{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 577, "page_fin": 589, "titre_corps": "Dante Alighieri", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Dante Alighieri Notes cursives La Divine Comédie est tout action", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 700, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": "Dante Alighieri\n                                                  Notes cursives.\n\n               LA Divine Comédie est tout action : action de grâce,\n                 dans le Paradis; action de douleur, mélangée\n                 d'espérance, dans le Purgatoire; action d'impré-\n                 cation ou d'orgueilleuse impénitence, dans\n                 l'Enfer... Chacun des innombrables person-\n                 nages, illustres ou ignorés, que Dante rencontre\n                 sur sa route, se présente à lui, ici, avec l'obsti-\n                 nation de son crime; là, en proie aux affres de\nl'attente, dans l'aspiration à une rémission que le Ciel retarde\net à laquelle la Terre, indifférente ou oublieuse, ne concourt\npas... Combien qui, à l'exemple de Buonconte, tombé sur le\nchamp de bataille de Campaldino, mendient de l'insolite pas-\nsant l'aumône d'une prière dont ils ont espéré en vain le soula-\ngement de ceux qu'ils avaient aimés?... Mais, tous ces morts,\nils sont bien moins préoccupés, pour la plupart, de leur destin\nactuel que de la fortune de leur renommée en ce monde qu'ils\nont quitté. C'est leur commune et ardente curiosité : que sur-\nvit-il de leur souvenir parmi les hommes? Et ne vaudrait-il pas\nmieux même n'être en mémoire que de ses ennemis, plutôt\nque d'apprendre que rien de toi, nul vestige de tant de\nvolontés ou de larmes, ne subsiste en cette vie longue de désirs,\ncourte de satisfactions? L'apparition d'une créature vivante a\nouvert dans les perspectives embrasées et fuligineuses des\nabîmes infernaux comme une soudaine porte de fraîcheur et de\nnostalgie, tellement que, distraits un instant de leur peine, les\ninfortunés qui souffrent là tournent un regard anxieux et avide\nvers cette existence terrestre qu'ils ont vécue en douceur ou en\nviolence, mais dont tout leur paraît regrettable et cher, jus-\nqu'aux fautes même qu'ils expient... Car, si horrible qu'ait pu\nêtre leur passé, quel pourrait-il leur apparaître, sinon grand et\nmagnifique, du point de vue d'un présent si affreux? Il ne se\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": " 578                           DURENDAL\n\n\n  peut pas qu'il n'appartienne au tempo felice auquel la Pia, triste\n  et tendre victime, fait allusion : Nessun maggior dolore...\n     Et quand même, pourtant, ces poignantes réminiscences\n  engendreraient-elles moins de souffrance que d'exaltation en\n  l'une ou l'autre de ces âmes, si, parmi elles, il s'en trouvait de\n  plus enclines au rêve qu'à l'action. Mais il n'y en est point de\n cette sorte, et tous, damnés et pénitents, comme leur évocateur\n  lui-même, sont des êtres en transe : la vie, ils n'ont jamais songé\n  à la rêver, mais à la vivre; ils l'ont voulue toujours, toute, avec\n une volonté inassouvie et véhémente, toute combattante, tout\n agie. Ils ne le connaissent pas, le rêve qui interrompt, tout à\n coup, l'effort de l'homme du Nord, détend son énergie, relâche\n l'activité de ses mains subitement découragées, le retourne vers\n lui-même, vers le monde, pour les interroger, pour tâcher de\n savoir d'eux d'où ils viennent, où ils vont, et goûter l'enivre-\n ment sombre de leur commun néant... La terre, là-bas, est trop\n belle et trop lumineuse; les choses, lustrées d'air transparent,\n prennent un éclat trop vif et un trop évident relief : et tout, les\n rivages, les montagnes et la mer, y est en rythme et en har-\n monie. Au lieu de refouler l'homme en lui-même, de faire\n refluer sa pensée en méditations confuses et tristes comme les\n eaux d'un fleuve refoulées par le rigoureux Océan dans les maré-\n cages de son estuaire, la Nature, en cette contrée heureuse, le\n sollicite, le tire à elle, incline son esprit à la clarté, à l'ordre...\n    S'il rêve, cet homme-là, son rêve sera un désir entravé, une\naspiration combattue, et sur lesquels sa pensée brisera et écu-\nmera sans s'arrêter, comme le flot de la rivière sur les roches\nqui font obstacle à sa course. Ses imaginations vont vers leur\nbut ; leur impétuosité les entraîne ; elles ne dérivent pas, ni\nne s'épandent pour stagner, immobiles, en des bas-fonds sans\nissue.\n    Les saints italiens ne se retirent point du monde, mais, au\ncontraire, s'y mêlent. Ils s'appellent François d'Assise, Cathe-\nrine ou Bernardin de Sienne : ce ne sont pas des mystiques,\nmais des agissants qui pacifient les peuples dont ils partagent\nl'existence et parmi lesquels ils évangélisent, non seulement\nde leur parole, mais de leur exemple, de l'allégresse de leur\ndépouillement et de la candeur de leur joie spirituelle.\n    La musique italienne n'analyse ni ne décrit, elle chante...\nEt, si, dans les arts plastiques, la Péninsule a subi, un siècle, la\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "                        DANTE ALIGHIERI                        579\n\ncontagion réaliste venue du Nord, on peut croire que ce n'était\nlà qu'une passagère déviation de son génie naturel et que la\nRenaissance classique, vraiment, l'a ramenée dans les voies de\nson instinct.\n   La réalité, les hommes du Nord, on croirait qu'ils l'ont tou-\njours saisie d'une main d'autant plus passionnée que leur imagi-\nnation hallucinée et leur âme irrésolue tendaient davantage à\nen dissoudre la claire notion en eux : de sorte que les images si\nrudes et si énergiques qu'ils ont fixées d'elle, c'était, en quelque\nsorte, pour se la persuader, cette réalité, afin d'imprimer en\neux-mêmes le sentiment de son évidence... Leur art, étrange et\nrudimentaire, à l'âge roman, armé d'une technique puissante,\nplus tard, mais efforcé, toujours, vers l'expression de la vie,\ns'infiltra en Italie, et la comparaison de ses ouvrages mouve-\nmentés et pathétiques fit pâlir, aux yeux de celle-ci, le prestige\nde ses œuvres, à elle, orientées vers la pompe et la grâce plutôt\n que vers la nature.\n   On vint à celle-ci, mais, bien qu'elle soit, et par excellence,\nordre et logique, ces derniers n'étant pas apparents, comme\nlorsqu'il, sont organisés par la main artificieuse de l'homme,\nbientôt ils parurent insuffisamment sensibles. La nature et l'art\nne satisfirent plus : il fallut embellir l'une, grandir l'autre...\n Peut-être, l'humanisme n'a-t-il été qu'un des moindres éléments\n d'une révolution inévitable et le génie italien devait-il, néces-\nsairement, transformer le réalisme et tourner en spectacle et en\n élégance le relief violent et douloureux du vrai, le cri saignant\n de la vie qui opprime ou qui obsède?...\n\n   Le commentaire de la Divine Comédie n'est jamais fini. Nous\nne disons pas l'interprétation, fixée, elle, par tant de patients\ntravaux, de recherches, d'érudition philocophique, théologique\nou historique, réserve faite de la part inévitable de la contro-\nverse. Mais le commentaire, chacun qui se penche sur le sombre\nmiroir éclatant dans lequel le poète a reflété l'âme de son époque\nen même temps que son apparence, chacun peut y ajouter, selon\nqu'il est capable de communion avec une telle pensée, toujours\nen effervescence de douceur ou de colère.\n   La beauté est indéfiniment féconde ; elle n'est pas une fois\npour toutes; elle se donne incessamment sans se diminuer ou,\nplutôt, elle s'augmente de tout ce qu'elle a inspiré. L'esprit\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": " 580                          DURENDAL\n\n\n saisit l'esprit et, peut-être, n'y a-t-il de beauté supérieure que\n celle qui demande à être interrogée, et unissant, comme la vie\n même, la clarté au mystère, ravit à la fois et inquiète, et sti-\n mule...\n   Le poème du Dante surabonde de clartés et d'obscurités :\n avec sa scène à triple étage ou la spirale babélique de ses\n cercles en ascension vers l'inaccessible, il évoque les Mystères\n émouvants et contrastés du moyen âge et, aussi, le peuple de\n pierre dont la souffrance, la joie ou l'adoration ont été éternisées\npar les sculpteurs des cathédrales. C'est comme une de ces\nfaçades puissantes et hautes où, ombres et saillies, s'agitent,\nprient ou travaillent des multitudes de fourmillantes figures...\n Les secrets de la vie et de la mort sont écrits là, toute la vie,\ncelle d'ici et celle de par delà, la création de l'homme et sa\nrédemption, Adam et les patriarches, les rois et les prophètes,\ntous ceux dont l'existence fut comme un pas de l'humanité vers\nl'avènement du Messie; puis encore, le Christ jugé et jugeant,\nla Vierge Marie douloureuse et triomphante et, parmi les buc-\ncins et les hymnes, la Résurrection des morts et le Jugement\ndernier... Tout cela encadré, entrecoupé, débordé par une flo-\nraison étrange, naturelle et imaginaire, dans les entrelacs et les\nfestons de laquelle surgissent mille images de réalité ou d'abs-\ntraction, les Travaux et les Mois, les Vertus et les Vices, l'an-\ntique sagesse d'Esope, les miracles des saints, la justice de\nTrajan et la gloire de Constantin, les exploits d'Hercule et\nceux de Roland et d'Olivier, et, enfin, des bêtes sans nombre,\nfabuleuses ou mythologiques, les dragons, les hydres, les\nfaunes, les lices, les hippocentaures, hommes-bêtes ou dieux-\nbêtes, toutes la zoomorphie païenne foulée aux pieds de Jésus,\ndes apôtres et des martyrs...\n   Certains des éléments décoratifs des édifices médiévaux ont\nexercé la sagacité des chercheurs et des érudits, qui leur prê-\ntaient un sens abscond, alors qu'ils constituaient simplement la\nnaïve imitation de motifs familiers à l'ancien Orient, dessins\nornementaux de tapis et d'étoffes, fantaisistes damasquinures\nde cuivres. On incline parfois à supposer qu'un phénomène\nanalogue a dû se produire pour l'œuvre du Dante et que tel ou\ntel détail, indifférent en lui-même ou arbitraire, a, par une trop\nminutieuse ou trop savante exégèse, été chargé d'un excès\nd'intentions significatives. Il est vrai que le poète a poussé lui-\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "                         DANTE ALIGHIERI                        58l\n\nmême ses admirateurs dans cette voie, en affirmant, dans le\nConvito, par exemple, que chacun de ses vers comportait deux\nou trois acceptions : coquetterie, sans doute, née de l'inclination\nde l'époque vers l'abstraction imagée, l'enchevêtrement des allé-\ngories ou des symboles, et de la conception de l'école qui effa-\nçait, pour ainsi dire, l'identité des choses pour percer jusqu'à\nl'idée dont, selon elle, elles n'étaient que les signes ou les attri-\nbuts. A certains égards, pour les esprits superficiels du moyen\nâge, il ne pouvait y avoir de profondeur que dans la compli-\ncation.\n    Mais si le Dante a pensé avec son siècle et comme lui, il a pensé\naussi au-dessus de lui : la réalité, fusion du passé et de l'avenir,\nlui est apparue toute vive, échevelée, douloureuse et belle, et\nc'est elle qu'il a peinte, non point immobilisée dans un système,\nmais dans sa vérité houleuse et tragique... Le désordre était\npartout, dans tous les domaines, et le conflit, la haine, les âpres\nconvoitises et les jalousies intestines. Et, sans doute, les classe-\nments spéculatifs de la pensée contemporaine étaient-ils d'au-\ntant plus catégoriques, la structure idéale qu'elle rêvait pour\nla société d'autant plus méthodique que ses aspirations à l'ordre\nétaient plus démenties et plus déçus ses désirs de paix et son\nbesoin de sécurité? L'Alighieri lui-même, victime des factions\nflorentines, témoin écœuré de l'anarchie d'ambitions et de bru-\ntalités qui sévissait en Italie, était hanté par le système de cette\nmonarchie, hiérarchie de souverainetés, sous l'égide bienfai-\nsante et pacificatrice de l'empereur, héritier des Césars... Car,\ns'il fut, à cause de l'injustice subie et méprisée, Gibelin « par\nforce », sa foi dans les vertus de l'Empire montre qu'il le fut\naussi par chimère!...\n    S'il fallait en croire Gabriele Rossetti, le père du peintre-\npoète, le Dante aurait poussé la fureur politique jusqu'à faire\nde son poème un véritable grimoire où chaque mot aurait été\nsubrogé à quelque signification secrète, chaque vers bourré\nde sous-entendus occultes et ténébreux, compréhensibles seule-\nment pour les adeptes, possesseurs de la clef de cette laborieuse\ncryptographie. Le mot tal (un tel, un certain), par exemple, que\nle poète emploie, quelquefois, d'une façon assez équivoque, cons-\ntituerait la désignation convenue, par les initiales, de l'empereur\nHenri VII — Teutonico Arrigo Lucemburghese (Henri, Allemand\nluxembourgeois). Folle hypothèse de vieux carbonaro, exilé, lui\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "582                        DURENDAL\n\n\naussi, et exaspéré, errant, en mâchant la fièvre et l'amertume\nde ses espérances contredites, dans les rues brumeuses de\nLondres! Quelle inspiration, en effet, serait conciliable avec de\nsemblables préméditations? Et si celles-ci étaient vraisembla-\nbles, les êtres et les choses de la Divine Comédie qui surgissent,\nilluminés par les brusques flamboiements, par les nostalgiques\nlueurs de ses tercets ou en silhouettes pleines de vie et de cou-\nleur, profilées sur un écran de flammes, devraient y apparaître\nfigées, avec l'aspect des images prises dans la matière inflexible\net vitrifiée de la mosaïque!\n    Parfois, on voudrait oublier les scoliastes et les commenta-\nteurs, tous ceux dont les patients travaux ont contribué à enri-\nchir l'annotation et l'intelligence du poème, qui ont dressé\nautour du monolithe dans les frises étagées duquel le génie a\ntaillé mille figures, investies à la fois de la séduction vertigi-\nneuse de la vie et de l'éternité de la pierre, des échafaudages\nsecourables... Ceux-ci nous mettent à portée de tout le détail\nprodigieux de l'oeuvre, mais aussi ne nous empêchent-ils pas\nsouvent d'en embrasser la formidable et majestueuse étendue?\nOn aimerait à venir à la masse impressionnante du monument\navec la fraîcheur de son ignorance; et que tout ce que l'on sait\net tout ce que l'on apprend sur le sens de tel vers sibyllin, sur\nles antécédents de tel personnage soit, comme les inscriptions\ndes reliefs primitifs de Parme, de Modène ou de Vérone,\noblitéré ou presque illisible. Vie confuse, mélangée et\n multipliée de mystère : il y a une satisfaction et une sérénité\n dans le savoir, mais l'énigme irrésolue est pour l'esprit et pour\n l'âme un aiguillon, et elle se prolonge en angoisse et dure en\nbeauté. Une main d'artisan a créé ces bêtes hideuses, ces faces\n grimaçantes, les yeux écarquillés, qui ricanent ou menacent\n sur les chapiteaux ou sur les architraves des églises romanes ;\n elle y a peut-être mis une pensée, perceptible à l'intelligence\n du temps et sur laquelle, depuis, la pierre s'est refermée —\n une pensée, claire alors, inexplicable aujourd'hui, et dont la\n vie conservée et l'obscurité accrue nous fascinent et nous\n inquiètent...\n\n  Béatrice brille au Dante comme l'étoile de Bethléem aux\nbergers et aux mages. Et il arrive qu'elle semble rivaliser, dans\nson esprit, avec la Divinité même et que les gloires du Ciel se\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "                               DANTE ALIGHIERI                583\n\nsoient augmentées de sa présence. Mais l'imagination du poète\ns'est jouée à d'autres femmes, moins idéales, pécheresses ou\nvictimes... Et aussi son cœur, mais le rayonnement de Béatrice\na repoussé dans l'ombre la personnalité de celles-là...\n   « Tout un essaim de créations tragiques ou charmantes se\ngroupe autour de Béatrice. Un rapide coup d'œil jeté sur Dante\net son époque nous le montre dans la vie, entouré de penseurs\net d'amis. Un rapide coup d'œil jeté sur son œuvre évoque à nos\nyeux une constellation poétique et féminine ; il y a celles qui\nvivaient encore, du moins nous pouvons le supposer, au moment\n où fut écrit le poème : Giovanna, dite Primavera, l'amie de\n Guido Cavalcanti, puis la consolatrice touchante qui symbolise\nla Philosophie; Nella, veuve de Forese, et la mystérieuse Gen-\ntucca, de Lucques. Il y a les protectrices que Dante se reconnaît\ndans l'au-delà, les dames célestes dont l'influence le sauve dans\nla forêt obscure et auxquelles il doit de rencontrer Virgile. Et\ndans son voyage redoutable, il aperçoit des mortes : Francesca,\ndont l'ombre flottante vint peut-être hanter ses rêves au foyer\ndes Polenta, ses hôtes à Ravenne, dernier refuge de l'exilé,\npatrie de Francesca de Polenta, connue dans l'histoire et dans\nla poésie sous le nom de Françoise de Rimini; Manto, la devi-\nneresse, qui choisit l'emplacement de Mantoue, patrie de Vir-\ngile, Manto, difforme et hideuse, ainsi qu'une tragique gar-\ngouille; Marcia, l'épouse de Caton, qui demeure, elle, toute\nsymbolique. A travers le Purgatoire apparaissent Pia et Sapia,\nces âmes souffrantes, mais douées d'une espérance qui ne peut\nfaillir, la première peinte à fresque, la seconde hardiment\nsculptée. Dans la vie ou dans l'histoire sacrée (aucune de ces\nhéroïnes n'appartient à la fiction, et rien ne ressemble moins à\nune fiction que la Divine Comédie), l'Alighieri choisit encore des\nfigures de femmes : Lia et Rachel, ombres transparentes de\nMathilde et de Béatrice, Mathilde. et Béatrice, Piccarda,\nCunizza. Le Convito nous parle de Marthe et de Marie, des\nsaintes femmes de Galilée... »\n  M me Faure-Goyau, au beau livre : les Femmes dans l'œuvre du\nDante (1), de laquelle nous empruntons ces lignes, a isolé avec\nson art délicat et la délicatesse de son tact féminin ces fantômes\nde grâce ployante qui traversent, fugitifs, les tourbillons du\npoème et qui, au milieu dé tant de forces déployées ou vain-\n\n (1) Paris, 1902. Librairie académique Perrin.\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "584                          DURENDAL\n\n\ncues, mettent leur faiblesse touchante ou douloureuse, l'obsti-\nnation de leur amour ou de leur dévouement, la compassion de\nleur sourire. Ce sont comme les phases de clarté, les aubes de\nla pensée grave ou brûlante de l'Alighieri ; les repos, les fon-\ntaines des voies incandescentes et poudreuses de ce pèlerin de\nl'exil et de l'au-delà. M me Faure-Goyau a rassemblé pour nous\nles traits épars et, souvent, à peine entre-aperçus, de ces phy-\nsionomies de femmes dantesques, et son commentaire est de\nceux dont on peut dire qu'ils ont fait fleurir en beautés nou-\nvelles la beauté dont ils se sont alimentés.\n    Toute l'œuvre du Dante gravite autour de Béatrice ou, pour\nainsi dire, s'achemine vers elle. Elle luit sans cesse à ses hori-\nzons; elle est comme l'apothéose de son amour et de sa foi.\nMais le poète l'a évoquée aussi dans la vie familière de Flo-\nrence, et elle passe entre les rimes ambiguës de la Vita Nuova,\nainsi qu'une apparition brillante et silencieuse, car il semblerait\nque, sur la terre, Dante n'ait jamais échangé une parole avec\nelle. Il la voit riant parmi ses compagnes; il la rencontre et elle\nle salue avec courtoisie ou détourne dédaigneusement la tête;\net ces mouvements se répercutent en allégresse intense ou en\nindicible souffrance dans le cœur du jeune homme, dont la\nsensibilité avait, peut-être, été hâtivement meurtrie par la pri-\nvation précoce de la tendresse maternelle : « L'accumulation,\nla condensation de vie intérieure que nous remarquons chez\n Dante, observe avec finesse Mme Faure-Goyau, ne proviendrait-\nelle pas d'une habitude de refoulement prise dès l'enfance?\n Il faudrait un volume pour expliquer le mystère qui, dans sa\nvie, porte le nom de Béatrice, mais on s'expliquerait assez bien\n que l'image de la fillette florentine eût grandi, se fût idéalisée\n en cette exaltation silencieuse. » Et, en effet, on peut croire que\n Béatrice fut pour lui comme la vivante incarnation des visions\n et des espoirs de sa taciturne solitude et qu'il l'a aimée enfant\n de toute son enfance et de tout son amour refoulés. Et, dans la\n suite de sa carrière, ne l'aima-t-il point de son exil, de ses dou-\n leurs et, toujours davantage, de tout ce qu'il lui avait donné?\n Car, créature passagère et incertaine, il l'avait recréée selon\n l'ampleur de sa pensée et de son cœur : et il la chérissait à la\n fois comme un souvenir de lointaine félicité et comme son\n œuvre : œuvre et souvenir grandis ensemble à force d'années,\n de routes et de larmes...\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "                       DANTE ALIGHIERI                       585\n\n   De sorte que, où que le verbe du poète la suscite, au milieu\nd'une fête florentine ou à l'issue du Purgatoire, qu'elle soit\nThéologie ou Amour, qu'elle n'ait d'autre langage que le rire\névasif du plaisir innocent ou qu'elle parle avec une austérité\ndivine, ses apparitions nous émeuvent, parce que, dans la réa-\nlité comme dans la fiction, elle a dominé, pour la conforter et\nla guider, toute la vie de Dante et est devenue l'émanation\nsublime de cette âme puissante et blessée...\n\n                               II\n\n    Le Dante était — au rapport de Boccace — accouru de Paris\npour assister au triomphe de Henri VII, l'alto Arrigo, dont il\navait affirmé les droits dans son traité De monarchiâ et par une\nlettre comminatoire adressée aux Florentins; mais le trépas\nprématuré de ce souverain ayant déçu ses vœux, il reprit la\nvoie douloureuse du fûoruscito, de l'exilé pauvre, nourri du pain\nhumiliant et amer de l'étranger. Errant de lieux en lieux,\nl'illustre contumace fut recueilli par Uguccione della Fag-\ngiuola, tyran de Pise et de Lucques ; mais le poète vagabond\nne. trouva point en ce séjour la paix durable à laquelle il aspi-\nrait : en 13l6, Uguccione était chassé par ses sujets et son hôte\nl'accompagnait à la Cour de Cane della Scala, seigneur de\nVérone.\n    L'Alighieri rencontra auprès du « grand Lombard » l'hospi-\ntalité la plus libérale; égards amplement récompensés, d'ail-\nleurs, par quelques vers du Paradis qui immortalisent, avec la\ngratitude du poète, le nom de son bienfaiteur. Cependant, vers\n1320, obéissant, soit à une invitation, soit à son humeur\ninquiète et ombrageuse, il quittait Vérone pour se rendre auprès\nde Guido da Polenta, seigneur de Ravenne, et mourait dans la\nvieille capitale de l'Exarchat byzantin, le jour de la fête de\nl'Exaltation de la Sainte-Croix, 14 septembre 1321, à 56 ans\net 4 mois.\n    Florence a tenté plusieurs fois, vainement, de faire rentrer\ndans sa patrie le corps du plus glorieux de ses enfants ; Ravenne\ngarde jalousement son mausolée et, en vérité, il semble qu'il\n soit mieux là, à l'écart de la vie, loin des clameurs tumul-\ntueuses et futiles du siècle : Héraut épique d'un empire à son\n déclin, il était venu chercher le repos parmi les sombres et\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\n\nmagnifiques reliques, les somptuosités posthumes d'un empire\ndès longtemps révolu. Et quel silence que celui des ruines pour\napaiser les orages de sa pensée? Quelle sépulture — tombeau au\nmilieu d'un tombeau — plus digne de son grand cœur passionné,\nlas de tribulations, d'espérances et de combats?\n   Sa vie s'achève à la fois avec son poème : il composa le dernier\nchant du Paradis à Ravenne et s'éteignit peu après, consumé\nmoins, peut-être, par la vie que par son rêve.\n   On a fréquemment représenté les chants du Paradis comme\ninférieurs à ceux de l'Enfer et du Purgatoire : opinion née de\nl'idée préconçue que le poète de la vengeance et de l'expiation\nne pouvait trouver en ses sentiments ulcérés les accents d'hu-\nmilité et d'extase, aptes à célébrer les inconcevables suavités\ncélestes. Cependant, la troisième partie de la Divine Comédie ne\ntémoigne non seulement d'aucune défaillance, mais, au con-\ntraire, apparaît comme le pur et lumineux couronnement, le\nnécessaire épilogue inspiré qui donne sa pleine signification à\nl'œuvre extraordinaire du grand Florentin. Les allégories théo-\nlogiques y tiennent probablement une trop grande place pour\nle lecteur moderne, mais aucune obscurité ne voile, heureuse-\nment, la limpide beauté des chants consacrés à la glorification\nde saint François et de saint Dominique. Et, dans le Paradis\nmême, le Dante ne renonce pas à sa rancune d'exilé : il y ren-\ncontre son aïeul Cacciaguida qui l'entretient des jours anciens\noù les citoyens de Florence vivaient unis dans la simplicité et\nla vertu, avant l'assassinat sur le Pont-Vieux du jeune Buondel-\nmonte de Buondelmonti, fiancé infidèle d'une Amadei... Parjure\net meurtre qui engendrèrent les inimitiés mortelles qui divisent\nencore la cité contre elle-même !\n   La haine et l'amour de Florence s'entrelacent, pour ainsi dire,\ndans le cœur de l'Alighieri et, souvent, les deux sentiments\ntrouvent une expression simultanée. Et, à vrai dire, il s'agit ici,\nnon point de deux sentiments, mais, plutôt, des deux formes\ndu même sentiment, où l'amour est amour, et amour aussi la\nhaine!\n   Il avait rejeté avec indignation une amnistie déshonorante,\nmais sans abandonner l'espoir de revoir un jour la maison pater-\nnelle : « Ah ! s'exclame-t-il dans le Convito, s'il eût plu au Dis-\npensateur de l'univers, et que les autres n'eussent point failli à\nmon égard, et que je n'eusse point souffert une peine injuste-\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2343, "texte": "                             DANTE ALIGHIERI                   587\n\nment; une peine, dis-je, d'exil et de pauvreté, puisque ce fut la\nvolonté des citoyens de la très belle et très fameuse fille de\nRome, Florence, deme jeter hors de son doux sein, dans lequel je\nsuis né et ai été nourri jusqu'à la maturité de ma vie, et dans\nlequel je désire de tout mon cœur reposer mon âme fatiguée et\nterminer le temps qui m'est donné. »\n   Le grand poète connaissait l'intensité des fureurs politiques\net combien elles étaient implacables et persistantes, et toute-\nfois, dans sa magnanime crédulité, il s'imaginait parfois que la\nrenommée grandissante de son œuvre merveilleuse inclinerait\nses ennemis à la générosité et lui rouvrirait l'accès de la belle\nbergerie, del bello ovile, où s'écoula son enfance. « J'y reviendrai\npoète, s'écrie-t-il,et je prendrai la couronne lyrique dans l'église\nde mon baptême... » (1).\n                    Ritornerô poeta, ed in sul fonte\n                Del mio battesmo prenderô '1 cappello.\n\n   . Mais la haute tendresse et la mélancolie de cet appel devaient\nrester sans écho.\n     Poète éponyme, à l'égal d'Homère, il a fait passer dans son\npoème l'intégral savoir de son temps, toute sa pensée, ses tumul-\ntueuses et confuses aspirations. Il marque d'un trait indélébile\net lapidaire la physionomie féroce et raffinée des tyrans ita-\nliens; suggère en quelques mots, d'un raccourci tragique et\nsculptural, l'histoire sanglante de ces fières et libres communes :\nPise, Sienne, Arezzo, Bologne... Il s'institue le juge des con-\ntemporains, morts et vivants, traîne les uns sur la claie des\nsupplices infernaux ou les salue dans les jardins éthéréens,\npoursuit les autres de ses prophéties ou de ses objurgations. Mille\nvoix diverses et discordantes semblent s'élever de cette étrange\n épopée : gémissements stridents des damnés, implorations des\nâmes du Purgatoire, cantiques exultants des bienheureux et des\nsaints, auxquels le poète ajoute les accents de ses propres dou-\nleurs ; où retentissent, confondus, son amour pour Béatrice, le\n regret et la contrition de ses fautes et de ses erreurs, les cris\n irréfrénés et vindicatifs de sa colère... La satire, l'élégie,\n l'hymne se succèdent ou même se mélangent dans la Divine\n Comédie, et il semble souvent qu'elle « chante en pleurant »,\n\n  (1) Paradno, XXV, 5-10.\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "588                                   DURENDAL\n\n\ncomme ces âmes lamentables et négligées qui attendent leur\nrachat d'une prière que nul vivant ne se soucie de formuler...\nL'effervescence est partout, tantôt tendre jusqu'à la suavité,\ntantôt sauvage jusqu'à la férocité. Tels vers secouent leurs\nimages comme une torche brandie, ardente, dans un éclat de\nténèbres et d'épouvante ; tels autres ne sont que nostalgie\ndélicieuse et affligée ou songeuse évocation des changeants et\npurs paysages toscans, des belles architectures, des œuvres\nd'art éparses dans la Péninsule; — et le regard du poète\nembellit et magnifie tout ce qu'il contemple, exalte la couleur\ndes arbres et des fleurs, donne un lustre nouveau aux choses\nsur lesquelles ses yeux s'arrêtent. Tous les aspects du siècle se\nréfléchissent dans les rimes fières du grand songeur, errant de\nseuil en seuil, rongé de désir, l'esprit sans cesse tourné vers\ncette Florence qu'il adore et injurie — « où, lui prédit son\n maître Brunetto Latini, tous les partis auront faim de toi —\nl'uno parte e l'altra avranno fame di te », mais dans laquelle il ne\nveut pas rentrer au prix d'une avilissante formalité qui devien-\ndrait comme l'aveu public d'une culpabilité qu'il dénie. Et quels\nhéros enivrés de leur souffrance, de leur crime ou de leur\norgueil : Paolo Malatesta et Francesca di Rimini, Pia Tolomei,\nFarinata degli Uberti... Combien d'autres dont la figure est\nfrappée à jamais dans le bronze de ces tercets, avec le relief et\n le raccourci terribles dont, seul ensuite, Michel-Ange retrouva\n le secret en peignant la voûte de la Sixtine...\n    Le poète avait grandi dans la persécution et dans l'exil; la\ngloire, une gloire universelle, populaire, allait environner son\ntombeau. Les universités ouvraient des chaires réservées au\n commentaire de la Divine Comédie, à l'étude du style de l'œuvre\n qui avait fixé la langue italienne, cette langue « vulgaire »,\n à laquelle, en 1265, Brunetto Latini préférait encore « la deli-\n table parleure » de France. On voit dans la cathédrale de\n S. Maria del Fiore un tableau représentant l'Alighieri (1) com-\n\n   (1) Jusqu'à quel point cette effigie est-elle authentique ?... Parmi les images connues\nou supposées de Dante, on peut citer :\n   Au XIVe siècle, dans la chapelle du Podestat, au Bargello, le fragment de fresque\noù le poète aurait été représenté, à côté de Brunetto Latini et de Corso Djnati ; dans\nl'église inférieure d'Assise, la fresque la Chasteté, où il faudrait reconnaître le Dante\nsous le costume d'un tertiaire franciscain. Cette dernière œuvre est de Giotto, à qui la\nfresque du Bargello est également attribuée, sur la foi de Vasari.\n   AuXVesiècle, le portrait à la fresque exécuté à la villa Legnaia par Andrea del Cas-\ntagno (+ 1457) ; celui, cité dans le texte, qui date de 1465 ; ceux dessinés par Botticelli,\ndans ses illustrations de la Divine Comédie, vers 1481.\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4444, "texte": "                                  DANTE ALIGHIERI                                      589\n\n\nmandé et payé à Donenico di Michelino par les ouvriers et les\nartistes qui travaillaient, en 1465, à cet édifice... Touchant et\nsignificatif hommage des humbles, des anonymes collabora-\nteurs de Brunelleschi à l'auteur de ce poème tout pétri de la vie\net des afflictions de la cité, de ses crimes et de ses victoires :\nmémorial de gloire et de honte qui fait songer au roide et\nmajestueux palais de la commune florentine, sur les épaisses\nmurailles duquel on voit à la fois les armoiries des citoyens\nillustres de la république et les crocs de fer auxquels étaient\nsuspendus les cadavres pantelants des suppliciés!...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    Il n'y a que des similitudes de costume (manteau, tunique ou si marre et chaperon\nrouge ou grenat) entre le portrait du Dôme, celui de la villa Legnaia et celui du Bar-\ngello. Le rapprochement de ce dernier avec l'image du Dôme est difficile, l'un étant de\nprofil ; la seconde, de face, mais les caractéristiques difTèrent. Quant à la physionomie\ndonnée au poète par Andrea del Castagno, elle est complètement dissemblable de\ncelle du Bargello et de celle du Dôme. Botticelli, lui, semble s'être inspiré de celle-ci.\n    Il paraît donc résulter de ce qui précède que leXVcsiècle ignorait la présence au Bar-\ngello d'un portrait du Dante, car il n'est pas à supposer que les artistes de ce temps, de\ntendances réalistes, ne se fussent pas servi de ce modèle.\n    Le texte de Vasari, qui a accrédite l'opinion que la fresque du Bargello — découverte\nen 1840 — était de la main de Giotto et que le Dante figurait au nombre des personnages\nreprésentés par le peintre, se trouve dans la Vie de Giotto. L'annaliste, louant l'habileté\ndu maître dans le portrait (habileté qui, il faut le remarquer, n'apparaît nullement dans\nles grandes œuvres avérées de l'artiste), rapporte qu'il peignit « comme on le voit encore\naujourd'hui, dans la chapelle du Podestat, Dante Alighieri, son contemporain et grand\nami... » et plus loin : « Dans la même chapelle, se trouve, de la main du même,\nle portrait de ser Brunetto Latini et celui de M. Corso Donati, grand citoyen de ce\ntemps. . »\n    En admettant l'assertion de Vasari, informé donc de particularités oubliées au siècle\nprécédent, on peut se demander d'abord si ces trois effigies étaient voisines, comme\ncelles que l'on tient pour répondre a ces désignations ou si, qu'elles fussent isolées ou\nras semblées, elles ne figuraient point dans une autre partie, détruite à présent, de l'œuvre?\nVoilà des éléments sérieux de doute — et qui s'accroîtront si l'on songe que, même en\ntenant pour possible la réunion dans une commune glorification de Brunetto Latini, et\nde deux adversaires acharnés, puisque l'un appartenait à la faction noire et l'aulre à la\nblanche, comme Corso Donati et l'Alighieri — il resterait à comprendre comment\nl'effigie de celui-ci, peinte, sans doute, avant l'exil (1301), a été maintenue par la suite\ndans le palais du chef de la République, tandis qu'il était banni et sa tête mise à prix!\nIl faudrait se méprendre singulièrement sur les passions politiques de la Florence du\nXIVe siècle pour accéder à une semblable hypothèse.\n    Enfin, en acceptant toutes ces circonstances étonnantes et l'attribution à Giotto, on\npeut dire encore que le personnage de la fresque d'Assise que l'on signale comme repré-\nsentant le Dante a des traits fort différents de celui du Bargello ; ici, par exemple, la\n figure régulière, le front bombé, le sourcil droit; là. la bouche et le menton proémi-\nnents, le front fuyant et le sourcil arrondi, etc. Il est vrai que les restaurations rendent\nces comparaisons peu probantes.\n     En somme, il faut écarter Giotto du débat, ou le Dante, car si le portrait est authen-\n thique, il semble bien que l'exécution devrait en être reculée jusqu'au dernier tiers du\nXIVe siècle, époque à laquelle un hommage solennel de cette sorte rendu au grand pros-\n crit, amnistié par la mort et par son génie unanimement admiré, en Italie, n'apparaî-\n trait plus improbable.\n     Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, en vérité, rien ne pourra faire, désormais, que le pèlerin\n de la Divine Comédie ne conserve dans les imaginations l'apparence belle et fière de\n l'inconnu du Bargello, et. l'on pourra toujours dire : \" Si ce n'est le Dante, ce devrait être\n le Dante !... \"\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 590, "page_fin": 590, "titre_corps": "Les Saisons du Cœur : Printemps : L’Étang nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Saisons da Cœur PRINTEMPS L'Etang nocturne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 713, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1267, "texte": "Les Saisons da Cœur\n                                                  PRINTEMPS\n\n\n                L'Etang nocturne\nSur l'étang vert et frais du pré    crépusculaire\nLa nappe de l'eau calme éteint ses frissons d'or.\nL'heure est bleue et la paix du liquide décor\nArmure le silence avec l'argent     lunaire.\n\nLa nuit    diamante\nLes herbes mouillées\nEt des mains      aimantes,\nDans l'air    carresseur,\n— Invisibles mains de sainte ou de sœur —\nVers les prés frileux, vers les flots berceurs,\nTendrement       aimantent,\nParmi les feuillées,\nLa lumière de la Douceur.\n\nLe silence est beau de majesté douce;\nLe silence est grand de sérénité.\nSilent comme un pas d'ange sur la mousse,\nUn cygne s'en vient de l'éternité.\n\nUn cygne s'en vient, — flamme dans la brume —\nSur l'eau merveilleuse et émerveillée;\nUn cygne s'en vient, si pur que ses plumes\nFont du clair-de-lune au clair des feuillées.\n\nSa neigeur approche et sur l'eau que lisse\nL'éclairage blanc du beau décor bleu\nSe lève, tel qu'en rêve, un voile nébuleux ;\nLe cygne ardent conduit une barque qui glisse...\nLohengrin!     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Ma chair       désemparée,\nAu souvenir d'une heure idyllique et dorée,\nS'éternise à pleurer les mirages charnels :\nEt me montrant le gouffre où ma vie est barrée,\nNageur lâche, vaincu pur le froid des marées,\nJe plonge au Nirvânâh des regrets     éternels...\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 627, "texte": "             L E S SAISONS D U   CŒUR                      593\n\nOctobre, au verger d'or pourquoi suis-je venu?\nLes chiennes du désir depuis ce temps     m'assaillent.\nIl fait noir dans mon cœur comme en des halliers nus,\nSous ce ciel immuable en sa neutre    grisaille.\n\nOh ! fuir en Dieu! mourir! Sur le gouffre livide,\nComme un aigle écrasé mon corps vierge se tord\nDe la mort de l'amour à l'amour de la mort...\n\nOh ! fuir en Dieu ! mourir! pour que ma lèvre,    avide\nDes baisers décevants qu'ignore sa vertu,\nNe tende plus sans fin son vertige têtu\nVers la lèvre illusoire où s'incarne le Vide !\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 593, "page_fin": 594, "titre_corps": "Les Saisons du Cœur : Hiver : Les neiges éternelles : II. 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Sina éternel où le Verbe est venu !\n\nMais voici, gel brûlant de la Blancheur faite âme,\nQu'un Envoyé descend des névés      inconnus,\nOù rayonne à jamais la blanche       Notre-Dame.\n\n Sa clarté se cuirasse en cristal de glacier\n Il est ailé de neige et son casque d'acier\n Argenté l'élan droit de sa fierté de flamme.\n\n Il approche, il sourit, il me parle. Ma route,\n Qui s'éboulait à pic dans un chaos livide,\n Nivèle son vertige et ma détresse écoute\n L'Adolescent terrible à la grâce impavide\n\n — « Cet abîme à tes pieds, toi qui vins, des montagnes,\n Cueillir le fruit de cendre en l'automnal    verger,\n Fit un piège illusoire où ne pouvait    plonger\n Ton esprit vierge et fier que ma force     accompagne.\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2120, "texte": "594                        DURENDAL\n\n\n\n      » L'enfer sur ta neigeur cherchait à se venger,\n      O Penseur oublieux des neiges     éternelles,\n\n      Adam victorieux, loin des pulpes    charnelles,\n      Vas-tu pleurer leur cendre, où tu n'as pas mangé ?\n\n      » Regarde ! Par delà le gel de la nuit calme,\n      Exultent devant Dieu ceux dont le cœur est pur.\n      Et tous, vêtus de blanc, tiennent en main des palmes,\n      Pour célébrer l'Agneau, Roi des siècles futurs !\n\n      » Ils ont vécu sur terre en s'immolant sans cesse.\n      Crucifiant leur chair sur l'Arbre de l'Esprit,\n      Ils ont offert à Dieu leur intacte jeunesse\n      Et les neuf chœurs des c i e u x les contemplent surpris.\n\n      » Ils ont dès le Matin offert un sacrifice\n      Dont leur cœur fut le prêtre et l'hostie et l'autel.\n      Leur cœur est un cénacle et son rouge orifice\n      Libère en flammes d'or leur Amour       immortel.\n\n      » Ceux-là n'ont point bâti leur œuvre sur le sable;\n      Triomphateurs      des chants fallacieux de la chair,\n      Ils s'étaient assigné la tâche     impérissable\n      D'ouvrir à Chanaan la Porte du ciel clair.\n\n      » Par leurs vierges clartés ils ont chassé    l'Immonde\n      Des cœurs qu'il torturait en tyran     souverain.\n      Pour l'œil de Celui-là qui peut sonder les reins\n      La neige de leur corps est à jamais   féconde.\n\n      » Enfant ! songe à ceux-ci, quand la chair     t'environne;\n      Et le Dieu dont la droite est sur les firmaments\n      Fera, des pauvres pleurs de tes amours     déments,\n      Les diamants miraculeux     de ta couronne. «\n\n      Amour ! ainsi parla le Messager     candide\n      Qui tient l'encensoir d'or au pied de tes Autels.\n      Et le jour de ses yeux fut un matin     splendide,\n      Descendu vers mes pleurs des Nèvés       immortels.\n\n      Et j'ai vu sous l'Eté du Soleil des Soleils,\n      D'où les Langues de feu vers ton Hiver       descendent,\n      O neige des glaciers, ta gloire    incandescente\n      S'embraser — gel vainqueur ! — d'un éclat non pareil !\n\n                                             GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 595, "page_fin": 607, "titre_corps": "Une Virtuose", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "Une Virtuose I Le Concert de l'Emulation QUAND Marianne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 720, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "Une Virtuose\n                                       I\n\n                  Le Concert de « l'Emulation »\n                  QUAND Marianne Lamboreux fut sur l'estrade, le frissonnement\n                     de ses épaules, un peu minces sous le linon de la robe\n                     bleue, cessa, les battements de son coeur s'apaisèrent et\n                     les roses de ses joues refleurirent. Le public n'existait\n                     plus pour elle. Elle ne percevait qu'à peine la rumeur des\n                    spectateurs assemblés entre les murs décorés de drapeaux\n                     d'occasion, où un buste du Roi faisait pendant à un buste\n                     de la Reine. Ses doigts étreignirent avec assurance son\n                    instrument qui, sous la pression, frémit harmonieusement\nde toutes ses cordes. Le piano, en contre-bas de la scène, acheva le\nprélude. Aussitôt, d'un preste mouvement, portant à son col le violon,\nla jeune fille commença avec autorité la phrase majestueuse de l'andante.\n    Au fond de la salle, les attentions masculines, éveillées par l'apparition de\nla jolie musicienne, se reportèrent vers le groupe remuant des demoiselles\nassises dans les derniers rangs de l'assistance. Les chuchotements recommen-\ncèrent. Penchés sur les nuques ardentes ou sombres, les jeunes gens endi-\nmanchés glissèrent des phrases insignifiantes et drôles, et les jeunes filles de\nrire en sourdine en répondant sur le même ton. De temps à autre, un visage\n mécontent de vieux dillettante se tournait vers l'irrespectueuse jeunesse\ncomme un muet repioche. Des mères s'agitèrent vaguement inquiètes, et\npourtant indulgentes, ne voulant pas se retourner, leurs soucis dressés vers\nl'illusoire perspective d'éventualités matrimoniales. Dans les premiers rangs,\nles parents, les amis, les jaloux de l'artiste épanouissaient dans le silence\nleurs espoirs, leurs appréhensions et leur dépit. Une vieille dame s'endor-\nmait en souriant, les mains croisées correctement sur son mouvant embon-\npoint.\n    Une chaleur traversée d'indéfinissables parfums embuait les globes, où les\n flammes du gaz vacillaient.\n    Or, Marianne, ayant achevé avec une correction un peu froide l'andante du\nconcerto classique, sentit passer dans son archet la volupté du plus merveilleux\nrêve, tandis que jaillissaient de ses doigts les notes qu'elle savait par cœur.\n Un avril inconnu lui embaumait l'âme, et tout le printemps envahit la\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3153, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\ncadence de la phrase musicale. Celle-ci était simple, avec des reprises de\nmotifs sans ingéniosités ni complications. Mais comme l'inspiration en était\nfraîche et sincère! Ah ! l'invraisemblable idylle, pure, ardente et victorieuse qui\ns'y ébauchait! Rêve, trouble, incertitude, rencontre, aveux, mystère, vail-\nlance, générosité et aussi fleurs, parfums, brises, chants d'oiseaux, murmures\nde sources, cieux enflammés. Penchée vers la boîte sonore, toute la fine et\ngracieuse enfant suivait le rythme et ses yeux mi-clos avaient des visions\nenchantées. Puis le violon quitta comme à regret l'épaule frêle, l'archet\ns'abaissa et la finale du piano emporta dans des bruissements d'ondes la\nmélodie vibrante encore. Dans un coin contre la scène, un grand homme\nbarbu et gris pleurait en souriant; en haut dans la tribune, trois ouvriers\nvêtus de grosse laine demeuraient penchés dans le vide, les lèvres ouvertes,\nimmobilisés et ravis. Mais une voix avec un lourd accent flamand domina des\nrires étouffés :\n   — Celle-là est bien bonne !\n   Le propos déchira le silence, comme la canne d'un vandale une toile de\nmaître. Marianne l'entendit et jeta les yeux vers le fond de la salle. Déjà des\napplaudissements bruyamment saluaient la virtuose, et ceux qui n'avaient\npas voulu écouter, applaudissaient avec fracas pour compenser leur impu-\ndence. Mais la jeune fille oublia de saluer. Elle fixait avec persistance un\ngrand garçon joufflu et blond, debout, et dont les mains énormes gantées de\nrouge s'entre-choquaient violemment. C'était lui qui avait parlé trop haut\navant que le morceau ne fût achevé. C'était lui, faisant écho à je ne sais\nquelle histoire contée par une étincelante jeune fille rousse aux formes\nopulentes qui, confuse à présent, était rouge jusqu'aux oreilles. Le\nconcerto avait encore, d'après les indications du programme, un allegro.\nMais l'exécutante se déroba. Elle rentra dans la coulisse, lasse et déçue.\nLa voix qui avait rompu le charme était celle d'Albert Goossens, son\nfiancé.\n    Elle rentra dans la coulisse et tout de suite deux mains la débarrassant de\nson violon, se saisirent des siennes, qu'elles étreignirent.\n    — Ah I comme vous avez joué, comme vous avez joué... balbutia une voix\nsourde et enfiévrée.\n    La jeune fille ne répondit pas. Elle descendit les trois marches qui\nséparaient l'échafaudage de la scène, de la petite salle qui servait de loge,\n et s'en fut s'asseoir dans un mauvais fauteuil de cuir usé, placé au bord d'une\n table.\n    — Ce n'est pas à vous maintenant, Truffon, n'est-ce pas? Non?... Alors\n restez ici et ne rentrons pas dans la salle.\n    — Dites, suis-je bien ainsi? intervint un petit bonhomme simiesque,\n aux traits élargis par de larges raies de fard jaune. Suis-je assez Anglais?\n    — Vous êtes horrible, fit la jeune fille. C'est vous qui me succédez?\n    — Oui, et je me dépêche. Vous entendez, on me réclame.\n    En effet, par les portants du décor arrivaient des cris scandés comme des\n roulements de tambour : « Gargouillet, Gargouillet, Gargouillet!... »\n Le comique bondit sur les planches, entra en scène et annonça, avec un\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                  597\n\n accent anglais mélangé d'accent wallon, ce qui était plus drôle qu'il ne\n pensait :\n    « Le petite Caôchon de Berbérie. »\n    Un rire énorme secoua l'assemblée, un rire incohérent avec des notes de\n fausset, des cris d'assassiués et des rumeurs de ménagerie. On riait de confiance,\n avant d'avoir rien entendu. Le titre de chanteur comique inspiré un singulier\n crédit. Mais le compagnon de Marianne la regardait avec inquiétude. Voyant\n qu'elle se taisait encore, il s'assit sur la table proche du fauleuil, les jambes\n ballantes et tout bouleversé d'être ainsi près d'elle. A travers la porte fermée\n qui communiquait avec un second réduit de même dimension que la chambre\n où ils se trouvaient, on entendait le va-et-vient et les appels nerveux des\n acteurs affairés qui se grimaient pour le vaudeville. Ainsi les jeunes gens\n étaient environnés de toute part de rumeurs et d'agitation. Pourtant, tous les\n deux se sentaient isolés et incompris ; c'est pourquoi ils relevèrent presque en\n même temps la tête et se sourirent.\n    Ce fut Marianne qui parla :\n    — Dites-moi, Truffon, c'est vrai que j'ai bien joué?\n    — Vous avez bien joué... tout à fait... Je ne dis pas que j'aurais interprété\n de la même façon l'adagio. Non, c'est affaire de tempérament. Il faut jouer\n comme on sent. Vous avez joué sincèrement, comme vous sentiez, et l'on\n sentait que vous sentiez, et c'est pourquoi c'était parfait.\n    Il dit cela avec une espèce de ferveur, en appuyant sur les syllabes sif-\n flantes. Sa voix était comme concentrée et son accent eût eu je ne sais qu'elle\nsécheresse, si la prononciation wallonne, chantante et musicale, n'était venue\nl'adoucir. C'était un maigre et pâle garçon aux mains longues et effilées. Sa\ntête chevelue s'emboîtait dans des épaules un peu courbées par un cou mince\noù la pomme d'Adam émergeait sans cesse au-dessus du col bas et trop large,\n à demi couvert par le vaste nœud de la cravate d'artiste. Les yeux gris et\nmyopes clignotaient derrière le lorgnon retenu par un lacet noir. Leur expres-\nsion habituellement distraite et terne pouvait s'animer jusqu'à devenir étin-\ncelante et passionnée. Dans ce cas les narines frémissaient au bas du nez\nlong et légèrement busqué et les lèvres minces tremblaient dans le visage\njaune complètement rasé. François Truffon affectionnait dans son habille-\nment la redingote noire et les souliers vernis. Ceux-ci étaient souvent usés\njusqu'à la crevasse et celle-là luisante comme un miroir. Car le jeune homme\nne gagnait que 1,800 francs à gratter du papier au commissariat d'arrondis-\nsement. Mais c'était un pur artiste et son talent sur le violoncelle était mieux\n qu'un talent d'amateur.\n    Aussi Marianne Lamboreux entendit-elle avec joie l'appréciation de son\ncamarade sur l'exécution du concerto. Elle l'en remercia duregard et songea\navec moins d'amertume à l'étourderie de son fiancé.\n    — Dites-moi donc, ajouta-t-elle, pourquoi nous ne nous sentons jamais en\ncommunauté avec le public quand nous avons joué? Est-ce de la fatuité,\n mais il semble qu'on ne nous comprend jamais?\n    — D'abord le public, fit avec mépris Truffon... c'est généralement si bizar-\nrement composé. C'est une erreur que de vouloir lui plaire. Car, en lui plai-\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3195, "texte": "598                               DURENDAL .\n\n\n sant nous abandonnons notre souci d'être nous-mêmes. Tenez, il suffit de\n retrouver dans la salle une ou deux attentions sincères, impersonnelles, quel-\n conques, et de jouer pour elles. Un soir j'ai interprété toute une sonate de\n Beethoven pour une vieille dame, au visage flétri, qui m'avait l'air sympa-\n thique. Ayez-vous jamais songé, dans cette salle de l'Emulation, à jeter les\n yeux en haut, vers la tribune. Il y a là les ouvriers qui ne paient que dix\n centimes. Mais ils savent écouter, ceux-là. Ils comprennent, ils l'ont en eux\n cette âme musicale de la Wallonie, cette âme qui leur vient aux lèvres le long\n des grand'routes, au bord des rivières, et dont l'écho des vallées renvoie les\n chants affaiblis. Mais les bourgeois... Ah! ils sont écœurants.\n    Comme pour confirmer le dédain instinctif de l'artiste, des battements de\n mains et des rires accueillaient la fin de la chansonnette de Gargouillet. On\n cria : « Bis, bis... »\n   — L'indifférence des inconnus, reprit Marianne, ne m'offusque point. Mais\nje trouve intolérable de se sentir si loin de ceux qui sont dans notre vie, de\n ceux avec lesquels on a tant de choses communes, de ceux avec qui on doit\npartager son âme et son avenir...\n    — Mais vous n'êtes pas à plaindre, mademoiselle, sous ce rapport. Votre\npère est un réel amateur. N'est-ce pas lui qui vous a formée? Il y a votre sœur\n aussi qui vous accompagne au piano. Votre mère ne joue plus que rarement,\n mais elle aime la musique.\n   — Pauvre maman, si elle ne l'aimait pas, elle n'aurait vraiment pas de\nchance. A la maison, c'est à toute heure qu'on en fait. Mais ce n'est pas tout,\nvous le savez.\n   — Ah ! fit le jeune homme...\n    Mais il n'ajouta rien. Il avait compris l'allusion au fiancé nouveau. Il se\ntût par discrétion et aussi parce qu'un bizarre émoi, très douloureux, lui mon-\ntait à la gorge. Marianne se leva pour secouer sa préoccupation. Elle avisa\ndans.un coin une grande boîte bleue avec une étiquette de fleuriste et dit en\nriant :\n   — C'est le bouquet qu'on va m'offrir et que je devrai recevoir avec un air\nétonné et confus. J'espère qu'ils n'ont pas été choisir des fleurs artificielles,\ncomme l'an passé, de pauvres contrefaçons de fleurs, mais qu'on trouve plus\navantageuses ici, parce que cela dure et immortalise le succès.\n   — Non, dit Truffon, toujours assis. J'ai veillé à ce que ce fussent des lilas\nblancs que vous aimez. J'ai été chez la fleuriste que je connais et l'aï prévenue.\nElle aura influencé le comité.\n   — Vous êtes bon. Je vous remercie. Tout à l'heure, à la fin du quatuor,\ndonnez-moi le bouquet vous-même, voulez-vous ? C'est un grand imbécile\npommadé, en habit, qui les apporte de la salle. Je ne puis pas le souffrir ! Il\na un air satisfait de lui. Prenez-les et donnez-les moi... Voulez-vous ?\n   La jeune fille dit cela en souriant. Elle s'était adossée contre la muraille et\nse penchait un peu vers le jeune homme avec une grâce si délicate qu'il en\nfut ébloui. Il la regarda une seconde avant de répondre, s'emplissant les yeux\nde sa vision. Elle était fine et rose dans sa robe bleue. Ses yeux caressaient\nde leur lueur tout ce qu'ils regardaient.\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                  599\n\n    Marianne avait un sourire qui ne s'épanouissait jamais complètement à\n cause du pli habituellement grave de ses lèvres, maintenues par la mâchoire\n inférieure qui s'avançait un peu. Cette réserve accentuait la régularité de\nl'ovale de son visage où le nez était petit et délicat. Dans les cheveux noirs,\n un nœud de velours sombre retenait seul la coiffure très simple.\n    François Truffon dit enfin — et était-ce seulement à la question posée qu'il\n répondait?\n    — Oui, de tout mon cœur.\n    Le comique dévala de la scène avec fracas. Il était ivre du succès que\n lui avait valu « les vingt-huit jours de Chapuzot ». Il s'écria :\n    — Quel chic public ! et s'en fut rejoindre ses camarades de la « dramatique a\n dans la salle à côté.\n    Un flot de personnes pénétra auprès de Marianne et de Truffon. L'entr'acte\n disséminait l'assistance dont la majeure partie s'empressa au buffet, qui\ns'ouvrait au fond de la salle.\n   Auguste Lamboreux serra sa fille dans ses bras fougueusement comme il\nfaisait toute chose. C'était un grand homme maigre et haut en couleur dont\nune barbe grisonnante embroussaillait le visage. Ses gestes désordonnés\nbattaient l'air comme des ailes de moulin et sa voix claironnante dominait tous\nles bruits. Il était nerveux et enthousiaste, passionné de politique et fervent\nde musique. Pourtant il exerçait les fonctions sédentaires de représentant, à\nVerviers, d'une importante firme d'assurance. Ses sous-agents battaient la\ncampagne et la ville, tandis qu'il recevait au bureau. Il se dédommageait de\nson immobilité par des heures d'exercices sur l'alto et, le dimanche, par de\nlongues courses à bicyclettes. Il présidait aussi une société renommée de\nchanteurs et d'instrumentistes.\n   — C'était très bien, fifille; un peu froid l'andante et tu as escamoté\nl'allegro.\n    Marianne alla à une jeune fille qui lui ressemblait, mais n'avait ni son éclat\nni sa sveltesse, plus massive et plus terne.\n    — Merci, Céline, fit-elle. Tu m'as accompagnée à merveille.\n   — Oh! dit modestement la sœur, cela a bien été, oui.\n   Et s'effaçant, elle découvrit un passage vers la salle, qui apparaissait à\nmoitié vide.\n   — Albert est là, sais-tu? Je crois qu'il n'ose pas venir jusqu'ici. Si tu allais\nle retrouver?\n   — Tout à l'heure, fit Marianne.\n   Néanmoins elle passa dans la salle et se dirigea même vers les premiers\nrangs de chaises. Elle avait rencontré les yeux de sa mère qui lui demandaient\nde venir. Elle obéit. A côté de Mme Lamboreux, grosse de son sixième enfant,\nun beau garçon blond causait avec aisance. Il se leva à l'approche de la\njeune fille.\n    — Bonjour, Marianne, vous n'êtes pas fatiguée? Le morceau était long et\nil faisait bien chaud. Voulez-vous prendre quelque chose?\n    En dépit de son irritation de tout à l'heure, Marianne remercia et s'assit à\ncôté de sa mère. Elle savait gré au jeune homme de ne pas se hasarder à\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "600                               DURENDAL\n\n\napprécier sa façon de jouer et d'être aimable en reconnaissant sa propre\nincompétence. Elle refusa de rien boire, ayant horreur de ces consommations\nprises en commun parmi la foule bruyante et familière. Albert Goossens n'in-\nsista pas et s'assit docilement à ses côtés. S'il avait une exubérance naturelle,\nun peu vulgaire, il était doué d'une finesse flamande assez caractéristique, qui\nl'avertissait des goûts et des manières des gens qui l'enlouraient. Incapable\nd'affirmer ce qu'il ne pensait pas, il savait parfaitement qu'il n'était pas bon\nd'affirmer tout ce qu'il pensait. Ce gros garçon jovial et exubérant par tempé-\nrament savait être aussi silencieux et réservé par diplomatie.\n   Très adroitement, il détourna la conversation vers des sujets moins difficiles\net moins dangereux que ceux de l'art et de la virtuosité.\n   — J'ai fait aujourd'hui une promenade à vélo qu'il faut que je vous fasse\nfaire avec votre père et votre sœur : par la route de la Vesdre jusqu'à Nesson-\nvaux; de là, en montant par Olne, jusqu'au-dessus du plateau de Hervé et\nretour par Grand-Rechain et Lambermont. C'est une belle trotte et sans de\ntrop fortes montées, sauf celle de Olne qu'on peut faire à pied.\n   — Ah! et combien de kilomètres cela fait-il?\n   Ainsi Marianne revenait à la réalité de la vie dont son art l'avait enlevée\ntantôt d'un vol rapide et soutenu. Peu à peu, elle aiguilla elle-même la con-\nversation sur des sujets de banalité et d'occupations quotidiennes. Elle s'inté-\nressa aux succès commerciaux d'Albert. Le jeune homme avait été envoyé\npar ses parents à Verviers pour introduire dans la région le commerce des\nconserves de poisson qu'ils avaient créé et fait prospérer à Ostende.\n   Il avait reçu mission de prendre définitivement pied dans le pays en se\nmariant avec une jeune fille de la ville et d'y faire souche. Les affaires fruc-\ntueuses de la maison Goossens faisaient de lui un parti recommandable et le\npère Lamboreux l'avait vu sans déplaisir lui demander la main de sa fille.\nMarianne et lui se connaissaient à peine, mais les deux familles s'étaient\nmutuellement appréciées par correspondance.\n   La jeune fille ignorait l'amour et le garçon était séduisant d'aspect. Elle\navait consenti à la demande de tous les siens. Le mariage, du reste, ne devait\navoir lieu qu'à l'automne et l'on était au premier dimanche de juin. Les fian-\nçailles dataient de huit jours. Une première déception en avait marqué le\ndébut pour la famille Lamboreux : Albert était réfractaire à la musique. Non\nseulement il ne jouait d'aucun instrument, mais il avait cette infirmité de\nn'être point sensible à l'harmonie. Marianne ne s'étant pas plainte, aucun des\nsiens n'avait fait de réflexion. Puis on n'avait plus songé qu'aux autres\nqualités du fiancé.\n   Peu à peu la salle de concert se remplit à nouveau. Les conversations\nétaient bruyantes autour des fiancés qui continuaient à deviser. Des propos\nanimés sur des sujets médiocres bruissaient à leurs oreilles. Tout ce monde\nde petits bourgeois, employés, commerçants, gens de négoce et d'administra-\ntion s'épanouissait dans la discussion de leurs intérêts et la confidence de\nleurs soucis. La jeunesse au fond de la salle s'enhardissait à des galanteries\nnon dissimulées. Leur sincérité en excluait toute pensée de dissimulation ou\nd'affectation.\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3446, "texte": "                                 UNE VIRTUOSE                                   601\n\n\n   Le rideau se leva sur le vaudeville dont « la Dramatique » attendait grand\neffet.\n\n    Il était plus de 11 heures quand Marianne se retrouva en scène, aux côtés\n de son père, de François Truffon et de sa sœur Céline pour qui on avait hissé\n un piano sur l'estrade. Ils devaient exécuter pour clore la soirée un quatuor\n de Mozart. Marianne était lasse et eût préféré ne pas jouer. Elle tint molle-\nment sa partie de violon, en dépit des muets encouragements de son père qui\npenchait avec insistance sa haute taille vers elle, les yeux enflammés, le\n visage crispé sur la boîte de l'alto. Puis trois des exécutants se turent et ce\nfut le violoncelle qui développa seul la phrase tendre et passionnée. Courbé\nsur l'instrument qu'il pressait entre ses jambes, les cheveux longs ramenés par\nl'effort presque au-dessus des yeux, François Truffon vibrait de toutes les\nfibres de son être. Sa chaise placée un peu en avant et de biais le mettait\npresque en face de Marianne et c'était bien pour elle qu'il jouait. Pourtant, ses\nyeux étaient clos et pas une fois ils ne s'ouvrirent pour la regarder. C'était son\nâme seule qui s'offrait, son âme ardente et douloureuse, pleine d'une volupté\nénergique et féconde. La jeune fille l'écoutait avec plus d'effroi que de ravisse-\nment. Cependant, son âme aussi commença de mollir et ses yeux ne virent\nplus l'être chétif et laid, car des caresses l'atteignaient, la frôlaient, l'envelop-\npaient à chaque élan de l'archet, à chaque frémissement des doigts nerveux\ncollés aux cordes. Dans l'ensemble final des quatre instruments où la mélodie\ndu violoncelle vint mourir, elle se retrouva la virtuose enthousiaste.\n    Brisé et frémissant, François Truffon oublia de prendre la gerbe de lilas\nqu'une main tendait par-dessus la rampe. Peut-être se déroba-t-il, car cette\nmain n'était point celle du commissaire solennel et élégant. Albert Goossens\navait pris lui-même la gerbe et l'avait offerte à sa fiancée. Le public applaudit\net les initiés trouvèrent le geste charmant.\n   Dans la petite chambre servant de loge, Marianne se laissa envelopper de\nson châle blanc. Albert, à ses côtés, portait les fleurs. La famille Lamboreux\ns'apprêtait au départ et déjà il n'y avait presque plus personne dans la salle.\nSur le seuil des coulisses la jeune fille s'arrêta. Où était Truffon? elle ne lui\navait pas dit adieu. Elle le découvrit dans un coin, assis sur les marches\nde la scène, son lourd violoncelle gisant à ses côtés, plongé dans une mélan-\ncolie profonde. Il ne vit point qu'elle le regardait, ses yeux étaient pleins de\nlarmes. Comprit elle sa détresse ou fût-ce un geste de bonté instinctive? Elle\nalla vers lui, lui prit la main :\n   — Merci, Truffon, dit-elle, merci de tout mon cœur.\n   Mais Albert l'avait rejointe et lui tendait la gerbe embaumée ; Marianne prit\ndans ses bras les fleurs blanches et enfouit tout son visage dans leur molle\nfraîcheur. Ainsi les fleurs dérobèrent son mystérieux émoi qu'aucun des deux\nhommes ne devina, l'un parce qu'il était trop absorbé par son propre trouble,\nl'autre parce qu'il ne connaissait' point d'émotion semblable. La jeune fille\nmême ne savait exactement ce qui se passait en elle. Comme elle était lasse,\nelle prit le bras de celui qu'elle devait épouser. Ceux qui les virent passer\ndans la douceur de la nuit printanière, les prirent pour un couple tendre\nd'amoureux.\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3134, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\n\n                                       II\n\n                 La promenade d'un beau dimanche\n    A l'issue de la messe de 8 heures, à Saint-Remacle, le dimanche suivant,\n Albert Goossens sorti parmi les premiers, attendit la famille Lamboreux sur\n la place. Il avait revêtu déjà son costume de cycliste, un costume élégant et\n qui lui seyait : culotte et veste grise, tricot de laine blanche, souliers\njaunes et bas écossais. Sa stature bien découplée le détachait de la masse\n des jeunes gens endimanchés qui encombraient le parvis, guettant les filles\n en atours d'été. Les Lamboreux sortirent en groupe. Ils avaient dans les\n premiers rangs toute une série de chaises à leurs initiales et le père tenait à\nsurveiller lui-même l'attitude de ses enfants auxquels sa robuste conviction\n prétendait donner l'exemple d'une piété solide et sans affectation. Hubert et\n Mathieu, les deux collégiens, découvrirent les premiers Albert et se précipi-\ntèrent avec fracas vers lui. Ils l'admiraient avec l'ingénuité enthousiaste de\nleur adolescence. Le jeune homme s'avança et sentit sa main emprisonnée\ndans l'étreinte broyante du père Lamboreux. A ses côtés, Céline rougissait\n plus gênée que Marianne qui tendit à son fiancé sa main en souriant.\n Madame Lamboreux soufflait un peu en arrière, tenant par la main une\n petite fille de 7 ans coiffée d'un éclatant chapeau rouge.\n    — Allons les enfants, dit le père, dépêchons-nous. Allons nous équiper et\nvivement. Vous voyez qu'Albert est déjà prêt.\n    — Je vais chercher ma bête, dit le jeune homme, et je vous rejoins chez\nvous.\n    Il prit une rue à gauche qui menait vers le haut de la ville, dans les nou-\nveaux quartiers aux maisons modernes et à prétention architecturale. Les\nLamboreux entrèrent dans leur maison de la rue du Collège, vaste mais vieil-\nlotte avec, dans le corridor, une fraîcheur odorante comme un chemin d'ombre\nsous bois.\n    Une heure plus tard, dans la tiédeur déjà prononcée de ce dimanche\nde juin, la caravane cycliste suivait à vive allure les méandres de la route qui\nlonge la Vesdre jusqu'à Liége. On avait, sans beaucoup parler, traversé\nEnsival et Pepinster, agglomérations populeuses où il fallait de la prudence\net du sang-froid. Le père Lamboreux avait tenu la tête et défense était faite aux\njeunes de le dépasser. Juchés sur leur tandem, les deux collégiens, sans oser\nl'enfreindre, murmuraient contre la défense, trouvant à part eux le père par\ntrop craintif et modéré. Les deux jeunes filles suivaient à quelque distance à\ncause de la poussière, et Albert Goossens fermait la marche. Les pentes\nboisées de la vallée encadraient seules à présent le cours capricieux de la\nrivière que la route épousait docilement. Les garçons se lancèrent à une allure\nfolle dans un brusque besoin d'épuiser leur énergie juvénile. Auguste Lambo-\nreux se releva, au contraire, sur son guidon et aspira longuement avec des\nexclamations confuses et sonores l'air agité par la course. Il parlait pour lui\nseul :\n   — Ah! la belle journée... hum! n'allez pas trop vite... eh! il faut jouir...\nah 1 c'est vraiment vivifiant.\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                 603\n\n    Marianne qui le suivait, ne s'effarait pas du soliloque, habituée à ces mani-\n festations de l'exubérance paternelle. Elle-même d'ailleurs était plus qu'une\n autre sensible à la joie de la promenade. Droite et svelte sur sa selle, elle\n s'abandonnait à l'allure régulière de l'instrument et ses yeux s'émerveillaient\n de la beauté du paysage. Une verdure nouvelle, tendre et claire, frémissait\n aux branches des bouleaux et des hêtres, tandis que les feuilles des chênes\nétaient encore recroquevillées et blondes. Ainsi, aux versants des coteaux, les\n bois se paraient d'émeraude et d'ambre. Mais plus uniforme était le revête-\n ment des prés, baignés par la rivière où le foin fraîchement coupé n'avait pas\n eu le temps encore de pâlir. Au passage des cyclistes, des pétales roses fragiles\net délicats s'envolèrent comme des papillons hors des buissons d'églantiers.\n Dans l'azur pâle presque gris du ciel des nuages floconneux jouaient noncha-\n lemment.\n    La sœur cadette et le fiancé de Marianne la suivaient immédiatement luttant\nde front dans la largeur du chemin. Leur allure s'harmonisait et tous deux\ny étaient attentifs, courbés, étrangers aux détails de la route, préoccupés seu-\nlement du mouvement régulier des pédales, écoutant le cliquetis mécanique\nde la chaîne. Céline se troublait à peine de sentir à son côté la présence du\njeune homme. Pourtant elle obéissait instinctivement à son impulsion;\nentraînée par son allure, elle dépassa ses compagnons. Comme après Je tour-\nnant de Goffontaine, la vallée s'élargissait en un majestueux circuit, dévelop-\npant sa courbe au bas de plus hautes collines, les deux jeunes gens accélérèrent\net, nerveux, liés, silencieux, à peine essoufflés, coururent tout d'un trait\njusqu'aux premières maisons d'un prochain bourg. Quand ils s'arrêtèrent, on\nn'apercevait que très au loin Marianne et son père. Ils s'assirent pour res-\npirer sur un tas de pierres.\n    — Bravo! mademoiselle, dit Albert; voilà ce que j'appelle rouler. N'est-ce\npas que c'est amusant ?\n    — Oh ! fit-elle, j'aurais pu continuer encore un bon bout. Vous m'entraîniez\net je ne sentais pas que nous allions si vite.\n    Ils se mirent à calculer la distance parcourue et vérifièrent le temps écoulé.\n    — Savez-vous, conclut le jeune homme, que nous avons fait du 22 à l'heure!\n    Il regarda avec admiration la jeune fille. Céline n'avait pas la finesse de\ntraits de Marianne. Maiselle était plus robuste et bien qu'elle n'eût que 18 ans,\nelle était épanouie et vigoureuse.\n    — Ce sont les autres qui sont en retard! fit Albert. Voyez donc, les voilà\nqui paraissent seulement au tournant de la route.\n    — Oh! papa et Marianne s'occupent peu de la vitesse, c'est à peine s'ils\nregardent devant eux; ils se promènent pour le paysage; ils causent, ils\nchantent parfois! Si l'on n'était pas là ils se tromperaient sûrement de chemin.\n    — C'est dangereux pour ceux qui les croisent, observa le jeune homme,\npratique.\n    — Vous savez, ils accrochent parfois, mais comme ils ne vont pas vite ils\n ne se font jamais mal.\n    Ils rirent tous deux et s'accordèrent dans une secrète indulgence pour ceux\ndont la silhouette irrégulière se rapprochait lentement. Ils étaient assis à\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": "604                                DURENDAL\n\n\ndroite du chemin, contre la paroi d'une roche que la mine jadis avait dû faire\nsauter pour donner passage à la route. De leur place se découvrait tout le\ncirque de la vallée où le soleil allongeait vers eux l'ombre mouvante des vaches\ns'abreuvant dans la rivière. Ils laissaient s'apaiser dans la légèreté de l'air\nl'émoi de leur course rapide. Mais ils ne songeaient point à détailler la beauté\ndes choses que la nature leur présentait comme une offrande. Albert cueillit\nà ses côtés une branche souple de noisetier, l'effeuilla et se mit à en frapper\nle sol en sifflottant. Céline s'allongea commodément à terre, le dos appuyé\naux pierres cassées et ferma les yeux en souriant.\n   — Comment, vous étiez en avant ! s'exclama Marianne quand elle les\nrejoignit.\n   — En route, paresseux ! gronda le père.\n   Ni l'un ni l'autre n'avait remarqué qu'ils avaient été dépassés tant leur\npensée vagabonde ne se préoccupait que du charme de l'heure. Marianne ne\nsongea pas une minute à réclamer son fiancé. Elle lui sut presque gré d'avoir\napaisé avec sa sœur sa fièvre de vitesse et de l'avoir laissée toute à sa rêverie.\nMaintenant qu'on traversait l'agglomération de Nessonvaux, le peloton s'était\nreformé et les quatre grelots résonnaient de concert. Le tandem était hors de\nvue. On passa la Vesdre sur un pont, puis, tournant à droite et repassant\nl'eau, on commença de monter la côte d'Olne vers le plateau hervien.\n   — Ouf ! moi je monte à pied, s'écria le père Lamboreux en descendant de\nmachine.\n   Et se découvrant, il s'essuya le front dans un grand geste, les trois autres\ncontinuèrent de rouler encore, mais devant un raidillon Marianne sauta et\nles deux autres l'imitèrent.\n   — Donnez-moi votre machine, dit Albert à sa fiancée. Je les pousserai bien\ntoutes deux et vous vous reposerez mieux.\n   — Je veux bien. Ce n'est pas que je sois fatiguée, mais ce vallon où nous\nmontons est si joli, que ce n'est pas trop de toute mon attention pour l'ad-\nmirer. Ne trouvez-vous pas ?\n   — Oui, dit-il, mais ce doit être plus amusant à descendre, on peut se laisser\naller depuis là-haut.\n   — Fi, l'horreur I mais on n'a le temps de rien voir alors.\n   — Oh ! moi, en' bicyclette c'est surtout rouler qui m'amuse.\n   — Voyez donc pourtant, Albert, comme ce qui nous entoure est harmo-\nnieux et coloré. La courbe de la vallée devant nous est caressante comme le\ngeste d'une mère qui enserre son enfant. Le soleil est éclatant; néanmoins tout\nce vert des prairies, des arbres, des haies, repose le regard. Là-bas au fond, il\ny a un filet d'eau ; on ne le voit pas, on le devine et sa seule pensée rafraîchit.\nEt tournez-vous, voyez, nous ne sommes pas en haut encore et déjà l'horizon\nderrière nous déploie tout le paysage de l'Ardenne vers Louveigné. De ce\ncôté les feuilles sont tardives et il y a des intervalles dans la gamme de la ver-\ndure. Nous marchons avec le printemps et les buissons d'églantiers jalonnent,\ncomme des bornes fleuries, notre chemin.\n   La voix de la jeune fille était claire et ferme bien qu'un peu voilée. Elle\ns'animait en parlant, c'était un être vibrant dont la sveltesse ressortait dans sa\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                 605\n\ntenue de promenade : jupe courte et corsage léger. Albert l'écoutait mais ne\nfaisait point attention à ses paroles. Il admirait son teint éclatant, la flamme\nde ses yeux, la saveur humide de sa bouche. Il s'émouvait aux lignes frémis-\nsantes de sa poitrine, à la grâce souple de sa taille. Il dit en écho à sa voix :\n    — Vous êtes la seule chose que je regarde dans le paysage et vous êtes plus\nbelle et plus désirable que lui.\n    Marianne se retourna vers le jeune homme, surprise plus qu'émue; elle lui\nsourit sans répondre.\n    Devant eux, sur la route, dont la pente s'adoucissait, Céline brusquement\nremontée en machine, partit énergiquement à l'assaut du plateau. On en\ndécouvrait déjà les pâturages verdoyants. Les deux jeunes gens demeuraient\nseuls, rapprochés par la vertu de leur souriante jeunesse. Mais Marianne dit :\n    — Voyez donc Céline, quelle passion ! Gravir ainsi la côte !...\n    Aussitôt Albert l'admira :\n    — Ah ! c'est une luronne. Elle est solide et courageuse.\n    Ainsi l'accord se rompait et l'un et l'autre, sans scrupules, affirmaient les\ndivergences de leur pensée un moment confondue dans un émoi fugace.\n    En haut de la côte se retrouvèrent Mathieu et Hubert; ils avaient déjà\n décidé de la prairie où l'on déjeunerait et cherché au cabaret du village les\nbouteilles de bière. On avait projeté de pousser jusqu'à Hervé avant la\nhalte de midi. Mais les garçons entendaient manger en plein air et sur l'herbe.\n En attendant le reste de la caravane, ils avaient disposé le couvert et sorti\n les provisions dans un pré à droite de la route où le foin nouveau était sec\n et prêt à être mis en meules.\n     On y découvrait le panorama de l'Ardenne avec, au premier plan, les pâtu-\n rages du plateau, que l'invisible vallée séparait. Il faisait chaud, bien qu'une\n brise circulât, pénétrée de l'odeur des foins et de la jeune verdure.\n     Auguste Lamboreux, ayant beaucoup parlé et gesticulé à son ordinaire,\n s'allongea après déjeuné à l'ombre d'une haie et s'endormit, la bouche ouverte\n et la barbe en désordre. \"\n     Turbulents, les collégiens voulurent explorer la contrée, escaladant les\n clôtures, trouant les haies et poursuivant les troupeaux effarés de veaux et de\n génisses. Céline rassembla les verres et les couverts de campagne et s'occupa\n de les rempaqueter. Elle s'éloigna discrètement d'Albert et de Marianne.\n     Ceux-ci devisaient en camarades. La jeune fille commodément assise, le\n  dos appuyé à un tas de foin qu'Albert avait formé pour elle, s'alanguissait\n  un peu à ce contact moelleux et parfumé. On entendait parfois, rumeur\n  sourde et régulière comme un roulement de tambour, les trains passer dans\n  la vallée. Du village voisin, des cris et des rires éclataient parfois aussi. Une\n  joie paresseuse envahissait l'atmosphère.\n     — Avouez, dit Marianne, qu'il fait meilleur ici qu'au long de vos\n  grand'routes et qu'on jouit de la paix et du calme qui règnent comme aussi de\n  cette jeunesse éclose et de la sérénité de l'air.\n     — Oui, fit-il, je le reconnais volontiers. Nous sommes bien, moi surtout,\n   puisque je suis près de vous, Marianne.\n   ' Et il lui prit la main qu'il conserva, car il était assis près d'elle.\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "606                               DURENDAL\n\n\n   — Mais vous, poursuivit-il, cela voua est égal que ce soit moi qui vous\ntienne compagnie.\n   — Oh !. Albert ne pensez pas cela, protesta-t-elle. Je viens de vous dire que\nje suis heureuse et ne désire rien de plus.\n   — Mais moi, je désire davantage. Vous êtes jolie, fraîche et gracieuse, vous\nme donnez votre main qui est fine et douce et que je presse, et c'est à peine si\nvous serrez la mienne. Ah ! Marianne, quand nous serons mari et femme,\nvous serez plus démonstrative, n'est-ce pas, vous comprendrez que si je vous\nprotège et vous aime et suis fier de vous, j'ai besoin aussi d'être accueilli,\naimé, dorlotté? Nous nous serrerons l'un contre l'autre, nous ne prononcerons\npas beaucoup de paroles et laisserons là les phrases inutiles. Nous confon-\ndrons nos jeunesses et respirerons d'un même souffle. Vous comprendrez\npourquoi et comment je vous aime et vous répondrez en frémissant comme\nmaintenant, sans rien dire, mais en rendant ce baiser que je vous donne...\n   La voix d'Albert était lente, son accent ému, son bras maintenant enserrait\nla taille de la jeune fille. Elle se laissa faire.\n   Une torpeur l'envahissait, infiniment débilitante et persuasive. Elle vit le\nvisage rose et plein s'approcher tout contre le sien et ne se recula point le\ntrouvant gracieux et séduisant.\n   Elle frémit toute quand sur ses lèvres deux lèvres humides et chaudes se\nposèrent...\n   Céline, qui revenait, rougit en les voyant enlacés ; elle s'arrêta, mais déjà\nMarianne était debout, et le père Lamboreux se réveillait en poussant une\nclameur énergique et prolongée.\n   Celle-ci s'éteignit brusquement et le grand homme barbu se redressa subi-\ntement attentif et intéressé. Au loin, quelque part, une confuse harmonie\nmontait, chœur de voix d'hommes à plusieurs parties; on n'en percevait que\nla cadence affaiblie, mais distincte, et il semblait qu'elle fût scandée sous une\ndirection respectueuse du rythme et de la mesure... Voix frustes, bien\ntimbrées, détonnant parfois un peu à l'attaque, mais attentives aux nuances,\nvoix émues, sincères, spontanées...\n   Elles passèrent, on n'eût pu dire où, sans doute dans la vallée : groupe\nd'ouvriers cyclistes chantant un cramignon wallon ou société chorale répé-\ntant un morceau de concours au cabaret de quelque village.\n   Quand elles se furent tues, Auguste Lamboreux reprit à mi-voix l'air qu'il\nconnaissait, et Marianne continua d'écouter comme si le paysage fût plein\nencore de mélodie. Son émoi s'était apaisé et ses yeux avaient secoué leur\nétrange langueur. Elle chercha du regard Albert qui, depuis qu'elle s'était\nlevée, travaillait avec ardeur à démonter quelque chose dans sa bicyclette.\nIl n'avait pas écouté l'exquise rumeur ou n'y avait pas été sensible. Marianne\nse sentit distante de lui, étrangère, presque hostile.\n   Elle se rappela pourtant qu'il l'avait enlacée et que ses lèvres... et soudain\nce souvenir lui fut insupportable, odieux. A quelle basse, grossière, vile\ninfluence avait-elle cédé en s'abandonnant ainsi à celui que répudiait son\nâme? Etait-ce donc cela qui l'avait fait consentir aux fiançailles, qui l'avait\npoussé à engager à ce joli garçon, élégant et riche, sa vie, c'est-à-dire\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1267, "texte": "                                 UNE VIRTUOSE                           607\n\nses pensées, ses espoirs, ses rêves? Ah! mais elle se ressaisissait à cette\nheure, elle découvrait toute cette faible et chancelante partie d'elle-même\nque la première emprise sensuelle conquerrait et qui cependant n'était rien\nà côté de sa vraie personnalité, haute, fine, intelligente et artiste.\n   — Je romprai, conclut-elle, et dès demain.\n   Lamboreux donna le signal du départ. Les cyclistes s'essaimèrent sur le\nchemin du retour, Mathieu et Hubert, toujours en avant, Céline et Albert\nluttant avec ferveur; mais Marianne ne quitta plus son père. Elle s'exalta\navec lui sur les valonnements monotones et gracieux du plateau mouve-\nmenté, puis sur les variétés de couleurs et de lignes du panorama ardennais\nqui se découvrit sous une nouvelle face, quand de Grand-Rechain ils descen-\ndirent vers Ensival par la pente de Lambermont. Il lui semblait que jamais,\ncomme cette après-midi, elle n'avait été sensible à la beauté des choses; une\ncertaine mélancolie estompait son enthousiasme. Elle avait mieux conscience\nd'elle-même; elle portait en elle, comme un fardeau précieux, la révélation\nnouvelle de son âme.\n\n  (La fin au prochain numéro.)                          HENRI DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 608, "page_fin": 610, "titre_corps": "Un Ami", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Un Ami J'AI suivi aujourd'hui le convoi d'un ami", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 733, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "Un Ami\n\n                J'AI suivi aujourd'hui le convoi d'un ami, dont la\n                   dépouille mortelle fut confiée à la maternelle\n                   terre de Flandre... Son nom? En l'inscrivant\n                   ici, j'offenserais, jusque dans son souvenir, une\n                   modestie innée. Peu importe, du reste, ce nom,\n                   car le disparu ne laisse derrière lui d'autre\n                   œuvre que le sillon lumineux d'une âme qui\n                   fut un merveilleux chef-d'oeuvre de Dieu.\n   Je le rencontrais, pour la première fois, il y a près de vingt\nans; il venait d'interrompre ses études, à la suite d'une maladie\ngrave dont son pauvre corps voûté devait conserver l'empreinte;\nses traits portaient encore les reflets de la fièvre, et son pas était\nhésitant, mais de ses deux yeux bleus irradiaient une volonté\ntenace de vivre et mille ardentes curiosités. Il me dit que pour\noccuper ses loisirs forcés, il s'occupait un peu d'art. Nous cau-\nsâmes, en nous promenant très lentement, au beau soleil de\nmai, parmi les roses. Et tout de suite j'eus la révélation d'une\nrare intellectualité en même temps que du cœur le plus exquis.\n   Plus tard, le plus heureux des hasards voulut que nous\ndevinmes concitoyens, et ce fut, dans la paisible ville flamande,\nle début d'une intimité dont le souvenir parfumera ma vie. Il\nétait toujours souffrant, et son mal, dont il avait comme la pudeur,\nle tenait parfois cloîtré de longues semaines; puis il reparais-\nsait soudain, un peu pâli, mais plus ardent que jamais à l'exis-\ntence, plus impatient d'augmenter la somme des beautés senties.\nBelles soirées d'hiver, dans mon petit cabinet de travail, près\nde l'âtre flambant clair, sous la douce pâleur de la lampe ! Fébri-\nlement, il promenait la main sur les livres de la bibliothèque,\nlisait quelques vers d'un poète, appréciait brièvement l'œuvre\nd'un critique, situait un roman, et toujours les idées auxquelles\nil donnait le vol étaient aussi personnelles que son verbe était\nlapidaire. C'étaient moins des appréciations que des insinua-\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                             UN   AMI                         609\n\n\ntions, auxquelles leur forme craintive et modeste donnait un\ncharme de plus. Et quel goût droit et sûr! Il jugeait l'art\npar ses sommets et il était doué, pour découvrir ces altitudes,\nd'un sens admirablement affiné. Toutes les manifestations de\nla Beauté avaient en lui des prolongements frémissants; quand\nil commentait Beethoven en quelques phrases graves, il avait\nun tremblement d'admiration jusqu'au bout de ses longues\nmains ivoirines; et voici que soudain, s'asseyant au piano, il\ninterprétait du Grieg et se plongeait comme dans une nuée\nd'extase, d'où il sortait rompu et brisé; s'allongeant dans un\nfauteuil, il abaissait ses paupières sur ses grands yeux tout\nhumides encore d'enthousiasme et s'absentait de toute l'am-\nbiance, en tirant d'ondulantes spirales de sa longue et coutu-\nmière pipe en terre cuite; mais, au premier grand nom aimé, il\nsortait de son rêve et, timidement, se reglissait dans la conversa-\ntion; si, alors, les propos étaient de littérature, comme d'un mot\n sommaire et toujours courtois, il savait faire rentrer dans\n l'ombre les admirations de commande au profit des maîtres\n auxquels seuls il demandait la moelle de sa pensée! Je revis,\n avec mélancolie, tel lointain crépuscule de juin, où une déli-\n cieuse fraîcheur et l'arôme lourd des fleurs baignaient, par les\n fenêtres ouvertes, la grande chambre riante de sa vieille\n demeure familiale : de sa voix hésitante et un peu zézayante,\n mais si pénétrante d'émotion, il nous initia à Tolstoï et fit\n surgir, d'entre les pages de Guerre et Paix, la chevaleresque et\n captivante silhouette du princo André, avec lequel sa noble et\n impatiente intellectualité, oiseau de haut vol brisé dans ses\n élans, devait se sentir des attaches si fraternelles. D'autres\n fois c'était un précurseur que son fin sens critique mettait en\n vedette, ou un méconnu auquel il envoyait un hommage discret\n d'admiration ; il prédit la gloire de Verhaeren quand Verhaeren\n était encore âprement discuté; il ne prononçait qu'avec gravité\n le nom de Maeterlinck, alors que ce nom semblait devoir être\n submergé par l'ironie et le sarcasme. Enfin, ce Flamand de\n race, en qui chantaient tenaces les robustes et candides mysti-\n cismes ancestraux, me révéla Guido Gezelle — et c'est là peut-\n être le don le plus précieux que son amitié fit à mon intellec-\n tualité.\n  Mais mon ami n'avait pas qu'une intelligence admirablement\nréceptive de beauté; sa sensibilité était de cette sorte fine et\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1287, "texte": " 610                        DURENDAL\n\n\n  rare à laquelle on peut appliquer — en son sens élevé — le qua-\n lificatif d'aristocratique; il ne concevait l'amitié ni comme un\n caprice ni comme un intérêt, mais comme une chère et douce\n vertu qui implique la loyauté et la fidélité; ceux à qui il fit\n l'inestimable don de sa sympathie trouvaient en elle un appui\n indéfectible; si sa brève vie ne sut qu'un mépris, le mépris de\n la sottise, elle ne connut non plus qu'une haine, la haine de la\n fourberie.\n    L'existense de mon ami fut vraiment un seul acte de beauté\n intellectuelle et morale!\n    Et voici qu'il vient de s'éteindre doucement dans un home tout\nrécemment orné, avec quelle complaisance, au rythme de son\nesthétique personnelle. La plus chère et la plus douce des affec-\ntions aura fleuri de tendresse ses dernières années. Des petits\nenfants portent son nom. De tout cela qui fut pour lui comme\nune reprise à la vie, il ne se sera point séparé sans douleur.\nMais c'était un chrétien, et quand son cœur aura eu fait de con-\nsentir au dur sacrifice, sa belle intelligence se sera souvenue\nque le Dieu de la résignation est aussi le Dieu de la Beauté.\n    Mon ami était une âme prédestinée de séraphin..\n\n                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n 8 septembre.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 611, "page_fin": 622, "titre_corps": "Charles Baudelaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Barbey d’Aurevilly", "ancre_debut": "Charles Baudelaire (I) S'IL n'y avait que du talent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 736, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "Charles Baudelaire (I)\n                  S'IL n'y avait que du talent dans les Fleurs du Mal, de\n                     Charles Baudelaire, il y en aurait certainement assez pour\n                     fixer l'attention de la critique et captiver les connaisseurs;\n                     mais, dans ce livre difficile à caractériser tout d'abord, et\n                     sur lequel notre devoir est d'empêcher toute confusion et\n                     toute méprise, il y a bien autre chose que du talent pour\n                     remuer les esprits et les passionner... Charles Baudelaire,\n                     le traducteur des œuvres complètes d'Edgar Poe, qui a\n                     déjà fait connaître à la France le bizarre conteur, et qui\nva incessamment nous faire connaître le puissant poète dont le conteur était\ndoublé; Baudelaire qui, de génie, semble le frère puîné de son cher\nEdgar Poe, avait déjà éparpillé, çà et là, quelques-unes de ses poésies. On\nsait l'impression qu'elles produisirent alors. A la première apparition, à la\npremière odeur de ces Fleurs du Mal, comme il les nomme, de ces fleurs (il\nfaut bien le dire, puisqu'elles sont les Fleurs du Mal!) horribles de fauve éclat\net de senteur, on cria de tous les côtés à l'asphyxie et que le bouquet était\nempoisonné ! Les moralités délicates disaient qu'il allait tuer comme les tubé-\nreuses tuent les femmes en couches, et il tue, en effet, de la même manière.\nC'est un préjugé! A une époque aussi dépravée par les livres qu'est la nôtre,\nles Fleurs du Mal n'en feront pas beaucoup, nous osons l'affirmer. Et elles n'en\nferont pas, non seulement parce que nous sommes les Mithridates des affreuses\ndrogues que nous avons avalées depuis vingt-cinq ans, mais aussi par une\nraison beaucoup plus sûre, tirée de l'accent — de la profondeur d'accent —\nd'un livre qui, selon nous, doit produire l'effet absolument contraire à celui\nque l'on affecte de redouter. N'en croyez le titre qu'à moitié! Ce ne sont pas\nles Fleurs du Mal que le livre de Baudelaire. C'est le plus violent extrait qu'on\nait jamais fait de ces fleurs maudites. Or, la torture que doit produire un tel\npoison sauve des dangers de son ivresse.\n   Telle est la moralité, inattendue, involontaire peut-être, mais certaine, qui\nsortira de ce livre, cruel et osé, dont l'idée a saisi l'imagination d'un artiste.\nRévoltant comme la vérité, qui l'est souvent, hélas! dans le monde de la\n\n\n   (1) Chapitre inédit d'un volume de Barbey d'Aurevilly, à paraître prochainement sous\nle titre Poésie et Poètes, chez l'éditeur Lemerre, de Paris. Ce chapitre contient une étude\nvraiment magistrale et unique sur Baudelaire. Elle engagera certainement les admira-\nteurs de Barbey à faire l'acquisition de ce nouveau tome de la série des Œuvres et des\nhommes de l'incomparable écrivain que fut Barbey d'Aurevilly Nous en attendons la\npublication avec la plus vive impatience.\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "6l2                                 DURENDAL\n\n\n\n Chute, ce livre sera moral à sa manière; et ne souriez pas! cette manière\n n'est rien moins que celle de la toute-puissante Providence elle-même, qui\n envoie le châtiment après le crime, la maladie après l'excès, le remords, la\n tristesse, l'ennui, toutes les hontes et toutes les douleurs qui nous dégradent\n et nous dévorent, pour avoir transgressé ses lois. Le poète des Fleurs du Mal\n a exprimé, les uns après les autres, tous ces faits divinement vengeurs. Sa\nmuse est allée les chercher dans son propre cœur entr'ouvert, et elle les a\ntirés à la lumière d'une main aussi impitoyablement acharnée que celle du\n Romain qui tirait hors de lui ses entrailles. Certes, l'auteur des Fleurs du Mal\n n'est pas un Caton. Il n'est ni d'Utique ni de Rome. Il n'est ni le Stoïque, ni\nle Censeur. Mais quand il s'agit de déchirer l'âme humaine à travers la sienne,\nil est aussi résolu et aussi impassible que celui qui ne déchira que son corps,\naprès une lecture de Platon. La Puissance qui punit la vie est encore plus\n impassible que lui! Ses prêtres, il est vrai, prêchent pour elle. Mais elle-même\nne s'atteste que par les coups dont elle nous frappe. Voilà ses voix ! comme\ndit Jeanne d'Arc. Dieu, c'est le talion infini. On a voulu le mal et le mal\nengendre. On a trouvé bon le vénéneux nectar, et l'on en a pris à si hautes\ndoses que la nature humaine en craque et qu'un jour elle s'en dissout tout\nà fait. On a semé la graine amère ; on recueille les fleurs funestes. Baudelaire,\nqui les a cueillies et recueillies, n'a pas dit que ces Fleurs du Mal étaient belles,\nqu'elles sentaient bon, qu'il fallait en orner son front, en emplir ses mains, et\nque c'était là la sagesse. Au contraire, en les nommant, il les a flétries. Dans\nun temps où le sophisme raffermit la lâcheté et où chacun est le doctrinaire\n de ses vices, Baudelaire n'a rien dit en faveur de ceux qu'il a moulés si éner-\ngiquement dans ses vers. On ne l'accusera pas de les avoir rendus aimables.\nIls y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes, comme\non les conçoit dans l'enfer. C'est là, en effet, l'avancement d'hoirie infernale\nque tout coupable a de son vivant dans la poitrine. Le poète, terrible et\nterrifié, a voulu nous faire respirer l'abomination de cette épouvantable cor-\nbeille qu'il porte, pâle canéphore, sur sa tête, hérissée d'horreur. C'est là\nréellement un grand spectacle! Depuis le coupable cousu dans un sac qui\ndéferlait sous les ponts humides et noirs du Moyen Age, en criant qu'il fallait\nlaisser passer une justice, on n'a rien vu de plus tragique que la tristesse de\ncette poésie coupable, qui porte le faix de ses vices sur son front livide.\nLaissons-la donc passer aussi! On peut la prendre pour une justice,— la\njustice de Dieu !\n\n                                         II\n\n   Après avoir dit cela, ce n'est pas nous qui affirmerons que la poésie des\nFleurs du Mal est de la poésie personnelle. Sans doute, étant ce que nous\nsommes, nous portons tous (et même les plus forts) quelque lambeau saignant\nde notre cœur dans nos œuvres, et le poète des Fleurs du Mal est soumis à\ncette loi comme chacun de nous. Ce que nous tenons seulement à constater,\nc'est que, contrairement au plus grand nombre des lyriques actuels, si préoc-\ncupés de leur égoïsme et de leurs pauvres petitts impressions, la poésie de\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                                 613\n\n\nBaudelaire est moins l'épanchement d'un sentiment individuel qu'une ferme\nconception de son esprit. Quoique très lyrique d'expression et d'élan, le poète\ndes Fleurs du Mal est, au fond, un poète dramatique. Il en a l'avenir. Son\nlivre est un drame anonyme dont il est l'auteur universel, et voilà pourquoi\nil ne chicane ni avec l'horreur, ni avec le dégoût, ni avec rien de ce que peut\nproduire de hideux la nature humaine corrompue. Shakspeare et Molière\nn'ont pas chicané non plus avec le détail révoltant et l'expression quand ils\nont peint, l'un, son Iago, l'autre, son Tartufe. Toute la question pour eux était\ncelle-ci : « Y a-t-il des hypocrites et des perfides? » S'il y en avait, il fallait\nbien qu'ils s'exprimassent comme des hypocrites et des perfides. C'étaient\ndes scélérats qui parlaient, les poètes étaient innocents! Un jour même\n(l'anecdote est connue), Molière le rappela à la marge de son Tartufe, en\nregard d'un vers par trop odieux, et Baudelaire a eu la faiblesse... ou la pré-\ncaution de Molière.\n    Dans ce livre, où tout est en vers, jusqu'à la préface, on trouve une note\nen prose qui ne peut laisser aucun doute, non seulement sur la manière de\nprocéder de l'auteur des Fleurs du Mal, mais encore sur la notion qu'il s'est\nfaite de l'art et de la poésie; car Baudelaire est un artiste de volonté, de\nréflexion et de combinaison avant tout. « Fidèle — dit-il — à son douloureux\nprogramme, l'auteur des Fleurs du Mal a dû, en parfait comédien, façonner\nson esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. » Ceci est\npositif. Il n'y a que ceux qui ne veulent pas comprendre qui ne comprendront\npas. Donc, comme le vieux Gœthe qui se transforma en marchand de pas-\ntilles turc dans son Divan, et nous donna aussi un livre de poésie, — plus\ndramatique que lyrique aussi et qui est peut-être son chef-d'œuvre — l'auteur\ndes Fleurs du Mal s'est fait scélérat, blasphémateur, impie par la pensée, abso-\nlument comme Gœthe s'est fait Turc. Il a joué une comédie; mais c'est la\ncomédie sanglante dont parle Pascal. Ce profond rêveur qui est au fond de\ntout grand poète s'est demandé, en Baudelaire, ce que deviendrait la poésie\nen passant par une tête organisée, par exemple, comme celle de Caligula ou\nd'Héliogabale, et les Fleurs du Mal — ces monstrueuses ! — se sont épanouies\npour l'instruction et l'humiliation de nous tous ; car il n'est pas inutile, allez!\nde savoir ce qui peut fleurir dans le fumier du cerveau humain, décomposé\npar nos vices. C'est une bonne leçon. Seulement, par une inconséquence qui\nnous touche et dont nous connaissons la cause, il se mêle à ces poésies, impar-\nfaites par là au point de vue absolu de leur auteur, des cris d'âme chrétienne,\nmalade d'infini, qui rompent l'unité de l'œuvre terrible, et que Caligula et\nHéliogabale n'auraient pas poussés. Le Christianisme nous a tellement péné-\ntrés, qu'il fausse jusqu'à nos conceptions d'art volontaire dans les esprits les\nplus énergiques et les plus préoccupés. S'appelât-on l'auteur des Fleurs du\nMal, — un grand poète qui ne se croit pas chrétien et qui, dans son livre,\npositivement ne veut pas l'être, — on n'a pas impunément dix-huit cents ans de\nChristianisme derrière soi. Cela est plus fort que nous! On a beau être un\nartiste redoutable, au point de vue le plus arrêté, à la volonté la plus sou-\ntenue; et s'être juré d'être athée comme Shelley, forcené comme Leopardi,\nimpersonnel comme Shakspeare, indifférent à tout excepté à la beauté comme\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3279, "texte": "614                                DURENDAL\n\n\nGoethe, on va quelque temps ainsi, misérable et superbe, comédien à l'aise\ndans le masque réussi de ces traits grimés; mais il arrive que tout à coup, au\nbas d'une de ses poésies le plus amèrement calmes ou le plus cruellement\nsauvages, on se retrouve chrétien dans une demi-teinte inattendue, dans un\ndernier mot qui détonne — mais qui détonne pour nous délicieusement dans\nle cœur :\n                   Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage\n                   De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !\n\n  Cependant, nous devons l'avouer, ces inconséquences, presque fatales,\nsont assez rares dans le livre de Baudelaire. L'artiste, vigilant et d'une persé-\nvérance inouïe dans la fixe contemplation de son idée, n'a pas été trop vaincu.\n\n\n                                         III\n\n    Cette idée, nous l'avons dit déjà par tout ce qui précède, c'est le pessi-\nmisme le plus achevé. La littérature satanique, qui date d'assez loin déjà,\nmais qui avait un côté romanesque et faux, n'a produit que des contes pour\nfaire frémir, ou des bégaiements d'enfançon, en comparaison de ces réalités\neffrayantes et de ces poésies nettement articulées où l'érudition du mal en\ntoute chose se mêle à la science du mot et du rythme. Car, pour Charles\nBaudelaire, appeler un art sa savante manière d'écrire en vers ne dirait point\nassez. C'est presque un artifice. Esprit d'une laborieuse recherche, l'auteur\ndes Fleurs du Mal est un retors en littérature, et son talent, qui est incontes-\ntable, travaillé, ouvragé, compliqué avec une patience de Chinois, est lui-\nmême une fleur du mal venue dans les serres chaudes d'une décadence. Par\nla langue et le faire, Baudelaire, qui salue à la tête de son recueil Théophile\nGautier pour son maître, est de cette école qui croit que tout est perdu, et\nmême l'honneur, à la première rime faible, dans la poésie la plus élancée et\nla plus vigoureuse. C'est un de ces matérialistes raffinés et ambitieux qui ne\n conçoivent guères qu'une perfection matérielle, — et qui savent parfois la\n réaliser; mais, par l'inspiration, il est bien plus profond que son école, et il\n est descendu si avant dans la sensation, dont cette école ne sort jamais, qu'il\n a fini par s'y trouver seul, comme un lion d'originalité. Sensualiste, mais le\n plus profond des sensualistes, et enragé de n'être que cela, l'auteur des Fleurs\n du Mal va, dans la sensation, jusqu'à l'extrême limite, jusqu'à cette mystérieuse\n porte de l'infini à laquelle il se heurte, mais qu'il ne sait pas ouvrir, et de rage\n il se replie sur la langue et passe ses fureurs sur elle. Figurez vous cette\n langue, plus plastique encore que poétique, maniée et taillée comme le bronze\n et la pierre, et où la phrase a des enroulements et des cannelures ; figurez-vous\n quelque chose du gothique fleuri ou de l'architecture moresque appliqué à\n cette simple construction qui a un sujet, un régime et un verbe ; puis, dans\n ces enroulements et ces cannelures d'une phrase, qui prend les formes les\n plus variées comme les prendrait un cristal, supposez tous les piments, tous\n les alcools, tous les poisons, minéraux, végétaux, animaux; et ceux-là, les\n plus riches et les plus abondants, si on pouvait les voir, qui se tirent du cœur\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3467, "texte": "                          CHARLES BAUDELAIRE                               615\n\nde l'homme : et vous avez la poésie de Baudelaire, cette poésie sinistre et\nviolente, déchirante et meurtrière, dont rien n'approche dans les plus noirs\nouvrages de ce temps qui se sent mourir. Cela est, dans sa férocité intime,\nd'un ton inconnu en littérature. Si à quelques places, comme dans la pièce\nLa Géante, ou dans Don Juan aux Enfers, — un groupe de marbre blanc et\nnoir, une poésie de pierre (di sasso) comme le Commandeur, — Baudelaire\nrappelle la forme de Victor Hugo, mais condensée et surtout purifiée; si, à\nquelques autres, comme La Charogne, la seule poésie spiritualiste du recueil,\ndans laquelle le poète se venge de la pourriture abhorrée par l'immortalité\nd'un cher souvenir :\n                      Alors, ó ma beauté! dites à la vermine\n                          Qui vous mangera de baisers,\n                      Que j'ai gardé la forme et l'essence divine\n                          De mes amours décomposés!\n\non se souvient d'Auguste Barbier... partout ailleurs l'auteur des Fleurs du\nMal est lui-même et tranche fièrement sur tous les talents de ce temps. Un\ncritique le disait l'autre jour (Thierry, du Moniteur), dans une appréciation\nsupérieure : pour trouver quelque parenté à cette poésie implacable, à ce vers\nbrutal, condensé et sonore, ce vers d'airain qui sue du sang, il faut remonter\njusqu'au Dante, magnus parensl C'est l'honneur de Charles Baudelaire d'avoir\npu évoquer, dans un esprit délicat et juste, un si grand souvenir!\n   Il y a du Dante, en effet, dans l'auteur des Fleurs du Mal; mais c'est du\nDante d'une époque déchue, c'est du Dante athée et moderne, du Dante venu\naprès Voltaire, dans un temps qui n'aura point de saint Thomas. Le poète de\nces Fleurs, qui ulcèrent le sein sur lequel elles reposent, n'a pas la grande\nmine de son majestueux devancier, et ce n'est pas sa faute. Il appartient à\nune époque troublée, sceptique, railleuse, nerveuse, qui se tortille dans les\nridicules espérances des transformations et des métempsycoses ; il n'a pas la\nfoi du grand poète catholique, qui lui donnait le calme auguste de la sécurité\ndans toutes les douleurs de la vie. Le caractère de la poésie des Fleurs du Mal,\nà l'exception de quelques rares morceaux que le désespoir a fini par glacer,\nc'est le trouble, c'est la furie, c'est le regard convulsé, et non pas le regard\nsombrement clair et limpide du visionnaire de Florence. La Muse du Dante\na rêveusement vu l'Enfer, celle des Fleurs du Mal le respire d'une narine\ncrispée comme celle du cheval qui hume l'obus ! L'une vient de l'Enfer,\nl'autre y va. Si la première est plus auguste, l'autre est peut-être plus émou-\nvante. Elle n'a pas le merveilleux épique, qui enlève si haut l'imagination et\ncalme ses terreurs dans la sérénité dont les génies tout à fait exceptionnels\nsavent revêtir leurs œuvres les plus passionnées. Elle a, au contraire, d'hor-\nribles réalités que nous connaissons, et qui dégoûtent trop pour permettre\nmême l'accablante sérénité du mépris. Baudelaire n'a pas voulu être dans son\nlivre des Fleurs du Mal un poète satirique, et il l'est pourtant, sinon de con-\nclusion et d'enseignement, au moins de soulèvement d'âme, d'imprécations\net de cris. Il est le misanthrope de la vie coupable, et souvent on s'imagine,\nen le lisant, que si Timon d'Athènes avait eu le génie d'Archiloque, il aurait\npu écrire ainsi sur la nature humaine et l'insulter en la racontant !\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3202, "texte": "6i6                               DURENDAL\n\n\n\n\n                                       IV\n\n   Nous ne pouvons ni ne voulons rien citer de ces poésies, et voici pour-\nquoi : une pièce citée n'aurait que sa valeur individuelle, et, il ne faut pas s'y\nméprendre ! dans le livre chaque poésie a, de plus que la réussite des détails\nou la fortune de la pensée, une valeur très importante d'ensemble et de situa-\ntion, qu'il ne faut pas lui faire perdre en la détachant. Les artistes, qui voient\nles lignes sous le luxe ou l'efflorescence de la couleur, percevront très bien\nqu'il y a ici une architecture secrète, un plan calculé par le poète, méditatif\net volontaire. Les Fleurs du Mal ne sont pas à la suite les unes des autres\ncomme tant de morceaux lyriques, dispersés par l'inspiration et ramassés\ndans un recueil sans d'autre raison que de les réunir. Elles sont moins des\npoésies qu'une œuvre poétique de la plus forte unité. Au point de vue de l'art\net de la sensation esthétique, elles perdraient donc beaucoup à n'être pas lues\ndans l'ordre où le poète, qui sait bien ce qu'il fait, les a rangées. Mais elles\nperdraient bien davantage au point de vue de l'effet moral que nous avons\nsignalé en commençant.\n   Cet effet, sur lequel il importe beaucoup de revenir, gardons-nous bien de\nl'énerver! Ce qui empêchera le désastre de ce poison, servi dans cette coupe,\nc'est sa force! L'esprit des hommes, qu'il bouleverserait en atomes, n'est pas\ncapable de 1'absorber dans de telles proportions sans le revomir, et une telle\ncontraction donnée à l'esprit de ce temps, affadi et débilité, peut le sauver,\nen l'arrachant par l'horreur à sa lâche faiblesse. Les Solitaires ont auprès\nd'eux des têtes de mort, quand ils dorment. Voici un Rancé, sans la foi, qui\na coupé la tête à l'idole matérielle de sa vie; qui, comme Caligula, a cherché\ndedans ce qu'il aimait, et qui crie le néant de tout, en la regardanti Croyez-\nvous donc que ce ne soit pas là quelque chose de pathétique et de salutaire ?...\nQuand un homme et une poésie en sont descendus jusque-là, — quand ils\nont dévalé si bas dans la conscience de l'incurable malheur qui est au fond de\ntoutes les voluptés de l'existence, poésie et homme ne peuvent plus que\nremonter. Charles Baudelaire n'est pas un de ces poètes qui n'ont qu'un livre\ndans le cerveau et qui vont le rabâchant toujours. Mais qu'il ait desséché sa\nveine poétique (ce que nous ne pensons pas !) parce qu'il a exprimé et tordu\nle cœur de l'homme lorsqu'il n'est plus qu'une éponge pourrie, ou qu'il l'ait,\n au contraire, survidé d'une première écume, il est tenu de se taire mainte-\n nant, — car il a des mots suprêmes sur le mal de la vie, — ou de parler un\n autre langage. Après les Fleurs du Mal, il n'y a plus que deux partis à prendre\n pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire\n chrétien !\n\n                                        V\n\n   On a beaucoup parlé déjà des Paradis artificiels. Si on ne s'occupe pas\nbeaucoup de l'autre, on s'occupe volontiers de ceux-ci. C'est plus aisé. On s'en\ntire avec quelques sous de la drogue que voici et une cuiller à café. Le\nhaschich et l'opium ! Diable! (Et c'est bien diable qu'il faut dire!) L'opium\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3506, "texte": "                            CHARLES BAUDELAIRE                                617\n\n\net le haschich ! mais c'est une friandise, cela! On avait bien le café et le thé,\ndes excitants dont a parlé Balzac comme Balzac a parlé de tout, c'est-à-dire\nen grand maître, même quand il gausse, le Rabelaisien dont Rabelais serait\nfier comme d'un fils, s'il vivait, et s'il n'en était pas jaloux!... On avait le\ntabac, le tabac dont le docteur Clavel disait, il y a quatre jours : que « seul\nil pourrait transformer le monde moderne en un vaste hôpital de vieillards,\nd'incurables et d'aliénés ». Mais cela ne suffisait pas. Est-ce que rien suffit\njamais à cette ambitieuse de Raison?... Impuissante qui veut l'infini... impos-\nsible!\n    L'opium et le haschich, — les préoccupations du moment, comme le\nmagnétisme et le somnambulisme; car nous sommes aussi bêtes que les siècles\nde l'alchimie et de l'astrologie judiciaire ! — quelle matière à curiosité et à dis-\nsertations pour tous les genres de badauds, mais surtout pour les « badauds\nde l'ordre intellectuel », comme les appelle Baudelaire. Et d'autant que Bau-\ndelaire, qui va nous en conter... les merveilles, est un voyageur qui revient\nde ces Indes concentrées qu'on appelle le haschich et l'opium, comme le\npauvre grand Dante s'en revenait de l'Enfer, disait-on, tout vert de terreur\nsurmontée. Le haschich et l'opium, c'est l'enfer de Charles Baudelaire. C'est\nl'enfer moderne de la sensation surexcitée et épuisée, du nerf tari dans sa\ndernière goutte de fluide. Enfer vrai, et paradis... artificiels !\n   Ah! l'autre enfer était plus beau sans doute. Il avait plus de variété, plus\nde grandeur et plus de spectacles que celui qu'on nomme aujourd'hui paradis,\nprobablement par antiphrase. Et quoi d'étonnant? « L'opium et le haschich\n— dit très bien Baudelaire — ne révèlent rien à l'individu que l'individu. »\nOr, c'est bientôt fini, l'individu. Pitoyable Narcisse, qui s'ennuie de sa con-\ntemplation même et qui se fait pour s'amuser des grimaces dans la glace où\nil s'admire, le moi en a bientôt assez du moi ! L'âme humaine, captive de la\nmatière, croit que ses passions sont une ressource, et que c'est se jeter par la\nfenêtre de sa prison que de se jeter à elles, et elle s'y jette ; mais c'est dans\nl'ennui qu'elle, retombe, ennui plus creusé par sa chute, hélas! plus profond\net plus noir ! D'un autre côté, l'Enfer du Dante, pour être plus beau, est\naussi un poème, dans toute la splendeur de cette difficulté immense et\nvaincue, écrit en tercets qui ressemblent à des rayons tordus de foudre, de\nsoleil et de lune, tandis que les Paradis artificiels de Baudelaire sont un livre\n de prose, de description et d'analyse psycho-physiologique qu'il a faits, sur\nsouvenir, absolument comme un naturaliste étudie à la loupe les fibrilles\n d'une feuille de mûrier.\n    Eh bien, c'est égal, malgré la science et malgré la prose, il y a du poème\n et du poète aussi dans cette analyse, qui se fait honneur d'être sèche, exacte,\n précise, rechercheuse d'infiniment petites choses, côtoyant ce qui va cesser\n d'être tout à l'heure : l'abîme du rien, — sur les bords duquel aiment à se\n promener messieurs les faiseurs d'analyse! Oui ! heureusement, il y a là du\n poème et du poète ! Toute cette observation minutieuse d'états pathologiques\n misérables, dans lesquels l'homme a perdu l'équilibre et la posssesion de\n soi-même et n'a trouvé jamais que le bonheur sot de la sensation, est revêtu\n de l'expression qui ferait tout lire et presque tout pardonner.\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3279, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\n    Il est évident que l'auteur n'est pas dupe de cette drogue à laquelle il a\ngoûté. Il est évident que le poète est au-dessus du poème (car par l'expres-\nsion ce livre en est un), et que, contrairement à Dante, qui fut le poète de la\nfoi candidate en harmonie avec des croyances-vérité, il est, lui, le poète de\nl'ironie retorse qui se moque de nous en voulant d'abord nous faire envie,\npour, après, nous faire peur. Jeux de poète! Baudelaire, je vous en avertis,\nest là tout entier. Donner le désir de toucher à cette pomme de délice et de\nperdition, puis la peur d'y avoir touché, et en définitive se moquer d'Eve,\nd'Adam et de la pomme, voilà ce qu'il a voulu, ce Satan... pour rire, dans\nses Paradis artificiels, qui sont des Paradis perdus.\n    Assurément, on n'a pas vu cela encore dans les comptes rendus qu'on a\nfaits de ce livre curieux. Les uns y ont vu une étude très soignée, très épin-\nglée, très atomistique, où rien n'est oublié des sensations et des nuances de\nsensation par lesquelles on passe dans les états qu'il décrit... et j'aime mieux\nle croire que d'y aller voir. Et les autres, braves gens, — les meilleurs fils du\nmonde — ont pris Baudelaire pour un moraliste chrétien. Il aurait, de hasard,\ncarambolé! Certes! Baudelaire a trop d'esprit pour être, quand il sera mora-\nliste, d'une autre morale que de la morale chrétienne, mais, quoique ses con-\nclusions contre ces drogues, aliénatrices de la liberté et de l'intelligence\nhumaines, mais dont il nous fait un peu trop poétiquement l'histoire, soient\ndes conclusions que le christianisme peut avouer, ce n'est pas, voyons ! le\nmoraliste qui est au fond de ses Paradis artificiels... ou plutôt, derrière. Il y a\nlà une autre personne. Il y a le poète très railleur et presque mystificateur\nconnu sous le nom de Charles Baudelaire, lequel regarde par-dessus le livre\nl'effet dudit livre sur le bon public.\n    Moi, je demanderai la permission d'écarter le livre, et d'aller à l'auteur, que\nj'aime! Je sais bien qu'il se récriera. Je sais bien qu'il a une théorie toute\n prête à m'opposer (c'est son éventail, à cette femme!), et que cette théorie\n défend à la critique honnête de pénétrer jusqu'à la pensée d'un auteur, de lui\n entrer dans la conscience. Mais si c'est vrai, la critique est tuée et tuée d'un\n soufflet. Elle n'a plus besoin de logique ni de profondeur. Eh bien, nous ne\n voulons pas que la critique soit tuée et qu'elle meure d'une mort si laide.\n Nous nous permettons bien les inductions de nous à Dieu ! Il me semble\n bien que nous pouvons nous permettre, par-dessus le marché, les inductions\n du livre de Beaudelaire à Baudelaire, sans lui manquer d'aucune espèce de\n sympathie et de respect.\n\n                                        VI\n\n   J'ai dit que Baudelaire était poète-. Qui ne le sait, qui n'a pas lu ces Fleurs\ndu Mal dont le vrai nom aurait dû être les Fleurs maudites, poésies cruelles,\nenvenimées, d'une volupté sinistre, qui auraient leur excuse dans le désespoir,\nsi le désespoir n'était un mal de plus, et après lesquelles, si l'auteur avait eu\nla logique de ses sensations, il n'y avait plus que le coup de pistolet ou... le\npied d'une croix !\n   Un jour nous reparlerons mieux, du reste, de ces Fleurs du Mal, dont Bau-\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3589, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                               619\n\n\ndelaire refait en ce moment le bouquet en y ajoutant des fleurs plus saines.\nBaudelaire peut-il en être innocenté? Les poètes, ces Infimes puissants, ne\nsont pas toujours responsables de leurs faiblesses. Ces singuliers caméléons,\nqui renvoient des couleurs plus brillantes au prisme de leur temps que celles\nqu'ils en reçoivent, se teignent le plus souvent de quelque passion de leur\népoque, qu'ils n'auraient certainement pas eue s'ils étaient venus plus tôt ou\nplus tard... Milton, le chantre de la Révolte, est d'un temps où les mœurs\nétaient régicides. AuXIXesiècle, que voulez-vous que fût un poète qui venait\naprès le René de Chateaubriand et le matérialisme de Broussais, et qui, ramas-\nsant Musset tombé, l'étoile au front, qu'il avait éteinte dans le ruisseau,\ntraduisait froidement, mais puissamment, avec bien des rayons de moins,\nmais une correction plus savante, ces ivresses dont Musset était mort sans en\navoir chanté l'horreur? Il devait être, hélas! l'auteur des Fleurs du Mal, et ne\npouvait peut-être guère plus être autre chose.\n    Mais ce n'est pas tout ; l'auteur si particulier des Fleurs du Mal, ce poète\nfroid, souple, gracieux et terrible à la manière des serpents, avait développé\nses tendances... serpentines dans une accointance et une intimité de toute sa\nvie intellectuelle avec un bien autre... boa que lui, avec un génie plein de\ncombinaison, d'ironie solennelle, de froideur profonde. Je veux parler de\nl'Américain Edgar Poe, dont il nous a donné une traduction vraie comme la\nPassion et éloquente comme elle; Edgar Poe, dont il a fait tellement peser\nsur lui l'influence, que je le défierais bien de maintenant l'effacer.\n    Or, cet Edgar Poe, il faut bien l'avouer, tout en convenant de son génie,\nn'est au fond qu'un puffiste. sublime, qui méprise son public et le lui prouve,\nsans le lui dire, en lui construisant une littérature à le dompter, ce public\naméricain qui aime les tours de force, et à le tenir les yeux dilatés dans la\nterreur des extraordinaires histoires qu'il lui raconte. Vamburgh, à la fin, de\nce lion ! Assurément, Baudelaire, qui de nature a un penchant vers l'ironie\nque sa physionomie devait révéler tout enfant à sa mère, aurait dans son\nintimité avec Poe appris, quand il n'en eût pas eu le germe en lui, l'art amer\net hypocrite de cette mystification implacable que Swift eut un jour, mais\nque, par l'outrance et l'effet qu'ils veulent produire, Poe et Baudelaire ont,\ntous les deux, bien dépassé.\n    Et ce qui ne pouvait manquer d'être arriva. C'est cette ironie naturelle et\ntrès cultivée, qui fut la Muse du poète des Fleurs du Mal. Peintre à froid d'hor-\n reurs à froid, mais peintre très habile, qui, dans ses Fleurs du Mal, se fait poé-\n tiquement un Héliogabale artificiel, comme, dans ses Paradis artificiels, il se\n fait le Satan qui tente et épouvante et qui se moque après avoir tenté et épou-\n vanté, Baudelaire, qui est de son temps, a trouvé gentil et drolatique de nous\n raconter une Histoire extraordinaire, digne de Poe et oubliée par lui, et de nous\n la raconter de manière à nous donner envie de prendre de l'opium, tout en\n nous disant de n'en rien faire, sous peine de destruction de soi, de déshon-\n neur moral et d'indignité. Jamais plan n'a été mieux caché, mais n'est plus\n transparent, ce me semble. Voilà toute la morale de sa pièce, ou plutôt de son\n Histoire! Nous suspendre entre la convoitise et le remords, entre la curiosité\n  et la honte, puis rire de ce que nous aurons fait... ou de ce que nous ne ferons\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": "620                                DURENDAL\n\n\npas. Abstinents ou repentants! Bonne, froide et profonde plaisanterie, accom-\nplie solennellement, mais non avec le rire silencieux de Bas-de-Cuir; car le\nrire silencieux de Bas-de-Cuir était encore un rire, et Baudelaire ne rit pas !\n\n                                       VII\n\n     Et la preuve de ce que je dis là est à toute page ici, — en ces Paradis arti-\nficiels. L'auteur, qui est poète, entend admirablement les mises en scène de\n son idée. Il a l'expression burinée toujours; mais quelquefois son burin\n flambe ! C'est pour mieux faire flamber le désir. C'est comme dans le Petit\n Chaperon rouge : « C'est pour mieux te manger, mon enfant ! », ou te faire\n mieux manger du haschisch, mon enfant! Malgré la chétivité de ces rêves\n produits par l'opium ou le haschisch, et qui ne révèlent à l'homme que\n l'homme, c'est-à-dire ce qu'il sait trop déjà, l'auteur des Paradis a des pas-\n sages qui emporteront les imaginations rêveuses, lesquelles chevauchent\n l'expression comme un hippogriffe! « Vous savez — dit-il, et il en dit bien\n d'autres ! — que le haschisch évoque toujours des magnificences de lumière,\n des splendeurs glorieuses, des cascades d'or liquide; toute lumière lui est\n bonne, celle qui ruisselle en nappes et celle qui s'accroche comme du paillon\n aux pointes et aux aspérités, les candélabres des salons, les cierges du mois\n de Marie, les avalanches de roses dans les couchers de soleil (image neuve!). »\n Et après ce coup de baguette magique, il ajoute, quelques pages plus loin,\n avec un accent ineffable, que « dès la première expérience faite, un peu de\n vieille ivresse (l'ivresse d'hier) vous suit déjà et vous retarde, comme le boulet\n de votre récente servitude ».\n     Aimable homme! Est-il content de l'avoir crocheté! Satan tout en velours !\n Satan patelin, délicieux, plein de précautions et d'avertissement, moraliste\n enfin, puisque c'est plus comique ainsi et qu'ils le croient, les bonnes gens!\n  Baudelaire me rappelle souvent ce kief oriental dont il parle, cet état de visions\n splendides et doucement terrifiantes et en même temps plein de consolations. Joli état,\n excellentes et juteuses épithètesl Seulement, j'allais trop loin, je crois, tout à\n l'heure, en disant que Baudelaire ne riait jamais, Bas-de-Cuir de l'opium,\n plus dur à la détente que le Bas-de-Cuir des grands bois. Eh bien, par excep-\n tion à son usage, il me semble que je vois ici un petit bout de rire silencieux !\n     Ainsi, un poète comme toujours, mais non plus le poète des Fleurs du Mal,\n  qui était tragique, mais un poète comique inattendu, voilà, de présent, l'au-\n  teur des Paradis artificiels. Quoiqu'il soit sérieux d'apparence, à travers ses\n  notions nombreuses, scientifiquement très affermies, — une littérature sut\n generis sur les deux substances dont il s'occupe — à travers enfin les descrip-\n  tions de l'ivresse, cet abîme qu'il descend marche par marche, s'arrêtant à\n  chaque marche pour la décrire, sous tous ses côtés, le comique sort (est-ce\n  malgré lui?) de Baudelaire, de cet épicurien profond et sombre pourtant, qui\n  dit : « Voici la jouissance et voici son dégât! vous êtes un dieu, mais vous\n  avez mal dîné, et bientôt même vous n'aurez plus d'estomac! » Et la chose\n  (ce comique) devient si forte, si forte et si visible, qu'on se demande si le\n  haschisch se moque encore de lui quand il nous en raconte les frasques dans\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3333, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                                 621\n\n\nla tête humaine, ou si, lui, le narrateur, se moque de nous et prétend être\nnotre haschisch? Question éternelle!\n   Prenez les diverses spécialités de sujets que Baudelaire admet à ses expé-\nriences, le récit du « littérateur », où vous trouvez, par exemple, des carica-\ntures et des contorsions d'imagination comme celles-ci : « Vous vous sentez\naccroupi et ramassé comme le tabac dans votre pipe, et vous avez l'étrange\nfaculté de vous fumer » ; prenez le récit de la Dame un peu mûre, et dites si\ntout cela n'est pas d'un comique dont le haschisch n'est que l'occasion, et d'un\ncomique d'autant plus piquant qu'il est... hypocrite. Il y a encore le récit du\n« monsieur » qui va chez le pharmacien pour se dégriser, qui est un chef-\nd'œuvre que Swift aurait signé, mais n'aurait peut-être pas écrit. Comptez le\ndonc aussi, et mettez-le avec tous les aphorismes, tranquillement impudents,\nde ce sybarite plein de calme : « toute débauche parfaite a besoin d'un par-\nfait loisir », etc., et confessez qu'il y a là une somme de comique à défrayer\nune pièce de théâtre, et souhaitons même que l'Ivrogne, qui sera le prochain\ndrame de Baudelaire, soit aussi gai, sous couleur noire, que ses Paradis\nartificiels.\n\n                                       VIII\n\n    Ils sont divisés en deux livres. Je n'ai guère parlé jusqu'ici que de celui qui\nappartientplusparticulièrement à Baudelaire : le livre qui traite du haschisch;\nl'autre, qui traite de l'opium et dont le paradis est bien inférieur au paradis\ndu premier, a été traduit ou du moins très inspiré de Quincey, un vieux\nmangeur d'opium qui fut poète dans le temps en Angleterre, et qui n'avait\npas assez de sa poésie, sans doute, pour s'enivrer et se sentir vivre. Tête de\nversificateur ! Comme tout est ironique en ces diaboliques histoires, Quincey\nvécut soixante-quinze ans de ce qui aurait dû le tuer soixante-quinze fois. Il\naurait dû tomber dans l'idiotisme. Il pétilla d'esprit — ou du moins de l'esprit\n qu'il avait — jusqu'à sa dernière heure.\n    Tel fut Quincey. Plus heureux qu'Edgar Poe, qui mourut du delirium\n tremens causé par l'opium. Il est vrai qu'il y ajoutait des rations d'eau-de-vie à\n rouler par terre tout un régiment de postillons désarçonnés ! Quincey fut plus\n heureux que Poe, mais il fut un homme de moindre organisation, de moindre\n passion, de moindre intensité. Charles Baudelaire, qui nous a introduit Edgar\n Poe dans la littérature française (et c'est une bonne introduction), paraît\n vouloir y introduire cet autre esprit malade de son vice, qu'il nous donne\n pour plus qu'il ne vaut. Ce qu'il en cite ne vaut, certes ! pas ce qu'il en dit.\n    Je crois bien, pour mon compte, qu'il a fait de ce poète une poésie, une\nfleur du mal nouvelle, dont il nous étale le calice en en forçant un peu les feuilles\n pour nous le faire mieux voir dans son mystère et dans sa bizarrerie souf-\n frante ! Comme l'impayable amateur de prunes, dans les Caractères de La\n Bruyère, il ouvre cette prune malade et empoisonnée, la partage, la flaire, et\n dit : « Quelle chair! quelle saveur! goûtez cela! » Nous l'avons goûtée et\n nous nous soucions peu de cette reine-claude à l'opium. Otez de ce livre de\n Quincey, que Baudelaire invente et vante, quelques fragments où le traduc-\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1526, "texte": "622                                 DURENDAL\n\n\nteur se sent par-dessus le traduit, par exemple : Les trois Notre-Dame de Tristesse,\ndont le développement allégorique est très beau et très poignant, et vous\nn'avez plus dans ce mangeur d'opium, — qui est plus intéressant quand il\nparle de lui sans opium que quand il s'en bourre des huit mille gouttes, —\nvous n'avez plus qu'un humouriste, hâve et déformé, du pays des humou-\nristes noirs. Quincey, lui, n'a pas la force cachée et comique qui éclate à\nchaque moment chez Baudelaire quand il nous raconte l'effet du haschisch.\nLes effets se ressemblent beaucoup cependant, mais les hommes diffèrent...\nMonographe obstiné de l'ivresse, qui doit la peindre dramatiquement après\nl'avoir scientifiquement décrite, Baudelaire peut en devenir le Hogarth à sa\nmanière ; mais un Hogarth littéraire, plus fort et plus fin que l'autre Hogarth.\nC'est une organisation d'artiste réfléchie qui sait plonger également dans la\nrêverie et la réalité à je ne sais combien de brasses, et nous en rapporter\nparfois des choses effrayantes ou charmantes, inconnues à la lumière des\nlivres communs... Seulement, il n'a besoin de se mettre derrière personne :\nni derrière Quincey, ni même derrière Poe. Qu'il soit lui-même ! Nous ne\nvoulons pas plus maintenant de Baudelaire Poe que de Baudelaire Quincey.\nNous voulons Baudelaire! Aurait-il donc pudeur de son originalité?... C'est\ncela qui serait original... et même trop!\n\n                                                        BARBEY D'AUREVILLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 623, "page_fin": 628, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Les Poèmes Spectacles d'outre-mer, par JULES LECLERCQ", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 748, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "Les Poèmes\nSpectacles d'outre-mer, par JULES LECLERCQ (Paris, Lemerre). — Lesfleursde soie,\n  par HENRI LIEBRECHT (Paris, Sansot et C ie ).— Pain quotidien, par HENRI\n  VANDEPUTTE (Bruges, Arthur Herbert). — Noire Mer du Nord, par FERNAND\n  BOURLET (Ostende, Bouchery). — L'âme géométrique, par HENRI ALLORGE\n  (Paris, Plon). — L'âme de l'enfance, par MAURICE MOREL (Paris, Perrin). —\n  L'amour du théâtre, par MAURICE ALLOU (Paris, Plon). — Visions d'Hellas,\n  par CLAUDE COHENDY (Paris, Plon). — Poésies complètes d'EDOUARD DUBUS\n  (Paris, Vanier).\n\n   Dans un certain monde, qui professe, à l'endroit des Académies, un\nculte qu'il n'a pas l'habitude de rendre aux académiciens, on affecte de\nparler avec quelque dédain du livre de M. Jules Leclercq : Spectacles\nd'outre-mer. Dût-on, dans ce monde-là, m'accuser une fois de plus de\nguigner un fauteuil, — moi qui clame à tous les échos mon horreur des\nAcadémies, et l'agacement que me donne la campagne que vous savez ! —\nje vais hardiment, librement, loyalement, dire le bien que je pense de cet\nacadémicien.\n   J'ai ceci de commun avec l'homme de génie qui a nom Henri Vandeputte,\nque mon enfance fut éprise de voyages aventureux, d'exils aux mers incon-\nnues, de la flore des Tropiques et de la neige des Pôles; moi aussi, en ces\njours dorés, j'ai fait mille fois le tour du monde « sur l'atlas du frère Alexis » ;\nmoi aussi, j'ai joué de folles robinsonnades « dans le jardin de ma maison »,\ncependant que mon père, rêveur à sa façon, — qui valait bien la mienne, du\nTeste, et même celle d'Henri Vandeputte, — suivait les étoiles dans son\ntélescope et, d'une oreille attentive et. juste, écoutait chanter là-haut\nl'harmonie divine des sphères.\n   Donc, en ces temps lointains, j'ai beaucoup voyagé. Or, avec le grand\nJules Verne (je parle sans nulle ironie), mon meilleur guide, précisément,\nfut le futur poète des Spectacles d'outre-mer. Je le suivis infatigablement, parmi\nles geysers d'Islande et les sables du Turkestan, aux Montagnes Rocheuses et\nsur l'Ararat, le long des fjords de Norvège et aux forêts javanaises.\nM. Jules Leclercq, à cette époque, écrivait ses récits en prose, avec une\nprécision, une force et une franchise singulièrement attachantes : il traduit à\nprésent en vers quelques-unes des visions rapportées de ses courses autour\nde la planète, et ses alexandrins valent par les mêmes mérites qui le distin-\nguaient autrefois. Netteté des contours, éclat des couleurs, sincérité des\nsouvenirs et justesse du « rendu », vous retrouverez tout cela dans les\nexcellents sonnets qui composent la majeure partie de ce recueil.\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "624                               DURENDAL\n\n\n\n   Que ces vers reprennent, par instants, l'allure familière de la prose, qu'ils\nsoient gâtés quelquefois par ces périphrases oiseuses que les classiques nous\nléguèrent, je consens à en convenir. Mais quelle œuvre n'a ses défauts?\nLes Spectacles d'outre-merrachètentabondamment ces taches, d'ailleurs vénielles,\npar toute sorte de solides et brillantes qualités. Leur pittoresque, opulent et\ndivers, n'a rien du tout d'artificiel : ces tableaux peints d'après nature nous\nlivrent un reflet fidèle de la vivante réalité. On éprouve, à parcourir l'album\nde M. Leclercq, le vif et profond plaisir que donne toujours, aux curieux, la\nnarration véritable d'un voyage fécond en surprises. Et le cas de cet homme\nd'action, qui s'improvise poète au déclin de son âge et qui triomphe, avec un\naussi sûr bonheur, des résistances de la Muse, cette amante de la jeunesse,\n— le cas de M. Jules Leclercq mérite d'être par nous admiré.\n\n    Nous avons accoutumé d'appeler du nom de poètes une foule de gens fort\ndivers, dont certains, mais très rares, le méritent en effet, les autres en\naucune façon. Est poète, au sens vulgaire, tout homme qui écrit en vers; et\ncelui qui rime à merveille est sacré, d'abord, grand poète. L'étrange\nerreur que celle-là, et combien de gens elle sert !... Les poètes, les vrais,\nsont un si petit nombre, que l'on compte aisément ceux qui décorent un\nsiècle. D'une voix qui n'appartient qu'à eux, et dont les mémoires humaines\ngarderont longtemps l'écho, ils interprètent et magnifient les émotions\nessentielles de leur race et de leur temps... Les autres, les versificateurs,\nsuivent les premiers en cohortes faméliques; et, pour emprunter à\nM. Liebrecht une image qu'il a lui même empruntée à Victor Hugo, ils « se\ntaillent des pourpoints dans le manteau des rois \".\n    M. Henri Liebrecht, auteur des Fleurs de soie, est un bon élève de\nBanville, un fort en thèmes parnassiens. Qu'il évoque, en strophes poudrées,\nmignardes et frivoles à souhait, les joies légères et les petits chagrins des\namants que Watteau peignit, ou qu'il dessine d'une main rapide un décor du\npays des laques, il s'applique, avant tout autre soin, à rendre le détail pitto-\nresque, à traduire des couleurs, des contours, des sons et des parfums, en un\nmot à dégager l'extériorité des choses bien plutôt que leur essence. Tableau-\ntins de genre. Patiente mosaïque. Art superficiel et arlificiel, fait pour\ns'adresser aux sens et laisser l'âme sans écho. Excellents exercices de rhéto-\nrique — sans plus. Virtuosité d'amateur. Technique et mécanique...\n    Encore sied-il de reconnaître que M. Liebrecht y triomphe, avec une\naisance, une souplesse, une sûreté vraiment dignes des plus fameux équili-\nbristes qui, tenant le juste balancier du droit et roide alexandrin, ont dansé,\ntout empanachés et cuirassés d'armures ciselées, sur la corde rigide du «Par-\nnasse »... Mais il ne nous fait oublier aucun de ces prédécesseurs. Au con-\ntraire, il les rappelle trop : ses Folies bergamasques sont une réplique fidèle des\ndélicieuses Fêtes galantes, ses élégants sonnets répètent ceux des Trophées\navec une exactitude qui frise la contrefaçon, et ses silhouettes de Pierrots\nnous offrent un pâle reflet de celles que Giraud découpa... M. Liebrecht ver-\nsifie à ravir : il ne lui reste plus qu'à devenir poète et, à chanter des airs à lui\nsur une flûte qui lui appartienne. C'est la grâce que je lui souhaite.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3234, "texte": "                                 LES POÈMES                                  625\n\n   En dépit d'un nom sans grâce, M. Henri Vandeputte a beaucoup de\ntalent : c'est du moins ce qu'affirment, entre deux verres de gueuze, dans les\ntavernes du bas de la ville, les amis de M. Vandeputte, qui sont de fort\nhonnêtes jeunes gens, et tout à fait dignes de foi. Répétons donc avec\neux — pour ce que ça nous coûte! — que M. Henri Vandeputte a énormé-\nment de talent.\n   Le dernier cahier de vers de M. Vandeputte (car des gens bien informés\nm'assurent que ce sont là des vers, et j'aime autant croire à cela qu'à la plura-\nlité des planètes habitables), le Pain quotidien marquerait, paraît-il, une étape\ndécisive franchie par le poète, puisque poète il y a : cette œuvre — car c'en\nest une ! — aurait hissé d'un bond le poète Vandeputte sur le Sinaï du génie ;\net l'on est tenté de redire, en la modifiant un peu, l'exclamation d'Henri\n Heine : « Comme le Sinaï semble petit, quand M. Vandeputte est dessus! »\n    Donc, M. Vandeputte, poète, a du génie. Après tout, c'est possible, et je\nn'y vois aucune espèce d'inconvénient. Il faut bien, au demeurant, que ce\n génie-là existe, puisque M. Turinoul, ami de M. Vandeputte, encore qu'il fût\n « sévère à ses fautes de français », se plaisait à boire sa bière en \" souriant à\n son génie », « rue Marie-Henriette, au troisième ». Voilà bien des détails,\n peut-être? Mais rien de ce qui touche un homme de génie ne saurait rester\n étranger aux curiosités de l'avenir; pour moi, je proteste à haute voix qu'il ne\n me fut point indifférent, cet été, de pénétrer, à Francfort, dans la maison de\n Wolfgang Gœthe.\n    M. Vandeputte a compris que les lointaines postérités considéreraient reli-\n gieusement les moindres vestiges de sa vie terrestre, et c'est pourquoi, bon\n prince, il nous prodigue sur ses intimités de palpitantes révélations. Avec\n quels battements de cœur et quelle avide extase les jeunes lettrés du futur\n apprendront, par le Pain quotidien, que M. Vandeputte avait chez lui « des\n havanes frais », et « de la fine », et « du café sans chicorée » I Pain quotidien,\n entre parenthèses, que tout le monde ne saurait s'offrir... Et quelle ne sera\n pas la béatitude des petites romanesques duXXVesiècle, quand ce livre leur\n démontrera que M. Henri Vandeputte, en compagnie de son ami M. Toisoul,\n un jeune homme « simple, doux, clairvoyant, poltron, vantard, fidèle », buvait\n  des bières le soir,\n                        Chacun ayant à son côté sa demoiselle,\n                        Dans un exquisement calme petit café\n                        De la Chaussée d'Ixelles!\n    Et moi qui passe là chaque jour, sans subodorer jamais ce grand souvenir\n littéraire ! Je n'ai pourtant pas un \" gros nez \", comme celui que M. Vande-\n putte veut bien s'attribuer lui-même.\n\n                  Chantons les vastes Hots! Au lieu d'amollir l'âme,\n                     Ils la retrempent dans leur sel...\n   Ainsi chante Auguste Barbier, fidèlement suivi par M. Fernand Bourlet,\n dont l'âme, consciencieusement, se retrempe dans le sel au long de trois\n cents pages de vers, intitulées : Notre Mer du Nord. L'amour sacré de la\n patrie inspire M. Fernand Bourlet, au point que sa Muse romantique ne\n"}, {"page_pdf": 751, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": " 626                                  DURENDAL\n\n\ndédaigne pas, à certains j o u r s , de monter h a r d i m e n t sur le tréteau banal, où\nse discutent pêle-mêle les questions politiques, sociales, économiques. Et\nlorsqu'il célèbre les grâces ou les fureurs de la mer, la beauté de nos plages,\ndétaillées u n e à u n e , la pêche du h a r e n g ou le jeu de tennis, il reste encore\nbelge, excessivement belge. T é m o i n cette Requête :\n                           Prince, vos œuvres grandioses\n                          Vous valent les apothéoses.\n                          Malgré certains esprits étroits,\n                          Vous ferez franchir les détroits\n                          A notre race casanière,\n                          De son « coin du feu » prisonnière.\n                          La mer l'appelle ; l'avenir\n                          Saura de vous se souvenir!\n                          C'est grâce à votre foi profonde,\n                          Sans nul conteste, que le monde\n                          Nous verra courant ses chemins.\n                          Vous applaudissant des deux mains,\n                          Nous admirons, fils de Belgique,\n                          Votre beau vouloir énergique\n                          Et vous suivrons où vous voulez...\n                          Fût-ce même... contre l'Anglais!\n                          Mais, faisant fi de l'étiquette,\n                          Veuillez admettre la requête\n                          Que vous adresse, en attendant,\n                          Un petit Belge indépendant\n                          Amant de la belle nature\n                          Que l'on mutile, qu'on triture;\n                          Et qui voit nos plages pâtir\n                          De la rage de trop bâtir...\n                          Etc.. , e t c . .\n  Voilà, en vérité, des strophes fort généreuses, et d'une j e u n e audace qui\nvaut qu'on l'admire. E n attendant de suivre le P r i n c e — fût-ce m ê m e . . .\ncontre l'Anglais ! — l'auteur d e Notre Mer du Nord n o u s d o n n e là un bel\nexemple d e patriotique loyalisme et d e foi robuste dans l'avenir. P o u r v u seu-\nlement que le « F o r e i g n Office » n'aille p a s p r e n d r e ombrage de tout cela,\navant qu'une flotte de guerre ne n o u s ait mis à même d'appuyer sérieusement,\nsur notre mer du Nord, les requêtes belliqueuses du T y r t é e ostendais!.. Audax\nIapeti genus !\n\n   M. H e n r i Allorge, qui aima naguère les mathématiques et qui leur garde\nu n e sympathie profonde, a célébré e n vers les beautés d e l'angle, du cercle,\nde la sinusoïde, du parallélépipède rectangle, et d'autres figures de ce genre.\nCela s'appelle l'Ame g é o m é t r i q u e . On se méprendrait, toutefois, si l'on\ncroyait que M. Allorge a dégagé, dans ces rapides poèmes, les symboles phi-\nlosophiques dont la science de la ligne, de la surface et d u volume, peut\noffrir le motif à nos méditations. L e s figures géométriques n e lui ont guère\nsuggéré que de pittoresques images; l'Arc vous permettra d'en juger :\n                             Arc-en-ciel, écharpe mystique,\n                             Arc de la baie, arc d'Apollon\n                             Et de la chasseresse antique,\n                             Croissant de lune à l'horizon,\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "                                  LES POÈMES                                 627\n\n                           Paupière qui rit ou qui pleure,\n                           Sourcils des fronts hauts ou penchés,\n                           Cascade au milieu des rochers,\n                           Brin d'herbe que le vent effleure,\n                           Arc, lance aux vents de l'univers\n                           Lesflèchescalmes de mes vers!\n  L'ingénieux Anatole France nous prouva, dans le Lys rouge, que Dante est\nun géomètre. L'Ame géométrique de M. Allorge démontre que ce jeune poète\ncomprend les mathématiques autrement qu'Alighieri.\n\n   L'Âme de l'enfance, de M. Maurice Morel, est un recueil tout à fait gra-\ncieux, que les parents liraient avec une joie insigne. En des vers délicats,\nlégers et souriants, au demeurant d'une sobre et ferme facture, M. Morel\na traduit les gestes mutins, les délicieuses attitudes, les paroles ingénues des\nbébés ; il y a réussi avec un rare bonheur, et l'on souhaiterait qu'un peintre\nde l'enfance illustrât à son tour ces tableautins si vrais, si fins et si clairs.\n   M. Frédéric Plessis, le noble poète de la Lampe d'argile, a écrit la préface\nde ce charmant petit livre : c'est assez dire la valeur d'art de l'Ame de l'enfance,\nqui montre aux poètes une voie peu frayée.\n\n  L'Amour du théâtre, de M. Maurice Allou, contient aussi quelques\npoèmes d'un sens profond et d'une ferme justesse, qui nous restituent la\nvision des plus beaux spectacles dramatiques, de ce monde d'artificielle\nsplendeur et de factices émotions, où l'Amour et la Mort luttent et souffrent\ncôte à côte, où toutes les passions et tous les désirs s'exaltent désespérément,\nen d'éloquentes et courtes synthèses, pour la curiosité de nos âmes quoti-\ndiennes.\n   Les vers très lyriques de M. Allou disent l'intelligent intérêt qu'il a pris à\ntoute cette vie d'art, et suscitent d'expressive manière les incarnations les\nplus hautes du peuple qui s'agite sur la scène.\n\n  Encore des souvenirs d'Orient : Visions d'Hellas, de M. Claude Cohendy.\nOn en abuse décidément un peu, les poètes en particulier. Et le Voyage de\nSparte, encore qu'écrit en prose, laisse bien loin derrière lui toutes ces odes et\ntous ces sonnets. Les poèmes de M. Cohendy ne sont pas plus méchants que\nd'autres : ils ne sont pas meilleurs non plus ; et quand nous voudrons évoquer\nquelque site, quelque monument ou quelque figure de la Grèce, nous retour-\nnerons, malgré eux, aux Poèmes antiques de Leconte de Lisle. Alors, à quoi\nbon?... Une simple et véridique relation de voyage, griffonnée en prose\ncourante sur un carnet à deux sous, ferait bien mieux notre affaire !\n\n   Les fervents de poésie se réjouiront sans doute de ce qu'on ait — enfin ! —\n réédité l'œuvre trop peu connue d'Edouard Dubus : Quand les violons sont\n partis, augmentée de vers posthumes qui ne sont pas pour la diminuer.\n Ce poète exquis, ce précurseur d'Albert Samain, parti trop tôt lui aussi, parti\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1117, "texte": "628                              DURENDAL\n\n\n\ncomme les violons dont l'âme ardente et maladive semblait avoir passé dans\nson âme frémissante, ce sensitif, ce pessimiste, ce délicat, méritait bien qu'on\nse souvînt de lui et qu'on rappelât ses chansons mélodieuses, à cette heure\noù la cohue grossissante des cacophones, blesse de hurlements sauvages les\néchos du bois sacré.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n\n\n\n  Memento. — Un Rêve, par POL HERRY (Liége, l'Edition artistique);\ningénues confidences d'un jeune homme amoureux. — Poèmes, par CHARLES\nDE&BONNETS (Bruxelles, En art) ; variations pas très nouvelles sur des airs de\nJules Laforgue. — Chansons sans musique, de Louis MOREAU (Liége, l'Edition\nartistique); quelques ariettes agréables et faciles. — Baiser de Reine, par\nMARCEL ANGENOT (Bruxelles, Lacomblez) ; la Lettre à Pierrette, par PAUL\nMAX (Bruxelles, Guyot) : deux bluettes assez délicates. — Tristesse aimée,\npar HENRI CROKAERT (Louvain, Polleunis et Ceuterick) ; un début hésitant.\n                                                                       F . A.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 629, "page_fin": 632, "titre_corps": "La critique laïque : M. Georges Rency", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "La critique laïque M. Georges Rency QUE l'adjectif", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 754, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "La critique laïque\n\n                            M. Georges Rency\n                   QUE l'adjectif ci-dessus accolé au mot de critique ne vous\n                     effare point trop ! C'est M. Georges Rency qui m'en inspira\n                     l'idée — lui qui écrirait volontiers « laïcité » avec une\n                     majuscule — Laïcité ! — et qui en parle toujours un peu\n                     de la façon dont Barbey d'Aurevilly disait : « Ma Religion »\n                     et dont Maurice. Barrès invoque « Sa Terre et de ses Morts».\n                         Ignorez-vous que M. Georges Rency eût une jeunesse\n                     littéraire d'une très sauvage indépendance? C'était le\n                     temps impertinent et casse-assiettes de Comme il nous plaira.\nDans cette revuette, qui vécut ce que vivent... les rosseries, M. Georges Rency\n « narcissa » en compagnie notamment de M. Henry Van de Putte qui con-\ntinue seul à présent, dans Antée, et avec un talent endiablé, ces agressives\nacrobaties! Même souvent allonge-t-il un coup de savate à son co-jongleur\nde jadis. Et M. Rency doit goûter alors le plaisir un peu amer de reconnaître\nson « ancienne manière », et apprécier, en bon latiniste qu'il est, les avan-\ntages et les inconvénients du Quantum mutatus ab illo.\n   Car M. Georges Rency est devenu un sage. Si M. Georges Rency n'a pas\nencore toute la sérénité du sage, il en a déjà la gravité. Et en attendant qu'il\nacquiert l'autorité, il pratique le détachement. Comme il sait parler, avec un\nsouriant mépris, des erreurs gamines de son adolescence et les accabler de\nson prosélytisme sévère et nouveau pour la mesure, la clarté, l'ordre et la\ntradition ! Néanmoins, il subira le sort de tous les convertis (je demande\npardon à M. Georges Rency de ce terme confessionnel) et son zèle récent et\naustère l'induira en des excès : restaurateur du classicisme, — et entendez par\nlà « un esprit conforme à la tradition hellénique librement modifiée suivant les\nbesoins de l'histoire » — M. Georges Rency reniera, comme maîtres et modèles,\nLamartine, Musset et Baudelaire (furent-ils assez « désordonnés »?) et il fera\npayer étrangement cher à l'école symboliste son admiration d'antan, en la\nqualifiant de « mouvement néfaste et stérile ».\n   Tout cela, bien que manquant de nuances, peut se soutenir. Et tout cela,\nsoutenu par M. Georges Rency, vaut la peine qu'on s'y arrête, car M. Georges\nRency est muni d'une érudition forte et sûre, armé d'une dialectique serrée\net incisive, doué enfin d'un réel talent d'écrivain. Seulement, j'imagine qu'on\nlirait plus volontiers les études de M. Georges Rency et qu'on discuterait\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\navec lui plus fructueusement s'il voulait bien un peu moins abuser de « l'imp\nratif catégorique » et appuyer de quelques arguments ses affirmations, parfois\nles plus fondamentales. Voulez-vous un exemple? Quand M. Georges Rency\ndégage la « grande lignée des poètes classiques, puissants, sereins, toujours\négaux à eux-mêmes, maîtres de leur pensée et de leurs sentiments », il cite :\n « C'est Sophocle, c'est Lucrèce et Virgile. C'est Ronsard et du Bellay, Racine\net La Fontaine. C'est Alfred de Vigny, Leconte de l'Isle, Hérédia. C'est,\nenfin, M. Henri de Regnier » (1). Si cette énumération ne vise qu'à nous\nédifier sur les admirations personnelles de M. Georges Rency, je n'ai rien à\ndire; mais si elle prétendait codifier la littérature par ses sommets, je regim-\nberais et je demanderais que M. Georges Rency, après nous avoir dressé la\nliste des « favoris », nous dresse la liste des « suspects ». Oserait-il y insérer\n Corneille et Victor Hugo, comme ayant organisé « le désastre dans les idées\net l'incorrection dans la forme ». Si oui, je demanderais qu'il ajoute au livre\nde gloire le nom de Boileau, et que l'ombre de M. Gustave Frédérix lui soit\n légère !\n    Il manque à M. Georges Rency, pour être admis au rang ambitionné de\nsage, la vertu essentielle des sages : la tolérance. Et je doute que cette vertu-là,\nil l'acquière jamais. Ce révolutionnaire trop pénitent s'est forgé de toutes\npièces, et d'une façon un peu factice, par l'étude et la réflexion, un idéal litté-\nraire trop tranché, trop méthodique et trop scolastique pour que le doule\npuisse s'y infiltrer. Et comme M. Georges Rency est un volontaire et un\ntenace, le tempérament de l'homme sert d'appui à l'intransigeance de l'écri-\nvain. Enfin, l'élément de « laïcité », à son sens prépondérant, que M. Georges\nRency a introduit dans son idéal, n'est pas de nature à rendre sa critique\njuste ou clairvoyante à l'égard d'idéals divergents du sien. La laïcité, elle\naussi, a ses Torquemadal\n  , M. Georges Rency n'est pas hostile à l'idée religieuse, mais, comme écrivain\net comme critique, il prétend l'ignorer. La religion, pourtant, est un fait his-\ntorique et un fait psychologique et, à ce double point de vue, elle est un\nressort de l'activité humaine qui, elle-même, est le ressort de l'activité artis-\ntique. Dès lors, l'écrivain a le droit de faire entrer la religion comme facteur\ndans ses oeuvres, et le critique dans ses jugements. Sans doute, il faut se\ngarder d'embrouiller des notions différentes et de confondre ici ce qu'on appe-\nlait jadis « le fond et la forme ». Qui me défendra, au nom de l'art, d'estimer\nimmorales et blasphématoires certaines œuvres de Zola, mais qui, d'autre\npart, m'empêchera, au nom de la Foi, de dire mon admiration pour la puis-\nsance émouvante de cette épopée du Travail qui s'appelle Germinal. Et réci-\nproquement, s'il est loisible à M. Georges Rency de trouver puériles et\narriérées les idées théologiques de Bossuet et les cogitations chrétiennes de\nChateaubriand, il ne saurait lui être permis d'omettre les noms de ces maî-\ntres, dans « la grande lignée des écrivains classiques », par la seule raison\nque l'idée religieuse fut la force motrice de leurs génies. Critique, je ne pour-\n rais pas préférer aux Contemplations et à la Légende des siècles, les Odes et Ballades,\n\n\n  (1) Le Samedi, 9 septembre 1906.\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3609, "texte": "                             LA CRITIQUE LAÏQUE                                 631\n\n\n  sous prétexte que celles-ci s'harmonisent mieux avec mon idéal catholique —\n  mais M. Georges Rency, de son côté, forfait à sa mission d'équité distribu-\n  tive, quand il passe silencieux et dédaigneux à côté de Brunetière, de Bourget\n  et de J.-K. Huysmans, depuis que ces écrivains orientèrent leurs aspirations\n  dans le sens chrétien.\n      Il serait inutile et vain de perpétuer cette querelle. Nous finirions toujours,\n  M. Georges Rency et moi, par coucher sur nos positions. Si autre est notre\n  conception de la vie et si différent l'angle sous lequel nous considérons l'art!\n  Non seulement le « laïcisme philosophique » de M. Georges Rency m'agace\n  comme une mesquinerie, mais encore son « légisme » litléraire — et j'appelle\n  ainsi son habitude de plus en plus accentuée de cataloguer les manifestations\n  littéraires au gré de formules préconçues — me gêne, comme la plus oiseuse\n  et la plus anachronique des entraves... Non, je ne sais point me décider à\n  doser mes admirations au gré de la ressemblance des œuvres avec un étalon\n type, préalablement établi ; je me soucie fort peu que l'artiste et le littérateur\n respectent telles normes augustes et conventionnelles, pourvu qu'ils apportent\n des alluvions nouvelles à mon intellectualilé et des motifs inédits d'émotion à\n ma sensibilité... Violât-il outrageusement tous les « Art poétique », y com-\n  pris « la Tradition » de M. Georges Rency, un livre me paraît excellent et il\n  m'est cher quand il sert les exigences de mon développement personnel. Et,\n  en y songeant bien, peut-il exister vraiment, pour un critique, un autre crité-\n  rium? Et M. Georges Rency lui-même, lorsqu'il paraît abriter ses apprécia-\n tions derrière la fallacieuse façade des théories objectives, est-il bien sûr de\n projeter, sur les hommes qu'il juge et les œuvres qu'il analyse, une autre\n lumière que le reflet de sa propre individualité? Mais, comme cette indivi-\n dualité est fortement tissue de volonté, de raison et de logique, la critique de\n M. Georges Rency, tout en étant une critique très personnelle, apparaîtra\ndans notre littérature comme la dernière, je veux dire la plus récente mani-\nfestation de la critique doctrinale — ne me faites pas écrire doctrinaire !\n    Je me reprocherais d'avoir été injuste si je ne reconnaissais combien ce que\nj'appelle les erreurs de M. Georges Rency comportent d'amour ardent des\nLettres, et de bonne foi. Le critique de l'Art Moderne et du Samedi appartient\nà la race dont Victor Hugo disait quelque part : « Ceux qui vivent, ce sont\nceux qui luttent. » Il aime le combat, parce que c'est le combat. Que la vic-\ntoire soit impossible à prévoir ou lente à venir, il lutte pour la joie exaltante\nque donne la bataille et pour la passion d'idées qu'elle fait lever. Peu lui\nchaut aussi que le drapeau pour lequel il ferraille soit populaire ou honni.\nIl le défend, car c'est son drapeau. Au choix, je crois qu'il le préfère même\nhué plutôt qu'acclamé; son effort rencontrant ainsi plus de résistances, il\nsavourera davantage l'âpre violence de la mêlée. Et les outrages, les sar-\ncasmes et les huées, loin de prévaloir contre sa tenace et méprisante vail-\nlance, seront autant d'aiguillons de plus. De tels hommes sont des adver-\nsaires dangereux; eux-mêmes doivent admettre que leurs assauts violents et\nfougueux les exposent à des représailles — mais même quand ils se trompent,\nau point de devenir un danger pour l'Idée, ils ont droit qu'on ne leur mar-\nchande point l'hommage dû au talent sincère et désintéressé.\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1672, "texte": "632                                  DURENDAL\n\n\n   A cet hommage, il importe d'en ajouter un autre : dans les intervalles de la\ncroisade laïque menée avec une ardeur si opiniâtre par le critique, M. Georges\nRency, romancier, a su écrire des livres d'imagination, originaux et presque\némouvants, fleurs sentimentales de ses baltes de combats. Dieu soit loué, ni\nMadeleine, ni l'Aïeule, ni ces brefs Contes de la Hulotte (1), parus tout récem-\nment, ne profèrent aucune thèse et ne prétendent faire la leçon à personne.\nM. Georges Rency a déposé sa férule; et, observateur sagace, il s'est\npromené dans le grand jardin de la nature parmi une humanité simple\ndont le destin est de vivre, c'est-à-dire de travailler, d'aimer et de souffrir.\nEt il a dit ces travaux et ces amours avec une sobre sympathie et il a décrit\nces souffrances avec une netteté et une compassion convaincue — n'ayant\nque le tort de ne pas s'abandonner toujours à son émotion avec une entière\nconformité. M. Georges Rency se défie de son cœur et a horreur de s'atten-\ndrir. C'est un janséniste du sentiment dont la coquetterie est d'objectiver même\nses notations les plus passionnantes et les plus dramatiques. Qu'il y prenne\ngarde pourtant : son art de romancier est une fleur rare et délicate, riche en\npromesses; s'il l'exposait trop brutalement aux rigueurs réfrigérantes de sa\nméthode critique, elle n'aurait que \" l'espace d'un matin \". Et M. Georges\nRency critique ne nous consolerait pas suffisamment de la perte de\nM. Georges Rency romancier !\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n La Panne, 10 septembre.\n\n\n\n\n  (1) Association des Ecrivains belges, 1906.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 633, "page_fin": 636, "titre_corps": "Chronique artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Dutry", "ancre_debut": "Chronique artistique Le Salon de fland ELLE est très", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 758, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "Chronique artistique\n\n                           Le Salon de fland\n                  ELLE est très diversement jugée, la Triennale, actuellement\n                     ouverte dans les vastes salles du Casino de Gand.\n                        Si artistes, critiques, esthètes sont unanimes pour louer\n                     sa belle ordonnance, le milieu distingué, le judicieux\n                     placement, ils ne sont plus du tout d'accord quand il\n                     s'agit de porter sur l'ensemble des œuvres un jugement\n                     raisonné et définitif.\n                        A tort ou à raison, mais incontestablement, le jury\n                     d'admission a écarté presque tous les tableaux « vieux jeu »,\nquel que fût d'ailleurs leur mérite; s'il s'est montré sévère à l'égard des artistes\nnationaux, rigoureux vis-à-vis des artistes gantois, — maladresse à tous points\nde vue, comme l'a fait remarquer, en un article qui fit sensation, la Tribune\nArtistique — il a fait preuve d'une singulière indulgence en faveur des peintres\net statuaires étrangers.\n   Le Salon de Gand fut, de tout temps, le plus international des Salons trien-\nnaux, et ce caractère d'internationalisme est en grande partie cause de son\nrenom, de son habituel succès esthétique et financier; cette fois, l'hospitalité\nsemble avoir été trop large et trop accueillante.\n   Comme, naguère, nous en faisions la remarque à un membre très influent\ndu jury, il nous répondit : « Le système des invitations a un côté fâcheux;\non peut toujours inviter un artiste, il est rare qu'on puisse désigner l'œuvre\nque l'on souhaiterait recevoir; ainsi, il s'est fait que nous eûmes au déballage\nd'amères désillusions, surtout du côté français. Il est même deux, trois artistes\nparisiens qui semblent avoir voulu se payer la tête des petits Belges visiteurs\ndu Salon... »\n   Il atténuait, M. X... ! Certes, il est dans le contingent étranger des œuvres\nexcellentes, mais, à côté de celles-ci, que de productions informes ou d'une\nextravagance voulue! Combien plus sage et plus pondéré l'apport national,\nencore qu'il ait été arbitrairement réduit.\n   Que si l'on demandait quels sont les triomphateurs du Salon, nous décer-\nnerions la palme aux Anglais; c'est à eux que va le succès de curiosité et\nd'estime, en attendant celui d'une imitation déjà sensible dans les œuvres de\nplusieurs jeunes et qui ne peut manquer de s'accentuer.\n   On connaissait déjà Sauter, Austen Brown, Brangwyn, représentés par\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "634                                DURENDAL\n\n\ndes œuvres distinguées, mais qui ne nous apprennent pas grand'chose de\n neuf; Hayvard, Shannon, Hornel surtout, dont la charmante Idylle printa-\nnière constitue un des « clous » du Salon, -- si tant est qu'il est des « clous »\ndans cette exposition — apprennent des choses inédites sur l'art d'Outre-\n Manche.\n   Quelques bons paysages de Grosvenor Thomas, de Priestman, de Bruck-\nman, de Walton confirment la bonne impression, l'impression sérieuse, pro-\nduite par les peintres de la figure humaine.\n   A la bien étudier, la peinture anglaise, les tableaux que nous avons sous les\nyeux tout au moins, sont bien peu « jeunes », bien peu révolutionnaires, et,\nquand ils les acceptaient, les jurés ont dû se dire in petto qu'il est avec certains\nprincipes artistiques des accommodements.\n   Parmi les artistes français sérieux, — nous soulignons à dessein — il faut\nciter quelques beaux portraitistes comme Aman, Guiraud de Scévola, Desval-\nlières, Prinet, Collet, Caro-Delvaille : leurs œuvres ont moins de profondeur\nque celles des portraitistes anglais, mais elles sont souvent d'une touche spiri-\ntuelle et, dans les portraits de femmes, d'une mondanité raffinée. Ils ont le\nsentiment décoratif très développé, ces peintres au pinceau souple, adroit.\n   Dirons-nous maintenant le charme des sites champêtres de Demont, Poin-\ntelin, Ménard, Billotte, Meslé?\n   Voilà des paysagistes pour qui la composition, tout au moins la recherche\nde la meilleure mise en page, le style, l'exécution serrée ne sont pas'de vains\nmots. Le Sidaner a un coin de jardin au crépuscule, tout bonnement exquis.\nCe bijou restera, paraît-il, en Belgique, dans l'une ou l'autre galerie publique.\nTant mieux !\n   Mais, à côté de ces maîtres, que de farceurs ! Notez — ceci pour les lecteurs\nde Durendal qui ne connaîtraient pas l'auteur de ces lignes — que nous ren-\ndons pleine justice aux luministes, voire aux impressionnistes qui ont en\nquelque sorte enlevé aux peintres contemporains la taie qu'ils avaient sur\nl'œil, taie ne leur permettant pas de voir la nature du bon Dieu dans sa claire,\ndans sa radieuse beauté...\n   Oui, que de farceurs, affectant une fausse et roublarde naïveté — à moins\nque ce ne soit vraiment, comme d'aucuns le soutiennent, une réelle ignorance\nde la technique de l'art ? — qui voudraient faire prendre leurs vessies pour\ndes lanternes...\n   L'apport hollandais est peu important : le grand mariniste hollandais Mest-\ndag décline visiblement; son compatriote Bal préfère aux finesses grises les\ncolorations somptueuses des couchants.\n   Parmi les rares représentants des écoles du Nord, — car l'apport étranger est\nprincipalement composé d'œuvres anglaises et françaises — il faut citer Thau-\nlow, dont l'envoi très inégal renferme une perle, un gentil paysage norvégien,\npeint à fleur de toile.\n   Mais il est temps que nous parlions de nos compatriotes peintres et sta-\ntuaires.\n   Ils ne semblent pas s'être mis en grands frais d'imagination, ni avoir fait\nun effort bien considérable en vue de ce Salon et, si leur participation est\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "                           CHRONIQUE ARTISTIQUE                              635\n\n d'une très honnête moyenne, on y cherche vainement l'œuvre sensationnelle\n ou, mieux que cela, l'œuvre vraiment « d'art », celle qui empoigne, subjugue,\n émeut et fait passer dans tout l'être ce frisson, annonciateur du Beau.\n     Laermans, Levêque, Gilsoul, Collin et bien d'autres exposent des œuvres\n déjà admirées, vues avec plaisir sans doute, mais connues enfin.\n     Les paysans qui, en une pittoresque auberge villageoise, prennent la goutte\n « avant la grand'messe » est un tableau très admiré qui comptera dans l'œuvre\n de Frédéric; son acquisition pour le Musée de Gand, qui possède cependant\n une page analogue du même artiste, a été ratifiée par l'opinion publique. Il\n n'en est pas de même d'une toile de Van Rysselberge représentant une réu-\n nion de littérateurs, gendelettres réunis pour une lecture de Verhaeren; cette\n toile nous semble intéressante au point de vue documentaire : elle montrera\n à la postérité l'habitus de certains écrivains du commencement du XXe siècle et\naussi une façon de peindre qui aura été un moment à la mode vers cette\népoque : le point de tapisserie au pinceau et à l'huile. Sous prétexte d'encou-\nragement aux artistes, cette toile a été acquise pat la ville de Gand à un syn-\ndicat de... marchands !\n    Quelques beaux portraits dus à des pinceaux belges requièrent impérieuse-\nment l'attention : Cluysenaer (noblesse d'art oblige comme tout autre), Richir,\n Van Holder, Jacmotte, Lemmers soutiennent victorieusement la comparaison\navec les maîtres du genre anglais et français.\n    Rien d'invu, esthétiquement, dans le paysage et la nature-morte.\n    Quelques délicieux intimistes : R. Janssens, Horenbant, Melchers parlent\nau cœur et à l'esprit.\n    Il y a peu à dire de la statuaire; les sculpteurs belges subissent visiblement\nl'influence de leurs confrères français comme choix de sujets et facture; ce ne\nsont qu'étreintes et contorsions, lascives le plus souvent. L'ensemble érotique\nest dominé par l'œuvre magistrale — du beau et noble nu — de Braecke,\nl'Humanité. Il y a des qualités de vigueur dans le Carrier de Grandmoulin et\nle Laboureur de Soudeyns.\n   Quelques beaux bustes de Samuel, Lagae, Dubois, Mascré, font à l'Huma-\nnité un digne entourage.\n    Bref, un Salon de moyenne valeur, intéressant, moderne ou plutôt moder-\nniste dans son ensemble.\n    Les organisateurs atteindront-ils leur but, qui fut évidemment de faire\nadmettre par le public certaines façons de voir et de peindre : nous ne le\npensons pas. On n'extorque pas, aux Gantois surtout, l'admiration; il faut\nsavoir la gagner par des qualités de fond et de forme qui manquent à bien\ndes artistes du dernier « bateau », bateau dont les affréteurs intéressés ne\nsont pas crus sur parole.\n                                                              ALBERT DUTRY.\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "636                              DURENDAL\n\n\n\n\n                   Le neuvième Salon du Labeur\n   Qui dit Labeur, dit effort énergique, considérable ; or, à parcourir le Salon\nactuellement ouvert au Musée moderne, on ne voit pas les résultats d'un\ntravail ardu : il y a là nombre de productions méritantes, mais peu d'œuvres\ncomplètes, définitives.\n   Van Zevenberghen expose, en la meilleure place, une Laveuse de vaisselle,\nexcellent morceau de peinture dans la tradition flamande, le meilleur\ntableau du Salon.\n   Les Emigrants de Hageman, les types rustiques de Marten Melsen, les\nfigures populaires de Thysebaert sont d'intéressants documents de ce genre\nessentiellement moderne : la peinture du peuple. Hageman broie trop de\nnoir, moralement et matériellement; Melsen exagère le côté drolatique\njusqu'à la caricature et Thysebaert néglige son dessin, mais tous trois sont\nobservateurs et caractéristes.\n   Oleffe est un beau peintre et très personnel ; il a la probité de son art et\nne doit rien à autrui.\n   Ce joli dessinateur et ce délicat coloriste qu'est Thomas ne pourrait-il\nabandonner, fût-ce de temps à autre, le demi et le quart de monde qui\nméritent une étude, certes, mais ne sont pas dignes d'accaparer toute l'atten-\ntion et tout le talent d'un artiste si bien doué.\n   Quelques bons paysagistes : Merckaert, qui rappelle Gilsoul ; Le Mayeur,\nqui jette ses gourmes mais qui a du tempérament; Binard, transpositeur et\npoète délicat...\n   Thévenet a d'attachantes notations d'intérieurs vraiment « intimes », non\nseulement comme sujet mais comme interprétation.\n   Du côté des sculpteurs il faut citer : Grandmoulin et Baudrenghien très\nprometteurs, Schirren trop systématique.\n   Bref, un Salon intéressant, d'une valeur moyenne et dont les autres cercles,\ndont viendra bientôt le tour d'exposition, n'auront pas de peine à atteindre\nle niveau.\n   Puissent-ils le dépasser !\n                                                                      A. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison10-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 637, "page_fin": 640, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nous recommandons instamment à nos abonnés", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 762, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": "NOTULES\n\n  Nous recommandons instamment à nos abonnés les nouvelles\nœuvres de deux de nos amis et collaborateurs, LES FOULES\nA LOURDES, de J.-K. HUYSMANS (Paris, Stock, éditeur), et\nL'INCONNU TRAGIQUE, de notre secrétaire de Rédaction,\nGEORGES VIRRÈS, illustré de beaux dessins de FRANÇOIS\nBEAUCK, qui a exécuté également la jolie couverture (Bruxelles,\nVromant, éditeur). On peut se procurer ces ouvrages dans les\nprincipales librairies du pays. Nous rendrons compte prochaine-\nment de ces deux livres.\n                                    ***\n  Notre éditeur CHARLES BULENS vient de remporter\nLE GRAND PRIX à l'Exposition universelle et internationale\nde Milan.\n  La Rédaction de DURENDAL lui offre ses plus vives et\ncordiales félicitations à l'occasion de cette récompense haute-\nment méritée par les travaux d'une perfection absolue entrepris\npar sa maison d'édition qui est une maison de tout premier\nordre.\n                                    ***\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fasciscule deux\ndes premières Eaux-Fortes de l'artiste FRANÇOIS BEAUCK, dont nous avons\nplus d'une fois fait l'éloge ici même. C'est un début superbe, prometteur de\nbelles œuvres dans ce genre pour l'avenir. Nous félicitons vivement l'artiste\net l'engageons à persévérer dans ce nouveau genre pour lequel il semble\navoir des aptitudes spéciales et qui paraît bien correspondre à sa forte\npersonnalité.\n                                      **\n\n   C o n c e r t s Y s a y e . — La Société des Concerts Ysaye publie le plan\ngénéral des auditions qu'elle donnera au cours de la saison d'hiver 1906-1907.\nAinsi que cela a déjà été annoncé, les six concerts d'abonnement et les\nrépétitions générales publiques auront lieu au théâtre de l'Alhambra, les\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2931, "texte": " 638                               DURENDAL\n\n\n  27-28 octobre, 24-25 novembre, 15-16 décembre, 19-20 janvier, 16-17 février\n  et 16-17 mars, avec le concours assuré, comme solistes, de Mme Hermine\n  Bosetti (du Théâtre royal de Munich) et de M. Ernest Van Dyck; de\n  MM. Raoul Pugno, Emile Sauer et Mark Hambourg, pianistes; Fritz\n  Kreisler, Eugène Ysaye et Mathieu Crickboom, violonistes, et de M. Jean\n  Gérardy, violoncelliste.\n    Les programmes de la saison passée ayant été, à l'occasion du dixième\n anniversaire de la fondation des concerts, presque exclusivement consacrés\n aux œuvres d'auteurs belges, ceux de la saison qui s'ouvre seront surtout\n classiques. On y entendra notamment de Bach, un Concerto brandebourgeois;\n de Mozart, la symphonie (Jupiter) et le concerto de piano en la majeur; de\n  Mendelssohn, le Songe d'une nuit d'été et l'ouverture des Hébrides ; de Schubert,\n la Symphonie inachevée; de Schumann, le concerto de violoncelle; de\n Beethoven, le concerto de piano en ut mineur, les ouvertures d'Egmont et de\n Coriolan, la septième symphonie et, au concert extraordinaire de fin de saison,\n la symphonie avec chœurs, qui fut rarement exécutée à Bruxelles, en dehors\n des Concerts du Conservatoire et à laquelle participera la Chorale mixte de\n Dison (directeur, M. A. Voncken).\n    Comme œuvres modernes les Concerts Ysaye se proposent de faire\n entendre, en première audition, la neuvième symphonie de Bruckner, Une\njournée à la montagne de Vincent d'Indy et la danse de Salonté de Richard\n Strauss, dont ils redonneront aussi le Thyl Uilenspiegel; à noter également le\n concerto n° II pour piano de Rachmaninoff, le concerto pour violon de\n Brahms et les Variations de Joachim, le finale de la Suite wallonne de Théo\n Ysaye, le Poème symphonique de Biarent, etc.\n    Pour tous renseignements, s'adresser chez Breitkopf et Hœrtel.\n\n\n\n   C e r c l e A r t i s t i q u e . — La saison musicale de ce cercle sera inaugurée\nle 16 novembre par une soirée consacrée par Mme Clotilde Kleeberg-Samuel\nà Schumann. Viendront ensuite deux concerts donnés, l'un avec le concours\nde Mlle Bosetti et de M. Fröhlich, l'autre avec celui de Mlle Julia Culp et de\nM. A. de Greef.\n   En décembre : la Nouvelle Société d'instruments à vent, de Paris, fera entendre\nun choix d'oeuvres classiques et modernes Cette audition sera suivie d'un\nconcert donné avec le concours du pianiste-compositeur Donanyi et de Mlle Ida\nEkman, cantatrice.\n   Dans le courant de janvier, M me Wanda Landowska et Mlle Marie Buisson\ninterpréteront un programme d'oeuvres anciennes pour clavecin et pour chant.\nLe 24, piano-recital par M. Raoul Pugno.\n   Au début de février, MM. Alfred Cortot, Jacques Thibaud et P . Casais\ndonneront trois séances de trios, l'une classique, la deuxième romantique, la\ntroisième réservée aux maîtres modernes.\n   A la fin du même mois, festival Saint-Saëns avec le concours du maître et\nde M. Marix Loewensohn.\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2917, "texte": "                                       NOTULES                                      639\n\n   Le mois de mars amènera au Cercle le compositeur allemand Max Reger,\nqui y fera entendre un choix de ses œuvres.\n   Le Cercle s'est assuré en outre le concours de M. Crickboom et celui de\nM. Félix Mottl pour des concerts dont les dates seront fixées ultérieurement.\nIl vient d'engager également pour une soirée Mme Charlotte Wiehe.\n   Enfin, la saison sera clôturée par une représentation des Pèlerins de la\nMecque, de Gluck.\n                                       *\n                                      * *\n  Le concours de Rome pour la gravure a été jugé la semaine\ndernière. En voici les résultats : premier grand prix, M. Durian, de Mons,\nélève de M. Danse; deuxième grand prix, M. Moucquoy, d'Anvers; première\nmention honorable, M. Dom, d'Anvers; deuxième mention honorable, M. Van\nHoelen, de Vilvorde.\n   Le lauréat s'était signalé déjà par diverses œuvres de mérite, notamment\npar de beaux portraits de Schumann et de Tolstoï. Il fait grand honneur à\nl'enseignement de M. Danse, qui a produit les meilleurs graveurs de la Bel-\ngique. Rappelons, à ce propos, que le maître a présenté successivement six\nélèves au concours de Rome : trois d'entre eux, MM. Lenain, Dieu et Duriau\nont remporté le premier grand prix; les trois autres, MM. Montenez, Greuze\net Bernier le second prix. .\n                                                 *\n                                               * *\n   A u C o n c o u r s d e l i t t é r a t u r e d r a m a t i q u e ouvert par l'Union dra-\nmatique et philanthropique de Bruxelles, c'est M. E. Henvaux, de Liége, qui a rem-\nporté le premier prix (1,000 francs et une médaille en or) pour sa comédie\nen quatre actes. Maucroix. Le deuxième prix a été décerné à M. Armand\nVariez, de Liége, pour une comédie en quatre actes intitulée Saint-Plaix,\nhomme de lettre; le troisième, à la comédie en trois actes L'Evasion, portant pour\nsuscription \" Lapsus Calami \". Enfin, une mention honorable avec prime de\n100 francs a été accordée à la comédie-vaudeville La Justice informe (devise :\n« Des types! Pas de portraits! ».\n   Le jury, composé de MM. H. Carton de Wiart, A. Mabille, Edm. Cattier,\nG. Eekhoud et C. Lemonnier, a eu à choisir parmi cinquante-cinq pièces.\n                                              *\n                                           * *\n   L ' a b o n d a n c e d e s m a t i è r e s nous force de renvoyer au prochain\nfascicule plusieurs articles, notamment la suite de la belle étude de Tancrède\nde Visan sur Adrien Mithouard et de nombreux comptes rendu de livres et\nrevues.\n                                            *\n                                          * *\n   Œ u v r e s musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\nl a n d t . — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\nchant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "640                                              DURANDAL\n\n\n\n     Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cum symphonia. R é d u c -\nt i o n , chant et piano p a r l'auteur. In-8°, 5 francs.\n     E d i t e u r Muraille, 45, r u e d e l'Université, à Liége\n     On p e u t s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\nnotre collaborateur.\n\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Tapisseries et sculptures bruxelloises à l'exposition d'art ancien bruxellois\norganisée à Bruxelles a u Cercle Artistique et Littéraire, de juillet à octobre\n1905, p a r JOSEPH D E S T R É E , conservateur a u x Musées royaux des arts déco-\nratifs et industriels. Ouvrage illustré de nombreuses reproductions (Bruxelles,\nV a n Oest). — Les dessinateurs belges d'Ex-Libris, par SANDER P I E R R O N . Ouvrage\nillustré de nombreuses reproductions d'Ex-Libris (Bruxelles, H a v e r m a n s ) .\n  L I T T É R A T U R E : Etudes et portraits. Sociologie et littérature, p a r PAUL\nBOURGET (Paris, P l o n ) . — Mes origines. Mémoires et récits, p a r FRÉDÉRIC\nMISTRAL. T r a d u i t d u provençal ( P a r i s , P l o n ) . — Sanctuaires d'Orient, p a r\nEDOUARD SCHURÉ. 2 e édition (Paris, P e r r i n ) . — Pétrarque, sa vie et son œuvre,\np a r G. F I N Z I . T r a d u i t p a r M m e T H I E R A R D - B A U D R I L L A R T . P r é f a c e d e P I E R R E\nDE NOLHAC ( P a r i s , P e r r i n ) . — Les foules à Lourdes, p a r J . - K . HUYSMANS\n(Paris, Stock).\n  P O É S I E : Hécube, p a r LIONEL DES R I E U X ( P a r i s , F o n t e m o i n g ) . — La\nchanson des couleurs, p a r le Marquis D E PIMODAN (Paris, Messein).\n    R O M A N S : L'inconnu tragique, p a r GEORGES V I R R È S . Couverture et\nn o m b r e u x dessins de FRANçois BEAUCK (Bruxelles, Vromant). — Le jardin de\nla sorcière, par L o u i s et L O U I S E DELATTRE (Bruxelles, Association des Ecri-\nvains belges). — Les enfermés, p a r HORACE VAN O F F E L (Liége, l'Edition\nArtistique). — La rondache, par PELADAN (Paris, P l o n ) . — Sur le vif, par\nP A U L et VICTOR M A R G U E R I T E ( P a r i s , P l o n ) .\n   V A R I A : Le jubilé national de 1905. R o y a u m e d e Belgique. Compte rendu\ndes fêtes et cérémonies, qui ont eu lieu dans les villes et c o m m u n e s de\n Belgique à l'occasion du jubilé national, par T H . ROUVEZ. Avec de nombreuses\nillustrations (Bruxelles, V r o m a n t ) . — La nation belge, 1830-1905. Conférences\njubilaires faites à l'Exposition internationale et universelle d e Liége en 1905\n(Liège, Desoer; Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 694, "texte": ""}, {"page_pdf": 695, "texte": ""}, {"page_pdf": 696, "texte": ""}, {"page_pdf": 697, "texte": ""}, {"page_pdf": 698, "texte": "LE   BRACONNIER\n     EAU-FORTE          DE\n FRANÇOIS B E A U C K\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": ""}, {"page_pdf": 700, "texte": "                   Dante Alighieri\n                                                  Notes cursives.\n\n               LA Divine Comédie est tout action : action de grâce,\n                 dans le Paradis; action de douleur, mélangée\n                 d'espérance, dans le Purgatoire; action d'impré-\n                 cation ou d'orgueilleuse impénitence, dans\n                 l'Enfer... Chacun des innombrables person-\n                 nages, illustres ou ignorés, que Dante rencontre\n                 sur sa route, se présente à lui, ici, avec l'obsti-\n                 nation de son crime; là, en proie aux affres de\nl'attente, dans l'aspiration à une rémission que le Ciel retarde\net à laquelle la Terre, indifférente ou oublieuse, ne concourt\npas... Combien qui, à l'exemple de Buonconte, tombé sur le\nchamp de bataille de Campaldino, mendient de l'insolite pas-\nsant l'aumône d'une prière dont ils ont espéré en vain le soula-\ngement de ceux qu'ils avaient aimés?... Mais, tous ces morts,\nils sont bien moins préoccupés, pour la plupart, de leur destin\nactuel que de la fortune de leur renommée en ce monde qu'ils\nont quitté. C'est leur commune et ardente curiosité : que sur-\nvit-il de leur souvenir parmi les hommes? Et ne vaudrait-il pas\nmieux même n'être en mémoire que de ses ennemis, plutôt\nque d'apprendre que rien de toi, nul vestige de tant de\nvolontés ou de larmes, ne subsiste en cette vie longue de désirs,\ncourte de satisfactions? L'apparition d'une créature vivante a\nouvert dans les perspectives embrasées et fuligineuses des\nabîmes infernaux comme une soudaine porte de fraîcheur et de\nnostalgie, tellement que, distraits un instant de leur peine, les\ninfortunés qui souffrent là tournent un regard anxieux et avide\nvers cette existence terrestre qu'ils ont vécue en douceur ou en\nviolence, mais dont tout leur paraît regrettable et cher, jus-\nqu'aux fautes même qu'ils expient... Car, si horrible qu'ait pu\nêtre leur passé, quel pourrait-il leur apparaître, sinon grand et\nmagnifique, du point de vue d'un présent si affreux? Il ne se\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": " 578                           DURENDAL\n\n\n  peut pas qu'il n'appartienne au tempo felice auquel la Pia, triste\n  et tendre victime, fait allusion : Nessun maggior dolore...\n     Et quand même, pourtant, ces poignantes réminiscences\n  engendreraient-elles moins de souffrance que d'exaltation en\n  l'une ou l'autre de ces âmes, si, parmi elles, il s'en trouvait de\n  plus enclines au rêve qu'à l'action. Mais il n'y en est point de\n cette sorte, et tous, damnés et pénitents, comme leur évocateur\n  lui-même, sont des êtres en transe : la vie, ils n'ont jamais songé\n  à la rêver, mais à la vivre; ils l'ont voulue toujours, toute, avec\n une volonté inassouvie et véhémente, toute combattante, tout\n agie. Ils ne le connaissent pas, le rêve qui interrompt, tout à\n coup, l'effort de l'homme du Nord, détend son énergie, relâche\n l'activité de ses mains subitement découragées, le retourne vers\n lui-même, vers le monde, pour les interroger, pour tâcher de\n savoir d'eux d'où ils viennent, où ils vont, et goûter l'enivre-\n ment sombre de leur commun néant... La terre, là-bas, est trop\n belle et trop lumineuse; les choses, lustrées d'air transparent,\n prennent un éclat trop vif et un trop évident relief : et tout, les\n rivages, les montagnes et la mer, y est en rythme et en har-\n monie. Au lieu de refouler l'homme en lui-même, de faire\n refluer sa pensée en méditations confuses et tristes comme les\n eaux d'un fleuve refoulées par le rigoureux Océan dans les maré-\n cages de son estuaire, la Nature, en cette contrée heureuse, le\n sollicite, le tire à elle, incline son esprit à la clarté, à l'ordre...\n    S'il rêve, cet homme-là, son rêve sera un désir entravé, une\naspiration combattue, et sur lesquels sa pensée brisera et écu-\nmera sans s'arrêter, comme le flot de la rivière sur les roches\nqui font obstacle à sa course. Ses imaginations vont vers leur\nbut ; leur impétuosité les entraîne ; elles ne dérivent pas, ni\nne s'épandent pour stagner, immobiles, en des bas-fonds sans\nissue.\n    Les saints italiens ne se retirent point du monde, mais, au\ncontraire, s'y mêlent. Ils s'appellent François d'Assise, Cathe-\nrine ou Bernardin de Sienne : ce ne sont pas des mystiques,\nmais des agissants qui pacifient les peuples dont ils partagent\nl'existence et parmi lesquels ils évangélisent, non seulement\nde leur parole, mais de leur exemple, de l'allégresse de leur\ndépouillement et de la candeur de leur joie spirituelle.\n    La musique italienne n'analyse ni ne décrit, elle chante...\nEt, si, dans les arts plastiques, la Péninsule a subi, un siècle, la\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                        DANTE ALIGHIERI                        579\n\ncontagion réaliste venue du Nord, on peut croire que ce n'était\nlà qu'une passagère déviation de son génie naturel et que la\nRenaissance classique, vraiment, l'a ramenée dans les voies de\nson instinct.\n   La réalité, les hommes du Nord, on croirait qu'ils l'ont tou-\njours saisie d'une main d'autant plus passionnée que leur imagi-\nnation hallucinée et leur âme irrésolue tendaient davantage à\nen dissoudre la claire notion en eux : de sorte que les images si\nrudes et si énergiques qu'ils ont fixées d'elle, c'était, en quelque\nsorte, pour se la persuader, cette réalité, afin d'imprimer en\neux-mêmes le sentiment de son évidence... Leur art, étrange et\nrudimentaire, à l'âge roman, armé d'une technique puissante,\nplus tard, mais efforcé, toujours, vers l'expression de la vie,\ns'infiltra en Italie, et la comparaison de ses ouvrages mouve-\nmentés et pathétiques fit pâlir, aux yeux de celle-ci, le prestige\nde ses œuvres, à elle, orientées vers la pompe et la grâce plutôt\n que vers la nature.\n   On vint à celle-ci, mais, bien qu'elle soit, et par excellence,\nordre et logique, ces derniers n'étant pas apparents, comme\nlorsqu'il, sont organisés par la main artificieuse de l'homme,\nbientôt ils parurent insuffisamment sensibles. La nature et l'art\nne satisfirent plus : il fallut embellir l'une, grandir l'autre...\n Peut-être, l'humanisme n'a-t-il été qu'un des moindres éléments\n d'une révolution inévitable et le génie italien devait-il, néces-\nsairement, transformer le réalisme et tourner en spectacle et en\n élégance le relief violent et douloureux du vrai, le cri saignant\n de la vie qui opprime ou qui obsède?...\n\n   Le commentaire de la Divine Comédie n'est jamais fini. Nous\nne disons pas l'interprétation, fixée, elle, par tant de patients\ntravaux, de recherches, d'érudition philocophique, théologique\nou historique, réserve faite de la part inévitable de la contro-\nverse. Mais le commentaire, chacun qui se penche sur le sombre\nmiroir éclatant dans lequel le poète a reflété l'âme de son époque\nen même temps que son apparence, chacun peut y ajouter, selon\nqu'il est capable de communion avec une telle pensée, toujours\nen effervescence de douceur ou de colère.\n   La beauté est indéfiniment féconde ; elle n'est pas une fois\npour toutes; elle se donne incessamment sans se diminuer ou,\nplutôt, elle s'augmente de tout ce qu'elle a inspiré. L'esprit\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": " 580                          DURENDAL\n\n\n saisit l'esprit et, peut-être, n'y a-t-il de beauté supérieure que\n celle qui demande à être interrogée, et unissant, comme la vie\n même, la clarté au mystère, ravit à la fois et inquiète, et sti-\n mule...\n   Le poème du Dante surabonde de clartés et d'obscurités :\n avec sa scène à triple étage ou la spirale babélique de ses\n cercles en ascension vers l'inaccessible, il évoque les Mystères\n émouvants et contrastés du moyen âge et, aussi, le peuple de\n pierre dont la souffrance, la joie ou l'adoration ont été éternisées\npar les sculpteurs des cathédrales. C'est comme une de ces\nfaçades puissantes et hautes où, ombres et saillies, s'agitent,\nprient ou travaillent des multitudes de fourmillantes figures...\n Les secrets de la vie et de la mort sont écrits là, toute la vie,\ncelle d'ici et celle de par delà, la création de l'homme et sa\nrédemption, Adam et les patriarches, les rois et les prophètes,\ntous ceux dont l'existence fut comme un pas de l'humanité vers\nl'avènement du Messie; puis encore, le Christ jugé et jugeant,\nla Vierge Marie douloureuse et triomphante et, parmi les buc-\ncins et les hymnes, la Résurrection des morts et le Jugement\ndernier... Tout cela encadré, entrecoupé, débordé par une flo-\nraison étrange, naturelle et imaginaire, dans les entrelacs et les\nfestons de laquelle surgissent mille images de réalité ou d'abs-\ntraction, les Travaux et les Mois, les Vertus et les Vices, l'an-\ntique sagesse d'Esope, les miracles des saints, la justice de\nTrajan et la gloire de Constantin, les exploits d'Hercule et\nceux de Roland et d'Olivier, et, enfin, des bêtes sans nombre,\nfabuleuses ou mythologiques, les dragons, les hydres, les\nfaunes, les lices, les hippocentaures, hommes-bêtes ou dieux-\nbêtes, toutes la zoomorphie païenne foulée aux pieds de Jésus,\ndes apôtres et des martyrs...\n   Certains des éléments décoratifs des édifices médiévaux ont\nexercé la sagacité des chercheurs et des érudits, qui leur prê-\ntaient un sens abscond, alors qu'ils constituaient simplement la\nnaïve imitation de motifs familiers à l'ancien Orient, dessins\nornementaux de tapis et d'étoffes, fantaisistes damasquinures\nde cuivres. On incline parfois à supposer qu'un phénomène\nanalogue a dû se produire pour l'œuvre du Dante et que tel ou\ntel détail, indifférent en lui-même ou arbitraire, a, par une trop\nminutieuse ou trop savante exégèse, été chargé d'un excès\nd'intentions significatives. Il est vrai que le poète a poussé lui-\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                         DANTE ALIGHIERI                        58l\n\nmême ses admirateurs dans cette voie, en affirmant, dans le\nConvito, par exemple, que chacun de ses vers comportait deux\nou trois acceptions : coquetterie, sans doute, née de l'inclination\nde l'époque vers l'abstraction imagée, l'enchevêtrement des allé-\ngories ou des symboles, et de la conception de l'école qui effa-\nçait, pour ainsi dire, l'identité des choses pour percer jusqu'à\nl'idée dont, selon elle, elles n'étaient que les signes ou les attri-\nbuts. A certains égards, pour les esprits superficiels du moyen\nâge, il ne pouvait y avoir de profondeur que dans la compli-\ncation.\n    Mais si le Dante a pensé avec son siècle et comme lui, il a pensé\naussi au-dessus de lui : la réalité, fusion du passé et de l'avenir,\nlui est apparue toute vive, échevelée, douloureuse et belle, et\nc'est elle qu'il a peinte, non point immobilisée dans un système,\nmais dans sa vérité houleuse et tragique... Le désordre était\npartout, dans tous les domaines, et le conflit, la haine, les âpres\nconvoitises et les jalousies intestines. Et, sans doute, les classe-\nments spéculatifs de la pensée contemporaine étaient-ils d'au-\ntant plus catégoriques, la structure idéale qu'elle rêvait pour\nla société d'autant plus méthodique que ses aspirations à l'ordre\nétaient plus démenties et plus déçus ses désirs de paix et son\nbesoin de sécurité? L'Alighieri lui-même, victime des factions\nflorentines, témoin écœuré de l'anarchie d'ambitions et de bru-\ntalités qui sévissait en Italie, était hanté par le système de cette\nmonarchie, hiérarchie de souverainetés, sous l'égide bienfai-\nsante et pacificatrice de l'empereur, héritier des Césars... Car,\ns'il fut, à cause de l'injustice subie et méprisée, Gibelin « par\nforce », sa foi dans les vertus de l'Empire montre qu'il le fut\naussi par chimère!...\n    S'il fallait en croire Gabriele Rossetti, le père du peintre-\npoète, le Dante aurait poussé la fureur politique jusqu'à faire\nde son poème un véritable grimoire où chaque mot aurait été\nsubrogé à quelque signification secrète, chaque vers bourré\nde sous-entendus occultes et ténébreux, compréhensibles seule-\nment pour les adeptes, possesseurs de la clef de cette laborieuse\ncryptographie. Le mot tal (un tel, un certain), par exemple, que\nle poète emploie, quelquefois, d'une façon assez équivoque, cons-\ntituerait la désignation convenue, par les initiales, de l'empereur\nHenri VII — Teutonico Arrigo Lucemburghese (Henri, Allemand\nluxembourgeois). Folle hypothèse de vieux carbonaro, exilé, lui\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "582                        DURENDAL\n\n\naussi, et exaspéré, errant, en mâchant la fièvre et l'amertume\nde ses espérances contredites, dans les rues brumeuses de\nLondres! Quelle inspiration, en effet, serait conciliable avec de\nsemblables préméditations? Et si celles-ci étaient vraisembla-\nbles, les êtres et les choses de la Divine Comédie qui surgissent,\nilluminés par les brusques flamboiements, par les nostalgiques\nlueurs de ses tercets ou en silhouettes pleines de vie et de cou-\nleur, profilées sur un écran de flammes, devraient y apparaître\nfigées, avec l'aspect des images prises dans la matière inflexible\net vitrifiée de la mosaïque!\n    Parfois, on voudrait oublier les scoliastes et les commenta-\nteurs, tous ceux dont les patients travaux ont contribué à enri-\nchir l'annotation et l'intelligence du poème, qui ont dressé\nautour du monolithe dans les frises étagées duquel le génie a\ntaillé mille figures, investies à la fois de la séduction vertigi-\nneuse de la vie et de l'éternité de la pierre, des échafaudages\nsecourables... Ceux-ci nous mettent à portée de tout le détail\nprodigieux de l'oeuvre, mais aussi ne nous empêchent-ils pas\nsouvent d'en embrasser la formidable et majestueuse étendue?\nOn aimerait à venir à la masse impressionnante du monument\navec la fraîcheur de son ignorance; et que tout ce que l'on sait\net tout ce que l'on apprend sur le sens de tel vers sibyllin, sur\nles antécédents de tel personnage soit, comme les inscriptions\ndes reliefs primitifs de Parme, de Modène ou de Vérone,\noblitéré ou presque illisible. Vie confuse, mélangée et\n multipliée de mystère : il y a une satisfaction et une sérénité\n dans le savoir, mais l'énigme irrésolue est pour l'esprit et pour\n l'âme un aiguillon, et elle se prolonge en angoisse et dure en\nbeauté. Une main d'artisan a créé ces bêtes hideuses, ces faces\n grimaçantes, les yeux écarquillés, qui ricanent ou menacent\n sur les chapiteaux ou sur les architraves des églises romanes ;\n elle y a peut-être mis une pensée, perceptible à l'intelligence\n du temps et sur laquelle, depuis, la pierre s'est refermée —\n une pensée, claire alors, inexplicable aujourd'hui, et dont la\n vie conservée et l'obscurité accrue nous fascinent et nous\n inquiètent...\n\n  Béatrice brille au Dante comme l'étoile de Bethléem aux\nbergers et aux mages. Et il arrive qu'elle semble rivaliser, dans\nson esprit, avec la Divinité même et que les gloires du Ciel se\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                               DANTE ALIGHIERI                583\n\nsoient augmentées de sa présence. Mais l'imagination du poète\ns'est jouée à d'autres femmes, moins idéales, pécheresses ou\nvictimes... Et aussi son cœur, mais le rayonnement de Béatrice\na repoussé dans l'ombre la personnalité de celles-là...\n   « Tout un essaim de créations tragiques ou charmantes se\ngroupe autour de Béatrice. Un rapide coup d'œil jeté sur Dante\net son époque nous le montre dans la vie, entouré de penseurs\net d'amis. Un rapide coup d'œil jeté sur son œuvre évoque à nos\nyeux une constellation poétique et féminine ; il y a celles qui\nvivaient encore, du moins nous pouvons le supposer, au moment\n où fut écrit le poème : Giovanna, dite Primavera, l'amie de\n Guido Cavalcanti, puis la consolatrice touchante qui symbolise\nla Philosophie; Nella, veuve de Forese, et la mystérieuse Gen-\ntucca, de Lucques. Il y a les protectrices que Dante se reconnaît\ndans l'au-delà, les dames célestes dont l'influence le sauve dans\nla forêt obscure et auxquelles il doit de rencontrer Virgile. Et\ndans son voyage redoutable, il aperçoit des mortes : Francesca,\ndont l'ombre flottante vint peut-être hanter ses rêves au foyer\ndes Polenta, ses hôtes à Ravenne, dernier refuge de l'exilé,\npatrie de Francesca de Polenta, connue dans l'histoire et dans\nla poésie sous le nom de Françoise de Rimini; Manto, la devi-\nneresse, qui choisit l'emplacement de Mantoue, patrie de Vir-\ngile, Manto, difforme et hideuse, ainsi qu'une tragique gar-\ngouille; Marcia, l'épouse de Caton, qui demeure, elle, toute\nsymbolique. A travers le Purgatoire apparaissent Pia et Sapia,\nces âmes souffrantes, mais douées d'une espérance qui ne peut\nfaillir, la première peinte à fresque, la seconde hardiment\nsculptée. Dans la vie ou dans l'histoire sacrée (aucune de ces\nhéroïnes n'appartient à la fiction, et rien ne ressemble moins à\nune fiction que la Divine Comédie), l'Alighieri choisit encore des\nfigures de femmes : Lia et Rachel, ombres transparentes de\nMathilde et de Béatrice, Mathilde. et Béatrice, Piccarda,\nCunizza. Le Convito nous parle de Marthe et de Marie, des\nsaintes femmes de Galilée... »\n  M me Faure-Goyau, au beau livre : les Femmes dans l'œuvre du\nDante (1), de laquelle nous empruntons ces lignes, a isolé avec\nson art délicat et la délicatesse de son tact féminin ces fantômes\nde grâce ployante qui traversent, fugitifs, les tourbillons du\npoème et qui, au milieu dé tant de forces déployées ou vain-\n\n (1) Paris, 1902. Librairie académique Perrin.\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "584                          DURENDAL\n\n\ncues, mettent leur faiblesse touchante ou douloureuse, l'obsti-\nnation de leur amour ou de leur dévouement, la compassion de\nleur sourire. Ce sont comme les phases de clarté, les aubes de\nla pensée grave ou brûlante de l'Alighieri ; les repos, les fon-\ntaines des voies incandescentes et poudreuses de ce pèlerin de\nl'exil et de l'au-delà. M me Faure-Goyau a rassemblé pour nous\nles traits épars et, souvent, à peine entre-aperçus, de ces phy-\nsionomies de femmes dantesques, et son commentaire est de\nceux dont on peut dire qu'ils ont fait fleurir en beautés nou-\nvelles la beauté dont ils se sont alimentés.\n    Toute l'œuvre du Dante gravite autour de Béatrice ou, pour\nainsi dire, s'achemine vers elle. Elle luit sans cesse à ses hori-\nzons; elle est comme l'apothéose de son amour et de sa foi.\nMais le poète l'a évoquée aussi dans la vie familière de Flo-\nrence, et elle passe entre les rimes ambiguës de la Vita Nuova,\nainsi qu'une apparition brillante et silencieuse, car il semblerait\nque, sur la terre, Dante n'ait jamais échangé une parole avec\nelle. Il la voit riant parmi ses compagnes; il la rencontre et elle\nle salue avec courtoisie ou détourne dédaigneusement la tête;\net ces mouvements se répercutent en allégresse intense ou en\nindicible souffrance dans le cœur du jeune homme, dont la\nsensibilité avait, peut-être, été hâtivement meurtrie par la pri-\nvation précoce de la tendresse maternelle : « L'accumulation,\nla condensation de vie intérieure que nous remarquons chez\n Dante, observe avec finesse Mme Faure-Goyau, ne proviendrait-\nelle pas d'une habitude de refoulement prise dès l'enfance?\n Il faudrait un volume pour expliquer le mystère qui, dans sa\nvie, porte le nom de Béatrice, mais on s'expliquerait assez bien\n que l'image de la fillette florentine eût grandi, se fût idéalisée\n en cette exaltation silencieuse. » Et, en effet, on peut croire que\n Béatrice fut pour lui comme la vivante incarnation des visions\n et des espoirs de sa taciturne solitude et qu'il l'a aimée enfant\n de toute son enfance et de tout son amour refoulés. Et, dans la\n suite de sa carrière, ne l'aima-t-il point de son exil, de ses dou-\n leurs et, toujours davantage, de tout ce qu'il lui avait donné?\n Car, créature passagère et incertaine, il l'avait recréée selon\n l'ampleur de sa pensée et de son cœur : et il la chérissait à la\n fois comme un souvenir de lointaine félicité et comme son\n œuvre : œuvre et souvenir grandis ensemble à force d'années,\n de routes et de larmes...\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                       DANTE ALIGHIERI                       585\n\n   De sorte que, où que le verbe du poète la suscite, au milieu\nd'une fête florentine ou à l'issue du Purgatoire, qu'elle soit\nThéologie ou Amour, qu'elle n'ait d'autre langage que le rire\névasif du plaisir innocent ou qu'elle parle avec une austérité\ndivine, ses apparitions nous émeuvent, parce que, dans la réa-\nlité comme dans la fiction, elle a dominé, pour la conforter et\nla guider, toute la vie de Dante et est devenue l'émanation\nsublime de cette âme puissante et blessée...\n\n                               II\n\n    Le Dante était — au rapport de Boccace — accouru de Paris\npour assister au triomphe de Henri VII, l'alto Arrigo, dont il\navait affirmé les droits dans son traité De monarchiâ et par une\nlettre comminatoire adressée aux Florentins; mais le trépas\nprématuré de ce souverain ayant déçu ses vœux, il reprit la\nvoie douloureuse du fûoruscito, de l'exilé pauvre, nourri du pain\nhumiliant et amer de l'étranger. Errant de lieux en lieux,\nl'illustre contumace fut recueilli par Uguccione della Fag-\ngiuola, tyran de Pise et de Lucques ; mais le poète vagabond\nne. trouva point en ce séjour la paix durable à laquelle il aspi-\nrait : en 13l6, Uguccione était chassé par ses sujets et son hôte\nl'accompagnait à la Cour de Cane della Scala, seigneur de\nVérone.\n    L'Alighieri rencontra auprès du « grand Lombard » l'hospi-\ntalité la plus libérale; égards amplement récompensés, d'ail-\nleurs, par quelques vers du Paradis qui immortalisent, avec la\ngratitude du poète, le nom de son bienfaiteur. Cependant, vers\n1320, obéissant, soit à une invitation, soit à son humeur\ninquiète et ombrageuse, il quittait Vérone pour se rendre auprès\nde Guido da Polenta, seigneur de Ravenne, et mourait dans la\nvieille capitale de l'Exarchat byzantin, le jour de la fête de\nl'Exaltation de la Sainte-Croix, 14 septembre 1321, à 56 ans\net 4 mois.\n    Florence a tenté plusieurs fois, vainement, de faire rentrer\ndans sa patrie le corps du plus glorieux de ses enfants ; Ravenne\ngarde jalousement son mausolée et, en vérité, il semble qu'il\n soit mieux là, à l'écart de la vie, loin des clameurs tumul-\ntueuses et futiles du siècle : Héraut épique d'un empire à son\n déclin, il était venu chercher le repos parmi les sombres et\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\n\nmagnifiques reliques, les somptuosités posthumes d'un empire\ndès longtemps révolu. Et quel silence que celui des ruines pour\napaiser les orages de sa pensée? Quelle sépulture — tombeau au\nmilieu d'un tombeau — plus digne de son grand cœur passionné,\nlas de tribulations, d'espérances et de combats?\n   Sa vie s'achève à la fois avec son poème : il composa le dernier\nchant du Paradis à Ravenne et s'éteignit peu après, consumé\nmoins, peut-être, par la vie que par son rêve.\n   On a fréquemment représenté les chants du Paradis comme\ninférieurs à ceux de l'Enfer et du Purgatoire : opinion née de\nl'idée préconçue que le poète de la vengeance et de l'expiation\nne pouvait trouver en ses sentiments ulcérés les accents d'hu-\nmilité et d'extase, aptes à célébrer les inconcevables suavités\ncélestes. Cependant, la troisième partie de la Divine Comédie ne\ntémoigne non seulement d'aucune défaillance, mais, au con-\ntraire, apparaît comme le pur et lumineux couronnement, le\nnécessaire épilogue inspiré qui donne sa pleine signification à\nl'œuvre extraordinaire du grand Florentin. Les allégories théo-\nlogiques y tiennent probablement une trop grande place pour\nle lecteur moderne, mais aucune obscurité ne voile, heureuse-\nment, la limpide beauté des chants consacrés à la glorification\nde saint François et de saint Dominique. Et, dans le Paradis\nmême, le Dante ne renonce pas à sa rancune d'exilé : il y ren-\ncontre son aïeul Cacciaguida qui l'entretient des jours anciens\noù les citoyens de Florence vivaient unis dans la simplicité et\nla vertu, avant l'assassinat sur le Pont-Vieux du jeune Buondel-\nmonte de Buondelmonti, fiancé infidèle d'une Amadei... Parjure\net meurtre qui engendrèrent les inimitiés mortelles qui divisent\nencore la cité contre elle-même !\n   La haine et l'amour de Florence s'entrelacent, pour ainsi dire,\ndans le cœur de l'Alighieri et, souvent, les deux sentiments\ntrouvent une expression simultanée. Et, à vrai dire, il s'agit ici,\nnon point de deux sentiments, mais, plutôt, des deux formes\ndu même sentiment, où l'amour est amour, et amour aussi la\nhaine!\n   Il avait rejeté avec indignation une amnistie déshonorante,\nmais sans abandonner l'espoir de revoir un jour la maison pater-\nnelle : « Ah ! s'exclame-t-il dans le Convito, s'il eût plu au Dis-\npensateur de l'univers, et que les autres n'eussent point failli à\nmon égard, et que je n'eusse point souffert une peine injuste-\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                             DANTE ALIGHIERI                   587\n\nment; une peine, dis-je, d'exil et de pauvreté, puisque ce fut la\nvolonté des citoyens de la très belle et très fameuse fille de\nRome, Florence, deme jeter hors de son doux sein, dans lequel je\nsuis né et ai été nourri jusqu'à la maturité de ma vie, et dans\nlequel je désire de tout mon cœur reposer mon âme fatiguée et\nterminer le temps qui m'est donné. »\n   Le grand poète connaissait l'intensité des fureurs politiques\net combien elles étaient implacables et persistantes, et toute-\nfois, dans sa magnanime crédulité, il s'imaginait parfois que la\nrenommée grandissante de son œuvre merveilleuse inclinerait\nses ennemis à la générosité et lui rouvrirait l'accès de la belle\nbergerie, del bello ovile, où s'écoula son enfance. « J'y reviendrai\npoète, s'écrie-t-il,et je prendrai la couronne lyrique dans l'église\nde mon baptême... » (1).\n                    Ritornerô poeta, ed in sul fonte\n                Del mio battesmo prenderô '1 cappello.\n\n   . Mais la haute tendresse et la mélancolie de cet appel devaient\nrester sans écho.\n     Poète éponyme, à l'égal d'Homère, il a fait passer dans son\npoème l'intégral savoir de son temps, toute sa pensée, ses tumul-\ntueuses et confuses aspirations. Il marque d'un trait indélébile\net lapidaire la physionomie féroce et raffinée des tyrans ita-\nliens; suggère en quelques mots, d'un raccourci tragique et\nsculptural, l'histoire sanglante de ces fières et libres communes :\nPise, Sienne, Arezzo, Bologne... Il s'institue le juge des con-\ntemporains, morts et vivants, traîne les uns sur la claie des\nsupplices infernaux ou les salue dans les jardins éthéréens,\npoursuit les autres de ses prophéties ou de ses objurgations. Mille\nvoix diverses et discordantes semblent s'élever de cette étrange\n épopée : gémissements stridents des damnés, implorations des\nâmes du Purgatoire, cantiques exultants des bienheureux et des\nsaints, auxquels le poète ajoute les accents de ses propres dou-\nleurs ; où retentissent, confondus, son amour pour Béatrice, le\n regret et la contrition de ses fautes et de ses erreurs, les cris\n irréfrénés et vindicatifs de sa colère... La satire, l'élégie,\n l'hymne se succèdent ou même se mélangent dans la Divine\n Comédie, et il semble souvent qu'elle « chante en pleurant »,\n\n  (1) Paradno, XXV, 5-10.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "588                                   DURENDAL\n\n\ncomme ces âmes lamentables et négligées qui attendent leur\nrachat d'une prière que nul vivant ne se soucie de formuler...\nL'effervescence est partout, tantôt tendre jusqu'à la suavité,\ntantôt sauvage jusqu'à la férocité. Tels vers secouent leurs\nimages comme une torche brandie, ardente, dans un éclat de\nténèbres et d'épouvante ; tels autres ne sont que nostalgie\ndélicieuse et affligée ou songeuse évocation des changeants et\npurs paysages toscans, des belles architectures, des œuvres\nd'art éparses dans la Péninsule; — et le regard du poète\nembellit et magnifie tout ce qu'il contemple, exalte la couleur\ndes arbres et des fleurs, donne un lustre nouveau aux choses\nsur lesquelles ses yeux s'arrêtent. Tous les aspects du siècle se\nréfléchissent dans les rimes fières du grand songeur, errant de\nseuil en seuil, rongé de désir, l'esprit sans cesse tourné vers\ncette Florence qu'il adore et injurie — « où, lui prédit son\n maître Brunetto Latini, tous les partis auront faim de toi —\nl'uno parte e l'altra avranno fame di te », mais dans laquelle il ne\nveut pas rentrer au prix d'une avilissante formalité qui devien-\ndrait comme l'aveu public d'une culpabilité qu'il dénie. Et quels\nhéros enivrés de leur souffrance, de leur crime ou de leur\norgueil : Paolo Malatesta et Francesca di Rimini, Pia Tolomei,\nFarinata degli Uberti... Combien d'autres dont la figure est\nfrappée à jamais dans le bronze de ces tercets, avec le relief et\n le raccourci terribles dont, seul ensuite, Michel-Ange retrouva\n le secret en peignant la voûte de la Sixtine...\n    Le poète avait grandi dans la persécution et dans l'exil; la\ngloire, une gloire universelle, populaire, allait environner son\ntombeau. Les universités ouvraient des chaires réservées au\n commentaire de la Divine Comédie, à l'étude du style de l'œuvre\n qui avait fixé la langue italienne, cette langue « vulgaire »,\n à laquelle, en 1265, Brunetto Latini préférait encore « la deli-\n table parleure » de France. On voit dans la cathédrale de\n S. Maria del Fiore un tableau représentant l'Alighieri (1) com-\n\n   (1) Jusqu'à quel point cette effigie est-elle authentique ?... Parmi les images connues\nou supposées de Dante, on peut citer :\n   Au XIVe siècle, dans la chapelle du Podestat, au Bargello, le fragment de fresque\noù le poète aurait été représenté, à côté de Brunetto Latini et de Corso Djnati ; dans\nl'église inférieure d'Assise, la fresque la Chasteté, où il faudrait reconnaître le Dante\nsous le costume d'un tertiaire franciscain. Cette dernière œuvre est de Giotto, à qui la\nfresque du Bargello est également attribuée, sur la foi de Vasari.\n   AuXVesiècle, le portrait à la fresque exécuté à la villa Legnaia par Andrea del Cas-\ntagno (+ 1457) ; celui, cité dans le texte, qui date de 1465 ; ceux dessinés par Botticelli,\ndans ses illustrations de la Divine Comédie, vers 1481.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                                  DANTE ALIGHIERI                                      589\n\n\nmandé et payé à Donenico di Michelino par les ouvriers et les\nartistes qui travaillaient, en 1465, à cet édifice... Touchant et\nsignificatif hommage des humbles, des anonymes collabora-\nteurs de Brunelleschi à l'auteur de ce poème tout pétri de la vie\net des afflictions de la cité, de ses crimes et de ses victoires :\nmémorial de gloire et de honte qui fait songer au roide et\nmajestueux palais de la commune florentine, sur les épaisses\nmurailles duquel on voit à la fois les armoiries des citoyens\nillustres de la république et les crocs de fer auxquels étaient\nsuspendus les cadavres pantelants des suppliciés!...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    Il n'y a que des similitudes de costume (manteau, tunique ou si marre et chaperon\nrouge ou grenat) entre le portrait du Dôme, celui de la villa Legnaia et celui du Bar-\ngello. Le rapprochement de ce dernier avec l'image du Dôme est difficile, l'un étant de\nprofil ; la seconde, de face, mais les caractéristiques difTèrent. Quant à la physionomie\ndonnée au poète par Andrea del Castagno, elle est complètement dissemblable de\ncelle du Bargello et de celle du Dôme. Botticelli, lui, semble s'être inspiré de celle-ci.\n    Il paraît donc résulter de ce qui précède que leXVcsiècle ignorait la présence au Bar-\ngello d'un portrait du Dante, car il n'est pas à supposer que les artistes de ce temps, de\ntendances réalistes, ne se fussent pas servi de ce modèle.\n    Le texte de Vasari, qui a accrédite l'opinion que la fresque du Bargello — découverte\nen 1840 — était de la main de Giotto et que le Dante figurait au nombre des personnages\nreprésentés par le peintre, se trouve dans la Vie de Giotto. L'annaliste, louant l'habileté\ndu maître dans le portrait (habileté qui, il faut le remarquer, n'apparaît nullement dans\nles grandes œuvres avérées de l'artiste), rapporte qu'il peignit « comme on le voit encore\naujourd'hui, dans la chapelle du Podestat, Dante Alighieri, son contemporain et grand\nami... » et plus loin : « Dans la même chapelle, se trouve, de la main du même,\nle portrait de ser Brunetto Latini et celui de M. Corso Donati, grand citoyen de ce\ntemps. . »\n    En admettant l'assertion de Vasari, informé donc de particularités oubliées au siècle\nprécédent, on peut se demander d'abord si ces trois effigies étaient voisines, comme\ncelles que l'on tient pour répondre a ces désignations ou si, qu'elles fussent isolées ou\nras semblées, elles ne figuraient point dans une autre partie, détruite à présent, de l'œuvre?\nVoilà des éléments sérieux de doute — et qui s'accroîtront si l'on songe que, même en\ntenant pour possible la réunion dans une commune glorification de Brunetto Latini, et\nde deux adversaires acharnés, puisque l'un appartenait à la faction noire et l'aulre à la\nblanche, comme Corso Donati et l'Alighieri — il resterait à comprendre comment\nl'effigie de celui-ci, peinte, sans doute, avant l'exil (1301), a été maintenue par la suite\ndans le palais du chef de la République, tandis qu'il était banni et sa tête mise à prix!\nIl faudrait se méprendre singulièrement sur les passions politiques de la Florence du\nXIVe siècle pour accéder à une semblable hypothèse.\n    Enfin, en acceptant toutes ces circonstances étonnantes et l'attribution à Giotto, on\npeut dire encore que le personnage de la fresque d'Assise que l'on signale comme repré-\nsentant le Dante a des traits fort différents de celui du Bargello ; ici, par exemple, la\n figure régulière, le front bombé, le sourcil droit; là. la bouche et le menton proémi-\nnents, le front fuyant et le sourcil arrondi, etc. Il est vrai que les restaurations rendent\nces comparaisons peu probantes.\n     En somme, il faut écarter Giotto du débat, ou le Dante, car si le portrait est authen-\n thique, il semble bien que l'exécution devrait en être reculée jusqu'au dernier tiers du\nXIVe siècle, époque à laquelle un hommage solennel de cette sorte rendu au grand pros-\n crit, amnistié par la mort et par son génie unanimement admiré, en Italie, n'apparaî-\n trait plus improbable.\n     Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, en vérité, rien ne pourra faire, désormais, que le pèlerin\n de la Divine Comédie ne conserve dans les imaginations l'apparence belle et fière de\n l'inconnu du Bargello, et. l'on pourra toujours dire : \" Si ce n'est le Dante, ce devrait être\n le Dante !... \"\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "      Les Saisons da Cœur\n                                                  PRINTEMPS\n\n\n                L'Etang nocturne\nSur l'étang vert et frais du pré    crépusculaire\nLa nappe de l'eau calme éteint ses frissons d'or.\nL'heure est bleue et la paix du liquide décor\nArmure le silence avec l'argent     lunaire.\n\nLa nuit    diamante\nLes herbes mouillées\nEt des mains      aimantes,\nDans l'air    carresseur,\n— Invisibles mains de sainte ou de sœur —\nVers les prés frileux, vers les flots berceurs,\nTendrement       aimantent,\nParmi les feuillées,\nLa lumière de la Douceur.\n\nLe silence est beau de majesté douce;\nLe silence est grand de sérénité.\nSilent comme un pas d'ange sur la mousse,\nUn cygne s'en vient de l'éternité.\n\nUn cygne s'en vient, — flamme dans la brume —\nSur l'eau merveilleuse et émerveillée;\nUn cygne s'en vient, si pur que ses plumes\nFont du clair-de-lune au clair des feuillées.\n\nSa neigeur approche et sur l'eau que lisse\nL'éclairage blanc du beau décor bleu\nSe lève, tel qu'en rêve, un voile nébuleux ;\nLe cygne ardent conduit une barque qui glisse...\nLohengrin!     O clarté! L'oiseau auguste et clair\nGuide sur l'eau d'argent la jeunesse      enchantée.\nChevalier d'Idéal, en cette heure    argentée\nTon silence mystique est descendu des airs.\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "               L E S SAISONS D U    CŒUR                            591\n\n\n\n                                                     ÉTÉ\n\n\n                       Thébaïde\nIsolement   méridien   aux sables   mornes.\n\nEntre l'océan plane et des plaines sans bornes,\nCentre humain d'un silence égyptien, moi seul :\nDebout, momifié, un froc noir pour linceul.\n\nMutisme hiératique et regard de statue.\nSous le disque, fixe au zénith, la mer s'est tue;\nImmobile, la mer de basalte et d'airain.\nRien n'apparaît vivant sur le désert marin.\n\nAu loin trois bouées bleues chavirent une à une.\nLe faîte fatigué et faible de la dune\nElève à peine sur la mer et sur les plaines\nL'exil lugubre et taciturne de ma peine.\n\nDe la lande uniforme, aux ondes insipides,\nL'accablante clarté de septembre tépide\nEnduit d'un vernis lourd, lustré comme un métal,\nLe décor infini de l'abandon   total.\n\nL'air est figé ; tout est muet ; midi morose.\nLa foule exténuée des vagues se repose.\nPéniblement sur leur torpeur un nœud d'épaves\nS'avance, avec sa vague aux pesanteurs        d'etrave,\nEchoue et l'eau saumâtre en bavant sur le bord\nDe la plage, y répand, parmi l'odeur des ports\nAlgues et détritus, présents des ports arabes.\n\nLe sable sec cuit des carapaces de crabes.\n\nGrésillement de dune à la chaleur de l'air.\nRemous pesants et lents sur l'airain de la mer.\nFlots sans vaisseaux, ciel sans oiseaux, horizons          vides.\n\nExilé de l'Eden! voici la Thébaïde :\nLe ciel, la mer et puis sans fin la lande     immense.\n\nMon cœur a peur de son silence en leur        silence...\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "                                                   AUTOMNE\n\n          L'Automne des blancheurs\nSeigneur, vivre en Vous seul, sans désir et sans    fard,\nComme le cygne aimant, qui vogue solitaire\nSur le miroir de votre ciel et que la terre\nN'a pu ternir; ou bien comme ces      nénuphars.\n\nL'Hiver va les cloîtrer sous la toiture opaque\nDu lac de glace où s'emprisonneront     les eaux.\nMais eux, dès qu'en avril azur chantera     Pâques,\nEtoilçront l'eau vierge en l'honneur de l'oiseau.\n\nHélas! trop nébuleux sous le rideau des brumes.\nLe cygne, — halo de lune en des yeux de vieillard, —\nSe fane et sur les eaux, grisâtres de brouillards,\nAutomne des blancheurs! s'effeuille plume à plume...\n\n\n\n                                                  HIVER\n                                            Les neiges éternelles\n                           I\n\n            L'Angoisse de la chair\nUn gel brusque a glacé les germes, dont   l'automne\nEnsemença mon cœur au jardin de mes jours.\nUn gel brusque a glacé mou cœur et le doigt gourd\nDe l'hiver, implacable augure,  monotone,\nLe deuil quotidien de l'amant sans amour.\n\n« Sans amour!... » et la chair sourdement    angoissée\nSe rêve au bord du gouffre où croulent mes chemins.\nEt la désespérance impie est carressée,\nLui répercute — écho du gouffre! — la pensée\nD'un néant guérisseur de nos baisers     humains!\n\n« Sans amour... » Oh ! ces mots! Ma chair       désemparée,\nAu souvenir d'une heure idyllique et dorée,\nS'éternise à pleurer les mirages charnels :\nEt me montrant le gouffre où ma vie est barrée,\nNageur lâche, vaincu pur le froid des marées,\nJe plonge au Nirvânâh des regrets     éternels...\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "LES    BOULEAUX\n      Eau-Forte de\nFRANÇOIS BEAUCK\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": ""}, {"page_pdf": 718, "texte": "             L E S SAISONS D U   CŒUR                      593\n\nOctobre, au verger d'or pourquoi suis-je venu?\nLes chiennes du désir depuis ce temps     m'assaillent.\nIl fait noir dans mon cœur comme en des halliers nus,\nSous ce ciel immuable en sa neutre    grisaille.\n\nOh ! fuir en Dieu! mourir! Sur le gouffre livide,\nComme un aigle écrasé mon corps vierge se tord\nDe la mort de l'amour à l'amour de la mort...\n\nOh ! fuir en Dieu ! mourir! pour que ma lèvre,    avide\nDes baisers décevants qu'ignore sa vertu,\nNe tende plus sans fin son vertige têtu\nVers la lèvre illusoire où s'incarne le Vide !\n\n\n                         II\n\n              L'Esprit consolateur\nJésus, Soleil des morts, voilà mon cœur à nu.\nExténué de pleurs, j'ai dit aux vers des tombes :\nVous êtes mon désir, car ma force succombe.\nLa femme est un serpent étrangleur de colombes.\n\nPour cet être futile, aux pièges   ingénus,\nUn instant j'oubliai jusqu'à mon but sublime :\nCélébrer l'Amour-Dieu qui brûle sur tes cimes,\nArt ! Sina éternel où le Verbe est venu !\n\nMais voici, gel brûlant de la Blancheur faite âme,\nQu'un Envoyé descend des névés      inconnus,\nOù rayonne à jamais la blanche       Notre-Dame.\n\n Sa clarté se cuirasse en cristal de glacier\n Il est ailé de neige et son casque d'acier\n Argenté l'élan droit de sa fierté de flamme.\n\n Il approche, il sourit, il me parle. Ma route,\n Qui s'éboulait à pic dans un chaos livide,\n Nivèle son vertige et ma détresse écoute\n L'Adolescent terrible à la grâce impavide\n\n — « Cet abîme à tes pieds, toi qui vins, des montagnes,\n Cueillir le fruit de cendre en l'automnal    verger,\n Fit un piège illusoire où ne pouvait    plonger\n Ton esprit vierge et fier que ma force     accompagne.\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "594                        DURENDAL\n\n\n\n      » L'enfer sur ta neigeur cherchait à se venger,\n      O Penseur oublieux des neiges     éternelles,\n\n      Adam victorieux, loin des pulpes    charnelles,\n      Vas-tu pleurer leur cendre, où tu n'as pas mangé ?\n\n      » Regarde ! Par delà le gel de la nuit calme,\n      Exultent devant Dieu ceux dont le cœur est pur.\n      Et tous, vêtus de blanc, tiennent en main des palmes,\n      Pour célébrer l'Agneau, Roi des siècles futurs !\n\n      » Ils ont vécu sur terre en s'immolant sans cesse.\n      Crucifiant leur chair sur l'Arbre de l'Esprit,\n      Ils ont offert à Dieu leur intacte jeunesse\n      Et les neuf chœurs des c i e u x les contemplent surpris.\n\n      » Ils ont dès le Matin offert un sacrifice\n      Dont leur cœur fut le prêtre et l'hostie et l'autel.\n      Leur cœur est un cénacle et son rouge orifice\n      Libère en flammes d'or leur Amour       immortel.\n\n      » Ceux-là n'ont point bâti leur œuvre sur le sable;\n      Triomphateurs      des chants fallacieux de la chair,\n      Ils s'étaient assigné la tâche     impérissable\n      D'ouvrir à Chanaan la Porte du ciel clair.\n\n      » Par leurs vierges clartés ils ont chassé    l'Immonde\n      Des cœurs qu'il torturait en tyran     souverain.\n      Pour l'œil de Celui-là qui peut sonder les reins\n      La neige de leur corps est à jamais   féconde.\n\n      » Enfant ! songe à ceux-ci, quand la chair     t'environne;\n      Et le Dieu dont la droite est sur les firmaments\n      Fera, des pauvres pleurs de tes amours     déments,\n      Les diamants miraculeux     de ta couronne. «\n\n      Amour ! ainsi parla le Messager     candide\n      Qui tient l'encensoir d'or au pied de tes Autels.\n      Et le jour de ses yeux fut un matin     splendide,\n      Descendu vers mes pleurs des Nèvés       immortels.\n\n      Et j'ai vu sous l'Eté du Soleil des Soleils,\n      D'où les Langues de feu vers ton Hiver       descendent,\n      O neige des glaciers, ta gloire    incandescente\n      S'embraser — gel vainqueur ! — d'un éclat non pareil !\n\n                                             GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                          Une Virtuose\n                                       I\n\n                  Le Concert de « l'Emulation »\n                  QUAND Marianne Lamboreux fut sur l'estrade, le frissonnement\n                     de ses épaules, un peu minces sous le linon de la robe\n                     bleue, cessa, les battements de son coeur s'apaisèrent et\n                     les roses de ses joues refleurirent. Le public n'existait\n                     plus pour elle. Elle ne percevait qu'à peine la rumeur des\n                    spectateurs assemblés entre les murs décorés de drapeaux\n                     d'occasion, où un buste du Roi faisait pendant à un buste\n                     de la Reine. Ses doigts étreignirent avec assurance son\n                    instrument qui, sous la pression, frémit harmonieusement\nde toutes ses cordes. Le piano, en contre-bas de la scène, acheva le\nprélude. Aussitôt, d'un preste mouvement, portant à son col le violon,\nla jeune fille commença avec autorité la phrase majestueuse de l'andante.\n    Au fond de la salle, les attentions masculines, éveillées par l'apparition de\nla jolie musicienne, se reportèrent vers le groupe remuant des demoiselles\nassises dans les derniers rangs de l'assistance. Les chuchotements recommen-\ncèrent. Penchés sur les nuques ardentes ou sombres, les jeunes gens endi-\nmanchés glissèrent des phrases insignifiantes et drôles, et les jeunes filles de\nrire en sourdine en répondant sur le même ton. De temps à autre, un visage\n mécontent de vieux dillettante se tournait vers l'irrespectueuse jeunesse\ncomme un muet repioche. Des mères s'agitèrent vaguement inquiètes, et\npourtant indulgentes, ne voulant pas se retourner, leurs soucis dressés vers\nl'illusoire perspective d'éventualités matrimoniales. Dans les premiers rangs,\nles parents, les amis, les jaloux de l'artiste épanouissaient dans le silence\nleurs espoirs, leurs appréhensions et leur dépit. Une vieille dame s'endor-\nmait en souriant, les mains croisées correctement sur son mouvant embon-\npoint.\n    Une chaleur traversée d'indéfinissables parfums embuait les globes, où les\n flammes du gaz vacillaient.\n    Or, Marianne, ayant achevé avec une correction un peu froide l'andante du\nconcerto classique, sentit passer dans son archet la volupté du plus merveilleux\nrêve, tandis que jaillissaient de ses doigts les notes qu'elle savait par cœur.\n Un avril inconnu lui embaumait l'âme, et tout le printemps envahit la\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\ncadence de la phrase musicale. Celle-ci était simple, avec des reprises de\nmotifs sans ingéniosités ni complications. Mais comme l'inspiration en était\nfraîche et sincère! Ah ! l'invraisemblable idylle, pure, ardente et victorieuse qui\ns'y ébauchait! Rêve, trouble, incertitude, rencontre, aveux, mystère, vail-\nlance, générosité et aussi fleurs, parfums, brises, chants d'oiseaux, murmures\nde sources, cieux enflammés. Penchée vers la boîte sonore, toute la fine et\ngracieuse enfant suivait le rythme et ses yeux mi-clos avaient des visions\nenchantées. Puis le violon quitta comme à regret l'épaule frêle, l'archet\ns'abaissa et la finale du piano emporta dans des bruissements d'ondes la\nmélodie vibrante encore. Dans un coin contre la scène, un grand homme\nbarbu et gris pleurait en souriant; en haut dans la tribune, trois ouvriers\nvêtus de grosse laine demeuraient penchés dans le vide, les lèvres ouvertes,\nimmobilisés et ravis. Mais une voix avec un lourd accent flamand domina des\nrires étouffés :\n   — Celle-là est bien bonne !\n   Le propos déchira le silence, comme la canne d'un vandale une toile de\nmaître. Marianne l'entendit et jeta les yeux vers le fond de la salle. Déjà des\napplaudissements bruyamment saluaient la virtuose, et ceux qui n'avaient\npas voulu écouter, applaudissaient avec fracas pour compenser leur impu-\ndence. Mais la jeune fille oublia de saluer. Elle fixait avec persistance un\ngrand garçon joufflu et blond, debout, et dont les mains énormes gantées de\nrouge s'entre-choquaient violemment. C'était lui qui avait parlé trop haut\navant que le morceau ne fût achevé. C'était lui, faisant écho à je ne sais\nquelle histoire contée par une étincelante jeune fille rousse aux formes\nopulentes qui, confuse à présent, était rouge jusqu'aux oreilles. Le\nconcerto avait encore, d'après les indications du programme, un allegro.\nMais l'exécutante se déroba. Elle rentra dans la coulisse, lasse et déçue.\nLa voix qui avait rompu le charme était celle d'Albert Goossens, son\nfiancé.\n    Elle rentra dans la coulisse et tout de suite deux mains la débarrassant de\nson violon, se saisirent des siennes, qu'elles étreignirent.\n    — Ah I comme vous avez joué, comme vous avez joué... balbutia une voix\nsourde et enfiévrée.\n    La jeune fille ne répondit pas. Elle descendit les trois marches qui\nséparaient l'échafaudage de la scène, de la petite salle qui servait de loge,\n et s'en fut s'asseoir dans un mauvais fauteuil de cuir usé, placé au bord d'une\n table.\n    — Ce n'est pas à vous maintenant, Truffon, n'est-ce pas? Non?... Alors\n restez ici et ne rentrons pas dans la salle.\n    — Dites, suis-je bien ainsi? intervint un petit bonhomme simiesque,\n aux traits élargis par de larges raies de fard jaune. Suis-je assez Anglais?\n    — Vous êtes horrible, fit la jeune fille. C'est vous qui me succédez?\n    — Oui, et je me dépêche. Vous entendez, on me réclame.\n    En effet, par les portants du décor arrivaient des cris scandés comme des\n roulements de tambour : « Gargouillet, Gargouillet, Gargouillet!... »\n Le comique bondit sur les planches, entra en scène et annonça, avec un\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                  597\n\n accent anglais mélangé d'accent wallon, ce qui était plus drôle qu'il ne\n pensait :\n    « Le petite Caôchon de Berbérie. »\n    Un rire énorme secoua l'assemblée, un rire incohérent avec des notes de\n fausset, des cris d'assassiués et des rumeurs de ménagerie. On riait de confiance,\n avant d'avoir rien entendu. Le titre de chanteur comique inspiré un singulier\n crédit. Mais le compagnon de Marianne la regardait avec inquiétude. Voyant\n qu'elle se taisait encore, il s'assit sur la table proche du fauleuil, les jambes\n ballantes et tout bouleversé d'être ainsi près d'elle. A travers la porte fermée\n qui communiquait avec un second réduit de même dimension que la chambre\n où ils se trouvaient, on entendait le va-et-vient et les appels nerveux des\n acteurs affairés qui se grimaient pour le vaudeville. Ainsi les jeunes gens\n étaient environnés de toute part de rumeurs et d'agitation. Pourtant, tous les\n deux se sentaient isolés et incompris ; c'est pourquoi ils relevèrent presque en\n même temps la tête et se sourirent.\n    Ce fut Marianne qui parla :\n    — Dites-moi, Truffon, c'est vrai que j'ai bien joué?\n    — Vous avez bien joué... tout à fait... Je ne dis pas que j'aurais interprété\n de la même façon l'adagio. Non, c'est affaire de tempérament. Il faut jouer\n comme on sent. Vous avez joué sincèrement, comme vous sentiez, et l'on\n sentait que vous sentiez, et c'est pourquoi c'était parfait.\n    Il dit cela avec une espèce de ferveur, en appuyant sur les syllabes sif-\n flantes. Sa voix était comme concentrée et son accent eût eu je ne sais qu'elle\nsécheresse, si la prononciation wallonne, chantante et musicale, n'était venue\nl'adoucir. C'était un maigre et pâle garçon aux mains longues et effilées. Sa\ntête chevelue s'emboîtait dans des épaules un peu courbées par un cou mince\noù la pomme d'Adam émergeait sans cesse au-dessus du col bas et trop large,\n à demi couvert par le vaste nœud de la cravate d'artiste. Les yeux gris et\nmyopes clignotaient derrière le lorgnon retenu par un lacet noir. Leur expres-\nsion habituellement distraite et terne pouvait s'animer jusqu'à devenir étin-\ncelante et passionnée. Dans ce cas les narines frémissaient au bas du nez\nlong et légèrement busqué et les lèvres minces tremblaient dans le visage\njaune complètement rasé. François Truffon affectionnait dans son habille-\nment la redingote noire et les souliers vernis. Ceux-ci étaient souvent usés\njusqu'à la crevasse et celle-là luisante comme un miroir. Car le jeune homme\nne gagnait que 1,800 francs à gratter du papier au commissariat d'arrondis-\nsement. Mais c'était un pur artiste et son talent sur le violoncelle était mieux\n qu'un talent d'amateur.\n    Aussi Marianne Lamboreux entendit-elle avec joie l'appréciation de son\ncamarade sur l'exécution du concerto. Elle l'en remercia duregard et songea\navec moins d'amertume à l'étourderie de son fiancé.\n    — Dites-moi donc, ajouta-t-elle, pourquoi nous ne nous sentons jamais en\ncommunauté avec le public quand nous avons joué? Est-ce de la fatuité,\n mais il semble qu'on ne nous comprend jamais?\n    — D'abord le public, fit avec mépris Truffon... c'est généralement si bizar-\nrement composé. C'est une erreur que de vouloir lui plaire. Car, en lui plai-\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "598                               DURENDAL .\n\n\n sant nous abandonnons notre souci d'être nous-mêmes. Tenez, il suffit de\n retrouver dans la salle une ou deux attentions sincères, impersonnelles, quel-\n conques, et de jouer pour elles. Un soir j'ai interprété toute une sonate de\n Beethoven pour une vieille dame, au visage flétri, qui m'avait l'air sympa-\n thique. Ayez-vous jamais songé, dans cette salle de l'Emulation, à jeter les\n yeux en haut, vers la tribune. Il y a là les ouvriers qui ne paient que dix\n centimes. Mais ils savent écouter, ceux-là. Ils comprennent, ils l'ont en eux\n cette âme musicale de la Wallonie, cette âme qui leur vient aux lèvres le long\n des grand'routes, au bord des rivières, et dont l'écho des vallées renvoie les\n chants affaiblis. Mais les bourgeois... Ah! ils sont écœurants.\n    Comme pour confirmer le dédain instinctif de l'artiste, des battements de\n mains et des rires accueillaient la fin de la chansonnette de Gargouillet. On\n cria : « Bis, bis... »\n   — L'indifférence des inconnus, reprit Marianne, ne m'offusque point. Mais\nje trouve intolérable de se sentir si loin de ceux qui sont dans notre vie, de\n ceux avec lesquels on a tant de choses communes, de ceux avec qui on doit\npartager son âme et son avenir...\n    — Mais vous n'êtes pas à plaindre, mademoiselle, sous ce rapport. Votre\npère est un réel amateur. N'est-ce pas lui qui vous a formée? Il y a votre sœur\n aussi qui vous accompagne au piano. Votre mère ne joue plus que rarement,\n mais elle aime la musique.\n   — Pauvre maman, si elle ne l'aimait pas, elle n'aurait vraiment pas de\nchance. A la maison, c'est à toute heure qu'on en fait. Mais ce n'est pas tout,\nvous le savez.\n   — Ah ! fit le jeune homme...\n    Mais il n'ajouta rien. Il avait compris l'allusion au fiancé nouveau. Il se\ntût par discrétion et aussi parce qu'un bizarre émoi, très douloureux, lui mon-\ntait à la gorge. Marianne se leva pour secouer sa préoccupation. Elle avisa\ndans.un coin une grande boîte bleue avec une étiquette de fleuriste et dit en\nriant :\n   — C'est le bouquet qu'on va m'offrir et que je devrai recevoir avec un air\nétonné et confus. J'espère qu'ils n'ont pas été choisir des fleurs artificielles,\ncomme l'an passé, de pauvres contrefaçons de fleurs, mais qu'on trouve plus\navantageuses ici, parce que cela dure et immortalise le succès.\n   — Non, dit Truffon, toujours assis. J'ai veillé à ce que ce fussent des lilas\nblancs que vous aimez. J'ai été chez la fleuriste que je connais et l'aï prévenue.\nElle aura influencé le comité.\n   — Vous êtes bon. Je vous remercie. Tout à l'heure, à la fin du quatuor,\ndonnez-moi le bouquet vous-même, voulez-vous ? C'est un grand imbécile\npommadé, en habit, qui les apporte de la salle. Je ne puis pas le souffrir ! Il\na un air satisfait de lui. Prenez-les et donnez-les moi... Voulez-vous ?\n   La jeune fille dit cela en souriant. Elle s'était adossée contre la muraille et\nse penchait un peu vers le jeune homme avec une grâce si délicate qu'il en\nfut ébloui. Il la regarda une seconde avant de répondre, s'emplissant les yeux\nde sa vision. Elle était fine et rose dans sa robe bleue. Ses yeux caressaient\nde leur lueur tout ce qu'ils regardaient.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                  599\n\n    Marianne avait un sourire qui ne s'épanouissait jamais complètement à\n cause du pli habituellement grave de ses lèvres, maintenues par la mâchoire\n inférieure qui s'avançait un peu. Cette réserve accentuait la régularité de\nl'ovale de son visage où le nez était petit et délicat. Dans les cheveux noirs,\n un nœud de velours sombre retenait seul la coiffure très simple.\n    François Truffon dit enfin — et était-ce seulement à la question posée qu'il\n répondait?\n    — Oui, de tout mon cœur.\n    Le comique dévala de la scène avec fracas. Il était ivre du succès que\n lui avait valu « les vingt-huit jours de Chapuzot ». Il s'écria :\n    — Quel chic public ! et s'en fut rejoindre ses camarades de la « dramatique a\n dans la salle à côté.\n    Un flot de personnes pénétra auprès de Marianne et de Truffon. L'entr'acte\n disséminait l'assistance dont la majeure partie s'empressa au buffet, qui\ns'ouvrait au fond de la salle.\n   Auguste Lamboreux serra sa fille dans ses bras fougueusement comme il\nfaisait toute chose. C'était un grand homme maigre et haut en couleur dont\nune barbe grisonnante embroussaillait le visage. Ses gestes désordonnés\nbattaient l'air comme des ailes de moulin et sa voix claironnante dominait tous\nles bruits. Il était nerveux et enthousiaste, passionné de politique et fervent\nde musique. Pourtant il exerçait les fonctions sédentaires de représentant, à\nVerviers, d'une importante firme d'assurance. Ses sous-agents battaient la\ncampagne et la ville, tandis qu'il recevait au bureau. Il se dédommageait de\nson immobilité par des heures d'exercices sur l'alto et, le dimanche, par de\nlongues courses à bicyclettes. Il présidait aussi une société renommée de\nchanteurs et d'instrumentistes.\n   — C'était très bien, fifille; un peu froid l'andante et tu as escamoté\nl'allegro.\n    Marianne alla à une jeune fille qui lui ressemblait, mais n'avait ni son éclat\nni sa sveltesse, plus massive et plus terne.\n    — Merci, Céline, fit-elle. Tu m'as accompagnée à merveille.\n   — Oh! dit modestement la sœur, cela a bien été, oui.\n   Et s'effaçant, elle découvrit un passage vers la salle, qui apparaissait à\nmoitié vide.\n   — Albert est là, sais-tu? Je crois qu'il n'ose pas venir jusqu'ici. Si tu allais\nle retrouver?\n   — Tout à l'heure, fit Marianne.\n   Néanmoins elle passa dans la salle et se dirigea même vers les premiers\nrangs de chaises. Elle avait rencontré les yeux de sa mère qui lui demandaient\nde venir. Elle obéit. A côté de Mme Lamboreux, grosse de son sixième enfant,\nun beau garçon blond causait avec aisance. Il se leva à l'approche de la\njeune fille.\n    — Bonjour, Marianne, vous n'êtes pas fatiguée? Le morceau était long et\nil faisait bien chaud. Voulez-vous prendre quelque chose?\n    En dépit de son irritation de tout à l'heure, Marianne remercia et s'assit à\ncôté de sa mère. Elle savait gré au jeune homme de ne pas se hasarder à\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "600                               DURENDAL\n\n\napprécier sa façon de jouer et d'être aimable en reconnaissant sa propre\nincompétence. Elle refusa de rien boire, ayant horreur de ces consommations\nprises en commun parmi la foule bruyante et familière. Albert Goossens n'in-\nsista pas et s'assit docilement à ses côtés. S'il avait une exubérance naturelle,\nun peu vulgaire, il était doué d'une finesse flamande assez caractéristique, qui\nl'avertissait des goûts et des manières des gens qui l'enlouraient. Incapable\nd'affirmer ce qu'il ne pensait pas, il savait parfaitement qu'il n'était pas bon\nd'affirmer tout ce qu'il pensait. Ce gros garçon jovial et exubérant par tempé-\nrament savait être aussi silencieux et réservé par diplomatie.\n   Très adroitement, il détourna la conversation vers des sujets moins difficiles\net moins dangereux que ceux de l'art et de la virtuosité.\n   — J'ai fait aujourd'hui une promenade à vélo qu'il faut que je vous fasse\nfaire avec votre père et votre sœur : par la route de la Vesdre jusqu'à Nesson-\nvaux; de là, en montant par Olne, jusqu'au-dessus du plateau de Hervé et\nretour par Grand-Rechain et Lambermont. C'est une belle trotte et sans de\ntrop fortes montées, sauf celle de Olne qu'on peut faire à pied.\n   — Ah! et combien de kilomètres cela fait-il?\n   Ainsi Marianne revenait à la réalité de la vie dont son art l'avait enlevée\ntantôt d'un vol rapide et soutenu. Peu à peu, elle aiguilla elle-même la con-\nversation sur des sujets de banalité et d'occupations quotidiennes. Elle s'inté-\nressa aux succès commerciaux d'Albert. Le jeune homme avait été envoyé\npar ses parents à Verviers pour introduire dans la région le commerce des\nconserves de poisson qu'ils avaient créé et fait prospérer à Ostende.\n   Il avait reçu mission de prendre définitivement pied dans le pays en se\nmariant avec une jeune fille de la ville et d'y faire souche. Les affaires fruc-\ntueuses de la maison Goossens faisaient de lui un parti recommandable et le\npère Lamboreux l'avait vu sans déplaisir lui demander la main de sa fille.\nMarianne et lui se connaissaient à peine, mais les deux familles s'étaient\nmutuellement appréciées par correspondance.\n   La jeune fille ignorait l'amour et le garçon était séduisant d'aspect. Elle\navait consenti à la demande de tous les siens. Le mariage, du reste, ne devait\navoir lieu qu'à l'automne et l'on était au premier dimanche de juin. Les fian-\nçailles dataient de huit jours. Une première déception en avait marqué le\ndébut pour la famille Lamboreux : Albert était réfractaire à la musique. Non\nseulement il ne jouait d'aucun instrument, mais il avait cette infirmité de\nn'être point sensible à l'harmonie. Marianne ne s'étant pas plainte, aucun des\nsiens n'avait fait de réflexion. Puis on n'avait plus songé qu'aux autres\nqualités du fiancé.\n   Peu à peu la salle de concert se remplit à nouveau. Les conversations\nétaient bruyantes autour des fiancés qui continuaient à deviser. Des propos\nanimés sur des sujets médiocres bruissaient à leurs oreilles. Tout ce monde\nde petits bourgeois, employés, commerçants, gens de négoce et d'administra-\ntion s'épanouissait dans la discussion de leurs intérêts et la confidence de\nleurs soucis. La jeunesse au fond de la salle s'enhardissait à des galanteries\nnon dissimulées. Leur sincérité en excluait toute pensée de dissimulation ou\nd'affectation.\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                                 UNE VIRTUOSE                                   601\n\n\n   Le rideau se leva sur le vaudeville dont « la Dramatique » attendait grand\neffet.\n\n    Il était plus de 11 heures quand Marianne se retrouva en scène, aux côtés\n de son père, de François Truffon et de sa sœur Céline pour qui on avait hissé\n un piano sur l'estrade. Ils devaient exécuter pour clore la soirée un quatuor\n de Mozart. Marianne était lasse et eût préféré ne pas jouer. Elle tint molle-\nment sa partie de violon, en dépit des muets encouragements de son père qui\npenchait avec insistance sa haute taille vers elle, les yeux enflammés, le\n visage crispé sur la boîte de l'alto. Puis trois des exécutants se turent et ce\nfut le violoncelle qui développa seul la phrase tendre et passionnée. Courbé\nsur l'instrument qu'il pressait entre ses jambes, les cheveux longs ramenés par\nl'effort presque au-dessus des yeux, François Truffon vibrait de toutes les\nfibres de son être. Sa chaise placée un peu en avant et de biais le mettait\npresque en face de Marianne et c'était bien pour elle qu'il jouait. Pourtant, ses\nyeux étaient clos et pas une fois ils ne s'ouvrirent pour la regarder. C'était son\nâme seule qui s'offrait, son âme ardente et douloureuse, pleine d'une volupté\nénergique et féconde. La jeune fille l'écoutait avec plus d'effroi que de ravisse-\nment. Cependant, son âme aussi commença de mollir et ses yeux ne virent\nplus l'être chétif et laid, car des caresses l'atteignaient, la frôlaient, l'envelop-\npaient à chaque élan de l'archet, à chaque frémissement des doigts nerveux\ncollés aux cordes. Dans l'ensemble final des quatre instruments où la mélodie\ndu violoncelle vint mourir, elle se retrouva la virtuose enthousiaste.\n    Brisé et frémissant, François Truffon oublia de prendre la gerbe de lilas\nqu'une main tendait par-dessus la rampe. Peut-être se déroba-t-il, car cette\nmain n'était point celle du commissaire solennel et élégant. Albert Goossens\navait pris lui-même la gerbe et l'avait offerte à sa fiancée. Le public applaudit\net les initiés trouvèrent le geste charmant.\n   Dans la petite chambre servant de loge, Marianne se laissa envelopper de\nson châle blanc. Albert, à ses côtés, portait les fleurs. La famille Lamboreux\ns'apprêtait au départ et déjà il n'y avait presque plus personne dans la salle.\nSur le seuil des coulisses la jeune fille s'arrêta. Où était Truffon? elle ne lui\navait pas dit adieu. Elle le découvrit dans un coin, assis sur les marches\nde la scène, son lourd violoncelle gisant à ses côtés, plongé dans une mélan-\ncolie profonde. Il ne vit point qu'elle le regardait, ses yeux étaient pleins de\nlarmes. Comprit elle sa détresse ou fût-ce un geste de bonté instinctive? Elle\nalla vers lui, lui prit la main :\n   — Merci, Truffon, dit-elle, merci de tout mon cœur.\n   Mais Albert l'avait rejointe et lui tendait la gerbe embaumée ; Marianne prit\ndans ses bras les fleurs blanches et enfouit tout son visage dans leur molle\nfraîcheur. Ainsi les fleurs dérobèrent son mystérieux émoi qu'aucun des deux\nhommes ne devina, l'un parce qu'il était trop absorbé par son propre trouble,\nl'autre parce qu'il ne connaissait' point d'émotion semblable. La jeune fille\nmême ne savait exactement ce qui se passait en elle. Comme elle était lasse,\nelle prit le bras de celui qu'elle devait épouser. Ceux qui les virent passer\ndans la douceur de la nuit printanière, les prirent pour un couple tendre\nd'amoureux.\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\n\n                                       II\n\n                 La promenade d'un beau dimanche\n    A l'issue de la messe de 8 heures, à Saint-Remacle, le dimanche suivant,\n Albert Goossens sorti parmi les premiers, attendit la famille Lamboreux sur\n la place. Il avait revêtu déjà son costume de cycliste, un costume élégant et\n qui lui seyait : culotte et veste grise, tricot de laine blanche, souliers\njaunes et bas écossais. Sa stature bien découplée le détachait de la masse\n des jeunes gens endimanchés qui encombraient le parvis, guettant les filles\n en atours d'été. Les Lamboreux sortirent en groupe. Ils avaient dans les\n premiers rangs toute une série de chaises à leurs initiales et le père tenait à\nsurveiller lui-même l'attitude de ses enfants auxquels sa robuste conviction\n prétendait donner l'exemple d'une piété solide et sans affectation. Hubert et\n Mathieu, les deux collégiens, découvrirent les premiers Albert et se précipi-\ntèrent avec fracas vers lui. Ils l'admiraient avec l'ingénuité enthousiaste de\nleur adolescence. Le jeune homme s'avança et sentit sa main emprisonnée\ndans l'étreinte broyante du père Lamboreux. A ses côtés, Céline rougissait\n plus gênée que Marianne qui tendit à son fiancé sa main en souriant.\n Madame Lamboreux soufflait un peu en arrière, tenant par la main une\n petite fille de 7 ans coiffée d'un éclatant chapeau rouge.\n    — Allons les enfants, dit le père, dépêchons-nous. Allons nous équiper et\nvivement. Vous voyez qu'Albert est déjà prêt.\n    — Je vais chercher ma bête, dit le jeune homme, et je vous rejoins chez\nvous.\n    Il prit une rue à gauche qui menait vers le haut de la ville, dans les nou-\nveaux quartiers aux maisons modernes et à prétention architecturale. Les\nLamboreux entrèrent dans leur maison de la rue du Collège, vaste mais vieil-\nlotte avec, dans le corridor, une fraîcheur odorante comme un chemin d'ombre\nsous bois.\n    Une heure plus tard, dans la tiédeur déjà prononcée de ce dimanche\nde juin, la caravane cycliste suivait à vive allure les méandres de la route qui\nlonge la Vesdre jusqu'à Liége. On avait, sans beaucoup parler, traversé\nEnsival et Pepinster, agglomérations populeuses où il fallait de la prudence\net du sang-froid. Le père Lamboreux avait tenu la tête et défense était faite aux\njeunes de le dépasser. Juchés sur leur tandem, les deux collégiens, sans oser\nl'enfreindre, murmuraient contre la défense, trouvant à part eux le père par\ntrop craintif et modéré. Les deux jeunes filles suivaient à quelque distance à\ncause de la poussière, et Albert Goossens fermait la marche. Les pentes\nboisées de la vallée encadraient seules à présent le cours capricieux de la\nrivière que la route épousait docilement. Les garçons se lancèrent à une allure\nfolle dans un brusque besoin d'épuiser leur énergie juvénile. Auguste Lambo-\nreux se releva, au contraire, sur son guidon et aspira longuement avec des\nexclamations confuses et sonores l'air agité par la course. Il parlait pour lui\nseul :\n   — Ah! la belle journée... hum! n'allez pas trop vite... eh! il faut jouir...\nah 1 c'est vraiment vivifiant.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                 603\n\n    Marianne qui le suivait, ne s'effarait pas du soliloque, habituée à ces mani-\n festations de l'exubérance paternelle. Elle-même d'ailleurs était plus qu'une\n autre sensible à la joie de la promenade. Droite et svelte sur sa selle, elle\n s'abandonnait à l'allure régulière de l'instrument et ses yeux s'émerveillaient\n de la beauté du paysage. Une verdure nouvelle, tendre et claire, frémissait\n aux branches des bouleaux et des hêtres, tandis que les feuilles des chênes\nétaient encore recroquevillées et blondes. Ainsi, aux versants des coteaux, les\n bois se paraient d'émeraude et d'ambre. Mais plus uniforme était le revête-\n ment des prés, baignés par la rivière où le foin fraîchement coupé n'avait pas\n eu le temps encore de pâlir. Au passage des cyclistes, des pétales roses fragiles\net délicats s'envolèrent comme des papillons hors des buissons d'églantiers.\n Dans l'azur pâle presque gris du ciel des nuages floconneux jouaient noncha-\n lemment.\n    La sœur cadette et le fiancé de Marianne la suivaient immédiatement luttant\nde front dans la largeur du chemin. Leur allure s'harmonisait et tous deux\ny étaient attentifs, courbés, étrangers aux détails de la route, préoccupés seu-\nlement du mouvement régulier des pédales, écoutant le cliquetis mécanique\nde la chaîne. Céline se troublait à peine de sentir à son côté la présence du\njeune homme. Pourtant elle obéissait instinctivement à son impulsion;\nentraînée par son allure, elle dépassa ses compagnons. Comme après Je tour-\nnant de Goffontaine, la vallée s'élargissait en un majestueux circuit, dévelop-\npant sa courbe au bas de plus hautes collines, les deux jeunes gens accélérèrent\net, nerveux, liés, silencieux, à peine essoufflés, coururent tout d'un trait\njusqu'aux premières maisons d'un prochain bourg. Quand ils s'arrêtèrent, on\nn'apercevait que très au loin Marianne et son père. Ils s'assirent pour res-\npirer sur un tas de pierres.\n    — Bravo! mademoiselle, dit Albert; voilà ce que j'appelle rouler. N'est-ce\npas que c'est amusant ?\n    — Oh ! fit-elle, j'aurais pu continuer encore un bon bout. Vous m'entraîniez\net je ne sentais pas que nous allions si vite.\n    Ils se mirent à calculer la distance parcourue et vérifièrent le temps écoulé.\n    — Savez-vous, conclut le jeune homme, que nous avons fait du 22 à l'heure!\n    Il regarda avec admiration la jeune fille. Céline n'avait pas la finesse de\ntraits de Marianne. Maiselle était plus robuste et bien qu'elle n'eût que 18 ans,\nelle était épanouie et vigoureuse.\n    — Ce sont les autres qui sont en retard! fit Albert. Voyez donc, les voilà\nqui paraissent seulement au tournant de la route.\n    — Oh! papa et Marianne s'occupent peu de la vitesse, c'est à peine s'ils\nregardent devant eux; ils se promènent pour le paysage; ils causent, ils\nchantent parfois! Si l'on n'était pas là ils se tromperaient sûrement de chemin.\n    — C'est dangereux pour ceux qui les croisent, observa le jeune homme,\npratique.\n    — Vous savez, ils accrochent parfois, mais comme ils ne vont pas vite ils\n ne se font jamais mal.\n    Ils rirent tous deux et s'accordèrent dans une secrète indulgence pour ceux\ndont la silhouette irrégulière se rapprochait lentement. Ils étaient assis à\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "604                                DURENDAL\n\n\ndroite du chemin, contre la paroi d'une roche que la mine jadis avait dû faire\nsauter pour donner passage à la route. De leur place se découvrait tout le\ncirque de la vallée où le soleil allongeait vers eux l'ombre mouvante des vaches\ns'abreuvant dans la rivière. Ils laissaient s'apaiser dans la légèreté de l'air\nl'émoi de leur course rapide. Mais ils ne songeaient point à détailler la beauté\ndes choses que la nature leur présentait comme une offrande. Albert cueillit\nà ses côtés une branche souple de noisetier, l'effeuilla et se mit à en frapper\nle sol en sifflottant. Céline s'allongea commodément à terre, le dos appuyé\naux pierres cassées et ferma les yeux en souriant.\n   — Comment, vous étiez en avant ! s'exclama Marianne quand elle les\nrejoignit.\n   — En route, paresseux ! gronda le père.\n   Ni l'un ni l'autre n'avait remarqué qu'ils avaient été dépassés tant leur\npensée vagabonde ne se préoccupait que du charme de l'heure. Marianne ne\nsongea pas une minute à réclamer son fiancé. Elle lui sut presque gré d'avoir\napaisé avec sa sœur sa fièvre de vitesse et de l'avoir laissée toute à sa rêverie.\nMaintenant qu'on traversait l'agglomération de Nessonvaux, le peloton s'était\nreformé et les quatre grelots résonnaient de concert. Le tandem était hors de\nvue. On passa la Vesdre sur un pont, puis, tournant à droite et repassant\nl'eau, on commença de monter la côte d'Olne vers le plateau hervien.\n   — Ouf ! moi je monte à pied, s'écria le père Lamboreux en descendant de\nmachine.\n   Et se découvrant, il s'essuya le front dans un grand geste, les trois autres\ncontinuèrent de rouler encore, mais devant un raidillon Marianne sauta et\nles deux autres l'imitèrent.\n   — Donnez-moi votre machine, dit Albert à sa fiancée. Je les pousserai bien\ntoutes deux et vous vous reposerez mieux.\n   — Je veux bien. Ce n'est pas que je sois fatiguée, mais ce vallon où nous\nmontons est si joli, que ce n'est pas trop de toute mon attention pour l'ad-\nmirer. Ne trouvez-vous pas ?\n   — Oui, dit-il, mais ce doit être plus amusant à descendre, on peut se laisser\naller depuis là-haut.\n   — Fi, l'horreur I mais on n'a le temps de rien voir alors.\n   — Oh ! moi, en' bicyclette c'est surtout rouler qui m'amuse.\n   — Voyez donc pourtant, Albert, comme ce qui nous entoure est harmo-\nnieux et coloré. La courbe de la vallée devant nous est caressante comme le\ngeste d'une mère qui enserre son enfant. Le soleil est éclatant; néanmoins tout\nce vert des prairies, des arbres, des haies, repose le regard. Là-bas au fond, il\ny a un filet d'eau ; on ne le voit pas, on le devine et sa seule pensée rafraîchit.\nEt tournez-vous, voyez, nous ne sommes pas en haut encore et déjà l'horizon\nderrière nous déploie tout le paysage de l'Ardenne vers Louveigné. De ce\ncôté les feuilles sont tardives et il y a des intervalles dans la gamme de la ver-\ndure. Nous marchons avec le printemps et les buissons d'églantiers jalonnent,\ncomme des bornes fleuries, notre chemin.\n   La voix de la jeune fille était claire et ferme bien qu'un peu voilée. Elle\ns'animait en parlant, c'était un être vibrant dont la sveltesse ressortait dans sa\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                                UNE VIRTUOSE                                 605\n\ntenue de promenade : jupe courte et corsage léger. Albert l'écoutait mais ne\nfaisait point attention à ses paroles. Il admirait son teint éclatant, la flamme\nde ses yeux, la saveur humide de sa bouche. Il s'émouvait aux lignes frémis-\nsantes de sa poitrine, à la grâce souple de sa taille. Il dit en écho à sa voix :\n    — Vous êtes la seule chose que je regarde dans le paysage et vous êtes plus\nbelle et plus désirable que lui.\n    Marianne se retourna vers le jeune homme, surprise plus qu'émue; elle lui\nsourit sans répondre.\n    Devant eux, sur la route, dont la pente s'adoucissait, Céline brusquement\nremontée en machine, partit énergiquement à l'assaut du plateau. On en\ndécouvrait déjà les pâturages verdoyants. Les deux jeunes gens demeuraient\nseuls, rapprochés par la vertu de leur souriante jeunesse. Mais Marianne dit :\n    — Voyez donc Céline, quelle passion ! Gravir ainsi la côte !...\n    Aussitôt Albert l'admira :\n    — Ah ! c'est une luronne. Elle est solide et courageuse.\n    Ainsi l'accord se rompait et l'un et l'autre, sans scrupules, affirmaient les\ndivergences de leur pensée un moment confondue dans un émoi fugace.\n    En haut de la côte se retrouvèrent Mathieu et Hubert; ils avaient déjà\n décidé de la prairie où l'on déjeunerait et cherché au cabaret du village les\nbouteilles de bière. On avait projeté de pousser jusqu'à Hervé avant la\nhalte de midi. Mais les garçons entendaient manger en plein air et sur l'herbe.\n En attendant le reste de la caravane, ils avaient disposé le couvert et sorti\n les provisions dans un pré à droite de la route où le foin nouveau était sec\n et prêt à être mis en meules.\n     On y découvrait le panorama de l'Ardenne avec, au premier plan, les pâtu-\n rages du plateau, que l'invisible vallée séparait. Il faisait chaud, bien qu'une\n brise circulât, pénétrée de l'odeur des foins et de la jeune verdure.\n     Auguste Lamboreux, ayant beaucoup parlé et gesticulé à son ordinaire,\n s'allongea après déjeuné à l'ombre d'une haie et s'endormit, la bouche ouverte\n et la barbe en désordre. \"\n     Turbulents, les collégiens voulurent explorer la contrée, escaladant les\n clôtures, trouant les haies et poursuivant les troupeaux effarés de veaux et de\n génisses. Céline rassembla les verres et les couverts de campagne et s'occupa\n de les rempaqueter. Elle s'éloigna discrètement d'Albert et de Marianne.\n     Ceux-ci devisaient en camarades. La jeune fille commodément assise, le\n  dos appuyé à un tas de foin qu'Albert avait formé pour elle, s'alanguissait\n  un peu à ce contact moelleux et parfumé. On entendait parfois, rumeur\n  sourde et régulière comme un roulement de tambour, les trains passer dans\n  la vallée. Du village voisin, des cris et des rires éclataient parfois aussi. Une\n  joie paresseuse envahissait l'atmosphère.\n     — Avouez, dit Marianne, qu'il fait meilleur ici qu'au long de vos\n  grand'routes et qu'on jouit de la paix et du calme qui règnent comme aussi de\n  cette jeunesse éclose et de la sérénité de l'air.\n     — Oui, fit-il, je le reconnais volontiers. Nous sommes bien, moi surtout,\n   puisque je suis près de vous, Marianne.\n   ' Et il lui prit la main qu'il conserva, car il était assis près d'elle.\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "606                               DURENDAL\n\n\n   — Mais vous, poursuivit-il, cela voua est égal que ce soit moi qui vous\ntienne compagnie.\n   — Oh !. Albert ne pensez pas cela, protesta-t-elle. Je viens de vous dire que\nje suis heureuse et ne désire rien de plus.\n   — Mais moi, je désire davantage. Vous êtes jolie, fraîche et gracieuse, vous\nme donnez votre main qui est fine et douce et que je presse, et c'est à peine si\nvous serrez la mienne. Ah ! Marianne, quand nous serons mari et femme,\nvous serez plus démonstrative, n'est-ce pas, vous comprendrez que si je vous\nprotège et vous aime et suis fier de vous, j'ai besoin aussi d'être accueilli,\naimé, dorlotté? Nous nous serrerons l'un contre l'autre, nous ne prononcerons\npas beaucoup de paroles et laisserons là les phrases inutiles. Nous confon-\ndrons nos jeunesses et respirerons d'un même souffle. Vous comprendrez\npourquoi et comment je vous aime et vous répondrez en frémissant comme\nmaintenant, sans rien dire, mais en rendant ce baiser que je vous donne...\n   La voix d'Albert était lente, son accent ému, son bras maintenant enserrait\nla taille de la jeune fille. Elle se laissa faire.\n   Une torpeur l'envahissait, infiniment débilitante et persuasive. Elle vit le\nvisage rose et plein s'approcher tout contre le sien et ne se recula point le\ntrouvant gracieux et séduisant.\n   Elle frémit toute quand sur ses lèvres deux lèvres humides et chaudes se\nposèrent...\n   Céline, qui revenait, rougit en les voyant enlacés ; elle s'arrêta, mais déjà\nMarianne était debout, et le père Lamboreux se réveillait en poussant une\nclameur énergique et prolongée.\n   Celle-ci s'éteignit brusquement et le grand homme barbu se redressa subi-\ntement attentif et intéressé. Au loin, quelque part, une confuse harmonie\nmontait, chœur de voix d'hommes à plusieurs parties; on n'en percevait que\nla cadence affaiblie, mais distincte, et il semblait qu'elle fût scandée sous une\ndirection respectueuse du rythme et de la mesure... Voix frustes, bien\ntimbrées, détonnant parfois un peu à l'attaque, mais attentives aux nuances,\nvoix émues, sincères, spontanées...\n   Elles passèrent, on n'eût pu dire où, sans doute dans la vallée : groupe\nd'ouvriers cyclistes chantant un cramignon wallon ou société chorale répé-\ntant un morceau de concours au cabaret de quelque village.\n   Quand elles se furent tues, Auguste Lamboreux reprit à mi-voix l'air qu'il\nconnaissait, et Marianne continua d'écouter comme si le paysage fût plein\nencore de mélodie. Son émoi s'était apaisé et ses yeux avaient secoué leur\nétrange langueur. Elle chercha du regard Albert qui, depuis qu'elle s'était\nlevée, travaillait avec ardeur à démonter quelque chose dans sa bicyclette.\nIl n'avait pas écouté l'exquise rumeur ou n'y avait pas été sensible. Marianne\nse sentit distante de lui, étrangère, presque hostile.\n   Elle se rappela pourtant qu'il l'avait enlacée et que ses lèvres... et soudain\nce souvenir lui fut insupportable, odieux. A quelle basse, grossière, vile\ninfluence avait-elle cédé en s'abandonnant ainsi à celui que répudiait son\nâme? Etait-ce donc cela qui l'avait fait consentir aux fiançailles, qui l'avait\npoussé à engager à ce joli garçon, élégant et riche, sa vie, c'est-à-dire\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                                 UNE VIRTUOSE                           607\n\nses pensées, ses espoirs, ses rêves? Ah! mais elle se ressaisissait à cette\nheure, elle découvrait toute cette faible et chancelante partie d'elle-même\nque la première emprise sensuelle conquerrait et qui cependant n'était rien\nà côté de sa vraie personnalité, haute, fine, intelligente et artiste.\n   — Je romprai, conclut-elle, et dès demain.\n   Lamboreux donna le signal du départ. Les cyclistes s'essaimèrent sur le\nchemin du retour, Mathieu et Hubert, toujours en avant, Céline et Albert\nluttant avec ferveur; mais Marianne ne quitta plus son père. Elle s'exalta\navec lui sur les valonnements monotones et gracieux du plateau mouve-\nmenté, puis sur les variétés de couleurs et de lignes du panorama ardennais\nqui se découvrit sous une nouvelle face, quand de Grand-Rechain ils descen-\ndirent vers Ensival par la pente de Lambermont. Il lui semblait que jamais,\ncomme cette après-midi, elle n'avait été sensible à la beauté des choses; une\ncertaine mélancolie estompait son enthousiasme. Elle avait mieux conscience\nd'elle-même; elle portait en elle, comme un fardeau précieux, la révélation\nnouvelle de son âme.\n\n  (La fin au prochain numéro.)                          HENRI DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "                            Un Ami\n\n                J'AI suivi aujourd'hui le convoi d'un ami, dont la\n                   dépouille mortelle fut confiée à la maternelle\n                   terre de Flandre... Son nom? En l'inscrivant\n                   ici, j'offenserais, jusque dans son souvenir, une\n                   modestie innée. Peu importe, du reste, ce nom,\n                   car le disparu ne laisse derrière lui d'autre\n                   œuvre que le sillon lumineux d'une âme qui\n                   fut un merveilleux chef-d'oeuvre de Dieu.\n   Je le rencontrais, pour la première fois, il y a près de vingt\nans; il venait d'interrompre ses études, à la suite d'une maladie\ngrave dont son pauvre corps voûté devait conserver l'empreinte;\nses traits portaient encore les reflets de la fièvre, et son pas était\nhésitant, mais de ses deux yeux bleus irradiaient une volonté\ntenace de vivre et mille ardentes curiosités. Il me dit que pour\noccuper ses loisirs forcés, il s'occupait un peu d'art. Nous cau-\nsâmes, en nous promenant très lentement, au beau soleil de\nmai, parmi les roses. Et tout de suite j'eus la révélation d'une\nrare intellectualité en même temps que du cœur le plus exquis.\n   Plus tard, le plus heureux des hasards voulut que nous\ndevinmes concitoyens, et ce fut, dans la paisible ville flamande,\nle début d'une intimité dont le souvenir parfumera ma vie. Il\nétait toujours souffrant, et son mal, dont il avait comme la pudeur,\nle tenait parfois cloîtré de longues semaines; puis il reparais-\nsait soudain, un peu pâli, mais plus ardent que jamais à l'exis-\ntence, plus impatient d'augmenter la somme des beautés senties.\nBelles soirées d'hiver, dans mon petit cabinet de travail, près\nde l'âtre flambant clair, sous la douce pâleur de la lampe ! Fébri-\nlement, il promenait la main sur les livres de la bibliothèque,\nlisait quelques vers d'un poète, appréciait brièvement l'œuvre\nd'un critique, situait un roman, et toujours les idées auxquelles\nil donnait le vol étaient aussi personnelles que son verbe était\nlapidaire. C'étaient moins des appréciations que des insinua-\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                             UN   AMI                         609\n\n\ntions, auxquelles leur forme craintive et modeste donnait un\ncharme de plus. Et quel goût droit et sûr! Il jugeait l'art\npar ses sommets et il était doué, pour découvrir ces altitudes,\nd'un sens admirablement affiné. Toutes les manifestations de\nla Beauté avaient en lui des prolongements frémissants; quand\nil commentait Beethoven en quelques phrases graves, il avait\nun tremblement d'admiration jusqu'au bout de ses longues\nmains ivoirines; et voici que soudain, s'asseyant au piano, il\ninterprétait du Grieg et se plongeait comme dans une nuée\nd'extase, d'où il sortait rompu et brisé; s'allongeant dans un\nfauteuil, il abaissait ses paupières sur ses grands yeux tout\nhumides encore d'enthousiasme et s'absentait de toute l'am-\nbiance, en tirant d'ondulantes spirales de sa longue et coutu-\nmière pipe en terre cuite; mais, au premier grand nom aimé, il\nsortait de son rêve et, timidement, se reglissait dans la conversa-\ntion; si, alors, les propos étaient de littérature, comme d'un mot\n sommaire et toujours courtois, il savait faire rentrer dans\n l'ombre les admirations de commande au profit des maîtres\n auxquels seuls il demandait la moelle de sa pensée! Je revis,\n avec mélancolie, tel lointain crépuscule de juin, où une déli-\n cieuse fraîcheur et l'arôme lourd des fleurs baignaient, par les\n fenêtres ouvertes, la grande chambre riante de sa vieille\n demeure familiale : de sa voix hésitante et un peu zézayante,\n mais si pénétrante d'émotion, il nous initia à Tolstoï et fit\n surgir, d'entre les pages de Guerre et Paix, la chevaleresque et\n captivante silhouette du princo André, avec lequel sa noble et\n impatiente intellectualité, oiseau de haut vol brisé dans ses\n élans, devait se sentir des attaches si fraternelles. D'autres\n fois c'était un précurseur que son fin sens critique mettait en\n vedette, ou un méconnu auquel il envoyait un hommage discret\n d'admiration ; il prédit la gloire de Verhaeren quand Verhaeren\n était encore âprement discuté; il ne prononçait qu'avec gravité\n le nom de Maeterlinck, alors que ce nom semblait devoir être\n submergé par l'ironie et le sarcasme. Enfin, ce Flamand de\n race, en qui chantaient tenaces les robustes et candides mysti-\n cismes ancestraux, me révéla Guido Gezelle — et c'est là peut-\n être le don le plus précieux que son amitié fit à mon intellec-\n tualité.\n  Mais mon ami n'avait pas qu'une intelligence admirablement\nréceptive de beauté; sa sensibilité était de cette sorte fine et\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": " 610                        DURENDAL\n\n\n  rare à laquelle on peut appliquer — en son sens élevé — le qua-\n lificatif d'aristocratique; il ne concevait l'amitié ni comme un\n caprice ni comme un intérêt, mais comme une chère et douce\n vertu qui implique la loyauté et la fidélité; ceux à qui il fit\n l'inestimable don de sa sympathie trouvaient en elle un appui\n indéfectible; si sa brève vie ne sut qu'un mépris, le mépris de\n la sottise, elle ne connut non plus qu'une haine, la haine de la\n fourberie.\n    L'existense de mon ami fut vraiment un seul acte de beauté\n intellectuelle et morale!\n    Et voici qu'il vient de s'éteindre doucement dans un home tout\nrécemment orné, avec quelle complaisance, au rythme de son\nesthétique personnelle. La plus chère et la plus douce des affec-\ntions aura fleuri de tendresse ses dernières années. Des petits\nenfants portent son nom. De tout cela qui fut pour lui comme\nune reprise à la vie, il ne se sera point séparé sans douleur.\nMais c'était un chrétien, et quand son cœur aura eu fait de con-\nsentir au dur sacrifice, sa belle intelligence se sera souvenue\nque le Dieu de la résignation est aussi le Dieu de la Beauté.\n    Mon ami était une âme prédestinée de séraphin..\n\n                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n 8 septembre.\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                  Charles Baudelaire (I)\n                  S'IL n'y avait que du talent dans les Fleurs du Mal, de\n                     Charles Baudelaire, il y en aurait certainement assez pour\n                     fixer l'attention de la critique et captiver les connaisseurs;\n                     mais, dans ce livre difficile à caractériser tout d'abord, et\n                     sur lequel notre devoir est d'empêcher toute confusion et\n                     toute méprise, il y a bien autre chose que du talent pour\n                     remuer les esprits et les passionner... Charles Baudelaire,\n                     le traducteur des œuvres complètes d'Edgar Poe, qui a\n                     déjà fait connaître à la France le bizarre conteur, et qui\nva incessamment nous faire connaître le puissant poète dont le conteur était\ndoublé; Baudelaire qui, de génie, semble le frère puîné de son cher\nEdgar Poe, avait déjà éparpillé, çà et là, quelques-unes de ses poésies. On\nsait l'impression qu'elles produisirent alors. A la première apparition, à la\npremière odeur de ces Fleurs du Mal, comme il les nomme, de ces fleurs (il\nfaut bien le dire, puisqu'elles sont les Fleurs du Mal!) horribles de fauve éclat\net de senteur, on cria de tous les côtés à l'asphyxie et que le bouquet était\nempoisonné ! Les moralités délicates disaient qu'il allait tuer comme les tubé-\nreuses tuent les femmes en couches, et il tue, en effet, de la même manière.\nC'est un préjugé! A une époque aussi dépravée par les livres qu'est la nôtre,\nles Fleurs du Mal n'en feront pas beaucoup, nous osons l'affirmer. Et elles n'en\nferont pas, non seulement parce que nous sommes les Mithridates des affreuses\ndrogues que nous avons avalées depuis vingt-cinq ans, mais aussi par une\nraison beaucoup plus sûre, tirée de l'accent — de la profondeur d'accent —\nd'un livre qui, selon nous, doit produire l'effet absolument contraire à celui\nque l'on affecte de redouter. N'en croyez le titre qu'à moitié! Ce ne sont pas\nles Fleurs du Mal que le livre de Baudelaire. C'est le plus violent extrait qu'on\nait jamais fait de ces fleurs maudites. Or, la torture que doit produire un tel\npoison sauve des dangers de son ivresse.\n   Telle est la moralité, inattendue, involontaire peut-être, mais certaine, qui\nsortira de ce livre, cruel et osé, dont l'idée a saisi l'imagination d'un artiste.\nRévoltant comme la vérité, qui l'est souvent, hélas! dans le monde de la\n\n\n   (1) Chapitre inédit d'un volume de Barbey d'Aurevilly, à paraître prochainement sous\nle titre Poésie et Poètes, chez l'éditeur Lemerre, de Paris. Ce chapitre contient une étude\nvraiment magistrale et unique sur Baudelaire. Elle engagera certainement les admira-\nteurs de Barbey à faire l'acquisition de ce nouveau tome de la série des Œuvres et des\nhommes de l'incomparable écrivain que fut Barbey d'Aurevilly Nous en attendons la\npublication avec la plus vive impatience.\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "6l2                                 DURENDAL\n\n\n\n Chute, ce livre sera moral à sa manière; et ne souriez pas! cette manière\n n'est rien moins que celle de la toute-puissante Providence elle-même, qui\n envoie le châtiment après le crime, la maladie après l'excès, le remords, la\n tristesse, l'ennui, toutes les hontes et toutes les douleurs qui nous dégradent\n et nous dévorent, pour avoir transgressé ses lois. Le poète des Fleurs du Mal\n a exprimé, les uns après les autres, tous ces faits divinement vengeurs. Sa\nmuse est allée les chercher dans son propre cœur entr'ouvert, et elle les a\ntirés à la lumière d'une main aussi impitoyablement acharnée que celle du\n Romain qui tirait hors de lui ses entrailles. Certes, l'auteur des Fleurs du Mal\n n'est pas un Caton. Il n'est ni d'Utique ni de Rome. Il n'est ni le Stoïque, ni\nle Censeur. Mais quand il s'agit de déchirer l'âme humaine à travers la sienne,\nil est aussi résolu et aussi impassible que celui qui ne déchira que son corps,\naprès une lecture de Platon. La Puissance qui punit la vie est encore plus\n impassible que lui! Ses prêtres, il est vrai, prêchent pour elle. Mais elle-même\nne s'atteste que par les coups dont elle nous frappe. Voilà ses voix ! comme\ndit Jeanne d'Arc. Dieu, c'est le talion infini. On a voulu le mal et le mal\nengendre. On a trouvé bon le vénéneux nectar, et l'on en a pris à si hautes\ndoses que la nature humaine en craque et qu'un jour elle s'en dissout tout\nà fait. On a semé la graine amère ; on recueille les fleurs funestes. Baudelaire,\nqui les a cueillies et recueillies, n'a pas dit que ces Fleurs du Mal étaient belles,\nqu'elles sentaient bon, qu'il fallait en orner son front, en emplir ses mains, et\nque c'était là la sagesse. Au contraire, en les nommant, il les a flétries. Dans\nun temps où le sophisme raffermit la lâcheté et où chacun est le doctrinaire\n de ses vices, Baudelaire n'a rien dit en faveur de ceux qu'il a moulés si éner-\ngiquement dans ses vers. On ne l'accusera pas de les avoir rendus aimables.\nIls y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes, comme\non les conçoit dans l'enfer. C'est là, en effet, l'avancement d'hoirie infernale\nque tout coupable a de son vivant dans la poitrine. Le poète, terrible et\nterrifié, a voulu nous faire respirer l'abomination de cette épouvantable cor-\nbeille qu'il porte, pâle canéphore, sur sa tête, hérissée d'horreur. C'est là\nréellement un grand spectacle! Depuis le coupable cousu dans un sac qui\ndéferlait sous les ponts humides et noirs du Moyen Age, en criant qu'il fallait\nlaisser passer une justice, on n'a rien vu de plus tragique que la tristesse de\ncette poésie coupable, qui porte le faix de ses vices sur son front livide.\nLaissons-la donc passer aussi! On peut la prendre pour une justice,— la\njustice de Dieu !\n\n                                         II\n\n   Après avoir dit cela, ce n'est pas nous qui affirmerons que la poésie des\nFleurs du Mal est de la poésie personnelle. Sans doute, étant ce que nous\nsommes, nous portons tous (et même les plus forts) quelque lambeau saignant\nde notre cœur dans nos œuvres, et le poète des Fleurs du Mal est soumis à\ncette loi comme chacun de nous. Ce que nous tenons seulement à constater,\nc'est que, contrairement au plus grand nombre des lyriques actuels, si préoc-\ncupés de leur égoïsme et de leurs pauvres petitts impressions, la poésie de\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                                 613\n\n\nBaudelaire est moins l'épanchement d'un sentiment individuel qu'une ferme\nconception de son esprit. Quoique très lyrique d'expression et d'élan, le poète\ndes Fleurs du Mal est, au fond, un poète dramatique. Il en a l'avenir. Son\nlivre est un drame anonyme dont il est l'auteur universel, et voilà pourquoi\nil ne chicane ni avec l'horreur, ni avec le dégoût, ni avec rien de ce que peut\nproduire de hideux la nature humaine corrompue. Shakspeare et Molière\nn'ont pas chicané non plus avec le détail révoltant et l'expression quand ils\nont peint, l'un, son Iago, l'autre, son Tartufe. Toute la question pour eux était\ncelle-ci : « Y a-t-il des hypocrites et des perfides? » S'il y en avait, il fallait\nbien qu'ils s'exprimassent comme des hypocrites et des perfides. C'étaient\ndes scélérats qui parlaient, les poètes étaient innocents! Un jour même\n(l'anecdote est connue), Molière le rappela à la marge de son Tartufe, en\nregard d'un vers par trop odieux, et Baudelaire a eu la faiblesse... ou la pré-\ncaution de Molière.\n    Dans ce livre, où tout est en vers, jusqu'à la préface, on trouve une note\nen prose qui ne peut laisser aucun doute, non seulement sur la manière de\nprocéder de l'auteur des Fleurs du Mal, mais encore sur la notion qu'il s'est\nfaite de l'art et de la poésie; car Baudelaire est un artiste de volonté, de\nréflexion et de combinaison avant tout. « Fidèle — dit-il — à son douloureux\nprogramme, l'auteur des Fleurs du Mal a dû, en parfait comédien, façonner\nson esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. » Ceci est\npositif. Il n'y a que ceux qui ne veulent pas comprendre qui ne comprendront\npas. Donc, comme le vieux Gœthe qui se transforma en marchand de pas-\ntilles turc dans son Divan, et nous donna aussi un livre de poésie, — plus\ndramatique que lyrique aussi et qui est peut-être son chef-d'œuvre — l'auteur\ndes Fleurs du Mal s'est fait scélérat, blasphémateur, impie par la pensée, abso-\nlument comme Gœthe s'est fait Turc. Il a joué une comédie; mais c'est la\ncomédie sanglante dont parle Pascal. Ce profond rêveur qui est au fond de\ntout grand poète s'est demandé, en Baudelaire, ce que deviendrait la poésie\nen passant par une tête organisée, par exemple, comme celle de Caligula ou\nd'Héliogabale, et les Fleurs du Mal — ces monstrueuses ! — se sont épanouies\npour l'instruction et l'humiliation de nous tous ; car il n'est pas inutile, allez!\nde savoir ce qui peut fleurir dans le fumier du cerveau humain, décomposé\npar nos vices. C'est une bonne leçon. Seulement, par une inconséquence qui\nnous touche et dont nous connaissons la cause, il se mêle à ces poésies, impar-\nfaites par là au point de vue absolu de leur auteur, des cris d'âme chrétienne,\nmalade d'infini, qui rompent l'unité de l'œuvre terrible, et que Caligula et\nHéliogabale n'auraient pas poussés. Le Christianisme nous a tellement péné-\ntrés, qu'il fausse jusqu'à nos conceptions d'art volontaire dans les esprits les\nplus énergiques et les plus préoccupés. S'appelât-on l'auteur des Fleurs du\nMal, — un grand poète qui ne se croit pas chrétien et qui, dans son livre,\npositivement ne veut pas l'être, — on n'a pas impunément dix-huit cents ans de\nChristianisme derrière soi. Cela est plus fort que nous! On a beau être un\nartiste redoutable, au point de vue le plus arrêté, à la volonté la plus sou-\ntenue; et s'être juré d'être athée comme Shelley, forcené comme Leopardi,\nimpersonnel comme Shakspeare, indifférent à tout excepté à la beauté comme\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "614                                DURENDAL\n\n\nGoethe, on va quelque temps ainsi, misérable et superbe, comédien à l'aise\ndans le masque réussi de ces traits grimés; mais il arrive que tout à coup, au\nbas d'une de ses poésies le plus amèrement calmes ou le plus cruellement\nsauvages, on se retrouve chrétien dans une demi-teinte inattendue, dans un\ndernier mot qui détonne — mais qui détonne pour nous délicieusement dans\nle cœur :\n                   Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage\n                   De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !\n\n  Cependant, nous devons l'avouer, ces inconséquences, presque fatales,\nsont assez rares dans le livre de Baudelaire. L'artiste, vigilant et d'une persé-\nvérance inouïe dans la fixe contemplation de son idée, n'a pas été trop vaincu.\n\n\n                                         III\n\n    Cette idée, nous l'avons dit déjà par tout ce qui précède, c'est le pessi-\nmisme le plus achevé. La littérature satanique, qui date d'assez loin déjà,\nmais qui avait un côté romanesque et faux, n'a produit que des contes pour\nfaire frémir, ou des bégaiements d'enfançon, en comparaison de ces réalités\neffrayantes et de ces poésies nettement articulées où l'érudition du mal en\ntoute chose se mêle à la science du mot et du rythme. Car, pour Charles\nBaudelaire, appeler un art sa savante manière d'écrire en vers ne dirait point\nassez. C'est presque un artifice. Esprit d'une laborieuse recherche, l'auteur\ndes Fleurs du Mal est un retors en littérature, et son talent, qui est incontes-\ntable, travaillé, ouvragé, compliqué avec une patience de Chinois, est lui-\nmême une fleur du mal venue dans les serres chaudes d'une décadence. Par\nla langue et le faire, Baudelaire, qui salue à la tête de son recueil Théophile\nGautier pour son maître, est de cette école qui croit que tout est perdu, et\nmême l'honneur, à la première rime faible, dans la poésie la plus élancée et\nla plus vigoureuse. C'est un de ces matérialistes raffinés et ambitieux qui ne\n conçoivent guères qu'une perfection matérielle, — et qui savent parfois la\n réaliser; mais, par l'inspiration, il est bien plus profond que son école, et il\n est descendu si avant dans la sensation, dont cette école ne sort jamais, qu'il\n a fini par s'y trouver seul, comme un lion d'originalité. Sensualiste, mais le\n plus profond des sensualistes, et enragé de n'être que cela, l'auteur des Fleurs\n du Mal va, dans la sensation, jusqu'à l'extrême limite, jusqu'à cette mystérieuse\n porte de l'infini à laquelle il se heurte, mais qu'il ne sait pas ouvrir, et de rage\n il se replie sur la langue et passe ses fureurs sur elle. Figurez vous cette\n langue, plus plastique encore que poétique, maniée et taillée comme le bronze\n et la pierre, et où la phrase a des enroulements et des cannelures ; figurez-vous\n quelque chose du gothique fleuri ou de l'architecture moresque appliqué à\n cette simple construction qui a un sujet, un régime et un verbe ; puis, dans\n ces enroulements et ces cannelures d'une phrase, qui prend les formes les\n plus variées comme les prendrait un cristal, supposez tous les piments, tous\n les alcools, tous les poisons, minéraux, végétaux, animaux; et ceux-là, les\n plus riches et les plus abondants, si on pouvait les voir, qui se tirent du cœur\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                          CHARLES BAUDELAIRE                               615\n\nde l'homme : et vous avez la poésie de Baudelaire, cette poésie sinistre et\nviolente, déchirante et meurtrière, dont rien n'approche dans les plus noirs\nouvrages de ce temps qui se sent mourir. Cela est, dans sa férocité intime,\nd'un ton inconnu en littérature. Si à quelques places, comme dans la pièce\nLa Géante, ou dans Don Juan aux Enfers, — un groupe de marbre blanc et\nnoir, une poésie de pierre (di sasso) comme le Commandeur, — Baudelaire\nrappelle la forme de Victor Hugo, mais condensée et surtout purifiée; si, à\nquelques autres, comme La Charogne, la seule poésie spiritualiste du recueil,\ndans laquelle le poète se venge de la pourriture abhorrée par l'immortalité\nd'un cher souvenir :\n                      Alors, ó ma beauté! dites à la vermine\n                          Qui vous mangera de baisers,\n                      Que j'ai gardé la forme et l'essence divine\n                          De mes amours décomposés!\n\non se souvient d'Auguste Barbier... partout ailleurs l'auteur des Fleurs du\nMal est lui-même et tranche fièrement sur tous les talents de ce temps. Un\ncritique le disait l'autre jour (Thierry, du Moniteur), dans une appréciation\nsupérieure : pour trouver quelque parenté à cette poésie implacable, à ce vers\nbrutal, condensé et sonore, ce vers d'airain qui sue du sang, il faut remonter\njusqu'au Dante, magnus parensl C'est l'honneur de Charles Baudelaire d'avoir\npu évoquer, dans un esprit délicat et juste, un si grand souvenir!\n   Il y a du Dante, en effet, dans l'auteur des Fleurs du Mal; mais c'est du\nDante d'une époque déchue, c'est du Dante athée et moderne, du Dante venu\naprès Voltaire, dans un temps qui n'aura point de saint Thomas. Le poète de\nces Fleurs, qui ulcèrent le sein sur lequel elles reposent, n'a pas la grande\nmine de son majestueux devancier, et ce n'est pas sa faute. Il appartient à\nune époque troublée, sceptique, railleuse, nerveuse, qui se tortille dans les\nridicules espérances des transformations et des métempsycoses ; il n'a pas la\nfoi du grand poète catholique, qui lui donnait le calme auguste de la sécurité\ndans toutes les douleurs de la vie. Le caractère de la poésie des Fleurs du Mal,\nà l'exception de quelques rares morceaux que le désespoir a fini par glacer,\nc'est le trouble, c'est la furie, c'est le regard convulsé, et non pas le regard\nsombrement clair et limpide du visionnaire de Florence. La Muse du Dante\na rêveusement vu l'Enfer, celle des Fleurs du Mal le respire d'une narine\ncrispée comme celle du cheval qui hume l'obus ! L'une vient de l'Enfer,\nl'autre y va. Si la première est plus auguste, l'autre est peut-être plus émou-\nvante. Elle n'a pas le merveilleux épique, qui enlève si haut l'imagination et\ncalme ses terreurs dans la sérénité dont les génies tout à fait exceptionnels\nsavent revêtir leurs œuvres les plus passionnées. Elle a, au contraire, d'hor-\nribles réalités que nous connaissons, et qui dégoûtent trop pour permettre\nmême l'accablante sérénité du mépris. Baudelaire n'a pas voulu être dans son\nlivre des Fleurs du Mal un poète satirique, et il l'est pourtant, sinon de con-\nclusion et d'enseignement, au moins de soulèvement d'âme, d'imprécations\net de cris. Il est le misanthrope de la vie coupable, et souvent on s'imagine,\nen le lisant, que si Timon d'Athènes avait eu le génie d'Archiloque, il aurait\npu écrire ainsi sur la nature humaine et l'insulter en la racontant !\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "6i6                               DURENDAL\n\n\n\n\n                                       IV\n\n   Nous ne pouvons ni ne voulons rien citer de ces poésies, et voici pour-\nquoi : une pièce citée n'aurait que sa valeur individuelle, et, il ne faut pas s'y\nméprendre ! dans le livre chaque poésie a, de plus que la réussite des détails\nou la fortune de la pensée, une valeur très importante d'ensemble et de situa-\ntion, qu'il ne faut pas lui faire perdre en la détachant. Les artistes, qui voient\nles lignes sous le luxe ou l'efflorescence de la couleur, percevront très bien\nqu'il y a ici une architecture secrète, un plan calculé par le poète, méditatif\net volontaire. Les Fleurs du Mal ne sont pas à la suite les unes des autres\ncomme tant de morceaux lyriques, dispersés par l'inspiration et ramassés\ndans un recueil sans d'autre raison que de les réunir. Elles sont moins des\npoésies qu'une œuvre poétique de la plus forte unité. Au point de vue de l'art\net de la sensation esthétique, elles perdraient donc beaucoup à n'être pas lues\ndans l'ordre où le poète, qui sait bien ce qu'il fait, les a rangées. Mais elles\nperdraient bien davantage au point de vue de l'effet moral que nous avons\nsignalé en commençant.\n   Cet effet, sur lequel il importe beaucoup de revenir, gardons-nous bien de\nl'énerver! Ce qui empêchera le désastre de ce poison, servi dans cette coupe,\nc'est sa force! L'esprit des hommes, qu'il bouleverserait en atomes, n'est pas\ncapable de 1'absorber dans de telles proportions sans le revomir, et une telle\ncontraction donnée à l'esprit de ce temps, affadi et débilité, peut le sauver,\nen l'arrachant par l'horreur à sa lâche faiblesse. Les Solitaires ont auprès\nd'eux des têtes de mort, quand ils dorment. Voici un Rancé, sans la foi, qui\na coupé la tête à l'idole matérielle de sa vie; qui, comme Caligula, a cherché\ndedans ce qu'il aimait, et qui crie le néant de tout, en la regardanti Croyez-\nvous donc que ce ne soit pas là quelque chose de pathétique et de salutaire ?...\nQuand un homme et une poésie en sont descendus jusque-là, — quand ils\nont dévalé si bas dans la conscience de l'incurable malheur qui est au fond de\ntoutes les voluptés de l'existence, poésie et homme ne peuvent plus que\nremonter. Charles Baudelaire n'est pas un de ces poètes qui n'ont qu'un livre\ndans le cerveau et qui vont le rabâchant toujours. Mais qu'il ait desséché sa\nveine poétique (ce que nous ne pensons pas !) parce qu'il a exprimé et tordu\nle cœur de l'homme lorsqu'il n'est plus qu'une éponge pourrie, ou qu'il l'ait,\n au contraire, survidé d'une première écume, il est tenu de se taire mainte-\n nant, — car il a des mots suprêmes sur le mal de la vie, — ou de parler un\n autre langage. Après les Fleurs du Mal, il n'y a plus que deux partis à prendre\n pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire\n chrétien !\n\n                                        V\n\n   On a beaucoup parlé déjà des Paradis artificiels. Si on ne s'occupe pas\nbeaucoup de l'autre, on s'occupe volontiers de ceux-ci. C'est plus aisé. On s'en\ntire avec quelques sous de la drogue que voici et une cuiller à café. Le\nhaschich et l'opium ! Diable! (Et c'est bien diable qu'il faut dire!) L'opium\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "                            CHARLES BAUDELAIRE                                617\n\n\net le haschich ! mais c'est une friandise, cela! On avait bien le café et le thé,\ndes excitants dont a parlé Balzac comme Balzac a parlé de tout, c'est-à-dire\nen grand maître, même quand il gausse, le Rabelaisien dont Rabelais serait\nfier comme d'un fils, s'il vivait, et s'il n'en était pas jaloux!... On avait le\ntabac, le tabac dont le docteur Clavel disait, il y a quatre jours : que « seul\nil pourrait transformer le monde moderne en un vaste hôpital de vieillards,\nd'incurables et d'aliénés ». Mais cela ne suffisait pas. Est-ce que rien suffit\njamais à cette ambitieuse de Raison?... Impuissante qui veut l'infini... impos-\nsible!\n    L'opium et le haschich, — les préoccupations du moment, comme le\nmagnétisme et le somnambulisme; car nous sommes aussi bêtes que les siècles\nde l'alchimie et de l'astrologie judiciaire ! — quelle matière à curiosité et à dis-\nsertations pour tous les genres de badauds, mais surtout pour les « badauds\nde l'ordre intellectuel », comme les appelle Baudelaire. Et d'autant que Bau-\ndelaire, qui va nous en conter... les merveilles, est un voyageur qui revient\nde ces Indes concentrées qu'on appelle le haschich et l'opium, comme le\npauvre grand Dante s'en revenait de l'Enfer, disait-on, tout vert de terreur\nsurmontée. Le haschich et l'opium, c'est l'enfer de Charles Baudelaire. C'est\nl'enfer moderne de la sensation surexcitée et épuisée, du nerf tari dans sa\ndernière goutte de fluide. Enfer vrai, et paradis... artificiels !\n   Ah! l'autre enfer était plus beau sans doute. Il avait plus de variété, plus\nde grandeur et plus de spectacles que celui qu'on nomme aujourd'hui paradis,\nprobablement par antiphrase. Et quoi d'étonnant? « L'opium et le haschich\n— dit très bien Baudelaire — ne révèlent rien à l'individu que l'individu. »\nOr, c'est bientôt fini, l'individu. Pitoyable Narcisse, qui s'ennuie de sa con-\ntemplation même et qui se fait pour s'amuser des grimaces dans la glace où\nil s'admire, le moi en a bientôt assez du moi ! L'âme humaine, captive de la\nmatière, croit que ses passions sont une ressource, et que c'est se jeter par la\nfenêtre de sa prison que de se jeter à elles, et elle s'y jette ; mais c'est dans\nl'ennui qu'elle, retombe, ennui plus creusé par sa chute, hélas! plus profond\net plus noir ! D'un autre côté, l'Enfer du Dante, pour être plus beau, est\naussi un poème, dans toute la splendeur de cette difficulté immense et\nvaincue, écrit en tercets qui ressemblent à des rayons tordus de foudre, de\nsoleil et de lune, tandis que les Paradis artificiels de Baudelaire sont un livre\n de prose, de description et d'analyse psycho-physiologique qu'il a faits, sur\nsouvenir, absolument comme un naturaliste étudie à la loupe les fibrilles\n d'une feuille de mûrier.\n    Eh bien, c'est égal, malgré la science et malgré la prose, il y a du poème\n et du poète aussi dans cette analyse, qui se fait honneur d'être sèche, exacte,\n précise, rechercheuse d'infiniment petites choses, côtoyant ce qui va cesser\n d'être tout à l'heure : l'abîme du rien, — sur les bords duquel aiment à se\n promener messieurs les faiseurs d'analyse! Oui ! heureusement, il y a là du\n poème et du poète ! Toute cette observation minutieuse d'états pathologiques\n misérables, dans lesquels l'homme a perdu l'équilibre et la posssesion de\n soi-même et n'a trouvé jamais que le bonheur sot de la sensation, est revêtu\n de l'expression qui ferait tout lire et presque tout pardonner.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\n    Il est évident que l'auteur n'est pas dupe de cette drogue à laquelle il a\ngoûté. Il est évident que le poète est au-dessus du poème (car par l'expres-\nsion ce livre en est un), et que, contrairement à Dante, qui fut le poète de la\nfoi candidate en harmonie avec des croyances-vérité, il est, lui, le poète de\nl'ironie retorse qui se moque de nous en voulant d'abord nous faire envie,\npour, après, nous faire peur. Jeux de poète! Baudelaire, je vous en avertis,\nest là tout entier. Donner le désir de toucher à cette pomme de délice et de\nperdition, puis la peur d'y avoir touché, et en définitive se moquer d'Eve,\nd'Adam et de la pomme, voilà ce qu'il a voulu, ce Satan... pour rire, dans\nses Paradis artificiels, qui sont des Paradis perdus.\n    Assurément, on n'a pas vu cela encore dans les comptes rendus qu'on a\nfaits de ce livre curieux. Les uns y ont vu une étude très soignée, très épin-\nglée, très atomistique, où rien n'est oublié des sensations et des nuances de\nsensation par lesquelles on passe dans les états qu'il décrit... et j'aime mieux\nle croire que d'y aller voir. Et les autres, braves gens, — les meilleurs fils du\nmonde — ont pris Baudelaire pour un moraliste chrétien. Il aurait, de hasard,\ncarambolé! Certes! Baudelaire a trop d'esprit pour être, quand il sera mora-\nliste, d'une autre morale que de la morale chrétienne, mais, quoique ses con-\nclusions contre ces drogues, aliénatrices de la liberté et de l'intelligence\nhumaines, mais dont il nous fait un peu trop poétiquement l'histoire, soient\ndes conclusions que le christianisme peut avouer, ce n'est pas, voyons ! le\nmoraliste qui est au fond de ses Paradis artificiels... ou plutôt, derrière. Il y a\nlà une autre personne. Il y a le poète très railleur et presque mystificateur\nconnu sous le nom de Charles Baudelaire, lequel regarde par-dessus le livre\nl'effet dudit livre sur le bon public.\n    Moi, je demanderai la permission d'écarter le livre, et d'aller à l'auteur, que\nj'aime! Je sais bien qu'il se récriera. Je sais bien qu'il a une théorie toute\n prête à m'opposer (c'est son éventail, à cette femme!), et que cette théorie\n défend à la critique honnête de pénétrer jusqu'à la pensée d'un auteur, de lui\n entrer dans la conscience. Mais si c'est vrai, la critique est tuée et tuée d'un\n soufflet. Elle n'a plus besoin de logique ni de profondeur. Eh bien, nous ne\n voulons pas que la critique soit tuée et qu'elle meure d'une mort si laide.\n Nous nous permettons bien les inductions de nous à Dieu ! Il me semble\n bien que nous pouvons nous permettre, par-dessus le marché, les inductions\n du livre de Beaudelaire à Baudelaire, sans lui manquer d'aucune espèce de\n sympathie et de respect.\n\n                                        VI\n\n   J'ai dit que Baudelaire était poète-. Qui ne le sait, qui n'a pas lu ces Fleurs\ndu Mal dont le vrai nom aurait dû être les Fleurs maudites, poésies cruelles,\nenvenimées, d'une volupté sinistre, qui auraient leur excuse dans le désespoir,\nsi le désespoir n'était un mal de plus, et après lesquelles, si l'auteur avait eu\nla logique de ses sensations, il n'y avait plus que le coup de pistolet ou... le\npied d'une croix !\n   Un jour nous reparlerons mieux, du reste, de ces Fleurs du Mal, dont Bau-\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                               619\n\n\ndelaire refait en ce moment le bouquet en y ajoutant des fleurs plus saines.\nBaudelaire peut-il en être innocenté? Les poètes, ces Infimes puissants, ne\nsont pas toujours responsables de leurs faiblesses. Ces singuliers caméléons,\nqui renvoient des couleurs plus brillantes au prisme de leur temps que celles\nqu'ils en reçoivent, se teignent le plus souvent de quelque passion de leur\népoque, qu'ils n'auraient certainement pas eue s'ils étaient venus plus tôt ou\nplus tard... Milton, le chantre de la Révolte, est d'un temps où les mœurs\nétaient régicides. AuXIXesiècle, que voulez-vous que fût un poète qui venait\naprès le René de Chateaubriand et le matérialisme de Broussais, et qui, ramas-\nsant Musset tombé, l'étoile au front, qu'il avait éteinte dans le ruisseau,\ntraduisait froidement, mais puissamment, avec bien des rayons de moins,\nmais une correction plus savante, ces ivresses dont Musset était mort sans en\navoir chanté l'horreur? Il devait être, hélas! l'auteur des Fleurs du Mal, et ne\npouvait peut-être guère plus être autre chose.\n    Mais ce n'est pas tout ; l'auteur si particulier des Fleurs du Mal, ce poète\nfroid, souple, gracieux et terrible à la manière des serpents, avait développé\nses tendances... serpentines dans une accointance et une intimité de toute sa\nvie intellectuelle avec un bien autre... boa que lui, avec un génie plein de\ncombinaison, d'ironie solennelle, de froideur profonde. Je veux parler de\nl'Américain Edgar Poe, dont il nous a donné une traduction vraie comme la\nPassion et éloquente comme elle; Edgar Poe, dont il a fait tellement peser\nsur lui l'influence, que je le défierais bien de maintenant l'effacer.\n    Or, cet Edgar Poe, il faut bien l'avouer, tout en convenant de son génie,\nn'est au fond qu'un puffiste. sublime, qui méprise son public et le lui prouve,\nsans le lui dire, en lui construisant une littérature à le dompter, ce public\naméricain qui aime les tours de force, et à le tenir les yeux dilatés dans la\nterreur des extraordinaires histoires qu'il lui raconte. Vamburgh, à la fin, de\nce lion ! Assurément, Baudelaire, qui de nature a un penchant vers l'ironie\nque sa physionomie devait révéler tout enfant à sa mère, aurait dans son\nintimité avec Poe appris, quand il n'en eût pas eu le germe en lui, l'art amer\net hypocrite de cette mystification implacable que Swift eut un jour, mais\nque, par l'outrance et l'effet qu'ils veulent produire, Poe et Baudelaire ont,\ntous les deux, bien dépassé.\n    Et ce qui ne pouvait manquer d'être arriva. C'est cette ironie naturelle et\ntrès cultivée, qui fut la Muse du poète des Fleurs du Mal. Peintre à froid d'hor-\n reurs à froid, mais peintre très habile, qui, dans ses Fleurs du Mal, se fait poé-\n tiquement un Héliogabale artificiel, comme, dans ses Paradis artificiels, il se\n fait le Satan qui tente et épouvante et qui se moque après avoir tenté et épou-\n vanté, Baudelaire, qui est de son temps, a trouvé gentil et drolatique de nous\n raconter une Histoire extraordinaire, digne de Poe et oubliée par lui, et de nous\n la raconter de manière à nous donner envie de prendre de l'opium, tout en\n nous disant de n'en rien faire, sous peine de destruction de soi, de déshon-\n neur moral et d'indignité. Jamais plan n'a été mieux caché, mais n'est plus\n transparent, ce me semble. Voilà toute la morale de sa pièce, ou plutôt de son\n Histoire! Nous suspendre entre la convoitise et le remords, entre la curiosité\n  et la honte, puis rire de ce que nous aurons fait... ou de ce que nous ne ferons\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "620                                DURENDAL\n\n\npas. Abstinents ou repentants! Bonne, froide et profonde plaisanterie, accom-\nplie solennellement, mais non avec le rire silencieux de Bas-de-Cuir; car le\nrire silencieux de Bas-de-Cuir était encore un rire, et Baudelaire ne rit pas !\n\n                                       VII\n\n     Et la preuve de ce que je dis là est à toute page ici, — en ces Paradis arti-\nficiels. L'auteur, qui est poète, entend admirablement les mises en scène de\n son idée. Il a l'expression burinée toujours; mais quelquefois son burin\n flambe ! C'est pour mieux faire flamber le désir. C'est comme dans le Petit\n Chaperon rouge : « C'est pour mieux te manger, mon enfant ! », ou te faire\n mieux manger du haschisch, mon enfant! Malgré la chétivité de ces rêves\n produits par l'opium ou le haschisch, et qui ne révèlent à l'homme que\n l'homme, c'est-à-dire ce qu'il sait trop déjà, l'auteur des Paradis a des pas-\n sages qui emporteront les imaginations rêveuses, lesquelles chevauchent\n l'expression comme un hippogriffe! « Vous savez — dit-il, et il en dit bien\n d'autres ! — que le haschisch évoque toujours des magnificences de lumière,\n des splendeurs glorieuses, des cascades d'or liquide; toute lumière lui est\n bonne, celle qui ruisselle en nappes et celle qui s'accroche comme du paillon\n aux pointes et aux aspérités, les candélabres des salons, les cierges du mois\n de Marie, les avalanches de roses dans les couchers de soleil (image neuve!). »\n Et après ce coup de baguette magique, il ajoute, quelques pages plus loin,\n avec un accent ineffable, que « dès la première expérience faite, un peu de\n vieille ivresse (l'ivresse d'hier) vous suit déjà et vous retarde, comme le boulet\n de votre récente servitude ».\n     Aimable homme! Est-il content de l'avoir crocheté! Satan tout en velours !\n Satan patelin, délicieux, plein de précautions et d'avertissement, moraliste\n enfin, puisque c'est plus comique ainsi et qu'ils le croient, les bonnes gens!\n  Baudelaire me rappelle souvent ce kief oriental dont il parle, cet état de visions\n splendides et doucement terrifiantes et en même temps plein de consolations. Joli état,\n excellentes et juteuses épithètesl Seulement, j'allais trop loin, je crois, tout à\n l'heure, en disant que Baudelaire ne riait jamais, Bas-de-Cuir de l'opium,\n plus dur à la détente que le Bas-de-Cuir des grands bois. Eh bien, par excep-\n tion à son usage, il me semble que je vois ici un petit bout de rire silencieux !\n     Ainsi, un poète comme toujours, mais non plus le poète des Fleurs du Mal,\n  qui était tragique, mais un poète comique inattendu, voilà, de présent, l'au-\n  teur des Paradis artificiels. Quoiqu'il soit sérieux d'apparence, à travers ses\n  notions nombreuses, scientifiquement très affermies, — une littérature sut\n generis sur les deux substances dont il s'occupe — à travers enfin les descrip-\n  tions de l'ivresse, cet abîme qu'il descend marche par marche, s'arrêtant à\n  chaque marche pour la décrire, sous tous ses côtés, le comique sort (est-ce\n  malgré lui?) de Baudelaire, de cet épicurien profond et sombre pourtant, qui\n  dit : « Voici la jouissance et voici son dégât! vous êtes un dieu, mais vous\n  avez mal dîné, et bientôt même vous n'aurez plus d'estomac! » Et la chose\n  (ce comique) devient si forte, si forte et si visible, qu'on se demande si le\n  haschisch se moque encore de lui quand il nous en raconte les frasques dans\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                           CHARLES BAUDELAIRE                                 621\n\n\nla tête humaine, ou si, lui, le narrateur, se moque de nous et prétend être\nnotre haschisch? Question éternelle!\n   Prenez les diverses spécialités de sujets que Baudelaire admet à ses expé-\nriences, le récit du « littérateur », où vous trouvez, par exemple, des carica-\ntures et des contorsions d'imagination comme celles-ci : « Vous vous sentez\naccroupi et ramassé comme le tabac dans votre pipe, et vous avez l'étrange\nfaculté de vous fumer » ; prenez le récit de la Dame un peu mûre, et dites si\ntout cela n'est pas d'un comique dont le haschisch n'est que l'occasion, et d'un\ncomique d'autant plus piquant qu'il est... hypocrite. Il y a encore le récit du\n« monsieur » qui va chez le pharmacien pour se dégriser, qui est un chef-\nd'œuvre que Swift aurait signé, mais n'aurait peut-être pas écrit. Comptez le\ndonc aussi, et mettez-le avec tous les aphorismes, tranquillement impudents,\nde ce sybarite plein de calme : « toute débauche parfaite a besoin d'un par-\nfait loisir », etc., et confessez qu'il y a là une somme de comique à défrayer\nune pièce de théâtre, et souhaitons même que l'Ivrogne, qui sera le prochain\ndrame de Baudelaire, soit aussi gai, sous couleur noire, que ses Paradis\nartificiels.\n\n                                       VIII\n\n    Ils sont divisés en deux livres. Je n'ai guère parlé jusqu'ici que de celui qui\nappartientplusparticulièrement à Baudelaire : le livre qui traite du haschisch;\nl'autre, qui traite de l'opium et dont le paradis est bien inférieur au paradis\ndu premier, a été traduit ou du moins très inspiré de Quincey, un vieux\nmangeur d'opium qui fut poète dans le temps en Angleterre, et qui n'avait\npas assez de sa poésie, sans doute, pour s'enivrer et se sentir vivre. Tête de\nversificateur ! Comme tout est ironique en ces diaboliques histoires, Quincey\nvécut soixante-quinze ans de ce qui aurait dû le tuer soixante-quinze fois. Il\naurait dû tomber dans l'idiotisme. Il pétilla d'esprit — ou du moins de l'esprit\n qu'il avait — jusqu'à sa dernière heure.\n    Tel fut Quincey. Plus heureux qu'Edgar Poe, qui mourut du delirium\n tremens causé par l'opium. Il est vrai qu'il y ajoutait des rations d'eau-de-vie à\n rouler par terre tout un régiment de postillons désarçonnés ! Quincey fut plus\n heureux que Poe, mais il fut un homme de moindre organisation, de moindre\n passion, de moindre intensité. Charles Baudelaire, qui nous a introduit Edgar\n Poe dans la littérature française (et c'est une bonne introduction), paraît\n vouloir y introduire cet autre esprit malade de son vice, qu'il nous donne\n pour plus qu'il ne vaut. Ce qu'il en cite ne vaut, certes ! pas ce qu'il en dit.\n    Je crois bien, pour mon compte, qu'il a fait de ce poète une poésie, une\nfleur du mal nouvelle, dont il nous étale le calice en en forçant un peu les feuilles\n pour nous le faire mieux voir dans son mystère et dans sa bizarrerie souf-\n frante ! Comme l'impayable amateur de prunes, dans les Caractères de La\n Bruyère, il ouvre cette prune malade et empoisonnée, la partage, la flaire, et\n dit : « Quelle chair! quelle saveur! goûtez cela! » Nous l'avons goûtée et\n nous nous soucions peu de cette reine-claude à l'opium. Otez de ce livre de\n Quincey, que Baudelaire invente et vante, quelques fragments où le traduc-\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "622                                 DURENDAL\n\n\nteur se sent par-dessus le traduit, par exemple : Les trois Notre-Dame de Tristesse,\ndont le développement allégorique est très beau et très poignant, et vous\nn'avez plus dans ce mangeur d'opium, — qui est plus intéressant quand il\nparle de lui sans opium que quand il s'en bourre des huit mille gouttes, —\nvous n'avez plus qu'un humouriste, hâve et déformé, du pays des humou-\nristes noirs. Quincey, lui, n'a pas la force cachée et comique qui éclate à\nchaque moment chez Baudelaire quand il nous raconte l'effet du haschisch.\nLes effets se ressemblent beaucoup cependant, mais les hommes diffèrent...\nMonographe obstiné de l'ivresse, qui doit la peindre dramatiquement après\nl'avoir scientifiquement décrite, Baudelaire peut en devenir le Hogarth à sa\nmanière ; mais un Hogarth littéraire, plus fort et plus fin que l'autre Hogarth.\nC'est une organisation d'artiste réfléchie qui sait plonger également dans la\nrêverie et la réalité à je ne sais combien de brasses, et nous en rapporter\nparfois des choses effrayantes ou charmantes, inconnues à la lumière des\nlivres communs... Seulement, il n'a besoin de se mettre derrière personne :\nni derrière Quincey, ni même derrière Poe. Qu'il soit lui-même ! Nous ne\nvoulons pas plus maintenant de Baudelaire Poe que de Baudelaire Quincey.\nNous voulons Baudelaire! Aurait-il donc pudeur de son originalité?... C'est\ncela qui serait original... et même trop!\n\n                                                        BARBEY D'AUREVILLY.\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                            Les Poèmes\nSpectacles d'outre-mer, par JULES LECLERCQ (Paris, Lemerre). — Lesfleursde soie,\n  par HENRI LIEBRECHT (Paris, Sansot et C ie ).— Pain quotidien, par HENRI\n  VANDEPUTTE (Bruges, Arthur Herbert). — Noire Mer du Nord, par FERNAND\n  BOURLET (Ostende, Bouchery). — L'âme géométrique, par HENRI ALLORGE\n  (Paris, Plon). — L'âme de l'enfance, par MAURICE MOREL (Paris, Perrin). —\n  L'amour du théâtre, par MAURICE ALLOU (Paris, Plon). — Visions d'Hellas,\n  par CLAUDE COHENDY (Paris, Plon). — Poésies complètes d'EDOUARD DUBUS\n  (Paris, Vanier).\n\n   Dans un certain monde, qui professe, à l'endroit des Académies, un\nculte qu'il n'a pas l'habitude de rendre aux académiciens, on affecte de\nparler avec quelque dédain du livre de M. Jules Leclercq : Spectacles\nd'outre-mer. Dût-on, dans ce monde-là, m'accuser une fois de plus de\nguigner un fauteuil, — moi qui clame à tous les échos mon horreur des\nAcadémies, et l'agacement que me donne la campagne que vous savez ! —\nje vais hardiment, librement, loyalement, dire le bien que je pense de cet\nacadémicien.\n   J'ai ceci de commun avec l'homme de génie qui a nom Henri Vandeputte,\nque mon enfance fut éprise de voyages aventureux, d'exils aux mers incon-\nnues, de la flore des Tropiques et de la neige des Pôles; moi aussi, en ces\njours dorés, j'ai fait mille fois le tour du monde « sur l'atlas du frère Alexis » ;\nmoi aussi, j'ai joué de folles robinsonnades « dans le jardin de ma maison »,\ncependant que mon père, rêveur à sa façon, — qui valait bien la mienne, du\nTeste, et même celle d'Henri Vandeputte, — suivait les étoiles dans son\ntélescope et, d'une oreille attentive et. juste, écoutait chanter là-haut\nl'harmonie divine des sphères.\n   Donc, en ces temps lointains, j'ai beaucoup voyagé. Or, avec le grand\nJules Verne (je parle sans nulle ironie), mon meilleur guide, précisément,\nfut le futur poète des Spectacles d'outre-mer. Je le suivis infatigablement, parmi\nles geysers d'Islande et les sables du Turkestan, aux Montagnes Rocheuses et\nsur l'Ararat, le long des fjords de Norvège et aux forêts javanaises.\nM. Jules Leclercq, à cette époque, écrivait ses récits en prose, avec une\nprécision, une force et une franchise singulièrement attachantes : il traduit à\nprésent en vers quelques-unes des visions rapportées de ses courses autour\nde la planète, et ses alexandrins valent par les mêmes mérites qui le distin-\nguaient autrefois. Netteté des contours, éclat des couleurs, sincérité des\nsouvenirs et justesse du « rendu », vous retrouverez tout cela dans les\nexcellents sonnets qui composent la majeure partie de ce recueil.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "624                               DURENDAL\n\n\n\n   Que ces vers reprennent, par instants, l'allure familière de la prose, qu'ils\nsoient gâtés quelquefois par ces périphrases oiseuses que les classiques nous\nléguèrent, je consens à en convenir. Mais quelle œuvre n'a ses défauts?\nLes Spectacles d'outre-merrachètentabondamment ces taches, d'ailleurs vénielles,\npar toute sorte de solides et brillantes qualités. Leur pittoresque, opulent et\ndivers, n'a rien du tout d'artificiel : ces tableaux peints d'après nature nous\nlivrent un reflet fidèle de la vivante réalité. On éprouve, à parcourir l'album\nde M. Leclercq, le vif et profond plaisir que donne toujours, aux curieux, la\nnarration véritable d'un voyage fécond en surprises. Et le cas de cet homme\nd'action, qui s'improvise poète au déclin de son âge et qui triomphe, avec un\naussi sûr bonheur, des résistances de la Muse, cette amante de la jeunesse,\n— le cas de M. Jules Leclercq mérite d'être par nous admiré.\n\n    Nous avons accoutumé d'appeler du nom de poètes une foule de gens fort\ndivers, dont certains, mais très rares, le méritent en effet, les autres en\naucune façon. Est poète, au sens vulgaire, tout homme qui écrit en vers; et\ncelui qui rime à merveille est sacré, d'abord, grand poète. L'étrange\nerreur que celle-là, et combien de gens elle sert !... Les poètes, les vrais,\nsont un si petit nombre, que l'on compte aisément ceux qui décorent un\nsiècle. D'une voix qui n'appartient qu'à eux, et dont les mémoires humaines\ngarderont longtemps l'écho, ils interprètent et magnifient les émotions\nessentielles de leur race et de leur temps... Les autres, les versificateurs,\nsuivent les premiers en cohortes faméliques; et, pour emprunter à\nM. Liebrecht une image qu'il a lui même empruntée à Victor Hugo, ils « se\ntaillent des pourpoints dans le manteau des rois \".\n    M. Henri Liebrecht, auteur des Fleurs de soie, est un bon élève de\nBanville, un fort en thèmes parnassiens. Qu'il évoque, en strophes poudrées,\nmignardes et frivoles à souhait, les joies légères et les petits chagrins des\namants que Watteau peignit, ou qu'il dessine d'une main rapide un décor du\npays des laques, il s'applique, avant tout autre soin, à rendre le détail pitto-\nresque, à traduire des couleurs, des contours, des sons et des parfums, en un\nmot à dégager l'extériorité des choses bien plutôt que leur essence. Tableau-\ntins de genre. Patiente mosaïque. Art superficiel et arlificiel, fait pour\ns'adresser aux sens et laisser l'âme sans écho. Excellents exercices de rhéto-\nrique — sans plus. Virtuosité d'amateur. Technique et mécanique...\n    Encore sied-il de reconnaître que M. Liebrecht y triomphe, avec une\naisance, une souplesse, une sûreté vraiment dignes des plus fameux équili-\nbristes qui, tenant le juste balancier du droit et roide alexandrin, ont dansé,\ntout empanachés et cuirassés d'armures ciselées, sur la corde rigide du «Par-\nnasse »... Mais il ne nous fait oublier aucun de ces prédécesseurs. Au con-\ntraire, il les rappelle trop : ses Folies bergamasques sont une réplique fidèle des\ndélicieuses Fêtes galantes, ses élégants sonnets répètent ceux des Trophées\navec une exactitude qui frise la contrefaçon, et ses silhouettes de Pierrots\nnous offrent un pâle reflet de celles que Giraud découpa... M. Liebrecht ver-\nsifie à ravir : il ne lui reste plus qu'à devenir poète et, à chanter des airs à lui\nsur une flûte qui lui appartienne. C'est la grâce que je lui souhaite.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                                 LES POÈMES                                  625\n\n   En dépit d'un nom sans grâce, M. Henri Vandeputte a beaucoup de\ntalent : c'est du moins ce qu'affirment, entre deux verres de gueuze, dans les\ntavernes du bas de la ville, les amis de M. Vandeputte, qui sont de fort\nhonnêtes jeunes gens, et tout à fait dignes de foi. Répétons donc avec\neux — pour ce que ça nous coûte! — que M. Henri Vandeputte a énormé-\nment de talent.\n   Le dernier cahier de vers de M. Vandeputte (car des gens bien informés\nm'assurent que ce sont là des vers, et j'aime autant croire à cela qu'à la plura-\nlité des planètes habitables), le Pain quotidien marquerait, paraît-il, une étape\ndécisive franchie par le poète, puisque poète il y a : cette œuvre — car c'en\nest une ! — aurait hissé d'un bond le poète Vandeputte sur le Sinaï du génie ;\net l'on est tenté de redire, en la modifiant un peu, l'exclamation d'Henri\n Heine : « Comme le Sinaï semble petit, quand M. Vandeputte est dessus! »\n    Donc, M. Vandeputte, poète, a du génie. Après tout, c'est possible, et je\nn'y vois aucune espèce d'inconvénient. Il faut bien, au demeurant, que ce\n génie-là existe, puisque M. Turinoul, ami de M. Vandeputte, encore qu'il fût\n « sévère à ses fautes de français », se plaisait à boire sa bière en \" souriant à\n son génie », « rue Marie-Henriette, au troisième ». Voilà bien des détails,\n peut-être? Mais rien de ce qui touche un homme de génie ne saurait rester\n étranger aux curiosités de l'avenir; pour moi, je proteste à haute voix qu'il ne\n me fut point indifférent, cet été, de pénétrer, à Francfort, dans la maison de\n Wolfgang Gœthe.\n    M. Vandeputte a compris que les lointaines postérités considéreraient reli-\n gieusement les moindres vestiges de sa vie terrestre, et c'est pourquoi, bon\n prince, il nous prodigue sur ses intimités de palpitantes révélations. Avec\n quels battements de cœur et quelle avide extase les jeunes lettrés du futur\n apprendront, par le Pain quotidien, que M. Vandeputte avait chez lui « des\n havanes frais », et « de la fine », et « du café sans chicorée » I Pain quotidien,\n entre parenthèses, que tout le monde ne saurait s'offrir... Et quelle ne sera\n pas la béatitude des petites romanesques duXXVesiècle, quand ce livre leur\n démontrera que M. Henri Vandeputte, en compagnie de son ami M. Toisoul,\n un jeune homme « simple, doux, clairvoyant, poltron, vantard, fidèle », buvait\n  des bières le soir,\n                        Chacun ayant à son côté sa demoiselle,\n                        Dans un exquisement calme petit café\n                        De la Chaussée d'Ixelles!\n    Et moi qui passe là chaque jour, sans subodorer jamais ce grand souvenir\n littéraire ! Je n'ai pourtant pas un \" gros nez \", comme celui que M. Vande-\n putte veut bien s'attribuer lui-même.\n\n                  Chantons les vastes Hots! Au lieu d'amollir l'âme,\n                     Ils la retrempent dans leur sel...\n   Ainsi chante Auguste Barbier, fidèlement suivi par M. Fernand Bourlet,\n dont l'âme, consciencieusement, se retrempe dans le sel au long de trois\n cents pages de vers, intitulées : Notre Mer du Nord. L'amour sacré de la\n patrie inspire M. Fernand Bourlet, au point que sa Muse romantique ne\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": " 626                                  DURENDAL\n\n\ndédaigne pas, à certains j o u r s , de monter h a r d i m e n t sur le tréteau banal, où\nse discutent pêle-mêle les questions politiques, sociales, économiques. Et\nlorsqu'il célèbre les grâces ou les fureurs de la mer, la beauté de nos plages,\ndétaillées u n e à u n e , la pêche du h a r e n g ou le jeu de tennis, il reste encore\nbelge, excessivement belge. T é m o i n cette Requête :\n                           Prince, vos œuvres grandioses\n                          Vous valent les apothéoses.\n                          Malgré certains esprits étroits,\n                          Vous ferez franchir les détroits\n                          A notre race casanière,\n                          De son « coin du feu » prisonnière.\n                          La mer l'appelle ; l'avenir\n                          Saura de vous se souvenir!\n                          C'est grâce à votre foi profonde,\n                          Sans nul conteste, que le monde\n                          Nous verra courant ses chemins.\n                          Vous applaudissant des deux mains,\n                          Nous admirons, fils de Belgique,\n                          Votre beau vouloir énergique\n                          Et vous suivrons où vous voulez...\n                          Fût-ce même... contre l'Anglais!\n                          Mais, faisant fi de l'étiquette,\n                          Veuillez admettre la requête\n                          Que vous adresse, en attendant,\n                          Un petit Belge indépendant\n                          Amant de la belle nature\n                          Que l'on mutile, qu'on triture;\n                          Et qui voit nos plages pâtir\n                          De la rage de trop bâtir...\n                          Etc.. , e t c . .\n  Voilà, en vérité, des strophes fort généreuses, et d'une j e u n e audace qui\nvaut qu'on l'admire. E n attendant de suivre le P r i n c e — fût-ce m ê m e . . .\ncontre l'Anglais ! — l'auteur d e Notre Mer du Nord n o u s d o n n e là un bel\nexemple d e patriotique loyalisme et d e foi robuste dans l'avenir. P o u r v u seu-\nlement que le « F o r e i g n Office » n'aille p a s p r e n d r e ombrage de tout cela,\navant qu'une flotte de guerre ne n o u s ait mis à même d'appuyer sérieusement,\nsur notre mer du Nord, les requêtes belliqueuses du T y r t é e ostendais!.. Audax\nIapeti genus !\n\n   M. H e n r i Allorge, qui aima naguère les mathématiques et qui leur garde\nu n e sympathie profonde, a célébré e n vers les beautés d e l'angle, du cercle,\nde la sinusoïde, du parallélépipède rectangle, et d'autres figures de ce genre.\nCela s'appelle l'Ame g é o m é t r i q u e . On se méprendrait, toutefois, si l'on\ncroyait que M. Allorge a dégagé, dans ces rapides poèmes, les symboles phi-\nlosophiques dont la science de la ligne, de la surface et d u volume, peut\noffrir le motif à nos méditations. L e s figures géométriques n e lui ont guère\nsuggéré que de pittoresques images; l'Arc vous permettra d'en juger :\n                             Arc-en-ciel, écharpe mystique,\n                             Arc de la baie, arc d'Apollon\n                             Et de la chasseresse antique,\n                             Croissant de lune à l'horizon,\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                                  LES POÈMES                                 627\n\n                           Paupière qui rit ou qui pleure,\n                           Sourcils des fronts hauts ou penchés,\n                           Cascade au milieu des rochers,\n                           Brin d'herbe que le vent effleure,\n                           Arc, lance aux vents de l'univers\n                           Lesflèchescalmes de mes vers!\n  L'ingénieux Anatole France nous prouva, dans le Lys rouge, que Dante est\nun géomètre. L'Ame géométrique de M. Allorge démontre que ce jeune poète\ncomprend les mathématiques autrement qu'Alighieri.\n\n   L'Âme de l'enfance, de M. Maurice Morel, est un recueil tout à fait gra-\ncieux, que les parents liraient avec une joie insigne. En des vers délicats,\nlégers et souriants, au demeurant d'une sobre et ferme facture, M. Morel\na traduit les gestes mutins, les délicieuses attitudes, les paroles ingénues des\nbébés ; il y a réussi avec un rare bonheur, et l'on souhaiterait qu'un peintre\nde l'enfance illustrât à son tour ces tableautins si vrais, si fins et si clairs.\n   M. Frédéric Plessis, le noble poète de la Lampe d'argile, a écrit la préface\nde ce charmant petit livre : c'est assez dire la valeur d'art de l'Ame de l'enfance,\nqui montre aux poètes une voie peu frayée.\n\n  L'Amour du théâtre, de M. Maurice Allou, contient aussi quelques\npoèmes d'un sens profond et d'une ferme justesse, qui nous restituent la\nvision des plus beaux spectacles dramatiques, de ce monde d'artificielle\nsplendeur et de factices émotions, où l'Amour et la Mort luttent et souffrent\ncôte à côte, où toutes les passions et tous les désirs s'exaltent désespérément,\nen d'éloquentes et courtes synthèses, pour la curiosité de nos âmes quoti-\ndiennes.\n   Les vers très lyriques de M. Allou disent l'intelligent intérêt qu'il a pris à\ntoute cette vie d'art, et suscitent d'expressive manière les incarnations les\nplus hautes du peuple qui s'agite sur la scène.\n\n  Encore des souvenirs d'Orient : Visions d'Hellas, de M. Claude Cohendy.\nOn en abuse décidément un peu, les poètes en particulier. Et le Voyage de\nSparte, encore qu'écrit en prose, laisse bien loin derrière lui toutes ces odes et\ntous ces sonnets. Les poèmes de M. Cohendy ne sont pas plus méchants que\nd'autres : ils ne sont pas meilleurs non plus ; et quand nous voudrons évoquer\nquelque site, quelque monument ou quelque figure de la Grèce, nous retour-\nnerons, malgré eux, aux Poèmes antiques de Leconte de Lisle. Alors, à quoi\nbon?... Une simple et véridique relation de voyage, griffonnée en prose\ncourante sur un carnet à deux sous, ferait bien mieux notre affaire !\n\n   Les fervents de poésie se réjouiront sans doute de ce qu'on ait — enfin ! —\n réédité l'œuvre trop peu connue d'Edouard Dubus : Quand les violons sont\n partis, augmentée de vers posthumes qui ne sont pas pour la diminuer.\n Ce poète exquis, ce précurseur d'Albert Samain, parti trop tôt lui aussi, parti\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "628                              DURENDAL\n\n\n\ncomme les violons dont l'âme ardente et maladive semblait avoir passé dans\nson âme frémissante, ce sensitif, ce pessimiste, ce délicat, méritait bien qu'on\nse souvînt de lui et qu'on rappelât ses chansons mélodieuses, à cette heure\noù la cohue grossissante des cacophones, blesse de hurlements sauvages les\néchos du bois sacré.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n\n\n\n  Memento. — Un Rêve, par POL HERRY (Liége, l'Edition artistique);\ningénues confidences d'un jeune homme amoureux. — Poèmes, par CHARLES\nDE&BONNETS (Bruxelles, En art) ; variations pas très nouvelles sur des airs de\nJules Laforgue. — Chansons sans musique, de Louis MOREAU (Liége, l'Edition\nartistique); quelques ariettes agréables et faciles. — Baiser de Reine, par\nMARCEL ANGENOT (Bruxelles, Lacomblez) ; la Lettre à Pierrette, par PAUL\nMAX (Bruxelles, Guyot) : deux bluettes assez délicates. — Tristesse aimée,\npar HENRI CROKAERT (Louvain, Polleunis et Ceuterick) ; un début hésitant.\n                                                                       F . A.\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "                     La critique laïque\n\n                            M. Georges Rency\n                   QUE l'adjectif ci-dessus accolé au mot de critique ne vous\n                     effare point trop ! C'est M. Georges Rency qui m'en inspira\n                     l'idée — lui qui écrirait volontiers « laïcité » avec une\n                     majuscule — Laïcité ! — et qui en parle toujours un peu\n                     de la façon dont Barbey d'Aurevilly disait : « Ma Religion »\n                     et dont Maurice. Barrès invoque « Sa Terre et de ses Morts».\n                         Ignorez-vous que M. Georges Rency eût une jeunesse\n                     littéraire d'une très sauvage indépendance? C'était le\n                     temps impertinent et casse-assiettes de Comme il nous plaira.\nDans cette revuette, qui vécut ce que vivent... les rosseries, M. Georges Rency\n « narcissa » en compagnie notamment de M. Henry Van de Putte qui con-\ntinue seul à présent, dans Antée, et avec un talent endiablé, ces agressives\nacrobaties! Même souvent allonge-t-il un coup de savate à son co-jongleur\nde jadis. Et M. Rency doit goûter alors le plaisir un peu amer de reconnaître\nson « ancienne manière », et apprécier, en bon latiniste qu'il est, les avan-\ntages et les inconvénients du Quantum mutatus ab illo.\n   Car M. Georges Rency est devenu un sage. Si M. Georges Rency n'a pas\nencore toute la sérénité du sage, il en a déjà la gravité. Et en attendant qu'il\nacquiert l'autorité, il pratique le détachement. Comme il sait parler, avec un\nsouriant mépris, des erreurs gamines de son adolescence et les accabler de\nson prosélytisme sévère et nouveau pour la mesure, la clarté, l'ordre et la\ntradition ! Néanmoins, il subira le sort de tous les convertis (je demande\npardon à M. Georges Rency de ce terme confessionnel) et son zèle récent et\naustère l'induira en des excès : restaurateur du classicisme, — et entendez par\nlà « un esprit conforme à la tradition hellénique librement modifiée suivant les\nbesoins de l'histoire » — M. Georges Rency reniera, comme maîtres et modèles,\nLamartine, Musset et Baudelaire (furent-ils assez « désordonnés »?) et il fera\npayer étrangement cher à l'école symboliste son admiration d'antan, en la\nqualifiant de « mouvement néfaste et stérile ».\n   Tout cela, bien que manquant de nuances, peut se soutenir. Et tout cela,\nsoutenu par M. Georges Rency, vaut la peine qu'on s'y arrête, car M. Georges\nRency est muni d'une érudition forte et sûre, armé d'une dialectique serrée\net incisive, doué enfin d'un réel talent d'écrivain. Seulement, j'imagine qu'on\nlirait plus volontiers les études de M. Georges Rency et qu'on discuterait\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\navec lui plus fructueusement s'il voulait bien un peu moins abuser de « l'imp\nratif catégorique » et appuyer de quelques arguments ses affirmations, parfois\nles plus fondamentales. Voulez-vous un exemple? Quand M. Georges Rency\ndégage la « grande lignée des poètes classiques, puissants, sereins, toujours\négaux à eux-mêmes, maîtres de leur pensée et de leurs sentiments », il cite :\n « C'est Sophocle, c'est Lucrèce et Virgile. C'est Ronsard et du Bellay, Racine\net La Fontaine. C'est Alfred de Vigny, Leconte de l'Isle, Hérédia. C'est,\nenfin, M. Henri de Regnier » (1). Si cette énumération ne vise qu'à nous\nédifier sur les admirations personnelles de M. Georges Rency, je n'ai rien à\ndire; mais si elle prétendait codifier la littérature par ses sommets, je regim-\nberais et je demanderais que M. Georges Rency, après nous avoir dressé la\nliste des « favoris », nous dresse la liste des « suspects ». Oserait-il y insérer\n Corneille et Victor Hugo, comme ayant organisé « le désastre dans les idées\net l'incorrection dans la forme ». Si oui, je demanderais qu'il ajoute au livre\nde gloire le nom de Boileau, et que l'ombre de M. Gustave Frédérix lui soit\n légère !\n    Il manque à M. Georges Rency, pour être admis au rang ambitionné de\nsage, la vertu essentielle des sages : la tolérance. Et je doute que cette vertu-là,\nil l'acquière jamais. Ce révolutionnaire trop pénitent s'est forgé de toutes\npièces, et d'une façon un peu factice, par l'étude et la réflexion, un idéal litté-\nraire trop tranché, trop méthodique et trop scolastique pour que le doule\npuisse s'y infiltrer. Et comme M. Georges Rency est un volontaire et un\ntenace, le tempérament de l'homme sert d'appui à l'intransigeance de l'écri-\nvain. Enfin, l'élément de « laïcité », à son sens prépondérant, que M. Georges\nRency a introduit dans son idéal, n'est pas de nature à rendre sa critique\njuste ou clairvoyante à l'égard d'idéals divergents du sien. La laïcité, elle\naussi, a ses Torquemadal\n  , M. Georges Rency n'est pas hostile à l'idée religieuse, mais, comme écrivain\net comme critique, il prétend l'ignorer. La religion, pourtant, est un fait his-\ntorique et un fait psychologique et, à ce double point de vue, elle est un\nressort de l'activité humaine qui, elle-même, est le ressort de l'activité artis-\ntique. Dès lors, l'écrivain a le droit de faire entrer la religion comme facteur\ndans ses oeuvres, et le critique dans ses jugements. Sans doute, il faut se\ngarder d'embrouiller des notions différentes et de confondre ici ce qu'on appe-\nlait jadis « le fond et la forme ». Qui me défendra, au nom de l'art, d'estimer\nimmorales et blasphématoires certaines œuvres de Zola, mais qui, d'autre\npart, m'empêchera, au nom de la Foi, de dire mon admiration pour la puis-\nsance émouvante de cette épopée du Travail qui s'appelle Germinal. Et réci-\nproquement, s'il est loisible à M. Georges Rency de trouver puériles et\narriérées les idées théologiques de Bossuet et les cogitations chrétiennes de\nChateaubriand, il ne saurait lui être permis d'omettre les noms de ces maî-\ntres, dans « la grande lignée des écrivains classiques », par la seule raison\nque l'idée religieuse fut la force motrice de leurs génies. Critique, je ne pour-\n rais pas préférer aux Contemplations et à la Légende des siècles, les Odes et Ballades,\n\n\n  (1) Le Samedi, 9 septembre 1906.\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "                             LA CRITIQUE LAÏQUE                                 631\n\n\n  sous prétexte que celles-ci s'harmonisent mieux avec mon idéal catholique —\n  mais M. Georges Rency, de son côté, forfait à sa mission d'équité distribu-\n  tive, quand il passe silencieux et dédaigneux à côté de Brunetière, de Bourget\n  et de J.-K. Huysmans, depuis que ces écrivains orientèrent leurs aspirations\n  dans le sens chrétien.\n      Il serait inutile et vain de perpétuer cette querelle. Nous finirions toujours,\n  M. Georges Rency et moi, par coucher sur nos positions. Si autre est notre\n  conception de la vie et si différent l'angle sous lequel nous considérons l'art!\n  Non seulement le « laïcisme philosophique » de M. Georges Rency m'agace\n  comme une mesquinerie, mais encore son « légisme » litléraire — et j'appelle\n  ainsi son habitude de plus en plus accentuée de cataloguer les manifestations\n  littéraires au gré de formules préconçues — me gêne, comme la plus oiseuse\n  et la plus anachronique des entraves... Non, je ne sais point me décider à\n  doser mes admirations au gré de la ressemblance des œuvres avec un étalon\n type, préalablement établi ; je me soucie fort peu que l'artiste et le littérateur\n respectent telles normes augustes et conventionnelles, pourvu qu'ils apportent\n des alluvions nouvelles à mon intellectualilé et des motifs inédits d'émotion à\n ma sensibilité... Violât-il outrageusement tous les « Art poétique », y com-\n  pris « la Tradition » de M. Georges Rency, un livre me paraît excellent et il\n  m'est cher quand il sert les exigences de mon développement personnel. Et,\n  en y songeant bien, peut-il exister vraiment, pour un critique, un autre crité-\n  rium? Et M. Georges Rency lui-même, lorsqu'il paraît abriter ses apprécia-\n tions derrière la fallacieuse façade des théories objectives, est-il bien sûr de\n projeter, sur les hommes qu'il juge et les œuvres qu'il analyse, une autre\n lumière que le reflet de sa propre individualité? Mais, comme cette indivi-\n dualité est fortement tissue de volonté, de raison et de logique, la critique de\n M. Georges Rency, tout en étant une critique très personnelle, apparaîtra\ndans notre littérature comme la dernière, je veux dire la plus récente mani-\nfestation de la critique doctrinale — ne me faites pas écrire doctrinaire !\n    Je me reprocherais d'avoir été injuste si je ne reconnaissais combien ce que\nj'appelle les erreurs de M. Georges Rency comportent d'amour ardent des\nLettres, et de bonne foi. Le critique de l'Art Moderne et du Samedi appartient\nà la race dont Victor Hugo disait quelque part : « Ceux qui vivent, ce sont\nceux qui luttent. » Il aime le combat, parce que c'est le combat. Que la vic-\ntoire soit impossible à prévoir ou lente à venir, il lutte pour la joie exaltante\nque donne la bataille et pour la passion d'idées qu'elle fait lever. Peu lui\nchaut aussi que le drapeau pour lequel il ferraille soit populaire ou honni.\nIl le défend, car c'est son drapeau. Au choix, je crois qu'il le préfère même\nhué plutôt qu'acclamé; son effort rencontrant ainsi plus de résistances, il\nsavourera davantage l'âpre violence de la mêlée. Et les outrages, les sar-\ncasmes et les huées, loin de prévaloir contre sa tenace et méprisante vail-\nlance, seront autant d'aiguillons de plus. De tels hommes sont des adver-\nsaires dangereux; eux-mêmes doivent admettre que leurs assauts violents et\nfougueux les exposent à des représailles — mais même quand ils se trompent,\nau point de devenir un danger pour l'Idée, ils ont droit qu'on ne leur mar-\nchande point l'hommage dû au talent sincère et désintéressé.\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "632                                  DURENDAL\n\n\n   A cet hommage, il importe d'en ajouter un autre : dans les intervalles de la\ncroisade laïque menée avec une ardeur si opiniâtre par le critique, M. Georges\nRency, romancier, a su écrire des livres d'imagination, originaux et presque\némouvants, fleurs sentimentales de ses baltes de combats. Dieu soit loué, ni\nMadeleine, ni l'Aïeule, ni ces brefs Contes de la Hulotte (1), parus tout récem-\nment, ne profèrent aucune thèse et ne prétendent faire la leçon à personne.\nM. Georges Rency a déposé sa férule; et, observateur sagace, il s'est\npromené dans le grand jardin de la nature parmi une humanité simple\ndont le destin est de vivre, c'est-à-dire de travailler, d'aimer et de souffrir.\nEt il a dit ces travaux et ces amours avec une sobre sympathie et il a décrit\nces souffrances avec une netteté et une compassion convaincue — n'ayant\nque le tort de ne pas s'abandonner toujours à son émotion avec une entière\nconformité. M. Georges Rency se défie de son cœur et a horreur de s'atten-\ndrir. C'est un janséniste du sentiment dont la coquetterie est d'objectiver même\nses notations les plus passionnantes et les plus dramatiques. Qu'il y prenne\ngarde pourtant : son art de romancier est une fleur rare et délicate, riche en\npromesses; s'il l'exposait trop brutalement aux rigueurs réfrigérantes de sa\nméthode critique, elle n'aurait que \" l'espace d'un matin \". Et M. Georges\nRency critique ne nous consolerait pas suffisamment de la perte de\nM. Georges Rency romancier !\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n La Panne, 10 septembre.\n\n\n\n\n  (1) Association des Ecrivains belges, 1906.\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "                    Chronique artistique\n\n                           Le Salon de fland\n                  ELLE est très diversement jugée, la Triennale, actuellement\n                     ouverte dans les vastes salles du Casino de Gand.\n                        Si artistes, critiques, esthètes sont unanimes pour louer\n                     sa belle ordonnance, le milieu distingué, le judicieux\n                     placement, ils ne sont plus du tout d'accord quand il\n                     s'agit de porter sur l'ensemble des œuvres un jugement\n                     raisonné et définitif.\n                        A tort ou à raison, mais incontestablement, le jury\n                     d'admission a écarté presque tous les tableaux « vieux jeu »,\nquel que fût d'ailleurs leur mérite; s'il s'est montré sévère à l'égard des artistes\nnationaux, rigoureux vis-à-vis des artistes gantois, — maladresse à tous points\nde vue, comme l'a fait remarquer, en un article qui fit sensation, la Tribune\nArtistique — il a fait preuve d'une singulière indulgence en faveur des peintres\net statuaires étrangers.\n   Le Salon de Gand fut, de tout temps, le plus international des Salons trien-\nnaux, et ce caractère d'internationalisme est en grande partie cause de son\nrenom, de son habituel succès esthétique et financier; cette fois, l'hospitalité\nsemble avoir été trop large et trop accueillante.\n   Comme, naguère, nous en faisions la remarque à un membre très influent\ndu jury, il nous répondit : « Le système des invitations a un côté fâcheux;\non peut toujours inviter un artiste, il est rare qu'on puisse désigner l'œuvre\nque l'on souhaiterait recevoir; ainsi, il s'est fait que nous eûmes au déballage\nd'amères désillusions, surtout du côté français. Il est même deux, trois artistes\nparisiens qui semblent avoir voulu se payer la tête des petits Belges visiteurs\ndu Salon... »\n   Il atténuait, M. X... ! Certes, il est dans le contingent étranger des œuvres\nexcellentes, mais, à côté de celles-ci, que de productions informes ou d'une\nextravagance voulue! Combien plus sage et plus pondéré l'apport national,\nencore qu'il ait été arbitrairement réduit.\n   Que si l'on demandait quels sont les triomphateurs du Salon, nous décer-\nnerions la palme aux Anglais; c'est à eux que va le succès de curiosité et\nd'estime, en attendant celui d'une imitation déjà sensible dans les œuvres de\nplusieurs jeunes et qui ne peut manquer de s'accentuer.\n   On connaissait déjà Sauter, Austen Brown, Brangwyn, représentés par\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "634                                DURENDAL\n\n\ndes œuvres distinguées, mais qui ne nous apprennent pas grand'chose de\n neuf; Hayvard, Shannon, Hornel surtout, dont la charmante Idylle printa-\nnière constitue un des « clous » du Salon, -- si tant est qu'il est des « clous »\ndans cette exposition — apprennent des choses inédites sur l'art d'Outre-\n Manche.\n   Quelques bons paysages de Grosvenor Thomas, de Priestman, de Bruck-\nman, de Walton confirment la bonne impression, l'impression sérieuse, pro-\nduite par les peintres de la figure humaine.\n   A la bien étudier, la peinture anglaise, les tableaux que nous avons sous les\nyeux tout au moins, sont bien peu « jeunes », bien peu révolutionnaires, et,\nquand ils les acceptaient, les jurés ont dû se dire in petto qu'il est avec certains\nprincipes artistiques des accommodements.\n   Parmi les artistes français sérieux, — nous soulignons à dessein — il faut\nciter quelques beaux portraitistes comme Aman, Guiraud de Scévola, Desval-\nlières, Prinet, Collet, Caro-Delvaille : leurs œuvres ont moins de profondeur\nque celles des portraitistes anglais, mais elles sont souvent d'une touche spiri-\ntuelle et, dans les portraits de femmes, d'une mondanité raffinée. Ils ont le\nsentiment décoratif très développé, ces peintres au pinceau souple, adroit.\n   Dirons-nous maintenant le charme des sites champêtres de Demont, Poin-\ntelin, Ménard, Billotte, Meslé?\n   Voilà des paysagistes pour qui la composition, tout au moins la recherche\nde la meilleure mise en page, le style, l'exécution serrée ne sont pas'de vains\nmots. Le Sidaner a un coin de jardin au crépuscule, tout bonnement exquis.\nCe bijou restera, paraît-il, en Belgique, dans l'une ou l'autre galerie publique.\nTant mieux !\n   Mais, à côté de ces maîtres, que de farceurs ! Notez — ceci pour les lecteurs\nde Durendal qui ne connaîtraient pas l'auteur de ces lignes — que nous ren-\ndons pleine justice aux luministes, voire aux impressionnistes qui ont en\nquelque sorte enlevé aux peintres contemporains la taie qu'ils avaient sur\nl'œil, taie ne leur permettant pas de voir la nature du bon Dieu dans sa claire,\ndans sa radieuse beauté...\n   Oui, que de farceurs, affectant une fausse et roublarde naïveté — à moins\nque ce ne soit vraiment, comme d'aucuns le soutiennent, une réelle ignorance\nde la technique de l'art ? — qui voudraient faire prendre leurs vessies pour\ndes lanternes...\n   L'apport hollandais est peu important : le grand mariniste hollandais Mest-\ndag décline visiblement; son compatriote Bal préfère aux finesses grises les\ncolorations somptueuses des couchants.\n   Parmi les rares représentants des écoles du Nord, — car l'apport étranger est\nprincipalement composé d'œuvres anglaises et françaises — il faut citer Thau-\nlow, dont l'envoi très inégal renferme une perle, un gentil paysage norvégien,\npeint à fleur de toile.\n   Mais il est temps que nous parlions de nos compatriotes peintres et sta-\ntuaires.\n   Ils ne semblent pas s'être mis en grands frais d'imagination, ni avoir fait\nun effort bien considérable en vue de ce Salon et, si leur participation est\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "                           CHRONIQUE ARTISTIQUE                              635\n\n d'une très honnête moyenne, on y cherche vainement l'œuvre sensationnelle\n ou, mieux que cela, l'œuvre vraiment « d'art », celle qui empoigne, subjugue,\n émeut et fait passer dans tout l'être ce frisson, annonciateur du Beau.\n     Laermans, Levêque, Gilsoul, Collin et bien d'autres exposent des œuvres\n déjà admirées, vues avec plaisir sans doute, mais connues enfin.\n     Les paysans qui, en une pittoresque auberge villageoise, prennent la goutte\n « avant la grand'messe » est un tableau très admiré qui comptera dans l'œuvre\n de Frédéric; son acquisition pour le Musée de Gand, qui possède cependant\n une page analogue du même artiste, a été ratifiée par l'opinion publique. Il\n n'en est pas de même d'une toile de Van Rysselberge représentant une réu-\n nion de littérateurs, gendelettres réunis pour une lecture de Verhaeren; cette\n toile nous semble intéressante au point de vue documentaire : elle montrera\n à la postérité l'habitus de certains écrivains du commencement du XXe siècle et\naussi une façon de peindre qui aura été un moment à la mode vers cette\népoque : le point de tapisserie au pinceau et à l'huile. Sous prétexte d'encou-\nragement aux artistes, cette toile a été acquise pat la ville de Gand à un syn-\ndicat de... marchands !\n    Quelques beaux portraits dus à des pinceaux belges requièrent impérieuse-\nment l'attention : Cluysenaer (noblesse d'art oblige comme tout autre), Richir,\n Van Holder, Jacmotte, Lemmers soutiennent victorieusement la comparaison\navec les maîtres du genre anglais et français.\n    Rien d'invu, esthétiquement, dans le paysage et la nature-morte.\n    Quelques délicieux intimistes : R. Janssens, Horenbant, Melchers parlent\nau cœur et à l'esprit.\n    Il y a peu à dire de la statuaire; les sculpteurs belges subissent visiblement\nl'influence de leurs confrères français comme choix de sujets et facture; ce ne\nsont qu'étreintes et contorsions, lascives le plus souvent. L'ensemble érotique\nest dominé par l'œuvre magistrale — du beau et noble nu — de Braecke,\nl'Humanité. Il y a des qualités de vigueur dans le Carrier de Grandmoulin et\nle Laboureur de Soudeyns.\n   Quelques beaux bustes de Samuel, Lagae, Dubois, Mascré, font à l'Huma-\nnité un digne entourage.\n    Bref, un Salon de moyenne valeur, intéressant, moderne ou plutôt moder-\nniste dans son ensemble.\n    Les organisateurs atteindront-ils leur but, qui fut évidemment de faire\nadmettre par le public certaines façons de voir et de peindre : nous ne le\npensons pas. On n'extorque pas, aux Gantois surtout, l'admiration; il faut\nsavoir la gagner par des qualités de fond et de forme qui manquent à bien\ndes artistes du dernier « bateau », bateau dont les affréteurs intéressés ne\nsont pas crus sur parole.\n                                                              ALBERT DUTRY.\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "636                              DURENDAL\n\n\n\n\n                   Le neuvième Salon du Labeur\n   Qui dit Labeur, dit effort énergique, considérable ; or, à parcourir le Salon\nactuellement ouvert au Musée moderne, on ne voit pas les résultats d'un\ntravail ardu : il y a là nombre de productions méritantes, mais peu d'œuvres\ncomplètes, définitives.\n   Van Zevenberghen expose, en la meilleure place, une Laveuse de vaisselle,\nexcellent morceau de peinture dans la tradition flamande, le meilleur\ntableau du Salon.\n   Les Emigrants de Hageman, les types rustiques de Marten Melsen, les\nfigures populaires de Thysebaert sont d'intéressants documents de ce genre\nessentiellement moderne : la peinture du peuple. Hageman broie trop de\nnoir, moralement et matériellement; Melsen exagère le côté drolatique\njusqu'à la caricature et Thysebaert néglige son dessin, mais tous trois sont\nobservateurs et caractéristes.\n   Oleffe est un beau peintre et très personnel ; il a la probité de son art et\nne doit rien à autrui.\n   Ce joli dessinateur et ce délicat coloriste qu'est Thomas ne pourrait-il\nabandonner, fût-ce de temps à autre, le demi et le quart de monde qui\nméritent une étude, certes, mais ne sont pas dignes d'accaparer toute l'atten-\ntion et tout le talent d'un artiste si bien doué.\n   Quelques bons paysagistes : Merckaert, qui rappelle Gilsoul ; Le Mayeur,\nqui jette ses gourmes mais qui a du tempérament; Binard, transpositeur et\npoète délicat...\n   Thévenet a d'attachantes notations d'intérieurs vraiment « intimes », non\nseulement comme sujet mais comme interprétation.\n   Du côté des sculpteurs il faut citer : Grandmoulin et Baudrenghien très\nprometteurs, Schirren trop systématique.\n   Bref, un Salon intéressant, d'une valeur moyenne et dont les autres cercles,\ndont viendra bientôt le tour d'exposition, n'auront pas de peine à atteindre\nle niveau.\n   Puissent-ils le dépasser !\n                                                                      A. D.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "                        NOTULES\n\n  Nous recommandons instamment à nos abonnés les nouvelles\nœuvres de deux de nos amis et collaborateurs, LES FOULES\nA LOURDES, de J.-K. HUYSMANS (Paris, Stock, éditeur), et\nL'INCONNU TRAGIQUE, de notre secrétaire de Rédaction,\nGEORGES VIRRÈS, illustré de beaux dessins de FRANÇOIS\nBEAUCK, qui a exécuté également la jolie couverture (Bruxelles,\nVromant, éditeur). On peut se procurer ces ouvrages dans les\nprincipales librairies du pays. Nous rendrons compte prochaine-\nment de ces deux livres.\n                                    ***\n  Notre éditeur CHARLES BULENS vient de remporter\nLE GRAND PRIX à l'Exposition universelle et internationale\nde Milan.\n  La Rédaction de DURENDAL lui offre ses plus vives et\ncordiales félicitations à l'occasion de cette récompense haute-\nment méritée par les travaux d'une perfection absolue entrepris\npar sa maison d'édition qui est une maison de tout premier\nordre.\n                                    ***\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fasciscule deux\ndes premières Eaux-Fortes de l'artiste FRANÇOIS BEAUCK, dont nous avons\nplus d'une fois fait l'éloge ici même. C'est un début superbe, prometteur de\nbelles œuvres dans ce genre pour l'avenir. Nous félicitons vivement l'artiste\net l'engageons à persévérer dans ce nouveau genre pour lequel il semble\navoir des aptitudes spéciales et qui paraît bien correspondre à sa forte\npersonnalité.\n                                      **\n\n   C o n c e r t s Y s a y e . — La Société des Concerts Ysaye publie le plan\ngénéral des auditions qu'elle donnera au cours de la saison d'hiver 1906-1907.\nAinsi que cela a déjà été annoncé, les six concerts d'abonnement et les\nrépétitions générales publiques auront lieu au théâtre de l'Alhambra, les\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": " 638                               DURENDAL\n\n\n  27-28 octobre, 24-25 novembre, 15-16 décembre, 19-20 janvier, 16-17 février\n  et 16-17 mars, avec le concours assuré, comme solistes, de Mme Hermine\n  Bosetti (du Théâtre royal de Munich) et de M. Ernest Van Dyck; de\n  MM. Raoul Pugno, Emile Sauer et Mark Hambourg, pianistes; Fritz\n  Kreisler, Eugène Ysaye et Mathieu Crickboom, violonistes, et de M. Jean\n  Gérardy, violoncelliste.\n    Les programmes de la saison passée ayant été, à l'occasion du dixième\n anniversaire de la fondation des concerts, presque exclusivement consacrés\n aux œuvres d'auteurs belges, ceux de la saison qui s'ouvre seront surtout\n classiques. On y entendra notamment de Bach, un Concerto brandebourgeois;\n de Mozart, la symphonie (Jupiter) et le concerto de piano en la majeur; de\n  Mendelssohn, le Songe d'une nuit d'été et l'ouverture des Hébrides ; de Schubert,\n la Symphonie inachevée; de Schumann, le concerto de violoncelle; de\n Beethoven, le concerto de piano en ut mineur, les ouvertures d'Egmont et de\n Coriolan, la septième symphonie et, au concert extraordinaire de fin de saison,\n la symphonie avec chœurs, qui fut rarement exécutée à Bruxelles, en dehors\n des Concerts du Conservatoire et à laquelle participera la Chorale mixte de\n Dison (directeur, M. A. Voncken).\n    Comme œuvres modernes les Concerts Ysaye se proposent de faire\n entendre, en première audition, la neuvième symphonie de Bruckner, Une\njournée à la montagne de Vincent d'Indy et la danse de Salonté de Richard\n Strauss, dont ils redonneront aussi le Thyl Uilenspiegel; à noter également le\n concerto n° II pour piano de Rachmaninoff, le concerto pour violon de\n Brahms et les Variations de Joachim, le finale de la Suite wallonne de Théo\n Ysaye, le Poème symphonique de Biarent, etc.\n    Pour tous renseignements, s'adresser chez Breitkopf et Hœrtel.\n\n\n\n   C e r c l e A r t i s t i q u e . — La saison musicale de ce cercle sera inaugurée\nle 16 novembre par une soirée consacrée par Mme Clotilde Kleeberg-Samuel\nà Schumann. Viendront ensuite deux concerts donnés, l'un avec le concours\nde Mlle Bosetti et de M. Fröhlich, l'autre avec celui de Mlle Julia Culp et de\nM. A. de Greef.\n   En décembre : la Nouvelle Société d'instruments à vent, de Paris, fera entendre\nun choix d'oeuvres classiques et modernes Cette audition sera suivie d'un\nconcert donné avec le concours du pianiste-compositeur Donanyi et de Mlle Ida\nEkman, cantatrice.\n   Dans le courant de janvier, M me Wanda Landowska et Mlle Marie Buisson\ninterpréteront un programme d'oeuvres anciennes pour clavecin et pour chant.\nLe 24, piano-recital par M. Raoul Pugno.\n   Au début de février, MM. Alfred Cortot, Jacques Thibaud et P . Casais\ndonneront trois séances de trios, l'une classique, la deuxième romantique, la\ntroisième réservée aux maîtres modernes.\n   A la fin du même mois, festival Saint-Saëns avec le concours du maître et\nde M. Marix Loewensohn.\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "                                       NOTULES                                      639\n\n   Le mois de mars amènera au Cercle le compositeur allemand Max Reger,\nqui y fera entendre un choix de ses œuvres.\n   Le Cercle s'est assuré en outre le concours de M. Crickboom et celui de\nM. Félix Mottl pour des concerts dont les dates seront fixées ultérieurement.\nIl vient d'engager également pour une soirée Mme Charlotte Wiehe.\n   Enfin, la saison sera clôturée par une représentation des Pèlerins de la\nMecque, de Gluck.\n                                       *\n                                      * *\n  Le concours de Rome pour la gravure a été jugé la semaine\ndernière. En voici les résultats : premier grand prix, M. Durian, de Mons,\nélève de M. Danse; deuxième grand prix, M. Moucquoy, d'Anvers; première\nmention honorable, M. Dom, d'Anvers; deuxième mention honorable, M. Van\nHoelen, de Vilvorde.\n   Le lauréat s'était signalé déjà par diverses œuvres de mérite, notamment\npar de beaux portraits de Schumann et de Tolstoï. Il fait grand honneur à\nl'enseignement de M. Danse, qui a produit les meilleurs graveurs de la Bel-\ngique. Rappelons, à ce propos, que le maître a présenté successivement six\nélèves au concours de Rome : trois d'entre eux, MM. Lenain, Dieu et Duriau\nont remporté le premier grand prix; les trois autres, MM. Montenez, Greuze\net Bernier le second prix. .\n                                                 *\n                                               * *\n   A u C o n c o u r s d e l i t t é r a t u r e d r a m a t i q u e ouvert par l'Union dra-\nmatique et philanthropique de Bruxelles, c'est M. E. Henvaux, de Liége, qui a rem-\nporté le premier prix (1,000 francs et une médaille en or) pour sa comédie\nen quatre actes. Maucroix. Le deuxième prix a été décerné à M. Armand\nVariez, de Liége, pour une comédie en quatre actes intitulée Saint-Plaix,\nhomme de lettre; le troisième, à la comédie en trois actes L'Evasion, portant pour\nsuscription \" Lapsus Calami \". Enfin, une mention honorable avec prime de\n100 francs a été accordée à la comédie-vaudeville La Justice informe (devise :\n« Des types! Pas de portraits! ».\n   Le jury, composé de MM. H. Carton de Wiart, A. Mabille, Edm. Cattier,\nG. Eekhoud et C. Lemonnier, a eu à choisir parmi cinquante-cinq pièces.\n                                              *\n                                           * *\n   L ' a b o n d a n c e d e s m a t i è r e s nous force de renvoyer au prochain\nfascicule plusieurs articles, notamment la suite de la belle étude de Tancrède\nde Visan sur Adrien Mithouard et de nombreux comptes rendu de livres et\nrevues.\n                                            *\n                                          * *\n   Œ u v r e s musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\nl a n d t . — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\nchant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "640                                              DURANDAL\n\n\n\n     Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cum symphonia. R é d u c -\nt i o n , chant et piano p a r l'auteur. In-8°, 5 francs.\n     E d i t e u r Muraille, 45, r u e d e l'Université, à Liége\n     On p e u t s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\nnotre collaborateur.\n\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Tapisseries et sculptures bruxelloises à l'exposition d'art ancien bruxellois\norganisée à Bruxelles a u Cercle Artistique et Littéraire, de juillet à octobre\n1905, p a r JOSEPH D E S T R É E , conservateur a u x Musées royaux des arts déco-\nratifs et industriels. Ouvrage illustré de nombreuses reproductions (Bruxelles,\nV a n Oest). — Les dessinateurs belges d'Ex-Libris, par SANDER P I E R R O N . Ouvrage\nillustré de nombreuses reproductions d'Ex-Libris (Bruxelles, H a v e r m a n s ) .\n  L I T T É R A T U R E : Etudes et portraits. Sociologie et littérature, p a r PAUL\nBOURGET (Paris, P l o n ) . — Mes origines. Mémoires et récits, p a r FRÉDÉRIC\nMISTRAL. T r a d u i t d u provençal ( P a r i s , P l o n ) . — Sanctuaires d'Orient, p a r\nEDOUARD SCHURÉ. 2 e édition (Paris, P e r r i n ) . — Pétrarque, sa vie et son œuvre,\np a r G. F I N Z I . T r a d u i t p a r M m e T H I E R A R D - B A U D R I L L A R T . P r é f a c e d e P I E R R E\nDE NOLHAC ( P a r i s , P e r r i n ) . — Les foules à Lourdes, p a r J . - K . HUYSMANS\n(Paris, Stock).\n  P O É S I E : Hécube, p a r LIONEL DES R I E U X ( P a r i s , F o n t e m o i n g ) . — La\nchanson des couleurs, p a r le Marquis D E PIMODAN (Paris, Messein).\n    R O M A N S : L'inconnu tragique, p a r GEORGES V I R R È S . Couverture et\nn o m b r e u x dessins de FRANçois BEAUCK (Bruxelles, Vromant). — Le jardin de\nla sorcière, par L o u i s et L O U I S E DELATTRE (Bruxelles, Association des Ecri-\nvains belges). — Les enfermés, p a r HORACE VAN O F F E L (Liége, l'Edition\nArtistique). — La rondache, par PELADAN (Paris, P l o n ) . — Sur le vif, par\nP A U L et VICTOR M A R G U E R I T E ( P a r i s , P l o n ) .\n   V A R I A : Le jubilé national de 1905. R o y a u m e d e Belgique. Compte rendu\ndes fêtes et cérémonies, qui ont eu lieu dans les villes et c o m m u n e s de\n Belgique à l'occasion du jubilé national, par T H . ROUVEZ. Avec de nombreuses\nillustrations (Bruxelles, V r o m a n t ) . — La nation belge, 1830-1905. Conférences\njubilaires faites à l'Exposition internationale et universelle d e Liége en 1905\n(Liège, Desoer; Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ) .\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": ""}, {"page_pdf": 767, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-10", "signet_source": "Treizième année - N°10 - Octobre 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Indices internes : Un Ami daté « 8 septembre » ; La critique laïque renvoie à Le Samedi du 9 septembre 1906 et est datée de La Panne, 10 septembre ; les Notules annoncent la saison de concerts d’hiver 1906-1907 (Ysaye : 27-28 octobre ; Cercle Artistique : 16 novembre), le Salon triennal de Gand « actuellement ouvert », et la parution des Foules de Lourdes et de L’Inconnu tragique.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}