{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 401, "page_fin": 404, "titre_corps": "Jef Lambeaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P L.", "ancre_debut": "Jef Lambeaux Après Paul de Vigne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 480, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1769, "texte": "Jef Lambeaux\n\n                APRÈS P a u lde Vigne et J u l i e n Dillens ; et notre\n                   cher et grand Constantin Meunier, et ce pauvre\n                   Boncquet, disparu avant d'avoir complètement\n                   affirmé sa maîtrise, Jef L a m b e a u x , terrassé\n                   par un lent mal incurable, vient d'être arraché\n                   de l'une des places en vedette, aux premiers\n                   rangs de l'école belge de sculpture.\n                     L'auteur du Baiser et de l'Ivresse — ces titres\n résument toute la signification de son art — n'avait que\ncinquante-six ans. T r è s jeune, à trente ans, il avait déjà conquis\n de vive lutte, presque autant à force de ténacité madrée que\n de talent, une notoriété éclatante bientôt empanachée de\nscandale.\n   Laborieux infatigable le nombre des groupes importants\nqu'il signa, des grandes commandes qu'il obtint, dépasse nota-\nblement la moyenne de production d'une carrière normale bien\nremplie.\n   L'énumération de ses œuvres marquantes est longue, c'est\nd'abord la Fontaine de Brabo, à Anvers, et le bas-relief colossal\nintitulé tantôt les Passions Humaines et tantôt Le Calvaire de\nl'Humanité, calvaire d'où les joies terrestres ne sont point\nbannies. (Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles.)\n   Un moulage de cette composition, promené à travers toute\nl'Europe, a beaucoup contribué a répandre hors de Belgique\nla célébrité de l'artiste. Ce moulage est aujourd'hui placé au\nMusée de G a n d .\n   C'est ensuite la série des groupes aux personnages plus\ngrands que nature improvisés dans une fièvre généreuse de\nproduction : les Lutteurs, du. Musée de Bruxelles ; la Folle Chanson\n(Square de l'Avenue Palmerston, à Bruxelles ; l'Ivresse, le Meurtre,\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "402                            DURENDAL\n\n\n le Triomphe de la Femme, une fontaine et un m o n u m e n t a l\nensemble de figures — avec une vache,— érigés dans le P a r c du\n Château de Mariemont ; la Défaite (coll. de M . Verbeke, à Gand),\nle Dénicheur d'Aiglons, etc., etc.\n    Ou bien encore des morceaux de moindre échelle comme\nce pittoresque Baiser (Musée d'Anvers), le Faune mordu (Musée\nde Liége), ces bustes connus sous les noms « d'Imperia » et de\n« Mieke », d'une technique si précise, si souple et si ferme, et\nl'auto-portrait du sculpteur, statue assise où déjà se décèlent\nd'évidents' symptômes de décadence.\n    De ces morceaux il convient d'isoler toute une série plus nom-\nbreuse encore d'autres ouvrages, groupes, bustes de fantaisie,\nbustes-portraits, m o n u m e n t s , — tel le m o n u m e n t Oswald de\nKerchove récemment inauguré à Gand — où la signature de\nL a m b e a u x , pavillon équivoque, couvre des marchandises de\nmauvais aloi, travaux mercantiles d'atelier, exécutées par des\npraticiens et des élèves d'après de vagues maquettes et selon de\nnégligentes indications.\n   P o u r cet instinctif qu'était Jef L a m b e a u x , tout l'opposé\nd'un autodidacte, méprisant de compléter son insuffisante\nformation morale, dont le cerveau sans culture ne roulait\nguère de pensées élevées, une préoccupation primordiale s'atta-\nchait aux aspects plastiques de la luxure ou du meurtre. La\nbrutalité puissante de la forme en action était son seul idéal\nartistique.\n   U n souci, peut-être un peu artificiel, de faire découler ses\nimaginations, de glorieux modèles produits par la même race et\nle même terroir flamands encourageait L a m b e a u x à imiter chez\nRubens et plus encore chez J o r d a e n s des formes exubérantes,\ndes matérialités excessives, que l'on s'ébahissait de voir pétries\npar ce petit h o m m e d'aspect malingre et chétif. L a m b e a u x , à\nla façon de son camarade Gustave Van Aise, mal proportionné,\nsouffreteux, bossu, ne s'attelait guère qu'à des compositions\ndémesurées.\n   Mais chez nos vieux peintres prestigieux la séduction d'une\ncouleur riche et harmonieuse, la saveur d'une exécution magis-\ntrale, la largeur d'une interprétation géniale ont paré de\nbeauté la vulgarité ou la déformation adipeuse des modèles mis\nen oeuvre. L e s marbres ou les bronzes de L a m b e a u x sont\ndépourvus de pareils a g r é m e n t s . P o u r le statuaire, le style seul\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "                           JEF LAMBEAUX                          403\n\n\nde la forme s'impose sans escamotage et ne peut rien devoir à\ndes charmes étrangers.\n    Les œuvres de L a m b e a u x s'apparentent entre elles non seu-\nlement par leur invention mais par des mérites techniques. L e\nsculpteur possédait d'instinct le sens des compositions liées,\nformant bloc, auxquelles sa technique a d m i r a b l e de modeleur\nconféra fréquemment le prestige du travail parfait.\n    Mais de ce pouvoir de bel ouvrier, de ce talent d'exécutant\nvirtuose le p l u s souvent l'artiste ne savait que faire. L e vide de\nsa conception, le m a n q u e de goût de ses choix éclatent dans\nla plupart de ses ouvrages. Les rudes modèles recrutés parmi\nles hercules de foires, les ouvriers d u port, les paysannes\nvigoureuses, de santé débordante, ne pouvaient lui offrir que\ndes éléments qu'il eût fallu utiliser avec des facultés d'inter-\nprétation dont il se trouvait dépourvu. On pourrait à peine\ntrouver dans tout l'œuvre de Jef L a m b e a u x deux ou trois\nfigures douées de quelqu'élégance de galbe.\n    Lorsqu'il tenta, dans sa fontaine d'Anvers, d'illustrer la\nlégende b a r b a r e d'où la ville a tiré son nom, il sut imprimer\nà son Brabo le geste irrésistible et toute l'allure de corps qui\ndestine à une trajectoire formidable la main coupée lancée vers\nle fleuve. Mais pour soutenir cette silhouette de si belle venue\nil inventa un h a u t piédestal formé d'un baroque entassement\nde formes redondantes et monstrueuses. Cet ensemble inco-\n hérent m a n q u e de toutes proportions, de toute logique; aucun\n rythme n'en coordonne les imaginations bizarres.\n    De m ê m e dans le bas-relief des Passions Humaines, si chaque\n fragment considéré isolément constitue un r e m a r q u a b l e mor-\n ceau de sculpture, il faut bien reconnaître que la composition de\n l'ensemble pèche de toutes façons, intellectuellement par son\n insignifiance et sa confusion, plastiquement par son entasse-\n ment et, en d'autres endroits, par son décousu, décousu accentué\n encore par l'imagination malencontreuse d'enrochements arti-\n ficiels encadrant des morceaux dont la Séduction, souvent\n détachée, d'un métier si serré et si large à la fois, paraît consti-\n tuer l'échantillon le plus réussi :\n    Ailleurs, dans des groupes, des enlacements de formes exces-\n sives, e x p r i m a n t toujours de la joie charnelle ou des fureurs\n bestiales, accusent, dans leur monotonie, des exagérations qui\n touchent à l'invraisemblance.\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 752, "texte": "404                          DURENDAL\n\n\n   Devant t a n t de figures dressées pour l'exaltation des instincts\nprimitifs de l'humanité, ne peut-on, m a l g r é soi peut-être,\navouer son découragement ? E t faut-il se priver de comparer à\nces œuvres, brillantes de verve et d'habileté technique, à ces\nœuvres les plus belles de Jef L a m b e a u x , quelque figurine d'une\nforme nerveuse et châtiée où Paul de Vigne, sans trahir ses\norigines ni sa race, a su enclore son rêve pensif d'élégance; ou\nencore la moindre silhouette fruste à laquelle l'ébauchóir de\nConstantin Meunier a conféré l'émoi d'une intelligence pathé-\ntique, d'une bonté cordiale, d'une pitié s u r h u m a i n e ?\n\n                                                            P    L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 406, "titre_corps": "Les Pastorales : Les chansons", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Les Pastorales Les chansons Elle est douce", "ancre_fin": "Et fais-en des chansons", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La vieille église", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 486, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1872, "texte": "Les Pastorales\n\n                                     Les chansons\n                                                      Elle est douce la voix du jeune veau et celle\n                                                   de la vache ; la chants de la syrinx sont doux\n                                                   et ceux du bouvier et les miens aussi.\n                                                                                   THEOCRITE.\n\n\n           Prends l'herbe desséchée, par le soleil pâlie,\n                   El la gerbe qu'on lie,\n           Prends l'eau pure et le veut et la tiède saison\n                   Et fais-en des chansons.\n\n           Prends cette éclosion des œufs de la fauvette\n                    Sous     l'épine-vinette\n           Et le troène en fleurs aux candides  frissons\n                    Et fais-en des chansons.\n\n           Prends les sainfoins penchant leurs épis de rubis,\n                   La toison des brebis,\n           Dont la blancheur s'accroche aux caressants    buissons,\n                   Et fais-en des chansons.\n\n           Prends le grenier profond plein de toiles    d'aragnes,\n                    Où du soleil flou stagne,\n           Sur les blés en monceaux, les mortes    fenaisons\n                    Et fais-en des chansons.\n\n           Le fumier triomphal, où le coq est perché,\n                    Et le purin taché\n           Par l'or incarnadin qui fuit des horizons\n                    Et fais-en des chansons;\n\n           Les cochons fouissant aux fanges qui se dorent\n                   Les roses de l'aurore\n           Et la mare boueuse aux verdûtres  cressons\n                   Et fais-en des chansons.\n\n  (1) Poèmes inédits d'un volume à paraître, sous le titre L e s P a s t o r a l e s par M a r i e\nD a u g u e t , en octobre, chez l'éditeur Sansot, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 840, "texte": "406                          DURENDAL\n\n\n      Prends  le rire sournois des gués et des     fadets,\n               Dans les bois violets,\n      Où la lune tombant montre son masque         blond\n               Et fais-en des chansons.\n\n      Prends  l'écluse, parmi le soir, vibrante     harpe,\n               A la flottante écharpe ;\n      Le moulin radoteur et son troupeau        d'oisons\n               Et fais-en des chansons.\n\n      Assieds-toi comme un pauvre au seuil bleu de la nuit\n                Près des lys et du puits,\n      Prends leurs charmes divers et leurs  exhalaisons\n                Et fais en des chansons.\n\n      Pâtre, joueur de flûte, enfin prends ta douleur,\n               Son amère     rumeur\n      De source ténébreuse en fuite sous les joncs\n               Et fais-en des chansons.\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 406, "page_fin": 407, "titre_corps": "Les Pastorales : La vieille église", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "La vieille église Vieille église en prière", "ancre_fin": "Le baume guérissant du Bon Samaritain", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La moisson", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 487, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 840, "fin_caractere_exclue": 1921, "texte": "La vieille église\n      Vieille église en prière au bord du     firmament.\n      Je m'assieds à ton seuil, dont la douceur me tente;\n      Autour de moi plus rien qu'un       étincellement\n      Soyeux; la solitude, et cette odeur de menthe.\n\n      Tu domines l'espace où rêvent les vents bleus,\n      Les prés couleur du ciel, les seigles en javelle,\n      Le primitif village, avec ses toits   rugueux,\n      Et le temps et mon cœur, toute la vie réelle.\n\n      La bourrache azurée, que le soleil étiole,\n      Du serpolet séché, des remous d'herbe folle,\n      Où des papillons bleus frissonnent   enlacés,\n      Entourent ton portail et ses pavés cassés.\n\n      Sur des coquelicots, brusques taches    vermeilles,\n      La molène élevant partout ses thyrses d'or,\n      S'alentit la saison fluide des abeilles\n      Qui bercent le sommeil millénaire des morts,\n\n      Car on découvre encor, dont s'orne ta muraille,\n      Des dalles où l'on voit dormir des chevaliers,\n      Très dignes sous le casque et la cotte de maille,\n      Avec leur chien fidèle assoupi à leurs pieds.\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 473, "texte": "                    LES   PASTORALES                      4O7\n\n\nEt, baume caressant la trace des cilices,\nParmi le grand silence, à ton porche arrêté,\nAujourd'hui  le soupir frais d'un orgue est monté,\nJusqu'à l'âme, portant ses langueurs     séductrices.\n\nQuand je rêve à ton seuil, ayant soif, ayant faim\nD'idéal, mendiant que sa misère écrase,\nComme il coule à pleins flots sur mes plaies en extase,\nLe baume guérissant du Bon       Samaritain.\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 407, "page_fin": 407, "titre_corps": "Les Pastorales : La moisson", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "La moisson Il n’est plus d’aube", "ancre_fin": "apportés de la ferme", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Bonheur", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 488, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 473, "fin_caractere_exclue": 1177, "texte": "La moisson\nIl n'est plus d'aube douce et blanche qui se taise,\nMais sous le ciel s'étend un triomphant décor ;\nLe soleil de midi heurte ses longs cris d'or\nA l'horizon dressant une pourpre     falaise.\n\nPartout la mer écume et se creuse et se tord,\nAux miroitants glacis, des blés couleur de braise,\nOù, presque disparus, noyés dans la fournaise.\nLes fauves moissonneurs lancent la faux qui mord;\n\nPendant qu'à l'ombre court des épis, au bord\nD'un sillon, sous un linge, en sa berce rustique,\nGardé par un gros chien, un petit enfant dort,\n\nAuprès du pot-de-camp, de la cruche     archaïque\nEt du fruste bissac en toile qui renferme\nLe lard et le pain bis apportés de la ferme.\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 407, "page_fin": 408, "titre_corps": "Les Pastorales : Bonheur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Bonheur Bel été souris-moi", "ancre_fin": "sur la fulgide éieule", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L’ombre d’argent", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 488, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 1177, "fin_caractere_exclue": 1706, "texte": "Bonheur\nBel été, souris-moi, parle-moi, je t'écoute.\nAttentive comme une sœur, comme une amante,\nDrapée dans l'azur long et que ton ciel déroule.\nCouronnée par l'odeur des moissons      flavescentes.\n\nA travers la campagne idéalement blonde\nEt tendre, souris-moi; au creux des blés où grondent,\nGrand rouet envolé, dévidant du soleil.\nSous les coquelicots poussant des cris vermeils,\nLes chansons des criquets; quand pleut entre mes doigts\nComme un miel embaumé, liquoreux, la clarté,\nO mon enchantement,     ma clémente beauté,\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 658, "texte": "408                          DURENDAL\n\n\n      Qui me comble et me rassasie, ô souris-moi.\n      Bel été! Viens mon trésor et que je te prenne\n      Etroitement   entre mes bras comme ses gerbes\n      Le moissonneur ! — Quel vaste bonheur me subjugue !\n      Tout en nous est d'accord, je ne te cherche pas ;\n      J'oublie ce labyrinthe où s'égarent les pas\n      Te poursuivant,    amour humain. Il s'accumule.\n      Mon bonheur, riche et splendide comme un gerbier,\n      Où l'on jette à pleins poings les lourds épis liés ;\n      Riche et splendide autant que cette haute meule,\n      Avec de l'or bâtie, sur la fulgide éieule.\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 408, "page_fin": 408, "titre_corps": "Les Pastorales : L’ombre d’argent", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "L’ombre d’argent L’ombre d’argent m’entoure", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 489, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 658, "fin_caractere_exclue": 1503, "texte": "L'ombre d'argent\n      L'ombre d'argent m'entoure et vogue et se dilate,\n      Où mes regards heureux soudain     s'épanouissent\n      Comme les astres doux qui dans les cieux   fleurissent\n      Au vent mélodieux poursuivant  sa cantate.\n\n      Entre deux nues, la lune offre son blanc calice,\n      Un nébuleux pollen s'échappe des stigmates\n      Et glisse. Sur mon cœur de pâles aromates\n      Descendent... merveilleuse et suprême   blandice...\n\n      L'au-delà transparaît sous le réel usé;\n      J'ai dépassé mes sens... enfin divinisé\n      Et m'enfonce en la nuit ouvrant son vaste      abime.\n\n      O nuit libère-nous. Hors du cachot      charnel,\n      Que par toi, nous flottions comme un parfum        d'autel,\n      O solennelle nuit... ô nuit   sérénissime!\n\n                                                    MARIE     DAUGUET\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 409, "page_fin": 425, "titre_corps": "La Fin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Styn Streuvels", "ancre_debut": "La Fin ZEEN redressa son dos voûté", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 490, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 1824, "texte": "La Fin\n\n                   ZEEN redressa   son dos voûté, essuya de son bras\n                     nu la sueur de son visage et reprit haleine.\n                       Zalia courbée en deux continuait à lier les\n                     gerbes.\n                        L e ciel était de feu.\n                        Bientôt, Zeen reprit la sape et se remit à\n                     faucher le blé à coups réguliers et brefs. L a sape\n                     emportée par l'élan de son bras, sifflait dans\nl'air, s'abattait en faisant « zinn » au pied des tiges et les faisait\nt o m b e r par pleines brassées. Avec son crochet, il les ramenait\nderrière lui, en petits tas égaux, prêts à être liés.\n    Cela ne d u r a pas, il s'arrêta de nouveau, contemplant cette\nimmensité de blé qui restait encore à couper, puis au delà, la\ncampagne qui s'étendait au loin et vibrait sous les effluves d'un\nsoleil sans pitié. C o m m e Zalia le regardait de travers parce qu'il\n demeurait inactif, Zeen voulut donner un prétexte à son repos :\nil prit la pierre dans la poche de son pantalon et, lentement, se\nmit à aiguiser la sape.\n    — Quelle chaleur           Zalia !\n    — E n effet, dit Zalia.\n    Il reprit le travail, mais lentement, tout à son aise.\n    De grosses gouttes de sueur lui coulaient sur tout le corps, et\nde temps à autre, il lui semblait qu'il allait tomber la tête en\navant dans le blé. Zalia l'entendit haleter; elle le regarda et lui\nd e m a n d a ce qui le gênait. Ses bras retombèrent inertes, fauchon\net crochet lui glissèrent des mains.\n    — Zalia, je ne sais ce que j ' a i : je respire si difficilement et\nje vois trouble.\n    — C'est la chaleur, Zeen, cela passera; buvez un coup. Elle\n\n (1) La reproduction de celte nouvelle est i n t e r d i t e de la façon la plus formelle.:\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2217, "texte": "410                             DURENDAL\n\n\nprit la bouteille de genièvre couchée dans l'herbe qui bordait\nle c h a m p , lui fit boire une gorgée, et attendit l'effet.\n    — E h bien ?\n    Zeen ne répondit pas. Pris de tremblement, il regardait\n fixement un bluet qui poussait la tête entre les tiges du blé\nfauché.\n    — Allons, allons, Zeen, finissez d o n c ; encore un peu de\ncourage ; dans quelques instants il fera plus frais et nous pou-\nvons avoir fini vers le soir.\n    — Oh, Zalia, il fait une chaleur horrible et le soir est encore\nsi loin.\n    — Mais Zeen, qu'avez-vous donc ?\n    Zeen resta i m m o b i l e .\n    — Etes-vous malade ?\n    — Oui, Zalia          ou plutôt non, je ne suis pas malade, je ne\npeux dire ce que je ressens et il doit faire si bon m a i n t e n a n t à\nla maison.\n    Zalia devint perplexe ; effrayée, elle ne parvenait pas à s'expli-\nquer ses étranges paroles.\n    — Si vous êtes m a l a d e , si vous n'en pouvez plus, vite à la\nmaison ! vous restez ici comme un idiot.\n    Zeen laissa son fauchon et s'en alla i m m é d i a t e m e n t . Elle le\nvit, le pauvre vieux, chancelant comme un h o m m e ivre, quitter\nle c h a m p lentement, et disparaître là-bas, derrière les arbres.\nElle reprit alors la paille qui lui servait à lier le blé, massa\nl'une après l'autre toutes les javelles, et en fit des gerbes. Elle\ns'empara ensuite de la sape et du crochet et se mit à faucher\ncomme un h o m m e ; elle y allait rudement, avec une fureur\ncontenue, un dessein bien arrêté : il fallait en finir ! L e blé tom-\nbait à ses pieds, et à mesure qu'il s'amassait, elle faisait aller\nplus rapidement la sape. L a sueur découlait de son visage; de\ntemps à autre, d'un geste brusque, elle rejetait son chapeau de\npaille qui lui tombait sur les yeux, pour voir ce qu'il y avait\nencore à faucher. P u i s , sans relâche, elle continuait la besogne,\nà en perdre le souffle. Elle se trouvait toute seule sur ce champ\nimmense et la chaleur l'accablait comme un lourd fardeau.\nC'était à étouffer. Elle n'entendait d'autre bruit que le siffle-\nment de la sape et le bruissement du blé qui tombait.\n    Enfin, n'en pouvant plus, elle but un coup à même la bou-\nteille. L e s forces lui revinrent.\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "                              LA   FIN                         411\n\n\n   Lorsque seule sur le champ dénudé, elle vit tout le blé\nétendu devant elle, le soleil était déjà très bas. Alors elle se\nmit à lier les gerbes.\n   L'air fraîchit. Quand les dernières gerbes furent liées et que\ns'étayant les unes les autres, elles s'alignèrent en trézeaux\népais, comme des géants noirs, l'obscurité commença à tomber.\nElle essuya la sueur de son front, mit son corsage rayé de bleu,\ncoucha la bouteille dans son chapeau, jeta faucille et crochet\nsur l'épaule, puis avant de s'en aller, s'attarda quelques instants\nà contempler son œuvre. Maintenant la plaine rasée s'étendait\nà perte de vue et son regard s'y perdait. Elle avait conscience\nde son esseulement sur ce champ d'éteules et il lui semblait\nque sa stature y prenait des proportions gigantesques. Tout\ngisait à ses pieds et au loin, les arbres, le moulin et cet homme\nqui avançait, étaient noirs comme dessinés à l'encre sur le ciel.\nElle eut l'impression que la belle saison était à sa fin et que\ncette chaleur étouffante était le dernier soupir de l'été avant\nl'arrivée des journées brèves et du froid. Elle prit le chemin de\nla maison\n   « Zeen était malade », cela lui parut étrange de rentrer\nsans lui. Cette tristesse des choses, cette mélancolie du crépus-\ncule lui faisaient peur. Des deux côtés du sentier creux, les\ngrillons chantaient, de-ci, de-là, en avant, derrière. C'était\npartout, dans l'herbe, dans les champs un cri-cri continuel\ncomme le bruissement de voix douces et harmonieuses : mais à\nla fin ce chant lui déchira les oreilles. Cela devint une ritour-\nnelle pleurnicharde, une rumeur assourdissante, un éclat de\nrire qui faisait mal à entendre. Tout à coup, la chatte blottie\nderrière un saule têtard, sauta dans le sentier : elle était venue\nà la rencontre de Zalia. Elle fit le gros dos, car elle était de\nbonne humeur, et elle frôla en ronronnant les jupes de la femme\njusqu'à ce qu'on lui eût donné une caresse. Alors à grands\nsauts, elle la devança vers la maison. La chèvre qui entendait\nquelqu'un approcher, passa la tête au-dessus de la porte coupée\net se mit à bêler.\n   La porte de la maison était ouverte. Comme il faisait obscur,\nZalia ne distingua rien en entrant, mais elle entendit quelque\nchose se mouvoir sur le sol.\n   Il l'avait entendue rentrer et s'était lentement redressé.\n   — Zeen! cria-t-elle.\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n      — Quoi ! gémit Zeen.\n      — C o m m e n t allez-vous? P a s encore mieux? Où êtes-vous?\nPourquoi restez-vous couché à terre?\n      — Zalia, je suis si m a l a d e . . . J'ai si mal au ventre,.. E t . . .\n      — Vous n'avez encore j a m a i s été malade, Zeen. Ce ne sera\nrien.\n           Cette fois-ci, je suis malade, Zalia.\n      — Attendez, je vais faire de la lumière. Pourquoi n'êtes-vous\npas au lit?\n      — Au lit, au lit?... Q u a n d on se met au lit, c'est la fin, Zalia,\nj ' a i peur de mon lit.\n      Elle chercha à tâtons la lampe suspendue à la poutre, puis la\nboite à mèche d a n s le coin de l'àtre battit le briquet et alluma.\n      Zeen était pâle, le teint j a u n e comme un cadavre. Zalia en\nfut toute saisie, mais :\n      — Ce ne sera rien, Zeen, dit-elle pour le consoler, je m'en vais\nvous donner de l'huile de H a a r l e m .\n      Elle le souleva et l'assit sur une chaise ; alla prendre une bou-\nteille, en versa quelques gouttes dans une jatte de lait et le lui\nfit avaler.\n      — Ça fait du bien?\n      E t Zeen, pour dire quelque chose :\n      — Oui, Zalia, répondit-il, mais je voudrais dormir, je gagne\nfroid maintenant et je sens comme des coups de poignard dans\nle côté; ici, tenez; et de ses deux mains il a p p u y a sur la place.\n       — Oui, mettez-vous au lit, c'est ce qu'il y a de mieux à faire.\nD e m a i n ce sera fini et nous pourrons engranger.\n     — Est-ce que tout le blé est fauché?\n      — O u i , tout; et les gerbes sont alignées. Si demain il fait\nbeau, nous aurons fini de rentrer.\n     Zalia le prit sous les aisselles et ils se traînèrent péniblement\ndans la chambre à tisser, vers le lit, derrière le métier. L'ayant\naidé à enlever sa veste et son pantalon, elle le coucha, le cou-\nvrit soigneusement et lui mit son bonnet de nuit.\n     P u i s elle revint à la cuisine faire du feu dans l'âtre; elle y\nsuspendit la marmite, où elle préparait la nourritui'e de la\nchèvre, fit passer dans l'eau des pommes de terre et se mit à les\npeler pour le repas du soir.\n      Elle n'en avait pas pelé trois, qu'elle entendit Zeen vomir.\n     « C'est l'huile : il ira bientôt mieux », pensa-t-elle. Elle alla\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": "                                 LA- F I N                           4l3\n\n\n dehors puiser un seau d'eau et lui en fit boire une j a t t e . Zeen,\n étendu dans son lit, gémissait.\n     Elle continua ensuite à peler des pommes de terre. Un peu\n après, tandis qu'elle songeait aux autres remèdes qu'elle pour-\n rait employer : fleurs de tilleul, orge perlée, soufre pulvérisé,\n elle vit tout à coup passer Mite Kornelje, courut dehors et cria :\n     — Mite!\n     — E h bien, Zalia!\n     — Mite, Zeen est malade.\n     —: Quoi, malade? T o u t d'un coup?\n     — O u i , au c h a m p , p e n d a n t la moisson.\n     — Est-ce qu'il y a du danger?\n  . — Je ne sais pas. Je lui ai fait prendre de l'huile de H a a r l e m ;\n il a vomi. Il dit qu'il a mal au-ventre et au côté : il est tout\n pâle, méconnaissable.\n     Les deux femmes entrèrent dans la maison. Zalia prit la\n lampe à l'huile et elles pénétrèrent dans la chambre à tisser.\n Entre le mur et le métier se trouvait le lit de Zeen. Elles appro-\n chèrent.\n . Il fixait les poutres d'un regard effaré et respirait avec peine.\n Mite le regarda attentivement.\n     — Il faut lui donner du sel anglais, Zalia.\n     — T e n e z , Mite, je n'avais pas songé à cela : oui, il doit\n prendre du sel anglais.\n     Aussitôt elle monta sur une chaise et prit sur une planche\n au-dessus du lit une calebasse couverte de poussière, remplie\n de sachets de papier.\n     U n à un, elle les ouvrit et y trouva de la graine de canari, de\n la mine de plomb, du bleu de lessive, du piment en poudre, de\n la cannelle, du gris cendré, du sucre candi, mais pas de sel\n anglais.\n :.. — J e cours en chercher chez moi, Zalia.\n.. — Oui, Mite, je vous en prie, et Mite partit en toute hâte.\n     — E h bien, Zeen, vous ne vous sentez pas encore mieux?\n     Zeen ne répondit pas. Elle prit un seau d'eau et un torchon,\n nettoya le sol devant le lit, puis retourna peler ses pommes de\n terre.\n     Mite revint bientôt : elle apportait du sel anglais. Treze\n Wiseur et Stanse Zegers, qui avaient appris la nouvelle, vinrent\n à leur tour voir comment se portait Zeen. Mite prit une poignée\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": "414                        DURENDAL\n\n\nde sel anglais, la délaya dans une jatte d'eau et toutes quatre\nse mirent autour du lit du malade, qui avala la médecine sans\nsourciller. Mite savait d'autres remèdes, Stanse en savait aussi\net Treze beaucoup plus encore : elles interrogeaient Zeen,\ncaquetaient devant lui, lui faisaient montrer la langue, lui\ntâtaient le pouls, s'exclamaient à propos de sa poitrine hale-\ntante. Comme il était pâle. Ses yeux étaient de feu. Et quelle\nforte fièvre! Zeen ne bougeait pas et regardait les poutres.\nQuand il en eut assez de tout ce bruit, il dit :\n   — Laissez-moi donc tranquille! Et il se tourna vers le mur.\n   Toutes rentrèrent à la cuisine.\n   Le manger de la chèvre était à point. Zalia suspendit la\nbouilloire remplie d'eau à la crémaillère et prépara le café.\nAssises autour de la table, les quatre femmes se racontaient des\nhistoires de malades. Dans la chambre à tisser, tout était tran-\nquille.\n   Quelques instants plus tard, la fille de Mite vint voir où\nsa maman s'attardait si longtemps. On lui donna un morceau de\nsucre et elle s'assit auprès de sa mère.\n   — Zalia, n'avez-vous qu'une seule lampe? demanda Treze.\n   — Non, Treze, mais il y a encore le cierge.\n   — Quel cierge?\n   — Le cierge bénit.\n   — Nous n'en sommes pas encore là : mais c'est que Zeen\ndoit rester dans l'obscurité et qu'il nous faut porter la lampe\nd'une chambre à l'autre, chaque fois que nous allons voir.\n   — Zeen préfère l'obscurité.\n   — Tenez : Fietje ira prendre une lampe à la maison, n'est-ce\npas, Fietje? et dis que maman restera ici, parce que Zeen va\nmourir.\n   Fietje courut à la maison chercher une lampe. Le café était\nprêt : quand elles eurent avalé lentement et à petites gorgées\nleur première tasse, elles allèrent voir de nouveau dans la\nchambre.\n   L'état de Zeen empirait.\n   — Il faudra veiller cette nuit, dit Stanse.\n   — Oui, dit Treze; je vais avertir mon homme, je suis de\nretour à l'instant.\n   — Dites en passant à Free, que je reste moi aussi, ajouta\nStanse.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "                             LA   FIN                         415\n\n\n   — Il faut pourtant que nous soupions, dit Zalia.\n   Et elle mit les pommes de terre sur le feu, puis alla traire\nla chèvre et lui porter à manger.\n   Dehors, il faisait clair comme en plein jour. Tout était\ncalme. Un reste de la chaleur du jour flottait encore dans l'air\nlourd et étouffant.\n   Elle se baissa pour entrer dans l'étable obscure, déposa le\nmanger et se mit à traire.\n   — Betje, Betje, Zeen est si mal, Zeen... il va peut-être\nmourir, Betje ! Elle avait l'habitude de parler ainsi à sa chèvre.\nDeux jets de lait jaillirent tour à tour dans l'écuelle.\n   Zalia entendit des pas approcher : Treze et la fille de Mite\nqui apportait une lampe, étaient là avec Barbara Dekkers, qui\nvenait voir, elle aussi.\n   — Me voici, dit Zalia. J'ai fini. J'arrive à l'instant.\n   Elles restèrent quelques instants à causer dehors, dans la\nclarté de la lune, puis elles rentrèrent.\n   — Il se peut que mon homme vienne aussi tout à l'heure, dit\nTreze, un homme cela vaut mieux que trois femmes pour un\nmalade : et Virginie sera ici à l'instant, j'ai été lui dire.\n   — Mon Dieu, mon Dieu, dit Barbara, qui eût pensé que\ncela arriverait à Zeen!\n   — D'autant plus qu'il a dépassé les soixante-dix ans sans\njamais encore avoir été malade.\n   Stanse écrasait les pommes de terre : Zalia les arrosa d'un\npeu de lait et les remit sur le feu.\n   — Avez-vous déjà soupe? demanda-t-elle.\n   — Oui, dirent Treze, Barbara et Mite.\n   — Moi pas encore, dit Stanse.\n   Zalia déversa la purée de pommes de terre toute fumante\ndans une terrine et elles se mirent à table. Les autres prirent\nencore une tasse de café.\n   Toutes se taisaient.\n   La porte s'ouvrit et dans l'encadrement apparut un homme de\nhaute taille, à barbe noire.\n   — Qu'est-ce qui se passe ici? Mais c'est toute une assemblée ;\ny aurait-il par hasard kermesse aujourd'hui, Zalia? Tenez, voilà\n Barbara et Mite et...\n   — Warten, Zeen est malade.\n   — Zeen est malade?\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "416                             DURENDAL\n\n\n     — Oui, et-nous veillons.\n    W a r t e n ouvrit de grands yeux, déposa sur le sol la petite\n caisse qu'il portait suspendue à l'épaule par une courroie et\n s'assit dessus.\n    — A h ! Zeen est malade. B a h ! ce n'est plus une jeunesse.\n    — Soixante-quinze ans.\n    Il y eut un moment de silence. Les femmes buvaient du café.\n W a r t e n prit sous son sarrau bleu sa pipe et du tabac, et tran-\n quillement resta à contempler les bouffées de fumée qui\n montaient en spirales vers les poutres.\n    — S'il en est ainsi, peut-être pourrai-je vous être utile.\n    —_ Vous veillerez avec nous, dit Mite.\n   .—. Avez-vous déjà soupe, W a r t e n ?\n    — Oui, Zalia, à la ferme.\n    — E t comment va le commerce? d e m a n d a Stanse.\n    — Bah ! tout à la douce.\n    On entendit des gémissements dans la chambre à tisser.\n B a r b a r a alluma la lampe et tous allèrent voir. W a r t e n fumait\n toujours et ne bougea pas.\n    Zeen gisait sur un misérable lit de baies peu élevé, placé\n derrière le métier. Petit, maigre et noir, il était tout à fait\n enfoncé sous une sale couverture de laine. Redressé contre un\n oreiller, l'on voyait dans lé clair-obscur vacillant de la lampe\n ses yeux fermés et sa figure osseuse à demi cachée dans un\n bonnet de nuit b l e u . ' I l h a l e t a i t ; à chaque soulèvement de sa\npoitrine oppressée ses joues maigres s'enflaient, la respiration\ns'échappait par une petite ouverture d'un côté de sa bouche et\nses lèvres amincies s'ouvraient et se fermaient tour à tour.\n    — Aïe, aïe, aïe! s'exclama Barbara.\n    — Cela va mal, très mal, dit Stanse, et elle secoua la tête.\n    — Il a les yeux fermés, il ne dort pourtant pas.\n    — Zeen, Zeen! cria Mite et lui prenant la tête, elle la\nrenversa pour lui faire ouvrir les yeux. — Zeen, Zeen ! c'est moi,\nvous ne reconnaissez donc pas Mite?\n    — Quoi, gémit Zeen : il laissa retomber la tête et ses\n'paupières restèrent baissées. .\n    — Il a la fièvre, dit Barbara, son front b r û l e ; sentez donc et\nvoyez comme il est rouge.\n   — L u i avez-vous mis des . cataplasmes sur les pieds?\nd e m a n d a Stanse. D e la m o u t a r d e .\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": "                                LA   FIN                             417\n\n   — Nous n'avons pas de moutarde et il y a trois quarts de\nlieue j u s q u ' a u village.\n   — Eh bien, Zalia, il faut lui mettre les pieds dans l'eau de\nson. Stanse suspendez la bouilloire.\n   — Avez-vous du son, Zalia?\n   — Non, il n'y en a pas, mais il y a du froment.\n   — Et un crible?\n   — Oui.\n   — Allons, W a r t e n , vite, mettez-vous à la besogne.\n   W a r t e n approcha.\n   — Zeen, comment allez-vous, mon vieux? Oh qu'il est maigre!\nsa respiration est. embarrassée... cela n'est pas bon signe. Il n'en\na plus pour longtemps, Barbara : c'est mon avis.\n   — Ce ne sera pas encore pour cette nuit, prétendit T r e z e .\n   — W a r t e n , allez au grenier, prenez la lampe et passez au\ncrible une poignée de froment. Il faut que Zeen prenne tout de\nsuite un bain d'eau de son.\n   W a r t e n monta. Quelques instants après, elles entendirent\nau-dessus de leur tête le bruit sourd des allées et venues régu-\nlières du crible sur le plancher du grenier. L e s fines poussières\nde farine neigeaient à travers les fentes du plafond, papillon-\nnaient autour de la lampe, puis tombaient sur le lit de Zeen,\nsur les femmes et partout.\n   Zeen fit un mouvement de la tête. Elles lui firent boire du\nlait en tenant la j a t t e contre sa bouche : deux minces filets\nblancs coulèrent de chaque côté des lèvres j u s q u e dans le col\nde sa chemise.\n   On entendait toujours le bruit du crible. Les femmes regar-\ndaient Zeen, puis se fixaient l'une l'autre, puis regardaient la\nlampe. Dans la cuisine, la bouilloire remplie d'eau chaude\nchantait tristement.\n   Warten descendit du grenier portant un seau à moitié rempli\nde son.\n   Barbara y versa l'eau bouillante et y jeta une poignée de sel.\n   Elles enlevèrent la couverture du lit, tirèrent Zeen par les\npieds et les lui plongèrent dans l'eau de son. Zeen hurlait : il\nouvrait tout grands ses yeux et regardait d'un air farouche\ntoutes ces personnes qui se pressaient autour de lui.\n   A le voir pendre ainsi hors du lit, les j a m b e s noires et maigres,\nles os des genoux saillants, les cuisses cachées sous la cou-\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2092, "texte": "418                         DURENDAL\n\n\nverture, on eût dit qu'il était immense. L a vapeur de l'eau de\nson l'entourait et répandait une odeur fade de m a l a d e . Bientôt\nelles le retirèrent, et remirent ses pieds mouillés sous la cou-\nverture : il ne bougeait pas et continuait à râler.\n   — Quel triste m a l a d e ! dit Stanse à voix basse.\n   Mite voulait lui donner à manger : il fallait qu'il prît des\nœufs : il était peut-être m a l a d e de faiblesse.\n   Treze aurait voulu lui administrer comme remède du\ngenièvre : un jour, tenez, son m a r i . . .\n   — Avez-vous quelque chose à boire pour cette nuit? d e m a n d a\nStanse.\n   — Encore t o u t e u n e bouteille, là, d a n s l'armoire.\n   Zeen ouvrit les yeux — deux yeux verts et vitreux qui ne\nvoyaient plus — et sortit les bras de dessous la couverture.\n   — De grâce, faites taire la chèvre, bégaya-t-il.\n   Ils s'entre-regardèrent.\n   — Zalia, pourquoi ne voulez-vous plus me répondre? — Et\npourquoi tout ce monde ici...? je n'ai besoin de personne pour\nmourir! — Zalia et moi... Zalia et moi... Regardez donc, Zalia,\ncomme c'est beau! la procession avance sur le m u r . . . pourquoi\nne regardez-vous pas?... C'est si b e a u ! — E t moi, moi seul, je\nsuis si laid.\n   — Il a le délire, m u r m u r a T r e z e .\n   — E t pourquoi cet homme' ici, Zalia?\n   — C'est moi, Zeen, oui, moi W a r t e n Brilleman.\n   Ses yeux se fermèrent de nouveau. L a respiration s'échappait\nde sa bouche gonflée par la petite fente de ses lèvres. Il râlait\net la fièvre montait.\n   — Ce sera pour cette nuit, prétendait T r e z e .\n   — Mais où donc reste Virginie? elle arrivera trop tard, pour\nsûr.\n   — Je préfère Virginie au chevet d'un m a l a d e , que trois\ndocteurs et q u ' u n prêtre m ê m e , pensait Mite.\n   — Zalia, si l'on allumait le cierge bénit.\n   Zalia s'approcha du coffre et y prit le cierge.\n   — M a m a n , j'ai peur! dit Fietje en pleurant.\n   — Il ne faut pas avoir peur des morts, mon enfant, il faut\nt'habituer à cela.\n   — Avez-vous de l'eau bénite, Zalia?\n   — Oui, Barbara, dans le petit pot au-dessus du lit.\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "                                LA   FIN                            419\n\n   — E t du buis bénit.\n   — Derrière le crucifix.\n   On e n t e n d i t du bruit d a n s la cuisine et Virginie entra, lon-\ngeant le métier. C'était une petite vieille enveloppée dans son\nmanteau à capuchon; elle tenait d'une main une lanterne et de\nl'autre un gros livre de prières. Elle approcha doucement du\nlit, examina Zeen longuement et lui tàta le pouls. Puis levant\nla tête, elle dit très bas :\n   — Zeen va mourir... est-ce que le curé est venu?\n   — L e curé?... il habite si loin, il fait si tard et le pauvre\nhomme est si vieux.\n    — Quels remèdes lui avez-vous donnés? d e m a n d a Virginie.\n    — De l'huile de H a a r l e m , du sel anglais...\n    — E t nous lui avons fait prendre un bain d'eau de son.\n    Virginie d e m e u r a pensive.\n    —. Avez-vous de la farine de lin? demanda-t-elle.\n    — Non.\n     Alors... c'est trop t a r d , tout de m ê m e . E t elle regarda\n encore une fois le malade dans les yeux.\n    — Il va mal, très mal, dit Mite.\n    — Il décline r a p i d e m e n t , fit B a r b a r a .\n    Zalia ne disait rien : elle se trouvait au pied du lit, regardant\n tour à tour son h o m m e et les femmes qui donnaient leur avis\n sur le m a l a d e .\n    — Allez chercher le cierge bénit, nous allons prier, mes amis,\n dit Virginie... Elle mit ses lunettes et se plaça sous la lampe,\n son livre de prières à la main. Les femmes s'agenouillèrent sui-\n des chaises basses ou sur le sol. W a r t e n , au chevet de Zeen,\n appuyait les coudes sur le bois du lit.\n    Treze retira le cierge bénit du papier qui l'enveloppait et\n l'alluma à la l a m p e .\n    L a poitrine de Zeen était haletante et sa gorge obstruée ne\n laissait passer la respiration qu'avec peine. Ses yeux sans\n regard fixaient obstinément les poutres. Ses lèvres minces\n étaient pâles et sa figure était bleue, tant il souffrait : il ne sem-\n blait plus un h o m m e .\n    Virginie se mit à prier très lentement, d'une voix chagrine,\n traînante et nasillarde, t a n d i s que Treze maintenait les\n doigts perclus de Zeen autour du cierge. Il régnait un silence\n  de mort.\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "420                            DURENDAL\n\n\n   — \" Que la lumière du monde, Jésus-Christ, symbolisée par\nce cierge, éclaire intérieurement vos yeux, afin que vous ne\nvous réveilliez pas dans la mort. » Notre Père\n   Ils répondirent à voix basse. Il y avait quelque chose de\nsolennel dans le silence que rien ne troublait, sauf le sourd\nm u r m u r e de la voix de W a r t e n , la respiration pénible de\nZeen         et le bruit que faisait la chèvre en cognant de la tète\ncontre le m u r . Virginie continua de prier, mais toujours plus\nlentement :\n   — \" Partez d'ici, ô âme chrétienne, quittez cette vie de\ntristesse; allez à la rencontre de votre fiancé bien-aimé,\nJésus-Christ, et portez un cierge a l l u m é dans vos mains : lui\nqui vous            »\n    Ici B a r b a r a l'interrompant, lui glissa dans l'oreille :\n    — Voyez comme il baisse, Virginie; le râle faiblit             passez\nà la fin, sinon vous arriverez trop tard.\n   Treze fatiguée de tenir la main de Zeen, versa quelques\ngouttes de cire sur le bord du lit et y fixa le cierge.\n    Soudain, Zeen se redressa d'un mouvement brusque, il mit ses\nbras sous la couverture et s'agita           puis il demeura immobile.\n    — Il plie bagage, chuchota Barbara.\n    — Il file, dit une autre.\n    Virginie t r e m p a la branche de buis dans l'eau bénite,\naspergea le lit et les assistants, puis continua :\n    — \" Envolez-vous de ce m o n d e , ô âme chrétienne, au nom de\n Dieu le Père tout puissant qui vous a créé;\n    » Au nom de Jésus-Christ, le Fils vivant de Dieu qui asouffert\n pour vous;\n    » Au nom du Saint-Esprit qui est descendu sur vous .»\n    — Vite, dépêchez-vous Virginie, il ne respire plus !\n    A ce moment, la chatte sauta entre Zalia et T r e z e sur le lit\n et se mit à gratter avec les pattes de devant sur la couverture :\n elle regardait tout étonnée toutes ces figures étrangères et se mit\n à grogner. W a r t e n prit sa casquette et lui d o n n a un grand coup.\n    — \" Seigneur, faites monter Zeen, votre serviteur, au lieu de\n rédemption qu'il a espéré de votre miséricorde. »\n    — Amen, répondirent-ils en chœur.\n    — \" Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, des\n périls de l'enfer. »\n     — Amen.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "                              LA   FIN                          421\n\n\n   — « Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, comme\nvous avez sauvé Enoch et Elie de la mort commune des\nhommes. »\n   — Amen.\n   — « Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, comme\nvous avez sauvé L o t h      »\n   — Au feu ! au feu ! hurla W a r t e n , mon sarrau ! mon sarrau !\net bousculant les chaises, il sauta dehors. T o u t le monde se\nprécipita à sa suite.\n   — C'est au cierge bénit que mon sarrau a pris feu ! cria-t-il,\ntout hors d'haleine.\n   On étouffa le feu, on lui enleva son sarrau en le lui tirant par-\ndessus la tête et on lui versa de l'eau sur le dos, car ses vête-\nments flambaient.\n   — Mon sarrau ! mon sarrau ! ne cessait-il de gémir, un\ntout neuf, il coûte quarante-six sols! E t son sarrau dans les\nmains, il restait à contempler les trous béants et les déchirures.\n   Tous criaient au plus fort, sans s'écouter, et leurs voix aiguës\nretentissaient au loin dans le calme de la nuit.\n   Virginie seule était restée près du lit. Ayant ramassé le\ncierge, elle l'avait rallumé, replacé sur le bord du lit, puis\navait repris ses prières. Q u a n d elle vit que Zeen ne bougeait ni\nne respirait plus, elle lui jeta pour la dernière fois de l'eau\nbénite et sortit :\n   — Mes amis,        le Seigneur l'a rappelé à lui.\n   On eût dit que la frayeur leur avait fait oublier ce qui se\npassait dans la maison : ils se précipitèrent dans la chambre,\nanxieux       et Zeen était mort.\n   — Raide mort, dit B a r b a r a .\n   — Il a cassé sa pipe, dit W a r t e n .\n   — Allons, vite, la semence de tabac va se gâter, cria Mite, et\nelle saisit en toute hâte deux ou trois sacs en toile suspendus\naux poutres et les porta dehors.\n   Les femmes se mirent d'abord à pleurer à chaudes larmes ;\npuis elles essayèrent de se consoler mutuellement. On con-\nsolait avant tout Zalia qui s'était affaissée sur une chaise basse\net devenait toute pâle.\n   Elles se mirent alors à l'ouvrage : Treze versa des gouttes ;\nBarbara mit l'eau chauffer et W a r t e n , en manches de chemise,\naiguisait son rasoir pour faire la barbe de Zeen.\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "422                           DURENDAL\n\n\n\n   — E t les enfants ! les enfants qui ne sont pas ici, se\nlamentait Zalia. J'aurais t a n t voulu qu'il vît encore les enfants\navant de mourir.\n   — Allons, prions d'abord, c o m m a n d a Virginie.\n   T o u s s'agenouillèrent et tandis que W a r t e n rasait le mort,\nl'on entendait la voix :\n   — « Venez à son secours, vous, saints de Dieu ; venez à sa\nrencontre, vous, anges du Seigneur, emportez son âme et\ndéposez-la dans le sein d ' A b r a h a m .\n   « Nous vous recommandons, ô Seigneur, l'âme de votre\nserviteur, afin qu'à présent qu'il est mort pour le m o n d e , elle\npuisse désormais vivre auprès de vous. Soyez clément et dai-\ngnez par votre miséricorde infinie lui p a r d o n n e r les fautes que\nla faiblesse h u m a i n e lui a fait c o m m e t t r e dans le cours de\ncette vie. »\n   — A m e n ! répondirent-ils.\n   Virginie ferma son livre, jeta une fois encore de l'eau bénite\n sur le cadavre et rentra chez elle en priant.\n   Zalia fit le signe de la croix et ferma les yeux de son mari,\n ensuite elle recouvrit d'un essuie-main blanc une petite table\n près du lit et y déposa le cierge, le crucifix et l'eau bénite.\n   W a r t e n et B a r b a r a relevèrent Zeen du lit et l'assirent sur\n une chaise; ils le lavèrent tout entier à l'eau chaude, lui mirent\n une chemise neuve et ses habits de dimanche, puis ils le recou-\n chèrent\n    — Il ne tardera pas à sentir, fit Barbara.\n    — Je crois bien, il fait chaud.\n    — Il est tout de travers. Il n'y aura pas moyen de le mettre\n dans le cercueil.\n    — On lui cassera les os.\n    Treze courait de tout côté : elle cherchait un livre de prières\n  pour placer sous le menton de Zeen, un crucifix et u n chapelet\n  pour lui mettre dans les mains.\n    Mite prit un mouchoir rouge et le lia sur la bouche du mort\n  pour la tenir fermée. Fietje, toujours à genoux, disait des\n  « Notre P è r e ».\n    — C'est fini maintenant, dit Barbara, avec un profond soupir.\n  Buvons encore une goutte, nous irons ensuite nous coucher.\n    — O h ! mes amis, restez encore quelques instants, fit Zalia\n  suppliante, je vais donc rester ici toute seule.\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2123, "texte": "                               LA   FIN                            423\n\n\n   — C'est que, dit Mite, le jour se lève tôt demain et nous\nn'avons pas encore dormi.\n   — Allons, allons, dit Barbara, en manière de consolation,\nil ne faut pas vous mettre à pleurnicher maintenant. Zeen a fait\nson temps et il est mort pieusement dans son lit.\n   — Pourvu que nous ayons la même chance, ajouta Mite.\n   — E t Siska et Romenie et Kordula et les garçons ! C o m m e\nc'est triste qu'ils ne soient pas ici! Ils auraient pourtant dû\nassister à la mort de leur père : les pauvres enfants ! comme ils\nvont pleurer.\n   — Il sera toujours trop tôt pour le leur dire, fit W a r t e n .\n   — Où habitent-ils donc? d e m a n d a Mite.\n   — Les deux aînées en France, et Miel, le soldat... cela s e\ntrouve dans leurs lettres... là derrière le miroir.\n   — Donnez-les-moi, dit Treze, mon garçon leur écrira demain\navant d'aller à l'école.\n   Les femmes se levèrent pour rentrer.\n   — Avec tout cela, dit W a r t e n , je ne sais pas où aller coucher,\npuisque vous irez cette nuit dans mon ancien gîte au-dessus de\nl'étable de la chèvre, n'est-ce pas, Zalia?\n   Zalia hésitait.\n   — Zalia pourrait venir chez moi, dit Barbara.\n   — E t laisser la maison seule! E t qui irait chez le curé\ndemain? h t chez le charpentier, et ma moisson, ma moisson!\nSi, si, W a r t e n , allez toujours à l'étable; vous m'aiderez un peu\ndemain. Je dormirai quand m ê m e ; pourquoi pas?\n   — Allons, viens Fietje, maman s'en va.\n   Elles s'en allèrent et Zalia lit avec elles un bout de chemin.\nLeurs sabots frappaient sans bruit le sable mou de la route\nblanche. Ils étaient déjà à une grande distance de la maison\nqu'on entendait encore résonner leurs voix. De loin leurs sta-\ntures épaisses faisaient songer à des troncs d'arbres errants.\n   A l'orient une étroite bande d'or rougeâtre apparaissait entre\ndeux nuages sombres. Il faisait très frais.\n   — Il fera beau demain, dit Warten, et il s'achemina lente-\nment vers l'étable.\n   — Bonsoir, Zalia.\n   — Bonsoir, W a r t e n .\n   — Dormez bien.\n   — Pareillement et dites encore un « Notre Père » pour Zeen.\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2575, "texte": "424                             DURENDAL\n\n\n     — Je n'y manquerai pas.\n     Elle rentra et verrouilla la porte. T o u t e la maison sentait la\ncire : il y régnait une odeur fade et n a u s é a b o n d e . Elle couvrit\nle foyer de cendres, t r e m p a une fois encore ses doigts dans l'eau\nbénite et traça le signe de la croix sur Zeen. Elle commença ses\nprières du soir. T o u t en r e m u a n t les lèvres, elle enleva son\nchâle, son corsage, son bonnet et laissa tomber sa j u p e . Alors\nelle enjamba Zeen et se mit tout contre le m u r . Elle s'enveloppa\nles pieds dans sa chemise et se glissa avec précaution sons la\ncouverture. Elle frémissait d'horreur. Ses idées tournaient\ncomme le vent : ses filles occupaient un service en F r a n c e , elles\ndormaient t r a n q u i l l e m e n t à l'heure qu'il était, ignorant ce qui\nvenait d'arriver... Sa fille aînée qui était mariée venait voir son\npère avec son mari et ses enfants une fois seulement chaque\nannée... et encore... Maintenant ils trouveraient leur père mort.\n    Sa moisson... elle restait toute seule pour engranger. Warten\nirait d e m a i n de bonne heure au presbytère et chez le char-\npentier. On aurait pourtant dû appeler le curé, c'eût été plus\nr a s s u r a n t ; mais Zeen avait toujours été sage... T o u t de même,\nmourir ainsi, subitement, sans sacrements!\n     Pourquoi ne parvenait-elle pas à dormir? Elle était si lasse,\nsi harassée d'avoir travaillé comme cela, il faisait si chaud, si\nétouffant ; elle sentait une odeur étrange. Quelle chose misérable\nq u ' u n h o m m e mort.\n    Avait-elle dormi m a i n t e n a n t ? Il y avait déjà si longtemps\nqu'elle était couchée; et cette odeur... elle aurait mieux fait\nde renvoyer W a r t e n et d'aller elle-même coucher à l'étable. Il\nne faisait pas gai ici à côté de ce cadavre... m a i s . . . c'était tout\nde m ê m e Zeen.\n     L a flamme du cierge se mit à danser et sur le mur dansèrent\nle métier,, les poutres et le crucifix, en larges ombres noires.\nC'était cela qui l'empêchait de dormir. Elle se dressa et souffla\nde loin, mais la flamme ne s'éteignit pas et dansa plus fort.\nAlors, p r u d e m m e n t , elle passa au-dessus de Zeen et moucha le\ncierge avec ses doigts. A présent il faisait sombre... Elle rentra\nau lit en passant au-dessus de Zeen. C o m m e elle remuait le\ncadavre, elle entendit des glouglous clans le ventre. Pressée\ncontre le mur, elle se tournait et se retournait, pinçait les yeux,\nmais ne dormit point. L ' o d e u r lui pénétrait violemment dans\nle nez et la gorge. Cela devenait terrible, absolument insup-\n"}, {"page_pdf": 506, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1687, "texte": "                                  LA   FIN                              425\n\n\nportable. De nouveau elle sauta à bas du lit pour ouvrir la\nfenêtre. L'air frais pénétra dans la c h a m b r e ; là-bas, au loin, le\nciel s'éclaircissait peu à peu. Elle entendait, au delà du champ\nde blé, chanter l'acier d'une faux et quelqu'un qui sifflait une\nchanson de rue langoureuse et mélancolique. « Ils sont déjà à\nl'ouvrage. » Couchée dans son lit, elle prêtait l'oreille au bruit\nmétallique de la faux, au bruissement du blé qui tombait et à\ncet air sentimental qui recommençait toujours...\n    L ' e n t e r r e m e n t aurait lieu après-demain. Elle voyait déjà tout\nce m o n d e traverser la route, se rendre à l'église et puis... elle\nrentrerait toute seule à la maison. Zeen était mort maintenant\net elle lui survivait... et tous ces enfants, ses enfants à elle qui\navaient encore si longtemps à vivre, deviendraient donc vieux\naussi et mourraient eux aussi... et cela ne changerait j a m a i s ; la\nvie serait toujours ainsi : de la misère à endurer, peiner sans\nrelâche et puis s'en aller... et Zeen, son Zeen à elle, ce Zeen\nhier encore était en vie et n'était pas malade. Son Zeen à elle...\net elle le revoyait comme au temps de sa jeunesse, il y avait\nquarante ans : c'était un beau garçon. Avec ce Zeen, elle vivait\ndepuis si longtemps, elle le connaissait si bien, mieux qu'elle-\nmême... et maintenant il gisait là, à côté d'elle .. froid... et plus\nj a m a i s . . . il était mort m a i n t e n a n t !\n    Alors, elle pleura\n                                                    STYN    STREUVELS.\n\n  (Traduit par PAUL-GHISLAIN NEUT.)\n\n                         Reproduction interdite.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 426, "page_fin": 426, "titre_corps": "Poèmes : Dans l’ombre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Poèmes Dans l’ombre O paisible douceur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, 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horizons éteints j'entends leur voix de haine :\nLes uns, en gémissant, se traînent.\nLes autres se dressant\nMordent le silence, et ardents\nLe déchirent à coup de dents —\nJe vois errer des yeux de sang\nSur les lisières de la plaine...\n\nO Jésus! allumeur    des étoiles lointaines !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 427, "titre_corps": "Poèmes : Invocation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Invocation Aime-moi, bonne Muse douce", "ancre_fin": "rêver de Dieu", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le clair désir", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur 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parfumé pressant ma tête blonde,\nEt tu me répétais tout bas —, oh! si souvent!\nCes contes où passaient des rêves d'autres mondes...\n\nJe m'endormais ainsi dans tes bras    maternels,\nO Muse! ô sœur! ô femme! ô calme et tendre amie,\nEt je me réveillais doucement dans le ciel\nEt les anges venaient à mon âme     endormie...\n\nReprends-moi, ô veux-tu, comme alors, rien qu'un peu\nJe te donne mon cœur, console-moi, je pleure —\nSi je pouvais dormir — oh dormir rien qu'une    heure!\nEt rien qu'une heure entre tes bras rêver de Dieu!\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 428, "titre_corps": "Poèmes : Le clair désir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le clair désir Je veux m’en retourner", "ancre_fin": "monte dans votre voix", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La mer", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 508, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 1490, "fin_caractere_exclue": 1682, "texte": "Le clair désir\nJe veux m'en retourner vers les plages candides\nOù ma petite enfance, en long costume blanc,\nRegardait s'étonner les horizons   limpides\nDevant la pureté de son rêve tremblant.\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1400, "texte": "428                         DURENDAL\n\n\n      Je veux la rappeler, cette enfant aux yeux pâles\n      Qui jouait avec moi et qui voulait    m'aimer,\n      Et qui mettait déjà dans sa voix    virginale\n      Un peu de la senteur de son cœur      parfumé.\n\n      Je veux revoir flotter aux vergues des chaloupes\n      Les drapeaux azurés de nos désirs     changeants\n      Qui claquaient dans le vent, tandis que sur la poupe,\n      Petits conquistadors des beaux lointains    d'argent,\n\n      Nous chantions au soleil des chansons      enfantines,\n      En regardant tomber sur les blancs archipels\n      Tout le vol odorant des roses églantines\n      Que la Vierge effeuillait des balcons d'or du ciel.\n\n      Et je veux retrouver les prières   étranges\n      Que je disais tout bas, à l'heure où l'on se tait,\n      Où ne bruissaient plus que les ailes des anges\n      Peuplant les clairs pays où le songe partait ;\n\n      Partait parmi les prés, les bois et les clairières,\n      Le long des chemins verts bordés de ruisseaux       bleus,\n      Où des enfants rieurs attachaient des prières\n      En guirlandes d'amour sur les arbres de Dieu...\n\n      El tout n'est pas fini puisqu'en votre âme frêle\n      J'entends le frisson blanc des aubes   d'autrefois,\n      Puisqu'en vos yeux pensifs je vois frémir des ailes\n      Et puisque le matin monte dans votre voix !\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 428, "page_fin": 429, "titre_corps": "Poèmes : La mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "La mer C’est auprès de la mer", "ancre_fin": "j’aspire votre âme en aspirant le soir", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le jardin sacré", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 509, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 1400, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "La mer\n      C'est auprès de la mer qu'autrefois je vous vis.\n      Les larges mots d'amour roulent parmi les vagues —\n      J'entends monter, du fond des grands horizons    vagues,\n      Les mots que, trop ému, je ne vous ai pas dits.\n\n      Un jour elle entendra nos paroles mêlées...\n      Elle se tait pour écouter infiniment —\n      J'entends venir des horizons lointains, j'entends\n      Très vaguement comme un bruit d'ailes envolées.\n\n      Avez-vous oublié la douceur de ces jours ?\n      La mer en a gardé de l'or dans ses eaux bleues —\n      Je vois passer, parmi les bruines, à des lieues,\n      L'ombre de deux bateaux qui se suivent      toujours.\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 468, "texte": "                        POÈMES                            429\n\n\nElle a compris mon cœur qui s'est penché sur elle;\nY avez-vous parfois miré vos yeux en fleur? —\nJe regarde le flot qui monte vers mon cœur\nEt je retrouve au fond le bleu de vos  prunelles...\n\nJ'aimerais que parfois vous reveniez me voir...\nJe vous cherche, je rêve au bruit très doux des rames —\nLe souffle du couchant enveloppe mon âme\nEt j'aspire votre âme en aspirant le soir...\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 429, "page_fin": 429, "titre_corps": "Poèmes : Le jardin sacré", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le jardin sacré J’ai trouvé le jardin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 510, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 468, "fin_caractere_exclue": 1806, "texte": "Le jardin sacré\nJ ' a i trouvé le jardin, où, dans leurs voiles blancs.\nGlissent en souriant les naïves pensées\n— Premières communiantes          ou fiancées —\nAttentives aux sons des angelus          d'argent.\n\nLe jardin clos de murs et sans nulle avenue\nVrai comme l'irréel, si proclie et si lointain.\nOù seul un ange blond vêtu de bleu matin\nFait entrer à jamais les âmes     ingénues.\n\nDes fleurs blanches et d'or que l'on ne connaît pas\nAniment de parfums les parterres      tranquilles,\nEt, sur l'étang béni des ondes immobiles,\nLes cygnes vont rêveurs sans entendre mes pas.\n\nMystique paradis, où, pour l'instant posées,\nLes colombes oublient l'ivresse de l'azur,\nOù, lumière faite âme, un soleil calme et pur\nMire un ciel plus limpide au cristal des rosées.\n\nDes cantiques légers comme des parfums     clairs,\nDes parfums confondus en ces musiques     grêles,\nLes gestes musicaux des vierges, tout se mêle\nDans le recueillement ineffable de l'air.\n\n O paix! ô clarté douce ! ô beauté révélée !\n Oubli de l'au-dehors dans des fraîcheurs d'amour !\n Il semble que je sois apaisé pour toujours —\n Et je vais en priant par les blanches allées,\n\n Tandis que, tout au fond, tragique de pâleur,\n Un Christ infiniment tend sa nudité frêle,\n Et sourit malgré tout, dans sa douleur    cruelle,\n Devant la chasteté des vierges et des fleurs.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 430, "page_fin": 430, "titre_corps": "Poèmes : Printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Printemps Le matin rose et blanc", 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recevoir au bord du chemin de l'année\n      Le candide baiser de la jeune saison.\n\n      Et vivre, et vivre et vivre, émerveillé de joie,\n      Et pleurer de bonheur, voyant an loin monter\n      Par delà les coteaux les écharpes de soie\n      Qui /luttent aux épaules fières de l'Été !\n\n      Et se sentir vibrant d'immortelle     jeunesse\n      Et contenir en soi l'infini du    printemps,\n      Sourire au ciel riant et savourer     l'ivresse\n      Qu'on aurait en avril à mourir en          chantant!\n\n                                                      P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 431, "page_fin": 433, "titre_corps": "Jean", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "Jean I Jean qui rit Jean assis sur mon bras", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 512, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 1609, "texte": "Jean\n\n                                   I\n\n                             Jean qui rit\n                JEAN assis        sur mon bras, me regarde d'un air\n                        d'extrême surprise : je semble tout à coup\n                        l'intéresser prodigieusement, bien qu'il me\n                        connaisse depuis sa naissance. Son petit œil\n                        s'aiguise, sa lèvre supérieure, arquée et large-\n                        ment ourlée, s'amincit et s'avance, ses narines\n                        rondes s'élargissent; d'un geste vif il tend les\n                       mains, en même temps qu'il se jette sur moi...\nJe recule, riante, et lui, pareil à un petit animal sauvage, se rue\nplus avant, la bouche ouverte sur ses deux uniques dents, agres-\nsives et p o i n t u e s . . .\n   Jean est drôle, irrésistiblement. E t je ris très fort en le tenant\ndevant moi, à distance. A l'instant, le petit enfant cesse son\nassaut et reste, les mains en l'air, les yeux grands ouverts, la\nbouche serrée; puis, comme ayant pris une ferme décision,\nil se met à me sourire, aimablement, avec un air de conni-\nvence et de complicité... Son petit œil plissé pétille, son\npetit nez se tortille, sa langue mignonne frétille au coin de sa\nlèvre et ses petites mains roses semblent danser comme des\npapillons...\n   Petit enfant malin et drôle, petite vie étonnée et qui étonne,\nregarde-moi encore... Mon cœur danse avec tes petites mains,\nmon cœur rit dans tes petits yeux et frétille avec ton petit nez\nfripon, mon cœur est joyeux et drôle comme mon petit\ngarçon...\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "432                      DURENDAL\n\n\n\n                                 II\n\n                         Jean qui dort\n   D e la fenêtre je regarde le petit jardin où courent la vigne et\nle lierre, où grimpent les capucines ambrées et que le marron-\nnier couvre de son ombre l o u r d e . . . L a lumière y est belle et\ndouce, j a u n e et verdâtre, presque nocturne, en ce splendide jour\nd'été... Jean dort, blond et doux comme la l u m i è r e ; ses larges\npaupières frangées d'or léger sont baissées sur ses yeux vifs, son\npetit nez respire voluptueusement, sa bouche belle et jeune\nexprime l'abandon et la tendresse candide, son front large\nbrille et ses fins cheveux resplendissent comme le soleil...\n   Il a chaud, le petit enfant, et sa main gentille chasse la cou-\nverture et son petit pied, rose et frais comme un coquillage qui\nsortirait de la mer, apparaît entre les plis blancs... J e a n est à\nl'ombre et dort... A quelques pas de lui, Colette suspend le\nlinge éblouissant. Sa robe noire semble de velours; ses bras\nrouges et ses cheveux bruns brillent sur le blanc que le soleil\nfoudroie... Son panier d'osier est en or et, à ses pieds, sur le sol,\nl'ombre et le soleil se mêlent...\n   O douceur! douceur! et qui monte en moi pareille à l'en-\nvahissement rapide et insaisissable de l'eau... Je me sens\ncomme inondée de joie et de douceur... O fraîcheur de ma vie\net fraîcheur de mes y e u x ! Petit j a r d i n où mon cœur est sus-\npendu, où mon cœur brûle, attentif et t e n d r e — lampe qui éclaire\net qui veille...\n\n                                III\n\n                    Jean qui doit dormir\n   L a maison se fait silencieuse autour du coucher de J e a n . . .\nDerrière ses rideaux fermés, la c h a m b r e est pleine de paix et\nd'ombre chaude. L e n t e m e n t le berceau oscille : les yeux\ngrands ouverts dans la pénombre, J e a n sourit, jase et gazouille\ncomme un petit oiseau des bois. Je le regarde, miniature\nd'homme, avec son front déjà volontaire, ses yeux brillants et\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1379, "texte": "                               JEAN                             433\n\navides, son nez rond et sa bouche mobile, et je rêve... Mais,\nderrière le linge que, par manie, il veut garder auprès de lui\npour dormir et qu'il fait mine de déchirer avec ses dents, il\nme guette et parce que je le regarde, fièrement il se trémousse\net gesticule : A coups de pied, il rejette la couverture; ses petites\njambes apparaissent dans toute leur grâce frêle, et ses petits\npieds, qui n'ont pas encore marché, tapent vite, vite, prestes\net maladroits.\n   Il « fait le fameux », mon petit Jean, et doucement je le lui\ndis, tout en le recouchant, le dos à la fenêtre...\n   U n m o m e n t très long, rempli d'attente... Il ne bouge plus\net, sans doute, dort-il? Mais non, comme par une inspiration\nsubite, il s'est fourré le pouce dans la bouche et s'est mis à le\nsucer à grand bruit! Je vois son poing minuscule, sa tête forte,\nsoyeuse et pâle, son oreille semblable à une feuille enroulée,\nses paupières gonflées qui t o m b e n t malgré lui, sa bouche entr'-\nouverte qui s'abandonne et d'où, bientôt, régulier, son petit\nsouffle m o n t e . . . E t dans la chambre toute sombre, toute\nmuette, j'écoute cette seule petite respiration qui est comme\nl'accomplissement d'un mystère et qui palpite sur moi, inquié-\n tante et ineffable...\n\n                                              HÉLÈNE    CANIVET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-015", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 434, "page_fin": 437, "titre_corps": "Ulysse « en Arles »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Ulysse en Arles Cette après-midi d’hiver provençal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 515, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2922, "texte": "Ulysse \" en Arles \"\n                   CETTE après-midi d'hiver provençal, comme je passais,ENArles,\n                      devant la barrière du Théâtre antique, un petit vieillard,\n                      gardien de ces ruines, m'engagea à les visiter, d'une façon\n                      si insinuante, si courtoise et si agréable, que je cédai à ses\n                      instances. Et pourtant je revenais d'Egypte, j'avais erré\n                      pendant près d'une semaine sous l'ombre écrasante des\n                      pylônes de Thèbes. Ce mince monument à demi écroulé\n                     tentait mal ma curiosité, rassasiée de plus grands spectacles\n                     et de plus pathétiques souvenirs, et j'eusse mieux aimé\n reprendre mes lentes rêveries de la veille dans la tristesse abandonnée des\n Alyscamps, le lieu du monde, peut-être, qui m'a le plus troublé, de toute sa\n beauté lointaine, douloureuse et passionnée, que la solitude de l'hiver accentue\n et aggrave encore, et qui maintenant repose à jamais sur mon cœur, comme\n le parfum impérissable d'une tombe secrète et adorée... Mais les pierres\n d'Arles n'arrêtent guère les touristes cosmopolites, et il faut que tout le\n monde vive.\n    Aussi bien avais-je tort d'attendre peu d'émotion de ces tranquilles vestiges.\n Malgré tant de mutilations, ou plutôt à cause de ses blessures même, ce théâtre\n grec a une grâce exquise, touchante et profonde, qui se livre lentement,\n comme avec pudeur, et qui fait de lui un des joyaux d'Arles, de cette Arles\n « où rien n'est vulgaire », comme l'a écrit Maurice Barrès.\n   Le vieux concierge me guidait donc à travers l'enceinte silencieuse, dégoi-\nsant des explications que j'écoutais par complaisance :\n   — Derrière nous, c'est les gradins (je m'en doutais bien un peu).. On pou-\nvait y placer jusqu'à seize mille personnes... Il n'y en avait pas autant le\nmois passé, le jour que M. Silvain — vous savez bien, M. Silvain, le grand\nacteur, un Parisien ! — est venu jouer... comment dit-on?... une tragédie...\nMais y avait du monde tout de même... ah ! bon Dieu, y en avait-il !\n   Et le petit homme arrondissait les bras en un geste qui s'efforçait d'enve-\nlopper l'enceinte entière, cependant qu'un sourire d'orgueil éclairait ses étroits\nyeux bleus, qui étaient malicieux et bons tout à la fois.\n   — Devant nous, c'est le proscenium... en latin, ça veut dire l'avant-scène :\nc'est des messieurs de Paris qui m'ont expliqué ça, rapport aux étrangers qui\nne savent pas le latin... Puis c'est l'orchestre, pavé de marbre... Et derrière ce\nmur-là, monsieur, c'est les coulisses, puis encore les loges des acteurs... C'est\ntout à fait comme à présent... Et y a des gens qui disent que tout change !\nQu'ils viennent donc voir mon théâtre, ces gens-là!... Y en a-t-il des igno-\nrants, coquin de sort!...\n   Nous arrivions au pied de la tour sarrasine, dont la masse gigantesque, du\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3759, "texte": "                               ULYSSE « EN ARLES »                                        435\n\ncôté de l'avenue qui mène aux Alyscamps, ferme la perspective du t h é â t r e .\nAutour de n o u s , maintenant, les débris s'amoncelaient, envahis d'herbe,\nrongés de lichen et de mousse, d a n s un pêle-mêle triste et c h a r m a n t : frag-\nments de bas-reliefs, fûts tronqués, frises brisées, frêles moulures abattues\npar la hache des B a r b a r e s .\n    Une colonne c o r i n t h i e n n e , d a n s la fine lumière grise de l'après-midi au\ndéclin, dressait son chapiteau orné de feuilles d ' a c a n t h e ; c o m m e u n e fleur\nrestée debout, par miracle, en u n c h a m p fauché, elle s'érigeait, plus belle\nd'être solitaire, et sa délicatesse légère et maniérée attestait la grâce hellé-\nnique qui s'était épanouie là. Le vieux b o n h o m m e la désigna du doigt, se\nhaussant sur la pointe des pieds pour essayer d'atteindre au fragile chapiteau :\n    — Cette plante, dit-il, c'est de l'acanthe (il prononçait de l''acanntheu)... J e\nconnais ça, moi, monsieur, parce que j'ai été en Grèce, y a bien longtemps,\nquand j'étais matelot... B e a u p a y s , monsieur, la Grèce! E t c'est là qu'y en a\n des ruines ! Ah ! coquin de sort, y en a-t-il !... A Athènes, par e x e m p l e . . .\n Tenez, m o n bon monsieur, mon théâtre est beau, n'est-ce p a s ?\n    — Oui certes, qu'il est beau, votre t h é â t r e !\n    — E h bien ! monsieur, à Athènes, autant dire qu'il passerait à peu près\n inaperçu, m o n théâtre! ou du moins, pour le remarquer, il faudrait un con-\n naisseur, q u e l q u ' u n du genre de monsieur... A h ! coquin de sort, quel beau\n pays! E t c'est que je le connais comme pas u n , vous savez... tous les caps,\n tous les golfes, toutes les î l e s ! . . . T e n e z , monsieur, u n jour, en revenant de la\n mer N o i r e , — nous avions eu du gros t e m p s , — nous avions dû relâcher dans\n une petite île turque, rapport au charbon qui m a n q u a i t . . . E h bien, monsieur,\n la petite île t u r q u e , c'était Milo — vous savez bien, là d'où qu'on a tiré la Vénus\n de Milo, la g r a n d e statue blanche qu'est au L o u v r e , à ce que m'ont dit des\n Parisiens... Est-ce que monsieur connaît la Méditerranée?\n    — Pas a u t a n t que vous, un peu tout de même, puisque je reviens précisé-\n ment d'Alexandrie.\n    — Ah ! coquin de sort, le h a s a r d est joli ! Monsieur revient d'Alexandrie !...\n J'ai été là aussi, naguère, dans ma jeunesse... Drôle de pays, l'Egypte, avec\n tous ces Arabes, tous ces palmiers, tous ces c h a m e a u x . . . E n voilà-t-il, des\n drôles de b ê t e s ! . . . On ne voyait que ça dans les c a m p a g n e s . . . A h ! bon Dieu\n du ciel, y en avait-il ! E t des g r a n d s diables à longues robes brunes, qui vous\n tanguaient là-dessus c o m m e une barque dans la h o u l e . . . Mais nous autres, les\n  matelots, on louait des b a u d e t s , rapport au mal de mer qu'on attrape en cha-\n meau — c'est bien assez, n'est-ce pas? d'en souffrir sur la bleue... E t on galo-\n pait, et on galopait!... A h ! coquin de sort, y en avait-il des bourriquets, dans\n  ce pays-là !\n     Il s'informa si les chameaux et les baudets étaient encore aussi n o m b r e u x\n que de son temps dans la c a m p a g n e d'Alexandrie ; et comme je répondais\n qu'on en voyait des foules, il se mit à rire en hochant la tête, ses petits yeux\n  tout humides de joie, et il répétait son refrain allègre :\n    — A h ! coquin de sort, y en a-t-il! y en a-t-il !...\n     Décidément, le b o n h o m m e m'intéressait tout à fait : avec son bonnet grec,\n  sa barbe blanche en collier, son fin sourire, ses rides parlantes, son vif regard,\n  son teint cuit p a r tant de soleils, sa faconde d'ailleurs bon enfant et familière\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3629, "texte": "436                                    DURENDAL\n\n\nsans grossièreté, et u n je ne sais quoi de noble qui lui était naturel, il me sem-\nblait s'accorder à la séduction intime de ce théâtre d'Arles, « où rien n'est\nvulgaire ».\n    — H e u r e u x h o m m e , dis-je alors, e m p r u n t a n t le langage qui seyait à ces\nlieux, les Immortels vous ont béni, et j'envie les dons singuliers que vous\ntenez de leur munificence. Vous avez couru t o u t e s , les mers qui portèrent\nl'ingénieux Ulysse, dont les dieux n'ornèrent pas l'esprit avec plus de soins\nqu'ils n'ont fait 'du vôtre ; et, comme lui, les flots vous jetèrent parfois sur des\nîles inconnues et merveilleuses, où la vérité se révèle, n u e , éblouissante et\nterrible, aux navigateurs étonnés. Ce sont là d'instructives et plaisantes expé-\nriences, qui manqueront toujours, j ' e n ai peur, à ma destinée imparfaite.\n    — Quel est, d e m a n d a le b o n h o m m e , cet ingénieur que vous dites ?\n    — O h ! répondis-je, il y a bien longtemps qu'il vivait, et vous n'avez pu le\nrencontrer, quoique hantant les mêmes parages. Mais vous étiez digne de\ncompter parmi ceux qui s'attachèrent à sa capricieuse fortune : car il avait\ncomme vous la passion des voyages, une éloquence aisée, de l'imagination,\net même quelque malice. C'était l'homme le plus rusé, le plus souple, le plus\nsubtil, le plus artificieux que l'on ait jamais vu. Et ses contemporains le trou-\nvèrent si fertile en heureuses fourberies, en inventions judicieuses et en expé-\ndients salutaires, qu'on lui confiait partout les missions délicates, qui réclament\nun génie prudent et avisé. Ce fut u n diplomate captieux, et qui n'avait pas\nson pareil pour vous tromper élégamment : il faisait de si beaux discours aux\ngens qu'il voulait persuader, il les enveloppait si bien dans les filets de sa\nruse, que tout le m o n d e s'y laissait p r e n d r e . . . Il n'est plus, et c'est grand\ndommage ; mais son ingéniosité astucieuse et bien disante a passé en héritage\naux peuples privilégiés de la Méditerranée, et il m'est arrivé de rencontrer\nchez eux des gens fort capables de n o u s consoler du départ d ' U l y s s e .\n    L'ancien matelot parut saisir l'ironie cachée dans ces mots, mais il sourit\navec b o n n e grâce, moins surpris, au demeurant, d'un si étrange discours,\nque ne l'eût été u n autre que lui :\n    — Ah ! oui, dit-il, en d é t o u r n a n t le trait par une s u p r ê m e adresse, y a\nencore des malins à présent! A h ! coquin de sort, y en a-t-il !...\n    — Cet Ulysse n'a pas eu, d'ailleurs, que des aventures de voyage : ses\n aventures d'amour furent étranges et nombreuses. Il n'était pas insensible\n à la voix charmante des femmes : c'était sa seule faiblesse, mais elle pensa\n le p e r d r e . P o u r v u comme il était d'abondants subterfuges, il redoutait trop\n peu les mille embûches d ' E r o s . U n e magicienne d a n g e r e u s e , qui se\n nommait Circé, — c o m m e qui dirait une belle fille qui ensorcellerait les\n h o m m e s , — changea en pourceaux tous ses c o m p a g n o n s , afin de fixer auprès\n d'elle la mobile fantaisie de ce grand voyageur...\n     — Ah! coquin de sort, une belle fille qui change les h o m m e s en pourceaux!\n ces choses-là se voient encore à p r é s e n t ! remarqua le b o n h o m m e , qui tenait\n à son idée.\n     — Après avoir erré vingt années sur les mers et vaincu des périls sans\n  nombre, Ulysse, enfin, retrouva son Ithaque, P é n é l o p e son épouse et Telé-\n  maque son fils, et désormais vécut paisiblement, jusqu'à l'heure où Télégone,\n  qu'il avait eu de Circé, le tua sans le connaître ; en sorte que sa faiblesse\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "                             ULYSSE     « EN   ARLES »                            437\n\n\nl'avait perdu q u a n d même, et qu'on apprend par son exemple que toute faute\ns'expie quelque j o u r .\n   Auprès de la barrière où n o u s étions revenus en bavardant ainsi, les petits-\nenfants de m o n guide s'ébattaient dans l'herbe en riant, sous l'œil bienveil-\nlant d'une aïeule c h e n u e ; et la porte large ouverte d'une maisonnette enclose\ndans l'enceinte du théâtre montrait un intérieur agréable et tranquille d'ou-\nvriers provençaux. L e vieux concierge, p e n d a n t quelques instants, contempla\ncette scène familiale avec u n e expression d'attendrissement joyeux.\n   — Mesurez à votre bonheur, lui dis-je non sans émotion, la richesse des\nprésents que les dieux vous ont faits. L e u r dernière libéralité ne fut pas la\nmoindre, croyez-m'en : comme s'ils avaient voulu récompenser en vous cet\namour de la Grèce, leur éclatante patrie, ils vous ont permis d'achever\nvotre existence harmonieuse dans ce théâtre où leur image, mutilée mais\nencore divine, sourit à votre contentement. Vous avez comme Ulysse, au\nbout de vos voyages, retrouvé les joies calmes du foyer domestique : puissiez-\nvous, par la grâce des radieux Immortels, continuer p e n d a n t longtemps à\nen jouir! et que votre fin soit moins violente que celle du fameux diplomate!\n   L e vieux gardien, à ces paroles, me serra les deux mains d ' u n air recon-\nnaissant :\n   — A h ! coquin de sort, mon bon monsieur, dit-il, l'histoire que vous me\nracontez là est belle comme tout ce qui est g r e c ! . . .\n\n   Je me suis souvenu l'autre jour de ce pittoresque entretien, en lisant dans\nles journaux l'annonce de fêtes solennelles qui devaient être célébrées en\nArles, ce printemps-ci, à la gloire immortelle d ' H o m è r e , d a n s le théâtre\nantique que garde m o n vieux b o n h o m m e :\n   '( On y déclamera entre autres des passages de l'Odyssée, traduits en pro-\nvençal par u n vieux paysan, Charles Rieu, dit Charloun, qui, avec sa belle\nbarbe blanche et son inséparable bâton, rappelle tout à fait la physionomie\nd'un des personnages des chœurs de la tragédie antique. Sa traduction du\npoème homérique, aidée des conseils de Mistral, est d'une fidélité parfaite. »\n   Ah! que j'eusse aimé voir cela : Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrazine,\napplaudissant, le cœur battant, aux fraîches merveilles de l'Odyssée, et couron-\nnant de roses nouvelles l'antique et toujours jeune H o m è r e , sous un ciel\npareil à celui qui répandait sa douce lumière dans les yeux de Nausica ! Et\nj'évoque ces solennités avec u n e secrète complaisance : j ' i m a g i n e les gradins\nbondés j u s q u ' a u sommet d'auditeurs attentifs, et les vers sonores de Charloun-\nHomère flottant sur cette foule éperdue d'extase, et surtout mon vieux gar-\ndien, avec sa barbe en collier, ses yeux mobiles et pétillants, son air de\nfinesse et de gaieté, écoutant bouche bée le récit des aventures de l'ingénieux\nUlysse, où il retrouve les souvenirs des chances qu'il courut lui-même, sur\ncette mer « couleur de violettes » qui, à trois mille ans d'intervalle, porta le\nrival d'Ajax et le concierge des ruines d'Arles.\n   Oui, « le hasard est joli », et la vie, changeante et u n e , a des rapproche-\nments p i q u a n t s ; j ' a i m e celui-ci, qui par surcroît est beau — comme tout ce\nqui est grec, dirait mon b o n h o m m e .\n                                                                   FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-016", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 438, "page_fin": 446, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance Suite La première des lettres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 519, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2021, "texte": "Joris-Karl Huysmans\n           d'après sa correspondance\n                                     (Suite)\n\n\n\n              LA première des lettres qui suivent est une réponse\n                 à une lettre que j'avais adressée à l'ami, dans\n                 laquelle je lui avais exposé les origines de la\n                 revue La Jeune Belgique. Née à Louvain, en\n                 plein m o n d e universitaire catholique, cette\n                 revue eût été naturellement d'une nuance catho-\n                 lique si elle eût été accueillie avec plus de faveur\n                 par le corps professoral. Mais elle fut d'emblée\nmal vue par celui-ci. De ce temps-là, les étudiants qui pra-\ntiquaient les Lettres étaient vus d'un mauvais œil par messieurs\nles professeurs. A ce moment, du reste, la littérature était\nplutôt méprisée non seulement à l'Université, mais dans\ntoute la Belgique. On a fait du chemin depuis. Charles\nDe Coster, le génial auteur de la Légende d'Ulenspiegel, ne par-\nvint à décrocher qu'une place de répétiteur, c'est-à-dire de sous-\nprofesseur de littérature à l'Ecole militaire. Aujourd'hui nous\nvoyons un poète, F e r n a n d Severin, enseigner les lettres dans\nune chaire universitaire. Jadis nos écrivains avaient toutes les\npeines du monde d'obtenir le plus maigre subside de l'Etat pour\nla publication de leurs œuvres; ce subside était même cynique-\nment refusé à la p l u p a r t ; aujourd'hui nous avons en réalité un\nministre des Belles-Lettres, bien qu'il n'en porte pas le titre,\net un large subside est inscrit chaque année au budget de l'Etat\npour favoriser l'édition des livres de nos littérateurs. Ceci soit\ndit pour expliquer la première phrase de la lettre qui suit :\n\n                                                         Paris, le 29 juillet 1895.\n                   MON   CHER   ABBÉ,\n\n   Ce que vous me dites de la Jeune Belgique qui aurait pu avoir une nuance\ncatholique, en naissant, est affligeant. H é l a s ! cela prouve une fois de plus\nla niaiserie des catholiques.\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2996, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      439\n\n\n   Si vous suivez nos affaires en F r a n c e , vous pouvez admirer l'incompa-\nrable lâcheté et la stupide fanfaronnade des catholiques de F r a n c e . Après avoir\ncrié sur tous les tons qu'ils n e paieraient pas le droit d'accroissement, les\nvoilà qui c o m m e n c e n t à tourner. J e suis tranquille, à la première sommation\ndu fisc, ce sera la d é b a n d a d e .\n    Il faut avouer que l'Eglise a besoin d'être persécutée chez n o u s . Peut-être\ncela réveillera-t-il ce parti de morts. Il vaut mieux tout que de croupir ainsi.\nP e n d a n t que tout s'effondre, Didon qui nous prépare la jolie jeunesse catho-\nlique que vous connaissez, b r a m e des discours, chante la virilité de l'éduca-\ntion et ne produit que des e u n u q u e s .\n   J e sais que, de votre côté, vous vous débattez aussi contre la niaiserie\npieuse, mais encore êtes-vous quelques-uns et avez-vous des feuilles. Ici,\nc'est l'isolement. Q u a n d on fonde u n e revue soi-disant j e u n e , catholique,\nelle est plus bête et plus vieille que les anciennes. Ceux-là font un effort\nénorme pour déclarer les Normaliens, de grands h o m m e s .\n   Rien de neuf, ici, sinon l'éternelle horreur d'une température de four à\nchaux. Cela dissout tout courage de travail, m ê m e de lecture.\n   J e suis q u a n d même plongé dans d'interminables travaux sur la symbo-\nlique religieuse, sur les cathédrales. C'est un gouffre à n'en pas sortir. Mais ça\ntue la vie — puis, je crois qu'il y a quelque chose à faire avec cela. Je\nvoudrais en tout cas faire pour mes b o u q u i n s de critique d'art ce que j ' a i\nfait avec En Roule p o u r mes r o m a n s — mener cela au catholicisme, avec u n\nlivre, c o m m e Certains sur les Primitifs et le Gothique. Ce serait u n tout\nréalisé!\n   N e p a s s e r e z v o u s donc pas, u n de ces jours par P a r i s ? que n o u s puissions\nau moins causer.\n   Bien respectueusement à vous, mon cher Abbé.                            Votre dévoué,\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n   L'article de F e r d i n a n d Loise, mort depuis, sur le livre :\nEn Route, dont il est question dans la lettre ci-après, a paru\ndans la Revue Générale. Il était très élogieux pour notre ami\nJ.-K. H u y s m a n s , mais contenait néanmoins une charge à fond\ncontre ses soit-disant néologismes. L e maître démolit aisément\ncette attaque en prouvant que bien loin de faire du néologisme,\nil reprend de très vieux mots, fort jolis, mais tombés en\ndésuétude.\n  MINISTÈRE                                                     Paris, le 12 octobre 1895\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      M O N CHER     ABBÉ,\n\n  Votre lettre me trouve à P a r i s , alors que je devrais être bien loin; mais je\nviens de subir une attaque d'influenza qui m'a culbuté tous mes projets et\nforcé de garder la c h a m b r e . J e devrais être à Saint-Maur de Glanfeuil, un\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3509, "texte": "440                                    DURENDAL\n\n\nvieux monastère bénédictin, sur la L o i r e , et de là aller à Solesmes où le\npère a b b é insistait pour me voir. T o u t cela est par terre. S'il ne fait pas trop\nmauvais, je me bornerai à une courte excursion à Bourges et Poitiers où\nj'ai des notes à prendre sur les cathédrales, et je remets à l'an prochain ma\nvisite aux cloîtres.\n    Quelle sinueuse et diabolique chose que l'influenza. On n'en sort pas\n— ça part, ça revient — le pis, c'est quand les névralgies éclatent; enfin\ncela exerce la patience, il faut bien se dire cela pour se consoler de ses\nmaux.\n    J'ai gardé un excellent souvenir de Van den Bosch avec lequel je me suis\nsenti tout aussitôt ami ; vous avez bien raison d a n s ce que vous dites, il\nfaut le pousser à travailler. L e parti écrivain chez les catholiques est assez\npauvre p o u r que ceux qui peuvent le relever s'y mettent.\n    S y m p t ô m e des t e m p s . En Route est soutenu m a i n t e n a n t par la majeure\npartie du clergé et il apparaît d a n s les montres des librairies catholiques!!\n    On finit, au fond, par tout savoir. L ' e n n e m i forcené du livre, celui qui a\ninspiré l'article du P è r e N o u r y et qui a a m e u t é p e n d a n t un temps contre\nmoi tant de j o u r n a u x est la très noble et discrète personne X . . . Au reste, son\ncollègue à l'Académie, Mgr P e r r a u d , a été très hostile, mais moins mainte-\nnant, si j ' e n juge d'après une longue conversation qu'il eut récemment à Autun\navec u n prêtre qui est u n ami c o m m u n . P a r contre, la plupart des grands\nséminaires défendent énergiquement le livre. T o u t cela se tassera avec le\nt e m p s , et ils finiront par c o m p r e n d r e que mieux vaut, dans l'intérêt m ê m e de\nla religion, soutenir ce livre que l'éreinter.\n    J'ai lu l'article de F e r d i n a n d Loise dont vous me p a r l e z ; il est aimable,\nmais ce qui me c r è v e les yeux, c'est l'ignorance absolue de ces gens-là de la\nl a n g u e . Il cite u n e série de néologismes qui n'en sont p a s . Il n'a qu'à ouvrir\n Littré, Bescherelle, tous les dictionnaires; il y trouvera : s'évaguer, percuter,\nlaminer, désuet, démentiel, etc. E t le mot monstrance, qui l'effare ! il est vieux\nc o m m e le m o n d e , puisque l'on s'en servait même avant d'employer le vocable\nd'ostensoir.\n    N o n , c'est curieux, le vocabulaire restreint que les gens pieux possèdent.\nIls en sont encore au XVIIe siècle. Ce serait toute u n e éducation à refaire.\nC'est terrible q u a n d l'on songe à cela, car c o m m e n t inculquer un art moderne\ndans ces cervelles-là !\n    Ce sera sans doute là une des grandes difficultés que je trouverai chez les\n Bénédictins. A L i g u g é , c'est tout v u ; il y a plutôt hostilité, — à Solesmes,\nau contraire, dom Delatte est j e u n e et très compréhensif — enfin cela est à\nvoir. Comme rien ne presse, je laisse agir les événements. C'est ennuyeux\nque j'ai perdu tout mon congé ainsi à ne pas bouger, car cela fait, cette année,\nj'aurais été libre, l'an prochain, et j ' a u r a i s pu voir Maredsous.\n    Je n'ai pu remettre encore votre article à N . . . , qui s'est réfugié en Bretagne\n depuis deux m o i s ; m a i s il doit revenir, à ce qu'il m'a écrit, le 15. Je le lui\n remettrai et il est bien certain qu'il en sera content. Q u a n t à le convertir, ce\n n'est pas aisé. C'est pis que les gens qui n'ont pas de religion, les hérétiques.\n Il y a là une masse de sophismes à détruire; mais rien n'est impossible à la\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2733, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                  441\n\n\ngrâce; il le sera par elle, j'espère, car autrement, par les raisonnements on\nn'arrivera pas à grand'chose.\n  J'ai lu aussi votre article sur l'art religieux. Il est nourri et solide, très bon\nà p r o p a g e r . Il fera du bien, j'espère, en éclairant les pâles limbes de l'industrie\npieuse, en lui m o n t r a n t l'erreur dans laquelle elle est.\n   A bientôt, mon cher Abbé, bien affectueusement, votre respectueux et\ndévoué\n                                                                    J .-K.   HUYSMANS.\n\n\n   Dans la lettre suivante, il est question de deux artistes con-\ntemporains de Belgique, dont l'un, qui n'est autre que le peintre\nGustave-Max Stevens, m'avait prié de lui servir d'intermé-\ndiaire auprès de mon ami J.-K. H u y s m a n s , pour lui offrir en\nh o m m a g e une série d'eaux-fortes représentant des cloches son-\nnant à toute volée dans des tours de cathédrales, sujet qui avait\nété inspiré à l'artiste par un passage sur les cloches d'un livre\ndu maître. L a seconde phrase fait allusion à un jeune peintre de\ngrand talent, dans lequel j'avais reconnu des aptitudes spéciales\npour l'art religieux, mais qui n'avait aucune chance d'y réussir,\nvu l'indifférence lamentable du public catholique et spéciale-\nment de nos curés pour le véritable art religieux.\n\n  MINISTÈRE                                                Paris, le 28 novembre 1905.\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      MON CHER A B B É ,\n\n   Est-il besoin de vous dire que votre ami sera le bien reçu, ses cloches\nmêmes étant, au besoin, insonores.\n   Ce que vous me dites du jeune peintre de talent n'a rien qui me puisse sur-\nprendre, mais je crois à la victoire lente mais certaine du talent. Il n'y a donc\npas à se décourager.\n   Ce serait trop beau si l'armée porcine des gens comprenait du premier coup\nun tableau ou u n e statue, ou u n livre.\n   Je vous envoie u n e photographie qui, par extraordinaire, me ressemble.\nLa seule !\n   Q u a n t au portrait dont vous a parlé Van den Bosch, c'est un Valloton p a r u\ndans la revue Le Pan. On m'en a toujours promis des exemplaires et jamais\ncette promesse n'a été t e n u e . Enfin, si j'en tiens u n , je vous l'enverrai, mais\nc'est bien inférieur à la p h o t o g r a p h i e ci-jointe !\n   J e suis fort e n n u y é pour l'instant, malade — fort incapable d'un travail\nsuivi — et déjà s u b m e r g é par d'énormes documents sur la symbolique et les\nvies de saints. T o u t cela sera terriblement difficile à manier, mais enfin,\nj'admire et j ' a i m e tant ma bonne cathédrale de Chartres qu'il faudra bien\npourtant que je la dresse, sur le papier du livre, elle, sa symbolique\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "442                                        DURENDAL\n\n\n\nprodigieuse, ses statues les plus belles qui soient au m o n d e et ses vitraux! !\n   Il y a bien au moins pour deux ou trois ans de travail. Cela me mènerait\njusqu'à ma retraite. E t alors, si j'avais u n e santé meilleure, j'entrerais chez\nles Bénédictins. Mais... m a i s . . . il faut être solide pour mener cette vie même\nadoucie du cloître.\n   Enfin!\n   A bientôt et bien affectueusement à vous.\n                                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n     On se souvient sans doute du service solennel que la Rédac-\ntion de Durcndal fit célébrer pour le repos de l'âme du grand\n poète P a u l Verlaine, dans la belle église de N o t r e - D a m e de la\n Chapelle, à Bruxelles, à l'occasion de la mort de l'auteur du\n plus beau poème catholique de ce siècle : Sagesse. Cet événe-\n ment — car c'en fut un — fit quelque bruit. Les catholiques\nréactionnaires s'en scandalisèrent. L e monde littéraire de Paris\n en fut ahuri. Il lui p a r u t extraordinaire de voir des écrivains\ncatholiques rendre un h o m m a g e aussi éclatant à la mémoire\nd'un poète. Il y avait donc des catholiques qui honoraient le\ngénie. C'est à ce fameux service pour Verlaine que mon ami\nJ.-K. H u y s m a n s fait allusion au commencement de la lettre\nsuivante. J'eus l'honneur de chanter moi-même le Requiem pour\nl'âme du Poor Lelian. Après l'obit, je vis entrer à la sacristie un\nj e u n e h o m m e dont la ressemblance avec Verlaine me frappa\naussitôt. C'était son fils. Il venait tout ému me remercier du\nservice que nous avions rendu à l'âme de son père. Arrivé la\nveille au soir de Paris à Bruxelles,il avait vu annoncer la solen-\nnité funèbre par nos quotidiens pour le lendemain. J.-K. Huys-\nmans, auquel je contai le fait, m'écrit quelques lignes au sujet\ndu j e u n e Verlaine.\n\n   MINISTÈRE                                                           Paris, le 4 janvier 1896.\n         DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        MON CHER A B B É ,\n\n   C'est vraiment très bien votre service pour Verlaine et c'est une b o n n e leçon\npour les catholiques si peu charitables, d'habitude. Dans ce monde-là, ici ç'a\nété u n e douce s t u p e u r . Au fait, que peuvent c o m p r e n d r e des journaux\ncomme l'Univers et la Vérité. Ils détiennent la Religion, et hors d'eux, il n'est\npas de salut.\n   Q u a n d e x t e r m i n e r a - t o n ces épiciers du T e m p l e ? Il est vrai que ces feuilles\nse vendent de moins en moins, qu'elles finiront par mourir sans gloire.\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA CORRESPONDANCE                    443\n\n\n   Vous me parlez d'un abbé X.... Permettez-moi de vous donner un conseil,\ncelui-ci : vous défier fortement de lui. Outre qu'il a une réputation de prêtre\nmédiocre, au point de vue sacerdoce, il a beaucoup fréquenté chez... qui\nétait un vrai repaire satanique. Il y a fait des conférences, inqualifiables,\ngênantes même pour des incrédules que je connais et qui y ont assisté.\n   Le fils de Verlaine, le pauvre garçon ! il est très détraqué des nerfs, conçu\ndans un mauvais moment, quelle pitié! Quelle preuve du terrible péché des\norigines ! Pourvu qu'il tombe en de bonnes mains. C'est un être faible et qu'il\nserait facile, je pense, de bien conduire aussi bien que de détourner des\nvoies saines. Il y aurait quelque chose à faire, certainement, pour lui.\n   Ici, rien de neuf. Je travaille assez bien pour l'instant, malgré les sautes\nd'une médiocre santé. J'ai commencé mon nouveau livre, mais je suis effrayé\nde la mise en place de ces lourds matériaux que j'ai ; les cathédrales ne sont\npas légères sur le papier et ce n'est pas peu de chose que de tâcher de rendre\navec la plume l'âme qui habite ces corps de pierre.\n   Enfin, en y mettant le temps, en priant bien surtout, j'espère arriver à\nfaire tant bien que mal ce livre qui est consacré en somme à la gloire de\n Notre-Dame de Chartres, la plus merveilleuse, à coup sûr, des basiliques qui\n soient.\n   Malheureusement, cet odieux bureau me dévore tout mon temps et j'ai si\npeu de moments libres pour travailler en paix.\n   C'est là où la retraite bénédictine apparaît comme un havre! A ce propos,\nj'attends Dom Delatte, à Paris, où il doit venir. Je ne serais pas fâché de\n pouvoir causer un peu de tout cela, avec l'abbé de Solesmes, qui est jeune et\n défenseur acharné d'En route.\n   J'ai encore deux ans à faire au Ministère, avant que de pouvoir prétendre\n à une retraite. J'ai donc encore bien des mois devant moi, mais je voudrais\n quand même arranger un peu la question, être plus sûr de l'avenir. L'en-\n nuyeux c'est d'avoir une santé aussi peu valide !\n    Priez pour moi, mon cher Abbé, et prenez ici, une fois de plus, l'assurance\n de ma respectueuse affection.\n    Bien vôtre.                                              J.-K. HUYSMANS.\n\n     J o r i s - K a r l H u y s m a n s s'est b e a u c o u p occupé de la question\n du s a t a n i s m e avant sa conversion. Il a écrit un livre célèbre sur\n ce sujet : Là-Bas. S a c h a n t que j ' é t a i s lié d'amitié avec l'auteur,\n je fus prié de lui d e m a n d e r quelques renseignements sur cer-\n taines assertions avancées dans le courant de l'ouvrage, et\n n o t a m m e n t sur la réalité de divers personnages silhouettés par\n l'auteur et sur l'authenticité de leurs faits et gestes. U n des\n principaux héros de ce roman diabolique y est affublé du pseu-\n d o n y m e de Docre. C'est à lui que mon correspondant fait allu-\n sion d a n s la lettre ci-jointe. H u y s m a n s n'a j a m a i s , que je sache,\n  p r a t i q u é le s a t a n i s m e , pas même avant sa conversion. Il l'a\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3050, "texte": "444                                        DURENDAL\n\n\n\nétudié en curieux, et plutôt dans les livres, ou par des corres-\npondances avec des satanisants, et non pas en se livrant lui-\nm ê m e à des pratiques diaboliques. Il a tout simplement trouvé\ndans le satanisme un sujet intéressant à traiter en littérature et\noffrant un côté pittoresque et attrayant pour un romancier.\nE n réalité, Là-Bas n'est pas un traité de satanisme, mais un\nroman dont l'intrigue a le satanisme pour objet et où il est diffi-\ncile de faire la part de la réalité et de la fantaisie, surtout en ce\nqui concerne les personnages qui y jouent un rôle.\n\n   MINISTÈRE                                                          Paris, le 20 février 1896.\n         DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        M O N CHER A B B É ,\n\n   Si je ne vous ai pas r é p o n d u plus tôt, c'est que je suis débordé de livres à\nlire, de lettres qui s'accumulent et que je laisse s'entasser p o u r ne p a s inter-\nrompre continuellement m o n travail. J'en ai des ballots comme ça qui s'ac-\n cumulent, en attendant le soir libre qui me permettra d'y r é p o n d r e .\n   E n ce qui concerne Docre, la question est plus que délicate, car il m'est diffi-\ncile de n'en pas dire trop ou trop p e u . Les d o c u m e n t s que j ' a v a i s , je les ai donnés\npour enquête et ils ont été r e c o n n u s exacts. Mais, je ne puis en dire davan-\ntage, m'étant dessaisi de l'affaire. L a vérité, complète, n'aura lieu, je crois,\nque lorsqu'on aura délié du secret de la confession un prêtre belge qui sait\ntout. R o m e le fera-t-il ? E n attendant il n'y a, suivant moi, rien à faire. Les\ngens qui vous consultent savent très bien à quoi s'en tenir, croyez-moi. E n tout\ncas, ils savent à qui s'adresser, si leur enquête est incomplète. Il y a des\nfemmes mêlées en cette affaire et c'est une des causes pour lesquelles je m'en\ndésintéresse, prévoyant bien qu'il n'y aurait que des ennuis à en attendre. J'ai\nd'ailleurs d o n n é tout ce qu'il fallait pour faire aboutir les recherches — pour-\nquoi n'a-t-on pas abattu Docre ? p o u r q u o i , après un beau feu, tout paraît-il\ns'être éteint? Je n'en sais rien, sinon qu'il est p r u d e n t de se tenir à l'écart et\nc'est ce que je vous conseille, sans pouvoir vous en dire plus.\n   J'ajouterai qu'il en est de même à P a r i s . J e possède sur le satanisme dans\nles couvents, les pièces les plus effrayantes qui soient. L e s Pères chargés de\nla question d é m o n i a q u e , à P a r i s , me les ont demandées en prêt. Ils sont\nrestés ahuris, bouleversés et m'ont simplement supplié de ne jamais les mon-\ntrer, ni m'en servir. Q u a n t à l'idée de faire quelque chose, jamais elle ne\nleur est venue. Au fond cela ferait u n e telle explosion, qu'ils ont peut-être\nraison. J'ai, moi-même, fait le salanisme — mais pas d a n s le cloître — et ne\nle ferai jamais, car ce serait, en effet, déplorable, dans le monde d'imbéciles\nqu'est le m o n d e catholique.\n   Il n'y a rien à faire avec ces gens-là, rien ! L'on ne serait pas compris et\npas soutenu.\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2968, "texte": "        JORIS-KARL       HUYSMANS        D ' A P R È S SA C O R R E S P O N D A N C E    445\n\n\n\n   A part cela, rien ! Je suis plongé dans mon travail sur les symboliques et\nles cathédrales, ce qui est moins dangereux et plus attrayant, sinon moins\nobscur. Cela permet, en tout cas, de vivre d a n s le passé, hors de son temps,\nloin des ignominies politiques dans lesquelles n o u s pataugeons ici.\n   Malheureusement, je suis d'une santé si médiocre, que je passe des jours\npas bon à grand'chose.\n   Bien affectueusement à vous, m o n cher Abbé.\n   Votre tout dévoué.                                       J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris le 2 juillet 1896.\n          M O N CHER     ABBÉ,\n\n   Je vois avec peine dans votre lettre que vous êtes égrotant comme moi.\nAh I ce n'est pas drôle de se traîner p e r p é t u e l l e m e n t ainsi, j'en sais quelque\nchose. J e suis content que le jeune N . . . vous ait plu, c'est u n e très bonne\nâ m e , mais contaminée d'idées absurdes. Enfin, il faut espérer qu'un jour la\nclarté se fera en lui, comme dans tant d'autres. Q u a n t à X . . . , il est absolu-\nment déconsidéré ici. T o u t le monde pense qu'il ne tardera pas d'ailleurs à\nquitter la soutane Il fait partie, en somme, d'une triste b a n d e de prêtres qui\nsont la honte de P a r i s .\n    J'ai fait, ces temps-ci, à P a r i s , la connaissance d'un moine exquis, Dom\nR o m a i n , abbé d'Escalas, Bénédictin de la P i e r r e - q u i - V i r e . Il voulait à\ntouti; force m ' e m m e n e r . Si j'avais été libre ! et si je n'étais pas si patraque, je\nme serais bien laissé faire, car ce vieil h o m m e qui m'avait été dépêché\npar la T r a p p e d'Aiguebelle, est u n vieux saint singulièrement intelligent et\nouvert.\n    Enfin, comme il dit, Dieu décidera.\n    J e suis toujours plongé dans m o n livre qui menace d'être extraordinaire-\nment e n n u y e u x , car la symbolique, au point de vue de l'art, ne d o n n e pas.\nCette vie dans les cathédrales me console au moins de l'existence bête, de\nb u r e a u , d'affaires, qu'il me faut mener. Mais que je suis donc las de\ntout cela !\n    D a n s la seconde quinzaine de juillet, si je suis un peu valide, j'irai passer\nquelques jours à la T r a p p e d ' I g n y , puis à Solesmes, pour e n finir avec\n l'obsession de ce lieu. P r i e z un peu pour moi, mon cher Abbé, car je vou-\n drais bien être u n peu aidé et prenez ici toute l'assurance de mes respectueux\n et dévoués sentiments.\n                                                                  J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n           MON CHER ABBÉ ( I ) ,\n\n    Retour de la T r a p p e et repartant avant la fin du mois à Solesmes, je\n trouve votre lettre à laquelle je réponds par ce petit bout de mot, effaré de\n l'amas de lettres restées en déshérence sur ma table. Vous me dites que\n l'Echo de Paris a n n o n c e la prochaine apparition de la Cathédrale. E n 1898 !\n\n\n   (1) Sans date.\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1612, "texte": "446                                       DURENDAL\n\n\noui, sans doute. Au reste, cette interwiew est stupide, confondant les incu-\nnables et les m a n u s c r i t s , les Bénédictins et les T r a p p i s t e s . Mais, que voulez-\nvous, je me suis aperçu à la fin que le reporter était sourd ! ! ! Il aurait fallu\ntout recommencer. E t ma valise était bouclée, j'ai laissé faire les choses,\nmais je vous le répète, pas la moitié du livre n'est faite, et encore je\nne suis pas bien sûr que je ne vais pas tout recommencer, tant cette prose\ninsuffisante me dégoûte !\n  J e vais aller me recueillir chez mes bons Bénédictins p e n d a n t u n e semaine\nou deux et je verrai après. P u i s , j'ai été très s u r m e n é par des intérim\nde bureaux à faire, et je ne vois peut-être plus juste dans mes pages. T o u t\ncela est à mettre au point, dans un peu de repos — la T r a p p e , malheureuse-\nment, avec son dur régime ne m'a pas reposé — corporellement du m o i n s .\nMais quel bain d'âme au milieu de ces bons saints !\n   J e vous écrirai plus longuement q u a n d j ' a u r a i repris mon train-train.\nVotre étude sur le chant était très bien, très ferme, très justement conçue.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Abbé.\n                                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                        HENRY         MŒLLER.\n\n                             R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\net de celles qui suivront.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-017", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 447, "page_fin": 459, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE Dante essai sur sa vie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 528, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "LES              LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nDante,      essai sur sa vie d'après l'œuvre et les documents, p a r M. P I E R R E GAU-\n  THIEZ. U n vol. ill. — ( P a r i s ,   Laurens.)\n   Parfois, écrivions nous ici-même a u cours d'une étude cursive sur le\nDante (1), parfois on voudrait oublier les scoliastes et les c o m m e n t a t e u r s ,\ntous ceux d o n t les patients travaux o n t contribué à enrichir l'annotation et\nl'intelligence d e la Divine Comédie, qui ont dressé autour d u monolithe dans\nles frises étagées duquel le génie a taillé mille figures, investies à la fois de\nla séduction vertigineuse de la vie et de l'éternité de la pierre, de secou-\nrables échafaudages... Ceux-ci nous mettent à portée de tout le détail pro-\ndigieux de l'œuvre, mais n e nous empêchent-ils pas souvent, aussi, d'en\nembrasser la formidable et majestueuse étendue ? O n aimerait à venir à la\nmasse impressionnante d u m o n u m e n t avec la fraîcheur de son ignorance ; et\nque tout ce q u e l'on sait et tout ce q u e l'on a p p r e n d sur le sens d e tel vers\nsibyllin, s u r les antécédents de tel personnage soit, à l'égal des inscriptions\ndes sculptures primitives de P a r m e , de Modène ou de Vérone, oblitéré ou\npresque illisible... Vie confuse, mélangée et multipliée de mystère : il y a\nune satisfaction et u n e sérénité dans le savoir, mais l'énigme irrésolue est\npour l'esprit et pour l'âme u n aiguillon, et elle se prolonge en angoisse et\ndure en b e a u t é . . .\n   « Il m e souvient, raconte, de son côté, l'auteur de ce beau livre, que, p a r\nun jour d'hiver toscan, étincelant et froid, j'allai voir, dans une b o u r g a d e , à\nPrato, la Madone sculptée p a r Jean le P i s a n . D'ordinaire, le marbre aux\nformes délicates et robustes est engainé sous des paillons. J'eus ce bonheur\nque l'on avait déshabillé la statuette, et le sacristain m e fit voir et toucher\nl'œuvre merveilleuse, telle qu'au XIIIe siècle le sculpteur l'avait modelée. Si je\npuis faite l'humble rôle de ce « custode » et montrer, sous les ornements,\ntrop n o m b r e u x parfois, qui l'entourent, l'image vraie d u D a n t e , j'aurai, qui\nsait, rendu service?... »\n   Et ce qu'il n o u s promet ainsi, M. Gauthiez nous le d o n n e . D a n s l'œuvre\ndu Dante, c'est le Dante lui-même qu'il cherche, les phases d e sa vie, de sa\n\n\n  (1) Durendal, octobre 1906. Nous parlions dans cet article des doutes que pouvait\nsusciter l'authenticité du portrait du Dante que l'on voit dans la chapelle du Bargello, à\nFlorence. Le volume de M. Gauthiez contient, entre autres excellentes illustrations,\nune très curieuse reproduction de cette effigie, d'après une copie prise avant la restau-\nration de cette fresque célèbre.\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3726, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\npensée, et, si l'on peut dire, de son â m e ; lui-même, pèlerin passionné au\nmilieu de la « forêt obscure » de la pensée médiévale. L a Divine Comédie est\nen même temps lumineuse et obscure et il semblé que toute la lumière y soit\ndu poète et toute l'obscurité du temps. D a n s toutes les parties du poème, ils\nsont l'un et l'autre, celui-ci prompt et puissant aux actes, mais asservi dans sa\nmentalité, avec sa science courte et ses longs r a i s o n n e m e n t s , sa logique toute\ncreusée dans les labyrinthes de l'abstraction, son amour de la figure et du\ns y m b o l e ; celui-là avec toutes ses réalités, celles du présent c o n t u m a c e et révolté\net celles, plus émouvantes, du souvenir, j e u n e s s e , a m o u r , amitiés, chassées\navec lui par les routes et dont il est incessamment h a n t é .\n    « La b e a u t é naît d a n s la mesure où l'art s'approche de la vie et en pro-\ncède », prononce justement M. G a u t h i e z . Et la beauté chez, le D a n t e n'est\nnulle part plus p o i g n a n t e , ni plus vive qu'où il fait surgir d a n s le cadre\népique de son d r a m e la réalité de joie ou d e souffrance qui a été sienne, les\nêtres de proie, de crime, de sacrifice ou d'orgueil qu'il retrouve, exaltés ou\nc o n d a m n é s , dans l'autre monde ; F l o r e n c e tout ensemble adorée et haïe ;\n Béatrice, enfin, sous le masque idéal de laquelle il semble s'être fait appa-\nraître, tour à tour, toutes les aspirations de sa foi et de son désir... Béatrice,\nsi fière, aux fêtes de mai, p a r m i les filles de F l o r e n c e ; Béatrice, mémoire de\nla terre ou espoir du ciel, vision lointaine qui soutient l'exilé dans l'incer-\ntitude de ses chemins et l'amertume' des hospitalités. Car, combien de fois\na-t-il dû gravir 1'« escalier d'autrui » ; combien de fois, traqué par son âme\ninquiète et par son cœur sans r e p o s , est-il venu s'asseoir au foyer d'un prince\nou à la porte d ' u n e ville, pour aussitôt se relever et repartir, attiié toujours,\nimmortel vagabond, vers l'horizon, vers l'avenir hallucinés ?...\n    Destinée lamentable et sublime dont les péripéties sont retracées ici en des\npages où la sagacité prudente de l'historien se marie à la piété et à l'émotion\ndu poète. M. Gauthiez n o u s le dit, cet ouvrage est issu d'une longue fréquen-\ntation de l'Alighieri comme des contrées qu'il a illustrées de ses pas, de\nF l o r e n c e , la patrie à laquelle peut-être, il eût légué moins de gloire s'il en\navait souffert une moindre injustice.\n    H e u r e u x , aimé, honoré, quelle aurait été l'œuvre du D a n t e ? N'était-il point\nde la race de ceux dont l'âme est, comme disait Beyle, « u n feu qui souffre\nlorsqu'il ne flambe pas » ? La joie et la paix auraient-elles pu alimenter ce\nbrasier, en faire jaillir des gerbes de flammes aussi h a u t e s que celles qui\nilluminent et embrasent les chants de la Divine Comédie? Quelle aurait été\ncelle-ci ou, même, aurait-elle été ? E t ne doit-on pas croire q u e la douleur\nirréparable et l'expression qu'elle cherchait, violemment, contribuèrent à\ntirer le poète des allégories théologiques et des puérilités de l'amour alam-\nbiqué et le poussèrent à se faire, dans l'ordre de la pensée et du rêve, éga-\nlement, « un parti de lui-même ». Comme souvent, l'iniquité et la détresse\nont été pour lui la rançon de la gloire, l'âcre stimulant du génie, la genèse\nde ce poème fastique : « E n c y c l o p é d i e , Evangile, Bible des âges disparus,\nannales splendides de l'Italie a n c i e n n e », dont, p o u r user des paroles\nardentes et belles de M. Gauthiez, la grandeur ne s'est pas évanouie au\ntravers des siècles, parce que « les haines de D a n t e le peuplent, et que ses\n"}, {"page_pdf": 530, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "                                     LES LIVRES                                       449\n\nenthousiasmes le font vivre : les gens sont bons q u a n d il les aime ou q u a n d il\nles admire, ils sont méchants q u a n d il les exècre, médiocres s'il les méprise.\nC'est la foi vraie, car c'est la sienne. Ce livre, c'est la Datdéide. E t c'est par\ncela qu'il survit, plus fort et plus grand qu'aucun autre ».\n                                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nUn Romantique sous Louis-Philippe. — Hector Berlioz,\n     par M. BOSCHOT. — ( P a r i s , Plon.)\n     Sous ce titre vient de paraître le second volume de l'étude si approfondie\n que M. Boschot consacre à Hector Berlioz. Il embrasse une période qui\n s'étend du 19 avril 1831 au i 5 décembre 1842. N o u s y retrouvons Berlioz\n dans sa maturité mais non assagi et, au jour le jour, nous continuons à voir\n se dérouler devant nos yeux cette existence orageuse et inquiète, chaîne\n ininterrompue d'ardents enthousiasmes et d'amères décevances, où les\n préoccupations sublimes de la création poétique et l'inlassable effort d'un\n héroïque labeur s'entremêlent aux vaines et fébriles agitations, aux extra-\n  vagances passionnelles et imaginatives.\n     Cependant cette partie de l'existence de Berlioz n'est point uniformément\n sombre et elle se colore des rayons d'un b o n h e u r passager. Après bien des\n  peines et des traverses et malgré l'opposition formelle de ses parents, il\n épouse son Ophélia, l'actrice anglaise H a r r i e t Smithson, pour laquelle il\n éprouve une passion furieuse et hamlétique. Jouissant de la protection des\n Berlin, tout-puissants aux Débats, il se crée une situation p r é p o n d é r a n t e dans\n le journalisme, collaborant au Rénovateur, à la Gazette Musicale, s'installant\n enfin dans la position armée des Débats. De plus, ses œuvres sont exécutées et\n quelques-unes, le Requiem notamment, dans d'excellentes conditions. La\n presse influente (la Revice des Deux-Mondes exceptée) célèbre en accents de\n triomphe la splendeur de ces poèmes ouvrant à la musique de nouveaux\n horizons. Mais ce sont là succès apparents et fragiles. Berlioz a le sort de\n tous les grands créateurs originaux. Il devance son temps et si son art allume\n des admirations gans bornes dans le cercle restreint des berliozistes qui se\n confondent avec les romantiques, il n'éveille point d'écho vivace, universel et\n profond d a n s les générations de son époque. Comme M . Boschot l'exprime\njustement d a n s le titre de l'un de ses chapitres, Berlioz est un génie sans\npublic.\n     D'autre part, Harriet Smithson ne lui a pas a p p o r t é les joies du foyer.\n L'éloignement où elle est tenue de la scène a aigri son caractère jusqu'à\n l'exaspération. Vindicative et dévorée de jalousie, elle s'aliène peu à p e u\n l'affection de son mari qui va chercher des compensations sentimentales d a n s\n l'amour de la belle Marie Recio.\n    Blessé au vif de la chute de Benvenuto Cellini et de son échec à l'Académie\n des Beaux-Arts qui lui a préféré le très médiocre Onslow, Berlioz n'a plus\n qu'une pensée, fuir Paris, s'évader de cet enfer. Il met son projet à exécution et\n se sauve à Bruxelles. (10 au 15 décembre 1842.) Cet épisode clôt le second\n-volume de l'ouvrage de M. Boschot.\nIl contient les détails les plus intéressants sur les rapports de Berlioz avec\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "450                                      DURENDAL\n\n\n Fétis, Jules J a n i n , P a g a n i n i , Meyerbeer, W a g n e r , e t c . . Un Romantique sous\n Louis-Philippe se r e c o m m a n d e aussi par ses analyses musicales, riches de force\n et de lumière, traduisant la lettre et l'esprit des g r a n d e s œuvres de cette\npériode (Harold, le Requiem, Benvenuto, Roméo et Juliette), analyses écrites d'un\nstyle vivant, très personnel et expressif, où scintillent a b o n d a n t e s d'évo-\ncatives images. Au reste toutes les qualités de tact et de mesure, de précision\no r d o n n é e , de pénétration psychologique et esthétique que nous avons signalées\ndans la Jeunesse d'un Romantique se retrouvent ici à u n degré égal. L'ampleur\nde l'érudition critique n'y étouffe point l'intérêt du récit sous le faix de détails\ni m p o r t u n s et n'y déflore jamais la fine et poétique saveur de l'expression\nverbale.\n    Le troisième et dernier volume, à paraître prochainement, sera intitulé :\nLe Crépuscule d'un Romantique.                                                       G. DE G.\n\n H e n r i d ' O f t e r d i n g e n , par NOVALIS. T r a d u c t i o n et notes de M M. POLTI\n   et MÛRISSE. Préface de M. ALBERT — ( P a r i s , Mercure de France.)\n   Henri d'Ofterdingen, c'est le r o m a n t i s m e allemand d a n s ce qu'il a eu de plus\nidéal, de plus a m o u r e u x d'une poésie faite de mystère, d'amour et de mer-\nveilleux. Mélange de beauté et de fadeur, parfois ravissant, parfois difficile à\nsupporter p o u r nos imaginations et nos cœurs d'à-présent. « P o u r réagir\ncontre Wilhelm Meister, écrit très j u s t e m e n t M.. Albert, Novalis créa Henri\nd'Ofterdingen, cette apologie de la poésie. » Mais la réaction, si elle a m a r q u é ,\nest restée é p h é m è r e ; elle a passé et Wilhelm Meister est resté, avec sa poésie,\nlui aussi, et sa réalité, qui, toutes deux, nous é m e u v e n t davantage que les\nfictions gracieuses et inconsistantes de Novalis.\n\nL ' i d é a l m o d e r n e , par M. P A U L GAULTIER. — (Paris, Hachette.)\n   D a n s quel sens souffle l'esprit m o d e r n e ? Quels germes emporte-t-il pour\nles disséminer, qui fleuriront dans l'avenir ? Q u e reste-l-il d o n t la force\nn'ait pas été énervée, dans les antiques croyances ? Q u e nous a p p o r t e n t ceux\nqui veulent ou rejeter, ou détruire les fondements religieux de l'être; que\nnous apportent-ils qui soit susceptible de créer en nous, avec u n e autorité\nincontestable, la certitude m o r a l e ? . . . Rien ou, parfois, pis que rien — des\naffirmations dogmatiques basées sur des généralisations scientifiques ou,\nmoins encore, sur d'emphatiques paroles : Idéologies bâties sur la raison et\nà la beauté froide et rectiligne desquelles le cœur reste insensible.\n   Après tant d'autres, M. Gaultier examine ce p r o b l è m e passionnant sous\nses différents aspects, au point de vue de la société et à celui de l'individu et\nm o n t r e avec u n e grave éloquence que l'idéal que notre inquiétude cherche\nexiste parmi nous dans la religion de fraternité et d'amour d o n t les aspirations\nne sont nullement incompatibles, bien au contraire, avec l'esprit m o d e r n e .\n\nTableaux            flamands,  par M. HENRY COCHIN. — (Paris, P l o n . )\n   M. H e n r y Cochin est un fervent de l'Italie — on se rappelle ses attachantes\nétudes sur Boccace — et de la F l a n d r e , la française, qu'il représente à la\nC h a m b r e des députés, comme la flamande. Ce sont là les patries d'élection\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3395, "texte": "                                     LES LIVRES                                       451\n\nde sa pensée et il parle de l'une et de l'autre — pas assez souvent, malheureu-\nsement — avec la même grâce pénétrante et é m u e .\n   E n attendant que ses occupations politiques lui permettent de nous donner\nun Saint François d'Assise depuis longtemps a n n o n c é , voici un volume où il\na recueilli, en même temps qu'une petite et intéressante étude historique, deux\nconférences faites par lui, à Bruges et à T o u r n a i , et dans lesquelles il a célé-\nbré, et, aussi, analysé avec un rare b o n h e u r d'expression et u n e perspicacité\nfaite, à la fois, d'agissante cordialité et de finesse, l'âme et l'art flamands. Il\ndit celui-ci et celle-là, leurs caractéristiques puissantes, leur formation sécu-\nlaire, ce que l'une et l'autre tiennent du sol, du climat, de l'amour pour une\nterre conquise avec acharnement sur les éléments et défendue avec intrépidité\ncontre les h o m m e s .\n\nEdouard        S c h u r é , par M. L o u i s DE ROMEUF (Les Célébrités d'aujourd'hui).\nL e t t r e s à B a r b e y d ' A u r e v i l l y , par MAURICE DE G U É R I N (Col-\n  lection Brevia Scripta). — (Paris, Sansot.)\n  Quelques courtes lettres de Maurice de Guérin, omises des volumes\npubliés et qui, certainement, comptent parmi les plus représentatives de ce\ndélicat esprit, u n peu frêle, u n peu ployant sous le poids et le t o u r m e n t aimé\nde la pensée. L'éditeur a eu l'heureuse idée de faire précéder ce petit recueil\nde l'article consacré par B a r b e y à de Guérin, et à la fin duquel il annonçait\nune étude plus approfondie dont il ne nous a rien laissé que le regret.\n   MM. Sansot et C i e qui honorent les écrivains et les poètes de jadis, — les\nancêtres de notre sensibilité, pourrait-on dire — par d'intelligentes et érudites\npublications, ne négligent point, cependant, les vivants. T é m o i n leur série\ndes Célébrités d'aujourd'hui, à laquelle ils viennent d'ajouter une intéressante\nmonographie de M. Schuré, l'explorateur enchanté des mystères sacrés.\n\n Balzac a n e c d o t i q u e . L a F e m m e et l'amour. Anecdotes, pen-\n  sées et observations recueillies par JULES BERTAUT.— (Paris, Sansot et Cie.)\n    Il y a le Balzac de la biographie et celui de la légende, et, parfois, il est\n difficile de démêler celui de l'une de celui de l'autre. Mais souvent, la légende\n n'étant q u ' u n e sorte de r a y o n n e m e n t du vrai, il faut passer par elle pour\n atteindre la réalité. Les anecdotes, en partie a p o c r y p h e s , en partie enjolivées\n par des amis ou par l u i - m ê m e , nous montrent en tous cas l'homme de génie\n tel qu'il se réverbérait dans l'imagination de ses contemporains, exagéré par\n ses petits côtés bruyants et pittoresques. On n e saurait le connaître, en\n ignorant ces anecdotes que M. Jules Bertaut a eu l'heureuse idée de réunir\n en un petit volume de la jolie collection Sansot, tandis qu'il en consacrait\n un autre à recueillir quelques-unes des pensées sur les femmes et sur l'amour\n qui émaillent l'œuvre de l'illustre écrivain.\n\n  P r o m e n a d e s p h i l o s o p h i q u e s , par M. EEMY DE GOURMONT. Deu-\n    xième série. — ( P a r i s , Mercure de France.)\n    La matière d e ce volume est diverse, unique l'esprit qui en anime toutes les\n  Pages. L ' a u t e u r examine telle ou telle question scientifique imposée à l a t t e n -\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3463, "texte": " 452                                    DURENDAL\n\n\n tion actuelle par u n e découverte ou u n e circonstance ; il passe de cette loi de\nconstance énoncée par Q u i n t o n — et qui semble rectifier et restreindre, dans\n un sens plus conforme à l'expérience scientifique, les lois d'évolution\net de sélection formulées par D a r w i n aux — problèmes de la responsabilité\nmorale, des anomalies mentales, de la matière, etc. E t partout c'est la même\npensée lucide, nourrie à la fois d'intellectualité et de réalité, qui n e s'arrête ni\n à l'apparence, ni aux mots, mais pénètre l'essence m ê m e des questions sur\nlesquelles sa perspicacité s'exerce.\n    Ce sont de belles pages ajoutées à u n e œuvre n o m b r e u s e déjà et qui\ncharme toujours, si peu disposé que l'on soit parfois à' accepter certaines\nopinions de M. de G o u r m o n t . La contradiction ne le contrarie point, mais\nplutôt l'excite, et, pour lui-même, en psychologue qu'il est, capable dès lors\nde reconstituer mentalement le processus de pensées et de sensations étran-\ngères aux siennes, il connaît que la vie, ni peut-être la n a t u r e , n'obéissent à\nu n e logique qui m a r q u e seulement les limites de la compréhension humaine.\nE t s'il termine son volume en exaltant la philosophie épicurienne, comprise, du\nreste, avec une générosité et u n e g r a n d e u r dont, sans aucun d o u t e , le commun\ndes h o m m e s ne retiendrait rien — car que serait-elle pour eux q u ' u n idéal de\njouissance matérielle? — on peut voir, ailleurs, que si, à ses yeux, le divin,\nl'aspiration religieuse, le progrès, etc., ne sont que des formes de chimère,\nle désir éternel qu'ils incarnent, l'effort qu'ils provoquent, et les luttes, et les\nangoisses, n'en sont pas moins u n e des conditions de la perpétuité de la vie.\n\n\nS o i r é e s d u S t e n d h a l - C l u b , par M M . STRYIENSKI et ARBELET. Deu-\n   xième série. Documents inédits. — (Paris, Mercure de France.)\n   Des lettres de la sœur de Beyle, P a u l i n e ; u n e ébauche de r o m a n , des notes\nd'Italie, quelques récits que Stendhal destinait à être mis en œuvre et\nextraits de manuscrits ou de recueils de chroniques italiennes. M M . Stryienski\net Arbelet, qui publient ces d o c u m e n t s que tous les stendhaliens liront avec\nle plus vif intérêt, y ont ajouté de curieux renseignements sur la célèbre\ndédicace de l'Histoire de la peinture en Italie et sur la tombe de S t e n d h a l . . . Que\nle Stendhal-Club existe ou n o n , peu importe, l'essentiel est qu'il travaille,\npour le plus grand plaisir of the happy few.\n\n\n L e T h é â t r e c o n t e m p o r a i n (1866-1868), par J. BARBEY D'AUREVILLY.\n     P r e m i è r e série. Préface de M. LUCIEN DESCAVES. — (Paris, Stock.)\n     L e théâtre est comme u n e fenêtre ouverte sur les m œ u r s du temps. C'est\n notre image, en général, que n o u s cherchons sur la scène et, quelle qu'elle\n soit, enlaidie ou flattée, nous nous jugeons nous-mêmes par ce que nous y\n a d m i r o n s . Barbey était u n peu h a u t de taille et de génie p o u r s'asseoir dans\n le fauteuil du critique dramatique, encore qu'il possédât, à côté de toutes les\n-autres sortes d'esprit, l'esprit de gouaillerie d'un gavroche. Car c'était un\n grand seigneur qui savait, à l'occasion, se faire peuple ; parler tantôt en pro-\n fond ironiste, tantôt en loustic selon la qualité et la n a t u r e des œuvres dont\n il avait à connaître. E t on devine que, dans l'emportement de sa droiture de\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "                                   LES LIVRES                                      453\n\npensée et d'âme, Barbey ne se fait pas faute souvent de laisser là les inertes\nfantoches qui représentent l'époque, pour traîner celle-ci elle-même sur les\nplanches et la juger à la fois, elle et les grimaces auxquelles elle se complaisait.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'ART :\n\nL e s m a î t r e s d e l ' a r t : Ghirlandaio, par M. H . HAUVETTE. — (Paris,\n   P l o n et Nourrit.)\n   P a r m i les maîtres de la seconde moitié du XVe siècle florentin, Domenico\nGhirlandaio fait figure particulièrement imposante par la teneur de son art\nà la fois élégant et grave. Il y avait chez lui, en m ê m e temps que les qualités\nde magnificence et de rythme dont témoignent ses grandes compositions\ndécoratives d e S. Maria Novella, on ne sait quoi d e ferme, de pleinement\néquilibré, une sorte de lucidité calme qui donnent à ses ouvrages un carac-\ntère singulièrement original lorsqu'on les met en parallèle avec l'œuvre de\nses contemporains florentins. Ce n'est pas un nerveux comme la plupart\nd'entre eux ou un passionné comme Bolticelli : son art tranquille et fort\nsemble sans recherche et sans i n q u i é t u d e ; avec une espèce d'instinct naturel,\navec l'assurance d'un génie heureux, il fait apparaître en ses fresques, au\nmilieu des belles et majestueuses architectures qu'il affectionne, les person-\nnages mélangés de la légende et de la vie. Il a rarement fait effort — ni plus\nni moins, d'ailleurs, que la généralité des peintres du temps — pour rendre\nvraiment expressives les scènes bibliques ou évangéliques qu'il avait à\nillustrer et, m ê m e , les héros en occupent souvent moins de place dans ces\nreprésentations que les donateurs, leurs amis et les membres de leur famille\ndont les portraits y sont introduits. A ce point de vue, tout au moins, il r,erait\ndifficile de considérer Ghirlandaio, ainsi que l'écrit M. Hauvette, « comme le\ntrait d'union naturel (dans l'art de la grande décoration à fresque) entre\nGiotto, Masaccio et R a p h a ë l ». A vrai dire, constaterons-nous, à ce propos,\nles fresquistes florentins du XVe siècle, s'ils se sont inspirés de Giotto dans\ncertains cycles d e fresques (Ghirlandaio, par exemple, à S. Trinita), ne\nse sont guère préoccupés de rivaliser le sentiment dramatique intense\net énergique du vieux maître. Et quant à Masaccio, auquel on s'est plu à\nreconnaître u n e grande influence sur le développement de la peinture floren-\ntine du siècle, il paraît bien, si l'on serre u n peu la question, que\nl'exemple d o n n é p a r lui au Carminé n'ait porté de fruits qu'extrêmement\ntardifs...\n   La préoccupation dominante des artistes était ailleurs ; ils étaient fas-\ncinés par la réalité, par la vie extérieure, par les enchantements d'un art qui\nallait explorant u n d o m a i n e nouveau, conquérant et acquérant chaque j o u r .\nCet art, il avait trop d'objets tangibles; il était sollicité de trop de côtés pour\npouvoir, à la fois, se concentrer et se restreindre de manière à associer dans\nson œuvre les puissances délicieuses du charme et celles, plus profondes, de\nl'émotion. T e l quel, d'ailleurs, d a n s l'éclat de sa jeune grâce primesautière, ses\nprestiges sont irrésistibles. Il captive non seulement l'admiration, mais le c œ u r :\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3528, "texte": "454                                       DURENDAL\n\n\ncar M. H a u v e t t e le dit en termes excellents et le prouve tout au long de\nsa p é n é t r a n t e étude, c'est Florence dans son expression la plus vive et la\nplus s p o n t a n é e : C o m m e n t , dès lors, ne pas lui être un peu partial?...\n\nV e r m e e r d e D e l f t , par M. GUSTAVE VANZYPE. (Collection des grands\n    artistes des Pays-Bas.) U n vol. illustré de 32 reproductions hors texte. —\n    Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n    On ne sait rien ou autant que rien de l'existence de Vermeer de Delft. Car\nquelles clartés sur sa personnalité peuvent provenir p o u r nous des quelques\nrenseignements précis que, difficilement, l'on a réunis : « la date (1632) et le\nlieu de sa naissance, la date de son mariage, celle de son entrée dans\nla Gilde des peintres (1653), celle de sa mort (1675). » «Vécut-il heureux?\nFut-il p a u v r e ou riche, ignorant ou cultivé? Qui fut son maître? » L'obscur\nE m m a n u e l de W i t t e , F a b i i t i u s , son compatriote, disciple de R e m b r a n d t ou,\nselon l'opinion de Thové-Bürger, qui contribua à tirer Vermeer d e l'ombre où\nil était oublié, R e m b r a n d t lui-même?... Toutes questions auxquelles, nous\ndit M. V a n z y p e , a u c u n e réponse n'est possible, ou, du moins, qui ne peuvent,\npour certaines d'entre elles, trouver de solution — conjecturale — que dans\nl'œuvre du maître, reconstituée en partie, à présent, et dont l'auteur de celte\nm o n o g r a p h i e définit avec finesse et b o n h e u r les captivantes caractéris-\n tiques.\n    L'inspiration chez Vermeer est tout intime et familière. A côté de quelques\nsites de ville, telle la célèbre Vue de Delft du Musée de La H a y e ; de très\n rares épisodes religieux, c o m m e le Jésus chez Marthe et Marie (château de\n Skalmorlie, Ecosse), peinture d'une émotion et d'une gravité admirables, il\n n o u s montre, la plupart du temps, des portraits ou des scènes d'intérieur, aux\n personnages surtout féminins, qui, peut-être, sont, elles aussi, des portraits\n en action. Certains portraits — par exemple le Portrait d'homme du Musée de\n Bruxelles — donnés, actuellement, avec u n e quasi certitude, à Vermeer ont\n longtemps été attribués à R e m b r a n d t , non sans vraisemblance, d'ailleurs,\n mais les analogies q u e l'on peut observer entre la manière ou la présentation\n  de ces œuvres et celles d'ouvrages de l'auteur des Syndics, n'apparaissent pas\n  ailleurs, chez Vermeer.\n     Celui-ci, par son art clair, pénétrant, cordial, également éloigné du mys-\n  tère et du d r a m e où se complait la pensée de R e m b r a n d t et de la flegmatique\n  contemplation d o n t s e m b l e n t issues les œuvres des H o l l a n d a i s contemporains,\n  surgit, parmi les artistes de l'école, c o m m e le constate justement M. Vanzype,\n  avec des traits tellement distincts, des qualités de conception et d'exécution\n  si singulièrement personnelles qu'on ne saurait confondre ses ouvrages avec\n  ceux d'aucun de ses compatriotes. H o r m i s R e m b r a n d t , qui n'est du reste\n   à comparer à personne. Vermeer, par les tons profonds et subtils de sa\n   vibrante palette, égale ou surpasse tous les maîtres du pays, mais il est seul,\n   sans doute, à y avoir exprimé la grâce dans la forme, on ne sait quoi de\n   délicat et d'exquis dans le s e n t i m e n t . . .\n      On aime l'enthousiasme, u n peu partial, quelquefois, qu'inspire à M. Van-\n   zype le peintre de tant d'œuvres charmantes et i n o u b l i a b l e s ; l'enthousiasme\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3172, "texte": "                                        LES LIVRES                                        455\n\nétant, au surplus, lorsque, comme ici, il est fortifié de science et de goût, une\ndes meilleures voies de la c o m p r é h e n s i o n . E t le lecteur, ignorant des ouvrages\ndu maître, sera d'autant plus facilement entraîné à s'y associer que le volume\nest illustré de reproductions — dont quelques-unes d'œuvres presque\ninconnues — d'une fidélité et d'une venue magnifiques.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t C é l è b r e s : Munich, par M. JEAN CHANTAVOINE. —\n   (Paris, Laurens.)\n   Munich présente au voyageur u n aspect étrange et disparate : Aux m o n u -\nments qui lui venaient de sa tradition, plus ou moins faussée par le goût des\nprinces auxquels elle appartint, ses souverains du XIXe siècle ont voulu en\najouter qui vinssent de la tradition des a u t r e s . . . Manie qui n'a pas tout à fait\ndisparu, n o u s le savons, en Belgique! E t si l'on rencontre, Munich à Munich,\nen de beaux édifices anciens et modernes — on y découvre aussi, avec une\nsurprise u n peu déconcertée, comme le constate l'auteur de cette agréable\nmonographie, Athènes et R o m e , et F l o r e n c e . . .\n   H e u r e u s e m e n t la Grèce ou l'Italie ne s'y présentent point u n i q u e m e n t sous\nl'aspect de pastiches des P r o p y l é e s ou de la Loggia de Lanzi, mais également\nà la Vieille P i n a c o t h è q u e et à la Glyptothèque, sous celle d'œuvres a u t h e n -\ntiques.\n   M. Chantavoine nous dit avec l'émotion de l'admiration les merveilles de\nces musées célèbres. El avec la grâce reconnaissante du souvenir, le charme\nde Munich, contrasté, singulier et qui cependant finit par réaliser dans l'esprit\ndu visiteur la subtile « h a r m o n i e des contraires ».\n\n\nLes promenades d'un artiste au Musée du Louvre, par\n   J . - F . RAFFAELLI. Préface de Maurice Barrès, u n vol. ill. — (Paris, Biblio-\n   thèque des Annales politiques et littéraires.)\n   D a n s sa spirituelle introduction à son livre, Raffaelli constate que s'il a\n« résolu d'écrire ces études sur l'art, ce n'est pas dans le vain but de pré-\nsenter quelques théories discutables, mais bien d'essayer d'écrire un livre de\npeintre sur la peinture ». « J e ne me bornerai pas, ajoute-t-il, à définir les\nbeautés des ouvrages de nos maîtres, mais je tenterai d'expliquer leur tech-\nnique, leurs h a b i t u d e s de travail et les petits secrets de notre métier. J e don-\nnerai des explications sur les manières de peindre, sur les procédés impor-\ntants, sur la conservation des peintures... »\n   Ce programme, l'excellent artiste l'a exécuté avec le brio et le charme qui\nlui sont propres, passant en revue rapide les œuvres de toutes les écoles, en\nparsemant sa causerie, légère comme u n e improvisation, d'observations pré-\ncieuses, d'aperçus incisifs et aussi d'amusantes anecdotes.\n\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15mai). — Compte rendu d e l ' E x p o -\nsilion de l'Art Contemporain, à Anvers. Articles des plus intéressants de\nM. Martin sur les Anciens dessins du Cabinet des estampes d'Amsterdam (belles\nreproductions d'après Steen, Van Ostade, H u g h e s van der Goes : étude pour\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": "456                                      DURENDAL\n\n\nla m a d o n e P o r t i n a r i , etc.) et de G . - H . Mevius au sujet d'une belle vue\nd'Amsterdam, de Muthijo Maris ; chroniques d'art.\n   (15 j u i n ) . — B o n n e étude de M. R . J a c o b s e n sur l'œuvre des Frères Oytns.\nL a suite de l'attachant travail, plein de renseignements curieux, de M. Roest\nvan L i m b u r g sur les Anciens palais de Nassau en Belgique (l'Hôtel de Nassau à\nDiest). De judicieuses considérations de M. Devries sur la calligraphie et l'art\nde la plume à propos d'un a l b u m offert en Hommage au docteur Kuyper. Chroni-\nques d'art, etc. N o m b r e u s e s illustrations.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n B u r l i n g t o n M a g a s i n e . — L o n d r e s , Berners Street, 17.\n    N u m é r o de mars 1908. — La livraison s'ouvre par un article de M. CECIL\n H . SMITH sur u n e statue grecque qui vient d'entrer d a n s les collections du\nBritish M u s e u m . Elle est tout à fait digne d'admiration, à en j u g e r par les\nmagnifiques reproductions qui a c c o m p a g n e n t l'étude de M. S m i t h . L'auteur\nl'attribue à la première époque du IVe siècle avant J . - C , qui nous a donné\ntant d'œuvres merveilleuses par la pureté de leur g r a n d style. U n article de\nM . J . STRZYGOWSKI est consacré à l'évolution de T u r n e r et cherche à\njustifier les dernières œuvres de cet étonnant artiste qui c o m m e n c e n t seu-\nlement, après u n e épreuve de près d'un siècle, à être comprises. U n e repro-\nduction de l'Intérieur à Pethwork, en noir, ne suffit point toutefois à faire\napprécier à qui ne l'a point v u e , la prodigieuse féerie de couleurs de\nce tableau si discuté. U n e note de M . R . - E . FRY sur les P e i n t r e s d u N o r d de\nl'Italie, à propos du livre de M. Berenson sur ce sujet. U n e note de\nM. C.-J. H O L M E S sur deux dessins — paysages — de R e m b r a n d t . U n e\nnote de M. G . - F . H I L L sur le peintre-médailler hollandais S t e p h e n . Un\narticle de M. CLÉMENT HEATON sur les premiers vitraux et les manifestations\nd'architecture romane, à R e i m s . Diverses nouvelles artistiques, comptes\nr e n d u s de livres, etc. ; parmi les correspondances étrangères, u n e communi-\ncation intéressante, appuyée de leurs reproductions, d'une œuvre attribuée à\nH e n r i de Bles, le peintre flamand dont l'histoire est encore u n e énigme\nproposée aux érudits et a u x chercheurs.\n    N u m é r o d'avril i g o 8 . — L a R e v u e s'édite désormais à u n e nouvelle\nadresse : 17, Old Burlington Street, W . L o n d r e s . La porcelaine chinoise\némaillée, son origine et son développement, tel est le titre d'une étude que\nc o m m e n c e M. E D W . D I L L O N . M. CHARLES RICKETTS consacre u n e étude\nadmirative à Puvis de Chavannes et accompagne son texte de reproductions\nd'œuvres p e u connues, et n o t a m m e n t d'une œuvre exquise, La Pêche, se trou-\nvant dans sa collection. Des articles sur l'architecture à F l o r e n c e , la vieille\nvaisselle d'argent, sont d'un intérêt moindre. P a r m i les récentes acquisitions\nde la National Gallery, la Revue signale un aimable portrait de Jacqueline\nde Bourgogne, attribué à Mabuse, u n e Madeleine de la m ê m e époque\n(Ecole d'Anvers). Notes variées, comptes rendus bibliographiques, corres-\np o n d a n c e s étrangères, toujours à lire.\n    N u m é r o de mai 1908. — Suite de l'étude sur la porcelaine chinoise; — des\nlettres à l'éditeur au sujet de la J a c q u e l i n e de Mabuse ( M . H u l i n ) , a u sujet de\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "                                         LES LIVRES                                            457\n\nH e n r i de Bles (M. Collins Baker), etc. M. ROGER E . FRY parle du livre\nconsidérable que M . H e r b e r t H o r n e vient de consacrer à Botticelli. M . C L A U D E\nP H I L I P S nous m o n t r e u n portrait de sa collection, de toute beauté, de David\nqui n'avait point été étudié jusqu'ici. La galerie Miethke, de Vienne, n o u s\nlaisse voir quatre Goya intéressants. Enfin, parmi les œuvres que possède\nl'Amérique, voici, du Musée métropolitain de New-York, u n beau Rosetti,\net de la collection Laffon, u n primitif espagnol tout à fait curieux. Ainsi la\nR e v u e p o u r s u i t son p r o g r a m m e qui la place très haut parmi touTes les revues\nd'art, de n o u s donner des textes inédits et de nous faire connaître les œuvres\npeu connues ou inaccessibles. P a r là, par ses correspondances de tous pays,\net ses comptes r e n d u s soignés de toutes les publications artistiques, la\nBurlington Magazine reste l'un des périodiques les plus précieux de tous\nceux que peuvent consulter les historiens d'art et les connaisseurs.\n\n    Masters in art, 42, Chauncy Street, Boston. — Les dernières\nmonographies parues dans cette excellente collection sont particulièrement\nintéressantes. Décembre 1907 est consacré à Whistler; janvier 1908 à Mand;\nfévrier 1908 à Crivelli. On trouvera, dans c h a c u n e d'elles, selon le procédé de\nla publication, des notes biographiques et critiques et u n e dizaine de repro-\nductions de tableaux de ces maîtres, sur lesquels les éditions populaires\nn'avaient rien d o n n é jusqu'à ce jour. La plupart de ces reproductions sont\nm a l h e u r e u s e m e n t un peu trop noires, mais n é a n m o i n s elles rappellent\nagréablement des œuvres savoureuses, dispersées par le m o n d e et dont on\naime à avoir de b o n s documents.                                               J. D .\n\n\nRELIGION:\nEtudes d'histoire et de psychologie du mysticisme : Les\n    grands mystiques chrétiens, par M. H E N R I DELACROIX. — (Paris, Alcan, Biblio-\n    thèque de philosophie contemporaine.)\n    Lorsqu'ils sont parvenus à la perfection de leur vocation spirituelle, les\nmystiques sont, en quelque sorte, dépossédés d'eux-mêmes; une pensée et\nune volonté agissent en eux, étrangères et insolites. T o u t ce qui leur était\np r o p r e , sentiment, désir, savoir, ils l'ont a b d i q u é , r e n o n c é ; ils ont fait le vide\npour laisser toute la place à Dieu. C'est, alors, le « divin permanent », la\nprésence perpétuelle de Dieu. Mais cet état sublime, où l'action et la con-\ntemplation se confondent, ils ne l'atteignent que par degrés.\n    Au contraire de ce que l'on pourrait croire, les visions, les apparitions,\ntous les phénomènes de ce genre, riches, peut-être, de consolation ou de\nforce, ne sont cependant, en général, qu'un obstacle à franchir, sur la route\nde ce que sainte Thérèse appelle la « Septième demeure ». L'humanité y est\nencore trop sensible; l'âme s'y a b a n d o n n e à des mouvements fondés en\négoïsme encore, et où quelque chose est resté de la matière. Il faut qu'à cette\npériode initiale succède u n e période de peine, de mort, où lé patient, qui a laissé\nles choses de la terre pour celles du Ciel, se trouve, pour ainsi dire, en\n instance dans l'intervalle, tout à la fois dégoûté des u n e s et indigne, à ce\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "458                                     DURENDAL\n\n\nqu'il j u g e , des autres. Il se trouve entre une exaltation d u cœur et de l'esprit\nqui a subitement cessé et la sensation amère et irréparable de son n é a n t . Dieu\ns'est tu en lui et rien du m o n d e ne lui parle p l u s . . .\n    L e s g r a n d s mystiques tels que sainte Thérèse nous ont décrit, avec une\nminutie et u n e subtilité psychologiques admirables, les phases de leur ascen-\nsion vers les sommets de la vie religieuse. Ces phases, elles se reproduisent à\npeu près dans le même ordre et avec u n e intensité plus ou moins g r a n d e chez\nla plupart des mystiques, chez M m e Guyon, par exemple, à laquelle, en même\ntemps qu'à la célèbre réformatrice espagnole, M. Delacroix consacre le prin-\ncipal de sa belle et profonde étude.\n    L'auteur, s'aidant des écrits des mystiques qu'il a pris pour sujets, trace\nleur biographie psychique. E t ce sont des pages excellentes, de la plus pers-\npicace psychologie. L a réalité des faits et états d'âme décrits avec une préci-\nsion et une finesse impressionnantes dans les œuvres de sainte Thérèse ou de\nM m e Guyon ne fait pas doute aux yeux de M. Delacroix. Mais les p h é n o m è n e s\nmentaux dont toutes deux sont le théâtre et qui ne peuvent avoir, pour les\ncroyantes qu'elles sont, d'autre origine que surnaturelle, il en d e m a n d e , lui,\nl'explication à la science.\n    L e mystique relève-t il de la pathologie ? Les inspirations, étonnantes et\ninattendues pour lui-même, dont il est visité et qui guident sa conduite ne\nsont-elles q u ' u n e sorte de mythologie de la névrose?\n    « L'hypothèse d'une névrose ou d'une dégénérescence peut bien expliquer...\ncertains accidents et certaines modalités de la production géniale et de l'évo-\ncation m y s t i q u e ; elle n'est pas exhaustive. Car s'il n'y avait pas sous la\nnévrose un être mental particulier, il n'y aurait pas plus de génie artistique\nque de génie religieux... » C'est de cet état mental dont il s'agit de se\nrendre raison, avec tout ce qu'il comporte de mystérieux et d'obscur et à la\nfois de lumineux. L'impulsion divine ôtée, quelle conjecture reste-t-il ?... Que\ntoute la pensée finalement extériorisée par le mystique ou à laquelle il obéit\nest issue de lui-même, à son insu. La pensée secrètement élaborée en lui\nsurgirait à u n m o m e n t d o n n é devant lui comme une création i n d é p e n d a n t e\nde ses propres volitions, plus haute que son esprit, plus pure que son\ncœur, très souvent singulièrement appropriée aux circonstances, conseil,\no r d r e , réponse à un doute, et par tous ces caractères investie pour lui d'un\nr a y o n n e m e n t s u r h u m a i n . Mais cette pensée serait, en réalité, sortie de la nuit\nde la subconscience pour apparaître au jour de la conscience et celle-ci, d'où\nen principe elle aurait é m a n é , ne la reconnaîtrait pas parce que, tombée dans\nles régions occultes de l'activité mentale, elle y aurait pris u n e forme et des\npuissances nouvelles...\n\nL a P r o v e n c e m y s t i q u e a u X V I I e S i è c l e : Antoine Yvan et Made-\n   leine Martin, par M. H . BRÉMOND. U n vol. ill. (Paris, P l o n et Nourrit.)\nSaints d'autrefois, par le cardinal N E W M A N . Introduction par M . H E N R I\n  BRÉMOND. — P a r i s , Bloud et C ie .)\n  Deux ardentes physionomies religieuses; deux âmes pleines des lucides\nenivrements de Dieu, généreuses, actives, douées également de force, mais\n"}, {"page_pdf": 540, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3762, "texte": "                                      LES LIVRES                                      459\n\nd'une force qui, chez le père Yvan, était âpreté, violence pour soi-même et les\nautres, désordre, aussi, quelquefois; chez la mère Madeleine, mesure, douce\net persuasive persévérance. E n s e m b l e , ils fondèrent un Ordre, celui des\nmiséricordiennes, qui florit jusqu'à la débâcle de la Révolution française, et\ndont les commencements furent entravés par mille difficultés et oppositions\ndont les initiateurs eurent grand'peine à triompher.\n    N o u s résumons en quelques lignes sèches une partie du sujet de ce livre\nc h a r m a n t où M. H e n r i B r é m o n d a mis, en artiste et en psychologue qu'il est,\ntoute la finesse et la profondeur d'une pensée d o n t la puissance et la grâce\ns'exaltent encore, ici, pour avoir repris contact avec la terre de la patrie pro-\nvençale. Car, comme lui-même, ses héros sont provençaux, et la nécessité de\nfaire surgir les portraits de ceux-ci dans leur cadre, d o n n e occasion à M. Bré-\nm o n d de tracer devant nous, comme une belle vision de force et de beauté\nlatines, l'image de cette « Provence m o y e n n e . . . qui n'a rien de c o m m u n avec\nla terre tapageuse dont plusieurs cabotins de la politique et du jour-\nnalisme, complices d'un romancier languedocien, ont accrédité la légende... »\n« Certes, continue-t-il, nous ne renions ni le t a m b o u r i n , ni les cigales, mais\nnous voulons qu'on mette aussi dans nos armes, et en belle place, le tronc\ngrêle et robuste, le grave feuillage de nos oliviers. Austère et recueillie, la\nvraie P r o v e n c e relègue à l'extrémité de ses frontières, comme u n e parure dou-\nteuse, les vains palmiers et les c h a m p s de r o s e s . . . Le ferme dessin de ses\ncollines, le vent glacé qui la tourmente et la ranime sans trêve, ses c h a m p s\nrouges et brûlés qu'il faut constamment disputer à la pierre vive, ne lui prê-\nchent ni l'étourderie ni la volupté .. » On sent l'émotion vive.\n    Avec sa figure d'acharnement et de tendresse, les contrastes de sa vie\nvouée tour à tour aux solitudes de l'ermitage et aux combats du ministère\npastoral, le père Yvan apparaît bien c o m m e l'enfant de cette contrée de\nmistral et de soleil. U n saint, mais non pas vague et presque mythique, un\ncaractère r u g u e u x , tenace, tout en saillies brusques et dont les actes, comme\nles paroles et les écrits, manifestations de sa véhémente aspiration reli-\ngieuse, sont empreints tous de la saine et vivace originalité de leur auteur.\n    « Ce qui est n o u s en nous, il faut qu'il soit comme mort, afin q u e rien\n n'empêche Dieu. » Ainsi parlait le père Yvan, — mystique ici à la façon\n de sainte Thérèse et de saint J e a n de la Croix — d a n s son langage fait de\n brièveté et de substance. Ces mêmes qualificatifs pourraient s'appliquer au\nbeau livre de M. B r é m o n d , qui répond exactement à la définition, tracée\n par N e w m a n , de la « vraie vie d'un saint », telle qu'il l'entendait : « U n\n récit qui d o n n e à la lecture une impression d'unité morale, d'identité, de\n progrès, de continuité de personnalité. »\n    N o u s e m p r u n t o n s cette citation aux Saints d'autre/ois, traduction d'admi-\n rables études, fragmentaires, malheureusement, du cardinal N e w m a n sur\n saint Basile et saint Grégoire, saint Antoine, saint Augustin, saint J e a n\n Chrysostome, etc., publiés par l'entreprenante maison Bloud. M. B r é m o n d ,\n dont on connaît le bel Essai de biographie psychologique sur le grand prélat\n anglais, a fait précéder ces études d'une notice où il m a r q u e en traits\n heureux les tendances et les caractéristiques de Newman hagiographe.\n                                                                     ARNOLD     GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison07-018", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 460, "page_fin": 464, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES LE GRAND PRIX DU SALON DE PRINTEMPS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 541, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2496, "texte": "NOTULES\n\n   LE GRAND PRIX DU SALON DE PRINTEMPS a été décerné\nà CONSTANT MONTALD pour ses trois merveilleux panneaux :\nLE PAYS DE L'IDÉAL. Nous espérons bien que le Gouvernement\nn'hésitera plus à commander au grand artiste la décoration de la\nsalle du musée de la rue de la Régence pour laquelle il a entrepris\ncette œuvre magnifique. Elle constituera une des plus belles œuvres\nd'art décoratif contemporain de la Belgique, et même de l'étranger.\nJe n'hésite pas à dire que nous avons la chance d'avoir dans notre\np a y s trois des plus grands artistes en art décoratif de ce temps :\nMONTALD, FABRY et CIAMBERLANI. Ils ont prouvé, par les\nœuvres qu'ils ont exposées dans les derniers salons, notamment dans\ncelui de Printemps, qu'ils sont capables d'entreprendre la décoration\nintérieure des plus beaux monuments d'une façon somptueuse. Il est\ndu devoir de l'État de leur procurer l'occasion de glorifier notre art\nnational, en leur confiant la décoration de nos monuments publics.\n                                                 Henry MŒLLER.\n\n\n    « A n t i g o n e » à S a i n t - L o u i s . — Nous devrions chercher long-\ntemps dans nos souvenirs pour retrouver des impressions aussi profondes\net aussi fortes que celles que nous avons éprouvées à cet admirable\nspectacle. Evocation inoubliable de l'ait antique, de cet art si lointain\nde nous par certains côtés, si proche par d'autres côtés, du vrai sentiment\nantique, si déformé, si transformé dans les œuvres modernes qui parais-\nsent s'en inspirer le plus directement (Corneille, Racine, Gluck). Parmi\nles chefs-d'œuvre de l'antiquité, l'Antigone de Sophocle occupe une place\nspéciale : on peut y voir comme un point de contact entre ce qu'il y a\nde plus noble, de plus pur dans l'idéal religieux du paganisme grec et\nl'idéal chrétien. Antigone meurt victime d'un devoir religieux de cha-\nrité fraternelle. Antigone est une martyre qui tient au tyran Créon exac-\ntement le même langage que, cinq siècles pius tard, saint Pierre et tous les\nmartyrs chrétiens tiendront à leurs persécuteurs : « Il vaut mieux obéira\nDieu qu'aux hommes. » Dans la conscience des justes, les lois divines, con-\nsacrant les lois saintes de la nature, parlent plus haut que les haineuses inter-\ndictions d'un homme. Voilà l'admirable signification morale d'Antigone.\n Œdipe-Roi est dramatiquement mieux construit, d'une unité plus forte, d'une\ngrandeur tragique plus âpre, mais Antigone est bien plus émouvante et plus\ntouchante\n"}, {"page_pdf": 542, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3205, "texte": "                                   NOTULES                                  461\n\n\n    L'interprétation fut étonnamment belle et les acteurs étaient, nous dit-on,\ndes élèves de l'Institut (de la section de philosophie) ! Il faut citer avant tout\nM. Achille Reisdorf qui a été superbe et vraiment émouvant dans l'admi-\nrable rôle d'Antigone, et M. Paul de Myttenaere, qui s'est très honorablement\ntiré des difficultés considérables du rôle ingrat et déconcertant de Créon.\nMM. Robert Reisdorf (Hémon), Semaille (Tirésias), Hellinckx (Ismène),\nEeman (Eurydice), Balister et Legrand ont tous droit à une large part\nd'éloges.\n    Rien n'avait été négligé pour réaliser la plus parfaite mise en scène au\npoint de vue archéologique. Un décor superbe peint MM. Hierre et Lynen,\nune figuration très bien réglée, vivante mais conservant toujours cette gra-\nvité hiératique propre à la scène grecque, si éloignée de notre esthétique théâ-\ntrale moderne, enfin et surtout une remarquable interprétation de la partie\n musicale (dirigée par M. Wambach), tout contribuait à rendre plus intense\n l'impression du drame.\n    La partition écrite par Saint-Saëns pour les chœurs à'Antigone est en\n musique, une des plus curieuses choses que je connaisse. Il paraît impos-\n sible de se rapprocher davantage de la musique grecque, tant par la mélodie\n chorale à l'unisson que par l'instrumentation (flûtes, clarinettes, hautbois,\n harpes, quatuor), impossible de mieux rendre esthétiquement compré-\n hensible pour un moderne cet art musical antique qui est aux antipodes du\n nôtre. La sensation causée par les premiers chœurs est indécise et décon-\n certante, mais peu à peu elle se précise ; et bientôt l'on se sent saisi par\n cette atmosphère sonore, si bien appropriée à l'œuvre. Le chœur du qua-\n trième stasimon est de toute beauté et contribue puissamment à exalter l'émo-\n tion causée par la scène des adieux d'Antigone à la vie : point culminant du\n drame. Le chœur final aussi, directement imité d'une hymne de Pindare, fait\n grande impression.\n    Le chœur était formé de choristes du théâtre de la Monnaie.\n    Cette superbe représentation fait le plus grand honneur à MM. les pro-\nfesseurs de l'Institut Saint-Louis, en particulier à M. l'abbé Zech, le\n savant archéologue helléniste, de même qu'à M. Chomé, du Conservatoire\nde Bruxelles, qui avait dirigé les répétitions et dressé les jeunes acteurs.\n                                                                         C. M.\n                                       ***\n   Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles avait été invité à\nprendre part aux représentations extraordinaires de la ville de Cologne qui\nse sont clôturées le 22 juin dernier. Ce fut un vrai triomphe pour nos compa-\ntriotes et l'honneur en revient principalement aux éminents directeurs de\nnotre théâtre, MM. Kufferath et Guidé, et à son distingué chef d'orchestre\nSylvain Dupuis. Nous les en félicitons de tout cœur. Voici ce que nous lisons\ndans le Guide Musical du 12 juillet au sujet des représentations exécutées par\nnotre théâtre bruxellois. Après avoir fait l'éloge de la magnifique exécution\ndes Maîtres Chanteurs sous la direction de Motte, le correspondant du Guide\nMusical ajoute :\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "462                              DURENDAL\n\n\n   « Après une telle exécution, le public allemand avait le droit d'assister,\nsans appréhension, sans crainte de souffrir dans son amour-propre, à l'inter-\nprétation de La Bohème de Puccini et de Pelléas et Mélisande de Claude\nDebussy par la troupe de la Monnaie. Ce fut, à vrai dire, pour lui, un\nenchantement. La presse a été unanime à reconnaître qu'aucun théâtre d'Al-\nlemagne ne serait à même de présenter, avec autant d'autorité, un groupe\nd'interprètes aussi remarquable par la beauté des voix que par l'éducation\nartistique, un art de la mise en scène aussi consommé, des décors où l'inven-\ntion et le goût s'imposaient plus impérieusement à l'admiration que ceux qui\nlui furent offerts par la direction de la Monnaie en ces mémorables soirées.\nQuiconque est quelque peu versé dans la pratique des choses de théâtre devra\navouer que les talents de tout genre groupés dans l'organisation du théâtre\nde la Monnaie sont de premier ordre. M. Sylvain Dupuis est un maître dans\nl'art de conduire l'orchestre. Sa belle conscience d'artiste l'amène à fouiller\ndans leurs moindres détails les œuvres qu'il dirige. Mlle Mary Garden a\ndégagé le charme adorable de Mélisande avec un art bien subtil, et la voix\nde M. Morati s'est déployée superbement dans le rôle de Rodolphe. La\nsalle, enthousiasmée, a applaudi 'généreusement Mlle Yvonne de Tréville\n(Mimi), M. Decléry (Marcel), M. Bourbon (Golaud) et leurs partenaires,\nqu'il faudrait citer tous, si l'on voulait répartir les éloges avec équité. »\n                                         ** *\n   T h o m a s V i n Ç O t t e . — Le talent magistral de notre grand artiste\nsculpteur Thomas Vinçotte est apprécié d'une façon très ingénieuse par\nnotre collaborateur Arnold Goffin dans la Revue Générale. Nous reproduisons\navec plaisir les paroles du plus compétent et du plus sérieux de nos critiques\nd'art :\n   « Il y a on ne sait quelle belle fierté virile dans l'art de M. Vinçotte et on\nreçoit de l'ensemble de son œuvre la sensation d'une personnalité forte, per-\nsévérante en ses desseins et peu encline à faire fléchir ses convictions devant\nles fantaisies et les engouements de la mode. L'inclination classique de son\ntalent semble la résultante d'une vocation pour la grande sculpture décora-\ntive, à laquelle les circonstances et, peut-être, les hésitations et les scrupules\nd'un esprit ambitieux de perfection absolue et jamais satisfait n'ont pas permis\nde donner l'entière mesure de sa puissance.\n   » M. Vinçotte a consacré la part principale de son activité, en ces dernières\nannées, à la sculpture du portrait et il y a fait preuve d'une décision de coup\nd'œil et d'une franchise de métier extraordinaires... Un procédé tellement\nrésolu qu'il arrive que le maître s'attaque directement au marbre, décèle,\névidemment, en même temps que la promptitude de ses partis-pris, à l'aspect\ndes physionomies qui sollicitent son ciseau, la prédominance chez lui du\nsentiment décoratif. L'inconvénient en est qu'il coupe court à ces féconds\ntâtonnements qui laissent au sculpteur le loisir de se familiariser avec son\nmodèle, de voir se dénouer et tomber le masque d'apparat de celui-ci, pour\nsurprendre et fixer son expression intime et véritable. Pour certains mondains\nde l'un et de l'autre sexe, le dommage est peu sensible, il est vrai, car, chez\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "                                           NOTULES                                        463\n\neux, le masque finit p a r réagir sur le visage et, même sur l'âme, et par donner\nà l'individu cet air d'amabilité évasive et émoussée que M. Vinçotte a eu à\nimposer si souvent à son m a r b r e . C'est pourquoi, si l'on veut juger de la\nvaleur de l'art d u sculpteur, aux prises avec u n e réalité émouvante, il faut\nétudier quelques-uns de ses bustes de savants, d'artistes ou de travailleurs\nintellectuels, tel, en ce Salon, celui de M. Beco, dont les traits, usés et\naffinés par l'habitude mentale, ont trouvé en lui un interprète ferme et\nincisif. »\n                                               * **\n    Viennent de paraître chez Van Oest, place d u Musée, à Bruxelles :\n   L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e . Fascicule II : R o g e r V a n d e r W e y d e n ;\nP e t r u s C h r i s t u s ; E c o l e M o s a n e , par Fierens-Gevaert;\n   P i e r r e B r u e g h e l l ' A n c i e n , par M. Charles B e r n a r d ;\n   V e r m e e r de D e l f t , par M. Gustave Van Z y p e .\n   N o u s rendrons compte prochainement de ces ouvrages, dont nous nous\nplaisons à signaler, dès à présent, l'illustration des plus r e m a r q u a b l e s .\n\n                                               ***\nAccusé de réception :\n   A R T : Pinturicchio, par ARNOLD GOFFIN. Ouvrage illustré. Collection :\nLes g r a n d s artistes (Paris, L a u r e n s ) . — Les promenades d'un artiste au Musée\ndu Louvre, par S. RAFFAËLI. Préface de M. BARRÈS (Paris, Bibliothèque des\nannales politiques et littéraires). — La peinture des origines au XVIe siècle, p a r\nL o u i s HOURTICQ. Ouvrage orné de 171 gravures (Paris, L a u r e n s ) . — Vermeer\nde Delft, p a r GUSTAVE VAN Z Y P E . Ouvrage illustré. Collection : L e s grands\nartistes des P a y s - B a s (Bruxelles, Van Oest). — Pierre Breughel l'ancien, par\nCHARLES BERNARD. Ouvrage illustré (idem). — H.-J.                      Evenepoel, p a r   PAUL\nLAMBOTTE. Ouvrage illustré. Collection : Les artistes belges contemporains\n(idem). — Jean Goujon, p a r PAUL VITRY. Ouvrage illustré. Collection :\nLes g r a n d s artistes (Paris, L a u r e n s ) .\n  H I S T O I R E : Mémoires et souvenirs sur la Révolution et l'Empire publiés avec\ndes d o c u m e n t s inédits,par J . L E N Ô T R E . L e tribunal révolutionnaire 1793-1795.\nOuvrage illustré (Paris, P e r r i n ) . — Un grand marin : Tourville, par EMMANUEL\nDE BROGLIE (Paris, P l o n ) . — Les terreurs de l'an mille, par FRÉDÉRIC DUVAL\n(Paris, Bloud). — Honneur militaire, par ***. Préface de E . DE VOGUE\n(Paris, P l o n ) . — L'Alsace-Lorraine de nos jours, par FLORENT MATTER. Préface\nde MAURICE BARRÈS (idem). — Histoire du clergé de France pendant la révolution\nde 1848, par H E N R I CABANE ( P a r i s , B l o u d ) .\n  L I T T É R A T U R E : Henri d'Ofterdingen,              par NOVALIS, traduit et annoté\npar G. P O L T I    et P . MORISSE. Préface de N . A L B E R T . P o r t r a i t de   Novalis\n(Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Promenades philosophiques, par REMY DE\nGOURMONT. 2 e série (idem). — Pensées d'harmonie, p a r M. DE MECK ( P a r i s ,\nP l o n ) . — Emile Verhaeren, p a r ALBERT DE BERSEAUCOURT (Paris, Jouve). —\nHortense Allart de Méritens d a n s ses r a p p o r t s avec Chateaubriand, Béranger,\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3064, "texte": "464                                        DURENDAL\n\n\nL a m e n n a i s , Sainte-Beuve, G. S a n d , Mme d'Agoult, p a r L É O N S É C H É (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Lettres inédites de Hortense Allart de Meritens à Sainte-\nBeuve. Introduction et notes de LÉON SÉCHÉ (idem). — Etudes allemandes, par\nEDOUARD DE MORSIER ( P a r i s , P l o n ) . — Œuvres enprose, d e RICHARD W A G N E R ,\ntraduites par J . PRUD'HOMME et F . H O L L . 2 e volume d e s Gesammelte\nSchriften (Paris, Delagrave).\n  M U S I Q U E : Boïeldieu,          par LUCIEN       AUGE D E LASSUS. — Rameau,          par\nLIONEL    DE LA L A U R E N C I E .    —   Schubert,    par   L.   BOURGAULT-DUCOUDRAY.\n3 volumes illustrés de la collection : Les musiciens célèbres (Paris, Laurens).\n  P H I L O S O P H I E : La synthèse mentale, par GEORGES DWELSHAUVERS ( P a r i s ,\nAlcan). — L'esthétique expérimentale contemporaine, p a r CHARLES LALO (idem).\n\n    P O É S I E : Le valet de cœur, p a r TRISTAN KLINGSOR ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — Le chemin solitaire, p a r BLANCHE SAUQUÉ ( P a r i s , Sansot). —\nL'Essor, par A. DE BRIMONT (Paris, P l o n ) . — Comme au temps joli des marquises,\np a r H E N R I ALLORGE (idem). — Les sèves originaires suivies d e Nocturnes, par\nROGER F R Ê N E S ( P a r i s , P e r r i n ) . — Le collier de griffes, par CHARLES CROS.\nAvant-propos de M. GUY-CHARLES CROS. Préface de E M I L E GAUTIER                   (Paris,\nStock). — Les petites âmes, p a r P A U L GERALDY (Paris, Vanier). — Par les\nchemins, p a r B . REYNOLD ( E d . de L a P h a l a n g e , Paris). — La nef désemparée,\npar ANDRÉ FONTAINAS (Paris, Mercure de F r a n c e ) .\n    R E L I G I O N : Le mystère chrétien et les mystères antiques, p a r RUDOLF STEINER.\nT r a d u c t i o n et introduction de EDOUARD SCHURÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . — Saint\nAmbroise, p a r P . DE LABRIOLLE. Collection : L a pensée chrétienne (Paris,\nB l o u d ) . — Le mouvement catholique chez les femmes en Angleterre, par L . DE\nBEAUZIER ( P a r i s , P e r r i n ) . — Les deux aspects de l'immanence et le problème\nreligieux, par E D . THAMIRY (Paris, Bloud).\n   R O M A N S : Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges). — L'inutile volonté, p a r L U C I E GAUTHEY ( P a r i s , Plon).—\nNietzschéenne, p a r D A N I E L L E S U E U R (idem). — Le mystère du poète, p a r A. FOG-\nGAZZARO. T r a d u i t par A. GLADES (Paris, P e r r i n ) . — La barque amarrée, par\nVICTOR CI.AIRVAUX (Bruxelles, L a r c i e r ) . — Chez les hommes heureux du monde,\npar EDITH WHARTON.            Traduction      de CHARLES D U B o s . P r é f a c e   de   PAUL\nB O U R G E T (Paris, P l o n ) . — Au temps de ma jeunesse, p a r R O B E R T D E TRAZ\n(idem). — Les âmes muettes, par MARGUERITE H A N K E S - D R I E L S M A DE KRABBÉ\n(Paris, Sansot).— Camille Frison ouvrière de la couture, par ANDRÉ VERNIÈRES.\nPréface d e L U C I E N DESCAVES (Paris, P l o n ) .\n   S O C I O L O G I E : Œuvres sociales des femmes, par P A U L ACKER (Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 474, "texte": ""}, {"page_pdf": 475, "texte": ""}, {"page_pdf": 476, "texte": ""}, {"page_pdf": 477, "texte": ""}, {"page_pdf": 478, "texte": "       MIEKE\n(JEF   LAMBEAUX)\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": ""}, {"page_pdf": 480, "texte": "                       Jef Lambeaux\n\n                APRÈS P a u lde Vigne et J u l i e n Dillens ; et notre\n                   cher et grand Constantin Meunier, et ce pauvre\n                   Boncquet, disparu avant d'avoir complètement\n                   affirmé sa maîtrise, Jef L a m b e a u x , terrassé\n                   par un lent mal incurable, vient d'être arraché\n                   de l'une des places en vedette, aux premiers\n                   rangs de l'école belge de sculpture.\n                     L'auteur du Baiser et de l'Ivresse — ces titres\n résument toute la signification de son art — n'avait que\ncinquante-six ans. T r è s jeune, à trente ans, il avait déjà conquis\n de vive lutte, presque autant à force de ténacité madrée que\n de talent, une notoriété éclatante bientôt empanachée de\nscandale.\n   Laborieux infatigable le nombre des groupes importants\nqu'il signa, des grandes commandes qu'il obtint, dépasse nota-\nblement la moyenne de production d'une carrière normale bien\nremplie.\n   L'énumération de ses œuvres marquantes est longue, c'est\nd'abord la Fontaine de Brabo, à Anvers, et le bas-relief colossal\nintitulé tantôt les Passions Humaines et tantôt Le Calvaire de\nl'Humanité, calvaire d'où les joies terrestres ne sont point\nbannies. (Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles.)\n   Un moulage de cette composition, promené à travers toute\nl'Europe, a beaucoup contribué a répandre hors de Belgique\nla célébrité de l'artiste. Ce moulage est aujourd'hui placé au\nMusée de G a n d .\n   C'est ensuite la série des groupes aux personnages plus\ngrands que nature improvisés dans une fièvre généreuse de\nproduction : les Lutteurs, du. Musée de Bruxelles ; la Folle Chanson\n(Square de l'Avenue Palmerston, à Bruxelles ; l'Ivresse, le Meurtre,\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "402                            DURENDAL\n\n\n le Triomphe de la Femme, une fontaine et un m o n u m e n t a l\nensemble de figures — avec une vache,— érigés dans le P a r c du\n Château de Mariemont ; la Défaite (coll. de M . Verbeke, à Gand),\nle Dénicheur d'Aiglons, etc., etc.\n    Ou bien encore des morceaux de moindre échelle comme\nce pittoresque Baiser (Musée d'Anvers), le Faune mordu (Musée\nde Liége), ces bustes connus sous les noms « d'Imperia » et de\n« Mieke », d'une technique si précise, si souple et si ferme, et\nl'auto-portrait du sculpteur, statue assise où déjà se décèlent\nd'évidents' symptômes de décadence.\n    De ces morceaux il convient d'isoler toute une série plus nom-\nbreuse encore d'autres ouvrages, groupes, bustes de fantaisie,\nbustes-portraits, m o n u m e n t s , — tel le m o n u m e n t Oswald de\nKerchove récemment inauguré à Gand — où la signature de\nL a m b e a u x , pavillon équivoque, couvre des marchandises de\nmauvais aloi, travaux mercantiles d'atelier, exécutées par des\npraticiens et des élèves d'après de vagues maquettes et selon de\nnégligentes indications.\n   P o u r cet instinctif qu'était Jef L a m b e a u x , tout l'opposé\nd'un autodidacte, méprisant de compléter son insuffisante\nformation morale, dont le cerveau sans culture ne roulait\nguère de pensées élevées, une préoccupation primordiale s'atta-\nchait aux aspects plastiques de la luxure ou du meurtre. La\nbrutalité puissante de la forme en action était son seul idéal\nartistique.\n   U n souci, peut-être un peu artificiel, de faire découler ses\nimaginations, de glorieux modèles produits par la même race et\nle même terroir flamands encourageait L a m b e a u x à imiter chez\nRubens et plus encore chez J o r d a e n s des formes exubérantes,\ndes matérialités excessives, que l'on s'ébahissait de voir pétries\npar ce petit h o m m e d'aspect malingre et chétif. L a m b e a u x , à\nla façon de son camarade Gustave Van Aise, mal proportionné,\nsouffreteux, bossu, ne s'attelait guère qu'à des compositions\ndémesurées.\n   Mais chez nos vieux peintres prestigieux la séduction d'une\ncouleur riche et harmonieuse, la saveur d'une exécution magis-\ntrale, la largeur d'une interprétation géniale ont paré de\nbeauté la vulgarité ou la déformation adipeuse des modèles mis\nen oeuvre. L e s marbres ou les bronzes de L a m b e a u x sont\ndépourvus de pareils a g r é m e n t s . P o u r le statuaire, le style seul\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                           JEF LAMBEAUX                          403\n\n\nde la forme s'impose sans escamotage et ne peut rien devoir à\ndes charmes étrangers.\n    Les œuvres de L a m b e a u x s'apparentent entre elles non seu-\nlement par leur invention mais par des mérites techniques. L e\nsculpteur possédait d'instinct le sens des compositions liées,\nformant bloc, auxquelles sa technique a d m i r a b l e de modeleur\nconféra fréquemment le prestige du travail parfait.\n    Mais de ce pouvoir de bel ouvrier, de ce talent d'exécutant\nvirtuose le p l u s souvent l'artiste ne savait que faire. L e vide de\nsa conception, le m a n q u e de goût de ses choix éclatent dans\nla plupart de ses ouvrages. Les rudes modèles recrutés parmi\nles hercules de foires, les ouvriers d u port, les paysannes\nvigoureuses, de santé débordante, ne pouvaient lui offrir que\ndes éléments qu'il eût fallu utiliser avec des facultés d'inter-\nprétation dont il se trouvait dépourvu. On pourrait à peine\ntrouver dans tout l'œuvre de Jef L a m b e a u x deux ou trois\nfigures douées de quelqu'élégance de galbe.\n    Lorsqu'il tenta, dans sa fontaine d'Anvers, d'illustrer la\nlégende b a r b a r e d'où la ville a tiré son nom, il sut imprimer\nà son Brabo le geste irrésistible et toute l'allure de corps qui\ndestine à une trajectoire formidable la main coupée lancée vers\nle fleuve. Mais pour soutenir cette silhouette de si belle venue\nil inventa un h a u t piédestal formé d'un baroque entassement\nde formes redondantes et monstrueuses. Cet ensemble inco-\n hérent m a n q u e de toutes proportions, de toute logique; aucun\n rythme n'en coordonne les imaginations bizarres.\n    De m ê m e dans le bas-relief des Passions Humaines, si chaque\n fragment considéré isolément constitue un r e m a r q u a b l e mor-\n ceau de sculpture, il faut bien reconnaître que la composition de\n l'ensemble pèche de toutes façons, intellectuellement par son\n insignifiance et sa confusion, plastiquement par son entasse-\n ment et, en d'autres endroits, par son décousu, décousu accentué\n encore par l'imagination malencontreuse d'enrochements arti-\n ficiels encadrant des morceaux dont la Séduction, souvent\n détachée, d'un métier si serré et si large à la fois, paraît consti-\n tuer l'échantillon le plus réussi :\n    Ailleurs, dans des groupes, des enlacements de formes exces-\n sives, e x p r i m a n t toujours de la joie charnelle ou des fureurs\n bestiales, accusent, dans leur monotonie, des exagérations qui\n touchent à l'invraisemblance.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "404                          DURENDAL\n\n\n   Devant t a n t de figures dressées pour l'exaltation des instincts\nprimitifs de l'humanité, ne peut-on, m a l g r é soi peut-être,\navouer son découragement ? E t faut-il se priver de comparer à\nces œuvres, brillantes de verve et d'habileté technique, à ces\nœuvres les plus belles de Jef L a m b e a u x , quelque figurine d'une\nforme nerveuse et châtiée où Paul de Vigne, sans trahir ses\norigines ni sa race, a su enclore son rêve pensif d'élégance; ou\nencore la moindre silhouette fruste à laquelle l'ébauchóir de\nConstantin Meunier a conféré l'émoi d'une intelligence pathé-\ntique, d'une bonté cordiale, d'une pitié s u r h u m a i n e ?\n\n                                                            P    L.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "  BACCHANTE\n(JEF   LABEAUX)\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": ""}, {"page_pdf": 486, "texte": "                            Les Pastorales\n\n                                     Les chansons\n                                                      Elle est douce la voix du jeune veau et celle\n                                                   de la vache ; la chants de la syrinx sont doux\n                                                   et ceux du bouvier et les miens aussi.\n                                                                                   THEOCRITE.\n\n\n           Prends l'herbe desséchée, par le soleil pâlie,\n                   El la gerbe qu'on lie,\n           Prends l'eau pure et le veut et la tiède saison\n                   Et fais-en des chansons.\n\n           Prends cette éclosion des œufs de la fauvette\n                    Sous     l'épine-vinette\n           Et le troène en fleurs aux candides  frissons\n                    Et fais-en des chansons.\n\n           Prends les sainfoins penchant leurs épis de rubis,\n                   La toison des brebis,\n           Dont la blancheur s'accroche aux caressants    buissons,\n                   Et fais-en des chansons.\n\n           Prends le grenier profond plein de toiles    d'aragnes,\n                    Où du soleil flou stagne,\n           Sur les blés en monceaux, les mortes    fenaisons\n                    Et fais-en des chansons.\n\n           Le fumier triomphal, où le coq est perché,\n                    Et le purin taché\n           Par l'or incarnadin qui fuit des horizons\n                    Et fais-en des chansons;\n\n           Les cochons fouissant aux fanges qui se dorent\n                   Les roses de l'aurore\n           Et la mare boueuse aux verdûtres  cressons\n                   Et fais-en des chansons.\n\n  (1) Poèmes inédits d'un volume à paraître, sous le titre L e s P a s t o r a l e s par M a r i e\nD a u g u e t , en octobre, chez l'éditeur Sansot, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "406                          DURENDAL\n\n\n      Prends  le rire sournois des gués et des     fadets,\n               Dans les bois violets,\n      Où la lune tombant montre son masque         blond\n               Et fais-en des chansons.\n\n      Prends  l'écluse, parmi le soir, vibrante     harpe,\n               A la flottante écharpe ;\n      Le moulin radoteur et son troupeau        d'oisons\n               Et fais-en des chansons.\n\n      Assieds-toi comme un pauvre au seuil bleu de la nuit\n                Près des lys et du puits,\n      Prends leurs charmes divers et leurs  exhalaisons\n                Et fais en des chansons.\n\n      Pâtre, joueur de flûte, enfin prends ta douleur,\n               Son amère     rumeur\n      De source ténébreuse en fuite sous les joncs\n               Et fais-en des chansons.\n\n\n\n                        La vieille église\n      Vieille église en prière au bord du     firmament.\n      Je m'assieds à ton seuil, dont la douceur me tente;\n      Autour de moi plus rien qu'un       étincellement\n      Soyeux; la solitude, et cette odeur de menthe.\n\n      Tu domines l'espace où rêvent les vents bleus,\n      Les prés couleur du ciel, les seigles en javelle,\n      Le primitif village, avec ses toits   rugueux,\n      Et le temps et mon cœur, toute la vie réelle.\n\n      La bourrache azurée, que le soleil étiole,\n      Du serpolet séché, des remous d'herbe folle,\n      Où des papillons bleus frissonnent   enlacés,\n      Entourent ton portail et ses pavés cassés.\n\n      Sur des coquelicots, brusques taches    vermeilles,\n      La molène élevant partout ses thyrses d'or,\n      S'alentit la saison fluide des abeilles\n      Qui bercent le sommeil millénaire des morts,\n\n      Car on découvre encor, dont s'orne ta muraille,\n      Des dalles où l'on voit dormir des chevaliers,\n      Très dignes sous le casque et la cotte de maille,\n      Avec leur chien fidèle assoupi à leurs pieds.\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                    LES   PASTORALES                      4O7\n\n\nEt, baume caressant la trace des cilices,\nParmi le grand silence, à ton porche arrêté,\nAujourd'hui  le soupir frais d'un orgue est monté,\nJusqu'à l'âme, portant ses langueurs     séductrices.\n\nQuand je rêve à ton seuil, ayant soif, ayant faim\nD'idéal, mendiant que sa misère écrase,\nComme il coule à pleins flots sur mes plaies en extase,\nLe baume guérissant du Bon       Samaritain.\n\n\n\n                      La moisson\nIl n'est plus d'aube douce et blanche qui se taise,\nMais sous le ciel s'étend un triomphant décor ;\nLe soleil de midi heurte ses longs cris d'or\nA l'horizon dressant une pourpre     falaise.\n\nPartout la mer écume et se creuse et se tord,\nAux miroitants glacis, des blés couleur de braise,\nOù, presque disparus, noyés dans la fournaise.\nLes fauves moissonneurs lancent la faux qui mord;\n\nPendant qu'à l'ombre court des épis, au bord\nD'un sillon, sous un linge, en sa berce rustique,\nGardé par un gros chien, un petit enfant dort,\n\nAuprès du pot-de-camp, de la cruche     archaïque\nEt du fruste bissac en toile qui renferme\nLe lard et le pain bis apportés de la ferme.\n\n\n\n                       Bonheur\nBel été, souris-moi, parle-moi, je t'écoute.\nAttentive comme une sœur, comme une amante,\nDrapée dans l'azur long et que ton ciel déroule.\nCouronnée par l'odeur des moissons      flavescentes.\n\nA travers la campagne idéalement blonde\nEt tendre, souris-moi; au creux des blés où grondent,\nGrand rouet envolé, dévidant du soleil.\nSous les coquelicots poussant des cris vermeils,\nLes chansons des criquets; quand pleut entre mes doigts\nComme un miel embaumé, liquoreux, la clarté,\nO mon enchantement,     ma clémente beauté,\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "408                          DURENDAL\n\n\n      Qui me comble et me rassasie, ô souris-moi.\n      Bel été! Viens mon trésor et que je te prenne\n      Etroitement   entre mes bras comme ses gerbes\n      Le moissonneur ! — Quel vaste bonheur me subjugue !\n      Tout en nous est d'accord, je ne te cherche pas ;\n      J'oublie ce labyrinthe où s'égarent les pas\n      Te poursuivant,    amour humain. Il s'accumule.\n      Mon bonheur, riche et splendide comme un gerbier,\n      Où l'on jette à pleins poings les lourds épis liés ;\n      Riche et splendide autant que cette haute meule,\n      Avec de l'or bâtie, sur la fulgide éieule.\n\n\n\n                        L'ombre d'argent\n      L'ombre d'argent m'entoure et vogue et se dilate,\n      Où mes regards heureux soudain     s'épanouissent\n      Comme les astres doux qui dans les cieux   fleurissent\n      Au vent mélodieux poursuivant  sa cantate.\n\n      Entre deux nues, la lune offre son blanc calice,\n      Un nébuleux pollen s'échappe des stigmates\n      Et glisse. Sur mon cœur de pâles aromates\n      Descendent... merveilleuse et suprême   blandice...\n\n      L'au-delà transparaît sous le réel usé;\n      J'ai dépassé mes sens... enfin divinisé\n      Et m'enfonce en la nuit ouvrant son vaste      abime.\n\n      O nuit libère-nous. Hors du cachot      charnel,\n      Que par toi, nous flottions comme un parfum        d'autel,\n      O solennelle nuit... ô nuit   sérénissime!\n\n                                                    MARIE     DAUGUET\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                                   La Fin\n\n                   ZEEN redressa   son dos voûté, essuya de son bras\n                     nu la sueur de son visage et reprit haleine.\n                       Zalia courbée en deux continuait à lier les\n                     gerbes.\n                        L e ciel était de feu.\n                        Bientôt, Zeen reprit la sape et se remit à\n                     faucher le blé à coups réguliers et brefs. L a sape\n                     emportée par l'élan de son bras, sifflait dans\nl'air, s'abattait en faisant « zinn » au pied des tiges et les faisait\nt o m b e r par pleines brassées. Avec son crochet, il les ramenait\nderrière lui, en petits tas égaux, prêts à être liés.\n    Cela ne d u r a pas, il s'arrêta de nouveau, contemplant cette\nimmensité de blé qui restait encore à couper, puis au delà, la\ncampagne qui s'étendait au loin et vibrait sous les effluves d'un\nsoleil sans pitié. C o m m e Zalia le regardait de travers parce qu'il\n demeurait inactif, Zeen voulut donner un prétexte à son repos :\nil prit la pierre dans la poche de son pantalon et, lentement, se\nmit à aiguiser la sape.\n    — Quelle chaleur           Zalia !\n    — E n effet, dit Zalia.\n    Il reprit le travail, mais lentement, tout à son aise.\n    De grosses gouttes de sueur lui coulaient sur tout le corps, et\nde temps à autre, il lui semblait qu'il allait tomber la tête en\navant dans le blé. Zalia l'entendit haleter; elle le regarda et lui\nd e m a n d a ce qui le gênait. Ses bras retombèrent inertes, fauchon\net crochet lui glissèrent des mains.\n    — Zalia, je ne sais ce que j ' a i : je respire si difficilement et\nje vois trouble.\n    — C'est la chaleur, Zeen, cela passera; buvez un coup. Elle\n\n (1) La reproduction de celte nouvelle est i n t e r d i t e de la façon la plus formelle.:\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "410                             DURENDAL\n\n\nprit la bouteille de genièvre couchée dans l'herbe qui bordait\nle c h a m p , lui fit boire une gorgée, et attendit l'effet.\n    — E h bien ?\n    Zeen ne répondit pas. Pris de tremblement, il regardait\n fixement un bluet qui poussait la tête entre les tiges du blé\nfauché.\n    — Allons, allons, Zeen, finissez d o n c ; encore un peu de\ncourage ; dans quelques instants il fera plus frais et nous pou-\nvons avoir fini vers le soir.\n    — Oh, Zalia, il fait une chaleur horrible et le soir est encore\nsi loin.\n    — Mais Zeen, qu'avez-vous donc ?\n    Zeen resta i m m o b i l e .\n    — Etes-vous malade ?\n    — Oui, Zalia          ou plutôt non, je ne suis pas malade, je ne\npeux dire ce que je ressens et il doit faire si bon m a i n t e n a n t à\nla maison.\n    Zalia devint perplexe ; effrayée, elle ne parvenait pas à s'expli-\nquer ses étranges paroles.\n    — Si vous êtes m a l a d e , si vous n'en pouvez plus, vite à la\nmaison ! vous restez ici comme un idiot.\n    Zeen laissa son fauchon et s'en alla i m m é d i a t e m e n t . Elle le\nvit, le pauvre vieux, chancelant comme un h o m m e ivre, quitter\nle c h a m p lentement, et disparaître là-bas, derrière les arbres.\nElle reprit alors la paille qui lui servait à lier le blé, massa\nl'une après l'autre toutes les javelles, et en fit des gerbes. Elle\ns'empara ensuite de la sape et du crochet et se mit à faucher\ncomme un h o m m e ; elle y allait rudement, avec une fureur\ncontenue, un dessein bien arrêté : il fallait en finir ! L e blé tom-\nbait à ses pieds, et à mesure qu'il s'amassait, elle faisait aller\nplus rapidement la sape. L a sueur découlait de son visage; de\ntemps à autre, d'un geste brusque, elle rejetait son chapeau de\npaille qui lui tombait sur les yeux, pour voir ce qu'il y avait\nencore à faucher. P u i s , sans relâche, elle continuait la besogne,\nà en perdre le souffle. Elle se trouvait toute seule sur ce champ\nimmense et la chaleur l'accablait comme un lourd fardeau.\nC'était à étouffer. Elle n'entendait d'autre bruit que le siffle-\nment de la sape et le bruissement du blé qui tombait.\n    Enfin, n'en pouvant plus, elle but un coup à même la bou-\nteille. L e s forces lui revinrent.\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                              LA   FIN                         411\n\n\n   Lorsque seule sur le champ dénudé, elle vit tout le blé\nétendu devant elle, le soleil était déjà très bas. Alors elle se\nmit à lier les gerbes.\n   L'air fraîchit. Quand les dernières gerbes furent liées et que\ns'étayant les unes les autres, elles s'alignèrent en trézeaux\népais, comme des géants noirs, l'obscurité commença à tomber.\nElle essuya la sueur de son front, mit son corsage rayé de bleu,\ncoucha la bouteille dans son chapeau, jeta faucille et crochet\nsur l'épaule, puis avant de s'en aller, s'attarda quelques instants\nà contempler son œuvre. Maintenant la plaine rasée s'étendait\nà perte de vue et son regard s'y perdait. Elle avait conscience\nde son esseulement sur ce champ d'éteules et il lui semblait\nque sa stature y prenait des proportions gigantesques. Tout\ngisait à ses pieds et au loin, les arbres, le moulin et cet homme\nqui avançait, étaient noirs comme dessinés à l'encre sur le ciel.\nElle eut l'impression que la belle saison était à sa fin et que\ncette chaleur étouffante était le dernier soupir de l'été avant\nl'arrivée des journées brèves et du froid. Elle prit le chemin de\nla maison\n   « Zeen était malade », cela lui parut étrange de rentrer\nsans lui. Cette tristesse des choses, cette mélancolie du crépus-\ncule lui faisaient peur. Des deux côtés du sentier creux, les\ngrillons chantaient, de-ci, de-là, en avant, derrière. C'était\npartout, dans l'herbe, dans les champs un cri-cri continuel\ncomme le bruissement de voix douces et harmonieuses : mais à\nla fin ce chant lui déchira les oreilles. Cela devint une ritour-\nnelle pleurnicharde, une rumeur assourdissante, un éclat de\nrire qui faisait mal à entendre. Tout à coup, la chatte blottie\nderrière un saule têtard, sauta dans le sentier : elle était venue\nà la rencontre de Zalia. Elle fit le gros dos, car elle était de\nbonne humeur, et elle frôla en ronronnant les jupes de la femme\njusqu'à ce qu'on lui eût donné une caresse. Alors à grands\nsauts, elle la devança vers la maison. La chèvre qui entendait\nquelqu'un approcher, passa la tête au-dessus de la porte coupée\net se mit à bêler.\n   La porte de la maison était ouverte. Comme il faisait obscur,\nZalia ne distingua rien en entrant, mais elle entendit quelque\nchose se mouvoir sur le sol.\n   Il l'avait entendue rentrer et s'était lentement redressé.\n   — Zeen! cria-t-elle.\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n      — Quoi ! gémit Zeen.\n      — C o m m e n t allez-vous? P a s encore mieux? Où êtes-vous?\nPourquoi restez-vous couché à terre?\n      — Zalia, je suis si m a l a d e . . . J'ai si mal au ventre,.. E t . . .\n      — Vous n'avez encore j a m a i s été malade, Zeen. Ce ne sera\nrien.\n           Cette fois-ci, je suis malade, Zalia.\n      — Attendez, je vais faire de la lumière. Pourquoi n'êtes-vous\npas au lit?\n      — Au lit, au lit?... Q u a n d on se met au lit, c'est la fin, Zalia,\nj ' a i peur de mon lit.\n      Elle chercha à tâtons la lampe suspendue à la poutre, puis la\nboite à mèche d a n s le coin de l'àtre battit le briquet et alluma.\n      Zeen était pâle, le teint j a u n e comme un cadavre. Zalia en\nfut toute saisie, mais :\n      — Ce ne sera rien, Zeen, dit-elle pour le consoler, je m'en vais\nvous donner de l'huile de H a a r l e m .\n      Elle le souleva et l'assit sur une chaise ; alla prendre une bou-\nteille, en versa quelques gouttes dans une jatte de lait et le lui\nfit avaler.\n      — Ça fait du bien?\n      E t Zeen, pour dire quelque chose :\n      — Oui, Zalia, répondit-il, mais je voudrais dormir, je gagne\nfroid maintenant et je sens comme des coups de poignard dans\nle côté; ici, tenez; et de ses deux mains il a p p u y a sur la place.\n       — Oui, mettez-vous au lit, c'est ce qu'il y a de mieux à faire.\nD e m a i n ce sera fini et nous pourrons engranger.\n     — Est-ce que tout le blé est fauché?\n      — O u i , tout; et les gerbes sont alignées. Si demain il fait\nbeau, nous aurons fini de rentrer.\n     Zalia le prit sous les aisselles et ils se traînèrent péniblement\ndans la chambre à tisser, vers le lit, derrière le métier. L'ayant\naidé à enlever sa veste et son pantalon, elle le coucha, le cou-\nvrit soigneusement et lui mit son bonnet de nuit.\n     P u i s elle revint à la cuisine faire du feu dans l'âtre; elle y\nsuspendit la marmite, où elle préparait la nourritui'e de la\nchèvre, fit passer dans l'eau des pommes de terre et se mit à les\npeler pour le repas du soir.\n      Elle n'en avait pas pelé trois, qu'elle entendit Zeen vomir.\n     « C'est l'huile : il ira bientôt mieux », pensa-t-elle. Elle alla\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                                 LA- F I N                           4l3\n\n\n dehors puiser un seau d'eau et lui en fit boire une j a t t e . Zeen,\n étendu dans son lit, gémissait.\n     Elle continua ensuite à peler des pommes de terre. Un peu\n après, tandis qu'elle songeait aux autres remèdes qu'elle pour-\n rait employer : fleurs de tilleul, orge perlée, soufre pulvérisé,\n elle vit tout à coup passer Mite Kornelje, courut dehors et cria :\n     — Mite!\n     — E h bien, Zalia!\n     — Mite, Zeen est malade.\n     —: Quoi, malade? T o u t d'un coup?\n     — O u i , au c h a m p , p e n d a n t la moisson.\n     — Est-ce qu'il y a du danger?\n  . — Je ne sais pas. Je lui ai fait prendre de l'huile de H a a r l e m ;\n il a vomi. Il dit qu'il a mal au-ventre et au côté : il est tout\n pâle, méconnaissable.\n     Les deux femmes entrèrent dans la maison. Zalia prit la\n lampe à l'huile et elles pénétrèrent dans la chambre à tisser.\n Entre le mur et le métier se trouvait le lit de Zeen. Elles appro-\n chèrent.\n . Il fixait les poutres d'un regard effaré et respirait avec peine.\n Mite le regarda attentivement.\n     — Il faut lui donner du sel anglais, Zalia.\n     — T e n e z , Mite, je n'avais pas songé à cela : oui, il doit\n prendre du sel anglais.\n     Aussitôt elle monta sur une chaise et prit sur une planche\n au-dessus du lit une calebasse couverte de poussière, remplie\n de sachets de papier.\n     U n à un, elle les ouvrit et y trouva de la graine de canari, de\n la mine de plomb, du bleu de lessive, du piment en poudre, de\n la cannelle, du gris cendré, du sucre candi, mais pas de sel\n anglais.\n :.. — J e cours en chercher chez moi, Zalia.\n.. — Oui, Mite, je vous en prie, et Mite partit en toute hâte.\n     — E h bien, Zeen, vous ne vous sentez pas encore mieux?\n     Zeen ne répondit pas. Elle prit un seau d'eau et un torchon,\n nettoya le sol devant le lit, puis retourna peler ses pommes de\n terre.\n     Mite revint bientôt : elle apportait du sel anglais. Treze\n Wiseur et Stanse Zegers, qui avaient appris la nouvelle, vinrent\n à leur tour voir comment se portait Zeen. Mite prit une poignée\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "414                        DURENDAL\n\n\nde sel anglais, la délaya dans une jatte d'eau et toutes quatre\nse mirent autour du lit du malade, qui avala la médecine sans\nsourciller. Mite savait d'autres remèdes, Stanse en savait aussi\net Treze beaucoup plus encore : elles interrogeaient Zeen,\ncaquetaient devant lui, lui faisaient montrer la langue, lui\ntâtaient le pouls, s'exclamaient à propos de sa poitrine hale-\ntante. Comme il était pâle. Ses yeux étaient de feu. Et quelle\nforte fièvre! Zeen ne bougeait pas et regardait les poutres.\nQuand il en eut assez de tout ce bruit, il dit :\n   — Laissez-moi donc tranquille! Et il se tourna vers le mur.\n   Toutes rentrèrent à la cuisine.\n   Le manger de la chèvre était à point. Zalia suspendit la\nbouilloire remplie d'eau à la crémaillère et prépara le café.\nAssises autour de la table, les quatre femmes se racontaient des\nhistoires de malades. Dans la chambre à tisser, tout était tran-\nquille.\n   Quelques instants plus tard, la fille de Mite vint voir où\nsa maman s'attardait si longtemps. On lui donna un morceau de\nsucre et elle s'assit auprès de sa mère.\n   — Zalia, n'avez-vous qu'une seule lampe? demanda Treze.\n   — Non, Treze, mais il y a encore le cierge.\n   — Quel cierge?\n   — Le cierge bénit.\n   — Nous n'en sommes pas encore là : mais c'est que Zeen\ndoit rester dans l'obscurité et qu'il nous faut porter la lampe\nd'une chambre à l'autre, chaque fois que nous allons voir.\n   — Zeen préfère l'obscurité.\n   — Tenez : Fietje ira prendre une lampe à la maison, n'est-ce\npas, Fietje? et dis que maman restera ici, parce que Zeen va\nmourir.\n   Fietje courut à la maison chercher une lampe. Le café était\nprêt : quand elles eurent avalé lentement et à petites gorgées\nleur première tasse, elles allèrent voir de nouveau dans la\nchambre.\n   L'état de Zeen empirait.\n   — Il faudra veiller cette nuit, dit Stanse.\n   — Oui, dit Treze; je vais avertir mon homme, je suis de\nretour à l'instant.\n   — Dites en passant à Free, que je reste moi aussi, ajouta\nStanse.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                             LA   FIN                         415\n\n\n   — Il faut pourtant que nous soupions, dit Zalia.\n   Et elle mit les pommes de terre sur le feu, puis alla traire\nla chèvre et lui porter à manger.\n   Dehors, il faisait clair comme en plein jour. Tout était\ncalme. Un reste de la chaleur du jour flottait encore dans l'air\nlourd et étouffant.\n   Elle se baissa pour entrer dans l'étable obscure, déposa le\nmanger et se mit à traire.\n   — Betje, Betje, Zeen est si mal, Zeen... il va peut-être\nmourir, Betje ! Elle avait l'habitude de parler ainsi à sa chèvre.\nDeux jets de lait jaillirent tour à tour dans l'écuelle.\n   Zalia entendit des pas approcher : Treze et la fille de Mite\nqui apportait une lampe, étaient là avec Barbara Dekkers, qui\nvenait voir, elle aussi.\n   — Me voici, dit Zalia. J'ai fini. J'arrive à l'instant.\n   Elles restèrent quelques instants à causer dehors, dans la\nclarté de la lune, puis elles rentrèrent.\n   — Il se peut que mon homme vienne aussi tout à l'heure, dit\nTreze, un homme cela vaut mieux que trois femmes pour un\nmalade : et Virginie sera ici à l'instant, j'ai été lui dire.\n   — Mon Dieu, mon Dieu, dit Barbara, qui eût pensé que\ncela arriverait à Zeen!\n   — D'autant plus qu'il a dépassé les soixante-dix ans sans\njamais encore avoir été malade.\n   Stanse écrasait les pommes de terre : Zalia les arrosa d'un\npeu de lait et les remit sur le feu.\n   — Avez-vous déjà soupe? demanda-t-elle.\n   — Oui, dirent Treze, Barbara et Mite.\n   — Moi pas encore, dit Stanse.\n   Zalia déversa la purée de pommes de terre toute fumante\ndans une terrine et elles se mirent à table. Les autres prirent\nencore une tasse de café.\n   Toutes se taisaient.\n   La porte s'ouvrit et dans l'encadrement apparut un homme de\nhaute taille, à barbe noire.\n   — Qu'est-ce qui se passe ici? Mais c'est toute une assemblée ;\ny aurait-il par hasard kermesse aujourd'hui, Zalia? Tenez, voilà\n Barbara et Mite et...\n   — Warten, Zeen est malade.\n   — Zeen est malade?\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "416                             DURENDAL\n\n\n     — Oui, et-nous veillons.\n    W a r t e n ouvrit de grands yeux, déposa sur le sol la petite\n caisse qu'il portait suspendue à l'épaule par une courroie et\n s'assit dessus.\n    — A h ! Zeen est malade. B a h ! ce n'est plus une jeunesse.\n    — Soixante-quinze ans.\n    Il y eut un moment de silence. Les femmes buvaient du café.\n W a r t e n prit sous son sarrau bleu sa pipe et du tabac, et tran-\n quillement resta à contempler les bouffées de fumée qui\n montaient en spirales vers les poutres.\n    — S'il en est ainsi, peut-être pourrai-je vous être utile.\n    —_ Vous veillerez avec nous, dit Mite.\n   .—. Avez-vous déjà soupe, W a r t e n ?\n    — Oui, Zalia, à la ferme.\n    — E t comment va le commerce? d e m a n d a Stanse.\n    — Bah ! tout à la douce.\n    On entendit des gémissements dans la chambre à tisser.\n B a r b a r a alluma la lampe et tous allèrent voir. W a r t e n fumait\n toujours et ne bougea pas.\n    Zeen gisait sur un misérable lit de baies peu élevé, placé\n derrière le métier. Petit, maigre et noir, il était tout à fait\n enfoncé sous une sale couverture de laine. Redressé contre un\n oreiller, l'on voyait dans lé clair-obscur vacillant de la lampe\n ses yeux fermés et sa figure osseuse à demi cachée dans un\n bonnet de nuit b l e u . ' I l h a l e t a i t ; à chaque soulèvement de sa\npoitrine oppressée ses joues maigres s'enflaient, la respiration\ns'échappait par une petite ouverture d'un côté de sa bouche et\nses lèvres amincies s'ouvraient et se fermaient tour à tour.\n    — Aïe, aïe, aïe! s'exclama Barbara.\n    — Cela va mal, très mal, dit Stanse, et elle secoua la tête.\n    — Il a les yeux fermés, il ne dort pourtant pas.\n    — Zeen, Zeen! cria Mite et lui prenant la tête, elle la\nrenversa pour lui faire ouvrir les yeux. — Zeen, Zeen ! c'est moi,\nvous ne reconnaissez donc pas Mite?\n    — Quoi, gémit Zeen : il laissa retomber la tête et ses\n'paupières restèrent baissées. .\n    — Il a la fièvre, dit Barbara, son front b r û l e ; sentez donc et\nvoyez comme il est rouge.\n   — L u i avez-vous mis des . cataplasmes sur les pieds?\nd e m a n d a Stanse. D e la m o u t a r d e .\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                                LA   FIN                             417\n\n   — Nous n'avons pas de moutarde et il y a trois quarts de\nlieue j u s q u ' a u village.\n   — Eh bien, Zalia, il faut lui mettre les pieds dans l'eau de\nson. Stanse suspendez la bouilloire.\n   — Avez-vous du son, Zalia?\n   — Non, il n'y en a pas, mais il y a du froment.\n   — Et un crible?\n   — Oui.\n   — Allons, W a r t e n , vite, mettez-vous à la besogne.\n   W a r t e n approcha.\n   — Zeen, comment allez-vous, mon vieux? Oh qu'il est maigre!\nsa respiration est. embarrassée... cela n'est pas bon signe. Il n'en\na plus pour longtemps, Barbara : c'est mon avis.\n   — Ce ne sera pas encore pour cette nuit, prétendit T r e z e .\n   — W a r t e n , allez au grenier, prenez la lampe et passez au\ncrible une poignée de froment. Il faut que Zeen prenne tout de\nsuite un bain d'eau de son.\n   W a r t e n monta. Quelques instants après, elles entendirent\nau-dessus de leur tête le bruit sourd des allées et venues régu-\nlières du crible sur le plancher du grenier. L e s fines poussières\nde farine neigeaient à travers les fentes du plafond, papillon-\nnaient autour de la lampe, puis tombaient sur le lit de Zeen,\nsur les femmes et partout.\n   Zeen fit un mouvement de la tête. Elles lui firent boire du\nlait en tenant la j a t t e contre sa bouche : deux minces filets\nblancs coulèrent de chaque côté des lèvres j u s q u e dans le col\nde sa chemise.\n   On entendait toujours le bruit du crible. Les femmes regar-\ndaient Zeen, puis se fixaient l'une l'autre, puis regardaient la\nlampe. Dans la cuisine, la bouilloire remplie d'eau chaude\nchantait tristement.\n   Warten descendit du grenier portant un seau à moitié rempli\nde son.\n   Barbara y versa l'eau bouillante et y jeta une poignée de sel.\n   Elles enlevèrent la couverture du lit, tirèrent Zeen par les\npieds et les lui plongèrent dans l'eau de son. Zeen hurlait : il\nouvrait tout grands ses yeux et regardait d'un air farouche\ntoutes ces personnes qui se pressaient autour de lui.\n   A le voir pendre ainsi hors du lit, les j a m b e s noires et maigres,\nles os des genoux saillants, les cuisses cachées sous la cou-\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "418                         DURENDAL\n\n\nverture, on eût dit qu'il était immense. L a vapeur de l'eau de\nson l'entourait et répandait une odeur fade de m a l a d e . Bientôt\nelles le retirèrent, et remirent ses pieds mouillés sous la cou-\nverture : il ne bougeait pas et continuait à râler.\n   — Quel triste m a l a d e ! dit Stanse à voix basse.\n   Mite voulait lui donner à manger : il fallait qu'il prît des\nœufs : il était peut-être m a l a d e de faiblesse.\n   Treze aurait voulu lui administrer comme remède du\ngenièvre : un jour, tenez, son m a r i . . .\n   — Avez-vous quelque chose à boire pour cette nuit? d e m a n d a\nStanse.\n   — Encore t o u t e u n e bouteille, là, d a n s l'armoire.\n   Zeen ouvrit les yeux — deux yeux verts et vitreux qui ne\nvoyaient plus — et sortit les bras de dessous la couverture.\n   — De grâce, faites taire la chèvre, bégaya-t-il.\n   Ils s'entre-regardèrent.\n   — Zalia, pourquoi ne voulez-vous plus me répondre? — Et\npourquoi tout ce monde ici...? je n'ai besoin de personne pour\nmourir! — Zalia et moi... Zalia et moi... Regardez donc, Zalia,\ncomme c'est beau! la procession avance sur le m u r . . . pourquoi\nne regardez-vous pas?... C'est si b e a u ! — E t moi, moi seul, je\nsuis si laid.\n   — Il a le délire, m u r m u r a T r e z e .\n   — E t pourquoi cet homme' ici, Zalia?\n   — C'est moi, Zeen, oui, moi W a r t e n Brilleman.\n   Ses yeux se fermèrent de nouveau. L a respiration s'échappait\nde sa bouche gonflée par la petite fente de ses lèvres. Il râlait\net la fièvre montait.\n   — Ce sera pour cette nuit, prétendait T r e z e .\n   — Mais où donc reste Virginie? elle arrivera trop tard, pour\nsûr.\n   — Je préfère Virginie au chevet d'un m a l a d e , que trois\ndocteurs et q u ' u n prêtre m ê m e , pensait Mite.\n   — Zalia, si l'on allumait le cierge bénit.\n   Zalia s'approcha du coffre et y prit le cierge.\n   — M a m a n , j'ai peur! dit Fietje en pleurant.\n   — Il ne faut pas avoir peur des morts, mon enfant, il faut\nt'habituer à cela.\n   — Avez-vous de l'eau bénite, Zalia?\n   — Oui, Barbara, dans le petit pot au-dessus du lit.\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                                LA   FIN                            419\n\n   — E t du buis bénit.\n   — Derrière le crucifix.\n   On e n t e n d i t du bruit d a n s la cuisine et Virginie entra, lon-\ngeant le métier. C'était une petite vieille enveloppée dans son\nmanteau à capuchon; elle tenait d'une main une lanterne et de\nl'autre un gros livre de prières. Elle approcha doucement du\nlit, examina Zeen longuement et lui tàta le pouls. Puis levant\nla tête, elle dit très bas :\n   — Zeen va mourir... est-ce que le curé est venu?\n   — L e curé?... il habite si loin, il fait si tard et le pauvre\nhomme est si vieux.\n    — Quels remèdes lui avez-vous donnés? d e m a n d a Virginie.\n    — De l'huile de H a a r l e m , du sel anglais...\n    — E t nous lui avons fait prendre un bain d'eau de son.\n    Virginie d e m e u r a pensive.\n    —. Avez-vous de la farine de lin? demanda-t-elle.\n    — Non.\n     Alors... c'est trop t a r d , tout de m ê m e . E t elle regarda\n encore une fois le malade dans les yeux.\n    — Il va mal, très mal, dit Mite.\n    — Il décline r a p i d e m e n t , fit B a r b a r a .\n    Zalia ne disait rien : elle se trouvait au pied du lit, regardant\n tour à tour son h o m m e et les femmes qui donnaient leur avis\n sur le m a l a d e .\n    — Allez chercher le cierge bénit, nous allons prier, mes amis,\n dit Virginie... Elle mit ses lunettes et se plaça sous la lampe,\n son livre de prières à la main. Les femmes s'agenouillèrent sui-\n des chaises basses ou sur le sol. W a r t e n , au chevet de Zeen,\n appuyait les coudes sur le bois du lit.\n    Treze retira le cierge bénit du papier qui l'enveloppait et\n l'alluma à la l a m p e .\n    L a poitrine de Zeen était haletante et sa gorge obstruée ne\n laissait passer la respiration qu'avec peine. Ses yeux sans\n regard fixaient obstinément les poutres. Ses lèvres minces\n étaient pâles et sa figure était bleue, tant il souffrait : il ne sem-\n blait plus un h o m m e .\n    Virginie se mit à prier très lentement, d'une voix chagrine,\n traînante et nasillarde, t a n d i s que Treze maintenait les\n doigts perclus de Zeen autour du cierge. Il régnait un silence\n  de mort.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "420                            DURENDAL\n\n\n   — \" Que la lumière du monde, Jésus-Christ, symbolisée par\nce cierge, éclaire intérieurement vos yeux, afin que vous ne\nvous réveilliez pas dans la mort. » Notre Père\n   Ils répondirent à voix basse. Il y avait quelque chose de\nsolennel dans le silence que rien ne troublait, sauf le sourd\nm u r m u r e de la voix de W a r t e n , la respiration pénible de\nZeen         et le bruit que faisait la chèvre en cognant de la tète\ncontre le m u r . Virginie continua de prier, mais toujours plus\nlentement :\n   — \" Partez d'ici, ô âme chrétienne, quittez cette vie de\ntristesse; allez à la rencontre de votre fiancé bien-aimé,\nJésus-Christ, et portez un cierge a l l u m é dans vos mains : lui\nqui vous            »\n    Ici B a r b a r a l'interrompant, lui glissa dans l'oreille :\n    — Voyez comme il baisse, Virginie; le râle faiblit             passez\nà la fin, sinon vous arriverez trop tard.\n   Treze fatiguée de tenir la main de Zeen, versa quelques\ngouttes de cire sur le bord du lit et y fixa le cierge.\n    Soudain, Zeen se redressa d'un mouvement brusque, il mit ses\nbras sous la couverture et s'agita           puis il demeura immobile.\n    — Il plie bagage, chuchota Barbara.\n    — Il file, dit une autre.\n    Virginie t r e m p a la branche de buis dans l'eau bénite,\naspergea le lit et les assistants, puis continua :\n    — \" Envolez-vous de ce m o n d e , ô âme chrétienne, au nom de\n Dieu le Père tout puissant qui vous a créé;\n    » Au nom de Jésus-Christ, le Fils vivant de Dieu qui asouffert\n pour vous;\n    » Au nom du Saint-Esprit qui est descendu sur vous .»\n    — Vite, dépêchez-vous Virginie, il ne respire plus !\n    A ce moment, la chatte sauta entre Zalia et T r e z e sur le lit\n et se mit à gratter avec les pattes de devant sur la couverture :\n elle regardait tout étonnée toutes ces figures étrangères et se mit\n à grogner. W a r t e n prit sa casquette et lui d o n n a un grand coup.\n    — \" Seigneur, faites monter Zeen, votre serviteur, au lieu de\n rédemption qu'il a espéré de votre miséricorde. »\n    — Amen, répondirent-ils en chœur.\n    — \" Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, des\n périls de l'enfer. »\n     — Amen.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                              LA   FIN                          421\n\n\n   — « Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, comme\nvous avez sauvé Enoch et Elie de la mort commune des\nhommes. »\n   — Amen.\n   — « Sauvez, Seigneur, l'âme de Zeen, votre serviteur, comme\nvous avez sauvé L o t h      »\n   — Au feu ! au feu ! hurla W a r t e n , mon sarrau ! mon sarrau !\net bousculant les chaises, il sauta dehors. T o u t le monde se\nprécipita à sa suite.\n   — C'est au cierge bénit que mon sarrau a pris feu ! cria-t-il,\ntout hors d'haleine.\n   On étouffa le feu, on lui enleva son sarrau en le lui tirant par-\ndessus la tête et on lui versa de l'eau sur le dos, car ses vête-\nments flambaient.\n   — Mon sarrau ! mon sarrau ! ne cessait-il de gémir, un\ntout neuf, il coûte quarante-six sols! E t son sarrau dans les\nmains, il restait à contempler les trous béants et les déchirures.\n   Tous criaient au plus fort, sans s'écouter, et leurs voix aiguës\nretentissaient au loin dans le calme de la nuit.\n   Virginie seule était restée près du lit. Ayant ramassé le\ncierge, elle l'avait rallumé, replacé sur le bord du lit, puis\navait repris ses prières. Q u a n d elle vit que Zeen ne bougeait ni\nne respirait plus, elle lui jeta pour la dernière fois de l'eau\nbénite et sortit :\n   — Mes amis,        le Seigneur l'a rappelé à lui.\n   On eût dit que la frayeur leur avait fait oublier ce qui se\npassait dans la maison : ils se précipitèrent dans la chambre,\nanxieux       et Zeen était mort.\n   — Raide mort, dit B a r b a r a .\n   — Il a cassé sa pipe, dit W a r t e n .\n   — Allons, vite, la semence de tabac va se gâter, cria Mite, et\nelle saisit en toute hâte deux ou trois sacs en toile suspendus\naux poutres et les porta dehors.\n   Les femmes se mirent d'abord à pleurer à chaudes larmes ;\npuis elles essayèrent de se consoler mutuellement. On con-\nsolait avant tout Zalia qui s'était affaissée sur une chaise basse\net devenait toute pâle.\n   Elles se mirent alors à l'ouvrage : Treze versa des gouttes ;\nBarbara mit l'eau chauffer et W a r t e n , en manches de chemise,\naiguisait son rasoir pour faire la barbe de Zeen.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "422                           DURENDAL\n\n\n\n   — E t les enfants ! les enfants qui ne sont pas ici, se\nlamentait Zalia. J'aurais t a n t voulu qu'il vît encore les enfants\navant de mourir.\n   — Allons, prions d'abord, c o m m a n d a Virginie.\n   T o u s s'agenouillèrent et tandis que W a r t e n rasait le mort,\nl'on entendait la voix :\n   — « Venez à son secours, vous, saints de Dieu ; venez à sa\nrencontre, vous, anges du Seigneur, emportez son âme et\ndéposez-la dans le sein d ' A b r a h a m .\n   « Nous vous recommandons, ô Seigneur, l'âme de votre\nserviteur, afin qu'à présent qu'il est mort pour le m o n d e , elle\npuisse désormais vivre auprès de vous. Soyez clément et dai-\ngnez par votre miséricorde infinie lui p a r d o n n e r les fautes que\nla faiblesse h u m a i n e lui a fait c o m m e t t r e dans le cours de\ncette vie. »\n   — A m e n ! répondirent-ils.\n   Virginie ferma son livre, jeta une fois encore de l'eau bénite\n sur le cadavre et rentra chez elle en priant.\n   Zalia fit le signe de la croix et ferma les yeux de son mari,\n ensuite elle recouvrit d'un essuie-main blanc une petite table\n près du lit et y déposa le cierge, le crucifix et l'eau bénite.\n   W a r t e n et B a r b a r a relevèrent Zeen du lit et l'assirent sur\n une chaise; ils le lavèrent tout entier à l'eau chaude, lui mirent\n une chemise neuve et ses habits de dimanche, puis ils le recou-\n chèrent\n    — Il ne tardera pas à sentir, fit Barbara.\n    — Je crois bien, il fait chaud.\n    — Il est tout de travers. Il n'y aura pas moyen de le mettre\n dans le cercueil.\n    — On lui cassera les os.\n    Treze courait de tout côté : elle cherchait un livre de prières\n  pour placer sous le menton de Zeen, un crucifix et u n chapelet\n  pour lui mettre dans les mains.\n    Mite prit un mouchoir rouge et le lia sur la bouche du mort\n  pour la tenir fermée. Fietje, toujours à genoux, disait des\n  « Notre P è r e ».\n    — C'est fini maintenant, dit Barbara, avec un profond soupir.\n  Buvons encore une goutte, nous irons ensuite nous coucher.\n    — O h ! mes amis, restez encore quelques instants, fit Zalia\n  suppliante, je vais donc rester ici toute seule.\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                               LA   FIN                            423\n\n\n   — C'est que, dit Mite, le jour se lève tôt demain et nous\nn'avons pas encore dormi.\n   — Allons, allons, dit Barbara, en manière de consolation,\nil ne faut pas vous mettre à pleurnicher maintenant. Zeen a fait\nson temps et il est mort pieusement dans son lit.\n   — Pourvu que nous ayons la même chance, ajouta Mite.\n   — E t Siska et Romenie et Kordula et les garçons ! C o m m e\nc'est triste qu'ils ne soient pas ici! Ils auraient pourtant dû\nassister à la mort de leur père : les pauvres enfants ! comme ils\nvont pleurer.\n   — Il sera toujours trop tôt pour le leur dire, fit W a r t e n .\n   — Où habitent-ils donc? d e m a n d a Mite.\n   — Les deux aînées en France, et Miel, le soldat... cela s e\ntrouve dans leurs lettres... là derrière le miroir.\n   — Donnez-les-moi, dit Treze, mon garçon leur écrira demain\navant d'aller à l'école.\n   Les femmes se levèrent pour rentrer.\n   — Avec tout cela, dit W a r t e n , je ne sais pas où aller coucher,\npuisque vous irez cette nuit dans mon ancien gîte au-dessus de\nl'étable de la chèvre, n'est-ce pas, Zalia?\n   Zalia hésitait.\n   — Zalia pourrait venir chez moi, dit Barbara.\n   — E t laisser la maison seule! E t qui irait chez le curé\ndemain? h t chez le charpentier, et ma moisson, ma moisson!\nSi, si, W a r t e n , allez toujours à l'étable; vous m'aiderez un peu\ndemain. Je dormirai quand m ê m e ; pourquoi pas?\n   — Allons, viens Fietje, maman s'en va.\n   Elles s'en allèrent et Zalia lit avec elles un bout de chemin.\nLeurs sabots frappaient sans bruit le sable mou de la route\nblanche. Ils étaient déjà à une grande distance de la maison\nqu'on entendait encore résonner leurs voix. De loin leurs sta-\ntures épaisses faisaient songer à des troncs d'arbres errants.\n   A l'orient une étroite bande d'or rougeâtre apparaissait entre\ndeux nuages sombres. Il faisait très frais.\n   — Il fera beau demain, dit Warten, et il s'achemina lente-\nment vers l'étable.\n   — Bonsoir, Zalia.\n   — Bonsoir, W a r t e n .\n   — Dormez bien.\n   — Pareillement et dites encore un « Notre Père » pour Zeen.\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "424                             DURENDAL\n\n\n     — Je n'y manquerai pas.\n     Elle rentra et verrouilla la porte. T o u t e la maison sentait la\ncire : il y régnait une odeur fade et n a u s é a b o n d e . Elle couvrit\nle foyer de cendres, t r e m p a une fois encore ses doigts dans l'eau\nbénite et traça le signe de la croix sur Zeen. Elle commença ses\nprières du soir. T o u t en r e m u a n t les lèvres, elle enleva son\nchâle, son corsage, son bonnet et laissa tomber sa j u p e . Alors\nelle enjamba Zeen et se mit tout contre le m u r . Elle s'enveloppa\nles pieds dans sa chemise et se glissa avec précaution sons la\ncouverture. Elle frémissait d'horreur. Ses idées tournaient\ncomme le vent : ses filles occupaient un service en F r a n c e , elles\ndormaient t r a n q u i l l e m e n t à l'heure qu'il était, ignorant ce qui\nvenait d'arriver... Sa fille aînée qui était mariée venait voir son\npère avec son mari et ses enfants une fois seulement chaque\nannée... et encore... Maintenant ils trouveraient leur père mort.\n    Sa moisson... elle restait toute seule pour engranger. Warten\nirait d e m a i n de bonne heure au presbytère et chez le char-\npentier. On aurait pourtant dû appeler le curé, c'eût été plus\nr a s s u r a n t ; mais Zeen avait toujours été sage... T o u t de même,\nmourir ainsi, subitement, sans sacrements!\n     Pourquoi ne parvenait-elle pas à dormir? Elle était si lasse,\nsi harassée d'avoir travaillé comme cela, il faisait si chaud, si\nétouffant ; elle sentait une odeur étrange. Quelle chose misérable\nq u ' u n h o m m e mort.\n    Avait-elle dormi m a i n t e n a n t ? Il y avait déjà si longtemps\nqu'elle était couchée; et cette odeur... elle aurait mieux fait\nde renvoyer W a r t e n et d'aller elle-même coucher à l'étable. Il\nne faisait pas gai ici à côté de ce cadavre... m a i s . . . c'était tout\nde m ê m e Zeen.\n     L a flamme du cierge se mit à danser et sur le mur dansèrent\nle métier,, les poutres et le crucifix, en larges ombres noires.\nC'était cela qui l'empêchait de dormir. Elle se dressa et souffla\nde loin, mais la flamme ne s'éteignit pas et dansa plus fort.\nAlors, p r u d e m m e n t , elle passa au-dessus de Zeen et moucha le\ncierge avec ses doigts. A présent il faisait sombre... Elle rentra\nau lit en passant au-dessus de Zeen. C o m m e elle remuait le\ncadavre, elle entendit des glouglous clans le ventre. Pressée\ncontre le mur, elle se tournait et se retournait, pinçait les yeux,\nmais ne dormit point. L ' o d e u r lui pénétrait violemment dans\nle nez et la gorge. Cela devenait terrible, absolument insup-\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                                  LA   FIN                              425\n\n\nportable. De nouveau elle sauta à bas du lit pour ouvrir la\nfenêtre. L'air frais pénétra dans la c h a m b r e ; là-bas, au loin, le\nciel s'éclaircissait peu à peu. Elle entendait, au delà du champ\nde blé, chanter l'acier d'une faux et quelqu'un qui sifflait une\nchanson de rue langoureuse et mélancolique. « Ils sont déjà à\nl'ouvrage. » Couchée dans son lit, elle prêtait l'oreille au bruit\nmétallique de la faux, au bruissement du blé qui tombait et à\ncet air sentimental qui recommençait toujours...\n    L ' e n t e r r e m e n t aurait lieu après-demain. Elle voyait déjà tout\nce m o n d e traverser la route, se rendre à l'église et puis... elle\nrentrerait toute seule à la maison. Zeen était mort maintenant\net elle lui survivait... et tous ces enfants, ses enfants à elle qui\navaient encore si longtemps à vivre, deviendraient donc vieux\naussi et mourraient eux aussi... et cela ne changerait j a m a i s ; la\nvie serait toujours ainsi : de la misère à endurer, peiner sans\nrelâche et puis s'en aller... et Zeen, son Zeen à elle, ce Zeen\nhier encore était en vie et n'était pas malade. Son Zeen à elle...\net elle le revoyait comme au temps de sa jeunesse, il y avait\nquarante ans : c'était un beau garçon. Avec ce Zeen, elle vivait\ndepuis si longtemps, elle le connaissait si bien, mieux qu'elle-\nmême... et maintenant il gisait là, à côté d'elle .. froid... et plus\nj a m a i s . . . il était mort m a i n t e n a n t !\n    Alors, elle pleura\n                                                    STYN    STREUVELS.\n\n  (Traduit par PAUL-GHISLAIN NEUT.)\n\n                         Reproduction interdite.\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "                     Poèmes\n\n                    Dans l'ombre\nO paisible douceur du soir parmi les bois,\nL'ombre est un encens bleu qui redescend des voûtes,\nEt l'âme, en s'épanchant dans le silence, écoute\nEt n'entend plus qu'un son de voix\nQui agonise sur la route\nDe l'Autrefois.\n\nEt puis la Vie expire   toute.\n\nLe passé lumineux où l'on chantait       tantôt\nEst un pays lointain maintenant,      qu'on oublie;\nAvec ses cris, et ses appels et sa folie\nIl a sombré parmi les ors      occidentaux.\n\nJ'entends   monter l'Amour   et la   Mélancolie.\n\nMais voici que des désirs fous.\nComme des chiens rauques et roux,\nEt les désirs mornes de l'ombre\nComme des chiens tristes et sombres,\nLes chiens de feu et les chiens noirs\nHurlent tout à coup dans le soir!\n\nAux horizons éteints j'entends leur voix de haine :\nLes uns, en gémissant, se traînent.\nLes autres se dressant\nMordent le silence, et ardents\nLe déchirent à coup de dents —\nJe vois errer des yeux de sang\nSur les lisières de la plaine...\n\nO Jésus! allumeur    des étoiles lointaines !\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                        POÈMES                            427\n\n\n\n                      Invocation\nAime-moi, bonne Muse douce — 0/1 si tu veux\nTu peux m'aimer, je suis si seul, je suis si triste...\nOh ! laisse-moi mêler des pleurs à tes cheveux,\nEt te donner mon pauvre amour trop égoïste.\n\nTes mains si calmes, oh, pose-les sur mon cœur,\nIl est si lourd et si saignant; baise mon âme!\nNe tourne pas vers moi de ces regards moqueurs :\nSois moi bonne, veux-tu? comme une simple femme.\n\nTu pourrais être bonne et tu le fus parfois.\nTu te souviens ? il fut des jours où ma souffrance\nMourut très doucement au seul son de ta voix\nComme un rêve mauvais dans un parfum         d'enfance.\n\nTu me chantais alors des choses...    regardant\nSi mes yeux souriaient à tes chansons     naïves,\nEt moi je sentais, ô ma Muse, en t'écoutant\nJaillir au fond de moi des fontaines d'eau vive.\n\nTu me prenais, t'en souviens-t-il? comme un enfant.\nSur ton sein parfumé pressant ma tête blonde,\nEt tu me répétais tout bas —, oh! si souvent!\nCes contes où passaient des rêves d'autres mondes...\n\nJe m'endormais ainsi dans tes bras    maternels,\nO Muse! ô sœur! ô femme! ô calme et tendre amie,\nEt je me réveillais doucement dans le ciel\nEt les anges venaient à mon âme     endormie...\n\nReprends-moi, ô veux-tu, comme alors, rien qu'un peu\nJe te donne mon cœur, console-moi, je pleure —\nSi je pouvais dormir — oh dormir rien qu'une    heure!\nEt rien qu'une heure entre tes bras rêver de Dieu!\n\n\n\n                   Le clair désir\nJe veux m'en retourner vers les plages candides\nOù ma petite enfance, en long costume blanc,\nRegardait s'étonner les horizons   limpides\nDevant la pureté de son rêve tremblant.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "428                         DURENDAL\n\n\n      Je veux la rappeler, cette enfant aux yeux pâles\n      Qui jouait avec moi et qui voulait    m'aimer,\n      Et qui mettait déjà dans sa voix    virginale\n      Un peu de la senteur de son cœur      parfumé.\n\n      Je veux revoir flotter aux vergues des chaloupes\n      Les drapeaux azurés de nos désirs     changeants\n      Qui claquaient dans le vent, tandis que sur la poupe,\n      Petits conquistadors des beaux lointains    d'argent,\n\n      Nous chantions au soleil des chansons      enfantines,\n      En regardant tomber sur les blancs archipels\n      Tout le vol odorant des roses églantines\n      Que la Vierge effeuillait des balcons d'or du ciel.\n\n      Et je veux retrouver les prières   étranges\n      Que je disais tout bas, à l'heure où l'on se tait,\n      Où ne bruissaient plus que les ailes des anges\n      Peuplant les clairs pays où le songe partait ;\n\n      Partait parmi les prés, les bois et les clairières,\n      Le long des chemins verts bordés de ruisseaux       bleus,\n      Où des enfants rieurs attachaient des prières\n      En guirlandes d'amour sur les arbres de Dieu...\n\n      El tout n'est pas fini puisqu'en votre âme frêle\n      J'entends le frisson blanc des aubes   d'autrefois,\n      Puisqu'en vos yeux pensifs je vois frémir des ailes\n      Et puisque le matin monte dans votre voix !\n\n\n\n                              La mer\n      C'est auprès de la mer qu'autrefois je vous vis.\n      Les larges mots d'amour roulent parmi les vagues —\n      J'entends monter, du fond des grands horizons    vagues,\n      Les mots que, trop ému, je ne vous ai pas dits.\n\n      Un jour elle entendra nos paroles mêlées...\n      Elle se tait pour écouter infiniment —\n      J'entends venir des horizons lointains, j'entends\n      Très vaguement comme un bruit d'ailes envolées.\n\n      Avez-vous oublié la douceur de ces jours ?\n      La mer en a gardé de l'or dans ses eaux bleues —\n      Je vois passer, parmi les bruines, à des lieues,\n      L'ombre de deux bateaux qui se suivent      toujours.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                        POÈMES                            429\n\n\nElle a compris mon cœur qui s'est penché sur elle;\nY avez-vous parfois miré vos yeux en fleur? —\nJe regarde le flot qui monte vers mon cœur\nEt je retrouve au fond le bleu de vos  prunelles...\n\nJ'aimerais que parfois vous reveniez me voir...\nJe vous cherche, je rêve au bruit très doux des rames —\nLe souffle du couchant enveloppe mon âme\nEt j'aspire votre âme en aspirant le soir...\n\n\n\n                  Le jardin sacré\nJ ' a i trouvé le jardin, où, dans leurs voiles blancs.\nGlissent en souriant les naïves pensées\n— Premières communiantes          ou fiancées —\nAttentives aux sons des angelus          d'argent.\n\nLe jardin clos de murs et sans nulle avenue\nVrai comme l'irréel, si proclie et si lointain.\nOù seul un ange blond vêtu de bleu matin\nFait entrer à jamais les âmes     ingénues.\n\nDes fleurs blanches et d'or que l'on ne connaît pas\nAniment de parfums les parterres      tranquilles,\nEt, sur l'étang béni des ondes immobiles,\nLes cygnes vont rêveurs sans entendre mes pas.\n\nMystique paradis, où, pour l'instant posées,\nLes colombes oublient l'ivresse de l'azur,\nOù, lumière faite âme, un soleil calme et pur\nMire un ciel plus limpide au cristal des rosées.\n\nDes cantiques légers comme des parfums     clairs,\nDes parfums confondus en ces musiques     grêles,\nLes gestes musicaux des vierges, tout se mêle\nDans le recueillement ineffable de l'air.\n\n O paix! ô clarté douce ! ô beauté révélée !\n Oubli de l'au-dehors dans des fraîcheurs d'amour !\n Il semble que je sois apaisé pour toujours —\n Et je vais en priant par les blanches allées,\n\n Tandis que, tout au fond, tragique de pâleur,\n Un Christ infiniment tend sa nudité frêle,\n Et sourit malgré tout, dans sa douleur    cruelle,\n Devant la chasteté des vierges et des fleurs.\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "430                           DURENDAL\n\n\n\n\n                              Printemps\n      Le matin rose et blanc qui monte sur la plaine\n      Et la fraîche candeur de l'avril revenu\n      M'ont fait revoir en moi sa figure   lointaine\n      Qui passait au jardin de mon rêve ingénu.\n\n      Une alouette au ciel fait ruisseler sa vie\n      Et les bois de sapin odorent dans le vent.\n      Poète! tends tes bras à la beauté ravie\n      De l'Amour qui sourit à l'horizon     mouvant.\n\n      Tes espoirs monteront comme les alouettes\n      Et planeront là-haut dans la sérénité\n      Puisque Dieu t'a donné, ô mon chaste poète,\n      Les sublimes bonheurs de la virginité.\n\n      Oh ! se perdre sans fin dans cette matinée\n      Le cœur plein de lumière et de claires   chansons\n      Et recevoir au bord du chemin de l'année\n      Le candide baiser de la jeune saison.\n\n      Et vivre, et vivre et vivre, émerveillé de joie,\n      Et pleurer de bonheur, voyant an loin monter\n      Par delà les coteaux les écharpes de soie\n      Qui /luttent aux épaules fières de l'Été !\n\n      Et se sentir vibrant d'immortelle     jeunesse\n      Et contenir en soi l'infini du    printemps,\n      Sourire au ciel riant et savourer     l'ivresse\n      Qu'on aurait en avril à mourir en          chantant!\n\n                                                      P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                               Jean\n\n                                   I\n\n                             Jean qui rit\n                JEAN assis        sur mon bras, me regarde d'un air\n                        d'extrême surprise : je semble tout à coup\n                        l'intéresser prodigieusement, bien qu'il me\n                        connaisse depuis sa naissance. Son petit œil\n                        s'aiguise, sa lèvre supérieure, arquée et large-\n                        ment ourlée, s'amincit et s'avance, ses narines\n                        rondes s'élargissent; d'un geste vif il tend les\n                       mains, en même temps qu'il se jette sur moi...\nJe recule, riante, et lui, pareil à un petit animal sauvage, se rue\nplus avant, la bouche ouverte sur ses deux uniques dents, agres-\nsives et p o i n t u e s . . .\n   Jean est drôle, irrésistiblement. E t je ris très fort en le tenant\ndevant moi, à distance. A l'instant, le petit enfant cesse son\nassaut et reste, les mains en l'air, les yeux grands ouverts, la\nbouche serrée; puis, comme ayant pris une ferme décision,\nil se met à me sourire, aimablement, avec un air de conni-\nvence et de complicité... Son petit œil plissé pétille, son\npetit nez se tortille, sa langue mignonne frétille au coin de sa\nlèvre et ses petites mains roses semblent danser comme des\npapillons...\n   Petit enfant malin et drôle, petite vie étonnée et qui étonne,\nregarde-moi encore... Mon cœur danse avec tes petites mains,\nmon cœur rit dans tes petits yeux et frétille avec ton petit nez\nfripon, mon cœur est joyeux et drôle comme mon petit\ngarçon...\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "432                      DURENDAL\n\n\n\n                                 II\n\n                         Jean qui dort\n   D e la fenêtre je regarde le petit jardin où courent la vigne et\nle lierre, où grimpent les capucines ambrées et que le marron-\nnier couvre de son ombre l o u r d e . . . L a lumière y est belle et\ndouce, j a u n e et verdâtre, presque nocturne, en ce splendide jour\nd'été... Jean dort, blond et doux comme la l u m i è r e ; ses larges\npaupières frangées d'or léger sont baissées sur ses yeux vifs, son\npetit nez respire voluptueusement, sa bouche belle et jeune\nexprime l'abandon et la tendresse candide, son front large\nbrille et ses fins cheveux resplendissent comme le soleil...\n   Il a chaud, le petit enfant, et sa main gentille chasse la cou-\nverture et son petit pied, rose et frais comme un coquillage qui\nsortirait de la mer, apparaît entre les plis blancs... J e a n est à\nl'ombre et dort... A quelques pas de lui, Colette suspend le\nlinge éblouissant. Sa robe noire semble de velours; ses bras\nrouges et ses cheveux bruns brillent sur le blanc que le soleil\nfoudroie... Son panier d'osier est en or et, à ses pieds, sur le sol,\nl'ombre et le soleil se mêlent...\n   O douceur! douceur! et qui monte en moi pareille à l'en-\nvahissement rapide et insaisissable de l'eau... Je me sens\ncomme inondée de joie et de douceur... O fraîcheur de ma vie\net fraîcheur de mes y e u x ! Petit j a r d i n où mon cœur est sus-\npendu, où mon cœur brûle, attentif et t e n d r e — lampe qui éclaire\net qui veille...\n\n                                III\n\n                    Jean qui doit dormir\n   L a maison se fait silencieuse autour du coucher de J e a n . . .\nDerrière ses rideaux fermés, la c h a m b r e est pleine de paix et\nd'ombre chaude. L e n t e m e n t le berceau oscille : les yeux\ngrands ouverts dans la pénombre, J e a n sourit, jase et gazouille\ncomme un petit oiseau des bois. Je le regarde, miniature\nd'homme, avec son front déjà volontaire, ses yeux brillants et\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                               JEAN                             433\n\navides, son nez rond et sa bouche mobile, et je rêve... Mais,\nderrière le linge que, par manie, il veut garder auprès de lui\npour dormir et qu'il fait mine de déchirer avec ses dents, il\nme guette et parce que je le regarde, fièrement il se trémousse\net gesticule : A coups de pied, il rejette la couverture; ses petites\njambes apparaissent dans toute leur grâce frêle, et ses petits\npieds, qui n'ont pas encore marché, tapent vite, vite, prestes\net maladroits.\n   Il « fait le fameux », mon petit Jean, et doucement je le lui\ndis, tout en le recouchant, le dos à la fenêtre...\n   U n m o m e n t très long, rempli d'attente... Il ne bouge plus\net, sans doute, dort-il? Mais non, comme par une inspiration\nsubite, il s'est fourré le pouce dans la bouche et s'est mis à le\nsucer à grand bruit! Je vois son poing minuscule, sa tête forte,\nsoyeuse et pâle, son oreille semblable à une feuille enroulée,\nses paupières gonflées qui t o m b e n t malgré lui, sa bouche entr'-\nouverte qui s'abandonne et d'où, bientôt, régulier, son petit\nsouffle m o n t e . . . E t dans la chambre toute sombre, toute\nmuette, j'écoute cette seule petite respiration qui est comme\nl'accomplissement d'un mystère et qui palpite sur moi, inquié-\n tante et ineffable...\n\n                                              HÉLÈNE    CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "                     Ulysse \" en Arles \"\n                   CETTE après-midi d'hiver provençal, comme je passais,ENArles,\n                      devant la barrière du Théâtre antique, un petit vieillard,\n                      gardien de ces ruines, m'engagea à les visiter, d'une façon\n                      si insinuante, si courtoise et si agréable, que je cédai à ses\n                      instances. Et pourtant je revenais d'Egypte, j'avais erré\n                      pendant près d'une semaine sous l'ombre écrasante des\n                      pylônes de Thèbes. Ce mince monument à demi écroulé\n                     tentait mal ma curiosité, rassasiée de plus grands spectacles\n                     et de plus pathétiques souvenirs, et j'eusse mieux aimé\n reprendre mes lentes rêveries de la veille dans la tristesse abandonnée des\n Alyscamps, le lieu du monde, peut-être, qui m'a le plus troublé, de toute sa\n beauté lointaine, douloureuse et passionnée, que la solitude de l'hiver accentue\n et aggrave encore, et qui maintenant repose à jamais sur mon cœur, comme\n le parfum impérissable d'une tombe secrète et adorée... Mais les pierres\n d'Arles n'arrêtent guère les touristes cosmopolites, et il faut que tout le\n monde vive.\n    Aussi bien avais-je tort d'attendre peu d'émotion de ces tranquilles vestiges.\n Malgré tant de mutilations, ou plutôt à cause de ses blessures même, ce théâtre\n grec a une grâce exquise, touchante et profonde, qui se livre lentement,\n comme avec pudeur, et qui fait de lui un des joyaux d'Arles, de cette Arles\n « où rien n'est vulgaire », comme l'a écrit Maurice Barrès.\n   Le vieux concierge me guidait donc à travers l'enceinte silencieuse, dégoi-\nsant des explications que j'écoutais par complaisance :\n   — Derrière nous, c'est les gradins (je m'en doutais bien un peu).. On pou-\nvait y placer jusqu'à seize mille personnes... Il n'y en avait pas autant le\nmois passé, le jour que M. Silvain — vous savez bien, M. Silvain, le grand\nacteur, un Parisien ! — est venu jouer... comment dit-on?... une tragédie...\nMais y avait du monde tout de même... ah ! bon Dieu, y en avait-il !\n   Et le petit homme arrondissait les bras en un geste qui s'efforçait d'enve-\nlopper l'enceinte entière, cependant qu'un sourire d'orgueil éclairait ses étroits\nyeux bleus, qui étaient malicieux et bons tout à la fois.\n   — Devant nous, c'est le proscenium... en latin, ça veut dire l'avant-scène :\nc'est des messieurs de Paris qui m'ont expliqué ça, rapport aux étrangers qui\nne savent pas le latin... Puis c'est l'orchestre, pavé de marbre... Et derrière ce\nmur-là, monsieur, c'est les coulisses, puis encore les loges des acteurs... C'est\ntout à fait comme à présent... Et y a des gens qui disent que tout change !\nQu'ils viennent donc voir mon théâtre, ces gens-là!... Y en a-t-il des igno-\nrants, coquin de sort!...\n   Nous arrivions au pied de la tour sarrasine, dont la masse gigantesque, du\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                               ULYSSE « EN ARLES »                                        435\n\ncôté de l'avenue qui mène aux Alyscamps, ferme la perspective du t h é â t r e .\nAutour de n o u s , maintenant, les débris s'amoncelaient, envahis d'herbe,\nrongés de lichen et de mousse, d a n s un pêle-mêle triste et c h a r m a n t : frag-\nments de bas-reliefs, fûts tronqués, frises brisées, frêles moulures abattues\npar la hache des B a r b a r e s .\n    Une colonne c o r i n t h i e n n e , d a n s la fine lumière grise de l'après-midi au\ndéclin, dressait son chapiteau orné de feuilles d ' a c a n t h e ; c o m m e u n e fleur\nrestée debout, par miracle, en u n c h a m p fauché, elle s'érigeait, plus belle\nd'être solitaire, et sa délicatesse légère et maniérée attestait la grâce hellé-\nnique qui s'était épanouie là. Le vieux b o n h o m m e la désigna du doigt, se\nhaussant sur la pointe des pieds pour essayer d'atteindre au fragile chapiteau :\n    — Cette plante, dit-il, c'est de l'acanthe (il prononçait de l''acanntheu)... J e\nconnais ça, moi, monsieur, parce que j'ai été en Grèce, y a bien longtemps,\nquand j'étais matelot... B e a u p a y s , monsieur, la Grèce! E t c'est là qu'y en a\n des ruines ! Ah ! coquin de sort, y en a-t-il !... A Athènes, par e x e m p l e . . .\n Tenez, m o n bon monsieur, mon théâtre est beau, n'est-ce p a s ?\n    — Oui certes, qu'il est beau, votre t h é â t r e !\n    — E h bien ! monsieur, à Athènes, autant dire qu'il passerait à peu près\n inaperçu, m o n théâtre! ou du moins, pour le remarquer, il faudrait un con-\n naisseur, q u e l q u ' u n du genre de monsieur... A h ! coquin de sort, quel beau\n pays! E t c'est que je le connais comme pas u n , vous savez... tous les caps,\n tous les golfes, toutes les î l e s ! . . . T e n e z , monsieur, u n jour, en revenant de la\n mer N o i r e , — nous avions eu du gros t e m p s , — nous avions dû relâcher dans\n une petite île turque, rapport au charbon qui m a n q u a i t . . . E h bien, monsieur,\n la petite île t u r q u e , c'était Milo — vous savez bien, là d'où qu'on a tiré la Vénus\n de Milo, la g r a n d e statue blanche qu'est au L o u v r e , à ce que m'ont dit des\n Parisiens... Est-ce que monsieur connaît la Méditerranée?\n    — Pas a u t a n t que vous, un peu tout de même, puisque je reviens précisé-\n ment d'Alexandrie.\n    — Ah ! coquin de sort, le h a s a r d est joli ! Monsieur revient d'Alexandrie !...\n J'ai été là aussi, naguère, dans ma jeunesse... Drôle de pays, l'Egypte, avec\n tous ces Arabes, tous ces palmiers, tous ces c h a m e a u x . . . E n voilà-t-il, des\n drôles de b ê t e s ! . . . On ne voyait que ça dans les c a m p a g n e s . . . A h ! bon Dieu\n du ciel, y en avait-il ! E t des g r a n d s diables à longues robes brunes, qui vous\n tanguaient là-dessus c o m m e une barque dans la h o u l e . . . Mais nous autres, les\n  matelots, on louait des b a u d e t s , rapport au mal de mer qu'on attrape en cha-\n meau — c'est bien assez, n'est-ce pas? d'en souffrir sur la bleue... E t on galo-\n pait, et on galopait!... A h ! coquin de sort, y en avait-il des bourriquets, dans\n  ce pays-là !\n     Il s'informa si les chameaux et les baudets étaient encore aussi n o m b r e u x\n que de son temps dans la c a m p a g n e d'Alexandrie ; et comme je répondais\n qu'on en voyait des foules, il se mit à rire en hochant la tête, ses petits yeux\n  tout humides de joie, et il répétait son refrain allègre :\n    — A h ! coquin de sort, y en a-t-il! y en a-t-il !...\n     Décidément, le b o n h o m m e m'intéressait tout à fait : avec son bonnet grec,\n  sa barbe blanche en collier, son fin sourire, ses rides parlantes, son vif regard,\n  son teint cuit p a r tant de soleils, sa faconde d'ailleurs bon enfant et familière\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "436                                    DURENDAL\n\n\nsans grossièreté, et u n je ne sais quoi de noble qui lui était naturel, il me sem-\nblait s'accorder à la séduction intime de ce théâtre d'Arles, « où rien n'est\nvulgaire ».\n    — H e u r e u x h o m m e , dis-je alors, e m p r u n t a n t le langage qui seyait à ces\nlieux, les Immortels vous ont béni, et j'envie les dons singuliers que vous\ntenez de leur munificence. Vous avez couru t o u t e s , les mers qui portèrent\nl'ingénieux Ulysse, dont les dieux n'ornèrent pas l'esprit avec plus de soins\nqu'ils n'ont fait 'du vôtre ; et, comme lui, les flots vous jetèrent parfois sur des\nîles inconnues et merveilleuses, où la vérité se révèle, n u e , éblouissante et\nterrible, aux navigateurs étonnés. Ce sont là d'instructives et plaisantes expé-\nriences, qui manqueront toujours, j ' e n ai peur, à ma destinée imparfaite.\n    — Quel est, d e m a n d a le b o n h o m m e , cet ingénieur que vous dites ?\n    — O h ! répondis-je, il y a bien longtemps qu'il vivait, et vous n'avez pu le\nrencontrer, quoique hantant les mêmes parages. Mais vous étiez digne de\ncompter parmi ceux qui s'attachèrent à sa capricieuse fortune : car il avait\ncomme vous la passion des voyages, une éloquence aisée, de l'imagination,\net même quelque malice. C'était l'homme le plus rusé, le plus souple, le plus\nsubtil, le plus artificieux que l'on ait jamais vu. Et ses contemporains le trou-\nvèrent si fertile en heureuses fourberies, en inventions judicieuses et en expé-\ndients salutaires, qu'on lui confiait partout les missions délicates, qui réclament\nun génie prudent et avisé. Ce fut u n diplomate captieux, et qui n'avait pas\nson pareil pour vous tromper élégamment : il faisait de si beaux discours aux\ngens qu'il voulait persuader, il les enveloppait si bien dans les filets de sa\nruse, que tout le m o n d e s'y laissait p r e n d r e . . . Il n'est plus, et c'est grand\ndommage ; mais son ingéniosité astucieuse et bien disante a passé en héritage\naux peuples privilégiés de la Méditerranée, et il m'est arrivé de rencontrer\nchez eux des gens fort capables de n o u s consoler du départ d ' U l y s s e .\n    L'ancien matelot parut saisir l'ironie cachée dans ces mots, mais il sourit\navec b o n n e grâce, moins surpris, au demeurant, d'un si étrange discours,\nque ne l'eût été u n autre que lui :\n    — Ah ! oui, dit-il, en d é t o u r n a n t le trait par une s u p r ê m e adresse, y a\nencore des malins à présent! A h ! coquin de sort, y en a-t-il !...\n    — Cet Ulysse n'a pas eu, d'ailleurs, que des aventures de voyage : ses\n aventures d'amour furent étranges et nombreuses. Il n'était pas insensible\n à la voix charmante des femmes : c'était sa seule faiblesse, mais elle pensa\n le p e r d r e . P o u r v u comme il était d'abondants subterfuges, il redoutait trop\n peu les mille embûches d ' E r o s . U n e magicienne d a n g e r e u s e , qui se\n nommait Circé, — c o m m e qui dirait une belle fille qui ensorcellerait les\n h o m m e s , — changea en pourceaux tous ses c o m p a g n o n s , afin de fixer auprès\n d'elle la mobile fantaisie de ce grand voyageur...\n     — Ah! coquin de sort, une belle fille qui change les h o m m e s en pourceaux!\n ces choses-là se voient encore à p r é s e n t ! remarqua le b o n h o m m e , qui tenait\n à son idée.\n     — Après avoir erré vingt années sur les mers et vaincu des périls sans\n  nombre, Ulysse, enfin, retrouva son Ithaque, P é n é l o p e son épouse et Telé-\n  maque son fils, et désormais vécut paisiblement, jusqu'à l'heure où Télégone,\n  qu'il avait eu de Circé, le tua sans le connaître ; en sorte que sa faiblesse\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                             ULYSSE     « EN   ARLES »                            437\n\n\nl'avait perdu q u a n d même, et qu'on apprend par son exemple que toute faute\ns'expie quelque j o u r .\n   Auprès de la barrière où n o u s étions revenus en bavardant ainsi, les petits-\nenfants de m o n guide s'ébattaient dans l'herbe en riant, sous l'œil bienveil-\nlant d'une aïeule c h e n u e ; et la porte large ouverte d'une maisonnette enclose\ndans l'enceinte du théâtre montrait un intérieur agréable et tranquille d'ou-\nvriers provençaux. L e vieux concierge, p e n d a n t quelques instants, contempla\ncette scène familiale avec u n e expression d'attendrissement joyeux.\n   — Mesurez à votre bonheur, lui dis-je non sans émotion, la richesse des\nprésents que les dieux vous ont faits. L e u r dernière libéralité ne fut pas la\nmoindre, croyez-m'en : comme s'ils avaient voulu récompenser en vous cet\namour de la Grèce, leur éclatante patrie, ils vous ont permis d'achever\nvotre existence harmonieuse dans ce théâtre où leur image, mutilée mais\nencore divine, sourit à votre contentement. Vous avez comme Ulysse, au\nbout de vos voyages, retrouvé les joies calmes du foyer domestique : puissiez-\nvous, par la grâce des radieux Immortels, continuer p e n d a n t longtemps à\nen jouir! et que votre fin soit moins violente que celle du fameux diplomate!\n   L e vieux gardien, à ces paroles, me serra les deux mains d ' u n air recon-\nnaissant :\n   — A h ! coquin de sort, mon bon monsieur, dit-il, l'histoire que vous me\nracontez là est belle comme tout ce qui est g r e c ! . . .\n\n   Je me suis souvenu l'autre jour de ce pittoresque entretien, en lisant dans\nles journaux l'annonce de fêtes solennelles qui devaient être célébrées en\nArles, ce printemps-ci, à la gloire immortelle d ' H o m è r e , d a n s le théâtre\nantique que garde m o n vieux b o n h o m m e :\n   '( On y déclamera entre autres des passages de l'Odyssée, traduits en pro-\nvençal par u n vieux paysan, Charles Rieu, dit Charloun, qui, avec sa belle\nbarbe blanche et son inséparable bâton, rappelle tout à fait la physionomie\nd'un des personnages des chœurs de la tragédie antique. Sa traduction du\npoème homérique, aidée des conseils de Mistral, est d'une fidélité parfaite. »\n   Ah! que j'eusse aimé voir cela : Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrazine,\napplaudissant, le cœur battant, aux fraîches merveilles de l'Odyssée, et couron-\nnant de roses nouvelles l'antique et toujours jeune H o m è r e , sous un ciel\npareil à celui qui répandait sa douce lumière dans les yeux de Nausica ! Et\nj'évoque ces solennités avec u n e secrète complaisance : j ' i m a g i n e les gradins\nbondés j u s q u ' a u sommet d'auditeurs attentifs, et les vers sonores de Charloun-\nHomère flottant sur cette foule éperdue d'extase, et surtout mon vieux gar-\ndien, avec sa barbe en collier, ses yeux mobiles et pétillants, son air de\nfinesse et de gaieté, écoutant bouche bée le récit des aventures de l'ingénieux\nUlysse, où il retrouve les souvenirs des chances qu'il courut lui-même, sur\ncette mer « couleur de violettes » qui, à trois mille ans d'intervalle, porta le\nrival d'Ajax et le concierge des ruines d'Arles.\n   Oui, « le hasard est joli », et la vie, changeante et u n e , a des rapproche-\nments p i q u a n t s ; j ' a i m e celui-ci, qui par surcroît est beau — comme tout ce\nqui est grec, dirait mon b o n h o m m e .\n                                                                   FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "Joris-Karl Huysmans\n           d'après sa correspondance\n                                     (Suite)\n\n\n\n              LA première des lettres qui suivent est une réponse\n                 à une lettre que j'avais adressée à l'ami, dans\n                 laquelle je lui avais exposé les origines de la\n                 revue La Jeune Belgique. Née à Louvain, en\n                 plein m o n d e universitaire catholique, cette\n                 revue eût été naturellement d'une nuance catho-\n                 lique si elle eût été accueillie avec plus de faveur\n                 par le corps professoral. Mais elle fut d'emblée\nmal vue par celui-ci. De ce temps-là, les étudiants qui pra-\ntiquaient les Lettres étaient vus d'un mauvais œil par messieurs\nles professeurs. A ce moment, du reste, la littérature était\nplutôt méprisée non seulement à l'Université, mais dans\ntoute la Belgique. On a fait du chemin depuis. Charles\nDe Coster, le génial auteur de la Légende d'Ulenspiegel, ne par-\nvint à décrocher qu'une place de répétiteur, c'est-à-dire de sous-\nprofesseur de littérature à l'Ecole militaire. Aujourd'hui nous\nvoyons un poète, F e r n a n d Severin, enseigner les lettres dans\nune chaire universitaire. Jadis nos écrivains avaient toutes les\npeines du monde d'obtenir le plus maigre subside de l'Etat pour\nla publication de leurs œuvres; ce subside était même cynique-\nment refusé à la p l u p a r t ; aujourd'hui nous avons en réalité un\nministre des Belles-Lettres, bien qu'il n'en porte pas le titre,\net un large subside est inscrit chaque année au budget de l'Etat\npour favoriser l'édition des livres de nos littérateurs. Ceci soit\ndit pour expliquer la première phrase de la lettre qui suit :\n\n                                                         Paris, le 29 juillet 1895.\n                   MON   CHER   ABBÉ,\n\n   Ce que vous me dites de la Jeune Belgique qui aurait pu avoir une nuance\ncatholique, en naissant, est affligeant. H é l a s ! cela prouve une fois de plus\nla niaiserie des catholiques.\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      439\n\n\n   Si vous suivez nos affaires en F r a n c e , vous pouvez admirer l'incompa-\nrable lâcheté et la stupide fanfaronnade des catholiques de F r a n c e . Après avoir\ncrié sur tous les tons qu'ils n e paieraient pas le droit d'accroissement, les\nvoilà qui c o m m e n c e n t à tourner. J e suis tranquille, à la première sommation\ndu fisc, ce sera la d é b a n d a d e .\n    Il faut avouer que l'Eglise a besoin d'être persécutée chez n o u s . Peut-être\ncela réveillera-t-il ce parti de morts. Il vaut mieux tout que de croupir ainsi.\nP e n d a n t que tout s'effondre, Didon qui nous prépare la jolie jeunesse catho-\nlique que vous connaissez, b r a m e des discours, chante la virilité de l'éduca-\ntion et ne produit que des e u n u q u e s .\n   J e sais que, de votre côté, vous vous débattez aussi contre la niaiserie\npieuse, mais encore êtes-vous quelques-uns et avez-vous des feuilles. Ici,\nc'est l'isolement. Q u a n d on fonde u n e revue soi-disant j e u n e , catholique,\nelle est plus bête et plus vieille que les anciennes. Ceux-là font un effort\nénorme pour déclarer les Normaliens, de grands h o m m e s .\n   Rien de neuf, ici, sinon l'éternelle horreur d'une température de four à\nchaux. Cela dissout tout courage de travail, m ê m e de lecture.\n   J e suis q u a n d même plongé dans d'interminables travaux sur la symbo-\nlique religieuse, sur les cathédrales. C'est un gouffre à n'en pas sortir. Mais ça\ntue la vie — puis, je crois qu'il y a quelque chose à faire avec cela. Je\nvoudrais en tout cas faire pour mes b o u q u i n s de critique d'art ce que j ' a i\nfait avec En Roule p o u r mes r o m a n s — mener cela au catholicisme, avec u n\nlivre, c o m m e Certains sur les Primitifs et le Gothique. Ce serait u n tout\nréalisé!\n   N e p a s s e r e z v o u s donc pas, u n de ces jours par P a r i s ? que n o u s puissions\nau moins causer.\n   Bien respectueusement à vous, mon cher Abbé.                            Votre dévoué,\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n   L'article de F e r d i n a n d Loise, mort depuis, sur le livre :\nEn Route, dont il est question dans la lettre ci-après, a paru\ndans la Revue Générale. Il était très élogieux pour notre ami\nJ.-K. H u y s m a n s , mais contenait néanmoins une charge à fond\ncontre ses soit-disant néologismes. L e maître démolit aisément\ncette attaque en prouvant que bien loin de faire du néologisme,\nil reprend de très vieux mots, fort jolis, mais tombés en\ndésuétude.\n  MINISTÈRE                                                     Paris, le 12 octobre 1895\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      M O N CHER     ABBÉ,\n\n  Votre lettre me trouve à P a r i s , alors que je devrais être bien loin; mais je\nviens de subir une attaque d'influenza qui m'a culbuté tous mes projets et\nforcé de garder la c h a m b r e . J e devrais être à Saint-Maur de Glanfeuil, un\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "440                                    DURENDAL\n\n\nvieux monastère bénédictin, sur la L o i r e , et de là aller à Solesmes où le\npère a b b é insistait pour me voir. T o u t cela est par terre. S'il ne fait pas trop\nmauvais, je me bornerai à une courte excursion à Bourges et Poitiers où\nj'ai des notes à prendre sur les cathédrales, et je remets à l'an prochain ma\nvisite aux cloîtres.\n    Quelle sinueuse et diabolique chose que l'influenza. On n'en sort pas\n— ça part, ça revient — le pis, c'est quand les névralgies éclatent; enfin\ncela exerce la patience, il faut bien se dire cela pour se consoler de ses\nmaux.\n    J'ai gardé un excellent souvenir de Van den Bosch avec lequel je me suis\nsenti tout aussitôt ami ; vous avez bien raison d a n s ce que vous dites, il\nfaut le pousser à travailler. L e parti écrivain chez les catholiques est assez\npauvre p o u r que ceux qui peuvent le relever s'y mettent.\n    S y m p t ô m e des t e m p s . En Route est soutenu m a i n t e n a n t par la majeure\npartie du clergé et il apparaît d a n s les montres des librairies catholiques!!\n    On finit, au fond, par tout savoir. L ' e n n e m i forcené du livre, celui qui a\ninspiré l'article du P è r e N o u r y et qui a a m e u t é p e n d a n t un temps contre\nmoi tant de j o u r n a u x est la très noble et discrète personne X . . . Au reste, son\ncollègue à l'Académie, Mgr P e r r a u d , a été très hostile, mais moins mainte-\nnant, si j ' e n juge d'après une longue conversation qu'il eut récemment à Autun\navec u n prêtre qui est u n ami c o m m u n . P a r contre, la plupart des grands\nséminaires défendent énergiquement le livre. T o u t cela se tassera avec le\nt e m p s , et ils finiront par c o m p r e n d r e que mieux vaut, dans l'intérêt m ê m e de\nla religion, soutenir ce livre que l'éreinter.\n    J'ai lu l'article de F e r d i n a n d Loise dont vous me p a r l e z ; il est aimable,\nmais ce qui me c r è v e les yeux, c'est l'ignorance absolue de ces gens-là de la\nl a n g u e . Il cite u n e série de néologismes qui n'en sont p a s . Il n'a qu'à ouvrir\n Littré, Bescherelle, tous les dictionnaires; il y trouvera : s'évaguer, percuter,\nlaminer, désuet, démentiel, etc. E t le mot monstrance, qui l'effare ! il est vieux\nc o m m e le m o n d e , puisque l'on s'en servait même avant d'employer le vocable\nd'ostensoir.\n    N o n , c'est curieux, le vocabulaire restreint que les gens pieux possèdent.\nIls en sont encore au XVIIe siècle. Ce serait toute u n e éducation à refaire.\nC'est terrible q u a n d l'on songe à cela, car c o m m e n t inculquer un art moderne\ndans ces cervelles-là !\n    Ce sera sans doute là une des grandes difficultés que je trouverai chez les\n Bénédictins. A L i g u g é , c'est tout v u ; il y a plutôt hostilité, — à Solesmes,\nau contraire, dom Delatte est j e u n e et très compréhensif — enfin cela est à\nvoir. Comme rien ne presse, je laisse agir les événements. C'est ennuyeux\nque j'ai perdu tout mon congé ainsi à ne pas bouger, car cela fait, cette année,\nj'aurais été libre, l'an prochain, et j ' a u r a i s pu voir Maredsous.\n    Je n'ai pu remettre encore votre article à N . . . , qui s'est réfugié en Bretagne\n depuis deux m o i s ; m a i s il doit revenir, à ce qu'il m'a écrit, le 15. Je le lui\n remettrai et il est bien certain qu'il en sera content. Q u a n t à le convertir, ce\n n'est pas aisé. C'est pis que les gens qui n'ont pas de religion, les hérétiques.\n Il y a là une masse de sophismes à détruire; mais rien n'est impossible à la\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                  441\n\n\ngrâce; il le sera par elle, j'espère, car autrement, par les raisonnements on\nn'arrivera pas à grand'chose.\n  J'ai lu aussi votre article sur l'art religieux. Il est nourri et solide, très bon\nà p r o p a g e r . Il fera du bien, j'espère, en éclairant les pâles limbes de l'industrie\npieuse, en lui m o n t r a n t l'erreur dans laquelle elle est.\n   A bientôt, mon cher Abbé, bien affectueusement, votre respectueux et\ndévoué\n                                                                    J .-K.   HUYSMANS.\n\n\n   Dans la lettre suivante, il est question de deux artistes con-\ntemporains de Belgique, dont l'un, qui n'est autre que le peintre\nGustave-Max Stevens, m'avait prié de lui servir d'intermé-\ndiaire auprès de mon ami J.-K. H u y s m a n s , pour lui offrir en\nh o m m a g e une série d'eaux-fortes représentant des cloches son-\nnant à toute volée dans des tours de cathédrales, sujet qui avait\nété inspiré à l'artiste par un passage sur les cloches d'un livre\ndu maître. L a seconde phrase fait allusion à un jeune peintre de\ngrand talent, dans lequel j'avais reconnu des aptitudes spéciales\npour l'art religieux, mais qui n'avait aucune chance d'y réussir,\nvu l'indifférence lamentable du public catholique et spéciale-\nment de nos curés pour le véritable art religieux.\n\n  MINISTÈRE                                                Paris, le 28 novembre 1905.\n        DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                      MON CHER A B B É ,\n\n   Est-il besoin de vous dire que votre ami sera le bien reçu, ses cloches\nmêmes étant, au besoin, insonores.\n   Ce que vous me dites du jeune peintre de talent n'a rien qui me puisse sur-\nprendre, mais je crois à la victoire lente mais certaine du talent. Il n'y a donc\npas à se décourager.\n   Ce serait trop beau si l'armée porcine des gens comprenait du premier coup\nun tableau ou u n e statue, ou u n livre.\n   Je vous envoie u n e photographie qui, par extraordinaire, me ressemble.\nLa seule !\n   Q u a n t au portrait dont vous a parlé Van den Bosch, c'est un Valloton p a r u\ndans la revue Le Pan. On m'en a toujours promis des exemplaires et jamais\ncette promesse n'a été t e n u e . Enfin, si j'en tiens u n , je vous l'enverrai, mais\nc'est bien inférieur à la p h o t o g r a p h i e ci-jointe !\n   J e suis fort e n n u y é pour l'instant, malade — fort incapable d'un travail\nsuivi — et déjà s u b m e r g é par d'énormes documents sur la symbolique et les\nvies de saints. T o u t cela sera terriblement difficile à manier, mais enfin,\nj'admire et j ' a i m e tant ma bonne cathédrale de Chartres qu'il faudra bien\npourtant que je la dresse, sur le papier du livre, elle, sa symbolique\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "442                                        DURENDAL\n\n\n\nprodigieuse, ses statues les plus belles qui soient au m o n d e et ses vitraux! !\n   Il y a bien au moins pour deux ou trois ans de travail. Cela me mènerait\njusqu'à ma retraite. E t alors, si j'avais u n e santé meilleure, j'entrerais chez\nles Bénédictins. Mais... m a i s . . . il faut être solide pour mener cette vie même\nadoucie du cloître.\n   Enfin!\n   A bientôt et bien affectueusement à vous.\n                                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n     On se souvient sans doute du service solennel que la Rédac-\ntion de Durcndal fit célébrer pour le repos de l'âme du grand\n poète P a u l Verlaine, dans la belle église de N o t r e - D a m e de la\n Chapelle, à Bruxelles, à l'occasion de la mort de l'auteur du\n plus beau poème catholique de ce siècle : Sagesse. Cet événe-\n ment — car c'en fut un — fit quelque bruit. Les catholiques\nréactionnaires s'en scandalisèrent. L e monde littéraire de Paris\n en fut ahuri. Il lui p a r u t extraordinaire de voir des écrivains\ncatholiques rendre un h o m m a g e aussi éclatant à la mémoire\nd'un poète. Il y avait donc des catholiques qui honoraient le\ngénie. C'est à ce fameux service pour Verlaine que mon ami\nJ.-K. H u y s m a n s fait allusion au commencement de la lettre\nsuivante. J'eus l'honneur de chanter moi-même le Requiem pour\nl'âme du Poor Lelian. Après l'obit, je vis entrer à la sacristie un\nj e u n e h o m m e dont la ressemblance avec Verlaine me frappa\naussitôt. C'était son fils. Il venait tout ému me remercier du\nservice que nous avions rendu à l'âme de son père. Arrivé la\nveille au soir de Paris à Bruxelles,il avait vu annoncer la solen-\nnité funèbre par nos quotidiens pour le lendemain. J.-K. Huys-\nmans, auquel je contai le fait, m'écrit quelques lignes au sujet\ndu j e u n e Verlaine.\n\n   MINISTÈRE                                                           Paris, le 4 janvier 1896.\n         DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        MON CHER A B B É ,\n\n   C'est vraiment très bien votre service pour Verlaine et c'est une b o n n e leçon\npour les catholiques si peu charitables, d'habitude. Dans ce monde-là, ici ç'a\nété u n e douce s t u p e u r . Au fait, que peuvent c o m p r e n d r e des journaux\ncomme l'Univers et la Vérité. Ils détiennent la Religion, et hors d'eux, il n'est\npas de salut.\n   Q u a n d e x t e r m i n e r a - t o n ces épiciers du T e m p l e ? Il est vrai que ces feuilles\nse vendent de moins en moins, qu'elles finiront par mourir sans gloire.\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA CORRESPONDANCE                    443\n\n\n   Vous me parlez d'un abbé X.... Permettez-moi de vous donner un conseil,\ncelui-ci : vous défier fortement de lui. Outre qu'il a une réputation de prêtre\nmédiocre, au point de vue sacerdoce, il a beaucoup fréquenté chez... qui\nétait un vrai repaire satanique. Il y a fait des conférences, inqualifiables,\ngênantes même pour des incrédules que je connais et qui y ont assisté.\n   Le fils de Verlaine, le pauvre garçon ! il est très détraqué des nerfs, conçu\ndans un mauvais moment, quelle pitié! Quelle preuve du terrible péché des\norigines ! Pourvu qu'il tombe en de bonnes mains. C'est un être faible et qu'il\nserait facile, je pense, de bien conduire aussi bien que de détourner des\nvoies saines. Il y aurait quelque chose à faire, certainement, pour lui.\n   Ici, rien de neuf. Je travaille assez bien pour l'instant, malgré les sautes\nd'une médiocre santé. J'ai commencé mon nouveau livre, mais je suis effrayé\nde la mise en place de ces lourds matériaux que j'ai ; les cathédrales ne sont\npas légères sur le papier et ce n'est pas peu de chose que de tâcher de rendre\navec la plume l'âme qui habite ces corps de pierre.\n   Enfin, en y mettant le temps, en priant bien surtout, j'espère arriver à\nfaire tant bien que mal ce livre qui est consacré en somme à la gloire de\n Notre-Dame de Chartres, la plus merveilleuse, à coup sûr, des basiliques qui\n soient.\n   Malheureusement, cet odieux bureau me dévore tout mon temps et j'ai si\npeu de moments libres pour travailler en paix.\n   C'est là où la retraite bénédictine apparaît comme un havre! A ce propos,\nj'attends Dom Delatte, à Paris, où il doit venir. Je ne serais pas fâché de\n pouvoir causer un peu de tout cela, avec l'abbé de Solesmes, qui est jeune et\n défenseur acharné d'En route.\n   J'ai encore deux ans à faire au Ministère, avant que de pouvoir prétendre\n à une retraite. J'ai donc encore bien des mois devant moi, mais je voudrais\n quand même arranger un peu la question, être plus sûr de l'avenir. L'en-\n nuyeux c'est d'avoir une santé aussi peu valide !\n    Priez pour moi, mon cher Abbé, et prenez ici, une fois de plus, l'assurance\n de ma respectueuse affection.\n    Bien vôtre.                                              J.-K. HUYSMANS.\n\n     J o r i s - K a r l H u y s m a n s s'est b e a u c o u p occupé de la question\n du s a t a n i s m e avant sa conversion. Il a écrit un livre célèbre sur\n ce sujet : Là-Bas. S a c h a n t que j ' é t a i s lié d'amitié avec l'auteur,\n je fus prié de lui d e m a n d e r quelques renseignements sur cer-\n taines assertions avancées dans le courant de l'ouvrage, et\n n o t a m m e n t sur la réalité de divers personnages silhouettés par\n l'auteur et sur l'authenticité de leurs faits et gestes. U n des\n principaux héros de ce roman diabolique y est affublé du pseu-\n d o n y m e de Docre. C'est à lui que mon correspondant fait allu-\n sion d a n s la lettre ci-jointe. H u y s m a n s n'a j a m a i s , que je sache,\n  p r a t i q u é le s a t a n i s m e , pas même avant sa conversion. Il l'a\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "444                                        DURENDAL\n\n\n\nétudié en curieux, et plutôt dans les livres, ou par des corres-\npondances avec des satanisants, et non pas en se livrant lui-\nm ê m e à des pratiques diaboliques. Il a tout simplement trouvé\ndans le satanisme un sujet intéressant à traiter en littérature et\noffrant un côté pittoresque et attrayant pour un romancier.\nE n réalité, Là-Bas n'est pas un traité de satanisme, mais un\nroman dont l'intrigue a le satanisme pour objet et où il est diffi-\ncile de faire la part de la réalité et de la fantaisie, surtout en ce\nqui concerne les personnages qui y jouent un rôle.\n\n   MINISTÈRE                                                          Paris, le 20 février 1896.\n         DE\nL'INTÉRIEUR\n\n                        M O N CHER A B B É ,\n\n   Si je ne vous ai pas r é p o n d u plus tôt, c'est que je suis débordé de livres à\nlire, de lettres qui s'accumulent et que je laisse s'entasser p o u r ne p a s inter-\nrompre continuellement m o n travail. J'en ai des ballots comme ça qui s'ac-\n cumulent, en attendant le soir libre qui me permettra d'y r é p o n d r e .\n   E n ce qui concerne Docre, la question est plus que délicate, car il m'est diffi-\ncile de n'en pas dire trop ou trop p e u . Les d o c u m e n t s que j ' a v a i s , je les ai donnés\npour enquête et ils ont été r e c o n n u s exacts. Mais, je ne puis en dire davan-\ntage, m'étant dessaisi de l'affaire. L a vérité, complète, n'aura lieu, je crois,\nque lorsqu'on aura délié du secret de la confession un prêtre belge qui sait\ntout. R o m e le fera-t-il ? E n attendant il n'y a, suivant moi, rien à faire. Les\ngens qui vous consultent savent très bien à quoi s'en tenir, croyez-moi. E n tout\ncas, ils savent à qui s'adresser, si leur enquête est incomplète. Il y a des\nfemmes mêlées en cette affaire et c'est une des causes pour lesquelles je m'en\ndésintéresse, prévoyant bien qu'il n'y aurait que des ennuis à en attendre. J'ai\nd'ailleurs d o n n é tout ce qu'il fallait pour faire aboutir les recherches — pour-\nquoi n'a-t-on pas abattu Docre ? p o u r q u o i , après un beau feu, tout paraît-il\ns'être éteint? Je n'en sais rien, sinon qu'il est p r u d e n t de se tenir à l'écart et\nc'est ce que je vous conseille, sans pouvoir vous en dire plus.\n   J'ajouterai qu'il en est de même à P a r i s . J e possède sur le satanisme dans\nles couvents, les pièces les plus effrayantes qui soient. L e s Pères chargés de\nla question d é m o n i a q u e , à P a r i s , me les ont demandées en prêt. Ils sont\nrestés ahuris, bouleversés et m'ont simplement supplié de ne jamais les mon-\ntrer, ni m'en servir. Q u a n t à l'idée de faire quelque chose, jamais elle ne\nleur est venue. Au fond cela ferait u n e telle explosion, qu'ils ont peut-être\nraison. J'ai, moi-même, fait le salanisme — mais pas d a n s le cloître — et ne\nle ferai jamais, car ce serait, en effet, déplorable, dans le monde d'imbéciles\nqu'est le m o n d e catholique.\n   Il n'y a rien à faire avec ces gens-là, rien ! L'on ne serait pas compris et\npas soutenu.\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "        JORIS-KARL       HUYSMANS        D ' A P R È S SA C O R R E S P O N D A N C E    445\n\n\n\n   A part cela, rien ! Je suis plongé dans mon travail sur les symboliques et\nles cathédrales, ce qui est moins dangereux et plus attrayant, sinon moins\nobscur. Cela permet, en tout cas, de vivre d a n s le passé, hors de son temps,\nloin des ignominies politiques dans lesquelles n o u s pataugeons ici.\n   Malheureusement, je suis d'une santé si médiocre, que je passe des jours\npas bon à grand'chose.\n   Bien affectueusement à vous, m o n cher Abbé.\n   Votre tout dévoué.                                       J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris le 2 juillet 1896.\n          M O N CHER     ABBÉ,\n\n   Je vois avec peine dans votre lettre que vous êtes égrotant comme moi.\nAh I ce n'est pas drôle de se traîner p e r p é t u e l l e m e n t ainsi, j'en sais quelque\nchose. J e suis content que le jeune N . . . vous ait plu, c'est u n e très bonne\nâ m e , mais contaminée d'idées absurdes. Enfin, il faut espérer qu'un jour la\nclarté se fera en lui, comme dans tant d'autres. Q u a n t à X . . . , il est absolu-\nment déconsidéré ici. T o u t le monde pense qu'il ne tardera pas d'ailleurs à\nquitter la soutane Il fait partie, en somme, d'une triste b a n d e de prêtres qui\nsont la honte de P a r i s .\n    J'ai fait, ces temps-ci, à P a r i s , la connaissance d'un moine exquis, Dom\nR o m a i n , abbé d'Escalas, Bénédictin de la P i e r r e - q u i - V i r e . Il voulait à\ntouti; force m ' e m m e n e r . Si j'avais été libre ! et si je n'étais pas si patraque, je\nme serais bien laissé faire, car ce vieil h o m m e qui m'avait été dépêché\npar la T r a p p e d'Aiguebelle, est u n vieux saint singulièrement intelligent et\nouvert.\n    Enfin, comme il dit, Dieu décidera.\n    J e suis toujours plongé dans m o n livre qui menace d'être extraordinaire-\nment e n n u y e u x , car la symbolique, au point de vue de l'art, ne d o n n e pas.\nCette vie dans les cathédrales me console au moins de l'existence bête, de\nb u r e a u , d'affaires, qu'il me faut mener. Mais que je suis donc las de\ntout cela !\n    D a n s la seconde quinzaine de juillet, si je suis un peu valide, j'irai passer\nquelques jours à la T r a p p e d ' I g n y , puis à Solesmes, pour e n finir avec\n l'obsession de ce lieu. P r i e z un peu pour moi, mon cher Abbé, car je vou-\n drais bien être u n peu aidé et prenez ici toute l'assurance de mes respectueux\n et dévoués sentiments.\n                                                                  J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n           MON CHER ABBÉ ( I ) ,\n\n    Retour de la T r a p p e et repartant avant la fin du mois à Solesmes, je\n trouve votre lettre à laquelle je réponds par ce petit bout de mot, effaré de\n l'amas de lettres restées en déshérence sur ma table. Vous me dites que\n l'Echo de Paris a n n o n c e la prochaine apparition de la Cathédrale. E n 1898 !\n\n\n   (1) Sans date.\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "446                                       DURENDAL\n\n\noui, sans doute. Au reste, cette interwiew est stupide, confondant les incu-\nnables et les m a n u s c r i t s , les Bénédictins et les T r a p p i s t e s . Mais, que voulez-\nvous, je me suis aperçu à la fin que le reporter était sourd ! ! ! Il aurait fallu\ntout recommencer. E t ma valise était bouclée, j'ai laissé faire les choses,\nmais je vous le répète, pas la moitié du livre n'est faite, et encore je\nne suis pas bien sûr que je ne vais pas tout recommencer, tant cette prose\ninsuffisante me dégoûte !\n  J e vais aller me recueillir chez mes bons Bénédictins p e n d a n t u n e semaine\nou deux et je verrai après. P u i s , j'ai été très s u r m e n é par des intérim\nde bureaux à faire, et je ne vois peut-être plus juste dans mes pages. T o u t\ncela est à mettre au point, dans un peu de repos — la T r a p p e , malheureuse-\nment, avec son dur régime ne m'a pas reposé — corporellement du m o i n s .\nMais quel bain d'âme au milieu de ces bons saints !\n   J e vous écrirai plus longuement q u a n d j ' a u r a i repris mon train-train.\nVotre étude sur le chant était très bien, très ferme, très justement conçue.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Abbé.\n                                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                        HENRY         MŒLLER.\n\n                             R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de ces lettres de J.-K. Huysmans\net de celles qui suivront.\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                           LES              LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nDante,      essai sur sa vie d'après l'œuvre et les documents, p a r M. P I E R R E GAU-\n  THIEZ. U n vol. ill. — ( P a r i s ,   Laurens.)\n   Parfois, écrivions nous ici-même a u cours d'une étude cursive sur le\nDante (1), parfois on voudrait oublier les scoliastes et les c o m m e n t a t e u r s ,\ntous ceux d o n t les patients travaux o n t contribué à enrichir l'annotation et\nl'intelligence d e la Divine Comédie, qui ont dressé autour d u monolithe dans\nles frises étagées duquel le génie a taillé mille figures, investies à la fois de\nla séduction vertigineuse de la vie et de l'éternité de la pierre, de secou-\nrables échafaudages... Ceux-ci nous mettent à portée de tout le détail pro-\ndigieux de l'œuvre, mais n e nous empêchent-ils pas souvent, aussi, d'en\nembrasser la formidable et majestueuse étendue ? O n aimerait à venir à la\nmasse impressionnante d u m o n u m e n t avec la fraîcheur de son ignorance ; et\nque tout ce q u e l'on sait et tout ce q u e l'on a p p r e n d sur le sens d e tel vers\nsibyllin, s u r les antécédents de tel personnage soit, à l'égal des inscriptions\ndes sculptures primitives de P a r m e , de Modène ou de Vérone, oblitéré ou\npresque illisible... Vie confuse, mélangée et multipliée de mystère : il y a\nune satisfaction et u n e sérénité dans le savoir, mais l'énigme irrésolue est\npour l'esprit et pour l'âme u n aiguillon, et elle se prolonge en angoisse et\ndure en b e a u t é . . .\n   « Il m e souvient, raconte, de son côté, l'auteur de ce beau livre, que, p a r\nun jour d'hiver toscan, étincelant et froid, j'allai voir, dans une b o u r g a d e , à\nPrato, la Madone sculptée p a r Jean le P i s a n . D'ordinaire, le marbre aux\nformes délicates et robustes est engainé sous des paillons. J'eus ce bonheur\nque l'on avait déshabillé la statuette, et le sacristain m e fit voir et toucher\nl'œuvre merveilleuse, telle qu'au XIIIe siècle le sculpteur l'avait modelée. Si je\npuis faite l'humble rôle de ce « custode » et montrer, sous les ornements,\ntrop n o m b r e u x parfois, qui l'entourent, l'image vraie d u D a n t e , j'aurai, qui\nsait, rendu service?... »\n   Et ce qu'il n o u s promet ainsi, M. Gauthiez nous le d o n n e . D a n s l'œuvre\ndu Dante, c'est le Dante lui-même qu'il cherche, les phases d e sa vie, de sa\n\n\n  (1) Durendal, octobre 1906. Nous parlions dans cet article des doutes que pouvait\nsusciter l'authenticité du portrait du Dante que l'on voit dans la chapelle du Bargello, à\nFlorence. Le volume de M. Gauthiez contient, entre autres excellentes illustrations,\nune très curieuse reproduction de cette effigie, d'après une copie prise avant la restau-\nration de cette fresque célèbre.\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\npensée, et, si l'on peut dire, de son â m e ; lui-même, pèlerin passionné au\nmilieu de la « forêt obscure » de la pensée médiévale. L a Divine Comédie est\nen même temps lumineuse et obscure et il semblé que toute la lumière y soit\ndu poète et toute l'obscurité du temps. D a n s toutes les parties du poème, ils\nsont l'un et l'autre, celui-ci prompt et puissant aux actes, mais asservi dans sa\nmentalité, avec sa science courte et ses longs r a i s o n n e m e n t s , sa logique toute\ncreusée dans les labyrinthes de l'abstraction, son amour de la figure et du\ns y m b o l e ; celui-là avec toutes ses réalités, celles du présent c o n t u m a c e et révolté\net celles, plus émouvantes, du souvenir, j e u n e s s e , a m o u r , amitiés, chassées\navec lui par les routes et dont il est incessamment h a n t é .\n    « La b e a u t é naît d a n s la mesure où l'art s'approche de la vie et en pro-\ncède », prononce justement M. G a u t h i e z . Et la beauté chez, le D a n t e n'est\nnulle part plus p o i g n a n t e , ni plus vive qu'où il fait surgir d a n s le cadre\népique de son d r a m e la réalité de joie ou d e souffrance qui a été sienne, les\nêtres de proie, de crime, de sacrifice ou d'orgueil qu'il retrouve, exaltés ou\nc o n d a m n é s , dans l'autre monde ; F l o r e n c e tout ensemble adorée et haïe ;\n Béatrice, enfin, sous le masque idéal de laquelle il semble s'être fait appa-\nraître, tour à tour, toutes les aspirations de sa foi et de son désir... Béatrice,\nsi fière, aux fêtes de mai, p a r m i les filles de F l o r e n c e ; Béatrice, mémoire de\nla terre ou espoir du ciel, vision lointaine qui soutient l'exilé dans l'incer-\ntitude de ses chemins et l'amertume' des hospitalités. Car, combien de fois\na-t-il dû gravir 1'« escalier d'autrui » ; combien de fois, traqué par son âme\ninquiète et par son cœur sans r e p o s , est-il venu s'asseoir au foyer d'un prince\nou à la porte d ' u n e ville, pour aussitôt se relever et repartir, attiié toujours,\nimmortel vagabond, vers l'horizon, vers l'avenir hallucinés ?...\n    Destinée lamentable et sublime dont les péripéties sont retracées ici en des\npages où la sagacité prudente de l'historien se marie à la piété et à l'émotion\ndu poète. M. Gauthiez n o u s le dit, cet ouvrage est issu d'une longue fréquen-\ntation de l'Alighieri comme des contrées qu'il a illustrées de ses pas, de\nF l o r e n c e , la patrie à laquelle peut-être, il eût légué moins de gloire s'il en\navait souffert une moindre injustice.\n    H e u r e u x , aimé, honoré, quelle aurait été l'œuvre du D a n t e ? N'était-il point\nde la race de ceux dont l'âme est, comme disait Beyle, « u n feu qui souffre\nlorsqu'il ne flambe pas » ? La joie et la paix auraient-elles pu alimenter ce\nbrasier, en faire jaillir des gerbes de flammes aussi h a u t e s que celles qui\nilluminent et embrasent les chants de la Divine Comédie? Quelle aurait été\ncelle-ci ou, même, aurait-elle été ? E t ne doit-on pas croire q u e la douleur\nirréparable et l'expression qu'elle cherchait, violemment, contribuèrent à\ntirer le poète des allégories théologiques et des puérilités de l'amour alam-\nbiqué et le poussèrent à se faire, dans l'ordre de la pensée et du rêve, éga-\nlement, « un parti de lui-même ». Comme souvent, l'iniquité et la détresse\nont été pour lui la rançon de la gloire, l'âcre stimulant du génie, la genèse\nde ce poème fastique : « E n c y c l o p é d i e , Evangile, Bible des âges disparus,\nannales splendides de l'Italie a n c i e n n e », dont, p o u r user des paroles\nardentes et belles de M. Gauthiez, la grandeur ne s'est pas évanouie au\ntravers des siècles, parce que « les haines de D a n t e le peuplent, et que ses\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                                     LES LIVRES                                       449\n\nenthousiasmes le font vivre : les gens sont bons q u a n d il les aime ou q u a n d il\nles admire, ils sont méchants q u a n d il les exècre, médiocres s'il les méprise.\nC'est la foi vraie, car c'est la sienne. Ce livre, c'est la Datdéide. E t c'est par\ncela qu'il survit, plus fort et plus grand qu'aucun autre ».\n                                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nUn Romantique sous Louis-Philippe. — Hector Berlioz,\n     par M. BOSCHOT. — ( P a r i s , Plon.)\n     Sous ce titre vient de paraître le second volume de l'étude si approfondie\n que M. Boschot consacre à Hector Berlioz. Il embrasse une période qui\n s'étend du 19 avril 1831 au i 5 décembre 1842. N o u s y retrouvons Berlioz\n dans sa maturité mais non assagi et, au jour le jour, nous continuons à voir\n se dérouler devant nos yeux cette existence orageuse et inquiète, chaîne\n ininterrompue d'ardents enthousiasmes et d'amères décevances, où les\n préoccupations sublimes de la création poétique et l'inlassable effort d'un\n héroïque labeur s'entremêlent aux vaines et fébriles agitations, aux extra-\n  vagances passionnelles et imaginatives.\n     Cependant cette partie de l'existence de Berlioz n'est point uniformément\n sombre et elle se colore des rayons d'un b o n h e u r passager. Après bien des\n  peines et des traverses et malgré l'opposition formelle de ses parents, il\n épouse son Ophélia, l'actrice anglaise H a r r i e t Smithson, pour laquelle il\n éprouve une passion furieuse et hamlétique. Jouissant de la protection des\n Berlin, tout-puissants aux Débats, il se crée une situation p r é p o n d é r a n t e dans\n le journalisme, collaborant au Rénovateur, à la Gazette Musicale, s'installant\n enfin dans la position armée des Débats. De plus, ses œuvres sont exécutées et\n quelques-unes, le Requiem notamment, dans d'excellentes conditions. La\n presse influente (la Revice des Deux-Mondes exceptée) célèbre en accents de\n triomphe la splendeur de ces poèmes ouvrant à la musique de nouveaux\n horizons. Mais ce sont là succès apparents et fragiles. Berlioz a le sort de\n tous les grands créateurs originaux. Il devance son temps et si son art allume\n des admirations gans bornes dans le cercle restreint des berliozistes qui se\n confondent avec les romantiques, il n'éveille point d'écho vivace, universel et\n profond d a n s les générations de son époque. Comme M . Boschot l'exprime\njustement d a n s le titre de l'un de ses chapitres, Berlioz est un génie sans\npublic.\n     D'autre part, Harriet Smithson ne lui a pas a p p o r t é les joies du foyer.\n L'éloignement où elle est tenue de la scène a aigri son caractère jusqu'à\n l'exaspération. Vindicative et dévorée de jalousie, elle s'aliène peu à p e u\n l'affection de son mari qui va chercher des compensations sentimentales d a n s\n l'amour de la belle Marie Recio.\n    Blessé au vif de la chute de Benvenuto Cellini et de son échec à l'Académie\n des Beaux-Arts qui lui a préféré le très médiocre Onslow, Berlioz n'a plus\n qu'une pensée, fuir Paris, s'évader de cet enfer. Il met son projet à exécution et\n se sauve à Bruxelles. (10 au 15 décembre 1842.) Cet épisode clôt le second\n-volume de l'ouvrage de M. Boschot.\nIl contient les détails les plus intéressants sur les rapports de Berlioz avec\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "450                                      DURENDAL\n\n\n Fétis, Jules J a n i n , P a g a n i n i , Meyerbeer, W a g n e r , e t c . . Un Romantique sous\n Louis-Philippe se r e c o m m a n d e aussi par ses analyses musicales, riches de force\n et de lumière, traduisant la lettre et l'esprit des g r a n d e s œuvres de cette\npériode (Harold, le Requiem, Benvenuto, Roméo et Juliette), analyses écrites d'un\nstyle vivant, très personnel et expressif, où scintillent a b o n d a n t e s d'évo-\ncatives images. Au reste toutes les qualités de tact et de mesure, de précision\no r d o n n é e , de pénétration psychologique et esthétique que nous avons signalées\ndans la Jeunesse d'un Romantique se retrouvent ici à u n degré égal. L'ampleur\nde l'érudition critique n'y étouffe point l'intérêt du récit sous le faix de détails\ni m p o r t u n s et n'y déflore jamais la fine et poétique saveur de l'expression\nverbale.\n    Le troisième et dernier volume, à paraître prochainement, sera intitulé :\nLe Crépuscule d'un Romantique.                                                       G. DE G.\n\n H e n r i d ' O f t e r d i n g e n , par NOVALIS. T r a d u c t i o n et notes de M M. POLTI\n   et MÛRISSE. Préface de M. ALBERT — ( P a r i s , Mercure de France.)\n   Henri d'Ofterdingen, c'est le r o m a n t i s m e allemand d a n s ce qu'il a eu de plus\nidéal, de plus a m o u r e u x d'une poésie faite de mystère, d'amour et de mer-\nveilleux. Mélange de beauté et de fadeur, parfois ravissant, parfois difficile à\nsupporter p o u r nos imaginations et nos cœurs d'à-présent. « P o u r réagir\ncontre Wilhelm Meister, écrit très j u s t e m e n t M.. Albert, Novalis créa Henri\nd'Ofterdingen, cette apologie de la poésie. » Mais la réaction, si elle a m a r q u é ,\nest restée é p h é m è r e ; elle a passé et Wilhelm Meister est resté, avec sa poésie,\nlui aussi, et sa réalité, qui, toutes deux, nous é m e u v e n t davantage que les\nfictions gracieuses et inconsistantes de Novalis.\n\nL ' i d é a l m o d e r n e , par M. P A U L GAULTIER. — (Paris, Hachette.)\n   D a n s quel sens souffle l'esprit m o d e r n e ? Quels germes emporte-t-il pour\nles disséminer, qui fleuriront dans l'avenir ? Q u e reste-l-il d o n t la force\nn'ait pas été énervée, dans les antiques croyances ? Q u e nous a p p o r t e n t ceux\nqui veulent ou rejeter, ou détruire les fondements religieux de l'être; que\nnous apportent-ils qui soit susceptible de créer en nous, avec u n e autorité\nincontestable, la certitude m o r a l e ? . . . Rien ou, parfois, pis que rien — des\naffirmations dogmatiques basées sur des généralisations scientifiques ou,\nmoins encore, sur d'emphatiques paroles : Idéologies bâties sur la raison et\nà la beauté froide et rectiligne desquelles le cœur reste insensible.\n   Après tant d'autres, M. Gaultier examine ce p r o b l è m e passionnant sous\nses différents aspects, au point de vue de la société et à celui de l'individu et\nm o n t r e avec u n e grave éloquence que l'idéal que notre inquiétude cherche\nexiste parmi nous dans la religion de fraternité et d'amour d o n t les aspirations\nne sont nullement incompatibles, bien au contraire, avec l'esprit m o d e r n e .\n\nTableaux            flamands,  par M. HENRY COCHIN. — (Paris, P l o n . )\n   M. H e n r y Cochin est un fervent de l'Italie — on se rappelle ses attachantes\nétudes sur Boccace — et de la F l a n d r e , la française, qu'il représente à la\nC h a m b r e des députés, comme la flamande. Ce sont là les patries d'élection\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                                     LES LIVRES                                       451\n\nde sa pensée et il parle de l'une et de l'autre — pas assez souvent, malheureu-\nsement — avec la même grâce pénétrante et é m u e .\n   E n attendant que ses occupations politiques lui permettent de nous donner\nun Saint François d'Assise depuis longtemps a n n o n c é , voici un volume où il\na recueilli, en même temps qu'une petite et intéressante étude historique, deux\nconférences faites par lui, à Bruges et à T o u r n a i , et dans lesquelles il a célé-\nbré, et, aussi, analysé avec un rare b o n h e u r d'expression et u n e perspicacité\nfaite, à la fois, d'agissante cordialité et de finesse, l'âme et l'art flamands. Il\ndit celui-ci et celle-là, leurs caractéristiques puissantes, leur formation sécu-\nlaire, ce que l'une et l'autre tiennent du sol, du climat, de l'amour pour une\nterre conquise avec acharnement sur les éléments et défendue avec intrépidité\ncontre les h o m m e s .\n\nEdouard        S c h u r é , par M. L o u i s DE ROMEUF (Les Célébrités d'aujourd'hui).\nL e t t r e s à B a r b e y d ' A u r e v i l l y , par MAURICE DE G U É R I N (Col-\n  lection Brevia Scripta). — (Paris, Sansot.)\n  Quelques courtes lettres de Maurice de Guérin, omises des volumes\npubliés et qui, certainement, comptent parmi les plus représentatives de ce\ndélicat esprit, u n peu frêle, u n peu ployant sous le poids et le t o u r m e n t aimé\nde la pensée. L'éditeur a eu l'heureuse idée de faire précéder ce petit recueil\nde l'article consacré par B a r b e y à de Guérin, et à la fin duquel il annonçait\nune étude plus approfondie dont il ne nous a rien laissé que le regret.\n   MM. Sansot et C i e qui honorent les écrivains et les poètes de jadis, — les\nancêtres de notre sensibilité, pourrait-on dire — par d'intelligentes et érudites\npublications, ne négligent point, cependant, les vivants. T é m o i n leur série\ndes Célébrités d'aujourd'hui, à laquelle ils viennent d'ajouter une intéressante\nmonographie de M. Schuré, l'explorateur enchanté des mystères sacrés.\n\n Balzac a n e c d o t i q u e . L a F e m m e et l'amour. Anecdotes, pen-\n  sées et observations recueillies par JULES BERTAUT.— (Paris, Sansot et Cie.)\n    Il y a le Balzac de la biographie et celui de la légende, et, parfois, il est\n difficile de démêler celui de l'une de celui de l'autre. Mais souvent, la légende\n n'étant q u ' u n e sorte de r a y o n n e m e n t du vrai, il faut passer par elle pour\n atteindre la réalité. Les anecdotes, en partie a p o c r y p h e s , en partie enjolivées\n par des amis ou par l u i - m ê m e , nous montrent en tous cas l'homme de génie\n tel qu'il se réverbérait dans l'imagination de ses contemporains, exagéré par\n ses petits côtés bruyants et pittoresques. On n e saurait le connaître, en\n ignorant ces anecdotes que M. Jules Bertaut a eu l'heureuse idée de réunir\n en un petit volume de la jolie collection Sansot, tandis qu'il en consacrait\n un autre à recueillir quelques-unes des pensées sur les femmes et sur l'amour\n qui émaillent l'œuvre de l'illustre écrivain.\n\n  P r o m e n a d e s p h i l o s o p h i q u e s , par M. EEMY DE GOURMONT. Deu-\n    xième série. — ( P a r i s , Mercure de France.)\n    La matière d e ce volume est diverse, unique l'esprit qui en anime toutes les\n  Pages. L ' a u t e u r examine telle ou telle question scientifique imposée à l a t t e n -\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": " 452                                    DURENDAL\n\n\n tion actuelle par u n e découverte ou u n e circonstance ; il passe de cette loi de\nconstance énoncée par Q u i n t o n — et qui semble rectifier et restreindre, dans\n un sens plus conforme à l'expérience scientifique, les lois d'évolution\net de sélection formulées par D a r w i n aux — problèmes de la responsabilité\nmorale, des anomalies mentales, de la matière, etc. E t partout c'est la même\npensée lucide, nourrie à la fois d'intellectualité et de réalité, qui n e s'arrête ni\n à l'apparence, ni aux mots, mais pénètre l'essence m ê m e des questions sur\nlesquelles sa perspicacité s'exerce.\n    Ce sont de belles pages ajoutées à u n e œuvre n o m b r e u s e déjà et qui\ncharme toujours, si peu disposé que l'on soit parfois à' accepter certaines\nopinions de M. de G o u r m o n t . La contradiction ne le contrarie point, mais\nplutôt l'excite, et, pour lui-même, en psychologue qu'il est, capable dès lors\nde reconstituer mentalement le processus de pensées et de sensations étran-\ngères aux siennes, il connaît que la vie, ni peut-être la n a t u r e , n'obéissent à\nu n e logique qui m a r q u e seulement les limites de la compréhension humaine.\nE t s'il termine son volume en exaltant la philosophie épicurienne, comprise, du\nreste, avec une générosité et u n e g r a n d e u r dont, sans aucun d o u t e , le commun\ndes h o m m e s ne retiendrait rien — car que serait-elle pour eux q u ' u n idéal de\njouissance matérielle? — on peut voir, ailleurs, que si, à ses yeux, le divin,\nl'aspiration religieuse, le progrès, etc., ne sont que des formes de chimère,\nle désir éternel qu'ils incarnent, l'effort qu'ils provoquent, et les luttes, et les\nangoisses, n'en sont pas moins u n e des conditions de la perpétuité de la vie.\n\n\nS o i r é e s d u S t e n d h a l - C l u b , par M M . STRYIENSKI et ARBELET. Deu-\n   xième série. Documents inédits. — (Paris, Mercure de France.)\n   Des lettres de la sœur de Beyle, P a u l i n e ; u n e ébauche de r o m a n , des notes\nd'Italie, quelques récits que Stendhal destinait à être mis en œuvre et\nextraits de manuscrits ou de recueils de chroniques italiennes. M M . Stryienski\net Arbelet, qui publient ces d o c u m e n t s que tous les stendhaliens liront avec\nle plus vif intérêt, y ont ajouté de curieux renseignements sur la célèbre\ndédicace de l'Histoire de la peinture en Italie et sur la tombe de S t e n d h a l . . . Que\nle Stendhal-Club existe ou n o n , peu importe, l'essentiel est qu'il travaille,\npour le plus grand plaisir of the happy few.\n\n\n L e T h é â t r e c o n t e m p o r a i n (1866-1868), par J. BARBEY D'AUREVILLY.\n     P r e m i è r e série. Préface de M. LUCIEN DESCAVES. — (Paris, Stock.)\n     L e théâtre est comme u n e fenêtre ouverte sur les m œ u r s du temps. C'est\n notre image, en général, que n o u s cherchons sur la scène et, quelle qu'elle\n soit, enlaidie ou flattée, nous nous jugeons nous-mêmes par ce que nous y\n a d m i r o n s . Barbey était u n peu h a u t de taille et de génie p o u r s'asseoir dans\n le fauteuil du critique dramatique, encore qu'il possédât, à côté de toutes les\n-autres sortes d'esprit, l'esprit de gouaillerie d'un gavroche. Car c'était un\n grand seigneur qui savait, à l'occasion, se faire peuple ; parler tantôt en pro-\n fond ironiste, tantôt en loustic selon la qualité et la n a t u r e des œuvres dont\n il avait à connaître. E t on devine que, dans l'emportement de sa droiture de\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                                   LES LIVRES                                      453\n\npensée et d'âme, Barbey ne se fait pas faute souvent de laisser là les inertes\nfantoches qui représentent l'époque, pour traîner celle-ci elle-même sur les\nplanches et la juger à la fois, elle et les grimaces auxquelles elle se complaisait.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'ART :\n\nL e s m a î t r e s d e l ' a r t : Ghirlandaio, par M. H . HAUVETTE. — (Paris,\n   P l o n et Nourrit.)\n   P a r m i les maîtres de la seconde moitié du XVe siècle florentin, Domenico\nGhirlandaio fait figure particulièrement imposante par la teneur de son art\nà la fois élégant et grave. Il y avait chez lui, en m ê m e temps que les qualités\nde magnificence et de rythme dont témoignent ses grandes compositions\ndécoratives d e S. Maria Novella, on ne sait quoi d e ferme, de pleinement\néquilibré, une sorte de lucidité calme qui donnent à ses ouvrages un carac-\ntère singulièrement original lorsqu'on les met en parallèle avec l'œuvre de\nses contemporains florentins. Ce n'est pas un nerveux comme la plupart\nd'entre eux ou un passionné comme Bolticelli : son art tranquille et fort\nsemble sans recherche et sans i n q u i é t u d e ; avec une espèce d'instinct naturel,\navec l'assurance d'un génie heureux, il fait apparaître en ses fresques, au\nmilieu des belles et majestueuses architectures qu'il affectionne, les person-\nnages mélangés de la légende et de la vie. Il a rarement fait effort — ni plus\nni moins, d'ailleurs, que la généralité des peintres du temps — pour rendre\nvraiment expressives les scènes bibliques ou évangéliques qu'il avait à\nillustrer et, m ê m e , les héros en occupent souvent moins de place dans ces\nreprésentations que les donateurs, leurs amis et les membres de leur famille\ndont les portraits y sont introduits. A ce point de vue, tout au moins, il r,erait\ndifficile de considérer Ghirlandaio, ainsi que l'écrit M. Hauvette, « comme le\ntrait d'union naturel (dans l'art de la grande décoration à fresque) entre\nGiotto, Masaccio et R a p h a ë l ». A vrai dire, constaterons-nous, à ce propos,\nles fresquistes florentins du XVe siècle, s'ils se sont inspirés de Giotto dans\ncertains cycles d e fresques (Ghirlandaio, par exemple, à S. Trinita), ne\nse sont guère préoccupés de rivaliser le sentiment dramatique intense\net énergique du vieux maître. Et quant à Masaccio, auquel on s'est plu à\nreconnaître u n e grande influence sur le développement de la peinture floren-\ntine du siècle, il paraît bien, si l'on serre u n peu la question, que\nl'exemple d o n n é p a r lui au Carminé n'ait porté de fruits qu'extrêmement\ntardifs...\n   La préoccupation dominante des artistes était ailleurs ; ils étaient fas-\ncinés par la réalité, par la vie extérieure, par les enchantements d'un art qui\nallait explorant u n d o m a i n e nouveau, conquérant et acquérant chaque j o u r .\nCet art, il avait trop d'objets tangibles; il était sollicité de trop de côtés pour\npouvoir, à la fois, se concentrer et se restreindre de manière à associer dans\nson œuvre les puissances délicieuses du charme et celles, plus profondes, de\nl'émotion. T e l quel, d'ailleurs, d a n s l'éclat de sa jeune grâce primesautière, ses\nprestiges sont irrésistibles. Il captive non seulement l'admiration, mais le c œ u r :\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "454                                       DURENDAL\n\n\ncar M. H a u v e t t e le dit en termes excellents et le prouve tout au long de\nsa p é n é t r a n t e étude, c'est Florence dans son expression la plus vive et la\nplus s p o n t a n é e : C o m m e n t , dès lors, ne pas lui être un peu partial?...\n\nV e r m e e r d e D e l f t , par M. GUSTAVE VANZYPE. (Collection des grands\n    artistes des Pays-Bas.) U n vol. illustré de 32 reproductions hors texte. —\n    Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n    On ne sait rien ou autant que rien de l'existence de Vermeer de Delft. Car\nquelles clartés sur sa personnalité peuvent provenir p o u r nous des quelques\nrenseignements précis que, difficilement, l'on a réunis : « la date (1632) et le\nlieu de sa naissance, la date de son mariage, celle de son entrée dans\nla Gilde des peintres (1653), celle de sa mort (1675). » «Vécut-il heureux?\nFut-il p a u v r e ou riche, ignorant ou cultivé? Qui fut son maître? » L'obscur\nE m m a n u e l de W i t t e , F a b i i t i u s , son compatriote, disciple de R e m b r a n d t ou,\nselon l'opinion de Thové-Bürger, qui contribua à tirer Vermeer d e l'ombre où\nil était oublié, R e m b r a n d t lui-même?... Toutes questions auxquelles, nous\ndit M. V a n z y p e , a u c u n e réponse n'est possible, ou, du moins, qui ne peuvent,\npour certaines d'entre elles, trouver de solution — conjecturale — que dans\nl'œuvre du maître, reconstituée en partie, à présent, et dont l'auteur de celte\nm o n o g r a p h i e définit avec finesse et b o n h e u r les captivantes caractéris-\n tiques.\n    L'inspiration chez Vermeer est tout intime et familière. A côté de quelques\nsites de ville, telle la célèbre Vue de Delft du Musée de La H a y e ; de très\n rares épisodes religieux, c o m m e le Jésus chez Marthe et Marie (château de\n Skalmorlie, Ecosse), peinture d'une émotion et d'une gravité admirables, il\n n o u s montre, la plupart du temps, des portraits ou des scènes d'intérieur, aux\n personnages surtout féminins, qui, peut-être, sont, elles aussi, des portraits\n en action. Certains portraits — par exemple le Portrait d'homme du Musée de\n Bruxelles — donnés, actuellement, avec u n e quasi certitude, à Vermeer ont\n longtemps été attribués à R e m b r a n d t , non sans vraisemblance, d'ailleurs,\n mais les analogies q u e l'on peut observer entre la manière ou la présentation\n  de ces œuvres et celles d'ouvrages de l'auteur des Syndics, n'apparaissent pas\n  ailleurs, chez Vermeer.\n     Celui-ci, par son art clair, pénétrant, cordial, également éloigné du mys-\n  tère et du d r a m e où se complait la pensée de R e m b r a n d t et de la flegmatique\n  contemplation d o n t s e m b l e n t issues les œuvres des H o l l a n d a i s contemporains,\n  surgit, parmi les artistes de l'école, c o m m e le constate justement M. Vanzype,\n  avec des traits tellement distincts, des qualités de conception et d'exécution\n  si singulièrement personnelles qu'on ne saurait confondre ses ouvrages avec\n  ceux d'aucun de ses compatriotes. H o r m i s R e m b r a n d t , qui n'est du reste\n   à comparer à personne. Vermeer, par les tons profonds et subtils de sa\n   vibrante palette, égale ou surpasse tous les maîtres du pays, mais il est seul,\n   sans doute, à y avoir exprimé la grâce dans la forme, on ne sait quoi de\n   délicat et d'exquis dans le s e n t i m e n t . . .\n      On aime l'enthousiasme, u n peu partial, quelquefois, qu'inspire à M. Van-\n   zype le peintre de tant d'œuvres charmantes et i n o u b l i a b l e s ; l'enthousiasme\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                                        LES LIVRES                                        455\n\nétant, au surplus, lorsque, comme ici, il est fortifié de science et de goût, une\ndes meilleures voies de la c o m p r é h e n s i o n . E t le lecteur, ignorant des ouvrages\ndu maître, sera d'autant plus facilement entraîné à s'y associer que le volume\nest illustré de reproductions — dont quelques-unes d'œuvres presque\ninconnues — d'une fidélité et d'une venue magnifiques.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t C é l è b r e s : Munich, par M. JEAN CHANTAVOINE. —\n   (Paris, Laurens.)\n   Munich présente au voyageur u n aspect étrange et disparate : Aux m o n u -\nments qui lui venaient de sa tradition, plus ou moins faussée par le goût des\nprinces auxquels elle appartint, ses souverains du XIXe siècle ont voulu en\najouter qui vinssent de la tradition des a u t r e s . . . Manie qui n'a pas tout à fait\ndisparu, n o u s le savons, en Belgique! E t si l'on rencontre, Munich à Munich,\nen de beaux édifices anciens et modernes — on y découvre aussi, avec une\nsurprise u n peu déconcertée, comme le constate l'auteur de cette agréable\nmonographie, Athènes et R o m e , et F l o r e n c e . . .\n   H e u r e u s e m e n t la Grèce ou l'Italie ne s'y présentent point u n i q u e m e n t sous\nl'aspect de pastiches des P r o p y l é e s ou de la Loggia de Lanzi, mais également\nà la Vieille P i n a c o t h è q u e et à la Glyptothèque, sous celle d'œuvres a u t h e n -\ntiques.\n   M. Chantavoine nous dit avec l'émotion de l'admiration les merveilles de\nces musées célèbres. El avec la grâce reconnaissante du souvenir, le charme\nde Munich, contrasté, singulier et qui cependant finit par réaliser dans l'esprit\ndu visiteur la subtile « h a r m o n i e des contraires ».\n\n\nLes promenades d'un artiste au Musée du Louvre, par\n   J . - F . RAFFAELLI. Préface de Maurice Barrès, u n vol. ill. — (Paris, Biblio-\n   thèque des Annales politiques et littéraires.)\n   D a n s sa spirituelle introduction à son livre, Raffaelli constate que s'il a\n« résolu d'écrire ces études sur l'art, ce n'est pas dans le vain but de pré-\nsenter quelques théories discutables, mais bien d'essayer d'écrire un livre de\npeintre sur la peinture ». « J e ne me bornerai pas, ajoute-t-il, à définir les\nbeautés des ouvrages de nos maîtres, mais je tenterai d'expliquer leur tech-\nnique, leurs h a b i t u d e s de travail et les petits secrets de notre métier. J e don-\nnerai des explications sur les manières de peindre, sur les procédés impor-\ntants, sur la conservation des peintures... »\n   Ce programme, l'excellent artiste l'a exécuté avec le brio et le charme qui\nlui sont propres, passant en revue rapide les œuvres de toutes les écoles, en\nparsemant sa causerie, légère comme u n e improvisation, d'observations pré-\ncieuses, d'aperçus incisifs et aussi d'amusantes anecdotes.\n\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15mai). — Compte rendu d e l ' E x p o -\nsilion de l'Art Contemporain, à Anvers. Articles des plus intéressants de\nM. Martin sur les Anciens dessins du Cabinet des estampes d'Amsterdam (belles\nreproductions d'après Steen, Van Ostade, H u g h e s van der Goes : étude pour\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "456                                      DURENDAL\n\n\nla m a d o n e P o r t i n a r i , etc.) et de G . - H . Mevius au sujet d'une belle vue\nd'Amsterdam, de Muthijo Maris ; chroniques d'art.\n   (15 j u i n ) . — B o n n e étude de M. R . J a c o b s e n sur l'œuvre des Frères Oytns.\nL a suite de l'attachant travail, plein de renseignements curieux, de M. Roest\nvan L i m b u r g sur les Anciens palais de Nassau en Belgique (l'Hôtel de Nassau à\nDiest). De judicieuses considérations de M. Devries sur la calligraphie et l'art\nde la plume à propos d'un a l b u m offert en Hommage au docteur Kuyper. Chroni-\nques d'art, etc. N o m b r e u s e s illustrations.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n B u r l i n g t o n M a g a s i n e . — L o n d r e s , Berners Street, 17.\n    N u m é r o de mars 1908. — La livraison s'ouvre par un article de M. CECIL\n H . SMITH sur u n e statue grecque qui vient d'entrer d a n s les collections du\nBritish M u s e u m . Elle est tout à fait digne d'admiration, à en j u g e r par les\nmagnifiques reproductions qui a c c o m p a g n e n t l'étude de M. S m i t h . L'auteur\nl'attribue à la première époque du IVe siècle avant J . - C , qui nous a donné\ntant d'œuvres merveilleuses par la pureté de leur g r a n d style. U n article de\nM . J . STRZYGOWSKI est consacré à l'évolution de T u r n e r et cherche à\njustifier les dernières œuvres de cet étonnant artiste qui c o m m e n c e n t seu-\nlement, après u n e épreuve de près d'un siècle, à être comprises. U n e repro-\nduction de l'Intérieur à Pethwork, en noir, ne suffit point toutefois à faire\napprécier à qui ne l'a point v u e , la prodigieuse féerie de couleurs de\nce tableau si discuté. U n e note de M . R . - E . FRY sur les P e i n t r e s d u N o r d de\nl'Italie, à propos du livre de M. Berenson sur ce sujet. U n e note de\nM. C.-J. H O L M E S sur deux dessins — paysages — de R e m b r a n d t . U n e\nnote de M. G . - F . H I L L sur le peintre-médailler hollandais S t e p h e n . Un\narticle de M. CLÉMENT HEATON sur les premiers vitraux et les manifestations\nd'architecture romane, à R e i m s . Diverses nouvelles artistiques, comptes\nr e n d u s de livres, etc. ; parmi les correspondances étrangères, u n e communi-\ncation intéressante, appuyée de leurs reproductions, d'une œuvre attribuée à\nH e n r i de Bles, le peintre flamand dont l'histoire est encore u n e énigme\nproposée aux érudits et a u x chercheurs.\n    N u m é r o d'avril i g o 8 . — L a R e v u e s'édite désormais à u n e nouvelle\nadresse : 17, Old Burlington Street, W . L o n d r e s . La porcelaine chinoise\némaillée, son origine et son développement, tel est le titre d'une étude que\nc o m m e n c e M. E D W . D I L L O N . M. CHARLES RICKETTS consacre u n e étude\nadmirative à Puvis de Chavannes et accompagne son texte de reproductions\nd'œuvres p e u connues, et n o t a m m e n t d'une œuvre exquise, La Pêche, se trou-\nvant dans sa collection. Des articles sur l'architecture à F l o r e n c e , la vieille\nvaisselle d'argent, sont d'un intérêt moindre. P a r m i les récentes acquisitions\nde la National Gallery, la Revue signale un aimable portrait de Jacqueline\nde Bourgogne, attribué à Mabuse, u n e Madeleine de la m ê m e époque\n(Ecole d'Anvers). Notes variées, comptes rendus bibliographiques, corres-\np o n d a n c e s étrangères, toujours à lire.\n    N u m é r o de mai 1908. — Suite de l'étude sur la porcelaine chinoise; — des\nlettres à l'éditeur au sujet de la J a c q u e l i n e de Mabuse ( M . H u l i n ) , a u sujet de\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                                         LES LIVRES                                            457\n\nH e n r i de Bles (M. Collins Baker), etc. M. ROGER E . FRY parle du livre\nconsidérable que M . H e r b e r t H o r n e vient de consacrer à Botticelli. M . C L A U D E\nP H I L I P S nous m o n t r e u n portrait de sa collection, de toute beauté, de David\nqui n'avait point été étudié jusqu'ici. La galerie Miethke, de Vienne, n o u s\nlaisse voir quatre Goya intéressants. Enfin, parmi les œuvres que possède\nl'Amérique, voici, du Musée métropolitain de New-York, u n beau Rosetti,\net de la collection Laffon, u n primitif espagnol tout à fait curieux. Ainsi la\nR e v u e p o u r s u i t son p r o g r a m m e qui la place très haut parmi touTes les revues\nd'art, de n o u s donner des textes inédits et de nous faire connaître les œuvres\npeu connues ou inaccessibles. P a r là, par ses correspondances de tous pays,\net ses comptes r e n d u s soignés de toutes les publications artistiques, la\nBurlington Magazine reste l'un des périodiques les plus précieux de tous\nceux que peuvent consulter les historiens d'art et les connaisseurs.\n\n    Masters in art, 42, Chauncy Street, Boston. — Les dernières\nmonographies parues dans cette excellente collection sont particulièrement\nintéressantes. Décembre 1907 est consacré à Whistler; janvier 1908 à Mand;\nfévrier 1908 à Crivelli. On trouvera, dans c h a c u n e d'elles, selon le procédé de\nla publication, des notes biographiques et critiques et u n e dizaine de repro-\nductions de tableaux de ces maîtres, sur lesquels les éditions populaires\nn'avaient rien d o n n é jusqu'à ce jour. La plupart de ces reproductions sont\nm a l h e u r e u s e m e n t un peu trop noires, mais n é a n m o i n s elles rappellent\nagréablement des œuvres savoureuses, dispersées par le m o n d e et dont on\naime à avoir de b o n s documents.                                               J. D .\n\n\nRELIGION:\nEtudes d'histoire et de psychologie du mysticisme : Les\n    grands mystiques chrétiens, par M. H E N R I DELACROIX. — (Paris, Alcan, Biblio-\n    thèque de philosophie contemporaine.)\n    Lorsqu'ils sont parvenus à la perfection de leur vocation spirituelle, les\nmystiques sont, en quelque sorte, dépossédés d'eux-mêmes; une pensée et\nune volonté agissent en eux, étrangères et insolites. T o u t ce qui leur était\np r o p r e , sentiment, désir, savoir, ils l'ont a b d i q u é , r e n o n c é ; ils ont fait le vide\npour laisser toute la place à Dieu. C'est, alors, le « divin permanent », la\nprésence perpétuelle de Dieu. Mais cet état sublime, où l'action et la con-\ntemplation se confondent, ils ne l'atteignent que par degrés.\n    Au contraire de ce que l'on pourrait croire, les visions, les apparitions,\ntous les phénomènes de ce genre, riches, peut-être, de consolation ou de\nforce, ne sont cependant, en général, qu'un obstacle à franchir, sur la route\nde ce que sainte Thérèse appelle la « Septième demeure ». L'humanité y est\nencore trop sensible; l'âme s'y a b a n d o n n e à des mouvements fondés en\négoïsme encore, et où quelque chose est resté de la matière. Il faut qu'à cette\npériode initiale succède u n e période de peine, de mort, où lé patient, qui a laissé\nles choses de la terre pour celles du Ciel, se trouve, pour ainsi dire, en\n instance dans l'intervalle, tout à la fois dégoûté des u n e s et indigne, à ce\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "458                                     DURENDAL\n\n\nqu'il j u g e , des autres. Il se trouve entre une exaltation d u cœur et de l'esprit\nqui a subitement cessé et la sensation amère et irréparable de son n é a n t . Dieu\ns'est tu en lui et rien du m o n d e ne lui parle p l u s . . .\n    L e s g r a n d s mystiques tels que sainte Thérèse nous ont décrit, avec une\nminutie et u n e subtilité psychologiques admirables, les phases de leur ascen-\nsion vers les sommets de la vie religieuse. Ces phases, elles se reproduisent à\npeu près dans le même ordre et avec u n e intensité plus ou moins g r a n d e chez\nla plupart des mystiques, chez M m e Guyon, par exemple, à laquelle, en même\ntemps qu'à la célèbre réformatrice espagnole, M. Delacroix consacre le prin-\ncipal de sa belle et profonde étude.\n    L'auteur, s'aidant des écrits des mystiques qu'il a pris pour sujets, trace\nleur biographie psychique. E t ce sont des pages excellentes, de la plus pers-\npicace psychologie. L a réalité des faits et états d'âme décrits avec une préci-\nsion et une finesse impressionnantes dans les œuvres de sainte Thérèse ou de\nM m e Guyon ne fait pas doute aux yeux de M. Delacroix. Mais les p h é n o m è n e s\nmentaux dont toutes deux sont le théâtre et qui ne peuvent avoir, pour les\ncroyantes qu'elles sont, d'autre origine que surnaturelle, il en d e m a n d e , lui,\nl'explication à la science.\n    L e mystique relève-t il de la pathologie ? Les inspirations, étonnantes et\ninattendues pour lui-même, dont il est visité et qui guident sa conduite ne\nsont-elles q u ' u n e sorte de mythologie de la névrose?\n    « L'hypothèse d'une névrose ou d'une dégénérescence peut bien expliquer...\ncertains accidents et certaines modalités de la production géniale et de l'évo-\ncation m y s t i q u e ; elle n'est pas exhaustive. Car s'il n'y avait pas sous la\nnévrose un être mental particulier, il n'y aurait pas plus de génie artistique\nque de génie religieux... » C'est de cet état mental dont il s'agit de se\nrendre raison, avec tout ce qu'il comporte de mystérieux et d'obscur et à la\nfois de lumineux. L'impulsion divine ôtée, quelle conjecture reste-t-il ?... Que\ntoute la pensée finalement extériorisée par le mystique ou à laquelle il obéit\nest issue de lui-même, à son insu. La pensée secrètement élaborée en lui\nsurgirait à u n m o m e n t d o n n é devant lui comme une création i n d é p e n d a n t e\nde ses propres volitions, plus haute que son esprit, plus pure que son\ncœur, très souvent singulièrement appropriée aux circonstances, conseil,\no r d r e , réponse à un doute, et par tous ces caractères investie pour lui d'un\nr a y o n n e m e n t s u r h u m a i n . Mais cette pensée serait, en réalité, sortie de la nuit\nde la subconscience pour apparaître au jour de la conscience et celle-ci, d'où\nen principe elle aurait é m a n é , ne la reconnaîtrait pas parce que, tombée dans\nles régions occultes de l'activité mentale, elle y aurait pris u n e forme et des\npuissances nouvelles...\n\nL a P r o v e n c e m y s t i q u e a u X V I I e S i è c l e : Antoine Yvan et Made-\n   leine Martin, par M. H . BRÉMOND. U n vol. ill. (Paris, P l o n et Nourrit.)\nSaints d'autrefois, par le cardinal N E W M A N . Introduction par M . H E N R I\n  BRÉMOND. — P a r i s , Bloud et C ie .)\n  Deux ardentes physionomies religieuses; deux âmes pleines des lucides\nenivrements de Dieu, généreuses, actives, douées également de force, mais\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "                                      LES LIVRES                                      459\n\nd'une force qui, chez le père Yvan, était âpreté, violence pour soi-même et les\nautres, désordre, aussi, quelquefois; chez la mère Madeleine, mesure, douce\net persuasive persévérance. E n s e m b l e , ils fondèrent un Ordre, celui des\nmiséricordiennes, qui florit jusqu'à la débâcle de la Révolution française, et\ndont les commencements furent entravés par mille difficultés et oppositions\ndont les initiateurs eurent grand'peine à triompher.\n    N o u s résumons en quelques lignes sèches une partie du sujet de ce livre\nc h a r m a n t où M. H e n r i B r é m o n d a mis, en artiste et en psychologue qu'il est,\ntoute la finesse et la profondeur d'une pensée d o n t la puissance et la grâce\ns'exaltent encore, ici, pour avoir repris contact avec la terre de la patrie pro-\nvençale. Car, comme lui-même, ses héros sont provençaux, et la nécessité de\nfaire surgir les portraits de ceux-ci dans leur cadre, d o n n e occasion à M. Bré-\nm o n d de tracer devant nous, comme une belle vision de force et de beauté\nlatines, l'image de cette « Provence m o y e n n e . . . qui n'a rien de c o m m u n avec\nla terre tapageuse dont plusieurs cabotins de la politique et du jour-\nnalisme, complices d'un romancier languedocien, ont accrédité la légende... »\n« Certes, continue-t-il, nous ne renions ni le t a m b o u r i n , ni les cigales, mais\nnous voulons qu'on mette aussi dans nos armes, et en belle place, le tronc\ngrêle et robuste, le grave feuillage de nos oliviers. Austère et recueillie, la\nvraie P r o v e n c e relègue à l'extrémité de ses frontières, comme u n e parure dou-\nteuse, les vains palmiers et les c h a m p s de r o s e s . . . Le ferme dessin de ses\ncollines, le vent glacé qui la tourmente et la ranime sans trêve, ses c h a m p s\nrouges et brûlés qu'il faut constamment disputer à la pierre vive, ne lui prê-\nchent ni l'étourderie ni la volupté .. » On sent l'émotion vive.\n    Avec sa figure d'acharnement et de tendresse, les contrastes de sa vie\nvouée tour à tour aux solitudes de l'ermitage et aux combats du ministère\npastoral, le père Yvan apparaît bien c o m m e l'enfant de cette contrée de\nmistral et de soleil. U n saint, mais non pas vague et presque mythique, un\ncaractère r u g u e u x , tenace, tout en saillies brusques et dont les actes, comme\nles paroles et les écrits, manifestations de sa véhémente aspiration reli-\ngieuse, sont empreints tous de la saine et vivace originalité de leur auteur.\n    « Ce qui est n o u s en nous, il faut qu'il soit comme mort, afin q u e rien\n n'empêche Dieu. » Ainsi parlait le père Yvan, — mystique ici à la façon\n de sainte Thérèse et de saint J e a n de la Croix — d a n s son langage fait de\n brièveté et de substance. Ces mêmes qualificatifs pourraient s'appliquer au\nbeau livre de M. B r é m o n d , qui répond exactement à la définition, tracée\n par N e w m a n , de la « vraie vie d'un saint », telle qu'il l'entendait : « U n\n récit qui d o n n e à la lecture une impression d'unité morale, d'identité, de\n progrès, de continuité de personnalité. »\n    N o u s e m p r u n t o n s cette citation aux Saints d'autre/ois, traduction d'admi-\n rables études, fragmentaires, malheureusement, du cardinal N e w m a n sur\n saint Basile et saint Grégoire, saint Antoine, saint Augustin, saint J e a n\n Chrysostome, etc., publiés par l'entreprenante maison Bloud. M. B r é m o n d ,\n dont on connaît le bel Essai de biographie psychologique sur le grand prélat\n anglais, a fait précéder ces études d'une notice où il m a r q u e en traits\n heureux les tendances et les caractéristiques de Newman hagiographe.\n                                                                     ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "                             NOTULES\n\n   LE GRAND PRIX DU SALON DE PRINTEMPS a été décerné\nà CONSTANT MONTALD pour ses trois merveilleux panneaux :\nLE PAYS DE L'IDÉAL. Nous espérons bien que le Gouvernement\nn'hésitera plus à commander au grand artiste la décoration de la\nsalle du musée de la rue de la Régence pour laquelle il a entrepris\ncette œuvre magnifique. Elle constituera une des plus belles œuvres\nd'art décoratif contemporain de la Belgique, et même de l'étranger.\nJe n'hésite pas à dire que nous avons la chance d'avoir dans notre\np a y s trois des plus grands artistes en art décoratif de ce temps :\nMONTALD, FABRY et CIAMBERLANI. Ils ont prouvé, par les\nœuvres qu'ils ont exposées dans les derniers salons, notamment dans\ncelui de Printemps, qu'ils sont capables d'entreprendre la décoration\nintérieure des plus beaux monuments d'une façon somptueuse. Il est\ndu devoir de l'État de leur procurer l'occasion de glorifier notre art\nnational, en leur confiant la décoration de nos monuments publics.\n                                                 Henry MŒLLER.\n\n\n    « A n t i g o n e » à S a i n t - L o u i s . — Nous devrions chercher long-\ntemps dans nos souvenirs pour retrouver des impressions aussi profondes\net aussi fortes que celles que nous avons éprouvées à cet admirable\nspectacle. Evocation inoubliable de l'ait antique, de cet art si lointain\nde nous par certains côtés, si proche par d'autres côtés, du vrai sentiment\nantique, si déformé, si transformé dans les œuvres modernes qui parais-\nsent s'en inspirer le plus directement (Corneille, Racine, Gluck). Parmi\nles chefs-d'œuvre de l'antiquité, l'Antigone de Sophocle occupe une place\nspéciale : on peut y voir comme un point de contact entre ce qu'il y a\nde plus noble, de plus pur dans l'idéal religieux du paganisme grec et\nl'idéal chrétien. Antigone meurt victime d'un devoir religieux de cha-\nrité fraternelle. Antigone est une martyre qui tient au tyran Créon exac-\ntement le même langage que, cinq siècles pius tard, saint Pierre et tous les\nmartyrs chrétiens tiendront à leurs persécuteurs : « Il vaut mieux obéira\nDieu qu'aux hommes. » Dans la conscience des justes, les lois divines, con-\nsacrant les lois saintes de la nature, parlent plus haut que les haineuses inter-\ndictions d'un homme. Voilà l'admirable signification morale d'Antigone.\n Œdipe-Roi est dramatiquement mieux construit, d'une unité plus forte, d'une\ngrandeur tragique plus âpre, mais Antigone est bien plus émouvante et plus\ntouchante\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                                   NOTULES                                  461\n\n\n    L'interprétation fut étonnamment belle et les acteurs étaient, nous dit-on,\ndes élèves de l'Institut (de la section de philosophie) ! Il faut citer avant tout\nM. Achille Reisdorf qui a été superbe et vraiment émouvant dans l'admi-\nrable rôle d'Antigone, et M. Paul de Myttenaere, qui s'est très honorablement\ntiré des difficultés considérables du rôle ingrat et déconcertant de Créon.\nMM. Robert Reisdorf (Hémon), Semaille (Tirésias), Hellinckx (Ismène),\nEeman (Eurydice), Balister et Legrand ont tous droit à une large part\nd'éloges.\n    Rien n'avait été négligé pour réaliser la plus parfaite mise en scène au\npoint de vue archéologique. Un décor superbe peint MM. Hierre et Lynen,\nune figuration très bien réglée, vivante mais conservant toujours cette gra-\nvité hiératique propre à la scène grecque, si éloignée de notre esthétique théâ-\ntrale moderne, enfin et surtout une remarquable interprétation de la partie\n musicale (dirigée par M. Wambach), tout contribuait à rendre plus intense\n l'impression du drame.\n    La partition écrite par Saint-Saëns pour les chœurs à'Antigone est en\n musique, une des plus curieuses choses que je connaisse. Il paraît impos-\n sible de se rapprocher davantage de la musique grecque, tant par la mélodie\n chorale à l'unisson que par l'instrumentation (flûtes, clarinettes, hautbois,\n harpes, quatuor), impossible de mieux rendre esthétiquement compré-\n hensible pour un moderne cet art musical antique qui est aux antipodes du\n nôtre. La sensation causée par les premiers chœurs est indécise et décon-\n certante, mais peu à peu elle se précise ; et bientôt l'on se sent saisi par\n cette atmosphère sonore, si bien appropriée à l'œuvre. Le chœur du qua-\n trième stasimon est de toute beauté et contribue puissamment à exalter l'émo-\n tion causée par la scène des adieux d'Antigone à la vie : point culminant du\n drame. Le chœur final aussi, directement imité d'une hymne de Pindare, fait\n grande impression.\n    Le chœur était formé de choristes du théâtre de la Monnaie.\n    Cette superbe représentation fait le plus grand honneur à MM. les pro-\nfesseurs de l'Institut Saint-Louis, en particulier à M. l'abbé Zech, le\n savant archéologue helléniste, de même qu'à M. Chomé, du Conservatoire\nde Bruxelles, qui avait dirigé les répétitions et dressé les jeunes acteurs.\n                                                                         C. M.\n                                       ***\n   Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles avait été invité à\nprendre part aux représentations extraordinaires de la ville de Cologne qui\nse sont clôturées le 22 juin dernier. Ce fut un vrai triomphe pour nos compa-\ntriotes et l'honneur en revient principalement aux éminents directeurs de\nnotre théâtre, MM. Kufferath et Guidé, et à son distingué chef d'orchestre\nSylvain Dupuis. Nous les en félicitons de tout cœur. Voici ce que nous lisons\ndans le Guide Musical du 12 juillet au sujet des représentations exécutées par\nnotre théâtre bruxellois. Après avoir fait l'éloge de la magnifique exécution\ndes Maîtres Chanteurs sous la direction de Motte, le correspondant du Guide\nMusical ajoute :\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "462                              DURENDAL\n\n\n   « Après une telle exécution, le public allemand avait le droit d'assister,\nsans appréhension, sans crainte de souffrir dans son amour-propre, à l'inter-\nprétation de La Bohème de Puccini et de Pelléas et Mélisande de Claude\nDebussy par la troupe de la Monnaie. Ce fut, à vrai dire, pour lui, un\nenchantement. La presse a été unanime à reconnaître qu'aucun théâtre d'Al-\nlemagne ne serait à même de présenter, avec autant d'autorité, un groupe\nd'interprètes aussi remarquable par la beauté des voix que par l'éducation\nartistique, un art de la mise en scène aussi consommé, des décors où l'inven-\ntion et le goût s'imposaient plus impérieusement à l'admiration que ceux qui\nlui furent offerts par la direction de la Monnaie en ces mémorables soirées.\nQuiconque est quelque peu versé dans la pratique des choses de théâtre devra\navouer que les talents de tout genre groupés dans l'organisation du théâtre\nde la Monnaie sont de premier ordre. M. Sylvain Dupuis est un maître dans\nl'art de conduire l'orchestre. Sa belle conscience d'artiste l'amène à fouiller\ndans leurs moindres détails les œuvres qu'il dirige. Mlle Mary Garden a\ndégagé le charme adorable de Mélisande avec un art bien subtil, et la voix\nde M. Morati s'est déployée superbement dans le rôle de Rodolphe. La\nsalle, enthousiasmée, a applaudi 'généreusement Mlle Yvonne de Tréville\n(Mimi), M. Decléry (Marcel), M. Bourbon (Golaud) et leurs partenaires,\nqu'il faudrait citer tous, si l'on voulait répartir les éloges avec équité. »\n                                         ** *\n   T h o m a s V i n Ç O t t e . — Le talent magistral de notre grand artiste\nsculpteur Thomas Vinçotte est apprécié d'une façon très ingénieuse par\nnotre collaborateur Arnold Goffin dans la Revue Générale. Nous reproduisons\navec plaisir les paroles du plus compétent et du plus sérieux de nos critiques\nd'art :\n   « Il y a on ne sait quelle belle fierté virile dans l'art de M. Vinçotte et on\nreçoit de l'ensemble de son œuvre la sensation d'une personnalité forte, per-\nsévérante en ses desseins et peu encline à faire fléchir ses convictions devant\nles fantaisies et les engouements de la mode. L'inclination classique de son\ntalent semble la résultante d'une vocation pour la grande sculpture décora-\ntive, à laquelle les circonstances et, peut-être, les hésitations et les scrupules\nd'un esprit ambitieux de perfection absolue et jamais satisfait n'ont pas permis\nde donner l'entière mesure de sa puissance.\n   » M. Vinçotte a consacré la part principale de son activité, en ces dernières\nannées, à la sculpture du portrait et il y a fait preuve d'une décision de coup\nd'œil et d'une franchise de métier extraordinaires... Un procédé tellement\nrésolu qu'il arrive que le maître s'attaque directement au marbre, décèle,\névidemment, en même temps que la promptitude de ses partis-pris, à l'aspect\ndes physionomies qui sollicitent son ciseau, la prédominance chez lui du\nsentiment décoratif. L'inconvénient en est qu'il coupe court à ces féconds\ntâtonnements qui laissent au sculpteur le loisir de se familiariser avec son\nmodèle, de voir se dénouer et tomber le masque d'apparat de celui-ci, pour\nsurprendre et fixer son expression intime et véritable. Pour certains mondains\nde l'un et de l'autre sexe, le dommage est peu sensible, il est vrai, car, chez\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                                           NOTULES                                        463\n\neux, le masque finit p a r réagir sur le visage et, même sur l'âme, et par donner\nà l'individu cet air d'amabilité évasive et émoussée que M. Vinçotte a eu à\nimposer si souvent à son m a r b r e . C'est pourquoi, si l'on veut juger de la\nvaleur de l'art d u sculpteur, aux prises avec u n e réalité émouvante, il faut\nétudier quelques-uns de ses bustes de savants, d'artistes ou de travailleurs\nintellectuels, tel, en ce Salon, celui de M. Beco, dont les traits, usés et\naffinés par l'habitude mentale, ont trouvé en lui un interprète ferme et\nincisif. »\n                                               * **\n    Viennent de paraître chez Van Oest, place d u Musée, à Bruxelles :\n   L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e . Fascicule II : R o g e r V a n d e r W e y d e n ;\nP e t r u s C h r i s t u s ; E c o l e M o s a n e , par Fierens-Gevaert;\n   P i e r r e B r u e g h e l l ' A n c i e n , par M. Charles B e r n a r d ;\n   V e r m e e r de D e l f t , par M. Gustave Van Z y p e .\n   N o u s rendrons compte prochainement de ces ouvrages, dont nous nous\nplaisons à signaler, dès à présent, l'illustration des plus r e m a r q u a b l e s .\n\n                                               ***\nAccusé de réception :\n   A R T : Pinturicchio, par ARNOLD GOFFIN. Ouvrage illustré. Collection :\nLes g r a n d s artistes (Paris, L a u r e n s ) . — Les promenades d'un artiste au Musée\ndu Louvre, par S. RAFFAËLI. Préface de M. BARRÈS (Paris, Bibliothèque des\nannales politiques et littéraires). — La peinture des origines au XVIe siècle, p a r\nL o u i s HOURTICQ. Ouvrage orné de 171 gravures (Paris, L a u r e n s ) . — Vermeer\nde Delft, p a r GUSTAVE VAN Z Y P E . Ouvrage illustré. Collection : L e s grands\nartistes des P a y s - B a s (Bruxelles, Van Oest). — Pierre Breughel l'ancien, par\nCHARLES BERNARD. Ouvrage illustré (idem). — H.-J.                      Evenepoel, p a r   PAUL\nLAMBOTTE. Ouvrage illustré. Collection : Les artistes belges contemporains\n(idem). — Jean Goujon, p a r PAUL VITRY. Ouvrage illustré. Collection :\nLes g r a n d s artistes (Paris, L a u r e n s ) .\n  H I S T O I R E : Mémoires et souvenirs sur la Révolution et l'Empire publiés avec\ndes d o c u m e n t s inédits,par J . L E N Ô T R E . L e tribunal révolutionnaire 1793-1795.\nOuvrage illustré (Paris, P e r r i n ) . — Un grand marin : Tourville, par EMMANUEL\nDE BROGLIE (Paris, P l o n ) . — Les terreurs de l'an mille, par FRÉDÉRIC DUVAL\n(Paris, Bloud). — Honneur militaire, par ***. Préface de E . DE VOGUE\n(Paris, P l o n ) . — L'Alsace-Lorraine de nos jours, par FLORENT MATTER. Préface\nde MAURICE BARRÈS (idem). — Histoire du clergé de France pendant la révolution\nde 1848, par H E N R I CABANE ( P a r i s , B l o u d ) .\n  L I T T É R A T U R E : Henri d'Ofterdingen,              par NOVALIS, traduit et annoté\npar G. P O L T I    et P . MORISSE. Préface de N . A L B E R T . P o r t r a i t de   Novalis\n(Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Promenades philosophiques, par REMY DE\nGOURMONT. 2 e série (idem). — Pensées d'harmonie, p a r M. DE MECK ( P a r i s ,\nP l o n ) . — Emile Verhaeren, p a r ALBERT DE BERSEAUCOURT (Paris, Jouve). —\nHortense Allart de Méritens d a n s ses r a p p o r t s avec Chateaubriand, Béranger,\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "464                                        DURENDAL\n\n\nL a m e n n a i s , Sainte-Beuve, G. S a n d , Mme d'Agoult, p a r L É O N S É C H É (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Lettres inédites de Hortense Allart de Meritens à Sainte-\nBeuve. Introduction et notes de LÉON SÉCHÉ (idem). — Etudes allemandes, par\nEDOUARD DE MORSIER ( P a r i s , P l o n ) . — Œuvres enprose, d e RICHARD W A G N E R ,\ntraduites par J . PRUD'HOMME et F . H O L L . 2 e volume d e s Gesammelte\nSchriften (Paris, Delagrave).\n  M U S I Q U E : Boïeldieu,          par LUCIEN       AUGE D E LASSUS. — Rameau,          par\nLIONEL    DE LA L A U R E N C I E .    —   Schubert,    par   L.   BOURGAULT-DUCOUDRAY.\n3 volumes illustrés de la collection : Les musiciens célèbres (Paris, Laurens).\n  P H I L O S O P H I E : La synthèse mentale, par GEORGES DWELSHAUVERS ( P a r i s ,\nAlcan). — L'esthétique expérimentale contemporaine, p a r CHARLES LALO (idem).\n\n    P O É S I E : Le valet de cœur, p a r TRISTAN KLINGSOR ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — Le chemin solitaire, p a r BLANCHE SAUQUÉ ( P a r i s , Sansot). —\nL'Essor, par A. DE BRIMONT (Paris, P l o n ) . — Comme au temps joli des marquises,\np a r H E N R I ALLORGE (idem). — Les sèves originaires suivies d e Nocturnes, par\nROGER F R Ê N E S ( P a r i s , P e r r i n ) . — Le collier de griffes, par CHARLES CROS.\nAvant-propos de M. GUY-CHARLES CROS. Préface de E M I L E GAUTIER                   (Paris,\nStock). — Les petites âmes, p a r P A U L GERALDY (Paris, Vanier). — Par les\nchemins, p a r B . REYNOLD ( E d . de L a P h a l a n g e , Paris). — La nef désemparée,\npar ANDRÉ FONTAINAS (Paris, Mercure de F r a n c e ) .\n    R E L I G I O N : Le mystère chrétien et les mystères antiques, p a r RUDOLF STEINER.\nT r a d u c t i o n et introduction de EDOUARD SCHURÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . — Saint\nAmbroise, p a r P . DE LABRIOLLE. Collection : L a pensée chrétienne (Paris,\nB l o u d ) . — Le mouvement catholique chez les femmes en Angleterre, par L . DE\nBEAUZIER ( P a r i s , P e r r i n ) . — Les deux aspects de l'immanence et le problème\nreligieux, par E D . THAMIRY (Paris, Bloud).\n   R O M A N S : Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges). — L'inutile volonté, p a r L U C I E GAUTHEY ( P a r i s , Plon).—\nNietzschéenne, p a r D A N I E L L E S U E U R (idem). — Le mystère du poète, p a r A. FOG-\nGAZZARO. T r a d u i t par A. GLADES (Paris, P e r r i n ) . — La barque amarrée, par\nVICTOR CI.AIRVAUX (Bruxelles, L a r c i e r ) . — Chez les hommes heureux du monde,\npar EDITH WHARTON.            Traduction      de CHARLES D U B o s . P r é f a c e   de   PAUL\nB O U R G E T (Paris, P l o n ) . — Au temps de ma jeunesse, p a r R O B E R T D E TRAZ\n(idem). — Les âmes muettes, par MARGUERITE H A N K E S - D R I E L S M A DE KRABBÉ\n(Paris, Sansot).— Camille Frison ouvrière de la couture, par ANDRÉ VERNIÈRES.\nPréface d e L U C I E N DESCAVES (Paris, P l o n ) .\n   S O C I O L O G I E : Œuvres sociales des femmes, par P A U L ACKER (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": ""}, {"page_pdf": 547, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-07", "signet_source": "Quinzième année - N°7 - Juillet 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination continue après la livraison précédente (pages 400-464 ici) ; la table annuelle donne pour « Les livres » la 7e occurrence p. 447 et pour « Notules » la 7e occurrence p. 460, soit le septième fascicule de l’année. Indices internes : l’étude sur Jef Lambeaux le dit « vient d’être arraché » à l’école belge de sculpture ; les Notules évoquent les représentations de Cologne « clôturées le 22 juin dernier » et citent le Guide Musical « du 12 juillet » ; Les Livres rendent compte de revues d’art des numéros de mars à mai et du 15 juin 1908.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}