{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 385, "page_fin": 402, "titre_corps": "Poussières de chemin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Poussières de Chemin (1) La voie passait dans les parties basses", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 474, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2155, "texte": "Poussières de Chemin (1)\n                          La voie passait dans les parties basses,\n                       entre les vergers tout pavoises de fleurs,\n                       éblouissants de fraîcheur et de parfum,\n                       puis tournait autour de montagnes cou-\n                       vertes de hauts pâturages dont l'herbe\n                       drue disparaissait par places sous la neige\n                       qui se morcelait en brillant au soleil.\n                          C'était la Suisse pastorale, sourcilleuse,\n\n          t            fleurie et glacée, que le printemps décon-\n                       gelait, toute en fuites et en bruissements\nd'eau; en brouillards suspendus aux flancs et au sommet des\ncimes scintillantes et sombres... Glaciers troués de roches\nnoires et nues ou d'âpres sapinières; vasques immenses et\nfigées qui fondaient, dégelées, épanchaient leur contenu en\ntorrents, s'évaporaient en brumes, en nuages; versaient l'humi-\ndité féconde qui, dans les vallées grasses, dans les exploitations\nplantureuses, rejaillissait en verdures luxuriantes et lustrées.\n   Après la Suisse opulente, étalée à la base des monts glacés,\navec ses chalets heureux, contemplant du haut de leurs gale-\nries et de leurs lucarnes les cultures soignées et la sérénité\nruminante des bestiaux, avec ses villes propres et indus-\ntrieuses, assises les pieds dans l'eau de leurs lacs, c'était la\nlente ascension des abruptes chaînes alpestres, parmi les rares\nvillages dont les maisons semblent racinées, comme les pins,\naux arêtes et aux anfractuosités de la paroi rocheuse. Le train\ncourait à la marge des monts, côtoyait des abîmes, contournait\ndes entonnoirs troués de tunnels en spirale, remplissait du bruit\n\n   (1) Ces pages appartiennent à un livre qui paraîtra quelque jour sous le titre repro-\nduit ci-dessus. Ce sont, si l'on veut, quelques impressions de voyage et quelques divaga-\ntions du personnage mis en scène — Delzire — écrites par lui-même, mais énoncées à la\ntroisième personne, soit pour éviter des effusions trop personnelles, soit, simplement,\npour conserver la faculté de se contredire...\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2449, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\néphémère de sa machine et de ses wagons les échos et l'éternité\nsilencieuse de ces solitudes.\n   Les monts plus hautains ici écrasent l'échancrure où se glisse\nle rail; ils brandissent, suspendus sur le vide, de formidables\nrocs ardoisés ou des haies compactes de sapins bleuâtres dont\nles aiguilles se hérissent de givre... Des lacs apparaissent, un\ninstant, dont les eaux luisent obscurément, sur un fond livide\nde brouillards et de neiges qui se diluent. Tout fume, le ciel,\nles monts, les lacs... A des endroits, le contour indistinct des\ncimes, des pics noirs et blancs qui jaillissent d'un soubasse-\nment de verdure et de bois, semble se diffondre, s'exhaler en\nbuées fuligineuses, associées, aussitôt, et confondues avec les\nnuages.\n   La barrière gigantesque et farouche, l'homme l'a entaillée;\nil y a pratiqué un escalier dont chaque marche est un tunnel;\net, à se sentir emporté en ces vertigineux couloirs, entre les\npalissades de roches perforées, on s'imagine traverser les\nentrailles de la terre, hanter le monde tellurique des gnomes,\npour atteindre les altitudes d'un Walhalla, gardé non par le\nfeu, mais par les eaux et dont, partout, elles suintent, coulent,\ntranspirent .en filets minces, en pluie fine, en bruine, en rosée,\nen cascades, en torrents... C'est le grand atelier des pluies, des\neaux qui fertilisent ou ravagent... La neige règne dans ces\nhauteurs, inaccessible, éblouissante, immaculée : Divinité de la\ncontrée, prodigue à, la fois de bienfaits et de caprices destruc-\nteurs, elle donne la matière des sources nourricières ou se pré-\ncipite en avalanches dévastatrices ; chère et redoutable comme\nles Déesses-Mères, augustes et primordiales, que les Grecs\nn'invoquaient qu'en tremblant.\n    Et, à considérer défiler, dans le cadre de la fenêtre de la\nvoiture, le mouvant tableau de ces régions parées de rêve et de\n majesté, où tout semblait en éclosion, en ébullition, prêt à se\ntransformer en une sève d'eau, de neige fondue et de fleurs, une\nsorte d'allégresse s'insinuait en Delzire, qui y désagrégeait la\nmasse oppressante du passé amer, le remplissait d'appels de vie,\n de chants ébauchés, de cris soudains de fierté et d'espérance :\n « Où vais-je? et je ne sais, mais résolu, vers un grand mystère\n de bonheur — ou de désastre pire... »\n    Et, dans sa pensée, c'était comme le souffle salubre et régé-\n nérant d'un printemps froid qui l'assouplissait, détachait d'elle\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                       387\n\nles couches roides de scepticisme et de désenchantement qui la\nfaisaient anguleuse pour elle-même et insensible pour les autres.\nTout se décomposait en lui; toutes les expériences agglomérées\nqui avaient uni son cœur et son intelligence dans une sorte de\nsolidarité de ruine. Il lui semblait que le train et sa vie s'en\nallaient en sens inverse, tout son passé s'éloignant avec les sou-\nvenirs appesantis sur sa mémoire comme une immobile nuée\nchargée de glace et d'éclairs. Et, sous le ciel jeune et pur, une\nterre se dorait, nouvelle, légère, humide, prête pour des fleurs\njeunes et des fruits purs...\n\n    Le train descendait vers les régions bénies, contournait les\nlacs étincelants et immobiles, semblables à des diamants\nbleuâtres dans leur châton de montagnes. Des villages appa-\nraissaient, accrochés sur les déclivités; des tours, des débris de\nfortifications communales; des stations roses, dont il lisait avec\njubilation le nom doux et sonore tracé en lettres bleues sur la\n façade... Et il aurait, volontiers, serré la main au chef de gare\n et aux deux gendarmes italiens, brillants et joufflus, sous leur\ntricorne, qui, sur le quai, regardaient filer l'express qui, avec un\nléger bruissement, glissait sur le rail, sans s'arrêter... La chaîne\ndéroulée de ces montagnes, avec leurs subites trouées ouvertes\nsur des perspectives aussitôt disparues; ces petites villes peu-\n plées où des gens allaient à leurs affaires; au milieu d'un marché\nanimé, des femmes, des enfants criant, faisant des gestes ; le\ncampanile entrevu dans une brèche des rochers et des bois ; le\n paysan debout, appuyé sur sa bêche, dans un champ, et\n enviant, sans doute, de son côté, les fortunés que le rapide\n emmenait ailleurs... — où? au bonheur? au plaisir? à l'ennui\n ou — à rien? — toutes ces choses et ces êtres, surgis sur la scène\n toujours déplacée de la fenêtre, mettaient, une seconde, dans\n son âme leur image à laquelle une autre image de suite se\n substituait, également pleine de suggestions, de nostalgies,\n d'aspirations ébauchées et que son attention laissait aller en\n tourbillons pour s'attacher au spectacle toujours renouvelé .. Et,\n au-dessus, le ciel, avec la continuité de son azur, avec sa douce,\n fervente et dédaigneuse impassibilité qui semblait planer sur\n  les aspects changeants de ce monde tourmenté...\n     « Toute la vie s'enfuit, ainsi, rapide, précipitée... C'est elle\n  qui passe et c'est elle, également, qui se redresse un instant du\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2411, "texte": " 388                           DURENDAL\n\n\n  labeur sur lequel elle est penchée pour se regarder passer, sou-\n  levée par un désir, une passion, puis, soudain, indifférente...\n  Où est la vie? dans l'incertitude, sans doute, car quelque réso-\n  lution à laquelle nous nous arrêtions, ne mettrons-nous pas le\n  bonheur dans l'alternative que nous n'avons point choisie? Il\n  faudrait vivre hardiment, franchement, simplement... Oui,\n  mais, la vie, lorsque l'on ne l'inquiète plus en soi, on ne la\n sent plus !... »\n    Cette pensée banale le distrayait, malgré lui, de la contem-\n plation des pays que le trajet du train développait incessam-\n ment devant lui; et cette autre, aussi, cette sensation, plutôt,\n de son isolement parmi la multitude des habitants de ces\n contrées : inconnu parmi tous ces inconnus, dont l'existence\ns'écoulait au milieu de ces paysages, au travail de ces champs\net de ces vignes, en ce village familier, avec sa petite église, ses\n quelques fermes à l'allure hospitalière, ses notables, maire,\ncuré, instituteur, qui, se rencontrant tous les jours, échangent\nquelques mots, toujours les mêmes, paisibles, cordiaux,\njoyeux?... Peut-être!... « Ils sont indépendants de moi et ma\nvie, non plus, n'est pas solidaire de la leur : mon regard ne les\na pas créés; ils existaient avant et continueront d'exister après...\nPoussière! »\n    Qu'était cette angoisse enfantine de l'indifférence de la foule\ncoudoyée, sinon la sensation de son isolement plus sensible\nparmi les hommes que dans la solitude, l'anxiété d'une âme,\nseule dans sa réalité, seule dans son rêve?... Etre célèbre?\nnon, mais aimé... Glorieux? non, consolé... Et, sur le seuil du\ndépart, personne ne lui avait saisi le bras, en inclinant la tête\nsur sa poitrine, pour lui dire : « Pourquoi me laisses-tu? Ne t'en\nva pas! Reste!» Aimé? Consolé? non, que quelqu'un seule-\nment ait besoin de vous!...\n\n   Cependant, il allait, il repassait sur ses propres traces et\ndans la poussière, remuée encore une fois, du chemin reconnu,\nses sensations et ses pensées de jadis se levaient pour se mêler\nà celles d'aujourd'hui : cette fois-là, il se semblait dédoublé et\nqu'il y avait en lui deux êtres : l'un, le guide, qui marchait devant,\nchoisissait les logis, fréquentait les horaires et les gares, explo-\nrait diligemment les villes, inquiet d'exactitude et de montrer\nles choses sans trop de hâte, toujours préoccupé d'églises, de\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        389\n\n\ncloîtres, de musées et de fresques; l'autre, compagnon docile,\nsouvent distrait, parfois plus curieux de sa pensée intime et\nchantante, de la réflexion des œuvres dans son âme que de ces\nœuvres elles-mêmes, devant lesquelles il arrivait comme amené,\nse débarrassant d'elles d'un mot poli, après un coup d'œil\nvague; parfois loquace, rempli d'entrain et d'admiration lorsque\nla beauté reneontrée lui avait apparu comme l'illustration\nsublimée de sa méditation confuse...\n   A présent, c'était toujours un beau, un noble chemin, mais\noù chaque jour nouveau se levait pour une beauté nouvelle :\ncar tout, vraiment, était inattendu pour lui et même les lieux\nqu'il avait hantés déjà lui apparaissaient inconnus de l'âme dif-\nférente qu'il y apportait... Sans doute, avait-il contemplé ces\nchoses, naguère, avec les yeux trop matériels de l'artiste, avec\nune grande joie exaltée, mais insuffisante encore et à laquelle\navait manqué la lumière dernière qui devait lui rendre sensibles\ntoutes leurs significations.\n   « L'art, pensait-il, n'est pas mesure, habileté ni patience,\nforce ni éclat; l'art n'est pas simple, ingénieux ni subtil; il n'est\nrien de cela ou, plutôt, il est tout cela... Reflets, complexités\nqui se confondent dans son seul nom, qui est amour... C'est\nl'amour qui tenait le pinceau enivré de ces peintres, qui évo-\nquait à leurs yeux et leur faisait transporter dans leurs cadres\ndes images si vivantes dans la vie et dans le symbole ; c'est lui\nqui érigeait dans la pensée intrépide de ces architectes les\ncombinaisons de lignes, les équilibres de vides et de saillies\nde ces édifices, l'élan d'un jet de ces campaniles...\n   » Béatrice ne luit-elle point perpétuellement à l'horizon du\npèlerinage du Dante parmi les sépulcres embrasés de l'enfer,\ncomme au fidèle qui longe la Via Appia, Rome et le salut pieux\ndes tombeaux?... A quel sentiment, aussi, autre que l'amour,\nobéit legénial et probe artisan, conscient à la fois de sa grandeur\net de son humilité, qui élabore son œuvre, la regarde, y ajoute\nun trait, une touche de couleur, comble l'imperceptible lacune\ndont l'existence contrariait l'effusion de la vie en elle? Et il\nse recule, l'heureux homme, pour juger de l'effet, pour aperce-\nvoir si la joie du détail trouvé ne l'a pas distrait du souci de la\nperfection totale et forte qu'il avait rêvée. Et ce sont en lui des\nmouvements alternatifs et fébriles d'allégresse et d'abattement :\nl'allégresse d'avoir parachevé l'ouvrage et la sourde tristesse\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2522, "texte": "390                          DURENDAL\n\n\n\nqu'à présent il soit comme détaché de lui : et qu'elle soit finie, la\ntranse exquise, douloureuse et triomphante de la conception.\n   » C'est l'amour, également, qui a planté le fût hardi de ces\ncolonnes, assis sur elles la fierté de ces arcades et de ces galeries\nlégères, fait planer sur le tabernacle la majesté de ce dôme,\nplus élevé et plus audacieux que n'importe quel autre, pour la\nglorification de la Vierge Marie et de la cité elle-même. Et ce\nque l'amour a créé, l'amour, seul, nous donnera de le com-\nprendre, d'en pénétrer le secret de jubilation profonde, de\nnous rendre celle-ci contagieuse et d'en faire épanouir en nous\ntoutes les acceptions. L'émotion qu'elles nous ont transmise, ces\nchoses, nous la leur rendons, et c'est elle qui ravive à nos\nregards la splendeur première de l'œuvre détériorée, qui unit\nles couleurs défraîchies de cette Annonciation pour un cantique\nrenouvelé, qui fait étinceler l'Ora pronobis terni des auréoles et\nqui vêtira le relief des vieilles pierres, dessiné dans le jeune\nazur, d'un tel éclat prismatique que nous en recevrons une\npresque insupportable griserie.\n    » Des hommes ont fait ceci, qui sont morts ; tout a disparu\nd'eux, même leurs ossements, mais leur pensée est là encore,\nleur amour, devant nous, fixés en ces marbres dégradés, dans\nles figures de ces fresques décolorées par les siècles, en ces\nmonuments ruinés, en toutes ces choses qui sont comme l'in-\ncertaine écriture des générations sur la surface de la terre... Le\nnombre des morts dépasse celui des vivants, et la pensée de\nceux-ci appartient plus aux tombeaux qu'à eux-mêmes... Et\n nous, chacun de nous, avons nos morts, les nôtres, ceux de\n notre pensée, ceux de notre passé...\n    » L'Angelico à la Minerve; Gozzoli au Camposanto; les Pol-\n lajuoli à S. Pietro in vincoli... Cette épitaphe rongée par l'hu-\n midité et la mousse, derrière les parois ou sous les dalles d'une\n église, dans l'encoignure d'un cloître, c'est un aboutissement,\n une couronne, une récompense, un acte de foi : de longs jours\n s'abrègent dans cette inscription, de longs jours qui ne se sont\n pas découragés bien qu'ils connussent devoir, finalement, se\n résumer en quelques lignes pour la curiosité — ou pour le pied\n — du passant... Sans doute, la plus humble vie, humblement\n vécue, et qui vient à son terme, a-t-elle été aussi significative\n et aussi fructueuse que la chevauchée, terminée dans la bataille,\n d'un puissant? L'épitaphe, qui n'est qu'un nom, de Gozzoli nous\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        391\n\nest autrement suggestive que tel panégyrique impérial de\npompe oubliée et de gloire viagère, poudre sur de la cendre..\nCelui-ci n'est-il pas un mémorial de vanité, celle-là d'amour ?...\nEt notre admiration communie avec cet amour, et il n'y a point\nde distance entre eux, ni de siècles... »\n\n   « Encore une digression » songeait Delzire. Il était assis sur\nune pierre descellée, dans le cloître de l'église de S. Zeno, à\nVérone : une petite place de verdure drue et luisante, encadrée\npar une galerie couverte dont les toits de tuiles rouges, les murs\nde briques et les petites arcades romanes étaient soutenus par\nde fines colonnettes accouplées de marbre bruni... On voyait\nau delà une haute tour carrée de briques qui servait jadis on ne\nsavait à quoi, puis les murailles de la solitaire église, belle har-\nmonie de caducité... A la crête du toit et sur les combles de\nS. Zeno des oiseaux voletaient et se poursuivaient en pépiant.\nAu-dessus, le ciel, l'azur... Et, dans l'effervescence enivrée de\nla vie qui était lui, il semblait à Delzire que, du firmament\ns'épandaient, comme des ondes de silence, la respiration brû-\nlante des choses, la sourde palpitation des ailes du temps dont\nle frôlement usait les pierres vermoulues du vieux monument...\nLa vie qui s'ajoute à la vie, et qui passe... Maxime, il s'en sou-\nvenait, disait, dans sa manière brève : « Ne demandez rien aux\n» jours, que de passer! Ne demandez rien aux hommes, que de\n» vous ignorer !... »\n\n   Les cloîtres lui étaient de rapides haltes de repos et de recueil-\nlement, d'isolement, dans cette course à travers la contrée et le\ntemps; il ne savait pas, en les traversant, ou en passant à proxi-\nmité, résister au désir de s'y asseoir, d'y détendre son attention\net ses yeux, las d'éclat et d'oeuvres, dans cette tranquillité régu-\nlière, uniforme et close, en regardant l'ombre de leurs colonnes\ntourner lentement et s'allonger avec l'écoulement du jour.\nL'heure passe, l'heure vaine, l'heure... Des religieux, cependant,\navaient vécu là et prié, qui avaient disparu, mais en y laissant\naprès eux le silence de leur observance... Pèlerin du silence,\nc'était lui qu'il cherchait, et à la fois la paix et le repos, pas\néternels — car où y a-t-il de l'éternité que dans la mort? Il\nimplorait le silence — celui du coeur, celui de la pensée et cet\ninconnu, il était venu le chercher parmi les étrangers...\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "392                         DURENDAL\n\n\n   Les villes disparaissaient, une à une, dans la séduction de\nleur charme ou de leur étrangeté, images ardentes et colorées,\nmonuments de piété ou de gloire, profilés dans la joie et la\nsubtilité de l'air et faisant tous le même geste de splendeur...\nVérone, verte et pourprée, gardienne des tombeaux de ses\nprinces élégants et sauvages, dont les palais sombres, rangés\nautour du marché, regardent du haut de leur antiquité la fraî-\ncheur des herbes et des fleurs coupées le matin ; Vérone, hantée\nencore des fantômes immortels dont Shakespeare l'a peuplée,\nombres passées de la fable dans la vie comme la princesse vouée\nau dragon et le héros rédempteur évoqués par le Pisanello\ndans ses fresques étranges et délicieuses... Padoue et ses\nportiques, son saint illustre, au seuil du temple duquel semble\nveiller le Gattamelata équestre, avec son geste de bataille;\nBologne, la véhémence de ses palais rouges et la fadeur de ses\nderniers peintres; Ravenne, délabrée et splendide, Ravenne et\nses mosaïques serties dans les ruines, comme des orfèvreries\néblouissantes encloses dans un coffret poudreux ; puis Ancône,\nassise devant la mer ; Pérouse, l'altière et la tendre; puis encore\nAssise, sous la bénédiction de ses cloches, riche de tout ce qu'un\npauvre lui a donné...\n   Il courait à présent vers Rome. Ses yeux erraient sur l'aus-\ntère et déserle beauté de la campagne romaine, sur les monts\nalbains qui développaient leurs masses monotones et tournaient\ndans la perspective du chemin de fer.\n   Rome! la gloire accumulée, croulante et intacte d'une cité\noù, depuis trente siècles, la vie ne se lasse point de réédifier\nparmi les ruines qu'elles a faites elle-même : « La nouveauté,\nse demandait-il, est-elle à la condition de la ruine? »\n\n   Il montait lentement au Pincio, s'asseyait sur un banc\nhumide de l'averse qui venait de tomber, dans l'ombre écla-\ntante... Le ciel mettait sur la ville, dont les perspectives\ns'étageaient à ses pieds, comme un immense globe de bleuâtre\ncristal, irradié de lumière chatoyante; les arbres du jardin,\npalmiers, grands hêtres noirs, lustrés d'humidité et de lumière,\nles maisons aux torts plats, les monuments, des dômes et des\ntours aux lignes prismatiques, dessinaient dans l'atmosphère\npurifiée des figures de beauté et de triomphe... Et, du soleil et\nde l'ombre, des arbres mouvants et de la cité étendue, une gran-\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "                    POUSSIÈRES DE CHEMIN                      393\n\n\ndeur émanait dont l'admiration revenait à Delzire en joie, en\nforce, en plénitude d'esprit et d'âme...\n   L'orage était passé, ayant entraîné toutes les impuretés de\nl'espace, et la dislocation de ses nuages avait, démasqué la\ntendresse et la transparence d'un éther renouvelé. Azur nou-\nveau, qui déjà verdit et rougeoie, car le soleil déclinant se pen-\nchait sur la crête des monts. L'Ave Maria sonnait, on fermait le\njardin... Et c'était un Ave aussi eh lui : salut à une de ces\nheures que l'on rencontre ici ou là, rares, éphémères, dont on\nreçoit la fragilité avec des mains de respect et de crainte, et\nqui, pour avoir frôlé l'âme de leur robe de clarté et de can-\ndeur, la laissent embaumée, surprise d'en être sortie moins\nincrédule à la possibilité du bonheur et d'avoir éprouvé, fût-ce\nun instant, la capacité en elle-même de l'accueillir et d'en\njouir...\n   « Mais qu'est-ce au fond, interrogeait Delzire, cette félicité\ndont nous avons la rapide perception, ainsi qu'en une échappée\nradieuse, aperçue au passage et comme à la dérobée, et qui\nnous a ravi?... Qui, pendant la durée d'un éclair dont l'éblouis-\nsement s'est prolongé dans nos yeux, a suspendu notre pensée,\nles suggestions de notre pensée intime, tellement que celle-ci\na cessé de s'interposer entre la splendeur des choses et nous,\npour nous en amoindrir l'éclat, pour faire un commentaire\nmorose et désenchanteur aux élans extatique ou fiévreux de la\nsensation? Ces minutes d'harmonie, d'équilibre sont celles où la\npensée, avec ses lassitudes, ses déchets, le fardeau qu'elle\ntraîne de ses expériences, se tait, nous laisse nous donner aux\nchoses immédiatement pour en recevoir la pleine et magni-\nfique émotion et permettre que nos yeux se voilent de larmes\ndevant le saisissement de magnificence parfaite et indicible de\ntelle œuvre, de tel édifice aux lignes heureuses soulignées de\nlumière, de tel paysage de montagnes fières, d'eaux jaillissantes\net d'arbres délicats où toute la vocation de cette admirable\nterre semble prédite. »\n\n   Rome qui, au premier abord, lui avait paru confuse et con-\ntradictoire, amalgame de ruines et de pompe, sans tendresse\net sans intimité dans ses disparates, commençait à s'éclairer\nà ses yeux et à s'harmoniser. Cependant, elle restait éloignée\nde son cœur, la conception haute et émouvante d'elle-même que\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "394                     DURENDAL\n\n\nRome peu à peu lui communiquait. C'était la déesse martiale,\ncasquée, fière sous l'égide des effigies, et s'il y avait en lui un\nfrémissement de vénération et de passé éternel, c'était surtout\nen foulant aux pieds le sol bouleversé du Forum ou en songeant\nque, sous les structures amoncelées et successivement ense-\nvelies des édifices immémoriaux, des tombes existaient, anté-\nrieures à la fondation même de la cité; ou, en répétant menta-\nlement les syllabes assourdies du nom originel : ROUMA où la\nRoma féroce et rapace apparue ensuite semble voilée, comme\nRomulus au milieu du nuage sacré dans lequel ildisparut après\navoir dicté ses lois inflexibles...\n   Lieu éternel de souveraineté vers lequel sont tournés les\nregards des hommes, où le monde antique et le monde moderne\nsemblent s'être pris corps à corps, et celui-ci, victorieux, s'être\nparé des dépouilles opimes du vaincu : le christianisme a bâti\nses basiliques de la dépouille des temples, exalté ses saints et\nses martyrs en les plaçant au sommet des colonnes triomphales,\ndominé de ses églises l'orgueil du Capitole et la gloire du\nForum... Et il n'y a point de disparate là pour la pensée : les\nhommes ont changé, mais non leur volonté : tous les peuples\nont été traînés ici, enchaînés dans les cortèges de victoires répu-\nblicaines ou impériales; tous les peuples ont réapparu dans la\ncité pontificale, mais pour y prier et y laisser le mémorial\nmonumental de leur dévotion — ils venaient en vaincus, ils\nviennent en pèlerins — étrangers, barbares, d'où qu'ils viennent,\net qui apprêtent toujours à rire à la malignité éternelle sans\ndoute, comme la. ville même, du peuple romain.\n   Au fond, Roma Vêtus et l'autre sont solidaires et elles s'inter-\ncaleraient l'une dans l'autre, sans heurts ni lacunes, dans les\nlentes décompositions et créations du temps, si l'on n'avait\ndérangé l'aspect des choses pour substituer au désordre naturel\nle désordre scientifique.\n\n   A l'origine, il se sentait dépaysé au souvenir tout vibrant des\ndélices de l'Ombrie, des longues rêveries sur la terrasse encré-\npusculée et radieuse de S. Chiara, à Assise — de l'émoi où\nl'avait mis Pérouse avec sa physionomie ardente et sombre, sa\nforce et sa grâce, ses remparts bâtis de décombres et rafraîchis\nde fontaines, son art jailli comme une fleur de féerie du milieu\nde la pourpre et du sang... Et tant d'églises de la Haute-Italie,\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                       395\n\nvétustes, chatoyantes, dont les dégradations, les sculptures\némoussées, qui tous les jours disparaissent un peu et s'effacent,\nfont une joie où le sentiment de la beauté se mélange d'une\ntendre sollicitude pour tant d'hommes dont c'est là le vestige et\nqui, comme nous, furent ici avec leur âme en vouloir et leur vie\ntroublée...\n    A Rome, cette intimité manquait. De l'Ombrie à Rome, il\nlui semblait être descendu des siècles évangéliques, être passé\ndes foules simples et entraînées, dont la dévotion avait, jour\naprès jour, usé ces monuments de ses regards, patiné ces statues\nou fait pâlir le coloris de ces fresques — à l'église triomphale,\norganisée, sacerdotale et hiératique ; être passé du temps des\nprophètes à celui des Souverains-sacrificateurs et des Princes\ndes prêtres. Et il y avait un désenchantement, une sécheresse\ndans son admiration pour les basiliques somptueuses, éclatantes\nde marbre, d'or et de mosaïques, dont les noms immémoriaux,\n5. Paolo, fuori le mura, S. Maria Maggiore, S. Maria Minerva\névoquent une antiquité que l'on ne retrouve pas dans leur aspect\ntrop restauré et trop neuf.\n    Vastes nefs luxueuses et solennelles dont les spacieux parvis\nau dallage trop luisant se développent entre leur double colon-\nnade rectiligne : l'âme ne sait où se prendre dans ces décors de\ncérémonie et elle se laisse aller à la nostalgie des vieilles églises\nqui s'effritent, dans la chaude magnificence de leur affaisse-\nment, en des coins de ville dont la vie inconstante s'est écartée,\ncomme S Fermo, à Vérone, ou, comme cette épave religieuse\nde S. Apollinare in Classe, isolée dans la campagne ravegnate\ndont les cultures ne laissent plus rien apercevoir du vieil et\nbruyant port byzantin.\n    Chers monuments dégradés, à moitié croulants, dont chaque\nsoleil, chaque pluie, et le vent, les intempéries du ciel et celles\nde l'abandon ont fait les pierres plus vermoulues, magnifiées\n de mousses plus épaisses et de moisissures plus colorées; où\n l'on entre en soulevant le poudreux rideau de cuir, hésitant à\n cause de l'obscurité, pour entendre dans un coin, devant un\n petit autel, où tremble la flamme d'un cierge, un prêtre chenu\n défiler avec quelques fidèles clairsemés, les paroles si riches de\n supplication humaine, d'invocation éternelle : Ave Maria gratia\n plena... Et l'effusion des cloîtres envahis d'herbe, de silence et\n de temps, où les heures tombent comme de lents flocons de\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "396                          DURENDAL\n\n\nneige, innombrables, éblouissants et amortis... C'était l'extase :\nici, c'est le triomphe; la jubilation : ici, l'ordre, la hiérarchie...\nLes petites gens, si familières avec Dieu en ce pays, dans ces\nbasiliques, marchent sur la pointe des pieds, le long des\nmurailles, effrayées du luxe et de l'ampleur auguste du temple,\npalais ou tribunal plutôt qu'oratoire, craintives de salir ou\ninquiètes de savoir si les pauvres sont plus que tolérés en un lieu\nsi opulent.\n\n   Rome était pleine de pèlerins déambulant par troupes, de\nbasiliques en églises, arrêtés à tous les carrefours, suants, ahu-\nris, bousculés, surchargés de sacoches, de paniers, de vivres.\nPartout, on retrouvait ces hordes errantes, éreintées de marches,\nde stations devant les autels ou, traînantes, dans les musées du\nVatican, devant des fresques, des sculptures ou des tableaux,\nregardés, au bourdonnement de l'explication du guide, les yeux\nvagues, pour en avoir fini et pouvoir, enfin, s'asseoir quelque\npart! De gros prêtres à l'air combatif, déterminés à tout voir,\net à dire une parole sur tout ce qu'ils verraient, passaient à la\ntête de leurs ouailles, qui les suivaient en musant, ou qu'ils se\nretournaient, soudain, pour rassembler, avec des signaux mili-\ntaires de leur parapluie. On en voyait de tous côtés, dans les\npetits restaurants populaires du Borgo ou disposés par groupes\nau seuil de quelque église, tâchant de prendre une attitude de\ncomponction et de dignité, tandis que leur curé exécutait un\ninstantané du pèlerinage...\n   Et c'était dans la Ville Eternelle un hourvari de bruyante\nBabel, plus gênant qu'édifiant. Delzire se reprochait l'exaspé-\nration où, parfois, le mettaient ces foules, ces galops de romi-\npètes, parmi lesquels, peut-être, il y avait des saints, des âmes\nadmirables de force, de volonté, d'abnégation, si différentes de\nla sienne, petite, misérable, incertaine... Mais ces pensées ne\nlui donnaient qu'une passagère patience, point de recueillement,\nrien des effusions de beauté et d'admiration, rien des pléni-\ntudes de félicité intellectuelle et d'émotion qu'il avait reçues\nailleurs, si souvent.\n   Cependant, un jour, se trouvant à 5. Lorenzo fuori le mura, en\nmême temps qu'une bande de pèlerins français, ceux-ci s'étant\nmis à chanter en chœur un cantique à la Vierge qu'il avait\nentendu, longtemps auparavant, à l'abbaye bénédictine de\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                      POUSSIÈRES DE CHEMIN                         397\n\nM..., Delzire sentit ses yeux se remplir de larmes... Et en sortant\nil se disait : « Pourquoi aurai-je honte de ces larmes? A quoi\nrépondent-elles? Ebranlement physique ou bien sensibilité\ntoujours prête à déborder?... L'ironie est une défense contre\nles autres, mais contre soi-même?... »\n\n   « J'ai choisi mon destin trop tôt! » Il se souvenait de ce mot\nentendu de la bouche d'une jeune femme qui passait, un soir,\nen compagnie d'une amie, devant le banc du parc sur lequel il\nétait assis, dans l'ombre. Et installé dans le Colisée, sous une\narcade, sa pensée se distrayait de la gloire horrible du lieu, de\nla poussière broyée de sang qu'il foulait, de ces pierres écla-\nboussées de la vie des bêtes et des hommes — murailles éven-\ntrées par les siècles et la dévastation ; assises qui ne soutiennent\nplus rien ; ouvertures béantes ; vomitoires comblés de décombres\n— semblables à l'ossature géante d'une arche monstrueuse...\nIl ne regardait point le dessin formidable, haché d'ombres\ndenses et de lumière fulgurante, de cette arène de meurtre et de\ncarnage, ne songeait pas au peuple impitoyable, dont le soleil,\ndédaigneux et pur spectateur éternel, et le décor à moitié détruit\navaient entendu les cris voluptueux, affolés de luxure et de\nsouffrance humaine... Il ne voyait, dans l'orbe géant ouvert au-\ndessus de sa tête, que le ciel doux et voilé d'humidité suspen-\ndue, où traînaient les écharpes des nuées laissées par un orage\nfinissant... Et, assis sur une pierre, la tête appuyée à une pierre,\ntandis qu'il lui semblait entendre la vie, qu'il ne regardait pas,\nglisser dans un frémissement d'air et de rayons, il se répétait :\n«Trop tard? trop tôt? mot éternel — tout nous est trop tôt\npour le conserver, si peu que nous nous prolongions — et nous\nsommes trop tard à tout : nous arrivons quand le rideau tombe,\nalors que, déjà, les violons s'en vont et que l'on éteint les lampes...\nOù est le point du bonheur entre trop tôt et trop tard ? et per-\nsonne, sans doute, ne s'y tient... »\n   « Des yeux, peut-être, de beaux yeux prompts au rire et que\ntraversent, parfois, des ondes d'ardeur et d'enthousiasme, des\nyeux m'ont vu disparaître au seuil du départ, avec une mélan-\ncolie que je n'ai pas su ou pas osé entendre... Je suis parti trop\ntôt et, sans doute, reviendrai-je trop tard?... Qu'importe? si la\njoie plus proche n'avait été que pour une douleur plus rapide !...\nCependant, quand même, songea-t-il en abaissant le regard sur\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\nle site, que m'apprendront les vestiges ruineux de cet édifice\nque ces yeux ne m'eussent enseigné? la vie, la souffrance... la\nmort?... Que nous apporte l'amour, que de la douleur? une\ndouleur qui ne faillira qu'avec lui, puisqu'elle est faite de la\nmême substance et qu'il ne saurait ambitionner qu'une récom-\npense de larmes... »\n\n   La sensibilité plus vive, née du voyage et de l'approche,\nchaque jour, d'une beauté nouvelle, d'une expression autre de\nla vie et du rêve et qui attend d'être comprise et aimée... Car\nnous nous penchons sur les œuvres avec un sentiment qui tient\nà la fois de l'amour et de la compassion, parce que, toujours, il\ny a là à aimer mais aussi à pénétrer... L'homme est derrière\nl'œuvre, invisible et présent et qui, du fond des temps, nous\nregarde; et son âme tremble dans l'attente de notre admiration,\nde notre sympathie ou de notre indifférence : l'homme qu'on\ndevine, humble artisan génial, la pensée occupée de son travail,\nréjoui de la beauté des matériaux et de sa propre habileté et,\nen même temps, de mille petits intérêts journaliers...\n   Ces idées mettaient une allégresse en lui, une alacrité saine\net alerte qui faisaient Rome se dégager, peu à peu, devant son\nregard de la confusion des siècles. Il allait en quête, chaque\njour, d'une beauté autre, dans une recherche paisible, rassérénée\nde la conviction de n'être pas déçue, d'être pleinement goûtée\npar les facultés développées d'adhésion qu'il sentait en lui. Mais\nle caractère de la ville auguste et souveraine ne changeait pas,\nà ses yeux : « Ce n'est, pensait-il, qu'une cité de triomphe et\nd'orgueil; ses monuments antiques ou modernes ont l'éclat,\nsurtout, de la suprématie et de l'ordre; mais la tendresse où\nest-elle? En quelque recoin des catacombes, en quelque inscrip-\ntion brève qui résume dans un nom toute l'existence d'une créa-\nture, ses années, ses efforts, toute son activité vers des buts\nanxieusement poursuivis et qui sont venus se résoudre derrière\ncette pierre, dans le mot effacé presque en lequel le passant ne\n déchiffre plus rien que la dénonciation de son propre néant... Voici\n qui vous émeut ! C'est vous qui êtes couché là, en débris, en\n poussière, en rien, peut-être... Frappez sur la pierre : c'est le\n vide qui répond... Grande leçon — et perdue, d'ailleurs, —\n d'humilité — ou d'insouciance... Et vous restez dans l'étroit\n couloir de travertin, comme une ombre guidée par une autre\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2558, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        399\n\n\nombre, avec votre conducteur et sa faible lumière, entre la nuit\ndu chemin et la nuit, plus épaisse, des tombeaux...\n   » Ou, aussi, quelque vieille église titulaire, quelque paroisse\nnégligée par son prélat, dont les autels et les chapelles ne\nseraient pas trop neufs, les restaurations trop évidentes, et où\nil sentirait l'antiquité et la prière; où les débris des temples\nromains et les fragments de tombes encastrés dans la muraille\nou le pavement ne seraient pas trop bien appareillés; où, enfin,\non verrait que l'on ne construit qu'avec des ruines et que la\nnouveauté, en ce monde, n'est qu'apparente et illusoire... Une\néglise où les indigents, tous, en détresse d'argent ou d'âme,\nse sentiraient chez eux...\n   » Il recherchait les églises pauvres, négligées, à l'écart de la\nvoie triomphale des grandes basiliques... Un jour, ainsi, se\ntrouvant dans le souterrain du petit temple circulaire élevé à\nS. Pietro in Montorio, sur l'endroit que la tradition assigne au\ncrucifiement de saint Pierre, il y avait là, en même temps que\nlui, un Anglais à la physionomie intelligente et austère qui,\naprès s'être agenouillé devant la grille qui protégeait la place\nprésumée du supplice et avoir obtenu du frère qui les guidait\nun peu de cette terre sanctifiée, dit à celui-ci : « Je suis schisma-\ntique... anglican... Nous avons les reliques, la confession, les\nsacrements, les évêques comme vous autres, avait-il ajouté\ndevant l'expression d'ignorance et de frayeur qu'avait pris le\nvisage du religieux, mais nous ne croyons pas à la suprématie\ndu Pape... » Mais le frère-mineur ne savait pas; il était vieux,\nvoûté; il avait passé des années, peut-être, à mener les visiteurs\ncosmopolites de l'église, sans rien leur dire, sans les écouter ou\nles comprendre, attendant, en priant à voix basse, qu'ils eussent\nfini de regarder... Il considérait sans mot dire cet étranger qui\nn'ajoutait pas foi au Saint-Père et, comme l'Anglais se deman-\ndait tout haut : « Que devons-nous faire? », il répondait :\n « E bisogno di preghiere — il faut prier!... »\n\n   La force tranquille et incontestée; la force sûre d'elle-même,\net qui s'impose et se signifie, sans lyrisme; qui impressionne\nl'âme et la persuade sans la ravir et, non plus, sans y faire rien\nchanter... Tel lui paraissait le trait marquant de cette ville, le\ncaractère qui lui est resté dévolu malgré les vicissitudes du\ntemps, des empires et des dieux... Et, en somme, saint Pierre\nest, comme le Capitole, une affirmation de majesté..\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "400                         DURENDAL\n\n\n   Et il y a plus de vibrante et tendre beauté dans un profil\ntronqué de colonne ionique, dans les plis ébréchés du péplos\nd'une des statues mutilées du Parthénon que dans l'œuvre\nentière édifiée par les hommes sur ces collines.\n    L'âme se trouve comme dépaysée et un peu frissonnante au\nmilieu de ces grands espaces, parmi ces ruines démesurées, dans\nce Forum, défriché par la science et où elle a rangé tous les\ndébris et les vestiges en petits tas méthodiques, numérotés avec\nsoin et diligence, comme en un chantier d'archéologie; dans ces\nbasiliques avec leurs vaisseaux vastes et froids, entre leurs\nhautes colonnades riches... Le cœur là ne sait où s'accro-\ncher : tout le repousse, et l'impassibilité de ces surfaces lisses,\nl'apparat distant de ces décorations, l'orgueil de ces marbres et\nde ces ors, la rigidité cérémonielle de ces mosaïques... A Saint-\nPierre, les tombes pontificales avec leurs groupes théâtraux,\navec leurs draperies mouvementées de marbre... Les foules, qui\ndepuis des siècles ont passé dans ces édifices, n'y ont donc\nlaissé aucune trace de leur âme? et il semblerait que celle de\nleurs pas on l'ait essuyée au fur et à mesure!... I1 restait là,\nindécis, hanté par la nostalgie des sombres et éclatantes églises\nde l'Ombrie et de la Lombardie, avec les coins charmants et\nintimes de leur vétusté, leurs clos déserts de verdure, le ver-\ndoiement de leurs pierres, la méditation réchauffée par la fami-\nliarité et la grâce branlante des choses...\n   Jour après jour, il déchiffrait quelque coin de la Ville\nEternelle, de cet immense palimpseste, où chaque génération\navait écrit sa pensée, en surcharge au-dessus de celle des précé-\ndentes qui, par places, transparaît. Et il lui semblait discerner,\nsous la diversité des apparences, la permanence du même idéal\nhautain, de la même volonté de suzeraineté, manifestée dans\nles mots tronqués inscrits sur les pierres du Forum ou du\nGolisée, comme dans la stature colossale du Dôme de Michel-\nAnge.\n   « Mais où est l'amour? pensait-il, obstinément... L'amour\nsur lequel la Rome nouvelle a fondé son empire?... Ce monde\ncatégorique de l'ancienne Rome était édifié sur l'intérêt, sur la\nvictoire, sur la raison et le droit — et la force résumait tout\ncela... Le Christ est venu prononcer une parole d'amour, inso-\nlite, jusque-là, exorbitante, et dont la lente et sûre propagation\na fait tomber en dissolution ce monde d'airain. L'édifice a com-\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2591, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        401\n\nmencé, dès lors, à se lézarder, ses assises à se désagréger, ses\nfaîtes couronnés de statues illustres à pencher vers la décrépi-\ntude... Sous leur aspect immuable et quotidien, les choses, peu\nà peu, secrètement, se sont transformées; rien ne s'est conservé\nde ce qui était elles que l'être : elles étaient et elles sont encore,\nmais vidées de signification par la déchéance graduelle de\nl'esprit qui les animait. Ce sont des masques de réalité, derrière\nlesquels il n'y a plus personne et qui fixent sur vous l'orbite\ncave de leurs yeux béants... Les méthodiques et puissants\nsoldats, constructeurs de ces édifices d'un faste si dur et si arro-\ngant, ont été évincés du siège de leur tyrannie ; la croix a rem-\nplacé la hache et les faisceaux consulaires : pourtant, l'amour\ndont elle est le signe ne prend pas figure ici... Peut-être est-il\ndissimulé sous l'apparat? Ou ce sol, tassé par le poids des effigies\naugustes, hanté par les âmes de tous ceux qui ont vécu de Rome\net de tous ceux qu'elle a tués, impose-t-il, malgré eux, aux\nhommes et aux œuvres la physionomie volontaire et froidement\ndominatrice de sa longue prééminence dans le monde? »\n   Cependant, Delzire avait fini par s'éprendre de la cité superbe,\nsi fière de ses monuments et, plus encore, de ses ruines... Les\nrues lui devenaient familières, et la physionomie luxueuse et\nsurchargée de ses palais, l'ostentation et le luxe rococo de ses\néglises, l'ampleur protocolaire de ses basiliques... Il flânait,\nconnaissant qu'il y avait des milliers d'oeuvres qu'il n'avait point\nvues et, sans doute, ne verrait jamais : Qu'importait? et s'il\navait approché celles de ces œuvres dont les autres n'étaient que\ndes reflets ou des commentaires, pourquoi introduire avec\ncelles-ci la confusion dans sa mémoire déjà excédée? A chaque\népoque, quelques hommes parlent et souffrent pour la masse\nprofonde et indistincte de leurs contemporains : ne suffit-il pas\nde fréquenter ceux-là?\n   Il retournait s'asseoir sous la colonnade du Bernin, grandiose\narchitecture de règne, immense péristyle au milieu duquel se\ndressent un obélisque et deux hautes fontaines qui projettent\nune gerbe d'eau violente et pulvérisée... Ou bien, aussi, dans le\n Forum qui, au premier abord, avec ses bases interrompues de\n colonnes, ses fûts tronqués, ses fragments de pavage patiem-\n ment reconstitués, ses tas de pierres, son arc de triomphe et ses\n débris de temples et de statues ; avec toute cette matière de vie\n et de gloire classée et numérotée et la clôture de bois qui l'en-\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": " 402                                   DURENDAL\n\n\ntoure, lui avait apparu comme une manufacture d'érudition,\nriche de précisions et de renseignements certains ou contro-\nversables mais stérile pour la sensation... La science ou, plutôt,\ncertaine science met la vie par morceaux dans des casiers,\net rien ne peut plus faire qu'ils se rejoignent et se recomposent...\n   Nous savons plus de choses, à présent, mais notre pensée\nreste aride et sèche devant ces fossiles bien rangés de l'histoire.\nLe catalogue a chassé la belle dévastation où les siècles habi-\ntaient. Les nobles gravures de Piranesi nous montrent le décor\némouvant que formait le Campo Vaccino, avec la verdure, les\nplantes folles et les arbres qui mettaient leur jeunesse et leur\nfraîcheur sur les marbres, les frontons et les chapiteaux, témoins\npresque ensevelis d'un monde disparu... Tout était décombres\net tout était conjectures; et, sans doute, plus d'un poète se pro-\nmena là, parmi les troupeaux qui paissaient, en songeant aux\ndérisions du temps et que, peut-être, Carthage ne fut vaincue\net détruite, César assassiné et le monde bouleversé que pour\nramener les moutons et les vaches qui, avant Romulus, descen-\ndaient des collines voisines pour venir brouter l'herbe qui crois-\nsait sur les bords des marécages de ce vallon sacré!... (1).\n   « Enfin, quand même, à défaut de cet enseignement aboli\npar le progrès de la civilisation, concluait Delzire, Rome m'aura\nété fertile en contradictions, avec sa beauté composite, faite de\nsiècles qui, tout en s'entre-dévorant, apparaissent unis par une\nsolidariré obscure. Et j'aurai aimé sa pluie et son soleil, ses dis-\nparates et les soubresauts de pensée qui me sont venus de ses\nvivants transitoires et de ses morts éternels... »\n\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n   (1) Depuis que ces lignes ont été écrites (fin 1901), nous ayons eu la joie d'entendre\nexprimer des sentiments analogues, mais, naturellement, avec une bien autre éloquence,\npar l'auteur de tant d'œuvres où l'Italie du passé revit, pour notre joie, dans toute la\nfierté de sa vie et de la pensée : Emile Gebhart. Voir dans le Musée, mai-juin 1904, les\nbelles pages qu'il intitule : Etiam pericre ruinae. Nous devons ajouter que, depuis aussi,\nnous avons entendu la série d'enthousiastes conférences qu'à la fin de 1904 est venu donner\naux Cours d'art et d'archéologie M. Marucchi, l'un des fouilleurs les plus réputés du Forum,\net que nous nous sommes sentis enclins à pardonner le dégât scientifique auquel il a con-\ntribué, tant que nous nous sommes trouvés sous l'empire de sa parole colorée et ardente,\ntoute nourrie d'évocations illustres et qui, d'inscriptions informes et de débris mécon-\nnaissables, faisait sortir tout un cortège magnifique et vénérable de rois, de consuls, de\npontifes et de vestales !..\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 403, "page_fin": 410, "titre_corps": "Contes à la Venvole", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Delattre", "ancre_debut": "Contes à la Venvole La Prairie L'ÉTÉ passé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 494, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "Contes à la Venvole\n\n                                 La Prairie\n                   L'ÉTÉ passé, environ la Saint-Médard, un faucheur de pré\n                     acheta une faux toute pimpant neuve, tranchante comme le\n                      bec d'une couturière à la journée. Il fut à la ferme du\n                      Grand-Peuplier et fit prix pour faucher une petite pièce\n                      d'herbe de quelque sept bonniers, trois verges, deux perches,\n                     un pied, quatre pouces que le censier a là, derrière son\n                     verger.\n                         L'homme arrive au champ, un matin clair et beau, ôte\n                      sa blouse, retrousse ses manches; tintin, bat sa faux comme\npour dire ; rik-rak, l'affile à sa latte de bois mouillé; se campe d'aplomb sur\nses sabots, et, ainsi que s'il ne voulait plus rien entendre; sans dire qui a\nperdu ou gagné, se met à donner de sa faux neuve de droite et de gauche,\ncomme un perdu. Mais, au onzième coup, voilà que la lame rencontre une\ngrosse pierre qu'il n'avait pas vue et que du coup il tranche en deux morceaux\ncomme un navet.\n   L'acier était de bonne trempe. Le feu sortit de la pierre en étincelles, alluma\nl'herbe voisine, qui bientôt enflamma elle-même le reste de la prairie. Tout\nfut brûlé avant qu'on y put porter remède, car personne n'y courut. Et ni une\nortie, ni une centaurée, ni une marguerite, ni un chardon, ni une fléole, ni\nune crnoncule, ni un florion d'or, ni une argentine, ni un trèfle, ni un brin\nd'herbe ne demeurèrent debout sur la campagne dévêtue.\n   Quand le feu fut apaisé, il avait si bien couru partout qu'on eût dit que les\nfauldreux y avaient cuit leur charbon de bois, tant était noire la terre là où\ntantôt elle brillait de fleurs épanouies et de verdure. Le pauvre faucheur voyant\nce triste spectacle, s'enfuit au plus vite, courant comme s'il avait volé un cent\nde moutons.\n                       La mort se jetant en travers.\n                       De nous prend souvent les plus   verts.\n\n\n\n                                 Le Savetier\n   Un savetier nommé Huguet, allant quelque jour au village de Landelies\npour y ressemeler et rapetasser les vieux souliers de simples gens, entrait dans\nle bois par le chemin de la Hutte, quand tout à coup il aperçut un grand\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2851, "texte": "404                                  DURENDAL\n\n\n\ndiable de lièvre roux au museau tout blanc, qui venait droit à lui sans le voir,\net tout à coup s'arrêta net.\n   Or, le savetier n'avait sur lui ni pierre ni bâton. Cherchant quelque chose\nà jeter à la bête, il met sa main dans son sac, en tire un bon morceau de poix\nnoire qui lui servait à frotter le chanvre de son ligneul, le lance et atteint juste\nentre les deux yeux mon lièvre, qui fait demi-tour sur lui-même et s'enfuit\nd'où il venait, portant la boule collée à son front, aussi vite qu'avec une meute\nà ses trousses.\n   Un autre lièvre le suivait, il va donner de la tête dessus et l'aheurte si\nviolemment que les voilà à deux pris à la poix attachés poils à poils. Et de\ntirer, mais en vain, l'un sur l'autre. Le savetier, les voyant dans cette position,\ncourt à eux légèrement ; sans rire les saisit, les étourdit d'un coup de poing,\nles met dans son bissac avec ses formes, son cuir, ses alènes et ses pinces.\nPuis il tourne bride, comptant sa pitance gagnée ce jour-là, et s'en va faire\nbombance à sa maison.\n                        Un pauvre diable malheureux.\n                        Voir son semblable est désireux.\n\n\n\n\n                                    L'Essaim\n   Comme on échardonnait les blés, Léonard Bury travaillant aux siens,\ndans les champs de Heurtebise, allait tirer un beau grand chardon, quand\nil vit, tapi dessous en son gîte, un joli lapin qu'il cueillit par les oreilles aussi\nfacilement qu'une salade. Notre homme tout réjoui, de s'en retourner au\nlogis, conter son aventure à ses voisins à l'heure du dîner, sa bestiole d'une\nmain, et de l'autre tenant sur son épaule, au bout de ses tenailles de bois,\nle chardon touffu, grand, beau, large et bien fleuri.\n   Or, en chemin, voici un essaim de mouches à miel venir à lui en bour-\ndonnant avec un bruit de trompette, et qui luisait au soleil comme une roue\nd'or. Après avoir bien tournoyé autour de Léonard et son chardon, enfin, s'y\nabatit en une belle grappe serrée.\n   Qui fut ébahi? Notre laboureur. Mais sans rien dire, comme un homme\nd'esprit, il emporta doucement l'essaim au bout de sa pince de bois. Bien\njoyeusement, tout doux, il alla le secouer au rucher de son jardin dans une\ncorbeille frottée de piment où il le laissa profiter.\n   Dix-neuf ou vingt jours après, il pouvait déjà essaimer quatre autres qui\nl'année même encore, environ la mi-juillet, en jetèrent chacun deux aussi.\nL'année d'après, chaque ruche en fit quatre. De façon qu'à la Saint-Michel qui\ntombe fin septembre, le compère Léonard en vendit pour plus de cent onze\nfrancs trois sous. On dit bien vrai : « Un essaim de mai vaut une vache à\nlait. » Il fait de l'argent, et qui a de l'argent, il a des coquilles, mes filles...\n\n                        De paresse vient indigence ;\n                        De labeur, biens en abondance.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "                          CONTES A LA VENVOLE                                405\n\n\n\n                                 Les Vaches\n   Un jour, par la négligence du vacher du bourg, le troupeau de nos vaches\nentra dans une pièce de blé déjà tout levé, et trouvant l'herbe tendre en fit un\nbeau dégât. L'homme du blé fut averti. Il accourut fort en colère, et comme\nil avait son courbet à la main, autant il en atteignit autant il leur coupa la\nqueue au ras du dos.\n   Les bonnes femmes du village, apprenant le malheur de leurs bêtes, vinrent\nau champ et les trouvèrent galopant et sautelant de douleurs, sans queue,\nde-ci de-là. A force de : « Hé Margot! — Oh, la Blanche! — Ici, Noirette »,\nà force de \" Teu! Teu! \" elles parvinrent enfin à rassurer les effarouchées.\nLes pauvres vaches reconnaissant les maîtresses qui les trayaient, se laissèrent\nprendre et lier.\n   Alors, les commères, en dépit du laboureur qui voulait les en empêcher, et\ntout menaçant de lui arracher sa barbe, sa moustache, ses oreilles et le reste,\ncoururent dans le blé à la recherche des queues tombées. Une d'elles avait\nlongtemps, à la ville, servi comme rétrécisseuse de maljoints. Elle venait de\nse retirer au village, son métier ne valait plus rien, parce que trop de gens s'en\nmêlaient. Il lui vint merveilleusement l'idée de recoudre les bouts tranchés aux\nmoignons qui demeuraient. Toutes firent de même, bien à la chaude, avec de\nbon gros fil double, le plus proprement qu'elles purent. De sorte qu'en peu\nde temps, les queues reprirent si parfaitement, qu'il n'y paraissait ni coupure,\nni couture.\n    Dès lors pas plus qu'après un coup de couteau dans l'eau, on n'y voit rien.\nPeut-être chaque vache n'a-t-elle plus exactement, au derrière, la queue qu'elle\ntenait de sa mère? Mais elle n'en sait rien et continue à s'en aider contre les\nmouches, aussi bien et mieux que jamais.\n\n                       D'une femme bonne et ménagère.\n                       Le mari aille premier en terre.\n\n\n\n\n                              Le Braconnier\n   Il y a dans mon village un vieux diable de paysan qui fait profession de\nprendre toutes sortes de gibier au bois. Mais c'est dans l'eau qu'il est le plus\nadroit à les happer, et il n'y a rien de plus amusant que de le voir à son\nmanège.\n   Dès qu'il aperçoit quelque poule d'eau, quelque sarcelle, quelque canard\nsauvage descendre dans un étang voisin, il y court. Il se dépouille de ses\nvêtements, s'applique sur le crâne, qu'il a tout nu et chauve, deux belles ailes\nd'oiseau de l'espèce qu'il veut prendre; attache à sa ceinture une pochette de\ntoile et se jette doucement à l'eau jusqu'au menton.\n   Alors, à petits pas, il chemine sans faire plus de bruit qu'une grenouille à\nla nage, et ne découvrant tant seulement que le dessus de sa tête pelée. Il con-\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2803, "texte": "406                                DURENDAL\n\n\nnaît et imite à ravir les cris, jargons et devis des oiseaux. Ainsi tout jacassant,\ncouincouennant, pialliant, krékrékant, il se mêle à eux ; leur souffle par la\nbouche du pain mâché qu'ils prennent à qui mieux mieux ; et les apprivoise\npeu à peu si proprement qu'il leur paraît enfin être un oiseau de leur espèce\n   Quand il est tout contre, l'homme, par-dessous l'eau, avance la main et un\nà un les tire par les pieds sans crier gare. Il semble à leurs compagnons que\nles pauvres bêtes ne font qu'une culbutte pour plonger ; aucun ne s'en inquiète\net lui les serre dans sa pochette. Quand elle est pleine, avec les mêmes précau-\ntions, il s'en revient au bord.\n   Je jure ma foi (et qui n'a foi n'a rien non plus qu'un chien) que je lui ai vu\nprendre. en moins d'une heure, par ce moyen, plus de cinquante-trois dou-\nzaines de courlets, râles, macreuses, bernaches, canards, oies sauvages,\nsarcelles, pilets, chipeaux, souchets et autres menus oiseaux des étangs.\nCe sera grand dommage quand ce pauvre diable de braconnier mourra.\n                            Qui séduit autrui par malice.\n                            De Dieu encourra la justice.\n\n\n\n                                  La Main\n   Un jour, un gaillard dispos et avisé traversait la forêt. Passant par un étroit\nchemin, un voleur caché dans le taillis sauta à la bride de son cheval en\ncriant : « La bourse ou la vie ! »\n   Mais notre voyageur n'était pas homme à s'effrayer pour si peu. Il tira son\népée et donna sur la poigne qui arrêtait son cheval un coup qui la trancha tout\nnet. Puis piquant des deux, il passa outre.\n   Arrivé chez lui, son valet prit sa monture pour la conduire à l'écurie.\nIl allait la débrider, quand il aperçut une main crispée pendant à la bride.\nIl courut conter la chose à son maître qui tout d'abord en fut lui-même bien\nébahi. Mais après y avoir pensé quelque temps il lui revint à la mémoire qu'il avait\ntantôt, sur sa route, donné un coup d'épée à un voleur, et que ce devait être la\nmain du larron qui s'était serrée sur la longe de cuir. Il la détacha non sans\ndifficulté et la cloua à la porte de son logis comme un trophée.\n                                 Que soit bien gardée\n                                 Chose qui est donnée.\n\n\n\n                                  Le Sanglier\n  Jean Mattet, chacun a su l'histoire, rôdant un jour dans le bois, son bâton\nà la main, vit venir à lui deux cochons sangliers, un vieux et un jeune. Or,\ncomme on l'apprit ensuite, le vieux était aveugle. Par cet instinct de nature\nqui ordonne à la jeunesse d'aider à la vieillesse, le jeune lui présentait sa queue\nque le vieux tenait entre les dents. Comme un homme, à la laisse de son chien,\nse laisse guider sans péril, ainsi l'infirme suivait son gentil compagnon.\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "                           CONTES A LA          VENVOLE                        407\n\n   Cependant Jean Mattet, revenu de son premier émerveillement donna à la\nbête, au passage, un coup de son épieu, pensant le percer au travers du corps.\n Mais il lui trancha seulement la queue, rasibus, sans lui faire d'autre mal, si\nbien qu'elle s'enfuit. L'homme alors s'approcha doucement du solitaire qui\ns'était arrêté en grognant, prit en main le bout de queue qui lui pendait\nà la gueule ; et, petit à petit, le mena sans sonner mot jusque dans son étable,\noù le vieux le suivit pensant être toujours mené par son guide ordinaire.\n   Quand il y fut, comme il avait les défenses recourbées en dedans et, du fait,\nn'était plus dangereux, Jean le fit couper pour qu'il ne sentit plus si âprement\nle sauvage. Mais la bête, sous le couteau, commença à crier si horriblement,\nque tous les sangliers de la forêt s'assemblèrent au bruit et accoururent jusque\nsous le toit pour secourir leur grand père. On n'eut que la peine de les enfer-\nmer. Je n'entendis de ma vie si bien grogner\n                           L'infant est très recommandable\n                           Qui secourt son père honorable.\n\n\n\n\n                                  Les Tripes\n   Il y avait, en notre paroisse de l'Eglise d'en haut, un clerc nommé Esbain,\ndont le père était bien le premier homme du monde pour cuire de belles fritures.\nOr, un jour qu'il apprêtait le dîner de sa femme et de ses enfants, et fricassait\ndes tripes durant un orage, le tonnerre vint à tomber par la cheminée, droit\nau milieu de la poêle.\n   Mon dit père Esbain s'en trouva d'abord fort ébaubi. Mais reprenant aussi-\ntôt son assurance, sans lâcher prise, il continua courageusement sa friture et\nainsi fit faire cinq ou six tours de poêle au tonnerre, qui, de mémoire d'homme,\nn'avait jamais été accommodé à telle sauce. Le père Esbain et ses enfants man-\ngèrent ensuite très bien les tripes et de fort bon appétit. Il n'y eut que son fils,\nle clerc, qui trouva qu'elles sentaient un peu le roussi et lui grattaient la gorge.\nCe dont il se guérit d'ailleurs en buvant d'autant.\n                             Bien souvent, sans y songer,\n                             L'on se voit hors d'un grand danger.\n\n\n\n\n                              La Poissonnière\n   Quoi que l'on fasse, on n'évite pas sa destinée. Une pauvre poissonnière,\nl'hiver dernier, vendait son poisson à la porte du marché, par un matin de si\ngrand froid et terrible bise, qu'elle en eut, sans le sentir, son pauvre nez gelé.\nSi bien que pensant se moucher, elle se l'arracha tout net du visage et le jeta à\nterre avec la roupie qui pendait au bout.\n   Un canard qui se trouvait là on ne sait comment, en barbottant l'aperçut,\nle saisit et l'avala tout de go. Cela ne doit pas vous faire rire. Car en arrivant\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2940, "texte": "408                                DURENDAL\n\n\nà sa maison, ce fut pitié de voir ses enfants qui ne la reconnaissaient pas\ns'enfuir loin d'elle, pleurant et criant de peur, comme de jeunes chiens qui ont\ntouché les braises. Enfin, peu à peu, leur père les rassura en jurant que c'était\nleur mère sans nez. Et les petits enfants, s'enhardissant à la regarder, ne pou-\nvaient se retenir tantôt de rire et tantôt de pleurer.\n\n                          La difformité du visage\n                          N'abat fhonneur du personnage.\n\n\n\n                                     L'Orgue\n    Un richard, qui était connu pour aimer fort la musique, avait, près de son\nchâteau, un petit bois de haute futaie, assez joliment planté, hêtres et chênes,\noù il allait souvent passer le temps et se promener.\n    Un jour, un homme, je ne sais de quel pays, l'arrêta dans sa promenade, et\naprès une humble salutation, lui dit :\n    — Monsieur, tout le monde sait que vous adorez le chant des instruments\npar-dessus tout. Je suis donc venu vous demander s'il vous plairait que je vous\nfisse un beau jeu d'orgues. Mais non un de ces orgues de fer-blanc, d'airain,\nou de cuivre, ou de tel autre métal...\n    — Et de quoi donc? demanda le propriétaire.\n    — De votre bois, monsieur, répondit l'organiste. De votre bois, ici planté.\n    — Je pense, mon bonhomme, répartit le propriétaire, estimant avoir affaire\n à un fou, que tu as le cerveau blessé ou que tu es ivre.\n    — Non, monsieur. Je dis la vérité, et je vous le ferai voir, s'il vous plaît.\n    — Et le moyen ?\n    — Monsieur, à l'œuvre on connaît l'ouvrier.\n    Bref, après avoir bien discuté, disputé, marchandé, ils s'arrangèrent pour le\n prix du travail et la moitié de l'argent fut versé.\n    L'organiste commença par faire ébrancher les arbres du petit bois. Puis il\n les fit couper, les uns à telle hauteur, les autres plus petits, les uns plus grands,\n les autres entre les deux. Ensuite, au moyen de longs, petits, grands, gros, fins,\n courts, menus, droits, tortus, légers instruments de fer et d'acier trempé de\n Suède, en façon de tarières, de vilebrequins, de limes, de forets, de tréfonds,\n de gibelets, d'alènes et autres engins pénétratifs, il creusa, vida, fora, gibela,\n perça, lima les troncs, depuis le haut jusqu'en bas. Enfin, à ras du sol, près\n des racines, il leur tailla, à chacun, certains petits trous du côté d'où soufflait\n  le vent.\n     De telle façon qu'à la moindre brise, les arbres transformés ainsi en tuyaux\n  d'orgues, rendaient tous ensemble des sons admirables, et si hauts et si bas, si\n harmonieux, et doux, et plaisants, et touchants, et délectables que tous ceux\n  qui les entendaient étaient ravis d'aise; et sans plus penser à boire ni manger,\n  sans plus songer à leurs soucis ni à leurs maux, erraient doucement dans le\n  bosquet comme s'ils eussent été aux Champs-Elysées.\n     Le riche amateur de musique, voyant cet excellentissime chef-d'œuvre aussi\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": "                           CONTES A LA VENVOLE                                   409\n\n\nheureusement parachevé pour sa délectation, appela l'organiste; et pour le\nrécompenser de ses peines, il lui fit raccommoder ses souliers.\n                              Fi de tor et de l'argent\n                              A qui n'a contentement.\n\n\n\n                                    La Troie\n    Une année, il y eut tant de faînes et de glands au bois de mon village, que\nles cochons en étaient soûls chaque jour et bien souvent se perdaient.\n     Un jour, le porcher banal ramenant son troupeau, s'aperçut qu'il lui man-\nquait la truie des Foubert. Il s'en retourna donc promptement sur ses pas pour\nla chercher. Un bûcheron, qui liait des fagots, lui dit l'avoir vue, au fond d'une\nclairière qu'il montrait, entrer dans un trou.\n    Aussitôt, monsieur le porcher commun prend ses jambes à son cou, traverse\nla clairière, trouve le trou et y saute en appelant la truie. Il crie à pleine voix :\n« Grouin! grouin! » Il écoute un peu. Un souterrain s'ouvre. Il y marche.\n Il crie de nouveau. Il appelle. Il tâte. Il cherche. Il pleure. Il la donne au\ndiable. Il tousse. Il siffle. Il tombe. Il court. Il renifle. Il s'arrête. Il éternue.\n Il fait claquer son fouet. Rien. Pas de truie. Il n'y voit plus, il ne sait où il est.\n     Mais coûte que coûte, il veut retrouver la cochonne. Il lui faut la rendre\n aux Joubert ou montrer les morceaux. Il jure la mordienne qu'il ira plus loin\nencore s'il le faut, si noir qu'il y fasse et jusqu'au bout de la caverne.\n     Tout à coup il voit, loin devant lui, briller comme une étoile une petite\n tache de jour. Il avance; la lueur grandit ; il fait de plus en plus clair. La\n caverne s'ouvre. Il entre enfin dans un champ plein de soleil, où des moisson-\n neurs, en manches de chemise, moissonnent les blés. Là, parmi d'autres pour-\n ceaux, il aperçoit sa truie et qui n'a pas cochonné moins de quinze petits\n cochons grivelés qui lui pendent aux tétines. Le porcher en est tout aise; et\n Dieu sait quel joyeux accueil pour sa part, la truie lui fait en le reconnaissant.\n     Cependant, ayant assez contemplé tout ce peuple qui travaille, il s'étonne\n d'être ici en plein été, tandis que c'est l'hiver en son village. La peur le prend.\n  Et, sans sonner mot ni prendre congé de la compagnie, monsieur le porcher\n  s'en revient par le trou où il était allé et ramène aux Foubert leur truie et ses\n  quinze cochonnets.\n                         Quelquefois un fol qui s'avance\n                         Met fin à choses d'importance.\n\n\n\n                                   L'Astronome\n    Un batteur en grange de mes amis me contait qu'il tenait de sa mère\n grand, qui le savait de sa tante, qui elle-même l'avait vu, qu'en notre village\n il y eut jadis le plus habile faiseur d'almanachs qui fut jamais.\n    Ce savant homme avait coutume de venir, coiffé de son grand chapeau\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1443, "texte": "410                                   DURENDAL\n\n\npointu, observer les astres, les planètes et la lune, assis sur une grosse pierre\nau haut de la montée du « Tienne d'Amont ». C'est de là qu'il avait pris\ntoutes ses mesures, calculé toutes ses dimensions et couché sur le papier, en\nchiffres sans fin, la distance du soleil à la terre.\n   Un de nos paysans voulut, un jour, par malice, éprouver le savoir de notre\nastronome. Ayant levé la pierre qui servait d'observatoire, il avait glissé\ndessous une feuille de papier et replacé le tout sans que rien y parût.\nCaché derrière un arbre, il avait ensuite attendu l'arrivée du faiseur\nd'almanachs. Celui-ci vint, s'assit sur son siège ordinaire et, considérant le\nsoleil en plein ciel s'écria : « Qu'est ceci? Il faut que la terre soit haussée\nou que le soleil ait baissé ! Je ne retrouve pas mes mesures... »\n   A la vue de cet homme qui savait si juste la distance des astres que\nl'épaisseur d'une feuille de papier de différence lui avait sauté aux yeux, le\npaysan dans sa cachette s'était mis à trembler. Il jura toute sa vie que,\nfût-ce pour un pot de bière triple, il n'aurait voulu ensuite faire la nique à si\nsavant compère.\n                         Vouloir se moquer d'un savant\n                         Est le vrai fait d'un ignorant.\n\n                                                                Louis DELATTRE.\n\n  (D'après un vol. imprimé, vers 1500, par Jean de Lastre, à Paris.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 411, "page_fin": 412, "titre_corps": "Poèmes : Refuge", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Poèmes Refuge I Sur la côte parmi les sapins", "ancre_fin": "qui sait, enfin guérira-t-elle", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Eté Certains après-midi torrides", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 502, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1501, "texte": "Poèmes\n                             Refuge\n                                I\n\nSur la côte parmi les sapins      clairsemés\nJ'ai choisi ma maison blanche aux ardoises bistres;\nJe l'ai voulue loin, loin des villes    sinistres,\nLa porte large ouverte aux soleils        enflammés.\n\nUn souffle parfumé jusqu'au toit la pénètre\nEt l'enveloppe toute; un chant   continuel\nD'oiseaux et de grillons monte vers la fenêtre\nEt le coucou rôdeur jette au loin son appel.\n\nDerrière, c'est la côte où les rouges  moissons\nEtalent au soleil leur splendeur flamboyante ;\nSous le souffle du vent parfois de grands    frissons\nLes font bouger ainsi qu'une chose vivante.\n\nSur la hauteur ce sont encor des prés    herbeux,\nDes prés touffus et clairs plantés de pommiers    sombres\nOù s'élancent en bondissant parmi les bœufs,\nLes chevreaux blancs chercheurs d'herbette et chercheurs    d'ombre.\n\nCertains après-midi, quand la terre rutile\nSous la chaleur du jour, la troupe des grands  bœufs\nEn plein soleil parfois se relève immobile\nEt rien ne bouge plus de par la plaine en feu.\n\n                               II\n\nLorsque la nuit s'en vient fraîche par la bruyère.\nComme la lune monte au ras de l'horizon,\nUne douceur descend du ciel sur cette terre,\nSur cette terre heureuse et sur notre maison.\n\nUn vent léger et doux s'accroche dans le lierre\nEt le fait bruire ainsi que des grelots lointains ;\nUn crapaud invisible en dessous de la pierre\nSans se lasser, dit sa note, jusqu'au   matin.\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 756, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n\n                                    III\n\n      Sur la côte parmi les sapins     clairsemés\n      J'ai choisi ma maison blanche aux ardoises bistres,\n      Je l'ai voulue loin, loin des villes    sinistres,\n      La porte large ouverte aux soleils        enflammés.\n\n      Et je veux toute une saison, ô bien-aimée,\n      L'habiter avec toi sans qu'on en sache rien;\n      Ensemble nous vivrons notre rêve aérien,\n      Et notre âme peut-être en sera    transformée.\n\n      Et peut-être l'été, les oiseaux, les lilas,\n      Feront-ils oublier la blessure    éternelle\n      Qui fermente en nos cœurs inapaisés et las,\n      Et peut-être, qui sait, enfin    guérira-t-elle.\n\n\n\n                                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 412, "page_fin": 412, "titre_corps": "Poèmes : Été", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Eté Certains après-midi torrides de dimanche", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 756, "fin_caractere_exclue": 1472, "texte": "Eté\n      Certains après-midi torrides de dimanche,\n      Quand le soleil d'été flambe sur les moissons,\n      Les oiseaux qui chantaient au milieu des buissons\n      Se taisent un à un ; la tourterelle   blanche\n      Plonge dans les taillis vers la fraîcheur des eaux\n      Et la chaleur du jour fait crier les     troupeaux.\n\n      Sur l'horizon qui bout les routes convulsées\n      Allongent leur ruban éclatant dans les blés\n      — Parfois dans les hameaux, vers les coteaux        brûlés\n      Le ronflement brutal des quilles  renversées\n      Crève un instant le calme absolu du moment,\n      Et la terre rutile en un   embrasement.\n\n                                                 E R N E S T DE LAMINNE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 413, "page_fin": 420, "titre_corps": "Prélude? 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Lade!\n                  'AUTRES soirs, Mme Chatille ayant porté son âme plate et son\n                    front bombé à quelque réunion d'œuvre — Vestiaire des\n                    Satyres pénitents ; Egide des Dames obèses nécessiteuses. .\n                     — Pierre s'installait pour travailler (ou plutôt pour faire le\n                     simulacre de travailler) dans la chambre maternelle.\n                        En réalité, les fenêtres de celle-ci regardant la rue, il\n                     passait tout son temps à se divertir, comme du balcon d'un\n                     théâtre, au spectacle de la gent boutiquière qui, l'été venu,\n                     vit sur le pas des portes.\n   Que de fois tu l'amusas, ô pharmacien issant majestueusement de ton obs-\ncure officine pour te soleiller un moment à l'air du dehors ! Ta longue redin-\ngote, ton immuable calotte à gland, ton buisson ardent de barbe rouge, tes\nlunettes cerclées d'or, toute ta silhouette avantageuse et prépotente procla-\nmaient si bien l'ample et copieuse estime où tu te tenais! Deux sentiments,\nqui se faisaient réciproquement valoir, reluisaient sur ta face : la conscience\nde ta responsabilité, du poids de ta mission sociale (une distraction, une\nseule ! dans l'élaboration d'un médicament, et voilà une vie humaine anéantie !) ;\nmais la conscience aussi — conscience entière, absolue, ayant la péremptoire\nvigueur d'une certitude — d'être toujours à la hauteur de ta lourde tâche. La\nchimie t'avait livré ses secrets les plus abscons, ouvert en grand ses plus mys-\ntérieux arcanes. Infaillible, et d'un pilon sans peur et sans reproche, tu broyais\nau creux des mortiers de bronze de formidables toxiques. Ton savoir était\nimmense comme la mer. Et cependant, ô longanime, tu daignais condes-\ncendre à soigner — sous main des médecins — les cuisinières et autres « poches\ngrasses » du quartier, dont la confiance illimitée — superstitieuse — ne dimi-\nnuait en rien, pour flatteuse qu'elle fût, l'héroïcité de ton sacrifice ! O amour\ndes petits ! O dévouement aux humbles !\n   De sa fenêtre, Pierre se récréait aussi à suivre les discussions mouvementées\nqui mettaient fréquemment aux prises le concierge de la maison et l'épicier\n voisin. Le concierge était mûr, chauve et bouffi; son crâne huileux, où se\njouaient les rayons du couchant, avait l'humide éclat d'une motte de beurre.\n L'épicier était anguleux, noir et gringalet; son profil à barbe fourchue évo-\n quait celui de quelque chèvre-pieds mythologique. La politique faisait les frais\n\n\n  (1) Chapitre inédit d'un volume que publiera prochainement notre collaborateur\nJ. ESQUIROL sous le titre : Petits et gros Bourgeois, chez l'éditeur STOCK de Paris.\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3286, "texte": "414                               DURENDAL\n\n\ndu litige. L'épicier tenait pour les curés, le concierge — au fait, puisqu'il\nvivait dans une loge ! — pour les francs-maçons. Et tous deux, progressive-\nment, de s'échauffer, de s'échauffer ! Jusqu'à ce que, après s'être congrument\ninvectives, chacun tournât soudain — comme d'un tacite accord — son ire et\nses poings levés contre le cercle de polissons gouailleurs qui s'étaient assem-\nblés peu à peu, et qui fuyaient maintenant dans toutes les directions, à grand\nbruit de galoches et de souliers cloutés.\n    Mais au commissionnaire du coin la palme du pittoresque. Des inscrip-\ntions vraiment caractéristiques, et comme on n'en voit qu'en province, exer-\nguaient sur toutes ses faces l'espèce de guérite bizarrement ajourée où il\ns'abritait. Inscriptions laconiques, sobres, concises, et tirant de cette concision\nmême je ne sais quelle allure de maximes, quelle âpre et souveraine force\nd'éloquence.\n    Au fronton de la logette : X..., commissionnaire, fondé en 1880. Sur le\npanneau de droite : Ici on débouche les cabinets. Sur le panneau de gauche :\nIci on taille le chat à domicile. Enfin, réédité sur le panneau du fond — tel,\napparemment, le suprême titre de gloire du maître de céans, le plus beau\nfleuron de sa couronne de mérites, le fruit le plus savoureux de son industrie\n— fulgurait une autre fois encore l'avis fatidique et triomphal : Ici on\ndébouche les cabinets...\n    « O mortel privilégié, songeait Pierre, ô mortel empli de sapience ! Dès\n l'an de grâce 1880, époque à jamais mémorable de ta « fondation », t'étant\n voué corps et âme, — dédaigneux des frivolités vaines, — au « taillage du\nchat à domicile » et au « débouchage des cabinets », tu conquis en chacun de\nces deux arts une virtuosité fastueuse — au sein de laquelle, depuis longtemps\ndéjà, tu règnes comme en un fief inexpugnable, où les désillusions de l'exis-\ntence ne sauraient t'atteindre !\n    Les bistournages par torsion les plus difficultueux — et autres procédés\n effarants cités dans Larousse — te sont familiers. Par toi, soustraits à la han-\n tise des cruelles amours de gouttières, les matous revêtent une obésité bour-\n geoise, un pelage soyeux et lustré; la maison cesse de leur être fastidieuse;\n leurs longs yeux verts — lucioles phosphorescentes — brillent d'un éclat moins\n acide au coin de l'âtre.\n    La manœuvre du ringard courbe — hélas! ce n'est évidemment pas le nom\n technique de ton outil de prédilection, mais quoi? le susdit Larousse garde,\n sur ta seconde spécialité un silence aussi vitupérable qu'absolu ! — la manœuvre\n du ringard courbe possède en ta personne un talentueux adepte. Par toi, les\n cabinets les plus récalcitrants rentrent immédiatement dans le devoir.\n     Hé! n'as-tu pas, pour les y contraindre, maints arguments irrésistibles?\n    Alliant, dans une artistique et savoureuse hybridation, la cautèle à la ron-\n deur, la morbidesse italienne à la furia francese, tu commences — d'un\n ringard chatouilleur et badin qui, malgré ces façons plaisantines, ne laisse pas\n d'amener quelques débâcles, — par taquiner ton adversaire; tant qu'enfin, te\n fendant à fond, tu lui lances une botte foudroyante, et, — d'un coup, — lui\n pousses ton arme tortueuse jusques aux cavernes des entrailles ! Bien rugi,\n lion!\n"}, {"page_pdf": 506, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3601, "texte": "                      PRÉLUDE? INTERLUDE? LUDE!                               4l5\n\n     Cependant, cernant de sa foule haletante — père, mère, enfants, domes-\n  tiques — l'étroit théâtre de cette lutte en champ clos, la famille où tu opéras\n  n'a rien perdu du spectacle. Juste compensation aux pénibles scènes qui\n  firent rage entre ses membres, devant qu'ils se décidassent à recourir à ton\n  ministère. O nuit désastreuse, ô nuit effroyable, où retentit tout à coup,\n  comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : les cabinets se bou-\n  chent, les cabinets sont bouchés ! Dès cet instant, chacun n'eut plus qu'une\n  préoccupation : rejeter sur le voisin la responsabilité du cataclysme. Alors,\n  — dirait M. Homais — on vit l'épouse accuser l'époux, le frère incriminer le\n  frère, le serviteur noter la servante d'infamie. Spectacle atroce, où l'odieux le\n  disputait à l'inélégance ! Bientôt même l'âcre dépit, frère jumeau de l'échec,\n  vint encore exacerber les colères. Car, dédaignant stupidement — quos vult\n perdere Jupiter dementat — d'appeler le virtuose du ringard, on essaya\n  d'abord de se sauver par ses propres moyens. Résultat : deux fois deux\n  aurores se levèrent, goguenardes, sur diverses entreprises — oh! combien\n  inefficaces! — dirigées contre un ennemi retors, dont ni la question de l'eau\n  ni telle autre torture médiévale ne réussit à mater la résistance. En vain,\n. enflammés par l'appât du gain (vers la dixième heure du cinquième jour, le\n  père promit, en effet, dans un ukase domestique et un beau mouvement ora-\n  toire, une prime d'un franc soixante-quinze à quiconque amènerait le monstre\n  à résipiscence), en vain, enflammés par l'appât du gain, la mère, les deux\n  enfants, la bonne, le père lui-même — ah ! perfide, tu rêvais déjà de ne pas\n  avoir à t'exécuter! — redoublèrent d'efforts : rien n'y fit. A peine la bonne\n  obtint-elle un éphémère et minime avantage ; encore ne le mentionnons-nous\n  que pour mémoire.\n      Bref, ce furent des heures tout à la fois cauchemardantes et luctueuses (un\n  instant on alla jusqu'à chuchoter le mot de suicide collectif), et qui sans doute\n  se fussent indéfiniment reproduites, si ceux qu'elles opprimèrent trop nom-\n  breuses n'eussent en désespoir de cause terminé par où 'ils auraient dû com-\n  mencer : après une dernière scène de famille, au cours de laquelle les récrimi-\n   nations, les reproches et les injures se mêlèrent, en un tumulte affreux, aux\n   arguments démentiels et contradictoires préconisant de nouveaux modes\n   d'assaut, ils firent enfin quérir l'homme au ringard. On connaît la suite.\n      Et maintenant allègres, légers, respirant à pleins poumons, comme s'ils\n   venaient de s'évader miraculeusement de quelque cercle de l'enfer, ils entourent\n   leur libérateur, se gratulent de la rapidité de sa victoire, exaltent son sang-\n   froid, sa dextérité, sa vaillance. Thésée, vainqueur du Minotaure, fut moins\n   acclamé par les habitants de l'île de Crète. On vole dans les bras les uns des\n   autres. Foin du noir passé! L'avenir flamboie ! Le présent resplendit ! D'en-\n   thousiasme, une danse du scalp — ou plutôt du ringard — est exécutée à toute\n   allure. Evohé! évohé!\n      Une seule ombre au tableau : ton fils, ô libérateur, n'assistait pas à ce\n   triomphe, dont la vue cependant aurait été pour lui la plus éloquente leçon de\n   choses. Mais, au fait, qu'est-il besoin de stimulants à qui ne demande qu'à\n   agir? Car ce garçonnet de onze printemps brûle de l'envie de troquer contre\n   un engin plus directement belliqueux le mi-carêmique bigophone, aux carton-\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "416                                  DURENDAL\n\n\n\nneux mugissements duquel, chaque fois que tu lui octroyas la faveur insigne\nde s'adjoindre à quelqu'une de tes expéditions, il a célébré ta victoire, — et\nconvoite de toute la véhémence de ses désirs l'aube du jour fortuné où, préparé\npar une veillée solennelle passée dans le jeûne et la prière, il fera sous ta haute\ndirection ses premières armes! Oui, certes, vienne l'âge viril, il sera bien\nsuperflu de l'inciter, de l'aiguillon de ces vers hérédiesques ou d'autres simi-\nlaires, à s'adonner à l'exercice essentiellement noble du ringard :\n                Brandis-le ! L'acier souple en bouquet d'étincelles\n                Pétille. Il est solide, et sa lame est de celles\n                Qui font courir au cœur un orgueilleux frisson !...\n\n   Puis, en attendant, qu'elle est grande, qu'elle est intense, l'attention qu'il\ndonne aux avis d'un prix infini qui, chus de tes lèvres généreuses, l'initient\ncopieusement à la technique de ton art ! Jamais professeur n'eut élève plus stu-\ndieux, magister plus ardent disciple !\n   Et comme il se délecte, comme il palpite au. récit de tes prouesses ! Ses yeux\nlancent des éclairs; ses narines frémissent ; en son enthousiasme, il franchit le\ntemps et l'espace, se croit sur le champ de bataille et tire de formidables rugis-\nsements de son bigophone! Bref, c'est une telle animation, une effervescence\nde si bon aloi que l'on peut vraiment tout espérer de l'avenir de ce jouven-\nceau. Oui, oui, ô victorieux, le moindre doute serait sacrilège : où le père a\npassé passera bien l'enfant, et ton fils sera certainement ton continuateur. De\nta dextre impavide, il recevra la fictive lampe à deux becs, symbole de ton art\nà double branche; toute sa vie, il en entretiendra fervemment le feu sacré;\npuis il la transmettra lui-même à ses descendants qui, le temps venu, la légue-\nront aux leurs — et ainsi, cette course du flambeau perdurant sans défaillance,\nquiconque, dans les siècles des siècles, lira ton enseigne, pourra s'écrier comme\naujourd'hui, du ton tout à la fois triomphal et solennel qu'en suggère le tour\nsentencieux, épigraphique et monumentaire : Ici on débouche les cabinets. Ici\non taille le chat à domicile !\n\n   Certaine famille, qui habitait en face de chez Pierre, alimentait aussi les\ndivagations peu cohérentes par lesquelles ce jeune homme, ami d'un doux\nfarniente, s'était fait une règle sévère de remplacer l'étude de la Philosophie,\nde l'Histoire, de la Chimie, de la Géométrie, et en général de toute matière\ninscrite au programme du baccalauréat seconde partie. En l'occurrence, il ne\ns'agissait d'ailleurs plus de boutiquiers ni de tels autres figurants de ce permanent\nthéâtre qu'est la rue, mais bien de gens du meilleur monde, de gros bourgeois\nvivant à l'abri des regards profanes. Pour s'éjouir des attitudes qu'ils avaient\neues sans aucun doute lors du great event de leur existence : l'invention par le\npère, inspiré d'en haut, de certain costume sui generis qui trônait — et qui\ntrône encore — aux devantures de magasins d'une catégorie spéciale, il fallait\ndonc les imaginer, ces attitudes, les déduire de la nature du costume en\nquestion.\n   Besogne extrêmement facile, il est vrai — ladite nature étant pleinement\nindicatrice, et ne laissant pas place à la moindre équivoque. Oui, les méninges\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "                     PRÉLUDE? INTERLUDE? LUDE!                                 417\n\nd'où l'idée de ce costume avait surgi pour ainsi dire tout armée, telle Pallas\nAthénè du cerveau de Jupiter, ces méninges-là ne pouvaient appartenir qu'à\nun drille foncièrement allègre, qu'à un joyeux compère au foyer duquel la\ndéesse Gaieté avait bien sûr élu domicile, et que le folâtre cortège des Jeux\net des Ris devait enguirlander perpétuellement de ses méandres.\n    Qu'on en juge !\n    Le costume dont s'agit n'était autre qu'une robe, voire une robe funéraire,\ndestinée — du moins dans la pensée de son créateur — à fournir à chaque\nmort à venir une manière d'uniforme aussi engageant que mystique, puisque\nle nom donné à cet accoutrement funambulesque voulait évoquer l'éveil bien-\nheureux du dernier jour : Kitône anastaséôs, pagne de résurrection.\n   Ce pagne était en flanelle blanche ; de larges galons bleus, brodés d'emblèmes\nreligieux, le décoraient aux manches et à la poitrine ; et le tout faisait, ma foi !\nmirobolant effet aux vitrines des Pompes Funèbres, parmi les piles de cercueils\nà poignées de cuivre et les traditionnelles photographies représentant des cor-\nbillards profusément empanachés, que conduisent, les coudes en dehors,\nd'effroyables automédons coiffés de bicornes — ce qui confère à ces espèces de\ncroque-morts à cheval je ne sais quel chic indéfinissable, ni quelle place\nmédiane entre le garçon de recettes, le gendarme et le sous-préfet.\n    « Plaisanterie à part, se disait Pierre, des scènes d'une cocasserie assez\nsavoureuse ont dû graviter autour du pagne de résurrection depuis le jour où\nses premiers linéaments s'ébauchèrent dans l'esprit de son créateur jusqu'à\ncelui où il fanfaronna, réalité mirifique, au grand soleil des étalages. On aime\nà suivre par la pensée les phases de cette gésine, sans doute laborieuse. Vrai-\nsemblablement, ce fut à l'enterrement de quelque ami magistrat que l'Inven-\nteur conçut l'idée géniale. La veille il avait été voir le mort sur son lit\nfunèbre. A l'aspect de cette larve tribunalesque gisant en habit noir et en cra-\nvate blanche, il avait été frappé de stupeur ; et tous les « clichés » coutumiers\nque ses lèvres bourgeoises et conservatrices s'apprêtaient à dévider à la veuve :\n« Ce vieux Croquignol !... Qu'il est beau !... Si peu changé !... On croirait qu'il\ndort!... », tous ces « clichés » s'étaient arrêtés net au fond de sa gorge. Car, en\nréalité, non seulement « ce vieux Croquignol » n'était pas beau, mais même\nil était épouvantable. N'insistons pas...\n   La nuit qui suivit fut cruelle à l'Inventeur. Maintes fois, le spectre du défunt,\nattifé comme pour un bal macabre, vint troubler son sommeil. Ah ! certes, si\nCroquignol eût été seul en cause, il n'y aurait eu que demi-mal. Quelques\nremarques apitoyées, quelques réflexions compatissantes aussi vite oubliées\nque formulées :« Pauv' Croquignol, va! était-il assez vilain!... Allons! décidé-\nment, il n'aura jamais su porter l'habit!... », etc., etc., et tout eût été dit.\nMais penser qu'il était à peu près certain que lui, l'Inventeur, s'éditerait un\njour ou l'autre en semblable appareil, oh I cela c'était absolument offusquant,\nintolérable, et par n'importe quel moyen il fallait aviser à prévenir ce coup du\nsort. Seulement voilà, que trouver? qu'imaginer? Stipuler qu'on vous enseve-\nlît en un costume moins cérémonieux que le frac? En redingote? en jaquette?\n Heu, heu!... pour ce que le coup d'oeil y gagnerait... En chemise de nuit? en\nveston d'intérieur? Ptt, ptt!... bien pingre, bien miteux... Après tout, on est\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": " 418                                DÜRENDAL\n\n\n  un notable bourgeois de la bonne ville de Lyon, n'est-il pas vrai?... Alors\n  quoi?... Et le malheureux de se creuser vainement la cervelle.\n     Or, quelques heures plus tard, à la vue du cercueil de Croquignol, sur le\n  couvercle duquel une robe de magistrat était pompeusement étalée, il conçut\n  tout à coup l'idée salvatrice. Elle jaillit de la nuit obscure de son esprit comme\n  un éclair à triple zigzag. Un! « Les imbéciles! Au lieu d'environner Croqui-\n  gnol des longs plis majestueux de cette robe aisément sculpturale, avoir mieux\n aimé l'affubler de la « queue-de-pie » mesquine et ridicule! « Quelle faute de\n goût ! Quelle indigence de sens esthétique ! » Deux ! « A défaut de la robe de\n magistrat, à laquelle, j'en conviens, tout le monde ne saurait décemment pré-\n tendre, pourquoi chacun n'aurait-il point en ses tiroirs quelque vêtement ana-\n logue, quelque chape impressionnante et sévère qui, le temps venu,... » Trois!\n « Té! parbleu! qu'à cela ne tienne! Ce vêtement sépulchral, désir suprême —\n encore qu'informulé — du genre humain, cette chape d'outre-tombe, dont le\n besoin se fait impérieusement sentir depuis des millénaires et des millénaires,\n eh bien ! je la créerai ! Oui, oui ! en avant pour la plus opportune, la plus phi-\nlanthropique, la plus bienfaisante, la plus généreuse invention des temps\npassés, présents et futurs ! » Et le problème qui l'avait si fort tourmenté la nuit\nprécédente se trouvant ainsi résolu, peu s'en fallut qu'en la liesse de son âme\nle digne homme ne ponctuât d'euréka! tonitruants la capricante esquisse d'un\nfougueux cake-walk — anodines fantaisies qui n'eussent point laissé, cepen-\ndant, de faire scandale, étant donnés le moment et les circonstances. Aussi\nbien, comprimant son enthousiasme, se borna-t-il à déserter illico le convoi de\nCroquignol, et à regagner ventre à terre sa propre demeure où, tout bouillon-\nnant d'activité latente, il se mit incontinent au travail.\n    A dater de cet instant, quiconque eût entendu, sans avoir été préalablement\ninformé du grand œuvre poursuivi, les conversations de l'Inventeur et de sa\nfamille, aurait pu croire à quelque monomanie collective d'un genre particu-\nlièrement lugubre. Toute une terminologie funéraire s'y épanouissait en\nfloraison touffue. Ce n'étaient que vocables endeuillés, que mots évocateurs de\ntristesse et de mort. Corps, cadavre, bière, cercueil, défunt, tombe, cimetière,\nensevelissement, sépulture... — j'en passe, et d'aussi gais — illustraient inces-\nsamment le discours.\n    A table, on mettait fiévreusement en commun les observations faites dans la\nsolitude.\n    Il en résultait les dialogues les plus ahurissants :\n    — Ne pensez-vous pas, disait le père, qu'un capuchon compléterait heureu-\nsement l'ensemble?\n    — Tiens, tiens, un capuchon? frétillait l'assemblée, prompte à s'émoustiller.\nCertes, l'idée vaut qu'on l'examine!\n    Mais, à la réflexion, des critiques se produisaient :\n    — Heu, heu, avançait le fils aîné, au bout du compte je préfère encore le\ncollet tout simple. Il surchargerait bien, tu sais, ton capuchon!\n    — Si l'on peut dire ! ripostait le père, qui supportait mal d'être discuté. Ah\nça ! te figures-tu qu'il aurait des kilomètres, mon capuchon? Non, non, ce\nserait quelque chose de peu volumineux, d'élégant, de léger, de... Au fait,\nregarde plutôt.\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "                     PRÉLUDE? INTERLUDE? L U D E !                              419\n\n\n    Il s'arma d'épingles tirées d'un étui dont il ne se séparait jamais depuis qu'il\nrêvait au pagne de résurrection, tourna furieusement sa serviette en cornet, en\narrêta le bout, se fixa tant bien que mal aux épaules l'espèce de chapeau de\nPierrot ainsi obtenu, puis, se renversant sur sa chaise, les yeux clos, les mains\njointes, toute l'attitude classico-mortuaire :\n   — Voyons, je vous en fais juges? Est-ce qu'il surcharge, est-ce qu'il engonce,\nmon capuchon? Allllons donc!... Sans compter qu'il ne serait pas seulement\ndécoratif, mais utile... très utile! Tenu relevé durant l'exposition du corps, on\nle rabattrait sur le visage au moment de la mise en bière, comprenez-vous ?\n    Et de joindre aussitôt le geste à la parole. Après quoi, la posture funéraire\nreprise à nouveau, il demeura quelques instants immobile...\n    Oh ! oui, les scènes caractéristiques ne manquèrent point autour du kitône\nanastaséôs !\n    Que de débats passionnés avant que ce nom de kitône anastaséôs prévalût\ndéfinitivement !\n    — Mais enfin, s'exclamait le père poussé à bout, pourquoi, diable ! en voulez-\nvous un autre? Ne sentez-vous donc pas combien celui-ci, du fait même de sa\nconsonnance, s'impose à notre choix? Ces syllabes sourdes, cette harmonie\nsombre sont-elles assez suggestrices ! Rien qu'à les entendre, n'évoquez-vous\n pas l'image d'un sommeil apaisant et profond, sous l'arche surbaissée d'une\n voûte romane?\n    Et les yeux ronds, la voix mystérieuse, les épais tampons de coton qui gon-\n flaient ses oreilles (avantage commun à tous les Lyonnais ; avec, entre eux,\n cette seule différence que les riches portent du coton rose et les pauvres du\n coton blanc), les épais tampons de coton qui gonflaient ses oreilles semblant\n avoir passé dans sa bouche, il s'en allait répétant :\n    — Kitône anastaséôs !... kitône anastaséôs!...\n     D'ailleurs, pour ce que cette éloquence était efficace!\n    — Ah! tu nous la bailles belle! répliquait la famille, enragée d'obstruction.\n « Syllabes sourdes »? « harmonie sombre »? « consonnance suggestrice »?\n Mais c'est justement à cause de cela qu'il convient impérieusement d'écarter\n kitône anastaséôs. Choisir un vocable aussi peu encourageant, aussi mélanco-\n lique? Voyons! tu ne saurais y penser. Car enfin, sur quoi veux-tu insister?\n Sur la mort ou sur la résurrection? Sur la résurrection, n'est-ce pas? Hé bien\n alors!... Oui, prends-nous quelque nom plus avenant... moins rébarbatif...\n quelque nom qui symbolise mieux l'idée de réveil, de clarté, d'espérance...\n Tiens, par exemple : pagne de résurrection, que nous te proposions déjà\n l'autre jour. Voilà, voilà qui est heureux! qui est bien imaginé! Pagne de\n résurrection ! D'abord tout le monde comprend ce que ces mots signifient,\n tandis que kitône anastaséôs... Puis résurrection sonne clair, alerte, déluré.\n  Une vraie cloche de Pâques! Enfin pagne s'inspire ingénieusement du même\n idéal... Pagne!... un minimum de vêtement qu'on enfile ou qu'on quitte en un\n tour de main... une façon de compromis juvénile entre la robe de chambre\n  estivale et le pyjama... Et tu prétendrais avoir trouvé mieux ? Allons ! allons!...\n  A vrai dire, il y a bien le capuchon qui, compliquant les choses, vient\n  quelque peu fausser semblable exégèse. Un pagne à capuchon? hum!... Mais\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": " 420                                DURENDAL\n\n\n  baste!... Oui, oui, crois-nous! Honny soit kitône anastaseôs, et vive pagne de\n  résurrection !\n     De guerre lasse, l'Inventeur et sa famille usèrent d'un moyen terme. On\n  conserva le nom de kitône anastaseôs; seulement, par un trait d'union judi-\n  cieusement éclectique, la traduction : pagne de résurrection lui fut adjointe...\n     Mais déjà l'ère des bagatelles de la porte était close, et il s'agissait doréna-\n  vant, passant de la puissance à l'acte, comme disent les philosophes, de\n  réaliser le chef-d'œuvre. Lors, tous les meubles plus ou moins ad hoc : tables,\n  piano à queue, billard... réquisitionnés pour ces travaux d'aiguille d'un nou-\n  veau genre, on put voir l'Inventeur, beau de maëstria, jouer triomphalement\n le grand couturier funéraire. Un crayon à l'oreille, des desseins plein les\n mains, il allait de sa femme à ses filles, — ouvrières improvisées de cet atelier\n spécial, — stimulant les courages, approuvant ci, redressant là, épanchant d'un\n verbe infatigable telles paroles définitives, qui faisaient rayonner sur les faces\n la pétillante gaîté dont elles étaient empreintes :\n    — Plus nombreux, les cordons dans le dos, plus nombreux! C'est très impor-\n tant, cela. Pour faciliter l'ensevelissement, le kitône anastaseôs s'entre par\n devant et s'attache derrière, ne l'oublions pas... Aglaé, Aglaé, voyons, à quoi\n penses-tu, mon enfant? Donner une pareille ampleur à la jupe! Mais ne com-\nprends-tu donc pas que le pagne de résurrection doit au contraire avoir son\ngrand développement sur le devant, de façon qu'il puisse être rentré sous les\npieds et les dissimuler? L'aspect sculptural est à ce prix, crois-en ton bien-\naimé père !...\n    Enfin, lorsqu'après deux semaines de travail, un premier exemplaire du\nchef-d'œuvre eût vu la lumière, ce ne fut plus de l'enthousiasme, ce fut du\ndélire. Cumulant résolument en sa personne les attributions de grand coutu-\nrier funéraire et celles de mannequin, l'Inventeur revêtit au moins cent fois\npar jour l'accoutrement qui lui avait coûté tant de veilles, et prit à tout venant\nl'attitude majestueuse d'une statue tombale. Il fallait même qu'il fût doué\nd'une prestesse remarquable, voire du céleste don d'ubiquité, puisqu'en\nquelque pièce de l'appartement que l'on entrât, on le découvrait étendu de son\nlong sur le canapé, et, — plus heureux qu'au temps du capuchon, — posant\nenfin l'ensemble...\n    « Et dire, songeait Pierre Chatille, concluant son monologue, dire que\nj'exagère à peine, et que l'Inventeur et sa famille ont réellement dû vivre des\nmois et des mois dans cette atmosphère de deuil ! Allons ! la race des origi-\nnaux n'a point encore disparu du monde ! »\n    S'il eût été plus observateur, ou plutôt s'il eût été d'âge à mieux connaître\nses concitoyens, il aurait aussi remarqué que l'idée du pagne de résurrection,\navec tout ce qu'elle charriait d'images burlesco-funèbres, ne pouvait éclore\nqu'à Lyon, et d'une de ces caboches lyonnaises dont les élucubrations semblent\nréverbérer, comme autant de miroirs fidèles, l'âme mystique et baroque de la\ngrande ville pensive... patrie de Guignol !\n\n                                                                 J. 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Quelques minces\n                       recueils de poèmes, qui prolongeaient au delà des limites\n                       coutumières les doux balbutiements d'une enfance per-\n                       sistante (fraîcheur de cœur, ingénuité d'âme, naïveté de\n                       langage, le tout un peu outré), imposaient à notre attention\n                       de généreuses promesses plutôt que de solides réalisations\nd'art... Mais la silhouette du jeune écrivain atteignit, dès l'abord, à une per-\nfection synthétique qui lui conférait presque une valeur de symbole. Tous\nceux qu'intéressa le mouvement littéraire des dix dernières années se\nsouviennent de cet étrange éphèbe qui secouait, sur une tête ronde, pâle et\nglabre, une chevelure noire et légèrement bouclée; ses yeux couleur de mer,\nà la fois perçants et lointains, se voilaient volontiers, comme des vierges en\nprière, de leurs paupières pesantes ; sa voix avait de sourdes sonorités, qui\ncontrastaient avec le flux rapide et abondant des paroles qu'elle prononçait.\nUn costume composite, d'escholier du XVe siècle et de rapin d'aujourd'hui,\ncomplétait harmonieusement cet ensemble original. Et le tout dégageait une\ntelle impression de naturel et de sincérité, que le soupçon d'un cabotinage\npossible s'évanouissait aussitôt conçu. Pour qui pénétrait dans cette âme (et\nelle s'ouvrait toute large à tous), il était aisé de comprendre que rien n'y était\nmensonger : ce costume, ces allures, ces paroles, n'étaient point un déguise-\nment; on les pouvait prendre au sérieux; il y avait là de la candeur peut-être,\nmais non de la comédie.\n   Cette figure pour ainsi dire « gothique » était l'enveloppe d'une âme\nmédiévale, d'une âme de foi robuste et de mystique ferveur. Ce jeune homme\nappliqué aux recherches du vers libre et aux suprêmes subtilités du symbo-\nlisme contemporain, portait sous son veston de velours le cœur d'un moine\ndévotieux et violent. L'extase n'était pas feinte, qui éclairait parfois d'une\ninquiétante lueur ses regards de visionnaire farouche. L'armure de Parsifal\neût été à sa taille. Né pour de plus glorieux combats et pour de plus nobles\nconquêtes, la tristesse des temps le forçait à refouler au profond de son cœur\nses aspirations héroïques et à se contenter de batailles littéraires. Du moins\nles livra-t-il en vrai soldat du Christ, ayant inscrit sur sa bannière cette devise\nhautaine ; L'Art pour Dieu. Et ce furent les jours ardents de la Lutte, de cette\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "422                                     DURENDAL\n\n\n\nrevue si juvénile, si audacieuse et si vivante, où Georges Ramaekers se\nmontra tel qu'il était, tel qu'il devait rester, avec tous ses défauts et toutes ses\nqualités : turbulent, indiscipliné, irrévérencieux, gouailleur; mais franc et\nloyal adversaire. Enfin, une figure qu'on ne pouvait oublier : on ne l'oublia\npoint. On se souvint de ses belliqueuses ardeurs, de son intransigeance, de\nses élans mystiques, — de sa passion, surtout, pour toutes les nouveautés et\ntoutes les étrangetés : car ce miles Christi, ce guerrier médiéval, était toujours\nà l'avant-garde de tous les mouvements artistiques ; cette vigie attentive de la\nNef de Pierre jouait le même rôle dans le « dernier bateau ». Le chrétien eût\nvolontiers reculé de plusieurs siècles : le poète, au contraire, eût voulu\ndevancer plusieurs générations. On se demande ce qu'il eût fait dans la peau\nde Savonarole.\n                                             * *\n   Voilà Georges Ramaekers tel que nous le retrouvons dans le Chant des\ntrois R è g l e s (1), ce livre touffu, inégal et grandiose, qui combine lui aussi,\nd'une manière si piquante, le modernisme de l'art avec l'archaïsme de la\npensée. En effet, ce poème résume, et avec une éloquence singulièrement\nexpressive, les aspirations contradictoires de son auteur, chrétien fervent et\npoète symboliste. Ainsi apparaît nettement la double signification de ce\nChant des trois Règnes, qui est tout ensemble une œuvre d'apologétique\ncatholique et une illustration des principes littéraires de M. Ramaekers. Ceci\nsuffit à donner une idée de l'ampleur peu commune du livre; il est permis\nd'affirmer que bien peu de poètes d'aujourd'hui ont édifié un pareil monument.\nLa puissance d'une foi sincère y était sans doute indispensable.\n   La foi : voilà ce qui fait la valeur de ce poème, ce qui lui confère et ses\nqualités distinctives et le sens particulier qu'il peut avoir. Un dieu doit habiter\nl'âme du poète lyrique, voilà qui ne souffre aucun doute : faute de cette\nauguste hantise, il ne sera jamais qu'un versificateur. Eh! bien, un dieu habite\nGeorges Ramaekers; que dis-je, un dieu? C'est Dieu lui-même, dont la pré-\nsence réelle lui inspire ces élans d'amour, d'espérance et de foi. L'amour fait\npalpiter les strophes de ses cantiques, comme il met un frisson dans les pierres\nimmobiles dont les artistes croyants bâtissaient leurs églises; l'espérance le\npénètre de cette joie intérieure qu'exige la création de la beauté ; la foi lui\nprête ses ailes pour monter jusqu'aux cimes. Et ces trois auxiliaires ne l'aban-\ndonnent jamais : il connaîtra, comme d'autres, les erreurs d'expression, les\nfaiblesses de cette voix mortelle qui lui sert à chanter l'Infini et le Parfait; il\nne connaîtra point les défaillances de l'enthousiasme. Aux appels de l'Esprit,\n le Verbe tarde parfois à répondre : c'est parce qu'il est humain. Mais, malgré\n ces hésitations, l'extase lyrique du poète ne s'interrompt pas un instant :\n toujours plein de son Dieu, il est toujours en état de grâce.\n    Et qui sait, tout bien pesé, si la ferveur religieuse n'est pas, dès à présent,\n la seule source possible du lyrisme? Les grands lieux communs de la poésie :\n\n\n   (1) Le Citant des trois Règnes (Bruxelles, éditions de Dnrendal).\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3355, "texte": "                          UN POÈTE CATHOLIQUE                                423\n\n\nl'amour, la mort, la nature, ont été à ce point disséqués, analysés ou mesurés\npar le scalpel, le microscope ou le compas; le voile a été de toutes parts si\nindiscrètement soulevé, et, sans pitié pour les rêveurs, a si cruellement démas-\nqué le néant de toutes leurs chimères, qu'il semble désormais difficile de célé-\nbrer, en poésie, des choses qui vraiment se révèlent d'un plat et morne pro-\nsaïsme. Outre que les poètes qui nous précédèrent ont épuisé ces vieilles\nsources d'émotion, il devient malaisé de croire à leur pureté; et les breuvages\nimpurs répugnent à tout poète réellement digne de ce nom... Il s'agit donc de\ndécouvrir une source nouvelle d'inspiration, qui soit demeurée, ou à peu près,\nà l'abri des explorations de la Science. Le domaine religieux nous l'offre : son\néloignement, sa hauteur, son immatérialité parfaite le soustrairont jusqu'à la\nfin des âges aux atteintes du savoir humain. Le désenchantement, fruit de la\nconnaissance, ne le saurait ternir. Il reste le jardin vierge et clos où se désal-\ntéreront les âmes ingénues, où promèneront leur ravissement les cœurs épris\nde merveilleux. Lyrisme et candeur, c'est tout un; en un siècle averti et\nsceptique comme le nôtre, la seule candeur possible est de qualité religieuse.\n Et voilà pourquoi M. Ramaekers est le plus lyrique de nos jeunes poètes.\n    Lyrique, il l'est par sa sincérité, par le mouvement impétueux et jamais\n ralenti de ses poèmes (qui sont proprement des chants), par le rythme vivant\nde ses strophes, par la force de ses élans intérieurs, par l'inépuisable abon-\ndance des images et des symboles, et aussi par tout ce qu'il y a en lui de\ndésordonné, d'étrange ou d'excessif. Quoi d'étonnant si, très souvent, le poète\nne se possède plus? son Dieu le possède tout entier! Et alors, l'écrivain\ns'efface devant le croyant, l'artiste devant l'adorateur mystique. L'éblouisse-\nment du visionnaire le rend aveugle à tout ce qui n'est pas Dieu. Moïse,\nenveloppé par les foudres et les nuages du Sinaï, ne voyait plus la foule\nconfuse qui grouillait au pied de la montagne.\n   Mais je préfère glisser sur les défauts du livre, défauts du reste inévitables\ndans une œuvre de cette ampleur, défauts que l'auteur laissera dans l'avenir,\ncomme de vaines scories extraites du foyer de sa ferveur. Qu'il me suffise donc\nd'indiquer ici le criant abus du néologisme, du vocable rare, du mot ou du\nnom choisi par caprice et pour sa seule sonorité : de cela, j'ose me plaindre,\nprécisément parce que le poème y perd de sa candeur et de sa sincérité.\n   Mais, à côté de trop de vers contournés, maladroits, vaniteux et déplaisants,\nque de strophes harmonieuses et justes ! que de nobles alexandrins, frais, purs\net vivants autant que les plus beaux !... Sans m'attarder à vous dire le plan\ndu Chant des trois Règnes, que les lecteurs de cette revue connaissent du\nreste par la préface du livre, je glane au hasard quelques-uns de ces vers,\nquelques-unes de ces strophes, estimant qu'après tout rien ne vaut une citation,\nlorsqu'il s'agit de faire comprendre l'essence d'une œuvre comme celle-ci.\n   Voici le peuple de Salomon\n               Goûtant sous ses figuiers la paix de ses conquêtes...\n\n  Voici, aux jours de la Genèse,\n               Cette image de Dieu qui émergeait des eaux...\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "424                                DURENDAL\n\n\n\n  Et, toute vierge encore,\n               L a Terre en son aurore était un beau verger...\n\n  Ce sont là, en vérité, des accents pleins de grandeur. Il faut admirer aussi\ndes strophes telles que les suivantes :\n               Soir pur ! soir d'Evangile après la tiède ondée.\n               L a prairie humide offre à la Madone\n               (Dans l'air fraîchi l'Angelus sonne)\n               Ses corolles d'amour claires et fécondées.\n\n               Le calme clos fleuri devant la ferme heureuse !\n               L a chaleur s'y parfume entre les tubéreuses.\n               Le rosier offre au jour les roses du matin.\n               Sur la ferveur des fleurs la verdure amoureuse\n               Elève l'hélianthe, ostensoir des jardins.\n\n\n               Réveil d'argent resplendissant !\n               Mon âme, où le matin se mire,\n               M'a conduit à travers des jardins ravissants,\n               A la montagne de la myrrhe,\n               A la colline de l'encens.\n\n\n• Et encore ces tendres paroles, murmurées au « petit Pauvre de Dieu » :\n               Ton cœur est un oisel : le ciel bleu est son toit.\n               Dans la bête et la fleur c'est ton Dieu que tu vois,\n               C'est Christ omniprésent que partout tu devines.\n               En aucun autre élu l'Humanité divine,\n               Crucifié d'Amour, n'apparaît mieux qu'en toi.\n\n\n   Telle est, dans ses grandes lignes, cette œuvre, qu'anime incontestablement,\nen dépit de quelque affectation, un souffle puissant et soutenu. Il convient d'en\nlouer surtout le symbolisme énergique et la palpitante tendresse : car les\nimages que les gemmes, les plantes et les animaux ont offertes tour à tour à\nM. Ramaekers, lui ont servi, d'un bout à l'autre du livre, à célébrer Dieu dans\nses œuvres. Et le Chant des trois Règnes apparaît, de la sorte, comme un\nlong cantique d'amour, — d'amour mystique surtout, mais aussi damour\nfraternel et de compassion humaine : son adoration pour le Créateur n'a point\nempêché le poète de se pencher vers les créatures ; d'être un reflet de Lui, il les\naime davantage. Et il les bénit simplement, comme les bénissait saint Fran-\nçois d'Assise : il les bénit dans la vérité de son cœur. Voilà qui doit être\nentendu : ce poème est sincère autant que poème peut l'être. Sans doute, il\ntrahit certaines influences : on y retrouve tantôt la fougue de Verhaeren, et\ntantôt l'éclat de Gilkin. Mais l'ensemble en est personnel, et rien n'y semble\nindifférent. Qu'il exalte les fières vertus catholiques, les splendeurs de la\nliturgie ou les pures clartés du dogme, Georges Ramaekers retient notre\nattention et force notre sympathie. Qu'on pense de ses idées ce qu'on voudra,\non admirera sa belle sincérité.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 425, "page_fin": 431, "titre_corps": "La reconnaissance officielle de la littérature française en Belgique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "La reconnaissance officielle DE LA Littérature française en Belgique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 516, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "La reconnaissance officielle\n                                    DE LA\n\n\n           Littérature française en Belgique\n                   LA littérature belge existe.\n                         Doit-elle être reconnue officiellement'?\n                        C'est à cette question que se rattache l'idée de la création\n                     d'une « Classe des Lettres » au sein de l'Académie royale\n                     de Belgique.\n                        Cette idée, comme toutes les idées, a connu maintes\n                     péripéties. Elle n'a pas échappé à cette fameuse loi du\n                     va-et-vient, itus et reditus, formulée par Pascal, et qui\n                     caractérise les phénomènes de l'ordre intellectuel comme\nceux de l'ordre physique : « L'idée passe et revient, puis va plus loin, puis\ndeux fois moins, puis plus que jamais... »\n   Il y a huit ans déjà qu'un des nôtres signalait l'idée et la recommandait,\ndans une assemblée où, à la vérité, les questions littéraires n'ont jamais pro-\nvoqué la moindre passion :\n   « Aujourd'hui, disait M. Carton de Wiart dans la séance de la Chambre\ndes Représentants du 14 avril 1898, les sections des lettres et des sciences\nmorales et politiques sont réunies à l'Académie royale de Belgique en une\nseule classe, qui s'appelle la classe des lettres. Mais, par un phénomène\nassurément bizarre et qui n'avait pas été prévu par les fondateurs de l'institu-\ntion, cette Classe des lettres qui comprend des archéologues, dès archivistes,\ndes historiens, des orientalistes, des philosophes, des juristes, des sociologues,\ndes hagiographes, ne comprend pas de littérateurs (On rit.) Ce phénomène\ndoit frapper ceux qui croient, avec les dictionnaires, que la connaissance des\nlettres et la littérature sont choses synonymes... Le développement pris en\nBelgique depuis une vingtaine d'années par la littérature d'expression fran-\nçaise est vraiment admirable. Il s'est manifesté et se manifeste chaque jour\npar la révélation de talents sincères et robustes, par une floraison de revues\nvivantes et ardentes. Les étrangers s'en rendent compte beaucoup mieux que\nnous-mêmes. Dans un ouvrage tout récent, l'Histoire politique de l'Éurope\ncontemporaine de M. Ch. Seignobos, maître de conférences à la Sorbonne, je\nlisais l'appréciation significative que voici :\n    » On a attribué à l'action des réfugiés du coup d'Etat la renaissance litté-\nraire belge, qui a abouti à une production si considérable pour une petite\n nation. C'est, en effet, dans la seconde moitié du siècle que Bruxelles a perdu\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3456, "texte": "426                                DURENDAL\n\n\nle caractère d'une ville de province pour devenir une des capitales intellec-\nlectuelles de l'Europe. Mais il est difficile de discerner si ce mouvement est\ndû à l'action des étrangers ou aux facultés exceptionnelles du peuple wallon\net des Flamands des villes. »\n    « Voilà, n'est-il pas vrai, un jugement qui vaut d'être signalé ? Eh bien, celte\nrenaissance littéraire, cette production si considérable, notre Académie\nsemble les ignorer. Elle n'a pas songé à appeler dans son sein un seul des\nreprésentants de cette génération littéraire qui assure à notre pays un rayon-\nnement qui lui manquait et qui le signale à l'admiration de nos voisins. C'est\nà ces littérateurs surtout que nous devons de ne plus être dénigrés par la\nmalignité étrangère comme nous l'avons été si longtemps. Mais, dit-on, la Classe\ndes lettres, telle qu'elle est composée, si elle ne répond pas à son titre, repré-\nsente cependant plusieurs provinces de notre activité intellectuelle. J'en\ntombe d'accord et je ne voudrais pas la supprimer, loin de là ! Mais qu'on en\nfasse une classe ou une section des sciences morales et politiques, et qu'on\ncrée à côté d'elle une classe ou une section des lettres, où des hommes\ncomme MM. Camille Lemonnier, de Haulleville, Eekhoud, Verhaeren, Giraud,\n Maeterlinck, Gilkin, — je cite ces quelques noms à titre d'exemples et je\npourrais en citer bien d'autres — auraient leur place marquée. Non seule-\nment l'incohérence qui préside actuellement au recrutement de la Classe des\nlettres viendrait à disparaître, mais tandis que les sociologues, les mora-\nlistes et les savants qui composent actuellement notre classe des lettres con-\nserveraient liberté et facilité de discuter, dans le groupe des sciences morales\net politiques, les problèmes qui les captivent, nos écrivains verraient la\nnation reconnaître le mérite de leur tâche et donner à cette tâche le prestige\nauquel elle a. droit dans l'ensemble de notre vie nationale.\n    » J'ajoute que par cette création, l'Académie serait en contact plus direct avec\nl'opinion. L'accession de véritables littérateurs, connus du public et dignes de\nl'être de plus en plus, serait pour ce vénérable organisme, en grand danger de\ncaducité,une infusion de sang nouveau. La foule, ou du moins l'élite, s'intéres-\nserait davantage aux réceptions et aux travaux de cette assemblée. On verrait\ninstituer des Fondations ou des prix dans le but d'encourager les lettres, ce qui\nexiste ailleurs, ce qui n'existe guère en Belgique. »\n   Le Gouvernement, dont l'attention était ainsi appelée par M. Carton de\nWiart sur l'opportunité d'une réorganisation de l'Académie, consulta la\n« Classe des lettres ».\n   Celle-ci chargea aussitôt un de ses membres, M. Godefroid Kurth, de\nfaire rapport sur la question qu'elle libella dans ces termes : « Faut-il admettre\ndes littérateurs belges dans la classe des lettres?» La question était mal\nposée. L'éminent rapporteur n'hésita pas à répondre négativement :\n   « Notre classe, dit-il, n'est en réalité qu'une Classe des sciences qui se\nrapportent à l'homme et à la société, et que je regrette de ne pouvoir, parce\nque nous ne sommes pas les maîtres du langage, appeler du vieux nom, si\nexpressif et si large, d'humanités. Son but, c'est de cultiver en commun et\nd'aider à faire progresser, par les moyens qui sont à sa disposition, les diverses\nsciences qui forment son domaine. Elle ne se distingue en rien, sous ce\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3183, "texte": "      LA RECONN. OFFIC. DE LA LITTÉR. FRANC. EN BELGIQUE                      427\n\n\ndouble rapport, de la classe des sciences proprement dite, au sujet de\nlaquelle il n'y a jamais eu de malentendu. Or, la littérature est un art et non\nune science, et il n'y a rien ou presque rien de commun entre les travaux de\nl'artiste et ceux du savant.\n    » C'est la raison pour laquelle, à mon sens, il n'y a pas lieu d'introduire\ndans notre Classe les représentants des belles-lettres. »\n   En affirmant ainsi que la Classe des lettres n'avait point d'autre but que de\ncultiver les « sciences humanitaires », M. Godefroid Kurth oubliait peut-\nêtre que le Règlement général de l'Académie, réorganisé en 1845, faisait\nentrer dans l'une des sections de la classe des lettres les littérateurs français\net flamands. Ajoutons que le 8 juillet 1886, un arrêté royal instituait à Gand\nune Académie nouvelle ayant pour objet l'étude et la culture de la langue et\nde la littérature néerlandaises. Ainsi les Lettres flamandes se trouvaient dis-\ntraites de l'activité de l'Académie royale. Quant à la littérature française,\nelle continue, en principe, à figurer au programme de l'Académie royale.\n    M. Godefroid Kurth concluait :\n   « Si on estime qu'il soit utile pour les belles-lettres de grouper leurs\nmembres en académie, il faut, ou bien créer à leur usage une classe des\nbelles-lettres, sauf à donner à la nôtre un nom qui exprimerait d'une manière\nplus exacte ses véritables attributions, ou bien les réunir dans une section\nspéciale de la classe des beaux-arts, qui deviendrait ainsi la classe des\nbeaux-arts et des belles-lettres. »\n   En nous communiquant ce rapport, auquel la classe des lettres s'était\nunanimement ralliée, M. Godefroid Kurth nous engagea à poser à notre\ntour la question aux écrivains eux-mêmes.\n   Les résultats de ce referendum furent publiés par Durendal (1).\n    La plupart des réponses furent défavorables à la création d'une classe ou\nd'une section destinée aux belles-lettres.\n   Dans beaucoup de ces réponses, on retrouvait le ton volontiers goguenard\net frondeur, dont un Max Waller avait tiré de si plaisants effets dans ses\npolémiques avec Potvin (un littérateur « immortel » celui-là!) :\n    « Académie des lettres belges! Une garde-civique de l'art! Laissons donc\nnotre littérature, qui n'est qu'une petite fille, courir à sa fantaisie et mûrir au\nbon soleil. A bas les académies! Elles ne servent qu'à ceux qui veulent se\nfaire palmer d'or et charger de médailles ! »\n    Ainsi l'adolescent à peine émancipé se complait à faire la nique à tout ce\nqui lui rappelle l'idée de l'autorité.\n    La réponse de M. Eugène Gilbert reflétait assez bien, dans leurs motifs\n les plus plausibles, les réponses du plus grand nombre :\n    « Non, la création d'une section des « belles-lettres » au sein de l'Acadé-\n mie royale de Belgique ne me paraît pas désirable. Comme l'histoire se\n répète indéfiniment, nous ne manquerions pas de voir cette « classe des\n belles-lettres » fermer systématiquement ses portes aux artistes les plus\n indépendants, pour peu qu'ils aient quelque génie. Alors, quoi? Offrira\n\n  (1) Durendal, année 1899, pp. 303 et suiv., pp. 432 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3091, "texte": "428                                DURENDAL\n\n\n\nl'effervescence railleuse des jeunes écoles un « jeu de massacre » en plus\nquelques nouvelles têtes de Turc? C'est bien inutile.\n       Pourquoi ne pas laisser à ses douces habitudes cette bonne vieille classe\ndes lettres, aux yeux de laquelle les titres les plus méritoires ont toujours été :\nfaire de la politique et dédaigner la littérature?... »\n    Toutefois, quelques-uns approuvaient la création d'une classe ou d'une\nsection spéciales. Tels, MM. Valère Gille, Maurice des Ombiaux, l'abbé\n H . Hoornaert, Georges Rency.\n    M. Fierens-Gevaert développait même le programme « par lequel, disait-il,\nla classe nouvelle des littérateurs français démontrerait son utilité à tous » :\n    « Le soin lui incomberait, disait-il, de distribuer le prix quinquennal de\nlittérature française, le prix de littérature dramatique, de choisir les livrets\nde cantate pour les concours de Rome, etc., etc. Abandonnant à la « classe\ndes Inscriptions et des sciences morales et politiques » les problèmes de\nphilologie ancienne et moderne, les travaux relatifs à l'économie politique,\nau droit, à la législation, etc., elle se réserverait tout ce qui concerne l'his-\n  toire de la langue et de la littérature françaises dans notre pays, s'appliquerait\n à combattre les wallonismes et les flandricismes, chercherait en outre s'il n'y\n a pas lieu d'enrichir le vocabulaire français de certains mots du parler belge,\ntrès harmonieux, très expressifs, et qui méritent à tous égards d'être intro-\n duits dans la langue écrite. Ce n'est point pour fixer des lois littéraires qu'il\n faut constituer une classe nouvelle, mais pour permettre à la langue fran-\nçaise de se développer parmi nous d'une manière logique; raisonnée. Les\nrecherches sur nos écrivains qui se sont servis du français au moyen âge et\naux époques plus récentes, les travaux de critique, les études prosodiques, etc.,\ns'offriraient également à l'activité des membres. Ils arrêteraient les pro-\ngrammes des concours littéraires, distribueraient des récompenses aux\njeunes écrivains de talent, s'occuperaient de publier les monuments français\n de notre ancienne activité littéraire. Leur tâche serait de favoriser de toutes\n les manières le goût, la culture et le développement de la littérature française\n en Belgique. »\n    Quelques-uns, tels MM. Emile Verhaeren, Iwan Gilkin, Arnold Goffin, ne\n rejetaient pas l'idée, mais témoignaient pour elle peu d'enthousiasme et\n multipliaient les réserves.\n    Les années passèrent. L'idée continua à mûrir.\n    Sur l'initiative de M. Edmond Picard, une « Académie libre de Belgique »\n fut fondée, et une de ses premières tâches fut de rechercher quelle était la\n situation des littérateurs en Belgique et quels étaient les moyens de relever\n cette situation.\n    Le rapport de M. des Ombiaux (1), œuvre d'une documentation amère, se\n plaignait de l'absence de tradition littéraire, de l'indifférence du public et de\n l'Etat.\n    « L'écrivain n'est rien dans l'Etat, disait-il. Les peintres, les sculpteurs,\n\n\n  (1) Liége, imprimerie de la Meuse, 1903.\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "      LA RECONN. OFFIC. DE LA LITTÉR. FRANC. EN BELGIQUE                     429\n\n\n  les musiciens, les architectes ont des organismes qui les protègent. Les aca-\n  démies de beaux-arts et de musique, les conservatoires, les prix de Rome,\n  les nombreux subsides et acquisitions et l'Académie elle-même. Or, l'Aca-\n  démie Royale de Belgique ne comprend aucun écrivain. »\n     Le Messager de Bruxelles ouvrit à son tour une enquête. Phénomène curieux,\n  les avis qu'il recueillit ne marquent plus du tout cette insouciance et ce\n  mépris de toute intervention ou de toute protection officielles qui se déga-\n  geaient de la plupart des réponses reçues en 1899 par Durendal.\n      M. Camille Lemonnier disait : « L'Etat qui subsidie tout, ne subsidie pas\n  les lettres. C'est peut-être un bien au point de vue de la liberté des idées.\n  C'est surtout un moyen très simple d'aboutir à l'extinction de l'homme de\n  lettres chez une nation où il semble n'avoir point de raison d'exister. »\n      M. Georges Rency était non moins énergique :\n     « Qu'un littérateur excédé élève la voix, aussitôt les autres lui imposent\n  silence au nom de la dignité des lettres. Pas de subsides, pas d'encourage-\n  ments, pas de décorations, pas de prix! Rien, rien du tout ! Le désert, la\n  famine, un néant immense, vide de gloire et de fortune, et là-dedans une tour\n  d'ivoire, comme une colonne de poussière au centre du Sahara !...\n      » Mais, qu'on y songe bien : sans l'Etat, nous ne pouvons rien faire. En\n  réalité, il est notre porte-monnaie. Un ministre qui aide un écrivain ue\n  débourse pas personnellement un centime. Ce n'est pas une faveur qu'il nous\n  accorde, c'est une restitution.\n      » Pourquoi donc faire la petite bouche et simuler le dégoût? Reprenons\n  notre bien au sein du commun patrimoine! »\n      M. Georges Rency proposait, entre autres remèdes, la constitution d'une\n  « Association des gens de lettres belges ».\n     Celle-ci ne tarda, pas à voirie jour. Aidée par un nouveau travail d'enquête\n  de M. Louis Delattre, elle rédigea « le Vœu des écrivains, belges », et le\n  28 février dernier elle communiquait ses desiderata au Ministre de l'Intérieur\n  et de l'Instruction publique. Le premier de ces desiderata était ainsi formulé :\n      1° La création, dans le sein de l'Académie Royale de Belgique, d'une\n  Classe nouvelle réservée aux écrivains proprement dits. Cette classe aurait à\n, prendre toutes les initiatives en matière d'encouragement littéraire.\n     a) C'est elle qui serait chargée de conférer les prix de littérature;\n     b) Jouissant d'un budget spécial, elle pourrait allouer des subsides aux\n  jeunes littérateurs pour les défrayer de la publication de leurs œuvres;\n     c) Elle aurait dans ses attributions le service des échanges internationaux,\n  actuellement confié à la Bibliothèque Royale, et dont des écrivains de pro-\n  fession s'acquitteraient beaucoup mieux;\n     d) Elle s'occuperait de réunir les matériaux d'une histoire complète des\n  lettres en Belgique et aiderait de la sorte à l'élaboration d'une conscience\n  nationale ;\n      e) Elle pourrait être consultée par le Gouvernement au sujet des réformes\n  successives à introduire dans notre enseignement, et sur les moyens à\n   employer pour imprégner ce dernier d'un esprit plus littéraire ;\n     f) Elle déléguerait de ses membres dans les commissions chargées d'approu-\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "4^0                                    büRÉNbAL\n\n\nver les ouvrages destinés à être donnés en prix ou à servir de manuels dans\nles écoles ;\n  g) Elle chargerait des écrivains de missions à l'étranger, recherches dans\nles musées et les bibliothèques, enquêtes sur la vie littéraire, sur la librairie,\nsur les mesures de protection et d'encouragement, en un mot, sur tout ce qui\nserait de nature à intéresser notre propre mouvement, — et elle aurait à exa-\nminer les rapports qu'ils présenteraient à leur retour sur ces différentes\nquestions;\n   h) Enfin, et d'une manière générale, sans vouloir épuiser la série des cas\noù cette classe pourrait jouer un rôle utile, elle servirait, en toute circonstance,\nd'intermédiaire autorisé entre la littérature et les pouvoirs publics. »\n   A cet. exposé, M. de Trooz, ministre de l'Intérieur et de l'Instruction\npublique répondit qu' « animé du sincère désir de favoriser par tous les\nmoyens en son pouvoir le progrès des Lettres en Belgique, il statuerait avec\nla plus grande bienveillance au sujet de ces vœux, dès que les divers départe-\nments et collèges intéressés lui auraient fait parvenir leur avis ».\n   Une fois de plus, notre pseudo-classe des lettres fut consultée. Elle déli-\nbéra dans sa séance du 11 juin et maintint les conclusions auxquelles elle\ns'était ralliée en 1899 sur la proposition de M. Godefroid Kurth. Au vote,\ntrois voix seulement se prononcèrent en faveur de la création d'une nouvelle\nclasse.\n   Toutefois, plusieurs membres voulurent bien reconnaître que l'importance\net le nombre des prix de littérature ne correspondent plus au développement\nde notre vie littéraire et insistèrent sur la choquante différence qu'il y a entre\nla générosité déployée par le Gouvernement à l'endroit des beaux-arts et sa\nparcimonie vis-à-vis des belles-lettres. En conséquence, la classe émit à\n l'unanimité le vœu que le prix quinquennal de 5,000 francs fût rendu annuel et que\n le jury fût autorisé éventuellement à le partager.\n     En même temps la classe jugea que du moment qu'elle excluait de son\n: sein les représentants de la littérature proprement dite, il n'y avait pas de\n  raison pour qu'elle continuât de constituer le jury de littérature.\n    A une forte majorité elle se rallia à la proposition suivante :\n    « La classe des lettres estime qu'il serait désirable qu'un organisme professionnel,\n régulièrement constitué et reconnu par le gouvernement fut chargé de centraliser les\n subsides et de répartir les encouragements nécessaires aux jeunes écrivains belges de langue\n française. Cet organisme serait chargé aussi de décerner les prix de littérature. »\n    On sait l'accueil que cette décision a rencontré de la part des littérateurs.\n  M. Georges Rency, secrétaire général de l'Association des Ecrivains belges, n'a\n  pas mâché ses mots dans le Samedi :\n     « La classe des lettres, dit-il, n'a pas même la franchise de son opinion et\n  essaie de déguiser son hostilité aux lettres sous les apparences d'une bien-\n  veillance menteuse.\n       Mais aussi, quelle singulière idée a eue le Gouvernement de demander\n  son avis, en une telle matière, à la classe des lettres toute seule ? S'il avait\n  consulté la classe des beaux-arts ou la classe des sciences, nous sommes\n- convaincus que le résultat du scrutin eût été tout différent. Un peintre, un\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "      LA RECONN. OFFlC. DE LA LITTER. FRANC. EN BELGIQUE                       431\n\n\nmusicien, un naturaliste, un médecin, un chimiste ne verra aucun obstacle à\nce que la littérature entre à l'Académie, parce qu'il ne jettera pas son intérêt\npersonnel dans la balance.\n    » Le vote de la classe des lettres, en date du n juin 1906, demeurera\ncomme une flétrissure au blason de l'Académie royale de Belgique. Depuis\nquelques années, la littérature avait désarmé spontanément dans la lutte\nqu'elle menait contre les milieux académiques. Naïvement, nous nous ima-\nginions que nous les avions gagnés à notre cause. Eh bien, voici qu'ils se\nsont chargés eux-mêmes de nous tirer de notre erreur. La lutte n'était pas\nfinie : elle ne fait que de commencer. Elle sera désormais, qu'on se le dise,\nsans trêve, ni sans merci. »\n   On voit que le débat n'est pas clos. A notre avis, il paraît désormais posé\nsur son véritable terrain.\n   La dignité des lettres ne permet pas, nous semble-t-il, que dans un pays\nouvert de plus en plus à toutes les manifestations de l'activité intellectuelle, la\nlittérature, et la littérature seule, soit traitée par les pouvoirs publics comme\nune chose inexistante. Le labeur désintéressé de nos écrivains constitue, dans\nnotre vie nationale, une force grandissante, et il ne convient pas plus de\nl'ignorer « officiellement » qu'on n'ignore la peinture, la sculpture, la\nmusique. Pourquoi tant d'hommages, d'honneurs, de protection prodigués à\ncelles-ci, et tant d'indifférence réservée aux lettres, dont les rayons de plus\nen plus brillants, nés de l'âme même et de la conscience de la race, auréolent\npourtant notre jeune pays d'une gloire inespérée?\n   Le littérateur belge, qui n'est rien dans l'Etat, demande à être quelque\nchose. C'est son droit.\n   Grouper dans une classe nouvelle, indépendante des trois classes actuelles\nde l'Académie, ceux de nos écrivains auxquels l'Etat et leurs pairs recon-\nnaîtront des aptitudes spéciales à développer le goût des lettres, — attribuer\nà cet organisme nouveau la tâche de cultiver et de développer les lettres\nfrançaises en Belgique, — lui permettre d'éveiller l'opinion et la presse par\nl'organisation de ses séances de réception, par la publication de travaux et\nde manuscrits, — lui attribuer le soin d'octroyer les prix de littérature (dont\nsa création provoquerait peut-être la multiplication en suscitant des fonda-\ntions particulières), — lui accorder un rôle consultatif en ce qui concerne\nles subsides littéraires, la formation des bibliothèques, l'organisation de\ncertaines festivités publiques, — n'est-ce pas une thèse qui peut rallier\nl'unanimité des bons esprits et des bonnes volontés? Quelle est la\nsusceptibilité qui pourrait en prendre ombrage, — soit du côté des écri-\nvains, justement soucieux de la dignité de leur tâche en un pays où la litté-\nrature reste le plus ingrat des labeurs, — soit du côté des corps académiques\nqui ne verront ainsi aucune de leurs prérogatives ou attributions compro-\nmises, — soit du côté de l'Etat, qui n'engagera pas plus sa responsabilité\ndans l'activité d'un tel organisme qu'il ne le fait à l'égard des trois classes\nactuelles de notre Académie ?\n\n                                                               DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 432, "page_fin": 435, "titre_corps": "Les musiciens célèbres : Gluck — Herold — Schumann", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Sujet bien actuel aussi,\n                     puisque les destinées du genre représenté par Gluck ne\n                     semblent pas encore distraites des fluctuations de la\n                     mode. Il est intéressant d'en noter les vicissitudes. En\n                     Italie, Monteverde inaugure avec Orfeo (1608) le lyrisme\nmoderne, mais son influence reste d'abord nulle. Ni Lulli, ni Gluck lui-même\nne connaissent rien de leur précurseur. Toutefois, Lulli s'affranchit déjà des\nconventions du bel canto italien. Il y a dans ses opéras un réel souci de l'expres-\nsion juste. Mais ils restent secs, monotones, ennuyeux. La déclamation\nchantée n'est que l'humble esclave du texte littéraire; elle n'est pas assez\nmusicale. A ce propos on peut souscrire, me semble-t-il, à cette observation\ndu biographe :\n    « De nos jours, la musique française tend à retomber dans le même écueil\nlittéraire, et notre mélodie vocale contemporaine, sous prétexte de faire éga-\nlement un sort à chaque mot du texte, se dévide ainsi très floue parce que très\nmorcelée d'allure et sans aucune de ces phrases culminantes, où le sentiment\ns'exprime plus lyriquement que logiquement. » (P. 21.)\n   Après avoir régné sans partage pendant plus d'un demi siècle, les ouvrages\nde Lulli furent supplantés par ceux de Rameau. Mais bientôt le public fran-\nçais s'engoua des divertissements gracieux, spirituels et faciles d'une troupe\nde bouffons italiens, débarqués à Paris en 1752. Gluck s'insurge contre cette\ntendance, non sans rencontrer une vive opposition chez les beaux esprits\nde l'époque. Toute la querelle des gluckistes et des piccinistes procède de\nl'antagonisme des deux arts, celui-ci se contentant du plaisir frivole que pro-\ncure la musique légère et décorative, l'autre demandant à l'élément sonore\nl'émotion de l'âme et l'écho des passions profondes et sincères. Gluck triomphe\nde ses compétiteurs au point que pour réussir ceux-ci sont contraints de le\npasticher.\n   Mais l'amour du décor et du bel canto demeure vivace en Italie. Il triomphe\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3496, "texte": "                        LES MUSICIENS CÉLÈRRES                                 433\n\n\ndans les opéras de Donizetti, de Rossini, de Verdi. En France, après Méhul\nqui prolonge un écho affaibli de l'art sérieux, Boïeldieu, Auber, Herold. Halevy\nvont demander aux scènes italiennes l'art de flatter le goût du public. Le\nromantisme brillant et sentimental fait tort à l'austérité de l'art classique, dont la\ndéroute s'achève par le succès tintamarresque de Meyerbeer, et par l'irrésis-\ntible séduction des drames wagnériens. Cependant, en pleine fièvre roman-\ntique, Gevaert maintient aux programmes des concerts du Conservatoire de\nBruxelles les grandes pages oubliées de Gluck. On s'avisa qu'il y a là non\nseulement de la belle musique, mais aussi du beau théâtre. Le public tombe\nsous le charme de la beauté simple et grande d'Orphée, d'Alcesie, d'Armide\net des Deux Iphigénies et voilà que le vieux maître est l'objet d'un nouvel\nengouement où il entre encore trop de snobisme pour que l'on puisse prévoit\nsi la mode changeante lui restera longtemps fidèle.\n    Gluck a écrit exclusivement pour le théâtre. C'est assez dire qu'on ne peut\nle ranger parmi les grands maîtres de la musique pure. Il ne paraît pas qu'il\nfût exceptionnellement doué, et sa technique est plutôt faible (au dire de\nHaendel, Gluck entendait le contrepoint comme son cuisinier). Mais il eut le\nmérite de créer le drame musical, ou, du moins, de lui donner la forme\nlogique que les tâtonnements de ses prédécesseurs n'avaient fait qu'ébaucher.\n Lui-même n'en eut la révélation qu'après une longue période d'essais bien\n oubliés. Les qualités de ses chefs-d'œuvre procèdent autant de la raison que\n de l'imagination musicale. Il révolutionne l'art au nom de la sagesse et du\nbon sens. Grâce à lui, l'opéra, qui fut longtemps, et qui redevint après lui\n une simple amusette, se haussa au rang de la tragédie classique, et c'est avec\n raison que M. Jean d'Udine constate la parenté des Alceste et des Iphigénies\n de Gluck avec les nobles héroïnes de Racine.\n    Quant à la mise en œuvre des moyens, M; Jean d'Udine admire chez Gluck\n l'emploi judicieux des diverses formes de mélodies, sans en exclure aucune.\n Le biographe les classe suivant trois types : le récitatif, plus ou moins voisin\n de la psalmodie, la mélopée déjà plus organisée, mais encore étroitement\n subordonnée au texte, enfin l'air, forme nettement organisée dans ses courbes\n et ses rythmes symétriques, qui existent indépendamment de la phrase litté-\n raire.\n     « Or, toutes les écoles musicales commettent cette erreur de croire à la\n supériorité qualitative de tel ou tel type mélodique. Les lullistes et les\n ramistes, esclaves de la déclamation littéraire, n'admettaient que le récitatif\n ou que les mélodies à peine plus organisées. Les wagnériens ne tolèrent que\n les mélodies voisines du second type. De nos jours les debussystes reviennent,\n tout au moins pour la partie vocale de leur musique, au type lulliste de la psal-\n  modie, tandis qu'à toute époque les tenants de l'école italienne, bouffonistes ou\n  piccinistes, et plus tard bellinistes, rossinistes ou donizettistes, n'ont accepté\n  comme chantantes que les mélodies du type le plus complètement organisé,\n  c'est-à-dire que les airs (p. 61)...\n     » Les opéras de Gluck sont restés, grâce à leur diversité de moyens expres-\n  sifs; infiniment plus jeunes que ceux de Lulli et de Rameau... Et nous pouvons\n  prédire presque à coup sûr qu'ils paraîtront un jour, pour la même raison,\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "434                              DURENDAL\n\n\nplus jeunes que les drames de Wagner lui-même, cantonnés dans la mélodie\ndu second type. »\n  Je ne puis partager cette dernière prévision. Car, si le romantisme outré\nde Wagner est aux antipodes de l'art simple et pondéré de Gluck, le maître\nde Bayreuth veut, comme ce dernier, la vérité et l'accent sincère dans la\ndéclamation, et la veut avec une rigidité de logique que son devancier n'au-\nrait encore pu faire accepter. Sous ce rapport, Wagner achève la révolution,\ncommencée par Gluck. Il n'a pas voulu rompre la trame du discours lyrique\nen y insérant des morceaux artificiellement construits selon des courbes et des\nrythmes qui disloquent nécessairement la déclamation. Il n'a gardé ces\nrythmes qu'à la faveur de situations spéciales, qui en rendent l'emploi légi-\ntime, comme dans les stances de Walther (Maîtres chanteurs), ou l'air de la\nForge (Siegfried). Partout ailleurs, la phrase lyrique se meut librement,\ncomme la parole ; la mélodie, pour n'être point carrée, n'en est que plus vivante\net plus expressive des mouvements de l'âme. Cependant elle n'est pas\ndépourvue d'un rythme intérieur, qu'on découvre très bien à l'analyse. Wagner\nétait trop musicien pour déchoir dans le genre amorphe cher aux debussystes.\nEn brisant les moules de la convention, il a libéré la mélodie des contraintes\noù elle ne pouvait renouveler sa jeunesse. Ce serait d'ailleurs une profonde\nerreur de croire qu'il n'y a de rythme et de symétrie que dans le partage du\ntemps en intervalles d'égale durée. L'étude du plain-chant préservera les\nmusiciens de pareil préjugé.\n\n\n   M. ARTHUR POUGIN s'est chargé de la biographie d'Herold. Nous voici\ndonc en pleine période romantique, où Boïeldieu, Auber et Adam font les\ndélices des dilettantes de France. Bien que le biographe ne ménage pas les\népithètes laudatives, et.qu'il tienne Herold pour le plus grand musicien fran-\nçais de la première moitié du siècle écoulé (je n'y veux pas contredire), le\nsouvenir des émotions qui accueillirent, en ces temps de naïve sensibilité, la\nDame blanche et la Fiancée de marbre, nous laisse aujourd'hui assez froids. L'au-\nteur de Zampa est bien de son temps et de son pays, ce qui fut un double\nmalheur pour un Français de 1830. D'ailleurs sa mort précoce ne lui permit\npas de donner la pleine mesure de son génie, ni de s'élever au-dessus de la\nmédiocrité ambiante. Il n'y avait peut-être alors en France qu'un seul «homme\npour le sentir et oser le dire : Berlioz. On lira à la page 93 du livre de\nM. Pougin, ce qu'il pensait de Zampa. A lire aussi, à la page 54, la curieuse\nnote rencontrée par le biographe dans les papiers d'Herold, où l'on voit com-\nment le musicien comprenait l'opéra, se préoccupant exclusivement du cadre,\nsans même songer à ce qu'il y mettra.\n                                       *\n                                     * *\n   Si la musique française, vers i83o, n'est guère mieux représentée que par\nHerold, l'Allemagne, qui n'a pas renié Haydn, Mozart, ni Beethoven, se glo-\nrifie, à la même époque, de produire un des plus grands artistes qu'elle ait\neus : Schumann, dont M. CAMILLE MAUCLAIR raconte la féconde et doulou-\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2823, "texte": "                        LES MUSICIENS CÉLÈBRES                              435\n\n\nreuse carrière. Ce fut une âme très pure et très généreuse, trahie par un orga-\nnisme voué à la déchéance précoce. Dès l'âge de 23 ans, il subit les premières\natteintes de la mélancolie noire, qui dégénéra en démence. C'est merveille\nque, malgré cette tare, l'infortuné artiste pût laisser une œuvre considérable\net autrement significative que deux pâles opéras. Il dut ce bonheur à la\nsagesse et à la tenue de sa vie privée. La leçon est instructive pour ceux qui\nprétendent que l'artiste a besoin du coup de fouet des passions troublantes...\n    Schumann est avant tout le poète des émotions intimes. La plus belle\npartie de son œuvre, la plus considérable aussi, ce sont ses compositions pour\npiano et ses deux cent quarante-six lieder. Dans les premières il épanche vrai-\n ment les trésors de sa belle âme. Il y raconte ses émotions, ses troubles, ses\ncontemplations, ses ravissements dont la beauté de l'âme enfantine est sou-\n vent l'objet, et dont nul souffle de passion purement sensuelle ne trouble la\n merveilleuse candeur. La meilleure définition de ce genre, créé par lui, il l'a\n donnée lui-même dans une lettre adressée à Clara Nieck, qui devint l'inou-\n bliable Clara Schumann. « En attendant votre lettre, dit-il, j'ai composé des\n livres entiers, Ce sont des choses étonnantes, folles, quelquefois solennelles.\n Vous ouvrirez de grands yeux quand vous les jouerez pour la première fois.\n En ce moment je voudrais éclater en musique... C'est vous et votre pensée qui\n jouent là le principal rôle... »\n     Tout cela, c'est de la, musique pure, non pas décorative ni dans le genre\n  brillant et facile de l'école italienne, ni même selon l'idéal de souveraine\n  noblesse du grand Bach, mais de la musique toute vibrante de l'émotion inté-\n  rieure et personnelle, et qui livre tous les secrets « du fiévreux et tendre jeune\n  homme qui l'a écrite ».\n     Aussi subjective, malgré l'emprunt des textes littéraires, est la forme des\n  incomparables lieder que tout le monde connaît, et qui n'ont jamais été\n  dépassés. Le même souffle personnel, enfiévré et généreux traverse les sym-\n  phonies, et surtout le vaste poème inspiré du Manfred de Byron. Le musi-\n  cien l'a transformé à la ressemblance de son âme en remplaçant la fin pessi-\n  miste du poète anglais par un hymne de pardon et de paix religieuse. Requiem\n  œternam dona ei, Domine... Quelques mesures seulement et c'est tout un monde !\n  Cette substitution dénature la pensée de Byron, remarque M. Camille Mau-\n  clair. Je m'en console aisément en goûtant le charme apaisé de ce prodigieux\n  final, qui éclaire d'un rayon d'espoir la sombre nuit des « angoisses intellec-\n   tuelles ».\n                                                                F.   VEEHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 436, "page_fin": 437, "titre_corps": "Une disparue : André Gladès", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "Une disparue André Gladès Florence Monneroy", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 527, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "Une disparue : André Gladès\nF l o r e n c e M o n n e r o y , Récits de la vie du cœur, par ANDRÉ GLADÈS, un\n  volume de 343 pages avec une préface d'EdouARD ROD.— (Perrin, éditeur.)\n   Il règne dans ce livre posthume, pieusement publié par les soins de ceux qui\naimèrent son auteur, un charme très sûr, très prenant. Nul témoignage d'amis,\nnul aveu de rivaux, nulle célébrité reconnue, ne pouvaient mieux nous\napprendre à regretter la précoce disparition de la femme généreuse et sensible\nqui l'écrivit.\n   Un esprit un peu hautain, mais d'une grande élévation de pensée, un cœur\npitoyable et compréhensif s'y révèlent, en effet, au cours des brefs récits qui\nle compose. En achevant de lire le dernier, intitulé L'Ennemie, je ne puis me\ndéfendre d'un véritable serrement de cœur en songeant à ce qu'eût pu donner\naux lettres un talent si souple et si varié, une intelligence si profonde des\nmouvements de l'âme, un penchant si sincère vers l'exaltation discrète et\ncontenue de la beauté morale.\n   Sans doute, ce recueil de nouvelles auquel le titre de la première et de la\nplus caractéristique a été donné, est d'un mérite inégal. Il y a des puérilités\net des gaucheries — encore que charmantes — principalement dans les pages\ncueillies parmi celles des débuts littéraires de Mlle André Gladès. Mais le\nvolume marque une gradation de progrès, non pas seulement au point de vue\ndu style et de la composition, mais aussi du côté de l'observation, de la psy-\nchologie, de la compréhension des âmes humaines.\n   Il y aurait une évocation intéressante à faire de la personnalité de l'auteur\npar la comparaison de son œuvre avec ce que nous savons de sa vie. Je crois\nqu'au rebours de ce qui arrive pour la plupart des écrivains, nous en conce-\nvrions une intelligence et une estime plus attendries de ce caractère de femme\nd'une sincérité scrupuleuse alliée à une touchante réserve, qualités qui lui\nfaisaient tamiser à travers des voiles de grâce et de mesure sa vision de plus\nen plus clairvoyante et profonde de la vie du cœur et de la vie réelle.\n   Cependant, il nous semble que cette évocation n'appartient pas à des mains\nprofanes. La tombe est fraîche encore et les fleurs qu'ont semé sur elle la\npiété des mains amies répandent toujours leur parfum douloureux et récon-\nfortant. Que la critique se garde, comme d'un outrage, de soulever les gerbes\ndont on a fleuri la mémoire d'André Gladès. Qu'elle ne fasse pas ce qu'exigea\nl'implacable science qui disséqua son cœur par le scalpel du médecin. Et,\nd'ailleurs, la préface d'Edouard Rod, dont elle fut le disciple, la collaboratrice\net l'amie, nous éclaire sur sa personne avec justice bien qu'avec émotion.\nLisons-la cette préface avant de nous livrer au plaisir de suivre la trame\nromanesque et touchante de Florence Monneroy, avant de nous attendrir à\nl'idylle douloureusement mais logiquement interrompue des amoureux de\nEn deux langues, avant d'écouter la curieuse confidence de l'héroïne de\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3486, "texte": "                    UNE DISPARUE : ANDRÉ GLADÈS                             437\n\n\nLe Hasard, avant de partager, sous la conduite minutieuse de l'auteur, La Vie\nde M. Pegrier, marchand de vernis, avant surtout de nous laisser si complètement\ngagner par l'émotion merveilleuse de La Mère et de L'Ennemie.\n   Je ne puis pas analyser ici chacun de ces récits dont il ne faut pas exagérer\nla valeur d'art. Néanmoins je m'en voudrais de ne pas m'attarder devant ce\npetit chef-d'œuvre, L'Ennemie. Parfois lorsqu'un artiste disparaît, trop tôt ou\nau terme d'une carrière féconde, peintre, sculpteur, on réunit bon nombre\nde ses œuvres en un salon éphémère. Peut-être n'y a-t-il dans cet assemblage\nque peu d'unité et d'harmonie. Il suffit pourtant qu'en une des toiles ou des\nmaquettes nous reconnaissions les qualités caractéristiques de la manière, de\nla vision de l'artiste, pour que nous lui conservions, de notre visite, un\nsouvenir reconnaissant, plein d'admiration et de regret. L'Ennemie a été pour\nmoi cette toile, cette maquette, cette médaille d'André Gladès.\n   Une figure de femme s'y détache, celle de cette Eliane, orpheline\nrecueillie par sa grand'mère et son oncle, qui épouse, sans beaucoup l'aimer,\nun veuf doté de deux filles. Elle l'épouse poussée par la force des circon-\nstances, cette force mystérieuse qui ne violente pas, mais amène, achemine,\nconduit avec une ténacité persistante, cette force à laquelle Mlle Gladès\nsemble avoir attaché une presque superstitieuse importance.\n   Une fois mariée, la pauvre femme se voit considérée par les filles de son\nmari comme l'ennemie. Le mari lui-même, une étrange physionomie tour-\nmentée, nerveuse, située sur les confins de la folie, prend ombrage de ce rôle\ndemère, d'épouse amoureuse qu'Eliane de la meilleure intention du monde\nrevendique justement. Et c'est une vie douloureuse faite de froissements, de\nmalentendus, de résignations, jusqu'au jour de la naissance d'un fils. Cet\nenfant d'Eliane est, hélas ! le sujet de l'irrémédiable éclat. Dominé par le\nsouvenir hallucinant de son amour pour sa première femme, le mari se laisse\nemporter à des paroles de haine. Eliane s'enfuit et redemande asile à ceux\nqui accueillirent son enfance.\n   Mais là, et ceci est indiqué avec un art merveilleux, on ne comprend pas\nsa révolte, on lui fait saisir, avec douceur, avec tendresse et avec cet invin-\ncible égoïsme dont ne sont point exemptes les meilleures âmes, qu'elle est\nhors de la voie normale. L'amitié d'un brave homme même ne peut que lui\nconseiller la résignation, l'acceptation de la vie injuste et sacrifiée, pour le\nbonheur de son fils et pour sa paix à elle-même. Alors Eliane accepte,\npuisque les circonstances le veulent. Mais devant le berceau de son fils\néveillé et gazouillant, une révélation se produit. Son sacrifice, accompli\npour le bonheur de son enfant, prend à ses yeux une signification nouvelle.\n   « Pour la première fois, Eliane sentit passer en elle le souffle de la passion.\nSes lèvres goûtèrent le sel de la vie. Elle eut l'intuition des grandes amours,\ndes grandes douleurs, des fortes joies compensatrices des grands sacrifices,\nceux que l'on accomplit avec son cœur parce qu'on les consent en faveur d'un\nêtre qu'on aime... »\n   J'entendrai longtemps ce cri de femme douloureuse, en contemplant le profil\npensif d'André Gladès tel qu'un pur artiste l'a dessiné pour le mettre au fron-\ntispice de son dernier livre.\n                                                           HENRI DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 438, "page_fin": 438, "titre_corps": "Société royale belge des Aquarellistes : Exposition rétrospective", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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On y observe avec intérêt les phases\n                    qu'a traversées l'art « charmant » de l'aquarelle, depuis\n                    les ouvrages minutieux des paysagistes en chambre jus-\n                    qu'aux notations les plus délicates et les plus personnelles\n                     de Claus et de Klhnopff.\n                       D'abord, c'est le règne du genre que l'on ne peut mieux\nqualifier qu'au moyen de l'épithète chic. Il est représenté par les « fabriques »\nde Bossuet et de Van Moer (les unes pompeuses, les autres intimes) ; les\npaysages méticuleux et morts de Puttaert; ceux, plus romantiques, de\nLauters, avec bois ombreux, cascades et autres accessoires obligés; les\ncompositions élégiaques de Francia et de Khunen. Le genre chic atteint sa\nperfection dans les sites joliment arrangés de Simoneau, selon les conven-\ntions du pittoresque de ce temps.\n   Puis de nouvelles tendances apparaissent. Huberti note des impressions\ndélicates. Fourmois transporte assez maladroitement dans l'aquarelle les\nprocédés de ses puissantes peintures à l'huile. Roelofs inaugure la vraie\naquarelle moderne et trouve des effets magnifiques dans les Pies. Le beau lac\nd'Ecosse, de Toovey, rappelle Turner par la sûreté du dessin, la finesse\nchaude et puissante de la couleur et le romantisme du site.\n    Quelques éminents « peintres d'histoire » ne dédaignent pas de s'affilier au\n Cercle des Aquarellistes. On peut admirer la correction froide de l'art acadé-\n mique dans les oeuvrettes de Portaels, de Cluysenaer, d'Hennebick et de\n Van Lerius. Bien plus émouvantes cependant sont les pages déjà sincères\n de ce grand artiste que fut Degroux. Le Reliquaire, qui ne prétend être qu'une\n modeste sépia, a toutes les qualités d'un tableau parfait. Gentilles aussi, mais\n un peu fripées, les anecdotes de Madou. De Kathelin on voit avec plaisir\n les juifs bien typés du Jour de Sabbat, et il se dégage une réelle émotion drs\n pauvres petits saltimbanques souffreteux...\n    Il y aurait à dire le plus grand bien du copieux envoi de nos contempo-\n rains, qui démontrent que l'émotion esthétique n'est point tributaire du pro-\n cédé. Je me bornerai à signaler, comme absolument hors pair, l'exquis\n Automne de Claus, l'intérieur d'église de Khnopff, qui est le triomphe des\n blancheurs virginales, et enfin l'envoi de Julien De Vriendt, qui résume\n  en trois pages délicieuses ses qualités d'artiste et de poète.\n                                                                F . 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Mais de l'Affaire, la grande,\n                     la seule, l'unique, la just, subtle and mighty affaire, celle\n                     devant qui aurait droit de marcher l'Annonciateur des\n                     buffles : voici l'Affaire des affaires, toutes les autres sont\n                     des sous-affaires, des pseudo-affaires, des fausses couches\n                     d'affaires, elle seule est la vraie affaire!...\n                        Et du coup l'on respire enfin, par ce temps de torridités\n                     asphyxiantes. Car vraiment il était angoissant de ne plus\n                     voir reparaître à la surface des flots de papier cet incompa-\nrable serpent de mer qui fit le bonheur des reporters et la tranquillité des\npassants au cours de ces deux derniers lustres. Où était-il passé? Dans quelle\nmer de Sargasses, dans quel Maelström, sous quelle banquise ? Dieu ! s'il avait\nété mort! Non, non, non, le revoici!\n   Hélas ! ce n'est plus le même, on nous a changé le monstre! Plus de reni-\nflements, plus de pétarades, plus de jets de soufre et de phosphore. Un\nbouchon sur ces évents, un bâillon sur cette aimable gueule, une taie sur ces\nyeux d'escarboucle dont on ne pouvait naguère recevoir un rayon en coulisse\nsans tomber du coup en des convulsions démoniaques.\n   Pauvre monstre affolé, le voilà qui se traîne au milieu de l'indifférence\ngénérale. Personne ne s'en enthousiasme, personne ne s'en terrifie, personne\nne s'en occupe, pas même les conseillers à la Cour de cassation devant qui\nl'introduit le Péjé, tel sainte Marthe conduisant la Tarasque par le licol de\nson chapelet; à peine soulèvent-ils une paupière d'audience, encore est-ce\npour voir les bonds d'oiseau rouge du Péjé de bâton en bâton de la cage\ncassationnelle, plutôt que pour surveiller la torpeur mal réveillée de l'ex-Chi-\nmœra in Gallia bombinans.\n   Tant de décadence après tant de grandeur, on ne peut passer cela qu'à\nRome. Il importe de restaurer au plus tôt le monstre apathique en sa précé-\ndente fureur. Ces bouchons qu'on les tirebouchonne, et ces bâillons qu'on\nles outrebâille ! Molles griffes, voici venir les ciseaux vivificateurs, et crocs\némoussés, prêtez-vous aux limes aiguisantes. En avant, les éclairs des yeux\nd'escarboucles et les moulinets de cette croupe recourbée en replis tortueux !\nL'effroyable du monstre importe à la distraction des peuples.\n   Elle était si belle, l'Affaire, sous Félix Faure! S'en souvient-on? Chaque\nmatin, pan! un mystère à éclaircir : D'où venait cette tête? D'où sortait cette\nmain? Et les cervelles travaillaient, et les hypothèses se croisaient! Qui sait\nsi ce n'est pas à cet aiguisement de l'intelligence universelle que nous devons\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3113, "texte": "440                               DURENDAL\n\n\nla découverte de la lumière noire de Gustave Le Bon ? On se précipitait sur\nles feuilles. Moi-même, un jour au Café de la Paix, je me rappelle avoir voué\naux dieux infernaux un gentleman flegmatique qui lisait trop lentement de\nFigaro ! Ah! voilà un beau feu qui ne me brûle plus quand mon voisin de\nbanquette s'attarde sur son Gaston Deschamps !\n    Et les hésitations torves avec lesquelles on s'abordait quand on croisait par\nhasard un vieil ami oublié depuis quelques mois, chacun se torturant l'esprit :\nqui sait ce qu'il pense là-dessus, l'animal ? On se tâtait doucement à la cein-\nture, à la nuque, comme des boxeurs de jiu-jitsu, et tout d'un coup, crac! le\npoint hystérogène dûment pressé, on se sautait à la cravate comme des coqs\nà crête rouge ! Si on recevait une invitation à dîner, on interrogeait d'abord\nl'amphytrion : Qui y aura-t-il ? Je me souviens de l'excellent ami Michonis\n qui en avait été réduit à diviser ses convives en deux fournées alternatives,\nsans cela les assiettes volaient toutes seules ! Ah ! c'était le beau temps !\n    Tout lasse, tout casse, tout passe. Les uns sont morts, les autres se sont\ntues. Laborie s'est retiré sous sa toge et Bertillon sous sa toise. L'intérêt des\n freins hydropneumatiques étant épuisé, on cherche à galvaniser celui de la\n pièce n° 26, mais décidément ça ne prend plus. Il n'y a qu'à la Cour de cas-\nsation où l'on entend encore crépiter les mots inévitables : faussaires, vendus,\n menteurs. Le public, lui, bâille et s'affale plus que le monstre lui-même.\n    Car peut-être le monstre n'est-il torpide qu'en apparence; il digère ! Au\n Fond, il a ce qu'il voulait, le tapis de pourpre sur lequel il se prélasse au cli-\n quetis des encensoirs, comme le crocodile sacré que visita Clément d'Alexan-\n drie. Dans ces conditions il serait mal venu à faire le difficile. Peut-être\n même s'applaudit-il en son âme à replis tortueux des services qu'il a rendus\n à ses sujets, tant fidèles que mécréants. Cette instabilité ministérielle, dont\n on se plaignait si fort jadis, elle n'existe plus; chaque cabinet dure trois ans\n et ne s'en va que parce que ça lui plaît. Ces revirements parlementaires qui\n faisaient le désespoir des anciens chefs de gouvernement, on ne les connaît\n pas davantage; les majorités sont des blocs bâtis à chaux et à sable. Ces\n partis d'extrême révolution, qui jadis donnaient tant de fil à retordre, mainte-\n  nant s'assagissent en actes sinon en paroles, ils s'embrigadent et manœuvrent\n comme de vieux routiers de la conjonction des centres. En vérité, voilà bien\n  des avantages, et de même que les Egyptiens cherchaient longtemps à l'avance\n  le bœuf Apis qui succéderait au dieu thériamorphe en exercice, il importe\n  d'avoir en vue dès maintenant le futur monstre qu'il siéra d'intrôniser, fût-ce\n  au prix d'une guerre civile, quand celui-ci gavé d'enquêtes, de cassations et de\n  non renvois, sera crevé et roulé, comme le veut Renan, dans le linceul de\n  pourpre où dorment les dieux morts.\n\n                                                                 HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 441, "page_fin": 445, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES (I) LITTÉRATURE Jules Destrée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 532, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2590, "texte": "LIVRES ET REVUES (I)\n\nLITTÉRATURE :\nJ u l e s D e s t r é e (Anthologie des écrivains belges). — (Bruxelles, Edition\n   de l'Association des écrivains belges.)\n   M. Jules Destrée est socialiste et par conséquent son idéal politique n'est\npas le nôtre, pas plus que sa philosophie. Mais la politique est bannie sans\nmerci de notre revue. Nous avons toujours tenu et nous tenons à garder à\nDurendal le caractère très digne et très noble de revue exclusivement artistique\net littéraire. C'est pourquoi les idées politiques de M. Jules Destrée ne nous\nempêchent absolument pas de rendre hommage à son prestigieux talent\nde penseur, d'écrivain et d'artiste. M. Destrée est un de nos plus brillants\nécrivains. Il se dégage de tous ses écrits un parfum d'idéal tout à fait exquis.\nSes œuvres fortement pensées sont au point de vue littéraire d'une beauté\nd'art incomparable. Elles dénotent une richesse d'imagination sans pareille.\nLe style en est chaud, coloré, vibrant, nerveux, d'une vie intense et tout\nimprégné de poésie. Ses critiques d'artiste sont des critiques de maître. Nos\nlecteurs ont pu s'en rendre compte en lisant les admirables études, profondes\net consciencieuses, qu'il nous donna jadis, sur les Primitifs Siennois.\nL'Association des écrivains belges a donc eu mille fois raison de réunir les\nplus belles pages des œuvres de J. Destrée en une de ces anthologies si judi-\ncieusement faites qu'elle publie petit à petit et qui renferment des extraits des\nlivres de nos littérateurs.\n   Cette anthologie-ci est aussi bien faite que les précédentes et donne une très\nbelle, très nette et très haute idée du talent si personnel de Jules Destrée.\n   Voici une jolie page d'un des derniers écrits de J. Destrée, intitulé La Patrie\net qui donne bien la note caractéristique de son style imagé, souple et\n délicat :\n    « Patrie, chère et douce terre du Père... Et je revois la maison familiale, au\nbord de la route, au milieu des arbres et tapissée de lierre... O ma chère\n maison, où je vins tout enfant, où se sont écoulées les heures tristes et joyeuses\n de ma vie; où les miens ont vécu : ma mère si tendre, trop tôt partie, et à\n laquelle je ne puis penser sans me sentir l'âme toute parfumée de clémence\n et de bonté ; mon père, aux allures sévères, mais si affectueux, d'une si grande\n culture d'esprit et d'une si belle droiture de cœur, si noblement compréhensif ;\n ô ma chère maison, où les miens m'ont donné tout ce qu'il y eut de meilleur\n\n\n  (1) L'abondance des matières nous force de renvoyer au prochain fascicule un grand\nnombre de comptes rendus de livres.\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "442                              DURENDAL\n\n\nen moi-même, la pitié pour les faibles, l'amour du beau, la folie de la justice,\noù ces leçons augustes surgissent maintenant dans ma mémoire en images\nfrémissantes, multiples, confuses, et auxquelles je n'ose m'arrêter, de peur de\nne plus pouvoir poursuivre, où chaque dalle du corridor, chaque marche de\nl'escalier, chaque coin de chaque chambre, chaque meuble dans chaque\nchambre, chaque bibelot sur chaque meuble, a son histoire et sa vie et me\nparle de choses qu'il ne dira qu'à moi-même ; ô ma chère maison où j'ai aimé,\noù j'ai pleuré, où sont morts les miens !\n    » Et je pense encore à ceux qui sont partis, à ce frère d'un esprit si ouvert,\nsi délicat, entré par quelle soudaine surprise de la destinée dans l'ordre béné-\ndictin ! Batailles d'écoliers, escapades de gamins, folles et franches gaîtés de\njouvenceaux, ferveurs d'art communes, qui eût dit, oui, qui eût prédit, quand\nsouriaient nos vingt ans, que vous finiriez dans la gravité du froc noir! Et\nnos vacances, au loin, dans le petit village d'Erbisœul, où des parents avaient\nune maison de campagne grande comme un château et un jardin comme un\nparc ! Il y avait, au fond du jardin à droite, un pommier dont les branches\ns'étendaient au-dessus du jardin du curé et dont les pommes blanches, frottées\nde rouge, avaient un petit goût acide et sucré que je sens encore. Il y avait\nun étang qui nous semblait un lac; et, plus loin que l'étang, quelques arbres\nque nous appelions le bois. Vers la source du bois, le soir, le pâtre menait les\nbestiaux en chantant : Alî! Alô! Alî! Alô! O douce mélancolie de ce chant\npsalmodié dans le couchant rose !... Il y avait... Il y avait nos cousines,..\n Mais je ne saurais dire jamais tout ce qu'il y avait à Erbisœul! O douce\nPatrie, terre bénie, que celle où l'on trouve de tels villages.\n    » Et d'autres vacances, encore, nous amenèrent à Mons, chez des grands-\nparents, dans une rue où l'on voyait un gros bœuf de fonte au-dessus d'un\n marché. La tour du château sur la colline, la Grand'Place, le Mont Panisel,\n toutes ces rues charmantes et pittoresques, si curieusement vieillottes et dont\n la vie semble s'être arrêtée vers 1820, et au loin le Borinage, si tragique et si\n pitoyable avec ses petites maisons tapies au pied des triangulaires terris, les\nvoyais-je alors comme je les vois maintenant? Non, sans doute, mais leurs\n détours gardent des lambeaux de mon enfance, évoquant des figures aimées\n qui se sont évanouies, « des voies chères qui se sont tues... ».\n    » Et j'y devais revenir plus tard pour, en une demeure sur qui pleuvait la\n chanson du carillon, au bout d'une allée d'arbres complices dans le soir, cher-\n cher celle à qui la Destinée avait confié d'apporter dans la maison familiale,\n le bienfait de sa bonne tendresse et le charme des choses d'art...\n    » O la chère maison, dans ce pays noir, si étrangement, si magnifiquement\n tourmenté par un formidable labeur humain : bruit des usines, grondement\n des marteaux, ronflement des machines, longues plaintes des locomotives, et,\n dans les nuits, les embrasements superbes des fumées et des feux. O mon\n pays, que tu me parais beau ! Pourquoi est-ce que je me sens pris tout à coup\n d'un si frénétique besoin de te revoir et de te retrouver ? La vieille église de\n pierre est-elle toujours là, au milieu du village? Et le cimetière, dites, avec\n la route qui monte, le cimetière où dorment les miens ? »\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                            443\n\n\nREVUES D'ART :\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de juin contient, sous forme de préface, une étude\nd'ensemble sur l'Art à Liége, qui servira d'introduction à une série d'articles\nintitulés : Quelques peintres liégeois. L'auteur est, Dieu soit loué, un littérateur,\nc'est-à-dire un critique d'art qui a la puissance d'expliquer les œuvres et d'en\nfaire saillir toute la beauté en des paroles vibrantes et suggestives. Maurice\ndes Ombiaux qui a écrit ces belles et vivantes pages sur l'art liégeois est assez\nconnu pour qu'il soit inutile de faire l'éloge de son talent d'écrivain. L'intro-\nduction de son étude est remarquable. Après avoir exalté la splendeur de\nl'art liégeois de jadis, il explique d'une façon précise et logique comment\ncet art subit une longue éclipse dans une ville où il avait brillé avec un éclat\nsans pareil.\n   Cet intéressant article de notre confrère des Ombiaux est suivi du commen-\ncement d'une étude sur un peintre de marines, de tout premier ordre. Il\nsuffit de voir dans ce numéro la reproduction des œuvres merveilleuses de\nJan Porcelis, pour en devenir du coup un admirateur enthousiaste. L'auteur\nde cet article montre comme quoi cet artiste fut le « fondateur de la véritable\nécole hollandaise de peinture de vues maritimes et fluviales ». Ce premier\narticle est surtout biographique. Il abonde en détails sur l'artiste né à Gand,\navant 1584, et qui passa une grande partie de sa vie en Hollande et sur toute\nsa famille. Cet article est très documenté et dénote une érudition sûre et\n précise.\n                                                                         H . M.\n\n   L ' A r t e t l e s a r t i s t e s . (Numéro de Juin). — M. Henri Marcel con-\nsacre quelques pages excellentes à Giambattista Maroni, dont les fervents de\nl'art italien connaissent et apprécient les beaux portraits, sévères et signifi-\ncatifs. M. le comte de Montesquiou nous parle de Laszlô, « le portraitiste\nlyrique des Rois», dont la manière affectée et agaçante, en général, se trans-\n forme parfois — les œuvres reproduites le prouvent — en une simplicité\nexpressive et charmante. Le numéro est complété par de savoureuses pages\n de M. Lemonnier sur Alfred Stevens et la revue des expositions : celle de\n Fantin-Latour ; celle de la Société nationale des Beaux-Arts et celle des Artistes\nfrançais, etc. Illustration abondante et soignée.\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a (Numéro de Juin). — La suite de la traduction\nillustrée et commentée du voyage de Goethe en Ombrie; celle de l'attachant\ntravail de M. Cenli sur la fête des Ceri de Gublio. Une notice sur le tombeau\nde Benoît XI, dans l'église de S. Dominique à Pérouse. Une abondante\nbibliographie touchant surtout des publications franciscaines toujours plus\nnombreuses.\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3164, "texte": "444                                DURENDAL\n\n\n\nROMANS :\nH i s t o i r e d e G e r v a i s e , par ALEXIS NOËL. — (Paris, Plon.)\n   Voici un roman sérieusement pensé, composé avec soin, et bien écrit.\nL'histoire est belle, touchante même et, parfois, tragique et poignante.\nC'est celle d'un pauvre petiot d'origine prussienne, abandonné par sa mère\net qui vient échouer dans une commune française. Il y est recueilli et\nadopté par une famille au cœur généreux. Elevé avec Gervaise dont enfant\nil partage les jeux innocents, il s'éprend d'elle, lorsqu'il est devenu jeune\nhomme. Les fiançailles sont célébrées. Mais le fiancé doit chercher les\npapiers exigés par les formalités civiles pour procéder au mariage dans\nson pays d'origine, en Prusse. Entre temps, éclate la guerre entre les deux puis-\nsances. Plus de nouvelles de Fritz; c'est le nom que lui avait donné sa nouvelle\nfamille. Se serait-il enrôlé dans l'armée ennemie contre sa patrie d'adoption? Sa\nfiancée ne peut se résoudre à croire à une telle infamie et à une telle ingratitude\nde sa part. Toutes les apparences pourtant sont contre lui, apparences aux-\nquelles une âme méchante, jalouse du bonheur des deux fiancés, donne une réa-\nlité extérieure saisissante. Nous disons une réalité extérieure, car la vérité estque\nFritz a été enrôlé de force dans l'armée prussienne et entraîné contre son gré\ndans cette guerre menée contre le pays qui est celui de son cœur parce qu'il\nest celui de ses bienfaiteurs. Fritz arrive au village de Gervaise avec la com-\npagnie, dans laquelle il a été enrôlé. Une lutte à mort s'y engage Fritz, à la\ngrande joie de la jeune fille, se tourne contre les Prussiens. Ceux-ci s'empa-\nrent de lui pour le fusiller. Gervaise se jette devant les fusils. On l'empoigné,\non l'entraîne. Elle se débat, égratigne, mord, s'échappe et d'un bond se jette\nau cou de son fiancé. Un coup de pistolet! Fritz s'affale et meurt entre les\nbras de Gervaise. Un Prussien, traîtreusement par derrière, lui avait fait\nsauter la tête.\n\nG r e z e l s , roman historique par le COMTE A. DE SAINT-AULAIRE. —\n   (Paris, Perrin.)\n   Ce roman se passe au temps de la Révolution dont il décrit en détail toutes\nles horreurs. Il a ce bon côté de raconter une fois de plus les crimes abomi-\nnables de cette satanique histoire et d'inspirer le plus profond dégoût pour\nles assassins qui, sous prétexte de libérer le peuple, massacraient sans dis-\ncernement, sans vergogne et sans l'ombre d'un procès les aristocrates, les\nprêtres, les religieuses et en général tous les gens qui leur portaient ombrage.\nNous regrettons seulement que le talent de l'auteur ne soit pas plus souple.\nSon style est un peu lourd et rend la lecture pénible. Il n'en faut pas moins\nlouer le noble but de l'écrivain. Qu'il soit remercié d'avoir fait maudire une\nfois de plus l'ignoble, cynique et sanguinaire comédie de la révolution.\n\nL e s I g n o r a n t e s , par RENÉE FAUER. — (Paris, Plon.)\n  C'est la fastidieuse histoire des mauvais ménages. Est-elle assez usée cette\ncorde ? Quand donc serons-nous débarrassé de ces romans de troisième ordre\nqui ne cessent de nous raconter l'éternelle histoire des maris qui trompent\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               445\n\nleurs femmes ou qui sont trompés par elles. Avouez que c'est d'un intérêt\nplutôt médiocre. Et cependant pour peu que l'auteur ait du talent, comme\ncelui de ce roman-ci, son livre a plus de succès auprès du gros public que\nles plus belles œuvres des plus grands littérateurs.\n   Je dois dire que ce roman est bien écrit, beaucoup mieux écrit que la\nplupart des romans qui traitent le même sujet. Mais précisément ce sujet\ndont nous avons soupe, pour employer un terme vulgaire, paralyse l'émotion,\net agace en dépit du talent d'écrivain de l'auteur.\n\nD i s p a r u , par BRADE. — (Paris, Plon.)\n   Ce roman est mal écrit et par suite ennuyeux à lire. De plus il s'arrête à\ntoute sorte de détails bourgeois peu intéressants, inventés sans doute pour\ntirer l'histoire en longueur et aboutir à un volume de proportions conve-\nnables. Et cependant il en est à sa seconde édition. Mais le nombre d'éditions\nn'a jamais été pour moi le critère de la valeur littéraire d'un livre. Et puis\ncette littérature facile, qui n'impose pas plus de contention d'esprit aux\nlecteurs pour la lire, qu'il n'en a coûté à l'auteur pour l'écrire; c'est préci-\nsèment ce qu'il faut au public, hélas ! public incapable de goûter les œuvres\nvraiment littéraires. C'est pourquoi nous sommes inondés par ces romans.\n   Il y a un beau caractère dans ce roman, celui du héros, le « disparu », qui,\nfiancé un moment, disparaît pour le plus noble des motifs, et reparaît\nà la fin de l'histoire, qui se conclut naturellement par un mariage. Quand\nl'auteur saura mieux écrire, il traitera un peu mieux ses sujets. Il est parti\ntrop tôt !\n                                                                       H. M.\n\nS c e n e e figure, par RACHELE BOTTI BINDA. — (Milan, A. Solmi.)\n   Regrets, désillusions, nostalgies; âmes tendres et droites brisées par la\nvie bu dédaignées par elle... Tels sont les thèmes que semble préférer l'auteur\nde cette série de nouvelles; ils l'inspirent heureusement et donnent à nombre\n'de ces récits, écrits avec simplicité et délicatesse, une grâce et un accent\nsingulièrement émouvants\n                                                                       A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 446, "page_fin": 448, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La Rédaction de Durendal offre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 537, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "NOTULES\n\n   L a R é d a c t i o n d e D u r e n d a l offre ses plus cordiales félicitations et\nses bien sincères souhaits de bonheur à ses collaborateurs Arnold Goffin et\nHélène, Canivet, à l'occasion de leur mariage, qui a été célébré, le 4 juillet,\nen l'église du Sacré-Cœur à Bruxelles.\n\n                                        *   *\n    O s t e n d e c e n t r e d'art. — Le 2 de ce mois s'est inaugurée la saison\nartistique par les concerts bi-journaliers du Kursaal. Sous là rubrique :\nSine Arte voluptas vulgaris, luxuries odiosa (Si l'art ne les élève, le plaisir et le\nluxe rampent'dans la plus haïssable des vulgarités), c'est une complète et\nintelligente campagne esthétique qui a commencé. La voici à ses débuts\ndurant juin, débuts prometteurs et intéressants. Chaque jour deux grands\nconcerts artistiques remplissent d'excellente musique le hall magnifique du\nKursaal: Cent cinquante exécutants; deux kapelmeisters adroits à inciter\nle goût du public, par le choix des œuvres jouées, au plaisir des choses jolies\nou belles (ce sont MM. Rinskopf et Lanciani) ; à chaque séance un chanteur\nou une cantatrice connus, tels l'admirable Noté, Mmes Dratz-Barat, Gerville-\nRéache, de la Monnaie, d'autres moins notoires et qui se révèlent; le\nvaisseau splendide où chantent toutes ces voix, font de ces concerts de vrais\n régals d'art. Au reste, rien n'est mesuré qui pourrait limiter leur attrait. La\n cohorte de l'orchestre contient des talents comme ceux de Jacobs et de Deru,\n musiciens ordinaires de S. M. le Public, pendant toute la saison estivale,\n s'il vous plaît. Et de tous les coins de l'Europe, de semaine en semaine, de\njour en jour presque, s'envole, tels des oiseaux mélodieux, vers Ostende,\n tantôt un artiste du Covent-Garden, tantôt une vedette de l'Opéra-Comique,\n des opéras de Vienne, de Dresde, de la Monnaie, de La Haye, etc.\n     Juillet et août seront particulièrement brillants. Des noms comme ceux\n du maître de Greef, Jacobs, Pablo Cazals, Seguin, Frölich de la Cruz des\n Concerts Colonne, le célèbre Caruso, que sais-je moi, tout le Gotha du\n chant, du violon, du violoncelle, du piano, tout cela est annoncé.\n     Mais Ostende s'affirme encore comme centre d'art belge. Dans une belle\n salle intime et silencieuse, les conférences ont commencé; ce furent déjà\n Edmond Picard qui, dans une causerie verveuse et vibrante, développa\n ingénieusement le programme même de ce nationalisme intelligent; Georges\n Virrès qui nous parla en une langue savamment explicative de la Hollande,\n de la Wallonie, de la Flandre et de la Campine, pays de la couleur dont il\n interpréta ingénieusement les peintres par les écrivains et tout dernièrement,\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3339, "texte": "                                   NOTULES                                   447\n\nle 20 juin, M. Céléstin Demblon intéressa vivement un public, que piquait\npar avance la réputation politique du causeur, par une étude vraiment\ncurieuse et pleine d'aperçus personnels sur Shakespeare. Ce n'est point tout!...\nUne exposition du Livre est annoncée; des salons de peinture se succéderont\njusqu'en septembre, dix grands concerts extraordinaires réaliseront un cycle\nd'oeuvres exclusivement belges donnant ainsi une notoriété-enviable à nos\ncompositeurs. Enfin, dans quinze jours les portes du somptueux e t délicieux\nthéâtre d'Ostende vont s'ouvrir et ce seront les meilleures opérettes, celles\nen qui l'art se rencontre sous une forme aimable et facilement assimilable\nsans doute, qui seront jouées sous la direction hardiment' artistique de\n M. Geo Daveluy.\n   Chaque semaine une troupe parisienne viendra jouer la nouveauté qui fit\nsuccès à Paris, ou interpréter des pièces belges... Voilà en quelques traits les\néléments du programme qu'ont dressé les organisateurs. Il paraîtra hors de\nconteste que, considéré objectivement, ce programme mérite-bien de l'art. Il\nn'y a donc qu'à féliciter ceux qui le concurent, en souhaitant qu'ils continuent\nà le réaliser comme ils en ont commencé les débuts.\n                                                                        G. B.\n                                        *\n                                       * *\n   J o s e p h R y e l a n d t . — Le quintette de notre collaborateur Joseph\nRyelandt a été exécuté récemment, avec le plus grand succès, à Liége, par\nle Cercle Piano et Archets. Voici ce qu'en écrit le Guide Musical :\n   « La dernière soirée fut consacrée à l'audition de deux œuvres contempo-\nraines : le quatuor de Claude Debussy et le quintette de Joseph Ryelandt.\n   » Le quintette de Ryelandt est trop différent du quatuor de Debussy pour\nlui être comparé. Ici, absence complète de subtilité et absolument rien de\n« javanais » ; une simplicité de conception et d'écriture étrange chez un\ncontemporain, une grande abondance mélodique, une forte carrure ryth-\nmique, une spontanéité remarquable, naïve et originale de l'inspiration.\nL'œuvre comprend trois parties. Elle débute par un allegro en la mineur, où\ndomine un thème énergique et large contrastant, avec un thème gracieusement\nbadin. L'adagio religioso qui suit est le sommet de l'œuvre, il est basé aussi\nsur un double motif : une phrase d'idéale aspiration et un chant recueilli\nexposé d'abord par l'alto seul, transformé ensuite en une sorte de marche\nsacrée réveillant des impressions « parsifaliennes » ; enfin le finale, très animé,\nbâti sur des figures rythmiques parmi lesquelles reparaissent, élargis, des\n motifs antérieurs, aboutit à une conclusion bien amenée dans le ton de la\n majeur. »\n                                        *\n   Accusé de réception.\n  ART ; Le paysage et les paysagistes, Théodore Verstraete, par LUCIEN SOLVAY.\nNouvelle édition revue et complétée. 18 illustrations (Bruxelles, Van Oest).\n— Carpeaux, par LÉON R I O T O R . — Les deux Canaletto, par OCTAVE UZANNE.\n— Luini, par PIERRE GAUTHIER. 3 volumes illustrés. Collection : Les grands\nartistes (Paris, Laurens). — Pompéi : I. Vie politique. I I . Histoire. Vie\nprivée, par HENRY THEDENAT. 2 volumes illustrés. — Nancy, par ANDRÉ\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3657, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\nHALLAYS. U n volume illustré. Collection : L e s villes d'art célèbres (Paris,\nL a u r e n s ) . — L'Art et le livre. B r o c h u r e p a r le R . P . VANDEN GHEYN (Anvers,\nVan H i l l e - D e Backer).\n    H I S T O I R E : Le Fonti Ai Siena e i Loro Aquedotti, p a r FABIO BARGAGLI\nP E T R U C C I . 2 vol. illustrés (Siena, L e o S. Œ s c h k i ) . — Le règne de Richelieu, par\nE M I L E ROCA (Paris, P e r r i n ) . — La Renaissance catholique en Angleterre au\nXIX' siècle. 3 e partie. D e la mort de W i s e m a n à la mort de Manning,\n1865 à 1892, par THUREAU-DANGIN (Paris, P l o n ) . — Robert le Fort et les origines\nde la race capétienne. Introduction à l'histoire d e s saints de la Maison de F r a n c e ,\np a r L . D E B E A U R I E R (Paris, P e r r i n ) . — Une page d'histoire religieuse pendant la\nrévolution. L a mère d e Belloy et la Visitation de R o u e n (1746-1807), p a r RENÉ\nDE CHAUVIGNY. Introduction d u cardinal PERRAUD ( P a r i s , P l o n ) . — Newman,\npar W . BARRY. T r a d u c t i o n d e A. CLEMENT (Paris, Lethielleux). — Jeanne\nd'Arc, p a r P H . - H . DURAND (ibid.).\n L I T T É R A T U R E : Ce qu'il faut lire dans sa vie, p a r H E N R I MAZEL (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le troisième centenaire de Corneille. Conférence de\nJ . CALVET. U n rêve de Corneille. I m p r o m p t u en ver p a r ALEXANDRE COUTET\n(Toulouse, E d . de l'Ame latine). — Sésame et les lys, p a r JOHN RUSKIN.\nT r a d u c t i o n , notes et préface par MARCEL PROUST (Paris, Mercure de France).\n— Où en sommes-nous ? L a victoire du silence, par ROBERT DE SOUZA (Paris,\nF l o u r y ) . — Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui, par EUGÈNE\nGILBERT (Paris, Sansot)..— Lettres à des amis, d'HENDRIK IBSEN. Traduites\npar M. REMUSAT (Paris, P e r r i n ) .\n  M U S I Q U E : Hérold, p a r A R T H U R P O U G I N . — Schuman», p a r CAMILLE\nMAUCLAIR. — Gluck, p a r L É O N D ' U D I N E 3 volumes illustrés. Collection : Les\nmusiciens célèbres (Paris, L a u r e n s ) .\n    P O É S I E : Un rêve à l'ainée, p a r P O L HERRY (Liége, l'Edition artistique).\n— Spectacles d'outre-mer, p a r J U L E S LECLERCQ (Paris, L e m e r r e ) . — Lily, par\nL o u i s THOMAS (Paris, E d . de P s y c h é ) . — Le poème de l'heure. I . L e mort et sa\nh o n t e , p a r TORNOUËL (Paris, F l o u r y ) .\n    R E L I G I O N : Le Christianisme, p a r G. DE PASCAL. 2 volumes. (Paris,\nLethielleux).—Autour de la Foi, p a r M . LANDRIEUX (ibid.).— Chemin d'ombre,\npar E . ROUCAUD (ibid.). — Les causes du malheur pendant la vie, p a r ARCHELET\n(ibid.). — Scènes d'évangile, par J . BARBET DE VAUX (ibid ). — Aux croyants et\naux athées, par W I L F R E D MONOD ( P a r i s , Fischbacher). — Le dernier refuge, par\nG. AUBRAY (Paris, Lethielleux).\n    R O M A N : Les égarés, p a r JEAN NESMY (Paris, C a l m a n n - L e v y ) . — Les\nignorantes, par R E N É FAUER (Paris, P l o n ) . — San Francesco d'Assisi, par CIRO\nALVI (Cita di Castello, S. L a p i ) . — Pilleurs d'amour, p a r LUCIEN DONEL\n(Paris, P e r r i n ) . — Bettina, p a r ARTHUR DETRY (Bruxelles, Scheller). — La\nDurmelière, par DORLISHEIM (Paris, Lethielleux). — Enfants des rues, p a r GEORGES\nD E LYS (ibid.). — Dans les ténèbres, par G U Y THORNE ( i b i d . ) . — Intellectuelles,\np a r C L A U D E MANCEY (ibid.).\n   T H É Â T R E : Savonarole. D r a m e par IWAN GILKIN (Bruxelles, Lamertin).\n   V A R I A : L'Ecole d'aujourd'hui, 2 e série, p a r GEORGES GOYAU (Paris,\nP e r r i n ) . — A travers le féminisme suédois, par MARC H É L Y S (Paris, PLON) —\nCe que j'ai vu au Panama, p a r MAURICE BARRÈS (Paris, Sansot).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 470, "texte": ""}, {"page_pdf": 471, "texte": ""}, {"page_pdf": 472, "texte": "LE CLOITRE DE SAN ZENO A V É R O N E\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": ""}, {"page_pdf": 474, "texte": "               Poussières de Chemin (1)\n                          La voie passait dans les parties basses,\n                       entre les vergers tout pavoises de fleurs,\n                       éblouissants de fraîcheur et de parfum,\n                       puis tournait autour de montagnes cou-\n                       vertes de hauts pâturages dont l'herbe\n                       drue disparaissait par places sous la neige\n                       qui se morcelait en brillant au soleil.\n                          C'était la Suisse pastorale, sourcilleuse,\n\n          t            fleurie et glacée, que le printemps décon-\n                       gelait, toute en fuites et en bruissements\nd'eau; en brouillards suspendus aux flancs et au sommet des\ncimes scintillantes et sombres... Glaciers troués de roches\nnoires et nues ou d'âpres sapinières; vasques immenses et\nfigées qui fondaient, dégelées, épanchaient leur contenu en\ntorrents, s'évaporaient en brumes, en nuages; versaient l'humi-\ndité féconde qui, dans les vallées grasses, dans les exploitations\nplantureuses, rejaillissait en verdures luxuriantes et lustrées.\n   Après la Suisse opulente, étalée à la base des monts glacés,\navec ses chalets heureux, contemplant du haut de leurs gale-\nries et de leurs lucarnes les cultures soignées et la sérénité\nruminante des bestiaux, avec ses villes propres et indus-\ntrieuses, assises les pieds dans l'eau de leurs lacs, c'était la\nlente ascension des abruptes chaînes alpestres, parmi les rares\nvillages dont les maisons semblent racinées, comme les pins,\naux arêtes et aux anfractuosités de la paroi rocheuse. Le train\ncourait à la marge des monts, côtoyait des abîmes, contournait\ndes entonnoirs troués de tunnels en spirale, remplissait du bruit\n\n   (1) Ces pages appartiennent à un livre qui paraîtra quelque jour sous le titre repro-\nduit ci-dessus. Ce sont, si l'on veut, quelques impressions de voyage et quelques divaga-\ntions du personnage mis en scène — Delzire — écrites par lui-même, mais énoncées à la\ntroisième personne, soit pour éviter des effusions trop personnelles, soit, simplement,\npour conserver la faculté de se contredire...\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\néphémère de sa machine et de ses wagons les échos et l'éternité\nsilencieuse de ces solitudes.\n   Les monts plus hautains ici écrasent l'échancrure où se glisse\nle rail; ils brandissent, suspendus sur le vide, de formidables\nrocs ardoisés ou des haies compactes de sapins bleuâtres dont\nles aiguilles se hérissent de givre... Des lacs apparaissent, un\ninstant, dont les eaux luisent obscurément, sur un fond livide\nde brouillards et de neiges qui se diluent. Tout fume, le ciel,\nles monts, les lacs... A des endroits, le contour indistinct des\ncimes, des pics noirs et blancs qui jaillissent d'un soubasse-\nment de verdure et de bois, semble se diffondre, s'exhaler en\nbuées fuligineuses, associées, aussitôt, et confondues avec les\nnuages.\n   La barrière gigantesque et farouche, l'homme l'a entaillée;\nil y a pratiqué un escalier dont chaque marche est un tunnel;\net, à se sentir emporté en ces vertigineux couloirs, entre les\npalissades de roches perforées, on s'imagine traverser les\nentrailles de la terre, hanter le monde tellurique des gnomes,\npour atteindre les altitudes d'un Walhalla, gardé non par le\nfeu, mais par les eaux et dont, partout, elles suintent, coulent,\ntranspirent .en filets minces, en pluie fine, en bruine, en rosée,\nen cascades, en torrents... C'est le grand atelier des pluies, des\neaux qui fertilisent ou ravagent... La neige règne dans ces\nhauteurs, inaccessible, éblouissante, immaculée : Divinité de la\ncontrée, prodigue à, la fois de bienfaits et de caprices destruc-\nteurs, elle donne la matière des sources nourricières ou se pré-\ncipite en avalanches dévastatrices ; chère et redoutable comme\nles Déesses-Mères, augustes et primordiales, que les Grecs\nn'invoquaient qu'en tremblant.\n    Et, à considérer défiler, dans le cadre de la fenêtre de la\nvoiture, le mouvant tableau de ces régions parées de rêve et de\n majesté, où tout semblait en éclosion, en ébullition, prêt à se\ntransformer en une sève d'eau, de neige fondue et de fleurs, une\nsorte d'allégresse s'insinuait en Delzire, qui y désagrégeait la\nmasse oppressante du passé amer, le remplissait d'appels de vie,\n de chants ébauchés, de cris soudains de fierté et d'espérance :\n « Où vais-je? et je ne sais, mais résolu, vers un grand mystère\n de bonheur — ou de désastre pire... »\n    Et, dans sa pensée, c'était comme le souffle salubre et régé-\n nérant d'un printemps froid qui l'assouplissait, détachait d'elle\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                       387\n\nles couches roides de scepticisme et de désenchantement qui la\nfaisaient anguleuse pour elle-même et insensible pour les autres.\nTout se décomposait en lui; toutes les expériences agglomérées\nqui avaient uni son cœur et son intelligence dans une sorte de\nsolidarité de ruine. Il lui semblait que le train et sa vie s'en\nallaient en sens inverse, tout son passé s'éloignant avec les sou-\nvenirs appesantis sur sa mémoire comme une immobile nuée\nchargée de glace et d'éclairs. Et, sous le ciel jeune et pur, une\nterre se dorait, nouvelle, légère, humide, prête pour des fleurs\njeunes et des fruits purs...\n\n    Le train descendait vers les régions bénies, contournait les\nlacs étincelants et immobiles, semblables à des diamants\nbleuâtres dans leur châton de montagnes. Des villages appa-\nraissaient, accrochés sur les déclivités; des tours, des débris de\nfortifications communales; des stations roses, dont il lisait avec\njubilation le nom doux et sonore tracé en lettres bleues sur la\n façade... Et il aurait, volontiers, serré la main au chef de gare\n et aux deux gendarmes italiens, brillants et joufflus, sous leur\ntricorne, qui, sur le quai, regardaient filer l'express qui, avec un\nléger bruissement, glissait sur le rail, sans s'arrêter... La chaîne\ndéroulée de ces montagnes, avec leurs subites trouées ouvertes\nsur des perspectives aussitôt disparues; ces petites villes peu-\n plées où des gens allaient à leurs affaires; au milieu d'un marché\nanimé, des femmes, des enfants criant, faisant des gestes ; le\ncampanile entrevu dans une brèche des rochers et des bois ; le\n paysan debout, appuyé sur sa bêche, dans un champ, et\n enviant, sans doute, de son côté, les fortunés que le rapide\n emmenait ailleurs... — où? au bonheur? au plaisir? à l'ennui\n ou — à rien? — toutes ces choses et ces êtres, surgis sur la scène\n toujours déplacée de la fenêtre, mettaient, une seconde, dans\n son âme leur image à laquelle une autre image de suite se\n substituait, également pleine de suggestions, de nostalgies,\n d'aspirations ébauchées et que son attention laissait aller en\n tourbillons pour s'attacher au spectacle toujours renouvelé .. Et,\n au-dessus, le ciel, avec la continuité de son azur, avec sa douce,\n fervente et dédaigneuse impassibilité qui semblait planer sur\n  les aspects changeants de ce monde tourmenté...\n     « Toute la vie s'enfuit, ainsi, rapide, précipitée... C'est elle\n  qui passe et c'est elle, également, qui se redresse un instant du\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": " 388                           DURENDAL\n\n\n  labeur sur lequel elle est penchée pour se regarder passer, sou-\n  levée par un désir, une passion, puis, soudain, indifférente...\n  Où est la vie? dans l'incertitude, sans doute, car quelque réso-\n  lution à laquelle nous nous arrêtions, ne mettrons-nous pas le\n  bonheur dans l'alternative que nous n'avons point choisie? Il\n  faudrait vivre hardiment, franchement, simplement... Oui,\n  mais, la vie, lorsque l'on ne l'inquiète plus en soi, on ne la\n sent plus !... »\n    Cette pensée banale le distrayait, malgré lui, de la contem-\n plation des pays que le trajet du train développait incessam-\n ment devant lui; et cette autre, aussi, cette sensation, plutôt,\n de son isolement parmi la multitude des habitants de ces\n contrées : inconnu parmi tous ces inconnus, dont l'existence\ns'écoulait au milieu de ces paysages, au travail de ces champs\net de ces vignes, en ce village familier, avec sa petite église, ses\n quelques fermes à l'allure hospitalière, ses notables, maire,\ncuré, instituteur, qui, se rencontrant tous les jours, échangent\nquelques mots, toujours les mêmes, paisibles, cordiaux,\njoyeux?... Peut-être!... « Ils sont indépendants de moi et ma\nvie, non plus, n'est pas solidaire de la leur : mon regard ne les\na pas créés; ils existaient avant et continueront d'exister après...\nPoussière! »\n    Qu'était cette angoisse enfantine de l'indifférence de la foule\ncoudoyée, sinon la sensation de son isolement plus sensible\nparmi les hommes que dans la solitude, l'anxiété d'une âme,\nseule dans sa réalité, seule dans son rêve?... Etre célèbre?\nnon, mais aimé... Glorieux? non, consolé... Et, sur le seuil du\ndépart, personne ne lui avait saisi le bras, en inclinant la tête\nsur sa poitrine, pour lui dire : « Pourquoi me laisses-tu? Ne t'en\nva pas! Reste!» Aimé? Consolé? non, que quelqu'un seule-\nment ait besoin de vous!...\n\n   Cependant, il allait, il repassait sur ses propres traces et\ndans la poussière, remuée encore une fois, du chemin reconnu,\nses sensations et ses pensées de jadis se levaient pour se mêler\nà celles d'aujourd'hui : cette fois-là, il se semblait dédoublé et\nqu'il y avait en lui deux êtres : l'un, le guide, qui marchait devant,\nchoisissait les logis, fréquentait les horaires et les gares, explo-\nrait diligemment les villes, inquiet d'exactitude et de montrer\nles choses sans trop de hâte, toujours préoccupé d'églises, de\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        389\n\n\ncloîtres, de musées et de fresques; l'autre, compagnon docile,\nsouvent distrait, parfois plus curieux de sa pensée intime et\nchantante, de la réflexion des œuvres dans son âme que de ces\nœuvres elles-mêmes, devant lesquelles il arrivait comme amené,\nse débarrassant d'elles d'un mot poli, après un coup d'œil\nvague; parfois loquace, rempli d'entrain et d'admiration lorsque\nla beauté reneontrée lui avait apparu comme l'illustration\nsublimée de sa méditation confuse...\n   A présent, c'était toujours un beau, un noble chemin, mais\noù chaque jour nouveau se levait pour une beauté nouvelle :\ncar tout, vraiment, était inattendu pour lui et même les lieux\nqu'il avait hantés déjà lui apparaissaient inconnus de l'âme dif-\nférente qu'il y apportait... Sans doute, avait-il contemplé ces\nchoses, naguère, avec les yeux trop matériels de l'artiste, avec\nune grande joie exaltée, mais insuffisante encore et à laquelle\navait manqué la lumière dernière qui devait lui rendre sensibles\ntoutes leurs significations.\n   « L'art, pensait-il, n'est pas mesure, habileté ni patience,\nforce ni éclat; l'art n'est pas simple, ingénieux ni subtil; il n'est\nrien de cela ou, plutôt, il est tout cela... Reflets, complexités\nqui se confondent dans son seul nom, qui est amour... C'est\nl'amour qui tenait le pinceau enivré de ces peintres, qui évo-\nquait à leurs yeux et leur faisait transporter dans leurs cadres\ndes images si vivantes dans la vie et dans le symbole ; c'est lui\nqui érigeait dans la pensée intrépide de ces architectes les\ncombinaisons de lignes, les équilibres de vides et de saillies\nde ces édifices, l'élan d'un jet de ces campaniles...\n   » Béatrice ne luit-elle point perpétuellement à l'horizon du\npèlerinage du Dante parmi les sépulcres embrasés de l'enfer,\ncomme au fidèle qui longe la Via Appia, Rome et le salut pieux\ndes tombeaux?... A quel sentiment, aussi, autre que l'amour,\nobéit legénial et probe artisan, conscient à la fois de sa grandeur\net de son humilité, qui élabore son œuvre, la regarde, y ajoute\nun trait, une touche de couleur, comble l'imperceptible lacune\ndont l'existence contrariait l'effusion de la vie en elle? Et il\nse recule, l'heureux homme, pour juger de l'effet, pour aperce-\nvoir si la joie du détail trouvé ne l'a pas distrait du souci de la\nperfection totale et forte qu'il avait rêvée. Et ce sont en lui des\nmouvements alternatifs et fébriles d'allégresse et d'abattement :\nl'allégresse d'avoir parachevé l'ouvrage et la sourde tristesse\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "390                          DURENDAL\n\n\n\nqu'à présent il soit comme détaché de lui : et qu'elle soit finie, la\ntranse exquise, douloureuse et triomphante de la conception.\n   » C'est l'amour, également, qui a planté le fût hardi de ces\ncolonnes, assis sur elles la fierté de ces arcades et de ces galeries\nlégères, fait planer sur le tabernacle la majesté de ce dôme,\nplus élevé et plus audacieux que n'importe quel autre, pour la\nglorification de la Vierge Marie et de la cité elle-même. Et ce\nque l'amour a créé, l'amour, seul, nous donnera de le com-\nprendre, d'en pénétrer le secret de jubilation profonde, de\nnous rendre celle-ci contagieuse et d'en faire épanouir en nous\ntoutes les acceptions. L'émotion qu'elles nous ont transmise, ces\nchoses, nous la leur rendons, et c'est elle qui ravive à nos\nregards la splendeur première de l'œuvre détériorée, qui unit\nles couleurs défraîchies de cette Annonciation pour un cantique\nrenouvelé, qui fait étinceler l'Ora pronobis terni des auréoles et\nqui vêtira le relief des vieilles pierres, dessiné dans le jeune\nazur, d'un tel éclat prismatique que nous en recevrons une\npresque insupportable griserie.\n    » Des hommes ont fait ceci, qui sont morts ; tout a disparu\nd'eux, même leurs ossements, mais leur pensée est là encore,\nleur amour, devant nous, fixés en ces marbres dégradés, dans\nles figures de ces fresques décolorées par les siècles, en ces\nmonuments ruinés, en toutes ces choses qui sont comme l'in-\ncertaine écriture des générations sur la surface de la terre... Le\nnombre des morts dépasse celui des vivants, et la pensée de\nceux-ci appartient plus aux tombeaux qu'à eux-mêmes... Et\n nous, chacun de nous, avons nos morts, les nôtres, ceux de\n notre pensée, ceux de notre passé...\n    » L'Angelico à la Minerve; Gozzoli au Camposanto; les Pol-\n lajuoli à S. Pietro in vincoli... Cette épitaphe rongée par l'hu-\n midité et la mousse, derrière les parois ou sous les dalles d'une\n église, dans l'encoignure d'un cloître, c'est un aboutissement,\n une couronne, une récompense, un acte de foi : de longs jours\n s'abrègent dans cette inscription, de longs jours qui ne se sont\n pas découragés bien qu'ils connussent devoir, finalement, se\n résumer en quelques lignes pour la curiosité — ou pour le pied\n — du passant... Sans doute, la plus humble vie, humblement\n vécue, et qui vient à son terme, a-t-elle été aussi significative\n et aussi fructueuse que la chevauchée, terminée dans la bataille,\n d'un puissant? L'épitaphe, qui n'est qu'un nom, de Gozzoli nous\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        391\n\nest autrement suggestive que tel panégyrique impérial de\npompe oubliée et de gloire viagère, poudre sur de la cendre..\nCelui-ci n'est-il pas un mémorial de vanité, celle-là d'amour ?...\nEt notre admiration communie avec cet amour, et il n'y a point\nde distance entre eux, ni de siècles... »\n\n   « Encore une digression » songeait Delzire. Il était assis sur\nune pierre descellée, dans le cloître de l'église de S. Zeno, à\nVérone : une petite place de verdure drue et luisante, encadrée\npar une galerie couverte dont les toits de tuiles rouges, les murs\nde briques et les petites arcades romanes étaient soutenus par\nde fines colonnettes accouplées de marbre bruni... On voyait\nau delà une haute tour carrée de briques qui servait jadis on ne\nsavait à quoi, puis les murailles de la solitaire église, belle har-\nmonie de caducité... A la crête du toit et sur les combles de\nS. Zeno des oiseaux voletaient et se poursuivaient en pépiant.\nAu-dessus, le ciel, l'azur... Et, dans l'effervescence enivrée de\nla vie qui était lui, il semblait à Delzire que, du firmament\ns'épandaient, comme des ondes de silence, la respiration brû-\nlante des choses, la sourde palpitation des ailes du temps dont\nle frôlement usait les pierres vermoulues du vieux monument...\nLa vie qui s'ajoute à la vie, et qui passe... Maxime, il s'en sou-\nvenait, disait, dans sa manière brève : « Ne demandez rien aux\n» jours, que de passer! Ne demandez rien aux hommes, que de\n» vous ignorer !... »\n\n   Les cloîtres lui étaient de rapides haltes de repos et de recueil-\nlement, d'isolement, dans cette course à travers la contrée et le\ntemps; il ne savait pas, en les traversant, ou en passant à proxi-\nmité, résister au désir de s'y asseoir, d'y détendre son attention\net ses yeux, las d'éclat et d'oeuvres, dans cette tranquillité régu-\nlière, uniforme et close, en regardant l'ombre de leurs colonnes\ntourner lentement et s'allonger avec l'écoulement du jour.\nL'heure passe, l'heure vaine, l'heure... Des religieux, cependant,\navaient vécu là et prié, qui avaient disparu, mais en y laissant\naprès eux le silence de leur observance... Pèlerin du silence,\nc'était lui qu'il cherchait, et à la fois la paix et le repos, pas\néternels — car où y a-t-il de l'éternité que dans la mort? Il\nimplorait le silence — celui du coeur, celui de la pensée et cet\ninconnu, il était venu le chercher parmi les étrangers...\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "392                         DURENDAL\n\n\n   Les villes disparaissaient, une à une, dans la séduction de\nleur charme ou de leur étrangeté, images ardentes et colorées,\nmonuments de piété ou de gloire, profilés dans la joie et la\nsubtilité de l'air et faisant tous le même geste de splendeur...\nVérone, verte et pourprée, gardienne des tombeaux de ses\nprinces élégants et sauvages, dont les palais sombres, rangés\nautour du marché, regardent du haut de leur antiquité la fraî-\ncheur des herbes et des fleurs coupées le matin ; Vérone, hantée\nencore des fantômes immortels dont Shakespeare l'a peuplée,\nombres passées de la fable dans la vie comme la princesse vouée\nau dragon et le héros rédempteur évoqués par le Pisanello\ndans ses fresques étranges et délicieuses... Padoue et ses\nportiques, son saint illustre, au seuil du temple duquel semble\nveiller le Gattamelata équestre, avec son geste de bataille;\nBologne, la véhémence de ses palais rouges et la fadeur de ses\nderniers peintres; Ravenne, délabrée et splendide, Ravenne et\nses mosaïques serties dans les ruines, comme des orfèvreries\néblouissantes encloses dans un coffret poudreux ; puis Ancône,\nassise devant la mer ; Pérouse, l'altière et la tendre; puis encore\nAssise, sous la bénédiction de ses cloches, riche de tout ce qu'un\npauvre lui a donné...\n   Il courait à présent vers Rome. Ses yeux erraient sur l'aus-\ntère et déserle beauté de la campagne romaine, sur les monts\nalbains qui développaient leurs masses monotones et tournaient\ndans la perspective du chemin de fer.\n   Rome! la gloire accumulée, croulante et intacte d'une cité\noù, depuis trente siècles, la vie ne se lasse point de réédifier\nparmi les ruines qu'elles a faites elle-même : « La nouveauté,\nse demandait-il, est-elle à la condition de la ruine? »\n\n   Il montait lentement au Pincio, s'asseyait sur un banc\nhumide de l'averse qui venait de tomber, dans l'ombre écla-\ntante... Le ciel mettait sur la ville, dont les perspectives\ns'étageaient à ses pieds, comme un immense globe de bleuâtre\ncristal, irradié de lumière chatoyante; les arbres du jardin,\npalmiers, grands hêtres noirs, lustrés d'humidité et de lumière,\nles maisons aux torts plats, les monuments, des dômes et des\ntours aux lignes prismatiques, dessinaient dans l'atmosphère\npurifiée des figures de beauté et de triomphe... Et, du soleil et\nde l'ombre, des arbres mouvants et de la cité étendue, une gran-\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                    POUSSIÈRES DE CHEMIN                      393\n\n\ndeur émanait dont l'admiration revenait à Delzire en joie, en\nforce, en plénitude d'esprit et d'âme...\n   L'orage était passé, ayant entraîné toutes les impuretés de\nl'espace, et la dislocation de ses nuages avait, démasqué la\ntendresse et la transparence d'un éther renouvelé. Azur nou-\nveau, qui déjà verdit et rougeoie, car le soleil déclinant se pen-\nchait sur la crête des monts. L'Ave Maria sonnait, on fermait le\njardin... Et c'était un Ave aussi eh lui : salut à une de ces\nheures que l'on rencontre ici ou là, rares, éphémères, dont on\nreçoit la fragilité avec des mains de respect et de crainte, et\nqui, pour avoir frôlé l'âme de leur robe de clarté et de can-\ndeur, la laissent embaumée, surprise d'en être sortie moins\nincrédule à la possibilité du bonheur et d'avoir éprouvé, fût-ce\nun instant, la capacité en elle-même de l'accueillir et d'en\njouir...\n   « Mais qu'est-ce au fond, interrogeait Delzire, cette félicité\ndont nous avons la rapide perception, ainsi qu'en une échappée\nradieuse, aperçue au passage et comme à la dérobée, et qui\nnous a ravi?... Qui, pendant la durée d'un éclair dont l'éblouis-\nsement s'est prolongé dans nos yeux, a suspendu notre pensée,\nles suggestions de notre pensée intime, tellement que celle-ci\na cessé de s'interposer entre la splendeur des choses et nous,\npour nous en amoindrir l'éclat, pour faire un commentaire\nmorose et désenchanteur aux élans extatique ou fiévreux de la\nsensation? Ces minutes d'harmonie, d'équilibre sont celles où la\npensée, avec ses lassitudes, ses déchets, le fardeau qu'elle\ntraîne de ses expériences, se tait, nous laisse nous donner aux\nchoses immédiatement pour en recevoir la pleine et magni-\nfique émotion et permettre que nos yeux se voilent de larmes\ndevant le saisissement de magnificence parfaite et indicible de\ntelle œuvre, de tel édifice aux lignes heureuses soulignées de\nlumière, de tel paysage de montagnes fières, d'eaux jaillissantes\net d'arbres délicats où toute la vocation de cette admirable\nterre semble prédite. »\n\n   Rome qui, au premier abord, lui avait paru confuse et con-\ntradictoire, amalgame de ruines et de pompe, sans tendresse\net sans intimité dans ses disparates, commençait à s'éclairer\nà ses yeux et à s'harmoniser. Cependant, elle restait éloignée\nde son cœur, la conception haute et émouvante d'elle-même que\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "394                     DURENDAL\n\n\nRome peu à peu lui communiquait. C'était la déesse martiale,\ncasquée, fière sous l'égide des effigies, et s'il y avait en lui un\nfrémissement de vénération et de passé éternel, c'était surtout\nen foulant aux pieds le sol bouleversé du Forum ou en songeant\nque, sous les structures amoncelées et successivement ense-\nvelies des édifices immémoriaux, des tombes existaient, anté-\nrieures à la fondation même de la cité; ou, en répétant menta-\nlement les syllabes assourdies du nom originel : ROUMA où la\nRoma féroce et rapace apparue ensuite semble voilée, comme\nRomulus au milieu du nuage sacré dans lequel ildisparut après\navoir dicté ses lois inflexibles...\n   Lieu éternel de souveraineté vers lequel sont tournés les\nregards des hommes, où le monde antique et le monde moderne\nsemblent s'être pris corps à corps, et celui-ci, victorieux, s'être\nparé des dépouilles opimes du vaincu : le christianisme a bâti\nses basiliques de la dépouille des temples, exalté ses saints et\nses martyrs en les plaçant au sommet des colonnes triomphales,\ndominé de ses églises l'orgueil du Capitole et la gloire du\nForum... Et il n'y a point de disparate là pour la pensée : les\nhommes ont changé, mais non leur volonté : tous les peuples\nont été traînés ici, enchaînés dans les cortèges de victoires répu-\nblicaines ou impériales; tous les peuples ont réapparu dans la\ncité pontificale, mais pour y prier et y laisser le mémorial\nmonumental de leur dévotion — ils venaient en vaincus, ils\nviennent en pèlerins — étrangers, barbares, d'où qu'ils viennent,\net qui apprêtent toujours à rire à la malignité éternelle sans\ndoute, comme la. ville même, du peuple romain.\n   Au fond, Roma Vêtus et l'autre sont solidaires et elles s'inter-\ncaleraient l'une dans l'autre, sans heurts ni lacunes, dans les\nlentes décompositions et créations du temps, si l'on n'avait\ndérangé l'aspect des choses pour substituer au désordre naturel\nle désordre scientifique.\n\n   A l'origine, il se sentait dépaysé au souvenir tout vibrant des\ndélices de l'Ombrie, des longues rêveries sur la terrasse encré-\npusculée et radieuse de S. Chiara, à Assise — de l'émoi où\nl'avait mis Pérouse avec sa physionomie ardente et sombre, sa\nforce et sa grâce, ses remparts bâtis de décombres et rafraîchis\nde fontaines, son art jailli comme une fleur de féerie du milieu\nde la pourpre et du sang... Et tant d'églises de la Haute-Italie,\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                       395\n\nvétustes, chatoyantes, dont les dégradations, les sculptures\némoussées, qui tous les jours disparaissent un peu et s'effacent,\nfont une joie où le sentiment de la beauté se mélange d'une\ntendre sollicitude pour tant d'hommes dont c'est là le vestige et\nqui, comme nous, furent ici avec leur âme en vouloir et leur vie\ntroublée...\n    A Rome, cette intimité manquait. De l'Ombrie à Rome, il\nlui semblait être descendu des siècles évangéliques, être passé\ndes foules simples et entraînées, dont la dévotion avait, jour\naprès jour, usé ces monuments de ses regards, patiné ces statues\nou fait pâlir le coloris de ces fresques — à l'église triomphale,\norganisée, sacerdotale et hiératique ; être passé du temps des\nprophètes à celui des Souverains-sacrificateurs et des Princes\ndes prêtres. Et il y avait un désenchantement, une sécheresse\ndans son admiration pour les basiliques somptueuses, éclatantes\nde marbre, d'or et de mosaïques, dont les noms immémoriaux,\n5. Paolo, fuori le mura, S. Maria Maggiore, S. Maria Minerva\névoquent une antiquité que l'on ne retrouve pas dans leur aspect\ntrop restauré et trop neuf.\n    Vastes nefs luxueuses et solennelles dont les spacieux parvis\nau dallage trop luisant se développent entre leur double colon-\nnade rectiligne : l'âme ne sait où se prendre dans ces décors de\ncérémonie et elle se laisse aller à la nostalgie des vieilles églises\nqui s'effritent, dans la chaude magnificence de leur affaisse-\nment, en des coins de ville dont la vie inconstante s'est écartée,\ncomme S Fermo, à Vérone, ou, comme cette épave religieuse\nde S. Apollinare in Classe, isolée dans la campagne ravegnate\ndont les cultures ne laissent plus rien apercevoir du vieil et\nbruyant port byzantin.\n    Chers monuments dégradés, à moitié croulants, dont chaque\nsoleil, chaque pluie, et le vent, les intempéries du ciel et celles\nde l'abandon ont fait les pierres plus vermoulues, magnifiées\n de mousses plus épaisses et de moisissures plus colorées; où\n l'on entre en soulevant le poudreux rideau de cuir, hésitant à\n cause de l'obscurité, pour entendre dans un coin, devant un\n petit autel, où tremble la flamme d'un cierge, un prêtre chenu\n défiler avec quelques fidèles clairsemés, les paroles si riches de\n supplication humaine, d'invocation éternelle : Ave Maria gratia\n plena... Et l'effusion des cloîtres envahis d'herbe, de silence et\n de temps, où les heures tombent comme de lents flocons de\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "396                          DURENDAL\n\n\nneige, innombrables, éblouissants et amortis... C'était l'extase :\nici, c'est le triomphe; la jubilation : ici, l'ordre, la hiérarchie...\nLes petites gens, si familières avec Dieu en ce pays, dans ces\nbasiliques, marchent sur la pointe des pieds, le long des\nmurailles, effrayées du luxe et de l'ampleur auguste du temple,\npalais ou tribunal plutôt qu'oratoire, craintives de salir ou\ninquiètes de savoir si les pauvres sont plus que tolérés en un lieu\nsi opulent.\n\n   Rome était pleine de pèlerins déambulant par troupes, de\nbasiliques en églises, arrêtés à tous les carrefours, suants, ahu-\nris, bousculés, surchargés de sacoches, de paniers, de vivres.\nPartout, on retrouvait ces hordes errantes, éreintées de marches,\nde stations devant les autels ou, traînantes, dans les musées du\nVatican, devant des fresques, des sculptures ou des tableaux,\nregardés, au bourdonnement de l'explication du guide, les yeux\nvagues, pour en avoir fini et pouvoir, enfin, s'asseoir quelque\npart! De gros prêtres à l'air combatif, déterminés à tout voir,\net à dire une parole sur tout ce qu'ils verraient, passaient à la\ntête de leurs ouailles, qui les suivaient en musant, ou qu'ils se\nretournaient, soudain, pour rassembler, avec des signaux mili-\ntaires de leur parapluie. On en voyait de tous côtés, dans les\npetits restaurants populaires du Borgo ou disposés par groupes\nau seuil de quelque église, tâchant de prendre une attitude de\ncomponction et de dignité, tandis que leur curé exécutait un\ninstantané du pèlerinage...\n   Et c'était dans la Ville Eternelle un hourvari de bruyante\nBabel, plus gênant qu'édifiant. Delzire se reprochait l'exaspé-\nration où, parfois, le mettaient ces foules, ces galops de romi-\npètes, parmi lesquels, peut-être, il y avait des saints, des âmes\nadmirables de force, de volonté, d'abnégation, si différentes de\nla sienne, petite, misérable, incertaine... Mais ces pensées ne\nlui donnaient qu'une passagère patience, point de recueillement,\nrien des effusions de beauté et d'admiration, rien des pléni-\ntudes de félicité intellectuelle et d'émotion qu'il avait reçues\nailleurs, si souvent.\n   Cependant, un jour, se trouvant à 5. Lorenzo fuori le mura, en\nmême temps qu'une bande de pèlerins français, ceux-ci s'étant\nmis à chanter en chœur un cantique à la Vierge qu'il avait\nentendu, longtemps auparavant, à l'abbaye bénédictine de\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                      POUSSIÈRES DE CHEMIN                         397\n\nM..., Delzire sentit ses yeux se remplir de larmes... Et en sortant\nil se disait : « Pourquoi aurai-je honte de ces larmes? A quoi\nrépondent-elles? Ebranlement physique ou bien sensibilité\ntoujours prête à déborder?... L'ironie est une défense contre\nles autres, mais contre soi-même?... »\n\n   « J'ai choisi mon destin trop tôt! » Il se souvenait de ce mot\nentendu de la bouche d'une jeune femme qui passait, un soir,\nen compagnie d'une amie, devant le banc du parc sur lequel il\nétait assis, dans l'ombre. Et installé dans le Colisée, sous une\narcade, sa pensée se distrayait de la gloire horrible du lieu, de\nla poussière broyée de sang qu'il foulait, de ces pierres écla-\nboussées de la vie des bêtes et des hommes — murailles éven-\ntrées par les siècles et la dévastation ; assises qui ne soutiennent\nplus rien ; ouvertures béantes ; vomitoires comblés de décombres\n— semblables à l'ossature géante d'une arche monstrueuse...\nIl ne regardait point le dessin formidable, haché d'ombres\ndenses et de lumière fulgurante, de cette arène de meurtre et de\ncarnage, ne songeait pas au peuple impitoyable, dont le soleil,\ndédaigneux et pur spectateur éternel, et le décor à moitié détruit\navaient entendu les cris voluptueux, affolés de luxure et de\nsouffrance humaine... Il ne voyait, dans l'orbe géant ouvert au-\ndessus de sa tête, que le ciel doux et voilé d'humidité suspen-\ndue, où traînaient les écharpes des nuées laissées par un orage\nfinissant... Et, assis sur une pierre, la tête appuyée à une pierre,\ntandis qu'il lui semblait entendre la vie, qu'il ne regardait pas,\nglisser dans un frémissement d'air et de rayons, il se répétait :\n«Trop tard? trop tôt? mot éternel — tout nous est trop tôt\npour le conserver, si peu que nous nous prolongions — et nous\nsommes trop tard à tout : nous arrivons quand le rideau tombe,\nalors que, déjà, les violons s'en vont et que l'on éteint les lampes...\nOù est le point du bonheur entre trop tôt et trop tard ? et per-\nsonne, sans doute, ne s'y tient... »\n   « Des yeux, peut-être, de beaux yeux prompts au rire et que\ntraversent, parfois, des ondes d'ardeur et d'enthousiasme, des\nyeux m'ont vu disparaître au seuil du départ, avec une mélan-\ncolie que je n'ai pas su ou pas osé entendre... Je suis parti trop\ntôt et, sans doute, reviendrai-je trop tard?... Qu'importe? si la\njoie plus proche n'avait été que pour une douleur plus rapide !...\nCependant, quand même, songea-t-il en abaissant le regard sur\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\nle site, que m'apprendront les vestiges ruineux de cet édifice\nque ces yeux ne m'eussent enseigné? la vie, la souffrance... la\nmort?... Que nous apporte l'amour, que de la douleur? une\ndouleur qui ne faillira qu'avec lui, puisqu'elle est faite de la\nmême substance et qu'il ne saurait ambitionner qu'une récom-\npense de larmes... »\n\n   La sensibilité plus vive, née du voyage et de l'approche,\nchaque jour, d'une beauté nouvelle, d'une expression autre de\nla vie et du rêve et qui attend d'être comprise et aimée... Car\nnous nous penchons sur les œuvres avec un sentiment qui tient\nà la fois de l'amour et de la compassion, parce que, toujours, il\ny a là à aimer mais aussi à pénétrer... L'homme est derrière\nl'œuvre, invisible et présent et qui, du fond des temps, nous\nregarde; et son âme tremble dans l'attente de notre admiration,\nde notre sympathie ou de notre indifférence : l'homme qu'on\ndevine, humble artisan génial, la pensée occupée de son travail,\nréjoui de la beauté des matériaux et de sa propre habileté et,\nen même temps, de mille petits intérêts journaliers...\n   Ces idées mettaient une allégresse en lui, une alacrité saine\net alerte qui faisaient Rome se dégager, peu à peu, devant son\nregard de la confusion des siècles. Il allait en quête, chaque\njour, d'une beauté autre, dans une recherche paisible, rassérénée\nde la conviction de n'être pas déçue, d'être pleinement goûtée\npar les facultés développées d'adhésion qu'il sentait en lui. Mais\nle caractère de la ville auguste et souveraine ne changeait pas,\nà ses yeux : « Ce n'est, pensait-il, qu'une cité de triomphe et\nd'orgueil; ses monuments antiques ou modernes ont l'éclat,\nsurtout, de la suprématie et de l'ordre; mais la tendresse où\nest-elle? En quelque recoin des catacombes, en quelque inscrip-\ntion brève qui résume dans un nom toute l'existence d'une créa-\nture, ses années, ses efforts, toute son activité vers des buts\nanxieusement poursuivis et qui sont venus se résoudre derrière\ncette pierre, dans le mot effacé presque en lequel le passant ne\n déchiffre plus rien que la dénonciation de son propre néant... Voici\n qui vous émeut ! C'est vous qui êtes couché là, en débris, en\n poussière, en rien, peut-être... Frappez sur la pierre : c'est le\n vide qui répond... Grande leçon — et perdue, d'ailleurs, —\n d'humilité — ou d'insouciance... Et vous restez dans l'étroit\n couloir de travertin, comme une ombre guidée par une autre\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        399\n\n\nombre, avec votre conducteur et sa faible lumière, entre la nuit\ndu chemin et la nuit, plus épaisse, des tombeaux...\n   » Ou, aussi, quelque vieille église titulaire, quelque paroisse\nnégligée par son prélat, dont les autels et les chapelles ne\nseraient pas trop neufs, les restaurations trop évidentes, et où\nil sentirait l'antiquité et la prière; où les débris des temples\nromains et les fragments de tombes encastrés dans la muraille\nou le pavement ne seraient pas trop bien appareillés; où, enfin,\non verrait que l'on ne construit qu'avec des ruines et que la\nnouveauté, en ce monde, n'est qu'apparente et illusoire... Une\néglise où les indigents, tous, en détresse d'argent ou d'âme,\nse sentiraient chez eux...\n   » Il recherchait les églises pauvres, négligées, à l'écart de la\nvoie triomphale des grandes basiliques... Un jour, ainsi, se\ntrouvant dans le souterrain du petit temple circulaire élevé à\nS. Pietro in Montorio, sur l'endroit que la tradition assigne au\ncrucifiement de saint Pierre, il y avait là, en même temps que\nlui, un Anglais à la physionomie intelligente et austère qui,\naprès s'être agenouillé devant la grille qui protégeait la place\nprésumée du supplice et avoir obtenu du frère qui les guidait\nun peu de cette terre sanctifiée, dit à celui-ci : « Je suis schisma-\ntique... anglican... Nous avons les reliques, la confession, les\nsacrements, les évêques comme vous autres, avait-il ajouté\ndevant l'expression d'ignorance et de frayeur qu'avait pris le\nvisage du religieux, mais nous ne croyons pas à la suprématie\ndu Pape... » Mais le frère-mineur ne savait pas; il était vieux,\nvoûté; il avait passé des années, peut-être, à mener les visiteurs\ncosmopolites de l'église, sans rien leur dire, sans les écouter ou\nles comprendre, attendant, en priant à voix basse, qu'ils eussent\nfini de regarder... Il considérait sans mot dire cet étranger qui\nn'ajoutait pas foi au Saint-Père et, comme l'Anglais se deman-\ndait tout haut : « Que devons-nous faire? », il répondait :\n « E bisogno di preghiere — il faut prier!... »\n\n   La force tranquille et incontestée; la force sûre d'elle-même,\net qui s'impose et se signifie, sans lyrisme; qui impressionne\nl'âme et la persuade sans la ravir et, non plus, sans y faire rien\nchanter... Tel lui paraissait le trait marquant de cette ville, le\ncaractère qui lui est resté dévolu malgré les vicissitudes du\ntemps, des empires et des dieux... Et, en somme, saint Pierre\nest, comme le Capitole, une affirmation de majesté..\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "400                         DURENDAL\n\n\n   Et il y a plus de vibrante et tendre beauté dans un profil\ntronqué de colonne ionique, dans les plis ébréchés du péplos\nd'une des statues mutilées du Parthénon que dans l'œuvre\nentière édifiée par les hommes sur ces collines.\n    L'âme se trouve comme dépaysée et un peu frissonnante au\nmilieu de ces grands espaces, parmi ces ruines démesurées, dans\nce Forum, défriché par la science et où elle a rangé tous les\ndébris et les vestiges en petits tas méthodiques, numérotés avec\nsoin et diligence, comme en un chantier d'archéologie; dans ces\nbasiliques avec leurs vaisseaux vastes et froids, entre leurs\nhautes colonnades riches... Le cœur là ne sait où s'accro-\ncher : tout le repousse, et l'impassibilité de ces surfaces lisses,\nl'apparat distant de ces décorations, l'orgueil de ces marbres et\nde ces ors, la rigidité cérémonielle de ces mosaïques... A Saint-\nPierre, les tombes pontificales avec leurs groupes théâtraux,\navec leurs draperies mouvementées de marbre... Les foules, qui\ndepuis des siècles ont passé dans ces édifices, n'y ont donc\nlaissé aucune trace de leur âme? et il semblerait que celle de\nleurs pas on l'ait essuyée au fur et à mesure!... I1 restait là,\nindécis, hanté par la nostalgie des sombres et éclatantes églises\nde l'Ombrie et de la Lombardie, avec les coins charmants et\nintimes de leur vétusté, leurs clos déserts de verdure, le ver-\ndoiement de leurs pierres, la méditation réchauffée par la fami-\nliarité et la grâce branlante des choses...\n   Jour après jour, il déchiffrait quelque coin de la Ville\nEternelle, de cet immense palimpseste, où chaque génération\navait écrit sa pensée, en surcharge au-dessus de celle des précé-\ndentes qui, par places, transparaît. Et il lui semblait discerner,\nsous la diversité des apparences, la permanence du même idéal\nhautain, de la même volonté de suzeraineté, manifestée dans\nles mots tronqués inscrits sur les pierres du Forum ou du\nGolisée, comme dans la stature colossale du Dôme de Michel-\nAnge.\n   « Mais où est l'amour? pensait-il, obstinément... L'amour\nsur lequel la Rome nouvelle a fondé son empire?... Ce monde\ncatégorique de l'ancienne Rome était édifié sur l'intérêt, sur la\nvictoire, sur la raison et le droit — et la force résumait tout\ncela... Le Christ est venu prononcer une parole d'amour, inso-\nlite, jusque-là, exorbitante, et dont la lente et sûre propagation\na fait tomber en dissolution ce monde d'airain. L'édifice a com-\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                                                     (Vérone, S. Anastaisia)\n\nS A I N T GEORGES L I B È R E LA F I L L E D U ROI\n                   (PISANELLO)\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": ""}, {"page_pdf": 492, "texte": "                     POUSSIÈRES DE CHEMIN                        401\n\nmencé, dès lors, à se lézarder, ses assises à se désagréger, ses\nfaîtes couronnés de statues illustres à pencher vers la décrépi-\ntude... Sous leur aspect immuable et quotidien, les choses, peu\nà peu, secrètement, se sont transformées; rien ne s'est conservé\nde ce qui était elles que l'être : elles étaient et elles sont encore,\nmais vidées de signification par la déchéance graduelle de\nl'esprit qui les animait. Ce sont des masques de réalité, derrière\nlesquels il n'y a plus personne et qui fixent sur vous l'orbite\ncave de leurs yeux béants... Les méthodiques et puissants\nsoldats, constructeurs de ces édifices d'un faste si dur et si arro-\ngant, ont été évincés du siège de leur tyrannie ; la croix a rem-\nplacé la hache et les faisceaux consulaires : pourtant, l'amour\ndont elle est le signe ne prend pas figure ici... Peut-être est-il\ndissimulé sous l'apparat? Ou ce sol, tassé par le poids des effigies\naugustes, hanté par les âmes de tous ceux qui ont vécu de Rome\net de tous ceux qu'elle a tués, impose-t-il, malgré eux, aux\nhommes et aux œuvres la physionomie volontaire et froidement\ndominatrice de sa longue prééminence dans le monde? »\n   Cependant, Delzire avait fini par s'éprendre de la cité superbe,\nsi fière de ses monuments et, plus encore, de ses ruines... Les\nrues lui devenaient familières, et la physionomie luxueuse et\nsurchargée de ses palais, l'ostentation et le luxe rococo de ses\néglises, l'ampleur protocolaire de ses basiliques... Il flânait,\nconnaissant qu'il y avait des milliers d'oeuvres qu'il n'avait point\nvues et, sans doute, ne verrait jamais : Qu'importait? et s'il\navait approché celles de ces œuvres dont les autres n'étaient que\ndes reflets ou des commentaires, pourquoi introduire avec\ncelles-ci la confusion dans sa mémoire déjà excédée? A chaque\népoque, quelques hommes parlent et souffrent pour la masse\nprofonde et indistincte de leurs contemporains : ne suffit-il pas\nde fréquenter ceux-là?\n   Il retournait s'asseoir sous la colonnade du Bernin, grandiose\narchitecture de règne, immense péristyle au milieu duquel se\ndressent un obélisque et deux hautes fontaines qui projettent\nune gerbe d'eau violente et pulvérisée... Ou bien, aussi, dans le\n Forum qui, au premier abord, avec ses bases interrompues de\n colonnes, ses fûts tronqués, ses fragments de pavage patiem-\n ment reconstitués, ses tas de pierres, son arc de triomphe et ses\n débris de temples et de statues ; avec toute cette matière de vie\n et de gloire classée et numérotée et la clôture de bois qui l'en-\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": " 402                                   DURENDAL\n\n\ntoure, lui avait apparu comme une manufacture d'érudition,\nriche de précisions et de renseignements certains ou contro-\nversables mais stérile pour la sensation... La science ou, plutôt,\ncertaine science met la vie par morceaux dans des casiers,\net rien ne peut plus faire qu'ils se rejoignent et se recomposent...\n   Nous savons plus de choses, à présent, mais notre pensée\nreste aride et sèche devant ces fossiles bien rangés de l'histoire.\nLe catalogue a chassé la belle dévastation où les siècles habi-\ntaient. Les nobles gravures de Piranesi nous montrent le décor\némouvant que formait le Campo Vaccino, avec la verdure, les\nplantes folles et les arbres qui mettaient leur jeunesse et leur\nfraîcheur sur les marbres, les frontons et les chapiteaux, témoins\npresque ensevelis d'un monde disparu... Tout était décombres\net tout était conjectures; et, sans doute, plus d'un poète se pro-\nmena là, parmi les troupeaux qui paissaient, en songeant aux\ndérisions du temps et que, peut-être, Carthage ne fut vaincue\net détruite, César assassiné et le monde bouleversé que pour\nramener les moutons et les vaches qui, avant Romulus, descen-\ndaient des collines voisines pour venir brouter l'herbe qui crois-\nsait sur les bords des marécages de ce vallon sacré!... (1).\n   « Enfin, quand même, à défaut de cet enseignement aboli\npar le progrès de la civilisation, concluait Delzire, Rome m'aura\nété fertile en contradictions, avec sa beauté composite, faite de\nsiècles qui, tout en s'entre-dévorant, apparaissent unis par une\nsolidariré obscure. Et j'aurai aimé sa pluie et son soleil, ses dis-\nparates et les soubresauts de pensée qui me sont venus de ses\nvivants transitoires et de ses morts éternels... »\n\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n   (1) Depuis que ces lignes ont été écrites (fin 1901), nous ayons eu la joie d'entendre\nexprimer des sentiments analogues, mais, naturellement, avec une bien autre éloquence,\npar l'auteur de tant d'œuvres où l'Italie du passé revit, pour notre joie, dans toute la\nfierté de sa vie et de la pensée : Emile Gebhart. Voir dans le Musée, mai-juin 1904, les\nbelles pages qu'il intitule : Etiam pericre ruinae. Nous devons ajouter que, depuis aussi,\nnous avons entendu la série d'enthousiastes conférences qu'à la fin de 1904 est venu donner\naux Cours d'art et d'archéologie M. Marucchi, l'un des fouilleurs les plus réputés du Forum,\net que nous nous sommes sentis enclins à pardonner le dégât scientifique auquel il a con-\ntribué, tant que nous nous sommes trouvés sous l'empire de sa parole colorée et ardente,\ntoute nourrie d'évocations illustres et qui, d'inscriptions informes et de débris mécon-\nnaissables, faisait sortir tout un cortège magnifique et vénérable de rois, de consuls, de\npontifes et de vestales !..\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                  Contes à la Venvole\n\n                                 La Prairie\n                   L'ÉTÉ passé, environ la Saint-Médard, un faucheur de pré\n                     acheta une faux toute pimpant neuve, tranchante comme le\n                      bec d'une couturière à la journée. Il fut à la ferme du\n                      Grand-Peuplier et fit prix pour faucher une petite pièce\n                      d'herbe de quelque sept bonniers, trois verges, deux perches,\n                     un pied, quatre pouces que le censier a là, derrière son\n                     verger.\n                         L'homme arrive au champ, un matin clair et beau, ôte\n                      sa blouse, retrousse ses manches; tintin, bat sa faux comme\npour dire ; rik-rak, l'affile à sa latte de bois mouillé; se campe d'aplomb sur\nses sabots, et, ainsi que s'il ne voulait plus rien entendre; sans dire qui a\nperdu ou gagné, se met à donner de sa faux neuve de droite et de gauche,\ncomme un perdu. Mais, au onzième coup, voilà que la lame rencontre une\ngrosse pierre qu'il n'avait pas vue et que du coup il tranche en deux morceaux\ncomme un navet.\n   L'acier était de bonne trempe. Le feu sortit de la pierre en étincelles, alluma\nl'herbe voisine, qui bientôt enflamma elle-même le reste de la prairie. Tout\nfut brûlé avant qu'on y put porter remède, car personne n'y courut. Et ni une\nortie, ni une centaurée, ni une marguerite, ni un chardon, ni une fléole, ni\nune crnoncule, ni un florion d'or, ni une argentine, ni un trèfle, ni un brin\nd'herbe ne demeurèrent debout sur la campagne dévêtue.\n   Quand le feu fut apaisé, il avait si bien couru partout qu'on eût dit que les\nfauldreux y avaient cuit leur charbon de bois, tant était noire la terre là où\ntantôt elle brillait de fleurs épanouies et de verdure. Le pauvre faucheur voyant\nce triste spectacle, s'enfuit au plus vite, courant comme s'il avait volé un cent\nde moutons.\n                       La mort se jetant en travers.\n                       De nous prend souvent les plus   verts.\n\n\n\n                                 Le Savetier\n   Un savetier nommé Huguet, allant quelque jour au village de Landelies\npour y ressemeler et rapetasser les vieux souliers de simples gens, entrait dans\nle bois par le chemin de la Hutte, quand tout à coup il aperçut un grand\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "404                                  DURENDAL\n\n\n\ndiable de lièvre roux au museau tout blanc, qui venait droit à lui sans le voir,\net tout à coup s'arrêta net.\n   Or, le savetier n'avait sur lui ni pierre ni bâton. Cherchant quelque chose\nà jeter à la bête, il met sa main dans son sac, en tire un bon morceau de poix\nnoire qui lui servait à frotter le chanvre de son ligneul, le lance et atteint juste\nentre les deux yeux mon lièvre, qui fait demi-tour sur lui-même et s'enfuit\nd'où il venait, portant la boule collée à son front, aussi vite qu'avec une meute\nà ses trousses.\n   Un autre lièvre le suivait, il va donner de la tête dessus et l'aheurte si\nviolemment que les voilà à deux pris à la poix attachés poils à poils. Et de\ntirer, mais en vain, l'un sur l'autre. Le savetier, les voyant dans cette position,\ncourt à eux légèrement ; sans rire les saisit, les étourdit d'un coup de poing,\nles met dans son bissac avec ses formes, son cuir, ses alènes et ses pinces.\nPuis il tourne bride, comptant sa pitance gagnée ce jour-là, et s'en va faire\nbombance à sa maison.\n                        Un pauvre diable malheureux.\n                        Voir son semblable est désireux.\n\n\n\n\n                                    L'Essaim\n   Comme on échardonnait les blés, Léonard Bury travaillant aux siens,\ndans les champs de Heurtebise, allait tirer un beau grand chardon, quand\nil vit, tapi dessous en son gîte, un joli lapin qu'il cueillit par les oreilles aussi\nfacilement qu'une salade. Notre homme tout réjoui, de s'en retourner au\nlogis, conter son aventure à ses voisins à l'heure du dîner, sa bestiole d'une\nmain, et de l'autre tenant sur son épaule, au bout de ses tenailles de bois,\nle chardon touffu, grand, beau, large et bien fleuri.\n   Or, en chemin, voici un essaim de mouches à miel venir à lui en bour-\ndonnant avec un bruit de trompette, et qui luisait au soleil comme une roue\nd'or. Après avoir bien tournoyé autour de Léonard et son chardon, enfin, s'y\nabatit en une belle grappe serrée.\n   Qui fut ébahi? Notre laboureur. Mais sans rien dire, comme un homme\nd'esprit, il emporta doucement l'essaim au bout de sa pince de bois. Bien\njoyeusement, tout doux, il alla le secouer au rucher de son jardin dans une\ncorbeille frottée de piment où il le laissa profiter.\n   Dix-neuf ou vingt jours après, il pouvait déjà essaimer quatre autres qui\nl'année même encore, environ la mi-juillet, en jetèrent chacun deux aussi.\nL'année d'après, chaque ruche en fit quatre. De façon qu'à la Saint-Michel qui\ntombe fin septembre, le compère Léonard en vendit pour plus de cent onze\nfrancs trois sous. On dit bien vrai : « Un essaim de mai vaut une vache à\nlait. » Il fait de l'argent, et qui a de l'argent, il a des coquilles, mes filles...\n\n                        De paresse vient indigence ;\n                        De labeur, biens en abondance.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                          CONTES A LA VENVOLE                                405\n\n\n\n                                 Les Vaches\n   Un jour, par la négligence du vacher du bourg, le troupeau de nos vaches\nentra dans une pièce de blé déjà tout levé, et trouvant l'herbe tendre en fit un\nbeau dégât. L'homme du blé fut averti. Il accourut fort en colère, et comme\nil avait son courbet à la main, autant il en atteignit autant il leur coupa la\nqueue au ras du dos.\n   Les bonnes femmes du village, apprenant le malheur de leurs bêtes, vinrent\nau champ et les trouvèrent galopant et sautelant de douleurs, sans queue,\nde-ci de-là. A force de : « Hé Margot! — Oh, la Blanche! — Ici, Noirette »,\nà force de \" Teu! Teu! \" elles parvinrent enfin à rassurer les effarouchées.\nLes pauvres vaches reconnaissant les maîtresses qui les trayaient, se laissèrent\nprendre et lier.\n   Alors, les commères, en dépit du laboureur qui voulait les en empêcher, et\ntout menaçant de lui arracher sa barbe, sa moustache, ses oreilles et le reste,\ncoururent dans le blé à la recherche des queues tombées. Une d'elles avait\nlongtemps, à la ville, servi comme rétrécisseuse de maljoints. Elle venait de\nse retirer au village, son métier ne valait plus rien, parce que trop de gens s'en\nmêlaient. Il lui vint merveilleusement l'idée de recoudre les bouts tranchés aux\nmoignons qui demeuraient. Toutes firent de même, bien à la chaude, avec de\nbon gros fil double, le plus proprement qu'elles purent. De sorte qu'en peu\nde temps, les queues reprirent si parfaitement, qu'il n'y paraissait ni coupure,\nni couture.\n    Dès lors pas plus qu'après un coup de couteau dans l'eau, on n'y voit rien.\nPeut-être chaque vache n'a-t-elle plus exactement, au derrière, la queue qu'elle\ntenait de sa mère? Mais elle n'en sait rien et continue à s'en aider contre les\nmouches, aussi bien et mieux que jamais.\n\n                       D'une femme bonne et ménagère.\n                       Le mari aille premier en terre.\n\n\n\n\n                              Le Braconnier\n   Il y a dans mon village un vieux diable de paysan qui fait profession de\nprendre toutes sortes de gibier au bois. Mais c'est dans l'eau qu'il est le plus\nadroit à les happer, et il n'y a rien de plus amusant que de le voir à son\nmanège.\n   Dès qu'il aperçoit quelque poule d'eau, quelque sarcelle, quelque canard\nsauvage descendre dans un étang voisin, il y court. Il se dépouille de ses\nvêtements, s'applique sur le crâne, qu'il a tout nu et chauve, deux belles ailes\nd'oiseau de l'espèce qu'il veut prendre; attache à sa ceinture une pochette de\ntoile et se jette doucement à l'eau jusqu'au menton.\n   Alors, à petits pas, il chemine sans faire plus de bruit qu'une grenouille à\nla nage, et ne découvrant tant seulement que le dessus de sa tête pelée. Il con-\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "406                                DURENDAL\n\n\nnaît et imite à ravir les cris, jargons et devis des oiseaux. Ainsi tout jacassant,\ncouincouennant, pialliant, krékrékant, il se mêle à eux ; leur souffle par la\nbouche du pain mâché qu'ils prennent à qui mieux mieux ; et les apprivoise\npeu à peu si proprement qu'il leur paraît enfin être un oiseau de leur espèce\n   Quand il est tout contre, l'homme, par-dessous l'eau, avance la main et un\nà un les tire par les pieds sans crier gare. Il semble à leurs compagnons que\nles pauvres bêtes ne font qu'une culbutte pour plonger ; aucun ne s'en inquiète\net lui les serre dans sa pochette. Quand elle est pleine, avec les mêmes précau-\ntions, il s'en revient au bord.\n   Je jure ma foi (et qui n'a foi n'a rien non plus qu'un chien) que je lui ai vu\nprendre. en moins d'une heure, par ce moyen, plus de cinquante-trois dou-\nzaines de courlets, râles, macreuses, bernaches, canards, oies sauvages,\nsarcelles, pilets, chipeaux, souchets et autres menus oiseaux des étangs.\nCe sera grand dommage quand ce pauvre diable de braconnier mourra.\n                            Qui séduit autrui par malice.\n                            De Dieu encourra la justice.\n\n\n\n                                  La Main\n   Un jour, un gaillard dispos et avisé traversait la forêt. Passant par un étroit\nchemin, un voleur caché dans le taillis sauta à la bride de son cheval en\ncriant : « La bourse ou la vie ! »\n   Mais notre voyageur n'était pas homme à s'effrayer pour si peu. Il tira son\népée et donna sur la poigne qui arrêtait son cheval un coup qui la trancha tout\nnet. Puis piquant des deux, il passa outre.\n   Arrivé chez lui, son valet prit sa monture pour la conduire à l'écurie.\nIl allait la débrider, quand il aperçut une main crispée pendant à la bride.\nIl courut conter la chose à son maître qui tout d'abord en fut lui-même bien\nébahi. Mais après y avoir pensé quelque temps il lui revint à la mémoire qu'il avait\ntantôt, sur sa route, donné un coup d'épée à un voleur, et que ce devait être la\nmain du larron qui s'était serrée sur la longe de cuir. Il la détacha non sans\ndifficulté et la cloua à la porte de son logis comme un trophée.\n                                 Que soit bien gardée\n                                 Chose qui est donnée.\n\n\n\n                                  Le Sanglier\n  Jean Mattet, chacun a su l'histoire, rôdant un jour dans le bois, son bâton\nà la main, vit venir à lui deux cochons sangliers, un vieux et un jeune. Or,\ncomme on l'apprit ensuite, le vieux était aveugle. Par cet instinct de nature\nqui ordonne à la jeunesse d'aider à la vieillesse, le jeune lui présentait sa queue\nque le vieux tenait entre les dents. Comme un homme, à la laisse de son chien,\nse laisse guider sans péril, ainsi l'infirme suivait son gentil compagnon.\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                           CONTES A LA          VENVOLE                        407\n\n   Cependant Jean Mattet, revenu de son premier émerveillement donna à la\nbête, au passage, un coup de son épieu, pensant le percer au travers du corps.\n Mais il lui trancha seulement la queue, rasibus, sans lui faire d'autre mal, si\nbien qu'elle s'enfuit. L'homme alors s'approcha doucement du solitaire qui\ns'était arrêté en grognant, prit en main le bout de queue qui lui pendait\nà la gueule ; et, petit à petit, le mena sans sonner mot jusque dans son étable,\noù le vieux le suivit pensant être toujours mené par son guide ordinaire.\n   Quand il y fut, comme il avait les défenses recourbées en dedans et, du fait,\nn'était plus dangereux, Jean le fit couper pour qu'il ne sentit plus si âprement\nle sauvage. Mais la bête, sous le couteau, commença à crier si horriblement,\nque tous les sangliers de la forêt s'assemblèrent au bruit et accoururent jusque\nsous le toit pour secourir leur grand père. On n'eut que la peine de les enfer-\nmer. Je n'entendis de ma vie si bien grogner\n                           L'infant est très recommandable\n                           Qui secourt son père honorable.\n\n\n\n\n                                  Les Tripes\n   Il y avait, en notre paroisse de l'Eglise d'en haut, un clerc nommé Esbain,\ndont le père était bien le premier homme du monde pour cuire de belles fritures.\nOr, un jour qu'il apprêtait le dîner de sa femme et de ses enfants, et fricassait\ndes tripes durant un orage, le tonnerre vint à tomber par la cheminée, droit\nau milieu de la poêle.\n   Mon dit père Esbain s'en trouva d'abord fort ébaubi. Mais reprenant aussi-\ntôt son assurance, sans lâcher prise, il continua courageusement sa friture et\nainsi fit faire cinq ou six tours de poêle au tonnerre, qui, de mémoire d'homme,\nn'avait jamais été accommodé à telle sauce. Le père Esbain et ses enfants man-\ngèrent ensuite très bien les tripes et de fort bon appétit. Il n'y eut que son fils,\nle clerc, qui trouva qu'elles sentaient un peu le roussi et lui grattaient la gorge.\nCe dont il se guérit d'ailleurs en buvant d'autant.\n                             Bien souvent, sans y songer,\n                             L'on se voit hors d'un grand danger.\n\n\n\n\n                              La Poissonnière\n   Quoi que l'on fasse, on n'évite pas sa destinée. Une pauvre poissonnière,\nl'hiver dernier, vendait son poisson à la porte du marché, par un matin de si\ngrand froid et terrible bise, qu'elle en eut, sans le sentir, son pauvre nez gelé.\nSi bien que pensant se moucher, elle se l'arracha tout net du visage et le jeta à\nterre avec la roupie qui pendait au bout.\n   Un canard qui se trouvait là on ne sait comment, en barbottant l'aperçut,\nle saisit et l'avala tout de go. Cela ne doit pas vous faire rire. Car en arrivant\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "408                                DURENDAL\n\n\nà sa maison, ce fut pitié de voir ses enfants qui ne la reconnaissaient pas\ns'enfuir loin d'elle, pleurant et criant de peur, comme de jeunes chiens qui ont\ntouché les braises. Enfin, peu à peu, leur père les rassura en jurant que c'était\nleur mère sans nez. Et les petits enfants, s'enhardissant à la regarder, ne pou-\nvaient se retenir tantôt de rire et tantôt de pleurer.\n\n                          La difformité du visage\n                          N'abat fhonneur du personnage.\n\n\n\n                                     L'Orgue\n    Un richard, qui était connu pour aimer fort la musique, avait, près de son\nchâteau, un petit bois de haute futaie, assez joliment planté, hêtres et chênes,\noù il allait souvent passer le temps et se promener.\n    Un jour, un homme, je ne sais de quel pays, l'arrêta dans sa promenade, et\naprès une humble salutation, lui dit :\n    — Monsieur, tout le monde sait que vous adorez le chant des instruments\npar-dessus tout. Je suis donc venu vous demander s'il vous plairait que je vous\nfisse un beau jeu d'orgues. Mais non un de ces orgues de fer-blanc, d'airain,\nou de cuivre, ou de tel autre métal...\n    — Et de quoi donc? demanda le propriétaire.\n    — De votre bois, monsieur, répondit l'organiste. De votre bois, ici planté.\n    — Je pense, mon bonhomme, répartit le propriétaire, estimant avoir affaire\n à un fou, que tu as le cerveau blessé ou que tu es ivre.\n    — Non, monsieur. Je dis la vérité, et je vous le ferai voir, s'il vous plaît.\n    — Et le moyen ?\n    — Monsieur, à l'œuvre on connaît l'ouvrier.\n    Bref, après avoir bien discuté, disputé, marchandé, ils s'arrangèrent pour le\n prix du travail et la moitié de l'argent fut versé.\n    L'organiste commença par faire ébrancher les arbres du petit bois. Puis il\n les fit couper, les uns à telle hauteur, les autres plus petits, les uns plus grands,\n les autres entre les deux. Ensuite, au moyen de longs, petits, grands, gros, fins,\n courts, menus, droits, tortus, légers instruments de fer et d'acier trempé de\n Suède, en façon de tarières, de vilebrequins, de limes, de forets, de tréfonds,\n de gibelets, d'alènes et autres engins pénétratifs, il creusa, vida, fora, gibela,\n perça, lima les troncs, depuis le haut jusqu'en bas. Enfin, à ras du sol, près\n des racines, il leur tailla, à chacun, certains petits trous du côté d'où soufflait\n  le vent.\n     De telle façon qu'à la moindre brise, les arbres transformés ainsi en tuyaux\n  d'orgues, rendaient tous ensemble des sons admirables, et si hauts et si bas, si\n harmonieux, et doux, et plaisants, et touchants, et délectables que tous ceux\n  qui les entendaient étaient ravis d'aise; et sans plus penser à boire ni manger,\n  sans plus songer à leurs soucis ni à leurs maux, erraient doucement dans le\n  bosquet comme s'ils eussent été aux Champs-Elysées.\n     Le riche amateur de musique, voyant cet excellentissime chef-d'œuvre aussi\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                           CONTES A LA VENVOLE                                   409\n\n\nheureusement parachevé pour sa délectation, appela l'organiste; et pour le\nrécompenser de ses peines, il lui fit raccommoder ses souliers.\n                              Fi de tor et de l'argent\n                              A qui n'a contentement.\n\n\n\n                                    La Troie\n    Une année, il y eut tant de faînes et de glands au bois de mon village, que\nles cochons en étaient soûls chaque jour et bien souvent se perdaient.\n     Un jour, le porcher banal ramenant son troupeau, s'aperçut qu'il lui man-\nquait la truie des Foubert. Il s'en retourna donc promptement sur ses pas pour\nla chercher. Un bûcheron, qui liait des fagots, lui dit l'avoir vue, au fond d'une\nclairière qu'il montrait, entrer dans un trou.\n    Aussitôt, monsieur le porcher commun prend ses jambes à son cou, traverse\nla clairière, trouve le trou et y saute en appelant la truie. Il crie à pleine voix :\n« Grouin! grouin! » Il écoute un peu. Un souterrain s'ouvre. Il y marche.\n Il crie de nouveau. Il appelle. Il tâte. Il cherche. Il pleure. Il la donne au\ndiable. Il tousse. Il siffle. Il tombe. Il court. Il renifle. Il s'arrête. Il éternue.\n Il fait claquer son fouet. Rien. Pas de truie. Il n'y voit plus, il ne sait où il est.\n     Mais coûte que coûte, il veut retrouver la cochonne. Il lui faut la rendre\n aux Joubert ou montrer les morceaux. Il jure la mordienne qu'il ira plus loin\nencore s'il le faut, si noir qu'il y fasse et jusqu'au bout de la caverne.\n     Tout à coup il voit, loin devant lui, briller comme une étoile une petite\n tache de jour. Il avance; la lueur grandit ; il fait de plus en plus clair. La\n caverne s'ouvre. Il entre enfin dans un champ plein de soleil, où des moisson-\n neurs, en manches de chemise, moissonnent les blés. Là, parmi d'autres pour-\n ceaux, il aperçoit sa truie et qui n'a pas cochonné moins de quinze petits\n cochons grivelés qui lui pendent aux tétines. Le porcher en est tout aise; et\n Dieu sait quel joyeux accueil pour sa part, la truie lui fait en le reconnaissant.\n     Cependant, ayant assez contemplé tout ce peuple qui travaille, il s'étonne\n d'être ici en plein été, tandis que c'est l'hiver en son village. La peur le prend.\n  Et, sans sonner mot ni prendre congé de la compagnie, monsieur le porcher\n  s'en revient par le trou où il était allé et ramène aux Foubert leur truie et ses\n  quinze cochonnets.\n                         Quelquefois un fol qui s'avance\n                         Met fin à choses d'importance.\n\n\n\n                                   L'Astronome\n    Un batteur en grange de mes amis me contait qu'il tenait de sa mère\n grand, qui le savait de sa tante, qui elle-même l'avait vu, qu'en notre village\n il y eut jadis le plus habile faiseur d'almanachs qui fut jamais.\n    Ce savant homme avait coutume de venir, coiffé de son grand chapeau\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "410                                   DURENDAL\n\n\npointu, observer les astres, les planètes et la lune, assis sur une grosse pierre\nau haut de la montée du « Tienne d'Amont ». C'est de là qu'il avait pris\ntoutes ses mesures, calculé toutes ses dimensions et couché sur le papier, en\nchiffres sans fin, la distance du soleil à la terre.\n   Un de nos paysans voulut, un jour, par malice, éprouver le savoir de notre\nastronome. Ayant levé la pierre qui servait d'observatoire, il avait glissé\ndessous une feuille de papier et replacé le tout sans que rien y parût.\nCaché derrière un arbre, il avait ensuite attendu l'arrivée du faiseur\nd'almanachs. Celui-ci vint, s'assit sur son siège ordinaire et, considérant le\nsoleil en plein ciel s'écria : « Qu'est ceci? Il faut que la terre soit haussée\nou que le soleil ait baissé ! Je ne retrouve pas mes mesures... »\n   A la vue de cet homme qui savait si juste la distance des astres que\nl'épaisseur d'une feuille de papier de différence lui avait sauté aux yeux, le\npaysan dans sa cachette s'était mis à trembler. Il jura toute sa vie que,\nfût-ce pour un pot de bière triple, il n'aurait voulu ensuite faire la nique à si\nsavant compère.\n                         Vouloir se moquer d'un savant\n                         Est le vrai fait d'un ignorant.\n\n                                                                Louis DELATTRE.\n\n  (D'après un vol. imprimé, vers 1500, par Jean de Lastre, à Paris.)\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                          Poèmes\n                             Refuge\n                                I\n\nSur la côte parmi les sapins      clairsemés\nJ'ai choisi ma maison blanche aux ardoises bistres;\nJe l'ai voulue loin, loin des villes    sinistres,\nLa porte large ouverte aux soleils        enflammés.\n\nUn souffle parfumé jusqu'au toit la pénètre\nEt l'enveloppe toute; un chant   continuel\nD'oiseaux et de grillons monte vers la fenêtre\nEt le coucou rôdeur jette au loin son appel.\n\nDerrière, c'est la côte où les rouges  moissons\nEtalent au soleil leur splendeur flamboyante ;\nSous le souffle du vent parfois de grands    frissons\nLes font bouger ainsi qu'une chose vivante.\n\nSur la hauteur ce sont encor des prés    herbeux,\nDes prés touffus et clairs plantés de pommiers    sombres\nOù s'élancent en bondissant parmi les bœufs,\nLes chevreaux blancs chercheurs d'herbette et chercheurs    d'ombre.\n\nCertains après-midi, quand la terre rutile\nSous la chaleur du jour, la troupe des grands  bœufs\nEn plein soleil parfois se relève immobile\nEt rien ne bouge plus de par la plaine en feu.\n\n                               II\n\nLorsque la nuit s'en vient fraîche par la bruyère.\nComme la lune monte au ras de l'horizon,\nUne douceur descend du ciel sur cette terre,\nSur cette terre heureuse et sur notre maison.\n\nUn vent léger et doux s'accroche dans le lierre\nEt le fait bruire ainsi que des grelots lointains ;\nUn crapaud invisible en dessous de la pierre\nSans se lasser, dit sa note, jusqu'au   matin.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n\n                                    III\n\n      Sur la côte parmi les sapins     clairsemés\n      J'ai choisi ma maison blanche aux ardoises bistres,\n      Je l'ai voulue loin, loin des villes    sinistres,\n      La porte large ouverte aux soleils        enflammés.\n\n      Et je veux toute une saison, ô bien-aimée,\n      L'habiter avec toi sans qu'on en sache rien;\n      Ensemble nous vivrons notre rêve aérien,\n      Et notre âme peut-être en sera    transformée.\n\n      Et peut-être l'été, les oiseaux, les lilas,\n      Feront-ils oublier la blessure    éternelle\n      Qui fermente en nos cœurs inapaisés et las,\n      Et peut-être, qui sait, enfin    guérira-t-elle.\n\n\n\n                                    Eté\n      Certains après-midi torrides de dimanche,\n      Quand le soleil d'été flambe sur les moissons,\n      Les oiseaux qui chantaient au milieu des buissons\n      Se taisent un à un ; la tourterelle   blanche\n      Plonge dans les taillis vers la fraîcheur des eaux\n      Et la chaleur du jour fait crier les     troupeaux.\n\n      Sur l'horizon qui bout les routes convulsées\n      Allongent leur ruban éclatant dans les blés\n      — Parfois dans les hameaux, vers les coteaux        brûlés\n      Le ronflement brutal des quilles  renversées\n      Crève un instant le calme absolu du moment,\n      Et la terre rutile en un   embrasement.\n\n                                                 E R N E S T DE LAMINNE.\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "         Prélude? Interlude? Lade!\n                  'AUTRES soirs, Mme Chatille ayant porté son âme plate et son\n                    front bombé à quelque réunion d'œuvre — Vestiaire des\n                    Satyres pénitents ; Egide des Dames obèses nécessiteuses. .\n                     — Pierre s'installait pour travailler (ou plutôt pour faire le\n                     simulacre de travailler) dans la chambre maternelle.\n                        En réalité, les fenêtres de celle-ci regardant la rue, il\n                     passait tout son temps à se divertir, comme du balcon d'un\n                     théâtre, au spectacle de la gent boutiquière qui, l'été venu,\n                     vit sur le pas des portes.\n   Que de fois tu l'amusas, ô pharmacien issant majestueusement de ton obs-\ncure officine pour te soleiller un moment à l'air du dehors ! Ta longue redin-\ngote, ton immuable calotte à gland, ton buisson ardent de barbe rouge, tes\nlunettes cerclées d'or, toute ta silhouette avantageuse et prépotente procla-\nmaient si bien l'ample et copieuse estime où tu te tenais! Deux sentiments,\nqui se faisaient réciproquement valoir, reluisaient sur ta face : la conscience\nde ta responsabilité, du poids de ta mission sociale (une distraction, une\nseule ! dans l'élaboration d'un médicament, et voilà une vie humaine anéantie !) ;\nmais la conscience aussi — conscience entière, absolue, ayant la péremptoire\nvigueur d'une certitude — d'être toujours à la hauteur de ta lourde tâche. La\nchimie t'avait livré ses secrets les plus abscons, ouvert en grand ses plus mys-\ntérieux arcanes. Infaillible, et d'un pilon sans peur et sans reproche, tu broyais\nau creux des mortiers de bronze de formidables toxiques. Ton savoir était\nimmense comme la mer. Et cependant, ô longanime, tu daignais condes-\ncendre à soigner — sous main des médecins — les cuisinières et autres « poches\ngrasses » du quartier, dont la confiance illimitée — superstitieuse — ne dimi-\nnuait en rien, pour flatteuse qu'elle fût, l'héroïcité de ton sacrifice ! O amour\ndes petits ! O dévouement aux humbles !\n   De sa fenêtre, Pierre se récréait aussi à suivre les discussions mouvementées\nqui mettaient fréquemment aux prises le concierge de la maison et l'épicier\n voisin. Le concierge était mûr, chauve et bouffi; son crâne huileux, où se\njouaient les rayons du couchant, avait l'humide éclat d'une motte de beurre.\n L'épicier était anguleux, noir et gringalet; son profil à barbe fourchue évo-\n quait celui de quelque chèvre-pieds mythologique. La politique faisait les frais\n\n\n  (1) Chapitre inédit d'un volume que publiera prochainement notre collaborateur\nJ. ESQUIROL sous le titre : Petits et gros Bourgeois, chez l'éditeur STOCK de Paris.\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "414                               DURENDAL\n\n\ndu litige. L'épicier tenait pour les curés, le concierge — au fait, puisqu'il\nvivait dans une loge ! — pour les francs-maçons. Et tous deux, progressive-\nment, de s'échauffer, de s'échauffer ! Jusqu'à ce que, après s'être congrument\ninvectives, chacun tournât soudain — comme d'un tacite accord — son ire et\nses poings levés contre le cercle de polissons gouailleurs qui s'étaient assem-\nblés peu à peu, et qui fuyaient maintenant dans toutes les directions, à grand\nbruit de galoches et de souliers cloutés.\n    Mais au commissionnaire du coin la palme du pittoresque. Des inscrip-\ntions vraiment caractéristiques, et comme on n'en voit qu'en province, exer-\nguaient sur toutes ses faces l'espèce de guérite bizarrement ajourée où il\ns'abritait. Inscriptions laconiques, sobres, concises, et tirant de cette concision\nmême je ne sais quelle allure de maximes, quelle âpre et souveraine force\nd'éloquence.\n    Au fronton de la logette : X..., commissionnaire, fondé en 1880. Sur le\npanneau de droite : Ici on débouche les cabinets. Sur le panneau de gauche :\nIci on taille le chat à domicile. Enfin, réédité sur le panneau du fond — tel,\napparemment, le suprême titre de gloire du maître de céans, le plus beau\nfleuron de sa couronne de mérites, le fruit le plus savoureux de son industrie\n— fulgurait une autre fois encore l'avis fatidique et triomphal : Ici on\ndébouche les cabinets...\n    « O mortel privilégié, songeait Pierre, ô mortel empli de sapience ! Dès\n l'an de grâce 1880, époque à jamais mémorable de ta « fondation », t'étant\n voué corps et âme, — dédaigneux des frivolités vaines, — au « taillage du\nchat à domicile » et au « débouchage des cabinets », tu conquis en chacun de\nces deux arts une virtuosité fastueuse — au sein de laquelle, depuis longtemps\ndéjà, tu règnes comme en un fief inexpugnable, où les désillusions de l'exis-\ntence ne sauraient t'atteindre !\n    Les bistournages par torsion les plus difficultueux — et autres procédés\n effarants cités dans Larousse — te sont familiers. Par toi, soustraits à la han-\n tise des cruelles amours de gouttières, les matous revêtent une obésité bour-\n geoise, un pelage soyeux et lustré; la maison cesse de leur être fastidieuse;\n leurs longs yeux verts — lucioles phosphorescentes — brillent d'un éclat moins\n acide au coin de l'âtre.\n    La manœuvre du ringard courbe — hélas! ce n'est évidemment pas le nom\n technique de ton outil de prédilection, mais quoi? le susdit Larousse garde,\n sur ta seconde spécialité un silence aussi vitupérable qu'absolu ! — la manœuvre\n du ringard courbe possède en ta personne un talentueux adepte. Par toi, les\n cabinets les plus récalcitrants rentrent immédiatement dans le devoir.\n     Hé! n'as-tu pas, pour les y contraindre, maints arguments irrésistibles?\n    Alliant, dans une artistique et savoureuse hybridation, la cautèle à la ron-\n deur, la morbidesse italienne à la furia francese, tu commences — d'un\n ringard chatouilleur et badin qui, malgré ces façons plaisantines, ne laisse pas\n d'amener quelques débâcles, — par taquiner ton adversaire; tant qu'enfin, te\n fendant à fond, tu lui lances une botte foudroyante, et, — d'un coup, — lui\n pousses ton arme tortueuse jusques aux cavernes des entrailles ! Bien rugi,\n lion!\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                      PRÉLUDE? INTERLUDE? LUDE!                               4l5\n\n     Cependant, cernant de sa foule haletante — père, mère, enfants, domes-\n  tiques — l'étroit théâtre de cette lutte en champ clos, la famille où tu opéras\n  n'a rien perdu du spectacle. Juste compensation aux pénibles scènes qui\n  firent rage entre ses membres, devant qu'ils se décidassent à recourir à ton\n  ministère. O nuit désastreuse, ô nuit effroyable, où retentit tout à coup,\n  comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : les cabinets se bou-\n  chent, les cabinets sont bouchés ! Dès cet instant, chacun n'eut plus qu'une\n  préoccupation : rejeter sur le voisin la responsabilité du cataclysme. Alors,\n  — dirait M. Homais — on vit l'épouse accuser l'époux, le frère incriminer le\n  frère, le serviteur noter la servante d'infamie. Spectacle atroce, où l'odieux le\n  disputait à l'inélégance ! Bientôt même l'âcre dépit, frère jumeau de l'échec,\n  vint encore exacerber les colères. Car, dédaignant stupidement — quos vult\n perdere Jupiter dementat — d'appeler le virtuose du ringard, on essaya\n  d'abord de se sauver par ses propres moyens. Résultat : deux fois deux\n  aurores se levèrent, goguenardes, sur diverses entreprises — oh! combien\n  inefficaces! — dirigées contre un ennemi retors, dont ni la question de l'eau\n  ni telle autre torture médiévale ne réussit à mater la résistance. En vain,\n. enflammés par l'appât du gain (vers la dixième heure du cinquième jour, le\n  père promit, en effet, dans un ukase domestique et un beau mouvement ora-\n  toire, une prime d'un franc soixante-quinze à quiconque amènerait le monstre\n  à résipiscence), en vain, enflammés par l'appât du gain, la mère, les deux\n  enfants, la bonne, le père lui-même — ah ! perfide, tu rêvais déjà de ne pas\n  avoir à t'exécuter! — redoublèrent d'efforts : rien n'y fit. A peine la bonne\n  obtint-elle un éphémère et minime avantage ; encore ne le mentionnons-nous\n  que pour mémoire.\n      Bref, ce furent des heures tout à la fois cauchemardantes et luctueuses (un\n  instant on alla jusqu'à chuchoter le mot de suicide collectif), et qui sans doute\n  se fussent indéfiniment reproduites, si ceux qu'elles opprimèrent trop nom-\n  breuses n'eussent en désespoir de cause terminé par où 'ils auraient dû com-\n  mencer : après une dernière scène de famille, au cours de laquelle les récrimi-\n   nations, les reproches et les injures se mêlèrent, en un tumulte affreux, aux\n   arguments démentiels et contradictoires préconisant de nouveaux modes\n   d'assaut, ils firent enfin quérir l'homme au ringard. On connaît la suite.\n      Et maintenant allègres, légers, respirant à pleins poumons, comme s'ils\n   venaient de s'évader miraculeusement de quelque cercle de l'enfer, ils entourent\n   leur libérateur, se gratulent de la rapidité de sa victoire, exaltent son sang-\n   froid, sa dextérité, sa vaillance. Thésée, vainqueur du Minotaure, fut moins\n   acclamé par les habitants de l'île de Crète. On vole dans les bras les uns des\n   autres. Foin du noir passé! L'avenir flamboie ! Le présent resplendit ! D'en-\n   thousiasme, une danse du scalp — ou plutôt du ringard — est exécutée à toute\n   allure. Evohé! évohé!\n      Une seule ombre au tableau : ton fils, ô libérateur, n'assistait pas à ce\n   triomphe, dont la vue cependant aurait été pour lui la plus éloquente leçon de\n   choses. Mais, au fait, qu'est-il besoin de stimulants à qui ne demande qu'à\n   agir? Car ce garçonnet de onze printemps brûle de l'envie de troquer contre\n   un engin plus directement belliqueux le mi-carêmique bigophone, aux carton-\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "416                                  DURENDAL\n\n\n\nneux mugissements duquel, chaque fois que tu lui octroyas la faveur insigne\nde s'adjoindre à quelqu'une de tes expéditions, il a célébré ta victoire, — et\nconvoite de toute la véhémence de ses désirs l'aube du jour fortuné où, préparé\npar une veillée solennelle passée dans le jeûne et la prière, il fera sous ta haute\ndirection ses premières armes! Oui, certes, vienne l'âge viril, il sera bien\nsuperflu de l'inciter, de l'aiguillon de ces vers hérédiesques ou d'autres simi-\nlaires, à s'adonner à l'exercice essentiellement noble du ringard :\n                Brandis-le ! L'acier souple en bouquet d'étincelles\n                Pétille. Il est solide, et sa lame est de celles\n                Qui font courir au cœur un orgueilleux frisson !...\n\n   Puis, en attendant, qu'elle est grande, qu'elle est intense, l'attention qu'il\ndonne aux avis d'un prix infini qui, chus de tes lèvres généreuses, l'initient\ncopieusement à la technique de ton art ! Jamais professeur n'eut élève plus stu-\ndieux, magister plus ardent disciple !\n   Et comme il se délecte, comme il palpite au. récit de tes prouesses ! Ses yeux\nlancent des éclairs; ses narines frémissent ; en son enthousiasme, il franchit le\ntemps et l'espace, se croit sur le champ de bataille et tire de formidables rugis-\nsements de son bigophone! Bref, c'est une telle animation, une effervescence\nde si bon aloi que l'on peut vraiment tout espérer de l'avenir de ce jouven-\nceau. Oui, oui, ô victorieux, le moindre doute serait sacrilège : où le père a\npassé passera bien l'enfant, et ton fils sera certainement ton continuateur. De\nta dextre impavide, il recevra la fictive lampe à deux becs, symbole de ton art\nà double branche; toute sa vie, il en entretiendra fervemment le feu sacré;\npuis il la transmettra lui-même à ses descendants qui, le temps venu, la légue-\nront aux leurs — et ainsi, cette course du flambeau perdurant sans défaillance,\nquiconque, dans les siècles des siècles, lira ton enseigne, pourra s'écrier comme\naujourd'hui, du ton tout à la fois triomphal et solennel qu'en suggère le tour\nsentencieux, épigraphique et monumentaire : Ici on débouche les cabinets. Ici\non taille le chat à domicile !\n\n   Certaine famille, qui habitait en face de chez Pierre, alimentait aussi les\ndivagations peu cohérentes par lesquelles ce jeune homme, ami d'un doux\nfarniente, s'était fait une règle sévère de remplacer l'étude de la Philosophie,\nde l'Histoire, de la Chimie, de la Géométrie, et en général de toute matière\ninscrite au programme du baccalauréat seconde partie. En l'occurrence, il ne\ns'agissait d'ailleurs plus de boutiquiers ni de tels autres figurants de ce permanent\nthéâtre qu'est la rue, mais bien de gens du meilleur monde, de gros bourgeois\nvivant à l'abri des regards profanes. Pour s'éjouir des attitudes qu'ils avaient\neues sans aucun doute lors du great event de leur existence : l'invention par le\npère, inspiré d'en haut, de certain costume sui generis qui trônait — et qui\ntrône encore — aux devantures de magasins d'une catégorie spéciale, il fallait\ndonc les imaginer, ces attitudes, les déduire de la nature du costume en\nquestion.\n   Besogne extrêmement facile, il est vrai — ladite nature étant pleinement\nindicatrice, et ne laissant pas place à la moindre équivoque. Oui, les méninges\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                     PRÉLUDE? INTERLUDE? LUDE!                                 417\n\nd'où l'idée de ce costume avait surgi pour ainsi dire tout armée, telle Pallas\nAthénè du cerveau de Jupiter, ces méninges-là ne pouvaient appartenir qu'à\nun drille foncièrement allègre, qu'à un joyeux compère au foyer duquel la\ndéesse Gaieté avait bien sûr élu domicile, et que le folâtre cortège des Jeux\net des Ris devait enguirlander perpétuellement de ses méandres.\n    Qu'on en juge !\n    Le costume dont s'agit n'était autre qu'une robe, voire une robe funéraire,\ndestinée — du moins dans la pensée de son créateur — à fournir à chaque\nmort à venir une manière d'uniforme aussi engageant que mystique, puisque\nle nom donné à cet accoutrement funambulesque voulait évoquer l'éveil bien-\nheureux du dernier jour : Kitône anastaséôs, pagne de résurrection.\n   Ce pagne était en flanelle blanche ; de larges galons bleus, brodés d'emblèmes\nreligieux, le décoraient aux manches et à la poitrine ; et le tout faisait, ma foi !\nmirobolant effet aux vitrines des Pompes Funèbres, parmi les piles de cercueils\nà poignées de cuivre et les traditionnelles photographies représentant des cor-\nbillards profusément empanachés, que conduisent, les coudes en dehors,\nd'effroyables automédons coiffés de bicornes — ce qui confère à ces espèces de\ncroque-morts à cheval je ne sais quel chic indéfinissable, ni quelle place\nmédiane entre le garçon de recettes, le gendarme et le sous-préfet.\n    « Plaisanterie à part, se disait Pierre, des scènes d'une cocasserie assez\nsavoureuse ont dû graviter autour du pagne de résurrection depuis le jour où\nses premiers linéaments s'ébauchèrent dans l'esprit de son créateur jusqu'à\ncelui où il fanfaronna, réalité mirifique, au grand soleil des étalages. On aime\nà suivre par la pensée les phases de cette gésine, sans doute laborieuse. Vrai-\nsemblablement, ce fut à l'enterrement de quelque ami magistrat que l'Inven-\nteur conçut l'idée géniale. La veille il avait été voir le mort sur son lit\nfunèbre. A l'aspect de cette larve tribunalesque gisant en habit noir et en cra-\nvate blanche, il avait été frappé de stupeur ; et tous les « clichés » coutumiers\nque ses lèvres bourgeoises et conservatrices s'apprêtaient à dévider à la veuve :\n« Ce vieux Croquignol !... Qu'il est beau !... Si peu changé !... On croirait qu'il\ndort!... », tous ces « clichés » s'étaient arrêtés net au fond de sa gorge. Car, en\nréalité, non seulement « ce vieux Croquignol » n'était pas beau, mais même\nil était épouvantable. N'insistons pas...\n   La nuit qui suivit fut cruelle à l'Inventeur. Maintes fois, le spectre du défunt,\nattifé comme pour un bal macabre, vint troubler son sommeil. Ah ! certes, si\nCroquignol eût été seul en cause, il n'y aurait eu que demi-mal. Quelques\nremarques apitoyées, quelques réflexions compatissantes aussi vite oubliées\nque formulées :« Pauv' Croquignol, va! était-il assez vilain!... Allons! décidé-\nment, il n'aura jamais su porter l'habit!... », etc., etc., et tout eût été dit.\nMais penser qu'il était à peu près certain que lui, l'Inventeur, s'éditerait un\njour ou l'autre en semblable appareil, oh I cela c'était absolument offusquant,\nintolérable, et par n'importe quel moyen il fallait aviser à prévenir ce coup du\nsort. Seulement voilà, que trouver? qu'imaginer? Stipuler qu'on vous enseve-\nlît en un costume moins cérémonieux que le frac? En redingote? en jaquette?\n Heu, heu!... pour ce que le coup d'oeil y gagnerait... En chemise de nuit? en\nveston d'intérieur? Ptt, ptt!... bien pingre, bien miteux... Après tout, on est\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": " 418                                DÜRENDAL\n\n\n  un notable bourgeois de la bonne ville de Lyon, n'est-il pas vrai?... Alors\n  quoi?... Et le malheureux de se creuser vainement la cervelle.\n     Or, quelques heures plus tard, à la vue du cercueil de Croquignol, sur le\n  couvercle duquel une robe de magistrat était pompeusement étalée, il conçut\n  tout à coup l'idée salvatrice. Elle jaillit de la nuit obscure de son esprit comme\n  un éclair à triple zigzag. Un! « Les imbéciles! Au lieu d'environner Croqui-\n  gnol des longs plis majestueux de cette robe aisément sculpturale, avoir mieux\n aimé l'affubler de la « queue-de-pie » mesquine et ridicule! « Quelle faute de\n goût ! Quelle indigence de sens esthétique ! » Deux ! « A défaut de la robe de\n magistrat, à laquelle, j'en conviens, tout le monde ne saurait décemment pré-\n tendre, pourquoi chacun n'aurait-il point en ses tiroirs quelque vêtement ana-\n logue, quelque chape impressionnante et sévère qui, le temps venu,... » Trois!\n « Té! parbleu! qu'à cela ne tienne! Ce vêtement sépulchral, désir suprême —\n encore qu'informulé — du genre humain, cette chape d'outre-tombe, dont le\n besoin se fait impérieusement sentir depuis des millénaires et des millénaires,\n eh bien ! je la créerai ! Oui, oui ! en avant pour la plus opportune, la plus phi-\nlanthropique, la plus bienfaisante, la plus généreuse invention des temps\npassés, présents et futurs ! » Et le problème qui l'avait si fort tourmenté la nuit\nprécédente se trouvant ainsi résolu, peu s'en fallut qu'en la liesse de son âme\nle digne homme ne ponctuât d'euréka! tonitruants la capricante esquisse d'un\nfougueux cake-walk — anodines fantaisies qui n'eussent point laissé, cepen-\ndant, de faire scandale, étant donnés le moment et les circonstances. Aussi\nbien, comprimant son enthousiasme, se borna-t-il à déserter illico le convoi de\nCroquignol, et à regagner ventre à terre sa propre demeure où, tout bouillon-\nnant d'activité latente, il se mit incontinent au travail.\n    A dater de cet instant, quiconque eût entendu, sans avoir été préalablement\ninformé du grand œuvre poursuivi, les conversations de l'Inventeur et de sa\nfamille, aurait pu croire à quelque monomanie collective d'un genre particu-\nlièrement lugubre. Toute une terminologie funéraire s'y épanouissait en\nfloraison touffue. Ce n'étaient que vocables endeuillés, que mots évocateurs de\ntristesse et de mort. Corps, cadavre, bière, cercueil, défunt, tombe, cimetière,\nensevelissement, sépulture... — j'en passe, et d'aussi gais — illustraient inces-\nsamment le discours.\n    A table, on mettait fiévreusement en commun les observations faites dans la\nsolitude.\n    Il en résultait les dialogues les plus ahurissants :\n    — Ne pensez-vous pas, disait le père, qu'un capuchon compléterait heureu-\nsement l'ensemble?\n    — Tiens, tiens, un capuchon? frétillait l'assemblée, prompte à s'émoustiller.\nCertes, l'idée vaut qu'on l'examine!\n    Mais, à la réflexion, des critiques se produisaient :\n    — Heu, heu, avançait le fils aîné, au bout du compte je préfère encore le\ncollet tout simple. Il surchargerait bien, tu sais, ton capuchon!\n    — Si l'on peut dire ! ripostait le père, qui supportait mal d'être discuté. Ah\nça ! te figures-tu qu'il aurait des kilomètres, mon capuchon? Non, non, ce\nserait quelque chose de peu volumineux, d'élégant, de léger, de... Au fait,\nregarde plutôt.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                     PRÉLUDE? INTERLUDE? L U D E !                              419\n\n\n    Il s'arma d'épingles tirées d'un étui dont il ne se séparait jamais depuis qu'il\nrêvait au pagne de résurrection, tourna furieusement sa serviette en cornet, en\narrêta le bout, se fixa tant bien que mal aux épaules l'espèce de chapeau de\nPierrot ainsi obtenu, puis, se renversant sur sa chaise, les yeux clos, les mains\njointes, toute l'attitude classico-mortuaire :\n   — Voyons, je vous en fais juges? Est-ce qu'il surcharge, est-ce qu'il engonce,\nmon capuchon? Allllons donc!... Sans compter qu'il ne serait pas seulement\ndécoratif, mais utile... très utile! Tenu relevé durant l'exposition du corps, on\nle rabattrait sur le visage au moment de la mise en bière, comprenez-vous ?\n    Et de joindre aussitôt le geste à la parole. Après quoi, la posture funéraire\nreprise à nouveau, il demeura quelques instants immobile...\n    Oh ! oui, les scènes caractéristiques ne manquèrent point autour du kitône\nanastaséôs !\n    Que de débats passionnés avant que ce nom de kitône anastaséôs prévalût\ndéfinitivement !\n    — Mais enfin, s'exclamait le père poussé à bout, pourquoi, diable ! en voulez-\nvous un autre? Ne sentez-vous donc pas combien celui-ci, du fait même de sa\nconsonnance, s'impose à notre choix? Ces syllabes sourdes, cette harmonie\nsombre sont-elles assez suggestrices ! Rien qu'à les entendre, n'évoquez-vous\n pas l'image d'un sommeil apaisant et profond, sous l'arche surbaissée d'une\n voûte romane?\n    Et les yeux ronds, la voix mystérieuse, les épais tampons de coton qui gon-\n flaient ses oreilles (avantage commun à tous les Lyonnais ; avec, entre eux,\n cette seule différence que les riches portent du coton rose et les pauvres du\n coton blanc), les épais tampons de coton qui gonflaient ses oreilles semblant\n avoir passé dans sa bouche, il s'en allait répétant :\n    — Kitône anastaséôs !... kitône anastaséôs!...\n     D'ailleurs, pour ce que cette éloquence était efficace!\n    — Ah! tu nous la bailles belle! répliquait la famille, enragée d'obstruction.\n « Syllabes sourdes »? « harmonie sombre »? « consonnance suggestrice »?\n Mais c'est justement à cause de cela qu'il convient impérieusement d'écarter\n kitône anastaséôs. Choisir un vocable aussi peu encourageant, aussi mélanco-\n lique? Voyons! tu ne saurais y penser. Car enfin, sur quoi veux-tu insister?\n Sur la mort ou sur la résurrection? Sur la résurrection, n'est-ce pas? Hé bien\n alors!... Oui, prends-nous quelque nom plus avenant... moins rébarbatif...\n quelque nom qui symbolise mieux l'idée de réveil, de clarté, d'espérance...\n Tiens, par exemple : pagne de résurrection, que nous te proposions déjà\n l'autre jour. Voilà, voilà qui est heureux! qui est bien imaginé! Pagne de\n résurrection ! D'abord tout le monde comprend ce que ces mots signifient,\n tandis que kitône anastaséôs... Puis résurrection sonne clair, alerte, déluré.\n  Une vraie cloche de Pâques! Enfin pagne s'inspire ingénieusement du même\n idéal... Pagne!... un minimum de vêtement qu'on enfile ou qu'on quitte en un\n tour de main... une façon de compromis juvénile entre la robe de chambre\n  estivale et le pyjama... Et tu prétendrais avoir trouvé mieux ? Allons ! allons!...\n  A vrai dire, il y a bien le capuchon qui, compliquant les choses, vient\n  quelque peu fausser semblable exégèse. Un pagne à capuchon? hum!... Mais\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": " 420                                DURENDAL\n\n\n  baste!... Oui, oui, crois-nous! Honny soit kitône anastaseôs, et vive pagne de\n  résurrection !\n     De guerre lasse, l'Inventeur et sa famille usèrent d'un moyen terme. On\n  conserva le nom de kitône anastaseôs; seulement, par un trait d'union judi-\n  cieusement éclectique, la traduction : pagne de résurrection lui fut adjointe...\n     Mais déjà l'ère des bagatelles de la porte était close, et il s'agissait doréna-\n  vant, passant de la puissance à l'acte, comme disent les philosophes, de\n  réaliser le chef-d'œuvre. Lors, tous les meubles plus ou moins ad hoc : tables,\n  piano à queue, billard... réquisitionnés pour ces travaux d'aiguille d'un nou-\n  veau genre, on put voir l'Inventeur, beau de maëstria, jouer triomphalement\n le grand couturier funéraire. Un crayon à l'oreille, des desseins plein les\n mains, il allait de sa femme à ses filles, — ouvrières improvisées de cet atelier\n spécial, — stimulant les courages, approuvant ci, redressant là, épanchant d'un\n verbe infatigable telles paroles définitives, qui faisaient rayonner sur les faces\n la pétillante gaîté dont elles étaient empreintes :\n    — Plus nombreux, les cordons dans le dos, plus nombreux! C'est très impor-\n tant, cela. Pour faciliter l'ensevelissement, le kitône anastaseôs s'entre par\n devant et s'attache derrière, ne l'oublions pas... Aglaé, Aglaé, voyons, à quoi\n penses-tu, mon enfant? Donner une pareille ampleur à la jupe! Mais ne com-\nprends-tu donc pas que le pagne de résurrection doit au contraire avoir son\ngrand développement sur le devant, de façon qu'il puisse être rentré sous les\npieds et les dissimuler? L'aspect sculptural est à ce prix, crois-en ton bien-\naimé père !...\n    Enfin, lorsqu'après deux semaines de travail, un premier exemplaire du\nchef-d'œuvre eût vu la lumière, ce ne fut plus de l'enthousiasme, ce fut du\ndélire. Cumulant résolument en sa personne les attributions de grand coutu-\nrier funéraire et celles de mannequin, l'Inventeur revêtit au moins cent fois\npar jour l'accoutrement qui lui avait coûté tant de veilles, et prit à tout venant\nl'attitude majestueuse d'une statue tombale. Il fallait même qu'il fût doué\nd'une prestesse remarquable, voire du céleste don d'ubiquité, puisqu'en\nquelque pièce de l'appartement que l'on entrât, on le découvrait étendu de son\nlong sur le canapé, et, — plus heureux qu'au temps du capuchon, — posant\nenfin l'ensemble...\n    « Et dire, songeait Pierre Chatille, concluant son monologue, dire que\nj'exagère à peine, et que l'Inventeur et sa famille ont réellement dû vivre des\nmois et des mois dans cette atmosphère de deuil ! Allons ! la race des origi-\nnaux n'a point encore disparu du monde ! »\n    S'il eût été plus observateur, ou plutôt s'il eût été d'âge à mieux connaître\nses concitoyens, il aurait aussi remarqué que l'idée du pagne de résurrection,\navec tout ce qu'elle charriait d'images burlesco-funèbres, ne pouvait éclore\nqu'à Lyon, et d'une de ces caboches lyonnaises dont les élucubrations semblent\nréverbérer, comme autant de miroirs fidèles, l'âme mystique et baroque de la\ngrande ville pensive... patrie de Guignol !\n\n                                                                 J. ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                   Un poète catholique\n                    JUSQU'A l'apparition de ce livre — qui, disons-le tout de\n                       suite, est une œuvre considérable, — notre ami Georges\n                       Ramaekers devait sa notoriété bien plutôt à sa figure, à ses\n                       gestes et à ses paroles qu'à ses écrits. Quelques minces\n                       recueils de poèmes, qui prolongeaient au delà des limites\n                       coutumières les doux balbutiements d'une enfance per-\n                       sistante (fraîcheur de cœur, ingénuité d'âme, naïveté de\n                       langage, le tout un peu outré), imposaient à notre attention\n                       de généreuses promesses plutôt que de solides réalisations\nd'art... Mais la silhouette du jeune écrivain atteignit, dès l'abord, à une per-\nfection synthétique qui lui conférait presque une valeur de symbole. Tous\nceux qu'intéressa le mouvement littéraire des dix dernières années se\nsouviennent de cet étrange éphèbe qui secouait, sur une tête ronde, pâle et\nglabre, une chevelure noire et légèrement bouclée; ses yeux couleur de mer,\nà la fois perçants et lointains, se voilaient volontiers, comme des vierges en\nprière, de leurs paupières pesantes ; sa voix avait de sourdes sonorités, qui\ncontrastaient avec le flux rapide et abondant des paroles qu'elle prononçait.\nUn costume composite, d'escholier du XVe siècle et de rapin d'aujourd'hui,\ncomplétait harmonieusement cet ensemble original. Et le tout dégageait une\ntelle impression de naturel et de sincérité, que le soupçon d'un cabotinage\npossible s'évanouissait aussitôt conçu. Pour qui pénétrait dans cette âme (et\nelle s'ouvrait toute large à tous), il était aisé de comprendre que rien n'y était\nmensonger : ce costume, ces allures, ces paroles, n'étaient point un déguise-\nment; on les pouvait prendre au sérieux; il y avait là de la candeur peut-être,\nmais non de la comédie.\n   Cette figure pour ainsi dire « gothique » était l'enveloppe d'une âme\nmédiévale, d'une âme de foi robuste et de mystique ferveur. Ce jeune homme\nappliqué aux recherches du vers libre et aux suprêmes subtilités du symbo-\nlisme contemporain, portait sous son veston de velours le cœur d'un moine\ndévotieux et violent. L'extase n'était pas feinte, qui éclairait parfois d'une\ninquiétante lueur ses regards de visionnaire farouche. L'armure de Parsifal\neût été à sa taille. Né pour de plus glorieux combats et pour de plus nobles\nconquêtes, la tristesse des temps le forçait à refouler au profond de son cœur\nses aspirations héroïques et à se contenter de batailles littéraires. Du moins\nles livra-t-il en vrai soldat du Christ, ayant inscrit sur sa bannière cette devise\nhautaine ; L'Art pour Dieu. Et ce furent les jours ardents de la Lutte, de cette\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "422                                     DURENDAL\n\n\n\nrevue si juvénile, si audacieuse et si vivante, où Georges Ramaekers se\nmontra tel qu'il était, tel qu'il devait rester, avec tous ses défauts et toutes ses\nqualités : turbulent, indiscipliné, irrévérencieux, gouailleur; mais franc et\nloyal adversaire. Enfin, une figure qu'on ne pouvait oublier : on ne l'oublia\npoint. On se souvint de ses belliqueuses ardeurs, de son intransigeance, de\nses élans mystiques, — de sa passion, surtout, pour toutes les nouveautés et\ntoutes les étrangetés : car ce miles Christi, ce guerrier médiéval, était toujours\nà l'avant-garde de tous les mouvements artistiques ; cette vigie attentive de la\nNef de Pierre jouait le même rôle dans le « dernier bateau ». Le chrétien eût\nvolontiers reculé de plusieurs siècles : le poète, au contraire, eût voulu\ndevancer plusieurs générations. On se demande ce qu'il eût fait dans la peau\nde Savonarole.\n                                             * *\n   Voilà Georges Ramaekers tel que nous le retrouvons dans le Chant des\ntrois R è g l e s (1), ce livre touffu, inégal et grandiose, qui combine lui aussi,\nd'une manière si piquante, le modernisme de l'art avec l'archaïsme de la\npensée. En effet, ce poème résume, et avec une éloquence singulièrement\nexpressive, les aspirations contradictoires de son auteur, chrétien fervent et\npoète symboliste. Ainsi apparaît nettement la double signification de ce\nChant des trois Règnes, qui est tout ensemble une œuvre d'apologétique\ncatholique et une illustration des principes littéraires de M. Ramaekers. Ceci\nsuffit à donner une idée de l'ampleur peu commune du livre; il est permis\nd'affirmer que bien peu de poètes d'aujourd'hui ont édifié un pareil monument.\nLa puissance d'une foi sincère y était sans doute indispensable.\n   La foi : voilà ce qui fait la valeur de ce poème, ce qui lui confère et ses\nqualités distinctives et le sens particulier qu'il peut avoir. Un dieu doit habiter\nl'âme du poète lyrique, voilà qui ne souffre aucun doute : faute de cette\nauguste hantise, il ne sera jamais qu'un versificateur. Eh! bien, un dieu habite\nGeorges Ramaekers; que dis-je, un dieu? C'est Dieu lui-même, dont la pré-\nsence réelle lui inspire ces élans d'amour, d'espérance et de foi. L'amour fait\npalpiter les strophes de ses cantiques, comme il met un frisson dans les pierres\nimmobiles dont les artistes croyants bâtissaient leurs églises; l'espérance le\npénètre de cette joie intérieure qu'exige la création de la beauté ; la foi lui\nprête ses ailes pour monter jusqu'aux cimes. Et ces trois auxiliaires ne l'aban-\ndonnent jamais : il connaîtra, comme d'autres, les erreurs d'expression, les\nfaiblesses de cette voix mortelle qui lui sert à chanter l'Infini et le Parfait; il\nne connaîtra point les défaillances de l'enthousiasme. Aux appels de l'Esprit,\n le Verbe tarde parfois à répondre : c'est parce qu'il est humain. Mais, malgré\n ces hésitations, l'extase lyrique du poète ne s'interrompt pas un instant :\n toujours plein de son Dieu, il est toujours en état de grâce.\n    Et qui sait, tout bien pesé, si la ferveur religieuse n'est pas, dès à présent,\n la seule source possible du lyrisme? Les grands lieux communs de la poésie :\n\n\n   (1) Le Citant des trois Règnes (Bruxelles, éditions de Dnrendal).\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                          UN POÈTE CATHOLIQUE                                423\n\n\nl'amour, la mort, la nature, ont été à ce point disséqués, analysés ou mesurés\npar le scalpel, le microscope ou le compas; le voile a été de toutes parts si\nindiscrètement soulevé, et, sans pitié pour les rêveurs, a si cruellement démas-\nqué le néant de toutes leurs chimères, qu'il semble désormais difficile de célé-\nbrer, en poésie, des choses qui vraiment se révèlent d'un plat et morne pro-\nsaïsme. Outre que les poètes qui nous précédèrent ont épuisé ces vieilles\nsources d'émotion, il devient malaisé de croire à leur pureté; et les breuvages\nimpurs répugnent à tout poète réellement digne de ce nom... Il s'agit donc de\ndécouvrir une source nouvelle d'inspiration, qui soit demeurée, ou à peu près,\nà l'abri des explorations de la Science. Le domaine religieux nous l'offre : son\néloignement, sa hauteur, son immatérialité parfaite le soustrairont jusqu'à la\nfin des âges aux atteintes du savoir humain. Le désenchantement, fruit de la\nconnaissance, ne le saurait ternir. Il reste le jardin vierge et clos où se désal-\ntéreront les âmes ingénues, où promèneront leur ravissement les cœurs épris\nde merveilleux. Lyrisme et candeur, c'est tout un; en un siècle averti et\nsceptique comme le nôtre, la seule candeur possible est de qualité religieuse.\n Et voilà pourquoi M. Ramaekers est le plus lyrique de nos jeunes poètes.\n    Lyrique, il l'est par sa sincérité, par le mouvement impétueux et jamais\n ralenti de ses poèmes (qui sont proprement des chants), par le rythme vivant\nde ses strophes, par la force de ses élans intérieurs, par l'inépuisable abon-\ndance des images et des symboles, et aussi par tout ce qu'il y a en lui de\ndésordonné, d'étrange ou d'excessif. Quoi d'étonnant si, très souvent, le poète\nne se possède plus? son Dieu le possède tout entier! Et alors, l'écrivain\ns'efface devant le croyant, l'artiste devant l'adorateur mystique. L'éblouisse-\nment du visionnaire le rend aveugle à tout ce qui n'est pas Dieu. Moïse,\nenveloppé par les foudres et les nuages du Sinaï, ne voyait plus la foule\nconfuse qui grouillait au pied de la montagne.\n   Mais je préfère glisser sur les défauts du livre, défauts du reste inévitables\ndans une œuvre de cette ampleur, défauts que l'auteur laissera dans l'avenir,\ncomme de vaines scories extraites du foyer de sa ferveur. Qu'il me suffise donc\nd'indiquer ici le criant abus du néologisme, du vocable rare, du mot ou du\nnom choisi par caprice et pour sa seule sonorité : de cela, j'ose me plaindre,\nprécisément parce que le poème y perd de sa candeur et de sa sincérité.\n   Mais, à côté de trop de vers contournés, maladroits, vaniteux et déplaisants,\nque de strophes harmonieuses et justes ! que de nobles alexandrins, frais, purs\net vivants autant que les plus beaux !... Sans m'attarder à vous dire le plan\ndu Chant des trois Règnes, que les lecteurs de cette revue connaissent du\nreste par la préface du livre, je glane au hasard quelques-uns de ces vers,\nquelques-unes de ces strophes, estimant qu'après tout rien ne vaut une citation,\nlorsqu'il s'agit de faire comprendre l'essence d'une œuvre comme celle-ci.\n   Voici le peuple de Salomon\n               Goûtant sous ses figuiers la paix de ses conquêtes...\n\n  Voici, aux jours de la Genèse,\n               Cette image de Dieu qui émergeait des eaux...\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "424                                DURENDAL\n\n\n\n  Et, toute vierge encore,\n               L a Terre en son aurore était un beau verger...\n\n  Ce sont là, en vérité, des accents pleins de grandeur. Il faut admirer aussi\ndes strophes telles que les suivantes :\n               Soir pur ! soir d'Evangile après la tiède ondée.\n               L a prairie humide offre à la Madone\n               (Dans l'air fraîchi l'Angelus sonne)\n               Ses corolles d'amour claires et fécondées.\n\n               Le calme clos fleuri devant la ferme heureuse !\n               L a chaleur s'y parfume entre les tubéreuses.\n               Le rosier offre au jour les roses du matin.\n               Sur la ferveur des fleurs la verdure amoureuse\n               Elève l'hélianthe, ostensoir des jardins.\n\n\n               Réveil d'argent resplendissant !\n               Mon âme, où le matin se mire,\n               M'a conduit à travers des jardins ravissants,\n               A la montagne de la myrrhe,\n               A la colline de l'encens.\n\n\n• Et encore ces tendres paroles, murmurées au « petit Pauvre de Dieu » :\n               Ton cœur est un oisel : le ciel bleu est son toit.\n               Dans la bête et la fleur c'est ton Dieu que tu vois,\n               C'est Christ omniprésent que partout tu devines.\n               En aucun autre élu l'Humanité divine,\n               Crucifié d'Amour, n'apparaît mieux qu'en toi.\n\n\n   Telle est, dans ses grandes lignes, cette œuvre, qu'anime incontestablement,\nen dépit de quelque affectation, un souffle puissant et soutenu. Il convient d'en\nlouer surtout le symbolisme énergique et la palpitante tendresse : car les\nimages que les gemmes, les plantes et les animaux ont offertes tour à tour à\nM. Ramaekers, lui ont servi, d'un bout à l'autre du livre, à célébrer Dieu dans\nses œuvres. Et le Chant des trois Règnes apparaît, de la sorte, comme un\nlong cantique d'amour, — d'amour mystique surtout, mais aussi damour\nfraternel et de compassion humaine : son adoration pour le Créateur n'a point\nempêché le poète de se pencher vers les créatures ; d'être un reflet de Lui, il les\naime davantage. Et il les bénit simplement, comme les bénissait saint Fran-\nçois d'Assise : il les bénit dans la vérité de son cœur. Voilà qui doit être\nentendu : ce poème est sincère autant que poème peut l'être. Sans doute, il\ntrahit certaines influences : on y retrouve tantôt la fougue de Verhaeren, et\ntantôt l'éclat de Gilkin. Mais l'ensemble en est personnel, et rien n'y semble\nindifférent. Qu'il exalte les fières vertus catholiques, les splendeurs de la\nliturgie ou les pures clartés du dogme, Georges Ramaekers retient notre\nattention et force notre sympathie. Qu'on pense de ses idées ce qu'on voudra,\non admirera sa belle sincérité.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "La reconnaissance officielle\n                                    DE LA\n\n\n           Littérature française en Belgique\n                   LA littérature belge existe.\n                         Doit-elle être reconnue officiellement'?\n                        C'est à cette question que se rattache l'idée de la création\n                     d'une « Classe des Lettres » au sein de l'Académie royale\n                     de Belgique.\n                        Cette idée, comme toutes les idées, a connu maintes\n                     péripéties. Elle n'a pas échappé à cette fameuse loi du\n                     va-et-vient, itus et reditus, formulée par Pascal, et qui\n                     caractérise les phénomènes de l'ordre intellectuel comme\nceux de l'ordre physique : « L'idée passe et revient, puis va plus loin, puis\ndeux fois moins, puis plus que jamais... »\n   Il y a huit ans déjà qu'un des nôtres signalait l'idée et la recommandait,\ndans une assemblée où, à la vérité, les questions littéraires n'ont jamais pro-\nvoqué la moindre passion :\n   « Aujourd'hui, disait M. Carton de Wiart dans la séance de la Chambre\ndes Représentants du 14 avril 1898, les sections des lettres et des sciences\nmorales et politiques sont réunies à l'Académie royale de Belgique en une\nseule classe, qui s'appelle la classe des lettres. Mais, par un phénomène\nassurément bizarre et qui n'avait pas été prévu par les fondateurs de l'institu-\ntion, cette Classe des lettres qui comprend des archéologues, dès archivistes,\ndes historiens, des orientalistes, des philosophes, des juristes, des sociologues,\ndes hagiographes, ne comprend pas de littérateurs (On rit.) Ce phénomène\ndoit frapper ceux qui croient, avec les dictionnaires, que la connaissance des\nlettres et la littérature sont choses synonymes... Le développement pris en\nBelgique depuis une vingtaine d'années par la littérature d'expression fran-\nçaise est vraiment admirable. Il s'est manifesté et se manifeste chaque jour\npar la révélation de talents sincères et robustes, par une floraison de revues\nvivantes et ardentes. Les étrangers s'en rendent compte beaucoup mieux que\nnous-mêmes. Dans un ouvrage tout récent, l'Histoire politique de l'Éurope\ncontemporaine de M. Ch. Seignobos, maître de conférences à la Sorbonne, je\nlisais l'appréciation significative que voici :\n    » On a attribué à l'action des réfugiés du coup d'Etat la renaissance litté-\nraire belge, qui a abouti à une production si considérable pour une petite\n nation. C'est, en effet, dans la seconde moitié du siècle que Bruxelles a perdu\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "426                                DURENDAL\n\n\nle caractère d'une ville de province pour devenir une des capitales intellec-\nlectuelles de l'Europe. Mais il est difficile de discerner si ce mouvement est\ndû à l'action des étrangers ou aux facultés exceptionnelles du peuple wallon\net des Flamands des villes. »\n    « Voilà, n'est-il pas vrai, un jugement qui vaut d'être signalé ? Eh bien, celte\nrenaissance littéraire, cette production si considérable, notre Académie\nsemble les ignorer. Elle n'a pas songé à appeler dans son sein un seul des\nreprésentants de cette génération littéraire qui assure à notre pays un rayon-\nnement qui lui manquait et qui le signale à l'admiration de nos voisins. C'est\nà ces littérateurs surtout que nous devons de ne plus être dénigrés par la\nmalignité étrangère comme nous l'avons été si longtemps. Mais, dit-on, la Classe\ndes lettres, telle qu'elle est composée, si elle ne répond pas à son titre, repré-\nsente cependant plusieurs provinces de notre activité intellectuelle. J'en\ntombe d'accord et je ne voudrais pas la supprimer, loin de là ! Mais qu'on en\nfasse une classe ou une section des sciences morales et politiques, et qu'on\ncrée à côté d'elle une classe ou une section des lettres, où des hommes\ncomme MM. Camille Lemonnier, de Haulleville, Eekhoud, Verhaeren, Giraud,\n Maeterlinck, Gilkin, — je cite ces quelques noms à titre d'exemples et je\npourrais en citer bien d'autres — auraient leur place marquée. Non seule-\nment l'incohérence qui préside actuellement au recrutement de la Classe des\nlettres viendrait à disparaître, mais tandis que les sociologues, les mora-\nlistes et les savants qui composent actuellement notre classe des lettres con-\nserveraient liberté et facilité de discuter, dans le groupe des sciences morales\net politiques, les problèmes qui les captivent, nos écrivains verraient la\nnation reconnaître le mérite de leur tâche et donner à cette tâche le prestige\nauquel elle a. droit dans l'ensemble de notre vie nationale.\n    » J'ajoute que par cette création, l'Académie serait en contact plus direct avec\nl'opinion. L'accession de véritables littérateurs, connus du public et dignes de\nl'être de plus en plus, serait pour ce vénérable organisme, en grand danger de\ncaducité,une infusion de sang nouveau. La foule, ou du moins l'élite, s'intéres-\nserait davantage aux réceptions et aux travaux de cette assemblée. On verrait\ninstituer des Fondations ou des prix dans le but d'encourager les lettres, ce qui\nexiste ailleurs, ce qui n'existe guère en Belgique. »\n   Le Gouvernement, dont l'attention était ainsi appelée par M. Carton de\nWiart sur l'opportunité d'une réorganisation de l'Académie, consulta la\n« Classe des lettres ».\n   Celle-ci chargea aussitôt un de ses membres, M. Godefroid Kurth, de\nfaire rapport sur la question qu'elle libella dans ces termes : « Faut-il admettre\ndes littérateurs belges dans la classe des lettres?» La question était mal\nposée. L'éminent rapporteur n'hésita pas à répondre négativement :\n   « Notre classe, dit-il, n'est en réalité qu'une Classe des sciences qui se\nrapportent à l'homme et à la société, et que je regrette de ne pouvoir, parce\nque nous ne sommes pas les maîtres du langage, appeler du vieux nom, si\nexpressif et si large, d'humanités. Son but, c'est de cultiver en commun et\nd'aider à faire progresser, par les moyens qui sont à sa disposition, les diverses\nsciences qui forment son domaine. Elle ne se distingue en rien, sous ce\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "      LA RECONN. OFFIC. DE LA LITTÉR. FRANC. EN BELGIQUE                      427\n\n\ndouble rapport, de la classe des sciences proprement dite, au sujet de\nlaquelle il n'y a jamais eu de malentendu. Or, la littérature est un art et non\nune science, et il n'y a rien ou presque rien de commun entre les travaux de\nl'artiste et ceux du savant.\n    » C'est la raison pour laquelle, à mon sens, il n'y a pas lieu d'introduire\ndans notre Classe les représentants des belles-lettres. »\n   En affirmant ainsi que la Classe des lettres n'avait point d'autre but que de\ncultiver les « sciences humanitaires », M. Godefroid Kurth oubliait peut-\nêtre que le Règlement général de l'Académie, réorganisé en 1845, faisait\nentrer dans l'une des sections de la classe des lettres les littérateurs français\net flamands. Ajoutons que le 8 juillet 1886, un arrêté royal instituait à Gand\nune Académie nouvelle ayant pour objet l'étude et la culture de la langue et\nde la littérature néerlandaises. Ainsi les Lettres flamandes se trouvaient dis-\ntraites de l'activité de l'Académie royale. Quant à la littérature française,\nelle continue, en principe, à figurer au programme de l'Académie royale.\n    M. Godefroid Kurth concluait :\n   « Si on estime qu'il soit utile pour les belles-lettres de grouper leurs\nmembres en académie, il faut, ou bien créer à leur usage une classe des\nbelles-lettres, sauf à donner à la nôtre un nom qui exprimerait d'une manière\nplus exacte ses véritables attributions, ou bien les réunir dans une section\nspéciale de la classe des beaux-arts, qui deviendrait ainsi la classe des\nbeaux-arts et des belles-lettres. »\n   En nous communiquant ce rapport, auquel la classe des lettres s'était\nunanimement ralliée, M. Godefroid Kurth nous engagea à poser à notre\ntour la question aux écrivains eux-mêmes.\n   Les résultats de ce referendum furent publiés par Durendal (1).\n    La plupart des réponses furent défavorables à la création d'une classe ou\nd'une section destinée aux belles-lettres.\n   Dans beaucoup de ces réponses, on retrouvait le ton volontiers goguenard\net frondeur, dont un Max Waller avait tiré de si plaisants effets dans ses\npolémiques avec Potvin (un littérateur « immortel » celui-là!) :\n    « Académie des lettres belges! Une garde-civique de l'art! Laissons donc\nnotre littérature, qui n'est qu'une petite fille, courir à sa fantaisie et mûrir au\nbon soleil. A bas les académies! Elles ne servent qu'à ceux qui veulent se\nfaire palmer d'or et charger de médailles ! »\n    Ainsi l'adolescent à peine émancipé se complait à faire la nique à tout ce\nqui lui rappelle l'idée de l'autorité.\n    La réponse de M. Eugène Gilbert reflétait assez bien, dans leurs motifs\n les plus plausibles, les réponses du plus grand nombre :\n    « Non, la création d'une section des « belles-lettres » au sein de l'Acadé-\n mie royale de Belgique ne me paraît pas désirable. Comme l'histoire se\n répète indéfiniment, nous ne manquerions pas de voir cette « classe des\n belles-lettres » fermer systématiquement ses portes aux artistes les plus\n indépendants, pour peu qu'ils aient quelque génie. Alors, quoi? Offrira\n\n  (1) Durendal, année 1899, pp. 303 et suiv., pp. 432 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "428                                DURENDAL\n\n\n\nl'effervescence railleuse des jeunes écoles un « jeu de massacre » en plus\nquelques nouvelles têtes de Turc? C'est bien inutile.\n       Pourquoi ne pas laisser à ses douces habitudes cette bonne vieille classe\ndes lettres, aux yeux de laquelle les titres les plus méritoires ont toujours été :\nfaire de la politique et dédaigner la littérature?... »\n    Toutefois, quelques-uns approuvaient la création d'une classe ou d'une\nsection spéciales. Tels, MM. Valère Gille, Maurice des Ombiaux, l'abbé\n H . Hoornaert, Georges Rency.\n    M. Fierens-Gevaert développait même le programme « par lequel, disait-il,\nla classe nouvelle des littérateurs français démontrerait son utilité à tous » :\n    « Le soin lui incomberait, disait-il, de distribuer le prix quinquennal de\nlittérature française, le prix de littérature dramatique, de choisir les livrets\nde cantate pour les concours de Rome, etc., etc. Abandonnant à la « classe\ndes Inscriptions et des sciences morales et politiques » les problèmes de\nphilologie ancienne et moderne, les travaux relatifs à l'économie politique,\nau droit, à la législation, etc., elle se réserverait tout ce qui concerne l'his-\n  toire de la langue et de la littérature françaises dans notre pays, s'appliquerait\n à combattre les wallonismes et les flandricismes, chercherait en outre s'il n'y\n a pas lieu d'enrichir le vocabulaire français de certains mots du parler belge,\ntrès harmonieux, très expressifs, et qui méritent à tous égards d'être intro-\n duits dans la langue écrite. Ce n'est point pour fixer des lois littéraires qu'il\n faut constituer une classe nouvelle, mais pour permettre à la langue fran-\nçaise de se développer parmi nous d'une manière logique; raisonnée. Les\nrecherches sur nos écrivains qui se sont servis du français au moyen âge et\naux époques plus récentes, les travaux de critique, les études prosodiques, etc.,\ns'offriraient également à l'activité des membres. Ils arrêteraient les pro-\ngrammes des concours littéraires, distribueraient des récompenses aux\njeunes écrivains de talent, s'occuperaient de publier les monuments français\n de notre ancienne activité littéraire. Leur tâche serait de favoriser de toutes\n les manières le goût, la culture et le développement de la littérature française\n en Belgique. »\n    Quelques-uns, tels MM. Emile Verhaeren, Iwan Gilkin, Arnold Goffin, ne\n rejetaient pas l'idée, mais témoignaient pour elle peu d'enthousiasme et\n multipliaient les réserves.\n    Les années passèrent. L'idée continua à mûrir.\n    Sur l'initiative de M. Edmond Picard, une « Académie libre de Belgique »\n fut fondée, et une de ses premières tâches fut de rechercher quelle était la\n situation des littérateurs en Belgique et quels étaient les moyens de relever\n cette situation.\n    Le rapport de M. des Ombiaux (1), œuvre d'une documentation amère, se\n plaignait de l'absence de tradition littéraire, de l'indifférence du public et de\n l'Etat.\n    « L'écrivain n'est rien dans l'Etat, disait-il. Les peintres, les sculpteurs,\n\n\n  (1) Liége, imprimerie de la Meuse, 1903.\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "      LA RECONN. OFFIC. DE LA LITTÉR. FRANC. EN BELGIQUE                     429\n\n\n  les musiciens, les architectes ont des organismes qui les protègent. Les aca-\n  démies de beaux-arts et de musique, les conservatoires, les prix de Rome,\n  les nombreux subsides et acquisitions et l'Académie elle-même. Or, l'Aca-\n  démie Royale de Belgique ne comprend aucun écrivain. »\n     Le Messager de Bruxelles ouvrit à son tour une enquête. Phénomène curieux,\n  les avis qu'il recueillit ne marquent plus du tout cette insouciance et ce\n  mépris de toute intervention ou de toute protection officielles qui se déga-\n  geaient de la plupart des réponses reçues en 1899 par Durendal.\n      M. Camille Lemonnier disait : « L'Etat qui subsidie tout, ne subsidie pas\n  les lettres. C'est peut-être un bien au point de vue de la liberté des idées.\n  C'est surtout un moyen très simple d'aboutir à l'extinction de l'homme de\n  lettres chez une nation où il semble n'avoir point de raison d'exister. »\n      M. Georges Rency était non moins énergique :\n     « Qu'un littérateur excédé élève la voix, aussitôt les autres lui imposent\n  silence au nom de la dignité des lettres. Pas de subsides, pas d'encourage-\n  ments, pas de décorations, pas de prix! Rien, rien du tout ! Le désert, la\n  famine, un néant immense, vide de gloire et de fortune, et là-dedans une tour\n  d'ivoire, comme une colonne de poussière au centre du Sahara !...\n      » Mais, qu'on y songe bien : sans l'Etat, nous ne pouvons rien faire. En\n  réalité, il est notre porte-monnaie. Un ministre qui aide un écrivain ue\n  débourse pas personnellement un centime. Ce n'est pas une faveur qu'il nous\n  accorde, c'est une restitution.\n      » Pourquoi donc faire la petite bouche et simuler le dégoût? Reprenons\n  notre bien au sein du commun patrimoine! »\n      M. Georges Rency proposait, entre autres remèdes, la constitution d'une\n  « Association des gens de lettres belges ».\n     Celle-ci ne tarda, pas à voirie jour. Aidée par un nouveau travail d'enquête\n  de M. Louis Delattre, elle rédigea « le Vœu des écrivains, belges », et le\n  28 février dernier elle communiquait ses desiderata au Ministre de l'Intérieur\n  et de l'Instruction publique. Le premier de ces desiderata était ainsi formulé :\n      1° La création, dans le sein de l'Académie Royale de Belgique, d'une\n  Classe nouvelle réservée aux écrivains proprement dits. Cette classe aurait à\n, prendre toutes les initiatives en matière d'encouragement littéraire.\n     a) C'est elle qui serait chargée de conférer les prix de littérature;\n     b) Jouissant d'un budget spécial, elle pourrait allouer des subsides aux\n  jeunes littérateurs pour les défrayer de la publication de leurs œuvres;\n     c) Elle aurait dans ses attributions le service des échanges internationaux,\n  actuellement confié à la Bibliothèque Royale, et dont des écrivains de pro-\n  fession s'acquitteraient beaucoup mieux;\n     d) Elle s'occuperait de réunir les matériaux d'une histoire complète des\n  lettres en Belgique et aiderait de la sorte à l'élaboration d'une conscience\n  nationale ;\n      e) Elle pourrait être consultée par le Gouvernement au sujet des réformes\n  successives à introduire dans notre enseignement, et sur les moyens à\n   employer pour imprégner ce dernier d'un esprit plus littéraire ;\n     f) Elle déléguerait de ses membres dans les commissions chargées d'approu-\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "4^0                                    büRÉNbAL\n\n\nver les ouvrages destinés à être donnés en prix ou à servir de manuels dans\nles écoles ;\n  g) Elle chargerait des écrivains de missions à l'étranger, recherches dans\nles musées et les bibliothèques, enquêtes sur la vie littéraire, sur la librairie,\nsur les mesures de protection et d'encouragement, en un mot, sur tout ce qui\nserait de nature à intéresser notre propre mouvement, — et elle aurait à exa-\nminer les rapports qu'ils présenteraient à leur retour sur ces différentes\nquestions;\n   h) Enfin, et d'une manière générale, sans vouloir épuiser la série des cas\noù cette classe pourrait jouer un rôle utile, elle servirait, en toute circonstance,\nd'intermédiaire autorisé entre la littérature et les pouvoirs publics. »\n   A cet. exposé, M. de Trooz, ministre de l'Intérieur et de l'Instruction\npublique répondit qu' « animé du sincère désir de favoriser par tous les\nmoyens en son pouvoir le progrès des Lettres en Belgique, il statuerait avec\nla plus grande bienveillance au sujet de ces vœux, dès que les divers départe-\nments et collèges intéressés lui auraient fait parvenir leur avis ».\n   Une fois de plus, notre pseudo-classe des lettres fut consultée. Elle déli-\nbéra dans sa séance du 11 juin et maintint les conclusions auxquelles elle\ns'était ralliée en 1899 sur la proposition de M. Godefroid Kurth. Au vote,\ntrois voix seulement se prononcèrent en faveur de la création d'une nouvelle\nclasse.\n   Toutefois, plusieurs membres voulurent bien reconnaître que l'importance\net le nombre des prix de littérature ne correspondent plus au développement\nde notre vie littéraire et insistèrent sur la choquante différence qu'il y a entre\nla générosité déployée par le Gouvernement à l'endroit des beaux-arts et sa\nparcimonie vis-à-vis des belles-lettres. En conséquence, la classe émit à\n l'unanimité le vœu que le prix quinquennal de 5,000 francs fût rendu annuel et que\n le jury fût autorisé éventuellement à le partager.\n     En même temps la classe jugea que du moment qu'elle excluait de son\n: sein les représentants de la littérature proprement dite, il n'y avait pas de\n  raison pour qu'elle continuât de constituer le jury de littérature.\n    A une forte majorité elle se rallia à la proposition suivante :\n    « La classe des lettres estime qu'il serait désirable qu'un organisme professionnel,\n régulièrement constitué et reconnu par le gouvernement fut chargé de centraliser les\n subsides et de répartir les encouragements nécessaires aux jeunes écrivains belges de langue\n française. Cet organisme serait chargé aussi de décerner les prix de littérature. »\n    On sait l'accueil que cette décision a rencontré de la part des littérateurs.\n  M. Georges Rency, secrétaire général de l'Association des Ecrivains belges, n'a\n  pas mâché ses mots dans le Samedi :\n     « La classe des lettres, dit-il, n'a pas même la franchise de son opinion et\n  essaie de déguiser son hostilité aux lettres sous les apparences d'une bien-\n  veillance menteuse.\n       Mais aussi, quelle singulière idée a eue le Gouvernement de demander\n  son avis, en une telle matière, à la classe des lettres toute seule ? S'il avait\n  consulté la classe des beaux-arts ou la classe des sciences, nous sommes\n- convaincus que le résultat du scrutin eût été tout différent. Un peintre, un\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "      LA RECONN. OFFlC. DE LA LITTER. FRANC. EN BELGIQUE                       431\n\n\nmusicien, un naturaliste, un médecin, un chimiste ne verra aucun obstacle à\nce que la littérature entre à l'Académie, parce qu'il ne jettera pas son intérêt\npersonnel dans la balance.\n    » Le vote de la classe des lettres, en date du n juin 1906, demeurera\ncomme une flétrissure au blason de l'Académie royale de Belgique. Depuis\nquelques années, la littérature avait désarmé spontanément dans la lutte\nqu'elle menait contre les milieux académiques. Naïvement, nous nous ima-\nginions que nous les avions gagnés à notre cause. Eh bien, voici qu'ils se\nsont chargés eux-mêmes de nous tirer de notre erreur. La lutte n'était pas\nfinie : elle ne fait que de commencer. Elle sera désormais, qu'on se le dise,\nsans trêve, ni sans merci. »\n   On voit que le débat n'est pas clos. A notre avis, il paraît désormais posé\nsur son véritable terrain.\n   La dignité des lettres ne permet pas, nous semble-t-il, que dans un pays\nouvert de plus en plus à toutes les manifestations de l'activité intellectuelle, la\nlittérature, et la littérature seule, soit traitée par les pouvoirs publics comme\nune chose inexistante. Le labeur désintéressé de nos écrivains constitue, dans\nnotre vie nationale, une force grandissante, et il ne convient pas plus de\nl'ignorer « officiellement » qu'on n'ignore la peinture, la sculpture, la\nmusique. Pourquoi tant d'hommages, d'honneurs, de protection prodigués à\ncelles-ci, et tant d'indifférence réservée aux lettres, dont les rayons de plus\nen plus brillants, nés de l'âme même et de la conscience de la race, auréolent\npourtant notre jeune pays d'une gloire inespérée?\n   Le littérateur belge, qui n'est rien dans l'Etat, demande à être quelque\nchose. C'est son droit.\n   Grouper dans une classe nouvelle, indépendante des trois classes actuelles\nde l'Académie, ceux de nos écrivains auxquels l'Etat et leurs pairs recon-\nnaîtront des aptitudes spéciales à développer le goût des lettres, — attribuer\nà cet organisme nouveau la tâche de cultiver et de développer les lettres\nfrançaises en Belgique, — lui permettre d'éveiller l'opinion et la presse par\nl'organisation de ses séances de réception, par la publication de travaux et\nde manuscrits, — lui attribuer le soin d'octroyer les prix de littérature (dont\nsa création provoquerait peut-être la multiplication en suscitant des fonda-\ntions particulières), — lui accorder un rôle consultatif en ce qui concerne\nles subsides littéraires, la formation des bibliothèques, l'organisation de\ncertaines festivités publiques, — n'est-ce pas une thèse qui peut rallier\nl'unanimité des bons esprits et des bonnes volontés? Quelle est la\nsusceptibilité qui pourrait en prendre ombrage, — soit du côté des écri-\nvains, justement soucieux de la dignité de leur tâche en un pays où la litté-\nrature reste le plus ingrat des labeurs, — soit du côté des corps académiques\nqui ne verront ainsi aucune de leurs prérogatives ou attributions compro-\nmises, — soit du côté de l'Etat, qui n'engagera pas plus sa responsabilité\ndans l'activité d'un tel organisme qu'il ne le fait à l'égard des trois classes\nactuelles de notre Académie ?\n\n                                                               DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "                 Les musiciens célèbres\n\n                   Gluck — Herold — Schumann\nTrois biographies critiques de la collection d'enseignement et de vulgari-\n  sation. — (Paris, Henri Laurens.)\n\n                   LE chevalier Gluck révolutionnaire à rebours, imposant\n                     avec l'autorité d'un génie agressif et souvent rageur, l'art\n                     classique par excellence et le retour aux traditions les plus\n                     sages, c'est le sujet de la biographie de M. JEAN d'UDINE,\n                     d'une exquise forme littéraire. Sujet bien actuel aussi,\n                     puisque les destinées du genre représenté par Gluck ne\n                     semblent pas encore distraites des fluctuations de la\n                     mode. Il est intéressant d'en noter les vicissitudes. En\n                     Italie, Monteverde inaugure avec Orfeo (1608) le lyrisme\nmoderne, mais son influence reste d'abord nulle. Ni Lulli, ni Gluck lui-même\nne connaissent rien de leur précurseur. Toutefois, Lulli s'affranchit déjà des\nconventions du bel canto italien. Il y a dans ses opéras un réel souci de l'expres-\nsion juste. Mais ils restent secs, monotones, ennuyeux. La déclamation\nchantée n'est que l'humble esclave du texte littéraire; elle n'est pas assez\nmusicale. A ce propos on peut souscrire, me semble-t-il, à cette observation\ndu biographe :\n    « De nos jours, la musique française tend à retomber dans le même écueil\nlittéraire, et notre mélodie vocale contemporaine, sous prétexte de faire éga-\nlement un sort à chaque mot du texte, se dévide ainsi très floue parce que très\nmorcelée d'allure et sans aucune de ces phrases culminantes, où le sentiment\ns'exprime plus lyriquement que logiquement. » (P. 21.)\n   Après avoir régné sans partage pendant plus d'un demi siècle, les ouvrages\nde Lulli furent supplantés par ceux de Rameau. Mais bientôt le public fran-\nçais s'engoua des divertissements gracieux, spirituels et faciles d'une troupe\nde bouffons italiens, débarqués à Paris en 1752. Gluck s'insurge contre cette\ntendance, non sans rencontrer une vive opposition chez les beaux esprits\nde l'époque. Toute la querelle des gluckistes et des piccinistes procède de\nl'antagonisme des deux arts, celui-ci se contentant du plaisir frivole que pro-\ncure la musique légère et décorative, l'autre demandant à l'élément sonore\nl'émotion de l'âme et l'écho des passions profondes et sincères. Gluck triomphe\nde ses compétiteurs au point que pour réussir ceux-ci sont contraints de le\npasticher.\n   Mais l'amour du décor et du bel canto demeure vivace en Italie. Il triomphe\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                        LES MUSICIENS CÉLÈRRES                                 433\n\n\ndans les opéras de Donizetti, de Rossini, de Verdi. En France, après Méhul\nqui prolonge un écho affaibli de l'art sérieux, Boïeldieu, Auber, Herold. Halevy\nvont demander aux scènes italiennes l'art de flatter le goût du public. Le\nromantisme brillant et sentimental fait tort à l'austérité de l'art classique, dont la\ndéroute s'achève par le succès tintamarresque de Meyerbeer, et par l'irrésis-\ntible séduction des drames wagnériens. Cependant, en pleine fièvre roman-\ntique, Gevaert maintient aux programmes des concerts du Conservatoire de\nBruxelles les grandes pages oubliées de Gluck. On s'avisa qu'il y a là non\nseulement de la belle musique, mais aussi du beau théâtre. Le public tombe\nsous le charme de la beauté simple et grande d'Orphée, d'Alcesie, d'Armide\net des Deux Iphigénies et voilà que le vieux maître est l'objet d'un nouvel\nengouement où il entre encore trop de snobisme pour que l'on puisse prévoit\nsi la mode changeante lui restera longtemps fidèle.\n    Gluck a écrit exclusivement pour le théâtre. C'est assez dire qu'on ne peut\nle ranger parmi les grands maîtres de la musique pure. Il ne paraît pas qu'il\nfût exceptionnellement doué, et sa technique est plutôt faible (au dire de\nHaendel, Gluck entendait le contrepoint comme son cuisinier). Mais il eut le\nmérite de créer le drame musical, ou, du moins, de lui donner la forme\nlogique que les tâtonnements de ses prédécesseurs n'avaient fait qu'ébaucher.\n Lui-même n'en eut la révélation qu'après une longue période d'essais bien\n oubliés. Les qualités de ses chefs-d'œuvre procèdent autant de la raison que\n de l'imagination musicale. Il révolutionne l'art au nom de la sagesse et du\nbon sens. Grâce à lui, l'opéra, qui fut longtemps, et qui redevint après lui\n une simple amusette, se haussa au rang de la tragédie classique, et c'est avec\n raison que M. Jean d'Udine constate la parenté des Alceste et des Iphigénies\n de Gluck avec les nobles héroïnes de Racine.\n    Quant à la mise en œuvre des moyens, M; Jean d'Udine admire chez Gluck\n l'emploi judicieux des diverses formes de mélodies, sans en exclure aucune.\n Le biographe les classe suivant trois types : le récitatif, plus ou moins voisin\n de la psalmodie, la mélopée déjà plus organisée, mais encore étroitement\n subordonnée au texte, enfin l'air, forme nettement organisée dans ses courbes\n et ses rythmes symétriques, qui existent indépendamment de la phrase litté-\n raire.\n     « Or, toutes les écoles musicales commettent cette erreur de croire à la\n supériorité qualitative de tel ou tel type mélodique. Les lullistes et les\n ramistes, esclaves de la déclamation littéraire, n'admettaient que le récitatif\n ou que les mélodies à peine plus organisées. Les wagnériens ne tolèrent que\n les mélodies voisines du second type. De nos jours les debussystes reviennent,\n tout au moins pour la partie vocale de leur musique, au type lulliste de la psal-\n  modie, tandis qu'à toute époque les tenants de l'école italienne, bouffonistes ou\n  piccinistes, et plus tard bellinistes, rossinistes ou donizettistes, n'ont accepté\n  comme chantantes que les mélodies du type le plus complètement organisé,\n  c'est-à-dire que les airs (p. 61)...\n     » Les opéras de Gluck sont restés, grâce à leur diversité de moyens expres-\n  sifs; infiniment plus jeunes que ceux de Lulli et de Rameau... Et nous pouvons\n  prédire presque à coup sûr qu'ils paraîtront un jour, pour la même raison,\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "434                              DURENDAL\n\n\nplus jeunes que les drames de Wagner lui-même, cantonnés dans la mélodie\ndu second type. »\n  Je ne puis partager cette dernière prévision. Car, si le romantisme outré\nde Wagner est aux antipodes de l'art simple et pondéré de Gluck, le maître\nde Bayreuth veut, comme ce dernier, la vérité et l'accent sincère dans la\ndéclamation, et la veut avec une rigidité de logique que son devancier n'au-\nrait encore pu faire accepter. Sous ce rapport, Wagner achève la révolution,\ncommencée par Gluck. Il n'a pas voulu rompre la trame du discours lyrique\nen y insérant des morceaux artificiellement construits selon des courbes et des\nrythmes qui disloquent nécessairement la déclamation. Il n'a gardé ces\nrythmes qu'à la faveur de situations spéciales, qui en rendent l'emploi légi-\ntime, comme dans les stances de Walther (Maîtres chanteurs), ou l'air de la\nForge (Siegfried). Partout ailleurs, la phrase lyrique se meut librement,\ncomme la parole ; la mélodie, pour n'être point carrée, n'en est que plus vivante\net plus expressive des mouvements de l'âme. Cependant elle n'est pas\ndépourvue d'un rythme intérieur, qu'on découvre très bien à l'analyse. Wagner\nétait trop musicien pour déchoir dans le genre amorphe cher aux debussystes.\nEn brisant les moules de la convention, il a libéré la mélodie des contraintes\noù elle ne pouvait renouveler sa jeunesse. Ce serait d'ailleurs une profonde\nerreur de croire qu'il n'y a de rythme et de symétrie que dans le partage du\ntemps en intervalles d'égale durée. L'étude du plain-chant préservera les\nmusiciens de pareil préjugé.\n\n\n   M. ARTHUR POUGIN s'est chargé de la biographie d'Herold. Nous voici\ndonc en pleine période romantique, où Boïeldieu, Auber et Adam font les\ndélices des dilettantes de France. Bien que le biographe ne ménage pas les\népithètes laudatives, et.qu'il tienne Herold pour le plus grand musicien fran-\nçais de la première moitié du siècle écoulé (je n'y veux pas contredire), le\nsouvenir des émotions qui accueillirent, en ces temps de naïve sensibilité, la\nDame blanche et la Fiancée de marbre, nous laisse aujourd'hui assez froids. L'au-\nteur de Zampa est bien de son temps et de son pays, ce qui fut un double\nmalheur pour un Français de 1830. D'ailleurs sa mort précoce ne lui permit\npas de donner la pleine mesure de son génie, ni de s'élever au-dessus de la\nmédiocrité ambiante. Il n'y avait peut-être alors en France qu'un seul «homme\npour le sentir et oser le dire : Berlioz. On lira à la page 93 du livre de\nM. Pougin, ce qu'il pensait de Zampa. A lire aussi, à la page 54, la curieuse\nnote rencontrée par le biographe dans les papiers d'Herold, où l'on voit com-\nment le musicien comprenait l'opéra, se préoccupant exclusivement du cadre,\nsans même songer à ce qu'il y mettra.\n                                       *\n                                     * *\n   Si la musique française, vers i83o, n'est guère mieux représentée que par\nHerold, l'Allemagne, qui n'a pas renié Haydn, Mozart, ni Beethoven, se glo-\nrifie, à la même époque, de produire un des plus grands artistes qu'elle ait\neus : Schumann, dont M. CAMILLE MAUCLAIR raconte la féconde et doulou-\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                        LES MUSICIENS CÉLÈBRES                              435\n\n\nreuse carrière. Ce fut une âme très pure et très généreuse, trahie par un orga-\nnisme voué à la déchéance précoce. Dès l'âge de 23 ans, il subit les premières\natteintes de la mélancolie noire, qui dégénéra en démence. C'est merveille\nque, malgré cette tare, l'infortuné artiste pût laisser une œuvre considérable\net autrement significative que deux pâles opéras. Il dut ce bonheur à la\nsagesse et à la tenue de sa vie privée. La leçon est instructive pour ceux qui\nprétendent que l'artiste a besoin du coup de fouet des passions troublantes...\n    Schumann est avant tout le poète des émotions intimes. La plus belle\npartie de son œuvre, la plus considérable aussi, ce sont ses compositions pour\npiano et ses deux cent quarante-six lieder. Dans les premières il épanche vrai-\n ment les trésors de sa belle âme. Il y raconte ses émotions, ses troubles, ses\ncontemplations, ses ravissements dont la beauté de l'âme enfantine est sou-\n vent l'objet, et dont nul souffle de passion purement sensuelle ne trouble la\n merveilleuse candeur. La meilleure définition de ce genre, créé par lui, il l'a\n donnée lui-même dans une lettre adressée à Clara Nieck, qui devint l'inou-\n bliable Clara Schumann. « En attendant votre lettre, dit-il, j'ai composé des\n livres entiers, Ce sont des choses étonnantes, folles, quelquefois solennelles.\n Vous ouvrirez de grands yeux quand vous les jouerez pour la première fois.\n En ce moment je voudrais éclater en musique... C'est vous et votre pensée qui\n jouent là le principal rôle... »\n     Tout cela, c'est de la, musique pure, non pas décorative ni dans le genre\n  brillant et facile de l'école italienne, ni même selon l'idéal de souveraine\n  noblesse du grand Bach, mais de la musique toute vibrante de l'émotion inté-\n  rieure et personnelle, et qui livre tous les secrets « du fiévreux et tendre jeune\n  homme qui l'a écrite ».\n     Aussi subjective, malgré l'emprunt des textes littéraires, est la forme des\n  incomparables lieder que tout le monde connaît, et qui n'ont jamais été\n  dépassés. Le même souffle personnel, enfiévré et généreux traverse les sym-\n  phonies, et surtout le vaste poème inspiré du Manfred de Byron. Le musi-\n  cien l'a transformé à la ressemblance de son âme en remplaçant la fin pessi-\n  miste du poète anglais par un hymne de pardon et de paix religieuse. Requiem\n  œternam dona ei, Domine... Quelques mesures seulement et c'est tout un monde !\n  Cette substitution dénature la pensée de Byron, remarque M. Camille Mau-\n  clair. Je m'en console aisément en goûtant le charme apaisé de ce prodigieux\n  final, qui éclaire d'un rayon d'espoir la sombre nuit des « angoisses intellec-\n   tuelles ».\n                                                                F.   VEEHELST.\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "         Une disparue : André Gladès\nF l o r e n c e M o n n e r o y , Récits de la vie du cœur, par ANDRÉ GLADÈS, un\n  volume de 343 pages avec une préface d'EdouARD ROD.— (Perrin, éditeur.)\n   Il règne dans ce livre posthume, pieusement publié par les soins de ceux qui\naimèrent son auteur, un charme très sûr, très prenant. Nul témoignage d'amis,\nnul aveu de rivaux, nulle célébrité reconnue, ne pouvaient mieux nous\napprendre à regretter la précoce disparition de la femme généreuse et sensible\nqui l'écrivit.\n   Un esprit un peu hautain, mais d'une grande élévation de pensée, un cœur\npitoyable et compréhensif s'y révèlent, en effet, au cours des brefs récits qui\nle compose. En achevant de lire le dernier, intitulé L'Ennemie, je ne puis me\ndéfendre d'un véritable serrement de cœur en songeant à ce qu'eût pu donner\naux lettres un talent si souple et si varié, une intelligence si profonde des\nmouvements de l'âme, un penchant si sincère vers l'exaltation discrète et\ncontenue de la beauté morale.\n   Sans doute, ce recueil de nouvelles auquel le titre de la première et de la\nplus caractéristique a été donné, est d'un mérite inégal. Il y a des puérilités\net des gaucheries — encore que charmantes — principalement dans les pages\ncueillies parmi celles des débuts littéraires de Mlle André Gladès. Mais le\nvolume marque une gradation de progrès, non pas seulement au point de vue\ndu style et de la composition, mais aussi du côté de l'observation, de la psy-\nchologie, de la compréhension des âmes humaines.\n   Il y aurait une évocation intéressante à faire de la personnalité de l'auteur\npar la comparaison de son œuvre avec ce que nous savons de sa vie. Je crois\nqu'au rebours de ce qui arrive pour la plupart des écrivains, nous en conce-\nvrions une intelligence et une estime plus attendries de ce caractère de femme\nd'une sincérité scrupuleuse alliée à une touchante réserve, qualités qui lui\nfaisaient tamiser à travers des voiles de grâce et de mesure sa vision de plus\nen plus clairvoyante et profonde de la vie du cœur et de la vie réelle.\n   Cependant, il nous semble que cette évocation n'appartient pas à des mains\nprofanes. La tombe est fraîche encore et les fleurs qu'ont semé sur elle la\npiété des mains amies répandent toujours leur parfum douloureux et récon-\nfortant. Que la critique se garde, comme d'un outrage, de soulever les gerbes\ndont on a fleuri la mémoire d'André Gladès. Qu'elle ne fasse pas ce qu'exigea\nl'implacable science qui disséqua son cœur par le scalpel du médecin. Et,\nd'ailleurs, la préface d'Edouard Rod, dont elle fut le disciple, la collaboratrice\net l'amie, nous éclaire sur sa personne avec justice bien qu'avec émotion.\nLisons-la cette préface avant de nous livrer au plaisir de suivre la trame\nromanesque et touchante de Florence Monneroy, avant de nous attendrir à\nl'idylle douloureusement mais logiquement interrompue des amoureux de\nEn deux langues, avant d'écouter la curieuse confidence de l'héroïne de\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                    UNE DISPARUE : ANDRÉ GLADÈS                             437\n\n\nLe Hasard, avant de partager, sous la conduite minutieuse de l'auteur, La Vie\nde M. Pegrier, marchand de vernis, avant surtout de nous laisser si complètement\ngagner par l'émotion merveilleuse de La Mère et de L'Ennemie.\n   Je ne puis pas analyser ici chacun de ces récits dont il ne faut pas exagérer\nla valeur d'art. Néanmoins je m'en voudrais de ne pas m'attarder devant ce\npetit chef-d'œuvre, L'Ennemie. Parfois lorsqu'un artiste disparaît, trop tôt ou\nau terme d'une carrière féconde, peintre, sculpteur, on réunit bon nombre\nde ses œuvres en un salon éphémère. Peut-être n'y a-t-il dans cet assemblage\nque peu d'unité et d'harmonie. Il suffit pourtant qu'en une des toiles ou des\nmaquettes nous reconnaissions les qualités caractéristiques de la manière, de\nla vision de l'artiste, pour que nous lui conservions, de notre visite, un\nsouvenir reconnaissant, plein d'admiration et de regret. L'Ennemie a été pour\nmoi cette toile, cette maquette, cette médaille d'André Gladès.\n   Une figure de femme s'y détache, celle de cette Eliane, orpheline\nrecueillie par sa grand'mère et son oncle, qui épouse, sans beaucoup l'aimer,\nun veuf doté de deux filles. Elle l'épouse poussée par la force des circon-\nstances, cette force mystérieuse qui ne violente pas, mais amène, achemine,\nconduit avec une ténacité persistante, cette force à laquelle Mlle Gladès\nsemble avoir attaché une presque superstitieuse importance.\n   Une fois mariée, la pauvre femme se voit considérée par les filles de son\nmari comme l'ennemie. Le mari lui-même, une étrange physionomie tour-\nmentée, nerveuse, située sur les confins de la folie, prend ombrage de ce rôle\ndemère, d'épouse amoureuse qu'Eliane de la meilleure intention du monde\nrevendique justement. Et c'est une vie douloureuse faite de froissements, de\nmalentendus, de résignations, jusqu'au jour de la naissance d'un fils. Cet\nenfant d'Eliane est, hélas ! le sujet de l'irrémédiable éclat. Dominé par le\nsouvenir hallucinant de son amour pour sa première femme, le mari se laisse\nemporter à des paroles de haine. Eliane s'enfuit et redemande asile à ceux\nqui accueillirent son enfance.\n   Mais là, et ceci est indiqué avec un art merveilleux, on ne comprend pas\nsa révolte, on lui fait saisir, avec douceur, avec tendresse et avec cet invin-\ncible égoïsme dont ne sont point exemptes les meilleures âmes, qu'elle est\nhors de la voie normale. L'amitié d'un brave homme même ne peut que lui\nconseiller la résignation, l'acceptation de la vie injuste et sacrifiée, pour le\nbonheur de son fils et pour sa paix à elle-même. Alors Eliane accepte,\npuisque les circonstances le veulent. Mais devant le berceau de son fils\néveillé et gazouillant, une révélation se produit. Son sacrifice, accompli\npour le bonheur de son enfant, prend à ses yeux une signification nouvelle.\n   « Pour la première fois, Eliane sentit passer en elle le souffle de la passion.\nSes lèvres goûtèrent le sel de la vie. Elle eut l'intuition des grandes amours,\ndes grandes douleurs, des fortes joies compensatrices des grands sacrifices,\nceux que l'on accomplit avec son cœur parce qu'on les consent en faveur d'un\nêtre qu'on aime... »\n   J'entendrai longtemps ce cri de femme douloureuse, en contemplant le profil\npensif d'André Gladès tel qu'un pur artiste l'a dessiné pour le mettre au fron-\ntispice de son dernier livre.\n                                                           HENRI DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "Société royale belge des Aquarellistes\n                       Exposition rétrospective\n                  LA S. R. B. des Aquarellistes a célébré son cinquantenaire en\n                    exhibant au public les preuves de sa vitalité et de son\n                    évolution à travers ce demi-siècle écoulé, dont le début\n                    nous paraît si lointain. On y observe avec intérêt les phases\n                    qu'a traversées l'art « charmant » de l'aquarelle, depuis\n                    les ouvrages minutieux des paysagistes en chambre jus-\n                    qu'aux notations les plus délicates et les plus personnelles\n                     de Claus et de Klhnopff.\n                       D'abord, c'est le règne du genre que l'on ne peut mieux\nqualifier qu'au moyen de l'épithète chic. Il est représenté par les « fabriques »\nde Bossuet et de Van Moer (les unes pompeuses, les autres intimes) ; les\npaysages méticuleux et morts de Puttaert; ceux, plus romantiques, de\nLauters, avec bois ombreux, cascades et autres accessoires obligés; les\ncompositions élégiaques de Francia et de Khunen. Le genre chic atteint sa\nperfection dans les sites joliment arrangés de Simoneau, selon les conven-\ntions du pittoresque de ce temps.\n   Puis de nouvelles tendances apparaissent. Huberti note des impressions\ndélicates. Fourmois transporte assez maladroitement dans l'aquarelle les\nprocédés de ses puissantes peintures à l'huile. Roelofs inaugure la vraie\naquarelle moderne et trouve des effets magnifiques dans les Pies. Le beau lac\nd'Ecosse, de Toovey, rappelle Turner par la sûreté du dessin, la finesse\nchaude et puissante de la couleur et le romantisme du site.\n    Quelques éminents « peintres d'histoire » ne dédaignent pas de s'affilier au\n Cercle des Aquarellistes. On peut admirer la correction froide de l'art acadé-\n mique dans les oeuvrettes de Portaels, de Cluysenaer, d'Hennebick et de\n Van Lerius. Bien plus émouvantes cependant sont les pages déjà sincères\n de ce grand artiste que fut Degroux. Le Reliquaire, qui ne prétend être qu'une\n modeste sépia, a toutes les qualités d'un tableau parfait. Gentilles aussi, mais\n un peu fripées, les anecdotes de Madou. De Kathelin on voit avec plaisir\n les juifs bien typés du Jour de Sabbat, et il se dégage une réelle émotion drs\n pauvres petits saltimbanques souffreteux...\n    Il y aurait à dire le plus grand bien du copieux envoi de nos contempo-\n rains, qui démontrent que l'émotion esthétique n'est point tributaire du pro-\n cédé. Je me bornerai à signaler, comme absolument hors pair, l'exquis\n Automne de Claus, l'intérieur d'église de Khnopff, qui est le triomphe des\n blancheurs virginales, et enfin l'envoi de Julien De Vriendt, qui résume\n  en trois pages délicieuses ses qualités d'artiste et de poète.\n                                                                F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                        Lettre de Paris\n                 DONC on en parle encore! De quoi? Mais de l'Affaire, la grande,\n                     la seule, l'unique, la just, subtle and mighty affaire, celle\n                     devant qui aurait droit de marcher l'Annonciateur des\n                     buffles : voici l'Affaire des affaires, toutes les autres sont\n                     des sous-affaires, des pseudo-affaires, des fausses couches\n                     d'affaires, elle seule est la vraie affaire!...\n                        Et du coup l'on respire enfin, par ce temps de torridités\n                     asphyxiantes. Car vraiment il était angoissant de ne plus\n                     voir reparaître à la surface des flots de papier cet incompa-\nrable serpent de mer qui fit le bonheur des reporters et la tranquillité des\npassants au cours de ces deux derniers lustres. Où était-il passé? Dans quelle\nmer de Sargasses, dans quel Maelström, sous quelle banquise ? Dieu ! s'il avait\nété mort! Non, non, non, le revoici!\n   Hélas ! ce n'est plus le même, on nous a changé le monstre! Plus de reni-\nflements, plus de pétarades, plus de jets de soufre et de phosphore. Un\nbouchon sur ces évents, un bâillon sur cette aimable gueule, une taie sur ces\nyeux d'escarboucle dont on ne pouvait naguère recevoir un rayon en coulisse\nsans tomber du coup en des convulsions démoniaques.\n   Pauvre monstre affolé, le voilà qui se traîne au milieu de l'indifférence\ngénérale. Personne ne s'en enthousiasme, personne ne s'en terrifie, personne\nne s'en occupe, pas même les conseillers à la Cour de cassation devant qui\nl'introduit le Péjé, tel sainte Marthe conduisant la Tarasque par le licol de\nson chapelet; à peine soulèvent-ils une paupière d'audience, encore est-ce\npour voir les bonds d'oiseau rouge du Péjé de bâton en bâton de la cage\ncassationnelle, plutôt que pour surveiller la torpeur mal réveillée de l'ex-Chi-\nmœra in Gallia bombinans.\n   Tant de décadence après tant de grandeur, on ne peut passer cela qu'à\nRome. Il importe de restaurer au plus tôt le monstre apathique en sa précé-\ndente fureur. Ces bouchons qu'on les tirebouchonne, et ces bâillons qu'on\nles outrebâille ! Molles griffes, voici venir les ciseaux vivificateurs, et crocs\némoussés, prêtez-vous aux limes aiguisantes. En avant, les éclairs des yeux\nd'escarboucles et les moulinets de cette croupe recourbée en replis tortueux !\nL'effroyable du monstre importe à la distraction des peuples.\n   Elle était si belle, l'Affaire, sous Félix Faure! S'en souvient-on? Chaque\nmatin, pan! un mystère à éclaircir : D'où venait cette tête? D'où sortait cette\nmain? Et les cervelles travaillaient, et les hypothèses se croisaient! Qui sait\nsi ce n'est pas à cet aiguisement de l'intelligence universelle que nous devons\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "440                               DURENDAL\n\n\nla découverte de la lumière noire de Gustave Le Bon ? On se précipitait sur\nles feuilles. Moi-même, un jour au Café de la Paix, je me rappelle avoir voué\naux dieux infernaux un gentleman flegmatique qui lisait trop lentement de\nFigaro ! Ah! voilà un beau feu qui ne me brûle plus quand mon voisin de\nbanquette s'attarde sur son Gaston Deschamps !\n    Et les hésitations torves avec lesquelles on s'abordait quand on croisait par\nhasard un vieil ami oublié depuis quelques mois, chacun se torturant l'esprit :\nqui sait ce qu'il pense là-dessus, l'animal ? On se tâtait doucement à la cein-\nture, à la nuque, comme des boxeurs de jiu-jitsu, et tout d'un coup, crac! le\npoint hystérogène dûment pressé, on se sautait à la cravate comme des coqs\nà crête rouge ! Si on recevait une invitation à dîner, on interrogeait d'abord\nl'amphytrion : Qui y aura-t-il ? Je me souviens de l'excellent ami Michonis\n qui en avait été réduit à diviser ses convives en deux fournées alternatives,\nsans cela les assiettes volaient toutes seules ! Ah ! c'était le beau temps !\n    Tout lasse, tout casse, tout passe. Les uns sont morts, les autres se sont\ntues. Laborie s'est retiré sous sa toge et Bertillon sous sa toise. L'intérêt des\n freins hydropneumatiques étant épuisé, on cherche à galvaniser celui de la\n pièce n° 26, mais décidément ça ne prend plus. Il n'y a qu'à la Cour de cas-\nsation où l'on entend encore crépiter les mots inévitables : faussaires, vendus,\n menteurs. Le public, lui, bâille et s'affale plus que le monstre lui-même.\n    Car peut-être le monstre n'est-il torpide qu'en apparence; il digère ! Au\n Fond, il a ce qu'il voulait, le tapis de pourpre sur lequel il se prélasse au cli-\n quetis des encensoirs, comme le crocodile sacré que visita Clément d'Alexan-\n drie. Dans ces conditions il serait mal venu à faire le difficile. Peut-être\n même s'applaudit-il en son âme à replis tortueux des services qu'il a rendus\n à ses sujets, tant fidèles que mécréants. Cette instabilité ministérielle, dont\n on se plaignait si fort jadis, elle n'existe plus; chaque cabinet dure trois ans\n et ne s'en va que parce que ça lui plaît. Ces revirements parlementaires qui\n faisaient le désespoir des anciens chefs de gouvernement, on ne les connaît\n pas davantage; les majorités sont des blocs bâtis à chaux et à sable. Ces\n partis d'extrême révolution, qui jadis donnaient tant de fil à retordre, mainte-\n  nant s'assagissent en actes sinon en paroles, ils s'embrigadent et manœuvrent\n comme de vieux routiers de la conjonction des centres. En vérité, voilà bien\n  des avantages, et de même que les Egyptiens cherchaient longtemps à l'avance\n  le bœuf Apis qui succéderait au dieu thériamorphe en exercice, il importe\n  d'avoir en vue dès maintenant le futur monstre qu'il siéra d'intrôniser, fût-ce\n  au prix d'une guerre civile, quand celui-ci gavé d'enquêtes, de cassations et de\n  non renvois, sera crevé et roulé, comme le veut Renan, dans le linceul de\n  pourpre où dorment les dieux morts.\n\n                                                                 HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "           LIVRES ET REVUES (I)\n\nLITTÉRATURE :\nJ u l e s D e s t r é e (Anthologie des écrivains belges). — (Bruxelles, Edition\n   de l'Association des écrivains belges.)\n   M. Jules Destrée est socialiste et par conséquent son idéal politique n'est\npas le nôtre, pas plus que sa philosophie. Mais la politique est bannie sans\nmerci de notre revue. Nous avons toujours tenu et nous tenons à garder à\nDurendal le caractère très digne et très noble de revue exclusivement artistique\net littéraire. C'est pourquoi les idées politiques de M. Jules Destrée ne nous\nempêchent absolument pas de rendre hommage à son prestigieux talent\nde penseur, d'écrivain et d'artiste. M. Destrée est un de nos plus brillants\nécrivains. Il se dégage de tous ses écrits un parfum d'idéal tout à fait exquis.\nSes œuvres fortement pensées sont au point de vue littéraire d'une beauté\nd'art incomparable. Elles dénotent une richesse d'imagination sans pareille.\nLe style en est chaud, coloré, vibrant, nerveux, d'une vie intense et tout\nimprégné de poésie. Ses critiques d'artiste sont des critiques de maître. Nos\nlecteurs ont pu s'en rendre compte en lisant les admirables études, profondes\net consciencieuses, qu'il nous donna jadis, sur les Primitifs Siennois.\nL'Association des écrivains belges a donc eu mille fois raison de réunir les\nplus belles pages des œuvres de J. Destrée en une de ces anthologies si judi-\ncieusement faites qu'elle publie petit à petit et qui renferment des extraits des\nlivres de nos littérateurs.\n   Cette anthologie-ci est aussi bien faite que les précédentes et donne une très\nbelle, très nette et très haute idée du talent si personnel de Jules Destrée.\n   Voici une jolie page d'un des derniers écrits de J. Destrée, intitulé La Patrie\net qui donne bien la note caractéristique de son style imagé, souple et\n délicat :\n    « Patrie, chère et douce terre du Père... Et je revois la maison familiale, au\nbord de la route, au milieu des arbres et tapissée de lierre... O ma chère\n maison, où je vins tout enfant, où se sont écoulées les heures tristes et joyeuses\n de ma vie; où les miens ont vécu : ma mère si tendre, trop tôt partie, et à\n laquelle je ne puis penser sans me sentir l'âme toute parfumée de clémence\n et de bonté ; mon père, aux allures sévères, mais si affectueux, d'une si grande\n culture d'esprit et d'une si belle droiture de cœur, si noblement compréhensif ;\n ô ma chère maison, où les miens m'ont donné tout ce qu'il y eut de meilleur\n\n\n  (1) L'abondance des matières nous force de renvoyer au prochain fascicule un grand\nnombre de comptes rendus de livres.\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "442                              DURENDAL\n\n\nen moi-même, la pitié pour les faibles, l'amour du beau, la folie de la justice,\noù ces leçons augustes surgissent maintenant dans ma mémoire en images\nfrémissantes, multiples, confuses, et auxquelles je n'ose m'arrêter, de peur de\nne plus pouvoir poursuivre, où chaque dalle du corridor, chaque marche de\nl'escalier, chaque coin de chaque chambre, chaque meuble dans chaque\nchambre, chaque bibelot sur chaque meuble, a son histoire et sa vie et me\nparle de choses qu'il ne dira qu'à moi-même ; ô ma chère maison où j'ai aimé,\noù j'ai pleuré, où sont morts les miens !\n    » Et je pense encore à ceux qui sont partis, à ce frère d'un esprit si ouvert,\nsi délicat, entré par quelle soudaine surprise de la destinée dans l'ordre béné-\ndictin ! Batailles d'écoliers, escapades de gamins, folles et franches gaîtés de\njouvenceaux, ferveurs d'art communes, qui eût dit, oui, qui eût prédit, quand\nsouriaient nos vingt ans, que vous finiriez dans la gravité du froc noir! Et\nnos vacances, au loin, dans le petit village d'Erbisœul, où des parents avaient\nune maison de campagne grande comme un château et un jardin comme un\nparc ! Il y avait, au fond du jardin à droite, un pommier dont les branches\ns'étendaient au-dessus du jardin du curé et dont les pommes blanches, frottées\nde rouge, avaient un petit goût acide et sucré que je sens encore. Il y avait\nun étang qui nous semblait un lac; et, plus loin que l'étang, quelques arbres\nque nous appelions le bois. Vers la source du bois, le soir, le pâtre menait les\nbestiaux en chantant : Alî! Alô! Alî! Alô! O douce mélancolie de ce chant\npsalmodié dans le couchant rose !... Il y avait... Il y avait nos cousines,..\n Mais je ne saurais dire jamais tout ce qu'il y avait à Erbisœul! O douce\nPatrie, terre bénie, que celle où l'on trouve de tels villages.\n    » Et d'autres vacances, encore, nous amenèrent à Mons, chez des grands-\nparents, dans une rue où l'on voyait un gros bœuf de fonte au-dessus d'un\n marché. La tour du château sur la colline, la Grand'Place, le Mont Panisel,\n toutes ces rues charmantes et pittoresques, si curieusement vieillottes et dont\n la vie semble s'être arrêtée vers 1820, et au loin le Borinage, si tragique et si\n pitoyable avec ses petites maisons tapies au pied des triangulaires terris, les\nvoyais-je alors comme je les vois maintenant? Non, sans doute, mais leurs\n détours gardent des lambeaux de mon enfance, évoquant des figures aimées\n qui se sont évanouies, « des voies chères qui se sont tues... ».\n    » Et j'y devais revenir plus tard pour, en une demeure sur qui pleuvait la\n chanson du carillon, au bout d'une allée d'arbres complices dans le soir, cher-\n cher celle à qui la Destinée avait confié d'apporter dans la maison familiale,\n le bienfait de sa bonne tendresse et le charme des choses d'art...\n    » O la chère maison, dans ce pays noir, si étrangement, si magnifiquement\n tourmenté par un formidable labeur humain : bruit des usines, grondement\n des marteaux, ronflement des machines, longues plaintes des locomotives, et,\n dans les nuits, les embrasements superbes des fumées et des feux. O mon\n pays, que tu me parais beau ! Pourquoi est-ce que je me sens pris tout à coup\n d'un si frénétique besoin de te revoir et de te retrouver ? La vieille église de\n pierre est-elle toujours là, au milieu du village? Et le cimetière, dites, avec\n la route qui monte, le cimetière où dorment les miens ? »\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                             LIVRES ET      REVUES                            443\n\n\nREVUES D'ART :\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de juin contient, sous forme de préface, une étude\nd'ensemble sur l'Art à Liége, qui servira d'introduction à une série d'articles\nintitulés : Quelques peintres liégeois. L'auteur est, Dieu soit loué, un littérateur,\nc'est-à-dire un critique d'art qui a la puissance d'expliquer les œuvres et d'en\nfaire saillir toute la beauté en des paroles vibrantes et suggestives. Maurice\ndes Ombiaux qui a écrit ces belles et vivantes pages sur l'art liégeois est assez\nconnu pour qu'il soit inutile de faire l'éloge de son talent d'écrivain. L'intro-\nduction de son étude est remarquable. Après avoir exalté la splendeur de\nl'art liégeois de jadis, il explique d'une façon précise et logique comment\ncet art subit une longue éclipse dans une ville où il avait brillé avec un éclat\nsans pareil.\n   Cet intéressant article de notre confrère des Ombiaux est suivi du commen-\ncement d'une étude sur un peintre de marines, de tout premier ordre. Il\nsuffit de voir dans ce numéro la reproduction des œuvres merveilleuses de\nJan Porcelis, pour en devenir du coup un admirateur enthousiaste. L'auteur\nde cet article montre comme quoi cet artiste fut le « fondateur de la véritable\nécole hollandaise de peinture de vues maritimes et fluviales ». Ce premier\narticle est surtout biographique. Il abonde en détails sur l'artiste né à Gand,\navant 1584, et qui passa une grande partie de sa vie en Hollande et sur toute\nsa famille. Cet article est très documenté et dénote une érudition sûre et\n précise.\n                                                                         H . M.\n\n   L ' A r t e t l e s a r t i s t e s . (Numéro de Juin). — M. Henri Marcel con-\nsacre quelques pages excellentes à Giambattista Maroni, dont les fervents de\nl'art italien connaissent et apprécient les beaux portraits, sévères et signifi-\ncatifs. M. le comte de Montesquiou nous parle de Laszlô, « le portraitiste\nlyrique des Rois», dont la manière affectée et agaçante, en général, se trans-\n forme parfois — les œuvres reproduites le prouvent — en une simplicité\nexpressive et charmante. Le numéro est complété par de savoureuses pages\n de M. Lemonnier sur Alfred Stevens et la revue des expositions : celle de\n Fantin-Latour ; celle de la Société nationale des Beaux-Arts et celle des Artistes\nfrançais, etc. Illustration abondante et soignée.\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a (Numéro de Juin). — La suite de la traduction\nillustrée et commentée du voyage de Goethe en Ombrie; celle de l'attachant\ntravail de M. Cenli sur la fête des Ceri de Gublio. Une notice sur le tombeau\nde Benoît XI, dans l'église de S. Dominique à Pérouse. Une abondante\nbibliographie touchant surtout des publications franciscaines toujours plus\nnombreuses.\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "444                                DURENDAL\n\n\n\nROMANS :\nH i s t o i r e d e G e r v a i s e , par ALEXIS NOËL. — (Paris, Plon.)\n   Voici un roman sérieusement pensé, composé avec soin, et bien écrit.\nL'histoire est belle, touchante même et, parfois, tragique et poignante.\nC'est celle d'un pauvre petiot d'origine prussienne, abandonné par sa mère\net qui vient échouer dans une commune française. Il y est recueilli et\nadopté par une famille au cœur généreux. Elevé avec Gervaise dont enfant\nil partage les jeux innocents, il s'éprend d'elle, lorsqu'il est devenu jeune\nhomme. Les fiançailles sont célébrées. Mais le fiancé doit chercher les\npapiers exigés par les formalités civiles pour procéder au mariage dans\nson pays d'origine, en Prusse. Entre temps, éclate la guerre entre les deux puis-\nsances. Plus de nouvelles de Fritz; c'est le nom que lui avait donné sa nouvelle\nfamille. Se serait-il enrôlé dans l'armée ennemie contre sa patrie d'adoption? Sa\nfiancée ne peut se résoudre à croire à une telle infamie et à une telle ingratitude\nde sa part. Toutes les apparences pourtant sont contre lui, apparences aux-\nquelles une âme méchante, jalouse du bonheur des deux fiancés, donne une réa-\nlité extérieure saisissante. Nous disons une réalité extérieure, car la vérité estque\nFritz a été enrôlé de force dans l'armée prussienne et entraîné contre son gré\ndans cette guerre menée contre le pays qui est celui de son cœur parce qu'il\nest celui de ses bienfaiteurs. Fritz arrive au village de Gervaise avec la com-\npagnie, dans laquelle il a été enrôlé. Une lutte à mort s'y engage Fritz, à la\ngrande joie de la jeune fille, se tourne contre les Prussiens. Ceux-ci s'empa-\nrent de lui pour le fusiller. Gervaise se jette devant les fusils. On l'empoigné,\non l'entraîne. Elle se débat, égratigne, mord, s'échappe et d'un bond se jette\nau cou de son fiancé. Un coup de pistolet! Fritz s'affale et meurt entre les\nbras de Gervaise. Un Prussien, traîtreusement par derrière, lui avait fait\nsauter la tête.\n\nG r e z e l s , roman historique par le COMTE A. DE SAINT-AULAIRE. —\n   (Paris, Perrin.)\n   Ce roman se passe au temps de la Révolution dont il décrit en détail toutes\nles horreurs. Il a ce bon côté de raconter une fois de plus les crimes abomi-\nnables de cette satanique histoire et d'inspirer le plus profond dégoût pour\nles assassins qui, sous prétexte de libérer le peuple, massacraient sans dis-\ncernement, sans vergogne et sans l'ombre d'un procès les aristocrates, les\nprêtres, les religieuses et en général tous les gens qui leur portaient ombrage.\nNous regrettons seulement que le talent de l'auteur ne soit pas plus souple.\nSon style est un peu lourd et rend la lecture pénible. Il n'en faut pas moins\nlouer le noble but de l'écrivain. Qu'il soit remercié d'avoir fait maudire une\nfois de plus l'ignoble, cynique et sanguinaire comédie de la révolution.\n\nL e s I g n o r a n t e s , par RENÉE FAUER. — (Paris, Plon.)\n  C'est la fastidieuse histoire des mauvais ménages. Est-elle assez usée cette\ncorde ? Quand donc serons-nous débarrassé de ces romans de troisième ordre\nqui ne cessent de nous raconter l'éternelle histoire des maris qui trompent\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               445\n\nleurs femmes ou qui sont trompés par elles. Avouez que c'est d'un intérêt\nplutôt médiocre. Et cependant pour peu que l'auteur ait du talent, comme\ncelui de ce roman-ci, son livre a plus de succès auprès du gros public que\nles plus belles œuvres des plus grands littérateurs.\n   Je dois dire que ce roman est bien écrit, beaucoup mieux écrit que la\nplupart des romans qui traitent le même sujet. Mais précisément ce sujet\ndont nous avons soupe, pour employer un terme vulgaire, paralyse l'émotion,\net agace en dépit du talent d'écrivain de l'auteur.\n\nD i s p a r u , par BRADE. — (Paris, Plon.)\n   Ce roman est mal écrit et par suite ennuyeux à lire. De plus il s'arrête à\ntoute sorte de détails bourgeois peu intéressants, inventés sans doute pour\ntirer l'histoire en longueur et aboutir à un volume de proportions conve-\nnables. Et cependant il en est à sa seconde édition. Mais le nombre d'éditions\nn'a jamais été pour moi le critère de la valeur littéraire d'un livre. Et puis\ncette littérature facile, qui n'impose pas plus de contention d'esprit aux\nlecteurs pour la lire, qu'il n'en a coûté à l'auteur pour l'écrire; c'est préci-\nsèment ce qu'il faut au public, hélas ! public incapable de goûter les œuvres\nvraiment littéraires. C'est pourquoi nous sommes inondés par ces romans.\n   Il y a un beau caractère dans ce roman, celui du héros, le « disparu », qui,\nfiancé un moment, disparaît pour le plus noble des motifs, et reparaît\nà la fin de l'histoire, qui se conclut naturellement par un mariage. Quand\nl'auteur saura mieux écrire, il traitera un peu mieux ses sujets. Il est parti\ntrop tôt !\n                                                                       H. M.\n\nS c e n e e figure, par RACHELE BOTTI BINDA. — (Milan, A. Solmi.)\n   Regrets, désillusions, nostalgies; âmes tendres et droites brisées par la\nvie bu dédaignées par elle... Tels sont les thèmes que semble préférer l'auteur\nde cette série de nouvelles; ils l'inspirent heureusement et donnent à nombre\n'de ces récits, écrits avec simplicité et délicatesse, une grâce et un accent\nsingulièrement émouvants\n                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "                            NOTULES\n\n   L a R é d a c t i o n d e D u r e n d a l offre ses plus cordiales félicitations et\nses bien sincères souhaits de bonheur à ses collaborateurs Arnold Goffin et\nHélène, Canivet, à l'occasion de leur mariage, qui a été célébré, le 4 juillet,\nen l'église du Sacré-Cœur à Bruxelles.\n\n                                        *   *\n    O s t e n d e c e n t r e d'art. — Le 2 de ce mois s'est inaugurée la saison\nartistique par les concerts bi-journaliers du Kursaal. Sous là rubrique :\nSine Arte voluptas vulgaris, luxuries odiosa (Si l'art ne les élève, le plaisir et le\nluxe rampent'dans la plus haïssable des vulgarités), c'est une complète et\nintelligente campagne esthétique qui a commencé. La voici à ses débuts\ndurant juin, débuts prometteurs et intéressants. Chaque jour deux grands\nconcerts artistiques remplissent d'excellente musique le hall magnifique du\nKursaal: Cent cinquante exécutants; deux kapelmeisters adroits à inciter\nle goût du public, par le choix des œuvres jouées, au plaisir des choses jolies\nou belles (ce sont MM. Rinskopf et Lanciani) ; à chaque séance un chanteur\nou une cantatrice connus, tels l'admirable Noté, Mmes Dratz-Barat, Gerville-\nRéache, de la Monnaie, d'autres moins notoires et qui se révèlent; le\nvaisseau splendide où chantent toutes ces voix, font de ces concerts de vrais\n régals d'art. Au reste, rien n'est mesuré qui pourrait limiter leur attrait. La\n cohorte de l'orchestre contient des talents comme ceux de Jacobs et de Deru,\n musiciens ordinaires de S. M. le Public, pendant toute la saison estivale,\n s'il vous plaît. Et de tous les coins de l'Europe, de semaine en semaine, de\njour en jour presque, s'envole, tels des oiseaux mélodieux, vers Ostende,\n tantôt un artiste du Covent-Garden, tantôt une vedette de l'Opéra-Comique,\n des opéras de Vienne, de Dresde, de la Monnaie, de La Haye, etc.\n     Juillet et août seront particulièrement brillants. Des noms comme ceux\n du maître de Greef, Jacobs, Pablo Cazals, Seguin, Frölich de la Cruz des\n Concerts Colonne, le célèbre Caruso, que sais-je moi, tout le Gotha du\n chant, du violon, du violoncelle, du piano, tout cela est annoncé.\n     Mais Ostende s'affirme encore comme centre d'art belge. Dans une belle\n salle intime et silencieuse, les conférences ont commencé; ce furent déjà\n Edmond Picard qui, dans une causerie verveuse et vibrante, développa\n ingénieusement le programme même de ce nationalisme intelligent; Georges\n Virrès qui nous parla en une langue savamment explicative de la Hollande,\n de la Wallonie, de la Flandre et de la Campine, pays de la couleur dont il\n interpréta ingénieusement les peintres par les écrivains et tout dernièrement,\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                                   NOTULES                                   447\n\nle 20 juin, M. Céléstin Demblon intéressa vivement un public, que piquait\npar avance la réputation politique du causeur, par une étude vraiment\ncurieuse et pleine d'aperçus personnels sur Shakespeare. Ce n'est point tout!...\nUne exposition du Livre est annoncée; des salons de peinture se succéderont\njusqu'en septembre, dix grands concerts extraordinaires réaliseront un cycle\nd'oeuvres exclusivement belges donnant ainsi une notoriété-enviable à nos\ncompositeurs. Enfin, dans quinze jours les portes du somptueux e t délicieux\nthéâtre d'Ostende vont s'ouvrir et ce seront les meilleures opérettes, celles\nen qui l'art se rencontre sous une forme aimable et facilement assimilable\nsans doute, qui seront jouées sous la direction hardiment' artistique de\n M. Geo Daveluy.\n   Chaque semaine une troupe parisienne viendra jouer la nouveauté qui fit\nsuccès à Paris, ou interpréter des pièces belges... Voilà en quelques traits les\néléments du programme qu'ont dressé les organisateurs. Il paraîtra hors de\nconteste que, considéré objectivement, ce programme mérite-bien de l'art. Il\nn'y a donc qu'à féliciter ceux qui le concurent, en souhaitant qu'ils continuent\nà le réaliser comme ils en ont commencé les débuts.\n                                                                        G. B.\n                                        *\n                                       * *\n   J o s e p h R y e l a n d t . — Le quintette de notre collaborateur Joseph\nRyelandt a été exécuté récemment, avec le plus grand succès, à Liége, par\nle Cercle Piano et Archets. Voici ce qu'en écrit le Guide Musical :\n   « La dernière soirée fut consacrée à l'audition de deux œuvres contempo-\nraines : le quatuor de Claude Debussy et le quintette de Joseph Ryelandt.\n   » Le quintette de Ryelandt est trop différent du quatuor de Debussy pour\nlui être comparé. Ici, absence complète de subtilité et absolument rien de\n« javanais » ; une simplicité de conception et d'écriture étrange chez un\ncontemporain, une grande abondance mélodique, une forte carrure ryth-\nmique, une spontanéité remarquable, naïve et originale de l'inspiration.\nL'œuvre comprend trois parties. Elle débute par un allegro en la mineur, où\ndomine un thème énergique et large contrastant, avec un thème gracieusement\nbadin. L'adagio religioso qui suit est le sommet de l'œuvre, il est basé aussi\nsur un double motif : une phrase d'idéale aspiration et un chant recueilli\nexposé d'abord par l'alto seul, transformé ensuite en une sorte de marche\nsacrée réveillant des impressions « parsifaliennes » ; enfin le finale, très animé,\nbâti sur des figures rythmiques parmi lesquelles reparaissent, élargis, des\n motifs antérieurs, aboutit à une conclusion bien amenée dans le ton de la\n majeur. »\n                                        *\n   Accusé de réception.\n  ART ; Le paysage et les paysagistes, Théodore Verstraete, par LUCIEN SOLVAY.\nNouvelle édition revue et complétée. 18 illustrations (Bruxelles, Van Oest).\n— Carpeaux, par LÉON R I O T O R . — Les deux Canaletto, par OCTAVE UZANNE.\n— Luini, par PIERRE GAUTHIER. 3 volumes illustrés. Collection : Les grands\nartistes (Paris, Laurens). — Pompéi : I. Vie politique. I I . Histoire. Vie\nprivée, par HENRY THEDENAT. 2 volumes illustrés. — Nancy, par ANDRÉ\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\nHALLAYS. U n volume illustré. Collection : L e s villes d'art célèbres (Paris,\nL a u r e n s ) . — L'Art et le livre. B r o c h u r e p a r le R . P . VANDEN GHEYN (Anvers,\nVan H i l l e - D e Backer).\n    H I S T O I R E : Le Fonti Ai Siena e i Loro Aquedotti, p a r FABIO BARGAGLI\nP E T R U C C I . 2 vol. illustrés (Siena, L e o S. Œ s c h k i ) . — Le règne de Richelieu, par\nE M I L E ROCA (Paris, P e r r i n ) . — La Renaissance catholique en Angleterre au\nXIX' siècle. 3 e partie. D e la mort de W i s e m a n à la mort de Manning,\n1865 à 1892, par THUREAU-DANGIN (Paris, P l o n ) . — Robert le Fort et les origines\nde la race capétienne. Introduction à l'histoire d e s saints de la Maison de F r a n c e ,\np a r L . D E B E A U R I E R (Paris, P e r r i n ) . — Une page d'histoire religieuse pendant la\nrévolution. L a mère d e Belloy et la Visitation de R o u e n (1746-1807), p a r RENÉ\nDE CHAUVIGNY. Introduction d u cardinal PERRAUD ( P a r i s , P l o n ) . — Newman,\npar W . BARRY. T r a d u c t i o n d e A. CLEMENT (Paris, Lethielleux). — Jeanne\nd'Arc, p a r P H . - H . DURAND (ibid.).\n L I T T É R A T U R E : Ce qu'il faut lire dans sa vie, p a r H E N R I MAZEL (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le troisième centenaire de Corneille. Conférence de\nJ . CALVET. U n rêve de Corneille. I m p r o m p t u en ver p a r ALEXANDRE COUTET\n(Toulouse, E d . de l'Ame latine). — Sésame et les lys, p a r JOHN RUSKIN.\nT r a d u c t i o n , notes et préface par MARCEL PROUST (Paris, Mercure de France).\n— Où en sommes-nous ? L a victoire du silence, par ROBERT DE SOUZA (Paris,\nF l o u r y ) . — Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui, par EUGÈNE\nGILBERT (Paris, Sansot)..— Lettres à des amis, d'HENDRIK IBSEN. Traduites\npar M. REMUSAT (Paris, P e r r i n ) .\n  M U S I Q U E : Hérold, p a r A R T H U R P O U G I N . — Schuman», p a r CAMILLE\nMAUCLAIR. — Gluck, p a r L É O N D ' U D I N E 3 volumes illustrés. Collection : Les\nmusiciens célèbres (Paris, L a u r e n s ) .\n    P O É S I E : Un rêve à l'ainée, p a r P O L HERRY (Liége, l'Edition artistique).\n— Spectacles d'outre-mer, p a r J U L E S LECLERCQ (Paris, L e m e r r e ) . — Lily, par\nL o u i s THOMAS (Paris, E d . de P s y c h é ) . — Le poème de l'heure. I . L e mort et sa\nh o n t e , p a r TORNOUËL (Paris, F l o u r y ) .\n    R E L I G I O N : Le Christianisme, p a r G. DE PASCAL. 2 volumes. (Paris,\nLethielleux).—Autour de la Foi, p a r M . LANDRIEUX (ibid.).— Chemin d'ombre,\npar E . ROUCAUD (ibid.). — Les causes du malheur pendant la vie, p a r ARCHELET\n(ibid.). — Scènes d'évangile, par J . BARBET DE VAUX (ibid ). — Aux croyants et\naux athées, par W I L F R E D MONOD ( P a r i s , Fischbacher). — Le dernier refuge, par\nG. AUBRAY (Paris, Lethielleux).\n    R O M A N : Les égarés, p a r JEAN NESMY (Paris, C a l m a n n - L e v y ) . — Les\nignorantes, par R E N É FAUER (Paris, P l o n ) . — San Francesco d'Assisi, par CIRO\nALVI (Cita di Castello, S. L a p i ) . — Pilleurs d'amour, p a r LUCIEN DONEL\n(Paris, P e r r i n ) . — Bettina, p a r ARTHUR DETRY (Bruxelles, Scheller). — La\nDurmelière, par DORLISHEIM (Paris, Lethielleux). — Enfants des rues, p a r GEORGES\nD E LYS (ibid.). — Dans les ténèbres, par G U Y THORNE ( i b i d . ) . — Intellectuelles,\np a r C L A U D E MANCEY (ibid.).\n   T H É Â T R E : Savonarole. D r a m e par IWAN GILKIN (Bruxelles, Lamertin).\n   V A R I A : L'Ecole d'aujourd'hui, 2 e série, p a r GEORGES GOYAU (Paris,\nP e r r i n ) . — A travers le féminisme suédois, par MARC H É L Y S (Paris, PLON) —\nCe que j'ai vu au Panama, p a r MAURICE BARRÈS (Paris, Sansot).\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": ""}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-07", "signet_source": "Treizième année - N°7 - Juillet 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pages 385-448 (début de la seconde moitié du volume annuel, après les pages 1-384 des livraisons précédentes). Les Notules félicitent Arnold Goffin et Hélène Canivet pour leur mariage « célébré le 4 juillet » et évoquent la saison d’Ostende inaugurée « le 2 de ce mois » et une conférence du 20 juin ; « La reconnaissance officielle » rappelle le vote de la Classe des lettres du 11 juin 1906 ; Livres et revues rend compte de revues « du numéro de juin » et renvoie « au prochain fascicule » un grand nombre de comptes rendus.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}