{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 131, "titre_corps": "Quiétude", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Deauville", "ancre_debut": "Quiétude NELE était une petite femme", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": "Quiétude\n\n              N E L E était une petite femme aux grands yeux bleus\n                 toujours naïvement émerveillés de l'aspect des\n                 choses qui se déroulaient devant eux. Elle\n                 avait un air si candide et si doux, des gestes si\n                 mesurés, que volontiers on l'eût prise pour une\n                 poupée. Ses cheveux blonds descendaient vers\n                 ses tempes en ondulations légères; mais on n'en\n                 voyait que quelques boucles, un bonnet de toile\nblanche recouvrait le reste, entourait d'une clarté l'ovale pur\nde son visage.\n   Yan, son mari, était un pêcheur à face cuivrée. U n collier de\npoils roux lui courait d'une oreille à l'autre en passant sous le\nmenton. Ses yeux clairs au regard dur s'enfonçaient dans\nles orbites sous d'épais sourcils, et deux plis profondément\ncreusés dans ses joues lui donnaient un aspect dédaigneux et\nméprisant.\n   Yan possédait une barque qu'il faisait échouer sur la grève à\nl'heure de la haute marée. Il aimait Nele et c'est là toute leur\nhistoire.\n   Parfois, les soirs d'été, Nele allait avec les autres femmes\nvoir partir les bateaux. L ' é n o r m e disque du soleil brillait\ncomme une sphère rouge au travers d'un rideau de nuages\ngris. L a mer et le ciel se perdaient dans une b r u m e violette qui,\nenvahissant lentement l'espace, amenait avec elle le calme et\nl'obscurité.\n   Les barques partaient une à une, déployant leurs grandes\nvoiles noires comme des ailes de chauve-souris, et lorsqu'elles\npassaient devant le soleil elles projetaient de larges ombres\nsur les eaux argentées. Dans quelques-unes la vareuse rouge\nd'un matelot faisait une tache vive.\n   L'astre descendait vers l'horizon. L à , il semblait s'enfoncer\ndans l'océan, lentement, comme un navire qui sombre, jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": " 130                        DURENDAL\n\n\n ce qu'il n'en restât plus qu'une ligne pourpre. Alors il disparais-\nsait brusquement et c'était la nuit.\n   Nele et Yan s'aimaient avec simplicité, sans chercher à com-\nprendre ni pourquoi, ni comment.\n   Ils possédaient une petite habitation isolée. Dans la grande\nsalle, par deux des fenêtres, on voyait les dunes jaunes et vertes\ns'étendre en faibles ondulations jusqu'à se perdre dans le loin-\ntain. L'autre côté donnait sur la campagne, large plaine cou-\nverte de prés verts, traversée par de petits canaux remplis de\nlongs roseaux, au bord desquels un à un des saules au feuillage\nmaigre se suivaient en mélancoliques rangées.\n   De distance en distance on voyait s'élever un clocher modeste\net lourd, entouré de maisons blanches à toits rouges. Et, au\nloin, tout au loin, là-bas où l'horizon prenait une teinte bleu-\ntée, comme trois fines aiguilles, les tours du Beffroi, de Saint-\nSauveur et de Notre-Dame indiquaient que dormait derrière\nun rideau de verdure, Bruges, la ville morte.\n                                 *\n\n   Le village était séparé de la mer par la plaine grasse et quel-\n ques mares remplies de végétations folles.\n   Il y avait là une trentaine de maisonnettes, presque cachées\npar de grosses touffes d'arbres fruitiers. Et, dans les enclos\nfermés par des barrières crépies à la chaux vivaient en bonne\nintelligence des vaches rousses et des cochons roses.\n   Un petit canal bleu coupait en deux l'agglomération. Il lon-\ngeait la rue principale, dont le séparait un mur bas en pierres\nblanches. D'un côté de l'eau il y avait des fermes, des champs\net des prés, de l'autre les habitations appuyées les unes contre\nles autres se suivaient sans interruption et en prenaient un air\nd'importance. Là se trouvaient les échoppes aux fenêtres\nétroites, derrière leurs petits carreaux on devinait des pains\ncaramélisés et des cruches vertes.\n   Plus loin la maison du curé, avec un perron en pierre de\ntaille, et à côté d'elle l'église trapue et grise qui semblait\nécrasée sous le poids de sa tour carrée. Le clocher était\nsurmonté d'un toit pointu couvert d'ardoises violettes, et le coq\ndoré qui le dominait semblait dormir dans les rayons du soleil.\nTout autour, c'était le cimetière peuplé de croix noires, d'herbe\ndrue et de sapins sombres.\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "                               QUIÉTUDE                                 l3l\n\n\n   Les gens du village étaient sages et tranquilles. J a m a i s ils\nne disaient une parole inutile, un mot qui n'eût trait à la pêche\nou à la culture. Les anciens donnaient de précieux avis que les\njeunes gens écoutaient avec respect.\n   T o u s connaissaient la direction que suivrait leur vie et pou-\nvaient prévoir chacun des événements de leur existence. Ils\nsavaient aussi que, puisqu'il y a sept jours dans une semaine et\ncinquante-deux semaines dans un an, le temps n'est pas une\nchose indéterminée, mais bien logiquement définie. Aussi\navaient-ils le mépris de l'inconnu.\n   L e d i m a n c h e , dans la petite église aux murs nus, ils écou-\ntaient le sermon avec recueillement. L e prêtre annonçait les\nnaissances, les morts et les mariages, indiquait les jours où il\n fallait faire maigre et les saints qu'il convenait de prier. E t\n comme cela tout était bien.\n    Quand venait l'heure du repos, les hommes s'asseyaient sur\n le mur le long du canal. E t là, les mains jointes, le corps\n penché en avant, les j a m b e s ballantes, ils fumaient en songeant.\n    Les femmes parlaient sur le pas des portes; les enfants\njouaient, et les chiens flâneurs et impudents furetaient de tous\n côtés, se grattaient, couraient en rond, j a p p a i e n t après les\n poules ahuries qui s'enfuyaient en battant des ailes.\n    Sous les arbres de son j a r d i n , le curé allait et venait en lisant\n son bréviaire. Les pavés étaient polis et ronds, l'herbe douce et\n verte, les maisons blanches et rouges, et la plaine s'étendait au\n loin dans une atmosphère de calme et de sérénité.\n    Et, lorsque après avoir accompli sa longue course, le soleil\n fatigué disparaissait à l'horizon, illuminant la cime des dunes\n d'un reflet sanglant, quand toutes les teintes commençaient à\n se confondre, tandis que sur la vaste plaine l'obscurité silen-\n cieuse descendait, la petite cloche de l'église sonnait l'angélus.\n    Ses sons grêles et argentins glissaient en ondes peu à peu\n diminuées dans l'air tranquille. Alors, la tête penchée vers la\n glèbe, appuyés sur leurs lourds outils, les paysans priaient.\n  Dans le lointain d'autres cloches résonnaient, plus loin d'autres\n encore; au delà, c'était le mystère et l'inconnu.\n\n                                                    MAX D E A U V I L L E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 132, "page_fin": 134, "titre_corps": "Mirages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien Guillion", "ancre_debut": "Mirages Dominant les flots bleus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 167, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "Mirages\nDominant les flots bleus de la mer qui     murmure,\nPour te faire surgir, souriante   vigueur\nD'un monde enseveli, le temple évocateur\nEst là, dressant au ciel sa noble   architecture.\n\nSon aspect nous console autant que la nature,\nEt nous verse une paix sereine dans le cœur :\nCelle que vient offrir, dans sa puissance en fleur,\nLa forêt printanière étendant sa ramure.\n\nDes hommes l'ont bâti qui, près des origines,\nAspiraient le bonheur dans leurs larges   poitrines,\nEt croyaient tout payer avec leur sang  vermeil.\n\nTemps d'audace, de force et de foi    rayonnante!\nDu haut du temple grec, ouvert sur le soleil,\nNe reverrons-nous pas ton aube     éblouissante?\n\n                            I\n\nNous tous qui vivons loin du ciel de l'Archipel,\nEt des temps lumineux de la vigueur       antique,\nO temple! en franchissant  le seuil de ton portique,\nN'entrons-nous  pas aussi dans un inonde       immortel.\n\nTon fronton, qui s'éclaire au souvenir des dieux,\nNous ouvre l'horizon de ces heureux    rivages\nBattus par l'Océan tout empli de mirages,\nOù nous voyons glisser les voiles des aïeux...\n\nLe vent sonore enflait son chant de liberté,\nEn poussant l'Argonaute    au devant du mystère,\nEt la lyre d'Orphée, à la mer solitaire,\nEnvoyait ce défi d'audace et de fierté :\n\n— « Mon cœur brûlant se calme au milieu de tes cris,\nO toi, flot mugissant, aux colères de bête!\nTu voudrais étouffer les accents du poète,\nMais rien n'arrêtera la marche des esprits.\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "                        MIRAGES                           133\n\n\nMon âme est à la rive où nous atterrirons ;\nDompté, tu lècheras le sable de sa plage,\nCar c'est là, qu'en dépit de ton obscure rage,\nUn jour, les pleurs de l'homme à ses yeux     tariront.\n\nEcrase ton écume aux pointes des récifs,\nLe vaisseau n'en ira pas moins vers la Colchide!\nDistrairas-tu jamais le rêveur   intrépide,\nQui poursuit son désir sous des c i e u x fugitifs. » —\n\nTressant au laurier les myrtes   odorants,\nLes paroles d'un Grec au sortir des victoires,\nTandis que ta voix plane, ô lyre! en nos mémoires,\nNous exaltent l'ardeur des beaux adolescents :\n\n— « Me voici de retour, perle de mon destin,\nFille dont je soutiens l'adorable faiblesse,\nEt dont les charmants yeux, humides de tendresse,\nSourient dans la joie éparse du matin.\n\nCe triomphant soleil, qui monte au ciel vermeil,\nVa baigner chaque instant de poésie    heureuse,\nPuis il se dissoudra dans la nuit  amoureuse,\nAvec le sûr espoir de son prochain  réveil.\n\nEnfant! la volupté, pareille à l'Univers,\nEst un hymne sacré qui toujours recommence ;\nPour nos cœurs rafraîchis par la noble     souffrance,\nLe renouveau divin jaillit des jours amers. »\n\n                           II\n\nEcartant des rameaux lourds de fleurs et d'oiseaux,\nUn snelte adolescent se glisse à la fontaine\nQui, sortant du rocher, élève par la plaine\nUn chant plus caressant que celui des pipeaux.\n\nLonguement     il s'abreuve, humble, courbant le dos,\nCaptivant en ses mains la source        harmonieuse;\nSi forte est la vertu de cette eau    merveilleuse.\nQue, lorsqu'il se redresse, il se sent un héros.\n\nLe mont âpre qu'il voit rafraîchir le gazon,\nLui semble être un géant puissant et tutélaire.\nDans le jour qui grandit, sous le ciel qui s'éclaire,\nIl trouve le chemin que cherchait sa raison.\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "134                         DURENDAL\n\n\n      L'enfant songe : « Tout meurt, tout s'écoule, excepté\n      La force jamais lasse organisant le monde\n      Qui, dans l'aube vaillante et cette eau si féconde,\n      Verse le flot béni de son éternité.\n\n      Le inonde, plein de joie, accueille ton pouvoir,\n      Aurore radieuse, ô ma seule patrie!\n      Ton approche, ô soleil! renouvelle ma vie,\n      Et voici que mes yeux te cherchent, vont te voir...\n\n      En vain ce lent nuage assombrit tout l'azur;\n      Xerxès! tu n'es non plus qu'une ombre passagère\n      Qui pourrait nous voiler un moment la lumière,\n      Si l'astre n'avançait irrésistible et pur.\n\n      Dirige contre nous tes barbares     lointains\n      Qui sous le fouet cinglant se traînent à la guerre.\n      Mon glaive agile et sûr affranchira la terre\n      De ces hommes, trop vieux pour jouir des matins ! » —\n\n      L'éphèbe impétueux promène ses regards\n      Sur le site embelli de l'agreste vallée,\n      Depuis son herbe fine où brille la rosée\n      Jusqu'aux   monts de l'Attique où flottent des   brouillards.\n\n      Et d'un geste inspiré, fier et tendre à la fois,\n      Posant soudain les mains sur le jet de la source,\n      Il dit, en s'efforçant d'arrêter dans sa course\n      Cette onde qui jaillit, joyeuse, entre ses doigts :\n\n       - « O ruisseau! tu bondis tel un adolescent\n      Qui nous dévoilerait sa fougue généreuse ;\n      Tu donnes ta fraîcheur à la campagne     ombreuse,\n      Comme pour la patrie il verserait son sang.\n\n      Nos cœurs, à l'unisson de cet immense    amour\n      Qui glisse du soleil et coule dans ton onde,\n      Par le fer consacrés, rajeuniront le monde,\n      Et leur rouge rosée annoncera le jour.\n\n      Avenir! tu poindras dans un ciel déjà clair,\n      Quand la mort m'ouvrira les ténèbres   futures,\n      Quand je m'endormirai,  bénissant mes blessures,\n      Dans ton manteau de gloire, ô pourpre de ma chair! »\n\n                                                  ADRIEN GUILLION.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 145, "titre_corps": "Louis Veuillot", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé Paul Halflants", "ancre_debut": "Louis Veuillot 1813-1883 L'HOMME L'enfant du peuple", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 170, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2859, "texte": "Louis Veuillot\n                                        (1813-1883)\n\n\n\n\n                  L ' H O M M E . — L'enfant du peuple destiné à devenir « l'un\n                      des trois ou quatre plus g r a n d s journalistes du siècle » (1),\n                      naquit à Boynes, dans le Loiret. Il rappellera souvent,\n                      dans ses ouvrages, le métier de son père :\n                         « Il y avait une fois, non pas un roi et u n e reine, mais\n                      u n ouvrier tonnelier, qui ne possédait au m o n d e que ses\n                      outils, et qui, les portant sur son dos, l'hiver à travers la\n                      boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de\n                      ville en ville et de c a m p a g n e en c a m p a g n e , fabriquant et\nréparant tonneaux, brocs et cuviers, s'arrêtant partout où il rencontrait de\nl'ouvrage, repartant aussitôt qu'il n'y en avait plus, heureux s'il emportait de\nquoi vivre jusqu'au terme de sa course nouvelle, mais sûr de laisser derrière\nlui bonne renommée, et de trouver, lorsqu'il reviendrait, bon accueil » (2).\n   Mais le père du futur défenseur de l'Eglise n'était pas chrétien, et il ne se\nsoucia pas de donner une éducation religieuse à son fils. Il y eut toutefois\npour celui-ci la cérémonie de la première c o m m u n i o n , qui fut, h é l a s ! sacri-\nlège (3); après quoi, le pauvre et malheureux enfant, oublieux de toute pra-\ntique religieuse, n e se préoccupa plus que de gagner sa vie.\n   Ses parents, hésitant sur le métier qu'ils lui feraient a p p r e n d r e , finirent par\nchoisir ce qui s'offrait à eux et le mirent comme clerc d'avoué chez Me F o r -\ntuné Delavigne, le frère du poète. Quelques années plus tard il se faisait\njournaliste, d'abord en province, puis à Paris, où il travailla pour trois jour-\nnaux. A ce moment, comme il le raconte l u i - m ê m e (4), il était de la résis-\ntance, mais aurait été tout aussi volontiers du mouvement, et même plus\nvolontiers. Son honnêteté native l'empêcha de tomber d a n s les excès de\nlangage contre la religion, et il avait de la r é p u g n a n c e à s'opposer aux\n« empiétements du clergé ». Il sentit bientôt le vide de sa vie et l'inutilité de\nson travail, et son âme était tourmentée du désir de la certitude. C'est le\nmoment attendu de Dieu.\n\n\n  (1) LÉO CLARETIE, dans Petit de Julleville : Histoire de la langue et de la littérature fran-\nçaise, t. VIII, p. 567.\n  (2) Rome et Lorette. Introduction, p. 11 (Mame).\n  l3) « Poussé a la Table sainte par des mains ignorantes ou tout à fait impies, je m'en\napprochai sans savoir à quel redoutable et saint banquet je prenais part ; j'en revins avec\nmes souillures, je n'y retournai plus. Pardonnez-moi, mon Dieu, et pardonnez-leur! »\nRome et Lorelle, introduction.\n  (4) Rome et Lorelte, p. 17.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3649, "texte": " 136                                   DURENDAL\n\n\n\n      E n r838, u n ami converti au catholicisme l'engage à l'accompagner en\n  Italie. Ce voyage décida de sa vie. A R o m e , il fut l'hôte de la famille chré-\n  tienne d'Adolphe Féburier, et, la grâce aidant, il se convertit à son tour.\n      L'histoire de ses incertitudes et de sa détermination définitive est consignée\n  dans le beau et émouvant livre Rome et Lorette (1841). Six mois après sa con-\n  version, parut son premier ouvrage, Pèlerinages en Suisse, où l'on peut constater\n  les progrès rapides de cette âme sous l'influence de la foi; on croirait lire\n  l'œuvre d'un catholique vieilli dans la piété, En m ê m e temps, son talent\n  s'affermit ; la certitude de posséder la vérité et la joie de se sentir l'âme bonne\n  transforment l'écrivain.\n     E n 1843, sacrifiant u n e place de chef de b u r e a u au Ministère de l'Intérieur,\n il entre définitivement à la rédaction de l'Univers, dont il ne devait pas tarder\n à devenir le chef. A partir de ce moment, sauf les interruptions auxquelles\n l'oblige la suppression de son journal, il est lié à sa tâche quotidienne ; c h a m -\n  pion de la foi, il se fait esclave de son métier, mais esclave vaillant et joyeux,\n allant loujoursdroit devant lui, sans peur et sans repos. E n même tempss'éche-\n lonnent ses nombreux livres, dont les principaux s o n t : Les Libres Penseurs ; Çà\n  et la; Le parfum de Rome; Les odeurs de Paris. Lors du Concile du Vatican, il\n soutint avec ardeur l'infaillibilité pontificale, et ce fut l'occasion de nouveaux\n ouvrages : La liberté du Concile (1870); Rome pendant le Concile (1871). Aussi\n longtemps qu'il le put, le soldat du Christ continua la lutte ; la maladie seule\n le terrasse : elle le livra p e n d a n t ses dernières années à l'épreuve la plus r u d e\n pour son caractère, l'immobilité.\n     L'unité de la vie de Veuillot, du moins à partir de sa conversion, est a d m i -\n rable. Il a pu dire lui-même : « J'ai abordé bien des sujets, j'ai essayé bien\n des formes : je n'ai eu qu'une idée, qu'un a m o u r et q u ' u n e colère (1). « C'est\n qu'il était u n chrétien tout d'une pièce, qui a réalisé parfaitement le Justus ex\nfide rivit de l'Ecriture. Qu'il fasse de la polémique ou de la critique littéraire,\n du r o m a n ou des vers, de la philosophie ou de l'histoire, il ne perd jamais de\n vue le but u n i q u e de ses travaux : la défense de Dieu et de l'Eglise. Il ne fait\n pas deux parts dans sa vie : l'homme privé, comme l'homme public, accepte\n la religion tout entière, sans tartuferie, mais sans fausse honte. Le respect\n h u m a i n n e l'effleure même p a s ; en cent endroits de ses ouvrages, il parle de\n ses pratiques de dévotion le plus naturellement du m o n d e . Bien peu de\n catholiques, et des plus g r a n d s , ont eu cet accent de piété candide sans affec-\n tation, et cela fait le plus grand h o n n e u r à cet h o m m e auquel on a pu repro-\n cher parfois la brutalité du polémiste.\n     Certes, il n'était pas tendre pour ceux qui tombaient sous sa férule (2), et\n plus d'un ennemi de l'Eglise hurla sous les coups. L e malheur fut qu'il bâton-\n nait avec la même énergie les catholiques qui ne partageaient pas ses idées.\n\n\n   (1) Les Libres Penseurs. Avant-propos de la quatrième édition.\n   (2) « Il y avait dans la primitive Eglise des porteurs de la bonne nouvelle qui couraient\nles grands chemins tenant à la main un bâton. Les routes alors n'étaient pas sûres, et,\nma foi, à l'occasion, ils se servaient du bâton. Je suis comme eux un porteur de la bonne\nparole. J'ai mon bâton, et je m'en sers !... » Cité dans Petit de Jullevillc, VIII, p 567.\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                                  LOUIS VEUILLOT                                      137\n\n\n    « On étonnerait bien des gens, écrit M. Albalat (1), en leur disant qu'au\n vrai sens du mot, Veuillot n'a peut-être jamais insulté p e r s o n n e . » J'avoue\n être du n o m b r e de ces étonnés, et, sans vouloir insister plus qu'il ne convient\n sur un défaut qui se rachète par tant de qualités, je me vois bien obligé de\n reconnaître que la charité chrétienne a plus d'une fois, dans la polémique et\n dans la correspondance privée de Louis Veuillot, reçu des accrocs qui ne\njustifient pas, mais expliquent jusqu'à u n certain point la malveillance à\n laquelle le rédacteur en chef de l'Univers a été en butte (2).\n   E n c o r e faut-il ajouter que les invectives de sa plume n'ont pas leur source\ndans l'orgueil d'un h o m m e qui voudrait tout plier à son bon vouloir; elles\njaillissent plutôt de son tempérament populaire, qu'il avait mis tout entier au\nservice de ses convictions. Le croirait-on, son humilité était admirable : il\nsuffit, pour s'en convaincre, de parcourir les pages éparses d a n s ses œuvres\noù il constate sa misère, son néant, sa nature de pécheur. Avec quelle candeur\nne lui arrive-t-il pas de reconnaître que, sans la grâce de Dieu, il ne réussirait\njamais à étouffer les ferments détestables qui bouillonnent au fond de son\nêtre ! Avec quelle joie chrétienne ne fait-il pas l'éloge de ses adversaires q u a n d\nil croit pouvoir le faire sans rien sacrifier de ses propres convictions! C'est\nqu'avant tout, c o m m e je l'ai dit, Veuillot était un catholique pratiquant,\nqui travaillait c h a q u e jour à se perfectionner dans l'amour de Dieu et les\nvertus chrétiennes. Son tombeau est bien digne de porter cette épitaphe que\nlui-même a composée et qui résume sa vie et ses aspirations :\n\n                        Placez à mon côté ma plume,\n                        Sur mon front le Christ, mon orgueil ;\n                        Sous mes pieds, mettez ce volume ;\n                        Et clouez en paix le cercueil.\n\n                        Après la dernière prière.\n                        Sur ma fosse plantez la croix ;\n                        Et si l'on me donne une pierre.\n                        Gravez dessus : J ' A I CRU, JE VOIS.\n\n                        Je fus pécheur, et sur ma route,\n                        Hélas ! j'ai chancelé souvent :\n                        Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,\n                        Je suis mort ferme et pénitent.\n\n                        J'espère en Jésus. Sur la terre\n                        Je n'ai pas rougi de sa loi,\n                        Au dernier jour, devant son Père,\n                        Il ne rougira pas devant moi ( 3).\n\n   (1) ANTOINE ALBALAT : Pages choisies de Louis Veuillot, p. x.\n  (2) Cela dit, àquoi bon donner des exemples? Ce serait accorder trop d'importance\nà des saillies de caractère. Je me contente de renvoyer le lecteur désireux d'en lire des\nspécimens a l'appréciation que donnait Veuillot de l'œuvre d'Ozanam (EUGÈNE VEUILLOT,\nLouis Veuillot, t II, p. 81) et à son jugement sur Mgr Dupanloup (Le Correspondant,\n25 janvier 1902, p. 383). Mais ce serait peutêlre bien le cas de dire : « Que celui de ses\nadversaires qui n'a jamais failli lui jette la première pierre! »\n  (3) Çà et là, t. II, p. 495 (Retaux).\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "138                                  DURENDAL\n\n\n   L E S Œ U V R E S — Nous ne pouvons, naturellement, parler ici q u e des\n principales. Les n o m b r e u x volumes des Mélanges méritent certes u n e mention\nspéciale, parce qu'ils forment le répertoire et, malheureusement, le t o m b e a u\n des articles que Louis Veuillot écrivit journellement. On devrait en extraire\n un volume de morceaux choisis, qui réunirait les plus intéressantes de ces\n pages. On retrouverait là le polémiste de l'Univers, moins connu que celui des\nouvrages tel que les L i b r e s P e n s e u r s (1848). L e sujet de ce dernier livre est\nindiqué par l'auteur lui-même :\n   « J'appelle « libres penseurs », comme ils se n o m m e n t e u x - m ê m e s , les\nlettrés ou se croyant tels qui, par livres, discours et pratiques ordinaires,\ntravaillent sciemment à détruire en F r a n c e la religion révélée et sa morale\ndivine. Professeurs, écrivains, législateurs, gens de banque, gens de palais,\ngens d'industrie et de négoce, ils sont tout, ils font tout, ils régnent. Ils nous\nont mis dans la situation où nous sommes, ils l'exploitent et l'empirent.\n   » J'ai voulu les p e i n d r e ; non p a s , je l'avoue, par admiration pour eux.\nCatholique et enfant du petit peuple, je suis doublement leur adversaire,\ndepuis qu'à mon tour je pense, c'est-à-dire depuis que, par la grâce de Dieu,\nmon esprit est franc du joug qu'ils lui ont fait longtemps porter.\n   \" Libre penseur \" sonne à mes oreilles comme aux leurs « jésuites » (1).\n   L'ironie coule ici à pleins bords : quantité de tableautins sont de petits\nchefs-d'œuvre de malice piquante. Le style en est concis et incisif comme u n e\npointe de stylet. C'est, selon l'expression de M. Jules Lemaîlre, « du L a\n Bruyère au vitriol ». Et il ajoute : « Sauf erreur, les Libres Penseurs et les\n Odeurs de Paris restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est\nplein de génie » (2).\n   D'un tout autre genre est le P a r f u m de R o m e (1865), bien que l'ironiste ne\nperde jamais ses droits. Il y a là, pour cela, un Coquelet, représentant du\nlibre penseur stupide, qui se croit intelligent. C'est un Homais avant la lettre.\nAux émotions du chrétien qui visite la Ville éternelle, il fallait bien mettre en\npendant les plates sottises de l'incrédule devant la R o m e des P a p e s .\n   Mais, en général, la plume de Veuillot est ici plus c a l m e ; les pensées\nd'éternité l'assaillent devant la sérénité des antiques m o n u m e n t s chrétiens,\ndont la stabilité est l'image de celle de l'Eglise. Il entonne l'hymne du\ntriomphe sur le paganisme. Partagée en strophes d'égale longueur, sa prose\na une allure poétique dans la forme comme dans le fond. Il faut dire\ncependant que ce style sentencieux ne laisse pas d'être fatigant à la longue.\n   Qu'on n e cherche pas, d a n s ce livre, une description de R o m e , ni le récit\nd'un voyageur qui note ses visites et ses aventures. Ce sont les impressions du\nchrétien et du journaliste qui s'imprègne de l'atmosphère toute spéciale de\nla Ville éternelle, qui jouit de sa foi et de sa piété, sans oublier toutefois le\nreste du monde ni les combats qu'il a eu à soutenir.\n   L e Parfum de Rome appelait, chez le journaliste parisien, une contre-\npartie bien naturelle : L e s O d e u r s de P a r i s (1866)\n\n\n  (1) Les Libres Penseurs, p. 1 (Palmé).\n  (2) Les Contemporains, 6e série, p 32.\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "                                     LOUIS VEUILLOT                                            139\n\n\n    « J'ai fait (dit-il) u n livre intitulé Le Parfum de Rome. Il m'a donné l'idée de\nces Odeurs de Paris. R o m e et Paris sont les deux têtes du m o n d e , l'une\nspirituelle, l'autre charnelle.\n    » P e n d a n t que le parfum de R o m e s'exhalait de mon âme embrasée\nd'admiration, de reconnaissance et d'amour, les odeurs de P a r i s me pour-\nsuivaient, me persécutaient, m'insultaient. J e voyais l'impudence de l'orgueil\nignorant et t r i o m p h a n t , j'entendais le ricanement de la sottise, l'emportement\nplus stupide du blasphème, les odieux balbutiements de l'hypocrisie » (1),\n   E t plus loin :\n    « Ah! je viens de faire un r u d e voyage !\n    » A R o m e , d a n s la belle clarté du jour, nous allions visiter les basiliques\nde m a r b r e et d'or, toutes pleines de chefs-d'œuvre, de grands souvenirs, de\nreliques sacrées, nous vénérions les tombeaux augustes et féconds, les ruines\nmajestueuses où l'histoire est assise et parle toujours. Quels pèlerinages et\nquels chemins ! Sur ces chemins nous rencontrions la science, la piélé, la\npénitence, et toutes avaient des ailes et des sourires, et leurs yeux baignés de\nlueurs divines se tournaient vers le ciel. L'amitié était là aussi; et les fleurs\ndans les herbes recouvraient des débris dont la splendeur abattue n'avait fait\nque changer de b e a u t é ; et le silence, roi de ces nobles espaces, nous laissait\npartout e n t e n d r e les plus douces voix de la vie.\n    » D a n s P a r i s , à travers la boue jaillissante, à travers la foule morne, à tra-\nvers l'infect nuit, j'allais, des fumées de la pipe aux vapeurs du gaz, des cafés\naux théâtres. C'est là que le peuple s'amuse, c'est là qu'il s'instruit. J'ai vu,\nj'ai e n t e n d u , j ' a i noté la voix des histrions et les m o u v e m e n t s de la foule ; j'ai\nsenti le souffle et la main de la mort : Erant in diebus aille diluvium comedentes\net bibentes et nubentes, usque ad eum diem quo intravit Noë in arcam et non cognoverunt\ndonec venu diluvium, et tulit omîtes... » (2).\n    Assurément, c'est dans les livres comme celui-ci que nous admirerons à\nl'œuvre le satirique, qui étale les turpitudes de P a r i s et les fustige avec verve.\nT o u r à tour, il passe en revue la Presse, le T h é â t r e , les Lettres, les Arts, la\nScience, non pas pour faire u n e description complète des indécences et des\ncompromissions qui foisonnent d a n s ces domaines, mais plutôt pour en carac-\n tériser par quelques exemples les horreurs et les tares. L e trait qui domine\n est le ridicule; il le fait jaillir là même où d'autres parleraient avec plus de\n gravité. C'est qu'il a, d a n s le cœur, comme il l'explique, plus de mépris que\n de haine :\n    « J'ai parlé comme j'ai senti. J e ne m'accuse ni ne m'excuse de l'amertume\n de mon langage. E n c o r e que je n'aime guère le temps où je vis, je reconnais\n en moi plus d ' u n trait de son caractère, et n o t a m m e n t celui que je condamne\n le plus : je méprise. La haine n'est point entrée d a n s mon cœur, mais le\n mépris n'en peut sortir. Il est c r a m p o n n é et vissé là, il est vainqueur quoi\n que je fasse, il a u g m e n t e quand je m'étudie à l'étouffer; il désole mon âme\n en lui montrant, comme un effet de la perversité h u m a i n e , cette universelle\n\n\n   (1) Les Odeurs de Paris, p. XI (Palmé)\n   (2) ld., p. XIV.\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3270, "texte": " 140                                           DURENDAL\n\n\n\n  conjuration contre le Christ, où l'ignorance a plus de part peut-être que la\n  perversité. Ma raison, non moins révoltée que ma foi, accable ce que je vou-\n  drais conserver d'espérance, et me dicte des paroles acérées qu'il me semble\n  que je ne voudrais pas écrire. J'en viens à croire que c'est ma fonction, de\n  faire entendre aux persécuteurs de la vérité quelque chose de cet indomptable\n mépris par lequel se vengent la conscience et l'intelligence qu'ils écrasent, et\n de leur montrer dans u n avenir prochain l'inexorable fouet qui tombera sur\n  eux. J e suis cet h o m m e q u ' u n e force supérieure à sa volonté faisait courir sur\n les remparts de Jérusalem investie, mais encore orgueilleuse, criant : Mal-\n h e u r ! m a l h e u r ! Malheur à la ville et au temple! E t le troisième j o u r il\n ajouta : Malheur à moi ! E t il t o m b a mort, atteint d'un trait d e\n  l'ennemi » (1).\n     Cette satire de 1a société parisienne n'a guère perdu de son actualité. Il n'y\n aurait le plus souvent qu'un nom propre à changer pour l'appliquer au m o n d e\n d'aujourd'hui.\n     Qu'on lise, par exemple, sous le titre : L'honneur est satisfait, la description\n de certains duels de journalistes, dont le dénouement n'est incertain p o u r\n personne (2), ou encore le spirituel persiflage à l'adresse de ce journaliste qui\n avec éclat provoquait Veuillot en duel, parce qu'il savait bien qu'il ne risquait\n pas sa peau, mais qui, de la part des écrivains sans principes catholiques, sup-\n portait en silence les plus cinglantes injures (3). T o u t cela est bien encore de\n notre temps !\n     Qu'après les Odeurs de Paris on ouvre les deux volumes de Çà e t l à (1859),\n et l'on éprouvera l'impression du voyageur qui, au sortir du tourbillon des\n villes, repose ses yeux sur la fraîche verdure des prairies. Ici, plus souvent\n qu'ailleurs, on respire u n e atmosphère de poésie, de calme, de piété, de douce\n chaleur. Veuillot est en villégiature; il lui arrive d'oublier (presque) la b a n d e\n Coquelet et Cie, et il se laisse aller à tous les sentiments de son c œ u r souvent\njoyeux et b o n , parfois grave et triste, r a r e m e n t acerbe. D a n s sa « course à\ntravers c h a m p s », il trace de « rapides croquis » : le titre sous lequel il les\nréunit le dispense d'un plan suivi. Il en convient dans sa préface, mais en\nmême temps il défend qu'on traduise Çà et là par chimère et fantaisie : « Ma\np l u m e a la bride sur le cou; mais je l'ai dressée dès longtemps à n'aborder\njamais les régions de l'absurde, où sont les domaines propres de la fantaisie.\nJe n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni d a n s l'art. J e me tiens au réel,\net j'y cherche toujours quelque moralité. C'est le devoir suprême de l'écri-\nvain \" (4). Il y a d o n c dans ce livre la même unité que d a n s la vie de\nl'auteur.\n    Il faudrait pouvoir citer en entier cette Etude de bourgeois qui forme le livre II\ndu premier volume. Ce sont des conversations de diligence où la bêtise anti-\ncléricale émoustille gaîment la verve spirituelle de Veuillot. L a citer pur\n\n\n  (l) Les Odeurs de Paris, p. xv.\n  (2) Les Libres Penseurs, p. 117.\n  (3) Les Libres Penseurs, p 125\n  (4) Çà et là, t. I, p. 2 ( R e t a u x ) .\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3643, "texte": "                                    LOUIS VEUILLOT                                        141\n\n\n extrait serait la déflorer. Contentons-nous d'un autre passage plus aisé à déta-\n cher de l'ensemble :\n    « On était à la fin de mai, b o n n e époque pour les jardins. Sylvestre entra\n dans u n frais parterre, moitié bourgeois, moitié rustique, où toutes sortes de\nfleurs abondaient, mais surtout les roses. Les dahlias étaient r a r e s ; de quoi\nSylvestre, h o m m e de bon sens néanmoins, et disposé à philosopher sage-\nment, ainsi qu'on l'a pu voir, ne fut point fâché. Il détestait les dahlias.\n    » La raison était qu'ils \"ressemblent à ces grosses belles femmes de la\nb a n q u e et de l'industrie, qui n'ont fait qu'un saut de l'arrière-boutique et de\nla manufacture à la cour, où elles sont belles sans grâce, impertinentes sans\nesprit, riches sans élégance, ignorantes sans simplicité.\n    « Voyez, disait-il, le dahlia, quelle tige grossière, quelles feuilles lourdes,\nquelle absence de fantaisie ! Toujours des p o m p o n s , toujours du velours,\njamais de gaze, jamais de dentelles et jamais de parfum. C'est la fortune qui\nse pose effrontément sur les épaules d'un rustre. Vous faites valoir la variété\ndes couleurs : c'est ce que je reproche au dahlia ; voilà le trait distinctif d'une\nbasse n a t u r e . Il se teint des couleurs d'autrui, parce qu'il n'en a point qui\nlui soit p r o p r e . Le m a n a n t revêt l'habit des gentilshommes, il n'attrape ni\nleur élégance ni leur esprit. R o u g e , blanc, j a u n e ou p a n a c h é , il est toujours\nle même, toujours insipide. Cependant vous savez que personne n'a vu le\ndahlia bleu. On ne le verra point! Vainement la foule des jardiniers et des\nchimistes, courtisans de fortune, travaillent à lui donner cette couleur qu'il\nenvie. L e bleu, le bleu céleste, appartient a u x h u m b l e s : bluet, liseron, vio-\nlette, pervenche, véronique, pensée, clochette des c h a m p s , fleurs de haies,\nfleurs de rochers, fleurs des herbes, petites fleurs qui se cachent et qui ne\nveulent point briller. Dieu les a colorées d'azur, à cause de cette modestie\nsainte. Voulez-vous donc que Dieu permette à l'orgueil de revêtir le char-\nmant et glorieux emblème de l'humilité?... Il n'y aura point de dahlia\nbleu! » (1).\n    Louis Veuillot a essayé aussi le roman chrétien, genre qui est sans doute\nfort difficile, et que d'aucuns, bien à tort, considèrent comme impossible (2).\nN o t o n s tout de suite qu'il y a réussi plus d'une fois.\n    L ' H o n n ê t e F e m m e (1840) est l'histoire de Lucile, « honnête » selon le\nm o n d e , mais m a l h o n n ê t e dans le fond du c œ u r . Elle déteste son mari\n\n\n   (1)T. II, p. 200.\n   (2) Il est intéressant de citer là-dessus l'opinion de M. Jules Lemaitre, qui dit avec beau-\ncoup de bon sens, précisément à l'occasion de l'Honnête Femme : \" Si, pour les neuf\ndixièmes des \" fidèles \" la foi n'était chose d'habitude et de convenance, sans nulle action\nsur la vie morale, il devrait pourtant bien sembler naturel que, dans une histoire de pas-\nsion combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tiennent une place\nnotable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle moins intéressante et moins tra-\ngique entre le scrupule religieux et la passion qu'entre la passion et, par exemple, les\naffections de famille ou le sentiment philosophique du devoir ? Ne peut-il tenir autant\nd'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de « drame » enfin, dans\nl'examen de conscience d'un catholique tenté que dans le monologue d'Auguste ou dans\ncelui d'Hermione ?\" (Les Contemporains, 6e série, p. 63.)\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "142                                      DURENDAL\n\n\nCléante, qui l'aime béatement, sans la c o m p r e n d r e , et qui d'ailleurs ne\ns o u p ç o n n e nullement sa fidélité. Elle m a c h i n e de p r e n d r e d a n s ses rets son\nancien fiancé, Valère, dédaigné autrefois, revenu à Chignac pour poser sa\nc a n d i d a t u r e à la C h a m b r e . Mais Valère est u n grand chrétien : d'abord\ntroublé devant sa beauté et ses simagrées amoureuses, il se ressaisit grâce à\nla prière et à la confession, — occasion pour Veuillot de montrer combien la\nfaiblesse h u m a i n e devient puissante avec l'aide de la grâce divine. F i n a -\nlement, le mari est témoin caché de la scène où Valère, résistant énergi-\nq u e m e n t aux sollicitations de Lucile, lui signifie qu'il ne veut plus la revoir.\nF u r e u r de Cléante, qui, de mari aux petits soins, devient le geôlier de sa\nfemme. Mais celle-ci « est toujours la Minerve de Chignac, réputée impec-\ncable, adorée des s u r n u m é r a i r e s et des officiers, révérée des bourgeois » (1).\n    Dans ce milieu de petite ville de province, dont, avant F l a u b e r t , L o u i s\nVeuillot a si bien décrit les ridicules, il y a u n personnage intelligent, pas\ncatholique, mais qui se sent peu à peu envahir par les idées religieuses.\nC'est le journaliste de Chignac, c'est Louis Veuillot d'avant sa conversion,\nsorti du peuple, avec un fond de droiture qui lui fera trouver la vérité (2).\n    L a principale qualité de ce r o m a n , sans compter le style, est la psycho-\nlogie de la passion. Veuillot, pour avoir lu Racine, et, mieux encore, pour\ns'être b e a u c o u p étudié lui-même, ce qui est naturel à tout converti, connaît\nle cœur h u m a i n d a n s tous ses détours; il a observé combien la passion est\nhabile à découvrir des motifs honnêtes pour se justifier, et combien, dans le\nchrétien le plus pieux, les basses convoitises de la chair alternent avec les\nplus hautes aspirations mystiques. Il sent bien deux h o m m e s en lui, et m o n t r e\n comment l'ange peut et doit triompher de la bête.\n     P o u r être parfait, ce roman devrait être élagué de quelques dissertations,\noù le romancier instruit trop directement son lecteur. C'est le défaut de Victor\n H u g o et de Balzac. Serons-nous plus sévère pour les dissertations de L o u i s\nVeuillot, parce qu'elles sont empreintes de foi chrétienne? Il a cédé ici au pli\nprofessionnel : à propos de la c a m p a g n e électorale de son héros, il ne résiste\n pas au plaisir de faire son article de journal sur la psychologie de l'électeur.\n Il se rend compte qu'il a tort, et s'en excuse, ce qui est u n e faute de plus :\n     « Si le sujet paraît, au premier abord, trop sérieux pour u n r o m a n ; il est,\nà le bien voir, assez grotesque pour les tréteaux, et tout m o n souci est que le\nroman n'y perde de sa dignité » (3).\n    E t q u a n d il a fini :\n    « D'ici là, garde sur ta j o u e , ô p a t r i e ! ce chapitre de mon roman. Assez\nd'autres te flatteront et te vanteront tes g r a n d e u r s ; assez d'autres t'offriront,\nc o m m e s'ils l'avaient en leurs mains, l'empire des idées et l'empire du m o n d e .\n P o u r moi, qui t'aime, je ne vois à te d o n n e r qu'une seule chose, la seule\nchose que tu sembles haïr : la vérité » (4).\n\n\n   (1) L'Honnête Femme, p. 433 (Palmé).\n   (2) Voir spécialement pp. 160 et 11.\n   (3) P. 289.\n   (4) P . 307.\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "                                    LOTUS     VEUILLOT                                     143\n\n\n    Nous n'aimons plus guère aujourd'hui ce personnalisme, qui perce en cent\nendroits. Nous voulons le roman objectif. Il nous déplaît qu'un romancier tire\nlui-même les leçons morales, et encore plus qu'il nous parle du récit qu'il\nest en train d'écrire, et nous donne ses impressions personnelles à la vue des\npersonnages qu'il met en scène (1).\n    Mais Louis Veuillot a été trop sévère pour son propre livre, quand il a dit :\n « Œ u v r e d'un jeune h o m m e , d'un converti dans un moment d'insurrection\ncatholique très mal agréée, il appartient pleinement à la classe des fruits\nverts. Il est g a u c h e , prêcheur, rigoriste, involontairement entaché d'imi-\ntation » (2).\n    Faut il ajouter qu'il ne mérite pas non plus le reproche très inattendu\nd'immoralité, que les tartufes de la critique lui ont fait et ont même réussi à\naccréditer?\n   Je pourrais difficilement dire tout le bien que je pense de Corbin et d'Au-\nb e c o u r t (1869). Que d'esprit et q u e d e c œ u r ! C'est précisément pour démontrer\nque le roman chrétien est possible que Louis Veuillot s'engagea à écrire\ncelui-ci. Cela à la suite d'une conversation de salon, où Veuillot avait sou-\ntenu que ce genre de littérature :c n'était nullement antipathique aux règles\nstrictes de la morale et du bon sens, et que l'on pouvait intéresser et émou-\nvoir même un lecteur français, sans aborder l'étrange, sans outrer les senti-\nments, en un mot, sans sortir de la vie c o m m u n e ni de ses devoirs, et rien\nqu'en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur le plus droit et le\nplus ingénu » (3).\n   L'on peut dire que Veuillot a parfaitement tenu sa promesse et qu'il\nen est sorti un petit chef-d'œuvre de délicatesse de sentiment et de pensée.\nNous avons là l'histoire bien simple de fiançailles longtemps contrariées par\nla crainte d'une mésalliance, et qui aboutissent finalement grâce à l'habileté,\nà la finesse d'esprit et à la droiture de cœur de la jeune fille. Ce sont les lettres\nde celle-ci qui nous en a p p r e n n e n t les péripéties. Bien que tous les person-\nnages soient bons, le livre est très émouvant (4).\n   Il y a encore à citer, d a n s le même genre, les récits réunis sous le titre :\nH i s t o r i e t t e s et F a n t a i s i e s (1862). Il y a de tout dans ce recueil : des nou-\nvelles, comme ces lettres à l'Epouse imaginaire, des croquis humoristiques de\nrencontres d e voyage, tels que ces amusants et spirituels souvenirs d'Au temps\ndes diligences; des pages d'émotion p o i g n a n t e : Ce que c'est qu'un curé; des petits\ntableaux où les illusions et les réalités de la vie contrastent vivement, bien\n\n\n  (1) « J'ai regret de m'être embarqué dans cette histoire, quand je vois ce qu'il faut que\nje raconte! » (p. 105).\n   (2) Préface, p. v.\n   (3) Corbin et d'Aubecourt, p XIII (Retaux)\n   (4) Ce petit roman est à lire en entier; il serait difficile de séparer une page de son\ncontexte sans expliquer les allusions et en perdre la saveur. Mais je ne résiste pas au\nplaisir de citer une piquante définition de l'Académie des inscriptions : « C'est une\nsociété très considérée de savants hommes, qui s'occupent entre eux de lire ce qui fut\nécrit, en caractères effacés, dans une langue inconnue, sur les monuments détruits des\npeuples qui ont cessé d'être » (p. 13).\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": " 144                                  DURENDAL\n\n\n que mitigées toutes deux par la sérénité chrétienne, c o m m e dans la\n Chambre nuptiale; en somme, quelque vingt morceaux dont le P . L o n g h a y e\n a raison de dire que « le plus grand n o m b r e est or p u r ou diamant de la plus\n belle eau » (1).\n    Q u e de pages déjà, dans ces livres, où Veuillot nous montrait i n g é n u m e n t\n la beauté et la bonté de son caractère ! Il y a là des accents qui dénotent u n e\n âme de sentiment délicat et qui font pressentir chez le r u d e combattant de\n l'Univers les épanchements affectueux du père de famille et les trésors d'amitié\n qu'il réservait à ses intimes. Cela n'empêche que la publication de la\n C o r r e s p o n d a n c e de Louis Veuillot après sa mort (2) fut une révélation\n pour tous ceux qui avaient c o u t u m e de n'admirer que l'âpreté et la verve du\njournaliste.\n    Q u e ne dirons-nous pas, nous catholiques, de ces lettres, q u a n d nous enten-\ndons u n Lemaître les apprécier h a u t e m e n t ? On me permettra de citerlongue-\nment ce fin critique : « L à (dans la Correspondance de Veuillot), vous le con-\nnaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous serez étonné de la prodigieuse activité\nde ce cerveau et de la parfaite bonté de cette â m e . Vous y goûterez autre chose\nqu'un plaisir d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se\nséparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et loute sa vie\npublique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de pot-\nau-feu... Vous estimerez la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur\nde ses affections familiales, et son i m m e n s e labeur, et son courage allègre à le\nporter. Vous penserez que celui-là fut u n vaillant et un tendre. E t vous con-\nnaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand h o m m e d'action ; vous verrez\nc o m m e n t il porta la douleur (il perdit en quelques années sa femme et trois\nfilles, et une des deux autres se fit religieuse), et vous jugerez comme moi que\nles lettres qu'il écrit sur ses filles mortes et à sa fille cloîtrée sont de purs dia-\nmants de spiritualité, atteignent a u sublime du sentiment religieux et sont\nassurément parmi les plus incontestables chefs-d'œuvre de la prose chrétienne\n— et de la prose sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y\neut, chez Louis Veuillot, de la « sainteté » (3). »\n    Les lettres à sa sœur ne sont pas les moins intéressantes de la collection.\nL e s détails de ménage y a b o n d e n t ; les épanchements d'affection aussi : on y\nsurprend l'homme d a n s son intimité, et cette intimité est c h a r m a n t e ! N i\nl'esprit ni le cœur n'y m a n q u e n t . E t dire que ces pages joyeuses et spirituelles,\net tant d'autres qui sont de petits chefs-d'œuvre littéraires, ont été écrites sou-\nvent dans toute la fièvre du travail, au milieu de mille occupations absor-\nbantes, les e m b a r r a s de l'Univers, la correction des épreuves, la correspon-\ndance é n o r m e . « J'écris chaque semaine cent lettres au moins », disait-il en\nseptembre 1856. Cela seul ne prouverait-il p a s , tout comme le reste, la séré-\nnité d'esprit, la paix de conscience de cet h o m m e toujours joyeux, toujours\naimable p o u r ses proches?\n\n\n (1) Dix-neuvième Siècle, t. IV, p. 363.\n (2) Il en a paru sept volumes, mais la publication n'est pas achevée.\n (3) JULES LEMAÎTRE : Les Contemporains, 6e série, p.53.\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3200, "texte": "                                 LOUIS    VEUILLOT                                   145\n\n\n    L ' E C R I V A I N . — C'est avec raison que M. Georges Doutrepont remarque\nqu'il n'a pas accompli sa tâche' de journaliste sans quelque a m o u r du métier.\n« Les ripostes de ses e n n e m i s activant, échauffant sa verve, l'entrain avec\nlequel il se porte en avant, paraît bien indiquer qu'il prend goût à la besogne.\nIl ne mesure pas toujours la portée de ses coups et il éprouve bien quelque\njoie à faire sentir son redoutable esprit. Mais a-t-on suffisamment remarqué\nque c'était presque u n besoin de nature chez lui d'exercer son esprit et de le\ntenir en haleine? N o u s en avons une sorte d'aveu dans cette phrase : « Q u a n d\n » je suis resté un certain temps sans dire q u e le Siècle est bête, il me manque\n » quelque chose » (1).\n    Il n'en est pas moins vrai que, si le sentiment du devoir ne l'avait retenu\n à son poste, il aurait volontiers a b a n d o n n é la carrière : « J'ai été journaliste\n par ma volonté, mais mon goût me portait ailleurs », dit-il d a n s la préface de\n Corbin et d'Aubecourt, et cette idée revient souvent sous sa p l u m e . Il aurait été\n heureux de se donner tout entier à un travail de longue haleine, à la littéra-\n ture, « à Pétronille », comme il l'appelait, qu'il a toujours aimée.\n    Car, bien qu'il fût un autodidacte, c'était u n fin littérateur, nourri des clas-\n siques, grand admirateur des écrivains du XVIIe siècle, qui lui formèrent son\n style et lui apprirent sa langue, cette belle langue impeccable dont il était fier\n et dont il défiait ses ennemis de dénigrer la pureté. Modèle de concision, il\n corrigeait ses éditions successives en élaguant le plus qu'il pouvait pour serrer\n l'idée dans l'étau d'une phrase intangible. L e s manuscrits sont couverts de\n  ratures et de passages entièrement refaits, où le travail de condensation est\n  visible (2).\n     Il prenait m ê m e plaisir à couler sa pensée dans la forme poétique, et certes\n ses vers, d o n t il ne parlait lui-même qu'en souriant, ne sont pas à dédaigner,\n  quoique sa gloire de prosateur leur ait nui considérablement. L u i - m ê m e célé-\n  brait d'ailleurs en vers l'art de la p r o s e :\n\n                     O prose! mâle outil et bon aux fortes mains !\n\n   En somme, L o u i s Veuillot mérite dans l'histoire de la littérature française\nune place plus g r a n d e que celle qu'on lui cède généralement, q u a n d on lui\nen donne u n e . . . D'où vient la conspiration du silence autour de son n o m ?\nNous le savions bien, mais il nous plaît de l'entendre dire par M. Jules\nLemaître : « D a n s ce dur m o n d e , on gagne, du moins u n temps, à être du\ncôté des plus forts; et Veuillot, catholique, fut de l'autre (3). »\n   Et quel rang faut-il lui assigner? L e même critique nous le dit au même\nendroit : « J e n'hésite pas u n m o m e n t à le compter dans la demi-douzaine des\ntrès grands prosateurs de ce siècle. »\n\n                                                         L'abbé PAUL      HALFLANTS.\n\n\n\n\n   (1) Revue Générale, février 1S99, p. 19U.\n   (2) Voir des exemples dans ALBALAT : Pages choisies Je Louis Veuillot, p. XXIV.\n   (3) Op. cit., p. 68.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 146, "page_fin": 160, "titre_corps": "Du rôle de l’Art en apologétique : VIII. L’Épreuve des Faits", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A.-D. 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Si le christia-\n                      nisme, qui a été pendant tant de siècles le maître de la vie,\n                      le docteur et le guide d'un nombre respectable de peuples ;\n                      qui a donc eu le loisir et les occasions de donner sa mesure,\n                      développant ses principes, poussant leurs conséquences à\n                      l'action, si, dis-je, le christianisme n'avait réussi en art à\n                      rien produire de considérable, sa cause serait jugée, il fau-\n                      drait décider contre lui sans appel.\n                          Mais je ne crois pas émettre un paradoxe en disant que\nc'est exactement le contraire qui est le vrai ; que ni le passé antéchrétien, ni la\nconcurrence extra-chrétienne, ne peuvent lutter avec lui sur ce terrain, je ne\ndis pas certes sous tous les rapports, mais tout compte fait, c'est-à-dire en\ncomparant ici et là les synthèses.\n   Toutefois, je tiens à signaler une équivoque qui a égaré plus d'un historien\nde l'art et qui, si nous y tombions nous-mêmes, nous ferait instituer une fausse\népreuve. Dans l'art chrétien, envisagé à la lumière des faits, il convient de\ndistinguer ce qui appartient proprement à la religion, et ce qui appartient à la\ncivilisation générale. Il y a, en effet, action et réaction de ces deux choses. La\nreligion est un élément primordial de la civilisation, mais celle-ci à son tour\nfavorise la religion de ses conquêtes. Les Pères de l'Eglise apprenaient aux\npremiers chrétiens l'art d'utiliser le paganisme. Aujourd'hui et toujours, l'ac-\ntivité même de nos ennemis travaille pour nous. D'une façon générale, c'est\nde la collaboration incessante de la religion avec les influences où elle se déve-\nloppe que se fait l'œuvre commune. Il va de soi que dans cette œuvre il sera\ntoujours hasardeux de distinguer ce qui appartient aux doctrines hostiles ou\nfavorables, aux ambiances hostiles ou amies. Toujours est-il qu'il faut en tenir\ncompte. Ni il ne faut demander au christianisme d'avoir tout fait, même dans\nce qui en apparence le regarde : par exemple, d'avoir appris le dessin aux ima-\ngiers du moyen âge, ni il ne faut attribuer à la religion tout ce qu'il v a d'ex-\ncellent, même dans l'art le plus authentiquement religieux. Ce qu'il faut\nmontrer, c'est que dans ce travail en commun qui a liés ensemble le sort du\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3262, "texte": "                DU ROLE DE L ' A R T EN APOLOGÉTIQUE                          I47\n\n\nchristianisme et celui de la civilisation moderne, l'apport du christianisme est\ntel qu'il ne saurait lui être contesté ; qu'au contraire, il est si splendide que\nc'est en somme grâce à lui, christianisme, que dix-neuf siècles d'art peuvent\nlutter, ainsi que je l'ai prétendu, avec un énorme avantage, contre les siècles\nantérieurs, d'une part; de l'autre, contre les travaux extérieurs à lui, pour\nautant qu'ils peuvent prétendre à une réelle indépendance.\n   Pour faire cette démonstration, bien des façons de procéder seraient accep-\ntables.\n   Je suivrai en gros l'ordre des temps, sans m'astreindre d'ailleurs à une suite\nchronologique trop rigide; sans prétendre surtout faire ici, en quelques pages,\nl'histoire complète de l'art.\n\n    J'ai fait remarquer déjà que l'histoire de l'art chrétien commence avant le\nchristianisme, du moins avant ce qu'on appelle d'ordinaire ainsi. L'antiquité\njudaïque dont nous procédons religieusement eut un art. On nous en a tenu\ncompte pour l'objection, nous pouvons en tenir compte pour la thèse. De\nmême que notre religion est appelée par les historiens judéo-chrétienne, notre\nart religieux peut s'appeler aussi judéo-chrétien. L'art judaïque doit donc\nentrer en cause. Il est peu étendu, et j'en ai formulé les raisons. Ce sont\nd'abord les prohibitions portées contre l'emploi esthétique de la figure humaine;\npuis le manque de génie plastique observé chez cette race; enfin, l'influence\nabsorbante des grandes civilisations voisines, que ce soit la Phénicie, l'Assyrie\nou l'Egypte.\n     On ne trouve pas de peinture chez les Juifs; fort peu de sculpture, et elle\nest purement décorative. En fait d'architecture, l'œuvre unique, non pas même\n autochtone, est le temple de Jérusalem, père de quelques tombeaux. Mais ce\n peuple à l'âme passionnée semble avoir excellé en musique, et l'on ne niera\n pas que l'inspiration n'en fut avant tout religieuse. En tout cas, il est certain\n qu'il fut incomparable en poésie.\n     La preuve? Elle n'est nulle part ailleurs, mais elle est amplement dans la\n Bible. Nous avons invoqué celle-ci lorqu'il s'agissait de prouver la puissance\n religieuse de l'art : elle prouve tout autant la puissance esthétique de l'idée\n religieuse. Que la Bible soit inspirée, cela n'y change rien, car nul de nous\n n'entend l'inspiration à la façon d'une dictée verbale : c'est une poussée inté-\n rieure qui vise un but moral et qui utilise pour y atteindre l'apport humain\n en son intégrité; qui est donc humaine de forme, si elle est divine d'in-\n fluence.\n     Or, cette humanité de la Bible est splendide. Nous n'avons pas fini, disais-je,\n d'épuiser ce qu'elle a apporté de ressources à la poésie de tous les siècles, et\n non seulement à la poésie, mais à tous les arts, puisqu'il s'opère entre eux des\n échanges permanents, et que l'art poétique est celui de tous qui exerce l'in-\n  fluence la plus générale.\n     C'est donc un hommage hors de pair qu'on adresse à l'art judéo-chrétien en\n  lui attribuant la Bible. Mais c'est assez parler de la préface.\n      Le premier musée de l'art chrétien proprement dit nous est assez connu :\n  ce sont les catacombes. Cette Pompéï chrétienne est déjà plus riche que\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3563, "texte": "148                                DURENDAL\n\n\nl'autre, si l'on tient compte des germes d'avenir qu'elle renferme. J'ai dit\ncependant qu'il ne faut pas exagérer sa valeur. Il faut nous souvenir tout par-\nticulièrement ici de la loi tout à l'heure énoncée, loi de progrès en commun,\nde collaboration de la religion avec l'ambiance et l'état de la civilisation géné-\nrale. Il serait fâcheux et imprudent, sous prétexte d'apologie, de nous extasier\ndevant certaines représentations qui n'ont pour elles que le caractère touchant\nde leurs origines. Les catacombes sont vénérables; elles ne sont point géniales.\nLeur art, principalement funéraire, représente pour nous comme des souve-\nnirs de famille, et l'on conçoit l'émotion du visiteur pieux qui s'y égare. Elles\nrespirent un parfum d'innocence, de noblesse d'âme et de joie modeste. Mais\nautant elles nous disent les espérances, les efforts, les martyres de nos premiers\npères dans la foi, autant elles glorifient peu leur puissance plastique. Elles\nappartiennent manifestement à une période de décadence Peu de construction\ndans les figures; peu d'harmonie dans les compositions; proportions négligées,\ngaucherie trop visible. Pas d'invention : des artistes païens convertis tirent\nsimplement de leurs albums des sujets rebattus qu'ils adaptent, dont ils\nélaguent ce qui choquerait. Aussi les figures nouvelles ressemblent-elles d'abord\naux anciennes. Le bon Pasteur reproduit les traits d'Endymion, et c'est le\nmonstre d'Andromède qui engloutit Jonas. Reste la préoccupation décorative\net l'ornementation non dépourvue de style. C'est peu. Que si le christianisme\nnaissant ne fait pas meilleure figure, nous n'avons plus à en dire les raisons,\nelles nous parurent trop évidentes.\n   Il s'agit à ce moment-là de conquérir le monde, de se raidir, en attendant,\ncontre lui en des attitudes que la violence de son attaque démesurée rendra faci-\nlement excessives. On est en pleine réaction contre le train ordinaire du monde ;\nce n'est pas le moment de se pencher pour y cueillir la fleur de l'art. L'austérité\ntriomphe; l'intensité des sentiments intérieurs prime tout. De là à paraître un\ninstant les « ennemis du genre humain », il n'y avait que l'épaisseur d'un\npréjugé : ce préjugé fut celui de la multitude des païens, même sincères. L'ac-\ntion de Savonarole à Florence et les autodafés artistiques d'un homme qui,\npar ailleurs, fut l'ami des plus grands de sa génération et le maître chéri de\n Michel-Ange, reproduisent en petit les circonstances et les particularités de\ncette période.\n   D'ailleurs, l'intensité du sentiment religieux à sa première heure ne prêtait\npas à des manifestations esthétiques trop visibles. Les grandes émotions sont\nd'abord muettes; elles couvent, ainsi que sous la cendre le feu; elles appa-\nraissent tranquilles comme ces bulles d'eau que le poêle rouge laisse courir un\ninstant, en attendant qu'il les dévore. Ce n'est pas qu'elles ne cherchent des\nsignes où se fixer, mais leur intensité s'y condense au point de n'en exiger\npresque rien. Un nom écrit ou noté en initiales ne suffit-il pas à l'amour qui\nrêve, en attendant qu'il éclate en cantiques? Dans Job, les trois amis venus de\nloin pour visiter l'homme de douleur à l'entrée de sa ville, s'assient silencieuse-\nment sur le tas de cendres, et durant sept jours ils reviennent ainsi, Job se\ntaisant comme eux, jusqu'à ce qu'enfin la foudre d'éloquence et de douleur\namoncelée au sein de cet homme, puis le flot de réflexions pessimistes enflé\ndans celui de ses trois amis s'élancent en gerbes éblouissantes et sonores.\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3500, "texte": "                 DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                               149\n\n\n   On comprend donc qu'au premier jour de cette immense révolution d'âme\nque fut le christianisme, la sécheresse de l'art qui la figurait n'ait point frappé\nses héros. Ils ne lui demandaient rien de plus que cette notation, à propos de\nlaquelle leur propre cœur jetait sa gerbe d'étincelles. Ils en vivaient le sens, et\nle sens leur suffisait. Plus tard seulement la vie sainte et ses formes d'art s'épa-\nnouiront en richesse. Pourvu que celle-ci soit là en germe, il n'y a pas lieu\nd'exiger qu'elle prodigue aussitôt fleurs et fruits.\n   Deux fois déjà j'ai insinué qu'il y a là une première explication de ce fait\nque la Rome souterraine voit son art décliner au lieu de croître, durant les\npremiers temps du christianisme. Cette raison n'est pourtant que secondaire.\nLa vraie et la définitive, c'est que la création d'un art est œuvre longue et diffi-\ncile. Quand l'axe de la vie humaine se déplace, la chute des points de vue\nprimitifs commence par faire choir l'art qui en était l'expression exacte, et\ncomme l'idéal nouveau ne peut produire de suite un art complet qui lui corres-\nponde, il est fatal qu'une longue période de tâtonnements s'introduise. Quand\non aura trouvé au service de la vie renouvelée les conditions esthétiques qu'elle\ncomporte, un nouveau type de beauté s'installera; l'art nouveau commencera\nun nouveau règne, jusqu'au temps où sévira quelque révolution ultérieure.\n\n   C'est l'édit de Milan (313) qui donne le signal du renouveau et qui délivre\nde ses langes l'art chrétien. La liberté du culte accordée par Constantin\nentraîne la liberté de l'art. Les craintes des catacombes sont évanouies; la reli-\ngion va se socialiser sur un plan plus large, se mêler à la vie générale et en\nrecréer selon son esprit les manifestations. Prenant sa place sous le soleil de\nDieu, le christianisme y pourra fleurir. Il fleurit.\n   L'art funéraire qui se continue aux catacombes en donne déjà la preuve;\nl'hiératisme y cède un peu ; de nombreuses scènes de la vie courante se mêlent\naux représentations symboliques. C'est ainsi que dans le caveau d'une con-\nfrérie de tonneliers, au cimetière de Priscille, on voit des tonneliers au tra-\nvail. De tels cas fréquemment renouvelés sont un signe de ce que j'ai dit déjà\ntant de fois, qu'aux yeux du christianisme, c'est la vie même qui est religieuse,\nnon quelques-uns de ses actes, de sorte que l'art chrétien peut les consacrer\ntous, au lieu de se renfermer en un domaine étroit et exclusif.\n   Toutefois, ce n'est pas encore là qu'il faut aller chercher les grandes\nœuvres.\n   C'est l'art des basiliques qui constitue le premier grand effort de l'esthétique\nchrétienne. Non pas que la structure même de ces palais religieux nous appar-\ntienne en propre : le mot qui les désigne dit leur origine civile et royale. Ne\nva-t-il pas de soi qu'avant de créer, une institution jeune commence par adapter\net par choisir? Nous imitons aujourd'hui, dans nos églises, le roman ou le\ngothique; nos pères, n'ayant derrière eux, religieusement, que les temples\npaïens qu'ils adoptaient avec peine; qui d'ailleurs n'offraient pas les espaces\nnécessaires pour le culte, imitèrent ou adaptèrent les édifices publics. Ceux-ci\nn'avaient plus rien qui pût froisser la pensée nouvelle. Ils procédaient d'un art\nqui revêtait aux veux de tous le prestige de Rome; ils n'étaient pas anti-\nchrétiens, donc ils étaient chrétiens, puisque le Maître avait dit : Qui n'est pas\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "150                                      DURENDAL\n\n\n\ncontre vous est avec vous, et puisque l'art, fils de Dieu, est le frère d'une reli-\ngion authentiquement divine.\n   On abrita donc le culte nouveau dans les basiliques ; seulement on leur fit\nsubir les remaniements nécessaires, et surtout on les décora. Là prirent nais-\nsance les grandes mosaïques, œuvres de si puissante envergure, et qui con-\ntrastent si étonnamment avec les expressions de foi intense, mais comprimée\ndes catacombes. Le IVe et le Ve siècles sont remplis par cette éclosion; l'admi-\nrable conposition décorative exécutée à Sainte-Tudentienne, l'œuvre plus\ncomplète encore des SS. Cosme et Damien, celle-ci du VIe siècle, en donnent la\nmesure.\n   En ce môme temps, le type traditionnel du Christ s'établit, et chacun suit\naprès l'événement la richesse inépuisable de cette formule d'art unique.\n   Il y faut ajouter la technique un peu lourde, trapue, mais riche des sarco-\nphages aux figures entassées et expressives. Le IVe siècle y excelle.\n\n    Que si, oubliant un peu les arts du dessin, nous regardions au merveilleux\népanouissement que révèlent en ce temps-là les arts de la parole, nous donne-\nrions une idée presque suffisante d'une source inspiratrice qui doit jaillir pour-\ntant en nappes si diverses.\n    La poésie religieuse fait voir chez Grégoire de Nazianze, chez Basile ou chez\nChrvsostome la vérité de ce que Humboldt a si judicieusement remarqué (1), à\nsavoir que le christianisme a ranimé le sentiment vrai de la nature, affaibli au\nprofit de l'exclusivisme humain de la civilisation antique. D'ailleurs, l'humanité\nne perd rien à ce renouvellement. S'il glorifie le cadre, le poète chrétien n'ou-\nblie point le tableau : la vie humaine demeure son objectif premier, à condition\nqu'elle reconnaisse que si elle trouve Dieu dans la nature, elle doit aussi le\ntrouver au delà d'elle-même. En face de l'univers divin, ces hommes qu'on\npourrait croire tout orientés au dedans se l'ont voir admirables peintres ; ils\nont la rêverie immense qui crée le lyrisme ; ils ont la profondeur de psycho-\nlogie qui le soutient.\n    L'apogée de ces qualités si heureusement complémentaire se rencontrera\nplus tard, au temps de la Divine Comédie, œuvre peut-être la plus capable, à\ntitre de synthèse tout au moins, de faire sentir la valeur esthétique du thème\nchrétien, en dépit de ce qui a vieilli aujourd'hui dans cet immortel poème.\nTout s'v donne rendez-vous : la nature, qu'on y voit peinte en traits rapides et\nexpressifs ; l'homme, dans tous les aspects infiniment variés de sa vie indivi-\n duelle et sociale; le divin, dans ses étapes terrestres et ses relations miséricor-\n dieuses ou terribles avec notre vie. C'est le poème universel, qui sait se faire\n avec cela théologie et philosophie chrétienne. Son syncrétisme n'a rien omis,\n et a su tout revêtir des formes les plus splendides.\n    Qui ne sait aussi que nos vieilles épopées moyenâgeuses, nos mystères, nos\n vieux romans chevaleresques, nos romances charmantes de jadis procèdent du\n même souffle chrétien, parfois s'émancipant gracieusement, parfois montant\n\n\n  (1) Cosmos, t II. 1re partie, ch. I.\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "                DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                             l5l\n\n\njusqu'au sublime, toujours manifestant l'âme nouvelle donnée au monde par\n le christianisme, et la psychologie humaine renouvelée par l'irruption soudaine\n du divin qui rend la vie à la fois grave et toute jeune ? Les impuissances de la\n technique arrêtent souvent l'essor. Pas de langue formée; pas de versification\n arrêtée. Une grande inexpérience dans la plastique des mots et des images\nempêche d'épanouir les germes: mais quelle sève les gonfle! Comme on sent\nce qu'elle donnerait, pour un peu, de ramures et de floraisons superbes !\n    L'éloquence de nos pères n'est pas moins admirable et riche que leur poésie :\nelle l'est bien davantage. Aux noms déjà cités il faudrait joindre ceux d'Au-\ngustin, d'Ambroise, d'Hilaire, le Rhône de l'éloquence latine, et de beaucoup\nd'autres.\n    C'est que l'éloquence chrétienne a de qui tenir. Les prophètes en avaient\ndonné d'éternels exemples; le Christ en est le modèle le plus accompli, si l'on\ntient compte de ce qui convenait à sa mission spéciale et à sa personne. Quand\n Pascal écrivait : « Il y a une éloquence qui se moque de l'éloquence », sans\ndoute il pensait à celle-là. Elle réalise la sylva rerum de Cicéron; elle ne\nsacrifie rien à la forme, et cependant, quelle forme! Que de poésie et de fleurs\nd'humanité s'y abritent! Les paroles n'y sont rien, et c'est elle qui a jeté dans\nl'humanité ses plus inoubliables paroles.\n    Après ce modèle livré à la méditation quotidienne, l'éloquence chrétienne\nne pouvait déchoir. L'apostolat lui offrait une matière devant laquelle pâlissent\nnécessairement toutes les autres. Ni le barreau, confiné le plus souvent dans\nd'étroits domaines; ni la tribune politique, où s'élargit un peu l'horizon, sans\nque d'ailleurs on échappe aux barrières terrestres, ne peuvent ouvrir les ailes\nde l'éloquence comme les sujets traités par les Chrysostome, les Bernard, les\nBossuet ou les Lacordaire. L'antiquité a pu être égale ou supérieure dans la\nforme — j'en doute; mais la forme n'est pas tout l'art, et peut-être les invec-\ntives souvent grossières et si cruelles d'un Démosthènes, de quelque forme\ninou'ie qu'elles se revêtent, ne valent-elles pas, somme toute, les élans d'âme\nd'un Bossuet ouvrant le ciel au-dessus d'une tombe.\n\n   De la musique, je ne dis qu'un mot rapide. Ses débuts lurent modestes; les\ntraditions païennes plus ou moins modifiées par les souffles nouveaux en firent\nles frais. Sans méthode et sans règle fixe, on laissa chanter l'âme chrétienne\ndans la syrinx antique. Sous saint Ambroise seulement (IVe siècle); plus tard\nsous saint Grégoire (VIe siècle), la codification eut lieu. Comme toujours, elle\nne fit que consacrer les acquisitions antérieures, mais cette consécration était\ngrosse d'avenir; il en sortit une musique pauvre à coup sur, si on la compare\naux splendeurs du grand cycle allemand, français ou italien de l'ère\nmoderne; mais incomparable pour exprimer les sentiments simples, et plus que\ntous celui dont la simplicité est faite de plénitude transcendante : le sentiment\nreligieux.\n\n  Pour en revenir aux arts du dessin, le Ve siècle voit le grand effort accompli\nà Ravenne dans la décoration de San- Vitale et de          San-Apollinare-nuovo.\nPourtant, le mouvement se ralentit à celte époque. Les Barbares sont venus;\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "l52                                DURENDAL\n\n\non a vu s'arrêter pour un temps l'activité sociale ; les conditions politiques ont\nchangé; la vie s'est rétrécie; or, nous savons que sa collaboration à tous les\nniveaux est nécessaire à l'expression esthétique de la vie religieuse. Les sources\nles plus fécondes ont besoin d'un lit qui les reçoive; elles le creusent à la\nlongue, mais en attendant elles se disséminent. L'insécurité sociale crée l'in-\n fécondité esthétique. D'ailleurs, n'exagérons pas cette dernière : on trouve plus\nd'un épi à glaner dans cette disette relative. Sans nous attarder à les cueillir,\nmême dans les champs fleuris de la miniature carolingienne, courons aux gre-\nniers d'abondance que nous ouvrent les grandes époques de l'architecture, par\nelle de tous les arts que l'architecture provoque : les XIIe et XIIIe siècles.\n\n    Le XIIe siècle est une préparation ; le XIIIe siècle est une gloire. Un art nou-\nveau, bien propre au christianisme, vient d'éclore par le fait de deux formes\narchitecturales que j'ose déclarer hors de pair : je veux dire le roman et le\ngothique. Quand je les dis hors de pair, on doit penser que j'envisage ces\nformes en leur ensemble, en tant que valeur totale ; car à des points de vue\nparticuliers, de formidables concurrences surgiraient. Mais sous ce rapport\nglobal, quelles autres avant ou à côté pourraient lutter contre elles avec\navantage?\n    Serait-ce l'art de l'Egypte, art d'une grandeur et d'une puissance d'impres-\nsion gigantesques, mais lourd, morne et privé de vie? Ce qu'expriment les\ncolosses égyptiens, temples, hypogées ou pyramides, c'est l'éternité opprimante\net silencieuse. L'intensité du rêve surhumain vit dans les yeux des sphynx\ndémesurés, penseurs à l'énigmatique sourire, figés dans une sérénité qui fait\npeur, au regard horizontal et rixe comme la ligne d'horizon sur l'océan vide.\nMais ce caractère même, si impressionnant qu'il soit, ne donne pas satisfac-\ntion à l'âme religieuse! il nous écrase trop pour nous jeter au divin; il nous\nimmobilise. C'est l'esthétique de la vie subjuguée et stagnante. C'est l'art\nimposant des tombeaux.\n    Serait-ce l'art assyrien? Nul ne le prétendrait, même ceux que passionnent\nles récentes découvertes. La richesse de cet art à certains points de vue, je veux\n dire quant aux principes mis en œuvre, ne le grandit qu'à demi ; car ces\nprincipes, il ne les développe point. Il est semblable à une plante belle de\n promesses, mais arrêtée dans son développement, et qui végète.\n    L'art perse, privé d'autonomie, vivant d'emprunts qui ne sont pas rénovés,\n ne peut pas même entrer en ligne.\n    Avec l'art grec, la question devient redoutable. Je n'ai pas à dire que\n l'art grec, dans le sens précis où il se développe, touche à l'extrême limite du\n parfait. Il réalise des merveilles pures. Mais une fois qu'une admiration\n sans réserve a mis le critique en règle avec la justice, celui-ci doit se ressaisir\n et constater que si les créations grecques sont parfaites, leur esthétique se meut\n dans un champ limité. Ce qu'elle a pour elle, c'est le sentiment de l'harmonie,\n des justes proportions, de l'élégance; c'est le fini du détail dans une sobriété\n qui est exquise, car en évitant l'insistance, elle donne l'idée d'une plénitude\n de jugement que la beauté même n'entraîne point, sûre qu'elle est de dominer\n toujours d'un degré son effort et de se montrer ainsi à la hauteur de plus hauts\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "                DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                               153\n\n\nproblèmes. Par contre, l'effet de stabilité que donne la prédominance des\nhorizontales est obtenu aux dépens d'autres qualités que développera au\nmaximum l'art gothique. Point de lutte, en cette rencontre impeccable de\nlignes, en cette montée tranquille de matériaux qui se tiennent à distance\nprudente du sol, cimentés par la pesanteur autant que par leurs joints. L'élan\nhardi et l'angoisse des conquêtes sur l'espace manque à ces créations de la\nMinerve attique. Celle-ci s'avance vers l'idéal comme la victoire ailée de\nSamothrace, d'une allure vive, légère, enveloppant sa beauté dans des grâces\ntout élyséennes. Mais elle ne monte pas\n    Le Parthénon, dernier mot de cette recherche harmonieuse et tranquille,\nn'est donc pas le dernier mot de l'art. Il y a place pour des accents de vie plus\nriches.\n    Quant à l'architecture romaine, sa majesté répond à celle du haut impéria-\nlisme dont la pensée sociale de ce peuple offre le caractère. Grandeur des\nconceptions politiques, grandeur des édifices publics : ces deux choses se\ndéduisent l'une de l'autre. Quand les Florentins commandèrent à Arnolfo di\nCambio leur Dôme gigantesque, ils lui imposèrent pour programme d'élever\nun monument « digne de la grande âme des citoyens unis dans une même\nvolonté » : les Romains semblent avoir travaillé la pierre dans une pensée\nsemblable. Le grandiose et le solide répondent chez eux à un sentiment de\ndurée et à un besoin de domination indéracinables. Ils ajoutent à l'art grec ces\ndeux valeurs sans prix : l'arc et la voûte. Quant à ce qu'ils lui empruntent, c'est\npour le glorifier sans doute en l'appliquant à de nombreux et grands ouvrages,\nmais non sans l'altérer, sinon le dénaturer, la touche exquise n'étant pas le tait\nde l'ardeur un peu lourde avec laquelle le Romain manie le compas de\nl'architecte.\n    La mosquée musulmane, faite d'élégance subtile, de grâce décorative où\nl'excès de recherche Irise la mièvrerie, pèche en ceci surtout que ses dessous\nsont relativement faibles, empruntés d'ailleurs pour le fond aux constructions\nde Rome et de Bizance.\n    Bref, si l'on fait la synthèse des qualités architecturales mises par tous les\nesthètes à l'actif des divers peuples, on constatera que l'art chrétien, par le fait\n du roman et du gothique, en garde une grande partie, et en ajoute une de toute\n première importance : la vie.\n    S'agit-il du roman, il est clair qu'il procède du Romain, mais en le modifiant\n pour les nécessités du culte; en l'épurant par l'exclusion des ordres grecs, mis\n hors de cause par l'emploi de données fondamentales disparates; en le perfec-\n tionnant, grâce à des expériences nouvelles, mères de changements heureux.\n    Le roman, c'est la basilique voûtée, et sous cel adjectif se cache pour le\n technicien une immensité de problèmes. L'intérêt architectonique. en passant\n des colonnes à la voûte, de la chose qui porte à la chose portée, modifie toute\n l'économie de l'édifice. Les hommes de l'art peuvent dire si ce changement\n capital n'est pas réalisé dans le roman avec une logique et une grâce parfaites.\n     Le roman, c'est la basilique complétée et amplifiée : en plan horizontal par\n l'adjonction des chapelles rayonnantes de l'abside; dans le plan vertical par\n l'insertion des tours dans les voûtes.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3522, "texte": " 154                                DURENDAL\n\n\n     D'ailleurs, l'ornementation intérieure et extérieure, obtenue par les moyens\n les plus normaux, va s'enrichissant sans cesse, développant une vie intense.\n     Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que nul déclin ne pousse cet art\n vers la décrépitude; il s'épanouit en valeur, sans défaillance ni recul, jusqu'à\n ce que son insuffisance en face des aspirations nouvelles le fasse mourir\n de son triomphe même, dans une apothéose.\n    C'est le gothique qui recueillera l'héritage, et ici le dithyrambe est permis,\n aussi ne s'en est-on pas fait faute.\n     Le gothique, c'est la vie tout entière consacrée à Dieu, absorbée en Dieu ;\n c'est la réalisation pleine de ce que nous avons dit du temple chrétien, à savoir\n qu'étant destiné à abriter Dieu et l'homme, comme la nature, il est normal\n qu'il exprime celle-ci en même temps qu'il exprime l'homme, en même temps\n qu'il s'efforce à exprimer Dieu.\n    Ce caractère de synthèse vitale et universelle est assez visible dans le gothique\n à qui le regarde du dehors; mais il faut le voir aussi dans la structure intime\n de l'œuvre. Le plan gothique exprime déjà une vie de la matière, étant fait\n d'équilibre, ainsi que le corps vivant.\n    Les anciens critiques s'élevaient volontiers contre cette conception d'un édi-\n fice « qui ne peut pas se soutenir par lui-même », qui a besoin de béquilles\n comme un infirme; de cales, comme u n vaisseau blessé qu'on radoube. C'était\n là, disait-on, pure décadence, oubli des règles immuables imposées aux anciens\n par la nature des choses.\n    N'en déplaise à cette haute esthétique, la vérité tourne le dos à ses systèmes.\n Le gothique se soutient « par lui-même », à condition qu'on n'appelle pas lui-\n même une partie arbitrairement séparée de l'ensemble. Contreforts et arcs-\n boutants ne sont pas des béquilles, mais des jambes. La différence, c'est que la\n béquille est un ajoutage inerte, et que la jambe vit. Un h o m m e se tiendrait-il\n debout sans ses jambes, sans le travail des muscles et l'équilibre de leurs\nactions? Ainsi le travail de la pierre, l'équilibre des masses balancées est néces-\nsaire au vaisseau gothique. L'inertie ne lui suffit pas. Au pilone égyptien, à\nl'architecture grecque, voire à la voûte romaine, la stabilité est fournie par le\nrepos; dans le gothique, c'est l'effort permanent qui la donne. Il lui faut le\n bras tendu des hauts arcs-boutants aux riches dentelles, le coup d'épaule des\ncontreforts, l'écartèlement effrayant des combles. Sans cela, l'édifice croulerait\nà l'instant, s'effondrant sur lui-même sous la poussée périphérique, ou rejetant\nau dehors ses hautes œuvres de par l'effort des voûtes. Mais ce n'est point là une\nfaiblesse, c'est une formule de vie, pareille à celle qui relie en nous les fonc-\ntions et ordonne les organes l'un à l'autre. N'avaient-ils pas raison, ceux qui\ns'intitulaient « maîtres des pierres vives », quand, munis de cette formule, ils\navaient, en effet, vivifié la pierre et l'avaient assouplie en muscles ?\n    Vivant par la structure, le gothique l'est aussi, cette fois visiblement, par\nl'ornementation qu'il suppose. Il la suppose, en effet, par lui-même. Au lieu\nde la tolérer seulement, il la suscite. A la statuaire, il prépare une place archi-\ntectonique du fait des amortissements, des retraites imposées, des gargouilles,\nd'une foule de particularités organiques. C'est tout un peuple, peuple de géants\nou de gnomes, qui sera invité à poser le pied, à appuyer le dos là où l'archi-\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3411, "texte": "                 DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                                155\n\n\ntecte a besoin d'un point de force, d'une masse pesante qui déguisera le service\nrendu sous l'apparence d'une liberté décorative sans contrainte.\n   A la peinture, le gothique prépare de vastes surfaces lisses que le goût ne\npermettrait pas de laisser sans décoration ; mais il prépare surtout l'espace vide\ndes grandes baies, où les verrières multicolores étaleront comme à Chartres,\nà Mantes, à Clermont ou à Rouen, des chefs-d'œuvre de luminosité et\nd'ordonnance.\n   Puis, par l'intermédiaire des nécessités liturgiques, dont le gothique est né,\ncette forme d'art invitera à toutes les recherches. L'orfèvrerie, l'émail, le travail\nde l'ivoire, la miniature prendront un vigoureux essor. La musique religieuse\nne pourra moins faire, dans ces espaces élargis, que de dégager ses ressources.\nBientôt, l'antique plain-chant fera place au contre-point, et avec Palestrina,\nVittoria et leurs émules convertira Paul IV au progrès comme un jour, j'espère,\nde vrais chants religieux modernes convertiront ses successeurs, après que\nd'odieuses parodies liturgiques et de haïssables flonflons auront armé leurs\nmains de justes foudres.\n\n   I1 n'est plus besoin de décrire la merveilleuse floraison qui signale de toutes\nparts l'ère des grandes cathédrales. Je ne lui attribue point le parfait. Fort sou-\nvent elle admet les médiocrités et jusqu'aux infernales laideurs, mêlées à ses\nfantaisies ingénieuses et folles. Mais la forêt se préoccupe-t-elle des arbres\nrabougris et des amoncellements de feuilles mortes ( Elle n'en menace pas\nmoins le ciel et n'en couvre pas moins de larges espaces.\n   Fort souvent l'éloquence du moyen âge ressemble en art à celle du pavsan\ndu Danube; on y entend des choses sublimes dites par un homme qui ne sait\npas la langue du pays et qui ignore le style. Mais que de saisissement dans\ncette parole vraie et puissante, fût-elle gauche! Il en jaillit des traits inatten-\ndus ; son mouvement est celui d'un large torrent de vie qui s'écoule.\n   D'ailleurs, dans ce vaste effort, les pièces inachevées foisonnent. Quoi d'éton-\nnant à cela? Quand on part pour un tel voyage vers l'idéal, il doit être\nfréquent qu'on ne puisse fournir qu'une partie de la route. Les vicissitudes\nhumaines n'ont pas permis à beaucoup d'édifices gothiques de fermer le\ncercle de réalisations qu'avait prévues et préparées le « maitre de l'œuvre ».\nNe nous en plaignons pas. L'inachevé du gothique répond à l'inachevé de\nla vie. Celle-ci peut-elle jamais arrêter ses printemps et déterminer la mesure\nd'ascension que fournira l'essor des sèves? L'âme humaine, elle non plus, ne\ns'achève pas. Son progrès vers le bien, sa prière, ses exstases ont l'infini\ndevant eux; le silence la prend avant qu'elle ait pu se dire tout entière. La\ncathédrale vivante pousse de même son élan ; elle s'efforce Quand les puis-\nsances sociales qui la pressenten tous sens : en haut pour qu'elle lance vers le\nciel la supplication de ses flèches ; en bas pour qu'elle consacre à son Dieu plus\nd'ampleur et embrasse dans l'étreinte des murailles maternelles plus de fai-\nblesses et de souffrances humaines : quand ces puissances faiblissent, la crois-\nsance colossale prend fin et le monument ne vit plus que de l'invisible vie qui\nconvient aux choses éternelles.\n   Le temple antique ne pouvait pas s'arrêter ainsi. Issu d'une pensée simple,\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "156                               DURENDAL\n\n\nnettement exprimée en des phrases étroitement solidaires, il ne pouvait demeu-\nrer inachevé qu'en renonçant à être. On eût d'ailleurs manqué de respect au\ndieu, celui-ci avant besoin de sa demeure et la trouvant proportionnée à sa\ntaille. Le Dieu chrétien est d'autre essence. « Celui que les cieux ne peuvent\n contenir » déborde de toutes parts son temple; l'effort des pierres vivantes le\npoursuit, et le désespoir de l'inachevé prend la valeur d'un hommage surhumain.\n\n   Il ne faut pas oublier de noter qu'après le gothique, la Renaissance fran-\nçrise en vit encore. C'est lui qui fournit la sève et les principes généraux de\nconstruction nés, ainsi que je l'ai dit, de nécessités liturgiques encore subsis-\ntantes. Mais les guerres religieuses et le protestantisme viennent arrêter le cou-\nrant. N'est-ce pas la preuve que le sentiment religieux et catholique en était\nl'authentique source?\n   Et depuis, qu'a-t-on fait de grand en architecture?...\n\n    Pendant que cela se voit en France, le grand mouvement classique italien,\nsi souvent décrit, poursuit ses destinées triomphantes, depuis Giotto,le premier\npeintre qui ait su exprimer la vie en sa liberté, jusqu'à Léonard qui touche à\nl'apogée de l'art classique. Entre les deux, les Orcagna et les Ghiberti, les\nAngelico et les la Robbia, les Mantegna et les Botticelli, les Ghirlandaio et les\nPérugin épuisent la gamme des notes délicates ou ardentes; poursuivent la\nforme ou le sentiment jusqu'à leurs limites extrêmes; rivalisent d'un enthou-\nsiasme dont la juvénilité gagne le lecteur des chroniques. Taine a supérieure-\nment dépeint cette époque; il a fait voir que le courant religieux et le courant\n « laïque » y mêlent intimement leurs eaux. Ce n'est pas nous qui serons sur-\npris de ce mélange : nos principes l'ont prévu; mais l'esprit dominant est bien\ntoujours celui qu'insuffle aux âmes nées de l'Evangile, en fussent-elles même\npleinement inconscientes, le génie inspirateur de la foi.\n   Aux Pays-Bas, les Van Eyck, les Memling, les Quentin Metzys; en Alle-\nmagne, les Dürer et les Martin Schongaüer; en France, les Jean Fouquet\népuisent l'admiration de leur temps. La muse chrétienne est le plus souvent\naussi leur muse familière. Le grand sérieux de tous en face des thèmes reli-\ngieux, la foi ardente de quelques-uns font merveille.\n   Et nous voici à la Renaissance proprement dite.\n   On a tant écrit sur ce grand sujet que la plume hésite même à en tracer le\nnom, fût-ce par une allusion rapide. La Renaissance est le triomphe de la\nforme et de la liberté artistique; c'est, sous bien des rapports, le point culmi-\nnant de la beauté. Par malheur, l'humanisme y fait grand tort au christia-\nnisme. Envisagée au point de vue moral, un juge sévère dirait de la Rennais-\nsance qu'elle est une déchéance du cœur au profit d'une raison qui cherche\ndes nouveautés flatteuses, n'ayant pas su exploiter son trésor. Paganisme\nmoral au début, dans la décrépitude du moyen âge; paganisme artistique et\nintellectuel ensuite : tel serait le verdict. On expliquerait en partie par là, en\npartie aussi par un très naturel enthousiasme, l'irrésistible engouement qui\ngagne les artistes à l'égard de cette antiquité enjôleuse qui donne à tous des\nleçons de beauté sans pareilles, et n'exige en retour nul effort moral.\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "                DU   RÔLE    DE L'ART     EN   APOLOGÉTIQUE                    137\n\n\n\n   Dante avait admiré l'antiquité autant que personne; pourtant, il poursuivait\nla beauté chrétienne; sa Beatrix prenait d'autres chemins que la Fornarina.\nDans la Divine Comédie, on peut goûter, à l'honneur du christianisme, la diffé-\nrence qui se marque entre deux sources inspiratrices également épuisées, non\npas, comme dans les Martyrs de Chateaubriand, avec un parti pris de\nsystème, mais avec une sincérité d'enthousiasme égale et une humilité de\ndisciple.\n    Lorsqu'elle arrache ses artistes aux pensées religieuses pour les mettre au\nservice des princes jouisseurs, ou à l'école de l'antiquité seule, ou à celle de la\nnature seule, vue hors du regard chrétien, la Renaissance l'ait tort à l'art, au\nsens le plus sublime de ce terme. Elle perfectionne ses moyens, élargit son\ndomaine, et ce sont là des hauts bienfaits. Mais fallait-il les payer d'un abais-\nsement d'idéal manifeste, tout au moins dans un nombre d'œuvres qui excède\nde beaucoup celui que la muse chrétienne signerait ?\n    N'exagérons pas toutefois. Qui a rêvé devant la Pieta de Michel-Ange, ou\ndevant la madone du Grand-Duc ou devant les cartons de Hampton-Court. ou\ndevant l'œuvre de Luini... grâce à Dieu je pourrais allonger la liste —\npeut-il oublier ce qu'il doit aux maitres qui ont laissé filtrer de tels ravons\nà travers leur âme?\n    Même quand la lumière est moins vive et que l'esprit s'égare en partie,\nla lettre est là qui en retient une part non méprisable. Les sujets pa'iens\nont beau fleurir, ils ne supplantent pas les sujets chrétiens, ceux-ci demeurent\nla mine inépuisable, aux filons préférés. Les grands amants de la beauté\nantique rendent à la beauté chrétienne le témoignage d'une fidélité qui\nl'honore d'autant mieux en un certain sens qu'elle est moins vertueuse. Raphaël\nsavait bien que la Vierge et l'Enfant étaient plus inspirateurs que la Psyché\nde sa Farnésine. Remarquons aussi que même les sujets païens subissent entre\nles mains de ces demi-transfuges une empreinte chrétienne. L'Iphigénie de\n Racine a une autre saveur que celle d'Euripide; l'Horace de Corneille n'est\n pas uniquement romain. Ainsi, le Parnasse de Raphaël ou telle œuvre païenne\nde sujet est très loin de ce qu'eût été un Parnasse de Xeuxis ou d'Apelles. On\na pu qualifier ce tableau de « scène céleste ». C'est qu'en effet une impression\n religieuse s'en dégage! une humanité supérieure est là. Qui l'a fournie, sinon\n le christianisme?\n    Le Vatican, d'où parten bonne partie le mouvement — je dis dans ce qu'il\n a d'heureux, mais quelquefois aussi, hélas! dans le reste, le Vatican en ramène\n à soi les manifestations les plus grandioses, sinon toujours et en tout les meil-\n leures. Nommer Saint-Pierre de Rome, la Sixtine, les Chambres et les Loges de\n Raphaël, ce n'est encore nommer que les capitales de l'univers artistique qu'ont\n su créer les papes. Et quelle immensité en ces quelques mots! La civilisation\n qu'ils expriment doit beaucoup à ce vieux monde dont saint Paul a dit qu'il\n était livré à sa propre loi — loi après tout divine, puisque c'est la conscience ;\n mais n'est-ce pas une vérité éclatante que le meilleur d'elle — je dis au point\n de vue proprement esthétique, lui vient d'une loi plus haute, d'une formule de\n nature, de vie et d'humanité amplement élargie, creusée jusqu'aux abîmes de\n mystère, élevée jusqu'à Dieu ?\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "158                                    DURENDAI.\n\n\n\n   Au demeurant, si l'on recherche la dominante religieuse de cette époque et\nsa répercussion dans l'art, on découvre qu'elle dit plus souvent l'établissement\ntemporel de l'Eglise que son essence mystique et que son rôle spirituel. La\ngrande aspiration transcendante qu'exprime la Bonne Nouvelle le cède trop\nfréquemment à la politique ou au faste. Saint-Pierre de Rome, c'est la papauté\ncommandant Urbi etorbi. Le Dôme de Florence, c'est l'orgueil non dépourvu\nde foi d'une cité artiste et puissante. Le Gésù, c'est la dévotion riche et l'em-\npressement un peu hautain d'une clientèle aristocratique. Et il en est de même\nde beaucoup de choses. Comme tout cela est loin du grand recueillement de\nla basilique romane et du mystère gothique! N'importe, il y a là aussi une\ngrandeur, grandeur que la religion pénètre, et que l'Eglise l'ait suscitée, c'est\nune portion, quoique la moins authentique, de sa gloire.\n\n   Après cette initiation définitive, les créations se multiplient, à l'actif de la\ncivilisation chrétienne. Un Rembrandt, en Hollande; un Van Dyck, un Rubens,\nen Flandre; en France, un Poussin, un Philippe de Champagne; mieux, un\nLesueur; en Espagne, un Ribera, un Zurbaran, un Morales qualifié divin, un\nVélasquez, un Cano ou un Murillo ne continuent-ils pas la longue et précieuse\nchaîne des œuvres ?\n   Le XVIIe siècle montre un christianisme sérieux, de foi profonde; mais\npeut-être celle-ci est-elle de volonté arrêtée plus que d'enthousiasme, plus\nsociale et politique que sentimentale. On vit de traditions, et dans un forma-\nlisme un peu étroit, moins pénétré que jadis. L'essence mvstique de la\nreligion est laissée au second plan chez beaucoup de ceux qui comptent poul-\nies arts. L'esprit de cour introduit par le Grand Roi se reflète dans la religion\nofficielle. Le jansénisme est là qui dessèche, avec son succédané protestant le\npuritanisme. Le clacissisme de la renaissance est repris. On en vient à\nméconnaître de bonne foi la valeur esthétique de la religion chrétienne dont\non accepte néanmoins la maîtrise, ne vovant pas l'absurdité d'une position qui\naccepte comme bonne pour vivre une chose qui ne serait pas bonne pour\nrêver.\n                    De la foi d'un chrétien les mystères terribles\n                    D'ornements égayés ne sont point susceptibles,\n\nécrira Boileau. Et il v a là deux erreurs énormes : une par vers.\n   Où Boileau a-t-il pris que la foi d'un chrétien ne contient que « mystères\nterribles » ? Elle contient à nos yeux toute la vie, dans toutes ses formes,\nselon toute son ampleur, et il y a là matière tant qu'on voudra aux « orne-\nments égayés » qui d'ailleurs, eux non plus, ne sont pas tout l'art.\n   Ce qu'il y a de superficiel dans ce jugement éclate.\n   Pourtant, le grand Corneille est du même avis. Selon lui, renoncer aux\nfables païennes comme fond poétique,\n\n                    C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable,\n                    Anéantir leur fougue, éteindre leur vigueur\n                    Et hasarder la muse à sécher de langueur.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "                DU ROLE DE L'ART             EN      APOLOGÉTIQUE           159\n\n    Le malheur voulut que les défenseurs de l'art littéraire chrétien lussent sans\ntalent, que Dépréaux en eût et que Corneille fût génial.\n    D'ailleurs, Esther, Athalie et Polveucte naquirent; mais ce n'est qu'aujour-\nd'hui qu'elles sont mises à leur place. La commande faite à Racine par\nMme de Maintenon le jeta dans \" une grande agitation \". Boileau lui conseilla\n« brusquement » de refuser. Heureusement pour sa gloire il ne le fit point.\nMais où peuvent donc conduire des préjugés d'école devenus dogmes !\n    Ce que donne en art religieux cette époque solennelle n'est pas indifférent,\nbien s'en faut. En peinture, les pompes d'un Lebrun ou d'un Mignard ne sont\npas sans grandeur. Les autres arts suivent des voies parallèles. On a laissé de\ncôté des formules touchantes, pittoresques ou profondes; mais une certaine\nmajesté couvre tout, impose sa conception du parfait et désarme finalement la\ncritique.\n    Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que la mvthologie et le sensualisme régnant,\nl'inspiration religieuse périclite. Encore, les sujets demeurant là, toujours et\nen dépit de tout s'imposant, toujours et en dépit de tout respectés, leur\ninfluence poétique s'exerce; les milieux d'art en ont le bénéfice, l'Eglise\nl'honneur.\n    Le XIXe siècle verra un renouveau chrétien avec Overbeck et son école, avec\nl'école anglaise, avec le romantisme français, avec Hvppolvte Flandrin, avec\nles belles pages de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes, de Bonassieux,\nde Luc-Olivier Merson de Frémiet... Mais je ne veux point parler des vivants.\n    En littérature, l'école romantique reprend avec tapage, souvent aussi avec\néclat les traditions de vie du moyen âge, après l'aberration étrange du\nelacissisme dont les génies du XVIIe siècle avaient fait la fortune. Cette époque\nmêlée a la gloire de reconnaître hautement la valeur éminemment esthétique\ndu christianisme. Chateaubriand ne rend pas en cela un petit service. Les\ngrands littérateurs ses cadets : Hugo, Lamartine, Lamennais, Lacordaire,\nmême ce pauvre Musset — je néglige la foule — démontrent par le fait que la\nsève chrétienne est riche; que les fondements de la foi portent la cité d'art la\nplus admirable.. C'est le voltairianisme bourgeois qui arrête ce bel élan\njuvénile. Le « Dieu des bonnes gens » : voilà la divinité inesthétique par\nessence! Le romantisme affolé d'une part, le naturalisme lourd, le décaden-\ntisme déliquescent de l'autre, s'installent.\n    Ne fait-on pas effort aujourd'hui pour en sortir? S'il convenait, dans\nce simple aperçu à vol d'oiseau, de s'appesantir sur des travaux non encore\néprouvés par le temps, on ferait voir la religion chrétienne reprenant dans les\nplus authentiques milieux d'art une part précieuse de sa séculaire influence.\n    Je montrerai combien celle-ci est aujourd'hui autant que jamais légitime.\n    En attendant, il faut nous résumer et conclure.\n    Nul art au monde n'a dépassé ni même égalé au total l'art chrétien. Il v en\neut de plus parfaits peut-être ; mais disons-le une fois encore, la perfection\n — j'entends la perfection de la forme — n'est pas tout! La richesse, la\n fécondité, la puissance, la profondeur des sentiments, la variété de la vie,\n l'intensité de l'émotion suggérée, tout cela est aussi quelque chose, et\n sous ces multiples rapports, rien ne le vaut.\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1807, "texte": "160                              DURENDAL\n\n\n   Atteignant jusqu'à Dieu; exprimant l'homme dans tout ce qu'il est : indivi-\nduellement et socialement; corporellement et spirituellement; temporellement\net dans l'éternel; dans son plan naturel, transposé en surnature; capable de\nsublimité et de misère; jeté à l'infini du bien et du mal : l'art chrétien a tout\nvoulu et tout su dire. On l'a justement comparé à l'un de ses plus précieux\ninstruments : l'orgue, dont la puissance, la délicatesse, la richesse d'harmonie\ndépassent tellement la Ivre antique et toutes les voix profanes.\n   Mais ce qui compte plus que tout, c'est que le christianisme, en même\ntemps qu'il a un art à lui, est la source de ce qu'il v a de meilleur dans ce qui\nsoi-disant lui échappe. En art comme en politique, comme en sociologie,\ncomme en tout, ceux qui l'ignorent en vivent; ceux qui l'accusent le pillent;\nceux qui refusent d'être avec lui le l'ont voir néanmoins avec eux.\n   11 est manifeste et reconnu des plus grands que l'avènement du christianisme\na été l'avènement de l'art moderne, comme des libertés modernes, comme de\nla démocratie légitime, comme de tout ce qui nous enorgueillit.\n   Ceux qui ne veulent pas en convenir ne le prouvent pas moins que les\nautres. Ils ne peuvent s'empêcher, voulant être païens, athées, matérialistes,\nd'être néanmoins ce qu'ils sont, et ce qu'ils sont, ils le sont pour beaucoup\npar le Christ. Ce qu'ils ont dans le sang, c'est la vraie gloire chrétienne.\n   Si l'Evangile n'a point achevé son travail, il faudra dire comment il peut le\nreprendre; mais largement déjà il a donné sa mesure.\n   Deus qui incœpit, ipse perficiat.\n\n  (A continuer.)                                  A.-D. SERTILLANGES,\n                                          Professeur à l'Institut catholique de Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 164, "titre_corps": "En Bretagne : Pages de carnet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "En Bretagne Pages de Carnet (Suite et fin)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 196, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": "En Bretagne\n\n                                Pages de Carnet\n                                     (Suite   et   fin)\n                                                                       Belle-Ile-en-Mer.\n\n                        DE m'être promené toute une journée au bord de la côte\n                           sauvage, j'ai l'âme encore toute é m u e . . . Mélange h a r m o -\n                           nieux d'angoisse et de soleil !... je croyais, comme au Raz\n                           de Sein, que ces caps tourmentés et ces rocs feraient u n e\n                           grimace dans la mer calme... la mer calme m'a répondu\n                           par sa clameur immense, la côte sauvage par le sourire\n                           inquiet qu'elle prend d a n s la clarté...\n                              On y arrive par des chemins creux, gris de poussière,\n                            à travers des vallons brûlés où paissent des vaches\nmaigres, et tout à coup on se trouve jeté au bord de la falaise, face à face\navec la mer, dans la chanson rude du large. L e s côtes s'avancent, s'en-\nfoncent, s'écroulent, se d é c h i r e n t ; des grottes lumineuses et sombres s'y\ncreusent où le flot gronde sa furie ; des rochers noirs s'en détachent avec\ndes poses hardies ou des gestes de désespoir; et cela, d'un bout à l'autre\nde la côte, avec les mêmes remous de vagues, avec la même musique éter-\nnelle et colère, dans une changeante m o n o t o n i e . De Bangor à la Pointe\nde Poulains, je suis allé par des sentiers hardis, je me suis arrêté au fond\ndes criques où la mer adoucie prenait, sur le sable, des tons d'émeraude...\nJe me suis penché au bord des gouffres où tournoyait l'écume, je me suis\nassis sur ces pointes noirâtres d'où l'on découvrait le merveilleux ensemble\nde cette vision d'enfer ensoleillé !\n    O h ! les marins d'ici! depuis qu'au Raz de Sein, et maintenant à Belle-Ile,\nj'ai contemplé cette côte de l'Ouest tragique et s o m b r e ; depuis que j'ai pu\n voir ces baies des trépassés où dort la vision des villes d i s p a r u e s ; depuis\nque j'ai entendu narrer la sombre histoire des naufragés plaintifs, j'ai\ncompris leur â m e aventureuse et grave, j'ai compris leur piété pro-\nfonde. Q u a n d ces pêcheurs arrivent entre ces écueils noirs ou dans ces\n golfes étroits, aux parois rocheuses qui sont comme les mâchoires d ' u n e\n gueule ouverte, il font ce qu'il y a au m o n d e de plus b e a u ; ils risquent leur\nvie entre deux signes de croix ! On dit que les bateliers de Sein, q u a n d ils\na p p r o c h e n t de la côte, disent en ôtant leur béret bleu : « Seigneur, protégez-\nmoi pour traverser le Raz, car mon bateau est si petit et la mer est si grande!»\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3547, "texte": " 162                                    DURENDAL\n\n\nJ e ne sais rien de plus touchant que cette p r i è r e . . . L e u r s barques s'apellent :\n Etoile de la mer, Mère des affligés, Secours des chrétiens ! Des calvaires naïfs\nfleurissent la pointe des écueils : « Secourez-moi », dit l'homme en se signant.\n« E s p è r e ! » répondent les croix blanches !.. J'ai compris leur poésie mélan-\ncolique et grise...\n   ... P o u r q u o i faut-il encore rencontrer ici, dans ce paysage sublime où\nDante aurait rêvé, le bourgeois ridicule qui passe sans rien voir, qui descend\nen glapissant dans les grottes merveilleuses et qui écrit son nom sur les\nrochers : Houssin, tailleur à Pipriac; j'ai vu cette enseigne griffonnée avec un\nparapluie au fond des criques, je l'ai retrouvée plus tard, grattée sur un\ndolmen de Carnac, comme un rire idiot sur u n mystère ! Ce n'est que bête,\nmais pourquoi faut-il partout trouver les traces cyniques de son p a s s a g e . . .\nP a r t o u t devant les spectacles les plus admirables où l'âme s'envolait, se\nperdait en chantant au fond des grottes multicolores où se jouaient dans la\nclarté vague toutes les nuances mélangées du prisme, au bord des caps les\nplus lointains, où l'on s'enivrait d'idéal, de clarté ou d'horreur, on rencontrait\ndes immondices. Il semble qu'il y ait pour les gens vulgaires une joie obscène\nà insulter le visage de la N a t u r e , à crier devant la sublimité du ciel et de la\nterre la bassesse de leur h u m a n i t é i g n o b l e ! Cela m'a fait pleurer et p r e s q u e\nm a u d i r e : se peut-il que l'on ait ainsi la haine de la beauté?\n    A la P o i n t e des P o u l a i n s , M m e Sarah B e r n a r d est venue se tapir. L a\ncomédienne a fait enclore les roches avec des fils de fer ; elle étudie ses\ngestes devant l'infini ! Elle a meublé de m o d e r n - s t y l e un vieux bastion, et\nsur le plus fier des caps, elle a planté, pour a n n o n c e r qu'elle était là, le\ndrapeau teint de ses couleurs. C o m m e là-bas C h a t e a u b r i a n d , elle a voulu\nque l'immensité soit seule à contempler son maquillage. Sarah se repose;\nles pâtissiers de l'Ile font en son h o n n e u r des gâteaux qui portent son nom;\nles imprimeurs vendent la photographie de sa bicoque en carte postale, tout\nle m o n d e se l'arrache; les voyageurs en oublient l'Océan et la côte qui est là\nsublime pour ne voir que le mur blanc derrière lequel trottent ses soubrettes ;\nelle, e n n u y é e , regrette un peu les planches et voudrait bien q u ' u n chef\nd'orchestre soit là pour battre la mesure à la tempête !\n\n                                                                                    Vannes.\n\n   O la Bretagne ! maintenant que je la connais, maintenant que j'ai écouté\nles flots de ses mers, prié dans ses églises, rêvé à travers ses landes, souri à\nses légendes héroïques ou rêveuses, ne puis-je pas dire que j'ai saisi un peu\nson âme ?\n   Je l'ai vue, vêtue d'ajonc et de bruyères — j a u n e et rose, — sourire à la\ndouceur des étés, et, chantante, s'agenouiller au pied des grands calvaires —\ndans les soirs d'or.— J e l'ai vue, p a u v r e et rude, sur les côtes noirâtres où la\nmer vient briser ses colères, enlacer le socle des Notre-Dame et fixer au loin,\nses cheveux au vent, les voiles qui passent à l'horizon, dans la tempête !\n   J e l'ai vue héroïque, dans la m o n t a g n e et dans les plaines, au fond des\nports, au bout des caps, chanter la chanson des vieux chouans et la chanson\ndes corsaires; je l'ai vue, délicieuse, errer aux bois d'amour, sur le bord des\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3598, "texte": "                                    EN    BRETAGNE                                      163\n\n\nrivières douces, avec des fleurs dans les cheveux, et regarder, d'un œil naïf\net candide, s'enfuir lentement sous les arbres le flot limpide où tremble le\nbaiser du soleil...\n    O pays étrange, où mon âme a trouvé peut-être plus de jouissances que mes\nyeux, où l'admiration m'a fait prier — car cette terre qui chante sa croyance\na si bien r é p o n d u à la m i e n n e . . . Sa race est u n e des plus belles qui soient,\nune des plus p u r e s : nulle part je n'ai rencontré tant de ces hommes mâles et\nforts, aux grands yeux gris, avec des figures si graves, si sacerdotales ; nulle\npart je n'ai rencontré tant de ces jeunes filles et de ces femmes qui ont ce\nprofil que l'on rêve à la Vierge, ce regard franc, limpide et pur qui vient de\nl'âme, et qui consacre la vraie b e a u t é .\n     Nulle part je ne me suis senti comme ici des amis — je considère comme des\n frères tous ceux dont le cœur vibre comme le mien, tous ceux qui se signent\ncomme moi en passant devant les calvaires... et Dieu sait combien j ' e n\n ai vus de ces marins qui ôtaient leur béret bleu devant la Sainte Croix, de\n ces paysans qui priaient, les bras ouverts dans les églises de village, de ces\n pauvres anéantis comme en extase d a n s l'abside des cathédrales, de ces\n femmes fléchissant le genou sur les marches des calvaires de granit...\n     Ils ont sculpté partout leurs grands clochers à jour, depuis ce Creisker mer-\n veilleux de S a i n t - P o l - d e - L é o n qui jette au ciel sa flèche de dentelles, depuis\n les tours jumelles de Q u i m p e r qui s'élancent comme deux âmes, jusqu'à ces\n clochers moussus de village, à jour aussi, où chante la sonnerie des cloches\n saintes... E t j'ai goûté délicieusement le symbolisme d e ces clochers à\n jour... : O poète ! m'ont-ils chanté, que tous tes hymnes n o u s ressemblent !\n  Qu'ils s'élancent très haut, tout droit, vers le soleil ! qu'ils soient remplis du\n bruit des cloches, des chants d'amour, des chants de joie, et, comme\n  lorsqu'on nous regarde, q u e l'on voie le ciel au travers !\n     Ils ont bâti partout leurs chapelles — au milieu des hameaux qui dorment\n  sous les arbres, au bord des chemins rudes, dans la verdure au fond des\n  criques où la mer vient rêver à marée haute ; leurs chapelles où il fait si bon\n  entrer et prier u n peu, se sentir chez soi, comme partout sur la terre où il y\n  aura un autel, où il fait si bon, oublier tout, s'anéantir un peu dans la\n  fraîcheur obscure de la nef surbaissée, tandis que des fillettes en coiffe\n  murmurent leurs chapelets...\n      Ils ont dressé partout des croix et des calvaires; ces calvaires de granit,\n  admirables, où ils ont autrefois sculpté les mystères du Christ, œuvres\n  pleines de verve, où s'agitent les personnages pressés, les démons grimaçants,\n  les monstres fourchus et les vierges, où tout le chemin de la croix se\n  déroule en dentelles, où toute la foi d'un peuple est venue découper son\n   poème. E t pareil à celui de ces mille acteurs et de ces mille symboles pressés\n  autour de l'arbre divin, j'ai senti devant les Christ des landes, l'agenouillement\n   subit de toutes mes pensées, de tous mes espoirs, de tous mes rêves... E t les\n   croix toutes simples qui surgissent partout, à l'angle des chemins où traîne\n   le pas lourd des pèlerins p e r d u s , croix de pierre ou de bois, d'où un Christ\n   grossièrement sculpté bénit la plaine d'un grand geste. On les a placées là où\n   1 on peut les voir de loin, sur les coteaux, a u bord des landes, dans les golfes\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3459, "texte": "164                                    DURENDAL\n\n\nà la pointe des îlots, sur les caps devant la t o u r m e n t e . . . Croyez! E s p é r e z !\nRésignez v o u s ! N e pleurez p a s ! . . . U n soir sur la falaise à pic où je marchais\nen tâtonnant dans u n sentier de roches, j'ai rencontré une croix blanche,\ntoute simple, sans u n e sculpture, sans m ê m e un Christ. S u r les bras de la\ncroix, en g r a n d e s lettres était écrit ce simple mot : Credo... la mer devant\nmoi s'étendait rauque et m é c h a n t e . . . une voile paraissait et disparaissait au\nloin, comme u n oiseau apeuré, craintive... le couchant rouge allongeait sur\nles flots la grande ombre de la c r o i x ! . . .\n    E t ces calvaires, ces clochers, ces chapelles sont fleuris de l é g e n d e s , tout le\npays en est parfumé. Elles croissent dans les bourgs, d a n s les landes, dans les\nvallées, elles pleurent au bord des rivières, et vont jusqu'à cclore sur les\nrochers arides comme ces fleurettes d'un rose pâle que j'ai cueillies à la pointe\ndu Raz et qui souriaient, timides, à la tempête. Et le parfum de ces légendes\nest le parfum mystérieux et vague où se mêle le souvenir d'un autrefois très\ndisparu, mais encore vivant sur cette terre étrange où semble flotter un peu\nde l'âme religieuse et grave des anciens Celtes. On sent encore ceux-ci par-\nt o u t ; ils n'ont laissé de leur passage que de muets autels, et des alignements\nde pierre devant lesquels on rêve, et qu'ils ont planté comme des jalons de\nmystère vers on ne sait quel I n c o n n u . . . Ceux qui ont hérité aujourd'hui de\nleur pensée confuse semblent les avoir imité : seulement ce sont des croix en\nbois et de pierre, dont ils ont parsemé leurs landes et qui, les bras tendus,\nsemblent montrer le chemin des étoiles!\n\n                                                      Au retour du Mont Saint-Michel.\n\n   J'ai erré d a n s l'abbaye froide et mélancolique, où il aurait fait si bon\nprier un peu, j'ai songé longuement dans la poésie du cloître lumineux,\naux colonnes-sveltes fleuries de fleurs mystiques. O h ! le merveilleux p o è m e\nde la foi des aïeux, u n peu vide m a i n t e n a n t de leur prière et de leur\no m b r e . J e me suis p r o m e n é longtemps sur les remparts noircis, tandis\nque la mer accourait sur la grève dans le soleil c o u c h a n t ; et ce soir,\ntandis que je m'éloignais et que l'ensemble élancé se silhouettait dans\nle ciel gris, j'ai écouté chanter m o n r ê v e . . . L a nuit tombait, très triste, très\ntriste, sur les grèves infinies que déjà la mer d é n u d a i t ; une étrange impres-\nsion de solitude m'enveloppait... Seule tout en haut du Mont, il y avait une\nlueur : un dernier rayon frappait et faisait luire la g r a n d e épée par laquelle\nsaint Michel désigne le ciel, d'un geste fier. E t j'ai senti profondément toute\nla poésie pieuse et prenante de cette terre bretonne que je quittais. Elle n'a\nrien d'étonnant qui la désigne à la curiosité des b a d a u d s , elle a son pitto-\nresque bien à soi, mais caché. Cela ne suffirait pas pour enthousiasmer : ni\nmontagnes, ni lacs, ni ruines, ni réclame... mais elle a ce quelque chose qui\nfera y revenir toujours les amants du rêve et de la b e a u t é , ce quelque chose\nqui m a n q u e à bien des pays qu'on visite, qui n'est rien et qui est tout, et que\nne peut saisir ici que celui qui vient y prier : u n peu d'âme...\n\n                                                                 PIERRE    NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 165, "page_fin": 168, "titre_corps": "Le « Bonhomme » du Romantisme : Charles Nodier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Le Bonhomme du Romantisme Charles Nodier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 200, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "Le \" Bonhomme \" du Romantisme\n\n                                  Charles Nodier (1)\n                        L'HEURE présente n ' e s t p a s clémente au R o m a n t i s m e . M. Jules\n                             Lemnître, par son Jean-Jacques Rousseau, a donné le signal\n                             de l'attaque ; d'autres ont suivi. C'est M. Charles Maurras,\n                             dans son Avenir de l'intelligence; c'est M. Pierre Lasserre\n                             dans Le Romantisme français. L e réquisitoire est frénétique\n                             et absolu.\n                                Le R o m a n t i s m e , à entendre ses nouveaux juges, n'aurait\n                             été que perversion d'idées, anarchie de sentiments et\n                             désordre verbal — la huitième plaie d ' E g y p t e de la littéra-\nture! Et pêle-mêle on rudoie, on secoue et on culbute Chateaubriand, Victor\nH u g o , L a m a r t i n e , Sainte-Beuve et Michelet. Cet « abatage » est mené de\nverve — et ce jeu de massacre est mouvementé et a m u s a n t . P e u t - ê t r e le\nsouci des nuances manque-t-il u n peu aux exécuteurs et ceux-ci font-ils trop\nbon marché — a u profit d'une thèse préconçue — de la vérité historique\ncomme de la vérité littéraire. Il n'y eut point, dans le R o m a n t i s m e , que\ndes vilenies morales, des petitesses intellectuelles et des puérilités p h r a -\nséologiques. Et pour le démontrer il suffira — pour le m o m e n t — d'évoquer\nl'attachante silhouette d'un des premiers romantiques, Charles Nodier, âme\ndroite et saine, esprit prompt et coloré, cœur affectueux et dévoué, un vrai\ntype de « B o n h o m m e », en tout la jolie, simplicité sentimentale que le mot\ncomporte.\n   M. Michel Salomon vient de publier, à propos de Charles Nordier, un livre\nqui unit à u n e g r a n d e sûreté critique, le charme d'un véritable roman. Aussi\nbien la vie de celui qu'on appela « le chef de la féerie française » — ou tout\nau moins son enfance et sa jeunesse — côtoyèrent-elles de près toutes les\npéripéties tragiques ou glorieuses dont fut tissée l'Histoire de la France à la\nfin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.\n   Charles Nodier semble avoir été très hésitant sur la date de sa naissance\net il ne parlait de son âge que par à-peu-près. Un extrait des registres parois-\nsiaux de Besançon prouve qu'il est né le 29 avril 1780. Son père, Antoine\nNodier, pratiquait au barreau q u a n d la Révolution en fit le président du tri-\n\n\n  (1) MICHEI, SÀLOMON : Charles Nodier et le Groupe romantique. Paris, Perrin\net Cie, 1908.-- '\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3471, "texte": "166                                 DURENDAL\n\n\n\nbunal. C'était un disciple fervent de Rousseau — et il tenta d'inculquer à son\nfils sa rigidité républicaine et son humanitarisme ondoyant. Aussi, à 11 ans,\nle gamin pérorait dans les « clubs » et vitupérait contre les aristocrates et les\némigrés! Mais au premier contact avec la vie réelle, cette furie rouge vint à\ntomber : un vieux gentilhomme, M. Girod de Chantrans, s'était intéressé au\npetit Nodier et celui-ci fut fort sensible à cette affection prolectrice ; or, un\njour, on amena devant le père Nodier une dame accusée d'avoir correspondu\navec un parent émigré. C'était la peine capitale! M. de Chantrans apitoya\nson jeune protégé sur le sort de la malheureuse. Et Charles Nodier accom-\npagna la prévenue devant le Président du tribunal. Il supplia d'abord, puis il\nmenaça; et comme le père semblait vouloir résister aux sollicitations comme\naux intimidations de son fils, celui-ci fit le simulacre — combien romantique\ndéjà! — de vouloir se donner la mort. L'infortunée fut sauvée : la rigueur du\njuge capitula devant les alarmes paternelles !\n    Bientôt M. de Chantrans lui-même fut menacé par le terrorisme; il dut\nquitter Besançon et se réfugia, à trois lieues de là, dans un site délicieux,\nNovillars; et Charles Nodier obtint de son père la permission d'accompa-\ngner son mentor. Ils vécurent, au sein de la nature, quelques mois de pur\nbonheur intellectuel ; et tandis que ailleurs « la tragédie courait les rues »,\nM. de Chantrans meublait de savoir l'esprit de son élève et faisait filtrer dans\nson âme les premiers rayons de poésie : partis avec le jour, les deux compa-\ngnons herborisaient avec frénésie, capturaient papillons et insectes et appre-\nnaient à « donner une appellation à tout ce qui bruissait, rampait, courait ou\nfleurait dans le vallon de Novillars ». Et le soir venu, on lisait ensemble\n Horace, Plutarque, Cervantes, Shakspeare, Montaigne...\n    Vers la fin de 1794, Charles Nodier fut rappelé par son père qui désirait\nl'envoyer à Strasbourg pour « étudier le grec »... Et il le confia à quel pro-\nfesseur : un capucin défroqué, du nom de Schneider, traducteur d'Anacréon\net représentant, dans le Bas-Rhin, de la « Commission révolutionnaire ».\nNodier trouva l'helléniste en parfait exercice de ses fonctions, ayant ordonné\nde décapiter les statues qui ornaient le portail de la cathédrale! Heureuse-\nment, et par une juste revanche, la guillotine guettait la tête de Schneider et\nelle ne tarda pas à débarrasser Nodier du sinistre aliéné qu'on lui avait donné\n comme professeur de grec !\n    Revenu à Besançon, Nodier subit une formation très mêlée : il céda\n au doux charme de Ronsard, qu'il « découvrit » trente ans avant Sainte-\n Beuve, et s'abandonna au vertige cérébral qui s'exhale de Werther. Il a la\n passion des livres rares et le culte des sciences exactes : il est à la fois biblio-\n mane et chasseur d'insectes. Il a 17 ans, et son père estime le temps venu de\n lui trouver une carrière. Il est nommé secrétaire du chef d'escadron de la gen-\n darmerie — mais il a le bon esprit de ne pas aller occuper ce poste. La pensée\n de la Trappe traverse un instant son imagination — pur caprice de roman-\n tique qui n'a pas d'autre suite. Ni gendarme, ni moine, Charles Nodier fut\n nommé bibliothécaire adjoint à Besançon.\n    Mais la garde correcte et soigneuse des livres ne pouvait suffire, comme\n aliment, à ses incorrigibles besoins de fantaisie; avec quelques amis, Nodier\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3592, "texte": "                     LE « BONHOMME » DU ROMANTISME                                         l6j\n\n\nfonde une société sociale, Les Philadelphes, qui cultivaient la littérature et\navaient l'audace aussi de faire quelque opposition politique : ne s'avisèrent-ils\npas un j o u r de parodier p u b l i q u e m e n t un club jacobin? L e u r gaîté faillit être\njugée délictueuse.\n   Paris attire le j e u n e h o m m e . Il obtient un congé. L a capitale l'exalte par\nsa fièvre de vie et son ivresse d'art — mais il éprouve, c o m m e revers, la diffi-\nculté de se faire u n nom et le souci prosaïque du pain quotidien. La « dèche »\nle ramène à Besançon. Le président Nodier engage son fils à p r e n d r e un\n« autre état » que celui d ' a u t e u r ; il le voudrait juriste. Mais la hantise de la\ngrande ville persiste impérieuse dans le jeune h o m m e ; à peine le gousset\nrempli et il repart ; c'est ainsi que nous le retrouvons à P a r i s en l'hiver de\nl'an X I I — enfermé à la prison Sainte-Pélagie. Q u e s'est-il passé? Un\nlibelle a p a r u , La Napoléone, où le premier consul est tout simplement menace\ndu « p o i g n a r d de B r u t u s » et averti qu'il ne doit pas penser mettre sa tête\n\n                              A l'abri de la foudre\n                              En la cachant sous les lauriers.\n\n    Après trente-six jours de détention, — et il eut la fierté d'être incarcéré\n dans la cellule qu'avait occupée Mme Roland — Charles Nodier fut mis en\n liberté, à condition de quitter immédiatement P a r i s et de rentrer à Besançon.\n Mais l'aventure qu'il venait de vivre ne le corrigea pas de sa juvénile fièvre\n d'opposition; revenu dans sa ville natale, il reconstitua le club des Phila-\ndelphes, où se mêlaient c h o u a n s et jacobins, et présida à la « Conspiration de\nl'alliance », qui avait pour but fantasque d'enlever N a p o l é o n , « quand il tra-\nverserait les montagnes boisées du J u r a pour aller ceindre la c o u r o n n e\nd'Italie ». L e complot ayant été découvert, N o d i e r craignit pour sa liberté et\n « prit du c h a m p ». Il recommença son existence errante de naturaliste et de\npoète, et, réconcilié avec la police impériale, se fixa, en 1807, à Dôle. Là il\ndonna cours à son goût de la linguistique et de la philologie, et les hasards de\nla vie ayant placé sur sa route M lle Désirée Charve, fille d'un collègue de son\npère, Nodier l'épousa le 3o avril 1808.\n    On eût pu croire que le mariage mettrait fin aux péripéties romantiques de\nla destinée de N o d i e r . Il n'en fut rien — bien au contraire. Le ménage avait\ndes ressources très m o d i q u e s ; pour parer aux premiers besoins, Nodier\ndonna à Dôle u n cours de littérature; à quelque temps de là il négocia avec\nune g r a n d e maison de commerce pour aller la représenter à la Nouvelle-\nOrléans; le projet aurait probablemenl abouti si Nodier n'avait été remarqué\npar u n grammairien anglais, sir Herbert Croft, qui cherchait un secrétaire\npour l'aider d a n s ses travaux d'érudition. E n g a g é en cette qualité, Nodier\npartit, avec sa femme, pour Amiens où le chevalier Croft avait installé son\nlaboratoire philologique. Milieu extravagant : sir Croft habitait avec sa com-\npagne, lady H a m i l t o n , sorte de vieux bas-bleu britannique, qui laissait aller\nà vau-l'eau un ménage où tout était sacrifié au travail soi-disant intellectuel :\non dressait les variantes des diverses éditions du Télémaque, on « éclaircissait\npar la ponctuation » les œuvres d'Horace, on traduisait les poètes anglais et —\ncomme intermède à ces graves labeurs — Nodier achevait des romans com-\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "168                                    DURENDAL.\n\n\n\nmencés par milady H a m i l t o n . L e pire était que le paiement de son traite-\nment subissait le contre-coup du désordre qui régnait dans la maisonnée.\n Nodier finit par se lasser d ' u n e situation de jour en j o u r plus « honoraire »\n et, sur le point de devenir père, il quitta Amiens pour Quintigny, pauvre\n hameau du J u r a , où, dans la maison de c a m p a g n e de la famille Nodier,\n naquit, le 26 avril 1811, Marie Nodier qui devait être la fée gracieuse et\n spirituelle de ce salon de l'Arsenal où le mouvement R o m a n t i q u e connut des\n heures glorieuses.\n     Charles Nodier, h e u r e u x époux et père heureux, coulait à Quintigny des\njours radieux « entre les romans et les papillons », q u a n d lui parvint u n e\n proposition bizarre : le général B e r t r a n d , gouverneur des Provinces illy-\n riennes, offrait à Nodier la place de bibliothécaire à L a y b a c h ! Aussitôt pro-\n posé, aussitôt accepté! Nodier partit e m m e n a n t sa femme et sa fille. « J'ai vu\n Genève, la belle, écrit-il... J'ai vu la triste S a v o i e . . . J'ai vu Venise... J'ai vu\n enfin l'Illyrie... Je te salue, heureux L a y b a c h ! » Mais Nodier, comme dit\n son biographe, M. Michel Salomon, fut longtemps de ceux à qui u n sort\n taquin ôte la chaire où ils croient s'asseoir. A peine était-il installé à L a y b a c h ,\n que l'abandon de l'Illyrie par la F r a n c e fut décidé et il dut se sauver en hâte,\n avec les siens, tandis que les troupes ennemies envahissaient déjà la ville!\n Au retour de son expédition en Illyrie, Nodier s'arrêta quelques jours à\n Quintigny, puis il partit pour Paris, qu'il ne devait plus quitter.\n     P a r i s , cette fois, lui fut accueillant et propice — en faisant don, à l'incor-\nrigible n o m a d e , d'une d e m e u r e stable et d'une carrière assurée : il entra au\nJournal des Débats et du même c o u p prit pied dans le m o n d e littéraire... U n\nj o u r p o u r t a n t , le d é m o n des aventures vint encore tenter Charles Nodier : une\nchaire d'économie politique lui fut offerte à Bessarabie; h e u r e u s e m e n t , ' p o u r\nles lettres françaises, cette « c a m p a g n e de Russie » demeura à l'état de projet.\n Le gouvernement de la Restauration ne pouvait d'ailleurs qu'être favorable\nau pamphlétaire de la Napoléone; il le montra quand le poste de bibliothé-\n caire de l'Arsenal devint vacant : Nodier fut n o m m é à cette fonction le\n 3 avril 1824. Bibliographe, bibliophile et bibliomane, il ne se contenta pas\nde garder les livres; il en écrivit lui-même et, de plus, il sut, par son esprit et\n son c h a r m e , grouper autour de lui l'élite littéraire, artistique et mondaine de\n son époque. Guidé par M. Maurice Salomon, nous verrons, dans une p r o -\n chaine é t u d e , la place qu'occupa, d a n s la littérature française du XIXe siècle,\n le salon de l'Arsenal.\n     Charles Nodier mourut le 27 janvier 1844.\n     Comme la fin approchait, on lui propose d'appeler à son chevet l'un ou\n l'autre des maîtres réputés de la chaire chrétienne :'« P o u r q u o i tout cela »\n — répondit-il avec u n e souple b o n h o m i e . E t il o r d o n n e qu'on aille quérir le\n curé de sa paroisse : « C'est un digne h o m m e , dit-il, que j ' a i m e , et c'est u n\n bon prêtre. 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H u y s m a n s fait allu-\n                    sion dans une des précédentes lettres qu'il m'a\n                    adressée et dont il a écrit la préface. Voici le\n                    titre complet de ce merveilleux petit livre, qui,\n                    quoique concis, expose dans tous ses détails les\n                    éléments essentiels de la grande liturgie catho-\n                    lique : Petit catéchisme, liturgique, par L'abbé\nDutillet. Quatrième édition augmentée d'un catéchisme du chant ecclé-\nsiastique par A. Vigourel. Préface par J.-K. Huysmans (Editeur\nBricon à Paris). Cet ouvrage a été racheté, si je ne me trompe,\npar la Librairie Belge de Bruxelles (16, Treurenberg). E n tous\ncas cette librairie en possède un dépôt.\n   Revenons-en maintenant aux lettres de notre ami J.-K. H u y s -\nmans. Dans une des lettres qui suivent il est cjuestion du vers\nlibre. Je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimé, sauf quand il est\nécrit par des hommes de génie comme Verhaeren et Van Ler-\nberghe. L e v e r s libre a fourni l'occasion a un tas de «poétail-\nloris », comme dit H u y s m a n s , de se faire passer pour poètes\nalors qu'ils ne l'étaient pas et qui pratiquaient le vers libre par\nimpuissance, parce qu'ils étaient absolument incapables d'écrire\ndes vers réguliers. On verra que mon ami J.-K. Pluysmans\npartageait ma manière de voir.\n   Une autre lettre a rapport aux gens qui écrivent sur le sata-\nnisme. L a plupart y affirment une incompétence rare, qui leur\nfait dire les plus grandes, hérésies et parfois les plus grandes\nbêtises a v e c une ingénuité étonnante. Ainsi que me l'écrivait.\nJ.-K. H u y s m a n s , un catholique de talent, à vues larges, serait\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "170                                 DURENDAL\n\n\n\nseul à m ê m e de traiter convenablement ce sujet qui est essen-\ntiellement du domaine de la théologie.\n   Mais ces lettres sont surtout intéressantes dans les parties qui\nexposent la suite des pourparlers de mon ami avec la curieuse\nabbesse de Fiancey au sujet de la fondation d'un ordre reli-\ngieux d'artistes. Une visite à Fiancey fit tomber toutes les illu-\nsions de J.-K. H u y s m a n s . On voit toutefois qu'il ne renonce\npas à son idée qui est vraiment magnifique. Il y songea une\nseconde fois sérieusement lors de son installation à Ligugé,\nmais cette fois encore le projet échouera. Il ne devait j a m a i s\naboutir. Sans doute était-il trop beau pour se réaliser en ce\ntriste monde où il suffit q u ' u n e idée soit grande et belle pour\nqu'elle n'aboutisse pas et où toute entreprise médiocre réussit\nà souhait. L a Providence en le p e r m e t t a n t veut sans doute nous\nrappeler que nous ne sommes ici-bas que sur une terre de pas-\nsage et d'épreuves, à laquelle on s'attacherait trop si la maison\nétait trop belle.\n\n   MINISTÈRE                                             Paris, le 15 juin 1895.\n        DE\nL'INTÉRIE UR\n\n                   M O N CHER   ABBÉ,\n              er\n   Je pars le 1 juillet pour l'abbaye de Fiancey, où je vais voir ce qu'il y a\nde possible à faire à l'heure actuelle.\n   C'est, au fond, la seule chose qui m'intéresse.\n   Priez pour que ces projets se réalisent dans un délai pas trop lointain. Car,\nau fond, ce ne serait pas une œuvre mésestimable que celle qui consisterait\nà faire, dans un cloître, de l'art religieux. Mais tout cela m'apparaît comme\nlointain encore.\n  Je vous envoie, mon cher Abbé, toute la nouvelle assurance de mes senti-\nments respectueusement dévoués.                             J.-K. HUYSMANS.\n\n   MINISTÈRE                                             Paris, le 29 juin 1890.\n       DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                   M O N CHER A B B É ,\n\n   Au sujet de ce que vous m'écrivez, je vous soumets cette remarque qui\nrépond à votre observation : tous les gens qui écrivent sur le satanisme sont\nhérétiques. J'ai reçu, hier la visite d'un capitaine de torpilleur arrivant de\nl'Inde, et venant pour m'entretenir de faits démoniaques. Cet homme proférait\ndes hérésies à chaque mot. On dirait que le Démon s'ingénie à n'être pas trop\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3154, "texte": "        JORIS-KARL      HUYSMANS        D'APRÈS      SA C O R R E S P O N D A N C E     171\n\n\n\nattaqué par ceux qui le dévoilent. Il leur inspire u n e sorte de fausse pitié pour\nlui; il les empêche en tous cas d'être orthodoxes, et restreint ainsi la portée de\nleurs livres. E t il y a bien d'autres faits qui appuient ma r e m a r q u e ! E n\nsomme, Satan est u n sujet qui devrait être traité par u n catholique de talent !\nComment se fait-il q u ' a u c u n d'eux ne l'ose ?\n    Je pars lundi matin et ne serai de retour au plus tôt que le 15 et au plus\ntard que le 20. Je vais d'abord à Paray-le-Monial, puis à Cluny et à Brou où\nj'ai à p r e n d r e des notes sur les églises, à propos d'un énorme travail que je\nveux faire sur les cathédrales. J e serai à Valence jeudi ou vendredi et le même\njour à F i a n c e y .\n    Que vat-il se passer? J e vous avoue que je ne suis pas sans crainte. Les\nespérances que fait concevoir la Mère Célestine de la Croix sont si belles que\nje tremble de me trouver devant un mirage du Midi, u n e fois là-bas. Il y a\npourtant u n e base ferme. D'après mes renseignements, elle est une Sainte et\nelle a déjà fait des fondations. Il y a donc des précédents. Mais celle-ci va\nsoulever de telles difficultés, ou de la part de l'Evêque dans le diocèse duquel\non sera, ou de la part de R o m e , qu'il y a vraiment de quoi ne pas se sentir\nrassuré. Il est vrai que là tout est dans les mains de Dieu. Nous apporterions,\nen somme, dans la gamme de ses ordres, une note qui n'existe p a s . Peut-être\ny consentira-t-il?\n    Je vous écrirai de là-bas, une fois que je saurai à peu près à quoi m'en\ntenir et que j'aurai pu connaître la bonne Mère. Priez pour nous tous, mon\ncher Abbé, car il peut s'agir, pour nous tous, d'une vie meilleure. Je vous\npromets que n o u s aussi n o u s n e vous oublierons pas devant l'autel de\n Fiancey.\n    Bien affectueusement à vous.                                J.-K. HUYSMANS.\n\n\nABBAYE DE F I A N C E Y                         Le                         5 juillet 1895.\n\n\n                     M O N CHER A B B É ,\n\n   Je vous envoie, suivant ma promesse, un petit mot de Fiancey. J e m'y suis\nrendu par Paray-le-Monial, Cluny, Brou, et ai trouvé la bonne Mère Céles-\ntine qui m'attendait, d a n s une abbaye charmante située au pied des m o n -\ntagnes, dans u n a m a s de vieux arbres.\n   Le site est délicieux, malgré l'épouvantable climat de la D r ô m e . La cha-\n eur y est torride et me dissout les entrailles. On ne peut m ê m e , dans la journée,\n sortir.\n    Et l'abbesse, me direz-vous? Elle est assez difficile à expliquer. Elle est\n une sainte et une mère, mais elle n'a pas le bon sens d'une sainte Thérèse ;\n elle est, comment dirais-je, u n e emballée dans le vide. Elle est ou trop mys-\n tique ou pas assez. Bref, je ne me vois pas du tout entreprenant avec elle\nl'œuvre qu'elle veut. J e ne vois surtout pas Dieu voulant cela, dans ces con-\nditions, et plus je c o m m u n i e d a n s la petite chapelle de ce cloître, plus je sens\nque ce n'est pas là que l'œuvre à laquelle je crois se fera.\n   C'est donc une assez douloureuse désillusion que je remporte à ce point\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": " 172                                        DURENDAL\n\n\n\nde vue, mais pour m'en consoler, je remporterai le délicieux souvenir de cette\nvieille femme, si intelligente et si b o n n e .\n   J e suis arrivé, à moitié tué par la chaleur, et, me p r e n a n t la main, elle me\ndit : « Sentez-vous, mon enfant, que vous avez trouvé u n e m è r e . » Rien ne\npeut rendre l'âme candide et si bonne de cette vieille moniale. Mais..., m a i s . . . ,\nquelles idées impraticables et surtout quel mélange d'ordres incohérents elle\nrêve. J e l'écoutais et peut-être voyait-elle, malgré sa cécité presque complète,\nma désillusion, car elle me répétait : « Voyons m o n enfant, ne soyez pas ainsi\ntriste. » Le fait est que je sentais u n e sorte d'écroulement en moi. J e suis\nremis maintenant, convaincu que tout se fera, — convaincu plus qu'avant\nmais persuadé aussi que la mère Célestine ne sera qu'un jalon, que rien de\nsérieux et de définitif ne se fera avec elle. Au fond, je suis venu là pour\nacquérir u n e certitude, — c'est déjà quelque chose — puis n'aurais-je senti\nque cette âme adorable, que je serais encore payé de mes déboires!\n   Voilà, mon cher Abbé, ce que je puis vous dire en h â t e . Je serai de retour\nà Paris dans les premiers j o u r s . Vous pourrez donc m'y écrire, avec certitude\nde m'y trouver.\n   Je vous envoie, jusque-là, mon cher Abbé, la nouvelle assurance de mes\naffectueux et respectueux sentiments.\n                                                                          J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n    MINISTÈRE                                                         Paris, le 20 juillet 1895.\n          DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        M O N CHER A B B É ,\n\n    Je vous enverrai, suivant votre désir, demain, u n exemplaire de Certains.\nStock vient d'en retirer et il m'a été facile de lui en extirper u n , et un exem-\nplaire avec faux-titre coupé et b r o c h u r e maladive de l'Art Moderne. C'est le\nseul exemplaire qui me reste et le livre est épuisé. Prenez-le donc tel quel en\nattendant mieux, si j'en découvre un en état meilleur.\n    J'ai reçu l'article de la Jeune Belgique. J e connais personnellement, du reste,\nGoffin, qui est un catholique pratiquant, ainsi que Georges Destrée, le frère\ndu député de Charleroi qui, lui, ne l'est guères. Ce sont deux très braves\ngens et tout à fait dans nos idées, en s o m m e .\n   J e connais, du reste, presque tous les rédacteurs de la Jeune Belgique,\nG i r a u d , G i l k i n , V e r h a e r e n , q u i n'y est plus — et qui tous sont, à des époques\ndifférentes, venus me voir. Je suis tout à fait dans vos idées en ce qui concerne\nla poésie. Certains poétaillons de Paris écrivent, sous prétexte de poésie, de\nla bien mauvaise prose.\n   T o u t cela est sans importance et est mort déjà, du reste.\n   Je n'ai pas vu le baron de Haulleville.\n   P o u r fin de l'histoire de Fiancey. Malgré la ténacité de la b o n n e mère, qui\nm'écrit que tout s'arrangera, je laisse l'affaire.\n   Voici comme elle l'avait, en somme, conçue. Desservant à l'Institut K n e i p p ,\nà Valence, elle voulait, après la cure corporelle des dégénérés et des hysté-\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                 173\n\n\nriques qui psuplent cet hospice, se livrer sur eux à une cure d'âme, à Fiancey ;\npour ce, elle fondait u n ordre de Célestins, de pères et de convers. Les con-\nvers auraient soigné les malades et les pères se seraient occupés d'art! Ce\nméli-mélo était impraticable. Puis, qu'est-ce q u ' u n ordre cachant son véri-\ntable but et s'abritant sous u n e apparence, sous la couverture Kneipp, comme\nelle dit. T o u t cela me semblait m a n q u e r de franchise, puis son délicieux\nmonastère, qu'elle me donnait, est criblé de dettes; et je n e me vois pas\ndu tout entrer en religion pour commencer par me battre avec des huissiers.\n   Il y aura d'autres combinaisons et sans elle, — et plus valables — j ' e n suis\nsûr. Cela ne me regarde pas, du reste. Si Notre-Seigneur le veut, il le fera.\nSinon, que sa volonté soit encore faite. — La seule question est là, et tout\nle reste est vain.\n   Au fond, j'ai été, au point de vue divin, très heureux dans mon v o y a g e ;\nje n'ai d o n c rien à regretter d a n s cette affaire. J'ai fait u n e b o n n e retraite\npieuse d a n s la petite chapelle de F i a n c e y , avec de bons amis prêtres. Je n'ai,\npar conséquent, pas perdu mon temps.\n   J'ai vu Bois, qui vous remercie de votre lettre. Quel malheur que ce garçon,\nqui est u n e â m e propre, divague de telle sorte lorsqu'il s'agit de catholicisme.\nJ'espère qu'il reviendra à des idées plus saines. Il a besoin d'être encore u n\npeu laminé par la vie, pour cela.\n   J e vous quitte, car je suis, depuis deux jours, martyrisé par des rhuma-\ntismes d a n s la face, et cela m'hébète et me torture lorsque j'écris. A h ! je n e\nsuis pas sainte L i d w i n e qui, lorsqu'elle était accablée, criait : « E n c o r e ! »\n Priez p o u r moi, mon cher Abbé, et prenez ici la nouvelle assurance de ma\nrespectueuse affection.\n                                                        Bien votre\n                                                                   J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                             HENRY        MŒLLER.\n\n                           Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n   (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\n et de celles qui suivront.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 174, "page_fin": 177, "titre_corps": "Vincent d’Indy : À propos de sa sonate pour piano", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Vincent d'Indy A propos de sa sonate pour piano PARMI", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 209, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "Vincent d'Indy\n\n              A propos de sa sonate pour piano\n                   PARMIles auteurs contemporains de musique instrumentale,\n                     je n'en connais point dont chaque œuvre nouvelle suscite\n                     autant d'intérêt que celles de Vincent d'Indy. Sans doute,\n                     la rude écorce du fruit, qui rebute l'amateur ordinaire,\n                     aiguise au contraire l'appétit de ceux qui n'ont pas la\n                     prétention de voir en l'œuvre d'art un fruit savoureux qu'on\n                     cueille en passant et qu'on mange distraitement.\n                       Quand parurent les dernières œuvres de d'Indy, j'eus\n                     chaque fois l'impression éprouvée devant certains paysages\ndes Alpes. On me montrait de loin le glacier abrupt, le col à gravir, le\ndédale de roches à traverser, et j'en tressaillais d'avance comme d'une chose\nqui allait demander des fatigues et des peines, mais où j'étais sûr de trouver\nune jouissance ineffaçable.\n   De fait, les sonates (et sous ce nom je désigne aussi les symphonies, trios\net quatuors) de d'Indy donnent un singulier mélange de sensations de fatigue\net de joie. On parcourt une route semée d'obstacles, où la nature (qui est ici\nl'artiste) semble avoir voulu amonceler les roches, les eaux stagnantes, les\ncrevasses. Si ces obstacles rebutent d'abord le marcheur, pourtant ils lui pro-\ncurent chaque fois la joie nouvelle d'une difficulté vaincue. En cette compa-\nraison je fais allusion, moins aux difficultés très grandes de l'exécution de ces\nœuvres, qu'aux difficultés de compréhension; et c'est la compréhension finale\nqui est le sommet enfin atteint.\n   On m'objectera : « la joie de comprendre ce qui semblait obscur est très\nréelle; mais le seul point qui nous importe est de savoir si l'œuvre, ainsi mani-\nfestée, est belle ou non ».\n   Nous pouvons répondre hardiment que les œuvres instrumentales du\nmaître, si peu attirantes de prime abord, renferment une somme d'immortelle\nbeauté que nul de nos contemporains n'a égalée. Nous le répétons, elles sont\nrudes, austères, d'un dessin original aux harmonies déroutantes, mais très\nlogiques quand on les examine de près, et éloignées des harmonisations libres\ndes purs impressionnistes. Enfin l'artiste se manifeste comme un construc-\nteur, un architecte musical continuant la tradition de César Franck avec une\nlogique inflexible.\n   Il importe d'insister sur ce point : que nous parlons ici de pure musique\ninstrumentale, à l'exclusion de celle qui se moule sur un texte à chanter\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3564, "texte": "                                 VINCENT D'INDY                                      175\n\n\n(lied, oratorio, drame) ou à commenter sans paroles (musique à p r o g r a m m e\ndétaillé).\n    Franck est le premier qui ait appliqué à la sonate la forme cyclique, éta-\nblissant un lien thématique entre les différentes parties de l'œuvre. C'est en\nquelque sorte le leitmotiv introduit d'une manière systématique dans la\nmusique instrumentale. Après F r a n c k , d'Indy a poussé cette innovation aussi\nloin que W a g n e r l'avait poussée dans le d r a m e . C'est ainsi que, dans son\nquatuop o p . 45, il n'y a vraiment qu'un seul motif, varié à l'infini, je le veux\nbien, ou plutôt d o n n a n t naissance à une quantité de rejetons où lui se recon-\nnaît sans peine. Cette œuvre est typique à cet égard.\n    Ici apparaît le côté cérébral de l'art d ' I n d y s t e . On lui a souvent reproché\nla sécheresse et le voulu de ses constructions sonores. Chose bizarre, c'est ce\nmême reproche de sécheresse que les Français font à l'art si allemand de\nB r a h m s , et, q u ' à m o n avis, ni B r a h m s ni d'Indy ne méritent. C'est que, si\nles conceptions de ce dernier sont voulues — et trop voulues parfois — ce\ndéfaut n'exclut pas u n e inspiration admirable en sa concentration, en son\nintériorité. Si la g r a n d e émotion, privilège du génie, est peu fréquente chez\nlui, sa musique émeut n é a n m o i n s d'une manière très particulière, éveille les\npensées graves et n o u s fait rentrer en nous-mêmes.\n    Il me semble de plus en plus évident que l'absolue maîtrise du maître fran-\nçais s'affirme surtout dans la musique instrumentale. Sans doute, au début de\nsa carrière, il a fait le Chant de la cloche, œuvre très séduisante en sa juvénile\ninspiration; ensuite l'Etranger, fruit de pleine maturité, est, au point de vue\nexpressif, son chef-d'œuvre; mais l'inspiration, parfois très émue, est un peu\nmorcelée : on dirait une juxtaposition de beaux fragments... et l'application\nrigoureuse de motifs conducteurs n'y change rien. D'ailleurs, le prélude\nsublime du deuxième acte n'est-il pas le plus pur j o y a u de ce d r a m e ? . . . Quant\nà Fervaal — à part quelques passages admirables et l'intérêt de certains pré-\nludes — (osons le dire tout haut) c'est une œuvre factice et d'inspiration essouf-\nflée, intéressant par le détail surtout.\n    Considérons par contre les œuvres instrumentales; quel intérêt et quelle\n progression! P o u r orchestre : depuis l'exquis bijou de Sauge fleurie, de Wal-\n lenstein, de la symphonie avec p i a n o , jusqu'à l'étrange Istar et à l'admirable\n symphonie en si bémol (1) ; pour la musique de chambre : depuis le beau lied\n pour violoncelle, le trio avec clarinette et le quatuor o p . 45, jusqu'à la magis-\n trale sonate pour piano et violon; enfin, dans le domaine restreint du piano :\n depuis le poème des montagnes, les charmants tableaux de voyage, jusqu'à\n la sonate en mi qui vient de paraître et dont nous voulons dire un mot.\n    Cette sonate magistrale est digne de toute admiration, en sa première\n partie surtout. Celle-ci présente u n thème avec variations précédé d'une intro-\n\n\n  (1) Nous avons entendu l'autre jour au concert Ysaye les Souvenirs. Ceux qui ont\nétudié l'œuvre la proclament admirable. Il nous semble pourtant qu'il y a ici un élément\nsubjectif qui doit donner l'unité à la composition. Faute de tenir ce fil conducteur, cela\nnous a paru cahoté et peu construit, à rencontre des œuvres de pure musique. Mais on\nne peut avoir la prétention de juger une telle œuvre à une première audition.\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "176                                   nURENDAL\n\n\nd u c t i o n ; elle tient lieu du classique a n d a n t e . Suit un scherzo et, pour finir,\nun allegro en vraie forme sonate, précédé lui aussi d'une introduction,\n\n   Première partie. — U n fracas d'accords tumultueux suivi (mesure 7) d'un\nthème doux et suppliant, et voilà que nous tenons les deux éléments princi-\npaux de toute l'œuvre. En effet, le début est constitué par les premières notes\ndu thème à variations qui va s u i v r e ; désignons ce thème par le chiffre I. L e\nthème exposé à la mesure 7 (nommons le : thème II) sera p r é p o n d é r a n t d a n s\ntoute la Sonate. A la mesure n , ce dernier t h è m e est accompagné d'un\ncontrepoint des basses qui porte en germe la quatrième variation.\n   L a mélodie (I) qui suit l'introduction est d'une intense expression et\nd'un style très franckiste. Elle se termine par un rappel de I I , qui d'ailleurs\nse représentera c o m m e conclusion: des trois premières variations.\n   L a première variation, admirablement expressive, est comme u n second\nchapitre ajouté à l'émouvant récit du thème ; c'est la variation au sens très\nm o d e r n e du mot, plutôt émanation du t h è m e que vraie variation. Comme\nconclusion, l'exposition très mélancolique de II nous amène sans arrêt dans\nla deuxième variation.\n   Celle-ci, en sa g r a n d e u r austère, rappelle davantage le thème par ses p r e -\nmières notes et par sa coupe. Elle est, de même que les autres, d'une g r a n d e\nrichesse d'harmonie. L a conclusion (II) varie également ses supplications\nplaintives.\n   La troisième variation est entourée d'une fine vapeur de son. A tort ou à\nraison, je crois voir flotter là un fragment mélodique déjà e n t e n d u dans le\n« P o è m e des montagnes ». La mélancolie semble être dissipée et, q u a n d le\nthème I I reparaît, il a revêtu une robe claire en mi majeur.\n   P o u r t a n t b r u s q u e m e n t tout s'assombrit de nouveau et la quatrième varia-\ntion, libre et étendue, expose son thème en sol mineur, apparenté au thème I I ,\npuisqu'il en était tantôt le contrepoint (mesures i l , 12). L ' a c c o m p a g n e m e n t\nroule comme un sourd vent d'orage. Cette variation est une vaste fantaisie où\ns'ajoutent successivement le thème I I , la mélodie de la première variation et\nfinalement le thème principal (I). Celui-ci, p o u r clôturer cette première partie,\nrevient tout au long, mais en majeur, avec sa coda ordinaire du second sujet,\ntrès poétique et apaisé.\n\n    Deuxième partie. — Scherzo sur un thème formé de la succession! des notes\ndu t h è m e I I . Fantaisie aérienne d'une couleur, très originale, d'une sonorité\ncurieuse et très pianistique. U n second motif (p. 16) n'est autre qu'une déduc-\ntion de celui de la quatrième variation précédente. Au bas de la page 18,\nr e m a r q u e z la transformation du motif initial et, plus loin, une entraînante\nfanfare qui subit, elle aussi, d'amusants développements. Après cette page\nscintillante, nous t o m b o n s d a n s les pensées graves avec la :\n\n  Troisième partie.— U n e introduction, d'abord identique à celle du d é b u t ,\nprésente, dès la cinquième mesure, u n thème nouveau expressif, qui sera pro-\nprement celui du final. Il a une parenté d'expression avec le thème I I .\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "                                  VINCENT      D'INDY                                177\n\nCelui-ci d'ailleurs apparaît bientôt aussi, amenant l'exposition définitive du\nthème du final. Comme nous l'avons dit, ce dernier morceau a la vraie forme\nsonate. Son exposition comprend un thème, ou mélodie, assez développé,\nsuivi d'un passage de transition (un peu plus animé) qui conduit à u n e\nseconde période en la bémol. Ici paraissent plusieurs motifs, dont l'un,\nissu de I I , puis u n e tirade finale dont la chaleur semble un peu factice.\n   Suivent des développements, où le thème principal du final devient beau-\ncoup plus intéressant, dans ses gracieuses sinuosités, auxquelles les nuances\ndouces d o n n e n t u n c h a r m e , qui lui manquait à son exposition. Le beau\nthème I paraît soudain au milieu des développements, et c'est toute u n e joie\nde le retrouver. L a rentrée des thèmes de l'exposition se fait régulièrement\net avec b e a u c o u p d'éclat.\n   Le final se termine par une importante coda (9/8, p . 36), splendide c o u r o n -\nnement de l'œuvre. L e thème d u final, par deux fois, s'esquisse en s o u r d i n e ,\nsuivi des premières notes de I comme d'une interrogation. P u i s , ce dernier\ns'affirme et règne en maître, à la page suivante. Après avoir été chanté, —\nj'allais dire : par tout l'orchestre — il reprend encore plus largement, avec\ncontrepoint du thème du final. Mais la sonorité s'idéalise soudain en lumière,\noù flotte, c o m m e une légère vapeur, le thème du final. Le thème I I , très\nexpressif, se dessine ensuite u n e dernière fois et la Sonate finit dans une paix\nradieuse.\n   R a p p r o c h o n s cette péroraison de celle de la seconde S y m p h o n i e et de la\nSonate pour piano et violon. On y voit clairement que le maître cherche à\nproduire une impression libératrice, à la manière de Beethoven. Cela est\nlogique et de l'essence m ê m e du grand art, qui doit être libérateur et exciter\nl'énergie morale. Ce n'est pas la théorie de l'art pour l'art, c'est celle de l'ait\nhumain, celui qui n'est pas u n luxe dans la vie, mais u n élément de iorce et\nde salut qui nous a p p r e n d à regarder au delà de la vie.\n   L'influence de F r a n c k — le Franck des derniers chorals pour orgue et des\ndeux œuvres immortelles pour piano — se fait sentir, mais sans tyrannie, en\ncette nouvelle œ u v r e . Si d'Indy n'atteint pas à la génialité de son maître, il\nfaut reconnaître, par contre, qu'il reste toujours plus égal à lui-même. S'il a\nrenchéri sur les raffinements harmoniques de l'auteur des Béatitudes, c'est par\ntempérament et nullement par u n e fantaisie irraisonnée. Enfin, il reste, —\nau milieu de l'art a m o r p h e qui semble vouloir s'imposer à Paris — il reste le\nsolide constructeur de formes, l'éducateur admiré et écouté et, après F r a n c k\ncréateur, il est le principal promoteur de la g r a n d e musique instrumentale en\n France.\n                                                                  JOSEPH RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 178, "page_fin": 180, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Maurice L a n g a s k e n s , dont l'audacieuse\n originalité promet b e a u c o u p , sans que toutefois on puisse voir plus que des\n promesses, des essais ou des préludes, dans ses premières œuvres encore\n trop incohérentes.\n     P a r le choix de ses sujets, empruntés à la vie des humbles, M. Baes se\n rattache à L . Frédéric, en évitant les défauts de ce maître. L e dessin est\ncorrect, la couleur très sobre et très riche. Il a le bon goût de ne pas ravaler\n la psychologie de ses modèles au rang de la simple animalité. On lui par-\n d o n n e volontiers quelque petit écart de sentimentalité en faveur des âmes\ncharmantes que révèlent ses bonnes femmes et ses jeunes filles du p e u p l e . Le\nPaysan est u n type très noble, presque un penseur. On peut aimer ce paysan-là.\nTel des huit p a n n e a u x de M. Baes, comme La Couture, n'est pas éloigné d'être\nun chef-d'œuvre sous tous les rapports.\n    L'effort que tente M. Langaskens pour rénover les errements de l'art déco-\nratif est des plus méritoires. Seulement ce jeune artiste en est encore à\nexplorer des chemins sans issue. Au lieu de la formule féconde, inspirée par\nla pensée réfléchie, il exploite les subtilités de l'art décadent, qui cherche des\nsensations purement visuelles. M. L a n g a s k e n s tombe d o n c fatalement dans\ntous les défauts inhérents à l'art d é c a d e n t : la préciosité, l'outrance, la sentimen-\ntalité langoureuse, l'amour du symbole quintessencié, l'application fervente\nà dire des riens en termes rares et en nuances déliquescentes. Deux de ses\nprojets : Les Pêcheurs (n° 2) et Les Bergers (n° 3) seraient déjà plus q u ' u n e p r o -\nmesse si la pensée y était plus claire. D a n s le premier (les pêcheurs), je vois\nu n g r o u p e d'hommes nus assis sur la berge d ' u n lac, et plus loin u n e barque\nqui porte deux figures nimbées, dont la signification m ' é c h a p p e . L ' a u t r e (les\nbergers), qui fait p e n d a n t au premier, représente une b a r q u e avec ses agrès\npittoresques, portant un groupe de figures singulièrement enchevêtrées. Ayant\ncherché vainement les pêcheurs dans le premier panneau et les bergers dans\nle second, j ' a i supposé que les titres sont intervertis. Malgré cela, je n'y vois\npas encore très clair.\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "                                  CHRONIQUE D'ART                                        179\n\n    J'espère que M. Langaskens s'apercevra à temps de la stérilité des efforts\nqui se perdent en des directions extravagantes, et qu'il reviendra aux qualités\nessentielles du grand art : la clarté, la simplicité, la sincérité. Lorsqu'il mettra\nau service d'une pensée plus consciente le sens de la forme et de la\ncouleur, qu'il possède incontestablement, il nous donnera d'authentiques\nœuvres d'art.\n    M. F r a n z Van H o l d e r , bon portraitiste, quoique un peu mou, a voulu\ns'essayer aussi dans l'art décoratif, en un grand p a n n e a u intitulé : Le Phare.\nCe n'est que du mauvais Wiertz. Des torses d'athlètes qui se cambrent en un\ngigantesque effort pour porter à quatre une simple torche, c'est presque la\ncharge du genre.\n    M. H u i b L u n s est visiblement influencé par les mythologies de Lévèque.\nSon Jugement de Paris est la réédition d'un nombre incalculable de machines\nanalogues.\n     M. Albert Ciamberlani sacrifie aux mêmes divinités classiques avec un\nrespect soumis des plus vieilles routines de l'Académie. C'est du Puvis de\nChavannes. moins l'idée. L e n° 2, intitulé Projet, n'a aucun sens défini. C'est\nun triptyque occupé au centre, à droite et à gauche, par des groupes de\nfemmes nues, qui posent en des attitudes diverses. N° 1, Carton, est l'agran-\ndissement au format de la fresque monumentale du panneau central du précé-\ndent triptyque. Au bas de ce carton on lit cette inscription : « Les femmes,\n fragment pour faire pendant à un panneau : les h o m m e s . » On se demande\n ce qui sollicitait l'artiste à représenter les femmes et les h o m m e s , et pourquoi\n il n'a réalisé que cette moitié-là de son p r o g r a m m e .\n     Impression d'Italie, de M. Emile F a b r y , appartient au même genre dénué\n d'intérêt. L'artiste nous prévient que son tableau a été fait à P a d o u e , dans la\n chapelle de Giotto. L a chapelle de l'Arena, où Giotto a laissé ses chefs-\n d'œuvre, est célèbre. T o u t e la vie du Christ s'y déroule, en style épique, d'une\n éloquence formidable. Or, voyons ce que la vision de ces chefs-d'œuvre a\n inspiré à M. F a b r y . U n groupe de trois figures : un cadavre rigide étendu\n horizontalement, et deux génies, dont l'un, orné d'une paire de grandes ailes\n métalliques, soutient la tête du cadavre, tandis que l'autre s'élève dans une\n gloire de lumière dorée. Est-ce u n symbole, u n e allégorie, une méditation\n philosophique? J e l'ignore, et je me d e m a n d e si Giotto lui-même ne serait\n pas ahuri d'avoir inspiré ce r é b u s .\n     Il y a encore à l'exposition « pour l'Art » u n certain n o m b r e de toiles appar-\n tenant aux genres m i n e u r s , n o t a m m e n t le paysage. P a r m i les choses gentilles,\n je note le Lever dit jour, de M. Adolphe H a m e s s e , avec un soleil démesuré\n émergeant des b r u m e s ; les amusants dessins coloriés de M. Amédée L y n e n ,\n  qui ne recule pas devant la charge bouffonne d a n s son Projet de quartier chic\n avec parc stérilisé; les délicieux tablea,utins de M. Charles Michel, qui rap-\n  pellent Stevens, q u a n d ils ne sont pas érotiques à l'excès; enfin, les notations\n  très personnelles de M. François D e h a s p e . U n e mention très spéciale revient\n  à M. E m m a n u e l Viérin. Qu'il me pardonne c e p e n d a n t de ne pas aimer en ses\n  paysages certaines tonalités factices de sucre d'orge.\n      Terminons en signalant, parmi les rares sculptures du Salon, les deux\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": "180                                   DURENDAL\n\n\nbustes de Rousseau, qui ont les qualités et les défauts d'un art très aristocra-\nt i q u e ; le beau groupe Humanité et La Fille des dunes, d'une élégance parfaite,\nde Pierre B r a e ç k e ; enfin, l'admirable portrait-buste de Lagae, qui compte\np a r m i les meilleurs de ce maître.\n\n\n\n          Exposition Joseph Middeleer et Albert Sohie\n    Ces deux artistes distingués ont exposé quelques-unes de leurs œuvres\nrécentes au local du Cercle Artistique, du 24 février a u 4 mars. M. Middeleer\nreste fidèle aux coins de béguinages dont il interprète la placide vétusté en\ntons trop uniformément et trop lourdement gris, à peine égayés par la note\nvive des fleurs ou l'éclat des tuiles dorées par le soleil couchant.\n   Si la découverte de Bruges la Morte, de ses ruelles, de ses vieux pignons\net de son légendaire béguinage a ouvert u n nouveau m o n d e à l'exploration\n des peintres en quête de pittoresque, nous avons fait maintenant tout le tour\n de cette terre promise des âmes rêveuses, et tous ses aspects n o u s sont devenus\nfamiliers. N'est-ce pas le m o m e n t où, la curiosité étant émoussée et l'émotion\n lasse, il est désirable que l'on découvre de nouveaux horizons?\n    M. A. Sohie, qui se confine dans le paysage de Genck en Campine, s'at-\ntarde aussi aux choses déjà vues. Mais il a cette excuse que la nature est tou-\njours belle, et qu'il la voit avec u n e âme de poète. Il excelle surtout à en\ndégager l'impression de grandeur austère, tempérée par u n e note d'exquise\ntendresse d a n s la lumière blonde des sables et la p o u r p r e délicate des fleurs\nde bruyère. Ciel de vent, Le Tumulus, En mars, c'est toute la mélancolie des\nsaisons brumeuses; et davantage encore, Tristesse d'hiver, c'est le poème navré\ndes étendues m o r n e s , des c h a m p s de glace et de b o u e , sur lesquels pèse u n e\natmosphère si chargée d'eau glacée qu'on en est tout transi. Sablière fleurie nous\nmontre une harmonie très douce de verts sombres, de sables blonds et de\nbruyères roses, sous un ciel désespérément gris. Eclaircie après la pluie est le\nsourire fugitif du ciel dans u n paysage triste. E n opposition avec ces scènes\ndésolées éclate la joyeuse fanfare du Soleil dans la bruyère, et la symphonie\ninattendue du Soleil d'hiver, qui coule ses rayons obliques sur les d u n e s cou-\nvertes de neige opalescente d a n s les ombres, étincelante d a n s les retroussis\nlumineux. Ce dernier tableau dénote une vision personnelle très aiguë et très\njuste.\n                                                                       F.   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C'est qu'en effet, indépendam-\nment des prodigieux élans et du lyrisme éblouissant qui leur sont c o m m u n s\navec la Septième S y m p h o n i e et avec VHéroïque, la Symphonie en ut mineur,\ncomme la Neuvième, du reste, se présentent, en outre, avec cette sublime pro-\nfondeur psychologique qui les fait apparaître comme d'émouvants drames\nd'humanité, les range au nombre des plus éloquentes peintures que la musique\nait jamais tracé de l'âme et du mystère qui la domine, de l'âme éprise de\nclarté, de b o n h e u r , et qui, meurtrie aux heurts tragiques de l'existence,\npleure j u s q u ' a u m o m e n t où elle oriente définitivement son essor vers la\nLumière primordiale et divine. T a n d i s que les aspects profonds de la Sym-\nphonie se découvrent avec plus de largeur dans l'interprétation d'un Nikisch\nou d'un Richter, la' conception de Steinbach s'attache plus spécialement à\naccentuer les significations lyriques du poème, à faire vibrer ses hymnes glo-\nrieux, ses envolées de joie immense vers l'Infini, et voilà pourquoi, alors\nmême que l'on souhaiterait à 1''Andante une allure plus grave, plus majes-\ntueusement méditative, on ne peut qu'admirer sans réserves l'art avec lequel\nSteinbach p r é p a r e et réalise l'épanouissement victorieux de l'Allegro finale,\nefflorescence suprême de l'œuvre. On a également b e a u c o u p applaudi l'exé-\ncution énergique et haute que Steinbach a donné de l'ouverture de Coriolan,\nsi intensément dramatique dans sa puissante et décisive concision. Sans\négaler ces expressions admirables du génie beethovénien, l'Ouverture acadé-\nmique de B r a h m s , dont les thèmes sont empruntés à des chants populaires en\nvogue dans les universités allemandes, a intéressé par sa construction ingé-\nnieuse et son orchestration spirituelle. Les Variations et Fugue, dans le style\nancien, sur un thème de Händel, par Delune, le distingué compositeur et chef\nd'orchestre, avaient le tort de succéder immédiatement à l'immortelle S y m -\nphonie en ut mineur. Mais, réserves faites sur ce voisinage redoutable, il faut\nrendre hommage à l'écriture souple et aisée de cette composition qui, vêtue\nde formes onduleuses et remplies de grâce, est développée avec autant de\ncharme, et de variété que d'élégance dans la facture et de bonheur dans\nl'expression.\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3216, "texte": "182                                        DURENDAL\n\n\n   M. Alfred Cortot, pianiste, professeur au Conservatoire de P a r i s , est u n\ndes plus brillants disciples de R a o u l P u g n o . Son jeu ferme, clair, coloré\navec discrétion, possédant toutes les belles qualités de l'école pianistique\nfrançaise, a paru très sobre et p u r , mais u n peu froid d a n s le Concerto de\nBeethoven, tandis que tous ses dons de technique élégante et de compréhen-\nsion affinée se sont manifestés pleinement dans les Variations symphoniques de\nFranck, qu'il a jouées avec ferveur et un brio étincelant. Le public ne lui a pas\nménagé les applaudissements et, dans u n morceau de rappel, le Forgeron\nharmonieux de H ä n d e l , M. Cortot a déployé cette limpidité charmeuse et\ncette subtilité de nuances dont son maître éminent lui a c o m m u n i q u é le\nsecret.\n\n\n                   Deuxième Concert du Conservatoire\n    Suivant u n e tradition constante, le deuxième concert du Conservatoire ne\nportait au p r o g r a m m e que des œuvres d'ordre exclusivement s y m p h o n i q u e .\nD'abord une des pages les plus suggestives que le génie pictural de Men-\ndplssohn ait conçues, l'ouverture Mer calme, heureuse traversée (Meeresttlle und\nglückliche Fahrt) composition de couleur exquise, où des sonorités poéti-\nq u e m e n t songeuses traduisent la paix sublime et le sommeil majestueux de\nl'Océa: .\n    P u i s la S y m p h o n i e en ré mineur d e César F r a n c k . Cette s y m p h o n i e , qui fut\njouée pour la dernière fois à la fête jubilaire décennale des concerts Ysaye,\nn'avait plus été exécutée au Conservatoire depuis douze a n s . Composée par\nCésar F r a n c k entre les années 1886 et 1888, elle se rattache à la période qui\nm a r q u e l'apogée de son génie (de 1872 à 1890) et où il composa ses chefs-\nd'œuvre, le Quintette, le P r é l u d e choral et fugue pour piano, Psyché, la Sonate\npour piano et violon, le Quatuor, et l'œuvre magnifique entre toutes, les\nBéatitudes.\n    P a r la h a u t e u r de son inspiration, par cette noblesse sereine de pensée, qui\névoque le souvenir de B a c h et symbolise, conformément à l'ingénieux com-\n mentaire de Vincent d ' I n d y , l'ascension progressive de l'âme vers la L u m i è r e\nvivifiante, non moins que par la beauté absolue de sa forme et les splendeurs\nde son architecture thématique, la S y m p h o n i e en ré mineur constitue une des\nexpressions les plus parfaites et les plus définitives du génie du maître liégeois.\n M. Gevaert et les artistes d'élite dont se compose son orchestre ont d o n n é de\n cette symphonie une interprétation radieuse, transparente de clarté en m ê m e\n temps que merveilleusement souple, vivante et expressive, reflétant comme\n u n e glace limpide les significations maîtresses de l'œuvre. Mais la musique\n de F r a n c k est très spéciale. N e visant jamais à l'effet immédiat, elle ne livre\n point non plus sa pensée complète de prime abord. P o u r goûter entièrement\n la poésie profonde de cet art si pur et si sincère, une seule audition n'est\n pas suffisante. Aussi les admirateurs de César Franck seront-ils heureux\n d'apprendre que M. Gevaert compte exécuter de nouveau la S y m p h o n i e en\n avril prochain.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3268, "texte": "                            LES AUDITIONS MUSICALES                                       183\n\n\n   Le troisième n u m é r o du p r o g r a m m e était consacré à Grieg, dont l'orchestre\na détaillé délicieusement ce cycle de poèmes subtils, graves ou chatoyants\nqui s'appelle la Suite de Peer Gynt, les uns d'inspiration tragique et frémis-\nsante (la Mort d'Ase, la Plainte d'Ingrid), les autres pénétrés de saveur pitto-\nresque (la Danse d'Anitra, le Cortège des Nains) ou n i m b é s d'une auréole de rêve\n(le Matin, la Chanson de Solveig). Nous ferons une réserve pour la Danse arabe,\nqui nous paraît vulgaire, peu digne du poète délicat qui écrivit la Ballade, le\nConcerto et les recueils de pièces lyriques pour p i a n o .\n   L e concert s'est terminé par une exécution large et triomphale de l'ouver-\nture des Maîtres Chanteurs.\n\n\n\n                       Troisième Concert Populaire\n    L a troisième S y m p h o n i e en ut mineur de Saint-Saëns, qui figurait comme\n pièce capitale au p r o g r a m m e de ce concert et dont Sylvain D u p u i s a dirigé\n une interprétation vivante et pleine de flamme, est contemporaine de la Sym-\nphonie en ri mineur de César F r a n c k exécutée au Conservatoire, bien que pro-\ncédant d'une esthétique totalement différente. Il était intéressant de les mettre\n ainsi en regard l'une de l'autre.\n    Revêtue d'une forme somptueuse, parée d'une instrumentation chatoyante\net évocative, l'œuvre de S a i n t - S a ë n s qui est celle d'un maître séduit par son\nétonnante richesse de coloris, et, si ses allures pittoresques et décoratives\nsemblent la rattacher à l'art mendelssohnien plus qu'à la grande symphonie,\ntelle que l'entend Beethoven, avec ses significations largement poétiques et\nh u m a i n e s , elle n'en constitue pas moins u n e très noble manifestation de l'art\nsymphonique français au XIXe siècle, et Sylvain Dupuis a été bien avisé\nd'inscrire au p r o g r a m m e de ses concerts cette ample composition si rarement\nentendue.\n    L'on a écouté aussi avec infiniment d'intérêt le Roméo et Juliette de notre com-\npatriote Martin L u n s s e n s , tableau musical concentrant le d r a m e shakspearien\nen ses épisodes les plus décisifs. Cette composition très attachante, d'archi-\ntecture claire et vigoureuse, impressionne par son accent tragique soutenu non\nmoins que par ses qualités foncièrement expressives.\n    Le jeune Misha E l m a n (presque encore un enfant) est un violoniste des\nplus remarquables. Il a joué le Concerto en ré majeur de Brahms (une des\nœuvres les plus ardues de la littérature du violon) avec une aisance et une\nmaëstria qui ont soulevé d'enthousiastes applaudissements. Le trait est\nd'une justesse et d'une netteté exemplaires, le rythme très sur, parfois même\ntrop impérativement accusé, comme on en a eu l'impression dans son second\nmorceau, Le Rondo capriccioso de Saint-Saëns. Bref, E l m a n est u n artiste de\ntalent et d'avenir, mais qui naturellement n'a pas encore donné l o u t e s a m e s u r e\net on ne pourra le juger en véritable connaissance de cause que d a n s\nquelques années, lorsque le pouvoir expressif de son archet aura atteint son\nplein épanouissement.\n   L'Huldigungs-Marsch         de W a g n e r constituait le c o u r o n n e m e n t de ce beau\nconcert.\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "184                                   DURENDAL\n\n\n\n\n                       Cinquième Concert Durant\n                             Schubert et Schumann\n\n     Au programme de ce concert, Félicien D u r a n t a eu l'heureuse idée de faire\n figurer pour u n e part notable les Lieder de ces deux grands poètes de la\nmusique, Schubert et S c h u m a n n . C'est en effet dans ce d o m a i n e du lied que\nleur inspiration apparaît surtout créatrice et géniale, plus caractérisée même\nque dans leur œuvre de piano et de musique de c h a m b r e , alors que dans la\nforme de la symphonie pure, ils ne suivent Beethoven que de bien loin et\nrestent même inférieurs sous certains rapports à Mendelssohn et à\n Brahms.\n    Si la s y m p h o n i e en ut majeur de Schubert n'offre point l'exquise pureté de\nforme et l'absolue distinction mélodique de l'Inachevée exécutée dernièrement\naux Ysaye, elle renferme cependant des parties très fines et charmeuses, au\npremier rang desquelles il faut citer l'Andante con moto avec ses allures de pas-\ntorale rêveuse et mélancolique, limpidement harmonisée dans les timbres les\nplus doux, les plus caressants, et dont l'orchestre D u r a n t a d o n n é une inter-\nprétation poétiquement nuancée.\n    On sait que le maître de Zwickau a composé quatre symphonies. L a sym-\nphonie en si bémol que M. Félicien D u r a n t avait choisie, et dont son orchestre\na d o n n é u n e exécution brillante, est la première en date et la plus lumineuse\nde toutes celles que S c h u m a n n ait écrites. C'est un h y m n e printanier et recon-\nnaissant, une œuvre de bonheur profond que n'effleure l'ombre d'aucun n u a g e ,\net dont le Scherzo et surtout le délicieux Allegro finale traduisent avec le plus\nde grâce les expansions d'allégresse infinie. Au'point de vue de la variété et\nde raffinement du coloris orchestral, S c h u m a n n est loin d'égaler S c h u b e r t .\nCette constatation s'est imposée à l'évidence à la suite de l'audition successive\ndes deux s y m p h o n i e s .\n    S c h u m a n n était un génie trop spontané et subjectif pour réussir dans la\npeinture musicale des caractères. C'est ce qui explique l'échec relatif de sa\nGenoveva, la seule tentative de musique théâtrale qu'il ait faite. L'ouverture\nde cet opéra est u n e belle page s y m p h o n i q u e qui est restée au répertoire et\nqui terminait le concert.\n    N o u s avons souvent rendu h o m m a g e au talent si compréhensif et si sincère\nde M l l e W y b a u w . Avec un art sobre, souple et pénétrant, elle a chanté une\ndizaine de Lieder de Schubert et de S c h u m a n n , finement accompagnée par\nM. Minet et faisant alterner avec b e a u c o u p de tact les poèmes d'inspiration\nd r a m a t i q u e et ceux d'inspiration gracieuse. Audition qui, en dehors de ses\nmérites artistiques, était en outre fort instructive en ce qui concerne le pro-\ng r a m m e S c h u m a n n , la distinguée cantatrice ayant choisi à dessein trois œuvres\nde lyrisme élevé ou délicat n'appartenant point au répertoire courant, le Chant\nhébraïque et la Chanson vénitienne (extrait du cycle Les Myrthes) et le Dialogue\ndans la forêt (du cycle de Lieder, o p . 30).\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                           LES AUDITIONS MUSICALES                                    l85\n\n\n\n\n                       Cercle \" Piano et Archets \"\n   L a seconde séance était consacrée à l'école française m o d e r n e . On y a\nentendu le Quatuor en la mineur, o p . 7, de Vincent d'Indy, quatuor d'une\nfraîcheur d'inspiration exquise et dont u n e Ballade, empreinte d'un sentiment\npoétique pénétrant, forme la partie centrale, puis le Quatuor en la majeur,\nop. 3o, d'Ernest Chausson, œuvre de pensée profonde, que son lyrisme sou-\ntenu et l'enveloppement de ses harmonies de rêve place au rang des meil-\nleures productions contemporaines de musique de chambre, enfin le Q u a t u o r\nen ut mineur (n° 1, o p . 15) de Gabriel F a u r é , poème de séduction et de charme\noù la beauté et l'abondance des idées viennent s'unir à la grâce de la forme\net à raffinement du style. De ces trois œuvres de choix, les quartettistes très\nentraînés ce soir-là ont d o n n é u n e interprétation aussi remarquable de finesse\net de fusion que superbe de chaleur, d'enthousiasme ardent et communicatif.\nOn a acclamé à plusieurs reprises ces purs et vaillants artistes, Bosquet,\nC h a u m o n t , Van H o u t et J a c o b .\n\n\n\n                                 Concerts divers\n   Signalons deux récitals de chant, le premier d o n n é à la Salle Allemande\npar M me Andriani, dont la voix chaude et expressive prend surtout son essor\ndans les chants d'inspiration dramatique, le second d o n n é à la salle Patria par\nM l l e F r i e d a L a u t m a n n , dont le talent se caractérise par la noblesse de la\ncompréhension, la sûreté du goût, la fière gravité de l'accent.\n    M e n t i o n n o n s aussi le récital de violon d o n n é par M lle Marie du Chastain.\nDans son intéressant p r o g r a m m e , nous citerons le Concerto en ré mineur de\nTartini, où la distinguée violoniste a déployé toutes les ressources de sa tech-\nnique ferme et brillante, et surtout la Chaconne de Bach qu'elle a exposé avec\nu n e clarté digne de tout éloge et où elle a montré des qualités de style et de\nsens musical très appréciables.\n                                                             G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 186, "page_fin": 203, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LES POÈMES Après la moisson", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 223, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2309, "texte": "LES LIVRES\n\nLES POÈMES :\n\nA p r è s l a m o i s s o n , par F . - E . ADAM. — (Paris, Revue des Poètes.)\n   Deux amis de M. Adam, mort en 1900, ont réuni de lui des œuvres inédites.\nM. Adam fut un bien honnête h o m m e et u n bon poète de province; il fut la\ngloire de ses proches et glana des fleurs d a n s le jardin de Clémence Isaure.\nOn le lit avec un attendrissement souriant.\n\nS i m p l e s C r o q u i s : Les ailleurs, par M. GAUCHEZ. — (Brux., L a m e r t i n . )\n   J'ai lu il y a quelques mois, de M . Gauchez, un Jardin d'adolescent rempli de\nstatues voluptueuses et païennes. C'étaient, d a n s ce livre, des choses que\nj'estime très laides exprimées en des vers très beaux et très a r d e n t s . Ceux-ci,\nqui redisent des impressions de n a t u r e , ressenties en Suisse et au bord des\nlacs d'Italie, sont souvent médiocres. N'est-ce pas d o m m a g e ?\n\nL e s T a n a g r é e n n e s , par E . DESPRECHINS. — (Verviers, Edit. artist.)\n   De petites choses trop menues qui ont fort peu de la grâce harmonieuse\ndes statuettes; des bibelots taillés dans du rien avec des procédés faciles de\nrimes rares. Il est triste de voir quelqu'un qui pourrait faire beaucoup mieux\ns'attarder à ces recherches compliquées et ridicules.\n\nT r i p t y q u e s , 3 e édition, par H . PONTHIËRE. — (Louvain, Uytspruyst.)\n   Le Paquebot, le Village, l'Epopée du fer surtout renferment des sonnets fort\nbien bâtis et des vers coulés comme du bronze. M. Ponthière a écouté la vie\npalpiter dans les machines, il a senti la poésie du travail, celle des choses\nmodernes réputées sans âme — et c'est b e a u c o u p .\n\nJ o b , traduit en vers, par E . SCHIFIMACHER. — (Paris, Lemerre.)\n    Les accents à la fois révoltés et résignés du poème biblique — ce mélange\nn'est-il pas miraculeux? — je crois qu'il est impossible de les traduire en vers\nfrançais — et surtout en vers classiques. A ceux qui n'ont point lu le véritable\nJob, celui-ci peut paraître saisissant; pour les autres, c'est le travail d'un\nartiste probe qui a compris et senti fort bien le poème, mais qui,\nl'alignant en alexandrins, lui a ôté u n peu de son lyrisme et de sa force. J e\ndois être reconnaissant à M. Schiffmacher : après m'avoir procuré un plaisir\nlittéraire très réel, il m'a fait r e p r e n d r e ma Bible.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3002, "texte": "                                  LES   LIVRES                                187\n\n\nL e m y s t è r e d e l a m i s é r i c o r d e , par J. DEBOUT. — (Paris, Té'qui.)\n   M. Jacques Debout, un vaillant qui croit à l'apostolat par la Beauté et par\nl'Amour, n'a-t-il pas aussi voulu tenter l'impossible? En trois actes il a tâché\nde résumer — et cela en imaginant parfois des scènes d'une véritable gran-\ndeur — la vie publique du Christ. Sous des vers parfois trop hâtifs, on sent une\nâme vibrante, Ce qui communiqué à toute l'œuvre une chaleur et une sincérité\nqui là sauvent.\n                                                                          P.N.\n\nLES ROMANS\nLa Guirlande, par PAUL ANDRÉ. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Où excelle M. Paul André, ce n'est pas tant, à mon gré, dans le récit stra-\ntégique d'une guerre possible, ni dans les histoires dont la scène est le\n« monde», c'est dans ces contes d'un réalisme modéré, où la vie des petites\ngens apparaît si resserrée, si mélancolique et si vivante. Deux courtes nou-\nvelles de la Guirlande, le Portrait — où nous voyons une vieille fille silen-\ncieusement se dévouer pour un frère plus jeune —, et Jacques Damiens —\nhistoire d'un pauvre pion de collège rendu presque fou par une illusion\nd'amour et abattu par une coïncidence affreuse — sont particulièrement signi-\nficatives à cet égard. D'autres sont également fort belles. Ces drames bour-\ngeois qui vont être tour à tour tragiques sans rien de surhumain ou dolents\nsans rien de pessimiste, dénotent une fois de plus en M. Paul André un très\nremarquable tempérament de conteur.\n\nL e r o m a n d e l a D i g u e , par E. HERDIES. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Dans des paysages hollandais bariolés de couleurs claires, des figures\nqu'on a entrevues dans les aquarelles de Cassiers. Dans une intrigue simple,\ndes âmes saines qui nous reposent des êtres d'exception et des psychologies\nraffinées. Notre ami — il le devient tout de suite — Steven Ruskaert vivra\nsuccessivement au fond de la petite ville morte de Zélande que la mer jadis\nabandonna, sur le chaland pacifique qui glisse le long des berges plates des\ncanaux, chez son oncle, où il va se préparer à devenir à son tour le gardien\ndes digues protectrices. Nous le suivrons partout avec plaisir. Mais il faut\nl'avouer, la carrière de Steven nous importe peu. Et même son amour si\ndélicieux disparaît et se fond dans la clarté des paysages. Ceux-ci font le vrai\ncharme du livre, ils font oublier les imperfections et les nombreux tics d'un\nstyle trop uniformément joli.\n\nL e s C i r c o n s t a n c e s d e l a v i e , par C. RAMUZ. — (Paris, Perrin.)\n   L'auteur de ce roman est de la race des observateurs. Il décrit avec une\nfidélité rare le train-train journalier de la vie bourgeoise et nous en fait\nrespirer l'atmosphère de monotonie, d'ennui un peu guindé, de tristesse\nlourde. Certains chapitres, notamment celui qui contient la description d'un\nbil public et celui qui nous fait assister à un dîner de noces provinciales, sont\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2800, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\n\nsaisissants de vérité. Tout cela est raconté fort simplement, d'une façon très\npersonnelle, en une langue à part, par endroits d'une saveur bien vaudoise,\nsans éclat, comme la vie de M. Magnenat, le héros principal du roman.\n                                                                      P. N.\n\nL o u i s e t m o i , par JEAN-MARC DREUILHE. (Paris, Sansot.)\n   Il faut avoir un talent bien ferme pour savoir traiter d'une façon si intéres-\nsante un sujet aussi simple que celui de ce roman qui se réduit à ceci : l'his-\ntoire d'une mère et de ses deux fils. Le thème si aisé à exploiter de la passion\nbestiale, thème archi-usé, est totalement absent de ce roman. L'auteur n'en a\nque plus de mérite. Il a su, sans recourir à aucun des trucs coutumiers aux\nromanciers, écrire un roman tout à fait délicieux et, en outre, absolument\nchaste, ce qui en double la valeur. Tout le monde peut, tout le monde doit\nlire cette adorable histoire d'une mère et de ses deux fils. Roman d'une\némotion vraie et profonde, et écrit en un style alerte, pimpant, fin comme une\ndentelle.\n\nN o t r e M i n n i e , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon.)\n   A ranger parmi les plus jolies inspirations de l'auteur en ce qui concerne\nles profils de fillettes. Celui-ci est un des plus délicieux et des plus fins qu'il\nait silhouetté. On peut le placer à côté du précédent, Line, qui eut tant de\nsuccès et dont nous fîmes jadis sincèrement le plus grand éloge. Il est au\nmoins aussi finement pensé et aussi gentiment écrit que celui-là. Lichten-\nberger a vraiment le don de pénétrer et d'analyser la psychologie de l'âme\nenfantine.                                                               H. M.\n\nLa correspondance de Sylvain Dartois, par CARL SMULDERS.—\n   (Bruxelles, Larcier.)\n   Carl Smulders a écrit un roman superbe : Les feuilles d'or, dont nous avons\nfait l'éloge. Celui-ci ne le vaut certes pas, mais n'est pas sans mérite.\n   Dans l'anecdote que nous raconte M. Smulders, il y a tout juste prétexte\nà un petit roman assez joli et frais.\n\nL a COUSine e t l ' a m i , par ANDRÉ GERMAIN. — (Paris, Sansot.)\n  « Il n'y a de par le monde que des gens entêtés à offrir le bonheur et des gens\nentêtés à le refuser... » Telle est l'idée dominante de ce roman, qui en beau-\ncoup d'endroits est un poème. Il est bien dommage que certaines scènes\nabsurdes et des maladresses de style le déparent.\n\nM a r i e - A i m é e , par HENRIETTE BESANÇON. — (Paris, Plon.)\n   Facile et honnête. Se lit jusqu'au bout grâce à une émotion un peu factice...\net grâce à la brièveté du livre.\n\nC o n t e s f u r t i f s , par J. ESDIN. — (Paris, Baudelot.)\n  Trois contes qui prétendent traduire ou symboliser des pensées profondes,\nmais dont l'exécution est puérile et maladroite.\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "                                LES LIVRES                                  189\n\nL ' é t e m e l l e a t t e n t e , par FERNAND MÉDINE. — (Paris, Fontemoing.)\n   L'attente d'une revanche toujours reculée, parmi la vie morne de garnison.\nLe livre de M. Médine est un roman de mœurs militaires patriotique et\ncourageux, mais si lourd!...\n\nLe f a n t ô m e d u b o n h e u r , par J. DE MESTRAL-COMBRÉMONT. —(Paris,\n   Calmann-Lévy.)\n   Une jeune fille originale, vivante, moderne, s'éprend d'un homme de\nlettres. Le jour où elle apprendra que, sous un pseudonyme, ce poète si fier\nécrit des livres bas et sales pour gagner sa vie, ce sera en elle une révolte\nimmense, une horrible déception. Et brisée, elle s'orientera lentement vers\nun amour simple et tranquille.\n\nL a V i l l e d u S o l e i l , par R.-H. DE VANDELBOURG. — (Paris, Plon.)\n   Avec une certaine vigueur et une crudité fort peu artistique, l'auteur mêle\nici des intrigues d'amour malpropres avec le récit des luttes antisémites dont\nAlger fut, ces dernières années, le théâtre.\n\nL a v i e f i n i s s a n t e , par L. ESPINASSE-MONGENET. — (Paris, Perrin.)\n  La vie à la campagne est parfois lente et monotone. Est-ce pour cela que\nce roman qui veut la peindre est si monotone, si lent, si ennuyeux?,..\n\nL e s B r o U S S a r d s : Dam le golfe de Siam, par PIERRE REY.— (Paris, Pion.)\n   Comment est morte là-bas tout doucement dans les régions désolées à la\nfois et magnifiques, une jeune femme qui aima. Ce roman — c'est plutôt le\njournal d'un cœur — est plein d'une émotion très réelle.\n\nL e p u r m é t a l , par FRANZ FOULON. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\n  Un abbé y raconte en un style froid mais solide et clair comment il crut\nau miracle, et comment, converti, il se fit prêtre. Dans ce conte d'idée il y a\nune figure très altière de jeune fille. Si altière même, si hautaine, si logi-\nquement orgueilleuse que je la crois impossible. Elle nous intéresse tout au\nplus comme une abstraction.\n\nA l s a c e C h a m p ê t r e , par CARLOS FISCHER. — (Paris, Sansot.)\n  Description d'un village du Ban-de-la-Roche en Alsace. Un peu de mono-\ntonie, peut-être. Mais beaucoup d'amour pour un coin de terre que l'auteur\nveut nous faire aimer.\n                                                                     P. N.\n\nLITTÉRATURE :\nL e P r o b l è m e d u S t y l e , par M. REMY DE GOURMONT. Nouvelle\n   édition. — (Paris, Mercure de France.)\n   A propos des récentes nominations d'écrivains en qualité de professeurs de\nlittérature, on a discuté, non sans âpreté et sourdes invectives, la compétence\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3550, "texte": "190                                    DURENDAL\n\n\nrelative, d a n s la dispensation de l'enseignement littéraire, des professionnels\n de la plume et de ceux de la pédagogie. Chacun, naturellement, se prononçait\nselon qu'il appartenait à l'une ou à l'autre de ces catégories; q u a n t aux\npersonnalités qui associent les qualités — ou les défauts — de toutes deux,\nelles opinaient, non moins naturellement, pour que le choix s'exerçât,\n désormais, parmi elles!\n   Les professionnels de l'enseignement, pourvus de diplômes qui leur recon-\nnaissent les titres exigés pour dispenser la science aux nouvelles générations,\nconsidèrent les écrivains introduits dans leur domaine sacré c o m m e des intrus,\ndes irréguliers, des espèces de bohémiens ou de contrebandiers scolaires !\nP o u r q u o i ? Parce que dénués de méthode ou, plutôt, ignorants de la méthode\nbrevetée, obligatoire, à laquelle, eux, ils ont été dressés; parce que, étant\nartistes, ils doivent être désordonnés, impulsifs, capables, peut-être, d'inspi-\nration, mais non de critique et de s y s t è m e ; de construire leur œuvre, mais\nnon d'analyser celle d'autrui. Au fond, au jugement des patentés, personne\nn'est moins apte à apprécier un ouvrage littéraire qu'un littérateur! Telle-\nment, qu'il ne faudrait pas s'étonner, qu'au point de vue où ils se placent, la\n valeur du professeur qui écrit ne leur parût déjà amoindrie !\n   L a méthode, évidemment, est indispensable à qui veut enseigner, fruc-\ntueusement et rendre accessible aux intelligences en formation, auxquelles il\ns'adresse, les notions qu'il a charge de leur inculquer. Mais la méthode, qui\npeut varier et a, en eftet, varié, et d o n t le grand défaut, d'ailleurs, est\nd'être une et inflexible devant la diversité des esprits; la. m é t h o d e n'est\nqu'une forme, qu'un récipient où le maître verse son savoir pour le rendre plus\nfacilement assimilable. E t certainement, le contenu prime en importance le\ncontenant, car, si celui-là est mauvais, les vertus de celui-ci seront plutôt\nnuisibles...\n   Le Problème du Style, dont le Mercure publie une nouvelle édition, pourrait,\npeut-être, servir à illustrer une démonstration sur les facultés respectives de\nl'écrivain et du professeur en matière d'enseignement littéraire. M.. Albalat,\nélevé ici à la dignité de représentant d'un genre, possède un secret, professe\nune méthode qui lui permet d'enseigner avec une assurance, magistrale, c'est\nle cas de le dire, l'Art d'écrire, en vingt leçons! Tel est le titre d'un livre, publié\npar lui et où les lecteurs a p p r e n n e n t , entre autres choses, à acquérir du\nstyle et, probablement, de l'originalité de vision et de pensée, par l'étude: et\nl'imitation des « bons auteurs ». L e professeur leur explique doctement les\nbeautés de ces derniers, comme aussi les procédés... Il n'y a qu'à faire comme\neux, comme T a i n e , par exemple, qui, ainsi que chacun sait, transforma son\nstyle originel, sec, abstrait, incolore, en u n style plein de relief et de couleur,\nà force de volonté et de p e r s é v é r a n c e ! . . . Il faut ajouter que M. Albalat n'est\npas l'inventeur de cette niaiserie pédagogique, non plus que de nombre\nd'autres qu'il transcrit et agglomère dans son livre, mais cette circonstance le\ndisculpe-t-elle et ne sommes-nous pas solidaires des sottises que nous\nreprenons à notre compte? Ces sottises, vénérables d'antiquité, elles ont cours\ndepuis toujours; elles forment la substance des manuels de l'art d'écrire, dont\nles spécialistes se transmettent, pieusement, les éléments d'âge en âge.\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3416, "texte": "                                       LES LIVRES                                        191\n\n\n   M. R e m y de G o u r m o n t , avec sa raison droite et lucide, avec son sens\nexquis d'artiste, a passé a u travers de toute cette broussaille et pris occasion\ndes élucubrations de M. Albalat pour étudier, en des pages nourries de\nl'intellectualité délicate et forte qu'on lui connaît, pleines d'observations spiri-\ntuelles et d'idées profondes, les phénomènes de la pensée et de son\nexpression littéraire.\n\n\nS t e n d h a l (Collection des plus belles pages).— ( P a r i s , Mercure de France.)\n   S t e n d h a l , du moins dans son œuvre, n'a jamais fait paraître qu'une affec-\ntation, celle de n'être pas affecté!... Cette opinion, que nous exprimions\nautrefois, est-elle m ê m e équitable? P l u s on fréquente Beyle et, aussi, plus on\nfréquente les livres — et la vie ! — des autres, plus on aperçoit que sa qualité\nmaîtresse, c'est le naturel, un naturel exquis, absolu, sans restrictions et sans\nfeintes. Il dit ce qu'il pense, et sa pensée étant sans cesse originale, forte, ingé-\nnieuse, il'n'existe point d'entretien plus délicieux, plus fertile en imprévu et\nen échappées profondes que le sien.\n   On a dit qu'il n'avait pas de style, ce qui n'est q u ' u n e ânerie si l'on entend\nque la forme employée par lui n'est pas précisément la plus apte à servir de\nv é h i c u l eàsa pensée, à son émotion, aux saillies de sa belle et exquise sensibi-\nlité. Il n'a pas de style, si l'on désigne p a r c e t e r m e , selon la n o r m e classique,\nle « style noble », la p o m p e , la phrase ambitieuse et r e d o n d a n t e . . .\n   A ce compte-là, Montaigne n'a point de style, ni Saint-Simon, ni — sauf\nquelques essais malheureux — H o n o r é de B a l z a c . . . Mais, précisément,\nStendhal avait horreur de ce style, par la m ê m e raison que les arbres et les\neaux doivent avoir en abomination les jardiniers à la L e N ô t r e !...\n   Beyle n'a taillé ni canalisé son esprit pour lui faire faire figure compassée\net rectiligne; c'est p o u r q u o i , ayant au surplus du génie, il est toujours, où\nqu'on le p r e n n e d a n s son œ u v r e , nouveau et inattendu.\n   On ne l'a jamais assez lu et on n'a jamais assez lu de lui. E t un volume tel\nque celui-ci, choix judicieux des plus attrayantes et des plus fines de tant de\npages admirables, a c c o m p a g n é de notes et de renseignements excellents,\nservira certainement à accroître le nombre de ses fervents et de ses lecteurs.\n\n\nC a r l y l e i n t i m e : Lettres de Thomas Carlyle à sa mère. T r a d u c t i o n E M I L E\n   MASSON. — (Paris, Mercure de France.)\n   Cette correspondance s'étend de 1818 à 1853, depuis le moment où le jeune\nT h o m a s Carlyle quitta la maison paternelle jusqu'à celui où il perdit sa mère.\nC'est toute la pensée intime de Carlyle d u r a n t ces années, la confidence de\nses entreprises, de ses déboires, de ses ambitions et de ses fiertés aussi que\nnous rencontrons en ces pages écrites pour la vieille et pieuse p a y s a n n e , restée\nau foyer et avec laquelle son fils s'entretient d'un ton à la fois humoristique\net tendre, d'une cordialité forte, et délicate qui pénètre. E t , partout, c'est la\nparole incisive et substantielle de l'homme de conviction résolue qu'était\nCarlyle, tour à tour familière, caustique ou solennelle, selon qu'il parle des\nsiens, de ceux qu'il aime, des autres ou de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3124, "texte": "192                                   DURENDAL\n\n\nS a t y r O S , suivi de quatre élégies romaines et du J o u r n a l , par G Œ T H E , tra-\n    duction de MM. Polti et Morisse. — (Paris, Sansot, collection Brevia\n     Scripta.)\n     Satyros, sorti des bois, bouscule u n ermite, séduit les filles de la terre et,\nentre autres, Psyché, et, finalement, entraîne les h o m m e s affolés à sa suite,\nj u s q u ' a u moment où u n acte excessif dessille les yeux de ses admirateurs et\nleur d o n n e à connaître que leur dieu n'est, en réalité, qu'une b ê t e ! . . . F a n -\ntaisie ironique de Goethe, légère, spirituelle — et qui semble avoir inspiré\nl'idée du Pan, de V a n L e r b e r g h e .\n     Barbey d'Aurevilly disait, en parlant de Gœthe : « Ce b u s t e ! . . . » S a n s\ndoute, s'il avait lu les Elégies romaines et le Journal aurait-il été convaincu, ce\ndont on pouvait se douter, d'ailleurs, que l'Olympien, parfois, s'échappait de\nl'Empyrée sous quelque déguisement faunesque !...\n\nAnthologie de l'amour asiatique, par ADOLPHETHELASSO. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   C'est le florilège lyrique ou épique de l'amour chez tous les peuples de\nl'Asie, depuis ceux d'Arménie jusqu'à ceux de la Chine et du J a p o n . Chan-\nsons populaires et poèmes de lettrés, puérils, sensuels et, parfois, sanglants :\nparmi les premières, nous cueillons le Jardin des Bambous, délicieuse fleur du\nfolklore a n n a m i t e :\n        Je vis toute seule et je suis jeune fille...\n        J'écris de longues lettres et je ne connais personne à qui les adresser...\n        Dans mon cœur parlent les choses les plus tendres...\n        Je ne puis les répéter qu'aux bambous du jardin...\n        Et debout, attentive, derrière la porte, en soulevant la natte,\n        Je regarde tout le jour l'ombre des gens qui passent...\n\n E u r y t h m i e , par M. EMILE SIGOGNE. — (Bruxelles, Larcier.)\n    « Ce livre est la substance d'une vie, écrit l'auteur d a n s son Avant-propos.\nAu creuset où se dissolvent les passions, il est le résidu, la cristallisation\nidéelle, résultat ultime et seul valable. E u r y t h m i e , convergence des efforts,\nunion des aptitudes, harmonie des contraires, essai de réalisation en beauté\nde ce que l'intelligence saisit et le cœur é p r o u v e . . . \"\n   Le siècle, ajoute-t-il fort bien, n'a pas cet idéal — il est tout en expériences,\nen attentes, en aspirations, en tentatives; l'harmonie viendra, peut-être, un\njour — ou j a m a i s . . . L e siècle est trop savant, ou pas assez, et toutes ses\nsciences se contredisent. E t , au fond, cette h a r m o n i e , vraiment, a-t-elle\njamais existé, qu'en apparence ? qu'au prix de contraintes et de dogmes?...\nP o u r q u o i u n idéal c o m m u n , universel? Q u e chacun le crée en soi, à la\nmesure de sa pensée et de son cœur, à l'exemple de M. Sigogne.\n\nI Fioretti di San Francesco e il cantico del Sole, con una\n  introduzione di ADOLFO PADOVAN. U n vol. ill. — (Milano, Ulrico Hoepli.)\n  L a bibliothèque classique entreprise par le grand éditeur milanais Hoepli,\nqui compte déjà de nombreux volumes consacrés au Dante, à P é t r a r q u e , au\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3709, "texte": "                                       LES LIVRES                                          193\n\nTasse, à Foscolo à L e o p a r d i , etc., etc., vient de s'enrichir de celte nouvelle et\nexcellente édition des Fiorelti, pour laquelle M. Adolfo P a d o v a n a écrit une\nbrève et intéressante introduction résumant la vie du Petit P a u v r e dans ses\ntraits essentiels. Peut-être l'auteur s'égare-t-il, du moins, à notre avis, lorsque,\nà propos de la conversion de saint François, il semble nous montrer celui-ci,\nchoisissant sa voie âpre et douloureuse, pour obéir au désir de la gloire, « qui\nest, pour l'homme de génie, l'unique croyance de la vie ». L a mission, qu'il\ndevait lui être donné d'accomplir, sans doute en avait-il la lointaine et obscure\nvision, mais le mobile auquel, certainement, il obéissait, c'était en dehors du\nmouvement de la grâce, n o n l'ambition pour lui-même, mais l'amour pour les\nautres. « Ne rien posséder, telle était la devise de son d r a p e a u », écrit M. Pa-\ndovan, l'enseignement «qu'il jeta, comme u n e bonne semence au milieu d'une\nsociété troublée, mais altérée de foi et d'idéal. Et, en véritable h o m m e de génie,\nil lutta, souffrit, vainquit ». « N e rien posséder » ! le précepte devait s'entendre\nau point de vue spirituel, c o m m e au matériel : Les légendaires et les Fioretti,\nparticulièrement, qui, dans nombre de leurs chapitres, sont u n commentaire\nimagé de cette parole, témoignent suffisamment de l'acception de celle-ci.\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\nAlmanach de la Générale gantoise des étudiants catho-\n   l i q u e s . Gand, 1908. — (Gand, Vanderpoorten.)\n   Alors que tant parmi les j e u n e s sont apathiques et sans enthousiasme, se\ndésintéressent des idées g r a n d e s , et de l'art, n'osent pas affirmer leur origina-\nlité, c'est u n devoir et un bonheur pour nous d'applaudir à l'initiative mer-\nveilleuse des étudiants catholiques de G a n d . L e u r septième almanach, qui a\nparu au début de l'année, devient de plus en plus, à côté des froids et officiels\nb o u q u i n s q u e publient périodiquement les grandes facultés, l'annuaire de notre\njeunesse catholique et p e n s a n t e . A côté d'une partie scientifique et d'une parlie\npolitique, d a n s laquelle M. Carton de W i a r t , entre autres, d o n n e aux univer-\nsitaires de très vaillants et très nobles conseils, les étudiants de Gand ont\nréuni, dans u n e splendide partie littéraire, des pages inédites de certains de\nnos meilleurs écrivains français et flamands, et d'autres écrites par quelques-\nuns de leurs camarades, mêlant ainsi dans un ensemble c h a r m a n t les orgueils\net les espérances de notre littérature : des études, des contes, des poèmes de\nMM. R e n c y , Gilbert, I w a n Gilkin, Sottiaux, E d . N e d , H e n r i Davignon,\nHugo Verriest, Styn Streuvels, de M M . Cloquet, P i e r r e N o t h o m b , Paul\nSchmitz, K l u y s k e n s . . . et j'en passe. Suivent des r a p p o r t s sur tous les cercles\nestudiantins catholiques du pays, et un Guignol universitaire où défilent d'excel-\nlentes caricatures. T o u t , jusqu'au calendrier, est débordant de verve juvénile\net de vie. L ' a l m a n a c h , fort bien édité, orné de n o m b r e u x portraits hors texte\net d'une artistique et originale couverture, est donc à tout point de vue u n\nbeau livre. On y trouve de la vaillance, de la science, de la poésie, de la gaîté\ntant qu'on veut. C'est le résumé saisissant de la vie des étudiants, tels qu'on\nles rêve... et tels qu'il y en a : l'almanach nous le m o n t r e et cela nous fait\n plaisir. Il en faudrait p o u r t a n t plus qui sachent q u ' à côté de la réalité quoti-\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": " 194                                   DURENDAL\n\n\n\ndienne il y a l'idéal, et qu'ils ne seront pas moins jeunes — au contraire — s'ils\nmêlent à leurs occupations journalières, à leur ardeur politique, à leur travail,\nl'amour des œuvres d'art et le culte des beaux vers.                     D. L.\n\n\n B i b l i o t h è q u e d u X V e s i è c l e , quatre vol. in-8°. — (Paris, C h a m -\n     pion.)\n      L a librairie C h a m p i o n , qui centralise de plus en plus les travaux relatifs à\n l'histoire et à la littérature de l'ancienne F r a n c e , a entrepris la publication\n d'une Bibliothèque du XVe siècle, qui fera, à en juger par les débuts, le plus grand\n h o n n e u r à l'érudition française. Commencée il y a deux ans à peine, cette\n bibliothèque c o m p r e n d déjà quatre volumes, dont une rapide analyse fera\n deviner l'intérêt.\n     L e premier volume, dû à la plume de M. Pierre C h a m p i o n , est consacré à\n Guillaume de Flavy, rude soldat et exécrable pillard, qui occupait le poste de\n capitaine de Compiègne au m o m e n t où la trahison livrait, devant cette p l a c e ,\n J e a n n e d'Arc aux Anglais. Cette existence, qui ressembla à un roman d'aven-\n ture, finit tragiquement : Guillaume de Flavy fut étranglé par Blanche d'Over-\n breucq, sa femme, et l'instruction de ce d r a m e occupa p e n d a n t de longues\n années les cours de justice.\n     Cette monographie jette une vive lumière sur la vie militaire au XVe siècle\n et précise la silhouette de ces terribles routiers, des Arnaud de Cervoles, des\n Rodrigue de Villandrando, des Bernard de la Salle, dont les sinistres exploits\nplongèrent la F r a n c e , pendant plus d'un demi-siècle, dans la plus profonde\nanarchie.\n     L e deuxième volume, du m ê m e historien, est consacré à la Cronique Mar-\nliniane. On n o m m e Chronique Martinienne la traduction française de la\ncélèbre chronique rédigée au XIIIe siècle par Martin de T r o p p a u , dit le P o l o -\n nais, que les annalistes des siècles suivants copièrent et pillèrent à l ' e n v i . L a\n Cronique Martiniane est une interpolation de la Chronique Martinienne, inter-\npolation si bien amalgamée au texte original, que son individualité y disparaît\net que son existence même n'était pas soupçonnée. Un examen approfondi a\npermis à M. Champion de discerner les additions de la dernière heure et de\nles restituer à leur véritable auteur, Jean le Clerc, né vers 1440 et attaché à la\nmaison d'Antoine de C h a b a n n e s . C'est une résurrection historique à laquelle\nle patient érudit nous fait assister et un n o m de plus à ajouter à la liste des\nchroniqueurs du XVe siècle, résultat des plus appréciables, étant d o n n é que\npour se guider dans le dédale des affirmations souvent contradictoires des\nécrits de cette é p o q u e , il importe avant tout de savoir à quel parti sont\ninféodés leurs auteurs, et si c'est au profit des Armagnacs ou au profit des\nB o u r g u i g n o n s qu'ils travestissent systématiquement la vérité.\n    C'est encore à l'infatigable M. P . Champion que nous devons le troisième\nvolume, intitulé : Le Manuscrit autographe des poésies de Charles d'Orléans, Si les\npoésies de l'auteur du rondel célèbre\n\n                         Le temps a laissé son manteau\n                         De veut, de froidure et de pluye,... etc.,\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "                                      LES    LIVRES                                      195\n\n\nnous paraissent d'une inspiration inégale et, parfois, de qualité secondaire,\nla responsabilité en doit être imputée pour une part aux éditeurs. E n\nétudiant attentivement un des recueils manuscrits reposant à la Bibliothèque\nNationale, M. P . C h a m p i o n a acquis la conviction qu'il se trouvait en\nprésence d'un exemplaire autographe de l'auteur, exemplaire renfermant\nd'importantes a n n o t a t i o n s dont on avait jusqu'ici négligé de tenir compte.\nEntre les pièces originales avaient été réservés des blancs destinés à recevoir\nde la m u s i q u e ; ces blancs ont été remplis par d'autres pièces de vers, dues\naux familiers de la cour poétique de Blois et dont Charles d'Orléans ne peut\nêtre rendu responsable.\n   Ainsi que le remarquait récemment un critique autorisé, M. A. Vidier,\naprès les importantes découvertes de M . C h a m p i o n , u n e nouvelle édition\n critique des œuvres de Charles d'Orléans s'impose. M. Champion satisfera,\n espérons-le, les curiosités éveillées par lui et nous donnera bientôt un texte\n élagué et coordonné qui replacera son auteur au rang qui lui revient.\n    Le quatrième volume porte pour titre : Recherches sur le vers français au\n XVe siècle, auteur M. H . Châtelain. L'ouvrage est divisé en deux parties\n consacrées à la p h o n é t i q u e des rimes et à leur disposition. L ' é t u d e p h o n é -\n tique provoque cette remarque de l'auteur que les rimes du XVe siècle sont de\n nature à étonner souvent u n Français du XXe siècle. De n o m b r e u x exemples\n démontrent que certaines syllabes se prononçaient, il y a quatre cents ans,\n autrement qu'aujourd'hui, et que certains sons n'étaient pas perçus de la\n même manière par toutes les oreilles. L'auteur relève des nuances caracté-\n ristiques propres à certaines régions et à certains écrivains. D a n s la\n deuxième partie, M. Châtelain étudie les différents groupements de rimes,\n rimes plates, croisées, embrassées, batelées, et analyse la structure de la\n ballade, du chant royal, du virelai et de la bergerette, du rondeau et du\n fatras.\n    Si la méthode rigoureuse à laquelle M, Châtelain s'est astreint d o n n e à son\n travail u n aspect quelque peu rébarbatif, on ne peut qu'admirer l'étendue\n des recherches de l'auteur, la patience de son labeur et l'exactitude de ses\n conclusions\n    La Bibliothèque du XVe siècle s'enrichira sous peu d'un cinquième volume,\n œuvre de notre compatriote M. Doutrepont. Le savant professeur y traitera\n un vaste sujet qui n'a pas encore fait l'objet d'un travail d'ensemble et qui\n offre pour la Belgique un intérêt tout spécial : La Littérature française à la cour\n des ducs de Bourgogne. N o u s ne m a n q u e r o n s pas de signaler son apparition aux\n lecteurs de Durendal.\n                                                                                     J.N.\n L'ART :\n L e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Van Eyck, par M. H E N R I HYMANS. — ( P a r i s ,\n   Laurens.)\n   Tout le m o n d e connaît qu'il y eut deux Van E y c k : H u b e r t et J e a n , mais\n personne ne connaît avec certitude ce qui, dans la trentaine d'œuvres attri-\n buées, généralement, à J e a n , appartient réellement à celui-ci ou à son aîné.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "196                               DURENDAL\n\n\nUne inscription figurant sur le polyptyque de Gand, des signatures tracées\nsur certaines peintures et accompagnées de la devise — humble ou orgueil-\nleuse?— Als ik kamt, attestent, la première, la participation d'Hubert à la\nconception et à l'exécution de l'Adoration de l'agneau; les dernières, que les\nœuvres authentiquées de la sorte sont de la main de Jean.\n   Cependant, inscription et signatures ont été également contestées et consi-\ndérées comme dénuées de valeur probante. Il est possible que celle-là soit\napocryphe, mais il semble que, sauf exception, celles ci ne puissent être sus-\npectées et que, dès lors, les œuvres qu'elles distinguent devraient être écar-\ntées de la discussion instituée par quelques érudits, en vue de faire une part\nà Hubert dans le domaine laissé presque tout entier jusqu'ici à Jean.\n   Le principal critérium propre à guider le jugement dans la solution de cette\nquestion délicate serait le caractère très différent de l'inspiration chez les deux\nfrères : Jean tout réaliste; Hubert, de tendances plus idéales, plus pathé-\ntiques, à preuve principalement les Saintes Femmes au tombeau, œuvre que l'on\na vue à l'exposition des Primitifs, à Bruges, en 1902 ; le Saint François recevant\nles stigmates, du Musée de Turin, etc. L'hypothèse du tempérament divergent\ndes deux maîtres admise, il resterait, il est vrai, à se mettre d'accord sur la\ndéfinition des œuvres ou parties d'oeuvres qui, en conséquence de cette dis-\ntinction, devraient être données à Hubert ou laissées à son cadet. Et rien de\nmoins facile! Sans parler des Saintes Femmes, que M. Hymans penche à attri-\nbuer à quelque peintre espagnol, influencé par l'Ecole flamande, on ne sau-\nrait considérer le Saint François comme une page dont l'auteur se soit montré\nfort préoccupé d'accentuer la signification mystique : le saint ne semble même\npas avoir aperçu le séraphin et son visage placide n'est troublé par aucune\némotion ! Il est, également, évident que le peintre de ce panneau n'a jamais\nvu ni une figuration italienne de cette scène célèbre, ni la cité d'Assise, que\nM. Hymans se plaît à reconnaître dans le fond du tableau. On peut ajouter,\ndu reste, qu'en introduisant la vue de cette ville dans son œuvre, l'artiste\naurait commis un non-sens, puisque, comme on sait, l'impression des stig-\nmates a eu pour théâtre le mont de la Vernia, situé fort loin de l'Ombrie, dans\nle Casentin.\n   Si donc on laisse, avec M. Hymans, la paternité de cet ouvrage à Jean,\non ne saurait découvrir en celui-ci quelque indice patent d'un séjour du\nmaître en Italie, au cours des missions secrètes dont le chargea Philippe\nle Bon. La présence du palmier nain n'y est, assurément, pas plus probante,\npour la vérification de cette conjecture, que, dans l'Eve, du polyptyque de\n Gand, — pour l'attribution de cette figure à Jean — « le détail du fruit\ndéfendu qui paraît être un citron et pourrait faire songer au séjour du peintre\nen Portugal ». La logique de M. Hymans est subtile, mais ce citron, si\nvraiment c'en est un, n'induirait-il pas plutôt à écarter Jean, car comment\nimputer à un réaliste forcené d'exactitude comme lui d'avoir représenté une\n pomme par un citron?\n    M. Hymans, en somme, tout en exposant, avec l'érudition et la compé-\n tence qu'on lui sait, les points de certitude de la question, se montre peu\n disposé à chercher à celle-ci une solution que l'état de nos connaissances ne\n permet pas et, probablement, ne permettra jamais.\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": "                                       LES LIVRES                                       197\n\n L e p e i n t r e W i l l e m L i n n i g j u n i o r , par M. P A U L ANDRÉ. Ouvrage\n   illustré de trente-deux planches en phototypie, suivi du catalogue de l'œuvre\n   complet de l'artiste par M. B E N . L I N N I G . — (Bruxelles, Belgique artistique et\n   littéraire.)\n   U n gros livre pour un sujet assez mince. Ce n'est pas être injuste pour\nLinnig que de constater que sa personnalité ne s'impose p a s . L'originalité,\nl'accent qui frappe et qui retient, on les cherche en vain dans ses ouvrages,\ndont le n o m b r e et la conscience font presque tout le mérite. Il est de ceux\ndont on dit qu'ils ont abordé tous les genres avec un égal b o n h e u r , c'est-\nà-dire avec u n e égale médiocrité, médiocrité que le bon public ne laisse pas\nde dorer souvent, parce que, n'étonnant ni ne contrariant sa pensée, elle est\nfaite pour lui plaire. L'auteur de ce volume, copieusement illustré, est u n de\nnos plus féconds publicistes. C'est assez dire.\n\nL ' A r t e t l ' I d é a l , par M. J O S É HENNEBICQ. — (Paris, Sansot.)\n   M. H e n n e b i c q rompt une lance, qu'il manie, d'ailleurs, d'une main experte\net exercée, en faveur de l'art idéaliste. L a théorie on la connaît et aussi ce\nqu'elle a d o n n é , comme aussi, du reste, toute théorie dogmatique de l'art,\ndestinée à contraindre celui-ci, à limiter ses inspirations et sa fantaisie.\nL'art classique a été idéalisateur, à la plus haute puissance; son ambition\nétait de tout « réduire à l'universel », c'est-à-dire de représenter les idées des\nchoses, plutôt que les choses elles-mêmes, d'effacer autant que possible la vie,\npour n'en faire apparaître q u ' u n e image atténuée, ennoblie (à ce que l'on\ncroyait), expurgée de la trivialité de la réalité... L ' a u t e u r argue de L é o n a r d ,\nmais, justement, pourrait-on croire que ce grand artiste, si attaché à l'obser-\nvation et à l'expérience d a n s la science, aurait été enclin à les rejeter dans\nl'art? L a réponse est dans ses œuvres, pénétrées de vie palpitante et magni-\nfique et où il a réussi, comme il le rêvait, de se « convertir en la nature ».\n\n   L'Art        flamand    e t h o l l a n d a i s ( N u m é r o de janvier.) — Début\nd'intéressantes études de M. Schmidt-Degener sur Adrien Brouwer, et de\nM. Steenhoff sur le paysagiste hollandais Mauve et son temps. M. Pit publie\ndes notes et des documents — les Monuments funéraires de Jean de Polanen, à\nBréda, et d'Adolphe VI, à Clives — utiles pour l'étude des origines de l'art de\nClaus Sluter. Chroniques d'art.\n   N u m é r o de février. — Suite des captivantes études de M M . Schmidt-\nDegener et Steenhoft sur Adrien Brouwer et son évolution artistique et sur Antoine\nMauve. U n e notice excellente de M. De Roos sur le caractère moderne d'impri-\nmerie, des initiatives heureuses, sous ce rapport, de William Morris, etc.\nChroniques d'art et de bibliographie, au nombre desquelles une note inté-\nressante sur la dispersion de la collection Kann, à Paris. Illustration abondante\net soignée.\n\n   L ' A r t e t l e s a r t i s t e s ( N u m é r o de février). — Quelques pages de\nM. Roujon, auteur de reproductions de quelques-unes des fresques de F r a n -\ncesco Cossa, au palais Schifanoia de F e r r a r e . M. Marquina parle de la\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "198                                       DURENDAL\n\n\n\nSagrada Familia et de son architecte, M. G a n d i ; M. Bouyer célèbre l'œuvre\ndu peintre breton Lucien Simon. Des pages excellentes de M. L o u i s Vauxcelles\nà propos d'une récente exposition de Portraits contemporains. M-. Vaillat discute\ndans le Mois archéologique l'article publié par M. A.-J. W a u t e r s d a n s la Revue\nde Belgique (novembre 1907) sur l'Ecole de peinture de Tournay, dont il est d'ac-\ncord avec l'érudit critique belge p o u r regarder l'existence comme « insuffi-\nsamment justifiée » jusqu'ici. Chroniques. Abondante illustration.\n                                                                           ARNOLD G O F F I N .\n\n\n    T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Numéro de janvier 1908).— U n e belle\nreproduction d'un R e m b r a n d t , se trouvant dans la collection H u n t i n g t o n ,\nouvre cette livraison. U n article de M. Holmes commente les nouvelles acqui-\nsitions de cette galerie et s'illustre de R e m b r a n d t , F r a n s H a l s et Vander-\nw e y d e n . C e Vanderweyden pourrait bien être u n Bouts. M. Lionel Cust con-\ntinue ses notes sur les galeries royales d'Angleterre; celles-ci sont relatives à\nune œuvre de Van Dyck. L e docteur A. Koester étudie les nouvelles décou-\nvertes au sujet du Discotole et des Nioticles,ces chefs-d'œuvre de la sculpture\ngrecque. M. E r i c Maclagan rend compte du livre récent de M . J a m e s W e a l e\nsur les Van Eyck.\n   ( N u m é r o de février 1908). — U n article de M . Claude Phillips, a p p u y é de\nquelques illustrations sans grand intérêt, est consacré à des œuvres de Rey-\nnolds. Suite de l'article de M . Lionel Cust. U n e relation d'une visite à la\nGalerie Moderne de D u b l i n . U n alphabet d ' H a n s Weyditz, présenté par\nM. Campbell Dogson. U n article de M . H e r b e r t Cook sur Pacheco, le maître\nde Velasquez. Diverses notes d'art et comptes rendus de livres, parmi lesquels\n M. J a m e s W e a l e parle d'un Memling conservé à T u r i n . U n e bibliographie\ndes publications d'art récentes.\n\n   M a s t e r s i n A r t , 42, C h a u n c y s t r e e t , Boston ( N u m é r o de septembre 1907).\n— Delacroix. ( N u m é r o d'octobre 1907). Jules Breton. Ces numéros nous par-\nviennent seulement, Ils sont conçus selon l'excellente méthode de vulgarisa-\ntion que nous avons déjà louée et donne de chacun des maîtres étudiés u n e\nsuite importante de reproductions.                                                          J. D .\n\n L'art flamand à la Cour de Philippe le Hardi, par M. JOSEPH\n    CASIER. — (Anvers, Van Helle-De Backer.)\n    Bref résumé des travaux de la critique historique sur l'activité des maîtres\n flamands en F r a n c e , et principalement à Dijon, au XIVe siècle.   A. G.\n\n\n PHILOSOPHIE :\n\n P l a t o n , par CLODIUS P I A T . — (Paris, Alcan.)\n    L'éditeur Alcan, de P a r i s , publie, entre autres collections importantes, celle\n des « grands philosophes ». Il faut citer surtout parmi les ouvrages saillants\n de cette collection ceux que Clodius P i a t a écrits jadis sur Socrate et Aristote,\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3639, "texte": "                                      LE S   LIVRES                                          199\n\net celui qu'il vient d'écrire s u r Platon. J e crois q u e jamais a u c u n écrivain n'est\narrivé à condenser en u n volume la doctrine d e P l a t o n d'une façon à la fois\naussi lumineuse et aussi serrée. E t tous ceux qui ont un peu pratiqué Platon\nsavent q u e la chose n'est pas aisée, surtout à cause d u verbe poétique dont le\ngrand philosophe grec avait coutume d'enrober ses théories. On pourrait\npresque dire que le travail de M. P i a t sur Platon est u n e étude définitive. E n\ntous cas, nous n'en avons jamais rencontré d'aussi parfaite et nouS en félici-\ntons vivement l'auteur. N o u s r e c o m m a n d o n s i n s t a m m e n t à tous ceux\nqui n'ont p a s le loisir d'étudier la philosophie de P l a t o n dans ses œuvres\nmêmes et désirent connaître sa pensée, de lire le beau travail de M. Piat. Ils\nne pourraient trouver u n meilleur guide. S o n livre les initiera à la pensée de\nPlaton d ' u n e façon bien plus complète que beaucoup d'autres livres sur le\nmême sujet.\n   C'est dans la même collection des g r a n d s philosophes de l'éditeur Alcan\nqu'a paru le remarquable ouvrage du professeur Strowski, de l'Université de\nBordeaux, sur Montaigne, dont notre collaborateur A. Goffin a rendu compte\nici m ê m e . C'est encore dans cette collection que doit paraître prochainement\nune étude approfondie sur saint T h o m a s d'Aquin, de notre collaborateur le\nprofesseur Sertillanges, de la F a c u l t é de P a r i s , q u i , à en juger p a r tous les\nautres livres du m ê m e auteur, sera de tout premier ordre. N o u s attendons\navec impatience le travail de M. Sertillanges sur l'Ange de l'Ecole.\n                                                                       HENRY MŒLLER.\n\n\nConsidérations            inactuelles,       par F R É D É R I C N I E T Z S C H E (David Strauss;\n    De l'utilité et des inconvénients des études historiques). Traduction ALBERT.\n    — (Paris, Mercure de France.)\n    Les deux opuscules qui forment ce volume appartiennent à cette série de\n « mélodies » q u e Nietzsche, ainsi qu'il l'écrivait lui-même, voulait\nchanter au public allemand, pour « faire retentir la voûte » et se désoppresser\nla poitrine; pour soulager sa pensée, entravée dans l'élaboration de la b o n n e\nœuvre positive future, p a r les sentiments hostiles et les idées adverses,\n  ls parurent en 1873 et en 1874. L e premier est dirigé contre David Strauss,\nsectateur et écrivain ; le second traite de l'Utilité et des inconvénients des études histo-\nriques. C'est à toute la culture allemande, telle qu'elle apparaissait à cette\népoque, d a n s u n de ses représentants les p l u s . . . anguleux et dans ses\nméthodes q u e le polémiste s'en prend en ces pages de verve arrière et d'esprit\nsarcastique. L e rationaliste Strauss, qui, u n moment, fut comme le Messie de\nla science g e r m a n i q u e , apparaît à Nietzsche c o m m e le prototype de cette\nsorte d'individus qu'il a qualifiés de « philistins de la culture », à certains\négards une variété scientifique d e nos esthètes. P e u s'en faut, quelquefois, que\ndans son dédain pour le « sectateur » et ses idées, il ne soit sur le point de\ndéfendre le christianisme contre lui ! L e s pages consacrées aux Etudes histo-\nriques, dans leur portée plus générale, offrent u n intérêt supérieur. L e poète\nde Zarathonstra ne veut pas qu'elles deviennent un instrument de fétichisme\npour le passé : le présent, il faut, sans doute, qu'il se nourrisse d u passé, qu'il\ns'en incorpore la substance, mais non point, si l'on peut dire, qu'il s'en étouffe...\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3347, "texte": "200                               DURENDAL\n\n\nH o r s d u s c e p t i c i s m e : Liberté et beauté, par M. ROUSSEL-DESPIERRES.\n    — (Paris, Alcan.)\n    L'auteur de ce livre, parfois éloquent, intéressant toujours, rêve, après\ntant d'autres, épris comme lui d'absolu et d'idéal, le bonheur de l'humanité.\nOn pourrait déjà s'arrêter à ces deux termes : « Bonheur » et « Humanité »,\net se demander ce qu'ils contiennent et ce qu'ils définissent. Qu'est-ce qui\nconstitue le bonheur ? Où s'arrête l'humanité?... L'humanité ne comprend-\nelle que les civilisés de race blanche, pour lesquels, seuls, noire philosophe\nconstruit, puisque son système se base sur ce scepticisme qui, repoussant\ntoute loi issue d'une foi en désuétude ou d'une science fatalement imparfaite\net, d'ailleurs, dénuée d'autorité en matière morale, a poussé le monde\n moderne dans l'incertitude et le doute : « Trop d'idées, point d'idéal », dit\n excellemment de lui M. Roussel; et, en effet, pris entre un passé, qu'il renie,\ntout en en restant, malgré lui, solidaire, et un avenir qu'il ignore, ce monde,\ntiré à la fois, d'un côté, par la matière et, de l'autre, par l'esprit, reste en\nquelque sorte indécis entre l'irrésolu et' l'insoluble.\n    Pour expliquer l'exclusion des jaunes et des noirs de ses beaux projets de\nrégénération esthétique, M. Roussel nous dira, il est vrai, que la mentalité\ndes Africains et des Asiatiques diffère de la nôtre et que, de celle-ci à celle-là,\nil ne saurait y avoir de compénétration que superficielle et illusoire. Et ce\n sera fort sagement dit; mais comment croire que le même phénomène puisse\n ne point se constater entre la masse des nations européennes, par exemple,\n et « cette aristocratie, ni héréditaire, ni élue, ni privilégiée, de penseurs, de\n savants, d'artistes, en un mot d'êtres d'exception », qui, aux siècles uto-\n piques entrevus par M. Roussel, gouvernera, « sans loi, sans autorité, du\n consentement de tous » !\n    Les intelligences, rebelles à tout absolu, qu'il soit divin ou scientifique, se\n rallieront unanimement dans l'acceptation de l'absolu esthétique. Tout sera\n en beauté, non point seulement l'art, mais la vie, les mœurs, les consciences :\n ce sera le triomphe de l'individualisme; uns anarchie sans restrictions abou-\n tissant à une harmonie prodigieuse, créée par la beauté, une Beauté\n dont le principe sera universellement admis et obéi, dans tous les domaines\n de l'existence...\n     Le rêve est beau. M. Roussel s'en enivre et, quelquefois, fait passer sa foi\n avec son enthousiasme dans l'âme du lecteur, emporté avec lui dans les\n  nuages, loin des clameurs contradictoires et des fumées de la terre. Car il\n  suffit de rabaisser les yeux sur la réalité pour connaître que cette félicité\n  esthétique ne peut être qu'un rêve... « La Grèce a presque vécu ce songe de\n  vie esthétique... », affirme l'auteur. Presque, en effet, aurait prononcé Socrate\n  — en avalant la ciguë.\n     Qu'importe, au fond, puisque nous sommes dans l'absolu ? Les paroles de\n  la philosophie passent au-dessus des vaines têtes des hommes : « L'absolu est\n  son domaine, sa mission. Le philosophe ne formulera que des doctrines\n  absolues. Tant pis si les malheurs de l'histoire rejettent la conscience humaine\n   dans la honte du compromis. »\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "                                     LES LIVRES                                      20I\n\n\n\nRELIGION :\nL a P e n s é e C h r é t i e n n e : Textes et études. — Saint Vincent de Lérins, par\n  F . BRUNETIÈRE et P . DE LABRIOLE. — Origine, p a r F . P R A T . — Saint         Atha-\n   nase, p a r CAVALLERA. — (Paris, Bloud.)\n   La lecture et l'étude des Pères de l'Eglise ontété j u s q u ' à ce jour réservées aux\nthéologiens et les laïques sont d e m e u r é s presque entièrement étrangers à\ncette littérature. Et pourtant les P è r e s ont écrit pour les laïques, les fidèles de\nleur temps. C'est s a n s d o u t e la langue et l'étendue de leurs œuvres qui ont causé\nl'éloignement q u e nous constatons. Les initiateurs de la Pensée chrétienne ont\ncru q u ' à vulgariser et à condenser les travaux des P è r e s , on les rendrait plus\nabordables au grand public.\n   Voici trois volumes de la collection; ils sont consacrés à saint Vincent de\nLérins, Origène, saint Athanase. Si M. Brunetière a lumineusement situé le\nfameux Commonitorium dans la littérature chrétienne, M. de Labriole en a\ndonné u n e analyse très nette. L'Origine du P . P r a t initie parfaitement à la\ndoctrine du g r a n d exégète et le P . Cavallera introduit et guide habilement\ndans la théologie de saint Athanase.\n\nS c i e n c e e t a p o l o g é t i q u e par A. DE LAPPARENT. — (Paris, Bloud.)\n   Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences est certes bien\nqualifié pour nous dire q u ' a u c u n e vérité scientifique n'est en opposition avec\nles dogmes de la F o i . Il démontre cette thèse pour les sciences exactes et les\nnaturelles. Avec une froide et calme raison, mettant toutes choses au point,\nsans a u c u n e exagération dans u n sens ou dansl'autre,en cette langue claireet\nimpeccable qui est u n e des faces diverses de son beau talent, M. de Lapparent\nfait voir que rien d a n s le domaine exploré par lui n'autorise à « dénoncer les\nrésultats acquis comme contraire à la vérité religieuse ».\n   Ce livre doit se trouver a u x mains de tous les h o m m e s cultivés. Combien\nsa lecture repose des boniments de M. H o m a i s , qui, hélas! n'est pas mort et\nrevient périodiquement seriner ses tirades, comptant sur l'inguérissable\nbêtise h u m a i n e .\n\nL a u - d e l à , p a r W . SCHNEIDER. Adaptation p a r G. GAZAGNOL. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Q u e de mystères l'au-delà ne pose-t-il pas aux vivants? Quel est-il? D a n s\nquelles conditions s'y trouvera-t-on? P o u r q u o i la mort est-elle parfois si\nprématurée, et ses coups si arbitraires; elle frappe le juste et laisse vivre\nl'injuste, ravit un père, soutien de sa famille, et épargne l'oisif parasite?\n   Ceux que ces problèmes tourmentent, ou qui en sont les victimes, trouve-\nront dans le livre de Mgr Schneider des doctrines réconfortantes et un grand\nadoucissement à leurs d o u l e u r s .\n\nE l é m e n t S d ' a p o l o g é t i q u e : Apologie élémentaire. — Dieu et la religion,\n   par J . - L . DE L A P A Q U E R I E . — ( P a r i s , Bloud.)\n   L'existence de Dieu et la légitimité de la religion catholique sont démon-\ntrées dans ce volume. Si les thèses sont vieilles, elles sont présentées sous\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": " 202                                  DURENDAL\n\n\n\nune forme très originale. Dans un supplément, qui tient la plus grande partie\ndu volume, l'auteur donne de nombreuses notes destinées à illustrer et\nà mieux faire comprendre ses démonstrations. Ces notes témoignent d'une\nvaste érudition et d'une information très étendue. Elles donnent l'impression\nque l'apologie, pour élémentaire qu'on l'appelle, est le fait d'un esprit entendu.\n\nL e s o r i g i n e s d u C e n t r e a l l e m a n d . Congres catholique de Mayence (1884).\n   Traduction par M. BESSIÈRES; préface et notes par GEORGES GOYAU.\n   (Paris, Bloud.)\n   C'est au Congrès catholique de Mayence, il y a soixante ans, que le fameux\nparti du Centre allemand a pris conscience de lui-même et que remontent ses\nvéritables origines. L'histoire de ce parti est instructive à plus d'un titre et\nsouvent, en divers pays, les catholiques ont jeté les yeux sur lui comme sur\nun modèle à suivre.\n   M. Bessières a cru rendre service à ses contemporains et à ses concitoyens\nen vulgarisant les actes du Congrès de Mayence de 1848. Comme le dit fort\nbien M. Goyau, les catholiques « s'attacheront utilement à cette leçon de\nrecueillement et de charité, de réforme intérieure et de bon vouloir social ».\n                                                                                J.G.\nLuther et le Luthéranisme, par L. CRISTIANI.— (Paris, Bloud.)\n   Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit un livre plus net et plus décisif sur\nLuther que celui-ci. L'auteur a profité des œuvres célèbres de Jansens, Döl-\nlinger et Weiss sur la question et en a extrait la quintessence. Ce qui donne\nune valeur particulière à son travail, c'est que toutes ses assertions sont\nappuyées constamment des paroles même de Luther, puisées dans ses œuvres\nles plus authentiques.\n\n L ' a r t d e s o u f f r i r , par Dom DU BOURG. — (Paris, Perrin.)\n    Ceci est un livre d'ascétisme plutôt qu'une œuvre littéraire. Cependant,\noutre qu'il doit être loué pour la doctrine à la fois austère et profonde qu'il\nrenferme sur le mystère éternel de la douleur, dont le catholicisme seul\njusqu'ici a su révéler le côté providentiel et salutaire, il est écrit d'une\nfaçon extraordinairement attachante et qui en rend la lecture vraiment\nattrayante.                                                           H . M.\n\n\nDIVERS :\n\nR o i s e t R e i n e s q u e j ' a i c o n n u s , par HÉLÈNE VACARESCO, traduit de\n  l'anglais par GASTANE JEFFRY. —(Paris, Sansot.)\n  Hélène Vacaresco, l'admirable écrivain roumain, à qui la France littéraire\ndoit tantdebeauxet nobles poèmes, a publié récemment en anglais ce volume,\nqu'une très élégante traduction de Mme Gastane Jeffry nous rapporte. Ce livre\nne peut manquer d'avoir du succès. Jamais plus qu'à cette heure de démo-\ncratie, les peuples n'ont été intéressés par les faits et gestes des reines et des\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "                                     LES    LIVRES                                  203\n\n\n  rois. E t c'est un soulagement q u a n d on a vu affluer a u x vitrines des libraires\n  tant de biographies souvent aussi peu exactes — malgré des détails ridicules\n  — q u e p e u littéraires, de trouver sur des princes de ce temps u n beau livre\n  optimiste et lumineux, qui c a m p e en leur vrai jour quelques figures mal con-\n  nues et qui, sans détailler comme les volumes dont je parlais il y a u n instant,\n  ce q u e font, ce que mangent, ce q u e disent les rois de leur lever à leur som-\n  meil, nous d o n n e sur eux d e personnelles et vivantes impressions. P o u r t a n t ,\n  M m e Vacaresco, qui est poète, a tout embelli. D a n s un de ses derniers cha-\n  pitres, elle développe à la reine d'Espagne sa théorie sur la myopie... « J e ne\n' considère pas ce défaut c o m m e une calamité... Ma myopie m'a épargné bien\n  des impressions désagréables... Il m'est possible d'ignorer la plupart des\n  vilains côtés de la vie et, avec l'aide d'une forte imagination et d'une joyeuse\n  disposition d'esprit, je garde toujours l'illusion que sur la terre ne se trouvent\n  que grâce et beauté. » Aussi nous donne-f-elle u n e délicieuse galerie de por-\n  traits flattés. Elle n o u s promène dans u n e société choisie où chacun est b o n ,\n  prévenant et aimable. Son livre est un grand salon blanc et or rempli de per-\n  sonnages royaux qui sont tous heureux, optimistes, vertueux et souriants. Les\n  menaces et les malheurs n é les atteignent que fort peu ; rien de discordant ne\n  vient gâter l'harmonie et l'exquise sérénité de leurs gestes. Il manque, en\n  un coin du tableau, les révolutions qui grondent et le spectre sanglant des\n  tragédies.                                                                  P. N.\n\n Paris     SOUS N a p o l é o n    : IV.   La Religion, par M. LANZAC DE L A H O R I E .\n    — (Paris, P l o n . )\n    Napoléon, b o n appréciateur des forces, aussi bien morales que matérielles,\n avait c o m p r i s , dès son avènement au pouvoir, la nécessité de mettre de son\n côté celles de la Religion. Celle-ci était u n levier dont il entendait se servir;\n il serait difficile d e dire s'il avait ou n o n la foi, mais Dieu exerçant quelque\n influence s u r les âmes, lui paraissait u n e puissance à ménager et aussi à\n tourner, autant q u e possible, au service de la domination impériale. C'était,\n u n peu, u n Dieu-gendarme, u n Dieu-fonctionnaire qu'il voulait, et qui, par\n l'organe de ses évêques et de ses prêtres, prônerait la gloire du conquérant\n et la sagesse d u législateur. Cette conception toute gouvernementale de la\n Religion domine dans les actes d e Napoléon à l'égard du clergé et de son\n chef, le P a p e . C o m m e n t il appliqua les principes de sa politique religieuse\n dans la capitale de la F r a n c e , quelles soumissions, quelles résistances ceux-ci\n provoquèrent, tel est le sujet de ce nouveau volume du substantiel ouvrage\n de M. L a n z a c de L a h o r i e , volume aussi attrayant que les précédents et,\n comme eux, riche d e faits, de détails suggestifs et de vivants portraits.\n                                                                              A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 204, "page_fin": 208, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Les Amis de la littérature", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 241, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "NOTULES\n\n      L e s A m i s d e l a l i t t é r a t u r e . — Un groupe d'écrivains belges vient\n de fonder, sous les auspices du gouvernement, la sociélé Les Amis de la litté-\n rature. Elle a pour b u t de venir en aide à nos littérateurs par tous les moyens\n possibles, en les faisant connaître, en les mettant en relation avec le public,\n en faisant de la p r o p a g a n d e pour-leurs œuvres.\n      L e comité directeur de la société Les Amis de la littérature est composé comme\n suit :\n     Présidents : .Edm. Picard, H e n r y Carton de Wiart ; vice-présédents : Oct.\n  Maus, E u g . Gilbert; secrétaires : T h . Bouvier; G. De B r u y n ; membres :\n  P . A n d r é , T h . Braun, H . Davignon, J e a n De Mot, M. des Ombiaux, M. Dul-\n laert, L . D u m o n t - W i l d e n , H . Fierens Gevaert, I. Gilkin, A. Giraud, E . Gle-\n sener, F . Mahutte, l'abbé Mœller, G. Bency, F . Séverin, F . Van den Bosch,\n G. Van Zype, G. Virrès.\n     La situation de nos littérateurs est précaire en Belgique. Sans doute, le\n gouvernement a augmenté le chiffre des subsides pour leur venir en aide.\n Q u a n d une nouvelle œuvre paraît, le gouvernement, en souscrivant à un\n nombre sérieux d'exemplaires, aide l'auteur à couvrir ses frais. Toutefois,\n le bénéfide de la souscription, il faut bien le dire, revient surtout à l'éditeur.\n A de rares exceptions près, la publication d'un livre est très onéreuse pour\n l'écrivain.\n     C'est cette situation qui engagea u n g r o u p e d'écrivains à constituer la\nsociété Les Amis de la littérature. Le comité directeur a décidé d'inaugurer la\nmission qu'il s'est proposée en organisant dans tous le pays des conférences\nsur les littérateurs belges et sur leurs œuvres, et en faisant donner ces confé-\nrences par les littérateurs eux-mêmes. U n e série annuelle de cinq à sept confé-\nrences embrasserait u n p r o g r a m m e déterminé qui constituerait un tout. La\nliste des conférences sera renouvelée chaque a n n é e . U n e rémunération sérieuse\nsera attribuée aux conférenciers, de façon à donner à chacun d'eux un hono-\nraire important pour une étude une fois faite et qu'il donnera dans les diverses\nvilles du p a y s .\n     Voici la liste des conférenciers telle qu'elle a été dressée par le comité\ndirecteur p o u r l'année 1908 :\n     1° La Littérature et la Belgique, par M. Fierens-Gevaert ;\n     2° Le T h é â t r e belge, par M. Albert Giraud ;\n    3° Les Poètes belges, par M. Ivan Gilkin;\n    4° N o s Bomanciers et nos Conteurs, par Mlle Marguerite Van d e Wiele ;\n    5° La Littérature et l'Art, par M. Emile Verhaeren.\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3042, "texte": "                                   NOTULES                                    205\n\n\n   Tous ceux qui s'intéressent à notre littérature nationale peuvent aider le\ncomité directeur de la société Les Amis de la littérature en s'inscrivant soit\ncomme membre protecteur, soit comme membre effectif. La cotisation annuelle\nminime des membres protecteurs est fixée à 20 francs, celle des membres\neffectifs à 5 francs. Les adhésions et les demandes de renseignements doivent\nêtre adressées au secrétaire de la société, M. Rouvier, 48, rue de Venise,\nà Bruxelles.\n                                       ***\n    L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le Salon jubilaire de la Libre Esthétique\na été inauguré le samedi 29 février.\n   Les artistes ont répondu avec le plus grand empressement à l'invitation\nque leur a adressée la direction de la Libre Esthétique. Le Salon jubilaire réunit\nla plupart des peintres que le cycle d'expositions des XX et de la Libre Esthé-\ntique a mis en lumière, et notamment, pour la Belgique, Mlle A. Boch,\nMM. G. Buysse, F . Charlet, E. Claus, G. Combaz, W. Degouve de\nNuncques, H . de Groux, A. Delaunois, J. Ensor, A.-W. Finch, L.Frédéric,\nA.-J. Heymans, M. Huys, F. Khnopff, E. Laermans, G. Lemmen, Ch. Mer-\ntens, X. Mellery, G. Morren, A. Oleffe, R. Picard, W. Schlobach,\n L. Thévenet, J. Van den Eeckhoudt, T. Van Rysselberghe, G. Van Stry-\ndonck, H . Wytsman.\n   A ce groupe, que complètent quelques sculpteurs, au nombre desquels\n MM. G. Charlier, P . Du Bois, V. Rousseau, etc., est adjoint un choix de\npeintres et de sculpteurs étrangers. L'ensemble, qui offre un exceptionnel\n intérêt, résume dans ses expressions caractéristiques l'évolution esthétique\n accomplie depuis vingt-cinq ans.\n    La Libre Esthétique a organisé, pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de\n sa fondation, un concert jubilaire dont le programme, interprété par le quatuor\n « piano et archets » (MM. E. Bosquet, E.Chaumont, L.Van Hout et J.Jacob),\n groupait les noms des trois compositeurs les plus illustres que ses concerts\n révélèrent au public : César Franck, Ernest Chausson, Vincent d'Indy.\n Chacun des maîtres était représenté au programme par l'une de ses œuvres\n capitales : Franck par son quintette pour piano et cordes, Chausson par son\n quatuor avec piano, Vincent d'Indy par sa sonate pour piano et violon.\n    Nous rendrons compte du Salon et des auditions musicales de la Libre\n Esthétique dans notre fascicule de mars.\n\n                                       ***\n   La Société des Concerts de musique sacrée d'Anvers\nprépare pour le dimanche 5 avril 1908, à 3 heures, en la grande salle de la\nSociété Royale d'Harmonie (rue d'Arenberg), l'exécution du Messie de\nHaendel, sous la direction de M. L. Ontrop.\n  Pour assurerune exécution parfaite à cet immortel chef-d'œuvre, le Comité\nen a confié les soli aux premiers chanteurs d'oratorios de notre époque; à\ncette fin il s'est adressé à' des artistes qui ont interprété le Messie avec le plus\ngrand succès en Allemagne, en Hollande et en Suisse. Ce sont : Mlle J. van\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3008, "texte": "206                                      DURENDAL\n\n\nL i n d e n - v a n den Heuvell, s o p r a n o (La H a y e ) ; Mlle Maria P h i l i p p i , alto\n(Bàle); M. R u d . van Schaik, ténor (Utrecht; ; M. Gérard Z a l s m a n , basse\n(La H a y e ) .\n    Prix des places : Réservée, 5 f r a n c s ; première, 3 francs; seconde (galerie\nrez-de-chaussée), 2 francs; troisième (galerie-étage), 1 franc.\n    A partir du 28 mars on pourra faire numéroter gratuitement les cartes\nréservées au Secrétariat de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg),\nentre 2 et 4 h e u r e s .\n    L e s personnes n'habitant pas la ville peuvent faire numéroter leurs cartes\nréservées en les envoyant au Secrétaire de la Société, M. Jules Boelaerts, rue\naux L a i n e s , 44, Anvers, qui les enverra d û m e n t n u m é r o t é e s .\n    Les cartes sont en vente à Bruxelles, chez M M . Breitkopf et Hiirtel;\nà G a n d , chez M M . Beyer, rue Digue-de-Brabant, 15; à Liége, chez\nM m e Veuve Muraille, rue de l ' U n i v e r s i t é ; à Bruges, chez M . V a n Marcke,\nrue des P i e r r e s , 26; à L o u v a i n , chez M . Versluys, rue de la Station, 4 5 ; à\nMalines, chez M. Loret, rue Conscience, 52, à Anvers, chez tous les mar-\nchands de musique, au Secrétariat de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue\nd'Arenberg), ou par correspondance chez le Secrétaire, M. J . Boelaerts, rue\naux L a i n e s , 44.\n    L e concert se terminera à 5 h. 30. Il n'y aura pas de répétition générale\npublique.\n                                             *   «\n\n   A la Libre Académie de Belgique. — En février dernier, la\nLibre Académie de Belgique a c o m m é m o r é le souvenir du bon poète\nCharles Vanlerberghe, en une séance, en une sorte de « b a n q u e t funéraire\nspirituel », pour user de l'expression h e u r e u s e de M. E d m o n d P i c a r d , qui\nréunit d a n s la petite salle de la Maison du Livre, u n grand nombre d'écrivains,\nd'artistes et de lettrés.\n   Après un.exorde de M. E d m o n d P i c a r d , qui m a r q u a avec une gravité à\nla fois é m u e et familière le but et le sens de la réunion, M. Albert Mockel,\nremplaçant à l'improviste M. Grégoire Leroy, indisposé, développa, d a n s la\nmanière diserte et gracieuse qui lui appartient, quelques aperçus biogra-\nphiques et critiques sur la vie et l'œuvre dé l'auteur du Pan et de la Chanson\nd'Eve. On entendit, ensuite, M\" e Marie Closset (Jean Dominique), dans la\nlecture de quelques poèmes de Vanlerberghe, qu'elle semblait retirer, un à\nu n , comme d'un écrin de fleurs ailées et odorantes, du commentaire ravis-\nsant dont elle les avait enchâssés. P o u r terminer, enfin, M. E d m o n d P i c a r d\na lu, d'une façon très émouvante, les Flaireurs.\n   Noble soirée d'intimité, de piété et d'esprit.\n\n\n\n   L e C h a n t G r é g o r i e n à A n v e r s . — P a r m i les rares essais, tentés\nà Anvers, pour faire connaître le chant grégorien, il faut citer celui de la\njeune et vaillante Schola Cantorum fondée il y a quelques mois à peine. T o u t\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3056, "texte": "                                        NOTULES                                         207\n\n\nle m o n d e se souvient encore du grand succès des conférences données en\njuillet au « Werkmanswelzijn », par M. Aloys Desmet.\n   Le dimanche de la Sexagésime, la Schola Cantorum a interprété à l'église\nSaint-Joseph, la missa « de Angelis » du Kyriale Vaticanum, et le propre du\njour de l'édition bénédictine de Solesmes, le O Esca Viatorum, de E n . Isaac\n(1493) et le P a n i s Angelicus, de Baïni.\n   Elle s'était adjoint, pour la circonstance, les membres d u Cercle choral de\nSaint-Lambert (Looybroeck-Dam) et disposait ainsi d'une masse chorale de\nquarante-cinq exécutants, dont vingt-cinq enfants, tous a m a t e u r s .\n   Nous avons admiré la fraîcheur et la justesse des voix d'enfants alternant '\navec les voix d ' h o m m e s , fondues en u n e masse h o m o g è n e d'un effet\ngrandiose.\n   L'interprétation fut irréprochable, vraiment artistique.\n                                             :l:\n\n\n\n\n   L / ' é d i t e u r L a m e r t i n vient de publier, sous le titre Avril, un choix\ndes contes les plus frais et les plus délicats de L o u i s D e l a t t r e . Nous ren-\ndrons compte p i o c h a i n e m e n t de ce substantiel recueil, pour lequel le peintre\nL e m m e n a dessiné u n e jolie couverture.\n\n\n\n   P r o p o s d ' h i e r e t d ' a u j o u r d ' h u i . — Sous ce titre, notre collabo-\nrateur T h o m a s B r a u n vient de faire paraître, chez l'éditeur Van Oest, un\nvolume très intéressant, contenant des discours, conférences, ou articles sui-\ndes sujets divers. Nous en reparlerons plus tard. Le livre est très élégamment\nédité.\n                                           * *\n   Accusé de réception :\n L I T T É R A T U R E : Le véritable voyage en Orient de Lamartine, par CHRISTIAN\nMARÉCHAL ( P a r i s , Blond). — De la poésie française jusques à Henry quatrième,\npar MADELEINE       DE SCUDERY,      avec introduction       et notes de G.      MICHAUT\n(Paris, Sansot). —Balzac anecdotique, par J U L E S BERTAUT (idem). — La femme\net l''amour, par HONORÉ DE BALZAC Pensées recueillies et précédées d'une intro-\nduction par JULES BERTAUT (idem). — Edouard Schurè, par L o u i s DE\nROMEUF (idem). — Lettres          à Barbey d'Aurevilly,     par MAURICE DE G U É R I N .\nPrécédé d'une notice par J U L E S BARBEY D'AUREVILLY (idem). — Heures\nd'Ombrie, par GABRIEL FAURE (idem). — Sur quelques idéalistes, par HENRY\nGAILLAR DES CHAMPRÉS (Paris, Bloud). — Vingt-cinq années de littérature, pages\nchoisies de MAURICE BARRES.           I n t r o d u c t i o n de H E N R I BREMOND (idem). —\nTableaux flamands, par HENRY COCHIN (idem)..— Propos d'hier et d'aujourdhui,\npar THOMAS BRAUN (Bruxelles, Van Oest). — L ' î l e parfumée,               par AUGUSTE\nVIERSET (Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ) . — Le livre forestier,   par MARGUERITE\nBURNAT-PROVINS (Paris, Sansot).\n  M U S I Q U E : Offrandes. Mélodies pour u n e voix. Paroles et musique de\nFRANÇOIS BEAUCK (Bruxelles,, Breitkopf et Haertel). — Les Baisers, Mélodie\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1942, "texte": "208                                     DURENDAL\n\n\npour une voix. Poésie de Mme MAUGER-BAERDEILLE. Musique de FRANÇOIS\nBEAUCK (idem). — Un romantique sous Louis-Philippe : Hector Berlioz, 1831-1842,\nd'après de nombreux documents inédits, par ADOLPHE BOSCHOT (Paris, P l o n ) .\n   P O È M E S : Les visages de la vie, par E M I L E VERHAEREN (Paris, Mercure de\nFrance). — Entre la vie et le rêve, par FLORIAN PARMENTIER ( P a r i s , E d . de\nl'Impulsionisme). — Les regrets, par E R N E S T DE LAMINNE ( P a r i s , L e m e r r e ) .\n— L'herbe d'avril, p a r L o u i s PERGAUD (Roubaix, E d . du Beffroi).— Les sym-\nphonies voluptueuses, par MAURICE GAUCHER (Bruxelles, Larcier). — La multi-\ntude errante, par FRANÇOIS LÉONARD (idem).\n   R E L I G I O N : L'avenir du christianisme, i m p a r t i e : Le passé chrétien; Vie et\np e n s é e ; E p o q u e orientale; Histoire comparée des religions païennes et de\nla religion juive, par ALBERT DUFOURCY (Paris, Blond). — Etudes d'histoire et\nde psychologie du mysticisme : Les grands mystiques chrétiens, par H E N R I DELACROIX\n(Paris, Alcan).\n   R O M A N S Au service de la France, par SAINT CENERY ( P a r i s , P l o n ) . — Les\nyeux qui s'ouvrent, par HENRY BORDEAUX (idem). — Le curé de Sainte-Agnes, par\n Mme DE PONTEVÈS-SABRAN (idem). — L'arène aux crucifiés, par LUDOVIC GAR-\nNICA DE LA CRUZ ( P a r i s , S a n s o t ) . — Le deuil du clocher, par J O S E P H AYEORGES\n( P a r i s , Librairie Nationale). — L a Folie-Mauroy, par ROGER D U G U E T (idem).\n— Les boucles, par FÉLIX DE CHAZOURNES (Paris, Lemerre).\n   T H É Â T R E : Kaatje, par P A U L SPAAK (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Un\ncollaborateur, s. v. p., comédie par NADIGE NASTIR (Paris, éd. de l'Impul-\nsionisme).\n   V A R I A : L'Institut de France et le Second Empire. Souvenir anecdotique\nd'après des documents inédits par ADOLPHE LAIR ( P a r i s , Plon). — Régime de\nla propriété, par GUARRIGUET (Paris, Bloud).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 156, "texte": ""}, {"page_pdf": 157, "texte": ""}, {"page_pdf": 158, "texte": ""}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}, {"page_pdf": 162, "texte": "LA RENCONTRE\n(FIRMIN BAES)\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": "                          Quiétude\n\n              N E L E était une petite femme aux grands yeux bleus\n                 toujours naïvement émerveillés de l'aspect des\n                 choses qui se déroulaient devant eux. Elle\n                 avait un air si candide et si doux, des gestes si\n                 mesurés, que volontiers on l'eût prise pour une\n                 poupée. Ses cheveux blonds descendaient vers\n                 ses tempes en ondulations légères; mais on n'en\n                 voyait que quelques boucles, un bonnet de toile\nblanche recouvrait le reste, entourait d'une clarté l'ovale pur\nde son visage.\n   Yan, son mari, était un pêcheur à face cuivrée. U n collier de\npoils roux lui courait d'une oreille à l'autre en passant sous le\nmenton. Ses yeux clairs au regard dur s'enfonçaient dans\nles orbites sous d'épais sourcils, et deux plis profondément\ncreusés dans ses joues lui donnaient un aspect dédaigneux et\nméprisant.\n   Yan possédait une barque qu'il faisait échouer sur la grève à\nl'heure de la haute marée. Il aimait Nele et c'est là toute leur\nhistoire.\n   Parfois, les soirs d'été, Nele allait avec les autres femmes\nvoir partir les bateaux. L ' é n o r m e disque du soleil brillait\ncomme une sphère rouge au travers d'un rideau de nuages\ngris. L a mer et le ciel se perdaient dans une b r u m e violette qui,\nenvahissant lentement l'espace, amenait avec elle le calme et\nl'obscurité.\n   Les barques partaient une à une, déployant leurs grandes\nvoiles noires comme des ailes de chauve-souris, et lorsqu'elles\npassaient devant le soleil elles projetaient de larges ombres\nsur les eaux argentées. Dans quelques-unes la vareuse rouge\nd'un matelot faisait une tache vive.\n   L'astre descendait vers l'horizon. L à , il semblait s'enfoncer\ndans l'océan, lentement, comme un navire qui sombre, jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": " 130                        DURENDAL\n\n\n ce qu'il n'en restât plus qu'une ligne pourpre. Alors il disparais-\nsait brusquement et c'était la nuit.\n   Nele et Yan s'aimaient avec simplicité, sans chercher à com-\nprendre ni pourquoi, ni comment.\n   Ils possédaient une petite habitation isolée. Dans la grande\nsalle, par deux des fenêtres, on voyait les dunes jaunes et vertes\ns'étendre en faibles ondulations jusqu'à se perdre dans le loin-\ntain. L'autre côté donnait sur la campagne, large plaine cou-\nverte de prés verts, traversée par de petits canaux remplis de\nlongs roseaux, au bord desquels un à un des saules au feuillage\nmaigre se suivaient en mélancoliques rangées.\n   De distance en distance on voyait s'élever un clocher modeste\net lourd, entouré de maisons blanches à toits rouges. Et, au\nloin, tout au loin, là-bas où l'horizon prenait une teinte bleu-\ntée, comme trois fines aiguilles, les tours du Beffroi, de Saint-\nSauveur et de Notre-Dame indiquaient que dormait derrière\nun rideau de verdure, Bruges, la ville morte.\n                                 *\n\n   Le village était séparé de la mer par la plaine grasse et quel-\n ques mares remplies de végétations folles.\n   Il y avait là une trentaine de maisonnettes, presque cachées\npar de grosses touffes d'arbres fruitiers. Et, dans les enclos\nfermés par des barrières crépies à la chaux vivaient en bonne\nintelligence des vaches rousses et des cochons roses.\n   Un petit canal bleu coupait en deux l'agglomération. Il lon-\ngeait la rue principale, dont le séparait un mur bas en pierres\nblanches. D'un côté de l'eau il y avait des fermes, des champs\net des prés, de l'autre les habitations appuyées les unes contre\nles autres se suivaient sans interruption et en prenaient un air\nd'importance. Là se trouvaient les échoppes aux fenêtres\nétroites, derrière leurs petits carreaux on devinait des pains\ncaramélisés et des cruches vertes.\n   Plus loin la maison du curé, avec un perron en pierre de\ntaille, et à côté d'elle l'église trapue et grise qui semblait\nécrasée sous le poids de sa tour carrée. Le clocher était\nsurmonté d'un toit pointu couvert d'ardoises violettes, et le coq\ndoré qui le dominait semblait dormir dans les rayons du soleil.\nTout autour, c'était le cimetière peuplé de croix noires, d'herbe\ndrue et de sapins sombres.\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                               QUIÉTUDE                                 l3l\n\n\n   Les gens du village étaient sages et tranquilles. J a m a i s ils\nne disaient une parole inutile, un mot qui n'eût trait à la pêche\nou à la culture. Les anciens donnaient de précieux avis que les\njeunes gens écoutaient avec respect.\n   T o u s connaissaient la direction que suivrait leur vie et pou-\nvaient prévoir chacun des événements de leur existence. Ils\nsavaient aussi que, puisqu'il y a sept jours dans une semaine et\ncinquante-deux semaines dans un an, le temps n'est pas une\nchose indéterminée, mais bien logiquement définie. Aussi\navaient-ils le mépris de l'inconnu.\n   L e d i m a n c h e , dans la petite église aux murs nus, ils écou-\ntaient le sermon avec recueillement. L e prêtre annonçait les\nnaissances, les morts et les mariages, indiquait les jours où il\n fallait faire maigre et les saints qu'il convenait de prier. E t\n comme cela tout était bien.\n    Quand venait l'heure du repos, les hommes s'asseyaient sur\n le mur le long du canal. E t là, les mains jointes, le corps\n penché en avant, les j a m b e s ballantes, ils fumaient en songeant.\n    Les femmes parlaient sur le pas des portes; les enfants\njouaient, et les chiens flâneurs et impudents furetaient de tous\n côtés, se grattaient, couraient en rond, j a p p a i e n t après les\n poules ahuries qui s'enfuyaient en battant des ailes.\n    Sous les arbres de son j a r d i n , le curé allait et venait en lisant\n son bréviaire. Les pavés étaient polis et ronds, l'herbe douce et\n verte, les maisons blanches et rouges, et la plaine s'étendait au\n loin dans une atmosphère de calme et de sérénité.\n    Et, lorsque après avoir accompli sa longue course, le soleil\n fatigué disparaissait à l'horizon, illuminant la cime des dunes\n d'un reflet sanglant, quand toutes les teintes commençaient à\n se confondre, tandis que sur la vaste plaine l'obscurité silen-\n cieuse descendait, la petite cloche de l'église sonnait l'angélus.\n    Ses sons grêles et argentins glissaient en ondes peu à peu\n diminuées dans l'air tranquille. Alors, la tête penchée vers la\n glèbe, appuyés sur leurs lourds outils, les paysans priaient.\n  Dans le lointain d'autres cloches résonnaient, plus loin d'autres\n encore; au delà, c'était le mystère et l'inconnu.\n\n                                                    MAX D E A U V I L L E .\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "                      Mirages\nDominant les flots bleus de la mer qui     murmure,\nPour te faire surgir, souriante   vigueur\nD'un monde enseveli, le temple évocateur\nEst là, dressant au ciel sa noble   architecture.\n\nSon aspect nous console autant que la nature,\nEt nous verse une paix sereine dans le cœur :\nCelle que vient offrir, dans sa puissance en fleur,\nLa forêt printanière étendant sa ramure.\n\nDes hommes l'ont bâti qui, près des origines,\nAspiraient le bonheur dans leurs larges   poitrines,\nEt croyaient tout payer avec leur sang  vermeil.\n\nTemps d'audace, de force et de foi    rayonnante!\nDu haut du temple grec, ouvert sur le soleil,\nNe reverrons-nous pas ton aube     éblouissante?\n\n                            I\n\nNous tous qui vivons loin du ciel de l'Archipel,\nEt des temps lumineux de la vigueur       antique,\nO temple! en franchissant  le seuil de ton portique,\nN'entrons-nous  pas aussi dans un inonde       immortel.\n\nTon fronton, qui s'éclaire au souvenir des dieux,\nNous ouvre l'horizon de ces heureux    rivages\nBattus par l'Océan tout empli de mirages,\nOù nous voyons glisser les voiles des aïeux...\n\nLe vent sonore enflait son chant de liberté,\nEn poussant l'Argonaute    au devant du mystère,\nEt la lyre d'Orphée, à la mer solitaire,\nEnvoyait ce défi d'audace et de fierté :\n\n— « Mon cœur brûlant se calme au milieu de tes cris,\nO toi, flot mugissant, aux colères de bête!\nTu voudrais étouffer les accents du poète,\nMais rien n'arrêtera la marche des esprits.\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                        MIRAGES                           133\n\n\nMon âme est à la rive où nous atterrirons ;\nDompté, tu lècheras le sable de sa plage,\nCar c'est là, qu'en dépit de ton obscure rage,\nUn jour, les pleurs de l'homme à ses yeux     tariront.\n\nEcrase ton écume aux pointes des récifs,\nLe vaisseau n'en ira pas moins vers la Colchide!\nDistrairas-tu jamais le rêveur   intrépide,\nQui poursuit son désir sous des c i e u x fugitifs. » —\n\nTressant au laurier les myrtes   odorants,\nLes paroles d'un Grec au sortir des victoires,\nTandis que ta voix plane, ô lyre! en nos mémoires,\nNous exaltent l'ardeur des beaux adolescents :\n\n— « Me voici de retour, perle de mon destin,\nFille dont je soutiens l'adorable faiblesse,\nEt dont les charmants yeux, humides de tendresse,\nSourient dans la joie éparse du matin.\n\nCe triomphant soleil, qui monte au ciel vermeil,\nVa baigner chaque instant de poésie    heureuse,\nPuis il se dissoudra dans la nuit  amoureuse,\nAvec le sûr espoir de son prochain  réveil.\n\nEnfant! la volupté, pareille à l'Univers,\nEst un hymne sacré qui toujours recommence ;\nPour nos cœurs rafraîchis par la noble     souffrance,\nLe renouveau divin jaillit des jours amers. »\n\n                           II\n\nEcartant des rameaux lourds de fleurs et d'oiseaux,\nUn snelte adolescent se glisse à la fontaine\nQui, sortant du rocher, élève par la plaine\nUn chant plus caressant que celui des pipeaux.\n\nLonguement     il s'abreuve, humble, courbant le dos,\nCaptivant en ses mains la source        harmonieuse;\nSi forte est la vertu de cette eau    merveilleuse.\nQue, lorsqu'il se redresse, il se sent un héros.\n\nLe mont âpre qu'il voit rafraîchir le gazon,\nLui semble être un géant puissant et tutélaire.\nDans le jour qui grandit, sous le ciel qui s'éclaire,\nIl trouve le chemin que cherchait sa raison.\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "134                         DURENDAL\n\n\n      L'enfant songe : « Tout meurt, tout s'écoule, excepté\n      La force jamais lasse organisant le monde\n      Qui, dans l'aube vaillante et cette eau si féconde,\n      Verse le flot béni de son éternité.\n\n      Le inonde, plein de joie, accueille ton pouvoir,\n      Aurore radieuse, ô ma seule patrie!\n      Ton approche, ô soleil! renouvelle ma vie,\n      Et voici que mes yeux te cherchent, vont te voir...\n\n      En vain ce lent nuage assombrit tout l'azur;\n      Xerxès! tu n'es non plus qu'une ombre passagère\n      Qui pourrait nous voiler un moment la lumière,\n      Si l'astre n'avançait irrésistible et pur.\n\n      Dirige contre nous tes barbares     lointains\n      Qui sous le fouet cinglant se traînent à la guerre.\n      Mon glaive agile et sûr affranchira la terre\n      De ces hommes, trop vieux pour jouir des matins ! » —\n\n      L'éphèbe impétueux promène ses regards\n      Sur le site embelli de l'agreste vallée,\n      Depuis son herbe fine où brille la rosée\n      Jusqu'aux   monts de l'Attique où flottent des   brouillards.\n\n      Et d'un geste inspiré, fier et tendre à la fois,\n      Posant soudain les mains sur le jet de la source,\n      Il dit, en s'efforçant d'arrêter dans sa course\n      Cette onde qui jaillit, joyeuse, entre ses doigts :\n\n       - « O ruisseau! tu bondis tel un adolescent\n      Qui nous dévoilerait sa fougue généreuse ;\n      Tu donnes ta fraîcheur à la campagne     ombreuse,\n      Comme pour la patrie il verserait son sang.\n\n      Nos cœurs, à l'unisson de cet immense    amour\n      Qui glisse du soleil et coule dans ton onde,\n      Par le fer consacrés, rajeuniront le monde,\n      Et leur rouge rosée annoncera le jour.\n\n      Avenir! tu poindras dans un ciel déjà clair,\n      Quand la mort m'ouvrira les ténèbres   futures,\n      Quand je m'endormirai,  bénissant mes blessures,\n      Dans ton manteau de gloire, ô pourpre de ma chair! »\n\n                                                  ADRIEN GUILLION.\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                              Louis Veuillot\n                                        (1813-1883)\n\n\n\n\n                  L ' H O M M E . — L'enfant du peuple destiné à devenir « l'un\n                      des trois ou quatre plus g r a n d s journalistes du siècle » (1),\n                      naquit à Boynes, dans le Loiret. Il rappellera souvent,\n                      dans ses ouvrages, le métier de son père :\n                         « Il y avait une fois, non pas un roi et u n e reine, mais\n                      u n ouvrier tonnelier, qui ne possédait au m o n d e que ses\n                      outils, et qui, les portant sur son dos, l'hiver à travers la\n                      boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de\n                      ville en ville et de c a m p a g n e en c a m p a g n e , fabriquant et\nréparant tonneaux, brocs et cuviers, s'arrêtant partout où il rencontrait de\nl'ouvrage, repartant aussitôt qu'il n'y en avait plus, heureux s'il emportait de\nquoi vivre jusqu'au terme de sa course nouvelle, mais sûr de laisser derrière\nlui bonne renommée, et de trouver, lorsqu'il reviendrait, bon accueil » (2).\n   Mais le père du futur défenseur de l'Eglise n'était pas chrétien, et il ne se\nsoucia pas de donner une éducation religieuse à son fils. Il y eut toutefois\npour celui-ci la cérémonie de la première c o m m u n i o n , qui fut, h é l a s ! sacri-\nlège (3); après quoi, le pauvre et malheureux enfant, oublieux de toute pra-\ntique religieuse, n e se préoccupa plus que de gagner sa vie.\n   Ses parents, hésitant sur le métier qu'ils lui feraient a p p r e n d r e , finirent par\nchoisir ce qui s'offrait à eux et le mirent comme clerc d'avoué chez Me F o r -\ntuné Delavigne, le frère du poète. Quelques années plus tard il se faisait\njournaliste, d'abord en province, puis à Paris, où il travailla pour trois jour-\nnaux. A ce moment, comme il le raconte l u i - m ê m e (4), il était de la résis-\ntance, mais aurait été tout aussi volontiers du mouvement, et même plus\nvolontiers. Son honnêteté native l'empêcha de tomber d a n s les excès de\nlangage contre la religion, et il avait de la r é p u g n a n c e à s'opposer aux\n« empiétements du clergé ». Il sentit bientôt le vide de sa vie et l'inutilité de\nson travail, et son âme était tourmentée du désir de la certitude. C'est le\nmoment attendu de Dieu.\n\n\n  (1) LÉO CLARETIE, dans Petit de Julleville : Histoire de la langue et de la littérature fran-\nçaise, t. VIII, p. 567.\n  (2) Rome et Lorette. Introduction, p. 11 (Mame).\n  l3) « Poussé a la Table sainte par des mains ignorantes ou tout à fait impies, je m'en\napprochai sans savoir à quel redoutable et saint banquet je prenais part ; j'en revins avec\nmes souillures, je n'y retournai plus. Pardonnez-moi, mon Dieu, et pardonnez-leur! »\nRome et Lorelle, introduction.\n  (4) Rome et Lorelte, p. 17.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": " 136                                   DURENDAL\n\n\n\n      E n r838, u n ami converti au catholicisme l'engage à l'accompagner en\n  Italie. Ce voyage décida de sa vie. A R o m e , il fut l'hôte de la famille chré-\n  tienne d'Adolphe Féburier, et, la grâce aidant, il se convertit à son tour.\n      L'histoire de ses incertitudes et de sa détermination définitive est consignée\n  dans le beau et émouvant livre Rome et Lorette (1841). Six mois après sa con-\n  version, parut son premier ouvrage, Pèlerinages en Suisse, où l'on peut constater\n  les progrès rapides de cette âme sous l'influence de la foi; on croirait lire\n  l'œuvre d'un catholique vieilli dans la piété, En m ê m e temps, son talent\n  s'affermit ; la certitude de posséder la vérité et la joie de se sentir l'âme bonne\n  transforment l'écrivain.\n     E n 1843, sacrifiant u n e place de chef de b u r e a u au Ministère de l'Intérieur,\n il entre définitivement à la rédaction de l'Univers, dont il ne devait pas tarder\n à devenir le chef. A partir de ce moment, sauf les interruptions auxquelles\n l'oblige la suppression de son journal, il est lié à sa tâche quotidienne ; c h a m -\n  pion de la foi, il se fait esclave de son métier, mais esclave vaillant et joyeux,\n allant loujoursdroit devant lui, sans peur et sans repos. E n même tempss'éche-\n lonnent ses nombreux livres, dont les principaux s o n t : Les Libres Penseurs ; Çà\n  et la; Le parfum de Rome; Les odeurs de Paris. Lors du Concile du Vatican, il\n soutint avec ardeur l'infaillibilité pontificale, et ce fut l'occasion de nouveaux\n ouvrages : La liberté du Concile (1870); Rome pendant le Concile (1871). Aussi\n longtemps qu'il le put, le soldat du Christ continua la lutte ; la maladie seule\n le terrasse : elle le livra p e n d a n t ses dernières années à l'épreuve la plus r u d e\n pour son caractère, l'immobilité.\n     L'unité de la vie de Veuillot, du moins à partir de sa conversion, est a d m i -\n rable. Il a pu dire lui-même : « J'ai abordé bien des sujets, j'ai essayé bien\n des formes : je n'ai eu qu'une idée, qu'un a m o u r et q u ' u n e colère (1). « C'est\n qu'il était u n chrétien tout d'une pièce, qui a réalisé parfaitement le Justus ex\nfide rivit de l'Ecriture. Qu'il fasse de la polémique ou de la critique littéraire,\n du r o m a n ou des vers, de la philosophie ou de l'histoire, il ne perd jamais de\n vue le but u n i q u e de ses travaux : la défense de Dieu et de l'Eglise. Il ne fait\n pas deux parts dans sa vie : l'homme privé, comme l'homme public, accepte\n la religion tout entière, sans tartuferie, mais sans fausse honte. Le respect\n h u m a i n n e l'effleure même p a s ; en cent endroits de ses ouvrages, il parle de\n ses pratiques de dévotion le plus naturellement du m o n d e . Bien peu de\n catholiques, et des plus g r a n d s , ont eu cet accent de piété candide sans affec-\n tation, et cela fait le plus grand h o n n e u r à cet h o m m e auquel on a pu repro-\n cher parfois la brutalité du polémiste.\n     Certes, il n'était pas tendre pour ceux qui tombaient sous sa férule (2), et\n plus d'un ennemi de l'Eglise hurla sous les coups. L e malheur fut qu'il bâton-\n nait avec la même énergie les catholiques qui ne partageaient pas ses idées.\n\n\n   (1) Les Libres Penseurs. Avant-propos de la quatrième édition.\n   (2) « Il y avait dans la primitive Eglise des porteurs de la bonne nouvelle qui couraient\nles grands chemins tenant à la main un bâton. Les routes alors n'étaient pas sûres, et,\nma foi, à l'occasion, ils se servaient du bâton. Je suis comme eux un porteur de la bonne\nparole. J'ai mon bâton, et je m'en sers !... » Cité dans Petit de Jullevillc, VIII, p 567.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                                  LOUIS VEUILLOT                                      137\n\n\n    « On étonnerait bien des gens, écrit M. Albalat (1), en leur disant qu'au\n vrai sens du mot, Veuillot n'a peut-être jamais insulté p e r s o n n e . » J'avoue\n être du n o m b r e de ces étonnés, et, sans vouloir insister plus qu'il ne convient\n sur un défaut qui se rachète par tant de qualités, je me vois bien obligé de\n reconnaître que la charité chrétienne a plus d'une fois, dans la polémique et\n dans la correspondance privée de Louis Veuillot, reçu des accrocs qui ne\njustifient pas, mais expliquent jusqu'à u n certain point la malveillance à\n laquelle le rédacteur en chef de l'Univers a été en butte (2).\n   E n c o r e faut-il ajouter que les invectives de sa plume n'ont pas leur source\ndans l'orgueil d'un h o m m e qui voudrait tout plier à son bon vouloir; elles\njaillissent plutôt de son tempérament populaire, qu'il avait mis tout entier au\nservice de ses convictions. Le croirait-on, son humilité était admirable : il\nsuffit, pour s'en convaincre, de parcourir les pages éparses d a n s ses œuvres\noù il constate sa misère, son néant, sa nature de pécheur. Avec quelle candeur\nne lui arrive-t-il pas de reconnaître que, sans la grâce de Dieu, il ne réussirait\njamais à étouffer les ferments détestables qui bouillonnent au fond de son\nêtre ! Avec quelle joie chrétienne ne fait-il pas l'éloge de ses adversaires q u a n d\nil croit pouvoir le faire sans rien sacrifier de ses propres convictions! C'est\nqu'avant tout, c o m m e je l'ai dit, Veuillot était un catholique pratiquant,\nqui travaillait c h a q u e jour à se perfectionner dans l'amour de Dieu et les\nvertus chrétiennes. Son tombeau est bien digne de porter cette épitaphe que\nlui-même a composée et qui résume sa vie et ses aspirations :\n\n                        Placez à mon côté ma plume,\n                        Sur mon front le Christ, mon orgueil ;\n                        Sous mes pieds, mettez ce volume ;\n                        Et clouez en paix le cercueil.\n\n                        Après la dernière prière.\n                        Sur ma fosse plantez la croix ;\n                        Et si l'on me donne une pierre.\n                        Gravez dessus : J ' A I CRU, JE VOIS.\n\n                        Je fus pécheur, et sur ma route,\n                        Hélas ! j'ai chancelé souvent :\n                        Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,\n                        Je suis mort ferme et pénitent.\n\n                        J'espère en Jésus. Sur la terre\n                        Je n'ai pas rougi de sa loi,\n                        Au dernier jour, devant son Père,\n                        Il ne rougira pas devant moi ( 3).\n\n   (1) ANTOINE ALBALAT : Pages choisies de Louis Veuillot, p. x.\n  (2) Cela dit, àquoi bon donner des exemples? Ce serait accorder trop d'importance\nà des saillies de caractère. Je me contente de renvoyer le lecteur désireux d'en lire des\nspécimens a l'appréciation que donnait Veuillot de l'œuvre d'Ozanam (EUGÈNE VEUILLOT,\nLouis Veuillot, t II, p. 81) et à son jugement sur Mgr Dupanloup (Le Correspondant,\n25 janvier 1902, p. 383). Mais ce serait peutêlre bien le cas de dire : « Que celui de ses\nadversaires qui n'a jamais failli lui jette la première pierre! »\n  (3) Çà et là, t. II, p. 495 (Retaux).\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "138                                  DURENDAL\n\n\n   L E S Œ U V R E S — Nous ne pouvons, naturellement, parler ici q u e des\n principales. Les n o m b r e u x volumes des Mélanges méritent certes u n e mention\nspéciale, parce qu'ils forment le répertoire et, malheureusement, le t o m b e a u\n des articles que Louis Veuillot écrivit journellement. On devrait en extraire\n un volume de morceaux choisis, qui réunirait les plus intéressantes de ces\n pages. On retrouverait là le polémiste de l'Univers, moins connu que celui des\nouvrages tel que les L i b r e s P e n s e u r s (1848). L e sujet de ce dernier livre est\nindiqué par l'auteur lui-même :\n   « J'appelle « libres penseurs », comme ils se n o m m e n t e u x - m ê m e s , les\nlettrés ou se croyant tels qui, par livres, discours et pratiques ordinaires,\ntravaillent sciemment à détruire en F r a n c e la religion révélée et sa morale\ndivine. Professeurs, écrivains, législateurs, gens de banque, gens de palais,\ngens d'industrie et de négoce, ils sont tout, ils font tout, ils régnent. Ils nous\nont mis dans la situation où nous sommes, ils l'exploitent et l'empirent.\n   » J'ai voulu les p e i n d r e ; non p a s , je l'avoue, par admiration pour eux.\nCatholique et enfant du petit peuple, je suis doublement leur adversaire,\ndepuis qu'à mon tour je pense, c'est-à-dire depuis que, par la grâce de Dieu,\nmon esprit est franc du joug qu'ils lui ont fait longtemps porter.\n   \" Libre penseur \" sonne à mes oreilles comme aux leurs « jésuites » (1).\n   L'ironie coule ici à pleins bords : quantité de tableautins sont de petits\nchefs-d'œuvre de malice piquante. Le style en est concis et incisif comme u n e\npointe de stylet. C'est, selon l'expression de M. Jules Lemaîlre, « du L a\n Bruyère au vitriol ». Et il ajoute : « Sauf erreur, les Libres Penseurs et les\n Odeurs de Paris restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est\nplein de génie » (2).\n   D'un tout autre genre est le P a r f u m de R o m e (1865), bien que l'ironiste ne\nperde jamais ses droits. Il y a là, pour cela, un Coquelet, représentant du\nlibre penseur stupide, qui se croit intelligent. C'est un Homais avant la lettre.\nAux émotions du chrétien qui visite la Ville éternelle, il fallait bien mettre en\npendant les plates sottises de l'incrédule devant la R o m e des P a p e s .\n   Mais, en général, la plume de Veuillot est ici plus c a l m e ; les pensées\nd'éternité l'assaillent devant la sérénité des antiques m o n u m e n t s chrétiens,\ndont la stabilité est l'image de celle de l'Eglise. Il entonne l'hymne du\ntriomphe sur le paganisme. Partagée en strophes d'égale longueur, sa prose\na une allure poétique dans la forme comme dans le fond. Il faut dire\ncependant que ce style sentencieux ne laisse pas d'être fatigant à la longue.\n   Qu'on n e cherche pas, d a n s ce livre, une description de R o m e , ni le récit\nd'un voyageur qui note ses visites et ses aventures. Ce sont les impressions du\nchrétien et du journaliste qui s'imprègne de l'atmosphère toute spéciale de\nla Ville éternelle, qui jouit de sa foi et de sa piété, sans oublier toutefois le\nreste du monde ni les combats qu'il a eu à soutenir.\n   L e Parfum de Rome appelait, chez le journaliste parisien, une contre-\npartie bien naturelle : L e s O d e u r s de P a r i s (1866)\n\n\n  (1) Les Libres Penseurs, p. 1 (Palmé).\n  (2) Les Contemporains, 6e série, p 32.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                                     LOUIS VEUILLOT                                            139\n\n\n    « J'ai fait (dit-il) u n livre intitulé Le Parfum de Rome. Il m'a donné l'idée de\nces Odeurs de Paris. R o m e et Paris sont les deux têtes du m o n d e , l'une\nspirituelle, l'autre charnelle.\n    » P e n d a n t que le parfum de R o m e s'exhalait de mon âme embrasée\nd'admiration, de reconnaissance et d'amour, les odeurs de P a r i s me pour-\nsuivaient, me persécutaient, m'insultaient. J e voyais l'impudence de l'orgueil\nignorant et t r i o m p h a n t , j'entendais le ricanement de la sottise, l'emportement\nplus stupide du blasphème, les odieux balbutiements de l'hypocrisie » (1),\n   E t plus loin :\n    « Ah! je viens de faire un r u d e voyage !\n    » A R o m e , d a n s la belle clarté du jour, nous allions visiter les basiliques\nde m a r b r e et d'or, toutes pleines de chefs-d'œuvre, de grands souvenirs, de\nreliques sacrées, nous vénérions les tombeaux augustes et féconds, les ruines\nmajestueuses où l'histoire est assise et parle toujours. Quels pèlerinages et\nquels chemins ! Sur ces chemins nous rencontrions la science, la piélé, la\npénitence, et toutes avaient des ailes et des sourires, et leurs yeux baignés de\nlueurs divines se tournaient vers le ciel. L'amitié était là aussi; et les fleurs\ndans les herbes recouvraient des débris dont la splendeur abattue n'avait fait\nque changer de b e a u t é ; et le silence, roi de ces nobles espaces, nous laissait\npartout e n t e n d r e les plus douces voix de la vie.\n    » D a n s P a r i s , à travers la boue jaillissante, à travers la foule morne, à tra-\nvers l'infect nuit, j'allais, des fumées de la pipe aux vapeurs du gaz, des cafés\naux théâtres. C'est là que le peuple s'amuse, c'est là qu'il s'instruit. J'ai vu,\nj'ai e n t e n d u , j ' a i noté la voix des histrions et les m o u v e m e n t s de la foule ; j'ai\nsenti le souffle et la main de la mort : Erant in diebus aille diluvium comedentes\net bibentes et nubentes, usque ad eum diem quo intravit Noë in arcam et non cognoverunt\ndonec venu diluvium, et tulit omîtes... » (2).\n    Assurément, c'est dans les livres comme celui-ci que nous admirerons à\nl'œuvre le satirique, qui étale les turpitudes de P a r i s et les fustige avec verve.\nT o u r à tour, il passe en revue la Presse, le T h é â t r e , les Lettres, les Arts, la\nScience, non pas pour faire u n e description complète des indécences et des\ncompromissions qui foisonnent d a n s ces domaines, mais plutôt pour en carac-\n tériser par quelques exemples les horreurs et les tares. L e trait qui domine\n est le ridicule; il le fait jaillir là même où d'autres parleraient avec plus de\n gravité. C'est qu'il a, d a n s le cœur, comme il l'explique, plus de mépris que\n de haine :\n    « J'ai parlé comme j'ai senti. J e ne m'accuse ni ne m'excuse de l'amertume\n de mon langage. E n c o r e que je n'aime guère le temps où je vis, je reconnais\n en moi plus d ' u n trait de son caractère, et n o t a m m e n t celui que je condamne\n le plus : je méprise. La haine n'est point entrée d a n s mon cœur, mais le\n mépris n'en peut sortir. Il est c r a m p o n n é et vissé là, il est vainqueur quoi\n que je fasse, il a u g m e n t e quand je m'étudie à l'étouffer; il désole mon âme\n en lui montrant, comme un effet de la perversité h u m a i n e , cette universelle\n\n\n   (1) Les Odeurs de Paris, p. XI (Palmé)\n   (2) ld., p. XIV.\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": " 140                                           DURENDAL\n\n\n\n  conjuration contre le Christ, où l'ignorance a plus de part peut-être que la\n  perversité. Ma raison, non moins révoltée que ma foi, accable ce que je vou-\n  drais conserver d'espérance, et me dicte des paroles acérées qu'il me semble\n  que je ne voudrais pas écrire. J'en viens à croire que c'est ma fonction, de\n  faire entendre aux persécuteurs de la vérité quelque chose de cet indomptable\n mépris par lequel se vengent la conscience et l'intelligence qu'ils écrasent, et\n de leur montrer dans u n avenir prochain l'inexorable fouet qui tombera sur\n  eux. J e suis cet h o m m e q u ' u n e force supérieure à sa volonté faisait courir sur\n les remparts de Jérusalem investie, mais encore orgueilleuse, criant : Mal-\n h e u r ! m a l h e u r ! Malheur à la ville et au temple! E t le troisième j o u r il\n ajouta : Malheur à moi ! E t il t o m b a mort, atteint d'un trait d e\n  l'ennemi » (1).\n     Cette satire de 1a société parisienne n'a guère perdu de son actualité. Il n'y\n aurait le plus souvent qu'un nom propre à changer pour l'appliquer au m o n d e\n d'aujourd'hui.\n     Qu'on lise, par exemple, sous le titre : L'honneur est satisfait, la description\n de certains duels de journalistes, dont le dénouement n'est incertain p o u r\n personne (2), ou encore le spirituel persiflage à l'adresse de ce journaliste qui\n avec éclat provoquait Veuillot en duel, parce qu'il savait bien qu'il ne risquait\n pas sa peau, mais qui, de la part des écrivains sans principes catholiques, sup-\n portait en silence les plus cinglantes injures (3). T o u t cela est bien encore de\n notre temps !\n     Qu'après les Odeurs de Paris on ouvre les deux volumes de Çà e t l à (1859),\n et l'on éprouvera l'impression du voyageur qui, au sortir du tourbillon des\n villes, repose ses yeux sur la fraîche verdure des prairies. Ici, plus souvent\n qu'ailleurs, on respire u n e atmosphère de poésie, de calme, de piété, de douce\n chaleur. Veuillot est en villégiature; il lui arrive d'oublier (presque) la b a n d e\n Coquelet et Cie, et il se laisse aller à tous les sentiments de son c œ u r souvent\njoyeux et b o n , parfois grave et triste, r a r e m e n t acerbe. D a n s sa « course à\ntravers c h a m p s », il trace de « rapides croquis » : le titre sous lequel il les\nréunit le dispense d'un plan suivi. Il en convient dans sa préface, mais en\nmême temps il défend qu'on traduise Çà et là par chimère et fantaisie : « Ma\np l u m e a la bride sur le cou; mais je l'ai dressée dès longtemps à n'aborder\njamais les régions de l'absurde, où sont les domaines propres de la fantaisie.\nJe n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni d a n s l'art. J e me tiens au réel,\net j'y cherche toujours quelque moralité. C'est le devoir suprême de l'écri-\nvain \" (4). Il y a d o n c dans ce livre la même unité que d a n s la vie de\nl'auteur.\n    Il faudrait pouvoir citer en entier cette Etude de bourgeois qui forme le livre II\ndu premier volume. Ce sont des conversations de diligence où la bêtise anti-\ncléricale émoustille gaîment la verve spirituelle de Veuillot. L a citer pur\n\n\n  (l) Les Odeurs de Paris, p. xv.\n  (2) Les Libres Penseurs, p. 117.\n  (3) Les Libres Penseurs, p 125\n  (4) Çà et là, t. I, p. 2 ( R e t a u x ) .\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                                    LOUIS VEUILLOT                                        141\n\n\n extrait serait la déflorer. Contentons-nous d'un autre passage plus aisé à déta-\n cher de l'ensemble :\n    « On était à la fin de mai, b o n n e époque pour les jardins. Sylvestre entra\n dans u n frais parterre, moitié bourgeois, moitié rustique, où toutes sortes de\nfleurs abondaient, mais surtout les roses. Les dahlias étaient r a r e s ; de quoi\nSylvestre, h o m m e de bon sens néanmoins, et disposé à philosopher sage-\nment, ainsi qu'on l'a pu voir, ne fut point fâché. Il détestait les dahlias.\n    » La raison était qu'ils \"ressemblent à ces grosses belles femmes de la\nb a n q u e et de l'industrie, qui n'ont fait qu'un saut de l'arrière-boutique et de\nla manufacture à la cour, où elles sont belles sans grâce, impertinentes sans\nesprit, riches sans élégance, ignorantes sans simplicité.\n    « Voyez, disait-il, le dahlia, quelle tige grossière, quelles feuilles lourdes,\nquelle absence de fantaisie ! Toujours des p o m p o n s , toujours du velours,\njamais de gaze, jamais de dentelles et jamais de parfum. C'est la fortune qui\nse pose effrontément sur les épaules d'un rustre. Vous faites valoir la variété\ndes couleurs : c'est ce que je reproche au dahlia ; voilà le trait distinctif d'une\nbasse n a t u r e . Il se teint des couleurs d'autrui, parce qu'il n'en a point qui\nlui soit p r o p r e . Le m a n a n t revêt l'habit des gentilshommes, il n'attrape ni\nleur élégance ni leur esprit. R o u g e , blanc, j a u n e ou p a n a c h é , il est toujours\nle même, toujours insipide. Cependant vous savez que personne n'a vu le\ndahlia bleu. On ne le verra point! Vainement la foule des jardiniers et des\nchimistes, courtisans de fortune, travaillent à lui donner cette couleur qu'il\nenvie. L e bleu, le bleu céleste, appartient a u x h u m b l e s : bluet, liseron, vio-\nlette, pervenche, véronique, pensée, clochette des c h a m p s , fleurs de haies,\nfleurs de rochers, fleurs des herbes, petites fleurs qui se cachent et qui ne\nveulent point briller. Dieu les a colorées d'azur, à cause de cette modestie\nsainte. Voulez-vous donc que Dieu permette à l'orgueil de revêtir le char-\nmant et glorieux emblème de l'humilité?... Il n'y aura point de dahlia\nbleu! » (1).\n    Louis Veuillot a essayé aussi le roman chrétien, genre qui est sans doute\nfort difficile, et que d'aucuns, bien à tort, considèrent comme impossible (2).\nN o t o n s tout de suite qu'il y a réussi plus d'une fois.\n    L ' H o n n ê t e F e m m e (1840) est l'histoire de Lucile, « honnête » selon le\nm o n d e , mais m a l h o n n ê t e dans le fond du c œ u r . Elle déteste son mari\n\n\n   (1)T. II, p. 200.\n   (2) Il est intéressant de citer là-dessus l'opinion de M. Jules Lemaitre, qui dit avec beau-\ncoup de bon sens, précisément à l'occasion de l'Honnête Femme : \" Si, pour les neuf\ndixièmes des \" fidèles \" la foi n'était chose d'habitude et de convenance, sans nulle action\nsur la vie morale, il devrait pourtant bien sembler naturel que, dans une histoire de pas-\nsion combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tiennent une place\nnotable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle moins intéressante et moins tra-\ngique entre le scrupule religieux et la passion qu'entre la passion et, par exemple, les\naffections de famille ou le sentiment philosophique du devoir ? Ne peut-il tenir autant\nd'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de « drame » enfin, dans\nl'examen de conscience d'un catholique tenté que dans le monologue d'Auguste ou dans\ncelui d'Hermione ?\" (Les Contemporains, 6e série, p. 63.)\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "142                                      DURENDAL\n\n\nCléante, qui l'aime béatement, sans la c o m p r e n d r e , et qui d'ailleurs ne\ns o u p ç o n n e nullement sa fidélité. Elle m a c h i n e de p r e n d r e d a n s ses rets son\nancien fiancé, Valère, dédaigné autrefois, revenu à Chignac pour poser sa\nc a n d i d a t u r e à la C h a m b r e . Mais Valère est u n grand chrétien : d'abord\ntroublé devant sa beauté et ses simagrées amoureuses, il se ressaisit grâce à\nla prière et à la confession, — occasion pour Veuillot de montrer combien la\nfaiblesse h u m a i n e devient puissante avec l'aide de la grâce divine. F i n a -\nlement, le mari est témoin caché de la scène où Valère, résistant énergi-\nq u e m e n t aux sollicitations de Lucile, lui signifie qu'il ne veut plus la revoir.\nF u r e u r de Cléante, qui, de mari aux petits soins, devient le geôlier de sa\nfemme. Mais celle-ci « est toujours la Minerve de Chignac, réputée impec-\ncable, adorée des s u r n u m é r a i r e s et des officiers, révérée des bourgeois » (1).\n    Dans ce milieu de petite ville de province, dont, avant F l a u b e r t , L o u i s\nVeuillot a si bien décrit les ridicules, il y a u n personnage intelligent, pas\ncatholique, mais qui se sent peu à peu envahir par les idées religieuses.\nC'est le journaliste de Chignac, c'est Louis Veuillot d'avant sa conversion,\nsorti du peuple, avec un fond de droiture qui lui fera trouver la vérité (2).\n    L a principale qualité de ce r o m a n , sans compter le style, est la psycho-\nlogie de la passion. Veuillot, pour avoir lu Racine, et, mieux encore, pour\ns'être b e a u c o u p étudié lui-même, ce qui est naturel à tout converti, connaît\nle cœur h u m a i n d a n s tous ses détours; il a observé combien la passion est\nhabile à découvrir des motifs honnêtes pour se justifier, et combien, dans le\nchrétien le plus pieux, les basses convoitises de la chair alternent avec les\nplus hautes aspirations mystiques. Il sent bien deux h o m m e s en lui, et m o n t r e\n comment l'ange peut et doit triompher de la bête.\n     P o u r être parfait, ce roman devrait être élagué de quelques dissertations,\noù le romancier instruit trop directement son lecteur. C'est le défaut de Victor\n H u g o et de Balzac. Serons-nous plus sévère pour les dissertations de L o u i s\nVeuillot, parce qu'elles sont empreintes de foi chrétienne? Il a cédé ici au pli\nprofessionnel : à propos de la c a m p a g n e électorale de son héros, il ne résiste\n pas au plaisir de faire son article de journal sur la psychologie de l'électeur.\n Il se rend compte qu'il a tort, et s'en excuse, ce qui est u n e faute de plus :\n     « Si le sujet paraît, au premier abord, trop sérieux pour u n r o m a n ; il est,\nà le bien voir, assez grotesque pour les tréteaux, et tout m o n souci est que le\nroman n'y perde de sa dignité » (3).\n    E t q u a n d il a fini :\n    « D'ici là, garde sur ta j o u e , ô p a t r i e ! ce chapitre de mon roman. Assez\nd'autres te flatteront et te vanteront tes g r a n d e u r s ; assez d'autres t'offriront,\nc o m m e s'ils l'avaient en leurs mains, l'empire des idées et l'empire du m o n d e .\n P o u r moi, qui t'aime, je ne vois à te d o n n e r qu'une seule chose, la seule\nchose que tu sembles haïr : la vérité » (4).\n\n\n   (1) L'Honnête Femme, p. 433 (Palmé).\n   (2) Voir spécialement pp. 160 et 11.\n   (3) P. 289.\n   (4) P . 307.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                                    LOTUS     VEUILLOT                                     143\n\n\n    Nous n'aimons plus guère aujourd'hui ce personnalisme, qui perce en cent\nendroits. Nous voulons le roman objectif. Il nous déplaît qu'un romancier tire\nlui-même les leçons morales, et encore plus qu'il nous parle du récit qu'il\nest en train d'écrire, et nous donne ses impressions personnelles à la vue des\npersonnages qu'il met en scène (1).\n    Mais Louis Veuillot a été trop sévère pour son propre livre, quand il a dit :\n « Œ u v r e d'un jeune h o m m e , d'un converti dans un moment d'insurrection\ncatholique très mal agréée, il appartient pleinement à la classe des fruits\nverts. Il est g a u c h e , prêcheur, rigoriste, involontairement entaché d'imi-\ntation » (2).\n    Faut il ajouter qu'il ne mérite pas non plus le reproche très inattendu\nd'immoralité, que les tartufes de la critique lui ont fait et ont même réussi à\naccréditer?\n   Je pourrais difficilement dire tout le bien que je pense de Corbin et d'Au-\nb e c o u r t (1869). Que d'esprit et q u e d e c œ u r ! C'est précisément pour démontrer\nque le roman chrétien est possible que Louis Veuillot s'engagea à écrire\ncelui-ci. Cela à la suite d'une conversation de salon, où Veuillot avait sou-\ntenu que ce genre de littérature :c n'était nullement antipathique aux règles\nstrictes de la morale et du bon sens, et que l'on pouvait intéresser et émou-\nvoir même un lecteur français, sans aborder l'étrange, sans outrer les senti-\nments, en un mot, sans sortir de la vie c o m m u n e ni de ses devoirs, et rien\nqu'en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur le plus droit et le\nplus ingénu » (3).\n   L'on peut dire que Veuillot a parfaitement tenu sa promesse et qu'il\nen est sorti un petit chef-d'œuvre de délicatesse de sentiment et de pensée.\nNous avons là l'histoire bien simple de fiançailles longtemps contrariées par\nla crainte d'une mésalliance, et qui aboutissent finalement grâce à l'habileté,\nà la finesse d'esprit et à la droiture de cœur de la jeune fille. Ce sont les lettres\nde celle-ci qui nous en a p p r e n n e n t les péripéties. Bien que tous les person-\nnages soient bons, le livre est très émouvant (4).\n   Il y a encore à citer, d a n s le même genre, les récits réunis sous le titre :\nH i s t o r i e t t e s et F a n t a i s i e s (1862). Il y a de tout dans ce recueil : des nou-\nvelles, comme ces lettres à l'Epouse imaginaire, des croquis humoristiques de\nrencontres d e voyage, tels que ces amusants et spirituels souvenirs d'Au temps\ndes diligences; des pages d'émotion p o i g n a n t e : Ce que c'est qu'un curé; des petits\ntableaux où les illusions et les réalités de la vie contrastent vivement, bien\n\n\n  (1) « J'ai regret de m'être embarqué dans cette histoire, quand je vois ce qu'il faut que\nje raconte! » (p. 105).\n   (2) Préface, p. v.\n   (3) Corbin et d'Aubecourt, p XIII (Retaux)\n   (4) Ce petit roman est à lire en entier; il serait difficile de séparer une page de son\ncontexte sans expliquer les allusions et en perdre la saveur. Mais je ne résiste pas au\nplaisir de citer une piquante définition de l'Académie des inscriptions : « C'est une\nsociété très considérée de savants hommes, qui s'occupent entre eux de lire ce qui fut\nécrit, en caractères effacés, dans une langue inconnue, sur les monuments détruits des\npeuples qui ont cessé d'être » (p. 13).\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": " 144                                  DURENDAL\n\n\n que mitigées toutes deux par la sérénité chrétienne, c o m m e dans la\n Chambre nuptiale; en somme, quelque vingt morceaux dont le P . L o n g h a y e\n a raison de dire que « le plus grand n o m b r e est or p u r ou diamant de la plus\n belle eau » (1).\n    Q u e de pages déjà, dans ces livres, où Veuillot nous montrait i n g é n u m e n t\n la beauté et la bonté de son caractère ! Il y a là des accents qui dénotent u n e\n âme de sentiment délicat et qui font pressentir chez le r u d e combattant de\n l'Univers les épanchements affectueux du père de famille et les trésors d'amitié\n qu'il réservait à ses intimes. Cela n'empêche que la publication de la\n C o r r e s p o n d a n c e de Louis Veuillot après sa mort (2) fut une révélation\n pour tous ceux qui avaient c o u t u m e de n'admirer que l'âpreté et la verve du\njournaliste.\n    Q u e ne dirons-nous pas, nous catholiques, de ces lettres, q u a n d nous enten-\ndons u n Lemaître les apprécier h a u t e m e n t ? On me permettra de citerlongue-\nment ce fin critique : « L à (dans la Correspondance de Veuillot), vous le con-\nnaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous serez étonné de la prodigieuse activité\nde ce cerveau et de la parfaite bonté de cette â m e . Vous y goûterez autre chose\nqu'un plaisir d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se\nséparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et loute sa vie\npublique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de pot-\nau-feu... Vous estimerez la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur\nde ses affections familiales, et son i m m e n s e labeur, et son courage allègre à le\nporter. Vous penserez que celui-là fut u n vaillant et un tendre. E t vous con-\nnaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand h o m m e d'action ; vous verrez\nc o m m e n t il porta la douleur (il perdit en quelques années sa femme et trois\nfilles, et une des deux autres se fit religieuse), et vous jugerez comme moi que\nles lettres qu'il écrit sur ses filles mortes et à sa fille cloîtrée sont de purs dia-\nmants de spiritualité, atteignent a u sublime du sentiment religieux et sont\nassurément parmi les plus incontestables chefs-d'œuvre de la prose chrétienne\n— et de la prose sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y\neut, chez Louis Veuillot, de la « sainteté » (3). »\n    Les lettres à sa sœur ne sont pas les moins intéressantes de la collection.\nL e s détails de ménage y a b o n d e n t ; les épanchements d'affection aussi : on y\nsurprend l'homme d a n s son intimité, et cette intimité est c h a r m a n t e ! N i\nl'esprit ni le cœur n'y m a n q u e n t . E t dire que ces pages joyeuses et spirituelles,\net tant d'autres qui sont de petits chefs-d'œuvre littéraires, ont été écrites sou-\nvent dans toute la fièvre du travail, au milieu de mille occupations absor-\nbantes, les e m b a r r a s de l'Univers, la correction des épreuves, la correspon-\ndance é n o r m e . « J'écris chaque semaine cent lettres au moins », disait-il en\nseptembre 1856. Cela seul ne prouverait-il p a s , tout comme le reste, la séré-\nnité d'esprit, la paix de conscience de cet h o m m e toujours joyeux, toujours\naimable p o u r ses proches?\n\n\n (1) Dix-neuvième Siècle, t. IV, p. 363.\n (2) Il en a paru sept volumes, mais la publication n'est pas achevée.\n (3) JULES LEMAÎTRE : Les Contemporains, 6e série, p.53.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                                 LOUIS    VEUILLOT                                   145\n\n\n    L ' E C R I V A I N . — C'est avec raison que M. Georges Doutrepont remarque\nqu'il n'a pas accompli sa tâche' de journaliste sans quelque a m o u r du métier.\n« Les ripostes de ses e n n e m i s activant, échauffant sa verve, l'entrain avec\nlequel il se porte en avant, paraît bien indiquer qu'il prend goût à la besogne.\nIl ne mesure pas toujours la portée de ses coups et il éprouve bien quelque\njoie à faire sentir son redoutable esprit. Mais a-t-on suffisamment remarqué\nque c'était presque u n besoin de nature chez lui d'exercer son esprit et de le\ntenir en haleine? N o u s en avons une sorte d'aveu dans cette phrase : « Q u a n d\n » je suis resté un certain temps sans dire q u e le Siècle est bête, il me manque\n » quelque chose » (1).\n    Il n'en est pas moins vrai que, si le sentiment du devoir ne l'avait retenu\n à son poste, il aurait volontiers a b a n d o n n é la carrière : « J'ai été journaliste\n par ma volonté, mais mon goût me portait ailleurs », dit-il d a n s la préface de\n Corbin et d'Aubecourt, et cette idée revient souvent sous sa p l u m e . Il aurait été\n heureux de se donner tout entier à un travail de longue haleine, à la littéra-\n ture, « à Pétronille », comme il l'appelait, qu'il a toujours aimée.\n    Car, bien qu'il fût un autodidacte, c'était u n fin littérateur, nourri des clas-\n siques, grand admirateur des écrivains du XVIIe siècle, qui lui formèrent son\n style et lui apprirent sa langue, cette belle langue impeccable dont il était fier\n et dont il défiait ses ennemis de dénigrer la pureté. Modèle de concision, il\n corrigeait ses éditions successives en élaguant le plus qu'il pouvait pour serrer\n l'idée dans l'étau d'une phrase intangible. L e s manuscrits sont couverts de\n  ratures et de passages entièrement refaits, où le travail de condensation est\n  visible (2).\n     Il prenait m ê m e plaisir à couler sa pensée dans la forme poétique, et certes\n ses vers, d o n t il ne parlait lui-même qu'en souriant, ne sont pas à dédaigner,\n  quoique sa gloire de prosateur leur ait nui considérablement. L u i - m ê m e célé-\n  brait d'ailleurs en vers l'art de la p r o s e :\n\n                     O prose! mâle outil et bon aux fortes mains !\n\n   En somme, L o u i s Veuillot mérite dans l'histoire de la littérature française\nune place plus g r a n d e que celle qu'on lui cède généralement, q u a n d on lui\nen donne u n e . . . D'où vient la conspiration du silence autour de son n o m ?\nNous le savions bien, mais il nous plaît de l'entendre dire par M. Jules\nLemaître : « D a n s ce dur m o n d e , on gagne, du moins u n temps, à être du\ncôté des plus forts; et Veuillot, catholique, fut de l'autre (3). »\n   Et quel rang faut-il lui assigner? L e même critique nous le dit au même\nendroit : « J e n'hésite pas u n m o m e n t à le compter dans la demi-douzaine des\ntrès grands prosateurs de ce siècle. »\n\n                                                         L'abbé PAUL      HALFLANTS.\n\n\n\n\n   (1) Revue Générale, février 1S99, p. 19U.\n   (2) Voir des exemples dans ALBALAT : Pages choisies Je Louis Veuillot, p. XXIV.\n   (3) Op. cit., p. 68.\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "     Du rôle de l'Art en Apologétique\n                                      (Suite)\n\n\n\n                                        VIII\n\n\n                           L'Epreuve des Faits\n                    LES faits sont la pierre de touche des doctrines. Si le christia-\n                      nisme, qui a été pendant tant de siècles le maître de la vie,\n                      le docteur et le guide d'un nombre respectable de peuples ;\n                      qui a donc eu le loisir et les occasions de donner sa mesure,\n                      développant ses principes, poussant leurs conséquences à\n                      l'action, si, dis-je, le christianisme n'avait réussi en art à\n                      rien produire de considérable, sa cause serait jugée, il fau-\n                      drait décider contre lui sans appel.\n                          Mais je ne crois pas émettre un paradoxe en disant que\nc'est exactement le contraire qui est le vrai ; que ni le passé antéchrétien, ni la\nconcurrence extra-chrétienne, ne peuvent lutter avec lui sur ce terrain, je ne\ndis pas certes sous tous les rapports, mais tout compte fait, c'est-à-dire en\ncomparant ici et là les synthèses.\n   Toutefois, je tiens à signaler une équivoque qui a égaré plus d'un historien\nde l'art et qui, si nous y tombions nous-mêmes, nous ferait instituer une fausse\népreuve. Dans l'art chrétien, envisagé à la lumière des faits, il convient de\ndistinguer ce qui appartient proprement à la religion, et ce qui appartient à la\ncivilisation générale. Il y a, en effet, action et réaction de ces deux choses. La\nreligion est un élément primordial de la civilisation, mais celle-ci à son tour\nfavorise la religion de ses conquêtes. Les Pères de l'Eglise apprenaient aux\npremiers chrétiens l'art d'utiliser le paganisme. Aujourd'hui et toujours, l'ac-\ntivité même de nos ennemis travaille pour nous. D'une façon générale, c'est\nde la collaboration incessante de la religion avec les influences où elle se déve-\nloppe que se fait l'œuvre commune. Il va de soi que dans cette œuvre il sera\ntoujours hasardeux de distinguer ce qui appartient aux doctrines hostiles ou\nfavorables, aux ambiances hostiles ou amies. Toujours est-il qu'il faut en tenir\ncompte. Ni il ne faut demander au christianisme d'avoir tout fait, même dans\nce qui en apparence le regarde : par exemple, d'avoir appris le dessin aux ima-\ngiers du moyen âge, ni il ne faut attribuer à la religion tout ce qu'il v a d'ex-\ncellent, même dans l'art le plus authentiquement religieux. Ce qu'il faut\nmontrer, c'est que dans ce travail en commun qui a liés ensemble le sort du\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                DU ROLE DE L ' A R T EN APOLOGÉTIQUE                          I47\n\n\nchristianisme et celui de la civilisation moderne, l'apport du christianisme est\ntel qu'il ne saurait lui être contesté ; qu'au contraire, il est si splendide que\nc'est en somme grâce à lui, christianisme, que dix-neuf siècles d'art peuvent\nlutter, ainsi que je l'ai prétendu, avec un énorme avantage, contre les siècles\nantérieurs, d'une part; de l'autre, contre les travaux extérieurs à lui, pour\nautant qu'ils peuvent prétendre à une réelle indépendance.\n   Pour faire cette démonstration, bien des façons de procéder seraient accep-\ntables.\n   Je suivrai en gros l'ordre des temps, sans m'astreindre d'ailleurs à une suite\nchronologique trop rigide; sans prétendre surtout faire ici, en quelques pages,\nl'histoire complète de l'art.\n\n    J'ai fait remarquer déjà que l'histoire de l'art chrétien commence avant le\nchristianisme, du moins avant ce qu'on appelle d'ordinaire ainsi. L'antiquité\njudaïque dont nous procédons religieusement eut un art. On nous en a tenu\ncompte pour l'objection, nous pouvons en tenir compte pour la thèse. De\nmême que notre religion est appelée par les historiens judéo-chrétienne, notre\nart religieux peut s'appeler aussi judéo-chrétien. L'art judaïque doit donc\nentrer en cause. Il est peu étendu, et j'en ai formulé les raisons. Ce sont\nd'abord les prohibitions portées contre l'emploi esthétique de la figure humaine;\npuis le manque de génie plastique observé chez cette race; enfin, l'influence\nabsorbante des grandes civilisations voisines, que ce soit la Phénicie, l'Assyrie\nou l'Egypte.\n     On ne trouve pas de peinture chez les Juifs; fort peu de sculpture, et elle\nest purement décorative. En fait d'architecture, l'œuvre unique, non pas même\n autochtone, est le temple de Jérusalem, père de quelques tombeaux. Mais ce\n peuple à l'âme passionnée semble avoir excellé en musique, et l'on ne niera\n pas que l'inspiration n'en fut avant tout religieuse. En tout cas, il est certain\n qu'il fut incomparable en poésie.\n     La preuve? Elle n'est nulle part ailleurs, mais elle est amplement dans la\n Bible. Nous avons invoqué celle-ci lorqu'il s'agissait de prouver la puissance\n religieuse de l'art : elle prouve tout autant la puissance esthétique de l'idée\n religieuse. Que la Bible soit inspirée, cela n'y change rien, car nul de nous\n n'entend l'inspiration à la façon d'une dictée verbale : c'est une poussée inté-\n rieure qui vise un but moral et qui utilise pour y atteindre l'apport humain\n en son intégrité; qui est donc humaine de forme, si elle est divine d'in-\n fluence.\n     Or, cette humanité de la Bible est splendide. Nous n'avons pas fini, disais-je,\n d'épuiser ce qu'elle a apporté de ressources à la poésie de tous les siècles, et\n non seulement à la poésie, mais à tous les arts, puisqu'il s'opère entre eux des\n échanges permanents, et que l'art poétique est celui de tous qui exerce l'in-\n  fluence la plus générale.\n     C'est donc un hommage hors de pair qu'on adresse à l'art judéo-chrétien en\n  lui attribuant la Bible. Mais c'est assez parler de la préface.\n      Le premier musée de l'art chrétien proprement dit nous est assez connu :\n  ce sont les catacombes. Cette Pompéï chrétienne est déjà plus riche que\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "148                                DURENDAL\n\n\nl'autre, si l'on tient compte des germes d'avenir qu'elle renferme. J'ai dit\ncependant qu'il ne faut pas exagérer sa valeur. Il faut nous souvenir tout par-\nticulièrement ici de la loi tout à l'heure énoncée, loi de progrès en commun,\nde collaboration de la religion avec l'ambiance et l'état de la civilisation géné-\nrale. Il serait fâcheux et imprudent, sous prétexte d'apologie, de nous extasier\ndevant certaines représentations qui n'ont pour elles que le caractère touchant\nde leurs origines. Les catacombes sont vénérables; elles ne sont point géniales.\nLeur art, principalement funéraire, représente pour nous comme des souve-\nnirs de famille, et l'on conçoit l'émotion du visiteur pieux qui s'y égare. Elles\nrespirent un parfum d'innocence, de noblesse d'âme et de joie modeste. Mais\nautant elles nous disent les espérances, les efforts, les martyres de nos premiers\npères dans la foi, autant elles glorifient peu leur puissance plastique. Elles\nappartiennent manifestement à une période de décadence Peu de construction\ndans les figures; peu d'harmonie dans les compositions; proportions négligées,\ngaucherie trop visible. Pas d'invention : des artistes païens convertis tirent\nsimplement de leurs albums des sujets rebattus qu'ils adaptent, dont ils\nélaguent ce qui choquerait. Aussi les figures nouvelles ressemblent-elles d'abord\naux anciennes. Le bon Pasteur reproduit les traits d'Endymion, et c'est le\nmonstre d'Andromède qui engloutit Jonas. Reste la préoccupation décorative\net l'ornementation non dépourvue de style. C'est peu. Que si le christianisme\nnaissant ne fait pas meilleure figure, nous n'avons plus à en dire les raisons,\nelles nous parurent trop évidentes.\n   Il s'agit à ce moment-là de conquérir le monde, de se raidir, en attendant,\ncontre lui en des attitudes que la violence de son attaque démesurée rendra faci-\nlement excessives. On est en pleine réaction contre le train ordinaire du monde ;\nce n'est pas le moment de se pencher pour y cueillir la fleur de l'art. L'austérité\ntriomphe; l'intensité des sentiments intérieurs prime tout. De là à paraître un\ninstant les « ennemis du genre humain », il n'y avait que l'épaisseur d'un\npréjugé : ce préjugé fut celui de la multitude des païens, même sincères. L'ac-\ntion de Savonarole à Florence et les autodafés artistiques d'un homme qui,\npar ailleurs, fut l'ami des plus grands de sa génération et le maître chéri de\n Michel-Ange, reproduisent en petit les circonstances et les particularités de\ncette période.\n   D'ailleurs, l'intensité du sentiment religieux à sa première heure ne prêtait\npas à des manifestations esthétiques trop visibles. Les grandes émotions sont\nd'abord muettes; elles couvent, ainsi que sous la cendre le feu; elles appa-\nraissent tranquilles comme ces bulles d'eau que le poêle rouge laisse courir un\ninstant, en attendant qu'il les dévore. Ce n'est pas qu'elles ne cherchent des\nsignes où se fixer, mais leur intensité s'y condense au point de n'en exiger\npresque rien. Un nom écrit ou noté en initiales ne suffit-il pas à l'amour qui\nrêve, en attendant qu'il éclate en cantiques? Dans Job, les trois amis venus de\nloin pour visiter l'homme de douleur à l'entrée de sa ville, s'assient silencieuse-\nment sur le tas de cendres, et durant sept jours ils reviennent ainsi, Job se\ntaisant comme eux, jusqu'à ce qu'enfin la foudre d'éloquence et de douleur\namoncelée au sein de cet homme, puis le flot de réflexions pessimistes enflé\ndans celui de ses trois amis s'élancent en gerbes éblouissantes et sonores.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                 DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                               149\n\n\n   On comprend donc qu'au premier jour de cette immense révolution d'âme\nque fut le christianisme, la sécheresse de l'art qui la figurait n'ait point frappé\nses héros. Ils ne lui demandaient rien de plus que cette notation, à propos de\nlaquelle leur propre cœur jetait sa gerbe d'étincelles. Ils en vivaient le sens, et\nle sens leur suffisait. Plus tard seulement la vie sainte et ses formes d'art s'épa-\nnouiront en richesse. Pourvu que celle-ci soit là en germe, il n'y a pas lieu\nd'exiger qu'elle prodigue aussitôt fleurs et fruits.\n   Deux fois déjà j'ai insinué qu'il y a là une première explication de ce fait\nque la Rome souterraine voit son art décliner au lieu de croître, durant les\npremiers temps du christianisme. Cette raison n'est pourtant que secondaire.\nLa vraie et la définitive, c'est que la création d'un art est œuvre longue et diffi-\ncile. Quand l'axe de la vie humaine se déplace, la chute des points de vue\nprimitifs commence par faire choir l'art qui en était l'expression exacte, et\ncomme l'idéal nouveau ne peut produire de suite un art complet qui lui corres-\nponde, il est fatal qu'une longue période de tâtonnements s'introduise. Quand\non aura trouvé au service de la vie renouvelée les conditions esthétiques qu'elle\ncomporte, un nouveau type de beauté s'installera; l'art nouveau commencera\nun nouveau règne, jusqu'au temps où sévira quelque révolution ultérieure.\n\n   C'est l'édit de Milan (313) qui donne le signal du renouveau et qui délivre\nde ses langes l'art chrétien. La liberté du culte accordée par Constantin\nentraîne la liberté de l'art. Les craintes des catacombes sont évanouies; la reli-\ngion va se socialiser sur un plan plus large, se mêler à la vie générale et en\nrecréer selon son esprit les manifestations. Prenant sa place sous le soleil de\nDieu, le christianisme y pourra fleurir. Il fleurit.\n   L'art funéraire qui se continue aux catacombes en donne déjà la preuve;\nl'hiératisme y cède un peu ; de nombreuses scènes de la vie courante se mêlent\naux représentations symboliques. C'est ainsi que dans le caveau d'une con-\nfrérie de tonneliers, au cimetière de Priscille, on voit des tonneliers au tra-\nvail. De tels cas fréquemment renouvelés sont un signe de ce que j'ai dit déjà\ntant de fois, qu'aux yeux du christianisme, c'est la vie même qui est religieuse,\nnon quelques-uns de ses actes, de sorte que l'art chrétien peut les consacrer\ntous, au lieu de se renfermer en un domaine étroit et exclusif.\n   Toutefois, ce n'est pas encore là qu'il faut aller chercher les grandes\nœuvres.\n   C'est l'art des basiliques qui constitue le premier grand effort de l'esthétique\nchrétienne. Non pas que la structure même de ces palais religieux nous appar-\ntienne en propre : le mot qui les désigne dit leur origine civile et royale. Ne\nva-t-il pas de soi qu'avant de créer, une institution jeune commence par adapter\net par choisir? Nous imitons aujourd'hui, dans nos églises, le roman ou le\ngothique; nos pères, n'ayant derrière eux, religieusement, que les temples\npaïens qu'ils adoptaient avec peine; qui d'ailleurs n'offraient pas les espaces\nnécessaires pour le culte, imitèrent ou adaptèrent les édifices publics. Ceux-ci\nn'avaient plus rien qui pût froisser la pensée nouvelle. Ils procédaient d'un art\nqui revêtait aux veux de tous le prestige de Rome; ils n'étaient pas anti-\nchrétiens, donc ils étaient chrétiens, puisque le Maître avait dit : Qui n'est pas\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "150                                      DURENDAL\n\n\n\ncontre vous est avec vous, et puisque l'art, fils de Dieu, est le frère d'une reli-\ngion authentiquement divine.\n   On abrita donc le culte nouveau dans les basiliques ; seulement on leur fit\nsubir les remaniements nécessaires, et surtout on les décora. Là prirent nais-\nsance les grandes mosaïques, œuvres de si puissante envergure, et qui con-\ntrastent si étonnamment avec les expressions de foi intense, mais comprimée\ndes catacombes. Le IVe et le Ve siècles sont remplis par cette éclosion; l'admi-\nrable conposition décorative exécutée à Sainte-Tudentienne, l'œuvre plus\ncomplète encore des SS. Cosme et Damien, celle-ci du VIe siècle, en donnent la\nmesure.\n   En ce môme temps, le type traditionnel du Christ s'établit, et chacun suit\naprès l'événement la richesse inépuisable de cette formule d'art unique.\n   Il y faut ajouter la technique un peu lourde, trapue, mais riche des sarco-\nphages aux figures entassées et expressives. Le IVe siècle y excelle.\n\n    Que si, oubliant un peu les arts du dessin, nous regardions au merveilleux\népanouissement que révèlent en ce temps-là les arts de la parole, nous donne-\nrions une idée presque suffisante d'une source inspiratrice qui doit jaillir pour-\ntant en nappes si diverses.\n    La poésie religieuse fait voir chez Grégoire de Nazianze, chez Basile ou chez\nChrvsostome la vérité de ce que Humboldt a si judicieusement remarqué (1), à\nsavoir que le christianisme a ranimé le sentiment vrai de la nature, affaibli au\nprofit de l'exclusivisme humain de la civilisation antique. D'ailleurs, l'humanité\nne perd rien à ce renouvellement. S'il glorifie le cadre, le poète chrétien n'ou-\nblie point le tableau : la vie humaine demeure son objectif premier, à condition\nqu'elle reconnaisse que si elle trouve Dieu dans la nature, elle doit aussi le\ntrouver au delà d'elle-même. En face de l'univers divin, ces hommes qu'on\npourrait croire tout orientés au dedans se l'ont voir admirables peintres ; ils\nont la rêverie immense qui crée le lyrisme ; ils ont la profondeur de psycho-\nlogie qui le soutient.\n    L'apogée de ces qualités si heureusement complémentaire se rencontrera\nplus tard, au temps de la Divine Comédie, œuvre peut-être la plus capable, à\ntitre de synthèse tout au moins, de faire sentir la valeur esthétique du thème\nchrétien, en dépit de ce qui a vieilli aujourd'hui dans cet immortel poème.\nTout s'v donne rendez-vous : la nature, qu'on y voit peinte en traits rapides et\nexpressifs ; l'homme, dans tous les aspects infiniment variés de sa vie indivi-\n duelle et sociale; le divin, dans ses étapes terrestres et ses relations miséricor-\n dieuses ou terribles avec notre vie. C'est le poème universel, qui sait se faire\n avec cela théologie et philosophie chrétienne. Son syncrétisme n'a rien omis,\n et a su tout revêtir des formes les plus splendides.\n    Qui ne sait aussi que nos vieilles épopées moyenâgeuses, nos mystères, nos\n vieux romans chevaleresques, nos romances charmantes de jadis procèdent du\n même souffle chrétien, parfois s'émancipant gracieusement, parfois montant\n\n\n  (1) Cosmos, t II. 1re partie, ch. I.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                             l5l\n\n\njusqu'au sublime, toujours manifestant l'âme nouvelle donnée au monde par\n le christianisme, et la psychologie humaine renouvelée par l'irruption soudaine\n du divin qui rend la vie à la fois grave et toute jeune ? Les impuissances de la\n technique arrêtent souvent l'essor. Pas de langue formée; pas de versification\n arrêtée. Une grande inexpérience dans la plastique des mots et des images\nempêche d'épanouir les germes: mais quelle sève les gonfle! Comme on sent\nce qu'elle donnerait, pour un peu, de ramures et de floraisons superbes !\n    L'éloquence de nos pères n'est pas moins admirable et riche que leur poésie :\nelle l'est bien davantage. Aux noms déjà cités il faudrait joindre ceux d'Au-\ngustin, d'Ambroise, d'Hilaire, le Rhône de l'éloquence latine, et de beaucoup\nd'autres.\n    C'est que l'éloquence chrétienne a de qui tenir. Les prophètes en avaient\ndonné d'éternels exemples; le Christ en est le modèle le plus accompli, si l'on\ntient compte de ce qui convenait à sa mission spéciale et à sa personne. Quand\n Pascal écrivait : « Il y a une éloquence qui se moque de l'éloquence », sans\ndoute il pensait à celle-là. Elle réalise la sylva rerum de Cicéron; elle ne\nsacrifie rien à la forme, et cependant, quelle forme! Que de poésie et de fleurs\nd'humanité s'y abritent! Les paroles n'y sont rien, et c'est elle qui a jeté dans\nl'humanité ses plus inoubliables paroles.\n    Après ce modèle livré à la méditation quotidienne, l'éloquence chrétienne\nne pouvait déchoir. L'apostolat lui offrait une matière devant laquelle pâlissent\nnécessairement toutes les autres. Ni le barreau, confiné le plus souvent dans\nd'étroits domaines; ni la tribune politique, où s'élargit un peu l'horizon, sans\nque d'ailleurs on échappe aux barrières terrestres, ne peuvent ouvrir les ailes\nde l'éloquence comme les sujets traités par les Chrysostome, les Bernard, les\nBossuet ou les Lacordaire. L'antiquité a pu être égale ou supérieure dans la\nforme — j'en doute; mais la forme n'est pas tout l'art, et peut-être les invec-\ntives souvent grossières et si cruelles d'un Démosthènes, de quelque forme\ninou'ie qu'elles se revêtent, ne valent-elles pas, somme toute, les élans d'âme\nd'un Bossuet ouvrant le ciel au-dessus d'une tombe.\n\n   De la musique, je ne dis qu'un mot rapide. Ses débuts lurent modestes; les\ntraditions païennes plus ou moins modifiées par les souffles nouveaux en firent\nles frais. Sans méthode et sans règle fixe, on laissa chanter l'âme chrétienne\ndans la syrinx antique. Sous saint Ambroise seulement (IVe siècle); plus tard\nsous saint Grégoire (VIe siècle), la codification eut lieu. Comme toujours, elle\nne fit que consacrer les acquisitions antérieures, mais cette consécration était\ngrosse d'avenir; il en sortit une musique pauvre à coup sur, si on la compare\naux splendeurs du grand cycle allemand, français ou italien de l'ère\nmoderne; mais incomparable pour exprimer les sentiments simples, et plus que\ntous celui dont la simplicité est faite de plénitude transcendante : le sentiment\nreligieux.\n\n  Pour en revenir aux arts du dessin, le Ve siècle voit le grand effort accompli\nà Ravenne dans la décoration de San- Vitale et de          San-Apollinare-nuovo.\nPourtant, le mouvement se ralentit à celte époque. Les Barbares sont venus;\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "l52                                DURENDAL\n\n\non a vu s'arrêter pour un temps l'activité sociale ; les conditions politiques ont\nchangé; la vie s'est rétrécie; or, nous savons que sa collaboration à tous les\nniveaux est nécessaire à l'expression esthétique de la vie religieuse. Les sources\nles plus fécondes ont besoin d'un lit qui les reçoive; elles le creusent à la\nlongue, mais en attendant elles se disséminent. L'insécurité sociale crée l'in-\n fécondité esthétique. D'ailleurs, n'exagérons pas cette dernière : on trouve plus\nd'un épi à glaner dans cette disette relative. Sans nous attarder à les cueillir,\nmême dans les champs fleuris de la miniature carolingienne, courons aux gre-\nniers d'abondance que nous ouvrent les grandes époques de l'architecture, par\nelle de tous les arts que l'architecture provoque : les XIIe et XIIIe siècles.\n\n    Le XIIe siècle est une préparation ; le XIIIe siècle est une gloire. Un art nou-\nveau, bien propre au christianisme, vient d'éclore par le fait de deux formes\narchitecturales que j'ose déclarer hors de pair : je veux dire le roman et le\ngothique. Quand je les dis hors de pair, on doit penser que j'envisage ces\nformes en leur ensemble, en tant que valeur totale ; car à des points de vue\nparticuliers, de formidables concurrences surgiraient. Mais sous ce rapport\nglobal, quelles autres avant ou à côté pourraient lutter contre elles avec\navantage?\n    Serait-ce l'art de l'Egypte, art d'une grandeur et d'une puissance d'impres-\nsion gigantesques, mais lourd, morne et privé de vie? Ce qu'expriment les\ncolosses égyptiens, temples, hypogées ou pyramides, c'est l'éternité opprimante\net silencieuse. L'intensité du rêve surhumain vit dans les yeux des sphynx\ndémesurés, penseurs à l'énigmatique sourire, figés dans une sérénité qui fait\npeur, au regard horizontal et rixe comme la ligne d'horizon sur l'océan vide.\nMais ce caractère même, si impressionnant qu'il soit, ne donne pas satisfac-\ntion à l'âme religieuse! il nous écrase trop pour nous jeter au divin; il nous\nimmobilise. C'est l'esthétique de la vie subjuguée et stagnante. C'est l'art\nimposant des tombeaux.\n    Serait-ce l'art assyrien? Nul ne le prétendrait, même ceux que passionnent\nles récentes découvertes. La richesse de cet art à certains points de vue, je veux\n dire quant aux principes mis en œuvre, ne le grandit qu'à demi ; car ces\nprincipes, il ne les développe point. Il est semblable à une plante belle de\n promesses, mais arrêtée dans son développement, et qui végète.\n    L'art perse, privé d'autonomie, vivant d'emprunts qui ne sont pas rénovés,\n ne peut pas même entrer en ligne.\n    Avec l'art grec, la question devient redoutable. Je n'ai pas à dire que\n l'art grec, dans le sens précis où il se développe, touche à l'extrême limite du\n parfait. Il réalise des merveilles pures. Mais une fois qu'une admiration\n sans réserve a mis le critique en règle avec la justice, celui-ci doit se ressaisir\n et constater que si les créations grecques sont parfaites, leur esthétique se meut\n dans un champ limité. Ce qu'elle a pour elle, c'est le sentiment de l'harmonie,\n des justes proportions, de l'élégance; c'est le fini du détail dans une sobriété\n qui est exquise, car en évitant l'insistance, elle donne l'idée d'une plénitude\n de jugement que la beauté même n'entraîne point, sûre qu'elle est de dominer\n toujours d'un degré son effort et de se montrer ainsi à la hauteur de plus hauts\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                               153\n\n\nproblèmes. Par contre, l'effet de stabilité que donne la prédominance des\nhorizontales est obtenu aux dépens d'autres qualités que développera au\nmaximum l'art gothique. Point de lutte, en cette rencontre impeccable de\nlignes, en cette montée tranquille de matériaux qui se tiennent à distance\nprudente du sol, cimentés par la pesanteur autant que par leurs joints. L'élan\nhardi et l'angoisse des conquêtes sur l'espace manque à ces créations de la\nMinerve attique. Celle-ci s'avance vers l'idéal comme la victoire ailée de\nSamothrace, d'une allure vive, légère, enveloppant sa beauté dans des grâces\ntout élyséennes. Mais elle ne monte pas\n    Le Parthénon, dernier mot de cette recherche harmonieuse et tranquille,\nn'est donc pas le dernier mot de l'art. Il y a place pour des accents de vie plus\nriches.\n    Quant à l'architecture romaine, sa majesté répond à celle du haut impéria-\nlisme dont la pensée sociale de ce peuple offre le caractère. Grandeur des\nconceptions politiques, grandeur des édifices publics : ces deux choses se\ndéduisent l'une de l'autre. Quand les Florentins commandèrent à Arnolfo di\nCambio leur Dôme gigantesque, ils lui imposèrent pour programme d'élever\nun monument « digne de la grande âme des citoyens unis dans une même\nvolonté » : les Romains semblent avoir travaillé la pierre dans une pensée\nsemblable. Le grandiose et le solide répondent chez eux à un sentiment de\ndurée et à un besoin de domination indéracinables. Ils ajoutent à l'art grec ces\ndeux valeurs sans prix : l'arc et la voûte. Quant à ce qu'ils lui empruntent, c'est\npour le glorifier sans doute en l'appliquant à de nombreux et grands ouvrages,\nmais non sans l'altérer, sinon le dénaturer, la touche exquise n'étant pas le tait\nde l'ardeur un peu lourde avec laquelle le Romain manie le compas de\nl'architecte.\n    La mosquée musulmane, faite d'élégance subtile, de grâce décorative où\nl'excès de recherche Irise la mièvrerie, pèche en ceci surtout que ses dessous\nsont relativement faibles, empruntés d'ailleurs pour le fond aux constructions\nde Rome et de Bizance.\n    Bref, si l'on fait la synthèse des qualités architecturales mises par tous les\nesthètes à l'actif des divers peuples, on constatera que l'art chrétien, par le fait\n du roman et du gothique, en garde une grande partie, et en ajoute une de toute\n première importance : la vie.\n    S'agit-il du roman, il est clair qu'il procède du Romain, mais en le modifiant\n pour les nécessités du culte; en l'épurant par l'exclusion des ordres grecs, mis\n hors de cause par l'emploi de données fondamentales disparates; en le perfec-\n tionnant, grâce à des expériences nouvelles, mères de changements heureux.\n    Le roman, c'est la basilique voûtée, et sous cel adjectif se cache pour le\n technicien une immensité de problèmes. L'intérêt architectonique. en passant\n des colonnes à la voûte, de la chose qui porte à la chose portée, modifie toute\n l'économie de l'édifice. Les hommes de l'art peuvent dire si ce changement\n capital n'est pas réalisé dans le roman avec une logique et une grâce parfaites.\n     Le roman, c'est la basilique complétée et amplifiée : en plan horizontal par\n l'adjonction des chapelles rayonnantes de l'abside; dans le plan vertical par\n l'insertion des tours dans les voûtes.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": " 154                                DURENDAL\n\n\n     D'ailleurs, l'ornementation intérieure et extérieure, obtenue par les moyens\n les plus normaux, va s'enrichissant sans cesse, développant une vie intense.\n     Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que nul déclin ne pousse cet art\n vers la décrépitude; il s'épanouit en valeur, sans défaillance ni recul, jusqu'à\n ce que son insuffisance en face des aspirations nouvelles le fasse mourir\n de son triomphe même, dans une apothéose.\n    C'est le gothique qui recueillera l'héritage, et ici le dithyrambe est permis,\n aussi ne s'en est-on pas fait faute.\n     Le gothique, c'est la vie tout entière consacrée à Dieu, absorbée en Dieu ;\n c'est la réalisation pleine de ce que nous avons dit du temple chrétien, à savoir\n qu'étant destiné à abriter Dieu et l'homme, comme la nature, il est normal\n qu'il exprime celle-ci en même temps qu'il exprime l'homme, en même temps\n qu'il s'efforce à exprimer Dieu.\n    Ce caractère de synthèse vitale et universelle est assez visible dans le gothique\n à qui le regarde du dehors; mais il faut le voir aussi dans la structure intime\n de l'œuvre. Le plan gothique exprime déjà une vie de la matière, étant fait\n d'équilibre, ainsi que le corps vivant.\n    Les anciens critiques s'élevaient volontiers contre cette conception d'un édi-\n fice « qui ne peut pas se soutenir par lui-même », qui a besoin de béquilles\n comme un infirme; de cales, comme u n vaisseau blessé qu'on radoube. C'était\n là, disait-on, pure décadence, oubli des règles immuables imposées aux anciens\n par la nature des choses.\n    N'en déplaise à cette haute esthétique, la vérité tourne le dos à ses systèmes.\n Le gothique se soutient « par lui-même », à condition qu'on n'appelle pas lui-\n même une partie arbitrairement séparée de l'ensemble. Contreforts et arcs-\n boutants ne sont pas des béquilles, mais des jambes. La différence, c'est que la\n béquille est un ajoutage inerte, et que la jambe vit. Un h o m m e se tiendrait-il\n debout sans ses jambes, sans le travail des muscles et l'équilibre de leurs\nactions? Ainsi le travail de la pierre, l'équilibre des masses balancées est néces-\nsaire au vaisseau gothique. L'inertie ne lui suffit pas. Au pilone égyptien, à\nl'architecture grecque, voire à la voûte romaine, la stabilité est fournie par le\nrepos; dans le gothique, c'est l'effort permanent qui la donne. Il lui faut le\n bras tendu des hauts arcs-boutants aux riches dentelles, le coup d'épaule des\ncontreforts, l'écartèlement effrayant des combles. Sans cela, l'édifice croulerait\nà l'instant, s'effondrant sur lui-même sous la poussée périphérique, ou rejetant\nau dehors ses hautes œuvres de par l'effort des voûtes. Mais ce n'est point là une\nfaiblesse, c'est une formule de vie, pareille à celle qui relie en nous les fonc-\ntions et ordonne les organes l'un à l'autre. N'avaient-ils pas raison, ceux qui\ns'intitulaient « maîtres des pierres vives », quand, munis de cette formule, ils\navaient, en effet, vivifié la pierre et l'avaient assouplie en muscles ?\n    Vivant par la structure, le gothique l'est aussi, cette fois visiblement, par\nl'ornementation qu'il suppose. Il la suppose, en effet, par lui-même. Au lieu\nde la tolérer seulement, il la suscite. A la statuaire, il prépare une place archi-\ntectonique du fait des amortissements, des retraites imposées, des gargouilles,\nd'une foule de particularités organiques. C'est tout un peuple, peuple de géants\nou de gnomes, qui sera invité à poser le pied, à appuyer le dos là où l'archi-\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                 DU ROLE DE L'ART EN APOLOGÉTIQUE                                155\n\n\ntecte a besoin d'un point de force, d'une masse pesante qui déguisera le service\nrendu sous l'apparence d'une liberté décorative sans contrainte.\n   A la peinture, le gothique prépare de vastes surfaces lisses que le goût ne\npermettrait pas de laisser sans décoration ; mais il prépare surtout l'espace vide\ndes grandes baies, où les verrières multicolores étaleront comme à Chartres,\nà Mantes, à Clermont ou à Rouen, des chefs-d'œuvre de luminosité et\nd'ordonnance.\n   Puis, par l'intermédiaire des nécessités liturgiques, dont le gothique est né,\ncette forme d'art invitera à toutes les recherches. L'orfèvrerie, l'émail, le travail\nde l'ivoire, la miniature prendront un vigoureux essor. La musique religieuse\nne pourra moins faire, dans ces espaces élargis, que de dégager ses ressources.\nBientôt, l'antique plain-chant fera place au contre-point, et avec Palestrina,\nVittoria et leurs émules convertira Paul IV au progrès comme un jour, j'espère,\nde vrais chants religieux modernes convertiront ses successeurs, après que\nd'odieuses parodies liturgiques et de haïssables flonflons auront armé leurs\nmains de justes foudres.\n\n   I1 n'est plus besoin de décrire la merveilleuse floraison qui signale de toutes\nparts l'ère des grandes cathédrales. Je ne lui attribue point le parfait. Fort sou-\nvent elle admet les médiocrités et jusqu'aux infernales laideurs, mêlées à ses\nfantaisies ingénieuses et folles. Mais la forêt se préoccupe-t-elle des arbres\nrabougris et des amoncellements de feuilles mortes ( Elle n'en menace pas\nmoins le ciel et n'en couvre pas moins de larges espaces.\n   Fort souvent l'éloquence du moyen âge ressemble en art à celle du pavsan\ndu Danube; on y entend des choses sublimes dites par un homme qui ne sait\npas la langue du pays et qui ignore le style. Mais que de saisissement dans\ncette parole vraie et puissante, fût-elle gauche! Il en jaillit des traits inatten-\ndus ; son mouvement est celui d'un large torrent de vie qui s'écoule.\n   D'ailleurs, dans ce vaste effort, les pièces inachevées foisonnent. Quoi d'éton-\nnant à cela? Quand on part pour un tel voyage vers l'idéal, il doit être\nfréquent qu'on ne puisse fournir qu'une partie de la route. Les vicissitudes\nhumaines n'ont pas permis à beaucoup d'édifices gothiques de fermer le\ncercle de réalisations qu'avait prévues et préparées le « maitre de l'œuvre ».\nNe nous en plaignons pas. L'inachevé du gothique répond à l'inachevé de\nla vie. Celle-ci peut-elle jamais arrêter ses printemps et déterminer la mesure\nd'ascension que fournira l'essor des sèves? L'âme humaine, elle non plus, ne\ns'achève pas. Son progrès vers le bien, sa prière, ses exstases ont l'infini\ndevant eux; le silence la prend avant qu'elle ait pu se dire tout entière. La\ncathédrale vivante pousse de même son élan ; elle s'efforce Quand les puis-\nsances sociales qui la pressenten tous sens : en haut pour qu'elle lance vers le\nciel la supplication de ses flèches ; en bas pour qu'elle consacre à son Dieu plus\nd'ampleur et embrasse dans l'étreinte des murailles maternelles plus de fai-\nblesses et de souffrances humaines : quand ces puissances faiblissent, la crois-\nsance colossale prend fin et le monument ne vit plus que de l'invisible vie qui\nconvient aux choses éternelles.\n   Le temple antique ne pouvait pas s'arrêter ainsi. Issu d'une pensée simple,\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "156                               DURENDAL\n\n\nnettement exprimée en des phrases étroitement solidaires, il ne pouvait demeu-\nrer inachevé qu'en renonçant à être. On eût d'ailleurs manqué de respect au\ndieu, celui-ci avant besoin de sa demeure et la trouvant proportionnée à sa\ntaille. Le Dieu chrétien est d'autre essence. « Celui que les cieux ne peuvent\n contenir » déborde de toutes parts son temple; l'effort des pierres vivantes le\npoursuit, et le désespoir de l'inachevé prend la valeur d'un hommage surhumain.\n\n   Il ne faut pas oublier de noter qu'après le gothique, la Renaissance fran-\nçrise en vit encore. C'est lui qui fournit la sève et les principes généraux de\nconstruction nés, ainsi que je l'ai dit, de nécessités liturgiques encore subsis-\ntantes. Mais les guerres religieuses et le protestantisme viennent arrêter le cou-\nrant. N'est-ce pas la preuve que le sentiment religieux et catholique en était\nl'authentique source?\n   Et depuis, qu'a-t-on fait de grand en architecture?...\n\n    Pendant que cela se voit en France, le grand mouvement classique italien,\nsi souvent décrit, poursuit ses destinées triomphantes, depuis Giotto,le premier\npeintre qui ait su exprimer la vie en sa liberté, jusqu'à Léonard qui touche à\nl'apogée de l'art classique. Entre les deux, les Orcagna et les Ghiberti, les\nAngelico et les la Robbia, les Mantegna et les Botticelli, les Ghirlandaio et les\nPérugin épuisent la gamme des notes délicates ou ardentes; poursuivent la\nforme ou le sentiment jusqu'à leurs limites extrêmes; rivalisent d'un enthou-\nsiasme dont la juvénilité gagne le lecteur des chroniques. Taine a supérieure-\nment dépeint cette époque; il a fait voir que le courant religieux et le courant\n « laïque » y mêlent intimement leurs eaux. Ce n'est pas nous qui serons sur-\npris de ce mélange : nos principes l'ont prévu; mais l'esprit dominant est bien\ntoujours celui qu'insuffle aux âmes nées de l'Evangile, en fussent-elles même\npleinement inconscientes, le génie inspirateur de la foi.\n   Aux Pays-Bas, les Van Eyck, les Memling, les Quentin Metzys; en Alle-\nmagne, les Dürer et les Martin Schongaüer; en France, les Jean Fouquet\népuisent l'admiration de leur temps. La muse chrétienne est le plus souvent\naussi leur muse familière. Le grand sérieux de tous en face des thèmes reli-\ngieux, la foi ardente de quelques-uns font merveille.\n   Et nous voici à la Renaissance proprement dite.\n   On a tant écrit sur ce grand sujet que la plume hésite même à en tracer le\nnom, fût-ce par une allusion rapide. La Renaissance est le triomphe de la\nforme et de la liberté artistique; c'est, sous bien des rapports, le point culmi-\nnant de la beauté. Par malheur, l'humanisme y fait grand tort au christia-\nnisme. Envisagée au point de vue moral, un juge sévère dirait de la Rennais-\nsance qu'elle est une déchéance du cœur au profit d'une raison qui cherche\ndes nouveautés flatteuses, n'ayant pas su exploiter son trésor. Paganisme\nmoral au début, dans la décrépitude du moyen âge; paganisme artistique et\nintellectuel ensuite : tel serait le verdict. On expliquerait en partie par là, en\npartie aussi par un très naturel enthousiasme, l'irrésistible engouement qui\ngagne les artistes à l'égard de cette antiquité enjôleuse qui donne à tous des\nleçons de beauté sans pareilles, et n'exige en retour nul effort moral.\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                DU   RÔLE    DE L'ART     EN   APOLOGÉTIQUE                    137\n\n\n\n   Dante avait admiré l'antiquité autant que personne; pourtant, il poursuivait\nla beauté chrétienne; sa Beatrix prenait d'autres chemins que la Fornarina.\nDans la Divine Comédie, on peut goûter, à l'honneur du christianisme, la diffé-\nrence qui se marque entre deux sources inspiratrices également épuisées, non\npas, comme dans les Martyrs de Chateaubriand, avec un parti pris de\nsystème, mais avec une sincérité d'enthousiasme égale et une humilité de\ndisciple.\n    Lorsqu'elle arrache ses artistes aux pensées religieuses pour les mettre au\nservice des princes jouisseurs, ou à l'école de l'antiquité seule, ou à celle de la\nnature seule, vue hors du regard chrétien, la Renaissance l'ait tort à l'art, au\nsens le plus sublime de ce terme. Elle perfectionne ses moyens, élargit son\ndomaine, et ce sont là des hauts bienfaits. Mais fallait-il les payer d'un abais-\nsement d'idéal manifeste, tout au moins dans un nombre d'œuvres qui excède\nde beaucoup celui que la muse chrétienne signerait ?\n    N'exagérons pas toutefois. Qui a rêvé devant la Pieta de Michel-Ange, ou\ndevant la madone du Grand-Duc ou devant les cartons de Hampton-Court. ou\ndevant l'œuvre de Luini... grâce à Dieu je pourrais allonger la liste —\npeut-il oublier ce qu'il doit aux maitres qui ont laissé filtrer de tels ravons\nà travers leur âme?\n    Même quand la lumière est moins vive et que l'esprit s'égare en partie,\nla lettre est là qui en retient une part non méprisable. Les sujets pa'iens\nont beau fleurir, ils ne supplantent pas les sujets chrétiens, ceux-ci demeurent\nla mine inépuisable, aux filons préférés. Les grands amants de la beauté\nantique rendent à la beauté chrétienne le témoignage d'une fidélité qui\nl'honore d'autant mieux en un certain sens qu'elle est moins vertueuse. Raphaël\nsavait bien que la Vierge et l'Enfant étaient plus inspirateurs que la Psyché\nde sa Farnésine. Remarquons aussi que même les sujets païens subissent entre\nles mains de ces demi-transfuges une empreinte chrétienne. L'Iphigénie de\n Racine a une autre saveur que celle d'Euripide; l'Horace de Corneille n'est\n pas uniquement romain. Ainsi, le Parnasse de Raphaël ou telle œuvre païenne\nde sujet est très loin de ce qu'eût été un Parnasse de Xeuxis ou d'Apelles. On\na pu qualifier ce tableau de « scène céleste ». C'est qu'en effet une impression\n religieuse s'en dégage! une humanité supérieure est là. Qui l'a fournie, sinon\n le christianisme?\n    Le Vatican, d'où parten bonne partie le mouvement — je dis dans ce qu'il\n a d'heureux, mais quelquefois aussi, hélas! dans le reste, le Vatican en ramène\n à soi les manifestations les plus grandioses, sinon toujours et en tout les meil-\n leures. Nommer Saint-Pierre de Rome, la Sixtine, les Chambres et les Loges de\n Raphaël, ce n'est encore nommer que les capitales de l'univers artistique qu'ont\n su créer les papes. Et quelle immensité en ces quelques mots! La civilisation\n qu'ils expriment doit beaucoup à ce vieux monde dont saint Paul a dit qu'il\n était livré à sa propre loi — loi après tout divine, puisque c'est la conscience ;\n mais n'est-ce pas une vérité éclatante que le meilleur d'elle — je dis au point\n de vue proprement esthétique, lui vient d'une loi plus haute, d'une formule de\n nature, de vie et d'humanité amplement élargie, creusée jusqu'aux abîmes de\n mystère, élevée jusqu'à Dieu ?\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "158                                    DURENDAI.\n\n\n\n   Au demeurant, si l'on recherche la dominante religieuse de cette époque et\nsa répercussion dans l'art, on découvre qu'elle dit plus souvent l'établissement\ntemporel de l'Eglise que son essence mystique et que son rôle spirituel. La\ngrande aspiration transcendante qu'exprime la Bonne Nouvelle le cède trop\nfréquemment à la politique ou au faste. Saint-Pierre de Rome, c'est la papauté\ncommandant Urbi etorbi. Le Dôme de Florence, c'est l'orgueil non dépourvu\nde foi d'une cité artiste et puissante. Le Gésù, c'est la dévotion riche et l'em-\npressement un peu hautain d'une clientèle aristocratique. Et il en est de même\nde beaucoup de choses. Comme tout cela est loin du grand recueillement de\nla basilique romane et du mystère gothique! N'importe, il y a là aussi une\ngrandeur, grandeur que la religion pénètre, et que l'Eglise l'ait suscitée, c'est\nune portion, quoique la moins authentique, de sa gloire.\n\n   Après cette initiation définitive, les créations se multiplient, à l'actif de la\ncivilisation chrétienne. Un Rembrandt, en Hollande; un Van Dyck, un Rubens,\nen Flandre; en France, un Poussin, un Philippe de Champagne; mieux, un\nLesueur; en Espagne, un Ribera, un Zurbaran, un Morales qualifié divin, un\nVélasquez, un Cano ou un Murillo ne continuent-ils pas la longue et précieuse\nchaîne des œuvres ?\n   Le XVIIe siècle montre un christianisme sérieux, de foi profonde; mais\npeut-être celle-ci est-elle de volonté arrêtée plus que d'enthousiasme, plus\nsociale et politique que sentimentale. On vit de traditions, et dans un forma-\nlisme un peu étroit, moins pénétré que jadis. L'essence mvstique de la\nreligion est laissée au second plan chez beaucoup de ceux qui comptent poul-\nies arts. L'esprit de cour introduit par le Grand Roi se reflète dans la religion\nofficielle. Le jansénisme est là qui dessèche, avec son succédané protestant le\npuritanisme. Le clacissisme de la renaissance est repris. On en vient à\nméconnaître de bonne foi la valeur esthétique de la religion chrétienne dont\non accepte néanmoins la maîtrise, ne vovant pas l'absurdité d'une position qui\naccepte comme bonne pour vivre une chose qui ne serait pas bonne pour\nrêver.\n                    De la foi d'un chrétien les mystères terribles\n                    D'ornements égayés ne sont point susceptibles,\n\nécrira Boileau. Et il v a là deux erreurs énormes : une par vers.\n   Où Boileau a-t-il pris que la foi d'un chrétien ne contient que « mystères\nterribles » ? Elle contient à nos yeux toute la vie, dans toutes ses formes,\nselon toute son ampleur, et il y a là matière tant qu'on voudra aux « orne-\nments égayés » qui d'ailleurs, eux non plus, ne sont pas tout l'art.\n   Ce qu'il y a de superficiel dans ce jugement éclate.\n   Pourtant, le grand Corneille est du même avis. Selon lui, renoncer aux\nfables païennes comme fond poétique,\n\n                    C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable,\n                    Anéantir leur fougue, éteindre leur vigueur\n                    Et hasarder la muse à sécher de langueur.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                DU ROLE DE L'ART             EN      APOLOGÉTIQUE           159\n\n    Le malheur voulut que les défenseurs de l'art littéraire chrétien lussent sans\ntalent, que Dépréaux en eût et que Corneille fût génial.\n    D'ailleurs, Esther, Athalie et Polveucte naquirent; mais ce n'est qu'aujour-\nd'hui qu'elles sont mises à leur place. La commande faite à Racine par\nMme de Maintenon le jeta dans \" une grande agitation \". Boileau lui conseilla\n« brusquement » de refuser. Heureusement pour sa gloire il ne le fit point.\nMais où peuvent donc conduire des préjugés d'école devenus dogmes !\n    Ce que donne en art religieux cette époque solennelle n'est pas indifférent,\nbien s'en faut. En peinture, les pompes d'un Lebrun ou d'un Mignard ne sont\npas sans grandeur. Les autres arts suivent des voies parallèles. On a laissé de\ncôté des formules touchantes, pittoresques ou profondes; mais une certaine\nmajesté couvre tout, impose sa conception du parfait et désarme finalement la\ncritique.\n    Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que la mvthologie et le sensualisme régnant,\nl'inspiration religieuse périclite. Encore, les sujets demeurant là, toujours et\nen dépit de tout s'imposant, toujours et en dépit de tout respectés, leur\ninfluence poétique s'exerce; les milieux d'art en ont le bénéfice, l'Eglise\nl'honneur.\n    Le XIXe siècle verra un renouveau chrétien avec Overbeck et son école, avec\nl'école anglaise, avec le romantisme français, avec Hvppolvte Flandrin, avec\nles belles pages de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes, de Bonassieux,\nde Luc-Olivier Merson de Frémiet... Mais je ne veux point parler des vivants.\n    En littérature, l'école romantique reprend avec tapage, souvent aussi avec\néclat les traditions de vie du moyen âge, après l'aberration étrange du\nelacissisme dont les génies du XVIIe siècle avaient fait la fortune. Cette époque\nmêlée a la gloire de reconnaître hautement la valeur éminemment esthétique\ndu christianisme. Chateaubriand ne rend pas en cela un petit service. Les\ngrands littérateurs ses cadets : Hugo, Lamartine, Lamennais, Lacordaire,\nmême ce pauvre Musset — je néglige la foule — démontrent par le fait que la\nsève chrétienne est riche; que les fondements de la foi portent la cité d'art la\nplus admirable.. C'est le voltairianisme bourgeois qui arrête ce bel élan\njuvénile. Le « Dieu des bonnes gens » : voilà la divinité inesthétique par\nessence! Le romantisme affolé d'une part, le naturalisme lourd, le décaden-\ntisme déliquescent de l'autre, s'installent.\n    Ne fait-on pas effort aujourd'hui pour en sortir? S'il convenait, dans\nce simple aperçu à vol d'oiseau, de s'appesantir sur des travaux non encore\néprouvés par le temps, on ferait voir la religion chrétienne reprenant dans les\nplus authentiques milieux d'art une part précieuse de sa séculaire influence.\n    Je montrerai combien celle-ci est aujourd'hui autant que jamais légitime.\n    En attendant, il faut nous résumer et conclure.\n    Nul art au monde n'a dépassé ni même égalé au total l'art chrétien. Il v en\neut de plus parfaits peut-être ; mais disons-le une fois encore, la perfection\n — j'entends la perfection de la forme — n'est pas tout! La richesse, la\n fécondité, la puissance, la profondeur des sentiments, la variété de la vie,\n l'intensité de l'émotion suggérée, tout cela est aussi quelque chose, et\n sous ces multiples rapports, rien ne le vaut.\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "160                              DURENDAL\n\n\n   Atteignant jusqu'à Dieu; exprimant l'homme dans tout ce qu'il est : indivi-\nduellement et socialement; corporellement et spirituellement; temporellement\net dans l'éternel; dans son plan naturel, transposé en surnature; capable de\nsublimité et de misère; jeté à l'infini du bien et du mal : l'art chrétien a tout\nvoulu et tout su dire. On l'a justement comparé à l'un de ses plus précieux\ninstruments : l'orgue, dont la puissance, la délicatesse, la richesse d'harmonie\ndépassent tellement la Ivre antique et toutes les voix profanes.\n   Mais ce qui compte plus que tout, c'est que le christianisme, en même\ntemps qu'il a un art à lui, est la source de ce qu'il v a de meilleur dans ce qui\nsoi-disant lui échappe. En art comme en politique, comme en sociologie,\ncomme en tout, ceux qui l'ignorent en vivent; ceux qui l'accusent le pillent;\nceux qui refusent d'être avec lui le l'ont voir néanmoins avec eux.\n   11 est manifeste et reconnu des plus grands que l'avènement du christianisme\na été l'avènement de l'art moderne, comme des libertés modernes, comme de\nla démocratie légitime, comme de tout ce qui nous enorgueillit.\n   Ceux qui ne veulent pas en convenir ne le prouvent pas moins que les\nautres. Ils ne peuvent s'empêcher, voulant être païens, athées, matérialistes,\nd'être néanmoins ce qu'ils sont, et ce qu'ils sont, ils le sont pour beaucoup\npar le Christ. Ce qu'ils ont dans le sang, c'est la vraie gloire chrétienne.\n   Si l'Evangile n'a point achevé son travail, il faudra dire comment il peut le\nreprendre; mais largement déjà il a donné sa mesure.\n   Deus qui incœpit, ipse perficiat.\n\n  (A continuer.)                                  A.-D. SERTILLANGES,\n                                          Professeur à l'Institut catholique de Paris.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                             En Bretagne\n\n                                Pages de Carnet\n                                     (Suite   et   fin)\n                                                                       Belle-Ile-en-Mer.\n\n                        DE m'être promené toute une journée au bord de la côte\n                           sauvage, j'ai l'âme encore toute é m u e . . . Mélange h a r m o -\n                           nieux d'angoisse et de soleil !... je croyais, comme au Raz\n                           de Sein, que ces caps tourmentés et ces rocs feraient u n e\n                           grimace dans la mer calme... la mer calme m'a répondu\n                           par sa clameur immense, la côte sauvage par le sourire\n                           inquiet qu'elle prend d a n s la clarté...\n                              On y arrive par des chemins creux, gris de poussière,\n                            à travers des vallons brûlés où paissent des vaches\nmaigres, et tout à coup on se trouve jeté au bord de la falaise, face à face\navec la mer, dans la chanson rude du large. L e s côtes s'avancent, s'en-\nfoncent, s'écroulent, se d é c h i r e n t ; des grottes lumineuses et sombres s'y\ncreusent où le flot gronde sa furie ; des rochers noirs s'en détachent avec\ndes poses hardies ou des gestes de désespoir; et cela, d'un bout à l'autre\nde la côte, avec les mêmes remous de vagues, avec la même musique éter-\nnelle et colère, dans une changeante m o n o t o n i e . De Bangor à la Pointe\nde Poulains, je suis allé par des sentiers hardis, je me suis arrêté au fond\ndes criques où la mer adoucie prenait, sur le sable, des tons d'émeraude...\nJe me suis penché au bord des gouffres où tournoyait l'écume, je me suis\nassis sur ces pointes noirâtres d'où l'on découvrait le merveilleux ensemble\nde cette vision d'enfer ensoleillé !\n    O h ! les marins d'ici! depuis qu'au Raz de Sein, et maintenant à Belle-Ile,\nj'ai contemplé cette côte de l'Ouest tragique et s o m b r e ; depuis que j'ai pu\n voir ces baies des trépassés où dort la vision des villes d i s p a r u e s ; depuis\nque j'ai entendu narrer la sombre histoire des naufragés plaintifs, j'ai\ncompris leur â m e aventureuse et grave, j'ai compris leur piété pro-\nfonde. Q u a n d ces pêcheurs arrivent entre ces écueils noirs ou dans ces\n golfes étroits, aux parois rocheuses qui sont comme les mâchoires d ' u n e\n gueule ouverte, il font ce qu'il y a au m o n d e de plus b e a u ; ils risquent leur\nvie entre deux signes de croix ! On dit que les bateliers de Sein, q u a n d ils\na p p r o c h e n t de la côte, disent en ôtant leur béret bleu : « Seigneur, protégez-\nmoi pour traverser le Raz, car mon bateau est si petit et la mer est si grande!»\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": " 162                                    DURENDAL\n\n\nJ e ne sais rien de plus touchant que cette p r i è r e . . . L e u r s barques s'apellent :\n Etoile de la mer, Mère des affligés, Secours des chrétiens ! Des calvaires naïfs\nfleurissent la pointe des écueils : « Secourez-moi », dit l'homme en se signant.\n« E s p è r e ! » répondent les croix blanches !.. J'ai compris leur poésie mélan-\ncolique et grise...\n   ... P o u r q u o i faut-il encore rencontrer ici, dans ce paysage sublime où\nDante aurait rêvé, le bourgeois ridicule qui passe sans rien voir, qui descend\nen glapissant dans les grottes merveilleuses et qui écrit son nom sur les\nrochers : Houssin, tailleur à Pipriac; j'ai vu cette enseigne griffonnée avec un\nparapluie au fond des criques, je l'ai retrouvée plus tard, grattée sur un\ndolmen de Carnac, comme un rire idiot sur u n mystère ! Ce n'est que bête,\nmais pourquoi faut-il partout trouver les traces cyniques de son p a s s a g e . . .\nP a r t o u t devant les spectacles les plus admirables où l'âme s'envolait, se\nperdait en chantant au fond des grottes multicolores où se jouaient dans la\nclarté vague toutes les nuances mélangées du prisme, au bord des caps les\nplus lointains, où l'on s'enivrait d'idéal, de clarté ou d'horreur, on rencontrait\ndes immondices. Il semble qu'il y ait pour les gens vulgaires une joie obscène\nà insulter le visage de la N a t u r e , à crier devant la sublimité du ciel et de la\nterre la bassesse de leur h u m a n i t é i g n o b l e ! Cela m'a fait pleurer et p r e s q u e\nm a u d i r e : se peut-il que l'on ait ainsi la haine de la beauté?\n    A la P o i n t e des P o u l a i n s , M m e Sarah B e r n a r d est venue se tapir. L a\ncomédienne a fait enclore les roches avec des fils de fer ; elle étudie ses\ngestes devant l'infini ! Elle a meublé de m o d e r n - s t y l e un vieux bastion, et\nsur le plus fier des caps, elle a planté, pour a n n o n c e r qu'elle était là, le\ndrapeau teint de ses couleurs. C o m m e là-bas C h a t e a u b r i a n d , elle a voulu\nque l'immensité soit seule à contempler son maquillage. Sarah se repose;\nles pâtissiers de l'Ile font en son h o n n e u r des gâteaux qui portent son nom;\nles imprimeurs vendent la photographie de sa bicoque en carte postale, tout\nle m o n d e se l'arrache; les voyageurs en oublient l'Océan et la côte qui est là\nsublime pour ne voir que le mur blanc derrière lequel trottent ses soubrettes ;\nelle, e n n u y é e , regrette un peu les planches et voudrait bien q u ' u n chef\nd'orchestre soit là pour battre la mesure à la tempête !\n\n                                                                                    Vannes.\n\n   O la Bretagne ! maintenant que je la connais, maintenant que j'ai écouté\nles flots de ses mers, prié dans ses églises, rêvé à travers ses landes, souri à\nses légendes héroïques ou rêveuses, ne puis-je pas dire que j'ai saisi un peu\nson âme ?\n   Je l'ai vue, vêtue d'ajonc et de bruyères — j a u n e et rose, — sourire à la\ndouceur des étés, et, chantante, s'agenouiller au pied des grands calvaires —\ndans les soirs d'or.— J e l'ai vue, p a u v r e et rude, sur les côtes noirâtres où la\nmer vient briser ses colères, enlacer le socle des Notre-Dame et fixer au loin,\nses cheveux au vent, les voiles qui passent à l'horizon, dans la tempête !\n   J e l'ai vue héroïque, dans la m o n t a g n e et dans les plaines, au fond des\nports, au bout des caps, chanter la chanson des vieux chouans et la chanson\ndes corsaires; je l'ai vue, délicieuse, errer aux bois d'amour, sur le bord des\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                                    EN    BRETAGNE                                      163\n\n\nrivières douces, avec des fleurs dans les cheveux, et regarder, d'un œil naïf\net candide, s'enfuir lentement sous les arbres le flot limpide où tremble le\nbaiser du soleil...\n    O pays étrange, où mon âme a trouvé peut-être plus de jouissances que mes\nyeux, où l'admiration m'a fait prier — car cette terre qui chante sa croyance\na si bien r é p o n d u à la m i e n n e . . . Sa race est u n e des plus belles qui soient,\nune des plus p u r e s : nulle part je n'ai rencontré tant de ces hommes mâles et\nforts, aux grands yeux gris, avec des figures si graves, si sacerdotales ; nulle\npart je n'ai rencontré tant de ces jeunes filles et de ces femmes qui ont ce\nprofil que l'on rêve à la Vierge, ce regard franc, limpide et pur qui vient de\nl'âme, et qui consacre la vraie b e a u t é .\n     Nulle part je ne me suis senti comme ici des amis — je considère comme des\n frères tous ceux dont le cœur vibre comme le mien, tous ceux qui se signent\ncomme moi en passant devant les calvaires... et Dieu sait combien j ' e n\n ai vus de ces marins qui ôtaient leur béret bleu devant la Sainte Croix, de\n ces paysans qui priaient, les bras ouverts dans les églises de village, de ces\n pauvres anéantis comme en extase d a n s l'abside des cathédrales, de ces\n femmes fléchissant le genou sur les marches des calvaires de granit...\n     Ils ont sculpté partout leurs grands clochers à jour, depuis ce Creisker mer-\n veilleux de S a i n t - P o l - d e - L é o n qui jette au ciel sa flèche de dentelles, depuis\n les tours jumelles de Q u i m p e r qui s'élancent comme deux âmes, jusqu'à ces\n clochers moussus de village, à jour aussi, où chante la sonnerie des cloches\n saintes... E t j'ai goûté délicieusement le symbolisme d e ces clochers à\n jour... : O poète ! m'ont-ils chanté, que tous tes hymnes n o u s ressemblent !\n  Qu'ils s'élancent très haut, tout droit, vers le soleil ! qu'ils soient remplis du\n bruit des cloches, des chants d'amour, des chants de joie, et, comme\n  lorsqu'on nous regarde, q u e l'on voie le ciel au travers !\n     Ils ont bâti partout leurs chapelles — au milieu des hameaux qui dorment\n  sous les arbres, au bord des chemins rudes, dans la verdure au fond des\n  criques où la mer vient rêver à marée haute ; leurs chapelles où il fait si bon\n  entrer et prier u n peu, se sentir chez soi, comme partout sur la terre où il y\n  aura un autel, où il fait si bon, oublier tout, s'anéantir un peu dans la\n  fraîcheur obscure de la nef surbaissée, tandis que des fillettes en coiffe\n  murmurent leurs chapelets...\n      Ils ont dressé partout des croix et des calvaires; ces calvaires de granit,\n  admirables, où ils ont autrefois sculpté les mystères du Christ, œuvres\n  pleines de verve, où s'agitent les personnages pressés, les démons grimaçants,\n  les monstres fourchus et les vierges, où tout le chemin de la croix se\n  déroule en dentelles, où toute la foi d'un peuple est venue découper son\n   poème. E t pareil à celui de ces mille acteurs et de ces mille symboles pressés\n  autour de l'arbre divin, j'ai senti devant les Christ des landes, l'agenouillement\n   subit de toutes mes pensées, de tous mes espoirs, de tous mes rêves... E t les\n   croix toutes simples qui surgissent partout, à l'angle des chemins où traîne\n   le pas lourd des pèlerins p e r d u s , croix de pierre ou de bois, d'où un Christ\n   grossièrement sculpté bénit la plaine d'un grand geste. On les a placées là où\n   1 on peut les voir de loin, sur les coteaux, a u bord des landes, dans les golfes\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "164                                    DURENDAL\n\n\nà la pointe des îlots, sur les caps devant la t o u r m e n t e . . . Croyez! E s p é r e z !\nRésignez v o u s ! N e pleurez p a s ! . . . U n soir sur la falaise à pic où je marchais\nen tâtonnant dans u n sentier de roches, j'ai rencontré une croix blanche,\ntoute simple, sans u n e sculpture, sans m ê m e un Christ. S u r les bras de la\ncroix, en g r a n d e s lettres était écrit ce simple mot : Credo... la mer devant\nmoi s'étendait rauque et m é c h a n t e . . . une voile paraissait et disparaissait au\nloin, comme u n oiseau apeuré, craintive... le couchant rouge allongeait sur\nles flots la grande ombre de la c r o i x ! . . .\n    E t ces calvaires, ces clochers, ces chapelles sont fleuris de l é g e n d e s , tout le\npays en est parfumé. Elles croissent dans les bourgs, d a n s les landes, dans les\nvallées, elles pleurent au bord des rivières, et vont jusqu'à cclore sur les\nrochers arides comme ces fleurettes d'un rose pâle que j'ai cueillies à la pointe\ndu Raz et qui souriaient, timides, à la tempête. Et le parfum de ces légendes\nest le parfum mystérieux et vague où se mêle le souvenir d'un autrefois très\ndisparu, mais encore vivant sur cette terre étrange où semble flotter un peu\nde l'âme religieuse et grave des anciens Celtes. On sent encore ceux-ci par-\nt o u t ; ils n'ont laissé de leur passage que de muets autels, et des alignements\nde pierre devant lesquels on rêve, et qu'ils ont planté comme des jalons de\nmystère vers on ne sait quel I n c o n n u . . . Ceux qui ont hérité aujourd'hui de\nleur pensée confuse semblent les avoir imité : seulement ce sont des croix en\nbois et de pierre, dont ils ont parsemé leurs landes et qui, les bras tendus,\nsemblent montrer le chemin des étoiles!\n\n                                                      Au retour du Mont Saint-Michel.\n\n   J'ai erré d a n s l'abbaye froide et mélancolique, où il aurait fait si bon\nprier un peu, j'ai songé longuement dans la poésie du cloître lumineux,\naux colonnes-sveltes fleuries de fleurs mystiques. O h ! le merveilleux p o è m e\nde la foi des aïeux, u n peu vide m a i n t e n a n t de leur prière et de leur\no m b r e . J e me suis p r o m e n é longtemps sur les remparts noircis, tandis\nque la mer accourait sur la grève dans le soleil c o u c h a n t ; et ce soir,\ntandis que je m'éloignais et que l'ensemble élancé se silhouettait dans\nle ciel gris, j'ai écouté chanter m o n r ê v e . . . L a nuit tombait, très triste, très\ntriste, sur les grèves infinies que déjà la mer d é n u d a i t ; une étrange impres-\nsion de solitude m'enveloppait... Seule tout en haut du Mont, il y avait une\nlueur : un dernier rayon frappait et faisait luire la g r a n d e épée par laquelle\nsaint Michel désigne le ciel, d'un geste fier. E t j'ai senti profondément toute\nla poésie pieuse et prenante de cette terre bretonne que je quittais. Elle n'a\nrien d'étonnant qui la désigne à la curiosité des b a d a u d s , elle a son pitto-\nresque bien à soi, mais caché. Cela ne suffirait pas pour enthousiasmer : ni\nmontagnes, ni lacs, ni ruines, ni réclame... mais elle a ce quelque chose qui\nfera y revenir toujours les amants du rêve et de la b e a u t é , ce quelque chose\nqui m a n q u e à bien des pays qu'on visite, qui n'est rien et qui est tout, et que\nne peut saisir ici que celui qui vient y prier : u n peu d'âme...\n\n                                                                 PIERRE    NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "     Le \" Bonhomme \" du Romantisme\n\n                                  Charles Nodier (1)\n                        L'HEURE présente n ' e s t p a s clémente au R o m a n t i s m e . M. Jules\n                             Lemnître, par son Jean-Jacques Rousseau, a donné le signal\n                             de l'attaque ; d'autres ont suivi. C'est M. Charles Maurras,\n                             dans son Avenir de l'intelligence; c'est M. Pierre Lasserre\n                             dans Le Romantisme français. L e réquisitoire est frénétique\n                             et absolu.\n                                Le R o m a n t i s m e , à entendre ses nouveaux juges, n'aurait\n                             été que perversion d'idées, anarchie de sentiments et\n                             désordre verbal — la huitième plaie d ' E g y p t e de la littéra-\nture! Et pêle-mêle on rudoie, on secoue et on culbute Chateaubriand, Victor\nH u g o , L a m a r t i n e , Sainte-Beuve et Michelet. Cet « abatage » est mené de\nverve — et ce jeu de massacre est mouvementé et a m u s a n t . P e u t - ê t r e le\nsouci des nuances manque-t-il u n peu aux exécuteurs et ceux-ci font-ils trop\nbon marché — a u profit d'une thèse préconçue — de la vérité historique\ncomme de la vérité littéraire. Il n'y eut point, dans le R o m a n t i s m e , que\ndes vilenies morales, des petitesses intellectuelles et des puérilités p h r a -\nséologiques. Et pour le démontrer il suffira — pour le m o m e n t — d'évoquer\nl'attachante silhouette d'un des premiers romantiques, Charles Nodier, âme\ndroite et saine, esprit prompt et coloré, cœur affectueux et dévoué, un vrai\ntype de « B o n h o m m e », en tout la jolie, simplicité sentimentale que le mot\ncomporte.\n   M. Michel Salomon vient de publier, à propos de Charles Nordier, un livre\nqui unit à u n e g r a n d e sûreté critique, le charme d'un véritable roman. Aussi\nbien la vie de celui qu'on appela « le chef de la féerie française » — ou tout\nau moins son enfance et sa jeunesse — côtoyèrent-elles de près toutes les\npéripéties tragiques ou glorieuses dont fut tissée l'Histoire de la France à la\nfin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.\n   Charles Nodier semble avoir été très hésitant sur la date de sa naissance\net il ne parlait de son âge que par à-peu-près. Un extrait des registres parois-\nsiaux de Besançon prouve qu'il est né le 29 avril 1780. Son père, Antoine\nNodier, pratiquait au barreau q u a n d la Révolution en fit le président du tri-\n\n\n  (1) MICHEI, SÀLOMON : Charles Nodier et le Groupe romantique. Paris, Perrin\net Cie, 1908.-- '\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "166                                 DURENDAL\n\n\n\nbunal. C'était un disciple fervent de Rousseau — et il tenta d'inculquer à son\nfils sa rigidité républicaine et son humanitarisme ondoyant. Aussi, à 11 ans,\nle gamin pérorait dans les « clubs » et vitupérait contre les aristocrates et les\némigrés! Mais au premier contact avec la vie réelle, cette furie rouge vint à\ntomber : un vieux gentilhomme, M. Girod de Chantrans, s'était intéressé au\npetit Nodier et celui-ci fut fort sensible à cette affection prolectrice ; or, un\njour, on amena devant le père Nodier une dame accusée d'avoir correspondu\navec un parent émigré. C'était la peine capitale! M. de Chantrans apitoya\nson jeune protégé sur le sort de la malheureuse. Et Charles Nodier accom-\npagna la prévenue devant le Président du tribunal. Il supplia d'abord, puis il\nmenaça; et comme le père semblait vouloir résister aux sollicitations comme\naux intimidations de son fils, celui-ci fit le simulacre — combien romantique\ndéjà! — de vouloir se donner la mort. L'infortunée fut sauvée : la rigueur du\njuge capitula devant les alarmes paternelles !\n    Bientôt M. de Chantrans lui-même fut menacé par le terrorisme; il dut\nquitter Besançon et se réfugia, à trois lieues de là, dans un site délicieux,\nNovillars; et Charles Nodier obtint de son père la permission d'accompa-\ngner son mentor. Ils vécurent, au sein de la nature, quelques mois de pur\nbonheur intellectuel ; et tandis que ailleurs « la tragédie courait les rues »,\nM. de Chantrans meublait de savoir l'esprit de son élève et faisait filtrer dans\nson âme les premiers rayons de poésie : partis avec le jour, les deux compa-\ngnons herborisaient avec frénésie, capturaient papillons et insectes et appre-\nnaient à « donner une appellation à tout ce qui bruissait, rampait, courait ou\nfleurait dans le vallon de Novillars ». Et le soir venu, on lisait ensemble\n Horace, Plutarque, Cervantes, Shakspeare, Montaigne...\n    Vers la fin de 1794, Charles Nodier fut rappelé par son père qui désirait\nl'envoyer à Strasbourg pour « étudier le grec »... Et il le confia à quel pro-\nfesseur : un capucin défroqué, du nom de Schneider, traducteur d'Anacréon\net représentant, dans le Bas-Rhin, de la « Commission révolutionnaire ».\nNodier trouva l'helléniste en parfait exercice de ses fonctions, ayant ordonné\nde décapiter les statues qui ornaient le portail de la cathédrale! Heureuse-\nment, et par une juste revanche, la guillotine guettait la tête de Schneider et\nelle ne tarda pas à débarrasser Nodier du sinistre aliéné qu'on lui avait donné\n comme professeur de grec !\n    Revenu à Besançon, Nodier subit une formation très mêlée : il céda\n au doux charme de Ronsard, qu'il « découvrit » trente ans avant Sainte-\n Beuve, et s'abandonna au vertige cérébral qui s'exhale de Werther. Il a la\n passion des livres rares et le culte des sciences exactes : il est à la fois biblio-\n mane et chasseur d'insectes. Il a 17 ans, et son père estime le temps venu de\n lui trouver une carrière. Il est nommé secrétaire du chef d'escadron de la gen-\n darmerie — mais il a le bon esprit de ne pas aller occuper ce poste. La pensée\n de la Trappe traverse un instant son imagination — pur caprice de roman-\n tique qui n'a pas d'autre suite. Ni gendarme, ni moine, Charles Nodier fut\n nommé bibliothécaire adjoint à Besançon.\n    Mais la garde correcte et soigneuse des livres ne pouvait suffire, comme\n aliment, à ses incorrigibles besoins de fantaisie; avec quelques amis, Nodier\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                     LE « BONHOMME » DU ROMANTISME                                         l6j\n\n\nfonde une société sociale, Les Philadelphes, qui cultivaient la littérature et\navaient l'audace aussi de faire quelque opposition politique : ne s'avisèrent-ils\npas un j o u r de parodier p u b l i q u e m e n t un club jacobin? L e u r gaîté faillit être\njugée délictueuse.\n   Paris attire le j e u n e h o m m e . Il obtient un congé. L a capitale l'exalte par\nsa fièvre de vie et son ivresse d'art — mais il éprouve, c o m m e revers, la diffi-\nculté de se faire u n nom et le souci prosaïque du pain quotidien. La « dèche »\nle ramène à Besançon. Le président Nodier engage son fils à p r e n d r e un\n« autre état » que celui d ' a u t e u r ; il le voudrait juriste. Mais la hantise de la\ngrande ville persiste impérieuse dans le jeune h o m m e ; à peine le gousset\nrempli et il repart ; c'est ainsi que nous le retrouvons à P a r i s en l'hiver de\nl'an X I I — enfermé à la prison Sainte-Pélagie. Q u e s'est-il passé? Un\nlibelle a p a r u , La Napoléone, où le premier consul est tout simplement menace\ndu « p o i g n a r d de B r u t u s » et averti qu'il ne doit pas penser mettre sa tête\n\n                              A l'abri de la foudre\n                              En la cachant sous les lauriers.\n\n    Après trente-six jours de détention, — et il eut la fierté d'être incarcéré\n dans la cellule qu'avait occupée Mme Roland — Charles Nodier fut mis en\n liberté, à condition de quitter immédiatement P a r i s et de rentrer à Besançon.\n Mais l'aventure qu'il venait de vivre ne le corrigea pas de sa juvénile fièvre\n d'opposition; revenu dans sa ville natale, il reconstitua le club des Phila-\ndelphes, où se mêlaient c h o u a n s et jacobins, et présida à la « Conspiration de\nl'alliance », qui avait pour but fantasque d'enlever N a p o l é o n , « quand il tra-\nverserait les montagnes boisées du J u r a pour aller ceindre la c o u r o n n e\nd'Italie ». L e complot ayant été découvert, N o d i e r craignit pour sa liberté et\n « prit du c h a m p ». Il recommença son existence errante de naturaliste et de\npoète, et, réconcilié avec la police impériale, se fixa, en 1807, à Dôle. Là il\ndonna cours à son goût de la linguistique et de la philologie, et les hasards de\nla vie ayant placé sur sa route M lle Désirée Charve, fille d'un collègue de son\npère, Nodier l'épousa le 3o avril 1808.\n    On eût pu croire que le mariage mettrait fin aux péripéties romantiques de\nla destinée de N o d i e r . Il n'en fut rien — bien au contraire. Le ménage avait\ndes ressources très m o d i q u e s ; pour parer aux premiers besoins, Nodier\ndonna à Dôle u n cours de littérature; à quelque temps de là il négocia avec\nune g r a n d e maison de commerce pour aller la représenter à la Nouvelle-\nOrléans; le projet aurait probablemenl abouti si Nodier n'avait été remarqué\npar u n grammairien anglais, sir Herbert Croft, qui cherchait un secrétaire\npour l'aider d a n s ses travaux d'érudition. E n g a g é en cette qualité, Nodier\npartit, avec sa femme, pour Amiens où le chevalier Croft avait installé son\nlaboratoire philologique. Milieu extravagant : sir Croft habitait avec sa com-\npagne, lady H a m i l t o n , sorte de vieux bas-bleu britannique, qui laissait aller\nà vau-l'eau un ménage où tout était sacrifié au travail soi-disant intellectuel :\non dressait les variantes des diverses éditions du Télémaque, on « éclaircissait\npar la ponctuation » les œuvres d'Horace, on traduisait les poètes anglais et —\ncomme intermède à ces graves labeurs — Nodier achevait des romans com-\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "168                                    DURENDAL.\n\n\n\nmencés par milady H a m i l t o n . L e pire était que le paiement de son traite-\nment subissait le contre-coup du désordre qui régnait dans la maisonnée.\n Nodier finit par se lasser d ' u n e situation de jour en j o u r plus « honoraire »\n et, sur le point de devenir père, il quitta Amiens pour Quintigny, pauvre\n hameau du J u r a , où, dans la maison de c a m p a g n e de la famille Nodier,\n naquit, le 26 avril 1811, Marie Nodier qui devait être la fée gracieuse et\n spirituelle de ce salon de l'Arsenal où le mouvement R o m a n t i q u e connut des\n heures glorieuses.\n     Charles Nodier, h e u r e u x époux et père heureux, coulait à Quintigny des\njours radieux « entre les romans et les papillons », q u a n d lui parvint u n e\n proposition bizarre : le général B e r t r a n d , gouverneur des Provinces illy-\n riennes, offrait à Nodier la place de bibliothécaire à L a y b a c h ! Aussitôt pro-\n posé, aussitôt accepté! Nodier partit e m m e n a n t sa femme et sa fille. « J'ai vu\n Genève, la belle, écrit-il... J'ai vu la triste S a v o i e . . . J'ai vu Venise... J'ai vu\n enfin l'Illyrie... Je te salue, heureux L a y b a c h ! » Mais Nodier, comme dit\n son biographe, M. Michel Salomon, fut longtemps de ceux à qui u n sort\n taquin ôte la chaire où ils croient s'asseoir. A peine était-il installé à L a y b a c h ,\n que l'abandon de l'Illyrie par la F r a n c e fut décidé et il dut se sauver en hâte,\n avec les siens, tandis que les troupes ennemies envahissaient déjà la ville!\n Au retour de son expédition en Illyrie, Nodier s'arrêta quelques jours à\n Quintigny, puis il partit pour Paris, qu'il ne devait plus quitter.\n     P a r i s , cette fois, lui fut accueillant et propice — en faisant don, à l'incor-\nrigible n o m a d e , d'une d e m e u r e stable et d'une carrière assurée : il entra au\nJournal des Débats et du même c o u p prit pied dans le m o n d e littéraire... U n\nj o u r p o u r t a n t , le d é m o n des aventures vint encore tenter Charles Nodier : une\nchaire d'économie politique lui fut offerte à Bessarabie; h e u r e u s e m e n t , ' p o u r\nles lettres françaises, cette « c a m p a g n e de Russie » demeura à l'état de projet.\n Le gouvernement de la Restauration ne pouvait d'ailleurs qu'être favorable\nau pamphlétaire de la Napoléone; il le montra quand le poste de bibliothé-\n caire de l'Arsenal devint vacant : Nodier fut n o m m é à cette fonction le\n 3 avril 1824. Bibliographe, bibliophile et bibliomane, il ne se contenta pas\nde garder les livres; il en écrivit lui-même et, de plus, il sut, par son esprit et\n son c h a r m e , grouper autour de lui l'élite littéraire, artistique et mondaine de\n son époque. Guidé par M. Maurice Salomon, nous verrons, dans une p r o -\n chaine é t u d e , la place qu'occupa, d a n s la littérature française du XIXe siècle,\n le salon de l'Arsenal.\n     Charles Nodier mourut le 27 janvier 1844.\n     Comme la fin approchait, on lui propose d'appeler à son chevet l'un ou\n l'autre des maîtres réputés de la chaire chrétienne :'« P o u r q u o i tout cela »\n — répondit-il avec u n e souple b o n h o m i e . E t il o r d o n n e qu'on aille quérir le\n curé de sa paroisse : « C'est un digne h o m m e , dit-il, que j ' a i m e , et c'est u n\n bon prêtre. Je n'ai pas besoin d'autre chose. »\n\n                                                             FIRMIN V A N D E N B O S C H .\n\n   (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "Joris=Karl Huysmans\n           d'après sa correspondance\n                                 (Suite)\n\n\n\n                 ON m'a d e m a n d é de divers côtés quel est exacte-\n                     ment le livre auquel J.-K. H u y s m a n s fait allu-\n                    sion dans une des précédentes lettres qu'il m'a\n                    adressée et dont il a écrit la préface. Voici le\n                    titre complet de ce merveilleux petit livre, qui,\n                    quoique concis, expose dans tous ses détails les\n                    éléments essentiels de la grande liturgie catho-\n                    lique : Petit catéchisme, liturgique, par L'abbé\nDutillet. Quatrième édition augmentée d'un catéchisme du chant ecclé-\nsiastique par A. Vigourel. Préface par J.-K. Huysmans (Editeur\nBricon à Paris). Cet ouvrage a été racheté, si je ne me trompe,\npar la Librairie Belge de Bruxelles (16, Treurenberg). E n tous\ncas cette librairie en possède un dépôt.\n   Revenons-en maintenant aux lettres de notre ami J.-K. H u y s -\nmans. Dans une des lettres qui suivent il est cjuestion du vers\nlibre. Je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimé, sauf quand il est\nécrit par des hommes de génie comme Verhaeren et Van Ler-\nberghe. L e v e r s libre a fourni l'occasion a un tas de «poétail-\nloris », comme dit H u y s m a n s , de se faire passer pour poètes\nalors qu'ils ne l'étaient pas et qui pratiquaient le vers libre par\nimpuissance, parce qu'ils étaient absolument incapables d'écrire\ndes vers réguliers. On verra que mon ami J.-K. Pluysmans\npartageait ma manière de voir.\n   Une autre lettre a rapport aux gens qui écrivent sur le sata-\nnisme. L a plupart y affirment une incompétence rare, qui leur\nfait dire les plus grandes, hérésies et parfois les plus grandes\nbêtises a v e c une ingénuité étonnante. Ainsi que me l'écrivait.\nJ.-K. H u y s m a n s , un catholique de talent, à vues larges, serait\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "170                                 DURENDAL\n\n\n\nseul à m ê m e de traiter convenablement ce sujet qui est essen-\ntiellement du domaine de la théologie.\n   Mais ces lettres sont surtout intéressantes dans les parties qui\nexposent la suite des pourparlers de mon ami avec la curieuse\nabbesse de Fiancey au sujet de la fondation d'un ordre reli-\ngieux d'artistes. Une visite à Fiancey fit tomber toutes les illu-\nsions de J.-K. H u y s m a n s . On voit toutefois qu'il ne renonce\npas à son idée qui est vraiment magnifique. Il y songea une\nseconde fois sérieusement lors de son installation à Ligugé,\nmais cette fois encore le projet échouera. Il ne devait j a m a i s\naboutir. Sans doute était-il trop beau pour se réaliser en ce\ntriste monde où il suffit q u ' u n e idée soit grande et belle pour\nqu'elle n'aboutisse pas et où toute entreprise médiocre réussit\nà souhait. L a Providence en le p e r m e t t a n t veut sans doute nous\nrappeler que nous ne sommes ici-bas que sur une terre de pas-\nsage et d'épreuves, à laquelle on s'attacherait trop si la maison\nétait trop belle.\n\n   MINISTÈRE                                             Paris, le 15 juin 1895.\n        DE\nL'INTÉRIE UR\n\n                   M O N CHER   ABBÉ,\n              er\n   Je pars le 1 juillet pour l'abbaye de Fiancey, où je vais voir ce qu'il y a\nde possible à faire à l'heure actuelle.\n   C'est, au fond, la seule chose qui m'intéresse.\n   Priez pour que ces projets se réalisent dans un délai pas trop lointain. Car,\nau fond, ce ne serait pas une œuvre mésestimable que celle qui consisterait\nà faire, dans un cloître, de l'art religieux. Mais tout cela m'apparaît comme\nlointain encore.\n  Je vous envoie, mon cher Abbé, toute la nouvelle assurance de mes senti-\nments respectueusement dévoués.                             J.-K. HUYSMANS.\n\n   MINISTÈRE                                             Paris, le 29 juin 1890.\n       DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                   M O N CHER A B B É ,\n\n   Au sujet de ce que vous m'écrivez, je vous soumets cette remarque qui\nrépond à votre observation : tous les gens qui écrivent sur le satanisme sont\nhérétiques. J'ai reçu, hier la visite d'un capitaine de torpilleur arrivant de\nl'Inde, et venant pour m'entretenir de faits démoniaques. Cet homme proférait\ndes hérésies à chaque mot. On dirait que le Démon s'ingénie à n'être pas trop\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "        JORIS-KARL      HUYSMANS        D'APRÈS      SA C O R R E S P O N D A N C E     171\n\n\n\nattaqué par ceux qui le dévoilent. Il leur inspire u n e sorte de fausse pitié pour\nlui; il les empêche en tous cas d'être orthodoxes, et restreint ainsi la portée de\nleurs livres. E t il y a bien d'autres faits qui appuient ma r e m a r q u e ! E n\nsomme, Satan est u n sujet qui devrait être traité par u n catholique de talent !\nComment se fait-il q u ' a u c u n d'eux ne l'ose ?\n    Je pars lundi matin et ne serai de retour au plus tôt que le 15 et au plus\ntard que le 20. Je vais d'abord à Paray-le-Monial, puis à Cluny et à Brou où\nj'ai à p r e n d r e des notes sur les églises, à propos d'un énorme travail que je\nveux faire sur les cathédrales. J e serai à Valence jeudi ou vendredi et le même\njour à F i a n c e y .\n    Que vat-il se passer? J e vous avoue que je ne suis pas sans crainte. Les\nespérances que fait concevoir la Mère Célestine de la Croix sont si belles que\nje tremble de me trouver devant un mirage du Midi, u n e fois là-bas. Il y a\npourtant u n e base ferme. D'après mes renseignements, elle est une Sainte et\nelle a déjà fait des fondations. Il y a donc des précédents. Mais celle-ci va\nsoulever de telles difficultés, ou de la part de l'Evêque dans le diocèse duquel\non sera, ou de la part de R o m e , qu'il y a vraiment de quoi ne pas se sentir\nrassuré. Il est vrai que là tout est dans les mains de Dieu. Nous apporterions,\nen somme, dans la gamme de ses ordres, une note qui n'existe p a s . Peut-être\ny consentira-t-il?\n    Je vous écrirai de là-bas, une fois que je saurai à peu près à quoi m'en\ntenir et que j'aurai pu connaître la bonne Mère. Priez pour nous tous, mon\ncher Abbé, car il peut s'agir, pour nous tous, d'une vie meilleure. Je vous\npromets que n o u s aussi n o u s n e vous oublierons pas devant l'autel de\n Fiancey.\n    Bien affectueusement à vous.                                J.-K. HUYSMANS.\n\n\nABBAYE DE F I A N C E Y                         Le                         5 juillet 1895.\n\n\n                     M O N CHER A B B É ,\n\n   Je vous envoie, suivant ma promesse, un petit mot de Fiancey. J e m'y suis\nrendu par Paray-le-Monial, Cluny, Brou, et ai trouvé la bonne Mère Céles-\ntine qui m'attendait, d a n s une abbaye charmante située au pied des m o n -\ntagnes, dans u n a m a s de vieux arbres.\n   Le site est délicieux, malgré l'épouvantable climat de la D r ô m e . La cha-\n eur y est torride et me dissout les entrailles. On ne peut m ê m e , dans la journée,\n sortir.\n    Et l'abbesse, me direz-vous? Elle est assez difficile à expliquer. Elle est\n une sainte et une mère, mais elle n'a pas le bon sens d'une sainte Thérèse ;\n elle est, comment dirais-je, u n e emballée dans le vide. Elle est ou trop mys-\n tique ou pas assez. Bref, je ne me vois pas du tout entreprenant avec elle\nl'œuvre qu'elle veut. J e ne vois surtout pas Dieu voulant cela, dans ces con-\nditions, et plus je c o m m u n i e d a n s la petite chapelle de ce cloître, plus je sens\nque ce n'est pas là que l'œuvre à laquelle je crois se fera.\n   C'est donc une assez douloureuse désillusion que je remporte à ce point\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": " 172                                        DURENDAL\n\n\n\nde vue, mais pour m'en consoler, je remporterai le délicieux souvenir de cette\nvieille femme, si intelligente et si b o n n e .\n   J e suis arrivé, à moitié tué par la chaleur, et, me p r e n a n t la main, elle me\ndit : « Sentez-vous, mon enfant, que vous avez trouvé u n e m è r e . » Rien ne\npeut rendre l'âme candide et si bonne de cette vieille moniale. Mais..., m a i s . . . ,\nquelles idées impraticables et surtout quel mélange d'ordres incohérents elle\nrêve. J e l'écoutais et peut-être voyait-elle, malgré sa cécité presque complète,\nma désillusion, car elle me répétait : « Voyons m o n enfant, ne soyez pas ainsi\ntriste. » Le fait est que je sentais u n e sorte d'écroulement en moi. J e suis\nremis maintenant, convaincu que tout se fera, — convaincu plus qu'avant\nmais persuadé aussi que la mère Célestine ne sera qu'un jalon, que rien de\nsérieux et de définitif ne se fera avec elle. Au fond, je suis venu là pour\nacquérir u n e certitude, — c'est déjà quelque chose — puis n'aurais-je senti\nque cette âme adorable, que je serais encore payé de mes déboires!\n   Voilà, mon cher Abbé, ce que je puis vous dire en h â t e . Je serai de retour\nà Paris dans les premiers j o u r s . Vous pourrez donc m'y écrire, avec certitude\nde m'y trouver.\n   Je vous envoie, jusque-là, mon cher Abbé, la nouvelle assurance de mes\naffectueux et respectueux sentiments.\n                                                                          J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n    MINISTÈRE                                                         Paris, le 20 juillet 1895.\n          DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        M O N CHER A B B É ,\n\n    Je vous enverrai, suivant votre désir, demain, u n exemplaire de Certains.\nStock vient d'en retirer et il m'a été facile de lui en extirper u n , et un exem-\nplaire avec faux-titre coupé et b r o c h u r e maladive de l'Art Moderne. C'est le\nseul exemplaire qui me reste et le livre est épuisé. Prenez-le donc tel quel en\nattendant mieux, si j'en découvre un en état meilleur.\n    J'ai reçu l'article de la Jeune Belgique. J e connais personnellement, du reste,\nGoffin, qui est un catholique pratiquant, ainsi que Georges Destrée, le frère\ndu député de Charleroi qui, lui, ne l'est guères. Ce sont deux très braves\ngens et tout à fait dans nos idées, en s o m m e .\n   J e connais, du reste, presque tous les rédacteurs de la Jeune Belgique,\nG i r a u d , G i l k i n , V e r h a e r e n , q u i n'y est plus — et qui tous sont, à des époques\ndifférentes, venus me voir. Je suis tout à fait dans vos idées en ce qui concerne\nla poésie. Certains poétaillons de Paris écrivent, sous prétexte de poésie, de\nla bien mauvaise prose.\n   T o u t cela est sans importance et est mort déjà, du reste.\n   Je n'ai pas vu le baron de Haulleville.\n   P o u r fin de l'histoire de Fiancey. Malgré la ténacité de la b o n n e mère, qui\nm'écrit que tout s'arrangera, je laisse l'affaire.\n   Voici comme elle l'avait, en somme, conçue. Desservant à l'Institut K n e i p p ,\nà Valence, elle voulait, après la cure corporelle des dégénérés et des hysté-\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                 173\n\n\nriques qui psuplent cet hospice, se livrer sur eux à une cure d'âme, à Fiancey ;\npour ce, elle fondait u n ordre de Célestins, de pères et de convers. Les con-\nvers auraient soigné les malades et les pères se seraient occupés d'art! Ce\nméli-mélo était impraticable. Puis, qu'est-ce q u ' u n ordre cachant son véri-\ntable but et s'abritant sous u n e apparence, sous la couverture Kneipp, comme\nelle dit. T o u t cela me semblait m a n q u e r de franchise, puis son délicieux\nmonastère, qu'elle me donnait, est criblé de dettes; et je n e me vois pas\ndu tout entrer en religion pour commencer par me battre avec des huissiers.\n   Il y aura d'autres combinaisons et sans elle, — et plus valables — j ' e n suis\nsûr. Cela ne me regarde pas, du reste. Si Notre-Seigneur le veut, il le fera.\nSinon, que sa volonté soit encore faite. — La seule question est là, et tout\nle reste est vain.\n   Au fond, j'ai été, au point de vue divin, très heureux dans mon v o y a g e ;\nje n'ai d o n c rien à regretter d a n s cette affaire. J'ai fait u n e b o n n e retraite\npieuse d a n s la petite chapelle de F i a n c e y , avec de bons amis prêtres. Je n'ai,\npar conséquent, pas perdu mon temps.\n   J'ai vu Bois, qui vous remercie de votre lettre. Quel malheur que ce garçon,\nqui est u n e â m e propre, divague de telle sorte lorsqu'il s'agit de catholicisme.\nJ'espère qu'il reviendra à des idées plus saines. Il a besoin d'être encore u n\npeu laminé par la vie, pour cela.\n   J e vous quitte, car je suis, depuis deux jours, martyrisé par des rhuma-\ntismes d a n s la face, et cela m'hébète et me torture lorsque j'écris. A h ! je n e\nsuis pas sainte L i d w i n e qui, lorsqu'elle était accablée, criait : « E n c o r e ! »\n Priez p o u r moi, mon cher Abbé, et prenez ici la nouvelle assurance de ma\nrespectueuse affection.\n                                                        Bien votre\n                                                                   J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                             HENRY        MŒLLER.\n\n                           Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n   (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\n et de celles qui suivront.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                        Vincent d'Indy\n\n              A propos de sa sonate pour piano\n                   PARMIles auteurs contemporains de musique instrumentale,\n                     je n'en connais point dont chaque œuvre nouvelle suscite\n                     autant d'intérêt que celles de Vincent d'Indy. Sans doute,\n                     la rude écorce du fruit, qui rebute l'amateur ordinaire,\n                     aiguise au contraire l'appétit de ceux qui n'ont pas la\n                     prétention de voir en l'œuvre d'art un fruit savoureux qu'on\n                     cueille en passant et qu'on mange distraitement.\n                       Quand parurent les dernières œuvres de d'Indy, j'eus\n                     chaque fois l'impression éprouvée devant certains paysages\ndes Alpes. On me montrait de loin le glacier abrupt, le col à gravir, le\ndédale de roches à traverser, et j'en tressaillais d'avance comme d'une chose\nqui allait demander des fatigues et des peines, mais où j'étais sûr de trouver\nune jouissance ineffaçable.\n   De fait, les sonates (et sous ce nom je désigne aussi les symphonies, trios\net quatuors) de d'Indy donnent un singulier mélange de sensations de fatigue\net de joie. On parcourt une route semée d'obstacles, où la nature (qui est ici\nl'artiste) semble avoir voulu amonceler les roches, les eaux stagnantes, les\ncrevasses. Si ces obstacles rebutent d'abord le marcheur, pourtant ils lui pro-\ncurent chaque fois la joie nouvelle d'une difficulté vaincue. En cette compa-\nraison je fais allusion, moins aux difficultés très grandes de l'exécution de ces\nœuvres, qu'aux difficultés de compréhension; et c'est la compréhension finale\nqui est le sommet enfin atteint.\n   On m'objectera : « la joie de comprendre ce qui semblait obscur est très\nréelle; mais le seul point qui nous importe est de savoir si l'œuvre, ainsi mani-\nfestée, est belle ou non ».\n   Nous pouvons répondre hardiment que les œuvres instrumentales du\nmaître, si peu attirantes de prime abord, renferment une somme d'immortelle\nbeauté que nul de nos contemporains n'a égalée. Nous le répétons, elles sont\nrudes, austères, d'un dessin original aux harmonies déroutantes, mais très\nlogiques quand on les examine de près, et éloignées des harmonisations libres\ndes purs impressionnistes. Enfin l'artiste se manifeste comme un construc-\nteur, un architecte musical continuant la tradition de César Franck avec une\nlogique inflexible.\n   Il importe d'insister sur ce point : que nous parlons ici de pure musique\ninstrumentale, à l'exclusion de celle qui se moule sur un texte à chanter\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                 VINCENT D'INDY                                      175\n\n\n(lied, oratorio, drame) ou à commenter sans paroles (musique à p r o g r a m m e\ndétaillé).\n    Franck est le premier qui ait appliqué à la sonate la forme cyclique, éta-\nblissant un lien thématique entre les différentes parties de l'œuvre. C'est en\nquelque sorte le leitmotiv introduit d'une manière systématique dans la\nmusique instrumentale. Après F r a n c k , d'Indy a poussé cette innovation aussi\nloin que W a g n e r l'avait poussée dans le d r a m e . C'est ainsi que, dans son\nquatuop o p . 45, il n'y a vraiment qu'un seul motif, varié à l'infini, je le veux\nbien, ou plutôt d o n n a n t naissance à une quantité de rejetons où lui se recon-\nnaît sans peine. Cette œuvre est typique à cet égard.\n    Ici apparaît le côté cérébral de l'art d ' I n d y s t e . On lui a souvent reproché\nla sécheresse et le voulu de ses constructions sonores. Chose bizarre, c'est ce\nmême reproche de sécheresse que les Français font à l'art si allemand de\nB r a h m s , et, q u ' à m o n avis, ni B r a h m s ni d'Indy ne méritent. C'est que, si\nles conceptions de ce dernier sont voulues — et trop voulues parfois — ce\ndéfaut n'exclut pas u n e inspiration admirable en sa concentration, en son\nintériorité. Si la g r a n d e émotion, privilège du génie, est peu fréquente chez\nlui, sa musique émeut n é a n m o i n s d'une manière très particulière, éveille les\npensées graves et n o u s fait rentrer en nous-mêmes.\n    Il me semble de plus en plus évident que l'absolue maîtrise du maître fran-\nçais s'affirme surtout dans la musique instrumentale. Sans doute, au début de\nsa carrière, il a fait le Chant de la cloche, œuvre très séduisante en sa juvénile\ninspiration; ensuite l'Etranger, fruit de pleine maturité, est, au point de vue\nexpressif, son chef-d'œuvre; mais l'inspiration, parfois très émue, est un peu\nmorcelée : on dirait une juxtaposition de beaux fragments... et l'application\nrigoureuse de motifs conducteurs n'y change rien. D'ailleurs, le prélude\nsublime du deuxième acte n'est-il pas le plus pur j o y a u de ce d r a m e ? . . . Quant\nà Fervaal — à part quelques passages admirables et l'intérêt de certains pré-\nludes — (osons le dire tout haut) c'est une œuvre factice et d'inspiration essouf-\nflée, intéressant par le détail surtout.\n    Considérons par contre les œuvres instrumentales; quel intérêt et quelle\n progression! P o u r orchestre : depuis l'exquis bijou de Sauge fleurie, de Wal-\n lenstein, de la symphonie avec p i a n o , jusqu'à l'étrange Istar et à l'admirable\n symphonie en si bémol (1) ; pour la musique de chambre : depuis le beau lied\n pour violoncelle, le trio avec clarinette et le quatuor o p . 45, jusqu'à la magis-\n trale sonate pour piano et violon; enfin, dans le domaine restreint du piano :\n depuis le poème des montagnes, les charmants tableaux de voyage, jusqu'à\n la sonate en mi qui vient de paraître et dont nous voulons dire un mot.\n    Cette sonate magistrale est digne de toute admiration, en sa première\n partie surtout. Celle-ci présente u n thème avec variations précédé d'une intro-\n\n\n  (1) Nous avons entendu l'autre jour au concert Ysaye les Souvenirs. Ceux qui ont\nétudié l'œuvre la proclament admirable. Il nous semble pourtant qu'il y a ici un élément\nsubjectif qui doit donner l'unité à la composition. Faute de tenir ce fil conducteur, cela\nnous a paru cahoté et peu construit, à rencontre des œuvres de pure musique. Mais on\nne peut avoir la prétention de juger une telle œuvre à une première audition.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "176                                   nURENDAL\n\n\nd u c t i o n ; elle tient lieu du classique a n d a n t e . Suit un scherzo et, pour finir,\nun allegro en vraie forme sonate, précédé lui aussi d'une introduction,\n\n   Première partie. — U n fracas d'accords tumultueux suivi (mesure 7) d'un\nthème doux et suppliant, et voilà que nous tenons les deux éléments princi-\npaux de toute l'œuvre. En effet, le début est constitué par les premières notes\ndu thème à variations qui va s u i v r e ; désignons ce thème par le chiffre I. L e\nthème exposé à la mesure 7 (nommons le : thème II) sera p r é p o n d é r a n t d a n s\ntoute la Sonate. A la mesure n , ce dernier t h è m e est accompagné d'un\ncontrepoint des basses qui porte en germe la quatrième variation.\n   L a mélodie (I) qui suit l'introduction est d'une intense expression et\nd'un style très franckiste. Elle se termine par un rappel de I I , qui d'ailleurs\nse représentera c o m m e conclusion: des trois premières variations.\n   L a première variation, admirablement expressive, est comme u n second\nchapitre ajouté à l'émouvant récit du thème ; c'est la variation au sens très\nm o d e r n e du mot, plutôt émanation du t h è m e que vraie variation. Comme\nconclusion, l'exposition très mélancolique de II nous amène sans arrêt dans\nla deuxième variation.\n   Celle-ci, en sa g r a n d e u r austère, rappelle davantage le thème par ses p r e -\nmières notes et par sa coupe. Elle est, de même que les autres, d'une g r a n d e\nrichesse d'harmonie. L a conclusion (II) varie également ses supplications\nplaintives.\n   La troisième variation est entourée d'une fine vapeur de son. A tort ou à\nraison, je crois voir flotter là un fragment mélodique déjà e n t e n d u dans le\n« P o è m e des montagnes ». La mélancolie semble être dissipée et, q u a n d le\nthème I I reparaît, il a revêtu une robe claire en mi majeur.\n   P o u r t a n t b r u s q u e m e n t tout s'assombrit de nouveau et la quatrième varia-\ntion, libre et étendue, expose son thème en sol mineur, apparenté au thème I I ,\npuisqu'il en était tantôt le contrepoint (mesures i l , 12). L ' a c c o m p a g n e m e n t\nroule comme un sourd vent d'orage. Cette variation est une vaste fantaisie où\ns'ajoutent successivement le thème I I , la mélodie de la première variation et\nfinalement le thème principal (I). Celui-ci, p o u r clôturer cette première partie,\nrevient tout au long, mais en majeur, avec sa coda ordinaire du second sujet,\ntrès poétique et apaisé.\n\n    Deuxième partie. — Scherzo sur un thème formé de la succession! des notes\ndu t h è m e I I . Fantaisie aérienne d'une couleur, très originale, d'une sonorité\ncurieuse et très pianistique. U n second motif (p. 16) n'est autre qu'une déduc-\ntion de celui de la quatrième variation précédente. Au bas de la page 18,\nr e m a r q u e z la transformation du motif initial et, plus loin, une entraînante\nfanfare qui subit, elle aussi, d'amusants développements. Après cette page\nscintillante, nous t o m b o n s d a n s les pensées graves avec la :\n\n  Troisième partie.— U n e introduction, d'abord identique à celle du d é b u t ,\nprésente, dès la cinquième mesure, u n thème nouveau expressif, qui sera pro-\nprement celui du final. Il a une parenté d'expression avec le thème I I .\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                  VINCENT      D'INDY                                177\n\nCelui-ci d'ailleurs apparaît bientôt aussi, amenant l'exposition définitive du\nthème du final. Comme nous l'avons dit, ce dernier morceau a la vraie forme\nsonate. Son exposition comprend un thème, ou mélodie, assez développé,\nsuivi d'un passage de transition (un peu plus animé) qui conduit à u n e\nseconde période en la bémol. Ici paraissent plusieurs motifs, dont l'un,\nissu de I I , puis u n e tirade finale dont la chaleur semble un peu factice.\n   Suivent des développements, où le thème principal du final devient beau-\ncoup plus intéressant, dans ses gracieuses sinuosités, auxquelles les nuances\ndouces d o n n e n t u n c h a r m e , qui lui manquait à son exposition. Le beau\nthème I paraît soudain au milieu des développements, et c'est toute u n e joie\nde le retrouver. L a rentrée des thèmes de l'exposition se fait régulièrement\net avec b e a u c o u p d'éclat.\n   Le final se termine par une importante coda (9/8, p . 36), splendide c o u r o n -\nnement de l'œuvre. L e thème d u final, par deux fois, s'esquisse en s o u r d i n e ,\nsuivi des premières notes de I comme d'une interrogation. P u i s , ce dernier\ns'affirme et règne en maître, à la page suivante. Après avoir été chanté, —\nj'allais dire : par tout l'orchestre — il reprend encore plus largement, avec\ncontrepoint du thème du final. Mais la sonorité s'idéalise soudain en lumière,\noù flotte, c o m m e une légère vapeur, le thème du final. Le thème I I , très\nexpressif, se dessine ensuite u n e dernière fois et la Sonate finit dans une paix\nradieuse.\n   R a p p r o c h o n s cette péroraison de celle de la seconde S y m p h o n i e et de la\nSonate pour piano et violon. On y voit clairement que le maître cherche à\nproduire une impression libératrice, à la manière de Beethoven. Cela est\nlogique et de l'essence m ê m e du grand art, qui doit être libérateur et exciter\nl'énergie morale. Ce n'est pas la théorie de l'art pour l'art, c'est celle de l'ait\nhumain, celui qui n'est pas u n luxe dans la vie, mais u n élément de iorce et\nde salut qui nous a p p r e n d à regarder au delà de la vie.\n   L'influence de F r a n c k — le Franck des derniers chorals pour orgue et des\ndeux œuvres immortelles pour piano — se fait sentir, mais sans tyrannie, en\ncette nouvelle œ u v r e . Si d'Indy n'atteint pas à la génialité de son maître, il\nfaut reconnaître, par contre, qu'il reste toujours plus égal à lui-même. S'il a\nrenchéri sur les raffinements harmoniques de l'auteur des Béatitudes, c'est par\ntempérament et nullement par u n e fantaisie irraisonnée. Enfin, il reste, —\nau milieu de l'art a m o r p h e qui semble vouloir s'imposer à Paris — il reste le\nsolide constructeur de formes, l'éducateur admiré et écouté et, après F r a n c k\ncréateur, il est le principal promoteur de la g r a n d e musique instrumentale en\n France.\n                                                                  JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "                           Chronique d'Art\n\n              XVIe Exposition annuelle \" Pour l'Art \"\n     Le cercle Pour l'Art groupe des tendances diverses et s'inspire d'un large\n éclectisme au service de tous les genres. P a r m i ses m e m b r e s , b e a u c o u p sont\n arrivés à la notoriété; quelques-uns sont célèbres. C e p e n d a n t ce sont peut-\n être les plus jeunes qui attirent davantage l'attention. Il me paraît que deux\n noms s'imposent déjà : celui de M. F i r m i n Baes, qui affirme les qualités\n d'un grand artiste, et celui de M. Maurice L a n g a s k e n s , dont l'audacieuse\n originalité promet b e a u c o u p , sans que toutefois on puisse voir plus que des\n promesses, des essais ou des préludes, dans ses premières œuvres encore\n trop incohérentes.\n     P a r le choix de ses sujets, empruntés à la vie des humbles, M. Baes se\n rattache à L . Frédéric, en évitant les défauts de ce maître. L e dessin est\ncorrect, la couleur très sobre et très riche. Il a le bon goût de ne pas ravaler\n la psychologie de ses modèles au rang de la simple animalité. On lui par-\n d o n n e volontiers quelque petit écart de sentimentalité en faveur des âmes\ncharmantes que révèlent ses bonnes femmes et ses jeunes filles du p e u p l e . Le\nPaysan est u n type très noble, presque un penseur. On peut aimer ce paysan-là.\nTel des huit p a n n e a u x de M. Baes, comme La Couture, n'est pas éloigné d'être\nun chef-d'œuvre sous tous les rapports.\n    L'effort que tente M. Langaskens pour rénover les errements de l'art déco-\nratif est des plus méritoires. Seulement ce jeune artiste en est encore à\nexplorer des chemins sans issue. Au lieu de la formule féconde, inspirée par\nla pensée réfléchie, il exploite les subtilités de l'art décadent, qui cherche des\nsensations purement visuelles. M. L a n g a s k e n s tombe d o n c fatalement dans\ntous les défauts inhérents à l'art d é c a d e n t : la préciosité, l'outrance, la sentimen-\ntalité langoureuse, l'amour du symbole quintessencié, l'application fervente\nà dire des riens en termes rares et en nuances déliquescentes. Deux de ses\nprojets : Les Pêcheurs (n° 2) et Les Bergers (n° 3) seraient déjà plus q u ' u n e p r o -\nmesse si la pensée y était plus claire. D a n s le premier (les pêcheurs), je vois\nu n g r o u p e d'hommes nus assis sur la berge d ' u n lac, et plus loin u n e barque\nqui porte deux figures nimbées, dont la signification m ' é c h a p p e . L ' a u t r e (les\nbergers), qui fait p e n d a n t au premier, représente une b a r q u e avec ses agrès\npittoresques, portant un groupe de figures singulièrement enchevêtrées. Ayant\ncherché vainement les pêcheurs dans le premier panneau et les bergers dans\nle second, j ' a i supposé que les titres sont intervertis. Malgré cela, je n'y vois\npas encore très clair.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "LA C O U T U R E\n\n(FIRMIN   BAES)\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": ""}, {"page_pdf": 216, "texte": "                                  CHRONIQUE D'ART                                        179\n\n    J'espère que M. Langaskens s'apercevra à temps de la stérilité des efforts\nqui se perdent en des directions extravagantes, et qu'il reviendra aux qualités\nessentielles du grand art : la clarté, la simplicité, la sincérité. Lorsqu'il mettra\nau service d'une pensée plus consciente le sens de la forme et de la\ncouleur, qu'il possède incontestablement, il nous donnera d'authentiques\nœuvres d'art.\n    M. F r a n z Van H o l d e r , bon portraitiste, quoique un peu mou, a voulu\ns'essayer aussi dans l'art décoratif, en un grand p a n n e a u intitulé : Le Phare.\nCe n'est que du mauvais Wiertz. Des torses d'athlètes qui se cambrent en un\ngigantesque effort pour porter à quatre une simple torche, c'est presque la\ncharge du genre.\n    M. H u i b L u n s est visiblement influencé par les mythologies de Lévèque.\nSon Jugement de Paris est la réédition d'un nombre incalculable de machines\nanalogues.\n     M. Albert Ciamberlani sacrifie aux mêmes divinités classiques avec un\nrespect soumis des plus vieilles routines de l'Académie. C'est du Puvis de\nChavannes. moins l'idée. L e n° 2, intitulé Projet, n'a aucun sens défini. C'est\nun triptyque occupé au centre, à droite et à gauche, par des groupes de\nfemmes nues, qui posent en des attitudes diverses. N° 1, Carton, est l'agran-\ndissement au format de la fresque monumentale du panneau central du précé-\ndent triptyque. Au bas de ce carton on lit cette inscription : « Les femmes,\n fragment pour faire pendant à un panneau : les h o m m e s . » On se demande\n ce qui sollicitait l'artiste à représenter les femmes et les h o m m e s , et pourquoi\n il n'a réalisé que cette moitié-là de son p r o g r a m m e .\n     Impression d'Italie, de M. Emile F a b r y , appartient au même genre dénué\n d'intérêt. L'artiste nous prévient que son tableau a été fait à P a d o u e , dans la\n chapelle de Giotto. L a chapelle de l'Arena, où Giotto a laissé ses chefs-\n d'œuvre, est célèbre. T o u t e la vie du Christ s'y déroule, en style épique, d'une\n éloquence formidable. Or, voyons ce que la vision de ces chefs-d'œuvre a\n inspiré à M. F a b r y . U n groupe de trois figures : un cadavre rigide étendu\n horizontalement, et deux génies, dont l'un, orné d'une paire de grandes ailes\n métalliques, soutient la tête du cadavre, tandis que l'autre s'élève dans une\n gloire de lumière dorée. Est-ce u n symbole, u n e allégorie, une méditation\n philosophique? J e l'ignore, et je me d e m a n d e si Giotto lui-même ne serait\n pas ahuri d'avoir inspiré ce r é b u s .\n     Il y a encore à l'exposition « pour l'Art » u n certain n o m b r e de toiles appar-\n tenant aux genres m i n e u r s , n o t a m m e n t le paysage. P a r m i les choses gentilles,\n je note le Lever dit jour, de M. Adolphe H a m e s s e , avec un soleil démesuré\n émergeant des b r u m e s ; les amusants dessins coloriés de M. Amédée L y n e n ,\n  qui ne recule pas devant la charge bouffonne d a n s son Projet de quartier chic\n avec parc stérilisé; les délicieux tablea,utins de M. Charles Michel, qui rap-\n  pellent Stevens, q u a n d ils ne sont pas érotiques à l'excès; enfin, les notations\n  très personnelles de M. François D e h a s p e . U n e mention très spéciale revient\n  à M. E m m a n u e l Viérin. Qu'il me pardonne c e p e n d a n t de ne pas aimer en ses\n  paysages certaines tonalités factices de sucre d'orge.\n      Terminons en signalant, parmi les rares sculptures du Salon, les deux\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "180                                   DURENDAL\n\n\nbustes de Rousseau, qui ont les qualités et les défauts d'un art très aristocra-\nt i q u e ; le beau groupe Humanité et La Fille des dunes, d'une élégance parfaite,\nde Pierre B r a e ç k e ; enfin, l'admirable portrait-buste de Lagae, qui compte\np a r m i les meilleurs de ce maître.\n\n\n\n          Exposition Joseph Middeleer et Albert Sohie\n    Ces deux artistes distingués ont exposé quelques-unes de leurs œuvres\nrécentes au local du Cercle Artistique, du 24 février a u 4 mars. M. Middeleer\nreste fidèle aux coins de béguinages dont il interprète la placide vétusté en\ntons trop uniformément et trop lourdement gris, à peine égayés par la note\nvive des fleurs ou l'éclat des tuiles dorées par le soleil couchant.\n   Si la découverte de Bruges la Morte, de ses ruelles, de ses vieux pignons\net de son légendaire béguinage a ouvert u n nouveau m o n d e à l'exploration\n des peintres en quête de pittoresque, nous avons fait maintenant tout le tour\n de cette terre promise des âmes rêveuses, et tous ses aspects n o u s sont devenus\nfamiliers. N'est-ce pas le m o m e n t où, la curiosité étant émoussée et l'émotion\n lasse, il est désirable que l'on découvre de nouveaux horizons?\n    M. A. Sohie, qui se confine dans le paysage de Genck en Campine, s'at-\ntarde aussi aux choses déjà vues. Mais il a cette excuse que la nature est tou-\njours belle, et qu'il la voit avec u n e âme de poète. Il excelle surtout à en\ndégager l'impression de grandeur austère, tempérée par u n e note d'exquise\ntendresse d a n s la lumière blonde des sables et la p o u r p r e délicate des fleurs\nde bruyère. Ciel de vent, Le Tumulus, En mars, c'est toute la mélancolie des\nsaisons brumeuses; et davantage encore, Tristesse d'hiver, c'est le poème navré\ndes étendues m o r n e s , des c h a m p s de glace et de b o u e , sur lesquels pèse u n e\natmosphère si chargée d'eau glacée qu'on en est tout transi. Sablière fleurie nous\nmontre une harmonie très douce de verts sombres, de sables blonds et de\nbruyères roses, sous un ciel désespérément gris. Eclaircie après la pluie est le\nsourire fugitif du ciel dans u n paysage triste. E n opposition avec ces scènes\ndésolées éclate la joyeuse fanfare du Soleil dans la bruyère, et la symphonie\ninattendue du Soleil d'hiver, qui coule ses rayons obliques sur les d u n e s cou-\nvertes de neige opalescente d a n s les ombres, étincelante d a n s les retroussis\nlumineux. Ce dernier tableau dénote une vision personnelle très aiguë et très\njuste.\n                                                                       F.   VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "               Les Auditions Musicales\n\n                      Quatrième Concert Ysaye\n   L'orchestre était dirigé par Fritz Steinbach, directeur du Conservatoire de\nCologne.\n   Au m ê m e titre que la Pastorale et que la Neuvième, plus encore que la Sep-\ntième et que l'Héroïque, la Symphonie en ut mineur est une des pierres de touche\nde la grande compréhension beethovénienne. C'est qu'en effet, indépendam-\nment des prodigieux élans et du lyrisme éblouissant qui leur sont c o m m u n s\navec la Septième S y m p h o n i e et avec VHéroïque, la Symphonie en ut mineur,\ncomme la Neuvième, du reste, se présentent, en outre, avec cette sublime pro-\nfondeur psychologique qui les fait apparaître comme d'émouvants drames\nd'humanité, les range au nombre des plus éloquentes peintures que la musique\nait jamais tracé de l'âme et du mystère qui la domine, de l'âme éprise de\nclarté, de b o n h e u r , et qui, meurtrie aux heurts tragiques de l'existence,\npleure j u s q u ' a u m o m e n t où elle oriente définitivement son essor vers la\nLumière primordiale et divine. T a n d i s que les aspects profonds de la Sym-\nphonie se découvrent avec plus de largeur dans l'interprétation d'un Nikisch\nou d'un Richter, la' conception de Steinbach s'attache plus spécialement à\naccentuer les significations lyriques du poème, à faire vibrer ses hymnes glo-\nrieux, ses envolées de joie immense vers l'Infini, et voilà pourquoi, alors\nmême que l'on souhaiterait à 1''Andante une allure plus grave, plus majes-\ntueusement méditative, on ne peut qu'admirer sans réserves l'art avec lequel\nSteinbach p r é p a r e et réalise l'épanouissement victorieux de l'Allegro finale,\nefflorescence suprême de l'œuvre. On a également b e a u c o u p applaudi l'exé-\ncution énergique et haute que Steinbach a donné de l'ouverture de Coriolan,\nsi intensément dramatique dans sa puissante et décisive concision. Sans\négaler ces expressions admirables du génie beethovénien, l'Ouverture acadé-\nmique de B r a h m s , dont les thèmes sont empruntés à des chants populaires en\nvogue dans les universités allemandes, a intéressé par sa construction ingé-\nnieuse et son orchestration spirituelle. Les Variations et Fugue, dans le style\nancien, sur un thème de Händel, par Delune, le distingué compositeur et chef\nd'orchestre, avaient le tort de succéder immédiatement à l'immortelle S y m -\nphonie en ut mineur. Mais, réserves faites sur ce voisinage redoutable, il faut\nrendre hommage à l'écriture souple et aisée de cette composition qui, vêtue\nde formes onduleuses et remplies de grâce, est développée avec autant de\ncharme, et de variété que d'élégance dans la facture et de bonheur dans\nl'expression.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "182                                        DURENDAL\n\n\n   M. Alfred Cortot, pianiste, professeur au Conservatoire de P a r i s , est u n\ndes plus brillants disciples de R a o u l P u g n o . Son jeu ferme, clair, coloré\navec discrétion, possédant toutes les belles qualités de l'école pianistique\nfrançaise, a paru très sobre et p u r , mais u n peu froid d a n s le Concerto de\nBeethoven, tandis que tous ses dons de technique élégante et de compréhen-\nsion affinée se sont manifestés pleinement dans les Variations symphoniques de\nFranck, qu'il a jouées avec ferveur et un brio étincelant. Le public ne lui a pas\nménagé les applaudissements et, dans u n morceau de rappel, le Forgeron\nharmonieux de H ä n d e l , M. Cortot a déployé cette limpidité charmeuse et\ncette subtilité de nuances dont son maître éminent lui a c o m m u n i q u é le\nsecret.\n\n\n                   Deuxième Concert du Conservatoire\n    Suivant u n e tradition constante, le deuxième concert du Conservatoire ne\nportait au p r o g r a m m e que des œuvres d'ordre exclusivement s y m p h o n i q u e .\nD'abord une des pages les plus suggestives que le génie pictural de Men-\ndplssohn ait conçues, l'ouverture Mer calme, heureuse traversée (Meeresttlle und\nglückliche Fahrt) composition de couleur exquise, où des sonorités poéti-\nq u e m e n t songeuses traduisent la paix sublime et le sommeil majestueux de\nl'Océa: .\n    P u i s la S y m p h o n i e en ré mineur d e César F r a n c k . Cette s y m p h o n i e , qui fut\njouée pour la dernière fois à la fête jubilaire décennale des concerts Ysaye,\nn'avait plus été exécutée au Conservatoire depuis douze a n s . Composée par\nCésar F r a n c k entre les années 1886 et 1888, elle se rattache à la période qui\nm a r q u e l'apogée de son génie (de 1872 à 1890) et où il composa ses chefs-\nd'œuvre, le Quintette, le P r é l u d e choral et fugue pour piano, Psyché, la Sonate\npour piano et violon, le Quatuor, et l'œuvre magnifique entre toutes, les\nBéatitudes.\n    P a r la h a u t e u r de son inspiration, par cette noblesse sereine de pensée, qui\névoque le souvenir de B a c h et symbolise, conformément à l'ingénieux com-\n mentaire de Vincent d ' I n d y , l'ascension progressive de l'âme vers la L u m i è r e\nvivifiante, non moins que par la beauté absolue de sa forme et les splendeurs\nde son architecture thématique, la S y m p h o n i e en ré mineur constitue une des\nexpressions les plus parfaites et les plus définitives du génie du maître liégeois.\n M. Gevaert et les artistes d'élite dont se compose son orchestre ont d o n n é de\n cette symphonie une interprétation radieuse, transparente de clarté en m ê m e\n temps que merveilleusement souple, vivante et expressive, reflétant comme\n u n e glace limpide les significations maîtresses de l'œuvre. Mais la musique\n de F r a n c k est très spéciale. N e visant jamais à l'effet immédiat, elle ne livre\n point non plus sa pensée complète de prime abord. P o u r goûter entièrement\n la poésie profonde de cet art si pur et si sincère, une seule audition n'est\n pas suffisante. Aussi les admirateurs de César Franck seront-ils heureux\n d'apprendre que M. Gevaert compte exécuter de nouveau la S y m p h o n i e en\n avril prochain.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                            LES AUDITIONS MUSICALES                                       183\n\n\n   Le troisième n u m é r o du p r o g r a m m e était consacré à Grieg, dont l'orchestre\na détaillé délicieusement ce cycle de poèmes subtils, graves ou chatoyants\nqui s'appelle la Suite de Peer Gynt, les uns d'inspiration tragique et frémis-\nsante (la Mort d'Ase, la Plainte d'Ingrid), les autres pénétrés de saveur pitto-\nresque (la Danse d'Anitra, le Cortège des Nains) ou n i m b é s d'une auréole de rêve\n(le Matin, la Chanson de Solveig). Nous ferons une réserve pour la Danse arabe,\nqui nous paraît vulgaire, peu digne du poète délicat qui écrivit la Ballade, le\nConcerto et les recueils de pièces lyriques pour p i a n o .\n   L e concert s'est terminé par une exécution large et triomphale de l'ouver-\nture des Maîtres Chanteurs.\n\n\n\n                       Troisième Concert Populaire\n    L a troisième S y m p h o n i e en ut mineur de Saint-Saëns, qui figurait comme\n pièce capitale au p r o g r a m m e de ce concert et dont Sylvain D u p u i s a dirigé\n une interprétation vivante et pleine de flamme, est contemporaine de la Sym-\nphonie en ri mineur de César F r a n c k exécutée au Conservatoire, bien que pro-\ncédant d'une esthétique totalement différente. Il était intéressant de les mettre\n ainsi en regard l'une de l'autre.\n    Revêtue d'une forme somptueuse, parée d'une instrumentation chatoyante\net évocative, l'œuvre de S a i n t - S a ë n s qui est celle d'un maître séduit par son\nétonnante richesse de coloris, et, si ses allures pittoresques et décoratives\nsemblent la rattacher à l'art mendelssohnien plus qu'à la grande symphonie,\ntelle que l'entend Beethoven, avec ses significations largement poétiques et\nh u m a i n e s , elle n'en constitue pas moins u n e très noble manifestation de l'art\nsymphonique français au XIXe siècle, et Sylvain Dupuis a été bien avisé\nd'inscrire au p r o g r a m m e de ses concerts cette ample composition si rarement\nentendue.\n    L'on a écouté aussi avec infiniment d'intérêt le Roméo et Juliette de notre com-\npatriote Martin L u n s s e n s , tableau musical concentrant le d r a m e shakspearien\nen ses épisodes les plus décisifs. Cette composition très attachante, d'archi-\ntecture claire et vigoureuse, impressionne par son accent tragique soutenu non\nmoins que par ses qualités foncièrement expressives.\n    Le jeune Misha E l m a n (presque encore un enfant) est un violoniste des\nplus remarquables. Il a joué le Concerto en ré majeur de Brahms (une des\nœuvres les plus ardues de la littérature du violon) avec une aisance et une\nmaëstria qui ont soulevé d'enthousiastes applaudissements. Le trait est\nd'une justesse et d'une netteté exemplaires, le rythme très sur, parfois même\ntrop impérativement accusé, comme on en a eu l'impression dans son second\nmorceau, Le Rondo capriccioso de Saint-Saëns. Bref, E l m a n est u n artiste de\ntalent et d'avenir, mais qui naturellement n'a pas encore donné l o u t e s a m e s u r e\net on ne pourra le juger en véritable connaissance de cause que d a n s\nquelques années, lorsque le pouvoir expressif de son archet aura atteint son\nplein épanouissement.\n   L'Huldigungs-Marsch         de W a g n e r constituait le c o u r o n n e m e n t de ce beau\nconcert.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "184                                   DURENDAL\n\n\n\n\n                       Cinquième Concert Durant\n                             Schubert et Schumann\n\n     Au programme de ce concert, Félicien D u r a n t a eu l'heureuse idée de faire\n figurer pour u n e part notable les Lieder de ces deux grands poètes de la\nmusique, Schubert et S c h u m a n n . C'est en effet dans ce d o m a i n e du lied que\nleur inspiration apparaît surtout créatrice et géniale, plus caractérisée même\nque dans leur œuvre de piano et de musique de c h a m b r e , alors que dans la\nforme de la symphonie pure, ils ne suivent Beethoven que de bien loin et\nrestent même inférieurs sous certains rapports à Mendelssohn et à\n Brahms.\n    Si la s y m p h o n i e en ut majeur de Schubert n'offre point l'exquise pureté de\nforme et l'absolue distinction mélodique de l'Inachevée exécutée dernièrement\naux Ysaye, elle renferme cependant des parties très fines et charmeuses, au\npremier rang desquelles il faut citer l'Andante con moto avec ses allures de pas-\ntorale rêveuse et mélancolique, limpidement harmonisée dans les timbres les\nplus doux, les plus caressants, et dont l'orchestre D u r a n t a d o n n é une inter-\nprétation poétiquement nuancée.\n    On sait que le maître de Zwickau a composé quatre symphonies. L a sym-\nphonie en si bémol que M. Félicien D u r a n t avait choisie, et dont son orchestre\na d o n n é u n e exécution brillante, est la première en date et la plus lumineuse\nde toutes celles que S c h u m a n n ait écrites. C'est un h y m n e printanier et recon-\nnaissant, une œuvre de bonheur profond que n'effleure l'ombre d'aucun n u a g e ,\net dont le Scherzo et surtout le délicieux Allegro finale traduisent avec le plus\nde grâce les expansions d'allégresse infinie. Au'point de vue de la variété et\nde raffinement du coloris orchestral, S c h u m a n n est loin d'égaler S c h u b e r t .\nCette constatation s'est imposée à l'évidence à la suite de l'audition successive\ndes deux s y m p h o n i e s .\n    S c h u m a n n était un génie trop spontané et subjectif pour réussir dans la\npeinture musicale des caractères. C'est ce qui explique l'échec relatif de sa\nGenoveva, la seule tentative de musique théâtrale qu'il ait faite. L'ouverture\nde cet opéra est u n e belle page s y m p h o n i q u e qui est restée au répertoire et\nqui terminait le concert.\n    N o u s avons souvent rendu h o m m a g e au talent si compréhensif et si sincère\nde M l l e W y b a u w . Avec un art sobre, souple et pénétrant, elle a chanté une\ndizaine de Lieder de Schubert et de S c h u m a n n , finement accompagnée par\nM. Minet et faisant alterner avec b e a u c o u p de tact les poèmes d'inspiration\nd r a m a t i q u e et ceux d'inspiration gracieuse. Audition qui, en dehors de ses\nmérites artistiques, était en outre fort instructive en ce qui concerne le pro-\ng r a m m e S c h u m a n n , la distinguée cantatrice ayant choisi à dessein trois œuvres\nde lyrisme élevé ou délicat n'appartenant point au répertoire courant, le Chant\nhébraïque et la Chanson vénitienne (extrait du cycle Les Myrthes) et le Dialogue\ndans la forêt (du cycle de Lieder, o p . 30).\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                           LES AUDITIONS MUSICALES                                    l85\n\n\n\n\n                       Cercle \" Piano et Archets \"\n   L a seconde séance était consacrée à l'école française m o d e r n e . On y a\nentendu le Quatuor en la mineur, o p . 7, de Vincent d'Indy, quatuor d'une\nfraîcheur d'inspiration exquise et dont u n e Ballade, empreinte d'un sentiment\npoétique pénétrant, forme la partie centrale, puis le Quatuor en la majeur,\nop. 3o, d'Ernest Chausson, œuvre de pensée profonde, que son lyrisme sou-\ntenu et l'enveloppement de ses harmonies de rêve place au rang des meil-\nleures productions contemporaines de musique de chambre, enfin le Q u a t u o r\nen ut mineur (n° 1, o p . 15) de Gabriel F a u r é , poème de séduction et de charme\noù la beauté et l'abondance des idées viennent s'unir à la grâce de la forme\net à raffinement du style. De ces trois œuvres de choix, les quartettistes très\nentraînés ce soir-là ont d o n n é u n e interprétation aussi remarquable de finesse\net de fusion que superbe de chaleur, d'enthousiasme ardent et communicatif.\nOn a acclamé à plusieurs reprises ces purs et vaillants artistes, Bosquet,\nC h a u m o n t , Van H o u t et J a c o b .\n\n\n\n                                 Concerts divers\n   Signalons deux récitals de chant, le premier d o n n é à la Salle Allemande\npar M me Andriani, dont la voix chaude et expressive prend surtout son essor\ndans les chants d'inspiration dramatique, le second d o n n é à la salle Patria par\nM l l e F r i e d a L a u t m a n n , dont le talent se caractérise par la noblesse de la\ncompréhension, la sûreté du goût, la fière gravité de l'accent.\n    M e n t i o n n o n s aussi le récital de violon d o n n é par M lle Marie du Chastain.\nDans son intéressant p r o g r a m m e , nous citerons le Concerto en ré mineur de\nTartini, où la distinguée violoniste a déployé toutes les ressources de sa tech-\nnique ferme et brillante, et surtout la Chaconne de Bach qu'elle a exposé avec\nu n e clarté digne de tout éloge et où elle a montré des qualités de style et de\nsens musical très appréciables.\n                                                             G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "                          LES LIVRES\n\nLES POÈMES :\n\nA p r è s l a m o i s s o n , par F . - E . ADAM. — (Paris, Revue des Poètes.)\n   Deux amis de M. Adam, mort en 1900, ont réuni de lui des œuvres inédites.\nM. Adam fut un bien honnête h o m m e et u n bon poète de province; il fut la\ngloire de ses proches et glana des fleurs d a n s le jardin de Clémence Isaure.\nOn le lit avec un attendrissement souriant.\n\nS i m p l e s C r o q u i s : Les ailleurs, par M. GAUCHEZ. — (Brux., L a m e r t i n . )\n   J'ai lu il y a quelques mois, de M . Gauchez, un Jardin d'adolescent rempli de\nstatues voluptueuses et païennes. C'étaient, d a n s ce livre, des choses que\nj'estime très laides exprimées en des vers très beaux et très a r d e n t s . Ceux-ci,\nqui redisent des impressions de n a t u r e , ressenties en Suisse et au bord des\nlacs d'Italie, sont souvent médiocres. N'est-ce pas d o m m a g e ?\n\nL e s T a n a g r é e n n e s , par E . DESPRECHINS. — (Verviers, Edit. artist.)\n   De petites choses trop menues qui ont fort peu de la grâce harmonieuse\ndes statuettes; des bibelots taillés dans du rien avec des procédés faciles de\nrimes rares. Il est triste de voir quelqu'un qui pourrait faire beaucoup mieux\ns'attarder à ces recherches compliquées et ridicules.\n\nT r i p t y q u e s , 3 e édition, par H . PONTHIËRE. — (Louvain, Uytspruyst.)\n   Le Paquebot, le Village, l'Epopée du fer surtout renferment des sonnets fort\nbien bâtis et des vers coulés comme du bronze. M. Ponthière a écouté la vie\npalpiter dans les machines, il a senti la poésie du travail, celle des choses\nmodernes réputées sans âme — et c'est b e a u c o u p .\n\nJ o b , traduit en vers, par E . SCHIFIMACHER. — (Paris, Lemerre.)\n    Les accents à la fois révoltés et résignés du poème biblique — ce mélange\nn'est-il pas miraculeux? — je crois qu'il est impossible de les traduire en vers\nfrançais — et surtout en vers classiques. A ceux qui n'ont point lu le véritable\nJob, celui-ci peut paraître saisissant; pour les autres, c'est le travail d'un\nartiste probe qui a compris et senti fort bien le poème, mais qui,\nl'alignant en alexandrins, lui a ôté u n peu de son lyrisme et de sa force. J e\ndois être reconnaissant à M. Schiffmacher : après m'avoir procuré un plaisir\nlittéraire très réel, il m'a fait r e p r e n d r e ma Bible.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                                  LES   LIVRES                                187\n\n\nL e m y s t è r e d e l a m i s é r i c o r d e , par J. DEBOUT. — (Paris, Té'qui.)\n   M. Jacques Debout, un vaillant qui croit à l'apostolat par la Beauté et par\nl'Amour, n'a-t-il pas aussi voulu tenter l'impossible? En trois actes il a tâché\nde résumer — et cela en imaginant parfois des scènes d'une véritable gran-\ndeur — la vie publique du Christ. Sous des vers parfois trop hâtifs, on sent une\nâme vibrante, Ce qui communiqué à toute l'œuvre une chaleur et une sincérité\nqui là sauvent.\n                                                                          P.N.\n\nLES ROMANS\nLa Guirlande, par PAUL ANDRÉ. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Où excelle M. Paul André, ce n'est pas tant, à mon gré, dans le récit stra-\ntégique d'une guerre possible, ni dans les histoires dont la scène est le\n« monde», c'est dans ces contes d'un réalisme modéré, où la vie des petites\ngens apparaît si resserrée, si mélancolique et si vivante. Deux courtes nou-\nvelles de la Guirlande, le Portrait — où nous voyons une vieille fille silen-\ncieusement se dévouer pour un frère plus jeune —, et Jacques Damiens —\nhistoire d'un pauvre pion de collège rendu presque fou par une illusion\nd'amour et abattu par une coïncidence affreuse — sont particulièrement signi-\nficatives à cet égard. D'autres sont également fort belles. Ces drames bour-\ngeois qui vont être tour à tour tragiques sans rien de surhumain ou dolents\nsans rien de pessimiste, dénotent une fois de plus en M. Paul André un très\nremarquable tempérament de conteur.\n\nL e r o m a n d e l a D i g u e , par E. HERDIES. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Dans des paysages hollandais bariolés de couleurs claires, des figures\nqu'on a entrevues dans les aquarelles de Cassiers. Dans une intrigue simple,\ndes âmes saines qui nous reposent des êtres d'exception et des psychologies\nraffinées. Notre ami — il le devient tout de suite — Steven Ruskaert vivra\nsuccessivement au fond de la petite ville morte de Zélande que la mer jadis\nabandonna, sur le chaland pacifique qui glisse le long des berges plates des\ncanaux, chez son oncle, où il va se préparer à devenir à son tour le gardien\ndes digues protectrices. Nous le suivrons partout avec plaisir. Mais il faut\nl'avouer, la carrière de Steven nous importe peu. Et même son amour si\ndélicieux disparaît et se fond dans la clarté des paysages. Ceux-ci font le vrai\ncharme du livre, ils font oublier les imperfections et les nombreux tics d'un\nstyle trop uniformément joli.\n\nL e s C i r c o n s t a n c e s d e l a v i e , par C. RAMUZ. — (Paris, Perrin.)\n   L'auteur de ce roman est de la race des observateurs. Il décrit avec une\nfidélité rare le train-train journalier de la vie bourgeoise et nous en fait\nrespirer l'atmosphère de monotonie, d'ennui un peu guindé, de tristesse\nlourde. Certains chapitres, notamment celui qui contient la description d'un\nbil public et celui qui nous fait assister à un dîner de noces provinciales, sont\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\n\nsaisissants de vérité. Tout cela est raconté fort simplement, d'une façon très\npersonnelle, en une langue à part, par endroits d'une saveur bien vaudoise,\nsans éclat, comme la vie de M. Magnenat, le héros principal du roman.\n                                                                      P. N.\n\nL o u i s e t m o i , par JEAN-MARC DREUILHE. (Paris, Sansot.)\n   Il faut avoir un talent bien ferme pour savoir traiter d'une façon si intéres-\nsante un sujet aussi simple que celui de ce roman qui se réduit à ceci : l'his-\ntoire d'une mère et de ses deux fils. Le thème si aisé à exploiter de la passion\nbestiale, thème archi-usé, est totalement absent de ce roman. L'auteur n'en a\nque plus de mérite. Il a su, sans recourir à aucun des trucs coutumiers aux\nromanciers, écrire un roman tout à fait délicieux et, en outre, absolument\nchaste, ce qui en double la valeur. Tout le monde peut, tout le monde doit\nlire cette adorable histoire d'une mère et de ses deux fils. Roman d'une\némotion vraie et profonde, et écrit en un style alerte, pimpant, fin comme une\ndentelle.\n\nN o t r e M i n n i e , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon.)\n   A ranger parmi les plus jolies inspirations de l'auteur en ce qui concerne\nles profils de fillettes. Celui-ci est un des plus délicieux et des plus fins qu'il\nait silhouetté. On peut le placer à côté du précédent, Line, qui eut tant de\nsuccès et dont nous fîmes jadis sincèrement le plus grand éloge. Il est au\nmoins aussi finement pensé et aussi gentiment écrit que celui-là. Lichten-\nberger a vraiment le don de pénétrer et d'analyser la psychologie de l'âme\nenfantine.                                                               H. M.\n\nLa correspondance de Sylvain Dartois, par CARL SMULDERS.—\n   (Bruxelles, Larcier.)\n   Carl Smulders a écrit un roman superbe : Les feuilles d'or, dont nous avons\nfait l'éloge. Celui-ci ne le vaut certes pas, mais n'est pas sans mérite.\n   Dans l'anecdote que nous raconte M. Smulders, il y a tout juste prétexte\nà un petit roman assez joli et frais.\n\nL a COUSine e t l ' a m i , par ANDRÉ GERMAIN. — (Paris, Sansot.)\n  « Il n'y a de par le monde que des gens entêtés à offrir le bonheur et des gens\nentêtés à le refuser... » Telle est l'idée dominante de ce roman, qui en beau-\ncoup d'endroits est un poème. Il est bien dommage que certaines scènes\nabsurdes et des maladresses de style le déparent.\n\nM a r i e - A i m é e , par HENRIETTE BESANÇON. — (Paris, Plon.)\n   Facile et honnête. Se lit jusqu'au bout grâce à une émotion un peu factice...\net grâce à la brièveté du livre.\n\nC o n t e s f u r t i f s , par J. ESDIN. — (Paris, Baudelot.)\n  Trois contes qui prétendent traduire ou symboliser des pensées profondes,\nmais dont l'exécution est puérile et maladroite.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                                LES LIVRES                                  189\n\nL ' é t e m e l l e a t t e n t e , par FERNAND MÉDINE. — (Paris, Fontemoing.)\n   L'attente d'une revanche toujours reculée, parmi la vie morne de garnison.\nLe livre de M. Médine est un roman de mœurs militaires patriotique et\ncourageux, mais si lourd!...\n\nLe f a n t ô m e d u b o n h e u r , par J. DE MESTRAL-COMBRÉMONT. —(Paris,\n   Calmann-Lévy.)\n   Une jeune fille originale, vivante, moderne, s'éprend d'un homme de\nlettres. Le jour où elle apprendra que, sous un pseudonyme, ce poète si fier\nécrit des livres bas et sales pour gagner sa vie, ce sera en elle une révolte\nimmense, une horrible déception. Et brisée, elle s'orientera lentement vers\nun amour simple et tranquille.\n\nL a V i l l e d u S o l e i l , par R.-H. DE VANDELBOURG. — (Paris, Plon.)\n   Avec une certaine vigueur et une crudité fort peu artistique, l'auteur mêle\nici des intrigues d'amour malpropres avec le récit des luttes antisémites dont\nAlger fut, ces dernières années, le théâtre.\n\nL a v i e f i n i s s a n t e , par L. ESPINASSE-MONGENET. — (Paris, Perrin.)\n  La vie à la campagne est parfois lente et monotone. Est-ce pour cela que\nce roman qui veut la peindre est si monotone, si lent, si ennuyeux?,..\n\nL e s B r o U S S a r d s : Dam le golfe de Siam, par PIERRE REY.— (Paris, Pion.)\n   Comment est morte là-bas tout doucement dans les régions désolées à la\nfois et magnifiques, une jeune femme qui aima. Ce roman — c'est plutôt le\njournal d'un cœur — est plein d'une émotion très réelle.\n\nL e p u r m é t a l , par FRANZ FOULON. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\n  Un abbé y raconte en un style froid mais solide et clair comment il crut\nau miracle, et comment, converti, il se fit prêtre. Dans ce conte d'idée il y a\nune figure très altière de jeune fille. Si altière même, si hautaine, si logi-\nquement orgueilleuse que je la crois impossible. Elle nous intéresse tout au\nplus comme une abstraction.\n\nA l s a c e C h a m p ê t r e , par CARLOS FISCHER. — (Paris, Sansot.)\n  Description d'un village du Ban-de-la-Roche en Alsace. Un peu de mono-\ntonie, peut-être. Mais beaucoup d'amour pour un coin de terre que l'auteur\nveut nous faire aimer.\n                                                                     P. N.\n\nLITTÉRATURE :\nL e P r o b l è m e d u S t y l e , par M. REMY DE GOURMONT. Nouvelle\n   édition. — (Paris, Mercure de France.)\n   A propos des récentes nominations d'écrivains en qualité de professeurs de\nlittérature, on a discuté, non sans âpreté et sourdes invectives, la compétence\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "190                                    DURENDAL\n\n\nrelative, d a n s la dispensation de l'enseignement littéraire, des professionnels\n de la plume et de ceux de la pédagogie. Chacun, naturellement, se prononçait\nselon qu'il appartenait à l'une ou à l'autre de ces catégories; q u a n t aux\npersonnalités qui associent les qualités — ou les défauts — de toutes deux,\nelles opinaient, non moins naturellement, pour que le choix s'exerçât,\n désormais, parmi elles!\n   Les professionnels de l'enseignement, pourvus de diplômes qui leur recon-\nnaissent les titres exigés pour dispenser la science aux nouvelles générations,\nconsidèrent les écrivains introduits dans leur domaine sacré c o m m e des intrus,\ndes irréguliers, des espèces de bohémiens ou de contrebandiers scolaires !\nP o u r q u o i ? Parce que dénués de méthode ou, plutôt, ignorants de la méthode\nbrevetée, obligatoire, à laquelle, eux, ils ont été dressés; parce que, étant\nartistes, ils doivent être désordonnés, impulsifs, capables, peut-être, d'inspi-\nration, mais non de critique et de s y s t è m e ; de construire leur œuvre, mais\nnon d'analyser celle d'autrui. Au fond, au jugement des patentés, personne\nn'est moins apte à apprécier un ouvrage littéraire qu'un littérateur! Telle-\nment, qu'il ne faudrait pas s'étonner, qu'au point de vue où ils se placent, la\n valeur du professeur qui écrit ne leur parût déjà amoindrie !\n   L a méthode, évidemment, est indispensable à qui veut enseigner, fruc-\ntueusement et rendre accessible aux intelligences en formation, auxquelles il\ns'adresse, les notions qu'il a charge de leur inculquer. Mais la méthode, qui\npeut varier et a, en eftet, varié, et d o n t le grand défaut, d'ailleurs, est\nd'être une et inflexible devant la diversité des esprits; la. m é t h o d e n'est\nqu'une forme, qu'un récipient où le maître verse son savoir pour le rendre plus\nfacilement assimilable. E t certainement, le contenu prime en importance le\ncontenant, car, si celui-là est mauvais, les vertus de celui-ci seront plutôt\nnuisibles...\n   Le Problème du Style, dont le Mercure publie une nouvelle édition, pourrait,\npeut-être, servir à illustrer une démonstration sur les facultés respectives de\nl'écrivain et du professeur en matière d'enseignement littéraire. M.. Albalat,\nélevé ici à la dignité de représentant d'un genre, possède un secret, professe\nune méthode qui lui permet d'enseigner avec une assurance, magistrale, c'est\nle cas de le dire, l'Art d'écrire, en vingt leçons! Tel est le titre d'un livre, publié\npar lui et où les lecteurs a p p r e n n e n t , entre autres choses, à acquérir du\nstyle et, probablement, de l'originalité de vision et de pensée, par l'étude: et\nl'imitation des « bons auteurs ». L e professeur leur explique doctement les\nbeautés de ces derniers, comme aussi les procédés... Il n'y a qu'à faire comme\neux, comme T a i n e , par exemple, qui, ainsi que chacun sait, transforma son\nstyle originel, sec, abstrait, incolore, en u n style plein de relief et de couleur,\nà force de volonté et de p e r s é v é r a n c e ! . . . Il faut ajouter que M. Albalat n'est\npas l'inventeur de cette niaiserie pédagogique, non plus que de nombre\nd'autres qu'il transcrit et agglomère dans son livre, mais cette circonstance le\ndisculpe-t-elle et ne sommes-nous pas solidaires des sottises que nous\nreprenons à notre compte? Ces sottises, vénérables d'antiquité, elles ont cours\ndepuis toujours; elles forment la substance des manuels de l'art d'écrire, dont\nles spécialistes se transmettent, pieusement, les éléments d'âge en âge.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                                       LES LIVRES                                        191\n\n\n   M. R e m y de G o u r m o n t , avec sa raison droite et lucide, avec son sens\nexquis d'artiste, a passé a u travers de toute cette broussaille et pris occasion\ndes élucubrations de M. Albalat pour étudier, en des pages nourries de\nl'intellectualité délicate et forte qu'on lui connaît, pleines d'observations spiri-\ntuelles et d'idées profondes, les phénomènes de la pensée et de son\nexpression littéraire.\n\n\nS t e n d h a l (Collection des plus belles pages).— ( P a r i s , Mercure de France.)\n   S t e n d h a l , du moins dans son œuvre, n'a jamais fait paraître qu'une affec-\ntation, celle de n'être pas affecté!... Cette opinion, que nous exprimions\nautrefois, est-elle m ê m e équitable? P l u s on fréquente Beyle et, aussi, plus on\nfréquente les livres — et la vie ! — des autres, plus on aperçoit que sa qualité\nmaîtresse, c'est le naturel, un naturel exquis, absolu, sans restrictions et sans\nfeintes. Il dit ce qu'il pense, et sa pensée étant sans cesse originale, forte, ingé-\nnieuse, il'n'existe point d'entretien plus délicieux, plus fertile en imprévu et\nen échappées profondes que le sien.\n   On a dit qu'il n'avait pas de style, ce qui n'est q u ' u n e ânerie si l'on entend\nque la forme employée par lui n'est pas précisément la plus apte à servir de\nv é h i c u l eàsa pensée, à son émotion, aux saillies de sa belle et exquise sensibi-\nlité. Il n'a pas de style, si l'on désigne p a r c e t e r m e , selon la n o r m e classique,\nle « style noble », la p o m p e , la phrase ambitieuse et r e d o n d a n t e . . .\n   A ce compte-là, Montaigne n'a point de style, ni Saint-Simon, ni — sauf\nquelques essais malheureux — H o n o r é de B a l z a c . . . Mais, précisément,\nStendhal avait horreur de ce style, par la m ê m e raison que les arbres et les\neaux doivent avoir en abomination les jardiniers à la L e N ô t r e !...\n   Beyle n'a taillé ni canalisé son esprit pour lui faire faire figure compassée\net rectiligne; c'est p o u r q u o i , ayant au surplus du génie, il est toujours, où\nqu'on le p r e n n e d a n s son œ u v r e , nouveau et inattendu.\n   On ne l'a jamais assez lu et on n'a jamais assez lu de lui. E t un volume tel\nque celui-ci, choix judicieux des plus attrayantes et des plus fines de tant de\npages admirables, a c c o m p a g n é de notes et de renseignements excellents,\nservira certainement à accroître le nombre de ses fervents et de ses lecteurs.\n\n\nC a r l y l e i n t i m e : Lettres de Thomas Carlyle à sa mère. T r a d u c t i o n E M I L E\n   MASSON. — (Paris, Mercure de France.)\n   Cette correspondance s'étend de 1818 à 1853, depuis le moment où le jeune\nT h o m a s Carlyle quitta la maison paternelle jusqu'à celui où il perdit sa mère.\nC'est toute la pensée intime de Carlyle d u r a n t ces années, la confidence de\nses entreprises, de ses déboires, de ses ambitions et de ses fiertés aussi que\nnous rencontrons en ces pages écrites pour la vieille et pieuse p a y s a n n e , restée\nau foyer et avec laquelle son fils s'entretient d'un ton à la fois humoristique\net tendre, d'une cordialité forte, et délicate qui pénètre. E t , partout, c'est la\nparole incisive et substantielle de l'homme de conviction résolue qu'était\nCarlyle, tour à tour familière, caustique ou solennelle, selon qu'il parle des\nsiens, de ceux qu'il aime, des autres ou de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "192                                   DURENDAL\n\n\nS a t y r O S , suivi de quatre élégies romaines et du J o u r n a l , par G Œ T H E , tra-\n    duction de MM. Polti et Morisse. — (Paris, Sansot, collection Brevia\n     Scripta.)\n     Satyros, sorti des bois, bouscule u n ermite, séduit les filles de la terre et,\nentre autres, Psyché, et, finalement, entraîne les h o m m e s affolés à sa suite,\nj u s q u ' a u moment où u n acte excessif dessille les yeux de ses admirateurs et\nleur d o n n e à connaître que leur dieu n'est, en réalité, qu'une b ê t e ! . . . F a n -\ntaisie ironique de Goethe, légère, spirituelle — et qui semble avoir inspiré\nl'idée du Pan, de V a n L e r b e r g h e .\n     Barbey d'Aurevilly disait, en parlant de Gœthe : « Ce b u s t e ! . . . » S a n s\ndoute, s'il avait lu les Elégies romaines et le Journal aurait-il été convaincu, ce\ndont on pouvait se douter, d'ailleurs, que l'Olympien, parfois, s'échappait de\nl'Empyrée sous quelque déguisement faunesque !...\n\nAnthologie de l'amour asiatique, par ADOLPHETHELASSO. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   C'est le florilège lyrique ou épique de l'amour chez tous les peuples de\nl'Asie, depuis ceux d'Arménie jusqu'à ceux de la Chine et du J a p o n . Chan-\nsons populaires et poèmes de lettrés, puérils, sensuels et, parfois, sanglants :\nparmi les premières, nous cueillons le Jardin des Bambous, délicieuse fleur du\nfolklore a n n a m i t e :\n        Je vis toute seule et je suis jeune fille...\n        J'écris de longues lettres et je ne connais personne à qui les adresser...\n        Dans mon cœur parlent les choses les plus tendres...\n        Je ne puis les répéter qu'aux bambous du jardin...\n        Et debout, attentive, derrière la porte, en soulevant la natte,\n        Je regarde tout le jour l'ombre des gens qui passent...\n\n E u r y t h m i e , par M. EMILE SIGOGNE. — (Bruxelles, Larcier.)\n    « Ce livre est la substance d'une vie, écrit l'auteur d a n s son Avant-propos.\nAu creuset où se dissolvent les passions, il est le résidu, la cristallisation\nidéelle, résultat ultime et seul valable. E u r y t h m i e , convergence des efforts,\nunion des aptitudes, harmonie des contraires, essai de réalisation en beauté\nde ce que l'intelligence saisit et le cœur é p r o u v e . . . \"\n   Le siècle, ajoute-t-il fort bien, n'a pas cet idéal — il est tout en expériences,\nen attentes, en aspirations, en tentatives; l'harmonie viendra, peut-être, un\njour — ou j a m a i s . . . L e siècle est trop savant, ou pas assez, et toutes ses\nsciences se contredisent. E t , au fond, cette h a r m o n i e , vraiment, a-t-elle\njamais existé, qu'en apparence ? qu'au prix de contraintes et de dogmes?...\nP o u r q u o i u n idéal c o m m u n , universel? Q u e chacun le crée en soi, à la\nmesure de sa pensée et de son cœur, à l'exemple de M. Sigogne.\n\nI Fioretti di San Francesco e il cantico del Sole, con una\n  introduzione di ADOLFO PADOVAN. U n vol. ill. — (Milano, Ulrico Hoepli.)\n  L a bibliothèque classique entreprise par le grand éditeur milanais Hoepli,\nqui compte déjà de nombreux volumes consacrés au Dante, à P é t r a r q u e , au\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                                       LES LIVRES                                          193\n\nTasse, à Foscolo à L e o p a r d i , etc., etc., vient de s'enrichir de celte nouvelle et\nexcellente édition des Fiorelti, pour laquelle M. Adolfo P a d o v a n a écrit une\nbrève et intéressante introduction résumant la vie du Petit P a u v r e dans ses\ntraits essentiels. Peut-être l'auteur s'égare-t-il, du moins, à notre avis, lorsque,\nà propos de la conversion de saint François, il semble nous montrer celui-ci,\nchoisissant sa voie âpre et douloureuse, pour obéir au désir de la gloire, « qui\nest, pour l'homme de génie, l'unique croyance de la vie ». L a mission, qu'il\ndevait lui être donné d'accomplir, sans doute en avait-il la lointaine et obscure\nvision, mais le mobile auquel, certainement, il obéissait, c'était en dehors du\nmouvement de la grâce, n o n l'ambition pour lui-même, mais l'amour pour les\nautres. « Ne rien posséder, telle était la devise de son d r a p e a u », écrit M. Pa-\ndovan, l'enseignement «qu'il jeta, comme u n e bonne semence au milieu d'une\nsociété troublée, mais altérée de foi et d'idéal. Et, en véritable h o m m e de génie,\nil lutta, souffrit, vainquit ». « N e rien posséder » ! le précepte devait s'entendre\nau point de vue spirituel, c o m m e au matériel : Les légendaires et les Fioretti,\nparticulièrement, qui, dans nombre de leurs chapitres, sont u n commentaire\nimagé de cette parole, témoignent suffisamment de l'acception de celle-ci.\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\nAlmanach de la Générale gantoise des étudiants catho-\n   l i q u e s . Gand, 1908. — (Gand, Vanderpoorten.)\n   Alors que tant parmi les j e u n e s sont apathiques et sans enthousiasme, se\ndésintéressent des idées g r a n d e s , et de l'art, n'osent pas affirmer leur origina-\nlité, c'est u n devoir et un bonheur pour nous d'applaudir à l'initiative mer-\nveilleuse des étudiants catholiques de G a n d . L e u r septième almanach, qui a\nparu au début de l'année, devient de plus en plus, à côté des froids et officiels\nb o u q u i n s q u e publient périodiquement les grandes facultés, l'annuaire de notre\njeunesse catholique et p e n s a n t e . A côté d'une partie scientifique et d'une parlie\npolitique, d a n s laquelle M. Carton de W i a r t , entre autres, d o n n e aux univer-\nsitaires de très vaillants et très nobles conseils, les étudiants de Gand ont\nréuni, dans u n e splendide partie littéraire, des pages inédites de certains de\nnos meilleurs écrivains français et flamands, et d'autres écrites par quelques-\nuns de leurs camarades, mêlant ainsi dans un ensemble c h a r m a n t les orgueils\net les espérances de notre littérature : des études, des contes, des poèmes de\nMM. R e n c y , Gilbert, I w a n Gilkin, Sottiaux, E d . N e d , H e n r i Davignon,\nHugo Verriest, Styn Streuvels, de M M . Cloquet, P i e r r e N o t h o m b , Paul\nSchmitz, K l u y s k e n s . . . et j'en passe. Suivent des r a p p o r t s sur tous les cercles\nestudiantins catholiques du pays, et un Guignol universitaire où défilent d'excel-\nlentes caricatures. T o u t , jusqu'au calendrier, est débordant de verve juvénile\net de vie. L ' a l m a n a c h , fort bien édité, orné de n o m b r e u x portraits hors texte\net d'une artistique et originale couverture, est donc à tout point de vue u n\nbeau livre. On y trouve de la vaillance, de la science, de la poésie, de la gaîté\ntant qu'on veut. C'est le résumé saisissant de la vie des étudiants, tels qu'on\nles rêve... et tels qu'il y en a : l'almanach nous le m o n t r e et cela nous fait\n plaisir. Il en faudrait p o u r t a n t plus qui sachent q u ' à côté de la réalité quoti-\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": " 194                                   DURENDAL\n\n\n\ndienne il y a l'idéal, et qu'ils ne seront pas moins jeunes — au contraire — s'ils\nmêlent à leurs occupations journalières, à leur ardeur politique, à leur travail,\nl'amour des œuvres d'art et le culte des beaux vers.                     D. L.\n\n\n B i b l i o t h è q u e d u X V e s i è c l e , quatre vol. in-8°. — (Paris, C h a m -\n     pion.)\n      L a librairie C h a m p i o n , qui centralise de plus en plus les travaux relatifs à\n l'histoire et à la littérature de l'ancienne F r a n c e , a entrepris la publication\n d'une Bibliothèque du XVe siècle, qui fera, à en juger par les débuts, le plus grand\n h o n n e u r à l'érudition française. Commencée il y a deux ans à peine, cette\n bibliothèque c o m p r e n d déjà quatre volumes, dont une rapide analyse fera\n deviner l'intérêt.\n     L e premier volume, dû à la plume de M. Pierre C h a m p i o n , est consacré à\n Guillaume de Flavy, rude soldat et exécrable pillard, qui occupait le poste de\n capitaine de Compiègne au m o m e n t où la trahison livrait, devant cette p l a c e ,\n J e a n n e d'Arc aux Anglais. Cette existence, qui ressembla à un roman d'aven-\n ture, finit tragiquement : Guillaume de Flavy fut étranglé par Blanche d'Over-\n breucq, sa femme, et l'instruction de ce d r a m e occupa p e n d a n t de longues\n années les cours de justice.\n     Cette monographie jette une vive lumière sur la vie militaire au XVe siècle\n et précise la silhouette de ces terribles routiers, des Arnaud de Cervoles, des\n Rodrigue de Villandrando, des Bernard de la Salle, dont les sinistres exploits\nplongèrent la F r a n c e , pendant plus d'un demi-siècle, dans la plus profonde\nanarchie.\n     L e deuxième volume, du m ê m e historien, est consacré à la Cronique Mar-\nliniane. On n o m m e Chronique Martinienne la traduction française de la\ncélèbre chronique rédigée au XIIIe siècle par Martin de T r o p p a u , dit le P o l o -\n nais, que les annalistes des siècles suivants copièrent et pillèrent à l ' e n v i . L a\n Cronique Martiniane est une interpolation de la Chronique Martinienne, inter-\npolation si bien amalgamée au texte original, que son individualité y disparaît\net que son existence même n'était pas soupçonnée. Un examen approfondi a\npermis à M. Champion de discerner les additions de la dernière heure et de\nles restituer à leur véritable auteur, Jean le Clerc, né vers 1440 et attaché à la\nmaison d'Antoine de C h a b a n n e s . C'est une résurrection historique à laquelle\nle patient érudit nous fait assister et un n o m de plus à ajouter à la liste des\nchroniqueurs du XVe siècle, résultat des plus appréciables, étant d o n n é que\npour se guider dans le dédale des affirmations souvent contradictoires des\nécrits de cette é p o q u e , il importe avant tout de savoir à quel parti sont\ninféodés leurs auteurs, et si c'est au profit des Armagnacs ou au profit des\nB o u r g u i g n o n s qu'ils travestissent systématiquement la vérité.\n    C'est encore à l'infatigable M. P . Champion que nous devons le troisième\nvolume, intitulé : Le Manuscrit autographe des poésies de Charles d'Orléans, Si les\npoésies de l'auteur du rondel célèbre\n\n                         Le temps a laissé son manteau\n                         De veut, de froidure et de pluye,... etc.,\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                      LES    LIVRES                                      195\n\n\nnous paraissent d'une inspiration inégale et, parfois, de qualité secondaire,\nla responsabilité en doit être imputée pour une part aux éditeurs. E n\nétudiant attentivement un des recueils manuscrits reposant à la Bibliothèque\nNationale, M. P . C h a m p i o n a acquis la conviction qu'il se trouvait en\nprésence d'un exemplaire autographe de l'auteur, exemplaire renfermant\nd'importantes a n n o t a t i o n s dont on avait jusqu'ici négligé de tenir compte.\nEntre les pièces originales avaient été réservés des blancs destinés à recevoir\nde la m u s i q u e ; ces blancs ont été remplis par d'autres pièces de vers, dues\naux familiers de la cour poétique de Blois et dont Charles d'Orléans ne peut\nêtre rendu responsable.\n   Ainsi que le remarquait récemment un critique autorisé, M. A. Vidier,\naprès les importantes découvertes de M . C h a m p i o n , u n e nouvelle édition\n critique des œuvres de Charles d'Orléans s'impose. M. Champion satisfera,\n espérons-le, les curiosités éveillées par lui et nous donnera bientôt un texte\n élagué et coordonné qui replacera son auteur au rang qui lui revient.\n    Le quatrième volume porte pour titre : Recherches sur le vers français au\n XVe siècle, auteur M. H . Châtelain. L'ouvrage est divisé en deux parties\n consacrées à la p h o n é t i q u e des rimes et à leur disposition. L ' é t u d e p h o n é -\n tique provoque cette remarque de l'auteur que les rimes du XVe siècle sont de\n nature à étonner souvent u n Français du XXe siècle. De n o m b r e u x exemples\n démontrent que certaines syllabes se prononçaient, il y a quatre cents ans,\n autrement qu'aujourd'hui, et que certains sons n'étaient pas perçus de la\n même manière par toutes les oreilles. L'auteur relève des nuances caracté-\n ristiques propres à certaines régions et à certains écrivains. D a n s la\n deuxième partie, M. Châtelain étudie les différents groupements de rimes,\n rimes plates, croisées, embrassées, batelées, et analyse la structure de la\n ballade, du chant royal, du virelai et de la bergerette, du rondeau et du\n fatras.\n    Si la méthode rigoureuse à laquelle M, Châtelain s'est astreint d o n n e à son\n travail u n aspect quelque peu rébarbatif, on ne peut qu'admirer l'étendue\n des recherches de l'auteur, la patience de son labeur et l'exactitude de ses\n conclusions\n    La Bibliothèque du XVe siècle s'enrichira sous peu d'un cinquième volume,\n œuvre de notre compatriote M. Doutrepont. Le savant professeur y traitera\n un vaste sujet qui n'a pas encore fait l'objet d'un travail d'ensemble et qui\n offre pour la Belgique un intérêt tout spécial : La Littérature française à la cour\n des ducs de Bourgogne. N o u s ne m a n q u e r o n s pas de signaler son apparition aux\n lecteurs de Durendal.\n                                                                                     J.N.\n L'ART :\n L e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Van Eyck, par M. H E N R I HYMANS. — ( P a r i s ,\n   Laurens.)\n   Tout le m o n d e connaît qu'il y eut deux Van E y c k : H u b e r t et J e a n , mais\n personne ne connaît avec certitude ce qui, dans la trentaine d'œuvres attri-\n buées, généralement, à J e a n , appartient réellement à celui-ci ou à son aîné.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "196                               DURENDAL\n\n\nUne inscription figurant sur le polyptyque de Gand, des signatures tracées\nsur certaines peintures et accompagnées de la devise — humble ou orgueil-\nleuse?— Als ik kamt, attestent, la première, la participation d'Hubert à la\nconception et à l'exécution de l'Adoration de l'agneau; les dernières, que les\nœuvres authentiquées de la sorte sont de la main de Jean.\n   Cependant, inscription et signatures ont été également contestées et consi-\ndérées comme dénuées de valeur probante. Il est possible que celle-là soit\napocryphe, mais il semble que, sauf exception, celles ci ne puissent être sus-\npectées et que, dès lors, les œuvres qu'elles distinguent devraient être écar-\ntées de la discussion instituée par quelques érudits, en vue de faire une part\nà Hubert dans le domaine laissé presque tout entier jusqu'ici à Jean.\n   Le principal critérium propre à guider le jugement dans la solution de cette\nquestion délicate serait le caractère très différent de l'inspiration chez les deux\nfrères : Jean tout réaliste; Hubert, de tendances plus idéales, plus pathé-\ntiques, à preuve principalement les Saintes Femmes au tombeau, œuvre que l'on\na vue à l'exposition des Primitifs, à Bruges, en 1902 ; le Saint François recevant\nles stigmates, du Musée de Turin, etc. L'hypothèse du tempérament divergent\ndes deux maîtres admise, il resterait, il est vrai, à se mettre d'accord sur la\ndéfinition des œuvres ou parties d'oeuvres qui, en conséquence de cette dis-\ntinction, devraient être données à Hubert ou laissées à son cadet. Et rien de\nmoins facile! Sans parler des Saintes Femmes, que M. Hymans penche à attri-\nbuer à quelque peintre espagnol, influencé par l'Ecole flamande, on ne sau-\nrait considérer le Saint François comme une page dont l'auteur se soit montré\nfort préoccupé d'accentuer la signification mystique : le saint ne semble même\npas avoir aperçu le séraphin et son visage placide n'est troublé par aucune\némotion ! Il est, également, évident que le peintre de ce panneau n'a jamais\nvu ni une figuration italienne de cette scène célèbre, ni la cité d'Assise, que\nM. Hymans se plaît à reconnaître dans le fond du tableau. On peut ajouter,\ndu reste, qu'en introduisant la vue de cette ville dans son œuvre, l'artiste\naurait commis un non-sens, puisque, comme on sait, l'impression des stig-\nmates a eu pour théâtre le mont de la Vernia, situé fort loin de l'Ombrie, dans\nle Casentin.\n   Si donc on laisse, avec M. Hymans, la paternité de cet ouvrage à Jean,\non ne saurait découvrir en celui-ci quelque indice patent d'un séjour du\nmaître en Italie, au cours des missions secrètes dont le chargea Philippe\nle Bon. La présence du palmier nain n'y est, assurément, pas plus probante,\npour la vérification de cette conjecture, que, dans l'Eve, du polyptyque de\n Gand, — pour l'attribution de cette figure à Jean — « le détail du fruit\ndéfendu qui paraît être un citron et pourrait faire songer au séjour du peintre\nen Portugal ». La logique de M. Hymans est subtile, mais ce citron, si\nvraiment c'en est un, n'induirait-il pas plutôt à écarter Jean, car comment\nimputer à un réaliste forcené d'exactitude comme lui d'avoir représenté une\n pomme par un citron?\n    M. Hymans, en somme, tout en exposant, avec l'érudition et la compé-\n tence qu'on lui sait, les points de certitude de la question, se montre peu\n disposé à chercher à celle-ci une solution que l'état de nos connaissances ne\n permet pas et, probablement, ne permettra jamais.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                                       LES LIVRES                                       197\n\n L e p e i n t r e W i l l e m L i n n i g j u n i o r , par M. P A U L ANDRÉ. Ouvrage\n   illustré de trente-deux planches en phototypie, suivi du catalogue de l'œuvre\n   complet de l'artiste par M. B E N . L I N N I G . — (Bruxelles, Belgique artistique et\n   littéraire.)\n   U n gros livre pour un sujet assez mince. Ce n'est pas être injuste pour\nLinnig que de constater que sa personnalité ne s'impose p a s . L'originalité,\nl'accent qui frappe et qui retient, on les cherche en vain dans ses ouvrages,\ndont le n o m b r e et la conscience font presque tout le mérite. Il est de ceux\ndont on dit qu'ils ont abordé tous les genres avec un égal b o n h e u r , c'est-\nà-dire avec u n e égale médiocrité, médiocrité que le bon public ne laisse pas\nde dorer souvent, parce que, n'étonnant ni ne contrariant sa pensée, elle est\nfaite pour lui plaire. L'auteur de ce volume, copieusement illustré, est u n de\nnos plus féconds publicistes. C'est assez dire.\n\nL ' A r t e t l ' I d é a l , par M. J O S É HENNEBICQ. — (Paris, Sansot.)\n   M. H e n n e b i c q rompt une lance, qu'il manie, d'ailleurs, d'une main experte\net exercée, en faveur de l'art idéaliste. L a théorie on la connaît et aussi ce\nqu'elle a d o n n é , comme aussi, du reste, toute théorie dogmatique de l'art,\ndestinée à contraindre celui-ci, à limiter ses inspirations et sa fantaisie.\nL'art classique a été idéalisateur, à la plus haute puissance; son ambition\nétait de tout « réduire à l'universel », c'est-à-dire de représenter les idées des\nchoses, plutôt que les choses elles-mêmes, d'effacer autant que possible la vie,\npour n'en faire apparaître q u ' u n e image atténuée, ennoblie (à ce que l'on\ncroyait), expurgée de la trivialité de la réalité... L ' a u t e u r argue de L é o n a r d ,\nmais, justement, pourrait-on croire que ce grand artiste, si attaché à l'obser-\nvation et à l'expérience d a n s la science, aurait été enclin à les rejeter dans\nl'art? L a réponse est dans ses œuvres, pénétrées de vie palpitante et magni-\nfique et où il a réussi, comme il le rêvait, de se « convertir en la nature ».\n\n   L'Art        flamand    e t h o l l a n d a i s ( N u m é r o de janvier.) — Début\nd'intéressantes études de M. Schmidt-Degener sur Adrien Brouwer, et de\nM. Steenhoff sur le paysagiste hollandais Mauve et son temps. M. Pit publie\ndes notes et des documents — les Monuments funéraires de Jean de Polanen, à\nBréda, et d'Adolphe VI, à Clives — utiles pour l'étude des origines de l'art de\nClaus Sluter. Chroniques d'art.\n   N u m é r o de février. — Suite des captivantes études de M M . Schmidt-\nDegener et Steenhoft sur Adrien Brouwer et son évolution artistique et sur Antoine\nMauve. U n e notice excellente de M. De Roos sur le caractère moderne d'impri-\nmerie, des initiatives heureuses, sous ce rapport, de William Morris, etc.\nChroniques d'art et de bibliographie, au nombre desquelles une note inté-\nressante sur la dispersion de la collection Kann, à Paris. Illustration abondante\net soignée.\n\n   L ' A r t e t l e s a r t i s t e s ( N u m é r o de février). — Quelques pages de\nM. Roujon, auteur de reproductions de quelques-unes des fresques de F r a n -\ncesco Cossa, au palais Schifanoia de F e r r a r e . M. Marquina parle de la\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "198                                       DURENDAL\n\n\n\nSagrada Familia et de son architecte, M. G a n d i ; M. Bouyer célèbre l'œuvre\ndu peintre breton Lucien Simon. Des pages excellentes de M. L o u i s Vauxcelles\nà propos d'une récente exposition de Portraits contemporains. M-. Vaillat discute\ndans le Mois archéologique l'article publié par M. A.-J. W a u t e r s d a n s la Revue\nde Belgique (novembre 1907) sur l'Ecole de peinture de Tournay, dont il est d'ac-\ncord avec l'érudit critique belge p o u r regarder l'existence comme « insuffi-\nsamment justifiée » jusqu'ici. Chroniques. Abondante illustration.\n                                                                           ARNOLD G O F F I N .\n\n\n    T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Numéro de janvier 1908).— U n e belle\nreproduction d'un R e m b r a n d t , se trouvant dans la collection H u n t i n g t o n ,\nouvre cette livraison. U n article de M. Holmes commente les nouvelles acqui-\nsitions de cette galerie et s'illustre de R e m b r a n d t , F r a n s H a l s et Vander-\nw e y d e n . C e Vanderweyden pourrait bien être u n Bouts. M. Lionel Cust con-\ntinue ses notes sur les galeries royales d'Angleterre; celles-ci sont relatives à\nune œuvre de Van Dyck. L e docteur A. Koester étudie les nouvelles décou-\nvertes au sujet du Discotole et des Nioticles,ces chefs-d'œuvre de la sculpture\ngrecque. M. E r i c Maclagan rend compte du livre récent de M . J a m e s W e a l e\nsur les Van Eyck.\n   ( N u m é r o de février 1908). — U n article de M . Claude Phillips, a p p u y é de\nquelques illustrations sans grand intérêt, est consacré à des œuvres de Rey-\nnolds. Suite de l'article de M . Lionel Cust. U n e relation d'une visite à la\nGalerie Moderne de D u b l i n . U n alphabet d ' H a n s Weyditz, présenté par\nM. Campbell Dogson. U n article de M . H e r b e r t Cook sur Pacheco, le maître\nde Velasquez. Diverses notes d'art et comptes rendus de livres, parmi lesquels\n M. J a m e s W e a l e parle d'un Memling conservé à T u r i n . U n e bibliographie\ndes publications d'art récentes.\n\n   M a s t e r s i n A r t , 42, C h a u n c y s t r e e t , Boston ( N u m é r o de septembre 1907).\n— Delacroix. ( N u m é r o d'octobre 1907). Jules Breton. Ces numéros nous par-\nviennent seulement, Ils sont conçus selon l'excellente méthode de vulgarisa-\ntion que nous avons déjà louée et donne de chacun des maîtres étudiés u n e\nsuite importante de reproductions.                                                          J. D .\n\n L'art flamand à la Cour de Philippe le Hardi, par M. JOSEPH\n    CASIER. — (Anvers, Van Helle-De Backer.)\n    Bref résumé des travaux de la critique historique sur l'activité des maîtres\n flamands en F r a n c e , et principalement à Dijon, au XIVe siècle.   A. G.\n\n\n PHILOSOPHIE :\n\n P l a t o n , par CLODIUS P I A T . — (Paris, Alcan.)\n    L'éditeur Alcan, de P a r i s , publie, entre autres collections importantes, celle\n des « grands philosophes ». Il faut citer surtout parmi les ouvrages saillants\n de cette collection ceux que Clodius P i a t a écrits jadis sur Socrate et Aristote,\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                                      LE S   LIVRES                                          199\n\net celui qu'il vient d'écrire s u r Platon. J e crois q u e jamais a u c u n écrivain n'est\narrivé à condenser en u n volume la doctrine d e P l a t o n d'une façon à la fois\naussi lumineuse et aussi serrée. E t tous ceux qui ont un peu pratiqué Platon\nsavent q u e la chose n'est pas aisée, surtout à cause d u verbe poétique dont le\ngrand philosophe grec avait coutume d'enrober ses théories. On pourrait\npresque dire que le travail de M. P i a t sur Platon est u n e étude définitive. E n\ntous cas, nous n'en avons jamais rencontré d'aussi parfaite et nouS en félici-\ntons vivement l'auteur. N o u s r e c o m m a n d o n s i n s t a m m e n t à tous ceux\nqui n'ont p a s le loisir d'étudier la philosophie de P l a t o n dans ses œuvres\nmêmes et désirent connaître sa pensée, de lire le beau travail de M. Piat. Ils\nne pourraient trouver u n meilleur guide. S o n livre les initiera à la pensée de\nPlaton d ' u n e façon bien plus complète que beaucoup d'autres livres sur le\nmême sujet.\n   C'est dans la même collection des g r a n d s philosophes de l'éditeur Alcan\nqu'a paru le remarquable ouvrage du professeur Strowski, de l'Université de\nBordeaux, sur Montaigne, dont notre collaborateur A. Goffin a rendu compte\nici m ê m e . C'est encore dans cette collection que doit paraître prochainement\nune étude approfondie sur saint T h o m a s d'Aquin, de notre collaborateur le\nprofesseur Sertillanges, de la F a c u l t é de P a r i s , q u i , à en juger p a r tous les\nautres livres du m ê m e auteur, sera de tout premier ordre. N o u s attendons\navec impatience le travail de M. Sertillanges sur l'Ange de l'Ecole.\n                                                                       HENRY MŒLLER.\n\n\nConsidérations            inactuelles,       par F R É D É R I C N I E T Z S C H E (David Strauss;\n    De l'utilité et des inconvénients des études historiques). Traduction ALBERT.\n    — (Paris, Mercure de France.)\n    Les deux opuscules qui forment ce volume appartiennent à cette série de\n « mélodies » q u e Nietzsche, ainsi qu'il l'écrivait lui-même, voulait\nchanter au public allemand, pour « faire retentir la voûte » et se désoppresser\nla poitrine; pour soulager sa pensée, entravée dans l'élaboration de la b o n n e\nœuvre positive future, p a r les sentiments hostiles et les idées adverses,\n  ls parurent en 1873 et en 1874. L e premier est dirigé contre David Strauss,\nsectateur et écrivain ; le second traite de l'Utilité et des inconvénients des études histo-\nriques. C'est à toute la culture allemande, telle qu'elle apparaissait à cette\népoque, d a n s u n de ses représentants les p l u s . . . anguleux et dans ses\nméthodes q u e le polémiste s'en prend en ces pages de verve arrière et d'esprit\nsarcastique. L e rationaliste Strauss, qui, u n moment, fut comme le Messie de\nla science g e r m a n i q u e , apparaît à Nietzsche c o m m e le prototype de cette\nsorte d'individus qu'il a qualifiés de « philistins de la culture », à certains\négards une variété scientifique d e nos esthètes. P e u s'en faut, quelquefois, que\ndans son dédain pour le « sectateur » et ses idées, il ne soit sur le point de\ndéfendre le christianisme contre lui ! L e s pages consacrées aux Etudes histo-\nriques, dans leur portée plus générale, offrent u n intérêt supérieur. L e poète\nde Zarathonstra ne veut pas qu'elles deviennent un instrument de fétichisme\npour le passé : le présent, il faut, sans doute, qu'il se nourrisse d u passé, qu'il\ns'en incorpore la substance, mais non point, si l'on peut dire, qu'il s'en étouffe...\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "200                               DURENDAL\n\n\nH o r s d u s c e p t i c i s m e : Liberté et beauté, par M. ROUSSEL-DESPIERRES.\n    — (Paris, Alcan.)\n    L'auteur de ce livre, parfois éloquent, intéressant toujours, rêve, après\ntant d'autres, épris comme lui d'absolu et d'idéal, le bonheur de l'humanité.\nOn pourrait déjà s'arrêter à ces deux termes : « Bonheur » et « Humanité »,\net se demander ce qu'ils contiennent et ce qu'ils définissent. Qu'est-ce qui\nconstitue le bonheur ? Où s'arrête l'humanité?... L'humanité ne comprend-\nelle que les civilisés de race blanche, pour lesquels, seuls, noire philosophe\nconstruit, puisque son système se base sur ce scepticisme qui, repoussant\ntoute loi issue d'une foi en désuétude ou d'une science fatalement imparfaite\net, d'ailleurs, dénuée d'autorité en matière morale, a poussé le monde\n moderne dans l'incertitude et le doute : « Trop d'idées, point d'idéal », dit\n excellemment de lui M. Roussel; et, en effet, pris entre un passé, qu'il renie,\ntout en en restant, malgré lui, solidaire, et un avenir qu'il ignore, ce monde,\ntiré à la fois, d'un côté, par la matière et, de l'autre, par l'esprit, reste en\nquelque sorte indécis entre l'irrésolu et' l'insoluble.\n    Pour expliquer l'exclusion des jaunes et des noirs de ses beaux projets de\nrégénération esthétique, M. Roussel nous dira, il est vrai, que la mentalité\ndes Africains et des Asiatiques diffère de la nôtre et que, de celle-ci à celle-là,\nil ne saurait y avoir de compénétration que superficielle et illusoire. Et ce\n sera fort sagement dit; mais comment croire que le même phénomène puisse\n ne point se constater entre la masse des nations européennes, par exemple,\n et « cette aristocratie, ni héréditaire, ni élue, ni privilégiée, de penseurs, de\n savants, d'artistes, en un mot d'êtres d'exception », qui, aux siècles uto-\n piques entrevus par M. Roussel, gouvernera, « sans loi, sans autorité, du\n consentement de tous » !\n    Les intelligences, rebelles à tout absolu, qu'il soit divin ou scientifique, se\n rallieront unanimement dans l'acceptation de l'absolu esthétique. Tout sera\n en beauté, non point seulement l'art, mais la vie, les mœurs, les consciences :\n ce sera le triomphe de l'individualisme; uns anarchie sans restrictions abou-\n tissant à une harmonie prodigieuse, créée par la beauté, une Beauté\n dont le principe sera universellement admis et obéi, dans tous les domaines\n de l'existence...\n     Le rêve est beau. M. Roussel s'en enivre et, quelquefois, fait passer sa foi\n avec son enthousiasme dans l'âme du lecteur, emporté avec lui dans les\n  nuages, loin des clameurs contradictoires et des fumées de la terre. Car il\n  suffit de rabaisser les yeux sur la réalité pour connaître que cette félicité\n  esthétique ne peut être qu'un rêve... « La Grèce a presque vécu ce songe de\n  vie esthétique... », affirme l'auteur. Presque, en effet, aurait prononcé Socrate\n  — en avalant la ciguë.\n     Qu'importe, au fond, puisque nous sommes dans l'absolu ? Les paroles de\n  la philosophie passent au-dessus des vaines têtes des hommes : « L'absolu est\n  son domaine, sa mission. Le philosophe ne formulera que des doctrines\n  absolues. Tant pis si les malheurs de l'histoire rejettent la conscience humaine\n   dans la honte du compromis. »\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                                     LES LIVRES                                      20I\n\n\n\nRELIGION :\nL a P e n s é e C h r é t i e n n e : Textes et études. — Saint Vincent de Lérins, par\n  F . BRUNETIÈRE et P . DE LABRIOLE. — Origine, p a r F . P R A T . — Saint         Atha-\n   nase, p a r CAVALLERA. — (Paris, Bloud.)\n   La lecture et l'étude des Pères de l'Eglise ontété j u s q u ' à ce jour réservées aux\nthéologiens et les laïques sont d e m e u r é s presque entièrement étrangers à\ncette littérature. Et pourtant les P è r e s ont écrit pour les laïques, les fidèles de\nleur temps. C'est s a n s d o u t e la langue et l'étendue de leurs œuvres qui ont causé\nl'éloignement q u e nous constatons. Les initiateurs de la Pensée chrétienne ont\ncru q u ' à vulgariser et à condenser les travaux des P è r e s , on les rendrait plus\nabordables au grand public.\n   Voici trois volumes de la collection; ils sont consacrés à saint Vincent de\nLérins, Origène, saint Athanase. Si M. Brunetière a lumineusement situé le\nfameux Commonitorium dans la littérature chrétienne, M. de Labriole en a\ndonné u n e analyse très nette. L'Origine du P . P r a t initie parfaitement à la\ndoctrine du g r a n d exégète et le P . Cavallera introduit et guide habilement\ndans la théologie de saint Athanase.\n\nS c i e n c e e t a p o l o g é t i q u e par A. DE LAPPARENT. — (Paris, Bloud.)\n   Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences est certes bien\nqualifié pour nous dire q u ' a u c u n e vérité scientifique n'est en opposition avec\nles dogmes de la F o i . Il démontre cette thèse pour les sciences exactes et les\nnaturelles. Avec une froide et calme raison, mettant toutes choses au point,\nsans a u c u n e exagération dans u n sens ou dansl'autre,en cette langue claireet\nimpeccable qui est u n e des faces diverses de son beau talent, M. de Lapparent\nfait voir que rien d a n s le domaine exploré par lui n'autorise à « dénoncer les\nrésultats acquis comme contraire à la vérité religieuse ».\n   Ce livre doit se trouver a u x mains de tous les h o m m e s cultivés. Combien\nsa lecture repose des boniments de M. H o m a i s , qui, hélas! n'est pas mort et\nrevient périodiquement seriner ses tirades, comptant sur l'inguérissable\nbêtise h u m a i n e .\n\nL a u - d e l à , p a r W . SCHNEIDER. Adaptation p a r G. GAZAGNOL. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Q u e de mystères l'au-delà ne pose-t-il pas aux vivants? Quel est-il? D a n s\nquelles conditions s'y trouvera-t-on? P o u r q u o i la mort est-elle parfois si\nprématurée, et ses coups si arbitraires; elle frappe le juste et laisse vivre\nl'injuste, ravit un père, soutien de sa famille, et épargne l'oisif parasite?\n   Ceux que ces problèmes tourmentent, ou qui en sont les victimes, trouve-\nront dans le livre de Mgr Schneider des doctrines réconfortantes et un grand\nadoucissement à leurs d o u l e u r s .\n\nE l é m e n t S d ' a p o l o g é t i q u e : Apologie élémentaire. — Dieu et la religion,\n   par J . - L . DE L A P A Q U E R I E . — ( P a r i s , Bloud.)\n   L'existence de Dieu et la légitimité de la religion catholique sont démon-\ntrées dans ce volume. Si les thèses sont vieilles, elles sont présentées sous\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": " 202                                  DURENDAL\n\n\n\nune forme très originale. Dans un supplément, qui tient la plus grande partie\ndu volume, l'auteur donne de nombreuses notes destinées à illustrer et\nà mieux faire comprendre ses démonstrations. Ces notes témoignent d'une\nvaste érudition et d'une information très étendue. Elles donnent l'impression\nque l'apologie, pour élémentaire qu'on l'appelle, est le fait d'un esprit entendu.\n\nL e s o r i g i n e s d u C e n t r e a l l e m a n d . Congres catholique de Mayence (1884).\n   Traduction par M. BESSIÈRES; préface et notes par GEORGES GOYAU.\n   (Paris, Bloud.)\n   C'est au Congrès catholique de Mayence, il y a soixante ans, que le fameux\nparti du Centre allemand a pris conscience de lui-même et que remontent ses\nvéritables origines. L'histoire de ce parti est instructive à plus d'un titre et\nsouvent, en divers pays, les catholiques ont jeté les yeux sur lui comme sur\nun modèle à suivre.\n   M. Bessières a cru rendre service à ses contemporains et à ses concitoyens\nen vulgarisant les actes du Congrès de Mayence de 1848. Comme le dit fort\nbien M. Goyau, les catholiques « s'attacheront utilement à cette leçon de\nrecueillement et de charité, de réforme intérieure et de bon vouloir social ».\n                                                                                J.G.\nLuther et le Luthéranisme, par L. CRISTIANI.— (Paris, Bloud.)\n   Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit un livre plus net et plus décisif sur\nLuther que celui-ci. L'auteur a profité des œuvres célèbres de Jansens, Döl-\nlinger et Weiss sur la question et en a extrait la quintessence. Ce qui donne\nune valeur particulière à son travail, c'est que toutes ses assertions sont\nappuyées constamment des paroles même de Luther, puisées dans ses œuvres\nles plus authentiques.\n\n L ' a r t d e s o u f f r i r , par Dom DU BOURG. — (Paris, Perrin.)\n    Ceci est un livre d'ascétisme plutôt qu'une œuvre littéraire. Cependant,\noutre qu'il doit être loué pour la doctrine à la fois austère et profonde qu'il\nrenferme sur le mystère éternel de la douleur, dont le catholicisme seul\njusqu'ici a su révéler le côté providentiel et salutaire, il est écrit d'une\nfaçon extraordinairement attachante et qui en rend la lecture vraiment\nattrayante.                                                           H . M.\n\n\nDIVERS :\n\nR o i s e t R e i n e s q u e j ' a i c o n n u s , par HÉLÈNE VACARESCO, traduit de\n  l'anglais par GASTANE JEFFRY. —(Paris, Sansot.)\n  Hélène Vacaresco, l'admirable écrivain roumain, à qui la France littéraire\ndoit tantdebeauxet nobles poèmes, a publié récemment en anglais ce volume,\nqu'une très élégante traduction de Mme Gastane Jeffry nous rapporte. Ce livre\nne peut manquer d'avoir du succès. Jamais plus qu'à cette heure de démo-\ncratie, les peuples n'ont été intéressés par les faits et gestes des reines et des\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                                     LES    LIVRES                                  203\n\n\n  rois. E t c'est un soulagement q u a n d on a vu affluer a u x vitrines des libraires\n  tant de biographies souvent aussi peu exactes — malgré des détails ridicules\n  — q u e p e u littéraires, de trouver sur des princes de ce temps u n beau livre\n  optimiste et lumineux, qui c a m p e en leur vrai jour quelques figures mal con-\n  nues et qui, sans détailler comme les volumes dont je parlais il y a u n instant,\n  ce q u e font, ce que mangent, ce q u e disent les rois de leur lever à leur som-\n  meil, nous d o n n e sur eux d e personnelles et vivantes impressions. P o u r t a n t ,\n  M m e Vacaresco, qui est poète, a tout embelli. D a n s un de ses derniers cha-\n  pitres, elle développe à la reine d'Espagne sa théorie sur la myopie... « J e ne\n' considère pas ce défaut c o m m e une calamité... Ma myopie m'a épargné bien\n  des impressions désagréables... Il m'est possible d'ignorer la plupart des\n  vilains côtés de la vie et, avec l'aide d'une forte imagination et d'une joyeuse\n  disposition d'esprit, je garde toujours l'illusion que sur la terre ne se trouvent\n  que grâce et beauté. » Aussi nous donne-f-elle u n e délicieuse galerie de por-\n  traits flattés. Elle n o u s promène dans u n e société choisie où chacun est b o n ,\n  prévenant et aimable. Son livre est un grand salon blanc et or rempli de per-\n  sonnages royaux qui sont tous heureux, optimistes, vertueux et souriants. Les\n  menaces et les malheurs n é les atteignent que fort peu ; rien de discordant ne\n  vient gâter l'harmonie et l'exquise sérénité de leurs gestes. Il manque, en\n  un coin du tableau, les révolutions qui grondent et le spectre sanglant des\n  tragédies.                                                                  P. N.\n\n Paris     SOUS N a p o l é o n    : IV.   La Religion, par M. LANZAC DE L A H O R I E .\n    — (Paris, P l o n . )\n    Napoléon, b o n appréciateur des forces, aussi bien morales que matérielles,\n avait c o m p r i s , dès son avènement au pouvoir, la nécessité de mettre de son\n côté celles de la Religion. Celle-ci était u n levier dont il entendait se servir;\n il serait difficile d e dire s'il avait ou n o n la foi, mais Dieu exerçant quelque\n influence s u r les âmes, lui paraissait u n e puissance à ménager et aussi à\n tourner, autant q u e possible, au service de la domination impériale. C'était,\n u n peu, u n Dieu-gendarme, u n Dieu-fonctionnaire qu'il voulait, et qui, par\n l'organe de ses évêques et de ses prêtres, prônerait la gloire du conquérant\n et la sagesse d u législateur. Cette conception toute gouvernementale de la\n Religion domine dans les actes d e Napoléon à l'égard du clergé et de son\n chef, le P a p e . C o m m e n t il appliqua les principes de sa politique religieuse\n dans la capitale de la F r a n c e , quelles soumissions, quelles résistances ceux-ci\n provoquèrent, tel est le sujet de ce nouveau volume du substantiel ouvrage\n de M. L a n z a c de L a h o r i e , volume aussi attrayant que les précédents et,\n comme eux, riche d e faits, de détails suggestifs et de vivants portraits.\n                                                                              A. G.\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "                               NOTULES\n\n      L e s A m i s d e l a l i t t é r a t u r e . — Un groupe d'écrivains belges vient\n de fonder, sous les auspices du gouvernement, la sociélé Les Amis de la litté-\n rature. Elle a pour b u t de venir en aide à nos littérateurs par tous les moyens\n possibles, en les faisant connaître, en les mettant en relation avec le public,\n en faisant de la p r o p a g a n d e pour-leurs œuvres.\n      L e comité directeur de la société Les Amis de la littérature est composé comme\n suit :\n     Présidents : .Edm. Picard, H e n r y Carton de Wiart ; vice-présédents : Oct.\n  Maus, E u g . Gilbert; secrétaires : T h . Bouvier; G. De B r u y n ; membres :\n  P . A n d r é , T h . Braun, H . Davignon, J e a n De Mot, M. des Ombiaux, M. Dul-\n laert, L . D u m o n t - W i l d e n , H . Fierens Gevaert, I. Gilkin, A. Giraud, E . Gle-\n sener, F . Mahutte, l'abbé Mœller, G. Bency, F . Séverin, F . Van den Bosch,\n G. Van Zype, G. Virrès.\n     La situation de nos littérateurs est précaire en Belgique. Sans doute, le\n gouvernement a augmenté le chiffre des subsides pour leur venir en aide.\n Q u a n d une nouvelle œuvre paraît, le gouvernement, en souscrivant à un\n nombre sérieux d'exemplaires, aide l'auteur à couvrir ses frais. Toutefois,\n le bénéfide de la souscription, il faut bien le dire, revient surtout à l'éditeur.\n A de rares exceptions près, la publication d'un livre est très onéreuse pour\n l'écrivain.\n     C'est cette situation qui engagea u n g r o u p e d'écrivains à constituer la\nsociété Les Amis de la littérature. Le comité directeur a décidé d'inaugurer la\nmission qu'il s'est proposée en organisant dans tous le pays des conférences\nsur les littérateurs belges et sur leurs œuvres, et en faisant donner ces confé-\nrences par les littérateurs eux-mêmes. U n e série annuelle de cinq à sept confé-\nrences embrasserait u n p r o g r a m m e déterminé qui constituerait un tout. La\nliste des conférences sera renouvelée chaque a n n é e . U n e rémunération sérieuse\nsera attribuée aux conférenciers, de façon à donner à chacun d'eux un hono-\nraire important pour une étude une fois faite et qu'il donnera dans les diverses\nvilles du p a y s .\n     Voici la liste des conférenciers telle qu'elle a été dressée par le comité\ndirecteur p o u r l'année 1908 :\n     1° La Littérature et la Belgique, par M. Fierens-Gevaert ;\n     2° Le T h é â t r e belge, par M. Albert Giraud ;\n    3° Les Poètes belges, par M. Ivan Gilkin;\n    4° N o s Bomanciers et nos Conteurs, par Mlle Marguerite Van d e Wiele ;\n    5° La Littérature et l'Art, par M. Emile Verhaeren.\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                                   NOTULES                                    205\n\n\n   Tous ceux qui s'intéressent à notre littérature nationale peuvent aider le\ncomité directeur de la société Les Amis de la littérature en s'inscrivant soit\ncomme membre protecteur, soit comme membre effectif. La cotisation annuelle\nminime des membres protecteurs est fixée à 20 francs, celle des membres\neffectifs à 5 francs. Les adhésions et les demandes de renseignements doivent\nêtre adressées au secrétaire de la société, M. Rouvier, 48, rue de Venise,\nà Bruxelles.\n                                       ***\n    L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le Salon jubilaire de la Libre Esthétique\na été inauguré le samedi 29 février.\n   Les artistes ont répondu avec le plus grand empressement à l'invitation\nque leur a adressée la direction de la Libre Esthétique. Le Salon jubilaire réunit\nla plupart des peintres que le cycle d'expositions des XX et de la Libre Esthé-\ntique a mis en lumière, et notamment, pour la Belgique, Mlle A. Boch,\nMM. G. Buysse, F . Charlet, E. Claus, G. Combaz, W. Degouve de\nNuncques, H . de Groux, A. Delaunois, J. Ensor, A.-W. Finch, L.Frédéric,\nA.-J. Heymans, M. Huys, F. Khnopff, E. Laermans, G. Lemmen, Ch. Mer-\ntens, X. Mellery, G. Morren, A. Oleffe, R. Picard, W. Schlobach,\n L. Thévenet, J. Van den Eeckhoudt, T. Van Rysselberghe, G. Van Stry-\ndonck, H . Wytsman.\n   A ce groupe, que complètent quelques sculpteurs, au nombre desquels\n MM. G. Charlier, P . Du Bois, V. Rousseau, etc., est adjoint un choix de\npeintres et de sculpteurs étrangers. L'ensemble, qui offre un exceptionnel\n intérêt, résume dans ses expressions caractéristiques l'évolution esthétique\n accomplie depuis vingt-cinq ans.\n    La Libre Esthétique a organisé, pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de\n sa fondation, un concert jubilaire dont le programme, interprété par le quatuor\n « piano et archets » (MM. E. Bosquet, E.Chaumont, L.Van Hout et J.Jacob),\n groupait les noms des trois compositeurs les plus illustres que ses concerts\n révélèrent au public : César Franck, Ernest Chausson, Vincent d'Indy.\n Chacun des maîtres était représenté au programme par l'une de ses œuvres\n capitales : Franck par son quintette pour piano et cordes, Chausson par son\n quatuor avec piano, Vincent d'Indy par sa sonate pour piano et violon.\n    Nous rendrons compte du Salon et des auditions musicales de la Libre\n Esthétique dans notre fascicule de mars.\n\n                                       ***\n   La Société des Concerts de musique sacrée d'Anvers\nprépare pour le dimanche 5 avril 1908, à 3 heures, en la grande salle de la\nSociété Royale d'Harmonie (rue d'Arenberg), l'exécution du Messie de\nHaendel, sous la direction de M. L. Ontrop.\n  Pour assurerune exécution parfaite à cet immortel chef-d'œuvre, le Comité\nen a confié les soli aux premiers chanteurs d'oratorios de notre époque; à\ncette fin il s'est adressé à' des artistes qui ont interprété le Messie avec le plus\ngrand succès en Allemagne, en Hollande et en Suisse. Ce sont : Mlle J. van\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "206                                      DURENDAL\n\n\nL i n d e n - v a n den Heuvell, s o p r a n o (La H a y e ) ; Mlle Maria P h i l i p p i , alto\n(Bàle); M. R u d . van Schaik, ténor (Utrecht; ; M. Gérard Z a l s m a n , basse\n(La H a y e ) .\n    Prix des places : Réservée, 5 f r a n c s ; première, 3 francs; seconde (galerie\nrez-de-chaussée), 2 francs; troisième (galerie-étage), 1 franc.\n    A partir du 28 mars on pourra faire numéroter gratuitement les cartes\nréservées au Secrétariat de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg),\nentre 2 et 4 h e u r e s .\n    L e s personnes n'habitant pas la ville peuvent faire numéroter leurs cartes\nréservées en les envoyant au Secrétaire de la Société, M. Jules Boelaerts, rue\naux L a i n e s , 44, Anvers, qui les enverra d û m e n t n u m é r o t é e s .\n    Les cartes sont en vente à Bruxelles, chez M M . Breitkopf et Hiirtel;\nà G a n d , chez M M . Beyer, rue Digue-de-Brabant, 15; à Liége, chez\nM m e Veuve Muraille, rue de l ' U n i v e r s i t é ; à Bruges, chez M . V a n Marcke,\nrue des P i e r r e s , 26; à L o u v a i n , chez M . Versluys, rue de la Station, 4 5 ; à\nMalines, chez M. Loret, rue Conscience, 52, à Anvers, chez tous les mar-\nchands de musique, au Secrétariat de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue\nd'Arenberg), ou par correspondance chez le Secrétaire, M. J . Boelaerts, rue\naux L a i n e s , 44.\n    L e concert se terminera à 5 h. 30. Il n'y aura pas de répétition générale\npublique.\n                                             *   «\n\n   A la Libre Académie de Belgique. — En février dernier, la\nLibre Académie de Belgique a c o m m é m o r é le souvenir du bon poète\nCharles Vanlerberghe, en une séance, en une sorte de « b a n q u e t funéraire\nspirituel », pour user de l'expression h e u r e u s e de M. E d m o n d P i c a r d , qui\nréunit d a n s la petite salle de la Maison du Livre, u n grand nombre d'écrivains,\nd'artistes et de lettrés.\n   Après un.exorde de M. E d m o n d P i c a r d , qui m a r q u a avec une gravité à\nla fois é m u e et familière le but et le sens de la réunion, M. Albert Mockel,\nremplaçant à l'improviste M. Grégoire Leroy, indisposé, développa, d a n s la\nmanière diserte et gracieuse qui lui appartient, quelques aperçus biogra-\nphiques et critiques sur la vie et l'œuvre dé l'auteur du Pan et de la Chanson\nd'Eve. On entendit, ensuite, M\" e Marie Closset (Jean Dominique), dans la\nlecture de quelques poèmes de Vanlerberghe, qu'elle semblait retirer, un à\nu n , comme d'un écrin de fleurs ailées et odorantes, du commentaire ravis-\nsant dont elle les avait enchâssés. P o u r terminer, enfin, M. E d m o n d P i c a r d\na lu, d'une façon très émouvante, les Flaireurs.\n   Noble soirée d'intimité, de piété et d'esprit.\n\n\n\n   L e C h a n t G r é g o r i e n à A n v e r s . — P a r m i les rares essais, tentés\nà Anvers, pour faire connaître le chant grégorien, il faut citer celui de la\njeune et vaillante Schola Cantorum fondée il y a quelques mois à peine. T o u t\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                                        NOTULES                                         207\n\n\nle m o n d e se souvient encore du grand succès des conférences données en\njuillet au « Werkmanswelzijn », par M. Aloys Desmet.\n   Le dimanche de la Sexagésime, la Schola Cantorum a interprété à l'église\nSaint-Joseph, la missa « de Angelis » du Kyriale Vaticanum, et le propre du\njour de l'édition bénédictine de Solesmes, le O Esca Viatorum, de E n . Isaac\n(1493) et le P a n i s Angelicus, de Baïni.\n   Elle s'était adjoint, pour la circonstance, les membres d u Cercle choral de\nSaint-Lambert (Looybroeck-Dam) et disposait ainsi d'une masse chorale de\nquarante-cinq exécutants, dont vingt-cinq enfants, tous a m a t e u r s .\n   Nous avons admiré la fraîcheur et la justesse des voix d'enfants alternant '\navec les voix d ' h o m m e s , fondues en u n e masse h o m o g è n e d'un effet\ngrandiose.\n   L'interprétation fut irréprochable, vraiment artistique.\n                                             :l:\n\n\n\n\n   L / ' é d i t e u r L a m e r t i n vient de publier, sous le titre Avril, un choix\ndes contes les plus frais et les plus délicats de L o u i s D e l a t t r e . Nous ren-\ndrons compte p i o c h a i n e m e n t de ce substantiel recueil, pour lequel le peintre\nL e m m e n a dessiné u n e jolie couverture.\n\n\n\n   P r o p o s d ' h i e r e t d ' a u j o u r d ' h u i . — Sous ce titre, notre collabo-\nrateur T h o m a s B r a u n vient de faire paraître, chez l'éditeur Van Oest, un\nvolume très intéressant, contenant des discours, conférences, ou articles sui-\ndes sujets divers. Nous en reparlerons plus tard. Le livre est très élégamment\nédité.\n                                           * *\n   Accusé de réception :\n L I T T É R A T U R E : Le véritable voyage en Orient de Lamartine, par CHRISTIAN\nMARÉCHAL ( P a r i s , Blond). — De la poésie française jusques à Henry quatrième,\npar MADELEINE       DE SCUDERY,      avec introduction       et notes de G.      MICHAUT\n(Paris, Sansot). —Balzac anecdotique, par J U L E S BERTAUT (idem). — La femme\net l''amour, par HONORÉ DE BALZAC Pensées recueillies et précédées d'une intro-\nduction par JULES BERTAUT (idem). — Edouard Schurè, par L o u i s DE\nROMEUF (idem). — Lettres          à Barbey d'Aurevilly,     par MAURICE DE G U É R I N .\nPrécédé d'une notice par J U L E S BARBEY D'AUREVILLY (idem). — Heures\nd'Ombrie, par GABRIEL FAURE (idem). — Sur quelques idéalistes, par HENRY\nGAILLAR DES CHAMPRÉS (Paris, Bloud). — Vingt-cinq années de littérature, pages\nchoisies de MAURICE BARRES.           I n t r o d u c t i o n de H E N R I BREMOND (idem). —\nTableaux flamands, par HENRY COCHIN (idem)..— Propos d'hier et d'aujourdhui,\npar THOMAS BRAUN (Bruxelles, Van Oest). — L ' î l e parfumée,               par AUGUSTE\nVIERSET (Bruxelles, W e i s s e n b r u c h ) . — Le livre forestier,   par MARGUERITE\nBURNAT-PROVINS (Paris, Sansot).\n  M U S I Q U E : Offrandes. Mélodies pour u n e voix. Paroles et musique de\nFRANÇOIS BEAUCK (Bruxelles,, Breitkopf et Haertel). — Les Baisers, Mélodie\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "208                                     DURENDAL\n\n\npour une voix. Poésie de Mme MAUGER-BAERDEILLE. Musique de FRANÇOIS\nBEAUCK (idem). — Un romantique sous Louis-Philippe : Hector Berlioz, 1831-1842,\nd'après de nombreux documents inédits, par ADOLPHE BOSCHOT (Paris, P l o n ) .\n   P O È M E S : Les visages de la vie, par E M I L E VERHAEREN (Paris, Mercure de\nFrance). — Entre la vie et le rêve, par FLORIAN PARMENTIER ( P a r i s , E d . de\nl'Impulsionisme). — Les regrets, par E R N E S T DE LAMINNE ( P a r i s , L e m e r r e ) .\n— L'herbe d'avril, p a r L o u i s PERGAUD (Roubaix, E d . du Beffroi).— Les sym-\nphonies voluptueuses, par MAURICE GAUCHER (Bruxelles, Larcier). — La multi-\ntude errante, par FRANÇOIS LÉONARD (idem).\n   R E L I G I O N : L'avenir du christianisme, i m p a r t i e : Le passé chrétien; Vie et\np e n s é e ; E p o q u e orientale; Histoire comparée des religions païennes et de\nla religion juive, par ALBERT DUFOURCY (Paris, Blond). — Etudes d'histoire et\nde psychologie du mysticisme : Les grands mystiques chrétiens, par H E N R I DELACROIX\n(Paris, Alcan).\n   R O M A N S Au service de la France, par SAINT CENERY ( P a r i s , P l o n ) . — Les\nyeux qui s'ouvrent, par HENRY BORDEAUX (idem). — Le curé de Sainte-Agnes, par\n Mme DE PONTEVÈS-SABRAN (idem). — L'arène aux crucifiés, par LUDOVIC GAR-\nNICA DE LA CRUZ ( P a r i s , S a n s o t ) . — Le deuil du clocher, par J O S E P H AYEORGES\n( P a r i s , Librairie Nationale). — L a Folie-Mauroy, par ROGER D U G U E T (idem).\n— Les boucles, par FÉLIX DE CHAZOURNES (Paris, Lemerre).\n   T H É Â T R E : Kaatje, par P A U L SPAAK (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Un\ncollaborateur, s. v. p., comédie par NADIGE NASTIR (Paris, éd. de l'Impul-\nsionisme).\n   V A R I A : L'Institut de France et le Second Empire. Souvenir anecdotique\nd'après des documents inédits par ADOLPHE LAIR ( P a r i s , Plon). — Régime de\nla propriété, par GUARRIGUET (Paris, Bloud).\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": ""}, {"page_pdf": 247, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-03", "signet_source": "Quinzième année - N°3 - Mars 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 156-161 et 246-247 blancs). Livraison suivant la précédente (Notules p. 126, Les Livres p. 124 selon la table) ; pagination 129-208, la suivante commençant p. 209 (Le Règne de la Bête, table). Indices internes : Salon jubilaire de la Libre Esthétique inauguré le samedi 29 février (1908) ; exposition Middeleer et Sohie du 24 février au 4 mars ; Messie de Haendel annoncé pour le 5 avril 1908, location à partir du 28 mars ; Burlington Magazine et L’Art flamand et hollandais de janvier-février 1908 ; Almanach gantois de 1908 ; Gevaert annonce la Symphonie de Franck « en avril prochain ». Réserve : les Notules renvoient le compte rendu du Salon de la Libre Esthétique à « notre fascicule de mars », ce qui conviendrait plutôt à un numéro de février (le compte rendu de Goffin figure p. 220 de la livraison suivante).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}