{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 513, "page_fin": 514, "titre_corps": "Ernst Wante", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Ernst Wante L'ÉGLISE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 624, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "Ernst Wante\n\n                   L'ÉGLISE (de Saint-Boniface, à Ixelles, vient de\n                  s'enrichir) d'une œuvre d'art des plus remar-\n                  quables, une peinture murale de M. Wante,\n                  professeur à l'Académie royale des Beaux-Arts\n                  à Anvers. Elle fait le plus grand honneur à cet\n                  artiste toujours consciencieux et sincère. L'har-\n                  monie des couleurs chatoyantes rappelle un\n                  peu la manière d'Albrecht Devriendt, dont\nM. Wante a fréquenté l'atelier à Anvers. Il y a cependant une\nnote bien personnelle dans la fraîcheur d'impression qui se\ndégage de cette belle page, où la couleur ne chante que pour\nfêter le miracle de miséricorde (1) qu'elle rappelle à nos yeux. Les\nlecteurs de Durendal trouveront dans ce numéro une repro-\nduction d'après une photographie prise dans l'église même. Elle\npermettra de juger de la composition, des attitudes, des physio-\nnomies ravies à la vue du miracle (admirez au centre du tableau\nl'émerveillement délicieux des enfants), et de l'art savant qui\ngroupe les détails archéologiques. Mais, encore une fois, cette\npeinture vit surtout par le prestige de la couleur. Il faut\nl'admirer en place, dans la lumière recueillie de l'édifice sacré,\nqui lui prête des résonances d'un charme exquis.\n   Louons comme il convient l'intelligente initiative qui com-\nplète si heureusement l'embellissement de l'église Saint-\nBoniface, déjà remarquable par les belles sculptures de Malfait\net les monumentales verrières de Ladon.\n\n  (l) Ce miracle se passa dans une maison claustrale des Dames de l'ordre de Saint-Augustin,\nà Haydonck, l'an du Seigneur 1244. L a biographie du saint rapporte que saint Boniface,\nayant plongé dans l'eau une parcelle du bois de la Croix de Notre-Seigneur, dans le dessein\nde vérifier la densité extraordinaire qu'on lui attribuait, l'en retira toute ruisselante d'un\nsang vermeil.\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1088, "texte": "514                         DURËNDAL\n\n\n   Nous reproduisons en même temps une tête de Christ, d'après\nle carton d'une peinture exécutée en la chapelle de l'Institut\nSaint-Louis de Bruxelles. C'est l'illustration du Sermon des\nBéatitudes et du Pater. Au bas de son dessin, l'artiste a tracé la\nsublime invocation : « Notre Père qui êtes aux cieux... » Elle\ns'avérait déjà, avant la lettre, dans le rayonnement du regard\net dans le doux frémissement des lèvres. Je ne pense pas outrer\nl'éloge en disant que le dessin de M. Wante est l'une des plus\npures évocations du « Divin Maître », parmi les œuvres contem-\nporaines. C'est l'œuvre d'un artiste et d'un croyant.\n   Nous reproduisons également dans ce fascicule une des stations\ndu Chemin de la Croix que M. Wante est en train d'exécuter à\nl'église Saint-Joseph, à Bruxelles. Nous avons déjà parlé de\ncette œuvre dans un fascicule antérieur, lorsque nous avons\nreproduit la première station. Nous en reparlerons quand ce\ntravail de longue haleine sera complètement terminé.\n\n                                                 F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 515, "page_fin": 517, "titre_corps": "La prière du soir au camp", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ch. de Sprimont", "ancre_debut": "La prière dn soir au camp Le soir sur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 626, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1735, "texte": "La prière dn soir au camp\n\n       Le soir sur l'univers jette ses sombres voiles :\n       A l'horizon s'éteint la pourpre du couchant\n       Et, parmi les c i e u x noirs, plus loin se détachant\n       Ainsi que des falots, scintillent les étoiles.\n\n       Au milieu de l'éther, la lune lentement\n       S'avance, et ses rayons aux lueurs   vacillantes\n       Epandent sur le sol leurs lumières    tremblantes,\n       Et blanchissent un peu l'obscur du    firmament.\n\n       Les soldats sont campés dans une vaste plaine,\n       La baïonnette brille au faîte des  faisceaux,\n       Glorieux et vainqueurs s'érigent les drapeaux\n       Que la brise du soir plisse de son haleine.\n\n       Au milieu des carrés sommeillent les chevaux;\n       On entend résonner le pas des sentinelles ;\n       A l'entour des grands feux aux ombres      solennelles,\n       Les soldats épuisés se livrent au repos.\n\n       Pas un bruit n'interrompt    l'universel    silence;\n       L'azur du ciel est plein d'une sérénité\n       Nonchalante et très douce, et, dans      l'obscurité,\n       L'étendard orgueilleux se gonfle et se balance.\n\n       Et soudain le clairon frémit dans le lointain;\n       De bivouac en bivouac ses accords se répondent,\n       Résonnent longuement, vibrent et se confondent,\n       Elevant dans le ciel leur son clair et hautain.\n\n        O vous tous, ô soldats, fiers amants de la gloire\n        Qui fait crier d'orgueil l'âme des durs     vainqueurs,\n        Et monter vers le ciel l'offrande des grands    cœurs\n        Rendant grâces au Dieu d'honneur et de victoire!\n\n\n  (1) Ce poème inédit de notre regretté secrétaire et ami a été composé en 1895,\nquand ce jeune poète de tant d'avenir était en seconde latine.\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "516                            DURENDAL\n\n\n      O vous, qui, sans frayeur, sous l'éclair des canons,\n      Vomissant dans vos rangs des trombes de mitrailles,\n      Suivez votre étendard au travers des batailles,\n      Vous qui savez mourir, hauts les cœurs, hauts les fronts !\n\n      O vous, humbles héros, force de la Patrie,\n      Qui laissâtes là-bas la mère aux blancs    cheveux,\n      Pour défendre et venger la terre des aïeux...\n      Votre mère, et peut-être, une épouse chérie !\n\n      Vous qui désespérez de les revoir un jour,\n      A genoux! car voici l'heure de la prière,\n      A genoux! fiers enfants, à genoux sur la terre,\n      Priez avec ferveur, priez avec amour !\n\n      « Priez : demain peut-être, en la rouge tempête,\n      Parmi les durs canons et les chevaux cabrés\n      Et les cuivres sonnant la mort, vous tomberez,\n      Valeureux couronnés de la sanglante fête! »\n\n      Mais au loin le clairon prolongeait    lentement\n      Ses accords affaiblis en douce résonance.\n      Dans la nuit s'éteignait la hautaine    romance\n      Troublant des airs sereins le pur    recueillement.\n\n      Et tous ces fiers enfants des races héroïques\n      Sont là, genoux en terre assemblés par milliers\n      A l'entour des grands feux : fantassins,   cavaliers,\n      Officiers dont les croix chamarrent les tuniques.\n\n      Et telles, dans le calme immense et solennel\n      S'élèvent des brasiers les flammes      crépitantes,\n      Telle avec ses grandeurs divinement        vibrantes,\n      La prière des forts monte vers     l'Eternel.\n\n      Elohim, Elohim, puissant Dieu des armées\n      Qui livras à David le Philistin    maudit,\n      0 Dieu de Debora, de Saül, de Judith,\n      Qui tant de fois sauvas les tribus alarmées !\n\n      Demain nous combattrons : les yeux vers le soleil\n      Pleins d'ardeur à défendre une terre chérie\n      Demain nous combattrons : le sol de la Patrie\n      Boira la liberté dans notre sang vermeil !\n\n      « Puissant Dieu des guerriers que ta droite terrible\n      Brise des ennemis la hautaine splendeur ;\n      Le preux se confiant à toi sera meilleur,\n      La valeur sera sainte et la force invincible. »\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 874, "texte": "           LA P R I È R E   DU SOIR AU   CAMP               517\n\n\n\" Et si nous succombons, ouvre pour nous le ciel,\nMais ô Dieu protecteur des femmes et des mères\nQue ta volonté sainte, émue à leurs prières\nNous laisse voir encore le foyer paternel ! \"\n\nC'est ainsi que parlaient en leur sainte prière\nSe confiant au Ciel, dans leur fières ardeurs\nCes âmes de héros, ces âmes de vainqueurs\nQui braveront tantôt la rage     meurtrière.\n\nEt l'ombre s'étendait sur le recueillement\nSublime des soldats : glorieuse et bénie\nPar la voix de ses fils, l'âme de la Patrie\nMontait, montait toujours au calme      firmament.\n\nEt ces cœurs pénétrés de bravoure et de gloire,\nCes cœurs dont l'idéal est vaincre ou bien mourir,\nCes cœurs qui chaque jour s'exposent à souffrir\nS'élèvent vers le Dieu qui donne la victoire !\n\n                                            C H . DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 518, "page_fin": 526, "titre_corps": "Petits et gros Bourgeois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. Esquirol", "ancre_debut": "Petits et gros Bourgeois (1) UN type", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 629, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "Petits et gros Bourgeois (1)\n                  UN type, le père Vernière!\n                        Entre divers bonheurs, dont le moindre n'était pas la\n                     possession d'une très grande fortune, un événement particu-\n                     lièrement heureux l'avait favorisé : il avait perdu sa femme\n                     après quatre années de mariage. Non certes que le digne\n                     homme se fût jamais avoué, eût même conçu le soupçon\n                     que cette mort survenait en temps opportun. Bien au\n                     contraire, il avait du plus profond de son cœur de mari\n                     pleuré la disparue. Mais n'importe, le fait était là : M. et\nM me Vernière avaient été des époux mal assortis, des tiraillements, précurseurs\nd'une désunion complète, avaient tôt divisé le ménage, et si la mort n'était\npoint venue tout arranger, Dieu sait quel spectacle à la fois lamentable et\ncomique aurait fini par offrir cet intérieur.\n   Aussi pourquoi M. Vernière était-il allé se toquer, lui le doux rêveur plutôt\nfalot, de cette sorte de poupée mondaine, il est vrai merveilleusement jolie\navec ses traits menus, sa grâce gamine, ses cheveux d'or pâle et ses yeux gris\nclair, mais si affamée de plaisirs, si frivole, si futile, si tête à l'évent?\n   Puis il avait une manie qui, comme toutes les manies, exaspérait ceux qui\nne la partageaient pas, et dont souffrit particulièrement sa femme — pauvre\npetite âme fanfreluchée que l'art était à cent lieues d'intéresser : un amour —\nmieux qu'un amour — une passion folle, incroyable, désordonnée, pour la\nmusique.\n    Du matin au soir, chaque jour que Dieu faisait, il déchaînait sans trêve\nni répit des tempêtes d'orgue ou de piano par sa demeure — d'orgue surtout :\nun Cavallié-Coll magnifique qui, des profondeurs de la grande salle du rez-\nde-chaussée, emplissait du mugissement caverneux de ses tuyaux la maison\nentière.\n    Oh! ce ronflement implacable, ce bourdonnement sourd vous poursuivant\nde chambre en chambre, de la cave au grenier, partout ! Oh ! ce grondement\nétouffé, lointain, revenant vous obséder jusque dans vos songes — quel sup-\n plice ! La Barbarie de l'orgue, si j'ose dire !\n    Et peine perdue de tenter des diversions. Quand notre homme officiait aux\n autels retentissants de la déesse Musique, bien malin qui fût parvenu à l'en\n éloigner.\n\n\n   (1) Chapitre inédit du roman que publiera sous ce titre prochainement notre collaborateur\nJ. ESQUIROL chez l'éditeur Stock, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               519\n\n\n   M me Vernière lui adressait-elle la parole, il lui répondait par monosyllabes ;\nà moins que, du banc de l'orgue et sans cesser de s'escrimer valeureusement\ndes pieds et des mains — d'immenses mains de virtuose qui s'agrippaient aux\nclaviers comme de monstrueuses araignées blanches — il ne la consultât sur\nun sujet dont il devait être étrangement préoccupé puisqu'il y revenait avec\nune régularité si cruelle :\n   — En somme, ma chère amie, des trois chorals de César Franck, lequel vous\nparaît le plus beau?\n   Puis, d'une haleine :\n   — Vous hésitez?... Je comprends cela... Moi aussi, j'hésite... Hé bien,\nrejouons-les tous les trois. Nous serons mieux à même de faire la compa-\nraison.\n   Et hardi donc ! il y en avait pour plus d'une demi-heure ! — exactement pour\ntrente-huit minutes.\n   D'autres fois, s'il était au piano, les mille et un stratagèmes par lesquels sa\nfemme s'ingéniait à l'en débusquer n'aboutissaient le plus souvent qu'à\nl'aiguiller sur un autre genre de musique, peut-être encore plus crucifiante\npour l'auditrice que le piano seul : la musique vocale. Une kyrielle de lieder\nmodernes défilait alors, phrasés con amore, certes, mais, hélas ! d'une voix\npositivement ahurissante, imprévue, cauchemardante, une vraie voix de pendu\nà moitié strangulé — aux premiers accents de laquelle M me Vernière se sentait\nenvahie d'un sentiment complexe, fait d'agacement, d'ennui, et aussi d'une\nespèce de vergogne, de gêne pour son doux nigaud de mari. (Avez-vous\nremarqué que les grands pianistes chantent ordinairement de façon atroce, ou\nplutôt sont pour la plupart quasi aphones? Toute leur voix aurait-elle donc\npassé dans leurs doigts?)...\n   Il arriva ce qui devait arriver : la jeune femme finit par prendre en grippe\nM. Vernière, la maison, et jusqu'au précieux Paul son fils, entre temps venu\nau monde. M. Vernière : elle ne pouvait plus se l'imaginer qu'en tournure\nd'automatique pantin gigotant sur un pédalier. La maison : autant eût valu\nhabiter quelque immense et frémissante boîte à musique. Paul : elle avait\ncompté que sa présence mettrait un terme, ou du moins une sourdine, aux\norgies musicales de M. Vernière. Mais combien vainement!\n   — Croyez-moi, chère Annette, s'était récrié le monomane, Paul s'habituera\nvite aux sons de l'orgue. Dans quelques jours il n'y fera plus attention, que\ndis-je ! ne les percevra même plus et dormira comme une marmotte !\n   Sur quoi, il s'en était allé, gaillard, jouer pour la centième fois les trois\nchorals de César Franck...\n   Ne pouvant se supporter chez elle, Mme Vernière — logiquement — prit le\nparti d'y rester le moins possible. Elle commença une vie toute de visites, de\ncourses, de distractions extérieures. M. Vernière lui reprocha d'être si souvent\ndehors, de négliger son fils, le foyer, la famille... qui... que... dont... Preste,\nelle le renvoya à César Franck. Maintes querelles troublèrent le ménage. De\nguerre lasse, s'avisant enfin qu'un intérieur aussi monotone, sinon aussi peu\nbruyant, n'était guère agréable pour une jeune femme, M. Vernière décida\nqu'ils recevraient, qu'ils iraient dans le monde. Seulement, au bout d'un mois\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3025, "texte": "520                               DURENDAL\n\n\nde ces ébats forcés, le casanier qu'il était renâcla, se déclara excédé, fourbu,\net requit d'une vieille cousine, pauvre mais décorative (on la nippa somptueu-\nsement), qu'elle le remplaçât comme chaperon de M me Vernière. La cousine\nétait sotte... ou peut-être trop intelligente. La petite M me Vernière, coquette\net fort jolie, ne décourageait nul adorateur. Sous l'œil volontairement atone de\nl'antique parente faisant tapisserie ou bâfrant dans les soupers, elle flirta...\nflirta... se laissa courtiser... courtiser... supporta sans trop d'indignation que\ncertain gilet blanc plus entreprenant que les camarades la poursuivît de décla-\nrations en règle, de demandes de rendez-vous... bref, il s'en fallut de rien\nque M. Vernière — encore qu'à son insu — n'acquît tous les droits de tenir\nl'orgue aux offices de telle grande confrérie qui ne fut point dissoute avec les\nautres.\n    Mais s'il est un dieu pour les ivrognes, il en est un aussi pour les musiciens.\nD'ailleurs, la musique ne procurait-elle pas à notre homme une manière\nd'ivresse?\n    Un soir M mc Vernière rentra du théâtre, se plaignant d'un violent mal\nde tête.\n    — Annette a pris froid !... Annette a pris froid !... répétait stupidement son\nacolyte habituelle, la vieille cousine décorative mais pauvre, les yeux au ciel\net les bras ballants.\n    Grippe infectieuse, pneumonie, 40 degrés de fièvre : toute la lyre !\n    Cinq jours, M me Vernière fut entre la vie et la mort. Cependant, au matin\ndu sixième, un mieux se produisit. Dans sa joie, M. Vernière — il n'avait plus\nquitté le chevet de la malade — eut alors, une idée de génie :\n    — Chérie, murmura-t-il tendrement, je cours te jouer le deuxième choral de\n Franck. En te veillant, j'ai beaucoup réfléchi... hé bien! je suis arrivé à la\n conviction que ce deuxième choral est le plus beau des trois... Ah ! ce début si\n ample, si majestueux, si profond!... et cette transition largamente con fan-\n tasia !.... tu sais bien : avant la fugue?... et ces arabesques du milieu!... et,\n vers la fin, le retour du thème initial!... et tout, quoi! — est-ce assez gran-\n diose et calme !... assez grave et suave, gravis dum suavis !... Et récon-\n fortant, donc!... Oui, oui, nul doute que cette admirable musique ne te gué-\n risse !\n    Une expression de terreur mêlée de dégoût contractait la figure de\n Mme Vernière.\n    Mais le perspicace mélomane se méprit — quelque peu — sur la cause de\n cette angoisse :\n    — Si! si! cria-t-il, je t'assure que tu entendras très bien... Ne t'inquiète\n pas... Tu vas voir... tu vas voir : je laisserai toutes les portes ouvertes.. puis\n je jouerai fort, fort!\n    Deux minutes après, il s'asseyait à l'orgue, et attaquait le bienheureux\n  Choral.\n    Or, il en achevait à peine la première page, que les sœurs qui soignaient\n  Mme Vernière se ruaient par la salle, chapelets cliquetant furieusement, cor-\n nettes de travers, et vociférant comme autant de Bossuets en jupons :\n    — Madame se meurt, madame est morte!\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               521\n\n\n    Rien de plus vrai : sur les ailes de l'austère musique — ô ironie! — la\n« petite âme fanfreluchée » s'était envolée pour le grand voyage...\n    M. Vernière eut-il conscience qu'il avait occis sa femme, et qu'il devait en\nconséquence vouer désormais tous ses efforts à obtenir d'en haut le pardon de\nce forfait abominable, bien qu'absolument involontaire?\n    Peut-être ; puisqu'à dater de cette époque il joignit à ses chères occupations\nmusicales les pratiques de la piété la plus sincère. Aussi bien il avait toujours\nété un homme religieux.\n    Dès lors, insensiblement, sa vie prit un cours uniforme, une régularité — et\nune douceur aussi — quasi monastiques.\n    Le matin, il restait longtemps dans les églises, entendant la messe tantôt ici,\ntantôt là, visitant au gré de sa fantaisie les divers lieux de dévotions particu-\nlières que Lyon, Dieu merci, compte en si grand nombre, priant la sainte\nVierge à Fourvières, sainte Philomène à la chapelle du Chemin-Neuf, les\nsaints Martyrs à la crypte de Saint-Irénée, saint Pothin à l'hôpital de l'Anti-\nquaille, saint Exuper à Saint-Jean la cathédrale, saint Expédit à l'église Saint-\nNizier, saint Antoine de Padoue à Saint-Bonaventure... et l'on pourrait allon-\nger l'énumération.\n    Dame ! sa piété rappelait un peu beaucoup celle d'une bonne femme ; mais\nquoi! s'en suivait-il qu'elle ne valût rien? puis ma foi, tout compte fait, ne\nreposait-elle pas délicieusement du genre de religion de ces intellectuels du\ncatholicisme, si nombreux aujourd'hui, qui, sous couleurs de dévotion mieux\néclairée, en arrivent à des innovations d'une confusion telle, qu'ils finissent\neux-mêmes par ne plus bien se reconnaître au milieu de ce qu'ils vous adjurent\nde croire ou de ne pas croire?...\n    L'après-midi, invariablement, M. Vernière se cantonnait chez lui — et alors,\nparfois jusque fort avant dans la nuit, miousic ! miousic ! miousic ! et encore\nmiousic !\n    Oh! la joie de pouvoir, si le cœur vous en dit, « s'appuyer », d'affilée, les\n trente-deux sonates de Beethoven, sans qu'une petite bécasse, une petite Béo-\n tienne de femme récrimine, grogne, vous crie que le piano l'horripile, ou parte,\n de fureur, en faisant claquer les portes !\n    Oui, le veuvage comblait de félicité M. Vernière. Non, répétons-le, qu'il se\n l'avouât, le pauvre brave homme ; mais quand même, croyez qu'il appréciait,\n au moins inconsciemment, son bonheur. Peu s'en fallait, ma parole! que ses\n doigts ne jouassent tout seuls l'air de la Grisélidis de M. Massenet : Loin de\n sa femme qu'on est bien ! musicien pour lequel, en partisan qu'il était d'un\n art moins frivole, il ne professait cependant qu'une admiration restreinte.\n    Seuls, des voisins auraient pu s'insurger contre l'obsédant « tapage » — ou\n jamais, en vérité, le cas d'employer ce vocable! — que menait jours et nuits\n notre monomane. Mais il n'y avait pas de voisins : M. Vernière occupant la\n  maison tout entière — de laquelle il était au surplus propriétaire.\n    Notons à ce propos le rapport intime, la correspondance singulière, qui\n  appariait la physionomie morale et comme l'âme de cette demeure à celle de\n  son maître.\n     La bâtisse avait piètre apparence. Dans une vieille rue provinciale et morne,\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3291, "texte": "522                                DURENDAL\n\n\nc'était, derrière une grille tigrée de rouille, un vague corps de logis flanqué de\ndeux ailes, entre lesquelles régnait une cour peu profonde où l'herbe pointait\naux joints des pavés.\n   Les murailles étaient d'un ton grisâtre, sur lequel les volets des fenêtres —\nde lourds volets pleins qui n'avaient pas été repeints depuis longtemps —\ntranchaient en plus sombre. Nul ne pouvait prétendre que l'œil-de-bœuf ouvert\nau front de la façade évoquât le souvenir des Cyclopes, ou c'eût été quelqu'un\nd'une imagination vraiment délirante. Aux pentes de la toiture — assez\ninclinée — s'imbriquaient de pauvres tuiles en sillons de labour, qu'avaient\npatinées déjà bien des pluies et des soleils.\n    L'ensemble était humble, modeste, effacé. On aurait dit d'une bonne vieille\nmaison de campagne venue jadis faire un petit tour à la ville (sans doute en\nun jour de folie sénile, et tarabustée par je ne sais quels diablotins farceurs),\npuis bientôt, fatiguée non moins qu'ahurie de l'équipée, ayant perdu le chemin\ndu retour, et s'étant alors, faute de mieux, terrée pour toujours au fond de ce\nquartier désert, qui lui rappelait un peu le calme de ses champs natals.\n   Oui, du dehors, la maison de papa Vernière avait piètre apparence.\n    Seulement, dès qu'on y pénétrait, une stupéfaction vous saisissait de voir\nquel luxe intérieur abritaient ces murs à l'aspect minable.\n    Ce n'étaient que salles spacieuses, portes hautes, plafonds à la française, boise-\nries splendides, cheminées monumentales, vastes escaliers de pierre aux degrés\ninsensibles, qu'escortaient magnifiquement, telles de fastueuses treilles en fer\nforgé, çà et là touchées d'or pâle, les courbes largement déroulées de rampes\nanciennes, où les vives torsades des pampres enlaçaient de leurs frondaisons\nagiles les lourdes retombées des grappes opulentes.\n    Puis, à l'exception des chambres occupées naguère par la « petite âme fan-\n freluchée », et qu'elle n'avait eu garde, de ne point encombrer d'un ramas\n d'ignominies modem-style, toutes les autres pièces de la demeure étaient\n ornées — avec une sobriété judicieuse qui laissait à chaque objet son plein\n relief — de meubles, de tableaux, de statues, d'oeuvres d'art vraiment très\n au-dessus de la médiocrité coutumière, et d'où cet intérieur achevait de tirer\n son caractère de luxe à la fois discret et large.\n    Hé bien, telle quelle, cette maison symbolisait à souhait l'assez original\n personnage que faisait dans la vie M. Vernière.\n    — Cher monsieur, disait un jour à notre homme un des innombrables ecclé-\n siastiques de sa connaissance, cher monsieur, votre gloire est comme celle de\n la fille du roi : tout intérieure.\n    Et d'un ton amène :\n    — Gloria filiae regis ab intus.\n    Ce que, négligés la « la fille du roi » et autres ornements du discours, M. Ver-\n nière aurait ainsi pu traduire, pour peu qu'il eût eu quelque fiel :\n    — Cher monsieur, vous êtes mis comme un cochon ; vous avez l'air parfai-\n tement insignifiant ; mais il est notoire que vous possédez la grosse galette, et\n que vous donnez à toutes les œuvres. C'est l'important!... Enfin les gens qui\n s'intéressent aux amusettes plus ou moins bébêtes affirment que vous savez\n  mieux que personne taper sur un piano ou sur un orgue.\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "                       P E T I T S ET GROS BOURGEOIS                          523\n\n   De fait, à la différence de son fils Paul, M. Vernière ne brillait guère par la\ntoilette.\n  Au bref, c'était un des spécimens les plus accomplis de certain type qui, pour\nrelativement fréquent qu'il soit à Lyon — et d'ailleurs à Lyon seul — ne laisse\npas d'avoir sa saveur.\n\n    Ce type, on pourrait le nommer, du signe particulier qui Tadorne toujours :\nla grande barbe.\n    La « grande barbe » est un bonhomme entre deux âges — plus près de cin-\nquante ans que de quarante.\n    Remarquons cependant qu'il se peut fort bien qu'un jouvenceau de vingt à\nvingt-deux printemps, et donc encore très glabre, ait tous les droits au titre.\nIl est en effet des « grandes barbes » sans grande barbe, que dis-je ! des « grandes\nbarbes » nées, des « grandes barbes » qui sont telles, ne vous en déplaise, dès\nle ventre de leur mère! Mais n'empêche, en règle générale, la « grande barbe »\n— et pour cause — a dit depuis longtemps adieu à la première jeunesse, ou\nsi, d'aventure, il en va différemment, je ne sais quelle grâce de prédestination,\n quel don inné, quel privilège spécial, lui confère avant la lettre, c'est-à-dire\navant la barbe, la tournure afférente au rôle. O « grandes barbes » anticipées,\nquel beau sujet de chapitre vous feriez ! Mais n'aiguillons pas sur des voies\n latérales...\n     La « grande barbe » fréquente beaucoup les églises. Voyez-la, sous l'ombre\ndes voûtes, dévidant son chapelet avec force tremblottements des lèvres, ou\nsuivant l'office sur un volumineux bouquin couvert en chagrin noir à l'instar\nd'un bréviaire. Voyez-la surtout cheminant dans un cortège de procession : le\nchef incliné; du coton plein les oreilles; le dos rond; le jarret fléchi; quelque\n peu bedonnante — car la « grande barbe » ne perd pas le Nord et se nourrit\n solidement; — Les gants noirs arborés pour la circonstance; une main à la\n couture du pantalon, l'autre balançant au vent capricieux des cantiques un\n énorme cierge à crépine de velours rouge, d'où, sur sa calvitie qui miroite de\n l'humide éclat d'un cube de savon, coulent des lueurs d'or... cependant que\n des larmes de cire jaune viennent cingler bruyamment, telles ces lourdes gouttes\n de pluie précédant l'orage, les épaules indignées des malheureux voisins. Mais\n déjà la « grande barbe ordonnatrice » — une des variétés inférieures du genre\n — a chargé le délinquant involontaire. Et vous pouvez croire que ce dernier\n se le tiendra pour dit, ou la « grande barbe ordonnatrice » ne serait plus elle-\n même : ce petit vieux gris pommelé, chafouin, le poil hérissé, la lèvre acrimo-\n  nieuse, qui, prenant au tragique son rôle de caporal de sanctuaire, n'entend,\n  fichtre! pas qu'on lui sabote sa procession.\n     Au demeurant, il faut de pareils incidents pour qu'on remarque la « grande\n  barbe ». Elle attire en effet si peu l'attention, possède à un tel degré les qua-\n  lités extérieures en quelque sorte négatives qui font que quelqu'un passe ina-\n  perçu. Elle est vêtue d'habits d'une forme surannée, ternes, avachis, parfois\n  tout juste propres. Son linge est d'une blancheur douteuse, ou plutôt d'un gris\n  parfaitement avéré. Ceci pour la toilette. Quant à l'expression de la physio-\n   nomie, à l'air de figure, il ne contribue point non plus à mettre le personnage\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "524                               DURENDAL\n\n\nen vedette — la « grande barbe » ne semblant pas... comment dire?... d'un\nesprit très aigu, d'une intelligence très éveillée.\n   Demandez à un ami :\n   — Que penses-tu de ce monsieur?... là... à gauche... tu vois bien, celui\nqui porte toute la barbe?\n   La plupart du temps vous obtiendrez une réponse de ce genre :\n    — Ce bonhomme mi-vieux?... Mon Dieu, que te dire? Je ne sais trop, moi...\nBien insignifiant, bien incolore... Quelque pauvre hère qui, non content\nd'embêter le Diable en le tirant par la queue depuis des années, lui fait encore\nla farce d'être le catholique le plus pratiquant du monde... Après cela, ou je\nme trompe fort ou sa religion est une religion mal entendue. Gageons qu'il\nest éperdument bégueule, se scandalise de tout, nage en plein cagotisme, a la\ncervelle hantée de scrupules idiots qu'il s'en va ressassant à son malheureux\nconfesseur... Et sectaire malgré son air paterne, les idées étroites, susceptible,\nintolérant, tatillon... Ah! s'il était marié, ce qu'il raserait son monde autour\nde lui ! Mais tout décèle en ce pèlerin falot le vieux garçon veule...\n   Or, autant d'assertions autant de contre-vérités.\n   Et d'une. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, la « grande barbe » est mariée.\nPis : devient-elle veuve une fois, deux fois, trois, quatre, cinq, six, n + une\nfois... en arrive-t-elle (bien qu'à la suite d'autres circonstances, je veux\nl'espérer!) à incarner une façon de... grande barbe bleue — elle se remarie\ntoujours. En outre, il faut croire qu'elle n'est pas si veule qu'elle le\nparaît, puisqu'à chaque mariage et comme en se jouant, elle vous aligne des\nfournées de petites « grandes barbes », et non point des fournées parcimo-\nnieuses, avares, mais des fournées copieuses à assurer pour jamais la conser-\n vation du type.\n    Et de deux. Le Diable et sa queue n'ont rien à redouter de la « grande\n barbe », par la raison bien simple qu'elle possède une immense fortune.\n    La « grande barbe », répétons-le, représente mal, n'a même pas ce qu'on\n appelle « de la branche », ne brille aucunement par le train extérieur, n'exhibe\nni chevaux, ni voitures, encore moins d'automobiles (se l'imagine-t-on assez\npeu en tournure de fougueux chauffard pilotant d'une dextre aventureuse une\nquarante chevaux resplendissante! ) — mais pour palper par masses profondes\n coupons, loyers d'immeubles, fermages, revenus de mille et une sortes, fiez-\n vous à elle!\n     L'histoire de la maison Vernière, vous dis-je : d'extérieur miteux, d'inté-\n rieur splendide.\n    « Cache ta vie », a dit le sage. « Cache tes rentes », pourrait-on prêter\n comme devise à la « grande barbe », si les curés, les Pères, les Mères, les\n Frères, les Sœurs, les dames patronnesses, toute la horde tenace des empê-\n cheurs de capitaliser en rond, ne conspiraient à qui mieux mieux à les lui faire\nmontrer, ces rentes, sous forme de dons considérables aux diverses bonnes\nœuvres qui pullulent à Lyon en telle abondance. Oh ! d'ailleurs, ne vous atten-\ndrissez pas : la « grande barbe » est trop fidèle aux saines traditions locales\npour ne pas mettre de côté, chaque année, en dépit de tous les pièges à billets\n de banque, une somme importante.\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "                        PETITS ET GROS BOURGEOIS                               525\n\n\n    Et de trois. Bégueule, la « grande barbe » ? Non? penses-tu? Avec cela qu'au\nfumoir, après un dîner fin, entre un noir flacon de bénédictine et un fastueux\ncigare à bague, elle se prive de faire chorus aux propos raides ! Quand elle\nn'est pas la première à narrer quelque souvenir croustillant à point, dont elle\nclôt souvent le récit par une apostrophe de ce genre à la « grande barbe »\nvoisine :\n    — Mon vieil Antoine, va I dire que de ce temps-là nous faisions, toi et moi,\nnotre droit à Paris !\n    Sur quoi, toutes les « grandes barbes » de l'assistance de prendre des airs\nmélancoliques — encore que gros de sous-entendus gaillards — tels, ou à peu\nprès, les tabellions de la chanson pleurant leur jeunesse : « Et nous n'étions\npas, hélas ! — et nous n'étions pas, hélas! — notaires »... ou plutôt « grandes\nbarbes » !\n    Hé ! hé ! il faut croire que le type de la « grande barbe anticipée » ne foi-\nsonnait guère il y a quelque trente ans !\n    Du reste, si la « grande barbe » ne fut point toujours telle, hâtons-nous de\nreconnaître à la face du ciel et de la terre qu'elle est aujourd'hui, que\ndis-je ! qu'elle est depuis des lustres et des lustres l'homme le plus rangé du\nmonde...\n    Et de quatre. Vous taxez la « grande barbe » de sectarisme, d'étroitesse\nd'idées, d'intolérance? Hum ! hum ! sur ce point, force m'est bien de confesser\nque vous voyez juste. Oui, la « grande barbe » accueille mal, très mal, les\nobjections, oui, elle ne lit qu'un seul journal : le Riche Catholique bien informé\n— et roborée par le suc généreux de cette moelle de lion dont elle fait sa pâture\nquotidienne, elle s'en va pourchassant d'un boutoir impavide... tout ce qui ne\npense pas exactement comme elle! Mais quoi! la « grande barbe » du camp\nopposé — car l'irréligion possède aussi ses « grandes barbes » — est-elle beau-\ncoup plus tolérante? Puis, ma foi! — il est vrai que c'est une autre face de la\nquestion — n'est-on pas sursaturé des sceptiques, des dilettantes, des pétroni-\nsants, des j'm'en foutistes? et, partant, le monsieur bien intransigeant, bien\nirréductible, n'offre-t-il pas un spectacle plus divertissant, moins banal, à l'ob-\nservateur ?\n    Et de cinq enfin. Il est possible que la « grande barbe » ait l'air falote,\ninsignifiante, mais ne vous y trompez pas : sauf exceptions d'ailleurs fré-\nquentes — voire, reconnaissons-le, fréquentissimes — elle est loin d'être quel-\nconque ; et si vous avez la chance de lui être présenté, vous constaterez vite\ncombien sa conversation, ou plutôt sa conférence (le personnage a facilement\n le tour professoral) est intéressante. Souvent, en effet, la « grande barbe » s'est\n spécialisée dans telle ou telle matière, telle ou telle étude, et, graduellement,\n parfois sans s'en apercevoir (la « grande barbe » a ses travers, mais elle est du\n moins la modestie même) a fini par y devenir éminente. L'une, par exemple,\n — comme M. Vernière — sera musicienne ; l'autre archéologue — oh ! son\n émoi à chaque nouvel enlaidissement de Saint-Jean, la cathédrale : lors du\n récent nettoyage des vitraux de l'abside, elle faillit crever de douleur et de\n rage! —; celle-ci sera mathématicienne; celle-là férue de peinture, etc., etc.,\n quand elle ne sera pas tout bêtement — spécialité qui en vaut bien une autre\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 756, "texte": "526                              DÜRENDAL\n\n\n— chef d'une grosse maison de soieries, qu'elle s'entendra mieux que per-\nsonne à faire sortir victorieuse du noble combat dont la galette est l'enjeu\ntrois fois auguste! Oui! mieux que personne, ô « grande barbe » mes amours,\npuisqu'en toi respire le vrai prototype du Lyonnais : c'est-à-dire un homme\nreligieux, mystique, bramant après les joies de la patrie céleste — ah! comment\ndonc! — mais enfin qui n'en sachant pas moins se plier aux exigences de notre\npèlerinage sur cette terre d'exil veut bien condescendre — et de quelle âme\ngénéreuse au sacrifice, donnée une fois pour toutes ! — à s'occuper aussi des\nintérêts temporels !\n\n                                                              J. ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 527, "page_fin": 528, "titre_corps": "Couchant tragique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Couchant tragique Qui donc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 638, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1394, "texte": "Couchant tragique\nQui donc me brisera cet horizon étroit\nQui borne ma pensée et pèse sur mon âme?\nQui donc un jour, géant, se lèvera tout droit\nEt le fera crouler sous son geste de flamme... ?\n\nJ'étouffe! Sous ce dôme immobile et terni\nL'inconnu me tourmente et l'au-delà       m'appelle;\nEt je voudrais sentir le vent de l'infini\nPasser dans mes cheveux et gonfler mes deux ailes.\n\nEt c'est pourquoi je suis triste et seul, et pourquoi\nSachant bien que plus loin l'esprit n'a plus de bornes,\nJe pleure de trouver toujours autour de moi\nL'implacable paroi de ces horizons       mornes.\n\nJe pleure de songer à ceux qui, le matin\nSont partis pour aller conquérir le mystère\nEt monter jusqu'à Dieu, malgré le lourd destin\nQui tenait leur grande âme enchaînée à la terre ;\n\nA ceux qui sont tombés dans le soir embrasé\nLes deux poings tendus vers la barrière éternelle :\nEn la voulant franchir leur front s'était brisé\nEt le sang de leur cœur avait jailli sur elle...\n\n\n                            II\n\nOh! j'ai pleuré ce soir en voyant le soleil.\nTous avaient acclamé sa course      triomphale...\nHélas! ce vieux rêveur à notre âme est pareil !\nIl souffre comme nous dans sa prison fatale :\n\nComme nous plein d'orgueil il en a fait le tour,\nEt ses larmes de sang ont coulé dès l'aurore ;\nSans trêve il a cherché la porte tout le jour,\nEt quand le soir tombait il la cherchait   encore...\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1425, "texte": "528                            DURENDAL\n\n\n      Alors il a songé : « Depuis mille et mille ans\n      Je tourne et je retourne en ma sphère       inflexible.\n      C'est trop! Je veux enfin bondir dans mes élans\n      A travers l'infini toujours inaccessible ! »\n\n      Et tandis que sous lui l'océan rauque et noir\n      Pour entamer aussi cette digue     hautaine\n      Lançait sur l'horizon ses flots de désespoir\n      Le soleil a frémi de colère et de haine.\n\n      Vieux fauve, il s'est senti las enfin de souffrir,\n      Et sous les cris de mort que jetait la tempête\n      Triste et déjà sanglant il a courbé la tête\n      Pour ébranler sa cage étroite — ou bien mourir            !'—\n\n      Secouant dans le vent sa crinière de flamme,\n      Farouche, il a bondi sur l'horizon     serein\n      Qui pareille à la nôtre enfermait sa grande âme :\n      Et son front s'est brisé contre le mur    d'airain.\n\n      Son sang qui jaillissait éclaboussa la nue,\n      Et le monde étonné gémit en un grand cri,\n      Voyant — saisi soudain d'une crainte inconnue —\n      Rouler dans les flots noirs ce corps lourd et meurtri.\n\n      Et seul resta debout, morne, le mur immense\n      Tout dégouttant encor d'un sang mâle et vermeil...\n      La nuit comme un linceul descendait en silence...\n\n      Je pleure chaque soir en voyant      le   soleil...\n\n                                                        P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 533, "titre_corps": "Petites choses de la vie : Pour une fumée bleue…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Nesmy", "ancre_debut": "Petites choses de la Vie Pour une fumée bleue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 642, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2190, "texte": "Petites choses de la Vie\n\n                          Pour une fumée bleue...\n                                                     Sunt lacrymœ berum (1).\n\n                   BIEN le bonsoir, père Piquette.\n                         — Même à vous qui passez.\n                         Et le vieux cantonnier, levant la tête :\n                         — Tiens, c'est toi, petit! Tu reviens au pays, donc?\n                      Qu'il y avait longtemps que l'on ne t'avait vu.\n                         — Eh! oui, c'est moi, Nadal le rémouleur, Nadalou,\n                      comme vous m'appeliez par colère, quand je démolissais vos\n                      tas de pierres en m'en retournant de l'école. Il y a eu trois\n                      ans, à la tête passée de Figueblanche, que je suis parti.\n   — Depuis ce temps-là, le père Piquette a failli plus d'une fois passer l'arme\nà gauche; c'est qu'on n'est plus jeune, mon petit.\n   — Bah ! vous vous portez toujours bien et je ne vous trouve pas vieilli d'une\nsemaine. Que la grâce de Dieu vous accompagne toujours ainsi !\n   Hi! mon bourriquot, hi! la nuit commence de tomber et il pourrait pleu-\nvoir; je m'ensauve. A vous revoir bientôt, père Piquette.\n   — A te revoir, Nadal.\n   Le pauvre vieux cantonnier soulève un peu son feutre ; le rémouleur incline\navec respect la mèche de son bonnet de coton bleu,' puis fait claquer son fouet\net sa langue :\n   — Hi ! Allons, Blanquet, allons !\n   L'âne, qui baissait et relevait par saccades sa tête endormie, reprend, l'oreille\nballante, son petit pas de côte. Le charreton repart derrière lui en se plaignant\nde partout : des rais et des barreaux branlants, et de l'essieu rouillé. Et Blan-\nquet, content d'avoir démarré, brait, le mufle blanc tendu vers le bout de la\nmontée, qu'il devine après ce raidillon.\n   La route est rose de granit ; le vent du soir, lentement, y promène des ombres,\ntandis que les derniers rayons du soleil allument par milliers, aux endroits\nclairs, des paillettes de mica. Un chemin de terre prend, tout de suite à droite,\ns'enfonce aussitôt dans la cluse et se perd au premier tournant dans l'épaisseur\n\n\n  (1) Il est des larmes de choses. (VIRGILE.)\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2970, "texte": " 53o                               DURENDAL\n\n\n  des bois. Comme il mène à Combillou, la borde de famille de Nadal, et que\n  Blanquet continue tout droit, le cantonnier s'inquiète :\n    — Comment ! tu suis la route grande? Où que tu vas? Ce n'est donc pas pour\n cette fois la visite aux anciens? Si tu savais pourtant comme ils ont eu de la\n peine depuis que tu es parti ?\n    — Je vas à la vote de Venarsal, père Piquette, on m'y espère. Ils m'ont mis\n à la porte de la maison, n'est-ce pas? Eh ! bien, qu'ils me rappellent, quand ils\n voudront de moi !\n    Nadal a répondu cela d'un air crâne; puis il a fait claquer la mèche neuve\n de son fouet comme pour dire :\n    — Les Vieux !... voyez comme il m'en chaut ! — Clic, clac ! — Je ne dépends\n plus de personne. — Clic, clac ! — Et c'est ainsi qu'on est heureux.\n    Il est déjà loin, fondu dans la brume, que le vieux cantonnier, qui l'a connu\n pas plus haut qu'un pied de basilic, lui recommande encore :\n    — Souviens-toi de ce que je te dis, petit : ne les laisse pas mourir sans la\nbelle joie de te revoir.\n    Nadal siffle et presse son âne :\n    — Tu... tu... tu... Hi ! Blanquet, hi donc ! La côte s'achève et le jour aussi.\nFaisons vite.\n    Le soleil baisse rapidement; toutes les lueurs du jour sont encore posées sur\nles choses, mais prêtes à s'envoler et comme effarouchées. Il passe moins de\nmiettes de lumière sous les branches ; les ombres s'y font plus épaisses et plus\nbleues; les fins nuages blancs de septembre, qui sont comme autant de voiles\nlonguement plissés, sont déjà teintés de pourpre vers l'occident; quelques ins-\ntants encore de majesté tranquille et il fera nuit pleine, car c'est un soir de\nl'arrière-saison, un de ces soirs doux et mélancoliques infiniment, où l'on sent\nsi bien que quelque chose va mourir un peu et qu'ont sonné irrémédiablement\nl'effeuillement des branches et l'exil de la sève.\n   A chaque pas, Nadal rencontre sur son chemin des paysans de Figue blanche,\nson ancienne paroisse, qui regagnent leurs métairies, derrière les vaches enju-\nguées et traînant la charrue.\n   Et chaque fois ils s'interrompent de chanter ou de causer des choses de la\nterre et du pays pour dire entre eux, avec le même geste de surprise :\n   — On ne se trompe point, n'est-ce pas? c'est bien le fils de Lionardou, de la\nCombille, le petit Nadal, comme nous l'appelions?\n   Et là-dessus, ils se confient mutuellement leurs impressions :\n   — M'est avis que c'est la première fois qu'il revient au pays. C'est Lionard\nqui doit en avoir une joie!\n   — Et la Francette, donc! Une sainte femme, qui méritait tant d'être heu-\nreuse, et qui a eu toujours un quintal de chagrin pour une once de contente-\nment dans sa vie.\n   — Comment! Vous croyez qu'il se rend à Combillou! Mais il s'en écarte,\nau contraire ; \"voyez donc : il a laissé le chemin de traverse à la croix de Lou-\nradour.\n   — Vous avez raison, bonne Nanette ; jamais, par mon âme, je ne l'aurais cru\nsi méchante tête, le petit !\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3383, "texte": "                        PETITES CHOSES DE LA VIE                               53l\n\n    — Sont-ils malheureux les pauvres gens ! N'avoir qu'un fils, et qui vous\nabandonne pour courir le pays ainsi qu'un bohémien !\n    ... Le rémouleur passe vite, car il est gêné malgré tout, et il sent bien que,\ndans son dos, les propos vont leur train, et que pas un sûrement n'est dit à\nson honneur.\n    — A Dieu soyez-vous !\n    — Même vous !\n    C'est chaque fois le même bonsoir indifférent et rapide. Il a l'air de ne recon-\nnaître personne, et chacun (est-ce mépris, est-ce politesse d'humbles?) fait de\nmême envers lui. Plus d'un pourtant voudrait lui crier comme le père\n Piquette : « Où que tu vas donc? N'oublie pas la mère au moins, fils ingrat,\nn'oublie pas la mère. » La phrase est toute prête, et nul n'ose la dire.\n     Et le rémouleur passe vite, sans détourner la tête, donnant à tous le même\n bonsoir, rapide.\n     Peu après, à la traversée de Figueblanche, c'est toute son enfance heureuse\n qui s'éveille en son cœur : voici la place de l'Eglise, où, les jours de caté-\n chisme, il jouait à la marelle tant que la petite cloche n'avait pas sonné. A\n côté, la cour de l'école, où on faisait des bonshommes de neige, l'hiver, et, l'été,\n d'interminables parties de billes ou de petite guerre. Plus loin, la boutique de\n la mère Champion — aujourd'hui défunte, la pauvre ! — où on se payait, les\n jours de fête, des surprises à un sou et du si bon sucre d'orge transparent et\n blond comme de l'ambre. Derrière, le sentier, lacet blanc dans l'herbe verte,\n où Nadal passait pour raccourcir quand il était pressé. Heureux temps, où il\n avait tignasse au vent, culotte courte, et l'unique souci du jeu dans sa petite\n tête.\n     A tout instant, autrefois se lève, tout rieur et candide dans sa pensée. Le\n présent lui semble mélancolique un moment. Puis il se dit que si l'air du pays\n est plus léger, et tout bourdonnant de souvenirs joyeux qui ont de l'aile, les\n  méchantes langues sont trop aiguisées après trois ans d'absence.\n     Trois ans déjà I C'est pourtant vrai ; on a fêté Noël trois fois depuis qu'il a\n  quitté. Comme le temps a passé vite, tant il aime cette vie baignée d'air et\n  de lumière, blanche ou bleue, selon l'heure, comme les chemins.\n      Il s'en était allé un soir, au lendemain d'une querelle avec l'ancien. Comme\n  les regains étaient par petits meulons, et qu'on craignait l'orage, le père lui\n  avait interdit de se rendre à la foire de Lagraulière, qu'il fréquentait chaque\n  mois par fanéantise et par plaisir. Nadal, bravant la défense, était parti quand\n  même. Au retour, Lionard, qui mettait son autorité au-dessus de tout, n'avait\n  eu qu'un commandement : « Va-t'en ! », et que le geste impérieux d'un bras\n  tendu, montrant la route où vont les fils maudits.\n       L'ancien avait ordonné; l'enfant avait obéi, joyeux presque de voir rompre\n   par un autre le joug qui l'attachait à la terre, et que, par désir de vie facile et\n   lâcheté, il rêvait chaque jour de secouer depuis sa rentrée du service. Il était\n   donc monté dans sa chambre, au-dessus de l'étable, avait mis son peu de linge\n   dans un mouchoir noué, choisi son feutre le meilleur et ses souliers cloutés de\n   neuf, passé au poignet le cordonnet en cuir de sa canne de foire, puis avait\n   pris par le travers des prés, sans se retourner, dans la crainte que l'émotion ne\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3509, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n le fît céder aux appels désolés et aux pleurs de la mère. Et depuis, ayant\nacheté d'occasion un âne brun, un charreton et une meule de grès rouge qu'il\n faisait aller avec le pied, il errait de bourg en bourg, de frairie en frairie,\npauvre rémouleur de campagne, aussi peu sûr de la pratique que du gîte,\nenrôlé dans cette tribu de nomades que les gueux de la terre eux-mêmes pren-\n nent en compassion et tiennent en méfiance.\n    Il passait à Figueblanche pour la première fois depuis trois ans, parce que,\n pour se rendre de Travassac à Venarsal, c'est la droite route, et qu'il n'en est\n point d'autre. Mais il n'était pas dans ses intentions de s'arrêter au pays, ni\n d'aller demander pardon à celui qui l'avait chassé. Il était d'ailleurs trop satis-\nfait de mener cette existence molle et de flâner tout le jour en chantant comme\nune cigale par les chemins. Il plaisait à ses instincts bohèmes de manger et de\ncoucher au hasard de la rencontre, sans autre maître que Dieu, sans autre\nvolonté que celle, capricieuse et passagère, du moment. Au lieu qu'à la borde :\n« Nadal par-ci, Nadal par-là », il fallait se plier aux exigences de chacun, vivre\ntous les jours que le seigneur faisait la même vie monotone et laborieuse, tous\nles matins voir se lever le soleil sur le même horizon.\n   Oh ! non, rien ne tentait le rémouleur d'aller frapper à la porte de la\nmétairie de Combillou ce soir-là.\n   Il y avait bien les vieux, surtout la mère, une brave femme, qui n'avait eu\nqu'un tort : plier toujours comme un osier et n'être rien dans la maison.\nL'ancien non plus n'était pas un mauvais cœur, malgré son air bourru...\nMais s'ils voulaient de leur fils, ils n'avaient qu'à lui faire signe, puisqu'ils\nsavaient où le trouver à certains jours, et qu'il ne manquait pas une « vote »\ndes entours.\n   Il sembla à Nadal, à ce moment, qu'il y avait un rien de tristesse enclose\ndans le soir. Les cluses étaient brumeuses de plus en plus, et les penchants des\ncollines tout bleus, et les nuages à longs plis plus empourprés. Figueblanche\nétait derrière à présent, perché sur sa motte verte, avec, au milieu, son clocher\npointu et des luisants d'ardoise tout autour, qui jetaient en hâte leurs derniers\néclairs. Sur l'autre coteau, ces maisons fraîchement crépies et qui dominaient\nun bois de châtaigniers, tout clair de bogues entr'ouvertes, c'était Corne-\nchèvre, la plus importante métairie du finage...\n   Cornechèvre !... n'est-ce point là que Nadal allait quérir des œufs de cane\net de pintade pour les faire couver, quand il était du catéchisme? Combillou\nest tout près, à moins d'une portée de fusil; mais son chaume est caché timi-\ndement sous les branches, et le rémouleur ne le voit pas... Pourtant, à une\nfumée toute menue, toute pauvre, qu'ont l'air d'exhaler les feuilles, et qui\nondule, gracieuse et souple, au vent du soir comme une ombre plus bleue, il le\ndevine enfin, et son cœur s'attendrit.\n   — Oh ! que de choses cette petite vrille de fumée évoque tout d'un coup dans\nl'âme de l'enfant prodigue : le nid, l'humble chaumière où il est né, où tous\nles ancêtres ont vécu sans s'interrompre dans leur longue succession, comme\nfont les brins d'herbe, qui, n'était le vent, pousseraient toujours où d'autres\nont poussé ; le lit à courtines rayées où la mère venait le border chaque soir,\nquand il était petit; la vieille Francette, assise devant les landiers, près de la\nsoupière à ramages et pleurant silencieusement au regret du fils parti; l'an-\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3579, "texte": "                       PETITES CHOSES DE LA VIE                                533\n\ncien, rentrant sans doute du labour à pareille heure, la figure chagrine et sans\nchanter comme autrefois dans la nuit des chemins creux, où l'haleine des\nbœufs, par instants, met une fumée blanche. Et la grange, et le fournil, et\nl'enclos où fleurit plein de coucous, chaque printemps; et la « Brune », et la\n« Rousselle », toute la borde enfin, choses, bêtes et gens, — avec en plus le\ncharme enfui et doux de sa jeunesse.\n    Puis Nadal s'imagine la table de famille : le père au milieu, toujours digne\ndans son chagrin, la figure plongée dans le cercle d'ombre du « chaler », qui\npend au-dessus de lui à un crochet de bois; le valet à un bout, silencieux par\nrespect parce que le maître est dans la peine; la mère à l'autre, tournant par\nintervalles vers les petits carreaux de la porte aveuglés de lune ses pauvres\nyeux tristes et inquiets, qui ont tant pleuré et disent, avec sa douleur, cet\nespoir inébranlable malgré tout :\" Il est parti un soir, et c'est un soir qu'il\nreviendra. » — Le lard fume dans les assiettes; le chien Labri pose sur le banc,\nprès de Francette, sa tête grise à mèches ondulées, et s'impatiente en attendant\nsa jatte de soupe trempée d'eau. Une flambée de branches sèches caresse un\nchaudron de cuivre, où chante la pâtée des porcs. Il fait tiède et doux dans la\nmaison ; le râtelier au pain est garni de miches cuites de frais et qui embau-\n ment. La Saint-Jean d'été a largement donné; les sarrasins, petits blés de\n misère et d'automne, ont eu plus de millions de fleurs qu'à l'ordinaire; leurs\ntiges commencent à rougir, et leurs quenouilles blanches à brunir, et à grainer,\n et à pencher la tête. Le maître de la borde, qui ne connaît d'autre joie que celle\n des champs et des moissons, comme tous les paysans de vieille race, devrait\n avoir les yeux clairs de gaîté. Mais Lionardou a trop de soucis en tête; il songe\n sans doute que personne de sa famille ne reprendra Combillou après lui, et\n que sa bonne terre va mourir aux siens...\n    Ainsi le souvenir du fils ingrat doit peser sur toutes les pensées.\n    Et Nadal alors se demande : « Mon retour ramènerait-il le contentement\ndans ces âmes affligées?... La mère, bien sûr, me presserait longuement sur\nson cœur... Labri me ferait fête... Mais l'ancien, l'ancien qui m'a chassé, et\ndont l'autorité n'a jamais faibli, que dirait-il?... S'il allait retrouver son geste\net son mot de malédiction!... N'y aurait-il pas désormais quelque chose entre\nnous?... Et puis, ce serait un adieu définitif à ma belle vie, ce retour!... »\n    Et il presse son âne vers Venarsal, paroisse proche.\n    Cependant, avant de prendre la descente, il ne peut s'empêcher de tourner\nencore une fois la tête vers la fumée bleue. Il revoit le verger, les bois touchés\npar l'automne, les carrés de sarrasin défleuris, et les prés humides, où se dépose\nla rosée du soir. Toutes ces choses ont l'air de l'appeler; toutes ces choses ont\ndes larmes...\n    Doit-il revenir ou ne faut-il pas?... Il retient Blanquet, puis le pousse à\n repartir, puis l'arrête de nouveau. Et Blanquet, qui est las et n'y comprend\n rien, prend un air de résignation et fait des yeux tristes.\n    La fumée bleue, toujours plus, dit à Nadal comme il ferait doux chez lui...\n    Alors, vaincu, le rémouleur tire l'âne par la bride et prend le chemin de la\n borde, le cœur ému et recueilli, parce qu'il sent à chaque pas qu'il va faire\n refleurir la joie de « leurs » deux vies.\n                                                                 JEAN   NESMY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 534, "page_fin": 534, "titre_corps": "Sonnets : Art poétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max. 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Rachilde a suivi son\n                     instinct avec une impitoyable logique et a mené, vers des\n                     régions interdites, sa native curiosité passionnée. Une\n                     récente et remarquable étude du Mercure de France (2)\n nous renseigna sur les origines de l'auteur de la Meneuse de Louves (3). Elle\n compta, paraît-il, parmi ses ancêtres, un Grand-Inquisiteur d'Espagne, un\n chanoine de la cathédrale de Périgueux qui jeta le froc aux orties, se maria et\n eut trois enfants, et enfin un journaliste qui fut un spirite convaincu. Si une\n telle ascendance, bigarrée et exceptionnelle, a pesé sur la mentalité de\n Rachilde, il ne faut point s'étonner que non seulement la vie coutumière et\nbanale n'ait eu pour elle nul attrait, mais encore que sa personnalité ne se soit\nvraiment épanouie et n'ait déployé toutes ses ressources et toutes ses valeurs\nqu'au contact d'idées et de visions outrepassant ce que voit et pense la masse.\n    Née en 1860, ayant débuté déjà dans les Lettres en 1875, Rachilde fut, à\nl'heure réceptive de la jeunesse, la contemporaine du Naturalisme triomphant.\nEt, éparses dans son œuvre, beaucoup de pages, en vérité, portent la marque\nd'une crudité brutale à laquelle Zola a dû sourire. Comment s'expliquer alors\nque Rachilde ait décoché à l'école de Médan tant de flèches d'une cruauté si\nacérée? C'est que l'écrivain de l'Animale ne fut une naturaliste que d'occasion\net, si on me permet le mot, par parenthèses : quand les hasards et les nécessités\nde l'intrigue l'amenèrent à devoir se mesurer avec la réalité, elle apporta dans\nce corps-à-corps une frénésie verbale sur la portée esthétique de laquelle il est\naisé de se tromper ; mais ce n'est point par ces fragments épisodiques qu'il faut\njuger l'art de Rachilde; l'existence immédiate, visible et palpable, ne pouvait\ncantonner l'imagination ni assouvir les aspirations de cette âme violente,\nardente et inquiète où les fièvres des décadences modernes s'allient aux relents\n\n\n (1) Voir Durendal, mars 1906.\n (2) ERNEST GAUBERT : Rachilde. (Mercure de France, 1er avril 1906.)\n (3) Edition du Mercure de France, 1905.\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3580, "texte": "536                                DURENDAL\n\n\nancestraux des mysticismes intervertis. Tempérament fait d'entêtement autant\nque de passion, Rachilde voulut savoir ce qui se passe au delà du mur massif\nde la vie ; et tout l'inconnu mystérieux qui s'agite derrière les phénomènes tan-\ngibles, fut sa permanente hantise ; n'étant pas pourvu, hélas ! des intuitions\nsereines que donne la Foi, elle se livra, dans le domaine intellectuel et dans le\ndomaine sentimental, aux chimères les plus prestigieuses à la fois et les plus\nvénéneuses... L'âme rauque du Grand-Inquisiteur d'Espagne, l'âme démontée\ndu défroqué, l'âme falote du spirite parlèrent par le verbe morbide et exaspéré de\nla Princesse des Ténèbres !\n   A condition de s'entendre sur le mot, on peut dire de Rachilde qu'elle est\nune idéaliste. Cela signifiera simplement que son art répugne à se. maintenir\ndans les frontières du réel, que les faits n'ont de valeur pour elle que par les\nidées qu'ils soulèvent et que les hommes ne l'intéressent que par l'ombre gigan-\ntesque et grandiose qu'ils projettent sur l'écran de l'inconnu.\n   Idéalisme ne veut point dire moralité (Rachilde ignore toute loi morale), ni\nmême spiritualité — car la spiritualité ne scintille dans les romans de Rachilde\nque comme un feu follet au-dessus de redoutables et pestilentiels marécages.\nEt à cet égard, s'il fallait, parmi les maîtres contemporains, chercher à Rachilde\nun parrain intellectuel, tout de suite on désignerait Baudelaire. Comme le\nvisionnaire exaspéré et maladif des Fleurs du mal, Rachilde déserta les che-\nmins battus de la norme, cultiva l'exception, et appareilla toutes ses ardeurs\nvers la découverte de cruautés inédites et de vices nouveaux — prouvant\nainsi, par les plus téméraires arguments à contrario, l'inextinguible soif\nd'infini dont souffre l'humanité! Elever des autels à Satan est une façon indi-\nrecte, et d'ailleurs ultra-moderne, de démontrer l'existence de Dieu. Autre rap-\nprochement qui s'indique donc avec Rachilde : le J.-K. Huysmans de Là-Bas\n— d'autant plus que Rachilde voulut, elle aussi, y aller de son roman démo-\nniaque : La sanglante ironie! Mais tandis que J.-K. Huysmans s'astreint à\nune analyse nerveuse, rêche et précise, Rachilde abandonne toutes brides à son\nimagination effrénée. L'un et l'autre, du reste, ne purent faire oublier que leurs\nœuvres eurent, comme genèse commune, les Litanies de Satan.\n    Rachilde connut les affres de la Cour d'assises. Un jury belge la proclama\npornographe. Oserais-je dire que je ne partage point l'avis de ce jury ? Outre\nqu'il me répugne en général d'étiqueter pornographiques des œuvres que le\ngrand art a marqué de son empreinte souveraine, les livres de Rachilde ne pro-\nfèrent point cette excitation à la débauche qui est la condition de la qualification\npornographique. Ah ! certes non, Rachilde ne rend le vice ni aimable ni tentant;\nune amertume infinie, un immense écœurement se dégagent des gestes de tous\nces anormaux en proie à Venus et qui, vivants, semblent déjà porter en eux les\npremières étincelles du feu vengeur qui consuma Sodome. Je ne songerais\njamais, dans un but de moralisation empirique, à conseiller, à qui que ce soit,\nde lire du Zola, mais à tel homme engagé sur la pente vertigineuse des luxures,\nj'indiquerais bien l'un ou l'autre roman de Rachilde, comme d'autres lui\npasseraient un manuel de médecine. L'art de Rachilde n'est point une nourri-\nture pour les âmes saines, mais il peut être un remède pour les âmes malades.\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "                             FEMMES         DE   LETTRES                    537\n\n   Avec Madame Marcelle Tinayre, nous rentrons dans le féminisme, dont\n Rachilde n'a cure, car elle ne prétendit jamais, j'imagine, arborer, en\nexemples ou en revendications, ni la Princesse des Ténèbres, ni la Marquise\n de Sade, ni l'Animale.\n   M. Remy de Gourmont, dans un de ces récents et personnels volumes de\ntouche-à-tout, qu'il intitule Epilogues (1), a eu, sur la femme et le roman,\nquelques phrases moins paradoxales qu'elles ne paraissent : « L'homme, —\nécrit-il, — dans ses poèmes, ses romans, dessine la femme, avant tout ; la femme\naussi ; mais cela est gauche, étant fait à l'aveugle. Peinte par elle-même, la\nfemme n'intéresse plus les hommes, qui ne la voient plus telle qu'ils ont\nl'habitude de se la représenter; ni les femmes qui ne s'aiment que dans les\nyeux des hommes, même méchants. Ou bien les femmes créeront un art nou-\nveau qui évoluera autour de l'homme — et on n'en a connu encore que\nd'agréables tentatives ; ou bien elles continueront à piétiner derrière l'homme,\ncopiant à l'envers et à rebours ce qu'il vient de peindre à l'endroit. »\n   Que c'est délicieusement dit ; et, mieux encore, que cela est donc vrai !\n   Voyez Madame Marcelle Tinayre. Elle est douée d'un talent descriptif hors\npair. Il y a dans la Maison du Péché des paysages de nature qui dégagent la\nchaude impression de choses profondément senties, et, dans la Rebelle (2),\nl'asphalte de Paris est traitée à la façon nerveuse et vibrante d'une toile de\nRaffaelli. Et lorsque, au centre de décors adéquats, Madame Marcelle Tinayre\ncampe ses personnages, et que ces personnages sont des hommes, l'écrivain\nfait mieux qu'esquisser une « agréable tentative » et atteint souvent la maî-\ntrise. Souvenez-vous du Chanteprie de la Maison du Péché, si nettement et si\nironiquement représentatif de l'antinomie de l'éducation et de la réalité ! De\nl'avoir vu surgir d'entre les pages du livre, on n'oublie plus cette silhouette\nd'adolescent emmaillotté de fausses prudences mystiques et qui, au contact de\nla vie, se libère avec une frénésie si excessive ! Si nous passons à la Rebelle,\nlà aussi nous trouverons certains personnages — toujours des hommes ! —\ncampés avec une sobriété de lignes et une intensité de relief qui sont du bel\nart : Maurice Nattier, le petit don Juan mondain et inconsciemment malfai-\nsant, et surtout Pierre Valentin, le mari hypocondre, neurasthénique et mor-\nphinomane d'une jeune femme en quête de la part de bonheur due. Mais cette\njeune femme elle-même, Josanne, comme, en comparaison des hommes qui\nl'entourent (et ici la remarque de M. Remy de Gourmont se réalise en sa\nseconde partie), comme elle apparaît falote, inconsistante, contradictoire,\nemportée dans les tourbillons d'une psychologie aussi rudimentaire que diffuse,\nballottée d'incidents en accidents au gré des nécessités d'une thèse préconçue !\nAh ! la thèse — la thèse de l'émancipation intellectuelle, morale et matérielle\nde la femme ! C'est par soumission à cette thèse et pour la démonstration de\ncette thèse qu'à tel moment Josanne est heureuse, qu'à tel autre elle souffre,\nqu'à tel autre encore elle se révolte ! Mais la destinée d'un être n'a cure d'une\n\n\n (1) Editions du Mercure de France, 1905.\n (2) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3303, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nthèse, et à vouloir canaliser ainsi, au profit d'une démonstration utilitaire, les\nmystérieuses poussées d'une existence, Madame Marcelle Tinayre a-t-elle\nsongé qu'elle attentait gravement autant à la vérité qu'à la beauté de la vie ?\nConfondre deux genres entièrement différents, mettre un prône là où il faudrait\nune action, enfermer les caprices des psychologies dans les rigueurs d'une\nrevendication — cela se paye toujours, et quand ce n'est pas par l'ennui, c'est\npar l'incohérence.\n                                         *\n\n   Si, dédaignant d'être féministe, les femmes de lettres pouvaient se contenter\nd'être femmes et de laisser parler leur âme — tout simplement !\n   L'âme de la femme ! — miroir admirable, si délicatement réceptif et si pure-\nment rayonnant, quand le souci des démonstrations n'en voile point la profon-\ndeur et n'en ternit point l'éclat ! Moins accessible que l'homme aux joies\nsévères de l'Intellectualité, la femme résonne d'une façon incomparable au\ncontact du sentiment! Elle s'abandonnera sans réserves à l'émotion d'un beau\npaysage, comme elle communiera d'instinct avec les éternelles nostalgies du\ncœur humain. Et, uniquement parce qu'elle est femme, les créations de son\nimagination ou les jeux de sa sensibilité porteront d'abord la marque de la\nsincérité. Sans alliage de scepticisme, sans mixture de roublardise, un lien\nimmédiat et direct s'établira entre les choses et elle, entre elle et les idées.\nSi alors cette femme a, dans l'esprit, de l'originalité et de la finesse; si, de\nplus, la destinée la gratifia de l'art d'adapter, à ses observations et à ses rêves,\ncette divine musique qui s'appelle le style, cette femme écrira une œuvre, qui\ncertes ne prouvera rien, sinon que la littérature s'est enrichie d'un beau livre.\n   En tentant de différencier la véritable femme de lettres, du bas-bleu\nhargneux, tout caparaçonné de morgue émancipatrice, n'ai-je point fait le por-\ntrait de Madame Blanche Rousseau?\n   Nany regarde aux fenêtres de la vie, Nany a des yeux d'aurore et de\ndouceur et une petite âme neuve, émue et vibrante; Nany se penche vers\nles choses amies, et sur l'aile des vents lui arrive la symphonie enivrante\ndu chant des oiseaux, du son des cloches, et du parfum des fleurs; de\ngrandes routes ensoleillées et des chemins d'ombre serpentent vers le\nlointain et l'inconnu ; et sur ces routes et dans ces chemins, viennent vers\nNany des êtres, hommes et femmes, à qui Nany fait des gestes d'affection;\nces hommes, son enfance les connut et tel, penché sur sa petite épaule lui\napprit à lire dans le livre grand ouvert de la nature, et tel autre, « l'éveil-\nleur », fit lever en sa jeune âme les premiers troubles des sentimentalités ; ces\nfemmes aussi, Nany se souvient qu'elles lui furent proches, et elle voudrait,\ncomme jadis, se peletonner contre « la grâce fripée » de là vieille bonne maman —\net Nany appelle, et Nany tend les bras. Mais les chères silhouettes s'éloignent\net se diluent dans les brumes. Les écharpes de rêve du passé les enveloppent,\net tout en restant très humaines, elles revêtent le charme et la grandeur de\nsymboles. Et alors, après tant d'autres, mais avec un accent d'incomparable\net très personnelle sincérité, Nany à son tour chante l'éternelle chanson de ce\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3111, "texte": "                                FEMMES DE LETTRES                            539\n\nqui passe mais « de ce qui ne meurt pas ». Et le paysage complice sourit de\ntendre mélancolie à la chanson de Nany...\n   Suis-je parvenu à faire sentir un tant soit peu la simple, originale et très\npénétrante beauté de Nany à la fenêtre (1)? C'est jeune, c'est frais, c'est neuf.\nC'est du Loti, — du Loti du Roman d'un enfant, — moins désenchanté,\npeut-être plus délicat, en tous cas, moins truqué et certes plus sincère. En\nun mot, c'est la première communion d'une âme d'artiste!\n   Les autres œuvres de Madame Blanche Rousseau, l'Ombre et le Vent ainsi\nque l'Eventail, s'ils attestent un heureux renouvellement de motifs esthétiques,\nprouvent, d'autre part, que l'écrivain garde jalousement intacte sa personnalité\nfaite d'ingénue mélancolie et de tendresse amoureuse. L'émouvant et joli oiseau\nde songe a changé d'arbre; il n'a pas changé son chant!\n\n\n   Mademoiselle Hélène Canivet, la jeune écrivain du Branle (2), a, en vérité,\nune imagination plus dispersée et une sensibilité plus tourmentée que Madame\nBlanche Rousseau. Et son écriture aussi n'a point le charme personnel de\nNany à la fenêtre. Trop de ressouvenirs romantiques flottent encore entre\nHélène Canivet et les choses. Que ces dispositions grandiloquentes aient pu\nheureusement servir à l'auteur du Branle pour noter l'âpre nostalgie de tels\ncoins du Vieux-Gand où vécut son enfance, cela n'empêchera point que devant\nles spectacles journaliers de l'existence, comme en présence des paysages fami-\nliers de la nature, son style trop, sonore et trop imagé ne sonne faux et ne\ndépasse le but. Il y a là vraiment des ardeurs à brider et une trop luxuriante\nvégétation de vocables à élaguer. Cette discipline nécessaire sera d'autant plus\naisée pour Hélène Canivet, que quand elle veut bien négliger ses lectures\npour n'obéir qu'à son âme, elle sait tisser sur le canevas du sentiment, ou\nsur la trame de l'observation, d'exquises et pénétrantes broderies de rêve. Et\nelle fera vraiment un beau livre, harmonieux et émouvant, le jour où, oubliant\nd'être artiste pour se rappeler uniquement qu'elle est femme, elle s'abandon-\nnera à son inspiration avec une absolue conformité.\n\n   J'ignore ce que Mesdames Marie Dauget, Jean Dominique, Blanche\nRousseau et Hélène Canivet pensent du « droit au bonheur », du « droit à\nl'amour » et des trente-six autres droits inscrits au programme du syndicat\ndélicieux et pédant dirigé par la comtesse de Noailles et par Madame Marcelle\nTinayre. J'ose estimer, quant à moi, que ces écrivains qui sont des artistes et\nne veulent être que cela, rendent à la fois aux Lettres et à leur sexe le meilleur\net le plus grand service en préservant pur de tout alliage l'amour exclusif et\njaloux de l'art — et en veillant que le vent froid et desséchant des utilitarismes\nn'éteigne point en elles la petite lampe de la beauté désintéressée dont elles\nsont les porteuses et les gardiennes.\n\n La Panne, 15 août.\n                                                  FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n (1) Bruxelles, Dumont, 1897.\n (2) Bruxelles, Lacomblez.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 540, "page_fin": 543, "titre_corps": "Sur l’œuvre d’Adrien Mithouard", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Sur l'œuvre d'Adrien Mithouard Je me décidai", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 653, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "Sur l'œuvre d'Adrien Mithouard\n                   Je me décidai, un beau jour, ayant lu la plupart des textes\n                      de la littérature dite symboliste, d'entreprendre l'étude des\n                      livres didactiques où se trouvent esquissées l'histoire, la\n                      critique, l'esthétique, je ne dis pas de cette école, — il\n                      n'y a pas d'école symboliste, — mais de cette attitude\n                      lyrique contemporaine. Un de mes plus grands étonne-\n                      ments — j'en éprouvai plusieurs — fut le silence prudent\n                      qu'ont gardé et que gardent encore avec ensemble les plus\n                      ou moins autorisés de nos « donneurs d'immortalité » autour\nde l'œuvre, pourtant significative, d'Adrien Mithouard. Aucune anthologie — et\nDieu sait s'il en existe! — ne renferme à ma connaissance des vers de l'auteur du\nPauvre Pécheur. Aucun « livre de masque » n'a daigné nous offrir un moulage\nde cette expressive et babillarde physionomie. Pourtant le nom d'un homme\nqui s'affirme tour à tour poète, esthéticien, essaiiste, directeur de revue, et\nqui, par surcroît, régit, avec quel zèle! les intérêts d'un gros arrondissement\nde Paris, ne peut être ignoré. Voilà une personnalité bien encombrante. Elle\ntient donc silencieusement de la place dans nos esprits.\n   Oserai-je avouer avoir connu la poésie de Mithouard dans le même temps\nque celle de Vielé-Griffin et d'Henri de Régnier. Perdu dans un collège de\nprovince, je trompais par la lecture de la Cueille d'Avril et des Pointes anciens\net romanesques les heures banales d'une morne rhétorique. Un ami, confident\nde mes goûts naissants, me fit don, je crois bien pour se moquer, de l'Iris\nexaspéré. Tout de suite l'étrangeté de ce titre me conquit. Ainsi qu'il arrive aux\ncerveaux longtemps comprimés, dont le mysticisme vivant ne cherche que\nl'occasion de s'essorer, je chéiis moins ce livre à cause de ses qualités solides,\nque pour l'espèce de secousse nerveuse qu'il m'apportait. Je me réfugiais\nalors dans l'outrance et lisais au hasard la jeune littérature, vers quoi allait\ntous mes rêves tumultueux. Etions-nous, deux ou trois petits provinciaux,\nmieux informés que ceux de notre âge, les potaches de Paris? Je l'ignore, et\nn'insiste que pour m'étonner de cet oubli non encore réparé. La critique peut\nse tromper sur les destinées d'un ouvrage, elle se trompe journellement. Au\ninoins devrait-elle reconnaître son erreur, lorsque les années sont venues\nfortifier un talent qui produit avec entêtement et qui se grandit à mesure. Je\npense à Sénèque le sage écrivant : « Les uns ont la réputation, les autres la\nméritent. » Il m'est donc aussi doux de réparer avec modestie une grande\ninjustice que de marquer un apport original dans le courant symboliste au\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3533, "texte": "                   SUR L'ŒUVRE D'ADRIEN MITHOUARD                                   541\n\n\nlong duquel je me complais à muser, en feuilletant dans cette hospitalière\net courageuse (1) revue l'œuvre féconde d'Adrien Mithouard.\n   J'aurais aimé, pour les études qui m'intéressent (2), n'avoir qu'à dégager\nles conclusions proposées par l'auteur lui-même. Cette tâche n'est aisée qu'au\nterme d'une analyse détaillée, non encore tentée. Suivons donc pas à pas\nMithouard dans l'élaboration journalière d'une pensée en perpétuel mouve-\nment. Nous le verrons d'abord se chercher, pousser des prolongements dans\ntous les domaines de l'activité intellectuelle. L'heure viendra où, ayant trouvé\nson centre, il prend finement position et édifie la profonde doctrine de l'Occi-\ndent, en laquelle nos fiers instincts de naturalistes et la continuité de notre\nrace s'unissent. Sans différencier des qualités harmonieusement accouplées,\npénétrons plus avant dans ce tempérament de poète, d'esthéticien, d'essaiiste.\nAinsi d'une ellipse morale, image de la vie, dont on parcourt les axes spiri-\ntuels, pour aboutir au foyer de l'âme, cette synthèse rayonnante.\n                                         *\n                                       * *\n   Je sais que certains ne sont parvenus que tard à l'expression de leur origi-\nnalité, comme une graine ensevelie sous le gel de l'hiver, qui attend le choc\ndu soleil pour s'épanouir. Je sais aussi que notre enfance chantera pour\ntoujours dans notre avenir, et que nos jeunes années portent déjà, les mains\nhautes, la corbeille fleurie de notre existence future. L'enfance de Mithouard\nse vêt de pensées graves, et, tout de même gracieuse, joue, toute frêle encore,\ndans un jardin solitaire. Fils unique, confiant dans le bonheur calme dont\nl'environnent les siens, il caresse tôt ses yeux à la certitude des lignes pures\net des harmonies architectoniques. Le père de Mithouard était « un médecin\nde maisons n. Nous contemplons, dans le Traité de l'Occident, un portrait\nachevé de cette physionomie sereine. Il légua à son fils cet esprit droit et\nlarge qui constitue l'homme libre, le goût des choses belles et utiles, le sens\nexact des proportions et l'amour de la plaine française. « Quand j'étais petit,\nje faisais mes devoirs chez mon père; il rangeait sa table, approchait la\nlampe, mettait un gros livre sur ma chaise et m'installait bien à mon aise.\nCar il ne concevait pas qu'on pût rien faire sans bien s'y mettre. Puis il\nm'entourait d'un tel silence que j'éprouvais un grand besoin de le remplir\nde toute la tension de mon petit cerveau. Une paix dévorante embrasait la\npièce; autour de cette lampe, l'atmosphère brûlait. L'oisiveté me faisait peur,\nqui m'eût laissé en proie à cette heure pesante où je me sentais si respecté. \"\nC'est assez dire que l'enfant commença à se chercher dans une joie studieuse.\n Mais comme la solitude et l'isolement poussent d'ordinaire une conscience\ncatholique vers l'idéalisme, ce n'est que plus tard, au contact des réalités\n\n\n   (1) Je dis courageuse. Durendal est probablement la seule revue d'art catholique\nouverte aux jeunes. Elle fut la première à comprendre Huysmans et, lors de la mort\ndu « pauvre Lélian », fit célébrer un service funèbre pour le repos de l'âme de l'auteur de\nSagesse.\n  (2) Je me permets de rappeler qu'après avoir publié un Essai sur le symbolisme, en\ntête de mes Paysages introspectifs, j'ai entrepris dans la sympathique revue de\nPaul Fort, Vers et Prose, une série de monographies sur nos principaux poètes contem-\nporains.\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3360, "texte": "542                                DURENDAL\n\n\nquotidiennes, que l'artiste trouvera en lui cet équilibre, fondement de notre\ntradition. Pour l'instant, il s'ébat donc dans le mysticisme.\n    Au collège on lit Homère et Cicéron ; on s'entretient avec les classiques.\nMithouard ne connaîtra que relativement tard les romantiques, Hello, Mal-\nlarmé, Verlaine. Ceci est à retenir. Une attraction secrète, jointe à une éper-\ndue frénésie d'idéal, non un désir légitime d'imiter, lui insufflent le goût des\nvers et de la musique. Mithouard puise en son moi son originalité. Un seul\npoète lui est familier, Banville. Dans la lecture des Odes funambulesques, Mi-\nthouard apprend les rudiments d'une métrique un peu courte, qu'il saura\nélargir pour se créer un rythme en harmonie avec sa nature ardente. Au\nreste, nous avons accoutumé de considérer Banville comme un subtil jon-\ngleur. Cette réputation de parnassien coquet a fait grand tort au poète lyrique\net même épique. Mais un collégien aime la gymnastique et les cabrioles.\nMithouard écrit d'abord une fantaisie endiablée dans le style des Odes funam-\nbulesques. Bigalume est une scènette dont les personnages se composent d'un\nvieux pédagogue radoteur, d'une gentille jeune fille romanesque et d'un petit\nlutin futé.\n    Je n'ignore pas le peu d'importance que Mithouard attache aujourd'hui à\ncet exercice prosodique. Aussi bien, ce goût un peu fantasque, cet air de ne\npas avoir l'air, cette joie amusée de contempler ses propres pirouettes, est\nune caractéristique du tempérament de notre artiste. Jamais Mithouard ne se\ndépartira, même au milieu d'une composition grave, de cette ironique atti-\ntude. Chaque fois qu'un jeu de mot le démange, il faut qu'il nous le jette à\nla figure. Une métaphore bariolée vient-elle se poser sur sa plume, soyez sûr\nqu'aussitôt il l'attrape et la pique sur son papier comme un papillon aux ailes\nétranges.\n    La Perdition de la Bièvre (1) est écrite au moyen d'éblouissantes associations\nd'idées. La Divagation de Salomè, chef-d'œuvre de style « mallarméen », qui\nclôt dans l'enthousiasme un hymne violent à l'unité dynamique de l'esprit et\nde la vie, laisse échapper des phrases comme celle-ci : « Et vous, mon oncle,\nprenez toujours patience et vous faites narrer l'aventure de la femme de Loth\nqui fut changée en statue. C'est une histoire qui ne manque pas de sel », ou\ncomme cette autre : « et je dansais seulement pour ceci que je me sentais des\njambes à vexer Jean Goujon », ou encore : « qui a pu saisir, isoler, con-\ndamner à l'éternité des palpitations uniques? M. Degas. Qui a su fixer sur de\nl'espace les formes de la rapidité? M. Degas.'Saurait-il aussi bien entendre\nla rotation des peuples ou l'adolescence des planètes? Le Degas des planètes,\n c'est Dieu », ou enfin : « Le paon amoureux qui danse la pavane se doute-\n t-il qu'en faisant la roue devant sa bien aimée, il darde anxieusement sur\n toutes les choses les vingt regards de son plumage vain — pas si vain I — le\n paon qui regarde le grand Pan 1 » Délicieuse habitude d'un occidental, fils de\n notre moyen âge et de nos cathédrales, qui sourit à travers ses larmes, qui\n trompe sa veine satirique à mêler des gargouilles à la perspective d'un chef-\n d'œuvre. Heureuse possession de soi permettant de se mettre à côté des\n\n\n  (1) La Perdition de la Bièvre. — Bibliothèque de l'Occident. Paris, 1906.\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3510, "texte": "                    SUR L ' Œ U V R E   D ' A D R I E N MITHOUARD          543\n\n\nchoses pour mieux les regarder. Joie de vivre au milieu de la mobilité des\nformes, de les comprendre, de les palper, de les plier à son propre destin, de\ns'y adapter sans être dominé par elles.\n   Ai-je dit qu'entre-temps Mithouard s'appliquait à devenir un savant violo-\nniste; non un de ces amateurs de salons qui nous font grincer des dents, mais\nun consciencieux virtuose? J'entends bien tenir compte comme il convient\nde cette sensibilité musicale, pour la révélation du talent de notre artiste. Car\nle violon est une âme qui chante, qui rit ou pleure selon notre vouloir. « Oui,\ncette petite chose passionnée, depuis si longtemps pressée par un amoureux\neffort, poussée d'une émotion à l'autre jusqu'à sa forme, enferme vraiment en\nsoi un grand frisson de vie. » Si vous allez chez Mithouard, vous trouverez\nétagés sur les rayons d'un meuble, cinq petits sarcophages vernis, où dorment\npendant le jour des instruments doucement caressés. Mais quand vient le\nsoir, le Stradivarius ou l'Amati se réveillent sous les mains expertes de celui\nqui se plaît à poursuivre son âme avec des sons. Ah ! comme Mithouard a\nparlé religieusement de Léon Reynier ! Comme il a su comprendre, à l'aide\nde sa science musicale, la flexibilité des rythmes médiévaux basés sur l'idée\nde temps, comme l'ordonnance d'une cathédrale ! Comme il a su tirer pour\nl'oreille une métrique reposant sur l'accent, « affranchie des cadences symé-\ntriques que la danse impose », alors que l'auteur de Fervaal, en véritable\noccidental, développe librement, sans l'interrompre par des accords abstraits,\nsa polyphonie, sur « cette rythmique puissante des temps lourds et des temps\nlégers ! » Et je songe à la parole d'Ingres : « Un violoniste ne saurait être un\nmalhonnête homme. »\n    D'abord Mithouard qui ne pense rien faire à demi, posséda chez lui un\norgue, — un orgue et aussi un billard. Le billard c'est de la logique en mou-\nvement, un jeu fortifiant d'intellectuel prompt à résoudre le mystère de la\nTrinité au moyen de trois billes entrechoquées. Le billard, c'est encore mieux\nque de la raison fixée, puisqu'il y faut de la justesse, de la légèreté et une\ncertaine intuition pour les coups compliqués ; autant de qualités propres à\nl'occidental. Nous sommes une race d'honnêtes joueurs de billard. Et puis le\nbillard en poésie, c'est encore l'influence de Banville qui reparaît. Or, ce\nmeuble est inconfortable pour y dormir et quantité d'amis y trouvent l'occa-\nsion de fréquentes visites. Mithouard qui n'aime pas à être dérangé dans son\n labeur réfléchi, alla donc vendre à l'hôtel Drouot son tapis vert. Il en revint\navec un orgue, superbe occasion qu'il saisit... aux tuyaux. Cet instrument\n dont « la large poitrine, en continuant une voix toujours égale, a déterminé\n ce type suprême du style lié dont les parties s'en vont d'un seul mouvement\n comme les quatre nervures de la voûte », est seul capable de remplir de son\n haleine inépuisable une nef ogivale. Encore une façon pour Mithouard de\n goûter la cathédrale et de s'acheminer en mesure à mieux vivre une vie\n d'occidental.\n    Je demande qu'on ne me fasse pas grief de ces détails accumulés au hasard,\n semble-t-il. Précisément ma méthode consiste à façonner cette intelligente\n physionomie au moyen de touches successives, de tons superposés ; et vous\n  verrez bien qu'elle finira par surgir de l'ombre.\n   (A continuer.)                                          TANCRÈDE DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 544, "page_fin": 547, "titre_corps": "Une Messe en plain-chant à l’église St-Boniface à Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Une Messe en plaintchant à l'église St-Boniface", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 657, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "Une Messe en plaintchant\n                à l'église St-Boniface à Bruxelles\n\n                  LEjour de l'Assomption nous avons eu la joie d'assister à\n                    une messe exécutée en plaintchant dans l'église de la rue\n                    de la Paix à Bruxelles, par la célèbre Schola des Chanteurs\n                    de Saint-Boniface, les émules des chanteurs de Saint-Gervais\n                    de Paris. Inutile de faire encore l'éloge de la vaillante pha-\n                    lange dirigée par le distingué musicien Henri Carpay.\n                    Ce sont de vrais artistes. Leur réputation est définitivement\n                    établie, confirmée par tant d'impeccables auditions de\n                    musique vraiment artistiques et vraiment religieuses, qui\nont eu lieu antérieurement soit à l'église, soit à la Grande-Harmonie. Les\nChanteurs de Saint-Boniface peuvent se passer de réclame. Ils ne la recherchent\ndu reste pas. Et il est à peine besoin de noter que ce compte rendu n'a pas\nété sollicité par eux. Ce n'est pas un compte rendu de complaisance. Il est\nspontané et désintéressé, écrit par un admirateur, qui raconte tout simple ?\nment son impression.\n   Cette fois M. Carpay avait passé le bâton de maître de chapelle à notre\ncollaborateur l'abbé Verhelst, si entendu en art, spécialement dans son\ndomaine le plus élevé, celui qui a l'idéal religieux pour objet.\n   Le jubé de Saint-Boniface se conforma strictement, en la circonstance,\naux prescriptions de Pie X. Les conseils — ne faudrait-il pas dire plutôt les\nordres? — du Pape restent, hélas! lettre morte pour la plupart des maîtrises\ntant de nos paroisses que de nos églises conventuelles. L'on continue, à. peu\nprès partout et absolument comme si le Pape n'avait donné aucune instruction;,\nà exécuter, spécialement aux jours de grande fête, ce que l'on appelle des\nmesses en musique. On sait ce que cela veut dire. C'est la musique la plus\nprofane que l'on puisse imaginer, une musique tapageuse, exécrable à tous\nles points de vue, musique exaspérante pour un artiste, odieuse pour un chré-\ntien, avec accompagnement parfois de tambours, trombones et trompettes,\ntoujours entremêlée de solos à grand effet qui sont le comble du ridicule et'\nfrisent l'indécence vu le lieu saint où cela se passe.\n   Cette musique insensée est la négation même de l'art. Elle affiche, outre\nune absence totale de sens catholique, un mépris plutôt impertinent pour\nl'autorité pontificale. Faudra-t-il donc que le Pape recoure à une menace\nd'excommunication pour clore le bec de ces chanteurs insupportables?\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3484, "texte": "                      UNE MESSE EN        PLAINT-CHANT                       545\n\n    Combien pourtant le Saint-Père a eu raison, tant au point de vue artistique\nqu'au point de vue religieux, de prendre les mesures si sages et si esthétiques,\ninspirées par le plus vulgaire bon sens, contenues dans son Motu Proprio sur la\nmusique d'église ; c'est ce qui saute aux yeux, quand on a la rare chance\nd'assister à une grand'messe en chant grégorien, à condition bien entendu que\ncelui-ci ne soit pas massacré — pour ne pas dire hurlé, comme c'est le cas\ndans certaines églises — mais exécuté avec art et avec foi.\n    Sous ce rapport, la messe de la fête de l'Assomption de cette année, en la\nparoisse de Saint-Boniface et dont l'exécution atteignit la perfection, était\nconcluante.\n    Ce jour-là nous nous sentîmes vraiment dans une église catholique. Cette\nsensation on ne l'a pas, mais pas du tout, en entendant l'horrible musique de\nla plupart des autres jubés. On y a, tout au contraire, l'illusion navrante d'être\ndans un théâtre de troisième ordre, où l'on ferait de-la musique à la diable,\nune musique qui est tout ce que vous voudrez hormis de l'art et surtout pas de\nl'art religieux, ce qui constitue une vraie profanation de la Maison de Dieu.\n    La maîtrise de Saint-Boniface fit donc entendre du vrai plain-chant, le\nchant officiel de l'Eglise catholique, le seul dont elle est responsable, le seul\nqu'elle tolère et approuve, le seul qu'elle reconnaît comme sien. L'Eglise\nn'est pas plus responsable des méfaits musicaux de nos jubés qu'elle ne l'est des\npéchés commis par un mauvais catholique. On n'a pas le droit de lui imputer\nune musique dont elle ne veut pas et qu'elle est la première à réprouver.\n    La Schola de Saint-Boniface s'en tint scrupuleusement et religieusement au\n Propre du Temps, comme le veut l'Eglise, en exécutant intégralement et sans\ncoupures l'Ordinaire même de la messe de l'Assomption, dont les motets sont\nparticulièrement grandioses.\n    Il y a surtout dans cette messe un Alleluia qui est de toute beauté, aussi\n beau, plus beau même, je le dis sans crainte d'être démenti par les connais-\nseurs, que n'importe quelle composition, fût-elle l'œuvre du plus génial artiste.\n Cet Alleluia a une si grande allure. Il déborde d'inspiration musicale. Tout en\n étant très moderne dans sa forme, il est absolument céleste.\n    En l'occurrence, cet Alleluia fut exécuté par une voix d'enfant au timbre cris-\n tallin, voix angélique, d'une clarté et d'une pureté exceptionnelles. Cet enfant\n chanta divinement, en véritable artiste et avec toute son âme de chrétien.\n C'est dire qu'il ne songea nullement à faire valoir, à l'instar de certains\n chantres tout à fait grotesques de nos églises, la souplesse de ses cordes\n vocales. S'effaçant lui-même, il concentra tous ses efforts à faire ressortir la\n splendeur de la Parole sacrée enrobée dans une langue musicale incom-\n parable qui surpasse en beauté artistique tout ce que l'on peut se figurer de\n plus suave et de plus empoignant.\n    Les différentes parties de la messe : l'lntroit, le Kyrie, le Gloria, le Credo,\n l'Offertoire, le Sandus, l'Agnus Dei, la Communion (remarquez que dans la plu-\n part des églises presque tout cela est omis, bien que prescrit par nos livres\n liturgiques, et remplacé par des hors-d'œuvre : des Ave Maria, Pange\n lingua, etc., dont la mélodie est tout à fait absurde) furent exécutées avec\n une maîtrise sans précédent. Le directeur du moment, l'abbé Verhelst,\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3352, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\n  conduisit les voix avec une délicatesse souveraine. Il guida ses chanteurs,\n  dociles et compréhensifs heureusement, avec tact et avec art. Il les avait du\n  reste stylés comme il convient auparavant. Il sut leur faire dire ce chant\n  ineffable dans toute sa candide et virginale beauté surnaturelle. L'expression\n  voulue y était, et totale. Et aussi l'onction et la piété, essentielles ici.\n  L'exécution fit ressortir, non pas la parole humaine — celle du chantre —\n  mais la Parole de Dieu, dans toute sa puissance, à la fois avec force et avec\n  douceur.\n     L'impression fut profonde. Les notes d'Eternité qui faisaient vibrer le\n  vaisseau de l'église produisirent un recueillement émotionnant au premier\n  chef, tel qu'on en constate rarement, d'autant plus étonnant que le peuple\n  était accouru en foule à cette messe. On sentait que le public était tout à\n fait dominé par l'esprit d'art religieux qui planait sous les voûtes ogivales,\n grâce à la suggestion de l'ineffable musique liturgique.\n    Vraiment, on avait l'illusion de ne plus être du tout dans une de nos\n bruyantes églises modernes. On était comme transporté dans un autre temps,\n moins cahoté et moins terre-à-terre que le nôtre. On avait la sensation de se\n trouver dans quelque silencieuse et calme église abbatiale du moyen âge.\n Pour ceux qui connaissent l'abbaye de Maredsous et qui y ont assisté aux\n magnifiques offices monastiques, l'évocation était saisissante. Un silence de\n cloître imprégnait l'atmosphère sereine de l'église où résonnait le chant\n artistique de l'Evangile de la Paix.\n    La Paix, cette chaste fleur de la vie chrétienne, ce fruit surnaturel de la\npossession certaine de la Vérité, cette efflorescence exquise de la joie d'une\nâme ravie par la contemplation amoureuse de la Beauté essentielle, paix\ninénarrable réservée aux initiés, partage exclusif des enfants de la Lumière,\nc'était bien là le sentiment primordiale qui semblait s'être emparé de l'âme\ndes auditeurs de la belle messe exécutée à Saint-Boniface en la fête de la\nVierge.\n    On s'y sentait heureux et fier d'être les fils de la grande Eglise catholique,\nde cette Eglise dont le transcendant et sublime idéal a inspiré les plus hau-\ntains poètes, comme le Dante jadis et Gezelle de nos jours, et a provoqué en\npeinture : Fra Angelico était un moine; en sculpture : le gigantesque\n Michel-Ange est une des gloires de notre Foi; en architecture : regardez nos\nfastueuses cathédrales gothiques et nos majestueuses basiliques; en musique :\nconsidérez que Palestrina était catholique, comme l'est notre grand composi-\nteur Tinel; dans tous les départements de l'art, en un mot, la création de\nchefs-d'œuvre immortels, les plus beaux qui aient jamais été conçus, chefs-\nd'œuvre consacrés par l'admiration de tous les siècles et qui enthousiasmeront\njusqu'à la fin des temps tous ceux qui ont une étoile au front et un rayon de\nsoleil dans l'âme.\n    Il est de notre devoir — et nous nous acquittons de ce devoir avec joie —\nde féliciter, au risque d'effaroucher leur modestie et de blesser leur dévoue-\nment désintéressé, à la fois notre collaborateur l'abbé Verhelst, les chanteurs\nde Saint-Boniface et leur directeur. Qu'ils soient remerciés pour les douces\némotions d'art et de foi qu'ils ont procurés à nos âmes d'artistes croyants.\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 800, "texte": "                      UNE MESSE EN PLAINT-CHANT                               547\n\n\n   Nous félicitons et remercions surtout le sympathique chanoine Hallaux,\ncuré de la paroisse, car c'est à son intelligente initiative que nous sommes\nredevables de cette émouvante et si artistique cérémonie liturgique. Il nous a\ndonné une fois de plus, en cette circonstance, comme si souvent jadis quand\nil était le distingué directeur de l'Institut de Saint-Boniface, le consolant et\nréconfortant spectacle du prêtre idéal, du prêtre-artiste, qui a le souci de l'art,\nqui unit le culte de la Beauté à celui de Dieu qui en est la source et joint à un\ndévouement sacerdotal absolu le plus parfait entendement des choses de l'art\nreligieux.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 548, "page_fin": 550, "titre_corps": "Une Académie des Lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Une Académie des Lettres La question", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 663, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "Une Académie des Lettres\n                   LAquestion est à l'ordre du jour. On se dispute dans la\n                      presse quotidienne. On se bat Centre revues. Antée attrape\n                      M. Georges Rency et celui-ci riposte avec dignité et pro-\n                      lixité. Un nouveau périodique est n é — En Art — qui,\n                      prétendant que le projet d'une Académie des Lettres « met\n                      en péril la liberté de l'art », injurie derechef, et copieuse-\n                     ment, M. Georges Rency, malmène M. Paul André et\n                      houspille M. Valère Gille; et M. Georges Rency y va de\n                      nouveau de quelques brocarts méprisants; M. Paul André\n « ne daigne», tandis que M. Valère Gille, avec une impassibilité toute parnas-\nsienne, entreprend — comme défense — l'historique (1) de l'Académie de Bel-\ngique, et démontre — apparaissez, ombres de Van de Weyer, de Du Mortier\net de Thonissen ! — que la Classé des Lettres fut notamment instituée pour\nfavoriser le développement de la Littérature dans notre pays. Cela semble, du\nreste, s'indiquer par l'enseigne de la maison, mais cela n'empêcha pourtant\npas qu'en 1898, la Classe des Lettres étant saisie de la question de l'admission\ndes littérateurs, l'académicien rapporteur prétendit que la Classe des Lettres\nporte un titre « qui donne lieu à un malentendu »... « Cette classe, ajoutait-il,\nn'est en réalité qu'une classe des Sciences qui se rapportent à l'homme et à la\nsociété. » Classe des Lettres donc, soit — mais non pas Classe des Belles-\nLettres !\n   On pourrait épiloguer longuement sur cette interprétation, et prouver,\ncomme le fit M. Valère Gille, qu'elle est en contradiction flagrante avec les\nintentions des fondateurs de l'Académie. On pourrait faire remarquer aussi à\nla Classe des Lettres que si nous savons enfin pourquoi elle ne songea jamais\nà ouvrir ses portes à Maeterlinck, à Verhaeren, à Picard, à Lemonnier et à\nDemolder, nous ignorons encore pourquoi elle appela à elle de Stassart, Van\nHasselt, Conscience, Frederix et d'autres. Ceux-là comme ceux-ci n'étaient-\nils pas des « représentants des Belles-Lettres » ?\n    Mais foin de raisonnements et de discussions. J'estime, quant à moi, que la\nLittérature n'a qu'à prendre acte de la décision de la Classe des Lettres.\nCelle-ci, dorénavant, ignorera les écrivains — comme les écrivains l'igno-\nreront.\n\n  (1) La Belgique artistique et littéraire, août 1906.\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3204, "texte": "                       UNE ACADÉMIE DES LETTRES                             549\n\n   Nous sommes dès lors très à l'aise, la Classe des Lettres ayant renoncé à sa\nmission envers la Littérature, pour rechercher, s'il y a lieu, de remplacer « la\ndéfaillante » par un organisme nouveau et, éventuellement, quel devrait être\ncet organisme.\n                                        *\n                                      * *\n   Qu'à l'égal des Sciences et des Beaux-Arts, la Littérature ait droit à une\nreprésentation officielle, voilà qui semble incontestable. Parce que notre Litté-\nrature, touffe incomparable de floraisons individualistes, a germé à même la\nterre patriale, sans aide et sans protection, forte seulement de sa foi en la\nbeauté et de son ardent désir de donner une expression originale à l'âme de\nla race, ce n'est point un motif pour refuser à cette Littérature les lettres de\nreconnaissance que l'Etat a remises, sans hésitation et sans discussion, aux\nautres formes de l'intellectualité belge !\n   Mais cette représentation officielle présente-t-elle quelqu'utilité pour la\nLittérature? Est-il opportun que celle-ci réclame ces lettres de reconnais-\nsance ?\n   J'avoue trouver excessif le dédain hautain avec lequel sont traités par les\npromoteurs d'une « Académie des Lettres », sous quelque forme que ce soit,\nceux qui combattent ce projet au nom de la liberté de l'art. Il est insuffisant,\ncomme réponse à leurs objections, de les qualifier de « petits jeunes gens à la\ncervelle de moineau >> (1). Car ces objections dérivent de scrupules respectables\net peut-être légitimes; à constater comment la Littérature belge s'est développée\npar le seul ressort de l'indépendance, n'est-il pas à craindre qu'en renfermant\nses énergies dans une institution trop centralisatrice, on ne subtitue la froide\net somptueuse régularité d'un parc versaillais à la magnifique luxuriance d'une\nforêt vierge?\n   C'est pourquoi s'il est admissible que quelque chose soit fait dans le sens\nd'une protection officielle de nos Lettres, il faut se garder de donner à ce\nquelque chose des tendances trop absorbantes et trop réglementatrices ; et à\ncet égard, il convient, à mon sens, de choisir, parmi les diverses idées mises\nen avant, celle qui soit la moins périlleuse pour la liberté de l'art et j'oserais\npresque dire... la plus inoffensive.\n   Nous plaçant à ce point de vue, nous écarterons d'emblée le projet de\nM. Valère Gille : une Académie des Lettres, à l'instar de l'Académie fran-\nçaise, et qui « serait le couronnement des Classes déjà existantes de l'Aca-\ndémie de Belgique, comme, toutes proportions gardées, l'Académie française\nest le couronnement de l'Institut ». C'est trop ou c'est trop peu. C'est trop,\ncar à supposer que cette Académie des Lettres prenne en Belgique l'hégé-\nmonie à laquelle prétend l'Académie française, elle ne manquerait pas —\navec nos mœurs — de vouloir régenter souverainement la Littérature, au grand\ndétriment des spontanéités individuelles. Et nous connaîtrions à nouveau le\ntemps des Syllabus artistiques ! C'est trop peu, si cette Académie des Lettres,\nse conformant à la pensée de M. Valère Gille, serait placée « au sommet de\n\n\n  (1) Le Samedi, 25 août 1906.\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "550                                 DURENDAL\n\n\n nos plus hautes institutions scientifiques » et serait accessible même aux\n membres des autres Classes de l'Académie, « qui ne sont point des écrivains\n de profession, mais qui ont, dans leurs écrits, témoigné d'un souci littéraire ».\n Qu'adviendrait-il alors? Cette Académie se peuplerait peu à peu de savants de\n toutes spécialités, de critiques d'art, voire même de politiciens. Les purs\n écrivains se verraient d'abord réduits à une minorité sans influence, pour être\n ensuite progressivement éliminés. Et l'aventure de la Classe des Lettres de\n notre Académie actuelle aurait une seconde édition !\n   Si les littérateurs veulent s'épargner de nouveaux déboires et échapper à\nune nouvelle duperie, ils prendront leurs précautions : qu'ils n'admettent,\ncomme représentation, qu'un organisme jalousement et exclusivement réservé\naux artisans de la beauté désintéressée. Et dans cet ordre d'idées, l'adjonction\naux Classes déjà existantes de l'Académie, d'une réelle Classe des Lettres\nparaît la solution indiquée.\n   D'abord cette solution ne bouleverserait rien et ne froisserait personne —\ndouble et immense avantage dans un pays où tous ont le culte de la tradition\net où chacun tient à ses privilèges !\n   Ensuite, cette solution serait d'application immédiate et facile : il suffirait\nde convier la Classe des Lettres actuelle — qui prétend n'être plus la Classe\ndes Belles-Lettres — à prendre un titre mieux en harmonie avec le but qu'elle\ns'assigne et de ne plus continuer à couvrir une marchandise scientifique d'un\npavillon littéraire. Le nom de Classe des Lettres passerait à l'organisme nou-\nveau qui, placé sur le même pied que les autres Classes de l'Académie, n'abri-\nterait que des « littérateurs » dans le sens strict du mot.\n   Ainsi constituée, la véritable Classe des Belles-Lettres de l'Académie de\nBelgique, sans pouvoir prétendre à des gestes de commandement ni à des\nallures de concile, rendrait à la Littérature belge les modestes services qu'on\npeut attendre d'elle : encouragements aux débutants, collation des prix de\nLittérature, consultation sur les réformes dans l'enseignement littéraire, etc.\n   Il importe, du reste, de ne point se faire illusion et de, ne pas s'imaginer qu'il\nsuffirait que notre Littérature soit officiellement reconnue par la création\nd'une authentique Classe des Lettres, pour que du coup nos écrivains soient\nhonorés comme ils le méritent et lus comme ils le désirent. Il faudrait, pour\ncela, changer notre mentalité belge, pétrie de positivisme et saturée de mer-\ncantilisme. Et cette réforme-là, on ne peut guère en escompter la réalisation\nque de ce facteur fantaisiste et hasardeux qui s'appelle le Temps !\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  La Panne, 25 août 1906.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 551, "page_fin": 553, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris Les faits divers", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 666, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2880, "texte": "Lettre de Paris\n\n                   LES faits divers ont leurs destins, tout comme les livres. Si le\n                      malheureux curé de Chatenay avait disparu en tout autre\n                      saison que l'actuelle, il n'aurait pas fait rêver les cervelles\n                      humaines, comme dit Baudelaire. Mais voilà, c'est en août\n                      qu'il a le bon esprit de s'évanouir dans le mystère; en août,\n                      époque où tous les chroniqueurs, égarés des bords de\n                      l'Océan aux pics des Alpes, se battent les flancs au fond de\n                      ténébreuses salles de lecture kursaalesques en se disant :\n                      « Sur quoi, diable, vais-je leur tartiner aujourd'hui? » En\naoût, tout le monde se repose, pas de Chambres, pas de crises, par de pre-\nmières, pas de courses. Il y a bien l'Encyclique, mais c'est un aliment austère,\net que les estomacs des lectrices ne supportent qu'à doses homéopathiques.\nTandis qu'un curé qui disparaît, tourbillon de poussière où gyrovaguent deux\nroues de bécane, en un pays où villégiaturent des touristes de tout poil et des\nexhibitionnistes de toute plume, quel bonheur! Voyons, si vous aviez été\nfakir, auriez-vous résisté à la tentation de sortir de votre malle le turban\nnational et le langouti topique? Et si vous aviez été Pezon, vous seriez-vous\nrefusé à ordonner à votre hyène le travail en plein air ?\n   Croyez bien que si Erostrate eût vécu de notre temps, c'est au mois d'août\nqu'il aurait incendié le temple d'Ephèse, et ce qui prouve surabondamment\nque le mont Pelé tire son nom de sa calvitie et non d'une déesse caraïbe, c'est\nque cet infernal volcan s'est embrasé juste le jour, le seul jour, où il n'aurait\npas dû le faire. Vraie déesse, Pelé aurait lu les journaux et aurait su qu'à ce\nmoment-là tout Paris, tout le globe haletait après l'ouverture du coffre-fort de\nMme Humbert qui devait avoir lieu à l'aube suivante; cette sous-manitoue\naurait fait relâche et aurait joué son ouverture à elle, la semaine d'après.\nIronie des choses, la plus effroyable éruption de l'histoire, celle à côté de qui\nles catastrophes de Pompéi et d'Herculanum ne sont que des jeux d'allu-\nmettes, le comble de l'horreur destructrice et de l'enfer sur terre, a failli passer\npresque inaperçu !\n   Si encore de cette obscure aventure du curé de Chatenay les passants\ntiraient de judicieuses leçons, et si au lieu de s'ébaudir sur le mage, le fakir,\nle médium et le chacal (d'animaux biscornus, voilà un bien bon plat; on\ndirait le titre d'une fable de M. Charles Richetl) ils broyaient l'os du fait\ndivers pour en sugcer la substantificque moelle ! Car, enfin, si le malheureux\ncuré a été assassiné, comme il le semble bien, il faut d'abord reconnaître qu'il\nest très facile d'être en plein jour roulé, saigné, ficelé et mis en lieu sûr, sans\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3442, "texte": "552                                 DURENDAL\n\n\nque personne s'en doute, surtout le gouvernement. Les contribuables qui\ncherchent des procédés expéditifs et des cachettes insoupçonnables pour y\nterrer leurs titres au porteur feraient bien de prendre des leçons de nos\napaches.\n   Sont-ce des chemineaux qui ont fait le coup, attention, c'est la question du\nvagabondage qui se pose ! Le vagabond c'est l'être énigmatique, épouvante\npour les uns, enthousiasme pour les autres; lesquels ont raison? Le séden-\ntaire en a la terreur; quand une figure barbue paraît au seuil de la ferme ou\nà la grille de la villa, chacun se dit : « Qui sait ce qui va m'arriver demain ? »\nDonner de l'argent ou du pain, c'est s'exposer à se voir mettre sur la benoîte\nliste qui vous vaudra, pendant la longue saison claire, la visite quotidienne\nd'un chapelet de trimardeurs. Refuser, c'est grave; peut-être ce soir, une\nmeule s'allumera-t-elle toute seule dans la plaine, ou les bœufs en pâturage\nde nuit se réveilleront-ils tous le lendemain avec une satanée colique. Sans\ndoute, mais il n'y a pas que des sédentaires! Touchez au chemineau, le\nSpectre de Jean Richepin va surgir et toutes les voix des poètes renforceront\nla sienne. Car les poètes sont tous, vous le savez, bureaucrates dans de\nnauséeuses administrations, et du fond de leurs cavernes à cartons verts, ce\nsont d'autres verdures et d'autres spélunques qu'ils rêvent! « Les nuages,\nlà-bas, les nuages, les merveilleux nuages!... » Mais à ce point de vue, ne\nsommes-nous pas tous poètes? Quel est celui que ne ravit pas l'idée du vaga-\nbondage? (pas le spécial, qu'on se rassure!). Les landlords eux-mêmes ont\ndes roulottes automobiles, et les trains Renard à souples ondulations\n déballent au coin des bois les argenteries massives et les pâtés de venaison.\n Somptueux chauffeurs qui arborez vos peaux d'ours blancs sur d'impeccables\n Dion Bouton, les chemineaux sont vos frères! Vacher abattait plus facilement\n encore que vous ses 30 kilomètres nocturnes à travers champs, et peut-être\n n'a-t-il pas tué beaucoup plus de paysans que tel de vos chefs, grand écraseur\n de l'Auto-club de France !\n    Autre point de vue : Qu'a donc fait dame Thémis en tout ceci? Ce n'est pas\n elle qu'on pourra accuser de charlatanisme bruyant; on n'a pas vu de procu-\n reur de la République mettre les petits cailloux de la grand'route sur sa\n langue, ni de juge d'instruction partir en chasse avec un vautour chaperonné\n sur le poing. Soit; mais on l'accuse, cette bonne dame à balances, de s'être\n entichée dès le premier jour d'une hypothèse non moins spéciale que certain\n vagabondage et de n'avoir pas voulu en démordre. Disparu, le curé? C'est\n qu'il a eu ses raisons pour se carapater. Et en avant les raisons, on en a des\n flottes! Le curé jouait, le curé buvait, le curé troussait les filles, le curé spé-\n culait à la Bourse, le curé allait faire la bombe en civil dans tous les patelins\n voisins. Si jamais on retrouve le corps du malheureux au fond de quelque\n mare, dame Thémis, le nez sous son bandeau, est capable de s'écrier : « Je\n l'avais bien dit, voilà où mène l'inconduite ! »\n    Ah! les bons juges, Dieu nous garde des bons juges! Dieu nous garde de\n tous les juges quels qu'ils soient! Celui qui a dit Nolite judicari avait peut-être\n bien raison. Etre juge, tenir en ses mains l'honneur d'une créature, d'une\n foule de créatures, et serrer les doigts, doucement, jusqu'au bout, sans avoir\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2714, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                553\n\nrien à craindre de personne, la « prise à partie » du Code de procédure est une\nsi bonne blague ! De toutes les anecdotes atroces de l'atroce Terreur, je ne\nsais s'il en est de plus frissonnante que cette séance du tribunal révolution-\nnaire où comparaissait un malheureux maître d'armes accusé de je ne sais\nquel incivisme. Le président, avec une douce sensation de volupté à l'idée\nqu'il n'était pas heureusement sur le terrain où il aurait été embroché comme\nun dindon, questionne, interrompt, griffonne, lit la sentence et après le mot :\n « A mort », ajoute : « Pare-moi cette botte-là, mon vieux! »\n   Cette historiette-là, on devrait en exiger la connaissance de tous les futurs\ncandidats à ce concours pour le recrutement de la magistrature qui apparaît\nsi merveilleusement organisé pour arrêter qui on veut et laisser passer qui on\nveut également. Peut-être même ne devrait-on exiger que ça! Le droit, c'est\nun peu l'affaire de tous, comme Michelet disait de l'éducation. Tout père doit\nsavoir élever ses enfants, et s'il s'en décharge sur des maîtres en soutane ou\nen redingote, il a tort. Tout citoyen devrait également savoir trancher un\nlitige; le juge de l'avenir sera choisi sur son mérite personnel plus que sur ses\nconnaissances juridiques. Merlin de Douai savait son Code pénal mieux\nqu'homme de France, le ciel nous préserve des Merlins de Douai! Pour être\njuge, il faudrait avant tout avoir les cheveux gris. Le petit jeune homme frais\némoulu de la faculté de droit et investi du terrible pouvoir de décider, de\ncondamner, d'emprisonner, c'est une idée intolérable. Qui dira les mon-\ntagnes d'iniquités dont se sont rendus coupables dans tant de petites villes des\nmagistrats baignés dans l'atmosphère des mesquines rancunes quotidiennes?\nRappelez-vous ce juge d'instruction qui fit passer en cour d'assises comme\nassassin de sa vieille mère un habitant dont il ne partageait pas les antipathies\npolitiques. Non, non, pas de jeunes gens, pas de professionnels, pas de prurit\nd'avancement; tous les juges égaux, tous les juges quinquagénaires, tous les\njuges pris dans toutes les classes de la société, vieux officiers, vieux commer-\nçants, vieux agriculteurs, vieux n'importe quoi. El quand il y aura une\nquestion de droit délicate, eh bien le juge nommera ses experts jurisconsultes\ncomme il y a déjà des experts chimistes ou médecins. jC'est un peu ainsi que\ncela se passait à Rome, et ça n'allait pas plus mal. Des juges graves, intègres,\nsérieux, indulgents, au-dessus de toutes les tentations... Rassurez-vous, ce\nn'est qu'un rêve !\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 554, "page_fin": 573, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES LE ROMAN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 669, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nLE ROMAN :\n L e s é g a r é s , roman, par JEAN NESMY. — (Paris, Calmann-Lévy, éditeur.)\n   J'avoue qu'en rendant compte — les lecteurs s'en souviennent peut-être —\ndu premier roman de M. Nesmy, l'Ivraie, une paysannerie plus idyllique que\nréaliste où circulait un beau souffle de poésie et d'honnêteté, je ne m'attendais\npas à découvrir une portée sociale et morale à la prochaine étape de\n M. Nesmy dans la carrière littéraire.\n   Les Egarés sont un roman d'où l'intérêt purement romanesque n'est pas\nexclu sans doute, mais où des préoccupations nationales occupent le premier\nplan. C'est une évocation palpitante d'un mal qui envahit d'inquiétante façon\nles éléments jeunes dans les rangs des instituteurs primaires français et dont\nle contre-coup doit être fatal — il l'est déjà — à l'avènement d'une génération\ncapable d'arrêter la France sur la pente de la désorganisation patriotique et\nde l'anarchie sociale.\n   Forcément l'auteur touche ici des questions dont les partis politiques font\nle champ de leurs polémiques électorales. Cependant, avec un rare souci de\nl'exactitude et de l'impartialité, M. Nesmy s'interdit les digressions, les\ndiatribes, les conclusions trop personnelles qui eussent excédé le domaine de\nl'art et rendu suspect son livre à ceux qui y cherchent avant tout une œuvre\nlittéraire. Je ne sais pas, d'ailleurs, de réquisitoire plus éloquent dans sa\nréserve, de pages plus vengeresses dans leur sobriété que cet exposé de l'esprit\nd'internationalisme qui, comme une gangrène, envahit le corps, déjà malade\nd'irréligion, de l'enseignement primaire français. Car elles sont loin déjà les\nluttes confessionnelles qui mirent en présence l'enseignement congréganiste\net l'enseignement officiel, luttes pas toujours à armes égales, mais où cepen-\ndant régnait une atmosphère de liberté et d'indépendance qui sauvegardait\nle droit du père de famille et le droit de l'enfant. La religion est désormais\nhors cause, hélas! L'enseignement congréganiste annihilé par force n'en\névoque plus l'impérieuse pensée. C'est la morale civique qui, aujourd'hui,\nsouffre de rudes intempéries. L'idée de patrie, de grandeur guerrière, de\nnoblesse historique est minée à son tour. De même que jadis, les vieux insti-\ntuteurs croyants ont vu avec tristesse décrocher le crucifix de leurs écoles,\nainsi le héros de M. Nesmy voit avec désespoir croître parmi ses jeunes\ncollègues l'empire des théories dissolvantes de l'abolition des frontières, de\nla haine du service militaire, de la contestation des plus pures gloires patrio-\ntiques françaises. L'intrigue du roman met en présence des vieilles convic-\ntions, si modérément, si sincèrement défendues par lui, les opinions subver-\nsives, ambitieuses et hardies, de son adjoint Lucquet. Comment ces dernières\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                555\n\n sont le ressort de l'action en amenant l'adjoint à un éclat qui n'est pas réprimé\n par l'autorité supérieure embarrassée de constater que dans son sein même ces\nopinions s'épanouissent, en éveillant, à propos d'une candidature de Lucquet\nà la direction d'un organisme professionnel, des sympathies parmi tant de\ncollègues jeunes et ambitieux, le lecteur le verra en lisant les Egarés.\n   Conjointement avec l'intérêt social du livre, il suivra celui de l'intrigue\namoureuse peut-être trop simple pour lutter d'émotion avec le premier.\n Martiale Castagne et Courréguelongue, le second adjoint du régent Philippe\n Castagne, sont faits pour s'aimer. Mais sur leur idylle aussi a passé l'influence\nsensuelle et perverse de Lucquet qui détache Martiale pendant une période,\nheureusement passagère, d'égarement. Nous retrouvons dans la peinture de\ncette aventure sentimentale la touche poétique et délicate qui nous avait ravi\ndans l'Ivraie. Elle se trahit tout entière, me semble-t-il, dans ce passage que\nje veux citer en terminant.\n   C'est le jour de la fête du régent. Il y a eu un dîner avec fleurs et discours.\n Le soir, Mme Castagne s'est mise à chanter une valse. Martiale et Courrégue-\nlongue dansent :\n   « Autour d'eux les deux adjointes et leur directrice faisaient le cercle, admi-\nraient la grâce souple de la jeune fille, l'habileté du danseur à la conduire, le\njeu harmonieux de leurs gestes et de leurs mouvements. Courréguelongue\nfaisait preuve d'une légèreté dont sa lourdeur habituelle ne l'eût point fait\njuger capable. Martiale ne perdait rien du charme fier de sa jeunesse. On\nsavait qu'ils se plaisaient à être ensemble, que leurs situations se convenaient,\net l'opinion publique, qui n'est jamais en retard, surtout quand elle ne suit\npas d'aventure les faux chemins, les mariait depuis longtemps. On les enviait,\nmademoiselle Ramel avec l'amer regret d'un bonheur, qu'il ne lui était plus\npermis de convoiter, mademoiselle Coulié avec la crainte que ce même bon-\nheur lui échappât, mademoiselle Dumêne avec l'anxiété de le connaître. Le\ncouple sentait peser sur lui ces regards pleins de tristesse, d'inquiétude ou\nd'émoi, et sa joie d'être heureux s'en augmentait, tant le bonheur est égoïste. »\n   C'est simple et finement observé, avec cette émotion contenue dont la source\nest dans l'ombre de la meilleure sincérité d'une âme de poète. Cette âme, en\ndépit de ce que le sujet du roman a de nécessairement austère et théorique,\ntrouve maintes autres occasions de s'épancher : paysages campagnards,\nanalyses et croquis de choses et de gens. C'est sans doute ce qui fait le vrai,\nle plus sûr charme du livre.\n                                                                          H . D.\n\nL e s c o n t e s d e l a H u l o t t e , par GEORGES RENCY. — (Bruxelles,\n  Association des Ecrivains belges.)\n   Nous n'avons pas besoin de faire l'éloge des contes de Georges Rency. Nos\nlecteurs ont pu les apprécier par eux-mêmes. L'auteur a eu la gracieuseté de\ndonner à Durendal la primeur de quelques-uns des plus jolis contes de la\nHulotte et le souvenir qu'ils en ont gardé les engagera certainement à\nfaire l'acquisition de son livre pour lire les autres.\n   Nous avons en Belgique un groupe de conteurs remarquables. Chacun de\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3414, "texte": "556                                DURENDAL\n\n\nces conteurs a une personnalité bien à part et chacune de ces personnalités est\ncaptivante. Je place au-dessus de tous Blanche Rousseau. Les joyaux que\nrenferme l'écrin : Nany à la fenêtre brillent comme des étoiles dans le ciel\n littéraire. A mon avis on n'a jamais rien écrit d'aussi fort en fait de contes.\n   Les contes de Georges Rency me font songer à Anatole France, non pas\npour l'esprit qui les anime et qui est radicalement différent de cet esprit\nde scepticisme ironique qui caractérise l'écrivain français, ni pour le genre,\nd'histoires imaginées, mais pour la forme qui les enrobe. Le français qu'écrit\nnotre compatriote est aussi classique que celui de l'académicien parisien. Il\nse distingue surtout par sa belle simplicité, par sa lumineuse clarté, par un\nchoix d'expressions si adéquates à la pensée qu'on ne pourrait en imaginer de\nplus justes, ce qui est le fait d'un écrivain tout à fait maître de la langue,\nenfin par une rare élégance.\n   Georges Rency nous avait déjà donné deux romans admirablement char-\npentés et vigoureusement écrits : Madeleine et l'Aïeule. Du premier, Firmin\nVan den Bosch rendit compte jadis. Et le lecteur se rappelle sans doute avec\nquel enthousiasme je lui parlai du second, qui m'avait absolument séduit\npar sa beauté littéraire. Ici encore s'affirmait une étonnante simplicité de\nconception et d'écriture. Mais remarquez, je vous prie, que rien n'est plus\ndifficile que d'imaginer des histoires simples et de les écrire simplement.\nCette simplicité exige un talent de tout premier ordre et hors de paire.\nCombien d'auteurs cachent le vide de la pensée sous le clinquant du verbe.\nD'une littérature aussi superficielle, on finit toujours par se fatiguer. On ne\nse lasse jamais de celle de notre confrère. Quoi qu'il écrive, romans, contes,\ncritiques, il est toujours intéressant, parce que tout ce qu'il écrit est sérieuse-\nment pensé et écrit dans un style impeccable.\n                                                                         H. M.\n\nD i e u OU p a s D l E U , roman, par     MAURICE BEAUBOURG.       — (Mercure de\n  France. )\n   La Novelette n'est pas loin de Marseille. Annibal Estoupan, l'industriel\nsocialiste, chef du Bloc local, et Sérafin Espartefigue, l'adjoint au maire,\nchef du parti clérical, sont proches parents tous deux de Tartarin. Vantards\net vociférants, toujours paradant et piaffant, ils incarnent, l'un la Casserole,\nl'autre la Calotte. Il faut convenir que M. Maurice Beaubourg leur prodigue\navec impartialité le sarcasme et leur fait part égale de ridicule : Espartefigue\nest paillard, mais Estoupan exploite en despote le pauvre. Or, tandis qu'ils\ns'exècrent, leurs enfants s'adorent. En vain les pères ennemis s'efforcent, par\nviolence ou par ruse, de briser leur amour. Rousoun et Baudille, à force de\nbaisers et de larmes, triomphent. Faut-il dire que je goûte l'idylle plus que la\nsatire? C'est plein de soleil, de poussière et de bruit, de mouvement, de cou-\nleur, exubérant, étourdissant, malheureusement un peu cynique aussi. Et l'on\ns'expliquerait mal que, pour fonder sur l'Amour la pacifique cité future,\naffranchie à la fois du jésuite et du franc-maçon) l'auteur compte sur la leçon\net l'exemple d'une... fille, si l'on ne savait que M. Beaubourg est un très\nremarquable pince-sans-rire.\n                                                                       M. D.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3286, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                557\n\nLe Mariage d'un réactionnaire, par RENÉ TESSIER. — (Paris,\n   Fontemoing.)\n   Il faut classer ce livre parmi les meilleurs romans ayant pour objet le\ntableau des petits coins provinciaux, si intéressants pour un esprit philoso-\nphique et attentif, et qui a le don d'analyser la psychologie très curieuse\ndes gens des petites villes. Il a paru dans ces dernières années toute une série\nde romans de cette espèce. René Boylesve est passé maître dans le genre. Ses\nromans : Mademoiselle Cloque, L'Enfant à la balustrade sont des chefs-d'œuvre.\nCeux d'André des Gachons : La maison des dames Renoir et Lafiancéede province\nsont des livres de tout premier ordre. Enfin, pour parler de chez nous, le\nroman de notre collaborateur G. Virrès : Les gens de Tiest, est une œuvre\nremarquable.\n   René Tessier, auteur du roman que nous avons en vue ici, doit être loué à\nl'égal des écrivains dont nous venons de parler. Il a le don lui aussi de péné-\ntrer avec une rare acuité dans la petite âme provinciale et il en fait voir le\ngeste avec finesse et d'une façon des plus pittoresques. Son livre est vivant,\nplein d'esprit, amusant dans certains chapitres, fort émouvant dans d'autres,\nintéressant dans tous.\n   Ce roman est bien fait, écrit très simplement, comme le doit être un livre\nde cette nature, mais avec art.\n   Toute l'histoire pivote autour d'une commune divisée en deux par la sacro-\nsainte politique, ce monstre odieux et malfaisant, qui sème la haine dans les\nâmes et arrive à ce beau résultat que des êtres sortis du même moule, puis-\nqu'ils sont des hommes et, par conséquent, devraient s'aimer, comme c'est le\ncas dans loute la nature fors dans l'humaine, se détestent pour le seul motif\nqu'ils ne pensent pas de même !\n   Les deux hommes qui se disputent le sacro-saint mandat politique sont\nnaturellement deux ennemis mortels. Et pourtant, ils finiront par se rejoindre,\net de la façon la plus inattendue, certes : par le mariage du réactionnaire\ntriomphateur avec la fille de la victime, en dépit de la divergence de vues en\npolitique. Car tel est la conclusion du roman. Toutes les péripéties de cette\nhistoire, tantôt drôle et parfois même du plus haut comique, tantôt touchante\net charmante, sont racontées dans un style plein de verve.             H. M.\n\nS a n F r a n c e S C O d ' A s s i s i , par CIRO ALVI. — (Cita di Castello. Casa\n   éditrice S. Lapi.)\n   Le roman historique a pris, depuis quelques années, une recrudescence de\nvogue, due peut-être au succès retentissant de Quo Vadis et d'autres publica-\ntions analogues. Peut-être n'est-il vraiment attrayant que pour ceux qui\nignorent tout, ou à peu près, du héros qu'il met en scène, et qui ne s'étonnent\nguère, par exemple, de voir les destinées hésitantes de la France remises\ntout entières aux mains de quelque cadet de Gascogne, de quelque Coconas\nou de quelque d'Artagnan!... Mais, si l'écrivain romance la vie ou les\naventures de tel personnage sur lequel des documents abondent, que vous\nconnaissez; si, au certain et à l'avéré, il ajoute la fioriture plausible, mais\ncependant arbitraire, de son imagination, vous ne le lirez qu'avec une secrète\nrépugnance. Pour habilement qu'il mette en œuvre sa matière, parce qu'il y\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3268, "texte": " 558                               DURENDAL\n\n\n  ajoute, qu'il lui fait dire ce qu'elle ne dit pas, ce qu'elle ne sous-entend pas\n  non plus, toutes les figures qu'il dressera seront, malgré leur vérité générale\n  et sommaire, comme auréolées de mensonge.\n     Il existe encore bien des motifs de controverse et de discussion sur certains\n  points de l'histoire des origines franciscaines, mais l'accord est unanime sur\n  le caractère du mouvement suscité par le Petit Pauvre, sur la physionomie\n  de celui-ci et sur celle des êtres qu'il entraîna à sa suite. Il y a une grande\n  lumière sur les principales de ces personnalités et telle qu'elles sont vivantes\n  devant nous, dans leur caractère, dans l'allure de leur vie et jusque dans leurs\n  paroles. Et si adroit que soit l'artiste qui les détachera de l'histoire pour les\n transférer dans sa fantaisie, il ne pourra pas faire que tout ce qu'il y ajoutera\n du sien ne nous paraisse postiche et fallacieux. La vie de créatures comme\n saint François, sainte Claire ou frère Elie, ou quelque autre que ce soit, est\n comme une œuvre accomplie, et qui, bien qu'elle nous soit parvenue frag-\n mentaire, mutilée, sera toujours plus belle, plus émouvante, emportera\n toujours plus de significations dans cet état de vérité tronquée, mais intacte,\n que si elle- nous est présentée sous une apparence et avec des additions\n conjecturales. Le génie de Michel-Ange même est resté impuissant à retrouver\n le geste authentique de telle statue antique morcelée...\n    Ce sont là quelques-unes des réflexions que nous inspirait la lecture du\n S. Francesco d'Assisi, de M. Alvi. On ne saurait dénier à celui-ci la connais-\n sance de la plupart des sources historiques franciscaines, encore qu'il com-\n mette des anachronismes qui se révèlent parfois dans un détail; lorsque, par\n exemple, il qualifie les Pauvres Dames de Saint-Damien de Clarisses. Il est\nclair que, du vivant de saint François et de sainte Claire, il n'y avait ni Fran-\nciscains ni Clarisses... Mais ce sont là choses sans importance au regard de la\ndéfiguration que l'auteur fait subir à certains de ses personnages : à frère Elie,\nnotamment, à Junipère, etc. La mémoire d'Elie est assez chargée, sans qu'on\nle représente non seulement comme athée, dès ses débuts dans l'ordre, mais\nencore, comme s'employant à abuser, à la faveur du prestige d'une sainteté\nhypocrite, les religieuses de Saint-Damien; quant au pauvre et innocent\nfrère Junipère, on ne conçoit pas qu'il ait pu être choisi par M. Alvi pour\njouer le rôle qu'il lui prête.\n    L'auteur de S. Francesco d'Assisi est homme de talent et de goût, maintes\npages de son livre en témoignent; on doit regretter qu'aux fleurs si pures\net si exquises qu'il n'avait qu'à se baisser pour cueillir à foison dans le champ\nfranciscain, il ait cru devoir mélanger d'autres fleurs, non seulement équi-\nvoques et malsaines, mais — ce qui est pis — artificielles.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLE THÉÂTRE :\nP a n , comédie satirique en trois actes, en prose, par CHARLES VAN LER-\n  BERGHE. — (Paris, Mercure de France.)\n  Sur la mer ionienne, jadis, une voix mystérieuse clama la mort de Pan.\nVoici qu'une autre voix annonce, sur la mer de Flandre, sa résurrection. Et\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3416, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                  559\n\n\nPan ressuscite, en effet. Comme le soleil se couchait, — c'était le premier soir\ndu printemps — Pierre, gardien du bouc communal, qui rêvait sur la dune,\nvit un homme tout nu sortir des flots : c'était Pan. Sa femme Anne et sa fille\nPaniska, vêtue, à la manière des pastourelles flamandes, d'une peau de pan-\nthère, saluèrent sur-le-champ en cet étranger au front cornu, au pied fourchu,\nle bon Dieu. Ils l'accueillirent dans leur misérable hutte comme un hôte sacré;\net, dépouillant sa peau de panthère, Paniska, la nuit venue, partagea sa\ncouche. Scandale dans le village. Intervention du garde champêtre. Conci-\nliabule des autorités ecclésiastiques et civiles, auxquelles M. van Lerberghe\nadjoint un capucin, pour délibérer sur l'attitude à prendre en présence de Pan\nqui, à la majorité absolue, est reconnu être le Malin en personne. La niaiserie\nde ces messieurs s'avère, en leurs propos, vraiment excessive : la scène est\nd'un burlesque outré, d'une bouffonnerie énorme. En vain, le curé ordonne-t-il\nà Pan d'entrer dans le corps d'un pourceau, d'un chat noir, d'un hibou, d'un\ncrapaud : Pan se moque du curé. De guerre lasse, et comme on désespère\nd'avoir raison de Pan par la violence, les autorités se résignent à lui proposer\nun concordat, que Fan refuse. Car, pendant la délibération, le Dieu a con-\nverti tout le village, voire le sacristain. Il triomphe : un ordre nouveau com-\nmence. Le rideau tombe à l'instant où, précédé de son cortège et de Paniska\naussi peu vêtue qu'Eve avant la pomme (à moins, dit M. van Lerberghe,\nque la police ne la contraigne à se vêtir au moins d'une guirlande de\npampres), frappant le tambourin d'un geste de bacchante et chantant son\nnouveau Dieu, Pan va paraître sur la scène. En somme, satire violente de la\nsociété chrétienne, d'où l'amour et la vie, d'après l'auteur, sont bannis; exal-\ntation de la chair païenne, apothéose du Bouc. De la haine et de la fumisterie.\nCet accès d'anticléricalisme aigu n'ajoute rien à la gloire du rare poète de la\nChanson d'Eve.\n                                                                        M. D.\n\nF a n y . Comédie, par Louis DELATTRE. — (Bruxelles, éditions de la Belgique\n   Artistique.)\n   Louis Delattre est un conteur exquis. Lisez donc, si vous ne l'avez déjà\nfait, ses Marionnettes rustiques. Il a écrit d'autres nouvelles. Mais celles-ci m'ont\ntout à fait ravis. Il n'est pas permis à un Belge de les ignorer. D'autre part,\nLa loi du péché prouve que Delattre a un vrai tempérament de romancier.\nEt voici qu'il se présente à nous admirablement doué pour la littérature\ndu théâtre. Car Fany est une des plus fortes œuvres du théâtre belge\ncontemporain. Elle dénote un talent dramatique incontestable. Les physio-\nnomies sont nettement dessinées, les personnalités bien tranchées. Le jeu\ndes passions est vigoureusement décrit. Le combat intérieur qui tiraille les\nâmes est analysé d'une façon saisissante. Le spectacle de la comédie humaine\noù s'entrechoquent des natures hostiles est présenté avec une rare puissance.\nMaints passages sont du plus haut tragique, et on assiste à certaines scènes,\nl'angoisse dans l'âme et empoigné par l'émotion. Egoïsme brutal, bonté fon-\ncière, amour passionné, étroitesse de cœur, malveillance, générosité, tous ces\nsentiments contradictoires qui mènent les hommes, tantôt pour les rapprocher\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "56o                                DURENDAL\n\n\ndans l'amour, tantôt pour les séparer par la haine, de façon à ce que les uns\ns'aiment jusqu'à l'héroïsme et que les autres s'entre-déchirent avec cruauté, sont\nbien tels que Louis Delattre nous les montre.\n   Nous croyons inutile de dire — car tous ceux qui connaissent l'auteur\nsavent qu'il ne publie jamais d'œuvre imparfaite — que cette comédie est écrite\ndans la plus jolie langue que l'on puisse imaginer.\n   La simple lecture de cette comédie produit déjà une profonde impression.\nCombien plus émouvante ne serait-elle pas, exécutée au théâtre? Nous\nsouhaitons vivement qu'elle le soit au plus tôt.\n                                                                         H. M.\n\nL'ART :\nHistoire de la peinture française au XIX e siècle, par ANDRÉ\n    FONTAINAS. — (Paris, Mercure de France.)\n    « Voici un livre mal composé. Je m'en avise après coup, et je n'en suis pas\n fâché. Une rigueur trop grande dessèche l'argumentation, épuise la sève\n vivante. Sans doute, les esprits scientifiques n'auront que du dédain pour un\n ouvrage conduit avec tant de futilité et d'abandon. Mais ceux qui font de\nleurs sensations même l'objet de leur sollicitude sauront gré peut-être\n à l'auteur de n'avoir point cherché à dissimuler ses préférences ni ses\n antipathies.\n    » Deux hautes qualités, dont médit la méthode : la passion et la partialité,\nconstituent la vertu primordiale d'un historien critique. Il se peut que l'éru-\ndition patiente s'en passe, mais quiconque se propose, en coordonnant des\nfaits, d'en établir la valeur relative et le lien nécessaire, se trouve forcément\namené à choisir, à exalter ici et là à atténuer. On ne saurait concevoir que\ncelui qui n'est intéressant qu'à la mesure de sa sensibilité, s'en départisse à\nson vouloir, si bien qu'il apprécie les choses et les hommes tels qu'ils sont\n dans leur essence, et n'y mêle un peu de l'effet qu'ils produisent sur sa\nréflexion, du trouble qu'ils apportent dans ses sentiments et dans ses\npensées. »\n   Tel est l'avertissement que l'auteur de ce livre excellent place en tête de son\nouvrage. Son langage ne paraîtra extraordinaire et insolite qu'aux lecteurs\nférus encore de la chimérique pensée qu'une œuvre puisse être viable qui ne soit\nnée d'une conception passionnée, d'un dessein ardent ardemment poursuivi.\n L'histoire politique même n'échappe point à cette loi, car, quelle que soit la\n volonté d'impartialité de l'écrivain, quel guide, que sa préconception, con-\nsciente ou inconsciente, dirigerait son choix entre les milliers de faits et de\ndocuments qu'il est appelé à mettre en œuvre ? Combien davantage en matière\nd'histoire de l'art, puisque aussi bien, à moins de se borner à une sèche\nénumération de noms, de dates et d'œuvres, il n'y est point de jugements\nfondés sur des principes indubitables et que toute critique ne s'y peut référer\nqu'à des faits d'émotion et de sentiment purement personnels.\n   Nous demanderons donc aux érudits, aux fouilleurs d'archives et aux\nfaiseurs de catalogues des renseignements, des notes d'exactitude et de préci-\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "                             LIVRES    ET   REVUES                            561\n\n\nsion, des chronologies, mais nous attendrons des artistes seuls les mots suscep-\ntibles de nous faire pénétrer la pensée et l'œuvre des artistes; et ce seront des\nlivres fervents et perspicaces tels que le Rembrandt, de Verhaeren, que le Luini,\nde Pierre Gauthiez, ou encore que les Trois Primitifs, de J.-K. Huysmans...\nCe sont là, il est vrai, des monographies, dont le sujet a été délibérément\nchoisi par leur auteur, en toute prédilection, tandis que l'étude de M. Fon-\ntainas embrasse une longue période et doit forcément faire mention de\nnombre de peintres de tendances diverses, dont quantité ne peuvent point ne\npas être antipathiques à l'historien. La citation que nous avons faite plus\nhaut suffit pour apprécier la franchise crâne avec laquelle celui-ci avoue ses\npréférences et ses aversions, mais il ajoute : « Ne tombons pas dans la sottise\nde déprécier ce qui contrecarre ou dément nos aspirations. Diminuer un\nadversaire, c'est se diminuer soi-même. Au contraire, en s'efforçant de le\npénétrer, de se saisir de sa foi et de son système, d'analyser ses principes,\nses procédés et son idéal, son œuvre et sa pensée, et de reconnaître la sincé-\nrité de ses conceptions, l'excellence de ses réalisations ; en le dressant à sa\ntaille véritable, on hausse en proportion le héros qu'on lui oppose, on magnifie\nce qu'on aime. »\n    On ne saurait plus justement et plus spirituellement dire. Et M. André\n Fontainas, fidèle au programme énoncé ainsi, a écrit un livre charmant et\n précieux, une histoire pleine d'animation et de vie, et aussi d'ordre ingénieux\n et de clarté heureuse, de la magnifique évolution de la peinture française entre\n 1800 et 1900. Qu'il nous entretienne de David, d'Ingres ou de Delacroix,\n qu'il nous montre l'avènement, avec les grands paysagistes Corot et Millet,\n d'un art détaché déjà des systèmes et retourné aux sources candides de la vie,\n l'auteur abonde en définitions nettes et rapides, et en appréciations où se\n décèlent à la fois le tact exquis du critique et la sensibilité vive du poète. Les\n pages qu'il consacre à Ingres, à Delacroix et à Corot, par exemple, sont parmi\n les meilleures qu'ait suscitée l'œuvre de ces artistes, mais sa particulière\n dilection va aux expressions les plus récentes et les plus lumineuses de la\n peinture et dans les chapitres enthousiastes qu'il dédie aux Impressionnistes,\n notamment, on lira avec jouissance les pages nuancées, délicates et compré-\n hensives où se trouve défini, analysé et, pour ainsi dire, transcrit de la façon la\n plus profonde et la plus sentie l'art de Monet, de Degas et surtout de\n  Renoir...\n\nL e P a y s a g e e t l e s P a y s a g i s t e s : Théodore Verstraete, par LUCIEN\n  SOLVAY, 18 illustrations hors texte. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Le paysage a envahi la peinture moderne et l'on pourrait dire que les\nartistes qui ont marqué davantage dans le dernier siècle et dont l'influence a\nété le plus considérable étaient des paysagistes. Ils n'ont pas médiocrement\ncontribué à arracher le peintre à son atelier pour l'entraîner à installer son\nchevalet en plein air, au grand air libre et lumineux, devant la nature même,\ndont le seul aspect suffisait pour lui faire oublier ou dédaigner les vieilles\nrecettes de l'école, les sites appropriés et les formules du genre. Nous avons\neu alors la nature pour la nature — programme aussi justifié que celui de\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3239, "texte": "562                              DURENDAL\n\n\nl'art pour l'art l'était peu; la nature pour sa propre beauté, pour ses propres\nsignifications et non seulement pour servir de cadre ou de scène à tel épisode\npathétique ou à telle anecdote... Et il s'est trouvé que le paysage dont les\nanciens peintres et miniaturistes flamands furent des premiers à enchanter\nleurs ouvrages, passé à l'état de décor aux plans prévus et aux accidents\nprescrits sous l'empire de l'art académique, devait devenir l'instrument\nd'expression le plus sensible et le plus susceptible d'émouvoir entre les mains\ndes artistes de notre temps. En effet, l'on a qualifié de :\" musique absolue \"\ncertaines œuvres de Beethoven ou de Bach, pures effusions lyriques issues\ndu plus intime de l'âme de ces grands maîtres, et l'on pourrait appliquer la\nmême épithète à la peinture de paysage : dans tout autre tableau la person-\nnalité de l'artiste est, pour ainsi dire, reléguée au second plan : l'attention\nest subjuguée, d'abord, par le sujet dramatique, historique, légendaire, etc.,\nquel qu'il soit qu'il a prétendu représenter... Dans le paysage, il laisse tout\nmoyen de captiver qui n'est pas de son art propre ; il abdique tous les\nprestiges empruntés de la composition, du sentiment, etc., qui peuvent agir\nsur le spectateur. Il faut qu'il se donne tout entier lui-même et, pour que\nson œuvre existe, il faut qu'il ait quelque chose à donner...\n   Théodore Verstraete a donné, et beaucoup ; c'était un sensitif, familier et\namoureux de la terre flamande qu'il a épiée dans tous ses aspects et dont il a\ndit la force tranquille et l'étrange et religieuse mélancolie dans nombre\nd'oeuvres pénétrantes... En étudiant la carrière de ce sincère artiste,\nM. Lucien Solvay nous montre à la fois et nous explique la fortune du\npaysage dans l'art moderne, à la suite de la lente évolution esthétique qui a\nmodifié la conception que l'on en avait.\n   Et ces pages, que l'éditeur a illustrées de nombreuses reproductions\nd'ouvrages de Verstraete, sont, il est presque superflu de le dire, d'une\ncritique aisée et clairvoyante, qui voit juste et qui voit loin et sait faire\nd'une monographie telle que celle-ci l'occasion d'observations générales\nexcellentes et fécondes.\n\n\nLes g r a n d s a r t i s t e s ; Lucini, par PIERRE GAUTHIEZ. — (Paris, Lau-\n   rens.)\n   La Lombardie plantureuse et fine, avec la fertilité de ses verdures et\nl'humidité un peu fiévreuse de ses rivières et de ses marécages a une étrange\net molle séduction. Ce sont des plaines cultivées, opulentes et monotones\nauxquelles leurs lointains confins montagneux font une noble perspective et il\nsemble que l'étendue des horizons et la luxuriance du terroir y correspondent\nà une forme de vie plus déployée, plus bellement animale que, par exemple,\ndans les défilés étroits et accidentés de la nerveuse et subtile Toscane.\n   Les femmes lombardes, avec leur beauté à la fois forte et suave, l'ardeur\nblonde de leurs cheveux et de leur teint font songer, si l'on se rappelle les\nascendances de cette population en laquelle le sang germain s'est mélangé\navec le sang latin, à quelque fruit du nord, mûri et nuancé au soleil du midi ;\nfruit doux et brûlant, dans le coloris vif et délicat et la carnation duquel il\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3368, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                              563\n\nsemble que transparaissent, confondus, la richesse du lait et la générosité du\nvin...\n   Ces femmes, que l'on rencontra dans les œuvres de la période lombarde\nde Léonard, et dont les fresques de Luini sont peuplées, aujourd'hui encore\n« courent les rues des villes et les routes de la campagne » de la Lombardie\net du Tessin. « Tous deux, remarque parfaitement M. Pierre Gauthiez, tous\ndeux, le grand peintre de chevalet aussi bien que le frescante, peignaient les\nbelles filles qui passaient près d'eux, avec les yeux lombards aux paupières\nlourdes et ambrées, les joues opulentes au modelé si moelleux, le riche sou-\nrire des lèvres et des narines voluptueuses, le menton sans arête vive ou ligne\ndure, comme fondu dans la douceur d'une ombre caressante ; et cette sveltesse\ndu col, faite de langueur et de force, qui donne la grâce et l'attrait... » Et\nLuini, comme tous les grands artistes dont l'art paraît aspirer à résumer\ntoutes les dilections spirituelles et sentimentales en quelque figure préférée\net caractéristique ; Luini comme Léonard, mais non à sa suite, à fixé la res-\nsemblance de ce type lombard en une image délicieuse et forte (la Sainte\n Catherine enlevée par les anges, de la Brera, par exemple; celle de l'église de\nSaronno, etc.) dont la fréquence sous son pinceau a donné naissance, peut-\nêtre, à une belle légende de douleur et d'amour.\n   Ce grand peintre, dont l'œuvre de gravité, de sérénité et de tendresse est\nà peu près toute en fresques exécutées à Milan (Monastère majeur), à Saronno,\nà Côme, à Lugano, etc., n'avait pas fait, jusqu'ici, l'objet de l'étude complète,\nperspicace et compréhensive dont il était digne. Cette étude, M. Pierre Gau-\nthiez, familier de l'œuvre de l'artiste milanais, dont il a même eu le mérite et\nla joie de découvrir une fresque inconnue à Lugano, nous l'apporte : il met\nexcellemment en lumière, avec lu conscience et la sensibilité profonde que\ntous ceux qui ont fréquenté ses beaux travaux sur l'Italie lui connaissent,\nl'originalité de Luini, développée non à l'ombre, mais à côté de celle de\nLéonard, et toute différente, « toute sienne », dans les moyens comme dans\nles visées de son art... Constatation affligeante pour les fabricants de manuels\nd'esthétique et pour les amateurs de notions simplifiées, au vœu desquels\nl'histoire de l'art doit prendre les apparences d'une revue militaire, chaque\nécole défilant précédée par son colonel!... Mais les faits ne sont qu'un futile\nobstacle pour la manie de la catégorie : « Il est singulier d'arranger une école\nautour d'un artiste subtil jusqu'au mystère, tel que fut le Vinci... » observe\n M. Gauthiez, et c'est précisément ce que', de notre côté, nous écrivions ici\nmême, dernièrement : « Léonard apparaît toujours comme un isolé : A tout\net à tous, peut-être, mais, en réalité, rien qu'à lui-même. »\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s . — Carpeaux, par M. LÉON RIOTOR. — (Paris\n   Laurens.)\n   Par sa manière nerveuse et palpitante, par tout ce que l'on sent dans son\nœuvre de volupté profondément savourée de la vie, Carpeaux, comme Wat-\nteau son compatriote, décèle ses origines et ses admirations flamandes. Les\ndons natifs de son génie robuste vinrent à leur accomplissement par la fré-\nquentation des œuvres italiennes, comme aussi sous l'influence de la haute\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3122, "texte": " 564                                DURENDAL\n\n\ntradition française représentée, aux débuts de Carpeaux, par Rude, le grand\nouvrier bourguignon : « Fidèle à la tradition, dit parfaitement M. Riotor, il\ny associera les facultés de sa race, l'amour de la chair vivante, les joies\nflamandes affinées par la perfection de l'art italien. Il tiendra de ses ancêtres\net de lui-même, plus que des académies. »\n   Ce fut une belle carrière brève, remplie d'oeuvres volontaires où la force\ns'unit à la grâce et qui, dans ses caractéristiques et sa progression, mérite\nd'être mise en parallèle avec celle des régénérateurs de la sculpture française\ntels que Rude et Rodin.\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s . — Les deux Canaletto, par M. OCTAVE UZANNE.\n   (Paris, Laurens.)\n   Antonio Canal et son neveu et disciple Bernardo Bellotto sont étudiés en ce\nvolume avec tout le charme et la finesse déliée qui appartiennent à l'auteur de\ntant de monographies ingénieuses. M. Uzanne, tout en nous parlant des\ndeux artistes qui consacrèrent presque toute leur carrière à reproduire par le\npinceau et par le burin les aspects délicieux et colorés de la cité des lagunes,\nnous dit à la fois celle-ci, la byzantine et la Renaissante; l'active et la guer-\nrière et, aussi, la nonchalante, vivant sur les arrérages de sa gloire et de sa\nfortune passées, dans un beau déclin de beauté perpétuée et de fêtes\néphémères...\n\nLes villes d'art célèbres : Pompéi, par H. THÉDENAT.— 2 vol. iil. :\n    I. Histoire, vie privée; II. Vie publique. — (Paris, Laurens.)\n   On sait comment, à force de fouilles lentement poursuivies, l'heureuse et\nmolle cité de Pompéi, ensevelie sous les cendres et les lapilli du Vésuve en\nl'an 79 de notre ère, sous le règne de l'empereur Titus, a réapparu presque\ntout entière au jour lumineux de la Campanie, dans la beauté et la grâce de\nses ruines. Au moment de la catastrophe, la ville était en pleine transforma-\ntion : un tremblement de terre l'avait éprouvée, quelques années auparavant,\nen l'an 63, et, à la suite de cet événement, elle subit une restauration presque\ncomplète qui fit disparaître les vestiges des antiques constructions samnites\nou osques. Ce que l'on a exhumé, c'est donc une ville récente, renouvelée,\nadaptée au goût romain régnant au premier siècle de l'ère chrétienne. Au reste,\ncomme à Rome même, l'architecture, la sculpture et la peinture y étaient dans\nla main ou sous l'influence des grecs alexandrins, et la grâce un peu mièvre,\ndélicate jusqu'à l'afféterie et la fadeur, de ces derniers, se reconnaît surtout\ndans les décorations et les peintures qui ornaient les parois de ces belles et\nvastes maisons avec leur atrium placé au centre des appartements et tout\nembelli de mosaïques et de fresques...\n   M. Henry Thédenat nous fait parcourir, à sa suite, les rues et les monu-\nments de Pompéi ; il entre dans les maisons, nous emmène au marché, au\nforum, dans les temples et, en même temps, il nous raconte l'histoire de la\nville, nous dit la vie de ses habitants, publique et familiale, très dissolue et très\nélégante, active et corrompue, et dont le spectacle, « peu de temps avant la\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 565\n\ncatastrophe, peut-être au moment même où le feu du ciel lui semblait tomber\nsur la ville condamnée :;, induisait quelque juif ou quelque chrétien à tracer\nsur lés murailles d'une maison cette inscription : Sodoma, Gomora... Peut-être,\naussi, celle-ci est-elle postérieure au cataclysme et serait-elle due à un ouvrier\nemployé, plus tard, par les habitants sauvés de la mort pour retirer de leurs\nhabitations détruites les richesses qu'elles contenaient?...\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . —(Anvers, Buschmann; Bruxelles,\n    Van Oest.)\n    Le numéro de Juillet contient la fin de l'étude de Jan Veth sur Rembrandt :\n Rembrantiana IV. Rembrandt au Musée de Cassel. L'auteur décrit fort bien une\n des œuvres les plus curieuses de Rembrandt et qui est reproduite dans ce\n numéro : La Bénédiction de Jacob. Œuvre émotionnante, pleine de charme\nintime et discret. Suit un article sur le peintre hollandais : W. B. Tholen, par\n Alb. Plasschaert, avec d'intéressantes reproductions. Enfin, les Chroniques\nd'art d'Amsterdam, Anvers et Bruxelles, contenant, entre autres, un remar-\nquable compte rendu de l'exposition rétrospective et jubilaire de la Société\nroyale des Aquarellistes, par notre confrère Georges Eekhoud, qui est à la fois\n un très perspicace critique d'art et un brillant écrivain. A lire dans la\n rubrique : Livres et Revues, un très érudit article sur un ancien artiste\narchitecte-sculpteur belge Dubroeucq, de Mons, peu connu, parce que la\nplupart de ses œuvres ont été détruites par la Révolution, notamment le\nsuperbe jubé de l'église de Sainte-Waudru, dont il ne reste que des\ndébris.\n    Le numéro d'Août décrit les richesses d'un musée particulier : La Galerie\nvon Kaufmann à Berlin, et donne de curieuses reproductions de quelques-unes\ndes œuvres de cette galerie. « Le cabinet de tableaux du conseiller intime von\nKaufmann, dit Max-J. Friedlânder, auteur de cet article, n'a pas son pareil\nparmi les galeries particulières de l'Allemagne. Il n'existe aucune collection\naussi riche en œuvres allemandes et néerlandaises desXVeetXVIesiècles. Une\nmine d'or pour les éludes de l'histoire de l'art! Certains de ces tableaux\nfigurèrent dans les expositions de Berlin 1898, de Bruges en 1902, de Dussel-\ndorf et de Paris 1904 et furent fréquemment reproduits et étudiés dans\ndifférentes publications. Mais la profusion des œuvres importantes demeure\ntelle qu'en parcourant cette galerie l'amateur de l'art néerlandais et allemand\nprimitif trouve toujoursl'occasion de nouvelles découvertes et considérations.»\nA admirer parmi les reproductions une adorable Nativité de celui que l'auteur\nde l'article désigne sous ce titre : Le Maître de la Virgo inter Virgines\nd'Amsterdam et les Deux Apôtres (Jean et Jacques) très caractéristiques d'un\nmaître espagnol.\n   Cueillons, en parcourant l'article suivant : Une vieille trogne de Van Eyck, cette\nintéressante réflexion de l'auteur, Z. Goedkoop-de Jongh, sur. la manière de\ntraiter le portrait de Van Eyck : « Pour Van Eyck et les portraitistes du\nXVe siècle, la tête était toute la personne et le caractère, l'essence même de\nl'être se montrant entièrement dans la physionomie. Le corps n'avait rien\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3044, "texte": " 566                                DURENDAL\n\n\nou presque rien d'individuel, les mains étaient plus neutres encore. Pour\n Rembrandt, le grand psychologue des mains, qui y voyait et qui y mettait\ntoute une âme, des mains aussi impersonnelles, aussi mal modelées que celles\nde Jan Van Eyck ne pouvaient présenter aucun intérêt, aussi les négligea-t-il,\nles supprima-t-il par la suite (dans la reproduction des portraits de Van\n Eyck). »\n   Cet article contient un curieux portrait d'homme gravé par Rembrandt et\nque l'auteur de l'article croit, avec vraisemblance, être une reproduction\nd'une œuvre de Van Eyck. En face de cette reproduction s'en trouve une\ndu superbe portrait d'Arnolfini de Jan Van Eyck.\n   Je partage tout à fait l'opinion de M. Buschmann sur la reproduction en\ncouleurs des œuvres d'art. Elle m'agace aussi, parce que, malgré l'habileté des\nopérateurs, on n'arrive jamais à reproduire absolument l'original, au point\nmême que plus la reproduction se rapproche étroitement de l'original, plus\ns'accentue la différence qui existera toujours entre les deux. Je préfère la\nsimple photographie. La reproduction en couleurs est une duperie. Il est,\net je le crains, il restera éternellement impossible de reproduire la couleur,\nsurtout les tons profonds et vigoureux des maîtres anciens.\n   M. Buschmann, le distingué rédacteur de cette revue, s'affirme, dans ces\nnotules comme dans les autres qui suivent, artiste et critique averti et\nconsciencieux.\n                                                                      H. M.\n\n   A u g u s t a P e r u s i a . (Numéro de juillet-août.) — A signaler dans ce\nnuméro l'attachante étude de M. Bellucci sur l'histoire et les monuments du\nvieux village de Coldimancio, près d'Assise; celui de M. Basile di Casti-\nglione sur la forteresse de Porta Sole, à Pérouse. Une notice de M. Zanetli\nsur l'acquetta, le poison subtil dont les Pérugins avaient la réputation de faire\nusage au moyen âge. Nombreuses illustrations.\n   Augusta Perusia commence, à partir de ce numéro, à publier des chroniques\nconsacrées à l'Exposition d'art ancien ombrien qui, comme on sait, sera\nouverte, à Pérouse, de mars à novembre 1907.\n\n\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Août.) — Quelques pages d'une jolie et légère\ninspiration de M. Mauclair sur Fragonard, accompagnées de charmantes\nreproductions en noir et en bistre de quelques œuvres du maître. Une note\nde M. Maeterlinck sur la Justice d'Othon, de Thierry Bouts (Musée de\nBruxelles); de M. de Fourcault sur les dessins spirituels de Paul Renouard,\nexécutés à Bruxelles durant les fêtes jubilaires; etc. Au supplément, l'Expo-\nsition d'art provençal à Marseille; Comment travaillent nos peintres (Chéret et Raf-\nfaëlli); le mois archéologique et les très intéressantes chroniques sur le\nMouvement artistique à l'étranger ; la Revue des revues, etc. Copieuse et belle illus-\ntration, dont une épreuve d'art en couleurs, d'après un délicieux pastel de\nBesnard.\n                                                                               A. G.\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3306, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                              567\n\n\nL'HISTOIRE :\nLa Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle.\n    — Troisième partie : De la mort de Wiseman à lamort de Manning, 1865-1892,\n    par PAUL THUREAU-DANGIN. — (Paris, Plon.)\n    Ce volume achève le magistral ouvrage de M. Thureau-Dangin sur la\n renaissance catholique en Angleterre au XIXe sièle. Comme Je volume précé-\n dent, il suit séparément les deux courants issus, vers 1850, du fameux Mou-\n vement d'Oxford et dont la séparation, à mesure qu'on s'éloigne du mouve-\n ment originaire, devient plus manifeste : d'une part, le courant proprement\n catholique ; de l'autre, le courant « anglo-catholique » qui tend à catholiciser\n plus ou moins l'anglicanisme.\n    Dans la première partie du volume, M. Thureau-Dangin retrace surtout\n l'histoire du catholicisme en Angleterre, telle qu'elle se développe à partir\n de 1865 autour des deux grandes figures de Newman et de Manning. C'est\n en 1865 que l'ancien archidiacre anglican de Lavington, Henry-Edward\n Manning, par la volonté toute personnelle de Pie IX, qui aimait sa personne\n autant que ses idées, succède, simple prêtre, au cardinal Wiseman sur le\n siège archiépiscopal de Westminster. Tout de suite, il s'y montre the right man\n in the right place. Si, comme écrivain, comme orateur, comme penseur, il est\n très loin de Newman, comme homme de gouvernement il brille au premier rang.\n  D'une activité prodigieuse, d'une volonté qui ne se laisse jamais dévier de\n son but, d'un courage que rien n'intimide ni n'abat, il est souple et tenace,\n flexible dans les moyens, inflexible dans les desseins, habile à tourner les\n obstacles non moins qu'énergique à les surmonter, manieur, charmeur et\ndominateur d'hommes. C'est, entre lui et Newman, un contraste de natures\n et d'idées qui va s'accentuant et qui les oppose souvent l'un à l'autre en des\nincidents douloureux et pénibles où l'autoritaire Manning n'a pas, à mon\nhumble avis, le plus beau rôle. Modéré, patient, tolérant, charitable, ennemi\ndes vues extrêmes, mesuré dans son langage, Newman apparaît plein de\nménagements, de précautions et de courtoisies envers les préjugés du peuple\nanglais, alors que Manning semble se faire un devoir de conscience et un\npoint d'honneur de les heurter de face et de conquérir, auprès de ses compa-\ntriotes effarouchés, un renom d'intransigeance. Newman est l'homme de\npensée, de méditation et de rêve, plus occupé de la vie intérieure que de\nl'extérieure, des choses invisibles que des visibles. Poète et artiste, épris de\nsilence et de retraite, il jouit, du fond de son collège d'Egbaston, d'un pres-\ntige immense sur les âmes. Tandis que Manning, hardiment démocrate,\ngagne peu à peu les faveurs de la foule et devient une force intellectuelle et\npolitique, Newman, malgré sa longue disgrâce, est salué, par les protestants\nautant que par les catholiques, comme une gloire nationale. Son action spi-\nrituelle perdure : on la discerne, aujourd'hui encore, dans toutes les conver-\nsions. Leurs dernières années, à tous deux, sont une apothéose, et leur mort\nun deuil public. La disparition de Manning, en 1892, clôt l'époque héroïque\nde la renaissance catholique en Angleterre.\n    La seconde partie du livre de M. Thureau-Dangin nous transporte dans\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "568                                DURENDAL\n\n\nl'intérieur de l'Eglise anglicane, pour y étudier quelle forme y a prise, à la\nmême époque, cette renaissance, et c'est l'histoire du mouvement litualiste\nqui, pas plus que l'autre, ne s'est arrêté depuis. Successeurs des Tractariens,\nles Ritualistes continuèrent et complétèrent leur œuvre ; sans les comparer,\nni prétendre les égaler aux premiers, on peut, on doit saluer en eux de nobles\net belles âmes. Le docteur Pusey, notamment, rallié au ritualisme, apparaît\nune âme très droite, sinon très clairvoyante. Lui qui conduisit à Rome tant\nd'anglicans, il mourut fidèle à l'anglicanisme, convaincu d'ailleurs de mourir,\ncomme le déclare son testament, dans la foi de l'Eglise une, sainte, catholique\net apostolique. Pie IX a pu le comparer mélancoliquement à une cloche qui\nsonne pour inviter les fidèles à entrer dans l'Eglise et qui, elle-même,\n demeure toujours en dehors. La révolution opérée par le Ritualisme n'est\npas seulement rituelle et liturgique.. Il a rénové la vie religieuse et instauré\nun idéal apostolique dont l'Angleterre protestante s'était déshabituée. Avec\n lui renaît la vieille poésie du culte catholique, la messe, la confession, la\n communion. Un attrait mystérieux le pousse à copier l'Eglise romaine, avec\n laquelle il rêve ouvertement l'union. Le vieux puritanisme s'émut de ses pro-\n grès, l'Eglise officielle s'en alarma ; la persécution commença. Elle fut longue,\n parfois ridicule, souvent odieuse, toujours impuissante. Ni l'épiscopat, ni\n les tribunaux, ni le Parlement ne réussirent a vaincre le Ritualisme fortifié\n par l'épreuve. Le fanatisme protestant dut finalement battre en retraite devant\n l'esprit de justice et de liberté qui finit toujours par avoir le dessus dans l'opi-\n nion anglaise. Quelques-uns aujourd'hui, devant l'impuissance de plus en\n plus manifeste de l'Eglise anglicane à dominer ses divisions, rêvent vaine-\n ment une nouvelle offensive : on n'arrêtera pas l'idée en marche. Le Ritua-\n lisme ira-t-il à Rome? C'est un des plus émouvants problèmes de demain.\n Newman disait volontiers qu'il ne comptait pas, pour l'accomplissement du\n voyage, sur la génération actuelle des Ritualistes, mais il reportait son espoir\n sur leurs descendants. Un jour qu'on lui demandait si les anglicans, déjà\n portés si loin de leur point de départ par un courant mystérieux, ne le sui-\n vraient pas jusqu'au bout et ne finiraient pas par atteindre le plein catholi-\n cisme, Newman se borna à répondre : Spero fore. C'est par ces deux mots\n que conclut M. Thureau-Dangin, et nous partageons avec lui cette haute et\n  magnifique espérance.\n                                                                           M. D.\n\n LA PHILOSOPHIE :\n L e s g r a n d s p h i l o s o p h e s : Montaigne, par FORTUNAT STROWSKI. —\n   (Paris, Alcan.)\n   Mme de Sablé louait Montaigne de « dire des choses ». Et cet éloge, dans\n sa forme familière, est excellent. Pas d'esprit plus solide dans la subtilité,\n une subtilité tempérée par un tact qui l'empêche de pousser trop avant, qui\n arrête sa pointe fine avant qu'elle soit venue à l'obstacle sur lequel elle s'éca-\n cherait. La pensée comme la vie de Montaigne sont également dominées par\n un bon sens exquis dont on ne sait, très souvent, si les conclusions ne sont\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                  569\n\n\npas ironiques. Aussi, M. Strowski peut-il remarquer, judicieusement, que\n« sa conduite manque parfois de ce grain de folie sans lequel il n'est rien de\nparfaitement beau, ni rien d'héroïque ». L'âme de Montaigne, il le dit lui-\nmême, est « libre et toute sienne » ; elle est « toujours en apprentissage et\nen épreuve », et il n'est rien de la tradition, de la coutume, voire des lois\nqu'elle n'évoque devantjelle pour en mesurer la vérité et la force convaincante.\nS'il est d'un parti, en homme moins qu'en citoyen, parce qu'il faut choisir, il\nn'en est jamais qu'à moitié : il discerne trop bien que, quelque opinion qu'il\nprofesse, les défauts et les contradictions lui en seront, bientôt, seuls sensibles.\nIl n'y a point de prévention dans son jugement; il n'est ni subordonné ni\nobéissant, mais plein de méfiance, insatiable d'expérience, enclin à un doute\nqui fait qu'il se prend à plusieurs et à lointaines reprises avant de se prononcer...\nEt encore, s'il prononce, il ne tranche point « par autorité et crédit », mais en\nalignant ses raisons... Raisons ? raison?... Il n'y fait pas grand fondement :\nla raison « touche à toutes sortes d'essais, mais... pleine de fausseté, d'erreur,\nde faiblesse et de défaillance ». « Il croit, constate M. Strowski, à une sorte\nde raison universelle et obscure », dont l'immanence fait l'harmonie de l'Uni-\nvers et adapte chacun, pour ainsi dire, dans le plan de sa destinée. Quant à\nla raison individuelle, la raison abstraite, ce n'est, à ses yeux, qu'une méca-\nnique arbitraire, dans les engrenages logiques de laquelle la substance des\nfaits est broyée, transformée en une poussière d'illusoire synthèse, propre\nseulement à aveugler!...\n    On sait ce que la pensée diverse et nonchalante de Montaigne est devenue\ndans la construction prodigieuse et inachevée des Pensées de Pascal, quelle\nfigure celui-ci a dressée, formidable, de l'homme et de son néant magnifique\net morne, dont toutes les négations désolées le poussent vers l'unique\nissue du salut et de la vie. Mais Montaigne, lui-même, l'artisan génial de\ntant de ces pensées, qui percent à jour et font tomber en dissolution et en\ndécombres pulvérisés le fondement de tout orgueil humain, quelle conception\nphilosophique ou empirique dominait les mouvements de son esprit? D'où\nvenue et pour quelles fins, selon quelle progression, quelles évolutions dans\nune tête qui, ainsi qu'il le dit du monde, était une « branloire perenne »,\n en un devenir qui exclut toute permanence?\n    Dans son fort et beau livre, M. Strowski étudie la pensée toujours en essai\nde Montaigne, dans sa généagenèse, pour ainsi dire, ses origines, les sources\n où elle s'est d'abord trempée et ses phases que l'analyse des Essais, la\n comparaison des éditions successives revisées par l'auteur, lui permet de\n déterminer avec précision. Il nous le montre allant du stoïcisme au scepti-\n cisme pour, finalement, venir ou, plutôt, se laisser aller à un dilettantisme\n désintéressé et quiet de spectateur « qui s'amuse » à la pensée et à la vie,\n sans plus. Dans un autre sens que celui du poète, ce serait la a dernière\n auberge » de Baudelaire, le gîte définitif de la pensée trop acertainée de sa\n propre vanité et de son incapacité à des conclusions stables sur lesquelles la\n volonté puisse s'appuyer ou s'établir... Mais faut-il voir dans cette abdication\n d'une pensée si droite et si drue malgré ses allures capricieuses, d'une volonté\n  si ferme et si agissante en dépit de sa clairvoyance autre chose qu'un jeu\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3027, "texte": "570                               DURENDAL\n\n\nsuperficiel, l'alibi, selon l'heureuse expression de M. Strowski, d'une person-\nnalité intacte et puissante qui se repose et se délasse derrière son masque\nd'insouciance ? Ou, peut-être, qui, revoyant son œuvre, le travail de pensée\nauquel les meilleures heures et les plus senties de sa vie ont été consacrées,\nse récrée à marquer, dans un secret dessein d'ironie, l'inanité de toute\npensée, sans fruit véritable que l'exercice et l'assouplissement d'un esprit qui,\ncependant, doit s'obscurcir, à la fin, et s'éteindre ?\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\nC e q u ' i l f a u t l i r e d a n s s a v i e , par HENRI MAZEL. — (Paris, Mer-\n   cure de France. )\n   Un homme sérieux et qui a conscience de sa valeur se dresse à lui-même\nson programme d'études et ne consultera personne pour savoir ce qu'il doit\nlire. Il n'attendra pas non plus la quarantaine pour fouiller la philosophie, ni\nla cinquantaine pour méditer les religions, mais dès l'âge de 18 à 20 ans son\nintelligence avide scrutera les unes et questionnera les autres, et à 60 ans\n son âme vibrera encore au rythme des beaux vers parce que restée jeune\n elle chantera encore avec celle du poète.\n    Maisen dehors des personnes qui savent se guider elles-mêmes il en est bien\n qui se posent la question : Que faut-il lire? et à qui le présent livre sera de la\n plus haute utilité.\n    Somme toute, voici une œuvre qui, fantaisiste dans sa forme, est sans en\n avoir l'air un très docte traité de critique littéraire générale, une synthèse\n complète et excessivement judicieuse de tout ce qui a été écrit dans n'importe\n quel domaine intellectuel. Ce livre dénote chez l'auteur une érudition peu\n commune et une abondance de lectures étonnante. Il est excessivement inté-\n ressant, comme du reste tout ce que cet auteur écrit. Mazel est un esprit\n curieux, un savant qui a tout une bibliothèque de connaissances excessive-\n ment variées et étendues et cependant pas superficielle du tout, dans les\n rayons de son cerveau. Enfin, il écrit merveilleusement bien et vous charme\n absolument quand vous lisez ses livres, quelque soit la matière dont il\n s'occupe.\n    Ce livre doit se trouver dans toutes les bibliothèques. Dans celle de l'homme\n de lettres à qui elle épargnera bien des recherches que Mazel a faites pour lui\n et qui sont de la dernière exactitude et dans celle de quiconque désire se\nrenseigner sur ce qu'il faut lire dans sa vie pour être dans le train et au\n courant de ce qui a été pensé et écrit de plus saillant dans tous les dépar-\n tements de la pensée.                                                    H. M.\n\nS e s a m e e t l e s L y s . Des Trésors des Rois et des Jardins des Reines, par JOHN\n   RUSKIN. Traduction, notes et préfaces de M. MARCEL PROUST. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Les conférences que Ruskin réunit sous un de ces titres symboliques qu'il\naffectionnait, et dont M. Proust nous donne une parfaite traduction, accom-\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3252, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               571\n\n\npagnée de notes et d'une introduction délicates, avaient pour but fondamental\nd'entraîner l'esprit de ses auditeurs vers une culture réelle et profonde de lui-\nmême. Le moyen de cette culture, il n'est nouveau ni inconnu, mais négligé ou\nemployé sans discernement : c'est la lecture, non celle d'oeuvres frivoles et\npassagères, mais l'entretien, par un accès de plus en plus intelligent de\nleur pensée, avec les plus hauts esprits qui aient paru sur la terre et légué\nà quiconque veut fréquenter leurs livres, les paroles de beauté, de souffrance\nou de justice propres à émouvoir en notre âme de fructueux sentiments\nd'enthousiasme, de sympathie et d'admiration. L.a lecture : « Conversation\navec les plus honnêtes gens des siècles passés, dans ce qu'ils avaient de\nmeilleur », pour reprendre la belle définition de Descartes, ou avec a les\nriches âmes du temps passé », pour dire comme Montaigne... Mais ce serait\nmal connaître Ruskin que d'attendre de lui le développement direct et\nméthodique de sa thèse : son sujet, en réalité, il ne l'abandonne jamais, mais\nil n'est pas en lui de le délimiter strictement, de ne pas délaisser le terrain\nrestreint de son argument pour se livrer à de grandioses excursions vers tous\nles horizons qui lui apparaissent de ce point de vue.\n   Comme son grand contemporain et ami Thomas Carlyle ou, peut-être,\ncomme tous les idéalistes anglo-saxons, il est, en même temps, réaliste\ndéterminé, attaché passionnément à la pensée et, à la fois, au fait, qui, pour\nlui, n'est rien autre qu'une forme, qu'une évidence de la pensée. Il est\nthéoricien, souvent, mais ses théories ne sont pas les constructions abstraites\nd'une logique dédaigneuse de l'expérience qui la contredit. Sa pensée est\ncommandée par la vie et si, quelquefois, elle l'interprète partialement, du\nmoins elle ne s'en écarte jamais : on suit toujours Ruskin avec profit; c'est un\nguide impérieux, qui morigène, souvent, et humilie, mais qui, aussi, récon-\nforte et exalte par l'abondance magnifique et imprévue de son discours, le\ncharme exquis et familier des effusions dont il l'entremêle et tout ce qui,\nà chaque page, révèle le génie profond, effervescent et humain dont il était\nanimé.\n\nŒuvres poétiques du sieur de Dalibray, publiées sur les éditions\n  originales, avec une introduction et des notes par AD .VAN BEVER. —\n   (Paris-Sansot.)\n   « Rien n'est plus singulier, plus confus que la poésie française au début\nduXVIIesiècle. C'est, pour employer une expression du temps, une scène assez\nvaste où viennent tour à tour s'exercer et s'applaudir les amants déçus et les\nbeaux esprits. Tout le monde se presse là comme au cours, chacun a grande\nhâte de briller, mais la cohue des gentilshommes en bonne fortune et des\ngalants en mal de sonnet se voit obligée parfois de céder le pas à quelque\ntroupe de débauchés. »\n   Le sieur de Dalibray était l'un des coryphées du monde littéraire, très\nélégant ou très débraillé, que M. Van Bever nous dépeint en ces termes.\n   Dalibray a quelquefois été précieux, mais plus souvent, et c'est sa véritable\nvocation, bon vivant, gaillard, dépensant en œuvres légères, facilement\ntournées, une verve plaisante et épicurienne.\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3112, "texte": "572                               DURENDAL\n\n\n   Il était fort oublié et M. Van Bever a obéi à une heureuse inspiration en\nnous donnant un choix de son œuvre poétique, mis en valeur par une\nexcellente et érudite introduction. C'est tout le XVIIe siècle au début qui\ns'évoque en feuilletant les pages de ce petit livre : la France joyeuse de\nvivre, et d'avoir recouvré le repos après les convulsions de la fin du\nXVIe siècle, et dont les mouvements libres et l'esprit « à la franche gauloise »\nn'ont pas encore été entravés par la roide camisole classique.\n\n\nLe mysticisme catholique et l'âme du Dante, par ALBERT\n  LECLÈRE. — (Paris, Bloud.)\n   Béatrice, dans l'œuvre et dans la vie du Dante, fut-elle une réalité ou un\nsymbole? Et si un symbole, de quoi ? de l'Amour, de la Foi, du Saint-Empire,\nde la Religion? AuXIVesiècle, déjà, on discutait à ce sujet, et, depuis, la plu-\npart du temps, les commentateurs ont moins éclairci ces doutes qu'ils n'ont\najouté à leur obscurité.\n   Le poète atteste lui-même, dans le Convito, qu'il parle volontiers en quatre\nsens à la fois. Et souvent, la façon dont il magnifie et exalte Béatrice, les\napothéoses dans lesquelles il la fait apparaître sont de nature à faire supposer\nqu'elle est devenue, en quelque sorte, à ses yeux, une hypostase divine. « Dieu\nseul, dit-il, peut comprendre sa beauté », et M. Leclère impute excellem-\nment à l'auteur de la Divine Comédie une sorte de « béatrisation du divin ».\nPeut-être pourrait-on dire que Béatrice a incarné, tour à tour ou tout\nensemble, les passions qui agitèrent cette grande âme inassouvie.\n   On sait que, parmi les commentateurs modernes du Dante, Gabriel Ros-\nsetti, le père du grand peintre anglais, notamment, a voulu, assigner à l'Ali-\nghieri une place parmi les précurseurs de la Réforme ; cette opinion a été\ncombattue particulièrement par Ozanam, dans son beau livre sur Dante et la\nphilosophie catholique. L'orthodoxie du poète ne semble pas faire doute; cepen-\ndant son œuvre témoigne chez lui de singulières confusions de sentiments\npropres à rendre perplexe... M. Leclère, en cette étude nourrie d'une connais-\nsance approfondie des ouvrages de l'exilé florentin, a repris et étendu la\nquestion ; sa conclusion est fondée sur une analyse complète et minutieuse\nde la pensée et des paroles du Dante, et il serait difficile de ne pas adopter une\ndémonstration étayée de preuves si abondantes.\n\nS e r m o n s l a ï q u e s , par PAUL STAPPER. — (Paris, Fischbacher.)\n   Nous ne voudrions rien dire de désobligeant pour le respectable auteur de\nce livre, dont il faut louer l'esprit de bienveillance et le souci de neutralité\nentre les opinions contradictoires qu'il examine, comme aussi la probité\nintellectuelle. Mais, si la lecture de ces Sermons est utile et salutaire, elle n'est\npas très attrayante..\n   Que toutes les thèses que défend M. Stapfer, à propos de la liberté de\nl'enseignement, par exemple ; que tous ses jugements, entre autres ceux qu'il\nénonce sur le catholicisme soient équitables, nous nous garderons bien de\nl'attester ; nous nous contenterons de constater que, en règle générale, il\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3186, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               573\n\n\nexpose avec une méritoire préoccupation d'impartialité les façons adverses\nd'envisager la question qu'il s'efforce de résoudre.\n   Mais nous pouvons dire, au point de vue littéraire, que ces sermons, tout\nlaïques qu'ils soient, abusent un peu de l'étiquette sous laquelle ils se pré-\nsentent pour se rendre d'une absorption difficile. On serait bien tenté d'im-\nputer à M. Stapfer lui-même le défaut qu'il reconnaît chez M. Faguet, « de\nne posséder point cette partie du talent littéraire qui, par l'élaboration\npassionnée de la forme, creuse et remanie, comme par une nouvelle médi-\ntation, le fond de la pensée elle-même. »\n\nC e q u e j'ai VU a u t e m p s d u P a n a m a , par MAURICE BARRÈS. —\n   (Paris, Sansot.)\n  Pages extraites de Leurs Figures, d'une analyse pleine à la fois de sang-froid\net de cruauté. Il semble que l'artiste griffe et creuse avec une virtuosité\ngrande et terrible, la plaque d'une eau-forte qui serait taillée dans la chair\nhumaine, une chair où l'acide mordrait comme le fer incandescant du\nbourreau dans l'épaule palpitante du forçat. C'est une magnifique page\nd'histoire, condensée, d'une virulence flegmatique, si l'on ose dire; une vue\nen perspective sur le monde de la politique, en une heure de panique et de\nbasse épouvante, les masques tombés laissant à nu les consciences et les\nâmes...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nN e w m a n . Essai de biographie psychologique, par HENRI BREMOND. Deuxième\n   édition.— (Paris, Bloud, in-12, XV-428 pages.)\n   Le cardinal Newman est, parmi les grandes figures du XIXe siècle, une des\nplus attachantes. Mais en même temps, sa personnalité un peu énigmatique\nappelle, pour la situer en pleine lumière, l'analyse du psychologue. Et que\ncelui-ci ne soit pas le premier venu. Combien qui ont cru pénétrer l'âme de\nNewman, n'en ont tracé qu'une ébauche ou incomplète ou inexacte!\n   A son tour M. Bremond a essayé de déchiffrer « le secret de Newman ».\nEt je ne suis pas éloigné de croire qu'il a pleinement réussi dans cette tâche\ndélicate.\n   En tous cas, l'étude de M. Bremond est du plus haut intérêt. Elle constitue\nune analyse psychologique d'une exquise finesseet de la touche la plus\ndélicate. Et quelle langue forte, harmonieuse, et merveilleusement adaptée\nau sujet traité! Lisez les chapitres qui décrivent Newman poète, historien\net prédicateur. Tour à tour, M. Bremond se haussera aux sommets de la\npensée, ou aura les graves accents de la critique et de la chaire.\n   Je n'analyserai pas le livre, qui du reste se prête mal à pareille opération.\nAussi, suis-je presque tenté de reprocher à M. Bremond d'avoir découpé en\nquatre parties et divisé en chapitres cette esquisse de biographie psycho-\nlogique. Il le fallait pour la clarté et l'ordre, mais cette dissection un peu\nméthodique arrête les vues d'ensemble. Il faut avoir le courage de lire en\n entier le livre de M. Bremond pour ne pas se méprendre sur sa pensée\n intégrale. En tout cas, personne, croyons-nous, ne regrettera ni son temps\n ni sa peine.                                                           J. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison09-014", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 574, "page_fin": 576, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES École de Musique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 689, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "NOTULES\n\n  École de Musique et de Déclamation d'Ixelles, 53, rue\nd'Orléans.\n   La réouverture des cours est fixée au lundi I er octobre.\n   Le programme des cours comprend : solfège, tous les degrés; le chant\nd'ensemble; le chant individuel; l'interprétation vocale ; l'harmonie et la\ncomposition; l'histoire de la musique et la haute théorie musicale; le piano;\nla lecture à vue et le piano d'ensemble; la harpe diatonique; la harpe chro-\nmatique; la diction et la déclamation; l'histoire de la littérature française.\n   Deux nouveaux cours viennent d'être créés : l'un de diction et de décla-\nmation donné par M. Jahan, l'excellent artiste qui quitte le théâtre pour\nse consacrer définitivement au professorat; l'autre d'orthophonie et d'articu-\nlation dont le titulaire est le docteur Gaston Daniel, qui comme l'on sait est\nun véritable spécialiste en la matière. Ce cours comprendra : Etude théorique\net pratique de la respiration et de l'émission des sons ; lecture à haute voix,\nlecture dialoguée; correction des accents vicieux ou défectueux; exercices\npratiques de conversation sur des sujets donnés; discussion orale; pratique\nde l'art oratoire.\n   Inscription à partir du 16 septembre, au local, le dimanche de 9 à 12 heures\net le jeudi de 2 à 4 heures.\n                                         * * *\n  A l m a n a c h d e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s . — Sous ce titre, la Librairie\nSansot, de Paris, a décidé d'entreprendre la publication annuelle d'un recueil\ncritique ayant pour objet d'étudier et de résumer le mouvement littéraire de\nl'année.\n   Le premier volume de l'Almanach des Lettres françaises paraîtra dans le\ncourant de janvier 1907. En voici le sommaire et la composition :\n   Préface de M. Ernest Charles.\n   La Poésie, par M. Maurice Le Blond.\n   Le Roman, par Edmond Pilon.\n   Le Théâtre, par Roger Le Brun.\n   La Littérature dramatique, par M. Saint-Georges de Bouhélier.\n   La Critique (essais, ouvrages d'histoire), par M. Léon Bazalgette.\n   Les Lettres françaises à l'étranger, par M. Christian Beck.\n   Calendrier des Lettres (comprenant une revue chronologique des princi-\npaux événements de la littérature, manifestations, prix littéraires, nécro-\nlogie, commémorations, etc.).\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3219, "texte": "                                   NOTULES                                    575\n\n   Ajoutons que, à la suite de chaque chapitre, figurera un memento biblio-\ngraphique établissant le bilan de la production littéraire pendant l'année\nécoulée.\n   On peut souscrire dès à présent au premier volume de l'Almanach des Lettres\nfrançaises iço6 au prix de 3 francs au lieu de 3 fr. 50.\n                                       ***\n   L ' O c c i d e n t . — Nous lisons dans le numéro de juillet de cette très inté-\nressante revue un article de FAGUS dans lequel, à propos du livre de Francis\nJammes : L'Eglise habillée de feuilles, il écrit ceci :\n   « Un signe émouvant : les grandes œuvres lyriques commencent d'appa-\nraître non seulement religieuses d'esprit — sinon elles ne seraient pas\nlyriques — mais voulument catholiques. Catholiques activement : ortho-\ndoxes et, lâchons le mot, dévotes. La dévotion, depuis leXVIIesiècle, assou-\npie au point de sembler expirée, — car les poèmes de Vigny, Lamartine ou\nJ.-B. Rousseau ne peuvent vraiment y prétendre, — resurgit soudain triple-\nment dans Sagesse et Amour, de Verlaine, contemporain de Puvis de Cha-\nvannes, ensuite dans le Récital mystique et le Pauvre Pêcheur, d'Adrien\nMithouard, dont se montrent jumelles h s peintures de Maurice Denis, et\nenfin, cette fois, dans l'Eglise habillée de feuilles, de Francis Jammes. Elle prend\nici un sens remarquable et nouveau de représenter non l'amoureux repentir\nd'un enfant prodigue, mais l'option délibérée d'une raison, l'aboutissement\nlogique d'une santé. » A lire aussi la belle étude d'Alphone Germain : Notre\nArchitecture de France, actuellement en cours de publication dans cette revue.\n                                       ***\nA l f r e d S t e v e n s e t S o n œ u v r e , par CAMILLE LEMONNIER.— (Bruxelles,\n   Van Oest.)\n   La Maison d'éditions Van Oest vient de publier sous ce titre une étude\nadmirable et qu'on pourrait dire définitive de Camille Lemonnier sur le\ncélèbre artiste belge Alfred Stevens, qui vient de mourir à Paris. Cette étude\nest superbement éditée comme tous les livres d'art de la Maison Van Oest.\nC'est un ouvrage de grand luxe, de format in-folio (36 x 48 cm.), contenant\n42 admirables planches hors texte, dont 4.1 d'après les tableaux, pastels et\ndessins du maître, tirées en héliotypie, sur presse à bras, et une eau-forte,\ntirée en taille douce. Le tirage est limité à 350 exemplaires numérotés, reliés\nen emboîtage ou en portefeuille. Prix : 80 francs. (S'adresser à la Librairie\nVan Oest, 16, rue du Musée, à Bruxelles )\n                                             * **\n    V e r s e t P r o s e . — Très intéressant, le tome IV de ce recueil, si intel-\nligemment dirigé par Paul Fort. A noter, entre autres, de curieuses pages de\nCharles Van Leerberghe : Les Aventures merveilleuses du prince de Cynthie et de son\nserviteur Saturne; un chapitre du prochain livre de notre collaborateur\nJ.-K. Huysmans : Les Foules de Lourdes, dont nous avons, grâce à la gen-\ntillesse de notre ami, donné aussi un très beau chapitre dans notre numéro\nd'août; et d'admirables poèmes de Henri de Régnier, Francis Jammes,\nAdolphe Retté et Sébastien-Charles Leconte.                              H. M.\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": "576                               DURENDAL\n\n\n  Commission royale des Monuments. — L'assemblée générale\nannuelle aura lieu le lundi 8 octobre.\n   A l'ordre du jour la discussion des questions suivantes :\n   Qu'y a-t-il de mieux à faire pour la conservation des meubles et objets de\ntoutes sortes, devenus hors d'usage? Les garder dans les locaux auxquels ils\nont été destinés, ou les réfugier dans les musées ?\n    Les autels des chapelles absidales rayonnantes des grandes églises étaient-\nils orientés ou disposés chacun dans l'axe de la chapelle ?\n\n                                      ***\n   Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                 pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                  Lamertin.)                                             fr. 3 50\n        —.    I     Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                  Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                  introduction et notes                                      3 »\n        —     I     Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                   Vie de frire Junipère. Vie et doctrine de frire Egide.\n                  Traduction avec notes                                      2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                  trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                  Mme Destrée et de nombreuses reproductions.\n                  Tirage limité à cent exemplaires. (Editeur : Bru-\n                  xelles, Dietrich ; Florence, Alinari.)              15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rosé et l'Épée. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) . .          3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Calmar, Le Maître\n                  de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                  (Paris, Messein). .                                        5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .             3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                           3 50\nHENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente. (Paris, Perrin.)            . . .   3 50\nFIRMIN VAN DEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .      3 50\n                 Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                  Vromanti)                                            3 50\nGEORGES RAEMAEKERS : Le Chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                  de Durendal.). .                                     3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelles, Dewit)                    3 50\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 618, "texte": ""}, {"page_pdf": 619, "texte": ""}, {"page_pdf": 620, "texte": ""}, {"page_pdf": 621, "texte": ""}, {"page_pdf": 622, "texte": "                         Eglise Saint-Boniface, Ixelles.\n\n\nLE MIRACLE DE MISERICORDE\n\n       (ERNST   WANTE)\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": ""}, {"page_pdf": 624, "texte": "                              Ernst Wante\n\n                   L'ÉGLISE (de Saint-Boniface, à Ixelles, vient de\n                  s'enrichir) d'une œuvre d'art des plus remar-\n                  quables, une peinture murale de M. Wante,\n                  professeur à l'Académie royale des Beaux-Arts\n                  à Anvers. Elle fait le plus grand honneur à cet\n                  artiste toujours consciencieux et sincère. L'har-\n                  monie des couleurs chatoyantes rappelle un\n                  peu la manière d'Albrecht Devriendt, dont\nM. Wante a fréquenté l'atelier à Anvers. Il y a cependant une\nnote bien personnelle dans la fraîcheur d'impression qui se\ndégage de cette belle page, où la couleur ne chante que pour\nfêter le miracle de miséricorde (1) qu'elle rappelle à nos yeux. Les\nlecteurs de Durendal trouveront dans ce numéro une repro-\nduction d'après une photographie prise dans l'église même. Elle\npermettra de juger de la composition, des attitudes, des physio-\nnomies ravies à la vue du miracle (admirez au centre du tableau\nl'émerveillement délicieux des enfants), et de l'art savant qui\ngroupe les détails archéologiques. Mais, encore une fois, cette\npeinture vit surtout par le prestige de la couleur. Il faut\nl'admirer en place, dans la lumière recueillie de l'édifice sacré,\nqui lui prête des résonances d'un charme exquis.\n   Louons comme il convient l'intelligente initiative qui com-\nplète si heureusement l'embellissement de l'église Saint-\nBoniface, déjà remarquable par les belles sculptures de Malfait\net les monumentales verrières de Ladon.\n\n  (l) Ce miracle se passa dans une maison claustrale des Dames de l'ordre de Saint-Augustin,\nà Haydonck, l'an du Seigneur 1244. L a biographie du saint rapporte que saint Boniface,\nayant plongé dans l'eau une parcelle du bois de la Croix de Notre-Seigneur, dans le dessein\nde vérifier la densité extraordinaire qu'on lui attribuait, l'en retira toute ruisselante d'un\nsang vermeil.\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": "514                         DURËNDAL\n\n\n   Nous reproduisons en même temps une tête de Christ, d'après\nle carton d'une peinture exécutée en la chapelle de l'Institut\nSaint-Louis de Bruxelles. C'est l'illustration du Sermon des\nBéatitudes et du Pater. Au bas de son dessin, l'artiste a tracé la\nsublime invocation : « Notre Père qui êtes aux cieux... » Elle\ns'avérait déjà, avant la lettre, dans le rayonnement du regard\net dans le doux frémissement des lèvres. Je ne pense pas outrer\nl'éloge en disant que le dessin de M. Wante est l'une des plus\npures évocations du « Divin Maître », parmi les œuvres contem-\nporaines. C'est l'œuvre d'un artiste et d'un croyant.\n   Nous reproduisons également dans ce fascicule une des stations\ndu Chemin de la Croix que M. Wante est en train d'exécuter à\nl'église Saint-Joseph, à Bruxelles. Nous avons déjà parlé de\ncette œuvre dans un fascicule antérieur, lorsque nous avons\nreproduit la première station. Nous en reparlerons quand ce\ntravail de longue haleine sera complètement terminé.\n\n                                                 F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "        La prière dn soir au camp\n\n       Le soir sur l'univers jette ses sombres voiles :\n       A l'horizon s'éteint la pourpre du couchant\n       Et, parmi les c i e u x noirs, plus loin se détachant\n       Ainsi que des falots, scintillent les étoiles.\n\n       Au milieu de l'éther, la lune lentement\n       S'avance, et ses rayons aux lueurs   vacillantes\n       Epandent sur le sol leurs lumières    tremblantes,\n       Et blanchissent un peu l'obscur du    firmament.\n\n       Les soldats sont campés dans une vaste plaine,\n       La baïonnette brille au faîte des  faisceaux,\n       Glorieux et vainqueurs s'érigent les drapeaux\n       Que la brise du soir plisse de son haleine.\n\n       Au milieu des carrés sommeillent les chevaux;\n       On entend résonner le pas des sentinelles ;\n       A l'entour des grands feux aux ombres      solennelles,\n       Les soldats épuisés se livrent au repos.\n\n       Pas un bruit n'interrompt    l'universel    silence;\n       L'azur du ciel est plein d'une sérénité\n       Nonchalante et très douce, et, dans      l'obscurité,\n       L'étendard orgueilleux se gonfle et se balance.\n\n       Et soudain le clairon frémit dans le lointain;\n       De bivouac en bivouac ses accords se répondent,\n       Résonnent longuement, vibrent et se confondent,\n       Elevant dans le ciel leur son clair et hautain.\n\n        O vous tous, ô soldats, fiers amants de la gloire\n        Qui fait crier d'orgueil l'âme des durs     vainqueurs,\n        Et monter vers le ciel l'offrande des grands    cœurs\n        Rendant grâces au Dieu d'honneur et de victoire!\n\n\n  (1) Ce poème inédit de notre regretté secrétaire et ami a été composé en 1895,\nquand ce jeune poète de tant d'avenir était en seconde latine.\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "516                            DURENDAL\n\n\n      O vous, qui, sans frayeur, sous l'éclair des canons,\n      Vomissant dans vos rangs des trombes de mitrailles,\n      Suivez votre étendard au travers des batailles,\n      Vous qui savez mourir, hauts les cœurs, hauts les fronts !\n\n      O vous, humbles héros, force de la Patrie,\n      Qui laissâtes là-bas la mère aux blancs    cheveux,\n      Pour défendre et venger la terre des aïeux...\n      Votre mère, et peut-être, une épouse chérie !\n\n      Vous qui désespérez de les revoir un jour,\n      A genoux! car voici l'heure de la prière,\n      A genoux! fiers enfants, à genoux sur la terre,\n      Priez avec ferveur, priez avec amour !\n\n      « Priez : demain peut-être, en la rouge tempête,\n      Parmi les durs canons et les chevaux cabrés\n      Et les cuivres sonnant la mort, vous tomberez,\n      Valeureux couronnés de la sanglante fête! »\n\n      Mais au loin le clairon prolongeait    lentement\n      Ses accords affaiblis en douce résonance.\n      Dans la nuit s'éteignait la hautaine    romance\n      Troublant des airs sereins le pur    recueillement.\n\n      Et tous ces fiers enfants des races héroïques\n      Sont là, genoux en terre assemblés par milliers\n      A l'entour des grands feux : fantassins,   cavaliers,\n      Officiers dont les croix chamarrent les tuniques.\n\n      Et telles, dans le calme immense et solennel\n      S'élèvent des brasiers les flammes      crépitantes,\n      Telle avec ses grandeurs divinement        vibrantes,\n      La prière des forts monte vers     l'Eternel.\n\n      Elohim, Elohim, puissant Dieu des armées\n      Qui livras à David le Philistin    maudit,\n      0 Dieu de Debora, de Saül, de Judith,\n      Qui tant de fois sauvas les tribus alarmées !\n\n      Demain nous combattrons : les yeux vers le soleil\n      Pleins d'ardeur à défendre une terre chérie\n      Demain nous combattrons : le sol de la Patrie\n      Boira la liberté dans notre sang vermeil !\n\n      « Puissant Dieu des guerriers que ta droite terrible\n      Brise des ennemis la hautaine splendeur ;\n      Le preux se confiant à toi sera meilleur,\n      La valeur sera sainte et la force invincible. »\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "           LA P R I È R E   DU SOIR AU   CAMP               517\n\n\n\" Et si nous succombons, ouvre pour nous le ciel,\nMais ô Dieu protecteur des femmes et des mères\nQue ta volonté sainte, émue à leurs prières\nNous laisse voir encore le foyer paternel ! \"\n\nC'est ainsi que parlaient en leur sainte prière\nSe confiant au Ciel, dans leur fières ardeurs\nCes âmes de héros, ces âmes de vainqueurs\nQui braveront tantôt la rage     meurtrière.\n\nEt l'ombre s'étendait sur le recueillement\nSublime des soldats : glorieuse et bénie\nPar la voix de ses fils, l'âme de la Patrie\nMontait, montait toujours au calme      firmament.\n\nEt ces cœurs pénétrés de bravoure et de gloire,\nCes cœurs dont l'idéal est vaincre ou bien mourir,\nCes cœurs qui chaque jour s'exposent à souffrir\nS'élèvent vers le Dieu qui donne la victoire !\n\n                                            C H . DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "            Petits et gros Bourgeois (1)\n                  UN type, le père Vernière!\n                        Entre divers bonheurs, dont le moindre n'était pas la\n                     possession d'une très grande fortune, un événement particu-\n                     lièrement heureux l'avait favorisé : il avait perdu sa femme\n                     après quatre années de mariage. Non certes que le digne\n                     homme se fût jamais avoué, eût même conçu le soupçon\n                     que cette mort survenait en temps opportun. Bien au\n                     contraire, il avait du plus profond de son cœur de mari\n                     pleuré la disparue. Mais n'importe, le fait était là : M. et\nM me Vernière avaient été des époux mal assortis, des tiraillements, précurseurs\nd'une désunion complète, avaient tôt divisé le ménage, et si la mort n'était\npoint venue tout arranger, Dieu sait quel spectacle à la fois lamentable et\ncomique aurait fini par offrir cet intérieur.\n   Aussi pourquoi M. Vernière était-il allé se toquer, lui le doux rêveur plutôt\nfalot, de cette sorte de poupée mondaine, il est vrai merveilleusement jolie\navec ses traits menus, sa grâce gamine, ses cheveux d'or pâle et ses yeux gris\nclair, mais si affamée de plaisirs, si frivole, si futile, si tête à l'évent?\n   Puis il avait une manie qui, comme toutes les manies, exaspérait ceux qui\nne la partageaient pas, et dont souffrit particulièrement sa femme — pauvre\npetite âme fanfreluchée que l'art était à cent lieues d'intéresser : un amour —\nmieux qu'un amour — une passion folle, incroyable, désordonnée, pour la\nmusique.\n    Du matin au soir, chaque jour que Dieu faisait, il déchaînait sans trêve\nni répit des tempêtes d'orgue ou de piano par sa demeure — d'orgue surtout :\nun Cavallié-Coll magnifique qui, des profondeurs de la grande salle du rez-\nde-chaussée, emplissait du mugissement caverneux de ses tuyaux la maison\nentière.\n    Oh! ce ronflement implacable, ce bourdonnement sourd vous poursuivant\nde chambre en chambre, de la cave au grenier, partout ! Oh ! ce grondement\nétouffé, lointain, revenant vous obséder jusque dans vos songes — quel sup-\n plice ! La Barbarie de l'orgue, si j'ose dire !\n    Et peine perdue de tenter des diversions. Quand notre homme officiait aux\n autels retentissants de la déesse Musique, bien malin qui fût parvenu à l'en\n éloigner.\n\n\n   (1) Chapitre inédit du roman que publiera sous ce titre prochainement notre collaborateur\nJ. ESQUIROL chez l'éditeur Stock, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               519\n\n\n   M me Vernière lui adressait-elle la parole, il lui répondait par monosyllabes ;\nà moins que, du banc de l'orgue et sans cesser de s'escrimer valeureusement\ndes pieds et des mains — d'immenses mains de virtuose qui s'agrippaient aux\nclaviers comme de monstrueuses araignées blanches — il ne la consultât sur\nun sujet dont il devait être étrangement préoccupé puisqu'il y revenait avec\nune régularité si cruelle :\n   — En somme, ma chère amie, des trois chorals de César Franck, lequel vous\nparaît le plus beau?\n   Puis, d'une haleine :\n   — Vous hésitez?... Je comprends cela... Moi aussi, j'hésite... Hé bien,\nrejouons-les tous les trois. Nous serons mieux à même de faire la compa-\nraison.\n   Et hardi donc ! il y en avait pour plus d'une demi-heure ! — exactement pour\ntrente-huit minutes.\n   D'autres fois, s'il était au piano, les mille et un stratagèmes par lesquels sa\nfemme s'ingéniait à l'en débusquer n'aboutissaient le plus souvent qu'à\nl'aiguiller sur un autre genre de musique, peut-être encore plus crucifiante\npour l'auditrice que le piano seul : la musique vocale. Une kyrielle de lieder\nmodernes défilait alors, phrasés con amore, certes, mais, hélas ! d'une voix\npositivement ahurissante, imprévue, cauchemardante, une vraie voix de pendu\nà moitié strangulé — aux premiers accents de laquelle M me Vernière se sentait\nenvahie d'un sentiment complexe, fait d'agacement, d'ennui, et aussi d'une\nespèce de vergogne, de gêne pour son doux nigaud de mari. (Avez-vous\nremarqué que les grands pianistes chantent ordinairement de façon atroce, ou\nplutôt sont pour la plupart quasi aphones? Toute leur voix aurait-elle donc\npassé dans leurs doigts?)...\n   Il arriva ce qui devait arriver : la jeune femme finit par prendre en grippe\nM. Vernière, la maison, et jusqu'au précieux Paul son fils, entre temps venu\nau monde. M. Vernière : elle ne pouvait plus se l'imaginer qu'en tournure\nd'automatique pantin gigotant sur un pédalier. La maison : autant eût valu\nhabiter quelque immense et frémissante boîte à musique. Paul : elle avait\ncompté que sa présence mettrait un terme, ou du moins une sourdine, aux\norgies musicales de M. Vernière. Mais combien vainement!\n   — Croyez-moi, chère Annette, s'était récrié le monomane, Paul s'habituera\nvite aux sons de l'orgue. Dans quelques jours il n'y fera plus attention, que\ndis-je ! ne les percevra même plus et dormira comme une marmotte !\n   Sur quoi, il s'en était allé, gaillard, jouer pour la centième fois les trois\nchorals de César Franck...\n   Ne pouvant se supporter chez elle, Mme Vernière — logiquement — prit le\nparti d'y rester le moins possible. Elle commença une vie toute de visites, de\ncourses, de distractions extérieures. M. Vernière lui reprocha d'être si souvent\ndehors, de négliger son fils, le foyer, la famille... qui... que... dont... Preste,\nelle le renvoya à César Franck. Maintes querelles troublèrent le ménage. De\nguerre lasse, s'avisant enfin qu'un intérieur aussi monotone, sinon aussi peu\nbruyant, n'était guère agréable pour une jeune femme, M. Vernière décida\nqu'ils recevraient, qu'ils iraient dans le monde. Seulement, au bout d'un mois\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "520                               DURENDAL\n\n\nde ces ébats forcés, le casanier qu'il était renâcla, se déclara excédé, fourbu,\net requit d'une vieille cousine, pauvre mais décorative (on la nippa somptueu-\nsement), qu'elle le remplaçât comme chaperon de M me Vernière. La cousine\nétait sotte... ou peut-être trop intelligente. La petite M me Vernière, coquette\net fort jolie, ne décourageait nul adorateur. Sous l'œil volontairement atone de\nl'antique parente faisant tapisserie ou bâfrant dans les soupers, elle flirta...\nflirta... se laissa courtiser... courtiser... supporta sans trop d'indignation que\ncertain gilet blanc plus entreprenant que les camarades la poursuivît de décla-\nrations en règle, de demandes de rendez-vous... bref, il s'en fallut de rien\nque M. Vernière — encore qu'à son insu — n'acquît tous les droits de tenir\nl'orgue aux offices de telle grande confrérie qui ne fut point dissoute avec les\nautres.\n    Mais s'il est un dieu pour les ivrognes, il en est un aussi pour les musiciens.\nD'ailleurs, la musique ne procurait-elle pas à notre homme une manière\nd'ivresse?\n    Un soir M mc Vernière rentra du théâtre, se plaignant d'un violent mal\nde tête.\n    — Annette a pris froid !... Annette a pris froid !... répétait stupidement son\nacolyte habituelle, la vieille cousine décorative mais pauvre, les yeux au ciel\net les bras ballants.\n    Grippe infectieuse, pneumonie, 40 degrés de fièvre : toute la lyre !\n    Cinq jours, M me Vernière fut entre la vie et la mort. Cependant, au matin\ndu sixième, un mieux se produisit. Dans sa joie, M. Vernière — il n'avait plus\nquitté le chevet de la malade — eut alors, une idée de génie :\n    — Chérie, murmura-t-il tendrement, je cours te jouer le deuxième choral de\n Franck. En te veillant, j'ai beaucoup réfléchi... hé bien! je suis arrivé à la\n conviction que ce deuxième choral est le plus beau des trois... Ah ! ce début si\n ample, si majestueux, si profond!... et cette transition largamente con fan-\n tasia !.... tu sais bien : avant la fugue?... et ces arabesques du milieu!... et,\n vers la fin, le retour du thème initial!... et tout, quoi! — est-ce assez gran-\n diose et calme !... assez grave et suave, gravis dum suavis !... Et récon-\n fortant, donc!... Oui, oui, nul doute que cette admirable musique ne te gué-\n risse !\n    Une expression de terreur mêlée de dégoût contractait la figure de\n Mme Vernière.\n    Mais le perspicace mélomane se méprit — quelque peu — sur la cause de\n cette angoisse :\n    — Si! si! cria-t-il, je t'assure que tu entendras très bien... Ne t'inquiète\n pas... Tu vas voir... tu vas voir : je laisserai toutes les portes ouvertes.. puis\n je jouerai fort, fort!\n    Deux minutes après, il s'asseyait à l'orgue, et attaquait le bienheureux\n  Choral.\n    Or, il en achevait à peine la première page, que les sœurs qui soignaient\n  Mme Vernière se ruaient par la salle, chapelets cliquetant furieusement, cor-\n nettes de travers, et vociférant comme autant de Bossuets en jupons :\n    — Madame se meurt, madame est morte!\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                       PETITS ET GROS BOURGEOIS                               521\n\n\n    Rien de plus vrai : sur les ailes de l'austère musique — ô ironie! — la\n« petite âme fanfreluchée » s'était envolée pour le grand voyage...\n    M. Vernière eut-il conscience qu'il avait occis sa femme, et qu'il devait en\nconséquence vouer désormais tous ses efforts à obtenir d'en haut le pardon de\nce forfait abominable, bien qu'absolument involontaire?\n    Peut-être ; puisqu'à dater de cette époque il joignit à ses chères occupations\nmusicales les pratiques de la piété la plus sincère. Aussi bien il avait toujours\nété un homme religieux.\n    Dès lors, insensiblement, sa vie prit un cours uniforme, une régularité — et\nune douceur aussi — quasi monastiques.\n    Le matin, il restait longtemps dans les églises, entendant la messe tantôt ici,\ntantôt là, visitant au gré de sa fantaisie les divers lieux de dévotions particu-\nlières que Lyon, Dieu merci, compte en si grand nombre, priant la sainte\nVierge à Fourvières, sainte Philomène à la chapelle du Chemin-Neuf, les\nsaints Martyrs à la crypte de Saint-Irénée, saint Pothin à l'hôpital de l'Anti-\nquaille, saint Exuper à Saint-Jean la cathédrale, saint Expédit à l'église Saint-\nNizier, saint Antoine de Padoue à Saint-Bonaventure... et l'on pourrait allon-\nger l'énumération.\n    Dame ! sa piété rappelait un peu beaucoup celle d'une bonne femme ; mais\nquoi! s'en suivait-il qu'elle ne valût rien? puis ma foi, tout compte fait, ne\nreposait-elle pas délicieusement du genre de religion de ces intellectuels du\ncatholicisme, si nombreux aujourd'hui, qui, sous couleurs de dévotion mieux\néclairée, en arrivent à des innovations d'une confusion telle, qu'ils finissent\neux-mêmes par ne plus bien se reconnaître au milieu de ce qu'ils vous adjurent\nde croire ou de ne pas croire?...\n    L'après-midi, invariablement, M. Vernière se cantonnait chez lui — et alors,\nparfois jusque fort avant dans la nuit, miousic ! miousic ! miousic ! et encore\nmiousic !\n    Oh! la joie de pouvoir, si le cœur vous en dit, « s'appuyer », d'affilée, les\n trente-deux sonates de Beethoven, sans qu'une petite bécasse, une petite Béo-\n tienne de femme récrimine, grogne, vous crie que le piano l'horripile, ou parte,\n de fureur, en faisant claquer les portes !\n    Oui, le veuvage comblait de félicité M. Vernière. Non, répétons-le, qu'il se\n l'avouât, le pauvre brave homme ; mais quand même, croyez qu'il appréciait,\n au moins inconsciemment, son bonheur. Peu s'en fallait, ma parole! que ses\n doigts ne jouassent tout seuls l'air de la Grisélidis de M. Massenet : Loin de\n sa femme qu'on est bien ! musicien pour lequel, en partisan qu'il était d'un\n art moins frivole, il ne professait cependant qu'une admiration restreinte.\n    Seuls, des voisins auraient pu s'insurger contre l'obsédant « tapage » — ou\n jamais, en vérité, le cas d'employer ce vocable! — que menait jours et nuits\n notre monomane. Mais il n'y avait pas de voisins : M. Vernière occupant la\n  maison tout entière — de laquelle il était au surplus propriétaire.\n    Notons à ce propos le rapport intime, la correspondance singulière, qui\n  appariait la physionomie morale et comme l'âme de cette demeure à celle de\n  son maître.\n     La bâtisse avait piètre apparence. Dans une vieille rue provinciale et morne,\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "522                                DURENDAL\n\n\nc'était, derrière une grille tigrée de rouille, un vague corps de logis flanqué de\ndeux ailes, entre lesquelles régnait une cour peu profonde où l'herbe pointait\naux joints des pavés.\n   Les murailles étaient d'un ton grisâtre, sur lequel les volets des fenêtres —\nde lourds volets pleins qui n'avaient pas été repeints depuis longtemps —\ntranchaient en plus sombre. Nul ne pouvait prétendre que l'œil-de-bœuf ouvert\nau front de la façade évoquât le souvenir des Cyclopes, ou c'eût été quelqu'un\nd'une imagination vraiment délirante. Aux pentes de la toiture — assez\ninclinée — s'imbriquaient de pauvres tuiles en sillons de labour, qu'avaient\npatinées déjà bien des pluies et des soleils.\n    L'ensemble était humble, modeste, effacé. On aurait dit d'une bonne vieille\nmaison de campagne venue jadis faire un petit tour à la ville (sans doute en\nun jour de folie sénile, et tarabustée par je ne sais quels diablotins farceurs),\npuis bientôt, fatiguée non moins qu'ahurie de l'équipée, ayant perdu le chemin\ndu retour, et s'étant alors, faute de mieux, terrée pour toujours au fond de ce\nquartier désert, qui lui rappelait un peu le calme de ses champs natals.\n   Oui, du dehors, la maison de papa Vernière avait piètre apparence.\n    Seulement, dès qu'on y pénétrait, une stupéfaction vous saisissait de voir\nquel luxe intérieur abritaient ces murs à l'aspect minable.\n    Ce n'étaient que salles spacieuses, portes hautes, plafonds à la française, boise-\nries splendides, cheminées monumentales, vastes escaliers de pierre aux degrés\ninsensibles, qu'escortaient magnifiquement, telles de fastueuses treilles en fer\nforgé, çà et là touchées d'or pâle, les courbes largement déroulées de rampes\nanciennes, où les vives torsades des pampres enlaçaient de leurs frondaisons\nagiles les lourdes retombées des grappes opulentes.\n    Puis, à l'exception des chambres occupées naguère par la « petite âme fan-\n freluchée », et qu'elle n'avait eu garde, de ne point encombrer d'un ramas\n d'ignominies modem-style, toutes les autres pièces de la demeure étaient\n ornées — avec une sobriété judicieuse qui laissait à chaque objet son plein\n relief — de meubles, de tableaux, de statues, d'oeuvres d'art vraiment très\n au-dessus de la médiocrité coutumière, et d'où cet intérieur achevait de tirer\n son caractère de luxe à la fois discret et large.\n    Hé bien, telle quelle, cette maison symbolisait à souhait l'assez original\n personnage que faisait dans la vie M. Vernière.\n    — Cher monsieur, disait un jour à notre homme un des innombrables ecclé-\n siastiques de sa connaissance, cher monsieur, votre gloire est comme celle de\n la fille du roi : tout intérieure.\n    Et d'un ton amène :\n    — Gloria filiae regis ab intus.\n    Ce que, négligés la « la fille du roi » et autres ornements du discours, M. Ver-\n nière aurait ainsi pu traduire, pour peu qu'il eût eu quelque fiel :\n    — Cher monsieur, vous êtes mis comme un cochon ; vous avez l'air parfai-\n tement insignifiant ; mais il est notoire que vous possédez la grosse galette, et\n que vous donnez à toutes les œuvres. C'est l'important!... Enfin les gens qui\n s'intéressent aux amusettes plus ou moins bébêtes affirment que vous savez\n  mieux que personne taper sur un piano ou sur un orgue.\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                       P E T I T S ET GROS BOURGEOIS                          523\n\n   De fait, à la différence de son fils Paul, M. Vernière ne brillait guère par la\ntoilette.\n  Au bref, c'était un des spécimens les plus accomplis de certain type qui, pour\nrelativement fréquent qu'il soit à Lyon — et d'ailleurs à Lyon seul — ne laisse\npas d'avoir sa saveur.\n\n    Ce type, on pourrait le nommer, du signe particulier qui Tadorne toujours :\nla grande barbe.\n    La « grande barbe » est un bonhomme entre deux âges — plus près de cin-\nquante ans que de quarante.\n    Remarquons cependant qu'il se peut fort bien qu'un jouvenceau de vingt à\nvingt-deux printemps, et donc encore très glabre, ait tous les droits au titre.\nIl est en effet des « grandes barbes » sans grande barbe, que dis-je ! des « grandes\nbarbes » nées, des « grandes barbes » qui sont telles, ne vous en déplaise, dès\nle ventre de leur mère! Mais n'empêche, en règle générale, la « grande barbe »\n— et pour cause — a dit depuis longtemps adieu à la première jeunesse, ou\nsi, d'aventure, il en va différemment, je ne sais quelle grâce de prédestination,\n quel don inné, quel privilège spécial, lui confère avant la lettre, c'est-à-dire\navant la barbe, la tournure afférente au rôle. O « grandes barbes » anticipées,\nquel beau sujet de chapitre vous feriez ! Mais n'aiguillons pas sur des voies\n latérales...\n     La « grande barbe » fréquente beaucoup les églises. Voyez-la, sous l'ombre\ndes voûtes, dévidant son chapelet avec force tremblottements des lèvres, ou\nsuivant l'office sur un volumineux bouquin couvert en chagrin noir à l'instar\nd'un bréviaire. Voyez-la surtout cheminant dans un cortège de procession : le\nchef incliné; du coton plein les oreilles; le dos rond; le jarret fléchi; quelque\n peu bedonnante — car la « grande barbe » ne perd pas le Nord et se nourrit\n solidement; — Les gants noirs arborés pour la circonstance; une main à la\n couture du pantalon, l'autre balançant au vent capricieux des cantiques un\n énorme cierge à crépine de velours rouge, d'où, sur sa calvitie qui miroite de\n l'humide éclat d'un cube de savon, coulent des lueurs d'or... cependant que\n des larmes de cire jaune viennent cingler bruyamment, telles ces lourdes gouttes\n de pluie précédant l'orage, les épaules indignées des malheureux voisins. Mais\n déjà la « grande barbe ordonnatrice » — une des variétés inférieures du genre\n — a chargé le délinquant involontaire. Et vous pouvez croire que ce dernier\n se le tiendra pour dit, ou la « grande barbe ordonnatrice » ne serait plus elle-\n même : ce petit vieux gris pommelé, chafouin, le poil hérissé, la lèvre acrimo-\n  nieuse, qui, prenant au tragique son rôle de caporal de sanctuaire, n'entend,\n  fichtre! pas qu'on lui sabote sa procession.\n     Au demeurant, il faut de pareils incidents pour qu'on remarque la « grande\n  barbe ». Elle attire en effet si peu l'attention, possède à un tel degré les qua-\n  lités extérieures en quelque sorte négatives qui font que quelqu'un passe ina-\n  perçu. Elle est vêtue d'habits d'une forme surannée, ternes, avachis, parfois\n  tout juste propres. Son linge est d'une blancheur douteuse, ou plutôt d'un gris\n  parfaitement avéré. Ceci pour la toilette. Quant à l'expression de la physio-\n   nomie, à l'air de figure, il ne contribue point non plus à mettre le personnage\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "524                               DURENDAL\n\n\nen vedette — la « grande barbe » ne semblant pas... comment dire?... d'un\nesprit très aigu, d'une intelligence très éveillée.\n   Demandez à un ami :\n   — Que penses-tu de ce monsieur?... là... à gauche... tu vois bien, celui\nqui porte toute la barbe?\n   La plupart du temps vous obtiendrez une réponse de ce genre :\n    — Ce bonhomme mi-vieux?... Mon Dieu, que te dire? Je ne sais trop, moi...\nBien insignifiant, bien incolore... Quelque pauvre hère qui, non content\nd'embêter le Diable en le tirant par la queue depuis des années, lui fait encore\nla farce d'être le catholique le plus pratiquant du monde... Après cela, ou je\nme trompe fort ou sa religion est une religion mal entendue. Gageons qu'il\nest éperdument bégueule, se scandalise de tout, nage en plein cagotisme, a la\ncervelle hantée de scrupules idiots qu'il s'en va ressassant à son malheureux\nconfesseur... Et sectaire malgré son air paterne, les idées étroites, susceptible,\nintolérant, tatillon... Ah! s'il était marié, ce qu'il raserait son monde autour\nde lui ! Mais tout décèle en ce pèlerin falot le vieux garçon veule...\n   Or, autant d'assertions autant de contre-vérités.\n   Et d'une. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, la « grande barbe » est mariée.\nPis : devient-elle veuve une fois, deux fois, trois, quatre, cinq, six, n + une\nfois... en arrive-t-elle (bien qu'à la suite d'autres circonstances, je veux\nl'espérer!) à incarner une façon de... grande barbe bleue — elle se remarie\ntoujours. En outre, il faut croire qu'elle n'est pas si veule qu'elle le\nparaît, puisqu'à chaque mariage et comme en se jouant, elle vous aligne des\nfournées de petites « grandes barbes », et non point des fournées parcimo-\nnieuses, avares, mais des fournées copieuses à assurer pour jamais la conser-\n vation du type.\n    Et de deux. Le Diable et sa queue n'ont rien à redouter de la « grande\n barbe », par la raison bien simple qu'elle possède une immense fortune.\n    La « grande barbe », répétons-le, représente mal, n'a même pas ce qu'on\n appelle « de la branche », ne brille aucunement par le train extérieur, n'exhibe\nni chevaux, ni voitures, encore moins d'automobiles (se l'imagine-t-on assez\npeu en tournure de fougueux chauffard pilotant d'une dextre aventureuse une\nquarante chevaux resplendissante! ) — mais pour palper par masses profondes\n coupons, loyers d'immeubles, fermages, revenus de mille et une sortes, fiez-\n vous à elle!\n     L'histoire de la maison Vernière, vous dis-je : d'extérieur miteux, d'inté-\n rieur splendide.\n    « Cache ta vie », a dit le sage. « Cache tes rentes », pourrait-on prêter\n comme devise à la « grande barbe », si les curés, les Pères, les Mères, les\n Frères, les Sœurs, les dames patronnesses, toute la horde tenace des empê-\n cheurs de capitaliser en rond, ne conspiraient à qui mieux mieux à les lui faire\nmontrer, ces rentes, sous forme de dons considérables aux diverses bonnes\nœuvres qui pullulent à Lyon en telle abondance. Oh ! d'ailleurs, ne vous atten-\ndrissez pas : la « grande barbe » est trop fidèle aux saines traditions locales\npour ne pas mettre de côté, chaque année, en dépit de tous les pièges à billets\n de banque, une somme importante.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                        PETITS ET GROS BOURGEOIS                               525\n\n\n    Et de trois. Bégueule, la « grande barbe » ? Non? penses-tu? Avec cela qu'au\nfumoir, après un dîner fin, entre un noir flacon de bénédictine et un fastueux\ncigare à bague, elle se prive de faire chorus aux propos raides ! Quand elle\nn'est pas la première à narrer quelque souvenir croustillant à point, dont elle\nclôt souvent le récit par une apostrophe de ce genre à la « grande barbe »\nvoisine :\n    — Mon vieil Antoine, va I dire que de ce temps-là nous faisions, toi et moi,\nnotre droit à Paris !\n    Sur quoi, toutes les « grandes barbes » de l'assistance de prendre des airs\nmélancoliques — encore que gros de sous-entendus gaillards — tels, ou à peu\nprès, les tabellions de la chanson pleurant leur jeunesse : « Et nous n'étions\npas, hélas ! — et nous n'étions pas, hélas! — notaires »... ou plutôt « grandes\nbarbes » !\n    Hé ! hé ! il faut croire que le type de la « grande barbe anticipée » ne foi-\nsonnait guère il y a quelque trente ans !\n    Du reste, si la « grande barbe » ne fut point toujours telle, hâtons-nous de\nreconnaître à la face du ciel et de la terre qu'elle est aujourd'hui, que\ndis-je ! qu'elle est depuis des lustres et des lustres l'homme le plus rangé du\nmonde...\n    Et de quatre. Vous taxez la « grande barbe » de sectarisme, d'étroitesse\nd'idées, d'intolérance? Hum ! hum ! sur ce point, force m'est bien de confesser\nque vous voyez juste. Oui, la « grande barbe » accueille mal, très mal, les\nobjections, oui, elle ne lit qu'un seul journal : le Riche Catholique bien informé\n— et roborée par le suc généreux de cette moelle de lion dont elle fait sa pâture\nquotidienne, elle s'en va pourchassant d'un boutoir impavide... tout ce qui ne\npense pas exactement comme elle! Mais quoi! la « grande barbe » du camp\nopposé — car l'irréligion possède aussi ses « grandes barbes » — est-elle beau-\ncoup plus tolérante? Puis, ma foi! — il est vrai que c'est une autre face de la\nquestion — n'est-on pas sursaturé des sceptiques, des dilettantes, des pétroni-\nsants, des j'm'en foutistes? et, partant, le monsieur bien intransigeant, bien\nirréductible, n'offre-t-il pas un spectacle plus divertissant, moins banal, à l'ob-\nservateur ?\n    Et de cinq enfin. Il est possible que la « grande barbe » ait l'air falote,\ninsignifiante, mais ne vous y trompez pas : sauf exceptions d'ailleurs fré-\nquentes — voire, reconnaissons-le, fréquentissimes — elle est loin d'être quel-\nconque ; et si vous avez la chance de lui être présenté, vous constaterez vite\ncombien sa conversation, ou plutôt sa conférence (le personnage a facilement\n le tour professoral) est intéressante. Souvent, en effet, la « grande barbe » s'est\n spécialisée dans telle ou telle matière, telle ou telle étude, et, graduellement,\n parfois sans s'en apercevoir (la « grande barbe » a ses travers, mais elle est du\n moins la modestie même) a fini par y devenir éminente. L'une, par exemple,\n — comme M. Vernière — sera musicienne ; l'autre archéologue — oh ! son\n émoi à chaque nouvel enlaidissement de Saint-Jean, la cathédrale : lors du\n récent nettoyage des vitraux de l'abside, elle faillit crever de douleur et de\n rage! —; celle-ci sera mathématicienne; celle-là férue de peinture, etc., etc.,\n quand elle ne sera pas tout bêtement — spécialité qui en vaut bien une autre\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "526                              DÜRENDAL\n\n\n— chef d'une grosse maison de soieries, qu'elle s'entendra mieux que per-\nsonne à faire sortir victorieuse du noble combat dont la galette est l'enjeu\ntrois fois auguste! Oui! mieux que personne, ô « grande barbe » mes amours,\npuisqu'en toi respire le vrai prototype du Lyonnais : c'est-à-dire un homme\nreligieux, mystique, bramant après les joies de la patrie céleste — ah! comment\ndonc! — mais enfin qui n'en sachant pas moins se plier aux exigences de notre\npèlerinage sur cette terre d'exil veut bien condescendre — et de quelle âme\ngénéreuse au sacrifice, donnée une fois pour toutes ! — à s'occuper aussi des\nintérêts temporels !\n\n                                                              J. ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "           Couchant tragique\nQui donc me brisera cet horizon étroit\nQui borne ma pensée et pèse sur mon âme?\nQui donc un jour, géant, se lèvera tout droit\nEt le fera crouler sous son geste de flamme... ?\n\nJ'étouffe! Sous ce dôme immobile et terni\nL'inconnu me tourmente et l'au-delà       m'appelle;\nEt je voudrais sentir le vent de l'infini\nPasser dans mes cheveux et gonfler mes deux ailes.\n\nEt c'est pourquoi je suis triste et seul, et pourquoi\nSachant bien que plus loin l'esprit n'a plus de bornes,\nJe pleure de trouver toujours autour de moi\nL'implacable paroi de ces horizons       mornes.\n\nJe pleure de songer à ceux qui, le matin\nSont partis pour aller conquérir le mystère\nEt monter jusqu'à Dieu, malgré le lourd destin\nQui tenait leur grande âme enchaînée à la terre ;\n\nA ceux qui sont tombés dans le soir embrasé\nLes deux poings tendus vers la barrière éternelle :\nEn la voulant franchir leur front s'était brisé\nEt le sang de leur cœur avait jailli sur elle...\n\n\n                            II\n\nOh! j'ai pleuré ce soir en voyant le soleil.\nTous avaient acclamé sa course      triomphale...\nHélas! ce vieux rêveur à notre âme est pareil !\nIl souffre comme nous dans sa prison fatale :\n\nComme nous plein d'orgueil il en a fait le tour,\nEt ses larmes de sang ont coulé dès l'aurore ;\nSans trêve il a cherché la porte tout le jour,\nEt quand le soir tombait il la cherchait   encore...\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "528                            DURENDAL\n\n\n      Alors il a songé : « Depuis mille et mille ans\n      Je tourne et je retourne en ma sphère       inflexible.\n      C'est trop! Je veux enfin bondir dans mes élans\n      A travers l'infini toujours inaccessible ! »\n\n      Et tandis que sous lui l'océan rauque et noir\n      Pour entamer aussi cette digue     hautaine\n      Lançait sur l'horizon ses flots de désespoir\n      Le soleil a frémi de colère et de haine.\n\n      Vieux fauve, il s'est senti las enfin de souffrir,\n      Et sous les cris de mort que jetait la tempête\n      Triste et déjà sanglant il a courbé la tête\n      Pour ébranler sa cage étroite — ou bien mourir            !'—\n\n      Secouant dans le vent sa crinière de flamme,\n      Farouche, il a bondi sur l'horizon     serein\n      Qui pareille à la nôtre enfermait sa grande âme :\n      Et son front s'est brisé contre le mur    d'airain.\n\n      Son sang qui jaillissait éclaboussa la nue,\n      Et le monde étonné gémit en un grand cri,\n      Voyant — saisi soudain d'une crainte inconnue —\n      Rouler dans les flots noirs ce corps lourd et meurtri.\n\n      Et seul resta debout, morne, le mur immense\n      Tout dégouttant encor d'un sang mâle et vermeil...\n      La nuit comme un linceul descendait en silence...\n\n      Je pleure chaque soir en voyant      le   soleil...\n\n                                                        P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "TETE DE CHRIST\n (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": ""}, {"page_pdf": 642, "texte": "               Petites choses de la Vie\n\n                          Pour une fumée bleue...\n                                                     Sunt lacrymœ berum (1).\n\n                   BIEN le bonsoir, père Piquette.\n                         — Même à vous qui passez.\n                         Et le vieux cantonnier, levant la tête :\n                         — Tiens, c'est toi, petit! Tu reviens au pays, donc?\n                      Qu'il y avait longtemps que l'on ne t'avait vu.\n                         — Eh! oui, c'est moi, Nadal le rémouleur, Nadalou,\n                      comme vous m'appeliez par colère, quand je démolissais vos\n                      tas de pierres en m'en retournant de l'école. Il y a eu trois\n                      ans, à la tête passée de Figueblanche, que je suis parti.\n   — Depuis ce temps-là, le père Piquette a failli plus d'une fois passer l'arme\nà gauche; c'est qu'on n'est plus jeune, mon petit.\n   — Bah ! vous vous portez toujours bien et je ne vous trouve pas vieilli d'une\nsemaine. Que la grâce de Dieu vous accompagne toujours ainsi !\n   Hi! mon bourriquot, hi! la nuit commence de tomber et il pourrait pleu-\nvoir; je m'ensauve. A vous revoir bientôt, père Piquette.\n   — A te revoir, Nadal.\n   Le pauvre vieux cantonnier soulève un peu son feutre ; le rémouleur incline\navec respect la mèche de son bonnet de coton bleu,' puis fait claquer son fouet\net sa langue :\n   — Hi ! Allons, Blanquet, allons !\n   L'âne, qui baissait et relevait par saccades sa tête endormie, reprend, l'oreille\nballante, son petit pas de côte. Le charreton repart derrière lui en se plaignant\nde partout : des rais et des barreaux branlants, et de l'essieu rouillé. Et Blan-\nquet, content d'avoir démarré, brait, le mufle blanc tendu vers le bout de la\nmontée, qu'il devine après ce raidillon.\n   La route est rose de granit ; le vent du soir, lentement, y promène des ombres,\ntandis que les derniers rayons du soleil allument par milliers, aux endroits\nclairs, des paillettes de mica. Un chemin de terre prend, tout de suite à droite,\ns'enfonce aussitôt dans la cluse et se perd au premier tournant dans l'épaisseur\n\n\n  (1) Il est des larmes de choses. (VIRGILE.)\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": " 53o                               DURENDAL\n\n\n  des bois. Comme il mène à Combillou, la borde de famille de Nadal, et que\n  Blanquet continue tout droit, le cantonnier s'inquiète :\n    — Comment ! tu suis la route grande? Où que tu vas? Ce n'est donc pas pour\n cette fois la visite aux anciens? Si tu savais pourtant comme ils ont eu de la\n peine depuis que tu es parti ?\n    — Je vas à la vote de Venarsal, père Piquette, on m'y espère. Ils m'ont mis\n à la porte de la maison, n'est-ce pas? Eh ! bien, qu'ils me rappellent, quand ils\n voudront de moi !\n    Nadal a répondu cela d'un air crâne; puis il a fait claquer la mèche neuve\n de son fouet comme pour dire :\n    — Les Vieux !... voyez comme il m'en chaut ! — Clic, clac ! — Je ne dépends\n plus de personne. — Clic, clac ! — Et c'est ainsi qu'on est heureux.\n    Il est déjà loin, fondu dans la brume, que le vieux cantonnier, qui l'a connu\n pas plus haut qu'un pied de basilic, lui recommande encore :\n    — Souviens-toi de ce que je te dis, petit : ne les laisse pas mourir sans la\nbelle joie de te revoir.\n    Nadal siffle et presse son âne :\n    — Tu... tu... tu... Hi ! Blanquet, hi donc ! La côte s'achève et le jour aussi.\nFaisons vite.\n    Le soleil baisse rapidement; toutes les lueurs du jour sont encore posées sur\nles choses, mais prêtes à s'envoler et comme effarouchées. Il passe moins de\nmiettes de lumière sous les branches ; les ombres s'y font plus épaisses et plus\nbleues; les fins nuages blancs de septembre, qui sont comme autant de voiles\nlonguement plissés, sont déjà teintés de pourpre vers l'occident; quelques ins-\ntants encore de majesté tranquille et il fera nuit pleine, car c'est un soir de\nl'arrière-saison, un de ces soirs doux et mélancoliques infiniment, où l'on sent\nsi bien que quelque chose va mourir un peu et qu'ont sonné irrémédiablement\nl'effeuillement des branches et l'exil de la sève.\n   A chaque pas, Nadal rencontre sur son chemin des paysans de Figue blanche,\nson ancienne paroisse, qui regagnent leurs métairies, derrière les vaches enju-\nguées et traînant la charrue.\n   Et chaque fois ils s'interrompent de chanter ou de causer des choses de la\nterre et du pays pour dire entre eux, avec le même geste de surprise :\n   — On ne se trompe point, n'est-ce pas? c'est bien le fils de Lionardou, de la\nCombille, le petit Nadal, comme nous l'appelions?\n   Et là-dessus, ils se confient mutuellement leurs impressions :\n   — M'est avis que c'est la première fois qu'il revient au pays. C'est Lionard\nqui doit en avoir une joie!\n   — Et la Francette, donc! Une sainte femme, qui méritait tant d'être heu-\nreuse, et qui a eu toujours un quintal de chagrin pour une once de contente-\nment dans sa vie.\n   — Comment! Vous croyez qu'il se rend à Combillou! Mais il s'en écarte,\nau contraire ; \"voyez donc : il a laissé le chemin de traverse à la croix de Lou-\nradour.\n   — Vous avez raison, bonne Nanette ; jamais, par mon âme, je ne l'aurais cru\nsi méchante tête, le petit !\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                        PETITES CHOSES DE LA VIE                               53l\n\n    — Sont-ils malheureux les pauvres gens ! N'avoir qu'un fils, et qui vous\nabandonne pour courir le pays ainsi qu'un bohémien !\n    ... Le rémouleur passe vite, car il est gêné malgré tout, et il sent bien que,\ndans son dos, les propos vont leur train, et que pas un sûrement n'est dit à\nson honneur.\n    — A Dieu soyez-vous !\n    — Même vous !\n    C'est chaque fois le même bonsoir indifférent et rapide. Il a l'air de ne recon-\nnaître personne, et chacun (est-ce mépris, est-ce politesse d'humbles?) fait de\nmême envers lui. Plus d'un pourtant voudrait lui crier comme le père\n Piquette : « Où que tu vas donc? N'oublie pas la mère au moins, fils ingrat,\nn'oublie pas la mère. » La phrase est toute prête, et nul n'ose la dire.\n     Et le rémouleur passe vite, sans détourner la tête, donnant à tous le même\n bonsoir, rapide.\n     Peu après, à la traversée de Figueblanche, c'est toute son enfance heureuse\n qui s'éveille en son cœur : voici la place de l'Eglise, où, les jours de caté-\n chisme, il jouait à la marelle tant que la petite cloche n'avait pas sonné. A\n côté, la cour de l'école, où on faisait des bonshommes de neige, l'hiver, et, l'été,\n d'interminables parties de billes ou de petite guerre. Plus loin, la boutique de\n la mère Champion — aujourd'hui défunte, la pauvre ! — où on se payait, les\n jours de fête, des surprises à un sou et du si bon sucre d'orge transparent et\n blond comme de l'ambre. Derrière, le sentier, lacet blanc dans l'herbe verte,\n où Nadal passait pour raccourcir quand il était pressé. Heureux temps, où il\n avait tignasse au vent, culotte courte, et l'unique souci du jeu dans sa petite\n tête.\n     A tout instant, autrefois se lève, tout rieur et candide dans sa pensée. Le\n présent lui semble mélancolique un moment. Puis il se dit que si l'air du pays\n est plus léger, et tout bourdonnant de souvenirs joyeux qui ont de l'aile, les\n  méchantes langues sont trop aiguisées après trois ans d'absence.\n     Trois ans déjà I C'est pourtant vrai ; on a fêté Noël trois fois depuis qu'il a\n  quitté. Comme le temps a passé vite, tant il aime cette vie baignée d'air et\n  de lumière, blanche ou bleue, selon l'heure, comme les chemins.\n      Il s'en était allé un soir, au lendemain d'une querelle avec l'ancien. Comme\n  les regains étaient par petits meulons, et qu'on craignait l'orage, le père lui\n  avait interdit de se rendre à la foire de Lagraulière, qu'il fréquentait chaque\n  mois par fanéantise et par plaisir. Nadal, bravant la défense, était parti quand\n  même. Au retour, Lionard, qui mettait son autorité au-dessus de tout, n'avait\n  eu qu'un commandement : « Va-t'en ! », et que le geste impérieux d'un bras\n  tendu, montrant la route où vont les fils maudits.\n       L'ancien avait ordonné; l'enfant avait obéi, joyeux presque de voir rompre\n   par un autre le joug qui l'attachait à la terre, et que, par désir de vie facile et\n   lâcheté, il rêvait chaque jour de secouer depuis sa rentrée du service. Il était\n   donc monté dans sa chambre, au-dessus de l'étable, avait mis son peu de linge\n   dans un mouchoir noué, choisi son feutre le meilleur et ses souliers cloutés de\n   neuf, passé au poignet le cordonnet en cuir de sa canne de foire, puis avait\n   pris par le travers des prés, sans se retourner, dans la crainte que l'émotion ne\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n le fît céder aux appels désolés et aux pleurs de la mère. Et depuis, ayant\nacheté d'occasion un âne brun, un charreton et une meule de grès rouge qu'il\n faisait aller avec le pied, il errait de bourg en bourg, de frairie en frairie,\npauvre rémouleur de campagne, aussi peu sûr de la pratique que du gîte,\nenrôlé dans cette tribu de nomades que les gueux de la terre eux-mêmes pren-\n nent en compassion et tiennent en méfiance.\n    Il passait à Figueblanche pour la première fois depuis trois ans, parce que,\n pour se rendre de Travassac à Venarsal, c'est la droite route, et qu'il n'en est\n point d'autre. Mais il n'était pas dans ses intentions de s'arrêter au pays, ni\n d'aller demander pardon à celui qui l'avait chassé. Il était d'ailleurs trop satis-\nfait de mener cette existence molle et de flâner tout le jour en chantant comme\nune cigale par les chemins. Il plaisait à ses instincts bohèmes de manger et de\ncoucher au hasard de la rencontre, sans autre maître que Dieu, sans autre\nvolonté que celle, capricieuse et passagère, du moment. Au lieu qu'à la borde :\n« Nadal par-ci, Nadal par-là », il fallait se plier aux exigences de chacun, vivre\ntous les jours que le seigneur faisait la même vie monotone et laborieuse, tous\nles matins voir se lever le soleil sur le même horizon.\n   Oh ! non, rien ne tentait le rémouleur d'aller frapper à la porte de la\nmétairie de Combillou ce soir-là.\n   Il y avait bien les vieux, surtout la mère, une brave femme, qui n'avait eu\nqu'un tort : plier toujours comme un osier et n'être rien dans la maison.\nL'ancien non plus n'était pas un mauvais cœur, malgré son air bourru...\nMais s'ils voulaient de leur fils, ils n'avaient qu'à lui faire signe, puisqu'ils\nsavaient où le trouver à certains jours, et qu'il ne manquait pas une « vote »\ndes entours.\n   Il sembla à Nadal, à ce moment, qu'il y avait un rien de tristesse enclose\ndans le soir. Les cluses étaient brumeuses de plus en plus, et les penchants des\ncollines tout bleus, et les nuages à longs plis plus empourprés. Figueblanche\nétait derrière à présent, perché sur sa motte verte, avec, au milieu, son clocher\npointu et des luisants d'ardoise tout autour, qui jetaient en hâte leurs derniers\néclairs. Sur l'autre coteau, ces maisons fraîchement crépies et qui dominaient\nun bois de châtaigniers, tout clair de bogues entr'ouvertes, c'était Corne-\nchèvre, la plus importante métairie du finage...\n   Cornechèvre !... n'est-ce point là que Nadal allait quérir des œufs de cane\net de pintade pour les faire couver, quand il était du catéchisme? Combillou\nest tout près, à moins d'une portée de fusil; mais son chaume est caché timi-\ndement sous les branches, et le rémouleur ne le voit pas... Pourtant, à une\nfumée toute menue, toute pauvre, qu'ont l'air d'exhaler les feuilles, et qui\nondule, gracieuse et souple, au vent du soir comme une ombre plus bleue, il le\ndevine enfin, et son cœur s'attendrit.\n   — Oh ! que de choses cette petite vrille de fumée évoque tout d'un coup dans\nl'âme de l'enfant prodigue : le nid, l'humble chaumière où il est né, où tous\nles ancêtres ont vécu sans s'interrompre dans leur longue succession, comme\nfont les brins d'herbe, qui, n'était le vent, pousseraient toujours où d'autres\nont poussé ; le lit à courtines rayées où la mère venait le border chaque soir,\nquand il était petit; la vieille Francette, assise devant les landiers, près de la\nsoupière à ramages et pleurant silencieusement au regret du fils parti; l'an-\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                       PETITES CHOSES DE LA VIE                                533\n\ncien, rentrant sans doute du labour à pareille heure, la figure chagrine et sans\nchanter comme autrefois dans la nuit des chemins creux, où l'haleine des\nbœufs, par instants, met une fumée blanche. Et la grange, et le fournil, et\nl'enclos où fleurit plein de coucous, chaque printemps; et la « Brune », et la\n« Rousselle », toute la borde enfin, choses, bêtes et gens, — avec en plus le\ncharme enfui et doux de sa jeunesse.\n    Puis Nadal s'imagine la table de famille : le père au milieu, toujours digne\ndans son chagrin, la figure plongée dans le cercle d'ombre du « chaler », qui\npend au-dessus de lui à un crochet de bois; le valet à un bout, silencieux par\nrespect parce que le maître est dans la peine; la mère à l'autre, tournant par\nintervalles vers les petits carreaux de la porte aveuglés de lune ses pauvres\nyeux tristes et inquiets, qui ont tant pleuré et disent, avec sa douleur, cet\nespoir inébranlable malgré tout :\" Il est parti un soir, et c'est un soir qu'il\nreviendra. » — Le lard fume dans les assiettes; le chien Labri pose sur le banc,\nprès de Francette, sa tête grise à mèches ondulées, et s'impatiente en attendant\nsa jatte de soupe trempée d'eau. Une flambée de branches sèches caresse un\nchaudron de cuivre, où chante la pâtée des porcs. Il fait tiède et doux dans la\nmaison ; le râtelier au pain est garni de miches cuites de frais et qui embau-\n ment. La Saint-Jean d'été a largement donné; les sarrasins, petits blés de\n misère et d'automne, ont eu plus de millions de fleurs qu'à l'ordinaire; leurs\ntiges commencent à rougir, et leurs quenouilles blanches à brunir, et à grainer,\n et à pencher la tête. Le maître de la borde, qui ne connaît d'autre joie que celle\n des champs et des moissons, comme tous les paysans de vieille race, devrait\n avoir les yeux clairs de gaîté. Mais Lionardou a trop de soucis en tête; il songe\n sans doute que personne de sa famille ne reprendra Combillou après lui, et\n que sa bonne terre va mourir aux siens...\n    Ainsi le souvenir du fils ingrat doit peser sur toutes les pensées.\n    Et Nadal alors se demande : « Mon retour ramènerait-il le contentement\ndans ces âmes affligées?... La mère, bien sûr, me presserait longuement sur\nson cœur... Labri me ferait fête... Mais l'ancien, l'ancien qui m'a chassé, et\ndont l'autorité n'a jamais faibli, que dirait-il?... S'il allait retrouver son geste\net son mot de malédiction!... N'y aurait-il pas désormais quelque chose entre\nnous?... Et puis, ce serait un adieu définitif à ma belle vie, ce retour!... »\n    Et il presse son âne vers Venarsal, paroisse proche.\n    Cependant, avant de prendre la descente, il ne peut s'empêcher de tourner\nencore une fois la tête vers la fumée bleue. Il revoit le verger, les bois touchés\npar l'automne, les carrés de sarrasin défleuris, et les prés humides, où se dépose\nla rosée du soir. Toutes ces choses ont l'air de l'appeler; toutes ces choses ont\ndes larmes...\n    Doit-il revenir ou ne faut-il pas?... Il retient Blanquet, puis le pousse à\n repartir, puis l'arrête de nouveau. Et Blanquet, qui est las et n'y comprend\n rien, prend un air de résignation et fait des yeux tristes.\n    La fumée bleue, toujours plus, dit à Nadal comme il ferait doux chez lui...\n    Alors, vaincu, le rémouleur tire l'âne par la bride et prend le chemin de la\n borde, le cœur ému et recueilli, parce qu'il sent à chaque pas qu'il va faire\n refleurir la joie de « leurs » deux vies.\n                                                                 JEAN   NESMY.\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "                      Sonnets\n                                              A Fernand      Séuerin.\n\n                      Art poétique\nPoète, prends en toi le meilleur de ton être,\nChante les fleurs, l'été, le printemps qui fleurit,\nL'amour, ses baisers fous et l'espoir qu'il fait naître,\nQu'importe qu'il soit faux si ton poème rit.\nConserve pour toi seul les tristesses   mystiques,\nTes longs espoirs détruits, ton rêve décevant.\nNe berce pas les cœurs de chants      mélancoliques,\nIls ne seront déjà tristes que trop souvent.\nQue tu sois fatigué, que la douleur     t'étreigne,\nQue dans ton esprit las la lumière    s'éteigne,\nEh ! qu'importe après tout. Ris, sois content,      heureux!\nSi ta bouche se tord, caches-en la grimace,\nFixe de la gaîté le masque sur ta face,\nEt, la mort dans le cœur, chante des chants        joyeux.\n\n\n\n                       Lassitude\nMon désir imprécis va vers les choses lentes,\nVers le repos tranquille et la douceur des soirs,\nOù le calme est si grand, que, dans la nuit     tombante,\nSur la route du temps l'heure paraît   s'asseoir.\nMon désir fatigué va vers les choses pâles,\nVers le long crépuscule où la clarté s'éteint ;\nVers la vague pesante et lasse, qui s'étale,\nPuis s'endort en songeant au rivage      incertain.\nJ'aime les longs accords des musiques     lointaines,\nDont les accents sont doux, et qu'on entend à peine\nMourir, comme le vent dans les feuillages     lourds,\nEt comme dans mon cœur s'étiole en silence.\nEt meurt sans un regret l'âme des décadences,\nSur qui pèse trop fort le poids des anciens jours.\n                                               MAX.    DEAUVILLE.\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                   Femmes de Lettres (1)\n                                    (Suite   et fin.)\n\n\n\n                  ON peut dire de Rachïlde que rien dans ses œuvres ne révèle\n                     le sexe auquel elle appartient : l'audace extrême de ses\n                     conceptions, comme aussi la nervosité toute virile de son\n                     style la posent en une outrancière condottièri de lettres pour\n                     qui la vie n'a point d'obstacles, l'imagination point de\n                     limites et la morale point de lois. Rachilde a suivi son\n                     instinct avec une impitoyable logique et a mené, vers des\n                     régions interdites, sa native curiosité passionnée. Une\n                     récente et remarquable étude du Mercure de France (2)\n nous renseigna sur les origines de l'auteur de la Meneuse de Louves (3). Elle\n compta, paraît-il, parmi ses ancêtres, un Grand-Inquisiteur d'Espagne, un\n chanoine de la cathédrale de Périgueux qui jeta le froc aux orties, se maria et\n eut trois enfants, et enfin un journaliste qui fut un spirite convaincu. Si une\n telle ascendance, bigarrée et exceptionnelle, a pesé sur la mentalité de\n Rachilde, il ne faut point s'étonner que non seulement la vie coutumière et\nbanale n'ait eu pour elle nul attrait, mais encore que sa personnalité ne se soit\nvraiment épanouie et n'ait déployé toutes ses ressources et toutes ses valeurs\nqu'au contact d'idées et de visions outrepassant ce que voit et pense la masse.\n    Née en 1860, ayant débuté déjà dans les Lettres en 1875, Rachilde fut, à\nl'heure réceptive de la jeunesse, la contemporaine du Naturalisme triomphant.\nEt, éparses dans son œuvre, beaucoup de pages, en vérité, portent la marque\nd'une crudité brutale à laquelle Zola a dû sourire. Comment s'expliquer alors\nque Rachilde ait décoché à l'école de Médan tant de flèches d'une cruauté si\nacérée? C'est que l'écrivain de l'Animale ne fut une naturaliste que d'occasion\net, si on me permet le mot, par parenthèses : quand les hasards et les nécessités\nde l'intrigue l'amenèrent à devoir se mesurer avec la réalité, elle apporta dans\nce corps-à-corps une frénésie verbale sur la portée esthétique de laquelle il est\naisé de se tromper ; mais ce n'est point par ces fragments épisodiques qu'il faut\njuger l'art de Rachilde; l'existence immédiate, visible et palpable, ne pouvait\ncantonner l'imagination ni assouvir les aspirations de cette âme violente,\nardente et inquiète où les fièvres des décadences modernes s'allient aux relents\n\n\n (1) Voir Durendal, mars 1906.\n (2) ERNEST GAUBERT : Rachilde. (Mercure de France, 1er avril 1906.)\n (3) Edition du Mercure de France, 1905.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "536                                DURENDAL\n\n\nancestraux des mysticismes intervertis. Tempérament fait d'entêtement autant\nque de passion, Rachilde voulut savoir ce qui se passe au delà du mur massif\nde la vie ; et tout l'inconnu mystérieux qui s'agite derrière les phénomènes tan-\ngibles, fut sa permanente hantise ; n'étant pas pourvu, hélas ! des intuitions\nsereines que donne la Foi, elle se livra, dans le domaine intellectuel et dans le\ndomaine sentimental, aux chimères les plus prestigieuses à la fois et les plus\nvénéneuses... L'âme rauque du Grand-Inquisiteur d'Espagne, l'âme démontée\ndu défroqué, l'âme falote du spirite parlèrent par le verbe morbide et exaspéré de\nla Princesse des Ténèbres !\n   A condition de s'entendre sur le mot, on peut dire de Rachilde qu'elle est\nune idéaliste. Cela signifiera simplement que son art répugne à se. maintenir\ndans les frontières du réel, que les faits n'ont de valeur pour elle que par les\nidées qu'ils soulèvent et que les hommes ne l'intéressent que par l'ombre gigan-\ntesque et grandiose qu'ils projettent sur l'écran de l'inconnu.\n   Idéalisme ne veut point dire moralité (Rachilde ignore toute loi morale), ni\nmême spiritualité — car la spiritualité ne scintille dans les romans de Rachilde\nque comme un feu follet au-dessus de redoutables et pestilentiels marécages.\nEt à cet égard, s'il fallait, parmi les maîtres contemporains, chercher à Rachilde\nun parrain intellectuel, tout de suite on désignerait Baudelaire. Comme le\nvisionnaire exaspéré et maladif des Fleurs du mal, Rachilde déserta les che-\nmins battus de la norme, cultiva l'exception, et appareilla toutes ses ardeurs\nvers la découverte de cruautés inédites et de vices nouveaux — prouvant\nainsi, par les plus téméraires arguments à contrario, l'inextinguible soif\nd'infini dont souffre l'humanité! Elever des autels à Satan est une façon indi-\nrecte, et d'ailleurs ultra-moderne, de démontrer l'existence de Dieu. Autre rap-\nprochement qui s'indique donc avec Rachilde : le J.-K. Huysmans de Là-Bas\n— d'autant plus que Rachilde voulut, elle aussi, y aller de son roman démo-\nniaque : La sanglante ironie! Mais tandis que J.-K. Huysmans s'astreint à\nune analyse nerveuse, rêche et précise, Rachilde abandonne toutes brides à son\nimagination effrénée. L'un et l'autre, du reste, ne purent faire oublier que leurs\nœuvres eurent, comme genèse commune, les Litanies de Satan.\n    Rachilde connut les affres de la Cour d'assises. Un jury belge la proclama\npornographe. Oserais-je dire que je ne partage point l'avis de ce jury ? Outre\nqu'il me répugne en général d'étiqueter pornographiques des œuvres que le\ngrand art a marqué de son empreinte souveraine, les livres de Rachilde ne pro-\nfèrent point cette excitation à la débauche qui est la condition de la qualification\npornographique. Ah ! certes non, Rachilde ne rend le vice ni aimable ni tentant;\nune amertume infinie, un immense écœurement se dégagent des gestes de tous\nces anormaux en proie à Venus et qui, vivants, semblent déjà porter en eux les\npremières étincelles du feu vengeur qui consuma Sodome. Je ne songerais\njamais, dans un but de moralisation empirique, à conseiller, à qui que ce soit,\nde lire du Zola, mais à tel homme engagé sur la pente vertigineuse des luxures,\nj'indiquerais bien l'un ou l'autre roman de Rachilde, comme d'autres lui\npasseraient un manuel de médecine. L'art de Rachilde n'est point une nourri-\nture pour les âmes saines, mais il peut être un remède pour les âmes malades.\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                             FEMMES         DE   LETTRES                    537\n\n   Avec Madame Marcelle Tinayre, nous rentrons dans le féminisme, dont\n Rachilde n'a cure, car elle ne prétendit jamais, j'imagine, arborer, en\nexemples ou en revendications, ni la Princesse des Ténèbres, ni la Marquise\n de Sade, ni l'Animale.\n   M. Remy de Gourmont, dans un de ces récents et personnels volumes de\ntouche-à-tout, qu'il intitule Epilogues (1), a eu, sur la femme et le roman,\nquelques phrases moins paradoxales qu'elles ne paraissent : « L'homme, —\nécrit-il, — dans ses poèmes, ses romans, dessine la femme, avant tout ; la femme\naussi ; mais cela est gauche, étant fait à l'aveugle. Peinte par elle-même, la\nfemme n'intéresse plus les hommes, qui ne la voient plus telle qu'ils ont\nl'habitude de se la représenter; ni les femmes qui ne s'aiment que dans les\nyeux des hommes, même méchants. Ou bien les femmes créeront un art nou-\nveau qui évoluera autour de l'homme — et on n'en a connu encore que\nd'agréables tentatives ; ou bien elles continueront à piétiner derrière l'homme,\ncopiant à l'envers et à rebours ce qu'il vient de peindre à l'endroit. »\n   Que c'est délicieusement dit ; et, mieux encore, que cela est donc vrai !\n   Voyez Madame Marcelle Tinayre. Elle est douée d'un talent descriptif hors\npair. Il y a dans la Maison du Péché des paysages de nature qui dégagent la\nchaude impression de choses profondément senties, et, dans la Rebelle (2),\nl'asphalte de Paris est traitée à la façon nerveuse et vibrante d'une toile de\nRaffaelli. Et lorsque, au centre de décors adéquats, Madame Marcelle Tinayre\ncampe ses personnages, et que ces personnages sont des hommes, l'écrivain\nfait mieux qu'esquisser une « agréable tentative » et atteint souvent la maî-\ntrise. Souvenez-vous du Chanteprie de la Maison du Péché, si nettement et si\nironiquement représentatif de l'antinomie de l'éducation et de la réalité ! De\nl'avoir vu surgir d'entre les pages du livre, on n'oublie plus cette silhouette\nd'adolescent emmaillotté de fausses prudences mystiques et qui, au contact de\nla vie, se libère avec une frénésie si excessive ! Si nous passons à la Rebelle,\nlà aussi nous trouverons certains personnages — toujours des hommes ! —\ncampés avec une sobriété de lignes et une intensité de relief qui sont du bel\nart : Maurice Nattier, le petit don Juan mondain et inconsciemment malfai-\nsant, et surtout Pierre Valentin, le mari hypocondre, neurasthénique et mor-\nphinomane d'une jeune femme en quête de la part de bonheur due. Mais cette\njeune femme elle-même, Josanne, comme, en comparaison des hommes qui\nl'entourent (et ici la remarque de M. Remy de Gourmont se réalise en sa\nseconde partie), comme elle apparaît falote, inconsistante, contradictoire,\nemportée dans les tourbillons d'une psychologie aussi rudimentaire que diffuse,\nballottée d'incidents en accidents au gré des nécessités d'une thèse préconçue !\nAh ! la thèse — la thèse de l'émancipation intellectuelle, morale et matérielle\nde la femme ! C'est par soumission à cette thèse et pour la démonstration de\ncette thèse qu'à tel moment Josanne est heureuse, qu'à tel autre elle souffre,\nqu'à tel autre encore elle se révolte ! Mais la destinée d'un être n'a cure d'une\n\n\n (1) Editions du Mercure de France, 1905.\n (2) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nthèse, et à vouloir canaliser ainsi, au profit d'une démonstration utilitaire, les\nmystérieuses poussées d'une existence, Madame Marcelle Tinayre a-t-elle\nsongé qu'elle attentait gravement autant à la vérité qu'à la beauté de la vie ?\nConfondre deux genres entièrement différents, mettre un prône là où il faudrait\nune action, enfermer les caprices des psychologies dans les rigueurs d'une\nrevendication — cela se paye toujours, et quand ce n'est pas par l'ennui, c'est\npar l'incohérence.\n                                         *\n\n   Si, dédaignant d'être féministe, les femmes de lettres pouvaient se contenter\nd'être femmes et de laisser parler leur âme — tout simplement !\n   L'âme de la femme ! — miroir admirable, si délicatement réceptif et si pure-\nment rayonnant, quand le souci des démonstrations n'en voile point la profon-\ndeur et n'en ternit point l'éclat ! Moins accessible que l'homme aux joies\nsévères de l'Intellectualité, la femme résonne d'une façon incomparable au\ncontact du sentiment! Elle s'abandonnera sans réserves à l'émotion d'un beau\npaysage, comme elle communiera d'instinct avec les éternelles nostalgies du\ncœur humain. Et, uniquement parce qu'elle est femme, les créations de son\nimagination ou les jeux de sa sensibilité porteront d'abord la marque de la\nsincérité. Sans alliage de scepticisme, sans mixture de roublardise, un lien\nimmédiat et direct s'établira entre les choses et elle, entre elle et les idées.\nSi alors cette femme a, dans l'esprit, de l'originalité et de la finesse; si, de\nplus, la destinée la gratifia de l'art d'adapter, à ses observations et à ses rêves,\ncette divine musique qui s'appelle le style, cette femme écrira une œuvre, qui\ncertes ne prouvera rien, sinon que la littérature s'est enrichie d'un beau livre.\n   En tentant de différencier la véritable femme de lettres, du bas-bleu\nhargneux, tout caparaçonné de morgue émancipatrice, n'ai-je point fait le por-\ntrait de Madame Blanche Rousseau?\n   Nany regarde aux fenêtres de la vie, Nany a des yeux d'aurore et de\ndouceur et une petite âme neuve, émue et vibrante; Nany se penche vers\nles choses amies, et sur l'aile des vents lui arrive la symphonie enivrante\ndu chant des oiseaux, du son des cloches, et du parfum des fleurs; de\ngrandes routes ensoleillées et des chemins d'ombre serpentent vers le\nlointain et l'inconnu ; et sur ces routes et dans ces chemins, viennent vers\nNany des êtres, hommes et femmes, à qui Nany fait des gestes d'affection;\nces hommes, son enfance les connut et tel, penché sur sa petite épaule lui\napprit à lire dans le livre grand ouvert de la nature, et tel autre, « l'éveil-\nleur », fit lever en sa jeune âme les premiers troubles des sentimentalités ; ces\nfemmes aussi, Nany se souvient qu'elles lui furent proches, et elle voudrait,\ncomme jadis, se peletonner contre « la grâce fripée » de là vieille bonne maman —\net Nany appelle, et Nany tend les bras. Mais les chères silhouettes s'éloignent\net se diluent dans les brumes. Les écharpes de rêve du passé les enveloppent,\net tout en restant très humaines, elles revêtent le charme et la grandeur de\nsymboles. Et alors, après tant d'autres, mais avec un accent d'incomparable\net très personnelle sincérité, Nany à son tour chante l'éternelle chanson de ce\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                                FEMMES DE LETTRES                            539\n\nqui passe mais « de ce qui ne meurt pas ». Et le paysage complice sourit de\ntendre mélancolie à la chanson de Nany...\n   Suis-je parvenu à faire sentir un tant soit peu la simple, originale et très\npénétrante beauté de Nany à la fenêtre (1)? C'est jeune, c'est frais, c'est neuf.\nC'est du Loti, — du Loti du Roman d'un enfant, — moins désenchanté,\npeut-être plus délicat, en tous cas, moins truqué et certes plus sincère. En\nun mot, c'est la première communion d'une âme d'artiste!\n   Les autres œuvres de Madame Blanche Rousseau, l'Ombre et le Vent ainsi\nque l'Eventail, s'ils attestent un heureux renouvellement de motifs esthétiques,\nprouvent, d'autre part, que l'écrivain garde jalousement intacte sa personnalité\nfaite d'ingénue mélancolie et de tendresse amoureuse. L'émouvant et joli oiseau\nde songe a changé d'arbre; il n'a pas changé son chant!\n\n\n   Mademoiselle Hélène Canivet, la jeune écrivain du Branle (2), a, en vérité,\nune imagination plus dispersée et une sensibilité plus tourmentée que Madame\nBlanche Rousseau. Et son écriture aussi n'a point le charme personnel de\nNany à la fenêtre. Trop de ressouvenirs romantiques flottent encore entre\nHélène Canivet et les choses. Que ces dispositions grandiloquentes aient pu\nheureusement servir à l'auteur du Branle pour noter l'âpre nostalgie de tels\ncoins du Vieux-Gand où vécut son enfance, cela n'empêchera point que devant\nles spectacles journaliers de l'existence, comme en présence des paysages fami-\nliers de la nature, son style trop, sonore et trop imagé ne sonne faux et ne\ndépasse le but. Il y a là vraiment des ardeurs à brider et une trop luxuriante\nvégétation de vocables à élaguer. Cette discipline nécessaire sera d'autant plus\naisée pour Hélène Canivet, que quand elle veut bien négliger ses lectures\npour n'obéir qu'à son âme, elle sait tisser sur le canevas du sentiment, ou\nsur la trame de l'observation, d'exquises et pénétrantes broderies de rêve. Et\nelle fera vraiment un beau livre, harmonieux et émouvant, le jour où, oubliant\nd'être artiste pour se rappeler uniquement qu'elle est femme, elle s'abandon-\nnera à son inspiration avec une absolue conformité.\n\n   J'ignore ce que Mesdames Marie Dauget, Jean Dominique, Blanche\nRousseau et Hélène Canivet pensent du « droit au bonheur », du « droit à\nl'amour » et des trente-six autres droits inscrits au programme du syndicat\ndélicieux et pédant dirigé par la comtesse de Noailles et par Madame Marcelle\nTinayre. J'ose estimer, quant à moi, que ces écrivains qui sont des artistes et\nne veulent être que cela, rendent à la fois aux Lettres et à leur sexe le meilleur\net le plus grand service en préservant pur de tout alliage l'amour exclusif et\njaloux de l'art — et en veillant que le vent froid et desséchant des utilitarismes\nn'éteigne point en elles la petite lampe de la beauté désintéressée dont elles\nsont les porteuses et les gardiennes.\n\n La Panne, 15 août.\n                                                  FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n (1) Bruxelles, Dumont, 1897.\n (2) Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "     Sur l'œuvre d'Adrien Mithouard\n                   Je me décidai, un beau jour, ayant lu la plupart des textes\n                      de la littérature dite symboliste, d'entreprendre l'étude des\n                      livres didactiques où se trouvent esquissées l'histoire, la\n                      critique, l'esthétique, je ne dis pas de cette école, — il\n                      n'y a pas d'école symboliste, — mais de cette attitude\n                      lyrique contemporaine. Un de mes plus grands étonne-\n                      ments — j'en éprouvai plusieurs — fut le silence prudent\n                      qu'ont gardé et que gardent encore avec ensemble les plus\n                      ou moins autorisés de nos « donneurs d'immortalité » autour\nde l'œuvre, pourtant significative, d'Adrien Mithouard. Aucune anthologie — et\nDieu sait s'il en existe! — ne renferme à ma connaissance des vers de l'auteur du\nPauvre Pécheur. Aucun « livre de masque » n'a daigné nous offrir un moulage\nde cette expressive et babillarde physionomie. Pourtant le nom d'un homme\nqui s'affirme tour à tour poète, esthéticien, essaiiste, directeur de revue, et\nqui, par surcroît, régit, avec quel zèle! les intérêts d'un gros arrondissement\nde Paris, ne peut être ignoré. Voilà une personnalité bien encombrante. Elle\ntient donc silencieusement de la place dans nos esprits.\n   Oserai-je avouer avoir connu la poésie de Mithouard dans le même temps\nque celle de Vielé-Griffin et d'Henri de Régnier. Perdu dans un collège de\nprovince, je trompais par la lecture de la Cueille d'Avril et des Pointes anciens\net romanesques les heures banales d'une morne rhétorique. Un ami, confident\nde mes goûts naissants, me fit don, je crois bien pour se moquer, de l'Iris\nexaspéré. Tout de suite l'étrangeté de ce titre me conquit. Ainsi qu'il arrive aux\ncerveaux longtemps comprimés, dont le mysticisme vivant ne cherche que\nl'occasion de s'essorer, je chéiis moins ce livre à cause de ses qualités solides,\nque pour l'espèce de secousse nerveuse qu'il m'apportait. Je me réfugiais\nalors dans l'outrance et lisais au hasard la jeune littérature, vers quoi allait\ntous mes rêves tumultueux. Etions-nous, deux ou trois petits provinciaux,\nmieux informés que ceux de notre âge, les potaches de Paris? Je l'ignore, et\nn'insiste que pour m'étonner de cet oubli non encore réparé. La critique peut\nse tromper sur les destinées d'un ouvrage, elle se trompe journellement. Au\ninoins devrait-elle reconnaître son erreur, lorsque les années sont venues\nfortifier un talent qui produit avec entêtement et qui se grandit à mesure. Je\npense à Sénèque le sage écrivant : « Les uns ont la réputation, les autres la\nméritent. » Il m'est donc aussi doux de réparer avec modestie une grande\ninjustice que de marquer un apport original dans le courant symboliste au\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                   SUR L'ŒUVRE D'ADRIEN MITHOUARD                                   541\n\n\nlong duquel je me complais à muser, en feuilletant dans cette hospitalière\net courageuse (1) revue l'œuvre féconde d'Adrien Mithouard.\n   J'aurais aimé, pour les études qui m'intéressent (2), n'avoir qu'à dégager\nles conclusions proposées par l'auteur lui-même. Cette tâche n'est aisée qu'au\nterme d'une analyse détaillée, non encore tentée. Suivons donc pas à pas\nMithouard dans l'élaboration journalière d'une pensée en perpétuel mouve-\nment. Nous le verrons d'abord se chercher, pousser des prolongements dans\ntous les domaines de l'activité intellectuelle. L'heure viendra où, ayant trouvé\nson centre, il prend finement position et édifie la profonde doctrine de l'Occi-\ndent, en laquelle nos fiers instincts de naturalistes et la continuité de notre\nrace s'unissent. Sans différencier des qualités harmonieusement accouplées,\npénétrons plus avant dans ce tempérament de poète, d'esthéticien, d'essaiiste.\nAinsi d'une ellipse morale, image de la vie, dont on parcourt les axes spiri-\ntuels, pour aboutir au foyer de l'âme, cette synthèse rayonnante.\n                                         *\n                                       * *\n   Je sais que certains ne sont parvenus que tard à l'expression de leur origi-\nnalité, comme une graine ensevelie sous le gel de l'hiver, qui attend le choc\ndu soleil pour s'épanouir. Je sais aussi que notre enfance chantera pour\ntoujours dans notre avenir, et que nos jeunes années portent déjà, les mains\nhautes, la corbeille fleurie de notre existence future. L'enfance de Mithouard\nse vêt de pensées graves, et, tout de même gracieuse, joue, toute frêle encore,\ndans un jardin solitaire. Fils unique, confiant dans le bonheur calme dont\nl'environnent les siens, il caresse tôt ses yeux à la certitude des lignes pures\net des harmonies architectoniques. Le père de Mithouard était « un médecin\nde maisons n. Nous contemplons, dans le Traité de l'Occident, un portrait\nachevé de cette physionomie sereine. Il légua à son fils cet esprit droit et\nlarge qui constitue l'homme libre, le goût des choses belles et utiles, le sens\nexact des proportions et l'amour de la plaine française. « Quand j'étais petit,\nje faisais mes devoirs chez mon père; il rangeait sa table, approchait la\nlampe, mettait un gros livre sur ma chaise et m'installait bien à mon aise.\nCar il ne concevait pas qu'on pût rien faire sans bien s'y mettre. Puis il\nm'entourait d'un tel silence que j'éprouvais un grand besoin de le remplir\nde toute la tension de mon petit cerveau. Une paix dévorante embrasait la\npièce; autour de cette lampe, l'atmosphère brûlait. L'oisiveté me faisait peur,\nqui m'eût laissé en proie à cette heure pesante où je me sentais si respecté. \"\nC'est assez dire que l'enfant commença à se chercher dans une joie studieuse.\n Mais comme la solitude et l'isolement poussent d'ordinaire une conscience\ncatholique vers l'idéalisme, ce n'est que plus tard, au contact des réalités\n\n\n   (1) Je dis courageuse. Durendal est probablement la seule revue d'art catholique\nouverte aux jeunes. Elle fut la première à comprendre Huysmans et, lors de la mort\ndu « pauvre Lélian », fit célébrer un service funèbre pour le repos de l'âme de l'auteur de\nSagesse.\n  (2) Je me permets de rappeler qu'après avoir publié un Essai sur le symbolisme, en\ntête de mes Paysages introspectifs, j'ai entrepris dans la sympathique revue de\nPaul Fort, Vers et Prose, une série de monographies sur nos principaux poètes contem-\nporains.\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "542                                DURENDAL\n\n\nquotidiennes, que l'artiste trouvera en lui cet équilibre, fondement de notre\ntradition. Pour l'instant, il s'ébat donc dans le mysticisme.\n    Au collège on lit Homère et Cicéron ; on s'entretient avec les classiques.\nMithouard ne connaîtra que relativement tard les romantiques, Hello, Mal-\nlarmé, Verlaine. Ceci est à retenir. Une attraction secrète, jointe à une éper-\ndue frénésie d'idéal, non un désir légitime d'imiter, lui insufflent le goût des\nvers et de la musique. Mithouard puise en son moi son originalité. Un seul\npoète lui est familier, Banville. Dans la lecture des Odes funambulesques, Mi-\nthouard apprend les rudiments d'une métrique un peu courte, qu'il saura\nélargir pour se créer un rythme en harmonie avec sa nature ardente. Au\nreste, nous avons accoutumé de considérer Banville comme un subtil jon-\ngleur. Cette réputation de parnassien coquet a fait grand tort au poète lyrique\net même épique. Mais un collégien aime la gymnastique et les cabrioles.\nMithouard écrit d'abord une fantaisie endiablée dans le style des Odes funam-\nbulesques. Bigalume est une scènette dont les personnages se composent d'un\nvieux pédagogue radoteur, d'une gentille jeune fille romanesque et d'un petit\nlutin futé.\n    Je n'ignore pas le peu d'importance que Mithouard attache aujourd'hui à\ncet exercice prosodique. Aussi bien, ce goût un peu fantasque, cet air de ne\npas avoir l'air, cette joie amusée de contempler ses propres pirouettes, est\nune caractéristique du tempérament de notre artiste. Jamais Mithouard ne se\ndépartira, même au milieu d'une composition grave, de cette ironique atti-\ntude. Chaque fois qu'un jeu de mot le démange, il faut qu'il nous le jette à\nla figure. Une métaphore bariolée vient-elle se poser sur sa plume, soyez sûr\nqu'aussitôt il l'attrape et la pique sur son papier comme un papillon aux ailes\nétranges.\n    La Perdition de la Bièvre (1) est écrite au moyen d'éblouissantes associations\nd'idées. La Divagation de Salomè, chef-d'œuvre de style « mallarméen », qui\nclôt dans l'enthousiasme un hymne violent à l'unité dynamique de l'esprit et\nde la vie, laisse échapper des phrases comme celle-ci : « Et vous, mon oncle,\nprenez toujours patience et vous faites narrer l'aventure de la femme de Loth\nqui fut changée en statue. C'est une histoire qui ne manque pas de sel », ou\ncomme cette autre : « et je dansais seulement pour ceci que je me sentais des\njambes à vexer Jean Goujon », ou encore : « qui a pu saisir, isoler, con-\ndamner à l'éternité des palpitations uniques? M. Degas. Qui a su fixer sur de\nl'espace les formes de la rapidité? M. Degas.'Saurait-il aussi bien entendre\nla rotation des peuples ou l'adolescence des planètes? Le Degas des planètes,\n c'est Dieu », ou enfin : « Le paon amoureux qui danse la pavane se doute-\n t-il qu'en faisant la roue devant sa bien aimée, il darde anxieusement sur\n toutes les choses les vingt regards de son plumage vain — pas si vain I — le\n paon qui regarde le grand Pan 1 » Délicieuse habitude d'un occidental, fils de\n notre moyen âge et de nos cathédrales, qui sourit à travers ses larmes, qui\n trompe sa veine satirique à mêler des gargouilles à la perspective d'un chef-\n d'œuvre. Heureuse possession de soi permettant de se mettre à côté des\n\n\n  (1) La Perdition de la Bièvre. — Bibliothèque de l'Occident. Paris, 1906.\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                    SUR L ' Œ U V R E   D ' A D R I E N MITHOUARD          543\n\n\nchoses pour mieux les regarder. Joie de vivre au milieu de la mobilité des\nformes, de les comprendre, de les palper, de les plier à son propre destin, de\ns'y adapter sans être dominé par elles.\n   Ai-je dit qu'entre-temps Mithouard s'appliquait à devenir un savant violo-\nniste; non un de ces amateurs de salons qui nous font grincer des dents, mais\nun consciencieux virtuose? J'entends bien tenir compte comme il convient\nde cette sensibilité musicale, pour la révélation du talent de notre artiste. Car\nle violon est une âme qui chante, qui rit ou pleure selon notre vouloir. « Oui,\ncette petite chose passionnée, depuis si longtemps pressée par un amoureux\neffort, poussée d'une émotion à l'autre jusqu'à sa forme, enferme vraiment en\nsoi un grand frisson de vie. » Si vous allez chez Mithouard, vous trouverez\nétagés sur les rayons d'un meuble, cinq petits sarcophages vernis, où dorment\npendant le jour des instruments doucement caressés. Mais quand vient le\nsoir, le Stradivarius ou l'Amati se réveillent sous les mains expertes de celui\nqui se plaît à poursuivre son âme avec des sons. Ah ! comme Mithouard a\nparlé religieusement de Léon Reynier ! Comme il a su comprendre, à l'aide\nde sa science musicale, la flexibilité des rythmes médiévaux basés sur l'idée\nde temps, comme l'ordonnance d'une cathédrale ! Comme il a su tirer pour\nl'oreille une métrique reposant sur l'accent, « affranchie des cadences symé-\ntriques que la danse impose », alors que l'auteur de Fervaal, en véritable\noccidental, développe librement, sans l'interrompre par des accords abstraits,\nsa polyphonie, sur « cette rythmique puissante des temps lourds et des temps\nlégers ! » Et je songe à la parole d'Ingres : « Un violoniste ne saurait être un\nmalhonnête homme. »\n    D'abord Mithouard qui ne pense rien faire à demi, posséda chez lui un\norgue, — un orgue et aussi un billard. Le billard c'est de la logique en mou-\nvement, un jeu fortifiant d'intellectuel prompt à résoudre le mystère de la\nTrinité au moyen de trois billes entrechoquées. Le billard, c'est encore mieux\nque de la raison fixée, puisqu'il y faut de la justesse, de la légèreté et une\ncertaine intuition pour les coups compliqués ; autant de qualités propres à\nl'occidental. Nous sommes une race d'honnêtes joueurs de billard. Et puis le\nbillard en poésie, c'est encore l'influence de Banville qui reparaît. Or, ce\nmeuble est inconfortable pour y dormir et quantité d'amis y trouvent l'occa-\nsion de fréquentes visites. Mithouard qui n'aime pas à être dérangé dans son\n labeur réfléchi, alla donc vendre à l'hôtel Drouot son tapis vert. Il en revint\navec un orgue, superbe occasion qu'il saisit... aux tuyaux. Cet instrument\n dont « la large poitrine, en continuant une voix toujours égale, a déterminé\n ce type suprême du style lié dont les parties s'en vont d'un seul mouvement\n comme les quatre nervures de la voûte », est seul capable de remplir de son\n haleine inépuisable une nef ogivale. Encore une façon pour Mithouard de\n goûter la cathédrale et de s'acheminer en mesure à mieux vivre une vie\n d'occidental.\n    Je demande qu'on ne me fasse pas grief de ces détails accumulés au hasard,\n semble-t-il. Précisément ma méthode consiste à façonner cette intelligente\n physionomie au moyen de touches successives, de tons superposés ; et vous\n  verrez bien qu'elle finira par surgir de l'ombre.\n   (A continuer.)                                          TANCRÈDE DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "            Une Messe en plaintchant\n                à l'église St-Boniface à Bruxelles\n\n                  LEjour de l'Assomption nous avons eu la joie d'assister à\n                    une messe exécutée en plaintchant dans l'église de la rue\n                    de la Paix à Bruxelles, par la célèbre Schola des Chanteurs\n                    de Saint-Boniface, les émules des chanteurs de Saint-Gervais\n                    de Paris. Inutile de faire encore l'éloge de la vaillante pha-\n                    lange dirigée par le distingué musicien Henri Carpay.\n                    Ce sont de vrais artistes. Leur réputation est définitivement\n                    établie, confirmée par tant d'impeccables auditions de\n                    musique vraiment artistiques et vraiment religieuses, qui\nont eu lieu antérieurement soit à l'église, soit à la Grande-Harmonie. Les\nChanteurs de Saint-Boniface peuvent se passer de réclame. Ils ne la recherchent\ndu reste pas. Et il est à peine besoin de noter que ce compte rendu n'a pas\nété sollicité par eux. Ce n'est pas un compte rendu de complaisance. Il est\nspontané et désintéressé, écrit par un admirateur, qui raconte tout simple ?\nment son impression.\n   Cette fois M. Carpay avait passé le bâton de maître de chapelle à notre\ncollaborateur l'abbé Verhelst, si entendu en art, spécialement dans son\ndomaine le plus élevé, celui qui a l'idéal religieux pour objet.\n   Le jubé de Saint-Boniface se conforma strictement, en la circonstance,\naux prescriptions de Pie X. Les conseils — ne faudrait-il pas dire plutôt les\nordres? — du Pape restent, hélas! lettre morte pour la plupart des maîtrises\ntant de nos paroisses que de nos églises conventuelles. L'on continue, à. peu\nprès partout et absolument comme si le Pape n'avait donné aucune instruction;,\nà exécuter, spécialement aux jours de grande fête, ce que l'on appelle des\nmesses en musique. On sait ce que cela veut dire. C'est la musique la plus\nprofane que l'on puisse imaginer, une musique tapageuse, exécrable à tous\nles points de vue, musique exaspérante pour un artiste, odieuse pour un chré-\ntien, avec accompagnement parfois de tambours, trombones et trompettes,\ntoujours entremêlée de solos à grand effet qui sont le comble du ridicule et'\nfrisent l'indécence vu le lieu saint où cela se passe.\n   Cette musique insensée est la négation même de l'art. Elle affiche, outre\nune absence totale de sens catholique, un mépris plutôt impertinent pour\nl'autorité pontificale. Faudra-t-il donc que le Pape recoure à une menace\nd'excommunication pour clore le bec de ces chanteurs insupportables?\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                           Eglise Saint-Joseph, Bruxelles-\n\n\nRENCONTRE DE JÉSUS ET DE SA MÈRE\n\n          (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": ""}, {"page_pdf": 660, "texte": "                      UNE MESSE EN        PLAINT-CHANT                       545\n\n    Combien pourtant le Saint-Père a eu raison, tant au point de vue artistique\nqu'au point de vue religieux, de prendre les mesures si sages et si esthétiques,\ninspirées par le plus vulgaire bon sens, contenues dans son Motu Proprio sur la\nmusique d'église ; c'est ce qui saute aux yeux, quand on a la rare chance\nd'assister à une grand'messe en chant grégorien, à condition bien entendu que\ncelui-ci ne soit pas massacré — pour ne pas dire hurlé, comme c'est le cas\ndans certaines églises — mais exécuté avec art et avec foi.\n    Sous ce rapport, la messe de la fête de l'Assomption de cette année, en la\nparoisse de Saint-Boniface et dont l'exécution atteignit la perfection, était\nconcluante.\n    Ce jour-là nous nous sentîmes vraiment dans une église catholique. Cette\nsensation on ne l'a pas, mais pas du tout, en entendant l'horrible musique de\nla plupart des autres jubés. On y a, tout au contraire, l'illusion navrante d'être\ndans un théâtre de troisième ordre, où l'on ferait de-la musique à la diable,\nune musique qui est tout ce que vous voudrez hormis de l'art et surtout pas de\nl'art religieux, ce qui constitue une vraie profanation de la Maison de Dieu.\n    La maîtrise de Saint-Boniface fit donc entendre du vrai plain-chant, le\nchant officiel de l'Eglise catholique, le seul dont elle est responsable, le seul\nqu'elle tolère et approuve, le seul qu'elle reconnaît comme sien. L'Eglise\nn'est pas plus responsable des méfaits musicaux de nos jubés qu'elle ne l'est des\npéchés commis par un mauvais catholique. On n'a pas le droit de lui imputer\nune musique dont elle ne veut pas et qu'elle est la première à réprouver.\n    La Schola de Saint-Boniface s'en tint scrupuleusement et religieusement au\n Propre du Temps, comme le veut l'Eglise, en exécutant intégralement et sans\ncoupures l'Ordinaire même de la messe de l'Assomption, dont les motets sont\nparticulièrement grandioses.\n    Il y a surtout dans cette messe un Alleluia qui est de toute beauté, aussi\n beau, plus beau même, je le dis sans crainte d'être démenti par les connais-\nseurs, que n'importe quelle composition, fût-elle l'œuvre du plus génial artiste.\n Cet Alleluia a une si grande allure. Il déborde d'inspiration musicale. Tout en\n étant très moderne dans sa forme, il est absolument céleste.\n    En l'occurrence, cet Alleluia fut exécuté par une voix d'enfant au timbre cris-\n tallin, voix angélique, d'une clarté et d'une pureté exceptionnelles. Cet enfant\n chanta divinement, en véritable artiste et avec toute son âme de chrétien.\n C'est dire qu'il ne songea nullement à faire valoir, à l'instar de certains\n chantres tout à fait grotesques de nos églises, la souplesse de ses cordes\n vocales. S'effaçant lui-même, il concentra tous ses efforts à faire ressortir la\n splendeur de la Parole sacrée enrobée dans une langue musicale incom-\n parable qui surpasse en beauté artistique tout ce que l'on peut se figurer de\n plus suave et de plus empoignant.\n    Les différentes parties de la messe : l'lntroit, le Kyrie, le Gloria, le Credo,\n l'Offertoire, le Sandus, l'Agnus Dei, la Communion (remarquez que dans la plu-\n part des églises presque tout cela est omis, bien que prescrit par nos livres\n liturgiques, et remplacé par des hors-d'œuvre : des Ave Maria, Pange\n lingua, etc., dont la mélodie est tout à fait absurde) furent exécutées avec\n une maîtrise sans précédent. Le directeur du moment, l'abbé Verhelst,\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\n  conduisit les voix avec une délicatesse souveraine. Il guida ses chanteurs,\n  dociles et compréhensifs heureusement, avec tact et avec art. Il les avait du\n  reste stylés comme il convient auparavant. Il sut leur faire dire ce chant\n  ineffable dans toute sa candide et virginale beauté surnaturelle. L'expression\n  voulue y était, et totale. Et aussi l'onction et la piété, essentielles ici.\n  L'exécution fit ressortir, non pas la parole humaine — celle du chantre —\n  mais la Parole de Dieu, dans toute sa puissance, à la fois avec force et avec\n  douceur.\n     L'impression fut profonde. Les notes d'Eternité qui faisaient vibrer le\n  vaisseau de l'église produisirent un recueillement émotionnant au premier\n  chef, tel qu'on en constate rarement, d'autant plus étonnant que le peuple\n  était accouru en foule à cette messe. On sentait que le public était tout à\n fait dominé par l'esprit d'art religieux qui planait sous les voûtes ogivales,\n grâce à la suggestion de l'ineffable musique liturgique.\n    Vraiment, on avait l'illusion de ne plus être du tout dans une de nos\n bruyantes églises modernes. On était comme transporté dans un autre temps,\n moins cahoté et moins terre-à-terre que le nôtre. On avait la sensation de se\n trouver dans quelque silencieuse et calme église abbatiale du moyen âge.\n Pour ceux qui connaissent l'abbaye de Maredsous et qui y ont assisté aux\n magnifiques offices monastiques, l'évocation était saisissante. Un silence de\n cloître imprégnait l'atmosphère sereine de l'église où résonnait le chant\n artistique de l'Evangile de la Paix.\n    La Paix, cette chaste fleur de la vie chrétienne, ce fruit surnaturel de la\npossession certaine de la Vérité, cette efflorescence exquise de la joie d'une\nâme ravie par la contemplation amoureuse de la Beauté essentielle, paix\ninénarrable réservée aux initiés, partage exclusif des enfants de la Lumière,\nc'était bien là le sentiment primordiale qui semblait s'être emparé de l'âme\ndes auditeurs de la belle messe exécutée à Saint-Boniface en la fête de la\nVierge.\n    On s'y sentait heureux et fier d'être les fils de la grande Eglise catholique,\nde cette Eglise dont le transcendant et sublime idéal a inspiré les plus hau-\ntains poètes, comme le Dante jadis et Gezelle de nos jours, et a provoqué en\npeinture : Fra Angelico était un moine; en sculpture : le gigantesque\n Michel-Ange est une des gloires de notre Foi; en architecture : regardez nos\nfastueuses cathédrales gothiques et nos majestueuses basiliques; en musique :\nconsidérez que Palestrina était catholique, comme l'est notre grand composi-\nteur Tinel; dans tous les départements de l'art, en un mot, la création de\nchefs-d'œuvre immortels, les plus beaux qui aient jamais été conçus, chefs-\nd'œuvre consacrés par l'admiration de tous les siècles et qui enthousiasmeront\njusqu'à la fin des temps tous ceux qui ont une étoile au front et un rayon de\nsoleil dans l'âme.\n    Il est de notre devoir — et nous nous acquittons de ce devoir avec joie —\nde féliciter, au risque d'effaroucher leur modestie et de blesser leur dévoue-\nment désintéressé, à la fois notre collaborateur l'abbé Verhelst, les chanteurs\nde Saint-Boniface et leur directeur. Qu'ils soient remerciés pour les douces\némotions d'art et de foi qu'ils ont procurés à nos âmes d'artistes croyants.\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                      UNE MESSE EN PLAINT-CHANT                               547\n\n\n   Nous félicitons et remercions surtout le sympathique chanoine Hallaux,\ncuré de la paroisse, car c'est à son intelligente initiative que nous sommes\nredevables de cette émouvante et si artistique cérémonie liturgique. Il nous a\ndonné une fois de plus, en cette circonstance, comme si souvent jadis quand\nil était le distingué directeur de l'Institut de Saint-Boniface, le consolant et\nréconfortant spectacle du prêtre idéal, du prêtre-artiste, qui a le souci de l'art,\nqui unit le culte de la Beauté à celui de Dieu qui en est la source et joint à un\ndévouement sacerdotal absolu le plus parfait entendement des choses de l'art\nreligieux.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "              Une Académie des Lettres\n                   LAquestion est à l'ordre du jour. On se dispute dans la\n                      presse quotidienne. On se bat Centre revues. Antée attrape\n                      M. Georges Rency et celui-ci riposte avec dignité et pro-\n                      lixité. Un nouveau périodique est n é — En Art — qui,\n                      prétendant que le projet d'une Académie des Lettres « met\n                      en péril la liberté de l'art », injurie derechef, et copieuse-\n                     ment, M. Georges Rency, malmène M. Paul André et\n                      houspille M. Valère Gille; et M. Georges Rency y va de\n                      nouveau de quelques brocarts méprisants; M. Paul André\n « ne daigne», tandis que M. Valère Gille, avec une impassibilité toute parnas-\nsienne, entreprend — comme défense — l'historique (1) de l'Académie de Bel-\ngique, et démontre — apparaissez, ombres de Van de Weyer, de Du Mortier\net de Thonissen ! — que la Classé des Lettres fut notamment instituée pour\nfavoriser le développement de la Littérature dans notre pays. Cela semble, du\nreste, s'indiquer par l'enseigne de la maison, mais cela n'empêcha pourtant\npas qu'en 1898, la Classe des Lettres étant saisie de la question de l'admission\ndes littérateurs, l'académicien rapporteur prétendit que la Classe des Lettres\nporte un titre « qui donne lieu à un malentendu »... « Cette classe, ajoutait-il,\nn'est en réalité qu'une classe des Sciences qui se rapportent à l'homme et à la\nsociété. » Classe des Lettres donc, soit — mais non pas Classe des Belles-\nLettres !\n   On pourrait épiloguer longuement sur cette interprétation, et prouver,\ncomme le fit M. Valère Gille, qu'elle est en contradiction flagrante avec les\nintentions des fondateurs de l'Académie. On pourrait faire remarquer aussi à\nla Classe des Lettres que si nous savons enfin pourquoi elle ne songea jamais\nà ouvrir ses portes à Maeterlinck, à Verhaeren, à Picard, à Lemonnier et à\nDemolder, nous ignorons encore pourquoi elle appela à elle de Stassart, Van\nHasselt, Conscience, Frederix et d'autres. Ceux-là comme ceux-ci n'étaient-\nils pas des « représentants des Belles-Lettres » ?\n    Mais foin de raisonnements et de discussions. J'estime, quant à moi, que la\nLittérature n'a qu'à prendre acte de la décision de la Classe des Lettres.\nCelle-ci, dorénavant, ignorera les écrivains — comme les écrivains l'igno-\nreront.\n\n  (1) La Belgique artistique et littéraire, août 1906.\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                       UNE ACADÉMIE DES LETTRES                             549\n\n   Nous sommes dès lors très à l'aise, la Classe des Lettres ayant renoncé à sa\nmission envers la Littérature, pour rechercher, s'il y a lieu, de remplacer « la\ndéfaillante » par un organisme nouveau et, éventuellement, quel devrait être\ncet organisme.\n                                        *\n                                      * *\n   Qu'à l'égal des Sciences et des Beaux-Arts, la Littérature ait droit à une\nreprésentation officielle, voilà qui semble incontestable. Parce que notre Litté-\nrature, touffe incomparable de floraisons individualistes, a germé à même la\nterre patriale, sans aide et sans protection, forte seulement de sa foi en la\nbeauté et de son ardent désir de donner une expression originale à l'âme de\nla race, ce n'est point un motif pour refuser à cette Littérature les lettres de\nreconnaissance que l'Etat a remises, sans hésitation et sans discussion, aux\nautres formes de l'intellectualité belge !\n   Mais cette représentation officielle présente-t-elle quelqu'utilité pour la\nLittérature? Est-il opportun que celle-ci réclame ces lettres de reconnais-\nsance ?\n   J'avoue trouver excessif le dédain hautain avec lequel sont traités par les\npromoteurs d'une « Académie des Lettres », sous quelque forme que ce soit,\nceux qui combattent ce projet au nom de la liberté de l'art. Il est insuffisant,\ncomme réponse à leurs objections, de les qualifier de « petits jeunes gens à la\ncervelle de moineau >> (1). Car ces objections dérivent de scrupules respectables\net peut-être légitimes; à constater comment la Littérature belge s'est développée\npar le seul ressort de l'indépendance, n'est-il pas à craindre qu'en renfermant\nses énergies dans une institution trop centralisatrice, on ne subtitue la froide\net somptueuse régularité d'un parc versaillais à la magnifique luxuriance d'une\nforêt vierge?\n   C'est pourquoi s'il est admissible que quelque chose soit fait dans le sens\nd'une protection officielle de nos Lettres, il faut se garder de donner à ce\nquelque chose des tendances trop absorbantes et trop réglementatrices ; et à\ncet égard, il convient, à mon sens, de choisir, parmi les diverses idées mises\nen avant, celle qui soit la moins périlleuse pour la liberté de l'art et j'oserais\npresque dire... la plus inoffensive.\n   Nous plaçant à ce point de vue, nous écarterons d'emblée le projet de\nM. Valère Gille : une Académie des Lettres, à l'instar de l'Académie fran-\nçaise, et qui « serait le couronnement des Classes déjà existantes de l'Aca-\ndémie de Belgique, comme, toutes proportions gardées, l'Académie française\nest le couronnement de l'Institut ». C'est trop ou c'est trop peu. C'est trop,\ncar à supposer que cette Académie des Lettres prenne en Belgique l'hégé-\nmonie à laquelle prétend l'Académie française, elle ne manquerait pas —\navec nos mœurs — de vouloir régenter souverainement la Littérature, au grand\ndétriment des spontanéités individuelles. Et nous connaîtrions à nouveau le\ntemps des Syllabus artistiques ! C'est trop peu, si cette Académie des Lettres,\nse conformant à la pensée de M. Valère Gille, serait placée « au sommet de\n\n\n  (1) Le Samedi, 25 août 1906.\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "550                                 DURENDAL\n\n\n nos plus hautes institutions scientifiques » et serait accessible même aux\n membres des autres Classes de l'Académie, « qui ne sont point des écrivains\n de profession, mais qui ont, dans leurs écrits, témoigné d'un souci littéraire ».\n Qu'adviendrait-il alors? Cette Académie se peuplerait peu à peu de savants de\n toutes spécialités, de critiques d'art, voire même de politiciens. Les purs\n écrivains se verraient d'abord réduits à une minorité sans influence, pour être\n ensuite progressivement éliminés. Et l'aventure de la Classe des Lettres de\n notre Académie actuelle aurait une seconde édition !\n   Si les littérateurs veulent s'épargner de nouveaux déboires et échapper à\nune nouvelle duperie, ils prendront leurs précautions : qu'ils n'admettent,\ncomme représentation, qu'un organisme jalousement et exclusivement réservé\naux artisans de la beauté désintéressée. Et dans cet ordre d'idées, l'adjonction\naux Classes déjà existantes de l'Académie, d'une réelle Classe des Lettres\nparaît la solution indiquée.\n   D'abord cette solution ne bouleverserait rien et ne froisserait personne —\ndouble et immense avantage dans un pays où tous ont le culte de la tradition\net où chacun tient à ses privilèges !\n   Ensuite, cette solution serait d'application immédiate et facile : il suffirait\nde convier la Classe des Lettres actuelle — qui prétend n'être plus la Classe\ndes Belles-Lettres — à prendre un titre mieux en harmonie avec le but qu'elle\ns'assigne et de ne plus continuer à couvrir une marchandise scientifique d'un\npavillon littéraire. Le nom de Classe des Lettres passerait à l'organisme nou-\nveau qui, placé sur le même pied que les autres Classes de l'Académie, n'abri-\nterait que des « littérateurs » dans le sens strict du mot.\n   Ainsi constituée, la véritable Classe des Belles-Lettres de l'Académie de\nBelgique, sans pouvoir prétendre à des gestes de commandement ni à des\nallures de concile, rendrait à la Littérature belge les modestes services qu'on\npeut attendre d'elle : encouragements aux débutants, collation des prix de\nLittérature, consultation sur les réformes dans l'enseignement littéraire, etc.\n   Il importe, du reste, de ne point se faire illusion et de, ne pas s'imaginer qu'il\nsuffirait que notre Littérature soit officiellement reconnue par la création\nd'une authentique Classe des Lettres, pour que du coup nos écrivains soient\nhonorés comme ils le méritent et lus comme ils le désirent. Il faudrait, pour\ncela, changer notre mentalité belge, pétrie de positivisme et saturée de mer-\ncantilisme. Et cette réforme-là, on ne peut guère en escompter la réalisation\nque de ce facteur fantaisiste et hasardeux qui s'appelle le Temps !\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  La Panne, 25 août 1906.\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                         Lettre de Paris\n\n                   LES faits divers ont leurs destins, tout comme les livres. Si le\n                      malheureux curé de Chatenay avait disparu en tout autre\n                      saison que l'actuelle, il n'aurait pas fait rêver les cervelles\n                      humaines, comme dit Baudelaire. Mais voilà, c'est en août\n                      qu'il a le bon esprit de s'évanouir dans le mystère; en août,\n                      époque où tous les chroniqueurs, égarés des bords de\n                      l'Océan aux pics des Alpes, se battent les flancs au fond de\n                      ténébreuses salles de lecture kursaalesques en se disant :\n                      « Sur quoi, diable, vais-je leur tartiner aujourd'hui? » En\naoût, tout le monde se repose, pas de Chambres, pas de crises, par de pre-\nmières, pas de courses. Il y a bien l'Encyclique, mais c'est un aliment austère,\net que les estomacs des lectrices ne supportent qu'à doses homéopathiques.\nTandis qu'un curé qui disparaît, tourbillon de poussière où gyrovaguent deux\nroues de bécane, en un pays où villégiaturent des touristes de tout poil et des\nexhibitionnistes de toute plume, quel bonheur! Voyons, si vous aviez été\nfakir, auriez-vous résisté à la tentation de sortir de votre malle le turban\nnational et le langouti topique? Et si vous aviez été Pezon, vous seriez-vous\nrefusé à ordonner à votre hyène le travail en plein air ?\n   Croyez bien que si Erostrate eût vécu de notre temps, c'est au mois d'août\nqu'il aurait incendié le temple d'Ephèse, et ce qui prouve surabondamment\nque le mont Pelé tire son nom de sa calvitie et non d'une déesse caraïbe, c'est\nque cet infernal volcan s'est embrasé juste le jour, le seul jour, où il n'aurait\npas dû le faire. Vraie déesse, Pelé aurait lu les journaux et aurait su qu'à ce\nmoment-là tout Paris, tout le globe haletait après l'ouverture du coffre-fort de\nMme Humbert qui devait avoir lieu à l'aube suivante; cette sous-manitoue\naurait fait relâche et aurait joué son ouverture à elle, la semaine d'après.\nIronie des choses, la plus effroyable éruption de l'histoire, celle à côté de qui\nles catastrophes de Pompéi et d'Herculanum ne sont que des jeux d'allu-\nmettes, le comble de l'horreur destructrice et de l'enfer sur terre, a failli passer\npresque inaperçu !\n   Si encore de cette obscure aventure du curé de Chatenay les passants\ntiraient de judicieuses leçons, et si au lieu de s'ébaudir sur le mage, le fakir,\nle médium et le chacal (d'animaux biscornus, voilà un bien bon plat; on\ndirait le titre d'une fable de M. Charles Richetl) ils broyaient l'os du fait\ndivers pour en sugcer la substantificque moelle ! Car, enfin, si le malheureux\ncuré a été assassiné, comme il le semble bien, il faut d'abord reconnaître qu'il\nest très facile d'être en plein jour roulé, saigné, ficelé et mis en lieu sûr, sans\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "552                                 DURENDAL\n\n\nque personne s'en doute, surtout le gouvernement. Les contribuables qui\ncherchent des procédés expéditifs et des cachettes insoupçonnables pour y\nterrer leurs titres au porteur feraient bien de prendre des leçons de nos\napaches.\n   Sont-ce des chemineaux qui ont fait le coup, attention, c'est la question du\nvagabondage qui se pose ! Le vagabond c'est l'être énigmatique, épouvante\npour les uns, enthousiasme pour les autres; lesquels ont raison? Le séden-\ntaire en a la terreur; quand une figure barbue paraît au seuil de la ferme ou\nà la grille de la villa, chacun se dit : « Qui sait ce qui va m'arriver demain ? »\nDonner de l'argent ou du pain, c'est s'exposer à se voir mettre sur la benoîte\nliste qui vous vaudra, pendant la longue saison claire, la visite quotidienne\nd'un chapelet de trimardeurs. Refuser, c'est grave; peut-être ce soir, une\nmeule s'allumera-t-elle toute seule dans la plaine, ou les bœufs en pâturage\nde nuit se réveilleront-ils tous le lendemain avec une satanée colique. Sans\ndoute, mais il n'y a pas que des sédentaires! Touchez au chemineau, le\nSpectre de Jean Richepin va surgir et toutes les voix des poètes renforceront\nla sienne. Car les poètes sont tous, vous le savez, bureaucrates dans de\nnauséeuses administrations, et du fond de leurs cavernes à cartons verts, ce\nsont d'autres verdures et d'autres spélunques qu'ils rêvent! « Les nuages,\nlà-bas, les nuages, les merveilleux nuages!... » Mais à ce point de vue, ne\nsommes-nous pas tous poètes? Quel est celui que ne ravit pas l'idée du vaga-\nbondage? (pas le spécial, qu'on se rassure!). Les landlords eux-mêmes ont\ndes roulottes automobiles, et les trains Renard à souples ondulations\n déballent au coin des bois les argenteries massives et les pâtés de venaison.\n Somptueux chauffeurs qui arborez vos peaux d'ours blancs sur d'impeccables\n Dion Bouton, les chemineaux sont vos frères! Vacher abattait plus facilement\n encore que vous ses 30 kilomètres nocturnes à travers champs, et peut-être\n n'a-t-il pas tué beaucoup plus de paysans que tel de vos chefs, grand écraseur\n de l'Auto-club de France !\n    Autre point de vue : Qu'a donc fait dame Thémis en tout ceci? Ce n'est pas\n elle qu'on pourra accuser de charlatanisme bruyant; on n'a pas vu de procu-\n reur de la République mettre les petits cailloux de la grand'route sur sa\n langue, ni de juge d'instruction partir en chasse avec un vautour chaperonné\n sur le poing. Soit; mais on l'accuse, cette bonne dame à balances, de s'être\n entichée dès le premier jour d'une hypothèse non moins spéciale que certain\n vagabondage et de n'avoir pas voulu en démordre. Disparu, le curé? C'est\n qu'il a eu ses raisons pour se carapater. Et en avant les raisons, on en a des\n flottes! Le curé jouait, le curé buvait, le curé troussait les filles, le curé spé-\n culait à la Bourse, le curé allait faire la bombe en civil dans tous les patelins\n voisins. Si jamais on retrouve le corps du malheureux au fond de quelque\n mare, dame Thémis, le nez sous son bandeau, est capable de s'écrier : « Je\n l'avais bien dit, voilà où mène l'inconduite ! »\n    Ah! les bons juges, Dieu nous garde des bons juges! Dieu nous garde de\n tous les juges quels qu'ils soient! Celui qui a dit Nolite judicari avait peut-être\n bien raison. Etre juge, tenir en ses mains l'honneur d'une créature, d'une\n foule de créatures, et serrer les doigts, doucement, jusqu'au bout, sans avoir\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                553\n\nrien à craindre de personne, la « prise à partie » du Code de procédure est une\nsi bonne blague ! De toutes les anecdotes atroces de l'atroce Terreur, je ne\nsais s'il en est de plus frissonnante que cette séance du tribunal révolution-\nnaire où comparaissait un malheureux maître d'armes accusé de je ne sais\nquel incivisme. Le président, avec une douce sensation de volupté à l'idée\nqu'il n'était pas heureusement sur le terrain où il aurait été embroché comme\nun dindon, questionne, interrompt, griffonne, lit la sentence et après le mot :\n « A mort », ajoute : « Pare-moi cette botte-là, mon vieux! »\n   Cette historiette-là, on devrait en exiger la connaissance de tous les futurs\ncandidats à ce concours pour le recrutement de la magistrature qui apparaît\nsi merveilleusement organisé pour arrêter qui on veut et laisser passer qui on\nveut également. Peut-être même ne devrait-on exiger que ça! Le droit, c'est\nun peu l'affaire de tous, comme Michelet disait de l'éducation. Tout père doit\nsavoir élever ses enfants, et s'il s'en décharge sur des maîtres en soutane ou\nen redingote, il a tort. Tout citoyen devrait également savoir trancher un\nlitige; le juge de l'avenir sera choisi sur son mérite personnel plus que sur ses\nconnaissances juridiques. Merlin de Douai savait son Code pénal mieux\nqu'homme de France, le ciel nous préserve des Merlins de Douai! Pour être\njuge, il faudrait avant tout avoir les cheveux gris. Le petit jeune homme frais\némoulu de la faculté de droit et investi du terrible pouvoir de décider, de\ncondamner, d'emprisonner, c'est une idée intolérable. Qui dira les mon-\ntagnes d'iniquités dont se sont rendus coupables dans tant de petites villes des\nmagistrats baignés dans l'atmosphère des mesquines rancunes quotidiennes?\nRappelez-vous ce juge d'instruction qui fit passer en cour d'assises comme\nassassin de sa vieille mère un habitant dont il ne partageait pas les antipathies\npolitiques. Non, non, pas de jeunes gens, pas de professionnels, pas de prurit\nd'avancement; tous les juges égaux, tous les juges quinquagénaires, tous les\njuges pris dans toutes les classes de la société, vieux officiers, vieux commer-\nçants, vieux agriculteurs, vieux n'importe quoi. El quand il y aura une\nquestion de droit délicate, eh bien le juge nommera ses experts jurisconsultes\ncomme il y a déjà des experts chimistes ou médecins. jC'est un peu ainsi que\ncela se passait à Rome, et ça n'allait pas plus mal. Des juges graves, intègres,\nsérieux, indulgents, au-dessus de toutes les tentations... Rassurez-vous, ce\nn'est qu'un rêve !\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nLE ROMAN :\n L e s é g a r é s , roman, par JEAN NESMY. — (Paris, Calmann-Lévy, éditeur.)\n   J'avoue qu'en rendant compte — les lecteurs s'en souviennent peut-être —\ndu premier roman de M. Nesmy, l'Ivraie, une paysannerie plus idyllique que\nréaliste où circulait un beau souffle de poésie et d'honnêteté, je ne m'attendais\npas à découvrir une portée sociale et morale à la prochaine étape de\n M. Nesmy dans la carrière littéraire.\n   Les Egarés sont un roman d'où l'intérêt purement romanesque n'est pas\nexclu sans doute, mais où des préoccupations nationales occupent le premier\nplan. C'est une évocation palpitante d'un mal qui envahit d'inquiétante façon\nles éléments jeunes dans les rangs des instituteurs primaires français et dont\nle contre-coup doit être fatal — il l'est déjà — à l'avènement d'une génération\ncapable d'arrêter la France sur la pente de la désorganisation patriotique et\nde l'anarchie sociale.\n   Forcément l'auteur touche ici des questions dont les partis politiques font\nle champ de leurs polémiques électorales. Cependant, avec un rare souci de\nl'exactitude et de l'impartialité, M. Nesmy s'interdit les digressions, les\ndiatribes, les conclusions trop personnelles qui eussent excédé le domaine de\nl'art et rendu suspect son livre à ceux qui y cherchent avant tout une œuvre\nlittéraire. Je ne sais pas, d'ailleurs, de réquisitoire plus éloquent dans sa\nréserve, de pages plus vengeresses dans leur sobriété que cet exposé de l'esprit\nd'internationalisme qui, comme une gangrène, envahit le corps, déjà malade\nd'irréligion, de l'enseignement primaire français. Car elles sont loin déjà les\nluttes confessionnelles qui mirent en présence l'enseignement congréganiste\net l'enseignement officiel, luttes pas toujours à armes égales, mais où cepen-\ndant régnait une atmosphère de liberté et d'indépendance qui sauvegardait\nle droit du père de famille et le droit de l'enfant. La religion est désormais\nhors cause, hélas! L'enseignement congréganiste annihilé par force n'en\névoque plus l'impérieuse pensée. C'est la morale civique qui, aujourd'hui,\nsouffre de rudes intempéries. L'idée de patrie, de grandeur guerrière, de\nnoblesse historique est minée à son tour. De même que jadis, les vieux insti-\ntuteurs croyants ont vu avec tristesse décrocher le crucifix de leurs écoles,\nainsi le héros de M. Nesmy voit avec désespoir croître parmi ses jeunes\ncollègues l'empire des théories dissolvantes de l'abolition des frontières, de\nla haine du service militaire, de la contestation des plus pures gloires patrio-\ntiques françaises. L'intrigue du roman met en présence des vieilles convic-\ntions, si modérément, si sincèrement défendues par lui, les opinions subver-\nsives, ambitieuses et hardies, de son adjoint Lucquet. Comment ces dernières\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                555\n\n sont le ressort de l'action en amenant l'adjoint à un éclat qui n'est pas réprimé\n par l'autorité supérieure embarrassée de constater que dans son sein même ces\nopinions s'épanouissent, en éveillant, à propos d'une candidature de Lucquet\nà la direction d'un organisme professionnel, des sympathies parmi tant de\ncollègues jeunes et ambitieux, le lecteur le verra en lisant les Egarés.\n   Conjointement avec l'intérêt social du livre, il suivra celui de l'intrigue\namoureuse peut-être trop simple pour lutter d'émotion avec le premier.\n Martiale Castagne et Courréguelongue, le second adjoint du régent Philippe\n Castagne, sont faits pour s'aimer. Mais sur leur idylle aussi a passé l'influence\nsensuelle et perverse de Lucquet qui détache Martiale pendant une période,\nheureusement passagère, d'égarement. Nous retrouvons dans la peinture de\ncette aventure sentimentale la touche poétique et délicate qui nous avait ravi\ndans l'Ivraie. Elle se trahit tout entière, me semble-t-il, dans ce passage que\nje veux citer en terminant.\n   C'est le jour de la fête du régent. Il y a eu un dîner avec fleurs et discours.\n Le soir, Mme Castagne s'est mise à chanter une valse. Martiale et Courrégue-\nlongue dansent :\n   « Autour d'eux les deux adjointes et leur directrice faisaient le cercle, admi-\nraient la grâce souple de la jeune fille, l'habileté du danseur à la conduire, le\njeu harmonieux de leurs gestes et de leurs mouvements. Courréguelongue\nfaisait preuve d'une légèreté dont sa lourdeur habituelle ne l'eût point fait\njuger capable. Martiale ne perdait rien du charme fier de sa jeunesse. On\nsavait qu'ils se plaisaient à être ensemble, que leurs situations se convenaient,\net l'opinion publique, qui n'est jamais en retard, surtout quand elle ne suit\npas d'aventure les faux chemins, les mariait depuis longtemps. On les enviait,\nmademoiselle Ramel avec l'amer regret d'un bonheur, qu'il ne lui était plus\npermis de convoiter, mademoiselle Coulié avec la crainte que ce même bon-\nheur lui échappât, mademoiselle Dumêne avec l'anxiété de le connaître. Le\ncouple sentait peser sur lui ces regards pleins de tristesse, d'inquiétude ou\nd'émoi, et sa joie d'être heureux s'en augmentait, tant le bonheur est égoïste. »\n   C'est simple et finement observé, avec cette émotion contenue dont la source\nest dans l'ombre de la meilleure sincérité d'une âme de poète. Cette âme, en\ndépit de ce que le sujet du roman a de nécessairement austère et théorique,\ntrouve maintes autres occasions de s'épancher : paysages campagnards,\nanalyses et croquis de choses et de gens. C'est sans doute ce qui fait le vrai,\nle plus sûr charme du livre.\n                                                                          H . D.\n\nL e s c o n t e s d e l a H u l o t t e , par GEORGES RENCY. — (Bruxelles,\n  Association des Ecrivains belges.)\n   Nous n'avons pas besoin de faire l'éloge des contes de Georges Rency. Nos\nlecteurs ont pu les apprécier par eux-mêmes. L'auteur a eu la gracieuseté de\ndonner à Durendal la primeur de quelques-uns des plus jolis contes de la\nHulotte et le souvenir qu'ils en ont gardé les engagera certainement à\nfaire l'acquisition de son livre pour lire les autres.\n   Nous avons en Belgique un groupe de conteurs remarquables. Chacun de\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "556                                DURENDAL\n\n\nces conteurs a une personnalité bien à part et chacune de ces personnalités est\ncaptivante. Je place au-dessus de tous Blanche Rousseau. Les joyaux que\nrenferme l'écrin : Nany à la fenêtre brillent comme des étoiles dans le ciel\n littéraire. A mon avis on n'a jamais rien écrit d'aussi fort en fait de contes.\n   Les contes de Georges Rency me font songer à Anatole France, non pas\npour l'esprit qui les anime et qui est radicalement différent de cet esprit\nde scepticisme ironique qui caractérise l'écrivain français, ni pour le genre,\nd'histoires imaginées, mais pour la forme qui les enrobe. Le français qu'écrit\nnotre compatriote est aussi classique que celui de l'académicien parisien. Il\nse distingue surtout par sa belle simplicité, par sa lumineuse clarté, par un\nchoix d'expressions si adéquates à la pensée qu'on ne pourrait en imaginer de\nplus justes, ce qui est le fait d'un écrivain tout à fait maître de la langue,\nenfin par une rare élégance.\n   Georges Rency nous avait déjà donné deux romans admirablement char-\npentés et vigoureusement écrits : Madeleine et l'Aïeule. Du premier, Firmin\nVan den Bosch rendit compte jadis. Et le lecteur se rappelle sans doute avec\nquel enthousiasme je lui parlai du second, qui m'avait absolument séduit\npar sa beauté littéraire. Ici encore s'affirmait une étonnante simplicité de\nconception et d'écriture. Mais remarquez, je vous prie, que rien n'est plus\ndifficile que d'imaginer des histoires simples et de les écrire simplement.\nCette simplicité exige un talent de tout premier ordre et hors de paire.\nCombien d'auteurs cachent le vide de la pensée sous le clinquant du verbe.\nD'une littérature aussi superficielle, on finit toujours par se fatiguer. On ne\nse lasse jamais de celle de notre confrère. Quoi qu'il écrive, romans, contes,\ncritiques, il est toujours intéressant, parce que tout ce qu'il écrit est sérieuse-\nment pensé et écrit dans un style impeccable.\n                                                                         H. M.\n\nD i e u OU p a s D l E U , roman, par     MAURICE BEAUBOURG.       — (Mercure de\n  France. )\n   La Novelette n'est pas loin de Marseille. Annibal Estoupan, l'industriel\nsocialiste, chef du Bloc local, et Sérafin Espartefigue, l'adjoint au maire,\nchef du parti clérical, sont proches parents tous deux de Tartarin. Vantards\net vociférants, toujours paradant et piaffant, ils incarnent, l'un la Casserole,\nl'autre la Calotte. Il faut convenir que M. Maurice Beaubourg leur prodigue\navec impartialité le sarcasme et leur fait part égale de ridicule : Espartefigue\nest paillard, mais Estoupan exploite en despote le pauvre. Or, tandis qu'ils\ns'exècrent, leurs enfants s'adorent. En vain les pères ennemis s'efforcent, par\nviolence ou par ruse, de briser leur amour. Rousoun et Baudille, à force de\nbaisers et de larmes, triomphent. Faut-il dire que je goûte l'idylle plus que la\nsatire? C'est plein de soleil, de poussière et de bruit, de mouvement, de cou-\nleur, exubérant, étourdissant, malheureusement un peu cynique aussi. Et l'on\ns'expliquerait mal que, pour fonder sur l'Amour la pacifique cité future,\naffranchie à la fois du jésuite et du franc-maçon) l'auteur compte sur la leçon\net l'exemple d'une... fille, si l'on ne savait que M. Beaubourg est un très\nremarquable pince-sans-rire.\n                                                                       M. D.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                557\n\nLe Mariage d'un réactionnaire, par RENÉ TESSIER. — (Paris,\n   Fontemoing.)\n   Il faut classer ce livre parmi les meilleurs romans ayant pour objet le\ntableau des petits coins provinciaux, si intéressants pour un esprit philoso-\nphique et attentif, et qui a le don d'analyser la psychologie très curieuse\ndes gens des petites villes. Il a paru dans ces dernières années toute une série\nde romans de cette espèce. René Boylesve est passé maître dans le genre. Ses\nromans : Mademoiselle Cloque, L'Enfant à la balustrade sont des chefs-d'œuvre.\nCeux d'André des Gachons : La maison des dames Renoir et Lafiancéede province\nsont des livres de tout premier ordre. Enfin, pour parler de chez nous, le\nroman de notre collaborateur G. Virrès : Les gens de Tiest, est une œuvre\nremarquable.\n   René Tessier, auteur du roman que nous avons en vue ici, doit être loué à\nl'égal des écrivains dont nous venons de parler. Il a le don lui aussi de péné-\ntrer avec une rare acuité dans la petite âme provinciale et il en fait voir le\ngeste avec finesse et d'une façon des plus pittoresques. Son livre est vivant,\nplein d'esprit, amusant dans certains chapitres, fort émouvant dans d'autres,\nintéressant dans tous.\n   Ce roman est bien fait, écrit très simplement, comme le doit être un livre\nde cette nature, mais avec art.\n   Toute l'histoire pivote autour d'une commune divisée en deux par la sacro-\nsainte politique, ce monstre odieux et malfaisant, qui sème la haine dans les\nâmes et arrive à ce beau résultat que des êtres sortis du même moule, puis-\nqu'ils sont des hommes et, par conséquent, devraient s'aimer, comme c'est le\ncas dans loute la nature fors dans l'humaine, se détestent pour le seul motif\nqu'ils ne pensent pas de même !\n   Les deux hommes qui se disputent le sacro-saint mandat politique sont\nnaturellement deux ennemis mortels. Et pourtant, ils finiront par se rejoindre,\net de la façon la plus inattendue, certes : par le mariage du réactionnaire\ntriomphateur avec la fille de la victime, en dépit de la divergence de vues en\npolitique. Car tel est la conclusion du roman. Toutes les péripéties de cette\nhistoire, tantôt drôle et parfois même du plus haut comique, tantôt touchante\net charmante, sont racontées dans un style plein de verve.             H. M.\n\nS a n F r a n c e S C O d ' A s s i s i , par CIRO ALVI. — (Cita di Castello. Casa\n   éditrice S. Lapi.)\n   Le roman historique a pris, depuis quelques années, une recrudescence de\nvogue, due peut-être au succès retentissant de Quo Vadis et d'autres publica-\ntions analogues. Peut-être n'est-il vraiment attrayant que pour ceux qui\nignorent tout, ou à peu près, du héros qu'il met en scène, et qui ne s'étonnent\nguère, par exemple, de voir les destinées hésitantes de la France remises\ntout entières aux mains de quelque cadet de Gascogne, de quelque Coconas\nou de quelque d'Artagnan!... Mais, si l'écrivain romance la vie ou les\naventures de tel personnage sur lequel des documents abondent, que vous\nconnaissez; si, au certain et à l'avéré, il ajoute la fioriture plausible, mais\ncependant arbitraire, de son imagination, vous ne le lirez qu'avec une secrète\nrépugnance. Pour habilement qu'il mette en œuvre sa matière, parce qu'il y\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": " 558                               DURENDAL\n\n\n  ajoute, qu'il lui fait dire ce qu'elle ne dit pas, ce qu'elle ne sous-entend pas\n  non plus, toutes les figures qu'il dressera seront, malgré leur vérité générale\n  et sommaire, comme auréolées de mensonge.\n     Il existe encore bien des motifs de controverse et de discussion sur certains\n  points de l'histoire des origines franciscaines, mais l'accord est unanime sur\n  le caractère du mouvement suscité par le Petit Pauvre, sur la physionomie\n  de celui-ci et sur celle des êtres qu'il entraîna à sa suite. Il y a une grande\n  lumière sur les principales de ces personnalités et telle qu'elles sont vivantes\n  devant nous, dans leur caractère, dans l'allure de leur vie et jusque dans leurs\n  paroles. Et si adroit que soit l'artiste qui les détachera de l'histoire pour les\n transférer dans sa fantaisie, il ne pourra pas faire que tout ce qu'il y ajoutera\n du sien ne nous paraisse postiche et fallacieux. La vie de créatures comme\n saint François, sainte Claire ou frère Elie, ou quelque autre que ce soit, est\n comme une œuvre accomplie, et qui, bien qu'elle nous soit parvenue frag-\n mentaire, mutilée, sera toujours plus belle, plus émouvante, emportera\n toujours plus de significations dans cet état de vérité tronquée, mais intacte,\n que si elle- nous est présentée sous une apparence et avec des additions\n conjecturales. Le génie de Michel-Ange même est resté impuissant à retrouver\n le geste authentique de telle statue antique morcelée...\n    Ce sont là quelques-unes des réflexions que nous inspirait la lecture du\n S. Francesco d'Assisi, de M. Alvi. On ne saurait dénier à celui-ci la connais-\n sance de la plupart des sources historiques franciscaines, encore qu'il com-\n mette des anachronismes qui se révèlent parfois dans un détail; lorsque, par\n exemple, il qualifie les Pauvres Dames de Saint-Damien de Clarisses. Il est\nclair que, du vivant de saint François et de sainte Claire, il n'y avait ni Fran-\nciscains ni Clarisses... Mais ce sont là choses sans importance au regard de la\ndéfiguration que l'auteur fait subir à certains de ses personnages : à frère Elie,\nnotamment, à Junipère, etc. La mémoire d'Elie est assez chargée, sans qu'on\nle représente non seulement comme athée, dès ses débuts dans l'ordre, mais\nencore, comme s'employant à abuser, à la faveur du prestige d'une sainteté\nhypocrite, les religieuses de Saint-Damien; quant au pauvre et innocent\nfrère Junipère, on ne conçoit pas qu'il ait pu être choisi par M. Alvi pour\njouer le rôle qu'il lui prête.\n    L'auteur de S. Francesco d'Assisi est homme de talent et de goût, maintes\npages de son livre en témoignent; on doit regretter qu'aux fleurs si pures\net si exquises qu'il n'avait qu'à se baisser pour cueillir à foison dans le champ\nfranciscain, il ait cru devoir mélanger d'autres fleurs, non seulement équi-\nvoques et malsaines, mais — ce qui est pis — artificielles.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLE THÉÂTRE :\nP a n , comédie satirique en trois actes, en prose, par CHARLES VAN LER-\n  BERGHE. — (Paris, Mercure de France.)\n  Sur la mer ionienne, jadis, une voix mystérieuse clama la mort de Pan.\nVoici qu'une autre voix annonce, sur la mer de Flandre, sa résurrection. Et\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                  559\n\n\nPan ressuscite, en effet. Comme le soleil se couchait, — c'était le premier soir\ndu printemps — Pierre, gardien du bouc communal, qui rêvait sur la dune,\nvit un homme tout nu sortir des flots : c'était Pan. Sa femme Anne et sa fille\nPaniska, vêtue, à la manière des pastourelles flamandes, d'une peau de pan-\nthère, saluèrent sur-le-champ en cet étranger au front cornu, au pied fourchu,\nle bon Dieu. Ils l'accueillirent dans leur misérable hutte comme un hôte sacré;\net, dépouillant sa peau de panthère, Paniska, la nuit venue, partagea sa\ncouche. Scandale dans le village. Intervention du garde champêtre. Conci-\nliabule des autorités ecclésiastiques et civiles, auxquelles M. van Lerberghe\nadjoint un capucin, pour délibérer sur l'attitude à prendre en présence de Pan\nqui, à la majorité absolue, est reconnu être le Malin en personne. La niaiserie\nde ces messieurs s'avère, en leurs propos, vraiment excessive : la scène est\nd'un burlesque outré, d'une bouffonnerie énorme. En vain, le curé ordonne-t-il\nà Pan d'entrer dans le corps d'un pourceau, d'un chat noir, d'un hibou, d'un\ncrapaud : Pan se moque du curé. De guerre lasse, et comme on désespère\nd'avoir raison de Pan par la violence, les autorités se résignent à lui proposer\nun concordat, que Fan refuse. Car, pendant la délibération, le Dieu a con-\nverti tout le village, voire le sacristain. Il triomphe : un ordre nouveau com-\nmence. Le rideau tombe à l'instant où, précédé de son cortège et de Paniska\naussi peu vêtue qu'Eve avant la pomme (à moins, dit M. van Lerberghe,\nque la police ne la contraigne à se vêtir au moins d'une guirlande de\npampres), frappant le tambourin d'un geste de bacchante et chantant son\nnouveau Dieu, Pan va paraître sur la scène. En somme, satire violente de la\nsociété chrétienne, d'où l'amour et la vie, d'après l'auteur, sont bannis; exal-\ntation de la chair païenne, apothéose du Bouc. De la haine et de la fumisterie.\nCet accès d'anticléricalisme aigu n'ajoute rien à la gloire du rare poète de la\nChanson d'Eve.\n                                                                        M. D.\n\nF a n y . Comédie, par Louis DELATTRE. — (Bruxelles, éditions de la Belgique\n   Artistique.)\n   Louis Delattre est un conteur exquis. Lisez donc, si vous ne l'avez déjà\nfait, ses Marionnettes rustiques. Il a écrit d'autres nouvelles. Mais celles-ci m'ont\ntout à fait ravis. Il n'est pas permis à un Belge de les ignorer. D'autre part,\nLa loi du péché prouve que Delattre a un vrai tempérament de romancier.\nEt voici qu'il se présente à nous admirablement doué pour la littérature\ndu théâtre. Car Fany est une des plus fortes œuvres du théâtre belge\ncontemporain. Elle dénote un talent dramatique incontestable. Les physio-\nnomies sont nettement dessinées, les personnalités bien tranchées. Le jeu\ndes passions est vigoureusement décrit. Le combat intérieur qui tiraille les\nâmes est analysé d'une façon saisissante. Le spectacle de la comédie humaine\noù s'entrechoquent des natures hostiles est présenté avec une rare puissance.\nMaints passages sont du plus haut tragique, et on assiste à certaines scènes,\nl'angoisse dans l'âme et empoigné par l'émotion. Egoïsme brutal, bonté fon-\ncière, amour passionné, étroitesse de cœur, malveillance, générosité, tous ces\nsentiments contradictoires qui mènent les hommes, tantôt pour les rapprocher\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "56o                                DURENDAL\n\n\ndans l'amour, tantôt pour les séparer par la haine, de façon à ce que les uns\ns'aiment jusqu'à l'héroïsme et que les autres s'entre-déchirent avec cruauté, sont\nbien tels que Louis Delattre nous les montre.\n   Nous croyons inutile de dire — car tous ceux qui connaissent l'auteur\nsavent qu'il ne publie jamais d'œuvre imparfaite — que cette comédie est écrite\ndans la plus jolie langue que l'on puisse imaginer.\n   La simple lecture de cette comédie produit déjà une profonde impression.\nCombien plus émouvante ne serait-elle pas, exécutée au théâtre? Nous\nsouhaitons vivement qu'elle le soit au plus tôt.\n                                                                         H. M.\n\nL'ART :\nHistoire de la peinture française au XIX e siècle, par ANDRÉ\n    FONTAINAS. — (Paris, Mercure de France.)\n    « Voici un livre mal composé. Je m'en avise après coup, et je n'en suis pas\n fâché. Une rigueur trop grande dessèche l'argumentation, épuise la sève\n vivante. Sans doute, les esprits scientifiques n'auront que du dédain pour un\n ouvrage conduit avec tant de futilité et d'abandon. Mais ceux qui font de\nleurs sensations même l'objet de leur sollicitude sauront gré peut-être\n à l'auteur de n'avoir point cherché à dissimuler ses préférences ni ses\n antipathies.\n    » Deux hautes qualités, dont médit la méthode : la passion et la partialité,\nconstituent la vertu primordiale d'un historien critique. Il se peut que l'éru-\ndition patiente s'en passe, mais quiconque se propose, en coordonnant des\nfaits, d'en établir la valeur relative et le lien nécessaire, se trouve forcément\namené à choisir, à exalter ici et là à atténuer. On ne saurait concevoir que\ncelui qui n'est intéressant qu'à la mesure de sa sensibilité, s'en départisse à\nson vouloir, si bien qu'il apprécie les choses et les hommes tels qu'ils sont\n dans leur essence, et n'y mêle un peu de l'effet qu'ils produisent sur sa\nréflexion, du trouble qu'ils apportent dans ses sentiments et dans ses\npensées. »\n   Tel est l'avertissement que l'auteur de ce livre excellent place en tête de son\nouvrage. Son langage ne paraîtra extraordinaire et insolite qu'aux lecteurs\nférus encore de la chimérique pensée qu'une œuvre puisse être viable qui ne soit\nnée d'une conception passionnée, d'un dessein ardent ardemment poursuivi.\n L'histoire politique même n'échappe point à cette loi, car, quelle que soit la\n volonté d'impartialité de l'écrivain, quel guide, que sa préconception, con-\nsciente ou inconsciente, dirigerait son choix entre les milliers de faits et de\ndocuments qu'il est appelé à mettre en œuvre ? Combien davantage en matière\nd'histoire de l'art, puisque aussi bien, à moins de se borner à une sèche\nénumération de noms, de dates et d'œuvres, il n'y est point de jugements\nfondés sur des principes indubitables et que toute critique ne s'y peut référer\nqu'à des faits d'émotion et de sentiment purement personnels.\n   Nous demanderons donc aux érudits, aux fouilleurs d'archives et aux\nfaiseurs de catalogues des renseignements, des notes d'exactitude et de préci-\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                             LIVRES    ET   REVUES                            561\n\n\nsion, des chronologies, mais nous attendrons des artistes seuls les mots suscep-\ntibles de nous faire pénétrer la pensée et l'œuvre des artistes; et ce seront des\nlivres fervents et perspicaces tels que le Rembrandt, de Verhaeren, que le Luini,\nde Pierre Gauthiez, ou encore que les Trois Primitifs, de J.-K. Huysmans...\nCe sont là, il est vrai, des monographies, dont le sujet a été délibérément\nchoisi par leur auteur, en toute prédilection, tandis que l'étude de M. Fon-\ntainas embrasse une longue période et doit forcément faire mention de\nnombre de peintres de tendances diverses, dont quantité ne peuvent point ne\npas être antipathiques à l'historien. La citation que nous avons faite plus\nhaut suffit pour apprécier la franchise crâne avec laquelle celui-ci avoue ses\npréférences et ses aversions, mais il ajoute : « Ne tombons pas dans la sottise\nde déprécier ce qui contrecarre ou dément nos aspirations. Diminuer un\nadversaire, c'est se diminuer soi-même. Au contraire, en s'efforçant de le\npénétrer, de se saisir de sa foi et de son système, d'analyser ses principes,\nses procédés et son idéal, son œuvre et sa pensée, et de reconnaître la sincé-\nrité de ses conceptions, l'excellence de ses réalisations ; en le dressant à sa\ntaille véritable, on hausse en proportion le héros qu'on lui oppose, on magnifie\nce qu'on aime. »\n    On ne saurait plus justement et plus spirituellement dire. Et M. André\n Fontainas, fidèle au programme énoncé ainsi, a écrit un livre charmant et\n précieux, une histoire pleine d'animation et de vie, et aussi d'ordre ingénieux\n et de clarté heureuse, de la magnifique évolution de la peinture française entre\n 1800 et 1900. Qu'il nous entretienne de David, d'Ingres ou de Delacroix,\n qu'il nous montre l'avènement, avec les grands paysagistes Corot et Millet,\n d'un art détaché déjà des systèmes et retourné aux sources candides de la vie,\n l'auteur abonde en définitions nettes et rapides, et en appréciations où se\n décèlent à la fois le tact exquis du critique et la sensibilité vive du poète. Les\n pages qu'il consacre à Ingres, à Delacroix et à Corot, par exemple, sont parmi\n les meilleures qu'ait suscitée l'œuvre de ces artistes, mais sa particulière\n dilection va aux expressions les plus récentes et les plus lumineuses de la\n peinture et dans les chapitres enthousiastes qu'il dédie aux Impressionnistes,\n notamment, on lira avec jouissance les pages nuancées, délicates et compré-\n hensives où se trouve défini, analysé et, pour ainsi dire, transcrit de la façon la\n plus profonde et la plus sentie l'art de Monet, de Degas et surtout de\n  Renoir...\n\nL e P a y s a g e e t l e s P a y s a g i s t e s : Théodore Verstraete, par LUCIEN\n  SOLVAY, 18 illustrations hors texte. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Le paysage a envahi la peinture moderne et l'on pourrait dire que les\nartistes qui ont marqué davantage dans le dernier siècle et dont l'influence a\nété le plus considérable étaient des paysagistes. Ils n'ont pas médiocrement\ncontribué à arracher le peintre à son atelier pour l'entraîner à installer son\nchevalet en plein air, au grand air libre et lumineux, devant la nature même,\ndont le seul aspect suffisait pour lui faire oublier ou dédaigner les vieilles\nrecettes de l'école, les sites appropriés et les formules du genre. Nous avons\neu alors la nature pour la nature — programme aussi justifié que celui de\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "562                              DURENDAL\n\n\nl'art pour l'art l'était peu; la nature pour sa propre beauté, pour ses propres\nsignifications et non seulement pour servir de cadre ou de scène à tel épisode\npathétique ou à telle anecdote... Et il s'est trouvé que le paysage dont les\nanciens peintres et miniaturistes flamands furent des premiers à enchanter\nleurs ouvrages, passé à l'état de décor aux plans prévus et aux accidents\nprescrits sous l'empire de l'art académique, devait devenir l'instrument\nd'expression le plus sensible et le plus susceptible d'émouvoir entre les mains\ndes artistes de notre temps. En effet, l'on a qualifié de :\" musique absolue \"\ncertaines œuvres de Beethoven ou de Bach, pures effusions lyriques issues\ndu plus intime de l'âme de ces grands maîtres, et l'on pourrait appliquer la\nmême épithète à la peinture de paysage : dans tout autre tableau la person-\nnalité de l'artiste est, pour ainsi dire, reléguée au second plan : l'attention\nest subjuguée, d'abord, par le sujet dramatique, historique, légendaire, etc.,\nquel qu'il soit qu'il a prétendu représenter... Dans le paysage, il laisse tout\nmoyen de captiver qui n'est pas de son art propre ; il abdique tous les\nprestiges empruntés de la composition, du sentiment, etc., qui peuvent agir\nsur le spectateur. Il faut qu'il se donne tout entier lui-même et, pour que\nson œuvre existe, il faut qu'il ait quelque chose à donner...\n   Théodore Verstraete a donné, et beaucoup ; c'était un sensitif, familier et\namoureux de la terre flamande qu'il a épiée dans tous ses aspects et dont il a\ndit la force tranquille et l'étrange et religieuse mélancolie dans nombre\nd'oeuvres pénétrantes... En étudiant la carrière de ce sincère artiste,\nM. Lucien Solvay nous montre à la fois et nous explique la fortune du\npaysage dans l'art moderne, à la suite de la lente évolution esthétique qui a\nmodifié la conception que l'on en avait.\n   Et ces pages, que l'éditeur a illustrées de nombreuses reproductions\nd'ouvrages de Verstraete, sont, il est presque superflu de le dire, d'une\ncritique aisée et clairvoyante, qui voit juste et qui voit loin et sait faire\nd'une monographie telle que celle-ci l'occasion d'observations générales\nexcellentes et fécondes.\n\n\nLes g r a n d s a r t i s t e s ; Lucini, par PIERRE GAUTHIEZ. — (Paris, Lau-\n   rens.)\n   La Lombardie plantureuse et fine, avec la fertilité de ses verdures et\nl'humidité un peu fiévreuse de ses rivières et de ses marécages a une étrange\net molle séduction. Ce sont des plaines cultivées, opulentes et monotones\nauxquelles leurs lointains confins montagneux font une noble perspective et il\nsemble que l'étendue des horizons et la luxuriance du terroir y correspondent\nà une forme de vie plus déployée, plus bellement animale que, par exemple,\ndans les défilés étroits et accidentés de la nerveuse et subtile Toscane.\n   Les femmes lombardes, avec leur beauté à la fois forte et suave, l'ardeur\nblonde de leurs cheveux et de leur teint font songer, si l'on se rappelle les\nascendances de cette population en laquelle le sang germain s'est mélangé\navec le sang latin, à quelque fruit du nord, mûri et nuancé au soleil du midi ;\nfruit doux et brûlant, dans le coloris vif et délicat et la carnation duquel il\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                              563\n\nsemble que transparaissent, confondus, la richesse du lait et la générosité du\nvin...\n   Ces femmes, que l'on rencontra dans les œuvres de la période lombarde\nde Léonard, et dont les fresques de Luini sont peuplées, aujourd'hui encore\n« courent les rues des villes et les routes de la campagne » de la Lombardie\net du Tessin. « Tous deux, remarque parfaitement M. Pierre Gauthiez, tous\ndeux, le grand peintre de chevalet aussi bien que le frescante, peignaient les\nbelles filles qui passaient près d'eux, avec les yeux lombards aux paupières\nlourdes et ambrées, les joues opulentes au modelé si moelleux, le riche sou-\nrire des lèvres et des narines voluptueuses, le menton sans arête vive ou ligne\ndure, comme fondu dans la douceur d'une ombre caressante ; et cette sveltesse\ndu col, faite de langueur et de force, qui donne la grâce et l'attrait... » Et\nLuini, comme tous les grands artistes dont l'art paraît aspirer à résumer\ntoutes les dilections spirituelles et sentimentales en quelque figure préférée\net caractéristique ; Luini comme Léonard, mais non à sa suite, à fixé la res-\nsemblance de ce type lombard en une image délicieuse et forte (la Sainte\n Catherine enlevée par les anges, de la Brera, par exemple; celle de l'église de\nSaronno, etc.) dont la fréquence sous son pinceau a donné naissance, peut-\nêtre, à une belle légende de douleur et d'amour.\n   Ce grand peintre, dont l'œuvre de gravité, de sérénité et de tendresse est\nà peu près toute en fresques exécutées à Milan (Monastère majeur), à Saronno,\nà Côme, à Lugano, etc., n'avait pas fait, jusqu'ici, l'objet de l'étude complète,\nperspicace et compréhensive dont il était digne. Cette étude, M. Pierre Gau-\nthiez, familier de l'œuvre de l'artiste milanais, dont il a même eu le mérite et\nla joie de découvrir une fresque inconnue à Lugano, nous l'apporte : il met\nexcellemment en lumière, avec lu conscience et la sensibilité profonde que\ntous ceux qui ont fréquenté ses beaux travaux sur l'Italie lui connaissent,\nl'originalité de Luini, développée non à l'ombre, mais à côté de celle de\nLéonard, et toute différente, « toute sienne », dans les moyens comme dans\nles visées de son art... Constatation affligeante pour les fabricants de manuels\nd'esthétique et pour les amateurs de notions simplifiées, au vœu desquels\nl'histoire de l'art doit prendre les apparences d'une revue militaire, chaque\nécole défilant précédée par son colonel!... Mais les faits ne sont qu'un futile\nobstacle pour la manie de la catégorie : « Il est singulier d'arranger une école\nautour d'un artiste subtil jusqu'au mystère, tel que fut le Vinci... » observe\n M. Gauthiez, et c'est précisément ce que', de notre côté, nous écrivions ici\nmême, dernièrement : « Léonard apparaît toujours comme un isolé : A tout\net à tous, peut-être, mais, en réalité, rien qu'à lui-même. »\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s . — Carpeaux, par M. LÉON RIOTOR. — (Paris\n   Laurens.)\n   Par sa manière nerveuse et palpitante, par tout ce que l'on sent dans son\nœuvre de volupté profondément savourée de la vie, Carpeaux, comme Wat-\nteau son compatriote, décèle ses origines et ses admirations flamandes. Les\ndons natifs de son génie robuste vinrent à leur accomplissement par la fré-\nquentation des œuvres italiennes, comme aussi sous l'influence de la haute\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": " 564                                DURENDAL\n\n\ntradition française représentée, aux débuts de Carpeaux, par Rude, le grand\nouvrier bourguignon : « Fidèle à la tradition, dit parfaitement M. Riotor, il\ny associera les facultés de sa race, l'amour de la chair vivante, les joies\nflamandes affinées par la perfection de l'art italien. Il tiendra de ses ancêtres\net de lui-même, plus que des académies. »\n   Ce fut une belle carrière brève, remplie d'oeuvres volontaires où la force\ns'unit à la grâce et qui, dans ses caractéristiques et sa progression, mérite\nd'être mise en parallèle avec celle des régénérateurs de la sculpture française\ntels que Rude et Rodin.\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s . — Les deux Canaletto, par M. OCTAVE UZANNE.\n   (Paris, Laurens.)\n   Antonio Canal et son neveu et disciple Bernardo Bellotto sont étudiés en ce\nvolume avec tout le charme et la finesse déliée qui appartiennent à l'auteur de\ntant de monographies ingénieuses. M. Uzanne, tout en nous parlant des\ndeux artistes qui consacrèrent presque toute leur carrière à reproduire par le\npinceau et par le burin les aspects délicieux et colorés de la cité des lagunes,\nnous dit à la fois celle-ci, la byzantine et la Renaissante; l'active et la guer-\nrière et, aussi, la nonchalante, vivant sur les arrérages de sa gloire et de sa\nfortune passées, dans un beau déclin de beauté perpétuée et de fêtes\néphémères...\n\nLes villes d'art célèbres : Pompéi, par H. THÉDENAT.— 2 vol. iil. :\n    I. Histoire, vie privée; II. Vie publique. — (Paris, Laurens.)\n   On sait comment, à force de fouilles lentement poursuivies, l'heureuse et\nmolle cité de Pompéi, ensevelie sous les cendres et les lapilli du Vésuve en\nl'an 79 de notre ère, sous le règne de l'empereur Titus, a réapparu presque\ntout entière au jour lumineux de la Campanie, dans la beauté et la grâce de\nses ruines. Au moment de la catastrophe, la ville était en pleine transforma-\ntion : un tremblement de terre l'avait éprouvée, quelques années auparavant,\nen l'an 63, et, à la suite de cet événement, elle subit une restauration presque\ncomplète qui fit disparaître les vestiges des antiques constructions samnites\nou osques. Ce que l'on a exhumé, c'est donc une ville récente, renouvelée,\nadaptée au goût romain régnant au premier siècle de l'ère chrétienne. Au reste,\ncomme à Rome même, l'architecture, la sculpture et la peinture y étaient dans\nla main ou sous l'influence des grecs alexandrins, et la grâce un peu mièvre,\ndélicate jusqu'à l'afféterie et la fadeur, de ces derniers, se reconnaît surtout\ndans les décorations et les peintures qui ornaient les parois de ces belles et\nvastes maisons avec leur atrium placé au centre des appartements et tout\nembelli de mosaïques et de fresques...\n   M. Henry Thédenat nous fait parcourir, à sa suite, les rues et les monu-\nments de Pompéi ; il entre dans les maisons, nous emmène au marché, au\nforum, dans les temples et, en même temps, il nous raconte l'histoire de la\nville, nous dit la vie de ses habitants, publique et familiale, très dissolue et très\nélégante, active et corrompue, et dont le spectacle, « peu de temps avant la\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 565\n\ncatastrophe, peut-être au moment même où le feu du ciel lui semblait tomber\nsur la ville condamnée :;, induisait quelque juif ou quelque chrétien à tracer\nsur lés murailles d'une maison cette inscription : Sodoma, Gomora... Peut-être,\naussi, celle-ci est-elle postérieure au cataclysme et serait-elle due à un ouvrier\nemployé, plus tard, par les habitants sauvés de la mort pour retirer de leurs\nhabitations détruites les richesses qu'elles contenaient?...\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . —(Anvers, Buschmann; Bruxelles,\n    Van Oest.)\n    Le numéro de Juillet contient la fin de l'étude de Jan Veth sur Rembrandt :\n Rembrantiana IV. Rembrandt au Musée de Cassel. L'auteur décrit fort bien une\n des œuvres les plus curieuses de Rembrandt et qui est reproduite dans ce\n numéro : La Bénédiction de Jacob. Œuvre émotionnante, pleine de charme\nintime et discret. Suit un article sur le peintre hollandais : W. B. Tholen, par\n Alb. Plasschaert, avec d'intéressantes reproductions. Enfin, les Chroniques\nd'art d'Amsterdam, Anvers et Bruxelles, contenant, entre autres, un remar-\nquable compte rendu de l'exposition rétrospective et jubilaire de la Société\nroyale des Aquarellistes, par notre confrère Georges Eekhoud, qui est à la fois\n un très perspicace critique d'art et un brillant écrivain. A lire dans la\n rubrique : Livres et Revues, un très érudit article sur un ancien artiste\narchitecte-sculpteur belge Dubroeucq, de Mons, peu connu, parce que la\nplupart de ses œuvres ont été détruites par la Révolution, notamment le\nsuperbe jubé de l'église de Sainte-Waudru, dont il ne reste que des\ndébris.\n    Le numéro d'Août décrit les richesses d'un musée particulier : La Galerie\nvon Kaufmann à Berlin, et donne de curieuses reproductions de quelques-unes\ndes œuvres de cette galerie. « Le cabinet de tableaux du conseiller intime von\nKaufmann, dit Max-J. Friedlânder, auteur de cet article, n'a pas son pareil\nparmi les galeries particulières de l'Allemagne. Il n'existe aucune collection\naussi riche en œuvres allemandes et néerlandaises desXVeetXVIesiècles. Une\nmine d'or pour les éludes de l'histoire de l'art! Certains de ces tableaux\nfigurèrent dans les expositions de Berlin 1898, de Bruges en 1902, de Dussel-\ndorf et de Paris 1904 et furent fréquemment reproduits et étudiés dans\ndifférentes publications. Mais la profusion des œuvres importantes demeure\ntelle qu'en parcourant cette galerie l'amateur de l'art néerlandais et allemand\nprimitif trouve toujoursl'occasion de nouvelles découvertes et considérations.»\nA admirer parmi les reproductions une adorable Nativité de celui que l'auteur\nde l'article désigne sous ce titre : Le Maître de la Virgo inter Virgines\nd'Amsterdam et les Deux Apôtres (Jean et Jacques) très caractéristiques d'un\nmaître espagnol.\n   Cueillons, en parcourant l'article suivant : Une vieille trogne de Van Eyck, cette\nintéressante réflexion de l'auteur, Z. Goedkoop-de Jongh, sur. la manière de\ntraiter le portrait de Van Eyck : « Pour Van Eyck et les portraitistes du\nXVe siècle, la tête était toute la personne et le caractère, l'essence même de\nl'être se montrant entièrement dans la physionomie. Le corps n'avait rien\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": " 566                                DURENDAL\n\n\nou presque rien d'individuel, les mains étaient plus neutres encore. Pour\n Rembrandt, le grand psychologue des mains, qui y voyait et qui y mettait\ntoute une âme, des mains aussi impersonnelles, aussi mal modelées que celles\nde Jan Van Eyck ne pouvaient présenter aucun intérêt, aussi les négligea-t-il,\nles supprima-t-il par la suite (dans la reproduction des portraits de Van\n Eyck). »\n   Cet article contient un curieux portrait d'homme gravé par Rembrandt et\nque l'auteur de l'article croit, avec vraisemblance, être une reproduction\nd'une œuvre de Van Eyck. En face de cette reproduction s'en trouve une\ndu superbe portrait d'Arnolfini de Jan Van Eyck.\n   Je partage tout à fait l'opinion de M. Buschmann sur la reproduction en\ncouleurs des œuvres d'art. Elle m'agace aussi, parce que, malgré l'habileté des\nopérateurs, on n'arrive jamais à reproduire absolument l'original, au point\nmême que plus la reproduction se rapproche étroitement de l'original, plus\ns'accentue la différence qui existera toujours entre les deux. Je préfère la\nsimple photographie. La reproduction en couleurs est une duperie. Il est,\net je le crains, il restera éternellement impossible de reproduire la couleur,\nsurtout les tons profonds et vigoureux des maîtres anciens.\n   M. Buschmann, le distingué rédacteur de cette revue, s'affirme, dans ces\nnotules comme dans les autres qui suivent, artiste et critique averti et\nconsciencieux.\n                                                                      H. M.\n\n   A u g u s t a P e r u s i a . (Numéro de juillet-août.) — A signaler dans ce\nnuméro l'attachante étude de M. Bellucci sur l'histoire et les monuments du\nvieux village de Coldimancio, près d'Assise; celui de M. Basile di Casti-\nglione sur la forteresse de Porta Sole, à Pérouse. Une notice de M. Zanetli\nsur l'acquetta, le poison subtil dont les Pérugins avaient la réputation de faire\nusage au moyen âge. Nombreuses illustrations.\n   Augusta Perusia commence, à partir de ce numéro, à publier des chroniques\nconsacrées à l'Exposition d'art ancien ombrien qui, comme on sait, sera\nouverte, à Pérouse, de mars à novembre 1907.\n\n\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . (Août.) — Quelques pages d'une jolie et légère\ninspiration de M. Mauclair sur Fragonard, accompagnées de charmantes\nreproductions en noir et en bistre de quelques œuvres du maître. Une note\nde M. Maeterlinck sur la Justice d'Othon, de Thierry Bouts (Musée de\nBruxelles); de M. de Fourcault sur les dessins spirituels de Paul Renouard,\nexécutés à Bruxelles durant les fêtes jubilaires; etc. Au supplément, l'Expo-\nsition d'art provençal à Marseille; Comment travaillent nos peintres (Chéret et Raf-\nfaëlli); le mois archéologique et les très intéressantes chroniques sur le\nMouvement artistique à l'étranger ; la Revue des revues, etc. Copieuse et belle illus-\ntration, dont une épreuve d'art en couleurs, d'après un délicieux pastel de\nBesnard.\n                                                                               A. G.\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                              567\n\n\nL'HISTOIRE :\nLa Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle.\n    — Troisième partie : De la mort de Wiseman à lamort de Manning, 1865-1892,\n    par PAUL THUREAU-DANGIN. — (Paris, Plon.)\n    Ce volume achève le magistral ouvrage de M. Thureau-Dangin sur la\n renaissance catholique en Angleterre au XIXe sièle. Comme Je volume précé-\n dent, il suit séparément les deux courants issus, vers 1850, du fameux Mou-\n vement d'Oxford et dont la séparation, à mesure qu'on s'éloigne du mouve-\n ment originaire, devient plus manifeste : d'une part, le courant proprement\n catholique ; de l'autre, le courant « anglo-catholique » qui tend à catholiciser\n plus ou moins l'anglicanisme.\n    Dans la première partie du volume, M. Thureau-Dangin retrace surtout\n l'histoire du catholicisme en Angleterre, telle qu'elle se développe à partir\n de 1865 autour des deux grandes figures de Newman et de Manning. C'est\n en 1865 que l'ancien archidiacre anglican de Lavington, Henry-Edward\n Manning, par la volonté toute personnelle de Pie IX, qui aimait sa personne\n autant que ses idées, succède, simple prêtre, au cardinal Wiseman sur le\n siège archiépiscopal de Westminster. Tout de suite, il s'y montre the right man\n in the right place. Si, comme écrivain, comme orateur, comme penseur, il est\n très loin de Newman, comme homme de gouvernement il brille au premier rang.\n  D'une activité prodigieuse, d'une volonté qui ne se laisse jamais dévier de\n son but, d'un courage que rien n'intimide ni n'abat, il est souple et tenace,\n flexible dans les moyens, inflexible dans les desseins, habile à tourner les\n obstacles non moins qu'énergique à les surmonter, manieur, charmeur et\ndominateur d'hommes. C'est, entre lui et Newman, un contraste de natures\n et d'idées qui va s'accentuant et qui les oppose souvent l'un à l'autre en des\nincidents douloureux et pénibles où l'autoritaire Manning n'a pas, à mon\nhumble avis, le plus beau rôle. Modéré, patient, tolérant, charitable, ennemi\ndes vues extrêmes, mesuré dans son langage, Newman apparaît plein de\nménagements, de précautions et de courtoisies envers les préjugés du peuple\nanglais, alors que Manning semble se faire un devoir de conscience et un\npoint d'honneur de les heurter de face et de conquérir, auprès de ses compa-\ntriotes effarouchés, un renom d'intransigeance. Newman est l'homme de\npensée, de méditation et de rêve, plus occupé de la vie intérieure que de\nl'extérieure, des choses invisibles que des visibles. Poète et artiste, épris de\nsilence et de retraite, il jouit, du fond de son collège d'Egbaston, d'un pres-\ntige immense sur les âmes. Tandis que Manning, hardiment démocrate,\ngagne peu à peu les faveurs de la foule et devient une force intellectuelle et\npolitique, Newman, malgré sa longue disgrâce, est salué, par les protestants\nautant que par les catholiques, comme une gloire nationale. Son action spi-\nrituelle perdure : on la discerne, aujourd'hui encore, dans toutes les conver-\nsions. Leurs dernières années, à tous deux, sont une apothéose, et leur mort\nun deuil public. La disparition de Manning, en 1892, clôt l'époque héroïque\nde la renaissance catholique en Angleterre.\n    La seconde partie du livre de M. Thureau-Dangin nous transporte dans\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "568                                DURENDAL\n\n\nl'intérieur de l'Eglise anglicane, pour y étudier quelle forme y a prise, à la\nmême époque, cette renaissance, et c'est l'histoire du mouvement litualiste\nqui, pas plus que l'autre, ne s'est arrêté depuis. Successeurs des Tractariens,\nles Ritualistes continuèrent et complétèrent leur œuvre ; sans les comparer,\nni prétendre les égaler aux premiers, on peut, on doit saluer en eux de nobles\net belles âmes. Le docteur Pusey, notamment, rallié au ritualisme, apparaît\nune âme très droite, sinon très clairvoyante. Lui qui conduisit à Rome tant\nd'anglicans, il mourut fidèle à l'anglicanisme, convaincu d'ailleurs de mourir,\ncomme le déclare son testament, dans la foi de l'Eglise une, sainte, catholique\net apostolique. Pie IX a pu le comparer mélancoliquement à une cloche qui\nsonne pour inviter les fidèles à entrer dans l'Eglise et qui, elle-même,\n demeure toujours en dehors. La révolution opérée par le Ritualisme n'est\npas seulement rituelle et liturgique.. Il a rénové la vie religieuse et instauré\nun idéal apostolique dont l'Angleterre protestante s'était déshabituée. Avec\n lui renaît la vieille poésie du culte catholique, la messe, la confession, la\n communion. Un attrait mystérieux le pousse à copier l'Eglise romaine, avec\n laquelle il rêve ouvertement l'union. Le vieux puritanisme s'émut de ses pro-\n grès, l'Eglise officielle s'en alarma ; la persécution commença. Elle fut longue,\n parfois ridicule, souvent odieuse, toujours impuissante. Ni l'épiscopat, ni\n les tribunaux, ni le Parlement ne réussirent a vaincre le Ritualisme fortifié\n par l'épreuve. Le fanatisme protestant dut finalement battre en retraite devant\n l'esprit de justice et de liberté qui finit toujours par avoir le dessus dans l'opi-\n nion anglaise. Quelques-uns aujourd'hui, devant l'impuissance de plus en\n plus manifeste de l'Eglise anglicane à dominer ses divisions, rêvent vaine-\n ment une nouvelle offensive : on n'arrêtera pas l'idée en marche. Le Ritua-\n lisme ira-t-il à Rome? C'est un des plus émouvants problèmes de demain.\n Newman disait volontiers qu'il ne comptait pas, pour l'accomplissement du\n voyage, sur la génération actuelle des Ritualistes, mais il reportait son espoir\n sur leurs descendants. Un jour qu'on lui demandait si les anglicans, déjà\n portés si loin de leur point de départ par un courant mystérieux, ne le sui-\n vraient pas jusqu'au bout et ne finiraient pas par atteindre le plein catholi-\n cisme, Newman se borna à répondre : Spero fore. C'est par ces deux mots\n que conclut M. Thureau-Dangin, et nous partageons avec lui cette haute et\n  magnifique espérance.\n                                                                           M. D.\n\n LA PHILOSOPHIE :\n L e s g r a n d s p h i l o s o p h e s : Montaigne, par FORTUNAT STROWSKI. —\n   (Paris, Alcan.)\n   Mme de Sablé louait Montaigne de « dire des choses ». Et cet éloge, dans\n sa forme familière, est excellent. Pas d'esprit plus solide dans la subtilité,\n une subtilité tempérée par un tact qui l'empêche de pousser trop avant, qui\n arrête sa pointe fine avant qu'elle soit venue à l'obstacle sur lequel elle s'éca-\n cherait. La pensée comme la vie de Montaigne sont également dominées par\n un bon sens exquis dont on ne sait, très souvent, si les conclusions ne sont\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                  569\n\n\npas ironiques. Aussi, M. Strowski peut-il remarquer, judicieusement, que\n« sa conduite manque parfois de ce grain de folie sans lequel il n'est rien de\nparfaitement beau, ni rien d'héroïque ». L'âme de Montaigne, il le dit lui-\nmême, est « libre et toute sienne » ; elle est « toujours en apprentissage et\nen épreuve », et il n'est rien de la tradition, de la coutume, voire des lois\nqu'elle n'évoque devantjelle pour en mesurer la vérité et la force convaincante.\nS'il est d'un parti, en homme moins qu'en citoyen, parce qu'il faut choisir, il\nn'en est jamais qu'à moitié : il discerne trop bien que, quelque opinion qu'il\nprofesse, les défauts et les contradictions lui en seront, bientôt, seuls sensibles.\nIl n'y a point de prévention dans son jugement; il n'est ni subordonné ni\nobéissant, mais plein de méfiance, insatiable d'expérience, enclin à un doute\nqui fait qu'il se prend à plusieurs et à lointaines reprises avant de se prononcer...\nEt encore, s'il prononce, il ne tranche point « par autorité et crédit », mais en\nalignant ses raisons... Raisons ? raison?... Il n'y fait pas grand fondement :\nla raison « touche à toutes sortes d'essais, mais... pleine de fausseté, d'erreur,\nde faiblesse et de défaillance ». « Il croit, constate M. Strowski, à une sorte\nde raison universelle et obscure », dont l'immanence fait l'harmonie de l'Uni-\nvers et adapte chacun, pour ainsi dire, dans le plan de sa destinée. Quant à\nla raison individuelle, la raison abstraite, ce n'est, à ses yeux, qu'une méca-\nnique arbitraire, dans les engrenages logiques de laquelle la substance des\nfaits est broyée, transformée en une poussière d'illusoire synthèse, propre\nseulement à aveugler!...\n    On sait ce que la pensée diverse et nonchalante de Montaigne est devenue\ndans la construction prodigieuse et inachevée des Pensées de Pascal, quelle\nfigure celui-ci a dressée, formidable, de l'homme et de son néant magnifique\net morne, dont toutes les négations désolées le poussent vers l'unique\nissue du salut et de la vie. Mais Montaigne, lui-même, l'artisan génial de\ntant de ces pensées, qui percent à jour et font tomber en dissolution et en\ndécombres pulvérisés le fondement de tout orgueil humain, quelle conception\nphilosophique ou empirique dominait les mouvements de son esprit? D'où\nvenue et pour quelles fins, selon quelle progression, quelles évolutions dans\nune tête qui, ainsi qu'il le dit du monde, était une « branloire perenne »,\n en un devenir qui exclut toute permanence?\n    Dans son fort et beau livre, M. Strowski étudie la pensée toujours en essai\nde Montaigne, dans sa généagenèse, pour ainsi dire, ses origines, les sources\n où elle s'est d'abord trempée et ses phases que l'analyse des Essais, la\n comparaison des éditions successives revisées par l'auteur, lui permet de\n déterminer avec précision. Il nous le montre allant du stoïcisme au scepti-\n cisme pour, finalement, venir ou, plutôt, se laisser aller à un dilettantisme\n désintéressé et quiet de spectateur « qui s'amuse » à la pensée et à la vie,\n sans plus. Dans un autre sens que celui du poète, ce serait la a dernière\n auberge » de Baudelaire, le gîte définitif de la pensée trop acertainée de sa\n propre vanité et de son incapacité à des conclusions stables sur lesquelles la\n volonté puisse s'appuyer ou s'établir... Mais faut-il voir dans cette abdication\n d'une pensée si droite et si drue malgré ses allures capricieuses, d'une volonté\n  si ferme et si agissante en dépit de sa clairvoyance autre chose qu'un jeu\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "570                               DURENDAL\n\n\nsuperficiel, l'alibi, selon l'heureuse expression de M. Strowski, d'une person-\nnalité intacte et puissante qui se repose et se délasse derrière son masque\nd'insouciance ? Ou, peut-être, qui, revoyant son œuvre, le travail de pensée\nauquel les meilleures heures et les plus senties de sa vie ont été consacrées,\nse récrée à marquer, dans un secret dessein d'ironie, l'inanité de toute\npensée, sans fruit véritable que l'exercice et l'assouplissement d'un esprit qui,\ncependant, doit s'obscurcir, à la fin, et s'éteindre ?\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\nC e q u ' i l f a u t l i r e d a n s s a v i e , par HENRI MAZEL. — (Paris, Mer-\n   cure de France. )\n   Un homme sérieux et qui a conscience de sa valeur se dresse à lui-même\nson programme d'études et ne consultera personne pour savoir ce qu'il doit\nlire. Il n'attendra pas non plus la quarantaine pour fouiller la philosophie, ni\nla cinquantaine pour méditer les religions, mais dès l'âge de 18 à 20 ans son\nintelligence avide scrutera les unes et questionnera les autres, et à 60 ans\n son âme vibrera encore au rythme des beaux vers parce que restée jeune\n elle chantera encore avec celle du poète.\n    Maisen dehors des personnes qui savent se guider elles-mêmes il en est bien\n qui se posent la question : Que faut-il lire? et à qui le présent livre sera de la\n plus haute utilité.\n    Somme toute, voici une œuvre qui, fantaisiste dans sa forme, est sans en\n avoir l'air un très docte traité de critique littéraire générale, une synthèse\n complète et excessivement judicieuse de tout ce qui a été écrit dans n'importe\n quel domaine intellectuel. Ce livre dénote chez l'auteur une érudition peu\n commune et une abondance de lectures étonnante. Il est excessivement inté-\n ressant, comme du reste tout ce que cet auteur écrit. Mazel est un esprit\n curieux, un savant qui a tout une bibliothèque de connaissances excessive-\n ment variées et étendues et cependant pas superficielle du tout, dans les\n rayons de son cerveau. Enfin, il écrit merveilleusement bien et vous charme\n absolument quand vous lisez ses livres, quelque soit la matière dont il\n s'occupe.\n    Ce livre doit se trouver dans toutes les bibliothèques. Dans celle de l'homme\n de lettres à qui elle épargnera bien des recherches que Mazel a faites pour lui\n et qui sont de la dernière exactitude et dans celle de quiconque désire se\nrenseigner sur ce qu'il faut lire dans sa vie pour être dans le train et au\n courant de ce qui a été pensé et écrit de plus saillant dans tous les dépar-\n tements de la pensée.                                                    H. M.\n\nS e s a m e e t l e s L y s . Des Trésors des Rois et des Jardins des Reines, par JOHN\n   RUSKIN. Traduction, notes et préfaces de M. MARCEL PROUST. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Les conférences que Ruskin réunit sous un de ces titres symboliques qu'il\naffectionnait, et dont M. Proust nous donne une parfaite traduction, accom-\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               571\n\n\npagnée de notes et d'une introduction délicates, avaient pour but fondamental\nd'entraîner l'esprit de ses auditeurs vers une culture réelle et profonde de lui-\nmême. Le moyen de cette culture, il n'est nouveau ni inconnu, mais négligé ou\nemployé sans discernement : c'est la lecture, non celle d'oeuvres frivoles et\npassagères, mais l'entretien, par un accès de plus en plus intelligent de\nleur pensée, avec les plus hauts esprits qui aient paru sur la terre et légué\nà quiconque veut fréquenter leurs livres, les paroles de beauté, de souffrance\nou de justice propres à émouvoir en notre âme de fructueux sentiments\nd'enthousiasme, de sympathie et d'admiration. L.a lecture : « Conversation\navec les plus honnêtes gens des siècles passés, dans ce qu'ils avaient de\nmeilleur », pour reprendre la belle définition de Descartes, ou avec a les\nriches âmes du temps passé », pour dire comme Montaigne... Mais ce serait\nmal connaître Ruskin que d'attendre de lui le développement direct et\nméthodique de sa thèse : son sujet, en réalité, il ne l'abandonne jamais, mais\nil n'est pas en lui de le délimiter strictement, de ne pas délaisser le terrain\nrestreint de son argument pour se livrer à de grandioses excursions vers tous\nles horizons qui lui apparaissent de ce point de vue.\n   Comme son grand contemporain et ami Thomas Carlyle ou, peut-être,\ncomme tous les idéalistes anglo-saxons, il est, en même temps, réaliste\ndéterminé, attaché passionnément à la pensée et, à la fois, au fait, qui, pour\nlui, n'est rien autre qu'une forme, qu'une évidence de la pensée. Il est\nthéoricien, souvent, mais ses théories ne sont pas les constructions abstraites\nd'une logique dédaigneuse de l'expérience qui la contredit. Sa pensée est\ncommandée par la vie et si, quelquefois, elle l'interprète partialement, du\nmoins elle ne s'en écarte jamais : on suit toujours Ruskin avec profit; c'est un\nguide impérieux, qui morigène, souvent, et humilie, mais qui, aussi, récon-\nforte et exalte par l'abondance magnifique et imprévue de son discours, le\ncharme exquis et familier des effusions dont il l'entremêle et tout ce qui,\nà chaque page, révèle le génie profond, effervescent et humain dont il était\nanimé.\n\nŒuvres poétiques du sieur de Dalibray, publiées sur les éditions\n  originales, avec une introduction et des notes par AD .VAN BEVER. —\n   (Paris-Sansot.)\n   « Rien n'est plus singulier, plus confus que la poésie française au début\nduXVIIesiècle. C'est, pour employer une expression du temps, une scène assez\nvaste où viennent tour à tour s'exercer et s'applaudir les amants déçus et les\nbeaux esprits. Tout le monde se presse là comme au cours, chacun a grande\nhâte de briller, mais la cohue des gentilshommes en bonne fortune et des\ngalants en mal de sonnet se voit obligée parfois de céder le pas à quelque\ntroupe de débauchés. »\n   Le sieur de Dalibray était l'un des coryphées du monde littéraire, très\nélégant ou très débraillé, que M. Van Bever nous dépeint en ces termes.\n   Dalibray a quelquefois été précieux, mais plus souvent, et c'est sa véritable\nvocation, bon vivant, gaillard, dépensant en œuvres légères, facilement\ntournées, une verve plaisante et épicurienne.\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "572                               DURENDAL\n\n\n   Il était fort oublié et M. Van Bever a obéi à une heureuse inspiration en\nnous donnant un choix de son œuvre poétique, mis en valeur par une\nexcellente et érudite introduction. C'est tout le XVIIe siècle au début qui\ns'évoque en feuilletant les pages de ce petit livre : la France joyeuse de\nvivre, et d'avoir recouvré le repos après les convulsions de la fin du\nXVIe siècle, et dont les mouvements libres et l'esprit « à la franche gauloise »\nn'ont pas encore été entravés par la roide camisole classique.\n\n\nLe mysticisme catholique et l'âme du Dante, par ALBERT\n  LECLÈRE. — (Paris, Bloud.)\n   Béatrice, dans l'œuvre et dans la vie du Dante, fut-elle une réalité ou un\nsymbole? Et si un symbole, de quoi ? de l'Amour, de la Foi, du Saint-Empire,\nde la Religion? AuXIVesiècle, déjà, on discutait à ce sujet, et, depuis, la plu-\npart du temps, les commentateurs ont moins éclairci ces doutes qu'ils n'ont\najouté à leur obscurité.\n   Le poète atteste lui-même, dans le Convito, qu'il parle volontiers en quatre\nsens à la fois. Et souvent, la façon dont il magnifie et exalte Béatrice, les\napothéoses dans lesquelles il la fait apparaître sont de nature à faire supposer\nqu'elle est devenue, en quelque sorte, à ses yeux, une hypostase divine. « Dieu\nseul, dit-il, peut comprendre sa beauté », et M. Leclère impute excellem-\nment à l'auteur de la Divine Comédie une sorte de « béatrisation du divin ».\nPeut-être pourrait-on dire que Béatrice a incarné, tour à tour ou tout\nensemble, les passions qui agitèrent cette grande âme inassouvie.\n   On sait que, parmi les commentateurs modernes du Dante, Gabriel Ros-\nsetti, le père du grand peintre anglais, notamment, a voulu, assigner à l'Ali-\nghieri une place parmi les précurseurs de la Réforme ; cette opinion a été\ncombattue particulièrement par Ozanam, dans son beau livre sur Dante et la\nphilosophie catholique. L'orthodoxie du poète ne semble pas faire doute; cepen-\ndant son œuvre témoigne chez lui de singulières confusions de sentiments\npropres à rendre perplexe... M. Leclère, en cette étude nourrie d'une connais-\nsance approfondie des ouvrages de l'exilé florentin, a repris et étendu la\nquestion ; sa conclusion est fondée sur une analyse complète et minutieuse\nde la pensée et des paroles du Dante, et il serait difficile de ne pas adopter une\ndémonstration étayée de preuves si abondantes.\n\nS e r m o n s l a ï q u e s , par PAUL STAPPER. — (Paris, Fischbacher.)\n   Nous ne voudrions rien dire de désobligeant pour le respectable auteur de\nce livre, dont il faut louer l'esprit de bienveillance et le souci de neutralité\nentre les opinions contradictoires qu'il examine, comme aussi la probité\nintellectuelle. Mais, si la lecture de ces Sermons est utile et salutaire, elle n'est\npas très attrayante..\n   Que toutes les thèses que défend M. Stapfer, à propos de la liberté de\nl'enseignement, par exemple ; que tous ses jugements, entre autres ceux qu'il\nénonce sur le catholicisme soient équitables, nous nous garderons bien de\nl'attester ; nous nous contenterons de constater que, en règle générale, il\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               573\n\n\nexpose avec une méritoire préoccupation d'impartialité les façons adverses\nd'envisager la question qu'il s'efforce de résoudre.\n   Mais nous pouvons dire, au point de vue littéraire, que ces sermons, tout\nlaïques qu'ils soient, abusent un peu de l'étiquette sous laquelle ils se pré-\nsentent pour se rendre d'une absorption difficile. On serait bien tenté d'im-\nputer à M. Stapfer lui-même le défaut qu'il reconnaît chez M. Faguet, « de\nne posséder point cette partie du talent littéraire qui, par l'élaboration\npassionnée de la forme, creuse et remanie, comme par une nouvelle médi-\ntation, le fond de la pensée elle-même. »\n\nC e q u e j'ai VU a u t e m p s d u P a n a m a , par MAURICE BARRÈS. —\n   (Paris, Sansot.)\n  Pages extraites de Leurs Figures, d'une analyse pleine à la fois de sang-froid\net de cruauté. Il semble que l'artiste griffe et creuse avec une virtuosité\ngrande et terrible, la plaque d'une eau-forte qui serait taillée dans la chair\nhumaine, une chair où l'acide mordrait comme le fer incandescant du\nbourreau dans l'épaule palpitante du forçat. C'est une magnifique page\nd'histoire, condensée, d'une virulence flegmatique, si l'on ose dire; une vue\nen perspective sur le monde de la politique, en une heure de panique et de\nbasse épouvante, les masques tombés laissant à nu les consciences et les\nâmes...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nN e w m a n . Essai de biographie psychologique, par HENRI BREMOND. Deuxième\n   édition.— (Paris, Bloud, in-12, XV-428 pages.)\n   Le cardinal Newman est, parmi les grandes figures du XIXe siècle, une des\nplus attachantes. Mais en même temps, sa personnalité un peu énigmatique\nappelle, pour la situer en pleine lumière, l'analyse du psychologue. Et que\ncelui-ci ne soit pas le premier venu. Combien qui ont cru pénétrer l'âme de\nNewman, n'en ont tracé qu'une ébauche ou incomplète ou inexacte!\n   A son tour M. Bremond a essayé de déchiffrer « le secret de Newman ».\nEt je ne suis pas éloigné de croire qu'il a pleinement réussi dans cette tâche\ndélicate.\n   En tous cas, l'étude de M. Bremond est du plus haut intérêt. Elle constitue\nune analyse psychologique d'une exquise finesseet de la touche la plus\ndélicate. Et quelle langue forte, harmonieuse, et merveilleusement adaptée\nau sujet traité! Lisez les chapitres qui décrivent Newman poète, historien\net prédicateur. Tour à tour, M. Bremond se haussera aux sommets de la\npensée, ou aura les graves accents de la critique et de la chaire.\n   Je n'analyserai pas le livre, qui du reste se prête mal à pareille opération.\nAussi, suis-je presque tenté de reprocher à M. Bremond d'avoir découpé en\nquatre parties et divisé en chapitres cette esquisse de biographie psycho-\nlogique. Il le fallait pour la clarté et l'ordre, mais cette dissection un peu\nméthodique arrête les vues d'ensemble. Il faut avoir le courage de lire en\n entier le livre de M. Bremond pour ne pas se méprendre sur sa pensée\n intégrale. En tout cas, personne, croyons-nous, ne regrettera ni son temps\n ni sa peine.                                                           J. G.\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "                            NOTULES\n\n  École de Musique et de Déclamation d'Ixelles, 53, rue\nd'Orléans.\n   La réouverture des cours est fixée au lundi I er octobre.\n   Le programme des cours comprend : solfège, tous les degrés; le chant\nd'ensemble; le chant individuel; l'interprétation vocale ; l'harmonie et la\ncomposition; l'histoire de la musique et la haute théorie musicale; le piano;\nla lecture à vue et le piano d'ensemble; la harpe diatonique; la harpe chro-\nmatique; la diction et la déclamation; l'histoire de la littérature française.\n   Deux nouveaux cours viennent d'être créés : l'un de diction et de décla-\nmation donné par M. Jahan, l'excellent artiste qui quitte le théâtre pour\nse consacrer définitivement au professorat; l'autre d'orthophonie et d'articu-\nlation dont le titulaire est le docteur Gaston Daniel, qui comme l'on sait est\nun véritable spécialiste en la matière. Ce cours comprendra : Etude théorique\net pratique de la respiration et de l'émission des sons ; lecture à haute voix,\nlecture dialoguée; correction des accents vicieux ou défectueux; exercices\npratiques de conversation sur des sujets donnés; discussion orale; pratique\nde l'art oratoire.\n   Inscription à partir du 16 septembre, au local, le dimanche de 9 à 12 heures\net le jeudi de 2 à 4 heures.\n                                         * * *\n  A l m a n a c h d e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s . — Sous ce titre, la Librairie\nSansot, de Paris, a décidé d'entreprendre la publication annuelle d'un recueil\ncritique ayant pour objet d'étudier et de résumer le mouvement littéraire de\nl'année.\n   Le premier volume de l'Almanach des Lettres françaises paraîtra dans le\ncourant de janvier 1907. En voici le sommaire et la composition :\n   Préface de M. Ernest Charles.\n   La Poésie, par M. Maurice Le Blond.\n   Le Roman, par Edmond Pilon.\n   Le Théâtre, par Roger Le Brun.\n   La Littérature dramatique, par M. Saint-Georges de Bouhélier.\n   La Critique (essais, ouvrages d'histoire), par M. Léon Bazalgette.\n   Les Lettres françaises à l'étranger, par M. Christian Beck.\n   Calendrier des Lettres (comprenant une revue chronologique des princi-\npaux événements de la littérature, manifestations, prix littéraires, nécro-\nlogie, commémorations, etc.).\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                                   NOTULES                                    575\n\n   Ajoutons que, à la suite de chaque chapitre, figurera un memento biblio-\ngraphique établissant le bilan de la production littéraire pendant l'année\nécoulée.\n   On peut souscrire dès à présent au premier volume de l'Almanach des Lettres\nfrançaises iço6 au prix de 3 francs au lieu de 3 fr. 50.\n                                       ***\n   L ' O c c i d e n t . — Nous lisons dans le numéro de juillet de cette très inté-\nressante revue un article de FAGUS dans lequel, à propos du livre de Francis\nJammes : L'Eglise habillée de feuilles, il écrit ceci :\n   « Un signe émouvant : les grandes œuvres lyriques commencent d'appa-\nraître non seulement religieuses d'esprit — sinon elles ne seraient pas\nlyriques — mais voulument catholiques. Catholiques activement : ortho-\ndoxes et, lâchons le mot, dévotes. La dévotion, depuis leXVIIesiècle, assou-\npie au point de sembler expirée, — car les poèmes de Vigny, Lamartine ou\nJ.-B. Rousseau ne peuvent vraiment y prétendre, — resurgit soudain triple-\nment dans Sagesse et Amour, de Verlaine, contemporain de Puvis de Cha-\nvannes, ensuite dans le Récital mystique et le Pauvre Pêcheur, d'Adrien\nMithouard, dont se montrent jumelles h s peintures de Maurice Denis, et\nenfin, cette fois, dans l'Eglise habillée de feuilles, de Francis Jammes. Elle prend\nici un sens remarquable et nouveau de représenter non l'amoureux repentir\nd'un enfant prodigue, mais l'option délibérée d'une raison, l'aboutissement\nlogique d'une santé. » A lire aussi la belle étude d'Alphone Germain : Notre\nArchitecture de France, actuellement en cours de publication dans cette revue.\n                                       ***\nA l f r e d S t e v e n s e t S o n œ u v r e , par CAMILLE LEMONNIER.— (Bruxelles,\n   Van Oest.)\n   La Maison d'éditions Van Oest vient de publier sous ce titre une étude\nadmirable et qu'on pourrait dire définitive de Camille Lemonnier sur le\ncélèbre artiste belge Alfred Stevens, qui vient de mourir à Paris. Cette étude\nest superbement éditée comme tous les livres d'art de la Maison Van Oest.\nC'est un ouvrage de grand luxe, de format in-folio (36 x 48 cm.), contenant\n42 admirables planches hors texte, dont 4.1 d'après les tableaux, pastels et\ndessins du maître, tirées en héliotypie, sur presse à bras, et une eau-forte,\ntirée en taille douce. Le tirage est limité à 350 exemplaires numérotés, reliés\nen emboîtage ou en portefeuille. Prix : 80 francs. (S'adresser à la Librairie\nVan Oest, 16, rue du Musée, à Bruxelles )\n                                             * **\n    V e r s e t P r o s e . — Très intéressant, le tome IV de ce recueil, si intel-\nligemment dirigé par Paul Fort. A noter, entre autres, de curieuses pages de\nCharles Van Leerberghe : Les Aventures merveilleuses du prince de Cynthie et de son\nserviteur Saturne; un chapitre du prochain livre de notre collaborateur\nJ.-K. Huysmans : Les Foules de Lourdes, dont nous avons, grâce à la gen-\ntillesse de notre ami, donné aussi un très beau chapitre dans notre numéro\nd'août; et d'admirables poèmes de Henri de Régnier, Francis Jammes,\nAdolphe Retté et Sébastien-Charles Leconte.                              H. M.\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "576                               DURENDAL\n\n\n  Commission royale des Monuments. — L'assemblée générale\nannuelle aura lieu le lundi 8 octobre.\n   A l'ordre du jour la discussion des questions suivantes :\n   Qu'y a-t-il de mieux à faire pour la conservation des meubles et objets de\ntoutes sortes, devenus hors d'usage? Les garder dans les locaux auxquels ils\nont été destinés, ou les réfugier dans les musées ?\n    Les autels des chapelles absidales rayonnantes des grandes églises étaient-\nils orientés ou disposés chacun dans l'axe de la chapelle ?\n\n                                      ***\n   Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                 pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                  Lamertin.)                                             fr. 3 50\n        —.    I     Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                  Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                  introduction et notes                                      3 »\n        —     I     Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                   Vie de frire Junipère. Vie et doctrine de frire Egide.\n                  Traduction avec notes                                      2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                  trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                  Mme Destrée et de nombreuses reproductions.\n                  Tirage limité à cent exemplaires. (Editeur : Bru-\n                  xelles, Dietrich ; Florence, Alinari.)              15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rosé et l'Épée. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) . .          3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Calmar, Le Maître\n                  de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                  (Paris, Messein). .                                        5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .             3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                           3 50\nHENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente. (Paris, Perrin.)            . . .   3 50\nFIRMIN VAN DEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .      3 50\n                 Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                  Vromanti)                                            3 50\nGEORGES RAEMAEKERS : Le Chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                  de Durendal.). .                                     3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelles, Dewit)                    3 50\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": ""}, {"page_pdf": 693, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-09", "signet_source": "Treizième année - N°9 - Septembre 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle des pages 449-512 (Les Livres p. 500, Notules p. 508 d’après la table annuelle), pages 513-576. Articles datés « La Panne, 15 août » (Femmes de Lettres) et « La Panne, 25 août 1906 » (Une Académie des Lettres) ; la messe de l’Assomption (15 août) est commentée p. 544 ; Femmes de Lettres renvoie à « Durendal, mars 1906 » ; Livres et revues citent les numéros de juillet et d’août de revues ; Notules : réouverture des cours le 1er octobre, inscriptions à partir du 16 septembre, assemblée de la Commission royale des Monuments le 8 octobre, renvoi à « notre numéro d’août » (Foules de Lourdes de Huysmans) et revue L’Occident « numéro de juillet ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}