{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 330, "titre_corps": "Léonard de Vinci", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Léonard de Vinci Notes cursives (1) A séduction persistante", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 396, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1984, "texte": "Léonard de Vinci\n                                                          Notes cursives (1)\n\n               A séduction persistante, l'efficace sortilège —\n                  qu'ils émanent de Gozzoli, de Filippo ou de\n                  Filippino Lippi, de Botticelli ou de Ghir-\n                  landaio, — de la peinture florentine du XVe\n                 siècle, proviennent de ce que celle-ci, toute en\n                 vibration et en enivrement, est aussi toute\n                 révélatrice de la recherche passionnée et de\n                  l'effort intime de l'artiste. La peinture de l'âge\nantérieur n'était qu'un instrument, le moyen d'expression des\ncroyances et des idées collectives du temps. Depuis, les choses\navaient, pour ainsi dire, recouvré leur virtualité ; elles avaient\nété contemplées, reproduites, non plus comme des signes, mais\ncomme des réalités, significatives par elles-mêmes et aux-\nquelles il suffisait presque d'être pour être belles. Et ç'avait\n été comme une griserie que cette irruption dans l'art d'un\nmonde, aperçu, jusqu'alors, au travers d'un voile et qui semblait\nrévéler peu à peu la multiplicité de ses aspects, ses formes\ninfinies, toutes ses possibilités inépuisables de beauté brillante\net nouvelle.\n   Au sortir des siècles lents, au cours desquels l'Europe\nmoderne s'organisait; après tant de cauchemars, de désastres et\nde longs rêves tristes, dans l'incertitude des jours, l'homme,\ndonné longtemps tout entier au souci de défendre son existence\net de conquérir son salut, avait connu, enfin, que l'heure était\nvenue de relever la tête et de regarder autour de lui avec plus de\nsécurité et de liberté. Son cœur tremblant et son esprit angoissé,\n\n  (1) A propos de deux publications récentes :\n  LÉONARD DE VINCI : l'artiste et le savant, par Gabriel Séailles, 2° édition. Paris,\nPerrin.\n  LA DERNIÈRE LEÇON DE LÉONARD DE VINCI A SON ACADÉMIE DE MILAN, par M. Péla-\ndan. Paris, Sansot (Collection Scripta Brevia).\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "322                          DURENDAL\n\n\nsa foi plus confiante s'étaient sentis délivrés de leurs hantises,\naccessibles aux impressions extérieures et capables d'en jouir\nsans attendre d'elles rien de plus que la joie de leur fraî-\ncheur. Ce fut un divin intermède... Mais elle n'était pas pour\ndurer, cette indépendance charmante, pleine d'inspirations et de\nfantaisie; et l'enfant, laissé sur le seuil de l'adolescence par les\nprofesseurs prudents et minutieux de sa jeunesse, était guetté\ndéjà par les pédants bardés de grec et de latin qui allaient\narrêter l'essor de sa jeune vie sous l'attirail exhumé des anti-\nquités mortes!...\n\n    Chacun regarde les œuvres de l'art avec des préventions\nacquises ou innées et va de préférence à celles qui répliquent à\nson idéal de la vie, aux inflexions habituelles, sentimentales,\nhéroïques ou songeuses de sa pensée, à son appétit de psycho-\nlogie profonde ou d'éclat extérieur, à sa propension pour l'exis-\ntence passive ou active.\n    L'éclectisme est, si l'on veut, à un degré intellectuel supérieur,\npuisque — en apparence, au moins — il rend capable de goûter\navec le même plaisir les ouvrages les plus dissemblables. Mais,\névidemment, il implique une part de scepticisme, de neutralité,\nexclusive du véritable enthousiasme, et qui laisse au spectateur\nle sang-froid critique propre à le mettre en défiance contre la\npoignante émotion, le transport spirituel auxquels certaines\nœuvres incitent les âmes tendres, les seules, selon Stendhal, qui\nsoient faites pour les beaux-arts. Tandis que l'éclectique calcule,\ncompare, pèse, l'imaginatif s'abandonne à la dérive de la rêverie\n que l'artiste a suscitée en lui.\n    Les esprits méditatifs, toujours plus ou moins froissés par la\n réalité, iront d'instinct aux Florentins, à Botticelli, surtout, à\n ses personnages si fins et si vibrants, endoloris de la brutalité de\n la vie, absorbés en des songes surhumains et dont les tristes et\n suaves visages semblent amaigris par des aspirations trop\n hautes. Ils chercheront chez le Vinci, dans l'insoluble sourire de\n la Joconde, le mystère sur lequel ses lèvres ironiques se sont\n closes, le mot de la lourde et obsédante énigme qui paraît\n dormir sous ce front bombé, au fond de ce regard désabusé du\n bonheur. Ils demanderont aux Ombriens, à l'Angelico, à Luini,\n l'apaisement, la résignation joyeuse, le secret de leur piété\n inaltérable et sereine.\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "                       LÉONARD DE VINCI                         323\n\n\n   Ils seront probablement injustes à l'égard de Raphaël; ils\ns'écarteront de la majeure partie de son œuvre, d'une beauté\ntrop unie, trop équilibrée, facile et superficielle parfois, selon\nleur jugement, éclipsée par celle de ses grands émules : Léo-\nnard, si pénétrant et si prestigieux; Michel-Ange, si hautain et\nsi véhément. De même, parmi les habiles, les trop habiles Véni-\ntiens, ces incomparables chantres de la lumière et de la couleur,\nne retiendront-ils que le grave Giovanni Bellini, l'ardent Car-\npaccio et Giorgione, ce poète mélancolique. Il y a chez les\nautres trop de bruit, une somptuosité trop voyante : les fériés\npaïennes et les évocations religieuses prennent, sous leur pin-\nceau, le même aspect de parades triomphantes où le plaisir\nétouffe la pensée...\n\n    Le Vinci ne vécut pas assez longtemps pour apercevoir les\nsymptômes hâtifs de la décadence artistique de l'Italie. Celle-\nci était née d'une leçon qu'il n'avait pas faite et son influence\nposthume ne paraît, d'ailleurs, pas avoir eu une expansion con-\nsidérable. Il était trop singulier, l'allure habituelle de sa pensée\nétait trop intimidante, trop particulière, sans parler de ses\nnombreux déplacements et de la diversité de ses occupa-\ntions, pour qu'il formât une véritable école. Si élégant et\nrépandu qu'on le voie, à la Cour du Sforza ou dans la société\nflorentine, il apparaît toujours comme un isolé : A tout et à tous,\npeut-être, mais, en réalité, rien qu'à lui-même.\n    Il ne semble pas que les tribulations politiques de Florence\nl'aient jamais préoccupé, pas plus que la moralité du prince\nqu'il servait : il est vrai que, à moins de renoncer à travailler\npour les souverains, il aurait dû rejeter tout scrupule sur\nce dernier chapitre ! L'époque et ses événements, si multi-\npliés et si surprenants pour nous dans la concision de\nl'histoire, n'ont guère laissé trace dans les manuscrits de Léo-\n nard : Sa pensée était à des choses moins contingentes, à ses\nyeux; absorbée par l'événement d'une âme à deviner à travers\n les traits d'un visage, afin de vivifier l'image de celui-ci ; par\n l'événement d'une expérience patiemment poursuivie et dont les\n résultats devaient lui donner d'entre-apercevoir quelque principe\n insoupçonné. Il oubliait le moment et les hommes pour servir\n l'avenir, dans l'art et dans la science... L'avenir? Peut-être ou,\n peut-être, aussi, uniquement, sa propre et insatiable curiosité..,\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n   Chacune de ses œuvres est, devant nous, ainsi qu'une ques-\ntion irréparable. Allia-t-il le charme suprême au vertige de\nconceptions ambiguës à force d'intellectualité, pour leurrer seu-\nlement ou pour exprimer la raillerie à moitié indifférente d'une\nphilosophie sceptique? Ou faut-il croire, avec M. Péladan, que\nle sourire inexprimable qui unit dans une étrange parenté spiri-\ntuelle les deux Vierges et le Saint Jean du Louvre avec la Joconde,\nsoit un moyen, une habileté de l'artiste pour attiser l'admiration\net l'entretenir par l'attrait inquiétant de l'inconnu?...\n   Les maîtres de la pensée pourraient se départager en voyants\net en clairvoyants. Les uns reçoivent la lumière du monde et\nla réfléchissent dans leur œuvre, comme en un miroir énorme\net splendide... Tel Hugo, par exemple, avec ses dénombre-\nments de phénomènes, ses cycles millénaires, les nomencla-\ntures de ces panthéons qu'il peuplait de ses foudroyantes\neffigies, conducteurs de peuples, chefs de guerre ou d'intelli-\ngence, princes de la vie et de la foi... Apothéoses où l'abré-\nviation prodigieuse des âges, le raccourci terrible des héros\nfastiqucs font rêver à quelque Chapelle Sixtine lyrique. Et là\nvraiment, le barde épique de la Légende des siècles s'apparie à\nce peintre de geste, au sculpteur violent de la lumière, Michel-\nAnge — outrés tous deux, bouillonnants d'imagination sombre\net d'humanité tragique, visionnaires éperdus de la réalité\nsublime...\n   Les autres regardent le monde à la clarté de leur personnelle\nlumière; leurs yeux, dardés sur lui, le réverbèrent moins qu'ils\nne le pénètrent du rayon investigateur de leur propre lucidité.\nL'œuvre de ceux-là, parce que fatalement amère, suscite, si sa\nbeauté s'impose, l'anxiété, en même temps que l'applaudisse-\nment. Devant elle, l'élan de notre enthousiasme est énervé par\nl'abondance des suppositions irrésolues dont nous nous sentons\nenvahis.\n   Sur la scène exiguë de son cadre, le magicien Léonard fait\napparaître des visages fascinants d'étranges incertitude, avec\nleurs yeux et leurs lèvres éloquents et taciturnes, avec leurs\nregards à la fois mornes et éblouis, avides et imperturbables,\noù flotte, comme un mirage dérisoire, un sourire de doute ou\nde dédaigneuse compassion...\n   Botticelli, déjà avant le Vinci, dans son art plus, juvénile\net plus spontané, chargé de moins de pensée et d'une pensée\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "                        LÉONARD    DE   VINCI                     325\n\nmoindre mais plus tendre, avait créé tout un peuple de figures\ndélicieuses et tentatrices. Et ces deux maîtres, si inégaux qu'ils\nsoient d'inspiration et d'intellectualité, le premier, tout en sen-\nsibilité; le second, tout en préméditation intense, subjuguent,\non dirait bien envoûtent les intelligences. De leur crayon volon-\ntaire, sous leur pinceau thaumaturgique, du fond d'une capti-\nvante et méditative patrie, des êtres — des âmes — ont surgi —\narchanges, déesses, patriciennes — dont les yeux scrutateurs ou\nextatiques, les lèvres ensorcelées ou implorantes, l'indicible et\nvoltigeant sourire déconcertent le contemplateur et l'intimi-\ndent... Elles excitent aussi en lui une sorte de jouissance irritée\net il voudrait leur crier comme Michel-Ange à certaine de ses\nstatues : « Parle... mais parle donc! » Mais elles ont été créées\nmuettes, et leur immuable sourire répond seul aux questions\nqu'il a lui-même provoquées !\n    Qu'étaient ces créatures, évanouies dans le passé avec tout\nce qui faisait l'intérêt proche ou lointain de leur existence, et\ndont la main du génie a perpétué parmi nous l'aspect dans son\nexpression la plus fugitive? Etaient-ce des âmes en transe,\nambitieuses d'action démesurée ou affolées de renoncement?\nLeur sourire à peine sensible était-il d'abdication finale, de\nmépris, de dégoût ou d'orgueilleuse souffrance?...\n    Et, sans doute, l'énigme de la Joconde est devenue d'autant\nplus obscure et attirante que l'on s'est posé de questions à son\npropos. Cette image impérieuse est, de même que son auteur,\nisolée dans l'art italien d'avant comme d'après la Renaissance.\n Hormis chez Botticelli, et avec une accentuation toute autre,\non n'y rencontre aucun portrait susceptible d'être comparé à\ncelui-là, aucune page où le peintre ait, comme en ce chef-\n d'œuvre, dépassé presque les puissances connues de la repré-\nsentation plastique. Dans l'œuvre de Léonard lui-même, on\ncompte d'autres et requérants portraits (certains dont l'attribu-\n tion est contestée, il est vrai), mais aucun qui conjugue le\n charme de songe et de réalité, les prestiges physiques et spiri-\n tuels de la Monna Lisa. Le rayonnement d'ombre et de lumière\n qui enveloppe cette figure fait pâlir et se refroidir l'éclat des\n plus somptueux portraits de Raphaël ou du Titien, comme\n aussi il fait paraître superficielles les exquises' et fières effigies\n de Pisanello ou de Piero della Francesca. Et, avec une intona-\n tion et des intentions bien différentes, on ne voit, peut-être, que\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "326                        DURENDAL\n\n\n\nl'art despotique de Jean Van Eyck, avec son investigation\nimpassible et impeccable, duquel nous puissions recevoir une\nsensation aussi bouleversante de vie et d'émotion.\n   Le regard aigu du puissant artiste que le magnifique duc de\nBourgogne chargeait de lui peindre des chefs-d'œuvre et, quel-\nquefois, d'exécuter « certaines besongnes secrètes » n'a, sans\ndoute, jamais été troublé par le rêve : il y faut du nonchaloir,\net il avait assez à faire pour suffire aux activités de sa vie. Et,\npas davantage, ses modèles. Il aurait souri, sans doute, à l'idée\nd'amener ceux-ci — à l'exemple de Léonard — à s'affranchir\nde la contrainte et du compassement de la pose; au projet de\nprovoquer en eux la disposition attendrie, l'humeur un peu\nsongeuse, propres à la révélation de leur physionomie intime,\nen faisant exécuter dans son atelier de lentes et intermittentes\nmusiques.\n   Cependant, lorsque l'on regarde le visage de la Joconde, ne\nsemble-t-il pas que l'on perçoive les mélodies qui chantaient et\nmurmuraient autour d'elle en ce sourire qui — lueur, souffle —\n hésite dans ses yeux et tremble aux commissures de ses\nlèvres?... Sourire qui effleure et qui fuit, lumineux, évasif,\nrapide, comme l'ombre d'un vol d'oiseaux à la surface miroi-\ntante d'un lac, et que l'on interrogera toujours, pour savoir s'il\nétait du passé ou de l'avenir — de désenchantement ou d'espoir.\nEt, pourtant, qui sait? Rien de cela, peut-être. Et ne mani-\nfesterait-il pas seulement l'orgueil d'être adulée, l'irréprochable\njoie, en même temps apitoyée et cruelle, de se dire : « Quel-\n qu'un m'aime, dédaigné, et qui souffre!... » ?\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Léonard apparaît, dans l'histoire de l'art et de la pensée,\nainsi qu'une personnalité unique et éblouissante et qui semble,\navec son œuvre rare ou inachevée, avec la méditation de ses\njours, consignée en notes entrecoupées et souvent cryptogra-\nphiques dans ses manuscrits, dominer tout son temps et le\njuger du haut d'une pensée qui le dépassait. Magnifique\nindividualité, qui a le génie, mais aussi la grâce, et qui\nillumine tous» les chemins où elle passe d'éclairs merveilleux.\nEt, enfin, pour accroître encore l'attrait impérieux qu'elle\nexerce, décevante, armée des prestiges d'un art plein de silences\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "                        LÉONARD   DE   VINCI                   327\n\n\n  et d'indéfinissables sourires, dont l'admiration s'accompagne\n  en nous d'une sorte de perplexité enivrée.\n     Le Vinci reste étranger à la propagation des tendances qui,\n principalement sous l'impulsion de l'exemple de Michel-Ange,\n transformèrent l'art au XVIe siècle. Il était profondément réa-\n liste, comme toute la puissante génération florentine du\n XVe siècle, mais d'un réalisme qui n'était pas fait seulement de la\n matière de la vie, mais de tout ce qu'elle recèle d'éléments spi-\n rituels, de toutes ses aspirations, de tout son rêve, de tout ce\n qui s'agite en elle de volontés, d'espoirs et de souffrances. « On\n rapporte, écrit Lomazzo, qu'il ne faisait jamais un mouvement\n dans une figure, sans l'avoir d'abord étudié, trait par trait, sur\n le vif. » Et, en effet, il n'a pas la présomption de croire que\n l'artiste puisse inventer des expressions et des formes plus signi-\n ficatives que celles dont la nature même est l'auteur. Quand il\n œuvre, son ambition serait, comme il l'écrit, de « se convertir\n en la nature », de créer comme elle et, comme elle, de parfaire\n des êtres qui sont tels, uniques et inimitables, parce que l'exis-\n tence qu'ils ont vécue, heure après heure, l'action réciproque de\nl'intelligence et du cœur qu'ils apportaient et des circonstances\nqu'ils ont traversées, ont modelé leur physionomie physique et\n morale.\n    « L'âme est l'auteur du corps », écrit-il encore. Et toute forme\nest vide qui ne manifeste pas l'âme dont elle n'est que l'appa-\nrence sensible, le relief; c'est ce qui explique, à ses yeux, la\npropension de l'artiste à se créer un type de beauté où il entre\nquelque chose de sa propre ressemblance : la première œuvre\nde l'âme étant, en effet, le corps dans lequel elle s'est incarnée,\ncelui-ci représente son idée de la forme humaine et cette idée\nse trouvant ainsi déposée dans l'inconscient de l'intelligence,\nl'artiste, instinctivement, en recherchera partout la similitude\npour la fixer dans ses ouvrages...\n    Chacun vient, donc, avec son idéal personnel, avec la prédes-\ntination de son œuvre : tous les éléments de cette dernière, il\nles prendra de la nature, maîtresse des maîtres, seul guide des\nsavants et des artistes, mais en s'ajoutant à eux, lui, sa pensée,\nson art, son âme. Selon les expressions mêmes du Vinci, le\npeintre est l'intermédiaire entre la nature et l'art : à la nature,\nseule, il demandera des armes pour rivaliser avec elle. Et, dans\nlé fait, elle est sa continuelle étude, l'objet de son infatigable\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "328                          DURENDAL\n\n\n\nobservation. Ses cartons sont remplis de dessins, d'images\nd'hommes, de plantes, d'animaux, dont il ne se lassera jamais\nde poursuivre l'expression, d'arrêter la physionomie, l'attitude,\nle geste, d'un crayon d'une perfection miraculeuse. Et qu'était-ce\nlà qu'un réservoir, un vivier rempli de formes qui attendaient,\nelles aussi, d'être élues par l'âme, par le génie de l'artiste pour\napparaître, significatives, dans son œuvre?\n    Au fond, il n'invente point, l'artiste; il se souvient, et son\ninvention est à la mesure de l'expérience qui a étendu les regis-\ntres de sa sensibilité, de ses aptitudes au souvenir et à l'appro-\n priation de celui-ci à son dessein présent.\n    Le réalisme de Léonard est incomparable, servi qu'il était\npar des facultés émerveillantes où s'unissaient tous les dons\nd'une science accomplie et d'une imagination féconde. Tout\ns'harmonisait en cet extraordinaire esprit et concourait à con-\n férer à ses trop rares ouvrages leur caractère d'intensité à la fois\n réelle et idéale. Il portait dans l'art, évidemment, les mêmes\n méthodes qui rendaient fructueuses ses recherches scienti-\n fiques, l'esprit de méditation et d'observation directe et minu-\n tieuse; le même amour et le même respect de toutes les mani-\n festations de la vie. Il ne séparait jamais, en effet, l'art ni la\nscience de la vie, et l'étude de celle-ci dans ses forces et dans\n ses formes faisait le ferment et l'ardeur de tous ses travaux : nul\n plus que lui ne se détournait de l'abstraction pure, des disputes\n de mots, des logomachies prétentieuses où tant de doctes\n contemporains mettaient toute leur habileté et leur com-\n plaisance.\n    Rien dans son œuvre qui soit donné au hasard, aucun de ses\n personnages, — ses innombrables dessins en font foi — dont\n chacune des particularités n'ait été longuement préméditée.\n Sans doute, l'emploi de l'huile substitué à celui de la fresque\n dans l'exécution de la Cène de S. Maria delle Grazie, cause de\n la rapide détérioration de cette page unique, doit-elle être\n attribuée aux nécessités des habitudes de travail de Léonard ;\n mais celles-ci, si lentes et réfléchies qu'elles fussent, n'ont\n laissé aucune trace dans l'œuvre définitive, qui apparaît sous\n de tels traits matériels, baignée en un tel rayonnement\n spirituel, que tous les éléments en semblent solidaires et\n simultanés.\n    Aucune évocation de la Cène, de quelque grand maître qu'elle\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "                       LÉONARD DE VINCI                        329\n\n\nsoit, dont les mérites ne dussent péricliter à la comparaison de\ncelle de Milan, même dans l'état d'affreux délabrement où elle\nest réduite. Toute la majesté du mystère ineffable est écrite là :\nla divinité humanisée tire un instant l'homme jusqu'à elle, pour\nune communion prodigieuse : on dirait que la main toute-\npuissante a touché de nouveau celle de l'homme, — comme\ndans la Création de L'homme, à la Sixtine, — pour créer une\nseconde fois celui-ci, non plus à la beauté de la terre, mais à\nla connaissance de lui-même!...\n    La peinture n'est plus qu'un vestige dans une salle basse et\nténébreuse, et cependant le spectateur en reçoit une indicible\némotion, née de la splendeur qui, malgré tout, subsiste et de ce\nqu'il se sent dans la présence auguste du génie. Hormis les\nPèlerins d'Emmaîls, où Rembrandt s'est élevé jusqu'aux mêmes\nsommets, aucune représentation sacrée, aucune figure qui ne\nparaisse devenir grossière ou inanimée à l'aspect de celles de\nLéonard. Pourtant, il ne le demandait qu'à la vie, le secret de\ncette beauté frémissante ! C'était la réalité même, contemplée et\nsaisie tout à la fois dans ses apparences et dans ses profondeurs\npar la souveraine intelligence d'un grand artiste qui était en\nmême temps un grand poète.\n    Et voici deux volumes consacrés à cette personnalité passion-\nnante : un gros, qui est d'un savant, M. Gabriel Séailles; — un\npetit, qui est d'un artiste, M. Péladan. Le travail de M. Séailles\n— dont c'est la seconde édition améliorée — est connu : il\nconstitue une des meilleures études que nous possédions sur les\nrésultats de l'activité du maître dans les deux grands domaines\noù, en homo duplex qu'il était, il agit jusqu'à son dernier jour...\n L'auteur, tout en analysant la carrière artistique de Léonard,\ns'attache particulièrement, en faisant de fréquents emprunts\naux manuscrits, aujourd'hui publiés in extenso, à étudier la\nsuccession parallèle de ses travaux scientifiques. Et, à suivre\n l'intéressant examen que M. Séailles fait de cette matière et\n de la méthode expérimentale toute moderne dont le Vinci fut\n l'un des initiateurs, l'admiration augmente encore pour l'enver-\n gure et les pouvoirs d'un tel génie.\n    Si, avec M. Péladan, l'on peut déplorer que l'attrait de ses\n recherches ait diverti Léonard de la création ou de l'achève-\n ment d'oeuvres qu'il était seul à pouvoir accomplir, ne faut-il\n pas songer aussi que la perfection de celles qui nous sont ires-\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1169, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\ntées est faite, à certains égards, de la propension cérébrale même\nqui déterminait la curiosité scientifique de l'artiste; car il ne\nfixait point sur les âmes un regard moins attentif et moins\nperspicace que sur. les choses. Le monde était rempli de\nquestions pour lui : celui de la pensée comme celui de la\nmatière. Tout lui était problème, exploration, le modèle\nqui posait devant lui et dont il guettait la physionomie pour\nen surprendre et en fixer l'âme, comme le vol des oiseaux, le\ncours des étoiles ou des eaux... Et, quelquefois, devant la\nquantité d'ouvrages et d'entreprises qu'il a abandonnés, on est\nporté à se demander si, par une sorte de dédain ou d'insou-\nciance caractéristique chez certains grands esprits, le doute\nrésolu et la réponse trouvée, l'application pratique de ses\ndécouvertes ou la réalisation parfaite des projets élaborés par\nlui ne lui semblaient point d'un très secondaire intérêt? Sa\ncuriosité inassouvie l'attirait ailleurs et, du reste, à quoi bon\nvouloir ce que l'on sait pouvoir? Et quel stimulant où il n'est\nplus d'effort?...\n\n                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 331, "page_fin": 337, "titre_corps": "Madame de Montmorency", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Barbey d’Aurevilly", "ancre_debut": "Madame de Montmorency (1) I AMÉDÉE Renée continue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 408, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2830, "texte": "Madame de Montmorency (1)\n                                            I\n\n                  AMÉDÉE Renée continue ses études de femmes au XVIIe siècle.\n                     Après les Nièces de Mazarin, dont le succès a été brillant\n                     et mérité, il publie Madame de Montmorency, qu'il fera\n                     suivre, dit-on, d'autres portraits et d'autres biographies.\n                     Renée, au milieu des distractions d'une vie politiquement\n                     active, est resté littéraire et se maintient tel. Il faut l'en féli-\n                     citer. Sa Madame de Montmorency, dont il s'occupait avec\n                     un soin presque religieux, cette histoire qui commence par\n                     la Cour, l'éclat et le monde, et qui finit par l'affliction et\nune cellule, sa Madame de Montmorency a été pour lui pendant longtemps\ncomme une espèce d'oratoire littéraire dans lequel il revenait à la dévotion de'\ntoute sa vie : l'amour des choses de l'esprit et des recherches de l'histoire.\nEncore une fois, ceci nous plaît, mais sans nous étonner. Ceux qui sont les\nplus dignes des lettres leur sont fidèles dans toutes les fortunes.\n   Or, pour aller droit tout d'abord au nouveau livre de Renée, quelle est cette\nmadame de Montmorency qu'il a choisie pour nous la représenter avec un\npinceau si épris d'elle?... Dans ce fouillis de gloire qu'on appelle les Montmo-\nrency, il doit y avoir, si on fait l'histoire de chaque tombe, bien de hautes\nvertus, de fières et chastes physionomies de femmes, de destinées sublimes de\ngrandeur et de simplicité, qu'on pourrait nommer aussi : Madame de Mont-\nmorency comme l'héroïne de Renée, et qu'on ne distinguerait pas, à la\npremière vue, sous ce nom collectif porté comme un pavois par soixante\ngénérations, et qui nous brouille tout de sa splendeur. Assurément, depuis\nDenyse de Montmorency, qui sous Charles VI défendit si vaillamment le\nchâteau de son mari contre les Anglais, jusqu'à cette vieille abbesse de\nMontmorency qui mourut sur l'échafaud en 1794, après avoir béni, comme si\nelle avait été dans sa stalle de chœur et la crosse à la main, la religieuse qui\nportait sa croix et qui mourut après elle, on peut ranger bien des Montmo-\nrency, de nom ou d'aillance, qui eurent aussi, comme celle d'Amédee Renée,\n\n\n   (1) Chapitre inédit du vingt-deuxième volume des Œuvres et des Hommes de BARBEY\nD'AUREVILLY, qui paraîtra chez l'éditeur Lemerre de Paris le mois prochain, sous le\ntitre : Femmes cl Moralistes. Ce sera un des plus curieux et des plus intéressants volumes\nde l'immortel écrivain. Il contient des pages superbes et d'autres bien spirituelles et\namusantes. Nous recommandons instamment ce volume a tous les amis et admirateurs\nde Barbey. Il l'y retrouveront tout entier et dans tout le faste de son style merveilleux.\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "332                                 DURENDAL\n\n\nl'éclat dans la vie, la force de l'âme dans le malheur, et le cloître pour dôme à tout\ncela, — le seul dôme qui aille bien à toutes nos poussières. Le titre du livre\nde Renée ne dit pas assez de laquelle de ces femmes, couchées et perdues sous\nla gloire de leur maison comme sous un marbre massif qui les accable de son\npoids et de son silence, il va nous parler. Il ne nous indique point, avec l'étin-\ncelante netteté que doit avoir un titre, la Montmorency, héroïque ou char-\nmante, qu'il s'en va tirer de la gloire de famille où elle est ensevelie et où, si\nfameuse en son temps, elle est maintenant trop oubliée !\n   Pour le savoir, il faut ouvrir le livre même. C'est la femme de ce Henry de\nMontmorency, maréchal de France, qui fut décapité à Toulouse en 1632 pour\ncause de révolte, le cousin de cet autre Montmorency-Boutteville décapité aussi,\npour cause de désobéissance. Qui ne le sait? Qui l'a oublié? Richelieu a fait\ncouler deux fois sur l'échafaud ce sang splendide et chargé de passé des\nMontmorency, et, à notre avis, les Montmorency lui en doivent obligation et\nnon rancune... Terni, presque souillé par la désobéissance et la révolte, les\nplus grands crimes sociaux et les plus grands crimes militaires, ce sang reprit\nson lustre sur l'acier de la hache, tant il était fait pour l'acier !\n\n\n                                          II\n   Telle est l'héroïne que Renée a préférée pour nous en raconter l'histoire à\ntoutes les femmes du XVIIe siècle, de ce temps complet qui commença par les\ngrandes femmes et qui finit par les grands hommes. Née des Ursins, de race\npontificale, et Montmorency par mariage, cette femme, qui ne fut jamais\nqu'une épouse et une veuve chrétienne, a plus attiré son délicat biographe que\nles gloires tapageuses d'une époque où les femmes se dessinaient, avec plus ou\nmoins de prétentions ambitieuses, des rôles politiques et littéraires. Ram-\nbouillet et la Fronde sont sortis de ce temps. L'hôtel de Rambouillet, cette\ncaserne du bel esprit que Molière fit crouler, Jéricho ridicule, sous le son vif\nde son sifflet, était de fondation féminine, et la Fronde, cette bataille de\ndames, cette guerre où les femmes tiraient le canon comme on l'a vu tirer à\ndes serins et à des colombes, était une guerre enrubannée et galante où les\nvilles se prenaient pour les beaux yeux des belles, comme disait le maréchal\nd'Hocquincourt.\n   La madame de Montmorency de Renée, quoique, par la hauteur de son\nrang, elle pût partager le vertige des femmes élevées de cette époque de belles\nspirituelles et d'amazones, n'en ressentit jamais l'éblouissement et l'ivresse.\nItalienne et Romaine, c'est-à-dire exclusivement faite pour l'amour et sans les\nvanités françaises, elle se contenta d'être une vraie femme d'abord et ensuite\nune sainte femme, et à aucune époque de sa noble vie elle n'eut le souci ni le\ngoût du célèbre salon bleu d'Arthémise, dans lequel le grand Condé lui-même\nse rapetissait. Renée est si littéraire qu'il semble regretter que madame de\nMontmorency n'ait pas été une des lionnes (c'est le mot de ce temps-là comme\ndu nôtre) de l'hôtel de Rambouillet, et il écrit, pour s'en consoler : « Il est\n» vrai que les beaux jours de cette société n'étaient pas venus encore, et que\n» l'histoire s'est médiocrement occupée de ces premières années, » Ah! tant\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3612, "texte": "                       MADAME DE MONTMORENCY                                   333\n\n\nmieux qu'elle ne s'en soit pas occupée, si nous devions retrouver dans les\nombres dissipées de cette époque Marie de Montmorency, l'Arthémise chré-\ntienne, changée soudainement en Cathos ! Nous croyons, nous, qu'elle a gagné\nà ne pas porter ce reflet bleu du salon de Rambouillet sur la rougeur de\nsa joue chaste, et qu'on voit mieux ainsi la pureté divine de son type, bien\nau-dessus, par le calme et par la tendresse, des affectations de ce temps.\n    Elle aima son mari, voilà toute sa gloire; mais elle l'aima avec l'abandon,\nla résignation, la grandeur, la simplicité et la fidélité après la mort d'une\nhéroïne de Corneille. C'était une Romaine, nous l'avons dit ; mais une\nRomaine baptisée, adoucie, attendrie par cette religion qui aurait donné des\nentrailles à la louve d'airain de Romulus. C'était une Pauline qui eut son\nmartyre et qui ne le tint pas seulement du bourreau. Montmorency lui fut\nbien infidèle. Il lui perça le cœur bien des fois. Bon de cette bonté qui tue\nceux qui aiment, Montmorency la tua tous les jours de sa vie. Il la tuait avec\nune douceur immense, un respect profond, et ce que les indifférents appellent\ndes procédés généraux ; mais rien ne mourut dans ce cœur frappé de tant de\ncoups! Elle continua d'aimer l'époux auquel Dieu l'avait unie, quoiqu'il fût\nindigne d'elle, et pour que son destin fût accompli, pour que rien ne manquât\nà son calice d'amertumes, elle souffrit plus de la mort sanglante de son mari\nqu'elle n'avait souffert de sa vie, — de sa mort qui fut un crime encore, mais\n du moins qui ne le fut pas envers elle. Amédée Renée nous a raconté avec\ntoutes les nuances du détail cette vie, cette mort, et enfin ce survivre, le pire\n des malheurs pour l'âme humaine, a dit un homme qui se connaissait en dou-\n leur, et de tout cela il a tiré un chef-d'œuvre d'intérêt légitime, qui ne sera\n peut-être pas compris à cette époque d'adultère, mais qui, s'il l'était, aurait\n l'éloquence d'une leçon.\n    Et il n'y a pas que cette touchante histoire d'une femme qui aima, dans la\n Madame de Montmorency de Renée. A ce cœur qui palpite au fond, se rat-\n tache tout un long fragment du règne de Richelieu, qui acheva de tourner vers\n Dieu ce cœur déchiré, en lui arrachant son idole et en la jetant à l'échafaud.\n Cette partie du livre, plus extérieure et plus générale, est traitée avec une\n incontestable habileté. On y reconnaît la plume d'un homme fait pour mieux\n que pour écrire des biographies, si réussies qu'elles soient, et très capable de\n lutter contre les grands sujets historiques et leurs excitantes difficultés. La\n politique de Richelieu, que nous rencontrons ici, non pas dans son ensemble,\n  mais dans une des particularités les plus formidables de son action, est une des\n  difficultés qu'aucun historien n'a, selon nous, jusqu'ici vaincue. Presque tous\n  saisis par la fierté du geste, dupes de l'éternelle duperie de l'attitude, ils ont\n  consenti la grandeur de l'homme, même ceux qui l'ont insultée, mais nul\n  d'entre eux n'a dit une fois pour toutes le vrai, le pur, l'exact jugement.\n  L'impérieux génie de Richelieu a traité la gloire comme la France. Il a fait\n  obéir l'Histoire... Amédée Renée n'a pas plus définitivement jugé que les\n  autres la politique du grand Cardinal. Il ne le pouvait pas, du reste, dans le\n  cadre étroit où le choix de son sujet le place et devait le retenir. Seulement,\n  si l'ardente sympathie qu'il éprouve pour madame de Montmorency lui donne\n  le courage de regarder, les yeux bien ouverts, cette robe rouge qui les fait\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "334                                 DURENDAL\n\n\nordinairement baisser, tant elle est rouge ! trempée du sang des Montmorency,\n— pourpre contre pourpre! — cette robe, éclatante et terrible, n'a-t-elle pas\nquelque peu troublé son regard?\n\n\n                                        III\n\n   Voilà la question et voilà notre seul reproche. Malgré le tact, qui est très\nfin et le plus souvent très sûr chez Renée, l'historien est en lui, évidemment,\nd'inclination, pour Montmorency contre Richelieu; et même avant que le\nCardinal ne se lève dans cette biographie, d'abord intime et domestique, Renée\nest encore et toujours trop pour Montmorency. Montmorency, en somme, est\nvulgaire. Il a la bravoure d'un soldat et la beauté d'un capitaine, mais c'est\ntout. Il n'a pas d'esprit, et peu importe pour nous, d'ailleurs, qu'on l'eût\ntrouvé sans conversation à l'hôtel Rambouillet, s'il avait eu la délicatesse,\ncette fleur des âmes bien nées, qui vaut mieux que l'intelligence! Mais il était\ngrossier. Tout l'atteste, même Renée, qui cite de lui des mots adressés à\nBassompierre, gros comme les poings d'un gendarme et aussi lourds dans\nleur brutalité. Renée nous dit quelque part que madame de Montmorency\naimait tellement le duc son mari que, le cœur dévoré par la jalousie, elle sen-\ntait un involontaire attrait pour les femmes qui le rendaient infidèle, et qu'il\nlui fallait toute la dignité de l'épouse outragée pour se roidir et résister à la\npente qui l'entraînait vers elles. Eh bien, Renée a un peu ce sentiment pour\nson héroïne! Il aime un peu trop tout ce qu'elle aimait. Les peines qu'il se\ndonne dans la première partie de son récit sont incroyables, quand il s'agit\nde créer une importance, une valeur, une poésie quelconque à ce beau buste\nvide. C'est du dévouemeut à la duchesse, mais c'est aussi de l'illusion comme\ns'en font les hommes qui ont une palette. On n'est véritablement soulagé pour\nRenée que quand ce bel insignifiant de Montmorency se met enfin à vivre et\ndevient quelque chose, à l'heure de mourir!\n   Il est des vies qui n'ont, en effet, que la mort, et ces vies-là ne sont pas rares\ndans l'histoire. Presque de nos jours, n'avons-nous pas eu Louis XVI et Marie-\nAntoinette, dont la mort sera la vraie vie devant la postérité? Au XVIIe siècle,\nHenry de Montmorency, si admiré et si brillant comme grand seigneur et\ncomme homme de guerre, oublié maintenant ainsi que tant d'autres, sans sa\nmort, historiquement n'aurait pas vécu. Les services qu'il avait rendus, très\ncomptés par l'Etat, et d'ailleurs récompensés par le rang qu'il tenait dans le\nroyaume, n'auraient pas suffi cependant pour lui valoir ces deux lignes d'his-\ntoire qui empêchent un nom de périr. Sa révolte contre son souverain, son\nopposition au gouvernement de Richelieu, sa prise d'armes enfin et sa défaite,\nl'Histoire les aurait flétries, en passant, de ce mot d'équipée qui déconsidère\njusqu'au crime, et, complice de Gaston, le duc d'Orléans, et de sa turbulence\nde cadet, elle l'aurait couvert du mépris qu'elle a pour Gaston. Parmi les\nremuements des impuissants d'alors contre la forte main qui tenait la France,\nce ne serait qu'un mouvement de plus réprimé. Poussière soulevée et retombée\nqu'on ne verrait plus ! La mort seule de Montmorency a donné une mémoire\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3615, "texte": "                        MADAME DE MONTMORENCY                                     335\n\n\nà ces choses. Il fut coupable, mais par sa mort il racheta sa faute, car il ne la\nnia pas, et il mourut bien.\n    Renée a supérieurement raconté cette mort, dont il a senti la grandeur et\ndont il a fait admirablement ressortir le caractère. C'est une mort de grand\nseigneur d'une espèce perdue, qu'il faut apprécier avec l'esprit des anciens\njours. Le génie chrétien de sa race assista Montmorency à son heure suprême\net lui communiqua une idéale beauté morale dont le beau superficiel ne se\ndoutait pas ! Montmorency, en face du billot, ne houssina pas la hache comme\nCharles I e r ; il ne se fit point superbe avec elle. Il fut doux. Il regardait le coup\nqu'elle allait frapper comme une délivrance. Hélas ! il avait toujours été si\nheureux qu'il avait sans doute le sentiment du néant de la plus belle vie! Il ne\nchicana point la sienne. Il ne sophistiqua même pas avec lui-même. Il convint\nde tout et qu'il méritait bien sa peine, quoique dans ces têtes de gentilshommes\nqui faisaient la guerre au roi pour le roi, ces ultras armés, la notion de patrie\nne fût pas établie comme dans la nôtre, ce qui rendait le crime moins grand.\nCe fut donc d'un laisser-aller magnifique que cette fin de Montmorency. Pour\nlui, mourir fut aussi simple que de changer sa veste de couleur musc d'Espagne\ncontre la veste blanche dans laquelle il voulut marcher à l'échafaud, par une\ndernière coquetterie. La mort, qui le combla de ses bontés, le fit même ce qu'il\nn'avait jamais été : pour une minute spirituel. Il légua au cardinal de Riche-\nlieu son tableau du martyre de saint Sébastien. Mais, si c'était une ironie, ce\nfut aussi une fatuité.\n    Il n'y avait pas de martyr, en effet, et de martyr d'aucune espèce dans Henry\nde Montmorency; il y avait un homme justement condamné. Renée a écrit le\nmot de justice — justice orgueilleuse, il est vrai, — à la page 144 de son livre.\n Pourquoi, à la même page, a-t-il accusé ce moine (Richelieu fut un prêtre) de\ncouper par haine et par envie la tête du plus grand seigneur de France?... Nous\n non plus, comme Renée, nous ne croyons pas à l'impersonnalité de Richelieu;\n nous ne croyons à l'impersonnalité de personne... pas même à celle de Dieu.\n « Richelieu — dit Renée — fut jaloux, ingrat, vindicatif, implacable. » Cela\n est vrai souvent, mais ce n'est pas ici, et il fallait le reconnaître. Renée ne le\n reconnaît pas. « La raison d'État — nous dit-il — n'avait pas toujours été une\n » religion pour Richelieu... Sa foi datait de son entrée au ministère. » Mais\n un homme aussi apte et aussi accoutumé aux choses de l'Histoire que l'auteur\n de Madame de Montmorency ne sait-il donc pas à quel point la fonction ouvre,\n élargit et élève le regard, et que de ce sommet de la fonction on voit ce qu'on\n ne voyait pas encore du bas de la vie? Encore une fois, voilà la tache d'un livre\n qui pour nous est une perle. Il est évidemment trop conçu en vue de la dimi-\n nution de Richelieu, figure ambiguë — nous en convenons — dans sa gran-\n deur et dans sa force. Mais le lion a le pas oblique, et il n'en est pas moins le\n  lion! Richelieu, moins grand que Louis XI, continue Louis XI, après\n  Henri IV, et prépare Louis XIV ; et cet entre-deux dans l'Histoire est bien\n  suffisant pour qu'il y soit à jamais respecté. D'ailleurs ce grand faucheur, qui\n  avait pris au sérieux la méthode de Tarquin, n'abattit point de fleurs inno-\n  centes; toutes, plus ou moins, étaient empoisonnées, et si « les successeurs de\n   » Richelieu — nous dit Renée dans un dernier trait — n'eurent pas besoin de\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3333, "texte": "336                                DURENDAL\n\n\n» cette politique de sang pour réussir », c'est que la besogne avait été bien\nfaite. Ils n'eurent à recueillir que l'héritage du sang, sans le sang par lequel il\navait fructifié, et que Richelieu, lui, n'a pas craint de prendre à sa charge,\ndevant les hommes et devant Dieu !\n\n                                        IV\n\n   Et c'est là ce que l'Histoire ne cessera d'honorer. L'aimable et spirituel\nhistoriographe de Madame de Montmorency a vu Richelieu à travers les\nlarmes de la plus touchante des femmes affligées, mais qu'y a-t-il de plus\ndécomposant que les larmes?... D'un esprit politique trop ferme pour ne pas\ncomprendre la grandeur de Richelieu tout en l'accusant, il a été entraîné,\ncharmé, par son sujet; maisil reprendrait tout son regard demain s'il rencon-\ntrait Richelieu ailleurs qu'entre l'échafaud de Montmorency et la cellule de sa\nfemme. Après la mort de son héros, cette noble infortunée, qui n'avait jamais,\nhélas ! été une heureuse, cette sainte de l'amour, comme dit Renée, eut le cou-\nrage de devenir une sainte tout à fait. Au moment de mourir, Montmorency\nlui avait écrit : « Mon cher cœur (et c'était bien son cœur, en effet!), je vous\n» conjure, par le repos de mon âme..., de modérer vos ressentiments et de\n» recevoir de la main de notre doux Sauveur cette affliction. » Deux fois sou-\nmise, et à Dieu et à son époux, son autre Dieu, elle obéit à cette consigne\ndonnée presque du fond de la mort. Persécutée d'abord à cause du nom qu'elle\nportait et des influences qu'on lui savait dans cette province du Languedoc\nque son mari avait gouvernée, elle ne sortit de prison, quand la persécution\nse détourna d'elle, que pour se retirer à Moulins dans le couvent de\nSainte-Marie, où elle garda pendant quelque temps sa maison.\n   Elle y était venue, attirée par son amie madame de Chantai, qui en était\nsupérieure, et elle y resta, captivée par la règle de ce François de Sales qui\nsavait mêler à tout un miel divin. C'est là qu'elle apaisa son âme,\nqu'elle la modéra, comme le lui avait recommandé son époux; c'est là\nqu'elle put trouver la force de pardonner au lâche et imbécile Gaston, à\n Louis XIII le Juste, et enfin même à Richelieu! Ce fut là sans doute son der-\nnier pardon, mais il y eut pour elle plus difficile que de détacher les haines de\nson âme, ce fut d'en détacher son amour, d'en ôter un à un tous les rêves et\nles souvenirs de sa vie. Il le fallait pourtant, et, Dieu aidant, cela arriva. Elle\nse dépouilla des derniers songes, et, quand ce fut fini, cette veuve de saint\nPaul, à la fidélité immortelle, ne crut pas manquer de foi à son époux, cet\népoux sanglant du billot de Toulouse, qu'elle avait toujours dans la pensée,\nen choisissant un autre époux, sanglant aussi, le divin Epoux de la Croix.\nElle devint religieuse. Le livre de Renée nous fait assister à sa vie cloîtrée\navec autant de renseignement et d'animation qu'il nous avait fait assister à sa\nvie du monde. Sans avoir deux manières, l'habile et souple écrivain est de taille\net d'aisance avec les deux peintures que la vie de madame de Montmorency lui a\npermis d'exécuter, et on voudrait que la dernière durât plus longtemps. Mal-\nheureusement, madame de Montmorency ne vieillit pas. L'encens consumé\nmonta vite. L'amie de madame de Chantai, qui l'avait remplacée, ne porta\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "                       MADAME DE MONTMORENCY                                  337\n\npas loin sa charge d'âmes ! Epuisée d'amour et de vie, transfigurée déjà, elle\nalla bientôt parachever sa transfiguration dans le ciel.\n    « Ce fut le 5 juin 1666 — nous dit Renée — que cette belle âme, honneur\n» de son siècle, quitta la terre. Elle n'avait souhaité que le silence et l'oubli ;\n» son vœu devait être exaucé, car son nom est à peine resté dans la mémoire\n» des hommes. C'est que le monde se prend surtout par les contrastes. La Val-\n   lière a l'attrait de ses fautes pour faire aimer sa vertu. Saint Augustin nous\n» touche de plus près que les autres Pères de l'Église ; il semble que sa sainteté\n   se détache et ressort mieux sur l'orage de ses passions. Entre les femmes\n   célèbres par le dévouement et l'amour, il n'y en a pas de plus grande que\n» la veuve de Montmorency, mais sa vertu n'a pas eu d'ombre, et s'est ense-\n   velie dans sa perfection. »\n    Telles sont les pénétrantes paroles par lesquelles finit un volume qui nous\nprend l'âme avec une main tout à la fois puissante et douce, et dont on sent\nautour de son cœur l'empreinte longtemps. Nous avons voulu les citer et ter-\nminer aussi par elles. Qu'aurions-nous dit de mieux et de plus?... Et même,\npour donner une idée de l'accent de l'auteur, qu'y avait-il?... Dans ce livre, il\nne s'agit pas seulement du mûrissement complet d'un talent qui a tou-\njours fait l'effet d'être mûr, tant il avait de saveur et de goût ! Il s'agit d'une\n faculté plus rare, la faculté d'être entièrement pénétré par le sujet qu'on traite,\nque n'ont pas, certes, tous les talents, et même les talents supérieurs. Selon\n nous, rien de plus délicieux. Le talent d'Amédée Renée a été perméable à\n l'âme de madame de Montmorency, et il la respire comme ces haleines de\n femmes qui gardent l'odeur de la fleur qu'elles ont respirée. Madame de Mont-\n morency fut parfaite et oubliée. Nous n'avons pas dit que ce livre n'eût pas\n d'ombre, et nous en avons trouvé une. Mais il a pourtant aussi sa perfection,\n ce livre de pureté dans le style et dans la pensée, d'attendrissement contenu, de\n reflets charmants et même d'intelligence chrétienne. Seulement, sa perfection,\n à lui, sera plus heureuse que celle de madame de Montmorency, qui s'est ense-\n velie dans la sienne. Il ne s'y ensevelira pas.\n\n                                                       BARBEY D'AUREVILLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 338, "page_fin": 342, "titre_corps": "La Mort", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "La Mort I Je suis la Mort, je suis la sombre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 415, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "La Mort\n                             I\nJe suis la Mort, je suis la sombre messagère ;\nJe suis celle qui fait que l'on parle tout bas ;\nJe traverse le monde ainsi qu'une        étrangère,\nLes malédictions se lèvent sous mes pas.\nJe suis la fin ! je suis la nuit! je suis l'envie!\nJe suis celle qui vient pour étouffer la vie,\nCelle que l'on maudit et qu'on ne connaît pas!\nLes hommes n'ont jamais contemplé mon visage,\nInvisible et sans bruit, je marche au milieu    d'eux,\nJe les entends parler du terme du voyage,\nJ'entends monter — auprès de moi — leur chant joyeux !\nMais à chaque tournant de la route     infinie,\nÉtendant ses deux bras dans un cri d'agonie,\nL'un ou l'autre s'abat sur le chemin    poudreux.\nAlors, pris d'une peur mystérieuse et sombre,\nGrands fantômes transis par leur       effarement,\nFrissonnants et muets ils s'enfoncent dans l'ombre,\nEn laissant après eux le cadavre      dormant.\nPuis, quand ils ont couru harassés et funèbres,\nIls disent : « nous voici dans la paix des ténèbres »,\nMais à l'instant, l'un d'eux tombe sinistrement !\nIls repartent alors de leur course    sauvage,\nTel un troupeau sifflant de démons qui s'enfuit,\nDe désert en désert, de rivage en rivage,\nIls s'en vont en sentant que la mort les poursuit.\nL'un et l'autre, parfois, se retourne et menace :\n« Je te maudis, ô mort ! qui ne nous fait pas grâce ! »\nMais lui-même, en parlant, s'effondre dans la nuit !...\n\n                             II\nIls ont cru que j'étais une vieille ridée,\nChevauchant nuit et jour sur un cheval maudit !\nQue par le doigt de Dieu fatalement      guidée,\nJe frappais tour à tour tous ceux qu'il m'avait dit !\nQue je m'enveloppais du linceul immobile\nQue l'araignée immonde et sinistre, qui file\nAu plafond des tombeaux, dans l'ombre noire ourdit.\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2090, "texte": "                        LA MORT\n\n\nIls ont cru que j'avais le rictus du squelette,\nQu'entre mes dents sifflait le souffle des damnés.\nEt que je brandissais, effroyable et muette.\nUne faulx de mes bras à demi calcinés.\nQue plus d'un avait vu dans sa nuit       d'agonie,\nEntre les os saillants de ma face jaunie,\nS'élargir le trou noir de mes yeux décharnés !\n\nIls ont ouvert un jour au fond du cimetière,\nLe tombeau de celui dont ils portaient le deuil,\nIls ont revu le mort qui grouillait dans sa bière,\nEt le ver ricanant dans le fond de son œil.\nComme aux murs des caveaux se détachent les plâtres,\nLa chair se déchirait en des lambeaux       verdâtres...\nIls ont cru que j'avais la laideur du cercueil !\n\n                          III\n\nNon ! ils en ont menti ! car je suis jeune et belle !\nLa vie en moi palpite et je la sens frémir,\nOn m'appelle la mort et je suis     immortelle,\nJe suis jeune et jamais je n'en pourrai guérir !\nJe suis belle et pourtant mon âme tourmentée\nEst par un sort cruel toujours     persécutée.\nOn m'appelle la mort et je voudrais mourir !\nJe suis dans l'ombre d'or la beauté     souveraine,\nTout l'univers se tait pour m'entendre     passer.\nLes purs astres du soir croient que je suis leur reine,\nEl lorsque je descends ils veulent s'effacer ;\nMais lorsque dans la nuit me voit venir la terre,\nJe la sens frissonner comme d'un noir mystère !\nJe sens sous mes pieds blancs le monde se glacer.\nLes anges en passant voient ma beauté         maudite,\nMon sourire plus pur que celui du matin,\nEt, troublés, vers le ciel ils repartent plus vite.\nEn se voilant les yeux dans un geste        hautain;\nAvec mes cheveux noirs flottant sur mes épaules,\nJe promène mon vol de l'équateur aux pôles.\nEt je dois cependant blasphémer le Destin !\n\nC'est que je ne suis pas impassible et sereine,\nDes désirs éperdus mordent ma faible chair,\nLa folle passion me secoue et m'enchaîne,\nA son goût de douceur mêlant son goût amer.\nSes souffles ont rugi leurs tempêtes   sauvages.\nSes flots se sont rués dans ce cœur sans rivages,\nPlus vide que l'espace et plus grand que la mer!\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "340                            DURENDAL\n\n\n\n      Est-ce pour me punir d'un crime que j'ignore ?\n      Au cœur Dieu m'a cloué l'amour de l'être       humain,\n      Depuis le premier jour cet amour me dévore,\n      Je veux le consacrer par un fatal       hymen.\n      Et je sens une ardeur furieuse et jalouse\n      De devenir pour l'homme une éternelle épouse,\n      Et si je dois souffrir, de souffrir de sa main !\n\n      Je le vois, je me dis: « qu'il est beau ! », mon corps      trembla\n      D'une angoisse infinie, et trouble en même temps ;\n      Son œil brillant et pur me fascine, il me semble\n      Que ses deux bras tendus m'appellent,         palpitants.\n      Alors, j'accours, je vais à lui l'âme enivrée,\n      Pour unir à jamais dans l'étreinte sacrée\n      Mon immortelle aurore à son mortel          printemps.\n\n      J'approche et je le prends rayonnante    et farouche,\n      De mes bras caressants, dans un geste       vainqueur,\n      Et j'entends haleter son souffle sur sa bouche,\n      J'entends les battements affolés de son cœur.\n      Mais tout à coup je sens qu'il est froid et qu'il tombe,\n      Et, désespérément, je le jette à la tombe.\n      Sur les rires stridents de mon destin    moqueur.\n\n      J'en vois d'autres passer, ils chantent sur la lyre,\n      Je m'avance vers eux sans qu'ils me voient venir,\n      Je saisis le plus beau dans mon âpre délire,\n      Sur mon étreinte folle il semble s'endormir ;\n      Je lui dis : mon amour, réveille-toi, je t'aime !\n      — Hélas, il a vécu la minute     suprême,\n      Le toucher a suffi pour le faire    mourir.\n\n      Puis d'autres, puis encor ! toujours     inassouvie,\n      Mon ardeur grandissait et devenait      fureur,\n      Mais partout mon baiser faisait s'enfuir la vie...\n      Je voulais l'artisan ! je voulais l'empereur !\n      Dès que je les touchais il restait sur ma bouche\n      Quelque chose de froid et de blanc, que farouche\n      Je rejetais soudain dans l'ombre avec horreur !\n\n      Et je me dis alors :je viens seule,   inconnue,\n      Sans rien pouvoir offrir à mon amant       mortel,\n      Je vais monter, je vais lui cueillir dans la nue,\n      Pour en parer son front, des astres, fleurs du ciel.\n      Je touchai l'un, puis l'autre, et sous ma main     maudite,\n      S'éteignant à jamais ils reprenaient leur fuite,\n      Cadavres de soleil dans l'espace éternel !\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2127, "texte": "                        LA M O R T                            341\n\n\nJ'ai voulu lui donner les beautés de la terre :\nLe volcan lumineux, — le volcan s'est éteint ;\nLui donner la forêt, — sous mon doigt de mystère,\nLa forêt a séché, mourant en plein matin;\nJ'ai voulu lui donner les villes et les trônes, —\nMais partout devant moi croulaient les Babylones.\nPartout me poursuivait mon farouche destin !\n\nAlors, désespérant de ces choses éteintes,\nQui restaient contre moi des     malédictions,\nJ'ai repris, nuit et jour, l'homme dans mes étreintes,\nJ'ai tenu dans mes bras les     générations.\nMais toujours — ô souffrance affreuse et qui me navre !\nChaque être en me touchant devenait un cadavre,\nEt toujours dans mon cœur grondaient mes passions.\n\nTous, me sentant venir dans leur colère folle,\nEn écumant, vers moi crispaient leurs poings     tendus,\nLeurs imprécations — ô divines paroles ! —\nNe faisaient qu'attiser mes désirs éperdus !\nJe me jetai sur eux, les yeux fous et terribles.\nMais leurs corps se changeaient en ces choses    horribles,\nJe riais et pleurais de les avoir perdus !\n\nQuelquefois dans la nuit, j'entendais une plainte,\n« O mort ! s'écriait elle, arrive à mon secours,\nViens je te tends les bras et je l'attends sans crainte ! »\nJe tressaillais alors en répondant : « j'accours ! »\nJe me jetais sur l'homme, avec des mots de flamme,\nJ'ajoutais : « réponds-moi », mais dans la nuit son âme\nFrissonnait à ma voix et s'enfuyait toujours !\n\nTourment affreux ! douleur sans fin ! âpre supplice !\nPour être ainsi punie, ô Dieu ! qu'ai-je donc fait ?\nContre moi n'as-tu pas épuisé tajustice ?\nDis-moi le terme au moins et dis-moi mon forfait ?\nDevrai-je encor longtemps promener sur la terre\nMes désirs enflammés et mon cœur solitaire,\nMon amour frémissant et jamais satisfait ?\n\nAh ! ne pouvoir jamais — ô souffrance éternelle! —\nToucher un seul instant le front d'un    bien-aimé.\nSans que son pur regard chavire en sa prunelle.\nQue son rire devienne un rictus déformé !\nNe pas savoir donner un baiser plein de fièvres\nSans que l'âme en sifflant se retire des lèvres,\nSans que l'être vivant retombe inanimé !\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1638, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\n      Et je rugis : Va-t'en ! amour qui me tourmente !\n      — « Je resterai toujours », répondait-il tout bas !\n      Je me précipitai dans la mer     écumante,\n      Mais l'onde sur mon corps ne se refermait pas !\n      Je voulus m'enchaîner, le sort brisait ma chaîne,\n      Je voulus me cacher dans une île lointaine,\n      Les iles de la mer s'enfonçaient sous mes pas !\n\n      Alors, de désespoir je me suis révoltée,\n      J'ai surgi devant Dieu, hagarde, et j'ai crié :\n      « Depuis quatre mille ans tu m'as     persécutée,\n      Ton vouloir implacable et sourd n'a pas plié.\n      L'amour cruel toujours mord mon âme inquiète,\n      Et tu te ris de moi, dans ta clarté  muette;\n      Sois maudit à jamais, ô maître sans pitié !\n\n      Sois maudit à jamais, mais tu n'es plus mon maître\n      Si tout ce que je prends défaille à mon toucher,\n      Je m'en vais te saisir et tu vas disparaître.\n      De ton trône fatal je m'en vais t'arracher ! »\n      Et j'ai voulu baiser sa frange de mystère,\n      Mais son doigt s'abaissant me désigna la terre,\n      Et depuis ce jour-là je n'ai pu l'approcher !\n\n                                 IV\n\n      Et je suis toujours jeune et je suis toujours belle,\n      Chaque heure que je vis mon amour croît encor,\n      Sous la fatalité, ma douleur       immortelle\n      Attend le jour où Dieu fera mourir la mort !\n      ...Et toi, poète, fuis ! va-t'en ! cache ta vie !\n      Car je veux, pour calmer mon âme inassouvie.\n      Mêler mes cheveux noirs à tes longs cheveux d'or !\n\n                                                P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 343, "page_fin": 344, "titre_corps": "Tableautin de psychologie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Mahutte", "ancre_debut": "Tableautin de psychologie Coco de son perchoir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 422, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "Tableautin de psychologie\n                Coco de son perchoir, observe l'entour : la table de\n                  marbre où sa cage est posée, le comptoir que des\n                  glaces ennoblissent, la porte d'entrée, la gare du\n                  Luxembourg et le maigre John Cockerill exilé\n                  sur un socle malingre. Sans en avoir l'air, Coco\n                  détient cet horizon familier au fond de ses yeux\n                  mornes; c'est un paysagiste aussi modeste que\n                  perspicace; il se distingue en cela de tant de\npaysagistes. Il a conscience de sa dignité et connaît l'ancienneté\nde son installation en cette demeure; il a vu les patrons se\nsuccéder par les vicissitudes de la mort ou de la faillite; chacun\nl'a gardé, le sachant ami de la clientèle; sans s'épancher en com-\nmérages vaniteux, Coco tire fierté de cette précellence.\n   Harnaché d'une robe verte et rouge, le regard placide, le bec\nfanfaron, Coco, habituellement taciturne et nonchalant, s'affirme\net s'éveille au spectacle de la nourriture. Il s'approche des voya-\ngeurs et quémande les bribes de leur bifteck; lorsque le patron\net sa « dame » prennent le repas de midi, il se campe sur la\nnappe, ornée par lui d'insolites moulures, dévide son réper-\ntoire : « Ah! ah! ah! ah! — Rrrrou... rrrrou... — Petit Coco! »\n   A défaut de variété, ce perroquet s'impose par l'obstination\net l'éclat du timbre, non moins que par le rythme impérieux des\nailes battantes. Inutile de vouloir se détourner de lui ou feindre\nd'ignorer ses revendications manducatoires ; son affairement\ncourroucé, son gosier sonore, l'impatience de ses allures dictent\nle devoir et persuadent de soigner le personnage. Aussitôt\nrepu, il réintègre son domicile et se replonge en ses cogitations\nparesseuses.\n   L'autre jour, Coco, qui n'aime pas les chiens, a éprouvé une\nimpression pénible, à voir s'insinuer sous une banquette le bloc\nprétentieux d'un fox-terrier poussif. Son maître en traçait la\nbiographie laudative.\n   — Je l'ai reçu tout... tout petit... d'un de mes amis, qui était\nde Gembloux... Moi, je suis de Grez-Doiceau... Si j'aurais\nvoulu, il aurait ramassé tous les prix d'honneur dans les con-\ncours de ratiers... il avait des dents et un coup de gueule...\nhan !... je ne vous dis que ça... Mais je n'ai pas voulu qu'il pren-\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "344                         DURENDAL\n\n\ndrait part à ces concours-là... D'abord, il a gagné assez de\nprimes comme ça, rapporta ce qu'il est blanc... blanc sans une\nseule tache. C'est la vraie race... la bonne. Ah! c'était un gail-\nlard, dans sa jeunesse... Il en a croqué, des poules, le mâtin...\nMaintenant, il a dix-sept ans passés et il souffre de l'asthme\nquand il a couru... Nous vieillissons, hein, Bruno?\n    Bruno s'ébroua, éternua, quêtant la caresse; il était dodu et\nbéat comme un porcelet.\n    Son maître s'attabla, pendant que, vers le couvert, Coco boitil-\nlait et le drame se produisit. Un morceau de viande, destiné au\nbipède, chut sur le plancher, où le quadrupède le voulut happer;\nseulement, Coco, conscient de son droit, déjà fondait sur le butin,\ndans un tapage de protestations et de plumes hérissées :\n    — Ah! ah! Rrrrou... rrrrou...\n    Bruno se précipitait, émettant des abois redoutables dont\nCoco, indubitablement, se moquait : il avait mis le grappin sur\nla proie et, la crête en furie, tournoyait à la façon d'une toupie\nrageuse; en une brusque envolée, il finit par rejoindre son juc,\nhumiliant d'une brûlante moulure l'adversaire abasourdi.\n    Le lendemain, assis à côté de son maître, Bruno mangea son\ncontent; sur cette poussivité rondelette, Coco planait, dédai-\ngneux. On eût dit qu'ils ne s'étaient jamais vus.\n    Puis, il se fit une détente. Du moment où chacun fut assuré\nde sa chacunière, Coco en son asile, Bruno sous la banquette,\ndu moment où chacun obtint, de son côté, l'assurance du repas,\nle code de la politesse gouverna les antagonistes. Ils voisinèrent\n même et ils ne tardèrent pas à se mieux connaître; Bruno\n s'aperçut que Coco goûtait médiocrement la côte de veau panée ;\n Coco enregistra que le fromage et le pain trempé de bouillon\n laissaient Bruno indifférent. La constatation de ces diversités\n fortifia leur mutuelle estime et les mena, peu à peu, vers l'amitié\n solide; l'un près de l'autre, ils consumèrent des heures paci-\n fiques et affectueuses.\n    Et, quoique ils s'abstinssent de poisson, le soir où un inno-\n cent basset s'achemina vers un débris de sole au trot menu de\n ses courtes pattes, ils se ruèrent sur lui d'une telle indignation\n que le pauvre en pensa mourir de terreur. Sans intermédiaires,\n l'alliance était scellée. Les animaux sont trop fins pour recourir\n à l'artificieuse industrie des diplomates.\n                                               FRANZ MAHUTTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 345, "page_fin": 345, "titre_corps": "La Tempête", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Cte d’Arschot", "ancre_debut": "La Tempête La tempête, qui ne voit pas", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 424, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "La Tempête\nLa tempête, qui ne voit pas, qui va tout droit\n        Sur l'Océan et sur la terre,\nLa tempête, qui rompt les chênes dans les bois\n        Et les vieux tilleuls solitaires !\n\nLa tempête, qui va tout droit, qui ne voit pas.\n         Qui fend la coque des navires,\nQui s'élance, court, vole, éclate avec fracas,\n         Comme un monde qui se déchire!\n\nLa tempête, qui rend, d'épouvante, tout blancs\n         Les visages hagards des hommes,\nQui fait craquer les murs des palais     opulents,\n         Les remparts, les tours et les dômes .'...\n\nTempête, qui venez si noire à l'horizon\n        Sans jamais savoir votre route,\nVenez, venez frapper, renverser ma maison,\n        Ses toits, ses greniers et ses voûtes !\n\nVenez faire crever au milieu des chemins\n         Mes chambres, dont l'air lourd m'accable,\nFaites choir des moellons sur ma tête et mes mains\n         Et remplissez mes yeux de sable !\n\nPour que j'ignore, enfin, tout le mal, tout le bien.\n        Et les efforts qui    s'évertuent,\nLe rêve et les désirs, qui ne servent à rien,\n         Et l'inutile amour qui tue .'...\n\n                                            C te D'ARSCHOT.\n\n\n\n\n                       *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 346, "page_fin": 353, "titre_corps": "Notes de voyages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Notes de Voyages La Mer LE ciel est gris", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 425, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1796, "texte": "Notes de Voyages\n\n                             La Mer\n                LE ciel est gris ce matin.\n                     Les choses, les briques roses entre les cadres\n                   en pierre des fenêtres, les petits arbres, les\n                   gazons, le sable, qui, hier, éclataient au soleil,\n                   avaient l'ardeur de la vie, sont tout éteints. La\n                   mer aussi est grise et ses flots retombés se con-\n                   fondent à l'horizon avec le ciel découragé.\n                   O Whistier, quelle « symphony in gray » tu\naurais fait de ce charmant matin !\n   L'eau est moirée à peine, et on la croirait morte, morte à tout\njamais, si l'on n'entendait au loin sa plainte monotone, qui est\ncomme la chanson de l'éternité.\n   C'est partout une telle douceur, un tel apaisement que c'en\nest presque de l'indifférence. Une barque passe; ses voiles sont\ndégonflées : elle a l'air d'ennuyer la mer.\n   ... Et puis tout ce gris s'éclaircit, s'argente, prend des reflets\nainsi que les cassures d'une soie immense. Un frisson a couru.\nDe la lumière arrive, se répand, gagne tout, enveloppe tout.\nL'eau s'anime et sourit; les vagues mêlent de la clarté à leur\nécume, scintillent comme si toutes les pierreries du monde\navaient été jetées sur elles.\n   Inquiétant sourire de la mer, sérénité à laquelle on ne peut\nse fier, je suis resté longtemps attristé devant vous!...\n   Vous êtes maintenant enjôleuse, ô mer, pleine de bruit autant\nqu'une forêt au printemps, joyeuse comme un beau jardin, —\net demain, et tantôt peut-être, vous éclaterez de fureur, vous rou-\nlerez des vagues déchirées et terribles; ceux qu'au loin vous\nportez, lutteront, comme tant de lois, et comme tant de fois\nvainement, contre vos colères impitoyables, tandis que ceux\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": "                        NOTES DE    VOYAGES                      347\n\nqui, du rivage, verront vos emportements, se lamenteront sur\nle sort des hommes qui ont osé croire en vous.\n   Vous êtes pareille à ces impératrices, belles et toujours inas-\nsouvies, qui, droites et parées, attiraient par leur mystérieux\nsourire, inspiraient des amours passionnées et tuaient le lende-\nmain au réveil les imprudents qui n'avaient pas eu peur de les\naimer...\n   Vous êtes pareille à ces femmes, dont les yeux laissent tom-\nber des regards indifférents, souvent innocents même, dont les\ngestes doux et lents cachent des violences inouïes, qui portent\ndes lys dans leurs mains et dont les robes ont des plis que du\nsang éclaboussera un jour...\n   Le soir, je suis revenu. Le soleil descendait : formidable\nboule d'or, tout en fusion, et qui ne rayonnait pas.\n   Bientôt, à l'horizon, il toucha la mer. Il glissa alors plus rapi-\ndement, sembla-t-il. Puis il n'y eut plus qu'un petit croissant,\nqui brillait sur l'eau ; puis il s'y engloutit, et il ne resta dans le\nciel qu'une immense lueur pourprée. Ce soleil, qui s'en allait,\nétait comme l'amour, puissant et tout en feu, puis qui décroît,\nqui disparaît enfin complètement et ne laisse que le souvenir\npour illuminer le passé.\n   La nuit tomba. Je quittai la mer, qui, même à ses plus belles\nheures, attriste le cœur des hommes. J'allai dans l'obscurité.\nLa lumière du phare la traversait, à secondes régulières; elle\nparaissait dire que, pourtant, il ne faut jamais désespérer;\nmais de loin, d'au delà les roches émiettées, arrachées, perpé-\ntuellement lavées et battues, arrivait toujours le bruit mono-\ntone et profond de l'eau. Il semblait dire, lui, qu'espérer et\ndésespérer est dans l'ordre naturel des choses, que, plus encore\nque les vagues et la tempête, le temps emporte tout et que c'est\nde ce qui se fait et de ce qui se défait que se forme l'Éternité.\n\n\n                             En Crimée\n   C'est là-bas, en Crimée, près de Sébastopol, au bord de la\nmer.\n   Du plateau largement ondulé, immense et desséché, on ne\nvoit rien que la ville confuse dans le lointain et, par places, la\nligne éclatante de l'eau. Par la route, longue bande foulée qui\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\n\nse déroule entre des terrains gris et durs, on arrive à un petit\ngroupe de constructions d'apparence presque pauvre quoi-\nqu'elles enferment bien des richesses. C'est le couvent de Saint-\nGeorges, bâti, ironique succession des religions humaines ! sur\nl'emplacement même d'un temple de Diane.\n    Après avoir franchi un enclos mi-jardin mi-cimetière, et suivi\nune galerie pareille à un tunnel, on trouve un autre jardin en\npente roide . Là, dans une confusion déconcertante, se mêlent\ndes petites chapelles, des petits clochetons, des tombes et des\npetites maisons adossées aux rochers, des plantes et des arbres\ndivers, des cyprès, des noyers et des platanes dont les feuillages\nenchevêtrés tissent un épais rideau devant les yeux.\n    Dans cette oasis de verdure, contrastant violemment avec le\n plateau aride d'où l'on vient, vivent quelques moines. Ah! loin\nde la ville et de son tapage, quel asile et quel silence pour\nméditer sur le monde, surtout si on l'a quitté après une exis-\ntence passionnée !\n    On descend quelques marches et, au bout d'un étroit che-\nmin, on touche à un grillage qui arrête devant l'abîme : alors se\ndécouvre, inattendu parce que resté caché par les branches\njusqu'au dernier instant, le plus merveilleux spectacle.\n    C'est une baie, un demi-cercle parfait dont les extrémités sont\n de hautes falaises avec quelques grandes pierres éboulées dans\n l'eau bleue. Un peu à droite se dresse, immense, un rocher\n inaccessible et pointu comme un gigantesque fer de lance. Au\n milieu le couvent, avec ses verdures, ses jardins rudement\n inclinés vers la mer, la belle mer infinie.\n    Comme on est isolé là et quel endroit de délices ce serait\n pour, abandonnant le monde dont les lignes de la baie semblent\n vouloir donner l'oubli, venir rêver, — et surtout aimer. Et c'est\n lui pourtant qu'ont choisi précisément quelques hommes pour\n vivre dans l'obscurité, prier et faire pénitence, si la pénitence\n est possible dans un lieu débordant de tant de douceur.\n    Cette destination sévère d'un coin de terre si charmant aug-\n mente peut-être encore son charme. Mais ce qui lui en donne\n particulièrement, c'est, au centre de la baie, à 100 mètres du\n bord, une haute roche. On y a taillé un escalier qui conduit à\n son faîte où, taillant encore à même la pierre, on a creusé une\n tombe et dressé une croix. Un supérieur du couvent y dort le\n  sommeil éternel.\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2099, "texte": "                       NOTES DE        VOYAGES                349\n\n\n  Cette tombe émergeant de l'eau soyeuse, devant l'horizon\nmerveilleux, au milieu de la magnificence de la nature, est\nadmirable. Elle donne, devant cette beauté qui est si poignante\nqu'elle semble suspendre la vie, la notion du fugitif, du si peu\nque nous sommes auprès des granits superbes qui demeurent,\nqui demeureront au moins plus que nous, elle glisse dans l'âme\nune petite mélancolie inappréciable.\n\n\n             Un Monastère Roumain. Paséréa\n   L'automne est généralement très belle en Roumanie. C'est\naujourd'hui, pourtant, un ciel gris, une lumière grise, — un ciel\net une lumière du Nord — qui décolorent la campagne rendue\naride par une sécheresse de plusieurs mois.\n   Nous partons à cheval à travers les quartiers excentriques de\nBucarest, entre des maisons basses, échoppes et cabarets, où\ngrouillent, dans l'aube du dimanche, des paysans, des chiens et\ndes enfants. Puis c'est la plaine, toute plate, où germe avec\npeine le nouveau blé, limitée dans la brume de l'horizon par\ndes forêts, dont novembre n'a pas encore arraché toutes les\nfeuilles. Décor étrange dans ses tons éteints, ses nuances neutres,\nmonotone, et cependant varié, et si peu indifférent.\n   Après une course d'environ deux heures, le paysage ne chan-\ngeant presque pas, restant sans imprévu, on voit pointer sur\nune colline les tours du monastère de Paséréa, construit sous le\nrègne du Prince Couza.\n                                   *\n                               *       *\n   Une clôture mal entretenue formant un long rectangle; une\ncoupure dans cette clôture, une écurie à droite en entrant. Il\nsemble tout d'abord qu'on pénètre dans l'enceinte d'une ferme\nimmense.\n   Quand on s'avance davantage dans la vaste cour bossuée et\ncouverte d'un gazon maigre, on aperçoit deux longues lignes\nde maisons. Ce sont de petites constructions étroites et basses,\nayant rarement un étage. Les unes sont proprettes, soignées,\nles autres, les plus nombreuses, négligées et attristantes»\nQuelques-unes, groupées, ont des arbres et des jardinets autour\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "350                         DURENDAL\n\n\nd'elles : dans le silence étoile des nuits d'août, au temps des\nfleurs et des oiseaux, elles doivent être des asiles admirables.\n   Devant elles, on évoque involontairement le souvenir, des\nbéguinages flamands. Paséréa, pourtant, n'a pas leur blancheur,\nleur tenue un peu froide, la rigidité de leurs parterres bordés\nde buis. Mais, ici comme là-bas, vivent un grand nombre de\nnonnes. Derrière les rideaux des petites fenêtres et les portes\ncloses, il y en a cent cinquante, nous dit-on. Femmes du peuple\npour la plupart, très simples, et bonnes sans doute, et très\npauvres. Dans la paix de la campagne, que ne troublent que\nles cris des corbeaux, ces créatures, plutôt inoccupées, et peu\ncultivées, qui n'ont pas pour être soutenues la force qu'on puise\ndans les méditations profondes, doivent quelquefois trouver\nbien lourde leur solitude. Elles passent là, sans heurts, leur\nexistence, atteignant presque toutes un grand âge, jusqu'à\nl'heure où elles vont dormir dans un coin de cet enclos retiré.\n   Au milieu de la cour s'élève une massive tour isolée, trouée\nd'une grande porte. Derrière elle est l'église. Elle est vaste, ses\nmurs intérieurs sont couverts de peintures, mais, peu riche et\nmoderne, elle n'offre rien de très intéressant. Elle possède\ntoutefois quelques belles icônes en argent. L'une d'elles nous a\nplu particulièrement. Des rayons dorés entourent la tête sainte,\net à ces rayons des fidèles ont accroché des présents, des mon-\nnaies, des broches et des croix d'or garnies de pierreries. Parmi\nces objets de prix, une petite mèche de cheveux noirs noués\ndans un ruban. Symbole d'une chevelure sacrifiée après une\nprière, — ou un péché! Nous avons cru plutôt y voir l'ex-voto, si\nprofane et si sublime à la fois, d'un amant, qui n'avait rien\ntrouvé de plus précieux à lui offrir pour attendrir la divinité\nqu'un souvenir de son amie.\n   Derrière cette église, au centre d'un cimetière rempli de\nbelles tombes abandonnées, s'en élève une plus petite. Ses\ncaves sont émouvantes.\n   « Il faut remuer les os après sept ans », dit-on en Roumanie.\nAussi, la septième année de leur mort déterre-t-on chaque reli-\ngieuse. Pour celles qui ont laissé la somme requise, on fait un\npetit coffre en bois, où on place ce qui reste d'elles; les autres\nn'ont qu'un sac de toile blanche. Sur la boîte ou sur le lin, et\nsur le crâne, on inscrit leur nom, l'année de leur naissance,\ncelle de leur décès, quelquefois un qualificatif élogieux.\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "                       NOTES DE   VOYAGES                      35l\n\n   Et elles sont là, toutes, dans des coffres empilés, dans des\nsacs entassés et pareils à ceux qui font craquer les greniers des\nfermiers riches, toutes les douces nonnes d'autrefois. Et c'est\nune nonne qui nous ouvre la porte de cet ossuaire, qui nous\nmontre les débris de plusieurs de ses anciennes compagnes,\nqu'elle connut il y a sept ans, il y a huit ans, il y a neuf ans, —\nhier pour elle dans cette retraite où la monotonie de la vie doit\nrendre inappréciable l'écoulement des jours. Et elle avait des\nyeux calmes, des mains qui ne tremblaient pas en nous don-\nnant des explications sur cette étrange communauté de sque-\nlettes, parmi lesquels elle cherchait peut-être le petit coin où\nelle reposerait plus tard...\n   Dans ce couvent, vraiment, les murs ne disent rien : ils ne\ntémoignent d'aucune opulence, ils n'évoquent ni les temps\npassés ni un grand art lointain. C'est l'esprit seul qui parle et\nqui touche, cet esprit de renoncement et de piété, qui fait de la\nvie une chose sans plaisirs et sans regrets, et de la mort dépoé-\ntisée une chose sans horreur.\n\n\n        Le cimetière turc d'Eyoub (Constantinople)\n   C'est une journée de printemps, claire, baignée, inondée\nd'une vibrante lumière. Nul oiseau, un silence absolu, et des\nfleurs si fraîches, si pures entre les herbes qui revivent qu'elles\nsont tout une joie pour les yeux, qu'on les regarde avec éton-\nnement comme si auparavant, les autres années, on n'en avait\njamais vu de pareilles.\n\n                    O Gioventu dell'anno,\n\n                                         quelle jeunesse vous\nremettez dans le cœur des hommes, quelle innocence dans leurs\nregards pour qui tout redevient inattendu !\n  Et cette impression nous la savourons, — antithèse précieuse!\n— dans un cimetière, dans le cimetière turc d'Eyoub.\n  Au loin, comme dans une mousseline, et malgré la force du\nsoleil, s'adoucissent les contours de Péra, de Galata et de\nStamboul, les mâts immobiles des vaisseaux, — la vie intense\nde la terre et de la mer. La Corne d'or amène jusqu'au pied de\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": " 352                          DURENDAL\n\n\n  la montagne où nous sommes, son eau paisible et souriante;\n elle brille comme un immense miroir renversé entre deux col-\n lines. Il semble que cette eau sépare l'agitation, la fièvre de la\n paix, le bruit, la rumeur des efforts du repos et du silence.\n    A notre droite, nous apercevons la Mosquée d'Eyoub, sainte\n entre les saintes, où l'on garde le glaive du Prophète que viennent\n ceindre les sultans à leur avènement. Qu'elle est jolie avec ses\n murs de marbre percés d'ouvertures garnies de grillages capri-\n cieux, les petites ruelles qui dansent en rond autour d'elle,\n sombres ou pleines de rayons et de verdures retombantes!\n Depuis elle jusqu'à nous, jusqu'au sommet de la montagne,\n entre les cyprès poussés là comme par hasard, graves et vieux,\n c'est tout un peuple de tombes blanches. A peu près semblables,\n pointues pour les femmes, terminées en turban pourles hommes,\n penchées d'un côté ou de l'autre, elles sont là dans un désordre\n charmant, innombrables. Ce sont des stèles en marbre clair,\n où, en lettres compliquées et mystérieuses, simplement sculp-\n tées, plus rarement dorées, s'expriment des regrets ou s'étendent\n des éloges. De si petits détails les différencient entre elles qu'elles\n font s'effacer les inégalités qui séparent les êtres dans la vie,\n qu'on préfère leur modestie un peu monotone au luxe outré de\n nos nécropoles chrétiennes. Les tombes turques donnent mieux\n l'impression du nivellement de toutes les vaines grandeurs\n devant la Mort, et quand l'oubli de ceux qui survivent est mani-\n feste, elles le rendent moins attristant.\n    En Occident, un cimetière est partout un jardin d'une mélan-\n colie suprême ; on se découvre en y entrant ; on s'y sent l'âme\nserrée, les fleurs y paraissent douloureuses, une odeur de cou-\nronnes qui se fanent et de corps qui se décomposent y flotte\ntoujours un peu. Eyo.ub est, au contraire, un jardin comme\nn'importe quel autre jardin. Rien de pénible n'y écrase la pen-\nsée, les fleurs y sont gaies tout comme ailleurs. On y circule\nlégèrement sous le ciel et le soleil admirables, entre les tom-\nbeaux d'êtres qui ont quitté, pourrait-on croire, le monde sans\nregrets et sans douleurs et qui n'ont point laissé de déchirements\net de larmes après eux. On les a apportés là parce que la fin de\nleurs jours était venue, et que c'était leur place là. Puis on s'en\nest allé sans grande peine inutile, mais aussi sans cynisme,\ndoucement et en songeant que la Vie restait belle.\n    Aussi une poésie inexprimable s'exhale-t-elle de cet endroit\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 922, "texte": "                        N O T E S D E VOYAGES                          353\n\n\nsi particulier, u n e paix envahissante que rien ne peut préciser.\nOn s'assied sur l'herbe, contre une tombe, on regarde le ciel bleu\n— si bleu! — et l'eau bleue, le berger qui fait paître ses chèvres\ncomme ceux qu'évoque Virgile. On sait toujours bien que la\ncendre et la mort sont l'aboutissement de tout et qu'il est mille\npetites morts plus cruelles que la grande, la définitive, l'impi-\ntoyable, que tout s'éteint, s'émiette, se décompose, que le coeur\nest changeant, qu'on sourit un jour de l'amour qui fit pleurer...\n— Mais on l'oublie. E t l'on ne songe plus qu'à cette paix. Ah ! ne\nplus partir, ou, s'il faut s'en aller, l'emporter cette paix pour\nla garder à j a m a i s , la mettre dans sa vie cette paix heureuse et\nsouriante qui enveloppe tous ces morts !\n\n                                                Comte D ' A R S C H O T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 354, "page_fin": 355, "titre_corps": "Béguines et béguinages : Préface", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "Béguines et Béguinages Tout enfant, j’avais visité", "ancre_fin": "Camille Lemonnier", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Vie de béguines", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 433, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "Béguines et Béguinages\n     Tout enfant, j'avais visité leurs petites maisons et leurs dortoirs\n  candides. Sous les plis mous de leurs coules, elles ne cessaient pas\n d'être des femmes, de simples femmes qui faisaient de la dentelle,\n allaient en ville, mettaient cuire la crêpe à la poêle le jour de Tous-\n saint, puis redevenaient de saintes femmes devant Christ saignant sur\n  la croix. Dans leurs étroits jardins, aux parcs en Cœurs de Jésus,\n elles semblaient cultiver les vertus théologales : leur âme avait le goût\n amer et doux des buis, des soucis et des résédas.\n    Quelquefois une grosse pivoine pourprée ou une rose rouge mettait\n une note de vie forte dans le bouquet de leurs grâces défraîchies.\n Celles-là étaient les plus jeunes : en égrenant leur chapelet, elles\n avaient l'air d'effeuiller le sélam. « Célibataire... mariée... religieuse,\n peut-être », disait une voix en elles, la voix des petites filles qu'elles\n  avaient été et qui, en vieillissant un peu, gardaient, sous l'empois laiteux\n de leurs guimpes, une apparence claire.\n    Hélas ! j'ai pris ma part des curiosités qui, par la suite, mirent\n l'œil aux ouvertures de leurs judas grillagés et scrutèrent le secret de\n leurs petits ménages de sainteté. Le premier, je crois, j'écrivis sur les\n Béguinages un livre qui ne fut pas précisément une œuvre pie. Cela\n s'ouvrait par la peinture des six ruelles aux noms théologiques où\n se resserrait leur humble cité. Elles devinrent, ces ruelles, les avenues\n de toute une littérature vers leurs existences douillettes, machinales et\n humbles, où ne fleurit qu'exceptionnellement la 'rose mystique des\n grandes vocations religieuses. Mea culpa.\n    J'éprouve une joie à retrouver dans le recueil sincère que voici les\n impressions de mon enfance. Rien ne semble changé, car même aux\n paliers de la dévotion séculière, il y a quelque chose d'immuable et\n d'éternel. Ce sont toujours les petits cloîtres pareils à des pensionnats\n du bon Dieu, avec des oratoires pour la prière et de mystérieuses\n armoires pour la gourmandise. Leurs murs blancs se reflètent en\njraîcheur et en paix dans des âmes d'enfants, souvent presque séculaires\n et restées à l'âge de la première communion. Derrière les petites vitres\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 829, "texte": "                     BÉGUINES ET BEGUINAGES                        355\n\n\ncroisillées, moirées par l'ombre des feuillages, des visages sucrés et\nreplets regardent le ciel qu'il fait chez les anges et le ciel qu'il fera\nl'après-midi peur la sortie. Seuls, les grands crucifix cloués aux murs\ny font régner, par-dessus leur vie simple et ingénue, le signe liturgique\nde la mort et de la résurrection.\n   Les visages et le texte ici exhalent une odeur mûre de bonnes\nconsciences comme des fruits qui, aux celliers de la pitié, achèvent de\ns'accomplir... C'est l'hommage filial d'une sensible, cordiale et intuitive\nartiste à une mère qui porta, jeune fille, le nom du grand Ledeganck\net en garda un don de poésie qui ne devait pas se faner.\n                                            CAMILLE LEMONNIER.\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 355, "page_fin": 359, "titre_corps": "Béguines et béguinages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Clara Cogen-Ledeganck", "ancre_debut": "Vie de béguines Vie étroitement enclose", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 436, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 829, "fin_caractere_exclue": 2260, "texte": "Vie de béguines\n   Vie étroitement enclose dans la blancheur.\n   Une blancheur mate enveloppe et comprime les sens.\n   La tête est prise dans une coiffe d'un blanc clair, à l'ombre\nlégère et bleue de laquelle des yeux paisibles regardent, affir-\nmant la blancheur d'une âme peu profonde.\n   Les bruits du dehors arrivent assourdis, comme de très loin,\naux oreilles emprisonnées de toile blanche empesée.\n   Dans la blancheur du premier matin, les figures huppées de\nblanc se coulent vers l'église ; là, au pied des colonnes à crépi\nblanc, c'est un doux frôlement de toile blanche raidie, un four-\nmillement de taches de lumière et d'ombre se jouant dans les\nplis cassés ou les courbes molles de la toile virginale qui enve-\nloppe la tête et les épaules.\n   Dans le silence ambiant, le murmure monotone de prières et\nde litanies toujours répétées. Après un long « Amen », un petit\nremue-ménage de bancs et de sièges déplacés, un bruit doux de\n pas et de glissements sur les dalles bleues de l'église vers la\n porte de sortie.\n   Tels de grands papillons, les huppes blanches volètent un\n instant, se dispersent par les rues tranquilles du béguinage et\n disparaissent derrière les petites portes vertes des maisonnettes\n en brique rouge.\n   Dans l'ouvroir, à travers la mousseline blanche des rideaux,\n la lumière glisse en coulées laiteuses et batifole parmi toutes\n les blancheurs des ouvrages préparés dans des corbeilles d'osier\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "356                         DURENDAL\n\n\n\nprès de chaque chaise, danse, en taches claires, sur les murs\nblancs, caresse l'immaculée robe blanche de la « Sainte Vierge »\nqui, d'un coin élevé, domine la salle, allume, dans la guirlande\nde feuillage argenté qui l'encadre, de jolies étincelles folâtres,\npuis retombe, en se jouant, sur les cornettes blanches, mainte-\nnant immobiles, penchées sur l'ouvrage de blanche dentelle.\n   Un murmure de voix blanches glisse et fait résonner la\nmatité blanche et unie des murs; les mots menus bruissent et\nfroufroutent en montant jusqu'aux plafonds.\n   Aucune passion ne ternit cette blancheur.\n   Le doute, l'agitation intérieure, à peine nés, se meurent dans\nl'uniformité blanche de cette virginité.\n   De ces petites âmes ouatées, duvetées, de menues pensées\ns'élèvent parfois et montent, mais pas bien haut ; minuscules\nphalènes argentés, elles volètent, tourbillonnent et retombent ;\npetits flocons blancs de neige, elles tombent et se fondent.\n   Parfois de petites jalousies surgissent dans ces âmes\nmignonnes, tantôt au sujet des fleurs du jardinet, tantôt au sujet\ndu récurage du brillant carrelage rouge, tantôt au sujet des ara-\nbesques ingénieusement tracées dans le sable blanc. Et la nuit,\nles béguinettes, dans leurs cellules, s'endorment sous les blancs\nrideaux de leurs couches étroites. Vêtues de blanc, mains\njointes, elles rêvent, en leur sommeil enfantin, à de blancs\nséraphins qui les couronnent de roses blanches et les emportent\nvers les splendeurs célestes.\n\n\n                  Les Béguinages de Gand\n                        Le Petit Béguinage\n\n   Au sein de la grande ville, bruyante et affairée, un coin\nfermé, un lieu de paix sereine. Un guichet découpé dans l'an-\ntique porte-cochère y donne accès.\n   Aussitôt la petite porte franchie, on respire dans une autre\natmosphère : on entre dans le Silence et dans la Paix.\n   Le pré verdoyant qui entoure l'église fait paraître plus blancs\nles petits murs bas qui bordent les rues, plus roses les maison-\nnettes aux vieilles façades, qui sourient de toutes leurs fenêtres\nà rideaux blancs.\n   Dans les petits murs, de distance en distance, des portes\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "                          BÉGUINES ET BÉGUINAGES                                  357\n\n basses peintes en vert; au-dessus du « judas » grillagé, le nom\n qui distingue la « Maison » ou le « Couvent ». L a Maison du\ndoux nom de Jésus; la Maison de Sainte-Bègue ; le Couvent de\nNotre-Dame aux Fleurs; des Anges, et cent autres. Souvent l'en-\nseigne est complétée par une peinture naïve ou un bas-relief.\n    Nul bruit. L'air est tranquille. U n doux soleil d'automne\nverse sa clarté blonde sur les peupliers dorés qui entourent le\npré, sur les toits rouges et bleus, sur les petits murs blancs.\n    Les vieux pignons découpent dans le ciel d'un bleu fin leur\n ligne dentelée.\n    C'est le m a t i n ; les béguines sortent.\n    Toute liberté leur est laissée, pourvu qu'elles rentrent aux\nheures fixées par le règlement.\n    L a tête étroitement prise dans la toile blanche artistement\npliée en forme de cape, recouverte elle-même de la « faille >>\nnoire qui les enveloppe de ses larges plis, elles franchissent\nd'un pas alerte la porte de leur habitation. U n léger mouvement\nde tête, un doux et tranquille regard dans l'ombre bleutée de la\ncape sera la réponse à votre salut.\n   E n ce moment, la petite cité s'anime d'un peu de v i e ; le\nlaitier, le maraîcher vont de porte en porte offrir leurs marchan-\ndises. U n e charrette de boulanger trouble de son bfuit de roues\nla tranquillité des rues et fait apparaître aux portes vertes les\ncoiffes blanches.\n   Les têtes encapuchonnées se disent bonjour et s'interpellent\ngaîment ou disparaissent en silence. Elles s'appellent « m a sœur »,\nen y ajoutant le nom de famille.\n   A onze heures t:t demie, les « sœurs » dînent.\n   Une animation enjouée règne alors dans la maison.\n   Ce n'est pas le moment du silence et de la prière réglemen-\ntaires.\n   Dans le grand réfectoire, de hautes et étroites armoires garde-\nmanger, en bois de chêne, ornées de quelque sculpture, sont ran-\ngées le long du mur. T o u t e s les portes s'ouvrant dans le même\nsens, chaque béguine est isolée dans une espèce de « box », où\nelle se livre aux soins de son petit ménage. Selon l'antique\nusage, chaque « sœur » pourvoit à son entretien (1).\n\n  (1) Depuis quelque temps un changement a été introduit; là où elles sont nombreuses\nDU fait une cuisine générale au moins à midi ; pour le souper, existe encore le système\ndes petites armoires.\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "358                         DURENDAL\n\n\n\n   Elles semblent jouer dînette. Car, casseroles et ustensiles\nsont si petits qu'ils évoquent l'idée d'un repas de poupées.\n   Ces pottiquets sont placés sur le grand fourneau de la cuisine\nà côté du réfectoire. Les trente ou quarante petits dîners cuisent\net mijottent dans le mystère des petits couvercles, sous l'œil vigi-\nlant d'une sœur préposée à ces soins.\n    Dans le va-et-vient des pas légers, de petites pensées éclosent,\nde petits mots innocents prennent la volée et comme des papil-\nlons blancs se poursuivent à travers la salle, tandis que les sœurs,\nen une simplicité candide, s'acquittent de leurs petits devoirs\njournaliers.\n    L'extrême propreté est pour elles un point d'honneur; aussi\nfaut-il voir l'intérieur de leurs armoires garde-manger, dites\n« schrapraai » : tout reluit et resplendit d'une propreté exquise.\n    Le fer, le cuivre, la faïence se détachent en notes brillantes\nsur les planches soigneusement frottées.\n   Après le repas, elles se rendent à l'ouvroir, une grande salle,\nlargement éclairée par de hautes fenêtres, d'où tombe un jour\nlaiteux et doux à travers la neige des rideaux blancs.\n    Sur le carreau rouge, où courent des dessins de sable, les cor-\nbeilles d'osier contenant les travaux de lingerie sont rangées à\ncôté de chaque chaise de paille.\n    C'est l'heure du travail et de la prière.\n    Les coiffes blanches sont courbées sur l'ouvrage. Des mains\ntissent, à l'aide de fuseaux, la merveilleuse dentelle ou cousent\nla fine toile des Flandres en plis étroits comme des brins\n d'herbe.\n    Pendant le travail une antienne monotone se déroule en\n bourdonnement de ruche. Elles disent ensemble le rosaire.\n    Elles ont une clientèle de personnes croyantes et pieuses\n qui les chargent, moyennant une légère rétribution, de dire\n autant de Pater, autant d'Ave pour obtenir du Ciel une grâce\n qu'elles n'ont pas le temps de demander elles-mêmes. Les sœurs\n se passent la liste des personnes inscrites, et tantôt l'une, tantôt\n l'autre (il ne faut pas se fatiguer) annonce « un chapelet à l'in-\n tention et à la requête de M me A... ».\n    « Un rosaire à la demande de M me K... ».\n    « On demande une neuvaine pour un malade ».\n    Ce doux et innocent commerce avec le Ciel est tarifé au profit\n du Couvent.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1605, "texte": "                   BÉGUINES ET BÉGUINAGES                                        359\n\n   Le doute n'entre pas dans ces âmes simples. Nul trouble,\nnulle inquiétude spirituelle ne les agite. Elles vivent et meurent\ndans leur foi naïve et ferme avec la confiance et la sérénité de\nl'enfance.\n   Elles sont convaincues que chaque Pater, chaque Ave est un\npetit coup d'appel frappé à la porte céleste ; le bon saint Pierre\nqui est, comme on le sait, porte-clefs du Paradis, finira bien\npar ouvrir, sinon pour les faire entrer elles-mêmes, du moins\npour recevoir leurs requêtes et les porter devant le trône de\nDieu.\n   Elles vivent en une douce familiarité avec les saints et les\nsaintes, qui, en longues robes flottantes et auréolés d'or, se tien-\nnent sur les marches du trône divin.\n   Ont-elles perdu un objet, vite une oraison à saint Antoine de\nPadoue, qui leur fera retrouver la chose... pour autant que cela\nleur soit salutaire.\n   L'intervention du bon saint Antoine paraît efficace, même en\nmatière judiciaire. Nous vîmes dans une chapelle, spécialement\nconsacrée au saint, deux plaques de marbre incrustées dans le\nmur et portant, gravés, ces mots :\n   « Pour le gain d'un procès » et la date.\n   Ont-elles mal aux dents, sainte Appoline est appelée au\n secours.\n   Elles prient sainte Barbe de leur procurer la grâce d'une\n bonne mort.\n   Chaque saint a sa spécialité, d'après les différentes requêtes\n à présenter au Grand Dispensateur des grâces.\n\n  (A continuer).                   CLARA COGEN-LEDEGANCK.\n\n                      ( T r a d u i t d u flamand par ANNA D E W E E R T - C O G E N ) .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 360, "page_fin": 362, "titre_corps": "L’Entrave (Roman), par Henri d’Hennezel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "L'Entrave (Roman) par Henri D'HENNEZEL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 441, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "L'Entrave\n                                    (Roman)\n                       par Henri    D ' H E N N E Z E L (1)\n\n\n\n\n                  C'EST sous ce nouveau titre que paraît en librairie le beau livre\n                      dont Durendal a eu la primeur sous le titre : Le Transfuge\n                      et dont les lecteurs de notre revue ont encore présentes à\n                      l'esprit les péripéties émouvantes. En ces pages vigou-\n                      reuses, où se concentre une grande somme de vie et de\n                     pénétration psychologique, Henri d'Hennezel retrace un\n                      cas spécial soulevant de délicats problèmes de conscience\n                      et constituant un drame moral dont l'intensité tragique\n                      est d'autant plus poignante qu'il a des répercussions dou-\nloureuses dans plus d'une âme à la fois.\n   Résumons brièvement le livre en vue des nouveaux abonnés de Durendal\nqui ne l'auraient pas encore lu.\n   Bien que sincèrement chrétien d'éducation et de sentiments, Milleret a\ncommis dans sa jeunesse une de ces fautes irréparables qui assombrissent\ntoute une existence. Cédant au vœu d'un amour irrésistible, il a épousé civi-\nlement une femme divorcée, mariage parfaitement explicable et nullement\nrépréhensible si l'on fait abstraction du point de vue religieux, car Mme Mil-\nleret, femme absolument sympathique, douée de toutes les séductions phy-\nsiques et morales, a été acculée au divorce par les perfidies réitérées et les\nscandaleuses trahisons de son premier mari. En vivant ainsi avec une femme\nqu'il sait ne point lui appartenir devant Dieu, Milleret souffre cruellement au\nfond de sa conscience de mentir chaque instant à une religion dont il accom-\nplit assidument les pratiques extérieures, mais de ce mariage est née une fille,\nGermaine, et dès lors Milleret se dit que leur devoir commun est de demeurer\nauprès de leur enfant en se gardant de lui révéler jamais la fragilité du lien\nqui les unit l'un à l'autre. M. et Mme Milleret se retirent loin de Paris, dans\nun coin de province où ils ne sont pas connus, et toute leur existence se\nconcentre sur cette enfant chérie dont, grâce à une éducation haute et par-\nfaite, ils font une femme ravissante.\n   C'est dans ce même coin de province que vit en son château Mmc d'Arde-\n mont, femme de noble race et de noble caractère. Livrée à ses seules forces\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3560, "texte": "                                   L'ENTRAVE                                 361\n\n\n par la mort prématurée de son mari, Mme d'Ardemont est loin d'avoir aussi\n bien réussi que les Milleret dans l'oeuvre éducative de son fils Jacques.\n Jacques d'Ardemont représente le type d'un de ces jeunes gens riches et\n oisifs si fréquents à notre époque. Infecté de scepticisme et de présomption,\n rempli d'un sot dédain pour les femmes qu'il s\"imagine suffisamment con-\n naître par les voluptés faciles de la vie de Paris, le souffle délétère et empoi-\n sonné du siècle et les desséchantes influences du nihilisme contemporain\npersonnifié dans cette sorte d'anarchiste dilettante qu'est le romancier Servais\n ont vite fait de désemparer son âme molle et sans ressort en y tarissant les\nsources vives de l'activité, de l'énergie et du courage.\n    Mais une idée salvatrice a lui dans l'esprit de la mère, régulariser, assainir\net orienter vers un but précis l'existence de son fils en le mariant à la char-\nmante Germaine. Jacques démêle tout d'abord cette tactique et se roidit avec\nentêtement contre ces appels d'infaillible bonheur, mais il est peu à peu\nsubjugué par la beauté, l'exquise simplicité et l'élévation d'âme de la jeune\nfille. Revenant un jour brusquement de Paris, il lui fait l'aveu de ses senti-\nments dans une scène idyllique dont la délicieuse fraîcheur évoque en la\npensée l'inspiration biblique de Paul et Virginie.\n    Germaine répond à son amour et tout serait pour le mieux si, par l'entre-\nmise d'une officieuse amie, Mme d'Ardemont n'était instruite de la tare indé-\nlébile qui déshonore l'union des Milleret. Et le rêve de la pauvre mère\ns'écroule soudain, car jamais elle ne consentira à ce que son fils épouse une\njeune fille qui, malgré ses rares mérites, n'en apparaît pas moins comme une\nbâtarde à ses yeux de catholique fervente. Ni les conseils pleins de sagesse\ndu curé de la paroisse, ni les supplications et les révoltes de Jacques ne\npeuvent fléchir sa décision. Cette obstination injustifiée de Mme d'Ardemont\nimmolant le bonheur et l'avenir si menacé de son fils à des préoccupations\nd'ordre purement social et humain, assurément ni l'auteur ni aucun de ses\nlecteurs ne l'approuveront. Mais elle trouve une explication suffisante dans\nl'inéluctable empire des traditions ataviques et dans les conceptions reli-\ngieuses plutôt étroites de l'aristocratie de campagne. C'est aussi par ces habi-\ntudes de respect filial et cette suprématie infrangible des parents, si souvent\ncaractéristiques des vieilles familles terriennes, qu'il faut expliquer la sou-\nmission relativement prompte et assez inattendue de Jacques qui, après avoir\ndonné le baiser d'adieu à celle qu'il aime, part pour un long voyage. Ger-\nmaine, désolée, interroge son père qui, le désespoir dans l'âme, se voit con-\ntraint de lui révéler la vérité. La généreuse enfant a aussitôt compris que sa vie\nn'aurait plus de sens si elle n'était offerte toute entière à Dieu en expiation\nde la faute de ses parents. Elle entrera chez les Petites Sœurs des Pauvres.\n   Cette rapide analyse du roman de Henri d'Hennezel suffit à y faire entre-\nvoir l'intérêt de l'affabulation et le mouvement du récit. Mais ce sont là ses\nmoindres mérites pâlissant devant ces titres autrement précieux pour les com-\npréhensifs et qui résident dans la force du tracé des caractères ainsi que dans\nl'art délicat de l'expression verbale.\n   Tous les personnages du roman au premier rang desquels il faut placer\nMilleret et l'abbé Firelin sont pleins de relief, et leurs caractères s'affirment\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2635, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\n\net s'éclairent encore moins par la perspicacité des commentaires psycholo-\ngiques de l'auteur que par la vie et le feu du dialogue où abondantes les idées\njaillissent comme des flammes du choc des âmes et des intelligences. A cet\négard la seconde partie du livre, celle où le drame moral s'établit et se noue,\nest la plus significative. Une des scènes les plus amples et les plus émouvantes\nest celle où Milleret fait à l'abbé la confession de sa vie. Leurs âmes s'y des-\nsinent si clairement, celle de Milleret, avec son indestructible fond de loyauté\net qui, torturée par les blessures amères de tardifs regrets, en proie aux con-\ntradictions étranges et aux déchirements des conflits intérieurs, se réfugie\ndans les sophismes pour échapper aux responsabilités, celle de l'abbé Firelin\nsi inflexible pour la faute, si pleine de compatissance pour le coupable. Les\nentrevues de Jacques et de l'abbé, de ce dernier avec Mme d'Ardemont achè-\n vent de projeter la lumière sur cette belle figure de prêtre qui, par sa force\n tempérée de douceur, sa promptitude à lire dans les replis des consciences et\nà établir nettement le devoir de chacun, apparaît une très ferme et pure per-\nsonnification du sacerdoce catholique. Germaine Milleret est un délicieux\n type de jeune fille fière et tendre, une sœur de Virginie et de Sibylle qu'à la\nfin du livre on n'est nullement surpris de voir atteindre simplement les som-\n mets du sacrifice et du renoncement.\n    Disons un mot du style de L'Entrave. Ce style a des caractères spéciaux.\n Très pur au sens que les anciens classiques donnaient à cette épithète, il reste\ntoujours fort libre, mobile et vivant. On peut tout aussi bien dire d'autre part\nqu'il est moderne sans effort, recherche ni ostentation, alliant de la sorte un\ntour personnel et une spontanéité expressive exempte de timidité au souci de\ncette précision, de cette force et de cette clarté qui sont comme les fleurons et\nl'apanage de la saine et authentique tradition française. Cette observation\nse rapporte surtout à la partie extérieure et objective du livre où une vision\n nettement évocatrice de la nature, large et analytique tout à la fois, se traduit\n en des transpositions symboliques d'une efficacité triomphante, s'illumine\n d'images neuves et limpides dont la vive transparence laisse percevoir la vie\n et les vibrations intimes des choses. Ainsi L'Entrave de d'Hennezel atteste\n non seulement les dons d'un psychologue, mais encore ceux d'un poète.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                                     *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 363, "page_fin": 364, "titre_corps": "XIIe Exposition de la Société Royale des Beaux-Arts de Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Quelle distance, de cette peinture\n                           savante et agréable à voir, parce qu'elle charme l'esprit\n                           sans offenser l'œil, aux fantaisies actuelles, mal dessinées,\n                           mal peintes, où les hallucinations incohérentes remplacent\nla pensée, — et quelle sévère leçon pour nos chercheurs d'inédit!\n   La médaille du Salon a été décernée à M. Léon Frédéric. J e reconnais que\nson tableau intitulé le Paysan mort (titre impropre et d'une platitude peut-être\nvoulue) est u n e œuvre très impressionnante, très sincère et d'une g r a n d e\nvérité d'accent. C e p e n d a n t il est permis de déplorer les défauts graves qui\nl'amoindrissent. P a s s o n s sur les défauts habituels de M. Frédéric, la séche-\nresse de la couleur et la gaucherie du dessin. Cette fois la maladresse\nde l'exécution est vraiment i m p a r d o n n a b l e dans presque toute la partie\ndroite du tableau : la paysanne bouffie et stupide, la fillette à tête de m a n n e -\nquin et le petit garçon à l'œil p o c h é . Il y aura peut-être des critiques qui\nprendront cela pour des effusions de sincérité. P u r snobisme! Cela n'existe\npas d a n s la n a t u r e . J e sais bien que les paysans ne sont pas des Adonis, et\nj'accorde que pour nous émouvoir au spectacle de leurs passions il est inutile\n« d'idéaliser » leurs traits. Mais encore faut-il leur laisser un aspect h u m a i n .\nJe n'en ai jamais vu qui eussent des têtes de bois comme ceux-ci.\n   Moins de conscience, moins d'application encore d a n s le second envoi de\nM. Frédéric : la Grand'mère. E t malheureusement aussi moins d'émotion.\nLe dessin est déplorable et la tonalité de brique rousse qui déborde des\nchairs sur tout le tableau, est souverainement déplaisante. M. Frédéric n e\nnous a pas habitués à d'aussi mauvaise peinture, et nous fait regretter le\ntemps où il pastichait Botticelli.\n   Au fond du salon resplendit le prodigieux Automne de F r a n s Courtens.\nJe me réjouis de voir ce grand artiste fidèle à la manière qui lui est bien\npersonnelle, et qui réalise tout ce que peut donner l'art de la couleur.\nLa lumière semble jaillir de sa toile. On n'a jamais égalé cette harmonie\npuissante des ors flamboyants et des coulées d'émeraude à travers la forêt\nqu'incendie le soleil d'automne. F r a n s Courtens mérite toujours davantage\nd'être n o m m é le R u b e n s du paysage. Cette gloire est assez solide pour laisser\npasser l'impatience de ceux qui cherchent du neuf.\n   Il est intéressant de comparer à cette brillante toile les violentes tentatives\nde luministes ultra-modernes, comme le Fleuve de M. Ulrich Hiibner, qui\nreste froid malgré l'outrance de ses bleus ardents, et surtout le crispant\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\n\npaysage de M. Martin Brandenburg, débauche de couleurs heurtées et papil-\nlotantes, vision de cerveau saturé d'opium, qui voit mille chandelles ou mille\ndiables jaunes, rouges et bleus en plein soleil d'été.\n   Emile Claus s'écarte aussi des chemins battus, mais sans violer de parti-\npris le bon sens ni les exigences de l'œil. Il a cherché à rendre la vibration\nde la lumière par des moyens artificiels : décomposition des tons, opposition\nde couleurs complémentaires. Ses procédés, qu'il manie avec une grande\nadresse, ont donné entre ses mains des résultats remarquables. A-t-il mieux\nrendu l'harmonie et la fine nuance des couleurs dont se pare la nature, la\nfluidité des perspectives baignées de lumière et de vapeurs? C'est une ques-\ntion à débattre. Le Matin exposé au Salon donne, me paraît-il, l'impression\nd'une œuvre artificielle, où l'adresse technique reste trop sensible.\n   M. François expose un Clair de Lune en Ardenne d'une admirable coloration\net d'un grand charme poétique. Cette toile, l'une des plus belles du Salon,\nméritait d'être placée mieux que dans l'ombre du veslibule. Sans la faveur de\nquelques jours exceptionnellement clairs, elle passait inaperçue.\n   L'envoi de Mlle Berthe Art se recommande par d'exquises et fortes qua-\nlités. Elle a renouvelé, par d'heureuses trouvailles de groupement et de cou-\nleur, le genre banal et démodé de la nature morte.\n   M. René Janssens présente des intérieurs intimes et somptueux qui\ncharment par leur distinction exempte d'apprêts. M. Alfred Verhaeren y met\nplus de recherche et de romantisme. Le procédé, trop sensible, donne néan-\nmoins des harmonies profondes. Appliqué an paysage, il est moins heureux.\nLes arbres de M. Verhaeren ont l'air d'être en vieux cuir.\n   Toujours admirables et bien personnelles sont les deux vues de Bruges de\nM. Fernand Khnopff, dans leur tonalité d'argent mat. Son marbre avivé de\ncouleur et couronné d'un rameau flétri est séduisant, quoique donnant l'im-\npression d'un art fortement truqué.\n   Les portraits de M. Jacques de Lalaing ont, comme toujours, de nobles\nqualités de style. Il y a de la lourdeur dans le coloris, et trop d'oppositions\nde blanc et noir.\n   Très séduisante est la Polymnia de M. John Lavery : jeune femme au visage\npâle, vêtue de noir, sur fond noir, accoudée à un piano noir. Mettons que\nc'est une symphonie en noir. L'érudition du titre antique est bien inutile.\n   On s'est beaucoup extasié devant la Gare de M. Hans Baluschek. Je n'y\ndécouvre que l'application d'un virtuose de la couleur, s'amusant à peindre\nsérieusement des petits trains dans la brume, des rails luisants, des\nlumières rouges et vertes, des locomotives sifflant et crachant à qui mieux\nmieux, des panaches de fumée artistement arrangés, — et réussissant à mer-\nveille dans ce puéril passe-temps. Le sujet est mince pour une toile de quatre\nmètres carrés. Ce n'est guère empoignant.\n   Encore plus frivole est la monumentale Manicure de M. Caro-Delvaille. Ce\nqu'il y a de plus inédit dans ce tableau, — ou cette enseigne, — c'est la futilité\ndu sujet dans le format et le ton de la fresque.\n   Enfin, pour clore l'énumération des tableaux remarquables à un titre quel-\nconque, signalons l'Abattoir de M. Louis Corinth. C'est le comble de la hideur.\n                                                                F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 365, "page_fin": 365, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale M. Félicien Durant a organisé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 446, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "Chronique Musicale\n    M. Félicien Durant a organisé avec le concours de M. Arthur\nDe Greef un beau concert qui a attiré à l'Alhambra une foule compacte. Il\ns'agitici d'une entreprise de décentralisation artistique, l'audition de Bruxelles\ndevant être suivie d'une série d'autres, avec le même programme, en pro-\nvince. M. Félicien Durant, avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, s'est\nrévélé en l'occurrence compositeur et chef d'orchestre tout à la fois. Ses\nmérites de musicien sérieux et compréhensif ne peuvent d'ailleurs être mis\nen doute. Sa conception de l'ouverture des Maîtres Chanteurs est la vraie. 11 y\na mis cet accent particulier qu'on ne rencontre guère que dans les exécutions\ndes orchestres dirigés par des capellmeister d'outre-Rhin, cet équilibre\nremarquable où l'ampleur et la flamme se combinent heureusement dans une\ngradation ininterrompue d'effet et d'intensité. Par contre, l'interprétation de\nla symphonie en si bémol de Beethoven (n° IV) a été plulôt molle, exception\nfaite pour le dernier mouvement qui a été enlevé avec verve et fermeté.\n   M. Félicien Durant a fait entendre à ce même concert une composition\nsymphonique, l'Amour maudit, dont il est l'auteur et qui s'inspire ainsi que\ntant d'autres œuvres musicales contemporaines, du mythe de la Belle au bois\ndormant, comme dit Perrault, traduit en cette appellation plus moderne mais\nmoins expressive de la Princesse endormie. M. Durant sait éviter en son poème\nle double écueil de la banalité et des recherches de style. La partie descrip-\ntive de l'œuvre y est surtout attachante par son dessin ingénieux. Emaillée\nde colorations orchestrales, tout à fait charmeuses, elle est traitée avec\nfinesse et possède un fond très appréciable de vertu évocative. L'écriture n'y\nest point chargée de rares polyphonies mais elle apparaît savoureuse en sa\nsimplicité. L'Amour maudit est plus et mieux qu'une composition d'amateur.\n   M. Arlhur De Greef a rendu le Concerto pour piano en ré mineur de Mozart\nqu'il a joué cet hiver au Conservatoire, concerto dont il exprime si merveil-\nleusement l'intime poésie et qui s'envole légèrement sous ses doigts dans un\n rayonnement de grâce virginale et printanière. Il a ensuite joué avec une\n limpidité délicieuse et une virtuosité triomphante la Fantaisie hongroise de\n Liszt et l'étude en ri bémol du même auteur. Le public n'a pas ménagé ses\n rappels enthousiastes au grand pianiste belge.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 368, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris Nous voilà donc dotés d'une Chambre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": "Lettre de Paris\n                   Nous voilà donc dotés d'une Chambre toute neuve. Elle n'aura\n                      rien de commun, paraît-il, avec ses devancières, incohé-\n                      rents agrégats à la merci d'un souffle de méfiance. C'est\n                      une ère nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire de notre Parle-\n                      ment. Et peut-être est-ce pour peindre aux yeux ce' grand\n                      changement que l'ancienne façade du Palais Bourbon va\n                      disparaître. A la place du plaquage à colonnes que, chaque\n                     sept minutes, douze passants contemplent du haut de\n                     l'impériale de l'omnibus Panthéon-Courcelles, c'est une\n loggia tout autre qui va, sur le doigt levé de M. Nénot, se dresser dans l'azur.\n    Symbolisons : L'ancienne colonnade était celle d'un temple grec ; la nou-\n velle sera celle d'une tribune italienne. Cela doit vouloir dire que nous allons\n quitter les voies helléniques pour nous engager dans les sentes florentines. Il\n n'y aura plus de bourrades entre Eupatrides et Plébéiens, mais on verra de\n bonnes volées entre Gibelins et Guelfes. L'ombre d'Alcibiade descendra au-\n dessous de l'horizon, tandis que peut-être celle de Savonarole montera dans\n le brouillard de l'aube. Les administrateurs de la buvette et du buen retiro\n législatifs abdiqueront leurs titres vétustes de questeurs pour prendre ceux\n de gonfalonniers ou de podestats. Qui sait, peut-être une Divine Comédie se\n condense-t-elle dans le futur !\n    En fait,je me demande si l'on gagnera au change. Ce faux temple de Paes-\n tum avait beau être plat et aveugle, il avait du moins le mérite de s'harmo-\n niser à la décoration générale de la place de la Concorde. La Madeleine, en\nface, lui donnait la réplique. Ces deux frontons se souriaient fraternellement.\nCelui de l'église faisait penser au pénible lever sur le coude qu'est notre foi\nreligieuse, celui de la Chambre éveillait une allusion discrète au triangle de\nla force gouvernementale. Que va signifier la façade nouvelle ? Sa terrasse\ncentrale barrera le ciel au-dessus de deux terrasses d'ailes non moins rigides;\nest-ce une allégorie de l'horizon démocratique, une commémoration de l'an-\ntique victoire du tiers sur les deux ordres privilégiés, une protestation contre\nl'inégalitarisme arrogant des dômes, des tours et des flèches? Et comment\ns'adaptera la nouvelle venue à la silhouette des environs? Elle fera la risette\naux deux colonnades de Gabriel, soit. Mais alors, n'est-ce pas le Grand Palais\nvoisin qui plissera une grimace en bougonnant de plagiat?\n   Les architectes sont de terribles gens, et contre eux une Ligue de défense\ndevrait bien s'organiser. Ils ne peuvent pas voir un terrain vacant sans pro-\nposer d'y élever d'encombrantes bâtisses, et quand le terrain est déjà occupé,\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3535, "texte": "                               LETTRE DE PARIS                                   367\n\nils ne rêvent que de se le libérer pour le rasservir. On les ferait voter au suf-\nfrage universel pour la démolition de Notre-Dame, et son remplacement, bien\nentendu, qu'on obtiendrait une majorité concassante. Les expositions univer-\nselles sont leur fort. On a prétendu qu'après la récente on n'en verrait plus\nd'autres. Quelle erreur! Déjà les jeunes Ictinus se remuent, des projetons\nvolètent en l'air ; laissez aux ailes le temps de pousser, vous verrez dans cinq\nou six ans quel vol de cigognes criardes obscurcira l'air, demandant des che-\nminées aériennes pour y suspendre ses nids.\n    En temps normal, il y a si peu à faire! Une Imprimerie nationale à recons-\ntruire, c'est bien maigre, d'autant que la curiosité malveillante s'en mêle, et que\nle public dont l'attention n'est point détournée ailleurs, s'avise alors de chercher\npourquoi on dépense, dans un édifice si facile, le double de ce qu'on aurait dû\nfaire. Une Cour des Comptes, c'est peu de chose également. Mis à part le\nplaisir qu'il y a à se faire payer un monument fastidieux, lourd, obscur et\nécrasant pour le voisinage, il ne reste aux pauvres architectes officiels que la\nsatisfaction d'avoir dépassé du double environ les devis prévus pour loger les\nmagistrats qui sont justement chargés de prévenir et de punir les gaspillages.\n La satisfaction, il est vrai, est d'une ironie délicate.\n    La nouvelle Chambre mettra-t-elle un frein à cette fureur édificatrice ? Il\n faut l'attendre à l'œuvre. C'est, paraît-il, une assemblée à peu près homogène\n et homophone, qui va procéder à des besognes systématiques et harmo-\nnieuses. On parle du rachat des chemins de fer; tous les républicoles voya-\ngeraient à l'œil ! et de l'institution des retraites ouvrières, tous les ci-devant tra-\nvailleurs seraient promus rentiers! et de rétablissement de l'impôt sur le\n revenu, tous les non-travailleurs seraient condamnés à faire œuvre de leurs\n dix doigts ! Ce sont là de graves problèmes au sein desquels ose à peine\n s'avancer une individualité sans mandat comme la mienne. Attendons; il y a\njustement des ormes au bord de la route.\n    Sous cet ombrage lénitif, nous pourrons rêver à ce qu'est, fut, sera ou\n devrait être une représentation nationale. L'actuelle est très bien, assuré-\n ment, mais ne pourrait-elle pas être mieux? Quelqu'un proposa, un jour de\n scrutin, de voter pour un grand génie qui venait de s'éteindre, Gambetta, je\n crois, ou Blanqui. Il y a là une idée. Un Parlement composé tout entier de\n morts ; cinq cents statues de marbre (les sculpteurs ne diraient pas non) toutes\n augustes, impassibles, olympiennes, quel spectacle! Avec cela, un ministère\n composé de même : Napoléon à la Guerre, Dupleix aux Colonies, Saint\n  Louis à la Justice, Vercingétorix à l'Intérieur; plus de crise, plus d'intrigues,\n partout le calme, la vertu, le silence.\n    Vous secouez la tête; voici un autre système que proposa Macaulay un soir\n où les bourgs, tant pourris que sains, l'avaient mis de mauvaise humeur :\n  « Composez votre Chambre des communes avec les cinq cents hommes les\n plus grands et les cinq cents hommes les plus petits de l'Angleterre, elle\n vaudra la nôtre ! » Hé, hé, il y a là encore une idée. Le système de Macaulay\n  a cela de bon, qu'il pourrait l'être davantage, ce qui provoquera le génie de\n  tous les Lycurgues qui le connaîtront. Réunir cinq cents tambours-majors et\n  cinq cents tom-pouces dans le même local, quelle imprudence! La taille,\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\n d'ailleurs, ne prouve rien, ni en excès ni en défaut. Puisque nous avons des\n anthropologues sous la main, demandons-leur le signalement de l'eugénique\n parfait; ils nous donneront vite le chiffre de son indice céphalique, le degré\n de sa pigmentation, le rapport de sa hauteur à son poids; une fois le signale-\n ment combiné, nous n'aurons qu'à sélecter les mille qui en réunissent le plus\n d'éléments.\n    Craignez-vous les complaisances des examinateurs? Alors recourez à ce qui\n ne trompe pas : l'acte de naissance qui révèle le jour, l'heure et la minute de\n la venue au monde de chacun de nous, et procédez ainsi : d'abord, fixez la\n maison astrale qui paraît le plus propice à l'art du gouvernement, il faut du\n premier coup écarter les Poissons, les Gémeaux, le Cancer, la Vierge, la\n Balance et le Capricorne; ensuite, et réflexion faite, mettre de côté le Scor-\n pion, le Lion, et même le Sagittaire; restent alors le Verseau, le Bélier et le\n Taureau; décidons-nous pour le second, c'est-à-dire pour ceux qui sont nés\n du 22 mars au 21 avril ; il suffirait d'un certain nombre d'autres opérations\n magiques pour aboutir à ce critère : devront être députés tous ceux qui\n seront nés, je suppose, le 25 mars à 5 heures du matin, ou le 2 avril à 3 h. 40\n du soir, etc. On obtiendrait ainsi mathématiquement les mille meilleurs gou-\n vernants possibles, d'âges et de professions variés.\n    Mais l'astrologie a des sceptiques ! Eh bien, en ce cas, faisons comme les\n Grecs et confions-nous au doigt de Zeus qui est le Sort : c'est le brocard ren-\nversé : Vox Dei, vox populi. Il est très facile de tirer au sort tous nos gouver-\nnants, grands et petils, si facile qu'on pourra s'en payer un nombre beaucoup\nplus grand, ce qui fera plaisir à tout le monde. Pour un pays comme le nôtre,\nd'une quarantaine de millions d'habitants, il faudrait au moins un million de\nconseillers municipaux et cent mille conseillers cantonaux, et dix mille conseil-\nlers départementaux et mille conseillers nationaux. Puisqu'il serait malaisé de\ndresser des listes formidables, il n'y aurait pour une ville comme Paris qu'à\ntirer des noms de rues, des numéros de maisons et des lettres : serait conseil-\nler municipal le citoyen dont le nom commence par telle lettre et qui habite à\ntel endroit. On n'agit pas bien différemment, en somme, pour nommer les\njurés, et ces messieurs s'acquittent fort bien de leur mission. A ce système\nvoyez ce qu'on gagnerait : plus de: haines politiques, plus de parti-pris doctri-\nnaires, plus d'embrigadements de discipline ; dans tous les corps représenta-\ntifs de braves gens modestes, sérieux, nullement infatués d'eux-mêmes, nulle-\nment persuadés qu'ils représentent quelque chose, tout prêts à se renseigner,\nà étudier les questions, à les trancher de façon désintéressée. Ce serait là le\nsalut, pour bien des nations, et ce que vous avez commencé à lire, en sou-\nriant, cher lecteur, n'est peut-être pas une pure plaisanterie, chi lo sa...\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison06-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 369, "page_fin": 379, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES ROMANS Histoires hantées", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 450, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nROMANS :\nH i s t o i r e s h a n t é e s , par HUBERT STIERNET. — (Bruxelles, Association\n   des écrivains belges.)\n    La race de nos conteurs ne semble pas près de s'éteindre, et tout fait pré-\nvoir que ce genre délicat, qui fut si intimement mêlé à la naissance de notre\nlittérature, aura encore des jours glorieux chez nous. Depuis les Contes fla-\nmands de Lemonnier et les Contes d'Yperdamme de Demolder, que de noms\net que d'oeuvres I Quelle éclosion spontanée, opulente, ininterrompue ! Les\nécrivains de notre Wallonie s'y distinguent particulièrement : d'imagination\nfertile, d'esprit éveillé et de langue alerte, ils ont plus de plaisir à conter que\nles écrivains de nos Flandres, requis surtout par la couleur et le lyrisme de\nleur race. Songez aux histoires fraîches et frêles de Louis Delattre, aux\ncontes joviaux et cordiaux de Maurice des Ombiaux, aux légendes rustiques\nde Garnir, aux récits âprement amers de Krains, aux narrations d'une si\nsobre éloquence que nous apportait récemment Gustave-Max Stevens (qui\ndoit être Wallon, lui aussi), enfin à ces Contes de la Hulotte, si vivants et si\nfrançais, que Georges Rency publiait hier. Et j'en passe, peut-être des meil-\nleurs I\n    A cette riche pléiade de conteurs wallons, il faudra désormais joindre\n M. Hubert Stiernet, dont les Histoires hantées méritent qu'on les remarque\nentre toutes. Comme M. Krains, son homonyme par le prénom, M. Stiernet\nest Hesbignon; comme lui, il transporte dans son œuvre l'âpreté, la tristesse\net la force de sa race. Il tient au sol natal par de profondes racines; il n'a\npas besoin de quitter son pays pour rencontrer, l'heureux homme, l'humanité\nessentielle, la vérité et la vie : il sait être de partout en restant de chez lui.\n Ils sont quelques-uns en Belgique qui ont eu cette belle sagesse, mais l'exemple\n n'en est pas si fréquent qu'on ne doive en signaler hautement la moindre\nmanifestation. Que nos conteurs fassent du régionalisme et du folklorisme :\n c'est encore le plus sûr moyen de rajeunir, autant qu'il est possible de le faire,\n une littérature fatiguée par des siècles de constant usage.\n    Lisez les Histoires hantées, et vous en jugerez. Elles sont un produit immé-\n diat de la terre hesbignonne : ces sentiments, ces rêveries, ces terreurs et ces\n farces ne pouvaient naître que là ; ces rustiques fleurs d'art ne se seraient pas\n épanouies dans un autre terreau. Le souffle fort et doux qui anime ces pages\n est le vent même qui court sur les plaines de Hesbaye, et qui apporte, aux\n nuits tragiques, le souvenir angoissant des morts. De telles histoires, sur nos\n boulevards, paraîtraient puériles, absurdes, invraisemblables : entre Liége\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": " 370                               DURENDAL\n\n\n et Waremme, racontées dans les cours des fermes ou dans les estaminets\n des villages, elles ne feraient sourire aucune bouche ni se hausser aucune\n épaule.\n    Et voilà ce qui fait leur charme et leur valeur : nous ne les avions pas\n encore entendues; les histoires de revenants que nous connaissions ne res-\n semblaient pas, mais pas du tout, à la Girouette : et c'est pourquoi les transes,\n les affres et les supplices mortels du très déplorable Abdomère nous diver-\ntissent ou nous émeuvent tour à tour, mais d'une manière spéciale et qui\nn'éveille en nous aucune sorte de souvenir... Il y a pourtant quelque exagé-\nration, quelque caricalure dans les traits que M. Stiernet donne à l'excellent\nAbdomère ; et, si vif que soit mon goût pour la Girouette, qui est un conté\nalerte, piquant et joli tout plein, j'aime mieux encore l'Enseigne, dont le tra-\ngique ne doit rien à l'invraisemblance ni au grossissement, et qui témoigne\nd'une rare sagacité d'observation et de psychologie campagnardes.\n   Ces deux contes sont, sans doute, les meilleurs du volume. Mais chacune\nde ces Histoires hantées a son charme à elle, et toutes sont écrites dans une\nlangue nerveuse, incisive et expressive, un peu sèche parfois, mais si savou-\nreuse et si agréable dans sa beauté mi-paysanne et mi-savante.\n\nG e n s d e R u s s i e , par NICOLAS LÉSKOV, trad., Denis Roche. — (Paris,\n   Perrin et Cie.)\n   Ce choix de nouvelles, extrait de l'œuvre considérable d'un romancier\nrusse, très admiré dans son pays, mais encore inconnu en France, est bien\nfait pour nous donner une haute idée de ce talent original, si vivant et si peu\nlivresque. Les contes de Léskov sont vraiment un produit de l'âme ethnique,\nsans nul mélange d'élément étranger. On y apprend à connaître la Russie\ndes moujiks, des fonctionnaires, des aristocrates et des intellectuels, tous\ndépeints avec une sincérité de vision et une justesse de traits peu communes.\nCheramour est le chef-d'œuvre de ce curieux recueil ; et je ne sais rien de plus\nnavrant et de plus comique tout ensemble, que l'histoire de ce pauvre diable\nqui, d'avatar en avatar, est ballotté par les flots de la vie ainsi qu'une passive\népave, mais qui se trouve trop heureux, au milieu de sa misère, s'il peut\n a bouffer » et faire bouffer les autres.\n   Ces contes sont écrits dans un style qui apparaît, comme eux, personnel\net vivant, et auquel l'excellente traduction de M. Denis Roche semble avoir\ngardé toute sa candeur et toute sa vérité. Un livre à lire.\n\nL e D a n g e r , par LAURENT EVRARD. — (Paris, Mercure de France.)\n   Des trois nouvelles qui composent ce volume, la première., qui lui donne\nson titre, mériterait plutôt le nom de roman, autant par ses proportions que\npar le nombre des personnages qui l'animent. Il en faut louer la psychologie,\nl'heureuse invention, la grâce de langage et la vie profonde. Tous les héros\nde cette singulière aventure, qui commence dans un sourire pour s'achever\ndans une flamme tragique, sont dessinés avec une vérité, un relief et une\nsûreté qui les imposent au souvenir. Le Soupçon et Un Rendez-vous, deux nou-\nvelles plus courtes, valent par les mêmes qualités de solide psychologie,\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3114, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                37I\n\n\nd'ironie délicate et de style ondoyant : on les lit avec ce plaisir amusé et jamais\ndéfaillant que donnent les nouvellistes anglais, dont l'imagination accumule\nl'un sur l'autre les événements et les figures, dans une espèce de cinémato-\ngraphe rapide et délassant. En ce genre de littérature, que nos écrivains\ndevraient cultiver plus volontiers, Un Rendez-vous est un chef-d'œuvre d'obser-\nvation vécue et de sobre pathétique. Il faut retenir ce nom nouveau : Laurent\nEvrard. L'avenir le montrera inscrit sur de beaux livres, et qui seront lus.\n\nM . d e B u r g h r a e v e , homme considérable, par HECTOR FLEISCHMANN. —\n   (Liége, L'Edition artistique.)\n   Imposer le nom de «roman» à ce petit caprice littéraire, où s'amusa la\nvirtuosité d'un jeune homme de lettres, me paraît une de ces erreurs présomp-\ntueuses que la jeunesse, encline aux illusions, commet volontiers aujourd'hui.\nMais la liste copieuse des œuvres déjà parues ou en préparation, liste que\nl'auteur imprime con amore en. tête de cet opuscule, et qui comprend, outre\nquatorze plaquettes, six romans, quatre livres d'histoire et dix pièces de\nthéâtre (excusez du peu !), cette liste s'enrichit encore, par le fait de l'erreur\nsusdite, d'un titre de roman qui sonne bien. — Au demeurant, cette histoire\nde M. de Burghraeve, beaucoup moins considérable que son héros, est écrite\nd'une façon qui ne manque pas d'une grâce cavalière, encore que des moder-\nnismes y détonnent, trop souvent, avec le ton a dix-huitième siècle » que\nM. Fleischmann a cru bon de prendre.\n                                                                          F. A.\n\nL'ART :\n\nE t u d e s d'art é t r a n g e r , par M. WILLIAM RITTER. — (Paris, Mercure\n   de France.)\n   Le réalisme a ses mystiques, lui aussi. L'aversion raisonnable de la con-\nception classique ou romantique de l'art nous a conduits au culte de la réalité,\nmais certains ne se sont pas arrêtés là : ce que l'artiste ajoute à cette réalité\net qui est, en un mot, sa personnalité, son art, sa vision, a commencé à leur\npeser, en tant que résultant nécessairement d'une préconception consciente\nou non. Et de proche en proche, ils en sont arrivés à vouloir éliminer de\nl'œuvre toute forme, toute intention, toute âme ou, pour le dire d'un mot, l'art\nlui-même! De là à rêver une peinture qui ne serait que de combinaisons\nassorties de couleurs destinées à amuser les yeux et, peut-être, à induire à\ncertains ordres de sensations, il n'y a pas loin. Et c'est le chemin connu du\nsymbolisme, sur lequel Mallarmé l'ironique ou le dédaigneux a entraîné tant\nd'esprits en mal d'obscurité... M. Camille Mauclair, qui fut et qui est resté\nun des fervents du poète de l'Après-midi d'un Faune, s'est fort écarté, pour le\nplaisir de ses lecteurs et au grand profit de son talent, des voies un peu\nsecrètes où sa jeunesse l'avait entraîné; il a produit depuis nombre d'œuvres\nbrillantes et, depuis quelques années, il fournit à quantité de revues d'art\nune collaboration très remarquée, abondante en idées ingénieuses et parfois\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": " 372                                DURENDAL\n\n\n  paradoxales. Il est très théoricien, épris de synthèse et par là même enclin à\n ce dogmatisme qu'il abhorre dans les esthétiques en désuétude.\n    Tout cela tient fort bien ensemble ; la personnalité intellectuelle de M. Mau-\n clair n'a pas changé ; elle s'est simplement élargie, épanouie, et l'on conçoit\n très bien que sa pensée d'hier se mélange à celle d'aujourd'hui, ou plutôt on\n ne concevrait pas qu'il pût en être autrement. De sorte que l'on ne s'étonne\n point de surprendre dans les doctrines plus larges, plus fécondes qu'il pro-\n fesse maintenant, des réminiscences ou des survivances de mallarmisme, de\n ce système qui tendait à faire des mots, isolés, en quelque sorte, de leur signi-\n fication même, les notes d'une sorte de musique verbale pleine, assurait-on,\n de suggestions mais tout à fait vide de pensée... Cette conception, de laquelle\n sont issues des œuvres précieuses et inintelligibles jusqu'au génie, s'apparie\n très exactement à certaines des opinions actuelles de M. Mauclair sur le rôle\n et sur les modes de la peinture. Dans ses Idées vivantes, par exemple, n'écri-\n vait-il pas : « L'assemblage de diverses couleurs, en un certain ordre, sur\nune surface, et cela toujours dans un but décoratif et imaginatif, voilà toute\nla peinture. Tous les vrais peintres, où qu'on les prenne, depuis Giotto... en\nreviennent à cette définition. Le plaisir pictural naît du contraste harmo-\nnique des couleurs : devant le point de vue pictural, un tableau et un tapis\ndu Turkestan sont identiques — et au fond, le tableau est moins logique, c'est\nle tapis qui a tout à fait raison en se bornant à être délicieusement un rec-\ntangle versicolore propre à orner. » Il est à présumer que Giotto serait à la fois\nhumilié et étonné de voir invoquer ses œuvres à l'appui de cette définition\nqui, en réalité, irait à ne reconnaître le véritable sentiment de la peinture\nqu'aux peuplades primitives ou aux nègres africains fort habiles, comme on\nsait, à tresser des nattes diaprées ou à façonner des poteries aux enluminures\nbrillantes et singulières!...\n    Au fond, l'expression d'idées de cette sorte ne peut être, sous la plume\nd'un écrivain qui s'est montré si amoureux de la vie et si capable de l'exprimer,\nqu'une boutade paradoxale, dans laquelle, comme en tout paradoxe, subsiste\nun reflet décevant de vérité. Ce sont là jeux d'une intelligence subtile, prise\nparfois aux rets de sa propre logique et qui ne s'aperçoit pas alors de l'artifice\nde celle-ci et qu'elle va à substituer ses opérations aux mouvements beaucoup\nmoins harmonieux de la réalité...\n    M. William Ritter, dont la réputation n'est plus à faire en qualité de\ncritique, et qui s'est attaché à faire connaître dans les pays latins les artistes\nallemands et slaves, a pris argument des Idées vivantes de M. Mauclair pour\nexposer, en manière d'introduction à ce recueil de ses études d'art, les prin-\ncipes et les aspirations de sa critique, à lui, dont, au reste, le contenu même\ndu volume, notamment les pages excellentes consacrées à notre compatriote\nEdgar Tinel, au peintre roumain Grigoresco et à Böeklin, constitue une par-\nfaite démonstration. Sa réfutation des Idées de M. Mauclair est complète, du\nmoins pour ce qui touche le point que nous avons signalé plus haut : il a très\nbien vu le vide et la sécheresse auxquels la « théorie du tapis » aboutirait, et que\nl'art qui se destituerait, pour ainsi dire, de la pensée et de l'émotion prépa-\nrerait sa propre ruine.                                                   A. G.\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "                             LIVRES ET     REVUES                           373\n\nL'art       flamand     e t h o l l a n d a i s . — (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\n   Van Oest.)\n   Le numéro de Mai nous donne la suite de la belle étude sur Rembrandt,\ncommencée dans les précédents fascicules de cette revue par Jan Veth sous\nle titre : Rembrantiana. Cette fois-ci il étudie le maître dans ses œuvres du\nMusée de Cassel. Il nous donne une description critique intéressante de ces\ntableaux et s'attache con amore à celle de deux exquis chefs-d'œuvre, le Portrait\nde Saskia, la fiancée de Rembrandt, dont le peintre a fait une image savoureuse\net absolument idéale, et la Sainte Famille, dite Famille du Bûcheron. Parlant\nde la première de ces deux œuvres, l'auteur écrit : « Si nous songeons à l'amour\nde Rembrandt, à sa courtoisie, à ses rêves d'opulences, à sa félicité, c'est cette\nadorable image de sa jeune fiancée que nous évoquons involontairement\ndevant nos yeux. Toute la poésie que le nom de Saskia éveille dans notre\nimagination, se concentre dans la ferveur dont est imprégné ce doux et à la\nfois fastueux portrait. Il s'en dégage un prestige agissant aussi sur la masse,\ncomparable à celui des beautés de Botticelli, des jeunes mères de del Sarto\net de la Madone Sistina. » M. Jan Veth se révèle dans cet article, comme\ndans les précédents, critique expert et compétent au premier chef, et il sait\ndécrire et justifier son admiration enthousiaste et la communiquer à ses lec-\nteurs. Cet article est suivi de la fin du compte rendu d'Henri Borel de l'Expo-\nsition d'Art Chinois à Batavia.\n   Ce numéro est luxueusement et très artistement illustré par d'abondantes\net très belles reproductions.                                            H. M.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Mai.) — M. Henri Bouchot nous parle de\nl'Exposition des miniaturistes français qui s'ouvrira prochainement à la\nBibliothèque nationale, à Paris. D'exquises reproductions en couleur illustrent\nson article, dont le compréhensible enthousiasme ne va pas sans quelques\nrenfoncements infligés à ses vieux ennemis, les maîtres flamands! M. Armand\nDayot consacre des pages d'un vif intérêt à Anders Zorn, un peintre Scan-\ndinave, et M. Geffroy étudie et résume l'œuvre de Carrière portraitiste. De\nnombreuses illustrations accompagnent ces articles, de même que l'excellente\nrevue du Mois Artistique, de M. Guillemot. Au supplément, la suite de\n{'Education artistique (la gravure sur bois) de M. Steck et d'abondantes\ncorrespondances de l'étranger.\n\n   Les Arts anciens de Flandre. (4e fascicule.) — M. Robert\nHinerd étudie en détail, au point de vue de l'art flamand, et caractérise\nexcellemment la collection Dutuit, rassemblée actuellement au Petit-Palais,\nà Paris. M. Laloire décrit le Livre d'heures de Philippe de Clèves et de la Marck,\nseigneur de Ravestein, conservé dans la collection du duc d'Arenberg, à l'enlu-\nminure duquel Hughes van der Goes aurait collaboré (?). M. Durand-Gréville\npoursuit son intéressante étude sur Hubert Van Eych, à l'œuvre duquel il\najoute, non sans plausibilité, la Vierge dans une niche gothique, du musée de\nVienne, attribuée jadis à Roger Van der Weyden. Dix luxueuses reproduc-\ntions de miniatures, de tapisseries et de tableaux complètent heureusement\nce fascicule de l'imposant périodique.\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2850, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a . (Avril.) — Eusebio di San Giorgio (suite), par\nG. Urbini. Une traduction des impressions de voyage de Goethe en Ombrie,\navec un commentaire intéressant. Dans les Note a notizia, on signale « l'in-\nqualifiable vandalisme officiel, honte d'un pays civilisé » qui laisse se détruire\nlentement l'admirable basilique de Saint-François à Assise; en effet, les toits\nmal entretenus laissent libre passage à la pluie qui pénètre dans l'édifice et\nen détériore les fresques !...\n   Le numéro de Mai nous apporte, avec la fin du travail documenté\nde M. Urbini, sur le peintre Eusebio di S. Giorgio, la suite des impres-\nsions de voyage de Goethe en Ombrie, traduites et annotées par M. Zani-\nboni, une très intéressante étude de M. Cenci sur une fête religieuse célébrée\nannuellement à Gubbio et dérivée, peut-être, d'antiques solennités païennes\net une note illustrée de M. Laonzi à propos d'un couvent de Cesi que fréquen-\ntèrent saint François et ses compagnons.\n\nM a r c e l L e n o i r , par M. RENÉ GHIL. — (Paris.)\n   Cette étude, lue par l'auteur, devant la Société l'Art pour tous, dans l'atelier\nde M. Lenoir, constitue, en son allure un peu mystérieuse et solennelle, un\nvéritable panégyrique dont on doit souhaiter que l'œuvre du peintre justifie\nl'enthousiasme sans réserve.\n\nCatalogue descriptif du Musée royal d'Anvers. 2 vol —\n   I. Maîtres anciens. — II. Maîtres modernes.\n   Il faut louer le Conseil d'administration du Musée d'Anvers de nous avoir\ndonné cet excellent catalogue descriptif des riches collections de la métropole.\nIl constituera un inappréciable instrument de travail, grâce à la méthode qui\na présidé à sa rédaction, aux renseignements abondants qu'il contient sur les\nœuvres et sur leurs auteurs et aux précieux fac-similé des signatures en mono-\ngrammes de ceux-ci qu'il contient.\n   Puissions-nous bientôt avoir à adresser des félicitations analogues au\ncomité du Musée royal de Bruxelles !\n\n                                                                          A. G.\n\nL'HISTOIRE :\nAristophane et les partis à Athènes, par M. MAURICE CROISET.\n— (Paris, Fontemoing.)\n   Dans le théâtre des grands tragiques grecs, chez Eschyle, chez Sophocle et\nchez Euripide, avec, du premier au dernier de ces poètes, une accentuation\nmarquée vers le caractère humain du drame, — c'est, en quelque sorte, la\nsolennisation héroïque des mythes religieux et des légendes patriales que les\nspectateurs attenJaient. La comédie, issue des farces et des bouffonneries\nrurales des fêtes de la vendange, comme la nôtre des fêtes des fous et des\nmystères figurés du moyen âge, assumait un rôle moins majestueux. Ce\nn'était plus la vie des Olympiens ou des fondateurs de cités qui apparaissait\nsur la scène, mais l'existence même de la ville, dans la maison et dans\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                              375\n\n l'agora, dans les rues du Céramique comme dans les fermes des dèmes subur-\n bains : paysans, citoyens, métèques, hommes de toutes les classes, jeunes\n chevaliers aristocrates ou gens du peuple, juges de l'Héliée dociles aux\ndémagogues, auxquels ils devraient le triobole de leur salaire journalier —\nconversant, discutant, se mélangeant dans l'intrigue fantaisiste des comédies\nd'Aristophane, les seules à peu près qui soient venues jusqu'à nous. A cer-\n tains points de vue, on pourrait comparer la comédie grecque à nos revues de\n fin d'année par le caractère d'actualité qu'elle avait, ses tendances satiriques\net burlesques et la fantaisie presque illimitée dont elle s'inspirait. Les comédies\nd'Aristophane; représentées à peu près toutes aux fêtes des Lénéennes,\ntrouvent donc une glose naturelle dans l'histoire politique d'Athènes, dans les\nluttes et les manœuvres des partis qui ambitionnaient ou détenaient le\npouvoir, dans les péripéties surtout du règne de Cléon, le chef des déma-\ngogues, objet des sarcasmes et des railleries incessantes du poète.\n    Le savant auteur de l'Histoire de la littérature grecque étudie, en ce volume,\nl'œuvre d'Aristophane à la lumière des faits contemporains; il nous la com-\nmente et nous l'explique, en éclaircit toutes les difficultés et en divulgue\ntoutes les allusions et les sous-entendus       Nulle étude plus attachante à la\nfois pour la connaissance du grand comique grec et du monde athénien du\nVe siècle, de ce peuple si héroïque, si fin et si bavard...\n\n A Côté d e l a g r a n d e h i s t o i r e , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris,\n    Lemerre.)\n    Encore des pages, et marquées toujours du même intérêt vivant et pas-\nsionné, du maître critique qui était en même temps le maître créateur et qui,\ns'il avait voulu ou, plutôt, daigné, aurait été le maître polémiste dans les\nluttes politiques de son époque. Mais il était de taille trop haute pour accepter\nun tel rôle, sinon par hasard momentané ou par caprice, et ses coups, d'ail-\nleurs, auraient, eux aussi, peut-être, frappé trop haut; au-dessus-de la tête de\nses contradicteurs. Le combat il le trouvait dans l'histoire, du reste, mais fini\net jugé, sinon dans ses conséquences qui ne s'arrêtent plus, au moins dans les\nhommes qui l'avaient mené, et en jugeant l'un et les autres, en mesurant la\ngrandeur de celui-là et la gloire ou la honte de ceux-ci, il ne laissait pas, il\nne pouvait pas laisser de juger — ou de jauger — les faits et les hommes qui\nfaisaient bruit et compétition dans le monde où il vivait.\n   Et sa pensée, méditant sur Saint-Simon, sur Tallemant des Réaux — sur\nPhilippe II ou sur Louis XVI, a de beaux ricochets sur la société contempo-\nraine...                                                        ARNOLD GOFFIN.\n\nF i g u r e s B y z a n t i n e s , par CHARLES DIEHL. — (Paris, Colin.)\n   Sujet magnifique et non sans danger que celui de ce livre... Car il impor-\ntait que l'auteur sût ajouter à toute l'érudition du savant, tout l'art de l'écri-\nvain. Des faits narrés sèchement, encore que bien choisis et exacte» eussent\ndiminué la vérité de l'œuvre; n'est-ce pas en effet que cette époque où si\ncurieusement se mêle Dieu et Satan, pénétrée si passionnément de l'Un dans\nle syllogisme des théologies et le raffinement des cérémonies» et tourmentée si\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3211, "texte": "376                          DURENDAL\n\n\nâprement par l'autre en ses intrigues et ses meurtres barbares, n'est-ce pas\nque de cette époque violente, ratiocinante et colorée le narrateur ne pouvait\nse passer d'en demeurer l'artiste? Et, d'un autre côté, à évoquer ces temps de\ndramatisme quintessencié, ces temps de foi ardemment vétilleuse et presque\nmorbide, ne fallait-il pas rester fort prudent de ne point paraître écrire le\nroman-feuilleton de l'Histoire. Sujet magnifique, certes, mais non sans\ndanger. M. Charles Diehl s'en tire fort honorablement. Dans un style pondéré\net non pas impersonnel, il conte, pour notre plus grand intérêt, quelques\nvies publiques et privées, recompose quelques aventures typiques et dessine,\nà traits judicieusement sagaces, certaines figures d'aventuriers représentatifs.\nTelle Théodora, l'hétaïre magnifique et intelligente. Tel Basile le Macédo-\nnien qui n'étant rien devint tout et accéda au trône basilical, grâce à son\nphysique d'athlète et à un air fort avantageux, ce qui d'ailleurs lui tint lieu\net place de conscience ou de scrupule. Ou bien l'auteur nous initie-t-il aux\nmœurs d'une famille bourgeoise à Byzance dans le milieu du XIe siècle; ou\nbien encore, il nous édifie de la biographie ironique de l'Empereur Léon le\nSage, Basileus très savant et très pieux, vitupérant, en l'une de ses Novelles,\ncontre les remariages et dont la propre existence en comporta trois. L'œuvre\nest agréable à lire et instructive. Et l'on quitte ce livre adroit avec, plein le\ncerveau, les décors tumultueux d'une époque de foi ratiocinante, de piété\ncruelle, de luxe fignolé et somptueux, où dans la dévotion, la ruse,\nl'héroïsme, la violence et la cabale, les jeux du cirque, les processions, les\ndeuils écrasants et les cérémonies éclatantes mourut lentement et splendide-\n ment l'Empire romain d'Orient.\n                                                                         G. B.\n\nDIVERS :\nE n p a y s G a u m e t , par EDOUARD N E D . — (Bruxelles, Edition de\n   l'Association des écrivains belges.)\n   Voici une plaquette de trente-neuf pages seulement, mais qui est une petite\nmerveille. C'est la plus ravisante des promenades faites en compagnie d'un\ncharmant écrivain né au pays même, dans un coin des plus pittoresques de\nnotre jolie petite Belgique. Il ne faut pas sortir de la Belgique pour voir des\nbeaux paysages. Oh! non, vraiment. Lisez cette plaquette et vous partagerez\nmon avis. Il est vrai que vous parcourerez ces campagnes avec un compa-\ngnon intelligent qui a d'admirables et rutilantes couleurs sur sa palette pour\nvous les dépeindre. Ajoutez à cela qu'il vous décrit les mœurs de ses habi-\ntants, simples et frustes, avec un talent hors ligne, de sorte que toutes ces\ndescriptions vibrent d'une vie intense et délicieuse. Il y a là, entre autres, une\nséance au café Ramonet qui est prise sur le vif et décrite avec un naturel\nétonnant.\n    Mais si Ed. Ned a si bien décrit ce pays, c'est parce qu'il le connaît à fond.\nIl y est né et en a gardé ces impressions d'enfance qui sont éternelles, qui\nsont enracinées à tout jamais dans l'âme et ne s'en effacent plus. Et lorsqu'on\nrevoit le clocher natal, toutes ces impressions renaissent avec une intensité\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3340, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                            377\n\n\nnouvelle, rendue plus forte encore par tout ce que le souvenir du passé ajoute\nde charme aux choses que l'on a aimées jadis. C'est ce qu'exprime si bien\nl'auteur dans une page délicieuse que je ne puis m'empêcher de citer :\n    « Enfant, j'ai vécu ici dans ce village, dans cette vallée, sur ces coteaux.\nTous ces arbres, je les connais; je sais leurs divers bruissements, j'ai dormi\nsous leur ombre, et, perché à leur cime, j'ai connu l'ivresse de chanter à pleine\nvoix dans le vent. J'ai ramassé les pierres de cette route pour les lancer sans\nbut, à travers l'espace. J'ai cueilli des mûres sur ces talus, et, au fond de ces\nravins, capturé des grenouilles. Dans ce groupe de mélèzes, autour de la\npetite chapelle, je visitais des nids de chardonnerets bariolés et demeurais des\nheures à écouter leurs chants.\n    » J'ai vu la forêt, et ses mystères et ses terreurs. J'ai poursuivi à la course\nles lièvres et sucé le miel des abeilles sauvages. Je me suis roulé comme une\npelote dans les prairies, j'ai marché pieds nus dans les ruisseaux, dévalé en\nbondissant les gradins escarpés des collines.\n    » J'ai suivi les braconniers velus et les graves laboureurs. J'ai fait claquer\nle fouet aux oreilles des chevaux et, à califourchon sur la proue des chariots,\nje rentrais au village, secoué par les cahots des chemins. Je continuais dans\nl'espace et dans le temps l'existence des choses et des êtres d'ici; je vivais,\n molécule de vie dans ce tout vivant, simple note harmonieuse d'une musique\n lointaine et profonde.\n    » Puis, un jour, le collège m'a pris mon âme, l'a bercée aux enchantements\n d'Homère et de Virgile, l'a éblouie aux merveilles des sciences. Je m'enor-\n gueillis de m'élever et je méprisai, sans savoir ma vanité, ce que l'on m'appre-\n nait à mépriser, tout ce qui chantait en moi, comme un bruissement de feuilles\n mortes dans les oubliettes de mon cœur. Et je me crus pendant longtemps\n devenir un homme, sans épithète de race, essayant de développer en moi\n l'humain, sans plus.\n     » Or, me voici enfin redevenu Wallon, et, parmi les Wallons, gaumet.\n Quelque chose s'est réveillé qui éclaire ma conscience de moi-même. Et c'est\n pourquoi, malgré cette méchante pluie, vous me voyez joyeux d'être avec\n vous ici, frémissant dans la musique et l'harmonie de mon pays. »\n    Bien longue citation pour un si petit livre, me direz-vous. Mais elle m'a\n tellement charmé par sa sincérité, sa simplicité et en même temps la douce\n et pénétrante émotion d'art dont elle est toute parfumée, que je n'ai pu m'em-\n pêcher de communiquer mon admiration à mes lecteurs.\n\n   L ' é n e r g i e b e l g e . Opinion d'une élite 1830-1905, par EDOUARD N E D ,\nouvrage illustré de 24 portraits. — (Bruxelles, Dewit.)\n  Cet ouvrage de notre collaborateur Edouard Ned est des plus curieux et\ndes plus intéressants et en même temps des plus instructifs. Ce qui en double\nle charme, c'est qu'il est écrit par un littérateur. Une enquête comme\ncelle-ci eût pu être fastidieuse. C'est absolument l'opposé. J'ai rare-\nment lu une série d'interviews écrite d'une façon aussi fine et aussi pitto-\nresque. Ce livre se lit d'une traite, sans fatigue et sans éprouver une minute\nd'ennui. C'est, en plus, un livre de bibliothèque, car il donne une quantité de\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3222, "texte": " 378                                DURENDAL\n\n\n\n  renseignements à conserver, dont on peut avoir besoin et qui sont résumés\n ici avec une précision inouïe. Et le slyle poétique en lequel le livre est écrit\n ne nuit en aucune façon au côté sérieux de ce travail. Edouard Ned vous\n..introduit chez quelques hommes d'élite de tous les départements de la pen-\n sée, de la science et de l'art. Il vous donne un portrait vivant de chacun\n d'eux, dans son vrai milieu, sur son champ de bataille, si je puis m'exprimer\n ainsi, en nous faisant asseoir avec lui, au bureau de travail du penseur, dans\n l'atelier de l'artiste, dans le laboratoire du savant.\n     Et chacun de ces milieux est si bien décrit. Enfin, l'interview lui-même entre\n l'interrogé et l'interrogateur, est racontée d'une façon tellement précise,\n quelle que soit du reste la matière de l'entretien, que l'on a l'illusion que\n M. Ned est aussi au courant de la matière que le savant, le penseur ou\n l'artiste qu'il soumet à son enquête. Une des plus attrayantes séances aux-\n quelles nous assistons avec lui est peut-être celle qui eut lieu à l'Institut de\n  Haute Philosophie de Mgr Mercier, actuellement archevêque de Malines.\n Sujet aride s'il en fut que celui de la philosophie, et difficile à exposer à des\n profanes. Eh bien, cette causerie est exposée dans un langage si heureux\n qu'on sort de là avec une idée d'ensemble complète sur tout le domaine\n scolastique.\n    Ce volume est en quelque sorte une synthèse de la science, des lettres\n et de l'art en même temps que de toutes les questions vitales actuelles qui\n occupent les esprits dans notre pays.\n\nLa Sainte Vierge dans la tradition, dans l'art, dans l'âme\n des Saints et dans notre vie, par J. HOPPENOT. — (Bruxelles,\n     Librairie Saint-Augustin.)\n    Ce que le P . Hoppenot fit jadis pour le Crucifix, il vient de le faire pour la\nVierge. Et la maison Desclée a édité son second livre avec le même luxe que\nle premier. Ces deux livres du P . Hoppenot : Le Crucifix et La Sainte Vierge,\nsont à recommander vivement tant pour le texte que pour les illustrations. Ce\nne sont pas des ouvrages de littérature, ni des ouvrages scientifiques, sans\ndoute, mais ce sont des livres très sérieux de vulgarisation. L'auteur a eu\npour but avant tout d'édifier et de donner à l'âme chrétienne une nourriture\nsolide. Si souvent le texte d'ouvrages semblables est, hélas I banal quant au\nfond et bien des fois, en outre, très mal écrit. Ce n'est pas le cas pour les livres\ndu P . Hoppenot. Il sait écrire, comme il sait parler, ainsi qu'il l'a prouvé\ndans les conférences de carême qu'il a prêchées à Sainte-Gudule cet hiver.\n    Il faut louer aussi la maison Desclée d'avoir si abondamment et si intelli-\ngemment illustré ce livre de la Vierge, comme elle l'avait fait pour le précédent\nouvrage de l'auteur. On a joint à l'enseignement du texte celui de l'image, si\néloquent, surtout quand, en fait d'images, on reproduit avant tout les œuvres\ndes maîtres, comme cela a été fait ici.\n   Nous recommandons instamment les livres du P . Hoppenot, tant le Cru-\ncifix que la Sainte Vierge, comme livres à donner en étrennes, cadeaux de\npremière communion, prix de collèges et pensionnats. Nous souhaitons vive-\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                             379\n\nment que l'on choisisse ces livres de préférence à tant de livres quelconques,\nsouvent très superficiels quant au fond, généralement écrits dans un style\ndéplorable et presque toujours illustrés d'une façon abominable.\n                                                                     H. M.\n\nPolichinelle (de Guignol), par G. KAHN.\nE t a p e s i t a l i e n n e s , par P . DE BOUCHAUD (Collection Scripta Brevia). —\n   (Paris, Sansot.)\n   De M. de Bouchaud de rapides et légères, et un peu superficielles notes\nsur Ravenne, Sienne et Rome, complétées par l'intéressante évocation de\nNaples et de ses admirateurs, depuis Pétrarque jusqu'à... M. Bazin.\n  — Le poète Gustave Kahn, pour le plaisir — un peu féroce — des petits et\ndes grands, a fixé le texte classique du beau drame dont Polichinelle et son\nbâton immortel sont les protagonistes et l'a fait précéder d'une étude pleine\nd'érudition et de jolie fantaisie.\n\nL e s G r a n d s P a p e s : Boniface VIII, par P . GRAZIANI.\nChefs-d'œuvre de la littérature religieuse : Pensées chrétiennes et\n   morales de Bossuet, introduction et notes de M. V. GIRAUD. — (Paris, Bloud\n   et Cie.)\n   Ce sont les deux derniers volumes parus dans les collections de vulgarisa-\ntion créées si heureusement par l'éditeur Bloud.\n   Bossuet se recommande de lui-même ! Disons, seulement, que M. Giraud\na fait précéder ces pages — où il y a la profondeur et la simplicité magnifique,\nordinaires à l'évêque de Meaux, mais aussi, parfois, l'éclat impromptu et\npoignant de Pascal — d'une excellente introduction.\n   Le Dante a condamné à la fois, dans la Divine Comédie, le souffleté d'Anagni\net le souffleteur. Et, depuis lui, Boniface VIII a été mainte fois remis sur la\nsellette de l'histoire et plus souvent condamné qu'absous ou glorifié. M. Gra-\nziani étudie de nouveau ce procès et le titre de la collection dans laquelle\nparaît son travail dit assez le sens de ses conclusions.\n                                                                       A. 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Kurth a lancé la circulaire ci-dessous que nous repro-\nduisons d'autant plus volontiers que nous partageons son admiration pour\nle héros de la fête.\n   » Après avoir illustré pendant trente-cinq années le haut enseignement, et\nprodigué à toutes les entreprises de la pensée et du dévouement chrétiens sa\ncollaboration, Godefroid Kurth s'apprête à quitter Liége. Se pourrait-il que\nla bonne ville laissât partir ce fils adoptif qui lui fit tant d'honneur, sans lui\nexprimer, d'une voix grossie encore par l'adhésion de l'élite belge, la recon-\nnaissance la plus affectueuse et la plus fidèle ?\n   » Nul n'a, autant que ce laborieux, tracé dans les fourrés de l'érudition, de\nlarges et claires avenues : son Histore poétique des Mérovingiens, sa Frontière lin-\nguistique, d'innombrables dissertations sur les sources attestent sa patiente\nmaîtrise d'érudit. Ses vastes synthèses de vulgarisation lui ont conquis une\nnotoriété universelle : Saint Boniface, Sainte Clotilde sont les fleurs les plus\nparfumées de la guirlande hagiographique moderne ; Clovis ne le cède en\nsubstance ni en charme à Saint Louis, de Wallon. Poursuivant, de son pas\nferme et allongé de Luxembourgeois, une ascension jamais satisfaite, l'histo-\nrien s'est élevé jusqu'à la contemplation du panorama des siècles pour en\nrechercher la philosophie profonde : quelle œuvre, depuis le Génie du Christia-\nnisme peut-être, a la grandeur et la portée des Origines de la Civilisation? Ainsi\nse trouvent reproduites, dans la carrière individuelle de Godefroid Kurth,\nles trois étapes dans lesquelles se décompose la science intégrale de l'his-\ntoire : technicien, narrateur et penseur, il a pétri de ses mains le ciment, il a\nconstruit couche par couche la bâtisse, il en a érigé le faîte très noble, véri-\ntable observatoire d'au-delà.\n   » Stat crux! Au sommet de son œuvre, il a planté la croix. Rien en lui ne\nrappelle la manie apologétique; il est de la famille des Hurter et des Pastor,\npour qui l'Eglise, pas plus que Dieu, n'a besoin de nos mensonges et qui,\nn'utilisant en histoire que le sens du positif, atteignent par la leçon même des\nchoses au sens du Divin. L'apologétique contemporaine a-t-elle produit rien\nde plus persuasif que l'Eglise aux tournants de l'histoire ? Et l'on comprend que les\nfamiliers du maître ne puissent se le représenter que sous le casque et la cotte\nd'armes du chevalier Palestinien, que l'imagerie nous montre, déroulant sur\nla banderole victorieuse, l'humble et fier : Credo !\n   » Parce qu'il a cru, toute sa vie n'aura été qu'un combat. Encore jeune\nhomme, la spoliation de la Papauté lui arrache un cri lyrique : Roma. La\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3200, "texte": "                                    NOTULES                                   381\n\nguerre scolaire de 1879 lui inspire, protestation attendrissante, Jeanne ou la loi\nde malheur. Plus près de nous, dans la clameur des révoltes populaires, il\n démêle les vagissemenrs d'une démocratie qui sera chrétienne et il répond,\n l'un des premiers, par un lointain écho du Misereor super turbam. D'ailleurs,\n pas de plainte, d'où qu'elle vienne, a laquelle sa grande voix ne se soit asso-\nciée, compatissante ou vengeresse. Elle a donné le rythme à des assemblées\nimmenses et bigarrées, quand il s'est agi de refouler l'esclavagisme africain,\nde célébrer l'Arménie expirante, de saluer le Boer du Transvaal. Et son élo-\nquence paraît s'être régulièrement surpassée, dans l'hymne de foi que nos\nCongrès eucharistiques recueillirent maintes fois de ses lèvres de poète, en\nl'honneur du Banquet divin.\n    » Ah ! si, comme Durendal son modèle, la bonne épée de Godefroid Kurth\nredisait elle-même ses exploits, quels beaux coups ne rappellerait-elle pas,\nportés toujours en face, toujours à fond ! La Chanson de l'Epée serait même un\npeu longue, à moins que celle-ci ne l'abrégeât par égard pour certaines bles-\nsures qu'elle ouvrit malgré elle et que, semblable à la lance d'Achille, elle se\npréoccupa plus tard de fermer.\n    » Voici, en effet, qu'autour du champion respecté, les amitiés anciennes ont\nrejoint les jeunes admirations. Dans la douceur du soir, à l'heure du bivouac\nles querelles s'apaisent; les tentes s'ouvrent hospitalières aux adversaires\nréconciliés. L'un des premiers jours de mai, la jeunesse estudiantine a fêté\ndans d'unanimes agapes, le professeur éminent qui personnifie pour elle l'al-\nliance de la science avec la foi. Le 15 juillet, si vous écoutez cet appel, ce sera\nle tour des aînés, de Liége et de la Belgique, d'acclamer en des accents qui\nne seront pas moins unanimes le grand chrétien que fut toujours Godefroid\nKurth. »\n    Les souscriptions doivent être adressées à M. Karl Hanquet, professeur à\nl'Université, Les Méandres, Esneux.\n    Le montant de la souscription est laissé à la discrétion de chacun. Le\nComité se permet seulement de rappeler la destination assignée par\nM. G. Kurth aux sommes souscrites, et l'importance des besoins pécuniaires\ndu Cercle Sainte-Véronique, prochainement Cercle Godefroid-Kurth.\n                                        *\n\n   E n S o u s c r i p t i o n . — Au mois d'août prochain paraîtra un important\nrecueil de vers du poète Adolphe Retté : Poésies 1897-1906. Ce volume com-\nprendra, outre les poèmes d'une inspiration si fraîche et si personnelle réunis\nsous les titres de Campagne première et de Lumières tranquilles, une série de\nvers inédits : Les Poèmes de la Forêt. On sait le sentiment profond de la\nnature, la beauté des images et la souplesse de rythme qui assurent aux\nœuvres de M. Retté une place tout à fait éminente dans la poésie contempo-\nraine. Aussi sommes-nous assurés que ce recueil trouvera auprès des amateurs\nle succès que mérite son art si neuf et si traditionnel à la fois, qualités s'affir-\nmant plus que jamais dans Les Poèmes de la Forêt où respire largement l'âme\ndes futaies et des frondaisons harmonieuses.\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3009, "texte": " 382                               DUKENDAL\n\n\n    Ce livre sera tiré sur beau papier vergé à seulement 350 exemplaires au\n prix de fr. 3.50 et à 15 exemplaires sur papier de Chine à 10 francs.\n    On souscrit chez M. A. Messein, éditeur, 19, quai Saint-Michel, Paris.\n                                           *\n                                          * *\n    L e M u s é e d u L i v r e . — A la demande du groupe « Ostende Centre\n d'Art », qui a pris pour devise : Sans l'Art, qui nimbe tout d'un éclat radieux, le\nplaisir est vulgaire et le faste odieux, le Musée du Livre, récemment fondé à\n Bruxelles, organise une Première Exposition du Livre belge d'Art et de\n Littérature, d'expression française et flamande, qui sera ouverte au Kursaal\n d'Ostende au mois de juillet prochain.\n    C'est un moyen nouveau de faire honneur aux efforts, devenus si intenses\n et si brillants, de nos écrivains nationaux et de montrer l'épanouissement et\n les progrès surprenants de notre littérature aux étrangers qui affluent à cette\n époque dans la capitale d'été de la Belgique, plus que dans toute autre ville\n d'eau du monde..\n    Cette manifestation d'une nature si spéciale s'ajoutera aux conférences, au\n Salon des Beaux-Arts, à la représentation théâtrale d'oeuvres belges, aux\n concerts de nos artistes, destinés à donner à Ostende un caractère esthétique\n évident à côté et, peut-être, au-dessus de son faste et de ses plaisirs.\n    Il serait heureux qu'un grand nombre de nos écrivains, sinon tous, parti-\ncipassent à cette exposition :\n    1° Par l'envoi de la liste complète de leurs œuvres;\n   20\n       Par l'envoi de leurs livres, particulièrement en exemplaires de luxe, de\npréférence reliés.\n   Une section sera réservée aux revues belges d'Art et de Littérature.\n   Il sera publié un catalogue d'amateurs à la fois sur les ouvrages exposés et\nsur la bibliographie des auteurs.\n   Des conférences explicatives du but et de la portée de l'exposition ainsi\nque du mouvement littéraire belge seront données à l'ouverture et pendant la\ndurée du Salon.\n   L'Exposition du Livre Belge d'Art et de Littérature à Ostende sera présentée\nultérieurement dans les grandes villes du pays et formera la première d'un\ncycle que le Musée du Livre se propose de rendre aussi complet et aussi\nintéressant que le concours des auteurs le lui permettra.\n   Les adhésions, envois de renseignements et de volumes devront être adressés\nà M. J. Van Overstraeten, secrétaire général du Musée du Livre, 8, rue\nJoseph-Stevens, Bruxelles.\n\n\n  La Société Royale Belge des Aquarellistes célèbre en ce\nmois de juin le cinquantième anniversaire de sa fondation.\n   Elle a organisé à cette occasion, dans les locaux du Cercle Artistique et\nLittéraire de Bruxelles, rue de la Loi, une exposition comportant des aqua-\nrelles de tous ses membres effectifs depuis 1856.,\n   Cette exposition est accessible gratuitement au public, du 5 au 28 juin 1906.\n                                         *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2966, "texte": "                                 NOTULES                                383\n\n  L'Union des Amis de l'Art belge, sous le haut protectorat du\nRoi et de la Comtesse de Flandre, a été autorisée, par le peintre Léon Fré-\ndéric, à. distribuer en prime une héliogravure reproduisant le beau tableau :\n« Le Paysan mort », qui reçut la médaille d'or au Salon de Bruxelles 1906.\n   Les personnes qui désirent recevoir cette superbe prime sont priées\nd'envoyer leur adhésion au siège de l'Union des Amis de l'Art belge, 34, rue\nde Comines, à Bruxelles.\n                                      *\n\n  Accusé de réception.\n   ART : L'Ecole belge de Peinture (1830-1905), in-4° illustré de 140 repro-\nductions hors texte reproduites en héliogravure, en camaïeu et en typogra-\nvure (couverture dessinée par GEORGES LEMMEN), par CAMILLE LEMONNIER\n(Bruxelles, Van Oest). — Etude d'art étranger, par WILLIAM RITTER (Paris,\nédition du Mercure de France). — Réfutation esthétique de Taine, par PÉLADAN\n(ibid.). — Le Livre d'Heures de Philippe de Clives et de la Marck, Seigneur de\nRavenstein, par EDOUARD LALOIRE (Bruxelles, imprimerie Verbeke). — Musée\nroyal des Beaux-Arts d'Anvers. Catalogue descriptif, publié sur l'ordre du\nconseil d'administration du Musée, 1905. I. Maîtres anciens. II. Maîtres\nmodernes (Anvers, imprimerie J. Boucherij).\n   P O É S I E : L'anémone des mers, par JEAN DOMINIQUE (Paris, édition du\nMercure de France). — La dame aux songes. Frontispice et trois poèmes par\nA.R. SHNUBERGER (Paris, Sansot). — Plus loin, par FRANCIS VIELLÉ-\nGRIFFIN (Paris, édition du Mercure de France). — Poètes d'autrefois. Œuvres\npoétiques de Sieur DE DALIBRAY publiées sur les éditions originales de « La\nMusette » de 1647 et des œuvres poétiques de 1653, avec une notice sur un\npoète de cabaret au XVIIe siècle, des notes historiques et critiques et des\npièces justificatives, par AD. VAN BEVER (Paris, Sansot). — Sur le chemin de\nla forêt, par G. MAURICE (Paris, Plon).\n  ROMAN : Les erreurs, par JOSEPH BOSSI (Bruges, Collection d'Anlée).—\nLe danger, par LAURENT EVRARD (Paris, édition du Mercure de France!.—\nLe courage d'aimer, par HENRI DAVIGNON (Paris, Plon). —Dieu ou pas Dita,\npar MAURICE BEAUBOURG (Paris, édition du Mercure de France). — Camus\nde la Hulotte, par GEORGES RENCY (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Florence Moneroy, par ANDRÉ GLADÈS, précédé d'une préface\nd'Ed. ROD, avec un portrait d'après un dessin de CARLOS SCHWAB (Paris,\nPerrin). — Le testament volé, J . - H . ROSNY (Paris, Fontemoing).\n   T H É Â T R E : Fany, comédie, par Louis DELATTRE (Bruxelles, édition de\nla Belgique artistique). — Pan, comédie satirique en prose, par CHARLES\nVAN LERBERGHE (Paris, édition du Mercure de France).\n\n  MUSIQUE : César Frank (Collection : Les Maîtres de Musique), par\nVINCENT D'INDY (Paris, Alcan).\n  PHILOSOPHIE         : Les soucis des derniers soirs, dialogue, par LOUIs\nDUMONT-WILDEN (Bruxelles, édition de la Belgique artistique). — Problèmes\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "384                                   DURENDAL\n\n\nde la vie moderne, par JEAN DELVILLE (Bruxelles, édition d ' E n Art). — Essai\nd'un système de philosophie catholique, p a r LAMENNAIS. Ouvrage inédit recueilli\net publié d'après les manuscrits, avec u n e introduction, des notes et un\na p p e n d i c e d e CHRÉTIEN MARÉCHAL (Paris, B l o u d ) . — Epicure et l'Epicurisme,\npar H E N R I LENGRAND (ibid.). — Sur la religion, p a r A R T H U R SCHOPENHAUER.\nP r e m i è r e tradution française, avec u n e préface et des notes d'AuGUSTE D I E -\nTRICH ( P a r i s , Alcan).\n   H I S T O I R E : L'évolution et le développement du merveilleux dans les légendes de\nsaint Antoine de Padoue, p a r JEAN DE KERVAL (Paris Fischbacher). — Les seize\nCarmélites de Compiègne, par L o u i s DAVID (Paris, OudinJ.— Boniface VIII et le\npremier conflit entre la France et le Saint-Siège, par P A U L GRAZIANI (Paris, Bloud).\n   L I T T É R A T U R E : Congrès international pour Vextension et la culture de la\nlangue française (Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ; Paris, C h a m p i o n ) .\n  D I V E R S : L'épouse parfaite, par FRAY LOUIS DE L É O N . T r a d u c t i o n , préface\net notes d e J A N E DIEULAFOY.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 392, "texte": ""}, {"page_pdf": 393, "texte": ""}, {"page_pdf": 394, "texte": ""}, {"page_pdf": 395, "texte": ""}, {"page_pdf": 396, "texte": "                     Léonard de Vinci\n                                                          Notes cursives (1)\n\n               A séduction persistante, l'efficace sortilège —\n                  qu'ils émanent de Gozzoli, de Filippo ou de\n                  Filippino Lippi, de Botticelli ou de Ghir-\n                  landaio, — de la peinture florentine du XVe\n                 siècle, proviennent de ce que celle-ci, toute en\n                 vibration et en enivrement, est aussi toute\n                 révélatrice de la recherche passionnée et de\n                  l'effort intime de l'artiste. La peinture de l'âge\nantérieur n'était qu'un instrument, le moyen d'expression des\ncroyances et des idées collectives du temps. Depuis, les choses\navaient, pour ainsi dire, recouvré leur virtualité ; elles avaient\nété contemplées, reproduites, non plus comme des signes, mais\ncomme des réalités, significatives par elles-mêmes et aux-\nquelles il suffisait presque d'être pour être belles. Et ç'avait\n été comme une griserie que cette irruption dans l'art d'un\nmonde, aperçu, jusqu'alors, au travers d'un voile et qui semblait\nrévéler peu à peu la multiplicité de ses aspects, ses formes\ninfinies, toutes ses possibilités inépuisables de beauté brillante\net nouvelle.\n   Au sortir des siècles lents, au cours desquels l'Europe\nmoderne s'organisait; après tant de cauchemars, de désastres et\nde longs rêves tristes, dans l'incertitude des jours, l'homme,\ndonné longtemps tout entier au souci de défendre son existence\net de conquérir son salut, avait connu, enfin, que l'heure était\nvenue de relever la tête et de regarder autour de lui avec plus de\nsécurité et de liberté. Son cœur tremblant et son esprit angoissé,\n\n  (1) A propos de deux publications récentes :\n  LÉONARD DE VINCI : l'artiste et le savant, par Gabriel Séailles, 2° édition. Paris,\nPerrin.\n  LA DERNIÈRE LEÇON DE LÉONARD DE VINCI A SON ACADÉMIE DE MILAN, par M. Péla-\ndan. Paris, Sansot (Collection Scripta Brevia).\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "322                          DURENDAL\n\n\nsa foi plus confiante s'étaient sentis délivrés de leurs hantises,\naccessibles aux impressions extérieures et capables d'en jouir\nsans attendre d'elles rien de plus que la joie de leur fraî-\ncheur. Ce fut un divin intermède... Mais elle n'était pas pour\ndurer, cette indépendance charmante, pleine d'inspirations et de\nfantaisie; et l'enfant, laissé sur le seuil de l'adolescence par les\nprofesseurs prudents et minutieux de sa jeunesse, était guetté\ndéjà par les pédants bardés de grec et de latin qui allaient\narrêter l'essor de sa jeune vie sous l'attirail exhumé des anti-\nquités mortes!...\n\n    Chacun regarde les œuvres de l'art avec des préventions\nacquises ou innées et va de préférence à celles qui répliquent à\nson idéal de la vie, aux inflexions habituelles, sentimentales,\nhéroïques ou songeuses de sa pensée, à son appétit de psycho-\nlogie profonde ou d'éclat extérieur, à sa propension pour l'exis-\ntence passive ou active.\n    L'éclectisme est, si l'on veut, à un degré intellectuel supérieur,\npuisque — en apparence, au moins — il rend capable de goûter\navec le même plaisir les ouvrages les plus dissemblables. Mais,\névidemment, il implique une part de scepticisme, de neutralité,\nexclusive du véritable enthousiasme, et qui laisse au spectateur\nle sang-froid critique propre à le mettre en défiance contre la\npoignante émotion, le transport spirituel auxquels certaines\nœuvres incitent les âmes tendres, les seules, selon Stendhal, qui\nsoient faites pour les beaux-arts. Tandis que l'éclectique calcule,\ncompare, pèse, l'imaginatif s'abandonne à la dérive de la rêverie\n que l'artiste a suscitée en lui.\n    Les esprits méditatifs, toujours plus ou moins froissés par la\n réalité, iront d'instinct aux Florentins, à Botticelli, surtout, à\n ses personnages si fins et si vibrants, endoloris de la brutalité de\n la vie, absorbés en des songes surhumains et dont les tristes et\n suaves visages semblent amaigris par des aspirations trop\n hautes. Ils chercheront chez le Vinci, dans l'insoluble sourire de\n la Joconde, le mystère sur lequel ses lèvres ironiques se sont\n closes, le mot de la lourde et obsédante énigme qui paraît\n dormir sous ce front bombé, au fond de ce regard désabusé du\n bonheur. Ils demanderont aux Ombriens, à l'Angelico, à Luini,\n l'apaisement, la résignation joyeuse, le secret de leur piété\n inaltérable et sereine.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                       LÉONARD DE VINCI                         323\n\n\n   Ils seront probablement injustes à l'égard de Raphaël; ils\ns'écarteront de la majeure partie de son œuvre, d'une beauté\ntrop unie, trop équilibrée, facile et superficielle parfois, selon\nleur jugement, éclipsée par celle de ses grands émules : Léo-\nnard, si pénétrant et si prestigieux; Michel-Ange, si hautain et\nsi véhément. De même, parmi les habiles, les trop habiles Véni-\ntiens, ces incomparables chantres de la lumière et de la couleur,\nne retiendront-ils que le grave Giovanni Bellini, l'ardent Car-\npaccio et Giorgione, ce poète mélancolique. Il y a chez les\nautres trop de bruit, une somptuosité trop voyante : les fériés\npaïennes et les évocations religieuses prennent, sous leur pin-\nceau, le même aspect de parades triomphantes où le plaisir\nétouffe la pensée...\n\n    Le Vinci ne vécut pas assez longtemps pour apercevoir les\nsymptômes hâtifs de la décadence artistique de l'Italie. Celle-\nci était née d'une leçon qu'il n'avait pas faite et son influence\nposthume ne paraît, d'ailleurs, pas avoir eu une expansion con-\nsidérable. Il était trop singulier, l'allure habituelle de sa pensée\nétait trop intimidante, trop particulière, sans parler de ses\nnombreux déplacements et de la diversité de ses occupa-\ntions, pour qu'il formât une véritable école. Si élégant et\nrépandu qu'on le voie, à la Cour du Sforza ou dans la société\nflorentine, il apparaît toujours comme un isolé : A tout et à tous,\npeut-être, mais, en réalité, rien qu'à lui-même.\n    Il ne semble pas que les tribulations politiques de Florence\nl'aient jamais préoccupé, pas plus que la moralité du prince\nqu'il servait : il est vrai que, à moins de renoncer à travailler\npour les souverains, il aurait dû rejeter tout scrupule sur\nce dernier chapitre ! L'époque et ses événements, si multi-\npliés et si surprenants pour nous dans la concision de\nl'histoire, n'ont guère laissé trace dans les manuscrits de Léo-\n nard : Sa pensée était à des choses moins contingentes, à ses\nyeux; absorbée par l'événement d'une âme à deviner à travers\n les traits d'un visage, afin de vivifier l'image de celui-ci ; par\n l'événement d'une expérience patiemment poursuivie et dont les\n résultats devaient lui donner d'entre-apercevoir quelque principe\n insoupçonné. Il oubliait le moment et les hommes pour servir\n l'avenir, dans l'art et dans la science... L'avenir? Peut-être ou,\n peut-être, aussi, uniquement, sa propre et insatiable curiosité..,\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n   Chacune de ses œuvres est, devant nous, ainsi qu'une ques-\ntion irréparable. Allia-t-il le charme suprême au vertige de\nconceptions ambiguës à force d'intellectualité, pour leurrer seu-\nlement ou pour exprimer la raillerie à moitié indifférente d'une\nphilosophie sceptique? Ou faut-il croire, avec M. Péladan, que\nle sourire inexprimable qui unit dans une étrange parenté spiri-\ntuelle les deux Vierges et le Saint Jean du Louvre avec la Joconde,\nsoit un moyen, une habileté de l'artiste pour attiser l'admiration\net l'entretenir par l'attrait inquiétant de l'inconnu?...\n   Les maîtres de la pensée pourraient se départager en voyants\net en clairvoyants. Les uns reçoivent la lumière du monde et\nla réfléchissent dans leur œuvre, comme en un miroir énorme\net splendide... Tel Hugo, par exemple, avec ses dénombre-\nments de phénomènes, ses cycles millénaires, les nomencla-\ntures de ces panthéons qu'il peuplait de ses foudroyantes\neffigies, conducteurs de peuples, chefs de guerre ou d'intelli-\ngence, princes de la vie et de la foi... Apothéoses où l'abré-\nviation prodigieuse des âges, le raccourci terrible des héros\nfastiqucs font rêver à quelque Chapelle Sixtine lyrique. Et là\nvraiment, le barde épique de la Légende des siècles s'apparie à\nce peintre de geste, au sculpteur violent de la lumière, Michel-\nAnge — outrés tous deux, bouillonnants d'imagination sombre\net d'humanité tragique, visionnaires éperdus de la réalité\nsublime...\n   Les autres regardent le monde à la clarté de leur personnelle\nlumière; leurs yeux, dardés sur lui, le réverbèrent moins qu'ils\nne le pénètrent du rayon investigateur de leur propre lucidité.\nL'œuvre de ceux-là, parce que fatalement amère, suscite, si sa\nbeauté s'impose, l'anxiété, en même temps que l'applaudisse-\nment. Devant elle, l'élan de notre enthousiasme est énervé par\nl'abondance des suppositions irrésolues dont nous nous sentons\nenvahis.\n   Sur la scène exiguë de son cadre, le magicien Léonard fait\napparaître des visages fascinants d'étranges incertitude, avec\nleurs yeux et leurs lèvres éloquents et taciturnes, avec leurs\nregards à la fois mornes et éblouis, avides et imperturbables,\noù flotte, comme un mirage dérisoire, un sourire de doute ou\nde dédaigneuse compassion...\n   Botticelli, déjà avant le Vinci, dans son art plus, juvénile\net plus spontané, chargé de moins de pensée et d'une pensée\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                        LÉONARD    DE   VINCI                     325\n\nmoindre mais plus tendre, avait créé tout un peuple de figures\ndélicieuses et tentatrices. Et ces deux maîtres, si inégaux qu'ils\nsoient d'inspiration et d'intellectualité, le premier, tout en sen-\nsibilité; le second, tout en préméditation intense, subjuguent,\non dirait bien envoûtent les intelligences. De leur crayon volon-\ntaire, sous leur pinceau thaumaturgique, du fond d'une capti-\nvante et méditative patrie, des êtres — des âmes — ont surgi —\narchanges, déesses, patriciennes — dont les yeux scrutateurs ou\nextatiques, les lèvres ensorcelées ou implorantes, l'indicible et\nvoltigeant sourire déconcertent le contemplateur et l'intimi-\ndent... Elles excitent aussi en lui une sorte de jouissance irritée\net il voudrait leur crier comme Michel-Ange à certaine de ses\nstatues : « Parle... mais parle donc! » Mais elles ont été créées\nmuettes, et leur immuable sourire répond seul aux questions\nqu'il a lui-même provoquées !\n    Qu'étaient ces créatures, évanouies dans le passé avec tout\nce qui faisait l'intérêt proche ou lointain de leur existence, et\ndont la main du génie a perpétué parmi nous l'aspect dans son\nexpression la plus fugitive? Etaient-ce des âmes en transe,\nambitieuses d'action démesurée ou affolées de renoncement?\nLeur sourire à peine sensible était-il d'abdication finale, de\nmépris, de dégoût ou d'orgueilleuse souffrance?...\n    Et, sans doute, l'énigme de la Joconde est devenue d'autant\nplus obscure et attirante que l'on s'est posé de questions à son\npropos. Cette image impérieuse est, de même que son auteur,\nisolée dans l'art italien d'avant comme d'après la Renaissance.\n Hormis chez Botticelli, et avec une accentuation toute autre,\non n'y rencontre aucun portrait susceptible d'être comparé à\ncelui-là, aucune page où le peintre ait, comme en ce chef-\n d'œuvre, dépassé presque les puissances connues de la repré-\nsentation plastique. Dans l'œuvre de Léonard lui-même, on\ncompte d'autres et requérants portraits (certains dont l'attribu-\n tion est contestée, il est vrai), mais aucun qui conjugue le\n charme de songe et de réalité, les prestiges physiques et spiri-\n tuels de la Monna Lisa. Le rayonnement d'ombre et de lumière\n qui enveloppe cette figure fait pâlir et se refroidir l'éclat des\n plus somptueux portraits de Raphaël ou du Titien, comme\n aussi il fait paraître superficielles les exquises' et fières effigies\n de Pisanello ou de Piero della Francesca. Et, avec une intona-\n tion et des intentions bien différentes, on ne voit, peut-être, que\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "326                        DURENDAL\n\n\n\nl'art despotique de Jean Van Eyck, avec son investigation\nimpassible et impeccable, duquel nous puissions recevoir une\nsensation aussi bouleversante de vie et d'émotion.\n   Le regard aigu du puissant artiste que le magnifique duc de\nBourgogne chargeait de lui peindre des chefs-d'œuvre et, quel-\nquefois, d'exécuter « certaines besongnes secrètes » n'a, sans\ndoute, jamais été troublé par le rêve : il y faut du nonchaloir,\net il avait assez à faire pour suffire aux activités de sa vie. Et,\npas davantage, ses modèles. Il aurait souri, sans doute, à l'idée\nd'amener ceux-ci — à l'exemple de Léonard — à s'affranchir\nde la contrainte et du compassement de la pose; au projet de\nprovoquer en eux la disposition attendrie, l'humeur un peu\nsongeuse, propres à la révélation de leur physionomie intime,\nen faisant exécuter dans son atelier de lentes et intermittentes\nmusiques.\n   Cependant, lorsque l'on regarde le visage de la Joconde, ne\nsemble-t-il pas que l'on perçoive les mélodies qui chantaient et\nmurmuraient autour d'elle en ce sourire qui — lueur, souffle —\n hésite dans ses yeux et tremble aux commissures de ses\nlèvres?... Sourire qui effleure et qui fuit, lumineux, évasif,\nrapide, comme l'ombre d'un vol d'oiseaux à la surface miroi-\ntante d'un lac, et que l'on interrogera toujours, pour savoir s'il\nétait du passé ou de l'avenir — de désenchantement ou d'espoir.\nEt, pourtant, qui sait? Rien de cela, peut-être. Et ne mani-\nfesterait-il pas seulement l'orgueil d'être adulée, l'irréprochable\njoie, en même temps apitoyée et cruelle, de se dire : « Quel-\n qu'un m'aime, dédaigné, et qui souffre!... » ?\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Léonard apparaît, dans l'histoire de l'art et de la pensée,\nainsi qu'une personnalité unique et éblouissante et qui semble,\navec son œuvre rare ou inachevée, avec la méditation de ses\njours, consignée en notes entrecoupées et souvent cryptogra-\nphiques dans ses manuscrits, dominer tout son temps et le\njuger du haut d'une pensée qui le dépassait. Magnifique\nindividualité, qui a le génie, mais aussi la grâce, et qui\nillumine tous» les chemins où elle passe d'éclairs merveilleux.\nEt, enfin, pour accroître encore l'attrait impérieux qu'elle\nexerce, décevante, armée des prestiges d'un art plein de silences\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                        LÉONARD   DE   VINCI                   327\n\n\n  et d'indéfinissables sourires, dont l'admiration s'accompagne\n  en nous d'une sorte de perplexité enivrée.\n     Le Vinci reste étranger à la propagation des tendances qui,\n principalement sous l'impulsion de l'exemple de Michel-Ange,\n transformèrent l'art au XVIe siècle. Il était profondément réa-\n liste, comme toute la puissante génération florentine du\n XVe siècle, mais d'un réalisme qui n'était pas fait seulement de la\n matière de la vie, mais de tout ce qu'elle recèle d'éléments spi-\n rituels, de toutes ses aspirations, de tout son rêve, de tout ce\n qui s'agite en elle de volontés, d'espoirs et de souffrances. « On\n rapporte, écrit Lomazzo, qu'il ne faisait jamais un mouvement\n dans une figure, sans l'avoir d'abord étudié, trait par trait, sur\n le vif. » Et, en effet, il n'a pas la présomption de croire que\n l'artiste puisse inventer des expressions et des formes plus signi-\n ficatives que celles dont la nature même est l'auteur. Quand il\n œuvre, son ambition serait, comme il l'écrit, de « se convertir\n en la nature », de créer comme elle et, comme elle, de parfaire\n des êtres qui sont tels, uniques et inimitables, parce que l'exis-\n tence qu'ils ont vécue, heure après heure, l'action réciproque de\nl'intelligence et du cœur qu'ils apportaient et des circonstances\nqu'ils ont traversées, ont modelé leur physionomie physique et\n morale.\n    « L'âme est l'auteur du corps », écrit-il encore. Et toute forme\nest vide qui ne manifeste pas l'âme dont elle n'est que l'appa-\nrence sensible, le relief; c'est ce qui explique, à ses yeux, la\npropension de l'artiste à se créer un type de beauté où il entre\nquelque chose de sa propre ressemblance : la première œuvre\nde l'âme étant, en effet, le corps dans lequel elle s'est incarnée,\ncelui-ci représente son idée de la forme humaine et cette idée\nse trouvant ainsi déposée dans l'inconscient de l'intelligence,\nl'artiste, instinctivement, en recherchera partout la similitude\npour la fixer dans ses ouvrages...\n    Chacun vient, donc, avec son idéal personnel, avec la prédes-\ntination de son œuvre : tous les éléments de cette dernière, il\nles prendra de la nature, maîtresse des maîtres, seul guide des\nsavants et des artistes, mais en s'ajoutant à eux, lui, sa pensée,\nson art, son âme. Selon les expressions mêmes du Vinci, le\npeintre est l'intermédiaire entre la nature et l'art : à la nature,\nseule, il demandera des armes pour rivaliser avec elle. Et, dans\nlé fait, elle est sa continuelle étude, l'objet de son infatigable\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "328                          DURENDAL\n\n\n\nobservation. Ses cartons sont remplis de dessins, d'images\nd'hommes, de plantes, d'animaux, dont il ne se lassera jamais\nde poursuivre l'expression, d'arrêter la physionomie, l'attitude,\nle geste, d'un crayon d'une perfection miraculeuse. Et qu'était-ce\nlà qu'un réservoir, un vivier rempli de formes qui attendaient,\nelles aussi, d'être élues par l'âme, par le génie de l'artiste pour\napparaître, significatives, dans son œuvre?\n    Au fond, il n'invente point, l'artiste; il se souvient, et son\ninvention est à la mesure de l'expérience qui a étendu les regis-\ntres de sa sensibilité, de ses aptitudes au souvenir et à l'appro-\n priation de celui-ci à son dessein présent.\n    Le réalisme de Léonard est incomparable, servi qu'il était\npar des facultés émerveillantes où s'unissaient tous les dons\nd'une science accomplie et d'une imagination féconde. Tout\ns'harmonisait en cet extraordinaire esprit et concourait à con-\n férer à ses trop rares ouvrages leur caractère d'intensité à la fois\n réelle et idéale. Il portait dans l'art, évidemment, les mêmes\n méthodes qui rendaient fructueuses ses recherches scienti-\n fiques, l'esprit de méditation et d'observation directe et minu-\n tieuse; le même amour et le même respect de toutes les mani-\n festations de la vie. Il ne séparait jamais, en effet, l'art ni la\nscience de la vie, et l'étude de celle-ci dans ses forces et dans\n ses formes faisait le ferment et l'ardeur de tous ses travaux : nul\n plus que lui ne se détournait de l'abstraction pure, des disputes\n de mots, des logomachies prétentieuses où tant de doctes\n contemporains mettaient toute leur habileté et leur com-\n plaisance.\n    Rien dans son œuvre qui soit donné au hasard, aucun de ses\n personnages, — ses innombrables dessins en font foi — dont\n chacune des particularités n'ait été longuement préméditée.\n Sans doute, l'emploi de l'huile substitué à celui de la fresque\n dans l'exécution de la Cène de S. Maria delle Grazie, cause de\n la rapide détérioration de cette page unique, doit-elle être\n attribuée aux nécessités des habitudes de travail de Léonard ;\n mais celles-ci, si lentes et réfléchies qu'elles fussent, n'ont\n laissé aucune trace dans l'œuvre définitive, qui apparaît sous\n de tels traits matériels, baignée en un tel rayonnement\n spirituel, que tous les éléments en semblent solidaires et\n simultanés.\n    Aucune évocation de la Cène, de quelque grand maître qu'elle\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                       LÉONARD DE VINCI                        329\n\n\nsoit, dont les mérites ne dussent péricliter à la comparaison de\ncelle de Milan, même dans l'état d'affreux délabrement où elle\nest réduite. Toute la majesté du mystère ineffable est écrite là :\nla divinité humanisée tire un instant l'homme jusqu'à elle, pour\nune communion prodigieuse : on dirait que la main toute-\npuissante a touché de nouveau celle de l'homme, — comme\ndans la Création de L'homme, à la Sixtine, — pour créer une\nseconde fois celui-ci, non plus à la beauté de la terre, mais à\nla connaissance de lui-même!...\n    La peinture n'est plus qu'un vestige dans une salle basse et\nténébreuse, et cependant le spectateur en reçoit une indicible\némotion, née de la splendeur qui, malgré tout, subsiste et de ce\nqu'il se sent dans la présence auguste du génie. Hormis les\nPèlerins d'Emmaîls, où Rembrandt s'est élevé jusqu'aux mêmes\nsommets, aucune représentation sacrée, aucune figure qui ne\nparaisse devenir grossière ou inanimée à l'aspect de celles de\nLéonard. Pourtant, il ne le demandait qu'à la vie, le secret de\ncette beauté frémissante ! C'était la réalité même, contemplée et\nsaisie tout à la fois dans ses apparences et dans ses profondeurs\npar la souveraine intelligence d'un grand artiste qui était en\nmême temps un grand poète.\n    Et voici deux volumes consacrés à cette personnalité passion-\nnante : un gros, qui est d'un savant, M. Gabriel Séailles; — un\npetit, qui est d'un artiste, M. Péladan. Le travail de M. Séailles\n— dont c'est la seconde édition améliorée — est connu : il\nconstitue une des meilleures études que nous possédions sur les\nrésultats de l'activité du maître dans les deux grands domaines\noù, en homo duplex qu'il était, il agit jusqu'à son dernier jour...\n L'auteur, tout en analysant la carrière artistique de Léonard,\ns'attache particulièrement, en faisant de fréquents emprunts\naux manuscrits, aujourd'hui publiés in extenso, à étudier la\nsuccession parallèle de ses travaux scientifiques. Et, à suivre\n l'intéressant examen que M. Séailles fait de cette matière et\n de la méthode expérimentale toute moderne dont le Vinci fut\n l'un des initiateurs, l'admiration augmente encore pour l'enver-\n gure et les pouvoirs d'un tel génie.\n    Si, avec M. Péladan, l'on peut déplorer que l'attrait de ses\n recherches ait diverti Léonard de la création ou de l'achève-\n ment d'oeuvres qu'il était seul à pouvoir accomplir, ne faut-il\n pas songer aussi que la perfection de celles qui nous sont ires-\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\ntées est faite, à certains égards, de la propension cérébrale même\nqui déterminait la curiosité scientifique de l'artiste; car il ne\nfixait point sur les âmes un regard moins attentif et moins\nperspicace que sur. les choses. Le monde était rempli de\nquestions pour lui : celui de la pensée comme celui de la\nmatière. Tout lui était problème, exploration, le modèle\nqui posait devant lui et dont il guettait la physionomie pour\nen surprendre et en fixer l'âme, comme le vol des oiseaux, le\ncours des étoiles ou des eaux... Et, quelquefois, devant la\nquantité d'ouvrages et d'entreprises qu'il a abandonnés, on est\nporté à se demander si, par une sorte de dédain ou d'insou-\nciance caractéristique chez certains grands esprits, le doute\nrésolu et la réponse trouvée, l'application pratique de ses\ndécouvertes ou la réalisation parfaite des projets élaborés par\nlui ne lui semblaient point d'un très secondaire intérêt? Sa\ncuriosité inassouvie l'attirait ailleurs et, du reste, à quoi bon\nvouloir ce que l'on sait pouvoir? Et quel stimulant où il n'est\nplus d'effort?...\n\n                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "BEGUINES   ET   BEGUINAGES\n\n   UNE ANCIENNE\n    (ANNA DE W F E R T )\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": ""}, {"page_pdf": 408, "texte": "          Madame de Montmorency (1)\n                                            I\n\n                  AMÉDÉE Renée continue ses études de femmes au XVIIe siècle.\n                     Après les Nièces de Mazarin, dont le succès a été brillant\n                     et mérité, il publie Madame de Montmorency, qu'il fera\n                     suivre, dit-on, d'autres portraits et d'autres biographies.\n                     Renée, au milieu des distractions d'une vie politiquement\n                     active, est resté littéraire et se maintient tel. Il faut l'en féli-\n                     citer. Sa Madame de Montmorency, dont il s'occupait avec\n                     un soin presque religieux, cette histoire qui commence par\n                     la Cour, l'éclat et le monde, et qui finit par l'affliction et\nune cellule, sa Madame de Montmorency a été pour lui pendant longtemps\ncomme une espèce d'oratoire littéraire dans lequel il revenait à la dévotion de'\ntoute sa vie : l'amour des choses de l'esprit et des recherches de l'histoire.\nEncore une fois, ceci nous plaît, mais sans nous étonner. Ceux qui sont les\nplus dignes des lettres leur sont fidèles dans toutes les fortunes.\n   Or, pour aller droit tout d'abord au nouveau livre de Renée, quelle est cette\nmadame de Montmorency qu'il a choisie pour nous la représenter avec un\npinceau si épris d'elle?... Dans ce fouillis de gloire qu'on appelle les Montmo-\nrency, il doit y avoir, si on fait l'histoire de chaque tombe, bien de hautes\nvertus, de fières et chastes physionomies de femmes, de destinées sublimes de\ngrandeur et de simplicité, qu'on pourrait nommer aussi : Madame de Mont-\nmorency comme l'héroïne de Renée, et qu'on ne distinguerait pas, à la\npremière vue, sous ce nom collectif porté comme un pavois par soixante\ngénérations, et qui nous brouille tout de sa splendeur. Assurément, depuis\nDenyse de Montmorency, qui sous Charles VI défendit si vaillamment le\nchâteau de son mari contre les Anglais, jusqu'à cette vieille abbesse de\nMontmorency qui mourut sur l'échafaud en 1794, après avoir béni, comme si\nelle avait été dans sa stalle de chœur et la crosse à la main, la religieuse qui\nportait sa croix et qui mourut après elle, on peut ranger bien des Montmo-\nrency, de nom ou d'aillance, qui eurent aussi, comme celle d'Amédee Renée,\n\n\n   (1) Chapitre inédit du vingt-deuxième volume des Œuvres et des Hommes de BARBEY\nD'AUREVILLY, qui paraîtra chez l'éditeur Lemerre de Paris le mois prochain, sous le\ntitre : Femmes cl Moralistes. Ce sera un des plus curieux et des plus intéressants volumes\nde l'immortel écrivain. Il contient des pages superbes et d'autres bien spirituelles et\namusantes. Nous recommandons instamment ce volume a tous les amis et admirateurs\nde Barbey. Il l'y retrouveront tout entier et dans tout le faste de son style merveilleux.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "332                                 DURENDAL\n\n\nl'éclat dans la vie, la force de l'âme dans le malheur, et le cloître pour dôme à tout\ncela, — le seul dôme qui aille bien à toutes nos poussières. Le titre du livre\nde Renée ne dit pas assez de laquelle de ces femmes, couchées et perdues sous\nla gloire de leur maison comme sous un marbre massif qui les accable de son\npoids et de son silence, il va nous parler. Il ne nous indique point, avec l'étin-\ncelante netteté que doit avoir un titre, la Montmorency, héroïque ou char-\nmante, qu'il s'en va tirer de la gloire de famille où elle est ensevelie et où, si\nfameuse en son temps, elle est maintenant trop oubliée !\n   Pour le savoir, il faut ouvrir le livre même. C'est la femme de ce Henry de\nMontmorency, maréchal de France, qui fut décapité à Toulouse en 1632 pour\ncause de révolte, le cousin de cet autre Montmorency-Boutteville décapité aussi,\npour cause de désobéissance. Qui ne le sait? Qui l'a oublié? Richelieu a fait\ncouler deux fois sur l'échafaud ce sang splendide et chargé de passé des\nMontmorency, et, à notre avis, les Montmorency lui en doivent obligation et\nnon rancune... Terni, presque souillé par la désobéissance et la révolte, les\nplus grands crimes sociaux et les plus grands crimes militaires, ce sang reprit\nson lustre sur l'acier de la hache, tant il était fait pour l'acier !\n\n\n                                          II\n   Telle est l'héroïne que Renée a préférée pour nous en raconter l'histoire à\ntoutes les femmes du XVIIe siècle, de ce temps complet qui commença par les\ngrandes femmes et qui finit par les grands hommes. Née des Ursins, de race\npontificale, et Montmorency par mariage, cette femme, qui ne fut jamais\nqu'une épouse et une veuve chrétienne, a plus attiré son délicat biographe que\nles gloires tapageuses d'une époque où les femmes se dessinaient, avec plus ou\nmoins de prétentions ambitieuses, des rôles politiques et littéraires. Ram-\nbouillet et la Fronde sont sortis de ce temps. L'hôtel de Rambouillet, cette\ncaserne du bel esprit que Molière fit crouler, Jéricho ridicule, sous le son vif\nde son sifflet, était de fondation féminine, et la Fronde, cette bataille de\ndames, cette guerre où les femmes tiraient le canon comme on l'a vu tirer à\ndes serins et à des colombes, était une guerre enrubannée et galante où les\nvilles se prenaient pour les beaux yeux des belles, comme disait le maréchal\nd'Hocquincourt.\n   La madame de Montmorency de Renée, quoique, par la hauteur de son\nrang, elle pût partager le vertige des femmes élevées de cette époque de belles\nspirituelles et d'amazones, n'en ressentit jamais l'éblouissement et l'ivresse.\nItalienne et Romaine, c'est-à-dire exclusivement faite pour l'amour et sans les\nvanités françaises, elle se contenta d'être une vraie femme d'abord et ensuite\nune sainte femme, et à aucune époque de sa noble vie elle n'eut le souci ni le\ngoût du célèbre salon bleu d'Arthémise, dans lequel le grand Condé lui-même\nse rapetissait. Renée est si littéraire qu'il semble regretter que madame de\nMontmorency n'ait pas été une des lionnes (c'est le mot de ce temps-là comme\ndu nôtre) de l'hôtel de Rambouillet, et il écrit, pour s'en consoler : « Il est\n» vrai que les beaux jours de cette société n'étaient pas venus encore, et que\n» l'histoire s'est médiocrement occupée de ces premières années, » Ah! tant\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                       MADAME DE MONTMORENCY                                   333\n\n\nmieux qu'elle ne s'en soit pas occupée, si nous devions retrouver dans les\nombres dissipées de cette époque Marie de Montmorency, l'Arthémise chré-\ntienne, changée soudainement en Cathos ! Nous croyons, nous, qu'elle a gagné\nà ne pas porter ce reflet bleu du salon de Rambouillet sur la rougeur de\nsa joue chaste, et qu'on voit mieux ainsi la pureté divine de son type, bien\nau-dessus, par le calme et par la tendresse, des affectations de ce temps.\n    Elle aima son mari, voilà toute sa gloire; mais elle l'aima avec l'abandon,\nla résignation, la grandeur, la simplicité et la fidélité après la mort d'une\nhéroïne de Corneille. C'était une Romaine, nous l'avons dit ; mais une\nRomaine baptisée, adoucie, attendrie par cette religion qui aurait donné des\nentrailles à la louve d'airain de Romulus. C'était une Pauline qui eut son\nmartyre et qui ne le tint pas seulement du bourreau. Montmorency lui fut\nbien infidèle. Il lui perça le cœur bien des fois. Bon de cette bonté qui tue\nceux qui aiment, Montmorency la tua tous les jours de sa vie. Il la tuait avec\nune douceur immense, un respect profond, et ce que les indifférents appellent\ndes procédés généraux ; mais rien ne mourut dans ce cœur frappé de tant de\ncoups! Elle continua d'aimer l'époux auquel Dieu l'avait unie, quoiqu'il fût\nindigne d'elle, et pour que son destin fût accompli, pour que rien ne manquât\nà son calice d'amertumes, elle souffrit plus de la mort sanglante de son mari\nqu'elle n'avait souffert de sa vie, — de sa mort qui fut un crime encore, mais\n du moins qui ne le fut pas envers elle. Amédée Renée nous a raconté avec\ntoutes les nuances du détail cette vie, cette mort, et enfin ce survivre, le pire\n des malheurs pour l'âme humaine, a dit un homme qui se connaissait en dou-\n leur, et de tout cela il a tiré un chef-d'œuvre d'intérêt légitime, qui ne sera\n peut-être pas compris à cette époque d'adultère, mais qui, s'il l'était, aurait\n l'éloquence d'une leçon.\n    Et il n'y a pas que cette touchante histoire d'une femme qui aima, dans la\n Madame de Montmorency de Renée. A ce cœur qui palpite au fond, se rat-\n tache tout un long fragment du règne de Richelieu, qui acheva de tourner vers\n Dieu ce cœur déchiré, en lui arrachant son idole et en la jetant à l'échafaud.\n Cette partie du livre, plus extérieure et plus générale, est traitée avec une\n incontestable habileté. On y reconnaît la plume d'un homme fait pour mieux\n que pour écrire des biographies, si réussies qu'elles soient, et très capable de\n lutter contre les grands sujets historiques et leurs excitantes difficultés. La\n politique de Richelieu, que nous rencontrons ici, non pas dans son ensemble,\n  mais dans une des particularités les plus formidables de son action, est une des\n  difficultés qu'aucun historien n'a, selon nous, jusqu'ici vaincue. Presque tous\n  saisis par la fierté du geste, dupes de l'éternelle duperie de l'attitude, ils ont\n  consenti la grandeur de l'homme, même ceux qui l'ont insultée, mais nul\n  d'entre eux n'a dit une fois pour toutes le vrai, le pur, l'exact jugement.\n  L'impérieux génie de Richelieu a traité la gloire comme la France. Il a fait\n  obéir l'Histoire... Amédée Renée n'a pas plus définitivement jugé que les\n  autres la politique du grand Cardinal. Il ne le pouvait pas, du reste, dans le\n  cadre étroit où le choix de son sujet le place et devait le retenir. Seulement,\n  si l'ardente sympathie qu'il éprouve pour madame de Montmorency lui donne\n  le courage de regarder, les yeux bien ouverts, cette robe rouge qui les fait\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "334                                 DURENDAL\n\n\nordinairement baisser, tant elle est rouge ! trempée du sang des Montmorency,\n— pourpre contre pourpre! — cette robe, éclatante et terrible, n'a-t-elle pas\nquelque peu troublé son regard?\n\n\n                                        III\n\n   Voilà la question et voilà notre seul reproche. Malgré le tact, qui est très\nfin et le plus souvent très sûr chez Renée, l'historien est en lui, évidemment,\nd'inclination, pour Montmorency contre Richelieu; et même avant que le\nCardinal ne se lève dans cette biographie, d'abord intime et domestique, Renée\nest encore et toujours trop pour Montmorency. Montmorency, en somme, est\nvulgaire. Il a la bravoure d'un soldat et la beauté d'un capitaine, mais c'est\ntout. Il n'a pas d'esprit, et peu importe pour nous, d'ailleurs, qu'on l'eût\ntrouvé sans conversation à l'hôtel Rambouillet, s'il avait eu la délicatesse,\ncette fleur des âmes bien nées, qui vaut mieux que l'intelligence! Mais il était\ngrossier. Tout l'atteste, même Renée, qui cite de lui des mots adressés à\nBassompierre, gros comme les poings d'un gendarme et aussi lourds dans\nleur brutalité. Renée nous dit quelque part que madame de Montmorency\naimait tellement le duc son mari que, le cœur dévoré par la jalousie, elle sen-\ntait un involontaire attrait pour les femmes qui le rendaient infidèle, et qu'il\nlui fallait toute la dignité de l'épouse outragée pour se roidir et résister à la\npente qui l'entraînait vers elles. Eh bien, Renée a un peu ce sentiment pour\nson héroïne! Il aime un peu trop tout ce qu'elle aimait. Les peines qu'il se\ndonne dans la première partie de son récit sont incroyables, quand il s'agit\nde créer une importance, une valeur, une poésie quelconque à ce beau buste\nvide. C'est du dévouemeut à la duchesse, mais c'est aussi de l'illusion comme\ns'en font les hommes qui ont une palette. On n'est véritablement soulagé pour\nRenée que quand ce bel insignifiant de Montmorency se met enfin à vivre et\ndevient quelque chose, à l'heure de mourir!\n   Il est des vies qui n'ont, en effet, que la mort, et ces vies-là ne sont pas rares\ndans l'histoire. Presque de nos jours, n'avons-nous pas eu Louis XVI et Marie-\nAntoinette, dont la mort sera la vraie vie devant la postérité? Au XVIIe siècle,\nHenry de Montmorency, si admiré et si brillant comme grand seigneur et\ncomme homme de guerre, oublié maintenant ainsi que tant d'autres, sans sa\nmort, historiquement n'aurait pas vécu. Les services qu'il avait rendus, très\ncomptés par l'Etat, et d'ailleurs récompensés par le rang qu'il tenait dans le\nroyaume, n'auraient pas suffi cependant pour lui valoir ces deux lignes d'his-\ntoire qui empêchent un nom de périr. Sa révolte contre son souverain, son\nopposition au gouvernement de Richelieu, sa prise d'armes enfin et sa défaite,\nl'Histoire les aurait flétries, en passant, de ce mot d'équipée qui déconsidère\njusqu'au crime, et, complice de Gaston, le duc d'Orléans, et de sa turbulence\nde cadet, elle l'aurait couvert du mépris qu'elle a pour Gaston. Parmi les\nremuements des impuissants d'alors contre la forte main qui tenait la France,\nce ne serait qu'un mouvement de plus réprimé. Poussière soulevée et retombée\nqu'on ne verrait plus ! La mort seule de Montmorency a donné une mémoire\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                        MADAME DE MONTMORENCY                                     335\n\n\nà ces choses. Il fut coupable, mais par sa mort il racheta sa faute, car il ne la\nnia pas, et il mourut bien.\n    Renée a supérieurement raconté cette mort, dont il a senti la grandeur et\ndont il a fait admirablement ressortir le caractère. C'est une mort de grand\nseigneur d'une espèce perdue, qu'il faut apprécier avec l'esprit des anciens\njours. Le génie chrétien de sa race assista Montmorency à son heure suprême\net lui communiqua une idéale beauté morale dont le beau superficiel ne se\ndoutait pas ! Montmorency, en face du billot, ne houssina pas la hache comme\nCharles I e r ; il ne se fit point superbe avec elle. Il fut doux. Il regardait le coup\nqu'elle allait frapper comme une délivrance. Hélas ! il avait toujours été si\nheureux qu'il avait sans doute le sentiment du néant de la plus belle vie! Il ne\nchicana point la sienne. Il ne sophistiqua même pas avec lui-même. Il convint\nde tout et qu'il méritait bien sa peine, quoique dans ces têtes de gentilshommes\nqui faisaient la guerre au roi pour le roi, ces ultras armés, la notion de patrie\nne fût pas établie comme dans la nôtre, ce qui rendait le crime moins grand.\nCe fut donc d'un laisser-aller magnifique que cette fin de Montmorency. Pour\nlui, mourir fut aussi simple que de changer sa veste de couleur musc d'Espagne\ncontre la veste blanche dans laquelle il voulut marcher à l'échafaud, par une\ndernière coquetterie. La mort, qui le combla de ses bontés, le fit même ce qu'il\nn'avait jamais été : pour une minute spirituel. Il légua au cardinal de Riche-\nlieu son tableau du martyre de saint Sébastien. Mais, si c'était une ironie, ce\nfut aussi une fatuité.\n    Il n'y avait pas de martyr, en effet, et de martyr d'aucune espèce dans Henry\nde Montmorency; il y avait un homme justement condamné. Renée a écrit le\nmot de justice — justice orgueilleuse, il est vrai, — à la page 144 de son livre.\n Pourquoi, à la même page, a-t-il accusé ce moine (Richelieu fut un prêtre) de\ncouper par haine et par envie la tête du plus grand seigneur de France?... Nous\n non plus, comme Renée, nous ne croyons pas à l'impersonnalité de Richelieu;\n nous ne croyons à l'impersonnalité de personne... pas même à celle de Dieu.\n « Richelieu — dit Renée — fut jaloux, ingrat, vindicatif, implacable. » Cela\n est vrai souvent, mais ce n'est pas ici, et il fallait le reconnaître. Renée ne le\n reconnaît pas. « La raison d'État — nous dit-il — n'avait pas toujours été une\n » religion pour Richelieu... Sa foi datait de son entrée au ministère. » Mais\n un homme aussi apte et aussi accoutumé aux choses de l'Histoire que l'auteur\n de Madame de Montmorency ne sait-il donc pas à quel point la fonction ouvre,\n élargit et élève le regard, et que de ce sommet de la fonction on voit ce qu'on\n ne voyait pas encore du bas de la vie? Encore une fois, voilà la tache d'un livre\n qui pour nous est une perle. Il est évidemment trop conçu en vue de la dimi-\n nution de Richelieu, figure ambiguë — nous en convenons — dans sa gran-\n deur et dans sa force. Mais le lion a le pas oblique, et il n'en est pas moins le\n  lion! Richelieu, moins grand que Louis XI, continue Louis XI, après\n  Henri IV, et prépare Louis XIV ; et cet entre-deux dans l'Histoire est bien\n  suffisant pour qu'il y soit à jamais respecté. D'ailleurs ce grand faucheur, qui\n  avait pris au sérieux la méthode de Tarquin, n'abattit point de fleurs inno-\n  centes; toutes, plus ou moins, étaient empoisonnées, et si « les successeurs de\n   » Richelieu — nous dit Renée dans un dernier trait — n'eurent pas besoin de\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "336                                DURENDAL\n\n\n» cette politique de sang pour réussir », c'est que la besogne avait été bien\nfaite. Ils n'eurent à recueillir que l'héritage du sang, sans le sang par lequel il\navait fructifié, et que Richelieu, lui, n'a pas craint de prendre à sa charge,\ndevant les hommes et devant Dieu !\n\n                                        IV\n\n   Et c'est là ce que l'Histoire ne cessera d'honorer. L'aimable et spirituel\nhistoriographe de Madame de Montmorency a vu Richelieu à travers les\nlarmes de la plus touchante des femmes affligées, mais qu'y a-t-il de plus\ndécomposant que les larmes?... D'un esprit politique trop ferme pour ne pas\ncomprendre la grandeur de Richelieu tout en l'accusant, il a été entraîné,\ncharmé, par son sujet; maisil reprendrait tout son regard demain s'il rencon-\ntrait Richelieu ailleurs qu'entre l'échafaud de Montmorency et la cellule de sa\nfemme. Après la mort de son héros, cette noble infortunée, qui n'avait jamais,\nhélas ! été une heureuse, cette sainte de l'amour, comme dit Renée, eut le cou-\nrage de devenir une sainte tout à fait. Au moment de mourir, Montmorency\nlui avait écrit : « Mon cher cœur (et c'était bien son cœur, en effet!), je vous\n» conjure, par le repos de mon âme..., de modérer vos ressentiments et de\n» recevoir de la main de notre doux Sauveur cette affliction. » Deux fois sou-\nmise, et à Dieu et à son époux, son autre Dieu, elle obéit à cette consigne\ndonnée presque du fond de la mort. Persécutée d'abord à cause du nom qu'elle\nportait et des influences qu'on lui savait dans cette province du Languedoc\nque son mari avait gouvernée, elle ne sortit de prison, quand la persécution\nse détourna d'elle, que pour se retirer à Moulins dans le couvent de\nSainte-Marie, où elle garda pendant quelque temps sa maison.\n   Elle y était venue, attirée par son amie madame de Chantai, qui en était\nsupérieure, et elle y resta, captivée par la règle de ce François de Sales qui\nsavait mêler à tout un miel divin. C'est là qu'elle apaisa son âme,\nqu'elle la modéra, comme le lui avait recommandé son époux; c'est là\nqu'elle put trouver la force de pardonner au lâche et imbécile Gaston, à\n Louis XIII le Juste, et enfin même à Richelieu! Ce fut là sans doute son der-\nnier pardon, mais il y eut pour elle plus difficile que de détacher les haines de\nson âme, ce fut d'en détacher son amour, d'en ôter un à un tous les rêves et\nles souvenirs de sa vie. Il le fallait pourtant, et, Dieu aidant, cela arriva. Elle\nse dépouilla des derniers songes, et, quand ce fut fini, cette veuve de saint\nPaul, à la fidélité immortelle, ne crut pas manquer de foi à son époux, cet\népoux sanglant du billot de Toulouse, qu'elle avait toujours dans la pensée,\nen choisissant un autre époux, sanglant aussi, le divin Epoux de la Croix.\nElle devint religieuse. Le livre de Renée nous fait assister à sa vie cloîtrée\navec autant de renseignement et d'animation qu'il nous avait fait assister à sa\nvie du monde. Sans avoir deux manières, l'habile et souple écrivain est de taille\net d'aisance avec les deux peintures que la vie de madame de Montmorency lui a\npermis d'exécuter, et on voudrait que la dernière durât plus longtemps. Mal-\nheureusement, madame de Montmorency ne vieillit pas. L'encens consumé\nmonta vite. L'amie de madame de Chantai, qui l'avait remplacée, ne porta\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                       MADAME DE MONTMORENCY                                  337\n\npas loin sa charge d'âmes ! Epuisée d'amour et de vie, transfigurée déjà, elle\nalla bientôt parachever sa transfiguration dans le ciel.\n    « Ce fut le 5 juin 1666 — nous dit Renée — que cette belle âme, honneur\n» de son siècle, quitta la terre. Elle n'avait souhaité que le silence et l'oubli ;\n» son vœu devait être exaucé, car son nom est à peine resté dans la mémoire\n» des hommes. C'est que le monde se prend surtout par les contrastes. La Val-\n   lière a l'attrait de ses fautes pour faire aimer sa vertu. Saint Augustin nous\n» touche de plus près que les autres Pères de l'Église ; il semble que sa sainteté\n   se détache et ressort mieux sur l'orage de ses passions. Entre les femmes\n   célèbres par le dévouement et l'amour, il n'y en a pas de plus grande que\n» la veuve de Montmorency, mais sa vertu n'a pas eu d'ombre, et s'est ense-\n   velie dans sa perfection. »\n    Telles sont les pénétrantes paroles par lesquelles finit un volume qui nous\nprend l'âme avec une main tout à la fois puissante et douce, et dont on sent\nautour de son cœur l'empreinte longtemps. Nous avons voulu les citer et ter-\nminer aussi par elles. Qu'aurions-nous dit de mieux et de plus?... Et même,\npour donner une idée de l'accent de l'auteur, qu'y avait-il?... Dans ce livre, il\nne s'agit pas seulement du mûrissement complet d'un talent qui a tou-\njours fait l'effet d'être mûr, tant il avait de saveur et de goût ! Il s'agit d'une\n faculté plus rare, la faculté d'être entièrement pénétré par le sujet qu'on traite,\nque n'ont pas, certes, tous les talents, et même les talents supérieurs. Selon\n nous, rien de plus délicieux. Le talent d'Amédée Renée a été perméable à\n l'âme de madame de Montmorency, et il la respire comme ces haleines de\n femmes qui gardent l'odeur de la fleur qu'elles ont respirée. Madame de Mont-\n morency fut parfaite et oubliée. Nous n'avons pas dit que ce livre n'eût pas\n d'ombre, et nous en avons trouvé une. Mais il a pourtant aussi sa perfection,\n ce livre de pureté dans le style et dans la pensée, d'attendrissement contenu, de\n reflets charmants et même d'intelligence chrétienne. Seulement, sa perfection,\n à lui, sera plus heureuse que celle de madame de Montmorency, qui s'est ense-\n velie dans la sienne. Il ne s'y ensevelira pas.\n\n                                                       BARBEY D'AUREVILLY.\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "                     La Mort\n                             I\nJe suis la Mort, je suis la sombre messagère ;\nJe suis celle qui fait que l'on parle tout bas ;\nJe traverse le monde ainsi qu'une        étrangère,\nLes malédictions se lèvent sous mes pas.\nJe suis la fin ! je suis la nuit! je suis l'envie!\nJe suis celle qui vient pour étouffer la vie,\nCelle que l'on maudit et qu'on ne connaît pas!\nLes hommes n'ont jamais contemplé mon visage,\nInvisible et sans bruit, je marche au milieu    d'eux,\nJe les entends parler du terme du voyage,\nJ'entends monter — auprès de moi — leur chant joyeux !\nMais à chaque tournant de la route     infinie,\nÉtendant ses deux bras dans un cri d'agonie,\nL'un ou l'autre s'abat sur le chemin    poudreux.\nAlors, pris d'une peur mystérieuse et sombre,\nGrands fantômes transis par leur       effarement,\nFrissonnants et muets ils s'enfoncent dans l'ombre,\nEn laissant après eux le cadavre      dormant.\nPuis, quand ils ont couru harassés et funèbres,\nIls disent : « nous voici dans la paix des ténèbres »,\nMais à l'instant, l'un d'eux tombe sinistrement !\nIls repartent alors de leur course    sauvage,\nTel un troupeau sifflant de démons qui s'enfuit,\nDe désert en désert, de rivage en rivage,\nIls s'en vont en sentant que la mort les poursuit.\nL'un et l'autre, parfois, se retourne et menace :\n« Je te maudis, ô mort ! qui ne nous fait pas grâce ! »\nMais lui-même, en parlant, s'effondre dans la nuit !...\n\n                             II\nIls ont cru que j'étais une vieille ridée,\nChevauchant nuit et jour sur un cheval maudit !\nQue par le doigt de Dieu fatalement      guidée,\nJe frappais tour à tour tous ceux qu'il m'avait dit !\nQue je m'enveloppais du linceul immobile\nQue l'araignée immonde et sinistre, qui file\nAu plafond des tombeaux, dans l'ombre noire ourdit.\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                        LA MORT\n\n\nIls ont cru que j'avais le rictus du squelette,\nQu'entre mes dents sifflait le souffle des damnés.\nEt que je brandissais, effroyable et muette.\nUne faulx de mes bras à demi calcinés.\nQue plus d'un avait vu dans sa nuit       d'agonie,\nEntre les os saillants de ma face jaunie,\nS'élargir le trou noir de mes yeux décharnés !\n\nIls ont ouvert un jour au fond du cimetière,\nLe tombeau de celui dont ils portaient le deuil,\nIls ont revu le mort qui grouillait dans sa bière,\nEt le ver ricanant dans le fond de son œil.\nComme aux murs des caveaux se détachent les plâtres,\nLa chair se déchirait en des lambeaux       verdâtres...\nIls ont cru que j'avais la laideur du cercueil !\n\n                          III\n\nNon ! ils en ont menti ! car je suis jeune et belle !\nLa vie en moi palpite et je la sens frémir,\nOn m'appelle la mort et je suis     immortelle,\nJe suis jeune et jamais je n'en pourrai guérir !\nJe suis belle et pourtant mon âme tourmentée\nEst par un sort cruel toujours     persécutée.\nOn m'appelle la mort et je voudrais mourir !\nJe suis dans l'ombre d'or la beauté     souveraine,\nTout l'univers se tait pour m'entendre     passer.\nLes purs astres du soir croient que je suis leur reine,\nEl lorsque je descends ils veulent s'effacer ;\nMais lorsque dans la nuit me voit venir la terre,\nJe la sens frissonner comme d'un noir mystère !\nJe sens sous mes pieds blancs le monde se glacer.\nLes anges en passant voient ma beauté         maudite,\nMon sourire plus pur que celui du matin,\nEt, troublés, vers le ciel ils repartent plus vite.\nEn se voilant les yeux dans un geste        hautain;\nAvec mes cheveux noirs flottant sur mes épaules,\nJe promène mon vol de l'équateur aux pôles.\nEt je dois cependant blasphémer le Destin !\n\nC'est que je ne suis pas impassible et sereine,\nDes désirs éperdus mordent ma faible chair,\nLa folle passion me secoue et m'enchaîne,\nA son goût de douceur mêlant son goût amer.\nSes souffles ont rugi leurs tempêtes   sauvages.\nSes flots se sont rués dans ce cœur sans rivages,\nPlus vide que l'espace et plus grand que la mer!\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "340                            DURENDAL\n\n\n\n      Est-ce pour me punir d'un crime que j'ignore ?\n      Au cœur Dieu m'a cloué l'amour de l'être       humain,\n      Depuis le premier jour cet amour me dévore,\n      Je veux le consacrer par un fatal       hymen.\n      Et je sens une ardeur furieuse et jalouse\n      De devenir pour l'homme une éternelle épouse,\n      Et si je dois souffrir, de souffrir de sa main !\n\n      Je le vois, je me dis: « qu'il est beau ! », mon corps      trembla\n      D'une angoisse infinie, et trouble en même temps ;\n      Son œil brillant et pur me fascine, il me semble\n      Que ses deux bras tendus m'appellent,         palpitants.\n      Alors, j'accours, je vais à lui l'âme enivrée,\n      Pour unir à jamais dans l'étreinte sacrée\n      Mon immortelle aurore à son mortel          printemps.\n\n      J'approche et je le prends rayonnante    et farouche,\n      De mes bras caressants, dans un geste       vainqueur,\n      Et j'entends haleter son souffle sur sa bouche,\n      J'entends les battements affolés de son cœur.\n      Mais tout à coup je sens qu'il est froid et qu'il tombe,\n      Et, désespérément, je le jette à la tombe.\n      Sur les rires stridents de mon destin    moqueur.\n\n      J'en vois d'autres passer, ils chantent sur la lyre,\n      Je m'avance vers eux sans qu'ils me voient venir,\n      Je saisis le plus beau dans mon âpre délire,\n      Sur mon étreinte folle il semble s'endormir ;\n      Je lui dis : mon amour, réveille-toi, je t'aime !\n      — Hélas, il a vécu la minute     suprême,\n      Le toucher a suffi pour le faire    mourir.\n\n      Puis d'autres, puis encor ! toujours     inassouvie,\n      Mon ardeur grandissait et devenait      fureur,\n      Mais partout mon baiser faisait s'enfuir la vie...\n      Je voulais l'artisan ! je voulais l'empereur !\n      Dès que je les touchais il restait sur ma bouche\n      Quelque chose de froid et de blanc, que farouche\n      Je rejetais soudain dans l'ombre avec horreur !\n\n      Et je me dis alors :je viens seule,   inconnue,\n      Sans rien pouvoir offrir à mon amant       mortel,\n      Je vais monter, je vais lui cueillir dans la nue,\n      Pour en parer son front, des astres, fleurs du ciel.\n      Je touchai l'un, puis l'autre, et sous ma main     maudite,\n      S'éteignant à jamais ils reprenaient leur fuite,\n      Cadavres de soleil dans l'espace éternel !\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                        LA M O R T                            341\n\n\nJ'ai voulu lui donner les beautés de la terre :\nLe volcan lumineux, — le volcan s'est éteint ;\nLui donner la forêt, — sous mon doigt de mystère,\nLa forêt a séché, mourant en plein matin;\nJ'ai voulu lui donner les villes et les trônes, —\nMais partout devant moi croulaient les Babylones.\nPartout me poursuivait mon farouche destin !\n\nAlors, désespérant de ces choses éteintes,\nQui restaient contre moi des     malédictions,\nJ'ai repris, nuit et jour, l'homme dans mes étreintes,\nJ'ai tenu dans mes bras les     générations.\nMais toujours — ô souffrance affreuse et qui me navre !\nChaque être en me touchant devenait un cadavre,\nEt toujours dans mon cœur grondaient mes passions.\n\nTous, me sentant venir dans leur colère folle,\nEn écumant, vers moi crispaient leurs poings     tendus,\nLeurs imprécations — ô divines paroles ! —\nNe faisaient qu'attiser mes désirs éperdus !\nJe me jetai sur eux, les yeux fous et terribles.\nMais leurs corps se changeaient en ces choses    horribles,\nJe riais et pleurais de les avoir perdus !\n\nQuelquefois dans la nuit, j'entendais une plainte,\n« O mort ! s'écriait elle, arrive à mon secours,\nViens je te tends les bras et je l'attends sans crainte ! »\nJe tressaillais alors en répondant : « j'accours ! »\nJe me jetais sur l'homme, avec des mots de flamme,\nJ'ajoutais : « réponds-moi », mais dans la nuit son âme\nFrissonnait à ma voix et s'enfuyait toujours !\n\nTourment affreux ! douleur sans fin ! âpre supplice !\nPour être ainsi punie, ô Dieu ! qu'ai-je donc fait ?\nContre moi n'as-tu pas épuisé tajustice ?\nDis-moi le terme au moins et dis-moi mon forfait ?\nDevrai-je encor longtemps promener sur la terre\nMes désirs enflammés et mon cœur solitaire,\nMon amour frémissant et jamais satisfait ?\n\nAh ! ne pouvoir jamais — ô souffrance éternelle! —\nToucher un seul instant le front d'un    bien-aimé.\nSans que son pur regard chavire en sa prunelle.\nQue son rire devienne un rictus déformé !\nNe pas savoir donner un baiser plein de fièvres\nSans que l'âme en sifflant se retire des lèvres,\nSans que l'être vivant retombe inanimé !\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\n      Et je rugis : Va-t'en ! amour qui me tourmente !\n      — « Je resterai toujours », répondait-il tout bas !\n      Je me précipitai dans la mer     écumante,\n      Mais l'onde sur mon corps ne se refermait pas !\n      Je voulus m'enchaîner, le sort brisait ma chaîne,\n      Je voulus me cacher dans une île lointaine,\n      Les iles de la mer s'enfonçaient sous mes pas !\n\n      Alors, de désespoir je me suis révoltée,\n      J'ai surgi devant Dieu, hagarde, et j'ai crié :\n      « Depuis quatre mille ans tu m'as     persécutée,\n      Ton vouloir implacable et sourd n'a pas plié.\n      L'amour cruel toujours mord mon âme inquiète,\n      Et tu te ris de moi, dans ta clarté  muette;\n      Sois maudit à jamais, ô maître sans pitié !\n\n      Sois maudit à jamais, mais tu n'es plus mon maître\n      Si tout ce que je prends défaille à mon toucher,\n      Je m'en vais te saisir et tu vas disparaître.\n      De ton trône fatal je m'en vais t'arracher ! »\n      Et j'ai voulu baiser sa frange de mystère,\n      Mais son doigt s'abaissant me désigna la terre,\n      Et depuis ce jour-là je n'ai pu l'approcher !\n\n                                 IV\n\n      Et je suis toujours jeune et je suis toujours belle,\n      Chaque heure que je vis mon amour croît encor,\n      Sous la fatalité, ma douleur       immortelle\n      Attend le jour où Dieu fera mourir la mort !\n      ...Et toi, poète, fuis ! va-t'en ! cache ta vie !\n      Car je veux, pour calmer mon âme inassouvie.\n      Mêler mes cheveux noirs à tes longs cheveux d'or !\n\n                                                P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "    BEGUINES ET BÉGUINAGES\n\nLE NETTOYAGE DE LA DENTELLE\n       (ANNA DE WEERT)\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": ""}, {"page_pdf": 422, "texte": "         Tableautin de psychologie\n                Coco de son perchoir, observe l'entour : la table de\n                  marbre où sa cage est posée, le comptoir que des\n                  glaces ennoblissent, la porte d'entrée, la gare du\n                  Luxembourg et le maigre John Cockerill exilé\n                  sur un socle malingre. Sans en avoir l'air, Coco\n                  détient cet horizon familier au fond de ses yeux\n                  mornes; c'est un paysagiste aussi modeste que\n                  perspicace; il se distingue en cela de tant de\npaysagistes. Il a conscience de sa dignité et connaît l'ancienneté\nde son installation en cette demeure; il a vu les patrons se\nsuccéder par les vicissitudes de la mort ou de la faillite; chacun\nl'a gardé, le sachant ami de la clientèle; sans s'épancher en com-\nmérages vaniteux, Coco tire fierté de cette précellence.\n   Harnaché d'une robe verte et rouge, le regard placide, le bec\nfanfaron, Coco, habituellement taciturne et nonchalant, s'affirme\net s'éveille au spectacle de la nourriture. Il s'approche des voya-\ngeurs et quémande les bribes de leur bifteck; lorsque le patron\net sa « dame » prennent le repas de midi, il se campe sur la\nnappe, ornée par lui d'insolites moulures, dévide son réper-\ntoire : « Ah! ah! ah! ah! — Rrrrou... rrrrou... — Petit Coco! »\n   A défaut de variété, ce perroquet s'impose par l'obstination\net l'éclat du timbre, non moins que par le rythme impérieux des\nailes battantes. Inutile de vouloir se détourner de lui ou feindre\nd'ignorer ses revendications manducatoires ; son affairement\ncourroucé, son gosier sonore, l'impatience de ses allures dictent\nle devoir et persuadent de soigner le personnage. Aussitôt\nrepu, il réintègre son domicile et se replonge en ses cogitations\nparesseuses.\n   L'autre jour, Coco, qui n'aime pas les chiens, a éprouvé une\nimpression pénible, à voir s'insinuer sous une banquette le bloc\nprétentieux d'un fox-terrier poussif. Son maître en traçait la\nbiographie laudative.\n   — Je l'ai reçu tout... tout petit... d'un de mes amis, qui était\nde Gembloux... Moi, je suis de Grez-Doiceau... Si j'aurais\nvoulu, il aurait ramassé tous les prix d'honneur dans les con-\ncours de ratiers... il avait des dents et un coup de gueule...\nhan !... je ne vous dis que ça... Mais je n'ai pas voulu qu'il pren-\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "344                         DURENDAL\n\n\ndrait part à ces concours-là... D'abord, il a gagné assez de\nprimes comme ça, rapporta ce qu'il est blanc... blanc sans une\nseule tache. C'est la vraie race... la bonne. Ah! c'était un gail-\nlard, dans sa jeunesse... Il en a croqué, des poules, le mâtin...\nMaintenant, il a dix-sept ans passés et il souffre de l'asthme\nquand il a couru... Nous vieillissons, hein, Bruno?\n    Bruno s'ébroua, éternua, quêtant la caresse; il était dodu et\nbéat comme un porcelet.\n    Son maître s'attabla, pendant que, vers le couvert, Coco boitil-\nlait et le drame se produisit. Un morceau de viande, destiné au\nbipède, chut sur le plancher, où le quadrupède le voulut happer;\nseulement, Coco, conscient de son droit, déjà fondait sur le butin,\ndans un tapage de protestations et de plumes hérissées :\n    — Ah! ah! Rrrrou... rrrrou...\n    Bruno se précipitait, émettant des abois redoutables dont\nCoco, indubitablement, se moquait : il avait mis le grappin sur\nla proie et, la crête en furie, tournoyait à la façon d'une toupie\nrageuse; en une brusque envolée, il finit par rejoindre son juc,\nhumiliant d'une brûlante moulure l'adversaire abasourdi.\n    Le lendemain, assis à côté de son maître, Bruno mangea son\ncontent; sur cette poussivité rondelette, Coco planait, dédai-\ngneux. On eût dit qu'ils ne s'étaient jamais vus.\n    Puis, il se fit une détente. Du moment où chacun fut assuré\nde sa chacunière, Coco en son asile, Bruno sous la banquette,\ndu moment où chacun obtint, de son côté, l'assurance du repas,\nle code de la politesse gouverna les antagonistes. Ils voisinèrent\n même et ils ne tardèrent pas à se mieux connaître; Bruno\n s'aperçut que Coco goûtait médiocrement la côte de veau panée ;\n Coco enregistra que le fromage et le pain trempé de bouillon\n laissaient Bruno indifférent. La constatation de ces diversités\n fortifia leur mutuelle estime et les mena, peu à peu, vers l'amitié\n solide; l'un près de l'autre, ils consumèrent des heures paci-\n fiques et affectueuses.\n    Et, quoique ils s'abstinssent de poisson, le soir où un inno-\n cent basset s'achemina vers un débris de sole au trot menu de\n ses courtes pattes, ils se ruèrent sur lui d'une telle indignation\n que le pauvre en pensa mourir de terreur. Sans intermédiaires,\n l'alliance était scellée. Les animaux sont trop fins pour recourir\n à l'artificieuse industrie des diplomates.\n                                               FRANZ MAHUTTE.\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "               La Tempête\nLa tempête, qui ne voit pas, qui va tout droit\n        Sur l'Océan et sur la terre,\nLa tempête, qui rompt les chênes dans les bois\n        Et les vieux tilleuls solitaires !\n\nLa tempête, qui va tout droit, qui ne voit pas.\n         Qui fend la coque des navires,\nQui s'élance, court, vole, éclate avec fracas,\n         Comme un monde qui se déchire!\n\nLa tempête, qui rend, d'épouvante, tout blancs\n         Les visages hagards des hommes,\nQui fait craquer les murs des palais     opulents,\n         Les remparts, les tours et les dômes .'...\n\nTempête, qui venez si noire à l'horizon\n        Sans jamais savoir votre route,\nVenez, venez frapper, renverser ma maison,\n        Ses toits, ses greniers et ses voûtes !\n\nVenez faire crever au milieu des chemins\n         Mes chambres, dont l'air lourd m'accable,\nFaites choir des moellons sur ma tête et mes mains\n         Et remplissez mes yeux de sable !\n\nPour que j'ignore, enfin, tout le mal, tout le bien.\n        Et les efforts qui    s'évertuent,\nLe rêve et les désirs, qui ne servent à rien,\n         Et l'inutile amour qui tue .'...\n\n                                            C te D'ARSCHOT.\n\n\n\n\n                       *\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "                  Notes de Voyages\n\n                             La Mer\n                LE ciel est gris ce matin.\n                     Les choses, les briques roses entre les cadres\n                   en pierre des fenêtres, les petits arbres, les\n                   gazons, le sable, qui, hier, éclataient au soleil,\n                   avaient l'ardeur de la vie, sont tout éteints. La\n                   mer aussi est grise et ses flots retombés se con-\n                   fondent à l'horizon avec le ciel découragé.\n                   O Whistier, quelle « symphony in gray » tu\naurais fait de ce charmant matin !\n   L'eau est moirée à peine, et on la croirait morte, morte à tout\njamais, si l'on n'entendait au loin sa plainte monotone, qui est\ncomme la chanson de l'éternité.\n   C'est partout une telle douceur, un tel apaisement que c'en\nest presque de l'indifférence. Une barque passe; ses voiles sont\ndégonflées : elle a l'air d'ennuyer la mer.\n   ... Et puis tout ce gris s'éclaircit, s'argente, prend des reflets\nainsi que les cassures d'une soie immense. Un frisson a couru.\nDe la lumière arrive, se répand, gagne tout, enveloppe tout.\nL'eau s'anime et sourit; les vagues mêlent de la clarté à leur\nécume, scintillent comme si toutes les pierreries du monde\navaient été jetées sur elles.\n   Inquiétant sourire de la mer, sérénité à laquelle on ne peut\nse fier, je suis resté longtemps attristé devant vous!...\n   Vous êtes maintenant enjôleuse, ô mer, pleine de bruit autant\nqu'une forêt au printemps, joyeuse comme un beau jardin, —\net demain, et tantôt peut-être, vous éclaterez de fureur, vous rou-\nlerez des vagues déchirées et terribles; ceux qu'au loin vous\nportez, lutteront, comme tant de lois, et comme tant de fois\nvainement, contre vos colères impitoyables, tandis que ceux\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                        NOTES DE    VOYAGES                      347\n\nqui, du rivage, verront vos emportements, se lamenteront sur\nle sort des hommes qui ont osé croire en vous.\n   Vous êtes pareille à ces impératrices, belles et toujours inas-\nsouvies, qui, droites et parées, attiraient par leur mystérieux\nsourire, inspiraient des amours passionnées et tuaient le lende-\nmain au réveil les imprudents qui n'avaient pas eu peur de les\naimer...\n   Vous êtes pareille à ces femmes, dont les yeux laissent tom-\nber des regards indifférents, souvent innocents même, dont les\ngestes doux et lents cachent des violences inouïes, qui portent\ndes lys dans leurs mains et dont les robes ont des plis que du\nsang éclaboussera un jour...\n   Le soir, je suis revenu. Le soleil descendait : formidable\nboule d'or, tout en fusion, et qui ne rayonnait pas.\n   Bientôt, à l'horizon, il toucha la mer. Il glissa alors plus rapi-\ndement, sembla-t-il. Puis il n'y eut plus qu'un petit croissant,\nqui brillait sur l'eau ; puis il s'y engloutit, et il ne resta dans le\nciel qu'une immense lueur pourprée. Ce soleil, qui s'en allait,\nétait comme l'amour, puissant et tout en feu, puis qui décroît,\nqui disparaît enfin complètement et ne laisse que le souvenir\npour illuminer le passé.\n   La nuit tomba. Je quittai la mer, qui, même à ses plus belles\nheures, attriste le cœur des hommes. J'allai dans l'obscurité.\nLa lumière du phare la traversait, à secondes régulières; elle\nparaissait dire que, pourtant, il ne faut jamais désespérer;\nmais de loin, d'au delà les roches émiettées, arrachées, perpé-\ntuellement lavées et battues, arrivait toujours le bruit mono-\ntone et profond de l'eau. Il semblait dire, lui, qu'espérer et\ndésespérer est dans l'ordre naturel des choses, que, plus encore\nque les vagues et la tempête, le temps emporte tout et que c'est\nde ce qui se fait et de ce qui se défait que se forme l'Éternité.\n\n\n                             En Crimée\n   C'est là-bas, en Crimée, près de Sébastopol, au bord de la\nmer.\n   Du plateau largement ondulé, immense et desséché, on ne\nvoit rien que la ville confuse dans le lointain et, par places, la\nligne éclatante de l'eau. Par la route, longue bande foulée qui\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\n\nse déroule entre des terrains gris et durs, on arrive à un petit\ngroupe de constructions d'apparence presque pauvre quoi-\nqu'elles enferment bien des richesses. C'est le couvent de Saint-\nGeorges, bâti, ironique succession des religions humaines ! sur\nl'emplacement même d'un temple de Diane.\n    Après avoir franchi un enclos mi-jardin mi-cimetière, et suivi\nune galerie pareille à un tunnel, on trouve un autre jardin en\npente roide . Là, dans une confusion déconcertante, se mêlent\ndes petites chapelles, des petits clochetons, des tombes et des\npetites maisons adossées aux rochers, des plantes et des arbres\ndivers, des cyprès, des noyers et des platanes dont les feuillages\nenchevêtrés tissent un épais rideau devant les yeux.\n    Dans cette oasis de verdure, contrastant violemment avec le\n plateau aride d'où l'on vient, vivent quelques moines. Ah! loin\nde la ville et de son tapage, quel asile et quel silence pour\nméditer sur le monde, surtout si on l'a quitté après une exis-\ntence passionnée !\n    On descend quelques marches et, au bout d'un étroit che-\nmin, on touche à un grillage qui arrête devant l'abîme : alors se\ndécouvre, inattendu parce que resté caché par les branches\njusqu'au dernier instant, le plus merveilleux spectacle.\n    C'est une baie, un demi-cercle parfait dont les extrémités sont\n de hautes falaises avec quelques grandes pierres éboulées dans\n l'eau bleue. Un peu à droite se dresse, immense, un rocher\n inaccessible et pointu comme un gigantesque fer de lance. Au\n milieu le couvent, avec ses verdures, ses jardins rudement\n inclinés vers la mer, la belle mer infinie.\n    Comme on est isolé là et quel endroit de délices ce serait\n pour, abandonnant le monde dont les lignes de la baie semblent\n vouloir donner l'oubli, venir rêver, — et surtout aimer. Et c'est\n lui pourtant qu'ont choisi précisément quelques hommes pour\n vivre dans l'obscurité, prier et faire pénitence, si la pénitence\n est possible dans un lieu débordant de tant de douceur.\n    Cette destination sévère d'un coin de terre si charmant aug-\n mente peut-être encore son charme. Mais ce qui lui en donne\n particulièrement, c'est, au centre de la baie, à 100 mètres du\n bord, une haute roche. On y a taillé un escalier qui conduit à\n son faîte où, taillant encore à même la pierre, on a creusé une\n tombe et dressé une croix. Un supérieur du couvent y dort le\n  sommeil éternel.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                       NOTES DE        VOYAGES                349\n\n\n  Cette tombe émergeant de l'eau soyeuse, devant l'horizon\nmerveilleux, au milieu de la magnificence de la nature, est\nadmirable. Elle donne, devant cette beauté qui est si poignante\nqu'elle semble suspendre la vie, la notion du fugitif, du si peu\nque nous sommes auprès des granits superbes qui demeurent,\nqui demeureront au moins plus que nous, elle glisse dans l'âme\nune petite mélancolie inappréciable.\n\n\n             Un Monastère Roumain. Paséréa\n   L'automne est généralement très belle en Roumanie. C'est\naujourd'hui, pourtant, un ciel gris, une lumière grise, — un ciel\net une lumière du Nord — qui décolorent la campagne rendue\naride par une sécheresse de plusieurs mois.\n   Nous partons à cheval à travers les quartiers excentriques de\nBucarest, entre des maisons basses, échoppes et cabarets, où\ngrouillent, dans l'aube du dimanche, des paysans, des chiens et\ndes enfants. Puis c'est la plaine, toute plate, où germe avec\npeine le nouveau blé, limitée dans la brume de l'horizon par\ndes forêts, dont novembre n'a pas encore arraché toutes les\nfeuilles. Décor étrange dans ses tons éteints, ses nuances neutres,\nmonotone, et cependant varié, et si peu indifférent.\n   Après une course d'environ deux heures, le paysage ne chan-\ngeant presque pas, restant sans imprévu, on voit pointer sur\nune colline les tours du monastère de Paséréa, construit sous le\nrègne du Prince Couza.\n                                   *\n                               *       *\n   Une clôture mal entretenue formant un long rectangle; une\ncoupure dans cette clôture, une écurie à droite en entrant. Il\nsemble tout d'abord qu'on pénètre dans l'enceinte d'une ferme\nimmense.\n   Quand on s'avance davantage dans la vaste cour bossuée et\ncouverte d'un gazon maigre, on aperçoit deux longues lignes\nde maisons. Ce sont de petites constructions étroites et basses,\nayant rarement un étage. Les unes sont proprettes, soignées,\nles autres, les plus nombreuses, négligées et attristantes»\nQuelques-unes, groupées, ont des arbres et des jardinets autour\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "350                         DURENDAL\n\n\nd'elles : dans le silence étoile des nuits d'août, au temps des\nfleurs et des oiseaux, elles doivent être des asiles admirables.\n   Devant elles, on évoque involontairement le souvenir, des\nbéguinages flamands. Paséréa, pourtant, n'a pas leur blancheur,\nleur tenue un peu froide, la rigidité de leurs parterres bordés\nde buis. Mais, ici comme là-bas, vivent un grand nombre de\nnonnes. Derrière les rideaux des petites fenêtres et les portes\ncloses, il y en a cent cinquante, nous dit-on. Femmes du peuple\npour la plupart, très simples, et bonnes sans doute, et très\npauvres. Dans la paix de la campagne, que ne troublent que\nles cris des corbeaux, ces créatures, plutôt inoccupées, et peu\ncultivées, qui n'ont pas pour être soutenues la force qu'on puise\ndans les méditations profondes, doivent quelquefois trouver\nbien lourde leur solitude. Elles passent là, sans heurts, leur\nexistence, atteignant presque toutes un grand âge, jusqu'à\nl'heure où elles vont dormir dans un coin de cet enclos retiré.\n   Au milieu de la cour s'élève une massive tour isolée, trouée\nd'une grande porte. Derrière elle est l'église. Elle est vaste, ses\nmurs intérieurs sont couverts de peintures, mais, peu riche et\nmoderne, elle n'offre rien de très intéressant. Elle possède\ntoutefois quelques belles icônes en argent. L'une d'elles nous a\nplu particulièrement. Des rayons dorés entourent la tête sainte,\net à ces rayons des fidèles ont accroché des présents, des mon-\nnaies, des broches et des croix d'or garnies de pierreries. Parmi\nces objets de prix, une petite mèche de cheveux noirs noués\ndans un ruban. Symbole d'une chevelure sacrifiée après une\nprière, — ou un péché! Nous avons cru plutôt y voir l'ex-voto, si\nprofane et si sublime à la fois, d'un amant, qui n'avait rien\ntrouvé de plus précieux à lui offrir pour attendrir la divinité\nqu'un souvenir de son amie.\n   Derrière cette église, au centre d'un cimetière rempli de\nbelles tombes abandonnées, s'en élève une plus petite. Ses\ncaves sont émouvantes.\n   « Il faut remuer les os après sept ans », dit-on en Roumanie.\nAussi, la septième année de leur mort déterre-t-on chaque reli-\ngieuse. Pour celles qui ont laissé la somme requise, on fait un\npetit coffre en bois, où on place ce qui reste d'elles; les autres\nn'ont qu'un sac de toile blanche. Sur la boîte ou sur le lin, et\nsur le crâne, on inscrit leur nom, l'année de leur naissance,\ncelle de leur décès, quelquefois un qualificatif élogieux.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                       NOTES DE   VOYAGES                      35l\n\n   Et elles sont là, toutes, dans des coffres empilés, dans des\nsacs entassés et pareils à ceux qui font craquer les greniers des\nfermiers riches, toutes les douces nonnes d'autrefois. Et c'est\nune nonne qui nous ouvre la porte de cet ossuaire, qui nous\nmontre les débris de plusieurs de ses anciennes compagnes,\nqu'elle connut il y a sept ans, il y a huit ans, il y a neuf ans, —\nhier pour elle dans cette retraite où la monotonie de la vie doit\nrendre inappréciable l'écoulement des jours. Et elle avait des\nyeux calmes, des mains qui ne tremblaient pas en nous don-\nnant des explications sur cette étrange communauté de sque-\nlettes, parmi lesquels elle cherchait peut-être le petit coin où\nelle reposerait plus tard...\n   Dans ce couvent, vraiment, les murs ne disent rien : ils ne\ntémoignent d'aucune opulence, ils n'évoquent ni les temps\npassés ni un grand art lointain. C'est l'esprit seul qui parle et\nqui touche, cet esprit de renoncement et de piété, qui fait de la\nvie une chose sans plaisirs et sans regrets, et de la mort dépoé-\ntisée une chose sans horreur.\n\n\n        Le cimetière turc d'Eyoub (Constantinople)\n   C'est une journée de printemps, claire, baignée, inondée\nd'une vibrante lumière. Nul oiseau, un silence absolu, et des\nfleurs si fraîches, si pures entre les herbes qui revivent qu'elles\nsont tout une joie pour les yeux, qu'on les regarde avec éton-\nnement comme si auparavant, les autres années, on n'en avait\njamais vu de pareilles.\n\n                    O Gioventu dell'anno,\n\n                                         quelle jeunesse vous\nremettez dans le cœur des hommes, quelle innocence dans leurs\nregards pour qui tout redevient inattendu !\n  Et cette impression nous la savourons, — antithèse précieuse!\n— dans un cimetière, dans le cimetière turc d'Eyoub.\n  Au loin, comme dans une mousseline, et malgré la force du\nsoleil, s'adoucissent les contours de Péra, de Galata et de\nStamboul, les mâts immobiles des vaisseaux, — la vie intense\nde la terre et de la mer. La Corne d'or amène jusqu'au pied de\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": " 352                          DURENDAL\n\n\n  la montagne où nous sommes, son eau paisible et souriante;\n elle brille comme un immense miroir renversé entre deux col-\n lines. Il semble que cette eau sépare l'agitation, la fièvre de la\n paix, le bruit, la rumeur des efforts du repos et du silence.\n    A notre droite, nous apercevons la Mosquée d'Eyoub, sainte\n entre les saintes, où l'on garde le glaive du Prophète que viennent\n ceindre les sultans à leur avènement. Qu'elle est jolie avec ses\n murs de marbre percés d'ouvertures garnies de grillages capri-\n cieux, les petites ruelles qui dansent en rond autour d'elle,\n sombres ou pleines de rayons et de verdures retombantes!\n Depuis elle jusqu'à nous, jusqu'au sommet de la montagne,\n entre les cyprès poussés là comme par hasard, graves et vieux,\n c'est tout un peuple de tombes blanches. A peu près semblables,\n pointues pour les femmes, terminées en turban pourles hommes,\n penchées d'un côté ou de l'autre, elles sont là dans un désordre\n charmant, innombrables. Ce sont des stèles en marbre clair,\n où, en lettres compliquées et mystérieuses, simplement sculp-\n tées, plus rarement dorées, s'expriment des regrets ou s'étendent\n des éloges. De si petits détails les différencient entre elles qu'elles\n font s'effacer les inégalités qui séparent les êtres dans la vie,\n qu'on préfère leur modestie un peu monotone au luxe outré de\n nos nécropoles chrétiennes. Les tombes turques donnent mieux\n l'impression du nivellement de toutes les vaines grandeurs\n devant la Mort, et quand l'oubli de ceux qui survivent est mani-\n feste, elles le rendent moins attristant.\n    En Occident, un cimetière est partout un jardin d'une mélan-\n colie suprême ; on se découvre en y entrant ; on s'y sent l'âme\nserrée, les fleurs y paraissent douloureuses, une odeur de cou-\nronnes qui se fanent et de corps qui se décomposent y flotte\ntoujours un peu. Eyo.ub est, au contraire, un jardin comme\nn'importe quel autre jardin. Rien de pénible n'y écrase la pen-\nsée, les fleurs y sont gaies tout comme ailleurs. On y circule\nlégèrement sous le ciel et le soleil admirables, entre les tom-\nbeaux d'êtres qui ont quitté, pourrait-on croire, le monde sans\nregrets et sans douleurs et qui n'ont point laissé de déchirements\net de larmes après eux. On les a apportés là parce que la fin de\nleurs jours était venue, et que c'était leur place là. Puis on s'en\nest allé sans grande peine inutile, mais aussi sans cynisme,\ndoucement et en songeant que la Vie restait belle.\n    Aussi une poésie inexprimable s'exhale-t-elle de cet endroit\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "                        N O T E S D E VOYAGES                          353\n\n\nsi particulier, u n e paix envahissante que rien ne peut préciser.\nOn s'assied sur l'herbe, contre une tombe, on regarde le ciel bleu\n— si bleu! — et l'eau bleue, le berger qui fait paître ses chèvres\ncomme ceux qu'évoque Virgile. On sait toujours bien que la\ncendre et la mort sont l'aboutissement de tout et qu'il est mille\npetites morts plus cruelles que la grande, la définitive, l'impi-\ntoyable, que tout s'éteint, s'émiette, se décompose, que le coeur\nest changeant, qu'on sourit un jour de l'amour qui fit pleurer...\n— Mais on l'oublie. E t l'on ne songe plus qu'à cette paix. Ah ! ne\nplus partir, ou, s'il faut s'en aller, l'emporter cette paix pour\nla garder à j a m a i s , la mettre dans sa vie cette paix heureuse et\nsouriante qui enveloppe tous ces morts !\n\n                                                Comte D ' A R S C H O T .\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "               Béguines et Béguinages\n     Tout enfant, j'avais visité leurs petites maisons et leurs dortoirs\n  candides. Sous les plis mous de leurs coules, elles ne cessaient pas\n d'être des femmes, de simples femmes qui faisaient de la dentelle,\n allaient en ville, mettaient cuire la crêpe à la poêle le jour de Tous-\n saint, puis redevenaient de saintes femmes devant Christ saignant sur\n  la croix. Dans leurs étroits jardins, aux parcs en Cœurs de Jésus,\n elles semblaient cultiver les vertus théologales : leur âme avait le goût\n amer et doux des buis, des soucis et des résédas.\n    Quelquefois une grosse pivoine pourprée ou une rose rouge mettait\n une note de vie forte dans le bouquet de leurs grâces défraîchies.\n Celles-là étaient les plus jeunes : en égrenant leur chapelet, elles\n avaient l'air d'effeuiller le sélam. « Célibataire... mariée... religieuse,\n peut-être », disait une voix en elles, la voix des petites filles qu'elles\n  avaient été et qui, en vieillissant un peu, gardaient, sous l'empois laiteux\n de leurs guimpes, une apparence claire.\n    Hélas ! j'ai pris ma part des curiosités qui, par la suite, mirent\n l'œil aux ouvertures de leurs judas grillagés et scrutèrent le secret de\n leurs petits ménages de sainteté. Le premier, je crois, j'écrivis sur les\n Béguinages un livre qui ne fut pas précisément une œuvre pie. Cela\n s'ouvrait par la peinture des six ruelles aux noms théologiques où\n se resserrait leur humble cité. Elles devinrent, ces ruelles, les avenues\n de toute une littérature vers leurs existences douillettes, machinales et\n humbles, où ne fleurit qu'exceptionnellement la 'rose mystique des\n grandes vocations religieuses. Mea culpa.\n    J'éprouve une joie à retrouver dans le recueil sincère que voici les\n impressions de mon enfance. Rien ne semble changé, car même aux\n paliers de la dévotion séculière, il y a quelque chose d'immuable et\n d'éternel. Ce sont toujours les petits cloîtres pareils à des pensionnats\n du bon Dieu, avec des oratoires pour la prière et de mystérieuses\n armoires pour la gourmandise. Leurs murs blancs se reflètent en\njraîcheur et en paix dans des âmes d'enfants, souvent presque séculaires\n et restées à l'âge de la première communion. Derrière les petites vitres\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": " BÉGUINES E'I' B E G U I N A G E S\nLE T R A V A I L D U        SOIR\n      (ANNA DE WEERT)\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": ""}, {"page_pdf": 436, "texte": "                     BÉGUINES ET BEGUINAGES                        355\n\n\ncroisillées, moirées par l'ombre des feuillages, des visages sucrés et\nreplets regardent le ciel qu'il fait chez les anges et le ciel qu'il fera\nl'après-midi peur la sortie. Seuls, les grands crucifix cloués aux murs\ny font régner, par-dessus leur vie simple et ingénue, le signe liturgique\nde la mort et de la résurrection.\n   Les visages et le texte ici exhalent une odeur mûre de bonnes\nconsciences comme des fruits qui, aux celliers de la pitié, achèvent de\ns'accomplir... C'est l'hommage filial d'une sensible, cordiale et intuitive\nartiste à une mère qui porta, jeune fille, le nom du grand Ledeganck\net en garda un don de poésie qui ne devait pas se faner.\n                                            CAMILLE LEMONNIER.\n\n\n\n                          Vie de béguines\n   Vie étroitement enclose dans la blancheur.\n   Une blancheur mate enveloppe et comprime les sens.\n   La tête est prise dans une coiffe d'un blanc clair, à l'ombre\nlégère et bleue de laquelle des yeux paisibles regardent, affir-\nmant la blancheur d'une âme peu profonde.\n   Les bruits du dehors arrivent assourdis, comme de très loin,\naux oreilles emprisonnées de toile blanche empesée.\n   Dans la blancheur du premier matin, les figures huppées de\nblanc se coulent vers l'église ; là, au pied des colonnes à crépi\nblanc, c'est un doux frôlement de toile blanche raidie, un four-\nmillement de taches de lumière et d'ombre se jouant dans les\nplis cassés ou les courbes molles de la toile virginale qui enve-\nloppe la tête et les épaules.\n   Dans le silence ambiant, le murmure monotone de prières et\nde litanies toujours répétées. Après un long « Amen », un petit\nremue-ménage de bancs et de sièges déplacés, un bruit doux de\n pas et de glissements sur les dalles bleues de l'église vers la\n porte de sortie.\n   Tels de grands papillons, les huppes blanches volètent un\n instant, se dispersent par les rues tranquilles du béguinage et\n disparaissent derrière les petites portes vertes des maisonnettes\n en brique rouge.\n   Dans l'ouvroir, à travers la mousseline blanche des rideaux,\n la lumière glisse en coulées laiteuses et batifole parmi toutes\n les blancheurs des ouvrages préparés dans des corbeilles d'osier\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "356                         DURENDAL\n\n\n\nprès de chaque chaise, danse, en taches claires, sur les murs\nblancs, caresse l'immaculée robe blanche de la « Sainte Vierge »\nqui, d'un coin élevé, domine la salle, allume, dans la guirlande\nde feuillage argenté qui l'encadre, de jolies étincelles folâtres,\npuis retombe, en se jouant, sur les cornettes blanches, mainte-\nnant immobiles, penchées sur l'ouvrage de blanche dentelle.\n   Un murmure de voix blanches glisse et fait résonner la\nmatité blanche et unie des murs; les mots menus bruissent et\nfroufroutent en montant jusqu'aux plafonds.\n   Aucune passion ne ternit cette blancheur.\n   Le doute, l'agitation intérieure, à peine nés, se meurent dans\nl'uniformité blanche de cette virginité.\n   De ces petites âmes ouatées, duvetées, de menues pensées\ns'élèvent parfois et montent, mais pas bien haut ; minuscules\nphalènes argentés, elles volètent, tourbillonnent et retombent ;\npetits flocons blancs de neige, elles tombent et se fondent.\n   Parfois de petites jalousies surgissent dans ces âmes\nmignonnes, tantôt au sujet des fleurs du jardinet, tantôt au sujet\ndu récurage du brillant carrelage rouge, tantôt au sujet des ara-\nbesques ingénieusement tracées dans le sable blanc. Et la nuit,\nles béguinettes, dans leurs cellules, s'endorment sous les blancs\nrideaux de leurs couches étroites. Vêtues de blanc, mains\njointes, elles rêvent, en leur sommeil enfantin, à de blancs\nséraphins qui les couronnent de roses blanches et les emportent\nvers les splendeurs célestes.\n\n\n                  Les Béguinages de Gand\n                        Le Petit Béguinage\n\n   Au sein de la grande ville, bruyante et affairée, un coin\nfermé, un lieu de paix sereine. Un guichet découpé dans l'an-\ntique porte-cochère y donne accès.\n   Aussitôt la petite porte franchie, on respire dans une autre\natmosphère : on entre dans le Silence et dans la Paix.\n   Le pré verdoyant qui entoure l'église fait paraître plus blancs\nles petits murs bas qui bordent les rues, plus roses les maison-\nnettes aux vieilles façades, qui sourient de toutes leurs fenêtres\nà rideaux blancs.\n   Dans les petits murs, de distance en distance, des portes\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                          BÉGUINES ET BÉGUINAGES                                  357\n\n basses peintes en vert; au-dessus du « judas » grillagé, le nom\n qui distingue la « Maison » ou le « Couvent ». L a Maison du\ndoux nom de Jésus; la Maison de Sainte-Bègue ; le Couvent de\nNotre-Dame aux Fleurs; des Anges, et cent autres. Souvent l'en-\nseigne est complétée par une peinture naïve ou un bas-relief.\n    Nul bruit. L'air est tranquille. U n doux soleil d'automne\nverse sa clarté blonde sur les peupliers dorés qui entourent le\npré, sur les toits rouges et bleus, sur les petits murs blancs.\n    Les vieux pignons découpent dans le ciel d'un bleu fin leur\n ligne dentelée.\n    C'est le m a t i n ; les béguines sortent.\n    Toute liberté leur est laissée, pourvu qu'elles rentrent aux\nheures fixées par le règlement.\n    L a tête étroitement prise dans la toile blanche artistement\npliée en forme de cape, recouverte elle-même de la « faille >>\nnoire qui les enveloppe de ses larges plis, elles franchissent\nd'un pas alerte la porte de leur habitation. U n léger mouvement\nde tête, un doux et tranquille regard dans l'ombre bleutée de la\ncape sera la réponse à votre salut.\n   E n ce moment, la petite cité s'anime d'un peu de v i e ; le\nlaitier, le maraîcher vont de porte en porte offrir leurs marchan-\ndises. U n e charrette de boulanger trouble de son bfuit de roues\nla tranquillité des rues et fait apparaître aux portes vertes les\ncoiffes blanches.\n   Les têtes encapuchonnées se disent bonjour et s'interpellent\ngaîment ou disparaissent en silence. Elles s'appellent « m a sœur »,\nen y ajoutant le nom de famille.\n   A onze heures t:t demie, les « sœurs » dînent.\n   Une animation enjouée règne alors dans la maison.\n   Ce n'est pas le moment du silence et de la prière réglemen-\ntaires.\n   Dans le grand réfectoire, de hautes et étroites armoires garde-\nmanger, en bois de chêne, ornées de quelque sculpture, sont ran-\ngées le long du mur. T o u t e s les portes s'ouvrant dans le même\nsens, chaque béguine est isolée dans une espèce de « box », où\nelle se livre aux soins de son petit ménage. Selon l'antique\nusage, chaque « sœur » pourvoit à son entretien (1).\n\n  (1) Depuis quelque temps un changement a été introduit; là où elles sont nombreuses\nDU fait une cuisine générale au moins à midi ; pour le souper, existe encore le système\ndes petites armoires.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "358                         DURENDAL\n\n\n\n   Elles semblent jouer dînette. Car, casseroles et ustensiles\nsont si petits qu'ils évoquent l'idée d'un repas de poupées.\n   Ces pottiquets sont placés sur le grand fourneau de la cuisine\nà côté du réfectoire. Les trente ou quarante petits dîners cuisent\net mijottent dans le mystère des petits couvercles, sous l'œil vigi-\nlant d'une sœur préposée à ces soins.\n    Dans le va-et-vient des pas légers, de petites pensées éclosent,\nde petits mots innocents prennent la volée et comme des papil-\nlons blancs se poursuivent à travers la salle, tandis que les sœurs,\nen une simplicité candide, s'acquittent de leurs petits devoirs\njournaliers.\n    L'extrême propreté est pour elles un point d'honneur; aussi\nfaut-il voir l'intérieur de leurs armoires garde-manger, dites\n« schrapraai » : tout reluit et resplendit d'une propreté exquise.\n    Le fer, le cuivre, la faïence se détachent en notes brillantes\nsur les planches soigneusement frottées.\n   Après le repas, elles se rendent à l'ouvroir, une grande salle,\nlargement éclairée par de hautes fenêtres, d'où tombe un jour\nlaiteux et doux à travers la neige des rideaux blancs.\n    Sur le carreau rouge, où courent des dessins de sable, les cor-\nbeilles d'osier contenant les travaux de lingerie sont rangées à\ncôté de chaque chaise de paille.\n    C'est l'heure du travail et de la prière.\n    Les coiffes blanches sont courbées sur l'ouvrage. Des mains\ntissent, à l'aide de fuseaux, la merveilleuse dentelle ou cousent\nla fine toile des Flandres en plis étroits comme des brins\n d'herbe.\n    Pendant le travail une antienne monotone se déroule en\n bourdonnement de ruche. Elles disent ensemble le rosaire.\n    Elles ont une clientèle de personnes croyantes et pieuses\n qui les chargent, moyennant une légère rétribution, de dire\n autant de Pater, autant d'Ave pour obtenir du Ciel une grâce\n qu'elles n'ont pas le temps de demander elles-mêmes. Les sœurs\n se passent la liste des personnes inscrites, et tantôt l'une, tantôt\n l'autre (il ne faut pas se fatiguer) annonce « un chapelet à l'in-\n tention et à la requête de M me A... ».\n    « Un rosaire à la demande de M me K... ».\n    « On demande une neuvaine pour un malade ».\n    Ce doux et innocent commerce avec le Ciel est tarifé au profit\n du Couvent.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                   BÉGUINES ET BÉGUINAGES                                        359\n\n   Le doute n'entre pas dans ces âmes simples. Nul trouble,\nnulle inquiétude spirituelle ne les agite. Elles vivent et meurent\ndans leur foi naïve et ferme avec la confiance et la sérénité de\nl'enfance.\n   Elles sont convaincues que chaque Pater, chaque Ave est un\npetit coup d'appel frappé à la porte céleste ; le bon saint Pierre\nqui est, comme on le sait, porte-clefs du Paradis, finira bien\npar ouvrir, sinon pour les faire entrer elles-mêmes, du moins\npour recevoir leurs requêtes et les porter devant le trône de\nDieu.\n   Elles vivent en une douce familiarité avec les saints et les\nsaintes, qui, en longues robes flottantes et auréolés d'or, se tien-\nnent sur les marches du trône divin.\n   Ont-elles perdu un objet, vite une oraison à saint Antoine de\nPadoue, qui leur fera retrouver la chose... pour autant que cela\nleur soit salutaire.\n   L'intervention du bon saint Antoine paraît efficace, même en\nmatière judiciaire. Nous vîmes dans une chapelle, spécialement\nconsacrée au saint, deux plaques de marbre incrustées dans le\nmur et portant, gravés, ces mots :\n   « Pour le gain d'un procès » et la date.\n   Ont-elles mal aux dents, sainte Appoline est appelée au\n secours.\n   Elles prient sainte Barbe de leur procurer la grâce d'une\n bonne mort.\n   Chaque saint a sa spécialité, d'après les différentes requêtes\n à présenter au Grand Dispensateur des grâces.\n\n  (A continuer).                   CLARA COGEN-LEDEGANCK.\n\n                      ( T r a d u i t d u flamand par ANNA D E W E E R T - C O G E N ) .\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "                              L'Entrave\n                                    (Roman)\n                       par Henri    D ' H E N N E Z E L (1)\n\n\n\n\n                  C'EST sous ce nouveau titre que paraît en librairie le beau livre\n                      dont Durendal a eu la primeur sous le titre : Le Transfuge\n                      et dont les lecteurs de notre revue ont encore présentes à\n                      l'esprit les péripéties émouvantes. En ces pages vigou-\n                      reuses, où se concentre une grande somme de vie et de\n                     pénétration psychologique, Henri d'Hennezel retrace un\n                      cas spécial soulevant de délicats problèmes de conscience\n                      et constituant un drame moral dont l'intensité tragique\n                      est d'autant plus poignante qu'il a des répercussions dou-\nloureuses dans plus d'une âme à la fois.\n   Résumons brièvement le livre en vue des nouveaux abonnés de Durendal\nqui ne l'auraient pas encore lu.\n   Bien que sincèrement chrétien d'éducation et de sentiments, Milleret a\ncommis dans sa jeunesse une de ces fautes irréparables qui assombrissent\ntoute une existence. Cédant au vœu d'un amour irrésistible, il a épousé civi-\nlement une femme divorcée, mariage parfaitement explicable et nullement\nrépréhensible si l'on fait abstraction du point de vue religieux, car Mme Mil-\nleret, femme absolument sympathique, douée de toutes les séductions phy-\nsiques et morales, a été acculée au divorce par les perfidies réitérées et les\nscandaleuses trahisons de son premier mari. En vivant ainsi avec une femme\nqu'il sait ne point lui appartenir devant Dieu, Milleret souffre cruellement au\nfond de sa conscience de mentir chaque instant à une religion dont il accom-\nplit assidument les pratiques extérieures, mais de ce mariage est née une fille,\nGermaine, et dès lors Milleret se dit que leur devoir commun est de demeurer\nauprès de leur enfant en se gardant de lui révéler jamais la fragilité du lien\nqui les unit l'un à l'autre. M. et Mme Milleret se retirent loin de Paris, dans\nun coin de province où ils ne sont pas connus, et toute leur existence se\nconcentre sur cette enfant chérie dont, grâce à une éducation haute et par-\nfaite, ils font une femme ravissante.\n   C'est dans ce même coin de province que vit en son château Mmc d'Arde-\n mont, femme de noble race et de noble caractère. Livrée à ses seules forces\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                                   L'ENTRAVE                                 361\n\n\n par la mort prématurée de son mari, Mme d'Ardemont est loin d'avoir aussi\n bien réussi que les Milleret dans l'oeuvre éducative de son fils Jacques.\n Jacques d'Ardemont représente le type d'un de ces jeunes gens riches et\n oisifs si fréquents à notre époque. Infecté de scepticisme et de présomption,\n rempli d'un sot dédain pour les femmes qu'il s\"imagine suffisamment con-\n naître par les voluptés faciles de la vie de Paris, le souffle délétère et empoi-\n sonné du siècle et les desséchantes influences du nihilisme contemporain\npersonnifié dans cette sorte d'anarchiste dilettante qu'est le romancier Servais\n ont vite fait de désemparer son âme molle et sans ressort en y tarissant les\nsources vives de l'activité, de l'énergie et du courage.\n    Mais une idée salvatrice a lui dans l'esprit de la mère, régulariser, assainir\net orienter vers un but précis l'existence de son fils en le mariant à la char-\nmante Germaine. Jacques démêle tout d'abord cette tactique et se roidit avec\nentêtement contre ces appels d'infaillible bonheur, mais il est peu à peu\nsubjugué par la beauté, l'exquise simplicité et l'élévation d'âme de la jeune\nfille. Revenant un jour brusquement de Paris, il lui fait l'aveu de ses senti-\nments dans une scène idyllique dont la délicieuse fraîcheur évoque en la\npensée l'inspiration biblique de Paul et Virginie.\n    Germaine répond à son amour et tout serait pour le mieux si, par l'entre-\nmise d'une officieuse amie, Mme d'Ardemont n'était instruite de la tare indé-\nlébile qui déshonore l'union des Milleret. Et le rêve de la pauvre mère\ns'écroule soudain, car jamais elle ne consentira à ce que son fils épouse une\njeune fille qui, malgré ses rares mérites, n'en apparaît pas moins comme une\nbâtarde à ses yeux de catholique fervente. Ni les conseils pleins de sagesse\ndu curé de la paroisse, ni les supplications et les révoltes de Jacques ne\npeuvent fléchir sa décision. Cette obstination injustifiée de Mme d'Ardemont\nimmolant le bonheur et l'avenir si menacé de son fils à des préoccupations\nd'ordre purement social et humain, assurément ni l'auteur ni aucun de ses\nlecteurs ne l'approuveront. Mais elle trouve une explication suffisante dans\nl'inéluctable empire des traditions ataviques et dans les conceptions reli-\ngieuses plutôt étroites de l'aristocratie de campagne. C'est aussi par ces habi-\ntudes de respect filial et cette suprématie infrangible des parents, si souvent\ncaractéristiques des vieilles familles terriennes, qu'il faut expliquer la sou-\nmission relativement prompte et assez inattendue de Jacques qui, après avoir\ndonné le baiser d'adieu à celle qu'il aime, part pour un long voyage. Ger-\nmaine, désolée, interroge son père qui, le désespoir dans l'âme, se voit con-\ntraint de lui révéler la vérité. La généreuse enfant a aussitôt compris que sa vie\nn'aurait plus de sens si elle n'était offerte toute entière à Dieu en expiation\nde la faute de ses parents. Elle entrera chez les Petites Sœurs des Pauvres.\n   Cette rapide analyse du roman de Henri d'Hennezel suffit à y faire entre-\nvoir l'intérêt de l'affabulation et le mouvement du récit. Mais ce sont là ses\nmoindres mérites pâlissant devant ces titres autrement précieux pour les com-\npréhensifs et qui résident dans la force du tracé des caractères ainsi que dans\nl'art délicat de l'expression verbale.\n   Tous les personnages du roman au premier rang desquels il faut placer\nMilleret et l'abbé Firelin sont pleins de relief, et leurs caractères s'affirment\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\n\net s'éclairent encore moins par la perspicacité des commentaires psycholo-\ngiques de l'auteur que par la vie et le feu du dialogue où abondantes les idées\njaillissent comme des flammes du choc des âmes et des intelligences. A cet\négard la seconde partie du livre, celle où le drame moral s'établit et se noue,\nest la plus significative. Une des scènes les plus amples et les plus émouvantes\nest celle où Milleret fait à l'abbé la confession de sa vie. Leurs âmes s'y des-\nsinent si clairement, celle de Milleret, avec son indestructible fond de loyauté\net qui, torturée par les blessures amères de tardifs regrets, en proie aux con-\ntradictions étranges et aux déchirements des conflits intérieurs, se réfugie\ndans les sophismes pour échapper aux responsabilités, celle de l'abbé Firelin\nsi inflexible pour la faute, si pleine de compatissance pour le coupable. Les\nentrevues de Jacques et de l'abbé, de ce dernier avec Mme d'Ardemont achè-\n vent de projeter la lumière sur cette belle figure de prêtre qui, par sa force\n tempérée de douceur, sa promptitude à lire dans les replis des consciences et\nà établir nettement le devoir de chacun, apparaît une très ferme et pure per-\nsonnification du sacerdoce catholique. Germaine Milleret est un délicieux\n type de jeune fille fière et tendre, une sœur de Virginie et de Sibylle qu'à la\nfin du livre on n'est nullement surpris de voir atteindre simplement les som-\n mets du sacrifice et du renoncement.\n    Disons un mot du style de L'Entrave. Ce style a des caractères spéciaux.\n Très pur au sens que les anciens classiques donnaient à cette épithète, il reste\ntoujours fort libre, mobile et vivant. On peut tout aussi bien dire d'autre part\nqu'il est moderne sans effort, recherche ni ostentation, alliant de la sorte un\ntour personnel et une spontanéité expressive exempte de timidité au souci de\ncette précision, de cette force et de cette clarté qui sont comme les fleurons et\nl'apanage de la saine et authentique tradition française. Cette observation\nse rapporte surtout à la partie extérieure et objective du livre où une vision\n nettement évocatrice de la nature, large et analytique tout à la fois, se traduit\n en des transpositions symboliques d'une efficacité triomphante, s'illumine\n d'images neuves et limpides dont la vive transparence laisse percevoir la vie\n et les vibrations intimes des choses. Ainsi L'Entrave de d'Hennezel atteste\n non seulement les dons d'un psychologue, mais encore ceux d'un poète.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                                     *\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "XIIe Exposition de la Société Royale des Beaux-Arts\n                    de Bruxelles\n\n                       L'ARISTOCRATIQUE Salon des Beaux-Arts eut le double mérite\n                           de n'être pas e n c o m b r é et de réunir plusieurs toiles qu'on\n                           se réjouit d'avoir vues. Il convient de louer avant tout les\n                           tableaux déjà anciens de Boecklin et de von Mezel,\n                           é t o n n a m m e n t jeunes pourtant, par le privilège de leur\n                           perfection artistique. Quelle distance, de cette peinture\n                           savante et agréable à voir, parce qu'elle charme l'esprit\n                           sans offenser l'œil, aux fantaisies actuelles, mal dessinées,\n                           mal peintes, où les hallucinations incohérentes remplacent\nla pensée, — et quelle sévère leçon pour nos chercheurs d'inédit!\n   La médaille du Salon a été décernée à M. Léon Frédéric. J e reconnais que\nson tableau intitulé le Paysan mort (titre impropre et d'une platitude peut-être\nvoulue) est u n e œuvre très impressionnante, très sincère et d'une g r a n d e\nvérité d'accent. C e p e n d a n t il est permis de déplorer les défauts graves qui\nl'amoindrissent. P a s s o n s sur les défauts habituels de M. Frédéric, la séche-\nresse de la couleur et la gaucherie du dessin. Cette fois la maladresse\nde l'exécution est vraiment i m p a r d o n n a b l e dans presque toute la partie\ndroite du tableau : la paysanne bouffie et stupide, la fillette à tête de m a n n e -\nquin et le petit garçon à l'œil p o c h é . Il y aura peut-être des critiques qui\nprendront cela pour des effusions de sincérité. P u r snobisme! Cela n'existe\npas d a n s la n a t u r e . J e sais bien que les paysans ne sont pas des Adonis, et\nj'accorde que pour nous émouvoir au spectacle de leurs passions il est inutile\n« d'idéaliser » leurs traits. Mais encore faut-il leur laisser un aspect h u m a i n .\nJe n'en ai jamais vu qui eussent des têtes de bois comme ceux-ci.\n   Moins de conscience, moins d'application encore d a n s le second envoi de\nM. Frédéric : la Grand'mère. E t malheureusement aussi moins d'émotion.\nLe dessin est déplorable et la tonalité de brique rousse qui déborde des\nchairs sur tout le tableau, est souverainement déplaisante. M. Frédéric n e\nnous a pas habitués à d'aussi mauvaise peinture, et nous fait regretter le\ntemps où il pastichait Botticelli.\n   Au fond du salon resplendit le prodigieux Automne de F r a n s Courtens.\nJe me réjouis de voir ce grand artiste fidèle à la manière qui lui est bien\npersonnelle, et qui réalise tout ce que peut donner l'art de la couleur.\nLa lumière semble jaillir de sa toile. On n'a jamais égalé cette harmonie\npuissante des ors flamboyants et des coulées d'émeraude à travers la forêt\nqu'incendie le soleil d'automne. F r a n s Courtens mérite toujours davantage\nd'être n o m m é le R u b e n s du paysage. Cette gloire est assez solide pour laisser\npasser l'impatience de ceux qui cherchent du neuf.\n   Il est intéressant de comparer à cette brillante toile les violentes tentatives\nde luministes ultra-modernes, comme le Fleuve de M. Ulrich Hiibner, qui\nreste froid malgré l'outrance de ses bleus ardents, et surtout le crispant\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\n\npaysage de M. Martin Brandenburg, débauche de couleurs heurtées et papil-\nlotantes, vision de cerveau saturé d'opium, qui voit mille chandelles ou mille\ndiables jaunes, rouges et bleus en plein soleil d'été.\n   Emile Claus s'écarte aussi des chemins battus, mais sans violer de parti-\npris le bon sens ni les exigences de l'œil. Il a cherché à rendre la vibration\nde la lumière par des moyens artificiels : décomposition des tons, opposition\nde couleurs complémentaires. Ses procédés, qu'il manie avec une grande\nadresse, ont donné entre ses mains des résultats remarquables. A-t-il mieux\nrendu l'harmonie et la fine nuance des couleurs dont se pare la nature, la\nfluidité des perspectives baignées de lumière et de vapeurs? C'est une ques-\ntion à débattre. Le Matin exposé au Salon donne, me paraît-il, l'impression\nd'une œuvre artificielle, où l'adresse technique reste trop sensible.\n   M. François expose un Clair de Lune en Ardenne d'une admirable coloration\net d'un grand charme poétique. Cette toile, l'une des plus belles du Salon,\nméritait d'être placée mieux que dans l'ombre du veslibule. Sans la faveur de\nquelques jours exceptionnellement clairs, elle passait inaperçue.\n   L'envoi de Mlle Berthe Art se recommande par d'exquises et fortes qua-\nlités. Elle a renouvelé, par d'heureuses trouvailles de groupement et de cou-\nleur, le genre banal et démodé de la nature morte.\n   M. René Janssens présente des intérieurs intimes et somptueux qui\ncharment par leur distinction exempte d'apprêts. M. Alfred Verhaeren y met\nplus de recherche et de romantisme. Le procédé, trop sensible, donne néan-\nmoins des harmonies profondes. Appliqué an paysage, il est moins heureux.\nLes arbres de M. Verhaeren ont l'air d'être en vieux cuir.\n   Toujours admirables et bien personnelles sont les deux vues de Bruges de\nM. Fernand Khnopff, dans leur tonalité d'argent mat. Son marbre avivé de\ncouleur et couronné d'un rameau flétri est séduisant, quoique donnant l'im-\npression d'un art fortement truqué.\n   Les portraits de M. Jacques de Lalaing ont, comme toujours, de nobles\nqualités de style. Il y a de la lourdeur dans le coloris, et trop d'oppositions\nde blanc et noir.\n   Très séduisante est la Polymnia de M. John Lavery : jeune femme au visage\npâle, vêtue de noir, sur fond noir, accoudée à un piano noir. Mettons que\nc'est une symphonie en noir. L'érudition du titre antique est bien inutile.\n   On s'est beaucoup extasié devant la Gare de M. Hans Baluschek. Je n'y\ndécouvre que l'application d'un virtuose de la couleur, s'amusant à peindre\nsérieusement des petits trains dans la brume, des rails luisants, des\nlumières rouges et vertes, des locomotives sifflant et crachant à qui mieux\nmieux, des panaches de fumée artistement arrangés, — et réussissant à mer-\nveille dans ce puéril passe-temps. Le sujet est mince pour une toile de quatre\nmètres carrés. Ce n'est guère empoignant.\n   Encore plus frivole est la monumentale Manicure de M. Caro-Delvaille. Ce\nqu'il y a de plus inédit dans ce tableau, — ou cette enseigne, — c'est la futilité\ndu sujet dans le format et le ton de la fresque.\n   Enfin, pour clore l'énumération des tableaux remarquables à un titre quel-\nconque, signalons l'Abattoir de M. Louis Corinth. C'est le comble de la hideur.\n                                                                F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                   Chronique Musicale\n    M. Félicien Durant a organisé avec le concours de M. Arthur\nDe Greef un beau concert qui a attiré à l'Alhambra une foule compacte. Il\ns'agitici d'une entreprise de décentralisation artistique, l'audition de Bruxelles\ndevant être suivie d'une série d'autres, avec le même programme, en pro-\nvince. M. Félicien Durant, avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, s'est\nrévélé en l'occurrence compositeur et chef d'orchestre tout à la fois. Ses\nmérites de musicien sérieux et compréhensif ne peuvent d'ailleurs être mis\nen doute. Sa conception de l'ouverture des Maîtres Chanteurs est la vraie. 11 y\na mis cet accent particulier qu'on ne rencontre guère que dans les exécutions\ndes orchestres dirigés par des capellmeister d'outre-Rhin, cet équilibre\nremarquable où l'ampleur et la flamme se combinent heureusement dans une\ngradation ininterrompue d'effet et d'intensité. Par contre, l'interprétation de\nla symphonie en si bémol de Beethoven (n° IV) a été plulôt molle, exception\nfaite pour le dernier mouvement qui a été enlevé avec verve et fermeté.\n   M. Félicien Durant a fait entendre à ce même concert une composition\nsymphonique, l'Amour maudit, dont il est l'auteur et qui s'inspire ainsi que\ntant d'autres œuvres musicales contemporaines, du mythe de la Belle au bois\ndormant, comme dit Perrault, traduit en cette appellation plus moderne mais\nmoins expressive de la Princesse endormie. M. Durant sait éviter en son poème\nle double écueil de la banalité et des recherches de style. La partie descrip-\ntive de l'œuvre y est surtout attachante par son dessin ingénieux. Emaillée\nde colorations orchestrales, tout à fait charmeuses, elle est traitée avec\nfinesse et possède un fond très appréciable de vertu évocative. L'écriture n'y\nest point chargée de rares polyphonies mais elle apparaît savoureuse en sa\nsimplicité. L'Amour maudit est plus et mieux qu'une composition d'amateur.\n   M. Arlhur De Greef a rendu le Concerto pour piano en ré mineur de Mozart\nqu'il a joué cet hiver au Conservatoire, concerto dont il exprime si merveil-\nleusement l'intime poésie et qui s'envole légèrement sous ses doigts dans un\n rayonnement de grâce virginale et printanière. Il a ensuite joué avec une\n limpidité délicieuse et une virtuosité triomphante la Fantaisie hongroise de\n Liszt et l'étude en ri bémol du même auteur. Le public n'a pas ménagé ses\n rappels enthousiastes au grand pianiste belge.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "                         Lettre de Paris\n                   Nous voilà donc dotés d'une Chambre toute neuve. Elle n'aura\n                      rien de commun, paraît-il, avec ses devancières, incohé-\n                      rents agrégats à la merci d'un souffle de méfiance. C'est\n                      une ère nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire de notre Parle-\n                      ment. Et peut-être est-ce pour peindre aux yeux ce' grand\n                      changement que l'ancienne façade du Palais Bourbon va\n                      disparaître. A la place du plaquage à colonnes que, chaque\n                     sept minutes, douze passants contemplent du haut de\n                     l'impériale de l'omnibus Panthéon-Courcelles, c'est une\n loggia tout autre qui va, sur le doigt levé de M. Nénot, se dresser dans l'azur.\n    Symbolisons : L'ancienne colonnade était celle d'un temple grec ; la nou-\n velle sera celle d'une tribune italienne. Cela doit vouloir dire que nous allons\n quitter les voies helléniques pour nous engager dans les sentes florentines. Il\n n'y aura plus de bourrades entre Eupatrides et Plébéiens, mais on verra de\n bonnes volées entre Gibelins et Guelfes. L'ombre d'Alcibiade descendra au-\n dessous de l'horizon, tandis que peut-être celle de Savonarole montera dans\n le brouillard de l'aube. Les administrateurs de la buvette et du buen retiro\n législatifs abdiqueront leurs titres vétustes de questeurs pour prendre ceux\n de gonfalonniers ou de podestats. Qui sait, peut-être une Divine Comédie se\n condense-t-elle dans le futur !\n    En fait,je me demande si l'on gagnera au change. Ce faux temple de Paes-\n tum avait beau être plat et aveugle, il avait du moins le mérite de s'harmo-\n niser à la décoration générale de la place de la Concorde. La Madeleine, en\nface, lui donnait la réplique. Ces deux frontons se souriaient fraternellement.\nCelui de l'église faisait penser au pénible lever sur le coude qu'est notre foi\nreligieuse, celui de la Chambre éveillait une allusion discrète au triangle de\nla force gouvernementale. Que va signifier la façade nouvelle ? Sa terrasse\ncentrale barrera le ciel au-dessus de deux terrasses d'ailes non moins rigides;\nest-ce une allégorie de l'horizon démocratique, une commémoration de l'an-\ntique victoire du tiers sur les deux ordres privilégiés, une protestation contre\nl'inégalitarisme arrogant des dômes, des tours et des flèches? Et comment\ns'adaptera la nouvelle venue à la silhouette des environs? Elle fera la risette\naux deux colonnades de Gabriel, soit. Mais alors, n'est-ce pas le Grand Palais\nvoisin qui plissera une grimace en bougonnant de plagiat?\n   Les architectes sont de terribles gens, et contre eux une Ligue de défense\ndevrait bien s'organiser. Ils ne peuvent pas voir un terrain vacant sans pro-\nposer d'y élever d'encombrantes bâtisses, et quand le terrain est déjà occupé,\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                               LETTRE DE PARIS                                   367\n\nils ne rêvent que de se le libérer pour le rasservir. On les ferait voter au suf-\nfrage universel pour la démolition de Notre-Dame, et son remplacement, bien\nentendu, qu'on obtiendrait une majorité concassante. Les expositions univer-\nselles sont leur fort. On a prétendu qu'après la récente on n'en verrait plus\nd'autres. Quelle erreur! Déjà les jeunes Ictinus se remuent, des projetons\nvolètent en l'air ; laissez aux ailes le temps de pousser, vous verrez dans cinq\nou six ans quel vol de cigognes criardes obscurcira l'air, demandant des che-\nminées aériennes pour y suspendre ses nids.\n    En temps normal, il y a si peu à faire! Une Imprimerie nationale à recons-\ntruire, c'est bien maigre, d'autant que la curiosité malveillante s'en mêle, et que\nle public dont l'attention n'est point détournée ailleurs, s'avise alors de chercher\npourquoi on dépense, dans un édifice si facile, le double de ce qu'on aurait dû\nfaire. Une Cour des Comptes, c'est peu de chose également. Mis à part le\nplaisir qu'il y a à se faire payer un monument fastidieux, lourd, obscur et\nécrasant pour le voisinage, il ne reste aux pauvres architectes officiels que la\nsatisfaction d'avoir dépassé du double environ les devis prévus pour loger les\nmagistrats qui sont justement chargés de prévenir et de punir les gaspillages.\n La satisfaction, il est vrai, est d'une ironie délicate.\n    La nouvelle Chambre mettra-t-elle un frein à cette fureur édificatrice ? Il\n faut l'attendre à l'œuvre. C'est, paraît-il, une assemblée à peu près homogène\n et homophone, qui va procéder à des besognes systématiques et harmo-\nnieuses. On parle du rachat des chemins de fer; tous les républicoles voya-\ngeraient à l'œil ! et de l'institution des retraites ouvrières, tous les ci-devant tra-\nvailleurs seraient promus rentiers! et de rétablissement de l'impôt sur le\n revenu, tous les non-travailleurs seraient condamnés à faire œuvre de leurs\n dix doigts ! Ce sont là de graves problèmes au sein desquels ose à peine\n s'avancer une individualité sans mandat comme la mienne. Attendons; il y a\njustement des ormes au bord de la route.\n    Sous cet ombrage lénitif, nous pourrons rêver à ce qu'est, fut, sera ou\n devrait être une représentation nationale. L'actuelle est très bien, assuré-\n ment, mais ne pourrait-elle pas être mieux? Quelqu'un proposa, un jour de\n scrutin, de voter pour un grand génie qui venait de s'éteindre, Gambetta, je\n crois, ou Blanqui. Il y a là une idée. Un Parlement composé tout entier de\n morts ; cinq cents statues de marbre (les sculpteurs ne diraient pas non) toutes\n augustes, impassibles, olympiennes, quel spectacle! Avec cela, un ministère\n composé de même : Napoléon à la Guerre, Dupleix aux Colonies, Saint\n  Louis à la Justice, Vercingétorix à l'Intérieur; plus de crise, plus d'intrigues,\n partout le calme, la vertu, le silence.\n    Vous secouez la tête; voici un autre système que proposa Macaulay un soir\n où les bourgs, tant pourris que sains, l'avaient mis de mauvaise humeur :\n  « Composez votre Chambre des communes avec les cinq cents hommes les\n plus grands et les cinq cents hommes les plus petits de l'Angleterre, elle\n vaudra la nôtre ! » Hé, hé, il y a là encore une idée. Le système de Macaulay\n  a cela de bon, qu'il pourrait l'être davantage, ce qui provoquera le génie de\n  tous les Lycurgues qui le connaîtront. Réunir cinq cents tambours-majors et\n  cinq cents tom-pouces dans le même local, quelle imprudence! La taille,\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\n d'ailleurs, ne prouve rien, ni en excès ni en défaut. Puisque nous avons des\n anthropologues sous la main, demandons-leur le signalement de l'eugénique\n parfait; ils nous donneront vite le chiffre de son indice céphalique, le degré\n de sa pigmentation, le rapport de sa hauteur à son poids; une fois le signale-\n ment combiné, nous n'aurons qu'à sélecter les mille qui en réunissent le plus\n d'éléments.\n    Craignez-vous les complaisances des examinateurs? Alors recourez à ce qui\n ne trompe pas : l'acte de naissance qui révèle le jour, l'heure et la minute de\n la venue au monde de chacun de nous, et procédez ainsi : d'abord, fixez la\n maison astrale qui paraît le plus propice à l'art du gouvernement, il faut du\n premier coup écarter les Poissons, les Gémeaux, le Cancer, la Vierge, la\n Balance et le Capricorne; ensuite, et réflexion faite, mettre de côté le Scor-\n pion, le Lion, et même le Sagittaire; restent alors le Verseau, le Bélier et le\n Taureau; décidons-nous pour le second, c'est-à-dire pour ceux qui sont nés\n du 22 mars au 21 avril ; il suffirait d'un certain nombre d'autres opérations\n magiques pour aboutir à ce critère : devront être députés tous ceux qui\n seront nés, je suppose, le 25 mars à 5 heures du matin, ou le 2 avril à 3 h. 40\n du soir, etc. On obtiendrait ainsi mathématiquement les mille meilleurs gou-\n vernants possibles, d'âges et de professions variés.\n    Mais l'astrologie a des sceptiques ! Eh bien, en ce cas, faisons comme les\n Grecs et confions-nous au doigt de Zeus qui est le Sort : c'est le brocard ren-\nversé : Vox Dei, vox populi. Il est très facile de tirer au sort tous nos gouver-\nnants, grands et petils, si facile qu'on pourra s'en payer un nombre beaucoup\nplus grand, ce qui fera plaisir à tout le monde. Pour un pays comme le nôtre,\nd'une quarantaine de millions d'habitants, il faudrait au moins un million de\nconseillers municipaux et cent mille conseillers cantonaux, et dix mille conseil-\nlers départementaux et mille conseillers nationaux. Puisqu'il serait malaisé de\ndresser des listes formidables, il n'y aurait pour une ville comme Paris qu'à\ntirer des noms de rues, des numéros de maisons et des lettres : serait conseil-\nler municipal le citoyen dont le nom commence par telle lettre et qui habite à\ntel endroit. On n'agit pas bien différemment, en somme, pour nommer les\njurés, et ces messieurs s'acquittent fort bien de leur mission. A ce système\nvoyez ce qu'on gagnerait : plus de: haines politiques, plus de parti-pris doctri-\nnaires, plus d'embrigadements de discipline ; dans tous les corps représenta-\ntifs de braves gens modestes, sérieux, nullement infatués d'eux-mêmes, nulle-\nment persuadés qu'ils représentent quelque chose, tout prêts à se renseigner,\nà étudier les questions, à les trancher de façon désintéressée. Ce serait là le\nsalut, pour bien des nations, et ce que vous avez commencé à lire, en sou-\nriant, cher lecteur, n'est peut-être pas une pure plaisanterie, chi lo sa...\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "             LIVRES ET REVUES\n\nROMANS :\nH i s t o i r e s h a n t é e s , par HUBERT STIERNET. — (Bruxelles, Association\n   des écrivains belges.)\n    La race de nos conteurs ne semble pas près de s'éteindre, et tout fait pré-\nvoir que ce genre délicat, qui fut si intimement mêlé à la naissance de notre\nlittérature, aura encore des jours glorieux chez nous. Depuis les Contes fla-\nmands de Lemonnier et les Contes d'Yperdamme de Demolder, que de noms\net que d'oeuvres I Quelle éclosion spontanée, opulente, ininterrompue ! Les\nécrivains de notre Wallonie s'y distinguent particulièrement : d'imagination\nfertile, d'esprit éveillé et de langue alerte, ils ont plus de plaisir à conter que\nles écrivains de nos Flandres, requis surtout par la couleur et le lyrisme de\nleur race. Songez aux histoires fraîches et frêles de Louis Delattre, aux\ncontes joviaux et cordiaux de Maurice des Ombiaux, aux légendes rustiques\nde Garnir, aux récits âprement amers de Krains, aux narrations d'une si\nsobre éloquence que nous apportait récemment Gustave-Max Stevens (qui\ndoit être Wallon, lui aussi), enfin à ces Contes de la Hulotte, si vivants et si\nfrançais, que Georges Rency publiait hier. Et j'en passe, peut-être des meil-\nleurs I\n    A cette riche pléiade de conteurs wallons, il faudra désormais joindre\n M. Hubert Stiernet, dont les Histoires hantées méritent qu'on les remarque\nentre toutes. Comme M. Krains, son homonyme par le prénom, M. Stiernet\nest Hesbignon; comme lui, il transporte dans son œuvre l'âpreté, la tristesse\net la force de sa race. Il tient au sol natal par de profondes racines; il n'a\npas besoin de quitter son pays pour rencontrer, l'heureux homme, l'humanité\nessentielle, la vérité et la vie : il sait être de partout en restant de chez lui.\n Ils sont quelques-uns en Belgique qui ont eu cette belle sagesse, mais l'exemple\n n'en est pas si fréquent qu'on ne doive en signaler hautement la moindre\nmanifestation. Que nos conteurs fassent du régionalisme et du folklorisme :\n c'est encore le plus sûr moyen de rajeunir, autant qu'il est possible de le faire,\n une littérature fatiguée par des siècles de constant usage.\n    Lisez les Histoires hantées, et vous en jugerez. Elles sont un produit immé-\n diat de la terre hesbignonne : ces sentiments, ces rêveries, ces terreurs et ces\n farces ne pouvaient naître que là ; ces rustiques fleurs d'art ne se seraient pas\n épanouies dans un autre terreau. Le souffle fort et doux qui anime ces pages\n est le vent même qui court sur les plaines de Hesbaye, et qui apporte, aux\n nuits tragiques, le souvenir angoissant des morts. De telles histoires, sur nos\n boulevards, paraîtraient puériles, absurdes, invraisemblables : entre Liége\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": " 370                               DURENDAL\n\n\n et Waremme, racontées dans les cours des fermes ou dans les estaminets\n des villages, elles ne feraient sourire aucune bouche ni se hausser aucune\n épaule.\n    Et voilà ce qui fait leur charme et leur valeur : nous ne les avions pas\n encore entendues; les histoires de revenants que nous connaissions ne res-\n semblaient pas, mais pas du tout, à la Girouette : et c'est pourquoi les transes,\n les affres et les supplices mortels du très déplorable Abdomère nous diver-\ntissent ou nous émeuvent tour à tour, mais d'une manière spéciale et qui\nn'éveille en nous aucune sorte de souvenir... Il y a pourtant quelque exagé-\nration, quelque caricalure dans les traits que M. Stiernet donne à l'excellent\nAbdomère ; et, si vif que soit mon goût pour la Girouette, qui est un conté\nalerte, piquant et joli tout plein, j'aime mieux encore l'Enseigne, dont le tra-\ngique ne doit rien à l'invraisemblance ni au grossissement, et qui témoigne\nd'une rare sagacité d'observation et de psychologie campagnardes.\n   Ces deux contes sont, sans doute, les meilleurs du volume. Mais chacune\nde ces Histoires hantées a son charme à elle, et toutes sont écrites dans une\nlangue nerveuse, incisive et expressive, un peu sèche parfois, mais si savou-\nreuse et si agréable dans sa beauté mi-paysanne et mi-savante.\n\nG e n s d e R u s s i e , par NICOLAS LÉSKOV, trad., Denis Roche. — (Paris,\n   Perrin et Cie.)\n   Ce choix de nouvelles, extrait de l'œuvre considérable d'un romancier\nrusse, très admiré dans son pays, mais encore inconnu en France, est bien\nfait pour nous donner une haute idée de ce talent original, si vivant et si peu\nlivresque. Les contes de Léskov sont vraiment un produit de l'âme ethnique,\nsans nul mélange d'élément étranger. On y apprend à connaître la Russie\ndes moujiks, des fonctionnaires, des aristocrates et des intellectuels, tous\ndépeints avec une sincérité de vision et une justesse de traits peu communes.\nCheramour est le chef-d'œuvre de ce curieux recueil ; et je ne sais rien de plus\nnavrant et de plus comique tout ensemble, que l'histoire de ce pauvre diable\nqui, d'avatar en avatar, est ballotté par les flots de la vie ainsi qu'une passive\népave, mais qui se trouve trop heureux, au milieu de sa misère, s'il peut\n a bouffer » et faire bouffer les autres.\n   Ces contes sont écrits dans un style qui apparaît, comme eux, personnel\net vivant, et auquel l'excellente traduction de M. Denis Roche semble avoir\ngardé toute sa candeur et toute sa vérité. Un livre à lire.\n\nL e D a n g e r , par LAURENT EVRARD. — (Paris, Mercure de France.)\n   Des trois nouvelles qui composent ce volume, la première., qui lui donne\nson titre, mériterait plutôt le nom de roman, autant par ses proportions que\npar le nombre des personnages qui l'animent. Il en faut louer la psychologie,\nl'heureuse invention, la grâce de langage et la vie profonde. Tous les héros\nde cette singulière aventure, qui commence dans un sourire pour s'achever\ndans une flamme tragique, sont dessinés avec une vérité, un relief et une\nsûreté qui les imposent au souvenir. Le Soupçon et Un Rendez-vous, deux nou-\nvelles plus courtes, valent par les mêmes qualités de solide psychologie,\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                37I\n\n\nd'ironie délicate et de style ondoyant : on les lit avec ce plaisir amusé et jamais\ndéfaillant que donnent les nouvellistes anglais, dont l'imagination accumule\nl'un sur l'autre les événements et les figures, dans une espèce de cinémato-\ngraphe rapide et délassant. En ce genre de littérature, que nos écrivains\ndevraient cultiver plus volontiers, Un Rendez-vous est un chef-d'œuvre d'obser-\nvation vécue et de sobre pathétique. Il faut retenir ce nom nouveau : Laurent\nEvrard. L'avenir le montrera inscrit sur de beaux livres, et qui seront lus.\n\nM . d e B u r g h r a e v e , homme considérable, par HECTOR FLEISCHMANN. —\n   (Liége, L'Edition artistique.)\n   Imposer le nom de «roman» à ce petit caprice littéraire, où s'amusa la\nvirtuosité d'un jeune homme de lettres, me paraît une de ces erreurs présomp-\ntueuses que la jeunesse, encline aux illusions, commet volontiers aujourd'hui.\nMais la liste copieuse des œuvres déjà parues ou en préparation, liste que\nl'auteur imprime con amore en. tête de cet opuscule, et qui comprend, outre\nquatorze plaquettes, six romans, quatre livres d'histoire et dix pièces de\nthéâtre (excusez du peu !), cette liste s'enrichit encore, par le fait de l'erreur\nsusdite, d'un titre de roman qui sonne bien. — Au demeurant, cette histoire\nde M. de Burghraeve, beaucoup moins considérable que son héros, est écrite\nd'une façon qui ne manque pas d'une grâce cavalière, encore que des moder-\nnismes y détonnent, trop souvent, avec le ton a dix-huitième siècle » que\nM. Fleischmann a cru bon de prendre.\n                                                                          F. A.\n\nL'ART :\n\nE t u d e s d'art é t r a n g e r , par M. WILLIAM RITTER. — (Paris, Mercure\n   de France.)\n   Le réalisme a ses mystiques, lui aussi. L'aversion raisonnable de la con-\nception classique ou romantique de l'art nous a conduits au culte de la réalité,\nmais certains ne se sont pas arrêtés là : ce que l'artiste ajoute à cette réalité\net qui est, en un mot, sa personnalité, son art, sa vision, a commencé à leur\npeser, en tant que résultant nécessairement d'une préconception consciente\nou non. Et de proche en proche, ils en sont arrivés à vouloir éliminer de\nl'œuvre toute forme, toute intention, toute âme ou, pour le dire d'un mot, l'art\nlui-même! De là à rêver une peinture qui ne serait que de combinaisons\nassorties de couleurs destinées à amuser les yeux et, peut-être, à induire à\ncertains ordres de sensations, il n'y a pas loin. Et c'est le chemin connu du\nsymbolisme, sur lequel Mallarmé l'ironique ou le dédaigneux a entraîné tant\nd'esprits en mal d'obscurité... M. Camille Mauclair, qui fut et qui est resté\nun des fervents du poète de l'Après-midi d'un Faune, s'est fort écarté, pour le\nplaisir de ses lecteurs et au grand profit de son talent, des voies un peu\nsecrètes où sa jeunesse l'avait entraîné; il a produit depuis nombre d'œuvres\nbrillantes et, depuis quelques années, il fournit à quantité de revues d'art\nune collaboration très remarquée, abondante en idées ingénieuses et parfois\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": " 372                                DURENDAL\n\n\n  paradoxales. Il est très théoricien, épris de synthèse et par là même enclin à\n ce dogmatisme qu'il abhorre dans les esthétiques en désuétude.\n    Tout cela tient fort bien ensemble ; la personnalité intellectuelle de M. Mau-\n clair n'a pas changé ; elle s'est simplement élargie, épanouie, et l'on conçoit\n très bien que sa pensée d'hier se mélange à celle d'aujourd'hui, ou plutôt on\n ne concevrait pas qu'il pût en être autrement. De sorte que l'on ne s'étonne\n point de surprendre dans les doctrines plus larges, plus fécondes qu'il pro-\n fesse maintenant, des réminiscences ou des survivances de mallarmisme, de\n ce système qui tendait à faire des mots, isolés, en quelque sorte, de leur signi-\n fication même, les notes d'une sorte de musique verbale pleine, assurait-on,\n de suggestions mais tout à fait vide de pensée... Cette conception, de laquelle\n sont issues des œuvres précieuses et inintelligibles jusqu'au génie, s'apparie\n très exactement à certaines des opinions actuelles de M. Mauclair sur le rôle\n et sur les modes de la peinture. Dans ses Idées vivantes, par exemple, n'écri-\n vait-il pas : « L'assemblage de diverses couleurs, en un certain ordre, sur\nune surface, et cela toujours dans un but décoratif et imaginatif, voilà toute\nla peinture. Tous les vrais peintres, où qu'on les prenne, depuis Giotto... en\nreviennent à cette définition. Le plaisir pictural naît du contraste harmo-\nnique des couleurs : devant le point de vue pictural, un tableau et un tapis\ndu Turkestan sont identiques — et au fond, le tableau est moins logique, c'est\nle tapis qui a tout à fait raison en se bornant à être délicieusement un rec-\ntangle versicolore propre à orner. » Il est à présumer que Giotto serait à la fois\nhumilié et étonné de voir invoquer ses œuvres à l'appui de cette définition\nqui, en réalité, irait à ne reconnaître le véritable sentiment de la peinture\nqu'aux peuplades primitives ou aux nègres africains fort habiles, comme on\nsait, à tresser des nattes diaprées ou à façonner des poteries aux enluminures\nbrillantes et singulières!...\n    Au fond, l'expression d'idées de cette sorte ne peut être, sous la plume\nd'un écrivain qui s'est montré si amoureux de la vie et si capable de l'exprimer,\nqu'une boutade paradoxale, dans laquelle, comme en tout paradoxe, subsiste\nun reflet décevant de vérité. Ce sont là jeux d'une intelligence subtile, prise\nparfois aux rets de sa propre logique et qui ne s'aperçoit pas alors de l'artifice\nde celle-ci et qu'elle va à substituer ses opérations aux mouvements beaucoup\nmoins harmonieux de la réalité...\n    M. William Ritter, dont la réputation n'est plus à faire en qualité de\ncritique, et qui s'est attaché à faire connaître dans les pays latins les artistes\nallemands et slaves, a pris argument des Idées vivantes de M. Mauclair pour\nexposer, en manière d'introduction à ce recueil de ses études d'art, les prin-\ncipes et les aspirations de sa critique, à lui, dont, au reste, le contenu même\ndu volume, notamment les pages excellentes consacrées à notre compatriote\nEdgar Tinel, au peintre roumain Grigoresco et à Böeklin, constitue une par-\nfaite démonstration. Sa réfutation des Idées de M. Mauclair est complète, du\nmoins pour ce qui touche le point que nous avons signalé plus haut : il a très\nbien vu le vide et la sécheresse auxquels la « théorie du tapis » aboutirait, et que\nl'art qui se destituerait, pour ainsi dire, de la pensée et de l'émotion prépa-\nrerait sa propre ruine.                                                   A. G.\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                             LIVRES ET     REVUES                           373\n\nL'art       flamand     e t h o l l a n d a i s . — (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\n   Van Oest.)\n   Le numéro de Mai nous donne la suite de la belle étude sur Rembrandt,\ncommencée dans les précédents fascicules de cette revue par Jan Veth sous\nle titre : Rembrantiana. Cette fois-ci il étudie le maître dans ses œuvres du\nMusée de Cassel. Il nous donne une description critique intéressante de ces\ntableaux et s'attache con amore à celle de deux exquis chefs-d'œuvre, le Portrait\nde Saskia, la fiancée de Rembrandt, dont le peintre a fait une image savoureuse\net absolument idéale, et la Sainte Famille, dite Famille du Bûcheron. Parlant\nde la première de ces deux œuvres, l'auteur écrit : « Si nous songeons à l'amour\nde Rembrandt, à sa courtoisie, à ses rêves d'opulences, à sa félicité, c'est cette\nadorable image de sa jeune fiancée que nous évoquons involontairement\ndevant nos yeux. Toute la poésie que le nom de Saskia éveille dans notre\nimagination, se concentre dans la ferveur dont est imprégné ce doux et à la\nfois fastueux portrait. Il s'en dégage un prestige agissant aussi sur la masse,\ncomparable à celui des beautés de Botticelli, des jeunes mères de del Sarto\net de la Madone Sistina. » M. Jan Veth se révèle dans cet article, comme\ndans les précédents, critique expert et compétent au premier chef, et il sait\ndécrire et justifier son admiration enthousiaste et la communiquer à ses lec-\nteurs. Cet article est suivi de la fin du compte rendu d'Henri Borel de l'Expo-\nsition d'Art Chinois à Batavia.\n   Ce numéro est luxueusement et très artistement illustré par d'abondantes\net très belles reproductions.                                            H. M.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Mai.) — M. Henri Bouchot nous parle de\nl'Exposition des miniaturistes français qui s'ouvrira prochainement à la\nBibliothèque nationale, à Paris. D'exquises reproductions en couleur illustrent\nson article, dont le compréhensible enthousiasme ne va pas sans quelques\nrenfoncements infligés à ses vieux ennemis, les maîtres flamands! M. Armand\nDayot consacre des pages d'un vif intérêt à Anders Zorn, un peintre Scan-\ndinave, et M. Geffroy étudie et résume l'œuvre de Carrière portraitiste. De\nnombreuses illustrations accompagnent ces articles, de même que l'excellente\nrevue du Mois Artistique, de M. Guillemot. Au supplément, la suite de\n{'Education artistique (la gravure sur bois) de M. Steck et d'abondantes\ncorrespondances de l'étranger.\n\n   Les Arts anciens de Flandre. (4e fascicule.) — M. Robert\nHinerd étudie en détail, au point de vue de l'art flamand, et caractérise\nexcellemment la collection Dutuit, rassemblée actuellement au Petit-Palais,\nà Paris. M. Laloire décrit le Livre d'heures de Philippe de Clèves et de la Marck,\nseigneur de Ravestein, conservé dans la collection du duc d'Arenberg, à l'enlu-\nminure duquel Hughes van der Goes aurait collaboré (?). M. Durand-Gréville\npoursuit son intéressante étude sur Hubert Van Eych, à l'œuvre duquel il\najoute, non sans plausibilité, la Vierge dans une niche gothique, du musée de\nVienne, attribuée jadis à Roger Van der Weyden. Dix luxueuses reproduc-\ntions de miniatures, de tapisseries et de tableaux complètent heureusement\nce fascicule de l'imposant périodique.\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a . (Avril.) — Eusebio di San Giorgio (suite), par\nG. Urbini. Une traduction des impressions de voyage de Goethe en Ombrie,\navec un commentaire intéressant. Dans les Note a notizia, on signale « l'in-\nqualifiable vandalisme officiel, honte d'un pays civilisé » qui laisse se détruire\nlentement l'admirable basilique de Saint-François à Assise; en effet, les toits\nmal entretenus laissent libre passage à la pluie qui pénètre dans l'édifice et\nen détériore les fresques !...\n   Le numéro de Mai nous apporte, avec la fin du travail documenté\nde M. Urbini, sur le peintre Eusebio di S. Giorgio, la suite des impres-\nsions de voyage de Goethe en Ombrie, traduites et annotées par M. Zani-\nboni, une très intéressante étude de M. Cenci sur une fête religieuse célébrée\nannuellement à Gubbio et dérivée, peut-être, d'antiques solennités païennes\net une note illustrée de M. Laonzi à propos d'un couvent de Cesi que fréquen-\ntèrent saint François et ses compagnons.\n\nM a r c e l L e n o i r , par M. RENÉ GHIL. — (Paris.)\n   Cette étude, lue par l'auteur, devant la Société l'Art pour tous, dans l'atelier\nde M. Lenoir, constitue, en son allure un peu mystérieuse et solennelle, un\nvéritable panégyrique dont on doit souhaiter que l'œuvre du peintre justifie\nl'enthousiasme sans réserve.\n\nCatalogue descriptif du Musée royal d'Anvers. 2 vol —\n   I. Maîtres anciens. — II. Maîtres modernes.\n   Il faut louer le Conseil d'administration du Musée d'Anvers de nous avoir\ndonné cet excellent catalogue descriptif des riches collections de la métropole.\nIl constituera un inappréciable instrument de travail, grâce à la méthode qui\na présidé à sa rédaction, aux renseignements abondants qu'il contient sur les\nœuvres et sur leurs auteurs et aux précieux fac-similé des signatures en mono-\ngrammes de ceux-ci qu'il contient.\n   Puissions-nous bientôt avoir à adresser des félicitations analogues au\ncomité du Musée royal de Bruxelles !\n\n                                                                          A. G.\n\nL'HISTOIRE :\nAristophane et les partis à Athènes, par M. MAURICE CROISET.\n— (Paris, Fontemoing.)\n   Dans le théâtre des grands tragiques grecs, chez Eschyle, chez Sophocle et\nchez Euripide, avec, du premier au dernier de ces poètes, une accentuation\nmarquée vers le caractère humain du drame, — c'est, en quelque sorte, la\nsolennisation héroïque des mythes religieux et des légendes patriales que les\nspectateurs attenJaient. La comédie, issue des farces et des bouffonneries\nrurales des fêtes de la vendange, comme la nôtre des fêtes des fous et des\nmystères figurés du moyen âge, assumait un rôle moins majestueux. Ce\nn'était plus la vie des Olympiens ou des fondateurs de cités qui apparaissait\nsur la scène, mais l'existence même de la ville, dans la maison et dans\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                              375\n\n l'agora, dans les rues du Céramique comme dans les fermes des dèmes subur-\n bains : paysans, citoyens, métèques, hommes de toutes les classes, jeunes\n chevaliers aristocrates ou gens du peuple, juges de l'Héliée dociles aux\ndémagogues, auxquels ils devraient le triobole de leur salaire journalier —\nconversant, discutant, se mélangeant dans l'intrigue fantaisiste des comédies\nd'Aristophane, les seules à peu près qui soient venues jusqu'à nous. A cer-\n tains points de vue, on pourrait comparer la comédie grecque à nos revues de\n fin d'année par le caractère d'actualité qu'elle avait, ses tendances satiriques\net burlesques et la fantaisie presque illimitée dont elle s'inspirait. Les comédies\nd'Aristophane; représentées à peu près toutes aux fêtes des Lénéennes,\ntrouvent donc une glose naturelle dans l'histoire politique d'Athènes, dans les\nluttes et les manœuvres des partis qui ambitionnaient ou détenaient le\npouvoir, dans les péripéties surtout du règne de Cléon, le chef des déma-\ngogues, objet des sarcasmes et des railleries incessantes du poète.\n    Le savant auteur de l'Histoire de la littérature grecque étudie, en ce volume,\nl'œuvre d'Aristophane à la lumière des faits contemporains; il nous la com-\nmente et nous l'explique, en éclaircit toutes les difficultés et en divulgue\ntoutes les allusions et les sous-entendus       Nulle étude plus attachante à la\nfois pour la connaissance du grand comique grec et du monde athénien du\nVe siècle, de ce peuple si héroïque, si fin et si bavard...\n\n A Côté d e l a g r a n d e h i s t o i r e , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris,\n    Lemerre.)\n    Encore des pages, et marquées toujours du même intérêt vivant et pas-\nsionné, du maître critique qui était en même temps le maître créateur et qui,\ns'il avait voulu ou, plutôt, daigné, aurait été le maître polémiste dans les\nluttes politiques de son époque. Mais il était de taille trop haute pour accepter\nun tel rôle, sinon par hasard momentané ou par caprice, et ses coups, d'ail-\nleurs, auraient, eux aussi, peut-être, frappé trop haut; au-dessus-de la tête de\nses contradicteurs. Le combat il le trouvait dans l'histoire, du reste, mais fini\net jugé, sinon dans ses conséquences qui ne s'arrêtent plus, au moins dans les\nhommes qui l'avaient mené, et en jugeant l'un et les autres, en mesurant la\ngrandeur de celui-là et la gloire ou la honte de ceux-ci, il ne laissait pas, il\nne pouvait pas laisser de juger — ou de jauger — les faits et les hommes qui\nfaisaient bruit et compétition dans le monde où il vivait.\n   Et sa pensée, méditant sur Saint-Simon, sur Tallemant des Réaux — sur\nPhilippe II ou sur Louis XVI, a de beaux ricochets sur la société contempo-\nraine...                                                        ARNOLD GOFFIN.\n\nF i g u r e s B y z a n t i n e s , par CHARLES DIEHL. — (Paris, Colin.)\n   Sujet magnifique et non sans danger que celui de ce livre... Car il impor-\ntait que l'auteur sût ajouter à toute l'érudition du savant, tout l'art de l'écri-\nvain. Des faits narrés sèchement, encore que bien choisis et exacte» eussent\ndiminué la vérité de l'œuvre; n'est-ce pas en effet que cette époque où si\ncurieusement se mêle Dieu et Satan, pénétrée si passionnément de l'Un dans\nle syllogisme des théologies et le raffinement des cérémonies» et tourmentée si\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "376                          DURENDAL\n\n\nâprement par l'autre en ses intrigues et ses meurtres barbares, n'est-ce pas\nque de cette époque violente, ratiocinante et colorée le narrateur ne pouvait\nse passer d'en demeurer l'artiste? Et, d'un autre côté, à évoquer ces temps de\ndramatisme quintessencié, ces temps de foi ardemment vétilleuse et presque\nmorbide, ne fallait-il pas rester fort prudent de ne point paraître écrire le\nroman-feuilleton de l'Histoire. Sujet magnifique, certes, mais non sans\ndanger. M. Charles Diehl s'en tire fort honorablement. Dans un style pondéré\net non pas impersonnel, il conte, pour notre plus grand intérêt, quelques\nvies publiques et privées, recompose quelques aventures typiques et dessine,\nà traits judicieusement sagaces, certaines figures d'aventuriers représentatifs.\nTelle Théodora, l'hétaïre magnifique et intelligente. Tel Basile le Macédo-\nnien qui n'étant rien devint tout et accéda au trône basilical, grâce à son\nphysique d'athlète et à un air fort avantageux, ce qui d'ailleurs lui tint lieu\net place de conscience ou de scrupule. Ou bien l'auteur nous initie-t-il aux\nmœurs d'une famille bourgeoise à Byzance dans le milieu du XIe siècle; ou\nbien encore, il nous édifie de la biographie ironique de l'Empereur Léon le\nSage, Basileus très savant et très pieux, vitupérant, en l'une de ses Novelles,\ncontre les remariages et dont la propre existence en comporta trois. L'œuvre\nest agréable à lire et instructive. Et l'on quitte ce livre adroit avec, plein le\ncerveau, les décors tumultueux d'une époque de foi ratiocinante, de piété\ncruelle, de luxe fignolé et somptueux, où dans la dévotion, la ruse,\nl'héroïsme, la violence et la cabale, les jeux du cirque, les processions, les\ndeuils écrasants et les cérémonies éclatantes mourut lentement et splendide-\n ment l'Empire romain d'Orient.\n                                                                         G. B.\n\nDIVERS :\nE n p a y s G a u m e t , par EDOUARD N E D . — (Bruxelles, Edition de\n   l'Association des écrivains belges.)\n   Voici une plaquette de trente-neuf pages seulement, mais qui est une petite\nmerveille. C'est la plus ravisante des promenades faites en compagnie d'un\ncharmant écrivain né au pays même, dans un coin des plus pittoresques de\nnotre jolie petite Belgique. Il ne faut pas sortir de la Belgique pour voir des\nbeaux paysages. Oh! non, vraiment. Lisez cette plaquette et vous partagerez\nmon avis. Il est vrai que vous parcourerez ces campagnes avec un compa-\ngnon intelligent qui a d'admirables et rutilantes couleurs sur sa palette pour\nvous les dépeindre. Ajoutez à cela qu'il vous décrit les mœurs de ses habi-\ntants, simples et frustes, avec un talent hors ligne, de sorte que toutes ces\ndescriptions vibrent d'une vie intense et délicieuse. Il y a là, entre autres, une\nséance au café Ramonet qui est prise sur le vif et décrite avec un naturel\nétonnant.\n    Mais si Ed. Ned a si bien décrit ce pays, c'est parce qu'il le connaît à fond.\nIl y est né et en a gardé ces impressions d'enfance qui sont éternelles, qui\nsont enracinées à tout jamais dans l'âme et ne s'en effacent plus. Et lorsqu'on\nrevoit le clocher natal, toutes ces impressions renaissent avec une intensité\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                            377\n\n\nnouvelle, rendue plus forte encore par tout ce que le souvenir du passé ajoute\nde charme aux choses que l'on a aimées jadis. C'est ce qu'exprime si bien\nl'auteur dans une page délicieuse que je ne puis m'empêcher de citer :\n    « Enfant, j'ai vécu ici dans ce village, dans cette vallée, sur ces coteaux.\nTous ces arbres, je les connais; je sais leurs divers bruissements, j'ai dormi\nsous leur ombre, et, perché à leur cime, j'ai connu l'ivresse de chanter à pleine\nvoix dans le vent. J'ai ramassé les pierres de cette route pour les lancer sans\nbut, à travers l'espace. J'ai cueilli des mûres sur ces talus, et, au fond de ces\nravins, capturé des grenouilles. Dans ce groupe de mélèzes, autour de la\npetite chapelle, je visitais des nids de chardonnerets bariolés et demeurais des\nheures à écouter leurs chants.\n    » J'ai vu la forêt, et ses mystères et ses terreurs. J'ai poursuivi à la course\nles lièvres et sucé le miel des abeilles sauvages. Je me suis roulé comme une\npelote dans les prairies, j'ai marché pieds nus dans les ruisseaux, dévalé en\nbondissant les gradins escarpés des collines.\n    » J'ai suivi les braconniers velus et les graves laboureurs. J'ai fait claquer\nle fouet aux oreilles des chevaux et, à califourchon sur la proue des chariots,\nje rentrais au village, secoué par les cahots des chemins. Je continuais dans\nl'espace et dans le temps l'existence des choses et des êtres d'ici; je vivais,\n molécule de vie dans ce tout vivant, simple note harmonieuse d'une musique\n lointaine et profonde.\n    » Puis, un jour, le collège m'a pris mon âme, l'a bercée aux enchantements\n d'Homère et de Virgile, l'a éblouie aux merveilles des sciences. Je m'enor-\n gueillis de m'élever et je méprisai, sans savoir ma vanité, ce que l'on m'appre-\n nait à mépriser, tout ce qui chantait en moi, comme un bruissement de feuilles\n mortes dans les oubliettes de mon cœur. Et je me crus pendant longtemps\n devenir un homme, sans épithète de race, essayant de développer en moi\n l'humain, sans plus.\n     » Or, me voici enfin redevenu Wallon, et, parmi les Wallons, gaumet.\n Quelque chose s'est réveillé qui éclaire ma conscience de moi-même. Et c'est\n pourquoi, malgré cette méchante pluie, vous me voyez joyeux d'être avec\n vous ici, frémissant dans la musique et l'harmonie de mon pays. »\n    Bien longue citation pour un si petit livre, me direz-vous. Mais elle m'a\n tellement charmé par sa sincérité, sa simplicité et en même temps la douce\n et pénétrante émotion d'art dont elle est toute parfumée, que je n'ai pu m'em-\n pêcher de communiquer mon admiration à mes lecteurs.\n\n   L ' é n e r g i e b e l g e . Opinion d'une élite 1830-1905, par EDOUARD N E D ,\nouvrage illustré de 24 portraits. — (Bruxelles, Dewit.)\n  Cet ouvrage de notre collaborateur Edouard Ned est des plus curieux et\ndes plus intéressants et en même temps des plus instructifs. Ce qui en double\nle charme, c'est qu'il est écrit par un littérateur. Une enquête comme\ncelle-ci eût pu être fastidieuse. C'est absolument l'opposé. J'ai rare-\nment lu une série d'interviews écrite d'une façon aussi fine et aussi pitto-\nresque. Ce livre se lit d'une traite, sans fatigue et sans éprouver une minute\nd'ennui. C'est, en plus, un livre de bibliothèque, car il donne une quantité de\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": " 378                                DURENDAL\n\n\n\n  renseignements à conserver, dont on peut avoir besoin et qui sont résumés\n ici avec une précision inouïe. Et le slyle poétique en lequel le livre est écrit\n ne nuit en aucune façon au côté sérieux de ce travail. Edouard Ned vous\n..introduit chez quelques hommes d'élite de tous les départements de la pen-\n sée, de la science et de l'art. Il vous donne un portrait vivant de chacun\n d'eux, dans son vrai milieu, sur son champ de bataille, si je puis m'exprimer\n ainsi, en nous faisant asseoir avec lui, au bureau de travail du penseur, dans\n l'atelier de l'artiste, dans le laboratoire du savant.\n     Et chacun de ces milieux est si bien décrit. Enfin, l'interview lui-même entre\n l'interrogé et l'interrogateur, est racontée d'une façon tellement précise,\n quelle que soit du reste la matière de l'entretien, que l'on a l'illusion que\n M. Ned est aussi au courant de la matière que le savant, le penseur ou\n l'artiste qu'il soumet à son enquête. Une des plus attrayantes séances aux-\n quelles nous assistons avec lui est peut-être celle qui eut lieu à l'Institut de\n  Haute Philosophie de Mgr Mercier, actuellement archevêque de Malines.\n Sujet aride s'il en fut que celui de la philosophie, et difficile à exposer à des\n profanes. Eh bien, cette causerie est exposée dans un langage si heureux\n qu'on sort de là avec une idée d'ensemble complète sur tout le domaine\n scolastique.\n    Ce volume est en quelque sorte une synthèse de la science, des lettres\n et de l'art en même temps que de toutes les questions vitales actuelles qui\n occupent les esprits dans notre pays.\n\nLa Sainte Vierge dans la tradition, dans l'art, dans l'âme\n des Saints et dans notre vie, par J. HOPPENOT. — (Bruxelles,\n     Librairie Saint-Augustin.)\n    Ce que le P . Hoppenot fit jadis pour le Crucifix, il vient de le faire pour la\nVierge. Et la maison Desclée a édité son second livre avec le même luxe que\nle premier. Ces deux livres du P . Hoppenot : Le Crucifix et La Sainte Vierge,\nsont à recommander vivement tant pour le texte que pour les illustrations. Ce\nne sont pas des ouvrages de littérature, ni des ouvrages scientifiques, sans\ndoute, mais ce sont des livres très sérieux de vulgarisation. L'auteur a eu\npour but avant tout d'édifier et de donner à l'âme chrétienne une nourriture\nsolide. Si souvent le texte d'ouvrages semblables est, hélas I banal quant au\nfond et bien des fois, en outre, très mal écrit. Ce n'est pas le cas pour les livres\ndu P . Hoppenot. Il sait écrire, comme il sait parler, ainsi qu'il l'a prouvé\ndans les conférences de carême qu'il a prêchées à Sainte-Gudule cet hiver.\n    Il faut louer aussi la maison Desclée d'avoir si abondamment et si intelli-\ngemment illustré ce livre de la Vierge, comme elle l'avait fait pour le précédent\nouvrage de l'auteur. On a joint à l'enseignement du texte celui de l'image, si\néloquent, surtout quand, en fait d'images, on reproduit avant tout les œuvres\ndes maîtres, comme cela a été fait ici.\n   Nous recommandons instamment les livres du P . Hoppenot, tant le Cru-\ncifix que la Sainte Vierge, comme livres à donner en étrennes, cadeaux de\npremière communion, prix de collèges et pensionnats. Nous souhaitons vive-\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                             379\n\nment que l'on choisisse ces livres de préférence à tant de livres quelconques,\nsouvent très superficiels quant au fond, généralement écrits dans un style\ndéplorable et presque toujours illustrés d'une façon abominable.\n                                                                     H. M.\n\nPolichinelle (de Guignol), par G. KAHN.\nE t a p e s i t a l i e n n e s , par P . DE BOUCHAUD (Collection Scripta Brevia). —\n   (Paris, Sansot.)\n   De M. de Bouchaud de rapides et légères, et un peu superficielles notes\nsur Ravenne, Sienne et Rome, complétées par l'intéressante évocation de\nNaples et de ses admirateurs, depuis Pétrarque jusqu'à... M. Bazin.\n  — Le poète Gustave Kahn, pour le plaisir — un peu féroce — des petits et\ndes grands, a fixé le texte classique du beau drame dont Polichinelle et son\nbâton immortel sont les protagonistes et l'a fait précéder d'une étude pleine\nd'érudition et de jolie fantaisie.\n\nL e s G r a n d s P a p e s : Boniface VIII, par P . GRAZIANI.\nChefs-d'œuvre de la littérature religieuse : Pensées chrétiennes et\n   morales de Bossuet, introduction et notes de M. V. GIRAUD. — (Paris, Bloud\n   et Cie.)\n   Ce sont les deux derniers volumes parus dans les collections de vulgarisa-\ntion créées si heureusement par l'éditeur Bloud.\n   Bossuet se recommande de lui-même ! Disons, seulement, que M. Giraud\na fait précéder ces pages — où il y a la profondeur et la simplicité magnifique,\nordinaires à l'évêque de Meaux, mais aussi, parfois, l'éclat impromptu et\npoignant de Pascal — d'une excellente introduction.\n   Le Dante a condamné à la fois, dans la Divine Comédie, le souffleté d'Anagni\net le souffleteur. Et, depuis lui, Boniface VIII a été mainte fois remis sur la\nsellette de l'histoire et plus souvent condamné qu'absous ou glorifié. M. Gra-\nziani étudie de nouveau ce procès et le titre de la collection dans laquelle\nparaît son travail dit assez le sens de ses conclusions.\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "                           NOTULES\n\n   En l'honneur de Godefroid Kurth. — Le comité organisateur\nde la manifestation G. Kurth a lancé la circulaire ci-dessous que nous repro-\nduisons d'autant plus volontiers que nous partageons son admiration pour\nle héros de la fête.\n   » Après avoir illustré pendant trente-cinq années le haut enseignement, et\nprodigué à toutes les entreprises de la pensée et du dévouement chrétiens sa\ncollaboration, Godefroid Kurth s'apprête à quitter Liége. Se pourrait-il que\nla bonne ville laissât partir ce fils adoptif qui lui fit tant d'honneur, sans lui\nexprimer, d'une voix grossie encore par l'adhésion de l'élite belge, la recon-\nnaissance la plus affectueuse et la plus fidèle ?\n   » Nul n'a, autant que ce laborieux, tracé dans les fourrés de l'érudition, de\nlarges et claires avenues : son Histore poétique des Mérovingiens, sa Frontière lin-\nguistique, d'innombrables dissertations sur les sources attestent sa patiente\nmaîtrise d'érudit. Ses vastes synthèses de vulgarisation lui ont conquis une\nnotoriété universelle : Saint Boniface, Sainte Clotilde sont les fleurs les plus\nparfumées de la guirlande hagiographique moderne ; Clovis ne le cède en\nsubstance ni en charme à Saint Louis, de Wallon. Poursuivant, de son pas\nferme et allongé de Luxembourgeois, une ascension jamais satisfaite, l'histo-\nrien s'est élevé jusqu'à la contemplation du panorama des siècles pour en\nrechercher la philosophie profonde : quelle œuvre, depuis le Génie du Christia-\nnisme peut-être, a la grandeur et la portée des Origines de la Civilisation? Ainsi\nse trouvent reproduites, dans la carrière individuelle de Godefroid Kurth,\nles trois étapes dans lesquelles se décompose la science intégrale de l'his-\ntoire : technicien, narrateur et penseur, il a pétri de ses mains le ciment, il a\nconstruit couche par couche la bâtisse, il en a érigé le faîte très noble, véri-\ntable observatoire d'au-delà.\n   » Stat crux! Au sommet de son œuvre, il a planté la croix. Rien en lui ne\nrappelle la manie apologétique; il est de la famille des Hurter et des Pastor,\npour qui l'Eglise, pas plus que Dieu, n'a besoin de nos mensonges et qui,\nn'utilisant en histoire que le sens du positif, atteignent par la leçon même des\nchoses au sens du Divin. L'apologétique contemporaine a-t-elle produit rien\nde plus persuasif que l'Eglise aux tournants de l'histoire ? Et l'on comprend que les\nfamiliers du maître ne puissent se le représenter que sous le casque et la cotte\nd'armes du chevalier Palestinien, que l'imagerie nous montre, déroulant sur\nla banderole victorieuse, l'humble et fier : Credo !\n   » Parce qu'il a cru, toute sa vie n'aura été qu'un combat. Encore jeune\nhomme, la spoliation de la Papauté lui arrache un cri lyrique : Roma. La\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                                    NOTULES                                   381\n\nguerre scolaire de 1879 lui inspire, protestation attendrissante, Jeanne ou la loi\nde malheur. Plus près de nous, dans la clameur des révoltes populaires, il\n démêle les vagissemenrs d'une démocratie qui sera chrétienne et il répond,\n l'un des premiers, par un lointain écho du Misereor super turbam. D'ailleurs,\n pas de plainte, d'où qu'elle vienne, a laquelle sa grande voix ne se soit asso-\nciée, compatissante ou vengeresse. Elle a donné le rythme à des assemblées\nimmenses et bigarrées, quand il s'est agi de refouler l'esclavagisme africain,\nde célébrer l'Arménie expirante, de saluer le Boer du Transvaal. Et son élo-\nquence paraît s'être régulièrement surpassée, dans l'hymne de foi que nos\nCongrès eucharistiques recueillirent maintes fois de ses lèvres de poète, en\nl'honneur du Banquet divin.\n    » Ah ! si, comme Durendal son modèle, la bonne épée de Godefroid Kurth\nredisait elle-même ses exploits, quels beaux coups ne rappellerait-elle pas,\nportés toujours en face, toujours à fond ! La Chanson de l'Epée serait même un\npeu longue, à moins que celle-ci ne l'abrégeât par égard pour certaines bles-\nsures qu'elle ouvrit malgré elle et que, semblable à la lance d'Achille, elle se\npréoccupa plus tard de fermer.\n    » Voici, en effet, qu'autour du champion respecté, les amitiés anciennes ont\nrejoint les jeunes admirations. Dans la douceur du soir, à l'heure du bivouac\nles querelles s'apaisent; les tentes s'ouvrent hospitalières aux adversaires\nréconciliés. L'un des premiers jours de mai, la jeunesse estudiantine a fêté\ndans d'unanimes agapes, le professeur éminent qui personnifie pour elle l'al-\nliance de la science avec la foi. Le 15 juillet, si vous écoutez cet appel, ce sera\nle tour des aînés, de Liége et de la Belgique, d'acclamer en des accents qui\nne seront pas moins unanimes le grand chrétien que fut toujours Godefroid\nKurth. »\n    Les souscriptions doivent être adressées à M. Karl Hanquet, professeur à\nl'Université, Les Méandres, Esneux.\n    Le montant de la souscription est laissé à la discrétion de chacun. Le\nComité se permet seulement de rappeler la destination assignée par\nM. G. Kurth aux sommes souscrites, et l'importance des besoins pécuniaires\ndu Cercle Sainte-Véronique, prochainement Cercle Godefroid-Kurth.\n                                        *\n\n   E n S o u s c r i p t i o n . — Au mois d'août prochain paraîtra un important\nrecueil de vers du poète Adolphe Retté : Poésies 1897-1906. Ce volume com-\nprendra, outre les poèmes d'une inspiration si fraîche et si personnelle réunis\nsous les titres de Campagne première et de Lumières tranquilles, une série de\nvers inédits : Les Poèmes de la Forêt. On sait le sentiment profond de la\nnature, la beauté des images et la souplesse de rythme qui assurent aux\nœuvres de M. Retté une place tout à fait éminente dans la poésie contempo-\nraine. Aussi sommes-nous assurés que ce recueil trouvera auprès des amateurs\nle succès que mérite son art si neuf et si traditionnel à la fois, qualités s'affir-\nmant plus que jamais dans Les Poèmes de la Forêt où respire largement l'âme\ndes futaies et des frondaisons harmonieuses.\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": " 382                               DUKENDAL\n\n\n    Ce livre sera tiré sur beau papier vergé à seulement 350 exemplaires au\n prix de fr. 3.50 et à 15 exemplaires sur papier de Chine à 10 francs.\n    On souscrit chez M. A. Messein, éditeur, 19, quai Saint-Michel, Paris.\n                                           *\n                                          * *\n    L e M u s é e d u L i v r e . — A la demande du groupe « Ostende Centre\n d'Art », qui a pris pour devise : Sans l'Art, qui nimbe tout d'un éclat radieux, le\nplaisir est vulgaire et le faste odieux, le Musée du Livre, récemment fondé à\n Bruxelles, organise une Première Exposition du Livre belge d'Art et de\n Littérature, d'expression française et flamande, qui sera ouverte au Kursaal\n d'Ostende au mois de juillet prochain.\n    C'est un moyen nouveau de faire honneur aux efforts, devenus si intenses\n et si brillants, de nos écrivains nationaux et de montrer l'épanouissement et\n les progrès surprenants de notre littérature aux étrangers qui affluent à cette\n époque dans la capitale d'été de la Belgique, plus que dans toute autre ville\n d'eau du monde..\n    Cette manifestation d'une nature si spéciale s'ajoutera aux conférences, au\n Salon des Beaux-Arts, à la représentation théâtrale d'oeuvres belges, aux\n concerts de nos artistes, destinés à donner à Ostende un caractère esthétique\n évident à côté et, peut-être, au-dessus de son faste et de ses plaisirs.\n    Il serait heureux qu'un grand nombre de nos écrivains, sinon tous, parti-\ncipassent à cette exposition :\n    1° Par l'envoi de la liste complète de leurs œuvres;\n   20\n       Par l'envoi de leurs livres, particulièrement en exemplaires de luxe, de\npréférence reliés.\n   Une section sera réservée aux revues belges d'Art et de Littérature.\n   Il sera publié un catalogue d'amateurs à la fois sur les ouvrages exposés et\nsur la bibliographie des auteurs.\n   Des conférences explicatives du but et de la portée de l'exposition ainsi\nque du mouvement littéraire belge seront données à l'ouverture et pendant la\ndurée du Salon.\n   L'Exposition du Livre Belge d'Art et de Littérature à Ostende sera présentée\nultérieurement dans les grandes villes du pays et formera la première d'un\ncycle que le Musée du Livre se propose de rendre aussi complet et aussi\nintéressant que le concours des auteurs le lui permettra.\n   Les adhésions, envois de renseignements et de volumes devront être adressés\nà M. J. Van Overstraeten, secrétaire général du Musée du Livre, 8, rue\nJoseph-Stevens, Bruxelles.\n\n\n  La Société Royale Belge des Aquarellistes célèbre en ce\nmois de juin le cinquantième anniversaire de sa fondation.\n   Elle a organisé à cette occasion, dans les locaux du Cercle Artistique et\nLittéraire de Bruxelles, rue de la Loi, une exposition comportant des aqua-\nrelles de tous ses membres effectifs depuis 1856.,\n   Cette exposition est accessible gratuitement au public, du 5 au 28 juin 1906.\n                                         *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                                 NOTULES                                383\n\n  L'Union des Amis de l'Art belge, sous le haut protectorat du\nRoi et de la Comtesse de Flandre, a été autorisée, par le peintre Léon Fré-\ndéric, à. distribuer en prime une héliogravure reproduisant le beau tableau :\n« Le Paysan mort », qui reçut la médaille d'or au Salon de Bruxelles 1906.\n   Les personnes qui désirent recevoir cette superbe prime sont priées\nd'envoyer leur adhésion au siège de l'Union des Amis de l'Art belge, 34, rue\nde Comines, à Bruxelles.\n                                      *\n\n  Accusé de réception.\n   ART : L'Ecole belge de Peinture (1830-1905), in-4° illustré de 140 repro-\nductions hors texte reproduites en héliogravure, en camaïeu et en typogra-\nvure (couverture dessinée par GEORGES LEMMEN), par CAMILLE LEMONNIER\n(Bruxelles, Van Oest). — Etude d'art étranger, par WILLIAM RITTER (Paris,\nédition du Mercure de France). — Réfutation esthétique de Taine, par PÉLADAN\n(ibid.). — Le Livre d'Heures de Philippe de Clives et de la Marck, Seigneur de\nRavenstein, par EDOUARD LALOIRE (Bruxelles, imprimerie Verbeke). — Musée\nroyal des Beaux-Arts d'Anvers. Catalogue descriptif, publié sur l'ordre du\nconseil d'administration du Musée, 1905. I. Maîtres anciens. II. Maîtres\nmodernes (Anvers, imprimerie J. Boucherij).\n   P O É S I E : L'anémone des mers, par JEAN DOMINIQUE (Paris, édition du\nMercure de France). — La dame aux songes. Frontispice et trois poèmes par\nA.R. SHNUBERGER (Paris, Sansot). — Plus loin, par FRANCIS VIELLÉ-\nGRIFFIN (Paris, édition du Mercure de France). — Poètes d'autrefois. Œuvres\npoétiques de Sieur DE DALIBRAY publiées sur les éditions originales de « La\nMusette » de 1647 et des œuvres poétiques de 1653, avec une notice sur un\npoète de cabaret au XVIIe siècle, des notes historiques et critiques et des\npièces justificatives, par AD. VAN BEVER (Paris, Sansot). — Sur le chemin de\nla forêt, par G. MAURICE (Paris, Plon).\n  ROMAN : Les erreurs, par JOSEPH BOSSI (Bruges, Collection d'Anlée).—\nLe danger, par LAURENT EVRARD (Paris, édition du Mercure de France!.—\nLe courage d'aimer, par HENRI DAVIGNON (Paris, Plon). —Dieu ou pas Dita,\npar MAURICE BEAUBOURG (Paris, édition du Mercure de France). — Camus\nde la Hulotte, par GEORGES RENCY (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Florence Moneroy, par ANDRÉ GLADÈS, précédé d'une préface\nd'Ed. ROD, avec un portrait d'après un dessin de CARLOS SCHWAB (Paris,\nPerrin). — Le testament volé, J . - H . ROSNY (Paris, Fontemoing).\n   T H É Â T R E : Fany, comédie, par Louis DELATTRE (Bruxelles, édition de\nla Belgique artistique). — Pan, comédie satirique en prose, par CHARLES\nVAN LERBERGHE (Paris, édition du Mercure de France).\n\n  MUSIQUE : César Frank (Collection : Les Maîtres de Musique), par\nVINCENT D'INDY (Paris, Alcan).\n  PHILOSOPHIE         : Les soucis des derniers soirs, dialogue, par LOUIs\nDUMONT-WILDEN (Bruxelles, édition de la Belgique artistique). — Problèmes\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "384                                   DURENDAL\n\n\nde la vie moderne, par JEAN DELVILLE (Bruxelles, édition d ' E n Art). — Essai\nd'un système de philosophie catholique, p a r LAMENNAIS. Ouvrage inédit recueilli\net publié d'après les manuscrits, avec u n e introduction, des notes et un\na p p e n d i c e d e CHRÉTIEN MARÉCHAL (Paris, B l o u d ) . — Epicure et l'Epicurisme,\npar H E N R I LENGRAND (ibid.). — Sur la religion, p a r A R T H U R SCHOPENHAUER.\nP r e m i è r e tradution française, avec u n e préface et des notes d'AuGUSTE D I E -\nTRICH ( P a r i s , Alcan).\n   H I S T O I R E : L'évolution et le développement du merveilleux dans les légendes de\nsaint Antoine de Padoue, p a r JEAN DE KERVAL (Paris Fischbacher). — Les seize\nCarmélites de Compiègne, par L o u i s DAVID (Paris, OudinJ.— Boniface VIII et le\npremier conflit entre la France et le Saint-Siège, par P A U L GRAZIANI (Paris, Bloud).\n   L I T T É R A T U R E : Congrès international pour Vextension et la culture de la\nlangue française (Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ; Paris, C h a m p i o n ) .\n  D I V E R S : L'épouse parfaite, par FRAY LOUIS DE L É O N . T r a d u c t i o n , préface\net notes d e J A N E DIEULAFOY.\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": ""}, {"page_pdf": 467, "texte": ""}, {"page_pdf": 468, "texte": ""}, {"page_pdf": 469, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-06", "signet_source": "Treizième année - N°6 - Juin 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant mai (pagination continue : 320 à la fin de la livraison précédente, ici 321-384). Les Notules annoncent pour « ce mois de juin » le cinquantième anniversaire de la Société Royale Belge des Aquarellistes, exposition « du 5 au 28 juin 1906 », une exposition du Livre à Ostende en « juillet prochain », un recueil de Retté en « août prochain » ; Livres et revues rendent compte de revues du « numéro de Mai » ; la Lettre de Paris traite de la Chambre « toute neuve » (élections de mai 1906).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}