{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 465, "page_fin": 466, "titre_corps": "Deux Artistes belges : Alfred Delaunois et S. Detilleux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Octave Maus", "ancre_debut": "Deux Artistes belges Alfred Delaunois et S. Detillenx", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 554, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "Deux Artistes belges\n\n             Alfred Delaunois et S. Detillenx\n                 Nousreproduisons dans ce fascicule deux œuvres\n                  d'Alfred Delaunois, qui lui ont été inspirées par la\n                  splendide église collégiale de Saint-Pierre de Lou-\n                  vain, et un tableau de S. Detilleux.\n                     L'exposition simultanée d'oeuvres de ces deux\n                  artistes, très différents au point de vue de l'inspira-\n                  tion et de la facture, a suggéré à Octave Maus ce\n                  parallèle intéressant, qui caractérise d'une façon\n                  très pittoresque le genre de chacun des deux peintres :\n   M M . Alfred Delaunois et S. Detilleux se sont partagé les galeries du\nCercle Artistique. P o u r l'un et pour l'autre de ces artistes, l'épreuve est\nimportante : elle fixe leur physionomie actuelle en g r o u p a n t les fruits d'un\nlabeur dont on n'a pu apprécier jusqu'ici que des expressions isolées.\n   L'art recueilli et profond du premier s'oppose aux extériorités du second.\nT a n d i s que M. Delaunois regarde « en d e d a n s », épie dans son âme\ndes impressions ressenties dans le silence mystique des cathédrales, dans la\npaix des béguinages, d a n s l'austérité des paysages traversés par les frocs\nblancs ou noirs des religieux, M. Detilleux emplit ses yeux de la vision\nsuperficielle des êtres et des choses. Illustrateur habile, il croque, à l'audience,\nle geste expressif d'un avocat, l'attitude repliée de l'adversaire qui médite\nune triomphante riposte. E t ses portraits, ses compositions, ses éludes\nd'après nature sont guidés par le même souci de vérité extérieure. T o u s deux\nn'envisagent la peinture que comme les moyens de réaliser leur conception\nindividuelle de l'art : aussi ne sont-ils peintres, au sens rigoureux du terme,\nni l'un ni l'autre. Mais le premier, avec u n e pénétration aiguë et un accent\npersonnel, exprime d'une façon émouvante le caractère des modèles — édi-\nfices religieux, physionomies ascétiques, campagnes monastiques — qui\nexcitent sa sensibilité. Le second se borne à traduire avec exactitude le m o u -\nvement et la vie, et souvent il atteint son but.\n   Il serait vain de poursuivre plus loin le parallèle de ces deux artistes dissem-\nblables, que seule la simultanéité de leurs expositions collectives nous a\namené à rapprocher l'un de l'autre. Mais encore était-il intéressant de pré-\nciser en quelques mots leur orientation.\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1488, "texte": "466                               DURENDAL\n\n\n    P a r m i les plus belles œuvres de M. Delaunois, qui sont la confession de\ntoute une vie laborieuse, il faut citer les impressions qu'il recueillit à l'église\nS a i n t - P i e r r e de L o u v a i n . N u l n'a décrit avec plus d'éloquence la majesté\ndes nefs, l'eurythmie des piliers, le pieux mystère des chapelles où l'odeur de\nla cire se marie à des parfums d'encens. Il faut louer aussi X Ame qui morde,\nUn couloir chez les sœurs hospitalières, et ces fragments d u Pays monastique,\nl'œuvre maîtresse de l'artiste ; les Meules, Un après-midi, Un nuage qui passe, etc.,\ndans lesquels M. Delaunois affirme une incontestable maîtrise. F i l s spirituel\nde Xavier Mellery, il a scruté comme lui l'intimité secrète de la nature et en\na définitivement fixé l'expression sentimentale.\n    D a n s l'œuvre de M. Detilleux, le portrait d o m i n e . On ne peut méconnaître\nles mérites réels, malgré leur coloration s o m b r e et dure, des portraits de\nM M . Bosquet et C h a u m o n t (la Sonate de Franck), Godefroid Devreese, le\ndocteur Spehl, etc. L e plus vivant est p e u t être celui d e M. J. Deru. Un\ng r a n d fusain évoque l'effigie de feu Adolphe S a m u e l . Il y a aussi des portraits\nde femmes, ceux-ci moins heureux, des sanguines adroitement crayonnées,\ndes esquisses et croquis, qui témoignent d ' u n travail sérieux et persévérant.\n\n                                                                       OCTAVE    MAUS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 467, "page_fin": 472, "titre_corps": "Les bœufs du roi", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gabriel Nigond", "ancre_debut": "Les bœufs da roi I DEPUIS que sa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 556, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "Les bœufs da roi\n\n                                     I\n\n                D E P U I S que sa    fille était morte, le vieux roi n'habi-\n                      tait plus son palais. Il parcourait dans sa litière\n                      toute l'étendue du royaume et n'en descendait\n                     j a m a i s . Six bœufs, rouges, bruns et blancs,\n                      obéissaient, selon la volonté d'Halpérik, à l'ai-\n                      guillon de leurs bouviers. L e chariot, étroit et\n                      long, suspendu par des lanières de cuir, avan-\n                      çait paisiblement le long des routes. L e roi,\nvêtu de soie bleue, reposait sur des coussins flétris. Dès\nl'aube, il s'appuyait sur le coude et tournait les yeux vers la\nplaine...\n   P e n d a n t l'hiver, les bœufs soufflaient une vapeur t i è d e ; au\nprintemps, l'ombre des feuillages nouveaux remuait sur leurs\ncroupes luisantes que l'été livrait aux taons, trempées de sueur.\nLes pluies d'automne souillaient dans la boue des ornières la\ncorne d u r e de leurs pieds las. Ils étaient placides et forts et\nfermaient doucement, au soleil de midi, leurs paupières.\n   Q u a n d le brouillard cachait le paysage, le roi regardait ses\nbœufs. De petites mouches insaisissables vibraient sur leur\néchine, ridée d'un brusque frisson. Les muscles de leur corps\nsuperbe agissaient avec lenteur et précision, comme les rouages\nd'une machine accomplie. L a voix rauque des bouviers criait\nleurs noms à l'écho.\n   Une suite nombreuse accompagnait le roi. Les cheveux\nblonds des seigneurs flottaient sur leurs épaules, leurs yeux\nclairs s'assombrissaient avec le jour, quand les cloches des\nabbayes sonnaient l'angélus du soir. Les jeunes femmes allai-\ntaient des fils robustes, les vieilles portaient des fardeaux. Sur\nle passage du roi, les paysans s'agenouillaient.\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "468                              DURENDAL\n\n\n   L e roi gagnait, par les chemins les plus détournés, les plus\naffreuses solitudes. L e s b r a n d e s , avecleursajoncs,se desséchaient\nsous un soleil dont l'éclat lui-même était morne. Des prairies crou-\npissaient sous l'humidité du ciel. E t , dans les forêts sans limites,\nle tronc des chênes s'enlisait au cœur des fondrières. Un voile\nde moisissures livides enveloppait les roues du chariot et les bœufs\nse raidissaient sous l'effort, t a n d i s qu'aux cahots le roi branlait\nla tète...\n   Ce fut un soir d'avril que tombèrent les deux premiers bœufs.\nIls m o u r u r e n t lentement, le mufle allongé, le cœur b a t t a n t . Les\ngens les entouraient d'un grand cercle qui se rapprocha à\nmesure qu'ils agonisaient.\n   Le roi, couché sur le bord du chariot, restait calme. Les\nautres bœufs regardaient mourir leurs frères. H a l p é r i k fit creuser\nune fosse où les cadavres furent jetés. On repartit. C'était,\ndis-je, un soir d'avril et les grillons chantaient sous les premières\nviolettes.\n   Le chariot suivit sa course ralentie. L e roi ne parlait plus et\nsongeait, entourant de ses b r a s s e s genoux maigres. Ses os sail-\nlaient sous sa robe bleue. Q u a n d on rencontrait une paysanne\nm e n a n t une enfant par la main, il détournait la tête et sa barbe\nblanche tremblait, comme une couche de neige sur la branche\nd'un pin.\n   Juillet souffla son haleine ardente. L'eau m a n q u a i t . Les che-\nvaux, comme des chiens, tiraient la langue. Et, par une nuit\nsans lune, les bœufs bruns expirèrent. On ne s'en aperçut qu'au\n matin. L e joug de paille tressée, trop large, avait glissé sur\nleurs yeux. L e u r poil était glacé sur la terre brûlante. Des cor-\n beaux tournaient déjà.\n   L e s bouviers les enfouirent en pleurant, et de grands soupirs\n soulevaient, sur leurs poitrines, leurs peaux de chèvre. Le roi\n donna l'ordre de se remettre en route, après qu'on eût allégé le\n chariot d'une partie des bagages. L e s cavaliers et les femmes\n chargèrent leurs selles et leurs épaules. L'écrasant soleil se\n leva. Le roi fit clore les rideaux de sa litière. Ceux qui allaient\n à pied cheminaient p e s a m m e n t en baissant le front et, chaque\n fois qu'ils trébuchaient sur quelque pierre, de grands coups\n résonnaient sous leur crâne.\n    Les bœufs blancs balayaient avec leur queue les mouches\n collées à leurs flancs...\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "                           LES BŒUFS DU ROI                              469\n\n\n\n\n                                     II\n\n   L a misère, en ce t e m p s , étreignit le r o y a u m e . Les villes res-\nsemblaient à des ruches dont les abeilles seraient mortes. Les\narbres crépitaient dans la chaleur. E t , q u a n d le cortège du roi\npassait sous l'arceau des portes, des enfants demi-nus se ruaient\nà l'assaut des chevaux et imploraient la charité d'une voix\naiguë, en t e n d a n t leurs petites mains. Deux d'entre eux grim-\npèrent un jour jusqu'à la litière royale et Halpérik frémit, en\nvoyant apparaître, dans l'ombre pourpre des rideaux, ces pâles\nvisages qui lui rappelaient sa fille.\n   Cependant, ceux de sa troupe commencèrent à m u r m u r e r .\nL a fatigue pliait les plus résistants, la fièvre brûlait tous les\nyeux, une femme mourut, puis une a u t r e . . . et une troisième,\ndevant son enfant moribond, devint folle. Alors, quelques-uns\ndirent au roi : « Sire, regagnez votre capitale et vivez en votre\npalais une existence digne de vous ! Cette litière est votre prison.\nV o s p i e d s , depuis dix ans, n'ont point touché la terre... » Mais\n Halpérik secoua la tête et fit signe aux bouviers de continuer\nleur route. E t , chaque jour, quelqu'un mourait. Puis l'abrutis-\nsement du malheur envahit ces misérables et ils avançaient\nsans se p l a i n d r e et ne parlaient même p l u s . . . Avec l'hiver, de\ngrands vents s'élevèrent. Les grues passaient, avec un cri\nrauque, au fond du ciel brouillé, et' le soleil, vers le milieu du\njour, luisait à peine, comme une lumière tremblante derrière\nun voile j a u n e .\n   On traversait de vastes plaines où les brebis paissaient avant\nles premières neiges. Les cabanes croulaient dans la boue; des\nhommes, assis devant leur porte basse, regardaient le cortège,\nsans comprendre, hébétés ou découragés. Des vieilles écrasaient\nde l'herbe dans des écuelles de bois, les mères qui nourrissaient\nn'avaient plus de lait.\n   ... U n soir, au crépuscule, comme on atteignait le sommet\nd'une colline, l'un des bœufs blancs qui traînaient la litière,\ns'abattit. Cela fit un grand choc et les essieux crièrent. T o u s\naccoururent. L e bœuf ferma les yeux, tandis que son com-\npagnon lui soufflait sur le front son haleine.\n   Il mourut à l'aube. L e froid était vif, la gelée brillait sur les\nchaumes. U n e ligne terne fermait l'horizon.\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "470                           DURENDAL\n\n\n   Alors le roi descendit de sa litière. U n silence solennel s'éta-\nblit, et des enfants, qui ne l'avaient j a m a i s vu que couché,\ns'effarèrent à le voir si maigre et si grand. Ses j a m b e s affaiblies\ntremblaient : u n e femme, s'approchant, offrit à sa main son\népaule... Il marcha vers les siens et leur parla : « Voici que\ncinq bœufs sont morts des six qui me conduisirent. L e dernier\nn'est plus assez robuste et la solitude le tuera. Moi, la solitude\net le chagrin n'ont pu me tuer, mais ils ont rongé mon cœur...\nJe n'ai pu revoir mon palais, ni la chambre où ma fille est morte,\nni le j a r d i n où son ombre se promène encore. Voilà pourquoi\nje m e suis mis en route. Mais Dieu m e punit : les bœufs qui me\ntraînaient sont tombés et je n'ose pas en atteler d'autres... L a\nfamine a mordu mon peuple et vous m u r m u r e z justement, car\nvous menez une vie errante et sans douceur. Je me repens et je\nvous prie, pour l'amour de Dieu, de me p a r d o n n e r . J e ne veux\nplus être votre roi, ni celui qui vous c o m m a n d e . L a vieillesse,\nserrant dans sa main mes mains glacées, me confia bien des\nsecrets et m'enseigna la science amère du renoncement. T r o p\nlongtemps je me suis servi de vous; mon cœur et mon bras ne\ndirigeront plus les vôtres... J'ai réfléchi à ces choses. Retournez\ndonc vers votre ville et ouvrez vos maisons désertes et laissez-\nmoi là. Car c'est en vain que je voulus oublier ma peine ou la\ndistraire, en la p r o m e n a n t chaque jour le long d'une route\nignorée. T o u t e s les routes se ressemblent et l'image de mon\nenfant jaillit devant mes yeux comme une source éternelle!\nJ e suis très vieux et je ne peux plus pleurer... Je veux m'adosser\ncontrecet arbre et attendre. Donnez-moi seulement du pain pour\nun jour. Mon destin est d a n s le vent qui passe : il m'emportera\ncomme une feuille. Laissez-moi là, dis-je, et retournez-vous-en!\nMon â m e est trop pleine de douleur pour qu'un nouveau regret\ny puisse encore entrer!... »\n    Il dit, et tous ceux qui l'écoutaient pleurèrent et tendirent\nleurs mains vers lui. Mais il leur fit signe de reprendre leur\nr o u t e ; alors ils s'en retournèrent et le laissèrent seul...\n    L e bœuf qui restait se mit à meugler en t r e m b l a n t sur ses\npattes raidies. Halpérik posa sur son front la pointe de l'ai-\nguillon et l'emmena. Ils traversèrent le c h a u m e ; le silence\nétouffait leurs pas et la neige se mit à tomber. L a robe du roi\ns'accrochait aux buissons et les ronces, se redressant, gardaient\nun lambeau de soie bleue...\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "   Halpérik, a y a n t descendu l'autre versant de la colline,\ns'arrêta dans une vallée étroite, devant u n e h u t t e qui lui parut\ndéserte. U n pauvre c h a m p s'allongeait entre deux fossés où\ncoassaient des grenouilles. U n e charrue renversée pourrissait\nau bord du talus. Le roi s'adossa au tronc d'un châtaignier et le\nbœuf se mit à paître. L e pâle éclat d'un jour d'hiver semait sur\nces lieux a b a n d o n n é s une lumière égale et douce. L a neige ne\ntombait plus.\n   L e roi baissa la tête et l'image de sa fille lui a p p a r u t de nou-\nveau, vêtue de blanc et t e n a n t un oiseau dans ses doigts. Alors\nla plaie vive de sa douleur se rouvrit et saigna, et le goût de la\nmort lui monta du cœur aux lèvres. Il leva les yeux vers les\nbranches comme s'il eût a t t e n d u quelque chose. L e vent par-\nlait douloureusement : « A quoi bon vivre encore, ô misérable,\nroi sans r o y a u m e , maître sans sujets, père sans enfant! Quel\nservice attendre de tes mains ridées? Quel effort est possible\nà tes pas fléchissants? P o u r quel espoir battrait ton cœur\nfigé ? »\n   Soudain il entendit gémir dans la cabane. Il marcha vers le\nseuil, mais, trop faible pour aller jusque là, il s'appuyait d'une\nmain aux cornes du bœuf. L a cabane était verte et froide. Un\nvieil h o m m e y gisait sur un lit de feuilles; il tourna vers H a l -\npérik son visage j a u n e et tourmenté comme une écorce. U n e fille\nblonde était à genoux devant lui. Elle se releva, vint au roi et\nlui dit : « Mon père souffre et va mourir. D e p u i s deux jours\nnous n'avons pas m a n g é ; mais je suis robuste, il est faible. Je\nmourrai la. dernière! Voyez comme il regarde, par la porte\nouverte, son pauvre c h a m p non cultivé! Mon père n'a pu sortir\nde l'automne et sa terre est en friche ! Il se lamente jour et nuit!\nCela surtout le t u e ! . . . »\n   Cette fille était belle, ses yeux noirs luisaient sous ses che-\nveux blonds comme une source sous les fougères. E t , d'un geste\nfréquent, elle rejetait ses boucles en arrière. Alors Halpérik,\nla regardant, se mit à pleurer. P u i s il lui dit : « Qui t'apprit\ncela? » Elle répondit : « J'ai toujours fait ainsi, depuis le temps\noù j'étais toute petite, » E t le roi répéta d'une voix douce :\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 610, "texte": "472                          DURENDAL\n\n\n« D e p u i s le temps où j'étais toute petite... » Il la regarda\nencore et passa la m a i n sur sa tête. « T o i aussi, dit-il.\nT o u s les enfants se ressemblent et secouent ainsi leurs\ncheveux... »\n   Alors il posa sur la table le pain qu'il avait avec lui, ensuite\nil sortit et marcha sans fatigue j u s q u ' à la charrue, qu'il releva.\nDocilement, le bœuf blanc l'avait suivi... Il l'attela donc, puis,\nle guidant de sa voix grave, il ouvrit, dans le c h a m p du labou-\nreur, le premier sillon...\n\n                                                 GABRIEL NIGOND.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 473, "page_fin": 473, "titre_corps": "La Louange du Soleil : Le bon Samaritain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La Louange du Soleil Le bon Samaritain Les fourbes", "ancre_fin": "de la Terre éblouie", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Dompteur des Tempêtes", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 562, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 80, "fin_caractere_exclue": 943, "texte": "La Louange du Soleil\n                            Le bon Samaritain\n     Les fourbes souffles de novembre, vents rapaces,\n     Dans les soirs roux, zébrés de sinistres   lueurs,\n     Dépouillèrent le parc du trésor de ses fleurs,\n     Et, cruel, leur plaisir dispersa dans l'espace\n     Les pétales sanglants du jardin des douleurs.\n     Le Parc laissé pour mort par les vents     agresseurs,\n     Couvrit sa nudité des fanes de sa gloire.\n     Mais le gel implacable issu de la nuit noire,\n     Durcit ainsi que roc les ruisseaux    guérisseurs,\n     Les ruisseaux que sa fièvre ardente voulait boire.\n     Et l'Hiver l'a figé dans un mortel   sommeil,\n     Et nul n'a secouru sa gloire    évanouie.\n     Mais ta clarté sur lui se lève épanouie.\n     Le Parc connaît enfin la fête du réveil,\n     O Bon Samaritain     de la Terre éblouie!\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 473, "page_fin": 473, "titre_corps": "La Louange du Soleil : Le Dompteur des Tempêtes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Le Dompteur des Tempêtes Avril ouvre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 562, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 943, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": "Le Dompteur des Tempêtes\n     Avril ouvre au matin la porte du Levant.\n     Le Jour exauce enfin l'espoir de sa servante.\n     La Terre hume à longs traits ta chaleur       rénovante,\n     Soleil en qui l'espoir n'est jamais décevant.\n     Ton Verbe de Lumière a dit : « Silence! » aux vents;\n     Et les vents se sont tus qui cornaient  l'épouvante.\n     Les renaissants rameaux de la forêt    mouvante\n     Evaluent dans l'air bleu la Terre des vivants.\n     Le sol est verdoyant d'espérance    invincible.\n     La nuée où dormait ta gloire      immarcessible\n     Vogue au large de l'air sur un ciel calme et bleu ;\n     Car tu t'es réveillé de ton sommeil paisible\n     Et tu domptas l'assaut des nuages     houleux\n     En levant sur la'nuit ta splendeur     impassible.\n\n(1) Poèmes extraits des Saisons mystiques, ouvrage inédit.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 474, "page_fin": 474, "titre_corps": "La Louange du Soleil : Hymne d’Avril", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Hymne d'Avril Ainsi qu'il le promit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 563, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 70, "fin_caractere_exclue": 1849, "texte": "Hymne d'Avril\n      Ainsi qu'il le promit par la voix des Prophètes,\n      Mon Seigneur qui veillait sur l'insecte endormi\n      A libéré la Terre et l'hiver ennemi\n      A fui comme Amalech au soir de sa défaite.\n      J'ai vu crouler et j'ai vu choir du haut des monts,\n      Parmi les cris des vents, la horde des nuées;\n      Et, telle une âme après la fuite des démons,\n      La Terre a reconquis sa gloire     atténuée.\n\n      Ange en mantel de verdoyance à reflets d'or,\n      L'Avril de l'Espérance a jailli des ténèbres.\n      Et sous son vol brillant les horizons célèbrent\n      La promesse chrétienne émanant de son corps '\n      Diaphanement    pur comme les glaciers roses,\n      Que sa présence éclaire aux faites des rochers.\n\n      Il marche sur les pics et de son pied léger\n      Fait surgir de leurs flancs les forêts   grandioses.\n      Il regarde la plaine aride et son regard\n      Fait se lever vers lui, comme un mort de sa tombe,\n      Tout le printemps caché dans l'hiver des brouillards   ;\n      Et les lys ont fleuri pour l'amour   des   colombes.\n      Béni soit mon Seigneur par les fleurs des prairies.\n      Il a daigné sauver leur grâce de l'Hiver;\n      Béni soit mon Seigneur par la Vierge Marie,\n      Fleur des fleurs, dont le Fruit a sauvé  l'univers.\n\n      Béni soit mon Seigneur dans sa miséricorde\n      D'où vient nous visiter ce pur soleil levant.\n      Et toi, Soleil, et toi, ô lumineux   Enfant,\n      Prophète de l'Amour et roi de la Concorde,\n      Enseigne-nous,     Jésus, la divine Science,\n      Eclaire-nous dans l'ombre au cœur des bois épais ;\n      Fais verdoyer l'Espoir aux clos des consciences\n      Et dirige nos pas dans les voies de la paix...\n\n                                                  GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 475, "page_fin": 484, "titre_corps": "L’Homme aux Cloches", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean des Noëls", "ancre_debut": "L'Homme aux Cloches A Madame W", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 564, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2744, "texte": "L'Homme aux Cloches\n                                                                      A Madame W...\n                                  ... Des bruits qui sont entrés en vous pour toujours.\n                                                       Le Beau Voyage.\n                                                                      H. BATAILLE.\n\n\n                   ILétait né en une très vieille cité dont l'esprit des anciens âges\n                     avait fait une ville d'églises et de couvents; ville grise\n                     achevant de mourir entre de hautes murailles qui tom-\n                     baient en ruines; des rues étroites et silencieuses se perdant\n                     entre de vieilles maisons aux pignons penchés et lézardés;\n                     dans le quartier neuf quelques avenues désertes et lamen-\n                     tables où l'herbe croissait entre les pavés : le pas du pro-\n                     meneur y résonnait comme sur les dalles d'une église et\n                     l'on ne s'y entretenait qu'à voix basse. Sur toute la ville\n pesait lourdement le deuil d'une splendeur passée.\n   Ses parents, pauvres gens au labeur opiniâtre, habitaient près de la cathé-\n drale. Leur vie, toute de sacrifices, n'avait eu qu'un but : ce fils unique pour\nlequel ils rêvaient merveille. Le père était mort à la peine ; la mère, maladive,\nvieillie avant l'âge, avait cependant continué l'œuvre. Lui, nullement ambi-\ntieux, avait oublié jusque-là de songer à l'avenir; puis, pour satisfaire au\ndésir de la mère, il se mit un jour, sans aucun enthousiasme, à l'étude du\ndroit.\n   Son âme de sensitif s'était peu à peu imprégnée de toute cette tristesse qui\nse dégageait de l'ambiance de sa jeunesse. Un besoin intense, aux heures\nmornes, d'épancher son cœur lui fit rechercher des amis parmi ses camarades :\n non compris ou tourné en dérision, il en conçut tout d'abord un grand\nétonnement, puis jalousement il se replia sur lui-même et seul se mit à rêver\nsa vie.\n   Il errait souvent dans les vieux quartiers, par les petites rues désertes.\nUne surtout l'attirait par le mystère d'un long et haut mur ne laissant voir\nque les cimes de quelques arbres doucement agitées par le vent; et il rêvait\nd'un grand jardin de l'autre côté aux massifs épais, aux coins mystérieux,\naux allées secrètes bordées de fleurs rares et exquises. Des rires clairs de\njeunes filles l'avaient fait parfois s'arrêter; et il songeait que le bonheur pou-\nvait bien être là, derrière ce mur, parce que de très vieux arbres y balançaient\nmollement leurs palmes et que seuls des rires de femmes y troublaient de fois\nà autres le silence coutumier.\n   En l'oisiveté de ses après-midi, il allait volontiers par delà les remparts\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3725, "texte": "476                                      DURENDAL\n\n\nattiré au loin dans la vallée p a r u n très ancien parc qui confiait aux eaux\nn o n c h a l a n t e s la secrète image de sa frondaison p e n c h é e . Q u e de fois en été,\ncouché d a n s les hautes herbes de la rive opposée, il avait cherché à suivre\ndu regard certaines échappées de lumière qui bien vite se perdaient dans\nl'ombre du sous-bois !\n    P o u r ce parc, qu'il ne connaîtrait jamais, il gardait u n e étrange et vieille\naffection, et c'était un peu de son enfance qui errait là m a i n t e n a n t , cherchant\nà voir au travers de la futaie quelqu'une de ces fées ou de ces grandes dames\nd o n t , tout j e u n e , il avait peuplé l'ombre mystérieuse.\n    Aux jours d'été parfois il se perdait d a n s la c a m p a g n e , e n c h a n t a n t ses yeux\nde la g r a n d e lumière des blancs midis. Il s'en revenait tard à l'heure où\nl'ombre arrive, l'âme comme endeuillée par le soir qui t o m b a i t . . .\n    E t c'était alors, en face de sa mère, le repas coutumier et silencieux, tandis\nqu'aux coins obscurs de la pièce s'amassaient de l'ombre et d e l'ennui ; et\ntoujours quelques cloches d'églises lointaines venant sur toutes choses\neffeuiller leurs notes grises. Chaque soir quelque envolée de martinets tour-\nnoyait follement a u t o u r de la maison en u n grand cri strident, et dans le rose\ndu couchant, rapide, l'ombre de leur passage se projetait à peine sur la nappe\nb l a n c h e . Monotonie de l'heure, grisaille des cloches, d o u c e u r triste du soir\ntombant, toutes ces choses, u n e à u n e , entraient en son âme comme des hôtes\nfamiliers à l'approche de la n u i t . . .\n     De loin en loin il allait vers son u n i q u e ami, interne à l'Hôtel-Dieu, qui\nd o u c e m e n t lui reprochait de préférer l'aspect des choses au commerce des\nh o m m e s . Sa sensibilité exacerbée par l'isolement se plaisait à trouver là\nq u e l q u e image de sa p r o p r e existence : regards lointains des malades qui\nd a n s la p é n o m b r e du crépuscule s'immobilisent aux fenêtres, silhouettes\nfigées sur les bancs d'infirmes silencieux, songeries mornes des vieillards en\nla tristesse des cours, mélancolique vision de cette vie d'hôpital si pleinement\nidentifiée à son état d ' â m e . E t moins lourdes lui semblaient les heures pas-\nsées dans cet immense jardin des malades d o n t la pente inclinait doucement\nvers la rivière ou d a n s la cour d'entrée de l'hôpital les soirs où son ami était\nde garde ; c'était alors de longues causeries graves ou d'indicibles rêveries\nsous le d ô m e parfumé des acacias en fleurs : tout p r o c h e , l'hôpital dormait,\net d ' h e u r e en heure l'horloge au t i n t e m e n t de cristal élargissait ses vibrations\nd a n s le calme uni de la nuit ; par instants de quelque fenêtre entr'ouverte une\ntoux cassait le silence de sa sécheresse o b s t i n é e . . . Certains soirs il accom-\npagnait son ami dans sa visite de nuit : de loin en loin, quelques veilleuses\nd o n t la lueur indécise tremblottait en u n cercle d ' o m b r e ; parfois on croisait\nla sœur de garde qui, d'un pas feutré, faisait sa ronde : on chuchotait un\nbonsoir et un tintement de clefs allait se perdre derrière la porte refermée.\nP u i s ils traversaient les salles de femmes que la coquetterie des malades\nimprégnait d'un parfum spécial. Ils s'arrêtaient près d'un lit; quelques paroles\ns'échangeaient dans l'ombre, tandis q u ' u n e plainte errait d a n s la salle; alors\ndes profondeurs obscures de son être montait u n e i m m e n s e pitié vers cette\nsouffrance a n o n y m e , vers cette misère morale qu'il devinait a u t o u r de lui et\nen son cœur naissait u n vague désir de sacrifice et d'apostolat... E t quand,\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3555, "texte": "                        L ' H O M M E AUX C L O C H E S                      477\n\nfort tard dans la nuit, il quittait son ami, un regret lui venait de ne pas être\nde ce milieu qu'il voyait beau et clair avec ses dévouements, ses heures de\ngaîté franche et son labeur de chaque jour vers un idéal de bonté.\n    Il en était venu cependant à souffrir de cette grande solitude et dans son\nisolement s'accroissait chaque jour sa tristesse native. Par instants son âme\nétait comme immobilisée en une langueur profonde et c'était un dégoût, une\nlassitude inexprimable de la vie : sans cause, des larmes lui montaient aux\nyeux. De plus en plus la ville l'enserrait, l'étouffait et il rêvait de partances\nfolles vers des contrées lointaines aux paysages de songe, aux religions\nétranges, vers des cités mystérieuses qu'il évoquait dans une grande coulée\nde lumière, hanté surtout par certains noms d'Orient aux consonances\nbizarres tintant comme de l'or. Son esprit en vint à s'attrister de toute chose :\nl'ombre des tours de la cathédrale pesant lourdement sur la petite maison de\nsa mère ; le son d'une orgue de barbarie aux notes heurtées, déchirées,\ncomme une musique en déroute; un passage de prêtres au crépuscule dans le\nfond d'une avenue ; quelque vague roulement de tambour se mourant dans\nla nuit, là-bas, vers les casernes; la clarté discrète d'une lampe apparue der-\n rière quelque rideau de mousseline et révélant à la vue un bonheur qui\n s'attarde; l'heure martelée lentement tout le long du jour, au cadran\n épiscopal ; et puis surtout ces cloches entrant si gravement au soir, une à une,\n par les fenêtres ouvertes de la maison. O ces cloches, sans cesse sur la ville,\n il les connaissait toutes : celles de la cathédrale, orgueilleuses, bourdon-\n nantes, lourdes de majesté comme revêtues du violet de leur évêque ; celles\n de Saint-Gilles, la doyenne des églises, et leur carillon d'une harmonie si\n riche en couleurs, mais aux sonorités voilées, comme les tons passés d'un\n vieux pastel ; celles de Sainte-Claire, agiles, rieuses, légères, toutes blanches\n encore des longs voiles de nonnes qu'elles avaient vus sous leurs voûtes, pen-\n dant près dé trois siècles; celles du Séminaire, grises de monotonie; celles\n des chapelles dont les tintements uniformes évoquaient les vies encloses de\n tant de couvents; celles du campanile abbatiale de Saint-Martin dont la\n pureté calme faisait l'heure bonne et lumineuse; et puis d'autres encore,\n celles d'églises plus neuves au verbe haut et métallique, ainsi que des étran-\n gères réclamant le droit de cité près de leurs sœurs aînées qui chantaient\n tout un passé qu'elles n'avaient point connu. O toutes ces cloches sans cesse\n  sur la ville !\n     Quelle tristesse accumulée dans son âme par ces voix de la vieille cité, et\n  que de souvenirs effeuillés en leur rythme balancé : elles disaient les chers\n  autrefois, tout ce qui avait été et ne serait jamais plus; sans cesse errantes\n  au-dessus de sa vie, elles avaient fait à son Rêve un ciel familier et c'était\n  toute son âme qui chantait en elles. Il les connaissait depuis toujours, lui\n  semblait-il, et cependant il se souvenait, comme d'un songe, d'un soir de mai\n  aux pâles lueurs crépusculaires où, pour la première fois, elles étaient venues\n  à sa rencontre : il devait être bien jeune, à peine sept ans peut-être, et depuis\n  peu de temps seulement il ne portait plus ses grands cheveux blonds qui lui\n  donnaient un air de petite fille bien sage.\n     Ils jouaient, ses camarades et lui, sur la grande place de la ville haute, à\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\n\nquelqu'un de ces jeux bruyants du très jeune âge. La lumière agonisait,\nenserrée par l'ombre qui grandissait les façades; des tintements de cloches\nappelaient les fidèles au « mois de Marie » et des groupes allaient lentement\nvers Saint-Gilles. Il ne savait quel travail étrange s'était alors fait dans sa\npetite tête d'enfant, mais soudain il s'était arrêté au milieu du jeu et s'était\npris à rêver : un clocher noir dans les dernières lueurs d'un couchant rose,\n des cloches aux longues vibrations qui semblaient aller mourir très loin, et\n dans ce demi-jour de nuit qui commençait, des ombres glissant sans bruit\nvers cette clarté fuyante et vers ces cloches qui chantaient longuement...\n   L'impression avait été si vive que cette vision de courte durée lui était\ndemeurée intacte après bien des années; cela était maintenant comme une\nimage ancienne estompée par des nuances aux couleurs passées avec des\nnoirs profonds d'eau-forte. Et dans la douceur angelisée des soirs de mai il\navait souvenance d'une grande nef lointaine, toute noyée d'ombre, où se\n mouraient quelques cierges dans une agonie de lueur vacillante et dans le\nchuchotement monotone des litanies à la Vierge de ses premières années.\n   Vers la fin d'un hiver sa mère mourut subitement; il n'avait jamais songé\nque cela pût arriver un jour. Ce fut brutal : un immense désespoir l'accabla,\nil se vit seul à jamais. La tristesse de la ville lui devint trop lourde,\npresque odieuse. Il eut hâte de fuir et se souvint que son enfance avait rêvé\nd'ailleurs...\n   Il vendit la petite maison de sa mère, qui semblait s'affaisser maintenant\nsous l'ombre énorme de la cathédrale, et partit résolument, sans tourner la\ntête, un matin de printemps, alors que des parfums flottaient déjà dans les\njardins à la tombée du soir, que les premières pluies de mai faisaient sentir\nbon la terre mouillée et que les cloches sonnaient plus claires sur la ville.\n                                        *\n\n                                 Ils ont moins la passion de voir que de revoir.\n                                      (Reliques.)                       J. TELLIER.\n   Des années et des années s'étaient écoulées. Pèlerin insensé, il avait au\nhasard de la roule empli son âme de la vision des villes; ses yeux s'étaient\némerveillés d'aubes nouvelles; son Rêve avait connu d'autres cloches et son\ncœur avait su les hommes. Mais un jour, malade, courbé sous la fatigue,\nil avait senti le soir descendre sur sa vie et avait songé qu'il pouvait bien\nmourir. Tout son désir tendit alors vers le retour, et ce qui lui restait\nd'énergie avait été pour ce dernier voyage. Mon Dieu, comme il était donc\nlas ! Tout son être aspirait au repos. Par les routes poudreuses, il avait si sou-\nvent rêvé de la halte dernière en une maisonnette claire, enfouie dans la ver-\ndure, la porte grande ouverte à la fraîcheur du soir et les vitres au couchant,\nmontrant leur extase rose aux horizons tranquilles... Il avait continué son\nchemin âprement, vers la cité où était né son Rêve. Il l'atteignit par une\nmatinée lumineuse de juin.\n   Et tout le long du jour, il avait erré par la ville, s'en étant allé comme\nautrefois, par habitude, vers ce vieux quartier qu'il avait tant aimé. Ce fut\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3687, "texte": "                         L'HOMME AUX CLOCHES                                   479\n\nalors le premier pas d'un douloureux pèlerinage vers ce passé dont son âme\nétait pleine et dont ses yeux ne devaient plus retrouver ici et là que de rares\nvestiges. Il eut peine à reconnaître ces rues étroites et pittoresques par les-\nquelles, aux anciens jours, il promenait si mélancoliquement son rêve. Deux\nlarges avenues maintenant, bordées d'hôtels somptueux, modernisaient et\ncoupaient brutalement en croix ce quartier qui avait été le dernier refuge des\nvieilleries d'un autre âge. Seules quelques demeures anciennes aux pignons\nfleuronnés et aux fenêtres en ogive avaient été, ça et là, conservées comme\nmonuments historiques.\n    Alors, lentement, il descendit vers la ville basse, vers celte cathédrale dont\nil apercevait les tours, avec un peu maintenant, en son âme attristée, la crainte\nd'être revenu trop tard pour le revoir de toutes ces pauvres choses de l'Autre-\nfois. Il fit un détour par cette rue déserte où il aimait à passer naguère pour\nle mystère de ce long et haut mur derrière lequel son rêve avait mis un grand\njardin délicieux. Le mur était toujours là gardant son secret, mais de l'autre\ncôté plus d'arbres y berçant leurs cimes, et malgré son attente le jardin restait\nmuet derrière le mur : et les jeunes femmes dont les rires parfois y fusaient\n en brusques jets de lumière?... Alors il y eut une grande solitude au jardin de\nson rêve et il lui sembla que le bonheur, autrefois si sûr et si calme derrière\nce mur, s'était enfui des allées maintenant désertes, sans ombre ni fleurs...\n Et il demeura là songeur, recherchant surtout en sa mémoire le timbre clair,\n tout ensoleillé, de ces rires de jeunes filles dans le mystère tranquille des\n ombreux massifs; il souffrait presque de son impuissance à se souvenir, et\n cela était en lui comme un rêve confus dont on s'efforce vainement de pré-\n ciser un détail. Tout son jardin maintenant était en proie à cette détresse si\n mélancolique des choses abandonnées à jamais... Le pas d'un promeneur le\nfit s'enfuir : surpris dans l'intimité de ses souvenirs, très vite et les pensées\n en déroute, il descendit vers la cathédrale. Il arriva sur la place par cette rue\n en pente rapide qui débouchait face au parvis ; mais là il s'arrêta, regarda\n longuement vers la nef énorme et toute son âme chavira en un douloureux\n étonnement : isolée au centre de la place, la cathédrale érigeait ses tours\n comme figées maintenant en leur splendeur muette : les abords en avaient été\n dégagés, et impitoyablement avaient été rasées les pauvres petites demeures\n qui, vieillottes et branlantes, adossaient leur grand âge aux murailles élevées\n de l'édifice. Oh ! toute cette humble vie autrefois qui mettait un peu de joie au\n pied de ces murs moussus et noircis par le temps; tous ces pignons anguleux ;\n  ces toits penchés et inégaux sur lesquels, aux jours de pluie, rebondissaient\n les cascades des gargouilles grimaçantes; les fumées bleuâtres de leurs chemi-\n  nées, dans le calme des soirs, comme un encens vers les tours; et les chants\n  de la maîtrise aux grandes messes épiscopales, tamisés par les hautes verrières\n  qu'ils venaient de traverser avant que de mourir en un bourdonnement confus,\n  dans les chambres imprégnées de vagues parfums d'église... Il s'approcha du\n  parvis témoin de tous les jeux de son jeune âge; mais ce n'était plus sa cathé-\n  drale, cette haute masse de pierres dont on avait fait exclusivement une\n  chose d'art solennelle, compassée, si vaine en son isolement, et il n'osa péné-\n  trer sous ses voûtes dans la crainte de les sentir trop froides et d'être accueilli\n  par elles comme un intrus.\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "480                                     DURENDAL\n\n\n\n     L ' â m e profondément endeuillée, il revint lentement sur ses p a s ; en traver-\n sant la place, elle lui parut comme étonnée de ne plus se sentir aussi intime\n et q u a n d il disparut au coin de la petite rue m o n t u e u s e , il avait des pleurs\n d a n s les yeux, parce qu'en lui, sans bruit et très douloureusement, s'était faite\n cette mort des c h o s e s . . . L e soleil était h a u t d a n s le ciel à cette heure et la\n cathédrale tachait la place blanche de l'ombre oblique et courte de ses\n tours.\n    E t jusqu'au soir il avait ainsi traîné vers d'autres souvenirs sa fatigue et sa\ntristesse. Parfois sur une petite place intime et déserte c o m m e u n e cour inté-\nrieure, à u n coin de rue orné d'une vierge naïve en u n e niche de pierre,\n devant certaine d e m e u r e mystérieure et claustrée comme un couvent, brus-\n quement il revivait des l a m b e a u x de son passé, et en lui surgissaient des\n images aux couleurs vives q u ' u n e g r a n d e lumière entourait comme d'un halo,\n ou d'autres dont les lignes indécises sombraient en des profondeurs d'ombre\n où il y avait des cloches.\n    Quelques unes, demeuraient obstinément, s'évanouissant pour vite réap-\nparaître dès que son rêve allait à la dérive : certain carrefour de la vieille\nville, entre autres, aux nuits d'hiver alors que les vents s'y heurtaient en hur-\nlant, que les girouettes enrouées se lamentaient désespérément et que sur le\nsol glacé sonnaient haut les pas d'une ombre attardée ; puis c'était aussi une\nclaire nuit de Noël où il avait couru d'église en église, comme u n enfant, vers\nles nefs illuminées; u n peu de cette allégresse religieuse était entrée en son\nâme cette nuit-là et sur les toits enlinceulés de neige erraient des cloches fri-\nleuses, des cloches assourdies c o m m e emmitouflées de fourrures et toute la\n ville bleuissait sous u n immense clair de lune.\n     Il voulut revoir avant la fin du jour la rivière calme aux n é n u p h a r s argentés\nqu'il aimait pour ses rives tranquilles et ses grands rideaux de peupliers. Que\nde fois, aux après-midi d'été, son rêve s'était bercé dans u n e b a r q u e confiée au\nfil de l'eau, tandis que sur le ciel l u m i n e u x la ville étageait ses maisons\nblanches, ses terrasses et ses clochers. Il la suivit j u s q u ' à sa sortie des rem-\nparts, là où resserrée entre deux pans de muraille, elle quittait la cité pour\ns'échapper dans la c a m p a g n e au travers de longues prairies aux aspects repo-\ns a n t s . U n e vieille tour aux époques guerrières en avait souvent interdit\nl'accès; puis, transformée en poudrière, depuis longtemps elle mirait dans\nl'eau calme ses créneaux effrités et ses meurtrières inoffensives.\n    E t maintenant, sous l'effort sourd des pics et des leviers, les remparts s'ef-\nfondraient en des nuages subits de poussière séculaire. Depuis quelques\njours, des équipes d'ouvriers travaillaient sans relâche à la démolition de ces\ndéfenses désuètes : la cité renaissante étouffait entre ses vieux m u r s et dans\nun nouvel essor cherchait du large par delà les limites que lui avaient fixées\nles anciens âges. Alors il comprit que c'était là la fin, la véritable mort d'une\nville morte.\n    Il regarda a u loin vers la c a m p a g n e : là-bas d'immenses usines, que leurs\nmultiples fenêtres piquetaient de lueurs rougeâtres, ronflaient et bourdon-\nnaient d a n s la b r u m e annonciatrice du soir. De hautes cheminées vomissaient\navec effort de lourds blocs de fumée noire, immobiles dans l'air calme de\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3447, "texte": "                           L ' H O M M E AUX C L O C H E S                          481\n\ncelte fin de j o u r . Il demeurait là pensif, songeant que de ce côté, sur cette\nmême rive, s'étendait autrefois le parc tranquille dont la futaie mystérieuse\navait caché les princesses et les fées de son enfance. C o m m e pris de peur il\nn'osa aller plus loin et s'en revint, l'âme abîmée dans sa tristesse de tout un\njour. Et le soir entra dans la ville...\n   Il était allé par des rues désertes, hâtant le pas vers le vieux quartier, afin\nque la nuit le surprit, ainsi qu'autrefois, sur cette place de la cathédrale où il\naimait à rêver c h a q u e soir avant de regagner sa c h a m b r e . Il s'était assis sur\nun b a n c de pierre adossé à la g r a n d e tour près du petit bosquet de tilleuls\nqu'on avait cru devoir respecter pour son grand âge et sa r a m u r e ombreuse.\n   E t ses pensées étaient allées vers d'autres soirs pareils : grands soirs d'été\nen des langueurs profondes, magie de lumière, parfums de fleurs s'exhalant\ntoutes d a n s les jardins proches, heure calme où dans la demi-clarté crépus-\nculaire passaient de fins profils de femmes devenus familiers. Mon Dieu,\ncomme ces lointains soirs de rêve, à cette heure, étaient donc imprécis! si\nfragiles pour le souvenir, ces courtes sensations d'âme en l'ombre g r a n d i s -\nsante des nuits t o m b a n t e s ! . . .\n   U n passant de temps à autre traversait la place d e v e n u e silencieuse et la\nvision de son passé était toute maintenant d a n s ce parfum de tilleuls qui\nendormait sa peine, tandis que, peu à peu, les derniers bruits de la ville se\nmouraient dans la d o u c e u r du soir.\n   L à h a u t , au sommet des tours, un peu de rose du couchant luttait encore\ncontre l'ombre envahissante qui, lentement, submergeait la cathédrale.\n   E t voici que de la ville h a u t e , Saint-Gilles égrena son pâle carillon : sau-\ntillant, trébuchant, de toit en toit il descendait vers les vieux quartiers. D u\ncôté du couchant, Sainte-Claire aussitôt lui répondit : toutes ses cloches\ns'agitaient follement, comme de petites vieilles en délire ; puis d'autres,\nd'antres encore clamèrent au hasard du ciel. Appels de clocher à clocher,\n de couvent à couvent, cela grandissait, gagnait de quartier en quartier et un\ngrand envol de cloches passa sur la ville. Brusquement, au-dessus de lui, le\nbourdon de la cathédrale ébranla lourdement sa tour, scandant de son rythme\ngrave tout ce tumulte d'airain qui joyeusement célébrait Vigile de P e n t e c ô t e .\n Alors en son âme ce fut u n e montée de souvenirs vers son enfance naïve,\n vers sa jeunesse tissée de rêves, vers la vieille ville silencieuse et familière et\n vers sa mère au visage calme et bon...\n   E n cette mort du passé, seules les cloches demeuraient, et tandis que la\n nuit descendait sur toutes choses, doucement il avait pleuré dans l'ombre.\n\n                                           *\n                                          * *\n                                             Il y a des âmes qui meurent de faim.\n                                             (Pensées et Réflexions inédites.)\n                                                                          A. SAMAIN.\n\n   De vieilles gens de son quartier avaient reconnu en lui le pâle et grand\njeune h o m m e aux cheveux blonds qui, un matin de printemps, avait brusque-\nment quitté la cité. On s'émut, on fit des démarches, et malade, d é n u é de\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": " 482                                DURENDAL\n\n\n  tout, il obtint sur la prière d'une âme charitable un lit dans une des salles\n  du vieil Hôtel-Dieu. Il y entra sans appréhension aucune, sachant que\n  cela était nécessaire et déjà familiarisé avec cette vie d'hôpital que dès sa\n  jeunesse il avait appris à connaître.\n     Et maintenant en sa grande lassitude de corps et d'âme, après l'infinie\n  tristesse du retour, cette longue salle baignée de lumière lui semblait plus\n  accueillante dans son isolement, si propre et si claire en la blancheur de ses\n  rideaux et de ses murs qu'on l'aurait dite éclairée par un halo. Et puis une\n  tranquillité de vie où nul souci du lendemain, un calme reposant pour les\n  cœurs désabusés, des cornettes silencieuses de temps à autre se penchant sur\n  les lits, cette douceur tiède du milieu où il redevenait petit enfant et qui\n  parfois lui faisait songer : « qu'il fait bon vivre ici ».\n     En cette monotonie de vie, parmi les jours égaux, sa pensée s'en fut toute\n vers les cloches et comme une hantise elles étreignirent son âme : sans cesse\n aux écoutes, tout son silence se tendait vers la ville pour surprendre quelque\n carillon errant sur les toits. Les dimanches surtout : dès l'aube, alors\n qu'églises et couvents jasaient matines, il se levait sans bruit et doucement,\n dans la salle endormie, il entr'ouvrait sa fenêtre. La sœur de garde un matin\n surprit en sa ronde ce naïf manège; prudente, elle voulut refermer :\n « Laissez, ma sœur, suppliat-il tout bas, c'est afin qu'elles entrent mieux. »\n     Comme autrefois en sa chambre, les cloches furent la tristesse lourde des\n après-midi de dimanches pareils. A l'heure des vêpres, elles lui semblaient\n de vieilles filles, réunies en l'ennui dominical et évoquant en leurs parlottes\n les souvenirs du vieux temps. A leurs voix il tissa à nouveau les rêves de sa\njeunesse...\n    Un dimanche de septembre, à l'heure où tous les clochers de la ville caril-\nlonnent le saint office, il s'étonna de ne pas entendre au loin bourdonner la\ncathédrale. Il interrogea la sœur : « Les tours en sont très vieilles, lui répon-\ndit-elle, et depuis quelques jours on a remarqué de nouvelles lézardes; aussi\nles répare-t-on à l'aide de grands échafaudages et, par crainte de catastrophe,\non leur évite l'ébranlement des cloches. » Et de l'absence de ces vieilles\namies qui semblait devoir se prolonger, il conçut une grande tristesse pour\nle restant du jour.\n    A ceux qui lui montrait quelque sympathie, à l'interne du service, grand\ngarçon très grave dont les gestes avaient la douceur de ceux d'une femme, à\nla sœur de salle avec tant de bonté en ses yeux bleus, à deux ou trois malades\nsilencieux atteints du même mal que lui, il se laissait aller à dévoiler à mi-\nvoix les lointains mystérieux de sa communion d'âme avec les cloches. Il\nleur disait aussi le charme étrange de ces sonneuses centenaires dont les\ncarillons évocateurs effeuillaient sur la ville, tout le long du jour, l'histoire de\nson passé : pourpre des pompes épiscopales et leur lent déroulement par la\ncité chantante, remous de foules armées et rumeurs de victoire, tumulte des\nrévoltes houleuses et l'effroi de leurs tocsins sourds, claires chevauchées de\nprinces le long des remparts, cortèges merveilleux des rois par les rues\nétroites en des claironnées de cuivre et des claquements d'oriflammes et de\nbanderolies, tout ce passé de sang et d'or, tous ces souvenirs d'heures tra-\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "                        L ' H O M M E AUX C L O C H E S                     483\n\ngiques ou glorieuses enfermés en les cloches comme en des châsses de\nbronze inviolées.\n    Ces causeries, coupées de courtes confidences, lui laissaient toujours le\nregret de son intimité dévoilée, et cela était comme une blessure à la pudeur\nexquise de son âme mise à nu. Il n'aurait pas dû, lui semblait-il, exposer à\nla possibilité d'une indifférence ou d'un sourire la texture subtile de son\nrêve : cette pensée lui demeurait douloureuse et il s'enfermait en un long\nmutisme de plusieurs jours. Autour de lui cependant on connut peu à peu\ntous ces menus détails, on crut à une monomanie, et dans la salle on le sur-\nnomma l'Homme aux cloches : « une folie très douce », disait-on.\n    On le voyait souvent accoudé sur son oreiller, griffonner nonchalamment\nquelques lignes, et parfois des feuillets épars sur le lit avaient intrigué l'in-\nterne que ce malade intéressait. Mais un geste de ses longues mains amai-\ngries avait toujours prévenu l'indiscrétion, et ce qu'il avait confié de son\nrêve à ces quelques pages blanches était vite enfoui sous l'oreiller à chaque\ntentative nouvelle d'un curieux. Un après-midi de dimanche cependant,\nalors que la plupart des malades étaient aux vêpres, l'interne en passant\nremarqua que l'Homme aux cloches était assoupi; doucement il s'approcha\ndu lit et aperçut sur la table de nuit quelques feuilles dissimulées sous un\nlivre; il les prit et dans sa chambre il put lire, au milieu de notes hâtives ou\nde réflexions indéchiffrables, les quelques lignes suivantes :\n    « Un jour, en une plaine immense coupée par un large fleuve aux eaux\ntranquilles, j'ai trouvé réunies toutes les cloches du monde : il y en avait de\ntous les âges, de très vieilles, de mille ans et plus. Il y en avait de tous les\n pays : certaines, celles venues des lointains clairs, versaient en chantant de\n l'or et du bleu, et leurs vibrations, ainsi qu'une coulée de frémissante lumière,\n ondulaient sur la plaine à l'infini. D'autres, venues du Nord, avaient en leur\n timbre ouaté le gris des grandes cités embrumées et de leurs robes de bronze\n s'effilochaient encore des écharpes de brouillard. Elles étaient là toutes les\n cloches du monde, flanc à flanc, en cette plaine immense.\n    » Deux fois dans le jour, elles célébraient la lumière. Le matin, à la pre-\n mière flèche de clarté, c'était vers l'orgueil du jour naissant, comme un\n mugissement : puissant hymne d'airain à la fécondité glorieuse de l'astre\n apparu, rafale de sons déferlant comme une vague de bronze énorme et\n hurlante vers celte plage de lumière, là-bas, par delà le fleuve tranquille, au\n ras des horizons lointains...\n     » Vers la fin du jour elles chantaient la féerie des soirs, alors que le\n couchant, en une magique splendeur, dépliait son manteau précieux tissé de\n flammes d'or. Sur la plaine endormie erraient des modulations doucement\n carillonnées, tandis que des fleurs et des roseaux du fleuve l'âme des eaux\n montait lentement en un voile mauve de brame transparente. Tantôt des\n notes égrénées de cloche à cloche, ainsi qu'une harpe de fer frôlée par les\n ailes immenses de la nuit; tantôt toutes à l'unisson, religieuses, calmes et\n graves, chœur mystique à la mort du jour avec l'espoir en les renouveaux\n  infaillibles des lumineux lendemains...\n     » Un jour, en une plaine immense j'ai trouvé réunies toutes les cloches du\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2262, "texte": "484                                     DURENDAL\n\n\nm o n d e : elles chantaient la lumière d a n s le bleu flottant des matins clairs et\ndans l'or rouge des g r a n d s soirs e m p o u r p r é s . »\n    Décembre vint et son mal s'aggrava; il toussait de plus en plus et s'en\nallait lentement. Il devint taciturne et n'eut plus que de rares paroles pour\nl'interne ou la sœur de salle. Sa dernière fête de cloches fut la nuit de Noël.\nDepuis deux jours la neige tombait opiniâtrement, m u r a n t la ville en un\nblanc silence. Vers minuit, péniblement, il s'était accoudé sur son oreiller.\nB r u s q u e m e n t dans la nuit claire la ville vibra é p e r d û m e n t c o m m e une cité\nde cloches. A travers les fenêtres fermées et assourdie par l'épais manteau de\nneige qui ensevelissait la ville, la clameur joyeuse lui arrivait lointaine,\ncomme déjà hors de ce m o n d e . Des souvenirs l'étreignirent, toute u n e vision\nde son enfance dansa parmi ces cloches : l'intimité d'une c h a m b r e bien\nclose, la bûche de Noël bénie par l'aïeule, la prière en c o m m u n , la messe de\nminuit sous la haute futaie de la cathédrale dans le d é c h a î n e m e n t des orgues\net l'éblouissement des cierges, les petits souliers laissés devant l'âtre, le\nvisage de sa mère se penchant sur le lit pour un baiser, le sommeil\npeu à peu où sombraient les derniers bruits de la maison et sur le toit des\ncloches, des c l o c h e s . . .\n   L e lendemain soir il s'éteignit d o u c e m e n t , tandis que la nuit, entrant pieu-\nsement d a n s la salle, tendait de crêpe les hauts m u r s blancs et amassait du\ndeuil sur chacun des lits. E t il sut la g r a n d e angoisse de l'heure dernière,\nalors que l'ombre arrive, sans l'infinie tendresse d'un regard de femme où se\nperdre à jamais, sans la d o u c e u r tiède d'une longue pression de main, et\ndans u n sanglot affaibli : « O h . . . s e u l . . . mes cloches. »\n   « Il est mort d a n s le délire », dirent ses voisins de lit.\n\n                                            *    *\n   J e l'ai connu en ma jeunesse l ' H o m m e aux cloches : il était né dans une\ntrès vieille ville de province faite d'églises et de couvents.\n\n                                                                       JEAN DES N O Ë L S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 485, "page_fin": 485, "titre_corps": "Strophes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean-Marc Bernard", "ancre_debut": "Strophes A mon ami Pierre Jung", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 576, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1308, "texte": "Strophes\n                                         A mon ami Pierre     Jung.\n\nJe ne m'approche plus de toi qu'avec      terreur,\nMuse, de qui j'avais, jadis, fait ma compagne.\nCar je viens de comprendre aujourd'hui mon erreur\nEt la suite de maux secrets qui     l'accompagne.\n\nJe me suis trop permis les gestes  familiers\nDe dénouer les nœuds de tes chastes    ceintures\nEt d'alanguir mes doigts en tes cheveux      mouillés\nEt de poser ma bouche à tes épaules pures.\n\nJe ne voulais savoir qu'il faut, avec respect,\nT'adorer en son cœur, ô Muse       inspiratrice,\nPour qu'à jamais, et chaque fois, ton seul aspect\nFasse brûler encor la sainte cicatrice.\n\nNous nous étions grisés d'un misérable vin.\nJe n'aimais plus en toi que la chair souple et forte,\nEt je sentais, dans mon cerveau, le don divin\nSe tarir, peu à peu, comme une source morte.\n\nRecommençons,    veux-tu, nos anciennes   amours?\nNe te détourne pas, en pleurant, chère tête!\nSois sûre qu'en mon âme elle vibre toujours\nLa blessure, adorable, hélas! que tu m'as faite.\n\nRecommençons,    veux-tu, nos anciennes    amours?\nMe voici qui m'incline à l'ombre de ta tête.\nDemeure la déesse encor des anciens jours,\nPour que je sois encor, simplement, le poète!\n\n                                        J E A N - M A R C BERNARD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 486, "page_fin": 498, "titre_corps": "Le Drame espagnol : IV. Madrid", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "E. Fermaud", "ancre_debut": "Le Drame espagnol (1) IV Madrid Au seizième siècle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 577, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "Le Drame espagnol (1)\n                                              IV\n\n\n                                          Madrid\n                            Au seizième siècle, l ' E s p a g n e , unie sous un R o i , mais non\n                             encore unifiée, a pourtant le sentiment d'un idéal commun\n                             à tous les E s p a g n o l s , et tend à le fortifier par une concen-\n                             tration plus énergique de la pensée et de l'action. Entre-\n                             prise a r d u e , car elle implique l'idée de discipline, et\n                             l'Espagnol est, par nature, indomptable et indiscipliné.\n                             Oui, mais à u n point de vue essentiel pour le F r a n ç a i s ,\n                             et secondaire pour l'Espagnol ; au point de vue de l'huma-\n                             nité m o y e n n e , pratique, sociale; non, au point de vue idéal,\nsur lequel (quand il y a un idéal) l'union se fait, en E s p a g n e , comme par\nenchantement. E n t e n d o n s - n o u s bien : pas u n idéal moyen, relatif, soumis à\ndes contingences, mais u n idéal absolu, incontesté, avec précisément cette\ndernière condition — au moins chez l'immense majorité — comme pierre de\ntouche de son caractère incontestable. A cette époque, l'idéal espagnol était\nla foi catholique. T o u t le reste n'est, chez l'Espagnol, qu'étapes provisoires\net successives pour arriver à cet état parfait du soldat, armé matériellement\net moralement, pour le service de Dieu et de l'Eglise. Le principe une fois\nadmis, la discipline se réduisait, en théorie, à des distinctions sur lesquelles\non finissait toujours par s'entendre. P o u r la pratique, il en allait un peu diffé-\nr e m m e n t . On se heurtait ici aux intérêts matériels, régionaux, et aux passions\nindividuelles; et chacun ergotait ferme sur l'interprétation à donner aux actes.\n Mais la diversité même de ces interprétations favorisait le sentiment de\nl'impuissance où l'on était de s'entendre sur le terrain de l'action. A défaut\nde Dieu, que l'on eût choisi pour j u g e , de préférence à tout autre, il fallait\nbien se rabattre sur le R o i , représentant de Dieu sur terre, et dont les\ndécrets, impénétrables souvent, ne comportaient q u ' u n e attitude, la soumis-\nsion. Ce pouvoir despotique, P h i l i p p e Il comprit néanmoins qu'il ne pouvait\nse borner à l'exercer brutalement, qu'il fallait le faire accepter comme une\n b é n é d i c t i o n ; et, pour cela, imprégner son peuple de cette idée que la\n\n\n  (1) Cet article est la suite de la remarquable élude sur le Théâtre Espagnol que notre\ncollaborateur E. FERMAUD poursuit dans cette revue depuis plusieurs années.\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "                               LE DRAME         ESPAGNOL                            487\n\nmission divine d u souverain n'était point distincte de la mission divine d u\npeuple lui-même, et que l'un ne faisait q u ' i n c a r n e r l'idéal de l'autre. Il n e\nsuffisait pas de r é p a n d r e ces idées dans la nation. Il fallait, en outre,\nl'exemple contagieux d'une ville, vivant de cette vie nouvelle et placée à la\ntête de toutes les autres. E t le m o n a r q u e fit choix de Madrid pour la capitale\nu n i q u e de ses royaumes (1).\n\n\n\n                                            I\n\n     L e choix ne pouvait être plus heureux. Madrid était une ville sans histoire,\n sans traditions invétérées. Son seul titre de gloire, ou à peu près, était d'avoir\n servi de prison à François I e r après P a v i e ; et il le tenait de Charles-Quint,\n qui semble avoir eu l'idée, avant son fils, de faire sa capitale de Madrid.\n Madrid attirait, en outre, l'attention par son voisinage avec Tolède. L e vieux,\n impérial et ambitieux Tolède, jadis capitale des Wisigoths, centre de conciles\n célèbres, était le siège de primats, successeurs de ces archevêques belliqueux\n du moyen âge, toujours à la tête des résistances contre l'autorité royale et\n dont les traditions étaient encore vivantes. Capitale ecclésiastique du royaume,\n Tolède pouvait prétendre à en devenir la capitale politique. Ce fut cela qui\n le perdit. On pouvait négliger les autres candidats, Valladolid ou Séville ; il\n fallait en finir avec Tolède, à peine remis du coup que lui avait valu sa der-\n nière incartade, l'insurrection des comuneros, armés au nom des libertés m u n i -\ncipales violées. On détruisit à jamais ses prétentions, en lui d o n n a n t u n rival,\n placé à côté de lui, et qui, devant tout au Roi, allait être entièrement et aveu-\nglément dévoué à sa politique. Enfin, Madrid, plus encore que Tolède, était\nsitué au centre de la P é n i n s u l e (2). C'était là u n point essentiel. L a nouvelle\ncapitale dominait toutes les cités castillanes et, par suite, toutes celles du\npourtour de la P é n i n s u l e . Or, la Castille, plateau élevé de 600 à 700 mètres\nen m o y e n n e au-dessus du niveau de la mer, est u n e région p a u v r e , inclé-\nmente, où la terre, dure à travailler, m a n q u a n t d'eau, et soumise à de fortes\ngelées en hiver, expose l'agriculteur à de perpétuels mécomptes, et 'repousse\nplus qu'elle n'attire les h o m m e s qui s'acharnent à la faire produire. Il ne faut\ndonc p a s s'étonner si elle a enfanté, d'abord une race de guerriers qui ont\nreconquis l'Espagne sur le Maure des molles régions andalouses et m u r -\nc i e n n e s ; et, d'autre part, u n e race de mystiques ardents, qui préféraient lever\nles yeux vers le Ciel comme vers la meilleure des patries. L e s uns et les autres\nont imposé leur idéal et leur langue au reste de l ' E s p a g n e . L e mouvement,\ncommencé d a n s ce sens, allait revêtir u n e forme systématique avec la créa-\nlion d e Madrid, instrument d'une centralisation qui visait plus à la domination\ndes â m e s qu'à l'unité des institutions. T o u t se réduisait, en somme, à faire\nde l'Espagnol u n Castillan; et dans ce Madrid, ville neuve, placée au cœur\n\n\n\n  (1) De 1561 à 1565.\n  (2) Ce centre est exactement à Gétafe, à 14 kilomètres de Madrid.\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3665, "texte": "488                                    DURENDAL\n\n\nde la Castille, allait se concentrer l'âme d'une région pour r a y o n n e r de là\nsur toute la P é n i n s u l e , et au delà, si la chose était possible (1).\n    Il y avait un revers à la médaille. L e choix de Madrid, dicté par un idéal\ndéterminé, ne tenait pas compte des intérêts matériels de la nation ; et cela\navait beau être voulu, il ne pouvait manquer d'en découler des conséquences\ninattendues. Madrid ne répondait à a u c u n e nécessité économique ; on peut\nm ê m e dire qu'il était un contre-sens économique. La Castille, comparée aux\nriches provinces du pourtour, était presque déserte, et ne pouvait fournir une\npopulation de c o n s o m m a t e u r s à ces régions, qui, d'autre part, étaient en état\nde se passer, en g r a n d e partie, du blé ou du vin de Castille, qu'elles produi-\nsaient elles-mêmes, ou remplaçaient, c o m m e les Asturies, par le maïs et le\ncidre. E n dehors de quelques villes, comme S a l a m a n q u e , placée d'ailleurs\nsur la lisière du P o r t u g a l , la Castille n'avait guère plus de besoins intellec-\ntuels que matériels. L'Université d'Alcala de H e n a r è s , près de Madrid, pre-\nmier essai de centralisation tenté par le cardinal Ximénès, ne datait que\nde 15o8. E n réalité, S a l a m a n q u e , Séville, Valence, Barcelone, sont les véri-\ntables centres de l'humanisme au XVIe siècle. Moralement et matériellement,\nde par la structure et la qualité du sol, les régions maritimes tournent, en\nquelque sorte, le dos au plateau central, à la Castille, d o n t elles sont séparées\npar de hautes chaînes de m o n t a g n e s , et regardent l'étranger, dont elles\nreçoivent L'influence. Ce sont justement ces fenêtres d o n n a n t sur le dehors,\nqu'il s'agissait de fermer, à l'imitation de ces d e m e u r e s mauresques, qui pré-\nsentent à l'œil du passant u n e façade close et s'ouvrent largement sur la cour\nintérieure, ou. patio. L e patio, désaffecté, se convertissait en cloître. T o u t cela,\nau risque d'étouffer la pensée et de ruiner la nation. Madrid, sans agriculture,\nsans industrie ni commerce résumait bien cet état de choses.\n    On aurait tort, cependant, de le rendre responsable de tous les méfaits\ndont l'Espagne allait subir les conséquences. Outre l'impossibilité, pour\nn'importe quelle région du pourtour, de prétendre s'imposer aux autres, ou\nà cause de cette impossibilité m ê m e , toutes les régions acceptèrent plus ou\nmoins le joug de Madrid, si elles ne le réclamèrent p a s . A la seule condition\nqu'on respectât, dans une certaine mesure, leurs institutions locales, toutes\navaient la foi, toutes acceptaient l'Inquisition comme u n e conséquence logique\nde la défense de la foi, et u n roi u n i q u e et absolu comme le bras employé à\ncette défense. Toutes aussi, il est vrai, pouvaient spéculer sur les conquêtes\nau dehors pour étendre leur c o m m e r c e ; et toutes sentaient qu'elles seraient,\n— qu'elles étaient, quand il s'agissait des incursions des barbaresques — les\npremières à souffrir les conséquences d'une invasion. E n tout cas, elles\napplaudirent à cette mesure impolitique que fut l'expulsion des Maures, après\ncelle des juifs. Ce qu'elles ne comprirent pas, ou ne sentirent que vaguement,\nc'est que ces mesures, jointes aux conquêtes dans le N o u v e a u - M o n d e , d'où\nl'or allait affluer d a n s les caisses du roi, achèveraient de paralyser le travail\n\n\n  (1) \" ... Afin qu'une monarchie aussi considérable eût une ville qui remplît l'office de\ncœur, dont le siège est au milieu du corps; et pût ainsi faire participer de son essence les\nautres Etats soumis. \" (CABRERA : Historici de Felipe II.)\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3560, "texte": "                               LE DRAME ESPAGNOL                                       489\n\nde la nation; que ce travail, source de la richesse, n'aurait point pour lui\nl'attention préférée du monarque; et que les guerres perpétuelles sur le conti-\nnent, en offrant aux jeunes hommes un champ illimité d'aventures et un\nemploi momentané à leur activité, aggraveraient encore le mal. Les cités\nregorgeaient de gens sans métier, de miséreux, de malfaiteurs, de spadassins\net d'escrocs; et Madrid, la ville désœuvrée par excellence, devenue la capitale\ndes picaros, en même temps que celle du royaume, allait, à côté de l'idéal\nqu'elle représentait, offrir, par contraste, le tableau réaliste de tous les maux\ndont souffrait le pays.\n   On avait visé trop haut, on retombait à plat. Toutes les nationalités\ndevaient se fondre dans le creuset de Madrid ; et, en effet, elles laissaient à la\nporte leurs qualités natives pour s'accommoder de la vie libre et indulgente\nde la capitale. C'était cela qui attirait; et si, par hasard, un Catalan ou un\nBiscayen s'y égaraient pour y gagner honnêtement leur vie, ils se trouvaient\nen présence de marchands gênois ou florentins, courtiers, banquiers, usu-\nriers, héritiers des juifs expulsés, et dont la concurrence défiait celle des\nnationaux (1). Aussi peu aimés que les juifs, et aussi méprisés qu'eux, ces\nmarchands ne songeaient qu'à retourner en Italie après fortune faite; ils\ncontribuaient, par leur manque de scrupules, à faire haïr le travail, loin de le\nfomenter. L'immense majorité de la population, réduite à vivre au jour le\njour, vivait d'expédients, et il n'y a qu'à voir, dans le théâtre espagnol, la\nfacilité avec laquelle les jeunes gentilshommes pauvres acceptent de l'argent\nde leurs maîtresses, pour apprécier à quel point le niveau moral avait baissé.\nCe qui contribuait encore à démoraliser le peuple, c'était, en l'absence d'une\nbourgeoisie nationale servant d'exemple par son labeur quotidien et ses qua-\nlités d'ordre et d'économie, le contact, sans intermédiaire, avec la noblesse,\naccourue de toutes parts dans la capitale, et dont le luxe insolent, à partir de\nPhilippe I I I , mais surtout sous Philippe IV, était comme une insulte à la\nmisère générale. Il n'y avait, pour faire tampon, que la foule des gentils-\nhommes pauvres, dont le nombre allait toujours croissant; et ceux-là, placés\nentre une noblesse domestiquée au service du roi et un peuple besogneux,\nparticipaient de l'orgueil nobiliaire de l'une et de la misère de l'autre (2).\nAutant dire de l'absence de moralité chez l'une comme chez l'autre. C'est sur\nce type que se modèle le peuple, dont le langage, les manières, l'affec-\ntation de sentiments chevaleresques, dans le roman et au théâtre, s'allient\n\n\n  (1) « Le Pérou a beau nous envoyer de l'or vierge, dit un personnage de Tirso\nde Molina, on n'en voit point la couleur; car, depuis que nous avons en Castille des\nGénois à barbe blonde, il est devenu si rare qu'on n'y rencontre plus un doublon. »\n(En Madrid y en una casa.)\n  (2) \" Seigneur, on manie peu l'argent entre écuyers. Tout se réduit chez eux à. vanter\nleur noblesse, leurs titres; à exhiber des armoiries variées, châteaux, lions, barres,\nchiens, chats et couleuvres; et à concilier tout cela avec la préoccupation de faire bouillir\nleur marmite; de tirer, sans qu'il y paraisse, un justaucorps d'un manteau, plus une\ntoque, au moins pour la maison ; de mettre en pièces un vieux bas pour raccommoder\nceux qui ne sont plus très neufs, et autres choses à l'avenant. \" (Lope de Vega, La Dis-\ncreta venganza.)\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "490                               DURENDAL\n\n\n\net jurent avec le manque absolu de délicatesse du fond. Pas un qui ne se crût\nl'âme d'un hidalgo, par la simple raison que l'hidalgo, soumis aux\nmêmes nécessités que le peuple, n'agissait pas autrement que lui dans la\npratique.\n   Ainsi, la fameuse hiérarchie rêvée, en vue de la grande cause à défendre,\nse troquait en un sentiment de protestation contre l'ordre établi, qui ne pou-\nvait se maintenir que par la force. E h ! quoi donc! Tous les hommes\nn'étaient-ils pas égaux devant Dieu? Une pareille idée, dans un cerveau de\ndésœuvré sans ressources, est destructive de toute idée de hiérarchie. Elle\npermettait de juger, au nom de la Divinité, le roi lui-même, dont on scrutait\nla vie privée jusque dans ses recoins les plus intimes, pour le plaisir de la\nmettre en contradiction avec sa haute mission de représentant de Dieu sur\nterre. Philippe II connaissait le proverbe castillan : « A force d'épousseter\nles saints, le sacristain finit par leur manquer de respect », et ne ne souciait\npas d'être épousseté plus que de raison. Il finit par se réfugier à l'Escurial.\nSous Philippe III, la Cour se transporta même un moment à Valladolid.\nLes moines, qui formaient presque le tiers de la population de Madrid, avec\nlaquelle ils vivaient un peu pêle-mêle, contribuaient à répandre ces idées\ndans le peuple. Suivant l'observation de M. Menendez y Peiayo (1), on a pu\nqualifier l'Espagne duXVIIesiècle de « démocratie monacale». L'Inquisition,\ntrès indulgente pour le peuple et pour les mœurs en général, ne semble y\navoir vu aucun inconvénient. Sous son empire, il ne manquait pas de théolo-\ngiens, plus ou moins avoués, pour tirer de la situation la conséquence que,\nde l'excès même du mal, sortait l'excès du bien ; de ce bien idéal dont Madrid\nétait appelé à donner le modèle et l'exemple. Comment ne pas être frappé de\nla différence entre la forme et le fond de tout Espagnol, livré à ses instincts,\nmais honteux de les avouer ou tenté de les justifier par un principe tellement\nélevé que tout pût y être rattaché sans peine? C'était ce principe qu'il s'agis-\nsait de mettre en pleine lumière, et on y arrivait par cette voie mieux qu'en\nusant des plus beaux raisonnements. L'Espagnol avait la foi, c'était l'essen-\ntiel. Il ne pouvait manquer, à la faveur de cette clarté, d'apprécier à la longue\nou dans des circonstances décisives que toute passion comporte son châti-\nment en raison de son excès même, pour avoir placé l'infini dans l'attache-\nment aux biens terrestres, alors qu'il n'y a d'infini que Dieu; et c'était à Dieu\nque, logiquement, il devait recourir en fin de compte. Il fallait même ne\nréprimer ses excès qu'avec précaution et se défier à cet égard des suggestions\nde la raison humaine, sous peine de s'exposer à manquer le but. Le déchaî-\nnement des passions tournait si facilement en haine des ennemis de la foi!\n Et n'était-ce pas là la condition première à exiger du soldat armé pour\nla cause divine? Et voilà comment, en dépit des apparences, on pouvait\nsoutenir que Madrid, en réalité, ne manquait à aucune de ses promesses.\n   Tout le monde, à Madrid, ne pensait pas de la même façon. I1 y avait,\nà côté de la société, dont nous venons de donner un aperçu, une catégorie de\n\n\n  (1) Calderon y su teatro.\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "                                 L E DRAME ESPAGNOL                         491\n\n\nnobles, plus ou moins aisés, mais ne devant rien à personne, de marchands\nenrichis, de représentants de certaines professions libérales, — dont les fils se\nmêlaient aux Universités de Salamanque ou d'Alcala, — et qui vivaient à\nl'écart du mouvement, d'une vie familiale et respectable, digne et saine, et\nnon exempte, à ce qu'il semble, de préoccupations intellectuelles. Ceux-là\nrestaient le plus possible dans leurs maisons et prenaient surtout à tâche de\nne pas faire parler d'eux. On ne rencontrait jamais leurs femmes dans la\nrue. Ce monde, comme le fait remarquer Canovas del Castillo (1), restait\n« neutre entre les gentilshommes bretteurs et galants, et la tourbe des picaros,\nou des malheureux; il ne fut pas matière du théâtre pour alors » ; peut-être\nparce qu'il n'allait pas au spectacle. Il ne faut pas, en effet, être dupe de la\nquantité de pièces qui semblent nous ouvrir un jour sur ce monde, en réalité\nfermé. Ce sont toujours les mœurs des gens vivant dans la rue plus que chez\neux qu'on lui prête. La femme du théâtre espagnol fait montre, en général,\nd'une désinvolture, empruntée, toutes proportions gardées, aux femmes\nfaciles, que Mme d'Aulnoy prétendait (2) être les seules femmes visibles à\nMadrid et dont le nombre, d'après ce témoignage, devait être considérable.\nBien que ce monde, qu'on peut appeler bourgeois, faute d'un autre nom, fût,\n— en raison du petit nombre de ses membres et d'un certain manque\nde solidarité entre les classes diverses qui le composaient, même entre\nfamilles d'une même classe; en raison aussi de son éloignement du commun\ndes mortels, — sans influence sur le grand public, — il se trouva des gens\nd'esprit pour déplorer que cette influence fût si complètement nulle. Elle\naurait, en effet, représenté l'empire de la raison sur les passions, imprimé à\nla littérature un caractère didactique et moral, très conciliable avec les règles\nde l'art telles que les avaient transmises les anciens, et relevé le prestige de\nl'humanisme, fort en baisse à la fin du XVIe siècle.\n    La question ne se posait pas pour la poésie savante, considérée alors\ncomme une science morale, et d'accord avec le but qu'on visait. Mais elle se\nposait à propos des genres populaires, et elle se posa, à l'état aigu, à propos\ndu théâtre. Si le monde fermé, dont nous venons de parler n'allait pas au\nthéâtre, le peuple en revanche s'y ruait avec frénésie; et il n'est pas malaisé\n de découvrir l'esprit qu'il y apportait, après ce que nous en avons dit. C'est\ngrâce à ce public nouveau que le genre prit à Madrid sa forme définitive,\n sous la plume de Lope de Vega. Lope de Vega, né à Madrid, se garda bien,\n en effet, par scrupule de littérateur, et bien qu'il en fût un de premier ordre,\n de faire fi de ce public qui, pour la première fois, apportait au théâtre\n le sentiment très net de la vie réelle qu'il avait sous les yeux et de l'idéal en\nsens inverse qu'elle comportait. Cet idéal n'avait, comme on peut le supposer,\n rien de classique ; et Lope n'hésita pas. Il proclama bien haut que le poète,\n écrivant pour un public populaire, devait, avant tout, s'ajuster au goût de ce\n public, ignorant, mais payant, et, en tout cas, hostile aux règles posées par\n\n\n   (1) Arte y le iras.\n   (2) Voyage d'Espagne, 1665.\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "492                                       DURENDAL\n\n\nles anciens (1). Mais q u o i ! L'œuvre d r a m a t i q u e n'était-elle pas une b r a n c h e\nde la poésie, et l'auteur n'était-il pas u n poète, puisque, en fin de compte, il\nécrivait en vers? Avait-il le droit de prostituer sa muse « en la livrant à des\nt r u a n d s , à un public vulgaire, incapable de connaître et d'apprécier les\ntrésors que recèle la poésie? » Cervantes, qui parlait ainsi, ne l'admit p a s . I l .\nprit en main la défense de la muse et de la morale outragées en même temps.\nIl semble bien que ce ne fut pas sans quelque hésitation. Il allait s'attaquer\nau goût de la nation entière, à propos d'un divertissement que l'Inquisition,\ntrès respectueuse du sentiment populaire, jugeait inoffensif et dont elle\nn'affectait sans doute de se désintéresser que parce qu'il faisait un peu plus\nque ne pas la gêner. L o p e de Vega, futur familier du Saint-Office, savait\nqu'il ne risquait rien à écrire pour « le vulgaire. » De fait, le T h é â t r e ne faisait\nq u e r e p r e n d r e la tradition épique et religieuse d u m o y e n âge, enrichie de\ntout ce que la littérature chevaleresque et mystique du XVIe siècle y avait\najouté, grâce à l ' h u m a n i s m e . Héritier de ces deux genres, il ne pouvait\nc e p e n d a n t faire à l ' h u m a n i s m e , c'est-à-dire à la raison, u n e place moins\nsubordonnée que celle que l'humanisme occupait d a n s le roman et chez les\nmystiques. Au contraire, la p e i n t u r e de la réalité concrète et prise sur le vif\nallait avoir pour effet de restreindre encore le domaine de la raison, et de\nremplacer ce mobile h u m a i n p a r un principe surnaturel, plus conciliable avec\nla diversité inexplicable des choses. L'interprétation arbitraire de ce principe\n m e n a i t d r o i t a u romanesque, à ce m ê m e r o m a n e s q u e des r o m a n s de chevalerie,\n cru moribond et tout à c o u p redevenu plus florissant que jamais. C'est ce\n que vit très bien Cervantes. Réflexion faite, il décida d'attaquer à la fois le\nr o m a n e s q u e et le réalisme, au nom de la vérité générale, h u m a i n e , seule\n capable de mettre u n frein aux excès de l'un comme de l'autre, et publia la\n première partie de Don Quichotte (1605).\n\n\n                                                 II\n\n    P r e s q u e tout le réquisitoire de Cervantes contre le genre i n a u g u r é par L o p e\nde Vega se trouve au chapitre 48 de cette première partie, sous forme de\ncolloque entre un chanoine et le curé du village de D o n Quichotte, celui-là\nm ê m e qui avait, au chapitre 6, fait u n autodafé de la bibliothèque chevaleresque\nde notre h é r o s . Cela commence par u n e comparaison des r o m a n s chevale-\nresques avec les pièces « qui se j o u e n t maintenant », celles-ci aussi dénuées\nd e sens c o m m u n que ceux-là, et véritablement « sans pieds ni tête ». L a\nraison en est qu'on écrit pour u n public grossier et égaré au lieu d'écrire\np o u r inculquer à ce même public u n peu de bon sens. Ici, le c o u p droit\nà L o p e de Vega : « Les auteurs de ces pièces et les acteurs qui les repré-\nsentent disent qu'elles doivent être telles parce que le peuple les veut ainsi\n\n\n   (1) « J'écris suivant l'art qu'ont inventé ceux qui recherchent les applaudissements du\nvulgaire; et puisque ce vulgaire paye, il est juste de lui parler comme pourrait le faire un\nignorant, pour lui faire plaisir. \" (Arte nuevo de hacer comedias.)\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3638, "texte": "                                LE DRAME ESPAGNOL                                       493\n\net n o n a u t r e m e n t ; ils ajoutent que les pièces vraisemblables et composées\nsuivant les règles ne servent qu'à donner satisfaction à trois ou quatre\nintellectuels (dtscretos), et que, pour les autres, c'est du b e a u p e r d u ; que, par\nconséquent, il est préférable de devoir son pain à l'approbation de la multi-\ntude que sa renommée à l'opinion de quelques-uns. » C'est manquer de\nprobité morale, en m ê m e t e m p s que de probité artistique, non seulement\npar l'absence de dignité personnelle, mais par les mauvais exemples qu'on\nprésente sur la scène, conséquence du mépris où les règles sont t e n u e s . A\nceux qui p r é t e n d e n t que la comédie ne doit avoir d'autre objet que l'amuse-\nment du spectateur, Cervantes r é p o n d : « Ce but serait i n c o m p a r a b l e m e n t\nmieux atteint avec les comédies bien faites qu'avec celles qui ne le sont p a s .\nL e spectateur sortirait alors du théâtre, réjoui par les saillies, instruit p a r la\nvérité, enchanté de la fable, docile à l'influence des maximes, mis en garde\ncontre les supercheries, apte à tirer u n enseignement des exemples, ennemi\ndu vice, et a m o u r e u x de la vertu ; car tels sont les effets que doit produire sur\nl'auditeur une b o n n e comédie. »\n     P a r le seul effet magique des règles ? Oui, car ces règles sont fondées en\n raison, et que, dès qu'on les transgresse, on aboutit d'abord à des m o n s t r u o -\n sités : « Si la comédie, comme le veut Tullius, doit être le miroir de la vie\n h u m a i n e , le modèle des m œ u r s et l'image de la vérité, celles qu'on repré-\n sente aujourd'hui sont des miroirs d'absurdités, des modèles de niaiseries et\n des images de luxure. E n effet, quelle plus g r a n d e absurdité que de n o u s\n montrer un enfant d a n s les langes au début du premier acte, et de nous le\n faire voir b a r b u au second (1) ? A moins que ce ne soit l'absurdité de n o u s\n peindre un vieillard belliqueux, un j e u n e h o m m e poltron, un laquais beau\n phraseur, u n page d o n n e u r de conseils, un roi m e n d i a n t et u n e princesse\n laveuse de vaisselle. Q u e dirai-je de la façon d'observer la vraisemblance du\n temps p e n d a n t lequel doit se dérouler une action ? J'ai vu une pièce où le\n premier acte se passe en E u r o p e , le second en Asie, et le troisième en\n Afrique. S'il y avait eu u n quatrième acte, l'auteur nous eût transporté en\n Amérique. » T o u t cela n'est pas raisonnable, et tout ce qui n'est pas raison-\n nable aboutit, au point de vue esthétique, à u n e œuvre laide, et, au point de\n vue moral, à une doctrine répréhensible. P o u r q u o i ? F a r c e que nous p r e n o n s\n alors l'exception pour la règle, et que les difformités morales, comme les\n difformités p h y s i q u e s , m a n q u e n t à la loi de proportion et d'harmonie, qui est\n p r o p r e m e n t la loi de beauté. E t puisque cette loi nous est fournie par la\n raison et que les règles sont fondées en raison, qui suivra les règles fera\n œuvre vraie, belle et b o n n e . Le vrai, le beau et le bien unis dans leur prin-\n cipe, qui est Dieu, sont inséparables dans la pratique de l'art (2). « Toutes les\n\n\n  (1) C'est ce que traduit Boileau dans les vers connus :\n                      « Là, souvent le héros d'un spectacle grossier,\n                      » Enfant au premier acte, est barbon au dernier. »\n  (2) L'esthétique de Boileau n'a pas un autre fondement :\n                      « Rien n'est beau que le vrai. ...\n                      » Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3515, "texte": "494                 .                 DURENDAL\n\n\nbeautés (particulières) n'inspirent pas de l'amour; les unes réjouissent la vue\net ne triomphent pas de la volonté. S'il en était autrement, il en résulterait\nune confusion de désirs heurtés et sans objet précis          L'honneur et les\nvertus sont les ornements de l'âme, sans lesquels le corps, fût-il beau,\nne doit pas nous paraître tel. » (I, ch. 14.)\n   Ce principe platonicien domine la poésie du XVIe siècle espagnol. Cer-\nvantes, prenant en mains l'intérêt de la poésie au théâtre, était dans la logique.\nIl va jusqu'au bout dans sa manie de généralisation; jusqu'au bout, c'est-\nà-dire jusqu'où peut aller une œuvre d'art avec un pareil principe. Pour être\npoète ou artiste, d'après Cervantes, comme plus tard d'après Boileau, il faut\nsavoir borner ses aspirations à une généralisation purement humaine, pra-\ntique et sociale : « Les lettres humaines (I, ch. 37) ont pour but de bien\ndistinguer en matière de justice distributive, de manière à donner à chacun\nce qui lui appartient, à comprendre et à faire comprendre que les lois justes\ndoivent être observées. » De quelles lois s'agit-il ? Des lois humaines : « Je\nne dis rien des lettres divines qui ont pour objet de nous guider sur le che-\nmin du Ciel. » Et, pour bien indiquer que chaque chose a son domaine, il\ncritique, dans le chapitre qui nous occupe spécialement, les pièces dévotes\ndu jour, et l'emploi des miracles comme ressorts dramatiques : « Que dire\ndes pièces divines ? Combien y voit-on de miracles supposés ! Combien de\nchoses apocryphes ou mal comprises ! Ne va-t-on pas jusqu'à attribuer à un\nsaint les miracles d'un autre ? Mais le fait est que, jusque dans les pièces\nprofanes, les auteurs osent produire des miracles, sans plus de respect ou de\nscrupule que celui que comporte leur fantaisie. » Telle est donc la limite :\nAprès avoir, au nom d'un idéal commun à tous les hommes, qui vise, artiste-\nment parlant, à \" corriger la nature \", proscrit l'imitation du réel\ndifforme, Cervantes, au nom de ce même principe, écarte le merveilleux\nchrétien. Dans les deux cas, il voit l'imagination prendre la place de la rai-\nson méconnue et le romanesque s'implanter dans l'œuvre, au grand détri-\nment de l'art et de la morale.                                          ,\n   Une pareille théorie avait-elle chance de prospérer en Espagne et en par-\nticulier à Madrid ? Le sentiment national avait déjà protesté contre cette\nprétention des humanistes de réduire l'Espagnol à la catégorie d'un simple\ncitoyen du monde. Cela était bon pour l'Italie, impuissante à réaliser son\nunité, ou bon pour la France, alliée au Turc et au protestant, qui pouvait\ntrouver dans la pensée antique de quoi justifier ces compromissions. Mais\nl'Espagne ! La dernière, et heureusement la plus ferme citadelle au XVIe siè-\ncle, du catholicisme, contre le païen, l'infidèle et l'hérétique, c'est-à-dire\ncontre le monde entier ! Il n'en fallait guère davantage pour amener les\nEspagnols à une véritable confusion du sentiment national avec la défense\nexaspérée de la foi catholique. Et puisqu'on parlait d'idéal, quel idéal supé-\nrieur pouvait-on opposer à celui-là ? La raison ? C'est la raison qui avait\ninspiré le retour au paganisme des Italiens et la Réforme de Luther. Fût-il\njamais plus grave ennemi dans les circonstances actuelles ? Le seul idéal\npossible était le retour à la foi simple et naïve du moyen âge, telle qu'on la\nretrouvait intacte dans le sentiment populaire, au risque de faire frémir les\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3610, "texte": "                            LE DRAME ESPAGNOL                               495\n\ndélicats. Et pourquoi frémissaient-ils ? Parce que le peuple, en matière de\nfoi, était intolérant et ne se payait pas de distinctions ? Certes ! le peuple ne\ns'arrêtait pas à établir des catégories au regard de Dieu ; à ce point de vue, il\nfaisait tous les hommes égaux, c'est-à-dire très imparfaits, et son intolérance\nn'allait qu'à ceux qui prétendaient à une situation privilégiée, au nom d'une\nsupériorité illusoire, factice, plus intolérante mille fois que l'intolérance\npopulaire contre eux-mêmes. La plus éclatante manifestation de la puissance\ndivine résultait, non des catégories propres à favoriser l'orgueil et l'ambi-\ntion de certains groupes, mais de la diversité infinie des hommes et de\nl'impuissance qui en résultait pour chacun de rien entreprendre sans l'aide\nde Dieu. Et pour que cet idéal surgît, clair et évident, dans une œuvre d'art,\nil n'y avait pas à essayer de réaliser ce que la raison nous en montrait de\nréalisable humainement, au risque de nous tromper d'une manière grave ;\nil suffisait de peindre les choses telles qu'elles étaient, dans leur diversité et\nleur imperfection. La conclusion ressortirait d'elle-même. En somme,\nl'Espagnol, comme les chrétiens des premiers âges, concevait alors un art, à\nla fois réaliste et symbolique, dont la première condition, pour éclore, était\nla destruction de l'idole, manifestement païenne, de la Beauté. Et cependant,\nDon Quichotte obtint un succès étourdissant de popularité. Quand un pareil\nfait se produit, c'est qu'il y a désaccord entre l'auteur et le public sur la\nfaçon d'interpréter l'œuvre du premier, et il n'est pas toujours aisé de\ndécider celui qui a raison des deux. Mais ici, le doute n'est pas possible.\nC'est l'auteur qui se trompait. Il y a une contradiction flagrante, et, au point\nde vue littéraire, des plus heureuses, entre l'œuvre et les théories de l'écri-\nvain. Un rapide examen de la question va nous montrer jusqu'à quel point\nl'influence du temps et du milieu s'impose à un homme de génie, et le con-\nvertit, presque à son insu, en champion de la cause contraire.\n   La sincérité de Cervantes est hors de cause. C'est un bon élève des huma-\nnistes, peu original, mais convaincu de l'excellence de leur doctrine ; et c'est\nà la lumière de cette doctrine qu'il conçoit d'abord son personnage. Il fait de\nson héros un halluciné, un fou, il le traite de tel à chaque ligne. Mais, du\npremier coup, il se heurte à l'absence d'une société vivante et agissante, d'où\npût surgir l'idéal moyen et pratique qu'il recommande. Il ne peut préciser\nsur qui doit se modeler quiconque veut faire autrement que Don Quichotte.\nIl faut que celui-ci trouve son correctif en lui-même. Cervantes lui rend donc\nsa raison de temps à autre, et le personnage dit alors des choses justes et\nélevées, qui sont évidemment la pensée de l'auteur. Mais cela ne suffit pas.\nLes beaux discours de Don Quichotte ne corrigent personne, entre autres\nraisons parce qu'ils ne le corrigent pas lui-même. Il faut bien cependant\nmontrer les inconvénients de cette folie à un point de vue pratique; et Cer-\nvantes se laisse entraîner à reproduire la réalité du milieu où évolue son che-\nvalier. Or, cela est une idée d'artiste et non de moraliste ou de critique. Un\nmoraliste eût fabriqué de toutes pièces le monde raisonnable qui n'existait\npas, mais qu'il avait en tête; et sur ce fond se serait détaché la figure de\nDon Quichotte, avec une grande clarté pour la thèse et, naturellement, avec\nle manque de vie et de relief de toute idée abstraite. En peintre inimitable\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3677, "texte": "496                                   DURENDAL\n\n\nqu'il était, Cervantes nous fait un tableau des mœurs réelles de son temps,\ntabl eau achevé et qui n'a point été dépassé. Cela suffit à démantibuler tout\nson p l a n . Car, à cette réalité, elle-même sujette à la critique, s'oppose bien\n le Don Quichotte sensé, sans influence sur ses c o n t e m p o r a i n s , mais non le\n Don Quichotte fou, d'une folie contagieuse, parce que cette folie est, en\nsomme, riche de volonté et d'action, et que la volonté et l'action sont le\npropre des gens livrés à leurs instincts, c o m m e de ceux qui se consacrent à la\ndéfense d ' u n idéal, avec, p o u r ennemis c o m m u n s , les gens raisonnables. Il\nn'y a donc que la différence de b u t qui sépare les instinctifs des chevaliers\nde l'idéal. L'idéal! Mais est-ce bien là la folie de Don Quichotte? Car, s'il en\nest ainsi, comment Cervantes, cet amoureux de la gloire et de l'idéal sous\ntoutes ses formes, aurait-il pu, je ne dis pas ne pas concevoir un m o n d e tran-\nquille et reposant, aux antipodes de celui dont il rêva sa vie entière, mais\ns'acharner d e la sorte sur u n p a u v r e héros si semblable à lui-même dans le\nfond? E h b i e n ! n o n ; Cervantes finit par discerner l'idéal de D o n Quichotte,\net s'en éprend comme lui. D a n s la deuxième partie, p a r u e en 1 6 1 5 , dix ans\naprès la première, où Don Quichotte est si a b o n d a m m e n t rossé, pas un seul\nc o u p de trique ne s'égare sur sa tête du h é r o s ; et cela est bien significatif. Il\nreste ridicule et la thèse n'est pas a b a n d o n n é e pour cela; mais elle a changé\nde sens; Don Quichotte, comme l'Alceste de Molière, n'est ridicule que parce\nqu'il n'est pas pratique; et q u a n d on a dit de quelqu'un qu'il n'est pas pra-\ntique, o n est loin de l'avoir réfuté.\n    L a pensée de Cervantes évolue dès la première partie et assez vite. Au\ndébut, D o n Quichotte est fou et il n'est pas autre chose : « A force de dormir\npeu et de lire b e a u c o u p , son cerveau se dessécha, et il perdit la raison. Son\nimagination se remplit de tout ce qu'il lisait dans les livres, e n c h a n t e m e n t s ,\nluttes, batailles, duels, blessures, galanteries, amours, catastrophes et autres\nniaiseries de ce genre. Il en vint à se persuader que toutes ces inventions\nformaient l'histoire la plus vraie qu'il y eût au m o n d e » (1). P e u à peu, au con-\ntact de la réalité et des contrariétés auxquelles se h e u r t e n t ses expéditions,\nD o n Quichotte éprouve le besoin de définir sa mission et il la précise dans\nles termes suivants : « N o u s sommes les ministres de Dieu sur terre et les\nbras par lesquels il exécute sa justice, n Conformément à ce principe, Don\nQuichotte p r e n d toujours le parti de la loi divine contre la loi h u m a i n e , par\nexemple d a n s l'épisode des galériens enchaînés qu'il délivre, sous prétexte\nqu'on ne doit pas « faire esclaves ceux que Dieu et nature ont fait libres \".\nRidicule, ce rôle du chevalier p r é t e n d a n t à jouer le rôle de Dieu sur terre,\ncertes! Cervantes en est convaincu, et il le montre p a r l e s mésaventures qu'il\ninflige à son h é r o s . D'où vient c e p e n d a n t que nous n'en sommes pas aussi\nconvaincus que lui-même? C'est que la démonstration n'est pas faite. Les\nb o u r r e a u x sont moins intéressants que leur victime. Si Don Quichotte se trompe,\n\n\n  (1) Le développement logique de cette idée d'un Don Quichotte, fou du commence-\nment à la fin, se trouve dans une deuxième partie, imprimée sous le pseudonyme d'Avel-\nlaneda. Avellaneda est très instructif à cet égard; il finit par faire mourir son héros dans\nun cabanon, et il ne pouvait guère faire autrement.\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3812, "texte": "                                LE DRAME ESPAGNOL                                        497\n\nce n'est vraiment pas à eux qu'il appartient de le juger et de l e b a t t r e . M a i s o ù est\nle tiers-arbitre? Il n'y est pas. Chacun se fait justice soi-même, faute de s'en-\ntendre avec son partenaire. Et le vainqueur est, en fin de compte, Don Qui-\nchotte, puisqu'on le frappe sans le réfuter. Au prix d'un peu de discussion,\ntel m a n a n t , faisant la paît des visions du héros, sentirait l'avantage qu'il y\naurait à ce que tous les hommes fussent des Don Quichotte. Le crime de ce\ndernier est simplement d'être seul de son espèce. Dès lors, Cervantes a beau\nnous crier que D o n Quichotte est fou, nous n'en croyons plus u n mot. Son\nchevalier a pour lui la conscience universelle, et contre lui tous les intérêts\nparticuliers. N o u s penserions peut-être autrement si l'auteur lui eût opposé\n un sage réduisant l'idéal, dans la pratique, au degré que comporte la fai-\n blesse humaine, dont la loi divine tient un si grand compte. Il l'a essayé\n parfois, mais non sans faire riposter Don Quichotte de façon tellement victo-\nrieuse, que c'est toujours son parti que nous prenons. Qu'en conclure? que\n la conviction de Cervantes est forte, mais que, chez lui, l'imagination et la\n sensibilité de l'artiste et de l'homme de cœur l'emportent sur la logique du\n penseur; que son raisonnement est faible, comparé à sa peinture; que l'œuvre\n a finalement influé sur l'écrivain, jusqu'à donner au lecteur u n e impression\n contraire à celle qu'on voulait produire en l u i ; et que nous sortons de cette\n lecture, à la fois indulgents pour les misères et les fautes de cette vie, et\n pénétrés de la nécessité d'un idéal en ce m o n d e , fût-il inaccessible à notre\n faiblesse. O r , réalité et idéal, se faisant contre-poids, irréconciliables et\n cependant unis, avec la subordination morale forcée de l'instinct à l'idéal, de\n Sancho à Don Quichotte, unis par le culte c o m m u n de la volonté et de l'ac-\n tion, sous la forme romanesque que comporte la distinction dans la pratique,\n  et en l'absence d'un rôle important réservé à la raison, c'est le fond de Don\n  Quichotte, et c'est également le fond du théâtre espagnol.\n     Il était bien difficile, et quoi qu'on en eût, de ne pas se sentir Espagnol à\n  Madrid L,e rôle de l ' E s p a g n e , dégagé de toute préoccupation économique,\n  et même intellectuelle, y apparaissait, dans u n e g r a n d e envolée vers l'idéal,\n  si simple, si beau, si g r a n d , si digne de respect et d'enthousiasme! A vrai dire,\n  l'âge héroïque était passé, et l'envers de la gloire commençait à frapper les\n  yeux des moins clairvoyants avant même la mort de P h i l i p p e I I . L ' E s p a g n e\n  ressemblait un peu à Cervantes, qui avait perdu l'usage d'un bras à Lépante, et\n  vivait d a n s la gêne. Mais, à Madrid, cela ne comptait pas. A Madrid\n  seulement l'idéal pouvait triompher des accidents inévitables dans la lutte\n  gigantesque entreprise dès Charles-Quint. Jusqu'à la paix des P y r é n é e s , qui\n  sanctionna le premier d é m e m b r e m e n t de la monarchie espagnole, on pouvait\n  se faire illusion sur le résultat final; et la reddition de Bréda, immortalisée\n   par le tableau de Velazquez (1), allait, avant cette paix, provoquer u n regain\n  d'enthousiasme pour la cause, et de confiance m o m e n t a n é e en l'avenir.\n   Cependant la misère et la démoralisation apparaissaient évidentes à Madrid\n   plus qu'ailleurs. C'étaient là les armes dont le diable se servait pour décourager\n\n\n    (1) A noter aussi le drame de Caldéron sur ce même sujet. Ce n'est pas un chef-\n d'œuvre, mais c'est un des drames les plus curieux à consulter pour avoir une idée exacte\n du sentiment des Espagnols en contact direct avec les protestants des Pays-Bas.\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3849, "texte": "  498                                    DURENDAL\n\n\n\n   les E s p a g n o l s ; et qu'est-ce qui convenait le mieux, sinon de tirer de l'excès\n   du mal un enseignement et un motif de viser plus h a u t encore, s'il était\n   possible? C'était fou, d'une folie identique à celle de Don Q u i c h o t t e ; on le\n  confessait implicitement en riant des mésaventures du pauvre hidalgo ; et on\n  admirait sa constance, sa bravoure, sa foi inaltérables, susceptibles de braver\n  le ridicule, et de s'affermir en raison directe des contrariétés. E n somme, il\n  fallait le Mal pour que le Bien sortît de la lutte r e t r e m p é , et, u n j o u r ou\n  l'autre, t r i o m p h a n t ; du moins tant que serait là Don Quichotte, dernière et\n  s u p r ê m e réincarnation d'un Amadis de Gaule, vieilli, mais spiritualisé; et\n  Dieu sait si D o n Quichotte avait la vie d u r e ! Il n'est pas mort à l'heure\n  actuelle, malgré Cervantes qui le fait mourir, honteux de ses e r r e u r s ; ou s'il\n  est mort, il a fait souche. R u i n é , spolié, battu, il ne désarme p a s , et il n'y a\n  pas à espérer qu'il d é s a r m e , tant que Madrid restera la capitale de l ' E s p a g n e ,\n  car c'est à Madrid que Don Quichotte a trouvé son dernier refuge. Oui, le\n  Madrid d'aujourd'hui, incrédule, indifférent, et sceptique, jusqu'à douter de\n la bonté de son rôle, en présence des provinces qui semblent se réveiller et\n s'affermir pour le dénigrer ou le nier, Madrid est encore le n o y a u de cette\n E s p a g n e idéale, un peu conventionnelle, ignorante ou dédaigneuse des\n intérêts matériels et des questions économiques, la seule capable, comme,\n au XVIIe siècle, de réunir les Espagnols dans une c o m m u n a u t é d'aspirations,\n plus vagues que jadis, mais susceptibles, comme jadis, de se préciser dans\n un sentiment de défiance, ou, au besoin, de haine à l'égard de l'étranger.\n C'est à Madrid qu'on est encore E s p a g n o l contre quelqu'un (1), c'est-à-dire le\n plus Espagnol possible. Je n'ai pas à rechercher si l'intérêt de l ' E s p a g n e est\n de s'en tenir à cet idéal de concentration étroite, ou si u n e large autonomie\nfrisant le fédéralisme, accordée aux régions, n e placerait pas le pays dans des\n conditions plus favorables à la lutte pour l'existence, dont nul ne peut faire\n abstraction à l'époque où nous vivons. Ce courant existe, et il est l'indice\nd'une E s p a g n e nouvelle ou ressuscitée qui se dresse en face de l'Espagne du\n XVIIe siècle, toujours vivante en u n sens. Au XVIIe siècle, ce courant avait\nété refoulé, on le croyait tari, et Madrid avait été le signe visible de la victoire\nde l'idéal sur le positif. C e p e n d a n t , le fleuve détourné, avait filtré sous le sol,\net l'eau envahit le rez-de-chaussée. Avec les idées du temps,|on pouvait inter-\npréter la misère et la dégradation morale, simple conséquence du dédain où\ndes intérêts légitimes étaient t e n u s , comme l'œuvre du Diable. L a lutte était\ndonc toujours à l'ordre du j o u r . C'est pourquoi le théâtre, n é à Madrid, sous\nla forme qui prévalut à partir de L o p e de Vega, était u n e entreprise\nnationale, patriotique, et n'a pas p e r d u entièrement de son actualité à l'heure\nprésente. C'est pourquoi il eut la faveur du m o n a r q u e , du p e u p l e , et de\nl'Inquisition, ces trois agents de l'unité nationale. Il ne n o u s reste plus\nm a i n t e n a n t qu'à aborder l'étude directe de ce théâtre, à entrer dans le vif\nd'un sujet, tellement déblayé par les études qui précèdent que notre tâche\nnous apparaît déjà comme plus qu'à moitié faite.\n     M a d r i d , 10 mai   1908.                                         E.   FERMAUD.\n\n   (1) A défaut de l'étranger, contre l'ennemi intérieur, opposé à un patriotisme qui se\nconfond vraiment un peu trop avec l'instinct de race; jadis, ces ennemis étaient les Juifs\net les Maures.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 499, "page_fin": 510, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Poèmes, de FERNAND SÉVERIN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 592, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "Les Poèmes\nPoèmes, de FERNAND SÉVERIN (Paris, Mercure de                      F r a n c e ) . — Le parc\n  enchanté, par GABRIEL VOLLAND (id).— Memor, par GABRIEL NIGOND (Paris,\n Ollendorff). — Les petites âmes, par P A U L GERALDY (Paris, Messein). —\n Le souffleur de bulles, p a r MARCEL ANGENOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — Le\n collier de griffes, p a r CHARLES CROS (Paris, Stock). — La route au soleil, par\n JEAN MARTINEAU (Roubaix, é d . du Beffroi). — Le jardin passionné, par\n  H É L È N E VACARESCO ( P a r i s , P l o n ) . — Le Miroir, par GABRIEL MOUREY (Paris,\n  Mercure de F r a n c e ) . — La nef désemparée, par ANDRÉ FONTAINAS (id.).\n\n                Une haleine a soufflé, la lampe s'est éteinte,\n                La nuit bleuâtre et tiède entre avec sa langueur.\n                Un chant d'oiseau lointain, triste comme une plainte,\n                S'élève par instants dans la paix de mon cœur...\n\n   C'est par les soirées calmes d'été qu'il faut relire les P o è m e s de F e r n a n d\nSéverin, à la fenêtre, quand, paisible, la lune monte entre les arbres et\nqu'une brise aimante caresse les j a r d i n s d'une élyséenne douceur; ou plutôt\nc'est chaque fois q u e l'âme sent le besoin de s'écouter, de se confier à u n e\nautre â m e , de retrouver ses sentiments confus d a n s l'harmonie d'un poème :\nc'est p a r les matins de p r i n t e m p s q u a n d les fantômes blancs des rêves s'éva-\nnouissent à l'horizon; c'est par les beaux jours de l'arrière-saison q u a n d une\nmélancolie religieuse et douce prolonge jusque dans l'âme les rayons du\nsoleil qui meurt; c'est d a n s les heures d'attente où l'adolescence inquiète\naspire à la douceur des premiers a v e u x ; c'est d a n s les moments d'oubli et de\nrepos, où l'âge m û r voué aux luttes de la vie, s'étonne d'avoir encore un\ncœur faible et de l'entendre soudain pleurer. Il faut reprendre alors ce livre\noù le poète a réuni son œuvre, il faut écouler sa chanson douce :\n\n                Rapproche-toi, l'amour a de ces mots suprêmes\n                Qui ne sont point compris s'ils ne sont dits tout bas...\n\n   Fernand Séverin est le poète le plus intime et le plus profond de notre\ngénération ; d'autres ont u n génie plus sauvage ou plus vibrant, sonnent fière-\nment dans des trompettes d'or ou crient avec désespoir leur d o u l e u r ; lui,\nparle à voix basse de choses apaisées. Il n'étonne pas, il n'éblouit pas, il ne\ncharme p a s , il va droit au c œ u r ; il est le plus poète des p o è t e s ; il est l'ami des\nâmes trop délicates pour se trouver jamais, ailleurs qu'en u n livie, u n confi-\ndent. Il les c o m p r e n d , il les devine. Il exprime leurs trislesses inexprimées,\net puis, les prenant par la main, il les conduit vers les paysages de ses rêves :\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2828, "texte": "500                                 DURENDAL\n\n\nce sont des vallons pâles où des lys blancs érigent leur mélancolique virgi-\nnité; ce sont des campagnes silencieuses où dans les lointains bleus se\nmeuvent des tormes effacées; ce sont des bois sacrés où l'ombre amie et douce\nparfume l'âme de fraîcheurs; ce sont des nuits de lune, où, sur des lyres invi-\nsibles, des anges modulent leurs harmonieux sanglots; ce sont les collines\nd'Ombrie, où une paix lente et embaumée imprègne insensiblement les cœurs\ntroublés :\n              Il semble qu'un matin pascal tiède et charmant\n              Enveloppe ici tout son enchantement\n              Et la nature a l'air d'être en état de grâce...\n\n  Fernand Séverin a le don idéal de la candeur. Son œuvre est de celles qui\nconsolent, qui rafraîchissent et qui reposent. On revient, en la lisant, vers les\njours de l'enfance :\n              Eu moi je sens mourir un cœur prédestiné,\n              Meurtri de tout l'amour qu'il n'aura pas donné,\n              Mourir sans rien en dire entre les mains, des anges\n              A la simple façon d'un enfant dans ses langes,\n              A la simple façon d'un tout petit enfant...\n\nOn s'exile loin des tempêtes et des cris, dans le songe; on oublie l'au-dehors\npour quelques instants; on refuse d'en entendre les bruits :\n              Le plus beau songe encore est sous les yeux fermés,\n              Il n'est rien au dehors qui vaille qu'on s'éveille.\nOn y découvre des beautés graves et insoupçonnées :\n              Les dieux ont révélé plus d'un secret sublime\n              A ceux qui, comme toi, ne savaient que rêver...\n   Je ne sais quoi d'angélique et d'humain se mêle en ces poèmes; les vers\neux-mêmes ont une beauté si immatérielle et si simple qu'il est impossible de\nl'analyser. Les sentiments exprimés troublent à la fois et apaisent. Ils invitent\nà sortir de la vie, sans jamais être lâches; ils sont religieux, mais de la reli-\ngion vague des rêveurs; ils sont purs — je regrette seulement un ou deux\npassages — jusque dans les transports les plus brûlants de la passion. Nuits\nclaires, lumières douces, optimisme mélancolique, religiosité flottante,\nvolupté chaste : tout cela crée une atmosphère presque idéale et délicieuse-\nment imprécise, que semble dissiper à la fin du volume, comme un soleil\nsoudain monté parmi les brumes, l'espoir lumineux de ce bonheur candide\nque peuvent seuls goûter les enfants et les poètes :\n              Es-tu triste? Le monde est là comme un beau livre :\n              Celui qui sait l'ouvrir avec humilité\n              Devient heureux, fût-il le plus déshérité.\n              Tu l'épèles déjà ce radieux poème\n              Et la joie et le calme, et l'oubli de toi-même\n              Rentrent bientôt avec un vertige sacré\n              Dans ton cœur, ton grand cœur un moment égaré\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                                     LES POÈMES                                     5oi\n\n\n               Qu'habitaient le désir et le regret moroses,\n               Tandis que la splendeur incomprise des choses\n               Peu à peu se dévoile à tes yeux ingénies...\n\n               Es tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus\n               Devant les monts, les bois et la plaine fleurie ;\n               Et le regard au loin dans une rêverie\n               Qui franchit à son gré la distance et le temps,\n               Tu revis en esprit les lumineux instants...\n               Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute ?\n               Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route\n               Avec un cœur si pur, si jeune, si fervent\n               Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant.\n\n   Si F e r n a n d Séverin est un classique, s'il est p a r m i nos poètes celui qui\nparle la langue la plus p u r e , il n'est pas de ceux qui considèrent u n e forme\nimpeccable c o m m e à peu près la seule condition de la poésie. M. Gabriel\nVolland me paraît être de ceux-là. On a parlé quelque peu de lui lorsqu'il y\na deux mois il reçut pour son P a r c e n c h a n t é la bourse nationale de voyage,\nrécemment instituée par le gouvernement français. Il paraît que l'art officiel\na voulu réagir par cette attribution du prix à un classique, contre la forme\nrelâchée et les imperfections des poètes jeunes. L'art officiel avait peut-être\nraison. L e s belles statues parnassiennes sont depuis longtemps renversées\ndans les bosquets solitaires, et M. Volland qui dédie son livre à son maître\nHeredia a entrepris pieusement de les relever. C'est fort beau. Il est temps de\nremettre en h o n n e u r l'irréprochable beauté des strophes et l'harmonie pré-\ncise des vers. Ce qui est moins beau, c'est que le parnassianisme qui n'est\nqu'une forme soit devenu, chez ceux qui prétendent le ressusciter, une philo-\nsophie et u n e religion. L e parnassien sera grec, objectif et païen. Il y a des\nsujets parnassiens c o m m e il a des sujets symbolistes. C'est stériliser à jamais\nune école que de l'enfermer dans des limites aussi étroites. U n sonnet n e\npeut-il être parfait que lorsqu'il évoque une statuette de F a u n e , de Sylvain\nou de dieu-terme? U n e épigramme n'est-elle subtile que lorsqu'elle rappelle\nles gestes grêles d'une T a n a g r a ? On est las depuis longtemps de Bacchus, de\nSilène et de D i a n e . Il faudrait peupler d'autre chose les sentiers du P a r n a s s e\nou plutôt choisir, s'il en faut u n e absolument, u n e autre m o n t a g n e moins\nfréquentée par la routine poétique des générations, et où jaillisse une Castalie\nplus nouvelle. Aussi M. Volland qui n'a pas songé à tout cela manque-t-il\navant tout d'originalité. Ces remarques générales ne m'empêchent point\nd'ailleurs d'admirer dans son livre plusieurs poèmes, où il oublie l'Olympe,\nPégase et les dieux, et où il revêt de phrases parfaites de fort belles images...\n\n                Sur ma joue autrefois plus pure que les lys\n                La mort a f ail fleurer de ses pâles violettes...\n\n               Peut-être quelque jour dans le soleil levant\n               Le soc du laboureur dans sa suprême injure\n               Fera de ma dépouille et de ma chevelure\n               Un peu de cendre d'or qu emportera le vent.\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2958, "texte": "502                                     DURENDAL\n\n\nou de garder dans la mémoire des vers c o m m e celui-ci :\n\n                Je serai mort à ta beauté comme au soleil !\n\n  José Maria a dû aimer b e a u c o u p q u e l q u e s - u n s de ces morceaux où son\ninfluence est p o u r t a n t trop m a r q u é e . Mais il eût gémi s'il avait lu, à dix lignes\nde distance d a n s le principal poème de M. Volland, ces deux horreurs, qui\nchoquent encore plus chez un fervent exclusif de l'extérieure beauté :\n                 Le faune, la bacchante au h a u t du piédestal...\n                 ... Un bain aérien de flamme et de lumière..\n\n     De pareilles fautes d'euphonie, que sont seuls capables de commettre,\nremarquez-le, ceux qui suivent à la lettre l'absurde règle de l'hiatus, ont-elles\nfait fuir du Parc enchanté l'âme h a r m o n i e u s e des dieux dont l'auteur voulait\nrepeupler ses bocages? Toujours est-il qu'à partir de ce m o m e n t , il en sort\nl u i - m ê m e , et n'évoque plus — en vers aussi nets, mais combien plus pre-\nnants — que des souvenirs d ' a m o u r et des ombres immortelles.\n\n   M. Gabriel N i g o n d , l'exquis poète dont on connaît l'Ombre des Pins et qui\nrécemment avec le Dieu-terme a trouvé le succès à la Comédie-Française,\ns'attarde aussi, à l'heure j ' i m a g i n e où il a p p r o c h e de la trentaine, et où les\nsentiments graves pour la première fois enveloppent toute l'âme, à faire\nrevivre en des vers aimés, des disparus. L a pitié p o u r ceux qui dorment à\njamais l'a conduit au cimetière. Au cimetière des souvenirs. Il en est revenu\navec ces pages rêveuses intitulées M e m o r , qu'il est bon de lire, mais où\nm a n q u e le sentiment grandiose et radieux de l'éternité.\n\n                 Hélas ! le soir calmé flotte par les ramures.\n                 La plaine est radieuse et les orges sont mûres.\n                 Dans lombre la charmille ouvre son frais arceau,\n                 La lune se déchire aux cailloux du ruisseau\n                 Et l'étang qui chantait recommence à se taire...\n                 Mais vous ne saurez plus les choses de la terre...\n                 L'herbe haute se gonfle en des frissons soudains,\n                 Le vent tiède a glissé sur vos petits jardins\n                 Si touchants, où parmi la ronce et les avoines\n                 Un lis dressé s'appuie au col d'une pivoine,\n                 Que la fleur pourpre fait plus pâle, et frémissant,\n                 Comme d'avoir sur elle épuisé tout son sang...\n                 Des parfums élargis cernent la nuit déserte...\n                 Mais vous ne saurez plus l'odeur des fleurs ouvertes...\n\n  E t c'est le rappel enfantin, naïf, mélancolique tour à tour des aïeules, des\npetits enfants, des chemineaux tombés au bord des routes, des jeunes filles\nendormies, de l'artiste disparu et de sa maison vide :\n\n                 L'inutile foyer garde un peu de la cendre\n                               De cet hiver..\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "                                      LES POÈMES                                         503\n\n\n                 .., La glace et le portrait se regardent l'un Vautre\n                              Si tristement...\n\n   J'aime moins après ces poèmes graves ceux qui, écrits dans une toute autre\nnote, complètent le v o l u m e ; ils sont pourtant émus et c h a r m a n t s tour à tour.\nP o u r les goûter il faut, avant de lire la seconde partie du livre, oublier les\nombres harmonieuses qui h a n t e n t le lecteur q u a n d il tourne les premières\npages. On pourra savourer alors la saveur de certains petits poèmes familiers\nsur les bêtes, délicieux d'observations nouvelles. P a r m i ceux-ci je mets à\npart comme infiniment supérieur le Chien de Berger qui me paraît a d m i -\nrable :\n                          Quand Thomas pousse la barrière\n                          Devant l'étable, aux soirs d'été,\n                          Chien Parpaillon sur son derrière\n                          Regarde la lune monter...\n\n  L e s réflexions de P a r p a i l l o n , je les ai lues et relues. C'est extraordinaire\nde pittoresque et de vérité. Voir la nature par les yeux d'un chien, c'est un\ntour de force. Il serait ridicule s'il n'était charmant. M. N i g o n d aurait-il ren-\ncontré quelque part l'âme du bon La F o n t a i n e ?\n\n   Le sens du pittoresque, M. P a u l G e r a l d y , l'auteur des P e t i t e s â m e s , le\npossède aussi; mais son observation n'est ni aiguë ni railleuse, elle est émue\net presque c a n d i d e . M. P a u l Geraldy était inconnu jusqu'ici, — n'allons pas\nle confondre avec Paul Gérard}' qui dès longtemps a fait ses preuves - -\nM. W a l c h dans son anthologie a publié quelques-unes des meilleures pièces\nqui se retrouvent ici, et cela avait désigné déjà ce poète nouveau à l'attention\nde la critique. Je dis poète nouveau, je ne dis pas novateur. M. P a u l\nGeraldy se contente de noter en des vers extrêmement nuancés des impres-\nsions extrêmement fines, ou de croquer de petites scènes, tels ce charmant Thé\nd'où j'extrais ce départ pris sur le vif :\n\n                Quatre dames s'en vont, on se dérange... jupes...\n                Chaque au revoir sourit comme indéfiniment...\n\n   Son premier volume se compose de courts poèmes, subtils comme des épi-\ngrammes antiques, de tableautins simples qui rappellent un peu, avec plus de\nfondu, le Coppée du temps où il était poète, de pièces émues et tendres, telles\ncelle-ci où un sentiment discret s'unit à la délicatesse des expressions et à\nl'harmonie des mots pour en faire un petit chef-d'œuvre :\n\n                Ta sœur ainée a dit ce soir, songeuse et grave :\n                « Je me suis mariée il y a deux hivers,\n                Déjà!... » C'est pour cela qu'elle a des yeux qui savent.\n                Moi je t'aime, petite sœur, pour tes yeux clairs.\n\n                Elle aime à voir jouer son enfant. Elle est lasse.\n                Toi tu le prends, tic ris, tu crois que lu comprends,\n                Tu dis : « C'est son petit enfant...    Et puis tu passes...\n                Tu ne sais pas combien c'est son petit enfant.\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "5o4                                       DURENDAL\n\n\n                 Tu songes : « Ma sœur est ma sœur... \" Non, elle est mère\n                 Elle n'est plus ta sœur, elle est mère d'abord...\n                 Puis elle est femme! — Toi tu vas, dans la lumière.\n                 Ta robe ne sait pas la f orme de ton corps.\n\n                 Tu descends au jardin quand les rosiers sont roses\n                 Tu fermes les volets au soleil de midi...\n                 Tu vis sans l'étonner dans la gaîté des choses...\n                 Tu ne sais pas qu'on t'aime : on ne te l'a pas dit...\n                 J'ai pris tes mains parmi mes mains, et tes mains même\n                 Ne savent pas pourquoi mes mains tremblent ce soir...\n                 Je t'aime de ne pas savoir comment je t'aime\n                 El parce qu'il vaut mieux, vois-tu, ne pas savoir...\n\n   Cette citation ne vaut-elle pas mieux que de longues pages d'éloge, et\nn'est-ce pas délicieux ?\n\n   M . M a r c e l A n g e n o t , l'auteur du Souffleur de b u l l e s , lance avec désin-\nvolture, en l'air, de petits globes bleus qui montent, qui éclatent et qu'on\noublie. J e sais bien qu'il n'a pas voulu faire autre chose et que la grande\npoésie ne l'a point tenté. Avec u n je-m'en-fichisme (qu'on me pardonne le\nmol) qui ne m a n q u e pas de grâce, M. Angenot, dont le portrait — y compris\nle chapeau — est la page la plus remarquable du volume, a réuni ici des\npoèmes très divers, écrits tous avec u n e facilité sautillante et un souci cons-\ntant de l'originalité. Cela fait de son livre une petite chose assez amusante à\nlire, mais qu'un poète n e doit se p rmettre q u ' u n e fois d a n s sa vie. Il y a là\nde la couleur, des notations bien croquées, de jolis v e r s ; cela n'a heureuse-\nm e n t a u c u n e prétention. P o u r t a n t il est des moments où M. Angenot nous\na n n o n c e qu'il va partir à perte de pensée, et dès lors n o u s ne savons plus s'il se\npaie joyeusement notre tête ou s'il se prend au sérieux — ce qui de la part\nd'un h o m m e aussi spirituel serait infiniment d o m m a g e .\n\n  Le livre posthume de C h a r l e s Gros, le Collier de griffes, m'est apparu\naussi, je l'avoue, comme u n gigantesque paradoxe. L'auteur du Hareng Saur,\nchef-d'œuvre indiscuté (croyez bien que je n'ironise pas) fut d'ailleurs un\nparadoxe vivant. Bohème, artiste, flâneur, rêveur de cabaret, insouciant,\nm a n q u a n t tout à fait de sens pratique — sens qui n'est nullement indispen-\nsable d'ailleurs à u n poète — il inventa la photographie des couleurs, trouva,\navant E d i s o n , le p h o n o g r a p h e , imagina le radiomètre et le p h o t o p h o n e . Il fut\nle type le plus parfait du savant imparfait, le presque-génie. On retrouve\ncette inégalité, cette insouciance et cette g r a n d e u r dans ce volume, qui rap-\npelle de loin seulement le Coffret de Santal. Pêle-mêle nous y lirons des vers\norgueilleux et solides, fort beaux d'allure où le savant et le poète se compé-\nnètrent merveilleusement\n                               J'ai voulu que les tons, la grâce.\n                               Tout ce que reflète une glace,\n                               L'ivresse d'un bal d\"opira,\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2699, "texte": "                                   LES POÈMES                                     505\n\n                         Les soirs de rubis, l'ombre verte\n                         Se fixent sur la plaque inerte :\n                         Je l'ai voulu, cela sera.\n\n                         Comme les traits dans les camées\n                         J'ai voulu que les voix aimées\n                         Soient un bien qu'on garde à jamais\n                         Et puissent répéter le rêve\n                         Musical de l'heure trop brève :\n                         Le temps veut fuir, je le soumets.\n\ndes visions tragiques, des cris de h a i n e , des pages d'une ironie aiguë et\nfroide, des m o r c e a u x lyriques presque inimitables, des fantaisies macabres\ncomme cette affreuse Réconciliation :\n\n                         J'ai fui par un soir monotone.\n                         Pardonne-moi — je te pardonne\n                         Mais ne me parle de personne...\n\nmais aussi des morceaux inachevés, indignes d'un poète, des choses si quel-\nconques qu'elles supportent à peine la lecture, des poèmes presque ridicules\nque n o u s avons, avec effroi, vu admirer par certains critiques; ainsi la Vision\ndu Canal royal des Deux-Mers, dont je p r e n d s au hasard quatre vers, les deux\npremiers admirables de rythme grave, les deux suivants si plats que chez\nnous on les attribuerait à quelque frère de lait de feu Potin :\n\n               Je chante ô ma patrie en des vers doux et lents\n               La ceinture d'azur attachée à tes flancs...\n               Le liquide chemin de Bordeaux à Marbonne\n               Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la Garonne...\n\n  U n avant-propos ému de M. Guy-Charles Cros, u n e préface enthousiaste\nde M. Emile Gautier complètent ce volume — qui rappellera le souvenir du\nmort mais n'ajoutera rien à sa gloire.\n\n   D'autres poètes, ces derniers jours, m'ont chanté les beautés de la vie. L a\nR o u t e a u Soleil, de M. J e a n M a r t i n e a u , est c o m m e une marche vers le\nbonheur. M. J e a n Martineau doit être très j e u n e . Il fait preuve d'une assez\ngrande naïveté dans la forme et de peu de maîtrise, mais son livre est bon et\nbienfaisant. Il est souvent ensoleillé, parfois triste. Q u e l q u e s influences s'y\nfont sentir, ce qui n'est pas étonnant : du côté du soleil, celle de la Comtesse\nde N o a i l l e s ; du côté de la pluie, celle de Verlaine. Ce petit poème-ci, par\nexemple, serait admirable s'il avait été écrit avant Sagesse :\n\n                          La mer est là qui pleure\n                            Dans le brouillard.\n                          A l'horloge les heures\n                            Sont en retard.\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "506                                        DURENDAL\n\n\n                              Silence sur la ville\n                                 Et dans mon cœur,\n                              Oubli tiède et tranquille,\n                                 Langueur, langueur.\n\n  H e u r e u s e m e n t la Route au Soleil est-elle mieux qu'un pastiche et qu'une\npromesse, je veux en citer comme preuve cette fin d'un beau sonnet sur La\nRochelle, ville familière au poète :\n\n                  Et toi, ma pauvre Ville, as-tu souffert assez\n                  De Novembre, ô ma trop nerveuse et faible amie,\n                  Comme te voilà vieille et seule après la pluie\n                  Qui pourchassa le rêve aimé de ton été...\n\n                  Et cependant les quais vers la houle éternelle\n                  Ouvrent le même espoir aux navires fidèles\n                  Qui viendront se blottir jusqu'à ton cœur, le Port\n\n                  Mais courbée sur ta peine étrange, tu sanglottes\n                  Comme une folle aïeule obstinée qui dorlote\n                  Le cadavre menu d'un petit enfant mort.\n\n   P é n é t r o n s dans le J a r d i n p a s s i o n n é de Mlle H é l è n e V a c a r e s c o . Une\natmosphère tiède d'Orient y règne : les arbres y vivent, l'air vibre, et des\nchants gravement épris y flottent tandis qu'au fond des bosquets en deuil\nretombent les eaux des fontaines éplorées. Mais l'atmosphère est tout ce qu'il\ny a dans ce volume d'oriental. L e s décors ne le sont plus. Mlle Vacaresco, et\nc'est d o m m a g e , semble avoir oublié sa R o u m a n i e . De temps en temps passe\nun souvenir de là-bas qui s'efface aussitôt, c o m m e cette neige d'Orient :\n                  Neige de nos jours clairs, ô neige d'argent rose,\n                  Fume en vapeur d'or violet vers le soleil.\n                  Ta pâle sœur du Nord sur qui le vent se pose\n                  Ne sait pas la clarté de ton levant vermeil.\n\n    Sinon ce n'est plus que le d r a m e de son cœur qu'elle évoque dans ces\ndécors généraux où tout cœur peut vibrer. H é l è n e Vacaresco est avant tout\nu n e passionnée. Il semble que ce soit à des femmes — M m e de Noailles,\nH é l è n e Vacaresco (je veux citer aussi H é l è n e P i c a r d qui est un admirable\npoète) — qu'ait été dévolu le rôle de faire rentrer dans la poésie française ce\nsentiment intense de la vie qui n'y avait jamais été exprimé, noyé qu'il était\na u p a r a v a n t dans les larmes du romantisme, contenu qu'il fut ensuite dans les\ncuirasses d'acier dont se couvrirent les héros du P a r n a s s e . Et ce sont deux\nOrientales qui l'ont introduite cette inspiration nouvelle. La princesse Bibesco\napportait le sentiment passionné de son émerveillement devant la nature et la\nvie; Mlle Vacaresco y ajoutait sa vibration moins joyeuse, plus grave, plus\nsaine, cet amour de l'amour et cette peur de l'amour, qui d o n n e n t à son dernier\nlivre son â m e et qui ont inspiré entre autres ce beau poème : J'ai regardé jouer\nles enfants sous les arbres. L ' a u t e u r au. Jardin passionné a donc certainement son\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2897, "texte": "                                    LES POÈMES                                     507\n\noriginalité. P o u r t a n t c'est à dessein que j'ai rapproché son n o m d'un autre.\nL ' o m b r e de M m e de Noailles erre à travers toute sa dernière œuvre. Cette\ninfluence acceptée inconsciemment par u n e compatriote est moins é t o n n a n t e\nà c o u p sûr que celte épidémie de petits \" cœurs innombrables \" qui ont battu\ndans la poitrine de tant de jeunes françaises. Mlle Vacaresco,j'en suis persuadé,\nne p e u t m a n q u e r de redevenir elle-même. Il y a dans son volume des poèmes\nadmirables, mais le poète français ne nous a pas fait encore oublier jusqu'à\nprésent la jeune inspirée qui a p p o r t a dans la littérature les accents inconnus\ndu R h a p s o d e de la Dombovista.\n\n   L'influence de E m i l e Verhaeren sur M. Gabriel M o u r e y , l'auteur du\nM i r o i r , est évidente. Il lui a inspiré entre autres un poème entier, le Retour,\nque le maître signerait sans y devoir changer un mot :\n\n                          Lugubrement dans le brouillard,\n                          Sous les immobiles regards\n                          Rouges et verts des sémaphores\n                          Les trains bloqués hurlent à la mort...\n\n   Mais le Miroir, tranquillisons-nous, n'est pas u n e réédition des Flambeaux\nnoirs. C'est du Verhaeren lumineux, joyeux et clair. L e poète a adapté admi-\nrablement le vers du maître à une pensée plus fraîche. Ce ne sont ici que des\nroses, roses des jardins, roses mourantes des vases, roses emportées sur le\nbateau, et qu'au milieu de l'Océan, avant de les voir se faner, on offre à la nuit\ndouce :\n               Mets-toi debout ainsi qu'une victoire blanche\n                    A l'avant du bateau qui penche\n               Et de tes bras harmonieux comme d'une urne\n               D'où s'écoule à regret l'onde dont elle est pleine,\n               Verse-les, répands-les, que la brise nocturne\n\n                            Les prenne,\n               Et dans la fine et chaude brume\n                    De ce beau soir qui se consume\n               Disperse en souvenir du matin clair\n               Où naquit des flots bleus la fille de l'écume\n               Un vol miraculeux des roses sur la mer...\n\n   M. Mourey n'évoque guère que des sentiments lumineux, des choses claires,\ndes gaîtés, des soirs aimants et languides. Il ne médite point sur les étoiles,\nmais sur les veilleuses dont la lueur filtre par les rideaux de chaque fenêtre\ndans les villages. U n livre à lire par les crépuscules d'été, q u a n d une brise\nadoucie mais inégale encore rythme des paysages transfigurés, tandis qu'au\nciel on voit s'éloigner la fuite lente, dans le couchant, de la flottille des\nnuées...\n\n  C'est aussi par u n soir calme, qu'avec M. A n d r é F o n t a i n a s nous partirons\nvers le mirage des îles claires, et si en route le naufrage nous renverse la\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2530, "texte": "508                                 DURENDAL\n\n\nNef désemparée nous débarquera pourtant après la tempête dans quelque\narchipel lumineux. « Tout le frisson du monde est dans les îles », disait\nMichelet. André Fontainas a senti et goûté ce frisson. Il a la nostalgie des\nlointains perdus, des orcades dans les brumes, des cyclades dans le soleil.\nIl naviguera par tous les golfes, par toutes les mers, vers les rivages émer-\nveillés :\n\n               ... La grâce fraîche ceint Nippon\n               D'une guirlande de glycine et de jacinthes\n               Claire et belle parmi les roses\n               Comme une source jaillit Formose ;\n               Et j'irai plus épris et plus fier\n               De vivre tel parmi le monde affolant\n               Des parfums et des lumières,\n               Jusqu'au suprême crépuscule\n               Où vers moi flamboiera des plaines de la mer\n               La mystérieuse Ceylan\n               Qui brille\n               Comme une perle dans la mer !\n\n     Puis dans la seconde partie du livre, son aspiration va se disperser, il s'en\n  reviendra vers le monde, toujours hanté pourtant par des clartés chaudes et\n  des lumières radieuses.\n     André Fontainas est un de nos plus fiers poètes, et sa forme, relâchée par-\n  fois, n'en est pas moins une des plus belles que je sache. Elle est rythmée,\n  selon le sentiment, d'inégale façon, se précipitant, s'apaisant et se taisant\n  avec lui. Il fait apparaître des évocations vivantes et claires pleines de beauté\n  douce; il aime les frissons des flots, les petites vagues des fleuves, le vent, la\n  pluie. Oh I ce miraculeux poème de la pluie qui a la grâce onduleuse, sonore,\n. gaie et attristée tour à tour des belles ondées :\n\n               ... Tout le jardin accueille où l'automne s'ennuie,\n               Languissant et monotone en sa douceur,\n               Le passage bruyant des merveilleuses sœurs,\n               Les ballerines de la pluie...\n\n               Et dans leur danse et dans leurs rires\n               S'acharnent les rythmes étranges,\n               Puis s'éteint brusque l'éclair des corolles,\n               Le chant par rafales change\n               Au gré des brises que l'heure fait fleurir :\n               Déjà plus paisible est la terre molle\n               Où la gaité de leurs pas s'atténue,\n               Et, au silence désormais des avenues,\n               S'avancent songeuses, sans bruit,\n               Sous des voiles et long vêtues,\n               Sœurs clémentes, les pleureuses de la pluie.,,\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3589, "texte": "                                      LES POÈMES                                        509\n\n   U n e imagination si délicate et par instants si puissante — certains pas-\nsages du Vent se rapprochent du Verhaeren de la Guirlande des dunes — une\nforme si bien rythmée selon l'idée, et dans la seconde moitié du volume, des\nstances aux contours définitifs, font de la Nef désemparée d'André F o n t a i n a s\nune œuvre très remarquable, un de ces livres q u ' o n aime et qu'on relit.\n   J ' a b o r d e r a i souvent aux îles claires où M. F o n t a i n a s a exilé son rêve. On\ny respire u n e brise parfumée, on y entend de délicieuses chansons, tour à\ntour les couchants et les aurores dorent de leurs féeries les horizons. On ne\npense plus au m o n d e , perdu qu'on est d a n s une atmosphère de b e a u t é . . .\nJ'ai u n peu honte d'écrire cette phrase parce que je suis très jeune — mais\nne devons-nous pas remercier les poètes de nous faire parfois oublier\nla vie ?\n                                                                    PIERRE     NOTHOMB.\n\n\n    M e m e n t o . — J e signale simplement, faute de place, la remarquable édi-\ntion q u e vient de d o n n e r M. Georges R e n c y du superbe poème de Van H a s -\nselt : les Quatre incarnations du Christ (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges) ; les Vertes saisons, de M. Roger Allard ( P a r i s , éd. de l'Abbaye),\nbeaux poèmes v o l u p t u e u x ; les Brumes de la vie, par M!. Gaston Syffert (Rou-\nbaix, le Beffroi), où je trouve d'harmonieux sonnets tristes; la Vie unanime,\nde M. Jules R o m a i n s (Paris, l'Abbaye), u n livre chargé de pensée obscure et\nvivifié par une grande idée très saisissante et très neuve ; Choses qui furent, par\nJ a n e Mercier-Valenton (le Beffroi), recueil ému et intime qui dénote u n e\nbelle âme et u n beau talent, et où u n petit poème : Silence, touche à la per-\nfection. De l'Ombre et de la Solitude, par Louis D u m o n t (id.), des sonnets\nfamiliers et rustiques, assez monotones mais formant u n harmonieux\ne n s e m b l e ; l'Herbe d'Avril, par Louis P e r g a u d (id.), le livre d'un vrai poète;\nIle de France, par P a u l Fort (éd. de Vers et prose, hors commerce), poème\nexquisement r y t h m é et même rimé — est-ce par ironie, q u a n d tant de vers-\nlibristes mettent en vers leur prose, que le c h a r m a n t auteur des Ballades\nfrançaises persiste à mettre ses strophes en alinéas? — l'Exercice du Chemin de\nla Croix, par Armand Praviel (Toulouse, éd. de l'Ame latine), ou en vers\nsolides et classiques, l'excellent poète catholique évoque les stations doulou-\nreuses; la Grappe de Raisins, par P a u l Drouot (Paris, éd. de la P h a l a n g e ) ,\ngros paquet de huitains imparfaits et accumulés sans choix qui font regretter\nl'inspiration moins courte de la Chanson d'Eliacin ; Poètes, par F e r n a n d Divoire\n(Paris, Bibl. des entretiens idéalistes), portraits tour à tour cinglants d'ironie\net vibrant d'enthousiasme. Comme au temps joli des marquises (Paris, P l o n ) , par\n Henri Allorge, dont l'âme, autrefois géométrique, arrondit ses angles droits\net tourne aujourd'hui au Louis-Quinze; Poèmes et Interludes, par Robert Maze\n (Paris, Sansot), volume qui contient, à côté de morceaux plus graves, d'ex-\nquises c h a n s o n s . L'Essor, par la B a r o n n e Antoine de Brimont (Paris,\n Plon) :\n                               Je lavois et je voudrais bien,\n                                Car de mon cœur l'amour s'empare,\n                                Renverser le mur mitoyen\n                                Qui nous gène et qui nous sépare...\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 714, "texte": "510                                  DURENDAL\n\n\nchante cette petite nièce de L a m a r t i n e . Citons enfin les Légendes d'Alsace, de\nM. Georges Spetz (Paris, Perrin), qui contiennent plus cle 200 pages de vers\nde ce genre-ci :\n\n               Dans une fête, Edtoige avait eu le bonheur\n               De rencontrer Raoul qui séduisit son cœur,\n               Par l'esprit, par le charme et la noble élégance\n               D'un chevalier venant du beau pays de France...\n\n  Je connais à Arlon u n coiffeur en retraite, J e a n - J a c q u e s Menard, qui écrit,\navec plus de virtuosité encore, des choses de cette force-là.\n\n                                                                               P . N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 511, "page_fin": 514, "titre_corps": "Le Règne de la Bête", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Le Règne de la Bête (1) NUL titre ne caractérise", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 604, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2648, "texte": "Le Règne de la Bête (1)\n\n                   NUL titre ne caractérise mieux notre époque que celui-ci. P a r\n                     règne de la Bête entendons l'apogée des principes révolu-\n                     tionnaires, le triomphe d'un régime c o r r o m p u , la désor-\n                     ganisation consciente et systématique de tout ce qui fit la\n                     grandeur d'un pays jadis sain, le goût pathologique pour\n                     la barbarie, une tendance générale à l'avilissement de nos\n                     forces sociales, le mépris de notre morale traditionnelle\n                     et la haine d'une religion féconde et seule vivante.\n                     Chose curieuse et digne de remarque la décadence d'un\n pays, son « animalisation », comme on dit en psychiatrie, marche de pair\navec les progrès de l'idéologie. L'excès d'orgueil intellectuel, l'ivresse d'une\nraison « imbécile » qui rejette toute discipline et qui pense se conduire\nd'après ses seules lois, le pouvoir croissant des pauvres idéologues si infatués\nde leur moi, si libérés — en apparence seulement — de lout dogme et de tout\n « préjugé », ne font que n o u s précipiter plus vite d a n s la bestialité. L'individu\nqui s'exalte a u point de se considérer, suivant les principes de la Révolution,\ncomme base sociale et qui sape, au nom d'une intelligence dévergondée,\nles assises sur quoi repose l'édifice humain, sent en lui et a u t o u r de lui se\ndéchaîner les instincts de la bête. Alors « les éléments qui formaient la Patrie\nfrançaise : religion traditionnelle, famille solidement constituée, goût de la\nhiérarchie et de la discipline » tombent en ruine et font place au « gorille\nlubrique » dont parle T a i n e .\n   M. Retté a bien fait de citer dans sa préface cette parole de Brunetière q u i\nindique à la fois les m a u x dont souffre notre époque et le remède nécessaire\nà notre conservation. « T o u t e s les fois, déclare l'éminent critique, qu'une\ndoctrine aboutira, par voie de conséquence logique, à mettre en question les\nprincipes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de\ndoute; et l'erreur en aura pour mesure de son énormilé la gravité du mal\nmême qu'elle sera capable de causer à la société. » Or, notre époque a tout\ndiscuté, tout nié. Ce n'est pas en vain qu'on nomme notre siècle celui de la\ncritique. Incapables de rien édifier nous avons, sous couleur de mieux obser-\nver, démonté tous les rouages sociaux, semblables à ces enfants impuis-\nsants à assembler à nouveau les roues de la montre qu'ils ont détraquée.\n\n\n (1) Le Règne de la Bête, par ADOLPHE RETTÉ. Paris, Messein.\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3461, "texte": "5l2                                    DURENDAL\n\n\n   P o u r t a n t le remède existe. S a c h a n t la cause de notre décomposition, nous\ndevons, par le fait, être en possession de notre conservation. Si notre déca-\ndence est d u e à la perte de nos traditions morales et religieuses, notre salut\ngit d o n c d a n s le retour à ces m ê m e s traditions, d a n s « la restauration de la\nSainte Eglise catholique en dehors de laquelle il n'existe ni lumière, ni vérité,\nni consolation, ni salut ».\n\n                                             * *\n\n    Le r o m a n de Retté n'est que l'illustration de ces réflexions, le vivant exposé\nd'un cas de pathologie sociale. L e Règne de la Bête pourrait porter en sous-titre,\net combien plus justement que les infects livres d'Abel H e r m a n t : Mémoires\npour servir à l'histoire de notre société. Il s'agit moins ici de thèse, au sens étroit\ndu mot, que du développement narratif de notre g a n g r è n e morale d u e à l'in-\nfection révolutionnaire.\n    Retté n'a pas craint de mettre en scène, sous des n o m s à peine déguisés,\nles acteurs responsables du d r a m e au milieu duquel se débat la F r a n c e . Nous\nconnaissons Georges L e g r a n p a n , ministre de l'Intérieur; Félix Saurien,\ndéputé de Loire-et-Garonne ; l'épais Deurière, président de la R é p u b l i q u e ;\n Canichon, ministre des Affaires étrangères, devenu célèbre p o u r s'être caché\n dans une cave lors du siège de la légation à P é k i n ; Briais, ministre de la Jus-\ntice, et son remplaçant L a d o u m e r d r e ; Cabillaud, des F i n a n c e s ; Egrillard, de\nla Guerre ; Mouvron-Lapipe, ministre des Colonies ; Bribault, député du Centre,\navec Ripolin-Lachamelle. T o u t e s ces physionomies de voleurs et d'intrigants\n sont mises en pleine lumière. Mais à travers les mœurs de politiciens véreux\n surgit u n e figure tourmentée et ardente, celle de Charles Mandrillat, fils\n d'Auguste Mandrillat, président du Syndicat du Commerce républicain, véné-\n rable de la loge : le Ciment du bloc.\n    Auguste Mandrillat, radical irréductible, tour à tour défenseur de Legran-\n pan, fournisseur de brodequins aux semelles de carton pour l'armée, admi-\n nistrateur de chimériques mines d'or au T o n k i n , détrousseur des congréga-\n tions, a épousé u n e femme molle et nulle, afin de profiter de sa fortune. De\n cette union sans a m o u r naquit un fils. Charles n'ayant trouvé dans sa peu\n édifiante famille a u c u n e affection, a u c u n soutien moral, a u c u n e éducation\n religieuse, intelligent par surcroît mais infatué d'orgueil révolutionnaire, s'est\n laissé gagner par les idées individualistes. Il ne croit qu'en un seul dogme,\n le moi, voit dans l'autorité, la religion et la patrie le principe de toute per-\n version sociale. Anarchiste convaincu, Charles Mandrillat rassemble dans une\n m ê m e haine le médiocre idéalisme de nos bourgeois et les féroces appétils des\n radicaux. Son idéologie poussée jusqu'à la sincérité lui c o m m a n d e de ren-\n verser la société actuelle, car Charles, ainsi que les nihilistes de son espèce,\n se persuade que des ruines accumulées par la d y n a m i t e naîtra u n e époque\n magnifique, l'âge d'or, le siècle de la liberté et de la lumière. On conçoit\n l'épouvante d u vieux Mandrillat découvrant soudain en son fils u n révolu-\n tionnaire actif. L e président du Syndicat du commerce républicain frémit,\n lui que seul l'argent dirige, en songeant aux désagréments que peut lui\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3495, "texte": "                               LE RÈGNE DE LA BÊTE                                        513\n\ncauser u n e progéniture turbulente et si irrespectueuse des principes du\nBloc.\n   C e p e n d a n t , Charles de plus en plus exaspéré par le spectacle de la veulerie\ncontemporaine, décidé à tenter un éclat, fabrique une b o m b e destinée à\nL e g r a n p a n . « L e g r a n p a n , dit-il, résume au pouvoir, un état social où règnent\nl'astuce et la servilité. E n lançant la b o m b e , j'agis en h o m m e libre, je m'af-\nfranchis de ce pouvoir et je me prouve supérieur à lui. » E t Retté d'ajouter :\n« N e trouvant pas à se classer selon la grande estime qu'il faisait de lui-même,\nfroissé au contact de la foule routinière qui, sans pensée, sans au-delà, trottine\nentre les brancards de l'accoutumance, il en avait conclu qu'il représentait un\ntype d ' h u m a n i t é supérieur qui ne pouvait s'affirmer qu'en fracassant les cadres\noù végétait le vulgaire. »\n   L a scène est belle où Charles, sur le point de jeter la b o m b e , aperçoit son\npère aux côtés d e L e g r a n p a n . « A h ! c'est en vain qu'il croyait mépriser et\nmême détester cet h o m m e qui ne lui avait jamais témoigné de tendresse, qui\nne lui avait d o n n é que des exemples de vilenie et de duplicité. Comme déjà\nle meurtre s'échappait de sa main, la nature avait crié en lui. T o u t à coup, il\ns'était senti plus faible qu'un enfant, incapable de tuer. »\n   Son c o u p m a n q u é , Charles se met en quête de tuer un autre représentant\nde l'autorité et de la force publique, afin de s'affirmer « s u r h o m m e ». Ses pas\nle portent devant N o t r e - D a m e . L'anarchiste s'était dit : « J'entrerai d a n s la\npremière église qui sera ouverte et là je lancerai la b o m b e soit sur quelque\nprêtre, soit p a r m i les individus stupides qui s'y agenouillent, soit, au hasard,\nà travers le c h œ u r . L e tout, c'est qu'elle éclate comme u n défi à ce Dieu en\nqui l'humanité place ses lâches espoirs et son amour encore plus lâche de la\nservitude. » Sur le seuil de la cathédrale, Charles pousse la porte intérieure,\nmais le « t a m b o u r » revient sur lui et le frappe d'un coup sec en pleine poitrine.\nLa b o m b e éclate d a n s le gilet du malheureux. « Ainsi, p a r u n évident m i r a c l e d e\nla Justice divine, le meurtre s'était retourné contre celui qui appelait le meurtre\nsur a u t r u i . » D a n s la c h a m b r e de Charles, les perquisitions n'amenèrent\nqu'à la découverte d'un papier où l'anarchiste avait écrit, d'une main fébrile,\nces mots : « L ' h o m m e libre écarte les dogmes, les lois et tout ce qui entrave\nson droit à la révolte. Il ne croit qu'en lui-même. Il frappe pour se grandir\net il reste sourd aux plaintes de ses victimes. C'est ainsi qu'il devient le sur-\nhomme. »\n\n                                             * *\n\n   Le t e m p é r a m e n t fougueux, la nature emportée et tout d'une pièce de Retté\nse retrouvent d a n s ce r o m a n satirique et puissant. L'analyse d'une âme d'as-\nsassin est fortement poussée; les m œ u r s de nos politiciens contemporains\npris sur le vif. Il n'est pas jusqu'à l'étude d'une douce et forte figure catho-\nlique qu'incarne Robert Abry qui ne soit brossée avec justesse. Où Retté\nexcelle c'est d a n s les notations un peu grosses des ridicules h u m a i n s . Voici\nune caricature très vivante dessinée à l'intérieur d'un café : « A sa droite, un\ngroupe de manilleurs, p o u r procéder aux stupides calculs qu'implique le jeu,\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1573, "texte": " 514                                   DURENDAL\n\n\n p r e n n e n t des airs solennels; on dirait les grands-prêtres d'une tribu insulaire\n du Pacifique méditant d'étriper u n e volaille à la gloire d'une idole en bois\n d'acajou mal équarri. A sa g a u c h e , u n e notable famille du quartier : le père,\n dont la face rose et grassouillette, plantée de soies molles, évoque le commerce\n de charcuterie qui fit sa fortune. Il c o m m e n t e , sans que personne l'écoute, le\n dernier article de ce V a u v e n a r g u e s pour imbéciles qu'on appelle H a r d u i n .\n L a mère, pareillement mafflue et luisante, se tasse sous un c h a p e a u bizarre\n où des plumes caca-d'oie ombragent une g r a p p e de raisin d'un vert outra-\ngeant et des choux de velours p o n c e a u . . . Les enfants : la fille, en crise d'âge\ningrat, maigriote d a n s sa robe trop courte, grimace, grognonne, lape de la\ng r e n a d i n e , échange des coups d e pieds sous la table avec son frère, môme\ncouleur de suif q u i , coiffé d'un képi de général bolivien, braille, renifle et se\nm o u c h e sur la m a n c h e de son papa, lequel finit p a r le gifler. »\n    Au-dessus de ces physionomies grimaçantes se dresse la croix, symbole\nflamboyant de l'Eglise Catholique « en dehors de laquelle il n'y a ni lumière,\nni vérité, ni consolation, ni salut ». Avec le Règne de la Bête s'affirme défini-\ntivement le tempérament d e Retté romancier et nous avons la joie de compter\nu n écrivain catholique de plus.\n\n                                                                       T.   DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 515, "page_fin": 516, "titre_corps": "L’Art de la Médaille", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L'Art de la Médaille LA Société hollandaise", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 608, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "L'Art de la Médaille\n                   LA Société hollandaise-belge des amis de la Médaille fait\n                      depuis plusieurs années une active c a m p a g n e pour obtenir,\n                      qu'à l'avenir, dans les expositions des beaux-arts, u n e\n                      salle soit réservée à la seule médaille. Ses efforts viennent\n                       enfin d'aboutir.\n                          Dans la réunion du comité de patronage de l'Exposition\n                       internationale des Beaux-Arts de 1910, qui a eu lieu le\n                       6 août sous la présidence de M. le ministre baron\n                       Descamps-David, il a été décidé, sur la proposition de\nM. Buls, a p p u y é e par M. A. de Witte, que toutes les médailles envoyées,\ntant belges qu'étrangères, seraient réunies en une seule salle du Palais des\nBeaux-Arts et que la Société hollandaise-belge prêterait son concours pour\ncompléter ces envois par l'exhibition de quelques spécimens des œuvres\ndes principaux altistes, morts ou n o n exposants, de façon à constituer une\nvraie exposition de l'art de la médaille contemporaine depuis P o n s c a r m e .\n   M. le Ministre, g r a n d partisan de cette idée, a chargé MM. Buls et\nde W i t t e de s'entendre avec l'architecte de l'Exposition de Bruxelles,\nM. Acker, au sujet de l'aménagement à donner au salon de la médaille\net au sujet de son mobilier.\n   Nous souhaitons voir ces messieurs présider aussi à l'installation de ce\nsalon et à son organisation, pour lesquelles des connaissances spéciales,\ncomme le disait si justement M. le baron Descamps, sont indispensables.\n\n\n\n\n  Le troisième concours ouvert par la Société hollandaise-belge des Amis\nde la médaille entre médailleurs belges ou hollandais, âgés de moins de\n30 ans, vient d'être j u g é . Il a été des plus brillants sous tous les rapports.\nLe premier concours avait réuni seulement deux projets; le deuxième, cinq;\ncelui de cette année en compte quinze dus à quatorze artistes, dont deux\nhollandais. Le sujet imposé était l'Instruction.\n  Le premier prix, 700 francs, a été décerné par acclamation à un tout jeune\nhomme, M. P a u l Wissaert, né à Bruxelles en 1885. Son œuvre est vraiment\nremarquable, tant par sa composition que par son exécution digne d'un\nvétéran du métier. Elle sera frappée et distribuée aux membres de la Société.\n  Le second prix a été partagé, à titre d'encouragement, entre MM. Jean\nLe Croart, H e n r i Steppe et Eugène de Braeckeler.\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "516                                    DURENDAL\n\n\n  Ces décisions ont été prises à l'unanimité par le jury, c o m p o s é de M. Buls,\nprésident; de M. le J o n k h e e r Beelaerts de Blokland, secrétaire; de\nM M . Alph. de Witte, G. Devreese et Ch. Dupriez, m e m b r e s .\n  S'étaient excusés : M M . de Dompierre de Chaufepié, conservateur du\ncabinet des médailles à L a H a y e , et O d é , sculpteur à Delft.\n\n\n\n\n    Les fêtes du L X X V e anniversaire de l ' I n d é p e n d a n c e Nationale et l'Expo-\nsition Universelle de Liége, qui en fut le complément, ont d o n n é lieu à la\nfrappe d'un grand n o m b r e de médailles, de jetons et d'insignes de valeurs très\ndiverses.\n    M. de Trooz, alors ministre de l'Intérieur, désireux de conserver le sou-\nvenir de cette manifestation « métallique » des sentiments patriotiques des\nBelges, chargea M. E d . Laloire de dresser la liste de ces pièces et de cons-\ntituer, des meilleures d'entre elles, un album avec texte explicatif. C'est,\nd'ailleurs, ce qui avait été fait en 1880, lors du L e anniversaire de l'Indé-\np e n d a n c e et les récents progrès de l'art de la médaille en Belgique méritaient\nbien d'être ainsi rendus tangibles à tous par les soins du gouvernement.\n    L e travail de M. Laloire (1), particulièrement soigné, n o u s semble établi\navec méthode. Il c o m p r e n d quarante-sept pièces, de gravure originale,\nclassées suivant leur n a t u r e et accompagnées de notices qui fournissent sur\nl'origine de chacune d'elles des renseignements fort complets. Des planches,\nd'assez bonne venue, complètent h e u r e u s e m e n t le texte.\n    S o u s le titre : La collection des médailles de la Chambre des Représentants, M. E d .\nLaloire a encore publié u n e petite brochure de 16 pages qui fait fort bien\nressortir l'importance de la collection de médailles, de 1830 à nos jours,\nd o n n é e récemment par M. W a r o c q u é .\n\n\n\n\n                                         *\n\n\n\n\n  (1) Souvenirs nitmismatiques des Fêtes jubilaires de 1905, par EDOUARD LALOIRE\n(Bruxelles, Monnom).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 517, "page_fin": 526, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE L'Affaire Nell", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 610, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nL'Affaire Nell, par M. Louis ESTANG. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n     « Un procès, quel qu'il soit, est jugé, c'est-à-dire que tous les faits, toutes\n les circonstances juridiques en sont livrés à l'appréciation de quelques\n hommes. Cela déjà est effrayant, même quand ces hommes ont l'attention\n vive, l'esprit consciencieux et droit, le savoir et la longue habitude d'em-\n ployer tous ces moyens à la recherche du vrai... Même alors, qui peu\n répondre qu'une de ces impressions invincibles comme nous en avons par-\n fois, ne troublera point le jugement de ces hommes? Mais aujourd'hui de\n tels juges n'existent presque plus : au lieu de magistrats nous avons des\n fonctionnaires. Ils entrent dans la magistrature comme ils entreraient dans\n l'administration ou le commerce, sans vocation particulière ; ils n'y trouvent\n plus les traditions et les habitudes corporatives qui, d'emblée autrefois,\n imprégnaient le nouveau venu; ils sont, à Paris du moins, constamment\n pressés par la multitude des affaires et ils expédient au lieu de juger; enfin,\n et par-dessus tout, le souci de l'avancement les obsède. Ils ont ainsi perdu le\n sentiment de la fonction; ils ne sentent plus que la mission de juger, telle-\n ment difficile, tellement grande, impose à l'homme qui l'assume la discipline\n la plus stricte, afin qu'il puisse donner le plein effort de son intelligence et\nde sa raison et qu'en retour, sur de si petites causes qu'elle s'exerce, elle\nsuffit à honorer celui qui l'accomplit dignement... Ce sont des fonction-\nnaires... Je ne vous parle que de la moyenne. Il reste quelques vrais magis-\ntrats. Il s'est glissé quelques personnages d'une médiocrité ou d'une incon-\nscience attristante. Ni les uns ni les autres ne représentent la justice d'aujour-\nd'hui. Cette justice, telle qu'elle est, ce sont tantôt des individus qui voient\ndroit, tantôt des individus qui voient de travers ou qui ne regardent même\npas. Suivant qu'on a les uns ou les autres comme juges, on est bien ou mal\njugé.\n    » — C'est un peu effrayant, dit Diane... »\n   Ainsi parle à son ancienne amie d'enfance, Madame Nell, l'avocat Fran-\nçois Martilliers. Madame Nell, jeune veuve très candide et très belle, doit\nrecourir aux tribunaux pour garder l'héritage multimillionnaire qu'on lui\nconteste. Bien entendu, aussitôt débarquée à Paris, une foule de gens\nl'assiègent, férus de sa personne et de sa fortune; sortie victorieuse de la\nlutte, mais avec une situation relativement modeste, elle connaît la joie\ndéfinitive et plénière en épousant Martilliers. Un point, c'est tout.\n   M. Louis Estang semble s'être proposé à soi-même la gageure de bâtir le\nroman qui dût être le plus simple, le plus banal ; seulement il a, par son\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3581, "texte": " 5l8                                      DURENDAL\n\n\n esprit aigu, par sa vision personnelle des choses, galvanisé le poncif et\n renouvelé un genre.\n    Ainsi, quoi de si banal que la sensation brusque de posséder la richesse ?\n Mais voyez comment M. Louis E s t a n g , en touches brèves, montre l'effet de\n cette révélation chez son h é r o ï n e . : « Devant elle c'était, c o m m e dans un\n conte, le ruissellement de l'or, des pierreries et des p e r l e s ; il lui semblait se\n voir elle-même parmi les feux éclatants et d a n s la musique triomphale d'une\n apothéose. Elle souriait éblouie, elle se sentait nouvelle d a n s le monde\n transformé. »\n    Ainsi, quoi de si rabâché et surusé que la description d'une soirée à la\n Comédie-Française? Mais notez la façon cruelle d o n t M. Louis E s t a n g\n dissèque les « jolies femmes » qui s'y prélassent : « La fatigue des muscles et\n l'usure de la peau se marquaient d a n s q u e l q u e s plis autour des yeux, autour du\n nez, et surtout dans l'affaissement de la bouche qui souriait encore délicieuse-\n ment et, tout de suite après, retombait. Ces femmes avaient passé quarante\n ans et quelques-unes c i n q u a n t e . P a r t o u t ailleurs qu'à P a r i s , elles se seraient\n habillées d'étoffes sombres et, le cœur paisible sous une robe de soie noire,\n elles n'auraient pensé q u ' à marier leurs enfants. C'est en toilettes claires et\nquelques-unes en robes blanches qu'elles apparaissaient dans la salle\nbrillante et d o r é s . Elles ne pensaient qu'à lutter encore, à retenir autour\nd'elles le succès, c'est-à-dire l'amour, et cet insatiable désir de vivre et d'être\naimées encore flambait d a n s leurs y e u x . Ces yeux étaient magnifiques par la\nvolonté qui en jaillissait, ardente, désespérée m ê m e , de plaire une dernière,\nune avant-dernière fois, et par le regard aigu qui révélait tant de savante\nfinesse d a n s les joies cérébrales, dans toutes les joies. »\n    M. Louis E s t a n g dépeint les magistrats sans excès de bienveillance : « Ils\ns'avançaient sans solennité; le P r e m i e r dressait, sur un corps replet, une\nfigure rubiconde qui tendait vainement à la majesté, avec des yeux d'une\nvivacité méchante. » P a r contre, le bâtonnier R a v a u d lui inspire des lignes\némouvantes : « La voix de R a v a u d déroulait avec a m p l e u r ses ondulations\nsonores : du m ê m e r y t h m e , pareil à celui des vagues dans u n e mer calme,\nl'idée se d é v e l o p p a ; le geste rare de la main pâle et sèche semblait, par\ninstants, porter jusqu'aux juges un mot plus fort; la tête blanche de Ravaud\nremuait à peine, elle semblait plus petite, et on eût dit que son corps\nse diminuait sous la robe. Dans la salle qui m a i n t e n a n t était pleine, les\nvisages, les yeux même paraissaient immobiles, le silence était absolu.\nSeule, la voix s'enflait, tombait à peine, remontait... et l'idée s'épanouissait\ndans sa puissance immatérielle comme ce silence et cette immobilité. Diane\noubliait que c'était sa fortune qui se disputait à cette h e u r e ; et, détachée\nd'elle-même, elle voyait l'idée seule, une étrange et grandiose création des\nh o m m e s , qui fait à jamais sacrées quelques lignes d'écriture et qui assure à\nla volonté des morts une force intangible. »\n    Il serait aisé de multiplier les citations; M. Louis E s t a n g , je le répète, a le\ndon de rajeunir les objets qu'il aborde ; il réalise même le miracle laïque de\nnous intéresser — encore! — aux « fêtes de charité », comme aux « grandes\nfêtes sportives » ; il le fait avec ironie, tour à tour, et avec une émotion qui\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "                                   LES LIVRES                                     519\n\n\nse surveille pour ne pas donner dans la sensiblerie. E t il flotte sur l'œuvre\nentière u n e atmosphère de distinction, de corruption, de politiquaille, de\nmondanité, de sensualité., d'hypocrisie, qui enivre et intoxique et qui veut,\nquand même, être respirée. A une histoire « bien parisienne » M. Louis\nEstang a su conférer le cachet d'une aventure profondément h u m a i n e .\n                                                                FRANZ    MAHUTTE.\n\n\n C o n t e s p o u r l e s e n f a n t s d ' h i e r , par ALBERT MOCKEL. Illustrations\n   d'AuGUSTE DONNAY. — (Paris, Mercure de France.)\n   Quelques humains privilégiés gardent dans l'âge mûr une âme candide,\nqui semble née d'hier : ils ont le don d'enfance, chanté par F e r n a n d Severin.\nC'est p o u r ces grandes personnes, amies des ondines, des fées, des\nprincesses fabuleuses, des princes chimériques, que M. Albert Mockel a\ncomposé avec application ces contes, dont la savante naïveté lyrique se\nmêle d'un rien d'ironie et de satire. Le valeureux Jerzual d ' U r m o n d e , le\nnoble Ellérion d'Argilée et rinforturé Ardélian de Persaigues, dit le Che-\nvalier Désamoré, les belles Foliane de Pallor et Alise d'Avigorre, les rois\nBaladour et G o m a b u r g e de Hyontargie vivent en des pays imaginaires, qui\nressemblent parfois, par leurs 'aspects burlesques, à de véritables pays. Que\nM. Albert Mockel déploie dans ces légendes inventées de précieux dons de\npoète, une r e m a r q u a b l e science d'artiste, nul ne le méconnaîtra sans\ninjustice. N o m b r e de pages attestent une fraîcheur d'imagination, une fan-\ntaisie malicieuse et c h a r m a n t e , rares chez nos écrivains. Ses belles histoires\nm a n q u e n t néanmoins un peu trop d'ingénuité. L e u r grâce est trop apprêtée,\nleur élégance trop alambiquée, leur symbolisme trop compliqué, leur\nhumour trop laborieux. L'artifice et la subtilité abondent. M. Mockel\ndépense beaucoup de talent pour créer des bibelots.\n\nLe Théâtre aux chandelles : Les Scrupules de Sganarelle,\n    par H E N R I DE R É G N I E R . — ( P a r i s , Mercure de France.)\n    L a scène est à Verrières, « petite ville du centre de la F r a n c e ». L e meur-\ntrier du C o m m a n d e u r s'y est arrêté, avec ses dignes valets, Sganarelle et\n Leporello, dans l'attente des lettres de grâce qui le mettront à l'abri des lois.\nEt l'on devine quels y sont ses passe-temps. Le b o n h o m m e Géronte, que\nservit jadis Sganarelle et que sert encore, chambrière, hélas ! trop complai-\nsante, D o r m e , la femme de Sganarelle, habite à Verrières. Or, Sganarelle est\nsi las de suivre par monts et par v a u x don J u a n , que, même au prix du\nspectacle quotidien de son d é s h o n n e u r conjugal, il rêve de réintégrer le pai-\nsible logis de son ancien m a î t r e ; et don J u a n consentirait volontiers à se\nséparer de lui, pourvu que ce serviteur fidèle et couard y fît son office\ncoutumier a u p r è s de l'innocente Angélique, la fille du b o n h o m m e , dont\nl'irrésistible séducteur a entrepris la conquête. D'où les scrupules de Sgana-\nrelle, qui hésite, se scandalise, mais qui, plus poltron que P a n u r g e , cède tôt\nà la peur que lui inspirent le bâton de son terrible maître et les sarcasmes de\nl'impudent Leporello. Au reste, qu'importe son aide ? Don J u a n triomphe\nsans lui, car, l'honnête et maladroit amoureux d'Angélique ayant cru\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": " 320                                 DURENDAL\n\n\ndevoir mettre la belle en garde contre la rouerie et la satanique scélé-\nratesse de son rival, c'en est assez pour qu'Angélique se précipite roma-\nnesquement dans les bras de don J u a n , q u ' u n e habile estocade débarrasse\nde L é a n d r e .\n   Cette comédie classique, dans la manière vive et le goût piquant d'un\nsiècle qu'aime M. de Régnier, est plus et mieux qu'un pastiche. Œ u v r e\nd'artiste et de lettré, profonde et pittoresque, elle enrichit de plus d'un\ntrait original le personnage de don J u a n . E n avouant le plaisir qu'il a pris à\ncet « a m u s e m e n t » littéraire, M. de Régnier montre trop de modestie :\nil prolonge Molière, dont revivent un peu, ici, le rire, le rêve, la philosophie.\nIl nous offre u n délicieux spectacle dans un fauteuil.                   M D.\n\n L e P u i s o n , par GEORGES WILLAMES. — (Bruxelles, Larcier.)\n    Voici un ravissant petit roman, écrit d'une façon exquise, sans prétention,\nen un style simple, mais où il n ' y a pas le moindre accroc.\n    C'est l'histoire naïve d'un fils des c h a m p s , l'enfant u n i q u e de Lison, le\ncensier du P u i s o n . Il sortit bon premier du collège c o m m u n a l de Nivelles.\n L'administration « décerna une médaille de vermeil à l'élève Lison qui, de la\nsixième latine à la rhétorique, avait chaque année remporté le prix général ».\nLe triomphe du fils grisa les p a r e n t s . U n génie pareil ne pouvait rester au\nvillage. On rêva d'en faire u n fonctionnaire dans la capitale. Il fut recom-\nm a n d é à un ministre qui le prit dans son département. L'histoire de la vie\nbanale du fonctionnaire est racontée d'ici d'une façon pittoresque et éton-\nnante de vérité.\n    L a mort du censier Lison ouvrit les yeux à son fils. Octave s'aperçut enfin\nqu'il avait fait fausse route, que sa vraie vocation était somme toute celle de\nfermier, que son père avait mené la vraie vie, la vie vraiment heureuse : « Oui,\noui, sous l'habit brodé du h a u t fonctionnaire, qui est u n e livrée dorée, je\nregretterai un j o u r mes sabots. Il suffit que je les aie aux pieds pour me\nsentir plus libre et être libre, c'est u n e force et c'est u n e joie, »\n    L a décision d'Octave suivit immédiatement cette réflexion. Il ne quittera\nplus le P u i s o n . Il sera paysan comme son p è r e . E t il envoya sa démission\nde fonctionnaire avec le m ê m e entrain qu'il avait mis jadis à expédier sa\nd e m a n d e d'emploi et alla de suite conter la nouvelle à Marie, l'élue de\nson cœur.\n    Je le répète, toute cette petite histoire est délicieuse. Je l'ai lue d'un coup,\nsans déposer le livre et je crois que tous les lecteurs feront comme moi et\nresteront tout le temps de cette lecture sous le charme qui m'a pris dès la\npremière phrase et ne m'a plus quitté jusqu'à la d e r n i è r e .             H . M.\n\nL e s C h a m p i e r , roman par, P A U L RENAUDIN. — (Paris, Plon.)\n   Il est difficile de toucher à la vie des h u m b l e s sans la déformer. L e natura-\nlisme avait découragé l'art probe des observateurs consciencieux et sensibles.\nIl parut qu'il ne fût pas possible de faire accepter par le public u n e peinture\nattendrie et vraie du monde des ouvriers et des paysans. Bazin se fit lire\ncependant et sur l'aile de son talent minutieux et large, les âmes obscures\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3421, "texte": "                                        LES LIVRES                                        521\n\n\naffleurèrent au jour d'une littérature saine et romanesque. Peut-être sa géné-\nrosité l'inclina-t-il à un trop facile optimisme.\n    J e m e souviens d'avoir lu pour la première fois le roman de M. R e n a u d i n\ndans les livraisons de la Quinzaine. Et cette étude d'une famille ouvrière de\n Grenelle est bien dans l'esprit généreux et précis de cette revue dont M. F o n -\nsegrive fut l'âme. A u c u n e crudité inutile et voulue, mais aucune réserve\nintempestive. L a première impression est celle de l'exactitude. Même on\npressent un danger dans l'observation implacable de ces milieux grouillants\net populaires. Quelle teinte — h é l a s ! ressemblante — de grisaille et de tris-\ntesse! Mais voici qu'on devine bientôt sous l'observateur l'homme sensible,\naimant, pitoyable. Après nous avoir introduit un peu brutalement peut-être\nd a n s l'immeuble nauséabond et sombre du II bis de la rue T i p h a i n e , le con-\nteur noue entre les personnages de son récit et nous les liens d'une sympathie\nque son art excelle à répartir. Aussitôt, l'intérêt n'est plus simplement docu-\nmentaire ou romanesque, il se double d'un élément de charité et de morali-\nsation. P a r la pitié et par l'affection il nous m è n e à u n e conception nouvelle\nde la vie populaire. N o u s n'y voyons plus seulement des mouvements de foule\nen délire, des dévergondages de bête en folie, des tassements résignés d'êtres\nanémiés. N o u s y reconnaissons u n e h u m a n i t é fraternelle où ne m a n q u e ni\nla beauté, ni la g r a n d e u r . P a r là, M. R e n a u d i n atteint d a n s son petit livre,\nqui n'est que la monographie de la famille Champier, le grand art où se ren-\ncontrent inévitablement l'amour et la vérité.                                         H . D.\n\n\nL'ART :\nM a n u e l s d ' H i s t o i r e d e l ' A r t . La Peinture des origines au X V I e siècle,\n   par Louis HOURTICQ. Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   La maison L a u r e n s , à laquelle nous devons déjà tant de précieuses collec-\ntions de publications artistiques, qui grandissent sans cesse en importance\net en réputation, i n a u g u r e aujourd'hui u n e nouvelle et excellente série de\nvolumes synthétiques où la peinture, la sculpture, la musique, etc., déjà\nétudiées chez les représentants les plus éminents de ces arts d a n s les suites\nmonographiques des Grands Artistes, des Musiciens Célèbres, etc., apparaîtront\ndans la perspective vaste et grandiose de leur évolution depuis les origines...\n   C'est une g r a n d e tâche, aussi attrayante que périlleuse, que d'entreprendre\nde résumer en u n livre de cinq cents pages une telle histoire, si riche de\nmatière et aussi, en certaines périodes, de controverses. Il faut éliminer le\ndétail qui surchargerait pour ne garder que ce qui m a r q u e et ce qui caractérise\net, cependant, ne rien laisser de ce qui a été vie, action, impulsion, force de\ntradition ou semence de renouvellement. Il faut que le récit marche ou,\nmieux, coure au long des siècles et, tout à la fois, qu'il s'arrête pour con-\nsidérer les personnalités dont l'œuvre résume ou a n n o n c e ; qu'il soit en\nlarges aperçus et, tout ensemble, en vues précises où se dessinent avec\nforce la grandeur d'une école ou la haute taille d'un homme, dont l'œuvre\na fait éclat ou magnificence dans le développement organique de leur art.\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3414, "texte": "522                                      DURENDAL\n\n\n   L'œuvre de M. Louis Hourticq doit être louée sans restrictions. L'érudi-\ntion et une information étendue, bases nécessaires d'une entreprise telle que\ncelle-ci, s'y associent à un sens critique des plus aiguisés et à une vision\nhistorique s û r e .\n    L'auteur, certainement, a vu les principales des œuvres dont il parle; sa\nsensibilité s'est éprouvée et affinée à l'étude comparée des maîtres du Nord\net de ceux du Midi. Après avoir conduit son histoire des t e m p s préhistoriques\nau XIVe siècle, il a dit a d m i r a b l e m e n t les Giottesques et les Siennois, puis la\nsévérité et la vigueur de l'école flamande jetant son réalisme, c o m m e u n flot,\nsur l ' E u r o p e entière, puis F l o r e n c e unissant la vie et la n a t u r e à la grâce, en\ndes œuvres où la jeunesse ardente de la conception se s u b o r d o n n e déjà à des\nlois, issues, peut-être, de la sculpture ou, p o u r parler plus généralement,\nd'une vision amoureuse de la ligne plutôt que de la couleur : « C'est u n besoin\npour l'esprit florentin de p r e n d r e contact avec des lois nécessaires ». écrit, à\nce propos, M. H o u r t i c q ; et il semble que l'on pourrait dire m ê m e : « pour\nl'esprit italien », le réalisme, mitigé, d'ailleurs, dès le début, n'ayant été, en\nItalie, qu'un intermède en quelque sorte entre deux lois : L a loi giottesque,\nau XIVe siècle; la classique, au XVIe, avec Michel-Ange et R a p h a ë l dont\nl'avènement date de la fin de l'école florentine et l'apogée de la g r a n d e école\nr o m a i n e , de l'art qui, né d a n s la ville universelle, parviendra à faire con-\nsentir à ses principes et à ses dogmes u n e vertu presque catholique.\n   M. Hourticq termine son ouvrage en nous montrant la F l a n d r e et l'Alle-\nmagne subissant, à leur tour, l'influence de ce Midi sur lequel, antérieure-\nment, elles avaient si puissamment agi et, enfin, en suscitant devant nous\nl'école vénitienne, grande d a n s la couleur et la sensualité, isolée et singu-\nlière dans l'art de la Péninsule, comme la R é p u b l i q u e de la mer elle-même\ndans son histoire.\n\n\nP i e r r e B r e u g h e l l ' A n c i e n , par M. CHARLES BERNARD. Un vol.\n   illustré de 32 reproductions hors-texte. (Collection des Grands artistes des\n   Pays-Bas. — Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   « Ce n'est guère que dans ces dernières années, écrit M. Bernard, aux\ndernières lignes de son livre, qu'on a restitué à Pierre Breughel l'Ancien\ncette place qui lui revient entre Jean Van Eyck et Pierre-Paul R u b e n s : ils sont\nles trois sommets de l'école flamande ; ils ont, avec u n e puissance égale, fixé\nun des côtés de l'âme de leur race et l'âme totalede leur époque. » E t il ajoute :\n« Breughel a été le plus simple et le plus sincère. » E n effet, si les instincts\nfonciers et les aspirations de la race ont trouvé d a n s l'œuvre d e Jean\nVan Eyck c o m m e dans celle de Rubens une expression admirable, l'œuvre de\nBreughel, parce que plus immédiatement réaliste, parce que inspirée toute\nde la vie et des m œ u r s du peuple flamand, les a manifestés avec u n e force,\nune intensité d'observation et de vision extraordinaires.\n  N o u s avons essnyé de caractériser l'art de ce maître puissant, tout attaché\nau terroir, au milieu d'un siècle où les influences italianisantes prédo-\nminaient, lors de l'apparition de la magnifique publication que la librairie\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "                                      LES LIVRES                                       523\n\n\nVan Oest a déjà consacrée à Breughel (1). L'ouvrage illustré d'une façon\nexcellente, de M. Bernard, n o u s apporte une étude de dimensions plus\nmodestes, mais complète et pleine de saveur, de l'œuvre et de la carrière du\npeintre du Massacre des Innocents, du Triomphe de la Mort et de tant de pages où\nle réalisme le plus exact sert de véhicule à u n e pensée profonde et\némouvante.\n   M. B e r n a r d après avoir défini le milieu troublé, les P a y s - B a s opprimés et\nen proie aux affres des guerres religieuses, où Breughel va se développer,\naccompagne celui-ci d a n s ce voyage en Italie, qui enrichira son imagination\nsans influer sur les tendances de son art, nous le montre travaillant ensuite\nchez Jérôme Coek à ses compositions satiriques, imprégnées, elles aussi,\ndu réalisme qui, éloignant peu à peu le maître de toute fantaisie, finira par\nl'amener à la création de la suite étonnante d'oeuvres grandes et graves qui\nremplit la seconde partie d e sa vie. L'auteur a terminé utilement son\nintéressant volume par le « catalogue des tableaux originaux présentement\nconnus de Breughel ».\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Jean Goujon, par M. P A U L VITRY. — (Paris, L a u -\n  rens.)\n   J e a n Goujon, le sculpteur de la Fontaine des I n n o c e n t s , l'élégant décora-\nteur du château d'Anet et du palais du Louvre, à l'œuvre duquel M. P a u l\nVitry consacre cette fine et remarquable étude, est, sans doute, l'un des plus\nattrayants artistes d'une époque singulièrement attrayante elle-même, à tant\nd'égards.\n   E p o q u e de transition dans tous les domaines, dans l'art comme dans la\npolitique, la religion et la pensée, o ù la vie et l'originalité abondent, avec\nquelque chose d'énergique, de s p o n t a n é , de volontaire qui s'atténuera par la\nsuite, se nivèlera, si l'on peut dire, un demi-siècle plus tard, sous l'égide\nmonarchique et classique de Louis X I V .\n   Montaigne médite, R o n s a r d chante, Lescot et P h i l i b e r t d e l'Orme bâtissent.\nLa force réaliste va disparaissant d a n s l'art; n o m b r e d'Italiens sont venus\nen F r a n c e , à la suite de Vinci, de Cellini, du P r i m a t i c e ; nombre de F r a n -\nçais ont été a p p r e n d r e dans la Péninsule, à R o m e , surtout, le secret du nou-\nveau style, étudier les antiques et leurs modernes disciples.\n   Mais la sève originelle est encore trop vivace, la source naturaliste encore\ntrop jaillissante pour que les artistes français puissent s'asservir aux for-\nmules qui c o m m e n c e n t à prévaloir au delà des Alpes. E t l'on pourrait\nrépéter, à propos de n o m b r e d'entre eux, ce qu'exprime si précisément\nM. Vitry, au sujet de Goujon, aux dernières lignes de son excellent travail :\n« L'intelligence réelle de ses modèles antiques l'aida à se dégager du manié-\nrisme a l a m b i q u é des écoles de Bologne et de F l o r e n c e . . . Il garda en tout\ncette mesure parfaite, cet équilibre de goût qui sont des qualités si françaises.\n\n\n  (1) P. B. l'Ancien, par MM.Van Bastelaer et G.-H. de Loo (V. Durendal, déc 1906).\nCet ouvrage sera complété prochainement par la publication annoncée, chez le même\néditeur, des Estampes du maître\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "524                                    DURENDAL\n\n\nEnfin, il eut le sentiment de la nature » et, malgré les influences qui l'en-\ntraînaient, sut conserver à ses œuvres « la qualité naturaliste, la souplesse\ndes formes vivantes amoureusement et scrupuleusement étudiées sur le vif. »\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Tunis et Kairouan, par M. H E N R I SALADIN.\n    — (Paris, L a u r e n s . )\n    C'est la vieille terre d'Afrique, avec tout ce qu'elle ressuscite dans la mémoire\nd'histoire et de légende, T u n i s , depuis les jours antiques de Carthage jusqu'à\nceux de la navigation et du siège victorieux de Charles-Quint, j u s q u ' à ceux\nd'à présent, sous le protectorat de la R é p u b l i q u e . . . Combien de peuples ont\nmis le pied sur ce sol, qui n'ont pas su le garder? Les R o m a i n s , les Byzan-\ntins, les T u r c s , les E s p a g n o l s . . .\n    T u n i s n'a guère conservé de traces de son passé p u n i q u e ou romain, elle\nest tout arabe d a n s sa population, ses m œ u r s et son art. M. Saladin nous\ninitie à leur connaissance en familier de l'une et des autres. Il n o u s conduit\nd a n s les bazars, nous montre les mosquées et les habitations, étudie avec nous\nles merveilleuses décorations à motifs symétriques ou floraux dont les Arabes\nont e m p r u n t é la tradition à l'Orient b y z a n t i n ; l'architecture, les industries\nd'art tunisiennes : céramiques, cuirs ouvrés, etc. L e volume, c o m m e tous\nceux d'ailleurs de la collection, est illustré de nombreuses reproductions qui\nen accroissent encore l'intérêt.\n\n\nLes arts anciens de Flandre (tome III, fascicule II).\n   Ce luxueux périodique achève avec ce fascicule la publication des études\nqu'il consacre à l'Exposition de la Toison d'Or : M. Arnold Goffin parle des Tapis-\nseries; M. Alvin de la Médaille flamande; M. T u l p i n c k , à propos de 1''Art du\nbois, examine la question de la collaboration des Van Eyck à des œuvres\nsculpturales et développe des considérations intéressantes et élevées. A propos\nde certains portraits, M. S a m p e r e y Miguel, le critique espagnol réputé,\ns'efforce de dégager la personnalité et l'œuvre de Michel, peintre originaire\nde Sithium, (?) près de Bruxelles, qui aurait travaillé pour Isabelle la Catho-\nlique, Marguerite d'Autriche, etc.\n\n    L ' a r t p u b l i c . N° 2. Fascicule copieux et intéressant. — A citer une\nbelle page de L e m o n n i e r sur les Arbres et les Fontaines; l'article éloquent de\nM. Carton de Wiart sur les merveilleux monuments de l'île de Philae, con-\nd a m n é s , comme on sait, à disparaître, en conséquence des travaux hydrogra-\nphiques entrepris par les Anglais; l'Ecole de Beuron, par D o m Wolf. M. Jules\nDestrée raconte avec agrément la Cour d'Amour, une fête artistique populaire\norganisée à Marcinelle, etc. N o m b r e u s e s illustrations, parmi lesquelles une\nbelle reproduction de la Vénus de Milo.\n\n\n   L'Art flamand et hollandais (numéro de juillet.) — M. De\nBoschere achève, dans la langue incorrecte mais non dépourvue d'originalité\nqui est sienne, son étude sur les Vitraux de Lierre et d'Anvers. M. Steinhoff\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3299, "texte": "                                   LES LIVRES                                      525\n\nétudie, d'une façon très intéressante, les tableaux de la collection Six acquis\npour le Rijksmuseum. Chroniques d'art. Illustration nombreuse et, comme\nd'habitude, très soignée.\n                                                                 ARNOLD G O F F I N .\n\nHISTOIRE :\nMémoires et souvenirs sur la Révolution et l'Empire,\n   publiés avec des documents inédits, par J. L E N O T R E : Le Tribunal révolution-\n   naire (1793-1795). — ( P a r i s , Librairie académique P e r r i n ; 7 e édition.)\n   On sait le puissant intérêt des ouvrages publiés jusqu'ici par M. L e n o t r e\nsur la période passionnante entre toutes à laquelle il a consacré son activité\nd'historien. L'histoire, telle qu'il la conçoit, faite presque tout entière par\nceux qui ont participé aux événements racontés, qui les ont provoqués ou en\nont souffert, p r e n d un accent et u n e éloquence auxquels a u c u n e parole ne\nsaurait ajouter. C'est la vie même, qui, en ces années d'horreur et de gloire,\ncourait de catastrophe en catastrophe ou de victoire en victoire, au travers,\ncomme toujours, du souci quotidien et des préoccupations mesquines des j o u r s .\n   Voici, dans la lumière crue et implacable de la réalité, le tribunal révolu-\ntionnaire, bourreaux et victimes, face à face, emportés les uns et les autres,\nsous les yeux d'une populace avide de sang et de larmes, dans une course à\nla mort plus monstrueuse que toutes celles dont le moyen âge décorait les\nmurs de ses cimetières.\n   C'est Fouquier-Tinville, avec sa physionomie d'hyène à la fois peureuse\net féroce; c'est D u m a s , c'est les autres qui poussent pêle-mêle sous le cou-\nperet, sans les écouter, sans à peine les regarder, d a n s la confusion d'une\nbagarre ou d'une cohue — c i n q u a n t e ou cent jugés en u n e demi-heure ! — les\nprisonniers d o n t la Terreur a rempli les prisons. Etranges magistrats,\ngrossiers, ignobles, fanatiques, certainement, ivres de puissance exorbitante\net de cruauté, mais plus encore de lâcheté — car ils connaissent que s'ils se\nrelâchent d a n s l'expédition accélérée de leur macabre besogne et laissent\nchômer la guillotine, l'insatiable machine les dévorera e u x - m ê m e s ! . . .\n   C'est, de l'autre côté, Marie-Antoinette, Charlotte Corday, les Girondins, les\nDantonistes, puis, par fournées de plus en plus considérables, les suspects de\ntoutes les classes et, parmi eux, des enfants, des malades, des innocents, jetés,\ntour à tour, en masse, au tombereau patibulaire; enfin, après le 9 thermidor,\nRobespierre, Saint-Just et leurs affidés, dont la condamnation ne sauva pas\nFouquier et ses acolytes de l'expiation méritée. Fouquier envoyé à son tour\nau supplice en appelait à la postérité : E n attendant que ses admirateurs,\ncar il doit en avoir, lui élèvent u n e statue comme à Marat, des livres tels que\ncelui de M. Lenotre, où chaque mot, chaque détail parle, répondent à cet\n appel avec l'inexorable impartialité de l'histoire.\n\nC r o q u i s d ' O r i e n t : Patras et l'Achaïe, par M. le baron E M I L E DE BORCH-\n  GRAVE. U n vol. ill. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire\n  Van Oest et C ie .)\n  Ce sont moins, c o m m e le titre de l'ouvrage pourrait le donner à supposer,\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "526                                  DURENDAL\n\n\n des impressions de voyage que nous apporte M. de Borchgrave que, si l'on\npeut dire, des croquis d'histoire.\n   Après une brève introduction consacrée à nous dire l'aspect moderne de\nl'Achaïe, l'auteur érudit et bien informé de ce volume, intelligemment illustré,\npasse en revue toutes les phases étonnamment agitées de l'histoire de la con-\ntrée, depuis les temps héroïques jusqu'à ceux qui virent, au début du\nXIXe siècle, les Grecs — ou les populations de race mélangée qui portaient ce\nnom — recouvrer leur indépendance, après avoir été opprimés et foulés aux\npieds par tous leurs voisins ou, au moyen âge surtout, par tous les aven-\nturiers en humeur de conquête et de domination de France, de Flandre ou\nd'Italie.\n   Toutes les civilisations et aussi toutes les barbaries ont essayé tour à tour\nde s'implanter sur la terre vénérable des dieux, tt il lui est venu des maîtres\ndes races les plus diverses, depuis les Goths jusqu'aux Turcs, depuis les\nféodaux en rupture de croisade jusqu'aux marchands vénitiens et aux ban-\nquiers florentins. M. de Borchgrave s'est plu naturellement, au cours de ses\nattrayants récits, à mettre en particulier relief la trace que nos barons\nflamands ont laissée dans les annales du pays illustre.\n\n U n e paroisse parisienne avant la révolution : Saint-Hip-\n   p o l y t e , par l'abbé JEAN GASTON. Ouvrage orné de gravures et de plans.\n   — (Paris, Librairie des Saints-Pères.)\n   Etude très attrayante et nourrie d'une érudition abondante sur l'origine et\nle développement de la paroisse de Saint-Hippolyte. L'auteur de cette mono-\ngraphie touffue s'est employé avec un grand zèle et avec un zèle heureux à\nreconstituer le récit des destinées de Saint-Hippolyte, de ses desservants et\nde ses bienfaiteurs — parmi lesquels nombre d'artistes — depuis les débuts\nde l'existence indépendante, ou à peu près, de cette église, au XIIIe siècle\njusqu'à la Révolution qui supprima la paroisse, voua l'église à la ruine et\nson clergé à la persécution ou à la mort.\n\nS a i n t e G o d e l i e v e e t G h i s t e l l e s , par M. CROQUEZ. — (Bruges, Des-\n  clée.)\n  Récit intéressant, écrit dans un style quelque peu douteux, de la vie de la\npopulaire sainte flamande.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison08-013", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 527, "page_fin": 528, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le Journal de Bruxelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 620, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2717, "texte": "NOTULES\n\n     L e J o u r n a l d e B r u x e l l e s a inauguré la publication de feuilletons\n artistiques qui paraîtront tous les quinze jours et qui seront du plus haut\n intérêt, vu que la rédaclicn en a été confiée à notre distingué collaborateur\n H. Fierens-Gevaert, le savant professeur d'histoire de l'art. Nous félicitons\nvivement le Journal de Bruxelles de celte heureuse et louable initiative. Voici\ncomment M. Fierens-Gevaert expose lui-même l'idée qui le guidera dans la\nrédaction de ses chroniques d'art, en tête de son premier article, élude 1out\nà fait remarquable consacrée à A. Wiertz et H. Evenepoel :\n    « L'aimable directeur qui m'a confié ce feuilleton bimensuel n'a point la\nrigueur de me condamner au compte rendu forcé de nos trop nombreuses\nexpositions de peinture et de sculpture. C'est une pénible et vaine besogne\nque celle du critique d'art tenu de fréquenter, discuter et louer, — oh ! louer\nsurtout! — les grands et petits Salons. La verve et le vocabulaire du meil-\nleur salonnier sont vite épuisés; il n'a bientôt plus pour l'écouter que les\nartistes qu'il admire et qui le trouvent vite monotone... Puisque ces épreuves\nme sont épargnées, je tenterai d'apporter quelque variété dans ces causeries\nesthétiques, en préférant à l'intérêt douteux des petites exhibitions, l'examen\nde questions d'histoire et de pédagogie artistiques, les promenades dans nos\nvieilles villes, la défense de nos monuments et de nos sites, la présentation\nde tel maître d'autrefois ou d'à présent. Il va sans dire qu'on ne m'interdit\npoint de parler des expositions qui en vaudront la peine.\n   » Ayant pu tracer moi-même mon programme (très vaste, mais les champs\nde l'art ne sont-ils pas infinis ?) j'aurai le souci de le développer en toute fran-\nchise. Il est si bon de parler sans contrainte, avec l'espérance de se faire\napprouver des honnêtes gens qui consentent à vous écouter. Je tâcherai\ntoutefois que le propagandiste — être souvent déplaisant — n'apparaisse pas\ntrop ici, et si je le dénonce, c'est pour mieux remercier le journal qui a bien\nvoulu, l'admettre à parler librement et pour me donner à moi-même l'occasion\net le moyen de dire que je sens toute la rareté d'une telle faveur. »\n\n\n   N o s a r t i s t e s à l ' é t r a n g e r . — La République argentine a ouvert un\nconcours international pour l'érection d'un monument gigantesque qui doit\ncommémorer à Buenos-Ayres le centenaire de l'indépendance de la République.\nDeux de nos artistes se sont distingués dans la première épreuve : le sculpteur\nJules Lagae et l'architecte Eugène Dhuicque. Leur maquette est du nombre\ndes cinq projets retenus par le jury argentin pour subir l'épreuve définitive du\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "528                                       DURENDAL\n\n\nconcours, auquel avaient pris part quatre-vingts artistes de diverses natio-\nnalités. L'épreuve définitive sera jugée dans six mois.\n   L a R é p u b l i q u e argentine a chargé aussi Jules L a g a e de l'exécution d'une\nstatue à ériger à la mémoire du général Saavedra, premier président de la\nRépublique.\n                                            ***\nAccusé de réception :\n  A R T : Blois, Chambord et les châteaux du Blésois, par FERNAND                BOURNON.\nCollection : Les villes d'art célèbres. ( P a r i s , L a u r e n s ) .\n  H I S T O I R E : Etudes revolutionaires ( 1 r e série), par JAMES GUILLAUME (Paris,\nStock).\n    L I T T E R A T U R E : Boccace poète, conteur, moraliste, homme politique, par\nE . RODOCANACHI (Paris, Hachette). — Les plus belles pages de CYRANO DE\nBERGERAC avec des pages inédites, u n portrait, deux gravures anciennes et\nu n e notice de REMY DE GOURMONT ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — L'esprit de\nBarbey d'Aurevilly. Dictionnaire de pensées, traits, portraits et jugements\ntirés de son œuvre critique. Préface d'OcTAVE UZANNE (idem). — Le\nthéâtre contemporain, par BARBEY D'AUREVILLY. T o m e I I . Edition d u cente-\nnaire (Paris, Stock). — La comtesse Mathieu de Noailles, par R E N É GILLOUIN.\nCollection : L e s célébrités d'aujourd'hui (Paris, Sansot). — Aphorismes, par\nFAGUS. Petite collection ; Scripta brevia (idem).\n  P O E M E S : Au jardin des roses mourantes, par R. CHRISTIAN-FROGÉ (Paris,\nSansot). — Poèmes algériens, par A. MAROVAL-BERTHOIN ( P a r i s , Stock).\n  R O M A N S : Le maître de la terre, p a r R O B E R T - H U G H BENSON. T r a d u i t par\nde WIZEWA (Paris, P e r r i n ) . — Une âme de femme, par M. KEEPMAKER (Paris,\nStock).   —    Trois   troupiers,   par   RUDYARD    KIPLING. Traduit par          ALBERT\nSAVINE (idem). — Autres troupiers, p a r le m ê m e . Même traducteur (idem). —\nLes confessions. Récits populaires. T o m e X I X des œuvres complètes d e TOLSTOÏ.\nT r a d u i t e s par BIENSTOCK (idem). — L'affaire Nell, p a r L o u i s ESTANG (Paris,\nCalmann-Lévy).\n\n  T H E A T R E : Un divorce, par P A U L BOURGET et ANDRÉ CURY ( P a r i s , P l o n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 548, "texte": ""}, {"page_pdf": 549, "texte": ""}, {"page_pdf": 550, "texte": ""}, {"page_pdf": 551, "texte": ""}, {"page_pdf": 552, "texte": "              APRES UN CHANT LITURGIQUE\nDANS LA CHAPELLE SAINTE-CATHERINE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE A LOUVAIN\n\n                       (ALFRED   DELAUNOIS)\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": ""}, {"page_pdf": 554, "texte": "                  Deux Artistes belges\n\n             Alfred Delaunois et S. Detillenx\n                 Nousreproduisons dans ce fascicule deux œuvres\n                  d'Alfred Delaunois, qui lui ont été inspirées par la\n                  splendide église collégiale de Saint-Pierre de Lou-\n                  vain, et un tableau de S. Detilleux.\n                     L'exposition simultanée d'oeuvres de ces deux\n                  artistes, très différents au point de vue de l'inspira-\n                  tion et de la facture, a suggéré à Octave Maus ce\n                  parallèle intéressant, qui caractérise d'une façon\n                  très pittoresque le genre de chacun des deux peintres :\n   M M . Alfred Delaunois et S. Detilleux se sont partagé les galeries du\nCercle Artistique. P o u r l'un et pour l'autre de ces artistes, l'épreuve est\nimportante : elle fixe leur physionomie actuelle en g r o u p a n t les fruits d'un\nlabeur dont on n'a pu apprécier jusqu'ici que des expressions isolées.\n   L'art recueilli et profond du premier s'oppose aux extériorités du second.\nT a n d i s que M. Delaunois regarde « en d e d a n s », épie dans son âme\ndes impressions ressenties dans le silence mystique des cathédrales, dans la\npaix des béguinages, d a n s l'austérité des paysages traversés par les frocs\nblancs ou noirs des religieux, M. Detilleux emplit ses yeux de la vision\nsuperficielle des êtres et des choses. Illustrateur habile, il croque, à l'audience,\nle geste expressif d'un avocat, l'attitude repliée de l'adversaire qui médite\nune triomphante riposte. E t ses portraits, ses compositions, ses éludes\nd'après nature sont guidés par le même souci de vérité extérieure. T o u s deux\nn'envisagent la peinture que comme les moyens de réaliser leur conception\nindividuelle de l'art : aussi ne sont-ils peintres, au sens rigoureux du terme,\nni l'un ni l'autre. Mais le premier, avec u n e pénétration aiguë et un accent\npersonnel, exprime d'une façon émouvante le caractère des modèles — édi-\nfices religieux, physionomies ascétiques, campagnes monastiques — qui\nexcitent sa sensibilité. Le second se borne à traduire avec exactitude le m o u -\nvement et la vie, et souvent il atteint son but.\n   Il serait vain de poursuivre plus loin le parallèle de ces deux artistes dissem-\nblables, que seule la simultanéité de leurs expositions collectives nous a\namené à rapprocher l'un de l'autre. Mais encore était-il intéressant de pré-\nciser en quelques mots leur orientation.\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "466                               DURENDAL\n\n\n    P a r m i les plus belles œuvres de M. Delaunois, qui sont la confession de\ntoute une vie laborieuse, il faut citer les impressions qu'il recueillit à l'église\nS a i n t - P i e r r e de L o u v a i n . N u l n'a décrit avec plus d'éloquence la majesté\ndes nefs, l'eurythmie des piliers, le pieux mystère des chapelles où l'odeur de\nla cire se marie à des parfums d'encens. Il faut louer aussi X Ame qui morde,\nUn couloir chez les sœurs hospitalières, et ces fragments d u Pays monastique,\nl'œuvre maîtresse de l'artiste ; les Meules, Un après-midi, Un nuage qui passe, etc.,\ndans lesquels M. Delaunois affirme une incontestable maîtrise. F i l s spirituel\nde Xavier Mellery, il a scruté comme lui l'intimité secrète de la nature et en\na définitivement fixé l'expression sentimentale.\n    D a n s l'œuvre de M. Detilleux, le portrait d o m i n e . On ne peut méconnaître\nles mérites réels, malgré leur coloration s o m b r e et dure, des portraits de\nM M . Bosquet et C h a u m o n t (la Sonate de Franck), Godefroid Devreese, le\ndocteur Spehl, etc. L e plus vivant est p e u t être celui d e M. J. Deru. Un\ng r a n d fusain évoque l'effigie de feu Adolphe S a m u e l . Il y a aussi des portraits\nde femmes, ceux-ci moins heureux, des sanguines adroitement crayonnées,\ndes esquisses et croquis, qui témoignent d ' u n travail sérieux et persévérant.\n\n                                                                       OCTAVE    MAUS.\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                    Les bœufs da roi\n\n                                     I\n\n                D E P U I S que sa    fille était morte, le vieux roi n'habi-\n                      tait plus son palais. Il parcourait dans sa litière\n                      toute l'étendue du royaume et n'en descendait\n                     j a m a i s . Six bœufs, rouges, bruns et blancs,\n                      obéissaient, selon la volonté d'Halpérik, à l'ai-\n                      guillon de leurs bouviers. L e chariot, étroit et\n                      long, suspendu par des lanières de cuir, avan-\n                      çait paisiblement le long des routes. L e roi,\nvêtu de soie bleue, reposait sur des coussins flétris. Dès\nl'aube, il s'appuyait sur le coude et tournait les yeux vers la\nplaine...\n   P e n d a n t l'hiver, les bœufs soufflaient une vapeur t i è d e ; au\nprintemps, l'ombre des feuillages nouveaux remuait sur leurs\ncroupes luisantes que l'été livrait aux taons, trempées de sueur.\nLes pluies d'automne souillaient dans la boue des ornières la\ncorne d u r e de leurs pieds las. Ils étaient placides et forts et\nfermaient doucement, au soleil de midi, leurs paupières.\n   Q u a n d le brouillard cachait le paysage, le roi regardait ses\nbœufs. De petites mouches insaisissables vibraient sur leur\néchine, ridée d'un brusque frisson. Les muscles de leur corps\nsuperbe agissaient avec lenteur et précision, comme les rouages\nd'une machine accomplie. L a voix rauque des bouviers criait\nleurs noms à l'écho.\n   Une suite nombreuse accompagnait le roi. Les cheveux\nblonds des seigneurs flottaient sur leurs épaules, leurs yeux\nclairs s'assombrissaient avec le jour, quand les cloches des\nabbayes sonnaient l'angélus du soir. Les jeunes femmes allai-\ntaient des fils robustes, les vieilles portaient des fardeaux. Sur\nle passage du roi, les paysans s'agenouillaient.\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "468                              DURENDAL\n\n\n   L e roi gagnait, par les chemins les plus détournés, les plus\naffreuses solitudes. L e s b r a n d e s , avecleursajoncs,se desséchaient\nsous un soleil dont l'éclat lui-même était morne. Des prairies crou-\npissaient sous l'humidité du ciel. E t , dans les forêts sans limites,\nle tronc des chênes s'enlisait au cœur des fondrières. Un voile\nde moisissures livides enveloppait les roues du chariot et les bœufs\nse raidissaient sous l'effort, t a n d i s qu'aux cahots le roi branlait\nla tète...\n   Ce fut un soir d'avril que tombèrent les deux premiers bœufs.\nIls m o u r u r e n t lentement, le mufle allongé, le cœur b a t t a n t . Les\ngens les entouraient d'un grand cercle qui se rapprocha à\nmesure qu'ils agonisaient.\n   Le roi, couché sur le bord du chariot, restait calme. Les\nautres bœufs regardaient mourir leurs frères. H a l p é r i k fit creuser\nune fosse où les cadavres furent jetés. On repartit. C'était,\ndis-je, un soir d'avril et les grillons chantaient sous les premières\nviolettes.\n   Le chariot suivit sa course ralentie. L e roi ne parlait plus et\nsongeait, entourant de ses b r a s s e s genoux maigres. Ses os sail-\nlaient sous sa robe bleue. Q u a n d on rencontrait une paysanne\nm e n a n t une enfant par la main, il détournait la tête et sa barbe\nblanche tremblait, comme une couche de neige sur la branche\nd'un pin.\n   Juillet souffla son haleine ardente. L'eau m a n q u a i t . Les che-\nvaux, comme des chiens, tiraient la langue. Et, par une nuit\nsans lune, les bœufs bruns expirèrent. On ne s'en aperçut qu'au\n matin. L e joug de paille tressée, trop large, avait glissé sur\nleurs yeux. L e u r poil était glacé sur la terre brûlante. Des cor-\n beaux tournaient déjà.\n   L e s bouviers les enfouirent en pleurant, et de grands soupirs\n soulevaient, sur leurs poitrines, leurs peaux de chèvre. Le roi\n donna l'ordre de se remettre en route, après qu'on eût allégé le\n chariot d'une partie des bagages. L e s cavaliers et les femmes\n chargèrent leurs selles et leurs épaules. L'écrasant soleil se\n leva. Le roi fit clore les rideaux de sa litière. Ceux qui allaient\n à pied cheminaient p e s a m m e n t en baissant le front et, chaque\n fois qu'ils trébuchaient sur quelque pierre, de grands coups\n résonnaient sous leur crâne.\n    Les bœufs blancs balayaient avec leur queue les mouches\n collées à leurs flancs...\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                           LES BŒUFS DU ROI                              469\n\n\n\n\n                                     II\n\n   L a misère, en ce t e m p s , étreignit le r o y a u m e . Les villes res-\nsemblaient à des ruches dont les abeilles seraient mortes. Les\narbres crépitaient dans la chaleur. E t , q u a n d le cortège du roi\npassait sous l'arceau des portes, des enfants demi-nus se ruaient\nà l'assaut des chevaux et imploraient la charité d'une voix\naiguë, en t e n d a n t leurs petites mains. Deux d'entre eux grim-\npèrent un jour jusqu'à la litière royale et Halpérik frémit, en\nvoyant apparaître, dans l'ombre pourpre des rideaux, ces pâles\nvisages qui lui rappelaient sa fille.\n   Cependant, ceux de sa troupe commencèrent à m u r m u r e r .\nL a fatigue pliait les plus résistants, la fièvre brûlait tous les\nyeux, une femme mourut, puis une a u t r e . . . et une troisième,\ndevant son enfant moribond, devint folle. Alors, quelques-uns\ndirent au roi : « Sire, regagnez votre capitale et vivez en votre\npalais une existence digne de vous ! Cette litière est votre prison.\nV o s p i e d s , depuis dix ans, n'ont point touché la terre... » Mais\n Halpérik secoua la tête et fit signe aux bouviers de continuer\nleur route. E t , chaque jour, quelqu'un mourait. Puis l'abrutis-\nsement du malheur envahit ces misérables et ils avançaient\nsans se p l a i n d r e et ne parlaient même p l u s . . . Avec l'hiver, de\ngrands vents s'élevèrent. Les grues passaient, avec un cri\nrauque, au fond du ciel brouillé, et' le soleil, vers le milieu du\njour, luisait à peine, comme une lumière tremblante derrière\nun voile j a u n e .\n   On traversait de vastes plaines où les brebis paissaient avant\nles premières neiges. Les cabanes croulaient dans la boue; des\nhommes, assis devant leur porte basse, regardaient le cortège,\nsans comprendre, hébétés ou découragés. Des vieilles écrasaient\nde l'herbe dans des écuelles de bois, les mères qui nourrissaient\nn'avaient plus de lait.\n   ... U n soir, au crépuscule, comme on atteignait le sommet\nd'une colline, l'un des bœufs blancs qui traînaient la litière,\ns'abattit. Cela fit un grand choc et les essieux crièrent. T o u s\naccoururent. L e bœuf ferma les yeux, tandis que son com-\npagnon lui soufflait sur le front son haleine.\n   Il mourut à l'aube. L e froid était vif, la gelée brillait sur les\nchaumes. U n e ligne terne fermait l'horizon.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "470                           DURENDAL\n\n\n   Alors le roi descendit de sa litière. U n silence solennel s'éta-\nblit, et des enfants, qui ne l'avaient j a m a i s vu que couché,\ns'effarèrent à le voir si maigre et si grand. Ses j a m b e s affaiblies\ntremblaient : u n e femme, s'approchant, offrit à sa main son\népaule... Il marcha vers les siens et leur parla : « Voici que\ncinq bœufs sont morts des six qui me conduisirent. L e dernier\nn'est plus assez robuste et la solitude le tuera. Moi, la solitude\net le chagrin n'ont pu me tuer, mais ils ont rongé mon cœur...\nJe n'ai pu revoir mon palais, ni la chambre où ma fille est morte,\nni le j a r d i n où son ombre se promène encore. Voilà pourquoi\nje m e suis mis en route. Mais Dieu m e punit : les bœufs qui me\ntraînaient sont tombés et je n'ose pas en atteler d'autres... L a\nfamine a mordu mon peuple et vous m u r m u r e z justement, car\nvous menez une vie errante et sans douceur. Je me repens et je\nvous prie, pour l'amour de Dieu, de me p a r d o n n e r . J e ne veux\nplus être votre roi, ni celui qui vous c o m m a n d e . L a vieillesse,\nserrant dans sa main mes mains glacées, me confia bien des\nsecrets et m'enseigna la science amère du renoncement. T r o p\nlongtemps je me suis servi de vous; mon cœur et mon bras ne\ndirigeront plus les vôtres... J'ai réfléchi à ces choses. Retournez\ndonc vers votre ville et ouvrez vos maisons désertes et laissez-\nmoi là. Car c'est en vain que je voulus oublier ma peine ou la\ndistraire, en la p r o m e n a n t chaque jour le long d'une route\nignorée. T o u t e s les routes se ressemblent et l'image de mon\nenfant jaillit devant mes yeux comme une source éternelle!\nJ e suis très vieux et je ne peux plus pleurer... Je veux m'adosser\ncontrecet arbre et attendre. Donnez-moi seulement du pain pour\nun jour. Mon destin est d a n s le vent qui passe : il m'emportera\ncomme une feuille. Laissez-moi là, dis-je, et retournez-vous-en!\nMon â m e est trop pleine de douleur pour qu'un nouveau regret\ny puisse encore entrer!... »\n    Il dit, et tous ceux qui l'écoutaient pleurèrent et tendirent\nleurs mains vers lui. Mais il leur fit signe de reprendre leur\nr o u t e ; alors ils s'en retournèrent et le laissèrent seul...\n    L e bœuf qui restait se mit à meugler en t r e m b l a n t sur ses\npattes raidies. Halpérik posa sur son front la pointe de l'ai-\nguillon et l'emmena. Ils traversèrent le c h a u m e ; le silence\nétouffait leurs pas et la neige se mit à tomber. L a robe du roi\ns'accrochait aux buissons et les ronces, se redressant, gardaient\nun lambeau de soie bleue...\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "   Halpérik, a y a n t descendu l'autre versant de la colline,\ns'arrêta dans une vallée étroite, devant u n e h u t t e qui lui parut\ndéserte. U n pauvre c h a m p s'allongeait entre deux fossés où\ncoassaient des grenouilles. U n e charrue renversée pourrissait\nau bord du talus. Le roi s'adossa au tronc d'un châtaignier et le\nbœuf se mit à paître. L e pâle éclat d'un jour d'hiver semait sur\nces lieux a b a n d o n n é s une lumière égale et douce. L a neige ne\ntombait plus.\n   L e roi baissa la tête et l'image de sa fille lui a p p a r u t de nou-\nveau, vêtue de blanc et t e n a n t un oiseau dans ses doigts. Alors\nla plaie vive de sa douleur se rouvrit et saigna, et le goût de la\nmort lui monta du cœur aux lèvres. Il leva les yeux vers les\nbranches comme s'il eût a t t e n d u quelque chose. L e vent par-\nlait douloureusement : « A quoi bon vivre encore, ô misérable,\nroi sans r o y a u m e , maître sans sujets, père sans enfant! Quel\nservice attendre de tes mains ridées? Quel effort est possible\nà tes pas fléchissants? P o u r quel espoir battrait ton cœur\nfigé ? »\n   Soudain il entendit gémir dans la cabane. Il marcha vers le\nseuil, mais, trop faible pour aller jusque là, il s'appuyait d'une\nmain aux cornes du bœuf. L a cabane était verte et froide. Un\nvieil h o m m e y gisait sur un lit de feuilles; il tourna vers H a l -\npérik son visage j a u n e et tourmenté comme une écorce. U n e fille\nblonde était à genoux devant lui. Elle se releva, vint au roi et\nlui dit : « Mon père souffre et va mourir. D e p u i s deux jours\nnous n'avons pas m a n g é ; mais je suis robuste, il est faible. Je\nmourrai la. dernière! Voyez comme il regarde, par la porte\nouverte, son pauvre c h a m p non cultivé! Mon père n'a pu sortir\nde l'automne et sa terre est en friche ! Il se lamente jour et nuit!\nCela surtout le t u e ! . . . »\n   Cette fille était belle, ses yeux noirs luisaient sous ses che-\nveux blonds comme une source sous les fougères. E t , d'un geste\nfréquent, elle rejetait ses boucles en arrière. Alors Halpérik,\nla regardant, se mit à pleurer. P u i s il lui dit : « Qui t'apprit\ncela? » Elle répondit : « J'ai toujours fait ainsi, depuis le temps\noù j'étais toute petite, » E t le roi répéta d'une voix douce :\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "472                          DURENDAL\n\n\n« D e p u i s le temps où j'étais toute petite... » Il la regarda\nencore et passa la m a i n sur sa tête. « T o i aussi, dit-il.\nT o u s les enfants se ressemblent et secouent ainsi leurs\ncheveux... »\n   Alors il posa sur la table le pain qu'il avait avec lui, ensuite\nil sortit et marcha sans fatigue j u s q u ' à la charrue, qu'il releva.\nDocilement, le bœuf blanc l'avait suivi... Il l'attela donc, puis,\nle guidant de sa voix grave, il ouvrit, dans le c h a m p du labou-\nreur, le premier sillon...\n\n                                                 GABRIEL NIGOND.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                                                             (1)\n               La Louange du Soleil\n                            Le bon Samaritain\n     Les fourbes souffles de novembre, vents rapaces,\n     Dans les soirs roux, zébrés de sinistres   lueurs,\n     Dépouillèrent le parc du trésor de ses fleurs,\n     Et, cruel, leur plaisir dispersa dans l'espace\n     Les pétales sanglants du jardin des douleurs.\n     Le Parc laissé pour mort par les vents     agresseurs,\n     Couvrit sa nudité des fanes de sa gloire.\n     Mais le gel implacable issu de la nuit noire,\n     Durcit ainsi que roc les ruisseaux    guérisseurs,\n     Les ruisseaux que sa fièvre ardente voulait boire.\n     Et l'Hiver l'a figé dans un mortel   sommeil,\n     Et nul n'a secouru sa gloire    évanouie.\n     Mais ta clarté sur lui se lève épanouie.\n     Le Parc connaît enfin la fête du réveil,\n     O Bon Samaritain     de la Terre éblouie!\n\n\n                      Le Dompteur des Tempêtes\n     Avril ouvre au matin la porte du Levant.\n     Le Jour exauce enfin l'espoir de sa servante.\n     La Terre hume à longs traits ta chaleur       rénovante,\n     Soleil en qui l'espoir n'est jamais décevant.\n     Ton Verbe de Lumière a dit : « Silence! » aux vents;\n     Et les vents se sont tus qui cornaient  l'épouvante.\n     Les renaissants rameaux de la forêt    mouvante\n     Evaluent dans l'air bleu la Terre des vivants.\n     Le sol est verdoyant d'espérance    invincible.\n     La nuée où dormait ta gloire      immarcessible\n     Vogue au large de l'air sur un ciel calme et bleu ;\n     Car tu t'es réveillé de ton sommeil paisible\n     Et tu domptas l'assaut des nuages     houleux\n     En levant sur la'nuit ta splendeur     impassible.\n\n(1) Poèmes extraits des Saisons mystiques, ouvrage inédit.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "474                            DURENDAL\n\n\n\n                           Hymne d'Avril\n      Ainsi qu'il le promit par la voix des Prophètes,\n      Mon Seigneur qui veillait sur l'insecte endormi\n      A libéré la Terre et l'hiver ennemi\n      A fui comme Amalech au soir de sa défaite.\n      J'ai vu crouler et j'ai vu choir du haut des monts,\n      Parmi les cris des vents, la horde des nuées;\n      Et, telle une âme après la fuite des démons,\n      La Terre a reconquis sa gloire     atténuée.\n\n      Ange en mantel de verdoyance à reflets d'or,\n      L'Avril de l'Espérance a jailli des ténèbres.\n      Et sous son vol brillant les horizons célèbrent\n      La promesse chrétienne émanant de son corps '\n      Diaphanement    pur comme les glaciers roses,\n      Que sa présence éclaire aux faites des rochers.\n\n      Il marche sur les pics et de son pied léger\n      Fait surgir de leurs flancs les forêts   grandioses.\n      Il regarde la plaine aride et son regard\n      Fait se lever vers lui, comme un mort de sa tombe,\n      Tout le printemps caché dans l'hiver des brouillards   ;\n      Et les lys ont fleuri pour l'amour   des   colombes.\n      Béni soit mon Seigneur par les fleurs des prairies.\n      Il a daigné sauver leur grâce de l'Hiver;\n      Béni soit mon Seigneur par la Vierge Marie,\n      Fleur des fleurs, dont le Fruit a sauvé  l'univers.\n\n      Béni soit mon Seigneur dans sa miséricorde\n      D'où vient nous visiter ce pur soleil levant.\n      Et toi, Soleil, et toi, ô lumineux   Enfant,\n      Prophète de l'Amour et roi de la Concorde,\n      Enseigne-nous,     Jésus, la divine Science,\n      Eclaire-nous dans l'ombre au cœur des bois épais ;\n      Fais verdoyer l'Espoir aux clos des consciences\n      Et dirige nos pas dans les voies de la paix...\n\n                                                  GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                 L'Homme aux Cloches\n                                                                      A Madame W...\n                                  ... Des bruits qui sont entrés en vous pour toujours.\n                                                       Le Beau Voyage.\n                                                                      H. BATAILLE.\n\n\n                   ILétait né en une très vieille cité dont l'esprit des anciens âges\n                     avait fait une ville d'églises et de couvents; ville grise\n                     achevant de mourir entre de hautes murailles qui tom-\n                     baient en ruines; des rues étroites et silencieuses se perdant\n                     entre de vieilles maisons aux pignons penchés et lézardés;\n                     dans le quartier neuf quelques avenues désertes et lamen-\n                     tables où l'herbe croissait entre les pavés : le pas du pro-\n                     meneur y résonnait comme sur les dalles d'une église et\n                     l'on ne s'y entretenait qu'à voix basse. Sur toute la ville\n pesait lourdement le deuil d'une splendeur passée.\n   Ses parents, pauvres gens au labeur opiniâtre, habitaient près de la cathé-\n drale. Leur vie, toute de sacrifices, n'avait eu qu'un but : ce fils unique pour\nlequel ils rêvaient merveille. Le père était mort à la peine ; la mère, maladive,\nvieillie avant l'âge, avait cependant continué l'œuvre. Lui, nullement ambi-\ntieux, avait oublié jusque-là de songer à l'avenir; puis, pour satisfaire au\ndésir de la mère, il se mit un jour, sans aucun enthousiasme, à l'étude du\ndroit.\n   Son âme de sensitif s'était peu à peu imprégnée de toute cette tristesse qui\nse dégageait de l'ambiance de sa jeunesse. Un besoin intense, aux heures\nmornes, d'épancher son cœur lui fit rechercher des amis parmi ses camarades :\n non compris ou tourné en dérision, il en conçut tout d'abord un grand\nétonnement, puis jalousement il se replia sur lui-même et seul se mit à rêver\nsa vie.\n   Il errait souvent dans les vieux quartiers, par les petites rues désertes.\nUne surtout l'attirait par le mystère d'un long et haut mur ne laissant voir\nque les cimes de quelques arbres doucement agitées par le vent; et il rêvait\nd'un grand jardin de l'autre côté aux massifs épais, aux coins mystérieux,\naux allées secrètes bordées de fleurs rares et exquises. Des rires clairs de\njeunes filles l'avaient fait parfois s'arrêter; et il songeait que le bonheur pou-\nvait bien être là, derrière ce mur, parce que de très vieux arbres y balançaient\nmollement leurs palmes et que seuls des rires de femmes y troublaient de fois\nà autres le silence coutumier.\n   En l'oisiveté de ses après-midi, il allait volontiers par delà les remparts\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "476                                      DURENDAL\n\n\nattiré au loin dans la vallée p a r u n très ancien parc qui confiait aux eaux\nn o n c h a l a n t e s la secrète image de sa frondaison p e n c h é e . Q u e de fois en été,\ncouché d a n s les hautes herbes de la rive opposée, il avait cherché à suivre\ndu regard certaines échappées de lumière qui bien vite se perdaient dans\nl'ombre du sous-bois !\n    P o u r ce parc, qu'il ne connaîtrait jamais, il gardait u n e étrange et vieille\naffection, et c'était un peu de son enfance qui errait là m a i n t e n a n t , cherchant\nà voir au travers de la futaie quelqu'une de ces fées ou de ces grandes dames\nd o n t , tout j e u n e , il avait peuplé l'ombre mystérieuse.\n    Aux jours d'été parfois il se perdait d a n s la c a m p a g n e , e n c h a n t a n t ses yeux\nde la g r a n d e lumière des blancs midis. Il s'en revenait tard à l'heure où\nl'ombre arrive, l'âme comme endeuillée par le soir qui t o m b a i t . . .\n    E t c'était alors, en face de sa mère, le repas coutumier et silencieux, tandis\nqu'aux coins obscurs de la pièce s'amassaient de l'ombre et d e l'ennui ; et\ntoujours quelques cloches d'églises lointaines venant sur toutes choses\neffeuiller leurs notes grises. Chaque soir quelque envolée de martinets tour-\nnoyait follement a u t o u r de la maison en u n grand cri strident, et dans le rose\ndu couchant, rapide, l'ombre de leur passage se projetait à peine sur la nappe\nb l a n c h e . Monotonie de l'heure, grisaille des cloches, d o u c e u r triste du soir\ntombant, toutes ces choses, u n e à u n e , entraient en son âme comme des hôtes\nfamiliers à l'approche de la n u i t . . .\n     De loin en loin il allait vers son u n i q u e ami, interne à l'Hôtel-Dieu, qui\nd o u c e m e n t lui reprochait de préférer l'aspect des choses au commerce des\nh o m m e s . Sa sensibilité exacerbée par l'isolement se plaisait à trouver là\nq u e l q u e image de sa p r o p r e existence : regards lointains des malades qui\nd a n s la p é n o m b r e du crépuscule s'immobilisent aux fenêtres, silhouettes\nfigées sur les bancs d'infirmes silencieux, songeries mornes des vieillards en\nla tristesse des cours, mélancolique vision de cette vie d'hôpital si pleinement\nidentifiée à son état d ' â m e . E t moins lourdes lui semblaient les heures pas-\nsées dans cet immense jardin des malades d o n t la pente inclinait doucement\nvers la rivière ou d a n s la cour d'entrée de l'hôpital les soirs où son ami était\nde garde ; c'était alors de longues causeries graves ou d'indicibles rêveries\nsous le d ô m e parfumé des acacias en fleurs : tout p r o c h e , l'hôpital dormait,\net d ' h e u r e en heure l'horloge au t i n t e m e n t de cristal élargissait ses vibrations\nd a n s le calme uni de la nuit ; par instants de quelque fenêtre entr'ouverte une\ntoux cassait le silence de sa sécheresse o b s t i n é e . . . Certains soirs il accom-\npagnait son ami dans sa visite de nuit : de loin en loin, quelques veilleuses\nd o n t la lueur indécise tremblottait en u n cercle d ' o m b r e ; parfois on croisait\nla sœur de garde qui, d'un pas feutré, faisait sa ronde : on chuchotait un\nbonsoir et un tintement de clefs allait se perdre derrière la porte refermée.\nP u i s ils traversaient les salles de femmes que la coquetterie des malades\nimprégnait d'un parfum spécial. Ils s'arrêtaient près d'un lit; quelques paroles\ns'échangeaient dans l'ombre, tandis q u ' u n e plainte errait d a n s la salle; alors\ndes profondeurs obscures de son être montait u n e i m m e n s e pitié vers cette\nsouffrance a n o n y m e , vers cette misère morale qu'il devinait a u t o u r de lui et\nen son cœur naissait u n vague désir de sacrifice et d'apostolat... E t quand,\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                        L ' H O M M E AUX C L O C H E S                      477\n\nfort tard dans la nuit, il quittait son ami, un regret lui venait de ne pas être\nde ce milieu qu'il voyait beau et clair avec ses dévouements, ses heures de\ngaîté franche et son labeur de chaque jour vers un idéal de bonté.\n    Il en était venu cependant à souffrir de cette grande solitude et dans son\nisolement s'accroissait chaque jour sa tristesse native. Par instants son âme\nétait comme immobilisée en une langueur profonde et c'était un dégoût, une\nlassitude inexprimable de la vie : sans cause, des larmes lui montaient aux\nyeux. De plus en plus la ville l'enserrait, l'étouffait et il rêvait de partances\nfolles vers des contrées lointaines aux paysages de songe, aux religions\nétranges, vers des cités mystérieuses qu'il évoquait dans une grande coulée\nde lumière, hanté surtout par certains noms d'Orient aux consonances\nbizarres tintant comme de l'or. Son esprit en vint à s'attrister de toute chose :\nl'ombre des tours de la cathédrale pesant lourdement sur la petite maison de\nsa mère ; le son d'une orgue de barbarie aux notes heurtées, déchirées,\ncomme une musique en déroute; un passage de prêtres au crépuscule dans le\nfond d'une avenue ; quelque vague roulement de tambour se mourant dans\nla nuit, là-bas, vers les casernes; la clarté discrète d'une lampe apparue der-\n rière quelque rideau de mousseline et révélant à la vue un bonheur qui\n s'attarde; l'heure martelée lentement tout le long du jour, au cadran\n épiscopal ; et puis surtout ces cloches entrant si gravement au soir, une à une,\n par les fenêtres ouvertes de la maison. O ces cloches, sans cesse sur la ville,\n il les connaissait toutes : celles de la cathédrale, orgueilleuses, bourdon-\n nantes, lourdes de majesté comme revêtues du violet de leur évêque ; celles\n de Saint-Gilles, la doyenne des églises, et leur carillon d'une harmonie si\n riche en couleurs, mais aux sonorités voilées, comme les tons passés d'un\n vieux pastel ; celles de Sainte-Claire, agiles, rieuses, légères, toutes blanches\n encore des longs voiles de nonnes qu'elles avaient vus sous leurs voûtes, pen-\n dant près dé trois siècles; celles du Séminaire, grises de monotonie; celles\n des chapelles dont les tintements uniformes évoquaient les vies encloses de\n tant de couvents; celles du campanile abbatiale de Saint-Martin dont la\n pureté calme faisait l'heure bonne et lumineuse; et puis d'autres encore,\n celles d'églises plus neuves au verbe haut et métallique, ainsi que des étran-\n gères réclamant le droit de cité près de leurs sœurs aînées qui chantaient\n tout un passé qu'elles n'avaient point connu. O toutes ces cloches sans cesse\n  sur la ville !\n     Quelle tristesse accumulée dans son âme par ces voix de la vieille cité, et\n  que de souvenirs effeuillés en leur rythme balancé : elles disaient les chers\n  autrefois, tout ce qui avait été et ne serait jamais plus; sans cesse errantes\n  au-dessus de sa vie, elles avaient fait à son Rêve un ciel familier et c'était\n  toute son âme qui chantait en elles. Il les connaissait depuis toujours, lui\n  semblait-il, et cependant il se souvenait, comme d'un songe, d'un soir de mai\n  aux pâles lueurs crépusculaires où, pour la première fois, elles étaient venues\n  à sa rencontre : il devait être bien jeune, à peine sept ans peut-être, et depuis\n  peu de temps seulement il ne portait plus ses grands cheveux blonds qui lui\n  donnaient un air de petite fille bien sage.\n     Ils jouaient, ses camarades et lui, sur la grande place de la ville haute, à\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\n\nquelqu'un de ces jeux bruyants du très jeune âge. La lumière agonisait,\nenserrée par l'ombre qui grandissait les façades; des tintements de cloches\nappelaient les fidèles au « mois de Marie » et des groupes allaient lentement\nvers Saint-Gilles. Il ne savait quel travail étrange s'était alors fait dans sa\npetite tête d'enfant, mais soudain il s'était arrêté au milieu du jeu et s'était\npris à rêver : un clocher noir dans les dernières lueurs d'un couchant rose,\n des cloches aux longues vibrations qui semblaient aller mourir très loin, et\n dans ce demi-jour de nuit qui commençait, des ombres glissant sans bruit\nvers cette clarté fuyante et vers ces cloches qui chantaient longuement...\n   L'impression avait été si vive que cette vision de courte durée lui était\ndemeurée intacte après bien des années; cela était maintenant comme une\nimage ancienne estompée par des nuances aux couleurs passées avec des\nnoirs profonds d'eau-forte. Et dans la douceur angelisée des soirs de mai il\navait souvenance d'une grande nef lointaine, toute noyée d'ombre, où se\n mouraient quelques cierges dans une agonie de lueur vacillante et dans le\nchuchotement monotone des litanies à la Vierge de ses premières années.\n   Vers la fin d'un hiver sa mère mourut subitement; il n'avait jamais songé\nque cela pût arriver un jour. Ce fut brutal : un immense désespoir l'accabla,\nil se vit seul à jamais. La tristesse de la ville lui devint trop lourde,\npresque odieuse. Il eut hâte de fuir et se souvint que son enfance avait rêvé\nd'ailleurs...\n   Il vendit la petite maison de sa mère, qui semblait s'affaisser maintenant\nsous l'ombre énorme de la cathédrale, et partit résolument, sans tourner la\ntête, un matin de printemps, alors que des parfums flottaient déjà dans les\njardins à la tombée du soir, que les premières pluies de mai faisaient sentir\nbon la terre mouillée et que les cloches sonnaient plus claires sur la ville.\n                                        *\n\n                                 Ils ont moins la passion de voir que de revoir.\n                                      (Reliques.)                       J. TELLIER.\n   Des années et des années s'étaient écoulées. Pèlerin insensé, il avait au\nhasard de la roule empli son âme de la vision des villes; ses yeux s'étaient\némerveillés d'aubes nouvelles; son Rêve avait connu d'autres cloches et son\ncœur avait su les hommes. Mais un jour, malade, courbé sous la fatigue,\nil avait senti le soir descendre sur sa vie et avait songé qu'il pouvait bien\nmourir. Tout son désir tendit alors vers le retour, et ce qui lui restait\nd'énergie avait été pour ce dernier voyage. Mon Dieu, comme il était donc\nlas ! Tout son être aspirait au repos. Par les routes poudreuses, il avait si sou-\nvent rêvé de la halte dernière en une maisonnette claire, enfouie dans la ver-\ndure, la porte grande ouverte à la fraîcheur du soir et les vitres au couchant,\nmontrant leur extase rose aux horizons tranquilles... Il avait continué son\nchemin âprement, vers la cité où était né son Rêve. Il l'atteignit par une\nmatinée lumineuse de juin.\n   Et tout le long du jour, il avait erré par la ville, s'en étant allé comme\nautrefois, par habitude, vers ce vieux quartier qu'il avait tant aimé. Ce fut\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                         L'HOMME AUX CLOCHES                                   479\n\nalors le premier pas d'un douloureux pèlerinage vers ce passé dont son âme\nétait pleine et dont ses yeux ne devaient plus retrouver ici et là que de rares\nvestiges. Il eut peine à reconnaître ces rues étroites et pittoresques par les-\nquelles, aux anciens jours, il promenait si mélancoliquement son rêve. Deux\nlarges avenues maintenant, bordées d'hôtels somptueux, modernisaient et\ncoupaient brutalement en croix ce quartier qui avait été le dernier refuge des\nvieilleries d'un autre âge. Seules quelques demeures anciennes aux pignons\nfleuronnés et aux fenêtres en ogive avaient été, ça et là, conservées comme\nmonuments historiques.\n    Alors, lentement, il descendit vers la ville basse, vers celte cathédrale dont\nil apercevait les tours, avec un peu maintenant, en son âme attristée, la crainte\nd'être revenu trop tard pour le revoir de toutes ces pauvres choses de l'Autre-\nfois. Il fit un détour par cette rue déserte où il aimait à passer naguère pour\nle mystère de ce long et haut mur derrière lequel son rêve avait mis un grand\njardin délicieux. Le mur était toujours là gardant son secret, mais de l'autre\ncôté plus d'arbres y berçant leurs cimes, et malgré son attente le jardin restait\nmuet derrière le mur : et les jeunes femmes dont les rires parfois y fusaient\n en brusques jets de lumière?... Alors il y eut une grande solitude au jardin de\nson rêve et il lui sembla que le bonheur, autrefois si sûr et si calme derrière\nce mur, s'était enfui des allées maintenant désertes, sans ombre ni fleurs...\n Et il demeura là songeur, recherchant surtout en sa mémoire le timbre clair,\n tout ensoleillé, de ces rires de jeunes filles dans le mystère tranquille des\n ombreux massifs; il souffrait presque de son impuissance à se souvenir, et\n cela était en lui comme un rêve confus dont on s'efforce vainement de pré-\n ciser un détail. Tout son jardin maintenant était en proie à cette détresse si\n mélancolique des choses abandonnées à jamais... Le pas d'un promeneur le\nfit s'enfuir : surpris dans l'intimité de ses souvenirs, très vite et les pensées\n en déroute, il descendit vers la cathédrale. Il arriva sur la place par cette rue\n en pente rapide qui débouchait face au parvis ; mais là il s'arrêta, regarda\n longuement vers la nef énorme et toute son âme chavira en un douloureux\n étonnement : isolée au centre de la place, la cathédrale érigeait ses tours\n comme figées maintenant en leur splendeur muette : les abords en avaient été\n dégagés, et impitoyablement avaient été rasées les pauvres petites demeures\n qui, vieillottes et branlantes, adossaient leur grand âge aux murailles élevées\n de l'édifice. Oh ! toute cette humble vie autrefois qui mettait un peu de joie au\n pied de ces murs moussus et noircis par le temps; tous ces pignons anguleux ;\n  ces toits penchés et inégaux sur lesquels, aux jours de pluie, rebondissaient\n les cascades des gargouilles grimaçantes; les fumées bleuâtres de leurs chemi-\n  nées, dans le calme des soirs, comme un encens vers les tours; et les chants\n  de la maîtrise aux grandes messes épiscopales, tamisés par les hautes verrières\n  qu'ils venaient de traverser avant que de mourir en un bourdonnement confus,\n  dans les chambres imprégnées de vagues parfums d'église... Il s'approcha du\n  parvis témoin de tous les jeux de son jeune âge; mais ce n'était plus sa cathé-\n  drale, cette haute masse de pierres dont on avait fait exclusivement une\n  chose d'art solennelle, compassée, si vaine en son isolement, et il n'osa péné-\n  trer sous ses voûtes dans la crainte de les sentir trop froides et d'être accueilli\n  par elles comme un intrus.\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "480                                     DURENDAL\n\n\n\n     L ' â m e profondément endeuillée, il revint lentement sur ses p a s ; en traver-\n sant la place, elle lui parut comme étonnée de ne plus se sentir aussi intime\n et q u a n d il disparut au coin de la petite rue m o n t u e u s e , il avait des pleurs\n d a n s les yeux, parce qu'en lui, sans bruit et très douloureusement, s'était faite\n cette mort des c h o s e s . . . L e soleil était h a u t d a n s le ciel à cette heure et la\n cathédrale tachait la place blanche de l'ombre oblique et courte de ses\n tours.\n    E t jusqu'au soir il avait ainsi traîné vers d'autres souvenirs sa fatigue et sa\ntristesse. Parfois sur une petite place intime et déserte c o m m e u n e cour inté-\nrieure, à u n coin de rue orné d'une vierge naïve en u n e niche de pierre,\n devant certaine d e m e u r e mystérieure et claustrée comme un couvent, brus-\n quement il revivait des l a m b e a u x de son passé, et en lui surgissaient des\n images aux couleurs vives q u ' u n e g r a n d e lumière entourait comme d'un halo,\n ou d'autres dont les lignes indécises sombraient en des profondeurs d'ombre\n où il y avait des cloches.\n    Quelques unes, demeuraient obstinément, s'évanouissant pour vite réap-\nparaître dès que son rêve allait à la dérive : certain carrefour de la vieille\nville, entre autres, aux nuits d'hiver alors que les vents s'y heurtaient en hur-\nlant, que les girouettes enrouées se lamentaient désespérément et que sur le\nsol glacé sonnaient haut les pas d'une ombre attardée ; puis c'était aussi une\nclaire nuit de Noël où il avait couru d'église en église, comme u n enfant, vers\nles nefs illuminées; u n peu de cette allégresse religieuse était entrée en son\nâme cette nuit-là et sur les toits enlinceulés de neige erraient des cloches fri-\nleuses, des cloches assourdies c o m m e emmitouflées de fourrures et toute la\n ville bleuissait sous u n immense clair de lune.\n     Il voulut revoir avant la fin du jour la rivière calme aux n é n u p h a r s argentés\nqu'il aimait pour ses rives tranquilles et ses grands rideaux de peupliers. Que\nde fois, aux après-midi d'été, son rêve s'était bercé dans u n e b a r q u e confiée au\nfil de l'eau, tandis que sur le ciel l u m i n e u x la ville étageait ses maisons\nblanches, ses terrasses et ses clochers. Il la suivit j u s q u ' à sa sortie des rem-\nparts, là où resserrée entre deux pans de muraille, elle quittait la cité pour\ns'échapper dans la c a m p a g n e au travers de longues prairies aux aspects repo-\ns a n t s . U n e vieille tour aux époques guerrières en avait souvent interdit\nl'accès; puis, transformée en poudrière, depuis longtemps elle mirait dans\nl'eau calme ses créneaux effrités et ses meurtrières inoffensives.\n    E t maintenant, sous l'effort sourd des pics et des leviers, les remparts s'ef-\nfondraient en des nuages subits de poussière séculaire. Depuis quelques\njours, des équipes d'ouvriers travaillaient sans relâche à la démolition de ces\ndéfenses désuètes : la cité renaissante étouffait entre ses vieux m u r s et dans\nun nouvel essor cherchait du large par delà les limites que lui avaient fixées\nles anciens âges. Alors il comprit que c'était là la fin, la véritable mort d'une\nville morte.\n    Il regarda a u loin vers la c a m p a g n e : là-bas d'immenses usines, que leurs\nmultiples fenêtres piquetaient de lueurs rougeâtres, ronflaient et bourdon-\nnaient d a n s la b r u m e annonciatrice du soir. De hautes cheminées vomissaient\navec effort de lourds blocs de fumée noire, immobiles dans l'air calme de\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                           L ' H O M M E AUX C L O C H E S                          481\n\ncelte fin de j o u r . Il demeurait là pensif, songeant que de ce côté, sur cette\nmême rive, s'étendait autrefois le parc tranquille dont la futaie mystérieuse\navait caché les princesses et les fées de son enfance. C o m m e pris de peur il\nn'osa aller plus loin et s'en revint, l'âme abîmée dans sa tristesse de tout un\njour. Et le soir entra dans la ville...\n   Il était allé par des rues désertes, hâtant le pas vers le vieux quartier, afin\nque la nuit le surprit, ainsi qu'autrefois, sur cette place de la cathédrale où il\naimait à rêver c h a q u e soir avant de regagner sa c h a m b r e . Il s'était assis sur\nun b a n c de pierre adossé à la g r a n d e tour près du petit bosquet de tilleuls\nqu'on avait cru devoir respecter pour son grand âge et sa r a m u r e ombreuse.\n   E t ses pensées étaient allées vers d'autres soirs pareils : grands soirs d'été\nen des langueurs profondes, magie de lumière, parfums de fleurs s'exhalant\ntoutes d a n s les jardins proches, heure calme où dans la demi-clarté crépus-\nculaire passaient de fins profils de femmes devenus familiers. Mon Dieu,\ncomme ces lointains soirs de rêve, à cette heure, étaient donc imprécis! si\nfragiles pour le souvenir, ces courtes sensations d'âme en l'ombre g r a n d i s -\nsante des nuits t o m b a n t e s ! . . .\n   U n passant de temps à autre traversait la place d e v e n u e silencieuse et la\nvision de son passé était toute maintenant d a n s ce parfum de tilleuls qui\nendormait sa peine, tandis que, peu à peu, les derniers bruits de la ville se\nmouraient dans la d o u c e u r du soir.\n   L à h a u t , au sommet des tours, un peu de rose du couchant luttait encore\ncontre l'ombre envahissante qui, lentement, submergeait la cathédrale.\n   E t voici que de la ville h a u t e , Saint-Gilles égrena son pâle carillon : sau-\ntillant, trébuchant, de toit en toit il descendait vers les vieux quartiers. D u\ncôté du couchant, Sainte-Claire aussitôt lui répondit : toutes ses cloches\ns'agitaient follement, comme de petites vieilles en délire ; puis d'autres,\nd'antres encore clamèrent au hasard du ciel. Appels de clocher à clocher,\n de couvent à couvent, cela grandissait, gagnait de quartier en quartier et un\ngrand envol de cloches passa sur la ville. Brusquement, au-dessus de lui, le\nbourdon de la cathédrale ébranla lourdement sa tour, scandant de son rythme\ngrave tout ce tumulte d'airain qui joyeusement célébrait Vigile de P e n t e c ô t e .\n Alors en son âme ce fut u n e montée de souvenirs vers son enfance naïve,\n vers sa jeunesse tissée de rêves, vers la vieille ville silencieuse et familière et\n vers sa mère au visage calme et bon...\n   E n cette mort du passé, seules les cloches demeuraient, et tandis que la\n nuit descendait sur toutes choses, doucement il avait pleuré dans l'ombre.\n\n                                           *\n                                          * *\n                                             Il y a des âmes qui meurent de faim.\n                                             (Pensées et Réflexions inédites.)\n                                                                          A. SAMAIN.\n\n   De vieilles gens de son quartier avaient reconnu en lui le pâle et grand\njeune h o m m e aux cheveux blonds qui, un matin de printemps, avait brusque-\nment quitté la cité. On s'émut, on fit des démarches, et malade, d é n u é de\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": " 482                                DURENDAL\n\n\n  tout, il obtint sur la prière d'une âme charitable un lit dans une des salles\n  du vieil Hôtel-Dieu. Il y entra sans appréhension aucune, sachant que\n  cela était nécessaire et déjà familiarisé avec cette vie d'hôpital que dès sa\n  jeunesse il avait appris à connaître.\n     Et maintenant en sa grande lassitude de corps et d'âme, après l'infinie\n  tristesse du retour, cette longue salle baignée de lumière lui semblait plus\n  accueillante dans son isolement, si propre et si claire en la blancheur de ses\n  rideaux et de ses murs qu'on l'aurait dite éclairée par un halo. Et puis une\n  tranquillité de vie où nul souci du lendemain, un calme reposant pour les\n  cœurs désabusés, des cornettes silencieuses de temps à autre se penchant sur\n  les lits, cette douceur tiède du milieu où il redevenait petit enfant et qui\n  parfois lui faisait songer : « qu'il fait bon vivre ici ».\n     En cette monotonie de vie, parmi les jours égaux, sa pensée s'en fut toute\n vers les cloches et comme une hantise elles étreignirent son âme : sans cesse\n aux écoutes, tout son silence se tendait vers la ville pour surprendre quelque\n carillon errant sur les toits. Les dimanches surtout : dès l'aube, alors\n qu'églises et couvents jasaient matines, il se levait sans bruit et doucement,\n dans la salle endormie, il entr'ouvrait sa fenêtre. La sœur de garde un matin\n surprit en sa ronde ce naïf manège; prudente, elle voulut refermer :\n « Laissez, ma sœur, suppliat-il tout bas, c'est afin qu'elles entrent mieux. »\n     Comme autrefois en sa chambre, les cloches furent la tristesse lourde des\n après-midi de dimanches pareils. A l'heure des vêpres, elles lui semblaient\n de vieilles filles, réunies en l'ennui dominical et évoquant en leurs parlottes\n les souvenirs du vieux temps. A leurs voix il tissa à nouveau les rêves de sa\njeunesse...\n    Un dimanche de septembre, à l'heure où tous les clochers de la ville caril-\nlonnent le saint office, il s'étonna de ne pas entendre au loin bourdonner la\ncathédrale. Il interrogea la sœur : « Les tours en sont très vieilles, lui répon-\ndit-elle, et depuis quelques jours on a remarqué de nouvelles lézardes; aussi\nles répare-t-on à l'aide de grands échafaudages et, par crainte de catastrophe,\non leur évite l'ébranlement des cloches. » Et de l'absence de ces vieilles\namies qui semblait devoir se prolonger, il conçut une grande tristesse pour\nle restant du jour.\n    A ceux qui lui montrait quelque sympathie, à l'interne du service, grand\ngarçon très grave dont les gestes avaient la douceur de ceux d'une femme, à\nla sœur de salle avec tant de bonté en ses yeux bleus, à deux ou trois malades\nsilencieux atteints du même mal que lui, il se laissait aller à dévoiler à mi-\nvoix les lointains mystérieux de sa communion d'âme avec les cloches. Il\nleur disait aussi le charme étrange de ces sonneuses centenaires dont les\ncarillons évocateurs effeuillaient sur la ville, tout le long du jour, l'histoire de\nson passé : pourpre des pompes épiscopales et leur lent déroulement par la\ncité chantante, remous de foules armées et rumeurs de victoire, tumulte des\nrévoltes houleuses et l'effroi de leurs tocsins sourds, claires chevauchées de\nprinces le long des remparts, cortèges merveilleux des rois par les rues\nétroites en des claironnées de cuivre et des claquements d'oriflammes et de\nbanderolies, tout ce passé de sang et d'or, tous ces souvenirs d'heures tra-\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                        L ' H O M M E AUX C L O C H E S                     483\n\ngiques ou glorieuses enfermés en les cloches comme en des châsses de\nbronze inviolées.\n    Ces causeries, coupées de courtes confidences, lui laissaient toujours le\nregret de son intimité dévoilée, et cela était comme une blessure à la pudeur\nexquise de son âme mise à nu. Il n'aurait pas dû, lui semblait-il, exposer à\nla possibilité d'une indifférence ou d'un sourire la texture subtile de son\nrêve : cette pensée lui demeurait douloureuse et il s'enfermait en un long\nmutisme de plusieurs jours. Autour de lui cependant on connut peu à peu\ntous ces menus détails, on crut à une monomanie, et dans la salle on le sur-\nnomma l'Homme aux cloches : « une folie très douce », disait-on.\n    On le voyait souvent accoudé sur son oreiller, griffonner nonchalamment\nquelques lignes, et parfois des feuillets épars sur le lit avaient intrigué l'in-\nterne que ce malade intéressait. Mais un geste de ses longues mains amai-\ngries avait toujours prévenu l'indiscrétion, et ce qu'il avait confié de son\nrêve à ces quelques pages blanches était vite enfoui sous l'oreiller à chaque\ntentative nouvelle d'un curieux. Un après-midi de dimanche cependant,\nalors que la plupart des malades étaient aux vêpres, l'interne en passant\nremarqua que l'Homme aux cloches était assoupi; doucement il s'approcha\ndu lit et aperçut sur la table de nuit quelques feuilles dissimulées sous un\nlivre; il les prit et dans sa chambre il put lire, au milieu de notes hâtives ou\nde réflexions indéchiffrables, les quelques lignes suivantes :\n    « Un jour, en une plaine immense coupée par un large fleuve aux eaux\ntranquilles, j'ai trouvé réunies toutes les cloches du monde : il y en avait de\ntous les âges, de très vieilles, de mille ans et plus. Il y en avait de tous les\n pays : certaines, celles venues des lointains clairs, versaient en chantant de\n l'or et du bleu, et leurs vibrations, ainsi qu'une coulée de frémissante lumière,\n ondulaient sur la plaine à l'infini. D'autres, venues du Nord, avaient en leur\n timbre ouaté le gris des grandes cités embrumées et de leurs robes de bronze\n s'effilochaient encore des écharpes de brouillard. Elles étaient là toutes les\n cloches du monde, flanc à flanc, en cette plaine immense.\n    » Deux fois dans le jour, elles célébraient la lumière. Le matin, à la pre-\n mière flèche de clarté, c'était vers l'orgueil du jour naissant, comme un\n mugissement : puissant hymne d'airain à la fécondité glorieuse de l'astre\n apparu, rafale de sons déferlant comme une vague de bronze énorme et\n hurlante vers celte plage de lumière, là-bas, par delà le fleuve tranquille, au\n ras des horizons lointains...\n     » Vers la fin du jour elles chantaient la féerie des soirs, alors que le\n couchant, en une magique splendeur, dépliait son manteau précieux tissé de\n flammes d'or. Sur la plaine endormie erraient des modulations doucement\n carillonnées, tandis que des fleurs et des roseaux du fleuve l'âme des eaux\n montait lentement en un voile mauve de brame transparente. Tantôt des\n notes égrénées de cloche à cloche, ainsi qu'une harpe de fer frôlée par les\n ailes immenses de la nuit; tantôt toutes à l'unisson, religieuses, calmes et\n graves, chœur mystique à la mort du jour avec l'espoir en les renouveaux\n  infaillibles des lumineux lendemains...\n     » Un jour, en une plaine immense j'ai trouvé réunies toutes les cloches du\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "484                                     DURENDAL\n\n\nm o n d e : elles chantaient la lumière d a n s le bleu flottant des matins clairs et\ndans l'or rouge des g r a n d s soirs e m p o u r p r é s . »\n    Décembre vint et son mal s'aggrava; il toussait de plus en plus et s'en\nallait lentement. Il devint taciturne et n'eut plus que de rares paroles pour\nl'interne ou la sœur de salle. Sa dernière fête de cloches fut la nuit de Noël.\nDepuis deux jours la neige tombait opiniâtrement, m u r a n t la ville en un\nblanc silence. Vers minuit, péniblement, il s'était accoudé sur son oreiller.\nB r u s q u e m e n t dans la nuit claire la ville vibra é p e r d û m e n t c o m m e une cité\nde cloches. A travers les fenêtres fermées et assourdie par l'épais manteau de\nneige qui ensevelissait la ville, la clameur joyeuse lui arrivait lointaine,\ncomme déjà hors de ce m o n d e . Des souvenirs l'étreignirent, toute u n e vision\nde son enfance dansa parmi ces cloches : l'intimité d'une c h a m b r e bien\nclose, la bûche de Noël bénie par l'aïeule, la prière en c o m m u n , la messe de\nminuit sous la haute futaie de la cathédrale dans le d é c h a î n e m e n t des orgues\net l'éblouissement des cierges, les petits souliers laissés devant l'âtre, le\nvisage de sa mère se penchant sur le lit pour un baiser, le sommeil\npeu à peu où sombraient les derniers bruits de la maison et sur le toit des\ncloches, des c l o c h e s . . .\n   L e lendemain soir il s'éteignit d o u c e m e n t , tandis que la nuit, entrant pieu-\nsement d a n s la salle, tendait de crêpe les hauts m u r s blancs et amassait du\ndeuil sur chacun des lits. E t il sut la g r a n d e angoisse de l'heure dernière,\nalors que l'ombre arrive, sans l'infinie tendresse d'un regard de femme où se\nperdre à jamais, sans la d o u c e u r tiède d'une longue pression de main, et\ndans u n sanglot affaibli : « O h . . . s e u l . . . mes cloches. »\n   « Il est mort d a n s le délire », dirent ses voisins de lit.\n\n                                            *    *\n   J e l'ai connu en ma jeunesse l ' H o m m e aux cloches : il était né dans une\ntrès vieille ville de province faite d'églises et de couvents.\n\n                                                                       JEAN DES N O Ë L S .\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "LES VIGILES A LA M É M O I R E DE SAINT CAROLUS BORROMEUS\n                A L'ÉGLISESAINT-PIERREA LOUVAIN\n                    (ALFRED   DELAUNOIS)\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": ""}, {"page_pdf": 576, "texte": "                    Strophes\n                                         A mon ami Pierre     Jung.\n\nJe ne m'approche plus de toi qu'avec      terreur,\nMuse, de qui j'avais, jadis, fait ma compagne.\nCar je viens de comprendre aujourd'hui mon erreur\nEt la suite de maux secrets qui     l'accompagne.\n\nJe me suis trop permis les gestes  familiers\nDe dénouer les nœuds de tes chastes    ceintures\nEt d'alanguir mes doigts en tes cheveux      mouillés\nEt de poser ma bouche à tes épaules pures.\n\nJe ne voulais savoir qu'il faut, avec respect,\nT'adorer en son cœur, ô Muse       inspiratrice,\nPour qu'à jamais, et chaque fois, ton seul aspect\nFasse brûler encor la sainte cicatrice.\n\nNous nous étions grisés d'un misérable vin.\nJe n'aimais plus en toi que la chair souple et forte,\nEt je sentais, dans mon cerveau, le don divin\nSe tarir, peu à peu, comme une source morte.\n\nRecommençons,    veux-tu, nos anciennes   amours?\nNe te détourne pas, en pleurant, chère tête!\nSois sûre qu'en mon âme elle vibre toujours\nLa blessure, adorable, hélas! que tu m'as faite.\n\nRecommençons,    veux-tu, nos anciennes    amours?\nMe voici qui m'incline à l'ombre de ta tête.\nDemeure la déesse encor des anciens jours,\nPour que je sois encor, simplement, le poète!\n\n                                        J E A N - M A R C BERNARD.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "                   Le Drame espagnol (1)\n                                              IV\n\n\n                                          Madrid\n                            Au seizième siècle, l ' E s p a g n e , unie sous un R o i , mais non\n                             encore unifiée, a pourtant le sentiment d'un idéal commun\n                             à tous les E s p a g n o l s , et tend à le fortifier par une concen-\n                             tration plus énergique de la pensée et de l'action. Entre-\n                             prise a r d u e , car elle implique l'idée de discipline, et\n                             l'Espagnol est, par nature, indomptable et indiscipliné.\n                             Oui, mais à u n point de vue essentiel pour le F r a n ç a i s ,\n                             et secondaire pour l'Espagnol ; au point de vue de l'huma-\n                             nité m o y e n n e , pratique, sociale; non, au point de vue idéal,\nsur lequel (quand il y a un idéal) l'union se fait, en E s p a g n e , comme par\nenchantement. E n t e n d o n s - n o u s bien : pas u n idéal moyen, relatif, soumis à\ndes contingences, mais u n idéal absolu, incontesté, avec précisément cette\ndernière condition — au moins chez l'immense majorité — comme pierre de\ntouche de son caractère incontestable. A cette époque, l'idéal espagnol était\nla foi catholique. T o u t le reste n'est, chez l'Espagnol, qu'étapes provisoires\net successives pour arriver à cet état parfait du soldat, armé matériellement\net moralement, pour le service de Dieu et de l'Eglise. Le principe une fois\nadmis, la discipline se réduisait, en théorie, à des distinctions sur lesquelles\non finissait toujours par s'entendre. P o u r la pratique, il en allait un peu diffé-\nr e m m e n t . On se heurtait ici aux intérêts matériels, régionaux, et aux passions\nindividuelles; et chacun ergotait ferme sur l'interprétation à donner aux actes.\n Mais la diversité même de ces interprétations favorisait le sentiment de\nl'impuissance où l'on était de s'entendre sur le terrain de l'action. A défaut\nde Dieu, que l'on eût choisi pour j u g e , de préférence à tout autre, il fallait\nbien se rabattre sur le R o i , représentant de Dieu sur terre, et dont les\ndécrets, impénétrables souvent, ne comportaient q u ' u n e attitude, la soumis-\nsion. Ce pouvoir despotique, P h i l i p p e Il comprit néanmoins qu'il ne pouvait\nse borner à l'exercer brutalement, qu'il fallait le faire accepter comme une\n b é n é d i c t i o n ; et, pour cela, imprégner son peuple de cette idée que la\n\n\n  (1) Cet article est la suite de la remarquable élude sur le Théâtre Espagnol que notre\ncollaborateur E. FERMAUD poursuit dans cette revue depuis plusieurs années.\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "                               LE DRAME         ESPAGNOL                            487\n\nmission divine d u souverain n'était point distincte de la mission divine d u\npeuple lui-même, et que l'un ne faisait q u ' i n c a r n e r l'idéal de l'autre. Il n e\nsuffisait pas de r é p a n d r e ces idées dans la nation. Il fallait, en outre,\nl'exemple contagieux d'une ville, vivant de cette vie nouvelle et placée à la\ntête de toutes les autres. E t le m o n a r q u e fit choix de Madrid pour la capitale\nu n i q u e de ses royaumes (1).\n\n\n\n                                            I\n\n     L e choix ne pouvait être plus heureux. Madrid était une ville sans histoire,\n sans traditions invétérées. Son seul titre de gloire, ou à peu près, était d'avoir\n servi de prison à François I e r après P a v i e ; et il le tenait de Charles-Quint,\n qui semble avoir eu l'idée, avant son fils, de faire sa capitale de Madrid.\n Madrid attirait, en outre, l'attention par son voisinage avec Tolède. L e vieux,\n impérial et ambitieux Tolède, jadis capitale des Wisigoths, centre de conciles\n célèbres, était le siège de primats, successeurs de ces archevêques belliqueux\n du moyen âge, toujours à la tête des résistances contre l'autorité royale et\n dont les traditions étaient encore vivantes. Capitale ecclésiastique du royaume,\n Tolède pouvait prétendre à en devenir la capitale politique. Ce fut cela qui\n le perdit. On pouvait négliger les autres candidats, Valladolid ou Séville ; il\n fallait en finir avec Tolède, à peine remis du coup que lui avait valu sa der-\n nière incartade, l'insurrection des comuneros, armés au nom des libertés m u n i -\ncipales violées. On détruisit à jamais ses prétentions, en lui d o n n a n t u n rival,\n placé à côté de lui, et qui, devant tout au Roi, allait être entièrement et aveu-\nglément dévoué à sa politique. Enfin, Madrid, plus encore que Tolède, était\nsitué au centre de la P é n i n s u l e (2). C'était là u n point essentiel. L a nouvelle\ncapitale dominait toutes les cités castillanes et, par suite, toutes celles du\npourtour de la P é n i n s u l e . Or, la Castille, plateau élevé de 600 à 700 mètres\nen m o y e n n e au-dessus du niveau de la mer, est u n e région p a u v r e , inclé-\nmente, où la terre, dure à travailler, m a n q u a n t d'eau, et soumise à de fortes\ngelées en hiver, expose l'agriculteur à de perpétuels mécomptes, et 'repousse\nplus qu'elle n'attire les h o m m e s qui s'acharnent à la faire produire. Il ne faut\ndonc p a s s'étonner si elle a enfanté, d'abord une race de guerriers qui ont\nreconquis l'Espagne sur le Maure des molles régions andalouses et m u r -\nc i e n n e s ; et, d'autre part, u n e race de mystiques ardents, qui préféraient lever\nles yeux vers le Ciel comme vers la meilleure des patries. L e s uns et les autres\nont imposé leur idéal et leur langue au reste de l ' E s p a g n e . L e mouvement,\ncommencé d a n s ce sens, allait revêtir u n e forme systématique avec la créa-\nlion d e Madrid, instrument d'une centralisation qui visait plus à la domination\ndes â m e s qu'à l'unité des institutions. T o u t se réduisait, en somme, à faire\nde l'Espagnol u n Castillan; et dans ce Madrid, ville neuve, placée au cœur\n\n\n\n  (1) De 1561 à 1565.\n  (2) Ce centre est exactement à Gétafe, à 14 kilomètres de Madrid.\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "488                                    DURENDAL\n\n\nde la Castille, allait se concentrer l'âme d'une région pour r a y o n n e r de là\nsur toute la P é n i n s u l e , et au delà, si la chose était possible (1).\n    Il y avait un revers à la médaille. L e choix de Madrid, dicté par un idéal\ndéterminé, ne tenait pas compte des intérêts matériels de la nation ; et cela\navait beau être voulu, il ne pouvait manquer d'en découler des conséquences\ninattendues. Madrid ne répondait à a u c u n e nécessité économique ; on peut\nm ê m e dire qu'il était un contre-sens économique. La Castille, comparée aux\nriches provinces du pourtour, était presque déserte, et ne pouvait fournir une\npopulation de c o n s o m m a t e u r s à ces régions, qui, d'autre part, étaient en état\nde se passer, en g r a n d e partie, du blé ou du vin de Castille, qu'elles produi-\nsaient elles-mêmes, ou remplaçaient, c o m m e les Asturies, par le maïs et le\ncidre. E n dehors de quelques villes, comme S a l a m a n q u e , placée d'ailleurs\nsur la lisière du P o r t u g a l , la Castille n'avait guère plus de besoins intellec-\ntuels que matériels. L'Université d'Alcala de H e n a r è s , près de Madrid, pre-\nmier essai de centralisation tenté par le cardinal Ximénès, ne datait que\nde 15o8. E n réalité, S a l a m a n q u e , Séville, Valence, Barcelone, sont les véri-\ntables centres de l'humanisme au XVIe siècle. Moralement et matériellement,\nde par la structure et la qualité du sol, les régions maritimes tournent, en\nquelque sorte, le dos au plateau central, à la Castille, d o n t elles sont séparées\npar de hautes chaînes de m o n t a g n e s , et regardent l'étranger, dont elles\nreçoivent L'influence. Ce sont justement ces fenêtres d o n n a n t sur le dehors,\nqu'il s'agissait de fermer, à l'imitation de ces d e m e u r e s mauresques, qui pré-\nsentent à l'œil du passant u n e façade close et s'ouvrent largement sur la cour\nintérieure, ou. patio. L e patio, désaffecté, se convertissait en cloître. T o u t cela,\nau risque d'étouffer la pensée et de ruiner la nation. Madrid, sans agriculture,\nsans industrie ni commerce résumait bien cet état de choses.\n    On aurait tort, cependant, de le rendre responsable de tous les méfaits\ndont l'Espagne allait subir les conséquences. Outre l'impossibilité, pour\nn'importe quelle région du pourtour, de prétendre s'imposer aux autres, ou\nà cause de cette impossibilité m ê m e , toutes les régions acceptèrent plus ou\nmoins le joug de Madrid, si elles ne le réclamèrent p a s . A la seule condition\nqu'on respectât, dans une certaine mesure, leurs institutions locales, toutes\navaient la foi, toutes acceptaient l'Inquisition comme u n e conséquence logique\nde la défense de la foi, et u n roi u n i q u e et absolu comme le bras employé à\ncette défense. Toutes aussi, il est vrai, pouvaient spéculer sur les conquêtes\nau dehors pour étendre leur c o m m e r c e ; et toutes sentaient qu'elles seraient,\n— qu'elles étaient, quand il s'agissait des incursions des barbaresques — les\npremières à souffrir les conséquences d'une invasion. E n tout cas, elles\napplaudirent à cette mesure impolitique que fut l'expulsion des Maures, après\ncelle des juifs. Ce qu'elles ne comprirent pas, ou ne sentirent que vaguement,\nc'est que ces mesures, jointes aux conquêtes dans le N o u v e a u - M o n d e , d'où\nl'or allait affluer d a n s les caisses du roi, achèveraient de paralyser le travail\n\n\n  (1) \" ... Afin qu'une monarchie aussi considérable eût une ville qui remplît l'office de\ncœur, dont le siège est au milieu du corps; et pût ainsi faire participer de son essence les\nautres Etats soumis. \" (CABRERA : Historici de Felipe II.)\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "                               LE DRAME ESPAGNOL                                       489\n\nde la nation; que ce travail, source de la richesse, n'aurait point pour lui\nl'attention préférée du monarque; et que les guerres perpétuelles sur le conti-\nnent, en offrant aux jeunes hommes un champ illimité d'aventures et un\nemploi momentané à leur activité, aggraveraient encore le mal. Les cités\nregorgeaient de gens sans métier, de miséreux, de malfaiteurs, de spadassins\net d'escrocs; et Madrid, la ville désœuvrée par excellence, devenue la capitale\ndes picaros, en même temps que celle du royaume, allait, à côté de l'idéal\nqu'elle représentait, offrir, par contraste, le tableau réaliste de tous les maux\ndont souffrait le pays.\n   On avait visé trop haut, on retombait à plat. Toutes les nationalités\ndevaient se fondre dans le creuset de Madrid ; et, en effet, elles laissaient à la\nporte leurs qualités natives pour s'accommoder de la vie libre et indulgente\nde la capitale. C'était cela qui attirait; et si, par hasard, un Catalan ou un\nBiscayen s'y égaraient pour y gagner honnêtement leur vie, ils se trouvaient\nen présence de marchands gênois ou florentins, courtiers, banquiers, usu-\nriers, héritiers des juifs expulsés, et dont la concurrence défiait celle des\nnationaux (1). Aussi peu aimés que les juifs, et aussi méprisés qu'eux, ces\nmarchands ne songeaient qu'à retourner en Italie après fortune faite; ils\ncontribuaient, par leur manque de scrupules, à faire haïr le travail, loin de le\nfomenter. L'immense majorité de la population, réduite à vivre au jour le\njour, vivait d'expédients, et il n'y a qu'à voir, dans le théâtre espagnol, la\nfacilité avec laquelle les jeunes gentilshommes pauvres acceptent de l'argent\nde leurs maîtresses, pour apprécier à quel point le niveau moral avait baissé.\nCe qui contribuait encore à démoraliser le peuple, c'était, en l'absence d'une\nbourgeoisie nationale servant d'exemple par son labeur quotidien et ses qua-\nlités d'ordre et d'économie, le contact, sans intermédiaire, avec la noblesse,\naccourue de toutes parts dans la capitale, et dont le luxe insolent, à partir de\nPhilippe I I I , mais surtout sous Philippe IV, était comme une insulte à la\nmisère générale. Il n'y avait, pour faire tampon, que la foule des gentils-\nhommes pauvres, dont le nombre allait toujours croissant; et ceux-là, placés\nentre une noblesse domestiquée au service du roi et un peuple besogneux,\nparticipaient de l'orgueil nobiliaire de l'une et de la misère de l'autre (2).\nAutant dire de l'absence de moralité chez l'une comme chez l'autre. C'est sur\nce type que se modèle le peuple, dont le langage, les manières, l'affec-\ntation de sentiments chevaleresques, dans le roman et au théâtre, s'allient\n\n\n  (1) « Le Pérou a beau nous envoyer de l'or vierge, dit un personnage de Tirso\nde Molina, on n'en voit point la couleur; car, depuis que nous avons en Castille des\nGénois à barbe blonde, il est devenu si rare qu'on n'y rencontre plus un doublon. »\n(En Madrid y en una casa.)\n  (2) \" Seigneur, on manie peu l'argent entre écuyers. Tout se réduit chez eux à. vanter\nleur noblesse, leurs titres; à exhiber des armoiries variées, châteaux, lions, barres,\nchiens, chats et couleuvres; et à concilier tout cela avec la préoccupation de faire bouillir\nleur marmite; de tirer, sans qu'il y paraisse, un justaucorps d'un manteau, plus une\ntoque, au moins pour la maison ; de mettre en pièces un vieux bas pour raccommoder\nceux qui ne sont plus très neufs, et autres choses à l'avenant. \" (Lope de Vega, La Dis-\ncreta venganza.)\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "490                               DURENDAL\n\n\n\net jurent avec le manque absolu de délicatesse du fond. Pas un qui ne se crût\nl'âme d'un hidalgo, par la simple raison que l'hidalgo, soumis aux\nmêmes nécessités que le peuple, n'agissait pas autrement que lui dans la\npratique.\n   Ainsi, la fameuse hiérarchie rêvée, en vue de la grande cause à défendre,\nse troquait en un sentiment de protestation contre l'ordre établi, qui ne pou-\nvait se maintenir que par la force. E h ! quoi donc! Tous les hommes\nn'étaient-ils pas égaux devant Dieu? Une pareille idée, dans un cerveau de\ndésœuvré sans ressources, est destructive de toute idée de hiérarchie. Elle\npermettait de juger, au nom de la Divinité, le roi lui-même, dont on scrutait\nla vie privée jusque dans ses recoins les plus intimes, pour le plaisir de la\nmettre en contradiction avec sa haute mission de représentant de Dieu sur\nterre. Philippe II connaissait le proverbe castillan : « A force d'épousseter\nles saints, le sacristain finit par leur manquer de respect », et ne ne souciait\npas d'être épousseté plus que de raison. Il finit par se réfugier à l'Escurial.\nSous Philippe III, la Cour se transporta même un moment à Valladolid.\nLes moines, qui formaient presque le tiers de la population de Madrid, avec\nlaquelle ils vivaient un peu pêle-mêle, contribuaient à répandre ces idées\ndans le peuple. Suivant l'observation de M. Menendez y Peiayo (1), on a pu\nqualifier l'Espagne duXVIIesiècle de « démocratie monacale». L'Inquisition,\ntrès indulgente pour le peuple et pour les mœurs en général, ne semble y\navoir vu aucun inconvénient. Sous son empire, il ne manquait pas de théolo-\ngiens, plus ou moins avoués, pour tirer de la situation la conséquence que,\nde l'excès même du mal, sortait l'excès du bien ; de ce bien idéal dont Madrid\nétait appelé à donner le modèle et l'exemple. Comment ne pas être frappé de\nla différence entre la forme et le fond de tout Espagnol, livré à ses instincts,\nmais honteux de les avouer ou tenté de les justifier par un principe tellement\nélevé que tout pût y être rattaché sans peine? C'était ce principe qu'il s'agis-\nsait de mettre en pleine lumière, et on y arrivait par cette voie mieux qu'en\nusant des plus beaux raisonnements. L'Espagnol avait la foi, c'était l'essen-\ntiel. Il ne pouvait manquer, à la faveur de cette clarté, d'apprécier à la longue\nou dans des circonstances décisives que toute passion comporte son châti-\nment en raison de son excès même, pour avoir placé l'infini dans l'attache-\nment aux biens terrestres, alors qu'il n'y a d'infini que Dieu; et c'était à Dieu\nque, logiquement, il devait recourir en fin de compte. Il fallait même ne\nréprimer ses excès qu'avec précaution et se défier à cet égard des suggestions\nde la raison humaine, sous peine de s'exposer à manquer le but. Le déchaî-\nnement des passions tournait si facilement en haine des ennemis de la foi!\n Et n'était-ce pas là la condition première à exiger du soldat armé pour\nla cause divine? Et voilà comment, en dépit des apparences, on pouvait\nsoutenir que Madrid, en réalité, ne manquait à aucune de ses promesses.\n   Tout le monde, à Madrid, ne pensait pas de la même façon. I1 y avait,\nà côté de la société, dont nous venons de donner un aperçu, une catégorie de\n\n\n  (1) Calderon y su teatro.\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                                 L E DRAME ESPAGNOL                         491\n\n\nnobles, plus ou moins aisés, mais ne devant rien à personne, de marchands\nenrichis, de représentants de certaines professions libérales, — dont les fils se\nmêlaient aux Universités de Salamanque ou d'Alcala, — et qui vivaient à\nl'écart du mouvement, d'une vie familiale et respectable, digne et saine, et\nnon exempte, à ce qu'il semble, de préoccupations intellectuelles. Ceux-là\nrestaient le plus possible dans leurs maisons et prenaient surtout à tâche de\nne pas faire parler d'eux. On ne rencontrait jamais leurs femmes dans la\nrue. Ce monde, comme le fait remarquer Canovas del Castillo (1), restait\n« neutre entre les gentilshommes bretteurs et galants, et la tourbe des picaros,\nou des malheureux; il ne fut pas matière du théâtre pour alors » ; peut-être\nparce qu'il n'allait pas au spectacle. Il ne faut pas, en effet, être dupe de la\nquantité de pièces qui semblent nous ouvrir un jour sur ce monde, en réalité\nfermé. Ce sont toujours les mœurs des gens vivant dans la rue plus que chez\neux qu'on lui prête. La femme du théâtre espagnol fait montre, en général,\nd'une désinvolture, empruntée, toutes proportions gardées, aux femmes\nfaciles, que Mme d'Aulnoy prétendait (2) être les seules femmes visibles à\nMadrid et dont le nombre, d'après ce témoignage, devait être considérable.\nBien que ce monde, qu'on peut appeler bourgeois, faute d'un autre nom, fût,\n— en raison du petit nombre de ses membres et d'un certain manque\nde solidarité entre les classes diverses qui le composaient, même entre\nfamilles d'une même classe; en raison aussi de son éloignement du commun\ndes mortels, — sans influence sur le grand public, — il se trouva des gens\nd'esprit pour déplorer que cette influence fût si complètement nulle. Elle\naurait, en effet, représenté l'empire de la raison sur les passions, imprimé à\nla littérature un caractère didactique et moral, très conciliable avec les règles\nde l'art telles que les avaient transmises les anciens, et relevé le prestige de\nl'humanisme, fort en baisse à la fin du XVIe siècle.\n    La question ne se posait pas pour la poésie savante, considérée alors\ncomme une science morale, et d'accord avec le but qu'on visait. Mais elle se\nposait à propos des genres populaires, et elle se posa, à l'état aigu, à propos\ndu théâtre. Si le monde fermé, dont nous venons de parler n'allait pas au\nthéâtre, le peuple en revanche s'y ruait avec frénésie; et il n'est pas malaisé\n de découvrir l'esprit qu'il y apportait, après ce que nous en avons dit. C'est\ngrâce à ce public nouveau que le genre prit à Madrid sa forme définitive,\n sous la plume de Lope de Vega. Lope de Vega, né à Madrid, se garda bien,\n en effet, par scrupule de littérateur, et bien qu'il en fût un de premier ordre,\n de faire fi de ce public qui, pour la première fois, apportait au théâtre\n le sentiment très net de la vie réelle qu'il avait sous les yeux et de l'idéal en\nsens inverse qu'elle comportait. Cet idéal n'avait, comme on peut le supposer,\n rien de classique ; et Lope n'hésita pas. Il proclama bien haut que le poète,\n écrivant pour un public populaire, devait, avant tout, s'ajuster au goût de ce\n public, ignorant, mais payant, et, en tout cas, hostile aux règles posées par\n\n\n   (1) Arte y le iras.\n   (2) Voyage d'Espagne, 1665.\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "492                                       DURENDAL\n\n\nles anciens (1). Mais q u o i ! L'œuvre d r a m a t i q u e n'était-elle pas une b r a n c h e\nde la poésie, et l'auteur n'était-il pas u n poète, puisque, en fin de compte, il\nécrivait en vers? Avait-il le droit de prostituer sa muse « en la livrant à des\nt r u a n d s , à un public vulgaire, incapable de connaître et d'apprécier les\ntrésors que recèle la poésie? » Cervantes, qui parlait ainsi, ne l'admit p a s . I l .\nprit en main la défense de la muse et de la morale outragées en même temps.\nIl semble bien que ce ne fut pas sans quelque hésitation. Il allait s'attaquer\nau goût de la nation entière, à propos d'un divertissement que l'Inquisition,\ntrès respectueuse du sentiment populaire, jugeait inoffensif et dont elle\nn'affectait sans doute de se désintéresser que parce qu'il faisait un peu plus\nque ne pas la gêner. L o p e de Vega, futur familier du Saint-Office, savait\nqu'il ne risquait rien à écrire pour « le vulgaire. » De fait, le T h é â t r e ne faisait\nq u e r e p r e n d r e la tradition épique et religieuse d u m o y e n âge, enrichie de\ntout ce que la littérature chevaleresque et mystique du XVIe siècle y avait\najouté, grâce à l ' h u m a n i s m e . Héritier de ces deux genres, il ne pouvait\nc e p e n d a n t faire à l ' h u m a n i s m e , c'est-à-dire à la raison, u n e place moins\nsubordonnée que celle que l'humanisme occupait d a n s le roman et chez les\nmystiques. Au contraire, la p e i n t u r e de la réalité concrète et prise sur le vif\nallait avoir pour effet de restreindre encore le domaine de la raison, et de\nremplacer ce mobile h u m a i n p a r un principe surnaturel, plus conciliable avec\nla diversité inexplicable des choses. L'interprétation arbitraire de ce principe\n m e n a i t d r o i t a u romanesque, à ce m ê m e r o m a n e s q u e des r o m a n s de chevalerie,\n cru moribond et tout à c o u p redevenu plus florissant que jamais. C'est ce\n que vit très bien Cervantes. Réflexion faite, il décida d'attaquer à la fois le\nr o m a n e s q u e et le réalisme, au nom de la vérité générale, h u m a i n e , seule\n capable de mettre u n frein aux excès de l'un comme de l'autre, et publia la\n première partie de Don Quichotte (1605).\n\n\n                                                 II\n\n    P r e s q u e tout le réquisitoire de Cervantes contre le genre i n a u g u r é par L o p e\nde Vega se trouve au chapitre 48 de cette première partie, sous forme de\ncolloque entre un chanoine et le curé du village de D o n Quichotte, celui-là\nm ê m e qui avait, au chapitre 6, fait u n autodafé de la bibliothèque chevaleresque\nde notre h é r o s . Cela commence par u n e comparaison des r o m a n s chevale-\nresques avec les pièces « qui se j o u e n t maintenant », celles-ci aussi dénuées\nd e sens c o m m u n que ceux-là, et véritablement « sans pieds ni tête ». L a\nraison en est qu'on écrit pour u n public grossier et égaré au lieu d'écrire\np o u r inculquer à ce même public u n peu de bon sens. Ici, le c o u p droit\nà L o p e de Vega : « Les auteurs de ces pièces et les acteurs qui les repré-\nsentent disent qu'elles doivent être telles parce que le peuple les veut ainsi\n\n\n   (1) « J'écris suivant l'art qu'ont inventé ceux qui recherchent les applaudissements du\nvulgaire; et puisque ce vulgaire paye, il est juste de lui parler comme pourrait le faire un\nignorant, pour lui faire plaisir. \" (Arte nuevo de hacer comedias.)\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                                LE DRAME ESPAGNOL                                       493\n\net n o n a u t r e m e n t ; ils ajoutent que les pièces vraisemblables et composées\nsuivant les règles ne servent qu'à donner satisfaction à trois ou quatre\nintellectuels (dtscretos), et que, pour les autres, c'est du b e a u p e r d u ; que, par\nconséquent, il est préférable de devoir son pain à l'approbation de la multi-\ntude que sa renommée à l'opinion de quelques-uns. » C'est manquer de\nprobité morale, en m ê m e t e m p s que de probité artistique, non seulement\npar l'absence de dignité personnelle, mais par les mauvais exemples qu'on\nprésente sur la scène, conséquence du mépris où les règles sont t e n u e s . A\nceux qui p r é t e n d e n t que la comédie ne doit avoir d'autre objet que l'amuse-\nment du spectateur, Cervantes r é p o n d : « Ce but serait i n c o m p a r a b l e m e n t\nmieux atteint avec les comédies bien faites qu'avec celles qui ne le sont p a s .\nL e spectateur sortirait alors du théâtre, réjoui par les saillies, instruit p a r la\nvérité, enchanté de la fable, docile à l'influence des maximes, mis en garde\ncontre les supercheries, apte à tirer u n enseignement des exemples, ennemi\ndu vice, et a m o u r e u x de la vertu ; car tels sont les effets que doit produire sur\nl'auditeur une b o n n e comédie. »\n     P a r le seul effet magique des règles ? Oui, car ces règles sont fondées en\n raison, et que, dès qu'on les transgresse, on aboutit d'abord à des m o n s t r u o -\n sités : « Si la comédie, comme le veut Tullius, doit être le miroir de la vie\n h u m a i n e , le modèle des m œ u r s et l'image de la vérité, celles qu'on repré-\n sente aujourd'hui sont des miroirs d'absurdités, des modèles de niaiseries et\n des images de luxure. E n effet, quelle plus g r a n d e absurdité que de n o u s\n montrer un enfant d a n s les langes au début du premier acte, et de nous le\n faire voir b a r b u au second (1) ? A moins que ce ne soit l'absurdité de n o u s\n peindre un vieillard belliqueux, un j e u n e h o m m e poltron, un laquais beau\n phraseur, u n page d o n n e u r de conseils, un roi m e n d i a n t et u n e princesse\n laveuse de vaisselle. Q u e dirai-je de la façon d'observer la vraisemblance du\n temps p e n d a n t lequel doit se dérouler une action ? J'ai vu une pièce où le\n premier acte se passe en E u r o p e , le second en Asie, et le troisième en\n Afrique. S'il y avait eu u n quatrième acte, l'auteur nous eût transporté en\n Amérique. » T o u t cela n'est pas raisonnable, et tout ce qui n'est pas raison-\n nable aboutit, au point de vue esthétique, à u n e œuvre laide, et, au point de\n vue moral, à une doctrine répréhensible. P o u r q u o i ? F a r c e que nous p r e n o n s\n alors l'exception pour la règle, et que les difformités morales, comme les\n difformités p h y s i q u e s , m a n q u e n t à la loi de proportion et d'harmonie, qui est\n p r o p r e m e n t la loi de beauté. E t puisque cette loi nous est fournie par la\n raison et que les règles sont fondées en raison, qui suivra les règles fera\n œuvre vraie, belle et b o n n e . Le vrai, le beau et le bien unis dans leur prin-\n cipe, qui est Dieu, sont inséparables dans la pratique de l'art (2). « Toutes les\n\n\n  (1) C'est ce que traduit Boileau dans les vers connus :\n                      « Là, souvent le héros d'un spectacle grossier,\n                      » Enfant au premier acte, est barbon au dernier. »\n  (2) L'esthétique de Boileau n'a pas un autre fondement :\n                      « Rien n'est beau que le vrai. ...\n                      » Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "494                 .                 DURENDAL\n\n\nbeautés (particulières) n'inspirent pas de l'amour; les unes réjouissent la vue\net ne triomphent pas de la volonté. S'il en était autrement, il en résulterait\nune confusion de désirs heurtés et sans objet précis          L'honneur et les\nvertus sont les ornements de l'âme, sans lesquels le corps, fût-il beau,\nne doit pas nous paraître tel. » (I, ch. 14.)\n   Ce principe platonicien domine la poésie du XVIe siècle espagnol. Cer-\nvantes, prenant en mains l'intérêt de la poésie au théâtre, était dans la logique.\nIl va jusqu'au bout dans sa manie de généralisation; jusqu'au bout, c'est-\nà-dire jusqu'où peut aller une œuvre d'art avec un pareil principe. Pour être\npoète ou artiste, d'après Cervantes, comme plus tard d'après Boileau, il faut\nsavoir borner ses aspirations à une généralisation purement humaine, pra-\ntique et sociale : « Les lettres humaines (I, ch. 37) ont pour but de bien\ndistinguer en matière de justice distributive, de manière à donner à chacun\nce qui lui appartient, à comprendre et à faire comprendre que les lois justes\ndoivent être observées. » De quelles lois s'agit-il ? Des lois humaines : « Je\nne dis rien des lettres divines qui ont pour objet de nous guider sur le che-\nmin du Ciel. » Et, pour bien indiquer que chaque chose a son domaine, il\ncritique, dans le chapitre qui nous occupe spécialement, les pièces dévotes\ndu jour, et l'emploi des miracles comme ressorts dramatiques : « Que dire\ndes pièces divines ? Combien y voit-on de miracles supposés ! Combien de\nchoses apocryphes ou mal comprises ! Ne va-t-on pas jusqu'à attribuer à un\nsaint les miracles d'un autre ? Mais le fait est que, jusque dans les pièces\nprofanes, les auteurs osent produire des miracles, sans plus de respect ou de\nscrupule que celui que comporte leur fantaisie. » Telle est donc la limite :\nAprès avoir, au nom d'un idéal commun à tous les hommes, qui vise, artiste-\nment parlant, à \" corriger la nature \", proscrit l'imitation du réel\ndifforme, Cervantes, au nom de ce même principe, écarte le merveilleux\nchrétien. Dans les deux cas, il voit l'imagination prendre la place de la rai-\nson méconnue et le romanesque s'implanter dans l'œuvre, au grand détri-\nment de l'art et de la morale.                                          ,\n   Une pareille théorie avait-elle chance de prospérer en Espagne et en par-\nticulier à Madrid ? Le sentiment national avait déjà protesté contre cette\nprétention des humanistes de réduire l'Espagnol à la catégorie d'un simple\ncitoyen du monde. Cela était bon pour l'Italie, impuissante à réaliser son\nunité, ou bon pour la France, alliée au Turc et au protestant, qui pouvait\ntrouver dans la pensée antique de quoi justifier ces compromissions. Mais\nl'Espagne ! La dernière, et heureusement la plus ferme citadelle au XVIe siè-\ncle, du catholicisme, contre le païen, l'infidèle et l'hérétique, c'est-à-dire\ncontre le monde entier ! Il n'en fallait guère davantage pour amener les\nEspagnols à une véritable confusion du sentiment national avec la défense\nexaspérée de la foi catholique. Et puisqu'on parlait d'idéal, quel idéal supé-\nrieur pouvait-on opposer à celui-là ? La raison ? C'est la raison qui avait\ninspiré le retour au paganisme des Italiens et la Réforme de Luther. Fût-il\njamais plus grave ennemi dans les circonstances actuelles ? Le seul idéal\npossible était le retour à la foi simple et naïve du moyen âge, telle qu'on la\nretrouvait intacte dans le sentiment populaire, au risque de faire frémir les\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                            LE DRAME ESPAGNOL                               495\n\ndélicats. Et pourquoi frémissaient-ils ? Parce que le peuple, en matière de\nfoi, était intolérant et ne se payait pas de distinctions ? Certes ! le peuple ne\ns'arrêtait pas à établir des catégories au regard de Dieu ; à ce point de vue, il\nfaisait tous les hommes égaux, c'est-à-dire très imparfaits, et son intolérance\nn'allait qu'à ceux qui prétendaient à une situation privilégiée, au nom d'une\nsupériorité illusoire, factice, plus intolérante mille fois que l'intolérance\npopulaire contre eux-mêmes. La plus éclatante manifestation de la puissance\ndivine résultait, non des catégories propres à favoriser l'orgueil et l'ambi-\ntion de certains groupes, mais de la diversité infinie des hommes et de\nl'impuissance qui en résultait pour chacun de rien entreprendre sans l'aide\nde Dieu. Et pour que cet idéal surgît, clair et évident, dans une œuvre d'art,\nil n'y avait pas à essayer de réaliser ce que la raison nous en montrait de\nréalisable humainement, au risque de nous tromper d'une manière grave ;\nil suffisait de peindre les choses telles qu'elles étaient, dans leur diversité et\nleur imperfection. La conclusion ressortirait d'elle-même. En somme,\nl'Espagnol, comme les chrétiens des premiers âges, concevait alors un art, à\nla fois réaliste et symbolique, dont la première condition, pour éclore, était\nla destruction de l'idole, manifestement païenne, de la Beauté. Et cependant,\nDon Quichotte obtint un succès étourdissant de popularité. Quand un pareil\nfait se produit, c'est qu'il y a désaccord entre l'auteur et le public sur la\nfaçon d'interpréter l'œuvre du premier, et il n'est pas toujours aisé de\ndécider celui qui a raison des deux. Mais ici, le doute n'est pas possible.\nC'est l'auteur qui se trompait. Il y a une contradiction flagrante, et, au point\nde vue littéraire, des plus heureuses, entre l'œuvre et les théories de l'écri-\nvain. Un rapide examen de la question va nous montrer jusqu'à quel point\nl'influence du temps et du milieu s'impose à un homme de génie, et le con-\nvertit, presque à son insu, en champion de la cause contraire.\n   La sincérité de Cervantes est hors de cause. C'est un bon élève des huma-\nnistes, peu original, mais convaincu de l'excellence de leur doctrine ; et c'est\nà la lumière de cette doctrine qu'il conçoit d'abord son personnage. Il fait de\nson héros un halluciné, un fou, il le traite de tel à chaque ligne. Mais, du\npremier coup, il se heurte à l'absence d'une société vivante et agissante, d'où\npût surgir l'idéal moyen et pratique qu'il recommande. Il ne peut préciser\nsur qui doit se modeler quiconque veut faire autrement que Don Quichotte.\nIl faut que celui-ci trouve son correctif en lui-même. Cervantes lui rend donc\nsa raison de temps à autre, et le personnage dit alors des choses justes et\nélevées, qui sont évidemment la pensée de l'auteur. Mais cela ne suffit pas.\nLes beaux discours de Don Quichotte ne corrigent personne, entre autres\nraisons parce qu'ils ne le corrigent pas lui-même. Il faut bien cependant\nmontrer les inconvénients de cette folie à un point de vue pratique; et Cer-\nvantes se laisse entraîner à reproduire la réalité du milieu où évolue son che-\nvalier. Or, cela est une idée d'artiste et non de moraliste ou de critique. Un\nmoraliste eût fabriqué de toutes pièces le monde raisonnable qui n'existait\npas, mais qu'il avait en tête; et sur ce fond se serait détaché la figure de\nDon Quichotte, avec une grande clarté pour la thèse et, naturellement, avec\nle manque de vie et de relief de toute idée abstraite. En peintre inimitable\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "496                                   DURENDAL\n\n\nqu'il était, Cervantes nous fait un tableau des mœurs réelles de son temps,\ntabl eau achevé et qui n'a point été dépassé. Cela suffit à démantibuler tout\nson p l a n . Car, à cette réalité, elle-même sujette à la critique, s'oppose bien\n le Don Quichotte sensé, sans influence sur ses c o n t e m p o r a i n s , mais non le\n Don Quichotte fou, d'une folie contagieuse, parce que cette folie est, en\nsomme, riche de volonté et d'action, et que la volonté et l'action sont le\npropre des gens livrés à leurs instincts, c o m m e de ceux qui se consacrent à la\ndéfense d ' u n idéal, avec, p o u r ennemis c o m m u n s , les gens raisonnables. Il\nn'y a donc que la différence de b u t qui sépare les instinctifs des chevaliers\nde l'idéal. L'idéal! Mais est-ce bien là la folie de Don Quichotte? Car, s'il en\nest ainsi, comment Cervantes, cet amoureux de la gloire et de l'idéal sous\ntoutes ses formes, aurait-il pu, je ne dis pas ne pas concevoir un m o n d e tran-\nquille et reposant, aux antipodes de celui dont il rêva sa vie entière, mais\ns'acharner d e la sorte sur u n p a u v r e héros si semblable à lui-même dans le\nfond? E h b i e n ! n o n ; Cervantes finit par discerner l'idéal de D o n Quichotte,\net s'en éprend comme lui. D a n s la deuxième partie, p a r u e en 1 6 1 5 , dix ans\naprès la première, où Don Quichotte est si a b o n d a m m e n t rossé, pas un seul\nc o u p de trique ne s'égare sur sa tête du h é r o s ; et cela est bien significatif. Il\nreste ridicule et la thèse n'est pas a b a n d o n n é e pour cela; mais elle a changé\nde sens; Don Quichotte, comme l'Alceste de Molière, n'est ridicule que parce\nqu'il n'est pas pratique; et q u a n d on a dit de quelqu'un qu'il n'est pas pra-\ntique, o n est loin de l'avoir réfuté.\n    L a pensée de Cervantes évolue dès la première partie et assez vite. Au\ndébut, D o n Quichotte est fou et il n'est pas autre chose : « A force de dormir\npeu et de lire b e a u c o u p , son cerveau se dessécha, et il perdit la raison. Son\nimagination se remplit de tout ce qu'il lisait dans les livres, e n c h a n t e m e n t s ,\nluttes, batailles, duels, blessures, galanteries, amours, catastrophes et autres\nniaiseries de ce genre. Il en vint à se persuader que toutes ces inventions\nformaient l'histoire la plus vraie qu'il y eût au m o n d e » (1). P e u à peu, au con-\ntact de la réalité et des contrariétés auxquelles se h e u r t e n t ses expéditions,\nD o n Quichotte éprouve le besoin de définir sa mission et il la précise dans\nles termes suivants : « N o u s sommes les ministres de Dieu sur terre et les\nbras par lesquels il exécute sa justice, n Conformément à ce principe, Don\nQuichotte p r e n d toujours le parti de la loi divine contre la loi h u m a i n e , par\nexemple d a n s l'épisode des galériens enchaînés qu'il délivre, sous prétexte\nqu'on ne doit pas « faire esclaves ceux que Dieu et nature ont fait libres \".\nRidicule, ce rôle du chevalier p r é t e n d a n t à jouer le rôle de Dieu sur terre,\ncertes! Cervantes en est convaincu, et il le montre p a r l e s mésaventures qu'il\ninflige à son h é r o s . D'où vient c e p e n d a n t que nous n'en sommes pas aussi\nconvaincus que lui-même? C'est que la démonstration n'est pas faite. Les\nb o u r r e a u x sont moins intéressants que leur victime. Si Don Quichotte se trompe,\n\n\n  (1) Le développement logique de cette idée d'un Don Quichotte, fou du commence-\nment à la fin, se trouve dans une deuxième partie, imprimée sous le pseudonyme d'Avel-\nlaneda. Avellaneda est très instructif à cet égard; il finit par faire mourir son héros dans\nun cabanon, et il ne pouvait guère faire autrement.\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                                LE DRAME ESPAGNOL                                        497\n\nce n'est vraiment pas à eux qu'il appartient de le juger et de l e b a t t r e . M a i s o ù est\nle tiers-arbitre? Il n'y est pas. Chacun se fait justice soi-même, faute de s'en-\ntendre avec son partenaire. Et le vainqueur est, en fin de compte, Don Qui-\nchotte, puisqu'on le frappe sans le réfuter. Au prix d'un peu de discussion,\ntel m a n a n t , faisant la paît des visions du héros, sentirait l'avantage qu'il y\naurait à ce que tous les hommes fussent des Don Quichotte. Le crime de ce\ndernier est simplement d'être seul de son espèce. Dès lors, Cervantes a beau\nnous crier que D o n Quichotte est fou, nous n'en croyons plus u n mot. Son\nchevalier a pour lui la conscience universelle, et contre lui tous les intérêts\nparticuliers. N o u s penserions peut-être autrement si l'auteur lui eût opposé\n un sage réduisant l'idéal, dans la pratique, au degré que comporte la fai-\n blesse humaine, dont la loi divine tient un si grand compte. Il l'a essayé\n parfois, mais non sans faire riposter Don Quichotte de façon tellement victo-\nrieuse, que c'est toujours son parti que nous prenons. Qu'en conclure? que\n la conviction de Cervantes est forte, mais que, chez lui, l'imagination et la\n sensibilité de l'artiste et de l'homme de cœur l'emportent sur la logique du\n penseur; que son raisonnement est faible, comparé à sa peinture; que l'œuvre\n a finalement influé sur l'écrivain, jusqu'à donner au lecteur u n e impression\n contraire à celle qu'on voulait produire en l u i ; et que nous sortons de cette\n lecture, à la fois indulgents pour les misères et les fautes de cette vie, et\n pénétrés de la nécessité d'un idéal en ce m o n d e , fût-il inaccessible à notre\n faiblesse. O r , réalité et idéal, se faisant contre-poids, irréconciliables et\n cependant unis, avec la subordination morale forcée de l'instinct à l'idéal, de\n Sancho à Don Quichotte, unis par le culte c o m m u n de la volonté et de l'ac-\n tion, sous la forme romanesque que comporte la distinction dans la pratique,\n  et en l'absence d'un rôle important réservé à la raison, c'est le fond de Don\n  Quichotte, et c'est également le fond du théâtre espagnol.\n     Il était bien difficile, et quoi qu'on en eût, de ne pas se sentir Espagnol à\n  Madrid L,e rôle de l ' E s p a g n e , dégagé de toute préoccupation économique,\n  et même intellectuelle, y apparaissait, dans u n e g r a n d e envolée vers l'idéal,\n  si simple, si beau, si g r a n d , si digne de respect et d'enthousiasme! A vrai dire,\n  l'âge héroïque était passé, et l'envers de la gloire commençait à frapper les\n  yeux des moins clairvoyants avant même la mort de P h i l i p p e I I . L ' E s p a g n e\n  ressemblait un peu à Cervantes, qui avait perdu l'usage d'un bras à Lépante, et\n  vivait d a n s la gêne. Mais, à Madrid, cela ne comptait pas. A Madrid\n  seulement l'idéal pouvait triompher des accidents inévitables dans la lutte\n  gigantesque entreprise dès Charles-Quint. Jusqu'à la paix des P y r é n é e s , qui\n  sanctionna le premier d é m e m b r e m e n t de la monarchie espagnole, on pouvait\n  se faire illusion sur le résultat final; et la reddition de Bréda, immortalisée\n   par le tableau de Velazquez (1), allait, avant cette paix, provoquer u n regain\n  d'enthousiasme pour la cause, et de confiance m o m e n t a n é e en l'avenir.\n   Cependant la misère et la démoralisation apparaissaient évidentes à Madrid\n   plus qu'ailleurs. C'étaient là les armes dont le diable se servait pour décourager\n\n\n    (1) A noter aussi le drame de Caldéron sur ce même sujet. Ce n'est pas un chef-\n d'œuvre, mais c'est un des drames les plus curieux à consulter pour avoir une idée exacte\n du sentiment des Espagnols en contact direct avec les protestants des Pays-Bas.\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "  498                                    DURENDAL\n\n\n\n   les E s p a g n o l s ; et qu'est-ce qui convenait le mieux, sinon de tirer de l'excès\n   du mal un enseignement et un motif de viser plus h a u t encore, s'il était\n   possible? C'était fou, d'une folie identique à celle de Don Q u i c h o t t e ; on le\n  confessait implicitement en riant des mésaventures du pauvre hidalgo ; et on\n  admirait sa constance, sa bravoure, sa foi inaltérables, susceptibles de braver\n  le ridicule, et de s'affermir en raison directe des contrariétés. E n somme, il\n  fallait le Mal pour que le Bien sortît de la lutte r e t r e m p é , et, u n j o u r ou\n  l'autre, t r i o m p h a n t ; du moins tant que serait là Don Quichotte, dernière et\n  s u p r ê m e réincarnation d'un Amadis de Gaule, vieilli, mais spiritualisé; et\n  Dieu sait si D o n Quichotte avait la vie d u r e ! Il n'est pas mort à l'heure\n  actuelle, malgré Cervantes qui le fait mourir, honteux de ses e r r e u r s ; ou s'il\n  est mort, il a fait souche. R u i n é , spolié, battu, il ne désarme p a s , et il n'y a\n  pas à espérer qu'il d é s a r m e , tant que Madrid restera la capitale de l ' E s p a g n e ,\n  car c'est à Madrid que Don Quichotte a trouvé son dernier refuge. Oui, le\n  Madrid d'aujourd'hui, incrédule, indifférent, et sceptique, jusqu'à douter de\n la bonté de son rôle, en présence des provinces qui semblent se réveiller et\n s'affermir pour le dénigrer ou le nier, Madrid est encore le n o y a u de cette\n E s p a g n e idéale, un peu conventionnelle, ignorante ou dédaigneuse des\n intérêts matériels et des questions économiques, la seule capable, comme,\n au XVIIe siècle, de réunir les Espagnols dans une c o m m u n a u t é d'aspirations,\n plus vagues que jadis, mais susceptibles, comme jadis, de se préciser dans\n un sentiment de défiance, ou, au besoin, de haine à l'égard de l'étranger.\n C'est à Madrid qu'on est encore E s p a g n o l contre quelqu'un (1), c'est-à-dire le\n plus Espagnol possible. Je n'ai pas à rechercher si l'intérêt de l ' E s p a g n e est\n de s'en tenir à cet idéal de concentration étroite, ou si u n e large autonomie\nfrisant le fédéralisme, accordée aux régions, n e placerait pas le pays dans des\n conditions plus favorables à la lutte pour l'existence, dont nul ne peut faire\n abstraction à l'époque où nous vivons. Ce courant existe, et il est l'indice\nd'une E s p a g n e nouvelle ou ressuscitée qui se dresse en face de l'Espagne du\n XVIIe siècle, toujours vivante en u n sens. Au XVIIe siècle, ce courant avait\nété refoulé, on le croyait tari, et Madrid avait été le signe visible de la victoire\nde l'idéal sur le positif. C e p e n d a n t , le fleuve détourné, avait filtré sous le sol,\net l'eau envahit le rez-de-chaussée. Avec les idées du temps,|on pouvait inter-\npréter la misère et la dégradation morale, simple conséquence du dédain où\ndes intérêts légitimes étaient t e n u s , comme l'œuvre du Diable. L a lutte était\ndonc toujours à l'ordre du j o u r . C'est pourquoi le théâtre, n é à Madrid, sous\nla forme qui prévalut à partir de L o p e de Vega, était u n e entreprise\nnationale, patriotique, et n'a pas p e r d u entièrement de son actualité à l'heure\nprésente. C'est pourquoi il eut la faveur du m o n a r q u e , du p e u p l e , et de\nl'Inquisition, ces trois agents de l'unité nationale. Il ne n o u s reste plus\nm a i n t e n a n t qu'à aborder l'étude directe de ce théâtre, à entrer dans le vif\nd'un sujet, tellement déblayé par les études qui précèdent que notre tâche\nnous apparaît déjà comme plus qu'à moitié faite.\n     M a d r i d , 10 mai   1908.                                         E.   FERMAUD.\n\n   (1) A défaut de l'étranger, contre l'ennemi intérieur, opposé à un patriotisme qui se\nconfond vraiment un peu trop avec l'instinct de race; jadis, ces ennemis étaient les Juifs\net les Maures.\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "LA SONATE DE CÉSAR FRANCK\n PORTRAITS DE MM. BOSQUET ET CHAUMONT\n\n           (S. DETILLEUX)\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": ""}, {"page_pdf": 592, "texte": "                                Les Poèmes\nPoèmes, de FERNAND SÉVERIN (Paris, Mercure de                      F r a n c e ) . — Le parc\n  enchanté, par GABRIEL VOLLAND (id).— Memor, par GABRIEL NIGOND (Paris,\n Ollendorff). — Les petites âmes, par P A U L GERALDY (Paris, Messein). —\n Le souffleur de bulles, p a r MARCEL ANGENOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — Le\n collier de griffes, p a r CHARLES CROS (Paris, Stock). — La route au soleil, par\n JEAN MARTINEAU (Roubaix, é d . du Beffroi). — Le jardin passionné, par\n  H É L È N E VACARESCO ( P a r i s , P l o n ) . — Le Miroir, par GABRIEL MOUREY (Paris,\n  Mercure de F r a n c e ) . — La nef désemparée, par ANDRÉ FONTAINAS (id.).\n\n                Une haleine a soufflé, la lampe s'est éteinte,\n                La nuit bleuâtre et tiède entre avec sa langueur.\n                Un chant d'oiseau lointain, triste comme une plainte,\n                S'élève par instants dans la paix de mon cœur...\n\n   C'est par les soirées calmes d'été qu'il faut relire les P o è m e s de F e r n a n d\nSéverin, à la fenêtre, quand, paisible, la lune monte entre les arbres et\nqu'une brise aimante caresse les j a r d i n s d'une élyséenne douceur; ou plutôt\nc'est chaque fois q u e l'âme sent le besoin de s'écouter, de se confier à u n e\nautre â m e , de retrouver ses sentiments confus d a n s l'harmonie d'un poème :\nc'est p a r les matins de p r i n t e m p s q u a n d les fantômes blancs des rêves s'éva-\nnouissent à l'horizon; c'est par les beaux jours de l'arrière-saison q u a n d une\nmélancolie religieuse et douce prolonge jusque dans l'âme les rayons du\nsoleil qui meurt; c'est d a n s les heures d'attente où l'adolescence inquiète\naspire à la douceur des premiers a v e u x ; c'est d a n s les moments d'oubli et de\nrepos, où l'âge m û r voué aux luttes de la vie, s'étonne d'avoir encore un\ncœur faible et de l'entendre soudain pleurer. Il faut reprendre alors ce livre\noù le poète a réuni son œuvre, il faut écouler sa chanson douce :\n\n                Rapproche-toi, l'amour a de ces mots suprêmes\n                Qui ne sont point compris s'ils ne sont dits tout bas...\n\n   Fernand Séverin est le poète le plus intime et le plus profond de notre\ngénération ; d'autres ont u n génie plus sauvage ou plus vibrant, sonnent fière-\nment dans des trompettes d'or ou crient avec désespoir leur d o u l e u r ; lui,\nparle à voix basse de choses apaisées. Il n'étonne pas, il n'éblouit pas, il ne\ncharme p a s , il va droit au c œ u r ; il est le plus poète des p o è t e s ; il est l'ami des\nâmes trop délicates pour se trouver jamais, ailleurs qu'en u n livie, u n confi-\ndent. Il les c o m p r e n d , il les devine. Il exprime leurs trislesses inexprimées,\net puis, les prenant par la main, il les conduit vers les paysages de ses rêves :\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "500                                 DURENDAL\n\n\nce sont des vallons pâles où des lys blancs érigent leur mélancolique virgi-\nnité; ce sont des campagnes silencieuses où dans les lointains bleus se\nmeuvent des tormes effacées; ce sont des bois sacrés où l'ombre amie et douce\nparfume l'âme de fraîcheurs; ce sont des nuits de lune, où, sur des lyres invi-\nsibles, des anges modulent leurs harmonieux sanglots; ce sont les collines\nd'Ombrie, où une paix lente et embaumée imprègne insensiblement les cœurs\ntroublés :\n              Il semble qu'un matin pascal tiède et charmant\n              Enveloppe ici tout son enchantement\n              Et la nature a l'air d'être en état de grâce...\n\n  Fernand Séverin a le don idéal de la candeur. Son œuvre est de celles qui\nconsolent, qui rafraîchissent et qui reposent. On revient, en la lisant, vers les\njours de l'enfance :\n              Eu moi je sens mourir un cœur prédestiné,\n              Meurtri de tout l'amour qu'il n'aura pas donné,\n              Mourir sans rien en dire entre les mains, des anges\n              A la simple façon d'un enfant dans ses langes,\n              A la simple façon d'un tout petit enfant...\n\nOn s'exile loin des tempêtes et des cris, dans le songe; on oublie l'au-dehors\npour quelques instants; on refuse d'en entendre les bruits :\n              Le plus beau songe encore est sous les yeux fermés,\n              Il n'est rien au dehors qui vaille qu'on s'éveille.\nOn y découvre des beautés graves et insoupçonnées :\n              Les dieux ont révélé plus d'un secret sublime\n              A ceux qui, comme toi, ne savaient que rêver...\n   Je ne sais quoi d'angélique et d'humain se mêle en ces poèmes; les vers\neux-mêmes ont une beauté si immatérielle et si simple qu'il est impossible de\nl'analyser. Les sentiments exprimés troublent à la fois et apaisent. Ils invitent\nà sortir de la vie, sans jamais être lâches; ils sont religieux, mais de la reli-\ngion vague des rêveurs; ils sont purs — je regrette seulement un ou deux\npassages — jusque dans les transports les plus brûlants de la passion. Nuits\nclaires, lumières douces, optimisme mélancolique, religiosité flottante,\nvolupté chaste : tout cela crée une atmosphère presque idéale et délicieuse-\nment imprécise, que semble dissiper à la fin du volume, comme un soleil\nsoudain monté parmi les brumes, l'espoir lumineux de ce bonheur candide\nque peuvent seuls goûter les enfants et les poètes :\n              Es-tu triste? Le monde est là comme un beau livre :\n              Celui qui sait l'ouvrir avec humilité\n              Devient heureux, fût-il le plus déshérité.\n              Tu l'épèles déjà ce radieux poème\n              Et la joie et le calme, et l'oubli de toi-même\n              Rentrent bientôt avec un vertige sacré\n              Dans ton cœur, ton grand cœur un moment égaré\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                                     LES POÈMES                                     5oi\n\n\n               Qu'habitaient le désir et le regret moroses,\n               Tandis que la splendeur incomprise des choses\n               Peu à peu se dévoile à tes yeux ingénies...\n\n               Es tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus\n               Devant les monts, les bois et la plaine fleurie ;\n               Et le regard au loin dans une rêverie\n               Qui franchit à son gré la distance et le temps,\n               Tu revis en esprit les lumineux instants...\n               Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute ?\n               Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route\n               Avec un cœur si pur, si jeune, si fervent\n               Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant.\n\n   Si F e r n a n d Séverin est un classique, s'il est p a r m i nos poètes celui qui\nparle la langue la plus p u r e , il n'est pas de ceux qui considèrent u n e forme\nimpeccable c o m m e à peu près la seule condition de la poésie. M. Gabriel\nVolland me paraît être de ceux-là. On a parlé quelque peu de lui lorsqu'il y\na deux mois il reçut pour son P a r c e n c h a n t é la bourse nationale de voyage,\nrécemment instituée par le gouvernement français. Il paraît que l'art officiel\na voulu réagir par cette attribution du prix à un classique, contre la forme\nrelâchée et les imperfections des poètes jeunes. L'art officiel avait peut-être\nraison. L e s belles statues parnassiennes sont depuis longtemps renversées\ndans les bosquets solitaires, et M. Volland qui dédie son livre à son maître\nHeredia a entrepris pieusement de les relever. C'est fort beau. Il est temps de\nremettre en h o n n e u r l'irréprochable beauté des strophes et l'harmonie pré-\ncise des vers. Ce qui est moins beau, c'est que le parnassianisme qui n'est\nqu'une forme soit devenu, chez ceux qui prétendent le ressusciter, une philo-\nsophie et u n e religion. L e parnassien sera grec, objectif et païen. Il y a des\nsujets parnassiens c o m m e il a des sujets symbolistes. C'est stériliser à jamais\nune école que de l'enfermer dans des limites aussi étroites. U n sonnet n e\npeut-il être parfait que lorsqu'il évoque une statuette de F a u n e , de Sylvain\nou de dieu-terme? U n e épigramme n'est-elle subtile que lorsqu'elle rappelle\nles gestes grêles d'une T a n a g r a ? On est las depuis longtemps de Bacchus, de\nSilène et de D i a n e . Il faudrait peupler d'autre chose les sentiers du P a r n a s s e\nou plutôt choisir, s'il en faut u n e absolument, u n e autre m o n t a g n e moins\nfréquentée par la routine poétique des générations, et où jaillisse une Castalie\nplus nouvelle. Aussi M. Volland qui n'a pas songé à tout cela manque-t-il\navant tout d'originalité. Ces remarques générales ne m'empêchent point\nd'ailleurs d'admirer dans son livre plusieurs poèmes, où il oublie l'Olympe,\nPégase et les dieux, et où il revêt de phrases parfaites de fort belles images...\n\n                Sur ma joue autrefois plus pure que les lys\n                La mort a f ail fleurer de ses pâles violettes...\n\n               Peut-être quelque jour dans le soleil levant\n               Le soc du laboureur dans sa suprême injure\n               Fera de ma dépouille et de ma chevelure\n               Un peu de cendre d'or qu emportera le vent.\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "502                                     DURENDAL\n\n\nou de garder dans la mémoire des vers c o m m e celui-ci :\n\n                Je serai mort à ta beauté comme au soleil !\n\n  José Maria a dû aimer b e a u c o u p q u e l q u e s - u n s de ces morceaux où son\ninfluence est p o u r t a n t trop m a r q u é e . Mais il eût gémi s'il avait lu, à dix lignes\nde distance d a n s le principal poème de M. Volland, ces deux horreurs, qui\nchoquent encore plus chez un fervent exclusif de l'extérieure beauté :\n                 Le faune, la bacchante au h a u t du piédestal...\n                 ... Un bain aérien de flamme et de lumière..\n\n     De pareilles fautes d'euphonie, que sont seuls capables de commettre,\nremarquez-le, ceux qui suivent à la lettre l'absurde règle de l'hiatus, ont-elles\nfait fuir du Parc enchanté l'âme h a r m o n i e u s e des dieux dont l'auteur voulait\nrepeupler ses bocages? Toujours est-il qu'à partir de ce m o m e n t , il en sort\nl u i - m ê m e , et n'évoque plus — en vers aussi nets, mais combien plus pre-\nnants — que des souvenirs d ' a m o u r et des ombres immortelles.\n\n   M. Gabriel N i g o n d , l'exquis poète dont on connaît l'Ombre des Pins et qui\nrécemment avec le Dieu-terme a trouvé le succès à la Comédie-Française,\ns'attarde aussi, à l'heure j ' i m a g i n e où il a p p r o c h e de la trentaine, et où les\nsentiments graves pour la première fois enveloppent toute l'âme, à faire\nrevivre en des vers aimés, des disparus. L a pitié p o u r ceux qui dorment à\njamais l'a conduit au cimetière. Au cimetière des souvenirs. Il en est revenu\navec ces pages rêveuses intitulées M e m o r , qu'il est bon de lire, mais où\nm a n q u e le sentiment grandiose et radieux de l'éternité.\n\n                 Hélas ! le soir calmé flotte par les ramures.\n                 La plaine est radieuse et les orges sont mûres.\n                 Dans lombre la charmille ouvre son frais arceau,\n                 La lune se déchire aux cailloux du ruisseau\n                 Et l'étang qui chantait recommence à se taire...\n                 Mais vous ne saurez plus les choses de la terre...\n                 L'herbe haute se gonfle en des frissons soudains,\n                 Le vent tiède a glissé sur vos petits jardins\n                 Si touchants, où parmi la ronce et les avoines\n                 Un lis dressé s'appuie au col d'une pivoine,\n                 Que la fleur pourpre fait plus pâle, et frémissant,\n                 Comme d'avoir sur elle épuisé tout son sang...\n                 Des parfums élargis cernent la nuit déserte...\n                 Mais vous ne saurez plus l'odeur des fleurs ouvertes...\n\n  E t c'est le rappel enfantin, naïf, mélancolique tour à tour des aïeules, des\npetits enfants, des chemineaux tombés au bord des routes, des jeunes filles\nendormies, de l'artiste disparu et de sa maison vide :\n\n                 L'inutile foyer garde un peu de la cendre\n                               De cet hiver..\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                                      LES POÈMES                                         503\n\n\n                 .., La glace et le portrait se regardent l'un Vautre\n                              Si tristement...\n\n   J'aime moins après ces poèmes graves ceux qui, écrits dans une toute autre\nnote, complètent le v o l u m e ; ils sont pourtant émus et c h a r m a n t s tour à tour.\nP o u r les goûter il faut, avant de lire la seconde partie du livre, oublier les\nombres harmonieuses qui h a n t e n t le lecteur q u a n d il tourne les premières\npages. On pourra savourer alors la saveur de certains petits poèmes familiers\nsur les bêtes, délicieux d'observations nouvelles. P a r m i ceux-ci je mets à\npart comme infiniment supérieur le Chien de Berger qui me paraît a d m i -\nrable :\n                          Quand Thomas pousse la barrière\n                          Devant l'étable, aux soirs d'été,\n                          Chien Parpaillon sur son derrière\n                          Regarde la lune monter...\n\n  L e s réflexions de P a r p a i l l o n , je les ai lues et relues. C'est extraordinaire\nde pittoresque et de vérité. Voir la nature par les yeux d'un chien, c'est un\ntour de force. Il serait ridicule s'il n'était charmant. M. N i g o n d aurait-il ren-\ncontré quelque part l'âme du bon La F o n t a i n e ?\n\n   Le sens du pittoresque, M. P a u l G e r a l d y , l'auteur des P e t i t e s â m e s , le\npossède aussi; mais son observation n'est ni aiguë ni railleuse, elle est émue\net presque c a n d i d e . M. P a u l Geraldy était inconnu jusqu'ici, — n'allons pas\nle confondre avec Paul Gérard}' qui dès longtemps a fait ses preuves - -\nM. W a l c h dans son anthologie a publié quelques-unes des meilleures pièces\nqui se retrouvent ici, et cela avait désigné déjà ce poète nouveau à l'attention\nde la critique. Je dis poète nouveau, je ne dis pas novateur. M. P a u l\nGeraldy se contente de noter en des vers extrêmement nuancés des impres-\nsions extrêmement fines, ou de croquer de petites scènes, tels ce charmant Thé\nd'où j'extrais ce départ pris sur le vif :\n\n                Quatre dames s'en vont, on se dérange... jupes...\n                Chaque au revoir sourit comme indéfiniment...\n\n   Son premier volume se compose de courts poèmes, subtils comme des épi-\ngrammes antiques, de tableautins simples qui rappellent un peu, avec plus de\nfondu, le Coppée du temps où il était poète, de pièces émues et tendres, telles\ncelle-ci où un sentiment discret s'unit à la délicatesse des expressions et à\nl'harmonie des mots pour en faire un petit chef-d'œuvre :\n\n                Ta sœur ainée a dit ce soir, songeuse et grave :\n                « Je me suis mariée il y a deux hivers,\n                Déjà!... » C'est pour cela qu'elle a des yeux qui savent.\n                Moi je t'aime, petite sœur, pour tes yeux clairs.\n\n                Elle aime à voir jouer son enfant. Elle est lasse.\n                Toi tu le prends, tic ris, tu crois que lu comprends,\n                Tu dis : « C'est son petit enfant...    Et puis tu passes...\n                Tu ne sais pas combien c'est son petit enfant.\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "5o4                                       DURENDAL\n\n\n                 Tu songes : « Ma sœur est ma sœur... \" Non, elle est mère\n                 Elle n'est plus ta sœur, elle est mère d'abord...\n                 Puis elle est femme! — Toi tu vas, dans la lumière.\n                 Ta robe ne sait pas la f orme de ton corps.\n\n                 Tu descends au jardin quand les rosiers sont roses\n                 Tu fermes les volets au soleil de midi...\n                 Tu vis sans l'étonner dans la gaîté des choses...\n                 Tu ne sais pas qu'on t'aime : on ne te l'a pas dit...\n                 J'ai pris tes mains parmi mes mains, et tes mains même\n                 Ne savent pas pourquoi mes mains tremblent ce soir...\n                 Je t'aime de ne pas savoir comment je t'aime\n                 El parce qu'il vaut mieux, vois-tu, ne pas savoir...\n\n   Cette citation ne vaut-elle pas mieux que de longues pages d'éloge, et\nn'est-ce pas délicieux ?\n\n   M . M a r c e l A n g e n o t , l'auteur du Souffleur de b u l l e s , lance avec désin-\nvolture, en l'air, de petits globes bleus qui montent, qui éclatent et qu'on\noublie. J e sais bien qu'il n'a pas voulu faire autre chose et que la grande\npoésie ne l'a point tenté. Avec u n je-m'en-fichisme (qu'on me pardonne le\nmol) qui ne m a n q u e pas de grâce, M. Angenot, dont le portrait — y compris\nle chapeau — est la page la plus remarquable du volume, a réuni ici des\npoèmes très divers, écrits tous avec u n e facilité sautillante et un souci cons-\ntant de l'originalité. Cela fait de son livre une petite chose assez amusante à\nlire, mais qu'un poète n e doit se p rmettre q u ' u n e fois d a n s sa vie. Il y a là\nde la couleur, des notations bien croquées, de jolis v e r s ; cela n'a heureuse-\nm e n t a u c u n e prétention. P o u r t a n t il est des moments où M. Angenot nous\na n n o n c e qu'il va partir à perte de pensée, et dès lors n o u s ne savons plus s'il se\npaie joyeusement notre tête ou s'il se prend au sérieux — ce qui de la part\nd'un h o m m e aussi spirituel serait infiniment d o m m a g e .\n\n  Le livre posthume de C h a r l e s Gros, le Collier de griffes, m'est apparu\naussi, je l'avoue, comme u n gigantesque paradoxe. L'auteur du Hareng Saur,\nchef-d'œuvre indiscuté (croyez bien que je n'ironise pas) fut d'ailleurs un\nparadoxe vivant. Bohème, artiste, flâneur, rêveur de cabaret, insouciant,\nm a n q u a n t tout à fait de sens pratique — sens qui n'est nullement indispen-\nsable d'ailleurs à u n poète — il inventa la photographie des couleurs, trouva,\navant E d i s o n , le p h o n o g r a p h e , imagina le radiomètre et le p h o t o p h o n e . Il fut\nle type le plus parfait du savant imparfait, le presque-génie. On retrouve\ncette inégalité, cette insouciance et cette g r a n d e u r dans ce volume, qui rap-\npelle de loin seulement le Coffret de Santal. Pêle-mêle nous y lirons des vers\norgueilleux et solides, fort beaux d'allure où le savant et le poète se compé-\nnètrent merveilleusement\n                               J'ai voulu que les tons, la grâce.\n                               Tout ce que reflète une glace,\n                               L'ivresse d'un bal d\"opira,\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                                   LES POÈMES                                     505\n\n                         Les soirs de rubis, l'ombre verte\n                         Se fixent sur la plaque inerte :\n                         Je l'ai voulu, cela sera.\n\n                         Comme les traits dans les camées\n                         J'ai voulu que les voix aimées\n                         Soient un bien qu'on garde à jamais\n                         Et puissent répéter le rêve\n                         Musical de l'heure trop brève :\n                         Le temps veut fuir, je le soumets.\n\ndes visions tragiques, des cris de h a i n e , des pages d'une ironie aiguë et\nfroide, des m o r c e a u x lyriques presque inimitables, des fantaisies macabres\ncomme cette affreuse Réconciliation :\n\n                         J'ai fui par un soir monotone.\n                         Pardonne-moi — je te pardonne\n                         Mais ne me parle de personne...\n\nmais aussi des morceaux inachevés, indignes d'un poète, des choses si quel-\nconques qu'elles supportent à peine la lecture, des poèmes presque ridicules\nque n o u s avons, avec effroi, vu admirer par certains critiques; ainsi la Vision\ndu Canal royal des Deux-Mers, dont je p r e n d s au hasard quatre vers, les deux\npremiers admirables de rythme grave, les deux suivants si plats que chez\nnous on les attribuerait à quelque frère de lait de feu Potin :\n\n               Je chante ô ma patrie en des vers doux et lents\n               La ceinture d'azur attachée à tes flancs...\n               Le liquide chemin de Bordeaux à Marbonne\n               Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la Garonne...\n\n  U n avant-propos ému de M. Guy-Charles Cros, u n e préface enthousiaste\nde M. Emile Gautier complètent ce volume — qui rappellera le souvenir du\nmort mais n'ajoutera rien à sa gloire.\n\n   D'autres poètes, ces derniers jours, m'ont chanté les beautés de la vie. L a\nR o u t e a u Soleil, de M. J e a n M a r t i n e a u , est c o m m e une marche vers le\nbonheur. M. J e a n Martineau doit être très j e u n e . Il fait preuve d'une assez\ngrande naïveté dans la forme et de peu de maîtrise, mais son livre est bon et\nbienfaisant. Il est souvent ensoleillé, parfois triste. Q u e l q u e s influences s'y\nfont sentir, ce qui n'est pas étonnant : du côté du soleil, celle de la Comtesse\nde N o a i l l e s ; du côté de la pluie, celle de Verlaine. Ce petit poème-ci, par\nexemple, serait admirable s'il avait été écrit avant Sagesse :\n\n                          La mer est là qui pleure\n                            Dans le brouillard.\n                          A l'horloge les heures\n                            Sont en retard.\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "506                                        DURENDAL\n\n\n                              Silence sur la ville\n                                 Et dans mon cœur,\n                              Oubli tiède et tranquille,\n                                 Langueur, langueur.\n\n  H e u r e u s e m e n t la Route au Soleil est-elle mieux qu'un pastiche et qu'une\npromesse, je veux en citer comme preuve cette fin d'un beau sonnet sur La\nRochelle, ville familière au poète :\n\n                  Et toi, ma pauvre Ville, as-tu souffert assez\n                  De Novembre, ô ma trop nerveuse et faible amie,\n                  Comme te voilà vieille et seule après la pluie\n                  Qui pourchassa le rêve aimé de ton été...\n\n                  Et cependant les quais vers la houle éternelle\n                  Ouvrent le même espoir aux navires fidèles\n                  Qui viendront se blottir jusqu'à ton cœur, le Port\n\n                  Mais courbée sur ta peine étrange, tu sanglottes\n                  Comme une folle aïeule obstinée qui dorlote\n                  Le cadavre menu d'un petit enfant mort.\n\n   P é n é t r o n s dans le J a r d i n p a s s i o n n é de Mlle H é l è n e V a c a r e s c o . Une\natmosphère tiède d'Orient y règne : les arbres y vivent, l'air vibre, et des\nchants gravement épris y flottent tandis qu'au fond des bosquets en deuil\nretombent les eaux des fontaines éplorées. Mais l'atmosphère est tout ce qu'il\ny a dans ce volume d'oriental. L e s décors ne le sont plus. Mlle Vacaresco, et\nc'est d o m m a g e , semble avoir oublié sa R o u m a n i e . De temps en temps passe\nun souvenir de là-bas qui s'efface aussitôt, c o m m e cette neige d'Orient :\n                  Neige de nos jours clairs, ô neige d'argent rose,\n                  Fume en vapeur d'or violet vers le soleil.\n                  Ta pâle sœur du Nord sur qui le vent se pose\n                  Ne sait pas la clarté de ton levant vermeil.\n\n    Sinon ce n'est plus que le d r a m e de son cœur qu'elle évoque dans ces\ndécors généraux où tout cœur peut vibrer. H é l è n e Vacaresco est avant tout\nu n e passionnée. Il semble que ce soit à des femmes — M m e de Noailles,\nH é l è n e Vacaresco (je veux citer aussi H é l è n e P i c a r d qui est un admirable\npoète) — qu'ait été dévolu le rôle de faire rentrer dans la poésie française ce\nsentiment intense de la vie qui n'y avait jamais été exprimé, noyé qu'il était\na u p a r a v a n t dans les larmes du romantisme, contenu qu'il fut ensuite dans les\ncuirasses d'acier dont se couvrirent les héros du P a r n a s s e . Et ce sont deux\nOrientales qui l'ont introduite cette inspiration nouvelle. La princesse Bibesco\napportait le sentiment passionné de son émerveillement devant la nature et la\nvie; Mlle Vacaresco y ajoutait sa vibration moins joyeuse, plus grave, plus\nsaine, cet amour de l'amour et cette peur de l'amour, qui d o n n e n t à son dernier\nlivre son â m e et qui ont inspiré entre autres ce beau poème : J'ai regardé jouer\nles enfants sous les arbres. L ' a u t e u r au. Jardin passionné a donc certainement son\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                                    LES POÈMES                                     507\n\noriginalité. P o u r t a n t c'est à dessein que j'ai rapproché son n o m d'un autre.\nL ' o m b r e de M m e de Noailles erre à travers toute sa dernière œuvre. Cette\ninfluence acceptée inconsciemment par u n e compatriote est moins é t o n n a n t e\nà c o u p sûr que celte épidémie de petits \" cœurs innombrables \" qui ont battu\ndans la poitrine de tant de jeunes françaises. Mlle Vacaresco,j'en suis persuadé,\nne p e u t m a n q u e r de redevenir elle-même. Il y a dans son volume des poèmes\nadmirables, mais le poète français ne nous a pas fait encore oublier jusqu'à\nprésent la jeune inspirée qui a p p o r t a dans la littérature les accents inconnus\ndu R h a p s o d e de la Dombovista.\n\n   L'influence de E m i l e Verhaeren sur M. Gabriel M o u r e y , l'auteur du\nM i r o i r , est évidente. Il lui a inspiré entre autres un poème entier, le Retour,\nque le maître signerait sans y devoir changer un mot :\n\n                          Lugubrement dans le brouillard,\n                          Sous les immobiles regards\n                          Rouges et verts des sémaphores\n                          Les trains bloqués hurlent à la mort...\n\n   Mais le Miroir, tranquillisons-nous, n'est pas u n e réédition des Flambeaux\nnoirs. C'est du Verhaeren lumineux, joyeux et clair. L e poète a adapté admi-\nrablement le vers du maître à une pensée plus fraîche. Ce ne sont ici que des\nroses, roses des jardins, roses mourantes des vases, roses emportées sur le\nbateau, et qu'au milieu de l'Océan, avant de les voir se faner, on offre à la nuit\ndouce :\n               Mets-toi debout ainsi qu'une victoire blanche\n                    A l'avant du bateau qui penche\n               Et de tes bras harmonieux comme d'une urne\n               D'où s'écoule à regret l'onde dont elle est pleine,\n               Verse-les, répands-les, que la brise nocturne\n\n                            Les prenne,\n               Et dans la fine et chaude brume\n                    De ce beau soir qui se consume\n               Disperse en souvenir du matin clair\n               Où naquit des flots bleus la fille de l'écume\n               Un vol miraculeux des roses sur la mer...\n\n   M. Mourey n'évoque guère que des sentiments lumineux, des choses claires,\ndes gaîtés, des soirs aimants et languides. Il ne médite point sur les étoiles,\nmais sur les veilleuses dont la lueur filtre par les rideaux de chaque fenêtre\ndans les villages. U n livre à lire par les crépuscules d'été, q u a n d une brise\nadoucie mais inégale encore rythme des paysages transfigurés, tandis qu'au\nciel on voit s'éloigner la fuite lente, dans le couchant, de la flottille des\nnuées...\n\n  C'est aussi par u n soir calme, qu'avec M. A n d r é F o n t a i n a s nous partirons\nvers le mirage des îles claires, et si en route le naufrage nous renverse la\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "508                                 DURENDAL\n\n\nNef désemparée nous débarquera pourtant après la tempête dans quelque\narchipel lumineux. « Tout le frisson du monde est dans les îles », disait\nMichelet. André Fontainas a senti et goûté ce frisson. Il a la nostalgie des\nlointains perdus, des orcades dans les brumes, des cyclades dans le soleil.\nIl naviguera par tous les golfes, par toutes les mers, vers les rivages émer-\nveillés :\n\n               ... La grâce fraîche ceint Nippon\n               D'une guirlande de glycine et de jacinthes\n               Claire et belle parmi les roses\n               Comme une source jaillit Formose ;\n               Et j'irai plus épris et plus fier\n               De vivre tel parmi le monde affolant\n               Des parfums et des lumières,\n               Jusqu'au suprême crépuscule\n               Où vers moi flamboiera des plaines de la mer\n               La mystérieuse Ceylan\n               Qui brille\n               Comme une perle dans la mer !\n\n     Puis dans la seconde partie du livre, son aspiration va se disperser, il s'en\n  reviendra vers le monde, toujours hanté pourtant par des clartés chaudes et\n  des lumières radieuses.\n     André Fontainas est un de nos plus fiers poètes, et sa forme, relâchée par-\n  fois, n'en est pas moins une des plus belles que je sache. Elle est rythmée,\n  selon le sentiment, d'inégale façon, se précipitant, s'apaisant et se taisant\n  avec lui. Il fait apparaître des évocations vivantes et claires pleines de beauté\n  douce; il aime les frissons des flots, les petites vagues des fleuves, le vent, la\n  pluie. Oh I ce miraculeux poème de la pluie qui a la grâce onduleuse, sonore,\n. gaie et attristée tour à tour des belles ondées :\n\n               ... Tout le jardin accueille où l'automne s'ennuie,\n               Languissant et monotone en sa douceur,\n               Le passage bruyant des merveilleuses sœurs,\n               Les ballerines de la pluie...\n\n               Et dans leur danse et dans leurs rires\n               S'acharnent les rythmes étranges,\n               Puis s'éteint brusque l'éclair des corolles,\n               Le chant par rafales change\n               Au gré des brises que l'heure fait fleurir :\n               Déjà plus paisible est la terre molle\n               Où la gaité de leurs pas s'atténue,\n               Et, au silence désormais des avenues,\n               S'avancent songeuses, sans bruit,\n               Sous des voiles et long vêtues,\n               Sœurs clémentes, les pleureuses de la pluie.,,\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                                      LES POÈMES                                        509\n\n   U n e imagination si délicate et par instants si puissante — certains pas-\nsages du Vent se rapprochent du Verhaeren de la Guirlande des dunes — une\nforme si bien rythmée selon l'idée, et dans la seconde moitié du volume, des\nstances aux contours définitifs, font de la Nef désemparée d'André F o n t a i n a s\nune œuvre très remarquable, un de ces livres q u ' o n aime et qu'on relit.\n   J ' a b o r d e r a i souvent aux îles claires où M. F o n t a i n a s a exilé son rêve. On\ny respire u n e brise parfumée, on y entend de délicieuses chansons, tour à\ntour les couchants et les aurores dorent de leurs féeries les horizons. On ne\npense plus au m o n d e , perdu qu'on est d a n s une atmosphère de b e a u t é . . .\nJ'ai u n peu honte d'écrire cette phrase parce que je suis très jeune — mais\nne devons-nous pas remercier les poètes de nous faire parfois oublier\nla vie ?\n                                                                    PIERRE     NOTHOMB.\n\n\n    M e m e n t o . — J e signale simplement, faute de place, la remarquable édi-\ntion q u e vient de d o n n e r M. Georges R e n c y du superbe poème de Van H a s -\nselt : les Quatre incarnations du Christ (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges) ; les Vertes saisons, de M. Roger Allard ( P a r i s , éd. de l'Abbaye),\nbeaux poèmes v o l u p t u e u x ; les Brumes de la vie, par M!. Gaston Syffert (Rou-\nbaix, le Beffroi), où je trouve d'harmonieux sonnets tristes; la Vie unanime,\nde M. Jules R o m a i n s (Paris, l'Abbaye), u n livre chargé de pensée obscure et\nvivifié par une grande idée très saisissante et très neuve ; Choses qui furent, par\nJ a n e Mercier-Valenton (le Beffroi), recueil ému et intime qui dénote u n e\nbelle âme et u n beau talent, et où u n petit poème : Silence, touche à la per-\nfection. De l'Ombre et de la Solitude, par Louis D u m o n t (id.), des sonnets\nfamiliers et rustiques, assez monotones mais formant u n harmonieux\ne n s e m b l e ; l'Herbe d'Avril, par Louis P e r g a u d (id.), le livre d'un vrai poète;\nIle de France, par P a u l Fort (éd. de Vers et prose, hors commerce), poème\nexquisement r y t h m é et même rimé — est-ce par ironie, q u a n d tant de vers-\nlibristes mettent en vers leur prose, que le c h a r m a n t auteur des Ballades\nfrançaises persiste à mettre ses strophes en alinéas? — l'Exercice du Chemin de\nla Croix, par Armand Praviel (Toulouse, éd. de l'Ame latine), ou en vers\nsolides et classiques, l'excellent poète catholique évoque les stations doulou-\nreuses; la Grappe de Raisins, par P a u l Drouot (Paris, éd. de la P h a l a n g e ) ,\ngros paquet de huitains imparfaits et accumulés sans choix qui font regretter\nl'inspiration moins courte de la Chanson d'Eliacin ; Poètes, par F e r n a n d Divoire\n(Paris, Bibl. des entretiens idéalistes), portraits tour à tour cinglants d'ironie\net vibrant d'enthousiasme. Comme au temps joli des marquises (Paris, P l o n ) , par\n Henri Allorge, dont l'âme, autrefois géométrique, arrondit ses angles droits\net tourne aujourd'hui au Louis-Quinze; Poèmes et Interludes, par Robert Maze\n (Paris, Sansot), volume qui contient, à côté de morceaux plus graves, d'ex-\nquises c h a n s o n s . L'Essor, par la B a r o n n e Antoine de Brimont (Paris,\n Plon) :\n                               Je lavois et je voudrais bien,\n                                Car de mon cœur l'amour s'empare,\n                                Renverser le mur mitoyen\n                                Qui nous gène et qui nous sépare...\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "510                                  DURENDAL\n\n\nchante cette petite nièce de L a m a r t i n e . Citons enfin les Légendes d'Alsace, de\nM. Georges Spetz (Paris, Perrin), qui contiennent plus cle 200 pages de vers\nde ce genre-ci :\n\n               Dans une fête, Edtoige avait eu le bonheur\n               De rencontrer Raoul qui séduisit son cœur,\n               Par l'esprit, par le charme et la noble élégance\n               D'un chevalier venant du beau pays de France...\n\n  Je connais à Arlon u n coiffeur en retraite, J e a n - J a c q u e s Menard, qui écrit,\navec plus de virtuosité encore, des choses de cette force-là.\n\n                                                                               P . N.\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                 Le Règne de la Bête (1)\n\n                   NUL titre ne caractérise mieux notre époque que celui-ci. P a r\n                     règne de la Bête entendons l'apogée des principes révolu-\n                     tionnaires, le triomphe d'un régime c o r r o m p u , la désor-\n                     ganisation consciente et systématique de tout ce qui fit la\n                     grandeur d'un pays jadis sain, le goût pathologique pour\n                     la barbarie, une tendance générale à l'avilissement de nos\n                     forces sociales, le mépris de notre morale traditionnelle\n                     et la haine d'une religion féconde et seule vivante.\n                     Chose curieuse et digne de remarque la décadence d'un\n pays, son « animalisation », comme on dit en psychiatrie, marche de pair\navec les progrès de l'idéologie. L'excès d'orgueil intellectuel, l'ivresse d'une\nraison « imbécile » qui rejette toute discipline et qui pense se conduire\nd'après ses seules lois, le pouvoir croissant des pauvres idéologues si infatués\nde leur moi, si libérés — en apparence seulement — de lout dogme et de tout\n « préjugé », ne font que n o u s précipiter plus vite d a n s la bestialité. L'individu\nqui s'exalte a u point de se considérer, suivant les principes de la Révolution,\ncomme base sociale et qui sape, au nom d'une intelligence dévergondée,\nles assises sur quoi repose l'édifice humain, sent en lui et a u t o u r de lui se\ndéchaîner les instincts de la bête. Alors « les éléments qui formaient la Patrie\nfrançaise : religion traditionnelle, famille solidement constituée, goût de la\nhiérarchie et de la discipline » tombent en ruine et font place au « gorille\nlubrique » dont parle T a i n e .\n   M. Retté a bien fait de citer dans sa préface cette parole de Brunetière q u i\nindique à la fois les m a u x dont souffre notre époque et le remède nécessaire\nà notre conservation. « T o u t e s les fois, déclare l'éminent critique, qu'une\ndoctrine aboutira, par voie de conséquence logique, à mettre en question les\nprincipes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de\ndoute; et l'erreur en aura pour mesure de son énormilé la gravité du mal\nmême qu'elle sera capable de causer à la société. » Or, notre époque a tout\ndiscuté, tout nié. Ce n'est pas en vain qu'on nomme notre siècle celui de la\ncritique. Incapables de rien édifier nous avons, sous couleur de mieux obser-\nver, démonté tous les rouages sociaux, semblables à ces enfants impuis-\nsants à assembler à nouveau les roues de la montre qu'ils ont détraquée.\n\n\n (1) Le Règne de la Bête, par ADOLPHE RETTÉ. Paris, Messein.\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "5l2                                    DURENDAL\n\n\n   P o u r t a n t le remède existe. S a c h a n t la cause de notre décomposition, nous\ndevons, par le fait, être en possession de notre conservation. Si notre déca-\ndence est d u e à la perte de nos traditions morales et religieuses, notre salut\ngit d o n c d a n s le retour à ces m ê m e s traditions, d a n s « la restauration de la\nSainte Eglise catholique en dehors de laquelle il n'existe ni lumière, ni vérité,\nni consolation, ni salut ».\n\n                                             * *\n\n    Le r o m a n de Retté n'est que l'illustration de ces réflexions, le vivant exposé\nd'un cas de pathologie sociale. L e Règne de la Bête pourrait porter en sous-titre,\net combien plus justement que les infects livres d'Abel H e r m a n t : Mémoires\npour servir à l'histoire de notre société. Il s'agit moins ici de thèse, au sens étroit\ndu mot, que du développement narratif de notre g a n g r è n e morale d u e à l'in-\nfection révolutionnaire.\n    Retté n'a pas craint de mettre en scène, sous des n o m s à peine déguisés,\nles acteurs responsables du d r a m e au milieu duquel se débat la F r a n c e . Nous\nconnaissons Georges L e g r a n p a n , ministre de l'Intérieur; Félix Saurien,\ndéputé de Loire-et-Garonne ; l'épais Deurière, président de la R é p u b l i q u e ;\n Canichon, ministre des Affaires étrangères, devenu célèbre p o u r s'être caché\n dans une cave lors du siège de la légation à P é k i n ; Briais, ministre de la Jus-\ntice, et son remplaçant L a d o u m e r d r e ; Cabillaud, des F i n a n c e s ; Egrillard, de\nla Guerre ; Mouvron-Lapipe, ministre des Colonies ; Bribault, député du Centre,\navec Ripolin-Lachamelle. T o u t e s ces physionomies de voleurs et d'intrigants\n sont mises en pleine lumière. Mais à travers les mœurs de politiciens véreux\n surgit u n e figure tourmentée et ardente, celle de Charles Mandrillat, fils\n d'Auguste Mandrillat, président du Syndicat du Commerce républicain, véné-\n rable de la loge : le Ciment du bloc.\n    Auguste Mandrillat, radical irréductible, tour à tour défenseur de Legran-\n pan, fournisseur de brodequins aux semelles de carton pour l'armée, admi-\n nistrateur de chimériques mines d'or au T o n k i n , détrousseur des congréga-\n tions, a épousé u n e femme molle et nulle, afin de profiter de sa fortune. De\n cette union sans a m o u r naquit un fils. Charles n'ayant trouvé dans sa peu\n édifiante famille a u c u n e affection, a u c u n soutien moral, a u c u n e éducation\n religieuse, intelligent par surcroît mais infatué d'orgueil révolutionnaire, s'est\n laissé gagner par les idées individualistes. Il ne croit qu'en un seul dogme,\n le moi, voit dans l'autorité, la religion et la patrie le principe de toute per-\n version sociale. Anarchiste convaincu, Charles Mandrillat rassemble dans une\n m ê m e haine le médiocre idéalisme de nos bourgeois et les féroces appétils des\n radicaux. Son idéologie poussée jusqu'à la sincérité lui c o m m a n d e de ren-\n verser la société actuelle, car Charles, ainsi que les nihilistes de son espèce,\n se persuade que des ruines accumulées par la d y n a m i t e naîtra u n e époque\n magnifique, l'âge d'or, le siècle de la liberté et de la lumière. On conçoit\n l'épouvante d u vieux Mandrillat découvrant soudain en son fils u n révolu-\n tionnaire actif. L e président du Syndicat du commerce républicain frémit,\n lui que seul l'argent dirige, en songeant aux désagréments que peut lui\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                               LE RÈGNE DE LA BÊTE                                        513\n\ncauser u n e progéniture turbulente et si irrespectueuse des principes du\nBloc.\n   C e p e n d a n t , Charles de plus en plus exaspéré par le spectacle de la veulerie\ncontemporaine, décidé à tenter un éclat, fabrique une b o m b e destinée à\nL e g r a n p a n . « L e g r a n p a n , dit-il, résume au pouvoir, un état social où règnent\nl'astuce et la servilité. E n lançant la b o m b e , j'agis en h o m m e libre, je m'af-\nfranchis de ce pouvoir et je me prouve supérieur à lui. » E t Retté d'ajouter :\n« N e trouvant pas à se classer selon la grande estime qu'il faisait de lui-même,\nfroissé au contact de la foule routinière qui, sans pensée, sans au-delà, trottine\nentre les brancards de l'accoutumance, il en avait conclu qu'il représentait un\ntype d ' h u m a n i t é supérieur qui ne pouvait s'affirmer qu'en fracassant les cadres\noù végétait le vulgaire. »\n   L a scène est belle où Charles, sur le point de jeter la b o m b e , aperçoit son\npère aux côtés d e L e g r a n p a n . « A h ! c'est en vain qu'il croyait mépriser et\nmême détester cet h o m m e qui ne lui avait jamais témoigné de tendresse, qui\nne lui avait d o n n é que des exemples de vilenie et de duplicité. Comme déjà\nle meurtre s'échappait de sa main, la nature avait crié en lui. T o u t à coup, il\ns'était senti plus faible qu'un enfant, incapable de tuer. »\n   Son c o u p m a n q u é , Charles se met en quête de tuer un autre représentant\nde l'autorité et de la force publique, afin de s'affirmer « s u r h o m m e ». Ses pas\nle portent devant N o t r e - D a m e . L'anarchiste s'était dit : « J'entrerai d a n s la\npremière église qui sera ouverte et là je lancerai la b o m b e soit sur quelque\nprêtre, soit p a r m i les individus stupides qui s'y agenouillent, soit, au hasard,\nà travers le c h œ u r . L e tout, c'est qu'elle éclate comme u n défi à ce Dieu en\nqui l'humanité place ses lâches espoirs et son amour encore plus lâche de la\nservitude. » Sur le seuil de la cathédrale, Charles pousse la porte intérieure,\nmais le « t a m b o u r » revient sur lui et le frappe d'un coup sec en pleine poitrine.\nLa b o m b e éclate d a n s le gilet du malheureux. « Ainsi, p a r u n évident m i r a c l e d e\nla Justice divine, le meurtre s'était retourné contre celui qui appelait le meurtre\nsur a u t r u i . » D a n s la c h a m b r e de Charles, les perquisitions n'amenèrent\nqu'à la découverte d'un papier où l'anarchiste avait écrit, d'une main fébrile,\nces mots : « L ' h o m m e libre écarte les dogmes, les lois et tout ce qui entrave\nson droit à la révolte. Il ne croit qu'en lui-même. Il frappe pour se grandir\net il reste sourd aux plaintes de ses victimes. C'est ainsi qu'il devient le sur-\nhomme. »\n\n                                             * *\n\n   Le t e m p é r a m e n t fougueux, la nature emportée et tout d'une pièce de Retté\nse retrouvent d a n s ce r o m a n satirique et puissant. L'analyse d'une âme d'as-\nsassin est fortement poussée; les m œ u r s de nos politiciens contemporains\npris sur le vif. Il n'est pas jusqu'à l'étude d'une douce et forte figure catho-\nlique qu'incarne Robert Abry qui ne soit brossée avec justesse. Où Retté\nexcelle c'est d a n s les notations un peu grosses des ridicules h u m a i n s . Voici\nune caricature très vivante dessinée à l'intérieur d'un café : « A sa droite, un\ngroupe de manilleurs, p o u r procéder aux stupides calculs qu'implique le jeu,\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": " 514                                   DURENDAL\n\n\n p r e n n e n t des airs solennels; on dirait les grands-prêtres d'une tribu insulaire\n du Pacifique méditant d'étriper u n e volaille à la gloire d'une idole en bois\n d'acajou mal équarri. A sa g a u c h e , u n e notable famille du quartier : le père,\n dont la face rose et grassouillette, plantée de soies molles, évoque le commerce\n de charcuterie qui fit sa fortune. Il c o m m e n t e , sans que personne l'écoute, le\n dernier article de ce V a u v e n a r g u e s pour imbéciles qu'on appelle H a r d u i n .\n L a mère, pareillement mafflue et luisante, se tasse sous un c h a p e a u bizarre\n où des plumes caca-d'oie ombragent une g r a p p e de raisin d'un vert outra-\ngeant et des choux de velours p o n c e a u . . . Les enfants : la fille, en crise d'âge\ningrat, maigriote d a n s sa robe trop courte, grimace, grognonne, lape de la\ng r e n a d i n e , échange des coups d e pieds sous la table avec son frère, môme\ncouleur de suif q u i , coiffé d'un képi de général bolivien, braille, renifle et se\nm o u c h e sur la m a n c h e de son papa, lequel finit p a r le gifler. »\n    Au-dessus de ces physionomies grimaçantes se dresse la croix, symbole\nflamboyant de l'Eglise Catholique « en dehors de laquelle il n'y a ni lumière,\nni vérité, ni consolation, ni salut ». Avec le Règne de la Bête s'affirme défini-\ntivement le tempérament d e Retté romancier et nous avons la joie de compter\nu n écrivain catholique de plus.\n\n                                                                       T.   DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                   L'Art de la Médaille\n                   LA Société hollandaise-belge des amis de la Médaille fait\n                      depuis plusieurs années une active c a m p a g n e pour obtenir,\n                      qu'à l'avenir, dans les expositions des beaux-arts, u n e\n                      salle soit réservée à la seule médaille. Ses efforts viennent\n                       enfin d'aboutir.\n                          Dans la réunion du comité de patronage de l'Exposition\n                       internationale des Beaux-Arts de 1910, qui a eu lieu le\n                       6 août sous la présidence de M. le ministre baron\n                       Descamps-David, il a été décidé, sur la proposition de\nM. Buls, a p p u y é e par M. A. de Witte, que toutes les médailles envoyées,\ntant belges qu'étrangères, seraient réunies en une seule salle du Palais des\nBeaux-Arts et que la Société hollandaise-belge prêterait son concours pour\ncompléter ces envois par l'exhibition de quelques spécimens des œuvres\ndes principaux altistes, morts ou n o n exposants, de façon à constituer une\nvraie exposition de l'art de la médaille contemporaine depuis P o n s c a r m e .\n   M. le Ministre, g r a n d partisan de cette idée, a chargé MM. Buls et\nde W i t t e de s'entendre avec l'architecte de l'Exposition de Bruxelles,\nM. Acker, au sujet de l'aménagement à donner au salon de la médaille\net au sujet de son mobilier.\n   Nous souhaitons voir ces messieurs présider aussi à l'installation de ce\nsalon et à son organisation, pour lesquelles des connaissances spéciales,\ncomme le disait si justement M. le baron Descamps, sont indispensables.\n\n\n\n\n  Le troisième concours ouvert par la Société hollandaise-belge des Amis\nde la médaille entre médailleurs belges ou hollandais, âgés de moins de\n30 ans, vient d'être j u g é . Il a été des plus brillants sous tous les rapports.\nLe premier concours avait réuni seulement deux projets; le deuxième, cinq;\ncelui de cette année en compte quinze dus à quatorze artistes, dont deux\nhollandais. Le sujet imposé était l'Instruction.\n  Le premier prix, 700 francs, a été décerné par acclamation à un tout jeune\nhomme, M. P a u l Wissaert, né à Bruxelles en 1885. Son œuvre est vraiment\nremarquable, tant par sa composition que par son exécution digne d'un\nvétéran du métier. Elle sera frappée et distribuée aux membres de la Société.\n  Le second prix a été partagé, à titre d'encouragement, entre MM. Jean\nLe Croart, H e n r i Steppe et Eugène de Braeckeler.\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": "516                                    DURENDAL\n\n\n  Ces décisions ont été prises à l'unanimité par le jury, c o m p o s é de M. Buls,\nprésident; de M. le J o n k h e e r Beelaerts de Blokland, secrétaire; de\nM M . Alph. de Witte, G. Devreese et Ch. Dupriez, m e m b r e s .\n  S'étaient excusés : M M . de Dompierre de Chaufepié, conservateur du\ncabinet des médailles à L a H a y e , et O d é , sculpteur à Delft.\n\n\n\n\n    Les fêtes du L X X V e anniversaire de l ' I n d é p e n d a n c e Nationale et l'Expo-\nsition Universelle de Liége, qui en fut le complément, ont d o n n é lieu à la\nfrappe d'un grand n o m b r e de médailles, de jetons et d'insignes de valeurs très\ndiverses.\n    M. de Trooz, alors ministre de l'Intérieur, désireux de conserver le sou-\nvenir de cette manifestation « métallique » des sentiments patriotiques des\nBelges, chargea M. E d . Laloire de dresser la liste de ces pièces et de cons-\ntituer, des meilleures d'entre elles, un album avec texte explicatif. C'est,\nd'ailleurs, ce qui avait été fait en 1880, lors du L e anniversaire de l'Indé-\np e n d a n c e et les récents progrès de l'art de la médaille en Belgique méritaient\nbien d'être ainsi rendus tangibles à tous par les soins du gouvernement.\n    L e travail de M. Laloire (1), particulièrement soigné, n o u s semble établi\navec méthode. Il c o m p r e n d quarante-sept pièces, de gravure originale,\nclassées suivant leur n a t u r e et accompagnées de notices qui fournissent sur\nl'origine de chacune d'elles des renseignements fort complets. Des planches,\nd'assez bonne venue, complètent h e u r e u s e m e n t le texte.\n    S o u s le titre : La collection des médailles de la Chambre des Représentants, M. E d .\nLaloire a encore publié u n e petite brochure de 16 pages qui fait fort bien\nressortir l'importance de la collection de médailles, de 1830 à nos jours,\nd o n n é e récemment par M. W a r o c q u é .\n\n\n\n\n                                         *\n\n\n\n\n  (1) Souvenirs nitmismatiques des Fêtes jubilaires de 1905, par EDOUARD LALOIRE\n(Bruxelles, Monnom).\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nL'Affaire Nell, par M. Louis ESTANG. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n     « Un procès, quel qu'il soit, est jugé, c'est-à-dire que tous les faits, toutes\n les circonstances juridiques en sont livrés à l'appréciation de quelques\n hommes. Cela déjà est effrayant, même quand ces hommes ont l'attention\n vive, l'esprit consciencieux et droit, le savoir et la longue habitude d'em-\n ployer tous ces moyens à la recherche du vrai... Même alors, qui peu\n répondre qu'une de ces impressions invincibles comme nous en avons par-\n fois, ne troublera point le jugement de ces hommes? Mais aujourd'hui de\n tels juges n'existent presque plus : au lieu de magistrats nous avons des\n fonctionnaires. Ils entrent dans la magistrature comme ils entreraient dans\n l'administration ou le commerce, sans vocation particulière ; ils n'y trouvent\n plus les traditions et les habitudes corporatives qui, d'emblée autrefois,\n imprégnaient le nouveau venu; ils sont, à Paris du moins, constamment\n pressés par la multitude des affaires et ils expédient au lieu de juger; enfin,\n et par-dessus tout, le souci de l'avancement les obsède. Ils ont ainsi perdu le\n sentiment de la fonction; ils ne sentent plus que la mission de juger, telle-\n ment difficile, tellement grande, impose à l'homme qui l'assume la discipline\n la plus stricte, afin qu'il puisse donner le plein effort de son intelligence et\nde sa raison et qu'en retour, sur de si petites causes qu'elle s'exerce, elle\nsuffit à honorer celui qui l'accomplit dignement... Ce sont des fonction-\nnaires... Je ne vous parle que de la moyenne. Il reste quelques vrais magis-\ntrats. Il s'est glissé quelques personnages d'une médiocrité ou d'une incon-\nscience attristante. Ni les uns ni les autres ne représentent la justice d'aujour-\nd'hui. Cette justice, telle qu'elle est, ce sont tantôt des individus qui voient\ndroit, tantôt des individus qui voient de travers ou qui ne regardent même\npas. Suivant qu'on a les uns ou les autres comme juges, on est bien ou mal\njugé.\n    » — C'est un peu effrayant, dit Diane... »\n   Ainsi parle à son ancienne amie d'enfance, Madame Nell, l'avocat Fran-\nçois Martilliers. Madame Nell, jeune veuve très candide et très belle, doit\nrecourir aux tribunaux pour garder l'héritage multimillionnaire qu'on lui\nconteste. Bien entendu, aussitôt débarquée à Paris, une foule de gens\nl'assiègent, férus de sa personne et de sa fortune; sortie victorieuse de la\nlutte, mais avec une situation relativement modeste, elle connaît la joie\ndéfinitive et plénière en épousant Martilliers. Un point, c'est tout.\n   M. Louis Estang semble s'être proposé à soi-même la gageure de bâtir le\nroman qui dût être le plus simple, le plus banal ; seulement il a, par son\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": " 5l8                                      DURENDAL\n\n\n esprit aigu, par sa vision personnelle des choses, galvanisé le poncif et\n renouvelé un genre.\n    Ainsi, quoi de si banal que la sensation brusque de posséder la richesse ?\n Mais voyez comment M. Louis E s t a n g , en touches brèves, montre l'effet de\n cette révélation chez son h é r o ï n e . : « Devant elle c'était, c o m m e dans un\n conte, le ruissellement de l'or, des pierreries et des p e r l e s ; il lui semblait se\n voir elle-même parmi les feux éclatants et d a n s la musique triomphale d'une\n apothéose. Elle souriait éblouie, elle se sentait nouvelle d a n s le monde\n transformé. »\n    Ainsi, quoi de si rabâché et surusé que la description d'une soirée à la\n Comédie-Française? Mais notez la façon cruelle d o n t M. Louis E s t a n g\n dissèque les « jolies femmes » qui s'y prélassent : « La fatigue des muscles et\n l'usure de la peau se marquaient d a n s q u e l q u e s plis autour des yeux, autour du\n nez, et surtout dans l'affaissement de la bouche qui souriait encore délicieuse-\n ment et, tout de suite après, retombait. Ces femmes avaient passé quarante\n ans et quelques-unes c i n q u a n t e . P a r t o u t ailleurs qu'à P a r i s , elles se seraient\n habillées d'étoffes sombres et, le cœur paisible sous une robe de soie noire,\n elles n'auraient pensé q u ' à marier leurs enfants. C'est en toilettes claires et\nquelques-unes en robes blanches qu'elles apparaissaient dans la salle\nbrillante et d o r é s . Elles ne pensaient qu'à lutter encore, à retenir autour\nd'elles le succès, c'est-à-dire l'amour, et cet insatiable désir de vivre et d'être\naimées encore flambait d a n s leurs y e u x . Ces yeux étaient magnifiques par la\nvolonté qui en jaillissait, ardente, désespérée m ê m e , de plaire une dernière,\nune avant-dernière fois, et par le regard aigu qui révélait tant de savante\nfinesse d a n s les joies cérébrales, dans toutes les joies. »\n    M. Louis E s t a n g dépeint les magistrats sans excès de bienveillance : « Ils\ns'avançaient sans solennité; le P r e m i e r dressait, sur un corps replet, une\nfigure rubiconde qui tendait vainement à la majesté, avec des yeux d'une\nvivacité méchante. » P a r contre, le bâtonnier R a v a u d lui inspire des lignes\némouvantes : « La voix de R a v a u d déroulait avec a m p l e u r ses ondulations\nsonores : du m ê m e r y t h m e , pareil à celui des vagues dans u n e mer calme,\nl'idée se d é v e l o p p a ; le geste rare de la main pâle et sèche semblait, par\ninstants, porter jusqu'aux juges un mot plus fort; la tête blanche de Ravaud\nremuait à peine, elle semblait plus petite, et on eût dit que son corps\nse diminuait sous la robe. Dans la salle qui m a i n t e n a n t était pleine, les\nvisages, les yeux même paraissaient immobiles, le silence était absolu.\nSeule, la voix s'enflait, tombait à peine, remontait... et l'idée s'épanouissait\ndans sa puissance immatérielle comme ce silence et cette immobilité. Diane\noubliait que c'était sa fortune qui se disputait à cette h e u r e ; et, détachée\nd'elle-même, elle voyait l'idée seule, une étrange et grandiose création des\nh o m m e s , qui fait à jamais sacrées quelques lignes d'écriture et qui assure à\nla volonté des morts une force intangible. »\n    Il serait aisé de multiplier les citations; M. Louis E s t a n g , je le répète, a le\ndon de rajeunir les objets qu'il aborde ; il réalise même le miracle laïque de\nnous intéresser — encore! — aux « fêtes de charité », comme aux « grandes\nfêtes sportives » ; il le fait avec ironie, tour à tour, et avec une émotion qui\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                                   LES LIVRES                                     519\n\n\nse surveille pour ne pas donner dans la sensiblerie. E t il flotte sur l'œuvre\nentière u n e atmosphère de distinction, de corruption, de politiquaille, de\nmondanité, de sensualité., d'hypocrisie, qui enivre et intoxique et qui veut,\nquand même, être respirée. A une histoire « bien parisienne » M. Louis\nEstang a su conférer le cachet d'une aventure profondément h u m a i n e .\n                                                                FRANZ    MAHUTTE.\n\n\n C o n t e s p o u r l e s e n f a n t s d ' h i e r , par ALBERT MOCKEL. Illustrations\n   d'AuGUSTE DONNAY. — (Paris, Mercure de France.)\n   Quelques humains privilégiés gardent dans l'âge mûr une âme candide,\nqui semble née d'hier : ils ont le don d'enfance, chanté par F e r n a n d Severin.\nC'est p o u r ces grandes personnes, amies des ondines, des fées, des\nprincesses fabuleuses, des princes chimériques, que M. Albert Mockel a\ncomposé avec application ces contes, dont la savante naïveté lyrique se\nmêle d'un rien d'ironie et de satire. Le valeureux Jerzual d ' U r m o n d e , le\nnoble Ellérion d'Argilée et rinforturé Ardélian de Persaigues, dit le Che-\nvalier Désamoré, les belles Foliane de Pallor et Alise d'Avigorre, les rois\nBaladour et G o m a b u r g e de Hyontargie vivent en des pays imaginaires, qui\nressemblent parfois, par leurs 'aspects burlesques, à de véritables pays. Que\nM. Albert Mockel déploie dans ces légendes inventées de précieux dons de\npoète, une r e m a r q u a b l e science d'artiste, nul ne le méconnaîtra sans\ninjustice. N o m b r e de pages attestent une fraîcheur d'imagination, une fan-\ntaisie malicieuse et c h a r m a n t e , rares chez nos écrivains. Ses belles histoires\nm a n q u e n t néanmoins un peu trop d'ingénuité. L e u r grâce est trop apprêtée,\nleur élégance trop alambiquée, leur symbolisme trop compliqué, leur\nhumour trop laborieux. L'artifice et la subtilité abondent. M. Mockel\ndépense beaucoup de talent pour créer des bibelots.\n\nLe Théâtre aux chandelles : Les Scrupules de Sganarelle,\n    par H E N R I DE R É G N I E R . — ( P a r i s , Mercure de France.)\n    L a scène est à Verrières, « petite ville du centre de la F r a n c e ». L e meur-\ntrier du C o m m a n d e u r s'y est arrêté, avec ses dignes valets, Sganarelle et\n Leporello, dans l'attente des lettres de grâce qui le mettront à l'abri des lois.\nEt l'on devine quels y sont ses passe-temps. Le b o n h o m m e Géronte, que\nservit jadis Sganarelle et que sert encore, chambrière, hélas ! trop complai-\nsante, D o r m e , la femme de Sganarelle, habite à Verrières. Or, Sganarelle est\nsi las de suivre par monts et par v a u x don J u a n , que, même au prix du\nspectacle quotidien de son d é s h o n n e u r conjugal, il rêve de réintégrer le pai-\nsible logis de son ancien m a î t r e ; et don J u a n consentirait volontiers à se\nséparer de lui, pourvu que ce serviteur fidèle et couard y fît son office\ncoutumier a u p r è s de l'innocente Angélique, la fille du b o n h o m m e , dont\nl'irrésistible séducteur a entrepris la conquête. D'où les scrupules de Sgana-\nrelle, qui hésite, se scandalise, mais qui, plus poltron que P a n u r g e , cède tôt\nà la peur que lui inspirent le bâton de son terrible maître et les sarcasmes de\nl'impudent Leporello. Au reste, qu'importe son aide ? Don J u a n triomphe\nsans lui, car, l'honnête et maladroit amoureux d'Angélique ayant cru\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": " 320                                 DURENDAL\n\n\ndevoir mettre la belle en garde contre la rouerie et la satanique scélé-\nratesse de son rival, c'en est assez pour qu'Angélique se précipite roma-\nnesquement dans les bras de don J u a n , q u ' u n e habile estocade débarrasse\nde L é a n d r e .\n   Cette comédie classique, dans la manière vive et le goût piquant d'un\nsiècle qu'aime M. de Régnier, est plus et mieux qu'un pastiche. Œ u v r e\nd'artiste et de lettré, profonde et pittoresque, elle enrichit de plus d'un\ntrait original le personnage de don J u a n . E n avouant le plaisir qu'il a pris à\ncet « a m u s e m e n t » littéraire, M. de Régnier montre trop de modestie :\nil prolonge Molière, dont revivent un peu, ici, le rire, le rêve, la philosophie.\nIl nous offre u n délicieux spectacle dans un fauteuil.                   M D.\n\n L e P u i s o n , par GEORGES WILLAMES. — (Bruxelles, Larcier.)\n    Voici un ravissant petit roman, écrit d'une façon exquise, sans prétention,\nen un style simple, mais où il n ' y a pas le moindre accroc.\n    C'est l'histoire naïve d'un fils des c h a m p s , l'enfant u n i q u e de Lison, le\ncensier du P u i s o n . Il sortit bon premier du collège c o m m u n a l de Nivelles.\n L'administration « décerna une médaille de vermeil à l'élève Lison qui, de la\nsixième latine à la rhétorique, avait chaque année remporté le prix général ».\nLe triomphe du fils grisa les p a r e n t s . U n génie pareil ne pouvait rester au\nvillage. On rêva d'en faire u n fonctionnaire dans la capitale. Il fut recom-\nm a n d é à un ministre qui le prit dans son département. L'histoire de la vie\nbanale du fonctionnaire est racontée d'ici d'une façon pittoresque et éton-\nnante de vérité.\n    L a mort du censier Lison ouvrit les yeux à son fils. Octave s'aperçut enfin\nqu'il avait fait fausse route, que sa vraie vocation était somme toute celle de\nfermier, que son père avait mené la vraie vie, la vie vraiment heureuse : « Oui,\noui, sous l'habit brodé du h a u t fonctionnaire, qui est u n e livrée dorée, je\nregretterai un j o u r mes sabots. Il suffit que je les aie aux pieds pour me\nsentir plus libre et être libre, c'est u n e force et c'est u n e joie, »\n    L a décision d'Octave suivit immédiatement cette réflexion. Il ne quittera\nplus le P u i s o n . Il sera paysan comme son p è r e . E t il envoya sa démission\nde fonctionnaire avec le m ê m e entrain qu'il avait mis jadis à expédier sa\nd e m a n d e d'emploi et alla de suite conter la nouvelle à Marie, l'élue de\nson cœur.\n    Je le répète, toute cette petite histoire est délicieuse. Je l'ai lue d'un coup,\nsans déposer le livre et je crois que tous les lecteurs feront comme moi et\nresteront tout le temps de cette lecture sous le charme qui m'a pris dès la\npremière phrase et ne m'a plus quitté jusqu'à la d e r n i è r e .             H . M.\n\nL e s C h a m p i e r , roman par, P A U L RENAUDIN. — (Paris, Plon.)\n   Il est difficile de toucher à la vie des h u m b l e s sans la déformer. L e natura-\nlisme avait découragé l'art probe des observateurs consciencieux et sensibles.\nIl parut qu'il ne fût pas possible de faire accepter par le public u n e peinture\nattendrie et vraie du monde des ouvriers et des paysans. Bazin se fit lire\ncependant et sur l'aile de son talent minutieux et large, les âmes obscures\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                                        LES LIVRES                                        521\n\n\naffleurèrent au jour d'une littérature saine et romanesque. Peut-être sa géné-\nrosité l'inclina-t-il à un trop facile optimisme.\n    J e m e souviens d'avoir lu pour la première fois le roman de M. R e n a u d i n\ndans les livraisons de la Quinzaine. Et cette étude d'une famille ouvrière de\n Grenelle est bien dans l'esprit généreux et précis de cette revue dont M. F o n -\nsegrive fut l'âme. A u c u n e crudité inutile et voulue, mais aucune réserve\nintempestive. L a première impression est celle de l'exactitude. Même on\npressent un danger dans l'observation implacable de ces milieux grouillants\net populaires. Quelle teinte — h é l a s ! ressemblante — de grisaille et de tris-\ntesse! Mais voici qu'on devine bientôt sous l'observateur l'homme sensible,\naimant, pitoyable. Après nous avoir introduit un peu brutalement peut-être\nd a n s l'immeuble nauséabond et sombre du II bis de la rue T i p h a i n e , le con-\nteur noue entre les personnages de son récit et nous les liens d'une sympathie\nque son art excelle à répartir. Aussitôt, l'intérêt n'est plus simplement docu-\nmentaire ou romanesque, il se double d'un élément de charité et de morali-\nsation. P a r la pitié et par l'affection il nous m è n e à u n e conception nouvelle\nde la vie populaire. N o u s n'y voyons plus seulement des mouvements de foule\nen délire, des dévergondages de bête en folie, des tassements résignés d'êtres\nanémiés. N o u s y reconnaissons u n e h u m a n i t é fraternelle où ne m a n q u e ni\nla beauté, ni la g r a n d e u r . P a r là, M. R e n a u d i n atteint d a n s son petit livre,\nqui n'est que la monographie de la famille Champier, le grand art où se ren-\ncontrent inévitablement l'amour et la vérité.                                         H . D.\n\n\nL'ART :\nM a n u e l s d ' H i s t o i r e d e l ' A r t . La Peinture des origines au X V I e siècle,\n   par Louis HOURTICQ. Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   La maison L a u r e n s , à laquelle nous devons déjà tant de précieuses collec-\ntions de publications artistiques, qui grandissent sans cesse en importance\net en réputation, i n a u g u r e aujourd'hui u n e nouvelle et excellente série de\nvolumes synthétiques où la peinture, la sculpture, la musique, etc., déjà\nétudiées chez les représentants les plus éminents de ces arts d a n s les suites\nmonographiques des Grands Artistes, des Musiciens Célèbres, etc., apparaîtront\ndans la perspective vaste et grandiose de leur évolution depuis les origines...\n   C'est une g r a n d e tâche, aussi attrayante que périlleuse, que d'entreprendre\nde résumer en u n livre de cinq cents pages une telle histoire, si riche de\nmatière et aussi, en certaines périodes, de controverses. Il faut éliminer le\ndétail qui surchargerait pour ne garder que ce qui m a r q u e et ce qui caractérise\net, cependant, ne rien laisser de ce qui a été vie, action, impulsion, force de\ntradition ou semence de renouvellement. Il faut que le récit marche ou,\nmieux, coure au long des siècles et, tout à la fois, qu'il s'arrête pour con-\nsidérer les personnalités dont l'œuvre résume ou a n n o n c e ; qu'il soit en\nlarges aperçus et, tout ensemble, en vues précises où se dessinent avec\nforce la grandeur d'une école ou la haute taille d'un homme, dont l'œuvre\na fait éclat ou magnificence dans le développement organique de leur art.\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "522                                      DURENDAL\n\n\n   L'œuvre de M. Louis Hourticq doit être louée sans restrictions. L'érudi-\ntion et une information étendue, bases nécessaires d'une entreprise telle que\ncelle-ci, s'y associent à un sens critique des plus aiguisés et à une vision\nhistorique s û r e .\n    L'auteur, certainement, a vu les principales des œuvres dont il parle; sa\nsensibilité s'est éprouvée et affinée à l'étude comparée des maîtres du Nord\net de ceux du Midi. Après avoir conduit son histoire des t e m p s préhistoriques\nau XIVe siècle, il a dit a d m i r a b l e m e n t les Giottesques et les Siennois, puis la\nsévérité et la vigueur de l'école flamande jetant son réalisme, c o m m e u n flot,\nsur l ' E u r o p e entière, puis F l o r e n c e unissant la vie et la n a t u r e à la grâce, en\ndes œuvres où la jeunesse ardente de la conception se s u b o r d o n n e déjà à des\nlois, issues, peut-être, de la sculpture ou, p o u r parler plus généralement,\nd'une vision amoureuse de la ligne plutôt que de la couleur : « C'est u n besoin\npour l'esprit florentin de p r e n d r e contact avec des lois nécessaires ». écrit, à\nce propos, M. H o u r t i c q ; et il semble que l'on pourrait dire m ê m e : « pour\nl'esprit italien », le réalisme, mitigé, d'ailleurs, dès le début, n'ayant été, en\nItalie, qu'un intermède en quelque sorte entre deux lois : L a loi giottesque,\nau XIVe siècle; la classique, au XVIe, avec Michel-Ange et R a p h a ë l dont\nl'avènement date de la fin de l'école florentine et l'apogée de la g r a n d e école\nr o m a i n e , de l'art qui, né d a n s la ville universelle, parviendra à faire con-\nsentir à ses principes et à ses dogmes u n e vertu presque catholique.\n   M. Hourticq termine son ouvrage en nous montrant la F l a n d r e et l'Alle-\nmagne subissant, à leur tour, l'influence de ce Midi sur lequel, antérieure-\nment, elles avaient si puissamment agi et, enfin, en suscitant devant nous\nl'école vénitienne, grande d a n s la couleur et la sensualité, isolée et singu-\nlière dans l'art de la Péninsule, comme la R é p u b l i q u e de la mer elle-même\ndans son histoire.\n\n\nP i e r r e B r e u g h e l l ' A n c i e n , par M. CHARLES BERNARD. Un vol.\n   illustré de 32 reproductions hors-texte. (Collection des Grands artistes des\n   Pays-Bas. — Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   « Ce n'est guère que dans ces dernières années, écrit M. Bernard, aux\ndernières lignes de son livre, qu'on a restitué à Pierre Breughel l'Ancien\ncette place qui lui revient entre Jean Van Eyck et Pierre-Paul R u b e n s : ils sont\nles trois sommets de l'école flamande ; ils ont, avec u n e puissance égale, fixé\nun des côtés de l'âme de leur race et l'âme totalede leur époque. » E t il ajoute :\n« Breughel a été le plus simple et le plus sincère. » E n effet, si les instincts\nfonciers et les aspirations de la race ont trouvé d a n s l'œuvre d e Jean\nVan Eyck c o m m e dans celle de Rubens une expression admirable, l'œuvre de\nBreughel, parce que plus immédiatement réaliste, parce que inspirée toute\nde la vie et des m œ u r s du peuple flamand, les a manifestés avec u n e force,\nune intensité d'observation et de vision extraordinaires.\n  N o u s avons essnyé de caractériser l'art de ce maître puissant, tout attaché\nau terroir, au milieu d'un siècle où les influences italianisantes prédo-\nminaient, lors de l'apparition de la magnifique publication que la librairie\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                                      LES LIVRES                                       523\n\n\nVan Oest a déjà consacrée à Breughel (1). L'ouvrage illustré d'une façon\nexcellente, de M. Bernard, n o u s apporte une étude de dimensions plus\nmodestes, mais complète et pleine de saveur, de l'œuvre et de la carrière du\npeintre du Massacre des Innocents, du Triomphe de la Mort et de tant de pages où\nle réalisme le plus exact sert de véhicule à u n e pensée profonde et\némouvante.\n   M. B e r n a r d après avoir défini le milieu troublé, les P a y s - B a s opprimés et\nen proie aux affres des guerres religieuses, où Breughel va se développer,\naccompagne celui-ci d a n s ce voyage en Italie, qui enrichira son imagination\nsans influer sur les tendances de son art, nous le montre travaillant ensuite\nchez Jérôme Coek à ses compositions satiriques, imprégnées, elles aussi,\ndu réalisme qui, éloignant peu à peu le maître de toute fantaisie, finira par\nl'amener à la création de la suite étonnante d'oeuvres grandes et graves qui\nremplit la seconde partie d e sa vie. L'auteur a terminé utilement son\nintéressant volume par le « catalogue des tableaux originaux présentement\nconnus de Breughel ».\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Jean Goujon, par M. P A U L VITRY. — (Paris, L a u -\n  rens.)\n   J e a n Goujon, le sculpteur de la Fontaine des I n n o c e n t s , l'élégant décora-\nteur du château d'Anet et du palais du Louvre, à l'œuvre duquel M. P a u l\nVitry consacre cette fine et remarquable étude, est, sans doute, l'un des plus\nattrayants artistes d'une époque singulièrement attrayante elle-même, à tant\nd'égards.\n   E p o q u e de transition dans tous les domaines, dans l'art comme dans la\npolitique, la religion et la pensée, o ù la vie et l'originalité abondent, avec\nquelque chose d'énergique, de s p o n t a n é , de volontaire qui s'atténuera par la\nsuite, se nivèlera, si l'on peut dire, un demi-siècle plus tard, sous l'égide\nmonarchique et classique de Louis X I V .\n   Montaigne médite, R o n s a r d chante, Lescot et P h i l i b e r t d e l'Orme bâtissent.\nLa force réaliste va disparaissant d a n s l'art; n o m b r e d'Italiens sont venus\nen F r a n c e , à la suite de Vinci, de Cellini, du P r i m a t i c e ; nombre de F r a n -\nçais ont été a p p r e n d r e dans la Péninsule, à R o m e , surtout, le secret du nou-\nveau style, étudier les antiques et leurs modernes disciples.\n   Mais la sève originelle est encore trop vivace, la source naturaliste encore\ntrop jaillissante pour que les artistes français puissent s'asservir aux for-\nmules qui c o m m e n c e n t à prévaloir au delà des Alpes. E t l'on pourrait\nrépéter, à propos de n o m b r e d'entre eux, ce qu'exprime si précisément\nM. Vitry, au sujet de Goujon, aux dernières lignes de son excellent travail :\n« L'intelligence réelle de ses modèles antiques l'aida à se dégager du manié-\nrisme a l a m b i q u é des écoles de Bologne et de F l o r e n c e . . . Il garda en tout\ncette mesure parfaite, cet équilibre de goût qui sont des qualités si françaises.\n\n\n  (1) P. B. l'Ancien, par MM.Van Bastelaer et G.-H. de Loo (V. Durendal, déc 1906).\nCet ouvrage sera complété prochainement par la publication annoncée, chez le même\néditeur, des Estampes du maître\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "524                                    DURENDAL\n\n\nEnfin, il eut le sentiment de la nature » et, malgré les influences qui l'en-\ntraînaient, sut conserver à ses œuvres « la qualité naturaliste, la souplesse\ndes formes vivantes amoureusement et scrupuleusement étudiées sur le vif. »\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Tunis et Kairouan, par M. H E N R I SALADIN.\n    — (Paris, L a u r e n s . )\n    C'est la vieille terre d'Afrique, avec tout ce qu'elle ressuscite dans la mémoire\nd'histoire et de légende, T u n i s , depuis les jours antiques de Carthage jusqu'à\nceux de la navigation et du siège victorieux de Charles-Quint, j u s q u ' à ceux\nd'à présent, sous le protectorat de la R é p u b l i q u e . . . Combien de peuples ont\nmis le pied sur ce sol, qui n'ont pas su le garder? Les R o m a i n s , les Byzan-\ntins, les T u r c s , les E s p a g n o l s . . .\n    T u n i s n'a guère conservé de traces de son passé p u n i q u e ou romain, elle\nest tout arabe d a n s sa population, ses m œ u r s et son art. M. Saladin nous\ninitie à leur connaissance en familier de l'une et des autres. Il n o u s conduit\nd a n s les bazars, nous montre les mosquées et les habitations, étudie avec nous\nles merveilleuses décorations à motifs symétriques ou floraux dont les Arabes\nont e m p r u n t é la tradition à l'Orient b y z a n t i n ; l'architecture, les industries\nd'art tunisiennes : céramiques, cuirs ouvrés, etc. L e volume, c o m m e tous\nceux d'ailleurs de la collection, est illustré de nombreuses reproductions qui\nen accroissent encore l'intérêt.\n\n\nLes arts anciens de Flandre (tome III, fascicule II).\n   Ce luxueux périodique achève avec ce fascicule la publication des études\nqu'il consacre à l'Exposition de la Toison d'Or : M. Arnold Goffin parle des Tapis-\nseries; M. Alvin de la Médaille flamande; M. T u l p i n c k , à propos de 1''Art du\nbois, examine la question de la collaboration des Van Eyck à des œuvres\nsculpturales et développe des considérations intéressantes et élevées. A propos\nde certains portraits, M. S a m p e r e y Miguel, le critique espagnol réputé,\ns'efforce de dégager la personnalité et l'œuvre de Michel, peintre originaire\nde Sithium, (?) près de Bruxelles, qui aurait travaillé pour Isabelle la Catho-\nlique, Marguerite d'Autriche, etc.\n\n    L ' a r t p u b l i c . N° 2. Fascicule copieux et intéressant. — A citer une\nbelle page de L e m o n n i e r sur les Arbres et les Fontaines; l'article éloquent de\nM. Carton de Wiart sur les merveilleux monuments de l'île de Philae, con-\nd a m n é s , comme on sait, à disparaître, en conséquence des travaux hydrogra-\nphiques entrepris par les Anglais; l'Ecole de Beuron, par D o m Wolf. M. Jules\nDestrée raconte avec agrément la Cour d'Amour, une fête artistique populaire\norganisée à Marcinelle, etc. N o m b r e u s e s illustrations, parmi lesquelles une\nbelle reproduction de la Vénus de Milo.\n\n\n   L'Art flamand et hollandais (numéro de juillet.) — M. De\nBoschere achève, dans la langue incorrecte mais non dépourvue d'originalité\nqui est sienne, son étude sur les Vitraux de Lierre et d'Anvers. M. Steinhoff\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                                   LES LIVRES                                      525\n\nétudie, d'une façon très intéressante, les tableaux de la collection Six acquis\npour le Rijksmuseum. Chroniques d'art. Illustration nombreuse et, comme\nd'habitude, très soignée.\n                                                                 ARNOLD G O F F I N .\n\nHISTOIRE :\nMémoires et souvenirs sur la Révolution et l'Empire,\n   publiés avec des documents inédits, par J. L E N O T R E : Le Tribunal révolution-\n   naire (1793-1795). — ( P a r i s , Librairie académique P e r r i n ; 7 e édition.)\n   On sait le puissant intérêt des ouvrages publiés jusqu'ici par M. L e n o t r e\nsur la période passionnante entre toutes à laquelle il a consacré son activité\nd'historien. L'histoire, telle qu'il la conçoit, faite presque tout entière par\nceux qui ont participé aux événements racontés, qui les ont provoqués ou en\nont souffert, p r e n d un accent et u n e éloquence auxquels a u c u n e parole ne\nsaurait ajouter. C'est la vie même, qui, en ces années d'horreur et de gloire,\ncourait de catastrophe en catastrophe ou de victoire en victoire, au travers,\ncomme toujours, du souci quotidien et des préoccupations mesquines des j o u r s .\n   Voici, dans la lumière crue et implacable de la réalité, le tribunal révolu-\ntionnaire, bourreaux et victimes, face à face, emportés les uns et les autres,\nsous les yeux d'une populace avide de sang et de larmes, dans une course à\nla mort plus monstrueuse que toutes celles dont le moyen âge décorait les\nmurs de ses cimetières.\n   C'est Fouquier-Tinville, avec sa physionomie d'hyène à la fois peureuse\net féroce; c'est D u m a s , c'est les autres qui poussent pêle-mêle sous le cou-\nperet, sans les écouter, sans à peine les regarder, d a n s la confusion d'une\nbagarre ou d'une cohue — c i n q u a n t e ou cent jugés en u n e demi-heure ! — les\nprisonniers d o n t la Terreur a rempli les prisons. Etranges magistrats,\ngrossiers, ignobles, fanatiques, certainement, ivres de puissance exorbitante\net de cruauté, mais plus encore de lâcheté — car ils connaissent que s'ils se\nrelâchent d a n s l'expédition accélérée de leur macabre besogne et laissent\nchômer la guillotine, l'insatiable machine les dévorera e u x - m ê m e s ! . . .\n   C'est, de l'autre côté, Marie-Antoinette, Charlotte Corday, les Girondins, les\nDantonistes, puis, par fournées de plus en plus considérables, les suspects de\ntoutes les classes et, parmi eux, des enfants, des malades, des innocents, jetés,\ntour à tour, en masse, au tombereau patibulaire; enfin, après le 9 thermidor,\nRobespierre, Saint-Just et leurs affidés, dont la condamnation ne sauva pas\nFouquier et ses acolytes de l'expiation méritée. Fouquier envoyé à son tour\nau supplice en appelait à la postérité : E n attendant que ses admirateurs,\ncar il doit en avoir, lui élèvent u n e statue comme à Marat, des livres tels que\ncelui de M. Lenotre, où chaque mot, chaque détail parle, répondent à cet\n appel avec l'inexorable impartialité de l'histoire.\n\nC r o q u i s d ' O r i e n t : Patras et l'Achaïe, par M. le baron E M I L E DE BORCH-\n  GRAVE. U n vol. ill. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire\n  Van Oest et C ie .)\n  Ce sont moins, c o m m e le titre de l'ouvrage pourrait le donner à supposer,\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "526                                  DURENDAL\n\n\n des impressions de voyage que nous apporte M. de Borchgrave que, si l'on\npeut dire, des croquis d'histoire.\n   Après une brève introduction consacrée à nous dire l'aspect moderne de\nl'Achaïe, l'auteur érudit et bien informé de ce volume, intelligemment illustré,\npasse en revue toutes les phases étonnamment agitées de l'histoire de la con-\ntrée, depuis les temps héroïques jusqu'à ceux qui virent, au début du\nXIXe siècle, les Grecs — ou les populations de race mélangée qui portaient ce\nnom — recouvrer leur indépendance, après avoir été opprimés et foulés aux\npieds par tous leurs voisins ou, au moyen âge surtout, par tous les aven-\nturiers en humeur de conquête et de domination de France, de Flandre ou\nd'Italie.\n   Toutes les civilisations et aussi toutes les barbaries ont essayé tour à tour\nde s'implanter sur la terre vénérable des dieux, tt il lui est venu des maîtres\ndes races les plus diverses, depuis les Goths jusqu'aux Turcs, depuis les\nféodaux en rupture de croisade jusqu'aux marchands vénitiens et aux ban-\nquiers florentins. M. de Borchgrave s'est plu naturellement, au cours de ses\nattrayants récits, à mettre en particulier relief la trace que nos barons\nflamands ont laissée dans les annales du pays illustre.\n\n U n e paroisse parisienne avant la révolution : Saint-Hip-\n   p o l y t e , par l'abbé JEAN GASTON. Ouvrage orné de gravures et de plans.\n   — (Paris, Librairie des Saints-Pères.)\n   Etude très attrayante et nourrie d'une érudition abondante sur l'origine et\nle développement de la paroisse de Saint-Hippolyte. L'auteur de cette mono-\ngraphie touffue s'est employé avec un grand zèle et avec un zèle heureux à\nreconstituer le récit des destinées de Saint-Hippolyte, de ses desservants et\nde ses bienfaiteurs — parmi lesquels nombre d'artistes — depuis les débuts\nde l'existence indépendante, ou à peu près, de cette église, au XIIIe siècle\njusqu'à la Révolution qui supprima la paroisse, voua l'église à la ruine et\nson clergé à la persécution ou à la mort.\n\nS a i n t e G o d e l i e v e e t G h i s t e l l e s , par M. CROQUEZ. — (Bruges, Des-\n  clée.)\n  Récit intéressant, écrit dans un style quelque peu douteux, de la vie de la\npopulaire sainte flamande.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                                NOTULES\n\n     L e J o u r n a l d e B r u x e l l e s a inauguré la publication de feuilletons\n artistiques qui paraîtront tous les quinze jours et qui seront du plus haut\n intérêt, vu que la rédaclicn en a été confiée à notre distingué collaborateur\n H. Fierens-Gevaert, le savant professeur d'histoire de l'art. Nous félicitons\nvivement le Journal de Bruxelles de celte heureuse et louable initiative. Voici\ncomment M. Fierens-Gevaert expose lui-même l'idée qui le guidera dans la\nrédaction de ses chroniques d'art, en tête de son premier article, élude 1out\nà fait remarquable consacrée à A. Wiertz et H. Evenepoel :\n    « L'aimable directeur qui m'a confié ce feuilleton bimensuel n'a point la\nrigueur de me condamner au compte rendu forcé de nos trop nombreuses\nexpositions de peinture et de sculpture. C'est une pénible et vaine besogne\nque celle du critique d'art tenu de fréquenter, discuter et louer, — oh ! louer\nsurtout! — les grands et petits Salons. La verve et le vocabulaire du meil-\nleur salonnier sont vite épuisés; il n'a bientôt plus pour l'écouter que les\nartistes qu'il admire et qui le trouvent vite monotone... Puisque ces épreuves\nme sont épargnées, je tenterai d'apporter quelque variété dans ces causeries\nesthétiques, en préférant à l'intérêt douteux des petites exhibitions, l'examen\nde questions d'histoire et de pédagogie artistiques, les promenades dans nos\nvieilles villes, la défense de nos monuments et de nos sites, la présentation\nde tel maître d'autrefois ou d'à présent. Il va sans dire qu'on ne m'interdit\npoint de parler des expositions qui en vaudront la peine.\n   » Ayant pu tracer moi-même mon programme (très vaste, mais les champs\nde l'art ne sont-ils pas infinis ?) j'aurai le souci de le développer en toute fran-\nchise. Il est si bon de parler sans contrainte, avec l'espérance de se faire\napprouver des honnêtes gens qui consentent à vous écouter. Je tâcherai\ntoutefois que le propagandiste — être souvent déplaisant — n'apparaisse pas\ntrop ici, et si je le dénonce, c'est pour mieux remercier le journal qui a bien\nvoulu, l'admettre à parler librement et pour me donner à moi-même l'occasion\net le moyen de dire que je sens toute la rareté d'une telle faveur. »\n\n\n   N o s a r t i s t e s à l ' é t r a n g e r . — La République argentine a ouvert un\nconcours international pour l'érection d'un monument gigantesque qui doit\ncommémorer à Buenos-Ayres le centenaire de l'indépendance de la République.\nDeux de nos artistes se sont distingués dans la première épreuve : le sculpteur\nJules Lagae et l'architecte Eugène Dhuicque. Leur maquette est du nombre\ndes cinq projets retenus par le jury argentin pour subir l'épreuve définitive du\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "528                                       DURENDAL\n\n\nconcours, auquel avaient pris part quatre-vingts artistes de diverses natio-\nnalités. L'épreuve définitive sera jugée dans six mois.\n   L a R é p u b l i q u e argentine a chargé aussi Jules L a g a e de l'exécution d'une\nstatue à ériger à la mémoire du général Saavedra, premier président de la\nRépublique.\n                                            ***\nAccusé de réception :\n  A R T : Blois, Chambord et les châteaux du Blésois, par FERNAND                BOURNON.\nCollection : Les villes d'art célèbres. ( P a r i s , L a u r e n s ) .\n  H I S T O I R E : Etudes revolutionaires ( 1 r e série), par JAMES GUILLAUME (Paris,\nStock).\n    L I T T E R A T U R E : Boccace poète, conteur, moraliste, homme politique, par\nE . RODOCANACHI (Paris, Hachette). — Les plus belles pages de CYRANO DE\nBERGERAC avec des pages inédites, u n portrait, deux gravures anciennes et\nu n e notice de REMY DE GOURMONT ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — L'esprit de\nBarbey d'Aurevilly. Dictionnaire de pensées, traits, portraits et jugements\ntirés de son œuvre critique. Préface d'OcTAVE UZANNE (idem). — Le\nthéâtre contemporain, par BARBEY D'AUREVILLY. T o m e I I . Edition d u cente-\nnaire (Paris, Stock). — La comtesse Mathieu de Noailles, par R E N É GILLOUIN.\nCollection : L e s célébrités d'aujourd'hui (Paris, Sansot). — Aphorismes, par\nFAGUS. Petite collection ; Scripta brevia (idem).\n  P O E M E S : Au jardin des roses mourantes, par R. CHRISTIAN-FROGÉ (Paris,\nSansot). — Poèmes algériens, par A. MAROVAL-BERTHOIN ( P a r i s , Stock).\n  R O M A N S : Le maître de la terre, p a r R O B E R T - H U G H BENSON. T r a d u i t par\nde WIZEWA (Paris, P e r r i n ) . — Une âme de femme, par M. KEEPMAKER (Paris,\nStock).   —    Trois   troupiers,   par   RUDYARD    KIPLING. Traduit par          ALBERT\nSAVINE (idem). — Autres troupiers, p a r le m ê m e . Même traducteur (idem). —\nLes confessions. Récits populaires. T o m e X I X des œuvres complètes d e TOLSTOÏ.\nT r a d u i t e s par BIENSTOCK (idem). — L'affaire Nell, p a r L o u i s ESTANG (Paris,\nCalmann-Lévy).\n\n  T H E A T R E : Un divorce, par P A U L BOURGET et ANDRÉ CURY ( P a r i s , P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": ""}, {"page_pdf": 623, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-08", "signet_source": "Quinzième année - N°8 - Août 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination 465-528 (PDF 554-621). L’article « L’Art de la Médaille » (p. 515) rapporte une réunion du comité de patronage de l’Exposition de 1910 « qui a eu lieu le 6 août » ; Les Livres citent « L’Art flamand et hollandais (numéro de juillet) » ; le Drame espagnol est daté de Madrid, 10 mai 1908 (délai de composition).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}