{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 728, "titre_corps": "Pierre Bruegel l’Ancien", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Pierre Bruegel l'Ancien (1) TOUTE œuvre d'artiste", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 866, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "Pierre Bruegel l'Ancien (1)\n                   TOUTE œuvre d'artiste émeut, tout effort pour exprimer sa\n                     personnalité et pour la perpétuer, si imparfait et si infruc-\n                     tueux qu'il soit. Une vie humaine vécue, heure après heure,\n                     dans la continuité d'une haute aspiration, se résume en ces\n                     ouvrages que l'on contemple, en ces reproductions que l'on\n                     feuillette: toute une carrière de labeur intelligent, chaque\n                    jour ajouté au précédent pour l'accomplissement du travail\n                     commencé ou pour l'ébauche de celui du lendemain,\n                    jusqu'au terme rapide qui, comme pour Pierre Bruegel,\nmarquera d'un trait définitif la brièveté de la vie de l'artiste et l'abondance de\nson génie.\n   L'étude chronologique des dessins et des peintures qui forment l'œuvre du\nvieux maître flamand captive d'abord et récrée par l'étrang.té de ses inven-\ntions fantastiques, par le vif et spirituel pittoresque de son observation réaliste,\npuis, à mesure que l'on progresse dans cet examen, subjugue l'âme d'impres-\nsions de plus en plus pénétrantes et aggravées. C'est que, à chaque pas que\nl'on fait dans la familiarité des travaux de Bruegel, des paysages du début aux\nproverbes animés et aux scènes populaires de la maturité et de ceux-ci aux\npages puissantes et sobres des dernières années, on sent les facultés du maître\ns'amplifier, s'étendre et s'affiner sa compréhension et sa sensibilité. D'une\nmarche ininterrompue, il va, jusqu'à ce que la mort l'arrête vers un art plus\nparfait, armé d'une force plus consciente, de telle sorte que, dans la simplifi-\ncation progressive de sa manière, dans son amour toujours plus généreux de\nla réalité, il semble que l'on voie, d'œuvre en œuvre, plus d'air et plus\nd'horizon monter autour d'êtres plus proches.\n   \" Naer 't leven, d'après la vie \", et ces mots, qu'il inscrit sur son carnet de\ncroquis, résument toute la persévérante volonté de son art et prennent l'appa-\nrence d'un conseil, d'une devise et d'un programme, singulièrement hardis à\nl'heure où il en ose la calme affirmation. Certes, il était homme trop jaloux de\nsa propre indépendance pour prétendre régenter les autres, pour les blâmer de\n céder à la tendance romanisante en vogue; il ne se présentait pas en opposant,\nmais, le sachant et le voulant, avec les tranquilles certitudes du génie, il se\nséparait de la masse des artistes contemporains, sûr de sa voie qui était celle\nde son instinct et de son terroir. Et c'est un phénomène admirable si l'on\nsonge au milieu anversois, à l'atelier de Pierre Coeck, élève de Van Orley,\n\n\n (1) Peter Bruegel l'Ancien, Son œuvre et son temps, par R. VAN BASTELAER et\nG. DE Loo (Hulin). Editeur Van Oest, Bruxelles (en cours de publication).\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3497, "texte": " 722                                DURENDAL\n\n\n  tout italianisant, dont il sortit et à ce fait que, lui aussi, hanta l'Italie... Or,\n l'enseignement ni le voyage ne laissèrent chez lui aucune trace déformatrice :\n  les sollicitations des œuvres et des théories se heurtèrent à la fermeté native\n  de cet esprit qui, dès l'origine, avait pressenti sa vocation et devait n'en\n  dévier jamais.\n     La contagion de l'idéal étranger qui atteint tout l'art flamand contemporain\n reste impuissante contre les énergies de l'hérédité qui sont en lui. A d'autres\n d'adultérer la vigoureuse tradition qu'ils tiennent de leurs glorieux prédéces-\n seurs, pour lui faire perdre, en la mélangeant d'éléments hétérogènes, la\n  heauté de réalité qui est sienne.\n    Naer 't leven ! Il est de la nature et c'est elle qu'il veut, au moment même\n où elle est décriée en faveur de l'artifice triomphant. Délibérément, il tourne\n le dos à l'art tel qu'on le prône et qu'on le célèbre, l'art cher aux doctes et aux\n érudits, dont les académies achevèrent de fixer l'immuable formule, mortelle\n au vrai et au réel que leur vulgarité rendaient indignes des consécrations du\n « grand art ». Bruegel, heureusement, était trop assujetti aux inspirations\n émanées du sol que ses parents cultivaient pour comprendre que l'art, dans la\n présomption de créer des œuvres supérieures à celles de la nature, put aller\n jusqu'à renier celle-ci, mère de toute beauté, et tentât d'interposer à jamais\n entre, nous et la réalité le voile d'un spécieux et, quelquefois, séduisant\n mensonge.\n    L'Italie, il en avait, évidemment, perçu la beauté, celle du pays et celle de\n l'art, mais comme une beauté étrangère à sa conception personnelle, d'un\nautre ordre, et à laquelle, tout en l'admirant, il ne rencontrait aucun écho en\nlui. Sa pensée, dans sa spontanéité propre et foncière, était telle qu'elle ne\npouvait trouver d'expression en des formes qui ne lui fussent point, en quelque\nsorte, congénères. La grâce fière de quelque site alpestre, le charme des mon-\ntagnes accidentées et des eaux capricieuses, l'amplitude d'un port pouvaient,\nlà-bas, le tenter et enrichir son carnet de croquis, mais non supplanter en lui\nl'amour des plaines patriales ni susciter dans son cœur les sympathies pro-\nfondes et les obscures intuitions susceptibles de donner ferveur et vie à son\nart. Son séjour dans la péninsule, assez prolongé cependant, à ce qu'il semble,\nne laisse dans son œuvre d'autres vestiges que quelques paysages agrestes des-\nsinés à la plume et rehaussés parfois d'aquarelle qui, pour la plupart, furent\npubliés par Jérôme Cock, l'éditeur d'estampes anversois.\n    En dehors de ces pages, où il advient qu'une petite figure placée dans un\ncoin — Madeleine pénitente ou Icare volant dans les airs — permette d'im-\nposer à l'image, dont tout l'objet est l'étude même du site, un titre fallacieux,\nnous ne savons rien du séjour de Bruegel au delà des Alpes. Son œuvre nous\ndit assez les résultats négatifs de cette pérégrination, mais nous voudrions\nconnaître ses itinéraires, ses impressions... Quelles idées suggérèrent au jeune\nartiste les fresques de la Sixtine et des chambres du Vatican, la majesté auda-\ncieuse de l'art qui rêvait d'égaler les édifices de la Rome chrétienne à ceux de\nla Rome antique, fût-ce en bâtissant sur les ruines et les souvenirs détruits de\nl'une et de l'autre? Comment, petit paysan de la Campine, presque apprenti\nencore, ses résolutions n'ont-elles pas vacillé un instant devant l'éblouisse-\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "                        PIERRE BRUEGEL L ' A N C I E N                          723\n\n\nment des chefs-d'œuvre de Michel-Ange et de Raphaël? Comment, à l'ombre\nrayonnante de ces colosses, ne sentit-il point s'intimider et fléchir sa foi artis-\ntique, comme tant d'autres venus avant et depuis ?\n   Il admira, sans aucun doute, mais debout, sans abdiquer sa liberté. Il n'y\navait ni parité, ni solidarité entre sa pensée et celle de ces maîtres : son chemin\nétait plus humble, mais il était sien. Il n'y avait point là d'exemples pour lui,\net ces grandioses décorations ne pouvaient lui donner que la sensation d'un\nmagnifique dépaysement. La vie, qu'il devait montrer dans sa réalité journa-\nlière, dans sa palpitation poignante, ne pouvait lui apparaître en ces figurations\nmonumentales que lointaine et indistincte.\n   En effet, ainsi que le constate M. Van Bastelaer, le judicieux historien du\nmaître, « la vie est le seul objectif réellement visé dans toutes les représenta-\ntions rustiques et populaires de Bruegel, le pittoresque même n'en est que le\nmoyen... Il a su réunir à la fois le réalisme naïf, l'art méticuleux et conscien-\ncieux des primitifs du XVe siècle et la vie et le pittoresque de Rubens et de\nJordaens, abstraction faite des puissantes, qualités décoratives de ceux-ci. Il\nreprésente ainsi un moment presque unique de l'histoire de la peinture\nflamande, il est l'aboutissement normal de tout l'art du XVe siècle, l'incarnation\nde l'art flamand pur, libéré déjà de toute convention primitive, vierge encore\nde toute influence étrangère, qu'elle vienne de Raphaël, de Michel-Ange ou du\nTitien. Il est seul le représentant de l'art flamand prérubénien tout entier, en\nmême temps que la réaction du bon sens du terroir et le réveil des instincts\nles plus déterminés de la race vers un art libre de tous les maquillages gran-\ndioses, élégants ou mythologiques dont se parent les Coxcie et les Floris ».\n   Il fallait du génie pour résister ainsi, presque seul, au milieu de l'entraîne-\nment général et européen, sans effort apparent, avec une sorte de force passive\net imperturbable à l'envahissante influence de l'italianisme, à l'attraction d'un\nart riche d'éclat et de fougue qui ensorcelait de la nouveauté de ses prestiges\ntoutes les imaginations. Bruegel fut cet homme de génie.\n\n\n                                         II\n\n   Bruegel, dont l'inscription au nombre des francs-maîtres de la Gilde des\npeintres d'Anvers datait de. 1551, avait fait son apprentissage dans l'atelier de\nPierre. Coeck, 1' « artificieux et savant » Pierre Coeck, pour dire comme Van\nMander. D'après celui-ci, Coeck fut « habile dessinateur et bon peintre, autant\nà l'huile qu'à la détrempe, et se distingua aussi dans le dessin et la peinture\ndes patrons de tapisseries ». Il avait visité l'Italie, « la grande école des arts et\ns'y était adonné sans relâche à l'étude des statues et des monuments », telle-\nment que, plus tard, il traduisit les ouvrages de l'architecte italien Sebastiano\nSerlio et publia un travail sur « l'Invention des colonnes avec leurs couronne-\nments et leurs proportions, d'après Vitruve et autres auteurs », labeur grâce\nauquel, constate avec jubilation Van Mander, « il éclaira les Pays-Bas et\nramena dans la bonne voie l'architecture qui était perdue ». C'était un homme\nd'initiative, en tout cas, car il ne balança pas à s'aventurer jusqu'à Constanti-\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3123, "texte": "724                                   DURENDAL\n\n\n nople, afin de tâcher d'obtenir du « Grand Turc » quelque commande pour\n les tapissiers bruxellois, aux frais desquels il avait effectué le voyage. Mais\n musulman plus rigide, apparemment, que Mahomet II qui, au siècle précé-\n dent, avait bien accueilli Gentile Bellini, le Su'tan ne voulut pas acquérir des\n « images d'hommes et d'animaux ». Et tout le résultat de la lointaine course\nde Cocck fut une suite d'estampes, fort belle, au témoignage de M. H. Hy-\nmans (1), et publiée sous ce titre : Ces mœurs et fachons de faire de Turcz\navecq les Régions y appartenantes ont este' au vif contrefaictez par Pierre\n Coeck d'Alost luy estant en Turquie, 1533. On ne connaît pas de peintures\navérées de Coeck. Dans l'édition récente de son Catalogue du Musée de\nBruxelles, M. A.-J Wauters lui attribue, d'accord avec M. H. Hymans, une\n Cène assez attrayante et mouvementée, que l'on donnait, auparavant, à Lam-\nbert Lombard.\n   Tel fut le maître de Bruegel et à peine est-il besoin d'affirmer que, hormis,\nsans doute, la technique de son art, les leçons de Cocck ne firent sur son\nesprit non plus d'impression que son pèlerinage à Rome, la Mecque esthétique\ndu temps; ses exemples et ses inspirations, il les cherchait ailleurs, plus\nadéquats à son tempérament : « Les œuvres de Jérôme Bosch avaient fait\nl'objet spécial de ses études », écrit Van Mander, qui ajoute que, « à son tour,\nil fit beaucoup de diableries et de sujets comiques, si bien qu'on le surnomma\n« Pierre le Drôle » (2).\n    Le Drôle ! La verve plaisante, la fantaisie goguenarde ne manquent certes\npas à Bruegel, encore que, bien souvent, le comique jaillisse plutôt, chez lui,\nde l'intensité et de la rigueur de l'observation, mais peut-être, le qualificatif\nque lui appliquaient les contemporains était-il tout relatif, par opposition à la\nconception guindée et académique de l'art qui allait se fortifiant alors? C'est\ndéjà la distinction du « genre comique » et du « genre noble » qui, à l'opinion\ndes amateurs sévères et éc'airés du XVIIIe siècle, rangeait les chefs-d'œuvre\nde Watteau dans la catégorie des « bambochades » !\n   Aujourd'hui, nous regardons l'œuvre d'un Bruegel avec des pensées diffé-\nrentes et des yeux moins prévenus ou, peut-être, prévenus d'autre sorte et\nestimons, avec M. Van Bastelaer, que, s'il fallait accoler une épithète au\nnom de ce grand artiste, ce serait plutôt celle de « le Vrai » ou même celle de\n« le Grave ».\n    Il apparaît grave, en effet, par les puissances de vision et de persévérante\nréflexion dont manifeste son œuvre nombreuse, forte et belle — inscrite tout\nentière entre 1552 et 1569 — par chacune de ces pages qui, des facéties bouf-\nfonnes ou caustiques des origines aux grandes évocations tragiques de la\nfin, semble ajouter à sa pénétration vive et cordiale du monde populaire à\nl'étude duquel il s'est voué.\n    Le tragique de Bruegel ne se drape ni ne gesticule; il ne revêt point\nd'étranges ou antiques défroques et, pas davantage, il n'évolue entre des\n\n\n  (1) Le Livre des Peintres de Carl Van Mander, I,184. Paris, 1884.\n  (2) Lot. cit., p. 298.\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "                        PIERRE BRUEGEL          L'ANCIEN                      725\n\n colonnades ou sous des portiques. Il ne connaît ni le marbre ni la pourpre —\n il est vêtu de terre, de misère et de nudité. Son magnifique et vulgaire décor,\n c'est le pays, la campagne avec ses cultures, ses maisons pauvres serrées\n autour de quelque clocher et ses lointains uniformes et tristes. Ses héros\n sont lourds et patauds, ou répugnants, et la pensée de ces laboureurs et de ces\n mendiants est à peine plus consciente chez eux que chez les animaux qu'ils\n paissent, dans le sol qu'ils remuent ou que, aveugles, ils parcourent en\n tâtonnant, les yeux grands ouverts sur la lumière qu'ils ne voient pas.\n    La fiction mythologique et la fantaisie romanesque n'ont aucune part dans\n cette œuvre ; la nature y est partout, et seule, avec la rudesse de l'homme et la\n douceur des choses. C'est la vie même avec l'éternel contraste de la terre forte\n et paisible et de l'homme qui travaille et s'acharne ou qui geint, endolori et\n saignant; la vie qui déborde, rue, se bat et se démène, jetée toute à la dis-\ntraction grossière d'une heure, en ces kermesses où la bête tracassée, brutalisée\net pillée s'abandonne à un plaisir, d'autant plus ardent et hâté qu'il\n est précaire et que demain retombera plus lourd de toute l'allégresse\n d'aujourd'hui.\n    Ah! ce ne sont pas des seigneurs, des raffines, gens de loisir, de lettres et\nd'élégance, non pas même des bourgeois ou des rhétoriciens : ce sont des\nrustres; ils sont violents et sauvages — pas plus, au fond, peut-être, que leurs\nmaîtres, mais autrement — crûment, avec une sorte de naïveté fauve. Bruegel\nvit parmi ce peuple; il se penche sur lui avec toute son attention et toute sa\nsympathie de grand artiste pour l'épier dans toutes les péripéties de son exis-\ntence, le surprendre et le peindre en chacun des traits de sa physionomie :\ns'il se réjouit, il le dit et, aussi, s'il souffre. L'expérience profonde accumulée\net condensée en proverbes, en dictons qui sont comme l'épargne intellectuelle\nde la pensée populaire, il l'illustre et la commente en dessins d'une extraordi-\nnaire invention à la fois flegmatique et drôle, réelle et imaginaire. Les diver-\ntissements et les solennités rustiques, les jeux, les danses, les repas, bruyants\net désordonnés dans la mesure même du silence et de l'isolement coutumiers\ndes labeurs champêtres, il les décrit, ensuite, minutieusement, en une série de\ndessins et de peintures de l'art le plus précis et le plus incisif, d'oeuvres\ntelles que la Fête de la Saint-Martin et la Bataille de Carême et de\nCarnaval.\n    Avec son ami Henri Frankcrt, rapporte Van Mander, « il prenait plaisir\nà aller aux kermesses et aux noces villageoises; déguisés en paysans, ils\noffraient des cadeaux comme les autres convives et se disaient de la famille de\nl'un des conjoints ». Aussi, personne n'a-t-il dressé de types de paysans d'une\nvérité plus franche, sans aucun alliage des idées sentimentales qui, chez la\nplupart des modernes, pour véridiques qu'ils s'efforcent d'être, influencent la\nnetteté absolue de leur vision. Chez Bruegel, le réalisme, né, d'ailleurs, de\nl'instinct de l'artiste et non d'un système, est d'une fidélité inflexible et sans\ndéfaillances, d'une précision analytique incomparable : l'émotion ou l'éton-\nnement qu'il suscite en nous, il n'a pas cherché à les provoquer, ils sont issus\nuniquement de l'intensité d'un art qui rivalise la vie même et nous la met,\ntoute palpitante ou toute brutale, telle quelle, sous les yeux.\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "726                                 DURENDAL\n\n\n    La superbe 'publication entreprise par l'éditeur Van Oest, dont il faut louer\n l'esprit d'initiative, comprend la reproduction presque intégrale de l'oeuvre\ndessiné et gravé du maître, dont M. Georges Hulin s'est chargé, avec la haute\ncompétence qu'on lui connaît, de dresser le catalogue raisonné. M. Va'n\nBastelaer a, de son côté, réuni dans sa consciencieuse étude historique\nd'abondants renseignements sur la carrière de l'artiste et, notamment, des\ndétails intéressants et précis sur les sources littéraires populaires —Spel van\nSin et Sotte factie — de certaines de ses inspirations premières.\n    Mais celles-ci semblent n'appartenir, dans le développement de l'œuvre de\nBruégel, qu'à une période de transition rapide, préparatoire de travaux d'une\npersonnalité plus décidée et plus âpre : il ne fait, en quelque sorte, qu'y effleurer\nl'objet d'une étude à laquelle il reviendra sans cesse avec une pensée mieux\narmée et une main plus sévère. Le fantastique mitigé de réalisme et la descrip-\ntion pittoresque de scènes mouvementées de l'existence villageoise ne furent\ndonc que. des étapes sur la voie où il devait rencontrer les chefs-d'œuvre de sa\nplénitude,\" des dessins d'un trait aigu comme la Cuisine grasse et la Cuisine\nmaigre; des peintures telles que la Parabole des aveugles, du Musée national\nde Naples, la Tour de Babel, le Portement de croix, la Journée sombre\net la Rentrée des troupeaux, de Vienne (Hofmuseum).\n    Le maître avait saisi, d'abord, ses humbles personnages dans leur aspect le\nplus apparent, dans l'extérieur, dans l'insolite de leur vie : réjouissances fami-\nliales ou publiques, épousailles, kermesses, fêtes des fous, parades tradition-\nnelles, représentations théâtrales religieuses ou profanes, organisées par des ama-\nteurs ou par des bateleurs ambulants et où l'on admirait le Christ vainqueur du\nDiable, les parvis bienheureux du Ciel et la gueule horrible et béante de l'Enfer,\nsaint Georges luttant avec le dragon pervers ou, encore, sous l'accoutrement\nbizarre et les oripeaux éclatants et délabrés des acteurs nomades, des héros-de\nla fable ou des princes de poésie comme Mopsus et Nisa et Ourson et Valen-\ntin.,. Puis, il veut aller plus outre, écarter l'épisode et l'anecdote, saisir le\npaysan ou le misérable dans la posture accoutumée de son travail ou de sa\ndétresse, approcher ces êtres rudes dans l'ordinaire de leurs jours, dans la rou-\ntine de leur labeur ou de leur indigence. Et ce sont des pages d'une acuité et\nd'une pénétration terrible que celles où il nous montre, par exemple, les\nDénicheurs d'oiseaux (Hofmuseum, Vienne) ou telle figure isolée, Paysan\ndansant (collection von Valkenburg, La Haye) ou Vieille paysanne (National\nmuseum, Nuremberg) dans les traits desquels est écrit tout un long passé d'éco-\nnomie sordide, de gains minimes et pénibles, vécu au jour le jour du soleil et\ndes intempéries, dans une lutte sans trêve contre l'avarice de la terre et la\nrapacité des hommes.\n    On songe, involontairement, devant de semblables visages, aux « animaux\nfarouches.» évoqués par La Bruyère, dans une phrase célèbre. Mais c'étaient\nici des animaux ombrageux et tenaces et dont la patiencefrémissante sous le\njoug aboutissait, l'heure venue, à d'implacables représailles. Cette heure sonna,\nau cours des dernières années de Bruegel : il vit s'appesantir sur le pays, tout\nbandé dans sa résistance contre les exactions et l'arrogance espagnoles, la main\nglaciale de Philippe; il vit passer le politique Granville, la louvoyante Mar-\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3147, "texte": "                         PIERRE BRUEGEL L'ANCIEN                               727\n\n\n guérite de Parme et arriver le duc d'Albe, exécuteur des hautes-œuvres de son\n maître, féroce et doucereux :\n              Duc d'Alf dien ouden snooden gast\n              Fluijt mede nu seer soet al vast,\n              Opdat trij 't Land soo inneslick,-\n              Het volck mocht krijgen in zijn strick.\n              Meer vrienden 't is een lichte vlieg,\n              Siet toe dat hij u niet bedrieg.\n              Le duc d'Albe, ce vieil hôte de famine,\n              Siffle, à présent, avec beaucoup de douceur et de constance,\n              Afin d'avaler le pays\n              Et de prendre le peuple dans son lacet,\n              Mais, amis, c'est une fine mouche,\n              Veillez à ce qu'il ne vous trompe...\n\n    Ainsi raille une des nombreuses chansons qui couraient le peuple, en déri-\n sion des Espagnols et de leur domination sanglante et détestée. Et, certaine-\n ment, on peut, comme le pense M. Van Bastelaer, discerner dans les œuvres\n ultimes de Bruegel, élaborées durant les sombres années du gouvernement du\n duc d'Albe et de son conseil des troubles, les reflets de la fièvre de haine et de\n vindicative colère auxquelles nos provinces étaient en proie et qui s'exhalait\n sous toutes les formes, depuis la parodie dérisoire jusqu'à l'émeute et la des-\n truction.\n    On serait autorisé à croire que la Dulle Griet (coll. Van den Bergh, Anvers,\n 1564), cette page colorée de lueurs infernales, où Bruegel évoque la semeuse\n du mal, espèce de croquemitaine féminin, de mégère ourdisseuse de discordes,\n légendaire en pays germanique, n'était pas sans allusion maligne, avidement\n saisie, à la gouvernante Marguerite de Parme. La Parabole des aveugles\n (Musée national, Naples) et les Culs-de-jatte (Musée du Louvre), qui datent\n de T 568, l'année même de la décapitation des comtes d'Egmont et de Hornes,\n au plus fort de la lutte des populations contre l'étranger, par leur signification\ngénérale épigrammatique, comme par certains détails prémédités, associaient\nà la représentation prodigieuse de cette humanité infirme ou contrefaite des\nintentions actuelles.\n    En d'autres peintures contemporaines, le dessein du maître est plus apparent\nencore, dans ce Berger fuyant le loup (collect. J.-G. Johnson, Philadelphie),\ntoile admirable avec la perspective profonde et vibrante de la plaine qui se\ndéroule derrière le berger emporté en un galop farouche et hagard et dont le\ntitre exact serait plutôt, sans doute, le Mauvais berger abandonnant son trou-\npeau attaqué par le loup; — dans le Dénombrement (Musée de Bruxelles) et dans\nle Massacre des innocents (Hofmuseum, Vienne), images des déprédations du\nfisc et des soldats espagnols et où la rigueur de l'hiver semble conjurée avec\ncelle des armes et des hommes. Car ce sont des cavaliers espagnols, dont\nl'escadron bardé de fer et hérissé de lances met, comme une intimation\ninexorable, sa présence sombre et immobile au milieu du pauvre village glacé\nd'hiver que les routiers vont ensanglantant.\n   Et il est encore une autre page, sinistre et grande, où l'écho dans la pensée\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1432, "texte": "728                               DURENDAL\n\n\net le cœur de l'artiste des cris de rage et de désespoir du peuple opprimé a pris\nles accents de la frénésie : c'est un noble paysage aux vastes étendues par-\nsemées de châteaux et d'habitations; sur une éminence, au premier plan, s'élève\nun de ces gibets que les Espagnols dressaient, de place en place, dans le pays,\ncomme une menace; au pied du bois patibulaire, non loin d'une croix qui\nrecouvre, sans doute, le corps d'un supplicié, trois pnysans, une femme et\ndeux hommes, dansent... Et cette ronde dérisoire qui insulte et brave la mort\net ses ministres iniques est ici à la fois comme un déh et comme l'éclat grin-\nçant du rire forcené de créatures affolées par l'excès du malheur et de la\nrage...\n\n   Bruegel, a dit parfaitement M. G. Hulin, fut « le dernier des primitifs et le\npremier des modernes ». Il tenait, en effet, aux primitifs du XVe siècle, mais\nmoins par les inspirations de son art que par sa manière minutieuse et par ses\nprocédés de composition; dans la seconde partie de sa carrière, manière et pro-\ncédés se transforment, radicalement, s'amplifient et il devient le créateur d'une\nformule artistique purement réaliste qui anticipe les temps, car elle ne viendra\nen honneur que près de trois siècles plus tard, au terme de la décadence et de\nla rétive agonie de l'esthétique académique.\n\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 729, "page_fin": 729, "titre_corps": "Poèmes religieux et symboliques : La Vague", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. 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XXXIII )\n\n\n   Une vague qui déferle, et tombe, et se répand au soleil sur\nle sable blond...\n   O vague ensoleillée, ô vague lumineuse, ô vague verte et\nclaire et toute frangée d'écume, quel charme m'envahit, quel\nattrait me saisit, tandis que vous vous répandiez en bruissant\nsur le sable humide.\n   Pourquoi mon âme, pourquoi mon âme, lorsque vous vous\nretiriez vers la mer, semblait-elle vouloir vous suivre, peur se\nplonger et disparaître avec vous dans la masse immense et\nmouvante des eaux ?\n                                   *\n                               +       *\n\n   O vague étincelante, ô vague chatoyante, qui luisez et vous\nrépandez aujourd'hui encore en mon souvenir — je comprends\nà présent cet instinctif désir.\n   Vague retombante, vague sinueuse — ô vague répandue qui\nfuyiez vers la mer profonde — ce que j'aimais, en vous, ce que\nje voulais suivre, c'était la majesté, c'était la Toute-Puissance,\nc'était l'Ordre Parfait, la Sagesse Infinie — c'était l'Amour\nenfin — un instant entrevu — qui meut et qui attire toutes les\ncréatures.\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 729, "page_fin": 730, "titre_corps": "Poèmes religieux et symboliques : Dans les Roseaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. 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J'ai vu un aigle, qui dans la splendeur\ndu jour s'essorait, et qui montait volant tout droit dans la\nLumière.\n\n   Et que veux-tu, pauvret ?. Penses-tu que tes faibles ailes\npuissent te porter comme lui dans les hauteurs ? Défie-toi de\ntes forces, et prudent désormais reste dans les bas-fonds, volant\net te posant sur les roseaux du marais, satisfait déjà si tu ne\nplonges et retombes dans la fange d'où tu es sorti.\n\n   De la fange, je suis sorti. Mais l'eau m'a purifié, le Soleil\nm'a réchauffé, et vers la Lumière et le Soleil qui est ma vie je\nveux monter. Et si l'essor sublime et direct de l'aigle nem'est\npoint accordé, mon courage ne veut point s'en effrayer ni\nfaiblir. Car tandis qu'il montait tout droit — l'oiseau royal —\ndans la Lumière, j'en vis d'autres plus faibles, mais confiants\nque je veux suivre, et qui les yeux toujours fixés sur leur guide,\nd'écrivant d'abord de grands cercles autour de lui, s'élevèrent\navec lui, rétrécirent peu à peu les circuits de leur vol, et qui\ntoujours' plus se rapprochant de lui — disparurent enfin à sa\nsuite dans les Hauteurs.\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 730, "page_fin": 732, "titre_corps": "Poèmes religieux et symboliques : Jérusalem en vue…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. S. 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Je\n                                   sentis qu'au milieu d'eux je mourrais\n                                   pour Dieu, et je me décidai résolument.\n                                     (Le livre des Visions de la l Angèle\n                                   de Foligno, trad. Hello, 1re partie. Le\n                                   XIe Pas.)\n\n  LE   PÈLERIN.    — Dis-moi, bienveillant guide, est-elle loin\nencore cette ville Bénie, qui resplendit là-haut, comme unehaute\ncouronne au sommet des montagnes? Depuis qu'elle m'apparut,\net qu'une voix intérieure me dit que j ' y pourrais goûter un\néternel bonheur, je suis parti, et j'ai marché sans trève, plein\nde confiance vers la ville. Mais voilà bien longtemps que je\nchemine; et parfois des brouillards se lèvent et des brumes-qui\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2266, "texte": "              POÈMES RELIGIEUX ET SYMBOLIQUES                  731\n\n\nla dérobent pendant des jours à ma vue; et parfois aussi il me\nsemble, qu'après toutes les fatigues, les souffrances et les\nconstants-efforts de cette longue route — la ville tant désirée,\nbut de mon voyage — reste toujours distante et toujours\néloignée, mystérieuse et paisible au sommet de monts inac-\ncessibles.\n                                   *\n                               *       *\n   L E GUIDE. — O frère tu te trompes, parce que tu maintiens\ntes yeux avides fixés constamment sur la ville. Sans cesse au\ncontraire tu t'en rapproches, encore qu'elle te semble parfois\n aussi lointaine et aussi éloignée. Et si tu te rappelles, non plus\n la vision que tu avais hier, mais cette autre, combien plus\n-faible, plus vague et indécise qui fut cause pourtant de ton\nvoyage, tu pourras mieux juger du chemin parcouru, et repren-\n dras, la route plein d'un nouvel espoir.\n                                   *\n                               *       *\n   L E PÈLERIN. — Il est vrai, maintenant je m'en rends compte.\nCombien plus claire qu'au départ m'apparait aujourd'huicomme\nune vision de paix cette Ville Bénie. Je vois distinctement ce\nque j'apercevais jadis voilé d'ombres; mais je tremble aussi,\ntout à coup, saisi d'angoisse, à la vue du chemin qui reste à\nparcourir. Jusqu'ici, ô bon guide, nous n'avons cessé de marcher\ndans les plaines, et bien que par des voies semées de ronces et\nd'épines, toujours du moins nous avons trouvé sentiers frayés,\nroutes battues.\n   Mais à présent, regarde. Nous voici parvenus au pied de la\nmontagne. Tout chemin disparaît. Si obscure et si ténébreuse,\nsi serrée et si touffue qu'il semble qu'on ne puisse s'y frayer de\npassage, une sombre forêt enserre les flancs de la montagne\n— et par-dessus, entre la forêt et la ville, on ne voit que parois\nde rocs dénudés, tranchants, escarpés, abrupts et stériles, qui\ncomme un rempart désolé, se dressent infranchissables entre la\nforêt et la ville.\n                                *\n                               * .*\n  L E GUIDE. — Longue sans doute, angoissante et douloureuse,\nsera la traversée de la sombre forêt. Souvent, bien souvent, la\nlumière radieuse qui te vient de la ville disparaîtra pour toi,\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1404, "texte": "732                        DURENDAL\n\n\net tu devras marcher des jours et des jours à tâtons dans les\nténèbres. Et quand tu sortiras de l'obscure forêt, plus ardue et\npénible encore deviendra la montée par les rocs stériles.\n   Pourtant, reprends courage, car à chaque pas que tu feras\ndésormais, marchant dans les ténèbres et les épreuves à la seule\nlumière de ta foi — tu comprendras que le terme du voyage se\nrapproche, et plus tu endureras de fatigues et de tourments\npour ne point te laisser détourner du but, plus tu sentiras\ngrandir tout au fond de ton cœur, la paix et le bonheur qui te\nfurent promis, et qui là-haut — si jusqu'au bout tu demeures\nfidèle, seront pour toujours ton partage et ta récompense.\n\n                              *   *\n   L E PÈLERIN. — O bon guide, il suffit. Si grande est cette\nPaix qui déjà m'envahit par instants, lorsque je tiens les yeux\nfixés fidèlement sur la ville qu'à tout prix j'y veux parvenir.\nHt je l'avoue, je frémis à la pensée de la voie douloureuse qui\nreste à parcourir, mais je compte non plus sur les forces\nhumaines, mais sur cette vertu mystérieuse, souveraine, qui\njadis m'affranchit de la prison du monde, qui me soutint, me\nprotégea, m'encouragea, me poussa en avant dans ce voyage,\net qui maintenant, d'un plus irrésistible élan, me porte — au\nmépris de tous les périls — vers la ville.\n                             DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 733, "page_fin": 733, "titre_corps": "Aux Colonnes d’Hercule", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Aux Colonnes d'Hercule Sur l'horizon de pourpre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 880, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 557, "texte": "Aux Colonnes d'Hercule\n\n\nSur l'horizon de pourpre où m e u r t u n soleil d'or\nLes colonnes d'Hercule o u v r e n t leur seuil tragique.\nVoici ce seuil franchi. Dans la n u i t où t o u t dort,\nBrille comme un adieu le dernier feu d'Afrique.\n\n\nLe funèbre navire e n t r e d a n s l'Océan.\nLa n u i t s'y fait plus froide et les vagues plus sombres\nE t j'éprouve en mon cœur comme le s e n t i m e n t\nQue nous a l l o n s flotter au royaume des ombres.\n\n\n                                    H. CARTON DE WIART.\n\n\n  Gibraltar, le 26 octobre 1906.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 734, "page_fin": 736, "titre_corps": "L’Automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Nesmy", "ancre_debut": "L'Automne VOICI l'automne et son charme", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 881, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "L'Automne\n\n              VOICI l'automne     et son charme un peu triste. Je\n                   viens de faire à travers la France un long voyage,\n                   qu'il a tout enchanté. Je suis allé des Pyrénées\n                   au Limousin et du Limousin en Champagne.\n                   Compagnon mélancolique et doux, partout octo-\n                   bre m'a suivi. Je l'ai vu en teintes effacées et\n                   grises sous la brume; je l'ai vu par temps clair,\n                   ciel profond, lumière chaude et transparente,\nquand tout prenait dans le sourire attardé des derniers beaux\njours une douceur mourante. Je l'ai vu, matinal, promener son\nhaleine entre deux rangées de peupliers éclatants, au fil d'une\nrivière nonchalante, qui avait l'air de s'être endormie et qui ne\nchantait plus. Je l'ai vu, insouciant, fumer bleu dans le soir,\nbrûler les herbes de l'été; coquet, se poudrer d'or, allumer dans\nles prés ses veilleuses mauves une à une; rêveur, faire plus\nsonores et plus émouvantes dans l'écho des montagnes les\ncloches des troupeaux...\n    Ici et là, ailleurs encore, partout son charme m'a conquis.\nMais partout enchanteur, l'automne n'est pas partout le même.\n   Aux Pyrénées, il avait accroché dans les tailles des pentes sa\nbure brune et frisée, couronné les sommets d'une irréelle vapeur\nblonde, frotté les horizons d'un pastel violet tendre. Dans les\nvallées étroites de l'Ariège, on arrachait les sarrasins, petits blés\nde misère et d'automne, tandis que sous l'auvent des balcons\nintérieurs, dans les pauvres maisons de ces pauvres villages, les\népis de maïs brillaient d'un rire humide. Et dans le calme\nensorceleur des soirs, tout, êtres et choses, prenait d'avance on\n ne savait quelle résignation tranquille et mélancolique et glo-\n rieuse...\n   Tout rouges aux Pyrénées, les chênes, même les plus tou-\n chés, même les plus jolis, n'avaient en Quercy qu'un panache\n rosâtre et qu'un feuillage jaunissant. Petits, vieux, rabougris\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "                           L'AUTOMNE                           735.\n\net distors, rarement allongés en quenouilles, les arbustes \"des\ncausses mouraient sans grâce et sans splendide ivresse de leur\nmort passagère. Quand je les ai aperçus du wagon, il pleuvait;\nles horizons les plus proches étaient tout embrouillés; gris par-\ntout; gris sur gris. Césette poussait devant elle, à travers les\npâtures fouettées d'eau, son troupeau débandé; elle avait la\nmante sur la tête et la tête inclinée; elle allait vite dans le vent\nqui soufflait ses jupes, pressant ses brebis du Ségala dans la\ndirection des Amarines, dont je reconnaissais à travers l'em-\nbrun le pigeonnier à sa tourelle ronde. Elle m'apparut triste\ndans sa démarche. « Dis, Césette! Jordi, le bouvier, ne te ren-\ndrai t-il pas heureuse autant que tu l'avais espéré... ou venais-tu,\npauvrette, d'apprendre la mort d'Emile Pouvillon, celui qui t'a\nchantée? »\n    ... Je pensais ainsi; je m'inquiétais de l'ancienne pastoure du\nRamaïrel, quand dans une gare près de Brive, au repos du\ntrain, une seconde scène de tristesse me frappa. Une jeune fille,\nbonnet coiffant le chignon et brides tombantes, venait de quitter\nune autre femme, sœur aînée sans doute qui partait. Elle pleu-\n rait; les larmes coulaient de ses yeux rouges; tout son cœur\nétait plein de regret; mais elle ne cessait de sourire avec une\ngrâce charmante en lançant des adieux. Et je me dis que ce\n midi s'entendait à merveille à enchanter sa peine, et que Césette\n était à tout prendre moins à plaindre qu'une autre.....\n    A ce moment d'ailleurs, je venais de surprendre l'automne\n limousin, automne timide, hésitant et à peine indiqué. Avant\n de se dorer, le feuillage s'argente, se cendre, prend une teinte\n réséda. En Corrèze, en Haute-Vienne, il en est encore là : on se\n croirait à peine à septembre en Champagne. Dans la masse\n confuse et verte des bois, presque rien ne marque la venue de\n l'arrière-saison; le châtaignier n'offre superbement que ses fruits\n à octobre. Seuls, de-ci, de-là, j'aperçois quelques peupliers met-\n tant leurs fuseaux de lumière au bord d'une prairie. Mais tout\n est calme et recueilli ; les vaches couleur de froment clair font\n fumer la terre des labours; la fraîcheur monte de partout, sitôt\n le jour et le soleil penchants; et les oiseaux, au lieu de chant,\n n'ont plus qu'un cri de plainte. Matin et soir de grands voiles\n flottent sur les collines et se déploient avec lenteur sous le vent,\n sous le soleil. Des nuées tristes chevauchent dans des ciels\n tourmentés; ou bien c'est le temps des lumières nacrées, trans-\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1832, "texte": "736                         DURENDAL\n\n\nparentes, claires comme une eau de source qui coule. On sent\nque les feuillages encore verts prendront bientôt à l'infini\ncomme une douceur blonde. Et les ramasseuses ds châtaignes,\nqui chantent dans les bois, pour accompagner et charmer le tra-\nvail, leurs plaintives et graves mélopées paysannes, plus que\ntout le reste disent que l'an est au déclin, que l'action des sèves\nest assoupie, et que le vent qui passe doit sentir la verdure\nfanée...\n \" De tous cependant, l'automne champenois, automne du peu-\nplier, est le plus bel automne. La plaine, aux endroits d'arbres,\nest couleur de jonquille, ou d'un jaune plus pâle, ou d'un vert\njaunissant. On dirait, dans l'obscur si tôt venu des soirs si tôt\ntombés, que tout le paysage est couvert de fumée; mais la fumée\nest bleue sur les collines et dorés sur les bois, et l'or et l'azur\nsont eux-mêmes si délicatement nuancés que le paysage est\nempreint d'une grâce souveraine, inégalée en toute autre\nsaison.\n    Dans la forêt, même en Champagne, octobre est encore\ncapricieux. C'est une vapeur qui traîne, une tache, un point,\nune île ronde, un piquet de clinquant dans du feuillage vert;\nmais la fête de lumière est déjà et de toutes parts commencée;\net la clarté des sous-bois est à la fois éclatante et tamisée comme\ncelle qui tombe des vitraux.\n    Patience! quelques jours encore, quelques gelées, et l'automne\n aura pris, à tout l'horizon des plaines crayeuses, sa teinte de\nblé mûr et tout l'enjôlement de sa mélancolie. Puis ce sera pour\nde longs mois le règne obscur de la tristesse et du silence, de\n l'hiver et de la mort...\n    En attendant, que nous goûtions du moins avec sagesse,\ncomme le jour nous y convie, l'automne et son charme un peu\ntriste.\n                                                  JEAN   NESMY.\n  Octobre 1908.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 737, "page_fin": 739, "titre_corps": "La Route dans la Montagne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Prosper Roidot", "ancre_debut": "La Route dans la Montagne I Au ciel le Tremble d'or", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 886, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1616, "texte": "La Route dans la Montagne\n                           I\n\nAu ciel le Tremble d'or que forment les nuages\njaillit du long brasier d'un soir sur la forêt.\nCette heure change et vit comme un jeune visage\net le village meurt d'un grand plaisir muet.\nPlus rien sinon nos voix et près de leur paresse,\nagile bruit fuyant, la fontaine où tantôt\ntout le ciel a sombré lorsqu'y buvait    Tristesse,\npour y goûter le vent, la chaude nuit et l'eau.\nJe me penche à mon tour. L'ombre de la lumière\nest demeuré un fonds rapide et prête à fuir.\nQuand les champs bleuiront l'aube va la cueillir\npour la planter vivante au milieu de la Terre.\nLe Tremble d'or s'éteint. L'écorce blanche fuit\net bondit la ramure aux ombres       entraînée.\nTremble, le vent s'émonde et dans la ronde nuit\nsa serpe fait jaillir le sang de la journée.\n\n\n                           II\n\nL'épervier a heurté le vitrail aux plombs noirs.\nEglise. Le matin s'enchevêlre de soir.\nL'orage va bondir et les collines vertes\nsont comme des troupeaux obstinés et inertes.\n« Maintenant Il s'abaisse afin de boire l'eau\n» du torrent des douleurs ». Ce dieu est son dieu. Ce jour\nbrûle d'un soleil d'acre et le blanc vol d'oiseaux\ndes prières va finir vers des Trieux     d'amour.\nLes longs toits violets et les longues   fontaines\nabsorbent du silence. Un troupeau qu'on emmène\nbouge sur la hauteur et la chaleur      s'attache\ncomme un peuple de taons aux fronls mornes des vaches.\nOn murmure à l'autel. Ce pays voit la vie\ndans l'ombre des recoins de ce temple et l'envie\nde vivre et de partir est dans cette âme où fuit\nl'alouette des blés des Ave pleins de nuit.\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2204, "texte": "738                           DURENDAL\n\n\n       Un coup de vent dehors. Je sens bien que le don\n      de cette heure pour moi s'alourdit     d'abandons.\n      Je découvre et je nais. Le monde est plein de fête\n      et ma vie un instant est une foi complète.\n       Oppressant et sans air, tout le malin    frémit.\n      L'azur noir d'ouragan sur l'église a bondi.\n      Le jour est pantelant. Oh, vieille religion !\n      fait jaillir d'ouragan de jeunes   convictions.\n\n\n                                 III\n\n      Le jour rentre sous bois. Le soir monte au village.\n      Il est cette lumière autant que cet ombrage.\n      Il est aux mains du Pauvre et ce pauvre trésor\n      se partage entre nous. Bouvier pensif il sort\n      de la cabane basse et siffle On entend trotter\n      Les bœufs qui ont pillé les granges de l'été.\n      Et c'est le soir. Le soir est pauvre et beau et digne.\n      De son bâton noueux parfois il fait un signe\n      vers la tiède verdure et répondent des voix.\n      Il porte dans sa chair le fardeau d'une foi\n      belle et sans réflexions et l'ombre du village\n      s'allonge pour le suivre aux mornes        pâturages.\n      Oh, Pauvre, c'est l'instant, prenez pnr la montagne\n      le chemin qui conduit de Fagnolle à Matagne.\n      On vous attend déjà et l'ombre du jardin\n      s'oriente vers où naît votre poignant     destin.\n      Soyez donc avec nous. Voici des fruits, de l'eau,\n      le pain des paysans, la paix de cet enclos.\n      Vous êtes attendu. Les propos vont se taire,\n      car les mois les meilleurs paraissent     téméraires\n      devant votre sourire et près de l'éloquence\n      que nos cœurs ont trouvé dans votre ardent silence.\n      Vous êtes le grand Pauvre égaré dont l'appel\n      montera de notre ombre aux matins        éternels\n      lorsque du blé profond des astres immobiles\n      la source jaillira dont s'inonde     Évangile.\n\n\n                                 IV\n\n      Tristesse, vous aurez ses yeux et vous aurez\n      ses mains. Sur vous on verra glisser le regret\n      comme un vol arrêté déjà prêt à reprendre\n      une fuite en triangle et dont naîtrait la cendre\n      d'un peu d'ombre accouplée à cet      argeniement\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1683, "texte": "            LA ROUTE DANS LA MONTAGNE                          739\n\n\nqu'arrachent    à l'azur les ailes en fuyant.\nVous vous amuserez des mouvements         alertes\ndes petits lézards bruns entre les pierres    vertes;\nIl ne sera pas tard, jamais il n'est très lard\ndans ce pays où rien ne parle de départ,\net nous restons ici regardant si Novembre\nn'est visible déjà dans le frisson des Trembles.\nNous sommes bien d'ailleurs... Voici le chemin blanc,\nla pente, la forêt, le village. On entend\nla faux. Une hirondelle fuit. En plie monotone\nles noirs genévriers dressent leurs petits cônes\ncomme un peuple de nains chassé de la forêt.\n Qui parle de très tard, qui parle de regret?\nIl faut aimer l'instant ; que la colombe craigne\n le rapace épervier nu que son aile saigne\nsous l'attaque perfide, il n'importe elle vit\n et son bonheur luira pendant tout       aujourd'hui.\n L'ombre ne meurt jamais de l'éternelle      Amante.\n Elle est là dans l'odeur salutaire des menthes,\n dans la mousse où l'on voit les fourmis     s'agiter\n dans le lit desséché du ruisseau que l'été\n a bu comme un faucheur boit à la cruche ronde,\n elle joue à nos pieds, elle couvre le monde.\n Tristesse, vous aussi vous êtes dans cette ombre\n et vous êtes contente et pourtant un grand       nombre\n des vôtres n'ont pas su discerner ce bonheur\n dont la source filtrait pour tous de votre cœur.\n Mais laissez donc cela, ne pensez à ces choses,\n Il faut chercher longtemps pour vous savoir la cause\n de cet amer plaisir inondé de soleil\n que vous gardez pour ceux qui suivent vos conseils.\n\n                                             P R O S P E R ROIDOT.\n\n  5/12 août 1906.\n\n\n\n\n                          *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 740, "page_fin": 749, "titre_corps": "Aspects de la Nature et de la Cité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "X…", "ancre_debut": "Aspects de la Nature et de la Cité A M. CHARLES BULS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 889, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2028, "texte": "Aspects de la Nature et de la Cité\n                                               A M. CHARLES BULS,\n                                      le dernier défenseur du Parc de Bruxelles.\n\n                                  I\n\n                IL est un ordre de beauté d'un caractère particulier,\n                   capricieux et hautain. En ces temps où, chaque\n                   jour, l'irréalisable voit restreindre son domaine,\n                   il demeure aussi rebelle aux combinaisons pré-\n                   conçues, aussi farouche et aussi libre qu'aux âges\n                   où sa seule fantaisie réglait l'aspect du monde.\n                   Même! l'atteinte humaine le tue et la volonté\n                   demeure incapable de lui rendre la vie;.— ou,\ns'il ressuscite, c'est par sa propre force, quand nul ne t'espérait\nplus. Mais, sourd à l'appel de l'homme, il le suit, lui, dans ses\nœuvres, s'y impose alors qu'on ne l'attendait pas, — ou bien,\navec l'aide du Temps, son vieux complice, évoque en elles,\nentre les pierres et les couleurs, ou autour d'elles, dans les\naspects du ciel, des plantes, des eaux, dans la nature ou dans la\nvie matérielle et psychologique des cités, une harmonie pro-\nfonde, sans cesse modifiée mais toujours émouvante, parce qu'elle\nest toujours spontanée et vraie. Dans l'ordre moral, il corres-\npond à l'originalité, à la candeur, à l'ingénuité, a toutes ces\nmanifestations inconscientes de l'âme, dont les signes extérieurs,\nfrappant de respect la foule, deviennent, intentionnels et imités,\naussitôt burlesques et repoussants. — C'est, dans la nature\ncomme dans la cité, le Pittoresque.\n                                 *\n                                * *\n   Les artistes, les poètes, les rêveurs, aiment d'instinct le pit-\ntoresque, non seulement pour sa beauté intrinsèque, mais parce\nqu'ils y trouvent ce « romantisme » qui, malgré l'évolution des\nidées, conserve tout son prestige pour ceux dont la pensée ne\ns'arrête pas à l'extérieur des choses. Pour tous ceux-là, le pitto-\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "             ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                      741\n\n\nresque recele tout un monde de pensées, de symboles et.d'images\nque la fréquentation..d'un site, loin d'en diminuer le nombre, ne\ncesse de multiplier et d'approfondir : leur rêve obscur d'har-\nmonie intégrale se trouve réalisé l à ; cette candeur du paysage\napaise leur rancœur des mensonges sociaux; le pittoresque ali-\nm e n t e le sentiment, comme les: émotions, intimes dont il égale\nla sincérité; et les beautés, qu'il réalise par la ruine m ê m e de\nl'œuvre h u m a i n e élèvent contre nos choquantes prétentions, de\npérennité, une raillerie vengeresse, dont les ans accentuent de\nsourire muet,\n   Les gens \" pratiques \" au contraire, positifs (nous entendons\nde tempérament : on peut être ingénieur, commerçant, et être à\nlà fois sensible à l'au-delà des choses), ont rarement le sens du\npittoresque. L e u r idéal esthétique se fonde essentiellement sur\nle vouloir et l'effort h u m a i n s ; ils restent hostiles et fermés aux\nbeautés qui s'affirment en dehors de ces forces, les dominent et\ns'alimentent souvent à la destruction de leurs ouvrages.\n   Cette opposition se retrouve m ê m e dans les caractères natio-\nnaux pris dans leur ensemble. L e s races anglo-saxonnes parais-\nsent moins sensibles que les races germaniques aux séductions\ndu pittoresque. L e u r jouissance esthétique e m p r u n t e plus volon-\ntiers à l'art et à l'ingéniosité, de l'homme ses. éléments raffinés;\nla passion du voyage, de l'ascension, de la découverte, y semble\ninspirée davantage p a r l a curiosité de voir et de constater que\npar celle de sentir. Mais les Allemands, chez qui là renaissance\nde la poésie et d e la tradition populaires provaqua, dès le début\ndu XIXe siècle, une merveilleuse efflorescence: du sentiment de\nla Nature et chez qui les m y t h e s symboliques des forces élémen-\ntaires traversent la littérature et l'art tout entiers, — les Alle-\nm a n d s ont conservé, jusqu'à ce jour, un sens profond du pitto-\nresque.\n   L a nature, là, est comprise, aimée, adorée. A ses moindres\ncaprices, à ses plus modestes parures, on attache u n e admira-\ntion compréhensive, un religieux respect. L à , le culte de la\nbeauté naturelle et pittoresque est un des attributs les plus\nimposants et un des aliments les plus solides du sentiment\npatriotique, d'un patriotisme sain ainsi matérialisé, objectivé\ndans les aspects de la terre patriale.\n   Et chez nous?\n                                    *\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "742                                    DURENDAL\n\n\n   Il serait fastidieux de rééditer les doléances coutumières sur\nles dévastations de tous genres opérées, par bêtise ou par impré-\nvoyance, parmi les beautés naturelles de notre petit pays qui\nréunit, de la montagne à la mer, les aspects les plus variés de\nla nature. Des plumes plus autorisées y ont inutilement dépensé\nleur talent. Les efforts généreux de la Société pour la protection des\nsites viennent bien tard, les plantations des Amis des arbres assu-\nrent de nos arrière-neveux l'ombrage. Nous, nous aurons dû\nassister au saccage méthodique de nos bois pour l'établissement\nde champs de courses, de routes, larges comme des boulevards,\npour les automobiles. Et l'on continue toujours. Aucune partie\nboisée ne semble assurée de la conservation, si ce n'est dans les\ndomaines et parcs de ceux mêmes qui inspirent, ordonnent ou\norganisent ces massacres, tout en se gardant de les laisser perpétrer\nchez eux. Tout semble se liguer pour l'œuvre néfaste des outrages\nà la nature. Des concessions industrielles ont gâté successive-\nment une quantité de paysages. Les rustres d'une édilité villa-\ngeoise demeurent libres d'abîmer, pour des années ou pour\ntoujours, par des coupes de bois ou autrement, des sites connus,\nsignalés, sous le joyeux prétexte qu'ils sont compris dans les\nlimites de leur commune, sans qu'aucune réserve ne semble\nlimiter le pouvoir de ces organismes composés de paysans\ninaptes à apprécier la valeur des beautés naturelles qui les\nentourent ; — et les travaux d'utilité publique accentuent\nsouvent le désastre (1).\n  Notre intention n'est pas d'insister sur ces constatations déso-\nlantes, de répéter des récriminations tardives et, à divers titres,\noiseuses. Il est trop clair, par exemple, qu'entre la conservation\n\n  (1) Deux exemples seulement, concernant ces deux derniers points, empruntés tous deux\nau pays de le Semois, — ce joyau liquide de nos Ardennes. Dans la jolie vallée de Cugnon-\nMonehan, un pont réunit, par-dessus la rivière, les deux localités jumelles. Pour les\nmatériaux, la pierre du pays semblait toute indiquée : que dire du hideux insecte métal-\nlique accroupi d'une rive à l'autre?— A une demi-lieue de là, le Chemin qui, à travers des\nSites adorables. conduit d'Auby à Doban le long de la Semois, traverse par une fissure un\nrocher plongeant à pic dans la rivière : c'est la « Roche-Percée ». Les épais taillis cou-\nvrant toute la montagne ombrageaient ce coin, lui donnaient un charme particulièrement\nrustique et mystérieux. Mais il y a trois ans, on pratiqua de ce côté ces coupes de bois-\ntaillis effectuées par les communes à des interval les déterminés par les règlements, — sans\nautre garantie, au point de vue pittoresque, que la jugeotte des gardes forestiers. La Roche-\nPercée ne fut pas épargnée : sa verte parure disparût sous la cognée et le rocher apparut\ndénudé, banal, presque laid, abîmé pour ries années. Et comme nous nous informions de\nla valeur approximative du taillis ramassé en cet endroit là : \" Deux ou trois francs! \" fut\nla réponse.\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "               ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ               743\n\n\n dès spacieuses vallées, des bois profonds, des majestueuses\n drèves de jadis et, d'autre part, les intérêts de la grande\n industrie, ceux du turf ou ceux des automobilistes justement\n soucieux de restreindre au minimum les chances d'abordages\n fâcheux, la lutte n'est pas égale, pour cette raison que les défen-\n seurs de la nature ne se recrutent généralement pas parmi les\n classes excellemment dites « dirigeantes ». Nous voudrions sim-\n plement formuler quelques remarques concernant des dévasta-\ntions du même genre, mais bien autrement affligeantes, en ce\nsens que ce ne sont pas des cas de nécessité ou d'utilité plus ou\n moins plausibles, mais bien le culte de la nature elle-même qui\nsert de prétexte aux outrages qu'on lui fait subir.\n   Nous entendons l'arrangement, l'aménagement des beautés natu-\nrelles conservées jusqu'à nos jours, à proximité des grandes\nvilles, grâce à quelque concours de circonstances pour ainsi\ndire providentielles et que les combinaisons ingénieuses,\nsavantes, le « bon goût » des spécialistes ont gâchées pour\njamais.\n   Les exemples ne manquent pas ; ils se présentent d'eux-\nmêmes à l'esprit. Bornons-nous à rappeler l'un des plus récents,\n1' « arrangement » de la jolie vallée qui s'étendait, à Groenen-\ndael près Bruxelles, entre la chaussée de Tervueren, la ligne\ndu chemin de fer et la route de Hoeylaert.\n   Le site, naguère, était exquis.\n   Un chemin sinueux, amorcé à la naissance de la chaussée,\nprès du pont du chemin de fer, y menait sous le couvert de la\nhaute futaie. Au bas, c'était un ravissement. Le chemin, inégal,\ncapricieux, courait lelong d'une prairie demi-marécageuse, qu'il\nourlait de ses méandres. Dans la prairie, la végétation folle,\ndiaprée et luxuriante propre aux terres grasses et humides, et\ndont les fraîches couleurs s'enlevaient vivement sur le fond\nsombre des bois touffus d'alentour. L'ensemble charmait par\nson caractère essentiellement spontané, naturel, « fortuit »,\nc'est-à-dire pittoresque...\n   Ce laisser-aller de la nature, dans un pays civilisé, à\nproximité d'une capitale, près d'un champ de course haut\ncoté, ne pouvait être plus longtemps' toléré; les géomètres,\nfontainiers, jardiniers, ceux qui sont les costumiers et les\ncoiffeurs du paysage, furent chargés d'y mettre bon ordre,\net ils procédèrent avec célérité et décision. L'endroit fut rendu\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": " 744                         DURENDAL\n\n\n accessible aux voitures, à l'aide d'une large route savamment\n inclinée. Au bas de cette route furent branchés des chemins\n plus étroits, soigneusement nivelés et cendrés, que des poteaux\n nombreux et corrects réservèrent aux piétons. A ces chemins\n correspondent, de l'autre côté du val et venant de la nouvelle\n gare, d'autres chemins en courbes, en lacets ou tournant autour\n de parterres ovales (sic!) dessinés à même le bois ( il y en a\n même un qui aboutit à un large escalier pareil à 1' « escalier des\n Géants »; dans le Tour du Monde). — Mais tout ceci n'est-rien\n encore; la partie la plus réussie de ce beau travail est lefond\n même du val.\n    Les roseaux, les herbes folles, toute cette végétation luxu-\n riante, mais mal disciplinée, fut soigneusement extirpée et rem-\n placée par des pelouses plus protocolaires, au gazon ras tondu,\n les eaux qui vagabondaient dessous canalisées pour alimenter\nune série de pièces d'eau, propres comme des bassins de natation,\n découpées avec netteté au milieu des pelouses. L'eau passe de\n l'un à l'autre de ces petits étangs disposés en gradins et dont les\n courbes élégantesont la variété pénible des choses uniformes\n dépareillées avec application. L'un d'eux baigne même une\npetite île ovale, dont la surface gazonnée et régulièrement\n bombée supporte six petits arbres souffreteux. (Oh! ces petits\n arbres dans le cadre somptueux d'alentour!) On songe aux\n prairies, baignées de lacs de confiture, du gâteau de noces de\n Madame Bovary...\n    Dans une de ses pages les plus cinglantes, le caricaturiste\n allemand Oberdoerffer a montré quelque chose de semblable :\n un lac romantique, dans un site agreste, puis le même paysage\n dix ans après, arrangé, brossé, peigné pour le tourisme sélect,\n pour la villégiature élégante, pour les exigences de nos sys-\n tèmes compliqués de déplacement. Il fallait voir!...\n    Le plus curieux, c'est qu'on a laissé intactes les forêts d'alen-\n tour. Ces petits étangs de jardin anglais dans ce cadre\n somptueux, c'est comme une collection de journaux de\n mode dans une reliure de Gascou, Dusseuil ou Bozérian,\n  comme de la verroterie de bazar enchâssée dans une ciselure\n  de Benvenuto !\n    Au surplus, si la forêt a été respectée, on s'est rattrapé\n  sur la chaussée de Tervueren elle-même, dont — afin,\n  sans doute, d'ombrager les accotements — on a bouché la\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "                   ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                                  745\n\n\n perspective majestueuse en y plantant une double rangée de\n marronniers (1).\n    Les mêmes, observations s'appliquent à des sites plus proches\n de la ville, partant, plus fréquentés et plus modifiés, sans que\n cependant, jusqu'à nos jours, une transformation radicale et\n « synchronique » leur eût enlevé leur caractère propre, c'est-\nà-dire leur pittoresque ; — telle la vallée de Josaphat à Schaer-\n beek. On ne pouvait évidemment, après la reprise de. la pro-\n priété qui en occupait l'entrée, laisser le tout en l'état; mais il\n aurait fallu tout au moins tâcher de conserver à l'ensemble son\n charme idyllique et sa très particulière poésie : on en a fait un\n jardin anglais, une réclame d'horticulteur.\n    Gomme le vallon de Groenendael, cela est propre, ingénieu-\n sement conçu et soigneusement réalisé, gracieux, joli, flattant\n l'œil comme ces jardins éphémères créés en une nuit devant les\n péristyles en staf des expositions : ce n'est plus « beau » au sens\n profond, poétique du mot, surtout cela n'émeut pas, parce que\n c'est trop arrangé, voulu...\n    Tel a été le sort de la plupart des sites pittoresques des envi-\n rons de Bruxelles — sauf, bien entendu, ceux que protègent\n les clôtures de la propriété privée, comme les bois de la campagne\n Daden qui, sur le versant sud de la vallée de la Senne, demeurent\n comme un îlot de verdure au milieu de la banlieue banale.\n S'il en reste encore quelques autres, c'est que les hautes\n influences qui règlent les aspects de la patrie ont passé à côté,\n ou par l'effet d'une négligence que l'on ne peut tarder de répa-\n rer. Ainsi des étangs de Rouge-Cloître, à Auderghem. Le\n deuxième a déjà été « corrigé ». Mais les rives du premier con-\n servent, avec leur frémissante parure de roseaux, de ces irrégu-\n larités qui irritent l'œil des gens de goût ; des peupliers restent\n plantés au beau milieu du chemin qui les longe, envahi par le\n gazon, semé de cailloux et accidenté de ces dos d'âne particu-\n lièrement détestés des cyclistes, motocyclistes et automobilistes.\n Cela ne peut durer : déjà un restaurant élégant s'est installé\n dans les bâtiments du cloître et un gigantesque phonographe\n\n  (1) Pour juger de l'effet, il suffit de comparer le tableau avec celui de la chaussée vers\nMont-Saint-Jean, de l'autre côté du pont, laissée, elle, intacte. On peut, par la même\noccasion, comparer aux petits étangs artificiels celui situé de ce côté-là et qui, à l'heure\noù nous écrivons, garde encore à peu près son caractère. Le rapprochement est éloquent\net peu en fareur des arrangements signalés.\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "746                          DURENDAL\n\n\nglapit aux échos d'alentour la chansonnette à la mode. Mais ce\nn'est qu'un commencement. Qu'on arrache ces roseaux, qu'on\néquarrisse ces étangs, qu'une villa moderne remplace, là-bas,\ncet ancien moulin à poudre, dont les vieux murs plongent\nmélancoliquement dans l'eau leur sombre reflet! Qu'on sarcle,\nqu'on égalise, qu'on élargisse, qu'on pave, qu'on garnisse d'un\nruban cyclable ce chemin cahotique, raviné, qui s'enfonce là-bas,\ndans la forêt, vers la source de l'Empereur! Et même, cette\nforêt, qu'est-ce qu'elle fait là? Que d'arbres, que d'arbres!...\n                                 *.\n\n    Certes, le paysage essentiellement naturel n'existe plus guère\n dans nos contrées, même plus loin des villes : ce vieux chemin\n de Groenendael, il a dû être tracé peu à peu; cette prairie,\n c'étaient des pâturages. La physionomie commune de nos vallées\n ardennaises, — les prairies de chaque côté de la rivière, les tail-\n lis escaladant les coteaux, — résulte de l'appropriation aux\n besoins locaux. Mais ces arrangements ne sont pas sortis en\n une fois du cerveau d'un entrepreneur de jardins : des généra-\ntions ont passé là, l'action de la nature y a constamment pénétré\ncelle, non moins lente, tâtonnante, de l'homme, elle a eu le\ntemps de la contrebalancer, de voiler et de faire oublier les vio-\nlences infligées à ses traits augustes... Entre le paysage naturel,\npittoresque, modifié lentement par des générations, par les\nhabitudes de la vie rustique, — et les transformations opérées\npar les spécialistes, il y a la différence qui sépare le mobilier\nfamilier, constitué pièce à pièce, année par année, où les diffé-\nrents âges, les périodes de prospérité et de détresse, les phases\nmême de l'évolution morale, le cycle des affections et des dilec-\ntions ont laissé leurs témoignages muets — et le mobilier de\nstyle acquis en bloc chez l'entrepreneur d'ameublement. Celui-ci\npeut charmer par son bon goût, éblouir par son faste,\nmais sa signification est toute dans cet aspect immédiat. Il est\nirrémédiablement froid, anonyme comme un garni, il peut\nencadrer indifféremment la vie de plusieurs personnalités de\ngoûts vaguement analogues. L'autre, lui, fait plus que plaire,\nil intéresse, révèle, émeut; l'ensemble qu'il compose ne se con-\nçoit pas en dehors de la personnalité qui en a réuni, inconsciem-\nment et à la longue, les divers éléments ; ni le goût, ni l'argent ne\nsauraient suppléer à cette spontanéité et à cette durée.\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2517, "texte": "              ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                747\n\n\n   Or, tous les termes de cette comparaison s'appliquent respec-\ntivement à ces deux aspects du paysage, le paysage naturel, pit-\ntoresque, et le paysage arrangé, artificiel, œuvre de volonté, créa-\ntion intégrale et directe dans toutes ses parties, sans caractère\nautre que son esthétique, sans signification autre que l'amuse-\nment des yeux, sans harmonie autre avec l'ambiance que ses\ndimensions. (Et, ces mêmes rapprochements, nous pourrons\nencore les établir avec le pittoresque urbain.)\n   Cette sophistication de la nature était « normale » aux siècles\noù tout, dans la nature comme dans la société, dans la morale,\nles usages, l'esthétique, était asservi aux lois de la plus artifi-\ncielle convention. C'était l'époque où Carlo Maderno et Dome-\nnico Fontana, Le Nôtre triomphaient dans « l'architecture » des\njardins, — une expression qui évoque avec justesse l'esthétique\nhorticole de ce temps, où le jardin, avec ses tonnelles compli-\nquées, ses ifs et ses romarins taillés en pyramides, en cônes, en\ncylindres, en formes d'animaux, représentait plutôt une vaste\nchambre de torture du règne végétal.\n   Mais les goûts sont changés !\n   Nous avons écouté le mot immortel de Jean-Jacques : « Re-\ntournons à la nature! » Non seulement au point de vue social,\nmais encore dans le domaine de la pensée et du sentiment, un\nimmense désir nous a ramenés vers la nature, source de toute\nvérité tangible. Le terme d' « architecte » de jardin, demeuré\ndans notre langue, y sonne comme un anachronisme. Tous ceux\naujourd'hui qui pensent, tous ceux aussi qui sentent, éprouvent\nl'attraction irrésistible des spectacles de la nature : non la\nnature arrangée, pomponnée, travestie, mais la nature telle\nqu'elle se montre dans les manifestations inconscientes des forces\nélémentaires, dans le pittoresque.\n   Encore une fois, il nous faut bien subir l'action néfaste (à ce\npoint de vue) de la civilisation et du progrès. Dans notre pays,\nles environs même de la capitale ne cessent, depuis vingt ans,\nde nous en fournir des exemples. La vallée de la Woluwe, à son\ndébouché d'Auderghem, a été nécessairement barrée par la nou-\nvelle avenue de Tervueren, y compris le remblai du chemin de\nfer, avec ses enrochements artistiques en simili-chocolat. Il y a\nbelle lurette que la merveilleuse drève de Lorraine, avec sa qua-\ndruple rangée d'arbres centenaires, a fait place à cette voie spa-\ncieuse, propice aux sports de tout acabit, périlleuse au piéton et\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2854, "texte": "748                                   DURENDAL\n\n\n-oûv à travers les nuages d'impalpable poussière blanche,..dans\n la puanteur des automobiles et la pétarade des moteurs à\n explosion, deux rangées d'arbustes rabougris songent au sui-\n cide... La-forêt de Soignes a été éventrée pour l'établissement\n du champ de courses de Groenendael; une hôtellerie somptueuse\n voisine avec le sanctuaire rustique de Notre-Dame-de-Bonne-\n Odeur, un établissement hospitalier s'étale, entre le Fort-Jàco\n et Verrewinkel-lez-Uccle, le long de cette ravissante drève, d'un\n charmé, virgilien, déjà modernement baptisée \" avenue \"\n Foestraat...- Et si nous quittons les. environs immédiats de\n Bruxelles, des transformations plus vastes, plus regrettables\n encore au point de vue de la beauté naturelle, s'annoncent. La\n découverte de la houille en Campine annonce la disparition d'un\n des traits les plus caractéristiques de la physionomie patriale.\n Les dunes de nos côtes reculent graduellement devant l'enva-\n hissement des digues et l'on peut, dès à présent, prévoir, le\n temps où toute la côte belge présentera à l'œil la ligne admi-\n rablement droite et unie d'une digue ininterrompue...\n    Mais si la civilisation, le progrès, l'industrie et mille autres\n causes nous forcent à restreindre sans cesse le domaine de la\n nature, n'est-ce pas une raison de plus pour conserver précieu-\n sement ce qu'ils veulent, bien nous en laisser, pour éviter de\n seconder leur- œuvre sous prétexte d'embellissement et d'arran-\n gement? On le devrait d'autant plus que nous ignorons quelle\n sera, à ce point de vue, la manière de voir et de sentir de ceux\n qui viendront après nous et dont les aspirations vers la beauté\n pittoresque seront peut-être en raison directe de: la peine qu'ils\n éprouveront à les satisfaire. Or, le caractère propre des trans-\n formations qui nous occupent, c'est qu'elles sont irrémédia-\n bles (1) : on peut anéantir en un seul jour L'œuvre pittoresque\n des siècles, mais, dès lors, celle-ci est définitivement rayée des\n aspects du monde, on ne pourra la restituer jamais, jamais;et\n\n   (1) Rappelons à ce sujet un projet de loi, préconisé par M Carton de Wiart, obligeant\nles industriels, maîtres de carrière, etc., qui dans l'exeicice de leur industrie auraient\nabîmé un site, à réparer le dommage. L'intention est excellente et il faut la louer d'autant\nplus qu'elle révèle dès préoccupations trop rares chez le législateur. Mais, à l'examen,\nson utilité apparaît vite contestable. Comment s'y prendrait-on en l'occurrence? Quels\ngazons anglais, quels enrochements artificiels répareraient tels dommages? Ne vaut-il\npas mieux laisser le tout en l'état, dans l'espoir que le pittoresque (dans une de ces mani-\nfestalions inattendues dont nous parlions en commençant) trouve dans les chaînes mêmes\nimposées à la nature le motif d'une parure inédite?\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 938, "texte": "              ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ               749\n\n\navant que la nature arrache au progrès toutes ses conquêtes, une\ncivilisation tout entière doit tomber en poudre...\n   Mais pour que tout cela soit observé, il faudrait plus que les\nvœux ou les indignations platoniques de quelques rêveurs et\nintellectuels, il faudrait que la nation tout entière, et particu-\nlièrement les classes « dirigeantes », fussent pénétrées de cet\namour profond et grave de la nature qui cherche dans celle-ci\nautre chose qu'un simple amusement du regard, vite satisfait\npar quelques lignes élégantes, par une heureuse combinaison\nd'essences, un jeu chatoyant de couleurs; il faudrait' un sens\nplus général du pittoresque, de sa délicate poésie et des émo-\ntions exquises que la nature réserve à ceux qui savent l'inter-\nroger d'un cœur simple et désintéressé.\n\n                                                           X...\n  ( A continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 750, "page_fin": 754, "titre_corps": "Palestrina", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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On nous saura gré de résumer ici les\n                     chapitres les plus intéressants de ce beau livre, dont la\n                     lecture sera souverainement goûtée par les admirateurs du\n                     a prince de la musique ».\n                        L'art de Palestrina n'est pas un début plein de pro-\n                     messes (2), mais l'apogée d'un genre atteignant sa beauté\nparfaite. M. Brenet en décrit rapidement les antécédents. Ce sont d'abord\nles tentatives des déchanteurs, qui s'ingénient à produire des agrégations\nsimultanées de mélodies, empruntant des lambeaux de cantilènes grégo-\nriennes à l'Église, et au répertoire des trouvères et des jongleurs des\nthèmes de chansons amoureuses ou de chansons à boire. Une classifi-\ncation de formes polyphoniques s'établit, parmi lesquelles on note le\nmotetus et l'organum. Les voix du motetus chantent toutes un texte différent;\nc'est la forme préférée des dilettantes à cause de sa subtilité. Dans l'organum\nle texte est le même à toutes les voix. L'une et l'autre formes sont employées\ndans l'art profane et dans Tart religieux. Les compositeurs ne se préoccupent\npas encore d'inventer leurs mélodies. L'effort personnel de leur art est dans\nl'utilisation des fragments d antiennes et de chansons, selon les procédés du\nmorcellement qui conduisent à l'imitation et au canon. Les premiers essais\nsont naïfs et frustes, mais bientôt le sens de la beauté s'affirme, avec l'habileté\ncroissante de la technique.\n   Vers la fin du XVe siècle, tout l'art polyphonique se trouve constitué. C'est\nl'époque du contre-point, avec toutes ses recherches, toutes ses audaces, ses\ngageures étranges, ses problèmes compliqués, « canons enigmatiques, rétro-\ngrades, renversables, jeux bizarres d'artistes livrés à la joie de leur triomphe\nsur les éléments sonores, et qu'il n'y a point lieu de tant railler et réprouver\nqu'on l'a fait, puisque ces singularités se compensent par des trésors de pure\npoésie ». Notons en passant que ces subtilités relèvent plus souvent du métier\nque de l'esthétique ; l'oreille s'intéresse médiocrement à ces jongleries d'écri-\n\n\n (1) Paris, Alcan, éditeur.\n (2) C'est bien a tort que Victor Hugo décerne a Palestrina le titre de « Père de l'har-\nmonie » (Rayons et Ombres).\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "                                 PALESTRINA                                 751\n\nture musicale; il faut même la notation du temps pour en faire apparaître\nl'étrange finesse.\n   L'influence septentrionale fut prépondérante sur le développement de la\npolyphonie au XVe siècle. Les maîtres de l'art musical de celte époque sont\npresque tous Flamands. Parmi les plus illustres, citons Dufay (+ 1474), De\nBusnois (+ 1481), Okeghem (+ 1495), Hobrecht (+ 1506?), de la Rue (?), Com-\npère (+ 1518), Josquin de Près (+ 1521), Brumel (+ 1540?) Arcadelt (+ 1560?),\nWillaert (+ 1502), Goudimel (+ 1572), enfin Roland de Lassus (+ 1594), le\ndernier et le plus grand de tous, contemporain des maîtres de l'école romaine.\nL'école Gallo-Belge fournit des musiciens à la chapelle pontificale et aux\nmaîtrises de toutes les cités.\n   Les caractères qui distinguent les polyphonistes flamands se retrouvent\ndans l'art des peintres : l'amour du détail minutieux, la virtuosité technique,\nle goût des combinaisons savantes, la joie de la difficulté vaincue. Cepen-\ndant, au moment où les artistes sont assez maîtres de leur métier pour s'élever\nà un idéal plus élevé, et faire servir la musique à l'expression des sentiments,\nil semble que la sève de l'école flamande soit épuisée. L'école romaine, issue\nde celle-ci, achève la glorieuse évolution de la polyphonie, en y apportant\nses précieuses qualités de race : le génie de la simplicité classique, le sens\nde la beauté, le souci de traduire l'émotion plutôt que de résoudre des pro-\nblèmes.\n   Et ceci n'est pas aussi contradictoire qu'on pourrait le penser avec la frivo-\nlité des premiers musiciens de l'Italie, délaissant l'appareil savant de la\nmusique du nord pour les divertissements des frottolistes. Les frottohs étaient\ndes compositions populaires très simples, écrites à trois ou quatre voix, la\nmélodie supérieure pouvant être exécutée sur le luth. L'art des frottolistes\nrecherchait avant tout le plaisir naturel que procure la musique même aux\nignorants. Si les Septentrionaux prisaient surtout les combinaisons savantes,\nles Italiens étaient plus sensibles au charme de la mélodie. Faut-il leur\ndonner tort? D'ailleurs, avec le progrès de la culture musicale, la naïve frot-\ntole donnera naissance à cette exquise forme d'art profane qu'on appelle le\nmadrigal.\n   Giovanni Pierluigi naquit à Palestrina, bourgade située sur un revers de\nl'Apennin, à 36 kilomètres de Rome. La date de sa naissance est contestée.\nLes historiens ont varié entre 1514 et 1529. M. Brenet se rallie, sauf infor-\nmations ultérieures, à la date de 1520 proposée par M. Haberl.\n   Peu d'événements marquent la carrière de l'illustre musicien romain. Après\navoir reçu, probablement à Rome, les premiers enseignements de son art, il\ndevient maître de musique du chapitre de Saint-Agapit dans sa ville natale,\nle 28 octobre 1544. En septembre 1551 il est appelé au poste de maître de la\nchapelle Julia (basilique de Saint-Pierre), à Rome. Le 13 janvier 1555,. par\nmotu proprio du pape Jules III, il est admis dans le corps des chanteurs de la\nchapelle pontificale, la célèbre Sixtine. Jules III meurt moins de trois mois\naprès. Son succeseur, Marcel II ne règne que vingt-deux jours (six semaines,\nselon M. Brenet, ce qui est inexact).\n   Paul IV lui succède. Ce pape de mœurs rigides entreprend un certain\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3229, "texte": "752                               DURERDAL\n\n\nnombre de réformes, dont Palestrina fut la victime. Le 30 juillet 1555, : il est\nrayé de la chapelle pontificale, on ne sait pour quels motifs. Le 1er octobre\nde la même année, il devient maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran. Ce\nposte avait été occupé peu d'années auparavant par Roland de Lassus. Il le\nquitte le 1er mars 1561 pour la direction de la chapelle de Sainte-Marie-\nMajeure, qui lui assurait des appointements plus élevés. Il y demeure pen-\ndant dix ans.\n   En avril 1571 il redevient maître de la chapelle Julia. C'est, vers cette\népoque qu'il noua des relations suivies avec saint Philippe de Néri. Animuc-\ncia, son prédécesseur à la chapelle Julia, avait inauguré sous la direction du\nsaint prêtre le genre musical qui donna naissance à l'oratorio. Le nom même\nest un souvenir de son origine. Il était naturel que Palestrina remplaçât le\nmaître défunt à l'Oratoire de Saint-Philippe. Entretèmps, il entreprit des\ndémarches pour se faire nommer membre de la chapelle pontificale; elles\néchouèrent devant les volontés réformatrices de Sixte V.\n   Il mourut dans la matinée du 2 février 1595, assisté par saint Philippe de\nNéri, dont il était l'ami et le collaborateur dévoué.\n   Cette vie paisible et laborieuse ne fut traversée par d'autres épreuves que\nles deuils de famille. De la part de ses contemporains il fut l'objet d'une pro-\nfonde vénération. On le reconnaissait comme le plus grand musicien de son\ntemps. Tous les musiciens de Rome et une multitude de gens du peuple asis-\ntèrent à ses funérailles. Sur la plaque de plomb fixée au couvercle de son cer-\ncueil on grava cette inscription glorieuse :\n\n                      Joannes Petrus Aloyisius Prœncstinus\n                               Musicœ Princeps\n\n   L'œuvre de Palestrina est des plus considérables : quatre-vingt-treize messes\n (dans l'édition complète de Beitkopf et Härtel), et plus de quatre cents motets.\nL'édition complète en donne cent trente-neuf ; il semble que M. Brenet\nconfonde sous la dénomination de motets leslivres de lamentations, d'hymnes,\nd'offertoires, de Magnificat, de litanies, de madrigaux spirituels, de psàumés de\nvêpres. La production profane est relativement restreinte : deux recueils de\nmadrigaux à quatre voix et un recueil de madrigaux à cinq voix.\n   Les compositions religieuses donnent lieu à d'intéressantes observations.\nPalestrina observe fidèlement la règle que les cinq parties de l'ordinaire de\nla messe soient composées sur un seul et même thème. Celui-ci peut avoir\npour origine soit le chant grégorien, soit le chant populaire, soit une com-\nposition de musique polyphonique. On s'étonnera peut-être de ce que Pales-\ntrina, comme ses devanciers, ait emprunté l'idée musicale de ses messes à\nquelque chanson profane, et cela au moins jusqu'en 1582, daté de sa seconde\nmesse sur le thème de l'Homme armé. Il y a même des critiques qui arguent\nde ce fait pour nier le caractère essentiellement religieux de la polyphonie du\nXVIe siècle (M. Saint-Saëns, je pense, est du nombre de ceux-ci). L'équivoque\ndisparaît si l'on tient compte des faits suivants. D'abord on se trompe en\npensant que la voix chargée dans le chœur de la mélodie en faisait entendre\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "                                   PALESTRINA                                    753\n\n\nnon seulement le thème mais aussi les paroles. Cela fut vrai parfois, lorsque\nl'emprunt était fait au chant grégorien, par exemple dnns la messe Ecce sacer-\ndos magnus. Encore renonça-t-on de bonne heure à cet usage. Mais on aurait\ntort de l'étendre aux thèmes d'origine profine. En effet, malgré le grand\nnombre de messes construites sur le thème de l'Homme armé, on ne connaît pas\nles paroles de cette célèbre chanson, pour la bonne raison qu'aucun compo-\nsiteur ne les a conservées dans son œuvre. Il est vrai qu'une fois Palestrina\nécrivit, sous les paroles d'un Agnus Dei, le texte de la chanson qui lui en\navait fourni le thème (je suis déshéritée...), non pour que les chanteurs\npussent les faire entendre, mais vraisemblablement par vanité d'artiste.\n    Il faut considérer en plus que le thème profane, dans l'œuvre sacrée, n'est\nqu'une matière en elle-même in lifférente, et que son expression résulte de la\nmanière de l'employer, et de la vie que l'artiste lui communique Souyent,\nd'ailleurs, il est transformé au point de devenir méconnaissable. C'est ainsi\nque M. Haberl a cru voir dans le thème de la Missa quarta un fragment gré-\ngorien, alors que cette messe est en réalité construite sur la chanson de\n l'Homme armé.\n    Il est m o n o s t a b l e que sous le rapport de l'inspiration religieuse et de la\nconvenance avec la liturgie, Palestrina réalise un progrès notable sur ses\ndevanciers, sans en excpter Roland de Lassus. Il y a dans les œuvres de sa\nmaturité une beauté simple et grave, une sérénité, une émotion contenue qu'on\nne trouve pas à ce degré dans la polyphonie trop savante et trop curieuse\n des jongleurs septentrionaux. On ne peut méconnaître ici l'influence des\ncourants de réforme si puissants dans l'Eglise, vers la seconde moitié du\nXVIe siècle. Il est même curieux de constater comment la réaction du senti-\nment chrétien contre le sensualisme de l'art paganisant se manifesta surtout\n dans la musique, alors que, dans les arts plastiques, elle ne put enrayer le\nfatal glissement de la décadence. La génération des grands peintres et des grands\n sculpteurs était éteinte quand l'Eglise romaine se ressaisit de son engouement\n pour le soi-disant humanisme, mais ce que ni Raphaël, ni Michel-Ange ne\n purent exprimer par le pinceau et le ciseau, Palestrina, Vittoria, Allegri le\n  diront dans leurs chants impérissables.\n     Comme il arrive souvent aux grands hommes, selon la loi commune, la\n  postérité n'a pas manqué d'exagérer l'influence de Palestrina sur les destinées\n  de la musique religieuse. L'histoire s'embellit de la légende. On raconta donc\n  comment les Pères du Concile de Trente, indignés par les écarts profanes de\n  la polyphonie sacrée, auraient songé un instant à la bannir de la liturgie. Ils\n  consentirent cependant à une dernière épreuve. Une commission fut instituée,\n  qui invita le corps des chanteurs pontificaux à exécuter trois messes, après\n  l'audition desquelles serait prononcée sur l'art musical un décret d'exil ou\n  d'admission dans le culte catholique. Pour cette épreuve décisive, Palestrina,\n  enflammé d'une sainte ardeur, écrivit trois messes, parmi lesquelles la célèbre\n  messe du Pape Marcel, trois chefs-d'œuvre, qui, en remplissant d'admiration\n  les juges, sauvèrent la musique religieuse d'un péril de mort. Cette histoire\n  édifiante, lancée par Baïni, fut acceptée sans contrôle, jusqu'au moment où\n   M. Haberl, en publiant ses recherches aux archives pontificales, en montra le\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1240, "texte": "754                                     DURENDAL\n\n\ncôté légendaire. La vérité historique se réduit au fait très simple que le\n28 avril 1565 les chanteurs de la chapelle pontificale interprétèrent quelques\nmesses devant une commission de cardinaux, « pour juger si l'on en compre-\nnait le texte, ainsi que le souhaitaient leurs Eminences ». Ces deux lignes d'un\nrapport officiel sont l'origine de la fameuse légende. Le nom de Palestrina n'y\nest pas mentionné (notons qu'il ne faisait pas même partie du collège des\nchantres). Il se peut que parmi les messes présentées à l'essai il y en ait eu une\nde lui; mais cela n'est encore qu'une conjecture.\n   M. Brenet réduit aussi à ses vraies proportions la part prise par Palestrina\ndans le remaniement du plain-chant, tentative malheureuse qui aboutit à la\nfameuse édition médicéenne, « le monument commémoratif d'une des plus\ndésagréables entreprises dans lequel le Saint-Siège ait jamais été im-\npliqué » (1).\n\n                                                                          F.   VERHELST.\n\n\n\n\n  (1) P.- WÀG-NBR : Histoire d'un livre de fi/ain-c/iant,.'dans'là .Tribune de' Saint-Cer'vais,\nt. xi,, i903,,pp. 3.41/373.                                                    .:.'.\".:.!.:\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 755, "page_fin": 757, "titre_corps": "Théodore T’Scharner", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Il s'y était cantonné\n                 dans l'étude des aspects de la Flandre, ces\n                 somptueuses pâtures du Veurne-Ambacht, et\n                 des motifs maritimes que lui fournissait la côte\ntoute proche.\n   Si T' Scharner résidait chaque année à Bruxelles, en séjour\nhivernal et un peu mondain de quelques mois, c'était seulement\nune manière de distraction et de congé qu'il prenait, mais bien\nvite il réintégrait son home de Furnes, son cher « Old House »,\nvieux logis vaste et exquis de paix provinciale. En avant une\ncour spacieuse flanquée sur trois de ses côtés de constructions\nrevêtues de plantes grimpantes, en arrière un jardin moutonnant\nde fleurs se clôturant à la limite du territoire citadin, le\nlong des anciens remparts alignés de vieux ormes au delà\ndesquels se prolongent les campagnes coupées de canaux et\nde fossés.\n   T' Scharner était un habitant notorié de Furnes. Sa profes-\nsion de peintre lui faisait une célébrité locale. On l'y saluait\ntrès bas, pour son art et ses succès, conquis du temps qu'il par-\nticipait encore activement aux expositions, mais aussi pour sa\ngentilhommerie, pour la bienfaisance que lui et les siens\npratiquaient — comme l'hospitalité — de façon large et\ndiscrète.\n   Les matinées, pour le sédentaire artiste, étaient généralement\noccupées par des études non loin de la petite ville ou par des\ntravaux d'atelier. L'après-midi il fallait que la pluie ou le vent\nfissent, rage pour empêcher le landau familial de mener\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2627, "texte": "    756                               DURENDAL\n\n\n     les habitants d' « Old House » jusqu'à la plage de La Panne, à\n     six kilomètres de Furnes. Au temps — si proche encore — où\n     La Panne était agreste et désert, la famille T' Scharner y pos-\n     sédait une vaste cabine sur roues affectée alternativement aux\n     bains de mer et aux arts. Le peintre en retirait chevalet, pliant,\n     boîte à couleurs, pinceaux et vers l'heure du couchant ne se\n     lassait pas de fixer en de rapides études les effets, éternellement\n     changeants de la lumière sur ces espaces et ce vide du ciel, du\n     sable et de l'eau.\n      . C'est ainsi que T'Scharner laisse un immense et précieux\n    bagage d'études fraîches et sincères et très peu de tableaux. Le\n    tableau travaillé en vue de l'exposition et de la vente ne le\n     préoccupait plus. Il faisait de la peinture comme d'autres font\n    de la musique, pour lui-même et quelques amis. Il déchiffrait et\n    interprétait de son mieux des morceaux de nature comme il eut\n    déchiffré et interprété des sonates de Beethoven ou des noc-\n    turnes de Chopin. Le morceau finit il s'en désintéressait.\n        Le Musée de Bruxelles possède un T ' Scharner, paysage\n    mélancolique de fin d'hiver sur les bords inondés de la Meuse.\n    Des arbres graciles s'y penchent devant un ciel gris à peine\n    éclairé d'un peu de bleu froid, c'est une œuvre austère et\n    ressentie. Mais le peintre demeure peu et mal connu de la\n    génération actuelle. C'est chez lui, c'est chez quelques privi-\n    légiés à qui il fourrait sous le bras, au moment du départ,\n    l'étude admirée et commentée au cours de la causerie dans\n    l'atelier, qu'il faut rechercher et découvrir les courts et délicats\n    poèmes — très spontanés — improvisés sur des thèmes de\n    nature. Beaucoup sont délicieux et devraient être choisis et\n    exposés, réunis en manière d'éloquent hommage posthume au\n    maître disparu.\n                                                                P. L.\n\n      Voici l'hommage qu'a rendu au talent de Théodore t'Scharner, notre\n    confrère OCTAVE MAUS dans l'Art Moderne :\n\n      T h é o d o r e T ' S c h a r n e r . — Né à Namur en 1826, le paysagiste\n;   T' Scharner vient de mourir à Furnes, dans la jolie résidence où il avait cou-\n    tume, depuis plus de vingt-cinq ans, de passer en famille tous les étés. Il\n    avait le culte de la mer du Nord, dont la mélancolie s'accordait avec sa nature\n    méditative, d'une aristocratique distinction. Aussi la plage de La Panne et les\n    dunes de Coxyde virent-elles s'écouler toute la fin de sa vie discrète et\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1163, "texte": "                          THÉODORE T'SCHARNER                                 757\n\nrecueillie. Avant de se fixer sur le littoral, il s'était attaché à la Campine lim-\nbourgeoise. Là encore, c'était, sous des ciels mouvants, l'infini des espaces,\nle recul des horizons successifs qui exaltaient son âme. Il fut, aux environs\nde 1875, un assidu de Genck, où se rencontraient alors, à l'hôtel de la\nCloche, dans une confraternelle intimité, Joseph Coosemans, Jules Ray-\nmackers, Théodore Baron, Mlle Louise Héger, Isidore Verheyden. Il exprima\navec bonheur, en maintes toiles, la solitude émouvante de ces régions du\nSilence : la tristesse des grands marais, le sourire des bruyères, la beauté\ngrave des sablonnières ravinées. Sa vision poétique, son amour fervent de la\nnature le signalèrent aux diverses expositions auxquelles il prit part. Et sans\ndoute eût-il pu s'élever plus haut et marquer davantage si sa timidité, sa\nmodestie, son peu de confiance en lui-même ne l'eussent constamment entravé.\nIl n'en laisse pas moins à ceux qui l'ont approché le souvenir d'un artiste\ndélicat, sensible et raffiné, d'un esprit cultivé, d'un caractère droit et géné-\nreux.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 758, "page_fin": 759, "titre_corps": "Henry Stacquet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Chacun\n                     appréciait la droiture affable de l'homme à l'égal des\n                     mérites charmants du peintre.\n                        Bien qu'il fût un haut fonctionnaire de la Banque Natio-\n                     nale et que ses débuts dans l'art furent assez tardifS,\nStacquet, à force de talent et de bonne grâce, avait mis au premier plan\nl'artiste notoire et fait oublier à tous qu'il eût été en somme loisible de\nl'étiqueter « un amateur », épithète désobligeante dont les camarades aiment\naffubler et amoindrir un concurrent par ailleurs nanti du nécessaire, voire\nmême du superflu.\n   Des aquarelles de Stacquet parurent depuis trente ans à d'innombrables\nexpositions belges. Sans se recommencer ou se redire, ses paysages, ses\nmarines, ses intérieurs se reconnaissaient aisément, s'individualisaient par\ndes habiletés de mise en page, une tenue de coloris frais, pimpant, distingué.\nL'aquarelliste variait l'effet de ses œuvres non seulement par le choix des\nsujets et des harmonies mais aussi par des recherches de procédés techniques,\nessayant mille nouveautés, introduisant des véhicules colorants ou des ma-\ntières nouvelles dans l'arsenal jadis un peu pauvre de sa spécialité. Crayons\nRaffaelli, gouaches, couleurs de diverses sortes, cartons ou papiers poreux,\ngrenus, lisses, buvards ou encollés, blancs ou teintés, que sais-je ? Mais\nStacquet, fidèle à peu près à cette formule, ne tenta que de rares et éphémères\nexcursions dans les domaines de la peinture à l'huile, du pastel, du blanc et\n noir. Il ne tenta que fort exceptionnellement de s'exprimer par l'eau-forte ou\n d'autres modes graphiques.\n    Son sens critique avisé, la sévérité dont il s'arma toujours envers lui-même,\n maintinrent Stacquet en constant progrès. Ses dernières œuvres sont peut-\n être ses plus fortes par la largeur de l'interprétation, la saveur du coloris, la\n souplesse de la touche, la finesse et l'enveloppe atmosphérique qui n'excluent\n pas la précision et le caractère.\n    Stacquet, amateur averti, conservait amoureusement quelques morceaux\n de belle peinture émaillée et précieuse, de ces morceaux d'artistes qui font la\n gloire d'un atelier et tels que les grands collectionneurs n'en possèdent pas.\n"}, {"page_pdf": 910, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2096, "texte": "                             HENRY     STACQUET                             759\n\nC'est des études patinées de Boulenger ou d'Artan, des pochades heureuses\nde confrères. Parmi ces cadres il avait placé aussi — sorte de musée intime\n— quelques œuvres de lui d'une saveur plus rare que celles qu'il avait\ncoutume d'exposer et dont il consentait aisément à se défaire. Stacquet ne\nse trompait pas en sélectionnant ainsi certains ouvrages qu'il ne laissait pas\nsortir de chez lui, ouvrages d'artiste peu adaptés aux goûts du public et qui\nmettent leurs auteurs au rang de nos plus délicats paysagistes.\n   Ce même goût avisé, en même temps que l'aisance de sa bonne grâce, con-\nféraient à l'homme une réelle autorité et le mettaient en mesure de rendre de\ntrès grands services à l'organisation des salons de la Société des Aquarellistes.\nIl dirigeait adroitement le recrutement des nouveaux membres, il indiquait\ndes invitations à faire, il obtenait des concours marquants, il décourageait\ndiscrètement des participations gênantes.\n   Sous sa présidence le niveau de ces expositions jadis de banalité assez\nindifférente s'était graduellement élevé jusqu'à les transformer en vivantes\nmanifestations d'un art mouvementé, souvent puissant. On a pu juger de\ncette progression par l'exposition rétrospective de la Société qui fut arrangée\nau Cercle Artistique l'été dernier et montra chronologiquement les conquêtes\ndes aquarellistes belges.\n   Stacquet fit joyeusement les honneurs de « sa » Rétrospective. Si nette-\nment je le revois le jour de l'ouverture, l'œil vif dans une face sanguine\nrehaussée des blancheurs de la barbe et des cheveux, les mains déjà trem-\nblantes, pilotant le Roi et la Princesse Clémentine tout le long des cimaises..\nAimable et bienveillant Stacquet, son souvenir durera autant par les amitiés\nqu'il inspira que par ces innombrables rectangles de papier sur lequel il\na durablement fixé, en lavant ses fines aquarelles, tous les jolis aspects de\nnature qui ont charmé ses yeux si épris de la vie.\n                                                                       P . L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 760, "page_fin": 761, "titre_corps": "Les Foules de Lourdes de J.-K. Huysmans", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "Les Foules de Lourdes (I) de J.-K. Huysmans", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 911, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "Les Foules de Lourdes (I)\n                            de J.-K. Huysmans\n\n                IL était temps qu'un grand artiste fixât la beauté\n                   immatérielle de Lourdes. Le fait surnaturel et\n                   le fait moral avaient eu leur commentateur\n                   impuissant et borné dans la lourde prose\n                   mercantile de Zola, dont le pinceau réaliste\n                   et vainement évocateur du mouvement violent\n                   des multitudes qui se déchaîne parallèlement\nau flot torrentueux du Gave s'était empâté de toute la\nbavure de la mauvaise foi. Peut-être est-il heureux que ce soit\nun tempérament par certains côtés apparenté au pontife du\nnaturalisme qui ait servi l'élan croyant de Huysmans. Lourdes\nest un tel réceptacle de misères humaines que leur grouillement\nemprunte, par son seul aspect véridique et horrifiant, une élo-\nquence singulière. Il ne faut donc pas faire les délicats et s'of-\nfusquer des minutieuses et violentes descriptions charnelles que\nl'on rencontre dans une bonne part du récent livre. Elles sont\npar elles-mêmes œuvres dîart. Mais n'en séparons pas d'un\ninstant l'évocation merveilleuse, qui les suit ou les accompagne,\nde l'humanité misérable et douloureuse sublimisée par le senti-\nment religieux dont les âmes de ces malades sont pénétrées.\nAinsi Huysmans a réalisé ce que lui seul, sans doute, pouvait\nfaire, en alliant le naturalisme de l'observateur aux yeux de\nchair, à la poésie infinie des spectacles découverts dans l'imma-\ntériel domaine des âmes. Il faut dégager ce double aspect des\nFoules de Lourdes pour distribuer au livre son mérite considé-\nrable d'œuvre d'art.\n   A vrai dire, ce n'est pas une pensée, ni un but, ni un plan\ndéterminés qu'on y découvre. Recueil un peu décousu de notes\nécrites sur le vif, il entremêle les digressions d'histoire, de mys-\ntique, de polémique parmi les tableaux brossés sous un jour de\npluie, ou sous un soleil d'août, et les poèmes fervents et pas-\nsionnés adressés à la Vierge dans l'épanchement spontané de\nl'auteur-pèlerin ou le commentaire par lui des foules pieuses\n\n (l) Les Foules de Lourdes, par J.-K. HUYSMANS. (Editeur, Stock, 155, rue Saint-Honoré,\nParis, Ier)-\n"}, {"page_pdf": 912, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2567, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                      76l\n\n qui l'entourent. Il y a des récits de guérisons dont on a déjà lu\n ailleurs le détail et qu'on retrouvera ici avec plus d'éloquence et\n de pittoresque, il y a des dialogues émouvants et piquants\n comme tout le monde peut en surprendre à l'hôpital, au bureau\n des constatations médicales, aux piscines, comme moi-même\nj'en ai entendus tant de fois. Il y a des épisodes inédits; des\ntraces nouvelles de surnaturel relevées qui sont le fruit de l'in-\nvestigation exacte et curieuse de l'artiste croyant. Il y a aussi\nde longues moqueries adressées dans un style ironique et savou-\nreux à la gent haïssable des industriels de l'architecture et de la\nstatuaire pseudo-religieuse. Peut-être l'artiste s'écarte-il un peu\ntrop délibérément ici de l'indulgence qu'il faut accorder à l'in-\ntention sincère des bâtisseurs et surtout du bon sens qui veut\nqu'en cette matière spéciale de Lourdes, on tienne compte du\ncours inattendu, étrange, impétueux des circonstances par quoi\nen moins de cinquante ans fut transformé un lieu perdu, ignoré,\nabrupte en un véritable déversoir des peuples chrétiens. Mais\nce sont là des détails.\n    La force probante du livre d'Huysmans s'allie puissamment\nà sa force émotive. Avec quelle verve, quel entrain, quel pitto-\nresque, il refoule les objections dérisoires avancées par ceux qui\njamais ne voulurent, qui jamais n'osèrent se mêler eux-mêmes\nà la vie intense et lumineuse de Lourdes : suggestion, hystérie,\ncontagion, foi guérisseuse, vertu cachée de l'eau, insuffisance\nd'examen médical? Tout cela fut exposé ailleurs sans doute,\nmais quel prestige y ajoute le talent de l'écrivain !\n   Pour moi, la séduction de ce livre irrégulier, écrit par jets,\ninjuste par moments, toujours sincère, éloquent, réside dans\nl'intime vertu de prière qui l'anime. Non seulement on y sent\npalpiter, nerveuse, impatiente, colérique, l'âme ardente d'un\ncroyant, mais on y participe à l'oraison incessante d'un homme\npieux, humble et mortifié. Ceux qui doutèrent longuement de\nla sincérité du retour de Huysmans au catholicisme, seront\nici confondus. Je les défie de ne pas achever de lire avec des\nyeux humides telle méditation faite à la grotte en union avec le\nsymbole inépuisable et renaissant des cierges et cette invocation\nfinale que les lecteurs de Durendal admirèrent ici même.\n   Le style de l'auteur d'En route a conservé cette allure prime-\nsautière, originale, audacieuse qui n'a pas d'équivalent dans la\nproduction littéraire contemporaine.           H E N R I DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 762, "page_fin": 765, "titre_corps": "Sur l’œuvre d’Adrien Mithouard", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Sur l'oeuvre d'Adrien Mithouard (Suite) (I) JE ne sais", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 913, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2176, "texte": "Sur l'oeuvre d'Adrien Mithouard\n                                       (Suite) (I)\n\n\n\n                       JE ne sais pas d'histoire plus tragique q u e celle d'une intelli-\n                          gence et d'un cœur cherchant leur repos s u p r ê m e d a n s\n                          l'unité. Cet espoir perpétuellement t r o m p é de concilier\n                          des contraires, Mithouard l'appelle encore les Impossibles\n                          Noces (2). H e u r t constant de deux éléments qui ne peuvent\n                          se confondre, voilà de quoi vit cette cathédrale « double\n                          et contradictoire ». Deux âmes en présence hurlent sur les\n                          m u r s . Deux esprits; le triste et le rieur, édifient l'équi-\n                          libre des voûtes de leur furieux choc. L ' é p o u x s'avance\nh e u r e u x , rêvant « des ciels purs et légers, des climats doux », évoquant\n« l'impassible beauté du temple athénien debout sur la cité ». L'épouse vient\nlamentable, l'air dolent, l'âme éperdûment. souffrante ; et les deux êtres,\nvoudraient se joindre, arracher la tunique\n\n               Qui les vêt en dedans de la couleur du soi.\n               Mais il leur faut subir l'immarcessible loi.\n               Et chacune qui rit ou qui pleure de force\n               Consomme, en existant, l'implacable divorce.\n\n  L à même idée se retrouve dans les deux autres poèmes. Les deux Foules\nsont m e s ancêtres et mes fils me cernent de toutes parts comme un voleur..\n\n               Mon sang libre comment communieraient-elles ?\n            \" J e suis entre elles deux le portrait d'union.\n               Je leur garde un instant l'âme que je transmets.\n\n   L a Conquête de l'Aube chante la résurrection des corps. T o u s les h o m m e s\nsont morts et peuplent u n immense navire. Le temps de la lumière blanche\nest fini. Alors l'heure de revivre a s o n n é . L e s anges e m b o u c h e n t la trom-\npette de cuivre. L e s morts se dressent épouvantés. L e vaisseau d é m a r r e ,\n\n\n  (1) Voir nos fascicules de Septembre et Novembre.\n  (2) Les impossibles Noces. Mercure de France. Paris, 1896.\n"}, {"page_pdf": 914, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "                     SUR L'ŒUVRE           D'ADRIEN      MITHOUARD                         763\n\n\navec J é s u s au gouvernail. Dans leur fuite vers les étoiles, les vierges ressus-\ncitêes s'émerveillent :\n\n               Nous voici : c'est un mystère,\n               Par le ciel libre où nous montons,\n               D'être faites de terre.\n               Terre, nous emportons\n               Un peu de ton jardin de vie à nos sandales.\n\n   L a matière s'est sublimisée. Jadis l'esprit pouvait voguer à son gré, mais\nseul, vers de beaux horizons; le corps avait toute la peine. Aujourd'hui l'ère\nd'épreuve est expirée\n\n               Et c'est l'esprit qui porte à travers l'empyrée\n                    La pesanteur d'un souvenir.\n               Il est donc vraiment juste et digne et salutaire\n                    D'honorer le chef et les flancs,\n               Les membres douloureux, les os, les pieds sanglants\n                    Qui servaient l'océan sur la terre.\n               Sonnez sur l'océan épiscopal, les cors !\n                    Puisque l'épreuve est terminée,\n               La fête de la chair dans l'éternelle année.\n                    Voici l'assomption des corps.\n\n    Cette étonnante germination de vie mystique devait atteindre son épanouis-\nsement dans le Pauvre Pécheur (1). Ici Mithouaid a lié en un bouquet de\nplantes capiteuses tout le parterre fleuri de sanglots de son âme p u r e , et dans\nun bel élan de ferveur amoureuse a jeté aux pieds du Christ, principe de tout\namour, cette gerbe frissonnante. Déjà, en ses autres recueils, on sentait\npasser un souffle catholique, témoin cette délicieuse Relique dans l'Iris exas-\npéré. Mais, dans le Pauvre Pécheur, il n'est plus sujet de pièces détachées.\nL'inspiration est u n e . N o u s sommes en présence d'un poème composé, d'un\nd r a m e avec prélude et conclusion.\n    Il semble que de nos jours, étant d o n n é le petit nombre de poésies puisées\naux sources de l'Imitation, la critique catholique ait dû saluer avec joie ce livre\nd'art, conçu dans u n e extase religieuse où se mirent les effusions lyriques du\npetit frère saint F r a n ç o i s . Bien e n t e n d u , ce fut le contraire q u i se produisit\nà de rares exceptions près. L'Univers, p a r l'intermédiaire d ' u n certain\nD'Azambuja, — \" abscon comme la lune », a dit de lui Villy — bégaya des\nsottises sur cet artiste outrecuidant, dont l'audace allait jusqu'à- terminer une\nœuvre pie au moyen d'une péroraison qu'il déclarait peu orthodoxe prouvant\npar le fait même qu'il n'avait rien compris au Pauvre Pécheur, à l'instar de ces\ncatholiques qui n'ont compris ni Verlaine ni H u y s m a n s , pas plus qu'ils ne\ncomprendront demain l'Amour sacré de Vielé-Griffin. E t pourtant, j'ose le\ncrier bien haut, depuis Sagesse nous n'avons e n t e n d u de chants plus\nmystiquement catholiques, plus spontanément fervents que ceux échappés de\nla bouche saignante du Pauvre Pécheur.\n\n\n  (1) Le pauvre Pécheur. Mercure de France. Paris, 1899.\n"}, {"page_pdf": 915, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2743, "texte": "764                                     DURENDAL\n\n\n   Cette h u m b l e figure qui p e n c h e sa résignation d a n s u n e eau sans reflet est\ne m p r u n t é e a u célèbre tableau de P u v i s de C h a v a n n e s . Cette eau grise est\ncelle du baptême ; le péché l'a colorée d e c e n d r e . C'est en lui-même q u e le\npauvre pécheur pêche. Il se tient m o r n e devant le filet d e sa conscience, sans\nrien p r e n d r e , et n e lève pas m ê m e les y e u x sur Marthe, « sur laquelle il\npleure ». Quatre livres : celui de la D o u l e u r , de l'Amour, d u Vertige, de la\nFolie renferment l'âme dolente ou épanouie d u p a u v r e p é c h e u r . Mais les\nfroids ciseaux de l'analyse se refuseront toujours à disséquer u n e méditation\nvivante, u n e foi active où plongent les racines d'un être en qui l'humanité se\nramifie. T a n t ô t le pauvre pécheur s'adresse à sa sœur d'élection.\n\n               Il faut faire de la musique avec nos âmes.\n               Brodons le contrepoint palpitant de deux rêves,\n               Ourdissons deux personnes d'une seule trame,\n               Que ton angoisse en ma lassitude s'achève.\n\n  T a n t ô t il se p e r d d a n s les élévations naturistes :\n\n               Sonneurs de rouge, coqs des fleurs, coquelicots,\n               Dont l'éclat crisse en l'or des soirs dominicaux,\n               Mon âme fraternise avec vous.\n\n               Printemps de braise, avril, brume d'étincelles,\n               Phares vifs au soleil dont la flamme éteint celle\n               Ou jour qui par-dessus vos transports s'obscurcit,\n               Ma fauve ardeur s'exalte à vos apoplexies.\n\n               Fleurs brûlantes où meurt sans trêve un cri suprême,\n               Hardi ! — Hardi la plaine aiguë avec moi-même.\n\n  T a n t ô t il dialogue intérieurement avec le Christ :\n\n               Qu'elle est singulière votre voix,\n               Lorsqu'elle parle en moi !\n               Je n'ose pas vous reconnaître.\n\n  Tantôt il s'enfonce dans l'ivresse d'un vertige transcendant :\n\n               Oui, mais ne plus tenir la terre sous ses pieds,\n               Tout perdre, dans le vide énorme se noyer,\n               Rien qu'on puisse palper, qu'on frôle, où l'on se pose,\n               Avec l'inquiétude alors d'être une chose,\n               Pdisque Dieu nous a fait stables en nous créant.\n               Etre partout soi-même en proie à du néant.\n\n               Etre fou de ne rien étreindre une minute !\n\n  T a n t ô t il pleure des mots simples :\n\n              Voici tout simplement que j'ai perdu ma mère.\n              Je vous offre, ô mon Dieu, son parfum éphémère.\n              Parmi l'or triomphal de cette Fête-Dieu,\n              Et puis je crois en vous, des larmes dans les yeux.\n"}, {"page_pdf": 916, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1505, "texte": "                  SUR L'ŒUVRE D'ADRIEN MITHOUARD                               765\n\n\n  Tantôt il gémit sa faiblesse. Car le pauvre pécheur n'a pu soutenir jusqu'au\nsoir « l'effort surhumain de vouloir ». Ila tenté Dieu, pensant l'étreindre avec\ndes bras. La chair trop longtemps flagellée a parlé, soudain accablée de\ndésirs sensuels, et s'est désaltérée d'une autre chair.\n\n              J'ai péché n'importe avec laquelle.\n                 Je voulais, j'étais fou !\n             Me libérer du poids de mon cœur n'importe où.\n\n   Or, Jésus se fait entendre une dernière fois. La voix divine prêche la vie\nsimple et l'amour des humbles. En voulant palper le Verbe « dans la terreur\nblanche et dans le délire », le pauvre pécheur a mésusé de ses forces viriles.\nPersonne n'a le droit de s'affranchir de soi. Il lui faut marcher vers une autre\nvie et renaître a pour d'humbles devoirs dans l'aube frileuse ». Quant à son\nâme ancienne, toute parfumée d'extase, toute meurtrie de sa chute dans le\nmal, elle sera rachetée par Marthe.\n   Tel est ce poème vécu, moment passionné d'une crise sainte. Mithouard\na raison de tenir à ce dernier recueil. Le Pauvre Pécheur est bien vraiment son\nchef-d'œuvre, l'aboutissement lyrique de tous ses désirs de jeune homme; la\nconclusion d'une vie mystique en proie au tourment de l'Unité. Et j'ai tout\nlieu de croire, hélas 1 que notre littérature n'enregistrera pas de sitôt de pareils\naccents.\n\n  (A continuer)                                          TANCRÈDE DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 766, "page_fin": 770, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art MUSIQUE Premier Concert Populaire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 917, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "Chronique d'Art\nMUSIQUE :\n\n                      Premier Concert Populaire\n   Sylvain Dupuis a inauguré la série des concerts populaires de cet hiver par\nu n e fort intéressante audition.\n    L''Introduction et Allegro pour quatuor solo avec orchestre à cordes, d'Edward\nElgar, est u n e composition attachante, aussi riche de substance mélodique et\nh a r m o n i q u e que solidement et élégamment construite, avec un début parti-\nculièrement heureux dont le charme prenant a été souligné par l'interpréta-\ntion des artistes du quatuor. (Deru, Lemaître, Van H o u t et Wolff.) On l'a\nécouté avec tout l'intérêt dû à u n e œuvre signée de l'auteur des Apôtres et du\nSonge de Gerontius,\n    Au p r o g r a m m e de la partie orchestrale du concert figurait en second lieu\nune composition de plus large envergure, Gethsemani, poème s y m p h o n i q u e\nde Joseph Ryelandt où la constante noblesse de la pensée vient se joindre à\nla haute tenue du style et dans lequel s'affirme avec plus de netteté que jamais\nl'art sobre, limpide et vigoureux de l'auteur de Sainte-Cécile. Le poème com-\nporte deux parties, un mouvement vif (Vision du mal envahissant le monde), page\npuissamment suggestive où comme d a n s une angoisse sans cesse grandis-\nsante semble pleurer le d r a m e de l ' H u m a n i t é souffrante, puis en guise de\nconclusion s'épanouissant largement dans la lumière et dans la paix, l'Hymne\nde la Rédemption, chant d'espoir et de p a r d o n . Au cours de l'œuvre tout entière\nse retrouvent les qualités distinctives du compositeur brugeois, éloquente\nsimplicité de la facture, généreuse intensité de vie expressive, profonde sin-\ncérité d'inspiration et d'accent.\n    Après ces deux œuvres nouvelles, Dupuis a dirigé les Equipées de Till Eulen-\nspiegel, poème symphonique de R i c h a r d Strauss qui, sans être l'œuvre de\nplus haute signification que le maître ait écrite est restée jusqu'ici, surtout\nen Belgique, sa composition orchestrale la plus goûtée et la plus populaire.\nC'est que dans son expansion débordante de vie, d ' h u m o u r et d'imprévu, celte\nfantaisie débridée aux allures géantes où les thèmes caractéristiques de\nl'œuvre s'entrecroisent et se transforment à l'infini, revêtant les aspects les\nplus inattendus suivant les instruments auxquels ils sont confiés, est encore\nrehaussée par les ressources étonnantes d'une orchestration qui, bien que\nfort travaillée, demeure toujours pleine de souplesse, de fraîcheur et de\n"}, {"page_pdf": 918, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3159, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 767\n\n\nvariété. Dupuis a donné une compréhensive et vibrante exécution de ces\npages si difficiles à mettre en valeur.\n   Les virtuoses du concert étaient M. Karl Jörn, ténor de l'Opéra de Berlin,\net Mlle Geneviève Dehelly, pianiste, lauréate de notre Conservatoire. M. Karl\nJörn, qui a une voix superbe, a chanté poétiquement avec une rare netteté\nd'articulation et peut-être aussi avec Une recherche d'effets trop visible, le\nrécit du Graal de Lokengrin, mais ses belles qualités de diseur et de musicien\nont plus particulièrement apparu dans l'interprétation de Lieder encore\ninconnus à Bruxelles dont nous signalerons spécialement le Salomon de Hans\nHerrmann.\n   Mlle Dehelly a joué le quatrième concerto de Saint-Saëns, l'arrangement\nde Liszt sur la marche des Ruines d'Athènes et au rappel un Nocturne de Chopin.\nDans le très difficile concerto du maître français, elle a fait preuve d'une\ntechnique aussi fine et brillante que pure et légère mais que l'on voudrait\ncependant moins uniforme et échauffée d'un sentiment plus personnel. Sous le\nrapport de la souplesse du trait, la jeune artiste est remarquablement douée.\nIl est regrettable que pour son second morceau, elle ait fixé son choix sur\nune œuvre aussi bruyamment vide que celte marche des Ruines d'Athènes.\nDans le Nocturne en ré bémol de Chopin, elle n'a pas manqué d'intentions poé-\ntiques mais on eût souhaité interprétation plus intime, plus recueillie, avec\nsurtout plus de grandeur sereine dans la conclusion du poème.\n\n\n                         Second Concert Ysaye\n   Ysaye avait inscrit en premier lieu à son programme la Septième Sympho-\nnie, une des plus magnifiques paroles du maître de Bonn, à propos de laquelle\nGrove, le commentateur avisé des symphonies, émet des appréciations que\nnous croyons intéressantes à reproduire : « Ce n'est point dans la nouveauté\nde la forme que réside la grandeur de la Septième Symphonie, mais dans\nl'originalité, l'expansion vitale, la puissance et la beauté des pensées ainsi\nque dans la manière de les développer et dans un certain caractère romantique\nnouveau qui la pénètre toute entière, se manifestant par des transitions sou-\ndaines et inattendues, et qui nous autoriserait aussi bien à la nommer Sym-\nphonie romantique que ses aînées sont appelées l'Héroïque et la Pastorale, ce que\nnous devons cependant nous garder de faire puisque Beethoven ne l'a point\nvoulu.»\n   Du chef-d'œuvre de Beethoven, Ysaye a donné une interprétation très per-\nsonnelle, avec des tendances aux mouvements légèrement ralentis, non tant\npréoccupé, d'en faire ressortir ce caractère d'unité et d'incroyable puissance\nrythmiques que Wagner exprima si heureusement par son appellation d'Apo-\nthéose, de la Danse mais soucieux plutôt de traduire la vie intérieure et les signi-\nfications expressives du poème. Alors même qu'aux yeux des Beethoveniens,\ncette façon de concevoir la Septième pourrait paraître discutable, on ne peut\nméconnaître d'autre part, qu'elle ne soit absolument instructive et haute puis-\n qu'elle s'attache à mettre au jour les trésors d'émotion et par là même les\n"}, {"page_pdf": 919, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\naspects profonds que l'œuvre recèle. Une allure encore plus ralentie pour\nl'allegretto ne nous déplairait même pas. Dans les dernières années de sa vie,\nBeethoven semble avoir été fort anxieux que ce mouvement de la Septième ne\nfut pris trop rapidement, et il pensait à changer l'indication allegretto en celle\nd'Andante quasi allegretto.\n    Le Chasseur maudit servait de transition entre la symphonie de Beethoven\net le troisième acte du Crépuscule des Dieux. On pouvait craindre que le voisi-\nnage immédiat de l'éblouissante symphonie ne fit apparaître le poème de\nFranck comme diminué et dans une ombre relative. Mais l'exécution en fut\nsi vibrante, vivace et nuancée, Ysaye et son admirable orchestre en dégagèrent\nsi bien l'éloquence descriptive et le fantastique angoissant que le Chasseur\nmaudit placé entre ces deux sommets de l'art n'en sembla nullement écrasé.\n    L'œuvre de Wagner, comme toute œuvre géniale d'ailleurs, renferme cer-\ntaines pages communiquant impérieusement le frisson du sublime et permet-\ntant à toute âme attentive de plonger son regard dans l'idéal eesentiel. Sans\nvouloir ici tracer une énumération limitative, ce qui serait puéril et oiseux,\n l'on peut signaler comme revêtant évidemment ce caractère le troisième acte\n de Tristan, les deux scènes du Graal de Parsifal, les Adieux de Wotan dans\n la Walkyrie, l'acte de la Forêt de Siegfried, le dernier acte du Crépuscule des\n Dieux. Devant ces expressions d'infinie beauté où il semble que Dieu ait passé,\n l'homme est tenté de ployer le genou. L'incomparable création lyrique qui\n constitue le couronnement du Ring est environner de tant de grandeur sur-\n humaine, possède en elle-même une si triomphale plénitude de rayonnement\n que, soustraite même à son cadre naturel, le théâtre, pour être transférée au\n concert, elle n'y paraît pas amoindrie, à la condition cependant que l'effica-\n cité expressive de la musique agissant ici toute seule soit mise en relief par\n une interprétation lumineuse. Cette impression que nous avions ressentie\n l'an dernier à ces mêmes concerts Ysaye quand Mme Brema est venue y\n chanter les Adieux de Brunehilde, nous l'avons éprouvée derechef cette fois\n  où Ysaye a fait entendre la première partie de l'acte, le tableau des Filles du\n  Rhin, le récit et la mort de Siegfried, la marche funèbre. Cela grâce à l'ardeur\n  enthousiaste et inspirée du chef et de son vaillant orchestre si souple, si clair,\n  si fusionné, grâce aussi à l'autorité des artistes du chant, Mlles Delfortrie,\n  Wybauw, Latinis (les Filles du Rhin), M. Henry Fontaine (Hagen, Günther)\n  surtout Ernest Van Dyck qui, tant par la beauté et la pureté de sa diction\n  émue et colorée que par la force et la sincérité d'accent dont il sait la revê-\n  tir, est à juste titre considéré comme l'un des plus parfaits interprètes wagné-\n  riens du moment.\n\n\n             Festival Schumann aux Concerts Dorant\n    Le festival Schumann organisé à l'Alhambra par M. Durant a corroboré la\n très favorable impression éprouvée au concert qu'il a dirigé en juin dernier\n et achevé de mettre en lumière les réels dons qu'il possède comme conduc-\n teur d'orchestre. On ne saurait trop applaudir à l'énergique et bienfaisante\n initiative de ce jeune et sympathique chef s'ingéniant à décentraliser l'action\n"}, {"page_pdf": 920, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "                            CHRONIQUE\" D'ART                               769\n\n\néducative des grand; concerts trop renfermée jusqu'ici dans la capitale et à\nla faire pénétrer en différents centres de la Belgique moins favorisés que\nBruxelles sous ce rapport.\n   M. Durant a passé en revue l'œuvre de Schumann en quelques-unes des\nformes principales qu'a revêtu l'inspiration du piète de Zwickiu (symphonie,\noratorio, concerto). Celle du lied n'y était pas représentée et on peut le\nregretter, car là surtout, sensiblement plus que dans l'œuvre de piano et infi-\nniment plus que dans l'œuvre orchestrale, le génie du maître s'envole vers les\nrégions sublimes et atteint le summum de son éloquence lyrique.\n   Les œuvres orchestrales étaient choisies à souhait. La quatrième symphonie\nexécutée moins souvent que ses aînées, quelques larges et poétiques tableaux\njudicieusement extraits de Manfred, la scintillante ouverture de la Fiancée de\nMessine ont été exposées avec autant de force et de clarté rythmiques que de\n délicatesse dans les colorations et de charme expressif.\n    Les solistes étaient Arthur de Greef et Pablo Casals. Avec la gravité\n recueillie, la noblesse d'accent et la beauté de sonorité qui le caractérisent,\n Pablo Casais a joué le concerto pour violoncelle, œuvre très rarement\n entendue et qui, malgré sa belle tenue et ses trop rares échappées d'émotion\n est décidément bien inférieure au prestigieux concerto de piano, un des som-\n mets de l'œuvre pianistique de Schumann dans l'exécution duquel Arthur de\n Greef a déployé tout son art subtil de nuances, sa perfection plastique du\n trait, sa verve chaleureuse et entraînante. Au rappel, Arthur de Greef a donné\n une délicieuse interprétation des Arabesques, tandis que Casais dans l'Abendlied\n enveloppait ses auditeurs en des effluves de rêve. Le public a fait un accueil\n enthousiaste aux protagonistes de cette audition, témoignant de façon parti-\n culière sa reconnaissance au vaillant organisateur et directeur de ces nou-\n veaux concerts.\n\n\n                             Concerts divers\n  Nous signalerons le concert de Ten Have à la Grande-Harmonie. Au cours\nde ce concert, Ten Have qui est l'un des plus brillants élèves d'Ysaye a fait\nadmirer dans une série d'œuvres de Saint-Saëns, Veracini, Mozart, Ysaye,\nPorpora, Tartini, les charmes de son jeu ferme et châtié, aux sonorités\ngénéreuses, si séduisant par sa force expressive et sa distinction.\n   M. Scriabine. compositeur et pianiste russe, a donné un récital à la Grande-\nHarmonie. M. Scriabine qui s'était déjà fait entendre à Bruxelles, il y a une\ndizaine d'années, est un musicien délicat dont les œuvres et surtout les\nceuvrettes présentent de piquantes harmonies, se distinguent par l'originalité\net la saveur des rythmes. Mais en général les idées manquent ainsi que la\nchaleur de l'inspiration. Pourquoi d'ailleurs cette insistance marquée de\nM. Scriabine à reprendre les cadres immortalisés par Chopin en décorant ses\ncompositions des titres affectionnés par le maître polonais (valses, préludes,\nmazurkas, études, etc.). Etait-il donc si opportun de recommencer une œuvre\ndéjà et si admirablement faite?\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 921, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": " 770                                DURENDAL\n\n\n\n\n LE THEATRE :\n\n                           Au Théâtre du Parc\n     L'Effrénée. — Cette comédie, écrite par deux jeunes bourgeois belges, se\n déroule dans le salon d'un aristocrate français, et Ton y voit des comtes, des\n marquis et des ducs. Malgré ce vice fondamental, l'Effrénée eût pu être\n un chef-d'œuvre : elle n'est qu'une faible imitation d'un genre dont les\n modèles eux-mêmes me paraissent dignes d'indifférence. Je n'en parlerai\nd o n c pas longuement : u n e pareille production n'appartient que de loin à la\n littérature; et, au surplus, d'autres ont dit avant moi les gros défauts, les\n maladresses insignes, les criantes invraisemblances de ces trois actes mal\ncousus, dont celles des scènes qui devraient être dramatiques sont préci-\n sément les plus drôles : tel le long discours de Préval et la stupide confession\n de Sabine à son mari.\n    Mais cette Effrénée qui, sans doute, ne naquit point d'un pur a m o u r de\nl'art, fut accueillie par des sifflets dont je soupçonne que quelques-uns n ' e n\nprocédaient pas davantage : c'est pourquoi je n'en dirai point tout le mal que\nj'en ai pensé, et me plairai, au contraire, à insister bénévolement sur les\nqualités d'un dialogue qui a de l'aisance, de la verve, et par endroits quelque\nchaleur.-Si MM. Morisseaux et Liebrecht ne possèdent pas encore l'entente\nprofonde du théâtre, du moins en manient-ils la langue sans gaucherie.\n    L'excellente troupe du P a r c , qu'on ne saurait louer trop pour son conscien-\ncieux talent, a défendu héroïquement cette pièce indéfendable.: M lle Clarel,\ndans le rôle de Sabine, dépensa sans compter les ressources d'un jeu très sûr,\ntrès noble, très é m o u v a n t ; M lle Lyon dessina de piquante manière u n e\nsilhouette d'exotique. Les h o m m e s fuient parfaits dans des rôles médiocres;\net, si M. Carpentier ne parvint pas à rendre intéressante la plate et terne\nfigure de l'arriviste Préval, de mieux doués q u e lui y auraient échoué.\n\n                                                                         F . 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Tant de gens, souf-\n                     fleurs illustres et illuminés très précieux, la cherchaient\n                     depuis si longtemps, et avec si peu de succès, que les esprits\n                     positifs avaient fini par croire qu'elle n'existait pas. On voyait\n                     bien des tas de gens, à Paris, vivre sur un pied de million-\n                     naire quand ils logeaient dans leur bourse « Peau-de-Baal,\n                     dieu des athées », comme dit si merveilleusement Pierre\n                     Véber, mais ce n'était pas là une preuve décisive, tout au\n                     plus un argument d'affaire Dreyfus! Avec d'autres, il est vrai,\non avait la sensation d'assister à la parthénogénèse; l'ex-nihilo apparaissait à\nla lumière fiévreuse des lampes à réflecteurs s'abattant sur un tapis vert où\nnaissaient, s'engendraient, pullulaient sous des doigts prestes des jetons dont\nle fiduciaire ne décevait pas, certes, quand, à l'heure du chant du départ — la\nmarche de Charlemagne! — ils se transmutaient fidèlement en louis d'or et\nbadinguets d'argent. Mais il paraît que ce n'était là qu'illusion, et que les gens\nde la partie n'avaient aucun doute sur le genre de génération spontanée de\nce bathybius monétaire.\n   Un jour pourtant, j'avais bien cru la découvrir, la fameuse pierre. Elle se\ntrouvait — c'était certain — dans la poche d'un monsieur en habit, noir qui\névoluait sous nos yeux au fond d'une salle inondée de lumière. Ce gentleman\nloquace et imprévu avait fait déjà d'un simple chapeau jaillir des hectomètres\nde rubans multicolores, et de son faux-col sortir des essaims de pigeons\nvivants et des aquariums peuplés de poissons rouges, et voilà que maintenant\nil prétendait voir des pièces d'or se condenser dans les rayons des ampoules\nélectriques! Il élevait en l'air de belles, blanches et vides mains de prélat qui\nserait pianiste, et crac, une livre sterling naissait entre ses doigts. Ah! ce fut\nune des grandes émotions scientifiques de ma vie, comme fut un de mes plus\nsombres désespoirs l'explication qu'on me donna de ce Nicolas Flamel. Je\ncompris ce que Brunetière avait souffert le jour où, se présentant aux guichets\nde la Science, il vit la pancarte : Banqueroute, se balancer au-dessus d'un\ngrillage privé de ses fauves.\n   Or, ceci n'est pas un conte, comme disait le bon Diderot. Neuf cents de\nmes compatriotes viennent, en plein jour, à Paris, sans chapeaux générateurs\nde rubans interminables, sans vasques de cristal débordantes d'eau limpide,\nfaire se condenser au fond de leurs marsupies l'or, l'or jaune, l'or vivant dans\nson rire de dieu wagnérien I L'instant d'avant, ils n'avaient que neuf mille\nfrancs de rente; un frisson a passé, des paupières ont battu, ils en avaient\nquinze! Nous en sommes tous encore babas, les trente-neuf millions autres.\n   Ce que c'est que les progrès de la technologie, et que M. Espinas avait\nraison de dévoiler son importance en un gros livre! Autrefois, pour gagner\n"}, {"page_pdf": 923, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": " 772                               DURENDAL\n\n\n  cent cinquante mille francs, il fallait — à moins d'être cantinière et coiffée —\n  trimer toute une vie; encore n'était-on pas sûr d'emprisonner le magot dans\n  sa cage. Aujourd'hui, pan, pan, à tout coup l'on gagne. Ah ! si l'on pouvait\n  savoir de quelque transfuge le geste fatidique, la formule cabalistiquel Est-ce\n un sabbat à la Gille de Rais, une mass: noire à la Montespan? Il paraît\n qu'on a entendu entre les initiés des lambeaux de phrases pleines d'horreur :\n  « Pourvu qu'ils ne crient pas trop ! — On leur serrera la vis en douceur. —\n  Ousqu'il y a de la gêne... »\n     Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que cette élégante solution du problème\n va arrêter les efforts qui se poursuivaient à son sujet et qui avaient jusqu'ici\n donné de si beaux résultats. Les philosophes l'ont bien souvent proclamé :\n ce qui importe ce n'est pas la richesse, c'est la poursuite de la richesse. C'est\n parce qu'on voulait être riche qu'on travaillait, qu'on inventait, qu'on colo-\n nisait, qu'on écrivait des sonnets mallarméens. Mais si on n'a plus qu'à faire\n le « frroutt! » de nos neuf cents trismégistes, tout le monde va se croiser les\n bras. On frémit d'épouvante à la pensée que tout cela pourrait se passer sous\n le sceptre d'un Haroun-al-Roschid. Voyez-vous le khalife faisant comparaître\n les neuf cents mages : « Alors, vous savez l'art de tirer quinze de neuf ? — Oui,\n ombre d'Allah! — Eh bien ! qu'on vous empale ! » Horrible spectacle que\n pourrait seul rendre un rugissement de Mounet-Sully de neuf cents secondes...\n    D'autres encore sont à plaindre, ceux qui, émus de pitié à l'idée du sort\n misérable de ces souffleurs avant qu'ils fussent devenus si illusties, avaient\n consacré leurs veilles à son embellissement. Un que je sais avait trouvé un\nmoyen subtil d'exalter le standard of lift de ces Paracelses qui s'ignoraient. Il\nleur disait, comme Hamilcar aux prisonniers barbares condamnés à combattre\nentre eux : « Tuez vos frères ! » Les frères, ici, c'étaient les budgélivores, et\nà chaque rond-de-cuir qui se dégonflait avec un soupir mélodieux, c'était la\nceinture de l'exécuteur qui s'arrondissait. Et nous, les bons contribuables,\nnous eussions regardé ce massacre avec la joie de Scipion Emilien contem-\nplant la mêlée des Carthaginois et des Numides; un dixième des dépouilles\nà peine aurait récompensé les neuf cents restricteurs des cordons de la bourse\npublique, tout le reste nous aurait enrichi, nous!\n    O rêve ! Nous nous serions promenés sur les places publiques, parés des\nornements que l'envol des vautours fiscaux nous eût permis enfin d'acquérir.\nCe chapeau à huit reflets, il nous aurait rappelé la réduction de moitié des\ntraitements de nos fabricants d'allumettes ; cette canne à bec d'aTgent nous\nsymboliserait la suppression des inspecteurs du repos hebdomadaire; la sépa-\nration de l'école et de l'Etat nous eût valu des bagues à tous les doigts ; la\ndivision septirégionale du pays des boutons de diamant, à faire loucher tous\nles majors de table d'hôtes; la mise aux enchères des fonctions décoratives une\nautomobile de cent chevaux !\n    Mais pourquoi s'inquiéter? Puisque nous avons la pierre philosophale,\nnous aurons tout ce qu'il nous plaira, autos, diamants, cannes et chapeaux à\nfeux octuples. Il ne s'agit que d'attendre nos neuf cents alchimistes au coin\nd'un scrutin, et de leur faire révéler la formule magique par un procédé à\nl'instar du leur ; à eux aussi on leur serrera la vis en douceur...\n                                                              HENRI      Mazel.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-016", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 773, "page_fin": 776, "titre_corps": "Livres et Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES Notre Pays", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 924, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nN o t r e P a y s . — (Bruxelles, Société belge de librairie, Schepens et Cie,\n   éditeurs.)\n   Le second fascicule de ce superbe ouvrage a été récemment distribué.\nIl est encore plus beau que le précédent. Si la suite correspond aux fascicules\ndéjà parus, ce livre sera un vrai bijou d'édition et constituera une des plus\nbelles et des plus artistiques publications qui aient jamais été éditées non\nseulement en Belgique, mais dans n'importe quel pays.\n   Voici le contenu de ce fascicule :\n   L'au-dehors, par EDOUARD N E D . Illustrations de VAN HOLSBEEK;\n   Le recueillement, par EDMOND JOLY. Illustrations de ALFRED DELAUNOIS ;\n   L'idée de justice, par HENRY CARTON DE WIART. Illustrations de FERNAND\nKNOPFF.\n  L'idée du droit, par EDMOND PICARD. Illustrations de EDMOND VAN OFFEL.\n  La force d association, par GUSTAVE DES MAREZ. Illustrations de EMILE MOTTE.\n  Le sens d'organisation, par EMILE VAUTHIER. Illustrations de CAMILLE\nLOMLUST.\n  L'es illustrations sont de toute beauté. Elles sont tirées en couleur et\nquelques-unes rehaussées d'or ou d'argent.\n  Nous félicitons vivement tous ceux qui ont présidé à la publication de ce\nsomptueux ouvrage, ainsi que la Société belge de librairie Schepens et Cie à\nqui en a été confiée l'édition. Ils.peuvent être fiers de'leur œuvre. Elle dépasse\ntoutes nos espérances.                                                    H . M.\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . —(Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest.)\n   La critique d'art devrait toujous être faite par des artistes. Qu'est-ce\nà dire? Que le critique doit être peintre ou sculpteur? Non pas» Mais il doit\navoir une âme d'artiste et avoir à sa disposition une plume qui soit à la hau-\nteur de son âme. Alors sa critique sera compréhensive et pénétrante. Elle\nsera elle-même une œuvre d'art. Non seulement elle saisira tout ce qu'il y a.\nde beauté essentielle dans une œuvre, mais elle sera le reflet de cette beauté,\nelle la fera rayonner dans sa littérature, elle la fera revivre dans la pensée du\nlecteur.\n   Ces réflexions me viennent naturellement à l'esprit en lisant l'intéressant\ncompte rendu du Salon de Gand, éGrit par mon ami ARNOLD GOFFIN dans le\nnuméro de Novembre de la, belle revue de M. Buschmann. Ce n'est pas une\nsèche e t fastidieuse nomenclature de tableaux et de sculptures enguirlandée\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "774                                 DURENDAL\n\n\n de réflexions quelconques... C'est une critique vivante, réfléchie et avertie,\n émaillée de reflexions tantôt spirituelles et parfois légèrement teintées d'hu-\n mour si pas d'ironie, tantôt graves et profondes, toujours frappées au coin\nd'un rare bon sens esthétique et toujours exprimées en une langue si poétique,\nsi pittoresque et si lumineuse. Combien juste, par exemple, cette appréciation\nde l'art du portrait : « Les autres œuvres nous font parler, il en va tout au\ncontraire lorsqu'il s'agit du portrait : c'est à lui qu'il appartient de parler. En\neffet, nous ne savons rien de la créature, la plupart du temps inconnue, dont\nl'effigie est devant nous; et en quoi nous intéresse-t-elle si elle est seulement\nl'a semblance physique, littérale, d'un homme vêtu de noir ou d'une femme\nparée? N'y a t i l pas assez de vivants, sans regarder ces morts?... Car, elles\nsont mortes, ces images qui n'ont que l'apparence de l'être ; moins que mortes,\ninexistantes, puisque leur auteur n'a pas su les douer de la vie caractéristique\net particulière dont tout modèle, quel qu'il soit, est animé. Ici, tout est au\npeintiré; nous ne saurions suppléer à la vie insuffisante de la figure qu'il a\nreproduite; et il ne dira pas assez s'il ne dit tout... aussi l'art du portrait est-il\nentre tous difficile, sévère et rare. »\n    Ce fascicule contient encore la fin de l'étude sur Jan Porcelis, dont une Mer\nhouleuse, très intéressante, est reproduite; J'aime aussi le- Lever de soleil sur l'eau,\nde Buysse, également reproduite ici avec d'autres belles photographies des\nœuvres exposées à Gand.                                                   H; M. - -\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Londres, Berners Street, 17. — Numéro\nd'octobre 1906. — Un article de M. HERBERT COOK sur le nouveau Raphaël de\nla National Gallery : la Madone de la Tour est accompagné d'une belle repro-\nduction. Ce tableau, vraisemblablement de 1512, est rangé par les critiques\nparmi les œuvres importantes du maître italien. Il n'avait guère été exposé\njusqu'ici, et son entrée, dans les collections nationales d'Angleterre est due à\nla générosité princière de son dernier propriétaire, M me Macintosh. Suit un\narticle de M. ROGER E. FRY sur un Livre de croquis duXIVcsiècle récemment\nacquis à Paris par M. Pierpont Morgan et qui constitue un document des\nplus intéressants pour l'étude de cette période d'art; auteur probable : André\nBeauneveu. Le même numéro confient encore des articles sur les collections\nnationales d'Irlande (M. DUNCAN), les Musées de province en Angleterre, les\nportrails de Marie, reine d'Ecosse (M. LIONEL CUST); la porcelaine de Saint-\nCloud (M. SOLON), les notes sur l'art en Amérique et en Allemagne, sur\nA. Stevens, Guardi, Holbein, Goya, Pesellino, et une bibliographie des der-\nnières publications. L'illustration, très soignée comme toujours, outre des\n œuvres des maîtres que nous venons de citer, nous apporte une belle repro-\nduction en couleurs de l'admirable tête de Christ de la Brera, attribuée à Léo-\nnard de Vinci.\n   Numéro de novembre 1907. — Suites des articles sur la Porcelaine de Saint-\nCloud et les Musées de province anglais. M. LAURENCE BYNION nous fait\nconnaître certains portraits de dames anglaises, notamment par Van Dyck. Là\nreproduction d'un charmant dessin de Lely apporte à cette gracieuse série\nun attrait de plus. M. VAN DE PUT étudie les Premiers peintres catalans; il y à\n"}, {"page_pdf": 926, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3360, "texte": "                                    LIVRE       ET    REVUES                                     775\n\n\n d o n c aussi des primitifs e s p a g n o l s ! A q u a n d . l e u r exposition et leur réhabili-\nt a t i o n , comme on le fit successivement pour les Italiens, les. Allemands, les\n F l a m a n d s et les Français? M. H E R B E R T COOK signe des notes sur l'Atelier du\n Titien; M. PEARTREE rend compte de l'Exposition d'art rétrospectif de Nuremberg;\n M. CHURCHILL attire l'attention sur u n orfèvre de Sienne : Giovanni Bartolo;\n le tout avec une copieuse illustration.\n\n   M a s t e r s i n A r t . — 42, C h a u n c y Street, Boston.\n   L e n u m é r o d'octobre est consacré à BOUGUEREAU ; le n u m é r o de novembre, à\nGOYA. On peut s'étonner de voir le médiocre peintre fiançais figurer dans\ncette galerie de maîtres; c'est là u n e de ces admirations américaines que nous\nne p o u v o n s partager. L e Goya est plus justifié; la monographie est bien\ncomposée de quelques portraits caractéristiques et d'études de g e n r e , parmi\nlesquelles la belle Course de Taureaux de l'Académie San F e r n a n d o de Madrid.\n                                                                              j , D.\n\n S i e n a m o n u m e n t a l e : La Piave di S. Quirico in Osenna, par A. CANE-\n    STRELLI. Avec 7 p l a n c h e s . — (Siena, L . Lazzeri.)\n    L e s rédacteurs de cette publication (qui paraît sous les auspices de la\nSociété Siennoise des Amis des M o n u m e n t s et en supplément à la Rassegna\nd'arte senese, d o n t nous avons a n n o n c é l'apparition) ont pour but l'étude des\nm o n u m e n t s et des œuvres de la magnifique cité et des environs. L'excellent\ntravail que M. Canestrelli consacre à nous faire connaître l'église de S. Qui-\nrico partie romane; partie g o t h i q u e et ; m a l h e u r e u s e m e n t , défigurée., c o m m e\ntant d'autres, au XVIIe siècle, permet de g r a n d e m e n t augurer de la valeur\nscientifique et artistique de la nouvelle publication.\n\nLa peinture décorative religieuse et civile en Belgique\n   a u x s i è c l e s p a s s é s , par CAMILLE T U L P I N C K . — ( B r u x e l l e s , Vromant.)\n   L e premier fascicule de cet i m p o r t a n t ouvrage du distingué directeur des\nArts anciens de Flandre vient de paraître. Il contient une partie de l'Avant-propos\noù l'auteur trace le p r o g r a m m e de l'intéressante et difficile étude qu'il a\nentreprise et une suite de 24 planches, reproductions d'aquarelles, exécutées\navec u n soin pieux, par M. T u l p i n c k lui-même, d'après des peintures\nmurales dont l'existence a été h e u r e u s e m e n t préservée à Bruxelles, à\nBaslogne, à B r u g e s , à Gand, à T o u r n a i , etc. N o u s reviendrons à loisir,\nlorsque la publication en sera plus avancée, sur l'attrayant travail de\nM. T u l p i n c k .\n\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s (Novembre). — M. P h i l i p p e Auquier consacre\nquelques pages à l'oeuvre du vieux maître P i e r r e P u g e t , auquel la ville de\nMarseille vient d'ériger u n e statue. L o n g u e et intéressante revue du Mois\nartistique, consacrée a u Salon d ' a u t o m n e ; à l'exposition des oeuvres d'Anna\nBoberg, la peintre Scandinave des îles Lofoden ; au Troisième salon de la gravure\noriginale (M. Guillemot); à l'Exposition russe (C. de Danilowicz), e t c . ;\nillustrations nombreuses.\n"}, {"page_pdf": 927, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1648, "texte": "776                                   DURENDAL\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a (Octobre).— Curieuse étude d e M . Gnoli à propos de\nl'influence qu'exerça sur l'architecture des autels o m b r i e n s les modifications\napportées à l'ornementation de ceux-ci, vers le XIIIe siècle. M. Lanzi décrit\nle sanctuaire de Greccio, illustre d a n s les fastes franciscains : o n sait q u e\nsaint François séjourna souvent dans cet ermitage et y institua, la c o m m é -\nmoration de la Nativité. M. L a n z i signale et reproduit deux fresques inté-\nressantes conservées à Greccio : l'une qui représente, avec plus de réalisme\nque celle d e Giotto, à Assise, le Presepio; l'autre, u n portrait d u Poverello, qui\ndaterait de la seconde moitié du XIIIe siècle.\n\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Tallemant des Reaux. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Les six volumes de l'édition de T a l l e m a n t , publiée jadis par M M . Mont-\nm e r q u é et Paulin P a r i s n e laissent pas de fatiguer les plus déterminés\namateurs d'anecdotes piquantes, pittoresques et licencieuses, racontées,\nsouvent, d a n s u n e langue un peu embrouillée et p e r d u e s parmi b e a u c o u p de\nbavardage. Le Mercure de France a en l'heureuse idée d'extraire de ces Historiettes\ntrop touffues les pages les plus caractéristiques et les plus propres à faire\nconnaître la manière de leur a u t e u r et les m œ u r s du temps où il vivait.\n                                                                   ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n  A cause de l'abondance des matières nous devons remettre à\nnos prochains fascicules de nombreux comptes rendus de livres.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison12-017", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 777, "page_fin": 779, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES L'artiste sculpteur Thomas Vinçotte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 928, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "NOTULES\n\n  L'artiste sculpteur Thomas Vinçotte vient d'être nommé\nMembre de l'Institut de France. Distinction rare entre toutes. Très peu de\nBelges eu font partie. Distinction hautement méritée, ajouterons-nous. Thomas\nVinçotte est une des plus belles gloires de notre école belge de sculpture.\nIl a toute une liste d'oeuvres d'art impeccables de conception et de forme à\nson acquit. C'est un artiste d'une rare probité et d'une remarquable sincérité,\nd'un talent vigoureux et caraciérisiique. Sa réputation a dépassé nos frontières\ndepuis longtemps. Il est célèbre dans le monde entier. Il fait honneur à la\nBelgique. C'est en outre un dos artistes les plus sympathiques, une nature\nd'artiste droite et loyale à laquelle tout le monde se plaît à rendre hommage.\nAussi la distinction qui vient de lui échoir sera accueillie par des applaudis-\nsements unanimes. Nous ne craignons pas de dire qu'à notre avis tout\nl'honneur de la distinction accordée à M. Vinçotte est pour l'Institut de\nFrance lui-même. Un homme de la valeur de notre grand sculpteur belge\nrehausse par sa haute personnalité toute institution dont il est membre.\n                                        *\n\n  Le concours triennal dramatique français. — Le jury chargé\nde juger le concours de littérature dramatique en langue française pour la\npériode 1903-1905, a décerné à notre grande joie,le prix à M. Edmond Picard\npour sa pièce Ambidextre journaliste, comédie-drame en cinq époques et XLIV\nscènes, en tenant compte de l'ensemble de ses œuvres.\n   Ce jugement a été rendu à l'unanimité, avec attribution du maximum de la\nprime. Il sera ratifié par tous ceux qui, comme nous, apprécient au plus-haut\npoint l'incomparable et si personnel talent littéraire du lauréat.\n   Le jury était composé de MM. Charles Tardieu, président; Doutrepont,\nGilbert, Lucien Solvay et Daxhelet, secrétaire.\n   M. Daxhelet a été nommé rapporteur.\n   Les: pièces que le jury avait eu à examiner étaient fort nombreuses». Citons\nn o t a m m e n t celles de Francis de Croisset : le Paon, le Bonheur, mesdames, et là\nBonne intention; de M. Bodson : Pierrot millionnaire et l'Ecrivain public; de Mae-\nterlinck : Joyselle ; de M. De Coninck : J-J. Rousseau; de Mlle Gabrielle Rémy:\nL' Education de Charles Quint; de MM. Liebrecht et Morisseaux : Miss Lui; de\nM. Sauvenière : le Sanglier des Ardennes; de M. Joseph Francq : Vers l'Indé-\npendance, etc.\n   Le jury a, dans sa décision, considéré spécialement et avec combien de\nraison les tendances si originales de M. Picard vers un idéal dramatique nou-\n"}, {"page_pdf": 929, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2867, "texte": "778                                DURENDAL\n\n\nveau, plus conforme au caractère du théâtre national et cherchant à s'abstraire\ndes formules conventionnelles du théâtre parisien, que l'on ne cesse hélas, de\ncopier et de répéter, ce qui n'est pas bien difficile, et dont nous sommes blasés\ndepuis longtemps.\n  C'est à Edmond Picard que l'on devra cette orientation nouvelle du théâtre\ncontemporain. Fleuron de plus à ajouter à sa couronne d'artiste.\n\n                                       *   *\n   Œ u v r e s d e nos C o l l a b o r a t e u r s : Nous signalons à l'attention de\nnos abonnés les deux publications suivantes:.\n   L a cité ardente par Henry Carton de W i a r t Magnifique édition de\nluxe, superbement illustrée d'aquarelles par Amédée Lynen, publiée par\nla Maison Vromant de Bruxelles.\n   La vie de Madame Saincte Claire, par le frère mineur François\nDupuis, 1363. Texte publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de Lyon\navec une introduction et des notes d'Arnold Goffin, publiée par la Maison\nBloud de Paris.\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Storia dell' arte italiana. V. La Pittura del Trecento e le sue origini (con\n1318 incisioni in fototipografia), par A. VENTURI (Milano, Ulrico Hoepli). —\nLa peinture décorative religieuse et civile en Belgique aux siècles passés (nombreuses\nillustrations coloriées à la main), par CAMILLE TULPINCK (Bruxelles, Vromant).\n   H I S T O I R E : La vie de Madame Saincte-Claire, par le frère mineur FRANÇOIS\nDUPUIS, 1563. Texte publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de Lyon,\navec une introduction et des notes d'ARNOLD GOFFIN (Paris, Bloud).\nL'Inquisition, par Mgr DOUAIS (Paris, Plon).\n   L I T T É R A T U R E : Alsace-Lorraine, par MAURICE BARRÈS (Paris, Sansot),\n— La chanson de Roland et la littérature chevaleresque, par MARIUS MICHEL (Paris,\nPlon),— Sujets et paysages, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France).\n— Les maîtres de la contre-révolution au XIXe siècle, par L. DIMIER (Paris, Librairie\ndes Saints-Pères). — La découverte du Vieux-Monde par un étudiant de Chicago, par\nFÉLIX KLEIN (Paris, Plon).\n  P O É S I E : Le jet d'eau, par JEAN MONVAL (Paris, Plon). — L'âme d'autrui,\npar VICTOR LITSCHFOUSSE (Paris, Messein). — Les nuages depourpre, par PAUL\nVEROLA (Paris, Perrin). — Les roses blanches, par JULES DELACRE (Bruxelles,\nLamertin). — La chanson d'Eliacin, par PAUL DROUOT (Paris, Ed. de Psyché).\n- Fleurs de vie, par SYLVAIN BONMARIAGE (Bruxelles, Lamertin). — Mon\nAuvergne, par ARSÈNE VERMENOUZE (Paris, Plon).\n  ROMANDS : Roman de la comédienne, par PAUL FLAT (Paris, Fontemoing)-. —\nDelphine Fouiseret, par PAUL ANDRÉ (Bruxelles, Larcier).— Les dieux d'argile,\npar LÉON THEVENIN (Paris, Perrin). — Grichemidi, par PIERRE BILLAUD\n(Paris, Lemerre). - La Gennia,. par JOHN-ANT. NAU (Paris, Messein); —\nL'heure de Dieu, par GEORGES BONNAMOUR (Paris, Plon) La Juive, par\n"}, {"page_pdf": 930, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1689, "texte": "                               NOTULES                               779\n\nENACRYOS (Paris, Ollendorf). — La blessure et l'amour, par F.-CHARLES\nMORISSEAUX (Paris, Lemerre). — L'incendie, par ED. ROD (Paris, Perrin). —\nPremières proses, par EMILE VANDERBEEK (Bruxelles, Vanderbeek). — De\nWandelende Jood, door AUGUSTE VERMEYLEN (Bussum, Van Dieshoeck). —\nMiss Waters, par H.-G. WELLS. Traduit' par H. DAVRAV et KOZAKIEWICZ\n(Paris, Mercure de France).— L'Hallali, pat CAMILLE LEMONNIER (Paris,\nMichaud).\n  THÉÂTRE : L'Effrinée, par CH. MORISSEAUX et H. LIEBRECHT (Bruxelles,\nEd. de la Belgique Artistique).— Le maitre de la mort, drame lyrique, par\nMARGUERITE-ALLOTTE DE LA FUIJE (Paris, Plon). — Trimouillat d Melodion\nou la Divine amitié, vaudeville (illustrations de HENRY DE GROUX), par\nEDMOND PICARD (Bruxelles, Ed. de la Belgique Artistique).\n  VARIA : L'hypnotisme et le spiritisme, étude médico-critique, par le Dr JOSEPH\nLAPONI (Paris, Perrin). — Science et apologétique, par A. DE LAPPARENT (Paris;\nBloud). — Questions actuelles, par F. BRUNETIÈRE (Paris, Perrin). — Autour du\nFéminisme, par THÉODORE JORAN (Paris, Plon). — Les aspects du livre, par PAUL\nOTLET (Bruxelles, Ed. du Musée du Livre). — La famille et Vélat, par A.-D.\nSERTILLANGES (Paris, Lecoffre). — Le Play et la liberté, par le Baron DE\nMOREAU (Bruxelles, Schepens).\n  VOYAGES : A travers la banquise' du Spitsberg au cap Philippe, par le Duc\nd'Orléans. Ouvrage orné de plus de 300 illustrations (Paris,. Plon). — Mes\nchasses dans les cinq parties du monde, par PAUL NEICICK. Traduit de l'allemand\npar L. ROUSTAN. Ouvrage orné de 206 gravures dont 32 hors-texte d'après les\nphotographies de l'auteur (Paris, Plon);\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 860, "texte": ""}, {"page_pdf": 861, "texte": ""}, {"page_pdf": 862, "texte": ""}, {"page_pdf": 863, "texte": ""}, {"page_pdf": 864, "texte": "BERGER F U Y A N T LE L O U P\n  ( P I E R R E BRUEGEI. L'ANCIEN)\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": ""}, {"page_pdf": 866, "texte": "                Pierre Bruegel l'Ancien (1)\n                   TOUTE œuvre d'artiste émeut, tout effort pour exprimer sa\n                     personnalité et pour la perpétuer, si imparfait et si infruc-\n                     tueux qu'il soit. Une vie humaine vécue, heure après heure,\n                     dans la continuité d'une haute aspiration, se résume en ces\n                     ouvrages que l'on contemple, en ces reproductions que l'on\n                     feuillette: toute une carrière de labeur intelligent, chaque\n                    jour ajouté au précédent pour l'accomplissement du travail\n                     commencé ou pour l'ébauche de celui du lendemain,\n                    jusqu'au terme rapide qui, comme pour Pierre Bruegel,\nmarquera d'un trait définitif la brièveté de la vie de l'artiste et l'abondance de\nson génie.\n   L'étude chronologique des dessins et des peintures qui forment l'œuvre du\nvieux maître flamand captive d'abord et récrée par l'étrang.té de ses inven-\ntions fantastiques, par le vif et spirituel pittoresque de son observation réaliste,\npuis, à mesure que l'on progresse dans cet examen, subjugue l'âme d'impres-\nsions de plus en plus pénétrantes et aggravées. C'est que, à chaque pas que\nl'on fait dans la familiarité des travaux de Bruegel, des paysages du début aux\nproverbes animés et aux scènes populaires de la maturité et de ceux-ci aux\npages puissantes et sobres des dernières années, on sent les facultés du maître\ns'amplifier, s'étendre et s'affiner sa compréhension et sa sensibilité. D'une\nmarche ininterrompue, il va, jusqu'à ce que la mort l'arrête vers un art plus\nparfait, armé d'une force plus consciente, de telle sorte que, dans la simplifi-\ncation progressive de sa manière, dans son amour toujours plus généreux de\nla réalité, il semble que l'on voie, d'œuvre en œuvre, plus d'air et plus\nd'horizon monter autour d'êtres plus proches.\n   \" Naer 't leven, d'après la vie \", et ces mots, qu'il inscrit sur son carnet de\ncroquis, résument toute la persévérante volonté de son art et prennent l'appa-\nrence d'un conseil, d'une devise et d'un programme, singulièrement hardis à\nl'heure où il en ose la calme affirmation. Certes, il était homme trop jaloux de\nsa propre indépendance pour prétendre régenter les autres, pour les blâmer de\n céder à la tendance romanisante en vogue; il ne se présentait pas en opposant,\nmais, le sachant et le voulant, avec les tranquilles certitudes du génie, il se\nséparait de la masse des artistes contemporains, sûr de sa voie qui était celle\nde son instinct et de son terroir. Et c'est un phénomène admirable si l'on\nsonge au milieu anversois, à l'atelier de Pierre Coeck, élève de Van Orley,\n\n\n (1) Peter Bruegel l'Ancien, Son œuvre et son temps, par R. VAN BASTELAER et\nG. DE Loo (Hulin). Editeur Van Oest, Bruxelles (en cours de publication).\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": " 722                                DURENDAL\n\n\n  tout italianisant, dont il sortit et à ce fait que, lui aussi, hanta l'Italie... Or,\n l'enseignement ni le voyage ne laissèrent chez lui aucune trace déformatrice :\n  les sollicitations des œuvres et des théories se heurtèrent à la fermeté native\n  de cet esprit qui, dès l'origine, avait pressenti sa vocation et devait n'en\n  dévier jamais.\n     La contagion de l'idéal étranger qui atteint tout l'art flamand contemporain\n reste impuissante contre les énergies de l'hérédité qui sont en lui. A d'autres\n d'adultérer la vigoureuse tradition qu'ils tiennent de leurs glorieux prédéces-\n seurs, pour lui faire perdre, en la mélangeant d'éléments hétérogènes, la\n  heauté de réalité qui est sienne.\n    Naer 't leven ! Il est de la nature et c'est elle qu'il veut, au moment même\n où elle est décriée en faveur de l'artifice triomphant. Délibérément, il tourne\n le dos à l'art tel qu'on le prône et qu'on le célèbre, l'art cher aux doctes et aux\n érudits, dont les académies achevèrent de fixer l'immuable formule, mortelle\n au vrai et au réel que leur vulgarité rendaient indignes des consécrations du\n « grand art ». Bruegel, heureusement, était trop assujetti aux inspirations\n émanées du sol que ses parents cultivaient pour comprendre que l'art, dans la\n présomption de créer des œuvres supérieures à celles de la nature, put aller\n jusqu'à renier celle-ci, mère de toute beauté, et tentât d'interposer à jamais\n entre, nous et la réalité le voile d'un spécieux et, quelquefois, séduisant\n mensonge.\n    L'Italie, il en avait, évidemment, perçu la beauté, celle du pays et celle de\n l'art, mais comme une beauté étrangère à sa conception personnelle, d'un\nautre ordre, et à laquelle, tout en l'admirant, il ne rencontrait aucun écho en\nlui. Sa pensée, dans sa spontanéité propre et foncière, était telle qu'elle ne\npouvait trouver d'expression en des formes qui ne lui fussent point, en quelque\nsorte, congénères. La grâce fière de quelque site alpestre, le charme des mon-\ntagnes accidentées et des eaux capricieuses, l'amplitude d'un port pouvaient,\nlà-bas, le tenter et enrichir son carnet de croquis, mais non supplanter en lui\nl'amour des plaines patriales ni susciter dans son cœur les sympathies pro-\nfondes et les obscures intuitions susceptibles de donner ferveur et vie à son\nart. Son séjour dans la péninsule, assez prolongé cependant, à ce qu'il semble,\nne laisse dans son œuvre d'autres vestiges que quelques paysages agrestes des-\nsinés à la plume et rehaussés parfois d'aquarelle qui, pour la plupart, furent\npubliés par Jérôme Cock, l'éditeur d'estampes anversois.\n    En dehors de ces pages, où il advient qu'une petite figure placée dans un\ncoin — Madeleine pénitente ou Icare volant dans les airs — permette d'im-\nposer à l'image, dont tout l'objet est l'étude même du site, un titre fallacieux,\nnous ne savons rien du séjour de Bruegel au delà des Alpes. Son œuvre nous\ndit assez les résultats négatifs de cette pérégrination, mais nous voudrions\nconnaître ses itinéraires, ses impressions... Quelles idées suggérèrent au jeune\nartiste les fresques de la Sixtine et des chambres du Vatican, la majesté auda-\ncieuse de l'art qui rêvait d'égaler les édifices de la Rome chrétienne à ceux de\nla Rome antique, fût-ce en bâtissant sur les ruines et les souvenirs détruits de\nl'une et de l'autre? Comment, petit paysan de la Campine, presque apprenti\nencore, ses résolutions n'ont-elles pas vacillé un instant devant l'éblouisse-\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                        PIERRE BRUEGEL L ' A N C I E N                          723\n\n\nment des chefs-d'œuvre de Michel-Ange et de Raphaël? Comment, à l'ombre\nrayonnante de ces colosses, ne sentit-il point s'intimider et fléchir sa foi artis-\ntique, comme tant d'autres venus avant et depuis ?\n   Il admira, sans aucun doute, mais debout, sans abdiquer sa liberté. Il n'y\navait ni parité, ni solidarité entre sa pensée et celle de ces maîtres : son chemin\nétait plus humble, mais il était sien. Il n'y avait point là d'exemples pour lui,\net ces grandioses décorations ne pouvaient lui donner que la sensation d'un\nmagnifique dépaysement. La vie, qu'il devait montrer dans sa réalité journa-\nlière, dans sa palpitation poignante, ne pouvait lui apparaître en ces figurations\nmonumentales que lointaine et indistincte.\n   En effet, ainsi que le constate M. Van Bastelaer, le judicieux historien du\nmaître, « la vie est le seul objectif réellement visé dans toutes les représenta-\ntions rustiques et populaires de Bruegel, le pittoresque même n'en est que le\nmoyen... Il a su réunir à la fois le réalisme naïf, l'art méticuleux et conscien-\ncieux des primitifs du XVe siècle et la vie et le pittoresque de Rubens et de\nJordaens, abstraction faite des puissantes, qualités décoratives de ceux-ci. Il\nreprésente ainsi un moment presque unique de l'histoire de la peinture\nflamande, il est l'aboutissement normal de tout l'art du XVe siècle, l'incarnation\nde l'art flamand pur, libéré déjà de toute convention primitive, vierge encore\nde toute influence étrangère, qu'elle vienne de Raphaël, de Michel-Ange ou du\nTitien. Il est seul le représentant de l'art flamand prérubénien tout entier, en\nmême temps que la réaction du bon sens du terroir et le réveil des instincts\nles plus déterminés de la race vers un art libre de tous les maquillages gran-\ndioses, élégants ou mythologiques dont se parent les Coxcie et les Floris ».\n   Il fallait du génie pour résister ainsi, presque seul, au milieu de l'entraîne-\nment général et européen, sans effort apparent, avec une sorte de force passive\net imperturbable à l'envahissante influence de l'italianisme, à l'attraction d'un\nart riche d'éclat et de fougue qui ensorcelait de la nouveauté de ses prestiges\ntoutes les imaginations. Bruegel fut cet homme de génie.\n\n\n                                         II\n\n   Bruegel, dont l'inscription au nombre des francs-maîtres de la Gilde des\npeintres d'Anvers datait de. 1551, avait fait son apprentissage dans l'atelier de\nPierre. Coeck, 1' « artificieux et savant » Pierre Coeck, pour dire comme Van\nMander. D'après celui-ci, Coeck fut « habile dessinateur et bon peintre, autant\nà l'huile qu'à la détrempe, et se distingua aussi dans le dessin et la peinture\ndes patrons de tapisseries ». Il avait visité l'Italie, « la grande école des arts et\ns'y était adonné sans relâche à l'étude des statues et des monuments », telle-\nment que, plus tard, il traduisit les ouvrages de l'architecte italien Sebastiano\nSerlio et publia un travail sur « l'Invention des colonnes avec leurs couronne-\nments et leurs proportions, d'après Vitruve et autres auteurs », labeur grâce\nauquel, constate avec jubilation Van Mander, « il éclaira les Pays-Bas et\nramena dans la bonne voie l'architecture qui était perdue ». C'était un homme\nd'initiative, en tout cas, car il ne balança pas à s'aventurer jusqu'à Constanti-\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "724                                   DURENDAL\n\n\n nople, afin de tâcher d'obtenir du « Grand Turc » quelque commande pour\n les tapissiers bruxellois, aux frais desquels il avait effectué le voyage. Mais\n musulman plus rigide, apparemment, que Mahomet II qui, au siècle précé-\n dent, avait bien accueilli Gentile Bellini, le Su'tan ne voulut pas acquérir des\n « images d'hommes et d'animaux ». Et tout le résultat de la lointaine course\nde Cocck fut une suite d'estampes, fort belle, au témoignage de M. H. Hy-\nmans (1), et publiée sous ce titre : Ces mœurs et fachons de faire de Turcz\navecq les Régions y appartenantes ont este' au vif contrefaictez par Pierre\n Coeck d'Alost luy estant en Turquie, 1533. On ne connaît pas de peintures\navérées de Coeck. Dans l'édition récente de son Catalogue du Musée de\nBruxelles, M. A.-J Wauters lui attribue, d'accord avec M. H. Hymans, une\n Cène assez attrayante et mouvementée, que l'on donnait, auparavant, à Lam-\nbert Lombard.\n   Tel fut le maître de Bruegel et à peine est-il besoin d'affirmer que, hormis,\nsans doute, la technique de son art, les leçons de Cocck ne firent sur son\nesprit non plus d'impression que son pèlerinage à Rome, la Mecque esthétique\ndu temps; ses exemples et ses inspirations, il les cherchait ailleurs, plus\nadéquats à son tempérament : « Les œuvres de Jérôme Bosch avaient fait\nl'objet spécial de ses études », écrit Van Mander, qui ajoute que, « à son tour,\nil fit beaucoup de diableries et de sujets comiques, si bien qu'on le surnomma\n« Pierre le Drôle » (2).\n    Le Drôle ! La verve plaisante, la fantaisie goguenarde ne manquent certes\npas à Bruegel, encore que, bien souvent, le comique jaillisse plutôt, chez lui,\nde l'intensité et de la rigueur de l'observation, mais peut-être, le qualificatif\nque lui appliquaient les contemporains était-il tout relatif, par opposition à la\nconception guindée et académique de l'art qui allait se fortifiant alors? C'est\ndéjà la distinction du « genre comique » et du « genre noble » qui, à l'opinion\ndes amateurs sévères et éc'airés du XVIIIe siècle, rangeait les chefs-d'œuvre\nde Watteau dans la catégorie des « bambochades » !\n   Aujourd'hui, nous regardons l'œuvre d'un Bruegel avec des pensées diffé-\nrentes et des yeux moins prévenus ou, peut-être, prévenus d'autre sorte et\nestimons, avec M. Van Bastelaer, que, s'il fallait accoler une épithète au\nnom de ce grand artiste, ce serait plutôt celle de « le Vrai » ou même celle de\n« le Grave ».\n    Il apparaît grave, en effet, par les puissances de vision et de persévérante\nréflexion dont manifeste son œuvre nombreuse, forte et belle — inscrite tout\nentière entre 1552 et 1569 — par chacune de ces pages qui, des facéties bouf-\nfonnes ou caustiques des origines aux grandes évocations tragiques de la\nfin, semble ajouter à sa pénétration vive et cordiale du monde populaire à\nl'étude duquel il s'est voué.\n    Le tragique de Bruegel ne se drape ni ne gesticule; il ne revêt point\nd'étranges ou antiques défroques et, pas davantage, il n'évolue entre des\n\n\n  (1) Le Livre des Peintres de Carl Van Mander, I,184. Paris, 1884.\n  (2) Lot. cit., p. 298.\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                        PIERRE BRUEGEL          L'ANCIEN                      725\n\n colonnades ou sous des portiques. Il ne connaît ni le marbre ni la pourpre —\n il est vêtu de terre, de misère et de nudité. Son magnifique et vulgaire décor,\n c'est le pays, la campagne avec ses cultures, ses maisons pauvres serrées\n autour de quelque clocher et ses lointains uniformes et tristes. Ses héros\n sont lourds et patauds, ou répugnants, et la pensée de ces laboureurs et de ces\n mendiants est à peine plus consciente chez eux que chez les animaux qu'ils\n paissent, dans le sol qu'ils remuent ou que, aveugles, ils parcourent en\n tâtonnant, les yeux grands ouverts sur la lumière qu'ils ne voient pas.\n    La fiction mythologique et la fantaisie romanesque n'ont aucune part dans\n cette œuvre ; la nature y est partout, et seule, avec la rudesse de l'homme et la\n douceur des choses. C'est la vie même avec l'éternel contraste de la terre forte\n et paisible et de l'homme qui travaille et s'acharne ou qui geint, endolori et\n saignant; la vie qui déborde, rue, se bat et se démène, jetée toute à la dis-\ntraction grossière d'une heure, en ces kermesses où la bête tracassée, brutalisée\net pillée s'abandonne à un plaisir, d'autant plus ardent et hâté qu'il\n est précaire et que demain retombera plus lourd de toute l'allégresse\n d'aujourd'hui.\n    Ah! ce ne sont pas des seigneurs, des raffines, gens de loisir, de lettres et\nd'élégance, non pas même des bourgeois ou des rhétoriciens : ce sont des\nrustres; ils sont violents et sauvages — pas plus, au fond, peut-être, que leurs\nmaîtres, mais autrement — crûment, avec une sorte de naïveté fauve. Bruegel\nvit parmi ce peuple; il se penche sur lui avec toute son attention et toute sa\nsympathie de grand artiste pour l'épier dans toutes les péripéties de son exis-\ntence, le surprendre et le peindre en chacun des traits de sa physionomie :\ns'il se réjouit, il le dit et, aussi, s'il souffre. L'expérience profonde accumulée\net condensée en proverbes, en dictons qui sont comme l'épargne intellectuelle\nde la pensée populaire, il l'illustre et la commente en dessins d'une extraordi-\nnaire invention à la fois flegmatique et drôle, réelle et imaginaire. Les diver-\ntissements et les solennités rustiques, les jeux, les danses, les repas, bruyants\net désordonnés dans la mesure même du silence et de l'isolement coutumiers\ndes labeurs champêtres, il les décrit, ensuite, minutieusement, en une série de\ndessins et de peintures de l'art le plus précis et le plus incisif, d'oeuvres\ntelles que la Fête de la Saint-Martin et la Bataille de Carême et de\nCarnaval.\n    Avec son ami Henri Frankcrt, rapporte Van Mander, « il prenait plaisir\nà aller aux kermesses et aux noces villageoises; déguisés en paysans, ils\noffraient des cadeaux comme les autres convives et se disaient de la famille de\nl'un des conjoints ». Aussi, personne n'a-t-il dressé de types de paysans d'une\nvérité plus franche, sans aucun alliage des idées sentimentales qui, chez la\nplupart des modernes, pour véridiques qu'ils s'efforcent d'être, influencent la\nnetteté absolue de leur vision. Chez Bruegel, le réalisme, né, d'ailleurs, de\nl'instinct de l'artiste et non d'un système, est d'une fidélité inflexible et sans\ndéfaillances, d'une précision analytique incomparable : l'émotion ou l'éton-\nnement qu'il suscite en nous, il n'a pas cherché à les provoquer, ils sont issus\nuniquement de l'intensité d'un art qui rivalise la vie même et nous la met,\ntoute palpitante ou toute brutale, telle quelle, sous les yeux.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "726                                 DURENDAL\n\n\n    La superbe 'publication entreprise par l'éditeur Van Oest, dont il faut louer\n l'esprit d'initiative, comprend la reproduction presque intégrale de l'oeuvre\ndessiné et gravé du maître, dont M. Georges Hulin s'est chargé, avec la haute\ncompétence qu'on lui connaît, de dresser le catalogue raisonné. M. Va'n\nBastelaer a, de son côté, réuni dans sa consciencieuse étude historique\nd'abondants renseignements sur la carrière de l'artiste et, notamment, des\ndétails intéressants et précis sur les sources littéraires populaires —Spel van\nSin et Sotte factie — de certaines de ses inspirations premières.\n    Mais celles-ci semblent n'appartenir, dans le développement de l'œuvre de\nBruégel, qu'à une période de transition rapide, préparatoire de travaux d'une\npersonnalité plus décidée et plus âpre : il ne fait, en quelque sorte, qu'y effleurer\nl'objet d'une étude à laquelle il reviendra sans cesse avec une pensée mieux\narmée et une main plus sévère. Le fantastique mitigé de réalisme et la descrip-\ntion pittoresque de scènes mouvementées de l'existence villageoise ne furent\ndonc que. des étapes sur la voie où il devait rencontrer les chefs-d'œuvre de sa\nplénitude,\" des dessins d'un trait aigu comme la Cuisine grasse et la Cuisine\nmaigre; des peintures telles que la Parabole des aveugles, du Musée national\nde Naples, la Tour de Babel, le Portement de croix, la Journée sombre\net la Rentrée des troupeaux, de Vienne (Hofmuseum).\n    Le maître avait saisi, d'abord, ses humbles personnages dans leur aspect le\nplus apparent, dans l'extérieur, dans l'insolite de leur vie : réjouissances fami-\nliales ou publiques, épousailles, kermesses, fêtes des fous, parades tradition-\nnelles, représentations théâtrales religieuses ou profanes, organisées par des ama-\nteurs ou par des bateleurs ambulants et où l'on admirait le Christ vainqueur du\nDiable, les parvis bienheureux du Ciel et la gueule horrible et béante de l'Enfer,\nsaint Georges luttant avec le dragon pervers ou, encore, sous l'accoutrement\nbizarre et les oripeaux éclatants et délabrés des acteurs nomades, des héros-de\nla fable ou des princes de poésie comme Mopsus et Nisa et Ourson et Valen-\ntin.,. Puis, il veut aller plus outre, écarter l'épisode et l'anecdote, saisir le\npaysan ou le misérable dans la posture accoutumée de son travail ou de sa\ndétresse, approcher ces êtres rudes dans l'ordinaire de leurs jours, dans la rou-\ntine de leur labeur ou de leur indigence. Et ce sont des pages d'une acuité et\nd'une pénétration terrible que celles où il nous montre, par exemple, les\nDénicheurs d'oiseaux (Hofmuseum, Vienne) ou telle figure isolée, Paysan\ndansant (collection von Valkenburg, La Haye) ou Vieille paysanne (National\nmuseum, Nuremberg) dans les traits desquels est écrit tout un long passé d'éco-\nnomie sordide, de gains minimes et pénibles, vécu au jour le jour du soleil et\ndes intempéries, dans une lutte sans trêve contre l'avarice de la terre et la\nrapacité des hommes.\n    On songe, involontairement, devant de semblables visages, aux « animaux\nfarouches.» évoqués par La Bruyère, dans une phrase célèbre. Mais c'étaient\nici des animaux ombrageux et tenaces et dont la patiencefrémissante sous le\njoug aboutissait, l'heure venue, à d'implacables représailles. Cette heure sonna,\nau cours des dernières années de Bruegel : il vit s'appesantir sur le pays, tout\nbandé dans sa résistance contre les exactions et l'arrogance espagnoles, la main\nglaciale de Philippe; il vit passer le politique Granville, la louvoyante Mar-\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                         PIERRE BRUEGEL L'ANCIEN                               727\n\n\n guérite de Parme et arriver le duc d'Albe, exécuteur des hautes-œuvres de son\n maître, féroce et doucereux :\n              Duc d'Alf dien ouden snooden gast\n              Fluijt mede nu seer soet al vast,\n              Opdat trij 't Land soo inneslick,-\n              Het volck mocht krijgen in zijn strick.\n              Meer vrienden 't is een lichte vlieg,\n              Siet toe dat hij u niet bedrieg.\n              Le duc d'Albe, ce vieil hôte de famine,\n              Siffle, à présent, avec beaucoup de douceur et de constance,\n              Afin d'avaler le pays\n              Et de prendre le peuple dans son lacet,\n              Mais, amis, c'est une fine mouche,\n              Veillez à ce qu'il ne vous trompe...\n\n    Ainsi raille une des nombreuses chansons qui couraient le peuple, en déri-\n sion des Espagnols et de leur domination sanglante et détestée. Et, certaine-\n ment, on peut, comme le pense M. Van Bastelaer, discerner dans les œuvres\n ultimes de Bruegel, élaborées durant les sombres années du gouvernement du\n duc d'Albe et de son conseil des troubles, les reflets de la fièvre de haine et de\n vindicative colère auxquelles nos provinces étaient en proie et qui s'exhalait\n sous toutes les formes, depuis la parodie dérisoire jusqu'à l'émeute et la des-\n truction.\n    On serait autorisé à croire que la Dulle Griet (coll. Van den Bergh, Anvers,\n 1564), cette page colorée de lueurs infernales, où Bruegel évoque la semeuse\n du mal, espèce de croquemitaine féminin, de mégère ourdisseuse de discordes,\n légendaire en pays germanique, n'était pas sans allusion maligne, avidement\n saisie, à la gouvernante Marguerite de Parme. La Parabole des aveugles\n (Musée national, Naples) et les Culs-de-jatte (Musée du Louvre), qui datent\n de T 568, l'année même de la décapitation des comtes d'Egmont et de Hornes,\n au plus fort de la lutte des populations contre l'étranger, par leur signification\ngénérale épigrammatique, comme par certains détails prémédités, associaient\nà la représentation prodigieuse de cette humanité infirme ou contrefaite des\nintentions actuelles.\n    En d'autres peintures contemporaines, le dessein du maître est plus apparent\nencore, dans ce Berger fuyant le loup (collect. J.-G. Johnson, Philadelphie),\ntoile admirable avec la perspective profonde et vibrante de la plaine qui se\ndéroule derrière le berger emporté en un galop farouche et hagard et dont le\ntitre exact serait plutôt, sans doute, le Mauvais berger abandonnant son trou-\npeau attaqué par le loup; — dans le Dénombrement (Musée de Bruxelles) et dans\nle Massacre des innocents (Hofmuseum, Vienne), images des déprédations du\nfisc et des soldats espagnols et où la rigueur de l'hiver semble conjurée avec\ncelle des armes et des hommes. Car ce sont des cavaliers espagnols, dont\nl'escadron bardé de fer et hérissé de lances met, comme une intimation\ninexorable, sa présence sombre et immobile au milieu du pauvre village glacé\nd'hiver que les routiers vont ensanglantant.\n   Et il est encore une autre page, sinistre et grande, où l'écho dans la pensée\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "728                               DURENDAL\n\n\net le cœur de l'artiste des cris de rage et de désespoir du peuple opprimé a pris\nles accents de la frénésie : c'est un noble paysage aux vastes étendues par-\nsemées de châteaux et d'habitations; sur une éminence, au premier plan, s'élève\nun de ces gibets que les Espagnols dressaient, de place en place, dans le pays,\ncomme une menace; au pied du bois patibulaire, non loin d'une croix qui\nrecouvre, sans doute, le corps d'un supplicié, trois pnysans, une femme et\ndeux hommes, dansent... Et cette ronde dérisoire qui insulte et brave la mort\net ses ministres iniques est ici à la fois comme un déh et comme l'éclat grin-\nçant du rire forcené de créatures affolées par l'excès du malheur et de la\nrage...\n\n   Bruegel, a dit parfaitement M. G. Hulin, fut « le dernier des primitifs et le\npremier des modernes ». Il tenait, en effet, aux primitifs du XVe siècle, mais\nmoins par les inspirations de son art que par sa manière minutieuse et par ses\nprocédés de composition; dans la seconde partie de sa carrière, manière et pro-\ncédés se transforment, radicalement, s'amplifient et il devient le créateur d'une\nformule artistique purement réaliste qui anticipe les temps, car elle ne viendra\nen honneur que près de trois siècles plus tard, au terme de la décadence et de\nla rétive agonie de l'esthétique académique.\n\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "L APIES U R                LE G I B E T\n(PIERRE   BRUEGEL   L'ANCIEN)\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": ""}, {"page_pdf": 876, "texte": "   Poèmes Religieux et Symboliques\n                           La Vague\n                                       L'Amour qui meut le Soleil et les autres\n                                   étoiles.       (DANTE PARADIS. C. XXXIII )\n\n\n   Une vague qui déferle, et tombe, et se répand au soleil sur\nle sable blond...\n   O vague ensoleillée, ô vague lumineuse, ô vague verte et\nclaire et toute frangée d'écume, quel charme m'envahit, quel\nattrait me saisit, tandis que vous vous répandiez en bruissant\nsur le sable humide.\n   Pourquoi mon âme, pourquoi mon âme, lorsque vous vous\nretiriez vers la mer, semblait-elle vouloir vous suivre, peur se\nplonger et disparaître avec vous dans la masse immense et\nmouvante des eaux ?\n                                   *\n                               +       *\n\n   O vague étincelante, ô vague chatoyante, qui luisez et vous\nrépandez aujourd'hui encore en mon souvenir — je comprends\nà présent cet instinctif désir.\n   Vague retombante, vague sinueuse — ô vague répandue qui\nfuyiez vers la mer profonde — ce que j'aimais, en vous, ce que\nje voulais suivre, c'était la majesté, c'était la Toute-Puissance,\nc'était l'Ordre Parfait, la Sagesse Infinie — c'était l'Amour\nenfin — un instant entrevu — qui meut et qui attire toutes les\ncréatures.\n\n                       Dans les Roseaux\n                                             Sicut aquila provocans ad volandum\n                                           pullos suos.       (DEUT. XXXII. II.)\n\n  Qu'as-tu vu, que regardes-tu si constamment là haut, voletant\nainsi faiblement, t'efforçant toujours de monter et retombant\nsans cesse ?\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "730                        DURENDAL\n\n\n  Ce que j'ai vu ! J'ai vu un aigle, qui dans la splendeur\ndu jour s'essorait, et qui montait volant tout droit dans la\nLumière.\n\n   Et que veux-tu, pauvret ?. Penses-tu que tes faibles ailes\npuissent te porter comme lui dans les hauteurs ? Défie-toi de\ntes forces, et prudent désormais reste dans les bas-fonds, volant\net te posant sur les roseaux du marais, satisfait déjà si tu ne\nplonges et retombes dans la fange d'où tu es sorti.\n\n   De la fange, je suis sorti. Mais l'eau m'a purifié, le Soleil\nm'a réchauffé, et vers la Lumière et le Soleil qui est ma vie je\nveux monter. Et si l'essor sublime et direct de l'aigle nem'est\npoint accordé, mon courage ne veut point s'en effrayer ni\nfaiblir. Car tandis qu'il montait tout droit — l'oiseau royal —\ndans la Lumière, j'en vis d'autres plus faibles, mais confiants\nque je veux suivre, et qui les yeux toujours fixés sur leur guide,\nd'écrivant d'abord de grands cercles autour de lui, s'élevèrent\navec lui, rétrécirent peu à peu les circuits de leur vol, et qui\ntoujours' plus se rapprochant de lui — disparurent enfin à sa\nsuite dans les Hauteurs.\n\n\n                    Jérusalem en vae...\n                                      Nemo mittens manum ad aratrum\n                                   et respiciens retro, aptus est regno Dei.\n                                                              (Luc. IX, 62.)\n                                     Je résolus d'aller en avant, eussé-je la\n                                   certitude de tous les maux possibles. Je\n                                   sentis qu'au milieu d'eux je mourrais\n                                   pour Dieu, et je me décidai résolument.\n                                     (Le livre des Visions de la l Angèle\n                                   de Foligno, trad. Hello, 1re partie. Le\n                                   XIe Pas.)\n\n  LE   PÈLERIN.    — Dis-moi, bienveillant guide, est-elle loin\nencore cette ville Bénie, qui resplendit là-haut, comme unehaute\ncouronne au sommet des montagnes? Depuis qu'elle m'apparut,\net qu'une voix intérieure me dit que j ' y pourrais goûter un\néternel bonheur, je suis parti, et j'ai marché sans trève, plein\nde confiance vers la ville. Mais voilà bien longtemps que je\nchemine; et parfois des brouillards se lèvent et des brumes-qui\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "              POÈMES RELIGIEUX ET SYMBOLIQUES                  731\n\n\nla dérobent pendant des jours à ma vue; et parfois aussi il me\nsemble, qu'après toutes les fatigues, les souffrances et les\nconstants-efforts de cette longue route — la ville tant désirée,\nbut de mon voyage — reste toujours distante et toujours\néloignée, mystérieuse et paisible au sommet de monts inac-\ncessibles.\n                                   *\n                               *       *\n   L E GUIDE. — O frère tu te trompes, parce que tu maintiens\ntes yeux avides fixés constamment sur la ville. Sans cesse au\ncontraire tu t'en rapproches, encore qu'elle te semble parfois\n aussi lointaine et aussi éloignée. Et si tu te rappelles, non plus\n la vision que tu avais hier, mais cette autre, combien plus\n-faible, plus vague et indécise qui fut cause pourtant de ton\nvoyage, tu pourras mieux juger du chemin parcouru, et repren-\n dras, la route plein d'un nouvel espoir.\n                                   *\n                               *       *\n   L E PÈLERIN. — Il est vrai, maintenant je m'en rends compte.\nCombien plus claire qu'au départ m'apparait aujourd'huicomme\nune vision de paix cette Ville Bénie. Je vois distinctement ce\nque j'apercevais jadis voilé d'ombres; mais je tremble aussi,\ntout à coup, saisi d'angoisse, à la vue du chemin qui reste à\nparcourir. Jusqu'ici, ô bon guide, nous n'avons cessé de marcher\ndans les plaines, et bien que par des voies semées de ronces et\nd'épines, toujours du moins nous avons trouvé sentiers frayés,\nroutes battues.\n   Mais à présent, regarde. Nous voici parvenus au pied de la\nmontagne. Tout chemin disparaît. Si obscure et si ténébreuse,\nsi serrée et si touffue qu'il semble qu'on ne puisse s'y frayer de\npassage, une sombre forêt enserre les flancs de la montagne\n— et par-dessus, entre la forêt et la ville, on ne voit que parois\nde rocs dénudés, tranchants, escarpés, abrupts et stériles, qui\ncomme un rempart désolé, se dressent infranchissables entre la\nforêt et la ville.\n                                *\n                               * .*\n  L E GUIDE. — Longue sans doute, angoissante et douloureuse,\nsera la traversée de la sombre forêt. Souvent, bien souvent, la\nlumière radieuse qui te vient de la ville disparaîtra pour toi,\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "732                        DURENDAL\n\n\net tu devras marcher des jours et des jours à tâtons dans les\nténèbres. Et quand tu sortiras de l'obscure forêt, plus ardue et\npénible encore deviendra la montée par les rocs stériles.\n   Pourtant, reprends courage, car à chaque pas que tu feras\ndésormais, marchant dans les ténèbres et les épreuves à la seule\nlumière de ta foi — tu comprendras que le terme du voyage se\nrapproche, et plus tu endureras de fatigues et de tourments\npour ne point te laisser détourner du but, plus tu sentiras\ngrandir tout au fond de ton cœur, la paix et le bonheur qui te\nfurent promis, et qui là-haut — si jusqu'au bout tu demeures\nfidèle, seront pour toujours ton partage et ta récompense.\n\n                              *   *\n   L E PÈLERIN. — O bon guide, il suffit. Si grande est cette\nPaix qui déjà m'envahit par instants, lorsque je tiens les yeux\nfixés fidèlement sur la ville qu'à tout prix j'y veux parvenir.\nHt je l'avoue, je frémis à la pensée de la voie douloureuse qui\nreste à parcourir, mais je compte non plus sur les forces\nhumaines, mais sur cette vertu mystérieuse, souveraine, qui\njadis m'affranchit de la prison du monde, qui me soutint, me\nprotégea, m'encouragea, me poussa en avant dans ce voyage,\net qui maintenant, d'un plus irrésistible élan, me porte — au\nmépris de tous les périls — vers la ville.\n                             DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "           Aux Colonnes d'Hercule\n\n\nSur l'horizon de pourpre où m e u r t u n soleil d'or\nLes colonnes d'Hercule o u v r e n t leur seuil tragique.\nVoici ce seuil franchi. Dans la n u i t où t o u t dort,\nBrille comme un adieu le dernier feu d'Afrique.\n\n\nLe funèbre navire e n t r e d a n s l'Océan.\nLa n u i t s'y fait plus froide et les vagues plus sombres\nE t j'éprouve en mon cœur comme le s e n t i m e n t\nQue nous a l l o n s flotter au royaume des ombres.\n\n\n                                    H. CARTON DE WIART.\n\n\n  Gibraltar, le 26 octobre 1906.\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "                         L'Automne\n\n              VOICI l'automne     et son charme un peu triste. Je\n                   viens de faire à travers la France un long voyage,\n                   qu'il a tout enchanté. Je suis allé des Pyrénées\n                   au Limousin et du Limousin en Champagne.\n                   Compagnon mélancolique et doux, partout octo-\n                   bre m'a suivi. Je l'ai vu en teintes effacées et\n                   grises sous la brume; je l'ai vu par temps clair,\n                   ciel profond, lumière chaude et transparente,\nquand tout prenait dans le sourire attardé des derniers beaux\njours une douceur mourante. Je l'ai vu, matinal, promener son\nhaleine entre deux rangées de peupliers éclatants, au fil d'une\nrivière nonchalante, qui avait l'air de s'être endormie et qui ne\nchantait plus. Je l'ai vu, insouciant, fumer bleu dans le soir,\nbrûler les herbes de l'été; coquet, se poudrer d'or, allumer dans\nles prés ses veilleuses mauves une à une; rêveur, faire plus\nsonores et plus émouvantes dans l'écho des montagnes les\ncloches des troupeaux...\n    Ici et là, ailleurs encore, partout son charme m'a conquis.\nMais partout enchanteur, l'automne n'est pas partout le même.\n   Aux Pyrénées, il avait accroché dans les tailles des pentes sa\nbure brune et frisée, couronné les sommets d'une irréelle vapeur\nblonde, frotté les horizons d'un pastel violet tendre. Dans les\nvallées étroites de l'Ariège, on arrachait les sarrasins, petits blés\nde misère et d'automne, tandis que sous l'auvent des balcons\nintérieurs, dans les pauvres maisons de ces pauvres villages, les\népis de maïs brillaient d'un rire humide. Et dans le calme\nensorceleur des soirs, tout, êtres et choses, prenait d'avance on\n ne savait quelle résignation tranquille et mélancolique et glo-\n rieuse...\n   Tout rouges aux Pyrénées, les chênes, même les plus tou-\n chés, même les plus jolis, n'avaient en Quercy qu'un panache\n rosâtre et qu'un feuillage jaunissant. Petits, vieux, rabougris\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                           L'AUTOMNE                           735.\n\net distors, rarement allongés en quenouilles, les arbustes \"des\ncausses mouraient sans grâce et sans splendide ivresse de leur\nmort passagère. Quand je les ai aperçus du wagon, il pleuvait;\nles horizons les plus proches étaient tout embrouillés; gris par-\ntout; gris sur gris. Césette poussait devant elle, à travers les\npâtures fouettées d'eau, son troupeau débandé; elle avait la\nmante sur la tête et la tête inclinée; elle allait vite dans le vent\nqui soufflait ses jupes, pressant ses brebis du Ségala dans la\ndirection des Amarines, dont je reconnaissais à travers l'em-\nbrun le pigeonnier à sa tourelle ronde. Elle m'apparut triste\ndans sa démarche. « Dis, Césette! Jordi, le bouvier, ne te ren-\ndrai t-il pas heureuse autant que tu l'avais espéré... ou venais-tu,\npauvrette, d'apprendre la mort d'Emile Pouvillon, celui qui t'a\nchantée? »\n    ... Je pensais ainsi; je m'inquiétais de l'ancienne pastoure du\nRamaïrel, quand dans une gare près de Brive, au repos du\ntrain, une seconde scène de tristesse me frappa. Une jeune fille,\nbonnet coiffant le chignon et brides tombantes, venait de quitter\nune autre femme, sœur aînée sans doute qui partait. Elle pleu-\n rait; les larmes coulaient de ses yeux rouges; tout son cœur\nétait plein de regret; mais elle ne cessait de sourire avec une\ngrâce charmante en lançant des adieux. Et je me dis que ce\n midi s'entendait à merveille à enchanter sa peine, et que Césette\n était à tout prendre moins à plaindre qu'une autre.....\n    A ce moment d'ailleurs, je venais de surprendre l'automne\n limousin, automne timide, hésitant et à peine indiqué. Avant\n de se dorer, le feuillage s'argente, se cendre, prend une teinte\n réséda. En Corrèze, en Haute-Vienne, il en est encore là : on se\n croirait à peine à septembre en Champagne. Dans la masse\n confuse et verte des bois, presque rien ne marque la venue de\n l'arrière-saison; le châtaignier n'offre superbement que ses fruits\n à octobre. Seuls, de-ci, de-là, j'aperçois quelques peupliers met-\n tant leurs fuseaux de lumière au bord d'une prairie. Mais tout\n est calme et recueilli ; les vaches couleur de froment clair font\n fumer la terre des labours; la fraîcheur monte de partout, sitôt\n le jour et le soleil penchants; et les oiseaux, au lieu de chant,\n n'ont plus qu'un cri de plainte. Matin et soir de grands voiles\n flottent sur les collines et se déploient avec lenteur sous le vent,\n sous le soleil. Des nuées tristes chevauchent dans des ciels\n tourmentés; ou bien c'est le temps des lumières nacrées, trans-\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "736                         DURENDAL\n\n\nparentes, claires comme une eau de source qui coule. On sent\nque les feuillages encore verts prendront bientôt à l'infini\ncomme une douceur blonde. Et les ramasseuses ds châtaignes,\nqui chantent dans les bois, pour accompagner et charmer le tra-\nvail, leurs plaintives et graves mélopées paysannes, plus que\ntout le reste disent que l'an est au déclin, que l'action des sèves\nest assoupie, et que le vent qui passe doit sentir la verdure\nfanée...\n \" De tous cependant, l'automne champenois, automne du peu-\nplier, est le plus bel automne. La plaine, aux endroits d'arbres,\nest couleur de jonquille, ou d'un jaune plus pâle, ou d'un vert\njaunissant. On dirait, dans l'obscur si tôt venu des soirs si tôt\ntombés, que tout le paysage est couvert de fumée; mais la fumée\nest bleue sur les collines et dorés sur les bois, et l'or et l'azur\nsont eux-mêmes si délicatement nuancés que le paysage est\nempreint d'une grâce souveraine, inégalée en toute autre\nsaison.\n    Dans la forêt, même en Champagne, octobre est encore\ncapricieux. C'est une vapeur qui traîne, une tache, un point,\nune île ronde, un piquet de clinquant dans du feuillage vert;\nmais la fête de lumière est déjà et de toutes parts commencée;\net la clarté des sous-bois est à la fois éclatante et tamisée comme\ncelle qui tombe des vitraux.\n    Patience! quelques jours encore, quelques gelées, et l'automne\n aura pris, à tout l'horizon des plaines crayeuses, sa teinte de\nblé mûr et tout l'enjôlement de sa mélancolie. Puis ce sera pour\nde longs mois le règne obscur de la tristesse et du silence, de\n l'hiver et de la mort...\n    En attendant, que nous goûtions du moins avec sagesse,\ncomme le jour nous y convie, l'automne et son charme un peu\ntriste.\n                                                  JEAN   NESMY.\n  Octobre 1908.\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "LA C U I S I N E M A I G R E   (PIERRE   BRUEGEL,   L'ANCIEN)\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": ""}, {"page_pdf": 886, "texte": "  La Route dans la Montagne\n                           I\n\nAu ciel le Tremble d'or que forment les nuages\njaillit du long brasier d'un soir sur la forêt.\nCette heure change et vit comme un jeune visage\net le village meurt d'un grand plaisir muet.\nPlus rien sinon nos voix et près de leur paresse,\nagile bruit fuyant, la fontaine où tantôt\ntout le ciel a sombré lorsqu'y buvait    Tristesse,\npour y goûter le vent, la chaude nuit et l'eau.\nJe me penche à mon tour. L'ombre de la lumière\nest demeuré un fonds rapide et prête à fuir.\nQuand les champs bleuiront l'aube va la cueillir\npour la planter vivante au milieu de la Terre.\nLe Tremble d'or s'éteint. L'écorce blanche fuit\net bondit la ramure aux ombres       entraînée.\nTremble, le vent s'émonde et dans la ronde nuit\nsa serpe fait jaillir le sang de la journée.\n\n\n                           II\n\nL'épervier a heurté le vitrail aux plombs noirs.\nEglise. Le matin s'enchevêlre de soir.\nL'orage va bondir et les collines vertes\nsont comme des troupeaux obstinés et inertes.\n« Maintenant Il s'abaisse afin de boire l'eau\n» du torrent des douleurs ». Ce dieu est son dieu. Ce jour\nbrûle d'un soleil d'acre et le blanc vol d'oiseaux\ndes prières va finir vers des Trieux     d'amour.\nLes longs toits violets et les longues   fontaines\nabsorbent du silence. Un troupeau qu'on emmène\nbouge sur la hauteur et la chaleur      s'attache\ncomme un peuple de taons aux fronls mornes des vaches.\nOn murmure à l'autel. Ce pays voit la vie\ndans l'ombre des recoins de ce temple et l'envie\nde vivre et de partir est dans cette âme où fuit\nl'alouette des blés des Ave pleins de nuit.\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "738                           DURENDAL\n\n\n       Un coup de vent dehors. Je sens bien que le don\n      de cette heure pour moi s'alourdit     d'abandons.\n      Je découvre et je nais. Le monde est plein de fête\n      et ma vie un instant est une foi complète.\n       Oppressant et sans air, tout le malin    frémit.\n      L'azur noir d'ouragan sur l'église a bondi.\n      Le jour est pantelant. Oh, vieille religion !\n      fait jaillir d'ouragan de jeunes   convictions.\n\n\n                                 III\n\n      Le jour rentre sous bois. Le soir monte au village.\n      Il est cette lumière autant que cet ombrage.\n      Il est aux mains du Pauvre et ce pauvre trésor\n      se partage entre nous. Bouvier pensif il sort\n      de la cabane basse et siffle On entend trotter\n      Les bœufs qui ont pillé les granges de l'été.\n      Et c'est le soir. Le soir est pauvre et beau et digne.\n      De son bâton noueux parfois il fait un signe\n      vers la tiède verdure et répondent des voix.\n      Il porte dans sa chair le fardeau d'une foi\n      belle et sans réflexions et l'ombre du village\n      s'allonge pour le suivre aux mornes        pâturages.\n      Oh, Pauvre, c'est l'instant, prenez pnr la montagne\n      le chemin qui conduit de Fagnolle à Matagne.\n      On vous attend déjà et l'ombre du jardin\n      s'oriente vers où naît votre poignant     destin.\n      Soyez donc avec nous. Voici des fruits, de l'eau,\n      le pain des paysans, la paix de cet enclos.\n      Vous êtes attendu. Les propos vont se taire,\n      car les mois les meilleurs paraissent     téméraires\n      devant votre sourire et près de l'éloquence\n      que nos cœurs ont trouvé dans votre ardent silence.\n      Vous êtes le grand Pauvre égaré dont l'appel\n      montera de notre ombre aux matins        éternels\n      lorsque du blé profond des astres immobiles\n      la source jaillira dont s'inonde     Évangile.\n\n\n                                 IV\n\n      Tristesse, vous aurez ses yeux et vous aurez\n      ses mains. Sur vous on verra glisser le regret\n      comme un vol arrêté déjà prêt à reprendre\n      une fuite en triangle et dont naîtrait la cendre\n      d'un peu d'ombre accouplée à cet      argeniement\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "            LA ROUTE DANS LA MONTAGNE                          739\n\n\nqu'arrachent    à l'azur les ailes en fuyant.\nVous vous amuserez des mouvements         alertes\ndes petits lézards bruns entre les pierres    vertes;\nIl ne sera pas tard, jamais il n'est très lard\ndans ce pays où rien ne parle de départ,\net nous restons ici regardant si Novembre\nn'est visible déjà dans le frisson des Trembles.\nNous sommes bien d'ailleurs... Voici le chemin blanc,\nla pente, la forêt, le village. On entend\nla faux. Une hirondelle fuit. En plie monotone\nles noirs genévriers dressent leurs petits cônes\ncomme un peuple de nains chassé de la forêt.\n Qui parle de très tard, qui parle de regret?\nIl faut aimer l'instant ; que la colombe craigne\n le rapace épervier nu que son aile saigne\nsous l'attaque perfide, il n'importe elle vit\n et son bonheur luira pendant tout       aujourd'hui.\n L'ombre ne meurt jamais de l'éternelle      Amante.\n Elle est là dans l'odeur salutaire des menthes,\n dans la mousse où l'on voit les fourmis     s'agiter\n dans le lit desséché du ruisseau que l'été\n a bu comme un faucheur boit à la cruche ronde,\n elle joue à nos pieds, elle couvre le monde.\n Tristesse, vous aussi vous êtes dans cette ombre\n et vous êtes contente et pourtant un grand       nombre\n des vôtres n'ont pas su discerner ce bonheur\n dont la source filtrait pour tous de votre cœur.\n Mais laissez donc cela, ne pensez à ces choses,\n Il faut chercher longtemps pour vous savoir la cause\n de cet amer plaisir inondé de soleil\n que vous gardez pour ceux qui suivent vos conseils.\n\n                                             P R O S P E R ROIDOT.\n\n  5/12 août 1906.\n\n\n\n\n                          *\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "   Aspects de la Nature et de la Cité\n                                               A M. CHARLES BULS,\n                                      le dernier défenseur du Parc de Bruxelles.\n\n                                  I\n\n                IL est un ordre de beauté d'un caractère particulier,\n                   capricieux et hautain. En ces temps où, chaque\n                   jour, l'irréalisable voit restreindre son domaine,\n                   il demeure aussi rebelle aux combinaisons pré-\n                   conçues, aussi farouche et aussi libre qu'aux âges\n                   où sa seule fantaisie réglait l'aspect du monde.\n                   Même! l'atteinte humaine le tue et la volonté\n                   demeure incapable de lui rendre la vie;.— ou,\ns'il ressuscite, c'est par sa propre force, quand nul ne t'espérait\nplus. Mais, sourd à l'appel de l'homme, il le suit, lui, dans ses\nœuvres, s'y impose alors qu'on ne l'attendait pas, — ou bien,\navec l'aide du Temps, son vieux complice, évoque en elles,\nentre les pierres et les couleurs, ou autour d'elles, dans les\naspects du ciel, des plantes, des eaux, dans la nature ou dans la\nvie matérielle et psychologique des cités, une harmonie pro-\nfonde, sans cesse modifiée mais toujours émouvante, parce qu'elle\nest toujours spontanée et vraie. Dans l'ordre moral, il corres-\npond à l'originalité, à la candeur, à l'ingénuité, a toutes ces\nmanifestations inconscientes de l'âme, dont les signes extérieurs,\nfrappant de respect la foule, deviennent, intentionnels et imités,\naussitôt burlesques et repoussants. — C'est, dans la nature\ncomme dans la cité, le Pittoresque.\n                                 *\n                                * *\n   Les artistes, les poètes, les rêveurs, aiment d'instinct le pit-\ntoresque, non seulement pour sa beauté intrinsèque, mais parce\nqu'ils y trouvent ce « romantisme » qui, malgré l'évolution des\nidées, conserve tout son prestige pour ceux dont la pensée ne\ns'arrête pas à l'extérieur des choses. Pour tous ceux-là, le pitto-\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "             ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                      741\n\n\nresque recele tout un monde de pensées, de symboles et.d'images\nque la fréquentation..d'un site, loin d'en diminuer le nombre, ne\ncesse de multiplier et d'approfondir : leur rêve obscur d'har-\nmonie intégrale se trouve réalisé l à ; cette candeur du paysage\napaise leur rancœur des mensonges sociaux; le pittoresque ali-\nm e n t e le sentiment, comme les: émotions, intimes dont il égale\nla sincérité; et les beautés, qu'il réalise par la ruine m ê m e de\nl'œuvre h u m a i n e élèvent contre nos choquantes prétentions, de\npérennité, une raillerie vengeresse, dont les ans accentuent de\nsourire muet,\n   Les gens \" pratiques \" au contraire, positifs (nous entendons\nde tempérament : on peut être ingénieur, commerçant, et être à\nlà fois sensible à l'au-delà des choses), ont rarement le sens du\npittoresque. L e u r idéal esthétique se fonde essentiellement sur\nle vouloir et l'effort h u m a i n s ; ils restent hostiles et fermés aux\nbeautés qui s'affirment en dehors de ces forces, les dominent et\ns'alimentent souvent à la destruction de leurs ouvrages.\n   Cette opposition se retrouve m ê m e dans les caractères natio-\nnaux pris dans leur ensemble. L e s races anglo-saxonnes parais-\nsent moins sensibles que les races germaniques aux séductions\ndu pittoresque. L e u r jouissance esthétique e m p r u n t e plus volon-\ntiers à l'art et à l'ingéniosité, de l'homme ses. éléments raffinés;\nla passion du voyage, de l'ascension, de la découverte, y semble\ninspirée davantage p a r l a curiosité de voir et de constater que\npar celle de sentir. Mais les Allemands, chez qui là renaissance\nde la poésie et d e la tradition populaires provaqua, dès le début\ndu XIXe siècle, une merveilleuse efflorescence: du sentiment de\nla Nature et chez qui les m y t h e s symboliques des forces élémen-\ntaires traversent la littérature et l'art tout entiers, — les Alle-\nm a n d s ont conservé, jusqu'à ce jour, un sens profond du pitto-\nresque.\n   L a nature, là, est comprise, aimée, adorée. A ses moindres\ncaprices, à ses plus modestes parures, on attache u n e admira-\ntion compréhensive, un religieux respect. L à , le culte de la\nbeauté naturelle et pittoresque est un des attributs les plus\nimposants et un des aliments les plus solides du sentiment\npatriotique, d'un patriotisme sain ainsi matérialisé, objectivé\ndans les aspects de la terre patriale.\n   Et chez nous?\n                                    *\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "742                                    DURENDAL\n\n\n   Il serait fastidieux de rééditer les doléances coutumières sur\nles dévastations de tous genres opérées, par bêtise ou par impré-\nvoyance, parmi les beautés naturelles de notre petit pays qui\nréunit, de la montagne à la mer, les aspects les plus variés de\nla nature. Des plumes plus autorisées y ont inutilement dépensé\nleur talent. Les efforts généreux de la Société pour la protection des\nsites viennent bien tard, les plantations des Amis des arbres assu-\nrent de nos arrière-neveux l'ombrage. Nous, nous aurons dû\nassister au saccage méthodique de nos bois pour l'établissement\nde champs de courses, de routes, larges comme des boulevards,\npour les automobiles. Et l'on continue toujours. Aucune partie\nboisée ne semble assurée de la conservation, si ce n'est dans les\ndomaines et parcs de ceux mêmes qui inspirent, ordonnent ou\norganisent ces massacres, tout en se gardant de les laisser perpétrer\nchez eux. Tout semble se liguer pour l'œuvre néfaste des outrages\nà la nature. Des concessions industrielles ont gâté successive-\nment une quantité de paysages. Les rustres d'une édilité villa-\ngeoise demeurent libres d'abîmer, pour des années ou pour\ntoujours, par des coupes de bois ou autrement, des sites connus,\nsignalés, sous le joyeux prétexte qu'ils sont compris dans les\nlimites de leur commune, sans qu'aucune réserve ne semble\nlimiter le pouvoir de ces organismes composés de paysans\ninaptes à apprécier la valeur des beautés naturelles qui les\nentourent ; — et les travaux d'utilité publique accentuent\nsouvent le désastre (1).\n  Notre intention n'est pas d'insister sur ces constatations déso-\nlantes, de répéter des récriminations tardives et, à divers titres,\noiseuses. Il est trop clair, par exemple, qu'entre la conservation\n\n  (1) Deux exemples seulement, concernant ces deux derniers points, empruntés tous deux\nau pays de le Semois, — ce joyau liquide de nos Ardennes. Dans la jolie vallée de Cugnon-\nMonehan, un pont réunit, par-dessus la rivière, les deux localités jumelles. Pour les\nmatériaux, la pierre du pays semblait toute indiquée : que dire du hideux insecte métal-\nlique accroupi d'une rive à l'autre?— A une demi-lieue de là, le Chemin qui, à travers des\nSites adorables. conduit d'Auby à Doban le long de la Semois, traverse par une fissure un\nrocher plongeant à pic dans la rivière : c'est la « Roche-Percée ». Les épais taillis cou-\nvrant toute la montagne ombrageaient ce coin, lui donnaient un charme particulièrement\nrustique et mystérieux. Mais il y a trois ans, on pratiqua de ce côté ces coupes de bois-\ntaillis effectuées par les communes à des interval les déterminés par les règlements, — sans\nautre garantie, au point de vue pittoresque, que la jugeotte des gardes forestiers. La Roche-\nPercée ne fut pas épargnée : sa verte parure disparût sous la cognée et le rocher apparut\ndénudé, banal, presque laid, abîmé pour ries années. Et comme nous nous informions de\nla valeur approximative du taillis ramassé en cet endroit là : \" Deux ou trois francs! \" fut\nla réponse.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "               ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ               743\n\n\n dès spacieuses vallées, des bois profonds, des majestueuses\n drèves de jadis et, d'autre part, les intérêts de la grande\n industrie, ceux du turf ou ceux des automobilistes justement\n soucieux de restreindre au minimum les chances d'abordages\n fâcheux, la lutte n'est pas égale, pour cette raison que les défen-\n seurs de la nature ne se recrutent généralement pas parmi les\n classes excellemment dites « dirigeantes ». Nous voudrions sim-\n plement formuler quelques remarques concernant des dévasta-\ntions du même genre, mais bien autrement affligeantes, en ce\nsens que ce ne sont pas des cas de nécessité ou d'utilité plus ou\n moins plausibles, mais bien le culte de la nature elle-même qui\nsert de prétexte aux outrages qu'on lui fait subir.\n   Nous entendons l'arrangement, l'aménagement des beautés natu-\nrelles conservées jusqu'à nos jours, à proximité des grandes\nvilles, grâce à quelque concours de circonstances pour ainsi\ndire providentielles et que les combinaisons ingénieuses,\nsavantes, le « bon goût » des spécialistes ont gâchées pour\njamais.\n   Les exemples ne manquent pas ; ils se présentent d'eux-\nmêmes à l'esprit. Bornons-nous à rappeler l'un des plus récents,\n1' « arrangement » de la jolie vallée qui s'étendait, à Groenen-\ndael près Bruxelles, entre la chaussée de Tervueren, la ligne\ndu chemin de fer et la route de Hoeylaert.\n   Le site, naguère, était exquis.\n   Un chemin sinueux, amorcé à la naissance de la chaussée,\nprès du pont du chemin de fer, y menait sous le couvert de la\nhaute futaie. Au bas, c'était un ravissement. Le chemin, inégal,\ncapricieux, courait lelong d'une prairie demi-marécageuse, qu'il\nourlait de ses méandres. Dans la prairie, la végétation folle,\ndiaprée et luxuriante propre aux terres grasses et humides, et\ndont les fraîches couleurs s'enlevaient vivement sur le fond\nsombre des bois touffus d'alentour. L'ensemble charmait par\nson caractère essentiellement spontané, naturel, « fortuit »,\nc'est-à-dire pittoresque...\n   Ce laisser-aller de la nature, dans un pays civilisé, à\nproximité d'une capitale, près d'un champ de course haut\ncoté, ne pouvait être plus longtemps' toléré; les géomètres,\nfontainiers, jardiniers, ceux qui sont les costumiers et les\ncoiffeurs du paysage, furent chargés d'y mettre bon ordre,\net ils procédèrent avec célérité et décision. L'endroit fut rendu\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": " 744                         DURENDAL\n\n\n accessible aux voitures, à l'aide d'une large route savamment\n inclinée. Au bas de cette route furent branchés des chemins\n plus étroits, soigneusement nivelés et cendrés, que des poteaux\n nombreux et corrects réservèrent aux piétons. A ces chemins\n correspondent, de l'autre côté du val et venant de la nouvelle\n gare, d'autres chemins en courbes, en lacets ou tournant autour\n de parterres ovales (sic!) dessinés à même le bois ( il y en a\n même un qui aboutit à un large escalier pareil à 1' « escalier des\n Géants »; dans le Tour du Monde). — Mais tout ceci n'est-rien\n encore; la partie la plus réussie de ce beau travail est lefond\n même du val.\n    Les roseaux, les herbes folles, toute cette végétation luxu-\n riante, mais mal disciplinée, fut soigneusement extirpée et rem-\n placée par des pelouses plus protocolaires, au gazon ras tondu,\n les eaux qui vagabondaient dessous canalisées pour alimenter\nune série de pièces d'eau, propres comme des bassins de natation,\n découpées avec netteté au milieu des pelouses. L'eau passe de\n l'un à l'autre de ces petits étangs disposés en gradins et dont les\n courbes élégantesont la variété pénible des choses uniformes\n dépareillées avec application. L'un d'eux baigne même une\npetite île ovale, dont la surface gazonnée et régulièrement\n bombée supporte six petits arbres souffreteux. (Oh! ces petits\n arbres dans le cadre somptueux d'alentour!) On songe aux\n prairies, baignées de lacs de confiture, du gâteau de noces de\n Madame Bovary...\n    Dans une de ses pages les plus cinglantes, le caricaturiste\n allemand Oberdoerffer a montré quelque chose de semblable :\n un lac romantique, dans un site agreste, puis le même paysage\n dix ans après, arrangé, brossé, peigné pour le tourisme sélect,\n pour la villégiature élégante, pour les exigences de nos sys-\n tèmes compliqués de déplacement. Il fallait voir!...\n    Le plus curieux, c'est qu'on a laissé intactes les forêts d'alen-\n tour. Ces petits étangs de jardin anglais dans ce cadre\n somptueux, c'est comme une collection de journaux de\n mode dans une reliure de Gascou, Dusseuil ou Bozérian,\n  comme de la verroterie de bazar enchâssée dans une ciselure\n  de Benvenuto !\n    Au surplus, si la forêt a été respectée, on s'est rattrapé\n  sur la chaussée de Tervueren elle-même, dont — afin,\n  sans doute, d'ombrager les accotements — on a bouché la\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                   ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                                  745\n\n\n perspective majestueuse en y plantant une double rangée de\n marronniers (1).\n    Les mêmes, observations s'appliquent à des sites plus proches\n de la ville, partant, plus fréquentés et plus modifiés, sans que\n cependant, jusqu'à nos jours, une transformation radicale et\n « synchronique » leur eût enlevé leur caractère propre, c'est-\nà-dire leur pittoresque ; — telle la vallée de Josaphat à Schaer-\n beek. On ne pouvait évidemment, après la reprise de. la pro-\n priété qui en occupait l'entrée, laisser le tout en l'état; mais il\n aurait fallu tout au moins tâcher de conserver à l'ensemble son\n charme idyllique et sa très particulière poésie : on en a fait un\n jardin anglais, une réclame d'horticulteur.\n    Gomme le vallon de Groenendael, cela est propre, ingénieu-\n sement conçu et soigneusement réalisé, gracieux, joli, flattant\n l'œil comme ces jardins éphémères créés en une nuit devant les\n péristyles en staf des expositions : ce n'est plus « beau » au sens\n profond, poétique du mot, surtout cela n'émeut pas, parce que\n c'est trop arrangé, voulu...\n    Tel a été le sort de la plupart des sites pittoresques des envi-\n rons de Bruxelles — sauf, bien entendu, ceux que protègent\n les clôtures de la propriété privée, comme les bois de la campagne\n Daden qui, sur le versant sud de la vallée de la Senne, demeurent\n comme un îlot de verdure au milieu de la banlieue banale.\n S'il en reste encore quelques autres, c'est que les hautes\n influences qui règlent les aspects de la patrie ont passé à côté,\n ou par l'effet d'une négligence que l'on ne peut tarder de répa-\n rer. Ainsi des étangs de Rouge-Cloître, à Auderghem. Le\n deuxième a déjà été « corrigé ». Mais les rives du premier con-\n servent, avec leur frémissante parure de roseaux, de ces irrégu-\n larités qui irritent l'œil des gens de goût ; des peupliers restent\n plantés au beau milieu du chemin qui les longe, envahi par le\n gazon, semé de cailloux et accidenté de ces dos d'âne particu-\n lièrement détestés des cyclistes, motocyclistes et automobilistes.\n Cela ne peut durer : déjà un restaurant élégant s'est installé\n dans les bâtiments du cloître et un gigantesque phonographe\n\n  (1) Pour juger de l'effet, il suffit de comparer le tableau avec celui de la chaussée vers\nMont-Saint-Jean, de l'autre côté du pont, laissée, elle, intacte. On peut, par la même\noccasion, comparer aux petits étangs artificiels celui situé de ce côté-là et qui, à l'heure\noù nous écrivons, garde encore à peu près son caractère. Le rapprochement est éloquent\net peu en fareur des arrangements signalés.\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "746                          DURENDAL\n\n\nglapit aux échos d'alentour la chansonnette à la mode. Mais ce\nn'est qu'un commencement. Qu'on arrache ces roseaux, qu'on\néquarrisse ces étangs, qu'une villa moderne remplace, là-bas,\ncet ancien moulin à poudre, dont les vieux murs plongent\nmélancoliquement dans l'eau leur sombre reflet! Qu'on sarcle,\nqu'on égalise, qu'on élargisse, qu'on pave, qu'on garnisse d'un\nruban cyclable ce chemin cahotique, raviné, qui s'enfonce là-bas,\ndans la forêt, vers la source de l'Empereur! Et même, cette\nforêt, qu'est-ce qu'elle fait là? Que d'arbres, que d'arbres!...\n                                 *.\n\n    Certes, le paysage essentiellement naturel n'existe plus guère\n dans nos contrées, même plus loin des villes : ce vieux chemin\n de Groenendael, il a dû être tracé peu à peu; cette prairie,\n c'étaient des pâturages. La physionomie commune de nos vallées\n ardennaises, — les prairies de chaque côté de la rivière, les tail-\n lis escaladant les coteaux, — résulte de l'appropriation aux\n besoins locaux. Mais ces arrangements ne sont pas sortis en\n une fois du cerveau d'un entrepreneur de jardins : des généra-\ntions ont passé là, l'action de la nature y a constamment pénétré\ncelle, non moins lente, tâtonnante, de l'homme, elle a eu le\ntemps de la contrebalancer, de voiler et de faire oublier les vio-\nlences infligées à ses traits augustes... Entre le paysage naturel,\npittoresque, modifié lentement par des générations, par les\nhabitudes de la vie rustique, — et les transformations opérées\npar les spécialistes, il y a la différence qui sépare le mobilier\nfamilier, constitué pièce à pièce, année par année, où les diffé-\nrents âges, les périodes de prospérité et de détresse, les phases\nmême de l'évolution morale, le cycle des affections et des dilec-\ntions ont laissé leurs témoignages muets — et le mobilier de\nstyle acquis en bloc chez l'entrepreneur d'ameublement. Celui-ci\npeut charmer par son bon goût, éblouir par son faste,\nmais sa signification est toute dans cet aspect immédiat. Il est\nirrémédiablement froid, anonyme comme un garni, il peut\nencadrer indifféremment la vie de plusieurs personnalités de\ngoûts vaguement analogues. L'autre, lui, fait plus que plaire,\nil intéresse, révèle, émeut; l'ensemble qu'il compose ne se con-\nçoit pas en dehors de la personnalité qui en a réuni, inconsciem-\nment et à la longue, les divers éléments ; ni le goût, ni l'argent ne\nsauraient suppléer à cette spontanéité et à cette durée.\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "              ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ                747\n\n\n   Or, tous les termes de cette comparaison s'appliquent respec-\ntivement à ces deux aspects du paysage, le paysage naturel, pit-\ntoresque, et le paysage arrangé, artificiel, œuvre de volonté, créa-\ntion intégrale et directe dans toutes ses parties, sans caractère\nautre que son esthétique, sans signification autre que l'amuse-\nment des yeux, sans harmonie autre avec l'ambiance que ses\ndimensions. (Et, ces mêmes rapprochements, nous pourrons\nencore les établir avec le pittoresque urbain.)\n   Cette sophistication de la nature était « normale » aux siècles\noù tout, dans la nature comme dans la société, dans la morale,\nles usages, l'esthétique, était asservi aux lois de la plus artifi-\ncielle convention. C'était l'époque où Carlo Maderno et Dome-\nnico Fontana, Le Nôtre triomphaient dans « l'architecture » des\njardins, — une expression qui évoque avec justesse l'esthétique\nhorticole de ce temps, où le jardin, avec ses tonnelles compli-\nquées, ses ifs et ses romarins taillés en pyramides, en cônes, en\ncylindres, en formes d'animaux, représentait plutôt une vaste\nchambre de torture du règne végétal.\n   Mais les goûts sont changés !\n   Nous avons écouté le mot immortel de Jean-Jacques : « Re-\ntournons à la nature! » Non seulement au point de vue social,\nmais encore dans le domaine de la pensée et du sentiment, un\nimmense désir nous a ramenés vers la nature, source de toute\nvérité tangible. Le terme d' « architecte » de jardin, demeuré\ndans notre langue, y sonne comme un anachronisme. Tous ceux\naujourd'hui qui pensent, tous ceux aussi qui sentent, éprouvent\nl'attraction irrésistible des spectacles de la nature : non la\nnature arrangée, pomponnée, travestie, mais la nature telle\nqu'elle se montre dans les manifestations inconscientes des forces\nélémentaires, dans le pittoresque.\n   Encore une fois, il nous faut bien subir l'action néfaste (à ce\npoint de vue) de la civilisation et du progrès. Dans notre pays,\nles environs même de la capitale ne cessent, depuis vingt ans,\nde nous en fournir des exemples. La vallée de la Woluwe, à son\ndébouché d'Auderghem, a été nécessairement barrée par la nou-\nvelle avenue de Tervueren, y compris le remblai du chemin de\nfer, avec ses enrochements artistiques en simili-chocolat. Il y a\nbelle lurette que la merveilleuse drève de Lorraine, avec sa qua-\ndruple rangée d'arbres centenaires, a fait place à cette voie spa-\ncieuse, propice aux sports de tout acabit, périlleuse au piéton et\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "748                                   DURENDAL\n\n\n-oûv à travers les nuages d'impalpable poussière blanche,..dans\n la puanteur des automobiles et la pétarade des moteurs à\n explosion, deux rangées d'arbustes rabougris songent au sui-\n cide... La-forêt de Soignes a été éventrée pour l'établissement\n du champ de courses de Groenendael; une hôtellerie somptueuse\n voisine avec le sanctuaire rustique de Notre-Dame-de-Bonne-\n Odeur, un établissement hospitalier s'étale, entre le Fort-Jàco\n et Verrewinkel-lez-Uccle, le long de cette ravissante drève, d'un\n charmé, virgilien, déjà modernement baptisée \" avenue \"\n Foestraat...- Et si nous quittons les. environs immédiats de\n Bruxelles, des transformations plus vastes, plus regrettables\n encore au point de vue de la beauté naturelle, s'annoncent. La\n découverte de la houille en Campine annonce la disparition d'un\n des traits les plus caractéristiques de la physionomie patriale.\n Les dunes de nos côtes reculent graduellement devant l'enva-\n hissement des digues et l'on peut, dès à présent, prévoir, le\n temps où toute la côte belge présentera à l'œil la ligne admi-\n rablement droite et unie d'une digue ininterrompue...\n    Mais si la civilisation, le progrès, l'industrie et mille autres\n causes nous forcent à restreindre sans cesse le domaine de la\n nature, n'est-ce pas une raison de plus pour conserver précieu-\n sement ce qu'ils veulent, bien nous en laisser, pour éviter de\n seconder leur- œuvre sous prétexte d'embellissement et d'arran-\n gement? On le devrait d'autant plus que nous ignorons quelle\n sera, à ce point de vue, la manière de voir et de sentir de ceux\n qui viendront après nous et dont les aspirations vers la beauté\n pittoresque seront peut-être en raison directe de: la peine qu'ils\n éprouveront à les satisfaire. Or, le caractère propre des trans-\n formations qui nous occupent, c'est qu'elles sont irrémédia-\n bles (1) : on peut anéantir en un seul jour L'œuvre pittoresque\n des siècles, mais, dès lors, celle-ci est définitivement rayée des\n aspects du monde, on ne pourra la restituer jamais, jamais;et\n\n   (1) Rappelons à ce sujet un projet de loi, préconisé par M Carton de Wiart, obligeant\nles industriels, maîtres de carrière, etc., qui dans l'exeicice de leur industrie auraient\nabîmé un site, à réparer le dommage. L'intention est excellente et il faut la louer d'autant\nplus qu'elle révèle dès préoccupations trop rares chez le législateur. Mais, à l'examen,\nson utilité apparaît vite contestable. Comment s'y prendrait-on en l'occurrence? Quels\ngazons anglais, quels enrochements artificiels répareraient tels dommages? Ne vaut-il\npas mieux laisser le tout en l'état, dans l'espoir que le pittoresque (dans une de ces mani-\nfestalions inattendues dont nous parlions en commençant) trouve dans les chaînes mêmes\nimposées à la nature le motif d'une parure inédite?\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "              ASPECTS DE LA NATURE ET DE LA CITÉ               749\n\n\navant que la nature arrache au progrès toutes ses conquêtes, une\ncivilisation tout entière doit tomber en poudre...\n   Mais pour que tout cela soit observé, il faudrait plus que les\nvœux ou les indignations platoniques de quelques rêveurs et\nintellectuels, il faudrait que la nation tout entière, et particu-\nlièrement les classes « dirigeantes », fussent pénétrées de cet\namour profond et grave de la nature qui cherche dans celle-ci\nautre chose qu'un simple amusement du regard, vite satisfait\npar quelques lignes élégantes, par une heureuse combinaison\nd'essences, un jeu chatoyant de couleurs; il faudrait' un sens\nplus général du pittoresque, de sa délicate poésie et des émo-\ntions exquises que la nature réserve à ceux qui savent l'inter-\nroger d'un cœur simple et désintéressé.\n\n                                                           X...\n  ( A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "                                Palestrina\n                   LA collection des Maîtres de la musique, publiée par M, Jean\n                     Chantavoine (1), ne pouvait mieux débuter que par la\n                     biographie de Palestrina, due à la plume autorisée de\n                     M. Michel Brenet. On nous saura gré de résumer ici les\n                     chapitres les plus intéressants de ce beau livre, dont la\n                     lecture sera souverainement goûtée par les admirateurs du\n                     a prince de la musique ».\n                        L'art de Palestrina n'est pas un début plein de pro-\n                     messes (2), mais l'apogée d'un genre atteignant sa beauté\nparfaite. M. Brenet en décrit rapidement les antécédents. Ce sont d'abord\nles tentatives des déchanteurs, qui s'ingénient à produire des agrégations\nsimultanées de mélodies, empruntant des lambeaux de cantilènes grégo-\nriennes à l'Église, et au répertoire des trouvères et des jongleurs des\nthèmes de chansons amoureuses ou de chansons à boire. Une classifi-\ncation de formes polyphoniques s'établit, parmi lesquelles on note le\nmotetus et l'organum. Les voix du motetus chantent toutes un texte différent;\nc'est la forme préférée des dilettantes à cause de sa subtilité. Dans l'organum\nle texte est le même à toutes les voix. L'une et l'autre formes sont employées\ndans l'art profane et dans Tart religieux. Les compositeurs ne se préoccupent\npas encore d'inventer leurs mélodies. L'effort personnel de leur art est dans\nl'utilisation des fragments d antiennes et de chansons, selon les procédés du\nmorcellement qui conduisent à l'imitation et au canon. Les premiers essais\nsont naïfs et frustes, mais bientôt le sens de la beauté s'affirme, avec l'habileté\ncroissante de la technique.\n   Vers la fin du XVe siècle, tout l'art polyphonique se trouve constitué. C'est\nl'époque du contre-point, avec toutes ses recherches, toutes ses audaces, ses\ngageures étranges, ses problèmes compliqués, « canons enigmatiques, rétro-\ngrades, renversables, jeux bizarres d'artistes livrés à la joie de leur triomphe\nsur les éléments sonores, et qu'il n'y a point lieu de tant railler et réprouver\nqu'on l'a fait, puisque ces singularités se compensent par des trésors de pure\npoésie ». Notons en passant que ces subtilités relèvent plus souvent du métier\nque de l'esthétique ; l'oreille s'intéresse médiocrement à ces jongleries d'écri-\n\n\n (1) Paris, Alcan, éditeur.\n (2) C'est bien a tort que Victor Hugo décerne a Palestrina le titre de « Père de l'har-\nmonie » (Rayons et Ombres).\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                                 PALESTRINA                                 751\n\nture musicale; il faut même la notation du temps pour en faire apparaître\nl'étrange finesse.\n   L'influence septentrionale fut prépondérante sur le développement de la\npolyphonie au XVe siècle. Les maîtres de l'art musical de celte époque sont\npresque tous Flamands. Parmi les plus illustres, citons Dufay (+ 1474), De\nBusnois (+ 1481), Okeghem (+ 1495), Hobrecht (+ 1506?), de la Rue (?), Com-\npère (+ 1518), Josquin de Près (+ 1521), Brumel (+ 1540?) Arcadelt (+ 1560?),\nWillaert (+ 1502), Goudimel (+ 1572), enfin Roland de Lassus (+ 1594), le\ndernier et le plus grand de tous, contemporain des maîtres de l'école romaine.\nL'école Gallo-Belge fournit des musiciens à la chapelle pontificale et aux\nmaîtrises de toutes les cités.\n   Les caractères qui distinguent les polyphonistes flamands se retrouvent\ndans l'art des peintres : l'amour du détail minutieux, la virtuosité technique,\nle goût des combinaisons savantes, la joie de la difficulté vaincue. Cepen-\ndant, au moment où les artistes sont assez maîtres de leur métier pour s'élever\nà un idéal plus élevé, et faire servir la musique à l'expression des sentiments,\nil semble que la sève de l'école flamande soit épuisée. L'école romaine, issue\nde celle-ci, achève la glorieuse évolution de la polyphonie, en y apportant\nses précieuses qualités de race : le génie de la simplicité classique, le sens\nde la beauté, le souci de traduire l'émotion plutôt que de résoudre des pro-\nblèmes.\n   Et ceci n'est pas aussi contradictoire qu'on pourrait le penser avec la frivo-\nlité des premiers musiciens de l'Italie, délaissant l'appareil savant de la\nmusique du nord pour les divertissements des frottolistes. Les frottohs étaient\ndes compositions populaires très simples, écrites à trois ou quatre voix, la\nmélodie supérieure pouvant être exécutée sur le luth. L'art des frottolistes\nrecherchait avant tout le plaisir naturel que procure la musique même aux\nignorants. Si les Septentrionaux prisaient surtout les combinaisons savantes,\nles Italiens étaient plus sensibles au charme de la mélodie. Faut-il leur\ndonner tort? D'ailleurs, avec le progrès de la culture musicale, la naïve frot-\ntole donnera naissance à cette exquise forme d'art profane qu'on appelle le\nmadrigal.\n   Giovanni Pierluigi naquit à Palestrina, bourgade située sur un revers de\nl'Apennin, à 36 kilomètres de Rome. La date de sa naissance est contestée.\nLes historiens ont varié entre 1514 et 1529. M. Brenet se rallie, sauf infor-\nmations ultérieures, à la date de 1520 proposée par M. Haberl.\n   Peu d'événements marquent la carrière de l'illustre musicien romain. Après\navoir reçu, probablement à Rome, les premiers enseignements de son art, il\ndevient maître de musique du chapitre de Saint-Agapit dans sa ville natale,\nle 28 octobre 1544. En septembre 1551 il est appelé au poste de maître de la\nchapelle Julia (basilique de Saint-Pierre), à Rome. Le 13 janvier 1555,. par\nmotu proprio du pape Jules III, il est admis dans le corps des chanteurs de la\nchapelle pontificale, la célèbre Sixtine. Jules III meurt moins de trois mois\naprès. Son succeseur, Marcel II ne règne que vingt-deux jours (six semaines,\nselon M. Brenet, ce qui est inexact).\n   Paul IV lui succède. Ce pape de mœurs rigides entreprend un certain\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": "752                               DURERDAL\n\n\nnombre de réformes, dont Palestrina fut la victime. Le 30 juillet 1555, : il est\nrayé de la chapelle pontificale, on ne sait pour quels motifs. Le 1er octobre\nde la même année, il devient maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran. Ce\nposte avait été occupé peu d'années auparavant par Roland de Lassus. Il le\nquitte le 1er mars 1561 pour la direction de la chapelle de Sainte-Marie-\nMajeure, qui lui assurait des appointements plus élevés. Il y demeure pen-\ndant dix ans.\n   En avril 1571 il redevient maître de la chapelle Julia. C'est, vers cette\népoque qu'il noua des relations suivies avec saint Philippe de Néri. Animuc-\ncia, son prédécesseur à la chapelle Julia, avait inauguré sous la direction du\nsaint prêtre le genre musical qui donna naissance à l'oratorio. Le nom même\nest un souvenir de son origine. Il était naturel que Palestrina remplaçât le\nmaître défunt à l'Oratoire de Saint-Philippe. Entretèmps, il entreprit des\ndémarches pour se faire nommer membre de la chapelle pontificale; elles\néchouèrent devant les volontés réformatrices de Sixte V.\n   Il mourut dans la matinée du 2 février 1595, assisté par saint Philippe de\nNéri, dont il était l'ami et le collaborateur dévoué.\n   Cette vie paisible et laborieuse ne fut traversée par d'autres épreuves que\nles deuils de famille. De la part de ses contemporains il fut l'objet d'une pro-\nfonde vénération. On le reconnaissait comme le plus grand musicien de son\ntemps. Tous les musiciens de Rome et une multitude de gens du peuple asis-\ntèrent à ses funérailles. Sur la plaque de plomb fixée au couvercle de son cer-\ncueil on grava cette inscription glorieuse :\n\n                      Joannes Petrus Aloyisius Prœncstinus\n                               Musicœ Princeps\n\n   L'œuvre de Palestrina est des plus considérables : quatre-vingt-treize messes\n (dans l'édition complète de Beitkopf et Härtel), et plus de quatre cents motets.\nL'édition complète en donne cent trente-neuf ; il semble que M. Brenet\nconfonde sous la dénomination de motets leslivres de lamentations, d'hymnes,\nd'offertoires, de Magnificat, de litanies, de madrigaux spirituels, de psàumés de\nvêpres. La production profane est relativement restreinte : deux recueils de\nmadrigaux à quatre voix et un recueil de madrigaux à cinq voix.\n   Les compositions religieuses donnent lieu à d'intéressantes observations.\nPalestrina observe fidèlement la règle que les cinq parties de l'ordinaire de\nla messe soient composées sur un seul et même thème. Celui-ci peut avoir\npour origine soit le chant grégorien, soit le chant populaire, soit une com-\nposition de musique polyphonique. On s'étonnera peut-être de ce que Pales-\ntrina, comme ses devanciers, ait emprunté l'idée musicale de ses messes à\nquelque chanson profane, et cela au moins jusqu'en 1582, daté de sa seconde\nmesse sur le thème de l'Homme armé. Il y a même des critiques qui arguent\nde ce fait pour nier le caractère essentiellement religieux de la polyphonie du\nXVIe siècle (M. Saint-Saëns, je pense, est du nombre de ceux-ci). L'équivoque\ndisparaît si l'on tient compte des faits suivants. D'abord on se trompe en\npensant que la voix chargée dans le chœur de la mélodie en faisait entendre\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                                   PALESTRINA                                    753\n\n\nnon seulement le thème mais aussi les paroles. Cela fut vrai parfois, lorsque\nl'emprunt était fait au chant grégorien, par exemple dnns la messe Ecce sacer-\ndos magnus. Encore renonça-t-on de bonne heure à cet usage. Mais on aurait\ntort de l'étendre aux thèmes d'origine profine. En effet, malgré le grand\nnombre de messes construites sur le thème de l'Homme armé, on ne connaît pas\nles paroles de cette célèbre chanson, pour la bonne raison qu'aucun compo-\nsiteur ne les a conservées dans son œuvre. Il est vrai qu'une fois Palestrina\nécrivit, sous les paroles d'un Agnus Dei, le texte de la chanson qui lui en\navait fourni le thème (je suis déshéritée...), non pour que les chanteurs\npussent les faire entendre, mais vraisemblablement par vanité d'artiste.\n    Il faut considérer en plus que le thème profane, dans l'œuvre sacrée, n'est\nqu'une matière en elle-même in lifférente, et que son expression résulte de la\nmanière de l'employer, et de la vie que l'artiste lui communique Souyent,\nd'ailleurs, il est transformé au point de devenir méconnaissable. C'est ainsi\nque M. Haberl a cru voir dans le thème de la Missa quarta un fragment gré-\ngorien, alors que cette messe est en réalité construite sur la chanson de\n l'Homme armé.\n    Il est m o n o s t a b l e que sous le rapport de l'inspiration religieuse et de la\nconvenance avec la liturgie, Palestrina réalise un progrès notable sur ses\ndevanciers, sans en excpter Roland de Lassus. Il y a dans les œuvres de sa\nmaturité une beauté simple et grave, une sérénité, une émotion contenue qu'on\nne trouve pas à ce degré dans la polyphonie trop savante et trop curieuse\n des jongleurs septentrionaux. On ne peut méconnaître ici l'influence des\ncourants de réforme si puissants dans l'Eglise, vers la seconde moitié du\nXVIe siècle. Il est même curieux de constater comment la réaction du senti-\nment chrétien contre le sensualisme de l'art paganisant se manifesta surtout\n dans la musique, alors que, dans les arts plastiques, elle ne put enrayer le\nfatal glissement de la décadence. La génération des grands peintres et des grands\n sculpteurs était éteinte quand l'Eglise romaine se ressaisit de son engouement\n pour le soi-disant humanisme, mais ce que ni Raphaël, ni Michel-Ange ne\n purent exprimer par le pinceau et le ciseau, Palestrina, Vittoria, Allegri le\n  diront dans leurs chants impérissables.\n     Comme il arrive souvent aux grands hommes, selon la loi commune, la\n  postérité n'a pas manqué d'exagérer l'influence de Palestrina sur les destinées\n  de la musique religieuse. L'histoire s'embellit de la légende. On raconta donc\n  comment les Pères du Concile de Trente, indignés par les écarts profanes de\n  la polyphonie sacrée, auraient songé un instant à la bannir de la liturgie. Ils\n  consentirent cependant à une dernière épreuve. Une commission fut instituée,\n  qui invita le corps des chanteurs pontificaux à exécuter trois messes, après\n  l'audition desquelles serait prononcée sur l'art musical un décret d'exil ou\n  d'admission dans le culte catholique. Pour cette épreuve décisive, Palestrina,\n  enflammé d'une sainte ardeur, écrivit trois messes, parmi lesquelles la célèbre\n  messe du Pape Marcel, trois chefs-d'œuvre, qui, en remplissant d'admiration\n  les juges, sauvèrent la musique religieuse d'un péril de mort. Cette histoire\n  édifiante, lancée par Baïni, fut acceptée sans contrôle, jusqu'au moment où\n   M. Haberl, en publiant ses recherches aux archives pontificales, en montra le\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "754                                     DURENDAL\n\n\ncôté légendaire. La vérité historique se réduit au fait très simple que le\n28 avril 1565 les chanteurs de la chapelle pontificale interprétèrent quelques\nmesses devant une commission de cardinaux, « pour juger si l'on en compre-\nnait le texte, ainsi que le souhaitaient leurs Eminences ». Ces deux lignes d'un\nrapport officiel sont l'origine de la fameuse légende. Le nom de Palestrina n'y\nest pas mentionné (notons qu'il ne faisait pas même partie du collège des\nchantres). Il se peut que parmi les messes présentées à l'essai il y en ait eu une\nde lui; mais cela n'est encore qu'une conjecture.\n   M. Brenet réduit aussi à ses vraies proportions la part prise par Palestrina\ndans le remaniement du plain-chant, tentative malheureuse qui aboutit à la\nfameuse édition médicéenne, « le monument commémoratif d'une des plus\ndésagréables entreprises dans lequel le Saint-Siège ait jamais été im-\npliqué » (1).\n\n                                                                          F.   VERHELST.\n\n\n\n\n  (1) P.- WÀG-NBR : Histoire d'un livre de fi/ain-c/iant,.'dans'là .Tribune de' Saint-Cer'vais,\nt. xi,, i903,,pp. 3.41/373.                                                    .:.'.\".:.!.:\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "COMBAT D'OURSONETV A L E N T I N   (PIERRE   BRIUEGEL   L'ANCIEN)\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": ""}, {"page_pdf": 906, "texte": "             Théodore T'Scharner\n              LE peintre qui vient de mourir octogénaire fut une\n                attrayante et sympathique personnalité dans la\n                pléiade des paysagistes belges.\n                   Namurois d'origine, je crois, il s'était depuis\n                 longtemps fixé à Furnes. Il s'y était cantonné\n                 dans l'étude des aspects de la Flandre, ces\n                 somptueuses pâtures du Veurne-Ambacht, et\n                 des motifs maritimes que lui fournissait la côte\ntoute proche.\n   Si T' Scharner résidait chaque année à Bruxelles, en séjour\nhivernal et un peu mondain de quelques mois, c'était seulement\nune manière de distraction et de congé qu'il prenait, mais bien\nvite il réintégrait son home de Furnes, son cher « Old House »,\nvieux logis vaste et exquis de paix provinciale. En avant une\ncour spacieuse flanquée sur trois de ses côtés de constructions\nrevêtues de plantes grimpantes, en arrière un jardin moutonnant\nde fleurs se clôturant à la limite du territoire citadin, le\nlong des anciens remparts alignés de vieux ormes au delà\ndesquels se prolongent les campagnes coupées de canaux et\nde fossés.\n   T' Scharner était un habitant notorié de Furnes. Sa profes-\nsion de peintre lui faisait une célébrité locale. On l'y saluait\ntrès bas, pour son art et ses succès, conquis du temps qu'il par-\nticipait encore activement aux expositions, mais aussi pour sa\ngentilhommerie, pour la bienfaisance que lui et les siens\npratiquaient — comme l'hospitalité — de façon large et\ndiscrète.\n   Les matinées, pour le sédentaire artiste, étaient généralement\noccupées par des études non loin de la petite ville ou par des\ntravaux d'atelier. L'après-midi il fallait que la pluie ou le vent\nfissent, rage pour empêcher le landau familial de mener\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "    756                               DURENDAL\n\n\n     les habitants d' « Old House » jusqu'à la plage de La Panne, à\n     six kilomètres de Furnes. Au temps — si proche encore — où\n     La Panne était agreste et désert, la famille T' Scharner y pos-\n     sédait une vaste cabine sur roues affectée alternativement aux\n     bains de mer et aux arts. Le peintre en retirait chevalet, pliant,\n     boîte à couleurs, pinceaux et vers l'heure du couchant ne se\n     lassait pas de fixer en de rapides études les effets, éternellement\n     changeants de la lumière sur ces espaces et ce vide du ciel, du\n     sable et de l'eau.\n      . C'est ainsi que T'Scharner laisse un immense et précieux\n    bagage d'études fraîches et sincères et très peu de tableaux. Le\n    tableau travaillé en vue de l'exposition et de la vente ne le\n     préoccupait plus. Il faisait de la peinture comme d'autres font\n    de la musique, pour lui-même et quelques amis. Il déchiffrait et\n    interprétait de son mieux des morceaux de nature comme il eut\n    déchiffré et interprété des sonates de Beethoven ou des noc-\n    turnes de Chopin. Le morceau finit il s'en désintéressait.\n        Le Musée de Bruxelles possède un T ' Scharner, paysage\n    mélancolique de fin d'hiver sur les bords inondés de la Meuse.\n    Des arbres graciles s'y penchent devant un ciel gris à peine\n    éclairé d'un peu de bleu froid, c'est une œuvre austère et\n    ressentie. Mais le peintre demeure peu et mal connu de la\n    génération actuelle. C'est chez lui, c'est chez quelques privi-\n    légiés à qui il fourrait sous le bras, au moment du départ,\n    l'étude admirée et commentée au cours de la causerie dans\n    l'atelier, qu'il faut rechercher et découvrir les courts et délicats\n    poèmes — très spontanés — improvisés sur des thèmes de\n    nature. Beaucoup sont délicieux et devraient être choisis et\n    exposés, réunis en manière d'éloquent hommage posthume au\n    maître disparu.\n                                                                P. L.\n\n      Voici l'hommage qu'a rendu au talent de Théodore t'Scharner, notre\n    confrère OCTAVE MAUS dans l'Art Moderne :\n\n      T h é o d o r e T ' S c h a r n e r . — Né à Namur en 1826, le paysagiste\n;   T' Scharner vient de mourir à Furnes, dans la jolie résidence où il avait cou-\n    tume, depuis plus de vingt-cinq ans, de passer en famille tous les étés. Il\n    avait le culte de la mer du Nord, dont la mélancolie s'accordait avec sa nature\n    méditative, d'une aristocratique distinction. Aussi la plage de La Panne et les\n    dunes de Coxyde virent-elles s'écouler toute la fin de sa vie discrète et\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                          THÉODORE T'SCHARNER                                 757\n\nrecueillie. Avant de se fixer sur le littoral, il s'était attaché à la Campine lim-\nbourgeoise. Là encore, c'était, sous des ciels mouvants, l'infini des espaces,\nle recul des horizons successifs qui exaltaient son âme. Il fut, aux environs\nde 1875, un assidu de Genck, où se rencontraient alors, à l'hôtel de la\nCloche, dans une confraternelle intimité, Joseph Coosemans, Jules Ray-\nmackers, Théodore Baron, Mlle Louise Héger, Isidore Verheyden. Il exprima\navec bonheur, en maintes toiles, la solitude émouvante de ces régions du\nSilence : la tristesse des grands marais, le sourire des bruyères, la beauté\ngrave des sablonnières ravinées. Sa vision poétique, son amour fervent de la\nnature le signalèrent aux diverses expositions auxquelles il prit part. Et sans\ndoute eût-il pu s'élever plus haut et marquer davantage si sa timidité, sa\nmodestie, son peu de confiance en lui-même ne l'eussent constamment entravé.\nIl n'en laisse pas moins à ceux qui l'ont approché le souvenir d'un artiste\ndélicat, sensible et raffiné, d'un esprit cultivé, d'un caractère droit et géné-\nreux.\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": "                        Henry Stacquet\n                  HENRY Stacquet est mort !\n                        Cette nouvelle cause une douloureuse émotion dans les\n                     milieux artistiques.\n                        La personnalité du Président de la Société Royale des\n                     Aquarellistes commandaitune générale sympathie. Chacun\n                     appréciait la droiture affable de l'homme à l'égal des\n                     mérites charmants du peintre.\n                        Bien qu'il fût un haut fonctionnaire de la Banque Natio-\n                     nale et que ses débuts dans l'art furent assez tardifS,\nStacquet, à force de talent et de bonne grâce, avait mis au premier plan\nl'artiste notoire et fait oublier à tous qu'il eût été en somme loisible de\nl'étiqueter « un amateur », épithète désobligeante dont les camarades aiment\naffubler et amoindrir un concurrent par ailleurs nanti du nécessaire, voire\nmême du superflu.\n   Des aquarelles de Stacquet parurent depuis trente ans à d'innombrables\nexpositions belges. Sans se recommencer ou se redire, ses paysages, ses\nmarines, ses intérieurs se reconnaissaient aisément, s'individualisaient par\ndes habiletés de mise en page, une tenue de coloris frais, pimpant, distingué.\nL'aquarelliste variait l'effet de ses œuvres non seulement par le choix des\nsujets et des harmonies mais aussi par des recherches de procédés techniques,\nessayant mille nouveautés, introduisant des véhicules colorants ou des ma-\ntières nouvelles dans l'arsenal jadis un peu pauvre de sa spécialité. Crayons\nRaffaelli, gouaches, couleurs de diverses sortes, cartons ou papiers poreux,\ngrenus, lisses, buvards ou encollés, blancs ou teintés, que sais-je ? Mais\nStacquet, fidèle à peu près à cette formule, ne tenta que de rares et éphémères\nexcursions dans les domaines de la peinture à l'huile, du pastel, du blanc et\n noir. Il ne tenta que fort exceptionnellement de s'exprimer par l'eau-forte ou\n d'autres modes graphiques.\n    Son sens critique avisé, la sévérité dont il s'arma toujours envers lui-même,\n maintinrent Stacquet en constant progrès. Ses dernières œuvres sont peut-\n être ses plus fortes par la largeur de l'interprétation, la saveur du coloris, la\n souplesse de la touche, la finesse et l'enveloppe atmosphérique qui n'excluent\n pas la précision et le caractère.\n    Stacquet, amateur averti, conservait amoureusement quelques morceaux\n de belle peinture émaillée et précieuse, de ces morceaux d'artistes qui font la\n gloire d'un atelier et tels que les grands collectionneurs n'en possèdent pas.\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                             HENRY     STACQUET                             759\n\nC'est des études patinées de Boulenger ou d'Artan, des pochades heureuses\nde confrères. Parmi ces cadres il avait placé aussi — sorte de musée intime\n— quelques œuvres de lui d'une saveur plus rare que celles qu'il avait\ncoutume d'exposer et dont il consentait aisément à se défaire. Stacquet ne\nse trompait pas en sélectionnant ainsi certains ouvrages qu'il ne laissait pas\nsortir de chez lui, ouvrages d'artiste peu adaptés aux goûts du public et qui\nmettent leurs auteurs au rang de nos plus délicats paysagistes.\n   Ce même goût avisé, en même temps que l'aisance de sa bonne grâce, con-\nféraient à l'homme une réelle autorité et le mettaient en mesure de rendre de\ntrès grands services à l'organisation des salons de la Société des Aquarellistes.\nIl dirigeait adroitement le recrutement des nouveaux membres, il indiquait\ndes invitations à faire, il obtenait des concours marquants, il décourageait\ndiscrètement des participations gênantes.\n   Sous sa présidence le niveau de ces expositions jadis de banalité assez\nindifférente s'était graduellement élevé jusqu'à les transformer en vivantes\nmanifestations d'un art mouvementé, souvent puissant. On a pu juger de\ncette progression par l'exposition rétrospective de la Société qui fut arrangée\nau Cercle Artistique l'été dernier et montra chronologiquement les conquêtes\ndes aquarellistes belges.\n   Stacquet fit joyeusement les honneurs de « sa » Rétrospective. Si nette-\nment je le revois le jour de l'ouverture, l'œil vif dans une face sanguine\nrehaussée des blancheurs de la barbe et des cheveux, les mains déjà trem-\nblantes, pilotant le Roi et la Princesse Clémentine tout le long des cimaises..\nAimable et bienveillant Stacquet, son souvenir durera autant par les amitiés\nqu'il inspira que par ces innombrables rectangles de papier sur lequel il\na durablement fixé, en lavant ses fines aquarelles, tous les jolis aspects de\nnature qui ont charmé ses yeux si épris de la vie.\n                                                                       P . L.\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "            Les Foules de Lourdes (I)\n                            de J.-K. Huysmans\n\n                IL était temps qu'un grand artiste fixât la beauté\n                   immatérielle de Lourdes. Le fait surnaturel et\n                   le fait moral avaient eu leur commentateur\n                   impuissant et borné dans la lourde prose\n                   mercantile de Zola, dont le pinceau réaliste\n                   et vainement évocateur du mouvement violent\n                   des multitudes qui se déchaîne parallèlement\nau flot torrentueux du Gave s'était empâté de toute la\nbavure de la mauvaise foi. Peut-être est-il heureux que ce soit\nun tempérament par certains côtés apparenté au pontife du\nnaturalisme qui ait servi l'élan croyant de Huysmans. Lourdes\nest un tel réceptacle de misères humaines que leur grouillement\nemprunte, par son seul aspect véridique et horrifiant, une élo-\nquence singulière. Il ne faut donc pas faire les délicats et s'of-\nfusquer des minutieuses et violentes descriptions charnelles que\nl'on rencontre dans une bonne part du récent livre. Elles sont\npar elles-mêmes œuvres dîart. Mais n'en séparons pas d'un\ninstant l'évocation merveilleuse, qui les suit ou les accompagne,\nde l'humanité misérable et douloureuse sublimisée par le senti-\nment religieux dont les âmes de ces malades sont pénétrées.\nAinsi Huysmans a réalisé ce que lui seul, sans doute, pouvait\nfaire, en alliant le naturalisme de l'observateur aux yeux de\nchair, à la poésie infinie des spectacles découverts dans l'imma-\ntériel domaine des âmes. Il faut dégager ce double aspect des\nFoules de Lourdes pour distribuer au livre son mérite considé-\nrable d'œuvre d'art.\n   A vrai dire, ce n'est pas une pensée, ni un but, ni un plan\ndéterminés qu'on y découvre. Recueil un peu décousu de notes\nécrites sur le vif, il entremêle les digressions d'histoire, de mys-\ntique, de polémique parmi les tableaux brossés sous un jour de\npluie, ou sous un soleil d'août, et les poèmes fervents et pas-\nsionnés adressés à la Vierge dans l'épanchement spontané de\nl'auteur-pèlerin ou le commentaire par lui des foules pieuses\n\n (l) Les Foules de Lourdes, par J.-K. HUYSMANS. (Editeur, Stock, 155, rue Saint-Honoré,\nParis, Ier)-\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "                     LES FOULES DE LOURDES                      76l\n\n qui l'entourent. Il y a des récits de guérisons dont on a déjà lu\n ailleurs le détail et qu'on retrouvera ici avec plus d'éloquence et\n de pittoresque, il y a des dialogues émouvants et piquants\n comme tout le monde peut en surprendre à l'hôpital, au bureau\n des constatations médicales, aux piscines, comme moi-même\nj'en ai entendus tant de fois. Il y a des épisodes inédits; des\ntraces nouvelles de surnaturel relevées qui sont le fruit de l'in-\nvestigation exacte et curieuse de l'artiste croyant. Il y a aussi\nde longues moqueries adressées dans un style ironique et savou-\nreux à la gent haïssable des industriels de l'architecture et de la\nstatuaire pseudo-religieuse. Peut-être l'artiste s'écarte-il un peu\ntrop délibérément ici de l'indulgence qu'il faut accorder à l'in-\ntention sincère des bâtisseurs et surtout du bon sens qui veut\nqu'en cette matière spéciale de Lourdes, on tienne compte du\ncours inattendu, étrange, impétueux des circonstances par quoi\nen moins de cinquante ans fut transformé un lieu perdu, ignoré,\nabrupte en un véritable déversoir des peuples chrétiens. Mais\nce sont là des détails.\n    La force probante du livre d'Huysmans s'allie puissamment\nà sa force émotive. Avec quelle verve, quel entrain, quel pitto-\nresque, il refoule les objections dérisoires avancées par ceux qui\njamais ne voulurent, qui jamais n'osèrent se mêler eux-mêmes\nà la vie intense et lumineuse de Lourdes : suggestion, hystérie,\ncontagion, foi guérisseuse, vertu cachée de l'eau, insuffisance\nd'examen médical? Tout cela fut exposé ailleurs sans doute,\nmais quel prestige y ajoute le talent de l'écrivain !\n   Pour moi, la séduction de ce livre irrégulier, écrit par jets,\ninjuste par moments, toujours sincère, éloquent, réside dans\nl'intime vertu de prière qui l'anime. Non seulement on y sent\npalpiter, nerveuse, impatiente, colérique, l'âme ardente d'un\ncroyant, mais on y participe à l'oraison incessante d'un homme\npieux, humble et mortifié. Ceux qui doutèrent longuement de\nla sincérité du retour de Huysmans au catholicisme, seront\nici confondus. Je les défie de ne pas achever de lire avec des\nyeux humides telle méditation faite à la grotte en union avec le\nsymbole inépuisable et renaissant des cierges et cette invocation\nfinale que les lecteurs de Durendal admirèrent ici même.\n   Le style de l'auteur d'En route a conservé cette allure prime-\nsautière, originale, audacieuse qui n'a pas d'équivalent dans la\nproduction littéraire contemporaine.           H E N R I DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "       Sur l'oeuvre d'Adrien Mithouard\n                                       (Suite) (I)\n\n\n\n                       JE ne sais pas d'histoire plus tragique q u e celle d'une intelli-\n                          gence et d'un cœur cherchant leur repos s u p r ê m e d a n s\n                          l'unité. Cet espoir perpétuellement t r o m p é de concilier\n                          des contraires, Mithouard l'appelle encore les Impossibles\n                          Noces (2). H e u r t constant de deux éléments qui ne peuvent\n                          se confondre, voilà de quoi vit cette cathédrale « double\n                          et contradictoire ». Deux âmes en présence hurlent sur les\n                          m u r s . Deux esprits; le triste et le rieur, édifient l'équi-\n                          libre des voûtes de leur furieux choc. L ' é p o u x s'avance\nh e u r e u x , rêvant « des ciels purs et légers, des climats doux », évoquant\n« l'impassible beauté du temple athénien debout sur la cité ». L'épouse vient\nlamentable, l'air dolent, l'âme éperdûment. souffrante ; et les deux êtres,\nvoudraient se joindre, arracher la tunique\n\n               Qui les vêt en dedans de la couleur du soi.\n               Mais il leur faut subir l'immarcessible loi.\n               Et chacune qui rit ou qui pleure de force\n               Consomme, en existant, l'implacable divorce.\n\n  L à même idée se retrouve dans les deux autres poèmes. Les deux Foules\nsont m e s ancêtres et mes fils me cernent de toutes parts comme un voleur..\n\n               Mon sang libre comment communieraient-elles ?\n            \" J e suis entre elles deux le portrait d'union.\n               Je leur garde un instant l'âme que je transmets.\n\n   L a Conquête de l'Aube chante la résurrection des corps. T o u s les h o m m e s\nsont morts et peuplent u n immense navire. Le temps de la lumière blanche\nest fini. Alors l'heure de revivre a s o n n é . L e s anges e m b o u c h e n t la trom-\npette de cuivre. L e s morts se dressent épouvantés. L e vaisseau d é m a r r e ,\n\n\n  (1) Voir nos fascicules de Septembre et Novembre.\n  (2) Les impossibles Noces. Mercure de France. Paris, 1896.\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "                     SUR L'ŒUVRE           D'ADRIEN      MITHOUARD                         763\n\n\navec J é s u s au gouvernail. Dans leur fuite vers les étoiles, les vierges ressus-\ncitêes s'émerveillent :\n\n               Nous voici : c'est un mystère,\n               Par le ciel libre où nous montons,\n               D'être faites de terre.\n               Terre, nous emportons\n               Un peu de ton jardin de vie à nos sandales.\n\n   L a matière s'est sublimisée. Jadis l'esprit pouvait voguer à son gré, mais\nseul, vers de beaux horizons; le corps avait toute la peine. Aujourd'hui l'ère\nd'épreuve est expirée\n\n               Et c'est l'esprit qui porte à travers l'empyrée\n                    La pesanteur d'un souvenir.\n               Il est donc vraiment juste et digne et salutaire\n                    D'honorer le chef et les flancs,\n               Les membres douloureux, les os, les pieds sanglants\n                    Qui servaient l'océan sur la terre.\n               Sonnez sur l'océan épiscopal, les cors !\n                    Puisque l'épreuve est terminée,\n               La fête de la chair dans l'éternelle année.\n                    Voici l'assomption des corps.\n\n    Cette étonnante germination de vie mystique devait atteindre son épanouis-\nsement dans le Pauvre Pécheur (1). Ici Mithouaid a lié en un bouquet de\nplantes capiteuses tout le parterre fleuri de sanglots de son âme p u r e , et dans\nun bel élan de ferveur amoureuse a jeté aux pieds du Christ, principe de tout\namour, cette gerbe frissonnante. Déjà, en ses autres recueils, on sentait\npasser un souffle catholique, témoin cette délicieuse Relique dans l'Iris exas-\npéré. Mais, dans le Pauvre Pécheur, il n'est plus sujet de pièces détachées.\nL'inspiration est u n e . N o u s sommes en présence d'un poème composé, d'un\nd r a m e avec prélude et conclusion.\n    Il semble que de nos jours, étant d o n n é le petit nombre de poésies puisées\naux sources de l'Imitation, la critique catholique ait dû saluer avec joie ce livre\nd'art, conçu dans u n e extase religieuse où se mirent les effusions lyriques du\npetit frère saint F r a n ç o i s . Bien e n t e n d u , ce fut le contraire q u i se produisit\nà de rares exceptions près. L'Univers, p a r l'intermédiaire d ' u n certain\nD'Azambuja, — \" abscon comme la lune », a dit de lui Villy — bégaya des\nsottises sur cet artiste outrecuidant, dont l'audace allait jusqu'à- terminer une\nœuvre pie au moyen d'une péroraison qu'il déclarait peu orthodoxe prouvant\npar le fait même qu'il n'avait rien compris au Pauvre Pécheur, à l'instar de ces\ncatholiques qui n'ont compris ni Verlaine ni H u y s m a n s , pas plus qu'ils ne\ncomprendront demain l'Amour sacré de Vielé-Griffin. E t pourtant, j'ose le\ncrier bien haut, depuis Sagesse nous n'avons e n t e n d u de chants plus\nmystiquement catholiques, plus spontanément fervents que ceux échappés de\nla bouche saignante du Pauvre Pécheur.\n\n\n  (1) Le pauvre Pécheur. Mercure de France. Paris, 1899.\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": "764                                     DURENDAL\n\n\n   Cette h u m b l e figure qui p e n c h e sa résignation d a n s u n e eau sans reflet est\ne m p r u n t é e a u célèbre tableau de P u v i s de C h a v a n n e s . Cette eau grise est\ncelle du baptême ; le péché l'a colorée d e c e n d r e . C'est en lui-même q u e le\npauvre pécheur pêche. Il se tient m o r n e devant le filet d e sa conscience, sans\nrien p r e n d r e , et n e lève pas m ê m e les y e u x sur Marthe, « sur laquelle il\npleure ». Quatre livres : celui de la D o u l e u r , de l'Amour, d u Vertige, de la\nFolie renferment l'âme dolente ou épanouie d u p a u v r e p é c h e u r . Mais les\nfroids ciseaux de l'analyse se refuseront toujours à disséquer u n e méditation\nvivante, u n e foi active où plongent les racines d'un être en qui l'humanité se\nramifie. T a n t ô t le pauvre pécheur s'adresse à sa sœur d'élection.\n\n               Il faut faire de la musique avec nos âmes.\n               Brodons le contrepoint palpitant de deux rêves,\n               Ourdissons deux personnes d'une seule trame,\n               Que ton angoisse en ma lassitude s'achève.\n\n  T a n t ô t il se p e r d d a n s les élévations naturistes :\n\n               Sonneurs de rouge, coqs des fleurs, coquelicots,\n               Dont l'éclat crisse en l'or des soirs dominicaux,\n               Mon âme fraternise avec vous.\n\n               Printemps de braise, avril, brume d'étincelles,\n               Phares vifs au soleil dont la flamme éteint celle\n               Ou jour qui par-dessus vos transports s'obscurcit,\n               Ma fauve ardeur s'exalte à vos apoplexies.\n\n               Fleurs brûlantes où meurt sans trêve un cri suprême,\n               Hardi ! — Hardi la plaine aiguë avec moi-même.\n\n  T a n t ô t il dialogue intérieurement avec le Christ :\n\n               Qu'elle est singulière votre voix,\n               Lorsqu'elle parle en moi !\n               Je n'ose pas vous reconnaître.\n\n  Tantôt il s'enfonce dans l'ivresse d'un vertige transcendant :\n\n               Oui, mais ne plus tenir la terre sous ses pieds,\n               Tout perdre, dans le vide énorme se noyer,\n               Rien qu'on puisse palper, qu'on frôle, où l'on se pose,\n               Avec l'inquiétude alors d'être une chose,\n               Pdisque Dieu nous a fait stables en nous créant.\n               Etre partout soi-même en proie à du néant.\n\n               Etre fou de ne rien étreindre une minute !\n\n  T a n t ô t il pleure des mots simples :\n\n              Voici tout simplement que j'ai perdu ma mère.\n              Je vous offre, ô mon Dieu, son parfum éphémère.\n              Parmi l'or triomphal de cette Fête-Dieu,\n              Et puis je crois en vous, des larmes dans les yeux.\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": "                  SUR L'ŒUVRE D'ADRIEN MITHOUARD                               765\n\n\n  Tantôt il gémit sa faiblesse. Car le pauvre pécheur n'a pu soutenir jusqu'au\nsoir « l'effort surhumain de vouloir ». Ila tenté Dieu, pensant l'étreindre avec\ndes bras. La chair trop longtemps flagellée a parlé, soudain accablée de\ndésirs sensuels, et s'est désaltérée d'une autre chair.\n\n              J'ai péché n'importe avec laquelle.\n                 Je voulais, j'étais fou !\n             Me libérer du poids de mon cœur n'importe où.\n\n   Or, Jésus se fait entendre une dernière fois. La voix divine prêche la vie\nsimple et l'amour des humbles. En voulant palper le Verbe « dans la terreur\nblanche et dans le délire », le pauvre pécheur a mésusé de ses forces viriles.\nPersonne n'a le droit de s'affranchir de soi. Il lui faut marcher vers une autre\nvie et renaître a pour d'humbles devoirs dans l'aube frileuse ». Quant à son\nâme ancienne, toute parfumée d'extase, toute meurtrie de sa chute dans le\nmal, elle sera rachetée par Marthe.\n   Tel est ce poème vécu, moment passionné d'une crise sainte. Mithouard\na raison de tenir à ce dernier recueil. Le Pauvre Pécheur est bien vraiment son\nchef-d'œuvre, l'aboutissement lyrique de tous ses désirs de jeune homme; la\nconclusion d'une vie mystique en proie au tourment de l'Unité. Et j'ai tout\nlieu de croire, hélas 1 que notre littérature n'enregistrera pas de sitôt de pareils\naccents.\n\n  (A continuer)                                          TANCRÈDE DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 917, "texte": "                        Chronique d'Art\nMUSIQUE :\n\n                      Premier Concert Populaire\n   Sylvain Dupuis a inauguré la série des concerts populaires de cet hiver par\nu n e fort intéressante audition.\n    L''Introduction et Allegro pour quatuor solo avec orchestre à cordes, d'Edward\nElgar, est u n e composition attachante, aussi riche de substance mélodique et\nh a r m o n i q u e que solidement et élégamment construite, avec un début parti-\nculièrement heureux dont le charme prenant a été souligné par l'interpréta-\ntion des artistes du quatuor. (Deru, Lemaître, Van H o u t et Wolff.) On l'a\nécouté avec tout l'intérêt dû à u n e œuvre signée de l'auteur des Apôtres et du\nSonge de Gerontius,\n    Au p r o g r a m m e de la partie orchestrale du concert figurait en second lieu\nune composition de plus large envergure, Gethsemani, poème s y m p h o n i q u e\nde Joseph Ryelandt où la constante noblesse de la pensée vient se joindre à\nla haute tenue du style et dans lequel s'affirme avec plus de netteté que jamais\nl'art sobre, limpide et vigoureux de l'auteur de Sainte-Cécile. Le poème com-\nporte deux parties, un mouvement vif (Vision du mal envahissant le monde), page\npuissamment suggestive où comme d a n s une angoisse sans cesse grandis-\nsante semble pleurer le d r a m e de l ' H u m a n i t é souffrante, puis en guise de\nconclusion s'épanouissant largement dans la lumière et dans la paix, l'Hymne\nde la Rédemption, chant d'espoir et de p a r d o n . Au cours de l'œuvre tout entière\nse retrouvent les qualités distinctives du compositeur brugeois, éloquente\nsimplicité de la facture, généreuse intensité de vie expressive, profonde sin-\ncérité d'inspiration et d'accent.\n    Après ces deux œuvres nouvelles, Dupuis a dirigé les Equipées de Till Eulen-\nspiegel, poème symphonique de R i c h a r d Strauss qui, sans être l'œuvre de\nplus haute signification que le maître ait écrite est restée jusqu'ici, surtout\nen Belgique, sa composition orchestrale la plus goûtée et la plus populaire.\nC'est que dans son expansion débordante de vie, d ' h u m o u r et d'imprévu, celte\nfantaisie débridée aux allures géantes où les thèmes caractéristiques de\nl'œuvre s'entrecroisent et se transforment à l'infini, revêtant les aspects les\nplus inattendus suivant les instruments auxquels ils sont confiés, est encore\nrehaussée par les ressources étonnantes d'une orchestration qui, bien que\nfort travaillée, demeure toujours pleine de souplesse, de fraîcheur et de\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 767\n\n\nvariété. Dupuis a donné une compréhensive et vibrante exécution de ces\npages si difficiles à mettre en valeur.\n   Les virtuoses du concert étaient M. Karl Jörn, ténor de l'Opéra de Berlin,\net Mlle Geneviève Dehelly, pianiste, lauréate de notre Conservatoire. M. Karl\nJörn, qui a une voix superbe, a chanté poétiquement avec une rare netteté\nd'articulation et peut-être aussi avec Une recherche d'effets trop visible, le\nrécit du Graal de Lokengrin, mais ses belles qualités de diseur et de musicien\nont plus particulièrement apparu dans l'interprétation de Lieder encore\ninconnus à Bruxelles dont nous signalerons spécialement le Salomon de Hans\nHerrmann.\n   Mlle Dehelly a joué le quatrième concerto de Saint-Saëns, l'arrangement\nde Liszt sur la marche des Ruines d'Athènes et au rappel un Nocturne de Chopin.\nDans le très difficile concerto du maître français, elle a fait preuve d'une\ntechnique aussi fine et brillante que pure et légère mais que l'on voudrait\ncependant moins uniforme et échauffée d'un sentiment plus personnel. Sous le\nrapport de la souplesse du trait, la jeune artiste est remarquablement douée.\nIl est regrettable que pour son second morceau, elle ait fixé son choix sur\nune œuvre aussi bruyamment vide que celte marche des Ruines d'Athènes.\nDans le Nocturne en ré bémol de Chopin, elle n'a pas manqué d'intentions poé-\ntiques mais on eût souhaité interprétation plus intime, plus recueillie, avec\nsurtout plus de grandeur sereine dans la conclusion du poème.\n\n\n                         Second Concert Ysaye\n   Ysaye avait inscrit en premier lieu à son programme la Septième Sympho-\nnie, une des plus magnifiques paroles du maître de Bonn, à propos de laquelle\nGrove, le commentateur avisé des symphonies, émet des appréciations que\nnous croyons intéressantes à reproduire : « Ce n'est point dans la nouveauté\nde la forme que réside la grandeur de la Septième Symphonie, mais dans\nl'originalité, l'expansion vitale, la puissance et la beauté des pensées ainsi\nque dans la manière de les développer et dans un certain caractère romantique\nnouveau qui la pénètre toute entière, se manifestant par des transitions sou-\ndaines et inattendues, et qui nous autoriserait aussi bien à la nommer Sym-\nphonie romantique que ses aînées sont appelées l'Héroïque et la Pastorale, ce que\nnous devons cependant nous garder de faire puisque Beethoven ne l'a point\nvoulu.»\n   Du chef-d'œuvre de Beethoven, Ysaye a donné une interprétation très per-\nsonnelle, avec des tendances aux mouvements légèrement ralentis, non tant\npréoccupé, d'en faire ressortir ce caractère d'unité et d'incroyable puissance\nrythmiques que Wagner exprima si heureusement par son appellation d'Apo-\nthéose, de la Danse mais soucieux plutôt de traduire la vie intérieure et les signi-\nfications expressives du poème. Alors même qu'aux yeux des Beethoveniens,\ncette façon de concevoir la Septième pourrait paraître discutable, on ne peut\nméconnaître d'autre part, qu'elle ne soit absolument instructive et haute puis-\n qu'elle s'attache à mettre au jour les trésors d'émotion et par là même les\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\naspects profonds que l'œuvre recèle. Une allure encore plus ralentie pour\nl'allegretto ne nous déplairait même pas. Dans les dernières années de sa vie,\nBeethoven semble avoir été fort anxieux que ce mouvement de la Septième ne\nfut pris trop rapidement, et il pensait à changer l'indication allegretto en celle\nd'Andante quasi allegretto.\n    Le Chasseur maudit servait de transition entre la symphonie de Beethoven\net le troisième acte du Crépuscule des Dieux. On pouvait craindre que le voisi-\nnage immédiat de l'éblouissante symphonie ne fit apparaître le poème de\nFranck comme diminué et dans une ombre relative. Mais l'exécution en fut\nsi vibrante, vivace et nuancée, Ysaye et son admirable orchestre en dégagèrent\nsi bien l'éloquence descriptive et le fantastique angoissant que le Chasseur\nmaudit placé entre ces deux sommets de l'art n'en sembla nullement écrasé.\n    L'œuvre de Wagner, comme toute œuvre géniale d'ailleurs, renferme cer-\ntaines pages communiquant impérieusement le frisson du sublime et permet-\ntant à toute âme attentive de plonger son regard dans l'idéal eesentiel. Sans\nvouloir ici tracer une énumération limitative, ce qui serait puéril et oiseux,\n l'on peut signaler comme revêtant évidemment ce caractère le troisième acte\n de Tristan, les deux scènes du Graal de Parsifal, les Adieux de Wotan dans\n la Walkyrie, l'acte de la Forêt de Siegfried, le dernier acte du Crépuscule des\n Dieux. Devant ces expressions d'infinie beauté où il semble que Dieu ait passé,\n l'homme est tenté de ployer le genou. L'incomparable création lyrique qui\n constitue le couronnement du Ring est environner de tant de grandeur sur-\n humaine, possède en elle-même une si triomphale plénitude de rayonnement\n que, soustraite même à son cadre naturel, le théâtre, pour être transférée au\n concert, elle n'y paraît pas amoindrie, à la condition cependant que l'effica-\n cité expressive de la musique agissant ici toute seule soit mise en relief par\n une interprétation lumineuse. Cette impression que nous avions ressentie\n l'an dernier à ces mêmes concerts Ysaye quand Mme Brema est venue y\n chanter les Adieux de Brunehilde, nous l'avons éprouvée derechef cette fois\n  où Ysaye a fait entendre la première partie de l'acte, le tableau des Filles du\n  Rhin, le récit et la mort de Siegfried, la marche funèbre. Cela grâce à l'ardeur\n  enthousiaste et inspirée du chef et de son vaillant orchestre si souple, si clair,\n  si fusionné, grâce aussi à l'autorité des artistes du chant, Mlles Delfortrie,\n  Wybauw, Latinis (les Filles du Rhin), M. Henry Fontaine (Hagen, Günther)\n  surtout Ernest Van Dyck qui, tant par la beauté et la pureté de sa diction\n  émue et colorée que par la force et la sincérité d'accent dont il sait la revê-\n  tir, est à juste titre considéré comme l'un des plus parfaits interprètes wagné-\n  riens du moment.\n\n\n             Festival Schumann aux Concerts Dorant\n    Le festival Schumann organisé à l'Alhambra par M. Durant a corroboré la\n très favorable impression éprouvée au concert qu'il a dirigé en juin dernier\n et achevé de mettre en lumière les réels dons qu'il possède comme conduc-\n teur d'orchestre. On ne saurait trop applaudir à l'énergique et bienfaisante\n initiative de ce jeune et sympathique chef s'ingéniant à décentraliser l'action\n"}, {"page_pdf": 920, "texte": "                            CHRONIQUE\" D'ART                               769\n\n\néducative des grand; concerts trop renfermée jusqu'ici dans la capitale et à\nla faire pénétrer en différents centres de la Belgique moins favorisés que\nBruxelles sous ce rapport.\n   M. Durant a passé en revue l'œuvre de Schumann en quelques-unes des\nformes principales qu'a revêtu l'inspiration du piète de Zwickiu (symphonie,\noratorio, concerto). Celle du lied n'y était pas représentée et on peut le\nregretter, car là surtout, sensiblement plus que dans l'œuvre de piano et infi-\nniment plus que dans l'œuvre orchestrale, le génie du maître s'envole vers les\nrégions sublimes et atteint le summum de son éloquence lyrique.\n   Les œuvres orchestrales étaient choisies à souhait. La quatrième symphonie\nexécutée moins souvent que ses aînées, quelques larges et poétiques tableaux\njudicieusement extraits de Manfred, la scintillante ouverture de la Fiancée de\nMessine ont été exposées avec autant de force et de clarté rythmiques que de\n délicatesse dans les colorations et de charme expressif.\n    Les solistes étaient Arthur de Greef et Pablo Casals. Avec la gravité\n recueillie, la noblesse d'accent et la beauté de sonorité qui le caractérisent,\n Pablo Casais a joué le concerto pour violoncelle, œuvre très rarement\n entendue et qui, malgré sa belle tenue et ses trop rares échappées d'émotion\n est décidément bien inférieure au prestigieux concerto de piano, un des som-\n mets de l'œuvre pianistique de Schumann dans l'exécution duquel Arthur de\n Greef a déployé tout son art subtil de nuances, sa perfection plastique du\n trait, sa verve chaleureuse et entraînante. Au rappel, Arthur de Greef a donné\n une délicieuse interprétation des Arabesques, tandis que Casais dans l'Abendlied\n enveloppait ses auditeurs en des effluves de rêve. Le public a fait un accueil\n enthousiaste aux protagonistes de cette audition, témoignant de façon parti-\n culière sa reconnaissance au vaillant organisateur et directeur de ces nou-\n veaux concerts.\n\n\n                             Concerts divers\n  Nous signalerons le concert de Ten Have à la Grande-Harmonie. Au cours\nde ce concert, Ten Have qui est l'un des plus brillants élèves d'Ysaye a fait\nadmirer dans une série d'œuvres de Saint-Saëns, Veracini, Mozart, Ysaye,\nPorpora, Tartini, les charmes de son jeu ferme et châtié, aux sonorités\ngénéreuses, si séduisant par sa force expressive et sa distinction.\n   M. Scriabine. compositeur et pianiste russe, a donné un récital à la Grande-\nHarmonie. M. Scriabine qui s'était déjà fait entendre à Bruxelles, il y a une\ndizaine d'années, est un musicien délicat dont les œuvres et surtout les\nceuvrettes présentent de piquantes harmonies, se distinguent par l'originalité\net la saveur des rythmes. Mais en général les idées manquent ainsi que la\nchaleur de l'inspiration. Pourquoi d'ailleurs cette insistance marquée de\nM. Scriabine à reprendre les cadres immortalisés par Chopin en décorant ses\ncompositions des titres affectionnés par le maître polonais (valses, préludes,\nmazurkas, études, etc.). Etait-il donc si opportun de recommencer une œuvre\ndéjà et si admirablement faite?\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": " 770                                DURENDAL\n\n\n\n\n LE THEATRE :\n\n                           Au Théâtre du Parc\n     L'Effrénée. — Cette comédie, écrite par deux jeunes bourgeois belges, se\n déroule dans le salon d'un aristocrate français, et Ton y voit des comtes, des\n marquis et des ducs. Malgré ce vice fondamental, l'Effrénée eût pu être\n un chef-d'œuvre : elle n'est qu'une faible imitation d'un genre dont les\n modèles eux-mêmes me paraissent dignes d'indifférence. Je n'en parlerai\nd o n c pas longuement : u n e pareille production n'appartient que de loin à la\n littérature; et, au surplus, d'autres ont dit avant moi les gros défauts, les\n maladresses insignes, les criantes invraisemblances de ces trois actes mal\ncousus, dont celles des scènes qui devraient être dramatiques sont préci-\n sément les plus drôles : tel le long discours de Préval et la stupide confession\n de Sabine à son mari.\n    Mais cette Effrénée qui, sans doute, ne naquit point d'un pur a m o u r de\nl'art, fut accueillie par des sifflets dont je soupçonne que quelques-uns n ' e n\nprocédaient pas davantage : c'est pourquoi je n'en dirai point tout le mal que\nj'en ai pensé, et me plairai, au contraire, à insister bénévolement sur les\nqualités d'un dialogue qui a de l'aisance, de la verve, et par endroits quelque\nchaleur.-Si MM. Morisseaux et Liebrecht ne possèdent pas encore l'entente\nprofonde du théâtre, du moins en manient-ils la langue sans gaucherie.\n    L'excellente troupe du P a r c , qu'on ne saurait louer trop pour son conscien-\ncieux talent, a défendu héroïquement cette pièce indéfendable.: M lle Clarel,\ndans le rôle de Sabine, dépensa sans compter les ressources d'un jeu très sûr,\ntrès noble, très é m o u v a n t ; M lle Lyon dessina de piquante manière u n e\nsilhouette d'exotique. Les h o m m e s fuient parfaits dans des rôles médiocres;\net, si M. Carpentier ne parvint pas à rendre intéressante la plate et terne\nfigure de l'arriviste Préval, de mieux doués q u e lui y auraient échoué.\n\n                                                                         F . A.\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "                         Lettre de Paris\n                  ON a enfin trouvé la pierre philosophale! Tant de gens, souf-\n                     fleurs illustres et illuminés très précieux, la cherchaient\n                     depuis si longtemps, et avec si peu de succès, que les esprits\n                     positifs avaient fini par croire qu'elle n'existait pas. On voyait\n                     bien des tas de gens, à Paris, vivre sur un pied de million-\n                     naire quand ils logeaient dans leur bourse « Peau-de-Baal,\n                     dieu des athées », comme dit si merveilleusement Pierre\n                     Véber, mais ce n'était pas là une preuve décisive, tout au\n                     plus un argument d'affaire Dreyfus! Avec d'autres, il est vrai,\non avait la sensation d'assister à la parthénogénèse; l'ex-nihilo apparaissait à\nla lumière fiévreuse des lampes à réflecteurs s'abattant sur un tapis vert où\nnaissaient, s'engendraient, pullulaient sous des doigts prestes des jetons dont\nle fiduciaire ne décevait pas, certes, quand, à l'heure du chant du départ — la\nmarche de Charlemagne! — ils se transmutaient fidèlement en louis d'or et\nbadinguets d'argent. Mais il paraît que ce n'était là qu'illusion, et que les gens\nde la partie n'avaient aucun doute sur le genre de génération spontanée de\nce bathybius monétaire.\n   Un jour pourtant, j'avais bien cru la découvrir, la fameuse pierre. Elle se\ntrouvait — c'était certain — dans la poche d'un monsieur en habit, noir qui\névoluait sous nos yeux au fond d'une salle inondée de lumière. Ce gentleman\nloquace et imprévu avait fait déjà d'un simple chapeau jaillir des hectomètres\nde rubans multicolores, et de son faux-col sortir des essaims de pigeons\nvivants et des aquariums peuplés de poissons rouges, et voilà que maintenant\nil prétendait voir des pièces d'or se condenser dans les rayons des ampoules\nélectriques! Il élevait en l'air de belles, blanches et vides mains de prélat qui\nserait pianiste, et crac, une livre sterling naissait entre ses doigts. Ah! ce fut\nune des grandes émotions scientifiques de ma vie, comme fut un de mes plus\nsombres désespoirs l'explication qu'on me donna de ce Nicolas Flamel. Je\ncompris ce que Brunetière avait souffert le jour où, se présentant aux guichets\nde la Science, il vit la pancarte : Banqueroute, se balancer au-dessus d'un\ngrillage privé de ses fauves.\n   Or, ceci n'est pas un conte, comme disait le bon Diderot. Neuf cents de\nmes compatriotes viennent, en plein jour, à Paris, sans chapeaux générateurs\nde rubans interminables, sans vasques de cristal débordantes d'eau limpide,\nfaire se condenser au fond de leurs marsupies l'or, l'or jaune, l'or vivant dans\nson rire de dieu wagnérien I L'instant d'avant, ils n'avaient que neuf mille\nfrancs de rente; un frisson a passé, des paupières ont battu, ils en avaient\nquinze! Nous en sommes tous encore babas, les trente-neuf millions autres.\n   Ce que c'est que les progrès de la technologie, et que M. Espinas avait\nraison de dévoiler son importance en un gros livre! Autrefois, pour gagner\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": " 772                               DURENDAL\n\n\n  cent cinquante mille francs, il fallait — à moins d'être cantinière et coiffée —\n  trimer toute une vie; encore n'était-on pas sûr d'emprisonner le magot dans\n  sa cage. Aujourd'hui, pan, pan, à tout coup l'on gagne. Ah ! si l'on pouvait\n  savoir de quelque transfuge le geste fatidique, la formule cabalistiquel Est-ce\n un sabbat à la Gille de Rais, une mass: noire à la Montespan? Il paraît\n qu'on a entendu entre les initiés des lambeaux de phrases pleines d'horreur :\n  « Pourvu qu'ils ne crient pas trop ! — On leur serrera la vis en douceur. —\n  Ousqu'il y a de la gêne... »\n     Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que cette élégante solution du problème\n va arrêter les efforts qui se poursuivaient à son sujet et qui avaient jusqu'ici\n donné de si beaux résultats. Les philosophes l'ont bien souvent proclamé :\n ce qui importe ce n'est pas la richesse, c'est la poursuite de la richesse. C'est\n parce qu'on voulait être riche qu'on travaillait, qu'on inventait, qu'on colo-\n nisait, qu'on écrivait des sonnets mallarméens. Mais si on n'a plus qu'à faire\n le « frroutt! » de nos neuf cents trismégistes, tout le monde va se croiser les\n bras. On frémit d'épouvante à la pensée que tout cela pourrait se passer sous\n le sceptre d'un Haroun-al-Roschid. Voyez-vous le khalife faisant comparaître\n les neuf cents mages : « Alors, vous savez l'art de tirer quinze de neuf ? — Oui,\n ombre d'Allah! — Eh bien ! qu'on vous empale ! » Horrible spectacle que\n pourrait seul rendre un rugissement de Mounet-Sully de neuf cents secondes...\n    D'autres encore sont à plaindre, ceux qui, émus de pitié à l'idée du sort\n misérable de ces souffleurs avant qu'ils fussent devenus si illusties, avaient\n consacré leurs veilles à son embellissement. Un que je sais avait trouvé un\nmoyen subtil d'exalter le standard of lift de ces Paracelses qui s'ignoraient. Il\nleur disait, comme Hamilcar aux prisonniers barbares condamnés à combattre\nentre eux : « Tuez vos frères ! » Les frères, ici, c'étaient les budgélivores, et\nà chaque rond-de-cuir qui se dégonflait avec un soupir mélodieux, c'était la\nceinture de l'exécuteur qui s'arrondissait. Et nous, les bons contribuables,\nnous eussions regardé ce massacre avec la joie de Scipion Emilien contem-\nplant la mêlée des Carthaginois et des Numides; un dixième des dépouilles\nà peine aurait récompensé les neuf cents restricteurs des cordons de la bourse\npublique, tout le reste nous aurait enrichi, nous!\n    O rêve ! Nous nous serions promenés sur les places publiques, parés des\nornements que l'envol des vautours fiscaux nous eût permis enfin d'acquérir.\nCe chapeau à huit reflets, il nous aurait rappelé la réduction de moitié des\ntraitements de nos fabricants d'allumettes ; cette canne à bec d'aTgent nous\nsymboliserait la suppression des inspecteurs du repos hebdomadaire; la sépa-\nration de l'école et de l'Etat nous eût valu des bagues à tous les doigts ; la\ndivision septirégionale du pays des boutons de diamant, à faire loucher tous\nles majors de table d'hôtes; la mise aux enchères des fonctions décoratives une\nautomobile de cent chevaux !\n    Mais pourquoi s'inquiéter? Puisque nous avons la pierre philosophale,\nnous aurons tout ce qu'il nous plaira, autos, diamants, cannes et chapeaux à\nfeux octuples. Il ne s'agit que d'attendre nos neuf cents alchimistes au coin\nd'un scrutin, et de leur faire révéler la formule magique par un procédé à\nl'instar du leur ; à eux aussi on leur serrera la vis en douceur...\n                                                              HENRI      Mazel.\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nN o t r e P a y s . — (Bruxelles, Société belge de librairie, Schepens et Cie,\n   éditeurs.)\n   Le second fascicule de ce superbe ouvrage a été récemment distribué.\nIl est encore plus beau que le précédent. Si la suite correspond aux fascicules\ndéjà parus, ce livre sera un vrai bijou d'édition et constituera une des plus\nbelles et des plus artistiques publications qui aient jamais été éditées non\nseulement en Belgique, mais dans n'importe quel pays.\n   Voici le contenu de ce fascicule :\n   L'au-dehors, par EDOUARD N E D . Illustrations de VAN HOLSBEEK;\n   Le recueillement, par EDMOND JOLY. Illustrations de ALFRED DELAUNOIS ;\n   L'idée de justice, par HENRY CARTON DE WIART. Illustrations de FERNAND\nKNOPFF.\n  L'idée du droit, par EDMOND PICARD. Illustrations de EDMOND VAN OFFEL.\n  La force d association, par GUSTAVE DES MAREZ. Illustrations de EMILE MOTTE.\n  Le sens d'organisation, par EMILE VAUTHIER. Illustrations de CAMILLE\nLOMLUST.\n  L'es illustrations sont de toute beauté. Elles sont tirées en couleur et\nquelques-unes rehaussées d'or ou d'argent.\n  Nous félicitons vivement tous ceux qui ont présidé à la publication de ce\nsomptueux ouvrage, ainsi que la Société belge de librairie Schepens et Cie à\nqui en a été confiée l'édition. Ils.peuvent être fiers de'leur œuvre. Elle dépasse\ntoutes nos espérances.                                                    H . M.\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s . —(Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest.)\n   La critique d'art devrait toujous être faite par des artistes. Qu'est-ce\nà dire? Que le critique doit être peintre ou sculpteur? Non pas» Mais il doit\navoir une âme d'artiste et avoir à sa disposition une plume qui soit à la hau-\nteur de son âme. Alors sa critique sera compréhensive et pénétrante. Elle\nsera elle-même une œuvre d'art. Non seulement elle saisira tout ce qu'il y a.\nde beauté essentielle dans une œuvre, mais elle sera le reflet de cette beauté,\nelle la fera rayonner dans sa littérature, elle la fera revivre dans la pensée du\nlecteur.\n   Ces réflexions me viennent naturellement à l'esprit en lisant l'intéressant\ncompte rendu du Salon de Gand, éGrit par mon ami ARNOLD GOFFIN dans le\nnuméro de Novembre de la, belle revue de M. Buschmann. Ce n'est pas une\nsèche e t fastidieuse nomenclature de tableaux et de sculptures enguirlandée\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": "774                                 DURENDAL\n\n\n de réflexions quelconques... C'est une critique vivante, réfléchie et avertie,\n émaillée de reflexions tantôt spirituelles et parfois légèrement teintées d'hu-\n mour si pas d'ironie, tantôt graves et profondes, toujours frappées au coin\nd'un rare bon sens esthétique et toujours exprimées en une langue si poétique,\nsi pittoresque et si lumineuse. Combien juste, par exemple, cette appréciation\nde l'art du portrait : « Les autres œuvres nous font parler, il en va tout au\ncontraire lorsqu'il s'agit du portrait : c'est à lui qu'il appartient de parler. En\neffet, nous ne savons rien de la créature, la plupart du temps inconnue, dont\nl'effigie est devant nous; et en quoi nous intéresse-t-elle si elle est seulement\nl'a semblance physique, littérale, d'un homme vêtu de noir ou d'une femme\nparée? N'y a t i l pas assez de vivants, sans regarder ces morts?... Car, elles\nsont mortes, ces images qui n'ont que l'apparence de l'être ; moins que mortes,\ninexistantes, puisque leur auteur n'a pas su les douer de la vie caractéristique\net particulière dont tout modèle, quel qu'il soit, est animé. Ici, tout est au\npeintiré; nous ne saurions suppléer à la vie insuffisante de la figure qu'il a\nreproduite; et il ne dira pas assez s'il ne dit tout... aussi l'art du portrait est-il\nentre tous difficile, sévère et rare. »\n    Ce fascicule contient encore la fin de l'étude sur Jan Porcelis, dont une Mer\nhouleuse, très intéressante, est reproduite; J'aime aussi le- Lever de soleil sur l'eau,\nde Buysse, également reproduite ici avec d'autres belles photographies des\nœuvres exposées à Gand.                                                   H; M. - -\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Londres, Berners Street, 17. — Numéro\nd'octobre 1906. — Un article de M. HERBERT COOK sur le nouveau Raphaël de\nla National Gallery : la Madone de la Tour est accompagné d'une belle repro-\nduction. Ce tableau, vraisemblablement de 1512, est rangé par les critiques\nparmi les œuvres importantes du maître italien. Il n'avait guère été exposé\njusqu'ici, et son entrée, dans les collections nationales d'Angleterre est due à\nla générosité princière de son dernier propriétaire, M me Macintosh. Suit un\narticle de M. ROGER E. FRY sur un Livre de croquis duXIVcsiècle récemment\nacquis à Paris par M. Pierpont Morgan et qui constitue un document des\nplus intéressants pour l'étude de cette période d'art; auteur probable : André\nBeauneveu. Le même numéro confient encore des articles sur les collections\nnationales d'Irlande (M. DUNCAN), les Musées de province en Angleterre, les\nportrails de Marie, reine d'Ecosse (M. LIONEL CUST); la porcelaine de Saint-\nCloud (M. SOLON), les notes sur l'art en Amérique et en Allemagne, sur\nA. Stevens, Guardi, Holbein, Goya, Pesellino, et une bibliographie des der-\nnières publications. L'illustration, très soignée comme toujours, outre des\n œuvres des maîtres que nous venons de citer, nous apporte une belle repro-\nduction en couleurs de l'admirable tête de Christ de la Brera, attribuée à Léo-\nnard de Vinci.\n   Numéro de novembre 1907. — Suites des articles sur la Porcelaine de Saint-\nCloud et les Musées de province anglais. M. LAURENCE BYNION nous fait\nconnaître certains portraits de dames anglaises, notamment par Van Dyck. Là\nreproduction d'un charmant dessin de Lely apporte à cette gracieuse série\nun attrait de plus. M. VAN DE PUT étudie les Premiers peintres catalans; il y à\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "                                    LIVRE       ET    REVUES                                     775\n\n\n d o n c aussi des primitifs e s p a g n o l s ! A q u a n d . l e u r exposition et leur réhabili-\nt a t i o n , comme on le fit successivement pour les Italiens, les. Allemands, les\n F l a m a n d s et les Français? M. H E R B E R T COOK signe des notes sur l'Atelier du\n Titien; M. PEARTREE rend compte de l'Exposition d'art rétrospectif de Nuremberg;\n M. CHURCHILL attire l'attention sur u n orfèvre de Sienne : Giovanni Bartolo;\n le tout avec une copieuse illustration.\n\n   M a s t e r s i n A r t . — 42, C h a u n c y Street, Boston.\n   L e n u m é r o d'octobre est consacré à BOUGUEREAU ; le n u m é r o de novembre, à\nGOYA. On peut s'étonner de voir le médiocre peintre fiançais figurer dans\ncette galerie de maîtres; c'est là u n e de ces admirations américaines que nous\nne p o u v o n s partager. L e Goya est plus justifié; la monographie est bien\ncomposée de quelques portraits caractéristiques et d'études de g e n r e , parmi\nlesquelles la belle Course de Taureaux de l'Académie San F e r n a n d o de Madrid.\n                                                                              j , D.\n\n S i e n a m o n u m e n t a l e : La Piave di S. Quirico in Osenna, par A. CANE-\n    STRELLI. Avec 7 p l a n c h e s . — (Siena, L . Lazzeri.)\n    L e s rédacteurs de cette publication (qui paraît sous les auspices de la\nSociété Siennoise des Amis des M o n u m e n t s et en supplément à la Rassegna\nd'arte senese, d o n t nous avons a n n o n c é l'apparition) ont pour but l'étude des\nm o n u m e n t s et des œuvres de la magnifique cité et des environs. L'excellent\ntravail que M. Canestrelli consacre à nous faire connaître l'église de S. Qui-\nrico partie romane; partie g o t h i q u e et ; m a l h e u r e u s e m e n t , défigurée., c o m m e\ntant d'autres, au XVIIe siècle, permet de g r a n d e m e n t augurer de la valeur\nscientifique et artistique de la nouvelle publication.\n\nLa peinture décorative religieuse et civile en Belgique\n   a u x s i è c l e s p a s s é s , par CAMILLE T U L P I N C K . — ( B r u x e l l e s , Vromant.)\n   L e premier fascicule de cet i m p o r t a n t ouvrage du distingué directeur des\nArts anciens de Flandre vient de paraître. Il contient une partie de l'Avant-propos\noù l'auteur trace le p r o g r a m m e de l'intéressante et difficile étude qu'il a\nentreprise et une suite de 24 planches, reproductions d'aquarelles, exécutées\navec u n soin pieux, par M. T u l p i n c k lui-même, d'après des peintures\nmurales dont l'existence a été h e u r e u s e m e n t préservée à Bruxelles, à\nBaslogne, à B r u g e s , à Gand, à T o u r n a i , etc. N o u s reviendrons à loisir,\nlorsque la publication en sera plus avancée, sur l'attrayant travail de\nM. T u l p i n c k .\n\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s (Novembre). — M. P h i l i p p e Auquier consacre\nquelques pages à l'oeuvre du vieux maître P i e r r e P u g e t , auquel la ville de\nMarseille vient d'ériger u n e statue. L o n g u e et intéressante revue du Mois\nartistique, consacrée a u Salon d ' a u t o m n e ; à l'exposition des oeuvres d'Anna\nBoberg, la peintre Scandinave des îles Lofoden ; au Troisième salon de la gravure\noriginale (M. Guillemot); à l'Exposition russe (C. de Danilowicz), e t c . ;\nillustrations nombreuses.\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": "776                                   DURENDAL\n\n\n   A u g u s t a P e r u s i a (Octobre).— Curieuse étude d e M . Gnoli à propos de\nl'influence qu'exerça sur l'architecture des autels o m b r i e n s les modifications\napportées à l'ornementation de ceux-ci, vers le XIIIe siècle. M. Lanzi décrit\nle sanctuaire de Greccio, illustre d a n s les fastes franciscains : o n sait q u e\nsaint François séjourna souvent dans cet ermitage et y institua, la c o m m é -\nmoration de la Nativité. M. L a n z i signale et reproduit deux fresques inté-\nressantes conservées à Greccio : l'une qui représente, avec plus de réalisme\nque celle d e Giotto, à Assise, le Presepio; l'autre, u n portrait d u Poverello, qui\ndaterait de la seconde moitié du XIIIe siècle.\n\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Tallemant des Reaux. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Les six volumes de l'édition de T a l l e m a n t , publiée jadis par M M . Mont-\nm e r q u é et Paulin P a r i s n e laissent pas de fatiguer les plus déterminés\namateurs d'anecdotes piquantes, pittoresques et licencieuses, racontées,\nsouvent, d a n s u n e langue un peu embrouillée et p e r d u e s parmi b e a u c o u p de\nbavardage. Le Mercure de France a en l'heureuse idée d'extraire de ces Historiettes\ntrop touffues les pages les plus caractéristiques et les plus propres à faire\nconnaître la manière de leur a u t e u r et les m œ u r s du temps où il vivait.\n                                                                   ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n  A cause de l'abondance des matières nous devons remettre à\nnos prochains fascicules de nombreux comptes rendus de livres.\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "                          NOTULES\n\n  L'artiste sculpteur Thomas Vinçotte vient d'être nommé\nMembre de l'Institut de France. Distinction rare entre toutes. Très peu de\nBelges eu font partie. Distinction hautement méritée, ajouterons-nous. Thomas\nVinçotte est une des plus belles gloires de notre école belge de sculpture.\nIl a toute une liste d'oeuvres d'art impeccables de conception et de forme à\nson acquit. C'est un artiste d'une rare probité et d'une remarquable sincérité,\nd'un talent vigoureux et caraciérisiique. Sa réputation a dépassé nos frontières\ndepuis longtemps. Il est célèbre dans le monde entier. Il fait honneur à la\nBelgique. C'est en outre un dos artistes les plus sympathiques, une nature\nd'artiste droite et loyale à laquelle tout le monde se plaît à rendre hommage.\nAussi la distinction qui vient de lui échoir sera accueillie par des applaudis-\nsements unanimes. Nous ne craignons pas de dire qu'à notre avis tout\nl'honneur de la distinction accordée à M. Vinçotte est pour l'Institut de\nFrance lui-même. Un homme de la valeur de notre grand sculpteur belge\nrehausse par sa haute personnalité toute institution dont il est membre.\n                                        *\n\n  Le concours triennal dramatique français. — Le jury chargé\nde juger le concours de littérature dramatique en langue française pour la\npériode 1903-1905, a décerné à notre grande joie,le prix à M. Edmond Picard\npour sa pièce Ambidextre journaliste, comédie-drame en cinq époques et XLIV\nscènes, en tenant compte de l'ensemble de ses œuvres.\n   Ce jugement a été rendu à l'unanimité, avec attribution du maximum de la\nprime. Il sera ratifié par tous ceux qui, comme nous, apprécient au plus-haut\npoint l'incomparable et si personnel talent littéraire du lauréat.\n   Le jury était composé de MM. Charles Tardieu, président; Doutrepont,\nGilbert, Lucien Solvay et Daxhelet, secrétaire.\n   M. Daxhelet a été nommé rapporteur.\n   Les: pièces que le jury avait eu à examiner étaient fort nombreuses». Citons\nn o t a m m e n t celles de Francis de Croisset : le Paon, le Bonheur, mesdames, et là\nBonne intention; de M. Bodson : Pierrot millionnaire et l'Ecrivain public; de Mae-\nterlinck : Joyselle ; de M. De Coninck : J-J. Rousseau; de Mlle Gabrielle Rémy:\nL' Education de Charles Quint; de MM. Liebrecht et Morisseaux : Miss Lui; de\nM. Sauvenière : le Sanglier des Ardennes; de M. Joseph Francq : Vers l'Indé-\npendance, etc.\n   Le jury a, dans sa décision, considéré spécialement et avec combien de\nraison les tendances si originales de M. Picard vers un idéal dramatique nou-\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": "778                                DURENDAL\n\n\nveau, plus conforme au caractère du théâtre national et cherchant à s'abstraire\ndes formules conventionnelles du théâtre parisien, que l'on ne cesse hélas, de\ncopier et de répéter, ce qui n'est pas bien difficile, et dont nous sommes blasés\ndepuis longtemps.\n  C'est à Edmond Picard que l'on devra cette orientation nouvelle du théâtre\ncontemporain. Fleuron de plus à ajouter à sa couronne d'artiste.\n\n                                       *   *\n   Œ u v r e s d e nos C o l l a b o r a t e u r s : Nous signalons à l'attention de\nnos abonnés les deux publications suivantes:.\n   L a cité ardente par Henry Carton de W i a r t Magnifique édition de\nluxe, superbement illustrée d'aquarelles par Amédée Lynen, publiée par\nla Maison Vromant de Bruxelles.\n   La vie de Madame Saincte Claire, par le frère mineur François\nDupuis, 1363. Texte publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de Lyon\navec une introduction et des notes d'Arnold Goffin, publiée par la Maison\nBloud de Paris.\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Storia dell' arte italiana. V. La Pittura del Trecento e le sue origini (con\n1318 incisioni in fototipografia), par A. VENTURI (Milano, Ulrico Hoepli). —\nLa peinture décorative religieuse et civile en Belgique aux siècles passés (nombreuses\nillustrations coloriées à la main), par CAMILLE TULPINCK (Bruxelles, Vromant).\n   H I S T O I R E : La vie de Madame Saincte-Claire, par le frère mineur FRANÇOIS\nDUPUIS, 1563. Texte publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de Lyon,\navec une introduction et des notes d'ARNOLD GOFFIN (Paris, Bloud).\nL'Inquisition, par Mgr DOUAIS (Paris, Plon).\n   L I T T É R A T U R E : Alsace-Lorraine, par MAURICE BARRÈS (Paris, Sansot),\n— La chanson de Roland et la littérature chevaleresque, par MARIUS MICHEL (Paris,\nPlon),— Sujets et paysages, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France).\n— Les maîtres de la contre-révolution au XIXe siècle, par L. DIMIER (Paris, Librairie\ndes Saints-Pères). — La découverte du Vieux-Monde par un étudiant de Chicago, par\nFÉLIX KLEIN (Paris, Plon).\n  P O É S I E : Le jet d'eau, par JEAN MONVAL (Paris, Plon). — L'âme d'autrui,\npar VICTOR LITSCHFOUSSE (Paris, Messein). — Les nuages depourpre, par PAUL\nVEROLA (Paris, Perrin). — Les roses blanches, par JULES DELACRE (Bruxelles,\nLamertin). — La chanson d'Eliacin, par PAUL DROUOT (Paris, Ed. de Psyché).\n- Fleurs de vie, par SYLVAIN BONMARIAGE (Bruxelles, Lamertin). — Mon\nAuvergne, par ARSÈNE VERMENOUZE (Paris, Plon).\n  ROMANDS : Roman de la comédienne, par PAUL FLAT (Paris, Fontemoing)-. —\nDelphine Fouiseret, par PAUL ANDRÉ (Bruxelles, Larcier).— Les dieux d'argile,\npar LÉON THEVENIN (Paris, Perrin). — Grichemidi, par PIERRE BILLAUD\n(Paris, Lemerre). - La Gennia,. par JOHN-ANT. NAU (Paris, Messein); —\nL'heure de Dieu, par GEORGES BONNAMOUR (Paris, Plon) La Juive, par\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "                               NOTULES                               779\n\nENACRYOS (Paris, Ollendorf). — La blessure et l'amour, par F.-CHARLES\nMORISSEAUX (Paris, Lemerre). — L'incendie, par ED. ROD (Paris, Perrin). —\nPremières proses, par EMILE VANDERBEEK (Bruxelles, Vanderbeek). — De\nWandelende Jood, door AUGUSTE VERMEYLEN (Bussum, Van Dieshoeck). —\nMiss Waters, par H.-G. WELLS. Traduit' par H. DAVRAV et KOZAKIEWICZ\n(Paris, Mercure de France).— L'Hallali, pat CAMILLE LEMONNIER (Paris,\nMichaud).\n  THÉÂTRE : L'Effrinée, par CH. MORISSEAUX et H. LIEBRECHT (Bruxelles,\nEd. de la Belgique Artistique).— Le maitre de la mort, drame lyrique, par\nMARGUERITE-ALLOTTE DE LA FUIJE (Paris, Plon). — Trimouillat d Melodion\nou la Divine amitié, vaudeville (illustrations de HENRY DE GROUX), par\nEDMOND PICARD (Bruxelles, Ed. de la Belgique Artistique).\n  VARIA : L'hypnotisme et le spiritisme, étude médico-critique, par le Dr JOSEPH\nLAPONI (Paris, Perrin). — Science et apologétique, par A. DE LAPPARENT (Paris;\nBloud). — Questions actuelles, par F. BRUNETIÈRE (Paris, Perrin). — Autour du\nFéminisme, par THÉODORE JORAN (Paris, Plon). — Les aspects du livre, par PAUL\nOTLET (Bruxelles, Ed. du Musée du Livre). — La famille et Vélat, par A.-D.\nSERTILLANGES (Paris, Lecoffre). — Le Play et la liberté, par le Baron DE\nMOREAU (Bruxelles, Schepens).\n  VOYAGES : A travers la banquise' du Spitsberg au cap Philippe, par le Duc\nd'Orléans. Ouvrage orné de plus de 300 illustrations (Paris,. Plon). — Mes\nchasses dans les cinq parties du monde, par PAUL NEICICK. Traduit de l'allemand\npar L. ROUSTAN. Ouvrage orné de 206 gravures dont 32 hors-texte d'après les\nphotographies de l'auteur (Paris, Plon);\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-12", "signet_source": "Treizième année - N°12 - Décembre 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant novembre (pagination continue : pages 721-779 ; la table annuelle commence au PDF 931). Dates internes : « Gibraltar, le 26 octobre 1906 » (Carton de Wiart), « Octobre 1906 » (Nesmy), « 5/12 août 1906 » (Roidot) ; la note (1) de l’étude sur Mithouard renvoie aux « fascicules de Septembre et Novembre » ; Livres et Revues citent le numéro de novembre de l’Art flamand et hollandais, de L’Art et les Artistes et de Masters in Art ; le Premier Concert Populaire « de cet hiver » et le Festival Schumann des Concerts Durant (« en juin dernier »).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}