{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 259, "titre_corps": "Jules De Bruycker", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Dutry", "ancre_debut": "Jules De Bruycker Il y a concierge", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 320, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1748, "texte": "Jules De Bruycker\n               IL y a concierge et concierge : si la plupart sont\n                  insupportables de suffisance et de nullité, il en\n                  est d'intéressants. C'est ainsi que tout Gand-\n                  artiste connaît l'original occupant de la loge de\n                  l'Université, rue des Foulons...\n                     Ayant perdu, coup sur coup, une épouse\n                  aimée et une fillette adorée, resté seul, il\n                  chercha dans l'art et la charité le réconlort dont\nson âme meurtrie avait grand besoin; il se fit accueillant aux\nincompris, aux jeunes artistes qui sollicitent vainement un\nsourire de la fortune.\n   Dans cette loge amusante, tapissée d'études et de croquis,\npeintres, statuaires et amateurs ont souvent d'intéressantes\nparlottes; les critiques, en quête de nouvelles, s'y rendent\nvolontiers.\n   Passé quatre ou cinq ans, j ' y étais entré et à ma demande :\n« Eh bien! Emile, rien de neuf », le portier esthète s'esquiva et\nrevint bientôt avec une série de dessins enluminés, étonnam-\nment caractéristiques.\n   — L'auteur?\n   — Un jeune ouvrier tapissier qui a nom Jules De Bruycker...\n   Je me rappelle encore la profonde impression que me firent\nces portraits-charges de commissionnaires de place, de mar-\nchandes de légumes, de poissardes, de fripières; à côté de\nfigures isolées, il y avait des scènes à plusieurs personnages\navec des fonds charmants : château des Comtes pour le marché\naux légumes, le Torreken et les trois tours de Saint-Jacques pour\nle bric-à-brac de l'infime brocante, etc.\n   En un article sincèrement élogieux, je présentai l'artiste\n aux lecteurs du Bien Public.\n   Claus fut un des premiers à aller admirer ces typiques lavis\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "258                          DURENDÀh\n\n\n et à approuver mon enthousiasme; Delvin ne fut pas moins\n satisfait de ces débuts prometteurs et c'est sur ses instances que\n le jeune artiste — il devait avoir alors environ 28 ans — envoya\n à la dernière Triennale gantoise les Fripières qui furent acquises\n par le Gouvernement (Musée de Bruxelles) et une Minque qui\n appartient à l'auteur de ces lignes.\n    Ce ne fut que quelque temps après l'acquisition de ce curieux\ncoin de marché au poisson que je fis la connaissance de Jules\n De Bruycker, car cet artiste, s'il n'est misanthrope, ne s'avance\nguère. D'origine plutôt modeste, il passa son enfance et sa\njeunesse non loin de ces marchés, si typiques en vieilles villes\nflamandes, filons inépuisables pour un observateur.\n    S'il crayonna et fit des charges dès ses premières années, il\nne fut pas l'enfant prodige de tant de biographies artistiques\n— histoire ou légende!\n    Il fréquenta l'Académie de sa ville natale plus ou moins\nrégulièrement; puis, les nécessités de la vie l'ayant obligé à\nchoisir un métier, il opta pour celui de tapissier et ne fut guère\nplus assidu à l'atelier qu'à la classe de dessin.\n    Ce qu'il lui fallait, c'était flâner, regarder, étudier, scruter\nles types du peuple et les scènes de rues non pour les photogra-\nphier, pour les rendre tels quels, mais pour faire ressortir les\ndifformités, les tares physiques et morales, pour grossir les\ntravers de toutes choses.\n    Car De Bruycker n'est caricaturiste qu'à la façon des Breu-\nghel, c'est-à-dire que son art est plutôt âprement caractéristique\nque caricatural. Il ne fustige point; son art, plus objectif que\ntendancieux, ne vise point à moraliser.\n    Qu'il dessine un coin de salle d'attente de troisième classe\navec les sans-travail, les voyous et les filous qui se vautrent sur\nses bancs crasseux à l'affût d'une proie quelconque; des ména-\ngères qui lessivent en commérant sur le pas de leurs portes, en\ndes ruelles et des impasses effrayantes, où dans le ruisseau se\nvautrent des enfants sordides; des campagnards qui rentrent\ndu marché pressés et méfiants; des marchandes aguichant et\ninterpellant le rustaud qui palpe longuement les étoffes gros-\nsières des vêtements confectionnés d'un étalage extérieur; des\nfripières qui font valoir à leur clientèle populacière les qua-\nlités de vieilles loques, d'ustensiles invraisemblables ; des verdu-\nrières ou des poissardes aux figures rubicondes et tannées, il en\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1899, "texte": "                      JULES DE BRUYCKER                        259\n\n\nsaisit avec un rare esprit d'observation, avec une singulière\nsagacité le côté typique ; ce côté caractéristique, l'ayant dégagé,\nil le met en lumière merveilleusement.\n    Et ce n'est pas que des hommes qu'il saisit le cachet propre\nmais encore de leur milieu, de leur entourage.\n    Il voit le côté étrange, drôle, d'un édifice, d'une maison,\nd'une cité ouvrière — comme celui d'un individu ou d'un\ngroupe — et à son rendu il apporte le même bonheur.\n    Sous ce rapport, les illustrations du livre de Frans Hellens,\ndont nous donnons quelques spécimens, sont significatives.\n    Après l'artiste, le technicien.\n    De Bruycker est un dessinateur habile, non dans le sens\nclassique mais dans l'acception réaliste : le fusain, le crayon,\nla plume lui sont également familiers et il les manie indiffé-\nremment avec une grande dextérité.\n    Il est coloriste aussi : ses premiers dessins sont simplement\n lavés, rehaussés de tons plats; peu à peu, il acquiert les pra-\n tiques de l'aquarelle et de la gouache et, parmi ses dernières\n œuvres, il est d'irréprochables aquarelles que ne désavouerait\n pas un spécialiste. Je ne connais de lui qu'un essai à l'huile,\n essai prometteur en dépit de certaines maladresses dues à l'inex-\n périence.\n     Jules De Bruycker est pour ainsi dire au début de sa carrière,\n d'une carrière qui pourrait être féconde en œuvres prime-\n sautières.\n     Car c'est son grand mérite d'être un apporteur de neuf, d'avoir\n une personnalité nettement tranchée.\n     Alors que tant d'autres font de l'art pour ne rien dire ou pour\n  répéter ce que tant d'autres ont déjà exprimé et parfois de\n  meilleure façon, l'original artiste qui nous occupe a son mot à\n  placer.\n     Ec c'est pourquoi son œuvre marquera dans l'histoire de\n  l'art belge.\n                                                ALBERT DUTRY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 260, "page_fin": 274, "titre_corps": "L’Inconnu tragique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "L’Inconnu Tragique Fin XI Au matin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 323, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 85, "fin_caractere_exclue": 2380, "texte": "L'Inconnu Tragique\n                                       (Fin)\n\n\n                                         XI\n                   Au matin, les rayons blancs du soleil s'étendirent sur la plaine\n                     blanche. Les paysans s'en retournaient, derrière eux\n                     fumaient des décombres. La maison de Jas ne formait\n                     plus qu'une tache noire au bord de la rivière.\n                        Les paysans portaient des seaux; ils avaient les mains\n                     et le visage sales, le poil roussi ; ils allaient, leurs pas bron-\n                     chaient, ils ne se parlaient point. L'un d'eux se figura que\n                     Jas s'était échappé de la fournaise et les suivait. Pris de\n                     panique, il se mit à courir. Tous les rustres coururent.\nCeux qui restaient en arrière mettaient la main sur le cœur, et ils croyaient\nque leur poitrine éclaterait.\n   Une pensée agissait sous les fronts. Les rustres voulaient arriver au village,\nretrouver leur gîte. La lande paraissait sans fin. Des corbeaux tournoyaient\ndans le vide immense du ciel. L'indifférence de la terre à la détresse des\nvivants s'affirmait. Ils ne pénétrèrent pas la signification des apparences, ils\nne purent unir leur condition affreuse et l'image de cette paisible aurore.\n   Ils atteignirent Baeren et ses cabanes, dont les murs d'argile jaunissaient\nsous les toits neigeux; la longue rue solitaire s'ouvrit devant eux.\n   Ils disparurent un à un. Chaque porte se referma sur les inquiétudes, le\npressentiment, l'invincible certitude que Dieu les regardait encore avec colère.\n   Les paysans entendirent la même question et y firent la même réponse :\n   — Il est mort ?\n   — Nous ne savons rien.\n   — Il est certainement mort.\n   Les imaginations voyaient Vader Jas dans les flammes, dans l'agonie\neffroyable. Sans doute retrouverait-on, sous quelque débris, la misérable\ncarcasse du bonhomme.\n   En visitant l'étable, ce matin, beaucoup de villageois crurent que le Sacca-\ngeur de cet hiver tragique avait, là aussi, perpétré son œuvre pendant leur triste\ndébauche. Ils s'étonnèrent de ne pas constater de nouveaux désastres. Les\nbêtes tournaient, vers l'azur et ses lumières, des museaux humides. Le ciel\n\n\n  (1) Voir Durandal du mois d'avril 1906.\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "                            L'INCONNU      TRAGIQUE                              261\n\n\n\nclair entrait dans l'étable. Il semblait que les parois fussent lavées de leurs\nimpuretés; les croupes baignaient dans l'air bleu; le soleil suspendait aux\npoutres des franges d'argent.\n    Le bourgmestre et ses enfants évoquèrent le jour qui se lèverait sans amener\nde nouvelles alarmes. Dans la grande salle de la ferme, ces hommes se remé-\nmoraient le temps passé, quand le travail cassait les bras et lubrifiait les\ncervelles, quand la semaine s'offrait avec son ordre cordial de travaux. S'il\nn'eût fallu que leur vigueur pour repousser le Sort, ils lui auraient barré la\nroute ! La lutte était impossible à présent. L'ennemi sournois rampait, insai-\nsissable, et agissait sans bruit.\n    Le père abandonnait sa rêverie :\n    — Nous n'avons plus enregistré de nouveaux cas d'épizootie depuis avant-\nhier.\n    — Beaucoup se cachent...\n    — Je les connais.\n    — A quoi bon s'enquérir et tourmenter les gens?...\n    — A quoi bon?... Oui... A quoi bon? Nous avons suscité la méfiance.\n    — Et notre meilleur auxiliaire a disparu !\n    Klaas fronça les sourcils, il redoutait ce rappel. L'incendie, ramenant\nsoudain l'effroi dans son village, devait être la réponse du Plus Fort aux\ndébordements de la nuit. Klaas courba la tête.\n    L'un de ses enfants affirma :\n    — Vader Jas a tenté Dieu en habitant une maison qui portait malheur !\n    Klaas écoutait son fils et ses appréhensions s'allégeaient.\n    — On lui disait de craindre...\n    — Alors, comme tous ceux qui demeurèrent là-bas, il a été frappé...\n    — Et pourtant, Jas détenait une puissance que les autres ne possèdent pas!\n    Klaas songea que le maléfice du lieu avait atteint, fatalement, le guéris-\nseur. Ceci devait se réaliser. Le village n'était pas coupable du désastre...\n    — Une voiture roule dans la rue !\n    — Une voiture...\n    — C'est le médecin !\n    — Le médecin!\n    Klaas et ses trois fils sortirent. Ils virent que la voiture s'arrêtait devant la\n maison de l'échevin.\n    — Paulus Vos est-il malade?\n    — Non, je l'ai aperçu parmi les nôtres, hier soir, durant l'incendie...\n    Des villageois se groupaient et s'interrogeaient. Klaas apprit que la fille de\n l'échevin souffrait depuis quelques jours.\n    De nouveau, tous sentaient peser sur leurs épaules une inquiétude qui\n s'alourdissait à chaque minute davantage.\n    Le curé de Baeren quittait le presbytère. Ses allures dénotaient ses craintes.\n Il entra chez Paulus Vos.\n    A leur insu, les gens avançaient.\n    Une paysanne, debout près de la porte, les avertit :\n    — N'entrez pas !\n    Elle disparut.\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2642, "texte": "262                               DURENDAL\n\n\n   Quelqu'un se détacha du rassemblement et marcha vers la maison. C'était\nRik, l'innocent.\n    Maria Hus prévint les oppositions :\n   — Laissez-le faire !\n   Elle se glissa derrière lui.\n    Dans la chambre, où la fille de Vos suait la fièvre et portait les mains à son\nvisage tuméfié, elle put voir que son fils s'approchait du lit. Il se pencha\nau-dessus de la malade, et d'un mouvement brusque, il la découvrit.\n    Maria Hus, tout à coup, s'interposa.\n    — Viens! Viens ! mon pauvre !\n   Elle prit Rik par les épaules et le tira doucement au dehors.\n    De la pièce voisine, sa voix avait été entendue. Paulus Vos, qui conférait\navec le médecin et le prêtre, s'effraya en s'apercevant de cette présence :\n    — Sortez, sortez !\n    Maria Hus, une flamme dans le regard, répondit :\n    — Votre fille guérira!\n    Devant la maison, les gens attendaient. Personne n'apportait la révélation\ndu mal. Le docteur emmena Rik et sa mère; tous trois s'éloignèrent, taci-\nturnes. On n'osa pas interroger Maria Hus, la présence du médecin intimi-\ndait les curiosités. Le soir s'allumait lentement au firmament très pur. Quand\nle prêtre se montra dans l'encadrement de la porte, il leva les mains pour\napaiser ses ouailles anxieuses :\n    — Ne vous effrayez pas! Regagnez vos demeures...\n    — Dites-nous ce qui se passe...\n    — Je vous parlerai demain.\n    Encore une fois, des voiles enveloppaient l'événement; le prêtre leur\ncachait un danger. Les villageois savaient la sagesse du pasteur; ils respec-\ntèrent les motifs de son silence.\n    La neige, que le reflet du ciel cessait de bleuir, devenait plus blanche tandis\n que l'ombre montait vers la nue. Lorsque la nuit fut close, Paulus Vos\n entendit frapper à l'huis; il ouvrit. Rik était revenu et voulait pénétrer chez\n l'échevin.\n    Paulus Vos le repoussa. Il ferma la porte.\n    L'Innocent se lamenta longtemps sur le seuil de la maison.\n\n\n                                       XII\n   Aucun baiser d'amour ne fut donné par l'époux à l'épouse, aucune étreinte\nn'unit les amants, pendant les heures nocturnes. Baeren restait dans la\ncrainte. Les paysans, qui ne dormaient pas, perçurent le glissement de la neige\ncontre les fenêtres; ils pensèrent à un enfouissement, à la disparition du vil-\nlage sous un amoncellement glacé. Les lueurs vagues de l'aube les louchèrent,\nsans qu'ils eussent chassé l'inquiétude.\n   Les flocons tombent, le ciel est invisible. La neige obstrue les routes. Les\nchaumières bâties dans la bruyère se noient au milieu de l'étendue blanche,\nl'horizon a déjà sombré. Les vies sont toutes petites. Des femmes égrènent\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                            263\n\n\nleur chapelet. Les paysans ont tôt mangé le quignon de pain et avalé la jatte\nde café. Plusieurs se tiennent, ce matin, derrière lés vitres et regardent dans\nla rue.\n   La maison des Albijn fait face à la ferme de Paulus Vos. Trees et Antje\népient les allées et venues de ses habitants. On a poussé, comme d'habitude,\nles volets de la métairie. Il n'y a donc pas de mort chez le voisin...\n   Krelis ouvre la porte de la cour, il enfonce jusqu'aux genoux dans la neige.\nOn entend bientôt le bruit feutré de son fléau qui bat l'aire de la grange.\n   Stoffel a avalé une goutte d'eau-de-vie, pendant que sa femme lui tournait\nle dos Il soupire et s'assied au coin du feu.\n   — Nous n'apprendrons rien aujourd'hui, dit Antje, en s'éloignant de la\nfenêtre.\n   Mais Trees s'écrie :\n   — Le curé quitte la maison de Vos. L'échevin reconduit le curé; ils n'ont\npas l'air inquiet.\n   Antje revient auprès de sa mère.\n   — J'ai eu si peur... ajoute Trees Albijn.\n   Le vieux Stoffel bourre sa pipe, il ressasse machinalement ses idées :\n   — Oui... Tout le monde se figurait des choses!... Il n'y avait pas de bon\nsens à craindre sans savoir pourquoi.\n   Stoffel prit sournoisement une bouteille dissimulée entre le chambranle de\nla cheminée et l'armoire; il but au goulot,\n   Le paysan oubliait que, la veille, il avait également tremblé' devant la\nmenace.\n   — Je n'ai pas peur, fit-il, et Krelis n'a point d'appréhensions. Mon sang\ncoule dans ses veines ! L'a-t-il assez montré en châtiant, l'autre soir, et Voer-\nman et la fille I\n   Les deux femmes ne prêtent plus l'oreille à ses paroles.\n   La neige cesse de tomber... Voyez, mère, les fils du bourgmestre qui arri-\nvent, munis de pelles.\n   — Ils vont déblayer la rue.\n   — Si nous sortions?\n   — Oui, il faut que nous mettions la main à la besogne, déclare Trees.\n   Stoffel se lève, il va héler son fils.\n   Le ciel est encore gros et un vent pesant souffle. L'air se réchauffe; les gout-\ntières coulent. Dans la rue, les gens travaillent; ils font de grands tas de\nneige, qu'ils espacent sur les accotements de la chaussée.\n   A chaque instant, de nouveaux villageois arrivent. Tous accomplissent la'\ntâche en s'informant de Paulus Vos et de sa fille, tous désirent savoir et\ncependant aucun n'oserait entrer chez l'échevin.\n   Trees Albijn apporte une nouvelle : elle a vu le prêtre, elle a vu Vos, et,\n à coup sûr, il ne faut point s'effrayer.\n   — Tenez, voici l'échevin en personne !...\n   Paulus Vos s'arrêtait et causait avec un villageois. Immédiatement un ras-\n semblement les entoura.\n   — J'ai cru que ma fille était atteinte de la petite vérole. Le médecin dia-\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": " 264                              DURENDAL\n\n\n\n  gnostiquait le mal. Chose étrange, à peine le pauvre Rik l'avait-il vue, que\n  déjà l'enfant allait mieux...\n     Les regards des paysans se rencontrèrent et se pénétrèrent. Une même\n âme sentait ici l'haleine du mystère. Dans les faces muettes, les yeux disaient\n  davantage que toute parole.\n     — Mon enfant est miraculeusement guérie... murmura Vos.\n     Et cet homme trop savant, cet esprit qui s'estimait supérieur, fut à son\n  tour conquis par la créance des simples. Il comprenait les visages graves...\n     L'annonce de la guérison remplit Baeren. Chacun sut que l'Innocent avait\n sauvé la fille de Paulus Vos. Un enthousiasme contenu heurtait les poitrines.\n     L'échevin fut salué avec empressement, la sympathie du village lui reve-\n  nait. On était convaincu que cet homme ne doutait plus.\n    A midi, les paysans déposèrent leurs outils. Quelques-uns avaient déjà\n frotté leurs gros sabots sur les pierres du seuil. La rue déblayée traversait le\n village blanc; l'eau coulait toujours dans les gouttières; pourtant un peu de\n ciel se voyait entre les nuages, et les campagnards prévoyaient que tout l'azur\n luirait bientôt, que le temps allait sourire.\n    Un homme avait regagné sa demeure, le front lourd de pensées. Il ren-\n trait. Sa femme lui parlait aussitôt de Paulus Vos, et il l'écoutait en silence.\n    Cet homme et cette femme songèrent douloureusement à leur enfant qui\n dépérissait depuis de longs mois.\n    La mère osa la première dévoiler son espoir :\n    — Si Rik voulait...\n    — Qui sait...\n    — J'ai la foi... Notre fille ne méritait pas la souffrance. Nous n'avons\njamais offensé gravement le Seigneur...\n    — J'amènerai l'Innocent... décida le père.\n    Il sortit après son repas, et atteignit le logis de Maria Hus. Des gens\nrestaient plantés vis-à-vis de la cabane, où Rik suivait de son regard vide\nles visiteurs qui se succédaient depuis le matin. Maria Hus, les coudes sur\nses genoux et la tête entre ses mains, réfléchissait, et, de temps à autre, elle\nobservait son enfant avec des yeux pleins de tendresse. Deux cierges brû-\n laient près de l'image du Christ.\n    — Bonjour, Andries Lomel dit solennellement Maria Hus, quand le\n paysan apparut.\n    Il s'installa dans un coin, décidé à attendre le départ des derniers curieux.\nQuelquefois l'Innocent faisait entendre d'étranges paroles; il avançait les\nbras et s'exclamait :\n    — Elle est belle!... Elle est belle!...\n    Antje Albijn qui se trouvait au premier rang recula, parce que Rik, en\nprononçant ces mots, voulut attirer à lui la fillette. Antje quitta la chambre;\nun malaise l'avait saisie. Longtemps les villageois vinrent contempler l'Inno-\ncent ; à peine quelques murmures remuaient les lèvres. Vers le soir, la\nlumière tremblante des cierges bronza les poutres noires du plafond. Une\nlueur couvrait la tête de Rik, son visage demeurait dans l'obscurité. Chacun\néprouvait du trouble.\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2651, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                          265\n\n\n   Les villageois s'étant retirés, Andries Lome s'approcha des Hus.\n   — Ma fille crache ses poumons, elle doit mourir, malgré le médecin et\nmes prières, à moins que Rik...\n   — Rik la guérira !\n   La paysanne n'hésita point. Autour d'elle se mouvaient des puissances\nsecrètes; Maria Hus sentait grandir l'action surnaturelle de son fils.\n   Des mèches de cheveux gris tombaient devant ses rétines étincelantes. Elle\nse vêtit d'une mante, et jeta sur les épaules de kik une couverture de laine.\n   La nuit régnait, le ciel versait à la terre la clarté de ses astres.\n   Ils glissèrent, silencieux, vers la chaumière de Lome. Un passant qui les\nreconnut se signa involontairement.\n   — Venez, dit à voix basse Andries, lorsqu'ils se trouvèrent dans sa maison.\nIl mena les Hus près de son enfant.\n   — La voici...\n   Une jeune fille dormait, assise dans un fauteuil; elle avait renversé la tête,\nun souffle court sortait de sa bouche ouverte; parfois une toux serrait sa\ngorge.\n   L'Innocent ne se rapprochait pas.\n   — Rik!... Rik!... faisait Maria Hus, et elle lui montrait la jeune fille.\n   La petite flamme d'une veilleuse agitait des ombres le long des murailles\nblanches.\n   — Laissons-les seuls, dit Andries Lome.\n   Ils sortirent et, dans la chambre contiguë, ils attendirent.\n   Soudain un cri leur parvint, une plainte, des accents de colère.\n   Lome ouvrit brusquement la porte. La jeune fille s'était dressée et elle\nrepoussait l'Innocent. On entendit des pleurs, on entendit des rires.\n   Andries, effrayé, appela :\n   — Mon enfant! Mon enfant!\n   Sa femme soutenait déjà la malade qui défaillait.\n   — Rik! Nous partons!\n   Maria Hus entraînait l'Innocent.\n   Les deux époux frissonnèrent. Leur fille fermait les yeux et, les mains\ntremblantes, comme si elle eût voulu protéger son corps, elle suppliait :\n   — Non !... J'ai peur!... Non! Laissez-moi!... Laissez-moi!...\n\n                                     XIII\n\n   Krelis Albijn marche depuis des heures. La plaine est blanche; les sapi-\nnières se sont dégagées des neiges, et s'épandent, pareilles à des eaux noires.\nDes chemins coupent la bruyère; quelquefois un chêne isolé indique la route\nà suivre. Chaque nuit, la gelée durcit l'étendue, emprisonne les marais, qui\nmiroitent d'argent lorsque la lune brille au ciel. Mais pendant la journée,\nl'heure de midi rayonne et la terre s'amollit. Un souffle nouveau agile les\nailes dans l'azur.\n   Krelis ne sent pas que ses jambes fléchissent et que son torse plie. Il est\nsorti, quand la première clarté du matin effleurait les étoiles. L'ombre l'étouf-\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3338, "texte": "266                                DURENDAL\n\n\nfait, les ténèbres prenaient dans sa chambre des formes vivantes, et bientôt\njaillissait, de leur amas heurté, un corps pur et charmant. Il croyait mourir,\nil grinçait des dents. Il sautait du lit, ouvrait la fenêtre et baignait ses tempes\ndans la nuit bleue.\n    Le paysan s'était défendu longtemps contre l'obsession. Peu à peu son\ncourage faiblit, il s'abandonna à la pensée d'amour. Krelis se représentait,\ndurant un instant, la femme qu'il serra entre ses bras avec colère, puis avec\nla trépidation profonde de sa chair. Il revint à son rêve, il céda et fut emporté\nsur les ondes chaudes de la passion. Lina le retenait pour toujours.\n     Il oubliait l'affront; il n'aurait pas songé au lendemain, si la minute pré-\n sente lui eût donné le bonheur complet.\n     On avait vu Krelis aux abords de la maison des Zoete. Il hésitait à entrer;\n une rougeur couvrait son front. Ses muscles se raidirent, son cœur sauta dans\n sa poitrine. Il poussa la porte.\n     Comme un misérable, il se trouvait devant Lina, humilié et craintif. La\n belle fille avait souri, elle le faisait asseoir à ses côtés. Et, la tête basse, il\n confessait sa folie, sa passion qui lui mordait le corps, et Lina plongeait ses\n yeux dans les yeux de Krelis; leurs bouches se rapprochaient.\n     Ce matin, il avait parcouru le pays sans trève Il traversait les brousses\n blanches, il entrait dans les bois obscurs; la même souvenance enlaçait son\n esprit engourdi. Il fatiguait vainement son corps. Une fois, Krelis s'arrêta\n et, se rendant compte de l'endroit où il se trouvait, son regard toucha le\n bout de la lande et but un peu de l'azur du ciel. Le matin montait à l'horizon\n avec le soleil argenté, l'air était vivifiant, le vent froid apportait un parfum\n de résine. L'homme goûta une âpre saveur, des forces jeunes se cabrèrent en\n lui, il perçut la vie éternelle du monde, le grondement impatient de la sève\n dans la vieille terre au visage glacé; l'orient qui étincelait lui parut le rire de\n la nue amoureuse, il tendit les bras, il s'étira. Allègre, il s'élança dans la\n garigue. Lina versait à Krelis une félicité nouvelle. Il vit que la nature était\n la complice de son rêve. L'heure se remplissait de lumières. Le ciel mêlait\n l'argent et l'or dans la pureté de l'azur. Une flamme claire célébra midi. Le\n clocher de Baeren vibra dans le radieux silence. Qu'importaient à Krelis\n les remords, les craintes passées, il ne connaîtrait plus.que le bonheur avoué,\n il révélerait ingénument la chanson de son cœur.'\n      Krelis allait ainsi de la peine et du tourment à une voluptueuse quiétude.\n  Il crut que désormais les entraves étalent brisées, et que des paroles convain-\n cantes pour tous monteraient à ses lèvres.\n     Une griserie le prenait dans l'atmosphère ensoleillée, dans l'éblouissement\n de la plaine. Déjà, aux ondulations du terrain, la bruyère poussait ses\n folioles à travers la neige ; deux tourterelles se poursuivaient dans l'éther avec\n des grâces tendres. C'était une avancée printanière au milieu du paysage\n d'hiver.\n     Krelis pressait le pas, il avait\" hâte de rentrer, de découvrir ses sentiments,\n de se livrer tout entier.\n      Dans la rue de Baeren, il marcha la tête haute, et cependant son cœur\n s'alourdissait. Il voyait des visages connus. Lorsque la maison des Albijn\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3150, "texte": "                            L'INCONNU      TRAGIQUE                             267\n\n\n\nfut proche, Krelis sentit que l'inquiétude l'opprimait de nouveau. Il eut un\nmouvement de colère, et la bouche serrée, les sourcils joints, il rentra. Sa\nmère l'accueillit avec le regard souffrant de ses yeux rougis. Antje, près dé\nl'âtre, tourna vers son grand frère sa tête blonde, sans oser le saluer. Et Kre-\nlis n'avait ni voix, ni courage; sa poitrine se gonfla. Il sortit brusquement,\ncar il allait sangloter.\n   Stoffel vint rôder autour de son fils. Tant qu'il resta près de Krelis, celui-ci,\nserrant les poings, se contint pour ne pas prendre le vieux à la gorge.\nStoffel partit, et son enfant voulut le suivre, le supplier dans les larmes.\n   Krelis savait quelle démence hantait son esprit, combien son rêve était\nirréalisable. Il compatit à la douleur de ceux qui enduraient par lui des souf-\nfrances.\n    Mais Son destin le menait, il ne doutait pas que quelqu'un le poussât où il\ndevait aller, nonobstant les prières de ses parents, en dépit de ses propres\nalarmes. Il subit l'effroi de sa faiblesse et, consentant, il ferma les yeux. Des\nsouvenirs religieux l'occupèrent. Krelis avait préparé son âme au péché, et lé\npoison glissait dans ses veines et il se délectait à sentir le brûlant frisson de\nfièvre, qui le faisait tressaillir dans ses fibres intimes.\n    Il savourait la faute.\n\n                                        XIV\n\n    Le village connaissait la rechute de Krelis. Une animosité montait contre\nle chrétien qui bravait la loi du Seigneur.\n    Les gens espéraient timidement dans la vie; ils n'osaient pas élever la\nvoix... Le ciel ne tentait-il pas leur confiance?.. Le calme de ces jours, où\npassait déjà l'haleine de la jeune saison, pouvait être brutalement déchiré...\nLa disparition de l'épidémie dans les étables laissait les paysans encore\ntremblants, ils évitaient superstitieusement de rappeler leurs misères. Le ciel\nsemblait avoir oublié sa colère; les terriens ne voulaient plus regarder der-\nrière eux.\n    Ils recommençaient une existence sainte. Dieu ferait mouvoir les glèbes; il\nbénirait les travaux; les rayons de son soleil luiraient sur l'épi blanc, sur la\nverte prairie, sur les lupins dorés et les trèfles roses qui parfument l'humble\ncontrée de Campine. Les mois des prémices tièdes s'étaient mis en marche,\n et pendant ces journées claires, il semblait vraiment qu'ils dussent apparaître\n demain.\n    Alors, chacun s'efforçant de conformer sa conduite à son vœu, un garçon\n du village oubliait le devoir et provoquait les catastrophes. Ce soir de fête,\n quand Baeren perdit la raison, le pouvoir du Maître avait surgi, terrible. Et\n puis, les prières, la résignation pieuse, la pénitence, commuaient le châti-\n ment. Vader Jas était mort. On chanta les séquences expiatoires. Deux étran-\n gers, venus de Flandre, jetèrent la terre bénite sur le cercueil qui ne conte-\n nait que des ossements calcinés. Les étrangers partirent; ils avaient vanté la\n richesse de leur province, ils s'étaient gaussé de la pauvreté des cultures, dans\n ce pays de novales et de sables. Le souvenir du guérisseur, dont ils avaient\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3058, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\nappris la mort par la lecture d'une feuille publique, ne déterminait chez eux\nque des paroles railleuses. Après le service funèbre, les pacants déclarèrent\nbien haut que l'héritage de ce grand oncle payerait à peine les frais du\nvoyage. Ils s'en allèrent, faisant sonner leurs souliers cloutés sur les pavés de\nla route. En pareille occurrence, il aurait fallu que vingt rustres fermassent à\ncoups de poing ces bouches insolentes. Par ces temps inquiétants, les colères\nse refrénèrent. Mieux valait attendre, s'humilier et, comme les dévotes en\nmantes noires, lever vers Dieu des mains tremblantes. On annonça que les\nindemnités, promises aux gens qui perdirent du bétail, seraient payées. Les\npaysans ayant reçu le dédommagement matériel de leur misère firent célé-\nbrer des messes d'action de grâces. Beaucoup de Campinaires, insoumis et\ndéfiants, avaient gardé le secret du mal ravageant l'étable ; à ceux-là nul\nsecours ne parvint. Ils plièrent la nuque, ils ne murmurèrent point. Paulus\nVos voulut secourir ces souffrances. L'échevin comprenait qu'il satisfaisait\nainsi la Puissance mystérieuse, dont la présence sensible s'était manifestée\nauprès de son enfant malade, sous les apparences du plus misérable d'entre\nles gens de Baeren.\n   Vos assista le vieux Albijn et se permit de donner des conseils au fils.\n Krelis souffla, dans la face du courtaud, des paroles audacieuses :\n   — Je l'aime, et rien ne pourrait m'éloigner d'elle !\n   — Quelqu'un est plus fort que nous.\n   — Je ne crains pas Celui-là !\n   Après des abattemements, des tristesses, le désir empoignait à nouveau\n Krelis. La tête perdue et le corps pantelant, il s'enfonçait dans les ivresses\ndéfendues.\n   Lina, au sortir de ses fougues, le regardait longuement, et Krelis croyait\nvoir, autour de ses lèvres rouges, un sourire ambigu.\n   Tremblant, il disait :\n   — Si un autre occupait ta pensée, je ne veux pas prévoir ce qui arri-\nverait !\n   Elle lui fermait la bouche d'un baiser et, dans l'étreinte, il oubliait le\nmonde.\n   Baeren apprit que son pasteur suppliait vainement Krelis de s'amender; le\nprêtre avait prédit le châtiment, dès cette vie, au pécheur impénitent.\n   Une certitude gagna chaque terrien : Krelis serait puni. Le village ne\nsubirait pas la loi de justice, le coupable seul souffrirait l'expiation. Tous sen-\ntaient cela plus fortement de jour en jour.\n   Le tragique hiver se dissipait, le ciel brillait sur les campagnes humides\ndes vapeurs nocturnes. L'ombre célait les œuvres de Krelis, et les rustres\nattendaient ce qui devait venir. Aux travaux des champs, les laboureurs appor-\ntaient un cœur vaillant. En ouvrant le sol pour les fumures, ils se figuraient\ndéjà la terre grosse du suc des plantes nourricières. La parole du prêtre suffit\nà calmer leurs propres appréhensions.\n   Une vesprée fut douce comme la caresse d'un enfantelet. La nuit naquit\nsous la première étoile, des tiédeurs montaient de la glèbe, les brouillards se\ndéroulèrent comme des langes blancs, et les rustres, qui abandonnaient le\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2821, "texte": "                            L'INCONNU TRAGIQUE                                  269\n\n\ntravail, regardèrent passer, dans la clarté du couchant, Maria Hus et son fils.\nL'Innocenl allongeait les bras, il se courbait et se relevait. Maria Hus, la\ntête rejetée dans le cou, le suivait en silence. C'était une image effacée qui\nrenaissait.\n    Des paysans balbutièrent :\n    — Rik... Rik... tu as sauvé la fille de Paulus Vos...\n    — Bienheureux les simples...\n    — Rik est notre bon ange...\n    Les étoiles apparaissaient partout dans l'étendue dû ciel, l'ombre frémis-\nsait.\n    Un homme cria :\n    — Taisez-vous! Je sais ce que vaut le Fou!\n    Il crachait ces mots.\n    Tous s'étaient tournés du côté d'Andries Lome, dont ils reconnaissaient la\nvoix. Les paysans foulaient les sentiers de sable qui aboutissaient à la\nchaussée. Un jeune garçon s'enhardit, et apostropha Lome :\n    — Explique-toi! Explique-toi!\n    — Je ne dirai rien, mais je sais que le Malin revêt toutes les formes !\n    — Lome! Lome! firent, apeurés, les gens qui marchaient près de lui.\n    Des exclamations étranglées rampèrent le long des chemins.\n    Sur la grand'route, les gens se rejoignirent. La nuit était venue. Andries\n Lome ne disait mot. Chaque paysan attendait qu'un compagnon exprimât\n l'émoi de son âme. Ils avancèrent. Les étoiles ouvraient l'immensité; le\nroyaume du Seigneur palpitait de gloire. L'ombre devenait lumineuse, la\n fumée des brouillards, comme un encens, s'évaporait des combes. Dieu habi-\n tait cette nuit. L'angelus frêle tinta sous la splendeur tranquille des astres.\n Un paysan murmura, dominé par la majesté de l'univers :\n    — Lome parlait inconsciemment.\n    Tous pensaient ainsi, il y avait autour d'eux l'éternité des espaces, le silence\n du gouffre étoile, la respiration muette des choses, le calme de la Divinité.\n    Lome essaya de se contraindre, il voulut retrouver ses propos irrités.\n    La nuit l'enveloppait, la nuit lui remplissait la poitrine.\n    Il ne répondit pas, il marchait comme les autres, la bouche entr'ouverte,\n soulevé par une force inconnue.\n\n                                        XV\n   Krelis travaille au tarare; la machine ronfle, les baies et les poussières\ns'élèvent, l'avoine glisse sur l'aire. La porte large ouverte de la grange\naccueille la lumière grise d'un ciel mou. L'odeur sèche du blé et les chauds\nrelents des fumiers se mêlent; dans la cour, la mare a des reflets ambrés. Le\ngars plie les reins, relève le buste, active la manivelle. Le bruit de la roue et\ndes vans remplit l'enclos, cogne les murs, et ne se perd que dans la plaine.\nUn vol de pigeons passe et repasse ; des volailles s'enhardissent et viennent\npicorer le sol battu. Krelis, les oreilles bourdonnantes, s'adonne à la tâche\navec emportement. Il éprouve sa puissance physique, il annihile sa pensée\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2871, "texte": "270                                   DURENDAL\n\n\ndans ce tapage d o n t il est le maître. T o u t à coup, il chante ; ses paroles n'ont\naucun sens, leur r y t h m e est sauvage. Krelis s'époumone, il balance le front,\net il n'a pas vu son père, qui lui saisit le bras, qui l'arrête.\n    — A h ! crie le vieux Albijn, tu es gai, tu es heureux de vivre !\n    E t il titube, et il reprend d'une voix avinée :\n    — T u es gai. L a jeunesse est belle, l'existence est b o n n e ! Il faut rirel Il\nfaut r i r e !\n    Krelis recule ; son front se creuse.\n    L e vieux s'exclame :\n    — J e suis aussi content que toi ! J e suis plus content que toi !\n    E t soudain :\n    — Va d o n c voir si L i n a n'est pas chez e l l e !\n    Cette fois, Krelis à la certitude d'un danger. Il se penche et ses y e u x\nvrillent les yeux de son père :\n    — P a r l e z ! Dites ce que vous savez, tout ce que vous savez!\n    Le vieux essuie ses paupières, il s'accote contre le battant de la porte. U n\nhoquet lui remplit la gorge.\n    Antje, la sœurette aux cheveux clairs, a timidement regardé les deux\nh o m m e s ; sa mère n'a pas détourné la tête. Elles rentrent au logis.\n    L e père assure :\n   — A vingt ans, je croyais aussi qu'une femme m'était fidèle...\n    Krelis est p a r t i ; Krelis court, il a déjà laissé le village derrière lui, il fran-\nchit les brousses, les c h a m p s : il a l'aspect d'un fou.\n   — Avez-vous vu le fiis des Albijn?... d e m a n d e u n paysan à u n e p a y s a n n e\nrencontrée dans la rue.\n   Elle répond :\n    — Dieu aie pitié de son â m e !\n    U n h o m m e , qui ensemence sa terre, s'immobilise longuement et suit\nKrelis d'un regard effrayé. L e s corbeaux s'envolent en croassant. Il est quatre\nheures après midi. Une atmosphère moite noie les horizons, les guérets sont\nmeubles. Les marais paraissent blêmes, une lumière laiteuse t o m b e du ciel.\n Les taillis de bouleaux luisent et font des taches violettes d a n s la bruyère\ngrise, les bois de sapins couvrent de l'ombre.\n    Krelis a parcouru la distance qui sépare le village de la maison des Zoete.\n    Avant de passer le seuil, il hésite.\n    L a colère le fait trembler ; il sait q u e si les 'soupçons qui l'oppressent\nse réalisent, il se v e n g e r a ; il a peur, il souhaite de se protéger contre\nlui-même.\n    Maintenant il tend l'oreille, et n e perçoit que les sursauts de sa poitrine. Il\nc o n t o u r n e la maison. L i n a lui disait hier qu'elle irait le lendemain à la ville.\nIl voulait croire son a m a n t e , il espérait d a n s son amour. Stoffel le fouetta de\njalousie. Il est venu, et il redoute d'apercevoir L i n a et d e savoir p o u r q u o i elle\nl'avait écarté.\n    Krelis s'approche de la croisée. Il entend l'aînée des Zoete qui l'interpelle :\n  — E h bien ? Que fais-tu là ? L i n a ne rentre que ce soir.\n    — Son absence me paraît trop l o n g u e !\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2855, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                            271\n\n\n\n   — Il faudra bien que tu patientes. A tout à l'heure !\n    La fille rit.\n    Krelis s'avance :\n   — Je veux entrer, je veux attendre Lina chez elle.\n   — Non! Tu n'entreras pas!\n    Krelis a un geste brutal. La fille ferme la porte derrière elle :\n   — Je me rends au village.\n    Et, d'un ton menaçant :\n    — Krelis! Krelis ! Tu ne me toucheras pas!\n    Hanna Zoete se sauve à travers la bruyère.\n    Il s'éloigne.\n    Une bruine efface les horizons, les nuages sont bas, des exhalaisons tièdes\nsortent du sol, le jour décroît. Albijn s'assied au rebord d'un chemin. Il\npresse ses tempes où le sang afflue, parfois il aspire profondément.\n    L'ombre s'étire, des ténèbres vont s'amasser et remplir l'espace. Krelis\nferme les yeux.\n    Il y a, près du paysan, quelque présence tout à la fois réelle et cachée; s'il\nramène les bras contre lui, il n'étreint pas le vide. Une palpitation vitale\nchatouille ses paumes. Krelis a cru sentir battre le sein de Lina. Des caresses\nle frôlent, la nuit est hantée d'images brûlantes. Il revoit des heures passées...\n    Ses rêves s'élargissent dans les ténèbres; la terre le berce, et il s'étend sur\nsa couche bienveillante. Le bonheur fleurit, il s'enivre... Le songe est vérité ;\nl'aimée ne quitta jamais son aimé.\n    Les instants fuient, le paysan demeure allongé à même l'herbe et le sable.\n    Quand il se lève enfin, l'esprit vague et le corps tremblant, il a oublié\nl'appréhension et il marche vers la maison de Lina, en exaltant fiévreuse-\nment un souvenir passionné. La nuit glisse sur son visage et sur ses\nmains, il baise la nuit avec des lèvres sèches. Tout à coup, au bout du\nchemin, une fenêtre d'or, comme un ardent appel, déchire les immensités\nde l'ombre.\n    Il a bondi, il a marqué la route de ses pieds nerveux. La lumière baigne\n Krelis, la lumière le brûle, il appelle :\n    — Lina ! Lina !\n    Il se trouve devant la fenêtre. Ses pupilles, dans leurs orbites distendues,\n regardent. Il brise furieusement une vitre de la fenêtre. La nuit complète\n l'environne. Il retrouve, à tâtons, l'entrée de la chaumière. Il s'élance contre\n la porte, il l'ébranlé sous la poussée de son épaule. Ses efforts sont vains..\n     Le silence a repris son empire et la nuit devient plus pesante. Il semble\n que bientôt les ténèbres seront impénétrables.\n     L'humiliation surmonte la colère de Krelis. Il ne résiste pas, il part. Sa\n bouche est pleine de souffrance. Chaque fois que, trompé par l'obscurité,\n Krelis butte dans la bruyère, il blasphème Dieu.\n     Quand il retrouve la grande route, il se retourne et voit la fenêtre lointaine\n qui ruisselle dans la nuit. Krelis prononce des mots abjects, et lentement ses\n larmes coulent.\n     Il traverse le village ; sa cervelle est légère, légère comme la plume d'un\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2750, "texte": "272                               DURENDAL\n\n\npassereau, sa tête tourne; il respire et il étouffe. D'un mouvement machinal,\nil porte ses pas vers l'auberge de « la Cruche Pleine ».\n   Dans un coin, isolé, il boit. Des regards le pénètrent et le fouillent. Per-\nsonne ne parle. Krelis continue à boire. Les lampes remplissent la salle\nblanche d'une lumière éblouissante. Les rustres cachent leurs yeux sous les\nvisières des casquettes; la face de Krelis est toute nue dans la clarté. Il boit.\nSa bouche se courbe aux commissures et accentue son menton volontaire,\nses sourcils se rejoignent, il a le teint rouge.\n   Et comme on n'entendait que le tictac de l'horloge, Krelis se dressa :\n   — Je me vengerai ! fit-il.\n   Ceux qui saisissaient leur chope ne la portèrent pas aux lèvres; la pipe\nd'un paysan tomba et se brisa. Le patron du cabaret poussa la porte que\nKrelis négligeait de fermer en partant. Mais les Silenciaires, s'étant approchés\ndu comptoir, y déposèrent leur sous et sortirent l'un après l'autre.\n\n                                      XVI\n   Jusqu'au matin, Krelis resta assis dans son lit. Les heures poursuivaient\nleur cours éternel, l'ombre se dilua, une aube terne filtra dans le réduit. Kre-\nlis tomba sur le côté et dormit.\n   Un bruit de voix venait de la pièce voisine. Antje et sa mère récitaient les\nlitanies de la Vierge. Krelis, sorti de son sommeil, ne les entendit pas. Il\nvoyait ce qu'il allait faire. Il se regarda dans l'avenir et ne trembla point.\n   Stoffel Albijn fumait sa pipe, près de l'âtre. Krelis passa devant lui, la\ndémarche assurée. Au dehors, il avança d'une allure tranquille et salua ami-\ncalement deux villageois qui le considéraient avec crainte.\n   Il ne se sentait pas vivre; le monde extérieur ne touchait ni ses sens, ni sa\nraison. Un autre existait en lui et agissait sans qu'il prît part à son action.\n   La plaine noire et bistre borde la grand'route. Des gouttes de pluie tachent\nles pierres blanches de la chaussée. La pluie couvre les landes, l'étendue\ndevient mouvante. Une rafale s'engouffre dans le vide de l'horizon.\n   Krelis suit un sentier. Il marche, ses yeux s'attachent au sol; parfois, d'un\nmouvement instinctif, il fourre la main dans une poche de sa veste.\n   — Krelis !\n   Hanna Zoete apparaît devant lui.\n   — Krelis 1 As-tu vu Lina ?\n   Il ne comprend pas, et néanmoins l'inconnu qui l'habite frissonne.\n   Hanna continue :\n   — Lina est partie depuis hier...\n   Et elle gémit :\n   — J'ai peur ! J'ai peur 1\n   Krelis rejette l'emprise, se dégage, se retrouve, dans cet instant, tel qu'il\nexiste, avec son esprit et son cœur.\n   Il interroge la figure blême et tragique de Hanna.\n   Elle murmure :\n   — Comme le ciel est bas... Comme la terre est triste... Ah! j'ai peur !\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2291, "texte": "   — J'ai peur... répond Krelis.\n   Et les voilà qui crient :\n   — Lina ! Lina !\n   La garigue ne s'éclaire que du reflet d'un marais étendu dans une combe\nlointaine, en face drs sapinières.\n   Tous deux ont vu l'eau morte ; ils se devinent.\n   Krelis prend les devants, Hanna le suit. Elle pleure.\n   Quelques rustres arrivent qui ont entendu les cris.\n   Hanna les interroge :\n   — Lina a disparu hier soir. Vous l'avez vue, peut-être ?...\n   Ils branlent leurs têtes taciturnes.\n   — Vous ne savez rien ?\n   Lome charge Krelis d'un regard dur. Les autres suivent ce regard, et des\nyeux s'allument.\n   Les hommes battent la bruyère; il pleut, il vente; parfois tous s'arrêtent et\ncroient entendre une plainte.\n   Krelis ne songe pas à demander si Lina est partie, la veille, avec Pierre\n Voerman. Il tend sa volonté au seul désir de retrouver Lina, et nulle jalousie\n ne l'obsède.\n    Les rustres, sans paroles, activent silencieusement leurs idées, et ces idées\n deviennent virulentes.\n    Lome a des bras qui tremblent, des jambes qui se raidissent. Lome\n suit Krelis, pas à pas. Il l'observe, il cherche à comprendre comment\n Krelis étouffe sa conscience, masque son visage et contemple le ciel sans\n faiblir.\n    Près du marais, tous ont ralenti leur course. La pluie crible les étangs, le\n vent traverse le bois de sapins, pèse sur les eaux, et son sillage heurte les\n digues.\n    Hanna Zoete a mis les mains au-dessus de ses prunelles grises. Le vent\n enroule sa jupe autour de ses maigres jambes.\n    — Il n'y a rien... dit-elle.\n    — Je ne vois rien... dit Krelis.\n    Des rustres pensent qu'ils n'auraient qu'à toucher Krelis pour le voir\n tomber dans cette eau sombre.\n    Le vent se lamente ; l'angoisse descend le long de la peau de cette femme\n et de ces hommes.\n    — Fouillons le boisl ordonne Andries Lome. Il entraîne Krelis, il lui tient\n la main. L'autre ne s'étonne pas.\n    Dans ce moment, la tempête déchire le ciel en deux. Un peu d'azur se\n découvre, une coulée de lumière fuit sur le marais. Le ciel se referme.\n    — Oh! oh!\n    Lome s'est arrêté.\n    Il y a, derrière lui, des gens qui sentent trembler la terre.\n    — Là! Là! clame Krelis.\n    Hanna Zoete reconnaît sa sœur et se précipite.\n    Lina est couchée. Ses yeux convulsés regardent encore, sa bouche\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 724, "texte": "274                              DURENDAL\n\n\nsupplie malgré la mort. Elle a la robe maculée, lacérée ; on voit sa chair\nsaignante.\n   Krelis s'abat à côté de l'aimée. Hanna ignore ce qui se passe.\n  Les paysans se sont compris, ils vont agir.\n  Un hurlement part des taillis.\n  Rik, le Fou, écarte des branches; il apparaît, contorsionné, hilare, obscène.\n   Krelis ne l'a pas entendu; Krelis a pris, dans la poche de sa veste, le cou-\nteau qu'il avait emporté ce matin.\n  Andries Lome terrassait le Fou, et il criait aux paysans :\n  — Venez! venez! c'est lui, c'est lui qui l'a tuée!\n  Auprès de la morte gisait Krelis, un couteau planté dans le cœur.\n\n                                                        GEORGES VIRRÈS\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 275, "page_fin": 275, "titre_corps": "Poèmes : Soirée tombante", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Poèmes Soirée tombante Dehors la neige", "ancre_fin": "rayant le ciel noir", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Avertis", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 340, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 953, "texte": "Poèmes\n                 Soirée tombante\n  Dehors la neige cesse à peine de tomber.\n  De temps en temps d'un vol rapide et recourbé\n  Des bandes de ramiers arrivent de la plaine,\n  Et resserrant leurs rangs, vers la forêt lointaine,\n  Se hâtent à l'assaut de l'occident bombé,\n  Et leur vol un moment crible le ciel plombé.\n  Ecoute. Au fond des bois le vent glacé s'élève\n  Et fait tourbillonner les feuilles qu'il enlève.\n  Son sifflet déchirant comme un cri de noyé\n  Se prolonge en sanglots amers dans le foyer,\n  Faisant voler la cendre et vaciller les flammes.\n  Ecoute. 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Mornes     abattements\n      Sous le fardeau desquels ma tête parfois penche !\n      Noires tristesses qui me prenez par    moments,\n      Et sans savoir pourquoi, plus souvent le dimanche            !\n                                                      E R N E S T DE LAMINNE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 277, "page_fin": 282, "titre_corps": "Sur Eugénie de Guérin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gabriel Nigond", "ancre_debut": "Sur Eugénie de Guérin Au docteur Eugène Willemin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 342, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2749, "texte": "Sur Eugénie de Guérin\n                                                       Au docteur Eugène Willemin.\n                                                                          G. N.\n\n                    ON amena Mlle de Guérin de Gaillac au Cayla pour le baptême\n                      de son frère Maurice. Mlle Eugénie avait alors cinq ans.\n                      Elle n'était pas moins joyeuse qu'on ne l'est à cet âge. Elle\n                      « joua beaucoup », nous dit-elle, le jour de ce baptême qui\n                      fut, au mois d'août 1810, pompeux, «plein de fête, marqué\n                      de distinction ». Ses yeux seuls m'apparaissent, graves\n                      dans un visage frais; la flamme de la bonté y brûlait comme\n                      une petite lampe éternelle, l'étincelle de la gloire y pétillait\n                      déjà... Dès le lendemain, elle repartit...\n   Pourquoi ne puis-je qu'imaginer ce séjour du Cayla, maison familiale et\npieuse dont les coutumes ne changeaient guère, où la simplicité de vie\ndemeurait établie ainsi qu'une institution patriarcale !\n   Le toit de tuiles n'était-il point verdi par la mousse, les murs rongés par le\nsoleil et la pluie ? Les vieux arbres du verger, cognassiers aux fleurs de gaze,\npommiers chenus, poiriers nains, ne produisaient-ils pas, tous les quatre ans,\nleurs fruits ronds et fermes, patiemment gonflés de leurs dernières sèves?\nQuelques buis sans doute accueillaient sur leurs feuilles le sommeil des\nlézards et le rampement des escargots. Un cadran solaire marquait l'heure\nau milieu d'une allée ; l'odeur des fenouils et le parfum des fraises pénétrait\nl'air aux jours d'été. Sous une charmille, la sainte Vierge souriait, dans sa\n robe de plâtre. L'éclat du jour criblait de taches de rousseur son doux visage ;\nun peu d'eau d'un dernier orage verdissait au creux de ses mains ouvertes...\n Des montagnes fermaient l'horizon.\n    ... Les jeux des enfants restaient calmes dans cette maison paisible. Les\ndomestiques accomplissaient leur tâche à l'exemple des serviteurs de la Bible\ndont ils écoutaient l'histoire, à la veillée.\n    ... Quand Eugénie revint, deux ans plus tard, elle apportait à Maurice une\nrobe qu'elle lui avait faite... Quel rêveur se promène à présent le long de\ncette « garenne du nord » où elle tenait son frère par la main, le jour « où il fit\n quelques pas tout seul, les premiers ! ce que j'allai annoncer en grande joie à\n ma mère : « Maurice, Maurice a marché seuil »\n    ... Eugénie grandit, tendre et pieuse, et sa tendresse entra de suite au .\nservice de sa foi. Du reste, toute la maison était pleine de piété. L'amour des\n bêtes et de la terre conduisait à l'amour du ciel. 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Elle lavait la vaisselle par\nhumilité. De temps en temps, levant la tête, elle regardait son oiseau pépier\ndans sa cage ou portait, au coin de l'âtre, une soupe à quelque pauvre.\n Maurice était auprès d'elle, comme elle songeur et de santé délicate...\n    Le son de la cloche leur arrivait chaque matin sur le chemin de l'église.\nLa messe se disait assez loin, ce qui augmentait la joie de s'y rendre.\nEugénie aimait la nature sous toutes ses formes; l'hiver lui plaisait, le prin-\ntemps la portait aux anges. Cette route, dès l'aurore, devait être d'une dou-\nceur sauvage et pénétrante. On voyait, en arrivant, battre la cloche au cœur\ndu clocher. L'ombre de l'église tombait droite et le cimetière dormait dessous,\ndans la rosée. De bonnes gens saluaient M. de Guérin. Après l'office, la\nmère du curé offrait des noix et du laitage. Au retour, Maurice racontait\nquelque histoire. Eugénie prêtait l'oreille et contemplait les nuages.\n    Chaque jour les rapprochait davantage. Eugénie, sans qu'elle s'en doutât,\naima son frère comme son Dieu. Parfois, au tomber du soir, debout devant\nla fenêtre de la salle, elle posait ses mains sur les épaules de Maurice et tous\ndeux regardaient le soleil descendre derrière le bois de pins. Eugénie priait\nmentalement. Appuyant plus fort sur la frêle épaule ses mains de jeune mère,\nelle offrait à cette âme en formation toute la force, toute la bonté, toute la\nrésignation dont débordait la sienne.\n    Elle fut son premier maître et son inconscient exemple. Elle lui apprit ce\nqu'elle savait, façonna selon la règle de son Dieu cette intelligence qui par-\nfois l'épouvantait et, avant tous les autres, elle devina son génie.\n    Elle chérissait les fleurs. Elle soigna son frère comme son plus beau rosier,\nsans parvenir du reste à affermir sa santé toujours ébranlée. Quand il fut\nvraiment digne d'elle et prêt à la comprendre, il s'en alla.\n    Maurice, à douze ans, quitta le Cayla pour Toulouse. Ce fut en janvier. La\nneige s'amoncelait sous les sabots et le givre mordait les vitres de la voiture.\nQuel givre se figeait dans le cœur d'Eugénie I Elle ne pleura point et souffrit\nen silence. Son enfant chéri lui échappait à jamais. Il ne revint au Cayla\nqu'aux vacances, à des intervalles irréguliers, et ne s'y fixa que pour mourir.\n    ... Eugénie, dès lors, écrivit. Ses amies se partagèrent sa tendresse, mais\nson frère garda toute la passion de son cœur. Sa vie solitaire, presque\ncloîtrée, assujettie volontairement aux simples besognes, sa vie sans imprévu,\nsans autre joie que celle de lointaines nouvelles, s'illumina du reflet de celle\n de Maurice.\n    A Toulouse, à Paris, dans la solitude bretonne de la Chênaie, sa pensée le\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "                        SUR EUGÉNIE DE GUERIN                                 279\n\nva chercher. Elle pressent son bonheur, elle devine son tourment. Elle le\ngronde même, s'il le faut, car sa piété triomphe de son indulgence et la pousse\nen avant. C'est pour lui qu'elle écrit, d'après son existence quotidienne, ainsi\nqu'un peintre copie un paysage, ce journal dont la juste émotion fait pleurer.\n    On respire, en lisant ces pages, le parfum de sa chambre fraîche; les\noiseaux du jardin chantent à notre oreille, les bourgeons des marronniers\nse déplient sous nos yeux. La moisson, la vendange, les grands feux\nd'automne sur les chaumes, les paysans et les pauvres qu'elle comprend et\nqu'elle aime, tout — jusqu'à la forme d'un nuage ou la lueur de la première\nétoile en haut du toit — défile et se meut comme un troupeau sur la route.\nAu-dessus de cette procession, la foi essentielle ouvre son manteau bleu.\nEugénie n'a jamais douté, n'a même jamais connu l'appréhension du doute.\nParmi tant d'épreuves, elle a joui du moins de cette éternelle assurance.\n    Elle aime Dieu avec l'ardeur d'une religieuse et la familiarité respectueuse\nd'un enfant. Elle fait chérir son église dès qu'elle la décrit... Il lui va si bien\nd'en parler !... Elle pousse la porte, monte à travers la nef, s'agenouille devant\nl'autel; elle est là, goûtant son bonheur comme un fruit. Le salpêtre suinte\naux murs, la corde tremble, la veilleuse clignote ; elle est chez elle, en paix.\nElle prie. La nuit, elle retrouverait, du premier coup, sa place, sans heurter\nles bancs et sans avoir peur. On la sent tranquille en sa foi comme en son\néglise.\n    La piété est son encouragement et sa consolation. Elle dépose sur les\nmarches de l'autel ses moindres joies, comme une gerbe de roses blanches;\nses moindres peines, comme une sombre branche de houx. Quand son frère\ntarde à lui écrire, elle prie; elle prie encore, avec ivresse, dès qu'il envoie\nenfin de ses nouvelles. Car cette âme si grave devient impétueuse devant\nl'enveloppe d'une lettre, ces yeux clairs se foncent, ces mains brûlantes fré-\nmissent en brisant le cachet. Nulle amante ne reçut avec plus d'extase la\nlettre attendue et ne l'attendit avec plus d'angoisse. Et Maurice fut vérita-\nblement l'amant de son cœur...\n    Elle ne peut vivre heureuse sans imaginer de façon précise la vie de ce\nfrère chéri. D'après ses lettres, elle se fixe une image de cette existence loin-\n taine; son cœur remplit les vides; elle suit Maurice dans ses promenades et\n s'assied à sa table. Quand elle s'éveille, la nuit, — une de ces nuits où, sur la\n campagne, le silence est parfait — elle se demande si, à cette même heure,\n son frère dort paisiblement. Vient-il pour quelques jours au Cayla ? Elle\n guette son arrivée avec une impatience d'autant plus ardente qu'elle veut\n demeurer secrète; mais son âme, quand la voiture entre dans la cour, éclate\n tout entière en son cri de joie. Après le départ de l'aimé, elle entre dans la\n chambre encore « vivante » ; elle va et vient, regarde le lit, les chaises, des\n souliers oubliés. Alors, elle prie, verse quelques larmes, soupire et se résigne.\n Elle attend. Sa vie ne fut guère qu'une perpétuelle attente.\n    Elle témoigne une reconnaissance touchante et passionnée à tous les amis\n de son frère. Les dons du ciel étant, à ses yeux, les seuls biens désirables, elle\n verse sur ces inconnus une manne de vœux, de bénédictions et de prières.\n Les paroles qu'elle adresse quotidiennement à Dieu tombent comme une\n pluie de roses ; son âme est, avant tout, fleurie. Elle embaume.\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": " 280                               DURENDAL\n\n\n     ... Les premiers succès de Maurice la transfigurent, ses journées grises en\n sont vermeilles, le sol du Cayla tremble sous ses pieds, son cœur se gonfle\n comme la gorge de ses tourterelles.\n     Le temps passe, la crainte l'envahit. Peut-on jamais, en affection comme\n  en amour, connaître une joie durable !\n     Les lettres de Maurice se font plus rares ! Que devient-il? Est-il malade?\n  Elle écarte cette pensée qui, de toutes ses griffes, s'accroche et se cramponne...\n  Maurice malade! A Paris! Et le fils d'un de leurs voisins vient d'y mourir !\n  Que faire? Sa respiration s'arrête à l'heure du courrier... L'heure est passée.\n  Ce sera pour demain. Rien encore. Elle souffre sans surprise; d'avance elle\n a prévu que nul paquet n'est en r.oute à son adresse. Elle se rassied, elle\n essuie son front, elle semble indifférente, elle s'occupe à ses travaux ordi-\n naires; son corps se meut, son cœur est cloué sur sa pensée. Le soir venu,\n elle regarde l'ombre, son visage qui n'a plus à feindre — puisqu'on ne le voit\n plus — se détend. Elle songe à la prière, mais prier, ce soir, la console à\n peine. Elle a peur d'elle-même. Où se laisse-t-elle entraîner? N'est-elle pas\n chrétienne et résignée? Hélas! résignée! Ah! Maurice! Maurice!\n    Et voici qu'au bout de l'avenue flotte la blouse du facteur ! Eugénie se\n dresse, étouffe un cri, et presse sa lettre sur ses mains ainsi qu'une joue sur\n sa bouche.\n    L'écho de ce qui se passe à Paris parvient au Cayla à peine affaibli; Mau-\n rice est pauvre, il lutte. Sa route s'élargit un peu, il voit luire la douce petite\n flamme de la première espérance. Il fait la connaissance de « personnes en\n vue ». Sa sœur imagine chaque détail de chaque visite. Ces « messieurs » sont\nbons pour lui, l'encouragent, le soutiennent, l'affectionnent. Qu'ils soient bénis !\n    Enfin, Maurice se marie !\n    Eugénie ne fut jamais jalouse. Ce rouge tourment de la jalousie, pas plus\n que le doute religieux, ne l'atteignit. Elle aime son frère pour lui-même, et\ncela avec tant de sincérité, qu'elle manifeste, en apprenant son mariage, une\njoie d'enfant.\n    Elle ira donc à Paris ! Quel bouleversement !... C'est qu'elle adore déjà cette\nsœur inconnue ! Quelle joie de la voir, de la serrer contre son cœur !\nElle est créole, elle s'appelle Caroline, elle est, dit-on, très belle!..\n    Jamais Mlle de Guérin ne parle de son visage, moins peut-être par modestie\nque par indifférence. Elle se croit vieille à trente ans. Elle ne s'est jamais crue\njeune. Elle offre, un jour, une boucle de ses cheveux à un enfant, en échange\nd'une des siennes. L'enfant refuse : « les siennes sont plus jolies!.. — Il\navait raison, pense Eugénie. Des cheveux de trente ans sont bien laids auprès\nde ses boucles blondes... »\n    Elle goûte cependant une joie innocente à la vue des cadeaux reçus pour\nla noce. Cette robe brodée est si douce aux doigts ! Et ces capotes à fleurs,\nces gants blancs, ces petits souliers!\n    Mais ce qu'elle aime en ces présents, c'est Caroline qui les lui envoie et...\n o depuis une heure, je m'en habille le cœur cent fois!.. »\n    ... Paris la surprend, l'effraye un peu, mais la douce arrivée ! Son frère est\nau-devant d'elle avec sa fiancée. La tante de Caroline porte un châle des Indes\nnoir et bleu : elle semble respectable et bonne. Ces dames reçoivent d'excel-\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3252, "texte": "                         SUR EUGÉNIE DE GUÉRIN                                28l\n\n\nlente compagnie; M. d'Aurevilly est l'ami de Maurice... Que les églises\nsont belles et les Tuileries splendides! Eugénie s'épanouit dans la joie; elle\nne veut plus reconnaître la mauvaise mine et les yeux creux du cher Mau-\nrice : son sourire est si doux ! Le bonheur et la jeunesse arrangent si bien les\nchoses !\n   Le mariage a lieu. La mariée est « charmante sous son voile à la bengali ».\nLes équipages luisent discrètement, la messe est adorable, le' dîner « joli\ncomme tout le reste, servi d'une façon distinguée, en viandes, poissons,\ngâteaux, vins... » Il faut tous les détails aux habitants du Cayla. Le soir,\nEugénie apprend ce que c'est qu'un bal : un « joli enfantillage ». Tous les\namis de son frère la font danser!.. Huit mois après, Maurice est mort.\n\n   Il était bien mal déjà quand sa sœur entreprit, pour l'aller chercher et le\nramener au Cayla, un second voyage à Paris. Le retour fut long, accablant,\ndésespéré. La lourde voiture roulait par les chemins arides, l'acre poussière\nbrûlait la gorge du malade qui toussait. Sa sœur et sa femme le soignaient\nen silence. On couchait dans des auberges où tout manquait, jusqu'à des\nœufs, seul aliment qu'il pût prendre. Il demeurait dans une demi-somnolence.\nLes arbres couraient devant les vitres. Les chevaux secouaient aux montées\nleurs croupes fumantes. Eugénie regardait son frère d'un œil riant, et l'épou-\nvante du désespoir lui desséchait la bouche... Oh! Maurice ne songeait plus\nà Paris, à la gloire ; il pensait à son père, à la petite Mimi, à son frère Eram-\nbert, au Cayla ! Oh! ce Cayla, si loin derrière l'horizon.\n   Un soir enfin, à l'heure douce où le crépuscule évente le front en sueur des\nagonisants, les tourelles du château apparurent, toutes noires sur un ciel vert.\nM. de Guérin embrassa passionnément son fils, sans rien dire. La maison\nétait prête ; tous les gens, sur le seuil, accueillaient « leur » Maurice. Un beau\ncouvert, avec des fleurs, était dressé.\n   Il sourit, plus calme et rasséréné. Après le souper, Eugénie monta dans sa\nchambre et tomba sur une chaise, douloureuse au point d'en être insensible.\nL'heure sonna. Elle se mit à dire son chapelet, tandis que, dans la chambre\nvoisine, Caroline approchait des lèvres de Maurice la première potion de la\npremière nuit...\n   Onze jours plus tard, il expirait... Tous les siens étaient là; le prêtre pâlit\nen l'écoutant parler ; Eugénie, comme au temps de son enfance, avait passé\nle bras derrière ses épaules. Maurice la regardait.\n   Quel frisson la parcourut, quand la pauvre tête se renversa brusquement\nsur ce bras et que les yeux ouverts « ne virent plus ! »\n    Ne pensa-t-elle point. Tout à l'heure encore, il me demandait à boire!...»\n    C'était le dix-neuf juillet-, le soleil de midi rayonnait. Quand tous se furent\n relevés, Erambert, sanglotant, tira les volets et la nuit entra dans la chambre.\n\n   ...O vous qui l'aimiez, êtes-vous donc, après sa mort, encore vivante? Vous\nlui écrivez toujours sans doute, vous lui écrivez « au ciel ! » Et votre cœur bat\ncomme autrefois; vos mains, comme autrefois, s'acharnent à travailler. Le\nrayon de gloire qui glisse mélancoliquement sur sa tombe vous est cher.\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3270, "texte": "282                                DURENDAL\n\n\n   L'attachement de M. d'Aurevilly vous émeut. Cependant, n'êtes-vous point\ndéjà morte, Eugénie ? Une âme comme la vôtre lui pouvait-elle survivre ? La\nterre du cimetière où vous allez chaque jour, moins pour prier pour lui que\npour vous entretenir avec lui, ne s'attache-t-elle pas à vos pieds chaque jour\ndavantage? Les spectacles de la nature, qui jadis souriaient à vos yeux, les\npeuvent-ils maintenant retenir? Vous plaît-il encore de regarder battre l'anis\naprès le blé !.. L'été, couché sur les gerbes, réchauffe-t-il encore votre mélan-\ncolie? Et le givre de cet hiver commençant plaît-il à vos yeUX froids, sur le\nchemin de l'église où, tant de fois, il marcha près de vous, sa main serrant\nla vôtre?\n   Non ! Du jour où s'envola cette âme, vous avez pris la route qui conduit\n vers elle.\n   Il vous faudra neuf ans pour en atteindre le but, neuf ans de souvenirs ! neuf\nannées dont les formes vagues passeront tour à tour le seuil usé du Cayla. La\ndernière vous emportera sous son voile, apaisée. Car vous n'aurez point, jus-\nqu'à ce vrai repos, passé de jour sans souffrances... Oh ! l'attente de ceux qui\nne viendront plus, l'attente où l'on s'acharne, encore qu'elle soit éternelle! Oh!\nles remords d'une âme pure, ombres impalpables qui pourtant semblent si\nnoires sur ce fond immaculé, comme des corbeaux sur la neige ! Et les ques-\ntions à soi-même, les angoisses, les « si », d'après la mort! - « Si je l'avais\nmieux soigné! » — « Si le temps eût été plus doux ! » — « Si j'avais deviné\nson mal, peut-être serait il encore là !... »\n\n   Je vous évoque, l'un des derniers soirs de votre vie, un soir de décembre\noù la pluie, chassée par le vent, tombe au fond de la cheminée...\n   C'est dans ce lit où vous êtes que Maurice expira. Voici, sur la table, le bas\nque vous tricotiez cet après-midi. Vous avez, à la nuit, quitté votre ouvrage.\nLa lampe n'est pas allumée. La lueur du feu éclaire et tremble. Vous regardez\nvotre « chambrette ». Vos cheveux sont un peu gris sur les tempes, vos yeux\nsont toujours aussi doux. Le pli de votre bouche s'est accentué... Le bureau\nsur lequel vous écriviez est là; on a placé sur cette étagère, aux pieds de la\nsainte vierge, un pâle petit bouquet de fleurs d'hiver. Tout est en place et\nreluit. La chambre est tiède, « il y fait bon ».\n   Dehors, il y a la neige, les arbres nus et le village blotti contre l'église. Au\ncimetière, sous ses rosiers défleuris, la tombe de Maurice est toute seule dans\nl'herbe raide. — « Je n'irai plus que morte, pensez-vous. Voici, mon Dieu,\n » que vous m'accordez le repos. Soyez béni ! Je fus votre servante indigne,\n» je n'ai pas fait toujours ce que j'ai pu. J'implore votre indulgence éternelle\n» et sans bornes. Que mon âme rejoigne celle de mon frère, que je sois unie\n» à lui, ô mon Dieu, dans le ciel comme sur la terre... »\n   La servante apporte la lampe. L'ombre des murs remonte au plafond.\nEt, sous la clarté trop brusque, vous fermez à demi les yeux, vous recueil-\nlant en la pensée de cette mort qui, sans doute, viendra demain, et songeant\nencore, songeant jusqu'à la fin à votre frère Maurice, ô Eugénie, ô sœur\nfidèle, ô pleine de grâce...\n                                                             GABRIEL NIGOND,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 283, "page_fin": 283, "titre_corps": "Semaine sainte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gabriel Nigond", "ancre_debut": "Semaine Sainte Avril au geste frêle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 348, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1584, "texte": "Semaine Sainte\nAvril au geste frêle a pressé sur son sein\n      Les jonquilles et les pervenches ;\nNous passerons devant l'église aux portes blanches\n      Sous ce ciel de Vendredi saint.\n\nAujourd'hui le silence est lourd, la paix est lasse,\n      Le sol pâle et le jour blessé ;\nLes cloches en voyage ont ouvert dans l'espace\n      Un sillon bientôt effacé.\n\nUne averse jaillit comme une larme prête\n      Sur l'ombre molle du j a r d i n ,\nUn grand souffle se lève et frissonne, et soudain\n     La marche du printemps s'arrête.\nLe coin de la douleur en mon cœur s'agrandit,\n      Un regret doucement y p l e u r e . . . 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En maints endroits, la\n                       documentation de l'auteur semble incomplète, . et ses\nappréciations procèdent trop par classes.\n   Les trois derniers chapitres répondent mieux au titre de l'ouvrage. En\nvoici une brève analyse et quelques remarques personnelles.\n   L'épuisement actuel. — La décadence de l'art religieux passe à l'état de lieu\ncommun. Distinguons cependant. Il ne faut pas chercher l'art religieux actuel\ndans la catégorie d'ouvrages mercantiles, qu'on appelle la « Saint-Sulpicerie »,\npas plus qu'il ne faut juger de notre art profane d'après les plâtres, les\nchromos, la bibeloterie des bazars ou les illustrations des journaux. D'ail-\nleurs, il y a aussi de la camelote dans la production du moyen âge et même\n de la Grèce antique. Toutefois, en laissant de côté la fabrication indus-\ntrielle, on doit convenir que notre art religieux, considéré dans son ensemble,\nest en décadence. Il est rare de rencontrer une œuvre contemporaine qui\ndénote à la fois la maîtrise de l'artiste et la pureté du sentiment religieux.\n   Les moyens de relèvement.— Pour les découvrir, il importe de signaler d'abord\nles aberrations de l'art actuel. M. Germain y constate l'absence de vraie spi-\nritualité.\n   « Quelles faces la plupart ont infligées à Notre-Seigneur, à la Vierge, aux\nsaints et aux fidèles en prière! Ils ont traduit la sérénité chrétienne par une\nbéatitude niaise, la ferveur, le recueillement par des mines ahuries ou abru-\nties, l'austérité, le renoncement par des visages moroses..., l'adoration par un\nair de pruderie ou d'afféterie. Presque tous ont confondu la spiritualité avec\nla dévotion extérieure. »\n   Pour éviter cette inintelligence du sujet, l'artiste chrétien doit étudier d'une\nmanière approfondie les manifestations de la piété. Au lieu de s'adresser à\ndes types quelconques, modèles d'académie ou mondaines galbeuses, il con-\nvient d'observer les personnes engagées dans la voie spirituelle. Sans doute, le\nconseil est excellent, mais peut être malaisé à suivre. Les personnes engagées\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "                  COMMENT RENOVER L'ART CHRÉTIEN                                 285\n\n\ndans la voie spirituelle ne fréquentent guère les ateliers des artistes et ne\nposent pas volontiers devant eux. Mais il reste toujours la ressource d'étudier\nl'expression spirituelle dans les œuvres du passé, tout spécialement dans les\ntableaux de l'Angelico et de Memling. La fréquentation assidue de ces maî-\ntres développera chez l'artiste moderne un sens qui lui manque généralement,\net lui apprendra à discerner, à l'occasion, dans le modèle vivant, des nuances\ninfiniment délicates, qu'il ne soupçonnait peut-être pas.\n    Pour inculquer les indispensables préceptes d'esthétique religieuse,\n M. Germain propose un ensemble de cours à l'usage des artistes initiés à leur\nmétier. But à poursuivre : affiner le goût, compléter l'instruction générale,\nproscrire les recherches vaines, les effets de théâtre, la virtuosité pure,\nenseigner l'art de la peinture murale et décorative, en tenant compte de la\ndestination de l'œuvre et de son emplacement, étudier tout particulièrement\nl'expression religieuse dans toutes ses modalités. Ces cours se compléteraient\n par l'histoire de l'art religieux, les notions d'archéologie et d'iconographie,\n d'exégèse et de liturgie.\n     Je' voudrais ajouter à ce programme l'étude des œuvres anciennes. Il\n importe que l'artiste se rattache à une tradition. Il serait déraisonnable de ne\n pas vouloir profiter des efforts de nos devanciers. Je sais bien que le grand\n souci de l'artiste contemporain est d'être personnel. Mais cette tendance,\n quand elle est outrancière, manifeste plus d'orgueil que de bonne volonté.\n Elle trahit le culte du moi passant avant le culte de l'art. Détestable disposi-\n tion pour un artiste chrétien! D'ailleurs, son art ne perdra rien à prendre\n contact avec un passé riche en œuvres à peu près parfaites. S'il a le don créa-\n teur, sa personnalité se dégagera saine et vigoureuse de cette salutaire fré-\n quentation. Il sera personnel comme les grands maîtres d'autrefois et non\n comme les fantoches actuels, qui ne sont que bizarres, incohérents, anor-\n maux.\n     Moyens de cultiver le goût du public.— Il ne suffit pas de former des artistes, il\n faut encore créer un courant en leur faveur. Or, le goût du public actuel ne\n  va pas aux œuvres d'art. « Les fidèles ont beaucoup contribué à maintenir\n  dans sa banalité, sa laideur, son ineptie, la fabrication commerciale, à encou-\n  rager la reproduction des modèles ridicules, des icônes lamentables, des\n  idoles pour sauvages perfectionnés. Les éditeurs vendent ce qu'on leur\n  demande ; leur rôle n'est pas de corriger le goût des acheteurs, mais de le\n  satisfaire. Ils échoueraient d'ailleurs s'ils s'avisaient de jouer aux réforma-\n  teurs. »\n      Les causes de cet état de choses? On n'entend faire que des cadeaux éco-\n  nomiques. Telle garniture, qu'un bourgeois ne souffrirait pas dans son salon,\n  est assez bonne pour une église. On délaisse les jeunes artistes pour les\n  bazars pieux. On dédaigne les moulages ou les copies d'authentiques œuvres\n  d'art. Le public dévot a le goût faussé; d'ailleurs l'esthétique du public mon-\n  dain n'est guère plus pure, à voir ce qu'il achète et ce qu'il dédaigne. Chez\n   quelques-uns, il y a l'odieux préjugé janséniste qui considère l'art comme une\n   frivolité, un passe-temps mondain.\n      A ces causes j'ajouterais volontiers l'opportunisme de certains membres du\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "286                              DURENDAL\n\n\n\nclergé et des ordres religieux, quand ils se bornent à suivre le goût du public,\nà satisfaire son amour du clinquant, à l'attiier par l'appât des spectacles mul-\nticolores et flamboyants. Ils oublient qu'en accordant cette pâture aux « sau-\nvages perfectionnés », ils déconsidèrent le culte et s'amoindrissent eux-mêmes\ndans l'esprit des gens éclairés. Ils ne se rendent pas compte que leur tolérance\nentretient chez les fidèles une mentalité religieuse d'ordre inférieur, qui\nrépugne à l'idéal transcendant du pur christianisme.\n   Il y aurait encore d'autres habitudes à corriger. Je signalerai en particulier\nle parti-pris d'encombrer les églises d'une multitude d'objets pieux. Tel curé,\nfondateur de paroisse, pense faillir à son devoir s'il ne s'empresse d'offrir aux\nfidèles une collection complète de statues du Sacré-Cœur, de Notre-Dame de\nLourdes, de saints et de saintes répondant à toutes les dévotions locales,\nsans oublier les quatorze stations du Chemin de la Croix. Pour se procurer\ntout ce mobilier sans délai et à bon marché, on s'adresse nécessairement à\nla « Saint-Sulpicerie ». Puis, on accepte, en fermant les yeux, tous les cadeaux\nque l'on veut bien faire à l'église, depuis le simili-vitrail, jusqu'au bouquet de\nnoce pieusement conservé sous globe. Les intentions sont excellentes, mais\nle résultat est d'enlaidir considérablement la maison du Seigneur, et d'en fer-\nmer l'accès aux œuvres d'art. Ne serait-il pas opportun d'être moins pressé et\nplus sévère ?\n   M. Germain rappelait le préjugé maussade qui ne voit dans l'art qu'un\npasse-temps frivole. Trop de prêtres, en tous cas, tiennent l'intelligence\ndes choses d'art pour un ordre de connaissances très secondaire, qu'ils\nabandonnent aux seuls initiés. Cela ne fait point partie de leur science com-\npétente. Ils n'admettent pas que, préposés aux choses du culte, ils aient\naussi une mission artistique à remplir. Dans leur pensée, statues et tableaux\nsont des objets de dévotion, et nullement des objets d'art. Il n'est pas éton-\nnant que, dans ces conditions, l'art religieux soit en décadence. Pour le rele-\nver, il faudrait apprendre tout d'abord au clergé à le respecter et à l'estimer.\n   M. Germain a donc raison de promouvoir la diffusion de la culture artis-\ntique parmi les jeunes prêtres. «Sans eux, communiquera-t-on jamais pro-\nfondément au clergé le respect des architectures de style et l'amour des\nœuvres artistiques, le désir de parer harmonieusement les chœurs et les cha-\npelles et la volonté de n'avoir pour le culte que des objets revêtus de beauté ?»\n\n                                                                F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 287, "page_fin": 287, "titre_corps": "Sagesse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Wuille", "ancre_debut": "Sagesse FRAGMENT Ariane", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 352, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1073, "texte": "Sagesse\n                    (FRAGMENT)\n\n\n\n\n... Ariane, l'ardente et calme paix des cieux\nA versé dans nos cœurs des douceurs infinies.\nUn rêve d'ombre et d'or sera toute la vie,\nBercée au rythme égal des jours et des années,\nDe notre bel amour docile aux destinées.\nSoucieux seulement de vie harmonieuse,\nNos coeurs d'enfants épris de rêve et d'indolence,\nAyant bu la Sagesse aux sources du Silence,\nN'auront que la beauté grave et mystérieuse\nDes antiques forêts aux profondeurs de temples,\nOù l'ombre est violette et parfumée, où tremble\nLe lent balancement de mystiques flabelles\nEt dont les frondaisons au plain-chant large et rauque\nNe versent sur la mousse et sur les asphodèles,\nLe soleil de midi qu'avec des clartés d'aube.\nTels nous aimerons-nous, introublés, fiers et calmes.\nCar ayant retrouvé la Paix originelle\nDans l'ultime dédain des rires et des larmes,\nNous garderons jusqu'aux Aurores éternelles,\nLe Printemps dans nos yeux et l'Automne en nos âmes.\n\n                                          PlERRE WUILLE.\n\n\n\n\n                      ^\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 288, "page_fin": 288, "titre_corps": "Exposition des œuvres de Julien Dillens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Exposition des œuvres de Julien Dillens CETTE manifestation", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 353, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "Exposition des œuvres de Julien Dillens\n                 CETTE manifestation     d'an honore ceux qui en ont conçu la\n                    pensée, autant que la mémoire du grand artiste disparu.\n                     Les visiteurs ont dû en emporter une impression définitive\n                    de rare distinction, de noblesse soutenue, d'élégance\n                    souple et robuste. L'art de Julien Dillens y apparaît comme\n                    essentiellement décoratif. J'entends le mot dans son accep-\n                    tion la plus complète, sans exclure la pensée du charme des\n                    formes eurythmiques. On admire l'heureuse rencontre des\n                    qualités les plus séduisantes dans les statuettes des corpo-\nrations, les quatre figurines de la maison du renard (Bruxelles, Grand'Place),\nles lansquenets de la Maison du Roi, la médaille de la fondation. Godefroy,\ndans les œuvres de plus grande envergure : l'esquisse de Persée, les souples\nfigures du monument Anspach, et surtout le Mémorial Tserclaes, qui rappelle\nle mausolée du duc de Brezé, par Jean Goujon (cathédrale de Rouen).\n   Julien Dillens s'est résolument affranchi de la convention académique inau-\ngurée par la correction froide et pompeuse de Canova. Il a préféré se ratta-\ncher au style plus vivant des sculpteurs duXVIesiècle. A leur école, il a appris\nà draper ses statues, rejetant l'inepte préjugé d'école qui considère le nu\ncomme l'objet propre et presque unique de la statuaire. Le fin tissu dont il\nenveloppe les corps leur donne des grâces nouvelles, des aspects caracté-\nristiques et d'éminentes qualités de style. Le bronze funéraire intitulé le\nSilence de la tombe en est un remarquable exemple. Le long voile qui dissimule\nle visage dans une ombre profonde, donne une extraordinaire intensité au\nregard des prunelles vides.\n   Plus exclusivement pathétique apparaît cette autre figure tombale des\nMusées Royaux de Bruxelles, cette exquise enfant dont, l'attitude lasse, la\ndouloureuse inflexion de tête, le geste découragé des mains effeuillant des\nroses, trahit tant de douleur inconsolée.\n   Non moins admirables sont les portraits-bustes, où Julien Dillens se révèle\nobservateur subtil de la nature. La maîtrise de l'exécution, le caractère de\npersonnalité vivante qui s'en dégage, permet de les comparer aux belles\noeuvres analogues de la statuaire gréco-romaine.\n   Les plus grands éloges sont dus encore au buste de Julien Dillens par Jules\nLagae. On ne peut considérer sans émotion ce masque aux lignes harmo-\nnieuses, ravagé par les déceptions de la vie. L'expression farouche, presque\ndouloureuse de l'artiste contredit au sentiment de sérénité qui sourit dans\ntoute son œuvre. M. Arnold Goffin donne le secret de cette antinomie dans\nson attachante étude sur Julien Dillens parue au numéro du 15 avril 1906 de\nl'Art Flamand et Hollandais. Allégresse d'une nature exubérante, enthousiasme\nconfiant et toujours juvénile aux heures de la création artistique, déceptions\net meurtrissures dans le contact du monde réel, c'est toute la vie de Julien\nDillens, jusqu'aux jours tardifs et trop courts où la fortune lui fut plus clé-\nmente. L'œuvre révèle l'âme généreuse de l'artiste; le visage seul a conservé\nl'empreinte des souffrances de l'homme.                         F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 289, "page_fin": 291, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Quatrième Concert du Conservatoire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 356, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2657, "texte": "Chronique Musicale\n  Quatrième Concert du Conservatoire. — Le concert débutait\npar l'ouverture de la Chasse du jeune Henri, de Méhul, toujours intéressante\npar sa verve, ses gradations habiles s'amplifiant peu à peu et se couronnant\ndu thème de la chasse que les cornistes de l'orchestre ont entonné avec une\njustesse d'attaque et une puissance superbes.\n   La Symphonie en si bémol de Haydn, qui constituait le second numéro du\nprogramme, est une des plus solidement construites et des plus riches de\npensée qu'ait composé le maître, séduisante par l'intérêt soutenu et l'heureuse\nvariété de ses quatre mouvements, le premier allegro d'allure martiale, tra-\nversé par une. inspiration généreuse et héroïque, l'adagio orné de grâce lim-\npide et attendrie, le minuetto fièrement et largement rythmé, le anale de\nformé rapide, serrée et concise.\n    Quant à l'Ode à Sainte Cécile, de Haendel, la pièce principale du concert,\nelle avait été déjà exécutée au Conservatoire dans des auditions antérieures,\nen 1880, en 1881 et en 1889. Cette oeuvre ne justifie guère son titre et ne se\nrattache à sainte Cécile que par un lien purement conventionnel et allégo-\nrique, la glorification de l'Harmonie. Si l'émotion y est généralement factice\net s'emprisonne le plus souvent dans des formules de style, trop uniformes\net immobiles, l'Ode à Sainte Cécile est imprégnée de ce prestige de beauté\nformelle et extérieure qu'on découvre dans toutes les compositions un peu\n vastes de Haendel et qui se traduit par le rayonnement splendide de l'édifice\nharmonique, l'étonnante majesté des ensembles, la disposition somptueuse-\n ment architecturale de la symphonie et des chœurs. L'interprétation de l'Ode\n au Conservatoire a été pleine de gravité et d'élévation. M. Altchewsky et\n Mlle Sylva ont chanté avec autorité les airs de ténor et de soprano, tandis que\n les parties concertantes d'instruments jouant en s o r t a i e n t brillamment tenues\n par MM. Anthoni, Jacobs, Desmet et Goeyens.\n\n   S i x i è m e C o n c e r t Y s a y e . — M. Wilhelm Backhaus, lauréat du\nconcours Rubinstein, qui remplaçait M. Pugno empêché est un jeune\npianiste doué d'une technique souple et brillante, et d'un sentiment musical\nparfois perspicace. Son interprétation du concerto en sol de Beethoven,\nbien que dépourvue de grandeur et d'envolée se recommande par la\nclarté du trait, la sûreté du rythme et la pureté du style. Son interpré-\ntation de la Ballade en la bémol de Chopin, discutable en quelques-uns de ses\nmouvements, ne manque assurément ni de personnalité ni d'accent. Il a été\nmoins heureux dans le Nocturne en ré bémol qu'il a joué de façon trop cons-\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "290                               DURENDAL\n\n\ntamment agitée et fébrile, l'inspiration de ce poème demeurant en ses grandes\nlignes calme et sereine.\n   La partie symphonique du concert était abondamment représentée au pro-\ngramme. La symphonie en fa majeur de Théo Ysaye offre les qualités habi-\ntuelles de ce compositeur, la maîtrise de la facture, l'originalité de la contex-\nture harmonique, la saveur des timbres et des détails d'orchestration. La\nMort de Tintagiles, poème symphonique de Löffler, où Van Hout a recueilli de\nchaleureuses acclamations pour la façon dont il a chanté sa partie d'alto solo,\na été exécuté en Allemagne où, nous assure-t-on, il a obtenu du succès. Cette\nœuvre bien écrite, que l'on souhaiterait allégée de ses prolixités, est conçue\ndans un style assez tendu, pailleté d'harmonies rares, mais trop extérieur et\nen dehors, ne traduisant qu'à de trop rares intervalles ce mystère troublant\nayant son siège dans les secrètes intimités de l'âme et qui constitue le tragique\ninhérent aux drames du célèbre symboliste flamand. Le concert se terminait\npar deux œuvres d'amateur, la Suite Symphonique de Buffin et la Marche jubi-\nlaire de Deppe. Il n'y a sans doute que des éloges à faire de la première, tant\npour le charme mélodique qui s'en dégage que pour l'élégance de sa réali-\nsation instrumentale. Quant à la Marche jubilaire, elle vibre fièrement et s'im-\npose par son éclat puissant et chaleureux.\n\n  Concert de l'Ecole de musique de Louvain. — M. Dubois,\nle distingué directeur de l'Ecole de musique de Louvain, a organisé dans\ncette ville un concert des plus intéressants dont le programme était exclusive-\nment composé d'œuvres nationales. On y a entendu dans la première partie\nle Triptyque (Toussaint, Noël, Pâques) de Blockx, YOde Symphonique de Raway,\ndéjà connus à Bruxelles et que nous avons appréciés lors de leur exécution,\ndeux lieder délicieux de Mestdagh, et le Chant d'Amour de Dubois, d'une\ninspiration large et vibrante.\n   La deuxième partie du concert était consacrée à la première audition du\ntroisième acte de Sainte Cécile, le drame musical de Ch. Martens et de\nJos. Ryelandt.\n   Durendal a publié en novembre 1904 un article spécial complété d'une étude\nthématique dans lequel nous avons analysé en détail cette œuvre puissam-\nment belle, une des plus profondément inspirées qu'ait produit jusqu'ici la\njeune école musicale belge.\n   Le troisième acte de Sainte Cécile est le plus impressionnant de la partition.\nAvec des moyens expressifs d'une simplicité voulue et nécessaire, le style s'y\nélève à la haute éloquence. Une émotion intense le parcourt, sans cesse gran-\ndissante, et c'est là que, dans une progression admirable, se déroulent les\nscènes les plus pathétiques et les plus significatives du drame; la comparution\nde Cécile devant le préfet Amachius, la prophétie de la sainte et sa condam-\nnation, la conversion de Valérien, l'imploration des chrétiens dans les cata-\ncombes, les derniers adieux de Cécile et sa mort couronnée en apothéose par\nles chœurs des anges auxquels vient s'unir l'Hosannah triomphal des chrétiens.\n   L'exécution de Louvain, confiée aux chœurs et à l'orchestre de l'Ecole de\nmusique avec le concours de solistes. de talent, était, conduite par l'auteur.\nMlle Wybaw (Sainte Cécile) a chanté son rôle de façon merveilleusement\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3411, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICALE                                 291\n\nexpressive et touchante, donnant à la page souveraine de la Prophétie l'am-\npleur d'accent et l'envolée qu'elle réclame. Mlle Rodhain (Livie) a fait appré-\ncier aussi sa voix très souple et charmeuse. MM. Bicquet (Métellus), Bracony\n(Amachius), Van der Heyden ( Valérien), Janssens(le pape Eleuthère) se sont\ntous montrés interprètes intelligents dans leurs rôles respectifs.\n   Cette exécution du troisième acte de Sainte Cécile, pour laquelle il convient\nde féliciter chaleureusement M. Dubois, a produit une impression très pro-\nfonde en faisant resplendir pour la première fois les trésors de beauté vive et\nrayonnante que recèle cette partition où la sincérité et l'élévation du sentiment\ns'allient à l'efficacité d'un art sain, sobre et vigoureux. Espérons une prochaine\naudition intégrale de Sainte Cécile en attendant qu'on la représente sur une\nscène lyrique, le seul cadre approprié à une réalisation complète de cette\nœuvre dramatique si remplie de mouvement, de vie et de passion.\n\n    N o r d z e e (La Mer du Nord), cinq esquisses pour piano, de JOSEPH RYE-\nLANDT. (Editeur     Muraille, à Liége.) — Voici une nouvelle composition de\nJoseph Ryelandt, l'auteur de Sainte Cécile et de Purgatorium. Chacune de ces\ncinq esquisses a son cachet propre, son inspiration distincte et leur réunion\nconstitue un véritable petit cycle, synthétise une conception très sentie et très\npicturale de la mer du Nord.\n   La première (Plainte éternelle) est une page empreinte de majesté méditative.\nDans des tonalités sombres, avec des renflements et des décroissements\nalternatifs de sonorité, elle raconte le concert sublime des vagues, le mys-\ntère poignant et la solennité tragique de la mer plaintive et frissonnante.\n   La seconde (Au Large) a un caractère bien différent. C'est une baccarolle\njoyeuse fêtant la mer sereine et où le mouvement de la nacelle balancée sur\nles flots est figuré par un rythme vigoureux et suggestif qui se dessine aux\nbasses depuis le début jusqu'à la fin du morceau.\n   La troisième (Sur la Plage), dans le goût de Schumann, est une tendre\nrêverie s'envolant aux horizons infinis, tandis que de mignonnes vaguelettes\nchantent et rayonnent sur la grève où elles se brisent.\n   La quatrième (Profonds abîmes) évoque les monstres menaçants qui terro-\nrisent le fond des mers. Très largement descriptive, elle est parmi ces cinq\n esquisses celle qui a l'accent le plus intense. Le tumulte des flots y fait rage\n sans étouffer toutefois la voix intime et profonde de l'Océan qui y pousse des\n appels lyriques et victorieux.\n    Enfin, la dernière esquisse (Notre-Dame des Dunes) termine l'œuvre sur la\n note mystique. Aux murmures de la mer toujours perceptibles viennent s'unir\n les séraphiques échos d'une hymne liturgique (l'Ave Maris Stella) que les pèle-\n rins chantent dans le lointain. Telle est la péroraison du poème.\n    Offrant riche matière à l'interprète, la Mer du Nord intéressera vivement\n tous les pianistes véritablement artistes, j'entends par là ceux que guide le\n souci d'étudier et d'approfondir des œuvres où la virtuosité, reléguée au rang\n d'accessoire et de simple auxiliaire, reste étroitement subordonnée à l'ex-\n pression d'un sentiment, à la notation d'une impression ou à l'évocation d'un\n paysage.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 292, "page_fin": 293, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris FEUHenry Fouquier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 359, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": "Lettre de Paris\n                    FEUHenry Fouquier n'évacuait jamais une de ses copieuses\n                      chroniques, ce qui lui arrivait bien deux ou trois fois par\n                      jour — le pauvre homme, il a fini par y succomber! —\n                      sans y glisser la seule phrase de Shakespeare qu'il eût l'air\n                      de connaître : « Il y a quelque chose de pourri en Dane-\n                      mark. » Nul doute que si la douce lumière des salles de\n                      rédaction ne lui avait été ravie, il ne nous eût, ces jours\n                      derniers, servi une fois de plus sa citation favorite, mais\n                      accommodée à la cosmique. C'est dans l'univers qu'il y a\nquelque chose de détraqué. Eruptions, tremblements de terre, jeu des\nsaisons aux quatre coins, à quoi diable pensent les divinités chtoniennes?\n   C'est, sans doute, parce que dame Géologie n'a pas vilebrequiné de cratère\nau sommet de la butte Montmartre, ni n'a pas fait passer le long du Métro\nune ligne parallèle de fracture séismogène que, pour nous dédommager,\nl'Hécate rouquine nous témoigne de sa persistante sollicitude. Le problème\nde la Lune rousse, qui permettait au Premier Consul de coller les membres\nde la troisième classe de l'Institut, s'impose plus que jamais à nos méditations.\nPourquoi les roux ont-ils toujours eu la défaveur publique? Les anthropo-\nlogues qui ont chanté la gloire des blonds ne se sont jamais laissé éblouir\npar l'équivoque flamboi des fauves. C'est peut-être que Phœbé, ici, leur\ndonnait le bon exemple; quoi de plus éloigné de la lune rousse que la lune de\nmiel ?\n   En attendant, c'est le divin Printemps que cette fâcheuse Olympienne a\ntué. Adonis ne peut arriver à ressusciter, et les pleureuses du fleuve Tham-\nmouz n'ont plus à se lamenter sur sa disparition trop rapide puisqu'il n'ap-\nparaît même pas. Il était si charmant, pourtant, le renouveau à Paris ! Fron-\ndaison soudaine des marronniers girandoles de leurs blanches pyramidioles,\ntiédeur des souffles ensoleillés, diaprure des fraîches toilettes transformant\nles rues et les parcs en corbeilles de fleurs vivantes, ivresse subtile de la jeu-\nnesse revenue au fond des yeux, tout cela n'est plus qu'un souvenir, la Rousse\nvous a passées à tabac.!\n   Comme si elle n'aurait pas mieux à faire, cette déesse qui porte un nom de\npolice, à la veille d'un I e r mai tel que celui dont on nous menace ! Voilà quinze\njours que nos journaux détaillent les provisions qu'amassent les bons bour-\ngeois chez eux, dans la perspective d'une semaine obsidionale : tant de kilos\nde charcuterie, tant de litres d'abondance et tant de paquets de bougies; per-\nsonne ne parle des revolvers qui, pourtant, sembleraient mieux indiqués\nencore. Et l'on perquisitionne pour savoir les organisateurs du complot !\nComme si cela ne crevait pas les yeux ! Ce sont les épiciers de Paris ! Eux seuls\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                2g3\n\n\nont intérêt à écouler leurs stocks de conserves et leurs amas d'approvisionne-\nments. La maison Potin a cinq mille demandes en retard. Vive le 1er mai\npour désencombrer les magasins !\n   Quand ces lignes paraîtront, on aura vu enfin ce fameux, ce mystérieux\njour du travail I A coup sûr, il aura consisté à ne pas travailler. C'est déjà\nquelque chose. Aura-t-il renouvelé la face de la société? Non, et peut-être\ntant mieux ; qui sait si la face nouvelle vaudrait l'ancienne ? Il aura toujours\nexercé les bras et les jambes d'une importante fraction de la population. C'est\nencore un résultat en ces temps de jeux olympiques.\n   En mes jeunes années, je parle de la savoureuse période boulangiste, j'étais\nassez friand de ces passe-temps tourbillonnants et vocifératoires; une charge\nde sergols balayant un large boulevard me ravissait comme un spectacle\ndigne de Scipion Emilien. J'avais trouvé un moyen de le voir de près sans\ncourir aucun risque, et je vous passe ma recette, maintenant que je n'en use\nplus : il consistait à se tenir au plus épais de la cohue manifestante, mais à\nproximité d'une vespasienne; il y en a, vous le savez, chaque dix pas sur\nnos boulevards. Quand la charge formidable arrivait sur nous, et quelepeuple\nsouverain fuyait à toutes jambes en accablant les brigades centrales d'injures\nailées, je rentrais dans la carapace protectrice et, à travers les fentes de la\npissotière, je voyais fondre la rafale des pèlerines noires flottant à l'aquilon\ndes représailles et des moustaches hérissées sous des képis à visière fulgurante.\nC'était beau. Suave mari magno...\n   C'est La Rochefoucauld qui a dit : « Ce qui arrive n'est jamais meilleur\nni pire que ce qu'on attend. » Le mot est vrai aussi des révolutions. « Ce qu'on\nattend est toujours différent de ce qui arrive. » Toutes les émeutes longue-\nment préparées ont fait long feu, et toutes les révolutions réussies ont été\nimprovisées. Croyez-vous que, l'avant-veille de leur chute, Charles X et\nLouis-Philippe se doutaient qu'ils ne coucheraient pas aux Tuileries? Le bon\nCharles X, notamment, le prévoyait si peu qu'il était allé chasser à Ram-\nbouillet ! Son coup d'Etat n'était dans sa cervelle qu'une bonne farce à jouer\nà ses électeurs et même à ses ministres ; la veille, il se frottait les mains en\ndisant : « Jusqu'à Champagny qui ne se doute de rien ! » (Champagny rem-\nplaçait le ministre de la Guerre alors à Alger). La réponse à une manigance\naussi inattendue ne pouvait être qu'impromptue elle-même; aussi réussit-\nelle. Si le soulèvement avait été machiavéliquement préparé, il aurait échoué,\ncomme le complot des sergents de la Rochelle et les fusillades de la rue Trans-\nnonain. Les journées de juin elles-mêmes ont raté. Le Quatre-Septembre,\nla Commune ont été des surprises. Il n'y a eu, dans notre histoire, qu'un\nseul coup monté qui ait réussi, celui du 10 août, mais parce qu'il était dirige\ncontre un Louis XVI ; tout devait réussir avec ce citoyen-là! Encore s'il s'était\ncontenté de faire le soliveau, au 10 août, comme il avait fait au 20 juin, la\nmanœuvre aurait raté une seconde fois. Les géants de la Législative ne lui ont\npassé la corde au cou que quand ils l'ont vu venir se mettre dans leurs mains\nhéroïques tout seul, sans ses suisses, sans ses gardes du corps. Si ce gros\nhomme avait dû pâtir seul de sa sottise on ne le plaindrait guère.\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 294, "page_fin": 296, "titre_corps": "Notre Pays", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "Notre Pays A libraire Schepens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 361, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": "Notre Pays\n               A libraire Schepens et C ie vient de faire paraître\n                  le premier fascicule de ce grand ouvrage, publié\n                 sous le patronage du Gouvernement, à l'occa-\n                 sion du soixante-quinzième anniversaire de\n                  notre indépendance. Voici quelle en est l'idée\n                 telle qu'elle fut exprimée dans le programme\n                 du Comité directeur :\n                     « Il nous a paru opportun de retracer, par la\nplume et par l'image, le tableau, de nos mœurs, de notre art, de\nnotre littérature, d'exposer, en quelques-uns de ses traits, Notre\nP a y s , et d'exprimer, en un ouvrage qui sera comme un\nmonument national, dressé à la glorification de la Patrie, ce\nque fut notre activité littéraire et artistique et comment elle sut\nse manifester. »\n   Le premier fascicule de ce magnifique ouvrage est absolument\nsuperbe, admirablement imprimé et illustré d'une façon tout à\nfait fastueuse et avec un goût exquis.\n   Cette publication éditée au prix de 25o francs (1) (5oo francs\nl'édition de grand luxe) formera deux volumes grand in-4°\nd'environ 800 pages, contenant plus de 800 illustrations en noir\net en couleur (en texte et hors texte) dues à nos plus grands\nartistes.\n   Voici la table des matières :\nAvant-propos, par Alexandre Braun.                  L AME POPULAIRE\n                                             La Sensibilité, par L. Dumonl-Wilden.\n  I. — LE CARACTÈRE BELGE                    La Fierté de Race, par Léon Hennebicq.\n      L'ESPRIT NATIONAL                      L'Au-Dehors, par Edouard Ned.\n                                             Le Recueillement, par Edmond Joly.\nLa Nation et l'Institution Monarchique,\n  pas le Baron Descamps.                           MŒURS PUBLIQUES\nL'Esprit d'Indépendance, par Maurice         L'Idée de Justice, par Henry Carton de\n  Benoidt.                                     Wiart.\n\n\n  (1) On souscrit à la librairie Schepens et Cie, 16, rue du Treurenberg, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3846, "texte": "                                    NOTRE PAYS                                  295\n\nL'Idée du Droit, par Edmond Picard.               LA POÉSIE\nLa Force d'Association, par Gustave des     La Poésie française, par Arthur Daxhelst.\n  Marez.                                    La Poésie flamande, par Pr. Van Langen-\nLe Sens d'Organisation, par Maurice           donck.\n  Vauthier.\n                                                  LE ROMAN\n           II. — LE PAYS                    Le Roman d'expression française, par\n      LES SITES                               Eugène Stevens.\n                                            Le Théâtre flamand, par Camille Huys-\nL'Escaut, par Emile Verhaeren.\n                                              mans.\nLa Meuse, par Valère Gille.                 L'Art oratoire, par Herman de Baets.\nLe Littoral, par Jean d'Ardenne.            La Conférence, par Henri Maubel.\nLe Brabant, par Fierens-Gevaert.            Les Livres de Voyage, par Jules Leclercq.\nLa Flandre, par Emile Verhaeren.\nLa Campine, par Firmin Van den Bosch.             LA PRESSIi\nL'Ardenne, par Thomas Braun.                Caractère, par Charles Tardieu.\nLe Pays Noir, par Marius Renard.            Influence, par Guillaume Verspeyen.\n      LES VILLES\n                                            La Critique littéraire, parGeorges Rency.\n                                            La Littérature wallonne, par M. Wil-\nBruxelles, par Franz Mahutte.                 motte.\nAnvers, par Edmond Bruyn.                   La Bibliographie, par À. Boghaert-Vaché.\nVilles des Flandres, par Cyriel Buysse.\nVillesd'art flamandes, par Paul Bergmans.           V. — LA VIE BELGE\nQuelques villes flamandes, par Aug.\n                                                  LA VIE INTIME\n  Rouvez.\nVilles wallonnes, par Louis Delattre.       Le Foyer et la Famille, par M. Van de\n                                              Wiele.\n     LA MAISON                              La Femme\n                                                          par Marie Closset.\nL'Habitation a la Ville, par Edmond         L'Enfant\n  Cattier                                         LA VIE DE DEHORS\nL'Habitation à la Campagne, par Paul\n                                            La Rue, par Théo Hannon.\n  Saintenoy.\n                                            Le Monde, par Jacq. Jacquier (Vtesse de\n    III.     LES BEAUX-ARTS                   Sousbergh).\n                                            Fêtes et Cérémonies publiques, par Paul\nLe Sens de l'Art, par Robert Sand.            André.\nLa Peinture, par Camille Lemonnier.         Fêtes de charité, par la comtesse M. de\nLa Sculpture, par Arnold Goffin.              Liédekerke.\nLa Gravure, par Henri Hymans.\n                                                  FOLKLORE\nL'Art monumentale : L'art civil, par J.\n  Brunfaut. L'Art religieux, par L.         Mœurs bruxelloises, par Léopold Cou-\n  Cloquet.                                    rouble.\nL'Art appliqué, par Octave Maus.            Coutumes flamandes, par Victor Kinon.\n                                            Coutumes wallonnes, par Oscar Colson.\nL'Art Musical, par Maurice Kufferath.\n                                            Kermesses et ducasses, parGeorges Virrès.\n       IV. - LES LETTRES                          LÉGENDES\n     LES LETTRES BELGES                     Légendes de Flandre, par Pol de Mont.\nOrigine et Développement, par Paul          Légendes de Wallonie, par Maurice des\n Spaak.                                       Ombiaux.\n\n  Le premier fascicule de Notre P a y s s'ouvre par un Avant-\npropos d'Alexandre Braun, illustré par Montald, qui est suivi\ndu premier chapitre : L E CARACTÈRE BELGE, dont le premier\nparagraphe contient les études du baron Descamps : La nation\net l'institution monarchique, et de Maurice Benoidt : L'esprit\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1887, "texte": "296                         DURENDAL\n\n\n d'indépendance. La première de ces études est illustrée par\n C. Michel, la seconde par Levêque. Viennent ensuite les deux\n premières études du second paragraphe : L ' E S P R I T NATIONAL,\n à savoir : La Serisibilité, par L. Dumont-Wilden, illustré par\n Degouve Denuncques, et La Fierté de race, par Léon Hennebicq,\n illustré par Maurice Romberg et Rodolphe Wytsman.\n    Les illustrations (dans le texte) de ces pages sont tirées en\n couleur et parfois rehaussées d'argent et d'or. L'exécution en est\n admirable. Le fascicule contient, en outre, plusieurs splendides\n hors texte. D'abord de magnifiques portraits de Léopold I er\n (œuvre de J.-B. Meunier), de Léopold II et du Prince Albert.\n Ensuite des reproductions remarquables d'oeuvres de Henri\n Mellery, Louis Le Nain, Emile Berckmans.\n    Ce premier fascicule nous promet un ouvrage absolument\nunique. Il faut avouer que l'on a fait les choses aussi largement\net aussi grandement que possible. Il nous semble que l'on n'eût\npas pu faire mieux, ni plus beau. La publication de ce livre,\nqui sera en quelque sorte le livre d'or de la Belgique, conçue\nd'une façon aussi intelligente et exécutée avec un tel luxe et un\ngoût aussi artistique, atteindra certainement son noble but qui\nest de faire connaître et de glorifier l'âme de la patrie par la\nplume de quelques-uns de nos meilleurs écrivains et par le\ntalent des plus grands de nos artistes.\n    Nous félicitons chaleureusement à la fois ceux qui ont eu\nl'initiative d'une aussi belle œuvre, le Gouvernement qui l'a si\ngénéreusement patronnée et les éditeurs qui ont mis un tel soin\nà son exécution et surtout à sa toilette artistique. Nous souhai-\ntons à ce livre le succès qu'il mérite. Il est du devoir des Belges\nd'encourager cette publication par de nombreuses souscriptions.\n\n                                                DURENDAL\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-014", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 297, "page_fin": 314, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES POÉSIE Livre d’Amour", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 366, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nPOÉSIE :\n\n L i v r e d ' A m o u r , par SAINTE-BEUVE, préface de Jules Troubat. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Nous avons parlé longuement, l'an passé, ici même, de ce Livre d'Amour,\ndont aucune édition complète n'existait à ce moment. Depuis, le texte inté-\ngral en a été publié plusieurs fois.\n   Il fait un peu, ce recueil d'élégies, de rêveries, de méditations tendres et\nde souvenirs, l'effet d'un coffret où serait mélangée toute la dépouille conser-\nvée d'un vieil amour, reliques mélancoliques ou puériles, parfumées de\ntemps et de pensée; écritures jaunies, bouquets desséchés parmi lesquels\nbrillent quelques bijoux ou quelques feuilles de houx sombre. L'émotion\nde la vie est restée dans toutes ces choses ; l'impatience, l'affliction ou\nl'ardeur s'est déversée toute brûlante du cœur du poète dans cette œuvre de\nses jours les plus heureux, ou les plus malheureux, mais les plus regrettés...\n   La passion se plaint et gémit dans ces vers, et aussi se réjouit et se proclame;\nelle en fait, en quelque sorte, l'accent, et fait passer, souvent, dans l'esprit et\ndans l'âme de l'auteur, le souffle violent qui ne leur laisse rien de leur subtilité\net de leur retorsion naturelles. Le meilleur de l'œuvre lyrique de Sainte-\nBeuve se trouve là-, et également, sans doute, le meilleur, nous voulons dire\nle plus droit et le plus sincère, de sa vie.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nŒuvres poétiques choisies de Thédore-Agrippa d'Au-\n   b i g n e , publiées par AD. VAN BEVER. — (Paris, Sansot.)\n   Pour rendre accessible au public l'œuvre touffue du poète des Tragiques, il\nétait nécessaire d'en extraire un choix judicieux, enrichi de notes et de com-\nmentaires. Cette tâche, délicate entre toutes, demandait un fin lettré : M. Van\nBever a su l'accomplir de manière à contenter les plus sévères exigences. Une\nexcellente biographie du fougueux partisan aide à comprendre ceux de ses\nvers qui ne sont qu'un violent écho des luttes politiques de son temps; car il\ny en a d'autres, d'une émotion simple et tendre qui contraste délicieusement\navec l'âpreté huguenote des premiers. Par ceux-ci comme par ceux-là,\nAgrippa d'Aubigné fut un très grand artiste.\n                                                                        F . A.\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3089, "texte": " 298                                DURENDAL\n\n\n ROMANS :\n A d i x - h u i t a n s , par M. AIGUEPERSE. — (Paris, PLon.)\n     Lisez donc tous ce livre exquis. Il vous charmera en même temps qu'il\n vous amusera. Il a toutes les qualités qui rendent un livre intéressant. i1\n pétille d'esprit et il déborde de verve. Et c'est une œuvre vraiment littéraire.\n En outre, il est écrit de façon à ne blesser les susceptibilités morales de per-\n sonne.\n    C'est le délicieux roman d'une jeune fille de dix-huit ans. Elle se raconte\n elle-même. Je ne dis pas que l'auteur est une jeune fille. Je n'en sais rien. Je\n ne le crois pas. Je suis même à peu près sûr que non. Mais il est écrit sous la\n forme d'un journal.\n    Cette jeune fille est exquise. Elle vit auprès d'une bonne-maman qui l'adore\n et qui, comprenant sa nature primesautière et vibrante, loin de lui mettre des\n brides au cou, lui laisse toute liberté, sachant qu'elle n'abusera pas de la\n permission. Parfois la petite sauvage va un peu loin. Mais jamais trop. Et\n puis la bonne-maman a assez de fermeté pour la morigéner quand il le faut\n absolument, sauf à racheter après ses gronderies par des baisers.\n    Jeune fille exubérante et fougueuse, avide de soleil, de plein air, de lumière\n et de vie, elle ne supporte pas la contrainte ; elle déteste Paris où, malgré\n elle, il lui faut passer un petit temps, à l'occasion du mariage d'une sœur ;\n elle n'aime que la campagne et tout ce qui en fait le charme pour elle : son\namour de bonne-maman d'abord, puis son cousin Jean, simple comme elle, la\ndomesticité rustique qui l'entoure, enfin et surtout la belle et bonne nature\navec les fleurs et les bêtes, parmi lesquelles son gros chien Tourbillon a ses\npréférences.\n    Enfant, elle met à exécution avec une étourderie insensée et adorable,\ntoutes les idées qui lui passent par la tête, si cocasses soient-elles, et avec une\ntelle naïveté que, si on la gronde parfois, quand ses petites farces enfantines\namènent des catastrophes, on lui pardonne aussitôt après.\n   Jeune fille, elle garde heureusement sa nature dégagée, ennemie de la\ncontrainte, de la vie factice, des préjugés mondains et ses escapades sont\ntellement amusantes que personne, à part les grincheux, ne s'en formalise.\nElle reste enfant sur ce point. En plus lui vient, avec l'âge, la réflexion.\nCelle-ci, naturellement bien originale et personnelle, comme tout son être, et\nqui s'exprime en paroles, tantôt impayables de drôlerie simple et naturelle,\ntantôt touchantes et parfois même presque sublimes et du sentiment le plus\nfin et le plus délicat.\n   Je ne vous raconterai pas cette histoire. Elle est vraiment trop jolie. J'en\nenlèverais tout le charme. Lisez-la vous-même.                            H. M.\n\nL ' A m o u r t r i o m p h e ! par E . - A . BUTTI. Traduit de l'italien par\n    M. LÉCUYER. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   J'imagine que le titre primitif de ce roman, déguisé sur la couverture et\nseulement reproduit, avec timidité, au-dessus de la première page, était\nil triompho dell'Amore, — ce qui suscitait dans l'esprit de redoutables compa-\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                                 299\n\nraisons. Le traduttore, en ce cas, ne fut point un traditore, mais bien au con-\ntraire un prudent gardien. Car ce livre, histoire assez quelconque d'un jeune\nseigneur qui vit d'abord cloîtré dans l'austère et stérile Idée, pour en connaître\nbientôt le néant et tomber aux bras de l'Amour, ce livre plein d'inexpériences\neût mal soutenu le parallèle que vous savez. Il vaut surtout par de fraîches et\nfidèles descriptions des paysages enchantés du lac Majeur.               F . A.\n\n\nANTHOLOGIE :.\n H e n r i P l e i n e (Collection des plus belles pages). — (Paris, Mercure de France.)\n   Le Mercure de France a classé cette sélection de l'œuvre de Henri Heine,\n non point dans sa Collection d'auteurs étrangers, mais dans celle des plus belles\npages, réservée aux écrivains français.\n   Non sans raison, d'ailleurs, et pas seulement parce que Heine était exces-\nsivement spirituel — encore qu'il eût le trait plus aigu que fin — et, dès\nlors, possède un titre éminent à être considéré comme Français. Mais il\nvécut la grande partie de son existence à Paris et essaya, par ses écrits, de\nfaire connaître l'une à l'autre et sympathiser sa patrie d'adoption et celle\nd'origine. Il est vrai que les railleries dont il criblait cette dernière n'étaient\npas pour rendre sa médiation très fructueuse.\n   Au fond, c'était peut-être la raillerie de l'amour et de la souffrance; car on\npourrait dire de lui qu'il a tout aimé, et tout souffert, et tout raillé, son\npays et la race dont il était issu comme la religion à laquelle il s'était\naffilié— et lui-même, ses sentiments, son cœur en perpétuel conflit avec sa\npensée... Et tout le long de son œuvre, c'est comme le duel sans trève de\nl'amour et du persiflage, les accents émus et qui font tressaillir d'une voix\nchaude et douloureuse auxquels font accompagnement dérisoire les traits\nsautillants d'un fifre incisif...\n   On trouvera dans l'anthologie publiée par le Mercure les plus belles des\npages de prose ou de vers de ce poète à l'âme désaccordée et où il semble que\nse répercutent, parfois et en même temps, l'âme de Faust, celle de Méphisto\net celle de Marguerite !...\n\nPamphlets            d u d e r n i e r j o u r , par THOMAS CARLYLE. Traduction\n   E.BARTHÉLÉMY. (Collection d'auteurs étrangers), 1 vol.\nR i v a r o l . (Collection des plus belles pages), 1 vol. — (Paris, Mercure de\n   France.)\n   Le hasard des publications a fait apparaître à la fois dans les collections du\nMercure ces deux noms qui font choc, pour ainsi dire, et étrange disparate\ndans la pensée. Il est vraisemblable que si ceux qui les portèrent avaient pu\nse rencontrer dans la vie, le Français aurait tenu à barbarie les vaticinations\nimagées et obscures de l'Anglais, et celui ci à légèreté, l'éloquence toute en\ntraits étincelants et rapides du premier. Et ils se seraient trompés l'un et\nl'autre, hors de toute possibilité de se comprendre à cause, précisément, de\nl'originalité d'un génie qui, chez tous deux, est représentatif, à un degré sin-\ngulier, de leur race respective.\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3251, "texte": " 300                              DURENDAL\n\n\n    Rivarol ne fut pas qu'un causeur éblouissant, un homme d'esprit dont les\nmots défrayaient les gazettes et la ville, le persifleur du Petit almanach des\ngrands hommes : les pages de son Discours préliminaire au nouveau dictionnaire de la\nlangue française sont admirables et celles du Journal politique national et des\nActes des apôtres enveloppent leurs jugements profonds et lucides dans une\nraillerie dont la verve était encore fouettée par le danger : car il écrivait en un\ntemps où l'esprit était devenu, en France, un ci-devant, propre à conduire\nceux qui le possédaient, non aux honneurs, mais à l'échafaud!\n    Rivarol haïssait le désordre, où qu'il fût, et le combattit dans la politique\ncomme dans la littérature. Cinquante ans plus tard, dans un autre milieu et\navec des armes très différentes, Carlyle combattait le même combat contre la\nconfusion des idées, les antinomies de principes et de faits, le faux sentimen-\ntalisme... Il raillait, lui aussi, et tout le long de ces Pamphlets c'est comme\nune répercussion de formidables et prolongés sarcasmes. Mais, sans doute,\nl'ironie perçante de Rivarol, non plus que l'humour amer de Carlyle n'ont rien\nchangé au progrès inévitable des choses, et, parodiant un mot de ce dernier,\non pourrait dire que c'est tous les jours « le dernier jour » ici-bas !..\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL'ART :\n F r a A n g e l i c o et BenOZZO GOZZOLI, le maître et l'élève, par GASTON\n    SORTAIS. Nombreuses gravures et reproductions chromolithographiques.\n    — (Bruxelles, Libraire Saint-Augustin.)\n    On a tant écrit sur l'Angelico et sur Gozzoli que la matière semblait\n épuisée; le doux maître et le gracieux disciple avaient suscité tant de paroles\n et tant d'admirations ferventes que l'on aurait pu croire que toute parole\n à leur propos serait désormais vaine, et que si des admirations conti-\n nuaient à leur venir, elles n'auraient plus rien à dire, du moins rien de\n nouveau.\n    Cependant, il n'existait pas, ou guère, en français, d'étude complète et\nétendue de l'œuvre considérable des deux maîtres, et l'ouvrage excellemment\nordonné de M. Sortais comble, à vrai dire et pour user de l'expression con-\nsacrée, une lacune. L'auteur, tout en s'inspirant des travaux antérieurs, nous\nparle de science et, si l'on peut dire, de sensation personnelles : toutes les\nœuvres du bon dominicain et de l'allègre fantaisiste, éparses à Florence, à\nRome, à Pise, à San Gemignano, à Orvieto, etc., il les a examinées lui-même ;\nil a connu la joie des cloîtres et des cellules de Saint-Marc; l'enivrement du\nCamposanto ; la douceur de passer, au Vatican, des foudroiements de la Six-\ntine à la suavité fraîche et sereine de la chapelle exiguë de Nicolas V... Et\nle souvenir de ces émotions s'associe au travail du critique et de l'historien\nd'art pour en accroître la vivacité et l'attrait.\n   M. Sortais a fort bien marqué les affinités et les disparités de l'Angelico et\nde Gozzoli : ce qui est resté chez celui-ci, conteur enjoué et délicieux évoca-\nteur des fastes chrétiens, de l'art candide et profond de celui-là. Et la compa-\nraison qu'il fait d'eux, de leur inspiration, de leur conception à celles des\n"}, {"page_pdf": 370, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": "                                LIVRES ET REVUES                                       301\n\n\nartistes du début d u XVIe siècle, de R a p h a ë l et de Michel-Ange — au point de\nvue de la tradition iconographique religieuse — est des plus justes (1).\n   E n s o m m e , u n beau livre qui se recommande à la fois par sa valeur cri-\ntique et par u n e illustration a b o n d a n t e et soignée.\n\nA n t i c h i p i t t o r i i t a l i a n i , par EVELYN, I vol. in-8°, illustré. — (Milan,\n   Solmi).\n   L'auteur de cet agréable volume, Evelyn, — p s e u d o n y m e qui dissimule\nlégèrement la personnalité gracieuse d'Evelina Marini F r a n c e s c h i , déjà\nréputée en Italie — a voulu raconter à ses j e u n e s compatriotes les fastes\nmerveilleux de la p e n t u r e italienne. E t c'est u n e suite d'esquisses preste-\nment et gentiment enlevées de la carrière et de l'œuvre des maîtres illustres\nqui, du XIIIe au XVIe siècle, ont rempli la P é n i n s u l e de chefs-d'œuvre.\n   L'excellent écrivain a su d o n n e r un tour des plus attrayants et des plus\nvifs à ces Entretiens destinés à la jeunesse et qui réunissent à la grâce et à la\nsimplicité p r o p r e s à plaire à celle-ci, toute l'exactitude désirable ou possible\net u n e g r a n d e sûreté de goût et d'appréciation.\n\nUn cours d'esthétique artistique dans les classes supé-\n    rieures, par l'abbé HECTOR GEVELLE. — (Enghien, imprimerie Spinet.)\n   La tentative de M. H . Gevelle est intéressante. Sa m é t h o d e est très didac-\ntique, très analytique, trop, peut-être, parfois, mais ce n'est q u ' u n instru-\nment et qui vaudra selon l'habileté, le tact et la compétence de celui qui\nl'utilisera.\n   On pourrait dire, p a r exemple, q u e très souvent et p o u r les plus grands\nartistes, l'auteur d'une œuvre se trouverait hors d'état de r é p o n d r e à certains\npoints du questionnaire élaboré par M. Gevelle pour a p p r e n d r e à ses élèves,\nd'abord à regarder, ensuite à juger. L e but d'une œuvre? L'artiste, qui tra-\nvaille d a n s la demi-inconscience de l'inspiration, ne l'aperçoit pas toujours\nclairement : Comment l'enfant, alors? Quel est le b u t de la Ronde de Nuit? E t\ncondamnera-t-il le Véronèse parce que les Noces de Cana ou les Disciples d'Em-\nmaüs regorgent de détails fastueux mais inutiles ou m ê m e magnifiquement\nnuisibles?\n   Il semble, aussi, d'après le tableau chronologique qui accompagne\nl'ouvrage, que l'enseignement résumé par celui-ci pivote' encore, en quelque\nsorte, a u t o u r de la seconde Renaissance, et n e d o n n e pas à l'époque anté-\nrieure l'importance qu'elle à e u e . Sous la r u b r i q u e Peinture, il n'est fait nulle\n\n\n  (1) Nous nous permettrons de signaler à M. Sortais, entre autres erreurs ou confusions\ndues, évidemment, à des inadvertances, la qualification de grand-duc appliquée (p. 12) à\nCosme de Médicis et l'interprétation donnée à une des fresques de Gozzoli à Montefalco ;\n« la pathétique Rencontre de François et de son père, quand l'évêque d'Assise s'interposa\npour adoucir l'amertume de la séparation » (p. 167). Or, il s'agit de la scène célèbre,\nracontée par les Trois compagnons et saint Bonaventure, au cours de laquelle saint Fran-\nçois, poursuivi par son père en fureur, se dépouilla de tous les vêtements qu'il tenait de\ncelui-ci, pour se réfugier, nu, entre les bras de l'évêque d'Assise qui le couvrit de son\nmanteau.\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3225, "texte": "302                               DURENDAL\n\n\nmention spéciale de la peinture flamande du XVe siècle! Au surplus, la\nRenaissance italienne du XVe siècle, toute réaliste, issue des mouvements\nartistiques nés dans le nord, devrait être nettement distinguée de celle, toute\nclassique, du siècle suivant ; et le rôle capital que notre pays a joué dans\nl'éclosion de cette première Renaissance être mis nettement en lumière.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest.) — Le numéro d'Avril est consacré à glorifier la mémoire du\ngrand sculpteur belge Julien Dillens. Sa parution correspondait avec la splen-\ndide exposition des œuvres du maître au Cercle Artistique de Bruxelles.\n   M. Buschmann junior, le directeur de la revue, a été bien inspiré en\nconfiant le soin de célébrer notre admirable sculpteur à Arnold Goffin. Car,\nde l'aveu de Dillens lui-même, personne n'a pénétré avec autant de sagacité et\nde délicatesse que M. Goffin dans ce que j'appellerais l'âme même de toute son\nœuvre. En outre, c'est aux artistes qu'il appartient de parler des artistes,\nparce que seuls ils sont à même de les comprendre et d'initier le public au\nsecret de leur talent. C'est aux littérateurs, épris d'art, assoiffés de Beauté,\ndoués du sens esthétique et en même temps d'un vrai talent d'écrivain, qu'il\nfaut demander l'interprétation des chefs-d'œuvre. Et toutes ces qualités\nM. Goffin les possède à un degré éminent. Aussi est-ce une vraie jouissance\npour l'esprit que de lire des études telles que celles consacrées par lui,\njadis à Lagae et, cette fois, à Dillens. Ce sont là des études définitives. Elles\nfixent la vraie physionomie de l'artiste. Elles donnent, dans une belle langue,\nsobre et colorée en même temps, la synthèse complète de son œuvre. Elles\nreflètent la pensée maîtresse de toute sa carrière. La magistrale étude de\n M. Goffin est rehaussée par de merveilleuses reproductions des œuvres les\nplus caractéristiques de Dillens.\n   Cet article est suivi d'intéressantes considérations de J. Evers sur les belles\nlithographies d'un artiste du nom de J. Montijn. Les reproductions con-\nfirment l'éloge que le critique en fait.\n                                                                        H . M.\n\n  L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Numéro d'Avril.) — Une intéressante et\ndélicate étude de M. Armand Dayot sur Carie Vemet peintre hippique. M Guil-\nlemot parle du bel artiste Bracquemond et M. Faure du peintre Bourdelle.\nSignalons dans l'illustration de ce fascicule un portrait en couleurs de\nConstantin Meunier et une remarquable reproduction de quatre des minia-\ntures exécutées par Fouquet pour le tome II des Antiquités juives de Flavius\nJosephus, offert récemment à la Bibliothèque Nationale.\n\n    A u g u s t a P e r u s i a . (Numéros de février et de mars.) — Les deux\nderniers fascicules de cet intéressant et nouveau périodique nous apportent\nnombre d'attachants articles : une notice de M. Brizenti au sujet d'un\nautographe du Pinturicchio dans lequel il est question des échafaudages dont\nl'artiste s'était servi pour l'exécution des fresques de Santa Maria del Popolo;\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3306, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 303\n\n\nune étude de M. Urbini sur Eusabio di San Giorgio; un article de M. Cris-\ntofeni à propos d'une œuvre inconnue de Fiorenzo di Lorenzo, un Christ dans\nune gloire d'anges, conservé dans la collection des Salvatori, à Pérouse, etc.\nA signaler particulièrement les curieux renseignements donnés sur cer-\ntains ouvrages et manuscrits détenus dans les bibliothèques ombriennes et\nla partie bibliographique fort soignée.\n                                                                     A. G.\n\nL'HISTOIRE :\nL ' A l l e m a g n e r e l i g i e u s e . — Le Protestantisme(1volume); Le Catho-\n   licisme (2 volumes), par GEORGES GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   La réputation de M. Goyau comme écrivain n'est plus à faire. Elle est soli-\ndement établie. Il a déjà à son acquit toute une bibliothèque de livres remar-\nquables. Il est impossible d'écrire l'histoire d'une façon plus vivante et plus\nintéressante qu'il ne le fait. A preuve les trois volumes sur l'Allemagne religieuse\nque voici. Son impartialité s'affirme dans un double fait. Pour analyser le\nprotestantisme et en écrire l'histoire, il se base sur les documents protestants\neux-mêmes, reconnaît la hauteur d'âme et la bonne foi de certaines person-\nnalités et rend hommage à leurs œuvres. Et quant au catholicisme il ne\ncache aucune faiblesse. La pauvreté doctrinale du protestantisme, tirant son\norigine de son essence même qui est le libre examen, paraît d'une façon\nfrappante dans une désagrégation lamentable et dans la confusion la plus\ncomplète des esprits que se disputent les différentes sectes. Sous ce rapport, le\npremier volume qui traite du protestantisme est vraiment curieux à lire. Mais\nquel tableau admirable que celui du triomphe du catholicisme luttant sans cesse\npour maintenir et faire revivre, s'il est un instant amoindri, l'esprit de vie qui\nl'anime. D'une part, ce sont les conversions étonnantes des penseurs les plus\néminents de l'époque, à la tête desquels il faut nommer le célèbre comte de\nStolberg. Puis viennent Brentano, Goerres, un écrivain d'une rare puissance,\nMoehler, Döllinger et quantité d'autres. Au milieu de tout cela émerge une\nécole d'art religieux, celle d'un converti aussi, Overbeek. Enfin, toute cette\népoque est dominée par la haute et noble figure d'un véritable descendant\ndes apôtres, l'évêque Droste de Vischering, qui, plutôt que de céder devant\nles princes de ce monde, se laissa emprisonner comme son ancêtre, le prince\ndes apôtres. Jamais on ne vit combien un seul chef peut par sa vaillance sauver\ntoute une armée et la conduire à une victoire décisive. Car, au moment où\nce grand évêque s'illustra à jamais et avec tant d'éclat par son courage,\nl'église catholique d'Allemagne était affaiblie à un degré inouï et annihilée\npar une royauté qui, sous prétexte de la protéger, la tenait à ses pieds et\nl'étouffait insensiblement. La fierté chrétienne du grand évêque fut le point\nde départ du réveil des âmes et de la résurrection de toute l'Eglise catholique\nd'Allemagne qui, dès lors, a marché de victoire en victoire jusqu'aujourd'hui,\nsans être ébranlée par l'odieuse et vexatoire persécution du Culturkampf, dont\nGoyau nous racontera l'histoire dans un prochain volume, que nous\nattendons avec impatience.\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "304                              DURENDAL\n\n\n   Mais il faut lire tout cela dans le magnifique ouvrage de Goyau qui est une\nœuvre absolument magistrale et dont il est impossible d'interrompre la lec-\nture attachante une fois qu'on l'a commencée.\n                                                           HENRY MŒLLER.\n\nL a Crise      révolutionnaire,        1584-1614, par K, WAUSZEWSKI. —\n   (Paris, Plon.)\n   Ce volume, qui retrace les émouvantes péripéties de la crise communément\ndésignée comme « le Temps des Troubles », fait suite à celui par lequel\nM. Waliszewski a naguère inauguré, avec la biographie d'Ivan le Terrible,\nl'histoire des origines de la Russie moderne. Mort en 1584, Ivan laissait\ninachevée la gigantesque tâche de la réorganisation de l'Etat russe, à laquelle\nil avait voué son règne. Il eût fallu, pour recueillir ce redoutable héritage,\nun héros, qui ne se trouva point. Des deux fils qui étaient nés au Terrible\nd'un premier mariage, le cadet seul survivait, l'aîné ayant été tué par son\npère dans un accès de fureur. Féodor, incapable de gouverner, tomba\npresque aussitôt sous la tutelle de son beau-frère, Boris Godounov, un\nambitieux de grande race, qui saisit d'une main résolue le pouvoir, en atten-\ndant la couronne. Féodor n'ayant pas de fils, un seul obstacle s'opposait aux\nambitions de Boris, et c'était un enfant en bas âge; Dimitri, né d'une sixième\nou septième épouse — le compte n'a jamais pu être exactement établi — du\nTerrible, et qui, depuis la mort de son père, avait été relégué avec sa mère à\nOuglitch, petite ville de la province de Iaroslav, attribuée en apanage au\njeune prince. Le 15 mai 1891, Dimitri disparut, assassiné, dit-on, mais sans\nque sa mort ait pu être péremptoirement établie. La Russie eut sa question\nDimitri comme la France, depuis, la question Louis XVII. M. Waliszewski\ncroit, pour sa part, à la survivance. Sept ans après, Féodor mourait, et Boris\nGodounov s'emparait du sceptre. L'ère des catastrophes allait s'ouvrir.\nLà nouvelle circula bientôt dans l'orageuse Ukraine que le tsarevitch Dimitri\nd'Ouglitch était vivant et qu'il venait de se révéler à quelques seigneurs de\nla Pologne voisine. C'est une étonnante et romanesque aventure que celle de\nce prétendant mystérieux, imposteur ou revenant, surgi de l'ombre, et qui, en\nquelques mois, avec l'appui du palatin de Sandomierz, dont il allait épouser\nla fille, pénètre en Russie, s'installe à Moscou, y ceint la couronne avec\n Maryna et succombe à son tour sous les coups des boïars conjurés. Mais à\npeine a-t-il disparu qu'un nouveau Dimitri se lève, triomphe à son tour et\ns'effondre comme l'autre, sous lé fardeau des invraisemblances, des passions\net des mensonges à l'aide desquels s'est édifiée, à la faveur des circonstances,\nsa puissance éphémère. Celui-ci n'était qu'un aventurier de bas étage, gros-\nsier, ignare, pourri de vices; mais il n'en fut pas de même du premier, qui\ndonna, durant son règne si bref, des preuves de clairvoyance et d'énergie qui\npermettent de supposer que, si son pouvoir s'était définitivement établi, il\nfût devenu le pacificateur de son pays. M. Waliszewski rre se prononce pas\nnettement sur son identité avec le dernier né d'Ivan, mais il incline à croire\ncependant que le premier Dimitri ne mentait pas lorsqu'il se déclarait le\nfils du Terrible. Le problème reste irrésolu, probablement insoluble. L'avè-\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                305\n\nnement des Romanov mit, après bien des catastrophes, fin à la tourmente.\n« Trois établissements dynastiques renversés en quelques années; la capitale\naux mains de l'ennemi héréditaire, ou de l'émeute; les provinces livrées au\npillage : la révolte, la trahison, la discorde partout; l'effondrement de l'édifice\npolitique entraînant la décomposition de l'organisme social; plus de gouver-\nnement plus d'armée, plus d'administration, plus de justice et plus de morale;\nle règne de la violence sans bornes et de la licence sans frein, préludant à la\nparalysie des organismes vitaux ; tous les symptômes de la mort, c'est à cela\n— dit l'historien résumant le sujet de son beau livre — qu'aboutissait en\n 1612 la tourmente révolutionnaire. Et c'est de cela, — continue-t-il — qu'en\nquelques mois a surgi une Russie nouvelle qui s'est donné une dynastie uni-\nversellement acclamée ; qui a repris docilement le joug d'un régime promp-\ntement restauré sur ses anciennes bases; qui paisiblement est rentrée dans\n son ornière séculaire, et qui, refoulant l'invasion, refermant, reculant même\nses frontières déchirées, tenant victorieusement tête à la Pologne et à la\nSuède, est devenue l'empire de Pierre le Grand et de la Grande Catherine, n\n                                                                         M. D.\n\nL e s S a i n t s : Saint Colomban (vers 540-615), par l'abbé Eug MARTIN. —\n  (Paris, Lecoffre.)\n   Montalembert dans ses Moines d'Occident avait consacré de belles pages,\nempreintes de ppésies, au fondateur des illustres monastères de Luxeuil et de\nBobbio.\n   M. l'abbé Martin nous restitue cette physionomie ardente et enthousiaste\nde saint et d'Irlandais avec une précision plus critique qui met, peut-être,\nencore mieux en valeur les caractéristiques attachantes de ce pasteur\nd'hommes.\n   Colomban apparaît un peu comme un prophète, comme un de ces envoyés\nde Dieu, calcinés par le soleil du désert et nourris de sauterelles, qui s'en\nallaient foudroyant rois et peuples de leur parole véhémente et comminatoire.\nSon éloquence pressante et imagée entraîne les uns, menace les autres, émeut\ntout le monde. Il est un des grands fondateurs du monachisme occidental, et\nil passe ses jours, errant, exilé, poussé par son humeur aventureuse ou\nchassé de lieu en lieu par la colère des Mérovingiens, de Brunehaut dont il a\ncensuré la conduite... Une carrière remplie d'oeuvres, en somme, d'énergie\net de traverses dont M. Martin nous donne un récit excellent.\n\n Les luttes sociales à Bruxelles au moyen âge, par S. DES\n   MAREZ. — (Liége, imprimerie de la Meuse.)\n   Nous avons parlé ici même de l'attachant ouvrage que M. Des Marez a\n consacré à l'Organisation du travail à Bruxelles au XVe siècle. Le distingué his-\n torien revient aujourd'hui sur une partie de son sujet pour nous donner un\n rapide et substantiel récit de la lutte opiniâtre qui, durant le XIVe et le\n XVe siècle, mit face à face le peuple, les artisans, les métiers bruxellois avec\n notre popolo grasso, patriciens des lignages, de la gilde ou de l'échevinage qui\n écrasaient la masse de leurs privilèges et de leur fortune. M. Des Marez montre\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2979, "texte": "306                           DURENDAL\n\n\nà merveille l'évolution qui, lentement, amène le peuple à la conscience de\nplus en plus nette et décisive de sa force irrésistible et crée en lui, en dépit\nde défaites répétées et de revers sanglants, la volonté formidable et tenace\ndevant laquelle, généralement, toute résistance devient présomptueuse et\nvaine.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nPHILOSOPHIE :\n\nHistoire de la philosophie moderne, par HARALD HOFFDING,\n   traduite de l'allemand par P . BORDIER. Tome premier. (Bibliothèque de phi-\n   losophie contemporaine). — (Paris, Alcan.)\n   Pour une tête scientifique, accoutumée à travailler sur des valeurs con-\ncrètes, la philosophie ne peut paraître, sans doute, qu'un vain exercice de\nl'esprit, suggestionné par les entités sans substance qu'il a enfantées lui-\nmême : jeux de phantasmes; combinaisons de leurres, déductions illusoires\nqui s'évaporent pour peu que l'on veuille presser leurs décevantes conclu-\nsions.\n   Toute philosophie tend, nécessairement, à une synthèse harmonieuse, sus-\nceptible de satisfaire l'esprit, de résoudre ou de remplir en lui les contradic-\ntions angoissantes de l'expérience et de la vie et les béantes lacunes de ses\nnotions positives. Car, si la science s'est conquis sur l'inconnu de considé-\nrables et sûrs territoires, qui pourrait mesurer ce qui reste à découvrir ? Et\nmême s'il ne restait rien, l'être apparaîtrait-il jamais, doué de l'intelligence\nplus que sublime, capable d'assimiler la multitude complexe et infinie des\nconnaissances pour faire jaillir la lumière de leur confusion chaotique ? Le\nregard humain est trop faible et trop vacillant pour embrasser de telles éten-\ndues. Il y a trop de mondes; trop de choses, de la moindre desquelles, si\non la néglige, peut naître la ruine du système le mieux équilibré — en\napparence.\n   Mais, alors même que cette espèce de réduction au même dénominateur\ndeviendrait possible, qu'une philosophie toute réaliste et expérimentale fini-\nrait par s'imposer avec certitude, elle devrait toujours laisser en dehors d'elle\nl'exploration des régions les plus profondes et les plus secrètes de la pensée\net de l'âme et renoncer à répondre aux aspirations les plus irrépressibles de\ncelles-ci : car, que nous importe de savoir tous les phénomènes et leur\nenchaînement, si nous ne pouvons percer le mystère de leur origine et celui\nde leur fin ?\n    Et c'est toute la noblesse de l'humanité que le rêve, l'art, la poésie, la phi-\nlosophie, la faculté de religion, enfin, et qu'elle n'ait jamais cessé, comme\nJacob Boehm, le cordonnier philosophe de Goerlitz, de se sentir « affligée de\nla petite place que l'homme tient dans l'univers » et de chercher c le mot de\n Dieu ». La noblesse de l'humanité et, également, certes, la voie de tous ses\nprogrès intellectuels et même mécaniques, puisque toute découverte, toute\ninvention a été entrevue dans la spéculation avant que d'être réalisée dans le\nfait.\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 307\n\n\n     L'ouvrage de M. Harald Hoffding est l'histoire de ce long effort de la\npensée moderne pour se conquérir elle-même et de toutes les tentatives de\nconstruction et d'ordre qu'elle a essayées depuis la Renaissance jusqu'à nos\njours. Le point de départ du récit — car c'est, à vrai dire, un récit plein\nd'animation, de clarté et de vie — le récit débute donc à l'époque où le réa-\nlisme, qui ne fut pas uniquement artistique, tendit à désagréger et à discré-\nditer la philosophie scolastique. On pourrait trouver que l'auteur méconnaît\nun peu celle-ci et les grands services que ses méthodes dogmatiques ont\nrendus, au point de vue de la discipline et de l'éducation de l'esprit, et mar-\n quer, incidemment, ce fait curieux que, de nos jours même, après cinq ou six\n cents ans de ratiocinations métaphysiques, d'affirmations et de négations\n scientifiques le Thomisme a trouvé un renouveau inattendu. Une si grande\n dépense de génie et de subtilité n'aurait-elle donc servi qu'à « boucler la\n boucle »?\n     Croyants et incroyants, et qui pensent, n'ont pas cessé de se trouver en\n présence des mêmes inévitables problèmes : « Qu'est-ce que le monde et que\n nous-mêmes? D'où venus et pour aller où? ». A ceux qui la possèdent, la foi\n apporte la réponse; mais aux autres?... Quel système, échafaudé de main\n d'homme et fondé, d'ailleurs, sur des imaginations et des raisonnements\n obscurs et contestables, pourrait les satisfaire, tuer la question en eux. L'adhé-\n  sion à quelque système que ce soit exige le consentement à des prémisses dou-\n  teuses ou discutables ; toute la solidité en est dans les conséquences — retirez\n  un seul des antécédents, tout s'écroule. Croire — ou rien, donc. Le doute n'est\n  un oreiller aimable que pour les insouciants et les épicuriens. Quel refuge,\n  alors, pour les incrédules sincères et tourmentés qui cherchent sans espoir\n  et ne sauraient, cependant, s'arrêter de chercher ? Nietzsche, peut-être,\n  également adversaire de la vérité révélée, des postulats catégoriques de la\n   science comme de ceux de la philosophie et qui attend de son lecteur, non\n  assentiment déférent, mais discussion et contradiction.\n      Les monuments érigés par les hommes, qu'ils soient de pierre ou de\n   marbre, ou, seulement, de pensée ; qu'ils prennent figure matérielle sous le\n   ciel ou apparence audacieuse dans le rêve ou dans la fiction, requièrent éga-\n   lement notre intérêt et notre vénération. Il est d'ordre composite l'édifice\n    auquel tant de penseurs ont, de près ou de loin, collaboré, depuis Nicolas\n   de Cusa et Giordano Bruno jusqu'à Helvétius et Rousseau, en passant par\n    des artistes comme le \"Vinci, des savants comme Copernic, Galilée et Kepler,\n    des hommes de pensée comme Descartes, Spinoza et Leibnitz... Composite,\n    mais majestueux, malgré ses combles ruinés et ses façades béantes sur le\n    vide. Et M. Hoffding, qui en connaît à merveille la disposition et les détours,\n    les parties primitives ou altérées, et ce qu'il était aux jours de sa plus grande\n    magnificence, vous y sera un guide excellent.\n\n  L ' E s p r i t d u t e m p s , par MICHEL SALOMON. — (Paris, Perrin.)\n     Cet esprit, c'est l'esprit scientifique, l'esprit de réalisme et d'exactitude,\n  attaché à l'étude immédiate des êtres et des choses et s'efforçant de les saisir\n  dans leur vérité intrinsèque, en dehors de toute conception systématique.\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3340, "texte": " 308                                DURENDAL\n\n\n     Nous faisions ressortir ici même, dernièrement, à quel point la doctrine\n classique du « grand art » avait restreint les possibilités de communion avec\n  la pensée et les œuvres des siècles qui avaient ignoré les théories acadé-\n miques — et quel affranchissement de nos facultés d'admiration nous était\n venu du réalisme. Le mérite capital de celui-ci, en matière d'art, est de\n repousser par son essence même tout dogmatisme, toute prohibition exclu-\n sive, tout décret impératif de beauté et, par conséquent, de nous permettre de\n recréer en. nous, pour sympathiser avec elle, la pensée de tous les temps.\n    Mais cette tendance, prédominante actuellement, et qui a commencé à se\n manifester dès le début du siècle dernier, il va sans dire qu'elle a exercé sa\n salutaire influence dans tous les domaines intellectuels, pour les renouveler\n et mettre, en quelque sorte, l'homme face à face avec la nature et avec lui-\n même, sans intermédiaire... Ça été une réaction contre l'esprit de logique et\n de doctrine, forcément artificiel, qui avait prévalu si longtemps; et elle\n trouva dans la science, dont elle avait elle-même stimulé l'activité et la har-\n diesse, une puissante auxiliaire.\n    Auxiliaire peut-être dangereuse, car, chez quelques-uns, elle s'est révélée\n encline à l'intolérance et à la négation dérisoire de tout ce qui échappe à ses\n mensurations positives. L'idéal serait de se servir de la science, et non de\ns'asservir à elle : mais il nous est habituel d'abonder avec excès dans notre\npropre sens.\n    M. Salomon étudie avec un sagace et impartial sang-froid la propagation\nde l'esprit scientifique dans toutes les régions de l'intellectualité contempo-\nraine : la philosophie, les lettres, l'art, la religion même. La matière est\nimmense et on conçoit bien qu'il ne peut s'agir que de rapides aperçus; que\nd'une course à tire d'aile, pour ainsi dire, qui touche seulement les sommets,\nles points les plus saillants, des étendues parcourues. Toutefois, la brièveté\nnécessaire de cet examen n'entraîne point l'auteur à introduire dans ses\nexposés, par l'élimination des éléments contradictoires, l'ordre captieux que\nla vie et la réalité ne connaissent pas. Il est bien du temps dont il analyse\nl'esprit, et il va parmi les œuvres qu'il étudie, d'un pas très libre et très pers-\npicace. Peut-être aurait-il pu ajouter quelques pages piquantes à son livre,\nen complétant celui-ci par un chapitre consacré au journalisme, puisque,\naussi bien, celui-ci apparaît comme l'émissaire le plus important de vulgari-\nsation de la pensée dans nos démocraties.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL e M a l a i s e de l a p e n s é e p h i l o s o p h i q u e , par ANDRÉ CRESSON.—\n   (Paris, Alcan.)\n   Les premiers chapitres de ce livre sont consacrés à l'exposé des trois\nphilosophies qui se disputent les intelligences modernes. Tout d'abord le\nNaturalisme qui rejette la conception finaliste des choses pour y substituer\nune explication toute mécanique du monde. Il est basé uniquement sur la\nraison travaillant sur le fait positif par le moyen de l'observation. Radicale-\nment différentes apparaissent les disciplines du Moralisme et du Traditiona-\nlisme. Pour elles, quand il s'agit de métaphysique et de morale, il ne saurait\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3164, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                  309\n\n\nêtre question d'évidence; il n'y a place que pour la croyance ou le vide. La\nscience, selon M. Brunetière, est incapable de nous fournir une explication\nde l'univers et de fonder une morale. La vérité et la sagesse résident dans\nl'adoption d'un système de croyances qui satisfasse le mieux notre cœur et\nqui soit le plus apte à nous soutenir dans la vie.\n   Le malaise de la pensée philosophique résulte du conflit de ces trois phi-\nlosophies. Ce malaise durera-t-il toujours? demande l'auteur. Un de\nces systèmes de philosophie n'arrivera-t-il pas à supplanter les autres et à\nrallier tous les esprits? S'il se base sur la raison théorique seule il y a grande\nchance que non, dit M. Cresson, parce qu'il n'y a pas de doctrine qui résiste\nà la dialectique de celui dont le cœur n'en veut pas. Mais l'entente pourrait\nse faire peut-être sur ce que l'expérience et la raison auront finalement\ndémontré, d'une façon péremptoire, être des règles de conduite vitalement\nessentielles et nécessaires.\n   La vraie solution, à notre avis, serait dans le retour à la philosophie\nchrétienne qui a établi, d'une façon à la fois si rationnelle et si nette, les\nprincipes primordiaux de métaphysique et de morale. Les ennemis de cette\nphilosophie ne sont pas encore parvenus à l'ébranler. On ne lui a jamais rien\nopposé de sérieux ni de stable. Et Maurice Barrès vient encore d'en faire ce\nbel éloge dans son récent livre : Le Voyage de Sparte : « Entre tous les grands\nsystèmes encore vivants de philosophie sociale, seule la doctrine du Christ\nfait une place pour l'énergie virile de la lutte contre soi-même, pour\nl'héroïque effort de la volonté ; elle établit la suprématie de l'âme sur les\nattractions du dehors. »\n                                                                           D. L.\n\nL a V i e P r o f o n d e , par G. BUISSERET. — (Liége, Edition artistique.)\n   M. Buisseret a beaucoup lu M. Maeterlinck, ce qui est très bien, et il\nl'avoue, ce qui lui a valu d'être accusé de plagiat. Nous n'en croyons rien,\nque M. Buisseret en soit persuadé.\n                                                                      E. N .\n\nLA CRITIQUE :\nA l b e r t S a m a i n , par LÉON BOCQUET. — (Paris, Mercure de France.)\n   Il appartenait à un poète de nous dire la vie et l'œuvre du poète essentiel\nque fut Albert Samain : son compatriote Léon Bocquet, qui connut la joie\nrare de compter parmi ses amis, était tout désigné pour cette tâche délicate.\nSachons-lui gré de l'avoir entreprise, avec toute l'impartialité que peuvent\nlaisser à un juge des affinités si directes. Nulle part l'auteur de ce livré — qui\nest un beau livre — n'a permis à son amitié de lui fermer les yeux sur telle ou\ntelle ombre du portrait qu'il avait à peindre; et celui-ci, plus fidèle, s'en est\ntrouvé au bout du compte plus attachant aussi. L'austère vérité triomphe en\nchacune de ces pages, et l'ami s'est si bien effacé devant le critique, qu'il ne\nnous reste qu'à nous féliciter de ce que Samain ait été étudié par quelqu'un\nqui le connut de si près. Ceci y prenez-y garde, est un considérable éloge.\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3067, "texte": "310                               DURENDAL\n\n\n   Comme Shelley, comme Heine, comme Musset, Albert Samain appartint\nau petit nombre de ces poètes privilégiés, dont la vie mortelle se confond si\nbien avec l'œuvre impérissable qu'ils lèguent aux races de l'avenir, qu'on ne\nsaurait les bien connaître sans les avoir, au préalable, regardés vivre; il entre,\nau surplus, dans l'admiration que l'on éprouve à leur endroit, une espèce\nd'amour insatiable, qui se repaît volontiers de menus faits, de frêles souve-\nnirs et d'anecdotes en apparence insignifiantes. M. Bocquet l'a bien com-\npris : et c'est pourquoi la moitié de son livre est consacrée à raconter la\ndouloureuse et trop courte existence du poète d'Au jardin de l'Infante. Elle\npeut, à première vue, paraître banale et mesquine, cette pauvre vie d'em-\nployé poitrinaire qui se console des tristesses de la réalité par les joies\namères du rêve et par de précaires triomphes : elle est belle, noble et poi-\ngnante, à l'égal de l'histoire de Werther ou de René. Et M. Léon Bocquet,\nheureusement aidé de lettres et de notes inédites, nous l'a dite avec un souci\nd'art, une émotion contenue, une sobre éloquence qui en font, en vérité, un\ntrès captivant roman.\n   Quant à l'œuvre d'Albert Samain, le jeune directeur du Beffroi l'a analysée\naussi consciencieusement qu'il se pouvait; et l'on ne saurait trop le louer\nd'avoir su la juger si librement, si sereinement. Il nous semble, à nous qui\nne le connûmes pas, que le plus élégant des élégiaques français est mort\nd'hier à peine, tant il est près encore de nos cœurs, tant le souvenir de tout ce\nqui fut lui, est demeuré vivant au fond de nos sensibilités. A plus forte raison,\ntous ceux qui approchèrent cette âme d'élection et ce talent exquis, doivent-\nils l'aimer encore d'un de ces amours qui rendent aveugle. Ce sera l'honneur\nde M. Bocquet de n'avoir pas oublié, tout en tressant la couronne de laurier\nsur le front pensif de ce pur poète, le respect que l'on doit à la sainte vérité.\n   Un portrait et un autographe de Samain accompagnent et complètent ce\nlivre de justice et de piété, que M. Francis Jammes honora d'une préface\ngracieuse.\n\nUn poète de la vie moderne : Emile Lante, par ANDRÉ-FAGE. —\n   (Valenciennes, l'Essor septentrional.)\n   Exaltation un tantinet lintamarresque et puérile d'un écrivain lillois qui\nn'est peut-être pas sans mérite, mais dont les vers, à en juger par ceux que cite\nM. André-Fage, sont tout de même d'un modernisme un peu bien voulu et forcé.\n\nUn    poète belge de seize ans,            par HENRI HENQUINEZ. — (Huy,\n  H . Mignolet.)\n  Œuvre de fervente piété confraternelle, qui ressuscite non sans grâce ni\nsans émotion l'attachante et douloureuse figure de Pierre Gens, ce talent nais-\nsant fauché dans sa fleur.\n                                                                FRANZ ANSEL.\n\nLa culture intellectuelle en Belgique, par M. CHARLES BULS.\n   Une brochure.\n   M. Buls, à propos du mouvement organisé par la ligue qu'il préside, en\nfaveur de l'instruction obligatoire, expose, en même temps que les arguments\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3031, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                311\n\n\nconnus à l'appui de cette réforme, nombre d'idées qui méritent d'être\nsignalées.\n    Il insiste, avec raison, par exemple, sur la nécessité qui existe de stimuler,\nen notre pays, le goût des hautes études, de créer les organismes susceptibles\nd'augmenter la culture générale de nos concitoyens. Il est clair, en effet, que,\nsans négliger de dispenser à la masse l'instruction rudimentaire qu'il est\npossible de lui donner, il faudrait s'attacher en même temps à permettre à\nl'élite intellectuelle de se renouveler et de s'augmenter sans cesse. Les\nhommes d'action ne nous manquent pas ; ce sont les hommes de pensée\ndont le nombre est insuffisant; ceux-là sont le présent; les autres, l'avenir.\nOr, où sont les grandes écoles qui pourraient assumer, en partie, le rôle de\nla Sorbonne, de l'Ecole des chartes, du Collège de France; où les chaires de\nhaut enseignement?... Les personnalités n'existent-elles pas, formées, pour\nla plupart, par leur propre initiative, qui pourraient occuper brillamment\ncelles-ci?.... Mais, nous sommes des gens positifs, pratiques et, dans les\nhautes sphères, il semble que les sciences pures, si elles ne sont pas\nignorées comme notre littérature, ne jouissent que d'une considération\nthéorique.\n\n                                                                         A. G.\n\nQUESTIONS RELIGIEUSES :\nLa Transcendance de Jésus-Christ, par l'abbé Louis PICARD.\n    2 vol. — (Paris, Plon.)\n   Je n'analyserai pas ces deux gros volumes. Ce ne serait pas possible dans\nl'espace dont je dispose ici. La matière traitée par M. l'abbé Picard est\ntrès vaste, c'est l'étude raisonnée de toute la vie et de toute la doctrine du\nChrist.\n    L'écueil de ce genre d'écrits est de tomber dans le développement pure-\nment oratoire. Hâtons-nous de dire que M. Picard a su l'éviter. Sans doute,\nil a traité son sujet avec chaleur et émotion, mais l'argumentation rigoureuse\nne cède jamais ses-droits.\n    La transcendance de Jésus-Christ que M. Picard démontre dans son livre,\nn'est autre chose que la divinité même de Jésus. Question toujours actuelle,\net autour de laquelle, depuis un siècle surtout, s'agite toute la controverse\nreligieuse. M. Picard est très au courant de la littérature de son sujet, et ses\npages portent le reflet de toutes les préoccupations contemporaines. Son\nintroduction générale sur la valeur historique des Évangiles expose parfaite-\nment toutes les questions relatives à leur texte, leur authenticité, leur véra-\ncité. Ici surtout, les théories, les objections et les systèmes qui, depuis un\nsiècle, ont essayé de se substituer, pour l'exégèse évangélique, à la tradition\nde l'Église, sont sérieusement examinés et pris corps à corps.\n    Il n'est pas inutile de le remarquer, l'ouvrage de M. l'abbé Picard ne fait\npas double emploi avec les Vies de Jésus que d'excellents auteurs nous ont\ndonnées en ces derniers temps. La démonstration de la Transcendance de\nJésus-Christ complète l'étude de sa vie.\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2865, "texte": "312                              DURENDAL\n\n\nL a P e n s é e c h r é t i e n n e : Moehler, par GEORGES GOYAU. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Aucun de ceux qui se sont rendu compte de l'énorme influence exercée sur\nles esprits par la Symbolique de Nicolas Moehler, au commencement du\nXIXe siècle, ne sera surpris de le rencontrer dans la collection de la Pensée\nchrétienne. Et dans cette noble galerie de penseurs, après les Pères et\nquelques écrivains ecclésiastiques, Moehler ne tient pas le dernier rang.\n   Déjà l'histoire de sa vie et de ses travaux que M. Goyau esquisse dans la\npréface, fait comprendre au lecteur combien la personne et les écrits de\nMoehler méritent de garder l'influence et de reprendre la vogue dont ils ont\njoué l'un et les autres.\n   La lecture des nombreux textes et fragments extraits des œuvres de Moeh-\nler ne fera qu'accentuer semblable impression.\n\nLa R u s s i e et l'Église universelle, par VLADIMIR SOLOVIEW. —\n   (Paris, P.-V. Stock.)\n   La Russie est derechef sujet d'actualité. Toutefois, l'ouvrage que nous\nsignalons ici ne servira pas précisément à fournir au lecteur des idées justes\net nettes sur l'organisation religieuse de la Russie.\n   Aussi bien, tel n'est point le but de l'auteur, M. Soloview a essayé, lui\naussi, de montrer à ses compatriotes combien ils ont tort de rester à l'écart\nde l'Église catholique et apostolique. Aux yeux de tout homme non prévenu,\nle schisme oriental ne se justifie pas.\n   Hélas! il est bien à craindre que le plaidoyer si rationnel de M. Soloview\nne convainque qu'un petit nombre de ses compatriotes. Au-dessus des droits\nde la raison, trop longtemps encore, pour l'étouffer et la réduire au silence,\ns'élèvera la voix des préjugés de race, de particularisme national et des inté-\nrêts de caste.\n   Néanmoins, il faut savoir gré à M. Soloview de sa courageuse initiative.\n La vérité doit être dite et redite avant de parvenir à l'esprit de l'homme.\n\nLes Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par\n   LÉON CHAÎNE. — (Paris, A. Storck.)\n   Pour présenter ce livre au lecteur, il suffirait à un recenseur malin de faire\nquelques découpures dans les centaines de comptes rendus que M. Chaine\na publiés à la suite de son travail (pp. 240-752) et qui constituent, on le voit,\nles trois quarts de son gros volume.\n   Je ne veux point faire cela, et je répondrai plus sincèrement à l'intention\nque l'auteur a eue en envoyant son ouvrage à Durendal, dont il désire\nentendre l'avis. Aussi bien, dans une prochaine édition de son livre,.\nM. Chaine va publier ce compte rendu, et, malgré qu'il sera malaisé, venant\naprès cent autres, de dire quelque chose de personnel et de neuf, je ne vou-\ndrais pas qu'on pût me taxer de démarquage.\n . Avant tout, il convient de rendre sincère hommage aux intentions de\nl'auteur, désireux de montrer la source et la cause, de la crise terrible que le\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                 313\n\n\ncatholicisme traverse en France. Mais, je me hâte de le dire, M. Léon Chaine\nne nous semble pas avoir mis le doigt sur la plaie. Il signale des fautes de\ntactique, des erreurs d'appréciation, de fausses manœuvres; toutefois, il\nn'arrive pas à la racine du mal. A qui fera-t-on croire que tout le mal dont\nsouffrent les catholiques en France vient de ce qu'ils eurent tort de n'être\npoint, en général, dreyfusards, antinationalistes, antimilitaristes, démocrates,\nhostiles à l'antisémitisme et trop entichés de certaines dévotions plus ou\nmoins ridicules et de nature à jeter le discrédit sur la religion I\n   En particulier, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l'affaire tient\ndans le livre de M. Chaine une place hors de toute proportion avec le but\nqu'il poursuit.\n   D'autre part, on ne saurait disconvenir que bon nombre des abus\nsignalés par l'auteur sont malheureusement trop réels, et que les catholiques\nfrançais ne pourraient que gagner à faire, pour les déraciner, de sérieux\nefforts.\n   Le caractère exclusivement littéraire de cette revue limite à cette indi-\ncation, un peu sommaire, nous le reconnaissons, notre compte rendu du\nlivre de M. Chaine. En tout cas, par le retentissement qu'il a eu, il s'impose\nà l'attention de tous ceux qui s'intéressent â l'histoire de la France en ces\ndernières années.\n\nLe gouvernement de soi-même, par ANTONIN EYMIEU ; Essai de\n   psychologie pratique. — (Paris, Perrin.)\n   Comment faut-il se gouverner soi-même? Et d'abord le faut-il et est-ce\nbien possible?\n   Il le faut, sous peine d'aller à la dérive ; on le peut, parce qu'une méthode\nrationnelle est capable de faire tenir à notre volonté sagement réglée le gou-\nvernail de notre vie.\n   M. Antonin Eymieu démontre très nettement la triple influence de l'idée,\nde l'acte et du sentiment sur l'ensemble de notre vie.\n   Le développement donné à ces théories est aussi clair que logique. Après\nl'énoncé de la loi psychologique, l'auteur examine d'abord la vérité du prin-\ncipe, il en donne ensuite l'explication et enfin en propose les diverses appli-\ncations.\n   Sans doute, l'œuvre de M. Eymieu relève avant tout de la philosophie, mais\n « quelques heures de philosophie », comme l'a montré Octave Pirmez, ne sont\npoint déplacées dans la vie de l'écrivain, et le littérateur, qui prétend, à juste\ntitre, être parfois conducteur d'âmes, ne peut point ignorer l'art du gouver-\n nement de soi-même.\n                                                                         J. G.\n\n DIVERS :\n\n L e s P i e r r e s d ' O x f o r d , par GEORGES GRAPPE.\n P a y s a g e s e t s e n t i m e n t s , par JEAN MORÉAS. (Collection Scripta\n   Brevia). — (Paris, Sansot.)\n   C'est une attrayante création de la librairie Sansot que ces volumes minus-\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1450, "texte": "314                              DURENDAL\n\n\ncules, on ne peut mieux adaptés à la publication de choses légères, de notes\nintimes, de mémorabilioe, d'articles de journaux auxquels le sérieux du volume\nin-18 ferait un cadre trop lourd.\n   En voici deux encore, agréables et charmants : l'un de M. Grappe qui, à la\nsuite de ces enchanteurs du passé, Ruskin et Barrès, nous dit les Pierres\nd'Oxford, leur beauté, leur génie, et les pensées où elles induisent le voyageur\nà l'esprit ingénieux et fin, d'autant plus apte à comprendre l'œuvre des\nhommes à l'étranger, qu'il a appris à l'aimer en son propre pays.\n   M. Moréas nous livre des notes pleines d'abandon et de laisser-aller un\npeu maniéré sur des hommes qu'il a connus, sur des paysages simples et\ntristes, sur la Grèce, enfin, sur Athènes, où il n'a pas craint d'aller avec des\ncomédiens français éveiller les échos tragiques d'Eschyle et d'Euripide !\n\nL a p e r d i t i o n d e l a B i è v r e , par ADRIEN MITHOUARD. — (Paris, Bi-\n   bliothèque de l'Occident. )\n   Le spirituel et délicat écrivain, amoureux des fontaines et des arbres, con-\nsacre les pages de cet opuscule à célébrer les grâces jolies de la Bièvre et à\ndéplorer — comme J.-K.Huysmans, jadis, — le sort inhumain qui l'a livrée\naux ingénieurs parisiens, lesquels, après lui avoir fait subir nombre d'autres\nattentats, l'ont, finalement, envoûtée!...\n                                                                       A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison05-015", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 315, "page_fin": 320, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Au théâtre du Parc En général", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 384, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2790, "texte": "NOTULES\n\n    A u t h é â t r e d u P a r c . — En général, notre public semble peu\ngoûter les œuvres théâtrales de nos compatriotes, tout au moins quand il\ns'agit d'un jeune, d'un inconnu qui en est encore à ses débuts dans la carrière.\nPour la première fois on a fait fête à un débutant tout récemment au théâtre du\nParc. On y jouait l'œuvre d'un tout jeune poète bruxellois, M.Crommelynck.\nCette pièce qui a pour titre : Nous n'irons plus au bois avait été mise hors de pair\npar le jury chargé par le Thyrse de juger un concours de pièces de théâtre.\n    Notre confrère Georges Rency a très bien résumé le sujet de la pièce dans\n1''Art Moderne. Nous reproduisons ses paroles :\n    « Ermessinde et Jérôme, célibataires endurcis, cousins et cohéritiers d'une\npetite propriété champêtre, habitent ensemble, avec leur filleule Fanchette, à\nla lisière d'un bois. Tandis que les deux cousins, déjà sur le retour, passent\nleur temps à se taquiner de toutes les manières, Fanchette correspond avec\nSylvain, le plus tendre des amoureux. Un tronc d'arbre leur sert de boîte\naux lettres. C'est là qu'un hasard fait découvrir à Ermessinde un billet de\nSylvain, à Jérôme un billet de Fanchette. L'une et l'autre, les poulets n'étant\npas signés, se les croient naturellement destinés et ils se rendent, à la faveur\nde la nuit, au rendez-vous que s'étaient donnés les jeunes gens. Sans se recon-\nnaître, les voilà qui échangent de doux propos et des serments. Soudain la\nlune les éclaire et ils découvrent leur mutuelle erreur. Qu'importe! Ils sont\ntrop avancés pour reculer. Ils ne voudront plus se dédire. La jeunesse, le\nrêve, l'amour romanesque ne sont plus de leur âge. Ils n'iront plus au bois!\n Mais ils peuvent connaître encore les joies paisibles d'une union fondée sur\nla véritable affection qu'ils viennent de se découvrir l'un pour l'autre. Pen-\ndant ce temps, Fanchette et Sylvain exaltent leur amour au milieu des par-\nfums enivrants de la forêt nocturne. »\n    Cette pièce, fort agréablement écrite en vers par un jeune poète de dix-\nneuf ans, a été acclamée avec enthousiasme par l'auditoire, qui a fait à l'au-\n teur une ovation sans précédent dans un théâtre où jusqu'à présent le public\n paraissait plutôt hostile à tous nos jeunes écrivains. Il est vrai de dire que la\npièce fut très intelligemment comprise et admirablement jouée par les\n artistes du Parc, Mmes Depernay et Dérives et MM. Gildès et Joachim.\n    Nous félicitons de tout cœur M Crommelynck pour le beau succès qu'il\n a remporté l'autre soir et nous rendons grâces au directeur du Parc,\n M. Reding, pour sa belle initiative et pour la sympathie qu'il témoigne en\n toute occasion à nos jeunes littérateurs.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3412, "texte": "316                                DURENDAL\n\n\n  S o c i é t é Littéraire de H a s s e l t . — Exposition des aquarelles et\npastels de M. Paul Bamps.\n   Un essai de décentralisation artistique fut tenté, le mois dernier, à Hasselt.\nLes grandes villes accaparent toutes les expositions ; Bruxelles et Anvers\ns'enorgueillissent de leurs musées, et les salons, innombrables, y défilent\nl'année durant. Dans trop de villettes, pas un jour ne se trouve consacré, à\nl'oeuvre d'un artiste. Les cités provinciales gardent du passé d'adorables\nreliques; telles vieilles maisons accrochent des siècles à leurs pignons, tels\nenvirons de petite ville dégagent un pittoresque savoureux et parfois de la\nbeauté...\n   Tous les hommes regardent-ils autour d'eux, et s'aperçoivent-ils que les\nchoses parlent souvent plus éloquemment que la plupart des gens ? Je m'ima-\ngine combien l'artiste pénétrant, qu'est M. Paul Bamps, s'estime heureux s'il\na conscience d'avoir éveillé, chez quelques-uns, le souci, l'inquiétude de cette\natmosphère immatérielle, qui enveloppe, baigne, embellit les plus humbles\naspects du monde sensible, et nous fait vivre mieux et davantage, en ouvrant\nnotre âme à de nouvelles et pures émotions. J'aime à me convaincre, évoquant\nles œuvres et œuvrettes de notre peintre, que ce résultat fut atteint. Certaines\nde ses aquarelles sont colorées avec fougue, un artiste épris de fulgurances s'y\nabandonne librement, et c'est Le Moulin de Berbroek devant un ciel éclatant et\nsuperbe... D'autres fois, la vision claironnante fait place à une œuvre amortie,\nun Intérieur, où le « sentiment » s'insinue, se développe, envahit tout le cadre\net vibre indéfiniment... La Rue Haute, La Rue de la Chapelle, Le Marché, à Has-\nselt, Une Ferme, à Asch, à Genck, Le Moulin de Lummen, Le Vieux Noyer et\nl'Eglise de Kermpt, attestent les dévotions filiales de M. Paul Bamps; il aime\nsa ville et sa province avec une sincérité profonde. Voilà pourquoi Hasselt et\nle Limbourg ne jalouseront pas La Vague que cet artiste nous rapporta avec\nd'autres marines de Knocke, où l'attire, après les calmes paysages familiers,\nle spectacle mouvant des horizons salins. La Vague est un fier morceau,\nqu'envieraient les meilleurs peintres.                                      V.\n                                         *\n                                       * *\n    A l f r e d B a s t i e n . — Un de nos plus grands écrivains et penseurs disait\nau milieu de la salle Leroy, entièrement remplie par les œuvres du jeune\nmaître : « Voici la première belle peinture de l'année ! » Sans aller jusqu'à\ncet absolutisme, il faut dire que cet ensemble magnifique, résumant un\nvoyage en Orient avec l'inoubliable domination du sol natal, fut bien, en\neffet, un beau spectacle d'art. Le peintre avait été voué d'abord aux tons\nbruns ou verdâtres, que l'on crut une marque des « belles pâtes flamandes »\nRien ne serait plus amusant que de faire l'histoire de ce préjugé et de 1a\nfacture qui en fut le prétexte. Les gothiques ne connurent rien de semblable.\nIls peignaient sinon « clair », au moins « pur ». Ils cherchaient l'harmonie\npar les valeurs distinctes, et non par une sauce sombre, noyant les tons pour\ndes effets de lumière ou d'ombre. Avec les Renaissants, ou plutôt les Roma-\nnistes, ce procédé s'implante peu à peu. n en Otrouve des traces chez Rubens\net Jordaens. Celui-ci résume peut-être son incomparable talent dans la lutte\n"}, {"page_pdf": 386, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "                                    NOTULES                                    317\ncontre ces « couleurs parasites » qui reviennent étouffer les beaux clairs con-\nquis sitôt qu'avec sa maîtrise succombe sa puissance d'oeil. Les romantiques\nreprennent les « sauces » brunes ou vertes comme jamais on ne les avait osé\nemployer et s'imaginent refaire ainsi les claires somptuosités flamandes!\nDe jeunes peintres de temps en temps sacrifient au préjugé romantique; le\ntalent de Bastien s'y plut. C'est la joie de ce Salon de nous avoir montré\ncomment l'œil du peintre reprend sa pureté ; si « corsées » que soient, ses\nétudes arabes, elles restent claires et « peintes » jusque dans leurs ombres\ndorées. Et c'est une joie profonde de voir nos vieux châteaux, nos sous-bois\ndrapant de neige le tronc royal des hêtres, tout le paysage, précis tendre et\nlarge de notre terre, peint dans sa clarté fine et riche, par l'artiste enfin maître\nde sa vision.                                                                E. J.\n                                        *\n                                       * *\n   Exposition des élèves de l'Académie des Beaux-Arts de\nS a i n t - G i l l e s . — Une rue portant un de ces noms où persiste le charme\ndes campagnes dramatisée par la ville proche : rue de la Croix-de-Pierre...\nElle monte avec ces maisons neuves dans l'aveuglant soleil de l'été qui vient.\nUn drapeau flotte à un de ces bâtiments officiels qui gardent pour ces jours\nde joie dure les solennités dures aussi, un peu brusque, brèves, comme des\nrécréations finissant un cours... Le lieu et l'heure disent bien ce qu'ils\nveulent : c'est la solennisation d'une année d'étude par une sorte de Salon\narrangé avec un goût rare dans la proximité des choses du travail... Tout dit\nle naïf orgueil de ceux qui viennent, si doux à la tristesse souriante de ceux\nqui sont venus... Quelques dessins déjà vivants, quelques toiles déjà colorées\net lumineuses forment un Salon où le talent apparaît dans la jeunesse comme\nl'été se promet dans le printemps. M. J. Minne s'y affirme de façons nom-\nbreuses et diverses, non seulement en peintre, mais en artiste. Une Bergerie\nendormie, où dans l'ombre les toisons apparaissent en perles au velours de la\nnuit, est tout à fait belle. Une étude par M. De Verly ne manque pas non\nplus d'atmosphère; des œuvres nombreuses de MM. Dutilleux, Berghmans,\n Beernaert (très remarquable), un bon petit paysage de M. Quantin achèvent\nles promesses qui renferment peut-être ce mot unique encore caché à tous :\ngénie...                                                                  E. J.\n                                              *\n                                             * *\n    P r i è r e s d ' e n f a n t , par PIERRE DE BRÉVILLE. — L'édition mutuelle,\n fondée par la Schola caniorum de Paris, publie les très intéressantes Prières\n d'enfant de M. Pierre de Bréville. Texte : Notre Père, Je vous salue Marie,\nSouvenez-vous, débutant et finissant par le Signe de la Croix ; de vraies\n prières donc, et nullement des romances sentimentales. L'interprétation\n musicale de M. de Bréville leur conserve tout leur caractère de recueillement\n religieux. On n'y trouve pas de mélodie régulière, mais un simple récitatif,\n appuyé de quelques accords, ou parfois d'un dessin discret à l'accompagne-\n ment. Le rythme du chant est libre comme celui de la prose. Il n'y a ni\n temps fort ni temps faible, malgré les barres de mesure, qui peuvent dis-\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": "318                               DURENDAL\n\n\nparaître sans inconvénient. Le texte est rigoureusement suivi, sans la\nmoindre répétition de mots. Ces caractères établissent l'originalité du travail\nde M. de Breville, et montrent peut-être la voie vers de nouvelles formes\nmusicales, affranchies des conventions de la mélodie périodique.\n   Les harmonies de M. de Breville tendent ainsi à s'évader des coutumes,\nquoique sans trop de parti pris.\n   Les prières d'enfant ne s'adressent pas aux habitués des cantiques de\npensionnat. Elles supposent une culture musicale affinée.\n   Les grandes personnes très artistes auront du mérite à dire ces prières\nd'enfant, si elles le peuvent, avec la candeur que M. de Breville veut y\nentendre.                                                       F . VERHELST.\n                                        *\n\n   Une Association pour la Culture et l'Extension de la\nL a n g u e f r a n ç a i s e vient de se fonder à Bruxelles. Constituée en dehors\nde tout esprit politique, l'Association poursuit un but d'utilité nationale. Il\nest désirable que le plus grand nombre possible de Belges connaissent bien\nle français, et il y a pour eux tout intérêt à participer dans la plus large\nmesure à la culture de la langue française. Voici les statuts de l'Association :\n   ARTICLE PREMIER. — Il est créé à Bruxelles une Association pour la\nculture et l'extension de la langue française.\n   ART. 2. — Son action s'exercera surtout dans la province de Brabant.\n   ART. 3- — Les moyens qu'elle emploiera pour atteindre son but sont prin-\ncipalement : l'enseignement, les conférences, les publications, la propagande\npar la voie de la presse, les enquêtes, les représentations théâtrales à prix\nréduit, la création de bibliothèques populaires françaises.\n   ART. 4. — L'Association élit annuellement son Comité, composé d'un\nprésident, de trois vice-présidents, de trois secrétaires et de quatorze\n membres.\n   ART. 5. — La cotisation annuelle est fixée à 5 francs.\n   ART. 6. — L'Association reçoit des dons volontaires, tant en livres qu'en\n espèces.\n   ART. 7. — Sont nommés membres protecteurs les personnes acquittant une\n cotisation annuelle de 20 francs ou versant en une seule fois la somme de\n 100 francs.\n   ART. 8. — Les membres du Comité doivent être de nationalité belge.\n   N. B. — Pour tous les renseignements, s'adresser à M. Oscar Grojean,\n secrétaire général de l'Association bruxelloise pour la Culture et l'Extension\n de la Langue française, avenue Brugmann, 265, Uccle-Bruxelles.\n                                             *\n\n   Le M e f CUre d e F r a n c e vient de publier une Histoire de la Peinture\nfrançaise au XIXe siècle, par ANDRÉ FONTAINAS. NOUS devons nous borner à\nsignaler aujourd'hui cet ouvrage plein de vivacité et d'attrait, nous réservant\nd'y revenir à loisir plus tard.\n                                      *\n                                    * *\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "                                  NOTULES                                  319\n\n\n  Notre     é d i t e u r Charles B u l e n s    (75, rue Terre-Neuve, à Bru-\nxelles), vient de publier : La Question Congolaise, du R. P . VERMEERSCH, S. J.,\ndocteur en droit et en sciences politiques et administratives, où la question\ndu Congo est traitée d'une façon très étendue et approfondie et qui est de\nnature à intéresser vivement tous les esprits qu'elle préoccupe en ce moment.\n                                       *\n                                      * *\n  Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                 Lamertin.)                                              fr. 3 50\n       —      I     Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                 Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                 introduction et notes                                       3 »\n       —         I Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                  Vie de frire Junipère. Vie et doctrine de frère Egide.\n                 Traduction avec notes                                       2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                  trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                  M me Destrée et de nombreuses reproductions.\n                  Tirage limité à cent exemplaires. (Editeur : Bru-\n                  xelles, Dietrich ; Florence, Alinari.)              15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rose et l'Épie. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) . .          3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Colmar, Le Maître\n                  de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                  (Paris, Messein)                                           5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .             3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                           3 50\n HENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente. (Paris, Perrin.)           . . .    3 50\nFIRMIN VANDEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .       3 50\n                 Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                 Vromant.)                                             3 50\nGEORGES RAEMAEKERS : Le Chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                 de Durendal.)                                         3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelles, Dewit)                    3 50\n                                      *\n                                     * *\n   Œuvres musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\n landt. — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\n chant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n   Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cum symphonia. Réduc-\n tion, chant et piano par l'auteur. In-8°, 5 francs.\n    Editeur Muraille, 45, rue de l'Université, à Liége.\n    On peut s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\n notre collaborateur.\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "320                                       DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception.\n   ART: : Antichi pittori italiani Gonversazioni artistiche illustrate per la\nGioventu par EVELYN (Milano, A. Solmi).— Julien Dillens p a r ARNOLDGOFFIN.\nAvec illustrations (Anvers, Edition de l'Art flamand et h o l l a n d a i s ) . . . - - La\nde.rnière leçon de Léonard de Vinci à son académie de Milan (1499), précédée\nd'une étude sur le Maître par PELADAN ( P a r i s , Sansot). — Histoire de la\npeinture française au XIXe siècle, p a r ANDRÉ FONTAINAS (Paris, Mercure de\nFrance).\n   R O M A N : 'Gens de Russie, p a r NICOLAS LESKOV. T r a d u c t i o n et préface de\nD E N I S ROCHE ( P a r i s . P e r r i n ) . — Le peintre mystique. Œ u v r e p o s t h u m e de\nXAVIER DE R E U L , avec Une introduction de R . P e t r u c c i et u n portrait à l'eau-\nforte p a r A u g . Danse (Bruxelles, Association des écrivains belges). —\nHistoire de Gervaise, p a r ALEXIS N O Ë L . ( P a r i s , P l o n ) . — Disparu, p a r BRADA\n(Paris, Plon).\"— Grezels, p a r A . DE SAINT-AULAIRE (Paris, Perrin). — Scène\ne Figure, par R À C H E L E B O T T I BINDA (Milano, A . Solmi).\n  T H É Â T R E : Savonarole. D r a m e p a r YWAN GILKIN (Bruxelles, Lamertin).\n— Le roi Grallon, par L . MICHAUD D'HUMIAC (Paris, Librairie Molière).\n— Polichinelle (de Guignol), précédé d'une étude de\" GUSTAVE KÂHN (Paris,\nSansot).\n  C R I T I Q U E : Figures contemporaines. Chroniqueurs et polémistes, par JULES\nBERTAUT (Paris, S a n s o t ) . — Aristophane et les partis à Athènes, par MAURICE\nCROISET (Paris, F o n t e m o i n g ) . — Etudes dramatiques. T o m e I I I , p a r ADOLPHE\nMÔNY ( P a r i s , P l o n ) .\n  P H I L O S O P H I E : Sermons laïques ou propos de morale et de philosophie,\npar P A U L STAPFER. (Paris, Fischbacher). — La métaphysique des causes, par\nTHÉODORE        DE R E G N O N ,   2 e édition,   avec u n e   préface de GASTON        SORTAIS\n(Paris, R e t a u x ) .\n  M U S I Q U E : Prières d'enfant.          Musique de P I E R R E DE BRÉVILLE          (Paris,\nEdition Mutuelle).\n   D I V E R S : Paysages et sentiments, par JEAN MORÉAS (Paris, Sansot). —\nLes pierres d'Oxford, p a r GEORGES GRAPPE (ibid). — Pensées et impressions de\nSTHENDHAL, précédées d'une i n t r o d u c t i o n p a r        J U L E S B E R T A U T (ibid). —\nEtapes italiennes, p a r P I E R R E DE BOUCHAUD (ibid). — La perdition de la Bièvre,\npar ADRIEN MITHOUARD. ( P a r i s , Bibliothèque d e l'Occident). — Anthologie de\nJ U L E S D E S T R É E (Anthologie des écrivains belges de langue française)\n(Bruxelles, Edition de l'Association des écrivains belges).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 314, "texte": ""}, {"page_pdf": 315, "texte": ""}, {"page_pdf": 316, "texte": ""}, {"page_pdf": 317, "texte": ""}, {"page_pdf": 318, "texte": ""}, {"page_pdf": 319, "texte": "            Dessins de JULES D E BRUYCKER\npour l'illustration du livre : En Ville Morte de FRANZ HELLTÎNS\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                Jules De Bruycker\n               IL y a concierge et concierge : si la plupart sont\n                  insupportables de suffisance et de nullité, il en\n                  est d'intéressants. C'est ainsi que tout Gand-\n                  artiste connaît l'original occupant de la loge de\n                  l'Université, rue des Foulons...\n                     Ayant perdu, coup sur coup, une épouse\n                  aimée et une fillette adorée, resté seul, il\n                  chercha dans l'art et la charité le réconlort dont\nson âme meurtrie avait grand besoin; il se fit accueillant aux\nincompris, aux jeunes artistes qui sollicitent vainement un\nsourire de la fortune.\n   Dans cette loge amusante, tapissée d'études et de croquis,\npeintres, statuaires et amateurs ont souvent d'intéressantes\nparlottes; les critiques, en quête de nouvelles, s'y rendent\nvolontiers.\n   Passé quatre ou cinq ans, j ' y étais entré et à ma demande :\n« Eh bien! Emile, rien de neuf », le portier esthète s'esquiva et\nrevint bientôt avec une série de dessins enluminés, étonnam-\nment caractéristiques.\n   — L'auteur?\n   — Un jeune ouvrier tapissier qui a nom Jules De Bruycker...\n   Je me rappelle encore la profonde impression que me firent\nces portraits-charges de commissionnaires de place, de mar-\nchandes de légumes, de poissardes, de fripières; à côté de\nfigures isolées, il y avait des scènes à plusieurs personnages\navec des fonds charmants : château des Comtes pour le marché\naux légumes, le Torreken et les trois tours de Saint-Jacques pour\nle bric-à-brac de l'infime brocante, etc.\n   En un article sincèrement élogieux, je présentai l'artiste\n aux lecteurs du Bien Public.\n   Claus fut un des premiers à aller admirer ces typiques lavis\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "258                          DURENDÀh\n\n\n et à approuver mon enthousiasme; Delvin ne fut pas moins\n satisfait de ces débuts prometteurs et c'est sur ses instances que\n le jeune artiste — il devait avoir alors environ 28 ans — envoya\n à la dernière Triennale gantoise les Fripières qui furent acquises\n par le Gouvernement (Musée de Bruxelles) et une Minque qui\n appartient à l'auteur de ces lignes.\n    Ce ne fut que quelque temps après l'acquisition de ce curieux\ncoin de marché au poisson que je fis la connaissance de Jules\n De Bruycker, car cet artiste, s'il n'est misanthrope, ne s'avance\nguère. D'origine plutôt modeste, il passa son enfance et sa\njeunesse non loin de ces marchés, si typiques en vieilles villes\nflamandes, filons inépuisables pour un observateur.\n    S'il crayonna et fit des charges dès ses premières années, il\nne fut pas l'enfant prodige de tant de biographies artistiques\n— histoire ou légende!\n    Il fréquenta l'Académie de sa ville natale plus ou moins\nrégulièrement; puis, les nécessités de la vie l'ayant obligé à\nchoisir un métier, il opta pour celui de tapissier et ne fut guère\nplus assidu à l'atelier qu'à la classe de dessin.\n    Ce qu'il lui fallait, c'était flâner, regarder, étudier, scruter\nles types du peuple et les scènes de rues non pour les photogra-\nphier, pour les rendre tels quels, mais pour faire ressortir les\ndifformités, les tares physiques et morales, pour grossir les\ntravers de toutes choses.\n    Car De Bruycker n'est caricaturiste qu'à la façon des Breu-\nghel, c'est-à-dire que son art est plutôt âprement caractéristique\nque caricatural. Il ne fustige point; son art, plus objectif que\ntendancieux, ne vise point à moraliser.\n    Qu'il dessine un coin de salle d'attente de troisième classe\navec les sans-travail, les voyous et les filous qui se vautrent sur\nses bancs crasseux à l'affût d'une proie quelconque; des ména-\ngères qui lessivent en commérant sur le pas de leurs portes, en\ndes ruelles et des impasses effrayantes, où dans le ruisseau se\nvautrent des enfants sordides; des campagnards qui rentrent\ndu marché pressés et méfiants; des marchandes aguichant et\ninterpellant le rustaud qui palpe longuement les étoffes gros-\nsières des vêtements confectionnés d'un étalage extérieur; des\nfripières qui font valoir à leur clientèle populacière les qua-\nlités de vieilles loques, d'ustensiles invraisemblables ; des verdu-\nrières ou des poissardes aux figures rubicondes et tannées, il en\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                      JULES DE BRUYCKER                        259\n\n\nsaisit avec un rare esprit d'observation, avec une singulière\nsagacité le côté typique ; ce côté caractéristique, l'ayant dégagé,\nil le met en lumière merveilleusement.\n    Et ce n'est pas que des hommes qu'il saisit le cachet propre\nmais encore de leur milieu, de leur entourage.\n    Il voit le côté étrange, drôle, d'un édifice, d'une maison,\nd'une cité ouvrière — comme celui d'un individu ou d'un\ngroupe — et à son rendu il apporte le même bonheur.\n    Sous ce rapport, les illustrations du livre de Frans Hellens,\ndont nous donnons quelques spécimens, sont significatives.\n    Après l'artiste, le technicien.\n    De Bruycker est un dessinateur habile, non dans le sens\nclassique mais dans l'acception réaliste : le fusain, le crayon,\nla plume lui sont également familiers et il les manie indiffé-\nremment avec une grande dextérité.\n    Il est coloriste aussi : ses premiers dessins sont simplement\n lavés, rehaussés de tons plats; peu à peu, il acquiert les pra-\n tiques de l'aquarelle et de la gouache et, parmi ses dernières\n œuvres, il est d'irréprochables aquarelles que ne désavouerait\n pas un spécialiste. Je ne connais de lui qu'un essai à l'huile,\n essai prometteur en dépit de certaines maladresses dues à l'inex-\n périence.\n     Jules De Bruycker est pour ainsi dire au début de sa carrière,\n d'une carrière qui pourrait être féconde en œuvres prime-\n sautières.\n     Car c'est son grand mérite d'être un apporteur de neuf, d'avoir\n une personnalité nettement tranchée.\n     Alors que tant d'autres font de l'art pour ne rien dire ou pour\n  répéter ce que tant d'autres ont déjà exprimé et parfois de\n  meilleure façon, l'original artiste qui nous occupe a son mot à\n  placer.\n     Ec c'est pourquoi son œuvre marquera dans l'histoire de\n  l'art belge.\n                                                ALBERT DUTRY.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "                                                               (I)\n                  L'Inconnu Tragique\n                                       (Fin)\n\n\n                                         XI\n                   Au matin, les rayons blancs du soleil s'étendirent sur la plaine\n                     blanche. Les paysans s'en retournaient, derrière eux\n                     fumaient des décombres. La maison de Jas ne formait\n                     plus qu'une tache noire au bord de la rivière.\n                        Les paysans portaient des seaux; ils avaient les mains\n                     et le visage sales, le poil roussi ; ils allaient, leurs pas bron-\n                     chaient, ils ne se parlaient point. L'un d'eux se figura que\n                     Jas s'était échappé de la fournaise et les suivait. Pris de\n                     panique, il se mit à courir. Tous les rustres coururent.\nCeux qui restaient en arrière mettaient la main sur le cœur, et ils croyaient\nque leur poitrine éclaterait.\n   Une pensée agissait sous les fronts. Les rustres voulaient arriver au village,\nretrouver leur gîte. La lande paraissait sans fin. Des corbeaux tournoyaient\ndans le vide immense du ciel. L'indifférence de la terre à la détresse des\nvivants s'affirmait. Ils ne pénétrèrent pas la signification des apparences, ils\nne purent unir leur condition affreuse et l'image de cette paisible aurore.\n   Ils atteignirent Baeren et ses cabanes, dont les murs d'argile jaunissaient\nsous les toits neigeux; la longue rue solitaire s'ouvrit devant eux.\n   Ils disparurent un à un. Chaque porte se referma sur les inquiétudes, le\npressentiment, l'invincible certitude que Dieu les regardait encore avec colère.\n   Les paysans entendirent la même question et y firent la même réponse :\n   — Il est mort ?\n   — Nous ne savons rien.\n   — Il est certainement mort.\n   Les imaginations voyaient Vader Jas dans les flammes, dans l'agonie\neffroyable. Sans doute retrouverait-on, sous quelque débris, la misérable\ncarcasse du bonhomme.\n   En visitant l'étable, ce matin, beaucoup de villageois crurent que le Sacca-\ngeur de cet hiver tragique avait, là aussi, perpétré son œuvre pendant leur triste\ndébauche. Ils s'étonnèrent de ne pas constater de nouveaux désastres. Les\nbêtes tournaient, vers l'azur et ses lumières, des museaux humides. Le ciel\n\n\n  (1) Voir Durandal du mois d'avril 1906.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                            L'INCONNU      TRAGIQUE                              261\n\n\n\nclair entrait dans l'étable. Il semblait que les parois fussent lavées de leurs\nimpuretés; les croupes baignaient dans l'air bleu; le soleil suspendait aux\npoutres des franges d'argent.\n    Le bourgmestre et ses enfants évoquèrent le jour qui se lèverait sans amener\nde nouvelles alarmes. Dans la grande salle de la ferme, ces hommes se remé-\nmoraient le temps passé, quand le travail cassait les bras et lubrifiait les\ncervelles, quand la semaine s'offrait avec son ordre cordial de travaux. S'il\nn'eût fallu que leur vigueur pour repousser le Sort, ils lui auraient barré la\nroute ! La lutte était impossible à présent. L'ennemi sournois rampait, insai-\nsissable, et agissait sans bruit.\n    Le père abandonnait sa rêverie :\n    — Nous n'avons plus enregistré de nouveaux cas d'épizootie depuis avant-\nhier.\n    — Beaucoup se cachent...\n    — Je les connais.\n    — A quoi bon s'enquérir et tourmenter les gens?...\n    — A quoi bon?... Oui... A quoi bon? Nous avons suscité la méfiance.\n    — Et notre meilleur auxiliaire a disparu !\n    Klaas fronça les sourcils, il redoutait ce rappel. L'incendie, ramenant\nsoudain l'effroi dans son village, devait être la réponse du Plus Fort aux\ndébordements de la nuit. Klaas courba la tête.\n    L'un de ses enfants affirma :\n    — Vader Jas a tenté Dieu en habitant une maison qui portait malheur !\n    Klaas écoutait son fils et ses appréhensions s'allégeaient.\n    — On lui disait de craindre...\n    — Alors, comme tous ceux qui demeurèrent là-bas, il a été frappé...\n    — Et pourtant, Jas détenait une puissance que les autres ne possèdent pas!\n    Klaas songea que le maléfice du lieu avait atteint, fatalement, le guéris-\nseur. Ceci devait se réaliser. Le village n'était pas coupable du désastre...\n    — Une voiture roule dans la rue !\n    — Une voiture...\n    — C'est le médecin !\n    — Le médecin!\n    Klaas et ses trois fils sortirent. Ils virent que la voiture s'arrêtait devant la\n maison de l'échevin.\n    — Paulus Vos est-il malade?\n    — Non, je l'ai aperçu parmi les nôtres, hier soir, durant l'incendie...\n    Des villageois se groupaient et s'interrogeaient. Klaas apprit que la fille de\n l'échevin souffrait depuis quelques jours.\n    De nouveau, tous sentaient peser sur leurs épaules une inquiétude qui\n s'alourdissait à chaque minute davantage.\n    Le curé de Baeren quittait le presbytère. Ses allures dénotaient ses craintes.\n Il entra chez Paulus Vos.\n    A leur insu, les gens avançaient.\n    Une paysanne, debout près de la porte, les avertit :\n    — N'entrez pas !\n    Elle disparut.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "262                               DURENDAL\n\n\n   Quelqu'un se détacha du rassemblement et marcha vers la maison. C'était\nRik, l'innocent.\n    Maria Hus prévint les oppositions :\n   — Laissez-le faire !\n   Elle se glissa derrière lui.\n    Dans la chambre, où la fille de Vos suait la fièvre et portait les mains à son\nvisage tuméfié, elle put voir que son fils s'approchait du lit. Il se pencha\nau-dessus de la malade, et d'un mouvement brusque, il la découvrit.\n    Maria Hus, tout à coup, s'interposa.\n    — Viens! Viens ! mon pauvre !\n   Elle prit Rik par les épaules et le tira doucement au dehors.\n    De la pièce voisine, sa voix avait été entendue. Paulus Vos, qui conférait\navec le médecin et le prêtre, s'effraya en s'apercevant de cette présence :\n    — Sortez, sortez !\n    Maria Hus, une flamme dans le regard, répondit :\n    — Votre fille guérira!\n    Devant la maison, les gens attendaient. Personne n'apportait la révélation\ndu mal. Le docteur emmena Rik et sa mère; tous trois s'éloignèrent, taci-\nturnes. On n'osa pas interroger Maria Hus, la présence du médecin intimi-\ndait les curiosités. Le soir s'allumait lentement au firmament très pur. Quand\nle prêtre se montra dans l'encadrement de la porte, il leva les mains pour\napaiser ses ouailles anxieuses :\n    — Ne vous effrayez pas! Regagnez vos demeures...\n    — Dites-nous ce qui se passe...\n    — Je vous parlerai demain.\n    Encore une fois, des voiles enveloppaient l'événement; le prêtre leur\ncachait un danger. Les villageois savaient la sagesse du pasteur; ils respec-\ntèrent les motifs de son silence.\n    La neige, que le reflet du ciel cessait de bleuir, devenait plus blanche tandis\n que l'ombre montait vers la nue. Lorsque la nuit fut close, Paulus Vos\n entendit frapper à l'huis; il ouvrit. Rik était revenu et voulait pénétrer chez\n l'échevin.\n    Paulus Vos le repoussa. Il ferma la porte.\n    L'Innocent se lamenta longtemps sur le seuil de la maison.\n\n\n                                       XII\n   Aucun baiser d'amour ne fut donné par l'époux à l'épouse, aucune étreinte\nn'unit les amants, pendant les heures nocturnes. Baeren restait dans la\ncrainte. Les paysans, qui ne dormaient pas, perçurent le glissement de la neige\ncontre les fenêtres; ils pensèrent à un enfouissement, à la disparition du vil-\nlage sous un amoncellement glacé. Les lueurs vagues de l'aube les louchèrent,\nsans qu'ils eussent chassé l'inquiétude.\n   Les flocons tombent, le ciel est invisible. La neige obstrue les routes. Les\nchaumières bâties dans la bruyère se noient au milieu de l'étendue blanche,\nl'horizon a déjà sombré. Les vies sont toutes petites. Des femmes égrènent\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                            263\n\n\nleur chapelet. Les paysans ont tôt mangé le quignon de pain et avalé la jatte\nde café. Plusieurs se tiennent, ce matin, derrière lés vitres et regardent dans\nla rue.\n   La maison des Albijn fait face à la ferme de Paulus Vos. Trees et Antje\népient les allées et venues de ses habitants. On a poussé, comme d'habitude,\nles volets de la métairie. Il n'y a donc pas de mort chez le voisin...\n   Krelis ouvre la porte de la cour, il enfonce jusqu'aux genoux dans la neige.\nOn entend bientôt le bruit feutré de son fléau qui bat l'aire de la grange.\n   Stoffel a avalé une goutte d'eau-de-vie, pendant que sa femme lui tournait\nle dos Il soupire et s'assied au coin du feu.\n   — Nous n'apprendrons rien aujourd'hui, dit Antje, en s'éloignant de la\nfenêtre.\n   Mais Trees s'écrie :\n   — Le curé quitte la maison de Vos. L'échevin reconduit le curé; ils n'ont\npas l'air inquiet.\n   Antje revient auprès de sa mère.\n   — J'ai eu si peur... ajoute Trees Albijn.\n   Le vieux Stoffel bourre sa pipe, il ressasse machinalement ses idées :\n   — Oui... Tout le monde se figurait des choses!... Il n'y avait pas de bon\nsens à craindre sans savoir pourquoi.\n   Stoffel prit sournoisement une bouteille dissimulée entre le chambranle de\nla cheminée et l'armoire; il but au goulot,\n   Le paysan oubliait que, la veille, il avait également tremblé' devant la\nmenace.\n   — Je n'ai pas peur, fit-il, et Krelis n'a point d'appréhensions. Mon sang\ncoule dans ses veines ! L'a-t-il assez montré en châtiant, l'autre soir, et Voer-\nman et la fille I\n   Les deux femmes ne prêtent plus l'oreille à ses paroles.\n   La neige cesse de tomber... Voyez, mère, les fils du bourgmestre qui arri-\nvent, munis de pelles.\n   — Ils vont déblayer la rue.\n   — Si nous sortions?\n   — Oui, il faut que nous mettions la main à la besogne, déclare Trees.\n   Stoffel se lève, il va héler son fils.\n   Le ciel est encore gros et un vent pesant souffle. L'air se réchauffe; les gout-\ntières coulent. Dans la rue, les gens travaillent; ils font de grands tas de\nneige, qu'ils espacent sur les accotements de la chaussée.\n   A chaque instant, de nouveaux villageois arrivent. Tous accomplissent la'\ntâche en s'informant de Paulus Vos et de sa fille, tous désirent savoir et\ncependant aucun n'oserait entrer chez l'échevin.\n   Trees Albijn apporte une nouvelle : elle a vu le prêtre, elle a vu Vos, et,\n à coup sûr, il ne faut point s'effrayer.\n   — Tenez, voici l'échevin en personne !...\n   Paulus Vos s'arrêtait et causait avec un villageois. Immédiatement un ras-\n semblement les entoura.\n   — J'ai cru que ma fille était atteinte de la petite vérole. Le médecin dia-\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": " 264                              DURENDAL\n\n\n\n  gnostiquait le mal. Chose étrange, à peine le pauvre Rik l'avait-il vue, que\n  déjà l'enfant allait mieux...\n     Les regards des paysans se rencontrèrent et se pénétrèrent. Une même\n âme sentait ici l'haleine du mystère. Dans les faces muettes, les yeux disaient\n  davantage que toute parole.\n     — Mon enfant est miraculeusement guérie... murmura Vos.\n     Et cet homme trop savant, cet esprit qui s'estimait supérieur, fut à son\n  tour conquis par la créance des simples. Il comprenait les visages graves...\n     L'annonce de la guérison remplit Baeren. Chacun sut que l'Innocent avait\n sauvé la fille de Paulus Vos. Un enthousiasme contenu heurtait les poitrines.\n     L'échevin fut salué avec empressement, la sympathie du village lui reve-\n  nait. On était convaincu que cet homme ne doutait plus.\n    A midi, les paysans déposèrent leurs outils. Quelques-uns avaient déjà\n frotté leurs gros sabots sur les pierres du seuil. La rue déblayée traversait le\n village blanc; l'eau coulait toujours dans les gouttières; pourtant un peu de\n ciel se voyait entre les nuages, et les campagnards prévoyaient que tout l'azur\n luirait bientôt, que le temps allait sourire.\n    Un homme avait regagné sa demeure, le front lourd de pensées. Il ren-\n trait. Sa femme lui parlait aussitôt de Paulus Vos, et il l'écoutait en silence.\n    Cet homme et cette femme songèrent douloureusement à leur enfant qui\n dépérissait depuis de longs mois.\n    La mère osa la première dévoiler son espoir :\n    — Si Rik voulait...\n    — Qui sait...\n    — J'ai la foi... Notre fille ne méritait pas la souffrance. Nous n'avons\njamais offensé gravement le Seigneur...\n    — J'amènerai l'Innocent... décida le père.\n    Il sortit après son repas, et atteignit le logis de Maria Hus. Des gens\nrestaient plantés vis-à-vis de la cabane, où Rik suivait de son regard vide\nles visiteurs qui se succédaient depuis le matin. Maria Hus, les coudes sur\nses genoux et la tête entre ses mains, réfléchissait, et, de temps à autre, elle\nobservait son enfant avec des yeux pleins de tendresse. Deux cierges brû-\n laient près de l'image du Christ.\n    — Bonjour, Andries Lomel dit solennellement Maria Hus, quand le\n paysan apparut.\n    Il s'installa dans un coin, décidé à attendre le départ des derniers curieux.\nQuelquefois l'Innocent faisait entendre d'étranges paroles; il avançait les\nbras et s'exclamait :\n    — Elle est belle!... Elle est belle!...\n    Antje Albijn qui se trouvait au premier rang recula, parce que Rik, en\nprononçant ces mots, voulut attirer à lui la fillette. Antje quitta la chambre;\nun malaise l'avait saisie. Longtemps les villageois vinrent contempler l'Inno-\ncent ; à peine quelques murmures remuaient les lèvres. Vers le soir, la\nlumière tremblante des cierges bronza les poutres noires du plafond. Une\nlueur couvrait la tête de Rik, son visage demeurait dans l'obscurité. Chacun\néprouvait du trouble.\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                          265\n\n\n   Les villageois s'étant retirés, Andries Lome s'approcha des Hus.\n   — Ma fille crache ses poumons, elle doit mourir, malgré le médecin et\nmes prières, à moins que Rik...\n   — Rik la guérira !\n   La paysanne n'hésita point. Autour d'elle se mouvaient des puissances\nsecrètes; Maria Hus sentait grandir l'action surnaturelle de son fils.\n   Des mèches de cheveux gris tombaient devant ses rétines étincelantes. Elle\nse vêtit d'une mante, et jeta sur les épaules de kik une couverture de laine.\n   La nuit régnait, le ciel versait à la terre la clarté de ses astres.\n   Ils glissèrent, silencieux, vers la chaumière de Lome. Un passant qui les\nreconnut se signa involontairement.\n   — Venez, dit à voix basse Andries, lorsqu'ils se trouvèrent dans sa maison.\nIl mena les Hus près de son enfant.\n   — La voici...\n   Une jeune fille dormait, assise dans un fauteuil; elle avait renversé la tête,\nun souffle court sortait de sa bouche ouverte; parfois une toux serrait sa\ngorge.\n   L'Innocent ne se rapprochait pas.\n   — Rik!... Rik!... faisait Maria Hus, et elle lui montrait la jeune fille.\n   La petite flamme d'une veilleuse agitait des ombres le long des murailles\nblanches.\n   — Laissons-les seuls, dit Andries Lome.\n   Ils sortirent et, dans la chambre contiguë, ils attendirent.\n   Soudain un cri leur parvint, une plainte, des accents de colère.\n   Lome ouvrit brusquement la porte. La jeune fille s'était dressée et elle\nrepoussait l'Innocent. On entendit des pleurs, on entendit des rires.\n   Andries, effrayé, appela :\n   — Mon enfant! Mon enfant!\n   Sa femme soutenait déjà la malade qui défaillait.\n   — Rik! Nous partons!\n   Maria Hus entraînait l'Innocent.\n   Les deux époux frissonnèrent. Leur fille fermait les yeux et, les mains\ntremblantes, comme si elle eût voulu protéger son corps, elle suppliait :\n   — Non !... J'ai peur!... Non! Laissez-moi!... Laissez-moi!...\n\n                                     XIII\n\n   Krelis Albijn marche depuis des heures. La plaine est blanche; les sapi-\nnières se sont dégagées des neiges, et s'épandent, pareilles à des eaux noires.\nDes chemins coupent la bruyère; quelquefois un chêne isolé indique la route\nà suivre. Chaque nuit, la gelée durcit l'étendue, emprisonne les marais, qui\nmiroitent d'argent lorsque la lune brille au ciel. Mais pendant la journée,\nl'heure de midi rayonne et la terre s'amollit. Un souffle nouveau agile les\nailes dans l'azur.\n   Krelis ne sent pas que ses jambes fléchissent et que son torse plie. Il est\nsorti, quand la première clarté du matin effleurait les étoiles. L'ombre l'étouf-\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "266                                DURENDAL\n\n\nfait, les ténèbres prenaient dans sa chambre des formes vivantes, et bientôt\njaillissait, de leur amas heurté, un corps pur et charmant. Il croyait mourir,\nil grinçait des dents. Il sautait du lit, ouvrait la fenêtre et baignait ses tempes\ndans la nuit bleue.\n    Le paysan s'était défendu longtemps contre l'obsession. Peu à peu son\ncourage faiblit, il s'abandonna à la pensée d'amour. Krelis se représentait,\ndurant un instant, la femme qu'il serra entre ses bras avec colère, puis avec\nla trépidation profonde de sa chair. Il revint à son rêve, il céda et fut emporté\nsur les ondes chaudes de la passion. Lina le retenait pour toujours.\n     Il oubliait l'affront; il n'aurait pas songé au lendemain, si la minute pré-\n sente lui eût donné le bonheur complet.\n     On avait vu Krelis aux abords de la maison des Zoete. Il hésitait à entrer;\n une rougeur couvrait son front. Ses muscles se raidirent, son cœur sauta dans\n sa poitrine. Il poussa la porte.\n     Comme un misérable, il se trouvait devant Lina, humilié et craintif. La\n belle fille avait souri, elle le faisait asseoir à ses côtés. Et, la tête basse, il\n confessait sa folie, sa passion qui lui mordait le corps, et Lina plongeait ses\n yeux dans les yeux de Krelis; leurs bouches se rapprochaient.\n     Ce matin, il avait parcouru le pays sans trève Il traversait les brousses\n blanches, il entrait dans les bois obscurs; la même souvenance enlaçait son\n esprit engourdi. Il fatiguait vainement son corps. Une fois, Krelis s'arrêta\n et, se rendant compte de l'endroit où il se trouvait, son regard toucha le\n bout de la lande et but un peu de l'azur du ciel. Le matin montait à l'horizon\n avec le soleil argenté, l'air était vivifiant, le vent froid apportait un parfum\n de résine. L'homme goûta une âpre saveur, des forces jeunes se cabrèrent en\n lui, il perçut la vie éternelle du monde, le grondement impatient de la sève\n dans la vieille terre au visage glacé; l'orient qui étincelait lui parut le rire de\n la nue amoureuse, il tendit les bras, il s'étira. Allègre, il s'élança dans la\n garigue. Lina versait à Krelis une félicité nouvelle. Il vit que la nature était\n la complice de son rêve. L'heure se remplissait de lumières. Le ciel mêlait\n l'argent et l'or dans la pureté de l'azur. Une flamme claire célébra midi. Le\n clocher de Baeren vibra dans le radieux silence. Qu'importaient à Krelis\n les remords, les craintes passées, il ne connaîtrait plus.que le bonheur avoué,\n il révélerait ingénument la chanson de son cœur.'\n      Krelis allait ainsi de la peine et du tourment à une voluptueuse quiétude.\n  Il crut que désormais les entraves étalent brisées, et que des paroles convain-\n cantes pour tous monteraient à ses lèvres.\n     Une griserie le prenait dans l'atmosphère ensoleillée, dans l'éblouissement\n de la plaine. Déjà, aux ondulations du terrain, la bruyère poussait ses\n folioles à travers la neige ; deux tourterelles se poursuivaient dans l'éther avec\n des grâces tendres. C'était une avancée printanière au milieu du paysage\n d'hiver.\n     Krelis pressait le pas, il avait\" hâte de rentrer, de découvrir ses sentiments,\n de se livrer tout entier.\n      Dans la rue de Baeren, il marcha la tête haute, et cependant son cœur\n s'alourdissait. Il voyait des visages connus. Lorsque la maison des Albijn\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                            L'INCONNU      TRAGIQUE                             267\n\n\n\nfut proche, Krelis sentit que l'inquiétude l'opprimait de nouveau. Il eut un\nmouvement de colère, et la bouche serrée, les sourcils joints, il rentra. Sa\nmère l'accueillit avec le regard souffrant de ses yeux rougis. Antje, près dé\nl'âtre, tourna vers son grand frère sa tête blonde, sans oser le saluer. Et Kre-\nlis n'avait ni voix, ni courage; sa poitrine se gonfla. Il sortit brusquement,\ncar il allait sangloter.\n   Stoffel vint rôder autour de son fils. Tant qu'il resta près de Krelis, celui-ci,\nserrant les poings, se contint pour ne pas prendre le vieux à la gorge.\nStoffel partit, et son enfant voulut le suivre, le supplier dans les larmes.\n   Krelis savait quelle démence hantait son esprit, combien son rêve était\nirréalisable. Il compatit à la douleur de ceux qui enduraient par lui des souf-\nfrances.\n    Mais Son destin le menait, il ne doutait pas que quelqu'un le poussât où il\ndevait aller, nonobstant les prières de ses parents, en dépit de ses propres\nalarmes. Il subit l'effroi de sa faiblesse et, consentant, il ferma les yeux. Des\nsouvenirs religieux l'occupèrent. Krelis avait préparé son âme au péché, et lé\npoison glissait dans ses veines et il se délectait à sentir le brûlant frisson de\nfièvre, qui le faisait tressaillir dans ses fibres intimes.\n    Il savourait la faute.\n\n                                        XIV\n\n    Le village connaissait la rechute de Krelis. Une animosité montait contre\nle chrétien qui bravait la loi du Seigneur.\n    Les gens espéraient timidement dans la vie; ils n'osaient pas élever la\nvoix... Le ciel ne tentait-il pas leur confiance?.. Le calme de ces jours, où\npassait déjà l'haleine de la jeune saison, pouvait être brutalement déchiré...\nLa disparition de l'épidémie dans les étables laissait les paysans encore\ntremblants, ils évitaient superstitieusement de rappeler leurs misères. Le ciel\nsemblait avoir oublié sa colère; les terriens ne voulaient plus regarder der-\nrière eux.\n    Ils recommençaient une existence sainte. Dieu ferait mouvoir les glèbes; il\nbénirait les travaux; les rayons de son soleil luiraient sur l'épi blanc, sur la\nverte prairie, sur les lupins dorés et les trèfles roses qui parfument l'humble\ncontrée de Campine. Les mois des prémices tièdes s'étaient mis en marche,\n et pendant ces journées claires, il semblait vraiment qu'ils dussent apparaître\n demain.\n    Alors, chacun s'efforçant de conformer sa conduite à son vœu, un garçon\n du village oubliait le devoir et provoquait les catastrophes. Ce soir de fête,\n quand Baeren perdit la raison, le pouvoir du Maître avait surgi, terrible. Et\n puis, les prières, la résignation pieuse, la pénitence, commuaient le châti-\n ment. Vader Jas était mort. On chanta les séquences expiatoires. Deux étran-\n gers, venus de Flandre, jetèrent la terre bénite sur le cercueil qui ne conte-\n nait que des ossements calcinés. Les étrangers partirent; ils avaient vanté la\n richesse de leur province, ils s'étaient gaussé de la pauvreté des cultures, dans\n ce pays de novales et de sables. Le souvenir du guérisseur, dont ils avaient\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\nappris la mort par la lecture d'une feuille publique, ne déterminait chez eux\nque des paroles railleuses. Après le service funèbre, les pacants déclarèrent\nbien haut que l'héritage de ce grand oncle payerait à peine les frais du\nvoyage. Ils s'en allèrent, faisant sonner leurs souliers cloutés sur les pavés de\nla route. En pareille occurrence, il aurait fallu que vingt rustres fermassent à\ncoups de poing ces bouches insolentes. Par ces temps inquiétants, les colères\nse refrénèrent. Mieux valait attendre, s'humilier et, comme les dévotes en\nmantes noires, lever vers Dieu des mains tremblantes. On annonça que les\nindemnités, promises aux gens qui perdirent du bétail, seraient payées. Les\npaysans ayant reçu le dédommagement matériel de leur misère firent célé-\nbrer des messes d'action de grâces. Beaucoup de Campinaires, insoumis et\ndéfiants, avaient gardé le secret du mal ravageant l'étable ; à ceux-là nul\nsecours ne parvint. Ils plièrent la nuque, ils ne murmurèrent point. Paulus\nVos voulut secourir ces souffrances. L'échevin comprenait qu'il satisfaisait\nainsi la Puissance mystérieuse, dont la présence sensible s'était manifestée\nauprès de son enfant malade, sous les apparences du plus misérable d'entre\nles gens de Baeren.\n   Vos assista le vieux Albijn et se permit de donner des conseils au fils.\n Krelis souffla, dans la face du courtaud, des paroles audacieuses :\n   — Je l'aime, et rien ne pourrait m'éloigner d'elle !\n   — Quelqu'un est plus fort que nous.\n   — Je ne crains pas Celui-là !\n   Après des abattemements, des tristesses, le désir empoignait à nouveau\n Krelis. La tête perdue et le corps pantelant, il s'enfonçait dans les ivresses\ndéfendues.\n   Lina, au sortir de ses fougues, le regardait longuement, et Krelis croyait\nvoir, autour de ses lèvres rouges, un sourire ambigu.\n   Tremblant, il disait :\n   — Si un autre occupait ta pensée, je ne veux pas prévoir ce qui arri-\nverait !\n   Elle lui fermait la bouche d'un baiser et, dans l'étreinte, il oubliait le\nmonde.\n   Baeren apprit que son pasteur suppliait vainement Krelis de s'amender; le\nprêtre avait prédit le châtiment, dès cette vie, au pécheur impénitent.\n   Une certitude gagna chaque terrien : Krelis serait puni. Le village ne\nsubirait pas la loi de justice, le coupable seul souffrirait l'expiation. Tous sen-\ntaient cela plus fortement de jour en jour.\n   Le tragique hiver se dissipait, le ciel brillait sur les campagnes humides\ndes vapeurs nocturnes. L'ombre célait les œuvres de Krelis, et les rustres\nattendaient ce qui devait venir. Aux travaux des champs, les laboureurs appor-\ntaient un cœur vaillant. En ouvrant le sol pour les fumures, ils se figuraient\ndéjà la terre grosse du suc des plantes nourricières. La parole du prêtre suffit\nà calmer leurs propres appréhensions.\n   Une vesprée fut douce comme la caresse d'un enfantelet. La nuit naquit\nsous la première étoile, des tiédeurs montaient de la glèbe, les brouillards se\ndéroulèrent comme des langes blancs, et les rustres, qui abandonnaient le\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                            L'INCONNU TRAGIQUE                                  269\n\n\ntravail, regardèrent passer, dans la clarté du couchant, Maria Hus et son fils.\nL'Innocenl allongeait les bras, il se courbait et se relevait. Maria Hus, la\ntête rejetée dans le cou, le suivait en silence. C'était une image effacée qui\nrenaissait.\n    Des paysans balbutièrent :\n    — Rik... Rik... tu as sauvé la fille de Paulus Vos...\n    — Bienheureux les simples...\n    — Rik est notre bon ange...\n    Les étoiles apparaissaient partout dans l'étendue dû ciel, l'ombre frémis-\nsait.\n    Un homme cria :\n    — Taisez-vous! Je sais ce que vaut le Fou!\n    Il crachait ces mots.\n    Tous s'étaient tournés du côté d'Andries Lome, dont ils reconnaissaient la\nvoix. Les paysans foulaient les sentiers de sable qui aboutissaient à la\nchaussée. Un jeune garçon s'enhardit, et apostropha Lome :\n    — Explique-toi! Explique-toi!\n    — Je ne dirai rien, mais je sais que le Malin revêt toutes les formes !\n    — Lome! Lome! firent, apeurés, les gens qui marchaient près de lui.\n    Des exclamations étranglées rampèrent le long des chemins.\n    Sur la grand'route, les gens se rejoignirent. La nuit était venue. Andries\n Lome ne disait mot. Chaque paysan attendait qu'un compagnon exprimât\n l'émoi de son âme. Ils avancèrent. Les étoiles ouvraient l'immensité; le\nroyaume du Seigneur palpitait de gloire. L'ombre devenait lumineuse, la\n fumée des brouillards, comme un encens, s'évaporait des combes. Dieu habi-\n tait cette nuit. L'angelus frêle tinta sous la splendeur tranquille des astres.\n Un paysan murmura, dominé par la majesté de l'univers :\n    — Lome parlait inconsciemment.\n    Tous pensaient ainsi, il y avait autour d'eux l'éternité des espaces, le silence\n du gouffre étoile, la respiration muette des choses, le calme de la Divinité.\n    Lome essaya de se contraindre, il voulut retrouver ses propos irrités.\n    La nuit l'enveloppait, la nuit lui remplissait la poitrine.\n    Il ne répondit pas, il marchait comme les autres, la bouche entr'ouverte,\n soulevé par une force inconnue.\n\n                                        XV\n   Krelis travaille au tarare; la machine ronfle, les baies et les poussières\ns'élèvent, l'avoine glisse sur l'aire. La porte large ouverte de la grange\naccueille la lumière grise d'un ciel mou. L'odeur sèche du blé et les chauds\nrelents des fumiers se mêlent; dans la cour, la mare a des reflets ambrés. Le\ngars plie les reins, relève le buste, active la manivelle. Le bruit de la roue et\ndes vans remplit l'enclos, cogne les murs, et ne se perd que dans la plaine.\nUn vol de pigeons passe et repasse ; des volailles s'enhardissent et viennent\npicorer le sol battu. Krelis, les oreilles bourdonnantes, s'adonne à la tâche\navec emportement. Il éprouve sa puissance physique, il annihile sa pensée\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "270                                   DURENDAL\n\n\ndans ce tapage d o n t il est le maître. T o u t à coup, il chante ; ses paroles n'ont\naucun sens, leur r y t h m e est sauvage. Krelis s'époumone, il balance le front,\net il n'a pas vu son père, qui lui saisit le bras, qui l'arrête.\n    — A h ! crie le vieux Albijn, tu es gai, tu es heureux de vivre !\n    E t il titube, et il reprend d'une voix avinée :\n    — T u es gai. L a jeunesse est belle, l'existence est b o n n e ! Il faut rirel Il\nfaut r i r e !\n    Krelis recule ; son front se creuse.\n    L e vieux s'exclame :\n    — J e suis aussi content que toi ! J e suis plus content que toi !\n    E t soudain :\n    — Va d o n c voir si L i n a n'est pas chez e l l e !\n    Cette fois, Krelis à la certitude d'un danger. Il se penche et ses y e u x\nvrillent les yeux de son père :\n    — P a r l e z ! Dites ce que vous savez, tout ce que vous savez!\n    Le vieux essuie ses paupières, il s'accote contre le battant de la porte. U n\nhoquet lui remplit la gorge.\n    Antje, la sœurette aux cheveux clairs, a timidement regardé les deux\nh o m m e s ; sa mère n'a pas détourné la tête. Elles rentrent au logis.\n    L e père assure :\n   — A vingt ans, je croyais aussi qu'une femme m'était fidèle...\n    Krelis est p a r t i ; Krelis court, il a déjà laissé le village derrière lui, il fran-\nchit les brousses, les c h a m p s : il a l'aspect d'un fou.\n   — Avez-vous vu le fiis des Albijn?... d e m a n d e u n paysan à u n e p a y s a n n e\nrencontrée dans la rue.\n   Elle répond :\n    — Dieu aie pitié de son â m e !\n    U n h o m m e , qui ensemence sa terre, s'immobilise longuement et suit\nKrelis d'un regard effrayé. L e s corbeaux s'envolent en croassant. Il est quatre\nheures après midi. Une atmosphère moite noie les horizons, les guérets sont\nmeubles. Les marais paraissent blêmes, une lumière laiteuse t o m b e du ciel.\n Les taillis de bouleaux luisent et font des taches violettes d a n s la bruyère\ngrise, les bois de sapins couvrent de l'ombre.\n    Krelis a parcouru la distance qui sépare le village de la maison des Zoete.\n    Avant de passer le seuil, il hésite.\n    L a colère le fait trembler ; il sait q u e si les 'soupçons qui l'oppressent\nse réalisent, il se v e n g e r a ; il a peur, il souhaite de se protéger contre\nlui-même.\n    Maintenant il tend l'oreille, et n e perçoit que les sursauts de sa poitrine. Il\nc o n t o u r n e la maison. L i n a lui disait hier qu'elle irait le lendemain à la ville.\nIl voulait croire son a m a n t e , il espérait d a n s son amour. Stoffel le fouetta de\njalousie. Il est venu, et il redoute d'apercevoir L i n a et d e savoir p o u r q u o i elle\nl'avait écarté.\n    Krelis s'approche de la croisée. Il entend l'aînée des Zoete qui l'interpelle :\n  — E h bien ? Que fais-tu là ? L i n a ne rentre que ce soir.\n    — Son absence me paraît trop l o n g u e !\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                            271\n\n\n\n   — Il faudra bien que tu patientes. A tout à l'heure !\n    La fille rit.\n    Krelis s'avance :\n   — Je veux entrer, je veux attendre Lina chez elle.\n   — Non! Tu n'entreras pas!\n    Krelis a un geste brutal. La fille ferme la porte derrière elle :\n   — Je me rends au village.\n    Et, d'un ton menaçant :\n    — Krelis! Krelis ! Tu ne me toucheras pas!\n    Hanna Zoete se sauve à travers la bruyère.\n    Il s'éloigne.\n    Une bruine efface les horizons, les nuages sont bas, des exhalaisons tièdes\nsortent du sol, le jour décroît. Albijn s'assied au rebord d'un chemin. Il\npresse ses tempes où le sang afflue, parfois il aspire profondément.\n    L'ombre s'étire, des ténèbres vont s'amasser et remplir l'espace. Krelis\nferme les yeux.\n    Il y a, près du paysan, quelque présence tout à la fois réelle et cachée; s'il\nramène les bras contre lui, il n'étreint pas le vide. Une palpitation vitale\nchatouille ses paumes. Krelis a cru sentir battre le sein de Lina. Des caresses\nle frôlent, la nuit est hantée d'images brûlantes. Il revoit des heures passées...\n    Ses rêves s'élargissent dans les ténèbres; la terre le berce, et il s'étend sur\nsa couche bienveillante. Le bonheur fleurit, il s'enivre... Le songe est vérité ;\nl'aimée ne quitta jamais son aimé.\n    Les instants fuient, le paysan demeure allongé à même l'herbe et le sable.\n    Quand il se lève enfin, l'esprit vague et le corps tremblant, il a oublié\nl'appréhension et il marche vers la maison de Lina, en exaltant fiévreuse-\nment un souvenir passionné. La nuit glisse sur son visage et sur ses\nmains, il baise la nuit avec des lèvres sèches. Tout à coup, au bout du\nchemin, une fenêtre d'or, comme un ardent appel, déchire les immensités\nde l'ombre.\n    Il a bondi, il a marqué la route de ses pieds nerveux. La lumière baigne\n Krelis, la lumière le brûle, il appelle :\n    — Lina ! Lina !\n    Il se trouve devant la fenêtre. Ses pupilles, dans leurs orbites distendues,\n regardent. Il brise furieusement une vitre de la fenêtre. La nuit complète\n l'environne. Il retrouve, à tâtons, l'entrée de la chaumière. Il s'élance contre\n la porte, il l'ébranlé sous la poussée de son épaule. Ses efforts sont vains..\n     Le silence a repris son empire et la nuit devient plus pesante. Il semble\n que bientôt les ténèbres seront impénétrables.\n     L'humiliation surmonte la colère de Krelis. Il ne résiste pas, il part. Sa\n bouche est pleine de souffrance. Chaque fois que, trompé par l'obscurité,\n Krelis butte dans la bruyère, il blasphème Dieu.\n     Quand il retrouve la grande route, il se retourne et voit la fenêtre lointaine\n qui ruisselle dans la nuit. Krelis prononce des mots abjects, et lentement ses\n larmes coulent.\n     Il traverse le village ; sa cervelle est légère, légère comme la plume d'un\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "272                               DURENDAL\n\n\npassereau, sa tête tourne; il respire et il étouffe. D'un mouvement machinal,\nil porte ses pas vers l'auberge de « la Cruche Pleine ».\n   Dans un coin, isolé, il boit. Des regards le pénètrent et le fouillent. Per-\nsonne ne parle. Krelis continue à boire. Les lampes remplissent la salle\nblanche d'une lumière éblouissante. Les rustres cachent leurs yeux sous les\nvisières des casquettes; la face de Krelis est toute nue dans la clarté. Il boit.\nSa bouche se courbe aux commissures et accentue son menton volontaire,\nses sourcils se rejoignent, il a le teint rouge.\n   Et comme on n'entendait que le tictac de l'horloge, Krelis se dressa :\n   — Je me vengerai ! fit-il.\n   Ceux qui saisissaient leur chope ne la portèrent pas aux lèvres; la pipe\nd'un paysan tomba et se brisa. Le patron du cabaret poussa la porte que\nKrelis négligeait de fermer en partant. Mais les Silenciaires, s'étant approchés\ndu comptoir, y déposèrent leur sous et sortirent l'un après l'autre.\n\n                                      XVI\n   Jusqu'au matin, Krelis resta assis dans son lit. Les heures poursuivaient\nleur cours éternel, l'ombre se dilua, une aube terne filtra dans le réduit. Kre-\nlis tomba sur le côté et dormit.\n   Un bruit de voix venait de la pièce voisine. Antje et sa mère récitaient les\nlitanies de la Vierge. Krelis, sorti de son sommeil, ne les entendit pas. Il\nvoyait ce qu'il allait faire. Il se regarda dans l'avenir et ne trembla point.\n   Stoffel Albijn fumait sa pipe, près de l'âtre. Krelis passa devant lui, la\ndémarche assurée. Au dehors, il avança d'une allure tranquille et salua ami-\ncalement deux villageois qui le considéraient avec crainte.\n   Il ne se sentait pas vivre; le monde extérieur ne touchait ni ses sens, ni sa\nraison. Un autre existait en lui et agissait sans qu'il prît part à son action.\n   La plaine noire et bistre borde la grand'route. Des gouttes de pluie tachent\nles pierres blanches de la chaussée. La pluie couvre les landes, l'étendue\ndevient mouvante. Une rafale s'engouffre dans le vide de l'horizon.\n   Krelis suit un sentier. Il marche, ses yeux s'attachent au sol; parfois, d'un\nmouvement instinctif, il fourre la main dans une poche de sa veste.\n   — Krelis !\n   Hanna Zoete apparaît devant lui.\n   — Krelis 1 As-tu vu Lina ?\n   Il ne comprend pas, et néanmoins l'inconnu qui l'habite frissonne.\n   Hanna continue :\n   — Lina est partie depuis hier...\n   Et elle gémit :\n   — J'ai peur ! J'ai peur 1\n   Krelis rejette l'emprise, se dégage, se retrouve, dans cet instant, tel qu'il\nexiste, avec son esprit et son cœur.\n   Il interroge la figure blême et tragique de Hanna.\n   Elle murmure :\n   — Comme le ciel est bas... Comme la terre est triste... Ah! j'ai peur !\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "   — J'ai peur... répond Krelis.\n   Et les voilà qui crient :\n   — Lina ! Lina !\n   La garigue ne s'éclaire que du reflet d'un marais étendu dans une combe\nlointaine, en face drs sapinières.\n   Tous deux ont vu l'eau morte ; ils se devinent.\n   Krelis prend les devants, Hanna le suit. Elle pleure.\n   Quelques rustres arrivent qui ont entendu les cris.\n   Hanna les interroge :\n   — Lina a disparu hier soir. Vous l'avez vue, peut-être ?...\n   Ils branlent leurs têtes taciturnes.\n   — Vous ne savez rien ?\n   Lome charge Krelis d'un regard dur. Les autres suivent ce regard, et des\nyeux s'allument.\n   Les hommes battent la bruyère; il pleut, il vente; parfois tous s'arrêtent et\ncroient entendre une plainte.\n   Krelis ne songe pas à demander si Lina est partie, la veille, avec Pierre\n Voerman. Il tend sa volonté au seul désir de retrouver Lina, et nulle jalousie\n ne l'obsède.\n    Les rustres, sans paroles, activent silencieusement leurs idées, et ces idées\n deviennent virulentes.\n    Lome a des bras qui tremblent, des jambes qui se raidissent. Lome\n suit Krelis, pas à pas. Il l'observe, il cherche à comprendre comment\n Krelis étouffe sa conscience, masque son visage et contemple le ciel sans\n faiblir.\n    Près du marais, tous ont ralenti leur course. La pluie crible les étangs, le\n vent traverse le bois de sapins, pèse sur les eaux, et son sillage heurte les\n digues.\n    Hanna Zoete a mis les mains au-dessus de ses prunelles grises. Le vent\n enroule sa jupe autour de ses maigres jambes.\n    — Il n'y a rien... dit-elle.\n    — Je ne vois rien... dit Krelis.\n    Des rustres pensent qu'ils n'auraient qu'à toucher Krelis pour le voir\n tomber dans cette eau sombre.\n    Le vent se lamente ; l'angoisse descend le long de la peau de cette femme\n et de ces hommes.\n    — Fouillons le boisl ordonne Andries Lome. Il entraîne Krelis, il lui tient\n la main. L'autre ne s'étonne pas.\n    Dans ce moment, la tempête déchire le ciel en deux. Un peu d'azur se\n découvre, une coulée de lumière fuit sur le marais. Le ciel se referme.\n    — Oh! oh!\n    Lome s'est arrêté.\n    Il y a, derrière lui, des gens qui sentent trembler la terre.\n    — Là! Là! clame Krelis.\n    Hanna Zoete reconnaît sa sœur et se précipite.\n    Lina est couchée. Ses yeux convulsés regardent encore, sa bouche\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "274                              DURENDAL\n\n\nsupplie malgré la mort. Elle a la robe maculée, lacérée ; on voit sa chair\nsaignante.\n   Krelis s'abat à côté de l'aimée. Hanna ignore ce qui se passe.\n  Les paysans se sont compris, ils vont agir.\n  Un hurlement part des taillis.\n  Rik, le Fou, écarte des branches; il apparaît, contorsionné, hilare, obscène.\n   Krelis ne l'a pas entendu; Krelis a pris, dans la poche de sa veste, le cou-\nteau qu'il avait emporté ce matin.\n  Andries Lome terrassait le Fou, et il criait aux paysans :\n  — Venez! venez! c'est lui, c'est lui qui l'a tuée!\n  Auprès de la morte gisait Krelis, un couteau planté dans le cœur.\n\n                                                        GEORGES VIRRÈS\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "Dessins de JULES DE BRUYCKER pourl ' i l l u s t r a t i o ndu l i v r e : En VilleMortedeIFRANZHFLLENS\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": ""}, {"page_pdf": 340, "texte": "                    Poèmes\n                 Soirée tombante\n  Dehors la neige cesse à peine de tomber.\n  De temps en temps d'un vol rapide et recourbé\n  Des bandes de ramiers arrivent de la plaine,\n  Et resserrant leurs rangs, vers la forêt lointaine,\n  Se hâtent à l'assaut de l'occident bombé,\n  Et leur vol un moment crible le ciel plombé.\n  Ecoute. Au fond des bois le vent glacé s'élève\n  Et fait tourbillonner les feuilles qu'il enlève.\n  Son sifflet déchirant comme un cri de noyé\n  Se prolonge en sanglots amers dans le foyer,\n  Faisant voler la cendre et vaciller les flammes.\n  Ecoute. C'est le soir qui tombe sur nos âmes.\n  Dans nos coeurs c'est aussi le soir et c'est l'hiver.\n  Les vents y ont laissé leur souvenir amer,\n  Les vents glacés d'hiver, les vents pluvieux d'automne,\n  Et nos rêves pareils en leur vol monotone\n  Aux ramiers fugitifs qui passent dans le soir,\n  Se sont éparpillés en rayant le ciel noir.\n\n\n                    Les Avertis\nA peine sont-ils nés que déjà l'on devine,\nA leur regard plus grave, à leurs cheveux plus blonds,\nA leur front où déjà le rêve se dessine,\nQu'ils sont nés de la race ardente des aiglons.\nLeurs gestes frémissants et rares sont étranges;\nAvant d'avoir vécu leur rire est sérieux,\nEt leurs frères aînés les prennent pour des anges\nVenus du ciel, un soir, d'un vol mystérieux.\nQuand les autres encor tâtonnent vers la vie\nEux sont déjà debout devant les horizons,\nTendus vers quelqu'appel lointain qui les convie,\nEt leurs berceaux d'hier leur semblent des prisons.\nFiévreusement, mais sogement et sans rien dire\nIls se hâtent de vivre, et c'est le signe sur\nQue les mères osant à peine le maudire\nSe signalent tous bas, le soir, d'un geste obscur.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "276                              DURENDAL\n\n\n\n       Au collège, sous les tilleuls et sous les charmes\n       Ils s'en vont à l'écart des autres pour pleurer,\n       E t r a r e m e n t p o u r t a n t nous surprenons leurs larmes,\n       Car ils se cachent bien, craignant de se livrer.\n       Enfin, au jour fixé, vers la vingtième année,\n       Lorsqu'avec le printemps renaissent les lilas\n       L a Mort pose ses mains sur leur tête inclinée.\n       — E t tous disent : C'est vrai, leur œil ne mentait pas.\n\n\n\n\n                    Après=midi de dimanche\n      Sous ton étreinte blême et fatale, ô ennui !\n      Plus que les autres jours, ce jour ma tête penche ;\n      Plus que les autres jours tu me prends     aujourd'hui\n      Angoisse qui. me prends quelquefois le dimanche !\n      Et pourtant c'est la fête ardente du    printemps.\n      Déjà dans les bosquets, près des sources frileuses\n      Les merles querelleurs siffiottent par instants ;\n      A l'ombre des taillis s'entr'ouvrent les yeuses.\n      Quelques moutons épars dévorent les talus\n      Gardés par les gamins dénicheurs de palombes,\n      Et traînant au soleil leurs vieux membres perclus\n      Les fermiers vont s'asseoir sous l'auvent qui surplombe.\n      Le livre sous le bras, vêpres ayant sonné\n      Vers l'église s'en vont quelques vieilles     tranquilles.\n      Des couples d'amoureux     cheminent     inclinés\n      Au passage raillés par les joueurs de quilles.\n      Tout sourit et tout chante à cause du soleil.\n      Et bourdonne l'abeille au fond des cours encloses,\n      Et tournent les pigeons sur l'occident  vermeil,\n      Et piaillent les moineaux au bord des tuiles roses.\n      Et moi quand tout s'enlace et frémit sous le ciel :\n      Quand tout bondit, s'élance et sourit ; quand tout           chante,\n      Plus courbé que jamais sous mon rêve éternel\n      Je sens gémir en moi l'oiseau noir qui me hante.\n      Implacables dégoûts ! Mornes     abattements\n      Sous le fardeau desquels ma tête parfois penche !\n      Noires tristesses qui me prenez par    moments,\n      Et sans savoir pourquoi, plus souvent le dimanche            !\n                                                      E R N E S T DE LAMINNE.\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                Sur Eugénie de Guérin\n                                                       Au docteur Eugène Willemin.\n                                                                          G. N.\n\n                    ON amena Mlle de Guérin de Gaillac au Cayla pour le baptême\n                      de son frère Maurice. Mlle Eugénie avait alors cinq ans.\n                      Elle n'était pas moins joyeuse qu'on ne l'est à cet âge. Elle\n                      « joua beaucoup », nous dit-elle, le jour de ce baptême qui\n                      fut, au mois d'août 1810, pompeux, «plein de fête, marqué\n                      de distinction ». Ses yeux seuls m'apparaissent, graves\n                      dans un visage frais; la flamme de la bonté y brûlait comme\n                      une petite lampe éternelle, l'étincelle de la gloire y pétillait\n                      déjà... Dès le lendemain, elle repartit...\n   Pourquoi ne puis-je qu'imaginer ce séjour du Cayla, maison familiale et\npieuse dont les coutumes ne changeaient guère, où la simplicité de vie\ndemeurait établie ainsi qu'une institution patriarcale !\n   Le toit de tuiles n'était-il point verdi par la mousse, les murs rongés par le\nsoleil et la pluie ? Les vieux arbres du verger, cognassiers aux fleurs de gaze,\npommiers chenus, poiriers nains, ne produisaient-ils pas, tous les quatre ans,\nleurs fruits ronds et fermes, patiemment gonflés de leurs dernières sèves?\nQuelques buis sans doute accueillaient sur leurs feuilles le sommeil des\nlézards et le rampement des escargots. Un cadran solaire marquait l'heure\nau milieu d'une allée ; l'odeur des fenouils et le parfum des fraises pénétrait\nl'air aux jours d'été. Sous une charmille, la sainte Vierge souriait, dans sa\n robe de plâtre. L'éclat du jour criblait de taches de rousseur son doux visage ;\nun peu d'eau d'un dernier orage verdissait au creux de ses mains ouvertes...\n Des montagnes fermaient l'horizon.\n    ... Les jeux des enfants restaient calmes dans cette maison paisible. Les\ndomestiques accomplissaient leur tâche à l'exemple des serviteurs de la Bible\ndont ils écoutaient l'histoire, à la veillée.\n    ... Quand Eugénie revint, deux ans plus tard, elle apportait à Maurice une\nrobe qu'elle lui avait faite... Quel rêveur se promène à présent le long de\ncette « garenne du nord » où elle tenait son frère par la main, le jour « où il fit\n quelques pas tout seul, les premiers ! ce que j'allai annoncer en grande joie à\n ma mère : « Maurice, Maurice a marché seuil »\n    ... Eugénie grandit, tendre et pieuse, et sa tendresse entra de suite au .\nservice de sa foi. Du reste, toute la maison était pleine de piété. L'amour des\n bêtes et de la terre conduisait à l'amour du ciel. Le bon Dieu s'intéressait aux\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\ntravaux des champs; le Seigneur Jésus regardait les moutons, sur le seuil de\n la bergerie, en souriant au berger.\n    L'enfance d'Eugénie s'écoula dans cette candeur ardente. Quand elle eut\ntreize ans, sa mère mourut. L'agonisante prit entre ses mains la petite main\ntremblante de sa fille aînée et lui demanda de veiller sur Maurice. Eugénie\npromit. Sa douleur restait sans effroi, son âme était prête à voir mourir.\n    Elle commença la vie qu'elle devait suivre à jamais, après l'avoir jugée et\nchoisie. Elle s'occupait du ménage, ourlait des draps, descendait à la cui-\nsine, veillait aux repas, tout cela en songeant. Les draps la faisaient penser\nau linceul, non qu'elle fût attristée, mais parce que son âme grave était natu-\nrellement tournée vers les choses de la mort. Elle lavait la vaisselle par\nhumilité. De temps en temps, levant la tête, elle regardait son oiseau pépier\ndans sa cage ou portait, au coin de l'âtre, une soupe à quelque pauvre.\n Maurice était auprès d'elle, comme elle songeur et de santé délicate...\n    Le son de la cloche leur arrivait chaque matin sur le chemin de l'église.\nLa messe se disait assez loin, ce qui augmentait la joie de s'y rendre.\nEugénie aimait la nature sous toutes ses formes; l'hiver lui plaisait, le prin-\ntemps la portait aux anges. Cette route, dès l'aurore, devait être d'une dou-\nceur sauvage et pénétrante. On voyait, en arrivant, battre la cloche au cœur\ndu clocher. L'ombre de l'église tombait droite et le cimetière dormait dessous,\ndans la rosée. De bonnes gens saluaient M. de Guérin. Après l'office, la\nmère du curé offrait des noix et du laitage. Au retour, Maurice racontait\nquelque histoire. Eugénie prêtait l'oreille et contemplait les nuages.\n    Chaque jour les rapprochait davantage. Eugénie, sans qu'elle s'en doutât,\naima son frère comme son Dieu. Parfois, au tomber du soir, debout devant\nla fenêtre de la salle, elle posait ses mains sur les épaules de Maurice et tous\ndeux regardaient le soleil descendre derrière le bois de pins. Eugénie priait\nmentalement. Appuyant plus fort sur la frêle épaule ses mains de jeune mère,\nelle offrait à cette âme en formation toute la force, toute la bonté, toute la\nrésignation dont débordait la sienne.\n    Elle fut son premier maître et son inconscient exemple. Elle lui apprit ce\nqu'elle savait, façonna selon la règle de son Dieu cette intelligence qui par-\nfois l'épouvantait et, avant tous les autres, elle devina son génie.\n    Elle chérissait les fleurs. Elle soigna son frère comme son plus beau rosier,\nsans parvenir du reste à affermir sa santé toujours ébranlée. Quand il fut\nvraiment digne d'elle et prêt à la comprendre, il s'en alla.\n    Maurice, à douze ans, quitta le Cayla pour Toulouse. Ce fut en janvier. La\nneige s'amoncelait sous les sabots et le givre mordait les vitres de la voiture.\nQuel givre se figeait dans le cœur d'Eugénie I Elle ne pleura point et souffrit\nen silence. Son enfant chéri lui échappait à jamais. Il ne revint au Cayla\nqu'aux vacances, à des intervalles irréguliers, et ne s'y fixa que pour mourir.\n    ... Eugénie, dès lors, écrivit. Ses amies se partagèrent sa tendresse, mais\nson frère garda toute la passion de son cœur. Sa vie solitaire, presque\ncloîtrée, assujettie volontairement aux simples besognes, sa vie sans imprévu,\nsans autre joie que celle de lointaines nouvelles, s'illumina du reflet de celle\n de Maurice.\n    A Toulouse, à Paris, dans la solitude bretonne de la Chênaie, sa pensée le\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                        SUR EUGÉNIE DE GUERIN                                 279\n\nva chercher. Elle pressent son bonheur, elle devine son tourment. Elle le\ngronde même, s'il le faut, car sa piété triomphe de son indulgence et la pousse\nen avant. C'est pour lui qu'elle écrit, d'après son existence quotidienne, ainsi\nqu'un peintre copie un paysage, ce journal dont la juste émotion fait pleurer.\n    On respire, en lisant ces pages, le parfum de sa chambre fraîche; les\noiseaux du jardin chantent à notre oreille, les bourgeons des marronniers\nse déplient sous nos yeux. La moisson, la vendange, les grands feux\nd'automne sur les chaumes, les paysans et les pauvres qu'elle comprend et\nqu'elle aime, tout — jusqu'à la forme d'un nuage ou la lueur de la première\nétoile en haut du toit — défile et se meut comme un troupeau sur la route.\nAu-dessus de cette procession, la foi essentielle ouvre son manteau bleu.\nEugénie n'a jamais douté, n'a même jamais connu l'appréhension du doute.\nParmi tant d'épreuves, elle a joui du moins de cette éternelle assurance.\n    Elle aime Dieu avec l'ardeur d'une religieuse et la familiarité respectueuse\nd'un enfant. Elle fait chérir son église dès qu'elle la décrit... Il lui va si bien\nd'en parler !... Elle pousse la porte, monte à travers la nef, s'agenouille devant\nl'autel; elle est là, goûtant son bonheur comme un fruit. Le salpêtre suinte\naux murs, la corde tremble, la veilleuse clignote ; elle est chez elle, en paix.\nElle prie. La nuit, elle retrouverait, du premier coup, sa place, sans heurter\nles bancs et sans avoir peur. On la sent tranquille en sa foi comme en son\néglise.\n    La piété est son encouragement et sa consolation. Elle dépose sur les\nmarches de l'autel ses moindres joies, comme une gerbe de roses blanches;\nses moindres peines, comme une sombre branche de houx. Quand son frère\ntarde à lui écrire, elle prie; elle prie encore, avec ivresse, dès qu'il envoie\nenfin de ses nouvelles. Car cette âme si grave devient impétueuse devant\nl'enveloppe d'une lettre, ces yeux clairs se foncent, ces mains brûlantes fré-\nmissent en brisant le cachet. Nulle amante ne reçut avec plus d'extase la\nlettre attendue et ne l'attendit avec plus d'angoisse. Et Maurice fut vérita-\nblement l'amant de son cœur...\n    Elle ne peut vivre heureuse sans imaginer de façon précise la vie de ce\nfrère chéri. D'après ses lettres, elle se fixe une image de cette existence loin-\n taine; son cœur remplit les vides; elle suit Maurice dans ses promenades et\n s'assied à sa table. Quand elle s'éveille, la nuit, — une de ces nuits où, sur la\n campagne, le silence est parfait — elle se demande si, à cette même heure,\n son frère dort paisiblement. Vient-il pour quelques jours au Cayla ? Elle\n guette son arrivée avec une impatience d'autant plus ardente qu'elle veut\n demeurer secrète; mais son âme, quand la voiture entre dans la cour, éclate\n tout entière en son cri de joie. Après le départ de l'aimé, elle entre dans la\n chambre encore « vivante » ; elle va et vient, regarde le lit, les chaises, des\n souliers oubliés. Alors, elle prie, verse quelques larmes, soupire et se résigne.\n Elle attend. Sa vie ne fut guère qu'une perpétuelle attente.\n    Elle témoigne une reconnaissance touchante et passionnée à tous les amis\n de son frère. Les dons du ciel étant, à ses yeux, les seuls biens désirables, elle\n verse sur ces inconnus une manne de vœux, de bénédictions et de prières.\n Les paroles qu'elle adresse quotidiennement à Dieu tombent comme une\n pluie de roses ; son âme est, avant tout, fleurie. Elle embaume.\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": " 280                               DURENDAL\n\n\n     ... Les premiers succès de Maurice la transfigurent, ses journées grises en\n sont vermeilles, le sol du Cayla tremble sous ses pieds, son cœur se gonfle\n comme la gorge de ses tourterelles.\n     Le temps passe, la crainte l'envahit. Peut-on jamais, en affection comme\n  en amour, connaître une joie durable !\n     Les lettres de Maurice se font plus rares ! Que devient-il? Est-il malade?\n  Elle écarte cette pensée qui, de toutes ses griffes, s'accroche et se cramponne...\n  Maurice malade! A Paris! Et le fils d'un de leurs voisins vient d'y mourir !\n  Que faire? Sa respiration s'arrête à l'heure du courrier... L'heure est passée.\n  Ce sera pour demain. Rien encore. Elle souffre sans surprise; d'avance elle\n a prévu que nul paquet n'est en r.oute à son adresse. Elle se rassied, elle\n essuie son front, elle semble indifférente, elle s'occupe à ses travaux ordi-\n naires; son corps se meut, son cœur est cloué sur sa pensée. Le soir venu,\n elle regarde l'ombre, son visage qui n'a plus à feindre — puisqu'on ne le voit\n plus — se détend. Elle songe à la prière, mais prier, ce soir, la console à\n peine. Elle a peur d'elle-même. Où se laisse-t-elle entraîner? N'est-elle pas\n chrétienne et résignée? Hélas! résignée! Ah! Maurice! Maurice!\n    Et voici qu'au bout de l'avenue flotte la blouse du facteur ! Eugénie se\n dresse, étouffe un cri, et presse sa lettre sur ses mains ainsi qu'une joue sur\n sa bouche.\n    L'écho de ce qui se passe à Paris parvient au Cayla à peine affaibli; Mau-\n rice est pauvre, il lutte. Sa route s'élargit un peu, il voit luire la douce petite\n flamme de la première espérance. Il fait la connaissance de « personnes en\n vue ». Sa sœur imagine chaque détail de chaque visite. Ces « messieurs » sont\nbons pour lui, l'encouragent, le soutiennent, l'affectionnent. Qu'ils soient bénis !\n    Enfin, Maurice se marie !\n    Eugénie ne fut jamais jalouse. Ce rouge tourment de la jalousie, pas plus\n que le doute religieux, ne l'atteignit. Elle aime son frère pour lui-même, et\ncela avec tant de sincérité, qu'elle manifeste, en apprenant son mariage, une\njoie d'enfant.\n    Elle ira donc à Paris ! Quel bouleversement !... C'est qu'elle adore déjà cette\nsœur inconnue ! Quelle joie de la voir, de la serrer contre son cœur !\nElle est créole, elle s'appelle Caroline, elle est, dit-on, très belle!..\n    Jamais Mlle de Guérin ne parle de son visage, moins peut-être par modestie\nque par indifférence. Elle se croit vieille à trente ans. Elle ne s'est jamais crue\njeune. Elle offre, un jour, une boucle de ses cheveux à un enfant, en échange\nd'une des siennes. L'enfant refuse : « les siennes sont plus jolies!.. — Il\navait raison, pense Eugénie. Des cheveux de trente ans sont bien laids auprès\nde ses boucles blondes... »\n    Elle goûte cependant une joie innocente à la vue des cadeaux reçus pour\nla noce. Cette robe brodée est si douce aux doigts ! Et ces capotes à fleurs,\nces gants blancs, ces petits souliers!\n    Mais ce qu'elle aime en ces présents, c'est Caroline qui les lui envoie et...\n o depuis une heure, je m'en habille le cœur cent fois!.. »\n    ... Paris la surprend, l'effraye un peu, mais la douce arrivée ! Son frère est\nau-devant d'elle avec sa fiancée. La tante de Caroline porte un châle des Indes\nnoir et bleu : elle semble respectable et bonne. Ces dames reçoivent d'excel-\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                         SUR EUGÉNIE DE GUÉRIN                                28l\n\n\nlente compagnie; M. d'Aurevilly est l'ami de Maurice... Que les églises\nsont belles et les Tuileries splendides! Eugénie s'épanouit dans la joie; elle\nne veut plus reconnaître la mauvaise mine et les yeux creux du cher Mau-\nrice : son sourire est si doux ! Le bonheur et la jeunesse arrangent si bien les\nchoses !\n   Le mariage a lieu. La mariée est « charmante sous son voile à la bengali ».\nLes équipages luisent discrètement, la messe est adorable, le' dîner « joli\ncomme tout le reste, servi d'une façon distinguée, en viandes, poissons,\ngâteaux, vins... » Il faut tous les détails aux habitants du Cayla. Le soir,\nEugénie apprend ce que c'est qu'un bal : un « joli enfantillage ». Tous les\namis de son frère la font danser!.. Huit mois après, Maurice est mort.\n\n   Il était bien mal déjà quand sa sœur entreprit, pour l'aller chercher et le\nramener au Cayla, un second voyage à Paris. Le retour fut long, accablant,\ndésespéré. La lourde voiture roulait par les chemins arides, l'acre poussière\nbrûlait la gorge du malade qui toussait. Sa sœur et sa femme le soignaient\nen silence. On couchait dans des auberges où tout manquait, jusqu'à des\nœufs, seul aliment qu'il pût prendre. Il demeurait dans une demi-somnolence.\nLes arbres couraient devant les vitres. Les chevaux secouaient aux montées\nleurs croupes fumantes. Eugénie regardait son frère d'un œil riant, et l'épou-\nvante du désespoir lui desséchait la bouche... Oh! Maurice ne songeait plus\nà Paris, à la gloire ; il pensait à son père, à la petite Mimi, à son frère Eram-\nbert, au Cayla ! Oh! ce Cayla, si loin derrière l'horizon.\n   Un soir enfin, à l'heure douce où le crépuscule évente le front en sueur des\nagonisants, les tourelles du château apparurent, toutes noires sur un ciel vert.\nM. de Guérin embrassa passionnément son fils, sans rien dire. La maison\nétait prête ; tous les gens, sur le seuil, accueillaient « leur » Maurice. Un beau\ncouvert, avec des fleurs, était dressé.\n   Il sourit, plus calme et rasséréné. Après le souper, Eugénie monta dans sa\nchambre et tomba sur une chaise, douloureuse au point d'en être insensible.\nL'heure sonna. Elle se mit à dire son chapelet, tandis que, dans la chambre\nvoisine, Caroline approchait des lèvres de Maurice la première potion de la\npremière nuit...\n   Onze jours plus tard, il expirait... Tous les siens étaient là; le prêtre pâlit\nen l'écoutant parler ; Eugénie, comme au temps de son enfance, avait passé\nle bras derrière ses épaules. Maurice la regardait.\n   Quel frisson la parcourut, quand la pauvre tête se renversa brusquement\nsur ce bras et que les yeux ouverts « ne virent plus ! »\n    Ne pensa-t-elle point. Tout à l'heure encore, il me demandait à boire!...»\n    C'était le dix-neuf juillet-, le soleil de midi rayonnait. Quand tous se furent\n relevés, Erambert, sanglotant, tira les volets et la nuit entra dans la chambre.\n\n   ...O vous qui l'aimiez, êtes-vous donc, après sa mort, encore vivante? Vous\nlui écrivez toujours sans doute, vous lui écrivez « au ciel ! » Et votre cœur bat\ncomme autrefois; vos mains, comme autrefois, s'acharnent à travailler. Le\nrayon de gloire qui glisse mélancoliquement sur sa tombe vous est cher.\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "282                                DURENDAL\n\n\n   L'attachement de M. d'Aurevilly vous émeut. Cependant, n'êtes-vous point\ndéjà morte, Eugénie ? Une âme comme la vôtre lui pouvait-elle survivre ? La\nterre du cimetière où vous allez chaque jour, moins pour prier pour lui que\npour vous entretenir avec lui, ne s'attache-t-elle pas à vos pieds chaque jour\ndavantage? Les spectacles de la nature, qui jadis souriaient à vos yeux, les\npeuvent-ils maintenant retenir? Vous plaît-il encore de regarder battre l'anis\naprès le blé !.. L'été, couché sur les gerbes, réchauffe-t-il encore votre mélan-\ncolie? Et le givre de cet hiver commençant plaît-il à vos yeUX froids, sur le\nchemin de l'église où, tant de fois, il marcha près de vous, sa main serrant\nla vôtre?\n   Non ! Du jour où s'envola cette âme, vous avez pris la route qui conduit\n vers elle.\n   Il vous faudra neuf ans pour en atteindre le but, neuf ans de souvenirs ! neuf\nannées dont les formes vagues passeront tour à tour le seuil usé du Cayla. La\ndernière vous emportera sous son voile, apaisée. Car vous n'aurez point, jus-\nqu'à ce vrai repos, passé de jour sans souffrances... Oh ! l'attente de ceux qui\nne viendront plus, l'attente où l'on s'acharne, encore qu'elle soit éternelle! Oh!\nles remords d'une âme pure, ombres impalpables qui pourtant semblent si\nnoires sur ce fond immaculé, comme des corbeaux sur la neige ! Et les ques-\ntions à soi-même, les angoisses, les « si », d'après la mort! - « Si je l'avais\nmieux soigné! » — « Si le temps eût été plus doux ! » — « Si j'avais deviné\nson mal, peut-être serait il encore là !... »\n\n   Je vous évoque, l'un des derniers soirs de votre vie, un soir de décembre\noù la pluie, chassée par le vent, tombe au fond de la cheminée...\n   C'est dans ce lit où vous êtes que Maurice expira. Voici, sur la table, le bas\nque vous tricotiez cet après-midi. Vous avez, à la nuit, quitté votre ouvrage.\nLa lampe n'est pas allumée. La lueur du feu éclaire et tremble. Vous regardez\nvotre « chambrette ». Vos cheveux sont un peu gris sur les tempes, vos yeux\nsont toujours aussi doux. Le pli de votre bouche s'est accentué... Le bureau\nsur lequel vous écriviez est là; on a placé sur cette étagère, aux pieds de la\nsainte vierge, un pâle petit bouquet de fleurs d'hiver. Tout est en place et\nreluit. La chambre est tiède, « il y fait bon ».\n   Dehors, il y a la neige, les arbres nus et le village blotti contre l'église. Au\ncimetière, sous ses rosiers défleuris, la tombe de Maurice est toute seule dans\nl'herbe raide. — « Je n'irai plus que morte, pensez-vous. Voici, mon Dieu,\n » que vous m'accordez le repos. Soyez béni ! Je fus votre servante indigne,\n» je n'ai pas fait toujours ce que j'ai pu. J'implore votre indulgence éternelle\n» et sans bornes. Que mon âme rejoigne celle de mon frère, que je sois unie\n» à lui, ô mon Dieu, dans le ciel comme sur la terre... »\n   La servante apporte la lampe. L'ombre des murs remonte au plafond.\nEt, sous la clarté trop brusque, vous fermez à demi les yeux, vous recueil-\nlant en la pensée de cette mort qui, sans doute, viendra demain, et songeant\nencore, songeant jusqu'à la fin à votre frère Maurice, ô Eugénie, ô sœur\nfidèle, ô pleine de grâce...\n                                                             GABRIEL NIGOND,\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "             Semaine Sainte\nAvril au geste frêle a pressé sur son sein\n      Les jonquilles et les pervenches ;\nNous passerons devant l'église aux portes blanches\n      Sous ce ciel de Vendredi saint.\n\nAujourd'hui le silence est lourd, la paix est lasse,\n      Le sol pâle et le jour blessé ;\nLes cloches en voyage ont ouvert dans l'espace\n      Un sillon bientôt effacé.\n\nUne averse jaillit comme une larme prête\n      Sur l'ombre molle du j a r d i n ,\nUn grand souffle se lève et frissonne, et soudain\n     La marche du printemps s'arrête.\nLe coin de la douleur en mon cœur s'agrandit,\n      Un regret doucement y p l e u r e . . . '\nNous passerons devant l'église. Il est midi\n      E t le Christ mourut à trois h e u r e s . . .\n                                *\n                            *       *\nToi qui n'a pas souffert encor. sois indulgent!\n      L a jeunesse est parfois sévère\nMais l'indulgence éclate aux yeux des jeunes gens\n      Comme un vin doré dans un v e r r e .\n\nDétourne du chemin de ceux qui vont mourir\n       L a pierre qui leur est jetée.\nE t ne recherche point, pouvant la secourir.\n       Si l'infortune est méritée.\nL'âme se perd comme un navire à l'abandon,\n      Sans étoiles et sans boussole :\nEnfant, toute souffrance a droit qu'on la console.\n      Ne raisonne pas ton pardon !\n\nForce l'oubli! Va vers l'exil!... Ouvre sans crainte\n       Tes bras à ton frère épuisé :\nT u jugeras, au seul élan de son étreinte,\n       Quel tourment tu viens d'apaiser!\n                                              GABRIEL NIGOND.\nNohant, Vendredi saint,   1906.\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "      Comment rénover l'Art chrétien\n                     Sous ce titre, M. Alphonse Germain publie dans la collection\n                       Science et Religion (Paris, Bloud) une excellente étude, qui\n                        mérite de retenir l'attention.\n                          Les trois premiers chapitres esquissent une histoire\n                       sommaire de l'art religieux, depuis l'âge des catacombes\n                       jusqu'à nos jours. Ce n'est pas la meilleure partie de la\n                       brochure. Il n'est pas possible de condenser en trente-six\n                       pages une matière aussi vaste. En maints endroits, la\n                       documentation de l'auteur semble incomplète, . et ses\nappréciations procèdent trop par classes.\n   Les trois derniers chapitres répondent mieux au titre de l'ouvrage. En\nvoici une brève analyse et quelques remarques personnelles.\n   L'épuisement actuel. — La décadence de l'art religieux passe à l'état de lieu\ncommun. Distinguons cependant. Il ne faut pas chercher l'art religieux actuel\ndans la catégorie d'ouvrages mercantiles, qu'on appelle la « Saint-Sulpicerie »,\npas plus qu'il ne faut juger de notre art profane d'après les plâtres, les\nchromos, la bibeloterie des bazars ou les illustrations des journaux. D'ail-\nleurs, il y a aussi de la camelote dans la production du moyen âge et même\n de la Grèce antique. Toutefois, en laissant de côté la fabrication indus-\ntrielle, on doit convenir que notre art religieux, considéré dans son ensemble,\nest en décadence. Il est rare de rencontrer une œuvre contemporaine qui\ndénote à la fois la maîtrise de l'artiste et la pureté du sentiment religieux.\n   Les moyens de relèvement.— Pour les découvrir, il importe de signaler d'abord\nles aberrations de l'art actuel. M. Germain y constate l'absence de vraie spi-\nritualité.\n   « Quelles faces la plupart ont infligées à Notre-Seigneur, à la Vierge, aux\nsaints et aux fidèles en prière! Ils ont traduit la sérénité chrétienne par une\nbéatitude niaise, la ferveur, le recueillement par des mines ahuries ou abru-\nties, l'austérité, le renoncement par des visages moroses..., l'adoration par un\nair de pruderie ou d'afféterie. Presque tous ont confondu la spiritualité avec\nla dévotion extérieure. »\n   Pour éviter cette inintelligence du sujet, l'artiste chrétien doit étudier d'une\nmanière approfondie les manifestations de la piété. Au lieu de s'adresser à\ndes types quelconques, modèles d'académie ou mondaines galbeuses, il con-\nvient d'observer les personnes engagées dans la voie spirituelle. Sans doute, le\nconseil est excellent, mais peut être malaisé à suivre. Les personnes engagées\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                  COMMENT RENOVER L'ART CHRÉTIEN                                 285\n\n\ndans la voie spirituelle ne fréquentent guère les ateliers des artistes et ne\nposent pas volontiers devant eux. Mais il reste toujours la ressource d'étudier\nl'expression spirituelle dans les œuvres du passé, tout spécialement dans les\ntableaux de l'Angelico et de Memling. La fréquentation assidue de ces maî-\ntres développera chez l'artiste moderne un sens qui lui manque généralement,\net lui apprendra à discerner, à l'occasion, dans le modèle vivant, des nuances\ninfiniment délicates, qu'il ne soupçonnait peut-être pas.\n    Pour inculquer les indispensables préceptes d'esthétique religieuse,\n M. Germain propose un ensemble de cours à l'usage des artistes initiés à leur\nmétier. But à poursuivre : affiner le goût, compléter l'instruction générale,\nproscrire les recherches vaines, les effets de théâtre, la virtuosité pure,\nenseigner l'art de la peinture murale et décorative, en tenant compte de la\ndestination de l'œuvre et de son emplacement, étudier tout particulièrement\nl'expression religieuse dans toutes ses modalités. Ces cours se compléteraient\n par l'histoire de l'art religieux, les notions d'archéologie et d'iconographie,\n d'exégèse et de liturgie.\n     Je' voudrais ajouter à ce programme l'étude des œuvres anciennes. Il\n importe que l'artiste se rattache à une tradition. Il serait déraisonnable de ne\n pas vouloir profiter des efforts de nos devanciers. Je sais bien que le grand\n souci de l'artiste contemporain est d'être personnel. Mais cette tendance,\n quand elle est outrancière, manifeste plus d'orgueil que de bonne volonté.\n Elle trahit le culte du moi passant avant le culte de l'art. Détestable disposi-\n tion pour un artiste chrétien! D'ailleurs, son art ne perdra rien à prendre\n contact avec un passé riche en œuvres à peu près parfaites. S'il a le don créa-\n teur, sa personnalité se dégagera saine et vigoureuse de cette salutaire fré-\n quentation. Il sera personnel comme les grands maîtres d'autrefois et non\n comme les fantoches actuels, qui ne sont que bizarres, incohérents, anor-\n maux.\n     Moyens de cultiver le goût du public.— Il ne suffit pas de former des artistes, il\n faut encore créer un courant en leur faveur. Or, le goût du public actuel ne\n  va pas aux œuvres d'art. « Les fidèles ont beaucoup contribué à maintenir\n  dans sa banalité, sa laideur, son ineptie, la fabrication commerciale, à encou-\n  rager la reproduction des modèles ridicules, des icônes lamentables, des\n  idoles pour sauvages perfectionnés. Les éditeurs vendent ce qu'on leur\n  demande ; leur rôle n'est pas de corriger le goût des acheteurs, mais de le\n  satisfaire. Ils échoueraient d'ailleurs s'ils s'avisaient de jouer aux réforma-\n  teurs. »\n      Les causes de cet état de choses? On n'entend faire que des cadeaux éco-\n  nomiques. Telle garniture, qu'un bourgeois ne souffrirait pas dans son salon,\n  est assez bonne pour une église. On délaisse les jeunes artistes pour les\n  bazars pieux. On dédaigne les moulages ou les copies d'authentiques œuvres\n  d'art. Le public dévot a le goût faussé; d'ailleurs l'esthétique du public mon-\n  dain n'est guère plus pure, à voir ce qu'il achète et ce qu'il dédaigne. Chez\n   quelques-uns, il y a l'odieux préjugé janséniste qui considère l'art comme une\n   frivolité, un passe-temps mondain.\n      A ces causes j'ajouterais volontiers l'opportunisme de certains membres du\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "286                              DURENDAL\n\n\n\nclergé et des ordres religieux, quand ils se bornent à suivre le goût du public,\nà satisfaire son amour du clinquant, à l'attiier par l'appât des spectacles mul-\nticolores et flamboyants. Ils oublient qu'en accordant cette pâture aux « sau-\nvages perfectionnés », ils déconsidèrent le culte et s'amoindrissent eux-mêmes\ndans l'esprit des gens éclairés. Ils ne se rendent pas compte que leur tolérance\nentretient chez les fidèles une mentalité religieuse d'ordre inférieur, qui\nrépugne à l'idéal transcendant du pur christianisme.\n   Il y aurait encore d'autres habitudes à corriger. Je signalerai en particulier\nle parti-pris d'encombrer les églises d'une multitude d'objets pieux. Tel curé,\nfondateur de paroisse, pense faillir à son devoir s'il ne s'empresse d'offrir aux\nfidèles une collection complète de statues du Sacré-Cœur, de Notre-Dame de\nLourdes, de saints et de saintes répondant à toutes les dévotions locales,\nsans oublier les quatorze stations du Chemin de la Croix. Pour se procurer\ntout ce mobilier sans délai et à bon marché, on s'adresse nécessairement à\nla « Saint-Sulpicerie ». Puis, on accepte, en fermant les yeux, tous les cadeaux\nque l'on veut bien faire à l'église, depuis le simili-vitrail, jusqu'au bouquet de\nnoce pieusement conservé sous globe. Les intentions sont excellentes, mais\nle résultat est d'enlaidir considérablement la maison du Seigneur, et d'en fer-\nmer l'accès aux œuvres d'art. Ne serait-il pas opportun d'être moins pressé et\nplus sévère ?\n   M. Germain rappelait le préjugé maussade qui ne voit dans l'art qu'un\npasse-temps frivole. Trop de prêtres, en tous cas, tiennent l'intelligence\ndes choses d'art pour un ordre de connaissances très secondaire, qu'ils\nabandonnent aux seuls initiés. Cela ne fait point partie de leur science com-\npétente. Ils n'admettent pas que, préposés aux choses du culte, ils aient\naussi une mission artistique à remplir. Dans leur pensée, statues et tableaux\nsont des objets de dévotion, et nullement des objets d'art. Il n'est pas éton-\nnant que, dans ces conditions, l'art religieux soit en décadence. Pour le rele-\nver, il faudrait apprendre tout d'abord au clergé à le respecter et à l'estimer.\n   M. Germain a donc raison de promouvoir la diffusion de la culture artis-\ntique parmi les jeunes prêtres. «Sans eux, communiquera-t-on jamais pro-\nfondément au clergé le respect des architectures de style et l'amour des\nœuvres artistiques, le désir de parer harmonieusement les chœurs et les cha-\npelles et la volonté de n'avoir pour le culte que des objets revêtus de beauté ?»\n\n                                                                F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                   Sagesse\n                    (FRAGMENT)\n\n\n\n\n... Ariane, l'ardente et calme paix des cieux\nA versé dans nos cœurs des douceurs infinies.\nUn rêve d'ombre et d'or sera toute la vie,\nBercée au rythme égal des jours et des années,\nDe notre bel amour docile aux destinées.\nSoucieux seulement de vie harmonieuse,\nNos coeurs d'enfants épris de rêve et d'indolence,\nAyant bu la Sagesse aux sources du Silence,\nN'auront que la beauté grave et mystérieuse\nDes antiques forêts aux profondeurs de temples,\nOù l'ombre est violette et parfumée, où tremble\nLe lent balancement de mystiques flabelles\nEt dont les frondaisons au plain-chant large et rauque\nNe versent sur la mousse et sur les asphodèles,\nLe soleil de midi qu'avec des clartés d'aube.\nTels nous aimerons-nous, introublés, fiers et calmes.\nCar ayant retrouvé la Paix originelle\nDans l'ultime dédain des rires et des larmes,\nNous garderons jusqu'aux Aurores éternelles,\nLe Printemps dans nos yeux et l'Automne en nos âmes.\n\n                                          PlERRE WUILLE.\n\n\n\n\n                      ^\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "Exposition des œuvres de Julien Dillens\n                 CETTE manifestation     d'an honore ceux qui en ont conçu la\n                    pensée, autant que la mémoire du grand artiste disparu.\n                     Les visiteurs ont dû en emporter une impression définitive\n                    de rare distinction, de noblesse soutenue, d'élégance\n                    souple et robuste. L'art de Julien Dillens y apparaît comme\n                    essentiellement décoratif. J'entends le mot dans son accep-\n                    tion la plus complète, sans exclure la pensée du charme des\n                    formes eurythmiques. On admire l'heureuse rencontre des\n                    qualités les plus séduisantes dans les statuettes des corpo-\nrations, les quatre figurines de la maison du renard (Bruxelles, Grand'Place),\nles lansquenets de la Maison du Roi, la médaille de la fondation. Godefroy,\ndans les œuvres de plus grande envergure : l'esquisse de Persée, les souples\nfigures du monument Anspach, et surtout le Mémorial Tserclaes, qui rappelle\nle mausolée du duc de Brezé, par Jean Goujon (cathédrale de Rouen).\n   Julien Dillens s'est résolument affranchi de la convention académique inau-\ngurée par la correction froide et pompeuse de Canova. Il a préféré se ratta-\ncher au style plus vivant des sculpteurs duXVIesiècle. A leur école, il a appris\nà draper ses statues, rejetant l'inepte préjugé d'école qui considère le nu\ncomme l'objet propre et presque unique de la statuaire. Le fin tissu dont il\nenveloppe les corps leur donne des grâces nouvelles, des aspects caracté-\nristiques et d'éminentes qualités de style. Le bronze funéraire intitulé le\nSilence de la tombe en est un remarquable exemple. Le long voile qui dissimule\nle visage dans une ombre profonde, donne une extraordinaire intensité au\nregard des prunelles vides.\n   Plus exclusivement pathétique apparaît cette autre figure tombale des\nMusées Royaux de Bruxelles, cette exquise enfant dont, l'attitude lasse, la\ndouloureuse inflexion de tête, le geste découragé des mains effeuillant des\nroses, trahit tant de douleur inconsolée.\n   Non moins admirables sont les portraits-bustes, où Julien Dillens se révèle\nobservateur subtil de la nature. La maîtrise de l'exécution, le caractère de\npersonnalité vivante qui s'en dégage, permet de les comparer aux belles\noeuvres analogues de la statuaire gréco-romaine.\n   Les plus grands éloges sont dus encore au buste de Julien Dillens par Jules\nLagae. On ne peut considérer sans émotion ce masque aux lignes harmo-\nnieuses, ravagé par les déceptions de la vie. L'expression farouche, presque\ndouloureuse de l'artiste contredit au sentiment de sérénité qui sourit dans\ntoute son œuvre. M. Arnold Goffin donne le secret de cette antinomie dans\nson attachante étude sur Julien Dillens parue au numéro du 15 avril 1906 de\nl'Art Flamand et Hollandais. Allégresse d'une nature exubérante, enthousiasme\nconfiant et toujours juvénile aux heures de la création artistique, déceptions\net meurtrissures dans le contact du monde réel, c'est toute la vie de Julien\nDillens, jusqu'aux jours tardifs et trop courts où la fortune lui fut plus clé-\nmente. L'œuvre révèle l'âme généreuse de l'artiste; le visage seul a conservé\nl'empreinte des souffrances de l'homme.                         F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "           Dessins de JULES DE BRUYCKER\npour l'illustration du livre : En Ville Morte de FRANZ HELLENS,\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": ""}, {"page_pdf": 356, "texte": "                    Chronique Musicale\n  Quatrième Concert du Conservatoire. — Le concert débutait\npar l'ouverture de la Chasse du jeune Henri, de Méhul, toujours intéressante\npar sa verve, ses gradations habiles s'amplifiant peu à peu et se couronnant\ndu thème de la chasse que les cornistes de l'orchestre ont entonné avec une\njustesse d'attaque et une puissance superbes.\n   La Symphonie en si bémol de Haydn, qui constituait le second numéro du\nprogramme, est une des plus solidement construites et des plus riches de\npensée qu'ait composé le maître, séduisante par l'intérêt soutenu et l'heureuse\nvariété de ses quatre mouvements, le premier allegro d'allure martiale, tra-\nversé par une. inspiration généreuse et héroïque, l'adagio orné de grâce lim-\npide et attendrie, le minuetto fièrement et largement rythmé, le anale de\nformé rapide, serrée et concise.\n    Quant à l'Ode à Sainte Cécile, de Haendel, la pièce principale du concert,\nelle avait été déjà exécutée au Conservatoire dans des auditions antérieures,\nen 1880, en 1881 et en 1889. Cette oeuvre ne justifie guère son titre et ne se\nrattache à sainte Cécile que par un lien purement conventionnel et allégo-\nrique, la glorification de l'Harmonie. Si l'émotion y est généralement factice\net s'emprisonne le plus souvent dans des formules de style, trop uniformes\net immobiles, l'Ode à Sainte Cécile est imprégnée de ce prestige de beauté\nformelle et extérieure qu'on découvre dans toutes les compositions un peu\n vastes de Haendel et qui se traduit par le rayonnement splendide de l'édifice\nharmonique, l'étonnante majesté des ensembles, la disposition somptueuse-\n ment architecturale de la symphonie et des chœurs. L'interprétation de l'Ode\n au Conservatoire a été pleine de gravité et d'élévation. M. Altchewsky et\n Mlle Sylva ont chanté avec autorité les airs de ténor et de soprano, tandis que\n les parties concertantes d'instruments jouant en s o r t a i e n t brillamment tenues\n par MM. Anthoni, Jacobs, Desmet et Goeyens.\n\n   S i x i è m e C o n c e r t Y s a y e . — M. Wilhelm Backhaus, lauréat du\nconcours Rubinstein, qui remplaçait M. Pugno empêché est un jeune\npianiste doué d'une technique souple et brillante, et d'un sentiment musical\nparfois perspicace. Son interprétation du concerto en sol de Beethoven,\nbien que dépourvue de grandeur et d'envolée se recommande par la\nclarté du trait, la sûreté du rythme et la pureté du style. Son interpré-\ntation de la Ballade en la bémol de Chopin, discutable en quelques-uns de ses\nmouvements, ne manque assurément ni de personnalité ni d'accent. Il a été\nmoins heureux dans le Nocturne en ré bémol qu'il a joué de façon trop cons-\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "290                               DURENDAL\n\n\ntamment agitée et fébrile, l'inspiration de ce poème demeurant en ses grandes\nlignes calme et sereine.\n   La partie symphonique du concert était abondamment représentée au pro-\ngramme. La symphonie en fa majeur de Théo Ysaye offre les qualités habi-\ntuelles de ce compositeur, la maîtrise de la facture, l'originalité de la contex-\nture harmonique, la saveur des timbres et des détails d'orchestration. La\nMort de Tintagiles, poème symphonique de Löffler, où Van Hout a recueilli de\nchaleureuses acclamations pour la façon dont il a chanté sa partie d'alto solo,\na été exécuté en Allemagne où, nous assure-t-on, il a obtenu du succès. Cette\nœuvre bien écrite, que l'on souhaiterait allégée de ses prolixités, est conçue\ndans un style assez tendu, pailleté d'harmonies rares, mais trop extérieur et\nen dehors, ne traduisant qu'à de trop rares intervalles ce mystère troublant\nayant son siège dans les secrètes intimités de l'âme et qui constitue le tragique\ninhérent aux drames du célèbre symboliste flamand. Le concert se terminait\npar deux œuvres d'amateur, la Suite Symphonique de Buffin et la Marche jubi-\nlaire de Deppe. Il n'y a sans doute que des éloges à faire de la première, tant\npour le charme mélodique qui s'en dégage que pour l'élégance de sa réali-\nsation instrumentale. Quant à la Marche jubilaire, elle vibre fièrement et s'im-\npose par son éclat puissant et chaleureux.\n\n  Concert de l'Ecole de musique de Louvain. — M. Dubois,\nle distingué directeur de l'Ecole de musique de Louvain, a organisé dans\ncette ville un concert des plus intéressants dont le programme était exclusive-\nment composé d'œuvres nationales. On y a entendu dans la première partie\nle Triptyque (Toussaint, Noël, Pâques) de Blockx, YOde Symphonique de Raway,\ndéjà connus à Bruxelles et que nous avons appréciés lors de leur exécution,\ndeux lieder délicieux de Mestdagh, et le Chant d'Amour de Dubois, d'une\ninspiration large et vibrante.\n   La deuxième partie du concert était consacrée à la première audition du\ntroisième acte de Sainte Cécile, le drame musical de Ch. Martens et de\nJos. Ryelandt.\n   Durendal a publié en novembre 1904 un article spécial complété d'une étude\nthématique dans lequel nous avons analysé en détail cette œuvre puissam-\nment belle, une des plus profondément inspirées qu'ait produit jusqu'ici la\njeune école musicale belge.\n   Le troisième acte de Sainte Cécile est le plus impressionnant de la partition.\nAvec des moyens expressifs d'une simplicité voulue et nécessaire, le style s'y\nélève à la haute éloquence. Une émotion intense le parcourt, sans cesse gran-\ndissante, et c'est là que, dans une progression admirable, se déroulent les\nscènes les plus pathétiques et les plus significatives du drame; la comparution\nde Cécile devant le préfet Amachius, la prophétie de la sainte et sa condam-\nnation, la conversion de Valérien, l'imploration des chrétiens dans les cata-\ncombes, les derniers adieux de Cécile et sa mort couronnée en apothéose par\nles chœurs des anges auxquels vient s'unir l'Hosannah triomphal des chrétiens.\n   L'exécution de Louvain, confiée aux chœurs et à l'orchestre de l'Ecole de\nmusique avec le concours de solistes. de talent, était, conduite par l'auteur.\nMlle Wybaw (Sainte Cécile) a chanté son rôle de façon merveilleusement\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICALE                                 291\n\nexpressive et touchante, donnant à la page souveraine de la Prophétie l'am-\npleur d'accent et l'envolée qu'elle réclame. Mlle Rodhain (Livie) a fait appré-\ncier aussi sa voix très souple et charmeuse. MM. Bicquet (Métellus), Bracony\n(Amachius), Van der Heyden ( Valérien), Janssens(le pape Eleuthère) se sont\ntous montrés interprètes intelligents dans leurs rôles respectifs.\n   Cette exécution du troisième acte de Sainte Cécile, pour laquelle il convient\nde féliciter chaleureusement M. Dubois, a produit une impression très pro-\nfonde en faisant resplendir pour la première fois les trésors de beauté vive et\nrayonnante que recèle cette partition où la sincérité et l'élévation du sentiment\ns'allient à l'efficacité d'un art sain, sobre et vigoureux. Espérons une prochaine\naudition intégrale de Sainte Cécile en attendant qu'on la représente sur une\nscène lyrique, le seul cadre approprié à une réalisation complète de cette\nœuvre dramatique si remplie de mouvement, de vie et de passion.\n\n    N o r d z e e (La Mer du Nord), cinq esquisses pour piano, de JOSEPH RYE-\nLANDT. (Editeur     Muraille, à Liége.) — Voici une nouvelle composition de\nJoseph Ryelandt, l'auteur de Sainte Cécile et de Purgatorium. Chacune de ces\ncinq esquisses a son cachet propre, son inspiration distincte et leur réunion\nconstitue un véritable petit cycle, synthétise une conception très sentie et très\npicturale de la mer du Nord.\n   La première (Plainte éternelle) est une page empreinte de majesté méditative.\nDans des tonalités sombres, avec des renflements et des décroissements\nalternatifs de sonorité, elle raconte le concert sublime des vagues, le mys-\ntère poignant et la solennité tragique de la mer plaintive et frissonnante.\n   La seconde (Au Large) a un caractère bien différent. C'est une baccarolle\njoyeuse fêtant la mer sereine et où le mouvement de la nacelle balancée sur\nles flots est figuré par un rythme vigoureux et suggestif qui se dessine aux\nbasses depuis le début jusqu'à la fin du morceau.\n   La troisième (Sur la Plage), dans le goût de Schumann, est une tendre\nrêverie s'envolant aux horizons infinis, tandis que de mignonnes vaguelettes\nchantent et rayonnent sur la grève où elles se brisent.\n   La quatrième (Profonds abîmes) évoque les monstres menaçants qui terro-\nrisent le fond des mers. Très largement descriptive, elle est parmi ces cinq\n esquisses celle qui a l'accent le plus intense. Le tumulte des flots y fait rage\n sans étouffer toutefois la voix intime et profonde de l'Océan qui y pousse des\n appels lyriques et victorieux.\n    Enfin, la dernière esquisse (Notre-Dame des Dunes) termine l'œuvre sur la\n note mystique. Aux murmures de la mer toujours perceptibles viennent s'unir\n les séraphiques échos d'une hymne liturgique (l'Ave Maris Stella) que les pèle-\n rins chantent dans le lointain. Telle est la péroraison du poème.\n    Offrant riche matière à l'interprète, la Mer du Nord intéressera vivement\n tous les pianistes véritablement artistes, j'entends par là ceux que guide le\n souci d'étudier et d'approfondir des œuvres où la virtuosité, reléguée au rang\n d'accessoire et de simple auxiliaire, reste étroitement subordonnée à l'ex-\n pression d'un sentiment, à la notation d'une impression ou à l'évocation d'un\n paysage.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "                         Lettre de Paris\n                    FEUHenry Fouquier n'évacuait jamais une de ses copieuses\n                      chroniques, ce qui lui arrivait bien deux ou trois fois par\n                      jour — le pauvre homme, il a fini par y succomber! —\n                      sans y glisser la seule phrase de Shakespeare qu'il eût l'air\n                      de connaître : « Il y a quelque chose de pourri en Dane-\n                      mark. » Nul doute que si la douce lumière des salles de\n                      rédaction ne lui avait été ravie, il ne nous eût, ces jours\n                      derniers, servi une fois de plus sa citation favorite, mais\n                      accommodée à la cosmique. C'est dans l'univers qu'il y a\nquelque chose de détraqué. Eruptions, tremblements de terre, jeu des\nsaisons aux quatre coins, à quoi diable pensent les divinités chtoniennes?\n   C'est, sans doute, parce que dame Géologie n'a pas vilebrequiné de cratère\nau sommet de la butte Montmartre, ni n'a pas fait passer le long du Métro\nune ligne parallèle de fracture séismogène que, pour nous dédommager,\nl'Hécate rouquine nous témoigne de sa persistante sollicitude. Le problème\nde la Lune rousse, qui permettait au Premier Consul de coller les membres\nde la troisième classe de l'Institut, s'impose plus que jamais à nos méditations.\nPourquoi les roux ont-ils toujours eu la défaveur publique? Les anthropo-\nlogues qui ont chanté la gloire des blonds ne se sont jamais laissé éblouir\npar l'équivoque flamboi des fauves. C'est peut-être que Phœbé, ici, leur\ndonnait le bon exemple; quoi de plus éloigné de la lune rousse que la lune de\nmiel ?\n   En attendant, c'est le divin Printemps que cette fâcheuse Olympienne a\ntué. Adonis ne peut arriver à ressusciter, et les pleureuses du fleuve Tham-\nmouz n'ont plus à se lamenter sur sa disparition trop rapide puisqu'il n'ap-\nparaît même pas. Il était si charmant, pourtant, le renouveau à Paris ! Fron-\ndaison soudaine des marronniers girandoles de leurs blanches pyramidioles,\ntiédeur des souffles ensoleillés, diaprure des fraîches toilettes transformant\nles rues et les parcs en corbeilles de fleurs vivantes, ivresse subtile de la jeu-\nnesse revenue au fond des yeux, tout cela n'est plus qu'un souvenir, la Rousse\nvous a passées à tabac.!\n   Comme si elle n'aurait pas mieux à faire, cette déesse qui porte un nom de\npolice, à la veille d'un I e r mai tel que celui dont on nous menace ! Voilà quinze\njours que nos journaux détaillent les provisions qu'amassent les bons bour-\ngeois chez eux, dans la perspective d'une semaine obsidionale : tant de kilos\nde charcuterie, tant de litres d'abondance et tant de paquets de bougies; per-\nsonne ne parle des revolvers qui, pourtant, sembleraient mieux indiqués\nencore. Et l'on perquisitionne pour savoir les organisateurs du complot !\nComme si cela ne crevait pas les yeux ! Ce sont les épiciers de Paris ! Eux seuls\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                2g3\n\n\nont intérêt à écouler leurs stocks de conserves et leurs amas d'approvisionne-\nments. La maison Potin a cinq mille demandes en retard. Vive le 1er mai\npour désencombrer les magasins !\n   Quand ces lignes paraîtront, on aura vu enfin ce fameux, ce mystérieux\njour du travail I A coup sûr, il aura consisté à ne pas travailler. C'est déjà\nquelque chose. Aura-t-il renouvelé la face de la société? Non, et peut-être\ntant mieux ; qui sait si la face nouvelle vaudrait l'ancienne ? Il aura toujours\nexercé les bras et les jambes d'une importante fraction de la population. C'est\nencore un résultat en ces temps de jeux olympiques.\n   En mes jeunes années, je parle de la savoureuse période boulangiste, j'étais\nassez friand de ces passe-temps tourbillonnants et vocifératoires; une charge\nde sergols balayant un large boulevard me ravissait comme un spectacle\ndigne de Scipion Emilien. J'avais trouvé un moyen de le voir de près sans\ncourir aucun risque, et je vous passe ma recette, maintenant que je n'en use\nplus : il consistait à se tenir au plus épais de la cohue manifestante, mais à\nproximité d'une vespasienne; il y en a, vous le savez, chaque dix pas sur\nnos boulevards. Quand la charge formidable arrivait sur nous, et quelepeuple\nsouverain fuyait à toutes jambes en accablant les brigades centrales d'injures\nailées, je rentrais dans la carapace protectrice et, à travers les fentes de la\npissotière, je voyais fondre la rafale des pèlerines noires flottant à l'aquilon\ndes représailles et des moustaches hérissées sous des képis à visière fulgurante.\nC'était beau. Suave mari magno...\n   C'est La Rochefoucauld qui a dit : « Ce qui arrive n'est jamais meilleur\nni pire que ce qu'on attend. » Le mot est vrai aussi des révolutions. « Ce qu'on\nattend est toujours différent de ce qui arrive. » Toutes les émeutes longue-\nment préparées ont fait long feu, et toutes les révolutions réussies ont été\nimprovisées. Croyez-vous que, l'avant-veille de leur chute, Charles X et\nLouis-Philippe se doutaient qu'ils ne coucheraient pas aux Tuileries? Le bon\nCharles X, notamment, le prévoyait si peu qu'il était allé chasser à Ram-\nbouillet ! Son coup d'Etat n'était dans sa cervelle qu'une bonne farce à jouer\nà ses électeurs et même à ses ministres ; la veille, il se frottait les mains en\ndisant : « Jusqu'à Champagny qui ne se doute de rien ! » (Champagny rem-\nplaçait le ministre de la Guerre alors à Alger). La réponse à une manigance\naussi inattendue ne pouvait être qu'impromptue elle-même; aussi réussit-\nelle. Si le soulèvement avait été machiavéliquement préparé, il aurait échoué,\ncomme le complot des sergents de la Rochelle et les fusillades de la rue Trans-\nnonain. Les journées de juin elles-mêmes ont raté. Le Quatre-Septembre,\nla Commune ont été des surprises. Il n'y a eu, dans notre histoire, qu'un\nseul coup monté qui ait réussi, celui du 10 août, mais parce qu'il était dirige\ncontre un Louis XVI ; tout devait réussir avec ce citoyen-là! Encore s'il s'était\ncontenté de faire le soliveau, au 10 août, comme il avait fait au 20 juin, la\nmanœuvre aurait raté une seconde fois. Les géants de la Législative ne lui ont\npassé la corde au cou que quand ils l'ont vu venir se mettre dans leurs mains\nhéroïques tout seul, sans ses suisses, sans ses gardes du corps. Si ce gros\nhomme avait dû pâtir seul de sa sottise on ne le plaindrait guère.\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "                             Notre Pays\n               A libraire Schepens et C ie vient de faire paraître\n                  le premier fascicule de ce grand ouvrage, publié\n                 sous le patronage du Gouvernement, à l'occa-\n                 sion du soixante-quinzième anniversaire de\n                  notre indépendance. Voici quelle en est l'idée\n                 telle qu'elle fut exprimée dans le programme\n                 du Comité directeur :\n                     « Il nous a paru opportun de retracer, par la\nplume et par l'image, le tableau, de nos mœurs, de notre art, de\nnotre littérature, d'exposer, en quelques-uns de ses traits, Notre\nP a y s , et d'exprimer, en un ouvrage qui sera comme un\nmonument national, dressé à la glorification de la Patrie, ce\nque fut notre activité littéraire et artistique et comment elle sut\nse manifester. »\n   Le premier fascicule de ce magnifique ouvrage est absolument\nsuperbe, admirablement imprimé et illustré d'une façon tout à\nfait fastueuse et avec un goût exquis.\n   Cette publication éditée au prix de 25o francs (1) (5oo francs\nl'édition de grand luxe) formera deux volumes grand in-4°\nd'environ 800 pages, contenant plus de 800 illustrations en noir\net en couleur (en texte et hors texte) dues à nos plus grands\nartistes.\n   Voici la table des matières :\nAvant-propos, par Alexandre Braun.                  L AME POPULAIRE\n                                             La Sensibilité, par L. Dumonl-Wilden.\n  I. — LE CARACTÈRE BELGE                    La Fierté de Race, par Léon Hennebicq.\n      L'ESPRIT NATIONAL                      L'Au-Dehors, par Edouard Ned.\n                                             Le Recueillement, par Edmond Joly.\nLa Nation et l'Institution Monarchique,\n  pas le Baron Descamps.                           MŒURS PUBLIQUES\nL'Esprit d'Indépendance, par Maurice         L'Idée de Justice, par Henry Carton de\n  Benoidt.                                     Wiart.\n\n\n  (1) On souscrit à la librairie Schepens et Cie, 16, rue du Treurenberg, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                                    NOTRE PAYS                                  295\n\nL'Idée du Droit, par Edmond Picard.               LA POÉSIE\nLa Force d'Association, par Gustave des     La Poésie française, par Arthur Daxhelst.\n  Marez.                                    La Poésie flamande, par Pr. Van Langen-\nLe Sens d'Organisation, par Maurice           donck.\n  Vauthier.\n                                                  LE ROMAN\n           II. — LE PAYS                    Le Roman d'expression française, par\n      LES SITES                               Eugène Stevens.\n                                            Le Théâtre flamand, par Camille Huys-\nL'Escaut, par Emile Verhaeren.\n                                              mans.\nLa Meuse, par Valère Gille.                 L'Art oratoire, par Herman de Baets.\nLe Littoral, par Jean d'Ardenne.            La Conférence, par Henri Maubel.\nLe Brabant, par Fierens-Gevaert.            Les Livres de Voyage, par Jules Leclercq.\nLa Flandre, par Emile Verhaeren.\nLa Campine, par Firmin Van den Bosch.             LA PRESSIi\nL'Ardenne, par Thomas Braun.                Caractère, par Charles Tardieu.\nLe Pays Noir, par Marius Renard.            Influence, par Guillaume Verspeyen.\n      LES VILLES\n                                            La Critique littéraire, parGeorges Rency.\n                                            La Littérature wallonne, par M. Wil-\nBruxelles, par Franz Mahutte.                 motte.\nAnvers, par Edmond Bruyn.                   La Bibliographie, par À. Boghaert-Vaché.\nVilles des Flandres, par Cyriel Buysse.\nVillesd'art flamandes, par Paul Bergmans.           V. — LA VIE BELGE\nQuelques villes flamandes, par Aug.\n                                                  LA VIE INTIME\n  Rouvez.\nVilles wallonnes, par Louis Delattre.       Le Foyer et la Famille, par M. Van de\n                                              Wiele.\n     LA MAISON                              La Femme\n                                                          par Marie Closset.\nL'Habitation a la Ville, par Edmond         L'Enfant\n  Cattier                                         LA VIE DE DEHORS\nL'Habitation à la Campagne, par Paul\n                                            La Rue, par Théo Hannon.\n  Saintenoy.\n                                            Le Monde, par Jacq. Jacquier (Vtesse de\n    III.     LES BEAUX-ARTS                   Sousbergh).\n                                            Fêtes et Cérémonies publiques, par Paul\nLe Sens de l'Art, par Robert Sand.            André.\nLa Peinture, par Camille Lemonnier.         Fêtes de charité, par la comtesse M. de\nLa Sculpture, par Arnold Goffin.              Liédekerke.\nLa Gravure, par Henri Hymans.\n                                                  FOLKLORE\nL'Art monumentale : L'art civil, par J.\n  Brunfaut. L'Art religieux, par L.         Mœurs bruxelloises, par Léopold Cou-\n  Cloquet.                                    rouble.\nL'Art appliqué, par Octave Maus.            Coutumes flamandes, par Victor Kinon.\n                                            Coutumes wallonnes, par Oscar Colson.\nL'Art Musical, par Maurice Kufferath.\n                                            Kermesses et ducasses, parGeorges Virrès.\n       IV. - LES LETTRES                          LÉGENDES\n     LES LETTRES BELGES                     Légendes de Flandre, par Pol de Mont.\nOrigine et Développement, par Paul          Légendes de Wallonie, par Maurice des\n Spaak.                                       Ombiaux.\n\n  Le premier fascicule de Notre P a y s s'ouvre par un Avant-\npropos d'Alexandre Braun, illustré par Montald, qui est suivi\ndu premier chapitre : L E CARACTÈRE BELGE, dont le premier\nparagraphe contient les études du baron Descamps : La nation\net l'institution monarchique, et de Maurice Benoidt : L'esprit\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "296                         DURENDAL\n\n\n d'indépendance. La première de ces études est illustrée par\n C. Michel, la seconde par Levêque. Viennent ensuite les deux\n premières études du second paragraphe : L ' E S P R I T NATIONAL,\n à savoir : La Serisibilité, par L. Dumont-Wilden, illustré par\n Degouve Denuncques, et La Fierté de race, par Léon Hennebicq,\n illustré par Maurice Romberg et Rodolphe Wytsman.\n    Les illustrations (dans le texte) de ces pages sont tirées en\n couleur et parfois rehaussées d'argent et d'or. L'exécution en est\n admirable. Le fascicule contient, en outre, plusieurs splendides\n hors texte. D'abord de magnifiques portraits de Léopold I er\n (œuvre de J.-B. Meunier), de Léopold II et du Prince Albert.\n Ensuite des reproductions remarquables d'oeuvres de Henri\n Mellery, Louis Le Nain, Emile Berckmans.\n    Ce premier fascicule nous promet un ouvrage absolument\nunique. Il faut avouer que l'on a fait les choses aussi largement\net aussi grandement que possible. Il nous semble que l'on n'eût\npas pu faire mieux, ni plus beau. La publication de ce livre,\nqui sera en quelque sorte le livre d'or de la Belgique, conçue\nd'une façon aussi intelligente et exécutée avec un tel luxe et un\ngoût aussi artistique, atteindra certainement son noble but qui\nest de faire connaître et de glorifier l'âme de la patrie par la\nplume de quelques-uns de nos meilleurs écrivains et par le\ntalent des plus grands de nos artistes.\n    Nous félicitons chaleureusement à la fois ceux qui ont eu\nl'initiative d'une aussi belle œuvre, le Gouvernement qui l'a si\ngénéreusement patronnée et les éditeurs qui ont mis un tel soin\nà son exécution et surtout à sa toilette artistique. Nous souhai-\ntons à ce livre le succès qu'il mérite. Il est du devoir des Belges\nd'encourager cette publication par de nombreuses souscriptions.\n\n                                                DURENDAL\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "          Dessins de JULES DE BRUYCKER\npour l'illustralion du livre : En Ville Morte de FKANZ HELLENS\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": ""}, {"page_pdf": 366, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nPOÉSIE :\n\n L i v r e d ' A m o u r , par SAINTE-BEUVE, préface de Jules Troubat. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Nous avons parlé longuement, l'an passé, ici même, de ce Livre d'Amour,\ndont aucune édition complète n'existait à ce moment. Depuis, le texte inté-\ngral en a été publié plusieurs fois.\n   Il fait un peu, ce recueil d'élégies, de rêveries, de méditations tendres et\nde souvenirs, l'effet d'un coffret où serait mélangée toute la dépouille conser-\nvée d'un vieil amour, reliques mélancoliques ou puériles, parfumées de\ntemps et de pensée; écritures jaunies, bouquets desséchés parmi lesquels\nbrillent quelques bijoux ou quelques feuilles de houx sombre. L'émotion\nde la vie est restée dans toutes ces choses ; l'impatience, l'affliction ou\nl'ardeur s'est déversée toute brûlante du cœur du poète dans cette œuvre de\nses jours les plus heureux, ou les plus malheureux, mais les plus regrettés...\n   La passion se plaint et gémit dans ces vers, et aussi se réjouit et se proclame;\nelle en fait, en quelque sorte, l'accent, et fait passer, souvent, dans l'esprit et\ndans l'âme de l'auteur, le souffle violent qui ne leur laisse rien de leur subtilité\net de leur retorsion naturelles. Le meilleur de l'œuvre lyrique de Sainte-\nBeuve se trouve là-, et également, sans doute, le meilleur, nous voulons dire\nle plus droit et le plus sincère, de sa vie.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nŒuvres poétiques choisies de Thédore-Agrippa d'Au-\n   b i g n e , publiées par AD. VAN BEVER. — (Paris, Sansot.)\n   Pour rendre accessible au public l'œuvre touffue du poète des Tragiques, il\nétait nécessaire d'en extraire un choix judicieux, enrichi de notes et de com-\nmentaires. Cette tâche, délicate entre toutes, demandait un fin lettré : M. Van\nBever a su l'accomplir de manière à contenter les plus sévères exigences. Une\nexcellente biographie du fougueux partisan aide à comprendre ceux de ses\nvers qui ne sont qu'un violent écho des luttes politiques de son temps; car il\ny en a d'autres, d'une émotion simple et tendre qui contraste délicieusement\navec l'âpreté huguenote des premiers. Par ceux-ci comme par ceux-là,\nAgrippa d'Aubigné fut un très grand artiste.\n                                                                        F . A.\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": " 298                                DURENDAL\n\n\n ROMANS :\n A d i x - h u i t a n s , par M. AIGUEPERSE. — (Paris, PLon.)\n     Lisez donc tous ce livre exquis. Il vous charmera en même temps qu'il\n vous amusera. Il a toutes les qualités qui rendent un livre intéressant. i1\n pétille d'esprit et il déborde de verve. Et c'est une œuvre vraiment littéraire.\n En outre, il est écrit de façon à ne blesser les susceptibilités morales de per-\n sonne.\n    C'est le délicieux roman d'une jeune fille de dix-huit ans. Elle se raconte\n elle-même. Je ne dis pas que l'auteur est une jeune fille. Je n'en sais rien. Je\n ne le crois pas. Je suis même à peu près sûr que non. Mais il est écrit sous la\n forme d'un journal.\n    Cette jeune fille est exquise. Elle vit auprès d'une bonne-maman qui l'adore\n et qui, comprenant sa nature primesautière et vibrante, loin de lui mettre des\n brides au cou, lui laisse toute liberté, sachant qu'elle n'abusera pas de la\n permission. Parfois la petite sauvage va un peu loin. Mais jamais trop. Et\n puis la bonne-maman a assez de fermeté pour la morigéner quand il le faut\n absolument, sauf à racheter après ses gronderies par des baisers.\n    Jeune fille exubérante et fougueuse, avide de soleil, de plein air, de lumière\n et de vie, elle ne supporte pas la contrainte ; elle déteste Paris où, malgré\n elle, il lui faut passer un petit temps, à l'occasion du mariage d'une sœur ;\n elle n'aime que la campagne et tout ce qui en fait le charme pour elle : son\namour de bonne-maman d'abord, puis son cousin Jean, simple comme elle, la\ndomesticité rustique qui l'entoure, enfin et surtout la belle et bonne nature\navec les fleurs et les bêtes, parmi lesquelles son gros chien Tourbillon a ses\npréférences.\n    Enfant, elle met à exécution avec une étourderie insensée et adorable,\ntoutes les idées qui lui passent par la tête, si cocasses soient-elles, et avec une\ntelle naïveté que, si on la gronde parfois, quand ses petites farces enfantines\namènent des catastrophes, on lui pardonne aussitôt après.\n   Jeune fille, elle garde heureusement sa nature dégagée, ennemie de la\ncontrainte, de la vie factice, des préjugés mondains et ses escapades sont\ntellement amusantes que personne, à part les grincheux, ne s'en formalise.\nElle reste enfant sur ce point. En plus lui vient, avec l'âge, la réflexion.\nCelle-ci, naturellement bien originale et personnelle, comme tout son être, et\nqui s'exprime en paroles, tantôt impayables de drôlerie simple et naturelle,\ntantôt touchantes et parfois même presque sublimes et du sentiment le plus\nfin et le plus délicat.\n   Je ne vous raconterai pas cette histoire. Elle est vraiment trop jolie. J'en\nenlèverais tout le charme. Lisez-la vous-même.                            H. M.\n\nL ' A m o u r t r i o m p h e ! par E . - A . BUTTI. Traduit de l'italien par\n    M. LÉCUYER. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   J'imagine que le titre primitif de ce roman, déguisé sur la couverture et\nseulement reproduit, avec timidité, au-dessus de la première page, était\nil triompho dell'Amore, — ce qui suscitait dans l'esprit de redoutables compa-\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                                 299\n\nraisons. Le traduttore, en ce cas, ne fut point un traditore, mais bien au con-\ntraire un prudent gardien. Car ce livre, histoire assez quelconque d'un jeune\nseigneur qui vit d'abord cloîtré dans l'austère et stérile Idée, pour en connaître\nbientôt le néant et tomber aux bras de l'Amour, ce livre plein d'inexpériences\neût mal soutenu le parallèle que vous savez. Il vaut surtout par de fraîches et\nfidèles descriptions des paysages enchantés du lac Majeur.               F . A.\n\n\nANTHOLOGIE :.\n H e n r i P l e i n e (Collection des plus belles pages). — (Paris, Mercure de France.)\n   Le Mercure de France a classé cette sélection de l'œuvre de Henri Heine,\n non point dans sa Collection d'auteurs étrangers, mais dans celle des plus belles\npages, réservée aux écrivains français.\n   Non sans raison, d'ailleurs, et pas seulement parce que Heine était exces-\nsivement spirituel — encore qu'il eût le trait plus aigu que fin — et, dès\nlors, possède un titre éminent à être considéré comme Français. Mais il\nvécut la grande partie de son existence à Paris et essaya, par ses écrits, de\nfaire connaître l'une à l'autre et sympathiser sa patrie d'adoption et celle\nd'origine. Il est vrai que les railleries dont il criblait cette dernière n'étaient\npas pour rendre sa médiation très fructueuse.\n   Au fond, c'était peut-être la raillerie de l'amour et de la souffrance; car on\npourrait dire de lui qu'il a tout aimé, et tout souffert, et tout raillé, son\npays et la race dont il était issu comme la religion à laquelle il s'était\naffilié— et lui-même, ses sentiments, son cœur en perpétuel conflit avec sa\npensée... Et tout le long de son œuvre, c'est comme le duel sans trève de\nl'amour et du persiflage, les accents émus et qui font tressaillir d'une voix\nchaude et douloureuse auxquels font accompagnement dérisoire les traits\nsautillants d'un fifre incisif...\n   On trouvera dans l'anthologie publiée par le Mercure les plus belles des\npages de prose ou de vers de ce poète à l'âme désaccordée et où il semble que\nse répercutent, parfois et en même temps, l'âme de Faust, celle de Méphisto\net celle de Marguerite !...\n\nPamphlets            d u d e r n i e r j o u r , par THOMAS CARLYLE. Traduction\n   E.BARTHÉLÉMY. (Collection d'auteurs étrangers), 1 vol.\nR i v a r o l . (Collection des plus belles pages), 1 vol. — (Paris, Mercure de\n   France.)\n   Le hasard des publications a fait apparaître à la fois dans les collections du\nMercure ces deux noms qui font choc, pour ainsi dire, et étrange disparate\ndans la pensée. Il est vraisemblable que si ceux qui les portèrent avaient pu\nse rencontrer dans la vie, le Français aurait tenu à barbarie les vaticinations\nimagées et obscures de l'Anglais, et celui ci à légèreté, l'éloquence toute en\ntraits étincelants et rapides du premier. Et ils se seraient trompés l'un et\nl'autre, hors de toute possibilité de se comprendre à cause, précisément, de\nl'originalité d'un génie qui, chez tous deux, est représentatif, à un degré sin-\ngulier, de leur race respective.\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": " 300                              DURENDAL\n\n\n    Rivarol ne fut pas qu'un causeur éblouissant, un homme d'esprit dont les\nmots défrayaient les gazettes et la ville, le persifleur du Petit almanach des\ngrands hommes : les pages de son Discours préliminaire au nouveau dictionnaire de la\nlangue française sont admirables et celles du Journal politique national et des\nActes des apôtres enveloppent leurs jugements profonds et lucides dans une\nraillerie dont la verve était encore fouettée par le danger : car il écrivait en un\ntemps où l'esprit était devenu, en France, un ci-devant, propre à conduire\nceux qui le possédaient, non aux honneurs, mais à l'échafaud!\n    Rivarol haïssait le désordre, où qu'il fût, et le combattit dans la politique\ncomme dans la littérature. Cinquante ans plus tard, dans un autre milieu et\navec des armes très différentes, Carlyle combattait le même combat contre la\nconfusion des idées, les antinomies de principes et de faits, le faux sentimen-\ntalisme... Il raillait, lui aussi, et tout le long de ces Pamphlets c'est comme\nune répercussion de formidables et prolongés sarcasmes. Mais, sans doute,\nl'ironie perçante de Rivarol, non plus que l'humour amer de Carlyle n'ont rien\nchangé au progrès inévitable des choses, et, parodiant un mot de ce dernier,\non pourrait dire que c'est tous les jours « le dernier jour » ici-bas !..\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL'ART :\n F r a A n g e l i c o et BenOZZO GOZZOLI, le maître et l'élève, par GASTON\n    SORTAIS. Nombreuses gravures et reproductions chromolithographiques.\n    — (Bruxelles, Libraire Saint-Augustin.)\n    On a tant écrit sur l'Angelico et sur Gozzoli que la matière semblait\n épuisée; le doux maître et le gracieux disciple avaient suscité tant de paroles\n et tant d'admirations ferventes que l'on aurait pu croire que toute parole\n à leur propos serait désormais vaine, et que si des admirations conti-\n nuaient à leur venir, elles n'auraient plus rien à dire, du moins rien de\n nouveau.\n    Cependant, il n'existait pas, ou guère, en français, d'étude complète et\nétendue de l'œuvre considérable des deux maîtres, et l'ouvrage excellemment\nordonné de M. Sortais comble, à vrai dire et pour user de l'expression con-\nsacrée, une lacune. L'auteur, tout en s'inspirant des travaux antérieurs, nous\nparle de science et, si l'on peut dire, de sensation personnelles : toutes les\nœuvres du bon dominicain et de l'allègre fantaisiste, éparses à Florence, à\nRome, à Pise, à San Gemignano, à Orvieto, etc., il les a examinées lui-même ;\nil a connu la joie des cloîtres et des cellules de Saint-Marc; l'enivrement du\nCamposanto ; la douceur de passer, au Vatican, des foudroiements de la Six-\ntine à la suavité fraîche et sereine de la chapelle exiguë de Nicolas V... Et\nle souvenir de ces émotions s'associe au travail du critique et de l'historien\nd'art pour en accroître la vivacité et l'attrait.\n   M. Sortais a fort bien marqué les affinités et les disparités de l'Angelico et\nde Gozzoli : ce qui est resté chez celui-ci, conteur enjoué et délicieux évoca-\nteur des fastes chrétiens, de l'art candide et profond de celui-là. Et la compa-\nraison qu'il fait d'eux, de leur inspiration, de leur conception à celles des\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "                                LIVRES ET REVUES                                       301\n\n\nartistes du début d u XVIe siècle, de R a p h a ë l et de Michel-Ange — au point de\nvue de la tradition iconographique religieuse — est des plus justes (1).\n   E n s o m m e , u n beau livre qui se recommande à la fois par sa valeur cri-\ntique et par u n e illustration a b o n d a n t e et soignée.\n\nA n t i c h i p i t t o r i i t a l i a n i , par EVELYN, I vol. in-8°, illustré. — (Milan,\n   Solmi).\n   L'auteur de cet agréable volume, Evelyn, — p s e u d o n y m e qui dissimule\nlégèrement la personnalité gracieuse d'Evelina Marini F r a n c e s c h i , déjà\nréputée en Italie — a voulu raconter à ses j e u n e s compatriotes les fastes\nmerveilleux de la p e n t u r e italienne. E t c'est u n e suite d'esquisses preste-\nment et gentiment enlevées de la carrière et de l'œuvre des maîtres illustres\nqui, du XIIIe au XVIe siècle, ont rempli la P é n i n s u l e de chefs-d'œuvre.\n   L'excellent écrivain a su d o n n e r un tour des plus attrayants et des plus\nvifs à ces Entretiens destinés à la jeunesse et qui réunissent à la grâce et à la\nsimplicité p r o p r e s à plaire à celle-ci, toute l'exactitude désirable ou possible\net u n e g r a n d e sûreté de goût et d'appréciation.\n\nUn cours d'esthétique artistique dans les classes supé-\n    rieures, par l'abbé HECTOR GEVELLE. — (Enghien, imprimerie Spinet.)\n   La tentative de M. H . Gevelle est intéressante. Sa m é t h o d e est très didac-\ntique, très analytique, trop, peut-être, parfois, mais ce n'est q u ' u n instru-\nment et qui vaudra selon l'habileté, le tact et la compétence de celui qui\nl'utilisera.\n   On pourrait dire, p a r exemple, q u e très souvent et p o u r les plus grands\nartistes, l'auteur d'une œuvre se trouverait hors d'état de r é p o n d r e à certains\npoints du questionnaire élaboré par M. Gevelle pour a p p r e n d r e à ses élèves,\nd'abord à regarder, ensuite à juger. L e but d'une œuvre? L'artiste, qui tra-\nvaille d a n s la demi-inconscience de l'inspiration, ne l'aperçoit pas toujours\nclairement : Comment l'enfant, alors? Quel est le b u t de la Ronde de Nuit? E t\ncondamnera-t-il le Véronèse parce que les Noces de Cana ou les Disciples d'Em-\nmaüs regorgent de détails fastueux mais inutiles ou m ê m e magnifiquement\nnuisibles?\n   Il semble, aussi, d'après le tableau chronologique qui accompagne\nl'ouvrage, que l'enseignement résumé par celui-ci pivote' encore, en quelque\nsorte, a u t o u r de la seconde Renaissance, et n e d o n n e pas à l'époque anté-\nrieure l'importance qu'elle à e u e . Sous la r u b r i q u e Peinture, il n'est fait nulle\n\n\n  (1) Nous nous permettrons de signaler à M. Sortais, entre autres erreurs ou confusions\ndues, évidemment, à des inadvertances, la qualification de grand-duc appliquée (p. 12) à\nCosme de Médicis et l'interprétation donnée à une des fresques de Gozzoli à Montefalco ;\n« la pathétique Rencontre de François et de son père, quand l'évêque d'Assise s'interposa\npour adoucir l'amertume de la séparation » (p. 167). Or, il s'agit de la scène célèbre,\nracontée par les Trois compagnons et saint Bonaventure, au cours de laquelle saint Fran-\nçois, poursuivi par son père en fureur, se dépouilla de tous les vêtements qu'il tenait de\ncelui-ci, pour se réfugier, nu, entre les bras de l'évêque d'Assise qui le couvrit de son\nmanteau.\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "302                               DURENDAL\n\n\nmention spéciale de la peinture flamande du XVe siècle! Au surplus, la\nRenaissance italienne du XVe siècle, toute réaliste, issue des mouvements\nartistiques nés dans le nord, devrait être nettement distinguée de celle, toute\nclassique, du siècle suivant ; et le rôle capital que notre pays a joué dans\nl'éclosion de cette première Renaissance être mis nettement en lumière.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest.) — Le numéro d'Avril est consacré à glorifier la mémoire du\ngrand sculpteur belge Julien Dillens. Sa parution correspondait avec la splen-\ndide exposition des œuvres du maître au Cercle Artistique de Bruxelles.\n   M. Buschmann junior, le directeur de la revue, a été bien inspiré en\nconfiant le soin de célébrer notre admirable sculpteur à Arnold Goffin. Car,\nde l'aveu de Dillens lui-même, personne n'a pénétré avec autant de sagacité et\nde délicatesse que M. Goffin dans ce que j'appellerais l'âme même de toute son\nœuvre. En outre, c'est aux artistes qu'il appartient de parler des artistes,\nparce que seuls ils sont à même de les comprendre et d'initier le public au\nsecret de leur talent. C'est aux littérateurs, épris d'art, assoiffés de Beauté,\ndoués du sens esthétique et en même temps d'un vrai talent d'écrivain, qu'il\nfaut demander l'interprétation des chefs-d'œuvre. Et toutes ces qualités\nM. Goffin les possède à un degré éminent. Aussi est-ce une vraie jouissance\npour l'esprit que de lire des études telles que celles consacrées par lui,\njadis à Lagae et, cette fois, à Dillens. Ce sont là des études définitives. Elles\nfixent la vraie physionomie de l'artiste. Elles donnent, dans une belle langue,\nsobre et colorée en même temps, la synthèse complète de son œuvre. Elles\nreflètent la pensée maîtresse de toute sa carrière. La magistrale étude de\n M. Goffin est rehaussée par de merveilleuses reproductions des œuvres les\nplus caractéristiques de Dillens.\n   Cet article est suivi d'intéressantes considérations de J. Evers sur les belles\nlithographies d'un artiste du nom de J. Montijn. Les reproductions con-\nfirment l'éloge que le critique en fait.\n                                                                        H . M.\n\n  L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Numéro d'Avril.) — Une intéressante et\ndélicate étude de M. Armand Dayot sur Carie Vemet peintre hippique. M Guil-\nlemot parle du bel artiste Bracquemond et M. Faure du peintre Bourdelle.\nSignalons dans l'illustration de ce fascicule un portrait en couleurs de\nConstantin Meunier et une remarquable reproduction de quatre des minia-\ntures exécutées par Fouquet pour le tome II des Antiquités juives de Flavius\nJosephus, offert récemment à la Bibliothèque Nationale.\n\n    A u g u s t a P e r u s i a . (Numéros de février et de mars.) — Les deux\nderniers fascicules de cet intéressant et nouveau périodique nous apportent\nnombre d'attachants articles : une notice de M. Brizenti au sujet d'un\nautographe du Pinturicchio dans lequel il est question des échafaudages dont\nl'artiste s'était servi pour l'exécution des fresques de Santa Maria del Popolo;\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 303\n\n\nune étude de M. Urbini sur Eusabio di San Giorgio; un article de M. Cris-\ntofeni à propos d'une œuvre inconnue de Fiorenzo di Lorenzo, un Christ dans\nune gloire d'anges, conservé dans la collection des Salvatori, à Pérouse, etc.\nA signaler particulièrement les curieux renseignements donnés sur cer-\ntains ouvrages et manuscrits détenus dans les bibliothèques ombriennes et\nla partie bibliographique fort soignée.\n                                                                     A. G.\n\nL'HISTOIRE :\nL ' A l l e m a g n e r e l i g i e u s e . — Le Protestantisme(1volume); Le Catho-\n   licisme (2 volumes), par GEORGES GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   La réputation de M. Goyau comme écrivain n'est plus à faire. Elle est soli-\ndement établie. Il a déjà à son acquit toute une bibliothèque de livres remar-\nquables. Il est impossible d'écrire l'histoire d'une façon plus vivante et plus\nintéressante qu'il ne le fait. A preuve les trois volumes sur l'Allemagne religieuse\nque voici. Son impartialité s'affirme dans un double fait. Pour analyser le\nprotestantisme et en écrire l'histoire, il se base sur les documents protestants\neux-mêmes, reconnaît la hauteur d'âme et la bonne foi de certaines person-\nnalités et rend hommage à leurs œuvres. Et quant au catholicisme il ne\ncache aucune faiblesse. La pauvreté doctrinale du protestantisme, tirant son\norigine de son essence même qui est le libre examen, paraît d'une façon\nfrappante dans une désagrégation lamentable et dans la confusion la plus\ncomplète des esprits que se disputent les différentes sectes. Sous ce rapport, le\npremier volume qui traite du protestantisme est vraiment curieux à lire. Mais\nquel tableau admirable que celui du triomphe du catholicisme luttant sans cesse\npour maintenir et faire revivre, s'il est un instant amoindri, l'esprit de vie qui\nl'anime. D'une part, ce sont les conversions étonnantes des penseurs les plus\néminents de l'époque, à la tête desquels il faut nommer le célèbre comte de\nStolberg. Puis viennent Brentano, Goerres, un écrivain d'une rare puissance,\nMoehler, Döllinger et quantité d'autres. Au milieu de tout cela émerge une\nécole d'art religieux, celle d'un converti aussi, Overbeek. Enfin, toute cette\népoque est dominée par la haute et noble figure d'un véritable descendant\ndes apôtres, l'évêque Droste de Vischering, qui, plutôt que de céder devant\nles princes de ce monde, se laissa emprisonner comme son ancêtre, le prince\ndes apôtres. Jamais on ne vit combien un seul chef peut par sa vaillance sauver\ntoute une armée et la conduire à une victoire décisive. Car, au moment où\nce grand évêque s'illustra à jamais et avec tant d'éclat par son courage,\nl'église catholique d'Allemagne était affaiblie à un degré inouï et annihilée\npar une royauté qui, sous prétexte de la protéger, la tenait à ses pieds et\nl'étouffait insensiblement. La fierté chrétienne du grand évêque fut le point\nde départ du réveil des âmes et de la résurrection de toute l'Eglise catholique\nd'Allemagne qui, dès lors, a marché de victoire en victoire jusqu'aujourd'hui,\nsans être ébranlée par l'odieuse et vexatoire persécution du Culturkampf, dont\nGoyau nous racontera l'histoire dans un prochain volume, que nous\nattendons avec impatience.\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "304                              DURENDAL\n\n\n   Mais il faut lire tout cela dans le magnifique ouvrage de Goyau qui est une\nœuvre absolument magistrale et dont il est impossible d'interrompre la lec-\nture attachante une fois qu'on l'a commencée.\n                                                           HENRY MŒLLER.\n\nL a Crise      révolutionnaire,        1584-1614, par K, WAUSZEWSKI. —\n   (Paris, Plon.)\n   Ce volume, qui retrace les émouvantes péripéties de la crise communément\ndésignée comme « le Temps des Troubles », fait suite à celui par lequel\nM. Waliszewski a naguère inauguré, avec la biographie d'Ivan le Terrible,\nl'histoire des origines de la Russie moderne. Mort en 1584, Ivan laissait\ninachevée la gigantesque tâche de la réorganisation de l'Etat russe, à laquelle\nil avait voué son règne. Il eût fallu, pour recueillir ce redoutable héritage,\nun héros, qui ne se trouva point. Des deux fils qui étaient nés au Terrible\nd'un premier mariage, le cadet seul survivait, l'aîné ayant été tué par son\npère dans un accès de fureur. Féodor, incapable de gouverner, tomba\npresque aussitôt sous la tutelle de son beau-frère, Boris Godounov, un\nambitieux de grande race, qui saisit d'une main résolue le pouvoir, en atten-\ndant la couronne. Féodor n'ayant pas de fils, un seul obstacle s'opposait aux\nambitions de Boris, et c'était un enfant en bas âge; Dimitri, né d'une sixième\nou septième épouse — le compte n'a jamais pu être exactement établi — du\nTerrible, et qui, depuis la mort de son père, avait été relégué avec sa mère à\nOuglitch, petite ville de la province de Iaroslav, attribuée en apanage au\njeune prince. Le 15 mai 1891, Dimitri disparut, assassiné, dit-on, mais sans\nque sa mort ait pu être péremptoirement établie. La Russie eut sa question\nDimitri comme la France, depuis, la question Louis XVII. M. Waliszewski\ncroit, pour sa part, à la survivance. Sept ans après, Féodor mourait, et Boris\nGodounov s'emparait du sceptre. L'ère des catastrophes allait s'ouvrir.\nLà nouvelle circula bientôt dans l'orageuse Ukraine que le tsarevitch Dimitri\nd'Ouglitch était vivant et qu'il venait de se révéler à quelques seigneurs de\nla Pologne voisine. C'est une étonnante et romanesque aventure que celle de\nce prétendant mystérieux, imposteur ou revenant, surgi de l'ombre, et qui, en\nquelques mois, avec l'appui du palatin de Sandomierz, dont il allait épouser\nla fille, pénètre en Russie, s'installe à Moscou, y ceint la couronne avec\n Maryna et succombe à son tour sous les coups des boïars conjurés. Mais à\npeine a-t-il disparu qu'un nouveau Dimitri se lève, triomphe à son tour et\ns'effondre comme l'autre, sous lé fardeau des invraisemblances, des passions\net des mensonges à l'aide desquels s'est édifiée, à la faveur des circonstances,\nsa puissance éphémère. Celui-ci n'était qu'un aventurier de bas étage, gros-\nsier, ignare, pourri de vices; mais il n'en fut pas de même du premier, qui\ndonna, durant son règne si bref, des preuves de clairvoyance et d'énergie qui\npermettent de supposer que, si son pouvoir s'était définitivement établi, il\nfût devenu le pacificateur de son pays. M. Waliszewski rre se prononce pas\nnettement sur son identité avec le dernier né d'Ivan, mais il incline à croire\ncependant que le premier Dimitri ne mentait pas lorsqu'il se déclarait le\nfils du Terrible. Le problème reste irrésolu, probablement insoluble. L'avè-\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                305\n\nnement des Romanov mit, après bien des catastrophes, fin à la tourmente.\n« Trois établissements dynastiques renversés en quelques années; la capitale\naux mains de l'ennemi héréditaire, ou de l'émeute; les provinces livrées au\npillage : la révolte, la trahison, la discorde partout; l'effondrement de l'édifice\npolitique entraînant la décomposition de l'organisme social; plus de gouver-\nnement plus d'armée, plus d'administration, plus de justice et plus de morale;\nle règne de la violence sans bornes et de la licence sans frein, préludant à la\nparalysie des organismes vitaux ; tous les symptômes de la mort, c'est à cela\n— dit l'historien résumant le sujet de son beau livre — qu'aboutissait en\n 1612 la tourmente révolutionnaire. Et c'est de cela, — continue-t-il — qu'en\nquelques mois a surgi une Russie nouvelle qui s'est donné une dynastie uni-\nversellement acclamée ; qui a repris docilement le joug d'un régime promp-\ntement restauré sur ses anciennes bases; qui paisiblement est rentrée dans\n son ornière séculaire, et qui, refoulant l'invasion, refermant, reculant même\nses frontières déchirées, tenant victorieusement tête à la Pologne et à la\nSuède, est devenue l'empire de Pierre le Grand et de la Grande Catherine, n\n                                                                         M. D.\n\nL e s S a i n t s : Saint Colomban (vers 540-615), par l'abbé Eug MARTIN. —\n  (Paris, Lecoffre.)\n   Montalembert dans ses Moines d'Occident avait consacré de belles pages,\nempreintes de ppésies, au fondateur des illustres monastères de Luxeuil et de\nBobbio.\n   M. l'abbé Martin nous restitue cette physionomie ardente et enthousiaste\nde saint et d'Irlandais avec une précision plus critique qui met, peut-être,\nencore mieux en valeur les caractéristiques attachantes de ce pasteur\nd'hommes.\n   Colomban apparaît un peu comme un prophète, comme un de ces envoyés\nde Dieu, calcinés par le soleil du désert et nourris de sauterelles, qui s'en\nallaient foudroyant rois et peuples de leur parole véhémente et comminatoire.\nSon éloquence pressante et imagée entraîne les uns, menace les autres, émeut\ntout le monde. Il est un des grands fondateurs du monachisme occidental, et\nil passe ses jours, errant, exilé, poussé par son humeur aventureuse ou\nchassé de lieu en lieu par la colère des Mérovingiens, de Brunehaut dont il a\ncensuré la conduite... Une carrière remplie d'oeuvres, en somme, d'énergie\net de traverses dont M. Martin nous donne un récit excellent.\n\n Les luttes sociales à Bruxelles au moyen âge, par S. DES\n   MAREZ. — (Liége, imprimerie de la Meuse.)\n   Nous avons parlé ici même de l'attachant ouvrage que M. Des Marez a\n consacré à l'Organisation du travail à Bruxelles au XVe siècle. Le distingué his-\n torien revient aujourd'hui sur une partie de son sujet pour nous donner un\n rapide et substantiel récit de la lutte opiniâtre qui, durant le XIVe et le\n XVe siècle, mit face à face le peuple, les artisans, les métiers bruxellois avec\n notre popolo grasso, patriciens des lignages, de la gilde ou de l'échevinage qui\n écrasaient la masse de leurs privilèges et de leur fortune. M. Des Marez montre\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "306                           DURENDAL\n\n\nà merveille l'évolution qui, lentement, amène le peuple à la conscience de\nplus en plus nette et décisive de sa force irrésistible et crée en lui, en dépit\nde défaites répétées et de revers sanglants, la volonté formidable et tenace\ndevant laquelle, généralement, toute résistance devient présomptueuse et\nvaine.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nPHILOSOPHIE :\n\nHistoire de la philosophie moderne, par HARALD HOFFDING,\n   traduite de l'allemand par P . BORDIER. Tome premier. (Bibliothèque de phi-\n   losophie contemporaine). — (Paris, Alcan.)\n   Pour une tête scientifique, accoutumée à travailler sur des valeurs con-\ncrètes, la philosophie ne peut paraître, sans doute, qu'un vain exercice de\nl'esprit, suggestionné par les entités sans substance qu'il a enfantées lui-\nmême : jeux de phantasmes; combinaisons de leurres, déductions illusoires\nqui s'évaporent pour peu que l'on veuille presser leurs décevantes conclu-\nsions.\n   Toute philosophie tend, nécessairement, à une synthèse harmonieuse, sus-\nceptible de satisfaire l'esprit, de résoudre ou de remplir en lui les contradic-\ntions angoissantes de l'expérience et de la vie et les béantes lacunes de ses\nnotions positives. Car, si la science s'est conquis sur l'inconnu de considé-\nrables et sûrs territoires, qui pourrait mesurer ce qui reste à découvrir ? Et\nmême s'il ne restait rien, l'être apparaîtrait-il jamais, doué de l'intelligence\nplus que sublime, capable d'assimiler la multitude complexe et infinie des\nconnaissances pour faire jaillir la lumière de leur confusion chaotique ? Le\nregard humain est trop faible et trop vacillant pour embrasser de telles éten-\ndues. Il y a trop de mondes; trop de choses, de la moindre desquelles, si\non la néglige, peut naître la ruine du système le mieux équilibré — en\napparence.\n   Mais, alors même que cette espèce de réduction au même dénominateur\ndeviendrait possible, qu'une philosophie toute réaliste et expérimentale fini-\nrait par s'imposer avec certitude, elle devrait toujours laisser en dehors d'elle\nl'exploration des régions les plus profondes et les plus secrètes de la pensée\net de l'âme et renoncer à répondre aux aspirations les plus irrépressibles de\ncelles-ci : car, que nous importe de savoir tous les phénomènes et leur\nenchaînement, si nous ne pouvons percer le mystère de leur origine et celui\nde leur fin ?\n    Et c'est toute la noblesse de l'humanité que le rêve, l'art, la poésie, la phi-\nlosophie, la faculté de religion, enfin, et qu'elle n'ait jamais cessé, comme\nJacob Boehm, le cordonnier philosophe de Goerlitz, de se sentir « affligée de\nla petite place que l'homme tient dans l'univers » et de chercher c le mot de\n Dieu ». La noblesse de l'humanité et, également, certes, la voie de tous ses\nprogrès intellectuels et même mécaniques, puisque toute découverte, toute\ninvention a été entrevue dans la spéculation avant que d'être réalisée dans le\nfait.\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 307\n\n\n     L'ouvrage de M. Harald Hoffding est l'histoire de ce long effort de la\npensée moderne pour se conquérir elle-même et de toutes les tentatives de\nconstruction et d'ordre qu'elle a essayées depuis la Renaissance jusqu'à nos\njours. Le point de départ du récit — car c'est, à vrai dire, un récit plein\nd'animation, de clarté et de vie — le récit débute donc à l'époque où le réa-\nlisme, qui ne fut pas uniquement artistique, tendit à désagréger et à discré-\nditer la philosophie scolastique. On pourrait trouver que l'auteur méconnaît\nun peu celle-ci et les grands services que ses méthodes dogmatiques ont\nrendus, au point de vue de la discipline et de l'éducation de l'esprit, et mar-\n quer, incidemment, ce fait curieux que, de nos jours même, après cinq ou six\n cents ans de ratiocinations métaphysiques, d'affirmations et de négations\n scientifiques le Thomisme a trouvé un renouveau inattendu. Une si grande\n dépense de génie et de subtilité n'aurait-elle donc servi qu'à « boucler la\n boucle »?\n     Croyants et incroyants, et qui pensent, n'ont pas cessé de se trouver en\n présence des mêmes inévitables problèmes : « Qu'est-ce que le monde et que\n nous-mêmes? D'où venus et pour aller où? ». A ceux qui la possèdent, la foi\n apporte la réponse; mais aux autres?... Quel système, échafaudé de main\n d'homme et fondé, d'ailleurs, sur des imaginations et des raisonnements\n obscurs et contestables, pourrait les satisfaire, tuer la question en eux. L'adhé-\n  sion à quelque système que ce soit exige le consentement à des prémisses dou-\n  teuses ou discutables ; toute la solidité en est dans les conséquences — retirez\n  un seul des antécédents, tout s'écroule. Croire — ou rien, donc. Le doute n'est\n  un oreiller aimable que pour les insouciants et les épicuriens. Quel refuge,\n  alors, pour les incrédules sincères et tourmentés qui cherchent sans espoir\n  et ne sauraient, cependant, s'arrêter de chercher ? Nietzsche, peut-être,\n  également adversaire de la vérité révélée, des postulats catégoriques de la\n   science comme de ceux de la philosophie et qui attend de son lecteur, non\n  assentiment déférent, mais discussion et contradiction.\n      Les monuments érigés par les hommes, qu'ils soient de pierre ou de\n   marbre, ou, seulement, de pensée ; qu'ils prennent figure matérielle sous le\n   ciel ou apparence audacieuse dans le rêve ou dans la fiction, requièrent éga-\n   lement notre intérêt et notre vénération. Il est d'ordre composite l'édifice\n    auquel tant de penseurs ont, de près ou de loin, collaboré, depuis Nicolas\n   de Cusa et Giordano Bruno jusqu'à Helvétius et Rousseau, en passant par\n    des artistes comme le \"Vinci, des savants comme Copernic, Galilée et Kepler,\n    des hommes de pensée comme Descartes, Spinoza et Leibnitz... Composite,\n    mais majestueux, malgré ses combles ruinés et ses façades béantes sur le\n    vide. Et M. Hoffding, qui en connaît à merveille la disposition et les détours,\n    les parties primitives ou altérées, et ce qu'il était aux jours de sa plus grande\n    magnificence, vous y sera un guide excellent.\n\n  L ' E s p r i t d u t e m p s , par MICHEL SALOMON. — (Paris, Perrin.)\n     Cet esprit, c'est l'esprit scientifique, l'esprit de réalisme et d'exactitude,\n  attaché à l'étude immédiate des êtres et des choses et s'efforçant de les saisir\n  dans leur vérité intrinsèque, en dehors de toute conception systématique.\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": " 308                                DURENDAL\n\n\n     Nous faisions ressortir ici même, dernièrement, à quel point la doctrine\n classique du « grand art » avait restreint les possibilités de communion avec\n  la pensée et les œuvres des siècles qui avaient ignoré les théories acadé-\n miques — et quel affranchissement de nos facultés d'admiration nous était\n venu du réalisme. Le mérite capital de celui-ci, en matière d'art, est de\n repousser par son essence même tout dogmatisme, toute prohibition exclu-\n sive, tout décret impératif de beauté et, par conséquent, de nous permettre de\n recréer en. nous, pour sympathiser avec elle, la pensée de tous les temps.\n    Mais cette tendance, prédominante actuellement, et qui a commencé à se\n manifester dès le début du siècle dernier, il va sans dire qu'elle a exercé sa\n salutaire influence dans tous les domaines intellectuels, pour les renouveler\n et mettre, en quelque sorte, l'homme face à face avec la nature et avec lui-\n même, sans intermédiaire... Ça été une réaction contre l'esprit de logique et\n de doctrine, forcément artificiel, qui avait prévalu si longtemps; et elle\n trouva dans la science, dont elle avait elle-même stimulé l'activité et la har-\n diesse, une puissante auxiliaire.\n    Auxiliaire peut-être dangereuse, car, chez quelques-uns, elle s'est révélée\n encline à l'intolérance et à la négation dérisoire de tout ce qui échappe à ses\n mensurations positives. L'idéal serait de se servir de la science, et non de\ns'asservir à elle : mais il nous est habituel d'abonder avec excès dans notre\npropre sens.\n    M. Salomon étudie avec un sagace et impartial sang-froid la propagation\nde l'esprit scientifique dans toutes les régions de l'intellectualité contempo-\nraine : la philosophie, les lettres, l'art, la religion même. La matière est\nimmense et on conçoit bien qu'il ne peut s'agir que de rapides aperçus; que\nd'une course à tire d'aile, pour ainsi dire, qui touche seulement les sommets,\nles points les plus saillants, des étendues parcourues. Toutefois, la brièveté\nnécessaire de cet examen n'entraîne point l'auteur à introduire dans ses\nexposés, par l'élimination des éléments contradictoires, l'ordre captieux que\nla vie et la réalité ne connaissent pas. Il est bien du temps dont il analyse\nl'esprit, et il va parmi les œuvres qu'il étudie, d'un pas très libre et très pers-\npicace. Peut-être aurait-il pu ajouter quelques pages piquantes à son livre,\nen complétant celui-ci par un chapitre consacré au journalisme, puisque,\naussi bien, celui-ci apparaît comme l'émissaire le plus important de vulgari-\nsation de la pensée dans nos démocraties.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL e M a l a i s e de l a p e n s é e p h i l o s o p h i q u e , par ANDRÉ CRESSON.—\n   (Paris, Alcan.)\n   Les premiers chapitres de ce livre sont consacrés à l'exposé des trois\nphilosophies qui se disputent les intelligences modernes. Tout d'abord le\nNaturalisme qui rejette la conception finaliste des choses pour y substituer\nune explication toute mécanique du monde. Il est basé uniquement sur la\nraison travaillant sur le fait positif par le moyen de l'observation. Radicale-\nment différentes apparaissent les disciplines du Moralisme et du Traditiona-\nlisme. Pour elles, quand il s'agit de métaphysique et de morale, il ne saurait\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                  309\n\n\nêtre question d'évidence; il n'y a place que pour la croyance ou le vide. La\nscience, selon M. Brunetière, est incapable de nous fournir une explication\nde l'univers et de fonder une morale. La vérité et la sagesse résident dans\nl'adoption d'un système de croyances qui satisfasse le mieux notre cœur et\nqui soit le plus apte à nous soutenir dans la vie.\n   Le malaise de la pensée philosophique résulte du conflit de ces trois phi-\nlosophies. Ce malaise durera-t-il toujours? demande l'auteur. Un de\nces systèmes de philosophie n'arrivera-t-il pas à supplanter les autres et à\nrallier tous les esprits? S'il se base sur la raison théorique seule il y a grande\nchance que non, dit M. Cresson, parce qu'il n'y a pas de doctrine qui résiste\nà la dialectique de celui dont le cœur n'en veut pas. Mais l'entente pourrait\nse faire peut-être sur ce que l'expérience et la raison auront finalement\ndémontré, d'une façon péremptoire, être des règles de conduite vitalement\nessentielles et nécessaires.\n   La vraie solution, à notre avis, serait dans le retour à la philosophie\nchrétienne qui a établi, d'une façon à la fois si rationnelle et si nette, les\nprincipes primordiaux de métaphysique et de morale. Les ennemis de cette\nphilosophie ne sont pas encore parvenus à l'ébranler. On ne lui a jamais rien\nopposé de sérieux ni de stable. Et Maurice Barrès vient encore d'en faire ce\nbel éloge dans son récent livre : Le Voyage de Sparte : « Entre tous les grands\nsystèmes encore vivants de philosophie sociale, seule la doctrine du Christ\nfait une place pour l'énergie virile de la lutte contre soi-même, pour\nl'héroïque effort de la volonté ; elle établit la suprématie de l'âme sur les\nattractions du dehors. »\n                                                                           D. L.\n\nL a V i e P r o f o n d e , par G. BUISSERET. — (Liége, Edition artistique.)\n   M. Buisseret a beaucoup lu M. Maeterlinck, ce qui est très bien, et il\nl'avoue, ce qui lui a valu d'être accusé de plagiat. Nous n'en croyons rien,\nque M. Buisseret en soit persuadé.\n                                                                      E. N .\n\nLA CRITIQUE :\nA l b e r t S a m a i n , par LÉON BOCQUET. — (Paris, Mercure de France.)\n   Il appartenait à un poète de nous dire la vie et l'œuvre du poète essentiel\nque fut Albert Samain : son compatriote Léon Bocquet, qui connut la joie\nrare de compter parmi ses amis, était tout désigné pour cette tâche délicate.\nSachons-lui gré de l'avoir entreprise, avec toute l'impartialité que peuvent\nlaisser à un juge des affinités si directes. Nulle part l'auteur de ce livré — qui\nest un beau livre — n'a permis à son amitié de lui fermer les yeux sur telle ou\ntelle ombre du portrait qu'il avait à peindre; et celui-ci, plus fidèle, s'en est\ntrouvé au bout du compte plus attachant aussi. L'austère vérité triomphe en\nchacune de ces pages, et l'ami s'est si bien effacé devant le critique, qu'il ne\nnous reste qu'à nous féliciter de ce que Samain ait été étudié par quelqu'un\nqui le connut de si près. Ceci y prenez-y garde, est un considérable éloge.\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "310                               DURENDAL\n\n\n   Comme Shelley, comme Heine, comme Musset, Albert Samain appartint\nau petit nombre de ces poètes privilégiés, dont la vie mortelle se confond si\nbien avec l'œuvre impérissable qu'ils lèguent aux races de l'avenir, qu'on ne\nsaurait les bien connaître sans les avoir, au préalable, regardés vivre; il entre,\nau surplus, dans l'admiration que l'on éprouve à leur endroit, une espèce\nd'amour insatiable, qui se repaît volontiers de menus faits, de frêles souve-\nnirs et d'anecdotes en apparence insignifiantes. M. Bocquet l'a bien com-\npris : et c'est pourquoi la moitié de son livre est consacrée à raconter la\ndouloureuse et trop courte existence du poète d'Au jardin de l'Infante. Elle\npeut, à première vue, paraître banale et mesquine, cette pauvre vie d'em-\nployé poitrinaire qui se console des tristesses de la réalité par les joies\namères du rêve et par de précaires triomphes : elle est belle, noble et poi-\ngnante, à l'égal de l'histoire de Werther ou de René. Et M. Léon Bocquet,\nheureusement aidé de lettres et de notes inédites, nous l'a dite avec un souci\nd'art, une émotion contenue, une sobre éloquence qui en font, en vérité, un\ntrès captivant roman.\n   Quant à l'œuvre d'Albert Samain, le jeune directeur du Beffroi l'a analysée\naussi consciencieusement qu'il se pouvait; et l'on ne saurait trop le louer\nd'avoir su la juger si librement, si sereinement. Il nous semble, à nous qui\nne le connûmes pas, que le plus élégant des élégiaques français est mort\nd'hier à peine, tant il est près encore de nos cœurs, tant le souvenir de tout ce\nqui fut lui, est demeuré vivant au fond de nos sensibilités. A plus forte raison,\ntous ceux qui approchèrent cette âme d'élection et ce talent exquis, doivent-\nils l'aimer encore d'un de ces amours qui rendent aveugle. Ce sera l'honneur\nde M. Bocquet de n'avoir pas oublié, tout en tressant la couronne de laurier\nsur le front pensif de ce pur poète, le respect que l'on doit à la sainte vérité.\n   Un portrait et un autographe de Samain accompagnent et complètent ce\nlivre de justice et de piété, que M. Francis Jammes honora d'une préface\ngracieuse.\n\nUn poète de la vie moderne : Emile Lante, par ANDRÉ-FAGE. —\n   (Valenciennes, l'Essor septentrional.)\n   Exaltation un tantinet lintamarresque et puérile d'un écrivain lillois qui\nn'est peut-être pas sans mérite, mais dont les vers, à en juger par ceux que cite\nM. André-Fage, sont tout de même d'un modernisme un peu bien voulu et forcé.\n\nUn    poète belge de seize ans,            par HENRI HENQUINEZ. — (Huy,\n  H . Mignolet.)\n  Œuvre de fervente piété confraternelle, qui ressuscite non sans grâce ni\nsans émotion l'attachante et douloureuse figure de Pierre Gens, ce talent nais-\nsant fauché dans sa fleur.\n                                                                FRANZ ANSEL.\n\nLa culture intellectuelle en Belgique, par M. CHARLES BULS.\n   Une brochure.\n   M. Buls, à propos du mouvement organisé par la ligue qu'il préside, en\nfaveur de l'instruction obligatoire, expose, en même temps que les arguments\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                311\n\n\nconnus à l'appui de cette réforme, nombre d'idées qui méritent d'être\nsignalées.\n    Il insiste, avec raison, par exemple, sur la nécessité qui existe de stimuler,\nen notre pays, le goût des hautes études, de créer les organismes susceptibles\nd'augmenter la culture générale de nos concitoyens. Il est clair, en effet, que,\nsans négliger de dispenser à la masse l'instruction rudimentaire qu'il est\npossible de lui donner, il faudrait s'attacher en même temps à permettre à\nl'élite intellectuelle de se renouveler et de s'augmenter sans cesse. Les\nhommes d'action ne nous manquent pas ; ce sont les hommes de pensée\ndont le nombre est insuffisant; ceux-là sont le présent; les autres, l'avenir.\nOr, où sont les grandes écoles qui pourraient assumer, en partie, le rôle de\nla Sorbonne, de l'Ecole des chartes, du Collège de France; où les chaires de\nhaut enseignement?... Les personnalités n'existent-elles pas, formées, pour\nla plupart, par leur propre initiative, qui pourraient occuper brillamment\ncelles-ci?.... Mais, nous sommes des gens positifs, pratiques et, dans les\nhautes sphères, il semble que les sciences pures, si elles ne sont pas\nignorées comme notre littérature, ne jouissent que d'une considération\nthéorique.\n\n                                                                         A. G.\n\nQUESTIONS RELIGIEUSES :\nLa Transcendance de Jésus-Christ, par l'abbé Louis PICARD.\n    2 vol. — (Paris, Plon.)\n   Je n'analyserai pas ces deux gros volumes. Ce ne serait pas possible dans\nl'espace dont je dispose ici. La matière traitée par M. l'abbé Picard est\ntrès vaste, c'est l'étude raisonnée de toute la vie et de toute la doctrine du\nChrist.\n    L'écueil de ce genre d'écrits est de tomber dans le développement pure-\nment oratoire. Hâtons-nous de dire que M. Picard a su l'éviter. Sans doute,\nil a traité son sujet avec chaleur et émotion, mais l'argumentation rigoureuse\nne cède jamais ses-droits.\n    La transcendance de Jésus-Christ que M. Picard démontre dans son livre,\nn'est autre chose que la divinité même de Jésus. Question toujours actuelle,\net autour de laquelle, depuis un siècle surtout, s'agite toute la controverse\nreligieuse. M. Picard est très au courant de la littérature de son sujet, et ses\npages portent le reflet de toutes les préoccupations contemporaines. Son\nintroduction générale sur la valeur historique des Évangiles expose parfaite-\nment toutes les questions relatives à leur texte, leur authenticité, leur véra-\ncité. Ici surtout, les théories, les objections et les systèmes qui, depuis un\nsiècle, ont essayé de se substituer, pour l'exégèse évangélique, à la tradition\nde l'Église, sont sérieusement examinés et pris corps à corps.\n    Il n'est pas inutile de le remarquer, l'ouvrage de M. l'abbé Picard ne fait\npas double emploi avec les Vies de Jésus que d'excellents auteurs nous ont\ndonnées en ces derniers temps. La démonstration de la Transcendance de\nJésus-Christ complète l'étude de sa vie.\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "312                              DURENDAL\n\n\nL a P e n s é e c h r é t i e n n e : Moehler, par GEORGES GOYAU. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Aucun de ceux qui se sont rendu compte de l'énorme influence exercée sur\nles esprits par la Symbolique de Nicolas Moehler, au commencement du\nXIXe siècle, ne sera surpris de le rencontrer dans la collection de la Pensée\nchrétienne. Et dans cette noble galerie de penseurs, après les Pères et\nquelques écrivains ecclésiastiques, Moehler ne tient pas le dernier rang.\n   Déjà l'histoire de sa vie et de ses travaux que M. Goyau esquisse dans la\npréface, fait comprendre au lecteur combien la personne et les écrits de\nMoehler méritent de garder l'influence et de reprendre la vogue dont ils ont\njoué l'un et les autres.\n   La lecture des nombreux textes et fragments extraits des œuvres de Moeh-\nler ne fera qu'accentuer semblable impression.\n\nLa R u s s i e et l'Église universelle, par VLADIMIR SOLOVIEW. —\n   (Paris, P.-V. Stock.)\n   La Russie est derechef sujet d'actualité. Toutefois, l'ouvrage que nous\nsignalons ici ne servira pas précisément à fournir au lecteur des idées justes\net nettes sur l'organisation religieuse de la Russie.\n   Aussi bien, tel n'est point le but de l'auteur, M. Soloview a essayé, lui\naussi, de montrer à ses compatriotes combien ils ont tort de rester à l'écart\nde l'Église catholique et apostolique. Aux yeux de tout homme non prévenu,\nle schisme oriental ne se justifie pas.\n   Hélas! il est bien à craindre que le plaidoyer si rationnel de M. Soloview\nne convainque qu'un petit nombre de ses compatriotes. Au-dessus des droits\nde la raison, trop longtemps encore, pour l'étouffer et la réduire au silence,\ns'élèvera la voix des préjugés de race, de particularisme national et des inté-\nrêts de caste.\n   Néanmoins, il faut savoir gré à M. Soloview de sa courageuse initiative.\n La vérité doit être dite et redite avant de parvenir à l'esprit de l'homme.\n\nLes Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par\n   LÉON CHAÎNE. — (Paris, A. Storck.)\n   Pour présenter ce livre au lecteur, il suffirait à un recenseur malin de faire\nquelques découpures dans les centaines de comptes rendus que M. Chaine\na publiés à la suite de son travail (pp. 240-752) et qui constituent, on le voit,\nles trois quarts de son gros volume.\n   Je ne veux point faire cela, et je répondrai plus sincèrement à l'intention\nque l'auteur a eue en envoyant son ouvrage à Durendal, dont il désire\nentendre l'avis. Aussi bien, dans une prochaine édition de son livre,.\nM. Chaine va publier ce compte rendu, et, malgré qu'il sera malaisé, venant\naprès cent autres, de dire quelque chose de personnel et de neuf, je ne vou-\ndrais pas qu'on pût me taxer de démarquage.\n . Avant tout, il convient de rendre sincère hommage aux intentions de\nl'auteur, désireux de montrer la source et la cause, de la crise terrible que le\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                 313\n\n\ncatholicisme traverse en France. Mais, je me hâte de le dire, M. Léon Chaine\nne nous semble pas avoir mis le doigt sur la plaie. Il signale des fautes de\ntactique, des erreurs d'appréciation, de fausses manœuvres; toutefois, il\nn'arrive pas à la racine du mal. A qui fera-t-on croire que tout le mal dont\nsouffrent les catholiques en France vient de ce qu'ils eurent tort de n'être\npoint, en général, dreyfusards, antinationalistes, antimilitaristes, démocrates,\nhostiles à l'antisémitisme et trop entichés de certaines dévotions plus ou\nmoins ridicules et de nature à jeter le discrédit sur la religion I\n   En particulier, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l'affaire tient\ndans le livre de M. Chaine une place hors de toute proportion avec le but\nqu'il poursuit.\n   D'autre part, on ne saurait disconvenir que bon nombre des abus\nsignalés par l'auteur sont malheureusement trop réels, et que les catholiques\nfrançais ne pourraient que gagner à faire, pour les déraciner, de sérieux\nefforts.\n   Le caractère exclusivement littéraire de cette revue limite à cette indi-\ncation, un peu sommaire, nous le reconnaissons, notre compte rendu du\nlivre de M. Chaine. En tout cas, par le retentissement qu'il a eu, il s'impose\nà l'attention de tous ceux qui s'intéressent â l'histoire de la France en ces\ndernières années.\n\nLe gouvernement de soi-même, par ANTONIN EYMIEU ; Essai de\n   psychologie pratique. — (Paris, Perrin.)\n   Comment faut-il se gouverner soi-même? Et d'abord le faut-il et est-ce\nbien possible?\n   Il le faut, sous peine d'aller à la dérive ; on le peut, parce qu'une méthode\nrationnelle est capable de faire tenir à notre volonté sagement réglée le gou-\nvernail de notre vie.\n   M. Antonin Eymieu démontre très nettement la triple influence de l'idée,\nde l'acte et du sentiment sur l'ensemble de notre vie.\n   Le développement donné à ces théories est aussi clair que logique. Après\nl'énoncé de la loi psychologique, l'auteur examine d'abord la vérité du prin-\ncipe, il en donne ensuite l'explication et enfin en propose les diverses appli-\ncations.\n   Sans doute, l'œuvre de M. Eymieu relève avant tout de la philosophie, mais\n « quelques heures de philosophie », comme l'a montré Octave Pirmez, ne sont\npoint déplacées dans la vie de l'écrivain, et le littérateur, qui prétend, à juste\ntitre, être parfois conducteur d'âmes, ne peut point ignorer l'art du gouver-\n nement de soi-même.\n                                                                         J. G.\n\n DIVERS :\n\n L e s P i e r r e s d ' O x f o r d , par GEORGES GRAPPE.\n P a y s a g e s e t s e n t i m e n t s , par JEAN MORÉAS. (Collection Scripta\n   Brevia). — (Paris, Sansot.)\n   C'est une attrayante création de la librairie Sansot que ces volumes minus-\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "314                              DURENDAL\n\n\ncules, on ne peut mieux adaptés à la publication de choses légères, de notes\nintimes, de mémorabilioe, d'articles de journaux auxquels le sérieux du volume\nin-18 ferait un cadre trop lourd.\n   En voici deux encore, agréables et charmants : l'un de M. Grappe qui, à la\nsuite de ces enchanteurs du passé, Ruskin et Barrès, nous dit les Pierres\nd'Oxford, leur beauté, leur génie, et les pensées où elles induisent le voyageur\nà l'esprit ingénieux et fin, d'autant plus apte à comprendre l'œuvre des\nhommes à l'étranger, qu'il a appris à l'aimer en son propre pays.\n   M. Moréas nous livre des notes pleines d'abandon et de laisser-aller un\npeu maniéré sur des hommes qu'il a connus, sur des paysages simples et\ntristes, sur la Grèce, enfin, sur Athènes, où il n'a pas craint d'aller avec des\ncomédiens français éveiller les échos tragiques d'Eschyle et d'Euripide !\n\nL a p e r d i t i o n d e l a B i è v r e , par ADRIEN MITHOUARD. — (Paris, Bi-\n   bliothèque de l'Occident. )\n   Le spirituel et délicat écrivain, amoureux des fontaines et des arbres, con-\nsacre les pages de cet opuscule à célébrer les grâces jolies de la Bièvre et à\ndéplorer — comme J.-K.Huysmans, jadis, — le sort inhumain qui l'a livrée\naux ingénieurs parisiens, lesquels, après lui avoir fait subir nombre d'autres\nattentats, l'ont, finalement, envoûtée!...\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                           NOTULES\n\n    A u t h é â t r e d u P a r c . — En général, notre public semble peu\ngoûter les œuvres théâtrales de nos compatriotes, tout au moins quand il\ns'agit d'un jeune, d'un inconnu qui en est encore à ses débuts dans la carrière.\nPour la première fois on a fait fête à un débutant tout récemment au théâtre du\nParc. On y jouait l'œuvre d'un tout jeune poète bruxellois, M.Crommelynck.\nCette pièce qui a pour titre : Nous n'irons plus au bois avait été mise hors de pair\npar le jury chargé par le Thyrse de juger un concours de pièces de théâtre.\n    Notre confrère Georges Rency a très bien résumé le sujet de la pièce dans\n1''Art Moderne. Nous reproduisons ses paroles :\n    « Ermessinde et Jérôme, célibataires endurcis, cousins et cohéritiers d'une\npetite propriété champêtre, habitent ensemble, avec leur filleule Fanchette, à\nla lisière d'un bois. Tandis que les deux cousins, déjà sur le retour, passent\nleur temps à se taquiner de toutes les manières, Fanchette correspond avec\nSylvain, le plus tendre des amoureux. Un tronc d'arbre leur sert de boîte\naux lettres. C'est là qu'un hasard fait découvrir à Ermessinde un billet de\nSylvain, à Jérôme un billet de Fanchette. L'une et l'autre, les poulets n'étant\npas signés, se les croient naturellement destinés et ils se rendent, à la faveur\nde la nuit, au rendez-vous que s'étaient donnés les jeunes gens. Sans se recon-\nnaître, les voilà qui échangent de doux propos et des serments. Soudain la\nlune les éclaire et ils découvrent leur mutuelle erreur. Qu'importe! Ils sont\ntrop avancés pour reculer. Ils ne voudront plus se dédire. La jeunesse, le\nrêve, l'amour romanesque ne sont plus de leur âge. Ils n'iront plus au bois!\n Mais ils peuvent connaître encore les joies paisibles d'une union fondée sur\nla véritable affection qu'ils viennent de se découvrir l'un pour l'autre. Pen-\ndant ce temps, Fanchette et Sylvain exaltent leur amour au milieu des par-\nfums enivrants de la forêt nocturne. »\n    Cette pièce, fort agréablement écrite en vers par un jeune poète de dix-\nneuf ans, a été acclamée avec enthousiasme par l'auditoire, qui a fait à l'au-\n teur une ovation sans précédent dans un théâtre où jusqu'à présent le public\n paraissait plutôt hostile à tous nos jeunes écrivains. Il est vrai de dire que la\npièce fut très intelligemment comprise et admirablement jouée par les\n artistes du Parc, Mmes Depernay et Dérives et MM. Gildès et Joachim.\n    Nous félicitons de tout cœur M Crommelynck pour le beau succès qu'il\n a remporté l'autre soir et nous rendons grâces au directeur du Parc,\n M. Reding, pour sa belle initiative et pour la sympathie qu'il témoigne en\n toute occasion à nos jeunes littérateurs.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "316                                DURENDAL\n\n\n  S o c i é t é Littéraire de H a s s e l t . — Exposition des aquarelles et\npastels de M. Paul Bamps.\n   Un essai de décentralisation artistique fut tenté, le mois dernier, à Hasselt.\nLes grandes villes accaparent toutes les expositions ; Bruxelles et Anvers\ns'enorgueillissent de leurs musées, et les salons, innombrables, y défilent\nl'année durant. Dans trop de villettes, pas un jour ne se trouve consacré, à\nl'oeuvre d'un artiste. Les cités provinciales gardent du passé d'adorables\nreliques; telles vieilles maisons accrochent des siècles à leurs pignons, tels\nenvirons de petite ville dégagent un pittoresque savoureux et parfois de la\nbeauté...\n   Tous les hommes regardent-ils autour d'eux, et s'aperçoivent-ils que les\nchoses parlent souvent plus éloquemment que la plupart des gens ? Je m'ima-\ngine combien l'artiste pénétrant, qu'est M. Paul Bamps, s'estime heureux s'il\na conscience d'avoir éveillé, chez quelques-uns, le souci, l'inquiétude de cette\natmosphère immatérielle, qui enveloppe, baigne, embellit les plus humbles\naspects du monde sensible, et nous fait vivre mieux et davantage, en ouvrant\nnotre âme à de nouvelles et pures émotions. J'aime à me convaincre, évoquant\nles œuvres et œuvrettes de notre peintre, que ce résultat fut atteint. Certaines\nde ses aquarelles sont colorées avec fougue, un artiste épris de fulgurances s'y\nabandonne librement, et c'est Le Moulin de Berbroek devant un ciel éclatant et\nsuperbe... D'autres fois, la vision claironnante fait place à une œuvre amortie,\nun Intérieur, où le « sentiment » s'insinue, se développe, envahit tout le cadre\net vibre indéfiniment... La Rue Haute, La Rue de la Chapelle, Le Marché, à Has-\nselt, Une Ferme, à Asch, à Genck, Le Moulin de Lummen, Le Vieux Noyer et\nl'Eglise de Kermpt, attestent les dévotions filiales de M. Paul Bamps; il aime\nsa ville et sa province avec une sincérité profonde. Voilà pourquoi Hasselt et\nle Limbourg ne jalouseront pas La Vague que cet artiste nous rapporta avec\nd'autres marines de Knocke, où l'attire, après les calmes paysages familiers,\nle spectacle mouvant des horizons salins. La Vague est un fier morceau,\nqu'envieraient les meilleurs peintres.                                      V.\n                                         *\n                                       * *\n    A l f r e d B a s t i e n . — Un de nos plus grands écrivains et penseurs disait\nau milieu de la salle Leroy, entièrement remplie par les œuvres du jeune\nmaître : « Voici la première belle peinture de l'année ! » Sans aller jusqu'à\ncet absolutisme, il faut dire que cet ensemble magnifique, résumant un\nvoyage en Orient avec l'inoubliable domination du sol natal, fut bien, en\neffet, un beau spectacle d'art. Le peintre avait été voué d'abord aux tons\nbruns ou verdâtres, que l'on crut une marque des « belles pâtes flamandes »\nRien ne serait plus amusant que de faire l'histoire de ce préjugé et de 1a\nfacture qui en fut le prétexte. Les gothiques ne connurent rien de semblable.\nIls peignaient sinon « clair », au moins « pur ». Ils cherchaient l'harmonie\npar les valeurs distinctes, et non par une sauce sombre, noyant les tons pour\ndes effets de lumière ou d'ombre. Avec les Renaissants, ou plutôt les Roma-\nnistes, ce procédé s'implante peu à peu. n en Otrouve des traces chez Rubens\net Jordaens. Celui-ci résume peut-être son incomparable talent dans la lutte\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                                    NOTULES                                    317\ncontre ces « couleurs parasites » qui reviennent étouffer les beaux clairs con-\nquis sitôt qu'avec sa maîtrise succombe sa puissance d'oeil. Les romantiques\nreprennent les « sauces » brunes ou vertes comme jamais on ne les avait osé\nemployer et s'imaginent refaire ainsi les claires somptuosités flamandes!\nDe jeunes peintres de temps en temps sacrifient au préjugé romantique; le\ntalent de Bastien s'y plut. C'est la joie de ce Salon de nous avoir montré\ncomment l'œil du peintre reprend sa pureté ; si « corsées » que soient, ses\nétudes arabes, elles restent claires et « peintes » jusque dans leurs ombres\ndorées. Et c'est une joie profonde de voir nos vieux châteaux, nos sous-bois\ndrapant de neige le tronc royal des hêtres, tout le paysage, précis tendre et\nlarge de notre terre, peint dans sa clarté fine et riche, par l'artiste enfin maître\nde sa vision.                                                                E. J.\n                                        *\n                                       * *\n   Exposition des élèves de l'Académie des Beaux-Arts de\nS a i n t - G i l l e s . — Une rue portant un de ces noms où persiste le charme\ndes campagnes dramatisée par la ville proche : rue de la Croix-de-Pierre...\nElle monte avec ces maisons neuves dans l'aveuglant soleil de l'été qui vient.\nUn drapeau flotte à un de ces bâtiments officiels qui gardent pour ces jours\nde joie dure les solennités dures aussi, un peu brusque, brèves, comme des\nrécréations finissant un cours... Le lieu et l'heure disent bien ce qu'ils\nveulent : c'est la solennisation d'une année d'étude par une sorte de Salon\narrangé avec un goût rare dans la proximité des choses du travail... Tout dit\nle naïf orgueil de ceux qui viennent, si doux à la tristesse souriante de ceux\nqui sont venus... Quelques dessins déjà vivants, quelques toiles déjà colorées\net lumineuses forment un Salon où le talent apparaît dans la jeunesse comme\nl'été se promet dans le printemps. M. J. Minne s'y affirme de façons nom-\nbreuses et diverses, non seulement en peintre, mais en artiste. Une Bergerie\nendormie, où dans l'ombre les toisons apparaissent en perles au velours de la\nnuit, est tout à fait belle. Une étude par M. De Verly ne manque pas non\nplus d'atmosphère; des œuvres nombreuses de MM. Dutilleux, Berghmans,\n Beernaert (très remarquable), un bon petit paysage de M. Quantin achèvent\nles promesses qui renferment peut-être ce mot unique encore caché à tous :\ngénie...                                                                  E. J.\n                                              *\n                                             * *\n    P r i è r e s d ' e n f a n t , par PIERRE DE BRÉVILLE. — L'édition mutuelle,\n fondée par la Schola caniorum de Paris, publie les très intéressantes Prières\n d'enfant de M. Pierre de Bréville. Texte : Notre Père, Je vous salue Marie,\nSouvenez-vous, débutant et finissant par le Signe de la Croix ; de vraies\n prières donc, et nullement des romances sentimentales. L'interprétation\n musicale de M. de Bréville leur conserve tout leur caractère de recueillement\n religieux. On n'y trouve pas de mélodie régulière, mais un simple récitatif,\n appuyé de quelques accords, ou parfois d'un dessin discret à l'accompagne-\n ment. Le rythme du chant est libre comme celui de la prose. Il n'y a ni\n temps fort ni temps faible, malgré les barres de mesure, qui peuvent dis-\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "318                               DURENDAL\n\n\nparaître sans inconvénient. Le texte est rigoureusement suivi, sans la\nmoindre répétition de mots. Ces caractères établissent l'originalité du travail\nde M. de Breville, et montrent peut-être la voie vers de nouvelles formes\nmusicales, affranchies des conventions de la mélodie périodique.\n   Les harmonies de M. de Breville tendent ainsi à s'évader des coutumes,\nquoique sans trop de parti pris.\n   Les prières d'enfant ne s'adressent pas aux habitués des cantiques de\npensionnat. Elles supposent une culture musicale affinée.\n   Les grandes personnes très artistes auront du mérite à dire ces prières\nd'enfant, si elles le peuvent, avec la candeur que M. de Breville veut y\nentendre.                                                       F . VERHELST.\n                                        *\n\n   Une Association pour la Culture et l'Extension de la\nL a n g u e f r a n ç a i s e vient de se fonder à Bruxelles. Constituée en dehors\nde tout esprit politique, l'Association poursuit un but d'utilité nationale. Il\nest désirable que le plus grand nombre possible de Belges connaissent bien\nle français, et il y a pour eux tout intérêt à participer dans la plus large\nmesure à la culture de la langue française. Voici les statuts de l'Association :\n   ARTICLE PREMIER. — Il est créé à Bruxelles une Association pour la\nculture et l'extension de la langue française.\n   ART. 2. — Son action s'exercera surtout dans la province de Brabant.\n   ART. 3- — Les moyens qu'elle emploiera pour atteindre son but sont prin-\ncipalement : l'enseignement, les conférences, les publications, la propagande\npar la voie de la presse, les enquêtes, les représentations théâtrales à prix\nréduit, la création de bibliothèques populaires françaises.\n   ART. 4. — L'Association élit annuellement son Comité, composé d'un\nprésident, de trois vice-présidents, de trois secrétaires et de quatorze\n membres.\n   ART. 5. — La cotisation annuelle est fixée à 5 francs.\n   ART. 6. — L'Association reçoit des dons volontaires, tant en livres qu'en\n espèces.\n   ART. 7. — Sont nommés membres protecteurs les personnes acquittant une\n cotisation annuelle de 20 francs ou versant en une seule fois la somme de\n 100 francs.\n   ART. 8. — Les membres du Comité doivent être de nationalité belge.\n   N. B. — Pour tous les renseignements, s'adresser à M. Oscar Grojean,\n secrétaire général de l'Association bruxelloise pour la Culture et l'Extension\n de la Langue française, avenue Brugmann, 265, Uccle-Bruxelles.\n                                             *\n\n   Le M e f CUre d e F r a n c e vient de publier une Histoire de la Peinture\nfrançaise au XIXe siècle, par ANDRÉ FONTAINAS. NOUS devons nous borner à\nsignaler aujourd'hui cet ouvrage plein de vivacité et d'attrait, nous réservant\nd'y revenir à loisir plus tard.\n                                      *\n                                    * *\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                                  NOTULES                                  319\n\n\n  Notre     é d i t e u r Charles B u l e n s    (75, rue Terre-Neuve, à Bru-\nxelles), vient de publier : La Question Congolaise, du R. P . VERMEERSCH, S. J.,\ndocteur en droit et en sciences politiques et administratives, où la question\ndu Congo est traitée d'une façon très étendue et approfondie et qui est de\nnature à intéresser vivement tous les esprits qu'elle préoccupe en ce moment.\n                                       *\n                                      * *\n  Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                 Lamertin.)                                              fr. 3 50\n       —      I     Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                 Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                 introduction et notes                                       3 »\n       —         I Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                  Vie de frire Junipère. Vie et doctrine de frère Egide.\n                 Traduction avec notes                                       2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                  trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                  M me Destrée et de nombreuses reproductions.\n                  Tirage limité à cent exemplaires. (Editeur : Bru-\n                  xelles, Dietrich ; Florence, Alinari.)              15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rose et l'Épie. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) . .          3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Colmar, Le Maître\n                  de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                  (Paris, Messein)                                           5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .             3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                           3 50\n HENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente. (Paris, Perrin.)           . . .    3 50\nFIRMIN VANDEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .       3 50\n                 Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                 Vromant.)                                             3 50\nGEORGES RAEMAEKERS : Le Chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                 de Durendal.)                                         3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelles, Dewit)                    3 50\n                                      *\n                                     * *\n   Œuvres musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\n landt. — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\n chant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n   Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cum symphonia. Réduc-\n tion, chant et piano par l'auteur. In-8°, 5 francs.\n    Editeur Muraille, 45, rue de l'Université, à Liége.\n    On peut s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\n notre collaborateur.\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "320                                       DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception.\n   ART: : Antichi pittori italiani Gonversazioni artistiche illustrate per la\nGioventu par EVELYN (Milano, A. Solmi).— Julien Dillens p a r ARNOLDGOFFIN.\nAvec illustrations (Anvers, Edition de l'Art flamand et h o l l a n d a i s ) . . . - - La\nde.rnière leçon de Léonard de Vinci à son académie de Milan (1499), précédée\nd'une étude sur le Maître par PELADAN ( P a r i s , Sansot). — Histoire de la\npeinture française au XIXe siècle, p a r ANDRÉ FONTAINAS (Paris, Mercure de\nFrance).\n   R O M A N : 'Gens de Russie, p a r NICOLAS LESKOV. T r a d u c t i o n et préface de\nD E N I S ROCHE ( P a r i s . P e r r i n ) . — Le peintre mystique. Œ u v r e p o s t h u m e de\nXAVIER DE R E U L , avec Une introduction de R . P e t r u c c i et u n portrait à l'eau-\nforte p a r A u g . Danse (Bruxelles, Association des écrivains belges). —\nHistoire de Gervaise, p a r ALEXIS N O Ë L . ( P a r i s , P l o n ) . — Disparu, p a r BRADA\n(Paris, Plon).\"— Grezels, p a r A . DE SAINT-AULAIRE (Paris, Perrin). — Scène\ne Figure, par R À C H E L E B O T T I BINDA (Milano, A . Solmi).\n  T H É Â T R E : Savonarole. D r a m e p a r YWAN GILKIN (Bruxelles, Lamertin).\n— Le roi Grallon, par L . MICHAUD D'HUMIAC (Paris, Librairie Molière).\n— Polichinelle (de Guignol), précédé d'une étude de\" GUSTAVE KÂHN (Paris,\nSansot).\n  C R I T I Q U E : Figures contemporaines. Chroniqueurs et polémistes, par JULES\nBERTAUT (Paris, S a n s o t ) . — Aristophane et les partis à Athènes, par MAURICE\nCROISET (Paris, F o n t e m o i n g ) . — Etudes dramatiques. T o m e I I I , p a r ADOLPHE\nMÔNY ( P a r i s , P l o n ) .\n  P H I L O S O P H I E : Sermons laïques ou propos de morale et de philosophie,\npar P A U L STAPFER. (Paris, Fischbacher). — La métaphysique des causes, par\nTHÉODORE        DE R E G N O N ,   2 e édition,   avec u n e   préface de GASTON        SORTAIS\n(Paris, R e t a u x ) .\n  M U S I Q U E : Prières d'enfant.          Musique de P I E R R E DE BRÉVILLE          (Paris,\nEdition Mutuelle).\n   D I V E R S : Paysages et sentiments, par JEAN MORÉAS (Paris, Sansot). —\nLes pierres d'Oxford, p a r GEORGES GRAPPE (ibid). — Pensées et impressions de\nSTHENDHAL, précédées d'une i n t r o d u c t i o n p a r        J U L E S B E R T A U T (ibid). —\nEtapes italiennes, p a r P I E R R E DE BOUCHAUD (ibid). — La perdition de la Bièvre,\npar ADRIEN MITHOUARD. ( P a r i s , Bibliothèque d e l'Occident). — Anthologie de\nJ U L E S D E S T R É E (Anthologie des écrivains belges de langue française)\n(Bruxelles, Edition de l'Association des écrivains belges).\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": ""}, {"page_pdf": 391, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-05", "signet_source": "Treizième année - N°5 - Mai 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant avril (pages 257-320 ; la table renvoie les Notules d’avril à la p. 254) ; L’Inconnu tragique porte la note « Voir Durendal du mois d’avril 1906 » ; Semaine Sainte est datée « Nohant, Vendredi saint, 1906 » ; la Lettre de Paris évoque « la veille d’un 1er mai » (« quand ces lignes paraîtront ») ; Livres et revues et Notules mentionnent « le numéro d’avril » de L’Art flamand et hollandais consacré à Julien Dillens.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}