{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 273, "page_fin": 274, "titre_corps": "Les Fresques du Pintoricchio à S. Maria Maggiore, à Spello", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les fresques du Pintoricchio à S. Maria Maggiore, à Spello", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 328, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": "Les fresques du Pintoricchio\n                 à S. Maria Maggiore, à Spello (1)\n\n\nA                Spello, le système de décoration du maître n'a\n                  pas changé. Ce sont toujours, au milieu de\n                  la fantaisie des « grotesques » qui remplissent\n                  les vides laissés par les fresques, sous l'œil\n                  des sibylles Europea, T i b u r t i n a , E r y t h r e a et\n                  et Samia, qui trônent à la voûte, de belles\n                  scènes d'adoration, ordonnées en de luxueux\n                  décors architecturaux qui, comme dans l'An-\nnonciation, encadrent d'une arcade superbe et ornée la vue\nd'un ravissant paysage ou, comme dans Jésus parmi les\ndocteurs, remplissent la perspective de la figure de majesté du\ntemple hexagone, érigé si souvent dans les peintures de Ber-\nnardino et du P é r u g i n . Mais il semblerait qu'ici, en cette cité\nombrienne, petite et quiète, le maître, travaillant en un milieu\nsoustrait aux influences composites qui s'exerçaient à Rome et,\npeut-être, aussi, avec de moins nombreux collaborateurs, ait\nmis plus d ' a m o u r dans son œuvre, on ne sait quelles inspira-\ntions plus intimes qui, sous les mêmes apparences riches et\nfleuries, font ses compositions plus heureuses et ses person-\nnages plus agissants.\n   L'ange de l'Annonciation, doux et grave; la Vierge, la tête\ninclinée, les bras ouverts, en une attitude d'infinie obéissance,\ntous deux blonds, tous deux rayonnants, procèdent des figures\n similaires de S. Maria del Popoio et de l'Appartement Borgia,\n mais avec un accent nouveau de grâce nerveuse et d'émouvante\n\n  (1) Cette page, destinée à servir de commentaire aux reproductions de l'Annonciation\net de Jèsus parmi les docteurs, du Pintoricchio, jointes à ce numéro, est extraite de la\nmonographie du peintre ombrien, écrite par noire collaborateur pour la belle collection\ndes Grands Artistes, et qui paraîtra prochainement à Paris, chez l'éditeur d'art Henri Lau-\nrens.\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1529, "texte": "274                         DURENDAL\n\n\nsensibilité. Ils ne sont pas d'un moindre attrait, les personnages\nde la Madone environnée de roses, des anges graciles et des rudes\nbergers qui, agenouillés, adorent l'enfant de la Nativité, tandis\nque les rois orientaux, suivis de leur pompeuse escorte, s'apprê-\ntent à approcher, leurs offrandes à la main. Une des plus sédui-\nsantes imaginations du peintre est, sans nul doute, celle de Jésus\nparmi les docteurs, drapé comme un petit philosophe, avec son\nvisage sérieux et ingénu, comptant ses arguments sur ses doigts,\ndu même geste que la sainte Catherine de l'Appartement Borgia.\nAutour de lui, debout, les docteurs : vieillards vénérables, dont\ncertains costumés en Turcs; adolescents, la figure délicate et\nhardie sous la toque crânement inclinée qui, laissant échapper\nles ondes de leur lourde chevelure, écoutent, déconcertés, le\nSauveur, leurs livres inutiles sous le bras. A gauche, la Vierge\nretient par son vêtement l'inquiet Joseph qui veut tirer Jésus\nde cette assemblée et le ramener sagement à la maison. Et,\ncomme d'ordinaire, pour signifier, pourrait-on croire, à côté\ndes événements miraculeux et illustres, la vie qui, cependant,\ncontinue, cent épisodes triviaux ou singuliers : gens qui che-\n minent, mendient, prennent le frais sous la tonnelle d'une\n auberge; soldats lancés à l'assaut d'une fortification, etc., appa-\nraissent dans les perspectives agrestes de l'Annonciation et de la\n Nativité...\n                                               ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 275, "page_fin": 279, "titre_corps": "Un Prologue", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adolphe Retté", "ancre_debut": "Un Prologue Soyez loué, Seigneur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 330, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "Un Prologue\n                                         Soyez loué. Seigneur, avec toutes vos\n                                      créatures, spécialement monseigneur frère\n                                      Soleil qui donne le jour, et par qui vous\n                                      montrez voire lumière...\n                                         Soyez loué, Seigneur, pour sœur notre\n                                      mère la terre qui nous soutient et nous dirige\n                                      et produit fruits divers, fleurs éclatantes et\n                                      l'herbe...\n                                                  SAINT FRANÇOIS D'ASSISE\n                                        (Le Cantique du Soleil).\n\n               Assis devant la fenêtre ouverte de sa cellule, au\n                  monastère, le pécheur repenti, qui se donne\n                  volontiers le nom de Lapillus Fractus, songe,\n                  médite et s'émerveille.\n                    Il regarde le parc conventuel descendre, en\n                  pentes douces, vers l'eau calme d'un étang où\n                  se reflètent des sapins et des yeuses. D'une\n                  prairie toute proche, des odeurs finement aro-\nmatiques montent vers lui, car c'est le temps de la fenaison; et\nles convers ont bâti des monticules réguliers avec l'herbe\nfauchée hier matin.\n   Le vent souffle par grandes haleines brusques et bouscule,\ndans l'atmosphère humide d'une récente averse, des nuées aux\ncontours pesants qui se hâtent vers le nord. Il fait pas mal gris;\npourtant un peu d'azur céleste se dévoile parfois. Le soleil en\nprofite pour glisser un rayon pâle entre deux de ces masses\nerrantes et pour dorer, d'une lueur rapide, le feuillage d'un\ngrand marronnier qui palpite et chante selon les caprices de la\nbrise.\n   Lapillus s'estimerait fort malheureux s'il lui fallait vivre sans\nles spectacles et sans les mélodies que lui prodiguent les fron-\ndaisons agitées par le vent. Aussi aime-t-il ce bel arbre poussé,\ncomme par un fait exprès, devant sa croisée.\n   Lorsqu'il s'arrête de prier ou lorsqu'il se repose, après avoir\nnoirci d'écriture quelques pages, qu'il eût peut-être mieux valu\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "276                                   DURENDAL\n\n\n\n laisser blanches, il a coutume d'échanger avec son ami des\n phrases enjouées ou rêveuses. Or, ces propos s'achèvent tou-\njours en actions de grâces vers le Bon Dieu qui bénit les arbres\n m u r m u r a n t s et les poètes dont l'âme est une m u s i q u e à Sa\n gloire.\n      — F r è r e marronnier, dit L a p i l l u s , ce jour-là, j ' a d m i r e etj'envie\nun peu le r y t h m e de tes branches balancées. C o m m e elles s'in-\nclinent toutes, d'un seul mouvement majestueux, dès que le vent\nles enveloppe de ses caresses o n d o y a n t e s ! C o m m e elles vibrent\njusqu'à l'extrême pointe de leurs ramilles! E t maintenant, voici\nqu'elles se redressent avec l e n t e u r ; leurs feuilles, semblables à\ndes mains ouvertes vers le Ciel, font des gestes d'adoration si\nh a r m o n i e u x ! A h ! je voudrais douer les pauvres mots que\nj ' a l i g n e sur le papier d'une cadence égale à celle où tu te com-\nplais.\n      Vœu stérile sans doute. — Mais, je puis du moins le deviner,\nd'après la manière dont tu frémis solennellement de ta base à\nta cime, tu propages dans l'air frais que parfument les foins\ncoupés, les louanges du Seigneur... C e p e n d a n t , j'aimerais à\nconnaître l'oraison que tu chantes de la sorte.\n      F R È R E MARRONNIER. — Question pour question : quel est ce\nlivre que je vois ouvert sur ta table de travail?\n      L A P I L L U S . — E h bien! je disais, il n'y a qu'une minute, les\nmatines du Petit Office de notre bonne Mère la sainte Vierge.\nJ'en étais au psaume 95 q u a n d ta frondaison s'est mise à reten-\ntir, comme une viole aux cordes innombrables, sous l'archet de\nnotre sœur la brise.\n      F R È R E MARRONNIER. — E t où en étais-tu de ta psalmodie?\n      L A P I L L U S . — Je récitais, de tout mon cœur, le verset : « Que\nles cieux se réjouissent et que la terre tressaille de joie : que la mer\ns'émeuve en sa plénitude ; et les campagnes aussi seront transportées d'al-\nlégresse avec toutes leurs fleurs et toutes leurs moissons... »\n      F R È R E MARRONNIER. — T r è s exact... P o u r moi, comme tu\nm'avais donné le ton, je poursuivis, soutenu par les autres feuil-\nlages du parc : « C'est alors que tous les arbres des forêts proclame-\nront' leur joie, eux aussi, devant la face du Seigneur.. » T u vois\ndonc que nous étions tout à fait d'accord.\n     L A P I L L U S . — E n effet. Mais je ne sais si ma prière égale, en\ncadence d'adoration, la t i e n n e .\n     F R È R E MARRONNIER. — A coup sûr; et la preuve, c'est que tu\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2413, "texte": "                            UN   PROLOGUE                            277\n\nvas trouver tout de suite les paroles qu'il nous faut ajouter à\nl'unisson.\n   L A P I L L U S , s'agenouillant. — Oh ! les voici : Gloire au Père, et\nau Fils, et au          Saint-Esprit...\n   F R È R E MARRONNIER, abaissant ses branches jusqu'à terre. —\nComme il était au commencement, et maintenant et toujours...\n   T o u s DEUX ENSEMBLE, en se relevant. — Et dans les siècles des\nsiècles, amen.\n   S Œ U R BRISE, à mi-voix. — Alleluia!\n   Alors frère soleil perce glorieusement les nuages et flambe\ndans l'azur: le vent t o m b e ; les foins e m b a u m e n t . U n grand\nsilence règne où le marronnier s'assoupit. E t Lapillus songe,\naccoudé à l'appui de la fenêtre.\n   — Rien ne vaut, se d i t - i l , une solitude comme celle-ci pour\ny goûter, dans leur a m p l i t u d e , ces deux bienfaits qui donnent\nun sens noble à la vie : la prière et la méditation des choses\nsaintes. Ces offices, qui jalonnent les heures, de l'aube nais-\nsante au soir déclinant, on dirait des foyers toujours allumés et\nd'où montent vers Dieu des spirales de parfums. L ' â m e en\ndemeure imprégnée d'oraisons au point que, p e n d a n t tout le\nreste du jour, rien ne pourrait la distraire du recueillement qui\nla pénètre. Les sensations, les sentiments, les idées se déroulent\nen elle comme un cortège liturgique qui, parti de l'autel, revient\nsans cesse à l'autel. L a présence divine se fait presque palpable.\nEt si, d'aventure, on jette un regard sur le monde, hier quitté,\non découvre que ses agitations sont tout à fait pareilles à\ndes fourmillements d'insectes baroques dans une poussière\nridicule.\n   Ceci se développerait en une dizaine de lignes bardées de\npsychologie. Mais aujourd'hui, je me sens incapable de formuler\nmon impression autrement que par images redoublées... Pen-\nchant de poète qui égale, j ' i m a g i n e , les procédés chers aux ana-\nlystes de carrière...\n   D o n c , cette solitude est la plus salubre à l'âme. Je sais : cer-\ntains avancent qu'il est possible de s'isoler moralement même\nparmi cette société houleuse où nous nous débattons. Oui, mais\ncombien l'effort est-il pénible. Nos pensées, à la ville, ressem-\nblent aux cavaliers d'une charge en fourrageurs qui poursuivent,\nd'un galop effréné, des chimères et des mirages. E t il faut que\ncecte t r o m p e t t e impérieuse, la prière, sonne bien haut le rallie-\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "278                         DURENDAL\n\n\nment pour réunir la folle chevauchée et pour la ramener dans la\nvoie unique de la Vérité essentielle.\n   Ici, au contraire, sous les auspices de ces chefs d'escadrons\ndu Bon Dieu que sont les moines, l'âme se plie, avec allégresse,\nà la discipline nécessaire et en observe, sans difficulté, les\nrèglements.\n    D'autres se démènent pour acquérir des écus ou conquérir\ndes femmes. Les politiciens jacassent en tournant autour des\nbâtons de leur perchoir. Maints savants enfument les verres de\nleurs lunettes dans le but de se persuader que les clartés divines\nsont des ténèbres. Les gens du progrès humanitaire servent à la\nplèbe souffrante un mélange de vitriol et de jus de crapaud;\npuis ils s'étonnent naïvement que cette étrange mixture ait pour\nrésultat de la précipiter dans les convulsions. Tous se tourmen-\ntent, s'entre-heurtent, se piétinent ou se disputent les paillons\n des jupes de la Fortune.\n    Mais l'âme, au monastère, ne peut plus s'abasourdir aux cla-\nmeurs de tous ces agités. Leur tumulte lui devient pareil à la\nrumeur lointaine d'un train qui se perd dans le brouillard. Elle\nles prend en pitié; elle prie pour eux sur ces sommets tran-\nquilles de l'oraison où elle entend frémir les ailes des anges de\n lumière.\n    Lapillus se tourne vers sa table de travail. Une touffe d'églan-\ntines y semait ses pétales sur les papiers et les livres, rafraîchie\n par l'eau d'une burette que le bon Père-Hôtelier lui avait con-\n fiée en guise de porte-bouquet.\n    — Des fleurs, continue-t-il,des arbres, de l'espace,du silence\n et cette solitude bénédictine où les moines m'entourent d'une\n haie de prières, où moi-même, je réussis presque à modeler mon\n être intérieur en une coupe où scintillent volontiers les eaux\n vives de la Grâce.\n    Je n'en demandais pas plus, ô Seigneur, pour que ma pauvre\n âme, encore toute saignante des blessures reçues dans les\n batailles où Vous avez daigné lui donner la victoire, finît de se\n guérir.\n    Vous m'avez comblé à ce point que, maintenant, je puis\n retourner, quoique un peu à regret, non parmi les hommes\n tapageurs, mais dans cette forêt amicale où les murmures de\n mes frères les pins et les grands chênes prendront désormais un\n  sens nouveau.\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2073, "texte": "                                     UN    PROLOGUE                    279\n\n   J'y écrirai un livre; et je tâcherai que tous les chapitres en\ngravitent autour de la Sainte-Trinité radieuse, comme de petites\nplanètes autour d'un soleil sans taches.\n   Puisse-t-elle ressembler aussi, cette œuvre, à la forêt qui me\ndépartit ses sites souriants ou sévères. Que ces pages évoquent\ndes sentiers étoiles d'aubépines, si o m b r e u x et si secrets que\nj'y chanterai à mi-voix vos louanges, ô mon Dieu. Qu'il s'y\nouvre de larges avenues, baignées de ciel, bordées de hêtres\nantiques où je chanterai, à haute voix, vos splendeurs. Qu'il y\nait des ravines pleines de bruyères roses et de fins bouleaux\nargentés où les rayons de mon Etoile du Matin descendront\nluire sur la mousse. Qu'il y ait des h a u t e u r s où des rocs aux\nformes grandioses profileront les lignes d'un t e m p l e . L à , debout\net les mains jointes, sous les nuées d'or qui voilent le T r ô n e\ndivin à nos yeux trop faibles pour en supporter l'éclat, je\ndemeurerai en adoration devant le mystère du Seigneur.\n    E t il y aura aussi les fourrés hargneux que hantent les démons\net ceux qu'ils possèdent. L ' E g l i s e militante y subit les attaques\nsournoises des ronces et des reptiles. Soldat de l'avant-garde,\nj'écarterai les buissons épineux qui ensanglantent les membres\nde la sainte Pèlerine et, d'une pique assurée, je clouerai au sol\n la tête des vipères...\n    U n e cloche frêle tinta pour l'office de g heures. Lapillus se\n rendit à la chapelle et prit sa place coutumière, au banc des\nhôtes. Tierces commença. Douce et grave comme un son d'orgue\nmortifié, l'imploration monta : Deus in adjutorium meum intende;\n Domine, ad adjuvandum me festina...\n    Et Lapillus, prosterné, répéta : « P o u r cette œuvre nouvelle\nque j ' e n t r e p r e n d s , ô Dieu, viens à mon aide, Seigneur, hâte-toi\n de m'assister !...\n                                                      ADOLPHE    RETTÉ.\n\n  Ecrit an monastère de Chevetogne, chez les\nPères Bénédictins de Ligngé, exilés en Belgique.\n  Juin 1907.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 280, "page_fin": 286, "titre_corps": "Ma Légende dorée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Ma Légende dorée I Et ces barbares", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 335, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1145, "texte": "Ma Légende dorée\n                        I\n                         Et ces barbares     se jetèrent      sur les vierges.\n                                           J A C Q U E S DE   VORAGINE.\n\n\nComme les onze mille vierges, mes pensées\nS'en sont allées...\n\nOnt descendu le fleuve bleu\nQui devait les mener à Dieu...\n\nComme les onze mille vierges\nLes unes ont pris un grand     cierge,\nLes autres ont pris doucement\nDe clairs et naïfs instruments :\nDes théorbes et des violes...\nGrêles et minces, les paroles\nDe leurs cantiques bleus et blancs\nS'enfuient comme des banderol les...\n\nEt tout le long du fleuve bleu\nQui devait mener à Dieu,\nElles ont vu surgir les grèves\nMerveilleuses et les châteaux.\nLes châteaux magiques du rêve\nDont les reflets vibraient dans l'eau...\n\nElles ont vu les clochers frêles\nD'où tombaient des angelus grêles,\nElles ont vu les jardins blancs\nDont le parfum tremblant se mêle\nAu son des angelus       tremblants...\n\nElles ont vu les claires villes\nDont les tours naïves défilent,\nDécoupant la pâleur du ciel;\nElles ont contemplé les îles\nOù de bleus matins irréels\nSe levaient d'un sommeil       tranquille...\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1377, "texte": "             MA L É G E N D E   DORÉE        28l\n\n\nElles allaient blanches,    menues,\nVers des régions inconnues ;\nElles chantaient des chants légers\nEt le cortège clair des nues\nAutour d'elles faisait neiger\nDes flocons d'ailes    ingénues...\n\nElles s'émerveillaient  de tout ;\nElles étaient toutes debout\nA l'avant des bateaux candides :\nLe monde leur semblait      splendide,\nLe bon Dieu dans leurs yeux       limpides\nReflétait les lointains très doux...\n\nLes délicates  oriflammes\nSe déroulaient au clair des deux...\nLe bruit léger des longues rames\nCadençait leurs petites âmes...\n\nQuand, au tournant du fleuve bleu\nQui devait les mener à Dieu,\nElles ont vu la ville sainte\nAmonceler sa triple enceinte,\nSes clochers et ses toits vermeils\nEt sa cathédrale     gothique\nQui élevait jusqu'au    soleil\nParmi les flèches     extatiques\nSon adoration      mystique...\n\nLe son de leurs instruments       clairs\nEst alors monté dans les airs;\nAvec leurs bouches      arrondies\nElles ont dit leurs psalmodies ;\nLe chant de l'espoir exaucé\nDroit vers le ciel s'est élancé,\nCar elles atteignaient la grève\nQue désirait tout bas leur rêve...\n\nLe fleuve bleu les emporta\nJusqu'au pied du rempart, et là\nSous les lumières   éclatantes\nElles virent toutes les tentes\nDes barbares et d'Attila.\n\n Elles ont débarqué naïves\n Sur le sable fin de la rive;\n Leur cortège grêle et chantant\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1694, "texte": "282                       DURENDAL\n\n\n      A gravi le chemin montant ;\n      Et les barbares   sacrilèges\n      Ont tremblé devant leur candeur;\n      Mais bientôt, hurlant de fureur,\n      Ils ont entouré le cortège\n      Où les vierges priaient en chœur...\n\n      Ont voulu qu'elles     sacrifient\n      Aux dieux rouges de Germanie :\n      Elles ont montré le ciel bleu\n      Où elles contemplaient leur Dieu\n      Dans les volutes infinies\n      De leurs candides      harmonies;\n      Alors, sanglants, ils ont tendu\n      Vers leur blancheur des bras velus :\n      Elles restèrent    extatiques\n      Et reprirent leurs saints       cantiques...\n\n      Et leur chanson monta,        monta...\n      Mais les barbares    d'Attila\n      Saisirent leurs terribles     armes...\n      Elles n'ont point versé de larmes\n      Mais tout bas Jésus leur parla...\n\n      Le sang a jeté des étoiles\n      Sur le lin chaste de leurs voiles,\n      On entendit le bruit léger\n      Des âmes frêles    voltiger...\n      Comme une tige que l'on brise\n      Un chant se cassait dans la brise\n      Chaque fois que l'une      mourait,\n      Et ce fut tout un bouquet frais\n      D'où montaient des parfums        d'église...\n\n      Elles tombèrent toute pâles\n      Et sur leurs lèvres    virginales\n      Le ciel si pur n'osait poser\n      La candeur fraîche d'un baiser...\n\n      Ainsi sont mortes mes          pensées.\n\n                                II\n                                                Ils étaient trois petits enfants...\n                                                              Vieille chanson.\n      Ils étaient trois petits enfants\n      Qui s'en allaient glaner aux     champs.\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1364, "texte": "            MA L É G E N D E   DORÉE                283\n\n\nIls s'en étaient allés tous trois\nRevêtus de leurs blanches robes,\nL'Amour, l'Espérance et la Foi.\n\nDans leurs yeux se levaient des aubes,\nLa campagne écoutait leur voix...\n\nLe jour avait des gestes d'ange,\nPour les guider; au bord des granges\nS'écroulaient des gerbes de blé ;\nDu haut du ciel immaculé\nDescendaient des vols de mésanges.\n\nLeur âme parlait au malin\nLe matin parlait à leur âme,\nL'oiseau pour eux disait ses gammes\nEt tout là-bas, dans des lointains\nMontait un sourire    indistinct\nDu fond des yeux de Notre-Dame.\n\nIls ramassaient les épis d'or,\nLes épis d'or, encor, encor,\nIls souriaient de leurs dents blanches\nAux fleurs, aux ruisseaux et aux      branches...\n\nAinsi dans la candeur du jour\nGlanaient au jardin de mon âme\nLa Foi, l'Espérance et  l'Amour...\n\nMidi passa, vêtu de flammes,\nLe soir tomba, et des senteurs\nMoururent aux lèvres des fleurs,\nLe silence baisa les choses...\nLe soir fut bleu, le soir fut rose.\nLe soir fut très doux, puis le soir\nSoudain devint un gouffre      noir...\nOn entendait pleurer les roses.\n\nIls étaient trois petits enfants\nQui s'en allaient glaner aux     champs...\n\nL'un contre l'autre ils se serrèrent,\nIls ouvrirent tout grands leurs yeux :\nAu fond du noir      mystérieux\nLe vent surgit — alors passèrent\nDe grands fantômes auprès       d'eux...\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1633, "texte": "284                       DURENDAL\n\n\n      Des mains les frôlaient, des bras sombres\n      Saisissaient leurs robes dans l'ombre,\n      Satan cria dans l'infini,\n      Ce fut la mort de tous les êtres —\n      Mais tout près, soudain, deux fenêtres\n      S'allumèrent d'un feu     jauni...\n\n      Ils ont couru dans l'ombre morte\n      Ils ont couru jusqu'à la porte :\n      « Ouvrez! ouvrez les braves gens,\n      Car ce sont trois petits enfants\n      Qui pleurent dans la nuit obscure ! »\n\n      Et le boucher de la Luxure\n      Les accueillit dessous son toit,\n      Puis il les tua tous les trois\n      L'Amour, l'Espérance et la Foi...\n\n      Et mon âme fut désolée :\n      0 leurs voix grêles, leurs     chansons\n      Qui réveillaient dans les buissons\n      Les voix d'oiseaux    ensoleillées!\n      Et leurs sourires    d'enfonçons\n      Quand ils passaient dans les éteules !\n      — Et mon âme fut toute seule...\n\n      Mais un matin passa par là\n      Monsieur le grand saint Nicolas!\n\n      Au bord du vieux saloir de bois\n      Saint Nicolas posa deux doigts\n      Et les enfants se    relevèrent...\n      Le premier se frotta les yeux\n      Et dit : je viens de la lumière ;\n      Le second dit : j'ai vu les c i e u x ;\n      La troisième fit sa prière...\n\n      Ils étaient trois petits enfants\n      Qui retournaient glaner aux champs.\n\n      Le soleil a souri, les branches\n      Ont reconnu leurs robes blanches,\n      Les fleurs se dressent pour les voir;\n      Les sources mirent de l'espoir...\n      Eux, disent leur chanson ravie\n      Et de leurs yeux monte la vie...\n      0 ma pauvre âme, oublie — oublie!\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1642, "texte": "            MA L É G E N D E   DORÉE                                     285\n\n\n                      III\n                           ... Et en effet si quelque mal est tenté\n                         contre la ville d'Edesse, un enfant    debout\n                         sur la porte lit la lettre du Seigneur...\n                                           J A C Q U E S DE V O R A G I N E .\n\nEt mon âme est la blanche ville\nQui respire très doucement\nEt qu'entourent  des eaux   tranquilles...\nLes sons de cloche au rythme lent\nTombent dans son silence blanc\nAvec le bruit lointain et calme\nD'un fruit mûr qui choit dans l'étang\nLe soir au fond d'un bois de palmes...\nMa ville a des jardins de paix\nDes temples clairs et des palais\nQu'un recueillement vient enclore.\nElle a des vasques de candeur\nOù comme une tige de fleur\nUn jet d'eau mince monte et meurt\nEt puis remonte, et meurt  encore...\nLueurs chastes — le soleil dore\nLe brouillard doux qu'ont balancé\nLes cassolettes de l'A urore,\nLes encensoirs bleus du Passé...\nMa ville est l'Edesse des songes\nOù jamais l'ombre du mensonge\nNe peut grimacer sa laideur ;\nVille des légendes    gothiques\nOù le désir fou des pécheurs\nNe peut vivre; — où les hérétiques\nPleurent et chantent des cantiques ;\nOù les tyrans ne peuvent plus\nTroubler le rêve des élus,\nOù nul mal ne peut se commettre\nDepuis qu'un de ses rois reçut\n— Il y a longtemps — une lettre\nDe la main du Seigneur     Jésus...\nEt mon âme est la ville calme.\nSous le baiser très lent des palmes\nLa grâce d'un jour y     apparut...\nC'est la ville où, les clairs dimanches,\nVont mes désirs en robe blanche,\nOù mes rêves dansent le soir\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1645, "texte": "286                      DURENDAL\n\n\n      Dans les parfums des encensoirs,\n      Nouant des dessins d'ombre brune\n      Sur la pelouse, au clair de lune...\n      C'est la ville où, les bras en croix,\n      Glissent mes chansons       d'autrefois\n      Qui reviennent une par une...\n      C'est la ville où mon grand     amour\n      Passe, les yeux baissés    toujours,\n      Disant des choses    inconnues,\n      Et rêvant au déclin du jour\n      Aux chères voix qui se sont tues...\n      Où mes prières   ingénues\n      Egrènent, ployant les genoux       .\n      Pour la Vierge des mots très       doux...\n      Mais quand les courtisanes    nues\n      Se lèvent sur le ciel du soir\n      S'auréolant de l'or des nues,\n      Quand le spectre du Désespoir\n      Parmi le sang du couchant    rouge\n      Tord le geste de ses bras noirs,\n      Et lorsqu'à l'heure où rien ne bouge\n      On entend monter les chansons\n      Du Mal et les mauvais     frissons.\n      Quand surgissent grands et farouches,\n      Tendant leur poing, crispant leur bouche\n      Les Blasphèmes et les Orgueils,\n      Les Cris, les Haines et les Deuils;\n      Comme en la ville de mon rêve\n      Un petit enfant sur le seuil\n      Avec des gestes doux se lève...\n      D'une voix grêle et tendre un peu\n      Relit la lettre du Bon Dieu :\n      Et soudain les ombres    s'effacent.\n      Le soir devient pur, et l'espace\n      Sourit de l'épreuve qui passe.\n      Tout s'évanouit    dans le bleu.\n      Et de l'amour tombe en rosée\n      Sur l'âme soudain apaisée\n      A qui jadis écrivit    Dieu.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 287, "page_fin": 294, "titre_corps": "Le Poète Émile Verhaeren au Cercle Saint-Michel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Moeller", "ancre_debut": "Le Poète Emile Verhaeren au Cercle Saint-Michel A mes amis", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 344, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2143, "texte": "Le Poète Emile Verhaeren\n              au Cercle Saint=Michel\n                                                             A mes amis\n                                             Pierre N o t h o m b et Paul de Sadeleer.\n\n                E Cercle Saint-Michel est une société littéraire et\n                  scientifique des anciens élèves du Collège des\n                  Jésuites de Bruxelles. Ces jeunes gens s'y réu-\n                  nissent périodiquement autour d'un de leurs\n                  anciens maîtres (1), en des soirées consacrées\n                  aux travaux intellectuels. La littérature et l'art\n                  y sont cultivés et honorés. Les membres s'y\n                  essaient et s'y affirment, à tour de rôle, en des\nétudes dont ils donnent lecture et qui y sont discutées. Le\ncomité du Cercle est uniquement composé d'anciens élèves.\nCette année fut particulièrement brillante grâce à la composi-\ntion de choix du comité, et ici nous devons rendre un hommage\nspécial à l'activité et à l'initiative de Pierre Nothomb et de Paul\nde Sadeleer. A leur instigation, on convia, à diverses reprises,\ndes littérateurs de renom, notamment nos collaborateurs Firmin\nVan den Bosch et Georges Virrès, à conférencier, et des poètes de\nvaleur, comme nos collaborateurs Franz Ansel et G.Ramaekers,\nà lire des vers au Cercle. Tous, conférenciers et poètes, y reçurent\nle plus chaleureux accueil. Désirant clôturer dignement une\nannée si féconde, les jeunes gens de ce Cercle eurent l'idée\nmagnifique d'inviter notre fastueux poète Emile Verhaeren à\ncouronner leur session annuelle par une conférence. Verhaeren,\nqui aime à se trouver au milieu des jeunes, n'hésita pas un\ninstant à leur faire ce grand honneur. Cette séance mémorable\neut lieu le 10 avril dernier dans la spacieuse salle de la rue\n Brialmont.\n\n  (1) Le Jésuite qui est actuellement à la tête du Cercle Saint-Michel est le très-\nintelligent et très-aimable Père de Harveng. Il est aimé de ses jeunes gens dont il\na su conquérir toute l'affection' par la largeur d'idées et la cordialité franche qui le\ncaractérisent. Nous sommes heureux de lui rendre hommage ici.\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2496, "texte": "288                               DURENDAL\n\n\n   Séance inoubliable que celle-là. Réunion nombreuse. La salle\nquoique très vaste était littéralement bondée. Public d'élite.\nPlusieurs de nos principaux littérateurs y furent, parmi lesquels\nPaul Spaak, Yvan Gilkin, Eug. Gilbert; nos collaborateurs :\nFirmin Van den Bosch, A. Goffin, F . Ansel, G. Ramaekers,\nP. Lambotte, G. de Golesco, H. Davignon, M. Dullaert, etc.\nNous y avons remarqué aussi plusieurs abbés professeurs de\nnos collèges épiscopaux, entre autres l'abbé De Smet, du\npetit séminaire de Malines, et l'abbé P. Halflants, de l'institut\nSainte-Marie de Bruxelles. Des personnages de marque s'y\nempressèrent, parmi lesquels il faut citer en tout premier lieu\nnotre grand et cher ministre d'Etat Beernaert, le ministre de\nla Justice Renkin, Sir Hardinge, ministre d'Angleterre qui ne\nmanque jamais une occasion de nous témoigner sa sympathie,\nce dont nous lui sommes profondément reconnaissants; le\nministre du Mexique F . de la Barra; le sénateur A. Braun et les\ndéputés de Sadeleer, Henry Carton de Wiart, Jules Destrée ;\nles magistrats de Bavay, Nothomb, de Hulst, A. Soenens; le\ndocteur Kufferath, le peintre Verhaeren, le chevalier de Cuve-\nlier, etc., etc. Beaucoup de dames honoraient la soirée de leur\nprésence.\n   Au moment où le grand poète fit son entrée dans la salle, un\ntonnerre d'applaudissements et des acclamations d'un enthou-\nsiasme indescriptible le saluèrent et lui firent comprendre la pro-\nfonde estime, l'admiration sans bornes et la vénération qu'ont\ninspiré à son égard à notre chère jeunesse littéraire catholique\nde Bruxelles, les chefs-d'œuvre par lesquels Emile Verhaeren a\nglorifié à jamais nos lettres belges dans le monde entier et s'est\nimmortalisé lui-même. Quand l'enthousiasme se fut calmé pour\nun instant, Pierre Nothomb, président du Cercle Saint-Michel,\nfit monter le héros de cette belle et noble fête d'art à la tri-\nbune, le présenta au public et salua le Maître lui-même en une\nvibrante allocution que nous nous faisons un devoir et une joie\nde reproduire ici :\n                   MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n   C'est aujourd'hui la première fois, depuis dix ans, que le Cercle Litté-\nraire, renfermé d'ordinaire dans l'intimité d'un local plus modeste, convie ses\namis à une séance publique. C'est une preuve bien frappante de notre vitalité\net de notre progrès, et nous en aurions presque de l'orgueil si dans notre\nesprit ne dominait un sentiment de reconnaissance. Reconnaissance envers\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3689, "texte": "      LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL                                289\n\n\nceux qui ont bien voulu ce soir nous encourager de leur présence ; recon-\nnaissance envers nos anciens maîtres qui nous ont ouvert cette salle ; recon-\nnaissance surtout envers le g r a n d poète qui a accepté de venir parmi nous,\net que nous tenons, et que vous tenez à saluer comme la plus puissante per-\nsonnification de notre art patrial !\n   Après avoir, au cours de cette année, fait graviter la plupart de nos tra-\nvaux autour de cette littérature nationale ; après avoir eu le b o n h e u r de rece-\nvoir successivement dans la petite salle de là-haut, où ils apportaient à notre\njeunesse, turbulente la beauté de leur verbe, quelques-uns de nos meilleurs\nécrivains; après avoir e n t e n d u , dans une fraternité qui nous toucha, plusieurs\nde nos poètes belges faire alterner à notre tribune la lecture de leurs œuvres\navec celle que nous faisions de nos strophes encore obscures, pouvions-nous\n mieux couronner cette année qu'en vous d e m a n d a n t , Maître, de p r e n d r e à\nvotre tour la paroie devant n o u s . Ce n'est pas votre gloire, ce ne sont pas les\n éloges de vos pairs, ce n'est pas l'admiration de tout le m o n d e lettré qui pour-\n ront vous faire dédaigner l'humble h o m m a g e des jeunes ; de jeunes qui, parce\n qu'ils ont été les élèves des m ê m e s maîtres, et parce q u e pour la p l u p a r t ils\nsont étudiants de cette Université de Louvain où pour la première fois votre\nactivité littéraire se manifesta au g r a n d jour, parce qu'ils vous c o m p r e n n e n t\n et qu'ils vous aiment, osent sentir quelque chose de c o m m u n entre leur jeu-\n nesse et votre génie.\n    J'évoquais le Louvain d'il y a trente a n s ! C'était l'époque héroïque — et\n perdue, hélas ! — où l'on s'y passionnait pour l'Art et pour le B e a u ; où igno-\n rant encore les discussions politiques et les revendications                 flamandes,\n Flamands et W a l l o n s , c h a c u n de leur côté, préparaient leur renouveau litté-\n raire; où novateurs et classiques avec verve et avec passion défendaient\n leurs idées; où Giraud, Gilkin, Van Arenbergh, E m i l e Verhaeren s'unissaient\n dans leur effort pour la liberté de l'art, tandis qu'à côté d'eux ce petit page\n insolent et chevaleresque, Max Waller, essayait sur son clairon les premières\n notes de sa fanfare — c'était l'époque aussi où les autorités académiques\n regardaient avec défiance cette émancipation artistique, et M. de Monge\n n'avait pas encore, comme plus tard au Congrès de Malines, dû céder devant\n la hardiesse enthousiaste des jeunes catholiques. Aujourd'hui les temps\n sont bien changés, la bataille est gagnée sur toute la ligne, notre littérature\n moderne et belge a le droit de vivre et de chanter au soleil, nos aînés ont\n conquis pour nous la liberté de l'admirer et de l'aimer. Elle n'a plus pour\n détracteurs que quelques bourgeois ignorants. Est-ce u n e raison pour notre\n jeunesse de s'en désintéresser, de se croiser les bras et de retomber dans la\n prose? C'est u n e raison, au contraire, pour elle de réchauffer ses enthou-\n siasmes éteints, a u contact de celui qui, après avoir lutté pour notre art j e u n e ,\n en porta d a n s toute l ' E u r o p e la r e n o m m é e avec sa gloire.\n    Car votre œuvre étant universelle, toute l ' E u r o p e pensante en a compris\n la force et la g r a n d e u r . Vous avez glorifié la beauté des choses, vous avez dit\n  magnifiquement les angoisses de l'homme. Votre œ u v r e gigantesque vit\n comme un univers. Des villes tentaculaires s'y dressent aux horizons des\n  campagnes hallucinées où flambe la vision d'illusoires villages. Vous avez\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3039, "texte": "290                                DURENDAL\n\n\n\nsenti dans les villes tous les orgueils des foules dominatrices, tous les sursauts\ndes forces tumultueuses; vous avez rencontré parmi les plaines, apparus\nsoudain dans vos chemins, tous les fantômes qui hantent l'humanité; vous\navez le premier exprimé la fièvre du monde moderne, ses doutes, ses tris-\ntesses, son effort immense vers le Progrès, vers le Plus-Loin, vers l'Avenir;\nvous en êtes non seulement l'écho sonore, mais presque le divinateur et le\n prophète, car tous ses frissons ont couru dans vos nerfs, tous ses désirs ont\ngonflé votre âme, tous ses hymnes ont passé par vos lèvres; votre ombre a\nerré sur tous ses horizons; vous avez interrogé tous les visages de la Vie.\n   Mais votre Poésie, pour être de partout, est belge aussi, et nous l'en\naimons plus encore. Notre sol et notre âme, nul mieux que vous ne pourra\nles chanter. Dans votre œuvre où nous errons, un peu intimidés comme en\nune nuit de songes, nous en retrouvons les tempêtes déchaînées et les\nradieuses accalmies, les aspirations inquiètes et les religieux reposoirs; nous\nentendons dans le bruit de vos strophes le bondissement tumultueux des\nrafales, l'âpre vent des plaines de l'Escaut, mais aussi la chanson calme des\nheures claires et la chanson lasse des jours tombants : toute la Flandre enfin !\navec les tendresses premières de ses matins et les frénésies sanglantes de ses\ngrands soirs — et parmi les alignements des statues et des temples, parmi le\npeuple des chimères et la foule rutilante des symboles, 'nous nous arrêtons,\nrespectueux et recueillis, quand nous voyons, au fond, descendant les esca-\nliers du rêve, les héros sublimes de notre moyen âge flamand, et ces statures\nascétiques de moines occidentaux qui passent, à travers toute votre œuvre,\ncomme les flambeaux vivants de notre Idéal !\n   Je le sais, j'aurais dû vous dire cela tout à l'heure; mais je sens que\nj'aurais eu peur d'élever — surtout pour vous louer — ma voix après la vôtre.\nJ'ai préféré vous dire maintenant notre admiration, notre merci, et notre\nbonheur de vous voir parmi nous. Et je suis fier d'exprimer ici les sentiments\nde mes camarades, de cette jeunesse catholique et ardente, qui, quoi qu'on\ndise et quoi qu'on fasse, sera toujours là où il y aura une grande œuvre à\napplaudir et un grand poète à saluer !\n\n  Les éloges décernés au Poète par Pierre Nothomb furent\nplusieurs fois soulignés et ratifiés par de chaleureux et cordiaux\napplaudissements.\n  Alors Emile Verhaeren prit la parole et nous exposa, en une\nlangue châtiée et d'une simplicité lumineuse, l'idée-mère de sa\ndernière et magnifique œuvre : Les Héros des Flandres (1). Il fit\nsuivre cette suggestive et intéressante introduction de la lecture\nde quelques-uns des plus beaux poèmes de cette œuvre qui,\nplus qu'aucune autre peut-être, porte les marques saillantes et\nindélébiles du génie.\n\n (1) Ce poème a été publié en une élégante et très artistique plaquette par l'éditeur\nEdmond Deman, de Bruxelles, sous le titre : Toute la Flandre : Les Héros.\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1987, "texte": "     LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL            291\n\n\n  P e n d a n t cette lecture un silence religieux régnait dans la\nsalle. On se fût cru dans une église. N'étions-nous pas dans un\nsanctuaire d'art? Le poète, ce prêtre de la Beauté, y officiait. E t\nnos âmes qu'il électrisa par son verbe de feu célébrèrent en\ncommunion avec la sienne la messe des poètes.\n  Verhaeren évoqua d'abord devant nous la figure d'un saint,\nd'un apôtre du Christ, d'un missionnaire de Dieu, du glorieux\nPatron des F l a n d r e s : Saint Amand, dont il entonna la louange\npar cette profonde et chrétienne pensée :\n       Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même\n       Puisque s o n D i e u s o n g e a i t e n lui,\n       Il s'en était venu, par le chemin fortuit\n       Vers les pays rugueux et les océans blêmes.\n    Le poète nous dépeint en quelques idées brèves et incisives\nl'apostolat du saint qu'il nous fait voir arrachant toute la\nF l a n d r e au culte des faux dieux et la prosternant aux pieds du\nDivin Crucifié par des mots de paix et de prière.\n       Armé de confiance et de sainte folie\n\n       Le saint priait, songeait et discourait.\n       Il s'affirmait mystérieux et téméraire,\n       Il unissait en lui tant de forces contraires\n       Et son silence était si merveilleux d'ardeur\n       Que ceux dont il domptait et enlevait la peur\n       Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres,\n                   Rien qu'à le voir,\n                      Le soir,\n       Comme un prodige blanc sur leurs landes apparaître.\n  Vint ensuite la lecture pressée, saccadée et trépidante comme\nune bataille, de la fameuse journée des Eperons d'Or, à laquelle\nVerhaeren nous fait vraiment assister en son poème débordant\nde vie et de fougue : Guillaume de Juilliers.\n        Et les cloches ivres comme les âmes\n        Dans la ville sonnaient là-bas ;\n        On déversait, hors des paniers\n             Par tas,\n        Les éperons princiers\n        Sur les autels de Notre-Dame.\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1889, "texte": "292                          DURENDAL\n\n\n   Puis nous apparut la stature héroïque et chevaleresque de\nJacques d'Artevelde dans le fier poème que lui consacre Verhaeren\net qu'il conclut si noblement :\n\n       Au soir de juillet ou le Tribun mourut\n       Soleil de Flandre, en avez-vous gardé la mémoire ?\n       Les hommes d'aujourd'hui ont rebâti sa gloire,\n       Car le monde changea quand son front disparut.\n\n  E t voici maintenant surgir l'âme sauvage du Téméraire, que le\npoète nous caractérise en ces vers si pittoresques :\n\n       L'âme dn Téméraire était une forêt\n       Pleine d'arbres géants et de fourrés secrets,\n       Où se croisaient de grands chemins tracés sans règle,\n       Mais par-dessus volaient jusqu'au soleil les aigles.\n\n   U n charme mystérieux et ineffable, charme tissé de candeur\ndouce, angélique et virginale, enveloppa nos âmes, quand\nensuite Verhaeren nous lut le délicieux poème qu'il a chanté à\nla gloire de nos deux grands ancêtres artistes Les Van Eyck et\nde leur œuvre magique, qui elle aussi est tout un poème, le plus\nbeau des poèmes : L'Adoration de l'Agneau. Verhaeren lui-même\nle caractérise ainsi dans le dernier vers : grandiose, pur et\nmerveilleux poème.\n   Ceux d'entre nous qui ont contemplé l'admirable toile de la\ncathédrale de Saint-Bavon, à Gand, avaient vraiment l'illusion\nd'avoir le fameux triptyque, tout rutilant d'or et de couleurs\nchatoyantes, sous les yeux, quand le poète nous le décrivit\nainsi :\n\n       A u milieu, sur un tertre ornementé, l'Autel\n       L e Dieu y répandait son sang dans un calice\n       Et s'entourait des signes noirs de son supplice :\n       Lance, colonne, croix et l'éponge de fiel.\n\n       Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête\n       A la faim de l'extase, à la soif de la Foi\n       Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois,\n       Les ermites, les paladins et les prophètes,\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2007, "texte": "     LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL                 20,3\n\n\n       Toute l'humanité des temps chrétiens marchait,\n       Ils arrivaient du fond miraculeux des âges,\n       Ayant cueilli la palme aux chemins du voyage\n       Et sur leurs fronts brillaient les f eux du Paraclet.\n\n   Enfin, Verhaeren termina son impressionnante lecture par les\ndeux merveilleux poèmes dans lesquels il célèbre, d'une part, la\ndouce et c h a r m a n t e rivière La Lys et, d'autre part, le sauvage et\nmajestueux fleuve L'Escaut. L e premier de ces deux poèmes est\npeut-être la perle du livre. L e poète y interpelle ainsi, tout gen-\ntiment et presque fraternellement, l'humble cours d'eau qui\nsillonne si poétiquement la F l a n d r e :\n\n         Lys tranquille, Lys douce et lente,\n       Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes,\n       Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas,\n         De mille et mille méandres,\n       Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,\n                   La Flandre.\n\n   L e deuxième de ces poèmes est une invocation d'une envolée\nsuperbe et d'un lyrisme incomparable adressée au puissant\nEscaut. Verhaeren y chante avec une rare éloquence, en notes\nvibrantes et sonores, toute son admiration, toute sa tendresse\npour ce fleuve, à qui il doit l'épanouissement de sa formidable\npersonnalité et dans les flots sauvages duquel il a en quelque\nsorte puisé son inspiration magnifique. Ah, il l'aime passionné-\nment, il l'aime d'amour son cher Escaut. C'est à lui qu'il a dédié\ntout son poème : Les Héros, et il veut que, q u a n d l'heure der-\nnière aura sonné pour lui, on creuse son tombeau sur ses bords :\n\n               Escaut,\n       Sauvage et bel Escaut,\n             Tout l'incendie.\n       De ma jeunesse endurante et brandie\n             Tu l'as épanoui;\n               Aussi,\n       Le jour que m'abattra le sort,\n       C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,\n         Qu'on cachera mon corps,\n       Pour te sentir, même à travers la mort, encor!\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 883, "texte": "294                          DURENDAL\n\n\n   Chacun des poèmes lus par Verhaeren, d'une voix émue et\nprofonde qui faisait frissonner les âmes, fut salué par des\napplaudissements sans fin.\n   Remercions ici cette a d m i r a b l e jeunesse catholique pour le\nspectacle consolant qu'elle nous donna en cette soirée triomphale.\nQuel réconfort pour les cœurs que la vue de tous ces jeunes gens\nqui, en ce siècle de jouisseurs et de blasés, dont ils ne\nsont pas, Dieu merci, ont prouvé une fois de plus et d'une\nfaçon si éclatante, que le catholicisme, loin d'éteindre la\nflamme de l'idéal chez les jeunes, en centuple au contraire\nles feux. H o n n e u r à toi, vaillante jeunesse catholique ! Nous\nt'avons admirée en cette radieuse soirée du 10 avril, où tu\nacclamas avec une si belle sincérité le plus grand de nos\npoètes.\n                                              HENRY    MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 295, "page_fin": 309, "titre_corps": "L’Esthétique de Platon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fierens-Gevaert", "ancre_debut": "L’Esthétique de Platon origine de l’idéalisme", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 352, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2663, "texte": "L'Esthétique de Platon\n                  'origine de l'idéalisme platonicien. Socrate. — C'est\n                    une grave question de savoir si l'artiste doit copier littéra-\n                    lement la nature, ou s'il doit choisir parmi les éléments\n                    qu'elle offre ceux qui peuvent donner aux hommes une\n                    idée de la beauté transcendantale, divine. Dans la pra-\n                    tique, la notion de la beauté absolue visant aux interpréta-\n                    tions idéales des êtres et des choses fut traduite avec une\n                    pleine conscience par les maîtres de la Haute Renaissance\n                    italienne, mais elle remonte à Socrate dont les vues sur\nl'art dans les Mémorables de Xénophon sont nettement idéalistes. Socrate\nenseigne que la beauté de l'âme est préférable à celle du corps et Xénophon\nlui fait dire au peintre Parrhasios que la peinture doit représenter ce qu'il y\na de plus aimable, de plus ravissant, de plus attrayant dans le modèle :\nl'expression morale de l'âme. Socrate avait été sculpteur dans sa jeunesse;\nnous ne savons jusqu'à quel point il recommandait l'idéalisation des formes\nsculpturales. Il est certain qu'il voulait avant tout qu'une œuvre fût vivante\npar l'expression des mouvements de l'âme. L'artiste mettra « la menace dans\nles yeux des combattants, la joie dans le regard des vainqueurs » — et celui-là\nsera vraiment créateur qui représentera des êtres animés, capables de penser\net d'agir. Sans doute, voici un idéal très élevé, et Guyau de nos jours l'a repris\nen disant que l'un des espoirs les plus hauts du génie est d'aboutir à la création\nd'un type parfaitement viable, capable d'exister, d'agir, de faire souche dans\nla nature (1). Mais il semble bien que nous nous écartons de la beauté\nabsolue et qu'un tel idéal compose avec le réalisme. Au surplus Socrate\nn'émet que des aperçus ; son disciple Platon établit le premier les bases\nd'une théorie du Beau.\n\n   Platon ( 4 2 9 + 3 4 7 ) . Sa vie, ses œuvres, son temps. — Il est abso-\nlument indispensable de connaître les idées de Platon sur le Beau si l'on veut\navoir l'intelligence d'une des pages les plus glorieuses de l'histoire de l'art.\nPar malheur la pensée du maître est difficile à atteindre. « Platon, a dit\nStuart Mill, est peut-être de tous les auteurs anciens celui dont l'esprit et\nle but qu'il s'est proposé ont suscité le plus d'erreurs manifestes. » Déjà les\ncommentateurs alexandrins par les mythes qui accompagnent dans leurs\nrécits la mort du philosophe, — ils le comparent à un cygne que les oiseleurs\n\n  (1) L'Art au point de vue sociologique, Alcan, p. 23.\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3677, "texte": "296                                      DURENDAL\n\n\nne peuvent attraper, — reconnaissent leur impuissance à fixer les vues du\nmaître. Esprit avant tout religieux, P l a t o n ne se préoccupe point d'enchaîner\nrigoureusement ses idées, d'employer des termes précis; on risque de le\ndénaturer en le systématisant. Outre qu'il n'a jamais écrit d'esthétique\np r o p r e m e n t dite, il n'emploie guère le mot art d a n s le sens assez préten-\ntieusement élevé que nous lui d o n n o n s ; presque tout métier est u n art à ses\nyeux et c'est chez le poète seulement que l'inspiration lui apparaît comme un\np h é n o m è n e particulier et d'ailleurs nullement enviable. De plus la chrono-\nlogie de ses Dialogues — où ses idées sont exposées par Socrate — n'est point\nétablie; plusieurs sont contestés et les questions relatives à la beauté n'y sont\ntraitées q u ' i n c i d e m m e n t . « Il est possible de tirer de ses ouvrages un système\nsuffisamment intelligible et à peu près concordant dans ses diverses parties,\ndit justement E u g è n e Véron (1). Mais il ne l'a pas exposé de suite en un corps\nd e doctrine. » Enfin, Platon est trop p é n é t r é d'intellectualité grecque pour ne\npas tomber souvent dans le sophisme, et trop athénien pour ne pas être le plus\n subtil des ironistes. G r a n d e d o n c est la difficulté de faire chez lui la part de\n la raison et du p u r p a r a d o x e .\n     Il n'en reste pas moins que Platon est u n des grands maîtres de l'esthétique,\nsinon le plus grand, et peut-être saint T h o m a s d'Aquin seul lui dispute-t-il la\npremière place. L a vie m ê m e du maître de l'Académie est toute pénétrée d'art\net de poésie. Les uns font naître l'illustre penseur à Egine, les autres à\n Athènes, l'année de la mort de Périclès, 42g. La postérité entoura son\n existence d'une auréole m y t h i q u e . On lui donna pour père Apollon ; ses\n parents, dit-on, le consacrèrent aux Muses; les abeilles déposèrent leur miel\n sur ses lèvres; Socrate le vit apparaître en songe sous la forme d'un c y g n e ;\n sa vie atteignit le chiffre sacré et parfait de S i . . . L'âme des foules en s'obsti-\n n a n t à faire de P l a t o n u n enfant des Muses, a vengé les poètes des dédains\n — théoriques — professés par le maître à leur égard. Faut-il dire que Platon\n apprit la musique, la gymnastique (base pour lui de toute éducation virile),\n la g r a m m a i r e , les mathématiques, peut-être la peinture? Il disputa, dit-on, le\n prix de la palestre aux jeux P y t h i e n s et I s t h m i q u e s ; mais la poésie surtout\n l'attirait. Il se préparait à disputer le prix de la poésie dramatique (il avait\n m ê m e , croit-on, composé une tétralogie), q u a n d il rencontra Socrate. Il jeta\n ses vers au feu pour se donner à son nouveau maître et à la philosophie. En\n tout cas, il pouvait parler de la beauté, s'étant familiarisé avec elle pour ainsi\n dire en professionnel. Il y a de la beauté aussi dans ses actes : P l a t o n défendit\n courageusement Socrate, accusé par Mélitos. Après la mort de son maître,\n il se rendit à Mégare, visita la G r a n d e Grèce, l'Egypte, — il séjourna\n longtemps à Héliopolis, — la Sicile et revint à Athènes, en 388, pour\n ouvrir son école dans les jardins d'Academus. Il enseignait en se promenant\n et se retirait parfois dans u n jardin contigu avec ses disciples préférés. Sa\n  gloire ne s'affirma pas tout de suite. Son style, mélange de prose et de poésie,\n  eut de la peine à s'imposer et P h a v o r i n u s raconte que lorsque Platon lut son\n\n\n    (1) EUGÈNE VÉRON : Esthétique, quatrième édition, Schleicher frères, Paris, p. 470.\n L'étude que Véron consacre à Platon nous a été un guide très précieux.\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3131, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                      297\n\n\nTraité de l'Ame, Aristote resta seul à l'écouter ; les autres étaient partis. Le\nsuccès vint dans la suite, immense, et pendant vingt-deux ans Platon vécut à\nAthènes, enseignant et écrivant, entouré de gloire. Il mourut en 347.\n   Avec le P a r t h é n o n et ses sculptures sous les yeux, les philosophes grecs\npouvaient disserter du B e a u . N o n seulement le souvenir des Phidias, des\nAlcamène, des Polyclète était encore vivant au m o m e n t où l'activité intellec-\ntuelle de Platon commençait à se déployer, mais u n e évolution brillante de\nla beauté hellénique se produisait sous l'action du génie de Scopas et de\nPraxitèle.\n\n   Origine m é t a p h y s i q u e du B e a u . L a R é m i n i s c e n c e . — Toujours pré-\noccupé de perfection morale, Platon imagine au-dessus du monde sensible un\nmonde invisible que nous appellerons le ciel de Platon et qui apparaît divisé\nen sphères : 1° la sphère des essences idéales où résident les types idéaux,\nparfaits, u n i q u e s , tels que Dieu les a conçus — le lit en soi, la table en soi,\nl'arbre en soi, etc. — types qui ont servi de modèles aux innombrables\nobjets terrestres de même espèce (1) ; 2 0 la sphère des idées pures : le Beau,\nle Bien, le Vrai, le J u s t e en soi que la créature h u m a i n e traduit plus ou\nmoins fidèlement dans ses actes et ses œuvres. Beauté, B o n t é , Vérité sont\ndes transcendantaux, des propriétés générales par conséquent métaphysiques\nde l'être qui sont convertibles et composent une h a r m o n i e ; 3° le sommet du\nciel platonicien où Dieu trône, inépuisablement bon et bienfaisant, infinie\nperfection d'où découle toute perfection (2). — C'est par la dialectique —\nart de la connaissance — que l'homme se hausse jusqu'aux essences idéales,\naux idées pures, à l'Absolu (3). Il y a deux mondes de la connaissance : celui\ndes sens et celui de la pensée. S'en tenir au témoignage des sens, c'est rester\nprisonnier de la croyance aveugle et des conjectures; s'élever au inonde de\nla pensée, c'est embrasser d'abord les hypothèses par le raisonnement, puis\nétrtindre la certitude par la raison. La dialectique est donc une échelle\nraisonnante qui embrasse quatre opérations intellectuelles de l'âme — la\ncroyance et la conjecture qui correspondent au m o n d e physique, le raison-\n nement et la raison qui correspondent au m o n d e de la pensée. Degré supé-\nrieur de la dialectique, faculté divine, la raison ouvre le m o n d e d'en haut au\n regard de l'homme.\n   Or l'homme est constamment attiré vers ce m o n d e idéal et supra-terrestre.\n Pourquoi ?\n                   L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.\n\n   Il a contemplé les essences, vécu avec les dieux, saisi la vérité pure et la\nbeauté s u p r ê m e avant de descendre dans cette vallée de souffrances; il était\nlui-même u n p u r esprit jouissant d'une félicité infinie, avant d'être précipité\n\n\n  (1) Voy. livre X de la République où perce si vivement le souci de rechercher l'unité\ndans la pluralité.\n  (8) République, livr. II.\n  (3) République liv. III.\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3446, "texte": "298                                      DURENDAL\n\n\nd a n s ce t o m b e a u que nous appelons notre corps. Dans un passage sublime\nde Phèdre, Platon évoque les âmes marchant à la suite de J u p i t e r et des autres\ndieux, initiées aux mystères divins, exemptes de l'imperfection, a d m i r a n t les\nessences parfaites, simples, pleines de béatitude, et contemplant les visions\napparues au sein de la p l u s p u r e lumière... R e t o m b a n t sur la terre, les h o m m e s\nà l'occasion de la sensation retrouvent dans leur mémoire secrète les traits\nplus ou moins parfaits des types et des visions célestes; la vue des objets\ngrossiers, des créatures terrestres, ravive constamment en n o u s le regret des\njoies divines, l'irrépressible désir de reconstituer le b o n h e u r perdu.. Telle est\nla théorie de la R é m i n i s c e n c e .\n    D o m i n é par la matière, le m o n d e créé est imparfait — la beauté parfaite\nétant en Dieu, la perfection étant réservée à l'être s u p r ê m e . Soumises au\ntemps, à l'espace, au mouvement, corruptibles et changeantes, les choses\ncréées ne sauraient être absolument belles, satisfaire pleinement n o t r e a m o u r\ndu Beau. Mais elles éveillent la nostalgie de la beauté première. Quelques-\nunes rappellent suffisamment le type idéal dont elles dérivent pour réveiller\nnos souvenirs célestes, ranimer en nous l'amour de la beauté éternelle. Créa-\ntures et objets terrestres ne sont pas parfaits; mais u n reflet de leur beauté\npremière les éclaire encore et il n'en faut pas plus p o u r réveiller l'amour qui\nnous attachait aux visions célestes. Certains êtres privilégiés contemplant la\nbeauté idéale, première, à travers la réalité terrestre éprouvent le besoin de\nfixer cette b e a u t é . Telle est la source de la beauté d a n s l'art — une réminis-\ncence de la contemplation divine, c o m b i n a n t la théorie des essences objec-\ntivées avec la croyance à la préexistence des â m e s . Au surplus la n a t u r e du\n Beau absolu, du modèle parfait est indéfinissable. Le maître pose la question\ndans le Premier Hippias. Il y met en scène Socrate et u n sophiste célèbre,\n Hippias d'Elée qui vient de remporter un g r a n d succès en prononçant à\n L a c é d é m o n e un discourn sur les belles occupations convenables aux jeunes\ngens.\n    « Qu'est-ce q u ' u n e belle occupation, pourquoi u n e chose est-elle belle,\nqu'est-ce que le Beau ? » d e m a n d e Socrate.\n    H i p p i a s confond d'abord les belles choses avec le Beau en r é p o n d a n t\nsuccessivement que le Beau c'est u n e belle femme, puis — songeant aux\nsculptures chryséléphantines, — que c'est l'or. Socrate, sur ce point triomphe\nfacilement.\n    « Le Beau est donc la convenance des parties », dit H i p p i a s .\n    « N o n », r é p o n d Socrate. Si les parties qui composent un bel ensemble\nsont belles chacune en elles-mêmes, ce n'est pas la convenance qui les rend\nbelles; au contraire, si elles ne sont pas belles, la beauté que leur commu-\nnique l'assemblage est tout simplement apparente. La convenance est illusion,\nm e n s o n g e ; elle fait paraître les choses belles; ce n'est pas elle qui les rend telles.\n    « Le Beau c'est l'Utile », dit H i p p i a s .\n    « N o n », dit Socrate, l'Utile d o n n e la puissance d'agir, laquelle est souvent\nemployée à faire le mal, et le mal est dépourvu de beauté.\n    « Le Beau c'est le plaisir q u e procurent la vue et l'ouïe », soutient enfin\n Hippias.\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "                            L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                         299\n\n   « Mais la vue et l'ouïe, dit Socrate, ne sont pas les seuls sens qui procurent\ndu plaisir et toutes les sensations agréables ne peuvent pas être qualifiées de\nbelles. P o u r q u o i dès lors le plaisir de la vue et de l'ouïe produirait-il seul le\nBeau? Est-il le plus avantageux, le meilleur, le plus exempt de peines? Mais\nle Beau n'est pas l'Utile! »\n   On tourne d a n s un cercle vicieux. H i p p i a s , agacé, s'écrie :\n   « Le Beau est de faire un discours persuasif et utile ! »\n   E t Socrate se borne à lui poser sa première question :\n   « Comment peux-tu savoir si un discours est beau, puisque tu ne sais pas\nce que c'est que le Beau ! »\n   Les belles choses sont difficiles, dit Socrate en finissant. L a conclusion est\nnégative parce que Platon cherche la nature du Beau transcendantal, lequel\nne peut être imaginé que par hypothèse. Mais il est fort remarquable de\nconstater qu'en examinant si le Beau est l'utile, le convenable, l'agréable, le\nplaisir de la vue et de l'ouïe, le maître de l'Académie a posé la plupart des\nproblèmes qui occupent l'esthétique expérimentale m o d e r n e . E n ce qui\nconcerne l'équivalence des sens esthétiques ou la prédominance de la vue et de\nl'ouïe sur lesautres sens, il n'a laissé aux Ribot, aux Bray, aux Guyau que la tâche\nd'apporter des preuves scientifiques. Ruskin soutiendra comme Socrate que\nle sentiment esthétique n'a rien de c o m m u n avec la sensation agréable et\ndira que le plaisir de h u m e r le fumet d'un roastbeef n'est point une jouissance,\ndu m ê m e ordre que celle qu'on éprouve à sentir le charme d'un rayon glissant\nsur les eaux lointaines d'un lac... (1) E n outre par sa distinction entre le\nBeau et les belles choses, Platon marque — avec u n e grâce ironique que\nn'a point retrouvée Tolstoï — qu'il n'est point toujours nécessaire de philo-\nsopher, de connaître la nature du Beau, pour aimer et créer des choses\nbelles.\n\n   L ' A m o u r c r é a t e u r d e B e a u t é . L'Imitation. — Si P l a t o n évite de définir\nla nature du B e a u , il connaît le sentiment qui crée et perpétue la beauté :\nc'est l'amour. L ' a m o u r fait naître les poètes et les artistes; il est le maître\nd'Apollon et des Muses ; il est l'âme de la m u s i q u e et de la poésie, car la\npoésie unit les brèves et les longues, et la musique combine les sons aigus et\ngraves. L e principe de la création artistique est dans l'amour qui nous attache\naux visions célestes, et c'est dans le Banquet, par la bouche d'une femme,\nDiotime, l'étrangère de Mantinée, que nous sont transmises les méditations\nsuprêmes de Platon sur l'amour, créateur d'éternelle beauté. E n dernière\nanalyse, l'objet de l'amour, c'est le Beau et le Bien, identifiés sous ce seul\nmot : la Beauté. Mais qu'est-ce qu'aimer la Beauté? C'est aspirer à la pro-\nduction de la beauté, non seulement suivant le corps, mais encore suivant\nl'esprit. L ' a m o u r de la beauté est un désir d'immortalité — et non point seule-\nment de l'immortalité selon le corps qui assure l'existence des générations\nfutures. L'artiste se passionne pour son idéal au point de lui assurer longue\nvie; c'est u n père qui veut l'immortalité pour son enfant, pour son œ u v r e .\n\n\n  (1) Cf. ROBERT DE LA SIZERANNE : Ruskin et la Religion de la Beauté, p. 187.\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3468, "texte": "300                                   DURENDAL\n\n\n Zeuxis disait : « Je peins p o u r l'éternité. » C'est en platonicien que parle\n Leone Battista Alberti q u a n d il promet l'immortalité au chef-d'œuvre de pein-\n ture qui peut « après des siècles montrer les morts aux vivants, de telle façon\n qu'ils sont reconnus à la g r a n d e admiration de l'homme de l'art et au grand\n plaisir des spectateurs » (1). E t M. E . Michel reprend l'idée de l'étrangère de\n Mantinée, qui d a n s la beauté voit surtout une vertu d'immortalité, en indi-\n quant que les œuvres sont moins faites pour les contemporains de leurs auteurs\n que p o u r les générations qui viendront dans la suite : « Q u ' o n ne s'étonne\n pas de l'action des g r a n d e s œuvres de l'art à travers les âges... Les grandes\n productions de l'art conservent u n e supériorité absolue, i n d é p e n d a n t e du\ntemps, sur laquelle ni la mode, ni les progrès mêmes de l'esprit h u m a i n ne\nsauraient avoir de p r i s e . . . » (2).\n    S'il nous fallait résumer en une formule ces vérités pressenties par P l a t o n ,\n n o u s dirions : Le génie est une force d'amour qui tend à l'immortalité.\n     Il est bien certain que l'étrangère de Mantinée considère surtout la splen-\n deur de l'harmonie morale quand elle dit : « Que penser d'un mortel à qui il\nserait d o n n é de contempler la beauté p u r e , simple, sans mélange, n o n vêtue\nde chairs et de couleurs h u m a i n e s et de toutes les autres vanités périssables,\nmais la beauté divine elle-même? Penses-tu que ce serait u n e destinée misé-\nrable que d'avoir les regards fixés sur elle, que de jouir de la contemplation\net du commerce d'un pareil objet? Ne crois-tu pas, au contraire, que cet\nh o m m e , étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau\nest perceptible, pourra seul engendrer, non pas des images de vertu, puisqu'il\nne s'attache pas à des images, mais des vertus véritables, puisque c'est à la\nvérité qu'il s'attache? Or, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable vertu\nqu'il appartient d'être chéri de Dieu ; et si quelque h o m m e doit être immortel,\nc'est celui-là surtout (3). » P o u r justifier notre formule sur le génie, force\nd'amour tendant à l'immortalité, nous pourrions tout d'abord alléguer que\nceux qui découvrirent avant nous celte idée chez P l a t o n confondirent la\nbeauté divine avec la beauté particulière, pour appliquer en toute sûreté\nl'idée d'immortalité à l'œuvre d'art. Mais il n'est point nécessaire de mettre\nà profit u n e équivoque. Notre formule s'appuie sur u n e théorie capitale de\nPlaton : celle de l'imitation.\n    T o u t h o m m e , avec plus ou moins de force, se souvient des essences divines\nen contemplant les objets périssables. Platon ajoute que ces objets qui ont le\npouvoir de réveiller en nous les souvenirs célestes, méritent u n sort spécial.\nIl faut les reproduire, les imiter. P o u r q u o i ? P o u r leur assurer la durée, sinon\nla perpétuité, car il importe de prolonger nos jouissances, — c'est un bon-\nheur céleste que de revoir en son esprit les essences objectivées — et nous\ndevons sauver du changement et de la corruption les objets périssables qui\nnous rappellent la beauté éternelle. P o u r P l a t o n , a dit excellemment\n\n\n  (1) Cf. EUGÈNE MÜNTZ : Histoire de l'Art pendant la Renaissance, t. I, les Primitifs,\nch. V. '\n  (2) Essais sur l'histoire de l'Art, p. 165.\n  (3) PLATON;: Œuvres trad. Saisset, t. V, pp. 405 et 406.\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "                             L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                        301\n\nE u g . Véron, « l'artiste est celui qui a conservé le plus vivant dans son cœur\nle souvenir et l'amour de la beauté éternelle, et qui en retrouve le plus vite et\nle plus s û r e m e n t les traces dans les objets visibles, celui chez qui l'idée innée\nde la beauté absolue s'éclaire de la plus vive lumière à l'occasion des specta-\ncles que lui présente le monde des réalités périssables » (1). P o u s s é par ce sou-\nvenir, par cet amour, l'artiste s'applique à imiter, à fixer la beauté qu'il ren-\ncontre dans le m o n d e pour la perpétuer. La théorie de l'imitation qui n o u s\nmène sur le terrain de l'art est intimement unie à celle de l'amour qui nous\ntransporte d a n s la sphère des essences supérieures — et la seconde implique\nelle-même une théorie sur la durée ou la vie de l'œuvre d'art à travers le\ntemps.\n\n    L'Idéal, l ' i n s p i r a t i o n e t l'innéité du s e n t i m e n t du B e a u . — La beauté\nrencontrée d a n s le m o n d e est imparfaite ; les modèles offerts par la réalité\nsont grossiers, la matière y tenant une trop large place. L'artiste ne peut les\ncopier servilement. E n les imitant, il doit les corriger d'après un second\nmodèle qu'il porte en soi, d'après son idéal. L'idéal n'est point l'idée générale\ndu Beau, laquelle réside en D i e u ; l'idéal est un souvenir personnel de la\ncontemplation céleste; l'idéal tient à l'individu. Il est n é a n m o i n s immatériel\ncomme l'essence des types uniques qu'il reflète; on ne saurait lui commu-\nniquer la substance, il ne peut donc être lui-même r e p r o d u i t d'une manière\n parfaite.\n    P l a t o n a raison. Les grands artistes conviennent que jamais leur œuvre ne\nréalise ce qu'ils ont rêvé. Le devoir de tout artiste est n é a n m o i n s de traduire\nson idéal aussi fidèlement que possible. P o u r cela il n'arrêtera pas son besoin\nd'imitation à l'extérieur grossier et matériel des c h o s e s ; il ira jusqu'à l'âme\n du modèle. P e i n d r e les âmes par de beaux corps, de beaux gestes, de beaux\nsons, de beaux discours, tel est l'objet que Platon — fidèle à l'enseignement\n de Socrate — r e c o m m a n d e constamment aux artistes et à l'art dans le Banquet,\n dans les Lois. La théorie de l'idéal entraîne u n e théorie du choix ; elle est la\nsource de toutes les doctrines idéalistes en a r t ; elle p a r a p h r a s e à merveille\n l'art hellénique. L'idéal est u n souvenir personnel plus ou moins vivant chez\n l'artiste; Platon reconnaît ainsi la diversité des tempéraments et par consé-\n quent l'individualisme de la race grecque. Mais l'idéal suppose la préexis-\n tence d'un type u n i q u e , divin, que l'artiste doit s'efforcer de rappeler dans son\n œuvre. C'est la justification philosophique du c a n o n . Ainsi, les deux ten-\n dances opposées du génie grec : l'individualisme et le besoin de soumettre la\n  beauté à des règles, s'harmonisent dans la théorie de l'idéal aussi bien que\n  duns les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque.\n     Par quelle vertu l'idéal résidet-il dans une â m e ? P o u r Platon, l'artiste est\n  un voyant, un inspiré (2). Le dialogue d'Ion (3) est particulièrement explicite\n\n\n  ( I ) Esthétique, p. 470.\n  (2) Cf. Phêdre, 1Apologie de Socrate, Ion.\n  (3) Quelques criiiques, Ast et Schleirmacher entre autres, le croient d'un disciple du\n maître.\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3274, "texte": "302                                   DURENDAL\n\n\n\nà cet égard. Platon, comme nos plus récents philosophes, pense que « l'émo-\ntion du génie précède tout travail » ; que « le génie est une fatalité, la pré-\ndisposition d'un instinct » (1). Le poète, saisi d'une sorte de délire, est trans-\nporté par une vertu divine semblable à celle de la pierre d'Héraclée (l'aimant).\nCe transport se communique du poète au rapsode, du rapsode à la foule,\nformant ainsi une chaîne inspirée, — tout comme l'aimant qui attire le fer,\ncommunique au fer sa propriété, « en sorte qu'on voit quelquefois une longue\nchaîne de morceaux de fer et d'anneaux suspendus les uns aux autres; et\ntous ces anneaux tirent leur vertu de cette pierre. Pareillement la Muse ins-\npire elle-même les poètes, et ceux-ci communiquant à d'autres leur enthou-\nsiasme, il se forme une chaîne d'inspirés... Semblables à ces Corybantes qui\nne dansent qu'étant hors d'eux-mêmes, ils ne sont pas de sang-froid lorsqu'ils\nfont de belles odes ; mais dès qu'une fois ils sont montés au ton de l'harmonie\net de la mesure, ils entrent en fureur et sont saisis de transports pareils à ceux\ndes Bacchantes... Le poète est un être léger, ailé et sacré : il est incapable\nde composer à moins que l'enthousiasme ne le saisisse, qu'il ne soit sorti de\nlui-même » (2).\n   Par aventure, l'inspiration peut transporter un indigent versificateur et le\nmédiocre Tynnichus de Chalcide composa un Peansublime. L'obscur Rouget\nde l'Isle n'a-t-il pas écrit la Marseillaise? Guyau pense comme Platon quand\nil dit que l'inspiration permet à l'artiste de se dépersonnaliser pour croire au\nmonde spirituel qu'il aperçoit à travers le monde réel. En outre, la théorie\nnietzchéenne sur l'origine de la tragédie grecque est en germe dans Ion. Le\ntransport divin que Platon compare au délire des Corybantes, devient chez\nNietzsche l'ivresse dionysienne; mais ce transport n'est créateur que monté\nau ton de la mesure et de l'harmonie, c'est-à-dire réglé par ce que Nietzsche\nappelle l'esprit apollinien — l'union de Dionysos et Apollon pouvant seule\nconstituer l'œuvre d'art.\n   Dieu parle par la bouche des poètes et des artistes. Voilà ce qu'affirme\nPlaton. Aussi avec quelle surprise le voyons-nous tirer de celte constatation\nla preuve de l'infériorité sociale des créateurs de beauté!\n\n   L'artiste est un être inférieur. — Poètes et autres producteurs d'art\nne sont que des échos. Par eux-mêmes ils n'ont aucune sonorité, aucune\nconnaissance sérieuse. Un homme inspiré n'a plus sa raison. Homère obéit\nà l'enthousiasme divin, mais parle dans ses vers d'occupations humaines qu'il\nne connaît pas; il est inférieur aux penseurs, aux généraux, aux personnages\nqu'il met en scène. Il n'y a ni connaissance, ni science chez le poète, — pas\nplus que chez son interprète — car Ion non plus qu'Homère ne connaît la\ndivination, la médecine, l'art de conduire les armées, et s'il était grand\ngénéral il vaudrait mieux pour lui et les Grecs qu'il gagnât des batailles au\nlieu de réciter des vers. Dans l'Apologie de Socrate, Platon déclare que les poètes\nsont incapables de commenter leurs ouvrages les mieux faits, qu'ils ne sont\n\n\n  (1) Cf. SÉAILLES : Le génie dans l'art, chapitre II des Conclusions.\n  (2) Ion, trad. Saisset, t. II, pp. 225 et 226.\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "                            L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                    303\n\npoint guidés par la sagesse, qu'ils ne comprennent rien à ce qu'ils disent et\nqu'ils ont de plus, à cause de leur poésie, la vanité de se croire les plus sages\ndes hommes d a n s toutes les autres choses, bien qu'ils n ' y entendent rien.\nAilleurs, le maître n'accorde que le neuvième rang au poète dans la hiérar-\nchie des âmes m a r c h a n t d a n s u n ordre de mérite à la suite des dieux. L e s\nautres artistes ne sont pas mieux traités : « L e s plus habiles me parurent\ntomber d a n s le m ê m e défaut que les poètes; car il n'y en avait pas u n qui,\nparce qu'il réussissait admirablement dans son art, ne se crût très capable et\ntrès instruit des plus grandes choses, et cette seule extravagance ôtait du prix\nà leur habileté (1). »\n\n\n   L i m i t a t i o n , s o u r c e de m e n s o n g e s . — L'imitation poétique éloigne de\nla vérité. H o m è r e et les autres poètes imitent des fantômes, des apparences,\nreprésentent des événements imaginaires. L e u r s fictions sont m e n s o n g è r e s ;\nde même, peintres et sculpteurs mentent par le seul fait qu'ils imitent. L e s\nobjets, en effet, se présentent sous un triple aspect : 1° l'objet u n i q u e , essen-\ntiel ; 2° l'objet particulier, terrestre, périssable; 3° la représentation de\nl'objet particulier. Il y a le lit idéal, œuvre de Dieu ; le lit visible, œuvre du\nmenuisier; et le lit imité, œuvre du peintre. Cette dernière — comme l'œuvre\nde tout imitateur — est éloignée de trois degrés de la vérité. De m ê m e ,\nl'œuvre des poètes et des d r a m a t u r g e s n o u s écarte du vrai. L e peintre nous\nreprésente u n cordonnier, u n charpentier, dit Platon (il y a longtemps, on le\n voit, que les h u m b l e s inspirent les artistes), sans avoir connaissance de leur\n métier; il fera n é a n m o i n s illusion au vulgaire qui p r e n d r a l'imitation pour la\n vérité; les poètes aussi sont des magiciens chez lesquels il n'y a point de\n vraie science mais simplement l'ignorance qui sait la contrefaire (liv. X de la\n République). Celui qui possède le double don de faire une chose et de l'imiter,\n doit renoncer au plaisir dangereux de l'imiter pour se consacrer au plaisir\n utile de la faire. L a même idée avait été exprimée dans Ion. H o m è r e , mer-\n veilleux conteur de batailles, aurait mieux fait de devenir général, et, par\n conséquent, J e a n Van E y c k , peintre incomparable d'étoffes, de bijoux, d'ar-\n mures, eût mieux fait d'être m a r c h a n d drapier, orfèvre, armurier; R e m b r a n d t ,\n peintre de la Leçon d'anatomie, eût avantageusement échangé ses pinceaux\n contre une trousse chirurgicale. — Platon oublie ce qu'il a dit de l'idéal. Il\n est certain, en effet, que le peintre est plus près du Vrai que le menuisier,\n puisque son idéal est u n e réminiscence de la contemplation céleste; le menui-\n sier n'ayant pas d'idéal lui est inférieur; de plus, dans l'antiquité comme de\n nos jours, l'artiste conçoit souvent le modèle réalisé par l'artisan. C'est donc\n le menuisier, en réalité, qui est au troisième d e g r é . . . P l a t o n n'y songe pas et\n conclut que la beauté d a n s l'art est un mensonge dangereux.\n    Voilà qui commence à devenir fort extraordinaire. N o u s ne sommes pas\n  au bout de nos surprises.\n\n\n\n   (1) Ap. de Socrate,   trad. Saisset, t. Ier, p. 61.\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3636, "texte": "304                                     DURENDAL\n\n\n\n    L e r ô l e s o c i a l et m o r a l de l ' A r t . — L ' A r t étant un mensonge dangereux,\nil faut exclure les poètes et les artistes de l'Etal. Ils sont inutiles, les autres\nh o m m e s peuvent s'en passer. D a n s la R é p u b l i q u e idéale rêvée par Platon,\nsur d'impossibles bases communistes, seuls les guerriers, les magistrats et\nles penseurs rendent des services.\n    P e i n t r e s , musiciens, poètes, rapsodes, acteurs, citharistes, aulètes, con-\nfondus pêle-mêle par le maître avec les médecins, traiteurs, cuisiniers,\nporchers, grossissent la c o m m u n a u t é à l'excès. « Ce n'est plus u n état sain,\nc'est un état gonflé d'humeurs. » Rappelons-nous la situation politique\nd'Athènes à cette époque. L a ville de Périclès avait perdu l'hégémonie.\nPlaton sans nul doute le regrettait. Il recommandait à ses concitoyens la vie\naustère que menaient jadis les Spartiates, Lacédémone lui paraissant le type\nde l'état s a i n ; et, chose r e m a r q u a b l e , les Macédoniens, soumis alors à cette\ndiscipline préconisée par P l a t o n , étaient à la veille de jouer un rôle domi-\nnant en Grèce. L ' a b u s des jouissances esthétiques semblait au Maître de\nl'Académie l'une des causes de la décadence athénienne. L e spectacle offert\n par l'Italie de la R e n a i s s a n c e — immorale, et passionnée de beauté — n'est\n point pour infirmeries idées de P l a t o n . Le maître perd la mesure néan-\n moins ; il ne sent pas que la vraie gloire d'Athènes est d a n s son art passé et\nprésent. Il n'exclut pourtant pas l'art d'une manière absolue; il l'admet régle-\nmenté, privé d'autonomie ; il en fait l'instrument de la religion, de la poli-\ntique, de la morale, de la pédagogie. P a s de comédie, pas de tragédie d a n s\nsa République; pleurs et rires sont funestes aux mœurs ; pas de récitations\n d'épopée — rien que des h y m n e s chantés en l'honneur des dieux, des héros,\n des gloires de la patrie. Poésie, musique, arts plastiques sont soumis à l'Etat,\n à la loi. Interdiction aux peintres et aux sculpteurs de représenter les guerres\n de géants, les querelles des dieux et des héros avec leurs p a r e n t s . Les sculp-\n tures de P e r g a m e , non plus que celles d'Egine n'auraient trouvé grâce aux\nyeux de P l a t o n . Pour lui le modèle par excellence c'est l'art égyptien, hiéra-\n tique, sacerdotal, immuable. Répétons que Platon rêve une République\n idéale; la religion y est le premier objet de l'éducation; tous les citoyens\n doivent tendre à réaliser l'idéal de perfection qui est en Dieu. C'est pourquoi\n le maître se méfie des mensonges c h a r m a n t s de l'art.\n\n   L e r ô l e é d u c a t e u r de l'Art. L a M u s i q u e . — L'éducation préconisée\npar Platon forme l'homme par la gymnastique et la musique — en com-\nmençant par cette dernière. Sous ce rapport Platon n'est pas u n novateur.\nP o u r démontrer la nécessité de l'enseignement musical il évoque l'exemple des\nAnciens. Le musicien D a m o n (450-415), célèbre penseur-artiste, conseiller de\nPériclès, « oracle musical de Socrate », avait formulé déjà les principes de la\npœdeutique musicale qui recherchait : 1° les rapports des différents types de\nmélodie, de rythme et de sonorité avec les dispositions de l ' â m e ; 2° l'adap-\ntation de ces sentiments esthétiques à la culture de l'individu et à l'amélio-\nration de la c o m m u n a u t é . L'enseignement de D a m o n , i m p r é g n é de celui des\nmusiciens pythagorisants, laisse u n e trace profonde dans les Dialogues\nde P l a t o n , la Politique d'Aristote, la Musique de P l u t a r q u e . Il impose un idéal\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "                         L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                  305\n\n\ntrès austère. P l a t o n , lui aussi, se montre d'un rigorisme extrême ; il n'admet\nqu'une musique s'adaptant au p r o g r a m m e de sa R é p u b l i q u e , exclut la\nmusique instrumentale, interdit les ornements ajoutés à la cantilène, con-\ndamne la pauvre polyphonie grecque et n'autorise que deux modes : le\ndorien, qui inspire l'héroïsme stoïque et le phrygien, expression du divin. P a s\nde chants plaintifs ni de lamentations, pas d'harmonies larmoyantes, point\nde mélodies capiteuses ou amollissantes; point de m u s i q u e pouvant engen-\ndrer la lâcheté, l'ivresse ou la volupté dans le cœur des gardiens de l'Etat.\nPlaton méprise l'art raffiné des musiciens grecs, se m o q u e de leurs sons\nexharmoniques, moitié et tiers de dièsis — c'est-à-dire huitième et douzième\nde ton : « On ne peut malheureusement douter que les musiciens antiques ne\nse soient consciencieusement appliqués pendant des siècles à exécuter des\néchelles entremêlées de sons extravagants (1). »\n    Platon s'élevait avec raison contre certains abus trop criants ; dans\nl'ensemble toutefois son esthétique musicale est sévère et rétrograde à l'excès.\n Son excuse est que la musique doit faire régner la vertu dans les âmes\n et éveiller la bravoure dans le cœur des jeunes guerriers chargés de défendre\n la R é p u b l i q u e .\n\n    Le D i s c o u r s . — Les mêmes raisons dictent au Maître de l'Académie son\nesthétique du discours. Les guerriers ne doivent entendre aucun récit\neffrayant, a u c u n e description d'enfer ou de supplice, pouvant leur inspirer\nla peur de la mort. Ils ignorent les récits d'Homère montrant les dieux men-\nteurs, querelleurs, blasphémateurs. Le discours peut avoir un effet salutaire\nou funeste. Il faut donc en surveiller la forme, particulièrement s'il s'adresse\nà l'enfant. Platon repousse le récit imitatif des poètes tragiques et c o m i q u e s ;\nil n'admet point la forme du poème épique dans lequel entre encore une\npart d'imitation. E t c'est en exposant les dangers qu'entraînent, suivant\nlui, ces deux formes du discours qu'il conclut à l'exclusion des poètes de la\nRépublique.\n     « Si donc u n de ces h o m m e s habiles dans l'art de tout imiter et de prendre\nmille formes différentes, venait chez nous, pour y faire admirer son art et ses\nouvrages, nous lui rendrions h o m m a g e , comme à un h o m m e divin, ravissant\n et merveilleux : mais nous lui dirions que notre E t a t n'est pas fait pour\n posséder un h o m m e comme lui, et qu'il ne nous est pas permis d'en avoir de\n semblables. N o u s le congédierions, après lui avoir versé des parfums sur la\n tête et l'avoir orné de bandelettes; et nous nous contenterions du poète et du\n conteur plus austère et moins agréable, mais aussi plus utile, qui imiterait le\n ton du discours qui convient à l'honnête homme et suivrait scrupuleusement\n les formules que nous venons de prescrire en d o n n a n t le plan de l'éducation\n  de nos guerriers (2). »\n     Cette manière de congédier les poètes en célébrant l e u r génie est un trait de\n  1'ironie platonicienne. P o u r conclure, le Maître de l'Académie adopte le récit\n  simple et direct qui ne comporte a u c u n e imitation.\n\n   (1) F.-A. GEVAERT : Problêmes musicaux d'Aristote, p. 192.\n   (2) République, livre III, trad. Saisset, t. VII, p. 161.\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "306                                           DURENDAL\n\n\n\n   Les qualités objectives de la Beauté. — Dilettante de haut goût,\nPlaton en réclamant un art moral n'entend nullement préconiser un art\nmédiocre. Il ne suffit pas que les œuvres soient des modèles de bonnes\nmœurs. En poésie, en architecture, en sculpture et en tout autre genre, il\nimporte que les ouvrages aient de la grâce, de la noblesse, des proportions,\nsinon les gardiens de la République en recevront des impressions vicieuses.\nIl faut donc rechercher les artistes habiles. Leurs œuvres dégagent un air pur\net sain que les citoyens respireront dès l'enfance et qui leur fera aimer invin-\nciblement le Beau. — Les éducateurs modernes, parlant de l'art à l'école, ne\ns'expriment pas autrement...\n   Pour obtenir ce résultat quelles seront les qualités objectives de la\nBeauté ?\n   Disciple de Pythagore, Platon trouve les lois de la beauté dans la puissance\ndes nombres. Il fournit des preuves tirées principalement de la musique. Les\nrythmes et les consonances sont réglés par des rapports numériques et notre\nsupériorité sur les animaux consiste dans ce fait qu'ils n'ont pas la faculté\ndivine de jouir du rythme et de la succession mélodique.\n    Certes, la musique imite les mouvements mortels, les passions humaines,\n mais sa beauté supérieure est dans le rythme et les consonances — imitation\nde l'harmonie divine. La triade des consonances primitives (octave, quarte et\nquinte) apporta, dit Platon, l'ordre et la lumière dans le chaos des sons\n produits par la nature, et l'âme du monde fut façonnée par le Démiurge à\nl'imitation de l'échelle des sons (v. le Timée). De là l'existence en nous d'un\nbesoin inné de mesure, d'harmonie, d'ordre. L'âme est une harmonie, disaient\ndes penseurs grecs. Le véritable sage possède une âme musicale par l'accord\ndes vertus, dit Platon. La musique rythme les mouvements impétueux des\npassions. Citadelle de l'état, elle est l'art sacré par excellence.\n    Le Maître s'appuie sur une constatation de fait en ce qui concerne la\n musique; la triade des consonances primitives où les penseurs antiques\nallèrent jusqu'à voir une révélation divine, la manifestation des lois créatrices\n est en effet à la base de toute musique et « régit encore aujourd'hui l'art\n européen arrivé à son plus merveilleux développement comme elle régit la\n musique des peuples restés à la phase homophone » (1). Pour les arts\n plastiques, Platon ne trouve plus que des assimilations plus ou moins\n convaincantes. Le Timée expose des doctrines assez obscures. Les cinq\n premiers corps réguliers sont la source de toute beauté. « C'est ce qui donne\n aux œuvres leur enchantement, les ennoblit, les élève au-dessus de la réalité,\n la sphère de l'humanité commune (2). » Oter de l'art ce qui est mesure et\n nombre, c'est lui enlever ce qui est typique. Cette esthétique est une géométrie.\n Elle correspond aux tendances nationales et le Parthénon traduit les\n formules de Platon. Tout temple grec est d'ailleurs un solide des plus\n simples, un parallélipipède dont la façade présente un rectangle surmonté\n\n\n   (1) F.-A. GEVAERT : Problèmes d'Aristote,         p . 144.\n   (2) P I E R R E L E N Z : L'Occident,   octobre 1904.\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                   307\n\nd'un triangle; toute la sculpture grecque manifeste à quel point l'esprit\nhellénique a m b i t i o n n a « d'engendrer le Beau par u n e évolution de\nchiffres » (1).\n   Le nombre intervient d a n s les arts plastiques, comme d a n s les arts\nmusiques, pour imposer aux œuvres l'ordre, la mesure et l'unité qui sont en\nDieu. Dons du ciel, le n o m b r e , les consonances, l'harmonie, s'insinuent d a n s\nl'âme, y font régner la grâce et la beauté. E t l'artiste producteur, après avoir\nretrouvé le souvenir des essences idéales, c o m m u n i q u e ces qualités célestes à\nson œuvre et réveille encore plus sûrement chez des milliers d'êtres le\nsouvenir des mêmes contemplations.\n\n    I d e n t i t é du B e a u e t du B i e n . — L e s idées d'ordre, de mesure, d'unité\n venant de Dieu se confondent avec l'idée du Bien. L a Beauté est donc\n d'essence toute morale et doit rester toute morale dans ses manifestations.\n « Chose remarquable, à travers les divergences considérables qui les séparent,\nles nombreuses écoles de l'antiquité ont souscrit, sur ce point de leur esthé-\n tique, à u n e m ê m e doctrine : douze siècles ont admis la thèse de l'identité\nabsolue du Beau et du Bien (2). » L'autorité de Platon contribua à fixer cette\n doctrine et à lui assurer u n e existence philosophique. Mais le p e u p l e grec\n avait la conscience de cette identité avant que les philosophes n'écrivissent\n leurs traités (3). T o u t le m o n d e en Grèce — tous les h o m m e s libres du moins\n— jouissaient de la b e a u t é ; l'art n'était point le privilège d e quelques dilet-\n tantes ; c'était un véritable « patrimoine social ». L a conscience artistique\nd'un tel peuple mérite considération dans l'histoire des théories esthétiques.\nToujours le Grec présente le vice sous un aspect physique déplaisant. Ther-\nsite, chez H o m è r e , incarne la lâcheté, mais aussi la laideur. La vertu, par\ncontre, emprunte la grâce et le charme des adolescents. P o u r P l a t o n , une\nbelle âme façonnera u n b e a u corps. Les philosophes grecs, toutefois, ne font\npoint toujours consister la beauté physique dans la beauté régulière, abstraite.\n « Mon nez c a m u s , dit Socrate, et mes grosses lèvres ne le cèdent point en\nbeauté à ceux du jeune Kratobyle, parce qu'ils servent mieux que chez lui\nà flairer et à embrasser! » L e s organes sont beaux parce que leur structure\ns'adapte à leur destination naturelle. Socrate entrevoit-il l'esthétique utilitaire\nqui, de nos jours, a fait dire à G u y a u que la route la plus belle est la chaussée\nplane où la voiture glisse sans heurt? Ou sa réflexion n'est-elle qu'une de ses\ncoutumières boutades? Sans doute, puisque son disciple Platon, d a n s\nle Premier Hippias, nous a p p r e n d que le Beau n'est ni l'utile, ni la convenance\ndes parties...\n   Cette identité d u Bien et d u Beau manifeste par-dessus tout la tendance de\nl'esprit grec vers l'unité. P e i n t u r e et sculpture restaient unies à l'architec-\nture; la musique n'était point détachée de la poésie et de l'orchestique. On\nne divisait point ce qui est inséparable en notre sentiment. De m ê m e la per-\n\n\n  (1) BOUTMY : Philosophie de l'architecture grecque, Alcan, p. 145.\n (2) DE WULF : L'Esthétique de saint Thomas d'Aquin, p. 4L\n  (3) Ci. ibid.\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": " 308                                    DURENDAL\n\n\nfection de l'activité h u m a i n e exigeait la beauté morale jointe à la beauté for-\nmelle. E t le sentiment populaire, qui confondait le Bien et le Beau, avait\nsans doute sa source dans la conscience religieuse. Esprit religieux, voyant\ndans nos meilleures aspirations le souvenir d'une vie céleste, recherchant\nl'accord des facultés h u m a i n e s , P l a t o n a trouvé cette unité dans l'idée de la\nperfection souveraine où le Beau se rencontre avec le Bien, se confond avec\nlui, — en devient un aspect, u n e manière d'être.\n   « T o u t e la dialectique platonicienne — c'est-à-dire l'étude de ce monde\nidéal (le ciel de Platon) qui correspond aux représentations universelles de\nnotre e n t e n d e m e n t — converge vers l'idée du Bien. L'idée du Bien est\nl'essence suzeraine, dont l'inaccessible réalité n'est pas seulement i n d é p e n -\ndante de toute la nature p h é n o m é n a l e , mais constitue la cause finale et for-\nmelle de toutes les idées subordonnées (1). »\n   Ainsi compris, le Bien absorbe, contient et d é t e r m i n e le B e a u .\n\n     C o n c l u s i o n s . — Les conceptions a priori ont entraîné Platon à de grands\n excès et souvent ses théories lui font c o m m e t t r e des injustices dès qu'il passe\n aux exemples. Il d o n n e de lumineux aperçus sur l'inspiration et conclut à\n l'infériorité sociale du p o è t e ; son excellente théorie sur l'imitation l'amène\n à déclarer que les peintres, les statuaires sont des menteurs plus éloignés de\n la vérité que les menuisiers et non moins corrupteurs que les p o è t e s ; il con-\n state avec raison que le rôle de l'Etat n'est point d'employer exclusivement\n ses forces à la culture de l'art, que l'idolâtrie de la beauté peut être une cause\n de décadence — et pour cette raison il exclut les artistes de sa R é p u b l i q u e en\n les confondant avec les cuisiniers et les porchers. Ses principes sur l'influence\n morale de l'art, sur le rôle de l'art dans l'éducation sont inattaquables ; mais\n pourquoi méconnaître les moyens les plus légitimes d'animer la beauté :\n récit imitatif, récit épique, certains modes musicaux, etc?... T o u t ce que\n Plalon avait révélé de profond, et à tout prendre, de vrai sur l'idéal corres-\n p o n d a n t aux aspirations individualistes des Grecs, se trouve détruit dans\n l'application où l'éternel modèle devient l'art égyptien. H o m è r e , Sophocle,\n Eschyle, Polygnote sont c o n d a m n é s par le Maître de l'Académie, comme\nde nos jours Dante, Shakspeare, W a g n e r , Puvis de Chavannes le sont\npar Tolstoï. Platon était-il donc l'ennemi de l'art? N o n . Sa tendresse pour la\n   eauté — et pour la poésie particulièrement — perce d a n s ses œuvres.\n    « Sa conception de la R é p u b l i q u e l'entraîne logiquement, malgré lui, le\ncœur saignant, à en bannir la poésie qu'il a i m e ; mais enfin les Lois nous le mon-\ntrent revenu à une conception a n a l o g u e à celle de Phèdre et exprimant l'espé-\nrance que la poésie, et la poésie dramatique en particulier, puisse servir à\nl'organisation de l'Etat, d'accord avec le législateur et atteindre comme l'Etat\nlui-même son essence véritable... S'il est quelqu'un qui ait pu p r e n d r e à la\nlettre le mot de Bernays, que <i Platon d a n s sa vieillesse était brouillé avec la\npoésie », celui-là a méconnu l'âme de Platon (2). »\n\n\n  (1) D E WULF : Ouv. cité.\n (2) Revue Critique, My., t. I, p. 85\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1175, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                       309\n\n\n   L'artiste avait fini par triompher du philosophe — ou mieux le sentiment\nchez lai s'harmonisait enfin avec la raison. Soumis aux contingences, Platon\na pu nier de parti pris non la g r a n d e u r de l'art, mais l'importance des artistes.\nA ses hautes heures d'inspiration, il a rattaché l'art aux lois d'universelle\nliaison et l'a fait d e s c e n d r e de Dieu. E n g e n d r é e dans l'amour d'une vie supé-\nrieure, née d ' u n e union de l'enthousiasme et de la contemplation, fille de\nl'âme et candidate à l'immortalité, l'œuvre d'art provoque chez les foules les sen-\ntiments qui la provoquèrent et prolonge indéfiniment à travers les générations\nl'enthousiasme de son auteur. Aussi l'art dérivé de l'unité première oblige\ninvinciblement les foules à communier dans un sentiment u n i q u e de contem-\nplation et de ferveur. Dieu inspire l'artiste et suscite u n e foi identique chez\nses admirateurs. E t sans l'avoir dit, Platon pensait, lui aussi, que l'art est u n\nlangage universel.\n\n                                                                   FIERENS-GEVAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 310, "page_fin": 312, "titre_corps": "Les Floralies Gantoises et l’Intelligence des Fleurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Floralies Gantoises et l’Intelligence des Fleurs DES fleurs à profusion", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 367, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2019, "texte": "Les Floralies Gantoises\n        et l'Intelligence des Fleurs\n                     DES fleurs à profusion, éblouissantes et aromati-\n                       ques, mais non point naïves. N e cherchez\n                       point parmi elles le coquelicot des champs\n                       ou les cœurs de jeannette roses qui décoraient,\n                       j a d i s , la fenêtre de J e n n y l'ouvrière. On célèbre\n                        ici les rites d'une horticulture somptueuse et\n                        rare, dont les produits sélectionnés se sont\n                        épanouis lentement, dans une atmosphère\njalousement surveillée et g r a d u é e , au prix de mille soins\nméticuleux; et dont la beauté, guettée jour après j o u r par le\nt r e m b l a n t jardinier, a jailli enfin, gracieuse et, parfois, inatten-\ndue, d'un terreau artificiel comme elle-même.\n     Car, pour la plupart, elles ne sont pas d'ici ces plantes fri-\nleuses et, en dehors de celles que des soins patients ont peu à peu\nacclimatées, elles ne peuvent vivre parmi nous et réjouir nos\n yeux, q u ' à l'abri de notre climat dur et de notre ciel h u m i d e :\n Ce sont de nobles étrangères, de fières exilées dont la vue fait\njoie dans la pensée, et souvenir, et nostalgie. Car cette beauté\n n'est pas u n i q u e m e n t d'elle-même : Elle évoque et ressuscite ;\n des fleurs et des fruits dont elle est formée un rêve émane, qui\n fait s'évanouir les cloisons de verre entre lesquelles elle est\n emprisonnée, pour faire, tout à coup, apparaître les sites de\n soleil et d'azur de Provence, d'Italie ou de Sicile... Orangers\n aux lourds fruits d'or ; mimosas aux tons lumineux ; azalées\n tout en fleurs ardentes, roses ou rouges ; orchidées dont les\n fleurs sont comme des vasques déchiquetées ouvertes à la pluie\n et au soleil, comme des flammes qui tordent leurs spirales ou\n p r e n n e n t l'apparence de vibrants papillons tombés tous à la\n fois, d'un seul vol, sur une tige frémissante...\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "    LES FLORALIES GANTOISES ET L'INTELLIGENCE DES FLEURS 3 l l\n\n\n   C'était, ou plutôt, ç'aurait été — si une foule t u m u l t u e u s e et\nmondaine y avait laissé place à quelque recueillement — un\nadmirable lieu de songerie. Songerie féerique, toute, sans\nplus, à la splendeur des fleurs, vêtues de soie, de velours ou de\nbrocart, lourdes, légères, simples, fantastiques et qui, éparses\nou groupées, chantaient de toutes leurs couleurs et tous leurs\nparfums; songerie ou méditation mi-philosophique, mi-scienti-\nfique, à la suite de Maeterlinck...\n   On sait le génie avec lequel l'auteur de la Vie des Abeilles fait\nsurgir de la contemplation des choses naturelles des pensées où\ntoute la clarté de celles-ci et, à la fois, toute leur obscurité,\ns'expriment par de profondes et hallucinantes images.\n   L'Intelligence des fleurs (1) abonde en images de cette sorte,\nbroderie magnifique d'une réalité plus magnifique encore, dont\nle mystère a sollicité l'inquiétude du poète. T o u t e la création\nest en transe de l'avenir; toute la vie de la plante n'est que pour\nrecréer la vie, tout son effort, pour jeter sa fleur et, avec elle,\nla promesse et l'espoir d'une résurrection. Mais les forces\nqui, s'unissant aux éléments de cette fleur, rendront celle-ci\nféconde, sont lointaines et inaccessibles pour elle, ou bien les\ngermes qu'elle recèle, s'ils ne sont disséminés, subiront la dure\nloi de stérilité.\n   L a reproduction, qui est leur désir, les plantes, certaines du\nmoins, ne peuvent donc y atteindre que par les artifices de\nleur propre structure ou que par l'intervention d'agents exté-\nrieurs, les insectes, le vent, les a n i m a u x . . .\n   L'esprit ne peut point ne pas se laisser aller à une soi te d'eni-\nvrement mental, un peu spécieux et chimérique, lorsqu'il s'est\nadonné longuement à l'étude et à l'observation de phénomènes\naussi étranges que ceux que Maeterlinck décrit dans la langue\nde précision et de poésie qui lui appartient. Le bon Bernardin\nde Saint-Pierre saisissait des intentions providentielles partout,\njusque dans les subdivisions du melon. L a N a t u r e , sans doute,\nil nous est permis, à présent, de le croire, est moins en harmo-\nnies qu'en combats, en luttes, en drames, non seulement pour\nla primauté, mais pour l'existence; et même au sein du règne\nvégétal, le plus fort ne l'emporte pas toujours sur le plus\nhabile. D'un autre côté, le premier moteur, la Providence, Dieu,\n\n (1) L'Intelligence des Fleurs, par Maurice Maeterlinck. (Paris, Fasquelle.)\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "312                            DURENDAL\n\n\ns'il faut l'appeler par son nom, toute volonté, consciente, exté-\nrieure à elle, a été exclue de la création. Alors, quelle expli-\ncation, puisque enfin, nous sommes tels qu'une constatation de\nfait n'est devant notre pensée qu'un obstacle si le pourquoi\nqu'elle apporte avec elle n'est pas résolu?... Où placerons-nous\nl'intelligence qui a fait coopérer, si l'on peut dire, les appétits\ndes insectes avec la structure des fleurs, pour assurer la perpé-\ntuation de ces dernières? L a luzerne jaune enferme sa semence\ndans une gaine à crochets, « se disant, non sans raison, écrit\nMaeterlinck, que puisque son feuillage attire les brebis, il est\ninévitable et juste que celles-ci assument (en emportant cette\ngousse dans leur toison) le souci de sa descendance...». Ainsi, si le\nlangage de l'écrivain n'était pas m é t a p h o r i q u e , on serait amené\nà supposer que la luzerne jaune connaît cette particularité que\nles brebis ont de la laine, et a agi, après délibération, en\n conséquence! Mais on ne discerne pas pour quelle raison on ne\n pourrait pas imaginer que la brebis, connaissant que la luzerne\njaune est agréable à manger, s'emploie délibérément à propager\ncette espèce en ses p â t u r a g e s ! . . .\n    Questions!... Maeterlinck se contente, nécessairement, de les\n poser, content d'avoir réveillé en nous le souci altier de la\n pensée, en nous éblouissant de leurs t é n è b r e s ! . . .\n\n                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 313, "page_fin": 316, "titre_corps": "La Littérature du Divorce : Les Yeux qui s’ouvrent", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "La Littérature du Divorce Les Yeux qui s’ouvrent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 372, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "La Littérature du Divorce\n\n                       Les Yeux qui s'ouvrent (l)\n                      LES Yeux qui s'ouvrent sont une heureuse contribution, pleine\n                          d'émotion et de talent, à cette « littérature du divorce n\n                          qui constitue, en ce moment, une forme palpitante de la\n                         bataille des idées.\n                             Après les plaidoiries antimatrirnoniales, véhémentes,\n                         acariâtres et rancunières, des frères Margueritte, après\n                         les nobles prosopopées psychologiques entonnées, en\n                          l'honneur du mariage, par M. Paul Bourget, il restait à\n                          écrire un livre qui pose la question dans la vie et la résolve\npar la vie, et qui, sans s'encombrer de dissertations et sans recourir à des\n« prêches », montre en u n e action attachante, mouvementée et rapide, que\nl'union conjugale, par là même qu'elle est de fondation chrétienne, est u n e\nchose h u m a i n e m e n t grave et socialement sereine d'où on ne s'évade point par\nfantaisie et p a r caprice — à la façon dont certaines voyageuses, qui sont\nd'ailleurs montées volontairement dans un compartiment de fumeurs, quittent\nsolennellement leur place, uniquement parce qu'un de leurs compagnons\nde route allume une cigarette !\n   Le nouveau livre de M. H e n r y Bordeaux est un r o m a n . Q u a n d un auteur\nnous offre un r o m a n , il faut que ce soit bien un roman — et non u n traité\nthéorique de morale ou un livre d'apologétique. La personnalité de l'écrivain\ndoit s'éliminer et il importe qu'il nous fasse grâce d'un prône direct : c'est le\nroman qui parlera pour lui, ce sont les personnages qui, d a n s leur existence,\ninterpréteront ses idées; c'est l'intrigue qui sera démonstrative, les péripéties\nqui seront un enseignement et le d é n o û m e n t qui apparaîtra comme une leçon.\nLe roman n'a de raison d'être que s'il réalise l'apostolat par l'analyse de la\nvie — et cet apostolat-là aura toujours, sinon plus d'autorité, du moins plus\nd'effet, que les apostrophes d'un « monsieur tout seul o si éminent et si bien\nintentionné soit-il !\n   C'est cette démonstration à base humaine, sans intervention de théories\n« livresques » que M. H e n r y Bordeaux a appliquée au problème du divorce :\nAlbert Derize, jeune intellectuel de Grenoble, a marché à la conquête de\n Paris; d'esprit vif et ardent au travail, déjà la notoriété lui sourit à raison\n\n\n  (1) HENRY BORDEAUX : Les Yeux qui s'ouvrent. Paris, librairie Plon, 1908.\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3742, "texte": "314                                        DURENDAL\n\n\n d'importants travaux d'histoire et de sociologie; il a a m e n é de sa province,\nsa femme, Elisabeth Molay N o r r i n , petite poupée ingénue et frivole, peu\n préparée à être pour son mari u n e c o m p a g n e d'idées. Ils ont deux enfants,\n Marie-Louise et P h i l i p p e . Le défaut de c o m m u n i o n intellectuelle crée entre\nles époux u n e indifférence qui ne tarde pas à devenir périlleuse pour la fidé-\nlité du mari : les hasards de la vie placent sur la route d'Albert Derize une\nj e u n e fille, férue de savoir, et dont l'ardente curiosité d'esprit autant que la\nbeauté fatale induisent l'historien en une intimité que l'épouse j u g e bientôt\nc o m p r o m e t t a n t e . B r u s q u e m e n t Elisabeth quitte P a r i s ; elle retourne chez ses\nparents, à Grenoble, e m m e n a n t ses deux enfants; et, armée d'une lettre,\nouverte en l'absence de son mari, elle intente l'action en séparation de corps.\n Mais, à peine ce geste fait, Elisabeth se prend à réfléchir et loin du tourbillon\ndu monde, dans la solitude où les c o n v e n a n c e s relèguent la femme qui plaide\nen séparation ou en divorce, elle c o m m e n c e son examen de conscience.\n     A côté des torts graves de son mari, n'a-t-elle rien à se reprocher, elle?\nE p o u s e correcte certes, a-t-elle compris « la plénitude de b o n h e u r qu'Albert\n Derize attendait d'elle n e t qu'un h o m m e comme lui, passionnément et exclu-\nsivement voué aux travaux de l'intelligence, avait le droit d'exiger que sa\nfemme sacrifiât les petites nécessités de l'existence pour partager ses goûts et\ndevenir la sœur de ses travaux ? « R i e n ne vous intéresse », lui avait-il dit\nsouvent avec un rire forcé !... D a n s ce retour grave vers le passé, où chaque\njour amène son remords, Elisabeth est guidée par le journal de son mari,\n confident quotidien de ses désillusions matrimoniales, et ou Albert Derize\njuge, avec u n e indulgence attristée, l'insuffisance d'esprit de sa femme. Ce\njournal a été confié à Elisabeth par la mère m ê m e d'Albert, type touchant\n — et admirablement dessiné — de chrétienne simple et droite, à la fois\n agissante et priante, et q u i , avec d'infinies et patientes délicatesses, tâchera\n de réparer le foyer lézardé de son fils. Sous cette influence bienfaisante,\n Elisabeth n'aura plus d'autre souci que d'acquérir cette sorte de personnalité\n qui lui m a n q u a pour 'être la compagne appréciée d'Albert; elle s'abstraira\n de toute mondanité, se dépouillera d e toute frivolité; et les heures qui ne lui\n seront pas dérobées par l'éducation de ses enfants, elle les emploiera à orner\n son esprit au rythme de la culture d'Albert. E t quand celui-ci rencontrera\nsa femme, devant le lit de mort de M m e Derize, il la retrouvera transformée à\nla fois comme épouse et c o m m e mère et ayant acquis le sentiment de ce que\nla vie « comporte de grave et d'essentiel ». Avec u n e énergie insoupçonnée\nd'elle-même, elle avait accompli l'œuvre la plus difficile, une reconstruction.\n E t cette œuvre, en la transformant, l'avait rendu plus digne d'être aimée,\nplus complète et plus séduisante. E t comme les yeux d ' E l i s a b e t h s'étaient\nouverts peu à peu sur la vie, les yeux d'Albert s'ouvrirent à leur tour. E t\nAlbert et Elisabeth, « ayant rétabli l'unité de la famille », reprirent, côte à\ncôte, le chemin de la vie et marchèrent vers l'avenir, « soutenus par u n e\npromesse sacrée et par le lien visible des enfants » !\n     M. H e n r y Bordeaux a inscrit, en épigraphe à son livre, le mot lapidaire\nd u grand P a s t e u r : Nul effort n'est perdu... C'est, en quatre mots, toute la\n moralité de l'œuvre. Vivre sa vie n e signifie point qu'il faut suivre aveuglé-\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3454, "texte": "                       LA L I T T É R A T U R E   DU   DIVORCE                    315\n\nment son instinct, qui n'est qu'intérêt et passion. D a n s la g r a n d e société\nh u m a i n e , l'harmonie n'est m a i n t e n u e entre les individus que par de réci-\nproques concessions; ces concessions créent u n e discipline qui elle-même\nengendre de progressifs perfectionnements. Il n'en est pas autrement dans la\nsociété plus limitée du m a r i a g e . A la recherche des causes de leurs différends,\nsi les époux, en place de regarder en leur conjoint, se considéraient davan-\ntage eux-mêmes et cherchaient loyalement à élaguer de leur propre person-\nnalité les motifs de divergences et les germes de m a l e n t e n d u s , combien de\nliens d'affection, j u g é s irrémédiablement dissous, se renoueraient d'eux-\nmêmes, c o m m e il en advint d'Albert et d'Elisabeth. L'égoïsme joue u n rôle si\ncapital d a n s les dissentiments conjugaux; chez la femme autant que chez\nl'homme, les r a n c u n e s personnelles cachent l'aspect général et supérieur du\nmariage ; et ce n'est que par un « effort » douloureux, mais nécessaire, qu'ils\nparviennent à immoler leur a m o u r propre au but capital et désintéressé\nde leur union : le b o n h e u r et l'avenir des enfants : « Q u e deviendraient les\nenfants si c h a c u n des époux gardait la liberté de recommencer sa v i e ; ils\nn'avaient p a s d e m a n d é à naître et ne fallait-il pas, après leur avoir donné le\njour, leur transmettre cette autre lumière qui est la tradition de famille?\nA-t-on j a m a i s rien réalisé sans but déterminé et sans acceptation\n définitive? (i) »\n   Cet ensemble d'idées d'une si haute bienfaisance sociale, M. Henry Bor-\ndeaux l'a développé en des aspects aussi variés q u ' h a r m o n i q u e s . La psycho-\nlogie d'Elisabeth, son ascension progressive vers u n e personnalité plus com-\nplète et plus h a u t e , se déroule avec une aisance et un naturel parfaits, sans\nque d'ailleurs soit sacrifiée a u c u n e des fines et délicates nuances de l'analyse\nd'une â m e féminine en lutte avec elle-même et avec les événements. S i ' l a\ntransformation parallèle d'Albert Derize est traitée d'une façon plus som-\nmaire, plus brève, plus nerveuse, il serait injuste d'en faire un reproche à\nl'auteur; il faut plutôt lui savoir gré de ne nous avoir dit de l'incident de\nl'adultère que ce que les nécessités de l'intrigue exigeaient et de ne pas avoir\nvoulu, pour son livre, le piment facile et vulgaire qu'offrent aux romanciers\nles liaisons irrégulières du genre de celles qui fut, en l'occurrence, plutôt\nl'occasion que la cause des désaccords conjugaux.\n   E n marge de l'action principale, M. H e n r y Bordeaux a esquissé, dans\nl'ombre discrète qui sied à sa destinée, l'attachante figure de M m e Derize m è r e ;\net je ne sais pas si le roman provincial nous ait jamais donné un pastel\naussi réussi, d a n s sa poétique vérité, que cette silhouette de « m a m a n » qui\n unit tant de délicatesse de sentiment à une âme si droite et glisse, à travers\n toute l'œuvre, en messagère de bon sens et d'affection. Dans le heurt des pas-\n sions et des amours-propres qui met aux prises « ses deux enfants », elle est\n vraiment la main qui répare et la parole qui a d o u c i t ; et d'avoir elle-même\n beaucoup vu et b e a u c o u p souffert lui d o n n e u n e extraordinaire autorité\n morale : son influence réparatrice agira, m ê m e d'au delà du tombeau, et,\n\n\n   (1) P. 79.\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": "316                                  DURENDAL\n\n\n\nmorte, elle réalisera, par son souvenir, l'œuvre de réconciliation qui fut\nl'objectif patient de sa vieillesse.\n    E n t r e autres mérites encore, Les Yeux qui s'ouvrent offre celui d'une h a r m o -\nnisation parfaite entre les pensées, les sentiments, les actes des personnages\nd'une part, et d'autre part les paysages qui encadrent l'intrigue! T a n t de\nr o m a n s aujourd'hui font du décor u n e chose plus sagement belle, mais\nlointaine, impassible étrangère et d é p o u r v u e de toute influence sur les\npsychologies h u m a i n e s qu'il e n t o u r e ! Dans l'œuvre de M. H e n r y Bordeaux,\nla nature se rythme docilement aux émotions et aux gestes des personnages; et\nselon les circonstances, elle incline maternellement vers eux ses espoirs de\nrenouveau ou ses mélancolies vespérales. Voyez ainsi comme l'aube est clémente\net lénifiante à Elisabeth après une nuit de fièvre, où l'âme de la délaissée\ns'était tordue aux affres de l'inquiétude morale : « L a nuit à pas de loup\ns'éloignait. Sur la bordure des montagnes, les premières lueurs du matin\ncommençaient d'apparaître, dorées sur un ciel vert, u n ciel d'une couleur si\nfraîche, si neuve et p u r e . Les étoiles se désagrégeaient, se fondaient dans\nl'éther, c o m m e , 1a neige à la chaleur. Sur son visage inondé de larmes,\nElisabeth sentit tout à coup le soleil. T r o u b l é e dans sa peine, elle frissonna et\nporta les mains à ses yeux comme pour les soustraire à cet audacieux\ncontact. A travers les doigts, la lumière la pénétra. Autour d'elle, le jardin,\nla prairie, le bois, la nature entière ressuscitait. Les arbres tout à l'heure\nmêlés, se séparaient, se profitaient sur la clarté d'or qui montait, qui\nenvahissait l'espace. Dans les massifs, les oiseaux chantèrent à plein gosier\nle retour du jour. C'était la vie qui sans hésitation, d'un geste sûr, reprenait\nson domaine (1).\n\n                                                          FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  ( l ) p . 226.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 317, "page_fin": 318, "titre_corps": "La Cinquantième de « Kaatje » au Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Il n'est donc pas\n                   vrai que notre public boude de parti pris nos\n                   auteurs ? ni que les directeurs des grandes\nscènes nationales leur ferment la porte au nez inexora-\nblement ?... Allons, t a n t mieux ! Moi, je l'avais toujours pensé,\nje l'avais écrit quelquefois. Mais mon audace paraissait grande,\n— ou bien mon ingénuité. Aussi le triomphe de Kaatje — car\nc'est vraiment un triomphe — m'a presque autant ravi qu'un\nsuccès personnel. M. Reding n'est pas un ogre, et la Belgique\nn'est pas la Béotie : tant mieux, tant mieux !\n   L'heureuse fortune du drame de Spaak aura contribué, chez\nles esprits loyaux, à dissiper un vieux malentendu où nous\nn'avions rien à gagner. Il convenait donc de la fêter comme on\nl'a fait, avec une solennité familiale : car elle a — évidem-\nment — réjoui tout le monde chez nous, et surtout les écrivains;\nnul n'ignore que nos h o m m e s de lettres forment, en bloc, une\ngrande famille, unie par de forts sentiments de bonne entente\net de cordialité; le succès d'un frère de talent, d'un nouveau\nvenu étranger aux coteries, ne saurait éveiller le moindre soup-\nçon d'envie dans cette tribu patriarcale. Ceux qui ne furent\npas là, le 25 avril, pour acclamer Spaak et son œuvre, avaient\nété — n'en doutons point — retenus par des affaires d'une\nextrême gravité : gardons-nous donc, pour cette fois, de donner\ntort aux absents !\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1633, "texte": "318                           DURENDAL\n\n\n   L a fête, du reste, fut complète. Notre grand E m i l e Ver-\nhaeren, qui ne perd pas une occasion de célébrer la naissance\nd'un poète — ah ! que voilà un cœur sincère et généreux ! —\navait assumé la mission de tirer la morale de ce fait inouï : une\ncinquantième d'auteur belge. Il l'a fait en termes excellents et\njustes, avec cette ardeur de pensée et cette loyauté de langage,\navec ce lyrisme passionné qui le caractérisent en tout. Et de ses\nmains fraternelles, il a posé sur le front du héros de la soirée la\ncouronne des t r i o m p h a t e u r s .\n   P u i s , en souvenir de la fête, il y eut des fleurs pour les dames,\nde claires tulipes de H o l l a n d e . E t cet hommage délicat était\naussi mérité que les lauriers de l'auteur : car c'est aux cœurs\nféminins que la pièce de M. Spaak doit le meilleur de sa gloire.\nC'est m ê m e pourquoi je gage que cette gloire durera : nos\nmères, nos épouses et nos sœurs sentent mieux la poésie que\nnous. Poètes, mes frères, n'ayons cure des sentences de la\ncritique : de quel droit un docte p é d a n t nous jugerait-il, après\ntout ? Mais connaissons le prix des louanges féminines.\n   L a carrière de Kaatje n'est pas terminée : que tous nos\nhommes de lettres en acceptent avec joie le favorable augure.\nQ u e l q u ' u n — qui est quelqu'un — disait l'autre jour à une\ncharmante femme, toute désolée d'avoir m a n q u é cette cin-\nquantième :\n   — M a d a m e , consolez-vous : vous verrez la centième !\n   E t cela arriverait en effet, que je n'en serais pas étonné.\n\n                                                              F . 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Sa renommée universelle lui venait\n                      peut-être bien un peu de son nom ailé et chantant, de ce\n                      nom où l'on croit entendre comme un gazouillis printa-\n                      nier, et qui s'accorde si justement à un pensionnat de\n                      j e u n e s filles. Quoi qu'il en soit, les « Oiseaux » connurent\nune vogue, singulière : la F r a n c e et le m o n d e entier y envoyaient chaque\nannée de joyeux essaims d'enfants. Des générations innombrables de fillettes\nde tous les pays ont grandi entre ces vieux m u r s , sous la robe d'uniforme\net la coiffure modeste. El bien des cœurs se sont douloureusement serrés\nquand on apprit, tout d'abord la dispersion des oiseaux, puis la vente de la\nvolière : lorsque l'on a passé par ces maisons bénies, on y laisse toujours un\npeu de soi-même.\n   Les D a m e s Chanoinesses de Saint-Augustin s'étaient installées là sous la\nRestauration, d a n s un antique hôtel de cette noble rue de Sèvres, dont la\nphysionomie vétusté évoquait de confuses images d'ancien régime : large\nartère paisible, p r e s q u e silencieuse, maintenant que les carrosses du Roi\nn'ébranlaient plus ses pavés inégaux, et toute bordée de larges demeures\nd'une majesté mélancolique, qui semblaient abîmées en un rêve d'autrefois, à\nl'ombre de leurs arbres séculaires et de leurs toits dessinés par Mansard.\nHélas ! combien en restera-t-il, de ces hôtels où la vieille France s'est per-\npétuée jusqu'à nous, d a n s son faste sérieux et sa grâce délicate ?\n   Ce faste et cette grâce, malgré les outrages des révolutions, la maison des\n« Oiseaux » en gardait quelques traces dont le souvenir m'est doux. On y\nentrait par un g r a n d porche d'aspect sévère, qui laissait entrevoir, au fond\nd'une cour spacieuse, les mouvantes frondaisons d'un parc et le fin gazon\nd'une pelouse, où quelques palmiers, amour de diligentes jardinières, balan-\nçaient à la brise leurs éventails dentelés. Les fenêtres du parloir ordinaire\nouvraient sur la c o u r ; il y en avait un plus petit, et plus discret, dont les\nhauts murs s'ornaient de boiseries sombres, de glaces éteintes, de frêles tru-\nmeaux : de vieilles peintures achevaient de s'y faner doucement, comme se\nfanent des sourires d'aïeules. L'ensemble avait un air « grand siècle, » un je\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3441, "texte": "320                                  DURENDAL\n\n\nne sais quoi d'un peu hautain et d'un peu froid, mais aussi u n e grâce de bon\nton, une sorte de bienveillance souveraine et d'aristocratique décence, qui me\nrappelaient, dans ce décor bien fait pour elles, les tendres figures de Racine\net de M m e de Maintenon.\n    T o u t e la maison respirait cet air de b o n n e compagnie, et les Ghanoinesses\nde Saint-Augustin étaient dignes de la fière demeure choisie sous la R e s t a u -\nration : leurs cœurs et leurs esprits restaient en h a r m o n i e avec ce cadre\nde jadis, qui n'avait pas changé depuis près de cent ans. Même à qui n'y\npassait qu'une heure, les « Oiseaux » donnaient une leçon d'histoire, faisaient\nd'émouvantes confidences.\n     L e meilleur du passé français revivait d a n s ces religieuses, dont quelques- .\nunes portaient d'ailleurs de très g r a n d s noms. U n e indulgente bonté adou-\ncissait chez elles ce que leur costume rigide ou la noblesse de leur sang\naurait p u leur donner pour nous d'effarouchante austérité. A y a n t traversé le\nm o n d e , au moins d a n s leur enfance, elles en connaissaient — ou en pressen-\ntaient — les misères et les faiblesses; elles savaient qu'il était, au fond, plus\nléger que méchant, plus frivole que pervers, et elles lui conservaient\nces trésors de p a r d o n qu'il n'est possible qu'à la vertu de retenir et de\nprodiguer.\n     Le m o n d e ! il leur était pourtant bien étranger, à ces saintes femmes\ntoutes vouées à leur œuvre d'éducation ! Les vains bruits de la vie n'arri-\nvaient qu'assourdis dans leur pensive retraite, p e r d u e au fond d'une vieille\nrue de province et de passé, où l'illusion semblait permise que Louis X V I I I\nrégnait encore. Mais, tout absent qu'il était de leurs préoccupations, il\nentrait chez elles q u a n d m ê m e , ce m o n d e qu'elles avaient quitté et qu'elles ne\nregrettaient point : il y entrait régulièrement, aux après-midi de parloir,\navec les m a m a n s à robes claires, les frères sanglés dans leurs uniformes\nneufs de Stanislas ou de Saint-Cyr, les pères aux boutonnières fleuries de\ngardénias ou de rosettes de soie, — toute une petite foule vraiment pari-\nsienne, qui bavardait gaiement et se multipliait en démonstrations d'amitié,\nen révérences, en propos graves ou détachés.\n    O h ! ces jours de parloir au couvent des « O i s e a u x ! » L e faubourg Saint-\nGermain et les Champs-Elysées, les colonies et la province, se coudoyaient\nlà sans se m é l a n g e r ; et cette réunion toute momentanée de mondes si divers\ncomposait un spectacle instructif et piquant. Les toilettes somptueuses des\nmères et les uniformes des jeunes filles, se confondant en d'étroits embras-\nsements, offraient aussi un contraste suggestif. Les petites élèves portaient\nseulement, sur leur robs noire, les larges rubans blancs, rouges, verts, bleus,\nqui étaient les insignes de leurs classes respectives; et les plus espiègles\nn ' a b a n d o n n a i e n t pas l'attitude réservée, un peu cérémonieuse, par quoi elles\nse distinguaient toutes. Mais les m a m a n s ! toutes les élégances de Paris\npénétraient avec elles dans le parloir austère, dont le parquet bien ciré\nmirait, selon la saison, des m a n t e a u x de zibeline ou des robes de dentelle,\ndes chapeaux de plumes ou de fleurs où triomphait la science des modistes\ndu Boulevard, et des soies lourdes ou vaporeuses, dont le froufrou et le\nparfum laissaient un sillage capiteux.\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": "          LE COUVENT DES OISEAUX ET L ' A B B A Y E - A U - B O I S                321\n\n\n    Ah! p o u r un parloir, c'était u n parloir que ce parloir-là aux jours de\nvisite! Grosses nouvelles, menus riens, papotages de salons, et la santé, et\nles études, et les projets p o u r les vacances, et le dernier bal de la semaine,\net la pièce du T h é â t r e Français, et les baisers sans n o m b r e qui sonnaient sur\nles joues, — tout cela faisait u n bruit confus, un b o u r d o n n e m e n t de ruche\ndans le soleil, u n m u r m u r e ininterrompu, qui faiblissait par moments pour\nreprendre en crescendo, mais qui ne cessait pas l'espace d'une seconde. Les\nvoix de femmes et d'enfants dominaient dans ce concert, de sorte qu'il était\nà la fois très doux, très joyeux et très tendre : un vrai gazouillis de volière,\nqui eût expliqué à lui seul, à défaut d'une autre origine, ce joli nom de\nCouvent des « Oiseaux ».\n    Aux j o u r n é e s chaudes, par les croisées ouvertes sur la cour des récréations,\non entendait jouer les pensionnaires. E t comme elles s'interpellaient avec\nde gais éclats de voix, il arrivait qu'un grand nom, fameux dans l'histoire\nde France, tombait tout à c o u p , tel u n aigle, parmi la volière en r u m e u r .\n Mais le caquetage intrépide ne s'arrêtait pas pour si peu : d a n s l'aristocra-\ntique maison de la rue de Sèvres, on était accoutumé à de pareils accidents.\n    Depuis le jour lointain où les premières élèves s'installèrent dans le vieil\nhôtel, les « Oiseaux » furent en quelque sorte mêlés eux-mêmes à l'histoire\nde la France, et plus d'une page mémorable s'inscrivit dans leurs a n n a l e s .\nC'est en leur h o n n e u r que Louis Veuillot inaugura ses chroniques étince-\nlantes de l'Univers; il devait m ê m e , plus tard, leur consacrer un livre, après\navoir confié à la b o n n e Mère Sophie, — qui présida pendant plus de\nquarante ans aux destinées de la maison, — ses deux sœurs, puis ses deux\n filles.\n    Cette Mère Sophie fut u n e parfaite éducatrice, dont l'empreinte s'accuse\nencore chez mainte épouse d'aujourd'hui : car elle a pétri, d'un doigt sûr et\nfort, des milliers de jeunes esprits féminins. Elle avait le tact subtil qui sied\nà une telle mission. Elle était intelligente et pleine de m a n s u é t u d e . Elle\nn'ignorait pas qu'une rigueur outrée rebute les enfants et les décourage de\nbien faire sans les détourner de faire m a l ; trop bonne pour se h é r i s s e r a\npropos de peccadilles, elle réservait les foudres de sa sévérité pour les fautes\nqui les méritaient : « Il ne convient pas, disait-elle finement, de braquer le\ncanon contre des pieds de mouche. » Aussi ses pensionnaires la nommaient-\nelles maman. Même mariées, elles restaient ses filles : « Ma chère, ma bien-\naimée maman, lui écrivait M m e de Pronleroy quelques instants avant sa\n mort, lorsque vous lirez cette lettre, le cœur qui vous a tant aimée sera\n glacé... m ê m e pour vous. Je vous lègue mes enfants. » Ainsi maman Sophie\n devenait g r a n d ' m a m a n : ce fut sa meilleure récompense terrestre.\n    Maman, elle le fut surtout pour ses petites orphelines : elle adoptait passion-\n nément toutes celles qu'on voulait lui confier, et son orphelinat était encore\n prospère q u a n d vint l'arrêté d'expulsion.\n    Qui s'étonnerait, après des traits semblables, que la maison des « Oiseaux »\n parût un heureux séjour aux jeunes filles qu'elle abritait? P l u s d'une s'y\n attacha si bien qu'elle y revint cacher sa vie, et pour jamais, nourrissant à son\n tour les esprits virginaux du pain qu'elle-même avait reçu naguère, et ensei-\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3293, "texte": "322                                DURENDAL\n\n\n gnant l'obéissance aux lieux où elle l'avait apprise. Mlle Bazin était de\ncelles-là.\n    Pauvre rue de Sèvres! la voilà peu à peu dépossédée de ses gloires les plus\npures. L'an dernier, c'était l'Abbaye-au-Bois que l'on vouait au pic démolis-\nseur : encore un couvent qui appartenait aux Dames Chanoinesses de Saint-\nAugustin. Notre cher Joris-Karl Huysmans habita longtemps tout auprès; la\ntristesse, du moins, lui fut épargnée d'assister à l'écroulement de ces murailles\nvénérables. On y a dit la dernière messe au mois de septembre. Des maisons\nde rapport s'érigeront sur ses ruines. Quelle fin à tant de charme et à tant de\ngrandeur !\n    L'Abbaye-au-Bois : que d'illustres souvenirs se lèvent à ce nom ! que de\nmajestueuses ou de touchantes figures!... C'est au troisième étage de cette\nantique demeure que régnait Mme Récamier ; sa beauté à jamais fameuse\ns'entourait de tout ce que la France comptait alors d'hommes de génie.\nChateaubriand, le plus fêté de tous, Hugo, Sainte-Beuve, Ampère, Delacroix,\net bien d'autres, ont défilé entre ces murs, qui sont comme saturés de gloire.\n    L'Abbaye-au-Bois, sous l'ancien régime, avait été un gai couvent, plein de\nbruits de fête, de faste et d'orgueil. On y donnait la comédie. Les élèves et\nles religieuses appartenaient à la plus haute noblesse : Orléans, Choiseul,\nMortemart, Chabrillan, Rochechouart, Rastignac, d'Aumont. La princesse\nHélène Massalska, qui devait devenir princesse de Ligne, conte dans son\njournal de pension que la petite de Montmorency, qui n'avait pas plus de\n8 ans, eut un jour « un entêtement très fort vis-à-vis de Madame l'Abbesse\n (c'était alors Mme de Richelieu), qui lui dit en colère : « Quand je vous vois\n comme cela, je vous tuerais. » M lle de Montmorency répondit : « Ce ne serait\npas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Mont-\n morency. »\n     Pendant cette période agitée, inquiète, tournoyante, tout emplie d'événe-\n ments grandioses, qui s'étend depuis la Régence jusqu'à 1848, l'histoire de\n l'Abbaye-au-Bois résuma l'histoire de la France. Et des confidences pathé-\ntiques sortaient encore de ses vieilles pierres, dans le tumulte affairé de la\n troisième République.\n    Tout cela va disparaître, a disparu déjà. Il ne reste à présent de l'Abbaye-\n au-Bois qu'un humble pavillon au fond du jardin, où dix-huit religieuses\n de l'ordre achèveront de vivre en silence, parce qu'elles sont trop vieilles pour\n l'exil, tandis que leurs sœurs expulsées prieront pour elles et pour la France\n dans les tristesses de la terre étrangère.\n     L'une de ces vénérables recluses, qui était sœur tourière de l'Abbaye-au-Bois\n depuis plus de soixante années, a vu Chateaubriand vieilli, gravissant péni-\n blement l'escalier de son amie, et Mme Récamier, aveugle, et belle encore.\n Elle sait qu'ils étaient très célèbres, ces personnages qui passaient devant elle\n  pour aller voir « la bonne vieille dame d'en haut » ; mais, en vérité, elle ne\n  sait que cela, et elle mourra dans sa simple ignorance, elle qui est sans doute\n  le dernier témoin de ces heures d'histoire.\n     Chateaubriand écrivait, dans les Mémoires d'outre-tombe : « Quand, tout\n  essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la celluleaux approches\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1767, "texte": "          LE COUVENT DES OISEAUX ET L ' A B B A Y E - A U - B O I S             323\n\n\ndu soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye,\ndans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient\ndes pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil. Des\nclochers p o i n t u s coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les\ncollines de Sèvres. L e soleil mourant dorait le tableau et entrait par les\nfenêtres ouvertes... »\n   Ces traits, qui datent d e plus de soixante ans, s'appliqueraient justement\nau couvent des « Oiseaux », tel que je l'ai connu en ses dernières années.\nCar les « Oiseaux » et l'Abbaye-au-Bois, a p p a r t e n a n t au m ê m e o r d r e ,\nvoisinant dans la même rue, eurent des destinées parallèles et comme une\nfigure identique. Les voici qui s'en vont ensemble, s'écroulant sous la\nmême pioche impitoyable et s t u p i d e , victimes tous deux du nivellement\négalitaire d o n t la société française fait maintenant son idéal. E t de leurs\ndécombres amoncelés il s'élève, dirait-on, une poussière de passé, m é l a n c o -\n lique et n o b l e .\n    Smit lacrymoe rerum. Il me semble que ces vieux murs doivent souffrir d'être\n abattus et de ne plus jamais e n t e n d r e , dans leur paix propice au rêve, cette\n longue r u m e u r magnifique que la gloire laisse où elle passe, c o m m e la mer\n prolonge ses lamentations au fond de certains coquillages que ses flots, pour-\n tant, ne battent plus, et que les songeurs attentifs aiment à recueillir sur la\n grève, pour y appliquer leur oreille, avec une fervente nostalgie, q u a n d ils\n auront quitté les plages retentissantes...\n\n                                                                   FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 324, "page_fin": 326, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Sixième Concert Ysaye", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 383, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "Chronique Musicale\n\n                          Sixième Concert Ysaye\n    M. B i r n b a u m , à qui était confiée la conduite du sixième concert Ysaye,\nnous est arrivé de Suisse où il occupe, à L a u s a n n e , les fonctions de directeur\nde l'orchestre s y m p h o n i q u e . Il était intéressant de le voir à l'œuvre après\nViotta si justement admiré au cinquième concert et dont il diffère à tant\nd'égards. T a n d i s que la direction de Viotta se caractérise par la sobriété et\nl'ampleur énergique du geste sans se départir jamais de la grâce et de\nla distinction la plus parfaite, le t e m p é r a m e n t impétueux de B i r n b a u m se\nmanifeste de façon tout opposée : dans son effort constant pour faire jaillir\ndes masses orchestrales les vertus expressives et rythmiques qui s'attachent\nà sa conception spéciale des œuvres, M. B i r n b a u m se livre aux mimiques\nexhubérantes, à un déploiement d'attitudes inspirées ou farouches qui ne\nsauraient toujours être qualifiées de plastiques, mais dont la sincérité est\nindéniable, qui extériorisent ses émotions esthétiques et se reflètent fidèle-\nment dans l'exécution très nuancée de l'orchestre.\n    C'est ainsi que la quatrième symphonie de B r a h m s (mi mineur, o p . 98) est\na p p a r u e , auréolée de g r a n d e u r , en sa glorieuse pureté de lignes, dans\nl'harmonieuse élégance de ses formes olympiennes et sculpturales, vivifiées\npar l'essor majestueux d'un lyrisme intense, bien que voilé et contenu. Nous\nl'avons dit fréquemment, l'on se tromperait en considérant l'ait de Brahms\ncomme exempt d'émotion et planant en des sphères supérieures à l'hu-\nmanité où tous les sentiments qui font battre notre âme seraient glacés\npar le calme altier de la vie s u p r ê m e qui s'y déroule. Les poèmes de Brahms\nsont des calices d'or a m o u r e u s e m e n t ciselés mais renfermant souvent une\nliqueur précieuse et e m b a u m é e . Q u a n t à l'Eulenspiegel de Strauss, jamais\ncette œuvre d'une saveur si piquante en sa colossale et déconcertante ironie\nne fut r e n d u e à Bruxelles avec tant d'intelligence et de pénétration souple,\ntant de verve pittoresque, de fantaisie ailée et délicieuse. La superbe rhap-\nsodie orchestrée de Liszt (qui d a n s l'œuvre de piano porte le n° 14)\navec ses rythmes pleins de largeur, ses zingaresi pétillants et sauvages, termi-\nnait brillamment le concert. R a p p e l é quatre fois, B i r n b a u m a remporté\nun succès d'enthousiasme, partagé du reste par son collaborateur le pianiste\nSauer.\n    Sauer peut compter parmi les excellents pianistes du moment, bien qu'il\nn e possède ni la profondeur de d'Albert ni la puissance de Busoni. Sa\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "                              CHRONIQUE MUSICALE                                       325\n\nmanière se rattache m o i n s au grand style de l'école allemande qu'aux\ngrâces séductrices de l'esprit et de l'art viennois, rappelant aussi au point de\nvue du perlé et de la perfection matérielle du jeu, mais sans l'égaler, le\ngenre de maîtrise de Francis P l a n t é . Le concerto de S c h u m a n n lui a donné\nl'occasion de déployer ses qualités caractéristiques, élégance et p u r e t é exem-\nplaire de la technique, impeccable sûreté du goût en ce qui concerne\nles nuances, subtilité a é r i e n n e des traits dans les piani unie à la force et à la\nfougue dans les passages de vigueur. Toutefois, dans les envolées lyriques\nqui font palpiter cette œuvre délicate et exquise, il a manqué d'ampleur\ntriomphale et de r a y o n n e m e n t . P u i s il a joué le N o c t u r n e en fa de Chopin\navec charme et finesse mais sans émotion profonde et surtout sans dégager\nde la partie centrale du poème la grandeur tragique qu'elle recèle. N o u s\nl'avons préféré de beaucoup dans le P r é l u d e , o p . 104, n° 1, de Mendelssohn,\net dans la Tarentelle Venezia, e Napoli de Liszt qu'il a détaillé avec u n e délicatesse\nsouveraine, en un poudroiement lumineux de sonorités limpides s'épandant\ncomme les ondes agiles d'une cascade harmonieuse que le soleil printanier\ndissémine en étincelles d ' a r g e n t .\n\n\n\n\n                                  Concerts Durant\n    B r a h m s e t C é s a r F r a n c k . — La troisième Symphonie en fa majeur\n(op. 90) de B r a h m s est trop rarement jouée et M. Durant a été h e u r e u -\nsement inspiré en l'inscrivant au programme de son concert B r a h m s . Elle\nn'offre à la vérité ni la richesse de matière musicale ni les développe-\nments majestueux de la s y m p h o n i e en mi mineur, que Birnbaum a dirigée aux\nYsaye de façon si puissante. Mais les qualités éminentes du maître de\nH a m b o u r g s'y retrouvent pourtant dans toute leur plénitude. Les parties\nanimées de la s y m p h o n i e , l'Allegro initial et la péroraison de l'œuvre, large-\nment construites, apparaissent très vivantes et expressives, tandis qu'en une\natmosphère de douceur mélodieuse et de grâce fière, l'Andante et l''Alle-\ngretto s'épanouissent comme des plantes délicates aux senteurs enchanteresses.\n   L'interprétation de cette symphonie, particulièrement dans les mouve-\nments vifs, a été molle, m a n q u a n t de relief et d'émotion. D u r a n t et son\norchestre ont pris ensuite leur revanche d a n s la Psyché de César Franck,\nfaisant ressortir à merveille, en de fines gradations de nuances fondues\net savoureuses, la poésie adorable de cette musique où semblent chanter\ndes échos du ciel.\n   Enfin M. Crickboom et M l l e Elsa Ruegger ont rivalisé de talent d a n s\nl'interprétation du superbe concerto pour violon et violoncelle de B r a h m s\n(op. 102.) si p u r e m e n t et fortement écrit pour les deux instruments qui\ns'associent dans u n langage exquisement persuasif, se répondent dans un\ndialogue tour à tour spirituel et éloquent, tandis que l'Andante s'édifie sur\nune phrase beethovénienne admirable d'ampleur et de noblesse.\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "326                                    DURENDAL\n\n\n\n                                   Concerts divers\n    L e ténor Silvano Isalberti s'est fait entendre à la G r a n d e - H a r m o n i e\ndans le répertoire italien. Son style est contestable, ses antithèses de\nnuances excessives et dénuées d'art, mais il possède u n e voix puissante,\nalternativement douce et chaleureuse, et d'une singulière e n d u r a n c e dans\nles tenues. Ce même concert était m a r q u é par les débuts à Bruxelles\nd'un jeune violoniste r o u m a i n . M. Silvio F l o r e s c o est un artiste plein de\ntalent qui s'est formé aux précieux enseignements de J o a c h i m .\n    R é c e m m e n t à Cologne il interpréta le concerto de Strauss sous la\ndirection du maître. On l'a vivement applaudi d a n s la sonate de Strauss,\nd a n s la Chaconse de Bach qu'il a joué cou amore et avec une fermeté lumi-\nneuse, enfin d a n s u n e série de pièces de P a g a n i n i semées naturellement des\nplus redoutables difficultés techniques. A ces deux artistes, M. L a u w e r y n s\nprêtait le concours de ses a c c o m p a g n e m e n t s fins, c h a r m e u r s et caressants.\n    D ' u n bien plus vif intérêt (au moins en ce qui concerne la partie de chant)\na été le concert donné à Patria par Mlle R a y m o n d e Delaunois. D a n s la der-\nnière livraison de Durendal, n o u s avons dit son succès à la sixième audition\nde la L i b r e Esthétique. A Patria, d a n s un p r o g r a m m e des plus variés, où\nl'on relevait les noms de Lully, Scailatti, Beethoven, S c h u b e r t , S c h u m a n n ,\nW a g n e r , Liszt, H u g o Wolf, H u b e r t i , F a b r e , Debussy, elle a été à même\nde donner la mesure de son talent qui est de premier ordre. La voix est\nd'une a m p l e u r et d'une étendue magnifiques et c h a c u n e de ses interpré-\ntations est dramatisée de façon absolument émouvante. Mlle Delaunois\nétait r e m a r q u a b l e m e n t accompagnée au piano par Mlle Valentine Pitsch.\n M. Georges Pitsch, u n violoncelliste qu'on a souvent eu l'occasion d ' a p p r é -\ncier à la Libre Esthétique, prêtait son concours à ce c o n c e r t au cours duquel\nil a joué des œuvres de S c h u m a n n , Vincent d ' I n d y et Lalo avec autant de\n distinction que d'intensité expressive.\n                                                                 GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 327, "page_fin": 334, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Vingt-cinq années de vie littéraire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 386, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2937, "texte": "LES LIVRES\n\nV i n g t - c i n q a n n é e s de v i e littéraire,           par MAURICE BARRÈS.\n   Pages choisies. I n t r o d u c t i o n de M. H E N R I BRÉMOND. — (Paris, Bloud.)\n   Ce volume, dont les éléments ont été choisis et classés avec beaucoup de\ndiscernement et d'art, forme une façon de florilège psychologique. C'est, en\nquelque sorte, u n e autobiographie mentale de Maurice Barrès, le tableau\nchronologique des phases de sa pensée, d'une évolution intellectuelle où tout\na dû apparaître, aux clairvoyants, d'une logique et d'une cohérence parfaites.\nEt à qui d e m a n d e r Barrès qu'à Barrés lui-même, tous ses livres n'étant faits\nque de l'analyse des sentiments et sensations de leur auteur, confronté avec\nles idées et les h o m m e s ? Aussi, à l'exclusion de la forte et éloquente étude de\nM. Henri B r é m o n d , toutes les pages de ce recueil sont-elles empruntées à\nl'œuvre du maître écrivain.\n    L'originale personnalité, à la fois âpre et sensitive, du poète de la Mort de\n Venise, est tout entière déjà, en germe, sous l'amère et résistante écorce de\nSous l'œil des barbares. Alors que là, au travers des expériences et des rencontres\ndes jours, elle est venue à son complet et magnifique épanouissement, ici\nelleprélude à l'opiniâtre et volontaire formation de son « moi » ; elle est toute en\ndéfense, non seulement contre les envahissements des autres, mais contre les\nrelâchements et les a b a n d o n s de soi-même; tout occupée à chercher et à\nremplir ses « limites », à se construire, à se tasser, à s'ériger, si l'on peut\ndire, sur ses propres bases.\n    Car nous formons notre individualité autant en réaction qu'en action : la\npuissance de l'arbre et sa beauté frémissante dans l'air est faite aussi bien des\nintempéries et du vent dont il a supporté, victorieusement, les assauts, que\ndes ferments du sol dont il a tiré sa nourriture. Les facultés qui gisent,\nlatentes, en u n être, s'accroissent, chez les natures privilégiées, à la fois de\nson effort personnel et des résistances qu'il rencontre. Celles-ci le racinent\ndavantage en lui-même, le repoussent d a n s son for personnel, dans ses\natavismes, résolu à ne se rendre accessible qu'à ce qui pourra devenir assi-\nmilable pour ses instincts profonds et d o n n e r à son originalité de s'épanouir\navec une ampleur plus drue et plus splendide dans la vie.\n    A ses débuts, Barrès c'est une volonté a r d e n t e , qui va à son but pressenti,\ndans une demi-inconscience et en cherchant encore ses raisons. A chaque\npas, elle s'interroge, tâte ses armes, les assure dans ses mains. Elle est à la fois\naventureuse et prudente, comme u n marin enivré du large et qui, cependant,\nmet un soin extrême aux petits travaux de sécurité du bord. Elle s'élance dans\nl'enthousiasme, puis, soudain, elle se retire, défiante, dans l'ironie. Et cette\n ironie, qui était une sauvegarde, une feinte et, peut-être, quelquefois, u n e\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3400, "texte": "328                               DURENDAL\n\n\ntimidité, n'allait point, d'abord, dans son expression brusque ou anguleuse,\nsans quelque apparence d'affectation.\n     En poète qu'il est, Barrès est tout sensation, mais, en psychologue qu'il\nest, il est tout analyse. Et il est arrivé, souvent, que le psychologue tirait sa\nmatière des mains du poète, de crainte de se laisser emporter aux imagi-\nnations éclatantes et sombres de celui-ci, de trop céder à l'amollissante\ndouceur d'on ne sait quel secret instinct de mélancolie. Il y a des paroles qui\nsont, sur la pensée, comme une caresse songeuse, et qui l'apaisent et\nl'endorment, mais Barrès l'arrachait vite à ces prestiges pour lui imposer de\nrudes et salutaires disciplines... Il ne voulait pas qu'elle parût, comme\nEsther, dans la splendeur triste de la pourpre royale, « appuyée sur les filles\nqui la servaient, comme ne pouvant soutenir son corps, à cause de son\nextrême délicatesse », mais bien ainsi qu'un jeune et agile Spartiate, dans sa\nforce assouplie par la lutte et les jeux, nue, belle, aguerrie...\n     Plus tard, les deux puissances qui, stimulées et contrariées en même temps\n l'une par l'autre, agissaient en lui, s'associent et se confondent : l'analyse\n ajoute, alors, à l'émotion, lui fournit, de nouveaux aliments au lieu de la\nrefouler ou de la restreindre. Faut-il, avec M. Brémond, qualifier de\n « romantique » la riche maturité de cette période? Tout homme de génie,\n constitué pour faire rendre à la vie l'exaltation de joie ou de douleur qu'elle\n contient, n'est-il pas, en un certain sens, romantique, c'est-à-dire dressé en\n face du monde — qui l'admire ou le méconnaît — dans la posture\n d'un héros?\n      Barrès s'étant conquis son domaine, en ayant marqué les bornes avec des\n pierres de sa terre, sa pensée assurée, fondée en elle-même, se met en quête\n de ses antécédents. Elle s'est bâtie dans la vie; elle se creuse et s'approfondit\n dans le passé et dans la mort, celle-là n'étant que la créature de ceux-ci, qui\n l'ont pétrie de leurs mains, à présent inanimées. Il se regarde dans le passé\n et s'y reconnaît; sa sensibilité est retournée à sa source. Son « moi », si\n agressivement personnel, se transforme et devient collectif, car qu'est-il, au\n total, qu'un point dans la chaîne d'une tradition venue des siècles et des tom-\n  beaux?... Il ne se sent plus que le visiteur momentané d'un temple rempli de\n  reliques, de trophées, de dalles aux épitaphes illustres; plein d'éternité, de\n vie et de mort, où Dieu habite, entre la prière bruyante des vivants et celle,\n  taciturne, des morts...\n      L'éducation de l'énergie, c'est un effort vers le plus grand « moi », un\n  « moi » plus compréhensif, plus étendu dans le Temps, qui sent ses solida-\n  rités et, qu'étant l'aboutissement d'une volonté séculaire, il doit, si l'on peut\n  hasarder une telle expression, non point jouir, mais agir son héritage. C'est\n  donc, aussi, la glorification des ancêtres et du pays, dans l'incarnation\n  actuelle et vivante des forces qu'ils ont accumulées et léguées à leurs repré-\n  sentants d'aujourd'hui.\n      Ainsi la conception de Barrès a atteint sa complète efflorescence. Certains\n  estimeront que, dans ses conséquences, elle doit, nécessairement, être exclu-\n  sive, peut-être intolérante. On pourrait, également, soutenir la thèse con-\n   traire : Quelle meilleure voie pour comprendre et aimer l'homme que\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "                                      LES LIVRES                                        329\n\n\nl'homme ? N o u s sommes liges d'une civilisation déterminée, mais si nous\ncherchons à la c o m p r e n d r e et à la continuer, effectivement, dans sa réalité\nvive et ressentie, ne serons-nous pas plus aptes à pénétrer des civilisations\nétrangères ou, même, hostiles, que si nous nous contentons d'affirmer notre\namour indéfini de l'humanité, à l'aide de creuses et vaines déclamations?\nAimons nos morts et n o u s respecterons ceux des a u t r e s ; ceux-là nous con-\nduiront à ceux-ci, curieux d'eux parce que curieux de nous-mêmes et des\nnôtres. Les belles élévations du Voyage à Sparte et d'AMORI ET DOLORI SACRUM\nrépondent, d'ailleurs, s u r a b o n d a m m e n t , à l'objection. Puis, quoi? l'admira-\ntion de Sturel et de ses amis et leur piété pour Napoléon ne disent-elles point\nque la tradition, les vouloirs héréditaires, peuvent être, salutairement, provi-\ndentiellement, violentés, parfois? Car, en somme, le Corse Bonaparte n'est-il\npas sorti, a r m é d'action, du maquis des siècles, pour imposer impérieusement\nsilence aux idéologues meurtriers du Jacobinisme — opposant de la sorte la\ntradition-force de son terroir à la tradition-parole qui, corrompue, gouver-\nnait?...\n                                                                     ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL a p e t i t e r e i n e B l a n c h e , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Bru-\n   xelles, Larcier.)\n   L a petite reine Blanche, c'est, au pays de Sambre-et-Meuse, la menue\nballe de cuir qui passionne à sa chasse, parmi les populations accourues,\ncompactes et délirantes, tant d'équipes de jeunes athlètes. Et c'est aussi, dans\nle roman que voici, la fille du grand Châles, Charles Aubert, prince invaincu\ndu jeu de balle. Glorieux dans le H a i n a u t , le N a m u r , le B r a b a n t et tout le\nNord de la F r a n c e , ce maréchal des joueurs, payé d'ingratitude et d'envie,\navait fini par se retirer sous sa tente, à la façon d'Achille. Il punissait son\nvillage en b o u d a n t la balle. E t la victoire avait déserté avec lui. M. Maurice\ndes Ombiaux nous détaille les ruses machiavéliques auxquelles, en désespoir\nde cause, recourent les amis du héros pour triompher de sa bouderie et le\nramener au jeu : c'est lui seul qui vaincra les Blancs-Becs de Gilly.\nSuccombant à tant de diplomatie, il se décide, en effet, à les battre en une\nmémorable journée ; mais\n\n                        O chutes d'Annibal! Lendemain d'Attila!\n\nceux-ci finissent par le battre à leur tour, grâce à leur chef, le Colau, qui\nconvoite en secret depuis longtemps, dispute au promis officiel et conquiert\nla main de Blanche Aubert. L'idylle ainsi, malheureusement un peu\nsommaire, côtoie l'épopée.\n   Il appartenait à Maurice des Ombiaux de chanter ce noble jeu de sa\nSambre-et-Meuse. Il déploie ici les qualités d'observateur et de conteur qui\ndonnent la vie à ses récits. Regrettons toutefois que, brossant a m o u -\nreusement les portraits du grand Châles et du Colau il n'ait pas creusé\nd'avantage la psychologie de la gentille et sournoise Blanche. Il est malicieux\net bienveillant ; sa verve a une bonhomie narquoise, une belle humeur, une\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3322, "texte": "330                                   DURENDAL\n\n\nallègre santé qui c h a r m e n t et conquièrent son lecteur. Il connait les visages\nde son p a y s ; il leur sourit et les aime. C'est justice de saluer en lui l'un de\nnos plus savoureux écrivains nationaux.\n\n P r o p o s d ' h i e r e t d ' a u j o u r d ' h u i , par THOMAS BRAUN. — (Bru-\n    xelles, Van Oest.)\n    Sous ce titre, M. T h o m a s Braun a réuni cinq conférences d o n n é e s ,\nsur des sujets fort disparates, de 1900 à 1905, à la Conférence d u J e u n e\nBarreau de Bruxelles, à la Libre Esthétique, à l'Ecole S a i n t - L u c . Il y a\njoint de pittoresques et passionnés « propos adressés à un touriste\nimaginaire », touchant l'Ardenne. D a n s l'une d'elles, la meilleure à mon\ngré, M. B r a u n , étudiant l'œuvre du poète d'Orthez, célèbre avec lui\nla simplicité. « Soyons simples, enseigne-t il, et pas blasés, et pas désabusés\navant l'âge. Soyons heureux d e tout, ne mettons pas de recherche d a n s nos\ndilections, aimons et trouvons de la beauté dans les ânes comme dans les\nrossignols, dans les drapeaux des consulats comme dans les bannières des\nrogations, et dans les bacheliers qui commentent Virgile comme dans\nles semeurs ou dans les matelots. Aimons la vie et les choses qui\nnous entourent. Il importe de conserver notre puissance d'étonnement\nqui nous garde notre jeunesse ». C'est avec cette virginité d'âme que\n M. Braun contemple une séance du Conseil d'Etat travaillant, sous la prési-\ndence infatigable du P r e m i e r Consul, à l'élaboration du Code civil, la vie\nlumineuse et la mort de Ruysbroeck l'Admirable, les truculences d ' u n\nJ o r d a e n s , la main active et ingénieuse de l'artisan, u n e forêt d'Ardenne. Il\nest b o n h o m m e et optimiste, subtil, gracieux et ingénu, doux, ardent,\npitoyable aux humbles, épris de la bonne justice. Il aime sa patrie avec\nfierté, sa foi avec courage. La franchise du sentiment, la générosité simple\nde la pensée, la saveur d'un verbe neuf et s p o n t a n é donnent à toutes les\npages de son livre un charme pénétrant et rare. P a r le sens apostolique de\nson œuvre, il s'apparente c o m m e E l s k a m p et Kinon, à ce F r a n c i s J a m m e s\ndont il parle avec une fraternelle et si compréhensive tendresse. L a louange\nde la vie se confond d a n s son cœur avec celle de Dieu.                      M. D .\n\nR a m e a u , par Louis LALOY. — (Paris, Alcan. — Collection : Les Maîtres\n    de la Musique.)\n    E n ce livre, M. Laloy explique excellemment comment R a m e a u fut le\nvéritable fondateur de l'harmonie dont il proclama la suprématie sur la\nmusique entière, sans toutefois rien enlever à la mélodie de son prix et de son\nefficacité. Si chez lui le musicien semble s u b o r d o n n é au théoricien et au\nsavant, il serait entièrement faux de croire, comme toute l'Encyclopédie et\nJ e a n - J a c q u e s Rousseau le déclaraient, que l'art de R a m e a u est destitué\nd'émotion. « A ses yeux, la fin de la musique n'est pas en elle-même. L'objet\nde la musique est d'imiter la vie dans toute la variété qu'elle peut offrir. »\nOr, l'harmonie est soumise à certains principes directifs fondés en nature et\nen raison. C h a q u e note, chaque accord renferme une vertu, u n e signification\nspéciale que le musicien ne peut pas p l u s changer que le poète n'est maître\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3629, "texte": "                                        LES LIVRES                                         33l\n\ndu sens des mots et dont, suivant les différences de tonalité, s'étendent et\ns'accroissent encore les diversités expressives. D a n s cette traduction esthé-\ntique de la vie, la mélodie a aussi une g r a n d e importance mais elle échappe\nà toute règle certaine et ne saurait être régie que par le bon goût.\n     L'esprit o r d o n n a t e u r et philosophe qu'était R a m e a u regrette au fond que\nl'instinct r e p r e n n e ici ses droits. Il voudrait tout soumettre â l'empire de la\nraison. « Il rêve d'un art sans mystère. C'est là u n e ambition qui va droit à\nr e n c o n t r e d'une de nos croyances les plus chères. E n t r e la science et l'art,\nnous avons élevé des barrières infranchissables. »\n     R a m e a u est profondément imbu de l'esprit classique. « Il nous montre\njustement d a n s l'art que nous vouons le plus volontiers au jeu des forces\ninconscientes, u n génie réfléchi, calculateur, dont nous voudrions tout au\nplus pour un philosophe ou un architecte. N o u s aurions tort cependant : un\ngénie de cette espèce a suffi à Corneille, à Bossuet ou à R a c i n e , et la musique\nen a reçu d'aussi grands bénéfices que l'éloquence ou la poésie. »\n     E n analysant la répercussion des influences italiennes sur la musique\nfrançaise au XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle, l'auteur\ndistingue soigneusement les formes musicales de pur agrément et de vir-\n tuosité qui, à partir de 1752, régnent sans partage par delà les monts, de l'art\nitalien antérieur, art autrement expressif, vrai régal de délicats qui avec\nScarlatti, Bononcini et Corelli, se caractérise par les tonalités neuves, la\n finesse des modulations et des chromatismes. Cette influence s'exerce\n surtout en F r a n c e dans les deux formes importées d'Italie, la cantate\n et la sonate.\n     Dans l'œuvre de R a m e a u , le style vocal est resté bien en dessous de\n l'instrumental. La symphonie chez lui l'emporte de beaucoup sur le chant.\n Aussi, s'il écrit pour le théâtre, c'est parce que l'opéra fiançais en vogue est\n aux antipodes du drame lyrique. Les p o m p e s du spectacle s'étalent éblouis-\n santes sur les ruines de la tragédie psychologique, celle de Corneille et de\n Racine, et c'est à ces éléments extérieurs et pittoresques que s'attache le\n génie de R a m e a u . Ses airs de danse et ses morceaux descriptifs brillent\n encore aujourd'hui d'une splendeur inaltérée.\n      De même, infiniment supérieure à tous ses motets, à toutes ses cantates,\n son œuvre de clavecin est immortelle. D a n s son recueil de 1705, le prélude\n du début contient en germe toute l'harmonie qu'il développera plus tard. Le\n second recueil publié dix-huit ans après (1724) atteste u n g r a n d progrès\n et constitue sort chef-d'œuvre en ce genre. Aucun de ses prédécesseurs ou\n contemporains ne saurait entrer en comparaison avec lui pour la force et\n  l'infinie variété des rythmes. « Ses derniers ouvrages le m o n t r e n t en\n  possession du principe m ê m e de l'orchestration moderne, dont nul ne s'était\n  avisé avant lui. Il a trouvé des accords si h a r m o n i e u x que Rousseau\n  en pousse des cris de souffrance et d'indignation. \"\n      E n résumé, l'étude approfondie que M. Laloy consacre à la vie, à l'esprit\n  et à l'œuvre de J e a n - P h i l i p p e R a m e a u est u n travail de haute valeur. L ' a m -\n  pleur des vues et la clarté d'exposition, unie à la vigueur de l'analyse, à la\n  sûreté et à la finesse de la méthode critique, en font u n livre aussi complet\n  et instructif qu'il est attachant et sincère.\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3416, "texte": " 332                             DURENDAL\n\n\n  M e n d e l s s o h n , par PAUL DE STOECKLIN.— (Paris, L a u r e n s . — Collection :\n     Les Musiciens célèbres.)\n     Au point de vue pianistique, l'apport le plus original d e Mendelssohn fut\n la R o m a n c e sans paroles, « sorte d'aquarelle musicale aux tons discrets et\n harmonieux ». On peut dire aussi qu'en développant et en unifiant la forme\n du scherzo, Mendelssohn l'a pour ainsi dire récréée, et en a fait « un petit\n poème de fantaisie subtile et sentimentale ». Q u a n t à la musique de chambre,\n elle sonne délicieusement. (Il faut citer l'octuor op. 20, les deux quatuors à\ncordes en ré et en fa mineur, le trio o p . 49.) D a n s l'ordre de la m u s i q u e\nreligieuse et n o t a m m e n t dans ses deux g r a n d s oratorios, Saint-Paul et Elie,\nil s'inspire à la fois de B a c h et de H a n d e l , mais si la construction des\nœuvres est superbe, la mollesse de la phrase mélodique en compromet le\ncaractère sacré et leur enlève la profondeur de ses modèles.\n     L e chef-d'œuvre d e Mendelssohn, c'est le Songe d'une nuit d'été « poème de\nl'air e m b a u m é , de l'âme obscure des soirs d'été que la fantaisie du compo-\nsiteur enveloppe d'une trame musicale diaphane et lumineuse ». D a n s la\ns y m p h o n i e , il a laissé deux compositions de premier o r d r e , l'Italienne, écla-\ntante et pittoresque, {'Ecossaise, songeuse et recueillie. Quatre de ses ouver-\ntures, le Songe, Calme en mer, la Grotte de Fingal, et la Belle Mélusine, sont\nmagistrales et, en les écrivant, Mendelssohn fut le véritable créateur du\npoème symphonique.\n    C e p e n d a n t , si Mendelssohn a surtout exercé u n e action sur le développe-\nment de la musique en Allemagne, c'est en appliquant toutes ses énergies à\nla restauration du grand art, en faisant connaître les Passions de Bach, en\npopularisant H a y d n , Gluck, Mozart, Beethoven, W e b e r , Schubert.\n    Son âme fut candide et sereine. S'il affectionne le mode mineur, ce n'est\npoint qu'il m a n q u e d'optimisme, mais à cause des attributs de ce m o d e , « sa\ng r a n d e douceur, sa noblesse, son indétermination ».\n    E n définitive, la seule chose qui ait manqué à Mendelssohn, dont la cul-\nture était aussi vaste et sûre que l'âme était élevée et le métier prestigieux ce\nfut l'éducation de la souffrance. « Sa couronne à lui fut tressée de roses\nodorantes et claires, dont un génie trop bienveillant avait enlevé les\népines. »\n\nA l b u m d e N o t r e - D a m e d e H a l . — (V. E r n u l t - D o n c q , Bruxelles.)\n    Il nous est agréable de signaler cette jolie publication populaire, qui tranche\nheureusement sur lamédiocrilé,ou la laideur, de tant de produits analogues. Ce\npetit a l b u m a une tenue des plus artistiques sous sa couverture illustrée d'une\ndélicieuse aquarelle de L o u i s Titz. Le texte est sommaire. Il donne, en nos\ndeux langues nationales, des renseignements puisés à b o n n e source (surtout\nd a n s Juste-Lipse) sur la ville de H a l en B r a b a n t , sa très remarquable église\nogivale, le type le plus élégant de notre architecture religieuse des XIVe et\nXVe siècles, la madone miraculeuse qu'on y vénère, statue datant incontesta-\nblement du XIIIe siècle, dont la tradition fait un legs de l'une des filles de\nsainte Elisabeth de H o n g r i e , Sophie de T h u r i n g e , seconde épouse du duc\nde B r a b a n t , H e n r i le M a g n a n i m e .\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3467, "texte": "                                          LES LIVRES                                              333\n\n   Au s u r p l u s , l'album contient de nombreuses et excellentes phototypies\nqui font connaître j u s q u ' e n ses ravissants détails la belle église de H a l , ainsi\nque les richesses artistiques de son mobilier et de son trésor, dont plusieurs\nsont célèbres.\n  J'y admire le beau retable exécuté en 1533 par J e a n More, sculpteur de\nCharles-Quint. Ce retable domine aujourd'hui le plus tristement banal des\nmaître-autels. A m p u t é du charmant tabernacle qui le couronnait, il sert de\nsupport à la statue miraculeuse emprisonnée dans sa légendaire robe en\npanier. Ailleurs, u n e gravure de 1604 nous m o n t r e la même statue placée\ndans un retable sculpté qui occupe le fond d'une chapelle latérale. E t ceci\nfait naître le désir de revoir les choses dans leur état primitif. L e goût et la\npiété y recevraient une égale satisfaction.\n   L'album est édité p a r les soins de M. le Curé-doyen de H a l . Son élégante\nexécution fait h o n n e u r à son imprimeur, M . E r n u l t - D o n c q .\n\n                                                                                  F.   VERHELST.\n\n\nP e t i t e b i b l i o t h è q u e S u r a n n é e : Madeleine de Scudéry. De la poësie fran-\n   çaise jusques à Henry Quatrième. I n t r o d u c t i o n , notes et index, par\n    M. G. MICHAUT. — (Paris, Sansot.)\n   Boileau, spirituel et d u r rimeur, ne professait point le culte des ancêtres\nlittéraires, ceux, tout au moins, de son terroir. L e s moi ts de sa pensée étaient\ndes Grecs et des R o m a i n s , et non point des F r a n ç a i s , ceux-ci, à son gré,\nayant, avant lui et avant Malherbe, oscillé entre la barbarie et l'extravagance.\nCes morts-là, poètes de la Pléiade, libertins, précieux, il s'emploie, avec u n e\nsarcastique et impitoyable ardeur, à les achever, à les expulser, comme de\nfolles et sauvages excroissances, du Parnasse régulier et pompeux qu'avec\ntout son temps il rêvait. L'idéal d'alignement de ce bourgeois à la tête posi-\ntive, pleine de bon sens, aussi bien que son tempérament ironique, étaient\nincompatibles, du reste, avec la fantaisie lyrique de Ronsard et de ses émules\naussi bien qu'avec l'afféterie et la grandiloquence e m p a n a c h é e de La Calpre-\nnèdo et des Scudéry. En somme, il fut, dans le domaine des lettres, l'un des\norganisateurs de ce régime qui ambitionnait de présenter partout la m ê m e\nfigure auguste, forte et noble, encore qu'un peu prosaïque dans sa majesté\nromaine.\n    Les survivants de l'époque antérieure, plus libre, plus aventureuse d a n s la\npensée et d a n s l'art, éprise encore de quelque idéal d'amour et de chevalerie,\nne se laissèrent c e p e n d a n t pas ridiculiser sans crier ou essayer de réagir.\nC'est ainsi que la vieille Madeleine de Scudéry, la g r a n d e S a p h o , qui avait\nfait gémir et soupirer toute une génération sur les routes en labyrinthe de la\ncarte du T e n d r e , la reine des beaux esprits d'antan se plut, pour répondre aux\nrailleries de Boileau, à exalter les mérites des poètes qui florissaient au début\ndu siècle, R o n s a r d , Des P o r t e s , Du P e r r o n , A g r i p p a - d ' A u b i g n é , Bertaut\nsurtout, dont les ouvrages sont « comme des colonnes d ' H e r c u l e s pour la\n poésie françoise ». L'éloge de tous ces poètes, elle le place dans la bouche\n des personnages espagnols de son Histoire du comte d'Albe; il fait agréable\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2763, "texte": "334                                     DURENDAL\n\n\n\net curieux intermède au milieu des péripéties et des intrigues de ce roman\nd'amour.\n   M. Michaut a eu l'heureuse idée de détacher de ce dernier le tableau tracé\npar l'auteur du Grand Cyrus de la vieille poésie française. E t il a c c o m p a g n e\nces pages non d é p o u r v u e s de saveur d'une introduction et d'éclaircissements\nd'un très vif intérêt.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n    Q u e l q u e s r o m a n s . — Notons parmi les n o m b r e u x romans dont il\nnous faut rendre compte : Ferveur, de P r o s p e r Roidot (1), un court roman qui\nporte bien son titre, étant plein d'une chaleur contenue et intense, vibrant\nsans éclat d'une vibration u n peu m o n o t o n e ; Amour et Dot par Kilien\nd'Epinoy (2), petit livre alerte, quelconque et inoffensif, marivaudage enche-\nvêtré de complications à l'usage des ex-pensionnaires ; Quelques bandits, par\nP a u l T a n y (3), satire violente et fort bien menée, d'une certaine F i n a n c e\nm a l h o n n ê t e ; Dupecus, par P a u l F r a y c o u r t (4), p a m p h e t odieux et mensonger\nde l'enseignement religieux; Le curé de Sainte-Agnès, de M m e de Pontevès-\nS a b r a n (5), qu'animent de fort belles idées mais qu'alourdissent des lon-\ng u e u r s ; Au Service de la France par S a i n t - C e n e r y (6), qui n ' e s t pas de la\nlittérature, étant le s p é c i m e n le plus nul que nous a y o n s lu, du r o m a n\nnationaliste antihervéiste et militaire; d e u x volumes de contes : Le Rouet\nd'Ivoire (7), de cet admirable écrivain qu'est Emile Moselly, où revit en\ndes histoires brèves et naïves son enfance lorraine, et les Contes pour lire au\ncrépuscule de M. Avesnes (8) qui seraient remarquables s'ils étaient plus\ncondensés et plus nerveux.\n    Citons pour finir u n livre étrange de M. L . Garnica de la Cruz :\nL'Arène aux crucifiés (9) : pour prouver que le m o n d e est mauvais l'auteur\n— ce doit être u n j e u n e — étale pêle-mêle des peintures abjectes. Il\nc o n d a m n e en bloc la société moderne et sans y réussir veut animer son\nlivre trop touffu, de l'esprit d ' u n e religion plus parfaite.\n    Q u e M. Garnica de la Cruz relise Tolstoï, il veut aussi jouer son\nprophète, mais il a u n e barbe blanche, il prêche avec u n e imposante\n majesté, et il peint les vices de la société contemporaine sans crudités\n inutiles et sans malsaines hallucinations.\n                                                                                        P. N.\n\n\n\n   (1) Bruxelles, Larcier\n   (2) Paris, Plon.\n   (3) Paris, Perrin.\n   (4) Paris, Stock.\n   (5) Paris, Plon.\n   (6) Paris, Plon.\n   (7) Paris, Plon.\n   (8) Paris, P e r r i n .\n   (9) Paris. Sansot.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison05-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 335, "page_fin": 336, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Vient de paraître", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 394, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "NOTULES\n\n   V i e n t d e p a r a î t r e , chez l'éditeur Bloud, de Paris : A u m i l i e u du\nchemin de n o t r e v i e , poèmes légendaires, symboliques et religieux, par\nnotre collaborateur D o m B r u n o D e s t r é e , moine bénédictin de l'Abbaye du\nMont-César, à L o u v a i n , avec une préface de S. E . le Cardinal MERCIER.\n  Nous rendrons compte de cette œuvre remarquable dans notre fascicule\nde juin.\n                                             *\n  La surabondance des matières nous met dans l'obligation de\ndifférer la suite de l'article : « Joris-Karl H u y s m a n s M de l'abbé H e n r y Moeller\net quantité de comptes rendus de livres jusqu'à la publication de notre fasci-\ncule de j u i n .\n                                          ***\n   S o c i é t é d e s B e a u x - A r t s . — L e salon de la Société des Beaux-\nArts, installé cette année dans les locaux du Palais du Cinquantenaire, s'est\nouvert le 2 mai et sera prolongé jusqu'au 14 j u i n . Il co.nprend une exposition\nrétrospective magnifique des œuvres de Joseph Stevens et des ensembles\nd'oeuvres des peintres J e a n Stobbarts, R e n é Minard et Georges Sauter.\nA signaler tout d'abord la salle d'art décoratif comprenant les œuvres de\nCiamberlani, Fabri, Delville et Montald. Celui-ci expose trois admirables\npanneaux destinés à décorer la grande salle du musée de la rue de la\nRégence. Nous espérons bien q u e , malgré la cabale qui a été menée contre\nce projet, il sera exécuté, car il mérite en tous points de l'être. L'œuvre de\nMontald est u n pur chef-d'œuvre. Il constitue u n ensemble décoratif mer-\nveilleux. Ce serait u n e indignité si, à cause d ' u n e opposition mesquine, la\ndécoration d e la salle du Musée, si grandiosement conçue par Montald,\nn'était pas exécutée.\n   Nous r e n d r o n s compte du salon des Beaux-Arts d a n s notre n u m é r o de\njuin.\n                                              * #\n   H e n r i B o n c q u e t , u n j e u n e artiste sculpteur de grand talent et qui\npromettait beaucoup pour l'avenir, vient d'être impitoyablement enlevé par\nla mort, à l'âge de 40 ans, à l'art belge et à ses n o m b r e u x amis. On a\npu admirer aux Salons de Bruxelles son Hérodiade, exposée en 1891, son\nSolitaire ( 1894), son Tourment d'amour (1897). Il emporta le g r a n d prix de\nRome en 1897. Il envoya d'Italie, où il passa trois ans, la Tentation, le Destin\net Indolence. R e n t r é en Belgique il exécuta un groupe admirable : La Famille,\nqui a été acheté p a r le Musée de Düsseldorf; l'Aigle, qui est au J a r d i n bota-\nnique de Bruxelles, Sollicitude maternelle, Méditation et différents autres travaux\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3050, "texte": "339                                             DURENDAI.\n\n\n\nd'une valeur artistique incontestable. La mort de ce jeune artiste, d'un si b e a u\ntalent et qui par sa nature si foncièrement b o n n e , loyale et affectueuse\ns'était conquis la sympathie de tous, est u n e immense perte pour notre art\nnational.\n\n\n   L ' é c o l e d e m u s i q u e d ' I x e l l e S , si magistralement dirigée par\nM. T h i b a u t , a inauguré la publication d'un Bulletin Mensuel qui mérite d'être\nsignalé à l'attention des amateurs d'art musical et d r a m a t i q u e . Cette école si\nprospère, grâce à l'activité et au talent de son directeur, en est actuellement\nà sa douzième année d'existence et compte annuellement plus de six cents\nélèves.\n   Le Bulletin qu'elle publie est sans prétention. Des h o m m e s de valeur y\ncollaborent. Il est des plus intéressants. L e s deux premiers n u m é r o s sont\nparfaits.\n                                          * *\nAccusé de réception :\n   A R T : Munich, par JEAN CHANTAVOINE (Colleclion : L e s villes d'art\ncélèbres. P a r i s , Laurens).\n   L I T T É R A T U R E : Walt Whitman. L ' h o m m e et son œuvre, avec un por-\ntrait et un autographe, par LÉON BAZALGETTE (Paris, Mercure de F r a n c e ) . —\nAux sources de l'éloquence, p a r MARC SANGNIER ( P a r i s , Bloud). — L'éveil, par\nGABRIELLE ROSENTHAL (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Emile Verhaeren, par\nMAURICE GAUCHEZ (Bruxelles, E d . du T h y r s e ) .\n   M U S I Q U E : Moussorgsky, par M. D . CALVACORESCI (Collection : L e s\nmaîtres de la m u s i q u e . P a r i s , Alcan). — Six motets liturgiques, p a r l'abbé\nF . VERHELST (chez l'auteur : Bruxelles, 24, rue d'Oultremont).\n   P O É S I E : De l'ombre et de la solitude, par Louis DUMONT (Roubaix, E d . du\nBeffroi). —• Le jardin passionné, par H É L È N E VACARESCO (Paris, P l o n ) . —\nVertes saisons, par ROGER ALLARD (Paris, E d . de l'Abbaye). — Le poème du\ndésir et du regret, par ALBERT THOMAS (Paris, Sansot). — Légendes d'Alsace,\np a r GEORGES S P E T Z ( P a r i s , P e r r i n ) .   Poètes, par FERNAND DIVOIRE ( P a r i s ,\nBibliothèque des E n t r e t i e n s idéalistes). — La grappe de raisins, p a r P A U L\nDROUOT ( P a r i s , E d . de L a P h a l a n g e ) . — La vie unanime, par J U L E S ROMAINS\n(Paris, E d . de l'Abbaye). — Le souffleur de bulles, par MARCEL ANGENOT\n(Bruxelles, Lacomblez).\n   R E L I G I O N : Les deux aspects de l'immanence et le problème religieux, par\nE D . THAMAKY (Paris, Bloud). — Saints d'autrefois, par T . NEWMAN (id.).\n   R O M A N S : Le Cœur s'éveille, par GEORGES MARESCHAL DE BIÈVRE (Paris,\nP l o n ) . —Les heures de jeunesse, par OMER DE VUYST. Contes illustrés (Bruxelles,\nLamertin).\n    T H É Â T R E : Les scrupules de Sganarelle, par H E N R I DE RÉGNIER (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le Roi aveugle, par P I E R R E BROODCOORENS (Bruxelles,\nLarcier).\n    V A R I A : Croquis d'Orient. — Patras et l'Achaïe, par EMILE DE BORCHGRAVE\n(Bruxelles, Van Oest). — Regards en arrière, p a r GEORGES FONSEGRIVE (Paris,\nBloud).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 322, "texte": ""}, {"page_pdf": 323, "texte": ""}, {"page_pdf": 324, "texte": ""}, {"page_pdf": 325, "texte": ""}, {"page_pdf": 326, "texte": "L'ANNONCIATION\n     (PINTORICCHIO)\n(Spello.        S. Maria Maggiore)\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": ""}, {"page_pdf": 328, "texte": "       Les fresques du Pintoricchio\n                 à S. Maria Maggiore, à Spello (1)\n\n\nA                Spello, le système de décoration du maître n'a\n                  pas changé. Ce sont toujours, au milieu de\n                  la fantaisie des « grotesques » qui remplissent\n                  les vides laissés par les fresques, sous l'œil\n                  des sibylles Europea, T i b u r t i n a , E r y t h r e a et\n                  et Samia, qui trônent à la voûte, de belles\n                  scènes d'adoration, ordonnées en de luxueux\n                  décors architecturaux qui, comme dans l'An-\nnonciation, encadrent d'une arcade superbe et ornée la vue\nd'un ravissant paysage ou, comme dans Jésus parmi les\ndocteurs, remplissent la perspective de la figure de majesté du\ntemple hexagone, érigé si souvent dans les peintures de Ber-\nnardino et du P é r u g i n . Mais il semblerait qu'ici, en cette cité\nombrienne, petite et quiète, le maître, travaillant en un milieu\nsoustrait aux influences composites qui s'exerçaient à Rome et,\npeut-être, aussi, avec de moins nombreux collaborateurs, ait\nmis plus d ' a m o u r dans son œuvre, on ne sait quelles inspira-\ntions plus intimes qui, sous les mêmes apparences riches et\nfleuries, font ses compositions plus heureuses et ses person-\nnages plus agissants.\n   L'ange de l'Annonciation, doux et grave; la Vierge, la tête\ninclinée, les bras ouverts, en une attitude d'infinie obéissance,\ntous deux blonds, tous deux rayonnants, procèdent des figures\n similaires de S. Maria del Popoio et de l'Appartement Borgia,\n mais avec un accent nouveau de grâce nerveuse et d'émouvante\n\n  (1) Cette page, destinée à servir de commentaire aux reproductions de l'Annonciation\net de Jèsus parmi les docteurs, du Pintoricchio, jointes à ce numéro, est extraite de la\nmonographie du peintre ombrien, écrite par noire collaborateur pour la belle collection\ndes Grands Artistes, et qui paraîtra prochainement à Paris, chez l'éditeur d'art Henri Lau-\nrens.\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "274                         DURENDAL\n\n\nsensibilité. Ils ne sont pas d'un moindre attrait, les personnages\nde la Madone environnée de roses, des anges graciles et des rudes\nbergers qui, agenouillés, adorent l'enfant de la Nativité, tandis\nque les rois orientaux, suivis de leur pompeuse escorte, s'apprê-\ntent à approcher, leurs offrandes à la main. Une des plus sédui-\nsantes imaginations du peintre est, sans nul doute, celle de Jésus\nparmi les docteurs, drapé comme un petit philosophe, avec son\nvisage sérieux et ingénu, comptant ses arguments sur ses doigts,\ndu même geste que la sainte Catherine de l'Appartement Borgia.\nAutour de lui, debout, les docteurs : vieillards vénérables, dont\ncertains costumés en Turcs; adolescents, la figure délicate et\nhardie sous la toque crânement inclinée qui, laissant échapper\nles ondes de leur lourde chevelure, écoutent, déconcertés, le\nSauveur, leurs livres inutiles sous le bras. A gauche, la Vierge\nretient par son vêtement l'inquiet Joseph qui veut tirer Jésus\nde cette assemblée et le ramener sagement à la maison. Et,\ncomme d'ordinaire, pour signifier, pourrait-on croire, à côté\ndes événements miraculeux et illustres, la vie qui, cependant,\ncontinue, cent épisodes triviaux ou singuliers : gens qui che-\n minent, mendient, prennent le frais sous la tonnelle d'une\n auberge; soldats lancés à l'assaut d'une fortification, etc., appa-\nraissent dans les perspectives agrestes de l'Annonciation et de la\n Nativité...\n                                               ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                      Un Prologue\n                                         Soyez loué. Seigneur, avec toutes vos\n                                      créatures, spécialement monseigneur frère\n                                      Soleil qui donne le jour, et par qui vous\n                                      montrez voire lumière...\n                                         Soyez loué, Seigneur, pour sœur notre\n                                      mère la terre qui nous soutient et nous dirige\n                                      et produit fruits divers, fleurs éclatantes et\n                                      l'herbe...\n                                                  SAINT FRANÇOIS D'ASSISE\n                                        (Le Cantique du Soleil).\n\n               Assis devant la fenêtre ouverte de sa cellule, au\n                  monastère, le pécheur repenti, qui se donne\n                  volontiers le nom de Lapillus Fractus, songe,\n                  médite et s'émerveille.\n                    Il regarde le parc conventuel descendre, en\n                  pentes douces, vers l'eau calme d'un étang où\n                  se reflètent des sapins et des yeuses. D'une\n                  prairie toute proche, des odeurs finement aro-\nmatiques montent vers lui, car c'est le temps de la fenaison; et\nles convers ont bâti des monticules réguliers avec l'herbe\nfauchée hier matin.\n   Le vent souffle par grandes haleines brusques et bouscule,\ndans l'atmosphère humide d'une récente averse, des nuées aux\ncontours pesants qui se hâtent vers le nord. Il fait pas mal gris;\npourtant un peu d'azur céleste se dévoile parfois. Le soleil en\nprofite pour glisser un rayon pâle entre deux de ces masses\nerrantes et pour dorer, d'une lueur rapide, le feuillage d'un\ngrand marronnier qui palpite et chante selon les caprices de la\nbrise.\n   Lapillus s'estimerait fort malheureux s'il lui fallait vivre sans\nles spectacles et sans les mélodies que lui prodiguent les fron-\ndaisons agitées par le vent. Aussi aime-t-il ce bel arbre poussé,\ncomme par un fait exprès, devant sa croisée.\n   Lorsqu'il s'arrête de prier ou lorsqu'il se repose, après avoir\nnoirci d'écriture quelques pages, qu'il eût peut-être mieux valu\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "276                                   DURENDAL\n\n\n\n laisser blanches, il a coutume d'échanger avec son ami des\n phrases enjouées ou rêveuses. Or, ces propos s'achèvent tou-\njours en actions de grâces vers le Bon Dieu qui bénit les arbres\n m u r m u r a n t s et les poètes dont l'âme est une m u s i q u e à Sa\n gloire.\n      — F r è r e marronnier, dit L a p i l l u s , ce jour-là, j ' a d m i r e etj'envie\nun peu le r y t h m e de tes branches balancées. C o m m e elles s'in-\nclinent toutes, d'un seul mouvement majestueux, dès que le vent\nles enveloppe de ses caresses o n d o y a n t e s ! C o m m e elles vibrent\njusqu'à l'extrême pointe de leurs ramilles! E t maintenant, voici\nqu'elles se redressent avec l e n t e u r ; leurs feuilles, semblables à\ndes mains ouvertes vers le Ciel, font des gestes d'adoration si\nh a r m o n i e u x ! A h ! je voudrais douer les pauvres mots que\nj ' a l i g n e sur le papier d'une cadence égale à celle où tu te com-\nplais.\n      Vœu stérile sans doute. — Mais, je puis du moins le deviner,\nd'après la manière dont tu frémis solennellement de ta base à\nta cime, tu propages dans l'air frais que parfument les foins\ncoupés, les louanges du Seigneur... C e p e n d a n t , j'aimerais à\nconnaître l'oraison que tu chantes de la sorte.\n      F R È R E MARRONNIER. — Question pour question : quel est ce\nlivre que je vois ouvert sur ta table de travail?\n      L A P I L L U S . — E h bien! je disais, il n'y a qu'une minute, les\nmatines du Petit Office de notre bonne Mère la sainte Vierge.\nJ'en étais au psaume 95 q u a n d ta frondaison s'est mise à reten-\ntir, comme une viole aux cordes innombrables, sous l'archet de\nnotre sœur la brise.\n      F R È R E MARRONNIER. — E t où en étais-tu de ta psalmodie?\n      L A P I L L U S . — Je récitais, de tout mon cœur, le verset : « Que\nles cieux se réjouissent et que la terre tressaille de joie : que la mer\ns'émeuve en sa plénitude ; et les campagnes aussi seront transportées d'al-\nlégresse avec toutes leurs fleurs et toutes leurs moissons... »\n      F R È R E MARRONNIER. — T r è s exact... P o u r moi, comme tu\nm'avais donné le ton, je poursuivis, soutenu par les autres feuil-\nlages du parc : « C'est alors que tous les arbres des forêts proclame-\nront' leur joie, eux aussi, devant la face du Seigneur.. » T u vois\ndonc que nous étions tout à fait d'accord.\n     L A P I L L U S . — E n effet. Mais je ne sais si ma prière égale, en\ncadence d'adoration, la t i e n n e .\n     F R È R E MARRONNIER. — A coup sûr; et la preuve, c'est que tu\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                            UN   PROLOGUE                            277\n\nvas trouver tout de suite les paroles qu'il nous faut ajouter à\nl'unisson.\n   L A P I L L U S , s'agenouillant. — Oh ! les voici : Gloire au Père, et\nau Fils, et au          Saint-Esprit...\n   F R È R E MARRONNIER, abaissant ses branches jusqu'à terre. —\nComme il était au commencement, et maintenant et toujours...\n   T o u s DEUX ENSEMBLE, en se relevant. — Et dans les siècles des\nsiècles, amen.\n   S Œ U R BRISE, à mi-voix. — Alleluia!\n   Alors frère soleil perce glorieusement les nuages et flambe\ndans l'azur: le vent t o m b e ; les foins e m b a u m e n t . U n grand\nsilence règne où le marronnier s'assoupit. E t Lapillus songe,\naccoudé à l'appui de la fenêtre.\n   — Rien ne vaut, se d i t - i l , une solitude comme celle-ci pour\ny goûter, dans leur a m p l i t u d e , ces deux bienfaits qui donnent\nun sens noble à la vie : la prière et la méditation des choses\nsaintes. Ces offices, qui jalonnent les heures, de l'aube nais-\nsante au soir déclinant, on dirait des foyers toujours allumés et\nd'où montent vers Dieu des spirales de parfums. L ' â m e en\ndemeure imprégnée d'oraisons au point que, p e n d a n t tout le\nreste du jour, rien ne pourrait la distraire du recueillement qui\nla pénètre. Les sensations, les sentiments, les idées se déroulent\nen elle comme un cortège liturgique qui, parti de l'autel, revient\nsans cesse à l'autel. L a présence divine se fait presque palpable.\nEt si, d'aventure, on jette un regard sur le monde, hier quitté,\non découvre que ses agitations sont tout à fait pareilles à\ndes fourmillements d'insectes baroques dans une poussière\nridicule.\n   Ceci se développerait en une dizaine de lignes bardées de\npsychologie. Mais aujourd'hui, je me sens incapable de formuler\nmon impression autrement que par images redoublées... Pen-\nchant de poète qui égale, j ' i m a g i n e , les procédés chers aux ana-\nlystes de carrière...\n   D o n c , cette solitude est la plus salubre à l'âme. Je sais : cer-\ntains avancent qu'il est possible de s'isoler moralement même\nparmi cette société houleuse où nous nous débattons. Oui, mais\ncombien l'effort est-il pénible. Nos pensées, à la ville, ressem-\nblent aux cavaliers d'une charge en fourrageurs qui poursuivent,\nd'un galop effréné, des chimères et des mirages. E t il faut que\ncecte t r o m p e t t e impérieuse, la prière, sonne bien haut le rallie-\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "278                         DURENDAL\n\n\nment pour réunir la folle chevauchée et pour la ramener dans la\nvoie unique de la Vérité essentielle.\n   Ici, au contraire, sous les auspices de ces chefs d'escadrons\ndu Bon Dieu que sont les moines, l'âme se plie, avec allégresse,\nà la discipline nécessaire et en observe, sans difficulté, les\nrèglements.\n    D'autres se démènent pour acquérir des écus ou conquérir\ndes femmes. Les politiciens jacassent en tournant autour des\nbâtons de leur perchoir. Maints savants enfument les verres de\nleurs lunettes dans le but de se persuader que les clartés divines\nsont des ténèbres. Les gens du progrès humanitaire servent à la\nplèbe souffrante un mélange de vitriol et de jus de crapaud;\npuis ils s'étonnent naïvement que cette étrange mixture ait pour\nrésultat de la précipiter dans les convulsions. Tous se tourmen-\ntent, s'entre-heurtent, se piétinent ou se disputent les paillons\n des jupes de la Fortune.\n    Mais l'âme, au monastère, ne peut plus s'abasourdir aux cla-\nmeurs de tous ces agités. Leur tumulte lui devient pareil à la\nrumeur lointaine d'un train qui se perd dans le brouillard. Elle\nles prend en pitié; elle prie pour eux sur ces sommets tran-\nquilles de l'oraison où elle entend frémir les ailes des anges de\n lumière.\n    Lapillus se tourne vers sa table de travail. Une touffe d'églan-\ntines y semait ses pétales sur les papiers et les livres, rafraîchie\n par l'eau d'une burette que le bon Père-Hôtelier lui avait con-\n fiée en guise de porte-bouquet.\n    — Des fleurs, continue-t-il,des arbres, de l'espace,du silence\n et cette solitude bénédictine où les moines m'entourent d'une\n haie de prières, où moi-même, je réussis presque à modeler mon\n être intérieur en une coupe où scintillent volontiers les eaux\n vives de la Grâce.\n    Je n'en demandais pas plus, ô Seigneur, pour que ma pauvre\n âme, encore toute saignante des blessures reçues dans les\n batailles où Vous avez daigné lui donner la victoire, finît de se\n guérir.\n    Vous m'avez comblé à ce point que, maintenant, je puis\n retourner, quoique un peu à regret, non parmi les hommes\n tapageurs, mais dans cette forêt amicale où les murmures de\n mes frères les pins et les grands chênes prendront désormais un\n  sens nouveau.\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                                     UN    PROLOGUE                    279\n\n   J'y écrirai un livre; et je tâcherai que tous les chapitres en\ngravitent autour de la Sainte-Trinité radieuse, comme de petites\nplanètes autour d'un soleil sans taches.\n   Puisse-t-elle ressembler aussi, cette œuvre, à la forêt qui me\ndépartit ses sites souriants ou sévères. Que ces pages évoquent\ndes sentiers étoiles d'aubépines, si o m b r e u x et si secrets que\nj'y chanterai à mi-voix vos louanges, ô mon Dieu. Qu'il s'y\nouvre de larges avenues, baignées de ciel, bordées de hêtres\nantiques où je chanterai, à haute voix, vos splendeurs. Qu'il y\nait des ravines pleines de bruyères roses et de fins bouleaux\nargentés où les rayons de mon Etoile du Matin descendront\nluire sur la mousse. Qu'il y ait des h a u t e u r s où des rocs aux\nformes grandioses profileront les lignes d'un t e m p l e . L à , debout\net les mains jointes, sous les nuées d'or qui voilent le T r ô n e\ndivin à nos yeux trop faibles pour en supporter l'éclat, je\ndemeurerai en adoration devant le mystère du Seigneur.\n    E t il y aura aussi les fourrés hargneux que hantent les démons\net ceux qu'ils possèdent. L ' E g l i s e militante y subit les attaques\nsournoises des ronces et des reptiles. Soldat de l'avant-garde,\nj'écarterai les buissons épineux qui ensanglantent les membres\nde la sainte Pèlerine et, d'une pique assurée, je clouerai au sol\n la tête des vipères...\n    U n e cloche frêle tinta pour l'office de g heures. Lapillus se\n rendit à la chapelle et prit sa place coutumière, au banc des\nhôtes. Tierces commença. Douce et grave comme un son d'orgue\nmortifié, l'imploration monta : Deus in adjutorium meum intende;\n Domine, ad adjuvandum me festina...\n    Et Lapillus, prosterné, répéta : « P o u r cette œuvre nouvelle\nque j ' e n t r e p r e n d s , ô Dieu, viens à mon aide, Seigneur, hâte-toi\n de m'assister !...\n                                                      ADOLPHE    RETTÉ.\n\n  Ecrit an monastère de Chevetogne, chez les\nPères Bénédictins de Ligngé, exilés en Belgique.\n  Juin 1907.\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "     Ma Légende dorée\n                        I\n                         Et ces barbares     se jetèrent      sur les vierges.\n                                           J A C Q U E S DE   VORAGINE.\n\n\nComme les onze mille vierges, mes pensées\nS'en sont allées...\n\nOnt descendu le fleuve bleu\nQui devait les mener à Dieu...\n\nComme les onze mille vierges\nLes unes ont pris un grand     cierge,\nLes autres ont pris doucement\nDe clairs et naïfs instruments :\nDes théorbes et des violes...\nGrêles et minces, les paroles\nDe leurs cantiques bleus et blancs\nS'enfuient comme des banderol les...\n\nEt tout le long du fleuve bleu\nQui devait mener à Dieu,\nElles ont vu surgir les grèves\nMerveilleuses et les châteaux.\nLes châteaux magiques du rêve\nDont les reflets vibraient dans l'eau...\n\nElles ont vu les clochers frêles\nD'où tombaient des angelus grêles,\nElles ont vu les jardins blancs\nDont le parfum tremblant se mêle\nAu son des angelus       tremblants...\n\nElles ont vu les claires villes\nDont les tours naïves défilent,\nDécoupant la pâleur du ciel;\nElles ont contemplé les îles\nOù de bleus matins irréels\nSe levaient d'un sommeil       tranquille...\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "             MA L É G E N D E   DORÉE        28l\n\n\nElles allaient blanches,    menues,\nVers des régions inconnues ;\nElles chantaient des chants légers\nEt le cortège clair des nues\nAutour d'elles faisait neiger\nDes flocons d'ailes    ingénues...\n\nElles s'émerveillaient  de tout ;\nElles étaient toutes debout\nA l'avant des bateaux candides :\nLe monde leur semblait      splendide,\nLe bon Dieu dans leurs yeux       limpides\nReflétait les lointains très doux...\n\nLes délicates  oriflammes\nSe déroulaient au clair des deux...\nLe bruit léger des longues rames\nCadençait leurs petites âmes...\n\nQuand, au tournant du fleuve bleu\nQui devait les mener à Dieu,\nElles ont vu la ville sainte\nAmonceler sa triple enceinte,\nSes clochers et ses toits vermeils\nEt sa cathédrale     gothique\nQui élevait jusqu'au    soleil\nParmi les flèches     extatiques\nSon adoration      mystique...\n\nLe son de leurs instruments       clairs\nEst alors monté dans les airs;\nAvec leurs bouches      arrondies\nElles ont dit leurs psalmodies ;\nLe chant de l'espoir exaucé\nDroit vers le ciel s'est élancé,\nCar elles atteignaient la grève\nQue désirait tout bas leur rêve...\n\nLe fleuve bleu les emporta\nJusqu'au pied du rempart, et là\nSous les lumières   éclatantes\nElles virent toutes les tentes\nDes barbares et d'Attila.\n\n Elles ont débarqué naïves\n Sur le sable fin de la rive;\n Leur cortège grêle et chantant\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "282                       DURENDAL\n\n\n      A gravi le chemin montant ;\n      Et les barbares   sacrilèges\n      Ont tremblé devant leur candeur;\n      Mais bientôt, hurlant de fureur,\n      Ils ont entouré le cortège\n      Où les vierges priaient en chœur...\n\n      Ont voulu qu'elles     sacrifient\n      Aux dieux rouges de Germanie :\n      Elles ont montré le ciel bleu\n      Où elles contemplaient leur Dieu\n      Dans les volutes infinies\n      De leurs candides      harmonies;\n      Alors, sanglants, ils ont tendu\n      Vers leur blancheur des bras velus :\n      Elles restèrent    extatiques\n      Et reprirent leurs saints       cantiques...\n\n      Et leur chanson monta,        monta...\n      Mais les barbares    d'Attila\n      Saisirent leurs terribles     armes...\n      Elles n'ont point versé de larmes\n      Mais tout bas Jésus leur parla...\n\n      Le sang a jeté des étoiles\n      Sur le lin chaste de leurs voiles,\n      On entendit le bruit léger\n      Des âmes frêles    voltiger...\n      Comme une tige que l'on brise\n      Un chant se cassait dans la brise\n      Chaque fois que l'une      mourait,\n      Et ce fut tout un bouquet frais\n      D'où montaient des parfums        d'église...\n\n      Elles tombèrent toute pâles\n      Et sur leurs lèvres    virginales\n      Le ciel si pur n'osait poser\n      La candeur fraîche d'un baiser...\n\n      Ainsi sont mortes mes          pensées.\n\n                                II\n                                                Ils étaient trois petits enfants...\n                                                              Vieille chanson.\n      Ils étaient trois petits enfants\n      Qui s'en allaient glaner aux     champs.\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "            MA L É G E N D E   DORÉE                283\n\n\nIls s'en étaient allés tous trois\nRevêtus de leurs blanches robes,\nL'Amour, l'Espérance et la Foi.\n\nDans leurs yeux se levaient des aubes,\nLa campagne écoutait leur voix...\n\nLe jour avait des gestes d'ange,\nPour les guider; au bord des granges\nS'écroulaient des gerbes de blé ;\nDu haut du ciel immaculé\nDescendaient des vols de mésanges.\n\nLeur âme parlait au malin\nLe matin parlait à leur âme,\nL'oiseau pour eux disait ses gammes\nEt tout là-bas, dans des lointains\nMontait un sourire    indistinct\nDu fond des yeux de Notre-Dame.\n\nIls ramassaient les épis d'or,\nLes épis d'or, encor, encor,\nIls souriaient de leurs dents blanches\nAux fleurs, aux ruisseaux et aux      branches...\n\nAinsi dans la candeur du jour\nGlanaient au jardin de mon âme\nLa Foi, l'Espérance et  l'Amour...\n\nMidi passa, vêtu de flammes,\nLe soir tomba, et des senteurs\nMoururent aux lèvres des fleurs,\nLe silence baisa les choses...\nLe soir fut bleu, le soir fut rose.\nLe soir fut très doux, puis le soir\nSoudain devint un gouffre      noir...\nOn entendait pleurer les roses.\n\nIls étaient trois petits enfants\nQui s'en allaient glaner aux     champs...\n\nL'un contre l'autre ils se serrèrent,\nIls ouvrirent tout grands leurs yeux :\nAu fond du noir      mystérieux\nLe vent surgit — alors passèrent\nDe grands fantômes auprès       d'eux...\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "284                       DURENDAL\n\n\n      Des mains les frôlaient, des bras sombres\n      Saisissaient leurs robes dans l'ombre,\n      Satan cria dans l'infini,\n      Ce fut la mort de tous les êtres —\n      Mais tout près, soudain, deux fenêtres\n      S'allumèrent d'un feu     jauni...\n\n      Ils ont couru dans l'ombre morte\n      Ils ont couru jusqu'à la porte :\n      « Ouvrez! ouvrez les braves gens,\n      Car ce sont trois petits enfants\n      Qui pleurent dans la nuit obscure ! »\n\n      Et le boucher de la Luxure\n      Les accueillit dessous son toit,\n      Puis il les tua tous les trois\n      L'Amour, l'Espérance et la Foi...\n\n      Et mon âme fut désolée :\n      0 leurs voix grêles, leurs     chansons\n      Qui réveillaient dans les buissons\n      Les voix d'oiseaux    ensoleillées!\n      Et leurs sourires    d'enfonçons\n      Quand ils passaient dans les éteules !\n      — Et mon âme fut toute seule...\n\n      Mais un matin passa par là\n      Monsieur le grand saint Nicolas!\n\n      Au bord du vieux saloir de bois\n      Saint Nicolas posa deux doigts\n      Et les enfants se    relevèrent...\n      Le premier se frotta les yeux\n      Et dit : je viens de la lumière ;\n      Le second dit : j'ai vu les c i e u x ;\n      La troisième fit sa prière...\n\n      Ils étaient trois petits enfants\n      Qui retournaient glaner aux champs.\n\n      Le soleil a souri, les branches\n      Ont reconnu leurs robes blanches,\n      Les fleurs se dressent pour les voir;\n      Les sources mirent de l'espoir...\n      Eux, disent leur chanson ravie\n      Et de leurs yeux monte la vie...\n      0 ma pauvre âme, oublie — oublie!\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "            MA L É G E N D E   DORÉE                                     285\n\n\n                      III\n                           ... Et en effet si quelque mal est tenté\n                         contre la ville d'Edesse, un enfant    debout\n                         sur la porte lit la lettre du Seigneur...\n                                           J A C Q U E S DE V O R A G I N E .\n\nEt mon âme est la blanche ville\nQui respire très doucement\nEt qu'entourent  des eaux   tranquilles...\nLes sons de cloche au rythme lent\nTombent dans son silence blanc\nAvec le bruit lointain et calme\nD'un fruit mûr qui choit dans l'étang\nLe soir au fond d'un bois de palmes...\nMa ville a des jardins de paix\nDes temples clairs et des palais\nQu'un recueillement vient enclore.\nElle a des vasques de candeur\nOù comme une tige de fleur\nUn jet d'eau mince monte et meurt\nEt puis remonte, et meurt  encore...\nLueurs chastes — le soleil dore\nLe brouillard doux qu'ont balancé\nLes cassolettes de l'A urore,\nLes encensoirs bleus du Passé...\nMa ville est l'Edesse des songes\nOù jamais l'ombre du mensonge\nNe peut grimacer sa laideur ;\nVille des légendes    gothiques\nOù le désir fou des pécheurs\nNe peut vivre; — où les hérétiques\nPleurent et chantent des cantiques ;\nOù les tyrans ne peuvent plus\nTroubler le rêve des élus,\nOù nul mal ne peut se commettre\nDepuis qu'un de ses rois reçut\n— Il y a longtemps — une lettre\nDe la main du Seigneur     Jésus...\nEt mon âme est la ville calme.\nSous le baiser très lent des palmes\nLa grâce d'un jour y     apparut...\nC'est la ville où, les clairs dimanches,\nVont mes désirs en robe blanche,\nOù mes rêves dansent le soir\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "286                      DURENDAL\n\n\n      Dans les parfums des encensoirs,\n      Nouant des dessins d'ombre brune\n      Sur la pelouse, au clair de lune...\n      C'est la ville où, les bras en croix,\n      Glissent mes chansons       d'autrefois\n      Qui reviennent une par une...\n      C'est la ville où mon grand     amour\n      Passe, les yeux baissés    toujours,\n      Disant des choses    inconnues,\n      Et rêvant au déclin du jour\n      Aux chères voix qui se sont tues...\n      Où mes prières   ingénues\n      Egrènent, ployant les genoux       .\n      Pour la Vierge des mots très       doux...\n      Mais quand les courtisanes    nues\n      Se lèvent sur le ciel du soir\n      S'auréolant de l'or des nues,\n      Quand le spectre du Désespoir\n      Parmi le sang du couchant    rouge\n      Tord le geste de ses bras noirs,\n      Et lorsqu'à l'heure où rien ne bouge\n      On entend monter les chansons\n      Du Mal et les mauvais     frissons.\n      Quand surgissent grands et farouches,\n      Tendant leur poing, crispant leur bouche\n      Les Blasphèmes et les Orgueils,\n      Les Cris, les Haines et les Deuils;\n      Comme en la ville de mon rêve\n      Un petit enfant sur le seuil\n      Avec des gestes doux se lève...\n      D'une voix grêle et tendre un peu\n      Relit la lettre du Bon Dieu :\n      Et soudain les ombres    s'effacent.\n      Le soir devient pur, et l'espace\n      Sourit de l'épreuve qui passe.\n      Tout s'évanouit    dans le bleu.\n      Et de l'amour tombe en rosée\n      Sur l'âme soudain apaisée\n      A qui jadis écrivit    Dieu.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "LE POETE E M I L E VERHAEREN\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": ""}, {"page_pdf": 344, "texte": "Le Poète Emile Verhaeren\n              au Cercle Saint=Michel\n                                                             A mes amis\n                                             Pierre N o t h o m b et Paul de Sadeleer.\n\n                E Cercle Saint-Michel est une société littéraire et\n                  scientifique des anciens élèves du Collège des\n                  Jésuites de Bruxelles. Ces jeunes gens s'y réu-\n                  nissent périodiquement autour d'un de leurs\n                  anciens maîtres (1), en des soirées consacrées\n                  aux travaux intellectuels. La littérature et l'art\n                  y sont cultivés et honorés. Les membres s'y\n                  essaient et s'y affirment, à tour de rôle, en des\nétudes dont ils donnent lecture et qui y sont discutées. Le\ncomité du Cercle est uniquement composé d'anciens élèves.\nCette année fut particulièrement brillante grâce à la composi-\ntion de choix du comité, et ici nous devons rendre un hommage\nspécial à l'activité et à l'initiative de Pierre Nothomb et de Paul\nde Sadeleer. A leur instigation, on convia, à diverses reprises,\ndes littérateurs de renom, notamment nos collaborateurs Firmin\nVan den Bosch et Georges Virrès, à conférencier, et des poètes de\nvaleur, comme nos collaborateurs Franz Ansel et G.Ramaekers,\nà lire des vers au Cercle. Tous, conférenciers et poètes, y reçurent\nle plus chaleureux accueil. Désirant clôturer dignement une\nannée si féconde, les jeunes gens de ce Cercle eurent l'idée\nmagnifique d'inviter notre fastueux poète Emile Verhaeren à\ncouronner leur session annuelle par une conférence. Verhaeren,\nqui aime à se trouver au milieu des jeunes, n'hésita pas un\ninstant à leur faire ce grand honneur. Cette séance mémorable\neut lieu le 10 avril dernier dans la spacieuse salle de la rue\n Brialmont.\n\n  (1) Le Jésuite qui est actuellement à la tête du Cercle Saint-Michel est le très-\nintelligent et très-aimable Père de Harveng. Il est aimé de ses jeunes gens dont il\na su conquérir toute l'affection' par la largeur d'idées et la cordialité franche qui le\ncaractérisent. Nous sommes heureux de lui rendre hommage ici.\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "288                               DURENDAL\n\n\n   Séance inoubliable que celle-là. Réunion nombreuse. La salle\nquoique très vaste était littéralement bondée. Public d'élite.\nPlusieurs de nos principaux littérateurs y furent, parmi lesquels\nPaul Spaak, Yvan Gilkin, Eug. Gilbert; nos collaborateurs :\nFirmin Van den Bosch, A. Goffin, F . Ansel, G. Ramaekers,\nP. Lambotte, G. de Golesco, H. Davignon, M. Dullaert, etc.\nNous y avons remarqué aussi plusieurs abbés professeurs de\nnos collèges épiscopaux, entre autres l'abbé De Smet, du\npetit séminaire de Malines, et l'abbé P. Halflants, de l'institut\nSainte-Marie de Bruxelles. Des personnages de marque s'y\nempressèrent, parmi lesquels il faut citer en tout premier lieu\nnotre grand et cher ministre d'Etat Beernaert, le ministre de\nla Justice Renkin, Sir Hardinge, ministre d'Angleterre qui ne\nmanque jamais une occasion de nous témoigner sa sympathie,\nce dont nous lui sommes profondément reconnaissants; le\nministre du Mexique F . de la Barra; le sénateur A. Braun et les\ndéputés de Sadeleer, Henry Carton de Wiart, Jules Destrée ;\nles magistrats de Bavay, Nothomb, de Hulst, A. Soenens; le\ndocteur Kufferath, le peintre Verhaeren, le chevalier de Cuve-\nlier, etc., etc. Beaucoup de dames honoraient la soirée de leur\nprésence.\n   Au moment où le grand poète fit son entrée dans la salle, un\ntonnerre d'applaudissements et des acclamations d'un enthou-\nsiasme indescriptible le saluèrent et lui firent comprendre la pro-\nfonde estime, l'admiration sans bornes et la vénération qu'ont\ninspiré à son égard à notre chère jeunesse littéraire catholique\nde Bruxelles, les chefs-d'œuvre par lesquels Emile Verhaeren a\nglorifié à jamais nos lettres belges dans le monde entier et s'est\nimmortalisé lui-même. Quand l'enthousiasme se fut calmé pour\nun instant, Pierre Nothomb, président du Cercle Saint-Michel,\nfit monter le héros de cette belle et noble fête d'art à la tri-\nbune, le présenta au public et salua le Maître lui-même en une\nvibrante allocution que nous nous faisons un devoir et une joie\nde reproduire ici :\n                   MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n   C'est aujourd'hui la première fois, depuis dix ans, que le Cercle Litté-\nraire, renfermé d'ordinaire dans l'intimité d'un local plus modeste, convie ses\namis à une séance publique. C'est une preuve bien frappante de notre vitalité\net de notre progrès, et nous en aurions presque de l'orgueil si dans notre\nesprit ne dominait un sentiment de reconnaissance. Reconnaissance envers\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "      LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL                                289\n\n\nceux qui ont bien voulu ce soir nous encourager de leur présence ; recon-\nnaissance envers nos anciens maîtres qui nous ont ouvert cette salle ; recon-\nnaissance surtout envers le g r a n d poète qui a accepté de venir parmi nous,\net que nous tenons, et que vous tenez à saluer comme la plus puissante per-\nsonnification de notre art patrial !\n   Après avoir, au cours de cette année, fait graviter la plupart de nos tra-\nvaux autour de cette littérature nationale ; après avoir eu le b o n h e u r de rece-\nvoir successivement dans la petite salle de là-haut, où ils apportaient à notre\njeunesse, turbulente la beauté de leur verbe, quelques-uns de nos meilleurs\nécrivains; après avoir e n t e n d u , dans une fraternité qui nous toucha, plusieurs\nde nos poètes belges faire alterner à notre tribune la lecture de leurs œuvres\navec celle que nous faisions de nos strophes encore obscures, pouvions-nous\n mieux couronner cette année qu'en vous d e m a n d a n t , Maître, de p r e n d r e à\nvotre tour la paroie devant n o u s . Ce n'est pas votre gloire, ce ne sont pas les\n éloges de vos pairs, ce n'est pas l'admiration de tout le m o n d e lettré qui pour-\n ront vous faire dédaigner l'humble h o m m a g e des jeunes ; de jeunes qui, parce\n qu'ils ont été les élèves des m ê m e s maîtres, et parce q u e pour la p l u p a r t ils\nsont étudiants de cette Université de Louvain où pour la première fois votre\nactivité littéraire se manifesta au g r a n d jour, parce qu'ils vous c o m p r e n n e n t\n et qu'ils vous aiment, osent sentir quelque chose de c o m m u n entre leur jeu-\n nesse et votre génie.\n    J'évoquais le Louvain d'il y a trente a n s ! C'était l'époque héroïque — et\n perdue, hélas ! — où l'on s'y passionnait pour l'Art et pour le B e a u ; où igno-\n rant encore les discussions politiques et les revendications                 flamandes,\n Flamands et W a l l o n s , c h a c u n de leur côté, préparaient leur renouveau litté-\n raire; où novateurs et classiques avec verve et avec passion défendaient\n leurs idées; où Giraud, Gilkin, Van Arenbergh, E m i l e Verhaeren s'unissaient\n dans leur effort pour la liberté de l'art, tandis qu'à côté d'eux ce petit page\n insolent et chevaleresque, Max Waller, essayait sur son clairon les premières\n notes de sa fanfare — c'était l'époque aussi où les autorités académiques\n regardaient avec défiance cette émancipation artistique, et M. de Monge\n n'avait pas encore, comme plus tard au Congrès de Malines, dû céder devant\n la hardiesse enthousiaste des jeunes catholiques. Aujourd'hui les temps\n sont bien changés, la bataille est gagnée sur toute la ligne, notre littérature\n moderne et belge a le droit de vivre et de chanter au soleil, nos aînés ont\n conquis pour nous la liberté de l'admirer et de l'aimer. Elle n'a plus pour\n détracteurs que quelques bourgeois ignorants. Est-ce u n e raison pour notre\n jeunesse de s'en désintéresser, de se croiser les bras et de retomber dans la\n prose? C'est u n e raison, au contraire, pour elle de réchauffer ses enthou-\n siasmes éteints, a u contact de celui qui, après avoir lutté pour notre art j e u n e ,\n en porta d a n s toute l ' E u r o p e la r e n o m m é e avec sa gloire.\n    Car votre œuvre étant universelle, toute l ' E u r o p e pensante en a compris\n la force et la g r a n d e u r . Vous avez glorifié la beauté des choses, vous avez dit\n  magnifiquement les angoisses de l'homme. Votre œ u v r e gigantesque vit\n comme un univers. Des villes tentaculaires s'y dressent aux horizons des\n  campagnes hallucinées où flambe la vision d'illusoires villages. Vous avez\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "290                                DURENDAL\n\n\n\nsenti dans les villes tous les orgueils des foules dominatrices, tous les sursauts\ndes forces tumultueuses; vous avez rencontré parmi les plaines, apparus\nsoudain dans vos chemins, tous les fantômes qui hantent l'humanité; vous\navez le premier exprimé la fièvre du monde moderne, ses doutes, ses tris-\ntesses, son effort immense vers le Progrès, vers le Plus-Loin, vers l'Avenir;\nvous en êtes non seulement l'écho sonore, mais presque le divinateur et le\n prophète, car tous ses frissons ont couru dans vos nerfs, tous ses désirs ont\ngonflé votre âme, tous ses hymnes ont passé par vos lèvres; votre ombre a\nerré sur tous ses horizons; vous avez interrogé tous les visages de la Vie.\n   Mais votre Poésie, pour être de partout, est belge aussi, et nous l'en\naimons plus encore. Notre sol et notre âme, nul mieux que vous ne pourra\nles chanter. Dans votre œuvre où nous errons, un peu intimidés comme en\nune nuit de songes, nous en retrouvons les tempêtes déchaînées et les\nradieuses accalmies, les aspirations inquiètes et les religieux reposoirs; nous\nentendons dans le bruit de vos strophes le bondissement tumultueux des\nrafales, l'âpre vent des plaines de l'Escaut, mais aussi la chanson calme des\nheures claires et la chanson lasse des jours tombants : toute la Flandre enfin !\navec les tendresses premières de ses matins et les frénésies sanglantes de ses\ngrands soirs — et parmi les alignements des statues et des temples, parmi le\npeuple des chimères et la foule rutilante des symboles, 'nous nous arrêtons,\nrespectueux et recueillis, quand nous voyons, au fond, descendant les esca-\nliers du rêve, les héros sublimes de notre moyen âge flamand, et ces statures\nascétiques de moines occidentaux qui passent, à travers toute votre œuvre,\ncomme les flambeaux vivants de notre Idéal !\n   Je le sais, j'aurais dû vous dire cela tout à l'heure; mais je sens que\nj'aurais eu peur d'élever — surtout pour vous louer — ma voix après la vôtre.\nJ'ai préféré vous dire maintenant notre admiration, notre merci, et notre\nbonheur de vous voir parmi nous. Et je suis fier d'exprimer ici les sentiments\nde mes camarades, de cette jeunesse catholique et ardente, qui, quoi qu'on\ndise et quoi qu'on fasse, sera toujours là où il y aura une grande œuvre à\napplaudir et un grand poète à saluer !\n\n  Les éloges décernés au Poète par Pierre Nothomb furent\nplusieurs fois soulignés et ratifiés par de chaleureux et cordiaux\napplaudissements.\n  Alors Emile Verhaeren prit la parole et nous exposa, en une\nlangue châtiée et d'une simplicité lumineuse, l'idée-mère de sa\ndernière et magnifique œuvre : Les Héros des Flandres (1). Il fit\nsuivre cette suggestive et intéressante introduction de la lecture\nde quelques-uns des plus beaux poèmes de cette œuvre qui,\nplus qu'aucune autre peut-être, porte les marques saillantes et\nindélébiles du génie.\n\n (1) Ce poème a été publié en une élégante et très artistique plaquette par l'éditeur\nEdmond Deman, de Bruxelles, sous le titre : Toute la Flandre : Les Héros.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "     LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL            291\n\n\n  P e n d a n t cette lecture un silence religieux régnait dans la\nsalle. On se fût cru dans une église. N'étions-nous pas dans un\nsanctuaire d'art? Le poète, ce prêtre de la Beauté, y officiait. E t\nnos âmes qu'il électrisa par son verbe de feu célébrèrent en\ncommunion avec la sienne la messe des poètes.\n  Verhaeren évoqua d'abord devant nous la figure d'un saint,\nd'un apôtre du Christ, d'un missionnaire de Dieu, du glorieux\nPatron des F l a n d r e s : Saint Amand, dont il entonna la louange\npar cette profonde et chrétienne pensée :\n       Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même\n       Puisque s o n D i e u s o n g e a i t e n lui,\n       Il s'en était venu, par le chemin fortuit\n       Vers les pays rugueux et les océans blêmes.\n    Le poète nous dépeint en quelques idées brèves et incisives\nl'apostolat du saint qu'il nous fait voir arrachant toute la\nF l a n d r e au culte des faux dieux et la prosternant aux pieds du\nDivin Crucifié par des mots de paix et de prière.\n       Armé de confiance et de sainte folie\n\n       Le saint priait, songeait et discourait.\n       Il s'affirmait mystérieux et téméraire,\n       Il unissait en lui tant de forces contraires\n       Et son silence était si merveilleux d'ardeur\n       Que ceux dont il domptait et enlevait la peur\n       Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres,\n                   Rien qu'à le voir,\n                      Le soir,\n       Comme un prodige blanc sur leurs landes apparaître.\n  Vint ensuite la lecture pressée, saccadée et trépidante comme\nune bataille, de la fameuse journée des Eperons d'Or, à laquelle\nVerhaeren nous fait vraiment assister en son poème débordant\nde vie et de fougue : Guillaume de Juilliers.\n        Et les cloches ivres comme les âmes\n        Dans la ville sonnaient là-bas ;\n        On déversait, hors des paniers\n             Par tas,\n        Les éperons princiers\n        Sur les autels de Notre-Dame.\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "292                          DURENDAL\n\n\n   Puis nous apparut la stature héroïque et chevaleresque de\nJacques d'Artevelde dans le fier poème que lui consacre Verhaeren\net qu'il conclut si noblement :\n\n       Au soir de juillet ou le Tribun mourut\n       Soleil de Flandre, en avez-vous gardé la mémoire ?\n       Les hommes d'aujourd'hui ont rebâti sa gloire,\n       Car le monde changea quand son front disparut.\n\n  E t voici maintenant surgir l'âme sauvage du Téméraire, que le\npoète nous caractérise en ces vers si pittoresques :\n\n       L'âme dn Téméraire était une forêt\n       Pleine d'arbres géants et de fourrés secrets,\n       Où se croisaient de grands chemins tracés sans règle,\n       Mais par-dessus volaient jusqu'au soleil les aigles.\n\n   U n charme mystérieux et ineffable, charme tissé de candeur\ndouce, angélique et virginale, enveloppa nos âmes, quand\nensuite Verhaeren nous lut le délicieux poème qu'il a chanté à\nla gloire de nos deux grands ancêtres artistes Les Van Eyck et\nde leur œuvre magique, qui elle aussi est tout un poème, le plus\nbeau des poèmes : L'Adoration de l'Agneau. Verhaeren lui-même\nle caractérise ainsi dans le dernier vers : grandiose, pur et\nmerveilleux poème.\n   Ceux d'entre nous qui ont contemplé l'admirable toile de la\ncathédrale de Saint-Bavon, à Gand, avaient vraiment l'illusion\nd'avoir le fameux triptyque, tout rutilant d'or et de couleurs\nchatoyantes, sous les yeux, quand le poète nous le décrivit\nainsi :\n\n       A u milieu, sur un tertre ornementé, l'Autel\n       L e Dieu y répandait son sang dans un calice\n       Et s'entourait des signes noirs de son supplice :\n       Lance, colonne, croix et l'éponge de fiel.\n\n       Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête\n       A la faim de l'extase, à la soif de la Foi\n       Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois,\n       Les ermites, les paladins et les prophètes,\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "     LE POÈTE EMILE VERHAEREN AU CERCLE SAINT-MICHEL                 20,3\n\n\n       Toute l'humanité des temps chrétiens marchait,\n       Ils arrivaient du fond miraculeux des âges,\n       Ayant cueilli la palme aux chemins du voyage\n       Et sur leurs fronts brillaient les f eux du Paraclet.\n\n   Enfin, Verhaeren termina son impressionnante lecture par les\ndeux merveilleux poèmes dans lesquels il célèbre, d'une part, la\ndouce et c h a r m a n t e rivière La Lys et, d'autre part, le sauvage et\nmajestueux fleuve L'Escaut. L e premier de ces deux poèmes est\npeut-être la perle du livre. L e poète y interpelle ainsi, tout gen-\ntiment et presque fraternellement, l'humble cours d'eau qui\nsillonne si poétiquement la F l a n d r e :\n\n         Lys tranquille, Lys douce et lente,\n       Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes,\n       Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas,\n         De mille et mille méandres,\n       Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,\n                   La Flandre.\n\n   L e deuxième de ces poèmes est une invocation d'une envolée\nsuperbe et d'un lyrisme incomparable adressée au puissant\nEscaut. Verhaeren y chante avec une rare éloquence, en notes\nvibrantes et sonores, toute son admiration, toute sa tendresse\npour ce fleuve, à qui il doit l'épanouissement de sa formidable\npersonnalité et dans les flots sauvages duquel il a en quelque\nsorte puisé son inspiration magnifique. Ah, il l'aime passionné-\nment, il l'aime d'amour son cher Escaut. C'est à lui qu'il a dédié\ntout son poème : Les Héros, et il veut que, q u a n d l'heure der-\nnière aura sonné pour lui, on creuse son tombeau sur ses bords :\n\n               Escaut,\n       Sauvage et bel Escaut,\n             Tout l'incendie.\n       De ma jeunesse endurante et brandie\n             Tu l'as épanoui;\n               Aussi,\n       Le jour que m'abattra le sort,\n       C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,\n         Qu'on cachera mon corps,\n       Pour te sentir, même à travers la mort, encor!\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "294                          DURENDAL\n\n\n   Chacun des poèmes lus par Verhaeren, d'une voix émue et\nprofonde qui faisait frissonner les âmes, fut salué par des\napplaudissements sans fin.\n   Remercions ici cette a d m i r a b l e jeunesse catholique pour le\nspectacle consolant qu'elle nous donna en cette soirée triomphale.\nQuel réconfort pour les cœurs que la vue de tous ces jeunes gens\nqui, en ce siècle de jouisseurs et de blasés, dont ils ne\nsont pas, Dieu merci, ont prouvé une fois de plus et d'une\nfaçon si éclatante, que le catholicisme, loin d'éteindre la\nflamme de l'idéal chez les jeunes, en centuple au contraire\nles feux. H o n n e u r à toi, vaillante jeunesse catholique ! Nous\nt'avons admirée en cette radieuse soirée du 10 avril, où tu\nacclamas avec une si belle sincérité le plus grand de nos\npoètes.\n                                              HENRY    MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                 L'Esthétique de Platon\n                  'origine de l'idéalisme platonicien. Socrate. — C'est\n                    une grave question de savoir si l'artiste doit copier littéra-\n                    lement la nature, ou s'il doit choisir parmi les éléments\n                    qu'elle offre ceux qui peuvent donner aux hommes une\n                    idée de la beauté transcendantale, divine. Dans la pra-\n                    tique, la notion de la beauté absolue visant aux interpréta-\n                    tions idéales des êtres et des choses fut traduite avec une\n                    pleine conscience par les maîtres de la Haute Renaissance\n                    italienne, mais elle remonte à Socrate dont les vues sur\nl'art dans les Mémorables de Xénophon sont nettement idéalistes. Socrate\nenseigne que la beauté de l'âme est préférable à celle du corps et Xénophon\nlui fait dire au peintre Parrhasios que la peinture doit représenter ce qu'il y\na de plus aimable, de plus ravissant, de plus attrayant dans le modèle :\nl'expression morale de l'âme. Socrate avait été sculpteur dans sa jeunesse;\nnous ne savons jusqu'à quel point il recommandait l'idéalisation des formes\nsculpturales. Il est certain qu'il voulait avant tout qu'une œuvre fût vivante\npar l'expression des mouvements de l'âme. L'artiste mettra « la menace dans\nles yeux des combattants, la joie dans le regard des vainqueurs » — et celui-là\nsera vraiment créateur qui représentera des êtres animés, capables de penser\net d'agir. Sans doute, voici un idéal très élevé, et Guyau de nos jours l'a repris\nen disant que l'un des espoirs les plus hauts du génie est d'aboutir à la création\nd'un type parfaitement viable, capable d'exister, d'agir, de faire souche dans\nla nature (1). Mais il semble bien que nous nous écartons de la beauté\nabsolue et qu'un tel idéal compose avec le réalisme. Au surplus Socrate\nn'émet que des aperçus ; son disciple Platon établit le premier les bases\nd'une théorie du Beau.\n\n   Platon ( 4 2 9 + 3 4 7 ) . Sa vie, ses œuvres, son temps. — Il est abso-\nlument indispensable de connaître les idées de Platon sur le Beau si l'on veut\navoir l'intelligence d'une des pages les plus glorieuses de l'histoire de l'art.\nPar malheur la pensée du maître est difficile à atteindre. « Platon, a dit\nStuart Mill, est peut-être de tous les auteurs anciens celui dont l'esprit et\nle but qu'il s'est proposé ont suscité le plus d'erreurs manifestes. » Déjà les\ncommentateurs alexandrins par les mythes qui accompagnent dans leurs\nrécits la mort du philosophe, — ils le comparent à un cygne que les oiseleurs\n\n  (1) L'Art au point de vue sociologique, Alcan, p. 23.\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "296                                      DURENDAL\n\n\nne peuvent attraper, — reconnaissent leur impuissance à fixer les vues du\nmaître. Esprit avant tout religieux, P l a t o n ne se préoccupe point d'enchaîner\nrigoureusement ses idées, d'employer des termes précis; on risque de le\ndénaturer en le systématisant. Outre qu'il n'a jamais écrit d'esthétique\np r o p r e m e n t dite, il n'emploie guère le mot art d a n s le sens assez préten-\ntieusement élevé que nous lui d o n n o n s ; presque tout métier est u n art à ses\nyeux et c'est chez le poète seulement que l'inspiration lui apparaît comme un\np h é n o m è n e particulier et d'ailleurs nullement enviable. De plus la chrono-\nlogie de ses Dialogues — où ses idées sont exposées par Socrate — n'est point\nétablie; plusieurs sont contestés et les questions relatives à la beauté n'y sont\ntraitées q u ' i n c i d e m m e n t . « Il est possible de tirer de ses ouvrages un système\nsuffisamment intelligible et à peu près concordant dans ses diverses parties,\ndit justement E u g è n e Véron (1). Mais il ne l'a pas exposé de suite en un corps\nd e doctrine. » Enfin, Platon est trop p é n é t r é d'intellectualité grecque pour ne\npas tomber souvent dans le sophisme, et trop athénien pour ne pas être le plus\n subtil des ironistes. G r a n d e d o n c est la difficulté de faire chez lui la part de\n la raison et du p u r p a r a d o x e .\n     Il n'en reste pas moins que Platon est u n des grands maîtres de l'esthétique,\nsinon le plus grand, et peut-être saint T h o m a s d'Aquin seul lui dispute-t-il la\npremière place. L a vie m ê m e du maître de l'Académie est toute pénétrée d'art\net de poésie. Les uns font naître l'illustre penseur à Egine, les autres à\n Athènes, l'année de la mort de Périclès, 42g. La postérité entoura son\n existence d'une auréole m y t h i q u e . On lui donna pour père Apollon ; ses\n parents, dit-on, le consacrèrent aux Muses; les abeilles déposèrent leur miel\n sur ses lèvres; Socrate le vit apparaître en songe sous la forme d'un c y g n e ;\n sa vie atteignit le chiffre sacré et parfait de S i . . . L'âme des foules en s'obsti-\n n a n t à faire de P l a t o n u n enfant des Muses, a vengé les poètes des dédains\n — théoriques — professés par le maître à leur égard. Faut-il dire que Platon\n apprit la musique, la gymnastique (base pour lui de toute éducation virile),\n la g r a m m a i r e , les mathématiques, peut-être la peinture? Il disputa, dit-on, le\n prix de la palestre aux jeux P y t h i e n s et I s t h m i q u e s ; mais la poésie surtout\n l'attirait. Il se préparait à disputer le prix de la poésie dramatique (il avait\n m ê m e , croit-on, composé une tétralogie), q u a n d il rencontra Socrate. Il jeta\n ses vers au feu pour se donner à son nouveau maître et à la philosophie. En\n tout cas, il pouvait parler de la beauté, s'étant familiarisé avec elle pour ainsi\n dire en professionnel. Il y a de la beauté aussi dans ses actes : P l a t o n défendit\n courageusement Socrate, accusé par Mélitos. Après la mort de son maître,\n il se rendit à Mégare, visita la G r a n d e Grèce, l'Egypte, — il séjourna\n longtemps à Héliopolis, — la Sicile et revint à Athènes, en 388, pour\n ouvrir son école dans les jardins d'Academus. Il enseignait en se promenant\n et se retirait parfois dans u n jardin contigu avec ses disciples préférés. Sa\n  gloire ne s'affirma pas tout de suite. Son style, mélange de prose et de poésie,\n  eut de la peine à s'imposer et P h a v o r i n u s raconte que lorsque Platon lut son\n\n\n    (1) EUGÈNE VÉRON : Esthétique, quatrième édition, Schleicher frères, Paris, p. 470.\n L'étude que Véron consacre à Platon nous a été un guide très précieux.\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                      297\n\n\nTraité de l'Ame, Aristote resta seul à l'écouter ; les autres étaient partis. Le\nsuccès vint dans la suite, immense, et pendant vingt-deux ans Platon vécut à\nAthènes, enseignant et écrivant, entouré de gloire. Il mourut en 347.\n   Avec le P a r t h é n o n et ses sculptures sous les yeux, les philosophes grecs\npouvaient disserter du B e a u . N o n seulement le souvenir des Phidias, des\nAlcamène, des Polyclète était encore vivant au m o m e n t où l'activité intellec-\ntuelle de Platon commençait à se déployer, mais u n e évolution brillante de\nla beauté hellénique se produisait sous l'action du génie de Scopas et de\nPraxitèle.\n\n   Origine m é t a p h y s i q u e du B e a u . L a R é m i n i s c e n c e . — Toujours pré-\noccupé de perfection morale, Platon imagine au-dessus du monde sensible un\nmonde invisible que nous appellerons le ciel de Platon et qui apparaît divisé\nen sphères : 1° la sphère des essences idéales où résident les types idéaux,\nparfaits, u n i q u e s , tels que Dieu les a conçus — le lit en soi, la table en soi,\nl'arbre en soi, etc. — types qui ont servi de modèles aux innombrables\nobjets terrestres de même espèce (1) ; 2 0 la sphère des idées pures : le Beau,\nle Bien, le Vrai, le J u s t e en soi que la créature h u m a i n e traduit plus ou\nmoins fidèlement dans ses actes et ses œuvres. Beauté, B o n t é , Vérité sont\ndes transcendantaux, des propriétés générales par conséquent métaphysiques\nde l'être qui sont convertibles et composent une h a r m o n i e ; 3° le sommet du\nciel platonicien où Dieu trône, inépuisablement bon et bienfaisant, infinie\nperfection d'où découle toute perfection (2). — C'est par la dialectique —\nart de la connaissance — que l'homme se hausse jusqu'aux essences idéales,\naux idées pures, à l'Absolu (3). Il y a deux mondes de la connaissance : celui\ndes sens et celui de la pensée. S'en tenir au témoignage des sens, c'est rester\nprisonnier de la croyance aveugle et des conjectures; s'élever au inonde de\nla pensée, c'est embrasser d'abord les hypothèses par le raisonnement, puis\nétrtindre la certitude par la raison. La dialectique est donc une échelle\nraisonnante qui embrasse quatre opérations intellectuelles de l'âme — la\ncroyance et la conjecture qui correspondent au m o n d e physique, le raison-\n nement et la raison qui correspondent au m o n d e de la pensée. Degré supé-\nrieur de la dialectique, faculté divine, la raison ouvre le m o n d e d'en haut au\n regard de l'homme.\n   Or l'homme est constamment attiré vers ce m o n d e idéal et supra-terrestre.\n Pourquoi ?\n                   L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.\n\n   Il a contemplé les essences, vécu avec les dieux, saisi la vérité pure et la\nbeauté s u p r ê m e avant de descendre dans cette vallée de souffrances; il était\nlui-même u n p u r esprit jouissant d'une félicité infinie, avant d'être précipité\n\n\n  (1) Voy. livre X de la République où perce si vivement le souci de rechercher l'unité\ndans la pluralité.\n  (8) République, livr. II.\n  (3) République liv. III.\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "298                                      DURENDAL\n\n\nd a n s ce t o m b e a u que nous appelons notre corps. Dans un passage sublime\nde Phèdre, Platon évoque les âmes marchant à la suite de J u p i t e r et des autres\ndieux, initiées aux mystères divins, exemptes de l'imperfection, a d m i r a n t les\nessences parfaites, simples, pleines de béatitude, et contemplant les visions\napparues au sein de la p l u s p u r e lumière... R e t o m b a n t sur la terre, les h o m m e s\nà l'occasion de la sensation retrouvent dans leur mémoire secrète les traits\nplus ou moins parfaits des types et des visions célestes; la vue des objets\ngrossiers, des créatures terrestres, ravive constamment en n o u s le regret des\njoies divines, l'irrépressible désir de reconstituer le b o n h e u r perdu.. Telle est\nla théorie de la R é m i n i s c e n c e .\n    D o m i n é par la matière, le m o n d e créé est imparfait — la beauté parfaite\nétant en Dieu, la perfection étant réservée à l'être s u p r ê m e . Soumises au\ntemps, à l'espace, au mouvement, corruptibles et changeantes, les choses\ncréées ne sauraient être absolument belles, satisfaire pleinement n o t r e a m o u r\ndu Beau. Mais elles éveillent la nostalgie de la beauté première. Quelques-\nunes rappellent suffisamment le type idéal dont elles dérivent pour réveiller\nnos souvenirs célestes, ranimer en nous l'amour de la beauté éternelle. Créa-\ntures et objets terrestres ne sont pas parfaits; mais u n reflet de leur beauté\npremière les éclaire encore et il n'en faut pas plus p o u r réveiller l'amour qui\nnous attachait aux visions célestes. Certains êtres privilégiés contemplant la\nbeauté idéale, première, à travers la réalité terrestre éprouvent le besoin de\nfixer cette b e a u t é . Telle est la source de la beauté d a n s l'art — une réminis-\ncence de la contemplation divine, c o m b i n a n t la théorie des essences objec-\ntivées avec la croyance à la préexistence des â m e s . Au surplus la n a t u r e du\n Beau absolu, du modèle parfait est indéfinissable. Le maître pose la question\ndans le Premier Hippias. Il y met en scène Socrate et u n sophiste célèbre,\n Hippias d'Elée qui vient de remporter un g r a n d succès en prononçant à\n L a c é d é m o n e un discourn sur les belles occupations convenables aux jeunes\ngens.\n    « Qu'est-ce q u ' u n e belle occupation, pourquoi u n e chose est-elle belle,\nqu'est-ce que le Beau ? » d e m a n d e Socrate.\n    H i p p i a s confond d'abord les belles choses avec le Beau en r é p o n d a n t\nsuccessivement que le Beau c'est u n e belle femme, puis — songeant aux\nsculptures chryséléphantines, — que c'est l'or. Socrate, sur ce point triomphe\nfacilement.\n    « Le Beau est donc la convenance des parties », dit H i p p i a s .\n    « N o n », r é p o n d Socrate. Si les parties qui composent un bel ensemble\nsont belles chacune en elles-mêmes, ce n'est pas la convenance qui les rend\nbelles; au contraire, si elles ne sont pas belles, la beauté que leur commu-\nnique l'assemblage est tout simplement apparente. La convenance est illusion,\nm e n s o n g e ; elle fait paraître les choses belles; ce n'est pas elle qui les rend telles.\n    « Le Beau c'est l'Utile », dit H i p p i a s .\n    « N o n », dit Socrate, l'Utile d o n n e la puissance d'agir, laquelle est souvent\nemployée à faire le mal, et le mal est dépourvu de beauté.\n    « Le Beau c'est le plaisir q u e procurent la vue et l'ouïe », soutient enfin\n Hippias.\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                            L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                         299\n\n   « Mais la vue et l'ouïe, dit Socrate, ne sont pas les seuls sens qui procurent\ndu plaisir et toutes les sensations agréables ne peuvent pas être qualifiées de\nbelles. P o u r q u o i dès lors le plaisir de la vue et de l'ouïe produirait-il seul le\nBeau? Est-il le plus avantageux, le meilleur, le plus exempt de peines? Mais\nle Beau n'est pas l'Utile! »\n   On tourne d a n s un cercle vicieux. H i p p i a s , agacé, s'écrie :\n   « Le Beau est de faire un discours persuasif et utile ! »\n   E t Socrate se borne à lui poser sa première question :\n   « Comment peux-tu savoir si un discours est beau, puisque tu ne sais pas\nce que c'est que le Beau ! »\n   Les belles choses sont difficiles, dit Socrate en finissant. L a conclusion est\nnégative parce que Platon cherche la nature du Beau transcendantal, lequel\nne peut être imaginé que par hypothèse. Mais il est fort remarquable de\nconstater qu'en examinant si le Beau est l'utile, le convenable, l'agréable, le\nplaisir de la vue et de l'ouïe, le maître de l'Académie a posé la plupart des\nproblèmes qui occupent l'esthétique expérimentale m o d e r n e . E n ce qui\nconcerne l'équivalence des sens esthétiques ou la prédominance de la vue et de\nl'ouïe sur lesautres sens, il n'a laissé aux Ribot, aux Bray, aux Guyau que la tâche\nd'apporter des preuves scientifiques. Ruskin soutiendra comme Socrate que\nle sentiment esthétique n'a rien de c o m m u n avec la sensation agréable et\ndira que le plaisir de h u m e r le fumet d'un roastbeef n'est point une jouissance,\ndu m ê m e ordre que celle qu'on éprouve à sentir le charme d'un rayon glissant\nsur les eaux lointaines d'un lac... (1) E n outre par sa distinction entre le\nBeau et les belles choses, Platon marque — avec u n e grâce ironique que\nn'a point retrouvée Tolstoï — qu'il n'est point toujours nécessaire de philo-\nsopher, de connaître la nature du Beau, pour aimer et créer des choses\nbelles.\n\n   L ' A m o u r c r é a t e u r d e B e a u t é . L'Imitation. — Si P l a t o n évite de définir\nla nature du B e a u , il connaît le sentiment qui crée et perpétue la beauté :\nc'est l'amour. L ' a m o u r fait naître les poètes et les artistes; il est le maître\nd'Apollon et des Muses ; il est l'âme de la m u s i q u e et de la poésie, car la\npoésie unit les brèves et les longues, et la musique combine les sons aigus et\ngraves. L e principe de la création artistique est dans l'amour qui nous attache\naux visions célestes, et c'est dans le Banquet, par la bouche d'une femme,\nDiotime, l'étrangère de Mantinée, que nous sont transmises les méditations\nsuprêmes de Platon sur l'amour, créateur d'éternelle beauté. E n dernière\nanalyse, l'objet de l'amour, c'est le Beau et le Bien, identifiés sous ce seul\nmot : la Beauté. Mais qu'est-ce qu'aimer la Beauté? C'est aspirer à la pro-\nduction de la beauté, non seulement suivant le corps, mais encore suivant\nl'esprit. L ' a m o u r de la beauté est un désir d'immortalité — et non point seule-\nment de l'immortalité selon le corps qui assure l'existence des générations\nfutures. L'artiste se passionne pour son idéal au point de lui assurer longue\nvie; c'est u n père qui veut l'immortalité pour son enfant, pour son œ u v r e .\n\n\n  (1) Cf. ROBERT DE LA SIZERANNE : Ruskin et la Religion de la Beauté, p. 187.\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "300                                   DURENDAL\n\n\n Zeuxis disait : « Je peins p o u r l'éternité. » C'est en platonicien que parle\n Leone Battista Alberti q u a n d il promet l'immortalité au chef-d'œuvre de pein-\n ture qui peut « après des siècles montrer les morts aux vivants, de telle façon\n qu'ils sont reconnus à la g r a n d e admiration de l'homme de l'art et au grand\n plaisir des spectateurs » (1). E t M. E . Michel reprend l'idée de l'étrangère de\n Mantinée, qui d a n s la beauté voit surtout une vertu d'immortalité, en indi-\n quant que les œuvres sont moins faites pour les contemporains de leurs auteurs\n que p o u r les générations qui viendront dans la suite : « Q u ' o n ne s'étonne\n pas de l'action des g r a n d e s œuvres de l'art à travers les âges... Les grandes\n productions de l'art conservent u n e supériorité absolue, i n d é p e n d a n t e du\ntemps, sur laquelle ni la mode, ni les progrès mêmes de l'esprit h u m a i n ne\nsauraient avoir de p r i s e . . . » (2).\n    S'il nous fallait résumer en une formule ces vérités pressenties par P l a t o n ,\n n o u s dirions : Le génie est une force d'amour qui tend à l'immortalité.\n     Il est bien certain que l'étrangère de Mantinée considère surtout la splen-\n deur de l'harmonie morale quand elle dit : « Que penser d'un mortel à qui il\nserait d o n n é de contempler la beauté p u r e , simple, sans mélange, n o n vêtue\nde chairs et de couleurs h u m a i n e s et de toutes les autres vanités périssables,\nmais la beauté divine elle-même? Penses-tu que ce serait u n e destinée misé-\nrable que d'avoir les regards fixés sur elle, que de jouir de la contemplation\net du commerce d'un pareil objet? Ne crois-tu pas, au contraire, que cet\nh o m m e , étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau\nest perceptible, pourra seul engendrer, non pas des images de vertu, puisqu'il\nne s'attache pas à des images, mais des vertus véritables, puisque c'est à la\nvérité qu'il s'attache? Or, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable vertu\nqu'il appartient d'être chéri de Dieu ; et si quelque h o m m e doit être immortel,\nc'est celui-là surtout (3). » P o u r justifier notre formule sur le génie, force\nd'amour tendant à l'immortalité, nous pourrions tout d'abord alléguer que\nceux qui découvrirent avant nous celte idée chez P l a t o n confondirent la\nbeauté divine avec la beauté particulière, pour appliquer en toute sûreté\nl'idée d'immortalité à l'œuvre d'art. Mais il n'est point nécessaire de mettre\nà profit u n e équivoque. Notre formule s'appuie sur u n e théorie capitale de\nPlaton : celle de l'imitation.\n    T o u t h o m m e , avec plus ou moins de force, se souvient des essences divines\nen contemplant les objets périssables. Platon ajoute que ces objets qui ont le\npouvoir de réveiller en nous les souvenirs célestes, méritent u n sort spécial.\nIl faut les reproduire, les imiter. P o u r q u o i ? P o u r leur assurer la durée, sinon\nla perpétuité, car il importe de prolonger nos jouissances, — c'est un bon-\nheur céleste que de revoir en son esprit les essences objectivées — et nous\ndevons sauver du changement et de la corruption les objets périssables qui\nnous rappellent la beauté éternelle. P o u r P l a t o n , a dit excellemment\n\n\n  (1) Cf. EUGÈNE MÜNTZ : Histoire de l'Art pendant la Renaissance, t. I, les Primitifs,\nch. V. '\n  (2) Essais sur l'histoire de l'Art, p. 165.\n  (3) PLATON;: Œuvres trad. Saisset, t. V, pp. 405 et 406.\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                             L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                        301\n\nE u g . Véron, « l'artiste est celui qui a conservé le plus vivant dans son cœur\nle souvenir et l'amour de la beauté éternelle, et qui en retrouve le plus vite et\nle plus s û r e m e n t les traces dans les objets visibles, celui chez qui l'idée innée\nde la beauté absolue s'éclaire de la plus vive lumière à l'occasion des specta-\ncles que lui présente le monde des réalités périssables » (1). P o u s s é par ce sou-\nvenir, par cet amour, l'artiste s'applique à imiter, à fixer la beauté qu'il ren-\ncontre dans le m o n d e pour la perpétuer. La théorie de l'imitation qui n o u s\nmène sur le terrain de l'art est intimement unie à celle de l'amour qui nous\ntransporte d a n s la sphère des essences supérieures — et la seconde implique\nelle-même une théorie sur la durée ou la vie de l'œuvre d'art à travers le\ntemps.\n\n    L'Idéal, l ' i n s p i r a t i o n e t l'innéité du s e n t i m e n t du B e a u . — La beauté\nrencontrée d a n s le m o n d e est imparfaite ; les modèles offerts par la réalité\nsont grossiers, la matière y tenant une trop large place. L'artiste ne peut les\ncopier servilement. E n les imitant, il doit les corriger d'après un second\nmodèle qu'il porte en soi, d'après son idéal. L'idéal n'est point l'idée générale\ndu Beau, laquelle réside en D i e u ; l'idéal est un souvenir personnel de la\ncontemplation céleste; l'idéal tient à l'individu. Il est n é a n m o i n s immatériel\ncomme l'essence des types uniques qu'il reflète; on ne saurait lui commu-\nniquer la substance, il ne peut donc être lui-même r e p r o d u i t d'une manière\n parfaite.\n    P l a t o n a raison. Les grands artistes conviennent que jamais leur œuvre ne\nréalise ce qu'ils ont rêvé. Le devoir de tout artiste est n é a n m o i n s de traduire\nson idéal aussi fidèlement que possible. P o u r cela il n'arrêtera pas son besoin\nd'imitation à l'extérieur grossier et matériel des c h o s e s ; il ira jusqu'à l'âme\n du modèle. P e i n d r e les âmes par de beaux corps, de beaux gestes, de beaux\nsons, de beaux discours, tel est l'objet que Platon — fidèle à l'enseignement\n de Socrate — r e c o m m a n d e constamment aux artistes et à l'art dans le Banquet,\n dans les Lois. La théorie de l'idéal entraîne u n e théorie du choix ; elle est la\nsource de toutes les doctrines idéalistes en a r t ; elle p a r a p h r a s e à merveille\n l'art hellénique. L'idéal est u n souvenir personnel plus ou moins vivant chez\n l'artiste; Platon reconnaît ainsi la diversité des tempéraments et par consé-\n quent l'individualisme de la race grecque. Mais l'idéal suppose la préexis-\n tence d'un type u n i q u e , divin, que l'artiste doit s'efforcer de rappeler dans son\n œuvre. C'est la justification philosophique du c a n o n . Ainsi, les deux ten-\n dances opposées du génie grec : l'individualisme et le besoin de soumettre la\n  beauté à des règles, s'harmonisent dans la théorie de l'idéal aussi bien que\n  duns les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque.\n     Par quelle vertu l'idéal résidet-il dans une â m e ? P o u r Platon, l'artiste est\n  un voyant, un inspiré (2). Le dialogue d'Ion (3) est particulièrement explicite\n\n\n  ( I ) Esthétique, p. 470.\n  (2) Cf. Phêdre, 1Apologie de Socrate, Ion.\n  (3) Quelques criiiques, Ast et Schleirmacher entre autres, le croient d'un disciple du\n maître.\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "302                                   DURENDAL\n\n\n\nà cet égard. Platon, comme nos plus récents philosophes, pense que « l'émo-\ntion du génie précède tout travail » ; que « le génie est une fatalité, la pré-\ndisposition d'un instinct » (1). Le poète, saisi d'une sorte de délire, est trans-\nporté par une vertu divine semblable à celle de la pierre d'Héraclée (l'aimant).\nCe transport se communique du poète au rapsode, du rapsode à la foule,\nformant ainsi une chaîne inspirée, — tout comme l'aimant qui attire le fer,\ncommunique au fer sa propriété, « en sorte qu'on voit quelquefois une longue\nchaîne de morceaux de fer et d'anneaux suspendus les uns aux autres; et\ntous ces anneaux tirent leur vertu de cette pierre. Pareillement la Muse ins-\npire elle-même les poètes, et ceux-ci communiquant à d'autres leur enthou-\nsiasme, il se forme une chaîne d'inspirés... Semblables à ces Corybantes qui\nne dansent qu'étant hors d'eux-mêmes, ils ne sont pas de sang-froid lorsqu'ils\nfont de belles odes ; mais dès qu'une fois ils sont montés au ton de l'harmonie\net de la mesure, ils entrent en fureur et sont saisis de transports pareils à ceux\ndes Bacchantes... Le poète est un être léger, ailé et sacré : il est incapable\nde composer à moins que l'enthousiasme ne le saisisse, qu'il ne soit sorti de\nlui-même » (2).\n   Par aventure, l'inspiration peut transporter un indigent versificateur et le\nmédiocre Tynnichus de Chalcide composa un Peansublime. L'obscur Rouget\nde l'Isle n'a-t-il pas écrit la Marseillaise? Guyau pense comme Platon quand\nil dit que l'inspiration permet à l'artiste de se dépersonnaliser pour croire au\nmonde spirituel qu'il aperçoit à travers le monde réel. En outre, la théorie\nnietzchéenne sur l'origine de la tragédie grecque est en germe dans Ion. Le\ntransport divin que Platon compare au délire des Corybantes, devient chez\nNietzsche l'ivresse dionysienne; mais ce transport n'est créateur que monté\nau ton de la mesure et de l'harmonie, c'est-à-dire réglé par ce que Nietzsche\nappelle l'esprit apollinien — l'union de Dionysos et Apollon pouvant seule\nconstituer l'œuvre d'art.\n   Dieu parle par la bouche des poètes et des artistes. Voilà ce qu'affirme\nPlaton. Aussi avec quelle surprise le voyons-nous tirer de celte constatation\nla preuve de l'infériorité sociale des créateurs de beauté!\n\n   L'artiste est un être inférieur. — Poètes et autres producteurs d'art\nne sont que des échos. Par eux-mêmes ils n'ont aucune sonorité, aucune\nconnaissance sérieuse. Un homme inspiré n'a plus sa raison. Homère obéit\nà l'enthousiasme divin, mais parle dans ses vers d'occupations humaines qu'il\nne connaît pas; il est inférieur aux penseurs, aux généraux, aux personnages\nqu'il met en scène. Il n'y a ni connaissance, ni science chez le poète, — pas\nplus que chez son interprète — car Ion non plus qu'Homère ne connaît la\ndivination, la médecine, l'art de conduire les armées, et s'il était grand\ngénéral il vaudrait mieux pour lui et les Grecs qu'il gagnât des batailles au\nlieu de réciter des vers. Dans l'Apologie de Socrate, Platon déclare que les poètes\nsont incapables de commenter leurs ouvrages les mieux faits, qu'ils ne sont\n\n\n  (1) Cf. SÉAILLES : Le génie dans l'art, chapitre II des Conclusions.\n  (2) Ion, trad. Saisset, t. II, pp. 225 et 226.\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                            L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                    303\n\npoint guidés par la sagesse, qu'ils ne comprennent rien à ce qu'ils disent et\nqu'ils ont de plus, à cause de leur poésie, la vanité de se croire les plus sages\ndes hommes d a n s toutes les autres choses, bien qu'ils n ' y entendent rien.\nAilleurs, le maître n'accorde que le neuvième rang au poète dans la hiérar-\nchie des âmes m a r c h a n t d a n s u n ordre de mérite à la suite des dieux. L e s\nautres artistes ne sont pas mieux traités : « L e s plus habiles me parurent\ntomber d a n s le m ê m e défaut que les poètes; car il n'y en avait pas u n qui,\nparce qu'il réussissait admirablement dans son art, ne se crût très capable et\ntrès instruit des plus grandes choses, et cette seule extravagance ôtait du prix\nà leur habileté (1). »\n\n\n   L i m i t a t i o n , s o u r c e de m e n s o n g e s . — L'imitation poétique éloigne de\nla vérité. H o m è r e et les autres poètes imitent des fantômes, des apparences,\nreprésentent des événements imaginaires. L e u r s fictions sont m e n s o n g è r e s ;\nde même, peintres et sculpteurs mentent par le seul fait qu'ils imitent. L e s\nobjets, en effet, se présentent sous un triple aspect : 1° l'objet u n i q u e , essen-\ntiel ; 2° l'objet particulier, terrestre, périssable; 3° la représentation de\nl'objet particulier. Il y a le lit idéal, œuvre de Dieu ; le lit visible, œuvre du\nmenuisier; et le lit imité, œuvre du peintre. Cette dernière — comme l'œuvre\nde tout imitateur — est éloignée de trois degrés de la vérité. De m ê m e ,\nl'œuvre des poètes et des d r a m a t u r g e s n o u s écarte du vrai. L e peintre nous\nreprésente u n cordonnier, u n charpentier, dit Platon (il y a longtemps, on le\n voit, que les h u m b l e s inspirent les artistes), sans avoir connaissance de leur\n métier; il fera n é a n m o i n s illusion au vulgaire qui p r e n d r a l'imitation pour la\n vérité; les poètes aussi sont des magiciens chez lesquels il n'y a point de\n vraie science mais simplement l'ignorance qui sait la contrefaire (liv. X de la\n République). Celui qui possède le double don de faire une chose et de l'imiter,\n doit renoncer au plaisir dangereux de l'imiter pour se consacrer au plaisir\n utile de la faire. L a même idée avait été exprimée dans Ion. H o m è r e , mer-\n veilleux conteur de batailles, aurait mieux fait de devenir général, et, par\n conséquent, J e a n Van E y c k , peintre incomparable d'étoffes, de bijoux, d'ar-\n mures, eût mieux fait d'être m a r c h a n d drapier, orfèvre, armurier; R e m b r a n d t ,\n peintre de la Leçon d'anatomie, eût avantageusement échangé ses pinceaux\n contre une trousse chirurgicale. — Platon oublie ce qu'il a dit de l'idéal. Il\n est certain, en effet, que le peintre est plus près du Vrai que le menuisier,\n puisque son idéal est u n e réminiscence de la contemplation céleste; le menui-\n sier n'ayant pas d'idéal lui est inférieur; de plus, dans l'antiquité comme de\n nos jours, l'artiste conçoit souvent le modèle réalisé par l'artisan. C'est donc\n le menuisier, en réalité, qui est au troisième d e g r é . . . P l a t o n n'y songe pas et\n conclut que la beauté d a n s l'art est un mensonge dangereux.\n    Voilà qui commence à devenir fort extraordinaire. N o u s ne sommes pas\n  au bout de nos surprises.\n\n\n\n   (1) Ap. de Socrate,   trad. Saisset, t. Ier, p. 61.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "304                                     DURENDAL\n\n\n\n    L e r ô l e s o c i a l et m o r a l de l ' A r t . — L ' A r t étant un mensonge dangereux,\nil faut exclure les poètes et les artistes de l'Etal. Ils sont inutiles, les autres\nh o m m e s peuvent s'en passer. D a n s la R é p u b l i q u e idéale rêvée par Platon,\nsur d'impossibles bases communistes, seuls les guerriers, les magistrats et\nles penseurs rendent des services.\n    P e i n t r e s , musiciens, poètes, rapsodes, acteurs, citharistes, aulètes, con-\nfondus pêle-mêle par le maître avec les médecins, traiteurs, cuisiniers,\nporchers, grossissent la c o m m u n a u t é à l'excès. « Ce n'est plus u n état sain,\nc'est un état gonflé d'humeurs. » Rappelons-nous la situation politique\nd'Athènes à cette époque. L a ville de Périclès avait perdu l'hégémonie.\nPlaton sans nul doute le regrettait. Il recommandait à ses concitoyens la vie\naustère que menaient jadis les Spartiates, Lacédémone lui paraissant le type\nde l'état s a i n ; et, chose r e m a r q u a b l e , les Macédoniens, soumis alors à cette\ndiscipline préconisée par P l a t o n , étaient à la veille de jouer un rôle domi-\nnant en Grèce. L ' a b u s des jouissances esthétiques semblait au Maître de\nl'Académie l'une des causes de la décadence athénienne. L e spectacle offert\n par l'Italie de la R e n a i s s a n c e — immorale, et passionnée de beauté — n'est\n point pour infirmeries idées de P l a t o n . Le maître perd la mesure néan-\n moins ; il ne sent pas que la vraie gloire d'Athènes est d a n s son art passé et\nprésent. Il n'exclut pourtant pas l'art d'une manière absolue; il l'admet régle-\nmenté, privé d'autonomie ; il en fait l'instrument de la religion, de la poli-\ntique, de la morale, de la pédagogie. P a s de comédie, pas de tragédie d a n s\nsa République; pleurs et rires sont funestes aux mœurs ; pas de récitations\n d'épopée — rien que des h y m n e s chantés en l'honneur des dieux, des héros,\n des gloires de la patrie. Poésie, musique, arts plastiques sont soumis à l'Etat,\n à la loi. Interdiction aux peintres et aux sculpteurs de représenter les guerres\n de géants, les querelles des dieux et des héros avec leurs p a r e n t s . Les sculp-\n tures de P e r g a m e , non plus que celles d'Egine n'auraient trouvé grâce aux\nyeux de P l a t o n . Pour lui le modèle par excellence c'est l'art égyptien, hiéra-\n tique, sacerdotal, immuable. Répétons que Platon rêve une République\n idéale; la religion y est le premier objet de l'éducation; tous les citoyens\n doivent tendre à réaliser l'idéal de perfection qui est en Dieu. C'est pourquoi\n le maître se méfie des mensonges c h a r m a n t s de l'art.\n\n   L e r ô l e é d u c a t e u r de l'Art. L a M u s i q u e . — L'éducation préconisée\npar Platon forme l'homme par la gymnastique et la musique — en com-\nmençant par cette dernière. Sous ce rapport Platon n'est pas u n novateur.\nP o u r démontrer la nécessité de l'enseignement musical il évoque l'exemple des\nAnciens. Le musicien D a m o n (450-415), célèbre penseur-artiste, conseiller de\nPériclès, « oracle musical de Socrate », avait formulé déjà les principes de la\npœdeutique musicale qui recherchait : 1° les rapports des différents types de\nmélodie, de rythme et de sonorité avec les dispositions de l ' â m e ; 2° l'adap-\ntation de ces sentiments esthétiques à la culture de l'individu et à l'amélio-\nration de la c o m m u n a u t é . L'enseignement de D a m o n , i m p r é g n é de celui des\nmusiciens pythagorisants, laisse u n e trace profonde dans les Dialogues\nde P l a t o n , la Politique d'Aristote, la Musique de P l u t a r q u e . Il impose un idéal\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                         L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                  305\n\n\ntrès austère. P l a t o n , lui aussi, se montre d'un rigorisme extrême ; il n'admet\nqu'une musique s'adaptant au p r o g r a m m e de sa R é p u b l i q u e , exclut la\nmusique instrumentale, interdit les ornements ajoutés à la cantilène, con-\ndamne la pauvre polyphonie grecque et n'autorise que deux modes : le\ndorien, qui inspire l'héroïsme stoïque et le phrygien, expression du divin. P a s\nde chants plaintifs ni de lamentations, pas d'harmonies larmoyantes, point\nde mélodies capiteuses ou amollissantes; point de m u s i q u e pouvant engen-\ndrer la lâcheté, l'ivresse ou la volupté dans le cœur des gardiens de l'Etat.\nPlaton méprise l'art raffiné des musiciens grecs, se m o q u e de leurs sons\nexharmoniques, moitié et tiers de dièsis — c'est-à-dire huitième et douzième\nde ton : « On ne peut malheureusement douter que les musiciens antiques ne\nse soient consciencieusement appliqués pendant des siècles à exécuter des\néchelles entremêlées de sons extravagants (1). »\n    Platon s'élevait avec raison contre certains abus trop criants ; dans\nl'ensemble toutefois son esthétique musicale est sévère et rétrograde à l'excès.\n Son excuse est que la musique doit faire régner la vertu dans les âmes\n et éveiller la bravoure dans le cœur des jeunes guerriers chargés de défendre\n la R é p u b l i q u e .\n\n    Le D i s c o u r s . — Les mêmes raisons dictent au Maître de l'Académie son\nesthétique du discours. Les guerriers ne doivent entendre aucun récit\neffrayant, a u c u n e description d'enfer ou de supplice, pouvant leur inspirer\nla peur de la mort. Ils ignorent les récits d'Homère montrant les dieux men-\nteurs, querelleurs, blasphémateurs. Le discours peut avoir un effet salutaire\nou funeste. Il faut donc en surveiller la forme, particulièrement s'il s'adresse\nà l'enfant. Platon repousse le récit imitatif des poètes tragiques et c o m i q u e s ;\nil n'admet point la forme du poème épique dans lequel entre encore une\npart d'imitation. E t c'est en exposant les dangers qu'entraînent, suivant\nlui, ces deux formes du discours qu'il conclut à l'exclusion des poètes de la\nRépublique.\n     « Si donc u n de ces h o m m e s habiles dans l'art de tout imiter et de prendre\nmille formes différentes, venait chez nous, pour y faire admirer son art et ses\nouvrages, nous lui rendrions h o m m a g e , comme à un h o m m e divin, ravissant\n et merveilleux : mais nous lui dirions que notre E t a t n'est pas fait pour\n posséder un h o m m e comme lui, et qu'il ne nous est pas permis d'en avoir de\n semblables. N o u s le congédierions, après lui avoir versé des parfums sur la\n tête et l'avoir orné de bandelettes; et nous nous contenterions du poète et du\n conteur plus austère et moins agréable, mais aussi plus utile, qui imiterait le\n ton du discours qui convient à l'honnête homme et suivrait scrupuleusement\n les formules que nous venons de prescrire en d o n n a n t le plan de l'éducation\n  de nos guerriers (2). »\n     Cette manière de congédier les poètes en célébrant l e u r génie est un trait de\n  1'ironie platonicienne. P o u r conclure, le Maître de l'Académie adopte le récit\n  simple et direct qui ne comporte a u c u n e imitation.\n\n   (1) F.-A. GEVAERT : Problêmes musicaux d'Aristote, p. 192.\n   (2) République, livre III, trad. Saisset, t. VII, p. 161.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "306                                           DURENDAL\n\n\n\n   Les qualités objectives de la Beauté. — Dilettante de haut goût,\nPlaton en réclamant un art moral n'entend nullement préconiser un art\nmédiocre. Il ne suffit pas que les œuvres soient des modèles de bonnes\nmœurs. En poésie, en architecture, en sculpture et en tout autre genre, il\nimporte que les ouvrages aient de la grâce, de la noblesse, des proportions,\nsinon les gardiens de la République en recevront des impressions vicieuses.\nIl faut donc rechercher les artistes habiles. Leurs œuvres dégagent un air pur\net sain que les citoyens respireront dès l'enfance et qui leur fera aimer invin-\nciblement le Beau. — Les éducateurs modernes, parlant de l'art à l'école, ne\ns'expriment pas autrement...\n   Pour obtenir ce résultat quelles seront les qualités objectives de la\nBeauté ?\n   Disciple de Pythagore, Platon trouve les lois de la beauté dans la puissance\ndes nombres. Il fournit des preuves tirées principalement de la musique. Les\nrythmes et les consonances sont réglés par des rapports numériques et notre\nsupériorité sur les animaux consiste dans ce fait qu'ils n'ont pas la faculté\ndivine de jouir du rythme et de la succession mélodique.\n    Certes, la musique imite les mouvements mortels, les passions humaines,\n mais sa beauté supérieure est dans le rythme et les consonances — imitation\nde l'harmonie divine. La triade des consonances primitives (octave, quarte et\nquinte) apporta, dit Platon, l'ordre et la lumière dans le chaos des sons\n produits par la nature, et l'âme du monde fut façonnée par le Démiurge à\nl'imitation de l'échelle des sons (v. le Timée). De là l'existence en nous d'un\nbesoin inné de mesure, d'harmonie, d'ordre. L'âme est une harmonie, disaient\ndes penseurs grecs. Le véritable sage possède une âme musicale par l'accord\ndes vertus, dit Platon. La musique rythme les mouvements impétueux des\npassions. Citadelle de l'état, elle est l'art sacré par excellence.\n    Le Maître s'appuie sur une constatation de fait en ce qui concerne la\n musique; la triade des consonances primitives où les penseurs antiques\nallèrent jusqu'à voir une révélation divine, la manifestation des lois créatrices\n est en effet à la base de toute musique et « régit encore aujourd'hui l'art\n européen arrivé à son plus merveilleux développement comme elle régit la\n musique des peuples restés à la phase homophone » (1). Pour les arts\n plastiques, Platon ne trouve plus que des assimilations plus ou moins\n convaincantes. Le Timée expose des doctrines assez obscures. Les cinq\n premiers corps réguliers sont la source de toute beauté. « C'est ce qui donne\n aux œuvres leur enchantement, les ennoblit, les élève au-dessus de la réalité,\n la sphère de l'humanité commune (2). » Oter de l'art ce qui est mesure et\n nombre, c'est lui enlever ce qui est typique. Cette esthétique est une géométrie.\n Elle correspond aux tendances nationales et le Parthénon traduit les\n formules de Platon. Tout temple grec est d'ailleurs un solide des plus\n simples, un parallélipipède dont la façade présente un rectangle surmonté\n\n\n   (1) F.-A. GEVAERT : Problèmes d'Aristote,         p . 144.\n   (2) P I E R R E L E N Z : L'Occident,   octobre 1904.\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                   307\n\nd'un triangle; toute la sculpture grecque manifeste à quel point l'esprit\nhellénique a m b i t i o n n a « d'engendrer le Beau par u n e évolution de\nchiffres » (1).\n   Le nombre intervient d a n s les arts plastiques, comme d a n s les arts\nmusiques, pour imposer aux œuvres l'ordre, la mesure et l'unité qui sont en\nDieu. Dons du ciel, le n o m b r e , les consonances, l'harmonie, s'insinuent d a n s\nl'âme, y font régner la grâce et la beauté. E t l'artiste producteur, après avoir\nretrouvé le souvenir des essences idéales, c o m m u n i q u e ces qualités célestes à\nson œuvre et réveille encore plus sûrement chez des milliers d'êtres le\nsouvenir des mêmes contemplations.\n\n    I d e n t i t é du B e a u e t du B i e n . — L e s idées d'ordre, de mesure, d'unité\n venant de Dieu se confondent avec l'idée du Bien. L a Beauté est donc\n d'essence toute morale et doit rester toute morale dans ses manifestations.\n « Chose remarquable, à travers les divergences considérables qui les séparent,\nles nombreuses écoles de l'antiquité ont souscrit, sur ce point de leur esthé-\n tique, à u n e m ê m e doctrine : douze siècles ont admis la thèse de l'identité\nabsolue du Beau et du Bien (2). » L'autorité de Platon contribua à fixer cette\n doctrine et à lui assurer u n e existence philosophique. Mais le p e u p l e grec\n avait la conscience de cette identité avant que les philosophes n'écrivissent\n leurs traités (3). T o u t le m o n d e en Grèce — tous les h o m m e s libres du moins\n— jouissaient de la b e a u t é ; l'art n'était point le privilège d e quelques dilet-\n tantes ; c'était un véritable « patrimoine social ». L a conscience artistique\nd'un tel peuple mérite considération dans l'histoire des théories esthétiques.\nToujours le Grec présente le vice sous un aspect physique déplaisant. Ther-\nsite, chez H o m è r e , incarne la lâcheté, mais aussi la laideur. La vertu, par\ncontre, emprunte la grâce et le charme des adolescents. P o u r P l a t o n , une\nbelle âme façonnera u n b e a u corps. Les philosophes grecs, toutefois, ne font\npoint toujours consister la beauté physique dans la beauté régulière, abstraite.\n « Mon nez c a m u s , dit Socrate, et mes grosses lèvres ne le cèdent point en\nbeauté à ceux du jeune Kratobyle, parce qu'ils servent mieux que chez lui\nà flairer et à embrasser! » L e s organes sont beaux parce que leur structure\ns'adapte à leur destination naturelle. Socrate entrevoit-il l'esthétique utilitaire\nqui, de nos jours, a fait dire à G u y a u que la route la plus belle est la chaussée\nplane où la voiture glisse sans heurt? Ou sa réflexion n'est-elle qu'une de ses\ncoutumières boutades? Sans doute, puisque son disciple Platon, d a n s\nle Premier Hippias, nous a p p r e n d que le Beau n'est ni l'utile, ni la convenance\ndes parties...\n   Cette identité d u Bien et d u Beau manifeste par-dessus tout la tendance de\nl'esprit grec vers l'unité. P e i n t u r e et sculpture restaient unies à l'architec-\nture; la musique n'était point détachée de la poésie et de l'orchestique. On\nne divisait point ce qui est inséparable en notre sentiment. De m ê m e la per-\n\n\n  (1) BOUTMY : Philosophie de l'architecture grecque, Alcan, p. 145.\n (2) DE WULF : L'Esthétique de saint Thomas d'Aquin, p. 4L\n  (3) Ci. ibid.\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": " 308                                    DURENDAL\n\n\nfection de l'activité h u m a i n e exigeait la beauté morale jointe à la beauté for-\nmelle. E t le sentiment populaire, qui confondait le Bien et le Beau, avait\nsans doute sa source dans la conscience religieuse. Esprit religieux, voyant\ndans nos meilleures aspirations le souvenir d'une vie céleste, recherchant\nl'accord des facultés h u m a i n e s , P l a t o n a trouvé cette unité dans l'idée de la\nperfection souveraine où le Beau se rencontre avec le Bien, se confond avec\nlui, — en devient un aspect, u n e manière d'être.\n   « T o u t e la dialectique platonicienne — c'est-à-dire l'étude de ce monde\nidéal (le ciel de Platon) qui correspond aux représentations universelles de\nnotre e n t e n d e m e n t — converge vers l'idée du Bien. L'idée du Bien est\nl'essence suzeraine, dont l'inaccessible réalité n'est pas seulement i n d é p e n -\ndante de toute la nature p h é n o m é n a l e , mais constitue la cause finale et for-\nmelle de toutes les idées subordonnées (1). »\n   Ainsi compris, le Bien absorbe, contient et d é t e r m i n e le B e a u .\n\n     C o n c l u s i o n s . — Les conceptions a priori ont entraîné Platon à de grands\n excès et souvent ses théories lui font c o m m e t t r e des injustices dès qu'il passe\n aux exemples. Il d o n n e de lumineux aperçus sur l'inspiration et conclut à\n l'infériorité sociale du p o è t e ; son excellente théorie sur l'imitation l'amène\n à déclarer que les peintres, les statuaires sont des menteurs plus éloignés de\n la vérité que les menuisiers et non moins corrupteurs que les p o è t e s ; il con-\n state avec raison que le rôle de l'Etat n'est point d'employer exclusivement\n ses forces à la culture de l'art, que l'idolâtrie de la beauté peut être une cause\n de décadence — et pour cette raison il exclut les artistes de sa R é p u b l i q u e en\n les confondant avec les cuisiniers et les porchers. Ses principes sur l'influence\n morale de l'art, sur le rôle de l'art dans l'éducation sont inattaquables ; mais\n pourquoi méconnaître les moyens les plus légitimes d'animer la beauté :\n récit imitatif, récit épique, certains modes musicaux, etc?... T o u t ce que\n Plalon avait révélé de profond, et à tout prendre, de vrai sur l'idéal corres-\n p o n d a n t aux aspirations individualistes des Grecs, se trouve détruit dans\n l'application où l'éternel modèle devient l'art égyptien. H o m è r e , Sophocle,\n Eschyle, Polygnote sont c o n d a m n é s par le Maître de l'Académie, comme\nde nos jours Dante, Shakspeare, W a g n e r , Puvis de Chavannes le sont\npar Tolstoï. Platon était-il donc l'ennemi de l'art? N o n . Sa tendresse pour la\n   eauté — et pour la poésie particulièrement — perce d a n s ses œuvres.\n    « Sa conception de la R é p u b l i q u e l'entraîne logiquement, malgré lui, le\ncœur saignant, à en bannir la poésie qu'il a i m e ; mais enfin les Lois nous le mon-\ntrent revenu à une conception a n a l o g u e à celle de Phèdre et exprimant l'espé-\nrance que la poésie, et la poésie dramatique en particulier, puisse servir à\nl'organisation de l'Etat, d'accord avec le législateur et atteindre comme l'Etat\nlui-même son essence véritable... S'il est quelqu'un qui ait pu p r e n d r e à la\nlettre le mot de Bernays, que <i Platon d a n s sa vieillesse était brouillé avec la\npoésie », celui-là a méconnu l'âme de Platon (2). »\n\n\n  (1) D E WULF : Ouv. cité.\n (2) Revue Critique, My., t. I, p. 85\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                           L'ESTHÉTIQUE DE PLATON                                       309\n\n\n   L'artiste avait fini par triompher du philosophe — ou mieux le sentiment\nchez lai s'harmonisait enfin avec la raison. Soumis aux contingences, Platon\na pu nier de parti pris non la g r a n d e u r de l'art, mais l'importance des artistes.\nA ses hautes heures d'inspiration, il a rattaché l'art aux lois d'universelle\nliaison et l'a fait d e s c e n d r e de Dieu. E n g e n d r é e dans l'amour d'une vie supé-\nrieure, née d ' u n e union de l'enthousiasme et de la contemplation, fille de\nl'âme et candidate à l'immortalité, l'œuvre d'art provoque chez les foules les sen-\ntiments qui la provoquèrent et prolonge indéfiniment à travers les générations\nl'enthousiasme de son auteur. Aussi l'art dérivé de l'unité première oblige\ninvinciblement les foules à communier dans un sentiment u n i q u e de contem-\nplation et de ferveur. Dieu inspire l'artiste et suscite u n e foi identique chez\nses admirateurs. E t sans l'avoir dit, Platon pensait, lui aussi, que l'art est u n\nlangage universel.\n\n                                                                   FIERENS-GEVAERT.\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "Les Floralies Gantoises\n        et l'Intelligence des Fleurs\n                     DES fleurs à profusion, éblouissantes et aromati-\n                       ques, mais non point naïves. N e cherchez\n                       point parmi elles le coquelicot des champs\n                       ou les cœurs de jeannette roses qui décoraient,\n                       j a d i s , la fenêtre de J e n n y l'ouvrière. On célèbre\n                        ici les rites d'une horticulture somptueuse et\n                        rare, dont les produits sélectionnés se sont\n                        épanouis lentement, dans une atmosphère\njalousement surveillée et g r a d u é e , au prix de mille soins\nméticuleux; et dont la beauté, guettée jour après j o u r par le\nt r e m b l a n t jardinier, a jailli enfin, gracieuse et, parfois, inatten-\ndue, d'un terreau artificiel comme elle-même.\n     Car, pour la plupart, elles ne sont pas d'ici ces plantes fri-\nleuses et, en dehors de celles que des soins patients ont peu à peu\nacclimatées, elles ne peuvent vivre parmi nous et réjouir nos\n yeux, q u ' à l'abri de notre climat dur et de notre ciel h u m i d e :\n Ce sont de nobles étrangères, de fières exilées dont la vue fait\njoie dans la pensée, et souvenir, et nostalgie. Car cette beauté\n n'est pas u n i q u e m e n t d'elle-même : Elle évoque et ressuscite ;\n des fleurs et des fruits dont elle est formée un rêve émane, qui\n fait s'évanouir les cloisons de verre entre lesquelles elle est\n emprisonnée, pour faire, tout à coup, apparaître les sites de\n soleil et d'azur de Provence, d'Italie ou de Sicile... Orangers\n aux lourds fruits d'or ; mimosas aux tons lumineux ; azalées\n tout en fleurs ardentes, roses ou rouges ; orchidées dont les\n fleurs sont comme des vasques déchiquetées ouvertes à la pluie\n et au soleil, comme des flammes qui tordent leurs spirales ou\n p r e n n e n t l'apparence de vibrants papillons tombés tous à la\n fois, d'un seul vol, sur une tige frémissante...\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "    LES FLORALIES GANTOISES ET L'INTELLIGENCE DES FLEURS 3 l l\n\n\n   C'était, ou plutôt, ç'aurait été — si une foule t u m u l t u e u s e et\nmondaine y avait laissé place à quelque recueillement — un\nadmirable lieu de songerie. Songerie féerique, toute, sans\nplus, à la splendeur des fleurs, vêtues de soie, de velours ou de\nbrocart, lourdes, légères, simples, fantastiques et qui, éparses\nou groupées, chantaient de toutes leurs couleurs et tous leurs\nparfums; songerie ou méditation mi-philosophique, mi-scienti-\nfique, à la suite de Maeterlinck...\n   On sait le génie avec lequel l'auteur de la Vie des Abeilles fait\nsurgir de la contemplation des choses naturelles des pensées où\ntoute la clarté de celles-ci et, à la fois, toute leur obscurité,\ns'expriment par de profondes et hallucinantes images.\n   L'Intelligence des fleurs (1) abonde en images de cette sorte,\nbroderie magnifique d'une réalité plus magnifique encore, dont\nle mystère a sollicité l'inquiétude du poète. T o u t e la création\nest en transe de l'avenir; toute la vie de la plante n'est que pour\nrecréer la vie, tout son effort, pour jeter sa fleur et, avec elle,\nla promesse et l'espoir d'une résurrection. Mais les forces\nqui, s'unissant aux éléments de cette fleur, rendront celle-ci\nféconde, sont lointaines et inaccessibles pour elle, ou bien les\ngermes qu'elle recèle, s'ils ne sont disséminés, subiront la dure\nloi de stérilité.\n   L a reproduction, qui est leur désir, les plantes, certaines du\nmoins, ne peuvent donc y atteindre que par les artifices de\nleur propre structure ou que par l'intervention d'agents exté-\nrieurs, les insectes, le vent, les a n i m a u x . . .\n   L'esprit ne peut point ne pas se laisser aller à une soi te d'eni-\nvrement mental, un peu spécieux et chimérique, lorsqu'il s'est\nadonné longuement à l'étude et à l'observation de phénomènes\naussi étranges que ceux que Maeterlinck décrit dans la langue\nde précision et de poésie qui lui appartient. Le bon Bernardin\nde Saint-Pierre saisissait des intentions providentielles partout,\njusque dans les subdivisions du melon. L a N a t u r e , sans doute,\nil nous est permis, à présent, de le croire, est moins en harmo-\nnies qu'en combats, en luttes, en drames, non seulement pour\nla primauté, mais pour l'existence; et même au sein du règne\nvégétal, le plus fort ne l'emporte pas toujours sur le plus\nhabile. D'un autre côté, le premier moteur, la Providence, Dieu,\n\n (1) L'Intelligence des Fleurs, par Maurice Maeterlinck. (Paris, Fasquelle.)\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "312                            DURENDAL\n\n\ns'il faut l'appeler par son nom, toute volonté, consciente, exté-\nrieure à elle, a été exclue de la création. Alors, quelle expli-\ncation, puisque enfin, nous sommes tels qu'une constatation de\nfait n'est devant notre pensée qu'un obstacle si le pourquoi\nqu'elle apporte avec elle n'est pas résolu?... Où placerons-nous\nl'intelligence qui a fait coopérer, si l'on peut dire, les appétits\ndes insectes avec la structure des fleurs, pour assurer la perpé-\ntuation de ces dernières? L a luzerne jaune enferme sa semence\ndans une gaine à crochets, « se disant, non sans raison, écrit\nMaeterlinck, que puisque son feuillage attire les brebis, il est\ninévitable et juste que celles-ci assument (en emportant cette\ngousse dans leur toison) le souci de sa descendance...». Ainsi, si le\nlangage de l'écrivain n'était pas m é t a p h o r i q u e , on serait amené\nà supposer que la luzerne jaune connaît cette particularité que\nles brebis ont de la laine, et a agi, après délibération, en\n conséquence! Mais on ne discerne pas pour quelle raison on ne\n pourrait pas imaginer que la brebis, connaissant que la luzerne\njaune est agréable à manger, s'emploie délibérément à propager\ncette espèce en ses p â t u r a g e s ! . . .\n    Questions!... Maeterlinck se contente, nécessairement, de les\n poser, content d'avoir réveillé en nous le souci altier de la\n pensée, en nous éblouissant de leurs t é n è b r e s ! . . .\n\n                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "J É S U S P A R M I LES DOCTEURS\n         (PINTORICCHIO)\n     (Spello. S. .Maria Maggiore)\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": ""}, {"page_pdf": 372, "texte": "              La Littérature du Divorce\n\n                       Les Yeux qui s'ouvrent (l)\n                      LES Yeux qui s'ouvrent sont une heureuse contribution, pleine\n                          d'émotion et de talent, à cette « littérature du divorce n\n                          qui constitue, en ce moment, une forme palpitante de la\n                         bataille des idées.\n                             Après les plaidoiries antimatrirnoniales, véhémentes,\n                         acariâtres et rancunières, des frères Margueritte, après\n                         les nobles prosopopées psychologiques entonnées, en\n                          l'honneur du mariage, par M. Paul Bourget, il restait à\n                          écrire un livre qui pose la question dans la vie et la résolve\npar la vie, et qui, sans s'encombrer de dissertations et sans recourir à des\n« prêches », montre en u n e action attachante, mouvementée et rapide, que\nl'union conjugale, par là même qu'elle est de fondation chrétienne, est u n e\nchose h u m a i n e m e n t grave et socialement sereine d'où on ne s'évade point par\nfantaisie et p a r caprice — à la façon dont certaines voyageuses, qui sont\nd'ailleurs montées volontairement dans un compartiment de fumeurs, quittent\nsolennellement leur place, uniquement parce qu'un de leurs compagnons\nde route allume une cigarette !\n   Le nouveau livre de M. H e n r y Bordeaux est un r o m a n . Q u a n d un auteur\nnous offre un r o m a n , il faut que ce soit bien un roman — et non u n traité\nthéorique de morale ou un livre d'apologétique. La personnalité de l'écrivain\ndoit s'éliminer et il importe qu'il nous fasse grâce d'un prône direct : c'est le\nroman qui parlera pour lui, ce sont les personnages qui, d a n s leur existence,\ninterpréteront ses idées; c'est l'intrigue qui sera démonstrative, les péripéties\nqui seront un enseignement et le d é n o û m e n t qui apparaîtra comme une leçon.\nLe roman n'a de raison d'être que s'il réalise l'apostolat par l'analyse de la\nvie — et cet apostolat-là aura toujours, sinon plus d'autorité, du moins plus\nd'effet, que les apostrophes d'un « monsieur tout seul o si éminent et si bien\nintentionné soit-il !\n   C'est cette démonstration à base humaine, sans intervention de théories\n« livresques » que M. H e n r y Bordeaux a appliquée au problème du divorce :\nAlbert Derize, jeune intellectuel de Grenoble, a marché à la conquête de\n Paris; d'esprit vif et ardent au travail, déjà la notoriété lui sourit à raison\n\n\n  (1) HENRY BORDEAUX : Les Yeux qui s'ouvrent. Paris, librairie Plon, 1908.\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "314                                        DURENDAL\n\n\n d'importants travaux d'histoire et de sociologie; il a a m e n é de sa province,\nsa femme, Elisabeth Molay N o r r i n , petite poupée ingénue et frivole, peu\n préparée à être pour son mari u n e c o m p a g n e d'idées. Ils ont deux enfants,\n Marie-Louise et P h i l i p p e . Le défaut de c o m m u n i o n intellectuelle crée entre\nles époux u n e indifférence qui ne tarde pas à devenir périlleuse pour la fidé-\nlité du mari : les hasards de la vie placent sur la route d'Albert Derize une\nj e u n e fille, férue de savoir, et dont l'ardente curiosité d'esprit autant que la\nbeauté fatale induisent l'historien en une intimité que l'épouse j u g e bientôt\nc o m p r o m e t t a n t e . B r u s q u e m e n t Elisabeth quitte P a r i s ; elle retourne chez ses\nparents, à Grenoble, e m m e n a n t ses deux enfants; et, armée d'une lettre,\nouverte en l'absence de son mari, elle intente l'action en séparation de corps.\n Mais, à peine ce geste fait, Elisabeth se prend à réfléchir et loin du tourbillon\ndu monde, dans la solitude où les c o n v e n a n c e s relèguent la femme qui plaide\nen séparation ou en divorce, elle c o m m e n c e son examen de conscience.\n     A côté des torts graves de son mari, n'a-t-elle rien à se reprocher, elle?\nE p o u s e correcte certes, a-t-elle compris « la plénitude de b o n h e u r qu'Albert\n Derize attendait d'elle n e t qu'un h o m m e comme lui, passionnément et exclu-\nsivement voué aux travaux de l'intelligence, avait le droit d'exiger que sa\nfemme sacrifiât les petites nécessités de l'existence pour partager ses goûts et\ndevenir la sœur de ses travaux ? « R i e n ne vous intéresse », lui avait-il dit\nsouvent avec un rire forcé !... D a n s ce retour grave vers le passé, où chaque\njour amène son remords, Elisabeth est guidée par le journal de son mari,\n confident quotidien de ses désillusions matrimoniales, et ou Albert Derize\njuge, avec u n e indulgence attristée, l'insuffisance d'esprit de sa femme. Ce\njournal a été confié à Elisabeth par la mère m ê m e d'Albert, type touchant\n — et admirablement dessiné — de chrétienne simple et droite, à la fois\n agissante et priante, et q u i , avec d'infinies et patientes délicatesses, tâchera\n de réparer le foyer lézardé de son fils. Sous cette influence bienfaisante,\n Elisabeth n'aura plus d'autre souci que d'acquérir cette sorte de personnalité\n qui lui m a n q u a pour 'être la compagne appréciée d'Albert; elle s'abstraira\n de toute mondanité, se dépouillera d e toute frivolité; et les heures qui ne lui\n seront pas dérobées par l'éducation de ses enfants, elle les emploiera à orner\n son esprit au rythme de la culture d'Albert. E t quand celui-ci rencontrera\nsa femme, devant le lit de mort de M m e Derize, il la retrouvera transformée à\nla fois comme épouse et c o m m e mère et ayant acquis le sentiment de ce que\nla vie « comporte de grave et d'essentiel ». Avec u n e énergie insoupçonnée\nd'elle-même, elle avait accompli l'œuvre la plus difficile, une reconstruction.\n E t cette œuvre, en la transformant, l'avait rendu plus digne d'être aimée,\nplus complète et plus séduisante. E t comme les yeux d ' E l i s a b e t h s'étaient\nouverts peu à peu sur la vie, les yeux d'Albert s'ouvrirent à leur tour. E t\nAlbert et Elisabeth, « ayant rétabli l'unité de la famille », reprirent, côte à\ncôte, le chemin de la vie et marchèrent vers l'avenir, « soutenus par u n e\npromesse sacrée et par le lien visible des enfants » !\n     M. H e n r y Bordeaux a inscrit, en épigraphe à son livre, le mot lapidaire\nd u grand P a s t e u r : Nul effort n'est perdu... C'est, en quatre mots, toute la\n moralité de l'œuvre. Vivre sa vie n e signifie point qu'il faut suivre aveuglé-\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                       LA L I T T É R A T U R E   DU   DIVORCE                    315\n\nment son instinct, qui n'est qu'intérêt et passion. D a n s la g r a n d e société\nh u m a i n e , l'harmonie n'est m a i n t e n u e entre les individus que par de réci-\nproques concessions; ces concessions créent u n e discipline qui elle-même\nengendre de progressifs perfectionnements. Il n'en est pas autrement dans la\nsociété plus limitée du m a r i a g e . A la recherche des causes de leurs différends,\nsi les époux, en place de regarder en leur conjoint, se considéraient davan-\ntage eux-mêmes et cherchaient loyalement à élaguer de leur propre person-\nnalité les motifs de divergences et les germes de m a l e n t e n d u s , combien de\nliens d'affection, j u g é s irrémédiablement dissous, se renoueraient d'eux-\nmêmes, c o m m e il en advint d'Albert et d'Elisabeth. L'égoïsme joue u n rôle si\ncapital d a n s les dissentiments conjugaux; chez la femme autant que chez\nl'homme, les r a n c u n e s personnelles cachent l'aspect général et supérieur du\nmariage ; et ce n'est que par un « effort » douloureux, mais nécessaire, qu'ils\nparviennent à immoler leur a m o u r propre au but capital et désintéressé\nde leur union : le b o n h e u r et l'avenir des enfants : « Q u e deviendraient les\nenfants si c h a c u n des époux gardait la liberté de recommencer sa v i e ; ils\nn'avaient p a s d e m a n d é à naître et ne fallait-il pas, après leur avoir donné le\njour, leur transmettre cette autre lumière qui est la tradition de famille?\nA-t-on j a m a i s rien réalisé sans but déterminé et sans acceptation\n définitive? (i) »\n   Cet ensemble d'idées d'une si haute bienfaisance sociale, M. Henry Bor-\ndeaux l'a développé en des aspects aussi variés q u ' h a r m o n i q u e s . La psycho-\nlogie d'Elisabeth, son ascension progressive vers u n e personnalité plus com-\nplète et plus h a u t e , se déroule avec une aisance et un naturel parfaits, sans\nque d'ailleurs soit sacrifiée a u c u n e des fines et délicates nuances de l'analyse\nd'une â m e féminine en lutte avec elle-même et avec les événements. S i ' l a\ntransformation parallèle d'Albert Derize est traitée d'une façon plus som-\nmaire, plus brève, plus nerveuse, il serait injuste d'en faire un reproche à\nl'auteur; il faut plutôt lui savoir gré de ne nous avoir dit de l'incident de\nl'adultère que ce que les nécessités de l'intrigue exigeaient et de ne pas avoir\nvoulu, pour son livre, le piment facile et vulgaire qu'offrent aux romanciers\nles liaisons irrégulières du genre de celles qui fut, en l'occurrence, plutôt\nl'occasion que la cause des désaccords conjugaux.\n   E n marge de l'action principale, M. H e n r y Bordeaux a esquissé, dans\nl'ombre discrète qui sied à sa destinée, l'attachante figure de M m e Derize m è r e ;\net je ne sais pas si le roman provincial nous ait jamais donné un pastel\naussi réussi, d a n s sa poétique vérité, que cette silhouette de « m a m a n » qui\n unit tant de délicatesse de sentiment à une âme si droite et glisse, à travers\n toute l'œuvre, en messagère de bon sens et d'affection. Dans le heurt des pas-\n sions et des amours-propres qui met aux prises « ses deux enfants », elle est\n vraiment la main qui répare et la parole qui a d o u c i t ; et d'avoir elle-même\n beaucoup vu et b e a u c o u p souffert lui d o n n e u n e extraordinaire autorité\n morale : son influence réparatrice agira, m ê m e d'au delà du tombeau, et,\n\n\n   (1) P. 79.\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "316                                  DURENDAL\n\n\n\nmorte, elle réalisera, par son souvenir, l'œuvre de réconciliation qui fut\nl'objectif patient de sa vieillesse.\n    E n t r e autres mérites encore, Les Yeux qui s'ouvrent offre celui d'une h a r m o -\nnisation parfaite entre les pensées, les sentiments, les actes des personnages\nd'une part, et d'autre part les paysages qui encadrent l'intrigue! T a n t de\nr o m a n s aujourd'hui font du décor u n e chose plus sagement belle, mais\nlointaine, impassible étrangère et d é p o u r v u e de toute influence sur les\npsychologies h u m a i n e s qu'il e n t o u r e ! Dans l'œuvre de M. H e n r y Bordeaux,\nla nature se rythme docilement aux émotions et aux gestes des personnages; et\nselon les circonstances, elle incline maternellement vers eux ses espoirs de\nrenouveau ou ses mélancolies vespérales. Voyez ainsi comme l'aube est clémente\net lénifiante à Elisabeth après une nuit de fièvre, où l'âme de la délaissée\ns'était tordue aux affres de l'inquiétude morale : « L a nuit à pas de loup\ns'éloignait. Sur la bordure des montagnes, les premières lueurs du matin\ncommençaient d'apparaître, dorées sur un ciel vert, u n ciel d'une couleur si\nfraîche, si neuve et p u r e . Les étoiles se désagrégeaient, se fondaient dans\nl'éther, c o m m e , 1a neige à la chaleur. Sur son visage inondé de larmes,\nElisabeth sentit tout à coup le soleil. T r o u b l é e dans sa peine, elle frissonna et\nporta les mains à ses yeux comme pour les soustraire à cet audacieux\ncontact. A travers les doigts, la lumière la pénétra. Autour d'elle, le jardin,\nla prairie, le bois, la nature entière ressuscitait. Les arbres tout à l'heure\nmêlés, se séparaient, se profitaient sur la clarté d'or qui montait, qui\nenvahissait l'espace. Dans les massifs, les oiseaux chantèrent à plein gosier\nle retour du jour. C'était la vie qui sans hésitation, d'un geste sûr, reprenait\nson domaine (1).\n\n                                                          FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  ( l ) p . 226.\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "       La Cinquantième de\"Kaatje \"\n                         au Théâtre du Parc\n\n\n                LE 25 avril 1908 restera une date mémorable dans\n                   l'histoire de notre littérature d r a m a t i q u e : le\n                   T h é â t r e du P a r c a d o n n é ce jour-là la cinquan-\n                   tième de Kaatje. U n e pièce belge atteindre au\n                   demi-centenaire, et une pièce en vers ! voilà, en\n                   vérité, un événement étrange. Il n'est donc pas\n                   vrai que notre public boude de parti pris nos\n                   auteurs ? ni que les directeurs des grandes\nscènes nationales leur ferment la porte au nez inexora-\nblement ?... Allons, t a n t mieux ! Moi, je l'avais toujours pensé,\nje l'avais écrit quelquefois. Mais mon audace paraissait grande,\n— ou bien mon ingénuité. Aussi le triomphe de Kaatje — car\nc'est vraiment un triomphe — m'a presque autant ravi qu'un\nsuccès personnel. M. Reding n'est pas un ogre, et la Belgique\nn'est pas la Béotie : tant mieux, tant mieux !\n   L'heureuse fortune du drame de Spaak aura contribué, chez\nles esprits loyaux, à dissiper un vieux malentendu où nous\nn'avions rien à gagner. Il convenait donc de la fêter comme on\nl'a fait, avec une solennité familiale : car elle a — évidem-\nment — réjoui tout le monde chez nous, et surtout les écrivains;\nnul n'ignore que nos h o m m e s de lettres forment, en bloc, une\ngrande famille, unie par de forts sentiments de bonne entente\net de cordialité; le succès d'un frère de talent, d'un nouveau\nvenu étranger aux coteries, ne saurait éveiller le moindre soup-\nçon d'envie dans cette tribu patriarcale. Ceux qui ne furent\npas là, le 25 avril, pour acclamer Spaak et son œuvre, avaient\nété — n'en doutons point — retenus par des affaires d'une\nextrême gravité : gardons-nous donc, pour cette fois, de donner\ntort aux absents !\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "318                           DURENDAL\n\n\n   L a fête, du reste, fut complète. Notre grand E m i l e Ver-\nhaeren, qui ne perd pas une occasion de célébrer la naissance\nd'un poète — ah ! que voilà un cœur sincère et généreux ! —\navait assumé la mission de tirer la morale de ce fait inouï : une\ncinquantième d'auteur belge. Il l'a fait en termes excellents et\njustes, avec cette ardeur de pensée et cette loyauté de langage,\navec ce lyrisme passionné qui le caractérisent en tout. Et de ses\nmains fraternelles, il a posé sur le front du héros de la soirée la\ncouronne des t r i o m p h a t e u r s .\n   P u i s , en souvenir de la fête, il y eut des fleurs pour les dames,\nde claires tulipes de H o l l a n d e . E t cet hommage délicat était\naussi mérité que les lauriers de l'auteur : car c'est aux cœurs\nféminins que la pièce de M. Spaak doit le meilleur de sa gloire.\nC'est m ê m e pourquoi je gage que cette gloire durera : nos\nmères, nos épouses et nos sœurs sentent mieux la poésie que\nnous. Poètes, mes frères, n'ayons cure des sentences de la\ncritique : de quel droit un docte p é d a n t nous jugerait-il, après\ntout ? Mais connaissons le prix des louanges féminines.\n   L a carrière de Kaatje n'est pas terminée : que tous nos\nhommes de lettres en acceptent avec joie le favorable augure.\nQ u e l q u ' u n — qui est quelqu'un — disait l'autre jour à une\ncharmante femme, toute désolée d'avoir m a n q u é cette cin-\nquantième :\n   — M a d a m e , consolez-vous : vous verrez la centième !\n   E t cela arriverait en effet, que je n'en serais pas étonné.\n\n                                                              F . A.\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "Le Couvent des Oiseaux\n              et l'Abbaye=au=Bois\n                   Au moment même où le printemps naissait, on vendait, à\n                      P a r i s , à la requête d'un liquidateur dont le nom ne nous\n                      importe pas, le fameux couvent des « Oiseaux. » Cette\n                      maison d'éducation était, depuis près d'un siècle, une des\n                      gloires de P a r i s . Sa renommée universelle lui venait\n                      peut-être bien un peu de son nom ailé et chantant, de ce\n                      nom où l'on croit entendre comme un gazouillis printa-\n                      nier, et qui s'accorde si justement à un pensionnat de\n                      j e u n e s filles. Quoi qu'il en soit, les « Oiseaux » connurent\nune vogue, singulière : la F r a n c e et le m o n d e entier y envoyaient chaque\nannée de joyeux essaims d'enfants. Des générations innombrables de fillettes\nde tous les pays ont grandi entre ces vieux m u r s , sous la robe d'uniforme\net la coiffure modeste. El bien des cœurs se sont douloureusement serrés\nquand on apprit, tout d'abord la dispersion des oiseaux, puis la vente de la\nvolière : lorsque l'on a passé par ces maisons bénies, on y laisse toujours un\npeu de soi-même.\n   Les D a m e s Chanoinesses de Saint-Augustin s'étaient installées là sous la\nRestauration, d a n s un antique hôtel de cette noble rue de Sèvres, dont la\nphysionomie vétusté évoquait de confuses images d'ancien régime : large\nartère paisible, p r e s q u e silencieuse, maintenant que les carrosses du Roi\nn'ébranlaient plus ses pavés inégaux, et toute bordée de larges demeures\nd'une majesté mélancolique, qui semblaient abîmées en un rêve d'autrefois, à\nl'ombre de leurs arbres séculaires et de leurs toits dessinés par Mansard.\nHélas ! combien en restera-t-il, de ces hôtels où la vieille France s'est per-\npétuée jusqu'à nous, d a n s son faste sérieux et sa grâce délicate ?\n   Ce faste et cette grâce, malgré les outrages des révolutions, la maison des\n« Oiseaux » en gardait quelques traces dont le souvenir m'est doux. On y\nentrait par un g r a n d porche d'aspect sévère, qui laissait entrevoir, au fond\nd'une cour spacieuse, les mouvantes frondaisons d'un parc et le fin gazon\nd'une pelouse, où quelques palmiers, amour de diligentes jardinières, balan-\nçaient à la brise leurs éventails dentelés. Les fenêtres du parloir ordinaire\nouvraient sur la c o u r ; il y en avait un plus petit, et plus discret, dont les\nhauts murs s'ornaient de boiseries sombres, de glaces éteintes, de frêles tru-\nmeaux : de vieilles peintures achevaient de s'y faner doucement, comme se\nfanent des sourires d'aïeules. L'ensemble avait un air « grand siècle, » un je\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "320                                  DURENDAL\n\n\nne sais quoi d'un peu hautain et d'un peu froid, mais aussi u n e grâce de bon\nton, une sorte de bienveillance souveraine et d'aristocratique décence, qui me\nrappelaient, dans ce décor bien fait pour elles, les tendres figures de Racine\net de M m e de Maintenon.\n    T o u t e la maison respirait cet air de b o n n e compagnie, et les Ghanoinesses\nde Saint-Augustin étaient dignes de la fière demeure choisie sous la R e s t a u -\nration : leurs cœurs et leurs esprits restaient en h a r m o n i e avec ce cadre\nde jadis, qui n'avait pas changé depuis près de cent ans. Même à qui n'y\npassait qu'une heure, les « Oiseaux » donnaient une leçon d'histoire, faisaient\nd'émouvantes confidences.\n     L e meilleur du passé français revivait d a n s ces religieuses, dont quelques- .\nunes portaient d'ailleurs de très g r a n d s noms. U n e indulgente bonté adou-\ncissait chez elles ce que leur costume rigide ou la noblesse de leur sang\naurait p u leur donner pour nous d'effarouchante austérité. A y a n t traversé le\nm o n d e , au moins d a n s leur enfance, elles en connaissaient — ou en pressen-\ntaient — les misères et les faiblesses; elles savaient qu'il était, au fond, plus\nléger que méchant, plus frivole que pervers, et elles lui conservaient\nces trésors de p a r d o n qu'il n'est possible qu'à la vertu de retenir et de\nprodiguer.\n     Le m o n d e ! il leur était pourtant bien étranger, à ces saintes femmes\ntoutes vouées à leur œuvre d'éducation ! Les vains bruits de la vie n'arri-\nvaient qu'assourdis dans leur pensive retraite, p e r d u e au fond d'une vieille\nrue de province et de passé, où l'illusion semblait permise que Louis X V I I I\nrégnait encore. Mais, tout absent qu'il était de leurs préoccupations, il\nentrait chez elles q u a n d m ê m e , ce m o n d e qu'elles avaient quitté et qu'elles ne\nregrettaient point : il y entrait régulièrement, aux après-midi de parloir,\navec les m a m a n s à robes claires, les frères sanglés dans leurs uniformes\nneufs de Stanislas ou de Saint-Cyr, les pères aux boutonnières fleuries de\ngardénias ou de rosettes de soie, — toute une petite foule vraiment pari-\nsienne, qui bavardait gaiement et se multipliait en démonstrations d'amitié,\nen révérences, en propos graves ou détachés.\n    O h ! ces jours de parloir au couvent des « O i s e a u x ! » L e faubourg Saint-\nGermain et les Champs-Elysées, les colonies et la province, se coudoyaient\nlà sans se m é l a n g e r ; et cette réunion toute momentanée de mondes si divers\ncomposait un spectacle instructif et piquant. Les toilettes somptueuses des\nmères et les uniformes des jeunes filles, se confondant en d'étroits embras-\nsements, offraient aussi un contraste suggestif. Les petites élèves portaient\nseulement, sur leur robs noire, les larges rubans blancs, rouges, verts, bleus,\nqui étaient les insignes de leurs classes respectives; et les plus espiègles\nn ' a b a n d o n n a i e n t pas l'attitude réservée, un peu cérémonieuse, par quoi elles\nse distinguaient toutes. Mais les m a m a n s ! toutes les élégances de Paris\npénétraient avec elles dans le parloir austère, dont le parquet bien ciré\nmirait, selon la saison, des m a n t e a u x de zibeline ou des robes de dentelle,\ndes chapeaux de plumes ou de fleurs où triomphait la science des modistes\ndu Boulevard, et des soies lourdes ou vaporeuses, dont le froufrou et le\nparfum laissaient un sillage capiteux.\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "          LE COUVENT DES OISEAUX ET L ' A B B A Y E - A U - B O I S                321\n\n\n    Ah! p o u r un parloir, c'était u n parloir que ce parloir-là aux jours de\nvisite! Grosses nouvelles, menus riens, papotages de salons, et la santé, et\nles études, et les projets p o u r les vacances, et le dernier bal de la semaine,\net la pièce du T h é â t r e Français, et les baisers sans n o m b r e qui sonnaient sur\nles joues, — tout cela faisait u n bruit confus, un b o u r d o n n e m e n t de ruche\ndans le soleil, u n m u r m u r e ininterrompu, qui faiblissait par moments pour\nreprendre en crescendo, mais qui ne cessait pas l'espace d'une seconde. Les\nvoix de femmes et d'enfants dominaient dans ce concert, de sorte qu'il était\nà la fois très doux, très joyeux et très tendre : un vrai gazouillis de volière,\nqui eût expliqué à lui seul, à défaut d'une autre origine, ce joli nom de\nCouvent des « Oiseaux ».\n    Aux j o u r n é e s chaudes, par les croisées ouvertes sur la cour des récréations,\non entendait jouer les pensionnaires. E t comme elles s'interpellaient avec\nde gais éclats de voix, il arrivait qu'un grand nom, fameux dans l'histoire\nde France, tombait tout à c o u p , tel u n aigle, parmi la volière en r u m e u r .\n Mais le caquetage intrépide ne s'arrêtait pas pour si peu : d a n s l'aristocra-\ntique maison de la rue de Sèvres, on était accoutumé à de pareils accidents.\n    Depuis le jour lointain où les premières élèves s'installèrent dans le vieil\nhôtel, les « Oiseaux » furent en quelque sorte mêlés eux-mêmes à l'histoire\nde la France, et plus d'une page mémorable s'inscrivit dans leurs a n n a l e s .\nC'est en leur h o n n e u r que Louis Veuillot inaugura ses chroniques étince-\nlantes de l'Univers; il devait m ê m e , plus tard, leur consacrer un livre, après\navoir confié à la b o n n e Mère Sophie, — qui présida pendant plus de\nquarante ans aux destinées de la maison, — ses deux sœurs, puis ses deux\n filles.\n    Cette Mère Sophie fut u n e parfaite éducatrice, dont l'empreinte s'accuse\nencore chez mainte épouse d'aujourd'hui : car elle a pétri, d'un doigt sûr et\nfort, des milliers de jeunes esprits féminins. Elle avait le tact subtil qui sied\nà une telle mission. Elle était intelligente et pleine de m a n s u é t u d e . Elle\nn'ignorait pas qu'une rigueur outrée rebute les enfants et les décourage de\nbien faire sans les détourner de faire m a l ; trop bonne pour se h é r i s s e r a\npropos de peccadilles, elle réservait les foudres de sa sévérité pour les fautes\nqui les méritaient : « Il ne convient pas, disait-elle finement, de braquer le\ncanon contre des pieds de mouche. » Aussi ses pensionnaires la nommaient-\nelles maman. Même mariées, elles restaient ses filles : « Ma chère, ma bien-\naimée maman, lui écrivait M m e de Pronleroy quelques instants avant sa\n mort, lorsque vous lirez cette lettre, le cœur qui vous a tant aimée sera\n glacé... m ê m e pour vous. Je vous lègue mes enfants. » Ainsi maman Sophie\n devenait g r a n d ' m a m a n : ce fut sa meilleure récompense terrestre.\n    Maman, elle le fut surtout pour ses petites orphelines : elle adoptait passion-\n nément toutes celles qu'on voulait lui confier, et son orphelinat était encore\n prospère q u a n d vint l'arrêté d'expulsion.\n    Qui s'étonnerait, après des traits semblables, que la maison des « Oiseaux »\n parût un heureux séjour aux jeunes filles qu'elle abritait? P l u s d'une s'y\n attacha si bien qu'elle y revint cacher sa vie, et pour jamais, nourrissant à son\n tour les esprits virginaux du pain qu'elle-même avait reçu naguère, et ensei-\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "322                                DURENDAL\n\n\n gnant l'obéissance aux lieux où elle l'avait apprise. Mlle Bazin était de\ncelles-là.\n    Pauvre rue de Sèvres! la voilà peu à peu dépossédée de ses gloires les plus\npures. L'an dernier, c'était l'Abbaye-au-Bois que l'on vouait au pic démolis-\nseur : encore un couvent qui appartenait aux Dames Chanoinesses de Saint-\nAugustin. Notre cher Joris-Karl Huysmans habita longtemps tout auprès; la\ntristesse, du moins, lui fut épargnée d'assister à l'écroulement de ces murailles\nvénérables. On y a dit la dernière messe au mois de septembre. Des maisons\nde rapport s'érigeront sur ses ruines. Quelle fin à tant de charme et à tant de\ngrandeur !\n    L'Abbaye-au-Bois : que d'illustres souvenirs se lèvent à ce nom ! que de\nmajestueuses ou de touchantes figures!... C'est au troisième étage de cette\nantique demeure que régnait Mme Récamier ; sa beauté à jamais fameuse\ns'entourait de tout ce que la France comptait alors d'hommes de génie.\nChateaubriand, le plus fêté de tous, Hugo, Sainte-Beuve, Ampère, Delacroix,\net bien d'autres, ont défilé entre ces murs, qui sont comme saturés de gloire.\n    L'Abbaye-au-Bois, sous l'ancien régime, avait été un gai couvent, plein de\nbruits de fête, de faste et d'orgueil. On y donnait la comédie. Les élèves et\nles religieuses appartenaient à la plus haute noblesse : Orléans, Choiseul,\nMortemart, Chabrillan, Rochechouart, Rastignac, d'Aumont. La princesse\nHélène Massalska, qui devait devenir princesse de Ligne, conte dans son\njournal de pension que la petite de Montmorency, qui n'avait pas plus de\n8 ans, eut un jour « un entêtement très fort vis-à-vis de Madame l'Abbesse\n (c'était alors Mme de Richelieu), qui lui dit en colère : « Quand je vous vois\n comme cela, je vous tuerais. » M lle de Montmorency répondit : « Ce ne serait\npas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Mont-\n morency. »\n     Pendant cette période agitée, inquiète, tournoyante, tout emplie d'événe-\n ments grandioses, qui s'étend depuis la Régence jusqu'à 1848, l'histoire de\n l'Abbaye-au-Bois résuma l'histoire de la France. Et des confidences pathé-\ntiques sortaient encore de ses vieilles pierres, dans le tumulte affairé de la\n troisième République.\n    Tout cela va disparaître, a disparu déjà. Il ne reste à présent de l'Abbaye-\n au-Bois qu'un humble pavillon au fond du jardin, où dix-huit religieuses\n de l'ordre achèveront de vivre en silence, parce qu'elles sont trop vieilles pour\n l'exil, tandis que leurs sœurs expulsées prieront pour elles et pour la France\n dans les tristesses de la terre étrangère.\n     L'une de ces vénérables recluses, qui était sœur tourière de l'Abbaye-au-Bois\n depuis plus de soixante années, a vu Chateaubriand vieilli, gravissant péni-\n blement l'escalier de son amie, et Mme Récamier, aveugle, et belle encore.\n Elle sait qu'ils étaient très célèbres, ces personnages qui passaient devant elle\n  pour aller voir « la bonne vieille dame d'en haut » ; mais, en vérité, elle ne\n  sait que cela, et elle mourra dans sa simple ignorance, elle qui est sans doute\n  le dernier témoin de ces heures d'histoire.\n     Chateaubriand écrivait, dans les Mémoires d'outre-tombe : « Quand, tout\n  essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la celluleaux approches\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "          LE COUVENT DES OISEAUX ET L ' A B B A Y E - A U - B O I S             323\n\n\ndu soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye,\ndans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient\ndes pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil. Des\nclochers p o i n t u s coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les\ncollines de Sèvres. L e soleil mourant dorait le tableau et entrait par les\nfenêtres ouvertes... »\n   Ces traits, qui datent d e plus de soixante ans, s'appliqueraient justement\nau couvent des « Oiseaux », tel que je l'ai connu en ses dernières années.\nCar les « Oiseaux » et l'Abbaye-au-Bois, a p p a r t e n a n t au m ê m e o r d r e ,\nvoisinant dans la même rue, eurent des destinées parallèles et comme une\nfigure identique. Les voici qui s'en vont ensemble, s'écroulant sous la\nmême pioche impitoyable et s t u p i d e , victimes tous deux du nivellement\négalitaire d o n t la société française fait maintenant son idéal. E t de leurs\ndécombres amoncelés il s'élève, dirait-on, une poussière de passé, m é l a n c o -\n lique et n o b l e .\n    Smit lacrymoe rerum. Il me semble que ces vieux murs doivent souffrir d'être\n abattus et de ne plus jamais e n t e n d r e , dans leur paix propice au rêve, cette\n longue r u m e u r magnifique que la gloire laisse où elle passe, c o m m e la mer\n prolonge ses lamentations au fond de certains coquillages que ses flots, pour-\n tant, ne battent plus, et que les songeurs attentifs aiment à recueillir sur la\n grève, pour y appliquer leur oreille, avec une fervente nostalgie, q u a n d ils\n auront quitté les plages retentissantes...\n\n                                                                   FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "                     Chronique Musicale\n\n                          Sixième Concert Ysaye\n    M. B i r n b a u m , à qui était confiée la conduite du sixième concert Ysaye,\nnous est arrivé de Suisse où il occupe, à L a u s a n n e , les fonctions de directeur\nde l'orchestre s y m p h o n i q u e . Il était intéressant de le voir à l'œuvre après\nViotta si justement admiré au cinquième concert et dont il diffère à tant\nd'égards. T a n d i s que la direction de Viotta se caractérise par la sobriété et\nl'ampleur énergique du geste sans se départir jamais de la grâce et de\nla distinction la plus parfaite, le t e m p é r a m e n t impétueux de B i r n b a u m se\nmanifeste de façon tout opposée : dans son effort constant pour faire jaillir\ndes masses orchestrales les vertus expressives et rythmiques qui s'attachent\nà sa conception spéciale des œuvres, M. B i r n b a u m se livre aux mimiques\nexhubérantes, à un déploiement d'attitudes inspirées ou farouches qui ne\nsauraient toujours être qualifiées de plastiques, mais dont la sincérité est\nindéniable, qui extériorisent ses émotions esthétiques et se reflètent fidèle-\nment dans l'exécution très nuancée de l'orchestre.\n    C'est ainsi que la quatrième symphonie de B r a h m s (mi mineur, o p . 98) est\na p p a r u e , auréolée de g r a n d e u r , en sa glorieuse pureté de lignes, dans\nl'harmonieuse élégance de ses formes olympiennes et sculpturales, vivifiées\npar l'essor majestueux d'un lyrisme intense, bien que voilé et contenu. Nous\nl'avons dit fréquemment, l'on se tromperait en considérant l'ait de Brahms\ncomme exempt d'émotion et planant en des sphères supérieures à l'hu-\nmanité où tous les sentiments qui font battre notre âme seraient glacés\npar le calme altier de la vie s u p r ê m e qui s'y déroule. Les poèmes de Brahms\nsont des calices d'or a m o u r e u s e m e n t ciselés mais renfermant souvent une\nliqueur précieuse et e m b a u m é e . Q u a n t à l'Eulenspiegel de Strauss, jamais\ncette œuvre d'une saveur si piquante en sa colossale et déconcertante ironie\nne fut r e n d u e à Bruxelles avec tant d'intelligence et de pénétration souple,\ntant de verve pittoresque, de fantaisie ailée et délicieuse. La superbe rhap-\nsodie orchestrée de Liszt (qui d a n s l'œuvre de piano porte le n° 14)\navec ses rythmes pleins de largeur, ses zingaresi pétillants et sauvages, termi-\nnait brillamment le concert. R a p p e l é quatre fois, B i r n b a u m a remporté\nun succès d'enthousiasme, partagé du reste par son collaborateur le pianiste\nSauer.\n    Sauer peut compter parmi les excellents pianistes du moment, bien qu'il\nn e possède ni la profondeur de d'Albert ni la puissance de Busoni. Sa\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                              CHRONIQUE MUSICALE                                       325\n\nmanière se rattache m o i n s au grand style de l'école allemande qu'aux\ngrâces séductrices de l'esprit et de l'art viennois, rappelant aussi au point de\nvue du perlé et de la perfection matérielle du jeu, mais sans l'égaler, le\ngenre de maîtrise de Francis P l a n t é . Le concerto de S c h u m a n n lui a donné\nl'occasion de déployer ses qualités caractéristiques, élégance et p u r e t é exem-\nplaire de la technique, impeccable sûreté du goût en ce qui concerne\nles nuances, subtilité a é r i e n n e des traits dans les piani unie à la force et à la\nfougue dans les passages de vigueur. Toutefois, dans les envolées lyriques\nqui font palpiter cette œuvre délicate et exquise, il a manqué d'ampleur\ntriomphale et de r a y o n n e m e n t . P u i s il a joué le N o c t u r n e en fa de Chopin\navec charme et finesse mais sans émotion profonde et surtout sans dégager\nde la partie centrale du poème la grandeur tragique qu'elle recèle. N o u s\nl'avons préféré de beaucoup dans le P r é l u d e , o p . 104, n° 1, de Mendelssohn,\net dans la Tarentelle Venezia, e Napoli de Liszt qu'il a détaillé avec u n e délicatesse\nsouveraine, en un poudroiement lumineux de sonorités limpides s'épandant\ncomme les ondes agiles d'une cascade harmonieuse que le soleil printanier\ndissémine en étincelles d ' a r g e n t .\n\n\n\n\n                                  Concerts Durant\n    B r a h m s e t C é s a r F r a n c k . — La troisième Symphonie en fa majeur\n(op. 90) de B r a h m s est trop rarement jouée et M. Durant a été h e u r e u -\nsement inspiré en l'inscrivant au programme de son concert B r a h m s . Elle\nn'offre à la vérité ni la richesse de matière musicale ni les développe-\nments majestueux de la s y m p h o n i e en mi mineur, que Birnbaum a dirigée aux\nYsaye de façon si puissante. Mais les qualités éminentes du maître de\nH a m b o u r g s'y retrouvent pourtant dans toute leur plénitude. Les parties\nanimées de la s y m p h o n i e , l'Allegro initial et la péroraison de l'œuvre, large-\nment construites, apparaissent très vivantes et expressives, tandis qu'en une\natmosphère de douceur mélodieuse et de grâce fière, l'Andante et l''Alle-\ngretto s'épanouissent comme des plantes délicates aux senteurs enchanteresses.\n   L'interprétation de cette symphonie, particulièrement dans les mouve-\nments vifs, a été molle, m a n q u a n t de relief et d'émotion. D u r a n t et son\norchestre ont pris ensuite leur revanche d a n s la Psyché de César Franck,\nfaisant ressortir à merveille, en de fines gradations de nuances fondues\net savoureuses, la poésie adorable de cette musique où semblent chanter\ndes échos du ciel.\n   Enfin M. Crickboom et M l l e Elsa Ruegger ont rivalisé de talent d a n s\nl'interprétation du superbe concerto pour violon et violoncelle de B r a h m s\n(op. 102.) si p u r e m e n t et fortement écrit pour les deux instruments qui\ns'associent dans u n langage exquisement persuasif, se répondent dans un\ndialogue tour à tour spirituel et éloquent, tandis que l'Andante s'édifie sur\nune phrase beethovénienne admirable d'ampleur et de noblesse.\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "326                                    DURENDAL\n\n\n\n                                   Concerts divers\n    L e ténor Silvano Isalberti s'est fait entendre à la G r a n d e - H a r m o n i e\ndans le répertoire italien. Son style est contestable, ses antithèses de\nnuances excessives et dénuées d'art, mais il possède u n e voix puissante,\nalternativement douce et chaleureuse, et d'une singulière e n d u r a n c e dans\nles tenues. Ce même concert était m a r q u é par les débuts à Bruxelles\nd'un jeune violoniste r o u m a i n . M. Silvio F l o r e s c o est un artiste plein de\ntalent qui s'est formé aux précieux enseignements de J o a c h i m .\n    R é c e m m e n t à Cologne il interpréta le concerto de Strauss sous la\ndirection du maître. On l'a vivement applaudi d a n s la sonate de Strauss,\nd a n s la Chaconse de Bach qu'il a joué cou amore et avec une fermeté lumi-\nneuse, enfin d a n s u n e série de pièces de P a g a n i n i semées naturellement des\nplus redoutables difficultés techniques. A ces deux artistes, M. L a u w e r y n s\nprêtait le concours de ses a c c o m p a g n e m e n t s fins, c h a r m e u r s et caressants.\n    D ' u n bien plus vif intérêt (au moins en ce qui concerne la partie de chant)\na été le concert donné à Patria par Mlle R a y m o n d e Delaunois. D a n s la der-\nnière livraison de Durendal, n o u s avons dit son succès à la sixième audition\nde la L i b r e Esthétique. A Patria, d a n s un p r o g r a m m e des plus variés, où\nl'on relevait les noms de Lully, Scailatti, Beethoven, S c h u b e r t , S c h u m a n n ,\nW a g n e r , Liszt, H u g o Wolf, H u b e r t i , F a b r e , Debussy, elle a été à même\nde donner la mesure de son talent qui est de premier ordre. La voix est\nd'une a m p l e u r et d'une étendue magnifiques et c h a c u n e de ses interpré-\ntations est dramatisée de façon absolument émouvante. Mlle Delaunois\nétait r e m a r q u a b l e m e n t accompagnée au piano par Mlle Valentine Pitsch.\n M. Georges Pitsch, u n violoncelliste qu'on a souvent eu l'occasion d ' a p p r é -\ncier à la Libre Esthétique, prêtait son concours à ce c o n c e r t au cours duquel\nil a joué des œuvres de S c h u m a n n , Vincent d ' I n d y et Lalo avec autant de\n distinction que d'intensité expressive.\n                                                                 GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                         LES LIVRES\n\nV i n g t - c i n q a n n é e s de v i e littéraire,           par MAURICE BARRÈS.\n   Pages choisies. I n t r o d u c t i o n de M. H E N R I BRÉMOND. — (Paris, Bloud.)\n   Ce volume, dont les éléments ont été choisis et classés avec beaucoup de\ndiscernement et d'art, forme une façon de florilège psychologique. C'est, en\nquelque sorte, u n e autobiographie mentale de Maurice Barrès, le tableau\nchronologique des phases de sa pensée, d'une évolution intellectuelle où tout\na dû apparaître, aux clairvoyants, d'une logique et d'une cohérence parfaites.\nEt à qui d e m a n d e r Barrès qu'à Barrés lui-même, tous ses livres n'étant faits\nque de l'analyse des sentiments et sensations de leur auteur, confronté avec\nles idées et les h o m m e s ? Aussi, à l'exclusion de la forte et éloquente étude de\nM. Henri B r é m o n d , toutes les pages de ce recueil sont-elles empruntées à\nl'œuvre du maître écrivain.\n    L'originale personnalité, à la fois âpre et sensitive, du poète de la Mort de\n Venise, est tout entière déjà, en germe, sous l'amère et résistante écorce de\nSous l'œil des barbares. Alors que là, au travers des expériences et des rencontres\ndes jours, elle est venue à son complet et magnifique épanouissement, ici\nelleprélude à l'opiniâtre et volontaire formation de son « moi » ; elle est toute en\ndéfense, non seulement contre les envahissements des autres, mais contre les\nrelâchements et les a b a n d o n s de soi-même; tout occupée à chercher et à\nremplir ses « limites », à se construire, à se tasser, à s'ériger, si l'on peut\ndire, sur ses propres bases.\n    Car nous formons notre individualité autant en réaction qu'en action : la\npuissance de l'arbre et sa beauté frémissante dans l'air est faite aussi bien des\nintempéries et du vent dont il a supporté, victorieusement, les assauts, que\ndes ferments du sol dont il a tiré sa nourriture. Les facultés qui gisent,\nlatentes, en u n être, s'accroissent, chez les natures privilégiées, à la fois de\nson effort personnel et des résistances qu'il rencontre. Celles-ci le racinent\ndavantage en lui-même, le repoussent d a n s son for personnel, dans ses\natavismes, résolu à ne se rendre accessible qu'à ce qui pourra devenir assi-\nmilable pour ses instincts profonds et d o n n e r à son originalité de s'épanouir\navec une ampleur plus drue et plus splendide dans la vie.\n    A ses débuts, Barrès c'est une volonté a r d e n t e , qui va à son but pressenti,\ndans une demi-inconscience et en cherchant encore ses raisons. A chaque\npas, elle s'interroge, tâte ses armes, les assure dans ses mains. Elle est à la fois\naventureuse et prudente, comme u n marin enivré du large et qui, cependant,\nmet un soin extrême aux petits travaux de sécurité du bord. Elle s'élance dans\nl'enthousiasme, puis, soudain, elle se retire, défiante, dans l'ironie. Et cette\n ironie, qui était une sauvegarde, une feinte et, peut-être, quelquefois, u n e\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "328                               DURENDAL\n\n\ntimidité, n'allait point, d'abord, dans son expression brusque ou anguleuse,\nsans quelque apparence d'affectation.\n     En poète qu'il est, Barrès est tout sensation, mais, en psychologue qu'il\nest, il est tout analyse. Et il est arrivé, souvent, que le psychologue tirait sa\nmatière des mains du poète, de crainte de se laisser emporter aux imagi-\nnations éclatantes et sombres de celui-ci, de trop céder à l'amollissante\ndouceur d'on ne sait quel secret instinct de mélancolie. Il y a des paroles qui\nsont, sur la pensée, comme une caresse songeuse, et qui l'apaisent et\nl'endorment, mais Barrès l'arrachait vite à ces prestiges pour lui imposer de\nrudes et salutaires disciplines... Il ne voulait pas qu'elle parût, comme\nEsther, dans la splendeur triste de la pourpre royale, « appuyée sur les filles\nqui la servaient, comme ne pouvant soutenir son corps, à cause de son\nextrême délicatesse », mais bien ainsi qu'un jeune et agile Spartiate, dans sa\nforce assouplie par la lutte et les jeux, nue, belle, aguerrie...\n     Plus tard, les deux puissances qui, stimulées et contrariées en même temps\n l'une par l'autre, agissaient en lui, s'associent et se confondent : l'analyse\n ajoute, alors, à l'émotion, lui fournit, de nouveaux aliments au lieu de la\nrefouler ou de la restreindre. Faut-il, avec M. Brémond, qualifier de\n « romantique » la riche maturité de cette période? Tout homme de génie,\n constitué pour faire rendre à la vie l'exaltation de joie ou de douleur qu'elle\n contient, n'est-il pas, en un certain sens, romantique, c'est-à-dire dressé en\n face du monde — qui l'admire ou le méconnaît — dans la posture\n d'un héros?\n      Barrès s'étant conquis son domaine, en ayant marqué les bornes avec des\n pierres de sa terre, sa pensée assurée, fondée en elle-même, se met en quête\n de ses antécédents. Elle s'est bâtie dans la vie; elle se creuse et s'approfondit\n dans le passé et dans la mort, celle-là n'étant que la créature de ceux-ci, qui\n l'ont pétrie de leurs mains, à présent inanimées. Il se regarde dans le passé\n et s'y reconnaît; sa sensibilité est retournée à sa source. Son « moi », si\n agressivement personnel, se transforme et devient collectif, car qu'est-il, au\n total, qu'un point dans la chaîne d'une tradition venue des siècles et des tom-\n  beaux?... Il ne se sent plus que le visiteur momentané d'un temple rempli de\n  reliques, de trophées, de dalles aux épitaphes illustres; plein d'éternité, de\n vie et de mort, où Dieu habite, entre la prière bruyante des vivants et celle,\n  taciturne, des morts...\n      L'éducation de l'énergie, c'est un effort vers le plus grand « moi », un\n  « moi » plus compréhensif, plus étendu dans le Temps, qui sent ses solida-\n  rités et, qu'étant l'aboutissement d'une volonté séculaire, il doit, si l'on peut\n  hasarder une telle expression, non point jouir, mais agir son héritage. C'est\n  donc, aussi, la glorification des ancêtres et du pays, dans l'incarnation\n  actuelle et vivante des forces qu'ils ont accumulées et léguées à leurs repré-\n  sentants d'aujourd'hui.\n      Ainsi la conception de Barrès a atteint sa complète efflorescence. Certains\n  estimeront que, dans ses conséquences, elle doit, nécessairement, être exclu-\n  sive, peut-être intolérante. On pourrait, également, soutenir la thèse con-\n   traire : Quelle meilleure voie pour comprendre et aimer l'homme que\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                                      LES LIVRES                                        329\n\n\nl'homme ? N o u s sommes liges d'une civilisation déterminée, mais si nous\ncherchons à la c o m p r e n d r e et à la continuer, effectivement, dans sa réalité\nvive et ressentie, ne serons-nous pas plus aptes à pénétrer des civilisations\nétrangères ou, même, hostiles, que si nous nous contentons d'affirmer notre\namour indéfini de l'humanité, à l'aide de creuses et vaines déclamations?\nAimons nos morts et n o u s respecterons ceux des a u t r e s ; ceux-là nous con-\nduiront à ceux-ci, curieux d'eux parce que curieux de nous-mêmes et des\nnôtres. Les belles élévations du Voyage à Sparte et d'AMORI ET DOLORI SACRUM\nrépondent, d'ailleurs, s u r a b o n d a m m e n t , à l'objection. Puis, quoi? l'admira-\ntion de Sturel et de ses amis et leur piété pour Napoléon ne disent-elles point\nque la tradition, les vouloirs héréditaires, peuvent être, salutairement, provi-\ndentiellement, violentés, parfois? Car, en somme, le Corse Bonaparte n'est-il\npas sorti, a r m é d'action, du maquis des siècles, pour imposer impérieusement\nsilence aux idéologues meurtriers du Jacobinisme — opposant de la sorte la\ntradition-force de son terroir à la tradition-parole qui, corrompue, gouver-\nnait?...\n                                                                     ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL a p e t i t e r e i n e B l a n c h e , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Bru-\n   xelles, Larcier.)\n   L a petite reine Blanche, c'est, au pays de Sambre-et-Meuse, la menue\nballe de cuir qui passionne à sa chasse, parmi les populations accourues,\ncompactes et délirantes, tant d'équipes de jeunes athlètes. Et c'est aussi, dans\nle roman que voici, la fille du grand Châles, Charles Aubert, prince invaincu\ndu jeu de balle. Glorieux dans le H a i n a u t , le N a m u r , le B r a b a n t et tout le\nNord de la F r a n c e , ce maréchal des joueurs, payé d'ingratitude et d'envie,\navait fini par se retirer sous sa tente, à la façon d'Achille. Il punissait son\nvillage en b o u d a n t la balle. E t la victoire avait déserté avec lui. M. Maurice\ndes Ombiaux nous détaille les ruses machiavéliques auxquelles, en désespoir\nde cause, recourent les amis du héros pour triompher de sa bouderie et le\nramener au jeu : c'est lui seul qui vaincra les Blancs-Becs de Gilly.\nSuccombant à tant de diplomatie, il se décide, en effet, à les battre en une\nmémorable journée ; mais\n\n                        O chutes d'Annibal! Lendemain d'Attila!\n\nceux-ci finissent par le battre à leur tour, grâce à leur chef, le Colau, qui\nconvoite en secret depuis longtemps, dispute au promis officiel et conquiert\nla main de Blanche Aubert. L'idylle ainsi, malheureusement un peu\nsommaire, côtoie l'épopée.\n   Il appartenait à Maurice des Ombiaux de chanter ce noble jeu de sa\nSambre-et-Meuse. Il déploie ici les qualités d'observateur et de conteur qui\ndonnent la vie à ses récits. Regrettons toutefois que, brossant a m o u -\nreusement les portraits du grand Châles et du Colau il n'ait pas creusé\nd'avantage la psychologie de la gentille et sournoise Blanche. Il est malicieux\net bienveillant ; sa verve a une bonhomie narquoise, une belle humeur, une\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "330                                   DURENDAL\n\n\nallègre santé qui c h a r m e n t et conquièrent son lecteur. Il connait les visages\nde son p a y s ; il leur sourit et les aime. C'est justice de saluer en lui l'un de\nnos plus savoureux écrivains nationaux.\n\n P r o p o s d ' h i e r e t d ' a u j o u r d ' h u i , par THOMAS BRAUN. — (Bru-\n    xelles, Van Oest.)\n    Sous ce titre, M. T h o m a s Braun a réuni cinq conférences d o n n é e s ,\nsur des sujets fort disparates, de 1900 à 1905, à la Conférence d u J e u n e\nBarreau de Bruxelles, à la Libre Esthétique, à l'Ecole S a i n t - L u c . Il y a\njoint de pittoresques et passionnés « propos adressés à un touriste\nimaginaire », touchant l'Ardenne. D a n s l'une d'elles, la meilleure à mon\ngré, M. B r a u n , étudiant l'œuvre du poète d'Orthez, célèbre avec lui\nla simplicité. « Soyons simples, enseigne-t il, et pas blasés, et pas désabusés\navant l'âge. Soyons heureux d e tout, ne mettons pas de recherche d a n s nos\ndilections, aimons et trouvons de la beauté dans les ânes comme dans les\nrossignols, dans les drapeaux des consulats comme dans les bannières des\nrogations, et dans les bacheliers qui commentent Virgile comme dans\nles semeurs ou dans les matelots. Aimons la vie et les choses qui\nnous entourent. Il importe de conserver notre puissance d'étonnement\nqui nous garde notre jeunesse ». C'est avec cette virginité d'âme que\n M. Braun contemple une séance du Conseil d'Etat travaillant, sous la prési-\ndence infatigable du P r e m i e r Consul, à l'élaboration du Code civil, la vie\nlumineuse et la mort de Ruysbroeck l'Admirable, les truculences d ' u n\nJ o r d a e n s , la main active et ingénieuse de l'artisan, u n e forêt d'Ardenne. Il\nest b o n h o m m e et optimiste, subtil, gracieux et ingénu, doux, ardent,\npitoyable aux humbles, épris de la bonne justice. Il aime sa patrie avec\nfierté, sa foi avec courage. La franchise du sentiment, la générosité simple\nde la pensée, la saveur d'un verbe neuf et s p o n t a n é donnent à toutes les\npages de son livre un charme pénétrant et rare. P a r le sens apostolique de\nson œuvre, il s'apparente c o m m e E l s k a m p et Kinon, à ce F r a n c i s J a m m e s\ndont il parle avec une fraternelle et si compréhensive tendresse. L a louange\nde la vie se confond d a n s son cœur avec celle de Dieu.                      M. D .\n\nR a m e a u , par Louis LALOY. — (Paris, Alcan. — Collection : Les Maîtres\n    de la Musique.)\n    E n ce livre, M. Laloy explique excellemment comment R a m e a u fut le\nvéritable fondateur de l'harmonie dont il proclama la suprématie sur la\nmusique entière, sans toutefois rien enlever à la mélodie de son prix et de son\nefficacité. Si chez lui le musicien semble s u b o r d o n n é au théoricien et au\nsavant, il serait entièrement faux de croire, comme toute l'Encyclopédie et\nJ e a n - J a c q u e s Rousseau le déclaraient, que l'art de R a m e a u est destitué\nd'émotion. « A ses yeux, la fin de la musique n'est pas en elle-même. L'objet\nde la musique est d'imiter la vie dans toute la variété qu'elle peut offrir. »\nOr, l'harmonie est soumise à certains principes directifs fondés en nature et\nen raison. C h a q u e note, chaque accord renferme une vertu, u n e signification\nspéciale que le musicien ne peut pas p l u s changer que le poète n'est maître\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                                        LES LIVRES                                         33l\n\ndu sens des mots et dont, suivant les différences de tonalité, s'étendent et\ns'accroissent encore les diversités expressives. D a n s cette traduction esthé-\ntique de la vie, la mélodie a aussi une g r a n d e importance mais elle échappe\nà toute règle certaine et ne saurait être régie que par le bon goût.\n     L'esprit o r d o n n a t e u r et philosophe qu'était R a m e a u regrette au fond que\nl'instinct r e p r e n n e ici ses droits. Il voudrait tout soumettre â l'empire de la\nraison. « Il rêve d'un art sans mystère. C'est là u n e ambition qui va droit à\nr e n c o n t r e d'une de nos croyances les plus chères. E n t r e la science et l'art,\nnous avons élevé des barrières infranchissables. »\n     R a m e a u est profondément imbu de l'esprit classique. « Il nous montre\njustement d a n s l'art que nous vouons le plus volontiers au jeu des forces\ninconscientes, u n génie réfléchi, calculateur, dont nous voudrions tout au\nplus pour un philosophe ou un architecte. N o u s aurions tort cependant : un\ngénie de cette espèce a suffi à Corneille, à Bossuet ou à R a c i n e , et la musique\nen a reçu d'aussi grands bénéfices que l'éloquence ou la poésie. »\n     E n analysant la répercussion des influences italiennes sur la musique\nfrançaise au XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle, l'auteur\ndistingue soigneusement les formes musicales de pur agrément et de vir-\n tuosité qui, à partir de 1752, régnent sans partage par delà les monts, de l'art\nitalien antérieur, art autrement expressif, vrai régal de délicats qui avec\nScarlatti, Bononcini et Corelli, se caractérise par les tonalités neuves, la\n finesse des modulations et des chromatismes. Cette influence s'exerce\n surtout en F r a n c e dans les deux formes importées d'Italie, la cantate\n et la sonate.\n     Dans l'œuvre de R a m e a u , le style vocal est resté bien en dessous de\n l'instrumental. La symphonie chez lui l'emporte de beaucoup sur le chant.\n Aussi, s'il écrit pour le théâtre, c'est parce que l'opéra fiançais en vogue est\n aux antipodes du drame lyrique. Les p o m p e s du spectacle s'étalent éblouis-\n santes sur les ruines de la tragédie psychologique, celle de Corneille et de\n Racine, et c'est à ces éléments extérieurs et pittoresques que s'attache le\n génie de R a m e a u . Ses airs de danse et ses morceaux descriptifs brillent\n encore aujourd'hui d'une splendeur inaltérée.\n      De même, infiniment supérieure à tous ses motets, à toutes ses cantates,\n son œuvre de clavecin est immortelle. D a n s son recueil de 1705, le prélude\n du début contient en germe toute l'harmonie qu'il développera plus tard. Le\n second recueil publié dix-huit ans après (1724) atteste u n g r a n d progrès\n et constitue sort chef-d'œuvre en ce genre. Aucun de ses prédécesseurs ou\n contemporains ne saurait entrer en comparaison avec lui pour la force et\n  l'infinie variété des rythmes. « Ses derniers ouvrages le m o n t r e n t en\n  possession du principe m ê m e de l'orchestration moderne, dont nul ne s'était\n  avisé avant lui. Il a trouvé des accords si h a r m o n i e u x que Rousseau\n  en pousse des cris de souffrance et d'indignation. \"\n      E n résumé, l'étude approfondie que M. Laloy consacre à la vie, à l'esprit\n  et à l'œuvre de J e a n - P h i l i p p e R a m e a u est u n travail de haute valeur. L ' a m -\n  pleur des vues et la clarté d'exposition, unie à la vigueur de l'analyse, à la\n  sûreté et à la finesse de la méthode critique, en font u n livre aussi complet\n  et instructif qu'il est attachant et sincère.\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": " 332                             DURENDAL\n\n\n  M e n d e l s s o h n , par PAUL DE STOECKLIN.— (Paris, L a u r e n s . — Collection :\n     Les Musiciens célèbres.)\n     Au point de vue pianistique, l'apport le plus original d e Mendelssohn fut\n la R o m a n c e sans paroles, « sorte d'aquarelle musicale aux tons discrets et\n harmonieux ». On peut dire aussi qu'en développant et en unifiant la forme\n du scherzo, Mendelssohn l'a pour ainsi dire récréée, et en a fait « un petit\n poème de fantaisie subtile et sentimentale ». Q u a n t à la musique de chambre,\n elle sonne délicieusement. (Il faut citer l'octuor op. 20, les deux quatuors à\ncordes en ré et en fa mineur, le trio o p . 49.) D a n s l'ordre de la m u s i q u e\nreligieuse et n o t a m m e n t dans ses deux g r a n d s oratorios, Saint-Paul et Elie,\nil s'inspire à la fois de B a c h et de H a n d e l , mais si la construction des\nœuvres est superbe, la mollesse de la phrase mélodique en compromet le\ncaractère sacré et leur enlève la profondeur de ses modèles.\n     L e chef-d'œuvre d e Mendelssohn, c'est le Songe d'une nuit d'été « poème de\nl'air e m b a u m é , de l'âme obscure des soirs d'été que la fantaisie du compo-\nsiteur enveloppe d'une trame musicale diaphane et lumineuse ». D a n s la\ns y m p h o n i e , il a laissé deux compositions de premier o r d r e , l'Italienne, écla-\ntante et pittoresque, {'Ecossaise, songeuse et recueillie. Quatre de ses ouver-\ntures, le Songe, Calme en mer, la Grotte de Fingal, et la Belle Mélusine, sont\nmagistrales et, en les écrivant, Mendelssohn fut le véritable créateur du\npoème symphonique.\n    C e p e n d a n t , si Mendelssohn a surtout exercé u n e action sur le développe-\nment de la musique en Allemagne, c'est en appliquant toutes ses énergies à\nla restauration du grand art, en faisant connaître les Passions de Bach, en\npopularisant H a y d n , Gluck, Mozart, Beethoven, W e b e r , Schubert.\n    Son âme fut candide et sereine. S'il affectionne le mode mineur, ce n'est\npoint qu'il m a n q u e d'optimisme, mais à cause des attributs de ce m o d e , « sa\ng r a n d e douceur, sa noblesse, son indétermination ».\n    E n définitive, la seule chose qui ait manqué à Mendelssohn, dont la cul-\nture était aussi vaste et sûre que l'âme était élevée et le métier prestigieux ce\nfut l'éducation de la souffrance. « Sa couronne à lui fut tressée de roses\nodorantes et claires, dont un génie trop bienveillant avait enlevé les\népines. »\n\nA l b u m d e N o t r e - D a m e d e H a l . — (V. E r n u l t - D o n c q , Bruxelles.)\n    Il nous est agréable de signaler cette jolie publication populaire, qui tranche\nheureusement sur lamédiocrilé,ou la laideur, de tant de produits analogues. Ce\npetit a l b u m a une tenue des plus artistiques sous sa couverture illustrée d'une\ndélicieuse aquarelle de L o u i s Titz. Le texte est sommaire. Il donne, en nos\ndeux langues nationales, des renseignements puisés à b o n n e source (surtout\nd a n s Juste-Lipse) sur la ville de H a l en B r a b a n t , sa très remarquable église\nogivale, le type le plus élégant de notre architecture religieuse des XIVe et\nXVe siècles, la madone miraculeuse qu'on y vénère, statue datant incontesta-\nblement du XIIIe siècle, dont la tradition fait un legs de l'une des filles de\nsainte Elisabeth de H o n g r i e , Sophie de T h u r i n g e , seconde épouse du duc\nde B r a b a n t , H e n r i le M a g n a n i m e .\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                                          LES LIVRES                                              333\n\n   Au s u r p l u s , l'album contient de nombreuses et excellentes phototypies\nqui font connaître j u s q u ' e n ses ravissants détails la belle église de H a l , ainsi\nque les richesses artistiques de son mobilier et de son trésor, dont plusieurs\nsont célèbres.\n  J'y admire le beau retable exécuté en 1533 par J e a n More, sculpteur de\nCharles-Quint. Ce retable domine aujourd'hui le plus tristement banal des\nmaître-autels. A m p u t é du charmant tabernacle qui le couronnait, il sert de\nsupport à la statue miraculeuse emprisonnée dans sa légendaire robe en\npanier. Ailleurs, u n e gravure de 1604 nous m o n t r e la même statue placée\ndans un retable sculpté qui occupe le fond d'une chapelle latérale. E t ceci\nfait naître le désir de revoir les choses dans leur état primitif. L e goût et la\npiété y recevraient une égale satisfaction.\n   L'album est édité p a r les soins de M. le Curé-doyen de H a l . Son élégante\nexécution fait h o n n e u r à son imprimeur, M . E r n u l t - D o n c q .\n\n                                                                                  F.   VERHELST.\n\n\nP e t i t e b i b l i o t h è q u e S u r a n n é e : Madeleine de Scudéry. De la poësie fran-\n   çaise jusques à Henry Quatrième. I n t r o d u c t i o n , notes et index, par\n    M. G. MICHAUT. — (Paris, Sansot.)\n   Boileau, spirituel et d u r rimeur, ne professait point le culte des ancêtres\nlittéraires, ceux, tout au moins, de son terroir. L e s moi ts de sa pensée étaient\ndes Grecs et des R o m a i n s , et non point des F r a n ç a i s , ceux-ci, à son gré,\nayant, avant lui et avant Malherbe, oscillé entre la barbarie et l'extravagance.\nCes morts-là, poètes de la Pléiade, libertins, précieux, il s'emploie, avec u n e\nsarcastique et impitoyable ardeur, à les achever, à les expulser, comme de\nfolles et sauvages excroissances, du Parnasse régulier et pompeux qu'avec\ntout son temps il rêvait. L'idéal d'alignement de ce bourgeois à la tête posi-\ntive, pleine de bon sens, aussi bien que son tempérament ironique, étaient\nincompatibles, du reste, avec la fantaisie lyrique de Ronsard et de ses émules\naussi bien qu'avec l'afféterie et la grandiloquence e m p a n a c h é e de La Calpre-\nnèdo et des Scudéry. En somme, il fut, dans le domaine des lettres, l'un des\norganisateurs de ce régime qui ambitionnait de présenter partout la m ê m e\nfigure auguste, forte et noble, encore qu'un peu prosaïque dans sa majesté\nromaine.\n    Les survivants de l'époque antérieure, plus libre, plus aventureuse d a n s la\npensée et d a n s l'art, éprise encore de quelque idéal d'amour et de chevalerie,\nne se laissèrent c e p e n d a n t pas ridiculiser sans crier ou essayer de réagir.\nC'est ainsi que la vieille Madeleine de Scudéry, la g r a n d e S a p h o , qui avait\nfait gémir et soupirer toute une génération sur les routes en labyrinthe de la\ncarte du T e n d r e , la reine des beaux esprits d'antan se plut, pour répondre aux\nrailleries de Boileau, à exalter les mérites des poètes qui florissaient au début\ndu siècle, R o n s a r d , Des P o r t e s , Du P e r r o n , A g r i p p a - d ' A u b i g n é , Bertaut\nsurtout, dont les ouvrages sont « comme des colonnes d ' H e r c u l e s pour la\n poésie françoise ». L'éloge de tous ces poètes, elle le place dans la bouche\n des personnages espagnols de son Histoire du comte d'Albe; il fait agréable\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "334                                     DURENDAL\n\n\n\net curieux intermède au milieu des péripéties et des intrigues de ce roman\nd'amour.\n   M. Michaut a eu l'heureuse idée de détacher de ce dernier le tableau tracé\npar l'auteur du Grand Cyrus de la vieille poésie française. E t il a c c o m p a g n e\nces pages non d é p o u r v u e s de saveur d'une introduction et d'éclaircissements\nd'un très vif intérêt.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n    Q u e l q u e s r o m a n s . — Notons parmi les n o m b r e u x romans dont il\nnous faut rendre compte : Ferveur, de P r o s p e r Roidot (1), un court roman qui\nporte bien son titre, étant plein d'une chaleur contenue et intense, vibrant\nsans éclat d'une vibration u n peu m o n o t o n e ; Amour et Dot par Kilien\nd'Epinoy (2), petit livre alerte, quelconque et inoffensif, marivaudage enche-\nvêtré de complications à l'usage des ex-pensionnaires ; Quelques bandits, par\nP a u l T a n y (3), satire violente et fort bien menée, d'une certaine F i n a n c e\nm a l h o n n ê t e ; Dupecus, par P a u l F r a y c o u r t (4), p a m p h e t odieux et mensonger\nde l'enseignement religieux; Le curé de Sainte-Agnès, de M m e de Pontevès-\nS a b r a n (5), qu'animent de fort belles idées mais qu'alourdissent des lon-\ng u e u r s ; Au Service de la France par S a i n t - C e n e r y (6), qui n ' e s t pas de la\nlittérature, étant le s p é c i m e n le plus nul que nous a y o n s lu, du r o m a n\nnationaliste antihervéiste et militaire; d e u x volumes de contes : Le Rouet\nd'Ivoire (7), de cet admirable écrivain qu'est Emile Moselly, où revit en\ndes histoires brèves et naïves son enfance lorraine, et les Contes pour lire au\ncrépuscule de M. Avesnes (8) qui seraient remarquables s'ils étaient plus\ncondensés et plus nerveux.\n    Citons pour finir u n livre étrange de M. L . Garnica de la Cruz :\nL'Arène aux crucifiés (9) : pour prouver que le m o n d e est mauvais l'auteur\n— ce doit être u n j e u n e — étale pêle-mêle des peintures abjectes. Il\nc o n d a m n e en bloc la société moderne et sans y réussir veut animer son\nlivre trop touffu, de l'esprit d ' u n e religion plus parfaite.\n    Q u e M. Garnica de la Cruz relise Tolstoï, il veut aussi jouer son\nprophète, mais il a u n e barbe blanche, il prêche avec u n e imposante\n majesté, et il peint les vices de la société contemporaine sans crudités\n inutiles et sans malsaines hallucinations.\n                                                                                        P. N.\n\n\n\n   (1) Bruxelles, Larcier\n   (2) Paris, Plon.\n   (3) Paris, Perrin.\n   (4) Paris, Stock.\n   (5) Paris, Plon.\n   (6) Paris, Plon.\n   (7) Paris, Plon.\n   (8) Paris, P e r r i n .\n   (9) Paris. Sansot.\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                                NOTULES\n\n   V i e n t d e p a r a î t r e , chez l'éditeur Bloud, de Paris : A u m i l i e u du\nchemin de n o t r e v i e , poèmes légendaires, symboliques et religieux, par\nnotre collaborateur D o m B r u n o D e s t r é e , moine bénédictin de l'Abbaye du\nMont-César, à L o u v a i n , avec une préface de S. E . le Cardinal MERCIER.\n  Nous rendrons compte de cette œuvre remarquable dans notre fascicule\nde juin.\n                                             *\n  La surabondance des matières nous met dans l'obligation de\ndifférer la suite de l'article : « Joris-Karl H u y s m a n s M de l'abbé H e n r y Moeller\net quantité de comptes rendus de livres jusqu'à la publication de notre fasci-\ncule de j u i n .\n                                          ***\n   S o c i é t é d e s B e a u x - A r t s . — L e salon de la Société des Beaux-\nArts, installé cette année dans les locaux du Palais du Cinquantenaire, s'est\nouvert le 2 mai et sera prolongé jusqu'au 14 j u i n . Il co.nprend une exposition\nrétrospective magnifique des œuvres de Joseph Stevens et des ensembles\nd'oeuvres des peintres J e a n Stobbarts, R e n é Minard et Georges Sauter.\nA signaler tout d'abord la salle d'art décoratif comprenant les œuvres de\nCiamberlani, Fabri, Delville et Montald. Celui-ci expose trois admirables\npanneaux destinés à décorer la grande salle du musée de la rue de la\nRégence. Nous espérons bien q u e , malgré la cabale qui a été menée contre\nce projet, il sera exécuté, car il mérite en tous points de l'être. L'œuvre de\nMontald est u n pur chef-d'œuvre. Il constitue u n ensemble décoratif mer-\nveilleux. Ce serait u n e indignité si, à cause d ' u n e opposition mesquine, la\ndécoration d e la salle du Musée, si grandiosement conçue par Montald,\nn'était pas exécutée.\n   Nous r e n d r o n s compte du salon des Beaux-Arts d a n s notre n u m é r o de\njuin.\n                                              * #\n   H e n r i B o n c q u e t , u n j e u n e artiste sculpteur de grand talent et qui\npromettait beaucoup pour l'avenir, vient d'être impitoyablement enlevé par\nla mort, à l'âge de 40 ans, à l'art belge et à ses n o m b r e u x amis. On a\npu admirer aux Salons de Bruxelles son Hérodiade, exposée en 1891, son\nSolitaire ( 1894), son Tourment d'amour (1897). Il emporta le g r a n d prix de\nRome en 1897. Il envoya d'Italie, où il passa trois ans, la Tentation, le Destin\net Indolence. R e n t r é en Belgique il exécuta un groupe admirable : La Famille,\nqui a été acheté p a r le Musée de Düsseldorf; l'Aigle, qui est au J a r d i n bota-\nnique de Bruxelles, Sollicitude maternelle, Méditation et différents autres travaux\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "339                                             DURENDAI.\n\n\n\nd'une valeur artistique incontestable. La mort de ce jeune artiste, d'un si b e a u\ntalent et qui par sa nature si foncièrement b o n n e , loyale et affectueuse\ns'était conquis la sympathie de tous, est u n e immense perte pour notre art\nnational.\n\n\n   L ' é c o l e d e m u s i q u e d ' I x e l l e S , si magistralement dirigée par\nM. T h i b a u t , a inauguré la publication d'un Bulletin Mensuel qui mérite d'être\nsignalé à l'attention des amateurs d'art musical et d r a m a t i q u e . Cette école si\nprospère, grâce à l'activité et au talent de son directeur, en est actuellement\nà sa douzième année d'existence et compte annuellement plus de six cents\nélèves.\n   Le Bulletin qu'elle publie est sans prétention. Des h o m m e s de valeur y\ncollaborent. Il est des plus intéressants. L e s deux premiers n u m é r o s sont\nparfaits.\n                                          * *\nAccusé de réception :\n   A R T : Munich, par JEAN CHANTAVOINE (Colleclion : L e s villes d'art\ncélèbres. P a r i s , Laurens).\n   L I T T É R A T U R E : Walt Whitman. L ' h o m m e et son œuvre, avec un por-\ntrait et un autographe, par LÉON BAZALGETTE (Paris, Mercure de F r a n c e ) . —\nAux sources de l'éloquence, p a r MARC SANGNIER ( P a r i s , Bloud). — L'éveil, par\nGABRIELLE ROSENTHAL (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Emile Verhaeren, par\nMAURICE GAUCHEZ (Bruxelles, E d . du T h y r s e ) .\n   M U S I Q U E : Moussorgsky, par M. D . CALVACORESCI (Collection : L e s\nmaîtres de la m u s i q u e . P a r i s , Alcan). — Six motets liturgiques, p a r l'abbé\nF . VERHELST (chez l'auteur : Bruxelles, 24, rue d'Oultremont).\n   P O É S I E : De l'ombre et de la solitude, par Louis DUMONT (Roubaix, E d . du\nBeffroi). —• Le jardin passionné, par H É L È N E VACARESCO (Paris, P l o n ) . —\nVertes saisons, par ROGER ALLARD (Paris, E d . de l'Abbaye). — Le poème du\ndésir et du regret, par ALBERT THOMAS (Paris, Sansot). — Légendes d'Alsace,\np a r GEORGES S P E T Z ( P a r i s , P e r r i n ) .   Poètes, par FERNAND DIVOIRE ( P a r i s ,\nBibliothèque des E n t r e t i e n s idéalistes). — La grappe de raisins, p a r P A U L\nDROUOT ( P a r i s , E d . de L a P h a l a n g e ) . — La vie unanime, par J U L E S ROMAINS\n(Paris, E d . de l'Abbaye). — Le souffleur de bulles, par MARCEL ANGENOT\n(Bruxelles, Lacomblez).\n   R E L I G I O N : Les deux aspects de l'immanence et le problème religieux, par\nE D . THAMAKY (Paris, Bloud). — Saints d'autrefois, par T . NEWMAN (id.).\n   R O M A N S : Le Cœur s'éveille, par GEORGES MARESCHAL DE BIÈVRE (Paris,\nP l o n ) . —Les heures de jeunesse, par OMER DE VUYST. Contes illustrés (Bruxelles,\nLamertin).\n    T H É Â T R E : Les scrupules de Sganarelle, par H E N R I DE RÉGNIER (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le Roi aveugle, par P I E R R E BROODCOORENS (Bruxelles,\nLarcier).\n    V A R I A : Croquis d'Orient. — Patras et l'Achaïe, par EMILE DE BORCHGRAVE\n(Bruxelles, Van Oest). — Regards en arrière, p a r GEORGES FONSEGRIVE (Paris,\nBloud).\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": ""}, {"page_pdf": 397, "texte": ""}, {"page_pdf": 398, "texte": ""}, {"page_pdf": 399, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-05", "signet_source": "Quinzième année - N°5 - Mai 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Mois déduit des indices internes : la Cinquantième de « Kaatje » au Théâtre du Parc a eu lieu le 25 avril 1908 (article sur la représentation) ; la séance de Verhaeren au Cercle Saint-Michel date du 10 avril ; les Notules annoncent le salon de la Société des Beaux-Arts ouvert le 2 mai (jusqu’au 14 juin) et renvoient à « notre fascicule de juin » pour la suite de l’article « Joris-Karl Huysmans » et pour les comptes rendus ; la Chronique musicale évoque le sixième concert Ysaÿe et « la dernière livraison de Durendal » (sixième audition de la Libre Esthétique). La pagination (273-339) suit les livraisons précédentes ; la table annuelle place le numéro suivant à la page 337 (Goffin, Emile Claus).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}