{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison01", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 6, "titre_corps": "« Kaatje » par Paul Spaak exécuté pour la première fois au Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Kaatje par Paul Spaak exécuté pour la première fois au Théâtre du Parc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2071, "texte": "Kaatje „ par Paul Spaak\n  exécuté pour la première fois au Théâtre du Parc\n\n\n                KAATJE et    Pomona, les héroïnes de la pièce de\n                    M. Spaak, c'est le Nord et le M i d i ; la H o l l a n d e\n                    et l'Italie, entre lesquelles le cœur et la pensée\n                    du peintre Jean vont se débattant. L a terre\n                    flamande, c'est, entre bien d'autres choses chères\n                    au souvenir, la douceur intime du foyer pater-\n                    nel, d'autant plus chaude que les rigueurs du\n                    climat le font plus coutumier, et c'est l'art atta-\nché à la réalité et qui, à force de religion pour elle et d'inten-\nsité méditative, sait en faire jaillir les significations humaines.\n La terre latine, c'est le faste du soleil et la gloire des choses,\nla patrie, resplendissante de magnifique antiquité, d'un art plein\nd'éclat et d'audace, aux créations duquel la terre ne suffit plus,\nni le Dieu trop humble des chrétiens!...\n   Ce sont deux mondes, deux conceptions de la vie qui se\nheurtent et se blessent dans les êtres poussés sur la scène par\nl'auteur : la F l a n d r e qui songe et l'Italie qui r i t ; l'une grave;\nl'autre allègre — toutes deux violentes... L e peintre J e a n a été\nde celle-là à celle-ci; il a expatrié son talent pour le grandir au\ncontact de la grandeur, à la contemplation de l'œuvre des\nillustres Renaissants, mais, peut-être, n'a-t-il ramené du long\nvoyage que cette Romaine, P o m o n a , aussi dépaysée d a n s le\nmilieu familial de son amant que, sous le pinceau de celui-ci\n— depuis qu'il est revenu au pays natal — les architectures\naltières du Véronèse et les dieux nus du T i t i e n . Cet art triom-\nphant, exilé de l'azur où il est né, frissonne et pâlit, au milieu\nde l'hiver septentrional, et, en même t e m p s , l'amour de\nPomona, qui s'étiole et languit dans la nostalgie de l'exil. T o u t\nblesse la jeune femme, tout l'irrite en cette triste contrée, étran-\ngère et glacée, les êtres, les choses, la parole et le silence, éga-\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\nlement incompréhensifs... T e l l e m e n t que, Jean refusant de\nlaisser de nouveau la maison paternelle, elle s'échappe et fuit\navec une troupe de compatriotes nomades.\n     I1 semble à Jean que P o m o n a ait emporté avec elle, non\nseulement sa joie et son amour, mais l'inspiration, les grands\nsouvenirs de beauté qui illuminaient et enflammaient son\ntravail; mais la foi de son art, les espoirs orgueilleux de son\navenir. Cependant, il y a Kaatje, la sœur adoptive de l'artiste,\net qui l'aime, et que son départ a navrée et, davantage encore,\nson retour avec sa compagne i n a t t e n d u e . Sous l'action de la\nparole de la jeune fille, ses yeux se dessillent, les prestiges de\nla beauté méridionale cessent de lui offusquer la beauté, diffé-\nrente mais profonde, de sa propre t e r r e ; il sent les solidarités\nqui l'unissent au pays et que son art a méconnu celui-ci avec\nautant d'ingratitude que son cœur l'amour de Kaatje.\n     L'œuvre de M. Spaak unit singulièrement la force à la grâce,\nla-puissance dramatique à une expression d'une grande beauté\nlittéraire. L e s caractères sont dessinés d'un traiT délicat et\nnerveux, avec un bonheur d'observation rare à ce point de\nvue, le troisième acte, où éclate le conflit douloureux entre\n Pomona, les parents de Jean et Jean lui-même, et dont chaque\nmot, saccadé et pénétrant, porte, apparaît comme la partie la\nplus accomplie d'un ouvrage, pour le surplus, excellent.\nM. Spaak a pris quelques libertés avec la prosodie, mais nous\nne serons pas d,c ceux q-ui l u i e n feront un grief, trop heureux\n d'applaudir au théâtre un langage à la fois si lyrique, si pur et\n si simplement d r a m a t i q u e .\n     L e succès, à la première représentation, a été très considé-\n r a b l e ; succès d'émotion, d'admiration aussi, très franc, très\n sincère (dont une part allait aux interprètes,. particulièrement\n M. Marot et Mme Siria), Gt que le grand public confirmera,\n sans- aucun- doute.\n                                                ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 7, "titre_corps": "Les clartés douces : Mon âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les clartés douces Mon âme Sur mon âme", "ancre_fin": "la nuit qui descend", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Des yeux", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 446, "texte": "Les clartés douces\n\n                      Mon âme\nSur mon âme s'étend un rose crépuscule\nEt sa douce clarté m'imprègne     d'Infini.\nLe silence. — Pas un bruit d'aile ne circule\nParmi cette lumière qui naît ou qui finit...\n\nJe cherche vainement le côté de l'aurore ;\nJe m'écoute et ne puis dire ce que je sens.\nJe suis seul et j'attends, ne sachant pas encore\nSi c'est le jour qui monte ou la nuit qui descend...\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 8, "titre_corps": "Les clartés douces : Des yeux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Des yeux Quand je me réveillai", "ancre_fin": "sous leur sourire clair", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Remember", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 446, "fin_caractere_exclue": 1309, "texte": "Des yeux...\nQuand je me réveillai, des gammes    inouïes\nTraînaient languissamment    un chant     mystérieux,\nLes démons du matin, lassés et curieux,\nLentement s'étiraient sur ma couche éblouie —\n\nMais des yeux inconnus ont paru à mes yeux\nEt les ombres soudain se sont  évanouies...\n\nTout l'orgueil qui l'étreint au milieu du chemin\nA fait contre son Dieu se dresser l'homme   infâme,\nLes démons du midi, surgissant dans la flamme,\nM'ont allumé le cœur d'un désir surhumain —\n\nMais des yeux effacés ont paru sur mon âme\nEt j'ai pleuré tout bas en joignant les deux mains...\n\nDans l'ombre, ô le chant trouble et lâche de la vie!\nJ'ai couru par la ville en fuyant son appel;\nEt les démons du soir avec des cris charnels\nDans mon cœur et partout ont rugi leur envie —\n\nMais des yeux en prière ont paru dans le ciel,\nCe fut Dieu qui combla mon âme    inassouvie...\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 387, "texte": "8                          DURENDAL\n\n\n    Et le sommeil a fui mon cœur seul et amer ;\n    L'ombre est noire, et voici tout l'enfer qui se lève !\n    Lutter, ainsi mon Dieu! lutter! lutter sans trève!\n    Les démons de la nuit se déchirent ma chair ! —\n\n    Mais des yeux bleus et purs ont paru sur mon rêve,\n    Et j'ai pu m'endormir sous leur sourire clair!\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 8, "page_fin": 8, "titre_corps": "Les clartés douces : Remember", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Remember Que mon poème prenne", "ancre_fin": "à l’horizon des eaux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Un soir", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 387, "fin_caractere_exclue": 1683, "texte": "Remember\n    Que mon poème prenne, alors que je vous chante.\n    Le rythme grave et doux qui gouvernait vos pas,\n    Ce jour où nous suivions cette mer qui s'argente\n    En songeant à des mots que nous ne disions pas.\n\n    Que l'Inspiration  dans ses strophes palpite\n    Courbant divinement leur idéal dessin\n    Comme aux soirs où montant dans votre cœur,          petite,\n    L'âme de l'Infini soulevait votre sein.\n\n    Que la fraîcheur du ciel glisse entre ses mots tendres\n    Comme le vent d'été parmi vos blonds cheveux ;\n    Et que vienne l'azur diaphane    s'étendre\n    Dans sa limpidité, comme au fond de vos yeux.\n\n    Qu'il courbe infiniment sa beauté       musicale,\n    Qu'il soit flexible, et qu'il se penche avec douceur,\n    Comme quand vous courbiez votre taille idéale\n    Pour baiser le front blanc de vos petites sœurs.\n\n    Qu'il soit harmonieux    comme une amphore      antique\n    Et que le clair soleil dore son contour pur,\n    Comme quand vous lanciez le jouet      métallique\n    Et que vos bras levés encadraient de l'azur.\n\n    Et qu'il se taise enfin laissant la place au rêve,\n    Comme vous, en ces soirs irréels et trop beaux,\n    Où vous regardiez l'or s'épandre sur les grèves\n    Et l'Inconnu grandir à l'horizon des eaux...\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 8, "page_fin": 9, "titre_corps": "Les clartés douces : Un soir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Un soir Tandis que passeront", "ancre_fin": "écroulés", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Nocturne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 1683, "fin_caractere_exclue": 1886, "texte": "Un soir\n    Tandis que passeront dans les soleils couchants\n    Les rouges visions de ma jeunesse    étrange,\n    Au fond de ma douleur et de mon cœur en sang\n    Je verrai s'élever votre visage d'ange.\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 272, "texte": "                LES    CLARTES   DOUCES                              9\n\nLa lune claire monte au fond du ciel troublé.\nLes nuages légers lui font une dentelle\nEt sa calme douceur sourit en face d'elle\nAux débris d'or des crépuscules   écroulés...\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 9, "page_fin": 9, "titre_corps": "Les clartés douces : Nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Nocturne Je resterai longtemps", "ancre_fin": "les mots qui m’ont bercé", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Soir d’octobre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 272, "fin_caractere_exclue": 1072, "texte": "Nocturne\nJe resterai longtemps sur le seuil du mystère,\nOh! j'aime la douceur de vivre sans savoir.\nLe ciel à chaque soir viendra baiser la terre\nMais je ne saurai point ce que disent les soirs.\n\nJ'écoute le silence et c'est une  harmonie,\nMais je ne saurai point s'il m'aime et me comprend.\nMon regard suit la plaine et sa fuite infinie,\nMais bientôt l'horizon m'enveloppe et me prend.\n\nJe jette mon appel vers les astres sans voiles\nEt je sens très longtemps errer mon cri perdu...\nJ'entends les sons divins qu'épèlent les étoiles,\nMais les astres du ciel m'auront-ils entendu ?\n\nJe suis comme un enfant qu'on endort en cadence\nEt qui ne saisit plus qu'un rythme balancé :\nJ'ai deviné le chant qui berça ma    souffrance,\nMais je ne connais point les mots qui m'ont bercé.\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 9, "page_fin": 9, "titre_corps": "Les clartés douces : Soir d’octobre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Soir d'octobre Que de fois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 1072, "fin_caractere_exclue": 1553, "texte": "Soir d'octobre\nQue de fois m'en allant sous le dôme irréel,\nOù transparaissait   l'or de lointaines   lumières,\nN'ai-je senti mourir mes douleurs       coutumières\nEt mon cœur s'étoiler de tous les feux du ciel ?\n\nMaintenant, voici l'ombre éternelle et sans flammes,\nMais en mon cœur léger vibrent de fraîches voix ;\nQue m'importe la nuit mauvaise, si je vois\nTout le soir s'étoiler des clartés de mon âme     '!\n\n                                              P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 10, "page_fin": 14, "titre_corps": "Joyeuses Pâques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Joyeuses Pâques (1) DEPUIS plusieurs générations les Maujoie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 23, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1875, "texte": "Joyeuses Pâques (1)\n\n                  D E P U I S plusieurs générations les Maujoie sont             riches,\n                    médecins, et têtus. Le docteur Maujoie d'aujour-\n                    d'hui habite un castel juché comme un nid\n                    d'aigle au front d'un de ces monts sauvages que\n                    contourne et poétise l'Amblève.\n                        Il est chasseur, tendeur, pêcheur, d'abord,\n                    médecin ensuite.\n                        Il adore les fleurs qui foisonnent dans son\nparc, dans ses serres, dans ses salles hautes et claires. Il aime\npeu les hommes, hormis les pauvres qu'il secourt et qu'il soigne\ngénéreusement. J a m a i s on ne le fit changer de volonté, de déci-\nsion, d'avis; il ne p a r d o n n e j a m a i s u n e offense, j a m a i s il n'oublie\nle service r e n d u ; jamais il ne change de diagnostic; il ne croit\npas plus à Dieu qu'au diable; il admet néanmoins l'existence\nde deux anges : sa femme et sa fille.\n   Sa femme est l'ange gardien qui marche sur ses pas, devine\nses pensées, devance ses désirs, s'agenouille devant ses\nvolontés.\n   Sa fille est belle comme un a n g e ; c'est un ange de douceur,\nde tendresse et de charité. On la chérit au castel, on la chérit\nau village. Les paysans l'appellent « la petite M a d o n e du\nchâteau ». C e p e n d a n t son père prétend qu'elle ignore son\nsigne de croix et son ave.\n   Ils savent tant de choses ces rusés paysans d'Ardennes, ces\nmadrés qui sont presque tous vieux et semblent ne plusvieillir,\nces drôles dont les cheveux et les barbes sont presque toujours\ngris et jamais blancs, ces gens bizarres qui vivent tous jusque\ncent ans, ces petits vieux et ces petites vieilles dont l'éternel\nsourire est teinté de bonté, de défiance et d'ironie, ces petits\n\n\n  (1) Extrait d'un volume à paraître : Bruyères d'Ardennes.\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2233, "texte": "                          JOYEUSES      PAQUES                       11\n\n\n\nvieux et ces petites vieilles dont les yeux brillants et clignotants\nvous transpercent comme une vrille malicieuse !\n   Ainsi, ils chuchotent dans leurs chaumières et dans leurs\nchamps mille choses invraisemblables :\n   Ne disent-ils pas, les farceurs, qu'au cours de ses prome-\nnades avec sagouvernante, la petite demoiselle du château fleurit\nde fleurs des champs les chapelles vieillottes et minuscules qui\nbordent les grand'routes ardennaises ?\n   Ne disent-ils pas que l'enfant court jeter sur l'autel de la\nVierge, à l'église, souvent, les plus riches fleurs du château ?\nNe disent-ils pas qu'elle égrène des longs chapelets, au mois de\n Marie, dans le bois, d e v a n t u n e statuette nichée sous la branche\nd'un hêtre? Ne disent-ils pas, qu'un jour, l'enfant riche, en\néchange d'un petit catéchisme en lambeaux, avait donné à un\nenfant pauvre une mignonne bague d'or? Ne prétendent-ils pas\nmême que le jour de la première communion, l'année précé-\ndente, la petite châtelaine et sa gouvernante, dissimulées dans\nl'ombre du porche, à l'église, avaient assisté au défilé des\nPâquettes ; que le lendemain la gouvernante avait été con-\ngédiée par M. le docteur qui lui avait dit devant la\n femme de chambre avec une colère de vrai mécréant :\n   « — Vous voulez faire de ma fille une dévote? Vous savez\ncependant que je déteste le curé, son église, ses saints et ses\n balivernes ? Je ne puis vous garder ! »\n   Oh ! ces paysans !\n\n                                   II\n\n   Les premiers soleils viennent d'allumer autour du castel une\nfoule de petites flammes rouges, roses, blanches et bleues : ce\nsont des crocus, des jacinthes, des perce-neige, des tulipes, des\nprimevères.\n   Alors que sous la poussée des sèves tout reverdoie et fleurit,\nla petite Madone s'étiole!\n   Elle est assise devant la large croisée de sa chambrette. Elle\nrepose toute pâle dans une berceuse.\n   L a tête est soutenue par un coussin de satin blanc aux teintes\nnacrées, semblables à celles de ses j o u e s ; le corps est enveloppé\ndans les plis d'un burnous des Pyrénées, blanc comme les\ndolentes mains amaigries.\n   Elle rêve. Ses yeux alanguis vaguent vers l'immense scène\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "12                            DURENDAL\n\n\nde l'horizon où le soir déplie lentement son majestueux rideau\nd'ombres. Les bois, étages sur le versant que couronne le\ncastel, éparpillent à l'infini leurs gammes lumineuses de\nverdures renaissantes. Elle regarde distraitement l'Amblève\nroulant aux pieds du mont ses flots t u m u l t u e u x , l'Amblève\nbondissant parmi les grands blocs de pierre qui paraissent dans\nle soir une chevauchée de géants noirs, l'Amblève dont la\npsalmodie puissante monte vers elle, éternellement ; les moi-\nneaux piaillent dans chaque arbre du parc; des bouffées de\nparfums et de fraîcheurs pénètrent dans la chambre bleue par\nla croisée entr'ouverte.\n   L a mère va et vient au chevet de la malade, l'entourant de\ntendresses inquiètes, se m a s q u a n t le visage de sourires men-\nsongers, dissimulant des larmes furtives.\n   L e père, à ses côtés, lit un livre qu'il tient à rebours ; son\nregard est rivé au front blême d'où la vie s'égoutte ainsi qu'un\nliquide précieux par la brisure d'un vase.\n   Ce dépérissement était déconcertant. Il s'était manifesté le\njour du douzième anniversaire de la naissance de la fillette.\nElle ne tousse pas, elle ne souffre pas; l'auscultation ne revèle\nrien d'inquiétant. Cette consomption mystérieuse déconcerte\nson père et de savants praticiens.\n   L ' h o m m e ferma le livre, se leva, s'approcha de l'enfant, la\nbaisa au front, lui prit la main.\n   — E h bien, chérie, comment es-tu ? A quoi penses-tu ?\n   L'enfant resta muette.\n   — T u as donc perdu la langue ? Voici que tu pleures, à\nprésent. Voyons, souffres-tu ?\n   La mère était accourue et se penchait à son tour sur l'autre\nbras du fauteuil. Grâce à de prodigieux efforts, cet h o m m e et cette\nfemme n'éclataient point en sanglots.\n   — Pourquoi ce chagrin ? Rêves-tu un jouet, des bijoux nou-\nveaux ? Parle, il seront ici demain ? T u sais que je ne refuse\nrien à ma Blanchette !\n   — T u ne pourrais me donner ce que je désire, fit-elle de\nsa voix frêle.\n   — P a r l e ! . . . crièrent-ils, haletants.\n   L a petite madone joignit les mains ; ses yeux rayonnèrent ;\ndu carmin velouta ses joues !\n   — Je voudrais que nous soyions pauvres; je voudrais manger\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "                             JOYEUSES PAQUES                                13\n\n\ndu pain noir; je voudrais conduire et garder les moutons aux\nchamps ; je voudrais aller à l'école du village ; je voudrais jouer\navec les petites filles des p a y s a n s ; je voudrais faire avec elles\nma première communion ! Alors, je serais guérie !\n\n                                     III\n\n    Le ciel d'avril resplendit comme un gigantesque dôme de\n cristal. Il règne une clarté si vive que les coteaux et les h a m e a u x\n voisins semblent moins lointains ; ils semblent venir à la ren-\n contre du castel et du village qui dort à ses pieds. Les grands\n bouleaux que nimbent leur chevelure d'or s'érigent comme\n d'énormes cierges de P â q u e s . Les alouettes montent ainsi\n que des fusées brunes dans cette fête de lumière où les hiron-\n delles t e n d e n t de mouvants festons bleus ; les alouettes et les\nhirondelles sont aussi les musiciens de cette kermesse aérienne.\n L e s cloches sont en délire; elles sonnent éperdues les petites\ncloches, dans le petit clocher de la petite église b l a n c h e ; les\ncloches sèment leurs arpèges d'argent dans ce soleil, dans ce\n matin, dans ce printemps, dans cette universelle joie ; les\ncloches s'égosillent, fières de mêler leurs voix vieilles aux jeunes\nvoix d'oiseaux. L e s clochettes sonnent, grisées par les encens\ndu renouveau troublant. Des chaumières moussues s'en vont\ndes fillettes, auréolées d'aurore, candides et gracieuses sous\nleurs voiles blancs, pareilles à des buissons d'aubépines. Elles\nentrent à l'église où les enfants de chœur, ces grands coquelicots,\nallument les cierges, ces fleurs de feu.\n    Toujours les cloches carillonnent leur refrain sonore :\n    « P â q u e s ! P â q u e s ! P â q u e s joyeuses ! Pâques fleuries !...)>\n    O surprise! L a petite Madone du château, radieuse, toute\nblanche, s'agenouille avec ses compagnes des chaumières, aux\npieds de l'autel. L e soleil projette sur ce parterre de lys, sur les\nmystiques communiantes, les mirages des vitraux. On les\ncroirait descendues de ces vitraux ou bien envolées des enlumi-\nnures du gros Missel. A gauche de l'unique nef prient les\npaysannes, isolées dans leurs mantilles noires; à droite prient\nles paysans ; ils creusent les bancs de leurs genoux et de leurs\ncoudes d'acier ; leurs échines robustes se b o m b e n t sous les\nsarraus luisants d'où émergent des nuques drues, grisonnantes,\nembroussaillées.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": "14            ,                     DURENDAL\n\n\n    Les uns, des bésicles sur le bout du nez, feuillettent d'un\npouce épais les pages graisseuses de livres à grands textes ;\nd'autres, ensevelissent leurs fronts, ces rocs, sous l'enlacement\nde leurs doigts, noueux comme des branches; d'autres observent\nd'un œil effaré les merveilles des serres du château qui sur leurs\ngradins montent dans le chœur une garde d'honneur fraîche et\nvirginale. Il y a là les azalées neigeuses, les camélias de marbre,\nles cyclamens, ces ailes de papillons, les orchidées étranges.\nL e s paysans songent avec effroi à l'or qu'absorba ce luxueux\nétalage.\n    Dans le porche, le Bedeau, qui est aussi le Sonneur,\ns'éponge, et souffle, entre deux volées de cloches. Ses joues sont\ncramoisies comme son baudrier et les p a r e m e n t s de sa t u n i q u e\nremise à neuf pour P â q u e s . L e Bougmestre entre et lui tend\nsa t a b a t i è r e ; tous deux reniflent la poussière aimée avec un\nvoluptueux fracas.\n    — E h bien, Bedeau, dit le Bourgmestre à demi voix pour\nne point troubler l'office, ils ont bien fait les choses, nos\nchâtelains! Il ne faut j a m a i s jurer de rien ! E n voilà du chan-\ngement ! On croit rêver ! Les loups devenus agneaux ! Allons,\nproficiat, proficiat...\n    L e petit h o m m e t r a p u , b e d o n n a n t , au visage rose et rasé de\nfrais, souriait en secouant un bouton de la t u n i q u e chamarrée\ndu b e d e a u ; ce sourire fin plissait à la fois ses lèvres écarlates et\nses yeux glauques.\n    — Après tout, répliqua le Bedeau, ils ont raison au\nchâteau, d'orner l'église de leurs fleurs. Ce n'est que justice.\nC'est grâce à tous les beaux bouquets dont la petite M a d o n e\nfleurissait les chapelles et l'autel de la Sainte-Vierge, qu'il y a\neu deux miracles au château. C'est la Vierge qui a ressuscité\ncette enfant; c'est encore par miracle que son père, un mécréant\ns'il en fût, lui permit de faire ses Pâques !\n    — Qui sait, répliqua le Bourgmestre, il y aura peut-être\nun troisième miracle! H e i n ! si la fille convertissait le père, à\nprésent !\n    L e Bedeau se reprit à sonner à vigoureux tours de bras; du\nclocher ruisselle une pluie d'or d'alléluias joyeux qui prennent\nleur essor vers le castel baigné de soleil, vers le castel où s'épa-\nnouit une idéale fleur de magie : le bonheur.\n                                                      EDGAR B O N E H I L L\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 15, "page_fin": 15, "titre_corps": "Poèmes : La Relique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Poèmes La Relique Penchés vers la lueur", "ancre_fin": "nous fit pleurer", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Septembre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 987, "texte": "Poèmes\n                                 La Relique\n        Penchés v e r s l a lueur du feu qui s'éteignait,\n        L'autre soir nous songions aux choses de l'automne;\n        Ton chien s'était couché tout contre le chenet,\n        Le grillon répétait sa chanson monotone\n        E t l'eau jasait dans la marmite qui bourdonne.\n        E t nous étions émus à cause de ces bruits\n        Familiers qui chantaient au milieu du silence,\n        E t nous faisaient rêver aux soirs de notre enfance;\n        E t nous ne disions rien dans cette grave nuit\n        Où l'horloge en t i n t a n t promenait sa balance.\n        C'est alors que tu pris sur le bahut ciré\n        Une boîte en carton où se trouvaient mêlées\n        Des lettres au milieu de roses effeuillées;\n        Tes doigts en se jouant en avaient retiré\n        Bien des choses encor qui fleuraient les années :\n                 Une surtout nous fit pleurer !\n\n\n                                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-010", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 15, "page_fin": 15, "titre_corps": "Poèmes : Septembre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Septembre Septembre Déjà l'ombre est plus prompte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 987, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": "Septembre\n        Septembre ! Déjà l'ombre est plus prompte à tomber\n        Le soir sur la vallée où notre nid s'abrite,\n        Septembre, et très souvent l'horizon est plombé,\n        Septembre, et sur le mur meurent les clématites !\n        P a r la plaine où déjà luit un premier labour\n        C'est fini des moissons lourdes et glorieuses\n        Dont la vague pliait sous la chaleur du jour,\n        C'est fini des chansons dans les brises frileuses;\n        Mais aujourd'hui, puisque le soleil luit encor,\n        Puisqu'est doux le parfum que le soir nous apporte,\n        Puisque le ciel est pur, puisque le soir est d'or,\n        O ma sœur viens t'asseoir sur le seuil de la porte.\n        Septembre ! Déjà l'ombre est plus prompte à tomber\n        Le soir sur la vallée où notre nid s'abrite.\n        Septembre, et très souvent l'horizon est plombé,\n        Septembre, et sur le mur meurent les clématites !\n\n(1) D'un volume de vers à paraître prochainement chez l'éditeur Lemerre de Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 16, "page_fin": 16, "titre_corps": "Poèmes : Départ", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Départ I Lorsque le passereau", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 29, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "Départ\n                              I\n     Lorsque le passereau sent que l'heure est venue,\n     Et que l'automne est là brumeux et glacial\n     Qui fait gémir le vent au long de l'avenue,\n     Avant d'abandonner le village natal\n     Et de se confier au nuage qui passe,\n     Quelques instants encor il se pose au buisson\n     Où le dernier printemps vit naître sa chanson.\n     Alors, jetant son cri de détresse à l'espace,\n     Au creux du ciel plombé fixant son œil profond,\n     D'un coup d'aile il rejoint ses frères qui s'en vont.\n     Et le pâtre qui rêve au bord de la vallée\n     Et qui suit dans les bois la marche des saisons,\n     A l'heure où le soleil quitte les horizons\n     L'a vu, l'a vu quitter la branche   mutilée;\n     Longtemps il l'a suivi de ses yeux éplorés.\n     Puis quand il s'est évanoui dans les nuages\n     Et que l'on n'entend plus ses cris désespérés\n     Se mêler aux soupirs du vent dans les feuillages,\n     Le long de la rivière où frémit le roseau\n     Le vieux pâtre en songeant regagne le hameau.\n\n                              II\n     Quand tu partis hier, pauvre oiseau de passage,\n     Après t'être arraché à nos sombres     adieux,\n     Vers la chère maison et l'arbre qui l'ombrage\n     Je te vis un moment encor tourner les yeux;\n     Des sanglots étouffés soulevaient ta poitrine,\n     Et dans l'ombre où montait la plainte du torrent\n     Plusieurs fois tu lanças ton appel    déchirant.\n     — Un chasseur attardé descendait la colline,\n     Faisant voler dans l'arbre un sinistre busard ;\n     Des oiseaux égarés au milieu du brouillard\n     Aux buissons du chemin suspendaient      leur voyage;\n     Un corbeau fugitif traversa le village...\n     Je voulus m'élancer, courir derrière toi,\n     Je te criai de loin que je t'aimais encore,\n     Qu'il fallait pardonner et revenir à moi;\n     Mais rien ne bougeait plus sur la route sonore,\n     Le vent froid de l'hiver lui-même se taisait,\n     Et ma voix se perdit dans la nuit qui venait...\n                                            E R N E S T DE LAMINNE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 17, "page_fin": 21, "titre_corps": "Lettre à l’Élue", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Lettre à l'Elue FRAGMENT PÉNÉTRONS d'abord", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1960, "texte": "Lettre à l'Elue\n                                   FRAGMENT\n\n\n\n\n                  PÉNÉTRONS d'abord        clans cette cuisine hospitalière.\n                  L e temps et la fumée ont donné à ces voûtes un\n                  goût de mystère. P a r un curieux effet de mimé-\n                  tisme, les carreaux, le bahut, la muraille, l'évier,\n                  tout a revêtu une couleur de légende et de pain\n                  bis. Ce lieu, aux senteurs fades, compte parmi les\n                  plus somptueux palais où chanta mon enfance.\n                  L a b r e t a g n e luisante, passée à la mine de plomb,\nque vous apercevez au fond de l'âtre abandonné et qui porte\nles armes d'un prieuré avec la date 165o, n'a jamais attiré\nmon attention comme le banc et la table massive, en noyer\nverni, au centre de la pièce. L à s'asseyaient les domestiques, le\ncocher et le jardinier à l'heure des repas. Voir manger la vale-\ntaille était une de mes joies réservées.\n   J'arrivais à pas de loup par cette porte et je ne discernais\nqu'une rangée de dos courbés. Ce spectacle ridicule m'émer-\nveillait toujours. Pour reconnaître les visages rasés, il me fallait\nressortir et rentrer par la porte en face. C'était alors une\narmée de couteaux en train de sabrer un gros pain en forme de\ntourte. Chacun taillait semblablement la chose ronde sans\nl'épuiser, puis déchiquetait son quignon suivant l'inspiration de\nson génie individuel. Les uns mordaient à même, les autres\nfendaient proprement une tranche de mie pour accompagner\nchaque bouchée, d'autres préparaient la besogne une fois pour\ntoutes, au début du repas, et divisaient leur morceau sur la\ntable en quantité de petits cubes blancs qu'ils entassaient auprès\nde leur verre et où la main piquait à mesure.\n\n  (1) Extrait des Lettres à l'Elue ou Confession d'un Intellectuel, roman à paraître en\nfévrier chez Messein, avec une préface de M. Maurice Barrès, de l'Académie française.\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": " 18                           DURENDAL\n\n\n     Nul ne remarquait ma présence. J e m'intéressais à d'étranges\n conversations, sans parvenir à en saisir ni le style, ni l'esprit.\n C'est égal, Mad, ces gens-là étaient bien heureux! Comme\n je les enviais avec fureur! D'abord ils ne mangeaient jamais les\n mêmes viandes qu'à la salle et dans des vaisselles autrement\n jolies. Il y avait surtout une immense casserole rouge en terre\n de Marseille remplie d'os coupés ras et de dragées grises\n nageant dans une sauce brune, et le tout fumant, fumant, qui\n m'intriguait fort. J'ai su depuis, grâce à un certain restaurant\n d'étudiants de la rue Monsieur-le-Prince, n o m m é Polydor, où\n Leconte de Lisle, Louis Ménard, Barrès, Bourget et des nihi-\n listes russes avaient accoutumé de fréquenter, qu'il s'agissait\n d'un haricot de mouton. A cette heure, la vue de ce mets me\n rassasie; jadis quel droit d'aînesse n'eussé-je pas cédé pour y\n goûter !\n    A peine faisais-je remarquer ma présence, en sollicitant qu'on\n apaise ma curiosité gourmande, que dix regards courroucés me\ncouchaient en joue. Les conversations bizarres s'arrêtaient court\net ce p r u d e n t silence me remplissait d'effroi. J e m'enfuyais à\ntoutes j a m b e s ; jamais assez vite pour ne pas recevoir au derrière\nle mouchoir du fourneau, un sale torchon que la main crochue\nd'une immense et sèche cuisinière au verbe aigre, aux yeux\nrouges comme un pique-feu, serrait toujours.\n    Cette vieille fée Carabosse me poursuivait jusque dans mon\nsommeil. J'aimais pourtant bien me glisser dans son antre, mais\nelle, — songez à mon sort infortuné ! — détestait ma venue. Du\nplus loin qu'elle apercevait ma mine fureteuse, elle m'appelait\ngàte-sauce, brûle-rôti, torche-cul, et de quantité d'autres vocables\namers et composés. Ainsi j ' a i souvent semé de la tendresse sur\nmon passage pour ne récolter que l'ivraie. Certains mettaient\nleur joie à décourager mes sympathies. Voilà! on ne comprenait\np a s ; nos âmes manquaient d'accord; c'étaient des dissonances\nperpétuelles jamais résolues sur la dominante. J'espérais\nretrouver dans quelques cœurs arides un peu de mon idéal\nobscur, de ma conscience encore mal éveillée, mais l'expérience\nse chargeait de me détromper rudement. J'avais été dupe de ce\nque nous appelons en psychologie « un phénomène de fausse\nreconnaissance ».\n    P o u r t a n t j'avais mes jours de fête. C'était lorsque mon père\net ma mère allaient déjeuner chez vos parents. On me laissait\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "                         LETTRE A L'ÉLUE                          19\n\nnaturellement à la maison. Cela m'était égal dès l'instant que je\nmangerais à la cuisine. Aujourd'hui, Mad, je pense autrement.\nMe voyez-vous obligé de garder le logis alors que d'autres\niraient se caresser à vos yeux! Mais à cette époque je « trans-\nvaluais l'ordre des valeurs », tout comme Nietzsche. Je songeais\npeu à vous qui n'aviez encore que deux dents et beaucoup à la\ncuisinière qui n'en possédait plus aucune. Celle-ci, obligée de\nm'accueillir, taisait ses jurons. Je m'imaginais la flatter de ma\nprésence et mon individu portait haut sa tête. Je réfléchis que\nl'absence des maîtres et la perspective d'une après-midi de liberté\néclairait son visage d'aménité, beaucoup plus que ma visite\naux fourneaux. Sans doute, ma bonne ne me laissait pas piquer\nma fourchette d'étain dans le haricot de mouton, — il n'est\npoint de joie parfaite sur terre, — au moins pouvais-je singer la\ncanaille, causer de chevaux avec le cocher, contrefaire le visage\nabruti du jardinier, mettre les coudes sur la table comme tout\n le monde. E t tandis que ma mouillette tamponnait un jaune\nd'œuf, je riais tout bas en songeant que si quelqu'un pénétrait\nsubitement dans la pièce il n'apercevrait aussi que mon dos.\n    Mais poussons le verrou de cette porte. Voici l'escalier de\n service aux marches valétudinaires. Combien de fois ne me\n suis-je laissé glisser le long de cette rampe de bois avant de\n rouler sur la pente de la vie ! Les jours de pluie, je prenais là\n mes récréations. E n me haussant sur la pointe des pieds jusqu'à\n la fenêtre du premier palier, j'apercevais le clocher de l'église,\n et derrière les abat-vent disjoints, la cloche de bronze avec sa\n langue pendante. L e dimanche matin, un paysan tout cassé, qui\n remplissait à la fois la charge de bedeau, de chantre et d'enfant\n de chœur, pénétrait sous le porche, se pendait à une corde et\n l'airain se mettait à chanter. P a r un court récitatif et d'une voix\n chevrotante la cloche annonçait son désir de marteler des sons.\n  Peu à peu elle s'enhardissait, entonnait son antienne, entraînait\n le clocher dans sa danse, vibrait toute. Je la voyais, de mon\n appui, dodeliner sa tête énorme, battre elle-même sa mesure.\n  E n bas les mains et les sabots du sacristain. Ils accompagnaient\n le r y t h m e de la volée. Les bras tiraient sur la corde qui, de\n rage, les entraînait vers la voûte pour les briser, les jambes\n gigotaient dans le vide, crispées de peur.\n     Ce pantin vivant, ce bain d'ondes tièdes, le travail du pilon\n  dans ce mortier agité, le craquement des poutres rondes me\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": " 20                               DURENDAL\n\n\n plongeaient dans l'hébétude. J e restais accoudé, jouissant d'une\n exquise torpeur, jusqu'à ce que les sabots aient définitivement\n reconquis le sol aimé. L e vieux sonneur réapparaissait tout\n entier sous la voûte, abandonnait la chanteuse au milieu de sa\n pathétique mélodie. L a cloche ralentissait le mouvement,\n pleurait son propre glas, filait ses dernières notes, coptait, puis\n retombait épuisée dans son repos. Au loin, un chien hurlait à\n la mort.\n    L e choix de chaque palier correspondait à la qualité de mes\njeux. A mesure que j'avançais dans la vie, je montais quelques\n marches de cet escalier vétusté et mon pas devenait plus pesant.\nJ'ai gravi pour toujours, il y a quelques années, les derniers\n degrés. A présent je prends mes récréations dans un grenier\nchargé de livres. U n jour viendra, Mad, où, franchissant la\nlimite du monde, nous grimperons jusqu'au ciel pour aller jouer\nl'éternité dans le jardin du Seigneur.\n   Ma première culotte s'usa au pied de la rampe. Assis sur les\nplus basses marches, je jouais au cheval. Ce divertissement est,\nje crois bien, de mon invention. Vous pensez, peut-être, que\nj'attelais une chaise renversée ou que je chevauchais un acces-\nsoire de sabbat? Vous oubliez encore une fois le rôle de l'imagi-\nnation dans mon existence et qu'elle commande tous mes actes.\nPour prendre part au plus brillant carrousel, quatre cailloux\nme suffisaient. Je les disposais proprement en carré. Puis\nj'avançais successivement le premier de droite et le dernier de\ngauche, le premier de gauche et le dernier de droite. Car j'avais\nobservé les pas des chevaux et la marche de leurs jambes qui\nmanœuvrent en diagonale. Ainsi j'ordonnais toute une cavalerie\net la faisais évoluer à travers des plaines immenses.\n   L o n g t e m p s , je ne dépassai p a s c e palier. Je n'aurais osé pénétrer\nseul dans les divers galetas qu'abritent les combles. L e lieu me\nsemblait plein d'ombres et mystérieux. Je l'imaginais hanté de\nfantômes, de cliquetis de vertèbres.\n   Il faut vous dire que je n'étais pas très franc avec les ténèbres.\nDéjà certains appartements du rez-de-chaussée, hauts de\nplafond et inhabités, la chambre rose, la chambre verte, la chambre\nbleue, - cette dernière si délicieuse pourtant avec sa vue sur la\nterrasse — m'en imposaient fort. J e les traversais en courant,\nlorsque je rejoignais mon institutrice qui m'attendait dans la\nclasse, et j'avais soin de ne pas me retourner.\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1319, "texte": "                         LETTRE A L'ÉLUE                              21\n\n\n   J e me souviens encore d'un soir d'automne. Je me trouvais\navec ma mère et mon père dans le petit salon au coin du feu.\nSoudain on entend un bruit étrange dans la chambre verte, des\nfrôlements bizarres, comme un froufrou d'ailes précipitées et\ndes chocs mous. Mon père se lève, prend sa canne; ma mère le\nsuit avec une lampe. On pénètre dans la pièce abandonnée. On\nfurette dans les coins, on soulève les meubles, on écarte les\nrideaux, on frappe contre les boiseries... rien, et toujours cet\nhorrible bourdonnement, ce clapotis boiteux. On se regarde\navec anxiété; ma gorge refusait ma salive, mon visage devait\nressembler à un d r a p . Enfin, mon père a l'idée de déplacer le\nparavent qui masque la haute cheminée... C'était un pauvre\npigeon qui, en tombant, s'était froissé une patte et qui ramait\navec désespoir à travers les chenets. Je savais qu'une vieille\ntante était morte dans cette chambre. Malgré que le jardinier\nappelé, ait, sur-le-champ, été reporter l'oiseau domestique\ndans son gîte, après l'avoir reconnu pour un de ceux dont le vol\nblanc neige sur la tourelle, j ' a i toujours cru, entre nous, avoir\ncontemplé l'âme inquiète de cette pieuse d a m e .\n\n                                          T A N C R È D E DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-013", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 22, "page_fin": 31, "titre_corps": "Du rôle de l’Art en Apologétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A.-D. 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Nous avons à\n                     voir maintenant en quoi consiste la supériorité que nous\n                      attribuons de ce chef au christianisme, dans le christianisme\n                      au catholicisme. Cette supériorité est-elle si marquée qu'on\n                      puisse à son sujet parler de transcendance ?\n                         Ici encore, nous n'avons qu'à rappeler ce que nous avons\n                      dit en la première partie de notre étude. Ce que l'art\ndonne à la religion quand il se fait son promoteur, la religion le lui rend,\nen vertu de cette loi de réciprocité que nous avons tout à l'heure dégagée.\n   Promouvoir le sentiment religieux; glorifier et commenter les faits religieux;\nexprimer et prêcher à sa manière les dogmes religieux : tel est le triple rôle que\nnous avons, en ce domaine, reconnu à l'art. Cette division demeure parfaite.\nRetournant nos propositions, nous dirons : Dans le christianisme, et tout\nparticulièrement dans le catholicisme, le sentiment religieux tel qu'il y éclate,\nles faits religieux tels qu'ils s'y montrent, le dogme religieux tel qu'on l'y prêche\nfournissent à l'art sa matière la plus admirable et les plus hautes de ses inspi-\nrations.\n    D'abord le sentiment religieux.\n    Il est très manifeste que le sentiment religieux doit varier, dans les diverses\nreligions, suivant l'idée particulière que chacune d'elles se fait de Dieu. Car\nsi toutes ont en commun ce dernier fond que Tertullien attribue à « l'âme\n naturellement chrétienne », elles l'entendent de laçons assez diverses pour\n créer des antagonismes. Le Grec classique voit Dieu en beauté; l'Islam le\n vénère en puissance; le bouddhisme y adore l'essence subtile et universelle,\n l'Absolu inconnaissable et incommunicable. Le christianisme, corrigeant ces\n points de vue en ce qu'ils ont d'excessif, les poussant à fond en ce qu'ils gar-\n dent de justesse, y ajoute la valeur d'art de beaucoup la plus haute en écrivant :\n « Dieu est amour. »\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3401, "texte": "                     DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                        23\n\n\n    On sait assez qu'une telle définition de Dieu n'avait jamais été donnée dans\n le monde. Or, elle transforme tout; car Dieu étant la source commune, si c'est\n l'amour qui est la loi de son être, la loi par conséquent de ses manifestations,\nc'est donc l'amour aussi qui est la loi du monde, loi universelle dont toutes\n les autres ne sont que les ouvrières et les servantes.\n    De quel nouveau regard sur toutes choses un tel point de vue ne sera-t-il\npas le centre! La nature en deviendra maternelle jusque dans ses violences\napparentes, dans ses plus affolantes inconsciences, dans ses fatalités pré-\n tendues, transformées par l'amour tout-puissant du ciel en mystérieux efforts\nde tendresse. La société des hommes en sera transfigurée, parce que l'amour,\ns'il est la loi de toutes choses en Dieu, ne peut manquer d'être aussi notre\n loi. Au lieu de la lutte pour la vie, nous devrons accepter pour idéal une\nsociété de frères. Un Dieu d'amour pourrait-il présider de là-haut aux querelles\nde ses créatures? De là l'immense éclosion d'amour qui signala l'avènement\n du christianisme. Voyez donc comme ils s'aiment! s'écriaient les païens.\n Dans son réquisitoire contre le paganisme, saint Paul l'appelle « sans cœur »\n et « sans miséricorde » ; il insiste avec tous les apôtres sur cette caractéris-\n tique de l'amour qu'il n'était plus possible de négliger, après que le Maître\n adoré avait dit dans son suprême testament, sous l'ombre même de la croix :\n « A ce signe on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les\n uns les autres. »\n    Or, peut-on méconnaître la valeur esthétique d'une telle façon d'envisager\net la vie et le monde? Tous les théoriciens modernes de l'art définissent\n l'émotion esthétique par la sympathie, par le sentiment de notre union avec\n tous les êtres, en définitive par l'amour.\n    « L'art est une tendresse », écrit Guyot. L'artiste est celui qui se sent\n poussé à vivre idéalement la vie de la nature ou la vie de l'homme. Ce qui le\nprovoque, c'est une sympathie éprouvée, une fraternité ressentie, en un mot,\nl'amour. L'œuvre d'art est le lien entre la nature profonde de ce qu'elle\nexprime et l'âme qui l'a conçue ou les âmes qui l'admirent, comme l'enfant\nest le lien vivant et l'amour substantiel de deux êtres. Toute grande œuvre\nest un acte de société idéale entre les êtres qui en sont la matière et celui\nqui a su palpiter à l'unisson de leur vie. « L'intérêt que nous prenons à une\nœuvre d'art est la conséquence d'une association qui s'établit entre nous,\nl'artiste et les personnages de l'œuvre. C'est une société nouvelle dont on\népouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier. » (1).\n    Rien donc ne peut pousser au développement de l'art ni enrichir l'inspi-\nration comme une doctrine, une vie dont l'universelle sympathie forme\nl'essence. Il est possible que l'influence venue de là incline à négliger\nquelques parties secondaires, ainsi que nous aurons à le concéder; mais l'art\nprofond s'v exalte, autant que la sympathie universelle s'y révèle, autant qu'y\ncroit l'attraction de tout vers tout.\n    Ne sait-on pas que même la peinture de l'horreur, de la haine, des batailles\nne prend de valeur esthétique qu'en raison de ce qu'elle nous fait revivre par\n\n  (I) Guyau; : L'Art au point de vue sociologique, p . 1 9 .\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "24                                 DURENDAL\n\n\n\ncontraste — ou bien par un détour, ou bien dans une de ses manifestations\nparticulières — la loi universelle d'harmonie et de concours qui est à la base du\nmonde? Or, quand ce concours enveloppe Dieu; quand la doctrine qui le\nproclame, sans rien enlever au divin de sa grandeur, nous le rend fraternel,\nnous appelle à jouir de lui, à nous hausser vers lui en une société qui est une\namitié véritable, à nous préoccuper de son règne comme des cohéritiers et\ncomme des fils, quelle sève inspiratrice n'en peut-il pas ressortir pour une\ndiscipline intellectuelle dont le fond est ce que nous venons de dire !\n   Chez les Grecs, sauf la restriction faite en faveur de « l'âme naturellement\nchrétienne », il semble que ce soit l'art qui communique la beauté aux dieux.\nDans le christianisme, c'est Dieu qui donne à l'art de sa transcendance; qui\nlui fait dépasser la vie à niveau et le divinise. Dieu, ici, n'est pas humanisé,\ncomme dans le paganisme. Tout au moins, les formes humaines qu'on lui\napplique ne sont admises que comme symboles ou appui de la pensée. A\nl'inverse, l'homme est divinisé, et avec l'homme la nature, et avec la nature\net l'homme, leur miroir. L'art trouve ainsi son Thabor; il s'exalte et se trans-\nfigure; il devient tout éblouissant sous le vêtement de candeur qu'on lui\nimpose en le détachant du mal et des boues terrestres. Il pourra désormais\nchanter Dieu.\n   Et je dis que la nature aussi doit présenter à l'artiste un sens renouvelé, en\nce que la signification d'amour qu'on lui prête, et la pensée de sa collabora-\ntion à une œuvre d'amour en fait tout autre chose que le bosquet sacré des\nAnciens, où les dieux habitaient, mais qui n'était pas lui-même chose divine.\n   Et l'homme enfin doit apparaître renouvelé en tant qu'objet de l'art, pour\nune raison toute pareille. L'individu homme prenant dans le christianisme sa\nvaleur pleine, de par la destinée transcendante qu'on lui fait, on ne pourra\nplus le subordonner; il viendra au premier plan, toujours, en art comme en\nmorale ou en politique. De même que par le christianisme, la politique a\nretourné ses pôles, l'individu n'étant plus pour l'Etat, mais l'Etat pour\nl'individu immortel, ainsi, l'art d'abord et presque exclusivement sociologique,\ndans le paganisme, comme l'a si bien remarqué Taine, devient individualiste\nd'abord, et sociologique seulement par expansion de l'homme. On pourrait\navancer que dans les vues païennes, l'individu n'avait pour ainsi dire qu'un\ncorps; la cité seule avait une âme. En rendant à chaque individu la sienne, le\nchristianisme crée une somme de valeurs éthiques et esthétiques innombrable.\n    L'expression : telle est ici la grande conquête. Elle suffirait à justifier, par\nopposition à la pure beauté classique, Vinstaurarc omnia in Christo dans son\napplication aux domaines de l'art. Il faut y ajouter d'ailleurs tout ce que les\nsentiments chrétiens ont prêté de pur, de généreux, de sublime à l'expression\nde la vie. Ceux qui ne sentiraient pas qu'il y a là tout un monde entendraient\ninutilement la parole prophétique : « Vous enverrez votre esprit... et vous\n renouvellerez la face de la terre. »\n\n  I1 est presque futile d'observer que cette rénovation, dont est né l'art\nmoderne, prorite aujourd'hui à l'incroyant tout autant qu'au fidèle. C'est là\nun patrimoine collectif; chacun y peut puiser, chacun v puise malgré soi.\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3463, "texte": "                 DU ROLE DE L ' A R T EN APOLOGÉTIQUE                            25\n\n\ncomme les plantes d'une prairie arrosée par une source boivent toutes l'onde\nfécondante et rafraîchissante. On ne renie pas complètement son milieu; on\nne rejette pas ce qu'on tient de ses père et mère. Sous peine de suicide, l'art\nmoderne est tenu d'être chrétien en son fond, ne le fût-il pas en intention et\ndans ses formes. Le Christ est à jamais avec lui, même s'il n'est pas avec le\nChrist.\n                                       *\n                                     * *\n    Les faits religieux envisagés donneraient une conclusion toute pareille.\nNous l'avons vu, l'art trouve là un travail immense, donc aussi une ressource.\nUne industrie qui trouve des débouchés est une industrie prospère ; un ouvrier\nà qui l'on donne une belle matière et un beau modèle est un homme heureux.\n    Je me plais à dire que la beauté et la richesse des ressources d'art fournies\nà ce point de vue par le christianisme n'ont jamais été contestées : d'où l'inuti-\nlité d'instituer une longue recherche. Du moins voudrais-je faire toucher du\ndoigt cette valeur en la montrant dans un exemple. Celui-ci, à vrai dire, com-\nprend tout, et l'exposer c'est traiter le sujet en son entier, puisque tous faits\nchrétiens passés, présents et à venir se résument en un seul qui en est le point\nd'attache, le centre ou l'aboutissement, je veux dire le fait du Christ.\n    Le Christ en sa personne, sa vie, son œuvre, est bien, sans exception aucune,\nla plus haute matière d'art qui se puisse rêver ou contempler dans le monde.\n Il nous donne à la fois, dans un fait unique, le visible et l'invisible, le divin et\n l'humain, le temporel et l'éternel, bref, tout, et le Tout. Cette immanence de\n Dieu à la nature et à l'homme, dont nous avons dit qu'elle est la grande source\nd'art, prend ici une forme visible. Le Christ, c'est le Beau lui-même incarné ;\nincarné, dis-je, c'est-à-dire dégradé au sens que donnent à ce mot les savants,\nmais de telle sorte que par cette humanisation du divin, on puisse rétrograder\n vers la lumière d'où elle émane. Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût\n lait Dieu. La création résumée dans l'homme et l'homme divinisé dans le\n Christ condensent ainsi tous les éléments du beau, unissant à la forme, qui en\n est la matière, l'idéal, qui en est le rayon intérieur.\n     Mais puisque Dieu s'est incarné sans cesser d'être soi, l'artiste, en abordant\n le Christ, ne peut-il pas essayer de le retrouver, c'est-à-dire de sublimer assez\n la chair, en ce divin modèle, pour atteindre au reflet divin?\n     Le Dieu avec nous, quel sublime thème d'art ! Quel sujet ! Quelle immen-\n sité! Quel rêve! Un Dieu et un homme, c'est-à-dire un être où le divin s'ex-\n prime jusqu'à l'identité foncière; qui réalise en un cas singulier le rêve pan-\n théistique ; qui conserve néanmoins au réel humain sa solidité, appui de la\n forme.\n     « Philippe, qui me voit voit mon Tére », disait le Sauveur à la veille de\n sa mort : l'art aurait pour programme de réaliser pour nous cette parole.\n Toute la stupeur qui en sort doit amener l'inspiration à sa suite. Essayer de\n faire voir la puissance qui meut le monde à travers l'infirmité d'une chair, le\n regard qui sonde tout au fond d'une prunelle d'homme, c'est l'impossible;\n mais l'impossible est l'attracteur du rêve, et n'est-ce pas, après tout, l'impossi-\n  bilité de peindre un Christ qui fait que l'on a tant peint de Christs?\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "26                                DURENDAL\n\n\n   Ainsi que la nature en son effort sans cesse renouvelé amoncelle les formes,\ncomme dans un désespoir éternel de rendre la pensée créatrice, ainsi l'art\ns'attachant au Christ-Dieu.\n   Mais que dis-je ? L'humanité de Jésus elle-même est une difficulté esthétique\nredoutable. Car cette humanité n'est pas telle que la nôtre; elle est, si j'ose le\ndire, contradictoire : à la fois individuelle et universelle, temporelle et sans\ndate, locale et sans type ethnique exclusif, de telle sorte que l'idéal, quand on\nle figure, serait sans doute de rencontrer une sorte de type humain qui repré-\nsenterait l'Homme, le Fils de l'Homme, et qui pourtant, pour conserver du\ncaractère, devrait demeurer individuel.\n   A celui qui sait, un tel problème pourra paraître à bon droit formidable.\nJoint à celui de représenter un homme-Dieu, il avait de quoi faire trembler le\npinceau de Léonard, sur la muraille de Santa Maria delle Grazie.\n\n                                      *   *\n\n    Ajoutez à cette richesse celle qui s'exprime dans la vie du Sauveur, épanouis-\nsement de sa personne.\n    L'enfance du Christ! Que! charme a répandu sur l'art comme sur la vie\ncette conception du Dieu-enfant, sa floraison de miracles, ses gloires, et déjà\nses douleurs ! Le Bambino est une bonne part de l'art italien ; si vous l'enleviez\nà Corrège, à Raphaël, à Titien, voire à Michel-Ange, leur muse en serait\ninconsolable. Ils en ont abusé quelquefois, ne voyant plus dans ce sujet sur-\nhumain qu'un prétexte; mais leur oubli de l'Adorable divin laisse subsister\n l'adorable humain au compte de la donnée chrétienne.\n    Un esthète a remarqué qu'au XVe siècle les portraits d'enfants contemporains\nsont tous conçus selon un type artificiel de noblesse, de tenue rigide conve-\nnable à leur naissance : car seuls les enfants des grands pouvaient prétendre\nalors à cet honneur. Au contraire, les figures d'Enfant-Dieu recueillent les\ntraits d'humanité qu'on refuse à d'autres ; on leur réserve le charme, l'abandon.\n Pourquoi? Parce que débarrassé des conventions et des fausses grandeurs,\nl'artiste, à défaut d'une beauté proprement divine, rencontre tout au moins la\nnature, éternelle source de l'art vrai\n    La vie cachée de Jésus et son mystère; Jésus perdu et retrouvé; Jésus au\ntemple au milieu des docteurs; Jésus ouvrier; Jésus préparant l'avenir au\ndésert dans la méditation et la souffrance — puis l'épisode de la Tentation; le\nBaptême — puis la figure de Jean qui s'interpose. Puis les premiers ennemis qui\nsurgissent; puis la mission apostolique développée, les traversées du lac, les\ncourses du Semeur de parole, la haute couleur pittoresque de ces trois ans de\nGalilée et de Judée, mais par-dessus tout leur couleur morale et leur valeur\nhumaine éternelle, leur relation avec tous les siècles, avec toutes les âmes, avec\ntoute la vie, et leur beauté d'intelligence, de puissance,. de tendresse, de\npardon, de condescendance sublime, de douleur : on sait à quel degré\nles artistes ont vécu, on sait moins à quel degré ils pourraient vivre encore de\ntoutes ces choses.\n    Et la Passion arrive qui couronne tout, portant au maximum l'impres-\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3282, "texte": "                DU   ROLE DE L'ART        EN A P O L O G É T I Q U E           27\n\n\n\nsion esthétique de cette vie ineffablement riche, fournissant, en dehors des épi-\nsodes nombreux qui s'y rencontrent, deux types que jamais l'art n'épuisera :\nl'Ecce homo et le Crucifié.\n   Vraiment, je ne sais quelle source inspiratrice pourrait songer à lutter,\npourrait se comparer même de loin à cette source. Même les plus forcenés\nanticléricaux sentent l'impression profonde qu'ils peuvent produire en voisi-\nnant avec ces thèmes chrétiens, et ils ne s'en font pas faute.\n   D'ailleurs, le Christ ne tient pas tout entier en lui-même. Il a son double\nhumain qui est la Vierge. Il a ses saints, où sa divinité se reflète; où les\nhumilités sublimes, l'ardeur et le calme mêlés, la plénitude de l'âme qui se\nsentirait avare si Dieu ne lui suffisait pas, la retenue dans la joie autant que\nla sérénité dans la peine, l'harmonie intérieure parfaite dans le don de soi à\nplus haut que soi, forment un thème à développements psychologiques dont le\ncadre historique est immense. La vie de la Vierge et des saints a fourni aux\narts plus que les arts n'ont fourni eux mêmes à la glorification de ces héros du\nsurnaturel. La réciprocité est certaine, mais inégale.\n   Enfin, la vie de l'Eglise, ce Christ social, donne aussi à l'art plus qu'elle\nn'en reçoit, dans l'échange de services où leurs natures respectives les engagent.\nCe que Dante y a trouvé est sous la main de tous, enrichi encore de beaucoup,\nà enrichir toujours, tant que durera, en même temps que l'art, cette large\n coulée de divinité sur la terre.\n   Mais je ne veux pas insister sur des évidences. J'en viens au troisième cas à\nenvisager, et après les sentiments, les faits, je veux dire un mot des dogmes.\n\n                                      *   *\n\n    Un centre de convergence nous dispense ici encore de longues recherches.\nLe « dogme générateur de la piété catholique » est aussi le générateur d'art par\nexcellence. Je n'exclus pas les autres; ils donnent et ils reçoivent à l'envi,\ntoujours dans des proportions où Tart triomphe. Ce que j'ai dit qu'ils peuvent\nrecevoir indique assez par quelles voies ils pourront exercer leur retour\nd'influence. Mais le cas de l'Eucharistie veut être envisagé à part : première-\nment parce qu'il est spécialité catholique; ensuite, parce qu'il est de beaucoup\nle plus actif des éléments d'art, dans l'ordre religieux.\n    Qu'il soit cela, un seul mot suffirait à le prouver. L'Eucharistie crée le\ntemple. Non pas le temple maison de l'homme en tant qu'il est en rapport avec\nDieu, mais le temple maison de Dieu conçu comme habitant avec l'homme.\nOr, un instant de réflexion peut faire voir combien, par ce seul fait, l'art peut\ntrouver de ressources.\n    Le temple est destiné chez nous à abriter Dieu, en son humanité revêtue de\nmystère. L'abri que nous lui donnons, nous le voulons glorieux, afin que le\ntoit révèle son hôte. La nature donne l'exemple à l'homme. La Création,\nexpression de Dieu et son siège de gloire, est comme un temple vaste : le temple\neucharistique doit être une Création en petit, demeure commune, comme\n l'autre, de l'homme et de son Auteur. Quand je dis en petit, je l'entends des\n masses mises en œuvre. Pour l'esprit, les proportions se retournent : un temple\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3504, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nest plus qu'un monde. Dans celui-ci Dieu habite, mais il habite aussi dans\nl'autre, et davantage. Par ailleurs, l'univers n'a d'autre âme que la pensée de\nl'homme, et la projection de cette âme n'en modifie que la surface : nous con-\ntemplons en lui plus que nous n'agissons. Le temple, au contraire, est notre\nœuvre; nous y épuisons notre génie, et il devient ainsi plus expressif de nous,\ncomme de Dieu.\n   Or, c'est l'art qui est chargé de réaliser cette création nouvelle. Cette nature\nde pierre et d'or, de bois et de marbre, de verre, de plomb, de fer, de céramique,\nc'est lui qui doit y infuser l'âme humaine, la faire vibrer comme une lyre aux\ngrands souffles d'inspiration, la dresser haute et large, profonde de symbolisme,\nvivante de toute la vie du culte auquel l'art aussi présidera. Le temple en acte\npar le culte, le temple dans l'intégrité de sa fonction autant que de sa constitu-\ntion, c'est le résumé de l'art chrétien, puisque c'est la Création tout entière en\ntant qu'issue de Dieu, et aspirant à Dieu, et s'avançant vers Dieu. C'est donc,\npour l'art tout court, un domaine sans limites, une source d'inspiration que\nnulle ne peut prétendre égaler.\n   Comme dans une terre riche toutes les plantes poussent des jets vigoureux,\nainsi au service du temple et de son acte de vie, tous les arts épanouiront leur\nrichesse. Ils garderont chacun sa marque, son génie, et ils convergeront pour-\ntant vers un centre, obéissant à une pensée, la plus haute, réalisant ainsi\nl'unité de l'art, qui pour tous les esthètes est un dogme.\n   Le temple appelle à lui avant de naître, puis dans toute sa durée, la\nquintessence de l'art multiforme. L'architecte fait l'édifice ; la sculpture donne\nla vie à sa membrure rigide; la peinture en fait la splendeur, soit qu'elle éclate\ndans les verrières, soit qu'elle décore, soutienne, divise les plans de l'archi-\ntecture ; soit qu'elle relève de ses tons une lumière trop uniforme ou trop grise ;\nsoit enfin qu'elle suspende aux murs ou qu'elle étende comme des voiles\ncouvrant la nudité des surfaces la panoplie des toiles isolées ou l'ample\nvêtement des fresques.\n   Et après que cette existence glorifiée, cette parure permanente lui auront\nété fournies par les arts du dessin, le temple appellera la musique, afin de lui\nemprunter ses voix; il appellera la poésie avec ses rythmes et ses images; il\nappellera la chorégraphie afin de la sanctifier, elle qui en a tant besoin, et de\nse procurer à lui-même dans les évolutions du culte, dans les gestes sacrés, dans\nles attitudes hiératiques et les démarches lentes le mouvement que ses colonnes\nlui refusent et que son front géométrique ne connaît point.\n   Enfin, il appellera l'éloquence, art qui les contient tous, possédant son\narchitecture, ses formes sculpturales, ses ciselures ouvragées, sa poésie et sa\nmusique, sa chorégraphie par le geste, sa peinture par les images qu'il évoque\net les tableaux qu'il déroule sous les yeux.\n   Un comité d'artistes capable de construire un temple chrétien, de l'orner, de\nle faire vivre, de lui faire remplir sa destination représenterait à lui seul l'art\nhumain. S'il travaillait avec convenance à cette tâche, il se mettrait sur la\nroute des œuvres souveraines. S'il pouvait réussir entièrement, il aurait réalisé\nle beau absolu et complet : le beau absolu par la hauteur de l'idéal exprimé;\nle beau complet par l'immensité des ressources que le temple chrétien dans sa\ntotalité et son erflorescence suppose.\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3503, "texte": "                 DU   ROLE    DE L'ART      EN A P O L O G É T I Q U E             29\n\n\n\n   Concluons de là que le temple catholique étant le seul vrai temple, le seul\ntemple au complet, n'excluant rien de ce qu'a fait Dieu à l'égard de l'homme,\nrien de ce qu'est l'homme à l'égard de Dieu, rien de ce que la Création, leur\ncommun domaine, offre de symbolisme et de valeur, la doctrine qui conçoit\nce temple, l'élève et le fait vivre, possède de ce fait une valeur d'art à laquelle ne\ns'élève aucune autre.\n   Qu'est-ce que le temple protestant? Un lieu de prière, un abri pour le\nrecueillement de l'homme. Je ne vais pas dire que cela ne soit rien ! Mais\nmalgré tout ce n'est là qu'une maison de l'homme. Le temple catholique est la\nmaison de Dieu. On avouera que le motif d'art est d'autre envergure.\n   Nous construisons des hôtels de ville, des palais pour nos collections, des\nhabitations particulières splendides : nous pouvons, à plus forte raison, faire\ngrand et beau quand il s'agit de la prière et du culte : la plus haute vie. Mais\ncombien plus, si nous pensons que cette vie, Dieu la partage, ayant voulu\n« habiter parmi nous » !\n   Dans le premier cas, la prosternation harmonieuse de l'homme sera-t-elle\naussi profonde; le besoin d'y entraîner toute la Création, d'y épuiser toute la\nvie sera-t-il aussi impérieux? L'appel de Dieu se fait sentir ici et là à l'âme\ncroyante; mais le Protestant ne peut pas dire à la beauté comme Marthe le\ndisait à Madeleine, au tombeau de Lazare : « Le Maître est là et il t'appelle. »\n   Il ne suffit donc pas, lorsqu'on veut comparer le protestantisme au catho-\nlicisme, au point de vue de l'art, de rappeler Milton ou Rembrandt. Il ne vient\ncertes à l'esprit de personne de rabaisser des génies universels comme ceux-ci.\nPartout où le génie est présent, nous lui rendons hommage. Et d'ailleurs nous\nsavons que la sève chrétienne coule encore abondante chez eux que nous\nappelons nos « frères séparés ». La Bible et ses richesses leur demeurent; les\ndogmes n'y ont pas tous péri; la morale v est, pour la plus grande part,\nidentique. Mais si nous comparons les doctrines, oubliant les hommes, et si\nnous comparons les sources d'inspiration qu'elles fournissent, nous devons\nreconnaître que la partie, entre elles, n'est pas égale. Tout ce que garde\nle protestantisme, le catholicisme l'exalte. Inversement, dans le premier, le\nchristianisme se trouve diminué en deux choses. D'abord dans sa valeur\nsociale. Les Protestants, disait Comte, ne savent pas ce que c'est qu'une\nreligion; ils ne relient pas les hommes; ils les jettent, un à un, à l'objet\nen face duquel précisément les différences individuelles s'effacent, qui\ndevrait donc plus que tous nous unir, et qui invite par sa grandeur à l'emploi\nde toutes nos ressources, entre lesquelles les plus riches sont les ressources\nsociales. Or, cela porte esthétiquement de grandes conséquences.\n   Toutes les pompes de l'art catholiques énumérées ou suggérées plus haut s'y\nréduisent à un minimum. Plus de grande vie collective; moins de sympathie\nvisible; moins d'extérieur religieux, et donc aussi moins d'art, celui-ci ayant\nles attaches que l'on sait avec la vie sociale.\n   En second lieu, le protestantisme en vidant le temple et le monde de toute\nprésence réelle, en proscrivant le culte des saints, en affaiblissant, sous pré-\ntexte de vie intérieure, le lien visible établi par l'authentique religion entre le\nciel et la terre, tarit d'autant les réserves où l'art puise. Toutes les diminutions\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": "30                                 DURENDAL\n\n\nreligieuses qu'il perpètre se traduisent en diminutions d'art. Ce qu'il en reste\npourra soutenir l'effort du génie ; mais au cours du développement historique\ndes Eglises, la différence se fera voir, et il n'est personne, je pense, qui puisse\nnier, sur ce terrain, la transcendance du catholicisme.\n    Les Protestants ont renversé des cathédrales, incendié des abbayes, brisé des\nstatues ou fondu des châsses précieuses. Ce n'est pas cela que je leur reproche :\nj'aurais peur d'un retour de justice. Mais je me souviens de ce qu'a dit quel-\nqu'un des Dominicains : Ils ont écrit plus de livres qu'ils n'en ont brûlés, et je\ndemande si les Protestants pourraient utiliser cette réplique. Je ne crois pas\nêtre injuste envers eux en disant que ce qu'ils eurent d'art est attribuable non\nà leur religion en tant que distincte de la nôtre, mais à ce qu'ils ont conservé\nde nous, en y ajoutant le génie personnel, qui n'est la propriété exclusive de\npersonne.\n    D'une façon générale, on peut dire que les hérésies comme les schismes ont\nrégulièrement appauvri les ressources d'art que le catholicisme conserve. Ici,\nmoins de vie intérieure, d'où moins de poésie et de musique. Là, moins de vie\ncultuelle, d'où moins d'architecture, de sculpture, et en général d'art plas-\ntique. Ailleurs, moins de socialisation du sentiment religieux, donc moins de\ntout.\n    C'est ainsi que l'art byzantin fléchit, après la séparation, par fléchissement\nde la liturgie. Les hérétiques iconoclastes tuent la sculpture et la peinture.\n Les Slaves schismatiques héritent de l'art byzantin et ne le renouvellent pas.\n Et il en est ainsi partout.\n    A fortiori, la transcendance du catholicisme éclate-t-elle à l'égard des reli-\n gions non chrétiennes. Nous n'allons pas les parcourir toutes. Les deux plus\n hautes suffisent : les écarter, ce serait avoir vaincu les autres.\n    Or, prenez l'islamisme, vous constaterez que lui aussi, et bien plus encore\n que le protestantisme, diminue l'art en diminuant la vie religieuse. Il se ren-\n ferme dans un individualisme rêveur qui rétrécit l'impression esthétique. Chez\n lui, nulle conception du monde un peu large; nulle pensée sociale vraiment\n riche ; la vie est dédaignée en une foule de ses manifestations. La soumission du\n fataliste est une beauté d'un certain genre, que l'art pourra exploiter; mais cette\n valeur est restreinte; l'intensité de la vie y périt; un voile de mort s'étend sur\n toute contrée où est venu planer l'âme fatale. Dans la contemplation d'Allah\n le derviche s'enfonce, sans qu'au retour la vie réelle profite de cet effort d'ab-\n straction maladive. Cette religion prétend aller trouver Dieu chez lui, d'un\n élan nécessairement court : elle ne le rencontre pas chez elle. Comme le\n fumeur de narghileh, elle suit son rêve, avec les méandres de la fumée vers les\n nuages. Et quelles œuvres plastiques pourront sortir de là? On ne sculpte pas\n la figure des nuages ; on ne peint pas le rêve. Seule la poésie, avec le charme\n exquis, mais court, de constructions décoratives compliquées, pourront sortir\n d'une pareille conception de l'existence.\n    Prenez-en la notion dans la mosquée d'Omar, ou au Caire, ou à l'Alhambra.\n Un conte des Mille et une Nuits s'y chuchotte ; l'art y circule avec des grâces\n alanguies, d'adorables caprices et des fantaisies où l'élégance le dispute au sens\n exquis de la couleur et de l'effet en leurs subtilités les plus riches. Mais l'im-\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1737, "texte": "                   DU   ROLE   DE   L'ART   EN A P O L O G É T I Q U E                 31\n\n\n\npression d'ensemble est celle du rêve d'opium coloré de visions scintillantes et\nindistinctes. Un air de féerie, de prestige, au sein d'une inquiétude dorée au\nrepos lâche, vous enveloppe. Nulle émotion religieuse. Vous n'êtes poussé à\nrien qu'à l'assoupissement des coussins épais ou de l'air tiède, loin du soleil\ntorride et des soins de l'inutile vie.\n   Dans le panthéisme bouddhique, sauf la poésie toujours, mais cette fois\npresque seule, l'anéantissement de l'art est complet. Pourquoi? Parce que le\nbouddhisme absorbe le tout dans le rien, l'être dont nous vivons dans le néant\nmystique dont nul, ici bas. ne peut vivre; parce que la création se trouve ainsi\nannihilée, le bouddhiste refusant d'en goûter et presque d'en percevoir la\nrichesse, n'y attachant pas plus d'importance qu'à un vain songe, n'y voulant\nvoir qu'un « château d'illusion », tels ceux qui se fondent sur l'horizon avec\nl'or des couchants pour toiture, et pour murailles la mosaïque changeante\ndes nuées cimentées de rose.\n   Sculpte-t-on les fantômes du soir dans le marbre et l'airain ? Ainsi l'Inde\npanthéiste se refuse à la plastique et n'admet que le symbole. Or, de cet état\nd'âme à celui du chrétien complet, à celui d'un François d'Assise, on saura\nmesurer la distance. Le Nirvana posé en face de la vie intégrale unie à\nDieu ne conquerra point la palme. La vie partielle des religions déviées et\ntronquées ne la conquerra pas davantage.\n   Que l'art couronne donc ce qui doit être couronné.\n\n  (A continuer.)                                     A.-D. SERTILLANGES,\n                                             Professeur à l'Institut catholique d e Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-014", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 32, "page_fin": 36, "titre_corps": "Vie de Dans Helinand par Guillaume Colletet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ad. 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Ce\nque je fais d'autant plus justement encore que le même Fauchet n'en a pas\ndit u n seul mot d a n s son curieux traitté des poësies (2). J ' a p p r e n d s de l'his-\ntoire de Beauvais composée par Antoine Loysel (3), aussi bien que d'une de\nses lettres particulières écrites au président F a u c h e t (4) comme aussy des\nRecherches de la France, d'Estienne P a s q u i e r (5) que ce vieux poëte dont il est\nquestion naquit, non point en la ville de Beauvais, comme l'a dit La Croix\ndu Maine (6), mais à P r u n e r o y , ou P r o n le Roy en Beauvaisis (7). Des sa plus\n\n     (1) Vies des Poètes françois (Copie Aimé-Martin). Bibliothèque Nationale, Mss. Nouv.\n acq. fr. 3073, fi. 235-238, I° v°.\n     (2) Voy.Les Œuvres de feu M Claude Fauchet, sic. AParis,chezJeandeHeuqueville,1610,\n in-4° (Recueil de l'Origine de la Langue et poésie françoise, ryme et romans plus les noms et\n sommaires des Œuvres de C XX VII Poètes François, vivans avant l'an MCCC.)\n     (3) Memoires des pays villes, c»mtè et Comtes, eveschè et evesques, pairrie, commune, et\n personnes de renom de Beauvais et Beauvaisis par M. Antoine Loisel, advocat en Parlement.\n A Paris, chez Samuel Thiboust, 1617, in-8°, pp. 196-203.\n     (4) Voy. les Vers de la Mort par Dans Helynmd, etc., s. 1. n. d (1594), fol. 1 : A\n Monsieur Fauchet, conseil er du Roy et premier President en sa Cour des Monnoyes. Le texte\n de cette lettre, servant d'introduction aux Vers de la Mort, se retrouve à peu près inté-\ngralement dans l'édition de l'histoire de Beauvais, citée dans la note précédente. L'auteur\nne fît qu'ajouter dans ce dernier ouvrage des éclaircissements relatifs à un manuscrit de\n l'abbaye de Saint-Victor.\n    (5) Cf. Les Œuvres d'Estienne Pasquier, contenant les Recherches de la France.\nAmsterdam, aux depens de la Compagnie, 1723, I, L. VI, col. 688.\n    (6) Bibliothèque françoise, éd. Rigoley de Juvigny, I, p. 361.\n    (7) Voy. A. Baillet : Jugemens des savans, revus, corigez et augm. par M. de la\nMonnaye, Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1725, IV. prem. part. p. 29;\n A. Loisel : Ed. des Vers de la Mort; E. Brial : Helinand, mine de Froidmont, Histoire\nlitt. de la France (1835), t. XVIII pp. 87-108. « D'où Helinant était-il originaire? écrit\nM. Em Walberg dans l'introduction aux Vers de la Mort (Ed. de 1905, p. XVII). On ne\nle sait pas au juste... Son poëme seul nous fournit quelques indications, mais elles sont\nfort vagues. Le premier éditeur, Loisel, émet l'opinion que le moine de Froidmont serait\nné à Proneroi, aujourd'hui Pronleroy, en Beauvaisis (Dép. de l'Oise, arr. de Clermont j\ncant. de Saint-Just). Il est vrai que Proneroi est l'endroit que le poëte nomme en\npremier lieu (str. VI), mais il mentionne Péronne (chef-lieu du dép. de la Somme) au\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4037, "texte": "                            VIE   DE    DANS    HELINAND                                33\n\n\n\ntendre jeunesse il s'appliqua soigneusement à l'estude des sciences divines et\nhumaines, et surtout au noble exercice de la poësie latine et françoise,\ncomme on peut le voir par son fameux poème de la Mort duquel je parlerai\ncy après, et par quelques vers latins de sa façon qui se trouvent encore aujour-\nd'huy et dont ce distique rapporté pourra servir de véritable preuve :\n   Pauper egenus inops pallens exanguis, inanis, AEre, cibo, tequie, frigore, peste,\nfame... (1). Aussy sa réputation fut si grande que du temps des Roys de\nFrance Louis V I I , dit le J e u n e , et Philippe Auguste son fils, il n'y eut point\nde chanterre, comme ils disoient alors, ou de poëte plus celebre à la cour que\ncet H e l i n a n d , ce que j'infere tant de ce que plusieurs autheurs celebres ont\ndit de lui (2), que de ce temoignage precis, extrait du Vieux Roman\nd'Alexandre (3), où l'auteur, à l'exemple d ' H o m e r e ou de Virgile, voulant\nressusciter un autre Orphée, ou un autre J o p a s pour divertir agréablement la\ncompagnie à l'issue d'un grand et superbe festin introduit dans ses vers ce\nfameux H e l i n a n d en ces termes que j'insère icy d'autant plus volontiers qu'ils\nmonstrent l'antique et barbare idiome de nostre langue françoise :\n\n                   Quant li rois ot mangié s'apiela Elinant\n                   Pour lui esbanoier li commande que cant.\n                   Cil commence à canter ici comme li gaiant\n                   Vaurent monter au ciel, comme gent mescreant.\n                   Entre les dex en ot une bataille grant;\n                   Se ne fust Jupiter, o se foudre bruiant,\n                   Que tous les detrenca, ja n'eussent garant (4).\n\nmême vers, et Angivilers (Angivillers, Dép. de l'Oise, arr. de Clermont, canton de\nSaint-Just) peu après (str. X, 10). Le même auteur conclut après quelque réserve : « Nous\ninclinerions donc plutôt, sans rien affirmer, à voir dans Angivilers le lieu de naissance\ndu poëte. » On ignore d'ailleurs la date précisede naissance d'Helinand que quelques-uns\nfixent vers 1160, et il est probable qu'on ne serait pas mieux renseigné sur sa famille si\nlui-même, dans sa chronique latine, n'avait pris la peine de rappeler la qualité de ses\nproches. Il raconte qu'il tirait son origine d'une noble maison flamande, et que son père\nHermann et son oncle Ellebaut durent s'expatrier, après l'assassinat du Comte Charles\nle Bon, et venir chercher fortune en France vers l'an 1127. Nous ignorons qu'elle fut la\ndestinée d'Hermann, mais, par contre, nous savons qu'Ellebaut devint par la suite\ncubicularius de Henri de France, frère du roi Louis VII, archevêque de Reims de 1162 à\n1175 C'est probablement à cette circonstance, a-t-on dit (Cf. Em. Walberg, introduct.\ncit.) qu'Helinand dut l'étroite amitié qui l'unit à Philippe de Dreux, évêque de Beauvais,\net à son frère Henri, évêque d'Orléans, neveux de l'archevêque de Reims et cousins du\nroi Philippe-Auguste.\n   (1) Cf. B Tissier : Bibl. Patrum Cisterciensium sive operum abbalum et monachorum.\nApud Ludov. Billaine Parisiensem, 166!), t. VII, p. 320 (Ejusdem Helinandi Epistola ad\n Galterum Clericum).\n   (2) Il ne se donnait de son temps, a-t-il écrit lui-même, dans ce curieux opuscule\npublié, avec ses autres œuvres, par B. Tissier : De reparatione lapsi (p. 316), ni spectacle\nni divertissement dans les places publiques, dans les écoles ou les tournois, auxquels il\n ne fut appelé.\n   (3) Composé au xne siècle, d'après un poëme d'un certain Albéric, par Lambert li Tors,\nde Chateaudun, il fut achevé par Alexandre de Paris ou de Bernay. (Voyez Paul Meyer :\n Etude sur les manuscrits du Roman d'Alexandre, Romania, 1882 (t. XI) pp. 213 à 325.\n    (4) Nous avons corrigé ce texte du Roman d'Alexandre SUT l'édition donnée par Miche-\n lant : In Stuttgart. XIII. p. 413. Li romans d'Alixandre par Lambert li Tors et Alexandre de\n Bernay, nacli kandsckriften der Koeniglithen Büchersammlungzu Paris. Stuttgart,1843,in-80.\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4007, "texte": " 34                                        DURENDAL\n\n\n    L'air de ses écrits et la profonde doctrine qu'ils contiennent me p e r s u a d e n t\np u i s s a m m e n t qu'il auroit été disciple de ce docte et fameux p e r s o n n a g e P i e r r e\nAbelard (1).\n   Apres qu'il se fut r e n d u de toutes ces belles sciences, il voulut a p p r e n d r e la\nvaine et dangereuse science du m o n d e ; à cet effet il se mit à frequenter les\ndifférentes cours des princes et à voyager par toute l'Europe en r e m a r q u a n t\nsoigneusement toutes les plus grandes debauches de son siècle. Il les voulut\nensuite pratiquer toutes; avec cela il entreprit de flatter quelques g r a n d s\nseigneurs et de medire des autres dans des satyres dont le style piquant et\nfleury le fit passer pour le premier des jongleurs ou jongleres et dits chanterres\nde son temps (2), mais enfin rentrant en lui mesme et faisant reflexion sursa vie\npassée, il eut honte de son dereglement, et dans cette pensée il prit une\ngénéreuse resolution de quitter le monde et de prendre l'habit de religieux.\nE t de fait, ayant consideré que l'ordre de Cisteaux etoit alors le plus reformé\nde tous, il en embrassa la règle et y fit profession en l'abbaye de F r o i d m o n t ,\nau diocèse de Beauvois, et dans le voisinage de cette ville (3). Mais c o m m e il\nauroit été au m o n d e une pierre d'achoppement et de scandale à tous, il voulut\nque le changement de sa vie fut un modèle d'édification et c'est ce que l'on\nreconnoit par la lecture d'un beau livre latin qu'il composa sous le nom d ' u n\ncertain Guillaume, son frère et son c o m p a g n o n de religion, qu'il intitula :\nDe reparatinne Lapsi (4), où il parle de soy mesme en ces termes : Dosti (dit-il)\nHeluiandnm si quis non novit hominem, si tamen hominem? Neque enim tam natus erat\nhomo ad laborem, quant avis ad volandum             et le reste qui merite bien d'être lu\n\n\n   (1) Ici Colletet fait une confusion; Helinand n'aurait pu être disciple de ce savant dialec-\nticien pour celte unique raison qu'Abélard mourut le 21 avril 1142, soit près de vingt ans\navant la naissance présumée de notre auteur. Tout au plus, croira-t-on, qu'il eut pour\nmaître, à Beauvais, le grammairien Raoul, élève d'Abélard Vovez : Chronichorxim Heli-\nnandi, s a 1142 ; E. Brial : Helinand moine de Froidmont, Hist. Litt. XVIII; Loisel : Ed.\ndes Vers de la Mort S. 1. n. d (1594) ; Em. Walberg : Introd. aux Vers de la Mort.\n   (2) Cf. Antoine Loisel : A M. Fauchet, etc.\n   (3) Située à l'une des extrémités de la forêt de Clermont (Oise), non loin de la rive\ngauche du Terrain, à deux lieues S. E. de Beauvais, l'abbaye de Froidmond (Frigidus\nMons) avait été f jndèe le 28 janvier 1134. pur Lancelin, Manassès de Bulles et Alix leur\nmère. Elle se nommait anciennement Trie, ou Notre Dame de Trie, parce qu'elle était\nsituée sur le ruisseau de ce nom Au temps d'Hehnand il y avait à Froidmont cinquante\nreligieux de chœur et cent frères convers. Ces derniers taisaient la richesse du couvent ;\net l'on trouve dans d'anciens registres qu'en 1230, ils vendirent jusqu'à sept mille toisons\nde brebis. (Cf. Abbé Expilly : Dict. Giograph. Amsterdam, 17G4, III). Aujourd'hui, il ne\nsubsiste que de médiocres vestiges de celte abbaye, encore florissante à la fin du\nXVIIIe siècle.\n   (4) Voy. Speculum Hisloriale, de Vincent de Beauvais, éd. de 14S3, Lib. XXX,\ncap. 108 (livre XXIX de l'édition de Douai, 1624) etBibliothecoepatrum Cisterciensium. de\nB. Tissier, t. VII, p. 318 : Liber de reparatione lapsi ou Espitola Galterum, scripla nomine\nGuillemi fratris ejusdem Galteri. C'est une longue épitre d'Helinand adressée à Gauthier,\nfrère de ce Guillaume, dont il prit le nom, pour le rappeler au cloître qu'il avait quitté\naprès y avoir fait profession. Quand il écrivit cette épitre, où se trouve tracé fort\néloquemment le tableau de sa propre vie avant son entrée en religion, Helinand avait,\ncroit-on, derrière lui cinq années de penitence, ce qui fixe sa conversion entre les années\n1187 et 1192.\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3775, "texte": "                            VIE DE      DANS                  HELINAND                    35\n\n\n\npuisque c'est le véritable tableau des m œ u r s de celui-cy, dont je parle. Aussi\npour la satisfaction de ceux qui ignorent le latin je traduirai en françois ce\npassage : « Vous connoissez, dit-il, Helinand, mais quel est celui qui ne\nconnoit pas cet h o m m e , si toutefois on doit appeler un homme celui qui\nsembloit être né moins h o m m e pour travailler, qu'oiseau pour voler; il a\ncourru toute la terre et en courrant comme un oiseau de rapine il n'a cessé de\nchercher toujours quelqu'un pour le divertir ou pour lui oster l'honneur soit\npar une lasche flatterie soit par une odieuse medisance. Enfin tu vois renfermé\ndans l'enceinte d'un cloistre celui à qui le monde entier ne sembloit pas un\ncloistre seulement, mais une prison trop etroite. Son esprit etoit plus leger\nque la legereté m ê m e , et s'il a changé, cette action soudaine et surprenante\npasse encore d a n s la pensée de plusieurs pour un nouvel effet de sa legereté\nordinaire; de là vient qu'encore qu'il ait déjà passé cinq années dans cette\nsolitude, il n'y a presque personne qui se puisse persuader qu'il y puisse tenir\ndavantage, si bien qu'autant qu'il a fait autrefois son h u m e u r effrontée et\nvolage, autant fait-il aujourd'hui douter de sa modestie et de sa retenue.\nRougissez donc, misérables pescheurs, si vous ne pouvez vous resoudre de\nsuivre dans sa repentance celluy que vous n'avez que trop imité dans ses\nvices ; êtes vous plus jeunes, plus infirmes et plus delicats que lui ; considerez\nle profond abîme d'où il s'est tiré et pensez qu'on ne peut s'elever d'un lieu\nplus bas qu'il etoit. Soyez comme lui le spectacle des anges, apres avoir été\ncomme lui, le spectacle des d e m o n s , et l'image vivante des vanités infernales.\n Il n'y a point de théâtres ni de cirques, de palais, ni ne places publiques où\nson nom ne retentisse encore et où l'on ne s'étonne de la ferme resolution\nqu'il a prise de tout quitter pour n'embrasser que celuy pour l'amour duquel\nl'homme raisonnable doit quitter toutes choses... »\n\n   E t le reste qui est pathétique au possible, mais qui seroit trop long à\ndeduire et qu'il prit plaisir d'escrire apres son grand et notable changement\nde vie, sur ce qu'étant comme j ' a y dit u n des plus grands debauchez du monde\nil devint u n des plus devots religieux de l'ordre de Cisteaux. D u reste,\ncomme il avoit l'esprit excellent et comme il etoit grand poëte latin, grand\ntheologien et grand historien tout ensemble, il fut infiniment cheri et estimé\nde beaucoup de princes et de seigneurs de son temps, entre les autres de\nPhilippe de Dreux (1), evesque de Beauvais, celui là même duquel il parle\n\n\n   (1) Fils de Robert de France, comte de Dreux, et d'Agnès de Baudement, sa\ntroisième femme, Philippe fut élu évêque de Beauvais en 1176 et sacré en 1180, au retour\nde la Palestine où il avait accompagné Henri le Libéral, comte de Champagne. Il se\ntrouva au mariage du roi Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark et par la suite\nse croisa pour la Terre Sainte où il prit part au siège d'Acre en 1179. Depuis, il fit avec le\nroi de France campagne contre les Anglais. Capturé en 1197, Richard Cœur de Lion le\nretint prisonnier jusqu'en 1202. On raconte que le pape Innocent III écrivit à Richard en\nfaveur de ce prélat; mais ce roi lui ayant fait savoir en quelle occasion Philippe avait été\npris, le Saint Père répliqua que le traitement qu'on faisait à cet évêque était juste\npuisqu'il avait quitté la milice de J.C. pour celle des hommes. En 1204, Philippe fut élu\narchevêque de Reims, mais cette élection ne fut pas confirmée. Il se trouva encore à la\nbataille de Bouvines, ou d'après Guillaume le Breton il se servit, pour ne pas souiller ses\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3276, "texte": " 36                                      DURENDAL\n\n\n en ces termes qui sont les premiers vers de la treizième stance de son fameux\n poëme de la Mort (1) :\n\n                              Morz va m'a Biauvais tot corant,\n                              A l'evesque cui je aime tant\n                              Et qui toz jorz m'a tenu chier :\n                              Di li qu'il a sanz contremanz...\n\n    Aussi est-ce du m ê m e prelat que dans son livre latin De reparatione lapsi ou\ndu relevement de l'homme t o m b é , il fait un conte assez plaisant (2), qu'Antoine\n Loisel n'a pas dedaigné de rapporter dans son histoire de Beauvais (3).\nComme cet evesque faisoit grand etat du poëte H e l i n a n d . l'etant un jour allé\nvisiter à F r o i d m o n t , il lui dit, un soir entre les autres, qu'il desiroit ouïr la\nmesse le lendemain, dès la pointe du jour, ce qui obligea ce bon religieux\nd'aller incontinent apres son office de prime dans la chambre de ce prelat où\nil le trouva encore enseveli d a n s le profond sommeil, sans qu'aucun de ses\ngens l'osât reveiller. E t s'approchant alors doucement de son lit : « Les passe-\nreaux, lui dit-il, et tous les autres oiseaux d u ciel, sont eveillés pour louer et\npour benir Dieu, et vous Monseigneur nostre evesque vous dormez encore. »\nA ces paroles le prelat s'étant eveillé en sursaut lui repondit tout en cholere :\n« Va coquin, va tuer tes poux et ta vermine. » Ce que le moine prit en rail-\nlerie, et ne laissa pourtant pas de lui dire : \" Gardez, Monsieur, que les vers\net les poux n e vous mangent vous mesme ; j ' a i deja tué et fait mourir les\nmiens, car les pauvres tuent les leurs p e n d a n t leur vie, mais cette honteuse\nvermine m a n g e bien souvent les riches à l'heure de leur mort. Lisez là-dessus\nl'histoire des Machabées, celle de Joseph et les Actes des apostres et vous y\ntrouverez que les rois Anliochus, H e r o d e et Agrippa ont été mangés des\np o u x . . . » R e p a r t i e p i q u a n t e et hardie qui temoignoit encore assez le naturel\ndu libertin converti et la grande familliarité qu'il avoit avec ce bon evesque.\n\n  (A continuer.)                                                        A D . VAN B E V E R .\n\n\n\n\nmains dans le sang, d'une massue avec laquelle il abattit le comte de Salisbury, frère du\nroi d'Angleterre. Il mourut — non sans avoir réprimé la révolte des Albigeois — à Beauvais\nle 2 novembrel217. Bien qu'un heaume lui convint mieux qu'une mitre, selon l'expression\ndu Père Daniel, Philippe laissa la réputation d'un prince libéral et généreux.\n   (1) Les Vers de la Mort. Il faut lire « de la seizième stance » le texte de la dernière\nédition (Paris, SJC desanciens textes, 1905, in-8°), sur lequel nous avons collationné ces\nvers étant plus complet qu'aucun de ceux qui furent publiés jusqu'à ce jour.\n   (2) L'indication fournie par Colletet manque de précision. L'anecdote relative à Phi\"\nlippe de Dreux est extraite des Fleurs d'Hélinand, qui nous ont été conservées par Vincent\nde Beauvais et que B. Tissier a publiées, avec les autres ouvrages du moine de Froidmont,\nau tome VII de sa Bibliothecœ patrum Cisterciensium. Voy. : Ejusdem Helinandi Flores, a\n Vincentro Beluacensi collecli, cap. IX, p 310.\n   (3) Memoires des pays, villes, comté, etc., éd citée.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-015", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 37, "page_fin": 44, "titre_corps": "Lettres inédites de J.-K. 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L a mort\n                  héroïquement chrétienne de J.-K. H u y s m a n s\ndoit avoir dissipé les doutes des plus prévenus. J a m a i s sincérité\nne fut plus évidente.\n   J'ai publié dans le fascicule de juin 1897 la toute première\nlettre de mon a m i , celle qu'il m'écrivit la veille de la parution\nd'En Route. J e la reproduis ici, vu qu'elle est en quelque sorte\nl'introduction de nos relations épistolaires. B u e t m'ayant écrit\nde Paris que J.-K. H u y s m a n s désirait entrer en correspondance\navec moi, je lui répondis que j ' e n serais charmé, mais que je le\npriais de me déclarer avant tout si son retour au catholicisme\nétait réel et définitif. Je reçus alors la lettre suivante du maître :\n\n                                                      Paris, 11, rue de Sèvres.\n               MONSIEUR     L'ABBÉ,\n\n   Notre ami Buet me c o m m u n i q u e la lettre que vous lui avez écrite et je vous\nremercie vraiment de tout ce qu'elle renferme d'affectueux pour moi. Oui,\nc'est vrai, après avoir traîné mes maladies d'âme dans toutes les cliniques des\nidées, j'ai fini, avec la grâce de Dieu, par me rendre au seul hôpital, où vrai-\nment l'on vous couche et l'on vous soigne, à l'Eglise. U n beau matin, malgré\nmoi, je puis le dire, seul, sans aide spirituelle, h u m a i n e , je suis parti dans\nune T r a p p e où j'ai lavé ma vie, après des crises effroyables de désespoir;\ndans ce cloître, j'ai tâché de mettre tout cela, sincèrement, sans fioriture\naucune, dans mon livre d'En Route, qui paraîtra à la fin de janvier.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "38                                  DURENDAL\n\n\n   Peut-être vous intéressera-t-il, car il traite de la haute mystique, de l'art\nadmirable de l'Eglise, des couvents et y montre, d a n s un milieu de liturgie,\ndes débats affolés d'âme.\n   Je suis bien arrivé à faire avaler le diable au public de P a r i s , avec Là-Bas;\nil s'agit de lui faire maintenant accepter Dieu. C'est plus difficile, mais, enfin,\nc'est à voir.\n   Merci, encore, monsieur l'Abbé, de votre sympathie et bien respectueuse-\nment à vous.\n                                                           Votre dévoué,\n                                                              J.-K.     HUYSMANS.\n\n\n   Quelques jours avant la parution du fameux livre En Route,\nje reçus une nouvelle lettre de l'ami. Il m'y manifeste ses appré-\nhensions au sujet des conséquences du livre. J.-K. Huysmans\nétait, en effet, fonctionnaire du Gouvernement qui, déjà alors,\nétait hostile à l'Eglise et aux Ordres Religieux, dont En Route\nétait une apologie éclatante. Ce livre allait exaspérer les chefs\nde l'écrivain. Une destitution était à craindre. J.-K. Huys-\nmans, qui, on ne cessera de le voir dans cette correspondance,\navait une foi touchante, une foi d'enfant dans la prière, une foi\ncomme on ne la rencontre que dans les âmes foncièrement\nchrétiennes, sollicite mes prières et celles de mes amis, pour\n écarter le danger qui le menace.\n\n                                                                   Paris, 12 février 1895.\n\n                          C H E R MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   J'ai reçu les numéros de Durendal et je vous remercie du service que vous\nvoulez bien me faire de la revue. Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c'est\nque j'ai été débordé, malade avec ce livre qu'il a fallu retravailler sur épreuves\net qui m'a positivement anéanti.\n   Nous paraîtrons vers le 25 de ce mois et je vous en enverrai u n exemplaire.\nMaintenant, j'ai u n e d e m a n d e à vous faire. Ce livre très monté de ton sur la\nmystique et sur les cloîtres, va me valoir, à coup sûr, de très copieux e n n u i s .\nL a défense acharnée des congrégations exaspérera certainement le ministère\noù je suis dans un milieu de juifs et de francs-maçons. P o u r détourner les\npérils, il n'y a évidemment qu'une puissance, celle de la prière. L e s braves\nTrappistes dont je chante la gloire, d a n s En Route, m'aideront efficacement,\nà ce point de vue. Oserais-je vous prier de vouloir m'aider aussi, vous et les\nâmes dont vous disposez. Ce faisant, vous me rendriez u n grand service.\n    Merci d'avance, et bien à vous de tout cœur, cher monsieur l'Abbé.\n\n                                                      Votre respectueux et dévoué\n                                                           J.-K.     HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2938, "texte": "                 LETTRES     INÉDITES     DE J.-K.    HUYSMANS                    39\n\n\n\n   En-Route paraît. H u y s m a n s m'en envoie un des premiers\nexemplaires avec cette dédicace : A M. l'abbé Henry Mœller.\nSouvenir amical. J.-K. Huysmans. Ce livre m'enthousiasma. J'y\nadmirais la plus puissante et la plus vibrante apologie du\ncatholicisme qui ait été écrite en ce siècle, l'histoire touchante\net fascinante de la conversion d'une âme, l'exaltation du grand\nart religieux, des vues synthétiques d'une envolée superbe sur\nla m y s t i q u e , enfin les épanchements pieux d'une si radieuse\nsérénité d'un cœur terrassé par la grâce et jeté aux pieds du\nChrist et de son P r ê t r e par la contrition des péchés et l'amour\ndivin. U n seul passage du livre me troubla un instant et j ' e n\nd e m a n d a i l'explication à l'ami. Il y était question du Sacré-\nCœur. Je craignais que l'auteur n'en comprenait pas la dévo-\ntion providentielle. Il me répondit par la lettre suivante :\n\n                                                                Paris, 15 mars 1895\n\n   Mais, cher monsieur l'Abbé, je n'ai nullement attaqué la dévotion au\nSacré-Cœur. J'ai seulement dit qu'on l'avait matérialisée, rendue toute\nphysique. Et cela n'est que trop vrai. A P a r i s , elle se résume en une véritable\nviscérolâtrie, représentée par u n e statue de B o n a n e Lebel, orné d'un cœur à\nrayons.\n   C'est un des arguments les plus précieux des ennemis du catholicisme;\nune de leurs risées; très gênante en effet, si l'on ne déplore que cette dévotion\nne soit restée purement spirituelle, et ne signifie simplement l'amour\nimmense de Notre-Seigneur je persisterai alors q u a n d même à croire qu'il\nétait dangereux, étant données les conséquences, d'enfermer, de limiter cet\na m o u r en une partie déterminée du corps. Remarquez bien alors qu'il sera\npossible de vénérer aussi l'admirable, la divine cervelle du Christ, car, en\nsomme, la vie de l'homme, fonctionne surtout là. Physiologiquement, ses\nparolesplus qu'humaines se sont formées là, ne se sont exprimées que gràce au\nmécanisme de la tête. Voyez où l'on en arriverait, en entrant dans cette voie.\n   Mais, je vous le répète, voyez la phrase, je n'ai pas même attaqué la\ndévotion en elle-même, mais en ce que l'on en a fait.\n   A part cela, je suis heureux que le livre vous ait plu et que vous y avez\nsenti le souffle de foi, courant dans les lignes. J e n'ai jamais autant douté de\nmoi qu'en faisant ce livre, — j'étais écrasé par le sujet — je me demandais si\nl'on pouvait tenter avec une langue d'art d'exprimer l'art admirable de\nl'Eglise et la radieuse beauté des cloîtres. Si j ' e n crois les lecteurs, ce serait\npossible.\n   Alors, il reste maintenant à faire la partie non mise, faute d'espace, dans\nEn route, la peinture et l'architecture. Les Primitifs des F l a n d r e s , et Reims\net Chartres.\n   La presse, ici, a donné furieusement et le volume fait de belles ventes.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "40                                    DURENDAI.\n\n\nAvouer que c'est miracle du Seigneur que d'avoir fait avaler à tous ces\nsceptiques, de la liturgie et de la mystique et du plain-chant.\n   Les dangers évidents p o u r t a n t pour ma situation me semblent écartés pour\nla plus grande partie, je le dois bien certainement aux prières des ordres\ncloîtrés qui voulurent soutenir celui qui tentait de démontrer leur utilité à cet\naffreux temps et aussi aux bons amis c o m m e vous et tant d'autres qui inter-\ncédèrent pour m o i . Aussi vous en remerciai-je et de tout cœur, cher monsieur\nl'Abbé, et vous prie d'agréer l'expression de mes respectueux et dévoués\nsentiments.\n                                                                  Bien vôtre,\n                                                                   J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   La publication d'En Route suscita en France, surtout parmi\nles catholiques, les discussions les plus véhémentes et les plus\ncontradictoires. Les uns en furent les admirateurs enthousiastes\ndès la première heure. Les autres ne voulaient en aucune façon\nadmettre la sincérité de l'auteur. Le reproche principal que l'on\nfit au livre fut ce qui, à mes yeux, en constitue au contraire le\nmérite et la beauté à savoir la modernité du verbe de l'écrivain.\nLes pauvres d'esprit que rebutait son style magnifique, coloré\net incisif, ne comprenaient pas que l'on traitât des choses\nd'Eglise en un autre langage que celui des Semaines Religieuses\nou autres écrits semblables. Les lettres qui suivent ont rapport\naux attaques insensées et parfois même grotesques auxquelles\nle livre fut en but dès le principe.\n\n     MINISTÈRE                                         Paris, le       189          (1).\n           DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      C H E R MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   En Route a fait u n terrible bruit dont des échos vous sont sans doute\nparvenus. L e volume a éclaté c o m m e un obus dans la petite quiétude d'âme\nque chacun s'était faite et il a sérieusement blessé bien des g e n s .\n   Mais — chose que j ' a t t e n d a i s — où l'incompréhension a été la plus parfaite,\nç'a été à P a r i s , d a n s le m o n d e catholique. Sauf u n article très bien — il est\nvrai que l'abbé Klein est, dans ce m o n d e , u n e intelligence à part — les autres\nont été abasourdis et révoltés.\n   Au fond, ce qu'ils reprochent, c'est le style, c'est-à-dire l'art. On devrait\nbien emmener un peu le clergé français en Belgique, voir les Primitifs\nflamands, et en F r a n c e examiner les cathédrales, telles que Reims et Chartres.\n\n\n     (1) J.-K. Huysmans oubliait fréquemment de dater ses lettres.\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "                LETTRES     INEDITES    DE J . - K .   HÜYSMANS                 41\n\n\n\nIls finiraient peut-être par comprendre ce qu'est le réalisme surélevé et croire\nque la langue de l'Eglise était moins bégueule jadis et autrement artiste que\ncette langue des grands siècles qu'ils conservent soi-disant, en l'affaiblissant\nle plus qu'ils peuvent.\n   Et dire qu'ils ont eu un livre comme Sagesse! qu'ils ont repoussé. Quelle\naberration! — parce que la forme des vers de Verlaine les effarait. Et puis,\nils lui reprochent de mener une vie crapuleuse !\n   Le malheureux, ce n'est que trop vrai — mais ne feraient-ils pas mieux\nd'essayer de l'en sortir, de l'accueillir au moins. Ils feraient surtout beaucoup\nmieux de prier pour lui que de lui jeter l'anathème.\n   Nous sommes arrivés à faire avaler de l'art, presque à le faire comprendre\nà des bourgeois ordinaires. Arrivera-t-on au même résultat avec les catho-\nliques, — j'en doute.\n   Et pourtant, dans le jeune clergé, ici, il y a un petit mouvement vers l'art.\nIl semble que les vieilles lisières craquent — que la génération des prêtres\nqui se préparent sera plus ouverte, plus de l'avant. En tous cas, je dois dire\nune chose, c'est que si En Route a trouvé des défenseurs ardents, c'est dans\nl'endroit réputé le plus hostile, à SaintSulpice même, où les jeunes prêtres\nse sont réellement battus pour ce livre. Il est vrai qu'il y a là de bonnes\nâmes qui m'aiment bien et que leur affection a peut-être été pour beaucoup\ndans la tenue très nette qu'ils ont prise contre les gens de l'Univers et de la\n Vérité. Au fond, l'article du Monde a été demandé à Saint-Sulpice, qui l'a fait\ndonner à l'abbé Klein, leur ami.\n   N'est-ce pas curieux tout de même et tout à l'honneur du jeune clergé ?\n   Je vous prie de remercier Pol Demade de son article, qui est très bien,\njustement dans le même sens. Je serai très heureux s'il veut en faire un au\nDurendal, qui est, en somme, l'organe catholique de l'avant. Il fait bien,\nen effet; j'ai lu son article sur celui que Villiers appelait : « l'homme sombre,\nblafard et haineux » ; il est très bien et justement vengeur.\n   Je vous quitte, cher monsieur l'Abbé, non sans vous remercier de toutes\nvos bontés; au fond — nous sommes bien du même avis sur le Sacré-Cœur\n— c'est l'amour d'un Dieu, que nous vénérons et adorons. Certes oui, et en\ntant que cœur de Notre-Seigneur, il est adorable !\n    Bien à vous et de tout cœur.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                    20 avril 1905.\n\n                   CHER   MONSIEUR    L'ABBÉ,\n\n  Je recevrai très volontiers votre ami. Il est sûr de me trouver, tous les\nmatins, rue de Sèvres, à 8 heures du matin, et, toute la journée, de 11 heures\nà 4 heures, au ministère de l'Intérieur, 11, rue des Saussaies. Il lui sera\ndonc facile de me joindre à l'endroit et à l'heure qui lui seront les plus com-\nmodes.\n  Je vous remercie de la défense que vous faites du livre; elle n'est pas\ninutile, je vous prie de le croire, étant donné qu'ici presque tous les journaux\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "42                                 DURENDAL\n\n\n\ncatholiques me couvrent de boue. Il a paru dans la revue des jésuites, Les\nEtudes religieuses, un article stupéfiant d'incompréhension et de mauvaise foi,\non peut le dire.\n  C'est tout de même drôle. Au moment où tous les mécréants visent l'Eglise\nà la tête en assommant les congrégations, il se trouve quelqu'un pour expli-\nquer leur nécessité, pour les défendre, et ce ne sont pas les libres-penseurs\nqui attaquent celui qui les défend, mais les catholiques! ! ! Ça en arrive vrai-\nment à un manque de bon sens, rare.\n  O le pauvre parti, en France!\n  Je vous envoie toutes mes respectueuses amitiés, cher monsieur l'Abbé, et\nsuis toujours votre bien reconnaissant et dévoué\n                                                         J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n     MINISTÈRE                                  Paris, le mardi          189\n        DE\nL INTÉRIEUR                (En          hâte)\n\n                   CHER MONSIEUR L'ABBÉ,\n\n   Je ne sais plus du tout, à vrai dire, quels sont les termes de la lettre que\n je vous ai écrite. S'il n'y avait que dès idées générales, ce serait imprimable,\n mais j'ai peur qu'il n'y ait des choses capables de faire avoir des ennuis à des\n braves gens, si c'était livré à la publicité.\n    Pour Saint-Sulpice, par exemple, entre nous deux, les braves qui m'ont\n soutenu, ont reçu sur les doigts. Il ne faut donc pas parler d'eux, pour ne pas\n leur susciter de nouveaux ennuis. Il en est de même un peu, pour les jésuites\n — car ils ont rue de Sèvres un vieil exorciste, très expert en choses démo-\n niaques et dont je voudrais tirer des renseignements. Mieux vaut donc se\n taire.\n    Mais ce qui vaut mieux, c'est ceci\n    Ce livre fait des conversions, de cela j'ai des preuves — surtout chez les\nprotestants. Il y en a une, toute récente encore, et qui est arrivée chez les\njésuites, à un père qui s'appelle Coubé, ou quelque chose d'analogue.\n    Il demandait à ce protestant comment il revenait à l'église, et celui-ci a\n répondu : « C'est la lecture d'En Route qui m'a décidé. »\n    Il y en a une autre dans la Drôme, qui m'a été annoncée par l'abbesse de la\n Congrégation de Fiancey.\n    J'ai reçu, hier, une lettre de X..., qui me traîna dans une si belle boue,\n dans La Vérité ; il m'écrit qu'un lecteur d'En Route s'est converti et s'est fait\n religieux.\n    Le père Noury est-il bien sur que ses proses et ses sermons en aient fait\nautant?\n   Tout bien vôtre, respectueusement, cher monsieur l'Abbé.\n\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "                LETTRES INÉDITES DE J.-K.            HUYSMANS                    43\n\n\n   MINISTÈRE                                              Paris, le 30 avril 1895.\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                   CHER   MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   J'ai reçu, en effet, la visite du jeune homme dont vous m'aviez parlé. Il m'a\nbeaucoup plu et, vous l'avouerai-je, sa visite m'a été fertile en réflexions. J'ai\neu la surprise d'un jeune homme catholique, dénué de pruderie, nullement\napeuré comme sont les nôtres. Il serait bien désirable qu'en France, ils\nfussent ainsi, l'on pourrait alors tenter quelque chose pour l'art.\n    L'article de Demade est, en effet, très bien et je l'en ai remercié de bon\ncœur; c'est un tonique quand on a avalé les glaireux virus du P . Noury, un\nantidote.\n   A ce propos, cet article a du bon. Toute la partie jeune des jésuites s'est\nindignée et j'ai reçu des protestations courtoises. Ce qui m'a valu la connais-\nsance de l'un d'eux, très intelligent et de l'avant, mon voisin de la rue de\nSèvres, le P. Pacheux.\n   Je lui ai dit ceci Qu'est-ce que les catholiques? sinon des gens guéris.\n— Les autres, ceux pour lesquels j'ai écrit, sont des malades. Ils le sont\ngravement. — Est-ce avec des pilules de mie de pain et de gomme-tiède que\n vous les guérirez? Non, n'est-ce pas. Il faut leur faire rendre leur vie; eh bien,\nils ont pris mon livre comme un émétique, un vomitif d'âme ! Il a donc son\nutilité, comme tout remède énergique. — Et, dès lors, il me semble imbécile\naux médecins spirituels de l'attaquer?\n    Il a convenu que j'avais raison.\n   Au reste, En Route a divisé toutes les âmes religieuses en deux camps. Les\njeunes, les vieux. J'ai pu constater cette séparation, dans le clergé de Paris,\nchez les Sulpiciens, chez les Bénédictins, chez les Jésuites.\n    Il y a donc, en somme, un élément jeune et moins ankylosé que je ne le\npensais. Quand le parti des vieux bonzes sera éliminé — et cela se fera peu à\npeu, j'espère — peut-être y aura-t-il une génération monacale et sacerdotale\nplus ouverte, plus libre. Il est probable que je ne verrai jamais cela. Mais\nenfin, c'est une bonne chose que de pouvoir constater ce léger mouvement\n pour l'avenir.\n    Quelle misère ! l'Eglise contient des intelligences extraordinaires et des\nâmes admirables. J'ai connu et connais un moine tout en flamme, un emballé\n d'art et avec cela un saint. Il avait fondé dans une vieille abbaye, une colonie\n bénédictine exquise. Il avait cueilli la fleur de l'Ecole des Chartes, des\n musiciens de plain-chant étonnants. J'ai vécu avec tous ces braves gens, l'an\n dernier, les meilleures heures de ma vie, car ils m'aimaient beaucoup et je le\n leur rendais bien. Tout le vieux parti bénédictin de la maison mère s'est\n effaré de ce cloître où l'on aimait la littérature et l'art.\n     Férocement, ils ont renversé tout. C'est un des coups les plus durs que j'aie\n reçus dans ma vie. O la bêtise farouche et la haine tétue de ces moines anciens\n qui sont incapables à eux tous de faire une œuvre !\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1696, "texte": " 44                                      DURENDAL\n\n\n    Si encore ils étaient seulement et charitables et h u m b l e s ! Quel martyre\n pour les âmes vraiment blanches que je connais, égarées d a n s ce cloître !\n    Merci une fois encore, cher monsieur l'Abbé, de votre affectueuse sympathie\n et bien respectueusement et amicalement à vous en N . - S .\n                                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                     M O N CHER A M I ,\n\n    J e vous envoie ce bout de mot, en hâte, car j'ai de tels retards de corres-\n p o n d a n c e q u e si je veux vous écrire plus longuement, ça nous remettra je ne\n sais q u a n d .\n     L'adresse du P è r e P a c h e u x est, 35, rue de Sèvres, P a r i s .\n    C'est u n très aimable et très intelligent prêtre et ma g r a n d e surprise a\n été de trouver des idées pareilles chez un jésuite!\n    Quant au P è r e , dont vous vous rappelez l'article, c'est u n si brave h o m m e ,\nqui n'écrirait plus aujourd'hui cet article d'emballement, fait sans réflexions,\nje le crois du moins, par ce que je sais de lui.\n    E t il était, en tous cas, de b o n n e foi, — et tout est là, — ce qui est\nignoble, c'est un abbé X . . . me traînant dans la boue, alors qu'il savait mentir.\n    Bien cordialement à vous, cher a m i .\n                                                                            J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                      HENRY         MŒLLER.\n\n                           R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\net de celles qui suivront.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-016", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 52, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Le Concert inaugural de la Salle Patria", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 60, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "Chronique Musicale\n\n             Le Concert inaugural de la Salle Patria\n                   LE concert inaugural de la nouvelle salle Patria, au Cercle\n                      Catholique, a été une fête d'art magnifique. Difficilement\n                      pourrait-on en imaginer de mieux réussie, de plus variée,\n                      de plus complète. Afin d'en rehausser le relief et l'éclat, la\n                      Commission organisatrice avait convié différentes person-\n                      nalités du monde musical à y faire entendre et y diriger\n                      l'une de leurs œuvres, Louis Van D a m . le professeur si\n                      apprécié du Conservatoire de Bruxelles. Joseph Ryelandt,\n                      que le succès décisif du drame Cœcilia et de l'oratorio\nPurgatorium, récemment exécutés à Anvers, vient de ranger au nombre des\ncompositeurs les plus en vue de la j e u n e école belge, enfin E d g a r Tinel, le\npoète merveilleux de Saint François et de Sainte Godelive, la plus pure gloire\nmusicale de la Belgique contemporaine.\n   Les Scènes évangéliques pour orchestre de Louis Van Dam opposent dans un\ncontraste des plus significatifs les allégresses divines de Bethléem aux\npoignantes impressions du Golgotha. Exécutées pour la première fois au\nconcert organisé par l'Association de la Presse Catholique, elles ont été\nréentendues avec u n vif plaisir et on en a apprécié d'autant mieux les rares\nmérites de fonds et de forme, se caractérisant par l'abondance et la limpidité\nde la sève mélodique, par la distinction constante de la pensée et de l'écri-\nture, le charme de sonorité, tantôt lumineuse et caressante, tantôt grave\net ample, qui captive dans l'orchestration.\n   L e nouvel oratorio de Ryelandt, De Komst des Heeren (L'Avènement du\nSeigneur), se compose de trois parties où sont décrites les trois formes de\nl'avènement du Christ, l'avènement du Verbe fait h o m m e dans le temps et\ndans l'histoire, l'avènement spirituel du Christ dans l'âme chrétienne, enfin\nl'avènement triomphal du Seigneur au J u g e m e n t dernier et universel. D a n s\nla deuxième partie qui seule a été exécutée à Patria et qui constitue comme\nle panneau central de ce vaste triptyque, interviennent trois personnages,\nl'Ame chrétienne, le Christ, l'Apôtre, tandis que la participation du chœur\nélargit, accentue, intensifie la portée lyrique du poème. La partition complète\néditée à Londres va prochainement paraître et nous pourrons alors en parler\nplus à fond et en détail. Mais le fragment entendu à Patria nous en donne la\nplus haute idée. Comment méconnaître la vitalité ardente de cette musique\nsi généreusement sincère, le sentiment profond où elle puise sa source, l'atmos-\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "46                                   DURENDAL\n\n\n\nphère e m b a u m é e de sérénité et de paix extatique où elle vit et se développe,\net aussi ces magnifiques réserves d'énergie qui se dérobant sous ce voile de\ndouceur céleste éclatent soudain d a n s des appels passionnés, dans des élans\nfous où l'âme frissonnante, enivrée, exprime les transports de tendresse qui\nl'enflamment et lui d o n n e n t des ailes pour voler vers l'Eternel B i e n - a i m é .\nD a n s le domaine de l'idéalité et de l'émotion mystiques, Ryelandt est u n\nmaître. E n l'œuvre de cet enfant de Bruges semble revivre et refleurir le\nprécieux héritage de fortes traditions et d'inspiration séraphique dont s'illu-\nminent les éloquentes peintures des primitifs flamands. M lle W y b a u w person-\nnifia l'Ame chrétienne ide la façon la plus impressionnante et c'est avec\ninfiniment de noblesse que M. Bulcke tint les personnages du Christ et de\nl'Apôtre.\n    L e Choral Pie X, sous la direction de M. U y l i n g s , a chanté un triptyque de\nNoëls anciens. Les Chanteurs de Saint-Bonifacé, sous la direction de\nM. Carpay, un triptyque de motets de N a n i n i , Vittoria et Palestrina. Quelle\nmerveille que le .0 Magnum mysterium de Vittoria ! R e n d o n s h o m m a g e à ces\ndeux phalanges d'artistes conduites par des chefs d'élite et qui méritent tous\néloges pour la fusion et la pureté exquise des sonorités, pour la justesse\nd'accent, la netteté r y t h m i q u e , raffinement des n u a n c e s .\n    Il faut encore citer la belle Ouverture Zur Weihe des Hauses de Beethoven,\njouée bien rarement à Bruxelles, tandis q u ' e n Allemagne elle est la pièce\nclassique d a n s les solennités d'inauguration, et que M. Van D a m a dirigé\navec tant de précision, d'intelligence et de flamme, l'Air de l'Oratorio de Noël\nde Bach chanté d'une voix chaude et émue par u n des élèves les mieux doués\nde Demest, M. L h e u r e u x , que secondait admirablement le flûtiste M. D e m o n t ,\nl'Air de l'Archange et le finale de la première partie de Rédemption de César\nF r a n c k , une des pages capitales du concert où M l l e W y b a u w a déployé u n e\nampleur superbe et un sentiment lyrique des plus pénétrants. Enfin Tinel\nmonte au pupitre et ce sont des acclamations sans fin. L'orchestre galvanisé\nsous sa magistrale direction donne à l'Ouverture grandiose de Sainte Godelive\nu n e puissance d'envolée incomparable et le glorieux cantique du Soleil de\nl'oratorio Saint François (M. Lheureux et les chœurs) vient couronner cette\nsplendide audition de musique religieuse qui marquera u n e date et vaudra\nla reconnaissance de tous les amis de l'art à ceux qui l'ont conçue, préparée\net réalisée, n o t a m m e n t à M. Alexandre B r a u n , l'avocat et h o m m e politique\néminent sous les auspices duquel le Cercle Catholique réorganisé va devenir\nu n des principaux centres où s'exercera l'activité intellectuelle et esthétique\n de la capitale.\n\n\n\n     Société des Concerts de musique sacrée à Anvers\n   L e premier concert a été consacré a l'audition intégrale de deux oratorios,\nle Deutsches Requiem de J o h a n n e s B r a h m s et le Purgatorium de notre compa-\ntriote J o s e p h Ryelandt. On y a aussi exécuté la belle cantate de Bach : Ich\nwill den Kreuzstab genie tragen.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3671, "texte": "                             CHRONIQUE MUSICALE                                      47\n\n   L e Requiem de B r a h m s écrit pour soli, c h œ u r s , orchestre et orgue, apparaît\nune des inspirations les plus hautes et les plus intensément émouvantes\nde. la musique sacrée au XIXe siècle et, à l'entendre, on conçoit aisément\nque l'admiration de l'Allemagne ait voulu réunir les trois noms de Bach, de\nBeethoven et de B r a h m s comme en une trinité de gloire dans la formule\ncélèbre des trois B . C'est qu'en effet l'âme de Bach et celle de Beethoven à la\nfois semblent planer dans ce poème grandiose, vaste chant d'espoir traduisant\nla paix inaltérable et les triomphantes certitudes du chrétien devant le mystère\nangoissant d e la mort. On le sait, il ne s'agit point ici d'une messe de Requiem\nau sens de la liturgie catholique. Les paroles sur lesquelles B r a h m s édifie sa\n merveilleuse musique sont empruntées à quelques-uns des textes les plus\nbeaux et les plus consolants de l'Ecriture, textes exprimant la fragilité de\nl'existence h u m a i n e , le prix infini de la douleur, la splendeur des demeures\nde Dieu, la joie de ceux qui meurent dans le Seigneur, après avoir courageu-\n sement lutté p e n d a n t leur vie.\n   Au cours des sept parties dont se compose le Requiem, fleurissent des\nbeautés innombrables qu'en ce bref article nous ne .pouvons songer à analyser\nde façon détaillée. Chacune de ces sept parties forme d'ailleurs comme u n\npoème distinct et complet dont l'inspiration est aussi profonde que la forme\nparachevée, et auquel la simplicité forte du style, l'harmonieux équilibre\nde l'architecture sonore, la sobriété magistrale d u coloris mais, par-dessus\ntout, la p u r e et céleste qualité de l'émotion lyrique confère u n caractère\nimposant de s u r h u m a i n e grandeur. On éprouve impression semblable après\navoir e n t e n d u la Passion selon Saint Mathieu de Bach, la Missa Solemnis de\nBeethoven, les Béatitudes de César F r a n c k . E n présence de tant de richesses,\nla critique hésite à fixer ses préférences.\n   Il convient cependant de signaler particulièrement le chœur du début tout\npénétré d'angélique quiétude, célébrant l'éloge des larmes, semences arnères\nqui germeront plus tard en moissons de b o n h e u r . P u i s la seconde partie où\nse dessine, rythmée en mode de marche grave, la phrase m a j e s t u e u s e . Toute\nchair se flétrit et sèche comme l'herbe des prés, suivie du chant triomphal irrésistible\nd'élan et de puissance : Les rachetés du Seigneur s'en iront tous vers Sion. L a\ntroisième où s'élève la prière sublime confiée au baryton solo: Dieu, enseigne-moi\nque je dois avoir une fin et que ma vie a un but, prière à laquelle s'unissent bientôt\nles voix du chœur tandis qu'à ces mots : Dieu, j'espère en toi. — Les âmes des\njustes sont entre les mains du Seigneur, l'hymne se couronne d'une altière et\néblouissante polyphonie, à la fois orchestrale et vocale, qui ravit l'âme d a n s\nun rayonnement de gloire. Il faut citer aussi le chant suave du soprano : Je\nvous consolerai comme une mère console son enfant. Mais le point culminant de\nl'œuvre se trouve dans la sixième partie, e m p r u n t a n t la presque totalité de son\ntexte au Dies Irae, a d m i r a b l e peinture musicale du J u g e m e n t dernier, se\ndressant d a n s u n ensemble symphonique et choral aux dimensions géantes.\n    La direction des auditions de musique sacrée d'Anvers a eu une heureuse\nidée d'inscrire au p r o g r a m m e du même concert le Requiem de Brahms et le\nPurgatorium de J o s e p h Ryelandt, deux œuvres qui, toutes proportions\ngardées et sans méconnaître les différences qui les séparent au point de vue\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "48                                DURENDAI.\n\n\n\nde leur structure formelle et de leurs moyens expressifs, s'apparentent si\nétroitement par la communauté d'inspiration, par cette conception chrétienne\nde la mort permettant à l'homme de fixer sur les perspectives d'outre-tombe\nun regard assuré, ferme et serein, l'une plus développée, plus éclatante, plus\narchitecturalement polyphonique, toute en magnificence, en expansion\nlumineuse et reconnaissante, l'autre plus austère, plus recueillie, voilée et\ncomme repliée sous la pénombre du mystère sublime, traduisant un sentiment\nplus concentré bien que tout aussi intense.\n   C'est en effet dans ce caractère si accentué d'intériorité mystique dont il est\ncomme imprégné que résident les significations et la puissance du poème\nsacré de Ryelandt. Le Purgatorium est une série de chœurs et de chants\ncomposés sur des textes extraits des Psaumes et exprimant les sentiments de\nregret, de crainte, d'espoir, d'amour et d'adoration qui luttent dans l'âme du\npécheur et sont comme les stades purificateurs qui la rapprochent graduel-\nlement de son Dieu. Le Purgatorium est une œuvre toute de ferveur que l'on\nécoute pieusement comme on contemplerait une peinture de Memling ou de\nFra Angelico, comme on lirait une page de Sainte Thérèse, de Saint Jean de\nla Croix ou de Saint Bonaventure. Sans vaine recherche dans le style ou dans\nl'orchestration, Ryelandt atteint à la véritable éloquence, réalise l'expression\nd'art adéquate à la grandeur de son sujet et cela par la seule noblesse des\nharmonies et la pure beauté de la ligne mélodique, par l'heureuse distribution\ndes lumières et des ombres, aussi par la vertu évocative de certains motifs\ntypiques, un mode d'expression poétique et musicale dont il tira parti\nantérieurement et avec tant de bonheur dans son drame de Sainte Cécile. (A\nnoter particulièrement dans le Prélude du Purgatorium le thème chromatique\nchargé d'angoisse, lourd de gémissements, qui parcourt si suggestivement\nl'orchestre.)\n   M. Ontrop, qui conduisait les deux oratorios et la cantate de Back, adonné\nplus d'une fois ses preuves comme capellmeister. Sous son énergique et intel-\nligente direction, l'orchestre et les chœurs d'Anvers ont donné des trois\ngrandes œuvres une exécution majestueusement belle et expressive, remar-\nquable de fusion, de souplesse, d'élan. Les soli étaient confiés à deux\nexcellents artistes hollandais, M. Gérard Zalmsman et Mme Anna Stronck-\nKappel qui interprète avec une compréhension profonde et dispose d'une voix\ndont on a justement apprécié les pures transparences et l'exquise douceur.\n\n\n                Premier Concert dn Conservatoire\n   Les Fêtes d'Alexandre, exécutées au premier concert du Conservatoire, ont\nété composées par Händel en 1736, se rattachent en conséquence à une\npériode où l'auteur du Messie était arrivé à la maturité de son génie. Elles\noffrent une série de récits, chants pour soli et chœurs, écrits sur le texte d'une\node de Dryden, dont l'idée directrice consiste à représenter le célèbre\nconquérant de l'Asie qui, assis sur son trône en face de Persépolis, prête\nl'oreille aux chants du poète Timothée, et à décrire les sentiments très divers\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3234, "texte": "                              CHRONIQUE         MUSICALE                               49\n\n\nqui naissent tour à tour à ces accents dans l'âme du vainqueur d'Arbelles.\nUn h y m n e à la mélodie souveraine maîtresse des âmes termine l'œuvre et\nJustine son sous-titre, le Pouvoir de la Musique.\n   Réserves faites sur le caractère conventionnel et l'intérêt fort médiocre du\nlivret, aussi sur une certaine monotonie de la musique découlant tant de la\ncoupe très uniforme des morceaux que de leurs alternances si inflexiblement\nrégulières, les Fêtes d'Alexandre, comme toutes les grandes œuvres de H a n d e l ,\nrenferment des chants d'inspiration grave et soutenue, empreints du plus\nnoble sentiment lyrique, donnent lieu à d'immenses, triomphales et géné-\nreuses expansions chorales, qui sont les parties les plus saillantes de cette\nample composition. Secondée p a r les belles interprétations de MM. Seguin,\nL h e u r e u x et de M1le Das qui chantaient les soli, de M. Jacobs, chargé de la\npartie de violoncelle dans l'Arioso et de M. Goeyens (trompette-solo), l'exé-\ncution de cette œuvre a été, comme toujours d'ailleurs au Conservatoire,\n merveilleuse de vie, de force, de largeur d'accent.\n    On a entendu encore des pièces orchestrales de R a m e a u , aussi délicates\n de rythme que de style, empruntées à ce répertoire si opulent et si peu\nexploré du glorieux maître français. P u i s u n des six concertos brandebour-\n geois de Bach, le quatrième, exécuté à la perfection par le grand violoniste\nT h o m s o n , les flûtistes D e m o n t et F o n t a i n e et le quatuor. Ce fut un délice\nd'écouter, aussi magistralement interprété, ce concerto si ingénieusement\ndialogué, offrant d'étincelants et intarissables trésors d'invention mélodique\n et r y t h m i q u e .\n    Au début de ce concert, M. Gevaert fut l'objet d'une chaleureuse et admi-\nrative manifestation de sympathie à l'occasion des récentes distinctions que\nle gouvernement belge vient de lui décerner. A cette ovation empreinte de\nspontanéité et de profonde affection, le vénéré chef du Conservatoire\nrépondit par quelqurs paroles émues, disant toute la joie que lui causaient,\nde la part de ses fidèles habitués, ces marques d'attachement et de recon-\n naissance.\n\n\n\n                                 Concerts Durant\n   On se rappelle la belle vaillance, le pur souci d'art avec lesquels M. Félicien\nDurant prépara et conduisit l'an dernier, tant à Bruxelles que dans les princi-\npaux centres de Belgique, trois auditions consacrées, l'une à S c h u m a n n , la\nseconde à W a g n e r , la dernière à Beethoven. A son entreprise si louable et si\ndigne d'encouragement, M. D u r a n t a voulu d o n n e r cette année encore plus\nd'extension et d'importance. Dans une série de douze concerts historiques,\nil se propose de retracer comme une synthèse de tout le mouvement et des\ntransformations de la musique au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, depuis\nBach et Mandel jusqu'aux Franckistes et à Claude Debussy. L e s plus grands\nnoms de l'art sont inscrits au p r o g r a m m e général de ces auditions, qui sont\nappelées à combler une lacune évidente dans l'organisation des concerts de la\ncapitale, les Ysaye comme les Populaires se trouvent plus spécialement\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3563, "texte": " 50                                     DURENDAL\n\n\n  orientés vers les expressions de l'art c o n t e m p o r a i n , tandis que les concerts du\n  Conservatoire, relativement peu n o m b r e u x d'ailleurs, ne sont accessibles\n  qu'à u n public restreint. Les concerts D u r a n t , auxquels nous souhaitons\n  longue vie et succès éclatant, seront accueillis avec b o n h e u r par tous ceux\n  qui, de plus en plus n o m b r e u x à Bruxelles, s'intéressent aux auditions de\n  musique classique.\n      La première séance consacrée aux deux grands maîtres du XVIIIe siècle,\n  H ä n d e l et Bach, a encore dépassé les prévisions justifiées par la belle\n tenue d'art des concerts de l'an dernier. L'orchestre D u r a n t , composé\n d'éléments encore j e u n e s , est s u r p r e n a n t d'intelligence, de vitalité et de\n finesse. Le p r o g r a m m e traduisait u n double souci, celui de n'exécuter que des\n œuvres de première valeur, en second lieu des œuvres rarement entendues pu\n même totalement ignorées.\n      L a Suite en si mineur de Bach, pour orchestre à cordes et flûte, est la\n deuxième des quatre grandes suites d'orchestre que Bach désignait lui-même\n sous le n o m d'Ouvertures, toutes quatre d é b u t a n t par u n e grande ouverture\n qui, à elle seule, a autant d'importance que les morceaux qui suivent. P o è m e\n tout pénétré d'allégresse lumineuse qu'enguirlandent finement les insi-\nnuantes sonorités de la flûte (M. S t r a u w e n y a fait merveille), et où, avec\nu n e inépuisable a b o n d a n c e , se succèdent et s'entremêlent les rythmes les plus\n variés.\n     U n charme encore plus intense se dégage de la Suite en ré majeur de\nH a n d e l (également pour orchestre à cordes), et où le maître a puisé l'ouver-\nt u r e de son ode à sainte Cécile. Se parant d'aspects tour à tour austères et\ngracieux, elle caractérise si parfaitement l'âme d e H ä n d e l que constituent\nessentiellement la souveraine noblesse des formes et la pure splendeur des\narchitectures. L'exécution en a été particulièrement délicate, fouillée,\nsuperbe de vigueur rythmique et parsemée de colorations ravissantes.\n(Solistes : M M . Doehaerd et Welvis au violon, K ü h n e r au violoncelle,\nMesès à l'alto.)\n     On a a d m i r é le talent sobre, compréhensif et ému de MM. De Greef, Doe-\nhaerd et S t r a u w e n dans le Concerto en ré majeur de Bach pour p i a n o , violon\net flûte, le cinquième des six concertos brandebourgeois (1721), et dont il faut\nsurtout retenir l'Adagio qui forme le centre de l'œuvre, chant grave, recueilli\net d ' u n e inspiration fort p é n é t r a n t e .\n     M. Seguin, avec son habituelle largeur de style, a chanté un air e m p r u n t é\nà l'opéra Ezio de H ä n d e l (1731), puis le Et in Spiritum sanctum, une des plus\nadmirables pages de la messe en si mineur de Bach. Enfin, M M . De Greef,\nBosquet et L a o u r e u x (représentant trois générations de pianistes) ont donné\ndu spirituel Concerto en ré mineur de Bach, écrit pour trois pianos, u n e inter-\nprétation savoureuse, pleine de verve, de clarté, de coloris.\n     L L . AA. R R . le prince et la princesse Albert de Belgique, qui daignent\naccorder des marques d'intérêt à toutes les manifestations artistiques de la\ncapitale, honoraient ce premier concert. D u r a n t de leur auguste présence. L e\npublic était n o m b r e u x , choisi, attentif et, par de chaleureuses manifestations\nde sympathie, il a associé d a n s u n e c o m m u n e reconnaissance l'organisateur\nen chef d u concert et les artistes d'élite dont il s'était assuré la collaboration.\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3054, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICAL]-:                               5l\n\n\n   La seconde audition était consacrée à Haydn et à Mozart, deux noms qui,\ndans l'histoire de la musique, semblent aussi étroitement unis que ceux de\nHandel et de Bach. M. Kühner a joué le Concerto en ri majeur pour violon-\ncelle de Haydn avec beaucoup de fermeté, de rythme et de précision, tandis\nque Mme Schmidt a donné du Concerto en mi bémol pour violon de Mozart\nune interprétation élégante et fine. Outre un adagio funèbre de Mozart, com-\nposé en 1785, à l'occasion de la mort des frères Mecklembourg et Esterhazy,\nl'orchestre a exécuté la Symphonie en ut majeur de Haydn et la Symphonie en\nsol mineur de Mozart, deux poèmes caressants, fleuris de grâce limpide et tout\nimprégnés d'exquise saveur mélodique.\n\n\n\n                     Deuxième Concert Ysaye\n   La huitième Symphonie de Glazounoff (en mi bémol) peut prendre rang au\nnombre des intéressantes productions de la musique russe contemporaine,\nmais on chercherait vainement à y découvrir de larges significations, de puis-\nsantes et généreuses envolées. La première partie (Allegro Moderato) est\ncelle qui nous plaît davantage. L'écriture en est aisée, discrète, élégante, et\nsans se parer de colorations bien vives, l'orchestre y sonne agréablement en\ntimbres clairs et savoureux. Le second mouvement (Mesto)se développe\nplaintivement dans une atmosphère de tristesse adéquate, mais il manque de\nconsistance et ne vibre pas. On peut en dire autant de la quatrième partie\n(Moderato sostenuto), qui demeure terne et grise, tandis que le troisième\nmouvement intéresse par son impétuosité farouche, par des tourbillons\nexaspérés de sonorités mugissantes simulant les furieuses bouffées du vent\nd'orage qui hurle et se désole. Somme toute, l'interprétation de cette sym-\nphonie aux Ysaye n'a pas réussi à sauver l'œuvre d'une certaine impression\nde monotonie.\n   Le poème symphonique d'Albert Dupuis, Marck et Béatrice, dont on eut\nvoulu un commentaire explicatif, apparaît plus vivant et d'une inspiration\nplus sincère. Une belle flamme traverse ces pages pittoresques à souhait,\nriches en sève mélodieuse et que vient rehausser une ingénieuse et chatoyante\norchestration. Quant à l'ouverture des Barbares de Saint-Saëns, elle ne\nsemble devoir rien ajouter à la gloire de celui qui dota le répertoire de\nla musique symphonique de tant d'œuvres autrement originales et\nsuggestives.\n   La participation de Mme Hensel-Schweitzer, cantatrice de l'Opéra de\nFrancfort, relevait ce deuxième Concert Ysaye d'un attrait tout spécial.\nMme Hensel-Schweitzer possède une voix très pure, ample et étendue, mise\nau service d'interprétations aussi nobles que compréhensives.Son programme\nétait bref mais réunissait quelques-unes des plus radieuses inspirations de la\nmusique. Elle a dit l'air de Fidelio et trois lieder de Wagner avec une parfaite\ndistinction de style et s'est élevée encore plus haut dans la Mort d'Yseult,\nqu'elle a chanté avec une majesté et une sérénité idéales, merveilleusement\nsecondée par l'orchestre.\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1834, "texte": " 52                                  DURENDAL\n\n\n\n                                 Récital Albers\n    L e récital d o n n é à la G r a n d e - H a r m o n i e par l'ancien pensionnaire du\nthéâtre de la Monnaie a mis u n e fois de plus en lumière les précieuses\nressources de cet art parfait où viennent s'unir l'ampleur superbe du phrasé,\nla pureté exemplaire de la diction, le charme infini de la n u a n c e . L e\nprogramme ne comptait pas moins de trente lieder, la première partie puisée\nd a n s la littérature vocale du XVIIIe siècle, la seconde empruntée au répertoire\ndes œuvres modernes et contemporaines. L e concert était honoré de l'auguste\nprésence de S. A. R . la princesse Clémentine. La salle était b o n d é e d'un\npublic enthousiaste qui a fait u n e interminable ovation au grand artiste dont\non regrette universellement l'éloignement (momentané, espérons-le) de notre\npremière scène lyrique.\n\n\n\n                                Concerts divers\n   Mentionnons les deux jolies auditions qui ont eu lieu à l'Exposition de\nl'Art au F o y e r , exposition que des dames charitables et dévouées de la société\nbruxelloise ont organisée dans les locaux de la Bourse au bénéfice des Enfants\nmartyrs. Au cours de la première audition que rehaussait la gracieuse colla-\nboration de M lle Schellinx, la jeune et distinguée violoniste, on a entendu des\nchœurs chantés par un groupe de dames amateurs, élèves de M m e L à b a r r e , le\nréputé professeur de chant et qui ont fait valoir l'excellence de cet ensei-\ngnement. La seconde avait exclusivement p o u r but de faire connaître\nquelques compositions intéressantes de femmes belges, M m e s Juliette\nFolville, van den Boorn-Coclet, Eva dell' Acqua, Berthe Busine, T h . Van-\nderstaepelen.\n                                                            G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-017", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 54, "titre_corps": "Le Salon des Aquarellistes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Il fait presque violence à ce que peut don-\n                         ner la couleur à l'eau, sans tomber darts l'excès de lourdeur,\n                         dont le préserve son extraordinaire maîtrise.\n                              M. Cassiers abandonne totalement l'aquarelle pour la\n gouache. Ses détrempes sont des plus habiles, mais le truc y est trop visible.\n J e regrette le délicieux tableautin de l'an passé, qui marquait l'apogée de son\n évolution : les groupes de pêcheurs dans la prairie verte.\n     Les impressions d'églises de M. Delaunois sont de plus en plus imprécises\n et sa couleur a des irisations de substances en décomposition. Sa Mater\n Dolorosa est u n e tentative d'un goût douteux.\n     M. J. De Vriendt n'a pas échappé au danger de la banalité mièvre. Sa\n fillette est gauche et inexpressive. Q u a n t au procédé, ce pourrait bien être\n une peinture à l'huile sur toile fine, dont la trame reste visible.\n     La g r a n d e aquarelle de M. P . Dierckx a de fortes qualités de couleur et\n de dessin. Malgré l'intensité du clair-obscur, l'artiste a pu éviter toute lour-\n deur dans les o m b r e s .\n     Les notations de M. A. East sont amusantes dans leur tonalité claire et\n vibrante.\n     M m e Gilsoul a de splendides effets de coloration, encore qu'ils soient un\n peu durs et violents.\n     H a g e m a n s ne sort pas de son g e n r e trop sommaire et superficiellement\ndécoratifs C e p e n d a n t , les Grands Labours rendent l'impression d'une chose\nvue. I1 y a de la g r a n d e u r dans les plans dénudés des terres grasses, et la\nsilhouette pittoresque de l'attelage qui s'enlève, toute m e n u e , sur le vaste ciel\ncuivré.\n     De M. Khnopff les éternels visages féminins, d'une beauté inlassablement\nséduisante. Le Col noir est une notation plus nouvelle. Deux vues de Bruges,\nexquises comme celles de l'an passé. J'aime moins le grand p a n n e a u intitulé\nRequiem : une figure surnaturelle, très jeune, diaphane, drapée dans une\nchape de lourd brocart, portant dans la main droite u n e sphère de cristal et\ndans là gauche un frêle cierge de communiante, et planant dans le décor\nd'une église italienne ou l'entassement des falbalas de la Renaissance voisine\navec de vieilles mosaïques byzantines. Le dessin est merveilleux, la compo-\nsition d'une originalité propre à Khnopff, la couleur somptueuse — l'éloge\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "54                                     DURENDAL\n\n\nsemblera paradoxal, puisque nous n'avons ici que du noir et b l a n c , — et\npourtant m o n admiration reste indécise, parce q u e . . . je ne c o m p r e n d s pas le\nsymbole. Est-ce le Requiem de la religion défunte que l'être au visage\nd i a p h a n e célèbre dans le décor d'une basilique désaffectée? J e n'en suis pas\ncertain, mais, si j ' a i deviné le rébus, la solution me fait sourire comme d'une\nnaïveté.\n     M. G. Gaston La T o u c h e est le plus habile des faiseurs de lavis. S e u l e -\nm e n t , ce trucage traduit mal ce qu'il y a de tragique dans le sujet : Le baiser\nde Judas.\n     M. Lybaert reste toujours puéril et e n n u y e u x dans sa préciosité méticuleuse.\nSa vieille Résignée a, de plus, le crâne singulièrement difforme.\n     M. A. L y n e n présente u n e jolie imitation des vieilles estampes coloriées :\n Le jardin joyeux.\n     La bourrasque de M. C. Mertens est u n e notation des plus fines, m a i s . . .\n bien mal e n c a d r é e !\n     M. J a c o b Smits expose des choses déjà vues et trop vues. Les N o s 137\n et 138 sont à peu près identiques : u n e femme allaitant u n enfant. L e dessin\n est si sommaire que l'enfant a l'air de presser u n ballon de b a u d r u c h e . Or,\n 137 est intitulé Madone et 138 Intérieur. Le maître d'Achterbosch ne voit-il\n a u c u n e différence entre la m a d o n e et u n e nourrice quelconque ?\n      139, Symbole de tendresse, est un p a n n e a u à fond d'or où l'on voit une\n femme, encore u n type de m a d o n e , et deux enfants idiots d o n t l'un presse\n entre les bras u n mouton en bois peint. L e dessin est volontairement mau-\n vais. On s'extasie devant le sentiment de cette m a c h i n e . J e n'y vois que de\n la sentimentalité niaise et u n ridicule parti pris d'imiter la naïveté des p r i m i -\n tifs. Seulement, je n'en connais a u c u n qui soit aussi maladroit que le maître\n d'Achterbosch.\n      U n autre type qui se paie la tête des bons snobs, c'est M. U g o , Valeri. L a\n signature qui se répand au bas de ses croquis funambulesques est déjà u n\n joli sujet pour les graphologues.\n      Le vrai aquarelliste, presque le seul, c'est toujours M. Uytterschaut. Il est\n étourdissant de virtuosité d a n s les sujets les plus rebattus, tel que la maison-\n  nette de pêcheur au bord d'une route sablonneuse qui tourne, ou bien entrevue\n entre les branches de grêles arbustes. C'est l'aquarelle classique, type des\n  modèles de dessin à l'usage des petits écoliers, faite et refaite des milliers de\n  fois par d'innombrables amateurs. E t pourtant, q u a n d cet éternel cliché est\n  interprété par Uytterschaut, on a toujours la bonne fortune d'avoir u n petit\n  chef-d'œuvre de grâce parfaite. N o n moins intéressants, preuve de virtuosité\n  plus savante, sont les Saules dans la délicate b u é e matinale. L'artiste n'a\n  jamais fait mieux, et je lui suis reconnaissant d'être fidèle à ses procédés. S'il\n  devait les a b a n d o n n e r , s'il sacrifiait, lui aussi, à l'amour du neuf, il n'y aurait\n   plus d'aquarelliste.\n       M. Van L e e m p u t t e n'est pas heureux dans son envoi. Ses paysannes cam-\n   pinoises trahissent de la lassitude. Sa notation de b r u m e dans la vallée du\n   Démer est inconsistante. Cela devient du poncif.\n                                                                           F.   VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-018", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 55, "page_fin": 61, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Le Blé qui lève", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 70, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "LES LIVRES\n\n L e B l é q u i l è v e , par R E N É BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    Michel de Meximieu est le dernier rejeton d ' u n e antique lignée. Doué\n d'une volonté ferme et droite avec une tournure d'esprit féodale dans le sens\n élevé du mot, il est attaché par toutes les fibres de son âme sensible aux con-\n trées qui virent fleurir sa race. A la différence de ses parents, qui ont déserté\n leurs terres pour habiter Paris, il aime son d o m a i n e patrimonial d'un a m o u r\n profond, et c'est là qu'il est décidé à passer et à utiliser u n e existence dont il\n découvre la voie toute tracée par le décret providentiel. A ce moment, un\n souffle délétère empoisonne les campagnes de Fonteneilles, travaillées par les\n syndicats et la p r o p a g a n d e socialistes, la population des bûcherons de la\n\"Nièvre, employés aux travaux de la forêt, est en pleine effervescence et, dans\n ces conjonctures, Michel pense avec raison que son devoir estttout indiqué :\n demeurer au d o m a i n e ancestral, qui est pour lui le poste d'honneur et de com-\n bat, s'attacher à détruire les ferments de haine, conséquence d'un déplorable\n malentendu, à raffermir par des contacts fréquents et affectueux avec ces\n égarés les liens mutuels de protection et de confiance qui doivent exister entre\n le seigneur et ses paysans, liens qui, par suite des absences continuelles de ses\n parents, se sont peu à peu complètement relâchés.\n    Mais pour réaliser cette idée si haute qu'il s'est formé de son devoir à. la\nfois familial et social, Michel rencontrera partout des obstacles, et sa vie sera\nu n e lutte sans trève. Il se heurtera à son père le général, âme de soldat fière\net énergique, mais qui trop différent de Michel par les idées comme par le\ncaractère, ne parvient à c o m p r e n d r e ni les mérites de son fils, ni la beauté de\nl'œuvre qu'il poursuit — qui, ayant d'ailleurs compromis sa fortune par les\ndépenses excessives où il s'est laissé entraîner au cours de sa carrière mili-\ntaire, ne songe plus qu'à une chose, vendre Fonteneilles, ruinant ainsi d'un\ncoup et irrémédiablement l'avenir vers lequel Michel a orienté sa vie. L e\njeune de Meximieu rencontrera aussi de l'opposition chez sa mère, femme\nbonne, mais d'une bonté superficielle, d'intelligence médiocre, se délectant\nniaisement des mondanités de Paris et qui, lorsque son fils la supplie de\nrentrer à Fonteneilles, lui répond : « T u veux d o n c me condamner à vivre\ndans les bois. » Jl ne pourra non plus se concilier l'amour de ses paysans qui,\nenivrés de venin révolutionnaire, demeurent méfiants vis-à-vis de lui et lui\nrefusent leurs concours. Il devra enfin arracher de son cœur la tendresse pro-\nfonde qui l'attire vers Antoinette Jacquemin, la fille de son voisin de cam-\npagne, car jamais il ne consentira à offrir sa ruine en dot à l'enfant dont le\npère vient d'acheter Fonteneilles, et, d'ailleurs, sans révolte ni faiblesse, il\nattend sereinement la mort. Depuis longtemps déjà elle le guette cruellement,\nminant sourdement ses forces, et elle va le faucher dans la fleur de sa jeu-\nnesse avant qu'il ait eu le temps d'accomplir sa mission réparatrice.\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3403, "texte": "56                                 DURENDAL\n\n\n\n    Cependant Michel de Meximieu, qui est le centre et la figure idéale du\nroman, ne retient pas seul l'intérêt du lecteur. Non loin du château, où il\nlutte et il souffre, se déroule l'existence misérable du bûcheron Gilbert Clo-\nquet, travailleur plein de courage, dont l'âme désemparée par le malheur et\ndépourvue de boussole directrice, a néanmoins conservé un riche fonds\nd'honneur et de loyauté. Traqué par les autres bûcherons de la Nièvre, qui\nle détestent, parce qu'il refuse de se rallier à la tyrannie de leurs syndicats,\nne trouvant nul soutien dans une fille unique et adorée qui l'abandonne\nlâchement après l'avoir ruiné, il quitte Fonteneilles, s'engage dans une ferme\nen Picardie et là, pris d'une passion folle pour la femme de son patron, il\nest sur le point de s'ôter la vie si sa voie ne s'éclairait soudain à la suite d'une\nretraite ouvrière faite en Belgique où l'a mené sa bonne étoile. L'âme raf-\nfermie et le cœur rasséréné, il retournera aux terres natales en ce moment\nmême, lugubre entre tous, où son jeune seigneur vient de rendre le dernier\n soupir.\n    Au nouveau roman de René Bazin on pourrait reprocher le manque d'unité,\nl'histoire de Michel de Meximieu et celle de Gilbert Cloquet, qui sont mani-\n festement les personnages d'avant-plan, ne se rattachant l'une à l'autre que\n rarement et de façon accidentelle. Mais, au-dessus de l'unité matérielle des\nfaits, il y a l'unité morale de l'idée qui inspire et domine tout ce beau récit.\n Comme dans la Terre qui meurt, comme dans l'Isolée, l'éminent écrivain\ns'attache à peindre l'un ou l'autre aspect de la crise tragique que traverse la\n France. Ici, c'est encore l'oubli par l'aristocratie terrienne de ses obligations\n traditionnelles, l'abandon du domaine familial pour la vie facile des grandes\nvilles où s'engouffrent les fortunes qui eussent dû servir à l'amélioration du\nsort des populations rurales. Mais l'auteur y insiste plus particulièrement sur\nles mésententes aiguës de la question sociale, que la persécution religieuse\nenvenime et rend insolubles, sur la triste situation que crée au clergé parois-\nsial des campagnes la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il importe de signaler\n dans cet ordre d'idées ces chapitres intitulés : Le morne Dimanche, La Quête de\n l'abbé Roubiaux, où sont retracées avec tant de vérité et de façon si émouvante\nles souffrances du prêtre impuissant à ranimer la foi morte dans les cam-\npagnes françaises. Citons aussi, parmi les belles parties du roman, le récit de\n la conversion de Gilbert au couvent de Fayt-Manage et les pages pathétiques\n qui racontent les funérailles de Michel de Meximieu.\n    Il est superflu, pensons-nous, d'attirer l'attsntion sur la haute tenue litté-\n raire du livre qu'embellit le charme de descriptions vivantes, richement sug-\n gestives, amoureuses du détail évocatif et où vibre intensément le culte pas-\n sionné de la terre française.                                   G. DE GOLESCO.\n\nLes grands artistes des Pays-Bas : Thiéry Bouts, par ARNOLD\n   GOFFIN. — (Bruxelles, Van Oest, éditeur.)\n  Voici ce qu'on peut appeler un chef-d'œuvre de monographie. d'artiste.\nC'est une étude substantielle, serrée, condensant en une centaine de pages\nabsolument tout ce qui doit être dit et tout ce qu'il est intéressant de\nconnaître sur l'artiste qui en est l'objet. Ajoutez-y la note personnelle qu'un\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3468, "texte": "                                  LES LIVRES                                     57\n\ncritique de la valeur de l'auteur n e manque p a s d'y mettre et qui m'intéresse\nplus que tout ce qui a été jamais écrit avant lui sur la matière, parce que je\nconsidère Arnold Goffin comme un des plus perspicaces critiques d'art de\nnotre époque. Q u a n d il publie une étude d'art, elle est complète quant au\nfond et impeccable q u a n t à la forme.\n    R i e n n'est vexant comme une critique artistique qui est écrite par des\narchéologues. Ceux-ci se perdent dans des détails minutieux qui loin d'éclairer\nla question ne font que l'embrouiller et élucubrent de longues et fastidieuses\ndissertations sur des riens. Seule la critique d'art qui est écrite par un artiste\nm'intéresse parce que seule elle est vivante. Il faut que le critique pénètre\nl'âme des œuvres qu'il analyse, qu'il s'assimile la pensée de leur créateur,\nqu'il soit susceptible d'émotion, qu'il s'enflamme à la vue du chef-d'œuvre,\nenfin et surtout qu'il soit à même de faire à son tour vibrer les âmes de ses\nlecteurs en leur c o m m u n i q u a n t une étincelle du feu qui brûle la sienne et\nqu'il a recueillie lui-même dans ce buisson ardent qu'est u n cerveau d'artiste.\nTout cela je le trouve dans les critiques d'art d'Arnold Goffin et j'avoue ne\nl'avoir jamais trouvé à un tel degré dans aucun critique de ce temps U n e\nétude d'art de sa plume experte et si finement ciselée c'est u n stimulant pour\nl'esprit, parce que M. Goffin est un éveilleur d'idées, c'est un régal pour\nles cœurs qu'il a le don d'émouvoir profondément, c'est u n e joie pour l'âme\nqui se sent soulever au contact de la sienne.\n    Et pour en revenir à la monographie en question, j ' a d m i r e le talent avec\nlequel M. Goffin se dépêtre au milieu des broussailles accumulées autour de\nThiéry Bouts et de ses œuvres par ceux qui se sont adonnés à cette étude\net arrive à nous donner l'idée la plus nette et la plus complète que l'on puisse\nsouhaiter sur l'artiste, sur sa vie, sur ses travaux et surtout sur sa psychologie\net sur le caractère essentiel de toute son œuvre.\n    Cette étude est écrite en un style cordial et lumineux qui lui d o n n e un\nc h a r m e incomparable d'un bout à l'autre. Ce que j'aime par-dessus tout\nd a n s les écrits d'Arnold Goffin, c'est qu'ils sont toujours émaillés d'appré-\nciations synthétiques du plus haut intérêt, tantôt sur l'art en général, tantôt\nsur une école en particulier, ou encore sur u n des côtés les plus p r e n a n t s\nd'une époque artistique. Sous ce rapport les pages qui ouvrent la présente\nmonographie sont absolument remarquables. Le lecteur y est initié en u n e\nlangue imagée et forte et d'une façon complète à ce qui constitue la note\ndominante du grand art des primitifs flamands.                    HENRY M Œ L L E R .\n\nLes grands artistes des Pays-Bas : Quinten Metsys, par M. JEAN\n   DE BOSSCHERE. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Le succès qui a accueilli, en Belgique et à l'étranger, les belles publications\nd'art de la maison Van Oest, a nécessairement stimule encore l'esprit\nd'initiative de celle-ci et l'a encouragée à tenter de nouvelles et intéressantes\nentreprises. On peut dire que la « Collection des g r a n d s maîtres des Pays-\nBas », dont elle vient de faire paraître les deux premiers volumes, répond,\nvraiment, à un besoin. Les collections similaires, qui existent à Paris, à\nLondres, etc., ne comprennent, généralement, que les maîtres flamands de\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3707, "texte": " 58                                       DURENDAL\n\n\ntout premier rang, les Van E y c k , Memling, etc., à l'exclusion des artistes\n éminents, mais d'une réputation moins étendue, qui jetèrent un si vif éclat\nsur notre école primitive de peinture:: T h i e r r y Bouts, H u g o van der Goes,\n Pierre Christus, etc., etc. Il était d'autant plus opportun de tenter, à l'heure\nprésente, u n e sorte d'enquête détaillée sur les maîtres des écoles septen-\ntrionales, flamande et hollandaise, des XVe et XVIe siècles, que les travaux de\nla critique historique, épars en de multiples ouvrages et périodiques, ont\néclairci, en ces dernières années, n o m b r e de questions, résolu quantité de\nproblèmes et permis, en s o m m e , sous le bénéfice d'une g r a n d e circonspection,\nd'essayer de dégager la carrière et l'œuvre de la plupart de ces artistes de\nl'ensemble confus des faits au milieu desquels ils se sont produits, comme\naussi des fables de tout genre qui se sont agglomérées autour de ces faits.\n     L a collection, dont M. Van Oest a ainsi conçu la pensée, se compose de\n volumes d'élégant format, imprimés par la maison B u s s c h m a n n , d'Anvers, et\nenrichis d'une a b o n d a n t e et mignifique illustration. N o u s devons nous bor-\nner à mentionner le premier de ces volumes, qui est consacré à Thierry\nBouts; le second, œuvre de M. J e a n de Bosschere, s'occupe de Quinten Metsys.\n     L'étude de M. de Bosschere est des plus a t t r a y a n t e s ; elle est nourrie de\nl'expérience affectueuse, si l'on peut dire, que l'auteur a acquise de l'artiste,\npar une longue et attentive fréquentation de son œ u v r e . On sent que cette\ndernière a été, pour le critique, comme u n c h a m p préféré d'exploration,\na b o n d a n t en surprises et en découvertes et dont, à force de le parcourir, il a\natteint u n e connaissance approfondie et complète.\n     Il suit Metsys de ses débuts obscurs à l'épanouissement de son génii:\nvibrant et lumineux, en des œuvres comme la Légende de sainte Anne, du musée\nde Bruxelles, et l'Ensevelissement du Christ, du musée d'Anvers ; étudie, en des\npages perspicaces, le « métier» du beau peintre, les influences que ce maître\nsensible et fier a subies ou exercées, les phases par lesquelles a passé son art,\nn o t a m m e n t en ce qui touche l'inspiration de certaines œuvres profanes, telles\nque l'Amour inégal (?), illustration de quelque dict ou de quelque conte sati-\nrique, puisés dans la littérature, d'inclination réaliste, des XIVe et XVe siècles.\n     Le scepticisme humaniste d ' E r a s m e , l'ami de Metsys, auquel M. de\nBosschere fait allusion, n'est peut-être pas responsable de l'apparition de telles\npages dans l'œuvre de tendresse et d'exaltation religieuses de Quinten ; la\nsource d'inventions de cette sorte était, à ce qu'il semble, plus lointaine et plus\np o p u l a i r e . . . L a raillerie de l'Eloge de la Folie, parce q u ' e n certainspoints érudite\net lettrée, paraît bien anodine à la comparaison de celle de maint fableau\nou du Roman du Renard.\n    Mais le Quinten, d'ailleurs assez douteux de cette catégorie d'ouvrages, est,\nen quelque sorte, épisodique : sa g r a n d e et généreuse personnalité se révèle,\nsurtout, dans ses superbes figurations religieuses et daqs ses portraits, et la\npensée qui se manifeste là, dans une forme pleine de grâce et de séduction,\nriche et nuancée, est pleine de jeunesse et de spontanéité.\n    Le livre de M. De Bosschere, qui est tout animé de sympathie pour le\np e i n t r e e t d'admiration vive pour son œuvre, nous présente, dans un style\nquelquefois u n peu chargé et ponctué de savoureuses expressions du terroir,\nun portrait animé de l'un et une description pénétrante de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3274, "texte": "                                 LES LIVRES                                    59\n\n\nL e s m a î t r e s de-l'art : Scopas et Praxitèle, par M. MAXIME COLLIGNON.—\n   (Paris, Plon.)\n   Au IVe siècle, la sculpture hellénique, toute religieuse presque au siècle\nprécédent, tout attachée à l'incarnation exaltée et sublime des divinités natio-\nnales ou locales, s'humanise, s'achemine vers des expressions moins altières\net moins sévères de la vie :et des êtres. Les Olympiens qui régnaient, dans leur\nsérénité auguste et splendide, au fronton des temples, s'animent, leur noblesse\nse colore de grâce, d'élégance, parfois d'enjouement; la draperie qui les\nrevêt, si elle ne tombe pas encore complètement, laisse l'harmonie puissante\ndes longs plis droits de Phidias pour flotter, s'assouplir, modeler merveilleuse-\nment les formes du corps. L'idéal est moins élevé, peut-être, mais combien\nséduisant dans les expressions délicates et rythmées de Praxitèle, telles que\nl'Hermès d'Olympie et l'Aphrodite de Cnide; dans celles, puissantes et pas-\nsionnées, de Scopas, la Menade, par exemple, dont l'Albertinum, de Dresde,\npossède une belle copie réduite.\n   Ces deux grands maîtres, issus l'un de l'Attique, l'autre de l'île de Paros,\nsont, dans le contraste de leur génie, comme les chorèges de l'évolution\nqui, au cours de leur siècle, entraîne la sculpture grecque vers les interpré-\ntations émues, mouvementées et pathétiques de la vie. Le champ de l'art\ns'élargit; l'artiste vient à l'œuvre l'esprit plus libre et plus librement per-\nsonnel : la fantaisie suivra, bientôt, ailée, délicieuse, chez les modeleurs\nde statuettes, puis, plus tard, les excès pittoresques et dramatiques de la\npériode hellénistique...\n   Tout en nous parlant, avec la compétence éminente qu'on lui connaît, de\nPraxitèle, de Scopas et de quelques collaborateurs de ce dernier aux travaux\ndu Mausolée, Timothéos, Bryaxis, Léocharès, etc., M. Maxime Collignon\nnous retrace le tableau de cette évolution, qui se marqua également dans la\npeinture et, avec plus de rapidité encore, sur la scène tragique qui, au cours\ndu Ve siècle, avait vu apparaître presque simultanément le drame liturgique,\nd'allures doriennes ou même mycéniennes, plein de la présence intimidante\n du Destin, d'Eschyle; celui de Sophocle, attique, que l'homme remplit,\n douloureux ou lyrique ; celui, enfin, d'Euripide, éloquent, subtil, mais verbeux\n et, se hasarderait-on à dire, presque asiatique!\n\nL é o n a r d d e V i n c i . — Textes choisis, d'après les manuscrits originaux,\n  avec une introduction par Péladan. Portraits et 31 fac-similés. — (Paris,\n  Mercure de France.)\n   Il faut louer M. Péladan d'avoir songé à nous donner en ce volume la\nquintessence de la pensée de Léonard, éparse en des manuscrits, dont les\nreproductions fragmentaires sont hors de la portée du grand public, soit à\ncause de leur cherté, soit à cause du labeur prolongé et fastidieux que\ndoivent s'imposer ceux qui veulent les étudier.\n   M. Péladan a classé méthodiquement toute cette précieuse matière sous\ndes titres génériques : Théodieée ; psychologie ; morale; etc., rapprochant ainsi les\nréflexions sur des sujets analogues, éparpillées au hasard de la réflexion\ndans les recueils laissés par le grand artiste, et qui, semble-t-il, devaient\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3597, "texte": " 60                                       DURENDAL\n\n\n servir d'éléments à quelque ouvrage, d'allures- encyclopédiques, projeté\n par lui Projet, qui, du reste, comme tant d'autres formés, par L é o n a r d ,\n durent fatalement rester sans suite, c h a q u e jour y a p p o r t a n t de n o u v e a u x\n matériaux, nés de recherches et de méditations nouvelles. L a t r a d u c t i o n de\n ces notes, d ' u n e rédaction souvent peu claire, n'était pas a i s é e ; M. P é l a d a n\n en a résolu, avec habileté, les difficultés; on ne pourrait r e p r o c h e r à l'émi-\n nent écrivain que l'excès de littéralité qui l'induit à conserver d a n s sa version\n des locutions italiennes, inexpressives dans le français : Exemple : « C o n t r e\n certains commentateurs qui critiquent les anciens inventeurs qui firent la\n g r a m r m i r e et la science, et qui se f ont cavaliers contre les inventeurs m o r t s . . . »\n L é o n a r d se moque ici des c o m m e n t a t e u r s , parasites du talent ou du génie,\n qui ne craignent pas de le prendre de haut envers l'auteur dont ils expliquent\n ou mésinterprètent le texte...\n     Il s'agit encore de ces humanistes, « trompetteurs et déclamateurs, réci-\n tateurs des œuvres d'autrui... », férus de « sophistiques sciences où règne\n l'éternelle c l a b a u d e n e », de sciences « qui commencent et finissent dans\n l'esprit », sans vérification et sans preuve d a n s l'expérience, fondement de\n toute science véritable, pour lesquels le Vinci, en h o m m e d'expérimenta-\n tion et de réalité qu'il est, n'a que des sarcasmes. Car, dans tous les d o m a i n e s\n d e la pensée, il répudie l'autorité, il refuse son adhésion à ce qui n'est pas d e\n l'expérience ou de la nature : « J e vois, dit-il, que ceux qui étudient seule-\n ment les auteurs et non les œuvres de la n a t u r e sont, en ait, les petits-fils et\n non les fils de cette nature, maîtresse des bons a u t e u r s . . . »\n     Comme nous l'écrivions ici-même, nulle inspiration chez L é o n a r d qui ne\nsoit nourrie toute de réalité, de l'étude passionnée et attentive de la vie.\n     D a n s l'art c o m m e dans la science — où il fut le plus extraordinaire précur-\nseur de son temps — il apparaît ainsi q u ' u n sévère disciple de l'expérience.\nP l u s d ' u n de ceux qui se sont plu à transformer le peintre de la Joconde en\nune espèce d'alchimiste ou de nécromancien pourra p r e n d r e en ce livre u n e\nnotion plus véridique de sa haute et puissante originalité. E t plus d'un artiste,\naussi, dont l'orgueil repousse tout jugement, qui ne soit pas laudatif, sur son\nœuvre, écoutera avec profit ces paroles du maître : « Certes, il ne faut récuser\nle jugement de p e r s o n n e . . . Si n o u s reconnaissons que les h o m m e s p e u v e n t\nréellement juger l'œuvre de la nature, il faudra avouer, à plus forte raison,\nqu'ils peuvent voir nos erreurs. Car l'artiste, nous le savons, se trompe dans\nson œ u v r e . . . Sois d o n c patient et curieux à écouter l'opinion d'autrui :\nconsidère et examine bien si le critique a raison ou non de c r i t i q u e r ; et si\noui, corrige... »\n\nL a C i v i l i s a t i o n p h a r a o n i q u e , par M. ALBERT GAYET. — Paris,\n   Pion.)\n   L ' E g y p t e , avec le mystère de son sphinx, les yeux pleins de sable et\nd'énigmes; de ses tombeaux, de son art tout voué presque aux morts, exerce\nun grand attrait sur la pensée. Les origines de ses royaumes, celui du Lotus\net celui du P a p y r u s , se perdent dans la nuit confuse, et fabuleuse des â g e s ;\nelle construisait des pyramides et taillait des images impérieuses et solen-\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3561, "texte": "                                      LES LIVRES                                        61\n\n\n nelles, alors que tous les rivages de la Méditerranée autour d'elle n'étaient\nhantés que par des n o m a d e s . . . Toutes ces Egyptes successives, identiques en\napparence dans leur art plus ou moins raffiné, d a n s leurs mythologies en lente\ntransformation et qui, si l'on n'y regarde de plus près, ne semblent évoluer\nque d a n s la forme de leurs tombeaux ; celle des dynasties primitives incer-\ntaines, celle des Ousortasen, grands bâtisseurs, comme celle des T h o u t m è s\net des Amen-hotep ou des Ramsès ont été tirées, l'une après l'autre, des\nsables où elles étaient enfouies, dans les ruines des temples ou le secret des\nhypogées. Car, tout l'art, à la fois si immobile et si vivant, de ce peuple\nétrange était dédié à la mort, à la mort ou à l'immortalité : et ce sont ses\nnécropoles qui ont livré aux hommes d'aujourd'hui les figures et les pensées\ndes h o m m e s de cet autrefois reculé.\n    M. Gayet, mettant à profit les découvertes les plus récentes des égypto-\nlogues, n o u s raconte à grands traits l'histoire des dynasties des bords du Nil,\ndepuis Mena, qui n'est q u ' u n nom, jusqu'à Cléopâtre, qui ne fut qu'une amou-\nreuse... C'est u n e magnifique histoire, et g r a n d e , et singulière. M. Gayet,\nchemin faisant, nous dit l'art égyptien, ses progrès, sa décadence ; tout ce que\nl'iconographie et les p a p y r u s nous ont appris des mythes sacrés de la terre\ndes P h a r a o n s , de ses m œ u r s et de sa littérature. P a r m i les monuments de\ncelle-ci, on rencontre le '' Conte du P r i n c e prédestiné '', enfermé par son\npère pour le garder du crocodile, du serpent et du chien, qui, ainsi qu'il a\nété prédit, occasionneront sa mort, et qui fait songer à l'histoire de Cakyà-\n-Mouni, interné, lui aussi, dans un palais plein de délices par le roi de Kapi-\nlavastu, pour le préserver de la vue funeste de la misère, de la maladie et de\nla mort, à la rencontre desquelles il va, naturellement, comme le prince pré-\ndestiné à celle du chien, du serpent et du crocodile...\n\n   L'art flamand et hollandais (Numéro de Décembre). — E t u d e de\nM. Rit sur les Fresques de M. Roland Holst dans la maison des diamantaires à\nAmsterdam; suite de l'attachant travail de M. Roest Van L i m b u r g sur les\nAnciens palais de Nassau en Belgique : L'hôtel de Nassau à Malines. Louis Verheers,\nforgeron d'art. Chroniques, bibliographie, etc. 12 illustrations.\n\n    L ' a r t e t l e s a r t i s t e s ( N u m é r o de Décembre).— D'excellentes Notes sur\nBernardino Luini, où M. Gabriel Mouray définit avec délicatesse et précision\nl'art de grâce et d'instinct du beau maître l o m b a r d . Bruno Liljefiers, un peintre\nanimalier suédois, par M. B e r n a r d i n i . La maison d'Anatole France, par M. Mau-\nclair, le décor q u e le poète de Thaïs et du Lys rouge a construit autour de sa\npensée et de son rêve. Des notes d'un esprit judicieux et réfléchi, M. Francis\nde Miomandre, à propos des Dessins de Rodin. Courriers d'art, nombreuses\nillustrations, dont une épreuve en couleurs d u Portrait de Mllle de la Charolais,\npar Drouais.\n   N u m é r o de Janvier. — M. H e n r y Marcel dit le charme de Carpeccio, le\nbeau conteur de la légende de saint U r s u l e . M. Mauclair étudie la Femme dans\nl'œuvre de Manet. M. de Danilowicz donne des notes sur une Exposition d'art\nrusse à Paris. Chroniques d'art, etc. Nombreuses illustrations dont u n e char-\n mante lithographie hors texte.                                         ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison01-019", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 62, "page_fin": 64, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES NOS abonnés à l'étranger", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "NOTULES\n\n   NOS a b o n n é s à l ' é t r a n g e r sont instamment priés d'avoir l'extrême\nobligeance de nous payer le prix de l'abonnement pour 1908, en nous\nenvoyant soit un mandat postal international, soit un chèque de 12 francs sur\nune banque de Belgique. C'est le procédé le plus aisé et le moins coûteux à\nla fois pour l'abonné étranger et pour la Direction de la revue. Prière\nd'adresser le mandat ou le chèque à la Direction de Durendal, 22, rue du Grand-\nCerf, à Bruxelles (Belgique).\n                                          * **\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fascicule deux belles\nœuvres de deux de nos plus grands artistes belges. La Belgique peut être fière\nde ces deux artistes. L'un est sculpteur : le comte Jacques de Lalaing. Le\ngroupe équestre que nous reproduisons a été exposé au dernier Salon triennal.\nNotre critique l'abbé Verhelst en a fait l'éloge dans notre fascicule de\ndécembre. L'autre est peintre : Ernst Wante. Voici de lui une œuvre d'art\nreligieuse admirable qui prouve une. fois de plus que Wante est un de nos\nplus distingués artistes religieux. Ses tableaux émeuvent parce qu'ils sont\nvrais. Ils débordent d'une âme sincère, dont le talent est à la hauteur de la\nfoi profonde.\n                                           ***\n  Une conférence de Dom Besse. — Dom Besse, bénédictin de\nl'abbaye de Ligugé, bien connu de nos lecteurs, l'ancien ami de J.-K. Huys-\nmans, et qui nous a fait une si belle conférence sur le maître écrivain catho-\nlique, on s'en souvient, viendra donner une nouvelle conférence à Bruxelles,\nle vendredi 31 janvier, à 5 heures, à la salle Patria, rue du Parchemin. Sujet\nde la conférence : La littérature et la contre-révolution en France. La conférence\nsera honorée de la présence de S. A. R. Madame la Comtesse de Flandre.\nElle est donnée au profit de l'Œuvre des Orphelins pauvres. On peut se procurer\ndes cartes chez la Comtesse d'Ursel, 26, rue du Luxembourg; à la librairie\nDewit, rue Royale, et au local Patria.\n                                       ***\n   Le monument de l'Indépendance à Buenos-Ayres. —\nOn sait qu'un grand concours international a été institué par la République\nargentine pour l'érection, sur une place de Buenos-Ayres, d'un monument\ndestiné à glorifier les héros de la guerre de l'Indépendance.\n  Jules Lagae, dont nos lecteurs connaissent le grand et probe talent,\nconviait récemment la presse à venir examiner, dans son atelier, le projet\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": "                                   NOTULES                                   63\n\nqu'il avait conçu, avec la collaboration, au point de vue architectural, de\nM. Eugène Dhuicque, pour participer à ce concours.\n   L'œuvre, d'une magnifique ampleur décorative, est grandiose et elle\ncomprend, notamment, une statue équestre, de nombreux bas-reliefs retraçant\nles épisodes principaux de la lutte entre Argentins et Espagnols et une\ngrande figure féminine, élégante et fière, personnifiant la République.\n   Au piédestal de chacune des statues sont accolées des figures allégoriques;\ndevant celle de la République, se trouve un vaste bassin d'où jaillissent des\nchevaux modelés avec une verve nerveuse et fière, d'une beauté accomplie.\n   L'ensemble des monuments qui comprennent, au surplus, nombre de\ngroupes, de figures ornementales, etc., se présenterait dans une vaste\nperspective, sur plusieurs plans, au milieu d'un cadre de verdure...\n   L'œuvre fait le plusgrand honneur à MM. Lagae et Dhuicque, au sculpteur\nriche d'inspiration dès mains duquel est sortie toute cette figuration\npuissante et animée, comme à l'architecte qui a su mettre tous ces éléments en\nvaleur de la façon la plus heureuse. Elle ne peut manquer d'obtenir un grand\nsuccès à Buenos-Ayres et nous faisons des vœux ardents pour qu'elle\nrencontre là-bas, auprès du jury, l'accueil enthousiaste qu'elle mérite.\n                                                                      A. G.\n                                     ***\n  La Société des Amis des Musées. — Sous ce titre vient d'être\nfondée à Bruxelles une société ayant le plus noble but et que nous nous\nempressons de louer et d'encourager. Elle a en vue de travailler par l'initia-\ntive privée à la protection des œuvres d'art et à l'accroissement des collections\npubliques de nos musées de peinture et de sculpture, en faisant ou en provo-\nquant des libéralités, en acquérant des objets ayant une valeur artistique,\narchéologique ou historique, en organisant des expositions.\n    Fondée sous le haut patronage de S. A. R. Mme la Comtesse de Flandre,\nla présidence d'honneur de S. A. R. le Prince Albert, la vice-présidence\nd'honneur du Ministre des Beaux-Arts, du Gouverneur et du Bourgmestre,\nla société a pour président le ministre. Beernaert; pour vice-présidents :\nMM. Buls, Francotte, Valère Mabille, lé Baron Empain, M. Philippson ;\npour trésorier : M. Ch. Cardon; pour secrétaires : MM. Paul De Mot et\nP . Bautier; pour commissaires : MM. P . Cumont, E. Verlant, directeur des\nBeaux-Arts, et A.-J. Wauters; pour administrateurs : MM. Alex. Braun,\nJ. Capart, H . Carton de Wiart, L. de Lantsheere, Jean De Mot, Joseph\n Destrée, P . Errera, H . Gedoelst, H. Hymans, L. Janssen, H. Lafontaine,\nBaron Lambert, P . Lambotte, Octave Maus, colonel Thys, J. Vanden\n Peereboom, F. Vanderstraeten, E. Van Overloop et A. Willems; pour\nmembres : MM. le Baron de Loe, G. de Prelle, G. de Ro, M. Despret,\n P . Toussaint, Comte A.vander Burch et Alfred Verhaeren.\n    La cotisation annuelle est de 500 francs pour les membres protecteurs,; de\n 100 francs pour les effectifs et de 20 francs pour les associés. Nous engageons\nvivement tous ceux qui le peuvent d'encourager cette admirable initiative,\n d'une si haute utilité, à envoyer leur, adhésion et à s'inscrire comme membres.\n Les inscriptions doivent être adressées à M. Paul De Mot, 16, rue Bosquet.\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2860, "texte": "64                                DURENDAL\n\n\n   A peine fondée cette société est déjà des plus florissantes. S . A . R. Mme la\nComtesse de Flandre, qui a pris l'œuvre sous son haut patronage, s'est\ninscrite pour une cotisation annuelle de 500 francs.\n   Les dons recueillis déjà se montent à 3,500 francs, le chiffre des cotisations\nannuelles s'élève déjà à 10,000 francs. Un don d'antiquités égyptiennes a été\nfait par M. Van Dieren.\n                                      ***\n\n   La Société des Amis de la médaille d'art met au concours,\nentre les artistes belges et hollandais âgés de moins de 30 ans au\n I er avril 1908, le projet d'une médaille ou d'une plaquette, à deux faces,\nqui sera frappée à 65 millimètres. Sujet imposé : l'Enseignement.\n     La valeur des prix attribués aux lauréats du concours sera de 700 francs\npour le projet classé premier et de 300 francs pour le projet classé deuxième.\n     Le jury se composera de MM. Ch. Buls, président; F . Beelaerts de\nBlokland, secrétaire; H . - J . de Dompierre de Chaufepié, directeur du cabinet\nroyal de numismatique de La Haye; Alph. de Witte, secrétaire de la Société\nroyale de numismatique de Belgique; A.-M.-W. Odé, professeur à l'Ecole\npolytechnique et statuaire, à Delft; G. Devreese, statuaire-médailleur, à\nBruxelles ; Ch. Dupriez, expert en médailles, à Bruxelles.\n     Les artistes qui participeront au concours devront adresser leurs envois,\nle 15 juillet 1908 au plus tard, au président de la Société, M. Ch. Buls, rue\ndu Beau-Site, 40, à Bruxelles.\n     Les projets qu'ils soient en plâtre ou en tout autre matière, ne pourront\nexcéder 40 centimètres de diamètre s'il s'agit d'une médaille, ou 40 centi-\nmètres de diagonale s'il s'agit d'une plaquette.\n     La décision du jury sera rendue publique en août 1908.\n                                      ***\n   Accusé de réception :\n  ART : Le peintre Willem Linnig Junior, par PAUL ANDRÉ. Ouvrage illustré\n(Bruxelles, Larder). — Holbein, par PIERRE GAUTHIEZ. Ouvrage illustré\n(Collection : Les grands artistes. Paris, Laurens).\n  L I T T É R A T U R E : Carlyle intime. Lettres de Carlyle à sa mère, traduites\npar E . MASSON (Paris, Mercure de France). — Le problème du style, par REMY\n                 e\nDE GOURMONT. 2     édition (Idem).— Eurythmie, par EMILE SIGOGNE (Bruxelles,\nLarcier). — Femmes inspiratrices et poètes annonciateurs, par E D . SCHURÉ (Paris,\nPerrin). — L'île parfumée, par AUG. VIERSET (Bruxelles, Weissenbruch).\n  P O É S I E : Poésies, de la Comtesse DE STAINLEIN (Paris, Fischbacher). —\nPoèmes, de NICOLAS DENIKKER (Paris, Ed. de l'Abbaye).\n  ROMANS : Le roman de la vingtième année, par JACQUES DES GACHONS (Paris,\nEd. du Monde illustré). — Le retour d'Imray, par RUDYARD KIPLING. Traduit\npar L. Fabulet et A. Jackson (Paris, Mercure de France). — Les Mourlon,\npar FERD. BOUCHÉ (Verviers, Edition artistique).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 11, "texte": ""}, {"page_pdf": 12, "texte": ""}, {"page_pdf": 13, "texte": ""}, {"page_pdf": 14, "texte": ""}, {"page_pdf": 15, "texte": ""}, {"page_pdf": 16, "texte": "LUTTE   EQUESTRE\n\n(JACQUES DE LALAING)\n\n\n\n           Exposition générale des Beaux-Arts.\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": ""}, {"page_pdf": 18, "texte": "         \" Kaatje „ par Paul Spaak\n  exécuté pour la première fois au Théâtre du Parc\n\n\n                KAATJE et    Pomona, les héroïnes de la pièce de\n                    M. Spaak, c'est le Nord et le M i d i ; la H o l l a n d e\n                    et l'Italie, entre lesquelles le cœur et la pensée\n                    du peintre Jean vont se débattant. L a terre\n                    flamande, c'est, entre bien d'autres choses chères\n                    au souvenir, la douceur intime du foyer pater-\n                    nel, d'autant plus chaude que les rigueurs du\n                    climat le font plus coutumier, et c'est l'art atta-\nché à la réalité et qui, à force de religion pour elle et d'inten-\nsité méditative, sait en faire jaillir les significations humaines.\n La terre latine, c'est le faste du soleil et la gloire des choses,\nla patrie, resplendissante de magnifique antiquité, d'un art plein\nd'éclat et d'audace, aux créations duquel la terre ne suffit plus,\nni le Dieu trop humble des chrétiens!...\n   Ce sont deux mondes, deux conceptions de la vie qui se\nheurtent et se blessent dans les êtres poussés sur la scène par\nl'auteur : la F l a n d r e qui songe et l'Italie qui r i t ; l'une grave;\nl'autre allègre — toutes deux violentes... L e peintre J e a n a été\nde celle-là à celle-ci; il a expatrié son talent pour le grandir au\ncontact de la grandeur, à la contemplation de l'œuvre des\nillustres Renaissants, mais, peut-être, n'a-t-il ramené du long\nvoyage que cette Romaine, P o m o n a , aussi dépaysée d a n s le\nmilieu familial de son amant que, sous le pinceau de celui-ci\n— depuis qu'il est revenu au pays natal — les architectures\naltières du Véronèse et les dieux nus du T i t i e n . Cet art triom-\nphant, exilé de l'azur où il est né, frissonne et pâlit, au milieu\nde l'hiver septentrional, et, en même t e m p s , l'amour de\nPomona, qui s'étiole et languit dans la nostalgie de l'exil. T o u t\nblesse la jeune femme, tout l'irrite en cette triste contrée, étran-\ngère et glacée, les êtres, les choses, la parole et le silence, éga-\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\nlement incompréhensifs... T e l l e m e n t que, Jean refusant de\nlaisser de nouveau la maison paternelle, elle s'échappe et fuit\navec une troupe de compatriotes nomades.\n     I1 semble à Jean que P o m o n a ait emporté avec elle, non\nseulement sa joie et son amour, mais l'inspiration, les grands\nsouvenirs de beauté qui illuminaient et enflammaient son\ntravail; mais la foi de son art, les espoirs orgueilleux de son\navenir. Cependant, il y a Kaatje, la sœur adoptive de l'artiste,\net qui l'aime, et que son départ a navrée et, davantage encore,\nson retour avec sa compagne i n a t t e n d u e . Sous l'action de la\nparole de la jeune fille, ses yeux se dessillent, les prestiges de\nla beauté méridionale cessent de lui offusquer la beauté, diffé-\nrente mais profonde, de sa propre t e r r e ; il sent les solidarités\nqui l'unissent au pays et que son art a méconnu celui-ci avec\nautant d'ingratitude que son cœur l'amour de Kaatje.\n     L'œuvre de M. Spaak unit singulièrement la force à la grâce,\nla-puissance dramatique à une expression d'une grande beauté\nlittéraire. L e s caractères sont dessinés d'un traiT délicat et\nnerveux, avec un bonheur d'observation rare à ce point de\nvue, le troisième acte, où éclate le conflit douloureux entre\n Pomona, les parents de Jean et Jean lui-même, et dont chaque\nmot, saccadé et pénétrant, porte, apparaît comme la partie la\nplus accomplie d'un ouvrage, pour le surplus, excellent.\nM. Spaak a pris quelques libertés avec la prosodie, mais nous\nne serons pas d,c ceux q-ui l u i e n feront un grief, trop heureux\n d'applaudir au théâtre un langage à la fois si lyrique, si pur et\n si simplement d r a m a t i q u e .\n     L e succès, à la première représentation, a été très considé-\n r a b l e ; succès d'émotion, d'admiration aussi, très franc, très\n sincère (dont une part allait aux interprètes,. particulièrement\n M. Marot et Mme Siria), Gt que le grand public confirmera,\n sans- aucun- doute.\n                                                ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "          Les clartés douces\n\n                      Mon âme\nSur mon âme s'étend un rose crépuscule\nEt sa douce clarté m'imprègne     d'Infini.\nLe silence. — Pas un bruit d'aile ne circule\nParmi cette lumière qui naît ou qui finit...\n\nJe cherche vainement le côté de l'aurore ;\nJe m'écoute et ne puis dire ce que je sens.\nJe suis seul et j'attends, ne sachant pas encore\nSi c'est le jour qui monte ou la nuit qui descend...\n\n\n                     Des yeux...\nQuand je me réveillai, des gammes    inouïes\nTraînaient languissamment    un chant     mystérieux,\nLes démons du matin, lassés et curieux,\nLentement s'étiraient sur ma couche éblouie —\n\nMais des yeux inconnus ont paru à mes yeux\nEt les ombres soudain se sont  évanouies...\n\nTout l'orgueil qui l'étreint au milieu du chemin\nA fait contre son Dieu se dresser l'homme   infâme,\nLes démons du midi, surgissant dans la flamme,\nM'ont allumé le cœur d'un désir surhumain —\n\nMais des yeux effacés ont paru sur mon âme\nEt j'ai pleuré tout bas en joignant les deux mains...\n\nDans l'ombre, ô le chant trouble et lâche de la vie!\nJ'ai couru par la ville en fuyant son appel;\nEt les démons du soir avec des cris charnels\nDans mon cœur et partout ont rugi leur envie —\n\nMais des yeux en prière ont paru dans le ciel,\nCe fut Dieu qui combla mon âme    inassouvie...\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "8                          DURENDAL\n\n\n    Et le sommeil a fui mon cœur seul et amer ;\n    L'ombre est noire, et voici tout l'enfer qui se lève !\n    Lutter, ainsi mon Dieu! lutter! lutter sans trève!\n    Les démons de la nuit se déchirent ma chair ! —\n\n    Mais des yeux bleus et purs ont paru sur mon rêve,\n    Et j'ai pu m'endormir sous leur sourire clair!\n\n\n                          Remember\n    Que mon poème prenne, alors que je vous chante.\n    Le rythme grave et doux qui gouvernait vos pas,\n    Ce jour où nous suivions cette mer qui s'argente\n    En songeant à des mots que nous ne disions pas.\n\n    Que l'Inspiration  dans ses strophes palpite\n    Courbant divinement leur idéal dessin\n    Comme aux soirs où montant dans votre cœur,          petite,\n    L'âme de l'Infini soulevait votre sein.\n\n    Que la fraîcheur du ciel glisse entre ses mots tendres\n    Comme le vent d'été parmi vos blonds cheveux ;\n    Et que vienne l'azur diaphane    s'étendre\n    Dans sa limpidité, comme au fond de vos yeux.\n\n    Qu'il courbe infiniment sa beauté       musicale,\n    Qu'il soit flexible, et qu'il se penche avec douceur,\n    Comme quand vous courbiez votre taille idéale\n    Pour baiser le front blanc de vos petites sœurs.\n\n    Qu'il soit harmonieux    comme une amphore      antique\n    Et que le clair soleil dore son contour pur,\n    Comme quand vous lanciez le jouet      métallique\n    Et que vos bras levés encadraient de l'azur.\n\n    Et qu'il se taise enfin laissant la place au rêve,\n    Comme vous, en ces soirs irréels et trop beaux,\n    Où vous regardiez l'or s'épandre sur les grèves\n    Et l'Inconnu grandir à l'horizon des eaux...\n\n\n                             Un soir\n    Tandis que passeront dans les soleils couchants\n    Les rouges visions de ma jeunesse    étrange,\n    Au fond de ma douleur et de mon cœur en sang\n    Je verrai s'élever votre visage d'ange.\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                LES    CLARTES   DOUCES                              9\n\nLa lune claire monte au fond du ciel troublé.\nLes nuages légers lui font une dentelle\nEt sa calme douceur sourit en face d'elle\nAux débris d'or des crépuscules   écroulés...\n\n\n                        Nocturne\nJe resterai longtemps sur le seuil du mystère,\nOh! j'aime la douceur de vivre sans savoir.\nLe ciel à chaque soir viendra baiser la terre\nMais je ne saurai point ce que disent les soirs.\n\nJ'écoute le silence et c'est une  harmonie,\nMais je ne saurai point s'il m'aime et me comprend.\nMon regard suit la plaine et sa fuite infinie,\nMais bientôt l'horizon m'enveloppe et me prend.\n\nJe jette mon appel vers les astres sans voiles\nEt je sens très longtemps errer mon cri perdu...\nJ'entends les sons divins qu'épèlent les étoiles,\nMais les astres du ciel m'auront-ils entendu ?\n\nJe suis comme un enfant qu'on endort en cadence\nEt qui ne saisit plus qu'un rythme balancé :\nJ'ai deviné le chant qui berça ma    souffrance,\nMais je ne connais point les mots qui m'ont bercé.\n\n\n\n                      Soir d'octobre\nQue de fois m'en allant sous le dôme irréel,\nOù transparaissait   l'or de lointaines   lumières,\nN'ai-je senti mourir mes douleurs       coutumières\nEt mon cœur s'étoiler de tous les feux du ciel ?\n\nMaintenant, voici l'ombre éternelle et sans flammes,\nMais en mon cœur léger vibrent de fraîches voix ;\nQue m'importe la nuit mauvaise, si je vois\nTout le soir s'étoiler des clartés de mon âme     '!\n\n                                              P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "                     Joyeuses Pâques (1)\n\n                  D E P U I S plusieurs générations les Maujoie sont             riches,\n                    médecins, et têtus. Le docteur Maujoie d'aujour-\n                    d'hui habite un castel juché comme un nid\n                    d'aigle au front d'un de ces monts sauvages que\n                    contourne et poétise l'Amblève.\n                        Il est chasseur, tendeur, pêcheur, d'abord,\n                    médecin ensuite.\n                        Il adore les fleurs qui foisonnent dans son\nparc, dans ses serres, dans ses salles hautes et claires. Il aime\npeu les hommes, hormis les pauvres qu'il secourt et qu'il soigne\ngénéreusement. J a m a i s on ne le fit changer de volonté, de déci-\nsion, d'avis; il ne p a r d o n n e j a m a i s u n e offense, j a m a i s il n'oublie\nle service r e n d u ; jamais il ne change de diagnostic; il ne croit\npas plus à Dieu qu'au diable; il admet néanmoins l'existence\nde deux anges : sa femme et sa fille.\n   Sa femme est l'ange gardien qui marche sur ses pas, devine\nses pensées, devance ses désirs, s'agenouille devant ses\nvolontés.\n   Sa fille est belle comme un a n g e ; c'est un ange de douceur,\nde tendresse et de charité. On la chérit au castel, on la chérit\nau village. Les paysans l'appellent « la petite M a d o n e du\nchâteau ». C e p e n d a n t son père prétend qu'elle ignore son\nsigne de croix et son ave.\n   Ils savent tant de choses ces rusés paysans d'Ardennes, ces\nmadrés qui sont presque tous vieux et semblent ne plusvieillir,\nces drôles dont les cheveux et les barbes sont presque toujours\ngris et jamais blancs, ces gens bizarres qui vivent tous jusque\ncent ans, ces petits vieux et ces petites vieilles dont l'éternel\nsourire est teinté de bonté, de défiance et d'ironie, ces petits\n\n\n  (1) Extrait d'un volume à paraître : Bruyères d'Ardennes.\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                          JOYEUSES      PAQUES                       11\n\n\n\nvieux et ces petites vieilles dont les yeux brillants et clignotants\nvous transpercent comme une vrille malicieuse !\n   Ainsi, ils chuchotent dans leurs chaumières et dans leurs\nchamps mille choses invraisemblables :\n   Ne disent-ils pas, les farceurs, qu'au cours de ses prome-\nnades avec sagouvernante, la petite demoiselle du château fleurit\nde fleurs des champs les chapelles vieillottes et minuscules qui\nbordent les grand'routes ardennaises ?\n   Ne disent-ils pas que l'enfant court jeter sur l'autel de la\nVierge, à l'église, souvent, les plus riches fleurs du château ?\nNe disent-ils pas qu'elle égrène des longs chapelets, au mois de\n Marie, dans le bois, d e v a n t u n e statuette nichée sous la branche\nd'un hêtre? Ne disent-ils pas, qu'un jour, l'enfant riche, en\néchange d'un petit catéchisme en lambeaux, avait donné à un\nenfant pauvre une mignonne bague d'or? Ne prétendent-ils pas\nmême que le jour de la première communion, l'année précé-\ndente, la petite châtelaine et sa gouvernante, dissimulées dans\nl'ombre du porche, à l'église, avaient assisté au défilé des\nPâquettes ; que le lendemain la gouvernante avait été con-\ngédiée par M. le docteur qui lui avait dit devant la\n femme de chambre avec une colère de vrai mécréant :\n   « — Vous voulez faire de ma fille une dévote? Vous savez\ncependant que je déteste le curé, son église, ses saints et ses\n balivernes ? Je ne puis vous garder ! »\n   Oh ! ces paysans !\n\n                                   II\n\n   Les premiers soleils viennent d'allumer autour du castel une\nfoule de petites flammes rouges, roses, blanches et bleues : ce\nsont des crocus, des jacinthes, des perce-neige, des tulipes, des\nprimevères.\n   Alors que sous la poussée des sèves tout reverdoie et fleurit,\nla petite Madone s'étiole!\n   Elle est assise devant la large croisée de sa chambrette. Elle\nrepose toute pâle dans une berceuse.\n   L a tête est soutenue par un coussin de satin blanc aux teintes\nnacrées, semblables à celles de ses j o u e s ; le corps est enveloppé\ndans les plis d'un burnous des Pyrénées, blanc comme les\ndolentes mains amaigries.\n   Elle rêve. Ses yeux alanguis vaguent vers l'immense scène\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "12                            DURENDAL\n\n\nde l'horizon où le soir déplie lentement son majestueux rideau\nd'ombres. Les bois, étages sur le versant que couronne le\ncastel, éparpillent à l'infini leurs gammes lumineuses de\nverdures renaissantes. Elle regarde distraitement l'Amblève\nroulant aux pieds du mont ses flots t u m u l t u e u x , l'Amblève\nbondissant parmi les grands blocs de pierre qui paraissent dans\nle soir une chevauchée de géants noirs, l'Amblève dont la\npsalmodie puissante monte vers elle, éternellement ; les moi-\nneaux piaillent dans chaque arbre du parc; des bouffées de\nparfums et de fraîcheurs pénètrent dans la chambre bleue par\nla croisée entr'ouverte.\n   L a mère va et vient au chevet de la malade, l'entourant de\ntendresses inquiètes, se m a s q u a n t le visage de sourires men-\nsongers, dissimulant des larmes furtives.\n   L e père, à ses côtés, lit un livre qu'il tient à rebours ; son\nregard est rivé au front blême d'où la vie s'égoutte ainsi qu'un\nliquide précieux par la brisure d'un vase.\n   Ce dépérissement était déconcertant. Il s'était manifesté le\njour du douzième anniversaire de la naissance de la fillette.\nElle ne tousse pas, elle ne souffre pas; l'auscultation ne revèle\nrien d'inquiétant. Cette consomption mystérieuse déconcerte\nson père et de savants praticiens.\n   L ' h o m m e ferma le livre, se leva, s'approcha de l'enfant, la\nbaisa au front, lui prit la main.\n   — E h bien, chérie, comment es-tu ? A quoi penses-tu ?\n   L'enfant resta muette.\n   — T u as donc perdu la langue ? Voici que tu pleures, à\nprésent. Voyons, souffres-tu ?\n   La mère était accourue et se penchait à son tour sur l'autre\nbras du fauteuil. Grâce à de prodigieux efforts, cet h o m m e et cette\nfemme n'éclataient point en sanglots.\n   — Pourquoi ce chagrin ? Rêves-tu un jouet, des bijoux nou-\nveaux ? Parle, il seront ici demain ? T u sais que je ne refuse\nrien à ma Blanchette !\n   — T u ne pourrais me donner ce que je désire, fit-elle de\nsa voix frêle.\n   — P a r l e ! . . . crièrent-ils, haletants.\n   L a petite madone joignit les mains ; ses yeux rayonnèrent ;\ndu carmin velouta ses joues !\n   — Je voudrais que nous soyions pauvres; je voudrais manger\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                             JOYEUSES PAQUES                                13\n\n\ndu pain noir; je voudrais conduire et garder les moutons aux\nchamps ; je voudrais aller à l'école du village ; je voudrais jouer\navec les petites filles des p a y s a n s ; je voudrais faire avec elles\nma première communion ! Alors, je serais guérie !\n\n                                     III\n\n    Le ciel d'avril resplendit comme un gigantesque dôme de\n cristal. Il règne une clarté si vive que les coteaux et les h a m e a u x\n voisins semblent moins lointains ; ils semblent venir à la ren-\n contre du castel et du village qui dort à ses pieds. Les grands\n bouleaux que nimbent leur chevelure d'or s'érigent comme\n d'énormes cierges de P â q u e s . Les alouettes montent ainsi\n que des fusées brunes dans cette fête de lumière où les hiron-\n delles t e n d e n t de mouvants festons bleus ; les alouettes et les\nhirondelles sont aussi les musiciens de cette kermesse aérienne.\n L e s cloches sont en délire; elles sonnent éperdues les petites\ncloches, dans le petit clocher de la petite église b l a n c h e ; les\ncloches sèment leurs arpèges d'argent dans ce soleil, dans ce\n matin, dans ce printemps, dans cette universelle joie ; les\ncloches s'égosillent, fières de mêler leurs voix vieilles aux jeunes\nvoix d'oiseaux. L e s clochettes sonnent, grisées par les encens\ndu renouveau troublant. Des chaumières moussues s'en vont\ndes fillettes, auréolées d'aurore, candides et gracieuses sous\nleurs voiles blancs, pareilles à des buissons d'aubépines. Elles\nentrent à l'église où les enfants de chœur, ces grands coquelicots,\nallument les cierges, ces fleurs de feu.\n    Toujours les cloches carillonnent leur refrain sonore :\n    « P â q u e s ! P â q u e s ! P â q u e s joyeuses ! Pâques fleuries !...)>\n    O surprise! L a petite Madone du château, radieuse, toute\nblanche, s'agenouille avec ses compagnes des chaumières, aux\npieds de l'autel. L e soleil projette sur ce parterre de lys, sur les\nmystiques communiantes, les mirages des vitraux. On les\ncroirait descendues de ces vitraux ou bien envolées des enlumi-\nnures du gros Missel. A gauche de l'unique nef prient les\npaysannes, isolées dans leurs mantilles noires; à droite prient\nles paysans ; ils creusent les bancs de leurs genoux et de leurs\ncoudes d'acier ; leurs échines robustes se b o m b e n t sous les\nsarraus luisants d'où émergent des nuques drues, grisonnantes,\nembroussaillées.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "14            ,                     DURENDAL\n\n\n    Les uns, des bésicles sur le bout du nez, feuillettent d'un\npouce épais les pages graisseuses de livres à grands textes ;\nd'autres, ensevelissent leurs fronts, ces rocs, sous l'enlacement\nde leurs doigts, noueux comme des branches; d'autres observent\nd'un œil effaré les merveilles des serres du château qui sur leurs\ngradins montent dans le chœur une garde d'honneur fraîche et\nvirginale. Il y a là les azalées neigeuses, les camélias de marbre,\nles cyclamens, ces ailes de papillons, les orchidées étranges.\nL e s paysans songent avec effroi à l'or qu'absorba ce luxueux\nétalage.\n    Dans le porche, le Bedeau, qui est aussi le Sonneur,\ns'éponge, et souffle, entre deux volées de cloches. Ses joues sont\ncramoisies comme son baudrier et les p a r e m e n t s de sa t u n i q u e\nremise à neuf pour P â q u e s . L e Bougmestre entre et lui tend\nsa t a b a t i è r e ; tous deux reniflent la poussière aimée avec un\nvoluptueux fracas.\n    — E h bien, Bedeau, dit le Bourgmestre à demi voix pour\nne point troubler l'office, ils ont bien fait les choses, nos\nchâtelains! Il ne faut j a m a i s jurer de rien ! E n voilà du chan-\ngement ! On croit rêver ! Les loups devenus agneaux ! Allons,\nproficiat, proficiat...\n    L e petit h o m m e t r a p u , b e d o n n a n t , au visage rose et rasé de\nfrais, souriait en secouant un bouton de la t u n i q u e chamarrée\ndu b e d e a u ; ce sourire fin plissait à la fois ses lèvres écarlates et\nses yeux glauques.\n    — Après tout, répliqua le Bedeau, ils ont raison au\nchâteau, d'orner l'église de leurs fleurs. Ce n'est que justice.\nC'est grâce à tous les beaux bouquets dont la petite M a d o n e\nfleurissait les chapelles et l'autel de la Sainte-Vierge, qu'il y a\neu deux miracles au château. C'est la Vierge qui a ressuscité\ncette enfant; c'est encore par miracle que son père, un mécréant\ns'il en fût, lui permit de faire ses Pâques !\n    — Qui sait, répliqua le Bourgmestre, il y aura peut-être\nun troisième miracle! H e i n ! si la fille convertissait le père, à\nprésent !\n    L e Bedeau se reprit à sonner à vigoureux tours de bras; du\nclocher ruisselle une pluie d'or d'alléluias joyeux qui prennent\nleur essor vers le castel baigné de soleil, vers le castel où s'épa-\nnouit une idéale fleur de magie : le bonheur.\n                                                      EDGAR B O N E H I L L\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                               Poèmes\n                                 La Relique\n        Penchés v e r s l a lueur du feu qui s'éteignait,\n        L'autre soir nous songions aux choses de l'automne;\n        Ton chien s'était couché tout contre le chenet,\n        Le grillon répétait sa chanson monotone\n        E t l'eau jasait dans la marmite qui bourdonne.\n        E t nous étions émus à cause de ces bruits\n        Familiers qui chantaient au milieu du silence,\n        E t nous faisaient rêver aux soirs de notre enfance;\n        E t nous ne disions rien dans cette grave nuit\n        Où l'horloge en t i n t a n t promenait sa balance.\n        C'est alors que tu pris sur le bahut ciré\n        Une boîte en carton où se trouvaient mêlées\n        Des lettres au milieu de roses effeuillées;\n        Tes doigts en se jouant en avaient retiré\n        Bien des choses encor qui fleuraient les années :\n                 Une surtout nous fit pleurer !\n\n\n                                 Septembre\n        Septembre ! Déjà l'ombre est plus prompte à tomber\n        Le soir sur la vallée où notre nid s'abrite,\n        Septembre, et très souvent l'horizon est plombé,\n        Septembre, et sur le mur meurent les clématites !\n        P a r la plaine où déjà luit un premier labour\n        C'est fini des moissons lourdes et glorieuses\n        Dont la vague pliait sous la chaleur du jour,\n        C'est fini des chansons dans les brises frileuses;\n        Mais aujourd'hui, puisque le soleil luit encor,\n        Puisqu'est doux le parfum que le soir nous apporte,\n        Puisque le ciel est pur, puisque le soir est d'or,\n        O ma sœur viens t'asseoir sur le seuil de la porte.\n        Septembre ! Déjà l'ombre est plus prompte à tomber\n        Le soir sur la vallée où notre nid s'abrite.\n        Septembre, et très souvent l'horizon est plombé,\n        Septembre, et sur le mur meurent les clématites !\n\n(1) D'un volume de vers à paraître prochainement chez l'éditeur Lemerre de Paris.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "16                       DURENDAL\n\n\n\n                           Départ\n                              I\n     Lorsque le passereau sent que l'heure est venue,\n     Et que l'automne est là brumeux et glacial\n     Qui fait gémir le vent au long de l'avenue,\n     Avant d'abandonner le village natal\n     Et de se confier au nuage qui passe,\n     Quelques instants encor il se pose au buisson\n     Où le dernier printemps vit naître sa chanson.\n     Alors, jetant son cri de détresse à l'espace,\n     Au creux du ciel plombé fixant son œil profond,\n     D'un coup d'aile il rejoint ses frères qui s'en vont.\n     Et le pâtre qui rêve au bord de la vallée\n     Et qui suit dans les bois la marche des saisons,\n     A l'heure où le soleil quitte les horizons\n     L'a vu, l'a vu quitter la branche   mutilée;\n     Longtemps il l'a suivi de ses yeux éplorés.\n     Puis quand il s'est évanoui dans les nuages\n     Et que l'on n'entend plus ses cris désespérés\n     Se mêler aux soupirs du vent dans les feuillages,\n     Le long de la rivière où frémit le roseau\n     Le vieux pâtre en songeant regagne le hameau.\n\n                              II\n     Quand tu partis hier, pauvre oiseau de passage,\n     Après t'être arraché à nos sombres     adieux,\n     Vers la chère maison et l'arbre qui l'ombrage\n     Je te vis un moment encor tourner les yeux;\n     Des sanglots étouffés soulevaient ta poitrine,\n     Et dans l'ombre où montait la plainte du torrent\n     Plusieurs fois tu lanças ton appel    déchirant.\n     — Un chasseur attardé descendait la colline,\n     Faisant voler dans l'arbre un sinistre busard ;\n     Des oiseaux égarés au milieu du brouillard\n     Aux buissons du chemin suspendaient      leur voyage;\n     Un corbeau fugitif traversa le village...\n     Je voulus m'élancer, courir derrière toi,\n     Je te criai de loin que je t'aimais encore,\n     Qu'il fallait pardonner et revenir à moi;\n     Mais rien ne bougeait plus sur la route sonore,\n     Le vent froid de l'hiver lui-même se taisait,\n     Et ma voix se perdit dans la nuit qui venait...\n                                            E R N E S T DE LAMINNE.\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                        Lettre à l'Elue\n                                   FRAGMENT\n\n\n\n\n                  PÉNÉTRONS d'abord        clans cette cuisine hospitalière.\n                  L e temps et la fumée ont donné à ces voûtes un\n                  goût de mystère. P a r un curieux effet de mimé-\n                  tisme, les carreaux, le bahut, la muraille, l'évier,\n                  tout a revêtu une couleur de légende et de pain\n                  bis. Ce lieu, aux senteurs fades, compte parmi les\n                  plus somptueux palais où chanta mon enfance.\n                  L a b r e t a g n e luisante, passée à la mine de plomb,\nque vous apercevez au fond de l'âtre abandonné et qui porte\nles armes d'un prieuré avec la date 165o, n'a jamais attiré\nmon attention comme le banc et la table massive, en noyer\nverni, au centre de la pièce. L à s'asseyaient les domestiques, le\ncocher et le jardinier à l'heure des repas. Voir manger la vale-\ntaille était une de mes joies réservées.\n   J'arrivais à pas de loup par cette porte et je ne discernais\nqu'une rangée de dos courbés. Ce spectacle ridicule m'émer-\nveillait toujours. Pour reconnaître les visages rasés, il me fallait\nressortir et rentrer par la porte en face. C'était alors une\narmée de couteaux en train de sabrer un gros pain en forme de\ntourte. Chacun taillait semblablement la chose ronde sans\nl'épuiser, puis déchiquetait son quignon suivant l'inspiration de\nson génie individuel. Les uns mordaient à même, les autres\nfendaient proprement une tranche de mie pour accompagner\nchaque bouchée, d'autres préparaient la besogne une fois pour\ntoutes, au début du repas, et divisaient leur morceau sur la\ntable en quantité de petits cubes blancs qu'ils entassaient auprès\nde leur verre et où la main piquait à mesure.\n\n  (1) Extrait des Lettres à l'Elue ou Confession d'un Intellectuel, roman à paraître en\nfévrier chez Messein, avec une préface de M. Maurice Barrès, de l'Académie française.\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": " 18                           DURENDAL\n\n\n     Nul ne remarquait ma présence. J e m'intéressais à d'étranges\n conversations, sans parvenir à en saisir ni le style, ni l'esprit.\n C'est égal, Mad, ces gens-là étaient bien heureux! Comme\n je les enviais avec fureur! D'abord ils ne mangeaient jamais les\n mêmes viandes qu'à la salle et dans des vaisselles autrement\n jolies. Il y avait surtout une immense casserole rouge en terre\n de Marseille remplie d'os coupés ras et de dragées grises\n nageant dans une sauce brune, et le tout fumant, fumant, qui\n m'intriguait fort. J'ai su depuis, grâce à un certain restaurant\n d'étudiants de la rue Monsieur-le-Prince, n o m m é Polydor, où\n Leconte de Lisle, Louis Ménard, Barrès, Bourget et des nihi-\n listes russes avaient accoutumé de fréquenter, qu'il s'agissait\n d'un haricot de mouton. A cette heure, la vue de ce mets me\n rassasie; jadis quel droit d'aînesse n'eussé-je pas cédé pour y\n goûter !\n    A peine faisais-je remarquer ma présence, en sollicitant qu'on\n apaise ma curiosité gourmande, que dix regards courroucés me\ncouchaient en joue. Les conversations bizarres s'arrêtaient court\net ce p r u d e n t silence me remplissait d'effroi. J e m'enfuyais à\ntoutes j a m b e s ; jamais assez vite pour ne pas recevoir au derrière\nle mouchoir du fourneau, un sale torchon que la main crochue\nd'une immense et sèche cuisinière au verbe aigre, aux yeux\nrouges comme un pique-feu, serrait toujours.\n    Cette vieille fée Carabosse me poursuivait jusque dans mon\nsommeil. J'aimais pourtant bien me glisser dans son antre, mais\nelle, — songez à mon sort infortuné ! — détestait ma venue. Du\nplus loin qu'elle apercevait ma mine fureteuse, elle m'appelait\ngàte-sauce, brûle-rôti, torche-cul, et de quantité d'autres vocables\namers et composés. Ainsi j ' a i souvent semé de la tendresse sur\nmon passage pour ne récolter que l'ivraie. Certains mettaient\nleur joie à décourager mes sympathies. Voilà! on ne comprenait\np a s ; nos âmes manquaient d'accord; c'étaient des dissonances\nperpétuelles jamais résolues sur la dominante. J'espérais\nretrouver dans quelques cœurs arides un peu de mon idéal\nobscur, de ma conscience encore mal éveillée, mais l'expérience\nse chargeait de me détromper rudement. J'avais été dupe de ce\nque nous appelons en psychologie « un phénomène de fausse\nreconnaissance ».\n    P o u r t a n t j'avais mes jours de fête. C'était lorsque mon père\net ma mère allaient déjeuner chez vos parents. On me laissait\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                         LETTRE A L'ÉLUE                          19\n\nnaturellement à la maison. Cela m'était égal dès l'instant que je\nmangerais à la cuisine. Aujourd'hui, Mad, je pense autrement.\nMe voyez-vous obligé de garder le logis alors que d'autres\niraient se caresser à vos yeux! Mais à cette époque je « trans-\nvaluais l'ordre des valeurs », tout comme Nietzsche. Je songeais\npeu à vous qui n'aviez encore que deux dents et beaucoup à la\ncuisinière qui n'en possédait plus aucune. Celle-ci, obligée de\nm'accueillir, taisait ses jurons. Je m'imaginais la flatter de ma\nprésence et mon individu portait haut sa tête. Je réfléchis que\nl'absence des maîtres et la perspective d'une après-midi de liberté\néclairait son visage d'aménité, beaucoup plus que ma visite\naux fourneaux. Sans doute, ma bonne ne me laissait pas piquer\nma fourchette d'étain dans le haricot de mouton, — il n'est\npoint de joie parfaite sur terre, — au moins pouvais-je singer la\ncanaille, causer de chevaux avec le cocher, contrefaire le visage\nabruti du jardinier, mettre les coudes sur la table comme tout\n le monde. E t tandis que ma mouillette tamponnait un jaune\nd'œuf, je riais tout bas en songeant que si quelqu'un pénétrait\nsubitement dans la pièce il n'apercevrait aussi que mon dos.\n    Mais poussons le verrou de cette porte. Voici l'escalier de\n service aux marches valétudinaires. Combien de fois ne me\n suis-je laissé glisser le long de cette rampe de bois avant de\n rouler sur la pente de la vie ! Les jours de pluie, je prenais là\n mes récréations. E n me haussant sur la pointe des pieds jusqu'à\n la fenêtre du premier palier, j'apercevais le clocher de l'église,\n et derrière les abat-vent disjoints, la cloche de bronze avec sa\n langue pendante. L e dimanche matin, un paysan tout cassé, qui\n remplissait à la fois la charge de bedeau, de chantre et d'enfant\n de chœur, pénétrait sous le porche, se pendait à une corde et\n l'airain se mettait à chanter. P a r un court récitatif et d'une voix\n chevrotante la cloche annonçait son désir de marteler des sons.\n  Peu à peu elle s'enhardissait, entonnait son antienne, entraînait\n le clocher dans sa danse, vibrait toute. Je la voyais, de mon\n appui, dodeliner sa tête énorme, battre elle-même sa mesure.\n  E n bas les mains et les sabots du sacristain. Ils accompagnaient\n le r y t h m e de la volée. Les bras tiraient sur la corde qui, de\n rage, les entraînait vers la voûte pour les briser, les jambes\n gigotaient dans le vide, crispées de peur.\n     Ce pantin vivant, ce bain d'ondes tièdes, le travail du pilon\n  dans ce mortier agité, le craquement des poutres rondes me\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": " 20                               DURENDAL\n\n\n plongeaient dans l'hébétude. J e restais accoudé, jouissant d'une\n exquise torpeur, jusqu'à ce que les sabots aient définitivement\n reconquis le sol aimé. L e vieux sonneur réapparaissait tout\n entier sous la voûte, abandonnait la chanteuse au milieu de sa\n pathétique mélodie. L a cloche ralentissait le mouvement,\n pleurait son propre glas, filait ses dernières notes, coptait, puis\n retombait épuisée dans son repos. Au loin, un chien hurlait à\n la mort.\n    L e choix de chaque palier correspondait à la qualité de mes\njeux. A mesure que j'avançais dans la vie, je montais quelques\n marches de cet escalier vétusté et mon pas devenait plus pesant.\nJ'ai gravi pour toujours, il y a quelques années, les derniers\n degrés. A présent je prends mes récréations dans un grenier\nchargé de livres. U n jour viendra, Mad, où, franchissant la\nlimite du monde, nous grimperons jusqu'au ciel pour aller jouer\nl'éternité dans le jardin du Seigneur.\n   Ma première culotte s'usa au pied de la rampe. Assis sur les\nplus basses marches, je jouais au cheval. Ce divertissement est,\nje crois bien, de mon invention. Vous pensez, peut-être, que\nj'attelais une chaise renversée ou que je chevauchais un acces-\nsoire de sabbat? Vous oubliez encore une fois le rôle de l'imagi-\nnation dans mon existence et qu'elle commande tous mes actes.\nPour prendre part au plus brillant carrousel, quatre cailloux\nme suffisaient. Je les disposais proprement en carré. Puis\nj'avançais successivement le premier de droite et le dernier de\ngauche, le premier de gauche et le dernier de droite. Car j'avais\nobservé les pas des chevaux et la marche de leurs jambes qui\nmanœuvrent en diagonale. Ainsi j'ordonnais toute une cavalerie\net la faisais évoluer à travers des plaines immenses.\n   L o n g t e m p s , je ne dépassai p a s c e palier. Je n'aurais osé pénétrer\nseul dans les divers galetas qu'abritent les combles. L e lieu me\nsemblait plein d'ombres et mystérieux. Je l'imaginais hanté de\nfantômes, de cliquetis de vertèbres.\n   Il faut vous dire que je n'étais pas très franc avec les ténèbres.\nDéjà certains appartements du rez-de-chaussée, hauts de\nplafond et inhabités, la chambre rose, la chambre verte, la chambre\nbleue, - cette dernière si délicieuse pourtant avec sa vue sur la\nterrasse — m'en imposaient fort. J e les traversais en courant,\nlorsque je rejoignais mon institutrice qui m'attendait dans la\nclasse, et j'avais soin de ne pas me retourner.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                         LETTRE A L'ÉLUE                              21\n\n\n   J e me souviens encore d'un soir d'automne. Je me trouvais\navec ma mère et mon père dans le petit salon au coin du feu.\nSoudain on entend un bruit étrange dans la chambre verte, des\nfrôlements bizarres, comme un froufrou d'ailes précipitées et\ndes chocs mous. Mon père se lève, prend sa canne; ma mère le\nsuit avec une lampe. On pénètre dans la pièce abandonnée. On\nfurette dans les coins, on soulève les meubles, on écarte les\nrideaux, on frappe contre les boiseries... rien, et toujours cet\nhorrible bourdonnement, ce clapotis boiteux. On se regarde\navec anxiété; ma gorge refusait ma salive, mon visage devait\nressembler à un d r a p . Enfin, mon père a l'idée de déplacer le\nparavent qui masque la haute cheminée... C'était un pauvre\npigeon qui, en tombant, s'était froissé une patte et qui ramait\navec désespoir à travers les chenets. Je savais qu'une vieille\ntante était morte dans cette chambre. Malgré que le jardinier\nappelé, ait, sur-le-champ, été reporter l'oiseau domestique\ndans son gîte, après l'avoir reconnu pour un de ceux dont le vol\nblanc neige sur la tourelle, j ' a i toujours cru, entre nous, avoir\ncontemplé l'âme inquiète de cette pieuse d a m e .\n\n                                          T A N C R È D E DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "    Du rôle de l'Art en Apologétique\n                                     (Suite)\n\n\n\n                                        VI\n\n   De la Transcendance du Christianisme catholique\n              en tant que valeur d'art\n                   QUE tout sentiment religieux soit une valeur d'art, valeur qui\n                     enveloppe et dépasse celle des objets de la vie, c'est ce qu'a\n                      voulu établir la considération précédente. Nous avons à\n                     voir maintenant en quoi consiste la supériorité que nous\n                      attribuons de ce chef au christianisme, dans le christianisme\n                      au catholicisme. Cette supériorité est-elle si marquée qu'on\n                      puisse à son sujet parler de transcendance ?\n                         Ici encore, nous n'avons qu'à rappeler ce que nous avons\n                      dit en la première partie de notre étude. Ce que l'art\ndonne à la religion quand il se fait son promoteur, la religion le lui rend,\nen vertu de cette loi de réciprocité que nous avons tout à l'heure dégagée.\n   Promouvoir le sentiment religieux; glorifier et commenter les faits religieux;\nexprimer et prêcher à sa manière les dogmes religieux : tel est le triple rôle que\nnous avons, en ce domaine, reconnu à l'art. Cette division demeure parfaite.\nRetournant nos propositions, nous dirons : Dans le christianisme, et tout\nparticulièrement dans le catholicisme, le sentiment religieux tel qu'il y éclate,\nles faits religieux tels qu'ils s'y montrent, le dogme religieux tel qu'on l'y prêche\nfournissent à l'art sa matière la plus admirable et les plus hautes de ses inspi-\nrations.\n    D'abord le sentiment religieux.\n    Il est très manifeste que le sentiment religieux doit varier, dans les diverses\nreligions, suivant l'idée particulière que chacune d'elles se fait de Dieu. Car\nsi toutes ont en commun ce dernier fond que Tertullien attribue à « l'âme\n naturellement chrétienne », elles l'entendent de laçons assez diverses pour\n créer des antagonismes. Le Grec classique voit Dieu en beauté; l'Islam le\n vénère en puissance; le bouddhisme y adore l'essence subtile et universelle,\n l'Absolu inconnaissable et incommunicable. Le christianisme, corrigeant ces\n points de vue en ce qu'ils ont d'excessif, les poussant à fond en ce qu'ils gar-\n dent de justesse, y ajoute la valeur d'art de beaucoup la plus haute en écrivant :\n « Dieu est amour. »\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "LES DISCIPLES D'EMMAUS\n (Tableau d'ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": ""}, {"page_pdf": 38, "texte": "                     DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                        23\n\n\n    On sait assez qu'une telle définition de Dieu n'avait jamais été donnée dans\n le monde. Or, elle transforme tout; car Dieu étant la source commune, si c'est\n l'amour qui est la loi de son être, la loi par conséquent de ses manifestations,\nc'est donc l'amour aussi qui est la loi du monde, loi universelle dont toutes\n les autres ne sont que les ouvrières et les servantes.\n    De quel nouveau regard sur toutes choses un tel point de vue ne sera-t-il\npas le centre! La nature en deviendra maternelle jusque dans ses violences\napparentes, dans ses plus affolantes inconsciences, dans ses fatalités pré-\n tendues, transformées par l'amour tout-puissant du ciel en mystérieux efforts\nde tendresse. La société des hommes en sera transfigurée, parce que l'amour,\ns'il est la loi de toutes choses en Dieu, ne peut manquer d'être aussi notre\n loi. Au lieu de la lutte pour la vie, nous devrons accepter pour idéal une\nsociété de frères. Un Dieu d'amour pourrait-il présider de là-haut aux querelles\nde ses créatures? De là l'immense éclosion d'amour qui signala l'avènement\n du christianisme. Voyez donc comme ils s'aiment! s'écriaient les païens.\n Dans son réquisitoire contre le paganisme, saint Paul l'appelle « sans cœur »\n et « sans miséricorde » ; il insiste avec tous les apôtres sur cette caractéris-\n tique de l'amour qu'il n'était plus possible de négliger, après que le Maître\n adoré avait dit dans son suprême testament, sous l'ombre même de la croix :\n « A ce signe on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les\n uns les autres. »\n    Or, peut-on méconnaître la valeur esthétique d'une telle façon d'envisager\net la vie et le monde? Tous les théoriciens modernes de l'art définissent\n l'émotion esthétique par la sympathie, par le sentiment de notre union avec\n tous les êtres, en définitive par l'amour.\n    « L'art est une tendresse », écrit Guyot. L'artiste est celui qui se sent\n poussé à vivre idéalement la vie de la nature ou la vie de l'homme. Ce qui le\nprovoque, c'est une sympathie éprouvée, une fraternité ressentie, en un mot,\nl'amour. L'œuvre d'art est le lien entre la nature profonde de ce qu'elle\nexprime et l'âme qui l'a conçue ou les âmes qui l'admirent, comme l'enfant\nest le lien vivant et l'amour substantiel de deux êtres. Toute grande œuvre\nest un acte de société idéale entre les êtres qui en sont la matière et celui\nqui a su palpiter à l'unisson de leur vie. « L'intérêt que nous prenons à une\nœuvre d'art est la conséquence d'une association qui s'établit entre nous,\nl'artiste et les personnages de l'œuvre. C'est une société nouvelle dont on\népouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier. » (1).\n    Rien donc ne peut pousser au développement de l'art ni enrichir l'inspi-\nration comme une doctrine, une vie dont l'universelle sympathie forme\nl'essence. Il est possible que l'influence venue de là incline à négliger\nquelques parties secondaires, ainsi que nous aurons à le concéder; mais l'art\nprofond s'v exalte, autant que la sympathie universelle s'y révèle, autant qu'y\ncroit l'attraction de tout vers tout.\n    Ne sait-on pas que même la peinture de l'horreur, de la haine, des batailles\nne prend de valeur esthétique qu'en raison de ce qu'elle nous fait revivre par\n\n  (I) Guyau; : L'Art au point de vue sociologique, p . 1 9 .\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "24                                 DURENDAL\n\n\n\ncontraste — ou bien par un détour, ou bien dans une de ses manifestations\nparticulières — la loi universelle d'harmonie et de concours qui est à la base du\nmonde? Or, quand ce concours enveloppe Dieu; quand la doctrine qui le\nproclame, sans rien enlever au divin de sa grandeur, nous le rend fraternel,\nnous appelle à jouir de lui, à nous hausser vers lui en une société qui est une\namitié véritable, à nous préoccuper de son règne comme des cohéritiers et\ncomme des fils, quelle sève inspiratrice n'en peut-il pas ressortir pour une\ndiscipline intellectuelle dont le fond est ce que nous venons de dire !\n   Chez les Grecs, sauf la restriction faite en faveur de « l'âme naturellement\nchrétienne », il semble que ce soit l'art qui communique la beauté aux dieux.\nDans le christianisme, c'est Dieu qui donne à l'art de sa transcendance; qui\nlui fait dépasser la vie à niveau et le divinise. Dieu, ici, n'est pas humanisé,\ncomme dans le paganisme. Tout au moins, les formes humaines qu'on lui\napplique ne sont admises que comme symboles ou appui de la pensée. A\nl'inverse, l'homme est divinisé, et avec l'homme la nature, et avec la nature\net l'homme, leur miroir. L'art trouve ainsi son Thabor; il s'exalte et se trans-\nfigure; il devient tout éblouissant sous le vêtement de candeur qu'on lui\nimpose en le détachant du mal et des boues terrestres. Il pourra désormais\nchanter Dieu.\n   Et je dis que la nature aussi doit présenter à l'artiste un sens renouvelé, en\nce que la signification d'amour qu'on lui prête, et la pensée de sa collabora-\ntion à une œuvre d'amour en fait tout autre chose que le bosquet sacré des\nAnciens, où les dieux habitaient, mais qui n'était pas lui-même chose divine.\n   Et l'homme enfin doit apparaître renouvelé en tant qu'objet de l'art, pour\nune raison toute pareille. L'individu homme prenant dans le christianisme sa\nvaleur pleine, de par la destinée transcendante qu'on lui fait, on ne pourra\nplus le subordonner; il viendra au premier plan, toujours, en art comme en\nmorale ou en politique. De même que par le christianisme, la politique a\nretourné ses pôles, l'individu n'étant plus pour l'Etat, mais l'Etat pour\nl'individu immortel, ainsi, l'art d'abord et presque exclusivement sociologique,\ndans le paganisme, comme l'a si bien remarqué Taine, devient individualiste\nd'abord, et sociologique seulement par expansion de l'homme. On pourrait\navancer que dans les vues païennes, l'individu n'avait pour ainsi dire qu'un\ncorps; la cité seule avait une âme. En rendant à chaque individu la sienne, le\nchristianisme crée une somme de valeurs éthiques et esthétiques innombrable.\n    L'expression : telle est ici la grande conquête. Elle suffirait à justifier, par\nopposition à la pure beauté classique, Vinstaurarc omnia in Christo dans son\napplication aux domaines de l'art. Il faut y ajouter d'ailleurs tout ce que les\nsentiments chrétiens ont prêté de pur, de généreux, de sublime à l'expression\nde la vie. Ceux qui ne sentiraient pas qu'il y a là tout un monde entendraient\ninutilement la parole prophétique : « Vous enverrez votre esprit... et vous\n renouvellerez la face de la terre. »\n\n  I1 est presque futile d'observer que cette rénovation, dont est né l'art\nmoderne, prorite aujourd'hui à l'incroyant tout autant qu'au fidèle. C'est là\nun patrimoine collectif; chacun y peut puiser, chacun v puise malgré soi.\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                 DU ROLE DE L ' A R T EN APOLOGÉTIQUE                            25\n\n\ncomme les plantes d'une prairie arrosée par une source boivent toutes l'onde\nfécondante et rafraîchissante. On ne renie pas complètement son milieu; on\nne rejette pas ce qu'on tient de ses père et mère. Sous peine de suicide, l'art\nmoderne est tenu d'être chrétien en son fond, ne le fût-il pas en intention et\ndans ses formes. Le Christ est à jamais avec lui, même s'il n'est pas avec le\nChrist.\n                                       *\n                                     * *\n    Les faits religieux envisagés donneraient une conclusion toute pareille.\nNous l'avons vu, l'art trouve là un travail immense, donc aussi une ressource.\nUne industrie qui trouve des débouchés est une industrie prospère ; un ouvrier\nà qui l'on donne une belle matière et un beau modèle est un homme heureux.\n    Je me plais à dire que la beauté et la richesse des ressources d'art fournies\nà ce point de vue par le christianisme n'ont jamais été contestées : d'où l'inuti-\nlité d'instituer une longue recherche. Du moins voudrais-je faire toucher du\ndoigt cette valeur en la montrant dans un exemple. Celui-ci, à vrai dire, com-\nprend tout, et l'exposer c'est traiter le sujet en son entier, puisque tous faits\nchrétiens passés, présents et à venir se résument en un seul qui en est le point\nd'attache, le centre ou l'aboutissement, je veux dire le fait du Christ.\n    Le Christ en sa personne, sa vie, son œuvre, est bien, sans exception aucune,\nla plus haute matière d'art qui se puisse rêver ou contempler dans le monde.\n Il nous donne à la fois, dans un fait unique, le visible et l'invisible, le divin et\n l'humain, le temporel et l'éternel, bref, tout, et le Tout. Cette immanence de\n Dieu à la nature et à l'homme, dont nous avons dit qu'elle est la grande source\nd'art, prend ici une forme visible. Le Christ, c'est le Beau lui-même incarné ;\nincarné, dis-je, c'est-à-dire dégradé au sens que donnent à ce mot les savants,\nmais de telle sorte que par cette humanisation du divin, on puisse rétrograder\n vers la lumière d'où elle émane. Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût\n lait Dieu. La création résumée dans l'homme et l'homme divinisé dans le\n Christ condensent ainsi tous les éléments du beau, unissant à la forme, qui en\n est la matière, l'idéal, qui en est le rayon intérieur.\n     Mais puisque Dieu s'est incarné sans cesser d'être soi, l'artiste, en abordant\n le Christ, ne peut-il pas essayer de le retrouver, c'est-à-dire de sublimer assez\n la chair, en ce divin modèle, pour atteindre au reflet divin?\n     Le Dieu avec nous, quel sublime thème d'art ! Quel sujet ! Quelle immen-\n sité! Quel rêve! Un Dieu et un homme, c'est-à-dire un être où le divin s'ex-\n prime jusqu'à l'identité foncière; qui réalise en un cas singulier le rêve pan-\n théistique ; qui conserve néanmoins au réel humain sa solidité, appui de la\n forme.\n     « Philippe, qui me voit voit mon Tére », disait le Sauveur à la veille de\n sa mort : l'art aurait pour programme de réaliser pour nous cette parole.\n Toute la stupeur qui en sort doit amener l'inspiration à sa suite. Essayer de\n faire voir la puissance qui meut le monde à travers l'infirmité d'une chair, le\n regard qui sonde tout au fond d'une prunelle d'homme, c'est l'impossible;\n mais l'impossible est l'attracteur du rêve, et n'est-ce pas, après tout, l'impossi-\n  bilité de peindre un Christ qui fait que l'on a tant peint de Christs?\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "26                                DURENDAL\n\n\n   Ainsi que la nature en son effort sans cesse renouvelé amoncelle les formes,\ncomme dans un désespoir éternel de rendre la pensée créatrice, ainsi l'art\ns'attachant au Christ-Dieu.\n   Mais que dis-je ? L'humanité de Jésus elle-même est une difficulté esthétique\nredoutable. Car cette humanité n'est pas telle que la nôtre; elle est, si j'ose le\ndire, contradictoire : à la fois individuelle et universelle, temporelle et sans\ndate, locale et sans type ethnique exclusif, de telle sorte que l'idéal, quand on\nle figure, serait sans doute de rencontrer une sorte de type humain qui repré-\nsenterait l'Homme, le Fils de l'Homme, et qui pourtant, pour conserver du\ncaractère, devrait demeurer individuel.\n   A celui qui sait, un tel problème pourra paraître à bon droit formidable.\nJoint à celui de représenter un homme-Dieu, il avait de quoi faire trembler le\npinceau de Léonard, sur la muraille de Santa Maria delle Grazie.\n\n                                      *   *\n\n    Ajoutez à cette richesse celle qui s'exprime dans la vie du Sauveur, épanouis-\nsement de sa personne.\n    L'enfance du Christ! Que! charme a répandu sur l'art comme sur la vie\ncette conception du Dieu-enfant, sa floraison de miracles, ses gloires, et déjà\nses douleurs ! Le Bambino est une bonne part de l'art italien ; si vous l'enleviez\nà Corrège, à Raphaël, à Titien, voire à Michel-Ange, leur muse en serait\ninconsolable. Ils en ont abusé quelquefois, ne voyant plus dans ce sujet sur-\nhumain qu'un prétexte; mais leur oubli de l'Adorable divin laisse subsister\n l'adorable humain au compte de la donnée chrétienne.\n    Un esthète a remarqué qu'au XVe siècle les portraits d'enfants contemporains\nsont tous conçus selon un type artificiel de noblesse, de tenue rigide conve-\nnable à leur naissance : car seuls les enfants des grands pouvaient prétendre\nalors à cet honneur. Au contraire, les figures d'Enfant-Dieu recueillent les\ntraits d'humanité qu'on refuse à d'autres ; on leur réserve le charme, l'abandon.\n Pourquoi? Parce que débarrassé des conventions et des fausses grandeurs,\nl'artiste, à défaut d'une beauté proprement divine, rencontre tout au moins la\nnature, éternelle source de l'art vrai\n    La vie cachée de Jésus et son mystère; Jésus perdu et retrouvé; Jésus au\ntemple au milieu des docteurs; Jésus ouvrier; Jésus préparant l'avenir au\ndésert dans la méditation et la souffrance — puis l'épisode de la Tentation; le\nBaptême — puis la figure de Jean qui s'interpose. Puis les premiers ennemis qui\nsurgissent; puis la mission apostolique développée, les traversées du lac, les\ncourses du Semeur de parole, la haute couleur pittoresque de ces trois ans de\nGalilée et de Judée, mais par-dessus tout leur couleur morale et leur valeur\nhumaine éternelle, leur relation avec tous les siècles, avec toutes les âmes, avec\ntoute la vie, et leur beauté d'intelligence, de puissance,. de tendresse, de\npardon, de condescendance sublime, de douleur : on sait à quel degré\nles artistes ont vécu, on sait moins à quel degré ils pourraient vivre encore de\ntoutes ces choses.\n    Et la Passion arrive qui couronne tout, portant au maximum l'impres-\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                DU   ROLE DE L'ART        EN A P O L O G É T I Q U E           27\n\n\n\nsion esthétique de cette vie ineffablement riche, fournissant, en dehors des épi-\nsodes nombreux qui s'y rencontrent, deux types que jamais l'art n'épuisera :\nl'Ecce homo et le Crucifié.\n   Vraiment, je ne sais quelle source inspiratrice pourrait songer à lutter,\npourrait se comparer même de loin à cette source. Même les plus forcenés\nanticléricaux sentent l'impression profonde qu'ils peuvent produire en voisi-\nnant avec ces thèmes chrétiens, et ils ne s'en font pas faute.\n   D'ailleurs, le Christ ne tient pas tout entier en lui-même. Il a son double\nhumain qui est la Vierge. Il a ses saints, où sa divinité se reflète; où les\nhumilités sublimes, l'ardeur et le calme mêlés, la plénitude de l'âme qui se\nsentirait avare si Dieu ne lui suffisait pas, la retenue dans la joie autant que\nla sérénité dans la peine, l'harmonie intérieure parfaite dans le don de soi à\nplus haut que soi, forment un thème à développements psychologiques dont le\ncadre historique est immense. La vie de la Vierge et des saints a fourni aux\narts plus que les arts n'ont fourni eux mêmes à la glorification de ces héros du\nsurnaturel. La réciprocité est certaine, mais inégale.\n   Enfin, la vie de l'Eglise, ce Christ social, donne aussi à l'art plus qu'elle\nn'en reçoit, dans l'échange de services où leurs natures respectives les engagent.\nCe que Dante y a trouvé est sous la main de tous, enrichi encore de beaucoup,\nà enrichir toujours, tant que durera, en même temps que l'art, cette large\n coulée de divinité sur la terre.\n   Mais je ne veux pas insister sur des évidences. J'en viens au troisième cas à\nenvisager, et après les sentiments, les faits, je veux dire un mot des dogmes.\n\n                                      *   *\n\n    Un centre de convergence nous dispense ici encore de longues recherches.\nLe « dogme générateur de la piété catholique » est aussi le générateur d'art par\nexcellence. Je n'exclus pas les autres; ils donnent et ils reçoivent à l'envi,\ntoujours dans des proportions où Tart triomphe. Ce que j'ai dit qu'ils peuvent\nrecevoir indique assez par quelles voies ils pourront exercer leur retour\nd'influence. Mais le cas de l'Eucharistie veut être envisagé à part : première-\nment parce qu'il est spécialité catholique; ensuite, parce qu'il est de beaucoup\nle plus actif des éléments d'art, dans l'ordre religieux.\n    Qu'il soit cela, un seul mot suffirait à le prouver. L'Eucharistie crée le\ntemple. Non pas le temple maison de l'homme en tant qu'il est en rapport avec\nDieu, mais le temple maison de Dieu conçu comme habitant avec l'homme.\nOr, un instant de réflexion peut faire voir combien, par ce seul fait, l'art peut\ntrouver de ressources.\n    Le temple est destiné chez nous à abriter Dieu, en son humanité revêtue de\nmystère. L'abri que nous lui donnons, nous le voulons glorieux, afin que le\ntoit révèle son hôte. La nature donne l'exemple à l'homme. La Création,\nexpression de Dieu et son siège de gloire, est comme un temple vaste : le temple\neucharistique doit être une Création en petit, demeure commune, comme\n l'autre, de l'homme et de son Auteur. Quand je dis en petit, je l'entends des\n masses mises en œuvre. Pour l'esprit, les proportions se retournent : un temple\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nest plus qu'un monde. Dans celui-ci Dieu habite, mais il habite aussi dans\nl'autre, et davantage. Par ailleurs, l'univers n'a d'autre âme que la pensée de\nl'homme, et la projection de cette âme n'en modifie que la surface : nous con-\ntemplons en lui plus que nous n'agissons. Le temple, au contraire, est notre\nœuvre; nous y épuisons notre génie, et il devient ainsi plus expressif de nous,\ncomme de Dieu.\n   Or, c'est l'art qui est chargé de réaliser cette création nouvelle. Cette nature\nde pierre et d'or, de bois et de marbre, de verre, de plomb, de fer, de céramique,\nc'est lui qui doit y infuser l'âme humaine, la faire vibrer comme une lyre aux\ngrands souffles d'inspiration, la dresser haute et large, profonde de symbolisme,\nvivante de toute la vie du culte auquel l'art aussi présidera. Le temple en acte\npar le culte, le temple dans l'intégrité de sa fonction autant que de sa constitu-\ntion, c'est le résumé de l'art chrétien, puisque c'est la Création tout entière en\ntant qu'issue de Dieu, et aspirant à Dieu, et s'avançant vers Dieu. C'est donc,\npour l'art tout court, un domaine sans limites, une source d'inspiration que\nnulle ne peut prétendre égaler.\n   Comme dans une terre riche toutes les plantes poussent des jets vigoureux,\nainsi au service du temple et de son acte de vie, tous les arts épanouiront leur\nrichesse. Ils garderont chacun sa marque, son génie, et ils convergeront pour-\ntant vers un centre, obéissant à une pensée, la plus haute, réalisant ainsi\nl'unité de l'art, qui pour tous les esthètes est un dogme.\n   Le temple appelle à lui avant de naître, puis dans toute sa durée, la\nquintessence de l'art multiforme. L'architecte fait l'édifice ; la sculpture donne\nla vie à sa membrure rigide; la peinture en fait la splendeur, soit qu'elle éclate\ndans les verrières, soit qu'elle décore, soutienne, divise les plans de l'archi-\ntecture ; soit qu'elle relève de ses tons une lumière trop uniforme ou trop grise ;\nsoit enfin qu'elle suspende aux murs ou qu'elle étende comme des voiles\ncouvrant la nudité des surfaces la panoplie des toiles isolées ou l'ample\nvêtement des fresques.\n   Et après que cette existence glorifiée, cette parure permanente lui auront\nété fournies par les arts du dessin, le temple appellera la musique, afin de lui\nemprunter ses voix; il appellera la poésie avec ses rythmes et ses images; il\nappellera la chorégraphie afin de la sanctifier, elle qui en a tant besoin, et de\nse procurer à lui-même dans les évolutions du culte, dans les gestes sacrés, dans\nles attitudes hiératiques et les démarches lentes le mouvement que ses colonnes\nlui refusent et que son front géométrique ne connaît point.\n   Enfin, il appellera l'éloquence, art qui les contient tous, possédant son\narchitecture, ses formes sculpturales, ses ciselures ouvragées, sa poésie et sa\nmusique, sa chorégraphie par le geste, sa peinture par les images qu'il évoque\net les tableaux qu'il déroule sous les yeux.\n   Un comité d'artistes capable de construire un temple chrétien, de l'orner, de\nle faire vivre, de lui faire remplir sa destination représenterait à lui seul l'art\nhumain. S'il travaillait avec convenance à cette tâche, il se mettrait sur la\nroute des œuvres souveraines. S'il pouvait réussir entièrement, il aurait réalisé\nle beau absolu et complet : le beau absolu par la hauteur de l'idéal exprimé;\nle beau complet par l'immensité des ressources que le temple chrétien dans sa\ntotalité et son erflorescence suppose.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                 DU   ROLE    DE L'ART      EN A P O L O G É T I Q U E             29\n\n\n\n   Concluons de là que le temple catholique étant le seul vrai temple, le seul\ntemple au complet, n'excluant rien de ce qu'a fait Dieu à l'égard de l'homme,\nrien de ce qu'est l'homme à l'égard de Dieu, rien de ce que la Création, leur\ncommun domaine, offre de symbolisme et de valeur, la doctrine qui conçoit\nce temple, l'élève et le fait vivre, possède de ce fait une valeur d'art à laquelle ne\ns'élève aucune autre.\n   Qu'est-ce que le temple protestant? Un lieu de prière, un abri pour le\nrecueillement de l'homme. Je ne vais pas dire que cela ne soit rien ! Mais\nmalgré tout ce n'est là qu'une maison de l'homme. Le temple catholique est la\nmaison de Dieu. On avouera que le motif d'art est d'autre envergure.\n   Nous construisons des hôtels de ville, des palais pour nos collections, des\nhabitations particulières splendides : nous pouvons, à plus forte raison, faire\ngrand et beau quand il s'agit de la prière et du culte : la plus haute vie. Mais\ncombien plus, si nous pensons que cette vie, Dieu la partage, ayant voulu\n« habiter parmi nous » !\n   Dans le premier cas, la prosternation harmonieuse de l'homme sera-t-elle\naussi profonde; le besoin d'y entraîner toute la Création, d'y épuiser toute la\nvie sera-t-il aussi impérieux? L'appel de Dieu se fait sentir ici et là à l'âme\ncroyante; mais le Protestant ne peut pas dire à la beauté comme Marthe le\ndisait à Madeleine, au tombeau de Lazare : « Le Maître est là et il t'appelle. »\n   Il ne suffit donc pas, lorsqu'on veut comparer le protestantisme au catho-\nlicisme, au point de vue de l'art, de rappeler Milton ou Rembrandt. Il ne vient\ncertes à l'esprit de personne de rabaisser des génies universels comme ceux-ci.\nPartout où le génie est présent, nous lui rendons hommage. Et d'ailleurs nous\nsavons que la sève chrétienne coule encore abondante chez eux que nous\nappelons nos « frères séparés ». La Bible et ses richesses leur demeurent; les\ndogmes n'y ont pas tous péri; la morale v est, pour la plus grande part,\nidentique. Mais si nous comparons les doctrines, oubliant les hommes, et si\nnous comparons les sources d'inspiration qu'elles fournissent, nous devons\nreconnaître que la partie, entre elles, n'est pas égale. Tout ce que garde\nle protestantisme, le catholicisme l'exalte. Inversement, dans le premier, le\nchristianisme se trouve diminué en deux choses. D'abord dans sa valeur\nsociale. Les Protestants, disait Comte, ne savent pas ce que c'est qu'une\nreligion; ils ne relient pas les hommes; ils les jettent, un à un, à l'objet\nen face duquel précisément les différences individuelles s'effacent, qui\ndevrait donc plus que tous nous unir, et qui invite par sa grandeur à l'emploi\nde toutes nos ressources, entre lesquelles les plus riches sont les ressources\nsociales. Or, cela porte esthétiquement de grandes conséquences.\n   Toutes les pompes de l'art catholiques énumérées ou suggérées plus haut s'y\nréduisent à un minimum. Plus de grande vie collective; moins de sympathie\nvisible; moins d'extérieur religieux, et donc aussi moins d'art, celui-ci ayant\nles attaches que l'on sait avec la vie sociale.\n   En second lieu, le protestantisme en vidant le temple et le monde de toute\nprésence réelle, en proscrivant le culte des saints, en affaiblissant, sous pré-\ntexte de vie intérieure, le lien visible établi par l'authentique religion entre le\nciel et la terre, tarit d'autant les réserves où l'art puise. Toutes les diminutions\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "30                                 DURENDAL\n\n\nreligieuses qu'il perpètre se traduisent en diminutions d'art. Ce qu'il en reste\npourra soutenir l'effort du génie ; mais au cours du développement historique\ndes Eglises, la différence se fera voir, et il n'est personne, je pense, qui puisse\nnier, sur ce terrain, la transcendance du catholicisme.\n    Les Protestants ont renversé des cathédrales, incendié des abbayes, brisé des\nstatues ou fondu des châsses précieuses. Ce n'est pas cela que je leur reproche :\nj'aurais peur d'un retour de justice. Mais je me souviens de ce qu'a dit quel-\nqu'un des Dominicains : Ils ont écrit plus de livres qu'ils n'en ont brûlés, et je\ndemande si les Protestants pourraient utiliser cette réplique. Je ne crois pas\nêtre injuste envers eux en disant que ce qu'ils eurent d'art est attribuable non\nà leur religion en tant que distincte de la nôtre, mais à ce qu'ils ont conservé\nde nous, en y ajoutant le génie personnel, qui n'est la propriété exclusive de\npersonne.\n    D'une façon générale, on peut dire que les hérésies comme les schismes ont\nrégulièrement appauvri les ressources d'art que le catholicisme conserve. Ici,\nmoins de vie intérieure, d'où moins de poésie et de musique. Là, moins de vie\ncultuelle, d'où moins d'architecture, de sculpture, et en général d'art plas-\ntique. Ailleurs, moins de socialisation du sentiment religieux, donc moins de\ntout.\n    C'est ainsi que l'art byzantin fléchit, après la séparation, par fléchissement\nde la liturgie. Les hérétiques iconoclastes tuent la sculpture et la peinture.\n Les Slaves schismatiques héritent de l'art byzantin et ne le renouvellent pas.\n Et il en est ainsi partout.\n    A fortiori, la transcendance du catholicisme éclate-t-elle à l'égard des reli-\n gions non chrétiennes. Nous n'allons pas les parcourir toutes. Les deux plus\n hautes suffisent : les écarter, ce serait avoir vaincu les autres.\n    Or, prenez l'islamisme, vous constaterez que lui aussi, et bien plus encore\n que le protestantisme, diminue l'art en diminuant la vie religieuse. Il se ren-\n ferme dans un individualisme rêveur qui rétrécit l'impression esthétique. Chez\n lui, nulle conception du monde un peu large; nulle pensée sociale vraiment\n riche ; la vie est dédaignée en une foule de ses manifestations. La soumission du\n fataliste est une beauté d'un certain genre, que l'art pourra exploiter; mais cette\n valeur est restreinte; l'intensité de la vie y périt; un voile de mort s'étend sur\n toute contrée où est venu planer l'âme fatale. Dans la contemplation d'Allah\n le derviche s'enfonce, sans qu'au retour la vie réelle profite de cet effort d'ab-\n straction maladive. Cette religion prétend aller trouver Dieu chez lui, d'un\n élan nécessairement court : elle ne le rencontre pas chez elle. Comme le\n fumeur de narghileh, elle suit son rêve, avec les méandres de la fumée vers les\n nuages. Et quelles œuvres plastiques pourront sortir de là? On ne sculpte pas\n la figure des nuages ; on ne peint pas le rêve. Seule la poésie, avec le charme\n exquis, mais court, de constructions décoratives compliquées, pourront sortir\n d'une pareille conception de l'existence.\n    Prenez-en la notion dans la mosquée d'Omar, ou au Caire, ou à l'Alhambra.\n Un conte des Mille et une Nuits s'y chuchotte ; l'art y circule avec des grâces\n alanguies, d'adorables caprices et des fantaisies où l'élégance le dispute au sens\n exquis de la couleur et de l'effet en leurs subtilités les plus riches. Mais l'im-\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                   DU   ROLE   DE   L'ART   EN A P O L O G É T I Q U E                 31\n\n\n\npression d'ensemble est celle du rêve d'opium coloré de visions scintillantes et\nindistinctes. Un air de féerie, de prestige, au sein d'une inquiétude dorée au\nrepos lâche, vous enveloppe. Nulle émotion religieuse. Vous n'êtes poussé à\nrien qu'à l'assoupissement des coussins épais ou de l'air tiède, loin du soleil\ntorride et des soins de l'inutile vie.\n   Dans le panthéisme bouddhique, sauf la poésie toujours, mais cette fois\npresque seule, l'anéantissement de l'art est complet. Pourquoi? Parce que le\nbouddhisme absorbe le tout dans le rien, l'être dont nous vivons dans le néant\nmystique dont nul, ici bas. ne peut vivre; parce que la création se trouve ainsi\nannihilée, le bouddhiste refusant d'en goûter et presque d'en percevoir la\nrichesse, n'y attachant pas plus d'importance qu'à un vain songe, n'y voulant\nvoir qu'un « château d'illusion », tels ceux qui se fondent sur l'horizon avec\nl'or des couchants pour toiture, et pour murailles la mosaïque changeante\ndes nuées cimentées de rose.\n   Sculpte-t-on les fantômes du soir dans le marbre et l'airain ? Ainsi l'Inde\npanthéiste se refuse à la plastique et n'admet que le symbole. Or, de cet état\nd'âme à celui du chrétien complet, à celui d'un François d'Assise, on saura\nmesurer la distance. Le Nirvana posé en face de la vie intégrale unie à\nDieu ne conquerra point la palme. La vie partielle des religions déviées et\ntronquées ne la conquerra pas davantage.\n   Que l'art couronne donc ce qui doit être couronné.\n\n  (A continuer.)                                     A.-D. SERTILLANGES,\n                                             Professeur à l'Institut catholique d e Paris.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                   Vie de Dans Helinand\n                           par Guillaume                Colletet\n\n                   QUOIQUE j ' a y e résolu de ne parler dans cet ouvrage que des\n                      poètes François qui ont succédé à ceux dont le docte\n                      président F a u c h e t nous a donné le sommaire des vies et\n                      qui ont vescu durant l'an 1300, si est-ce qu'en parlant de\n                      celluy cy qui vivoit en F r a n c e dès l'an 1200, je ne croy pas\n                      m'estre fort esloigné de m o n dessein puisque m'eslant\n                      aussy proposé de parler de tous ceux dont nous a u r o n s\n                      les œuvres imprimées, je ne dois point oublier H e l i n a n d\n                      dont les poésies sont si connues dans les bibliothèques. Ce\nque je fais d'autant plus justement encore que le même Fauchet n'en a pas\ndit u n seul mot d a n s son curieux traitté des poësies (2). J ' a p p r e n d s de l'his-\ntoire de Beauvais composée par Antoine Loysel (3), aussi bien que d'une de\nses lettres particulières écrites au président F a u c h e t (4) comme aussy des\nRecherches de la France, d'Estienne P a s q u i e r (5) que ce vieux poëte dont il est\nquestion naquit, non point en la ville de Beauvais, comme l'a dit La Croix\ndu Maine (6), mais à P r u n e r o y , ou P r o n le Roy en Beauvaisis (7). Des sa plus\n\n     (1) Vies des Poètes françois (Copie Aimé-Martin). Bibliothèque Nationale, Mss. Nouv.\n acq. fr. 3073, fi. 235-238, I° v°.\n     (2) Voy.Les Œuvres de feu M Claude Fauchet, sic. AParis,chezJeandeHeuqueville,1610,\n in-4° (Recueil de l'Origine de la Langue et poésie françoise, ryme et romans plus les noms et\n sommaires des Œuvres de C XX VII Poètes François, vivans avant l'an MCCC.)\n     (3) Memoires des pays villes, c»mtè et Comtes, eveschè et evesques, pairrie, commune, et\n personnes de renom de Beauvais et Beauvaisis par M. Antoine Loisel, advocat en Parlement.\n A Paris, chez Samuel Thiboust, 1617, in-8°, pp. 196-203.\n     (4) Voy. les Vers de la Mort par Dans Helynmd, etc., s. 1. n. d (1594), fol. 1 : A\n Monsieur Fauchet, conseil er du Roy et premier President en sa Cour des Monnoyes. Le texte\n de cette lettre, servant d'introduction aux Vers de la Mort, se retrouve à peu près inté-\ngralement dans l'édition de l'histoire de Beauvais, citée dans la note précédente. L'auteur\nne fît qu'ajouter dans ce dernier ouvrage des éclaircissements relatifs à un manuscrit de\n l'abbaye de Saint-Victor.\n    (5) Cf. Les Œuvres d'Estienne Pasquier, contenant les Recherches de la France.\nAmsterdam, aux depens de la Compagnie, 1723, I, L. VI, col. 688.\n    (6) Bibliothèque françoise, éd. Rigoley de Juvigny, I, p. 361.\n    (7) Voy. A. Baillet : Jugemens des savans, revus, corigez et augm. par M. de la\nMonnaye, Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1725, IV. prem. part. p. 29;\n A. Loisel : Ed. des Vers de la Mort; E. Brial : Helinand, mine de Froidmont, Histoire\nlitt. de la France (1835), t. XVIII pp. 87-108. « D'où Helinant était-il originaire? écrit\nM. Em Walberg dans l'introduction aux Vers de la Mort (Ed. de 1905, p. XVII). On ne\nle sait pas au juste... Son poëme seul nous fournit quelques indications, mais elles sont\nfort vagues. Le premier éditeur, Loisel, émet l'opinion que le moine de Froidmont serait\nné à Proneroi, aujourd'hui Pronleroy, en Beauvaisis (Dép. de l'Oise, arr. de Clermont j\ncant. de Saint-Just). Il est vrai que Proneroi est l'endroit que le poëte nomme en\npremier lieu (str. VI), mais il mentionne Péronne (chef-lieu du dép. de la Somme) au\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                            VIE   DE    DANS    HELINAND                                33\n\n\n\ntendre jeunesse il s'appliqua soigneusement à l'estude des sciences divines et\nhumaines, et surtout au noble exercice de la poësie latine et françoise,\ncomme on peut le voir par son fameux poème de la Mort duquel je parlerai\ncy après, et par quelques vers latins de sa façon qui se trouvent encore aujour-\nd'huy et dont ce distique rapporté pourra servir de véritable preuve :\n   Pauper egenus inops pallens exanguis, inanis, AEre, cibo, tequie, frigore, peste,\nfame... (1). Aussy sa réputation fut si grande que du temps des Roys de\nFrance Louis V I I , dit le J e u n e , et Philippe Auguste son fils, il n'y eut point\nde chanterre, comme ils disoient alors, ou de poëte plus celebre à la cour que\ncet H e l i n a n d , ce que j'infere tant de ce que plusieurs autheurs celebres ont\ndit de lui (2), que de ce temoignage precis, extrait du Vieux Roman\nd'Alexandre (3), où l'auteur, à l'exemple d ' H o m e r e ou de Virgile, voulant\nressusciter un autre Orphée, ou un autre J o p a s pour divertir agréablement la\ncompagnie à l'issue d'un grand et superbe festin introduit dans ses vers ce\nfameux H e l i n a n d en ces termes que j'insère icy d'autant plus volontiers qu'ils\nmonstrent l'antique et barbare idiome de nostre langue françoise :\n\n                   Quant li rois ot mangié s'apiela Elinant\n                   Pour lui esbanoier li commande que cant.\n                   Cil commence à canter ici comme li gaiant\n                   Vaurent monter au ciel, comme gent mescreant.\n                   Entre les dex en ot une bataille grant;\n                   Se ne fust Jupiter, o se foudre bruiant,\n                   Que tous les detrenca, ja n'eussent garant (4).\n\nmême vers, et Angivilers (Angivillers, Dép. de l'Oise, arr. de Clermont, canton de\nSaint-Just) peu après (str. X, 10). Le même auteur conclut après quelque réserve : « Nous\ninclinerions donc plutôt, sans rien affirmer, à voir dans Angivilers le lieu de naissance\ndu poëte. » On ignore d'ailleurs la date précisede naissance d'Helinand que quelques-uns\nfixent vers 1160, et il est probable qu'on ne serait pas mieux renseigné sur sa famille si\nlui-même, dans sa chronique latine, n'avait pris la peine de rappeler la qualité de ses\nproches. Il raconte qu'il tirait son origine d'une noble maison flamande, et que son père\nHermann et son oncle Ellebaut durent s'expatrier, après l'assassinat du Comte Charles\nle Bon, et venir chercher fortune en France vers l'an 1127. Nous ignorons qu'elle fut la\ndestinée d'Hermann, mais, par contre, nous savons qu'Ellebaut devint par la suite\ncubicularius de Henri de France, frère du roi Louis VII, archevêque de Reims de 1162 à\n1175 C'est probablement à cette circonstance, a-t-on dit (Cf. Em. Walberg, introduct.\ncit.) qu'Helinand dut l'étroite amitié qui l'unit à Philippe de Dreux, évêque de Beauvais,\net à son frère Henri, évêque d'Orléans, neveux de l'archevêque de Reims et cousins du\nroi Philippe-Auguste.\n   (1) Cf. B Tissier : Bibl. Patrum Cisterciensium sive operum abbalum et monachorum.\nApud Ludov. Billaine Parisiensem, 166!), t. VII, p. 320 (Ejusdem Helinandi Epistola ad\n Galterum Clericum).\n   (2) Il ne se donnait de son temps, a-t-il écrit lui-même, dans ce curieux opuscule\npublié, avec ses autres œuvres, par B. Tissier : De reparatione lapsi (p. 316), ni spectacle\nni divertissement dans les places publiques, dans les écoles ou les tournois, auxquels il\n ne fut appelé.\n   (3) Composé au xne siècle, d'après un poëme d'un certain Albéric, par Lambert li Tors,\nde Chateaudun, il fut achevé par Alexandre de Paris ou de Bernay. (Voyez Paul Meyer :\n Etude sur les manuscrits du Roman d'Alexandre, Romania, 1882 (t. XI) pp. 213 à 325.\n    (4) Nous avons corrigé ce texte du Roman d'Alexandre SUT l'édition donnée par Miche-\n lant : In Stuttgart. XIII. p. 413. Li romans d'Alixandre par Lambert li Tors et Alexandre de\n Bernay, nacli kandsckriften der Koeniglithen Büchersammlungzu Paris. Stuttgart,1843,in-80.\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": " 34                                        DURENDAL\n\n\n    L'air de ses écrits et la profonde doctrine qu'ils contiennent me p e r s u a d e n t\np u i s s a m m e n t qu'il auroit été disciple de ce docte et fameux p e r s o n n a g e P i e r r e\nAbelard (1).\n   Apres qu'il se fut r e n d u de toutes ces belles sciences, il voulut a p p r e n d r e la\nvaine et dangereuse science du m o n d e ; à cet effet il se mit à frequenter les\ndifférentes cours des princes et à voyager par toute l'Europe en r e m a r q u a n t\nsoigneusement toutes les plus grandes debauches de son siècle. Il les voulut\nensuite pratiquer toutes; avec cela il entreprit de flatter quelques g r a n d s\nseigneurs et de medire des autres dans des satyres dont le style piquant et\nfleury le fit passer pour le premier des jongleurs ou jongleres et dits chanterres\nde son temps (2), mais enfin rentrant en lui mesme et faisant reflexion sursa vie\npassée, il eut honte de son dereglement, et dans cette pensée il prit une\ngénéreuse resolution de quitter le monde et de prendre l'habit de religieux.\nE t de fait, ayant consideré que l'ordre de Cisteaux etoit alors le plus reformé\nde tous, il en embrassa la règle et y fit profession en l'abbaye de F r o i d m o n t ,\nau diocèse de Beauvois, et dans le voisinage de cette ville (3). Mais c o m m e il\nauroit été au m o n d e une pierre d'achoppement et de scandale à tous, il voulut\nque le changement de sa vie fut un modèle d'édification et c'est ce que l'on\nreconnoit par la lecture d'un beau livre latin qu'il composa sous le nom d ' u n\ncertain Guillaume, son frère et son c o m p a g n o n de religion, qu'il intitula :\nDe reparatinne Lapsi (4), où il parle de soy mesme en ces termes : Dosti (dit-il)\nHeluiandnm si quis non novit hominem, si tamen hominem? Neque enim tam natus erat\nhomo ad laborem, quant avis ad volandum             et le reste qui merite bien d'être lu\n\n\n   (1) Ici Colletet fait une confusion; Helinand n'aurait pu être disciple de ce savant dialec-\nticien pour celte unique raison qu'Abélard mourut le 21 avril 1142, soit près de vingt ans\navant la naissance présumée de notre auteur. Tout au plus, croira-t-on, qu'il eut pour\nmaître, à Beauvais, le grammairien Raoul, élève d'Abélard Vovez : Chronichorxim Heli-\nnandi, s a 1142 ; E. Brial : Helinand moine de Froidmont, Hist. Litt. XVIII; Loisel : Ed.\ndes Vers de la Mort S. 1. n. d (1594) ; Em. Walberg : Introd. aux Vers de la Mort.\n   (2) Cf. Antoine Loisel : A M. Fauchet, etc.\n   (3) Située à l'une des extrémités de la forêt de Clermont (Oise), non loin de la rive\ngauche du Terrain, à deux lieues S. E. de Beauvais, l'abbaye de Froidmond (Frigidus\nMons) avait été f jndèe le 28 janvier 1134. pur Lancelin, Manassès de Bulles et Alix leur\nmère. Elle se nommait anciennement Trie, ou Notre Dame de Trie, parce qu'elle était\nsituée sur le ruisseau de ce nom Au temps d'Hehnand il y avait à Froidmont cinquante\nreligieux de chœur et cent frères convers. Ces derniers taisaient la richesse du couvent ;\net l'on trouve dans d'anciens registres qu'en 1230, ils vendirent jusqu'à sept mille toisons\nde brebis. (Cf. Abbé Expilly : Dict. Giograph. Amsterdam, 17G4, III). Aujourd'hui, il ne\nsubsiste que de médiocres vestiges de celte abbaye, encore florissante à la fin du\nXVIIIe siècle.\n   (4) Voy. Speculum Hisloriale, de Vincent de Beauvais, éd. de 14S3, Lib. XXX,\ncap. 108 (livre XXIX de l'édition de Douai, 1624) etBibliothecoepatrum Cisterciensium. de\nB. Tissier, t. VII, p. 318 : Liber de reparatione lapsi ou Espitola Galterum, scripla nomine\nGuillemi fratris ejusdem Galteri. C'est une longue épitre d'Helinand adressée à Gauthier,\nfrère de ce Guillaume, dont il prit le nom, pour le rappeler au cloître qu'il avait quitté\naprès y avoir fait profession. Quand il écrivit cette épitre, où se trouve tracé fort\néloquemment le tableau de sa propre vie avant son entrée en religion, Helinand avait,\ncroit-on, derrière lui cinq années de penitence, ce qui fixe sa conversion entre les années\n1187 et 1192.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                            VIE DE      DANS                  HELINAND                    35\n\n\n\npuisque c'est le véritable tableau des m œ u r s de celui-cy, dont je parle. Aussi\npour la satisfaction de ceux qui ignorent le latin je traduirai en françois ce\npassage : « Vous connoissez, dit-il, Helinand, mais quel est celui qui ne\nconnoit pas cet h o m m e , si toutefois on doit appeler un homme celui qui\nsembloit être né moins h o m m e pour travailler, qu'oiseau pour voler; il a\ncourru toute la terre et en courrant comme un oiseau de rapine il n'a cessé de\nchercher toujours quelqu'un pour le divertir ou pour lui oster l'honneur soit\npar une lasche flatterie soit par une odieuse medisance. Enfin tu vois renfermé\ndans l'enceinte d'un cloistre celui à qui le monde entier ne sembloit pas un\ncloistre seulement, mais une prison trop etroite. Son esprit etoit plus leger\nque la legereté m ê m e , et s'il a changé, cette action soudaine et surprenante\npasse encore d a n s la pensée de plusieurs pour un nouvel effet de sa legereté\nordinaire; de là vient qu'encore qu'il ait déjà passé cinq années dans cette\nsolitude, il n'y a presque personne qui se puisse persuader qu'il y puisse tenir\ndavantage, si bien qu'autant qu'il a fait autrefois son h u m e u r effrontée et\nvolage, autant fait-il aujourd'hui douter de sa modestie et de sa retenue.\nRougissez donc, misérables pescheurs, si vous ne pouvez vous resoudre de\nsuivre dans sa repentance celluy que vous n'avez que trop imité dans ses\nvices ; êtes vous plus jeunes, plus infirmes et plus delicats que lui ; considerez\nle profond abîme d'où il s'est tiré et pensez qu'on ne peut s'elever d'un lieu\nplus bas qu'il etoit. Soyez comme lui le spectacle des anges, apres avoir été\ncomme lui, le spectacle des d e m o n s , et l'image vivante des vanités infernales.\n Il n'y a point de théâtres ni de cirques, de palais, ni ne places publiques où\nson nom ne retentisse encore et où l'on ne s'étonne de la ferme resolution\nqu'il a prise de tout quitter pour n'embrasser que celuy pour l'amour duquel\nl'homme raisonnable doit quitter toutes choses... »\n\n   E t le reste qui est pathétique au possible, mais qui seroit trop long à\ndeduire et qu'il prit plaisir d'escrire apres son grand et notable changement\nde vie, sur ce qu'étant comme j ' a y dit u n des plus grands debauchez du monde\nil devint u n des plus devots religieux de l'ordre de Cisteaux. D u reste,\ncomme il avoit l'esprit excellent et comme il etoit grand poëte latin, grand\ntheologien et grand historien tout ensemble, il fut infiniment cheri et estimé\nde beaucoup de princes et de seigneurs de son temps, entre les autres de\nPhilippe de Dreux (1), evesque de Beauvais, celui là même duquel il parle\n\n\n   (1) Fils de Robert de France, comte de Dreux, et d'Agnès de Baudement, sa\ntroisième femme, Philippe fut élu évêque de Beauvais en 1176 et sacré en 1180, au retour\nde la Palestine où il avait accompagné Henri le Libéral, comte de Champagne. Il se\ntrouva au mariage du roi Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark et par la suite\nse croisa pour la Terre Sainte où il prit part au siège d'Acre en 1179. Depuis, il fit avec le\nroi de France campagne contre les Anglais. Capturé en 1197, Richard Cœur de Lion le\nretint prisonnier jusqu'en 1202. On raconte que le pape Innocent III écrivit à Richard en\nfaveur de ce prélat; mais ce roi lui ayant fait savoir en quelle occasion Philippe avait été\npris, le Saint Père répliqua que le traitement qu'on faisait à cet évêque était juste\npuisqu'il avait quitté la milice de J.C. pour celle des hommes. En 1204, Philippe fut élu\narchevêque de Reims, mais cette élection ne fut pas confirmée. Il se trouva encore à la\nbataille de Bouvines, ou d'après Guillaume le Breton il se servit, pour ne pas souiller ses\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": " 36                                      DURENDAL\n\n\n en ces termes qui sont les premiers vers de la treizième stance de son fameux\n poëme de la Mort (1) :\n\n                              Morz va m'a Biauvais tot corant,\n                              A l'evesque cui je aime tant\n                              Et qui toz jorz m'a tenu chier :\n                              Di li qu'il a sanz contremanz...\n\n    Aussi est-ce du m ê m e prelat que dans son livre latin De reparatione lapsi ou\ndu relevement de l'homme t o m b é , il fait un conte assez plaisant (2), qu'Antoine\n Loisel n'a pas dedaigné de rapporter dans son histoire de Beauvais (3).\nComme cet evesque faisoit grand etat du poëte H e l i n a n d . l'etant un jour allé\nvisiter à F r o i d m o n t , il lui dit, un soir entre les autres, qu'il desiroit ouïr la\nmesse le lendemain, dès la pointe du jour, ce qui obligea ce bon religieux\nd'aller incontinent apres son office de prime dans la chambre de ce prelat où\nil le trouva encore enseveli d a n s le profond sommeil, sans qu'aucun de ses\ngens l'osât reveiller. E t s'approchant alors doucement de son lit : « Les passe-\nreaux, lui dit-il, et tous les autres oiseaux d u ciel, sont eveillés pour louer et\npour benir Dieu, et vous Monseigneur nostre evesque vous dormez encore. »\nA ces paroles le prelat s'étant eveillé en sursaut lui repondit tout en cholere :\n« Va coquin, va tuer tes poux et ta vermine. » Ce que le moine prit en rail-\nlerie, et ne laissa pourtant pas de lui dire : \" Gardez, Monsieur, que les vers\net les poux n e vous mangent vous mesme ; j ' a i deja tué et fait mourir les\nmiens, car les pauvres tuent les leurs p e n d a n t leur vie, mais cette honteuse\nvermine m a n g e bien souvent les riches à l'heure de leur mort. Lisez là-dessus\nl'histoire des Machabées, celle de Joseph et les Actes des apostres et vous y\ntrouverez que les rois Anliochus, H e r o d e et Agrippa ont été mangés des\np o u x . . . » R e p a r t i e p i q u a n t e et hardie qui temoignoit encore assez le naturel\ndu libertin converti et la grande familliarité qu'il avoit avec ce bon evesque.\n\n  (A continuer.)                                                        A D . VAN B E V E R .\n\n\n\n\nmains dans le sang, d'une massue avec laquelle il abattit le comte de Salisbury, frère du\nroi d'Angleterre. Il mourut — non sans avoir réprimé la révolte des Albigeois — à Beauvais\nle 2 novembrel217. Bien qu'un heaume lui convint mieux qu'une mitre, selon l'expression\ndu Père Daniel, Philippe laissa la réputation d'un prince libéral et généreux.\n   (1) Les Vers de la Mort. Il faut lire « de la seizième stance » le texte de la dernière\nédition (Paris, SJC desanciens textes, 1905, in-8°), sur lequel nous avons collationné ces\nvers étant plus complet qu'aucun de ceux qui furent publiés jusqu'à ce jour.\n   (2) L'indication fournie par Colletet manque de précision. L'anecdote relative à Phi\"\nlippe de Dreux est extraite des Fleurs d'Hélinand, qui nous ont été conservées par Vincent\nde Beauvais et que B. Tissier a publiées, avec les autres ouvrages du moine de Froidmont,\nau tome VII de sa Bibliothecœ patrum Cisterciensium. Voy. : Ejusdem Helinandi Flores, a\n Vincentro Beluacensi collecli, cap. IX, p 310.\n   (3) Memoires des pays, villes, comté, etc., éd citée.\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "   Lettres inédites de J.-L Huysmans\n         à l'abbé Henry Mœller\n\n                ENpubliant les principales lettres que m'adressa\n                  mon grand ami Joris-Karl H u y s m a n s , je cède\n                  aux instances réitérées de quelques amis, qui\n                  pensent, et je l'espère avec eux, qu'elles inté-\n                  resseront les admirateurs du grand écrivain\n                  catholique. Elles serviront aussi à défendre sa\n                  mémoire, si toutefois elle en a besoin. L a mort\n                  héroïquement chrétienne de J.-K. H u y s m a n s\ndoit avoir dissipé les doutes des plus prévenus. J a m a i s sincérité\nne fut plus évidente.\n   J'ai publié dans le fascicule de juin 1897 la toute première\nlettre de mon a m i , celle qu'il m'écrivit la veille de la parution\nd'En Route. J e la reproduis ici, vu qu'elle est en quelque sorte\nl'introduction de nos relations épistolaires. B u e t m'ayant écrit\nde Paris que J.-K. H u y s m a n s désirait entrer en correspondance\navec moi, je lui répondis que j ' e n serais charmé, mais que je le\npriais de me déclarer avant tout si son retour au catholicisme\nétait réel et définitif. Je reçus alors la lettre suivante du maître :\n\n                                                      Paris, 11, rue de Sèvres.\n               MONSIEUR     L'ABBÉ,\n\n   Notre ami Buet me c o m m u n i q u e la lettre que vous lui avez écrite et je vous\nremercie vraiment de tout ce qu'elle renferme d'affectueux pour moi. Oui,\nc'est vrai, après avoir traîné mes maladies d'âme dans toutes les cliniques des\nidées, j'ai fini, avec la grâce de Dieu, par me rendre au seul hôpital, où vrai-\nment l'on vous couche et l'on vous soigne, à l'Eglise. U n beau matin, malgré\nmoi, je puis le dire, seul, sans aide spirituelle, h u m a i n e , je suis parti dans\nune T r a p p e où j'ai lavé ma vie, après des crises effroyables de désespoir;\ndans ce cloître, j'ai tâché de mettre tout cela, sincèrement, sans fioriture\naucune, dans mon livre d'En Route, qui paraîtra à la fin de janvier.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "38                                  DURENDAL\n\n\n   Peut-être vous intéressera-t-il, car il traite de la haute mystique, de l'art\nadmirable de l'Eglise, des couvents et y montre, d a n s un milieu de liturgie,\ndes débats affolés d'âme.\n   Je suis bien arrivé à faire avaler le diable au public de P a r i s , avec Là-Bas;\nil s'agit de lui faire maintenant accepter Dieu. C'est plus difficile, mais, enfin,\nc'est à voir.\n   Merci, encore, monsieur l'Abbé, de votre sympathie et bien respectueuse-\nment à vous.\n                                                           Votre dévoué,\n                                                              J.-K.     HUYSMANS.\n\n\n   Quelques jours avant la parution du fameux livre En Route,\nje reçus une nouvelle lettre de l'ami. Il m'y manifeste ses appré-\nhensions au sujet des conséquences du livre. J.-K. Huysmans\nétait, en effet, fonctionnaire du Gouvernement qui, déjà alors,\nétait hostile à l'Eglise et aux Ordres Religieux, dont En Route\nétait une apologie éclatante. Ce livre allait exaspérer les chefs\nde l'écrivain. Une destitution était à craindre. J.-K. Huys-\nmans, qui, on ne cessera de le voir dans cette correspondance,\navait une foi touchante, une foi d'enfant dans la prière, une foi\ncomme on ne la rencontre que dans les âmes foncièrement\nchrétiennes, sollicite mes prières et celles de mes amis, pour\n écarter le danger qui le menace.\n\n                                                                   Paris, 12 février 1895.\n\n                          C H E R MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   J'ai reçu les numéros de Durendal et je vous remercie du service que vous\nvoulez bien me faire de la revue. Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c'est\nque j'ai été débordé, malade avec ce livre qu'il a fallu retravailler sur épreuves\net qui m'a positivement anéanti.\n   Nous paraîtrons vers le 25 de ce mois et je vous en enverrai u n exemplaire.\nMaintenant, j'ai u n e d e m a n d e à vous faire. Ce livre très monté de ton sur la\nmystique et sur les cloîtres, va me valoir, à coup sûr, de très copieux e n n u i s .\nL a défense acharnée des congrégations exaspérera certainement le ministère\noù je suis dans un milieu de juifs et de francs-maçons. P o u r détourner les\npérils, il n'y a évidemment qu'une puissance, celle de la prière. L e s braves\nTrappistes dont je chante la gloire, d a n s En Route, m'aideront efficacement,\nà ce point de vue. Oserais-je vous prier de vouloir m'aider aussi, vous et les\nâmes dont vous disposez. Ce faisant, vous me rendriez u n grand service.\n    Merci d'avance, et bien à vous de tout cœur, cher monsieur l'Abbé.\n\n                                                      Votre respectueux et dévoué\n                                                           J.-K.     HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                 LETTRES     INÉDITES     DE J.-K.    HUYSMANS                    39\n\n\n\n   En-Route paraît. H u y s m a n s m'en envoie un des premiers\nexemplaires avec cette dédicace : A M. l'abbé Henry Mœller.\nSouvenir amical. J.-K. Huysmans. Ce livre m'enthousiasma. J'y\nadmirais la plus puissante et la plus vibrante apologie du\ncatholicisme qui ait été écrite en ce siècle, l'histoire touchante\net fascinante de la conversion d'une âme, l'exaltation du grand\nart religieux, des vues synthétiques d'une envolée superbe sur\nla m y s t i q u e , enfin les épanchements pieux d'une si radieuse\nsérénité d'un cœur terrassé par la grâce et jeté aux pieds du\nChrist et de son P r ê t r e par la contrition des péchés et l'amour\ndivin. U n seul passage du livre me troubla un instant et j ' e n\nd e m a n d a i l'explication à l'ami. Il y était question du Sacré-\nCœur. Je craignais que l'auteur n'en comprenait pas la dévo-\ntion providentielle. Il me répondit par la lettre suivante :\n\n                                                                Paris, 15 mars 1895\n\n   Mais, cher monsieur l'Abbé, je n'ai nullement attaqué la dévotion au\nSacré-Cœur. J'ai seulement dit qu'on l'avait matérialisée, rendue toute\nphysique. Et cela n'est que trop vrai. A P a r i s , elle se résume en une véritable\nviscérolâtrie, représentée par u n e statue de B o n a n e Lebel, orné d'un cœur à\nrayons.\n   C'est un des arguments les plus précieux des ennemis du catholicisme;\nune de leurs risées; très gênante en effet, si l'on ne déplore que cette dévotion\nne soit restée purement spirituelle, et ne signifie simplement l'amour\nimmense de Notre-Seigneur je persisterai alors q u a n d même à croire qu'il\nétait dangereux, étant données les conséquences, d'enfermer, de limiter cet\na m o u r en une partie déterminée du corps. Remarquez bien alors qu'il sera\npossible de vénérer aussi l'admirable, la divine cervelle du Christ, car, en\nsomme, la vie de l'homme, fonctionne surtout là. Physiologiquement, ses\nparolesplus qu'humaines se sont formées là, ne se sont exprimées que gràce au\nmécanisme de la tête. Voyez où l'on en arriverait, en entrant dans cette voie.\n   Mais, je vous le répète, voyez la phrase, je n'ai pas même attaqué la\ndévotion en elle-même, mais en ce que l'on en a fait.\n   A part cela, je suis heureux que le livre vous ait plu et que vous y avez\nsenti le souffle de foi, courant dans les lignes. J e n'ai jamais autant douté de\nmoi qu'en faisant ce livre, — j'étais écrasé par le sujet — je me demandais si\nl'on pouvait tenter avec une langue d'art d'exprimer l'art admirable de\nl'Eglise et la radieuse beauté des cloîtres. Si j ' e n crois les lecteurs, ce serait\npossible.\n   Alors, il reste maintenant à faire la partie non mise, faute d'espace, dans\nEn route, la peinture et l'architecture. Les Primitifs des F l a n d r e s , et Reims\net Chartres.\n   La presse, ici, a donné furieusement et le volume fait de belles ventes.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "40                                    DURENDAI.\n\n\nAvouer que c'est miracle du Seigneur que d'avoir fait avaler à tous ces\nsceptiques, de la liturgie et de la mystique et du plain-chant.\n   Les dangers évidents p o u r t a n t pour ma situation me semblent écartés pour\nla plus grande partie, je le dois bien certainement aux prières des ordres\ncloîtrés qui voulurent soutenir celui qui tentait de démontrer leur utilité à cet\naffreux temps et aussi aux bons amis c o m m e vous et tant d'autres qui inter-\ncédèrent pour m o i . Aussi vous en remerciai-je et de tout cœur, cher monsieur\nl'Abbé, et vous prie d'agréer l'expression de mes respectueux et dévoués\nsentiments.\n                                                                  Bien vôtre,\n                                                                   J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   La publication d'En Route suscita en France, surtout parmi\nles catholiques, les discussions les plus véhémentes et les plus\ncontradictoires. Les uns en furent les admirateurs enthousiastes\ndès la première heure. Les autres ne voulaient en aucune façon\nadmettre la sincérité de l'auteur. Le reproche principal que l'on\nfit au livre fut ce qui, à mes yeux, en constitue au contraire le\nmérite et la beauté à savoir la modernité du verbe de l'écrivain.\nLes pauvres d'esprit que rebutait son style magnifique, coloré\net incisif, ne comprenaient pas que l'on traitât des choses\nd'Eglise en un autre langage que celui des Semaines Religieuses\nou autres écrits semblables. Les lettres qui suivent ont rapport\naux attaques insensées et parfois même grotesques auxquelles\nle livre fut en but dès le principe.\n\n     MINISTÈRE                                         Paris, le       189          (1).\n           DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      C H E R MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   En Route a fait u n terrible bruit dont des échos vous sont sans doute\nparvenus. L e volume a éclaté c o m m e un obus dans la petite quiétude d'âme\nque chacun s'était faite et il a sérieusement blessé bien des g e n s .\n   Mais — chose que j ' a t t e n d a i s — où l'incompréhension a été la plus parfaite,\nç'a été à P a r i s , d a n s le m o n d e catholique. Sauf u n article très bien — il est\nvrai que l'abbé Klein est, dans ce m o n d e , u n e intelligence à part — les autres\nont été abasourdis et révoltés.\n   Au fond, ce qu'ils reprochent, c'est le style, c'est-à-dire l'art. On devrait\nbien emmener un peu le clergé français en Belgique, voir les Primitifs\nflamands, et en F r a n c e examiner les cathédrales, telles que Reims et Chartres.\n\n\n     (1) J.-K. Huysmans oubliait fréquemment de dater ses lettres.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                LETTRES     INEDITES    DE J . - K .   HÜYSMANS                 41\n\n\n\nIls finiraient peut-être par comprendre ce qu'est le réalisme surélevé et croire\nque la langue de l'Eglise était moins bégueule jadis et autrement artiste que\ncette langue des grands siècles qu'ils conservent soi-disant, en l'affaiblissant\nle plus qu'ils peuvent.\n   Et dire qu'ils ont eu un livre comme Sagesse! qu'ils ont repoussé. Quelle\naberration! — parce que la forme des vers de Verlaine les effarait. Et puis,\nils lui reprochent de mener une vie crapuleuse !\n   Le malheureux, ce n'est que trop vrai — mais ne feraient-ils pas mieux\nd'essayer de l'en sortir, de l'accueillir au moins. Ils feraient surtout beaucoup\nmieux de prier pour lui que de lui jeter l'anathème.\n   Nous sommes arrivés à faire avaler de l'art, presque à le faire comprendre\nà des bourgeois ordinaires. Arrivera-t-on au même résultat avec les catho-\nliques, — j'en doute.\n   Et pourtant, dans le jeune clergé, ici, il y a un petit mouvement vers l'art.\nIl semble que les vieilles lisières craquent — que la génération des prêtres\nqui se préparent sera plus ouverte, plus de l'avant. En tous cas, je dois dire\nune chose, c'est que si En Route a trouvé des défenseurs ardents, c'est dans\nl'endroit réputé le plus hostile, à SaintSulpice même, où les jeunes prêtres\nse sont réellement battus pour ce livre. Il est vrai qu'il y a là de bonnes\nâmes qui m'aiment bien et que leur affection a peut-être été pour beaucoup\ndans la tenue très nette qu'ils ont prise contre les gens de l'Univers et de la\n Vérité. Au fond, l'article du Monde a été demandé à Saint-Sulpice, qui l'a fait\ndonner à l'abbé Klein, leur ami.\n   N'est-ce pas curieux tout de même et tout à l'honneur du jeune clergé ?\n   Je vous prie de remercier Pol Demade de son article, qui est très bien,\njustement dans le même sens. Je serai très heureux s'il veut en faire un au\nDurendal, qui est, en somme, l'organe catholique de l'avant. Il fait bien,\nen effet; j'ai lu son article sur celui que Villiers appelait : « l'homme sombre,\nblafard et haineux » ; il est très bien et justement vengeur.\n   Je vous quitte, cher monsieur l'Abbé, non sans vous remercier de toutes\nvos bontés; au fond — nous sommes bien du même avis sur le Sacré-Cœur\n— c'est l'amour d'un Dieu, que nous vénérons et adorons. Certes oui, et en\ntant que cœur de Notre-Seigneur, il est adorable !\n    Bien à vous et de tout cœur.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                    20 avril 1905.\n\n                   CHER   MONSIEUR    L'ABBÉ,\n\n  Je recevrai très volontiers votre ami. Il est sûr de me trouver, tous les\nmatins, rue de Sèvres, à 8 heures du matin, et, toute la journée, de 11 heures\nà 4 heures, au ministère de l'Intérieur, 11, rue des Saussaies. Il lui sera\ndonc facile de me joindre à l'endroit et à l'heure qui lui seront les plus com-\nmodes.\n  Je vous remercie de la défense que vous faites du livre; elle n'est pas\ninutile, je vous prie de le croire, étant donné qu'ici presque tous les journaux\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "42                                 DURENDAL\n\n\n\ncatholiques me couvrent de boue. Il a paru dans la revue des jésuites, Les\nEtudes religieuses, un article stupéfiant d'incompréhension et de mauvaise foi,\non peut le dire.\n  C'est tout de même drôle. Au moment où tous les mécréants visent l'Eglise\nà la tête en assommant les congrégations, il se trouve quelqu'un pour expli-\nquer leur nécessité, pour les défendre, et ce ne sont pas les libres-penseurs\nqui attaquent celui qui les défend, mais les catholiques! ! ! Ça en arrive vrai-\nment à un manque de bon sens, rare.\n  O le pauvre parti, en France!\n  Je vous envoie toutes mes respectueuses amitiés, cher monsieur l'Abbé, et\nsuis toujours votre bien reconnaissant et dévoué\n                                                         J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n     MINISTÈRE                                  Paris, le mardi          189\n        DE\nL INTÉRIEUR                (En          hâte)\n\n                   CHER MONSIEUR L'ABBÉ,\n\n   Je ne sais plus du tout, à vrai dire, quels sont les termes de la lettre que\n je vous ai écrite. S'il n'y avait que dès idées générales, ce serait imprimable,\n mais j'ai peur qu'il n'y ait des choses capables de faire avoir des ennuis à des\n braves gens, si c'était livré à la publicité.\n    Pour Saint-Sulpice, par exemple, entre nous deux, les braves qui m'ont\n soutenu, ont reçu sur les doigts. Il ne faut donc pas parler d'eux, pour ne pas\n leur susciter de nouveaux ennuis. Il en est de même un peu, pour les jésuites\n — car ils ont rue de Sèvres un vieil exorciste, très expert en choses démo-\n niaques et dont je voudrais tirer des renseignements. Mieux vaut donc se\n taire.\n    Mais ce qui vaut mieux, c'est ceci\n    Ce livre fait des conversions, de cela j'ai des preuves — surtout chez les\nprotestants. Il y en a une, toute récente encore, et qui est arrivée chez les\njésuites, à un père qui s'appelle Coubé, ou quelque chose d'analogue.\n    Il demandait à ce protestant comment il revenait à l'église, et celui-ci a\n répondu : « C'est la lecture d'En Route qui m'a décidé. »\n    Il y en a une autre dans la Drôme, qui m'a été annoncée par l'abbesse de la\n Congrégation de Fiancey.\n    J'ai reçu, hier, une lettre de X..., qui me traîna dans une si belle boue,\n dans La Vérité ; il m'écrit qu'un lecteur d'En Route s'est converti et s'est fait\n religieux.\n    Le père Noury est-il bien sur que ses proses et ses sermons en aient fait\nautant?\n   Tout bien vôtre, respectueusement, cher monsieur l'Abbé.\n\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                LETTRES INÉDITES DE J.-K.            HUYSMANS                    43\n\n\n   MINISTÈRE                                              Paris, le 30 avril 1895.\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                   CHER   MONSIEUR L ' A B B É ,\n\n   J'ai reçu, en effet, la visite du jeune homme dont vous m'aviez parlé. Il m'a\nbeaucoup plu et, vous l'avouerai-je, sa visite m'a été fertile en réflexions. J'ai\neu la surprise d'un jeune homme catholique, dénué de pruderie, nullement\napeuré comme sont les nôtres. Il serait bien désirable qu'en France, ils\nfussent ainsi, l'on pourrait alors tenter quelque chose pour l'art.\n    L'article de Demade est, en effet, très bien et je l'en ai remercié de bon\ncœur; c'est un tonique quand on a avalé les glaireux virus du P . Noury, un\nantidote.\n   A ce propos, cet article a du bon. Toute la partie jeune des jésuites s'est\nindignée et j'ai reçu des protestations courtoises. Ce qui m'a valu la connais-\nsance de l'un d'eux, très intelligent et de l'avant, mon voisin de la rue de\nSèvres, le P. Pacheux.\n   Je lui ai dit ceci Qu'est-ce que les catholiques? sinon des gens guéris.\n— Les autres, ceux pour lesquels j'ai écrit, sont des malades. Ils le sont\ngravement. — Est-ce avec des pilules de mie de pain et de gomme-tiède que\n vous les guérirez? Non, n'est-ce pas. Il faut leur faire rendre leur vie; eh bien,\nils ont pris mon livre comme un émétique, un vomitif d'âme ! Il a donc son\nutilité, comme tout remède énergique. — Et, dès lors, il me semble imbécile\naux médecins spirituels de l'attaquer?\n    Il a convenu que j'avais raison.\n   Au reste, En Route a divisé toutes les âmes religieuses en deux camps. Les\njeunes, les vieux. J'ai pu constater cette séparation, dans le clergé de Paris,\nchez les Sulpiciens, chez les Bénédictins, chez les Jésuites.\n    Il y a donc, en somme, un élément jeune et moins ankylosé que je ne le\npensais. Quand le parti des vieux bonzes sera éliminé — et cela se fera peu à\npeu, j'espère — peut-être y aura-t-il une génération monacale et sacerdotale\nplus ouverte, plus libre. Il est probable que je ne verrai jamais cela. Mais\nenfin, c'est une bonne chose que de pouvoir constater ce léger mouvement\n pour l'avenir.\n    Quelle misère ! l'Eglise contient des intelligences extraordinaires et des\nâmes admirables. J'ai connu et connais un moine tout en flamme, un emballé\n d'art et avec cela un saint. Il avait fondé dans une vieille abbaye, une colonie\n bénédictine exquise. Il avait cueilli la fleur de l'Ecole des Chartes, des\n musiciens de plain-chant étonnants. J'ai vécu avec tous ces braves gens, l'an\n dernier, les meilleures heures de ma vie, car ils m'aimaient beaucoup et je le\n leur rendais bien. Tout le vieux parti bénédictin de la maison mère s'est\n effaré de ce cloître où l'on aimait la littérature et l'art.\n     Férocement, ils ont renversé tout. C'est un des coups les plus durs que j'aie\n reçus dans ma vie. O la bêtise farouche et la haine tétue de ces moines anciens\n qui sont incapables à eux tous de faire une œuvre !\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": " 44                                      DURENDAL\n\n\n    Si encore ils étaient seulement et charitables et h u m b l e s ! Quel martyre\n pour les âmes vraiment blanches que je connais, égarées d a n s ce cloître !\n    Merci une fois encore, cher monsieur l'Abbé, de votre affectueuse sympathie\n et bien respectueusement et amicalement à vous en N . - S .\n                                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                     M O N CHER A M I ,\n\n    J e vous envoie ce bout de mot, en hâte, car j'ai de tels retards de corres-\n p o n d a n c e q u e si je veux vous écrire plus longuement, ça nous remettra je ne\n sais q u a n d .\n     L'adresse du P è r e P a c h e u x est, 35, rue de Sèvres, P a r i s .\n    C'est u n très aimable et très intelligent prêtre et ma g r a n d e surprise a\n été de trouver des idées pareilles chez un jésuite!\n    Quant au P è r e , dont vous vous rappelez l'article, c'est u n si brave h o m m e ,\nqui n'écrirait plus aujourd'hui cet article d'emballement, fait sans réflexions,\nje le crois du moins, par ce que je sais de lui.\n    E t il était, en tous cas, de b o n n e foi, — et tout est là, — ce qui est\nignoble, c'est un abbé X . . . me traînant dans la boue, alors qu'il savait mentir.\n    Bien cordialement à vous, cher a m i .\n                                                                            J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                      HENRY         MŒLLER.\n\n                           R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\net de celles qui suivront.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                    Chronique Musicale\n\n             Le Concert inaugural de la Salle Patria\n                   LE concert inaugural de la nouvelle salle Patria, au Cercle\n                      Catholique, a été une fête d'art magnifique. Difficilement\n                      pourrait-on en imaginer de mieux réussie, de plus variée,\n                      de plus complète. Afin d'en rehausser le relief et l'éclat, la\n                      Commission organisatrice avait convié différentes person-\n                      nalités du monde musical à y faire entendre et y diriger\n                      l'une de leurs œuvres, Louis Van D a m . le professeur si\n                      apprécié du Conservatoire de Bruxelles. Joseph Ryelandt,\n                      que le succès décisif du drame Cœcilia et de l'oratorio\nPurgatorium, récemment exécutés à Anvers, vient de ranger au nombre des\ncompositeurs les plus en vue de la j e u n e école belge, enfin E d g a r Tinel, le\npoète merveilleux de Saint François et de Sainte Godelive, la plus pure gloire\nmusicale de la Belgique contemporaine.\n   Les Scènes évangéliques pour orchestre de Louis Van Dam opposent dans un\ncontraste des plus significatifs les allégresses divines de Bethléem aux\npoignantes impressions du Golgotha. Exécutées pour la première fois au\nconcert organisé par l'Association de la Presse Catholique, elles ont été\nréentendues avec u n vif plaisir et on en a apprécié d'autant mieux les rares\nmérites de fonds et de forme, se caractérisant par l'abondance et la limpidité\nde la sève mélodique, par la distinction constante de la pensée et de l'écri-\nture, le charme de sonorité, tantôt lumineuse et caressante, tantôt grave\net ample, qui captive dans l'orchestration.\n   L e nouvel oratorio de Ryelandt, De Komst des Heeren (L'Avènement du\nSeigneur), se compose de trois parties où sont décrites les trois formes de\nl'avènement du Christ, l'avènement du Verbe fait h o m m e dans le temps et\ndans l'histoire, l'avènement spirituel du Christ dans l'âme chrétienne, enfin\nl'avènement triomphal du Seigneur au J u g e m e n t dernier et universel. D a n s\nla deuxième partie qui seule a été exécutée à Patria et qui constitue comme\nle panneau central de ce vaste triptyque, interviennent trois personnages,\nl'Ame chrétienne, le Christ, l'Apôtre, tandis que la participation du chœur\nélargit, accentue, intensifie la portée lyrique du poème. La partition complète\néditée à Londres va prochainement paraître et nous pourrons alors en parler\nplus à fond et en détail. Mais le fragment entendu à Patria nous en donne la\nplus haute idée. Comment méconnaître la vitalité ardente de cette musique\nsi généreusement sincère, le sentiment profond où elle puise sa source, l'atmos-\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "46                                   DURENDAL\n\n\n\nphère e m b a u m é e de sérénité et de paix extatique où elle vit et se développe,\net aussi ces magnifiques réserves d'énergie qui se dérobant sous ce voile de\ndouceur céleste éclatent soudain d a n s des appels passionnés, dans des élans\nfous où l'âme frissonnante, enivrée, exprime les transports de tendresse qui\nl'enflamment et lui d o n n e n t des ailes pour voler vers l'Eternel B i e n - a i m é .\nD a n s le domaine de l'idéalité et de l'émotion mystiques, Ryelandt est u n\nmaître. E n l'œuvre de cet enfant de Bruges semble revivre et refleurir le\nprécieux héritage de fortes traditions et d'inspiration séraphique dont s'illu-\nminent les éloquentes peintures des primitifs flamands. M lle W y b a u w person-\nnifia l'Ame chrétienne ide la façon la plus impressionnante et c'est avec\ninfiniment de noblesse que M. Bulcke tint les personnages du Christ et de\nl'Apôtre.\n    L e Choral Pie X, sous la direction de M. U y l i n g s , a chanté un triptyque de\nNoëls anciens. Les Chanteurs de Saint-Bonifacé, sous la direction de\nM. Carpay, un triptyque de motets de N a n i n i , Vittoria et Palestrina. Quelle\nmerveille que le .0 Magnum mysterium de Vittoria ! R e n d o n s h o m m a g e à ces\ndeux phalanges d'artistes conduites par des chefs d'élite et qui méritent tous\néloges pour la fusion et la pureté exquise des sonorités, pour la justesse\nd'accent, la netteté r y t h m i q u e , raffinement des n u a n c e s .\n    Il faut encore citer la belle Ouverture Zur Weihe des Hauses de Beethoven,\njouée bien rarement à Bruxelles, tandis q u ' e n Allemagne elle est la pièce\nclassique d a n s les solennités d'inauguration, et que M. Van D a m a dirigé\navec tant de précision, d'intelligence et de flamme, l'Air de l'Oratorio de Noël\nde Bach chanté d'une voix chaude et émue par u n des élèves les mieux doués\nde Demest, M. L h e u r e u x , que secondait admirablement le flûtiste M. D e m o n t ,\nl'Air de l'Archange et le finale de la première partie de Rédemption de César\nF r a n c k , une des pages capitales du concert où M l l e W y b a u w a déployé u n e\nampleur superbe et un sentiment lyrique des plus pénétrants. Enfin Tinel\nmonte au pupitre et ce sont des acclamations sans fin. L'orchestre galvanisé\nsous sa magistrale direction donne à l'Ouverture grandiose de Sainte Godelive\nu n e puissance d'envolée incomparable et le glorieux cantique du Soleil de\nl'oratorio Saint François (M. Lheureux et les chœurs) vient couronner cette\nsplendide audition de musique religieuse qui marquera u n e date et vaudra\nla reconnaissance de tous les amis de l'art à ceux qui l'ont conçue, préparée\net réalisée, n o t a m m e n t à M. Alexandre B r a u n , l'avocat et h o m m e politique\néminent sous les auspices duquel le Cercle Catholique réorganisé va devenir\nu n des principaux centres où s'exercera l'activité intellectuelle et esthétique\n de la capitale.\n\n\n\n     Société des Concerts de musique sacrée à Anvers\n   L e premier concert a été consacré a l'audition intégrale de deux oratorios,\nle Deutsches Requiem de J o h a n n e s B r a h m s et le Purgatorium de notre compa-\ntriote J o s e p h Ryelandt. On y a aussi exécuté la belle cantate de Bach : Ich\nwill den Kreuzstab genie tragen.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                             CHRONIQUE MUSICALE                                      47\n\n   L e Requiem de B r a h m s écrit pour soli, c h œ u r s , orchestre et orgue, apparaît\nune des inspirations les plus hautes et les plus intensément émouvantes\nde. la musique sacrée au XIXe siècle et, à l'entendre, on conçoit aisément\nque l'admiration de l'Allemagne ait voulu réunir les trois noms de Bach, de\nBeethoven et de B r a h m s comme en une trinité de gloire dans la formule\ncélèbre des trois B . C'est qu'en effet l'âme de Bach et celle de Beethoven à la\nfois semblent planer dans ce poème grandiose, vaste chant d'espoir traduisant\nla paix inaltérable et les triomphantes certitudes du chrétien devant le mystère\nangoissant d e la mort. On le sait, il ne s'agit point ici d'une messe de Requiem\nau sens de la liturgie catholique. Les paroles sur lesquelles B r a h m s édifie sa\n merveilleuse musique sont empruntées à quelques-uns des textes les plus\nbeaux et les plus consolants de l'Ecriture, textes exprimant la fragilité de\nl'existence h u m a i n e , le prix infini de la douleur, la splendeur des demeures\nde Dieu, la joie de ceux qui meurent dans le Seigneur, après avoir courageu-\n sement lutté p e n d a n t leur vie.\n   Au cours des sept parties dont se compose le Requiem, fleurissent des\nbeautés innombrables qu'en ce bref article nous ne .pouvons songer à analyser\nde façon détaillée. Chacune de ces sept parties forme d'ailleurs comme u n\npoème distinct et complet dont l'inspiration est aussi profonde que la forme\nparachevée, et auquel la simplicité forte du style, l'harmonieux équilibre\nde l'architecture sonore, la sobriété magistrale d u coloris mais, par-dessus\ntout, la p u r e et céleste qualité de l'émotion lyrique confère u n caractère\nimposant de s u r h u m a i n e grandeur. On éprouve impression semblable après\navoir e n t e n d u la Passion selon Saint Mathieu de Bach, la Missa Solemnis de\nBeethoven, les Béatitudes de César F r a n c k . E n présence de tant de richesses,\nla critique hésite à fixer ses préférences.\n   Il convient cependant de signaler particulièrement le chœur du début tout\npénétré d'angélique quiétude, célébrant l'éloge des larmes, semences arnères\nqui germeront plus tard en moissons de b o n h e u r . P u i s la seconde partie où\nse dessine, rythmée en mode de marche grave, la phrase m a j e s t u e u s e . Toute\nchair se flétrit et sèche comme l'herbe des prés, suivie du chant triomphal irrésistible\nd'élan et de puissance : Les rachetés du Seigneur s'en iront tous vers Sion. L a\ntroisième où s'élève la prière sublime confiée au baryton solo: Dieu, enseigne-moi\nque je dois avoir une fin et que ma vie a un but, prière à laquelle s'unissent bientôt\nles voix du chœur tandis qu'à ces mots : Dieu, j'espère en toi. — Les âmes des\njustes sont entre les mains du Seigneur, l'hymne se couronne d'une altière et\néblouissante polyphonie, à la fois orchestrale et vocale, qui ravit l'âme d a n s\nun rayonnement de gloire. Il faut citer aussi le chant suave du soprano : Je\nvous consolerai comme une mère console son enfant. Mais le point culminant de\nl'œuvre se trouve dans la sixième partie, e m p r u n t a n t la presque totalité de son\ntexte au Dies Irae, a d m i r a b l e peinture musicale du J u g e m e n t dernier, se\ndressant d a n s u n ensemble symphonique et choral aux dimensions géantes.\n    La direction des auditions de musique sacrée d'Anvers a eu une heureuse\nidée d'inscrire au p r o g r a m m e du même concert le Requiem de Brahms et le\nPurgatorium de J o s e p h Ryelandt, deux œuvres qui, toutes proportions\ngardées et sans méconnaître les différences qui les séparent au point de vue\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "48                                DURENDAI.\n\n\n\nde leur structure formelle et de leurs moyens expressifs, s'apparentent si\nétroitement par la communauté d'inspiration, par cette conception chrétienne\nde la mort permettant à l'homme de fixer sur les perspectives d'outre-tombe\nun regard assuré, ferme et serein, l'une plus développée, plus éclatante, plus\narchitecturalement polyphonique, toute en magnificence, en expansion\nlumineuse et reconnaissante, l'autre plus austère, plus recueillie, voilée et\ncomme repliée sous la pénombre du mystère sublime, traduisant un sentiment\nplus concentré bien que tout aussi intense.\n   C'est en effet dans ce caractère si accentué d'intériorité mystique dont il est\ncomme imprégné que résident les significations et la puissance du poème\nsacré de Ryelandt. Le Purgatorium est une série de chœurs et de chants\ncomposés sur des textes extraits des Psaumes et exprimant les sentiments de\nregret, de crainte, d'espoir, d'amour et d'adoration qui luttent dans l'âme du\npécheur et sont comme les stades purificateurs qui la rapprochent graduel-\nlement de son Dieu. Le Purgatorium est une œuvre toute de ferveur que l'on\nécoute pieusement comme on contemplerait une peinture de Memling ou de\nFra Angelico, comme on lirait une page de Sainte Thérèse, de Saint Jean de\nla Croix ou de Saint Bonaventure. Sans vaine recherche dans le style ou dans\nl'orchestration, Ryelandt atteint à la véritable éloquence, réalise l'expression\nd'art adéquate à la grandeur de son sujet et cela par la seule noblesse des\nharmonies et la pure beauté de la ligne mélodique, par l'heureuse distribution\ndes lumières et des ombres, aussi par la vertu évocative de certains motifs\ntypiques, un mode d'expression poétique et musicale dont il tira parti\nantérieurement et avec tant de bonheur dans son drame de Sainte Cécile. (A\nnoter particulièrement dans le Prélude du Purgatorium le thème chromatique\nchargé d'angoisse, lourd de gémissements, qui parcourt si suggestivement\nl'orchestre.)\n   M. Ontrop, qui conduisait les deux oratorios et la cantate de Back, adonné\nplus d'une fois ses preuves comme capellmeister. Sous son énergique et intel-\nligente direction, l'orchestre et les chœurs d'Anvers ont donné des trois\ngrandes œuvres une exécution majestueusement belle et expressive, remar-\nquable de fusion, de souplesse, d'élan. Les soli étaient confiés à deux\nexcellents artistes hollandais, M. Gérard Zalmsman et Mme Anna Stronck-\nKappel qui interprète avec une compréhension profonde et dispose d'une voix\ndont on a justement apprécié les pures transparences et l'exquise douceur.\n\n\n                Premier Concert dn Conservatoire\n   Les Fêtes d'Alexandre, exécutées au premier concert du Conservatoire, ont\nété composées par Händel en 1736, se rattachent en conséquence à une\npériode où l'auteur du Messie était arrivé à la maturité de son génie. Elles\noffrent une série de récits, chants pour soli et chœurs, écrits sur le texte d'une\node de Dryden, dont l'idée directrice consiste à représenter le célèbre\nconquérant de l'Asie qui, assis sur son trône en face de Persépolis, prête\nl'oreille aux chants du poète Timothée, et à décrire les sentiments très divers\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                              CHRONIQUE         MUSICALE                               49\n\n\nqui naissent tour à tour à ces accents dans l'âme du vainqueur d'Arbelles.\nUn h y m n e à la mélodie souveraine maîtresse des âmes termine l'œuvre et\nJustine son sous-titre, le Pouvoir de la Musique.\n   Réserves faites sur le caractère conventionnel et l'intérêt fort médiocre du\nlivret, aussi sur une certaine monotonie de la musique découlant tant de la\ncoupe très uniforme des morceaux que de leurs alternances si inflexiblement\nrégulières, les Fêtes d'Alexandre, comme toutes les grandes œuvres de H a n d e l ,\nrenferment des chants d'inspiration grave et soutenue, empreints du plus\nnoble sentiment lyrique, donnent lieu à d'immenses, triomphales et géné-\nreuses expansions chorales, qui sont les parties les plus saillantes de cette\nample composition. Secondée p a r les belles interprétations de MM. Seguin,\nL h e u r e u x et de M1le Das qui chantaient les soli, de M. Jacobs, chargé de la\npartie de violoncelle dans l'Arioso et de M. Goeyens (trompette-solo), l'exé-\ncution de cette œuvre a été, comme toujours d'ailleurs au Conservatoire,\n merveilleuse de vie, de force, de largeur d'accent.\n    On a entendu encore des pièces orchestrales de R a m e a u , aussi délicates\n de rythme que de style, empruntées à ce répertoire si opulent et si peu\nexploré du glorieux maître français. P u i s u n des six concertos brandebour-\n geois de Bach, le quatrième, exécuté à la perfection par le grand violoniste\nT h o m s o n , les flûtistes D e m o n t et F o n t a i n e et le quatuor. Ce fut un délice\nd'écouter, aussi magistralement interprété, ce concerto si ingénieusement\ndialogué, offrant d'étincelants et intarissables trésors d'invention mélodique\n et r y t h m i q u e .\n    Au début de ce concert, M. Gevaert fut l'objet d'une chaleureuse et admi-\nrative manifestation de sympathie à l'occasion des récentes distinctions que\nle gouvernement belge vient de lui décerner. A cette ovation empreinte de\nspontanéité et de profonde affection, le vénéré chef du Conservatoire\nrépondit par quelqurs paroles émues, disant toute la joie que lui causaient,\nde la part de ses fidèles habitués, ces marques d'attachement et de recon-\n naissance.\n\n\n\n                                 Concerts Durant\n   On se rappelle la belle vaillance, le pur souci d'art avec lesquels M. Félicien\nDurant prépara et conduisit l'an dernier, tant à Bruxelles que dans les princi-\npaux centres de Belgique, trois auditions consacrées, l'une à S c h u m a n n , la\nseconde à W a g n e r , la dernière à Beethoven. A son entreprise si louable et si\ndigne d'encouragement, M. D u r a n t a voulu d o n n e r cette année encore plus\nd'extension et d'importance. Dans une série de douze concerts historiques,\nil se propose de retracer comme une synthèse de tout le mouvement et des\ntransformations de la musique au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, depuis\nBach et Mandel jusqu'aux Franckistes et à Claude Debussy. L e s plus grands\nnoms de l'art sont inscrits au p r o g r a m m e général de ces auditions, qui sont\nappelées à combler une lacune évidente dans l'organisation des concerts de la\ncapitale, les Ysaye comme les Populaires se trouvent plus spécialement\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": " 50                                     DURENDAL\n\n\n  orientés vers les expressions de l'art c o n t e m p o r a i n , tandis que les concerts du\n  Conservatoire, relativement peu n o m b r e u x d'ailleurs, ne sont accessibles\n  qu'à u n public restreint. Les concerts D u r a n t , auxquels nous souhaitons\n  longue vie et succès éclatant, seront accueillis avec b o n h e u r par tous ceux\n  qui, de plus en plus n o m b r e u x à Bruxelles, s'intéressent aux auditions de\n  musique classique.\n      La première séance consacrée aux deux grands maîtres du XVIIIe siècle,\n  H ä n d e l et Bach, a encore dépassé les prévisions justifiées par la belle\n tenue d'art des concerts de l'an dernier. L'orchestre D u r a n t , composé\n d'éléments encore j e u n e s , est s u r p r e n a n t d'intelligence, de vitalité et de\n finesse. Le p r o g r a m m e traduisait u n double souci, celui de n'exécuter que des\n œuvres de première valeur, en second lieu des œuvres rarement entendues pu\n même totalement ignorées.\n      L a Suite en si mineur de Bach, pour orchestre à cordes et flûte, est la\n deuxième des quatre grandes suites d'orchestre que Bach désignait lui-même\n sous le n o m d'Ouvertures, toutes quatre d é b u t a n t par u n e grande ouverture\n qui, à elle seule, a autant d'importance que les morceaux qui suivent. P o è m e\n tout pénétré d'allégresse lumineuse qu'enguirlandent finement les insi-\nnuantes sonorités de la flûte (M. S t r a u w e n y a fait merveille), et où, avec\nu n e inépuisable a b o n d a n c e , se succèdent et s'entremêlent les rythmes les plus\n variés.\n     U n charme encore plus intense se dégage de la Suite en ré majeur de\nH a n d e l (également pour orchestre à cordes), et où le maître a puisé l'ouver-\nt u r e de son ode à sainte Cécile. Se parant d'aspects tour à tour austères et\ngracieux, elle caractérise si parfaitement l'âme d e H ä n d e l que constituent\nessentiellement la souveraine noblesse des formes et la pure splendeur des\narchitectures. L'exécution en a été particulièrement délicate, fouillée,\nsuperbe de vigueur rythmique et parsemée de colorations ravissantes.\n(Solistes : M M . Doehaerd et Welvis au violon, K ü h n e r au violoncelle,\nMesès à l'alto.)\n     On a a d m i r é le talent sobre, compréhensif et ému de MM. De Greef, Doe-\nhaerd et S t r a u w e n dans le Concerto en ré majeur de Bach pour p i a n o , violon\net flûte, le cinquième des six concertos brandebourgeois (1721), et dont il faut\nsurtout retenir l'Adagio qui forme le centre de l'œuvre, chant grave, recueilli\net d ' u n e inspiration fort p é n é t r a n t e .\n     M. Seguin, avec son habituelle largeur de style, a chanté un air e m p r u n t é\nà l'opéra Ezio de H ä n d e l (1731), puis le Et in Spiritum sanctum, une des plus\nadmirables pages de la messe en si mineur de Bach. Enfin, M M . De Greef,\nBosquet et L a o u r e u x (représentant trois générations de pianistes) ont donné\ndu spirituel Concerto en ré mineur de Bach, écrit pour trois pianos, u n e inter-\nprétation savoureuse, pleine de verve, de clarté, de coloris.\n     L L . AA. R R . le prince et la princesse Albert de Belgique, qui daignent\naccorder des marques d'intérêt à toutes les manifestations artistiques de la\ncapitale, honoraient ce premier concert. D u r a n t de leur auguste présence. L e\npublic était n o m b r e u x , choisi, attentif et, par de chaleureuses manifestations\nde sympathie, il a associé d a n s u n e c o m m u n e reconnaissance l'organisateur\nen chef d u concert et les artistes d'élite dont il s'était assuré la collaboration.\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICAL]-:                               5l\n\n\n   La seconde audition était consacrée à Haydn et à Mozart, deux noms qui,\ndans l'histoire de la musique, semblent aussi étroitement unis que ceux de\nHandel et de Bach. M. Kühner a joué le Concerto en ri majeur pour violon-\ncelle de Haydn avec beaucoup de fermeté, de rythme et de précision, tandis\nque Mme Schmidt a donné du Concerto en mi bémol pour violon de Mozart\nune interprétation élégante et fine. Outre un adagio funèbre de Mozart, com-\nposé en 1785, à l'occasion de la mort des frères Mecklembourg et Esterhazy,\nl'orchestre a exécuté la Symphonie en ut majeur de Haydn et la Symphonie en\nsol mineur de Mozart, deux poèmes caressants, fleuris de grâce limpide et tout\nimprégnés d'exquise saveur mélodique.\n\n\n\n                     Deuxième Concert Ysaye\n   La huitième Symphonie de Glazounoff (en mi bémol) peut prendre rang au\nnombre des intéressantes productions de la musique russe contemporaine,\nmais on chercherait vainement à y découvrir de larges significations, de puis-\nsantes et généreuses envolées. La première partie (Allegro Moderato) est\ncelle qui nous plaît davantage. L'écriture en est aisée, discrète, élégante, et\nsans se parer de colorations bien vives, l'orchestre y sonne agréablement en\ntimbres clairs et savoureux. Le second mouvement (Mesto)se développe\nplaintivement dans une atmosphère de tristesse adéquate, mais il manque de\nconsistance et ne vibre pas. On peut en dire autant de la quatrième partie\n(Moderato sostenuto), qui demeure terne et grise, tandis que le troisième\nmouvement intéresse par son impétuosité farouche, par des tourbillons\nexaspérés de sonorités mugissantes simulant les furieuses bouffées du vent\nd'orage qui hurle et se désole. Somme toute, l'interprétation de cette sym-\nphonie aux Ysaye n'a pas réussi à sauver l'œuvre d'une certaine impression\nde monotonie.\n   Le poème symphonique d'Albert Dupuis, Marck et Béatrice, dont on eut\nvoulu un commentaire explicatif, apparaît plus vivant et d'une inspiration\nplus sincère. Une belle flamme traverse ces pages pittoresques à souhait,\nriches en sève mélodieuse et que vient rehausser une ingénieuse et chatoyante\norchestration. Quant à l'ouverture des Barbares de Saint-Saëns, elle ne\nsemble devoir rien ajouter à la gloire de celui qui dota le répertoire de\nla musique symphonique de tant d'œuvres autrement originales et\nsuggestives.\n   La participation de Mme Hensel-Schweitzer, cantatrice de l'Opéra de\nFrancfort, relevait ce deuxième Concert Ysaye d'un attrait tout spécial.\nMme Hensel-Schweitzer possède une voix très pure, ample et étendue, mise\nau service d'interprétations aussi nobles que compréhensives.Son programme\nétait bref mais réunissait quelques-unes des plus radieuses inspirations de la\nmusique. Elle a dit l'air de Fidelio et trois lieder de Wagner avec une parfaite\ndistinction de style et s'est élevée encore plus haut dans la Mort d'Yseult,\nqu'elle a chanté avec une majesté et une sérénité idéales, merveilleusement\nsecondée par l'orchestre.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": " 52                                  DURENDAL\n\n\n\n                                 Récital Albers\n    L e récital d o n n é à la G r a n d e - H a r m o n i e par l'ancien pensionnaire du\nthéâtre de la Monnaie a mis u n e fois de plus en lumière les précieuses\nressources de cet art parfait où viennent s'unir l'ampleur superbe du phrasé,\nla pureté exemplaire de la diction, le charme infini de la n u a n c e . L e\nprogramme ne comptait pas moins de trente lieder, la première partie puisée\nd a n s la littérature vocale du XVIIIe siècle, la seconde empruntée au répertoire\ndes œuvres modernes et contemporaines. L e concert était honoré de l'auguste\nprésence de S. A. R . la princesse Clémentine. La salle était b o n d é e d'un\npublic enthousiaste qui a fait u n e interminable ovation au grand artiste dont\non regrette universellement l'éloignement (momentané, espérons-le) de notre\npremière scène lyrique.\n\n\n\n                                Concerts divers\n   Mentionnons les deux jolies auditions qui ont eu lieu à l'Exposition de\nl'Art au F o y e r , exposition que des dames charitables et dévouées de la société\nbruxelloise ont organisée dans les locaux de la Bourse au bénéfice des Enfants\nmartyrs. Au cours de la première audition que rehaussait la gracieuse colla-\nboration de M lle Schellinx, la jeune et distinguée violoniste, on a entendu des\nchœurs chantés par un groupe de dames amateurs, élèves de M m e L à b a r r e , le\nréputé professeur de chant et qui ont fait valoir l'excellence de cet ensei-\ngnement. La seconde avait exclusivement p o u r but de faire connaître\nquelques compositions intéressantes de femmes belges, M m e s Juliette\nFolville, van den Boorn-Coclet, Eva dell' Acqua, Berthe Busine, T h . Van-\nderstaepelen.\n                                                            G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "              Le Salon des Aquarellistes\n                       LE Salon de la Société royale belge des Aquarellistes est des\n                         plus honorables, quoique nulle œuvre ne s'impose par\n                         des qualités transcendantes. Notons les plus saillantes,\n                         suivant l'ordre alphabétique du catalogue.\n                              M. C . - W . Bartlett est un maître du dessin et de la cou-\n                         leur chaude. Il fait presque violence à ce que peut don-\n                         ner la couleur à l'eau, sans tomber darts l'excès de lourdeur,\n                         dont le préserve son extraordinaire maîtrise.\n                              M. Cassiers abandonne totalement l'aquarelle pour la\n gouache. Ses détrempes sont des plus habiles, mais le truc y est trop visible.\n J e regrette le délicieux tableautin de l'an passé, qui marquait l'apogée de son\n évolution : les groupes de pêcheurs dans la prairie verte.\n     Les impressions d'églises de M. Delaunois sont de plus en plus imprécises\n et sa couleur a des irisations de substances en décomposition. Sa Mater\n Dolorosa est u n e tentative d'un goût douteux.\n     M. J. De Vriendt n'a pas échappé au danger de la banalité mièvre. Sa\n fillette est gauche et inexpressive. Q u a n t au procédé, ce pourrait bien être\n une peinture à l'huile sur toile fine, dont la trame reste visible.\n     La g r a n d e aquarelle de M. P . Dierckx a de fortes qualités de couleur et\n de dessin. Malgré l'intensité du clair-obscur, l'artiste a pu éviter toute lour-\n deur dans les o m b r e s .\n     Les notations de M. A. East sont amusantes dans leur tonalité claire et\n vibrante.\n     M m e Gilsoul a de splendides effets de coloration, encore qu'ils soient un\n peu durs et violents.\n     H a g e m a n s ne sort pas de son g e n r e trop sommaire et superficiellement\ndécoratifs C e p e n d a n t , les Grands Labours rendent l'impression d'une chose\nvue. I1 y a de la g r a n d e u r dans les plans dénudés des terres grasses, et la\nsilhouette pittoresque de l'attelage qui s'enlève, toute m e n u e , sur le vaste ciel\ncuivré.\n     De M. Khnopff les éternels visages féminins, d'une beauté inlassablement\nséduisante. Le Col noir est une notation plus nouvelle. Deux vues de Bruges,\nexquises comme celles de l'an passé. J'aime moins le grand p a n n e a u intitulé\nRequiem : une figure surnaturelle, très jeune, diaphane, drapée dans une\nchape de lourd brocart, portant dans la main droite u n e sphère de cristal et\ndans là gauche un frêle cierge de communiante, et planant dans le décor\nd'une église italienne ou l'entassement des falbalas de la Renaissance voisine\navec de vieilles mosaïques byzantines. Le dessin est merveilleux, la compo-\nsition d'une originalité propre à Khnopff, la couleur somptueuse — l'éloge\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "54                                     DURENDAL\n\n\nsemblera paradoxal, puisque nous n'avons ici que du noir et b l a n c , — et\npourtant m o n admiration reste indécise, parce q u e . . . je ne c o m p r e n d s pas le\nsymbole. Est-ce le Requiem de la religion défunte que l'être au visage\nd i a p h a n e célèbre dans le décor d'une basilique désaffectée? J e n'en suis pas\ncertain, mais, si j ' a i deviné le rébus, la solution me fait sourire comme d'une\nnaïveté.\n     M. G. Gaston La T o u c h e est le plus habile des faiseurs de lavis. S e u l e -\nm e n t , ce trucage traduit mal ce qu'il y a de tragique dans le sujet : Le baiser\nde Judas.\n     M. Lybaert reste toujours puéril et e n n u y e u x dans sa préciosité méticuleuse.\nSa vieille Résignée a, de plus, le crâne singulièrement difforme.\n     M. A. L y n e n présente u n e jolie imitation des vieilles estampes coloriées :\n Le jardin joyeux.\n     La bourrasque de M. C. Mertens est u n e notation des plus fines, m a i s . . .\n bien mal e n c a d r é e !\n     M. J a c o b Smits expose des choses déjà vues et trop vues. Les N o s 137\n et 138 sont à peu près identiques : u n e femme allaitant u n enfant. L e dessin\n est si sommaire que l'enfant a l'air de presser u n ballon de b a u d r u c h e . Or,\n 137 est intitulé Madone et 138 Intérieur. Le maître d'Achterbosch ne voit-il\n a u c u n e différence entre la m a d o n e et u n e nourrice quelconque ?\n      139, Symbole de tendresse, est un p a n n e a u à fond d'or où l'on voit une\n femme, encore u n type de m a d o n e , et deux enfants idiots d o n t l'un presse\n entre les bras u n mouton en bois peint. L e dessin est volontairement mau-\n vais. On s'extasie devant le sentiment de cette m a c h i n e . J e n'y vois que de\n la sentimentalité niaise et u n ridicule parti pris d'imiter la naïveté des p r i m i -\n tifs. Seulement, je n'en connais a u c u n qui soit aussi maladroit que le maître\n d'Achterbosch.\n      U n autre type qui se paie la tête des bons snobs, c'est M. U g o , Valeri. L a\n signature qui se répand au bas de ses croquis funambulesques est déjà u n\n joli sujet pour les graphologues.\n      Le vrai aquarelliste, presque le seul, c'est toujours M. Uytterschaut. Il est\n étourdissant de virtuosité d a n s les sujets les plus rebattus, tel que la maison-\n  nette de pêcheur au bord d'une route sablonneuse qui tourne, ou bien entrevue\n entre les branches de grêles arbustes. C'est l'aquarelle classique, type des\n  modèles de dessin à l'usage des petits écoliers, faite et refaite des milliers de\n  fois par d'innombrables amateurs. E t pourtant, q u a n d cet éternel cliché est\n  interprété par Uytterschaut, on a toujours la bonne fortune d'avoir u n petit\n  chef-d'œuvre de grâce parfaite. N o n moins intéressants, preuve de virtuosité\n  plus savante, sont les Saules dans la délicate b u é e matinale. L'artiste n'a\n  jamais fait mieux, et je lui suis reconnaissant d'être fidèle à ses procédés. S'il\n  devait les a b a n d o n n e r , s'il sacrifiait, lui aussi, à l'amour du neuf, il n'y aurait\n   plus d'aquarelliste.\n       M. Van L e e m p u t t e n'est pas heureux dans son envoi. Ses paysannes cam-\n   pinoises trahissent de la lassitude. Sa notation de b r u m e dans la vallée du\n   Démer est inconsistante. Cela devient du poncif.\n                                                                           F.   VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                          LES LIVRES\n\n L e B l é q u i l è v e , par R E N É BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    Michel de Meximieu est le dernier rejeton d ' u n e antique lignée. Doué\n d'une volonté ferme et droite avec une tournure d'esprit féodale dans le sens\n élevé du mot, il est attaché par toutes les fibres de son âme sensible aux con-\n trées qui virent fleurir sa race. A la différence de ses parents, qui ont déserté\n leurs terres pour habiter Paris, il aime son d o m a i n e patrimonial d'un a m o u r\n profond, et c'est là qu'il est décidé à passer et à utiliser u n e existence dont il\n découvre la voie toute tracée par le décret providentiel. A ce moment, un\n souffle délétère empoisonne les campagnes de Fonteneilles, travaillées par les\n syndicats et la p r o p a g a n d e socialistes, la population des bûcherons de la\n\"Nièvre, employés aux travaux de la forêt, est en pleine effervescence et, dans\n ces conjonctures, Michel pense avec raison que son devoir estttout indiqué :\n demeurer au d o m a i n e ancestral, qui est pour lui le poste d'honneur et de com-\n bat, s'attacher à détruire les ferments de haine, conséquence d'un déplorable\n malentendu, à raffermir par des contacts fréquents et affectueux avec ces\n égarés les liens mutuels de protection et de confiance qui doivent exister entre\n le seigneur et ses paysans, liens qui, par suite des absences continuelles de ses\n parents, se sont peu à peu complètement relâchés.\n    Mais pour réaliser cette idée si haute qu'il s'est formé de son devoir à. la\nfois familial et social, Michel rencontrera partout des obstacles, et sa vie sera\nu n e lutte sans trève. Il se heurtera à son père le général, âme de soldat fière\net énergique, mais qui trop différent de Michel par les idées comme par le\ncaractère, ne parvient à c o m p r e n d r e ni les mérites de son fils, ni la beauté de\nl'œuvre qu'il poursuit — qui, ayant d'ailleurs compromis sa fortune par les\ndépenses excessives où il s'est laissé entraîner au cours de sa carrière mili-\ntaire, ne songe plus qu'à une chose, vendre Fonteneilles, ruinant ainsi d'un\ncoup et irrémédiablement l'avenir vers lequel Michel a orienté sa vie. L e\njeune de Meximieu rencontrera aussi de l'opposition chez sa mère, femme\nbonne, mais d'une bonté superficielle, d'intelligence médiocre, se délectant\nniaisement des mondanités de Paris et qui, lorsque son fils la supplie de\nrentrer à Fonteneilles, lui répond : « T u veux d o n c me condamner à vivre\ndans les bois. » Jl ne pourra non plus se concilier l'amour de ses paysans qui,\nenivrés de venin révolutionnaire, demeurent méfiants vis-à-vis de lui et lui\nrefusent leurs concours. Il devra enfin arracher de son cœur la tendresse pro-\nfonde qui l'attire vers Antoinette Jacquemin, la fille de son voisin de cam-\npagne, car jamais il ne consentira à offrir sa ruine en dot à l'enfant dont le\npère vient d'acheter Fonteneilles, et, d'ailleurs, sans révolte ni faiblesse, il\nattend sereinement la mort. Depuis longtemps déjà elle le guette cruellement,\nminant sourdement ses forces, et elle va le faucher dans la fleur de sa jeu-\nnesse avant qu'il ait eu le temps d'accomplir sa mission réparatrice.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "56                                 DURENDAL\n\n\n\n    Cependant Michel de Meximieu, qui est le centre et la figure idéale du\nroman, ne retient pas seul l'intérêt du lecteur. Non loin du château, où il\nlutte et il souffre, se déroule l'existence misérable du bûcheron Gilbert Clo-\nquet, travailleur plein de courage, dont l'âme désemparée par le malheur et\ndépourvue de boussole directrice, a néanmoins conservé un riche fonds\nd'honneur et de loyauté. Traqué par les autres bûcherons de la Nièvre, qui\nle détestent, parce qu'il refuse de se rallier à la tyrannie de leurs syndicats,\nne trouvant nul soutien dans une fille unique et adorée qui l'abandonne\nlâchement après l'avoir ruiné, il quitte Fonteneilles, s'engage dans une ferme\nen Picardie et là, pris d'une passion folle pour la femme de son patron, il\nest sur le point de s'ôter la vie si sa voie ne s'éclairait soudain à la suite d'une\nretraite ouvrière faite en Belgique où l'a mené sa bonne étoile. L'âme raf-\nfermie et le cœur rasséréné, il retournera aux terres natales en ce moment\nmême, lugubre entre tous, où son jeune seigneur vient de rendre le dernier\n soupir.\n    Au nouveau roman de René Bazin on pourrait reprocher le manque d'unité,\nl'histoire de Michel de Meximieu et celle de Gilbert Cloquet, qui sont mani-\n festement les personnages d'avant-plan, ne se rattachant l'une à l'autre que\n rarement et de façon accidentelle. Mais, au-dessus de l'unité matérielle des\nfaits, il y a l'unité morale de l'idée qui inspire et domine tout ce beau récit.\n Comme dans la Terre qui meurt, comme dans l'Isolée, l'éminent écrivain\ns'attache à peindre l'un ou l'autre aspect de la crise tragique que traverse la\n France. Ici, c'est encore l'oubli par l'aristocratie terrienne de ses obligations\n traditionnelles, l'abandon du domaine familial pour la vie facile des grandes\nvilles où s'engouffrent les fortunes qui eussent dû servir à l'amélioration du\nsort des populations rurales. Mais l'auteur y insiste plus particulièrement sur\nles mésententes aiguës de la question sociale, que la persécution religieuse\nenvenime et rend insolubles, sur la triste situation que crée au clergé parois-\nsial des campagnes la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il importe de signaler\n dans cet ordre d'idées ces chapitres intitulés : Le morne Dimanche, La Quête de\n l'abbé Roubiaux, où sont retracées avec tant de vérité et de façon si émouvante\nles souffrances du prêtre impuissant à ranimer la foi morte dans les cam-\npagnes françaises. Citons aussi, parmi les belles parties du roman, le récit de\n la conversion de Gilbert au couvent de Fayt-Manage et les pages pathétiques\n qui racontent les funérailles de Michel de Meximieu.\n    Il est superflu, pensons-nous, d'attirer l'attsntion sur la haute tenue litté-\n raire du livre qu'embellit le charme de descriptions vivantes, richement sug-\n gestives, amoureuses du détail évocatif et où vibre intensément le culte pas-\n sionné de la terre française.                                   G. DE GOLESCO.\n\nLes grands artistes des Pays-Bas : Thiéry Bouts, par ARNOLD\n   GOFFIN. — (Bruxelles, Van Oest, éditeur.)\n  Voici ce qu'on peut appeler un chef-d'œuvre de monographie. d'artiste.\nC'est une étude substantielle, serrée, condensant en une centaine de pages\nabsolument tout ce qui doit être dit et tout ce qu'il est intéressant de\nconnaître sur l'artiste qui en est l'objet. Ajoutez-y la note personnelle qu'un\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                  LES LIVRES                                     57\n\ncritique de la valeur de l'auteur n e manque p a s d'y mettre et qui m'intéresse\nplus que tout ce qui a été jamais écrit avant lui sur la matière, parce que je\nconsidère Arnold Goffin comme un des plus perspicaces critiques d'art de\nnotre époque. Q u a n d il publie une étude d'art, elle est complète quant au\nfond et impeccable q u a n t à la forme.\n    R i e n n'est vexant comme une critique artistique qui est écrite par des\narchéologues. Ceux-ci se perdent dans des détails minutieux qui loin d'éclairer\nla question ne font que l'embrouiller et élucubrent de longues et fastidieuses\ndissertations sur des riens. Seule la critique d'art qui est écrite par un artiste\nm'intéresse parce que seule elle est vivante. Il faut que le critique pénètre\nl'âme des œuvres qu'il analyse, qu'il s'assimile la pensée de leur créateur,\nqu'il soit susceptible d'émotion, qu'il s'enflamme à la vue du chef-d'œuvre,\nenfin et surtout qu'il soit à même de faire à son tour vibrer les âmes de ses\nlecteurs en leur c o m m u n i q u a n t une étincelle du feu qui brûle la sienne et\nqu'il a recueillie lui-même dans ce buisson ardent qu'est u n cerveau d'artiste.\nTout cela je le trouve dans les critiques d'art d'Arnold Goffin et j'avoue ne\nl'avoir jamais trouvé à un tel degré dans aucun critique de ce temps U n e\nétude d'art de sa plume experte et si finement ciselée c'est u n stimulant pour\nl'esprit, parce que M. Goffin est un éveilleur d'idées, c'est un régal pour\nles cœurs qu'il a le don d'émouvoir profondément, c'est u n e joie pour l'âme\nqui se sent soulever au contact de la sienne.\n    Et pour en revenir à la monographie en question, j ' a d m i r e le talent avec\nlequel M. Goffin se dépêtre au milieu des broussailles accumulées autour de\nThiéry Bouts et de ses œuvres par ceux qui se sont adonnés à cette étude\net arrive à nous donner l'idée la plus nette et la plus complète que l'on puisse\nsouhaiter sur l'artiste, sur sa vie, sur ses travaux et surtout sur sa psychologie\net sur le caractère essentiel de toute son œuvre.\n    Cette étude est écrite en un style cordial et lumineux qui lui d o n n e un\nc h a r m e incomparable d'un bout à l'autre. Ce que j'aime par-dessus tout\nd a n s les écrits d'Arnold Goffin, c'est qu'ils sont toujours émaillés d'appré-\nciations synthétiques du plus haut intérêt, tantôt sur l'art en général, tantôt\nsur une école en particulier, ou encore sur u n des côtés les plus p r e n a n t s\nd'une époque artistique. Sous ce rapport les pages qui ouvrent la présente\nmonographie sont absolument remarquables. Le lecteur y est initié en u n e\nlangue imagée et forte et d'une façon complète à ce qui constitue la note\ndominante du grand art des primitifs flamands.                    HENRY M Œ L L E R .\n\nLes grands artistes des Pays-Bas : Quinten Metsys, par M. JEAN\n   DE BOSSCHERE. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Le succès qui a accueilli, en Belgique et à l'étranger, les belles publications\nd'art de la maison Van Oest, a nécessairement stimule encore l'esprit\nd'initiative de celle-ci et l'a encouragée à tenter de nouvelles et intéressantes\nentreprises. On peut dire que la « Collection des g r a n d s maîtres des Pays-\nBas », dont elle vient de faire paraître les deux premiers volumes, répond,\nvraiment, à un besoin. Les collections similaires, qui existent à Paris, à\nLondres, etc., ne comprennent, généralement, que les maîtres flamands de\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": " 58                                       DURENDAL\n\n\ntout premier rang, les Van E y c k , Memling, etc., à l'exclusion des artistes\n éminents, mais d'une réputation moins étendue, qui jetèrent un si vif éclat\nsur notre école primitive de peinture:: T h i e r r y Bouts, H u g o van der Goes,\n Pierre Christus, etc., etc. Il était d'autant plus opportun de tenter, à l'heure\nprésente, u n e sorte d'enquête détaillée sur les maîtres des écoles septen-\ntrionales, flamande et hollandaise, des XVe et XVIe siècles, que les travaux de\nla critique historique, épars en de multiples ouvrages et périodiques, ont\néclairci, en ces dernières années, n o m b r e de questions, résolu quantité de\nproblèmes et permis, en s o m m e , sous le bénéfice d'une g r a n d e circonspection,\nd'essayer de dégager la carrière et l'œuvre de la plupart de ces artistes de\nl'ensemble confus des faits au milieu desquels ils se sont produits, comme\naussi des fables de tout genre qui se sont agglomérées autour de ces faits.\n     L a collection, dont M. Van Oest a ainsi conçu la pensée, se compose de\n volumes d'élégant format, imprimés par la maison B u s s c h m a n n , d'Anvers, et\nenrichis d'une a b o n d a n t e et mignifique illustration. N o u s devons nous bor-\nner à mentionner le premier de ces volumes, qui est consacré à Thierry\nBouts; le second, œuvre de M. J e a n de Bosschere, s'occupe de Quinten Metsys.\n     L'étude de M. de Bosschere est des plus a t t r a y a n t e s ; elle est nourrie de\nl'expérience affectueuse, si l'on peut dire, que l'auteur a acquise de l'artiste,\npar une longue et attentive fréquentation de son œ u v r e . On sent que cette\ndernière a été, pour le critique, comme u n c h a m p préféré d'exploration,\na b o n d a n t en surprises et en découvertes et dont, à force de le parcourir, il a\natteint u n e connaissance approfondie et complète.\n     Il suit Metsys de ses débuts obscurs à l'épanouissement de son génii:\nvibrant et lumineux, en des œuvres comme la Légende de sainte Anne, du musée\nde Bruxelles, et l'Ensevelissement du Christ, du musée d'Anvers ; étudie, en des\npages perspicaces, le « métier» du beau peintre, les influences que ce maître\nsensible et fier a subies ou exercées, les phases par lesquelles a passé son art,\nn o t a m m e n t en ce qui touche l'inspiration de certaines œuvres profanes, telles\nque l'Amour inégal (?), illustration de quelque dict ou de quelque conte sati-\nrique, puisés dans la littérature, d'inclination réaliste, des XIVe et XVe siècles.\n     Le scepticisme humaniste d ' E r a s m e , l'ami de Metsys, auquel M. de\nBosschere fait allusion, n'est peut-être pas responsable de l'apparition de telles\npages dans l'œuvre de tendresse et d'exaltation religieuses de Quinten ; la\nsource d'inventions de cette sorte était, à ce qu'il semble, plus lointaine et plus\np o p u l a i r e . . . L a raillerie de l'Eloge de la Folie, parce q u ' e n certainspoints érudite\net lettrée, paraît bien anodine à la comparaison de celle de maint fableau\nou du Roman du Renard.\n    Mais le Quinten, d'ailleurs assez douteux de cette catégorie d'ouvrages, est,\nen quelque sorte, épisodique : sa g r a n d e et généreuse personnalité se révèle,\nsurtout, dans ses superbes figurations religieuses et daqs ses portraits, et la\npensée qui se manifeste là, dans une forme pleine de grâce et de séduction,\nriche et nuancée, est pleine de jeunesse et de spontanéité.\n    Le livre de M. De Bosschere, qui est tout animé de sympathie pour le\np e i n t r e e t d'admiration vive pour son œuvre, nous présente, dans un style\nquelquefois u n peu chargé et ponctué de savoureuses expressions du terroir,\nun portrait animé de l'un et une description pénétrante de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                 LES LIVRES                                    59\n\n\nL e s m a î t r e s de-l'art : Scopas et Praxitèle, par M. MAXIME COLLIGNON.—\n   (Paris, Plon.)\n   Au IVe siècle, la sculpture hellénique, toute religieuse presque au siècle\nprécédent, tout attachée à l'incarnation exaltée et sublime des divinités natio-\nnales ou locales, s'humanise, s'achemine vers des expressions moins altières\net moins sévères de la vie :et des êtres. Les Olympiens qui régnaient, dans leur\nsérénité auguste et splendide, au fronton des temples, s'animent, leur noblesse\nse colore de grâce, d'élégance, parfois d'enjouement; la draperie qui les\nrevêt, si elle ne tombe pas encore complètement, laisse l'harmonie puissante\ndes longs plis droits de Phidias pour flotter, s'assouplir, modeler merveilleuse-\nment les formes du corps. L'idéal est moins élevé, peut-être, mais combien\nséduisant dans les expressions délicates et rythmées de Praxitèle, telles que\nl'Hermès d'Olympie et l'Aphrodite de Cnide; dans celles, puissantes et pas-\nsionnées, de Scopas, la Menade, par exemple, dont l'Albertinum, de Dresde,\npossède une belle copie réduite.\n   Ces deux grands maîtres, issus l'un de l'Attique, l'autre de l'île de Paros,\nsont, dans le contraste de leur génie, comme les chorèges de l'évolution\nqui, au cours de leur siècle, entraîne la sculpture grecque vers les interpré-\ntations émues, mouvementées et pathétiques de la vie. Le champ de l'art\ns'élargit; l'artiste vient à l'œuvre l'esprit plus libre et plus librement per-\nsonnel : la fantaisie suivra, bientôt, ailée, délicieuse, chez les modeleurs\nde statuettes, puis, plus tard, les excès pittoresques et dramatiques de la\npériode hellénistique...\n   Tout en nous parlant, avec la compétence éminente qu'on lui connaît, de\nPraxitèle, de Scopas et de quelques collaborateurs de ce dernier aux travaux\ndu Mausolée, Timothéos, Bryaxis, Léocharès, etc., M. Maxime Collignon\nnous retrace le tableau de cette évolution, qui se marqua également dans la\npeinture et, avec plus de rapidité encore, sur la scène tragique qui, au cours\ndu Ve siècle, avait vu apparaître presque simultanément le drame liturgique,\nd'allures doriennes ou même mycéniennes, plein de la présence intimidante\n du Destin, d'Eschyle; celui de Sophocle, attique, que l'homme remplit,\n douloureux ou lyrique ; celui, enfin, d'Euripide, éloquent, subtil, mais verbeux\n et, se hasarderait-on à dire, presque asiatique!\n\nL é o n a r d d e V i n c i . — Textes choisis, d'après les manuscrits originaux,\n  avec une introduction par Péladan. Portraits et 31 fac-similés. — (Paris,\n  Mercure de France.)\n   Il faut louer M. Péladan d'avoir songé à nous donner en ce volume la\nquintessence de la pensée de Léonard, éparse en des manuscrits, dont les\nreproductions fragmentaires sont hors de la portée du grand public, soit à\ncause de leur cherté, soit à cause du labeur prolongé et fastidieux que\ndoivent s'imposer ceux qui veulent les étudier.\n   M. Péladan a classé méthodiquement toute cette précieuse matière sous\ndes titres génériques : Théodieée ; psychologie ; morale; etc., rapprochant ainsi les\nréflexions sur des sujets analogues, éparpillées au hasard de la réflexion\ndans les recueils laissés par le grand artiste, et qui, semble-t-il, devaient\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": " 60                                       DURENDAL\n\n\n servir d'éléments à quelque ouvrage, d'allures- encyclopédiques, projeté\n par lui Projet, qui, du reste, comme tant d'autres formés, par L é o n a r d ,\n durent fatalement rester sans suite, c h a q u e jour y a p p o r t a n t de n o u v e a u x\n matériaux, nés de recherches et de méditations nouvelles. L a t r a d u c t i o n de\n ces notes, d ' u n e rédaction souvent peu claire, n'était pas a i s é e ; M. P é l a d a n\n en a résolu, avec habileté, les difficultés; on ne pourrait r e p r o c h e r à l'émi-\n nent écrivain que l'excès de littéralité qui l'induit à conserver d a n s sa version\n des locutions italiennes, inexpressives dans le français : Exemple : « C o n t r e\n certains commentateurs qui critiquent les anciens inventeurs qui firent la\n g r a m r m i r e et la science, et qui se f ont cavaliers contre les inventeurs m o r t s . . . »\n L é o n a r d se moque ici des c o m m e n t a t e u r s , parasites du talent ou du génie,\n qui ne craignent pas de le prendre de haut envers l'auteur dont ils expliquent\n ou mésinterprètent le texte...\n     Il s'agit encore de ces humanistes, « trompetteurs et déclamateurs, réci-\n tateurs des œuvres d'autrui... », férus de « sophistiques sciences où règne\n l'éternelle c l a b a u d e n e », de sciences « qui commencent et finissent dans\n l'esprit », sans vérification et sans preuve d a n s l'expérience, fondement de\n toute science véritable, pour lesquels le Vinci, en h o m m e d'expérimenta-\n tion et de réalité qu'il est, n'a que des sarcasmes. Car, dans tous les d o m a i n e s\n d e la pensée, il répudie l'autorité, il refuse son adhésion à ce qui n'est pas d e\n l'expérience ou de la nature : « J e vois, dit-il, que ceux qui étudient seule-\n ment les auteurs et non les œuvres de la n a t u r e sont, en ait, les petits-fils et\n non les fils de cette nature, maîtresse des bons a u t e u r s . . . »\n     Comme nous l'écrivions ici-même, nulle inspiration chez L é o n a r d qui ne\nsoit nourrie toute de réalité, de l'étude passionnée et attentive de la vie.\n     D a n s l'art c o m m e dans la science — où il fut le plus extraordinaire précur-\nseur de son temps — il apparaît ainsi q u ' u n sévère disciple de l'expérience.\nP l u s d ' u n de ceux qui se sont plu à transformer le peintre de la Joconde en\nune espèce d'alchimiste ou de nécromancien pourra p r e n d r e en ce livre u n e\nnotion plus véridique de sa haute et puissante originalité. E t plus d'un artiste,\naussi, dont l'orgueil repousse tout jugement, qui ne soit pas laudatif, sur son\nœuvre, écoutera avec profit ces paroles du maître : « Certes, il ne faut récuser\nle jugement de p e r s o n n e . . . Si n o u s reconnaissons que les h o m m e s p e u v e n t\nréellement juger l'œuvre de la nature, il faudra avouer, à plus forte raison,\nqu'ils peuvent voir nos erreurs. Car l'artiste, nous le savons, se trompe dans\nson œ u v r e . . . Sois d o n c patient et curieux à écouter l'opinion d'autrui :\nconsidère et examine bien si le critique a raison ou non de c r i t i q u e r ; et si\noui, corrige... »\n\nL a C i v i l i s a t i o n p h a r a o n i q u e , par M. ALBERT GAYET. — Paris,\n   Pion.)\n   L ' E g y p t e , avec le mystère de son sphinx, les yeux pleins de sable et\nd'énigmes; de ses tombeaux, de son art tout voué presque aux morts, exerce\nun grand attrait sur la pensée. Les origines de ses royaumes, celui du Lotus\net celui du P a p y r u s , se perdent dans la nuit confuse, et fabuleuse des â g e s ;\nelle construisait des pyramides et taillait des images impérieuses et solen-\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                      LES LIVRES                                        61\n\n\n nelles, alors que tous les rivages de la Méditerranée autour d'elle n'étaient\nhantés que par des n o m a d e s . . . Toutes ces Egyptes successives, identiques en\napparence dans leur art plus ou moins raffiné, d a n s leurs mythologies en lente\ntransformation et qui, si l'on n'y regarde de plus près, ne semblent évoluer\nque d a n s la forme de leurs tombeaux ; celle des dynasties primitives incer-\ntaines, celle des Ousortasen, grands bâtisseurs, comme celle des T h o u t m è s\net des Amen-hotep ou des Ramsès ont été tirées, l'une après l'autre, des\nsables où elles étaient enfouies, dans les ruines des temples ou le secret des\nhypogées. Car, tout l'art, à la fois si immobile et si vivant, de ce peuple\nétrange était dédié à la mort, à la mort ou à l'immortalité : et ce sont ses\nnécropoles qui ont livré aux hommes d'aujourd'hui les figures et les pensées\ndes h o m m e s de cet autrefois reculé.\n    M. Gayet, mettant à profit les découvertes les plus récentes des égypto-\nlogues, n o u s raconte à grands traits l'histoire des dynasties des bords du Nil,\ndepuis Mena, qui n'est q u ' u n nom, jusqu'à Cléopâtre, qui ne fut qu'une amou-\nreuse... C'est u n e magnifique histoire, et g r a n d e , et singulière. M. Gayet,\nchemin faisant, nous dit l'art égyptien, ses progrès, sa décadence ; tout ce que\nl'iconographie et les p a p y r u s nous ont appris des mythes sacrés de la terre\ndes P h a r a o n s , de ses m œ u r s et de sa littérature. P a r m i les monuments de\ncelle-ci, on rencontre le '' Conte du P r i n c e prédestiné '', enfermé par son\npère pour le garder du crocodile, du serpent et du chien, qui, ainsi qu'il a\nété prédit, occasionneront sa mort, et qui fait songer à l'histoire de Cakyà-\n-Mouni, interné, lui aussi, dans un palais plein de délices par le roi de Kapi-\nlavastu, pour le préserver de la vue funeste de la misère, de la maladie et de\nla mort, à la rencontre desquelles il va, naturellement, comme le prince pré-\ndestiné à celle du chien, du serpent et du crocodile...\n\n   L'art flamand et hollandais (Numéro de Décembre). — E t u d e de\nM. Rit sur les Fresques de M. Roland Holst dans la maison des diamantaires à\nAmsterdam; suite de l'attachant travail de M. Roest Van L i m b u r g sur les\nAnciens palais de Nassau en Belgique : L'hôtel de Nassau à Malines. Louis Verheers,\nforgeron d'art. Chroniques, bibliographie, etc. 12 illustrations.\n\n    L ' a r t e t l e s a r t i s t e s ( N u m é r o de Décembre).— D'excellentes Notes sur\nBernardino Luini, où M. Gabriel Mouray définit avec délicatesse et précision\nl'art de grâce et d'instinct du beau maître l o m b a r d . Bruno Liljefiers, un peintre\nanimalier suédois, par M. B e r n a r d i n i . La maison d'Anatole France, par M. Mau-\nclair, le décor q u e le poète de Thaïs et du Lys rouge a construit autour de sa\npensée et de son rêve. Des notes d'un esprit judicieux et réfléchi, M. Francis\nde Miomandre, à propos des Dessins de Rodin. Courriers d'art, nombreuses\nillustrations, dont une épreuve en couleurs d u Portrait de Mllle de la Charolais,\npar Drouais.\n   N u m é r o de Janvier. — M. H e n r y Marcel dit le charme de Carpeccio, le\nbeau conteur de la légende de saint U r s u l e . M. Mauclair étudie la Femme dans\nl'œuvre de Manet. M. de Danilowicz donne des notes sur une Exposition d'art\nrusse à Paris. Chroniques d'art, etc. Nombreuses illustrations dont u n e char-\n mante lithographie hors texte.                                         ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                             NOTULES\n\n   NOS a b o n n é s à l ' é t r a n g e r sont instamment priés d'avoir l'extrême\nobligeance de nous payer le prix de l'abonnement pour 1908, en nous\nenvoyant soit un mandat postal international, soit un chèque de 12 francs sur\nune banque de Belgique. C'est le procédé le plus aisé et le moins coûteux à\nla fois pour l'abonné étranger et pour la Direction de la revue. Prière\nd'adresser le mandat ou le chèque à la Direction de Durendal, 22, rue du Grand-\nCerf, à Bruxelles (Belgique).\n                                          * **\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fascicule deux belles\nœuvres de deux de nos plus grands artistes belges. La Belgique peut être fière\nde ces deux artistes. L'un est sculpteur : le comte Jacques de Lalaing. Le\ngroupe équestre que nous reproduisons a été exposé au dernier Salon triennal.\nNotre critique l'abbé Verhelst en a fait l'éloge dans notre fascicule de\ndécembre. L'autre est peintre : Ernst Wante. Voici de lui une œuvre d'art\nreligieuse admirable qui prouve une. fois de plus que Wante est un de nos\nplus distingués artistes religieux. Ses tableaux émeuvent parce qu'ils sont\nvrais. Ils débordent d'une âme sincère, dont le talent est à la hauteur de la\nfoi profonde.\n                                           ***\n  Une conférence de Dom Besse. — Dom Besse, bénédictin de\nl'abbaye de Ligugé, bien connu de nos lecteurs, l'ancien ami de J.-K. Huys-\nmans, et qui nous a fait une si belle conférence sur le maître écrivain catho-\nlique, on s'en souvient, viendra donner une nouvelle conférence à Bruxelles,\nle vendredi 31 janvier, à 5 heures, à la salle Patria, rue du Parchemin. Sujet\nde la conférence : La littérature et la contre-révolution en France. La conférence\nsera honorée de la présence de S. A. R. Madame la Comtesse de Flandre.\nElle est donnée au profit de l'Œuvre des Orphelins pauvres. On peut se procurer\ndes cartes chez la Comtesse d'Ursel, 26, rue du Luxembourg; à la librairie\nDewit, rue Royale, et au local Patria.\n                                       ***\n   Le monument de l'Indépendance à Buenos-Ayres. —\nOn sait qu'un grand concours international a été institué par la République\nargentine pour l'érection, sur une place de Buenos-Ayres, d'un monument\ndestiné à glorifier les héros de la guerre de l'Indépendance.\n  Jules Lagae, dont nos lecteurs connaissent le grand et probe talent,\nconviait récemment la presse à venir examiner, dans son atelier, le projet\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                   NOTULES                                   63\n\nqu'il avait conçu, avec la collaboration, au point de vue architectural, de\nM. Eugène Dhuicque, pour participer à ce concours.\n   L'œuvre, d'une magnifique ampleur décorative, est grandiose et elle\ncomprend, notamment, une statue équestre, de nombreux bas-reliefs retraçant\nles épisodes principaux de la lutte entre Argentins et Espagnols et une\ngrande figure féminine, élégante et fière, personnifiant la République.\n   Au piédestal de chacune des statues sont accolées des figures allégoriques;\ndevant celle de la République, se trouve un vaste bassin d'où jaillissent des\nchevaux modelés avec une verve nerveuse et fière, d'une beauté accomplie.\n   L'ensemble des monuments qui comprennent, au surplus, nombre de\ngroupes, de figures ornementales, etc., se présenterait dans une vaste\nperspective, sur plusieurs plans, au milieu d'un cadre de verdure...\n   L'œuvre fait le plusgrand honneur à MM. Lagae et Dhuicque, au sculpteur\nriche d'inspiration dès mains duquel est sortie toute cette figuration\npuissante et animée, comme à l'architecte qui a su mettre tous ces éléments en\nvaleur de la façon la plus heureuse. Elle ne peut manquer d'obtenir un grand\nsuccès à Buenos-Ayres et nous faisons des vœux ardents pour qu'elle\nrencontre là-bas, auprès du jury, l'accueil enthousiaste qu'elle mérite.\n                                                                      A. G.\n                                     ***\n  La Société des Amis des Musées. — Sous ce titre vient d'être\nfondée à Bruxelles une société ayant le plus noble but et que nous nous\nempressons de louer et d'encourager. Elle a en vue de travailler par l'initia-\ntive privée à la protection des œuvres d'art et à l'accroissement des collections\npubliques de nos musées de peinture et de sculpture, en faisant ou en provo-\nquant des libéralités, en acquérant des objets ayant une valeur artistique,\narchéologique ou historique, en organisant des expositions.\n    Fondée sous le haut patronage de S. A. R. Mme la Comtesse de Flandre,\nla présidence d'honneur de S. A. R. le Prince Albert, la vice-présidence\nd'honneur du Ministre des Beaux-Arts, du Gouverneur et du Bourgmestre,\nla société a pour président le ministre. Beernaert; pour vice-présidents :\nMM. Buls, Francotte, Valère Mabille, lé Baron Empain, M. Philippson ;\npour trésorier : M. Ch. Cardon; pour secrétaires : MM. Paul De Mot et\nP . Bautier; pour commissaires : MM. P . Cumont, E. Verlant, directeur des\nBeaux-Arts, et A.-J. Wauters; pour administrateurs : MM. Alex. Braun,\nJ. Capart, H . Carton de Wiart, L. de Lantsheere, Jean De Mot, Joseph\n Destrée, P . Errera, H . Gedoelst, H. Hymans, L. Janssen, H. Lafontaine,\nBaron Lambert, P . Lambotte, Octave Maus, colonel Thys, J. Vanden\n Peereboom, F. Vanderstraeten, E. Van Overloop et A. Willems; pour\nmembres : MM. le Baron de Loe, G. de Prelle, G. de Ro, M. Despret,\n P . Toussaint, Comte A.vander Burch et Alfred Verhaeren.\n    La cotisation annuelle est de 500 francs pour les membres protecteurs,; de\n 100 francs pour les effectifs et de 20 francs pour les associés. Nous engageons\nvivement tous ceux qui le peuvent d'encourager cette admirable initiative,\n d'une si haute utilité, à envoyer leur, adhésion et à s'inscrire comme membres.\n Les inscriptions doivent être adressées à M. Paul De Mot, 16, rue Bosquet.\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "64                                DURENDAL\n\n\n   A peine fondée cette société est déjà des plus florissantes. S . A . R. Mme la\nComtesse de Flandre, qui a pris l'œuvre sous son haut patronage, s'est\ninscrite pour une cotisation annuelle de 500 francs.\n   Les dons recueillis déjà se montent à 3,500 francs, le chiffre des cotisations\nannuelles s'élève déjà à 10,000 francs. Un don d'antiquités égyptiennes a été\nfait par M. Van Dieren.\n                                      ***\n\n   La Société des Amis de la médaille d'art met au concours,\nentre les artistes belges et hollandais âgés de moins de 30 ans au\n I er avril 1908, le projet d'une médaille ou d'une plaquette, à deux faces,\nqui sera frappée à 65 millimètres. Sujet imposé : l'Enseignement.\n     La valeur des prix attribués aux lauréats du concours sera de 700 francs\npour le projet classé premier et de 300 francs pour le projet classé deuxième.\n     Le jury se composera de MM. Ch. Buls, président; F . Beelaerts de\nBlokland, secrétaire; H . - J . de Dompierre de Chaufepié, directeur du cabinet\nroyal de numismatique de La Haye; Alph. de Witte, secrétaire de la Société\nroyale de numismatique de Belgique; A.-M.-W. Odé, professeur à l'Ecole\npolytechnique et statuaire, à Delft; G. Devreese, statuaire-médailleur, à\nBruxelles ; Ch. Dupriez, expert en médailles, à Bruxelles.\n     Les artistes qui participeront au concours devront adresser leurs envois,\nle 15 juillet 1908 au plus tard, au président de la Société, M. Ch. Buls, rue\ndu Beau-Site, 40, à Bruxelles.\n     Les projets qu'ils soient en plâtre ou en tout autre matière, ne pourront\nexcéder 40 centimètres de diamètre s'il s'agit d'une médaille, ou 40 centi-\nmètres de diagonale s'il s'agit d'une plaquette.\n     La décision du jury sera rendue publique en août 1908.\n                                      ***\n   Accusé de réception :\n  ART : Le peintre Willem Linnig Junior, par PAUL ANDRÉ. Ouvrage illustré\n(Bruxelles, Larder). — Holbein, par PIERRE GAUTHIEZ. Ouvrage illustré\n(Collection : Les grands artistes. Paris, Laurens).\n  L I T T É R A T U R E : Carlyle intime. Lettres de Carlyle à sa mère, traduites\npar E . MASSON (Paris, Mercure de France). — Le problème du style, par REMY\n                 e\nDE GOURMONT. 2     édition (Idem).— Eurythmie, par EMILE SIGOGNE (Bruxelles,\nLarcier). — Femmes inspiratrices et poètes annonciateurs, par E D . SCHURÉ (Paris,\nPerrin). — L'île parfumée, par AUG. VIERSET (Bruxelles, Weissenbruch).\n  P O É S I E : Poésies, de la Comtesse DE STAINLEIN (Paris, Fischbacher). —\nPoèmes, de NICOLAS DENIKKER (Paris, Ed. de l'Abbaye).\n  ROMANS : Le roman de la vingtième année, par JACQUES DES GACHONS (Paris,\nEd. du Monde illustré). — Le retour d'Imray, par RUDYARD KIPLING. Traduit\npar L. Fabulet et A. Jackson (Paris, Mercure de France). — Les Mourlon,\npar FERD. BOUCHÉ (Verviers, Edition artistique).\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": ""}, {"page_pdf": 81, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-01", "signet_source": "Quinzième année - N°1 - Janvier 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination 5-64, première livraison de l’année. Les Notules évoquent « le prix de l’abonnement pour 1908 », une conférence de Dom Besse « le vendredi 31 janvier » à la salle Patria, l’éloge du groupe de Lalaing par l’abbé Verhelst « dans notre fascicule de décembre » ; le fragment de Tancrède de Visan annonce le roman « à paraître en février chez Messein » ; Les Livres signalent « Numéro de Janvier » de L’Art et les artistes ; la Société des Amis de la médaille d’art fixe son concours au « 1er avril 1908 ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}