{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 459, "titre_corps": "Les foules de Lourdes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J.-K. Huysmans", "ancre_debut": "Les foules de Lourdes (1) LA perspective de rentrer à Paris", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 548, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1978, "texte": "Les foules de Lourdes (1)\n               LA perspective de rentrer à Paris, qui est un\n                  lieu singulièrement calme en comparaison du\n                  Lourdes des pèlerinages, me délecte. Il me\n                  semble que je vais revenir dans une bonne\n                  grande ville de province où il y a encore des\n                  églises noires, des gens qui prient sans brailler,\n                  des offices liturgiques qui sont des offices.\n                     Et cependant, tout en bouclant ma valise,\nje me dis qu'il faut avoir vu ces Pardons des Pyrénées\net que lorsque le souvenir de tant de pieuses bousculades,\nde fracas de trombones et de cris s'atténuera, Lourdes\nm'apparaîtra dans le lointain comme une cité de rêve où\nl'on vit, à l'état intense, dans une griserie traversée de cou-\nrants de révoltes, mais infiniment douce, certains jours,\nalors que l'atmosphère paraît plus spécialement imprégnée\ndes effluves divins des guérisons. La Vierge a voulu des\nfoules, ainsi qu'au moyen âge, Elle les a; sont-ce les mêmes?\nsans doute, l'âme ingénue et la foi naïve des vieilles paysannes\nn'a guère changé ; l'existence même que ces multitudes mènent,\nici, couchant dans le Rosaire, mangeant sur les bancs et sur les\npelouses, rappelle la vie des cohues d'antan, couchant dans la\ncathédrale de Chartres — dont le pavé s'inclinait en pente\nexprès pour qu'on pût le nettoyer à grande eau, le matin, — ou\ncampant autour de la Vierge noire, en plein air, dans les plaines\nde la Beauce; mais tout s'est encanaillé; la magnificence de la\ncathédrale, l'attrait des costumes, l'ampleur des liturgies tuté-\nlaires ne sont plus. Lourdes, né d'hier, s'est développé dans\nl'insalubre berceau de notre temps et il expire le fétide relent\ndes industries qui l'accablent; un jour, alors qu'une des sœurs\n\n  (1) Chapitre inédit du livre que publiera prochainement, sous ce titre, notre collabo-\nrateur J.-K. HUYSMANS, chez l'éditeur Stock, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2585, "texte": " 450                          DURENDAL\n\n\n bleues de Beaune, sous son hennin et son splendide habit du\n XVe siècle, priait, agenouillée, les bras en croix, j'ai eu la trans-\n  portante vision des anciens âges, mais l'arrivée de dévotes\n modernes, avec leurs faces confites, leur remuement simiesque\n des badigoinces, leurs maigres doigts roulant des boulettes de\n chapelets, leurs funèbres chapeaux et leurs robes aux teintes\n funestes de fonds de cheminée et de cendre, m'a rejeté dans l'im-\n placable dégoût de mon époque et j'ai pensé que s'il était salu-\n taire de visiter Lourdes, il ne fallait pas s'y attarder trop long-\n temps, car le côté dramatique des cures qui vous émeut furieu-\n sement tout d'abord, s'émousse à la longue et alors la hideur de\n tout ce qui vous entoure, de tout ce que l'on voit, domine.\n    En somme, les impressions que l'on emporte sont de deux\n sortes et elles sont hostiles, l'une à l'autre, inconciliables.\n   Lourdes est un immense hôpital Saint-Louis, versé dans\nune gigantesque fête de Neuilly; c'est une essence d'horreur\négouttée dans une tonne de grosse joie; c'est à la fois et dou-\nloureux et bouffon et mufle. Nulle part, il ne sévit une bassesse\nde piété pareille, un fétichisme allant jusqu'à la poste restante\nde la Vierge; nulle part encore, le satanisme de la laideur ne\ns'est imposé, plus véhément et plus cynique.\n   Oui, certes, cela est bien misérable, cela incite à quitter cette\nville et à n'y jamais remettre les pieds, mais c'est l'impudent\nrevers d'un inégalable endroit; la face, Dieu merci, diffère.\n   D'abord, il y a la foi de ce peuple réuni pour exorer la Vierge,\nune foi qui ne jaillit, nulle part, en des laves brûlantes comme\nici; et jamais de défaillance; aujourd'hui Notre-Dame demeure\nsourde aux supplications, elle détourne la tête et se tait ; per-\nsonne ne se plaint ; tous continuent de prier et de croire ; la foule\nse charge, pour ainsi dire, et se comprime dans l'attente, afin\nd'exploser dans les gerbes de flammes des Magnificat, alors que,\ndevant le Saint Sacrement ou au sortir des piscines, le malade,\nprojeté debout, se dresse ; c'est un retour à la fiance résolue du\nMoyen Age; c'est aussi la fusion des classes, confondues en une\nunique dilection, en un unique espoir.\n   Puis, il y a la charité exaltée plus que partout sur la terre à\nLourdes. Pour quelques ardélions qui regardent travailler les\nautres et leur distribuent, à tort et à travers, des ordres, combien de\ngens, au lieu d'excursionner sur les montagnes ou sur les plages,\nviennent passer leurs vacances dans ce bourg et les occupent à\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                       451\n\ntirer des petites voitures et à baigner des infirmes; parmi ces\ngens, il en est qui sont jeunes et riches et qui pourraient voyager\nglus joyeusement et se divertir; il en est d'autres qui sont des\ncommerçants et qui laissent leur négoce, pendant un mois, pour\nfaire le métier de cheval de fiacre et de portefaix et ce sont sou-\nvent les seuls congés qu'ils puissent s'accorder! Combien de\ndames, telles que cette bonne vieille accompagnant la petite\naux pieds pourris par la gangrène qui abandonne sa famille\net ses appartements, pour venir coucher sur un grabat et veiller,\nla nuit, des alités; et tout ce monde est si tenu par sa tâche et\nsi fatigué qu'il n'a même pas la consolation d'aller, ainsi que les\nautres pèlerins, autant qu'il le voudrait, prier, seul à la source;\nil est à l'attache, en service et à ses frais.\n    Parmi même les visiteurs qui ne besognent pas dans le ser-\nvice des attelages et des piscines, combien, mus de pitié pour\nces épaves humaines que l'on traîne devant eux, sur les routes,\ns'oublient complètement et implorent, de toutes leurs forces,\nla Madone pour elles. Il y a là le bienfait de l'omission person-\n nelle, l'amour si rare du prochain. On a remisé le bagage de\nson égoïsme à la consigne. Qui sait si tout de même, il ne\n pèsera pas moins, quand on le reprendra?\n    En résumé, à Lourdes, on assiste à un renouveau des Evan-\n giles ; on est dans un lazaret d'âmes et l'on s'y désinfecte avec\n les antiseptiques de la charité ; en comparaison de ces profits\n sanitaires, qu'est-ce que le désarroi de la bêtise et de la laideur,\n la partie purement humaine des déchets ?\n    Enfin, il y a, ici, la Vierge, compatissante et douce, qui\n semble, à certains instants, plus vivante, plus près de nous,\n que partout ailleurs.\n    C'est Elle qui, par ses guérisons miraculeuses, a rendu ce\n pèlerinage célèbre dans l'univers entier. Le public des indiffé-\n rents ou des sceptiques, inapte à comprendre ce qui ne tombe\n pas sous la portée de sa raison et de ses sens, ne se soucie guère\n des grâces spirituelles qu'Elle déverse cependant, à foison, dans\n la grotte; il ne peut être touché que par le visible et le palpable,\n par des prodiges matériels, par des suppressions de maladies\n  et de plaies ; et la question se résume pour lui de savoir, d'abord\n si des guérisons s'opèrent, en effet, à Lourdes, et ensuite si ces\n  guérisons sont, comme l'affirment les catholiques, le boulever-\n  sement absolu des lois de la nature, le désaveu complet de\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "452                           DURENDAL\n\n\n toutes les méthodes médicales, la négation de tous les préceptes\n de l'hygiène et de toutes les prévisions de la science. Cela seul\n l'intéresse.\n    J'ai répondu, je crois, tout le long de ce livre, par des exemples,\n à ces questions. Il me reste, en présentant les objections et les\n réponses, à les réunir et à les récapituler, en quelques lignes.\n    Au début, aussitôt après les Apparitions à Bernadette, les\n libres-penseurs, ahuris par le mystère d'inintelligibles cures,\n songèrent à les expliquer par les vertus thérapeutiques de la\n source; mais on fit l'analyse de l'eau et il fut reconnu qu'elle\n était dénuée de toute propriété médicinale ; et d'ailleurs de quel\npouvoir magique n'aurait-il pas fallu que cette nouvelle fontaine\nde Jouvence fût douée, puisqu'au contraire de toutes les eaux\nthermales dont les effets se spécialisent, elle enlevait indiffé-\nremment toutes les infirmités et toutes les maladies? c'eût été la\npanacée terrestre, l'unité du remède appliqué à la diversité des\nmaux!\n    La nature ne nous a pas jusqu'à ce jour départi des mirobo-\nlants pareils. Ce point une fois acquis, comme il était impos-\nsible de nier la réalité de faits vus et observés par des milliers\nde personnes, force fut bien de chercher de nouvelles raisons et\nl'on adopta cette théorie que les patients étaient des névro-\npathes, exaltés par la Foi, qui se suggestionnaient, eux-mêmes,\net guérissaient parce qu'ils avaient la volonté de guérir et la\ncertitude qu'ils seraient guéris.\n    Pour que cette hypothèse eût des chances d'être exacte, il\naurait été nécessaire que la Vierge n'expérimentât que sur des\nhystériques et des névrosés, sur des monomanes de la guérison,\nen un mot. Ceux-là peuvent sans doute recouvrer la santé, de\nla sorte ; mais Elle supprime des phtisies arrivées à la dernière\npériode, des cancers, des maux de Pott, des gangrènes ; Elle\nredresse des pieds-bots, rend la vue aux aveugles et l'ouïe aux\nsourds, traite toutes espèces d'affections, aussi bien les désordres\norganiques que les plaies ; à moins donc d'oser affirmer que les\nmaladies dont souffre l'humanité relèvent, toutes, sans excep-\ntion, d'un détraquement du système nerveux, l'explication\ndemeure insuffisante.\n    Mais j'admets même cette théorie ; j'accepte que toutes les\npersonnes atteintes de cancer et de gangrène et sauvées à\nLourdes, l'ont été par suite d'une émotion morale, par suite\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                        453\n\nd'une imagination surexcitée, par suite de la puissance du désir\net de l'énergie de la suggestion ; et alors, les enfants peuvent-ils\nl'être par ces mêmes moyens, est-ce possible?\n    J'ai parlé du gamin à la gouttière de bois de Belley. Celui-là\npouvait avoir de sept à huit ans. Etait-il en âge de s'hypnotiser?\nje veux bien encore le croire; passons alors à de plus jeunes.\nDans un volume très documenté sur Lourdes, l'abbé Bertrin a\n relevé au hasard des archives médicales de la clinique, des\ncures d'enfants plus jeunes — et qui se sont maintenues, celles-là\n— Fernand Balin, guéri, en 1895, d'une déviation du genou,\n il avait trente mois; Yvonne Aumaître, la fille d'un médecin,\nguérie, en 1896, d'un double pied-bot, elle avait vingt-trois\n mois; Paul Marcère, guéri, en 1866, de deux hernies congéni-\ntales, il avait juste un an; et combien d'autres!\n    Dira-t-on que des enfants de cet âge étaient en état de s'auto-\n suggestionner? il faudrait être, on en conviendra, dément pour\n le prétendre.\n    Comment supposer, d'autre part, que l'exaltation de la foi\n est, à Lourdes, l'agent principal des curés?\n    Pourquoi alors tant de personnes qui ont la foi, ne sont-elles\n pas guéries alors que tant d'autres, qui ne l'ont pas, le sont; —\ncar enfin, sans même citer le cas de Gargam et de tant d'autres\ncomme celui de Lucie Fauré, de Puylaurens (Tarn) qui, le\n24 août 1882, persuadée de l'inefficacité des bains, ne se plonge\ndans la piscine que pour faire plaisir à ses compagnes et en sort\ndélivrée instantanément d'une luxation du fémur dont elle était\naffligée depuis vingt-huit ans, les preuves existent de gens ne\ncroyant ni à Dieu, ni à diable qui ont été pourtant, grâce aux\n prières des assistants, guéris; tel ce mendiant aveugle de Lille,\nce Kersbilck, qui ne mettait pas les pieds dans les églises et se\n moquait de la Vierge des Pyrénées !\n    D'autres enfin, qui ont la foi et qui n'ont rien reçu, alors qu'ils\nla fouettaient, qu'ils l'exaspéraient par des prières et des cris, à\n Lourdes, s'en retournent, ne comptant plus sur un miracle, et\n ils sont libérés, en rentrant chez eux !\n    Que devient dans tout cela la foi qui guérit de Charcot, la foi\n qui guérit, malgré ses désirs de ne pas guérir, l'Abbesse des\n Clarisses de Lourdes?\n    Et puis que signifient toutes les remarques de Zola et des\n autres, affirmant que les malades sont hypnotisés par le décor,\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "454                         DURENDAL\n\n\npar le saisissement de l'eau froide, par les lumières de la\nGrotte, par le roulement des Ave?\n   Les patients sont affranchis de leur maux — et c'est la majo-\nrité maintenant — dans des coins, tout seuls, sans se baigner,\nsans, boire d'eau, sans être bénis par le Saint Sacrement, sans\nl'aide de suppliques communes, sans cet adjuvant des invoca-\ntions qui a tant frappé Zola,\n   Il parle « du souffle guérisseur des foules », de « la puissance\ninconnue des foules ». Cette puissance dont le vrai mot est la\nprière est indéniable, mais, je le répète, elle n'est pas indispen-\nsable au salut des malades, pas plus d'ailleurs que le cadre et\nle milieu; la preuve est que des gens recouvrent la santé\nchez eux, sans aller à Lourdes, en faisant tout bonne-\nment une neuvaine; l'histoire de Lasserre, pour en mentionner\nune, est, à ce point de vue, typique; il se lotionne, à Paris,\nchez lui, avec de l'eau expédiée de la grotte et est soudainement\nexonéré de sa maladie d'yeux; et d'autres encore, sans avoir\nmême recours à ce procédé, obtiennent, sans bouger de leurs\nchambres, après une communion, en invoquant simplement la\nVierge de Lourdes, des grâces identiques.\n   L'on est donc sauvé, ici ou autre part, avec ou sans le secours\ndes autres, avec ou sans eau, d'un coup ou lentement.\n   Dans ce dernier cas, il semble que la Madone soit pressée,\nqu'Elle se contente de donner à la nature un tour de clef qui la\nremet en train et lui laisse le soin, maintenant qu'elle a repris\nsa marche, d'achever, elle-même, la guérison.\n   Et la même variété existe dans la façon dont se pratiquent les\ncures; les uns souffrent en guérissant, et les autres pas; les uns\nsont soulevés par un mouvement de flots et lancés sur leurs\npieds, d'autres sont parcourus par des frissons ou sont ventilés\npar des souffles chauds ou froids, alors que d'autres n'éprouvent\nrien; les uns se sentent guérir; les autres, de même que\nMme Rouchel, la femme au lupus, le sont, sans s'en douter;\nd'aucunes enfin, telles que cette miraculée, gardent, une fois\nrétablie, des cicatrices, des marques de leurs ulcères, tandis que\nd'autres, telles que Marie Lemarchand, n'en conservent aucune !\nExpliquez cela. — La vérité est qu'il n'y a aucune règle, que la\nVierge guérit qui, où et comme Elle veut.\n   Jusqu'à ces derniers temps, nous l'avons dit, les incrédules\nrépondaient au mot « Miracle » par les mots « Autosuggestion\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2514, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                       455\n\n\net Foi qui guérit ». A l'heure actuelle, presque tous les méde-\ncins libres-penseurs, qui savent combien les effets de la théra-\npeutique suggestive sont restreints, avouent que ces raisons de\nl'imagination exacerbée et de l'hypnotisme exercé sur soi-même\nsont insuffisants pour résoudre le problème de prodiges sem-\nblables, par exemple, à la suppression immédiate et définitive\nd'un cancer et ils ont cherché à se cantonner sur un terrain plus\nsûr; mais ils se sont, ainsi que toujours, bornés à baptiser la\ndifficulté d'un nouveau nom et à trouver, afin de ne pas voir le\nmiracle, une nouvelle pierre d'autruche pour se cacher la tête.\n   Ces cures de Lourdes sont incompréhensibles, confessent-ils,\noui, c'est entendu, mais elles sont dues « à des forces encore\nignorées de la nature », elles sont « du merveilleux encore inex-\n pliqué » et voilà tout.\n   Cela ferait donc deux forces opposées, contradictoires, car\n celles que l'on ne connaît pas sont la négation absolue de celles\n que l'on connaît ; nous voici, du coup, déjà en pleine incohé-\n rence. Ainsi, depuis que le monde est monde, il est certain, il\nest confirmé, chaque jour, par l'expérience, que la nature n'a\njamais pu fermer une plaie, fût-elle d'origine nerveuse, en une\n minute, reformer un épiderme détruit, en une seconde, tarir,\ncomme dans le cas de de Rudder, un foyer purulent et faire\n repousser un os, pendant le temps de dire une prière ; il est éga-\nlement établi qu'elle ne peut restaurer, en coup de foudre, sans\nl'ombre de convalescence, une économie ruinée par une longue\nmaladie et des années d'inanition et voilà que, subitement, des\nforces ignorées interviennent et font tout le contraire.\n   Je le veux bien, moi; mais alors il reste à savoir qui les dirige\nces forces; ce n'est pas nous, puisque nous ne les connaissons\n pas. Il faut donc que ce soit un être qui les connaisse, dont la\nscience soit, par conséquent, supérieure à la nôtre. Or, cet être\nest invisible; ce n'est donc pas un homme ou une femme; c'est\n qui alors ?\n   La nature ? la nature des athées, la nature sans Dieu et qui\nse manipulerait, elle-même, et qui se manierait, en personne?\n — mais voyons, c'est insensé ! — Comment, la nature se con-\ntredirait, se violerait, elle-même, et pourquoi? parce que l'on\n aurait adressé des prières à une autre qu'à elle!\n   Car, autrement, elle ne se contrecarre pas et elle suit son\n cours régulier. Il faut donc pour qu'elle se détermine à se\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "456                         DURENDAL\n\n\n dédire qu'on invoque Dieu ou la Vierge — sans cela rien — et\n on peut la prier, elle, comme on prie Notre-Dame de Lourdes,\net elle n'en demeurera pas moins inerte, elle n'en restera pas\n moins insensible. L'essai est facile à tenter, d'ailleurs; adulez-\n la par tous les dithyrambes, que vous voudrez, priez-la de\ntoutes les façons que vous concevrez et vous verrez si le cancer\n qui vous ronge disparaîtra!\n   Ces arguments ne tiennent donc pas debout et nous sommes\nbien obligés d'en revenir à une puissance qui la commande et à\n laquelle elle obéit, c'est-à-dire à Dieu et à la Vierge.\n   Mais, comment faire admettre la certitude de cette dyna-\n mique divine à des personnes qui ont, il sied de l'avouer, tout\nintérêt à la nier?\n   Ces Apparitions de la Vierge, attestées par des actes inouïs,\n sont, en effet, très inquiétantes pour bien des gens, si l'on y\nsonge.\n   Imaginez, par exemple, un homme — non un coquin dont\nl'âme est putride — mais un brave homme qui n'a pas la foi\nou qui l'a perdue, ainsi que tant d'autres, lorsqu'à la sortie du\ncollège, il entendit les rumeurs grandissantes de ses sens; s'il\nse rappelle les enseignements du catéchisme, il les juge\nenfantins, s'étonne presque de la naïveté qui lui permit d'y\ncroire. Il constate, de plus, que les quelques catholiques pra-\ntiquants qu'il peut fréquenter sont plus bêtes que les autres —\net ce qui est pis — ne sont pas d'une vertu supérieure à la\nsienne — et son siège est établi ; la religion est bonne pour les\nfaibles d'esprit, pour les femmes et les enfants; tout homme\ninstruit et intelligent doit s'y soustraire ; il vit donc parfaite-\nment tranquille, loin d'elle ; il dort en paix sur les deux\noreilles de son âme et il s'amuse sans contrainte. Il est inca-\npable d'une mauvaise action; il est même, si l'on veut, chari-\ntable, mais il a, comme on dit, son petit côté faible, il aime\nla vie large et les femmes.\n   Et voici que brutalement il sait, par des gens au bon sens\ndesquels il peut se fier, que la Vierge opère des miracles à\nLourdes. Elle existe donc! si Elle existe, le Christ est Dieu et,\nde fil en aiguille, il lui faut reconnaître que les enseigne-\nments de ce catéchisme, qu'il estimait si puérils, ne le\nsont pas; c'est alors l'Eglise et tous ses dogmes qui\ns'imposent...\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2404, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                       457\n\n\n    Et c'est le trouble qui commence. S'il écoute sa conscience,\n il doit renoncer à un tas de plaisirs qui le séduisent, ici-bas,\n renverser sa vie aux pieds d'un prêtre et, s'il est célibataire,\n demeurer chaste. S'il ne le fait pas par respect humain, par\n lâcheté, c'est alors, à l'état permanent, un malaise sourd, un\n reproche.\n    Le miracle est, en somme, le coup de glas des passions ter-\n restres; l'on comprend pourquoi l'on n'en veut pas !\n    Aussi le brave homme préfère-t-il s'appliquer un bandeau sur\n les yeux, ne rien entendre et ne rien savoir. Que de personnes\nj'ai connues, ainsi ! elles étaient parvenues à se fabriquer une\n certaine croyance qui reposait surtout sur des négations et leur\n permettait de vivre à leur guise; et ces gens ne désiraient\n même pas en être délogés par le spiritisme, car ils craignaient\n la réalité de ce surnaturel de table d'hôte qui les eût forcé-\n ment incité à penser à l'autre ; ils étaient assis, placides,\n dans la vie... et, d'ailleurs, quelle histoire! s'ils arrivaient à\nêtre convaincus de la divinité de l'Eglise, il leur faudrait\ndonc avouer qu'ils s'étaient trompés et servir de risée à\ndes amis !\n   Aussi peu importe pour les sceptiques de cet acabit que les\narguments invoqués contre Lourdes soient sérieux ou futiles ;\nils ne tiennent pas du tout à les approfondir ; ils les prennent,\nainsi qu'un paravent quelconque derrière lequel ils peuvent se\nréfugier, à l'abri de nouvelles objections et de nouveaux\nennuis...\n   Cette pusillanimité de l'âme explique pourquoi la clinique\ndu docteur Boissarie, si largement ouverte à tout le monde, est\nsi peu fréquentée par les incrédules; elle a contre elle, ce qu'on\npourrait appeler la haine de la peur, de la peur de la Foi !\n   Pour en revenir à Lourdes même, c'est, je le répète, un\nendroit à la fois répulsif et divin, mais il sied de l'expérimenter\nen personne.\n   Pour les malades, du moment que la science se déclare\nimpuissante à les alléger, ils font bien de s'y rendre, car, au cas\nmême où la Vierge n'accueillerait pas leurs prières, Elle leur\npaiera l'effort et la fatigue du voyage par le bienfait de la rési-\ngnation et par la grâce du réconfort; et n'est-ce pas déjà beau-\ncoup? — Pour les pèlerins valides, s'ils sont des intimistes ou\ndes artistes, ils doivent s'apprêter à souffrir, car ils ne pourront\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\nvoir sans une sainte colère les hideurs diaboliques que la dégé-\nnérescence des hommes d'église nous inflige; mais la Madone\nleur donnera, en échange, l'admirable vision de la Beauté\nmorale, de la Beauté de l'âme illuminée par les transports de\nla Foi et de la Charité !\n   Et puis, sait-on ce qu'Elle réserve à ses visiteurs?\n\n\n\n    Et au moment de la quitter, devant ce portrait inconnu jus-\nqu'alors et qui depuis les révélations de Bernadette la repré-\nsente, je me dis :\n   Tout de même, notre Mère, comme vous êtes étrange! Ici,\ntout d'abord, je ne vous reconnais pas, dans cette image de\nfillette d'avant Bethléem et d'avant le Golgotha; vous êtes si\ndifférente des Notre-Dame du Moyen Age et même de toutes\ncelles que les siècles suivants nous montrèrent !\n    Mais, en y réfléchissant, je comprends cet avatar d'effigie,\ncette nouveauté d'attitude, ce renouveau des traits.\n    La liturgie de la fête de l'Immaculée Conception parle cons-\ntamment d'Eve; elle vous oppose l'une à l'autre et mêle vos\ndeux noms. L'office de ses Matines semble être le développe-\nment du « Mutans Evae nomen » de l'hymne de vos Vêpres.\n   Vous êtes évidemment Celle qui se promena, sous des figures,\nsous des noms divers, dans l'Ancien Testament; Vous êtes —\nsans crèche et sans croix — la Vierge antérieure aux Evangiles.\n   Vous êtes la fille de l'impérissable Dessein, la Sagesse qui est\nnée avant tous les siècles.\n   Vous même l'avez affirmé, dans l'Epître de vos messes : « Le\nSeigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant\nqu'il créât aucune chose, au début; j'ai été établie dès l'éternité\net de toute antiquité; les abîmes n'étaient pas encore et déjà\nj'étais conçue. »\n   Vous êtes donc, sous un nouvel aspect, la plus ancienne des\nVierges; Vous êtes, en tout cas, la Vierge sage qui se décèle, à\n Lourdes, plus que partout ailleurs, la remplaçante de la Vierge\nfolle, de la pauvre Eve.\n    De même que celle-ci fut façonnée d'un corps issu d'une terre\nvivante, encore impolluée, Vous, vous êtes aussi formée d'une\nchair que n'entacha pas le péché d'origine.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 792, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                    459\n\n   L'Immaculée Conception nous ramène, à travers la Bible,\njusqu'au chaos de la Genèse et, de là en revenant sur nos pas\njusqu'à l'Eden, et, forcément, je pense à Eve, devenue sainte\nmaintenant, et, qui, désolée par les douleurs de ses descendants,\npar ces maladies affreuses qu'ils n'auraient pas connues, sans sa\nfaute, se tient, là, près de Vous, et vous supplie de payer à ces\nmalheureux sa dette, de les guérir...\n   Et Vous, qui ne fîtes point, ici-bas, de miracles, de votre\nvivant, Vous en faites maintenant, et pour elle et pour nous,\n Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, Havre des pleure-\nmisère, Marie des compatissances, Mère des pitiés !\n\n                                             J.-K.   HUYSMANS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 460, "page_fin": 463, "titre_corps": "Celui qui a vendu des vers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Celui qui a vendu des vers Oui, j'avais renié la sainte Poésie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 559, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1496, "texte": "Celui qui a vendu des vers\nOui, j'avais renié la sainte Poésie,\nJ'avais abandonné son austère idéal,\nEt je descendais vers la prose de la vie\nPour jouir à mon tour de son festin banal.\n\n« Tu ne chanteras plus ! » me criais-je à moi-même\nEt mon cœur étouffé malgré lui se taisait...\nQuelqu'un m'a dit : « Voici de l'or! fais un poème »\n... Et j'ai jeté mon âme à l'homme qui passait !\n\n                               *\n                          *        *\nPourtant depuis dix jours — ô céleste harmonie —\nJ'entendais dans mon sein vibrer en chants de feu\nLa grande voix de Dieu parlant à mon génie\nEt mon génie obscur qui répondait à Dieu!\n\nTout autour de mon front j'entrevoyais    mes rêves :\nDans leur robe flottante ils se penchaient vers moi,\nEt mêlaient dans le soir aux bruits mourants des grèves\nLeurs murmures d'amour et leurs frissons d'effroi.\n\nEt quand j'allais dormir, la tête lourde et lasse,\nLa nuit venait baiser mes longs cils    entr'ouverts\nEt douce et caressante et câline, à voix basse\nMe dire sa complainte et me dicter des vers...\n\nQuelquefois, sursautant comme en un bruit de forge\nJe m'éveillais, hagard, dans des lueurs d'enfer,\nCar l'Inspiration me prenait à la gorge\nEt me faisait pleurer sous ses longs doigts de fer.\n\nEt mon âme grondait comme une mer trop pleine,\nEt je laissais son flot, par le vent emporté\nSe briser sur la digue impassible et hautaine\nDe mon indifférence et de ma volonté.\n\n                               *\n                           *       *\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "           CELUI QUI A VENDU DES VERS                  461\n\nMais l'acheteur passait alors, à son approche\nJe me sentis frémir d'un désir éperdu,\nEt moi qui me croyais sans honte et sans reproche\nJe lui tendis la main — et je me suis vendu !\n                              *\n\nAinsi toi qui voulais autrefois dans la vie\nPasser mâle et pensif comme un fier chevalier,\nEmportant vers le ciel ton âme inassouvie\nUn peu d'or a suffi pour te faire plier !\nAinsi donc, de tes mains éprises de victoire\nCe que tu ciselais, dans les soirs, à genoux,\nJe croyais que c'était un calice de gloire\nEt c'est une sébile à mettre les gros sous !\nAinsi, le cœur ouvert pour celui qui te paie\nTu lui donnais ton âme, et lui disais tous bas :\n« Voici mon Idéal, rendez-moi la monnaie ! »\nTu vendais, malheureux, ce qui ne se vend pas !\n                              *\n                          *       *\nOui, si la Poésie, amie étrange et belle,\nQue ton cœur avili voulait abandonner,\nNe pouvait par ses chants te rappeler vers elle,\nSeul le désir du gain pouvait t'y ramener !\nEn vain dans le désert où la Pensée en marche\nCherche les puits sacrés d'où jaillira l'Amour,\nL'Enthousiasme saint, comme le Patriarche,\nDe sa verge de feu te frappait nuit et jour.\nMais quand il s'éloignait de ce rocher stérile,\nLas et mourant de soif sous le ciel enflammé,\nL'or — ce magicien — accourut de la ville\nEt son bâton clinquant ouvrit ton cœur fermé!\n                                  *\n                              *       *\nA ussi ce n'est pas vous, ombres que j'ai chantées,\nAme éparse partout de l'immense univers,\nInsaissables sons des brises enchantées,\nNon! ce n'était pas vous qui m'inspiriez des vers !\nO Dieu dont le grand nom traversait mon poème\nEn laissant après lui comme un souffle éternel,\nLorsque je l'écrivais — Pardonnez ce blasphème —\nNon, ce n'était pas vous qui passiez dans mon ciel !\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2261, "texte": "462                          DURENDAL\n\n\n      Ma bien-aimée ! ô vous dont le chaste sourire\n      Dorait mes pauvres vers de son reflet   vainqueur,\n      Ce n'est pas vous non plus qui causiez mon délire,\n      Ce ne sont pas vos mains qui m'ont ouvert le cœur !\n\n      Qu'importe si ta voix ô nature s'élève,\n      Crois-tu que ton regard ô mon Dieu brille encor,\n      Que me fait ton sourire, ô vierge de mon rêve,\n      Quand j'entends près de moi résonner un peu d'or?\n                                         *\n                                     *       *\n      O Bar des d'autrefois qui traversiez le monde,\n      Egrenant vos chansons sur le bord du chemin,\n      Vous ne connaissiez pas notre commerce    immonde\n      Et vous ne saviez pas encore tendre la main !\n      Vous saviez que le chant, comme le cœur, se donne\n      Et qu'il vous insultait celui qui le payait...\n      Mais lorsque vous chantiez aux pieds d'une Madone\n      Pour vous récompenser la Vierge      souriait...\n      Et si parfois de l'or tombait dans l'escarcelle\n      Lorsque quelque seigneur venait vous écouter\n      Il vous disait : « Merci, votre chanson est belle... »\n      Mais ce n'était pas lui qui vous faisait chanter !\n                                         *\n                                     *       *\n      C'est pourquoi je maudis ceux que j'ai vu naguère\n      Pour qui la gloire n'est que de l'or en lingot,\n      Pour qui l'enthousiasme   est un outil  vulgaire,\n      Pour qui le but suprême est un petit   magot!\n      Ceux qui s'en vont errer partout, de porte en porte,\n      Qui débitent leur âme au public du trottoir\n      Qui la jettent peut-être à la fange — Eh ! qu'importe :\n      Ils auront des mépris, mais de l'or chaque soir!\n\n      Ceux qui, lorqu'une autre âme a passé dans leur âme\n      Au lieu de renfermer leurs célestes amours\n      Vont, chanteurs ambulants pour un commerce      infâme\n      Les crier à voix haute au coin des carrefours ;\n\n      Ceux qui ne savent pas que l'amour est sublime,\n      Qu'au lieu de l'avilir il faudrait le tuer,\n      Et que dire en public son idéal intime\n      Jeter son cœur à tous — c'est le prostituer !\n                                     *\n                                 *       *\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "            CELUI QUI A VENDU DES VERS                             463\n\n\nAussi, je l'ai promis — et mon âme en est fière —\nCet hymne que mon cœur me chantonne tout bas\nQui commence en un rêve et finit en prière :\nCe chaste et pur amour, je ne le vendrai pas !\nJe l'écrirai le soir à l'heure du silence\nQuand tout songe charnel aura quitté mes pas,\nEt j'y ferai passer ma joie et ma souffrance ;\nMais pour le monde entier je ne le vendrai pas !\nEt ces vers, débordés de mon âme trop pleine\nTout vibrants de frissons inconnus ici bas,\nJe les enfermerai dans un coffret d'ébène...\nMes premiers chants d'amour, je ne oous vendrai pas !\n                              *\n                            * *\nMais plus tard quand parfois fatigué de ma route\nA ma table, songeur, je reviendrai    m'asseoir,\nEt que seul, naufragé de l'ivresse et du doute,\nJe me plongerai dans la grande paix du soir,\nJe reverrai la vie à travers ses    mensonges...\nMaudissant un destin méprisant et moqueur,\nJ'ouvrirai le coffret où dormiront mes songes...\nEt je dirai : Voici les cendres de mon cœur .'...\nEt soudain, dans la nuit pensive et solitaire,\nCherchant à m'oublier pour mon ancien secret\nJ'entendrai frissonner sous leur vieille poussière\nMes purs rêves d'enfant que seul je     connaîtrai.\nDans les lueurs du feu dardant ses flammes folles\nJe les verrai monter tout autour de mon front;\nIls me chantonneront   des étranges paroles\nEt vers mes yeux charmés leurs yeux se pencheront            ;\nEt dans leur voile fait de blanches  mousselines\nIls me diront tous bas mes hymnes     d'autrefois;\nSous le rythme berceur de leurs chansons câlines\nJe sentirai mon cœur tressaillant à leur voix.\nEt me sentant vibrer, je me sentirai vivre :\nJe tendrai devant moi mes deux bras éperdus\nEt je ressaisirai, mâle et fier, et l'âme ivre\nMes purs espoirs d'amour, que je croyais       perdus...\nEt puis, quand cet essaim juvénile et folâtre\nSera parti, m'ôtant mon injuste    rancœur\nJe resterai longemps, songeur, auprès de l'âtre\nLes pleurs au bord des yeux, la paix au fond du            cœur.\n                                               P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 464, "page_fin": 471, "titre_corps": "Petits et gros Bourgeois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. Esquirol", "ancre_debut": "Petits et gros Bourgeois POUR agréables que fussent à Pierre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 563, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "Petits et gros Bourgeois\n                   POUR agréables que fussent à Pierre ces heures de nonchaloir,\n                      at home, il leur préférait cependant celles qu'il consacrait\n                      — nombreuses — à des flâneries par la ville ou par la\n                      banlieue.\n                        D'où vint à ce garçon de sensibilité peu aiguisée le grand\n                     amour, l'adoration qu'il eut pour la nature? Mystère; mais\n                     une chose est certaine : ce qui marqua le plus dans ses\n                     années d'adolescence et de collège ce furent des impressions\n                     de plein air, de paysages, de promenades faites aux jours\nde congé, en un mot des impressions... d'école buissonnière.\n   Que de fois, par des soirs de printemps, il prit plaisir à contempler, du haut\nde la colline de Fourvières, l'énorme panorama de Lyon ! décor immense, à\nla souveraine beauté duquel concourent maints détails, simultanément et donc\nassez confusément perçus, mais qui, par là même, vous donnent cette sensa-\ntion d'infini, d'illimité, charme le plus prenant des grands ensembles : l'azur\nattendri du ciel d'avril, où voguent mollement ces lentes caravanes de nuages\nargentés, dont on s'attarde à suivre des yeux, et pour ainsi dire malgré soi, la\ncourse rêveuse ; les toitures en océan moutonnant aux flancs des collines et\ndevenant étale à travers la plaine; les rues, les places indistinctes; les milliers\nde fenêtres (aux rayons du soleil bientôt déclinant, quelques-unes, en delà du\nRhône, fulgurent comme des boucliers d'or à vif) ; la double ligne des quais ;\nl'écharpe flexueuse et scintillante des fleuves; les jardins; les verdures; les\ncampagnes profondes aux blancs villages éparpillés parmi des prés, les loin-\ntains bleuâtres sillonnés de routes on dirait fluides ; enfin les Alpes majes-\ntueuses qui, couronnées d'un diadème de glaciers roses, dressent tout au bord\nde l'horizon... en un recul infini... là-bas... leurs tètes royales.\n   Et sur cette étendue presque sans limite palpitent la mobilité des reflets,\nl'errante séduction des couleurs, les alternances d'ombres et de clartés, les jeux\nchatoyants de la lumière, et, plus caressante qu'une caresse, l'aérienne chanson\ndu vent printannier, qui murmure à l'oreille de qui sait la comprendre des\nparoles si douces, si douces!...\n   — Pierre, Pierre, explose soudain madame Chatille, regarde, regarde!... on\nvoit notre chez nous, notre maison... Tu ne reconnais pas?... là... cette rue...\nà côté de Bellecour... c'est la nôtre, c'est la rue Saint-Josepn!... Et cette che-\n\n   (i) Chapitre inédit du prochain livre de notre collaborateur J. ESQUIROL, à paraître chez\nl'éditeur Stock, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3464, "texte": "                        PETITS ET- GROS BOURGEOIS                              465\n\nminée qui fume...-la grande... avec ce tuyau de fer... c'est celle de notre\ncuisine !\n    A l'occasion, madame Chatille ajoute même d'un ton sévère : — Au fait, il\nfaudra que Marie m'explique pourquoi son fourneau marche à cette heure de\nla journée ? Ah! les domestiques, les domestiques ! Si c'était eux qui payaient\nle charbon...\n    Or, soit dit entre parenthèses, de la terrasse de Fourvières,la rue Saint-\nJoseph est peu visible; puis, quand on parviendrait à la découvrir, il serait\nbien difficile, parmi tant d'autres cheminées, d'identifier celle de la cuisine des\nChatille, et, à plus forte raison, de se rendre compte si la dite cheminée fume\nou non. Mais quoi? madame Chatille ne s'inquiète guère de ces détails ; et,\nd'ailleurs, chacun sait bien que les yeux d'une petite bourgeoise surveillant\nsa bonne jouissent d'une telle acuité qu'il n'est pas jusqu'à ceux de la Foi\nqui, par comparaison, ne dégringolent au rang de simples verres de vitres...\n    Autre paysage : le lac du Parc, une après-midi de patinage.\n    Bien avant d'être arrivé à la berge, Pierre entend déjà le bruit caractéris-\ntique des lames d'acier mordant la glace... Puis, tandis qu'il met ses patins,\nc'est une sensation d'impatience quelque peu fébrile qui le saisit, avec, à fleur\nd'âme, je ne sais quel frisselis de doute, quelle égratignée d'inquiétude, dont\ns'avive encore son plaisir : « Hé, hé, voilà bel et bien trois ans qu'il n'y avait\npas eu d'hiver permettant de patiner... Si j'allais ne plus savoir faire?... » Et\nmaintenant l'élan, aux premières foulées prudemment hésitantes, tôt suivies,\nl'assurance reconquise, du bond en avant fouetté d'air glacé, de l'échappée en\n ligne droite, longtemps soucieuse de la seule vitesse — la plus exquise\n peut-être de toutes les impressions qui font cortège à ce captivant exercice du\n patinage.\n    Très nombreuse, au moins durant les premières heures de l'après-midi, la\n foule ne contribue guère à la beauté du décor... Cet officier de cavalerie...\n là... qui fait le joli cœur autour de cette jeune fille coiffée d'une toque de four-\n rure... est-il assez comique! Déjà trop grand et trop maigre, les culottes\n rouges à houseaux qui le moulent étroitement exagèrent encore ces deux\n travers, lui prêtent un vague aspect d'échassier degingandé, de flamant\n rose à longues quilles grêles en bâtons de cire d'Espagne. D'autant que son\n oeil droit, comprimé par un monocle, vous a des regards latéraux d'œil de\n volatile... Cependant le galant militaire ne soupçonne pas une minute qu'il\n est ridicule. Au contraire! il semble enchanté de son personnage, frétille,\n papillonne, virevolte, cerne de mille évolutions la « toque de fourrure ». La\n lame de ses patins jette des éclairs. Il s'éloigne, se rapproche, tourne, retourne,\n se multiplie. C'est superbe, c'est magnifique!... Tant qu'à la fin, patatras! il\n  bute des deux pieds, vient donner furieusement de la tête dans les côtes de la\n jeune fille qui, s'agrippant machinalement à lui, partage ainsi son désastre,\n  chute avec fracas, fait à plat ventre au moins dix mètres sur la glace, au bout\n  desquels elle reste gisante, terrassée sous le postère convulsif et tendu de rouge\n  de l'officier patineur. Miséricorde!\n    Mais, peu à peu, voici venir le soir. Le soleil décline en un ciel d'une grande\n  pureté glacée, où, parmila froideur des colorations hivernales, planent à peine\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "466                                 DURENDAL\n\n\nquelques nuages effilés, que l'on dirait émaillés de pourpre claire. Le côté de\nl'horizon opposé au couchant est une immense aigue-marine, pâle et translu-\ncide, sur laquelle, plus sombres de moment en moment, tranchent les hautes\nfutaies dépouillées qui sertissent de l'exquis demi-cercle de leur écrin l'opaline\nrigidité du beau lac durci de gel... La foule se fait moins dense... Je ne sais\nquelle mélancolie rêveuse enveloppe le paysage... La grève, là-bas, blanchit\nconfusément... C'est l'instant propice aux longues patinées berceuses par les\nespaces vides... A travers le calme vaporeux du crépuscule, on n'entend plus,\nbientôt, que le glissement estompé des lames sur la glace — murmure triste\naux modulations plaintives, tel, des cieux imprécis d'une nuit d'arrière-saison,\nle cri nostalgique et doux d'oiseaux migrateurs...\n    Du reste, à ces paysages des environs immédiats de la ville, Pierre préférait\nceux de la banlieue véritable. Tantôt seul, tantôt accompagné de madame Cha-\ntille ou de Paul Vernière — un camarade de classe dont nous parlerons tout à\nl'heure — que d'après-midi de jours de congé n'employa-t-il pas à les par-\ncourir !\n   Ge fut ainsi qu'il pérégrina maintes fois par les sites des bords de la Saône,\nde tous les endroits captivants, si nombreux aux alentours de Lyon, les plus\nattachants peut-être.\n    Il visita et revisita l'île Barbe, d'une telle séduction au temps des lilas quand,\ncroulant en avalanches parfumées de la cime des vieux murs, les grappes bleues,\nroses et violâtres viennent se peindre dans les claires ténèbres de l'onde verte,\net joindre au reflet précis des marronniers énormes et de l'humble clocher pensif,\ndernier vestige de l'abbaye jadis fastueuse, l'indicible fraîcheur d'une illusoire\nflore aquatique...\n    Il fit de longues haltes — en dépit de Paul Vernière qui se souciait de pay-\nsages comme un poisson d'une pomme — sur le pont de Collonges, d'où l'on\ndomine un ensemble incomparable :\n    des collines modérées couvertes de grands bois obscurs ;\n    des parcs rêveurs (adossé aux premiers arceaux des futaies... là-bas... un\nblanc pavillon de pierre, dans le goût de ces temples de l'Amour chers au\nXVIIIe siècle, arrondit l'élégance chantournée de sa frêle colonnade hémi-circu-\n laire) ;\n    des grèves lumineuses, où, sur le sable fin, se jouent les rayons du soleil,\nici blutés par des files de peupliers inégaux qui, viennent l'automne et ses ciels\n coloristes, sembleront les cordes frémissantes de quelque harpe d'or ajourée\n d'azur, là par de hauts bouquets de saules pâles, d'une sveltesse de jet, d'une\n grâce d'attitudes, d'une vaporosité de contours idéalement exquise, et dans les\n souples rameaux desquels l'âme du divin Corot doit palpiter, furtive, alors que\n le jeune printemps clair-voile des tulles argentés du matin la rive imprécise et\n légère ;\n    la Saône enfin, vivant miroir toujours offert aux jeux étincelants de l'air et\n des nuages, la Saône enlaceuse d'îles agrestes derrière leur bordure susurrante\n de grands arbres flexibles, la Saône qui, comme pressée de regagner le temps\n qu'elle perdit à muser par les criques mystérieuses — tièdes et doux berceaux\n de sable gris sous l'arc surbaissé des voûtes de feuillage — éperonne la vitesse\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "                      PETITS ET GROS BOURGEOIS                              467\n\nde son courant, ploie l'élastique et vert taillis des joncs, dénoue la chevelure\ndes algues, redevient fleuve opulent et fort.\n   Bien souvent aussi, Pierre prit pour but de promenade ou Rochetaillée dont\nles coteaux regardent une longue perspective d'eaux plates, de prairies basses,\nde peupliers en rideaux, détachés, dirait-on, des arrière-plans céruléens de\nquelque tapisserie de la Renaissance, et qui, je ne sais comment, donnent à\nce paysage son cachet indéfinissable, et pourtant si net, de coin de terre de\nFrance ;\n   ou Neuville, blanche au bord de la Saône ici pareille à un lac, et sur les\nflots inviteurs de laquelle maintes voiles légères, ailes aiguës glissant contre\nl'écran bleuescent des montagnes lointaines, laissent errer le caprice élégant\nde leur course vagabonde ;\n   ou tel ou tel autre de ces doux parages arariens en somme assez peu variés\nd'aspect, mais aussi d'un attrait toujours égal, avec l'enchantement de leur\npoésie fluviale, faite de ciel expressif et d'eaux enjôleuses tantôt contemplés\npar pans immenses, tantôt délicieusement entr'aperçus à travers une fraîche\n résille de frondaisons flexibles, de hautes plantes fleuries poussées près des\nberges, de roseaux volubiles et de lianes penchantes, qui viennent en retombées\n mouillées frôler le flot bruisseur...\n\n   Pourquoi fallait-il que, bridé par le train-train scolaire, Pierre ne pût guère\nse promener qu'aux jours plus ou moins dominicaux, où ces paysages de ban-\nlieue tirent un rehaut de beauté contestable du genre de population fidèle alors\nà s'y ébattre?\n   Oh! les familles en chaînes d'oignons aérant béatement leur tendre progé-\nniture !\n   Oh! les pochards grandiloquents clamant des discours politiques; ou de\nféroce humeur et lançant aux saules de la rive, en même temps que le rouge\ntrop-plein de leur estomac, le récit tonitruant de scènes de ménage : « Tu sais,\nJenny, qu'j'lui ai dit : si jamais j't'pige encore avec le Victor, pour sûr\nqu'j'vous casse la gueule à tous deusse! »\n    Oh! les joueurs de boules accaparant tout le chemin devant les guinguettes !\nTimide, l'infortuné passant a beau s'effacer sur les bas-côtés, avaler stoïque-\nment l'âcre poussière des tristes orties poudrées à frimas qu'il foule d'un pied\n résigné le long du mur, des imprécations et des boules n'en sifflent pas moins\n à ses oreilles.\n    Oh ! les canots remplis à couler de fringantes damoiselles de magasin et de\n galants calicots en rupture de Belle-Jardinière! Mandolines, guitares, banjos\n ou autres instruments de panse similaire (l'embarquement pour cith... ares,\n quoi!) font rage à bord de ces esquifs et soutiennent d'un raclement impla-\n cable et frénétique — dont auditeur par force le promeneur est tôt excédé,\n fût-il aussi peu musicien que Pierre — d'assourdissants « Viens, Poupoule,\n viens!» qui, vers le soir, aux heures d'attendrissement, se changent en quelque\n sentimentalité traînassante et veule : « Tu deman... des... de quoi... je meurs\n — A tous... mes amis,.., aux doc... teurs...! » Et, du coup, voilà qu'incrustée\n  veux ne veux pas dans votre cerveau, la scie, la scie bête, reviendra vous\n  obséder durant des semaines !\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3214, "texte": "468                               DURENDAL\n\n\n   Oh ! les grenouillères tumultueuses au ras de la berge ! les entassements de\nbaigneurs ingénus — pères gigogne chargés de marmaille... pensionnats à\neffectif complet... — trempant pêle-mêle « à l'endroit où l'on a pied »!...\nParfois quelque gros homme debout, de l'eau jusqu'aux genoux, se savonne\navec constance, puis, lorsqu'il est bien enduit de mousse grise, on le voit se\nlaisser glisser assis, le sourire aux lèvres — et longtemps le courant noncha-\nlant couvre les voisins d'une écume immonde. Pouah !\n   Oh ! les restes de charcuterie, les papiers graisseux, les « litres » égueulés\nau pied des grands saules !\n   Sous le déroulement continu des larges fougères par vous découvertes au\nsein d'une presqu'île boisée d'accès difficile que déjà vous proclamiez aussi\n« vraie campagne » que tel recoin perdu des forêts dauphinoises ou charo-\nlaises, oh ! l'énorme, le profond tapis de confetti multicolores !\n   Oh! les affiches placardées aux troncs d'arbres!\n   Oh ! les sifflets de chemins de fer tout proches !\n   Oh ! les trompes d'automobiles et de bicyclettes !\n   Oh! ci, oh! ça... comme on dit dans les romans modernes.\n   Mais surtout — miraculeusement sorti sain et sauf du vénéfique dîner fait\nà quelque caboulot des environs — les retours en ces tramways de nuit, où\nl'on retrouve, tassés par quantités effrayantes, les différents spécimens de\n« banlieusards » qu'il vous fut donné de contempler pendant la journée\net dont le voisinage n'était déjà point d'un charme si délirant à ciel ouvert !\n   Il n'en manque pas un à la collection.\n   Voici les baigneurs : en troupe comme toujours — sans doute à l'imitation\ndes canards, leurs brillants émules. On les reconnaît au caleçon encore\nhumide que chacun d'eux brandit d'un bras allègre, et qu'en veine de facéties\ndélicates certains jouent à plaquer sur la figure des frères et amis moins\nturbulents...\n   Voici les calicots et les demoiselles de magasin, plus que jamais brailleurs\nde taraudantes rengaines, plus que jamais pinceurs de mandolines et de\nguitares — bien qu'on doive à la sacro-sainte vérité de convenir loyale-\nment qu'une notable partie des exécutants masculins montre mieux qu'une\ntendance à remplacer mandoline ou guitare par... prononcez là taille... des\npetites voisines.\n   (Qui comptera les stratagèmes enfantins et touchants que madame\nChatille met alors en oeuvre, que dis-je I se hâte, s'empresse vertigineusement,\nfollement, de mettre alors en œuvre pour détourner l'attention de son collégien\nde fils d'un spectacle aussi calamiteux et néfaste? La maison, là-bas, sur la\ncolline — « Regarde donc, Pierre. N'est-ce pas qu'elle a la même forme de\ntoit que celle de grand'mère? »; — le fiacre qu'on dépasse — « Gageons que\nson cheval a au moins 72 ans? » ; — la poussière que soulève le tram-\nway — « Ne crois-tu pas que n'importe quelle automobile en fait encore\nplus? » etc., etc., — tout devient soudain matière à un examen prolongé,\nauquel, bon gré mal gré, il faut que Pierre collabore. Pour un peu, madame\nChatille inventerait des choses abracadabrantes : qu'elle voit des singes dans\nlés arbres du quai... qu'un cycliste pédale à toute allure sur le parapet... qu'un\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "                      P E T I T S ET GROS BOURGEOIS                          469\n\naigle, impétueusement irrué du haut d'un réverbère, vient d'enlever par le\nfond de la culotte le bonhomme en gris, « le gros chauve... allons! tu l'avais\nbien remarqué?... celui qui était là, il n'y a pas encore deux minutes, à côté\ndu contrôleur... Oui, hé bien, il est maintenant ballotté, la tête en bas,\nà travers les airs!... »)\n   Voici, nombreux et sympathiques, messieurs de la corporation des pochards.\nSympathiques? Et pourquoi non? Eux, du moins, ne masquent point d'hypo-\ncrisie leur vice, mais au contraire l'arborent triomphalement, le déploient avec\nune candeur qui désarme à la face attendrie des cieux et de la terre. Ainsi donc\nhonneur à l'ivrogne, vivant exemple de généreuse franchise, de personnalité\nconvaincue, en un mot de cette vertu plutôt rare qu'on appelle avoir le\ncourage de ses idées'. Puissent le citadin être favorable, le rural bénévole, à ce\npittoresque animateur de nos villes et de nos campagnes ! Que l'affection,\nl'estime et les égards universels environnent ses incohérents pèlerinages, aux\nzigzags aussi savoureux que les digressions d'un ample poème ! Los, trois fois\nlos au pochard !\n   Seulement... seulement... du fait même de son caractère auguste, déambu-\nlatoire et gyrovague, encore faut-il à notre héros magnanime un cadre apparié :\nl'espace, les routes fuyant vers l'horizon vide, les places majestueuses d'une\nvaste cité, ou tout au moins, à défaut des larges ambiances, quelque décor\nsuffisamment évocateur — telles, conservées comme par miracle au cœur\nd'une grande ville moderne, d'étroites venelles moyenâgeuses enroulées en\nécheveau fantastique à la masse nocturne et bleuie de lune d'une cathédrale\nvertigineuse, qui, tout à la fois aérienne et trapue, porte jusqu'à l'immense\nciel de juin criblé d'étoiles l'essor de ses flèches graciles et de ses tours\ncolossales.\n   Or, notre tramway banlieusard répondant mal à ces exigences et n'ayant\nmême aucun droit à la noble appellation de « décor évocateur », la présence\ndes trop nombreux pochards qu'y subissent les Chatille ne peut qu'être abso-\nlument désagréable — ce qu'il fallait démontrer !...\n   Enfin, voici les familles... Malin, trois fois malin, qui ne prendrait un\nspleen incurable à leur seul aspect! Et pour cause.\n   Primo, les faces de tous ces gens-là suent le maussade. A qui en ont-ils?\nEst-ce regret que cette partie de campagne dont ils s'étaient promis tant de\ndistraction soit déjà terminée? Fatigue, ou, plus probablement, désillusion de\nn'avoir rencontré tout le long de ce jour que l'ennui, l'ennui morne, au lieu\ndes plaisirs escomptés? Problème, affolant problème! Mais le fait est là :\ndepuis les pères jusques et y compris les bonnes, en passant par la marmaille\net les mamans, tout ce ramas de petits bourgeois vous a des physionomies\nrefrognées et lugubres, à la vue desquelles, veux ne veux pas — comme on\nbâille devant qui bâille — le spectateur le plus allègre ne tarde point à glisser\naux idées noires.\n   Puis, concurremment à cette mélancolie sans noblesse, quelle humeur grin-\n chue règne parmi ces groupes! Leurs regards mauvais! Leurs propos\n acariâtres! Brrr!\n   Observez, par exemple, la famille qui est montée à la dernière station.\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3364, "texte": "470                                DURENDAL\n\n\n    Un spectacle, déjà, cet embarquement! On vit d'abord le père. Un mioche\nsur chaque bras, le chapeau en arrière, le front ruisselant de sueur, les yeux\nhagards, les joues cramoisies, les souliers blancs de poussière, l'air éreinté,\nmoulu, de quelqu'un qui vient de fournir une longue étape chargé d'un\naccablant fardeau, ce mortel infortuné surgit dans l'encadrement de la\nporte en prototype de la paternité martyre. Puis apparurent la mère,\npetite, noire, sèche, assez bien mise — et la bonne : grande bringue dégin-\ngandée dont le visage osseux, le nez long d'une aune et le menton en amande\nérigent au-dessus d'un amas de paquets hétéroclites, qui couronne un vague\nbouquet de fleurs cueillies aux champs poudreux de la banlieue, l'image tout\nà la fois lamentable et comique d'une manière de Flore de Botticeli retouchée\npar Huard.\n    Nos gens à peine assis : — Claire, tu as bien la « clef d'allée » ? demande\nle père.\n    — Comment ! riposte la mère, tout de suite agressive, mais pas le moins du\nmonde! Tu m'avais dit que tu la prenais.\n    Illico, sous les regards sournoisement amusés de la piteuse camériste, une\ndispute violente s'engage entre Monsieur et Madame. Des vitupérations bles-\nsantes fondent sur le pauvre mari. Qui se rebèque, riposte vertement, fait\nassaut avec sa chère moitié de paroles acrimonieuses. Et cet échange d'amé-\nnités ne laisse pas de durer longtemps... longtemps... pour se figer enfin (le\nsilence de la galerie tout oreilles devenant gênant) en un mutisme hargneux\nsouligné de tels regards de froide haine, qu'ils trahissent à ne pas s'y méprendre\n— et d'autant mieux du reste que la cause qui les provoqua fut plus futile —\nla mésintelligence profonde entre les deux époux, les griefs lentement accu-\nmulés, les dissentiments datant de loin, devenus peu à peu irrémédiables, en\nun mot la lézarde meurtrière fissurant, sous le mensonge à peine sauvegardé\nde la façade, tout cet édifice conjugal.\n    Et penser que ces gens se sont peut-être aimés, adorés, ont cru au bonheur,\n à l'avenir, ont eu, qui sait? leur délicieux roman! Et que, maintenant,\n excédés, aigris, dégoûtés, ils n'en demeurent pas moins forcés de vivre ensemble,\n rivés qu'ils sont l'un à l'autre par les enfants, les intérêts, les parents, le qu'en-\n dira-t-on, les mille cables robustes qui, à la barbe du divorce ou autres combi-\n naisons voisines, retiennent si solidement à bord les passagers de la galère\n matrimoniale!\n    Pierre, Pierre Chatille notre ami, quel dommage que cette scène et tant\n d'autres analogues auxquelles il te fut déjà donné d'assister durant tes prome-\n nades ne fournissent à tes dix-huit ans insouciants que des sujets de rire ! Qu'il\n vaudrait mieux qu'elles t'instruisent, te soient matière à réflexions, profit pour\n l'avenir, bref qu'elles t'avertissent dès maintenant que s'il est dans la vie une\n  gaffe à éviter par-dessus toutes, c'est de prendre femme ! Oh ! sans doute, les\n  célibataires ont leurs ennuis. Et leurs ridicules, donc! Mais quand même, que\n  de compensations, que d'atouts en main ! Vois plutôt : ni épouse qui vous\n  trompe, ou du moins qui se détache de vous de plus en plus, en vient vite à\n  vous considérer comme une façon d'étranger, de comparse vague ; ni enfants\n  perpétuellement grinchus, ou qui ne daignent vous manifester un peu d'affec-\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1247, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               471\n\n\ntion que les jours (il est vrai que le nombre de ces jours est considérable) où ils\ntournent autour de votre porte-monnaie; ni charge du bonheur d'autrui ; ni\nresponsabilités morales; que sais-je! et surtout, surtout, la pleine possession\ndu plus précieux de tous les avantages dont on puisse jouir ici-bas : l'indé-\npendance !\n   Mais, hélas! ô jeune Pierre Chatille, les nombreuses querelles de ménage\nsurprises au cours de tes promenades ne t'inspirent aucune de ces considéra-\ntions salutaires ; et quand, du temps écoulé, s'ouvrira devant toi cette zone\ndangereuse qui s'étend de la vingt-cinquième à la trente-cinquième année, tu\nne manqueras point — candidement — de te laisser piéger au traquenard du\nmariage.\n   Aussi bien, pour employer la transition commode chère aux romanciers\nd'antan : n'anticipons pas. Et puisque, le tramway arrivé au bout de son par-\ncours, tu reconduis ton fidèle ami Paul Vernière jusqu'à sa demeure, mettons\nà profit cette occasion tout indiquée de parler de ce nouveau personnage — à\nqui l'un des rôles de gros bourgeois est dévolu dans ce récit.\n\n                                                                J. ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 472, "page_fin": 478, "titre_corps": "Savonarole", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Savonarole (1) LAURENT le Magnifique a été jugé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 571, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2009, "texte": "Savonarole (1)\n                LAURENT le Magnifique    a été jugé avec une sévé-\n                  rité proportionnée aux éloges des adulateurs\n                  soldés de la maison de Médicis. Selon qu'on le\n                  considère, sa vie paraît admirable ou néfaste,\n                  et, en réalité, il semble qu'elle ait été dirigée\n                  par des principes différents, suivant qu'il s'agis-\n                  sait des choses de la pensée ou des choses de\n                  l'action. Il donne la paix à Florence, mais une\npaix faite du silence des supplices et des exils, de la corruption\ndont les exemples partis de haut énervent cette fière démocratie,\nla courbent sous la main qui ne la flatte que pour mieux l'en-\nchaîner : « Non content de s'abandonner aux plaisirs, il pousse\nson peuple vers les jouissances effrénées pour l'enivrer et\nl'étourdir. Florence était devenue sous sa direction un lieu de\nfêtes et d'orgies (2). 3) Il n'a qu'une volonté, au fond : Régner!\nPeu importent les moyens... Et les plus vils sont les meilleurs.\nLa « vertu », 1' « âme » sont, pour lui, des thèmes copieux de\ndissertations applaudies à l'Académie platonicienne ; des entités\nmétaphysiques qu'il exclut du calcul des intérêts pratiques de\nla vie. A ce titre, également, le Magnifique apparaît comme un\nprécurseur, conscient, peut-être, des gens de notre temps, qui\nvont entre deux réalités, celle des mots, qui les grise, et celle\ndes faits, qu'ils ne voient pas !\n   Laurent, et tout ce qu'il y avait de séduction en lui est pro-\nvenu de là, sans doute, Laurent était poète, et sa muse délicate\net facile trouvait, avec le même bonheur, l'inspiration d'un\nlaude pour la Vierge, d'une gouailleuse ritournelle populaire\n ou d'un chant carnavalesque licencieux. Il était dilettante en\n\n (1) A propos du drame d'IwAN GILKIN : Savonirole. Bruxelles, Lamerlin.\n (2) PASQUALE VILLARI : SnvonaroU et son temps; traduction GRUYER. Paris, Fiimin-\nDidot, tome 1 er , chapitre III.\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                           SAVONAROLE                          473\n\n tout, selon l'heure et la préoccupation, de l'art, des lettres ou,\n en politique, de la férocité et de la ruse. Et le meilleur de sa\n renommée est venu à la postérité avec l'œuvre des artistes qu'il\n avait aimés. On peut désigner en lui un de* principaux agents\n de la propagation de l'esprit nouveau qui aboutit à la Renais-\n sance humaniste, non point qu'il ait dominé ses contemporains\n par la puissance intellectuelle, mais, au contraire, parce que\n l'influence des humanistes qu'il subissait, il s'est employé à la\nrépandre et à lui donner accès, notamment, dans le domaine de\n l'art.\n    Son intérêt était d'accord avec ses opinions et celles-ci,\nnécessairement, en recevaient, à ses yeux, un surcroît de vrai-\nsemblance, mais il faut convenir que les intelligences les plus\nsolides étaient, alors, en proie à un étrange désarroi et combi-\nnaient leurs spéculations philosophiques avec d'hétéroclites, et\nextravagantes superstitions. Certains demandaient les certi-\ntudes qui leur manquaient aux sciences occultes, à la magie ou\nà l'astrologie. Marcile Ficin prêtait des vertus mystérieuses aux\npierres; Cardan interprétait ses songes et, pour ne point\ndémentir une de ses prédictions, se laissait mourir de faim! La\nconfusion des idées était telle que les néo-platoniciens proje-\ntèrent de solliciter du Pape la canonisation de Platon ! Tout\nsert au progrès de l'esprit humain, même ses erreurs; celles de\nl'humanisme furent graves et nombreuses. Et bien qu'il soit\ndevenu le point de départ de conquêtes spirituelles fécondes,\nplus d'un de ses adeptes, considérant l'oeuvre de sa vie, nourrie\nde vaine érudition et de subtile frivolité, a dû se dire, comme\nPic de la Mirandole : « Nous vivrons éternellement, non pas\ndans les écoles des éplucheurs de mots, mais dans le monde des\nsages, où l'on ne disserte pas sur la mère d'Andromaque ou sur\nles fils de Niobé, mais sur l'essence des choses divines et\nhumaines... »\n    Laurent de Médicis mourant, en dépit de la potion de pierres\nprécieuses que son médecin lui avait fait absorber, réclama le\nsecours de Savonarole, qu'il se savait, pourtant, hostile, et\nd'après des récits, peut-être dramatisés, le prieur de Saint-Marc\nlui aurait dénié l'absolution sur son refus de promettre de rendre\nla liberté à Florence. En réalité, Florence était-elle encore apte\nà user de la liberté et cinquante années d'oppression, l'élimi-\nnation de tous ses éléments énergiques, ne devaient-ils pas la\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2554, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n ramener bientôt à une servitude volontaire? La population, sans\n doute, était encore capable de s'insurger et de rejeter tempo-\n rairement le joug; mais la persévérance, l'esprit obstiné lui\n manquaient, qui distinguaient l'ancien peuple florentin. Pierre,\n le fils de Laurent, fut bien chassé, dans un sursaut d'indigna-\ntion, à la suite de sa lâche conduite à l'arrivée de Charles VIII;\nla République se réorganisa sous l'impulsion de Savonarole,\n mais en apôtre qu'il était, celui-ci oublia que c'étaient des\nhommes, passionnés et inconstants, et volontaires, qu'il avait à\ngouverner. La théocratie qu'il rêvait était aussi utopique que\n la République de Platon, et elle ne pouvait subsister qu'au prix\n d'une exaltation de vertu et de droiture, fatalement passagère.\n    Pendant une période éphémère, les prêches enflammés du\n moine réveillèrent dans les consciences l'amour ardent de la\n patrie et de la liberté avec la foi religieuse. La multitude rem-\n plissait les églises pour écouter avidement la parole véhémente\ndu dominicain, toute en éclats et en foudroiements, entrecoupés\nd'effusions et de larmes. La sécheresse de la lettre imprimée\nn'a point glacé l'éloquence de ces sermons prononcés au milieu\nd'une foule fiévreuse, devant la majesté des autels. C'est comme\nle cri déchirant et inspiré jailli d'un jet de l'âme du prédicateur\nqui sent que les circonstances le pressent, qui précipite son\n bienfaisant enseignement parce que les jours lui sont mesurés\net qu'il devine déjà rôder autour de lui, et parmi son troupeau,\n les implacables adversaires qui ont conjuré sa perte : « Le\n peuple esmeu par les ennemis dudit frère, raconte Philippe de\n Commines, l'allerent prendre audit couvent (de Saint Marc), lui\ntroisième, et d'entrée le geinnerent (tourmentèrent) à merveilles.\n Le peuple tua le principal homme de la ville, ami dudit frère,\nappelé Francisque Vallori Le Pape leur envoia pouvoir et\ncommission pour faire son proces. En fin de compte ils les\nbruslerent tous trois. Les charges n'estoient sinon qu'il mettoit\ndiscord en la ville, et que ce qu'il disoit de prophétie, il le\nsçavoit par ses amis qui estoient du conseil. Je ne les veux point\naccuser, ni excuser (car je ne sçai s'ils ont fait bien, ou mal,\nl'avoir fait mourir) mais il a dit maintes choses vrayes, que ceux\nde Florence n'eussent sçeu lui avoir dites, mais touchant le Roi\n(Charles VIII), et des maux qu'il dit lui devoir advenir, lui est\nadvenu ce que vous voyez : qui fut premier la mort de son fils,\npuis la sienne. »\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                           SAVONAROLE                          475\n\n   Attachante figure que celle de Savonarole et qui se frappe\ndans le souvenir avec son relief hautain de tribun et de moine\nvengeur. Sa mémoire a été livrée à la controverse, mais, quelle\nque soit la conclusion de celle-ci, la pureté des intentions du\nprieur de Saint-Marc et son amour de la justice ne sauraient\nêtre révoqués en doute. La vérité, il est assuré de l'avoir de son\ncôté et il la défend âprement, hardiment, à visière levée, contre\nceux qui l'attaquent; il s'acharne, opiniâtre et violent, à per-\nsuader ceux qui se refusent à son évidence. Au fond, ce qui agit\nen lui, saccade son geste, convulsé son âme et remplit sa bouche\nde mots terribles qu'il n'est pas en son pouvoir de taire, c'est\nl'universelle ignominie du monde où il vit ; c'est l'obsédante\nvision du mensonge mélangé à tous les éléments de la vie\nsociale et religieuse pour la fausser et la dépraver. Il étouffe\ndans l'atmosphère lourde et corrompue qui règne ; tout ce qu'il\ny a en lui de conscience lucide et austère se révolte contre l'hy-\npocrisie et la tromperie des mots solennels, juxtaposés sur la\nhideur et la honte des faits; contre le crime enveloppé dans la\nrobe auguste des pontifes; contre cette République florentine,\nlibre dans la loi et subjuguée dans la réalité; contre ces lettrés,\nces savants, ces sophistes, enflés de discours prolixes et pom-\npeux sur la démocratie grecque ou la vertu romaine et comblés,\nau surplus, d'aise d'être, dans le présent, les commençaux rétri-\nbués de ce même tyran, à l'équitable assassinat duquel leurs\ndissertations académiques ne manquaient pas d'applaudir —\ndans le passé!...\n   Le tumulte de la vie l'a accompagné dans la mort! Car il a\nété tiré de-ci, de-là, en témoignage des doctrines les plus contra-\ndictoires. Les protestants se sont efforcés de déceler en lui un\ndes précurseurs du schisme ; les catholiques, certains de son\northodoxie, mais mal satisfaits de son attitude à l'égard de\nRome, le défendent tout en le condamnant. Des philosophes,\nBayle, par exemple, le considèrent comme un cagot, un fana-\ntique qui a mérité son sort pour avoir essayé d'entraver les\nravages de l'esprit matérialiste. Alexandre VI l'avait abandonné\nau supplice; Jules II permit à Raphaël de placer son effigie\nparmi les religieux de la Dispute du Saint Sacrement, au\nVatican; Clément VIII et Benoît XIV approuvèrent ses écrits\net songèrent à le canoniser.\n   Le peuple florentin ne négligea point sa mémoire et, jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2356, "texte": "476                         DURENDAL\n\n\nla fin du XVIIIe siècle, des mains pieuses parsemaient de\nviolettes, au jour anniversaire de sa mort, l'endroit où se dressa\nson bûcher : poétique hommage dont ces dernières années ont\nravivé la coutume.\n   Il s'est trouvé des écrivains pour dépeindre le Prieur de\nSaint-Marc comme une espèce de barbare, un farouche ennemi\nde l'art, parce qu'il tenta de ramener les fidèles à la simplicité\net les artistes aux sereines traditions chrétiennes des siècles\nprécédents. On a surtout argué contre lui des Bruciamenti delle\nvanità, autodafé volontaires dans lesquels les citoyens sacri-\nfiaient des colifichets de luxe, des livres dissolus, des œuvres\nlicencieuses, etc. ; mais, sans doute, dans l'opinion des artistes\ncontemporains les plus éminents, ces actes de destruction\nn'atteignaient-ils aucunement l'art, puisque Botticelli, Lorenzo\ndi Credi, fra Bartolommeo, Andréa della Robbia, le Pérugin,\nBaccio da Montelupo, l'architecte Cronaca et Michel-Ange\nfurent au nombre de ses admirateurs les plus enthousiastes.\n   En Italie, surtout, l'a vérité historique sur les Médicis et sur\nSavonarole, enfouie longtemps dans les documents ou maquillée\nsans mesure dans les panégyriques des stipendiés des anciens\nsouverains de la Toscane, s'est fait victorieusement jour. Quelles\nqu'aient pu être ses erreurs et les excès ardents de sa foi, Savo-\nnarole se place parmi les ancêtres de la démocratie florentine\net c'est comme tel que la cité du Lys a célébré et magnifié sa\nmémoire : quant aux Médicis, les faits témoignent assez à quel\npoint leur souveraineté fut néfaste à la grandeur et à la prospé-\nrité de Florence, aussi bien alors qu'elle s'exerçait sans titre,\ncomme celle de Cosme et de Laurent, que lorsque, plus tard,\nles descendants naturels de ceux-ci, Alexandre et Cosme Ier,\ninstaurant leur domination sur Florence pantelante et vaincue,\ndissimulèrent la bassesse ou la médiocrité de leur génie sous le\nmanteau ducal ou grand-ducal... Leur avènement marqua la fin\nde l'histoire de Florence, de sa suprématie politique dans la\nPéninsule, de son rayonnement artistique dans le monde : avec\neux commencent « la déchéance et la honte » durant lesquelles,\nselon les paroles célèbres que Michel-Ange prêtait à sa figure\nde la Nuit, du tombeau des Médicis, « il est cher de dormir et\nplus encore d'être de pierre... »\n"}, {"page_pdf": 576, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2992, "texte": "                                     SAVONAROLE                                         477\n\n   M. Iwan Gilkin, le beau poète de la Damnation de l'artiste et\nde la Nuit, a été tenté, à son tour, par le désir de peindre en\nune fresque puissante et contrastée le tragique épilogue de la\ncarrière florentine de Savonarole. Il n'a pas cru, et nous l'en\nlouons, devoir mélanger aux faits que l'histoire lui fournissait,\nquelque fiction destinée prétendument à en varier ou à en\naccroître l'intérêt... Il a compris, en poète et en psychologue\nqu'il est, qu'on ne saurait ajouter de traits arbitraires ou\ninventés à une physionomie telle que celle du Prieur de\nSaint-Marc sans la diminuer et sans nuire à sa vérité. La vie\nd'un être de cette sorte, aussi, est une œuvre, et accomplie, et\nà laquelle on ne peut pas toucher.\n   Sinon en quelques détails (1) ou pour obéir aux nécessités de\nl'exposition dramatique, M. Gilkin s'est conformé à la réalité\nhistorique : la figure de Savonarole qu'il ressuscite devant nous,\nles paroles qu'il met dans la bouche de son héros, le caractère\nqu'il lui prête témoignent d'une étude approfondie et perspicace\ndu personnage. Peut-être pourrait-on reprocher, cependant, à\nl'auteur d'avoir un peu édulcoré celui-ci, de n'avoir pas marqué\navec un suffisant relief le côté violent, imprécatoire et, pour\nainsi dire, dantesque de Savonarole. Son allure était bien\ndavantage celle d'un prophète d'Israël, menaçant et augurai,\nque celle d'un apôtre évangélique. Et il était rempli de contra-\ndictions, pris incessamment entre le devoir étroit, le vœu d'obéis-\nsance et d'humilité du moine, et ses irrépressibles impulsions\nde justice et de pureté... En certaines scènes, d'une beauté\nforte et concise, M. Gilkin a marqué avec éloquence les luttes\net les doutes qui déchiraient l'âme de Savonarole, pris entre\nses vœux religieux et la mission dont il se croyait investi. La\npolitique cauteleuse, toute nourrie d'habiletés retorses et d'hy-\n\n   (1) Laurent de Médicis n'a jamais reçu ni porté le titre de duc; Valori n'était plus\ngonfalonier de justice lors du procès de del Nero, Tornabuoni, etc.; Michel-Ange, peu\nréputé, d'ailleurs, à cette époque, et dont Hélène Tornabuoni dit qu'il est c en fuite », était\nrevenu à Florence, depuis, et avait été parmi les auditeurs les plus assidus du maître. La\nloi des six fèves avait été plutôt combattue que recommandée par Savonarole, et, d'autre\npart, l'intervention de celui-ci dans l'application de la sentence prononcée contre les\naccusés par deux assemblées (Pratica) et dont les Huit étaient chargés d'assurer l'exécu-\ntion, n'est nullement établie. Enfin, le terme de noblesseflorentineemployé pour désigner\nles partisans des Médicis ou les ennemis du frère est de nature à faire confusion, car il s'en\nfallait, et de beaucoup, qu'il y eût solidarité entre les Grands et les Médicis, ceux-ci ayant\nplutôt décimé ceux-là en s'appuyant sur leur clientèle sportulaire recrutée dans la petite\nbourgeoisie et le bas peuple.\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 787, "texte": "478                         DURENDAL\n\n\npocrites menées, des adversaires du dominicain, est synthétisée,\nen quelque sorte, dans le personnage de l'avocat Vaspucci qui\nest représenté comme l'agent principal du revirement du peuple\nflorentin contre son idole de la veille. A la vérité, l'enthousiasme\nne se transforma point si rapidement en aversion, et, non plus,\nles mouvements aveugles de la foule ne furent pas suscités uni-\nq u e m e n t par des moyens oratoires, mais la brièveté obligatoire\nà la scène ne permettait point au d r a m a t u r g e de retracer dans\nleur complexité les événements qui aboutirent, sous l'effort\ncombiné d'Alexandre VI, des « enragés » et des « politiques »,\nau supplice de Savonarole.\n\n                                                ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 479, "page_fin": 481, "titre_corps": "L’École belge de peinture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "L'Ecole belge de peinture L'EXPOSITION historique de 1880", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 580, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 94, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "L'Ecole belge de peinture\n                   L'EXPOSITION historique de 1880 fut u n e date d a n s l'histoire\n                      des arts en Belgique : elle offrit u n e s y n t h è s e ; elle m a n i -\n                      festa l'effort de plusieurs générations d'artistes pour\n                      aboutir à une expression d'art conforme a u génie de la\n                      race. On se trouve devant trois périodes bien marquées :\n                      la première, qui va de 1830 aux a p p r o c h e s de 1850,\n                      r o m a n t i q u e , héroïque, d r a m a t i q u e et patricienne, carac-\n                     térisée par le tableau d'histoire, c'est-à-dire le personnage\n                      pris en dehors de la réalité i m m é d i a t e , mais doué d'une\nvie artificielle et en quelque sorte galvanisé ; la seconde, qui comprend\nenviron vingt années et q u ' o n pourrait appeler la période de transition,\nbourgeoise, conforme aux instincts, plus réaliste à mesure qu'elle se déve-\nloppe, caractérisée par le tableau de genre, historique ou n o n , c'est-à-dire\nle personnage étudié dans sa condition, sa c o u t u m e et son milieu ; enfin, la\ntroisième, naturaliste, peu inventive, d'observation vivante et d'exécution\ndéliée, caractérisée par le p a y s a g e , c'est-à-dire la sensation panthéiste et la\npoésie des choses substituées à toute a u t r e recherche.-\n    » U n e quatrième période allait s'ouvrir, r é s u m a n t les tentatives antérieures,\nmais dans le sens d'une perception plus subtile de la lumière, concentrée\npresque entièrement en cette étude des atmosphères qui avait été l'inquiétude\ndes prédécesseurs i m m é d i a t s . . . »\n    Ainsi parle Camille L e m o n n i e r d a n s son beau livre sur l'Ecole de peinture\nbelge, dont la librairie Van Oest vient de faire paraître u n e somptueuse édition,\nabondamment illustrée. Ayant retracé avec charme et puissance l'histoire\nartistique des années qui ont séparé l'époque d e la Révolution de celle du\njubilé cinquantenaire, il se retourne pour considérer, dans la perspective du\npassé, en cette h e u r e propice aux récapitulations, l'œuvre a b o n d a n t e et glo-\n rieuse de nos peintres, pour marquer leurs tendances et la générosité de leur\n effort tenace et fécond.\n    Au fond, cet effort, dans la peinture comme d a n s les autres arts, a été\n commandé par l'impulsion q u e la p e n s é e m o d e r n e a reçue d a n s tous les\n domaines et qui l'a conduite à s'affranchir des contraintes, des théories, des\n idéologies auxquelles, longtemps, elle avait s u b o r d o n n é ses inspirations. Elle\n a été lente la progression de ce dépouillement, embarrassée d'obstacles, arrêtée,\n\n\n (1) Un vol. in-4° richement illustré. Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire.\nG. Van Oest et Cie.\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3454, "texte": " 480                                DURENDAL\n\n\n  parfois, devant les résislances, mais sûre, quand même, de sorte que fina-\n  lement, l'esprit de liberté, qui s'était fortifié et avait grandi, emprisonné dans\n la chrysalide classique,, en a déchiré et brisé la coque pour venir à toute son\n impétueuse indépendance.\n    Transformation de la mentalité, similaire à celle qui, née aux approches\n duXIVesiècle, aboutit à cette merveilleuse efflorescence réaliste du XVe siècle\n dont nos grands maîtres flamands furent les plus hauts représentants et les\n initiateurs. Aujourd'hui, après le long règne du dogmatisme académique,\n l'artiste, enfin, a conquis le droit à son idéal personnel; il n'est plus assujetti\n à un idéal extérieur à lui-même, officiel, enseigné du haut de doctes chaires\n comme la condition et la forme de tout art viable. L'art a rejoint la nature,\n il lui est permis de l'aborder sans intermédiaire, sans truchement assermenté,\n sans trembler d'enfreindre les conseils de quelque professeur, expert dans les\n bonnes méthodes et détenteur des rubriques, des poncifs et même du secret\n des audaces autorisées. Il a suffi de quelques siècles de progrès pour que\n nous reconquérions l'indépendance de la vision, la liberté artistique dont\njouissaient nos pères au temps des Van Eyck!...\n    Ces primitifs, ces inventeurs de notre peinture, plus on les étudie, plus ils\napparaissent formidables dans leur simplicité, dans la droiture et la fermeté de\nleur art. Et, à parcourir les musées de l'Europe, de cette vieille Europe, des\nrêves, des combats et des œuvres de laquelle tout notre monde moderne\némane, on ne peut laisser de sentir avec fierté la prédominance, dans l'art dé\nleur époque, des ouvrages des Van Eyck, des Van der Goes, des Van der\nWeyden et des Bouts. De quoi, cependant, est-il fait cet art, que de l'amour\nardent et clairvoyant de la vie, de la haute et piobe volonté de la traduire\nsans feinte et sans défaillance. Et, ainsi, quelque enthousiasme que nous ins-\npirent les primitifs italiens, allemands ou français; quelque joie que nous\nayons reçue de la contemplation de leurs œuvres si fines, si tendres ou si\ndélicates, il semble, qu'à une secrète et inconsciente comparaison avec la\npeinture des maîtres de notre art, il y ait comme une vacillation dans notre\nadmiration pour les étrangers, muet et reconnaissant hommage à nos puis-\nsants compatriotes qui établirent la supériorité de leur art sur le fondement\ninébranlable de la vérité.\n    La tendance, dont nos primitifs furent, en quelque sorte, les missionnaires\ndans l'art européen, n'a jamais cessé de se manifester dans l'école flamande,\nmême dans les périodes où celle-ci subissait davantage les influences, mor-\ntelles à sa tradition, des italianisants et des académiques. « Plus que partout\nailleurs, nos artistes sont restés près de la nature et de l'instinct; ils ont gardé\nl'espèce d'âme spontanée, émotive, émerveillée, en qui se renouvelle infini-\nment le spectacle du monde. » Cette constatation que Lemonnier inscrit\ndans les conclusions de sa magistrale étude définit à merveille les spéciales\nqualités de notre peinture qui, amorties et diminuées sous le règne du classi-\ncisme, ont recommencé à se déceler dans toute leur netteté première et leur\néclat dans l'œuvre des Leys, des De Braeckeleer, des frères Stevens et, plus\nproche de nous, des Heymans et des Claus.\n    On prétendait, jadis, que l'art devait trôner au-dessus de la vie au lieu\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3451, "texte": "                     L'ÉCOLE BELGE DE P E I N T U R E                         481\n\n\nd'en être l'expression vive et forte : c'était une scène sur laquelle, aussi bien\nque sur celle de la tragédie classique, ne pouvaient paraître que des princes\net des héros. Encore fallait-il qu'ils fussent légendaires ou exotiques; l'histoire\nactuelle et locale paraissait triviale et indigne de la consécration de l'art :\nil lui manquait le recul de majesté et d'apothéose de l'espace et du temps,\nde telle manière que, sous le premier Empire, par exemple, les ouvrages\nd'art consacrés à l'illustration des faits d'armes et des gloires du règne étaient\nexclus de la catégorie officielle des sujets d'histoire, réservée aux œuvres inspi-\nrées de la fable et de l'histoire antiques, et classés sous la dénomination\neuphémique de sujets honorables pour le caractère national !\n    Cette conception étroite et momifiante de l'art, elle est tombée en décrépi-\ntude et en mépris au cours du cycle de soixante-quinze années dont Lemon-\nnier nous apporte les brillantes annales. Il n'a pas introduit dans son récit —\ncar c'en est un — de subdivisions factices, par genres ou par écoles, desti-\nnées à faciliter le travail, mais qui auraient isolé les unes des autres les\nœuvres contemporaines, nécessairement solidaires, si opposées que fussent les\ntendances qu'elles représentaient. Les faits les plus contradictoires de\nl'histoire sont pris dans la même trame; à aucun moment, ils ne sont tout à\nfait nouveaux et imprévus; à aucun moment, tout à fait morts et dénués\nde conséquence... Pour en donner un aperçu qui les mette dans leur véri-\ntable lumière, il faut les prendre dans la simultanéité de leur succession et\nde leurs métamorphoses. C'est le plan très simple et très démonstratif qu'a\nadopté Lemonnier; l'ordre chronologique, jalonné par les expositions où les\nouvrages principaux de nos artistes ont apparu, tour à tour, et interrompu,\nde-ci de-là, pour définir et marquer quelque grande personnalité, lui a\ndonné de tracer un tableau parfait du mouvement qui, à travers mainte\nphase régressive et mainte vicissitude, a entraîné notre peinture vers\nl'affranchissement des canons esthétiques et des idées fétiches qui entravaient\nl'individualité de l'artiste.\n    Le maître écrivain termine son œuvre par ces éloquentes paroles :\n« Soyons donc des peintres selon le sens de la race, avec force, avec grâce,\navec passion, avec bon sens; ne nous perdons pas au labyrinthe des mythes,\nde l'idéologie et des fausses apparences. L'œuvre d'art est uniquement tribu-\ntaire de la nature, aussi bien de celle qui en nous rêve, conjecture, vit le\nfrisson profond de l'être que de celle qui, en dehors de nous, est la substance\néternelle de la vie des choses... » C'est la bonne leçon; celle que nous\nrecevons des œuvres qui dominent de leur éclat invincible tout ce que\nl'effort infatigable des hommes vers la beauté a créé. Car que cherchons-nous\nqu'une expression, poignante et exaltée de la vie et de la réalité chez les Grecs.\ncomme chez les Flamands ou les Italiens, chez le Vinci comme chez Velas-\nquez, Rembrandt ou Watttau? Et, ces œuvres.même où elles apparaissent'.\n le plus fardées et travesties, ne les interrogeons-nous pas pour atteindre\n l'âme grave sous les apparences apprêtées et pour sentir le tressaillement de\nl'être derrière l'emphase postiche et la figure de parade?... :\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 482, "page_fin": 486, "titre_corps": "Exposition W. Linnig Junior, Th. Verstraete à Anvers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. L.", "ancre_debut": "Exposition W. Linnig Junior Th. 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Les prédilections anversoises, bien surannées,\n                     demeurent acquises à quelques pontifes ailleurs dépouillés\nde tout prestige, tandis que les représentants des tendances nouvelles n'ob-\ntiennent guère de sympathie et de succès.\n   Les hôtels des riches trafiquants, des puissants spéculateurs n'abritent plus\nde tableaux précieux. Des circonstances diverses ont provoqué l'éparpillement\ndes dernières collections, les Anversois n'ont pas tenté d'en retenir pour eux\nles pièces capitales. Le trésor de la ville est tout entier dans ses musées; chez\nles habitants il ne reste presque plus autre chose que ces peintures, ces\nmarbres et ces bronzes du commerce banal qu'un tapissier peut livrer à ses\nclients pour « meubler » des panneaux ou « garnir » des encoignures !\n   Quelques intellectuels ont tenté de secouer cette indifférence, d'inspirer\naux bourgeois cossus un souci plus éclairé et plus actif des choses d'art,\nd'exciter l'émulation, de ressusciter l'ardeur des collectionneurs, de faire sen-\ntir à tous que l'élégance de la vie comporte, parmi les autres, des préoccu-\npations d'ordre esthétique et des devoirs envers les artistes.\n   Pour réaliser ce but les fondateurs de l'Art Contemporain ont débuté,\nvoici un peu plus d'un an, par l'organisation de l'Exposition Leys-Braekeleer\ndans les galeries du Musée. Un peu plus tard ils ouvraient dans les salles\ndésolantes de la rue Vénus un important Salon international où ils groupaient\nune sélection d'envois de tendances avancées. Et voici au Cercle Artistique\nl'œuvre de Linnig et de Verstraete.\n   L'activité inquiète de l'Art Contemporain saura-t-elle se maintenir à ce\ndiapason et découvrir incessamment d'autres éléments d'intérêt par où la\n continuation de ses entreprises pourra se targuer de tenir encore en quelque\nmanière au terreau local ?\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3153, "texte": "      EXPOSITION W. LINNIG JUNIOR-TH. VERSTRAETE A ANVERS 4 8 3\n\n\n    LINNIG (Willem Linnig junior), né en 1849, fils d'un peintre anversois,\npeintre et aquafortiste, professeur à Weimar, décédé en 1890, était inconnu\n— ou presque — de toute la génération actuelle. Il avait été représenté\ncependant à l'Exposition Historique de l'Art belge en 1880, à l'Exposition\nUniverselle de Paris en 1900, à l'Exposition Rétrospective de l'Art belge\nen 1905, et il s'est trouvé de ses toiles et de ses eaux-fortes à la toute récente\nexposition de Londres qui réunit au Guildhall des œuvres de maîtres flamands\net belges. Néanmoins le nom de Linnig n'avait attiré l'attention que de peu\nd'initiés. Cette fois l'ensemble réuni à Anvers le révèle à tous et lui assigne un\nrang dans l'école.\n   VERSTRAKTE, Théodore, né à Gand en 1851 et fixé à Anvers, est depuis\nplusieurs années terrassé par un mal incurable. C'est bien, hélas ! parmi les\nmaîtres défunts qu'il convient de le classer comme le firent l'an dernier les\norganisateurs de l'Exposition rétrospective de l'Art belge.\n   Ses peintures sont bien connues du public et de la critique. Jusqu'en ces\nderniers temps on en vit à toutes les grandes expositions. Mais la réunion à\npeu près complète de l'œuvre de Théodore Verstraete n'avait pas encore été\nréalisée. Cet hommage — posthume?— vient à son heure. Il permet les\ncomparaisons et définit la personnalité du peintre.\n   Le concours de deux collectionneurs était indispensable à l'entreprise de\nl'Art Contemporain. M. Passenbrouder, ami et protecteur de Linnig, possède\nla plupart de ses œuvres. Le statuaire Guillaume Charlier, héritier de la col-\nlection Van Cutsem, est propriétaire des toiles maîtresses de Verstraete. Grâce\nà eux, les deux artistes ont pu être copieusement mis en lumière. Désormais\non n'ignorera plus rien d'essentiel concernant leur production.\n   La critique a consacré à cette exposition des articles qui m'ont paru man-\nquer de mesure dans l'admiration. Faute d'avoir pensé à d'autres maîtres on\na décerné à Linnig et à Verstraete le maximum de la louange. Les épithètes\nont été maniées sans souci du relatif. Pouvait-on omettre les situations con-\nquises à côté, et au-dessus des deux peintres par d'autres pour lesquels décidé-\nment le dictionnaire de la langue française ne pourrait plus fournir de quali-\nficatifs suffisamment enthousiastes? Je me sens enclin à constater que dans\nl'école belge auXIXesiècle marquèrent davantage Henri Leys, Alfred Stevens,\nHenri de Braekeleer, Alfred Verwée, Hippolyte Boulenger — pour ne par-\nler que de ceux dont la carrière est achevée — et à reconnaître que Linnig\net Verstraete, présentement célébrés, furent, comme Gallait, Degroux, Louis\nDubois, Artan, Agneessens, Dewinne, Joseph Stevens et quelques autres émi-\nncnts au second plan.\n  Voilà le grand mot lâché, mais aussi bien cette mise au point était inévi-\ntable.\n                                     * *\n  Linnig, de deux ans seulement plus âgé que Verstraete, ne se réclame\nguère que du passé, tandis que Verstraete, au contraire, s'apparente aux\nimpressionnistes et se libère devant la nature des influences tradition-\nnelles.\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3449, "texte": "484 .                             DURENDAL\n\n\n    Durant toute sa carrière, Linnig gardera les yeux emplis de souvenirs de\nchefs-d'œuvre. Il est hanté par les tableaux des musées. Il voit les êtres et les\nchoses à travers des interprétations déjà formulées. Et ces interprétations sont\ndiverses, parfois contradictoires, mais Linnig bien rarement osera révéler son\ninterprétation personnelle. Rembrandt plus que tout autre maître l'obsède.\n S'il a reçu les leçons de Linnig père, s'il marque à ses débuts un entraîne-\n ment vers la manière de Leys, s'il goûte l'esprit charmant et la désinvolture\n des peintres français du XVIIIe siècle, s'il s'oublie parfois à être lui-même, il\n n'en revient pas moins sans cesse demander au maître de Leyde la recette\n d'une certaine sauce brune dont il abusera. Evidemment le séjour à Weimar\n n'a pas eu sur le goût et la sensibilité de Linnig une influence très heu-\n reuse.\n    Dès que' le jeune artiste commence à peindre, il acquiert une habileté tech-\n nique considérable. Il manifeste un brio de brosse, une souplesse de touche,\nun aplomb de virtuose. A cette époque remontent des études ferventes,\naspects observes dans des fermes, des cloîtres, des béguinages, morceaux que\npour ma part je préfère à tous les autres, où s'expriment avec émotion et sim-\nplicité, dans des harmonies sincères, graves ou fines, de saine saveur, le\nsilence recueilli et la paix lumineuse des choses.\n    Quand Linnig exécute dès tableaux de genre, le côté anecdotique de ses\nsujets l'entraîne, il farcit ses vignettes d'intentions qui devaient séduire certains\namateurs. Il me paraît véritablement incompréhensible que les acheteurs\nbourgeois, par je ne sais quelle malechance, quel malentendu fondamental,\naient ignoré plutôt que méconnu un peintre si bien organisé pour leur plaire,\npour ne rebuter par aucune audace déconcertante leurs vieilles habitudes,\npour continuer sans secousse la tradition consacrée du dessin correct et de la\nbonne peinture bien faite.\n    Si la Noce ahversoise (Musée d'Anvers), bourrée de détails significatifs, bour-\ngeoise et terre à terre par l'interprétation comme par le sujet, a des plaisan-\nteries soulignées, une vulgarité d'esprit, l'œuvre se relève par la belle ampleur\ndu paysage, l'unité et la tenue de la couleur qui affirme un peintre de race. Mais\"\nvoyézle Croque-mort, le Trouble en ménage, le Galant menuisier, le Mauvais fils, la\nDiseuse de bonne aventure, la Danse, le Quart d'heure de Rabelais, le Perruquier, et\nmême, dans des notes bien différentes, la Tentation de saint Antoine et cette\npetite étude d'accessoires intitulée Les Pouvoirs du Monde et dites-moi si malgré\nles. nombreux morceaux excellents, quelques-uns même tout à fait supérieurs,\nqui brillent dans ces œuvres, vous seriez déconcerté de rencontrer l'une ou\nl'autre dans le salon d'attente de votre dentiste?\n    L a plupart de ces peintures, cependant, ne sont pas indifférentes, mais à\ncôté de morceaux curieux, de partis-pris réalisés avec une belle largeur tech-\nnique, des détails laborieusement juxtaposés veulent avoir une signification,\nmontrer de l'esprit, mettre, hélas ! dé la littérature, et quelle littérature, dans\nde la peinture qui, avec un peu plus de simplicité, un goût coloriste plus\ndélicat, serait heureuse, éloquente et vaudrait par ses seuls mérites.\n    D'une telle valeur est une simple nâfûre-morte, Le Crabe, habile et savou-\nreuse comme un Chardin, dé couleur rare et profonde.\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3203, "texte": "     EXPOSITION W. LINNIG JUNIOR-TH. VERSTRAETE A ANVERS 4 8 5\n\n\n   Mais dans d'autres natures-mortes, Linnig s'échappe aussi d'observer tout\nuniment son modèle pour introduire dans son travail une préoccupation\nd'épate qui lui fait, sous prétexte de style, contourner en paraphes prétentieux\nde calligraphie les honnêtes feuilles d'un simple chou vert — devenu une façon\nd'acanthe — ou bien il confère à une botte de poireaux des allures stylisées\net pointues de feuillage d'agave.\n   Cette calligraphie débridée sévit davantage dans les eaux-fortes du Maître\noù, tout tirait, jusqu'à la signature, s'accompagne de lignes parasites, d'an-\nneaux et de boucles annonciateurs de ces « vermicelfes » dont s'est tirebou-\nchonné un moment le modern-style belge !\n    Au demeurant, la réhabilitation de Linnig, bien justifiée, rend mal com-\npréhensible l'ostracisme dont il souffrit toute sa vie.\n    A côté de tant d'Anversois qui réussirent, on ne conçoit vraiment pas quelle\ndisgrâce — ou quels rares mérites déconcertants — firent peur aux organisa-\nteurs d'expositions, aux critiques et aux acheteurs. Cela n'a mérité ni cet excès\nd'honneur ni cette indignité.\n                                       *\n\n   Théo Verstraete est d'autre allure. Paysagiste inquiet, chercheur, il scrute\nles problèmes décevants de la lumière fugace et de la beauté éphémère.\n   Parfois il fixe toute la grandeur et toute la poésie d'une minute émue. Par-\nfois aussi il s'arrête à mi-réalisation et demeure inégal à son effort.\n   Ses prédilections sont habituellement sentimentales, parfois d'une senti-\nmentalité appuyée qui va jusqu'au « Mélo ». Il se complait aux mélancolies\nrêveuses — crépuscules, levers de lune, soirées d'été, nuits en Campine,\n« l'heure des chauves-souris », e t c . , ou bien il compose de ces tableaux à\nsujets lugubres dans lesquels une figuration humaine impose aux choses\nd'exprimer une complicité mystérieuse. C'est le Viatique, l'Enterrement, la\nVeillée, la Veillée d'un mort, et la toile caractéristique du Musée de Bruxelles\nAprès l'enterrement où, à force de simplicité et de bonne foi, le côté veule et\n\" tremolo à l'orchestre » de la scène s'oublie et revêt une réelle grandeur.\n   De la première époque de production de Verstraete l'exposition montre des\nmorceaux marquants : le Soir sur la Bruyère (à M. F . de Wael), la Soirée\nd'été (au gouvernement provincial d'Anvers), deux toiles de la collection\nVan Cutsem, Nuit à Brasschaet et l'Enterrement en Campine, puis le\nRetour du travail le soir (Cn Désiré Maes) et la grande Veillée du Musée\nd'Anvers. Mais la maîtrise plus définitive du peintre s'affirme décidément\nquand il peint les pages célèbres sorties de la collection Van Cutsem, le\nVerger en Zélande, le Haleur, le Départ, l'Homme à l'orgue, les Meules à Blanken-\nberghe. Sans doute la matière n'en est point d'une beauté technique achevée,\nl'émail des pâtes est rugueux, le ton parfois trouble et sans vibration, certaines\nindications insuffisantes trahissent des lacunes d'apprentissage. Mais tout\ncela disparaît dans l'émouvante spontanéité du travailla contagieuse et sym-\npathique ferveur d'un tempérament d'artiste généreux qui se dépense à cœur\nperdu dans chaque œuvre.\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2068, "texte": "486                              DURENDAL\n\n\n   Le Verger en Zélande, animé de fillettes aux pittoresques ajustements sous\nles pommiers fleuris dans toute la jeune verdeur du printemps, — rare poème\nde joie — est très exceptionnel dans l'œuvre de Verstraete. Mais le Départ,\nle Haleur et l'Homme à l'orgue, participent bien de ses préoccupations\nhumanitaires. Avec de la force plastique, une mise en œuvre qui est, avant\ntout, d'un peintre, et dont l'éloquence est prenante, il nous dit le labeur\nrude, monotone, des prolétaires de la mer ou des chemineaux et cela est très\nindividuel. Le dessin fruste, la couleur sourde accentuent la signification de\ntelles œuvres et participent à leur émotion.\n   Dans les Meules à Blankenberghe, Verstraete revêt de violence et d'am-\npleur tragique un simple motif de nature. Deux meules, la plaine nue sous\nle ciel mouvementé, sans plus, voilà un drame d'éléments primordiaux dont\nl'allure est indéniable.\n   Vers la fin de sa carrière l'artiste, de plus en plus préoccupé de réserver à\nla lumière le principal rôle, tomba dans une manière plâtreuse, un emploi de\nmatières revêches où ne se retrouve rien de l'onctueuse substance des cou-\nleurs â l'huile. Dans les Pêcheuses de crevettes (collection de M. Soil), dans\nl'Estacade à Blankenberghe et la marine faisant partie de la collection\nVan Cutsem, des blancs crayeux poudroient — et jamais Verstraete ne fut\nplus loin d'exprimer la clarté que dans ces études si claires.\n   Le catalogue de l'Exposition réunit deux cent quarante-sept œuvres et en\nrenseigne une centaine d'autres éparses, sans prétendre à fournir la liste com-\nplète des ouvrages de Verstraete. Cette copieuse production s'échelonne en\nvingt années. C'est assez dire le labeur acharné et la vaillance de l'artiste,\nbesognant et cherchant sans relâche comme s'il eût été hanté du pressentiment\nd'un brusque terme à son activité et qu'il eût voulu assurer la trace de son\nbref passage en ce monde par des travaux nombreux et décisifs.\n\n                                                                     P . L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 487, "page_fin": 492, "titre_corps": "Bibliographie musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Bibliographie Musicale Les éléments de l'esthétique musicale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 588, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": "Bibliographie Musicale\n\nLes é l é m e n t s de l'esthétique m u s i c a l e , par HUGO RIEMANN.\n   Traduction,par GEORGES HUMBERT. Bibliothèque de philosophie contem-\n   poraine. — (Paris, Félix Alcan, 1906. Un volume in-8°.)\n   M. Hugo Riemann passe pour le plus érudit et le plus subtil théoricien\nmoderne de l'art musical. Je ne veux pas diminuer sa gloire, mais, après avoir\nlu consciencieusement son dernier ouvrage, on retient cette impression que la\nmatière est particulièrement obscure et que la « philosophie » de la musique\nest loin d'avoir résolu les problèmes qu'elle se pose. Des lueurs vagues entre-\nvues à travers des amoncellements de nuages, d'incertaines réponses à\nquelques questions très élémentaires, c'est à quoi se réduit le volume, que\nM. G. Humbert s'est appliqué à traduire le plus clairement qu'il se pouvait.\n   Signalons brièvement quelques-uns de ces problèmes.\n    Peut-on fixer la notion d'art en général ? On sait quels flots d'encre ont été\nrépandus à propos de cette question d'esthétique générale. M. Riemann y\napporte son contingent d'observations judicieuses (l'art procure la joie qui\ndépasse les exigences de la nécessité) et de formules vides (l'art est la volonté\nde donner une forme à la pensée; c'est le besoin de créer; c'est la complète\nréalisation de l'intention, la matérialisation totale de l'idée par la forme).\n    Quant à la musique, on note très bien « qu'aucun art ne paraît plus distant\nde la nature ». — « Sa première origine est peut-être le chant de l'homme. »\n — « Elle exprime un état d'âme » (toujours?). — « La musique se trouve\n presque hors d'état d'évoquer devant notre imagination ce qui est extérieur\nou corporel; elle est destinée, par contre, à exprimer et à communiquer les\nsentiments les plus intimes. »\n   Tel est le fait reconnu. Mais le philosophe (M. Riemann se propose d'établir\n la « philosophie » de l'art) remonte: aux causes. Peut-on découvrir quelque\n relation entre l'ébranlement des ondes sonores et l'émotion psychique ?\n M. Riemann répond par cette étrange affirmation : \" L'effet des vibrations\n sonores, ou, mieux, le choix de ce procédé pour extérioriser la vie de l'être\n intime doit avoir son origine dans le fait que le sentiment lui-même est un phénomène\n vibratoire.\"Quelque risquée que soit cette dernière hypothèse, elle n'explique\n rien. Car, d'abord, le son n'est pas l'unique phénomène vibratoire dont nous\n disposions. Pourquoi le sentiment se manifeste-til par le son, à l'exclusion de\n tout autre mode de vibration? D'ailleurs, la musique n'est pas le phénomène\n vibratoire tel quel. Parmi l'infinité des ébranlements possibles, la musique ne\n retient qu'un petit nombre de sons formant les degrés de la gamme. Et encore\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": " 488                               DURENDAL\n\n\n\n ces sons ne deviennent musique que selon des agrégations typiques, informées\n par les exigences de l'harmonie et du rythme. Que de pourquoi sans réponse!\n     M. Riemann essaie pourtant de répondre. On peut être intéressé par la\n subtilité de son esprit, l'ingéniosité de ses remarques, la sûreté de ses\n informations. Mais bien souvent aussi, au lieu de serrer la question de près,\n il se répand en simple littérature. Comment qualifier autrement ces lignes :\n     \" Le son aigu est le plus incisif, et, par conséquent, le plus distinct;\npresque délivré de la pesanteur matérielle du son grave, il vole en quelque\nsorte, plus libre, plus idéal que ce dernier, et c'est pourquoi il paraît plus\nélevé. Bien plus, le son aigu est la vraie rénlisation du son, la plus complète\nantithèse du silence, car c'est dans la série des sons aigus que s'affirme avec\nune puissance toujours plus grande le phénomène sonore en soi, c'est-à-dire\nl'extraction du son de la matière muette. »\n    L'auteur se borne à délayer les métaphores courantes : sons graves, élevés,\néthérés... au risque même de rencontrer le paradoxe. Car, après tout, la plus\ncomplète antithèse du silence n'est-ce pas le bruit violent, plus souvent grave\nqu'aigu ?\n    Le problème fondamental qui est à la base de toute « philosophie » de l'art\nmusical, est sans doute l'origine de la gamme, « que tous les peuples, en tous\ntemps, ont également trouvée ». Personne n'a pu dire comment on l'a trouvée.\nM. Riemann y voit « la révélation d'une loi immanente de l'activité de l'esprit\net, en particulier, de l'imagination artistique, loi qui est actuellement et res-\ntera peut-être toujours un mystère». Dans ces conditions d'ignorance, on\npeut penser que toute synthèse d'esthétique musicale est une entreprise vaine,\nune construction fondée sur le néant. Il est vrai que les principes primor-\ndiaux de toute science plongent dans l'inconnaissable. Mais il suffirait de\nprendre contact avec un certain nombre de faits élémentaires dûment établis\net interprétés. Pour la musique ces faits n'apparaissent qu'à l'état de consta-\ntations empiriques. Leur lien logique reste inconnu, et dès lors ils ne peuvent\nservir à éclairer les problèmes ultérieurs, par exemple celui-ci : « Comment\nse fait-il que la résonance simultanée d'octaves superposées donne toujours,\net quel qu'en soit le nombre, une consonance, tandis que la quinte de la\nquinte est déjà une dissonance? » M. Riemann avoue l'ignorer. Sait-on seu-\nlement ce qui distingue une consonance d'une dissonance, autrement que\npar l'avertissement de l'oreille musicale?\n    Il est curieux de constater quelle obscurité enveloppe les règles les moins\ncontestables de l'art de la polyphonie, telle l'interdiction des octaves et quintes\nparallèles. Rejetant à bon droit les interprétations insuffisantes de ses devan-\nciers, M. Riemann en propose une nouvelle, « Au moment de la progression\nparallèle, les voix jusqu'alors distinctes deviennent tout à coup presque\nindiscernables, par suite de la fusion très grande, et toujours la même, de\ndeux sons des intervalles successifs. Le phénomène des harmoniques, qui\nadjoint précisément à chaque son l'octave et la douzième supérieure, appa-\nraît subitement et désagréablement en pleine connaissance ; le son le plus\naigu disparaît dans le son le plus grave... L'impression désagréable résultant\ndes parallèles d'octaves et de quintes, entre des voix réelles, provient de la\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3211, "texte": "                         BIBLIOGRAPHIE MUSICALE                            489\n\n  fusion effective des sons, en dépit du désir que l'on éprouve de les percevoir\n  distinctement. »\n     Cette explication soulève plusieurs difficultés. D'abord l'effet désagréable\n des quintes et des octaves n'est pas le même. La marche des quintes est bien\n moins euphonique que celle des octaves. Le redoublement de la mélodie à\n l'octave est même d'un excellent effet. Et pourtant c'est surtout dans l'inter-\n valle d'octave que se produit la fusion des deux sons. Les octaves successives\n devraient donc être plus désagréables que les quintes. Le fait semble donner\n tort à l'hypothèse de l'auteur.\n     D'autre part, M. Riemann assimile la consonance de quinte (et d'octave) à\n la résonance des harmoniques du son grave. Cela n'est pas tout à fait exact\npour ce qui concerne la quinte. D'ailleurs la sensation désagréable résulte de\nla marche parallèle et non des consonances elles-mêmes. C'est le mouvement\n des parties qui déplaît, et c'est là même qu'il faut chercher la cause du\ndéplaisir.\n    Au surplus, est-il vrai que les voix cessent d'être perçues distinctement\nquand elles progressent par quintes ou par octaves ? Dans l'affirmative, on\ncesserait de percevoir l'accord, et l'effet désagréable serait celui d'une ombre,\nou d'un trou dans l'harmonie. Mais ce n'est pas la nature de la sensation\néprouvée. On souffre plutôt d'une gaucherie dans le mouvement polypho-\nnique, d'un défaut d'enchaînement des accords.\n    Enfin, en supposant que les voix cessent d'être perçues distinctement, on\nse demande encore pourquoi ce phénomène est désagréable, et comment\nles musiciens ne peuvent l'utiliser dans un dessein euphonique, comme les\npeintres tirent des effets de beauté de la fusion des contours. En définitive,\nla question, si simple en apparence, ne me paraît pas résolue.\n    Il est heureux que les destinées de l'art ne tiennent pas au résultat de ces\ninvestigations théoriques. Je ne veux pas cependant en méconnaître le très\nréel intérêt, pour les esprits que passionne le pourquoi des choses. Ils liront\npeut-être le livre du savant professeur allemand avec plus de plaisir, s'ils ont\nla sagesse de se contenter d'incertaines clartés, à défaut de lumière.\n                                                              F . VERHELST.\n\nSouvenirs inédits de Frédéric C h o p i n , publiés par M. KAR-\n   LOWICZ. — (Welter éditeur, Paris, rue Bernard-Palissy, 4.)\n   Les documents publiés dans cet ouvrage, collectionnés et annotés par\n Mieczyslaw Karlowicz, traduits par Laure Disièrp, comprennent les lettres\nque le grand artiste écrivait à sa famille ainsi que le plus grand nombre de\ncelles qui lui furent adressées par son père, ses sœurs, la fiancée qu'il ne\ndevait pas épouser, par ses élèveset ses amis. Le présent recueil ne peut\nmanquer d'attirer l'attention de tous ceux qui s'intéressent à Chopin, car il\nconstitue un apport important à l'histoire encore si peu fixée de la vie du\ncélèbre musicien. On sait combien à cet égard la documentation possédée\njusqu'à ce jour est peu abondante et incomplète. En dehors de la biographie\nassez déclamatoire de Liszt, des confidences plutôt suspectes de George\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "490                                 DURENDAL\n\n\nSand et du joli roman de Wodzinski, l'unique source un peu sérieuse à\nlaquelle on ait pu jusqu'ici avoir recours est le livre de Karazowski.\n   A vrai dire, les indications qu'offrent les lettres de Chopin publiées dans ce\nrecueil sont très sensiblement circonscrites dans le domaine des menus faits\nde la vie extérieure et ne permettent point de pénétrer bien avant dans la vie\nintime et secrète de cette âme d'élite que son œuvre immortelle nous dévoile\nsi sensible, pieuse et héroïque. Chopin y parle de ses concerts, des personna-\nlités du monde et de l'art qu'il fut amené à rencontrer, et reste presque\nentièrement muet au sujet de ses œuvres, des circonstances où il les composa,\ndes significations qu'il leur prêtait, de l'émotion qu'il éprouva à les écrire.\n Mais l'homme apparaît si bien en ces lettres qui toutes témoignent d'une si\n parfaite bonté et simplicité de cœur, font preuve pour ses parents et pour ses\nsœurs d'une affection touchante et si bien méritée. Elle est, en effet, poi-\ngnante, la dernière lettre où, déjà mourant, il appelle sa sœur auprès de lui,\net promet de donner ensuite beaucoup de leçons pour réparer la dépense du\nvoyage.\n   D'autre part, nous n'hésiterons pas à dire que la partie la plus intéressante\ndu livre, ce sont non les lettres de Chopin, mais celles de sa famille. Quelles\nfigures éminemment sympathiques que celles de Nicolas Chopin, le père du\ncompositeur, que celles de ses sœurs, Louise Iedrzeïewicz et Isabelle Bar-\ncinski? Comme on comprend que les rares qualités intellectuelles et morales\ndont était si abondamment pourvu Chopin se soient mûries et développées\nau contact d'un milieu si exceptionnel, sous l'action bienfaisante d'âmes aussi\nfières, robustes et généreuses! Quel pur sentiment de la poésie du foyer,\nquelle probe et saine conception de la vie respirent ces lettres de Louise et\nd'Isabelle, toutes deux d'ailleurs femmes d'une rare intelligence ! Au moment\ndes absences ou des silences prolongés, la tendresse passionnée qu'elles\ntémoignent à leur frère prend le caractère d'une véritable souffrance. Cette\naffection profonde dont Chopin était l'objet de la part des siens est un\nfait significatif non moins à l'éloge de sa famille que du compositeur lui-\nmême dont elle laisse aisément deviner la nature fine et charmante.\n   A l'occasion de la mort de Nicolas Chopin, Antoine Barcinski, le mari\nd'Isabelle, écrit à Frédéric une belle lettre qu'il faut lire, dans laquelle il trace\nle portrait de son beau-père, de l'homme de caractère et de devoir que fut\nNicolas Chopin, lettre qui fait autant d'honneur à celui qui l'a écrite qu'à\ncelui dont elle fait l'enthousiaste éloge.\n   « Si j'avais le talent de la parole et si j'étais capable de décrire toute sa vie,\nje le ferais en vue du bien général, afin d'apprendre aux hommes comment\nils doivent vivre et mourir pour n'être pas oubliés, même dans la tombe, et\nmériter, de génération en génération, l'admiration et l'estime universelle...\nUn homme juste comme il l'était, plein de vertus et de droiture, qui ne respi-\nrait que le bonheur des autres et qui leur sacrifia toute sa vie, un tel homme\nne craignait pas la mort ; il n'éprouva aucun tourment et mourut avec délices,\navec la douce certitude qu'il survivrait dans ses enfants, dont il avait formé\nle cœur selon le sien. »\n   Quant aux lettres des élèves de Chopin et des diverses personnalités qui\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "                        BIBLIOGRAPHIE MUSICALE                               491\n\n\nfurent en correspondance avec le compositeur, ce sont pour la plupart de\nsimples billets sans grande portée, mais reflétant, outre l'admiration pour\nl'artiste, une véritable et sincère affection pour l'homme, et attestant de la\nsorte cette vertu d'attirance irrésistiblement sympathique qui émanait de\ntoute la personne de Frédéric Chopin.\n\nLa Visite de R. Wagner à Rossini (Paris, 1860), Par\n   E. MICHOTTE. — (Bruxelles, Lebègue.)\n   M. E. Michotte, le très distingué compositeur et musicologue belge, vient\nde publier des souvenirs personnels du plus vif intérêt au sujet d'une entrevue\ncélèbre de Wagner et de Rossini à laquelle il assista. On sait qu'au cours de\nson long séjour à Paris, Edmond Michotte fut mêlé de fort près à tout le\nmouvement musical qui marqua le début de la seconde moitié du siècle der-\nnier. Ami intime de Rossini, dont il fut le confident et l'exécuteur testamen-\ntaire, il eut le mérite de compter au nombre de ceux (bien rares, hélas!) qui\nsentirent et saluèrent l'incomparable génie de Wagner à un moment où\npresque toutes les personnalités du monde et de la critique musicale atta-\nquaient et persiflaient l'auteur de Tristan. En 1860, Rossini était « adulé\ncomme un demi-dieu ; Wagner, dénué de tout prestige, bafoué même presque\nà l'égal d'un malfaiteur. Et cependant, ne l'oublions pas, Wagner à l'apogée\nde son génie — aussi grand devant lui-même qu'il s'est révélé depuis devant\nla foule — avait déjà créé l'œuvre de Tristan qui dormait, ignorée et colossale,\ndans un coin du modeste logis de la rue Newton ».\n   De la façon la plus inexacte et la plus fantaisiste, le bruit public attribuait\nà Rossini des appréciations et des boutades fort peu bienveillantes pour\nWagner. Justement soucieux de dissiper ce malentendu et de rapprocher\ndeux hommes qui, si dissemblables au point de vue de l'art, trouvaient tant de\npoints communs dans l'élévation de leur caractère, Michotte persuada à\nWagner de rendre visite à Rossini auquel il le présenta. C'est cettre entrevue\nqui est relatée dans l'opuscule d'Edmond Michotte avec maints détails inédits\nqui projettent la lumière sur le caractère des deux interlocuteurs : du côté de\nRossini, la bonté, la verve, la cordialité, la modestie, une intelligence affinée\nse rendant parfaitement compte des défectuosités de l'opéra ' tel qu'il était\ncompris au XIXe siècle et du bien fondé des critiques de Wagner ; — du côté\nde Wagner, la hauteur, la fermeté, la netteté lumineuse des vues, puis cette\nfierté inséparable du génie conscient de sa force venant s'allier à une réserve,\nune courtoisie et un respect touchant pour ce Rossini dont l'art facile était\naux antipodes de son idéal, mais qui avait été pendant si longtemps le roi du\nthéâtre lyrique et dont Wagner était mieux à même que personne de juger\nles dons rares et exquis auxquels seules trois choses manquèrent, la volonté,\nl'énergie au travail et une solide culture musicale.\n    « Comme Mozart, » dit Wagner après son entrevue avec l'auteur du Barbier,\n « Rossini possédait au plus haut degré le don de l'invention mélodique. Il\nétait, en outre, merveilleusement secondé par son instinct de la scène et de\nl'expression dramatique. Que n'eût-il pas produit s'il avait reçu une éducation\n musicale forte et complète ? Surtout, si moins Italien et moins sceptique, il\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\n\navait senti en lui la religion de son art? Nul doute qu'il eût pris une envolée,\nqui l'eût mené aux plus hautes cimes... De tous les musiciens que j'ai rencon-\ntrés à Paris, c'est le seul vraiment grand. »\n   Au cours de cet entretien, Rossini parle de son entrevue avec Beethoven à\nVienne, en 1822. « Il était loin de se douter, » ajoute justement l'auteur, « lui\nqui nous avait entretenus avec tant d'émotion de sa visite à Beethoven en\nexprimant toute l'admiration qu'il ressentait pour ce génie colossal, que c'était\nun colosse de la même trempe qu'il avait eu devant lui. »\n   « D'ailleurs, cette rencontre entre ces deux hommes de génie, dont l'un\nsaturé de renommée, survivait depuis trente ans à la plus brillante des car-\nrières; dont l'autre à la veille d'une gloire incomparable, n'avait pas encore\nrévélé à ses contemporains tout ce que ses facultés titanesques recelaient;\ncette entrevue fut ce qu'elle devait être : courtoise et simple du côté de Ros-\nsini, digne et pleine de déférence du côté de Wagner. »\n   « . . . Au lieu d'un illuminé bourré de suffisance, divaguant à travers la phra-\nséologie confuse d'un pédantisme incohérent, tel que dans son entourage on\navait dépeint cet Allemand philosophe, — Rossini se rendit bientôt compte\nqu'il avait devant lui un esprit de premier ordre, robuste, clair, conscient de\nsa force, capable d'embrasser d'un coup d'oeil d'aigle le domaine de l'art dans\nses espaces illimités et résolu à s'élever aux plus hauts sommets. »\n   Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la musique dont Edmond Michotte\nfixe de façon définitive un point contesté jusqu'ici, doivent lire la relation de\ncet entretien qui laissera en leur esprit, sinon une part d'admiration égale pour\nles deux maîtres, du moins autant d'estime et de sympathie pour l'un que pour\nl'autre.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 493, "page_fin": 496, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris JE disais un jour ici ce qu'on aurait pu faire de Paris", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 594, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2824, "texte": "Lettre de Paris\n                    JE disais un jour ici ce qu'on aurait pu faire de Paris, au\n                       point de vue de la beauté des promenades et de la variété\n                       des perspectives, en s'y prenant il y a seulement un demi-\n                       siècle (occasion manquée et désormais irréparable, Paris\n                       ne se trouvant malheureusement pas sur une des lignes\n                       de fracture du globe propres aux rebâtisses sur table rase),\n                       mais a fortiori, et même en s'y prenant plus tard encore,\n                       que n'aurait-on pu faire des environs de la grande ville?\n                       Dire que ce mot ridicule banlieue qui n'évoque que des\nchamps pelés, des maisons galeuses et des mares fétides, aurait pu éveiller\nl'idée d'un paradis de verdure semé de villas exquises et n'exhalant que le\nparfum des fleurs !\n    Le Parisis et le Hurepoix justement étaient à merveille pour la disposition\nd'un tel jardin de délices : des fleuves aux ondulations voluptueuses et qui ne\nsemblent s'éloigner qu'à regret des « prés fleuris » qu'ils arrosent, des coteaux\nmodérés, mais aux lignes reposantes et harmonieuses, un air limpide où\ngardent toutes leurs valeurs les silhouettes et les nuances, un sol fertile et\nqui ne demande qu'à se couvrir de fleurs et de feuillages, c'était bien tout ce\nqu'il fallait pour l'ébat d'un peuple de Le Nôtre.\n   Par un heureux enchaînement de conjonctures, il se trouvait qu'aucune des\nanciennes forêts royales n'avait disparu ; le jeu des révolutions comme le\ntravail des industries les avaient épargnées, non seulement les vastes mers\nde verdure qui entourent au loin Compiègne, Fontainebleau, Rambouillet,\nmais aussi les futaies prochaines, Sénart, Montmorency, Saint-Germain,\nMeudon, et tant d'autres. De tant et de si beaux ombrages a-t-on tiré parti?\nToutes ces molles rivières aux méandres délicats, les a-t-on traitées digne-\nment ? Ces coteaux qui enserrent si délicieusement l'horizon, a-t-on eu pour\neux le respect qu'ils méritaient ?...\n   Je pressens l'objection : une ville de 2 ou 3 millions d'âmes n'a pas à penser\nqu'aux seuls promeneurs. Il faut, d'abord, évacuer tous les détritus d'une\naussi colossale agglomération ; de là des égouts, des champs d'épandage, des\ntrous à fumier et des champs à chiffonniers. Il y a, ensuite, des besoins nutri-\ntifs à satisfaire, et de là des cultures maraîchères, des senteurs d'engrais, des\nrusticités et des saletés. Enfin, des travaux de mille sortes sont l'accompa-\ngnement obligatoire de tout grand centre urbain, usines aux hautes chemi-\nnées, ateliers bruyants ou nauséabonds, passages de trains et de tramways,\nbref tout ce que les Ruskins voient de si mauvais œil, et dont ils profitent\npourtant da si bon gré.\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3519, "texte": "494                                 DURENDAL\n\n\n    Sans doute, toutes les capitales ne peuvent pas pousser en plein désert,\ncomme Rome et Madrid, et il faut aller jusqu'à reconnaître que ce ne sont\n pas leurs forges, leurs docks et leurs cierges à panaches sombres qui\n déshonorent Londres, New-York ou Paris; la vie, même noire de charbon,\n et ruisselante de sueur, est toujours belle; mais de même que dans les cités,\nles lieux de travail et les lieux de repos s'éloignent les uns des autres, et qu'on\nne voit pas les hauts fourneaux border Saint-James-Park ou les cités ouvrières\ns'étaler dans le Bois de Boulogne, de même, dans les banlieues, aurait-on pu\nréserver certains coins au plaisir des yeux, quitte à abandonner tout le reste à\nl'accomplissement du labeur.\n    A adopter le système du tout à l'égout, et à faire refluer sur un point tous\nles résidus de Paris, pourquoi choisir Achères, au cœur de la ravissante\nforêt de Saint-Germain, à portée de ces jadis délicieuses et aujourd'hui inha-\nbitables petites villes qui se prélassaient sur les bords de la Seine, Andrésy,\nConflans, Poissy. Mais si les ingénieurs s'étaient un peu préoccupés de la\nquestion esthétique, ils auraient regardé à deux fois avant de se prononcer\npour le système des champs d'épandage, et tout le monde s'en trouverait bien,\npuisque il va falloir renoncer à ce système, les terres ne voulant plus filtrer\nce dont on les gorge. Une demi-douzaine d'aqueducs souterrains recueillant\ntous les déchets de la vie parisienne et les dirigeant sur autant de grandes\nusines secrètes qui les auraient traités suivant les procédés qu'emploient tant\nd'autres villes, c'était à la fois simple, salutaire et aussi lucratif, car ces choses\nlà se vendent, et tel port de mer, Trouville, par exemple, se garde bien de\nrejeter à la marée ce dont il tire un bienvenu profit.\n    Cette région de l'ouest qu'on a empuantie, déshonorée, rendue intenable,\nc'est j ustement celle qu'il aurait fallu sauver à tout prix ; à la hauteur de Maisons-\nLaffite commence cette série enchanteresse de parcs et de châteaux où s'évoque\nd'elle-même toute notre grande histoire! Quand le Roi Soleil habitait Ver-\nsailles, l'autre roi, Jacques d'Angleterre, habitait à Saint-Germain; de là on\nvoyait les flèches de Saint-Denis, les coteaux de Montmorency, les ombrages\nde Saint-Gratien où se cachait Catinat, près des eaux bleues du lac d'Enghien.\nLes Condés étaient tout près à Chantilly. Entre Versailles et Saint-Germain,\nc'était Marly, aujourd'hui, hélas! disparu, les beaux arbres seuls survivant de\nce lieu de rêves; Monsieur, frère du roi, tenait sa cour à Meudon ; Monsei-\ngneur, son fils, à Saint-Cloud; le duc du Maine à Sceaux, Mme de Maintenon à\nSaint-Cyr; non loin de là c'étaient les délicieux parcs de Chevreuse et de\nDampierre, la verte solitude de Port-Royal des Champs ; en vérité, tout ce\ncoin de l'Ile-de-France est une terre sacrée.\n    Heureusement, elle n'a pas trop souffert : il suffirait de soustraire ces beaux\nbois de Meudon, de Verrières et des Fausses-Reposes à l'administration des\nforêts qui, afin de grapiller quelques sous de plus, s'avise de les mettre en\ncoupes réglées (pourquoi ne pas envoyer aussi les bûcherons au parc Mon-\nceau?) pour rétablir de ce côté une royale ceinture de frondaisons à la ville ;\nen sortant par la porte de Clamart on peut presque, sans quitter l'ombre des\nbeaux chênes, contourner tout Paris jusqu'à la boucle extrême de la Seine et\nregagner de là les coteaux de Sannois et de Montmorency. C'est presque la\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                495\n\nmoitié de la circonférence, l'autre étant comparativement déshéritée, en dépit\ndes bords de la Marne si exquis, et des bois de Saint-Léger. Assurément ce?\nn'est pas assez, mais ce pourrait être moins encore.\n   Dans cette région choisie, toutefois, que de taches ! La Seine, charmante au\nsortir de Paris jusqu'à Suresnes, se borde à partir de ce moment de maléolentes\nusines qui n'ont pas l'excuse de la force motrice à demander au fleuve pour\nêtre venues s'accroupir et ronfler et fumer et cracher sur ses bords. Les voies\nferrées ont été trop souvent tracées sans nul souci du paysage ; quand on\nmédite sur les ruines de Marly, un viaduc de fonte vous barre la vue, à vous\nfaire presque oublier les destructeurs de ces pavillons royaux ; la vallée de\nMeudon qui paraissait abyssale du haut du viaduc de Clamart se trouve rape-\ntissée depuis que la ligne des Invalides a exhaussé son fonds à grand renfort\nde remblais. Au lieu de rejeter très loin, comme il était si facile de le faire,\nles prisons, on les a construites tout près des fortifs, pour procurer sans doute\nd'imprévues émotions aux voisins ; la région de Bourg-la-Reine est terrorisée\npar le va-et-vient des aimables gens en villégiature forcée à Fresnes.\n   Mais les habitants ont bien leur part de responsabilité, eux aussi. Riches et\npauvres, gouvernés et gouvernants, tous semblent lutter d'indifférence pour\nla beauté du sol, quand ce n'est pas de malveillance. Les banlieusards, tout en\nvendant très cher leurs lopins de terre aux Parisiens pour y construire des\npavillons d'été, grommèlent contre ces intrus qui viennent les déranger, et\nqui ont le toupet de réclamer des routes entretenues et de l'eau potable ! Les\nmunicipalités élues par ces banlieusards boudent, rechignent ou détériorent ;\nd'elles-mêmes, elles n'auraient l'idée de rien construire, ni hôtels de ville, ni\néglises, ni même écoles ; il faut que ce soit le sacro-saint Etat qui les oblige,\nle couteau sur la gorge, à installer des groupes scolaires; à plus forte raison\nne faut-il pas leur demander d'acquérir des terrains pour les aménager en\nparcs et en promenades; des communes vraiment riches, toutes bâties en\nvillas particulières, comme Bois-Colombes et Colombes, n'ont seulement pas\nun petit square pour les passants; elles ne semblent même pas soupçonner\nqu'elles pourraient, avec des plans étudiés d'avance, des arrêtés d'alignement,\ndes conditions imposées à la vente des lots de terrain, transformer en jardin\ncharmant leur maussade et gâté domaine.\n   Une de ces communes, le Vésinet, est pourtant digne d'éloges, et par ce\n qu'elle a fait, on voit ce que beaucoup d'autres auraient pu faire. C'était, il y\n a cinquante ans, un petit village perdu dans des bois médiocres entre Saint-\n Germain et Chatou ; la municipalité, éveillée peut-être par la création du\n Bois de Boulogne, transforma sa forêt en parc de plaisance sillonné de ruis-\n seaux, de lacs, de routes tournantes ; les citadins vinrent et y bâtirent dé\n charmantes villas ; le curé, lui-même, piqué au vif, commanda à Maurice\n Denis les peintures de son église; bref, aujourd'hui cette petite station\n constitue une oasis enchanteresse pour le bicyclettiste qui débouche des patelins\n voisins de Montesson ou de Houilles. Pourquoi faut-il que cet exemple soit\n unique, car ce n'est pas aux municipalités de Maisons-Laffite ou de Saint-\n Cloud qu'on peut faire honneur de l'aménagement de l'ancien parc du châ-\n teau ou des coteaux qui regardent Longchamps ?\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3522, "texte": "496                                DURENDAL\n\n\n    Quant aux simples particuliers, beaucoup sont repréhensibles. Autrefois\n les riches Parisiens se bâtissaient de somptueuses demeures dans les environs\n immédiats de la ville; le parc de Saint-Cloud, d'aspect royal, a été planté par\n un simple bourgeois. Mais le vent a tourné; on ne peut avoir décemment\n son château qu'à 300 kilomètres de Paris; la Touraine elle-même commence\n à être trop près; il faut aller jusqu'aux plages de Bretagne, jusqu'aux bords\n des lacs de Savoie, jusqu'aux coins de corniche de la Côte d'Azur. L'exemple\n ainsi donné par les grands, les moyens ont suivi ; tel qui aurait pu installer à\n demeure sa famille dans un petit domaine patrimonial, a préféré courir les\n villes d'eaux et les régions de montagne; on brouille ainsi le fâcheux ennui\nqui suit à la piste nos sociétés névrosées, on s'exonère des soucis domestiques\nqui ne sont pas moindres à la campagne qu'à la ville, on fait même des éco-\nnomies, car le séjour vacancial dans le plus luxueux hôtel de Suisse coûte\nmoins cher qu'un entretien à l'année de serres et de parc. Il n'est donc resté,\npour coloniser la banlieue, que d'humbles bourgeois, des fonctionnaires fur-\ntifs, et des épiciers à l'âme poétique; mais ces peu fortunés amants de la\nnature ne pouvaient, hélas! acquérir de spacieux espaces; de là l'effroyable\nquantité de bicoques qui parsèment le voisinage de Paris ; les pavillons n'ont\npas une apparence trop niaise; avec de la brique et des bois découpés il est\nfacile d'obtenir des silhouettes amusantes, mais ces jeux d'architecte coûtent\nencore assez cher, et il n'est plus rien resté pour le jardin ; la villa type des\nenvirons parisiens c'est un pavillon assez coquet dans un pauvre préau de\nvingt-cinq mètres carrés, sans arbres; on se met à l'ombre de la bâtisse, en\nchangeant de place quand le soleil tourne !\n   Il serait pourtant bien facile aux municipalités, non pas seulement d'ordon-\nner de bâtir à cinq bu six mètres de la rue, mais de défendre de vendre des\nlots inférieurs à 500 mètres carrés, de favoriser par des exemptions d'impôts\nles ventes de lots de 2,000 à 3,000 mètres carrés, de prohiber les constructions à\ncinq étages au delà d'une certaine zone, de réserver dans les endroits encore\nlibres de vastes espaces, et encore, quand un propriétaire de riche villa, gagné\npar le spleen, a envie de la vendre pour aller s'établir à Nice ou à Houlgate,\nde lui acheter cette villa et d'en faire un beau parc public. C'est ce qu'a fait\nl'an dernier la municipalité de Montmorency pour le château de M. de Foresta.\nMais ne faudrait-il pas aller plus loin, et faire voter une loi qui interdirait\naux propriétaires de détruire sans motifs de belles constructions qui leur\ndéplaisent? Au Vésinet, dont je parlais, on est en train de démolir un splen-\ndide château qu'avait fait construire le commandant Hériot. Pourquoi cela?\nQuelle lubie a passé par la tête de sa veuve? Pourquoi, de même, M. Dufayel\na-t-il jeté bas le joli hôtel de la duchesse d'Uzès qui bordait les Champs-Ely-\nsées, et l'a-t-il remplacé par l'horrible et vaniteuse bâtisse qui fait hausser les\népaules à tous les passants? Ah! si les socialistes du nouveau Parlement ne\nportaient jamais à la propriété privée d'autre atteinte que celle qui défendrait\nde démolir un édifice d'une valeur de 300,000 francs je suppose, sans une\nautorisation de la mairie et du tribunal, comme on les louerait de bon cœur !\n\n                                                                HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 497, "page_fin": 499, "titre_corps": "Le Vœu des Écrivains belges", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Le Vœu des Ecrivains Belges Voici la teneur du vœu des Littérateurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 600, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2273, "texte": "Le Vœu des Ecrivains Belges\n   Voici la teneur du vœu des Littérateurs tel qu'il a été\nexposé dans la lettre qui a été adressée par l'Association des\nEcrivains Belges au Ministre de l'Intérieur et de l'Instruction\npublique. C'est un document à conserver, c'esr pourquoi nous\nle reproduisons ici :\n   A la suite des plaintes soulevées par nos écrivains de langue française au\nsujet de la situation qui leur est faite en Belgique; d'un rapport sur le même\nobjet, présenté à l'Académie libre de Belgique; d'enquêtes littéraires faites\ndans le Messager de Bruxelles et dans la Revue Durendal; d'études publiées sur\nla question dans l'Art Moderne, le Soir et surtout dans le Petit Bleu; l'Associa-\ntion des Ecrivains Belges s'est occupée de rassembler et de formuler les vœux\nde nos écrivains.\n   A cet effet, il a été envoyé à tous nos littérateurs le questionnaire annexé\nà cette lettre. Il nous est parvenu une centaine de réponses. Ce sont elles\nqui nous ont permis de fixer d'une manière précise et définitive les desiderata\nde la littérature belge. Les voici :\n\n  1° La création, dans le sein de l'Académie Royale de\nBelgique, d'une classe nouvelle réservée aux écrivains\nproprement dits. Cette classe aurait à prendre toutes les\ninitiatives en matière d'encouragement littéraire.\n  a) C'est elle qui serait chargée d e conférer les prix de littérature.\n  b) Jouissant d'un b u d g e t spécial, elle pourrait allouer des subsides a u x\njeunes littérateurs pour les défrayer de la publication de leurs œuvres.\n  c) Elle aurait d a n s ses attributions le service des échanges internationaux,\nactuellement confié à la Bibliothèque R o y a l e , et d o n t des écrivains d e p r o -\nfession s'acquitteraient b e a u c o u p mieux.\n  d) Elle s'occuperait de réunir les matériaux d'une histoire complète des\nlettres en Belgique et aiderait de la sorte à l'élaboration d'une conscience\nnationale.\n  e) Elle pourrait être consultée par le Gouvernement au sujet des réformes\nsuccessives à introduire dans notre enseignement, et sur les moyens à\nemployer pour imprégner ce dernier d'un esprit plus littéraire.\n  f) Elle déléguerait de ses membres dans les commissions chargées d'approu-\nver les ouvrages destinés à être donnés en prix ou à servir de manuels dans\nles écoles.\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "493                                  DTJRENDAL\n\n\n   g) Elle chargerait des écrivains de missions à l'étranger, recherches dans\nles musées et les bibliothèques, enquêtes sur la vie littéraire, sur la librairie,\nsur les mesures de protection et d'encouragement, en un mot, sur tout ce qui\nserait de nature à intéresser notre propre mouvement, — et elle aurait à exa-\nminer les rapports qu'ils présenteraient à leur retour sur ces différentes ques-\ntions.\n   h) Enfin, et d'une manière générale, sans vouloir épuiser la série des cas\noù cette classe pourrait jouer un rôle utile, elle servirait, en toute circonstance,\nd'intermédiaire autorisé entre la littérature et les pouvoirs publics.\n\n   2° La réforme des prix de littérature.\n   L'importance de ces prix ne correspond plus au développement extraordi-\nnaire de notre littérature depuis vingt ans.\n   Les littérateurs demandent le bénéfice de faveurs égales à celles dont\njouissent les sculpteurs, les peintres et les musiciens.\n   Ils proposent notamment que le prix quinquennal de 5,000 francs devienne\nannuel et que sa collation soit enlevée à des jurys spéciaux pour être confiée\nà la classe académique prévue plus haut.\n   Ils proposent, en outre, une réforme complète du système des subsides\naccordés actuellement par le département de l'Intérieur, sous la forme d'achat\nde volumes ; l'octroi de ces subsides, considérablement augmentés d'ailleurs,\nserait laissé à l'Académie qui les consacrerait à l'achat pour les bibliothèques\npubliques, communales ou autres, d'exemplaires de tous les ouvrages de\nquelque valeur publiés en Belgique, — ou à l'encouragement direct des\n auteurs pour leur permettre de publier leurs œuvres.\n\n  3° La création des chaires de littérature dans les uni-\nversités, les académies, les conservatoires, les écoles\nnormales et dans les classes supérieures des athénées et\ndes collèges communaux.\n   Une tendance générale de la pédagogie moderne réclame l'adjonction au\nprofesseur titulaire de chaque cours, d'un spécialiste qui, à titre exception-\nnel, viendrait illustrer les leçons et fixer par des exemples bien choisis l'atten-\ntion et la mémoire des élèves. Pourquoi le littérateur ne serait-il pas, au pro-\nfesseur de littérature, ce que le maître de dessin est devenu par rapport au\nprofesseur de géométrie? L'institution de conférences littéraires dans les éta-\nblissements mentionnés ci-dessus, sans présenter le caractère fixe et pédago-\ngique de cours proprement dits, aurait pour effet principal d'éveiller la\nsensibilité de l'enfant au contact de la parole chaude et colorée du poète ou\ndu conteur. Il est à remarquer, d'ailleurs, que ce vœu est formulé en même\ntemps pàT les écrivains \"flamands et que, notamment, ceux-ci demandent la\nnomination d'un conférencier littéraire à l'Athénée royal d'Anvers. D'autre\npart, certains établissements privés, l'École de musique d'Ixelles et l'Institut\nSainte-Marie à Bruxelles, entre autres, sont déjà entrés dans cette voie et font\nappel, en dehors de leur corps professoral, au concours dé littérateurs et\nd'artistes. M. de Coubertin, dans son « Plan du Collège Léopold II » pré-\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3094, "texte": "                   LE VŒU DES ÉCRIVAINS BELGES                              499\n\nsente au Congrès mondial de Mons, exprime le même vœu en ces termes :\n« Nous croyons excellent que chacun des professeurs fasse appel, de temps à\nautre, à des conférenciers spécialistes pour l'aider dans sa tâche. » Disons\nenfin qu'il faudrait, dans les classes des humanités anciennes de nos athénées\net de nos collèges, confier les cours de français à des professeurs spéciaux,\nainsi que cela se pratique dans les classes des humanités modernes.\n\n   4° La création de bibliothèques scolaires, de toutes les\nlittératures en général et de la littérature belge en particu-\nlier, à l'usage des maîtres et des élèves de l'enseignement\nmoyen et supérieur.\n   Il est désirable que les professeurs qui veulent se tenir au courant du mou-\nvement littéraire, trouvent dans l'établissement dont ils font partie, de quoi\nsatisfaire leur légitime curiosité. S'il en était ainsi, leur enseignement s'en\nressentirait heureusement. Les élèves, eux aussi, doivent être encouragés à\nla lecture. Actuellement, fort peu de classes possèdent une bibliothèque.\nToutes devraient en être pourvues et l'on devrait y réserver une large place\naux livres belges.\n  5° Enfin, comme vœu subsidiaire, et dans le but d'en-\ncourager en Belgique la littérature dramatique, les litté-\nrateurs demandent :\n   a) La réforme du prix triennal de littérature dramatique et notamment la\nsuppression de cette clause du règlement qui règle le partage du prix entre\nl'auteur primé, à qui va, d'ailleurs, la plus petite part, et la société qui repré-\nsente l'œuvre aux fêtes nationales.\n    b) La réforme des primes qu'alloue aux auteurs dramatiques le Comité de\nlecture institué par le gouvernement. Ces primes ne sont accordées actuelle-\nment que si la pièce est jouée et après rapport favorable de la Commission\nprovinciale qui assiste à la représentation. Nous proposons la suppression\nde la clause de représentation ainsi que de la Commission provinciale en\n question. Maintes bonnes pièces, en effet, sont primées par le Comité, sans\n que les auteurs touchent jamais la prime, parce qu'il déplaît à ces derniers\n de faire jouer leur œuvre par une société dramatique quelconque et que,\n d'autre part, les directeurs de théâtre se soucient fort peu de représenter des\n œuvres belges.\n     c) L'institution d'un théâtre d'éducation, annexé au Conservatoire Royal\n de Bruxelles. Ce théâtre pourrait être considéré comme le développement\n des matinées littéraires qui obtiennent en ce moment un si vif succès dans\n  plusieurs théâtres de la capitale. On y représenterait, pour le plus grand bien\n  de l'éducation esthétique de notre public, les chefs-d'œuvre dramatiques de\n  tous les pays et de tous les temps, qui ne figurent pas au répertoire courant.\n  Ces représentations seraient précédées de conférences faites par nos écrivains.\n     d) L'octroi de récompenses de toute espèce, primes, subsides, voire même\n  la décoration, aux entrepreneurs de spectacles, belges et étrangers, qui ins-\n  crivent régulièrement des œuvres belges à leur programme.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 500, "page_fin": 507, "titre_corps": "Livres et Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES PHILOSOPHIE Les soucis des derniers soirs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 603, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2828, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\n PHILOSOPHIE :\n    L e s s o u c i s d e s d e r n i e r s s o i r s , par Louis DUMONT WILDEN. —\n (Bruxelles, éd. de La Belgique artistique.)\n    Ce livre est surtout et avant tout un livre d'idées. Et que l'on partage celles\n de Dumont Wilden ou non, on y prête attention avec plaisir parce qu'il est\n manifeste qu'elles sont celles d'un homme loyal. Or, autant il'est insuppor-\n table de lire les auteurs intolérants et de partis-pris, autant il est agréable de\n causer par la lecture avec un esprit droit et qui ne semble vous demander\n que de le convaincre, s'il ne vous convainct pas lui-même. Et c'est bien l'im-\n pression qu'on a tout le temps en lisant le présent livre.\n    L'auteur ne dogmatise pas, n'anathématise personne, ne cherche pas à vous\nimposer de force ses idées. Il regarde la société avec douceur, en même temps\nqu'avec une certaine mélancolie qu'engendre en son esprit la tristesse de\nbien des spectacles que donne l'humanité actuelle. I1 voit la société aller à la\ndérive et il se demande ce qui va sortir du désarroi où se débat le monde\ncontemporain en ces derniers soirs ? Tel est le souci qui le préoccupe et\nqu'il développe en une série d'entretiens pittoresques, où on voit évoluer des\nthéories contradictoires, énoncées tour à tour par les divers personnages, tous\ntrès curieux dans l'allure spéciale qu'il donne à chacun. Ces entretiens ont un\ncharme très prenant qui séduit absolument, comme les Soirées de Saint-Péters-\nbourg, de Joseph Demaistre, à qui M. Dumont Wilden, qui est l'homme le\nplus modeste qui soit en dépit de sa supériorité, m'en voudra peut-être de\nl'avoir comparé. Je ne partage certes pas bien des idées émises dans ces\nentretiens. Je ne partage notamment pas le pessimisme qui s'en dégage,\nayant foi dans la force d'En Haut, qui tant de fois sauva l'humanité, dans des\ncrises au moins aussi violentes que celles de ces derniers soirs. Je ne suis pas\nde son avis quand il cite parmi les forces sociales qui s'effritent, au contact de\nla critique, le christianisme. Tant de fois on a prophétisé sa fin. Il est toujours\ndebout. Et sa naissance date pourtant d'il y a vingt siècles. Mais j'écoute\nl'auteur sans hostilité, parce que je ne le sens pas hostile lui-même, et même\navec sympathie, parce que tout esprit sincère m'intéresse, qu'elles qu'en soient,\ndu reste, les idées, fussent-elles même aux antipodes des miennes.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\nLITTÉRATURE :\nCongrès international pour l'extension et la culture de la\n   l a n g u e f r a n ç a i s e , tenu à Liége en septembre 1905. — (Paris,\n  Champion; Bruxelles, Weissenbruch.)\n  Il est d'une lecture fort intéressante ce volume de comptes rendus et de\nrapports. Parmi les meilleurs de ces derniers, il faut citer le précis substan-\n"}, {"page_pdf": 604, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3571, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 501\n\ntiel et bien documenté de M. Cohen, sur le Parler belge; les pages de\n M. Dumont-Wilden, sur Le rôle du roman dans la culture française; celles de\n M. H. Krains, sur la Littérature française en Belgique. MM. E.Gilbert et Remy\nde Gourmont traitent, avec l'autorité qui leur appartient, de la Critique litté-\nraire dans les revues périodiques ou dans la presse.\n   M. Gérard Harry disserte sur les Rapports de la littérature avec la presse et sa\nverve ironique lui inspire des considérations d'un humour qui aurait fait la\njoie de Villiers de l'Isle-Adam. Celle-ci, par exemple : « Avez-vous jamais\nsoupçonné cette vérité, d'allure paradoxale, que beaucoup de ces journaux,\nsi dédaigneux en apparence de la littérature, lui rendent le plus réel, bien\nque le plus muet des hommages, en s'abstenant de la solliciter? Quand ils\n mesurent son mérite et leurs moyens, ils constatent entre les deux une dis-\ntance qu'ils se refusent de franchir, par respect et même par amour d'elle... »\n La presse, en général, ne sollicite pas la collaboration des écrivains parce\n qu'elle met celle-ci à un trop haut prix, mais si elle est réduite ainsi à serrer\n les dents et les cordons de sa bourse par respect et déférence, on ne voit pas\n de raisons, même paradoxales, au mutisme avec lequel elle accueille ou\n laisse passer les œuvres de nos principaux écrivains... Faudrait-il croire que\n ces derniers, « mesurant leurs moyens et le mérite de la presse », renoncent\n immédiatement à essayer de la faire parler?...\n    Ajoutons, au reste, que M. Harry, dont, le journal est. sans doute, l'un\n des plus accessibles à la littérature, était à peu près seul à pouvoir parler de\n la sorte sans paraître user d'une dérision féroce à l'égard des écrivains.\n A notre sens, pour le surplus, les blâmes et les récriminations, dont\n M. Ernest-Charles, par exemple, s'est fait l'écho virulent, n'auraient pas de\n motifs suffisants si l'on voulait juger les choses selon la réalité et se convaincre\nque, dans notre conception actuelle, américaine, de la presse, un journal doit\nêtre un mur sur lequel quiconque peut afficher, moyennant acquit préalable\nd'une taxe légitime. Les amateurs de l'idéal doivent en prendre leur parti :\nl'anarchiste qui veut lancer une bombe sur un cortège, doit payer pour louer\nune fenêtre située en quelque endroit propice ; l'artiste qui veut faire\n« éclater » son œuvre parmi la clientèle d'un journal fréquenté doit agir de\nmême et louer une fenêtre... Ce sont les arrhes de la gloire! I...\n   Le flamand, naturellement, a été assez malmené en ce congrès : Haro sur\nle baudet!... M. Catteau ne marchande pas son opinion à ce sujet : si l'on\nentend bien son argumentation et les textes de lois dont il l'appuie, il consi-\ndère comme un déni de justice et une atteinte à la Constitution toutes les\nmesures qui ont dû être prises pour donner aux populations flamandes d'être\nadministrées, jugées, enseignées, etc., dans l'idiome dont elles se servent et\nqu'elles» comprennent! L'hostilité générale dont ce congrès a témoigné à\nl'égard du flamand et de la Flandre, et qui n'avait pas des raisons exclusive-\nment littéraires, laisse une impression pénible : personne parmi les Belges ne\nsemble y avoir eu la conscience et le respect du génie flamand, de la gran-\ndeur de la race qui, dans tous les domaines et, principalement, dans celui\nde la pensée et de l'art, a fondé la renommée et la gloire de nos provinces\ndans le monde. A supposer même, ce qui n'est pas, que la culture du peuple\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3606, "texte": "502                                    DURENDAL\n\n\nflamand soit inférieure à celle des populations wallonnes, encore pourrait-on\ndire que l'énergie et la puissance intellectuelles d'un peuple se manifestent\ndavantage par son originalité créatrice que par sa c u l t u r e . . . Mais, c'est l'uni-\nformité que l'on p o u r s u i t ; l'originalité est gênante; elle n'est pas d a n s l'ali-\ngnement et les théoriciens s'en émeuvent et s'en attristent, eux qui voudraient\nranger les âmes et les esprits a u cordeau !\n   L e Congrès de L i é g e a émis de n o m b r e u x v œ u x ; et il en est m ê m e où l'on\nrencontre le \" CONSIDÉRANT QUE \" qui ornait cette délibération du Conseil\nd'arrondissement de Cahors, « pour l'abolition du patois », à propos de\nlaquelle le c h a r m a n t Charles N o d i e r écrivait spirituellement : « N o n , mes-\nsieurs, je vous le j u r e , vous n e supprimerez pas les patois, vous n e suppri-\nmerez point de langues ! Les langues ! elles m e u r e n t à leur j o u r comme les\nrois, comme les dynasties, c o m m e les nations, les mondes et les soleils,\ncomme les comités d'arrondissement; mais les h o m m e s n'y peuvent rien! On\nparlera longtemps a p r è s vous le languedocien qui vous déplaît, le basque et\nle bas-breton. E t puis on parlera d'autres langues encore que l'Université\nn'aura pas faites, et que vous n'entendriez ni plus ni moins que les langues\ndu passé. E t puis, on ne parlera plus des universités, des recteurs et des\ncomités d'arrondissement. C'est le train éternel des choses du m o n d e ! . . Non,\nmessieurs, a u c u n e langue n e m o u r r a de mort légale et juridique, en face d'un\n lycée, garrottée, bâillonnée, plastronée d'un écriteau de condamnation bar-\nbouillé sur le pupitre d'un p é d a n t ! J a m a i s u n recteur, assisté de deux cuistres,\nne la jettera d a n s l'éternité, au n o m du rpi et de justice ! Les langues sont plus\nvivaces : on n e les tue p a s ! » (1).\n    L a réforme de l'orthographe a, nécessairement, été agitée au Congrès :\nM M . Meyer et Cohen ont expliqué aux écrivains présents, et, d'ailleurs, silen-\ncieux, la nécessité de cette réforme et les beautés logiques de la nouvelle\northographe qui, selon les renseignements d'un journal français, sera obliga-\ntoire et, étant obligatoire, sera démocratique. N o u s aurons ainsi les réaction-\nnaires de l'orthographe, et u n jour, peut-être, on encourra les châtiments de\nla vindicte populaire pour avoir écrit homme p a r un H ou pédant avec un T ! . .\nM. Salomon Keinach, qui voudrait faire d e toutes les tiares, authentiques ou\nsupposées, des objets d'archéologie, a plaidé contre Bossuet, P a s c a l , etc., en\nfaveur de Voltaire, Rousseau et Diderot : « L a l a n g u e du XVIIe siècle n'est pas\nnotre langue, a-t-il d i t ; en étudiant ses écrivains, on fait de l'archaïsme ».\n M. Reinach ne croit p a s que l'étude des écrivains du « g r a n d siècle » puisse\n exercer u n e influence sur notre prose, p a r exemple, qu'il considère comme\n « vicieuse et inutilement compliquée ». « Ce serait, affirme-t-il, la plus folle\n des chimères de vouloir la r a m e n e r artificiellement à celle d'une période plus\n a n c i e n n e de notre histoire. » On ne saisirait point pourquoi cette judicieuse\n observation s'appliquerait exclusivement à la langue du XVIIe siècle et non\n à celle du XVIIIe; si on n e pressentait que, au fond, le tort de Bossuet, de\n Pascal et de leurs contemporains est bien plus, aux yeux de M. Reinach, dans\n\n\n   (1) Dictionnaire des termes du vieux francais, etc., par Borel; nouvelle édition par\n Favre. Paris, 1882, t. II, p. 249.\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                 503\n\nce qu'ils disent que dans la façon dont ils le disent !... Et il faut remarquer,\nà ce propos, qu'il est assez étrange de voir un congrès de cette nature, où\nles écrivains de toutes nuances et de toutes opinions étaient conviés et qui,\npar définition et par courtoisie, aurait dû être neutre, ou, du moins,\ns'astreindre à quelque modération, de voir, disons-nous, un congrès littéraire\naffecter des allures aussi déclarées de propagande anticléricale.\n                                                                        A. G.\n\nHISTOIRE :\nLe fonti di S i e n a e i loro aquedotti, par F. BARGAGU-PETRUCCI.\n    2 vol. ill. — (Siena, L. S. Olschki.)\n    Tous ceux qui ont hanté Sienne, la sombre et la douce, connaissent le\ndélice de ses fontaines. On les rencontre dans ses rues accidentées ou sur ses\nplaces, comme la fonte Gaia, merveilleusement décorée par Jacopo della\nQuercia ; comme la fonte Branda, non loin de l'église de S. Domenico, ou hors\ndes murs, comme la fonte d'Ovile, au débouché de la porte de ce nom. Les\nprincipales sont protégées par des voûtes, entourées de murailles percées de\nbelles arcades : ce sont de magnifiques nappes d'eau profonde et limpide où\nles habitants viennent s'approvisionner ou qui servent de lavoir.\n    Quelques-unes d'entre elles remontent aux origines étrusques ou romaines\nde Sienne, cette fonte Branda, par exemple, dont le nom se rencontre sous la\nplume du Dante au trentième chant de l'Inferno : on a émis des doutes sur\nl'identité de la fontaine citée par le poète avec le monument siennois, mais\non peut dire, avec M. Bargagli-Petrucci, qu'ils n'étaient pas fondés.\n     L'auteur de cet excellent ouvrage s'est attaché à rechercher dans les docu-\nments siennois, abondants surtout à partir du XIIIe siècle, comme chez les\nchroniqueurs et dans les sources littéraires tout ce qui a trait à son sujet, à\nl'organisation des eaux de la ville, à leur alimentation, aux lois et règlements\nédictés à leur propos, à leur administration financière, etc. La tâche qu'il\ns'était assignée et qu'il a brillamment exécutée l'a amené, naturellement, à\n toucher à mille points de l'histoire si tragique et si émouvante de la cité. Il\n fait suivre l'exposé général des faits et des renseignements réunis par lui d'une\n série de monographies où chacune des fontaines de Sienne fait l'objet d'une\n étude spéciale du plus vif intérêt et où le lecteur rencontrera à foison les\n détails caractéristiques et charmants de la vie siennoise au moyen âge; de\n   belles phototypies d'après les clichés de la maison Lombardi reproduisent\n les plus illustres de ces fontaines, fonte Branda, fonte Nuova, fonte d'Ovile, fonte\n Gaia, etc.\n     Se fondant sur l'orthographe usitée dans la majorité des documents,\n  M. Bargagli-Petrucci écrit le nom du grand sculpteur siennois par un G :\n della Guercia au lieu de della Quercia, surnom provenu, peut-être, selon l'hypo-\n  thèse de l'auteur, des ascendants de l'artiste qui auraient exercé le métier de\n  creuseurs de galeries aurifères. Rappelant le caractère sacré conféré dans\n  l'antiquité aux sources et aux fontaines, placées sous la sauvegarde de\n  quelque divinité, il constate qu'à Sienne, comme en beaucoup d'autres lieux,\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": " 504                               DURENDAL\n\n\nles images chrétiennes ont, sans doute, succédé à des effigies païennes\ndans la décoration des plus anciennes fontaines siennoises La preuve de\nl'âge vénérable de celles-ci, il la tire, par exemple, du récit fait par Ghiberti,\ndans ses Commentaires, de la découverte, vers 1345, lors de la con-\nstruction d'une maison, d'une stalue féminime antique, attribuée à Lysippe.\n L'aventure de cette statue, probablement une Vénus Anadyomène, est\ncurieuse : après avoir été portée en grande pompe et réjouissance sur la place\ndu Campo et installée sur la fontaine qui se trouvait en cet endroit, elle en\nfut retirée quelques années plus tard, pour être mise en pièces, parce que\nles citoyens attribuaient à l'influence néfaste de 1' « idole » les malheurs qui\naccablaient la cité depuis l'exhumation de ce marbre !...\n\n  L'évolution et le d é v e l o p p e m e n t du merveilleux dans\nles l é g e n d e s de saint Antoine de P a d o u e , par M. LÉON DE\nKERVAL. — (Paris,     Fischbacher. Opuscules de critique historique, avril 1906.)\n    Nous avons déjà exprimé cette idée, ici, que la survivance de l'influence\n et de la renommée d'un héros ou d'un saint pouvait, peut-être, se mesurer à\n la floraison plus ou moins abondante de sa légende, au travail mythique plus\n ou moins développé qui a surajouté un merveilleux toujours accru aux faits\n réels de son existence.\n    Saint Antoine de Padoue, dont le temps n'a cessé d'augmenter la popula-\n rité, offre un exemple très particulier à l'appui de cette observation. Les\nnotions certaines que nous possédons sur sa carrière et qui sont contenues\ndans la Legenda prima— dont M. L. de Kerval a publié, récemment, une\nremarquable édition critique que nous avons annoncée à nos lecteurs — ou\ndans les légendes franciscaines, se réduisent à peu de chose et laissent, si l'on\npeut dire, de considérables lacunes dans la physionomie du saint. Mais,\ndepuis, auXIVesiècle, surtout, les imaginations exaltées par la dévotion ou\npar ce que l'on pourrait appeler le patriotisme religieux ont travaillé et créé\ntout un cycle de miracles que l'on peut, voir figurés dans le marbre, dans le\nbronze et par la fresque, dans l'église et dans la senola de Saint-Antoine à\n Padoue.\n    M. Léon de Kerval, auquel l'histoire franciscaine et, spécialement, les\nétudes antoniennes doivent déjà nombre de beaux travaux, a voulu faire la\nventilation des récits thaumaturgiques relatifs au célèbre disciple de saint\nFrançois, rechercher leur origine, marquer ce qui peut en être retenu au\nregard d'une saine critique, déterminer, enfin, le processus presque automa-\ntique au cours duquel —. les textes comparés le prouvent — tel détail, telle\nparticularité de la vie d'un saint germe, se transforme, va s'amplifiant, se\ndénaturant, jusqu'à la perfection de quelque histoire fabuleuse qui finit par\ns'agglomérer avec les faits véritables, et, même, par les étouffer. Le R. P. De-\nlehaye a montré, dans son beau livre sur les Légendes hagiographiques, quelle\ncirconspection s'imposait en cette matière, la plus importante qui soit pour\nl'étude de la pensée religieuse, si féconde — puisqu'elle est de l'homme et\nparticipe de sa faiblesse — en aberrations, mais aussi en grandeurs et en\ninexprimables beautés. Il faut porter des mains délicates en des travaux de\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 505\n\ncette sorte et toujours craindre de trancher dans le vif, tandis que l'on croit\nne se trouver qu'en présence de rejetons parasitaires : le tact du critique,\nl'amour qu'il a pour la pensée des hommes manifestée dans les œuvres et la\nfaculté qu'il possède de recréer cette pensée en lui-même, de ressentir l'eni-\nvrement ou la souffrance qui sont nés d'elle, l'empêcheront de mettre au\nmême rang, par exemple, la délicieuse aventure du loup d'Agobblio, relatée\nen termes charmants par les Fioretti, et le miracle du pied coupé, attribué à\nsaint Antoine, à la fin du XIIIe siècle, alors même que, comme c'est le cas, la\nprésence d'une histoire presque identique dans la vie d'un autre saint contem-\nporain ne suffirait point à éveiller une forte défiance. Les épisodes des Fio-\nretti sont comme des apothéoses de réalité; l'esprit de candeur et d'amour de\nsaint François circule dans les pages de ce recueil exquis, alors que la plu-\npart des miracles, souvent étranges, dont la légende de saint Antoine s'est\nsurchargée, sont visiblement indépendants de celle-ci et sans relation orga-\nnique avec elle. Ce n'est que de la broussaille morte et qui nuit à la beauté\nvéritable de la forêt. La tradition n'est pas respectable, dont les fondements\nsont faux... Les âmes pieuses et éclairées doivent aimer et comprendre les\ntravaux d'hommes comme les BoUandistes et M. de Kerval puisqu'ils ont\npour but de tirer les saints de la fable pour les replacer dans la belle et loyale\nlumière de la réalité.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nART :\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s . — Le numéro de juillet contient\nla fin de la belle étude de J. Veth sur Rembrandt, un article sur un inté-\nressant peintre hollandais N. Tholen et d'abondantes chroniques d'art parmi\nlesquelles une notice curieuse de Max Rooses sur J. Dubroeucq de Mons. De\nbelles reproductions rehaussent ce fascicule.                        H . M.\n\n   R a s s e g n a d'arte s e n e s e . — La Société des Amis des Monuments, de\nSienne, publie, sous ce titre, un bulletin trimestriel du plus vif attrait et que\nnous signalons à l'attention de tous les amis et admirateurs de la délicieuse et\nmagnifique cité île la Vierge. Le premier fascicule de la deuxième année, que\nnous avons sous, les yeux, contient nombre de notices et de travaux excellents,\nnotamment au sujet des fresques exécutées par des artistes de l'école siennoise\ndans l'église de S. Lorenzo, à Asciano; ces peintures, que M. E. Baroni sup-\npose devoir être attribuées en partie à Giovanni di Asciano, cité par Vasari,\nsont d'ailleurs encore à dégager de l'enduit dont elles sont recouvertes. Il faut\nlouer l'initiative des érudits et des artistes siennois dont la patriotique et\nintelligente activité s'exerce au grand profit de l'histoire de l'art et de la gloire\nde leur belle cité.\n\n  L ' a r t e t l e s a r t i s t e s . (Numéro de juillet.)— A propos du troisième\ncentenaire de Rembrandt, que la Hollande s'apprête à célébrer, M. Gustave\nGeffroy nous parle délicatement du maître, de sa vie intime, des compagnes\nqui partagèrent celle-ci, tour à tour, et dont il immortalisa les traits dans son\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": " 506                                 DURENDAL\n\n\nœuvre; MM. Mauclair et Acerol étudient les travaux, l'un de M. Ernest\nLaurent; l'autre, du peintre espagnol Sorolla y Bastida. De M. Thalasso,\ndes notes excessivement curieuses sur les Salons d'art de Stamboul, etc. Le\nnuméro, qui comprend de nombreuses illustrations en noir et en couleur,\ndont onze hors texte, est complété par de copieuses correspondances artis-\ntiques de l'étranger.\n\n   A u g U S t a P e r u s i a . (Numéro de juin.) — La suite de la traduction\nillustrée et commentée du voyage de Goethe en Ombrie ; celle de l'atta-\nchant travail de M. Cenci sur la fête des Ceri de Gubbio. Une notice sur le\ntombeau de Benoît XI, dans l'église de S. Dominique à Pérouse. Une\nabondante bibliographie touchant surtout des publications franciscaines\ntoujours plus nombreuses.\n\nL ' a r t e t l e l i v r e , par le R. P . J. VAN DEN GHEYN.\n   Brève notice, extraite du Bulletin de lAcadémie royale d'archéologie de Belgique,\ndans laquelle le savant conservateur des manuscrits de la Bibliothèque royale\nmet en lumière, par quelques exemples choisis, la nécessité de recourir aux\nsources littéraires pour l'interprétation des œuvres, graphiques du moyen âge.\nLe R. P . Van den Gheyn cite, notamment, le tympan de la porte du Baptis-\ntère de Parme, où le sculpteur Antelami, ou quelqu'un de ses contemporains,\na symbolisé la précocité de la vie humaine, avec ses plaisirs brefs et la perpé-\ntuité des périls qui la menacent, d'après une parabole bouddhique, passée du\nLalita Vistara dans la légende des SS. Baarlaam et Josaphat et, plus tard,\ndans la Légende dorée, compilée par Jacques de Voragine — parabole éloquente\nqui, déjà, avait inspiré des œuvres sculptées ou enluminées dues à des\nartistes du XIe ou du XIIe siècle.\n                                                                         A. G.\n\nDIVERS :\nL ' E c o l e d ' a u j o u r d ' h u i , par GEORGES GOYAU. Deuxième série. Le Péril\n  primaire ;l'École et la Patrie; l'Ecole et Dieu. Deuxième édition. — (Paris,\n   Perrin, 1906, in-8°, pp. XXVI-428).\n   Ces pages sont bien tristes à lire. Il y a en France une crise grave, qui\ntouche aux intérêts vitaux de la nation, c'est la crise de l'enseignement pri-\nmaire. Malgré l'obligation scolaire, la fréquentation baisse dans d'effrayantes\nproportions, les vocations pédagogiques diminuent sensiblement et le per-\nsonnel des instituteurs manifeste un état d'esprit bien inquiétant de révolte et\nde socialisme. Si les maîtres ne vont pas tous jusqu'à l'hervéisme, il n'en est\npas moins vrai que beaucoup, au lieu de développer chez les enfants l'esprit\nde patriotisme, introduisent dans leurs esprits des formules d'un pacifisme\ncreux.\n  Ce n'est pas seulement l'idée de patrie qui est en train de sombrer dans les\nécoles françaises, celle de Dieu est menacée d'un prochain naufrage. « On\npeut, dit M. Devinat, directeur de l'Ecole normale de la Seine, affirmer\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2896, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                              507\n\n\nsans exagératipn que, depuis 1882, l'école laïque publique est, à peu de chose\nprès, l'école sans Dieu.\n    Ces pénibles constatations, M. Goyau ne se contente pas de les pro-\nclamer; deux cents pages de documents officiels en apportent le désolant\ntémoignage.\n    Tout est-il perdu? M. Goyau a, malgré tout, des paroles d'espérance, et\nil jette le cri d'alarme parce qu'il pense qu'il n'est pas encore trop tard.\n\nLa    Raison      et l e   Rationalisme,         par   LÉON    OLLÉ-LAPRUNE,\n   membre de l'Institut, maître de conférences à l'École normale supérieure.\n   Préface de M. VICTOR DELBOS, maître de conférences à la Sorbonne. —\n   (Paris, Perrin, 1906; in-12°; LIII-269 pages.)\n   Ce volume renferme les notes du dernier cours professé par Ollé-Laprune\nen 1896-97, à l'École normale. En ces vingt-deux leçons, le regretté et inou-\nbliable professeur expose, de façon maîtresse, le rôle et la puissance de la\nraison humaine.\n   Cependant, il peut y avoir excès et abus de la raison. C'est le rationalisme.\nCelui-ci revêt diverses formes, et M. Ollé-Laprune en distingue jusqu'à sept,\nqu'il examine successivement.\n   On conçoit toute l'importance de ce sujet à notre époque et la nécessité qui\ns'impose aux croyances de se rendre un compte exact du rôle de la raison\ndevant le dogme. Les pages 262-266 du livre que nous signalons ici\ndevraient être dans toutes les mémoires.\n   Dans la préface de cet ouvrage, M. Delbos a caractérisé avec sagacité,\nmais avec une émotion sympathique, l'ensemble des travaux de M. Ollé-\nLaprune. Il a bien fait voir comment cette philosophie ne fut jamais réduite\nà une sèche nomenclature de systèmes, mais toujours aboutissait à la pra-\ntique de la vie qu'elle cherchait à rendre et meilleure et plus forte.\n\nN e w m a n , par WILLIAM BARRY. Traduit de l'anglais par ALBERT CLEMENT,\n   aumônier du Lycée de Vendôme. — (Paris, Lethielleux, in-8°, 295 pages,\n   avec 12 gravures.)\n   L'ouvrage de M. William Barry sur Newman est moins intime que celui\nde M. Bremond. Il s'occupe davantage de la vie extérieure, de l'influence de\nJohn Newman sur ses contemporains et du point de vue littéraire de l'œuvre\ndu célèbre cardinal. Ce dernier aspect n'est pas l'un des moins intéressants,\ncar pour n'avoir point recherché la gloire littéraire, Newman est pour-\ntant l'un des plus purs écrivains de race, dont l'Angleterre puisse s'enor-\ngueillir. M. Barry fait aussi de fréquentes comparaisons entre Newman et\nd'autres personnalités célèbres du même temps. Ces comparaisons sont cer-\ntainement très instructives et contribuent à situer au milieu de son entourage\nl'imposante figure de Newman.\n   Les huit portraits du cardinal Newman publiés par l'auteur sont d'intéres-\nsants documents iconographiques.\n                                                                      J. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 508, "page_fin": 512, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nos illustrations", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 611, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2668, "texte": "NOTULES\n\n    N o s i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans le présent fascicule\ndeux magnifiques œuvres en fer-forgé du célèbre ferronnier d'art VAN\nBOECKEL; de Lierre, bien connu dans toute la Belgique et même à l'étranger.\nIl est unique dans son art. Personne en Belgique ne peut lui être comparé,\ncar personne n'a atteint la maîtrise avec laquelle il pratique cet art si délicat.\n   Nous reproduisons également deux différentes œuvres d'un jeune artiste\nsculpteur de grand talent et dont l'avenir est plein de promesses, JULES JOUR-\nDAIN. Ce n'est pas la première fois que nous le présentons à nos lecteurs.\nVoici de lui, dans ce fascicule, d'abord un bas-relief qu'il a exécuté pour\ndécorer le pavillon du Petit Outillage de l'Exposition de Liége. Sujet du\nbas-relief : La remise du diplôme de Maître à l'apprenti sculpteur, qui\nprésente au jury une statuette ciselée par lui. Puis : l'avers et le revers d'une\nmédaille commémorative de la mort de la Reine des Belges, œuvre qui a été\ncouronnée par l'Académie royale des Beaux Arts, comme elle méritait de\nl'être par le talent remarquable d'artiste en médailles qu'elle affirme d'une\nfaçon péremptoire.\n                                       ** *\n   G u i d o G e z e l l e . — M. Vermeylen, professeur de l'Université de\n Bruxelles, a fait sur Guido Gezelle, à Liège, lors de l'Exposition, une très\nbelle conférence dont voici un passage qui montre qu'il a compris le génie\nde notre incomparable poète flamand :\n   « Guido Gezelle eut la destinée adéquate à son génie : pendant presque\ntoute sa vie il fut isolé, pauvre, incompris, vilipendé, ignoré. Mais il avait\nheureusement en lui cette lumière que les autres ne voyaient point, il avait\ndes trésors inépuisables de vie intérieure et profonde, l'atmosphère d'émotion\net de beauté qui donne une éternité aux choses quotidiennes.\n   » Il apparaît dans une province qui jusqu'alors était restée presque com-\nplètement en dehors du mouvement littéraire, et qui d'ailleurs formait une\ncontrée bien à part : la West-Flandre. Pays essentiellement agricole, sans\ngrandes villes industrielles et que n'atteignaient pas les chemins de fer; terre\noù le passé se perpétuait vivant, où le peuple parlait encore toujours le doux\net imagé flamand du moyen âge et restait inébranlablement attaché à sa\nreligion traditionnelle. Gezelle, qui était prêtre et professeur au collège de\nRoulers, a été l'expression de ce milieu, mais en même temps il s'est exprimé\nlui-même d'une façon si complète que son œuvre en prend une signification\nd'humanité universelle.\n   » Je crains qu'il ne me soit difficile de vous donner une idée de ce qu'est\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3565, "texte": "                                   NOTULES                                    509\n\nl'œuvre de Gezelle. Il le faudrait bien pourtant, puisqu'il est admis aujour-\nd'hui par les critiques les plus autorisés que Gezelle est le plus grand poète\nque les pays de langue néerlandaise aient eu depuis leXVIIesiècle, et puisque\nc'est peut-être le seul de tous nos poètes qui mérite, sans conteste, une gloire\neuropéenne. Malheureusement, c'est le moins traduisible qu'il y ait. Dès\nqu'on le transpose, il perd sa personnalité la plus intime : cette musique\nspirituelle d'une richesse de rythmes, d'une subtilité et d'un accent profond\ndont je ne trouve de parallèle chez personne.\n   » S'il est quelqu'un qu'on puisse appeler poète par la grâce de Dieu, c'est\nbien celui-là : n'ayant d'autre ambition que de dire aussi simplement que\npossible, en dehors de toute convention, mais aussi complètement que\npossible, avec les nuances les plus indéfinissables, ce qui se passe autour de\nlui et en lui, — la réalité qu'il voit, et celle, infinie, qu'il sent. Dans l'ordre\nde la nature, nul n'a rendu d'une façon aussi originale et aussi juste les mille\nmouvements et demi-teintes. imperceptibles des choses et des êtres ; dans\nl'ordre des sentiments, il a 'baigné les remous de l'émotion d'une musicalité\net d'une lucide clarté d'âme qui est le sublime dans la simplicité. Et au point\nde vue de la forme, cet homme, dont tous les sens étaient affinés à tel point\nque chez lui, si l'on peut dire, la sensation est de la pensée, sut se créer une\nlangue poétique d'une diversité, d'une force, d'une souplesse aérienne, qu'on\nne soupçonnait pas avant lui. Il a su faire du néerlandais, que des esprits\nmal informés tenaient encore pour un vague patois, une langue à la fois\naussi primesautière, aussi naturellement claire, aussi savoureusement jaillie\ndu langage populaire que l'anglais de Burns, et en même temps aussi hardie,\naussi élastique, aussi capable d'exprimer les nuances les plus fugitives que le\nfrançais d'Arthur Rimbaud ou de Jules Laforgue. Je le comparerais volon-\ntiers à Verlaine, mais avec quelque chose de plus sain et de plus large,\nquelque chose de plus généralement humain. Pour l'infinie variété, la créa-\ntion incessante des rythmes qui doivent dire toutes les formes possibles de la\nvie, je ne trouve pas d'équivalent en littérature. Toute comparaison d'ailleurs\nn'est que très approximative et, pour conclure, Gezelle était Gezelle.\n   » Les qualités essentielles de son art étaient en germe dans ses premiers\npoèmes et se développèrent bientôt avec tout le charme d'une force ingénue.\nPuis, une catastrophe survint, qui brisa sa vie : ce jeune professeur ecclé-\nsiastique ne rentrait pas assez dans les cadres admis, la forme même de sa\npensée brisait les conventions dont vivait son milieu. Le conflit éternel\nentre l'homme supérieur et la médiocrité normale fit le reste : Gezelle dut\nquitter le collège de Roulers; peut-être même réussit-on à le faire douter de\nlui-même, car cette âme de croyant si fière et si pure sombra pour longtemps\ndans le découragement. Il nous faut respecter le drame intime qui le\ndéchira : l'histoire n'a pas à connaître de ce qui se passa au fond de cette\nconscience. Mais la blessure fut si profonde, que Gezelle, qui avait alors à\npeine 30 ans, se tut. Ce qu'il a produit entre 1860 et 1898 tiendrait en une\nmince plaquette. Pendant trente ans, cette bouche fut quasi-muette, ce cœur\nfut scellé, enterré quelque part au fond d'une petite ville.\n   » Nous devons à cette crise une série de poèmes que Gezelle dut considérer\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2910, "texte": " 510                               DURENDAL\n\n\nalors comme son chant du cygne; il consentit avec peine à ce qu'un de ses\namis les publiât, en 1862. Ils viennent d'un cœur saignant et ont un accent\ntragique, une subjectivité immédiate, qui les différencie de tous les autres\nvers de Gezelle. Ce fut une effusion unique de tout ce qu'il y avait en lui\nd'amour et de douleur. Car il semble bien que sa plus grande souffrance fut\nd'être violemment séparé de l'affection de certains de ses élèves : sa plainte\ns'exhala en paroles de fièvre, en sanglots, en prières, et ces vers-là peuvent\ncompter parmi les plus beaux que l'amitié ait jamais inspirés. Puis vint\nl'apaisement, peu à peu, et une lumière plus tranquille, d'une suavité mys-\ntique, baigne les derniers poèmes de cette période. »\n\n\n\n   M . E d w a r d E l g a r , l'illustre maître de l'école anglaise, vient de\nterminer, pour former une suite à son oratorio Les Apôtres, une œuvre inti-\ntulée Le Royaume, qui sera donnée pour la première fois en octobre prochain,\nau festival de Birmingham. Elle sera jouée à Londres le 19 novembre par\nl'Alexandra Palace Society, sous la direction de M. Allen Gill.\n\n                                      ***\n   M . V i c t o r V r e u l s , qui a été nommé il y a quelques mois directeur du\nConservatoire de Luxembourg, que l'on venait de fonder, a déjà obtenu des\nrésultats extraordinaires dans l'exercice de ses nouvelles fonctions. Plusieurs\ncentaines d'élèves suivent les cours de l'établissement qu'il dirige et, le mardi\n17 juillet, il a pu organiser avec leur concours et celui de ses professeurs un\nconcert classique de haute et ûère tenue. On lit au programme les noms de\nBach, Haendel, Gluck, Mozart, Haydn, Beethoven. Voilà des débuts qui\npromettent et qui nous prouvent que M. Vreuls a non seulement des dons\nprécieux de compositeur, mais qu'il sait être aussi un organisateur et un\nmaître.\n                                       **»\nChant Grégorien : Kyriale ou Ordinarium Missae. —\n   (Tournai, Société de Saint-Jean-1'Evangéliste, Desclée, Lefebvre et Cie.)\n   L'édition Vaticane du Kyriale vient de paraître, commençant ainsi l'édition\npontificale des livres, de chant grégorien. L'imprimerie Vaticane ne met pas\nen vente cet extrait du Graduel, mais laisse aux éditeurs autorisés par la Con-\ngrégation des Rites le soin de le reproduire. C'est à ce titre que la Société de\nSaint-Jean le publie aujourd'hui en différentes éditions, toutes rigoureusement\nconformes à l'édition Romaine.\n   N° 631. — Format in-8° (21 X 14 cent.), reproduction exacte de la Vati-\ncane, grands caractères. Texte latin. 92 pages. Broché, fr. 0.75; relié toile\nnoire, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.25.\n   N 9 631bis. — Le même avec encadrement rouge. Broché, fr. 0.90; relié\ntoile grenat, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.50.\n   N° 633.-— Formatin-12 (19 X 12 cent.), reproduction exacte de la Vaticane,\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "                                  NOTULES                                  511\n\n\ncaractères moyens. Texte latin. Broché, fr. 0.60; relié toile, tranche rouge,\nfr.   1.10.\n    N° 635.— Format in-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de la Vaticane.\ncaractères du Liber Usualis de Solesmes. Texte latin. Broché, fr. 0.50; relié\ntoile, tranche rouge, 1 franc.\n    Mêmes éditions avec les signes rythmiques de Solesmes et précédées d'une\nméthode de chant grégorien :\n    N° 632. — Format in-8° (21 X 14), reproduction exacte de laVaticane, avec\nles signes rythmiques adaptés par les Bénédictins de Solesmes pour en faciliter\nl'exécution; grands caractères. Texte latin. 92 pages. Broché, fr. 0.80; relié\ntoile noire, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.30.\n    N° 632bis. — Le même avec encadrement rouge. Broché, fr. 0.95 ; relié toile\ngrenat, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.55.\n    N° 634. — Format in-12 (19 X 12), reproduction exacte de la Vaticane, avec\nles signes rythmiques; caractères moyens. Texte latin. Broché, fr 0.65; relié\ntoile, tranche rouge, fr. I . I 5 .\n    N° 636. — Format in-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de la Vaticane,\navec les signes rythmiques; caractères du Liber Usualis. Texte\" latin. Broché,\nfr. 0.55; relié toile, tranche rouge, fr. 1.05.\n    Edition en notation moderne :\n    N° 637. — Format in-12 (19 X 12), reproduction exacte du chant de la Vati-\ncane, transcription en notation musicale moderne par les Bénédictins de\nSolesmes avec tous leurs signes rythmiques. Texte latin. Broché, fr. 0.65 ; relié\ntoile, tranche rouge, fr. 1.15.\n    Editions françaises, avec les rubriques ou explications en français :\n    N° 642. — In-12, notation grégorienne. rythmée par les Bénédictins de\nSolesmes. Broché, fr. 0.65; relié en toile, titre doré sur plat, tranche rouge,\nfr. 1.15.\n    N° 638. — In-12, reproduction exacte du chant de la Vaticane, transcrip-\ntion en notation musicale moderne par les Bénédictins de Solesmes avec tous\nleurs signes rythmiques. Broché, fr. 0.65; relié toile, tranche rouge, fr. 1.15.\n    Editions françaises de propagande, à prix réduits :\n    N° 635B. — In-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de l'édition Vaticane.\n Broché, fr. 0.25. Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour\ncartonnage en plus, net fr. 0.25.\n    N° 646. — Le même, rythmé par les Bénédictins de Solesmes. Broché,\n fr. 0.30. Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour carton-\n nage en plus, net fr. 0.25.\n    N° 638B. — In-12 (19 X 12), édition abrégée du n° 638, reproduction du\n chant de la Vaticane, transcription en notation musicale moderne par les\n Bénédictins de Solesmes avec tous leurs signes rythmiques. On y a supprimé\n les pièces peu en usage dans les pays de langue française. Broché, fr. 0.30.\n Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour cartonnage en\n plus, net fr. 0.25.\n    N. — La Société Saint-Jean publie également en diverses langues des édi-\n tions rythmées, et en notation musicale moderne au format in-12 (19 X 12).\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "512                                             DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n    A R T : Peter Brueghel l'Ancien, son œuvre et son temps. E t u d e historique suivie\nd'un catalogue raisonné de son œuvre dessiné et gravé, par R E N É VAN\nBASTELAER, et d'un catalogue raisonné de son œuvre peint p a r G E O R G E S - H .\nD E L o o . Ouvrage illustré d'un grand n o m b r e de pages hors-texte d'après\nles œuvres d u maître. 4 e fascicule (Bruxelles, Van Oest). — Exposition du\nlivre belge d'art et de littérature organisée par le Musée d u L i v r e . Catalogue\nillustré (Bruxelles, Larcier). — But et esprit d'Ostende centre d'art. Conférence\ninaugurale p a r EDMOND PICARD (ibid.). — Salons des beaux-arts d'Ostende.\nCatalogue illustré de portraits d'artistes (ibid.).\n   L I T T É R A T U R E : Femmes et moralistes, par BARBEY D'AUREVILLY (Paris,\nL e m e r r e ) . Promenades littéraires, p a r REMY DE GOURMONT. 2 e série. (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Ames païennes, âmes chrétiennes, par L U C I E - F É L I X -\nF A U R E GOYAU ( P a r i s , P e r r i n ) .\n   M U S I Q U E : J . - S . Bach, p a r ANDRÉ P I R O . Collection des maîtres d e la\nMusique (Paris, L a u r e n s ) . — La jeunesse d'un romantique, Hector Berlioz,\nd'après d e n o m b r e u x d o c u m e n t s inédits, p a r ADOLPHE BOSSCHOT (Paris,\nPlon).\n   P H I L O S O P H I E : La rêverie esthétique. Essai sur la psychologie du poète\npar    P A U L SOURIAU         ( P a r i s , Alcan). — Montaigne,   p a r FORTUNAT   STROWSKI\n(ibid.).\n   P O É S I E : Les trouvères arméniens. Traduction et introduction de ARCHET,\nTEHOBANIAN ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Les stances de JEAN MORÉAS,\navec un portrait de l'auteur p a r A. D E LA GRANDARA (ibid.). — Les cygnes\nnoirs, p a r L É O N BOCQUET (ibid.). — Le regard d'ambre, p a r H E N R I STRENTZ\n(Paris, Sansot). — Les cris du snlitaire, p a r L o u i s THOMAS (Paris, E d . du\nP s y c h é ) . — Le chalumeau du Pas, p a r H . GODON (ibid.).\n  RELIGION               : Les seize carmélites de Compi'egne, p a r T O U C H E T     (Paris,\nLethielleux).\n  R O M A N : La maîtresse américaine, par E U G È N E MONTFORT. Collection\nd'Anthée (Bruges, Herbert) — Au presbytère, par J U L E S PRAVIEUX (Paris, Plon).\n  T H É Â T R E : Amours de Napoléon. Mariage de Ministre, par H . DE MAUPRAT\n(Paris, P e r r i n ) .\n\n\n\n\n                                                 *\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 542, "texte": ""}, {"page_pdf": 543, "texte": ""}, {"page_pdf": 544, "texte": ""}, {"page_pdf": 545, "texte": ""}, {"page_pdf": 546, "texte": "MEDAILLE COMMEMORATIVE DE LA MORT DE LA REINE DES BELGES\n                      (JULES JOURDAIN)\n\n\n\n\n             BAS-RELIEF (EXPOSITION DE LIÈGE)\n                      (JULES JOURDAIN)\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": ""}, {"page_pdf": 548, "texte": "               Les foules de Lourdes (1)\n               LA perspective de rentrer à Paris, qui est un\n                  lieu singulièrement calme en comparaison du\n                  Lourdes des pèlerinages, me délecte. Il me\n                  semble que je vais revenir dans une bonne\n                  grande ville de province où il y a encore des\n                  églises noires, des gens qui prient sans brailler,\n                  des offices liturgiques qui sont des offices.\n                     Et cependant, tout en bouclant ma valise,\nje me dis qu'il faut avoir vu ces Pardons des Pyrénées\net que lorsque le souvenir de tant de pieuses bousculades,\nde fracas de trombones et de cris s'atténuera, Lourdes\nm'apparaîtra dans le lointain comme une cité de rêve où\nl'on vit, à l'état intense, dans une griserie traversée de cou-\nrants de révoltes, mais infiniment douce, certains jours,\nalors que l'atmosphère paraît plus spécialement imprégnée\ndes effluves divins des guérisons. La Vierge a voulu des\nfoules, ainsi qu'au moyen âge, Elle les a; sont-ce les mêmes?\nsans doute, l'âme ingénue et la foi naïve des vieilles paysannes\nn'a guère changé ; l'existence même que ces multitudes mènent,\nici, couchant dans le Rosaire, mangeant sur les bancs et sur les\npelouses, rappelle la vie des cohues d'antan, couchant dans la\ncathédrale de Chartres — dont le pavé s'inclinait en pente\nexprès pour qu'on pût le nettoyer à grande eau, le matin, — ou\ncampant autour de la Vierge noire, en plein air, dans les plaines\nde la Beauce; mais tout s'est encanaillé; la magnificence de la\ncathédrale, l'attrait des costumes, l'ampleur des liturgies tuté-\nlaires ne sont plus. Lourdes, né d'hier, s'est développé dans\nl'insalubre berceau de notre temps et il expire le fétide relent\ndes industries qui l'accablent; un jour, alors qu'une des sœurs\n\n  (1) Chapitre inédit du livre que publiera prochainement, sous ce titre, notre collabo-\nrateur J.-K. HUYSMANS, chez l'éditeur Stock, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": " 450                          DURENDAL\n\n\n bleues de Beaune, sous son hennin et son splendide habit du\n XVe siècle, priait, agenouillée, les bras en croix, j'ai eu la trans-\n  portante vision des anciens âges, mais l'arrivée de dévotes\n modernes, avec leurs faces confites, leur remuement simiesque\n des badigoinces, leurs maigres doigts roulant des boulettes de\n chapelets, leurs funèbres chapeaux et leurs robes aux teintes\n funestes de fonds de cheminée et de cendre, m'a rejeté dans l'im-\n placable dégoût de mon époque et j'ai pensé que s'il était salu-\n taire de visiter Lourdes, il ne fallait pas s'y attarder trop long-\n temps, car le côté dramatique des cures qui vous émeut furieu-\n sement tout d'abord, s'émousse à la longue et alors la hideur de\n tout ce qui vous entoure, de tout ce que l'on voit, domine.\n    En somme, les impressions que l'on emporte sont de deux\n sortes et elles sont hostiles, l'une à l'autre, inconciliables.\n   Lourdes est un immense hôpital Saint-Louis, versé dans\nune gigantesque fête de Neuilly; c'est une essence d'horreur\négouttée dans une tonne de grosse joie; c'est à la fois et dou-\nloureux et bouffon et mufle. Nulle part, il ne sévit une bassesse\nde piété pareille, un fétichisme allant jusqu'à la poste restante\nde la Vierge; nulle part encore, le satanisme de la laideur ne\ns'est imposé, plus véhément et plus cynique.\n   Oui, certes, cela est bien misérable, cela incite à quitter cette\nville et à n'y jamais remettre les pieds, mais c'est l'impudent\nrevers d'un inégalable endroit; la face, Dieu merci, diffère.\n   D'abord, il y a la foi de ce peuple réuni pour exorer la Vierge,\nune foi qui ne jaillit, nulle part, en des laves brûlantes comme\nici; et jamais de défaillance; aujourd'hui Notre-Dame demeure\nsourde aux supplications, elle détourne la tête et se tait ; per-\nsonne ne se plaint ; tous continuent de prier et de croire ; la foule\nse charge, pour ainsi dire, et se comprime dans l'attente, afin\nd'exploser dans les gerbes de flammes des Magnificat, alors que,\ndevant le Saint Sacrement ou au sortir des piscines, le malade,\nprojeté debout, se dresse ; c'est un retour à la fiance résolue du\nMoyen Age; c'est aussi la fusion des classes, confondues en une\nunique dilection, en un unique espoir.\n   Puis, il y a la charité exaltée plus que partout sur la terre à\nLourdes. Pour quelques ardélions qui regardent travailler les\nautres et leur distribuent, à tort et à travers, des ordres, combien de\ngens, au lieu d'excursionner sur les montagnes ou sur les plages,\nviennent passer leurs vacances dans ce bourg et les occupent à\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                       451\n\ntirer des petites voitures et à baigner des infirmes; parmi ces\ngens, il en est qui sont jeunes et riches et qui pourraient voyager\nglus joyeusement et se divertir; il en est d'autres qui sont des\ncommerçants et qui laissent leur négoce, pendant un mois, pour\nfaire le métier de cheval de fiacre et de portefaix et ce sont sou-\nvent les seuls congés qu'ils puissent s'accorder! Combien de\ndames, telles que cette bonne vieille accompagnant la petite\naux pieds pourris par la gangrène qui abandonne sa famille\net ses appartements, pour venir coucher sur un grabat et veiller,\nla nuit, des alités; et tout ce monde est si tenu par sa tâche et\nsi fatigué qu'il n'a même pas la consolation d'aller, ainsi que les\nautres pèlerins, autant qu'il le voudrait, prier, seul à la source;\nil est à l'attache, en service et à ses frais.\n    Parmi même les visiteurs qui ne besognent pas dans le ser-\nvice des attelages et des piscines, combien, mus de pitié pour\nces épaves humaines que l'on traîne devant eux, sur les routes,\ns'oublient complètement et implorent, de toutes leurs forces,\nla Madone pour elles. Il y a là le bienfait de l'omission person-\n nelle, l'amour si rare du prochain. On a remisé le bagage de\nson égoïsme à la consigne. Qui sait si tout de même, il ne\n pèsera pas moins, quand on le reprendra?\n    En résumé, à Lourdes, on assiste à un renouveau des Evan-\n giles ; on est dans un lazaret d'âmes et l'on s'y désinfecte avec\n les antiseptiques de la charité ; en comparaison de ces profits\n sanitaires, qu'est-ce que le désarroi de la bêtise et de la laideur,\n la partie purement humaine des déchets ?\n    Enfin, il y a, ici, la Vierge, compatissante et douce, qui\n semble, à certains instants, plus vivante, plus près de nous,\n que partout ailleurs.\n    C'est Elle qui, par ses guérisons miraculeuses, a rendu ce\n pèlerinage célèbre dans l'univers entier. Le public des indiffé-\n rents ou des sceptiques, inapte à comprendre ce qui ne tombe\n pas sous la portée de sa raison et de ses sens, ne se soucie guère\n des grâces spirituelles qu'Elle déverse cependant, à foison, dans\n la grotte; il ne peut être touché que par le visible et le palpable,\n par des prodiges matériels, par des suppressions de maladies\n  et de plaies ; et la question se résume pour lui de savoir, d'abord\n si des guérisons s'opèrent, en effet, à Lourdes, et ensuite si ces\n  guérisons sont, comme l'affirment les catholiques, le boulever-\n  sement absolu des lois de la nature, le désaveu complet de\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "452                           DURENDAL\n\n\n toutes les méthodes médicales, la négation de tous les préceptes\n de l'hygiène et de toutes les prévisions de la science. Cela seul\n l'intéresse.\n    J'ai répondu, je crois, tout le long de ce livre, par des exemples,\n à ces questions. Il me reste, en présentant les objections et les\n réponses, à les réunir et à les récapituler, en quelques lignes.\n    Au début, aussitôt après les Apparitions à Bernadette, les\n libres-penseurs, ahuris par le mystère d'inintelligibles cures,\n songèrent à les expliquer par les vertus thérapeutiques de la\n source; mais on fit l'analyse de l'eau et il fut reconnu qu'elle\n était dénuée de toute propriété médicinale ; et d'ailleurs de quel\npouvoir magique n'aurait-il pas fallu que cette nouvelle fontaine\nde Jouvence fût douée, puisqu'au contraire de toutes les eaux\nthermales dont les effets se spécialisent, elle enlevait indiffé-\nremment toutes les infirmités et toutes les maladies? c'eût été la\npanacée terrestre, l'unité du remède appliqué à la diversité des\nmaux!\n    La nature ne nous a pas jusqu'à ce jour départi des mirobo-\nlants pareils. Ce point une fois acquis, comme il était impos-\nsible de nier la réalité de faits vus et observés par des milliers\nde personnes, force fut bien de chercher de nouvelles raisons et\nl'on adopta cette théorie que les patients étaient des névro-\npathes, exaltés par la Foi, qui se suggestionnaient, eux-mêmes,\net guérissaient parce qu'ils avaient la volonté de guérir et la\ncertitude qu'ils seraient guéris.\n    Pour que cette hypothèse eût des chances d'être exacte, il\naurait été nécessaire que la Vierge n'expérimentât que sur des\nhystériques et des névrosés, sur des monomanes de la guérison,\nen un mot. Ceux-là peuvent sans doute recouvrer la santé, de\nla sorte ; mais Elle supprime des phtisies arrivées à la dernière\npériode, des cancers, des maux de Pott, des gangrènes ; Elle\nredresse des pieds-bots, rend la vue aux aveugles et l'ouïe aux\nsourds, traite toutes espèces d'affections, aussi bien les désordres\norganiques que les plaies ; à moins donc d'oser affirmer que les\nmaladies dont souffre l'humanité relèvent, toutes, sans excep-\ntion, d'un détraquement du système nerveux, l'explication\ndemeure insuffisante.\n    Mais j'admets même cette théorie ; j'accepte que toutes les\npersonnes atteintes de cancer et de gangrène et sauvées à\nLourdes, l'ont été par suite d'une émotion morale, par suite\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                        453\n\nd'une imagination surexcitée, par suite de la puissance du désir\net de l'énergie de la suggestion ; et alors, les enfants peuvent-ils\nl'être par ces mêmes moyens, est-ce possible?\n    J'ai parlé du gamin à la gouttière de bois de Belley. Celui-là\npouvait avoir de sept à huit ans. Etait-il en âge de s'hypnotiser?\nje veux bien encore le croire; passons alors à de plus jeunes.\nDans un volume très documenté sur Lourdes, l'abbé Bertrin a\n relevé au hasard des archives médicales de la clinique, des\ncures d'enfants plus jeunes — et qui se sont maintenues, celles-là\n— Fernand Balin, guéri, en 1895, d'une déviation du genou,\n il avait trente mois; Yvonne Aumaître, la fille d'un médecin,\nguérie, en 1896, d'un double pied-bot, elle avait vingt-trois\n mois; Paul Marcère, guéri, en 1866, de deux hernies congéni-\ntales, il avait juste un an; et combien d'autres!\n    Dira-t-on que des enfants de cet âge étaient en état de s'auto-\n suggestionner? il faudrait être, on en conviendra, dément pour\n le prétendre.\n    Comment supposer, d'autre part, que l'exaltation de la foi\n est, à Lourdes, l'agent principal des curés?\n    Pourquoi alors tant de personnes qui ont la foi, ne sont-elles\n pas guéries alors que tant d'autres, qui ne l'ont pas, le sont; —\ncar enfin, sans même citer le cas de Gargam et de tant d'autres\ncomme celui de Lucie Fauré, de Puylaurens (Tarn) qui, le\n24 août 1882, persuadée de l'inefficacité des bains, ne se plonge\ndans la piscine que pour faire plaisir à ses compagnes et en sort\ndélivrée instantanément d'une luxation du fémur dont elle était\naffligée depuis vingt-huit ans, les preuves existent de gens ne\ncroyant ni à Dieu, ni à diable qui ont été pourtant, grâce aux\n prières des assistants, guéris; tel ce mendiant aveugle de Lille,\nce Kersbilck, qui ne mettait pas les pieds dans les églises et se\n moquait de la Vierge des Pyrénées !\n    D'autres enfin, qui ont la foi et qui n'ont rien reçu, alors qu'ils\nla fouettaient, qu'ils l'exaspéraient par des prières et des cris, à\n Lourdes, s'en retournent, ne comptant plus sur un miracle, et\n ils sont libérés, en rentrant chez eux !\n    Que devient dans tout cela la foi qui guérit de Charcot, la foi\n qui guérit, malgré ses désirs de ne pas guérir, l'Abbesse des\n Clarisses de Lourdes?\n    Et puis que signifient toutes les remarques de Zola et des\n autres, affirmant que les malades sont hypnotisés par le décor,\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "454                         DURENDAL\n\n\npar le saisissement de l'eau froide, par les lumières de la\nGrotte, par le roulement des Ave?\n   Les patients sont affranchis de leur maux — et c'est la majo-\nrité maintenant — dans des coins, tout seuls, sans se baigner,\nsans, boire d'eau, sans être bénis par le Saint Sacrement, sans\nl'aide de suppliques communes, sans cet adjuvant des invoca-\ntions qui a tant frappé Zola,\n   Il parle « du souffle guérisseur des foules », de « la puissance\ninconnue des foules ». Cette puissance dont le vrai mot est la\nprière est indéniable, mais, je le répète, elle n'est pas indispen-\nsable au salut des malades, pas plus d'ailleurs que le cadre et\nle milieu; la preuve est que des gens recouvrent la santé\nchez eux, sans aller à Lourdes, en faisant tout bonne-\nment une neuvaine; l'histoire de Lasserre, pour en mentionner\nune, est, à ce point de vue, typique; il se lotionne, à Paris,\nchez lui, avec de l'eau expédiée de la grotte et est soudainement\nexonéré de sa maladie d'yeux; et d'autres encore, sans avoir\nmême recours à ce procédé, obtiennent, sans bouger de leurs\nchambres, après une communion, en invoquant simplement la\nVierge de Lourdes, des grâces identiques.\n   L'on est donc sauvé, ici ou autre part, avec ou sans le secours\ndes autres, avec ou sans eau, d'un coup ou lentement.\n   Dans ce dernier cas, il semble que la Madone soit pressée,\nqu'Elle se contente de donner à la nature un tour de clef qui la\nremet en train et lui laisse le soin, maintenant qu'elle a repris\nsa marche, d'achever, elle-même, la guérison.\n   Et la même variété existe dans la façon dont se pratiquent les\ncures; les uns souffrent en guérissant, et les autres pas; les uns\nsont soulevés par un mouvement de flots et lancés sur leurs\npieds, d'autres sont parcourus par des frissons ou sont ventilés\npar des souffles chauds ou froids, alors que d'autres n'éprouvent\nrien; les uns se sentent guérir; les autres, de même que\nMme Rouchel, la femme au lupus, le sont, sans s'en douter;\nd'aucunes enfin, telles que cette miraculée, gardent, une fois\nrétablie, des cicatrices, des marques de leurs ulcères, tandis que\nd'autres, telles que Marie Lemarchand, n'en conservent aucune !\nExpliquez cela. — La vérité est qu'il n'y a aucune règle, que la\nVierge guérit qui, où et comme Elle veut.\n   Jusqu'à ces derniers temps, nous l'avons dit, les incrédules\nrépondaient au mot « Miracle » par les mots « Autosuggestion\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                       455\n\n\net Foi qui guérit ». A l'heure actuelle, presque tous les méde-\ncins libres-penseurs, qui savent combien les effets de la théra-\npeutique suggestive sont restreints, avouent que ces raisons de\nl'imagination exacerbée et de l'hypnotisme exercé sur soi-même\nsont insuffisants pour résoudre le problème de prodiges sem-\nblables, par exemple, à la suppression immédiate et définitive\nd'un cancer et ils ont cherché à se cantonner sur un terrain plus\nsûr; mais ils se sont, ainsi que toujours, bornés à baptiser la\ndifficulté d'un nouveau nom et à trouver, afin de ne pas voir le\nmiracle, une nouvelle pierre d'autruche pour se cacher la tête.\n   Ces cures de Lourdes sont incompréhensibles, confessent-ils,\noui, c'est entendu, mais elles sont dues « à des forces encore\nignorées de la nature », elles sont « du merveilleux encore inex-\n pliqué » et voilà tout.\n   Cela ferait donc deux forces opposées, contradictoires, car\n celles que l'on ne connaît pas sont la négation absolue de celles\n que l'on connaît ; nous voici, du coup, déjà en pleine incohé-\n rence. Ainsi, depuis que le monde est monde, il est certain, il\nest confirmé, chaque jour, par l'expérience, que la nature n'a\njamais pu fermer une plaie, fût-elle d'origine nerveuse, en une\n minute, reformer un épiderme détruit, en une seconde, tarir,\ncomme dans le cas de de Rudder, un foyer purulent et faire\n repousser un os, pendant le temps de dire une prière ; il est éga-\nlement établi qu'elle ne peut restaurer, en coup de foudre, sans\nl'ombre de convalescence, une économie ruinée par une longue\nmaladie et des années d'inanition et voilà que, subitement, des\nforces ignorées interviennent et font tout le contraire.\n   Je le veux bien, moi; mais alors il reste à savoir qui les dirige\nces forces; ce n'est pas nous, puisque nous ne les connaissons\n pas. Il faut donc que ce soit un être qui les connaisse, dont la\nscience soit, par conséquent, supérieure à la nôtre. Or, cet être\nest invisible; ce n'est donc pas un homme ou une femme; c'est\n qui alors ?\n   La nature ? la nature des athées, la nature sans Dieu et qui\nse manipulerait, elle-même, et qui se manierait, en personne?\n — mais voyons, c'est insensé ! — Comment, la nature se con-\ntredirait, se violerait, elle-même, et pourquoi? parce que l'on\n aurait adressé des prières à une autre qu'à elle!\n   Car, autrement, elle ne se contrecarre pas et elle suit son\n cours régulier. Il faut donc pour qu'elle se détermine à se\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "456                         DURENDAL\n\n\n dédire qu'on invoque Dieu ou la Vierge — sans cela rien — et\n on peut la prier, elle, comme on prie Notre-Dame de Lourdes,\net elle n'en demeurera pas moins inerte, elle n'en restera pas\n moins insensible. L'essai est facile à tenter, d'ailleurs; adulez-\n la par tous les dithyrambes, que vous voudrez, priez-la de\ntoutes les façons que vous concevrez et vous verrez si le cancer\n qui vous ronge disparaîtra!\n   Ces arguments ne tiennent donc pas debout et nous sommes\nbien obligés d'en revenir à une puissance qui la commande et à\n laquelle elle obéit, c'est-à-dire à Dieu et à la Vierge.\n   Mais, comment faire admettre la certitude de cette dyna-\n mique divine à des personnes qui ont, il sied de l'avouer, tout\nintérêt à la nier?\n   Ces Apparitions de la Vierge, attestées par des actes inouïs,\n sont, en effet, très inquiétantes pour bien des gens, si l'on y\nsonge.\n   Imaginez, par exemple, un homme — non un coquin dont\nl'âme est putride — mais un brave homme qui n'a pas la foi\nou qui l'a perdue, ainsi que tant d'autres, lorsqu'à la sortie du\ncollège, il entendit les rumeurs grandissantes de ses sens; s'il\nse rappelle les enseignements du catéchisme, il les juge\nenfantins, s'étonne presque de la naïveté qui lui permit d'y\ncroire. Il constate, de plus, que les quelques catholiques pra-\ntiquants qu'il peut fréquenter sont plus bêtes que les autres —\net ce qui est pis — ne sont pas d'une vertu supérieure à la\nsienne — et son siège est établi ; la religion est bonne pour les\nfaibles d'esprit, pour les femmes et les enfants; tout homme\ninstruit et intelligent doit s'y soustraire ; il vit donc parfaite-\nment tranquille, loin d'elle ; il dort en paix sur les deux\noreilles de son âme et il s'amuse sans contrainte. Il est inca-\npable d'une mauvaise action; il est même, si l'on veut, chari-\ntable, mais il a, comme on dit, son petit côté faible, il aime\nla vie large et les femmes.\n   Et voici que brutalement il sait, par des gens au bon sens\ndesquels il peut se fier, que la Vierge opère des miracles à\nLourdes. Elle existe donc! si Elle existe, le Christ est Dieu et,\nde fil en aiguille, il lui faut reconnaître que les enseigne-\nments de ce catéchisme, qu'il estimait si puérils, ne le\nsont pas; c'est alors l'Eglise et tous ses dogmes qui\ns'imposent...\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                       457\n\n\n    Et c'est le trouble qui commence. S'il écoute sa conscience,\n il doit renoncer à un tas de plaisirs qui le séduisent, ici-bas,\n renverser sa vie aux pieds d'un prêtre et, s'il est célibataire,\n demeurer chaste. S'il ne le fait pas par respect humain, par\n lâcheté, c'est alors, à l'état permanent, un malaise sourd, un\n reproche.\n    Le miracle est, en somme, le coup de glas des passions ter-\n restres; l'on comprend pourquoi l'on n'en veut pas !\n    Aussi le brave homme préfère-t-il s'appliquer un bandeau sur\n les yeux, ne rien entendre et ne rien savoir. Que de personnes\nj'ai connues, ainsi ! elles étaient parvenues à se fabriquer une\n certaine croyance qui reposait surtout sur des négations et leur\n permettait de vivre à leur guise; et ces gens ne désiraient\n même pas en être délogés par le spiritisme, car ils craignaient\n la réalité de ce surnaturel de table d'hôte qui les eût forcé-\n ment incité à penser à l'autre ; ils étaient assis, placides,\n dans la vie... et, d'ailleurs, quelle histoire! s'ils arrivaient à\nêtre convaincus de la divinité de l'Eglise, il leur faudrait\ndonc avouer qu'ils s'étaient trompés et servir de risée à\ndes amis !\n   Aussi peu importe pour les sceptiques de cet acabit que les\narguments invoqués contre Lourdes soient sérieux ou futiles ;\nils ne tiennent pas du tout à les approfondir ; ils les prennent,\nainsi qu'un paravent quelconque derrière lequel ils peuvent se\nréfugier, à l'abri de nouvelles objections et de nouveaux\nennuis...\n   Cette pusillanimité de l'âme explique pourquoi la clinique\ndu docteur Boissarie, si largement ouverte à tout le monde, est\nsi peu fréquentée par les incrédules; elle a contre elle, ce qu'on\npourrait appeler la haine de la peur, de la peur de la Foi !\n   Pour en revenir à Lourdes même, c'est, je le répète, un\nendroit à la fois répulsif et divin, mais il sied de l'expérimenter\nen personne.\n   Pour les malades, du moment que la science se déclare\nimpuissante à les alléger, ils font bien de s'y rendre, car, au cas\nmême où la Vierge n'accueillerait pas leurs prières, Elle leur\npaiera l'effort et la fatigue du voyage par le bienfait de la rési-\ngnation et par la grâce du réconfort; et n'est-ce pas déjà beau-\ncoup? — Pour les pèlerins valides, s'ils sont des intimistes ou\ndes artistes, ils doivent s'apprêter à souffrir, car ils ne pourront\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\nvoir sans une sainte colère les hideurs diaboliques que la dégé-\nnérescence des hommes d'église nous inflige; mais la Madone\nleur donnera, en échange, l'admirable vision de la Beauté\nmorale, de la Beauté de l'âme illuminée par les transports de\nla Foi et de la Charité !\n   Et puis, sait-on ce qu'Elle réserve à ses visiteurs?\n\n\n\n    Et au moment de la quitter, devant ce portrait inconnu jus-\nqu'alors et qui depuis les révélations de Bernadette la repré-\nsente, je me dis :\n   Tout de même, notre Mère, comme vous êtes étrange! Ici,\ntout d'abord, je ne vous reconnais pas, dans cette image de\nfillette d'avant Bethléem et d'avant le Golgotha; vous êtes si\ndifférente des Notre-Dame du Moyen Age et même de toutes\ncelles que les siècles suivants nous montrèrent !\n    Mais, en y réfléchissant, je comprends cet avatar d'effigie,\ncette nouveauté d'attitude, ce renouveau des traits.\n    La liturgie de la fête de l'Immaculée Conception parle cons-\ntamment d'Eve; elle vous oppose l'une à l'autre et mêle vos\ndeux noms. L'office de ses Matines semble être le développe-\nment du « Mutans Evae nomen » de l'hymne de vos Vêpres.\n   Vous êtes évidemment Celle qui se promena, sous des figures,\nsous des noms divers, dans l'Ancien Testament; Vous êtes —\nsans crèche et sans croix — la Vierge antérieure aux Evangiles.\n   Vous êtes la fille de l'impérissable Dessein, la Sagesse qui est\nnée avant tous les siècles.\n   Vous même l'avez affirmé, dans l'Epître de vos messes : « Le\nSeigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant\nqu'il créât aucune chose, au début; j'ai été établie dès l'éternité\net de toute antiquité; les abîmes n'étaient pas encore et déjà\nj'étais conçue. »\n   Vous êtes donc, sous un nouvel aspect, la plus ancienne des\nVierges; Vous êtes, en tout cas, la Vierge sage qui se décèle, à\n Lourdes, plus que partout ailleurs, la remplaçante de la Vierge\nfolle, de la pauvre Eve.\n    De même que celle-ci fut façonnée d'un corps issu d'une terre\nvivante, encore impolluée, Vous, vous êtes aussi formée d'une\nchair que n'entacha pas le péché d'origine.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                    LES FOULES DE LOURDES                    459\n\n   L'Immaculée Conception nous ramène, à travers la Bible,\njusqu'au chaos de la Genèse et, de là en revenant sur nos pas\njusqu'à l'Eden, et, forcément, je pense à Eve, devenue sainte\nmaintenant, et, qui, désolée par les douleurs de ses descendants,\npar ces maladies affreuses qu'ils n'auraient pas connues, sans sa\nfaute, se tient, là, près de Vous, et vous supplie de payer à ces\nmalheureux sa dette, de les guérir...\n   Et Vous, qui ne fîtes point, ici-bas, de miracles, de votre\nvivant, Vous en faites maintenant, et pour elle et pour nous,\n Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, Havre des pleure-\nmisère, Marie des compatissances, Mère des pitiés !\n\n                                             J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "  Celui qui a vendu des vers\nOui, j'avais renié la sainte Poésie,\nJ'avais abandonné son austère idéal,\nEt je descendais vers la prose de la vie\nPour jouir à mon tour de son festin banal.\n\n« Tu ne chanteras plus ! » me criais-je à moi-même\nEt mon cœur étouffé malgré lui se taisait...\nQuelqu'un m'a dit : « Voici de l'or! fais un poème »\n... Et j'ai jeté mon âme à l'homme qui passait !\n\n                               *\n                          *        *\nPourtant depuis dix jours — ô céleste harmonie —\nJ'entendais dans mon sein vibrer en chants de feu\nLa grande voix de Dieu parlant à mon génie\nEt mon génie obscur qui répondait à Dieu!\n\nTout autour de mon front j'entrevoyais    mes rêves :\nDans leur robe flottante ils se penchaient vers moi,\nEt mêlaient dans le soir aux bruits mourants des grèves\nLeurs murmures d'amour et leurs frissons d'effroi.\n\nEt quand j'allais dormir, la tête lourde et lasse,\nLa nuit venait baiser mes longs cils    entr'ouverts\nEt douce et caressante et câline, à voix basse\nMe dire sa complainte et me dicter des vers...\n\nQuelquefois, sursautant comme en un bruit de forge\nJe m'éveillais, hagard, dans des lueurs d'enfer,\nCar l'Inspiration me prenait à la gorge\nEt me faisait pleurer sous ses longs doigts de fer.\n\nEt mon âme grondait comme une mer trop pleine,\nEt je laissais son flot, par le vent emporté\nSe briser sur la digue impassible et hautaine\nDe mon indifférence et de ma volonté.\n\n                               *\n                           *       *\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "           CELUI QUI A VENDU DES VERS                  461\n\nMais l'acheteur passait alors, à son approche\nJe me sentis frémir d'un désir éperdu,\nEt moi qui me croyais sans honte et sans reproche\nJe lui tendis la main — et je me suis vendu !\n                              *\n\nAinsi toi qui voulais autrefois dans la vie\nPasser mâle et pensif comme un fier chevalier,\nEmportant vers le ciel ton âme inassouvie\nUn peu d'or a suffi pour te faire plier !\nAinsi donc, de tes mains éprises de victoire\nCe que tu ciselais, dans les soirs, à genoux,\nJe croyais que c'était un calice de gloire\nEt c'est une sébile à mettre les gros sous !\nAinsi, le cœur ouvert pour celui qui te paie\nTu lui donnais ton âme, et lui disais tous bas :\n« Voici mon Idéal, rendez-moi la monnaie ! »\nTu vendais, malheureux, ce qui ne se vend pas !\n                              *\n                          *       *\nOui, si la Poésie, amie étrange et belle,\nQue ton cœur avili voulait abandonner,\nNe pouvait par ses chants te rappeler vers elle,\nSeul le désir du gain pouvait t'y ramener !\nEn vain dans le désert où la Pensée en marche\nCherche les puits sacrés d'où jaillira l'Amour,\nL'Enthousiasme saint, comme le Patriarche,\nDe sa verge de feu te frappait nuit et jour.\nMais quand il s'éloignait de ce rocher stérile,\nLas et mourant de soif sous le ciel enflammé,\nL'or — ce magicien — accourut de la ville\nEt son bâton clinquant ouvrit ton cœur fermé!\n                                  *\n                              *       *\nA ussi ce n'est pas vous, ombres que j'ai chantées,\nAme éparse partout de l'immense univers,\nInsaissables sons des brises enchantées,\nNon! ce n'était pas vous qui m'inspiriez des vers !\nO Dieu dont le grand nom traversait mon poème\nEn laissant après lui comme un souffle éternel,\nLorsque je l'écrivais — Pardonnez ce blasphème —\nNon, ce n'était pas vous qui passiez dans mon ciel !\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "462                          DURENDAL\n\n\n      Ma bien-aimée ! ô vous dont le chaste sourire\n      Dorait mes pauvres vers de son reflet   vainqueur,\n      Ce n'est pas vous non plus qui causiez mon délire,\n      Ce ne sont pas vos mains qui m'ont ouvert le cœur !\n\n      Qu'importe si ta voix ô nature s'élève,\n      Crois-tu que ton regard ô mon Dieu brille encor,\n      Que me fait ton sourire, ô vierge de mon rêve,\n      Quand j'entends près de moi résonner un peu d'or?\n                                         *\n                                     *       *\n      O Bar des d'autrefois qui traversiez le monde,\n      Egrenant vos chansons sur le bord du chemin,\n      Vous ne connaissiez pas notre commerce    immonde\n      Et vous ne saviez pas encore tendre la main !\n      Vous saviez que le chant, comme le cœur, se donne\n      Et qu'il vous insultait celui qui le payait...\n      Mais lorsque vous chantiez aux pieds d'une Madone\n      Pour vous récompenser la Vierge      souriait...\n      Et si parfois de l'or tombait dans l'escarcelle\n      Lorsque quelque seigneur venait vous écouter\n      Il vous disait : « Merci, votre chanson est belle... »\n      Mais ce n'était pas lui qui vous faisait chanter !\n                                         *\n                                     *       *\n      C'est pourquoi je maudis ceux que j'ai vu naguère\n      Pour qui la gloire n'est que de l'or en lingot,\n      Pour qui l'enthousiasme   est un outil  vulgaire,\n      Pour qui le but suprême est un petit   magot!\n      Ceux qui s'en vont errer partout, de porte en porte,\n      Qui débitent leur âme au public du trottoir\n      Qui la jettent peut-être à la fange — Eh ! qu'importe :\n      Ils auront des mépris, mais de l'or chaque soir!\n\n      Ceux qui, lorqu'une autre âme a passé dans leur âme\n      Au lieu de renfermer leurs célestes amours\n      Vont, chanteurs ambulants pour un commerce      infâme\n      Les crier à voix haute au coin des carrefours ;\n\n      Ceux qui ne savent pas que l'amour est sublime,\n      Qu'au lieu de l'avilir il faudrait le tuer,\n      Et que dire en public son idéal intime\n      Jeter son cœur à tous — c'est le prostituer !\n                                     *\n                                 *       *\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "            CELUI QUI A VENDU DES VERS                             463\n\n\nAussi, je l'ai promis — et mon âme en est fière —\nCet hymne que mon cœur me chantonne tout bas\nQui commence en un rêve et finit en prière :\nCe chaste et pur amour, je ne le vendrai pas !\nJe l'écrirai le soir à l'heure du silence\nQuand tout songe charnel aura quitté mes pas,\nEt j'y ferai passer ma joie et ma souffrance ;\nMais pour le monde entier je ne le vendrai pas !\nEt ces vers, débordés de mon âme trop pleine\nTout vibrants de frissons inconnus ici bas,\nJe les enfermerai dans un coffret d'ébène...\nMes premiers chants d'amour, je ne oous vendrai pas !\n                              *\n                            * *\nMais plus tard quand parfois fatigué de ma route\nA ma table, songeur, je reviendrai    m'asseoir,\nEt que seul, naufragé de l'ivresse et du doute,\nJe me plongerai dans la grande paix du soir,\nJe reverrai la vie à travers ses    mensonges...\nMaudissant un destin méprisant et moqueur,\nJ'ouvrirai le coffret où dormiront mes songes...\nEt je dirai : Voici les cendres de mon cœur .'...\nEt soudain, dans la nuit pensive et solitaire,\nCherchant à m'oublier pour mon ancien secret\nJ'entendrai frissonner sous leur vieille poussière\nMes purs rêves d'enfant que seul je     connaîtrai.\nDans les lueurs du feu dardant ses flammes folles\nJe les verrai monter tout autour de mon front;\nIls me chantonneront   des étranges paroles\nEt vers mes yeux charmés leurs yeux se pencheront            ;\nEt dans leur voile fait de blanches  mousselines\nIls me diront tous bas mes hymnes     d'autrefois;\nSous le rythme berceur de leurs chansons câlines\nJe sentirai mon cœur tressaillant à leur voix.\nEt me sentant vibrer, je me sentirai vivre :\nJe tendrai devant moi mes deux bras éperdus\nEt je ressaisirai, mâle et fier, et l'âme ivre\nMes purs espoirs d'amour, que je croyais       perdus...\nEt puis, quand cet essaim juvénile et folâtre\nSera parti, m'ôtant mon injuste    rancœur\nJe resterai longemps, songeur, auprès de l'âtre\nLes pleurs au bord des yeux, la paix au fond du            cœur.\n                                               P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "             Petits et gros Bourgeois\n                   POUR agréables que fussent à Pierre ces heures de nonchaloir,\n                      at home, il leur préférait cependant celles qu'il consacrait\n                      — nombreuses — à des flâneries par la ville ou par la\n                      banlieue.\n                        D'où vint à ce garçon de sensibilité peu aiguisée le grand\n                     amour, l'adoration qu'il eut pour la nature? Mystère; mais\n                     une chose est certaine : ce qui marqua le plus dans ses\n                     années d'adolescence et de collège ce furent des impressions\n                     de plein air, de paysages, de promenades faites aux jours\nde congé, en un mot des impressions... d'école buissonnière.\n   Que de fois, par des soirs de printemps, il prit plaisir à contempler, du haut\nde la colline de Fourvières, l'énorme panorama de Lyon ! décor immense, à\nla souveraine beauté duquel concourent maints détails, simultanément et donc\nassez confusément perçus, mais qui, par là même, vous donnent cette sensa-\ntion d'infini, d'illimité, charme le plus prenant des grands ensembles : l'azur\nattendri du ciel d'avril, où voguent mollement ces lentes caravanes de nuages\nargentés, dont on s'attarde à suivre des yeux, et pour ainsi dire malgré soi, la\ncourse rêveuse ; les toitures en océan moutonnant aux flancs des collines et\ndevenant étale à travers la plaine; les rues, les places indistinctes; les milliers\nde fenêtres (aux rayons du soleil bientôt déclinant, quelques-unes, en delà du\nRhône, fulgurent comme des boucliers d'or à vif) ; la double ligne des quais ;\nl'écharpe flexueuse et scintillante des fleuves; les jardins; les verdures; les\ncampagnes profondes aux blancs villages éparpillés parmi des prés, les loin-\ntains bleuâtres sillonnés de routes on dirait fluides ; enfin les Alpes majes-\ntueuses qui, couronnées d'un diadème de glaciers roses, dressent tout au bord\nde l'horizon... en un recul infini... là-bas... leurs tètes royales.\n   Et sur cette étendue presque sans limite palpitent la mobilité des reflets,\nl'errante séduction des couleurs, les alternances d'ombres et de clartés, les jeux\nchatoyants de la lumière, et, plus caressante qu'une caresse, l'aérienne chanson\ndu vent printannier, qui murmure à l'oreille de qui sait la comprendre des\nparoles si douces, si douces!...\n   — Pierre, Pierre, explose soudain madame Chatille, regarde, regarde!... on\nvoit notre chez nous, notre maison... Tu ne reconnais pas?... là... cette rue...\nà côté de Bellecour... c'est la nôtre, c'est la rue Saint-Josepn!... Et cette che-\n\n   (i) Chapitre inédit du prochain livre de notre collaborateur J. ESQUIROL, à paraître chez\nl'éditeur Stock, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                        PETITS ET- GROS BOURGEOIS                              465\n\nminée qui fume...-la grande... avec ce tuyau de fer... c'est celle de notre\ncuisine !\n    A l'occasion, madame Chatille ajoute même d'un ton sévère : — Au fait, il\nfaudra que Marie m'explique pourquoi son fourneau marche à cette heure de\nla journée ? Ah! les domestiques, les domestiques ! Si c'était eux qui payaient\nle charbon...\n    Or, soit dit entre parenthèses, de la terrasse de Fourvières,la rue Saint-\nJoseph est peu visible; puis, quand on parviendrait à la découvrir, il serait\nbien difficile, parmi tant d'autres cheminées, d'identifier celle de la cuisine des\nChatille, et, à plus forte raison, de se rendre compte si la dite cheminée fume\nou non. Mais quoi? madame Chatille ne s'inquiète guère de ces détails ; et,\nd'ailleurs, chacun sait bien que les yeux d'une petite bourgeoise surveillant\nsa bonne jouissent d'une telle acuité qu'il n'est pas jusqu'à ceux de la Foi\nqui, par comparaison, ne dégringolent au rang de simples verres de vitres...\n    Autre paysage : le lac du Parc, une après-midi de patinage.\n    Bien avant d'être arrivé à la berge, Pierre entend déjà le bruit caractéris-\ntique des lames d'acier mordant la glace... Puis, tandis qu'il met ses patins,\nc'est une sensation d'impatience quelque peu fébrile qui le saisit, avec, à fleur\nd'âme, je ne sais quel frisselis de doute, quelle égratignée d'inquiétude, dont\ns'avive encore son plaisir : « Hé, hé, voilà bel et bien trois ans qu'il n'y avait\npas eu d'hiver permettant de patiner... Si j'allais ne plus savoir faire?... » Et\nmaintenant l'élan, aux premières foulées prudemment hésitantes, tôt suivies,\nl'assurance reconquise, du bond en avant fouetté d'air glacé, de l'échappée en\n ligne droite, longtemps soucieuse de la seule vitesse — la plus exquise\n peut-être de toutes les impressions qui font cortège à ce captivant exercice du\n patinage.\n    Très nombreuse, au moins durant les premières heures de l'après-midi, la\n foule ne contribue guère à la beauté du décor... Cet officier de cavalerie...\n là... qui fait le joli cœur autour de cette jeune fille coiffée d'une toque de four-\n rure... est-il assez comique! Déjà trop grand et trop maigre, les culottes\n rouges à houseaux qui le moulent étroitement exagèrent encore ces deux\n travers, lui prêtent un vague aspect d'échassier degingandé, de flamant\n rose à longues quilles grêles en bâtons de cire d'Espagne. D'autant que son\n oeil droit, comprimé par un monocle, vous a des regards latéraux d'œil de\n volatile... Cependant le galant militaire ne soupçonne pas une minute qu'il\n est ridicule. Au contraire! il semble enchanté de son personnage, frétille,\n papillonne, virevolte, cerne de mille évolutions la « toque de fourrure ». La\n lame de ses patins jette des éclairs. Il s'éloigne, se rapproche, tourne, retourne,\n se multiplie. C'est superbe, c'est magnifique!... Tant qu'à la fin, patatras! il\n  bute des deux pieds, vient donner furieusement de la tête dans les côtes de la\n jeune fille qui, s'agrippant machinalement à lui, partage ainsi son désastre,\n  chute avec fracas, fait à plat ventre au moins dix mètres sur la glace, au bout\n  desquels elle reste gisante, terrassée sous le postère convulsif et tendu de rouge\n  de l'officier patineur. Miséricorde!\n    Mais, peu à peu, voici venir le soir. Le soleil décline en un ciel d'une grande\n  pureté glacée, où, parmila froideur des colorations hivernales, planent à peine\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "466                                 DURENDAL\n\n\nquelques nuages effilés, que l'on dirait émaillés de pourpre claire. Le côté de\nl'horizon opposé au couchant est une immense aigue-marine, pâle et translu-\ncide, sur laquelle, plus sombres de moment en moment, tranchent les hautes\nfutaies dépouillées qui sertissent de l'exquis demi-cercle de leur écrin l'opaline\nrigidité du beau lac durci de gel... La foule se fait moins dense... Je ne sais\nquelle mélancolie rêveuse enveloppe le paysage... La grève, là-bas, blanchit\nconfusément... C'est l'instant propice aux longues patinées berceuses par les\nespaces vides... A travers le calme vaporeux du crépuscule, on n'entend plus,\nbientôt, que le glissement estompé des lames sur la glace — murmure triste\naux modulations plaintives, tel, des cieux imprécis d'une nuit d'arrière-saison,\nle cri nostalgique et doux d'oiseaux migrateurs...\n    Du reste, à ces paysages des environs immédiats de la ville, Pierre préférait\nceux de la banlieue véritable. Tantôt seul, tantôt accompagné de madame Cha-\ntille ou de Paul Vernière — un camarade de classe dont nous parlerons tout à\nl'heure — que d'après-midi de jours de congé n'employa-t-il pas à les par-\ncourir !\n   Ge fut ainsi qu'il pérégrina maintes fois par les sites des bords de la Saône,\nde tous les endroits captivants, si nombreux aux alentours de Lyon, les plus\nattachants peut-être.\n    Il visita et revisita l'île Barbe, d'une telle séduction au temps des lilas quand,\ncroulant en avalanches parfumées de la cime des vieux murs, les grappes bleues,\nroses et violâtres viennent se peindre dans les claires ténèbres de l'onde verte,\net joindre au reflet précis des marronniers énormes et de l'humble clocher pensif,\ndernier vestige de l'abbaye jadis fastueuse, l'indicible fraîcheur d'une illusoire\nflore aquatique...\n    Il fit de longues haltes — en dépit de Paul Vernière qui se souciait de pay-\nsages comme un poisson d'une pomme — sur le pont de Collonges, d'où l'on\ndomine un ensemble incomparable :\n    des collines modérées couvertes de grands bois obscurs ;\n    des parcs rêveurs (adossé aux premiers arceaux des futaies... là-bas... un\nblanc pavillon de pierre, dans le goût de ces temples de l'Amour chers au\nXVIIIe siècle, arrondit l'élégance chantournée de sa frêle colonnade hémi-circu-\n laire) ;\n    des grèves lumineuses, où, sur le sable fin, se jouent les rayons du soleil,\nici blutés par des files de peupliers inégaux qui, viennent l'automne et ses ciels\n coloristes, sembleront les cordes frémissantes de quelque harpe d'or ajourée\n d'azur, là par de hauts bouquets de saules pâles, d'une sveltesse de jet, d'une\n grâce d'attitudes, d'une vaporosité de contours idéalement exquise, et dans les\n souples rameaux desquels l'âme du divin Corot doit palpiter, furtive, alors que\n le jeune printemps clair-voile des tulles argentés du matin la rive imprécise et\n légère ;\n    la Saône enfin, vivant miroir toujours offert aux jeux étincelants de l'air et\n des nuages, la Saône enlaceuse d'îles agrestes derrière leur bordure susurrante\n de grands arbres flexibles, la Saône qui, comme pressée de regagner le temps\n qu'elle perdit à muser par les criques mystérieuses — tièdes et doux berceaux\n de sable gris sous l'arc surbaissé des voûtes de feuillage — éperonne la vitesse\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                      PETITS ET GROS BOURGEOIS                              467\n\nde son courant, ploie l'élastique et vert taillis des joncs, dénoue la chevelure\ndes algues, redevient fleuve opulent et fort.\n   Bien souvent aussi, Pierre prit pour but de promenade ou Rochetaillée dont\nles coteaux regardent une longue perspective d'eaux plates, de prairies basses,\nde peupliers en rideaux, détachés, dirait-on, des arrière-plans céruléens de\nquelque tapisserie de la Renaissance, et qui, je ne sais comment, donnent à\nce paysage son cachet indéfinissable, et pourtant si net, de coin de terre de\nFrance ;\n   ou Neuville, blanche au bord de la Saône ici pareille à un lac, et sur les\nflots inviteurs de laquelle maintes voiles légères, ailes aiguës glissant contre\nl'écran bleuescent des montagnes lointaines, laissent errer le caprice élégant\nde leur course vagabonde ;\n   ou tel ou tel autre de ces doux parages arariens en somme assez peu variés\nd'aspect, mais aussi d'un attrait toujours égal, avec l'enchantement de leur\npoésie fluviale, faite de ciel expressif et d'eaux enjôleuses tantôt contemplés\npar pans immenses, tantôt délicieusement entr'aperçus à travers une fraîche\n résille de frondaisons flexibles, de hautes plantes fleuries poussées près des\nberges, de roseaux volubiles et de lianes penchantes, qui viennent en retombées\n mouillées frôler le flot bruisseur...\n\n   Pourquoi fallait-il que, bridé par le train-train scolaire, Pierre ne pût guère\nse promener qu'aux jours plus ou moins dominicaux, où ces paysages de ban-\nlieue tirent un rehaut de beauté contestable du genre de population fidèle alors\nà s'y ébattre?\n   Oh! les familles en chaînes d'oignons aérant béatement leur tendre progé-\nniture !\n   Oh! les pochards grandiloquents clamant des discours politiques; ou de\nféroce humeur et lançant aux saules de la rive, en même temps que le rouge\ntrop-plein de leur estomac, le récit tonitruant de scènes de ménage : « Tu sais,\nJenny, qu'j'lui ai dit : si jamais j't'pige encore avec le Victor, pour sûr\nqu'j'vous casse la gueule à tous deusse! »\n    Oh! les joueurs de boules accaparant tout le chemin devant les guinguettes !\nTimide, l'infortuné passant a beau s'effacer sur les bas-côtés, avaler stoïque-\nment l'âcre poussière des tristes orties poudrées à frimas qu'il foule d'un pied\n résigné le long du mur, des imprécations et des boules n'en sifflent pas moins\n à ses oreilles.\n    Oh ! les canots remplis à couler de fringantes damoiselles de magasin et de\n galants calicots en rupture de Belle-Jardinière! Mandolines, guitares, banjos\n ou autres instruments de panse similaire (l'embarquement pour cith... ares,\n quoi!) font rage à bord de ces esquifs et soutiennent d'un raclement impla-\n cable et frénétique — dont auditeur par force le promeneur est tôt excédé,\n fût-il aussi peu musicien que Pierre — d'assourdissants « Viens, Poupoule,\n viens!» qui, vers le soir, aux heures d'attendrissement, se changent en quelque\n sentimentalité traînassante et veule : « Tu deman... des... de quoi... je meurs\n — A tous... mes amis,.., aux doc... teurs...! » Et, du coup, voilà qu'incrustée\n  veux ne veux pas dans votre cerveau, la scie, la scie bête, reviendra vous\n  obséder durant des semaines !\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "468                               DURENDAL\n\n\n   Oh ! les grenouillères tumultueuses au ras de la berge ! les entassements de\nbaigneurs ingénus — pères gigogne chargés de marmaille... pensionnats à\neffectif complet... — trempant pêle-mêle « à l'endroit où l'on a pied »!...\nParfois quelque gros homme debout, de l'eau jusqu'aux genoux, se savonne\navec constance, puis, lorsqu'il est bien enduit de mousse grise, on le voit se\nlaisser glisser assis, le sourire aux lèvres — et longtemps le courant noncha-\nlant couvre les voisins d'une écume immonde. Pouah !\n   Oh ! les restes de charcuterie, les papiers graisseux, les « litres » égueulés\nau pied des grands saules !\n   Sous le déroulement continu des larges fougères par vous découvertes au\nsein d'une presqu'île boisée d'accès difficile que déjà vous proclamiez aussi\n« vraie campagne » que tel recoin perdu des forêts dauphinoises ou charo-\nlaises, oh ! l'énorme, le profond tapis de confetti multicolores !\n   Oh! les affiches placardées aux troncs d'arbres!\n   Oh ! les sifflets de chemins de fer tout proches !\n   Oh ! les trompes d'automobiles et de bicyclettes !\n   Oh! ci, oh! ça... comme on dit dans les romans modernes.\n   Mais surtout — miraculeusement sorti sain et sauf du vénéfique dîner fait\nà quelque caboulot des environs — les retours en ces tramways de nuit, où\nl'on retrouve, tassés par quantités effrayantes, les différents spécimens de\n« banlieusards » qu'il vous fut donné de contempler pendant la journée\net dont le voisinage n'était déjà point d'un charme si délirant à ciel ouvert !\n   Il n'en manque pas un à la collection.\n   Voici les baigneurs : en troupe comme toujours — sans doute à l'imitation\ndes canards, leurs brillants émules. On les reconnaît au caleçon encore\nhumide que chacun d'eux brandit d'un bras allègre, et qu'en veine de facéties\ndélicates certains jouent à plaquer sur la figure des frères et amis moins\nturbulents...\n   Voici les calicots et les demoiselles de magasin, plus que jamais brailleurs\nde taraudantes rengaines, plus que jamais pinceurs de mandolines et de\nguitares — bien qu'on doive à la sacro-sainte vérité de convenir loyale-\nment qu'une notable partie des exécutants masculins montre mieux qu'une\ntendance à remplacer mandoline ou guitare par... prononcez là taille... des\npetites voisines.\n   (Qui comptera les stratagèmes enfantins et touchants que madame\nChatille met alors en oeuvre, que dis-je I se hâte, s'empresse vertigineusement,\nfollement, de mettre alors en œuvre pour détourner l'attention de son collégien\nde fils d'un spectacle aussi calamiteux et néfaste? La maison, là-bas, sur la\ncolline — « Regarde donc, Pierre. N'est-ce pas qu'elle a la même forme de\ntoit que celle de grand'mère? »; — le fiacre qu'on dépasse — « Gageons que\nson cheval a au moins 72 ans? » ; — la poussière que soulève le tram-\nway — « Ne crois-tu pas que n'importe quelle automobile en fait encore\nplus? » etc., etc., — tout devient soudain matière à un examen prolongé,\nauquel, bon gré mal gré, il faut que Pierre collabore. Pour un peu, madame\nChatille inventerait des choses abracadabrantes : qu'elle voit des singes dans\nlés arbres du quai... qu'un cycliste pédale à toute allure sur le parapet... qu'un\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                      P E T I T S ET GROS BOURGEOIS                          469\n\naigle, impétueusement irrué du haut d'un réverbère, vient d'enlever par le\nfond de la culotte le bonhomme en gris, « le gros chauve... allons! tu l'avais\nbien remarqué?... celui qui était là, il n'y a pas encore deux minutes, à côté\ndu contrôleur... Oui, hé bien, il est maintenant ballotté, la tête en bas,\nà travers les airs!... »)\n   Voici, nombreux et sympathiques, messieurs de la corporation des pochards.\nSympathiques? Et pourquoi non? Eux, du moins, ne masquent point d'hypo-\ncrisie leur vice, mais au contraire l'arborent triomphalement, le déploient avec\nune candeur qui désarme à la face attendrie des cieux et de la terre. Ainsi donc\nhonneur à l'ivrogne, vivant exemple de généreuse franchise, de personnalité\nconvaincue, en un mot de cette vertu plutôt rare qu'on appelle avoir le\ncourage de ses idées'. Puissent le citadin être favorable, le rural bénévole, à ce\npittoresque animateur de nos villes et de nos campagnes ! Que l'affection,\nl'estime et les égards universels environnent ses incohérents pèlerinages, aux\nzigzags aussi savoureux que les digressions d'un ample poème ! Los, trois fois\nlos au pochard !\n   Seulement... seulement... du fait même de son caractère auguste, déambu-\nlatoire et gyrovague, encore faut-il à notre héros magnanime un cadre apparié :\nl'espace, les routes fuyant vers l'horizon vide, les places majestueuses d'une\nvaste cité, ou tout au moins, à défaut des larges ambiances, quelque décor\nsuffisamment évocateur — telles, conservées comme par miracle au cœur\nd'une grande ville moderne, d'étroites venelles moyenâgeuses enroulées en\nécheveau fantastique à la masse nocturne et bleuie de lune d'une cathédrale\nvertigineuse, qui, tout à la fois aérienne et trapue, porte jusqu'à l'immense\nciel de juin criblé d'étoiles l'essor de ses flèches graciles et de ses tours\ncolossales.\n   Or, notre tramway banlieusard répondant mal à ces exigences et n'ayant\nmême aucun droit à la noble appellation de « décor évocateur », la présence\ndes trop nombreux pochards qu'y subissent les Chatille ne peut qu'être abso-\nlument désagréable — ce qu'il fallait démontrer !...\n   Enfin, voici les familles... Malin, trois fois malin, qui ne prendrait un\nspleen incurable à leur seul aspect! Et pour cause.\n   Primo, les faces de tous ces gens-là suent le maussade. A qui en ont-ils?\nEst-ce regret que cette partie de campagne dont ils s'étaient promis tant de\ndistraction soit déjà terminée? Fatigue, ou, plus probablement, désillusion de\nn'avoir rencontré tout le long de ce jour que l'ennui, l'ennui morne, au lieu\ndes plaisirs escomptés? Problème, affolant problème! Mais le fait est là :\ndepuis les pères jusques et y compris les bonnes, en passant par la marmaille\net les mamans, tout ce ramas de petits bourgeois vous a des physionomies\nrefrognées et lugubres, à la vue desquelles, veux ne veux pas — comme on\nbâille devant qui bâille — le spectateur le plus allègre ne tarde point à glisser\naux idées noires.\n   Puis, concurremment à cette mélancolie sans noblesse, quelle humeur grin-\n chue règne parmi ces groupes! Leurs regards mauvais! Leurs propos\n acariâtres! Brrr!\n   Observez, par exemple, la famille qui est montée à la dernière station.\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "470                                DURENDAL\n\n\n    Un spectacle, déjà, cet embarquement! On vit d'abord le père. Un mioche\nsur chaque bras, le chapeau en arrière, le front ruisselant de sueur, les yeux\nhagards, les joues cramoisies, les souliers blancs de poussière, l'air éreinté,\nmoulu, de quelqu'un qui vient de fournir une longue étape chargé d'un\naccablant fardeau, ce mortel infortuné surgit dans l'encadrement de la\nporte en prototype de la paternité martyre. Puis apparurent la mère,\npetite, noire, sèche, assez bien mise — et la bonne : grande bringue dégin-\ngandée dont le visage osseux, le nez long d'une aune et le menton en amande\nérigent au-dessus d'un amas de paquets hétéroclites, qui couronne un vague\nbouquet de fleurs cueillies aux champs poudreux de la banlieue, l'image tout\nà la fois lamentable et comique d'une manière de Flore de Botticeli retouchée\npar Huard.\n    Nos gens à peine assis : — Claire, tu as bien la « clef d'allée » ? demande\nle père.\n    — Comment ! riposte la mère, tout de suite agressive, mais pas le moins du\nmonde! Tu m'avais dit que tu la prenais.\n    Illico, sous les regards sournoisement amusés de la piteuse camériste, une\ndispute violente s'engage entre Monsieur et Madame. Des vitupérations bles-\nsantes fondent sur le pauvre mari. Qui se rebèque, riposte vertement, fait\nassaut avec sa chère moitié de paroles acrimonieuses. Et cet échange d'amé-\nnités ne laisse pas de durer longtemps... longtemps... pour se figer enfin (le\nsilence de la galerie tout oreilles devenant gênant) en un mutisme hargneux\nsouligné de tels regards de froide haine, qu'ils trahissent à ne pas s'y méprendre\n— et d'autant mieux du reste que la cause qui les provoqua fut plus futile —\nla mésintelligence profonde entre les deux époux, les griefs lentement accu-\nmulés, les dissentiments datant de loin, devenus peu à peu irrémédiables, en\nun mot la lézarde meurtrière fissurant, sous le mensonge à peine sauvegardé\nde la façade, tout cet édifice conjugal.\n    Et penser que ces gens se sont peut-être aimés, adorés, ont cru au bonheur,\n à l'avenir, ont eu, qui sait? leur délicieux roman! Et que, maintenant,\n excédés, aigris, dégoûtés, ils n'en demeurent pas moins forcés de vivre ensemble,\n rivés qu'ils sont l'un à l'autre par les enfants, les intérêts, les parents, le qu'en-\n dira-t-on, les mille cables robustes qui, à la barbe du divorce ou autres combi-\n naisons voisines, retiennent si solidement à bord les passagers de la galère\n matrimoniale!\n    Pierre, Pierre Chatille notre ami, quel dommage que cette scène et tant\n d'autres analogues auxquelles il te fut déjà donné d'assister durant tes prome-\n nades ne fournissent à tes dix-huit ans insouciants que des sujets de rire ! Qu'il\n vaudrait mieux qu'elles t'instruisent, te soient matière à réflexions, profit pour\n l'avenir, bref qu'elles t'avertissent dès maintenant que s'il est dans la vie une\n  gaffe à éviter par-dessus toutes, c'est de prendre femme ! Oh ! sans doute, les\n  célibataires ont leurs ennuis. Et leurs ridicules, donc! Mais quand même, que\n  de compensations, que d'atouts en main ! Vois plutôt : ni épouse qui vous\n  trompe, ou du moins qui se détache de vous de plus en plus, en vient vite à\n  vous considérer comme une façon d'étranger, de comparse vague ; ni enfants\n  perpétuellement grinchus, ou qui ne daignent vous manifester un peu d'affec-\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               471\n\n\ntion que les jours (il est vrai que le nombre de ces jours est considérable) où ils\ntournent autour de votre porte-monnaie; ni charge du bonheur d'autrui ; ni\nresponsabilités morales; que sais-je! et surtout, surtout, la pleine possession\ndu plus précieux de tous les avantages dont on puisse jouir ici-bas : l'indé-\npendance !\n   Mais, hélas! ô jeune Pierre Chatille, les nombreuses querelles de ménage\nsurprises au cours de tes promenades ne t'inspirent aucune de ces considéra-\ntions salutaires ; et quand, du temps écoulé, s'ouvrira devant toi cette zone\ndangereuse qui s'étend de la vingt-cinquième à la trente-cinquième année, tu\nne manqueras point — candidement — de te laisser piéger au traquenard du\nmariage.\n   Aussi bien, pour employer la transition commode chère aux romanciers\nd'antan : n'anticipons pas. Et puisque, le tramway arrivé au bout de son par-\ncours, tu reconduis ton fidèle ami Paul Vernière jusqu'à sa demeure, mettons\nà profit cette occasion tout indiquée de parler de ce nouveau personnage — à\nqui l'un des rôles de gros bourgeois est dévolu dans ce récit.\n\n                                                                J. ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "                          Savonarole (1)\n                LAURENT le Magnifique    a été jugé avec une sévé-\n                  rité proportionnée aux éloges des adulateurs\n                  soldés de la maison de Médicis. Selon qu'on le\n                  considère, sa vie paraît admirable ou néfaste,\n                  et, en réalité, il semble qu'elle ait été dirigée\n                  par des principes différents, suivant qu'il s'agis-\n                  sait des choses de la pensée ou des choses de\n                  l'action. Il donne la paix à Florence, mais une\npaix faite du silence des supplices et des exils, de la corruption\ndont les exemples partis de haut énervent cette fière démocratie,\nla courbent sous la main qui ne la flatte que pour mieux l'en-\nchaîner : « Non content de s'abandonner aux plaisirs, il pousse\nson peuple vers les jouissances effrénées pour l'enivrer et\nl'étourdir. Florence était devenue sous sa direction un lieu de\nfêtes et d'orgies (2). 3) Il n'a qu'une volonté, au fond : Régner!\nPeu importent les moyens... Et les plus vils sont les meilleurs.\nLa « vertu », 1' « âme » sont, pour lui, des thèmes copieux de\ndissertations applaudies à l'Académie platonicienne ; des entités\nmétaphysiques qu'il exclut du calcul des intérêts pratiques de\nla vie. A ce titre, également, le Magnifique apparaît comme un\nprécurseur, conscient, peut-être, des gens de notre temps, qui\nvont entre deux réalités, celle des mots, qui les grise, et celle\ndes faits, qu'ils ne voient pas !\n   Laurent, et tout ce qu'il y avait de séduction en lui est pro-\nvenu de là, sans doute, Laurent était poète, et sa muse délicate\net facile trouvait, avec le même bonheur, l'inspiration d'un\nlaude pour la Vierge, d'une gouailleuse ritournelle populaire\n ou d'un chant carnavalesque licencieux. Il était dilettante en\n\n (1) A propos du drame d'IwAN GILKIN : Savonirole. Bruxelles, Lamerlin.\n (2) PASQUALE VILLARI : SnvonaroU et son temps; traduction GRUYER. Paris, Fiimin-\nDidot, tome 1 er , chapitre III.\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                           SAVONAROLE                          473\n\n tout, selon l'heure et la préoccupation, de l'art, des lettres ou,\n en politique, de la férocité et de la ruse. Et le meilleur de sa\n renommée est venu à la postérité avec l'œuvre des artistes qu'il\n avait aimés. On peut désigner en lui un de* principaux agents\n de la propagation de l'esprit nouveau qui aboutit à la Renais-\n sance humaniste, non point qu'il ait dominé ses contemporains\n par la puissance intellectuelle, mais, au contraire, parce que\n l'influence des humanistes qu'il subissait, il s'est employé à la\nrépandre et à lui donner accès, notamment, dans le domaine de\n l'art.\n    Son intérêt était d'accord avec ses opinions et celles-ci,\nnécessairement, en recevaient, à ses yeux, un surcroît de vrai-\nsemblance, mais il faut convenir que les intelligences les plus\nsolides étaient, alors, en proie à un étrange désarroi et combi-\nnaient leurs spéculations philosophiques avec d'hétéroclites, et\nextravagantes superstitions. Certains demandaient les certi-\ntudes qui leur manquaient aux sciences occultes, à la magie ou\nà l'astrologie. Marcile Ficin prêtait des vertus mystérieuses aux\npierres; Cardan interprétait ses songes et, pour ne point\ndémentir une de ses prédictions, se laissait mourir de faim! La\nconfusion des idées était telle que les néo-platoniciens proje-\ntèrent de solliciter du Pape la canonisation de Platon ! Tout\nsert au progrès de l'esprit humain, même ses erreurs; celles de\nl'humanisme furent graves et nombreuses. Et bien qu'il soit\ndevenu le point de départ de conquêtes spirituelles fécondes,\nplus d'un de ses adeptes, considérant l'oeuvre de sa vie, nourrie\nde vaine érudition et de subtile frivolité, a dû se dire, comme\nPic de la Mirandole : « Nous vivrons éternellement, non pas\ndans les écoles des éplucheurs de mots, mais dans le monde des\nsages, où l'on ne disserte pas sur la mère d'Andromaque ou sur\nles fils de Niobé, mais sur l'essence des choses divines et\nhumaines... »\n    Laurent de Médicis mourant, en dépit de la potion de pierres\nprécieuses que son médecin lui avait fait absorber, réclama le\nsecours de Savonarole, qu'il se savait, pourtant, hostile, et\nd'après des récits, peut-être dramatisés, le prieur de Saint-Marc\nlui aurait dénié l'absolution sur son refus de promettre de rendre\nla liberté à Florence. En réalité, Florence était-elle encore apte\nà user de la liberté et cinquante années d'oppression, l'élimi-\nnation de tous ses éléments énergiques, ne devaient-ils pas la\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n ramener bientôt à une servitude volontaire? La population, sans\n doute, était encore capable de s'insurger et de rejeter tempo-\n rairement le joug; mais la persévérance, l'esprit obstiné lui\n manquaient, qui distinguaient l'ancien peuple florentin. Pierre,\n le fils de Laurent, fut bien chassé, dans un sursaut d'indigna-\ntion, à la suite de sa lâche conduite à l'arrivée de Charles VIII;\nla République se réorganisa sous l'impulsion de Savonarole,\n mais en apôtre qu'il était, celui-ci oublia que c'étaient des\nhommes, passionnés et inconstants, et volontaires, qu'il avait à\ngouverner. La théocratie qu'il rêvait était aussi utopique que\n la République de Platon, et elle ne pouvait subsister qu'au prix\n d'une exaltation de vertu et de droiture, fatalement passagère.\n    Pendant une période éphémère, les prêches enflammés du\n moine réveillèrent dans les consciences l'amour ardent de la\n patrie et de la liberté avec la foi religieuse. La multitude rem-\n plissait les églises pour écouter avidement la parole véhémente\ndu dominicain, toute en éclats et en foudroiements, entrecoupés\nd'effusions et de larmes. La sécheresse de la lettre imprimée\nn'a point glacé l'éloquence de ces sermons prononcés au milieu\nd'une foule fiévreuse, devant la majesté des autels. C'est comme\nle cri déchirant et inspiré jailli d'un jet de l'âme du prédicateur\nqui sent que les circonstances le pressent, qui précipite son\n bienfaisant enseignement parce que les jours lui sont mesurés\net qu'il devine déjà rôder autour de lui, et parmi son troupeau,\n les implacables adversaires qui ont conjuré sa perte : « Le\n peuple esmeu par les ennemis dudit frère, raconte Philippe de\n Commines, l'allerent prendre audit couvent (de Saint Marc), lui\ntroisième, et d'entrée le geinnerent (tourmentèrent) à merveilles.\n Le peuple tua le principal homme de la ville, ami dudit frère,\nappelé Francisque Vallori Le Pape leur envoia pouvoir et\ncommission pour faire son proces. En fin de compte ils les\nbruslerent tous trois. Les charges n'estoient sinon qu'il mettoit\ndiscord en la ville, et que ce qu'il disoit de prophétie, il le\nsçavoit par ses amis qui estoient du conseil. Je ne les veux point\naccuser, ni excuser (car je ne sçai s'ils ont fait bien, ou mal,\nl'avoir fait mourir) mais il a dit maintes choses vrayes, que ceux\nde Florence n'eussent sçeu lui avoir dites, mais touchant le Roi\n(Charles VIII), et des maux qu'il dit lui devoir advenir, lui est\nadvenu ce que vous voyez : qui fut premier la mort de son fils,\npuis la sienne. »\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "                           SAVONAROLE                          475\n\n   Attachante figure que celle de Savonarole et qui se frappe\ndans le souvenir avec son relief hautain de tribun et de moine\nvengeur. Sa mémoire a été livrée à la controverse, mais, quelle\nque soit la conclusion de celle-ci, la pureté des intentions du\nprieur de Saint-Marc et son amour de la justice ne sauraient\nêtre révoqués en doute. La vérité, il est assuré de l'avoir de son\ncôté et il la défend âprement, hardiment, à visière levée, contre\nceux qui l'attaquent; il s'acharne, opiniâtre et violent, à per-\nsuader ceux qui se refusent à son évidence. Au fond, ce qui agit\nen lui, saccade son geste, convulsé son âme et remplit sa bouche\nde mots terribles qu'il n'est pas en son pouvoir de taire, c'est\nl'universelle ignominie du monde où il vit ; c'est l'obsédante\nvision du mensonge mélangé à tous les éléments de la vie\nsociale et religieuse pour la fausser et la dépraver. Il étouffe\ndans l'atmosphère lourde et corrompue qui règne ; tout ce qu'il\ny a en lui de conscience lucide et austère se révolte contre l'hy-\npocrisie et la tromperie des mots solennels, juxtaposés sur la\nhideur et la honte des faits; contre le crime enveloppé dans la\nrobe auguste des pontifes; contre cette République florentine,\nlibre dans la loi et subjuguée dans la réalité; contre ces lettrés,\nces savants, ces sophistes, enflés de discours prolixes et pom-\npeux sur la démocratie grecque ou la vertu romaine et comblés,\nau surplus, d'aise d'être, dans le présent, les commençaux rétri-\nbués de ce même tyran, à l'équitable assassinat duquel leurs\ndissertations académiques ne manquaient pas d'applaudir —\ndans le passé!...\n   Le tumulte de la vie l'a accompagné dans la mort! Car il a\nété tiré de-ci, de-là, en témoignage des doctrines les plus contra-\ndictoires. Les protestants se sont efforcés de déceler en lui un\ndes précurseurs du schisme ; les catholiques, certains de son\northodoxie, mais mal satisfaits de son attitude à l'égard de\nRome, le défendent tout en le condamnant. Des philosophes,\nBayle, par exemple, le considèrent comme un cagot, un fana-\ntique qui a mérité son sort pour avoir essayé d'entraver les\nravages de l'esprit matérialiste. Alexandre VI l'avait abandonné\nau supplice; Jules II permit à Raphaël de placer son effigie\nparmi les religieux de la Dispute du Saint Sacrement, au\nVatican; Clément VIII et Benoît XIV approuvèrent ses écrits\net songèrent à le canoniser.\n   Le peuple florentin ne négligea point sa mémoire et, jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "476                         DURENDAL\n\n\nla fin du XVIIIe siècle, des mains pieuses parsemaient de\nviolettes, au jour anniversaire de sa mort, l'endroit où se dressa\nson bûcher : poétique hommage dont ces dernières années ont\nravivé la coutume.\n   Il s'est trouvé des écrivains pour dépeindre le Prieur de\nSaint-Marc comme une espèce de barbare, un farouche ennemi\nde l'art, parce qu'il tenta de ramener les fidèles à la simplicité\net les artistes aux sereines traditions chrétiennes des siècles\nprécédents. On a surtout argué contre lui des Bruciamenti delle\nvanità, autodafé volontaires dans lesquels les citoyens sacri-\nfiaient des colifichets de luxe, des livres dissolus, des œuvres\nlicencieuses, etc. ; mais, sans doute, dans l'opinion des artistes\ncontemporains les plus éminents, ces actes de destruction\nn'atteignaient-ils aucunement l'art, puisque Botticelli, Lorenzo\ndi Credi, fra Bartolommeo, Andréa della Robbia, le Pérugin,\nBaccio da Montelupo, l'architecte Cronaca et Michel-Ange\nfurent au nombre de ses admirateurs les plus enthousiastes.\n   En Italie, surtout, l'a vérité historique sur les Médicis et sur\nSavonarole, enfouie longtemps dans les documents ou maquillée\nsans mesure dans les panégyriques des stipendiés des anciens\nsouverains de la Toscane, s'est fait victorieusement jour. Quelles\nqu'aient pu être ses erreurs et les excès ardents de sa foi, Savo-\nnarole se place parmi les ancêtres de la démocratie florentine\net c'est comme tel que la cité du Lys a célébré et magnifié sa\nmémoire : quant aux Médicis, les faits témoignent assez à quel\npoint leur souveraineté fut néfaste à la grandeur et à la prospé-\nrité de Florence, aussi bien alors qu'elle s'exerçait sans titre,\ncomme celle de Cosme et de Laurent, que lorsque, plus tard,\nles descendants naturels de ceux-ci, Alexandre et Cosme Ier,\ninstaurant leur domination sur Florence pantelante et vaincue,\ndissimulèrent la bassesse ou la médiocrité de leur génie sous le\nmanteau ducal ou grand-ducal... Leur avènement marqua la fin\nde l'histoire de Florence, de sa suprématie politique dans la\nPéninsule, de son rayonnement artistique dans le monde : avec\neux commencent « la déchéance et la honte » durant lesquelles,\nselon les paroles célèbres que Michel-Ange prêtait à sa figure\nde la Nuit, du tombeau des Médicis, « il est cher de dormir et\nplus encore d'être de pierre... »\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                                     SAVONAROLE                                         477\n\n   M. Iwan Gilkin, le beau poète de la Damnation de l'artiste et\nde la Nuit, a été tenté, à son tour, par le désir de peindre en\nune fresque puissante et contrastée le tragique épilogue de la\ncarrière florentine de Savonarole. Il n'a pas cru, et nous l'en\nlouons, devoir mélanger aux faits que l'histoire lui fournissait,\nquelque fiction destinée prétendument à en varier ou à en\naccroître l'intérêt... Il a compris, en poète et en psychologue\nqu'il est, qu'on ne saurait ajouter de traits arbitraires ou\ninventés à une physionomie telle que celle du Prieur de\nSaint-Marc sans la diminuer et sans nuire à sa vérité. La vie\nd'un être de cette sorte, aussi, est une œuvre, et accomplie, et\nà laquelle on ne peut pas toucher.\n   Sinon en quelques détails (1) ou pour obéir aux nécessités de\nl'exposition dramatique, M. Gilkin s'est conformé à la réalité\nhistorique : la figure de Savonarole qu'il ressuscite devant nous,\nles paroles qu'il met dans la bouche de son héros, le caractère\nqu'il lui prête témoignent d'une étude approfondie et perspicace\ndu personnage. Peut-être pourrait-on reprocher, cependant, à\nl'auteur d'avoir un peu édulcoré celui-ci, de n'avoir pas marqué\navec un suffisant relief le côté violent, imprécatoire et, pour\nainsi dire, dantesque de Savonarole. Son allure était bien\ndavantage celle d'un prophète d'Israël, menaçant et augurai,\nque celle d'un apôtre évangélique. Et il était rempli de contra-\ndictions, pris incessamment entre le devoir étroit, le vœu d'obéis-\nsance et d'humilité du moine, et ses irrépressibles impulsions\nde justice et de pureté... En certaines scènes, d'une beauté\nforte et concise, M. Gilkin a marqué avec éloquence les luttes\net les doutes qui déchiraient l'âme de Savonarole, pris entre\nses vœux religieux et la mission dont il se croyait investi. La\npolitique cauteleuse, toute nourrie d'habiletés retorses et d'hy-\n\n   (1) Laurent de Médicis n'a jamais reçu ni porté le titre de duc; Valori n'était plus\ngonfalonier de justice lors du procès de del Nero, Tornabuoni, etc.; Michel-Ange, peu\nréputé, d'ailleurs, à cette époque, et dont Hélène Tornabuoni dit qu'il est c en fuite », était\nrevenu à Florence, depuis, et avait été parmi les auditeurs les plus assidus du maître. La\nloi des six fèves avait été plutôt combattue que recommandée par Savonarole, et, d'autre\npart, l'intervention de celui-ci dans l'application de la sentence prononcée contre les\naccusés par deux assemblées (Pratica) et dont les Huit étaient chargés d'assurer l'exécu-\ntion, n'est nullement établie. Enfin, le terme de noblesseflorentineemployé pour désigner\nles partisans des Médicis ou les ennemis du frère est de nature à faire confusion, car il s'en\nfallait, et de beaucoup, qu'il y eût solidarité entre les Grands et les Médicis, ceux-ci ayant\nplutôt décimé ceux-là en s'appuyant sur leur clientèle sportulaire recrutée dans la petite\nbourgeoisie et le bas peuple.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "478                         DURENDAL\n\n\npocrites menées, des adversaires du dominicain, est synthétisée,\nen quelque sorte, dans le personnage de l'avocat Vaspucci qui\nest représenté comme l'agent principal du revirement du peuple\nflorentin contre son idole de la veille. A la vérité, l'enthousiasme\nne se transforma point si rapidement en aversion, et, non plus,\nles mouvements aveugles de la foule ne furent pas suscités uni-\nq u e m e n t par des moyens oratoires, mais la brièveté obligatoire\nà la scène ne permettait point au d r a m a t u r g e de retracer dans\nleur complexité les événements qui aboutirent, sous l'effort\ncombiné d'Alexandre VI, des « enragés » et des « politiques »,\nau supplice de Savonarole.\n\n                                                ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "     L'AIGLE-ROI\n          Fer-forgé\n\n(VAN BOECKEL DE L I E R R E )\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": ""}, {"page_pdf": 580, "texte": "                                                                              (1)\n            L'Ecole belge de peinture\n                   L'EXPOSITION historique de 1880 fut u n e date d a n s l'histoire\n                      des arts en Belgique : elle offrit u n e s y n t h è s e ; elle m a n i -\n                      festa l'effort de plusieurs générations d'artistes pour\n                      aboutir à une expression d'art conforme a u génie de la\n                      race. On se trouve devant trois périodes bien marquées :\n                      la première, qui va de 1830 aux a p p r o c h e s de 1850,\n                      r o m a n t i q u e , héroïque, d r a m a t i q u e et patricienne, carac-\n                     térisée par le tableau d'histoire, c'est-à-dire le personnage\n                      pris en dehors de la réalité i m m é d i a t e , mais doué d'une\nvie artificielle et en quelque sorte galvanisé ; la seconde, qui comprend\nenviron vingt années et q u ' o n pourrait appeler la période de transition,\nbourgeoise, conforme aux instincts, plus réaliste à mesure qu'elle se déve-\nloppe, caractérisée par le tableau de genre, historique ou n o n , c'est-à-dire\nle personnage étudié dans sa condition, sa c o u t u m e et son milieu ; enfin, la\ntroisième, naturaliste, peu inventive, d'observation vivante et d'exécution\ndéliée, caractérisée par le p a y s a g e , c'est-à-dire la sensation panthéiste et la\npoésie des choses substituées à toute a u t r e recherche.-\n    » U n e quatrième période allait s'ouvrir, r é s u m a n t les tentatives antérieures,\nmais dans le sens d'une perception plus subtile de la lumière, concentrée\npresque entièrement en cette étude des atmosphères qui avait été l'inquiétude\ndes prédécesseurs i m m é d i a t s . . . »\n    Ainsi parle Camille L e m o n n i e r d a n s son beau livre sur l'Ecole de peinture\nbelge, dont la librairie Van Oest vient de faire paraître u n e somptueuse édition,\nabondamment illustrée. Ayant retracé avec charme et puissance l'histoire\nartistique des années qui ont séparé l'époque d e la Révolution de celle du\njubilé cinquantenaire, il se retourne pour considérer, dans la perspective du\npassé, en cette h e u r e propice aux récapitulations, l'œuvre a b o n d a n t e et glo-\n rieuse de nos peintres, pour marquer leurs tendances et la générosité de leur\n effort tenace et fécond.\n    Au fond, cet effort, dans la peinture comme d a n s les autres arts, a été\n commandé par l'impulsion q u e la p e n s é e m o d e r n e a reçue d a n s tous les\n domaines et qui l'a conduite à s'affranchir des contraintes, des théories, des\n idéologies auxquelles, longtemps, elle avait s u b o r d o n n é ses inspirations. Elle\n a été lente la progression de ce dépouillement, embarrassée d'obstacles, arrêtée,\n\n\n (1) Un vol. in-4° richement illustré. Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire.\nG. Van Oest et Cie.\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": " 480                                DURENDAL\n\n\n  parfois, devant les résislances, mais sûre, quand même, de sorte que fina-\n  lement, l'esprit de liberté, qui s'était fortifié et avait grandi, emprisonné dans\n la chrysalide classique,, en a déchiré et brisé la coque pour venir à toute son\n impétueuse indépendance.\n    Transformation de la mentalité, similaire à celle qui, née aux approches\n duXIVesiècle, aboutit à cette merveilleuse efflorescence réaliste du XVe siècle\n dont nos grands maîtres flamands furent les plus hauts représentants et les\n initiateurs. Aujourd'hui, après le long règne du dogmatisme académique,\n l'artiste, enfin, a conquis le droit à son idéal personnel; il n'est plus assujetti\n à un idéal extérieur à lui-même, officiel, enseigné du haut de doctes chaires\n comme la condition et la forme de tout art viable. L'art a rejoint la nature,\n il lui est permis de l'aborder sans intermédiaire, sans truchement assermenté,\n sans trembler d'enfreindre les conseils de quelque professeur, expert dans les\n bonnes méthodes et détenteur des rubriques, des poncifs et même du secret\n des audaces autorisées. Il a suffi de quelques siècles de progrès pour que\n nous reconquérions l'indépendance de la vision, la liberté artistique dont\njouissaient nos pères au temps des Van Eyck!...\n    Ces primitifs, ces inventeurs de notre peinture, plus on les étudie, plus ils\napparaissent formidables dans leur simplicité, dans la droiture et la fermeté de\nleur art. Et, à parcourir les musées de l'Europe, de cette vieille Europe, des\nrêves, des combats et des œuvres de laquelle tout notre monde moderne\némane, on ne peut laisser de sentir avec fierté la prédominance, dans l'art dé\nleur époque, des ouvrages des Van Eyck, des Van der Goes, des Van der\nWeyden et des Bouts. De quoi, cependant, est-il fait cet art, que de l'amour\nardent et clairvoyant de la vie, de la haute et piobe volonté de la traduire\nsans feinte et sans défaillance. Et, ainsi, quelque enthousiasme que nous ins-\npirent les primitifs italiens, allemands ou français; quelque joie que nous\nayons reçue de la contemplation de leurs œuvres si fines, si tendres ou si\ndélicates, il semble, qu'à une secrète et inconsciente comparaison avec la\npeinture des maîtres de notre art, il y ait comme une vacillation dans notre\nadmiration pour les étrangers, muet et reconnaissant hommage à nos puis-\nsants compatriotes qui établirent la supériorité de leur art sur le fondement\ninébranlable de la vérité.\n    La tendance, dont nos primitifs furent, en quelque sorte, les missionnaires\ndans l'art européen, n'a jamais cessé de se manifester dans l'école flamande,\nmême dans les périodes où celle-ci subissait davantage les influences, mor-\ntelles à sa tradition, des italianisants et des académiques. « Plus que partout\nailleurs, nos artistes sont restés près de la nature et de l'instinct; ils ont gardé\nl'espèce d'âme spontanée, émotive, émerveillée, en qui se renouvelle infini-\nment le spectacle du monde. » Cette constatation que Lemonnier inscrit\ndans les conclusions de sa magistrale étude définit à merveille les spéciales\nqualités de notre peinture qui, amorties et diminuées sous le règne du classi-\ncisme, ont recommencé à se déceler dans toute leur netteté première et leur\néclat dans l'œuvre des Leys, des De Braeckeleer, des frères Stevens et, plus\nproche de nous, des Heymans et des Claus.\n    On prétendait, jadis, que l'art devait trôner au-dessus de la vie au lieu\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                     L'ÉCOLE BELGE DE P E I N T U R E                         481\n\n\nd'en être l'expression vive et forte : c'était une scène sur laquelle, aussi bien\nque sur celle de la tragédie classique, ne pouvaient paraître que des princes\net des héros. Encore fallait-il qu'ils fussent légendaires ou exotiques; l'histoire\nactuelle et locale paraissait triviale et indigne de la consécration de l'art :\nil lui manquait le recul de majesté et d'apothéose de l'espace et du temps,\nde telle manière que, sous le premier Empire, par exemple, les ouvrages\nd'art consacrés à l'illustration des faits d'armes et des gloires du règne étaient\nexclus de la catégorie officielle des sujets d'histoire, réservée aux œuvres inspi-\nrées de la fable et de l'histoire antiques, et classés sous la dénomination\neuphémique de sujets honorables pour le caractère national !\n    Cette conception étroite et momifiante de l'art, elle est tombée en décrépi-\ntude et en mépris au cours du cycle de soixante-quinze années dont Lemon-\nnier nous apporte les brillantes annales. Il n'a pas introduit dans son récit —\ncar c'en est un — de subdivisions factices, par genres ou par écoles, desti-\nnées à faciliter le travail, mais qui auraient isolé les unes des autres les\nœuvres contemporaines, nécessairement solidaires, si opposées que fussent les\ntendances qu'elles représentaient. Les faits les plus contradictoires de\nl'histoire sont pris dans la même trame; à aucun moment, ils ne sont tout à\nfait nouveaux et imprévus; à aucun moment, tout à fait morts et dénués\nde conséquence... Pour en donner un aperçu qui les mette dans leur véri-\ntable lumière, il faut les prendre dans la simultanéité de leur succession et\nde leurs métamorphoses. C'est le plan très simple et très démonstratif qu'a\nadopté Lemonnier; l'ordre chronologique, jalonné par les expositions où les\nouvrages principaux de nos artistes ont apparu, tour à tour, et interrompu,\nde-ci de-là, pour définir et marquer quelque grande personnalité, lui a\ndonné de tracer un tableau parfait du mouvement qui, à travers mainte\nphase régressive et mainte vicissitude, a entraîné notre peinture vers\nl'affranchissement des canons esthétiques et des idées fétiches qui entravaient\nl'individualité de l'artiste.\n    Le maître écrivain termine son œuvre par ces éloquentes paroles :\n« Soyons donc des peintres selon le sens de la race, avec force, avec grâce,\navec passion, avec bon sens; ne nous perdons pas au labyrinthe des mythes,\nde l'idéologie et des fausses apparences. L'œuvre d'art est uniquement tribu-\ntaire de la nature, aussi bien de celle qui en nous rêve, conjecture, vit le\nfrisson profond de l'être que de celle qui, en dehors de nous, est la substance\néternelle de la vie des choses... » C'est la bonne leçon; celle que nous\nrecevons des œuvres qui dominent de leur éclat invincible tout ce que\nl'effort infatigable des hommes vers la beauté a créé. Car que cherchons-nous\nqu'une expression, poignante et exaltée de la vie et de la réalité chez les Grecs.\ncomme chez les Flamands ou les Italiens, chez le Vinci comme chez Velas-\nquez, Rembrandt ou Watttau? Et, ces œuvres.même où elles apparaissent'.\n le plus fardées et travesties, ne les interrogeons-nous pas pour atteindre\n l'âme grave sous les apparences apprêtées et pour sentir le tressaillement de\nl'être derrière l'emphase postiche et la figure de parade?... :\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "Exposition W. Linnig Junior\n             Th. Verstraete à Anvers\n\n                  LES dirigeants du Cercle « L'Art Contemporain », avec une\n                     activité inlassable, multiplient les manifestations esthé-\n                     tiques dont ils attendent pour Anvers un réveil de goût et\n                     d'attention. L'ancienne métropole, torpide en son opu-\n                     lence, s'est peu à peu désintéressée de la peinture et de\n                     la sculpture, sa culture supérieure est depuis longtemps\n                     stationnaire et l'évolution actuelle des écoles d'art la\n                     déconcerte. Les prédilections anversoises, bien surannées,\n                     demeurent acquises à quelques pontifes ailleurs dépouillés\nde tout prestige, tandis que les représentants des tendances nouvelles n'ob-\ntiennent guère de sympathie et de succès.\n   Les hôtels des riches trafiquants, des puissants spéculateurs n'abritent plus\nde tableaux précieux. Des circonstances diverses ont provoqué l'éparpillement\ndes dernières collections, les Anversois n'ont pas tenté d'en retenir pour eux\nles pièces capitales. Le trésor de la ville est tout entier dans ses musées; chez\nles habitants il ne reste presque plus autre chose que ces peintures, ces\nmarbres et ces bronzes du commerce banal qu'un tapissier peut livrer à ses\nclients pour « meubler » des panneaux ou « garnir » des encoignures !\n   Quelques intellectuels ont tenté de secouer cette indifférence, d'inspirer\naux bourgeois cossus un souci plus éclairé et plus actif des choses d'art,\nd'exciter l'émulation, de ressusciter l'ardeur des collectionneurs, de faire sen-\ntir à tous que l'élégance de la vie comporte, parmi les autres, des préoccu-\npations d'ordre esthétique et des devoirs envers les artistes.\n   Pour réaliser ce but les fondateurs de l'Art Contemporain ont débuté,\nvoici un peu plus d'un an, par l'organisation de l'Exposition Leys-Braekeleer\ndans les galeries du Musée. Un peu plus tard ils ouvraient dans les salles\ndésolantes de la rue Vénus un important Salon international où ils groupaient\nune sélection d'envois de tendances avancées. Et voici au Cercle Artistique\nl'œuvre de Linnig et de Verstraete.\n   L'activité inquiète de l'Art Contemporain saura-t-elle se maintenir à ce\ndiapason et découvrir incessamment d'autres éléments d'intérêt par où la\n continuation de ses entreprises pourra se targuer de tenir encore en quelque\nmanière au terreau local ?\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "      EXPOSITION W. LINNIG JUNIOR-TH. VERSTRAETE A ANVERS 4 8 3\n\n\n    LINNIG (Willem Linnig junior), né en 1849, fils d'un peintre anversois,\npeintre et aquafortiste, professeur à Weimar, décédé en 1890, était inconnu\n— ou presque — de toute la génération actuelle. Il avait été représenté\ncependant à l'Exposition Historique de l'Art belge en 1880, à l'Exposition\nUniverselle de Paris en 1900, à l'Exposition Rétrospective de l'Art belge\nen 1905, et il s'est trouvé de ses toiles et de ses eaux-fortes à la toute récente\nexposition de Londres qui réunit au Guildhall des œuvres de maîtres flamands\net belges. Néanmoins le nom de Linnig n'avait attiré l'attention que de peu\nd'initiés. Cette fois l'ensemble réuni à Anvers le révèle à tous et lui assigne un\nrang dans l'école.\n   VERSTRAKTE, Théodore, né à Gand en 1851 et fixé à Anvers, est depuis\nplusieurs années terrassé par un mal incurable. C'est bien, hélas ! parmi les\nmaîtres défunts qu'il convient de le classer comme le firent l'an dernier les\norganisateurs de l'Exposition rétrospective de l'Art belge.\n   Ses peintures sont bien connues du public et de la critique. Jusqu'en ces\nderniers temps on en vit à toutes les grandes expositions. Mais la réunion à\npeu près complète de l'œuvre de Théodore Verstraete n'avait pas encore été\nréalisée. Cet hommage — posthume?— vient à son heure. Il permet les\ncomparaisons et définit la personnalité du peintre.\n   Le concours de deux collectionneurs était indispensable à l'entreprise de\nl'Art Contemporain. M. Passenbrouder, ami et protecteur de Linnig, possède\nla plupart de ses œuvres. Le statuaire Guillaume Charlier, héritier de la col-\nlection Van Cutsem, est propriétaire des toiles maîtresses de Verstraete. Grâce\nà eux, les deux artistes ont pu être copieusement mis en lumière. Désormais\non n'ignorera plus rien d'essentiel concernant leur production.\n   La critique a consacré à cette exposition des articles qui m'ont paru man-\nquer de mesure dans l'admiration. Faute d'avoir pensé à d'autres maîtres on\na décerné à Linnig et à Verstraete le maximum de la louange. Les épithètes\nont été maniées sans souci du relatif. Pouvait-on omettre les situations con-\nquises à côté, et au-dessus des deux peintres par d'autres pour lesquels décidé-\nment le dictionnaire de la langue française ne pourrait plus fournir de quali-\nficatifs suffisamment enthousiastes? Je me sens enclin à constater que dans\nl'école belge auXIXesiècle marquèrent davantage Henri Leys, Alfred Stevens,\nHenri de Braekeleer, Alfred Verwée, Hippolyte Boulenger — pour ne par-\nler que de ceux dont la carrière est achevée — et à reconnaître que Linnig\net Verstraete, présentement célébrés, furent, comme Gallait, Degroux, Louis\nDubois, Artan, Agneessens, Dewinne, Joseph Stevens et quelques autres émi-\nncnts au second plan.\n  Voilà le grand mot lâché, mais aussi bien cette mise au point était inévi-\ntable.\n                                     * *\n  Linnig, de deux ans seulement plus âgé que Verstraete, ne se réclame\nguère que du passé, tandis que Verstraete, au contraire, s'apparente aux\nimpressionnistes et se libère devant la nature des influences tradition-\nnelles.\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "484 .                             DURENDAL\n\n\n    Durant toute sa carrière, Linnig gardera les yeux emplis de souvenirs de\nchefs-d'œuvre. Il est hanté par les tableaux des musées. Il voit les êtres et les\nchoses à travers des interprétations déjà formulées. Et ces interprétations sont\ndiverses, parfois contradictoires, mais Linnig bien rarement osera révéler son\ninterprétation personnelle. Rembrandt plus que tout autre maître l'obsède.\n S'il a reçu les leçons de Linnig père, s'il marque à ses débuts un entraîne-\n ment vers la manière de Leys, s'il goûte l'esprit charmant et la désinvolture\n des peintres français du XVIIIe siècle, s'il s'oublie parfois à être lui-même, il\n n'en revient pas moins sans cesse demander au maître de Leyde la recette\n d'une certaine sauce brune dont il abusera. Evidemment le séjour à Weimar\n n'a pas eu sur le goût et la sensibilité de Linnig une influence très heu-\n reuse.\n    Dès que' le jeune artiste commence à peindre, il acquiert une habileté tech-\n nique considérable. Il manifeste un brio de brosse, une souplesse de touche,\nun aplomb de virtuose. A cette époque remontent des études ferventes,\naspects observes dans des fermes, des cloîtres, des béguinages, morceaux que\npour ma part je préfère à tous les autres, où s'expriment avec émotion et sim-\nplicité, dans des harmonies sincères, graves ou fines, de saine saveur, le\nsilence recueilli et la paix lumineuse des choses.\n    Quand Linnig exécute dès tableaux de genre, le côté anecdotique de ses\nsujets l'entraîne, il farcit ses vignettes d'intentions qui devaient séduire certains\namateurs. Il me paraît véritablement incompréhensible que les acheteurs\nbourgeois, par je ne sais quelle malechance, quel malentendu fondamental,\naient ignoré plutôt que méconnu un peintre si bien organisé pour leur plaire,\npour ne rebuter par aucune audace déconcertante leurs vieilles habitudes,\npour continuer sans secousse la tradition consacrée du dessin correct et de la\nbonne peinture bien faite.\n    Si la Noce ahversoise (Musée d'Anvers), bourrée de détails significatifs, bour-\ngeoise et terre à terre par l'interprétation comme par le sujet, a des plaisan-\nteries soulignées, une vulgarité d'esprit, l'œuvre se relève par la belle ampleur\ndu paysage, l'unité et la tenue de la couleur qui affirme un peintre de race. Mais\"\nvoyézle Croque-mort, le Trouble en ménage, le Galant menuisier, le Mauvais fils, la\nDiseuse de bonne aventure, la Danse, le Quart d'heure de Rabelais, le Perruquier, et\nmême, dans des notes bien différentes, la Tentation de saint Antoine et cette\npetite étude d'accessoires intitulée Les Pouvoirs du Monde et dites-moi si malgré\nles. nombreux morceaux excellents, quelques-uns même tout à fait supérieurs,\nqui brillent dans ces œuvres, vous seriez déconcerté de rencontrer l'une ou\nl'autre dans le salon d'attente de votre dentiste?\n    L a plupart de ces peintures, cependant, ne sont pas indifférentes, mais à\ncôté de morceaux curieux, de partis-pris réalisés avec une belle largeur tech-\nnique, des détails laborieusement juxtaposés veulent avoir une signification,\nmontrer de l'esprit, mettre, hélas ! dé la littérature, et quelle littérature, dans\nde la peinture qui, avec un peu plus de simplicité, un goût coloriste plus\ndélicat, serait heureuse, éloquente et vaudrait par ses seuls mérites.\n    D'une telle valeur est une simple nâfûre-morte, Le Crabe, habile et savou-\nreuse comme un Chardin, dé couleur rare et profonde.\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "     EXPOSITION W. LINNIG JUNIOR-TH. VERSTRAETE A ANVERS 4 8 5\n\n\n   Mais dans d'autres natures-mortes, Linnig s'échappe aussi d'observer tout\nuniment son modèle pour introduire dans son travail une préoccupation\nd'épate qui lui fait, sous prétexte de style, contourner en paraphes prétentieux\nde calligraphie les honnêtes feuilles d'un simple chou vert — devenu une façon\nd'acanthe — ou bien il confère à une botte de poireaux des allures stylisées\net pointues de feuillage d'agave.\n   Cette calligraphie débridée sévit davantage dans les eaux-fortes du Maître\noù, tout tirait, jusqu'à la signature, s'accompagne de lignes parasites, d'an-\nneaux et de boucles annonciateurs de ces « vermicelfes » dont s'est tirebou-\nchonné un moment le modern-style belge !\n    Au demeurant, la réhabilitation de Linnig, bien justifiée, rend mal com-\npréhensible l'ostracisme dont il souffrit toute sa vie.\n    A côté de tant d'Anversois qui réussirent, on ne conçoit vraiment pas quelle\ndisgrâce — ou quels rares mérites déconcertants — firent peur aux organisa-\nteurs d'expositions, aux critiques et aux acheteurs. Cela n'a mérité ni cet excès\nd'honneur ni cette indignité.\n                                       *\n\n   Théo Verstraete est d'autre allure. Paysagiste inquiet, chercheur, il scrute\nles problèmes décevants de la lumière fugace et de la beauté éphémère.\n   Parfois il fixe toute la grandeur et toute la poésie d'une minute émue. Par-\nfois aussi il s'arrête à mi-réalisation et demeure inégal à son effort.\n   Ses prédilections sont habituellement sentimentales, parfois d'une senti-\nmentalité appuyée qui va jusqu'au « Mélo ». Il se complait aux mélancolies\nrêveuses — crépuscules, levers de lune, soirées d'été, nuits en Campine,\n« l'heure des chauves-souris », e t c . , ou bien il compose de ces tableaux à\nsujets lugubres dans lesquels une figuration humaine impose aux choses\nd'exprimer une complicité mystérieuse. C'est le Viatique, l'Enterrement, la\nVeillée, la Veillée d'un mort, et la toile caractéristique du Musée de Bruxelles\nAprès l'enterrement où, à force de simplicité et de bonne foi, le côté veule et\n\" tremolo à l'orchestre » de la scène s'oublie et revêt une réelle grandeur.\n   De la première époque de production de Verstraete l'exposition montre des\nmorceaux marquants : le Soir sur la Bruyère (à M. F . de Wael), la Soirée\nd'été (au gouvernement provincial d'Anvers), deux toiles de la collection\nVan Cutsem, Nuit à Brasschaet et l'Enterrement en Campine, puis le\nRetour du travail le soir (Cn Désiré Maes) et la grande Veillée du Musée\nd'Anvers. Mais la maîtrise plus définitive du peintre s'affirme décidément\nquand il peint les pages célèbres sorties de la collection Van Cutsem, le\nVerger en Zélande, le Haleur, le Départ, l'Homme à l'orgue, les Meules à Blanken-\nberghe. Sans doute la matière n'en est point d'une beauté technique achevée,\nl'émail des pâtes est rugueux, le ton parfois trouble et sans vibration, certaines\nindications insuffisantes trahissent des lacunes d'apprentissage. Mais tout\ncela disparaît dans l'émouvante spontanéité du travailla contagieuse et sym-\npathique ferveur d'un tempérament d'artiste généreux qui se dépense à cœur\nperdu dans chaque œuvre.\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "486                              DURENDAL\n\n\n   Le Verger en Zélande, animé de fillettes aux pittoresques ajustements sous\nles pommiers fleuris dans toute la jeune verdeur du printemps, — rare poème\nde joie — est très exceptionnel dans l'œuvre de Verstraete. Mais le Départ,\nle Haleur et l'Homme à l'orgue, participent bien de ses préoccupations\nhumanitaires. Avec de la force plastique, une mise en œuvre qui est, avant\ntout, d'un peintre, et dont l'éloquence est prenante, il nous dit le labeur\nrude, monotone, des prolétaires de la mer ou des chemineaux et cela est très\nindividuel. Le dessin fruste, la couleur sourde accentuent la signification de\ntelles œuvres et participent à leur émotion.\n   Dans les Meules à Blankenberghe, Verstraete revêt de violence et d'am-\npleur tragique un simple motif de nature. Deux meules, la plaine nue sous\nle ciel mouvementé, sans plus, voilà un drame d'éléments primordiaux dont\nl'allure est indéniable.\n   Vers la fin de sa carrière l'artiste, de plus en plus préoccupé de réserver à\nla lumière le principal rôle, tomba dans une manière plâtreuse, un emploi de\nmatières revêches où ne se retrouve rien de l'onctueuse substance des cou-\nleurs â l'huile. Dans les Pêcheuses de crevettes (collection de M. Soil), dans\nl'Estacade à Blankenberghe et la marine faisant partie de la collection\nVan Cutsem, des blancs crayeux poudroient — et jamais Verstraete ne fut\nplus loin d'exprimer la clarté que dans ces études si claires.\n   Le catalogue de l'Exposition réunit deux cent quarante-sept œuvres et en\nrenseigne une centaine d'autres éparses, sans prétendre à fournir la liste com-\nplète des ouvrages de Verstraete. Cette copieuse production s'échelonne en\nvingt années. C'est assez dire le labeur acharné et la vaillance de l'artiste,\nbesognant et cherchant sans relâche comme s'il eût été hanté du pressentiment\nd'un brusque terme à son activité et qu'il eût voulu assurer la trace de son\nbref passage en ce monde par des travaux nombreux et décisifs.\n\n                                                                     P . L.\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "               Bibliographie Musicale\n\nLes é l é m e n t s de l'esthétique m u s i c a l e , par HUGO RIEMANN.\n   Traduction,par GEORGES HUMBERT. Bibliothèque de philosophie contem-\n   poraine. — (Paris, Félix Alcan, 1906. Un volume in-8°.)\n   M. Hugo Riemann passe pour le plus érudit et le plus subtil théoricien\nmoderne de l'art musical. Je ne veux pas diminuer sa gloire, mais, après avoir\nlu consciencieusement son dernier ouvrage, on retient cette impression que la\nmatière est particulièrement obscure et que la « philosophie » de la musique\nest loin d'avoir résolu les problèmes qu'elle se pose. Des lueurs vagues entre-\nvues à travers des amoncellements de nuages, d'incertaines réponses à\nquelques questions très élémentaires, c'est à quoi se réduit le volume, que\nM. G. Humbert s'est appliqué à traduire le plus clairement qu'il se pouvait.\n   Signalons brièvement quelques-uns de ces problèmes.\n    Peut-on fixer la notion d'art en général ? On sait quels flots d'encre ont été\nrépandus à propos de cette question d'esthétique générale. M. Riemann y\napporte son contingent d'observations judicieuses (l'art procure la joie qui\ndépasse les exigences de la nécessité) et de formules vides (l'art est la volonté\nde donner une forme à la pensée; c'est le besoin de créer; c'est la complète\nréalisation de l'intention, la matérialisation totale de l'idée par la forme).\n    Quant à la musique, on note très bien « qu'aucun art ne paraît plus distant\nde la nature ». — « Sa première origine est peut-être le chant de l'homme. »\n — « Elle exprime un état d'âme » (toujours?). — « La musique se trouve\n presque hors d'état d'évoquer devant notre imagination ce qui est extérieur\nou corporel; elle est destinée, par contre, à exprimer et à communiquer les\nsentiments les plus intimes. »\n   Tel est le fait reconnu. Mais le philosophe (M. Riemann se propose d'établir\n la « philosophie » de l'art) remonte: aux causes. Peut-on découvrir quelque\n relation entre l'ébranlement des ondes sonores et l'émotion psychique ?\n M. Riemann répond par cette étrange affirmation : \" L'effet des vibrations\n sonores, ou, mieux, le choix de ce procédé pour extérioriser la vie de l'être\n intime doit avoir son origine dans le fait que le sentiment lui-même est un phénomène\n vibratoire.\"Quelque risquée que soit cette dernière hypothèse, elle n'explique\n rien. Car, d'abord, le son n'est pas l'unique phénomène vibratoire dont nous\n disposions. Pourquoi le sentiment se manifeste-til par le son, à l'exclusion de\n tout autre mode de vibration? D'ailleurs, la musique n'est pas le phénomène\n vibratoire tel quel. Parmi l'infinité des ébranlements possibles, la musique ne\n retient qu'un petit nombre de sons formant les degrés de la gamme. Et encore\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": " 488                               DURENDAL\n\n\n\n ces sons ne deviennent musique que selon des agrégations typiques, informées\n par les exigences de l'harmonie et du rythme. Que de pourquoi sans réponse!\n     M. Riemann essaie pourtant de répondre. On peut être intéressé par la\n subtilité de son esprit, l'ingéniosité de ses remarques, la sûreté de ses\n informations. Mais bien souvent aussi, au lieu de serrer la question de près,\n il se répand en simple littérature. Comment qualifier autrement ces lignes :\n     \" Le son aigu est le plus incisif, et, par conséquent, le plus distinct;\npresque délivré de la pesanteur matérielle du son grave, il vole en quelque\nsorte, plus libre, plus idéal que ce dernier, et c'est pourquoi il paraît plus\nélevé. Bien plus, le son aigu est la vraie rénlisation du son, la plus complète\nantithèse du silence, car c'est dans la série des sons aigus que s'affirme avec\nune puissance toujours plus grande le phénomène sonore en soi, c'est-à-dire\nl'extraction du son de la matière muette. »\n    L'auteur se borne à délayer les métaphores courantes : sons graves, élevés,\néthérés... au risque même de rencontrer le paradoxe. Car, après tout, la plus\ncomplète antithèse du silence n'est-ce pas le bruit violent, plus souvent grave\nqu'aigu ?\n    Le problème fondamental qui est à la base de toute « philosophie » de l'art\nmusical, est sans doute l'origine de la gamme, « que tous les peuples, en tous\ntemps, ont également trouvée ». Personne n'a pu dire comment on l'a trouvée.\nM. Riemann y voit « la révélation d'une loi immanente de l'activité de l'esprit\net, en particulier, de l'imagination artistique, loi qui est actuellement et res-\ntera peut-être toujours un mystère». Dans ces conditions d'ignorance, on\npeut penser que toute synthèse d'esthétique musicale est une entreprise vaine,\nune construction fondée sur le néant. Il est vrai que les principes primor-\ndiaux de toute science plongent dans l'inconnaissable. Mais il suffirait de\nprendre contact avec un certain nombre de faits élémentaires dûment établis\net interprétés. Pour la musique ces faits n'apparaissent qu'à l'état de consta-\ntations empiriques. Leur lien logique reste inconnu, et dès lors ils ne peuvent\nservir à éclairer les problèmes ultérieurs, par exemple celui-ci : « Comment\nse fait-il que la résonance simultanée d'octaves superposées donne toujours,\net quel qu'en soit le nombre, une consonance, tandis que la quinte de la\nquinte est déjà une dissonance? » M. Riemann avoue l'ignorer. Sait-on seu-\nlement ce qui distingue une consonance d'une dissonance, autrement que\npar l'avertissement de l'oreille musicale?\n    Il est curieux de constater quelle obscurité enveloppe les règles les moins\ncontestables de l'art de la polyphonie, telle l'interdiction des octaves et quintes\nparallèles. Rejetant à bon droit les interprétations insuffisantes de ses devan-\nciers, M. Riemann en propose une nouvelle, « Au moment de la progression\nparallèle, les voix jusqu'alors distinctes deviennent tout à coup presque\nindiscernables, par suite de la fusion très grande, et toujours la même, de\ndeux sons des intervalles successifs. Le phénomène des harmoniques, qui\nadjoint précisément à chaque son l'octave et la douzième supérieure, appa-\nraît subitement et désagréablement en pleine connaissance ; le son le plus\naigu disparaît dans le son le plus grave... L'impression désagréable résultant\ndes parallèles d'octaves et de quintes, entre des voix réelles, provient de la\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                         BIBLIOGRAPHIE MUSICALE                            489\n\n  fusion effective des sons, en dépit du désir que l'on éprouve de les percevoir\n  distinctement. »\n     Cette explication soulève plusieurs difficultés. D'abord l'effet désagréable\n des quintes et des octaves n'est pas le même. La marche des quintes est bien\n moins euphonique que celle des octaves. Le redoublement de la mélodie à\n l'octave est même d'un excellent effet. Et pourtant c'est surtout dans l'inter-\n valle d'octave que se produit la fusion des deux sons. Les octaves successives\n devraient donc être plus désagréables que les quintes. Le fait semble donner\n tort à l'hypothèse de l'auteur.\n     D'autre part, M. Riemann assimile la consonance de quinte (et d'octave) à\n la résonance des harmoniques du son grave. Cela n'est pas tout à fait exact\npour ce qui concerne la quinte. D'ailleurs la sensation désagréable résulte de\nla marche parallèle et non des consonances elles-mêmes. C'est le mouvement\n des parties qui déplaît, et c'est là même qu'il faut chercher la cause du\ndéplaisir.\n    Au surplus, est-il vrai que les voix cessent d'être perçues distinctement\nquand elles progressent par quintes ou par octaves ? Dans l'affirmative, on\ncesserait de percevoir l'accord, et l'effet désagréable serait celui d'une ombre,\nou d'un trou dans l'harmonie. Mais ce n'est pas la nature de la sensation\néprouvée. On souffre plutôt d'une gaucherie dans le mouvement polypho-\nnique, d'un défaut d'enchaînement des accords.\n    Enfin, en supposant que les voix cessent d'être perçues distinctement, on\nse demande encore pourquoi ce phénomène est désagréable, et comment\nles musiciens ne peuvent l'utiliser dans un dessein euphonique, comme les\npeintres tirent des effets de beauté de la fusion des contours. En définitive,\nla question, si simple en apparence, ne me paraît pas résolue.\n    Il est heureux que les destinées de l'art ne tiennent pas au résultat de ces\ninvestigations théoriques. Je ne veux pas cependant en méconnaître le très\nréel intérêt, pour les esprits que passionne le pourquoi des choses. Ils liront\npeut-être le livre du savant professeur allemand avec plus de plaisir, s'ils ont\nla sagesse de se contenter d'incertaines clartés, à défaut de lumière.\n                                                              F . VERHELST.\n\nSouvenirs inédits de Frédéric C h o p i n , publiés par M. KAR-\n   LOWICZ. — (Welter éditeur, Paris, rue Bernard-Palissy, 4.)\n   Les documents publiés dans cet ouvrage, collectionnés et annotés par\n Mieczyslaw Karlowicz, traduits par Laure Disièrp, comprennent les lettres\nque le grand artiste écrivait à sa famille ainsi que le plus grand nombre de\ncelles qui lui furent adressées par son père, ses sœurs, la fiancée qu'il ne\ndevait pas épouser, par ses élèveset ses amis. Le présent recueil ne peut\nmanquer d'attirer l'attention de tous ceux qui s'intéressent à Chopin, car il\nconstitue un apport important à l'histoire encore si peu fixée de la vie du\ncélèbre musicien. On sait combien à cet égard la documentation possédée\njusqu'à ce jour est peu abondante et incomplète. En dehors de la biographie\nassez déclamatoire de Liszt, des confidences plutôt suspectes de George\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "490                                 DURENDAL\n\n\nSand et du joli roman de Wodzinski, l'unique source un peu sérieuse à\nlaquelle on ait pu jusqu'ici avoir recours est le livre de Karazowski.\n   A vrai dire, les indications qu'offrent les lettres de Chopin publiées dans ce\nrecueil sont très sensiblement circonscrites dans le domaine des menus faits\nde la vie extérieure et ne permettent point de pénétrer bien avant dans la vie\nintime et secrète de cette âme d'élite que son œuvre immortelle nous dévoile\nsi sensible, pieuse et héroïque. Chopin y parle de ses concerts, des personna-\nlités du monde et de l'art qu'il fut amené à rencontrer, et reste presque\nentièrement muet au sujet de ses œuvres, des circonstances où il les composa,\ndes significations qu'il leur prêtait, de l'émotion qu'il éprouva à les écrire.\n Mais l'homme apparaît si bien en ces lettres qui toutes témoignent d'une si\n parfaite bonté et simplicité de cœur, font preuve pour ses parents et pour ses\nsœurs d'une affection touchante et si bien méritée. Elle est, en effet, poi-\ngnante, la dernière lettre où, déjà mourant, il appelle sa sœur auprès de lui,\net promet de donner ensuite beaucoup de leçons pour réparer la dépense du\nvoyage.\n   D'autre part, nous n'hésiterons pas à dire que la partie la plus intéressante\ndu livre, ce sont non les lettres de Chopin, mais celles de sa famille. Quelles\nfigures éminemment sympathiques que celles de Nicolas Chopin, le père du\ncompositeur, que celles de ses sœurs, Louise Iedrzeïewicz et Isabelle Bar-\ncinski? Comme on comprend que les rares qualités intellectuelles et morales\ndont était si abondamment pourvu Chopin se soient mûries et développées\nau contact d'un milieu si exceptionnel, sous l'action bienfaisante d'âmes aussi\nfières, robustes et généreuses! Quel pur sentiment de la poésie du foyer,\nquelle probe et saine conception de la vie respirent ces lettres de Louise et\nd'Isabelle, toutes deux d'ailleurs femmes d'une rare intelligence ! Au moment\ndes absences ou des silences prolongés, la tendresse passionnée qu'elles\ntémoignent à leur frère prend le caractère d'une véritable souffrance. Cette\naffection profonde dont Chopin était l'objet de la part des siens est un\nfait significatif non moins à l'éloge de sa famille que du compositeur lui-\nmême dont elle laisse aisément deviner la nature fine et charmante.\n   A l'occasion de la mort de Nicolas Chopin, Antoine Barcinski, le mari\nd'Isabelle, écrit à Frédéric une belle lettre qu'il faut lire, dans laquelle il trace\nle portrait de son beau-père, de l'homme de caractère et de devoir que fut\nNicolas Chopin, lettre qui fait autant d'honneur à celui qui l'a écrite qu'à\ncelui dont elle fait l'enthousiaste éloge.\n   « Si j'avais le talent de la parole et si j'étais capable de décrire toute sa vie,\nje le ferais en vue du bien général, afin d'apprendre aux hommes comment\nils doivent vivre et mourir pour n'être pas oubliés, même dans la tombe, et\nmériter, de génération en génération, l'admiration et l'estime universelle...\nUn homme juste comme il l'était, plein de vertus et de droiture, qui ne respi-\nrait que le bonheur des autres et qui leur sacrifia toute sa vie, un tel homme\nne craignait pas la mort ; il n'éprouva aucun tourment et mourut avec délices,\navec la douce certitude qu'il survivrait dans ses enfants, dont il avait formé\nle cœur selon le sien. »\n   Quant aux lettres des élèves de Chopin et des diverses personnalités qui\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                        BIBLIOGRAPHIE MUSICALE                               491\n\n\nfurent en correspondance avec le compositeur, ce sont pour la plupart de\nsimples billets sans grande portée, mais reflétant, outre l'admiration pour\nl'artiste, une véritable et sincère affection pour l'homme, et attestant de la\nsorte cette vertu d'attirance irrésistiblement sympathique qui émanait de\ntoute la personne de Frédéric Chopin.\n\nLa Visite de R. Wagner à Rossini (Paris, 1860), Par\n   E. MICHOTTE. — (Bruxelles, Lebègue.)\n   M. E. Michotte, le très distingué compositeur et musicologue belge, vient\nde publier des souvenirs personnels du plus vif intérêt au sujet d'une entrevue\ncélèbre de Wagner et de Rossini à laquelle il assista. On sait qu'au cours de\nson long séjour à Paris, Edmond Michotte fut mêlé de fort près à tout le\nmouvement musical qui marqua le début de la seconde moitié du siècle der-\nnier. Ami intime de Rossini, dont il fut le confident et l'exécuteur testamen-\ntaire, il eut le mérite de compter au nombre de ceux (bien rares, hélas!) qui\nsentirent et saluèrent l'incomparable génie de Wagner à un moment où\npresque toutes les personnalités du monde et de la critique musicale atta-\nquaient et persiflaient l'auteur de Tristan. En 1860, Rossini était « adulé\ncomme un demi-dieu ; Wagner, dénué de tout prestige, bafoué même presque\nà l'égal d'un malfaiteur. Et cependant, ne l'oublions pas, Wagner à l'apogée\nde son génie — aussi grand devant lui-même qu'il s'est révélé depuis devant\nla foule — avait déjà créé l'œuvre de Tristan qui dormait, ignorée et colossale,\ndans un coin du modeste logis de la rue Newton ».\n   De la façon la plus inexacte et la plus fantaisiste, le bruit public attribuait\nà Rossini des appréciations et des boutades fort peu bienveillantes pour\nWagner. Justement soucieux de dissiper ce malentendu et de rapprocher\ndeux hommes qui, si dissemblables au point de vue de l'art, trouvaient tant de\npoints communs dans l'élévation de leur caractère, Michotte persuada à\nWagner de rendre visite à Rossini auquel il le présenta. C'est cettre entrevue\nqui est relatée dans l'opuscule d'Edmond Michotte avec maints détails inédits\nqui projettent la lumière sur le caractère des deux interlocuteurs : du côté de\nRossini, la bonté, la verve, la cordialité, la modestie, une intelligence affinée\nse rendant parfaitement compte des défectuosités de l'opéra ' tel qu'il était\ncompris au XIXe siècle et du bien fondé des critiques de Wagner ; — du côté\nde Wagner, la hauteur, la fermeté, la netteté lumineuse des vues, puis cette\nfierté inséparable du génie conscient de sa force venant s'allier à une réserve,\nune courtoisie et un respect touchant pour ce Rossini dont l'art facile était\naux antipodes de son idéal, mais qui avait été pendant si longtemps le roi du\nthéâtre lyrique et dont Wagner était mieux à même que personne de juger\nles dons rares et exquis auxquels seules trois choses manquèrent, la volonté,\nl'énergie au travail et une solide culture musicale.\n    « Comme Mozart, » dit Wagner après son entrevue avec l'auteur du Barbier,\n « Rossini possédait au plus haut degré le don de l'invention mélodique. Il\nétait, en outre, merveilleusement secondé par son instinct de la scène et de\nl'expression dramatique. Que n'eût-il pas produit s'il avait reçu une éducation\n musicale forte et complète ? Surtout, si moins Italien et moins sceptique, il\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\n\navait senti en lui la religion de son art? Nul doute qu'il eût pris une envolée,\nqui l'eût mené aux plus hautes cimes... De tous les musiciens que j'ai rencon-\ntrés à Paris, c'est le seul vraiment grand. »\n   Au cours de cet entretien, Rossini parle de son entrevue avec Beethoven à\nVienne, en 1822. « Il était loin de se douter, » ajoute justement l'auteur, « lui\nqui nous avait entretenus avec tant d'émotion de sa visite à Beethoven en\nexprimant toute l'admiration qu'il ressentait pour ce génie colossal, que c'était\nun colosse de la même trempe qu'il avait eu devant lui. »\n   « D'ailleurs, cette rencontre entre ces deux hommes de génie, dont l'un\nsaturé de renommée, survivait depuis trente ans à la plus brillante des car-\nrières; dont l'autre à la veille d'une gloire incomparable, n'avait pas encore\nrévélé à ses contemporains tout ce que ses facultés titanesques recelaient;\ncette entrevue fut ce qu'elle devait être : courtoise et simple du côté de Ros-\nsini, digne et pleine de déférence du côté de Wagner. »\n   « . . . Au lieu d'un illuminé bourré de suffisance, divaguant à travers la phra-\nséologie confuse d'un pédantisme incohérent, tel que dans son entourage on\navait dépeint cet Allemand philosophe, — Rossini se rendit bientôt compte\nqu'il avait devant lui un esprit de premier ordre, robuste, clair, conscient de\nsa force, capable d'embrasser d'un coup d'oeil d'aigle le domaine de l'art dans\nses espaces illimités et résolu à s'élever aux plus hauts sommets. »\n   Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la musique dont Edmond Michotte\nfixe de façon définitive un point contesté jusqu'ici, doivent lire la relation de\ncet entretien qui laissera en leur esprit, sinon une part d'admiration égale pour\nles deux maîtres, du moins autant d'estime et de sympathie pour l'un que pour\nl'autre.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                        Lettre de Paris\n                    JE disais un jour ici ce qu'on aurait pu faire de Paris, au\n                       point de vue de la beauté des promenades et de la variété\n                       des perspectives, en s'y prenant il y a seulement un demi-\n                       siècle (occasion manquée et désormais irréparable, Paris\n                       ne se trouvant malheureusement pas sur une des lignes\n                       de fracture du globe propres aux rebâtisses sur table rase),\n                       mais a fortiori, et même en s'y prenant plus tard encore,\n                       que n'aurait-on pu faire des environs de la grande ville?\n                       Dire que ce mot ridicule banlieue qui n'évoque que des\nchamps pelés, des maisons galeuses et des mares fétides, aurait pu éveiller\nl'idée d'un paradis de verdure semé de villas exquises et n'exhalant que le\nparfum des fleurs !\n    Le Parisis et le Hurepoix justement étaient à merveille pour la disposition\nd'un tel jardin de délices : des fleuves aux ondulations voluptueuses et qui ne\nsemblent s'éloigner qu'à regret des « prés fleuris » qu'ils arrosent, des coteaux\nmodérés, mais aux lignes reposantes et harmonieuses, un air limpide où\ngardent toutes leurs valeurs les silhouettes et les nuances, un sol fertile et\nqui ne demande qu'à se couvrir de fleurs et de feuillages, c'était bien tout ce\nqu'il fallait pour l'ébat d'un peuple de Le Nôtre.\n   Par un heureux enchaînement de conjonctures, il se trouvait qu'aucune des\nanciennes forêts royales n'avait disparu ; le jeu des révolutions comme le\ntravail des industries les avaient épargnées, non seulement les vastes mers\nde verdure qui entourent au loin Compiègne, Fontainebleau, Rambouillet,\nmais aussi les futaies prochaines, Sénart, Montmorency, Saint-Germain,\nMeudon, et tant d'autres. De tant et de si beaux ombrages a-t-on tiré parti?\nToutes ces molles rivières aux méandres délicats, les a-t-on traitées digne-\nment ? Ces coteaux qui enserrent si délicieusement l'horizon, a-t-on eu pour\neux le respect qu'ils méritaient ?...\n   Je pressens l'objection : une ville de 2 ou 3 millions d'âmes n'a pas à penser\nqu'aux seuls promeneurs. Il faut, d'abord, évacuer tous les détritus d'une\naussi colossale agglomération ; de là des égouts, des champs d'épandage, des\ntrous à fumier et des champs à chiffonniers. Il y a, ensuite, des besoins nutri-\ntifs à satisfaire, et de là des cultures maraîchères, des senteurs d'engrais, des\nrusticités et des saletés. Enfin, des travaux de mille sortes sont l'accompa-\ngnement obligatoire de tout grand centre urbain, usines aux hautes chemi-\nnées, ateliers bruyants ou nauséabonds, passages de trains et de tramways,\nbref tout ce que les Ruskins voient de si mauvais œil, et dont ils profitent\npourtant da si bon gré.\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "494                                 DURENDAL\n\n\n    Sans doute, toutes les capitales ne peuvent pas pousser en plein désert,\ncomme Rome et Madrid, et il faut aller jusqu'à reconnaître que ce ne sont\n pas leurs forges, leurs docks et leurs cierges à panaches sombres qui\n déshonorent Londres, New-York ou Paris; la vie, même noire de charbon,\n et ruisselante de sueur, est toujours belle; mais de même que dans les cités,\nles lieux de travail et les lieux de repos s'éloignent les uns des autres, et qu'on\nne voit pas les hauts fourneaux border Saint-James-Park ou les cités ouvrières\ns'étaler dans le Bois de Boulogne, de même, dans les banlieues, aurait-on pu\nréserver certains coins au plaisir des yeux, quitte à abandonner tout le reste à\nl'accomplissement du labeur.\n    A adopter le système du tout à l'égout, et à faire refluer sur un point tous\nles résidus de Paris, pourquoi choisir Achères, au cœur de la ravissante\nforêt de Saint-Germain, à portée de ces jadis délicieuses et aujourd'hui inha-\nbitables petites villes qui se prélassaient sur les bords de la Seine, Andrésy,\nConflans, Poissy. Mais si les ingénieurs s'étaient un peu préoccupés de la\nquestion esthétique, ils auraient regardé à deux fois avant de se prononcer\npour le système des champs d'épandage, et tout le monde s'en trouverait bien,\npuisque il va falloir renoncer à ce système, les terres ne voulant plus filtrer\nce dont on les gorge. Une demi-douzaine d'aqueducs souterrains recueillant\ntous les déchets de la vie parisienne et les dirigeant sur autant de grandes\nusines secrètes qui les auraient traités suivant les procédés qu'emploient tant\nd'autres villes, c'était à la fois simple, salutaire et aussi lucratif, car ces choses\nlà se vendent, et tel port de mer, Trouville, par exemple, se garde bien de\nrejeter à la marée ce dont il tire un bienvenu profit.\n    Cette région de l'ouest qu'on a empuantie, déshonorée, rendue intenable,\nc'est j ustement celle qu'il aurait fallu sauver à tout prix ; à la hauteur de Maisons-\nLaffite commence cette série enchanteresse de parcs et de châteaux où s'évoque\nd'elle-même toute notre grande histoire! Quand le Roi Soleil habitait Ver-\nsailles, l'autre roi, Jacques d'Angleterre, habitait à Saint-Germain; de là on\nvoyait les flèches de Saint-Denis, les coteaux de Montmorency, les ombrages\nde Saint-Gratien où se cachait Catinat, près des eaux bleues du lac d'Enghien.\nLes Condés étaient tout près à Chantilly. Entre Versailles et Saint-Germain,\nc'était Marly, aujourd'hui, hélas! disparu, les beaux arbres seuls survivant de\nce lieu de rêves; Monsieur, frère du roi, tenait sa cour à Meudon ; Monsei-\ngneur, son fils, à Saint-Cloud; le duc du Maine à Sceaux, Mme de Maintenon à\nSaint-Cyr; non loin de là c'étaient les délicieux parcs de Chevreuse et de\nDampierre, la verte solitude de Port-Royal des Champs ; en vérité, tout ce\ncoin de l'Ile-de-France est une terre sacrée.\n    Heureusement, elle n'a pas trop souffert : il suffirait de soustraire ces beaux\nbois de Meudon, de Verrières et des Fausses-Reposes à l'administration des\nforêts qui, afin de grapiller quelques sous de plus, s'avise de les mettre en\ncoupes réglées (pourquoi ne pas envoyer aussi les bûcherons au parc Mon-\nceau?) pour rétablir de ce côté une royale ceinture de frondaisons à la ville ;\nen sortant par la porte de Clamart on peut presque, sans quitter l'ombre des\nbeaux chênes, contourner tout Paris jusqu'à la boucle extrême de la Seine et\nregagner de là les coteaux de Sannois et de Montmorency. C'est presque la\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                495\n\nmoitié de la circonférence, l'autre étant comparativement déshéritée, en dépit\ndes bords de la Marne si exquis, et des bois de Saint-Léger. Assurément ce?\nn'est pas assez, mais ce pourrait être moins encore.\n   Dans cette région choisie, toutefois, que de taches ! La Seine, charmante au\nsortir de Paris jusqu'à Suresnes, se borde à partir de ce moment de maléolentes\nusines qui n'ont pas l'excuse de la force motrice à demander au fleuve pour\nêtre venues s'accroupir et ronfler et fumer et cracher sur ses bords. Les voies\nferrées ont été trop souvent tracées sans nul souci du paysage ; quand on\nmédite sur les ruines de Marly, un viaduc de fonte vous barre la vue, à vous\nfaire presque oublier les destructeurs de ces pavillons royaux ; la vallée de\nMeudon qui paraissait abyssale du haut du viaduc de Clamart se trouve rape-\ntissée depuis que la ligne des Invalides a exhaussé son fonds à grand renfort\nde remblais. Au lieu de rejeter très loin, comme il était si facile de le faire,\nles prisons, on les a construites tout près des fortifs, pour procurer sans doute\nd'imprévues émotions aux voisins ; la région de Bourg-la-Reine est terrorisée\npar le va-et-vient des aimables gens en villégiature forcée à Fresnes.\n   Mais les habitants ont bien leur part de responsabilité, eux aussi. Riches et\npauvres, gouvernés et gouvernants, tous semblent lutter d'indifférence pour\nla beauté du sol, quand ce n'est pas de malveillance. Les banlieusards, tout en\nvendant très cher leurs lopins de terre aux Parisiens pour y construire des\npavillons d'été, grommèlent contre ces intrus qui viennent les déranger, et\nqui ont le toupet de réclamer des routes entretenues et de l'eau potable ! Les\nmunicipalités élues par ces banlieusards boudent, rechignent ou détériorent ;\nd'elles-mêmes, elles n'auraient l'idée de rien construire, ni hôtels de ville, ni\néglises, ni même écoles ; il faut que ce soit le sacro-saint Etat qui les oblige,\nle couteau sur la gorge, à installer des groupes scolaires; à plus forte raison\nne faut-il pas leur demander d'acquérir des terrains pour les aménager en\nparcs et en promenades; des communes vraiment riches, toutes bâties en\nvillas particulières, comme Bois-Colombes et Colombes, n'ont seulement pas\nun petit square pour les passants; elles ne semblent même pas soupçonner\nqu'elles pourraient, avec des plans étudiés d'avance, des arrêtés d'alignement,\ndes conditions imposées à la vente des lots de terrain, transformer en jardin\ncharmant leur maussade et gâté domaine.\n   Une de ces communes, le Vésinet, est pourtant digne d'éloges, et par ce\n qu'elle a fait, on voit ce que beaucoup d'autres auraient pu faire. C'était, il y\n a cinquante ans, un petit village perdu dans des bois médiocres entre Saint-\n Germain et Chatou ; la municipalité, éveillée peut-être par la création du\n Bois de Boulogne, transforma sa forêt en parc de plaisance sillonné de ruis-\n seaux, de lacs, de routes tournantes ; les citadins vinrent et y bâtirent dé\n charmantes villas ; le curé, lui-même, piqué au vif, commanda à Maurice\n Denis les peintures de son église; bref, aujourd'hui cette petite station\n constitue une oasis enchanteresse pour le bicyclettiste qui débouche des patelins\n voisins de Montesson ou de Houilles. Pourquoi faut-il que cet exemple soit\n unique, car ce n'est pas aux municipalités de Maisons-Laffite ou de Saint-\n Cloud qu'on peut faire honneur de l'aménagement de l'ancien parc du châ-\n teau ou des coteaux qui regardent Longchamps ?\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "496                                DURENDAL\n\n\n    Quant aux simples particuliers, beaucoup sont repréhensibles. Autrefois\n les riches Parisiens se bâtissaient de somptueuses demeures dans les environs\n immédiats de la ville; le parc de Saint-Cloud, d'aspect royal, a été planté par\n un simple bourgeois. Mais le vent a tourné; on ne peut avoir décemment\n son château qu'à 300 kilomètres de Paris; la Touraine elle-même commence\n à être trop près; il faut aller jusqu'aux plages de Bretagne, jusqu'aux bords\n des lacs de Savoie, jusqu'aux coins de corniche de la Côte d'Azur. L'exemple\n ainsi donné par les grands, les moyens ont suivi ; tel qui aurait pu installer à\n demeure sa famille dans un petit domaine patrimonial, a préféré courir les\n villes d'eaux et les régions de montagne; on brouille ainsi le fâcheux ennui\nqui suit à la piste nos sociétés névrosées, on s'exonère des soucis domestiques\nqui ne sont pas moindres à la campagne qu'à la ville, on fait même des éco-\nnomies, car le séjour vacancial dans le plus luxueux hôtel de Suisse coûte\nmoins cher qu'un entretien à l'année de serres et de parc. Il n'est donc resté,\npour coloniser la banlieue, que d'humbles bourgeois, des fonctionnaires fur-\ntifs, et des épiciers à l'âme poétique; mais ces peu fortunés amants de la\nnature ne pouvaient, hélas! acquérir de spacieux espaces; de là l'effroyable\nquantité de bicoques qui parsèment le voisinage de Paris ; les pavillons n'ont\npas une apparence trop niaise; avec de la brique et des bois découpés il est\nfacile d'obtenir des silhouettes amusantes, mais ces jeux d'architecte coûtent\nencore assez cher, et il n'est plus rien resté pour le jardin ; la villa type des\nenvirons parisiens c'est un pavillon assez coquet dans un pauvre préau de\nvingt-cinq mètres carrés, sans arbres; on se met à l'ombre de la bâtisse, en\nchangeant de place quand le soleil tourne !\n   Il serait pourtant bien facile aux municipalités, non pas seulement d'ordon-\nner de bâtir à cinq bu six mètres de la rue, mais de défendre de vendre des\nlots inférieurs à 500 mètres carrés, de favoriser par des exemptions d'impôts\nles ventes de lots de 2,000 à 3,000 mètres carrés, de prohiber les constructions à\ncinq étages au delà d'une certaine zone, de réserver dans les endroits encore\nlibres de vastes espaces, et encore, quand un propriétaire de riche villa, gagné\npar le spleen, a envie de la vendre pour aller s'établir à Nice ou à Houlgate,\nde lui acheter cette villa et d'en faire un beau parc public. C'est ce qu'a fait\nl'an dernier la municipalité de Montmorency pour le château de M. de Foresta.\nMais ne faudrait-il pas aller plus loin, et faire voter une loi qui interdirait\naux propriétaires de détruire sans motifs de belles constructions qui leur\ndéplaisent? Au Vésinet, dont je parlais, on est en train de démolir un splen-\ndide château qu'avait fait construire le commandant Hériot. Pourquoi cela?\nQuelle lubie a passé par la tête de sa veuve? Pourquoi, de même, M. Dufayel\na-t-il jeté bas le joli hôtel de la duchesse d'Uzès qui bordait les Champs-Ely-\nsées, et l'a-t-il remplacé par l'horrible et vaniteuse bâtisse qui fait hausser les\népaules à tous les passants? Ah! si les socialistes du nouveau Parlement ne\nportaient jamais à la propriété privée d'autre atteinte que celle qui défendrait\nde démolir un édifice d'une valeur de 300,000 francs je suppose, sans une\nautorisation de la mairie et du tribunal, comme on les louerait de bon cœur !\n\n                                                                HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "    LA C H I M È R E\n        Fer-forgé\n\n(VAN BOECKEL DE     LIERRE)\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": ""}, {"page_pdf": 600, "texte": "      Le Vœu des Ecrivains Belges\n   Voici la teneur du vœu des Littérateurs tel qu'il a été\nexposé dans la lettre qui a été adressée par l'Association des\nEcrivains Belges au Ministre de l'Intérieur et de l'Instruction\npublique. C'est un document à conserver, c'esr pourquoi nous\nle reproduisons ici :\n   A la suite des plaintes soulevées par nos écrivains de langue française au\nsujet de la situation qui leur est faite en Belgique; d'un rapport sur le même\nobjet, présenté à l'Académie libre de Belgique; d'enquêtes littéraires faites\ndans le Messager de Bruxelles et dans la Revue Durendal; d'études publiées sur\nla question dans l'Art Moderne, le Soir et surtout dans le Petit Bleu; l'Associa-\ntion des Ecrivains Belges s'est occupée de rassembler et de formuler les vœux\nde nos écrivains.\n   A cet effet, il a été envoyé à tous nos littérateurs le questionnaire annexé\nà cette lettre. Il nous est parvenu une centaine de réponses. Ce sont elles\nqui nous ont permis de fixer d'une manière précise et définitive les desiderata\nde la littérature belge. Les voici :\n\n  1° La création, dans le sein de l'Académie Royale de\nBelgique, d'une classe nouvelle réservée aux écrivains\nproprement dits. Cette classe aurait à prendre toutes les\ninitiatives en matière d'encouragement littéraire.\n  a) C'est elle qui serait chargée d e conférer les prix de littérature.\n  b) Jouissant d'un b u d g e t spécial, elle pourrait allouer des subsides a u x\njeunes littérateurs pour les défrayer de la publication de leurs œuvres.\n  c) Elle aurait d a n s ses attributions le service des échanges internationaux,\nactuellement confié à la Bibliothèque R o y a l e , et d o n t des écrivains d e p r o -\nfession s'acquitteraient b e a u c o u p mieux.\n  d) Elle s'occuperait de réunir les matériaux d'une histoire complète des\nlettres en Belgique et aiderait de la sorte à l'élaboration d'une conscience\nnationale.\n  e) Elle pourrait être consultée par le Gouvernement au sujet des réformes\nsuccessives à introduire dans notre enseignement, et sur les moyens à\nemployer pour imprégner ce dernier d'un esprit plus littéraire.\n  f) Elle déléguerait de ses membres dans les commissions chargées d'approu-\nver les ouvrages destinés à être donnés en prix ou à servir de manuels dans\nles écoles.\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "493                                  DTJRENDAL\n\n\n   g) Elle chargerait des écrivains de missions à l'étranger, recherches dans\nles musées et les bibliothèques, enquêtes sur la vie littéraire, sur la librairie,\nsur les mesures de protection et d'encouragement, en un mot, sur tout ce qui\nserait de nature à intéresser notre propre mouvement, — et elle aurait à exa-\nminer les rapports qu'ils présenteraient à leur retour sur ces différentes ques-\ntions.\n   h) Enfin, et d'une manière générale, sans vouloir épuiser la série des cas\noù cette classe pourrait jouer un rôle utile, elle servirait, en toute circonstance,\nd'intermédiaire autorisé entre la littérature et les pouvoirs publics.\n\n   2° La réforme des prix de littérature.\n   L'importance de ces prix ne correspond plus au développement extraordi-\nnaire de notre littérature depuis vingt ans.\n   Les littérateurs demandent le bénéfice de faveurs égales à celles dont\njouissent les sculpteurs, les peintres et les musiciens.\n   Ils proposent notamment que le prix quinquennal de 5,000 francs devienne\nannuel et que sa collation soit enlevée à des jurys spéciaux pour être confiée\nà la classe académique prévue plus haut.\n   Ils proposent, en outre, une réforme complète du système des subsides\naccordés actuellement par le département de l'Intérieur, sous la forme d'achat\nde volumes ; l'octroi de ces subsides, considérablement augmentés d'ailleurs,\nserait laissé à l'Académie qui les consacrerait à l'achat pour les bibliothèques\npubliques, communales ou autres, d'exemplaires de tous les ouvrages de\nquelque valeur publiés en Belgique, — ou à l'encouragement direct des\n auteurs pour leur permettre de publier leurs œuvres.\n\n  3° La création des chaires de littérature dans les uni-\nversités, les académies, les conservatoires, les écoles\nnormales et dans les classes supérieures des athénées et\ndes collèges communaux.\n   Une tendance générale de la pédagogie moderne réclame l'adjonction au\nprofesseur titulaire de chaque cours, d'un spécialiste qui, à titre exception-\nnel, viendrait illustrer les leçons et fixer par des exemples bien choisis l'atten-\ntion et la mémoire des élèves. Pourquoi le littérateur ne serait-il pas, au pro-\nfesseur de littérature, ce que le maître de dessin est devenu par rapport au\nprofesseur de géométrie? L'institution de conférences littéraires dans les éta-\nblissements mentionnés ci-dessus, sans présenter le caractère fixe et pédago-\ngique de cours proprement dits, aurait pour effet principal d'éveiller la\nsensibilité de l'enfant au contact de la parole chaude et colorée du poète ou\ndu conteur. Il est à remarquer, d'ailleurs, que ce vœu est formulé en même\ntemps pàT les écrivains \"flamands et que, notamment, ceux-ci demandent la\nnomination d'un conférencier littéraire à l'Athénée royal d'Anvers. D'autre\npart, certains établissements privés, l'École de musique d'Ixelles et l'Institut\nSainte-Marie à Bruxelles, entre autres, sont déjà entrés dans cette voie et font\nappel, en dehors de leur corps professoral, au concours dé littérateurs et\nd'artistes. M. de Coubertin, dans son « Plan du Collège Léopold II » pré-\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                   LE VŒU DES ÉCRIVAINS BELGES                              499\n\nsente au Congrès mondial de Mons, exprime le même vœu en ces termes :\n« Nous croyons excellent que chacun des professeurs fasse appel, de temps à\nautre, à des conférenciers spécialistes pour l'aider dans sa tâche. » Disons\nenfin qu'il faudrait, dans les classes des humanités anciennes de nos athénées\net de nos collèges, confier les cours de français à des professeurs spéciaux,\nainsi que cela se pratique dans les classes des humanités modernes.\n\n   4° La création de bibliothèques scolaires, de toutes les\nlittératures en général et de la littérature belge en particu-\nlier, à l'usage des maîtres et des élèves de l'enseignement\nmoyen et supérieur.\n   Il est désirable que les professeurs qui veulent se tenir au courant du mou-\nvement littéraire, trouvent dans l'établissement dont ils font partie, de quoi\nsatisfaire leur légitime curiosité. S'il en était ainsi, leur enseignement s'en\nressentirait heureusement. Les élèves, eux aussi, doivent être encouragés à\nla lecture. Actuellement, fort peu de classes possèdent une bibliothèque.\nToutes devraient en être pourvues et l'on devrait y réserver une large place\naux livres belges.\n  5° Enfin, comme vœu subsidiaire, et dans le but d'en-\ncourager en Belgique la littérature dramatique, les litté-\nrateurs demandent :\n   a) La réforme du prix triennal de littérature dramatique et notamment la\nsuppression de cette clause du règlement qui règle le partage du prix entre\nl'auteur primé, à qui va, d'ailleurs, la plus petite part, et la société qui repré-\nsente l'œuvre aux fêtes nationales.\n    b) La réforme des primes qu'alloue aux auteurs dramatiques le Comité de\nlecture institué par le gouvernement. Ces primes ne sont accordées actuelle-\nment que si la pièce est jouée et après rapport favorable de la Commission\nprovinciale qui assiste à la représentation. Nous proposons la suppression\nde la clause de représentation ainsi que de la Commission provinciale en\n question. Maintes bonnes pièces, en effet, sont primées par le Comité, sans\n que les auteurs touchent jamais la prime, parce qu'il déplaît à ces derniers\n de faire jouer leur œuvre par une société dramatique quelconque et que,\n d'autre part, les directeurs de théâtre se soucient fort peu de représenter des\n œuvres belges.\n     c) L'institution d'un théâtre d'éducation, annexé au Conservatoire Royal\n de Bruxelles. Ce théâtre pourrait être considéré comme le développement\n des matinées littéraires qui obtiennent en ce moment un si vif succès dans\n  plusieurs théâtres de la capitale. On y représenterait, pour le plus grand bien\n  de l'éducation esthétique de notre public, les chefs-d'œuvre dramatiques de\n  tous les pays et de tous les temps, qui ne figurent pas au répertoire courant.\n  Ces représentations seraient précédées de conférences faites par nos écrivains.\n     d) L'octroi de récompenses de toute espèce, primes, subsides, voire même\n  la décoration, aux entrepreneurs de spectacles, belges et étrangers, qui ins-\n  crivent régulièrement des œuvres belges à leur programme.\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\n PHILOSOPHIE :\n    L e s s o u c i s d e s d e r n i e r s s o i r s , par Louis DUMONT WILDEN. —\n (Bruxelles, éd. de La Belgique artistique.)\n    Ce livre est surtout et avant tout un livre d'idées. Et que l'on partage celles\n de Dumont Wilden ou non, on y prête attention avec plaisir parce qu'il est\n manifeste qu'elles sont celles d'un homme loyal. Or, autant il'est insuppor-\n table de lire les auteurs intolérants et de partis-pris, autant il est agréable de\n causer par la lecture avec un esprit droit et qui ne semble vous demander\n que de le convaincre, s'il ne vous convainct pas lui-même. Et c'est bien l'im-\n pression qu'on a tout le temps en lisant le présent livre.\n    L'auteur ne dogmatise pas, n'anathématise personne, ne cherche pas à vous\nimposer de force ses idées. Il regarde la société avec douceur, en même temps\nqu'avec une certaine mélancolie qu'engendre en son esprit la tristesse de\nbien des spectacles que donne l'humanité actuelle. I1 voit la société aller à la\ndérive et il se demande ce qui va sortir du désarroi où se débat le monde\ncontemporain en ces derniers soirs ? Tel est le souci qui le préoccupe et\nqu'il développe en une série d'entretiens pittoresques, où on voit évoluer des\nthéories contradictoires, énoncées tour à tour par les divers personnages, tous\ntrès curieux dans l'allure spéciale qu'il donne à chacun. Ces entretiens ont un\ncharme très prenant qui séduit absolument, comme les Soirées de Saint-Péters-\nbourg, de Joseph Demaistre, à qui M. Dumont Wilden, qui est l'homme le\nplus modeste qui soit en dépit de sa supériorité, m'en voudra peut-être de\nl'avoir comparé. Je ne partage certes pas bien des idées émises dans ces\nentretiens. Je ne partage notamment pas le pessimisme qui s'en dégage,\nayant foi dans la force d'En Haut, qui tant de fois sauva l'humanité, dans des\ncrises au moins aussi violentes que celles de ces derniers soirs. Je ne suis pas\nde son avis quand il cite parmi les forces sociales qui s'effritent, au contact de\nla critique, le christianisme. Tant de fois on a prophétisé sa fin. Il est toujours\ndebout. Et sa naissance date pourtant d'il y a vingt siècles. Mais j'écoute\nl'auteur sans hostilité, parce que je ne le sens pas hostile lui-même, et même\navec sympathie, parce que tout esprit sincère m'intéresse, qu'elles qu'en soient,\ndu reste, les idées, fussent-elles même aux antipodes des miennes.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\nLITTÉRATURE :\nCongrès international pour l'extension et la culture de la\n   l a n g u e f r a n ç a i s e , tenu à Liége en septembre 1905. — (Paris,\n  Champion; Bruxelles, Weissenbruch.)\n  Il est d'une lecture fort intéressante ce volume de comptes rendus et de\nrapports. Parmi les meilleurs de ces derniers, il faut citer le précis substan-\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 501\n\ntiel et bien documenté de M. Cohen, sur le Parler belge; les pages de\n M. Dumont-Wilden, sur Le rôle du roman dans la culture française; celles de\n M. H. Krains, sur la Littérature française en Belgique. MM. E.Gilbert et Remy\nde Gourmont traitent, avec l'autorité qui leur appartient, de la Critique litté-\nraire dans les revues périodiques ou dans la presse.\n   M. Gérard Harry disserte sur les Rapports de la littérature avec la presse et sa\nverve ironique lui inspire des considérations d'un humour qui aurait fait la\njoie de Villiers de l'Isle-Adam. Celle-ci, par exemple : « Avez-vous jamais\nsoupçonné cette vérité, d'allure paradoxale, que beaucoup de ces journaux,\nsi dédaigneux en apparence de la littérature, lui rendent le plus réel, bien\nque le plus muet des hommages, en s'abstenant de la solliciter? Quand ils\n mesurent son mérite et leurs moyens, ils constatent entre les deux une dis-\ntance qu'ils se refusent de franchir, par respect et même par amour d'elle... »\n La presse, en général, ne sollicite pas la collaboration des écrivains parce\n qu'elle met celle-ci à un trop haut prix, mais si elle est réduite ainsi à serrer\n les dents et les cordons de sa bourse par respect et déférence, on ne voit pas\n de raisons, même paradoxales, au mutisme avec lequel elle accueille ou\n laisse passer les œuvres de nos principaux écrivains... Faudrait-il croire que\n ces derniers, « mesurant leurs moyens et le mérite de la presse », renoncent\n immédiatement à essayer de la faire parler?...\n    Ajoutons, au reste, que M. Harry, dont, le journal est. sans doute, l'un\n des plus accessibles à la littérature, était à peu près seul à pouvoir parler de\n la sorte sans paraître user d'une dérision féroce à l'égard des écrivains.\n A notre sens, pour le surplus, les blâmes et les récriminations, dont\n M. Ernest-Charles, par exemple, s'est fait l'écho virulent, n'auraient pas de\n motifs suffisants si l'on voulait juger les choses selon la réalité et se convaincre\nque, dans notre conception actuelle, américaine, de la presse, un journal doit\nêtre un mur sur lequel quiconque peut afficher, moyennant acquit préalable\nd'une taxe légitime. Les amateurs de l'idéal doivent en prendre leur parti :\nl'anarchiste qui veut lancer une bombe sur un cortège, doit payer pour louer\nune fenêtre située en quelque endroit propice ; l'artiste qui veut faire\n« éclater » son œuvre parmi la clientèle d'un journal fréquenté doit agir de\nmême et louer une fenêtre... Ce sont les arrhes de la gloire! I...\n   Le flamand, naturellement, a été assez malmené en ce congrès : Haro sur\nle baudet!... M. Catteau ne marchande pas son opinion à ce sujet : si l'on\nentend bien son argumentation et les textes de lois dont il l'appuie, il consi-\ndère comme un déni de justice et une atteinte à la Constitution toutes les\nmesures qui ont dû être prises pour donner aux populations flamandes d'être\nadministrées, jugées, enseignées, etc., dans l'idiome dont elles se servent et\nqu'elles» comprennent! L'hostilité générale dont ce congrès a témoigné à\nl'égard du flamand et de la Flandre, et qui n'avait pas des raisons exclusive-\nment littéraires, laisse une impression pénible : personne parmi les Belges ne\nsemble y avoir eu la conscience et le respect du génie flamand, de la gran-\ndeur de la race qui, dans tous les domaines et, principalement, dans celui\nde la pensée et de l'art, a fondé la renommée et la gloire de nos provinces\ndans le monde. A supposer même, ce qui n'est pas, que la culture du peuple\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "502                                    DURENDAL\n\n\nflamand soit inférieure à celle des populations wallonnes, encore pourrait-on\ndire que l'énergie et la puissance intellectuelles d'un peuple se manifestent\ndavantage par son originalité créatrice que par sa c u l t u r e . . . Mais, c'est l'uni-\nformité que l'on p o u r s u i t ; l'originalité est gênante; elle n'est pas d a n s l'ali-\ngnement et les théoriciens s'en émeuvent et s'en attristent, eux qui voudraient\nranger les âmes et les esprits a u cordeau !\n   L e Congrès de L i é g e a émis de n o m b r e u x v œ u x ; et il en est m ê m e où l'on\nrencontre le \" CONSIDÉRANT QUE \" qui ornait cette délibération du Conseil\nd'arrondissement de Cahors, « pour l'abolition du patois », à propos de\nlaquelle le c h a r m a n t Charles N o d i e r écrivait spirituellement : « N o n , mes-\nsieurs, je vous le j u r e , vous n e supprimerez pas les patois, vous n e suppri-\nmerez point de langues ! Les langues ! elles m e u r e n t à leur j o u r comme les\nrois, comme les dynasties, c o m m e les nations, les mondes et les soleils,\ncomme les comités d'arrondissement; mais les h o m m e s n'y peuvent rien! On\nparlera longtemps a p r è s vous le languedocien qui vous déplaît, le basque et\nle bas-breton. E t puis on parlera d'autres langues encore que l'Université\nn'aura pas faites, et que vous n'entendriez ni plus ni moins que les langues\ndu passé. E t puis, on ne parlera plus des universités, des recteurs et des\ncomités d'arrondissement. C'est le train éternel des choses du m o n d e ! . . Non,\nmessieurs, a u c u n e langue n e m o u r r a de mort légale et juridique, en face d'un\n lycée, garrottée, bâillonnée, plastronée d'un écriteau de condamnation bar-\nbouillé sur le pupitre d'un p é d a n t ! J a m a i s u n recteur, assisté de deux cuistres,\nne la jettera d a n s l'éternité, au n o m du rpi et de justice ! Les langues sont plus\nvivaces : on n e les tue p a s ! » (1).\n    L a réforme de l'orthographe a, nécessairement, été agitée au Congrès :\nM M . Meyer et Cohen ont expliqué aux écrivains présents, et, d'ailleurs, silen-\ncieux, la nécessité de cette réforme et les beautés logiques de la nouvelle\northographe qui, selon les renseignements d'un journal français, sera obliga-\ntoire et, étant obligatoire, sera démocratique. N o u s aurons ainsi les réaction-\nnaires de l'orthographe, et u n jour, peut-être, on encourra les châtiments de\nla vindicte populaire pour avoir écrit homme p a r un H ou pédant avec un T ! . .\nM. Salomon Keinach, qui voudrait faire d e toutes les tiares, authentiques ou\nsupposées, des objets d'archéologie, a plaidé contre Bossuet, P a s c a l , etc., en\nfaveur de Voltaire, Rousseau et Diderot : « L a l a n g u e du XVIIe siècle n'est pas\nnotre langue, a-t-il d i t ; en étudiant ses écrivains, on fait de l'archaïsme ».\n M. Reinach ne croit p a s que l'étude des écrivains du « g r a n d siècle » puisse\n exercer u n e influence sur notre prose, p a r exemple, qu'il considère comme\n « vicieuse et inutilement compliquée ». « Ce serait, affirme-t-il, la plus folle\n des chimères de vouloir la r a m e n e r artificiellement à celle d'une période plus\n a n c i e n n e de notre histoire. » On ne saisirait point pourquoi cette judicieuse\n observation s'appliquerait exclusivement à la langue du XVIIe siècle et non\n à celle du XVIIIe; si on n e pressentait que, au fond, le tort de Bossuet, de\n Pascal et de leurs contemporains est bien plus, aux yeux de M. Reinach, dans\n\n\n   (1) Dictionnaire des termes du vieux francais, etc., par Borel; nouvelle édition par\n Favre. Paris, 1882, t. II, p. 249.\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                 503\n\nce qu'ils disent que dans la façon dont ils le disent !... Et il faut remarquer,\nà ce propos, qu'il est assez étrange de voir un congrès de cette nature, où\nles écrivains de toutes nuances et de toutes opinions étaient conviés et qui,\npar définition et par courtoisie, aurait dû être neutre, ou, du moins,\ns'astreindre à quelque modération, de voir, disons-nous, un congrès littéraire\naffecter des allures aussi déclarées de propagande anticléricale.\n                                                                        A. G.\n\nHISTOIRE :\nLe fonti di S i e n a e i loro aquedotti, par F. BARGAGU-PETRUCCI.\n    2 vol. ill. — (Siena, L. S. Olschki.)\n    Tous ceux qui ont hanté Sienne, la sombre et la douce, connaissent le\ndélice de ses fontaines. On les rencontre dans ses rues accidentées ou sur ses\nplaces, comme la fonte Gaia, merveilleusement décorée par Jacopo della\nQuercia ; comme la fonte Branda, non loin de l'église de S. Domenico, ou hors\ndes murs, comme la fonte d'Ovile, au débouché de la porte de ce nom. Les\nprincipales sont protégées par des voûtes, entourées de murailles percées de\nbelles arcades : ce sont de magnifiques nappes d'eau profonde et limpide où\nles habitants viennent s'approvisionner ou qui servent de lavoir.\n    Quelques-unes d'entre elles remontent aux origines étrusques ou romaines\nde Sienne, cette fonte Branda, par exemple, dont le nom se rencontre sous la\nplume du Dante au trentième chant de l'Inferno : on a émis des doutes sur\nl'identité de la fontaine citée par le poète avec le monument siennois, mais\non peut dire, avec M. Bargagli-Petrucci, qu'ils n'étaient pas fondés.\n     L'auteur de cet excellent ouvrage s'est attaché à rechercher dans les docu-\nments siennois, abondants surtout à partir du XIIIe siècle, comme chez les\nchroniqueurs et dans les sources littéraires tout ce qui a trait à son sujet, à\nl'organisation des eaux de la ville, à leur alimentation, aux lois et règlements\nédictés à leur propos, à leur administration financière, etc. La tâche qu'il\ns'était assignée et qu'il a brillamment exécutée l'a amené, naturellement, à\n toucher à mille points de l'histoire si tragique et si émouvante de la cité. Il\n fait suivre l'exposé général des faits et des renseignements réunis par lui d'une\n série de monographies où chacune des fontaines de Sienne fait l'objet d'une\n étude spéciale du plus vif intérêt et où le lecteur rencontrera à foison les\n détails caractéristiques et charmants de la vie siennoise au moyen âge; de\n   belles phototypies d'après les clichés de la maison Lombardi reproduisent\n les plus illustres de ces fontaines, fonte Branda, fonte Nuova, fonte d'Ovile, fonte\n Gaia, etc.\n     Se fondant sur l'orthographe usitée dans la majorité des documents,\n  M. Bargagli-Petrucci écrit le nom du grand sculpteur siennois par un G :\n della Guercia au lieu de della Quercia, surnom provenu, peut-être, selon l'hypo-\n  thèse de l'auteur, des ascendants de l'artiste qui auraient exercé le métier de\n  creuseurs de galeries aurifères. Rappelant le caractère sacré conféré dans\n  l'antiquité aux sources et aux fontaines, placées sous la sauvegarde de\n  quelque divinité, il constate qu'à Sienne, comme en beaucoup d'autres lieux,\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": " 504                               DURENDAL\n\n\nles images chrétiennes ont, sans doute, succédé à des effigies païennes\ndans la décoration des plus anciennes fontaines siennoises La preuve de\nl'âge vénérable de celles-ci, il la tire, par exemple, du récit fait par Ghiberti,\ndans ses Commentaires, de la découverte, vers 1345, lors de la con-\nstruction d'une maison, d'une stalue féminime antique, attribuée à Lysippe.\n L'aventure de cette statue, probablement une Vénus Anadyomène, est\ncurieuse : après avoir été portée en grande pompe et réjouissance sur la place\ndu Campo et installée sur la fontaine qui se trouvait en cet endroit, elle en\nfut retirée quelques années plus tard, pour être mise en pièces, parce que\nles citoyens attribuaient à l'influence néfaste de 1' « idole » les malheurs qui\naccablaient la cité depuis l'exhumation de ce marbre !...\n\n  L'évolution et le d é v e l o p p e m e n t du merveilleux dans\nles l é g e n d e s de saint Antoine de P a d o u e , par M. LÉON DE\nKERVAL. — (Paris,     Fischbacher. Opuscules de critique historique, avril 1906.)\n    Nous avons déjà exprimé cette idée, ici, que la survivance de l'influence\n et de la renommée d'un héros ou d'un saint pouvait, peut-être, se mesurer à\n la floraison plus ou moins abondante de sa légende, au travail mythique plus\n ou moins développé qui a surajouté un merveilleux toujours accru aux faits\n réels de son existence.\n    Saint Antoine de Padoue, dont le temps n'a cessé d'augmenter la popula-\n rité, offre un exemple très particulier à l'appui de cette observation. Les\nnotions certaines que nous possédons sur sa carrière et qui sont contenues\ndans la Legenda prima— dont M. L. de Kerval a publié, récemment, une\nremarquable édition critique que nous avons annoncée à nos lecteurs — ou\ndans les légendes franciscaines, se réduisent à peu de chose et laissent, si l'on\npeut dire, de considérables lacunes dans la physionomie du saint. Mais,\ndepuis, auXIVesiècle, surtout, les imaginations exaltées par la dévotion ou\npar ce que l'on pourrait appeler le patriotisme religieux ont travaillé et créé\ntout un cycle de miracles que l'on peut, voir figurés dans le marbre, dans le\nbronze et par la fresque, dans l'église et dans la senola de Saint-Antoine à\n Padoue.\n    M. Léon de Kerval, auquel l'histoire franciscaine et, spécialement, les\nétudes antoniennes doivent déjà nombre de beaux travaux, a voulu faire la\nventilation des récits thaumaturgiques relatifs au célèbre disciple de saint\nFrançois, rechercher leur origine, marquer ce qui peut en être retenu au\nregard d'une saine critique, déterminer, enfin, le processus presque automa-\ntique au cours duquel —. les textes comparés le prouvent — tel détail, telle\nparticularité de la vie d'un saint germe, se transforme, va s'amplifiant, se\ndénaturant, jusqu'à la perfection de quelque histoire fabuleuse qui finit par\ns'agglomérer avec les faits véritables, et, même, par les étouffer. Le R. P. De-\nlehaye a montré, dans son beau livre sur les Légendes hagiographiques, quelle\ncirconspection s'imposait en cette matière, la plus importante qui soit pour\nl'étude de la pensée religieuse, si féconde — puisqu'elle est de l'homme et\nparticipe de sa faiblesse — en aberrations, mais aussi en grandeurs et en\ninexprimables beautés. Il faut porter des mains délicates en des travaux de\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 505\n\ncette sorte et toujours craindre de trancher dans le vif, tandis que l'on croit\nne se trouver qu'en présence de rejetons parasitaires : le tact du critique,\nl'amour qu'il a pour la pensée des hommes manifestée dans les œuvres et la\nfaculté qu'il possède de recréer cette pensée en lui-même, de ressentir l'eni-\nvrement ou la souffrance qui sont nés d'elle, l'empêcheront de mettre au\nmême rang, par exemple, la délicieuse aventure du loup d'Agobblio, relatée\nen termes charmants par les Fioretti, et le miracle du pied coupé, attribué à\nsaint Antoine, à la fin du XIIIe siècle, alors même que, comme c'est le cas, la\nprésence d'une histoire presque identique dans la vie d'un autre saint contem-\nporain ne suffirait point à éveiller une forte défiance. Les épisodes des Fio-\nretti sont comme des apothéoses de réalité; l'esprit de candeur et d'amour de\nsaint François circule dans les pages de ce recueil exquis, alors que la plu-\npart des miracles, souvent étranges, dont la légende de saint Antoine s'est\nsurchargée, sont visiblement indépendants de celle-ci et sans relation orga-\nnique avec elle. Ce n'est que de la broussaille morte et qui nuit à la beauté\nvéritable de la forêt. La tradition n'est pas respectable, dont les fondements\nsont faux... Les âmes pieuses et éclairées doivent aimer et comprendre les\ntravaux d'hommes comme les BoUandistes et M. de Kerval puisqu'ils ont\npour but de tirer les saints de la fable pour les replacer dans la belle et loyale\nlumière de la réalité.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nART :\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s . — Le numéro de juillet contient\nla fin de la belle étude de J. Veth sur Rembrandt, un article sur un inté-\nressant peintre hollandais N. Tholen et d'abondantes chroniques d'art parmi\nlesquelles une notice curieuse de Max Rooses sur J. Dubroeucq de Mons. De\nbelles reproductions rehaussent ce fascicule.                        H . M.\n\n   R a s s e g n a d'arte s e n e s e . — La Société des Amis des Monuments, de\nSienne, publie, sous ce titre, un bulletin trimestriel du plus vif attrait et que\nnous signalons à l'attention de tous les amis et admirateurs de la délicieuse et\nmagnifique cité île la Vierge. Le premier fascicule de la deuxième année, que\nnous avons sous, les yeux, contient nombre de notices et de travaux excellents,\nnotamment au sujet des fresques exécutées par des artistes de l'école siennoise\ndans l'église de S. Lorenzo, à Asciano; ces peintures, que M. E. Baroni sup-\npose devoir être attribuées en partie à Giovanni di Asciano, cité par Vasari,\nsont d'ailleurs encore à dégager de l'enduit dont elles sont recouvertes. Il faut\nlouer l'initiative des érudits et des artistes siennois dont la patriotique et\nintelligente activité s'exerce au grand profit de l'histoire de l'art et de la gloire\nde leur belle cité.\n\n  L ' a r t e t l e s a r t i s t e s . (Numéro de juillet.)— A propos du troisième\ncentenaire de Rembrandt, que la Hollande s'apprête à célébrer, M. Gustave\nGeffroy nous parle délicatement du maître, de sa vie intime, des compagnes\nqui partagèrent celle-ci, tour à tour, et dont il immortalisa les traits dans son\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": " 506                                 DURENDAL\n\n\nœuvre; MM. Mauclair et Acerol étudient les travaux, l'un de M. Ernest\nLaurent; l'autre, du peintre espagnol Sorolla y Bastida. De M. Thalasso,\ndes notes excessivement curieuses sur les Salons d'art de Stamboul, etc. Le\nnuméro, qui comprend de nombreuses illustrations en noir et en couleur,\ndont onze hors texte, est complété par de copieuses correspondances artis-\ntiques de l'étranger.\n\n   A u g U S t a P e r u s i a . (Numéro de juin.) — La suite de la traduction\nillustrée et commentée du voyage de Goethe en Ombrie ; celle de l'atta-\nchant travail de M. Cenci sur la fête des Ceri de Gubbio. Une notice sur le\ntombeau de Benoît XI, dans l'église de S. Dominique à Pérouse. Une\nabondante bibliographie touchant surtout des publications franciscaines\ntoujours plus nombreuses.\n\nL ' a r t e t l e l i v r e , par le R. P . J. VAN DEN GHEYN.\n   Brève notice, extraite du Bulletin de lAcadémie royale d'archéologie de Belgique,\ndans laquelle le savant conservateur des manuscrits de la Bibliothèque royale\nmet en lumière, par quelques exemples choisis, la nécessité de recourir aux\nsources littéraires pour l'interprétation des œuvres, graphiques du moyen âge.\nLe R. P . Van den Gheyn cite, notamment, le tympan de la porte du Baptis-\ntère de Parme, où le sculpteur Antelami, ou quelqu'un de ses contemporains,\na symbolisé la précocité de la vie humaine, avec ses plaisirs brefs et la perpé-\ntuité des périls qui la menacent, d'après une parabole bouddhique, passée du\nLalita Vistara dans la légende des SS. Baarlaam et Josaphat et, plus tard,\ndans la Légende dorée, compilée par Jacques de Voragine — parabole éloquente\nqui, déjà, avait inspiré des œuvres sculptées ou enluminées dues à des\nartistes du XIe ou du XIIe siècle.\n                                                                         A. G.\n\nDIVERS :\nL ' E c o l e d ' a u j o u r d ' h u i , par GEORGES GOYAU. Deuxième série. Le Péril\n  primaire ;l'École et la Patrie; l'Ecole et Dieu. Deuxième édition. — (Paris,\n   Perrin, 1906, in-8°, pp. XXVI-428).\n   Ces pages sont bien tristes à lire. Il y a en France une crise grave, qui\ntouche aux intérêts vitaux de la nation, c'est la crise de l'enseignement pri-\nmaire. Malgré l'obligation scolaire, la fréquentation baisse dans d'effrayantes\nproportions, les vocations pédagogiques diminuent sensiblement et le per-\nsonnel des instituteurs manifeste un état d'esprit bien inquiétant de révolte et\nde socialisme. Si les maîtres ne vont pas tous jusqu'à l'hervéisme, il n'en est\npas moins vrai que beaucoup, au lieu de développer chez les enfants l'esprit\nde patriotisme, introduisent dans leurs esprits des formules d'un pacifisme\ncreux.\n  Ce n'est pas seulement l'idée de patrie qui est en train de sombrer dans les\nécoles françaises, celle de Dieu est menacée d'un prochain naufrage. « On\npeut, dit M. Devinat, directeur de l'Ecole normale de la Seine, affirmer\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                              507\n\n\nsans exagératipn que, depuis 1882, l'école laïque publique est, à peu de chose\nprès, l'école sans Dieu.\n    Ces pénibles constatations, M. Goyau ne se contente pas de les pro-\nclamer; deux cents pages de documents officiels en apportent le désolant\ntémoignage.\n    Tout est-il perdu? M. Goyau a, malgré tout, des paroles d'espérance, et\nil jette le cri d'alarme parce qu'il pense qu'il n'est pas encore trop tard.\n\nLa    Raison      et l e   Rationalisme,         par   LÉON    OLLÉ-LAPRUNE,\n   membre de l'Institut, maître de conférences à l'École normale supérieure.\n   Préface de M. VICTOR DELBOS, maître de conférences à la Sorbonne. —\n   (Paris, Perrin, 1906; in-12°; LIII-269 pages.)\n   Ce volume renferme les notes du dernier cours professé par Ollé-Laprune\nen 1896-97, à l'École normale. En ces vingt-deux leçons, le regretté et inou-\nbliable professeur expose, de façon maîtresse, le rôle et la puissance de la\nraison humaine.\n   Cependant, il peut y avoir excès et abus de la raison. C'est le rationalisme.\nCelui-ci revêt diverses formes, et M. Ollé-Laprune en distingue jusqu'à sept,\nqu'il examine successivement.\n   On conçoit toute l'importance de ce sujet à notre époque et la nécessité qui\ns'impose aux croyances de se rendre un compte exact du rôle de la raison\ndevant le dogme. Les pages 262-266 du livre que nous signalons ici\ndevraient être dans toutes les mémoires.\n   Dans la préface de cet ouvrage, M. Delbos a caractérisé avec sagacité,\nmais avec une émotion sympathique, l'ensemble des travaux de M. Ollé-\nLaprune. Il a bien fait voir comment cette philosophie ne fut jamais réduite\nà une sèche nomenclature de systèmes, mais toujours aboutissait à la pra-\ntique de la vie qu'elle cherchait à rendre et meilleure et plus forte.\n\nN e w m a n , par WILLIAM BARRY. Traduit de l'anglais par ALBERT CLEMENT,\n   aumônier du Lycée de Vendôme. — (Paris, Lethielleux, in-8°, 295 pages,\n   avec 12 gravures.)\n   L'ouvrage de M. William Barry sur Newman est moins intime que celui\nde M. Bremond. Il s'occupe davantage de la vie extérieure, de l'influence de\nJohn Newman sur ses contemporains et du point de vue littéraire de l'œuvre\ndu célèbre cardinal. Ce dernier aspect n'est pas l'un des moins intéressants,\ncar pour n'avoir point recherché la gloire littéraire, Newman est pour-\ntant l'un des plus purs écrivains de race, dont l'Angleterre puisse s'enor-\ngueillir. M. Barry fait aussi de fréquentes comparaisons entre Newman et\nd'autres personnalités célèbres du même temps. Ces comparaisons sont cer-\ntainement très instructives et contribuent à situer au milieu de son entourage\nl'imposante figure de Newman.\n   Les huit portraits du cardinal Newman publiés par l'auteur sont d'intéres-\nsants documents iconographiques.\n                                                                      J. G.\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "                          NOTULES\n\n    N o s i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans le présent fascicule\ndeux magnifiques œuvres en fer-forgé du célèbre ferronnier d'art VAN\nBOECKEL; de Lierre, bien connu dans toute la Belgique et même à l'étranger.\nIl est unique dans son art. Personne en Belgique ne peut lui être comparé,\ncar personne n'a atteint la maîtrise avec laquelle il pratique cet art si délicat.\n   Nous reproduisons également deux différentes œuvres d'un jeune artiste\nsculpteur de grand talent et dont l'avenir est plein de promesses, JULES JOUR-\nDAIN. Ce n'est pas la première fois que nous le présentons à nos lecteurs.\nVoici de lui, dans ce fascicule, d'abord un bas-relief qu'il a exécuté pour\ndécorer le pavillon du Petit Outillage de l'Exposition de Liége. Sujet du\nbas-relief : La remise du diplôme de Maître à l'apprenti sculpteur, qui\nprésente au jury une statuette ciselée par lui. Puis : l'avers et le revers d'une\nmédaille commémorative de la mort de la Reine des Belges, œuvre qui a été\ncouronnée par l'Académie royale des Beaux Arts, comme elle méritait de\nl'être par le talent remarquable d'artiste en médailles qu'elle affirme d'une\nfaçon péremptoire.\n                                       ** *\n   G u i d o G e z e l l e . — M. Vermeylen, professeur de l'Université de\n Bruxelles, a fait sur Guido Gezelle, à Liège, lors de l'Exposition, une très\nbelle conférence dont voici un passage qui montre qu'il a compris le génie\nde notre incomparable poète flamand :\n   « Guido Gezelle eut la destinée adéquate à son génie : pendant presque\ntoute sa vie il fut isolé, pauvre, incompris, vilipendé, ignoré. Mais il avait\nheureusement en lui cette lumière que les autres ne voyaient point, il avait\ndes trésors inépuisables de vie intérieure et profonde, l'atmosphère d'émotion\net de beauté qui donne une éternité aux choses quotidiennes.\n   » Il apparaît dans une province qui jusqu'alors était restée presque com-\nplètement en dehors du mouvement littéraire, et qui d'ailleurs formait une\ncontrée bien à part : la West-Flandre. Pays essentiellement agricole, sans\ngrandes villes industrielles et que n'atteignaient pas les chemins de fer; terre\noù le passé se perpétuait vivant, où le peuple parlait encore toujours le doux\net imagé flamand du moyen âge et restait inébranlablement attaché à sa\nreligion traditionnelle. Gezelle, qui était prêtre et professeur au collège de\nRoulers, a été l'expression de ce milieu, mais en même temps il s'est exprimé\nlui-même d'une façon si complète que son œuvre en prend une signification\nd'humanité universelle.\n   » Je crains qu'il ne me soit difficile de vous donner une idée de ce qu'est\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                                   NOTULES                                    509\n\nl'œuvre de Gezelle. Il le faudrait bien pourtant, puisqu'il est admis aujour-\nd'hui par les critiques les plus autorisés que Gezelle est le plus grand poète\nque les pays de langue néerlandaise aient eu depuis leXVIIesiècle, et puisque\nc'est peut-être le seul de tous nos poètes qui mérite, sans conteste, une gloire\neuropéenne. Malheureusement, c'est le moins traduisible qu'il y ait. Dès\nqu'on le transpose, il perd sa personnalité la plus intime : cette musique\nspirituelle d'une richesse de rythmes, d'une subtilité et d'un accent profond\ndont je ne trouve de parallèle chez personne.\n   » S'il est quelqu'un qu'on puisse appeler poète par la grâce de Dieu, c'est\nbien celui-là : n'ayant d'autre ambition que de dire aussi simplement que\npossible, en dehors de toute convention, mais aussi complètement que\npossible, avec les nuances les plus indéfinissables, ce qui se passe autour de\nlui et en lui, — la réalité qu'il voit, et celle, infinie, qu'il sent. Dans l'ordre\nde la nature, nul n'a rendu d'une façon aussi originale et aussi juste les mille\nmouvements et demi-teintes. imperceptibles des choses et des êtres ; dans\nl'ordre des sentiments, il a 'baigné les remous de l'émotion d'une musicalité\net d'une lucide clarté d'âme qui est le sublime dans la simplicité. Et au point\nde vue de la forme, cet homme, dont tous les sens étaient affinés à tel point\nque chez lui, si l'on peut dire, la sensation est de la pensée, sut se créer une\nlangue poétique d'une diversité, d'une force, d'une souplesse aérienne, qu'on\nne soupçonnait pas avant lui. Il a su faire du néerlandais, que des esprits\nmal informés tenaient encore pour un vague patois, une langue à la fois\naussi primesautière, aussi naturellement claire, aussi savoureusement jaillie\ndu langage populaire que l'anglais de Burns, et en même temps aussi hardie,\naussi élastique, aussi capable d'exprimer les nuances les plus fugitives que le\nfrançais d'Arthur Rimbaud ou de Jules Laforgue. Je le comparerais volon-\ntiers à Verlaine, mais avec quelque chose de plus sain et de plus large,\nquelque chose de plus généralement humain. Pour l'infinie variété, la créa-\ntion incessante des rythmes qui doivent dire toutes les formes possibles de la\nvie, je ne trouve pas d'équivalent en littérature. Toute comparaison d'ailleurs\nn'est que très approximative et, pour conclure, Gezelle était Gezelle.\n   » Les qualités essentielles de son art étaient en germe dans ses premiers\npoèmes et se développèrent bientôt avec tout le charme d'une force ingénue.\nPuis, une catastrophe survint, qui brisa sa vie : ce jeune professeur ecclé-\nsiastique ne rentrait pas assez dans les cadres admis, la forme même de sa\npensée brisait les conventions dont vivait son milieu. Le conflit éternel\nentre l'homme supérieur et la médiocrité normale fit le reste : Gezelle dut\nquitter le collège de Roulers; peut-être même réussit-on à le faire douter de\nlui-même, car cette âme de croyant si fière et si pure sombra pour longtemps\ndans le découragement. Il nous faut respecter le drame intime qui le\ndéchira : l'histoire n'a pas à connaître de ce qui se passa au fond de cette\nconscience. Mais la blessure fut si profonde, que Gezelle, qui avait alors à\npeine 30 ans, se tut. Ce qu'il a produit entre 1860 et 1898 tiendrait en une\nmince plaquette. Pendant trente ans, cette bouche fut quasi-muette, ce cœur\nfut scellé, enterré quelque part au fond d'une petite ville.\n   » Nous devons à cette crise une série de poèmes que Gezelle dut considérer\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": " 510                               DURENDAL\n\n\nalors comme son chant du cygne; il consentit avec peine à ce qu'un de ses\namis les publiât, en 1862. Ils viennent d'un cœur saignant et ont un accent\ntragique, une subjectivité immédiate, qui les différencie de tous les autres\nvers de Gezelle. Ce fut une effusion unique de tout ce qu'il y avait en lui\nd'amour et de douleur. Car il semble bien que sa plus grande souffrance fut\nd'être violemment séparé de l'affection de certains de ses élèves : sa plainte\ns'exhala en paroles de fièvre, en sanglots, en prières, et ces vers-là peuvent\ncompter parmi les plus beaux que l'amitié ait jamais inspirés. Puis vint\nl'apaisement, peu à peu, et une lumière plus tranquille, d'une suavité mys-\ntique, baigne les derniers poèmes de cette période. »\n\n\n\n   M . E d w a r d E l g a r , l'illustre maître de l'école anglaise, vient de\nterminer, pour former une suite à son oratorio Les Apôtres, une œuvre inti-\ntulée Le Royaume, qui sera donnée pour la première fois en octobre prochain,\nau festival de Birmingham. Elle sera jouée à Londres le 19 novembre par\nl'Alexandra Palace Society, sous la direction de M. Allen Gill.\n\n                                      ***\n   M . V i c t o r V r e u l s , qui a été nommé il y a quelques mois directeur du\nConservatoire de Luxembourg, que l'on venait de fonder, a déjà obtenu des\nrésultats extraordinaires dans l'exercice de ses nouvelles fonctions. Plusieurs\ncentaines d'élèves suivent les cours de l'établissement qu'il dirige et, le mardi\n17 juillet, il a pu organiser avec leur concours et celui de ses professeurs un\nconcert classique de haute et ûère tenue. On lit au programme les noms de\nBach, Haendel, Gluck, Mozart, Haydn, Beethoven. Voilà des débuts qui\npromettent et qui nous prouvent que M. Vreuls a non seulement des dons\nprécieux de compositeur, mais qu'il sait être aussi un organisateur et un\nmaître.\n                                       **»\nChant Grégorien : Kyriale ou Ordinarium Missae. —\n   (Tournai, Société de Saint-Jean-1'Evangéliste, Desclée, Lefebvre et Cie.)\n   L'édition Vaticane du Kyriale vient de paraître, commençant ainsi l'édition\npontificale des livres, de chant grégorien. L'imprimerie Vaticane ne met pas\nen vente cet extrait du Graduel, mais laisse aux éditeurs autorisés par la Con-\ngrégation des Rites le soin de le reproduire. C'est à ce titre que la Société de\nSaint-Jean le publie aujourd'hui en différentes éditions, toutes rigoureusement\nconformes à l'édition Romaine.\n   N° 631. — Format in-8° (21 X 14 cent.), reproduction exacte de la Vati-\ncane, grands caractères. Texte latin. 92 pages. Broché, fr. 0.75; relié toile\nnoire, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.25.\n   N 9 631bis. — Le même avec encadrement rouge. Broché, fr. 0.90; relié\ntoile grenat, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.50.\n   N° 633.-— Formatin-12 (19 X 12 cent.), reproduction exacte de la Vaticane,\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                                  NOTULES                                  511\n\n\ncaractères moyens. Texte latin. Broché, fr. 0.60; relié toile, tranche rouge,\nfr.   1.10.\n    N° 635.— Format in-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de la Vaticane.\ncaractères du Liber Usualis de Solesmes. Texte latin. Broché, fr. 0.50; relié\ntoile, tranche rouge, 1 franc.\n    Mêmes éditions avec les signes rythmiques de Solesmes et précédées d'une\nméthode de chant grégorien :\n    N° 632. — Format in-8° (21 X 14), reproduction exacte de laVaticane, avec\nles signes rythmiques adaptés par les Bénédictins de Solesmes pour en faciliter\nl'exécution; grands caractères. Texte latin. 92 pages. Broché, fr. 0.80; relié\ntoile noire, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.30.\n    N° 632bis. — Le même avec encadrement rouge. Broché, fr. 0.95 ; relié toile\ngrenat, tranche rouge, titre doré sur plat, fr. 1.55.\n    N° 634. — Format in-12 (19 X 12), reproduction exacte de la Vaticane, avec\nles signes rythmiques; caractères moyens. Texte latin. Broché, fr 0.65; relié\ntoile, tranche rouge, fr. I . I 5 .\n    N° 636. — Format in-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de la Vaticane,\navec les signes rythmiques; caractères du Liber Usualis. Texte\" latin. Broché,\nfr. 0.55; relié toile, tranche rouge, fr. 1.05.\n    Edition en notation moderne :\n    N° 637. — Format in-12 (19 X 12), reproduction exacte du chant de la Vati-\ncane, transcription en notation musicale moderne par les Bénédictins de\nSolesmes avec tous leurs signes rythmiques. Texte latin. Broché, fr. 0.65 ; relié\ntoile, tranche rouge, fr. 1.15.\n    Editions françaises, avec les rubriques ou explications en français :\n    N° 642. — In-12, notation grégorienne. rythmée par les Bénédictins de\nSolesmes. Broché, fr. 0.65; relié en toile, titre doré sur plat, tranche rouge,\nfr. 1.15.\n    N° 638. — In-12, reproduction exacte du chant de la Vaticane, transcrip-\ntion en notation musicale moderne par les Bénédictins de Solesmes avec tous\nleurs signes rythmiques. Broché, fr. 0.65; relié toile, tranche rouge, fr. 1.15.\n    Editions françaises de propagande, à prix réduits :\n    N° 635B. — In-18 (17 X 10 1/2), reproduction exacte de l'édition Vaticane.\n Broché, fr. 0.25. Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour\ncartonnage en plus, net fr. 0.25.\n    N° 646. — Le même, rythmé par les Bénédictins de Solesmes. Broché,\n fr. 0.30. Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour carton-\n nage en plus, net fr. 0.25.\n    N° 638B. — In-12 (19 X 12), édition abrégée du n° 638, reproduction du\n chant de la Vaticane, transcription en notation musicale moderne par les\n Bénédictins de Solesmes avec tous leurs signes rythmiques. On y a supprimé\n les pièces peu en usage dans les pays de langue française. Broché, fr. 0.30.\n Seules remises : 15 pour 12 francs et 70 pour 50 francs; pour cartonnage en\n plus, net fr. 0.25.\n    N. — La Société Saint-Jean publie également en diverses langues des édi-\n tions rythmées, et en notation musicale moderne au format in-12 (19 X 12).\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "512                                             DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n    A R T : Peter Brueghel l'Ancien, son œuvre et son temps. E t u d e historique suivie\nd'un catalogue raisonné de son œuvre dessiné et gravé, par R E N É VAN\nBASTELAER, et d'un catalogue raisonné de son œuvre peint p a r G E O R G E S - H .\nD E L o o . Ouvrage illustré d'un grand n o m b r e de pages hors-texte d'après\nles œuvres d u maître. 4 e fascicule (Bruxelles, Van Oest). — Exposition du\nlivre belge d'art et de littérature organisée par le Musée d u L i v r e . Catalogue\nillustré (Bruxelles, Larcier). — But et esprit d'Ostende centre d'art. Conférence\ninaugurale p a r EDMOND PICARD (ibid.). — Salons des beaux-arts d'Ostende.\nCatalogue illustré de portraits d'artistes (ibid.).\n   L I T T É R A T U R E : Femmes et moralistes, par BARBEY D'AUREVILLY (Paris,\nL e m e r r e ) . Promenades littéraires, p a r REMY DE GOURMONT. 2 e série. (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Ames païennes, âmes chrétiennes, par L U C I E - F É L I X -\nF A U R E GOYAU ( P a r i s , P e r r i n ) .\n   M U S I Q U E : J . - S . Bach, p a r ANDRÉ P I R O . Collection des maîtres d e la\nMusique (Paris, L a u r e n s ) . — La jeunesse d'un romantique, Hector Berlioz,\nd'après d e n o m b r e u x d o c u m e n t s inédits, p a r ADOLPHE BOSSCHOT (Paris,\nPlon).\n   P H I L O S O P H I E : La rêverie esthétique. Essai sur la psychologie du poète\npar    P A U L SOURIAU         ( P a r i s , Alcan). — Montaigne,   p a r FORTUNAT   STROWSKI\n(ibid.).\n   P O É S I E : Les trouvères arméniens. Traduction et introduction de ARCHET,\nTEHOBANIAN ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Les stances de JEAN MORÉAS,\navec un portrait de l'auteur p a r A. D E LA GRANDARA (ibid.). — Les cygnes\nnoirs, p a r L É O N BOCQUET (ibid.). — Le regard d'ambre, p a r H E N R I STRENTZ\n(Paris, Sansot). — Les cris du snlitaire, p a r L o u i s THOMAS (Paris, E d . du\nP s y c h é ) . — Le chalumeau du Pas, p a r H . GODON (ibid.).\n  RELIGION               : Les seize carmélites de Compi'egne, p a r T O U C H E T     (Paris,\nLethielleux).\n  R O M A N : La maîtresse américaine, par E U G È N E MONTFORT. Collection\nd'Anthée (Bruges, Herbert) — Au presbytère, par J U L E S PRAVIEUX (Paris, Plon).\n  T H É Â T R E : Amours de Napoléon. Mariage de Ministre, par H . DE MAUPRAT\n(Paris, P e r r i n ) .\n\n\n\n\n                                                 *\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": ""}, {"page_pdf": 617, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-08", "signet_source": "Treizième année - N°8 - Août 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 542-545 blancs). Livraison de pages 449-512 ; Notules : concert de Victor Vreuls au Conservatoire de Luxembourg « le mardi 17 juillet », oratorio Le Royaume d’Elgar annoncé pour octobre (Birmingham) et le 19 novembre (Londres) ; Livres et Revues : revues « numéro de juillet » et « numéro de juin », tricentenaire de Rembrandt à venir.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}