{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 530, "titre_corps": "H.-J. Evenepoel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "H.-J. Evenepoel (I) UNE vie inachevée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 630, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2022, "texte": "H.-J. Evenepoel (I)\n\n                 UNE vie inachevée d'artiste. Grands espoirs, vifs\n                     enthousiasmes, vastes projets; toute une jeu-\n                     nesse en germes, en aspirations destinés à\n                     rester sans accomplissement; une force qui\n                     s'essaie, une volonté qui s'arme pour un\n                     avenir qui ne sera point. E t c'est une grande\n                     et irréparable a m e r t u m e ; tant de travaux accu-\n                     mulés, tant d'acquisitions de l'intelligence et\nde la pensée, préparatoires à une œuvre à laquelle l'artiste\nprélude, que, déjà, il a commencée, lorsque vient la mort\ntranquille lui dire non.\n   M. L a m b o t t e a cédé à une excellente inspiration en entre-\nprenant de nous dire l'existence d'Evenepoel, si a b o n d a n t e en\nœuvres dans sa brièveté, si riche de promesses et, aussi, de\nréalisations premières, de pages d'un art où s'affirmait une\noriginalité puissante et sûre. Originalité marquée dès les débuts\ndu jeune artiste et même auparavant, à l'époque où, apprenant\nencore son métier, il acceptait docilement la leçon du maître\nmais sans subordonner sa vision à celle de ce dernier, sans\nlaisser confisquer la personnalité que l'instinct et la réflexion\ndéveloppaient en lui. On peut juger de l'énergie propre de sa\nvocation, de la fermeté avec laquelle il se maintenait dans la\nvoie choisie, en songeant qu'il fut parmi les disciples de\nGustave Moreau, le peintre français qui, à l'époque, était sans\ndoute le plus susceptible, par les prestiges évocateurs de son\ntalent profond et mystérieux, de s'assujettir une jeune intelli-\ngence. Mais, il dira qu'il n'y tâchait pas : il n'appartient qu'aux\n médiocres de s'efforcer de se créer des imitateurs. Les grands\n\n  (1) H . - J . E v e n e p o e l , par M. P a u l L a m b o t t e . 1 vol., avec de nombreuses repro-\nductions dans et hors texte. Bruxelles, Van Oest et C ie . (Collection des Artistes belges\ncontemporains.)\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1645, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\nartistes proposent en modèle, non leur œuvre, mais le sentiment\ntrès haut qu'ils ont de l'art, des buts qu'il doit s'assigner, de\nl'abnégation qu'il exige. L e u r science et leur expérience, jointes\nà leur respect pour la personnalité intellectuelle d ' a u t r u i , ten-\ndent à guider, mais nullement à influencer. Gustave Moreau\nconstatant chez Evenepoel « une volonté implacable dans la\nligne de conduite qu'il s'était tracée », lui disait : « Vous voyez\nla route droit devant vous et il n'y a pas de danger que vous\nvous en écartiez une m i n u t e . J ' a i m e cela. »\n    Moreau aimait en Evenepoel la persévérance inflexible dont\nsa propre, carrière avait témoigné et bien qu'elle entraînât\n l'élève dans des chemins que le maître n'avait j a m a i s fréquentés\n avec son génie hanté par la magnifique nostalgie des splendeurs\n et des légendes mortes. Evenepoel, lui, était tout adonné aux\n expressions de la vie moderne saisie, observée et r e n d u e sur le\n vif, telles que son Espagnol à Paris (musée de G a n d ) , sa Fête des\n invalides, son Dimanche au Bois de Boulogne, dont l'impression-\n nisme aigu fit sensation à l'apparition de ces toiles.\n    L e livre, plein de sincérité et d'émotion, que M. P a u l Lam-\n botte, dont nos lecteurs ont pu apprécier maintes fois la com-\n pétence artistique, a écrit sur Evenepoel est excellent. Com-\n plété qu'il est par une large documentation iconographique, il\n constitue le plus bel h o m m a g e qui pouvait être rendu au talent\n de l'artiste trop hâtivement disparu.\n\n                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 531, "page_fin": 535, "titre_corps": "Poèmes à genoux : A un Prêtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Poèmes a Genoux A un Prêtre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 632, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1554, "texte": "Poèmes a Genoux\n\n                     A un Prêtre\n                             I\n\nJ'y pense, â mon ami, vous allez être prêtre,\nVous allez être grand, et je pourrai    peut-être,\nUn matin, recueilli, uous servir à l'aulel.\nRôle mystérieux,    ministère immortel :\nVous tendrez vos deux bras vers les clartés célestes.\nEt l'ami descendra, le seul ami qui reste.\nLa petite chapelle où monteront nos voix\nSera vide et fervente; ô ciel! nous serons trois :\nJésus entre vos mains, vous, penché sur l'hostie,\nEt moi, n'entendant plus mon âme anéantie.\n 0 colloque divin ! je vous écoulerai\nDire tout bas les mots mystiques et sacrés.\n Vous, sentant en vos mains battre le cœur du maître.\n O mon ami béni par le ciel même, ô prêtre !\n Vous ne songerez pas qu'au pied des gradins       blancs,\nLes yeux fixés sur vous, je serai là,    tremblant,\n Tandis que le rejlet des choses éternelles,\nMystérieusement,     remplira mes prunelles.\n\n                                 II\n\nAmi, depuis le jour où vous m'avez écrit\nQu'avant de devenir prêtre de       Jésus-Christ,\nVous alliez vous cloîtrer dans la retraite     austère\nEt fermer votre oreille aux chansons de la terre,\nAfin d'entendre mieux les musiques du ciel,\nJ'ai voulu tous les jours prier devant l'autel.\nChaque matin je vais par les sentiers      rustiques\nVers l'église; dans la douceur      eucharistique,\nLes fleurs jusqu'à mon âme élèvent leur beauté,\nEt tout semble adorer dans les matins d'été;\nTout auprès de la mer — et son chant l'y rappelle —\nIl est une petite et candide chapelle :\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2106, "texte": "532                          DURENDAL\n\n\n      C'est là que j'ai voulu chacun de ces matins\n      M'unir à vos désirs, ô mon ami     lointain...\n      La paix de Dieu s'épand sur les âmes bénies,\n      Le ciel par les carreaux sourit, je communie,\n      Et je sens une intime et sereine douceur\n      De savoir en Dieu seul votre cœur et mon cœur.\n\n\n                                  III\n\n      Oh ! douceur de savoir, mon ami, qu'à cette heure\n      Où j'écoute le vent souffler sur ma demeure,\n      Où j'écoute le monde et sa noire    fureur.\n      Avec acharnement      se ruer sur mon cœur.\n      Desavoir, ô reclus tant aimé, que vous êtes\n      Tout près de votre Dieu sans ouïr les tempêtes,\n      Et que votre désir emporte jusqu'à Lui\n      Votre cœur ignorant des rumeurs d'aujourd'hui !\n      Calme, vous attendez que la grâce divine\n      Fasse de vous un prêtre, et les anges      s'inclinent\n      Dans l'azur clair du ciel diaphane et très doux\n      Pour regarder, lévite, au plus profond de vous,\n      El baiser, les frôlant de lueurs   infinies,\n      Vos mains, ô mon ami, qui vont tenir l'hostie!\n\n\n                                  IV\n\n                                        Nox obscura (Saint-Jean do la Croix).\n\n      Mais non, je le sais bien, le cœur n'est pas toujours,\n      En ces longs jours d'attente, adouci peu- l'amour :\n      Le sourire de Dieu, qu'on cherche et qu'on désire.\n      Souvent à vos regards s'efface et se relire,\n      Comme un soleil le soir au delà des sommets,\n      Et le cœur, un instant, croit que c'est pour     jamais.\n      Je le sais, c'est affreux, et cette nuit obscure\n      Où l'on attend toujours la divine figure,\n      Comme l'aube, au malin, qui ressurgit des monts,\n      Pour les yeux effrayés se peuple de démons ;\n      L'âme, tout bas, sanglote et pleure; la chair crie\n      Et les grands vents de l'ombre agitent leur furie,\n      Les étoiles au ciel ont toutes     disparu,\n      Si bien que l'homme, hélas! dont le tourment a crû,\n      Mais qui attend toujours la minute bénie,\n      Se couche sur la terre et tombe en agonie!\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2030, "texte": "                   P O È M E S A GENOUX                              533\n\n\n                              V\n\n                                   Ad Deum qui laetifical juventutem meam.\n\nAinsi donc, on l'a dit : le monde se fait vieux;\nLes jeunes qui, jadis, sentaient monter en eux\nLe chant de vie avec les saintes    espérances,\nSe penchent, affaiblis, sur d'intimes      souffrances,\nEt cherchent dans le fond de leur cœur attristé\nLes restes de leur force et de leur volonté.\nLes cris d'espoir sont morts parmi les solitudes,\nUne immense tristesse et la décrépitude\nOnt investi nos cœurs d'un éternel      ennui;\nEt seul, parmi la foule étrange       d'aujourd'hui,\nLe prêtre monte encor chaque jour, à la messe,\nVers Dieu, qui lui donna l'immortelle       jeunesse!\n\n                             VI\n\nTandis que nous courons à nos fêtes          mortelles,\nVous tendez votre bouche aux lèvres          éternelles!\n\n                             VII\n\nCe n'est point par les soirs des couchants       extatiques\nOù, revêtus de pourpre et d'or, en       dalmaiiques,\nAvec des crosses d'or et des anneaux       gemmés,\nOn voit officier clans le teniple enflammé\nDes prêtres glorieux et nimbés      d'auréoles,\n(Je n'est point devant la splendeur de ces symboles\nQue je songe à votre âme, ô prêtre bien-aimé :\nNon, c'est dans le matin candide et parfumé.\nQuand, sur les coteaux bleus aux crêtes         imprécises,\nOn voit passer divinement François        d'Assises.\nC'est à l'heure enfantine où l'âme,     doucement,\nSe mêle sans effort au bleu du     firmament,\nA l'heure où les oiseaux s'éveillent sur les branches,\nOù le buisson frissonne, où les pures fleurs blanches\nLèvent timidement leur tige de candeur;\nC'est à cette heure chaste, exquise de fraîcheur,\nOu traversé déjà de lueurs irisées,\nTout le bonheur du ciel se mire en la rosée,\nQue j'évoque à mes yeux votre cœur virginal :\nLa campagne murmure un hymne              matinal,\nEt là, vers l'Orient, sur l'autel des collines,\nJe vois déjà flotter comme des mousselines :\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2285, "texte": "534                           DURENDAL\n\n\n      Les blancs enfants de chœur, avec leur surplis        blancs,\n      Balancent jusqu'au ciel leurs encensoirs        tremblants;\n      Des tentures d'aurore ont drapé le chœur vide;\n      Et pendant qu'au lointain, étonnés et candides,\n      Des angelus d'argent égrènent leurs sons clairs,\n      Je vois se profiler sur les brumes de l'air\n      Le prêtre, revêtu de l'aube      immaculée,\n      Qui gravit lentement la colline voilée,\n      Et célèbre là-bas l'office du matin.\n      Je devine d'ici ses gestes    indistincts,\n      Les brises, les bois verts et les roseaux des rives\n      Chantent dans la fraîcheur leurs antiennes         naïves,\n      Des parfums inconnus s'éveillent sur les (leurs,\n      Et parmi ces clartés, ces voix et ces senteurs,\n      Le prêtre, tout à coup, dans l'aurore       agrandie.\n      Lève vers le ciel bleu la blancheur d'une hostie.\n\n                                   IX\n      Quand vous prendrez l'hostie entre vos mains           tremblantes.\n      Se lèvera pour vous une vision lente :\n      Vous verrez au lointain s'épandre les moissons :\n      Dans la splendeur de l'or, depuis les liorizons,\n      Elles déferleront jusqu'à l'autel   rustique;\n      Et vous tenant en main, prêtre, le pain        mystique,\n      Vous sentirez monter dans ces blés et mourir\n      Comme une brise sainte un souffle de désir.\n      Tous ils se courberont jusqu'à l'église claire,\n      Avides de pouvoir servir au grand        mystère;\n      Tandis que vous, les yeux élargis par        l'amour,\n      Vous verrez s'avancer dans les clartés du jour\n      Parmi les moissonneurs que la gloire        illumine.\n      Douce et les yeux baissés, Ruth, glaneuse        divine,\n      Ramassant sur le bord des chemins        embaumés\n      Le blé qui deviendra le corps du Bien-aimé.\n\n                                    X\n                Et le Prêtre a dit au Poète\n                Chantant d'amour, vibrant d'ardeur :\n                Ayez votre voix toujours prête\n                Pour me rappeler ma      grandeur.\n                Car souvent mon cœur faible oublie,\n                Tant l'homme est petit et mortel,\n                Le destin noble qui nous lie\n                Au Dieu terrible de l'autel.\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1300, "texte": "         POÈMES A GENOUX                               535\n\nComme en un char de feu, la grâce\nA la terre nous a ravis\nPour nous emporter dans l'espace\nVers les clartés des paradis.\n\nMais il est des jours où notre âme,\nOubliant le but de leur vol,\nLaisse les deux chevaux de flamme\nRedescendre un peu vers le sol.\n\nAlors viens, ô Poète ! et chante\nNotre ministère    immortel,\nPour que notre âme plus fervente\nReprenne la route du ciel.\n                    *\n                   * *\n\nEt le Poète a dit au Prêtre :\nJe le ferai. Songe en retour\nQue tu devras, souvent     peut-être,\nMe rappeler le grand     Amour.\n\nPour nous qui restons sur la terre\nAfin de consoler les cœurs\nDieu nous dévoile le mystère\nDes plus effroyables  douleurs.\n\nEt souvent la lutte est affreuse,\nSi bien que parfois dans les soirs,\nDevant nos âmes      malheureuses,\nSurgit l'appel des désespoirs.\n\nAlors c'est la mort ou peut-être,\nPour compenser l'oubli du ciel.\nLe retour fougueux de tout l'être\nVers le profane et le réel.\n\nPrêtre, priez pour les poètes\nEt montres-leur   au firmament\nL'azur qui se rit des tempêtes,\nL'ami qui guérit les tourments!\n\nVoici mon âme anéantie,\nMêlez-y votre âme de feu.\nPrenez mon cœur avec l'hostie,\nElevez-le trois fois vers Dieu !\n                                        PIERRE   NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 536, "page_fin": 540, "titre_corps": "Réalités toutes simples : Le Nomade", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Réalités toutes simples Le Nomade LE fermier", "ancre_fin": "désenchantement de son bonheur paisible et sûr", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Boniface Populaire", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 637, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": "Réalités toutes simples\n\n                           Le Nomade\n              LE fermier, avec un léger mouvement d'épaules\n                 impatienté, montra d'un geste la grande cour\n                 de la ferme dont, par la fenêtre ouverte, on\n                 pouvait embrasser l'ensemble d'un coup d'œil :\n                   — C'est vingt-cinq années de peine et de per-\n                 sévérance que tu vois là, mon vieux routier... Et\n                 compte que cette pensée et cette vue ne dimi-\n                 nuent point la saveur du pain que je mange...\n   Ce disant, il parsemait machinalement la nappe de son pain\némietté entre ses doigts et fixait un calme regard, plein de fran-\nchise et d'énergie, sur la physionomie hâve et brûlée de son\ninterlocuteur. Celui-ci, tournant la tête, regarda les vastes bâti-\nments dont les murailles épaisses, crépies à la chaux, et les toits\nd'ardoise se dessinaient avec éclat dans le soleil de juin. Par\nles portes béantes, on apercevait de profondes étables, des\nécuries aux stalles nombreuses et luisantes, les puissantes char-\npentes d'énormes granges, prêtes pour la récolte. Çà et là, des\npoules affairées couraient en picorant et en gloussant, sous la\nsurveillance de coqs hautains qui, juchés sur quelque instru-\nment aratoire, chantaient. L e grand colombier, au-dessus de la\nporte charretière, la crête et les gouttières des toits étaient tout\nanimés du vol b r u y a n t et du roucoulement ininterrompu des\npigeons. L a tête entre les pattes, le chien de garde sommeillait,\nétendu auprès de sa niche, tandis que des chats à l'affût com-\nplotaient d'aller en tapinois marauder dans son écuelle...\n  L e propriétaire de tous ces biens attendait un mot, un éloge,\nune félicitation, mais son hôte ayant fixé sur lui ses yeux lui-\nsants et un peu égarés, sans rien dire, il se consola de ce mutisme\nmédiocrement affable en se réjouissant mentalement de l'ordre\nqui régnait dans sa maison et en considérant sa femme, son fils\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "                     RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                        537\n\n\net sa fille, assis autour de la table et qui, comme lui-même,\nsemblaient envahis par la torpeur débutante de la digestion :\n    — T u ne dis mot, mon cher frère... Peut-être, en roulant ta\nbosse par le monde, as-tu rencontré de plus riches exploitations,\ndes entreprises agricoles plus Vastes, régies avec plus de\nscience, mais aucune, j ' e n suis sur, qui ait, comme celle-ci,\nété constituée, pour ainsi dire, sou à sou. A h ! ce n'a pas été\nsans tracas et sans luttes contre les préjugés villageois et la\nroutine. Il en a fallu de la patience et de l'obstination! Mais,\nà chaque jour son labeur, à chaque jour son profit — vieux dicton,\nsi tu veux, mais toujours vrai et qu'on ne gagne rien à\ndédaigner...\n    T o u t en parlant, il se sentait tiraillé entre les sentiments\ncontradictoires de pitié et de colère que lui inspirait l'être\nétrange, fiévreux, à l'allure saccadée de bête traquée, qu'il avait\ndevant lui. Il ne reconnaissait rien des traits de l'enfant qui,\njadis, avait joué avec lui, dans la face de loup affamé de ce\nn o m a d e , avec ses pommettes âpres et saillantes, ses touffes de\npoils rudes, ses yeux inquiets dont le regard se posait tantôt\nici, tantôt là, sans repos, comme si, à la manière des fauves en\ncage, il cherchait incessamment une issue vers l'air libre et\nl'espace.\n    — Je me réjouis de l'état fortuné de tes affaires, Pierre, dit\nenfin le voyageur, avec un rire soudain et comme désaccordé,\npresque semblable à un cri. E t je te dis cela de bon cœur, sans\njalousie, car bien que la chance n'ait pas aussi bien tourné\npour moi, je ne me repens pas et ne regrette rien...\n    — Quoi, vraiment rien?... Cependant, intelligent et actif\ncomme t u étais, tu aurais pu réussir également, au p a y s ? . . .\nT a n d i s que tous tes voyages, toutes tes caravanes, ne t'ont rien\nlaissé, ni foyer, ni famille, ni argent... Passe encore lorsque l'on\nest jeune, mais à l'heure où, comme toi, on prend de l'âge, il est\n dur de se sentir en quelque sorte vagabond et de ne savoir où\naller... O h ! s'empressa-t-il d'ajouter, je ne veux pas dire, bien\n e n t e n d u . . . T u resteras ici aussi longtemps qu'il te plaira!...\n     — Je te remercie, mais ce ne sera guère... Que ferais-je ici,\n d'ailleurs, que de me rouiller? Il fait trop plantureux, trop gras\n chez toi et, pardonne-moi, toute cette a b o n d a n c e me paraît\n fade... F a d e et monotone, car tout est réglé une fois pour toutes\n ici et tous, gens et bêtes, du repos au travail et du travail au\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nrepos, vous tournez sans fin dans le même cercle... Selon la\nsaison, tu laboures, tu sèmes, pour récolter ensuite et recom-\nmencer toujours!...\n   — Monotone! C'est ton ignorance qui te fait croire cela!...\nT u te figures, sans doute, qu'il n'y a qu'à planter, puis à laisser\nfaire à la pluie et au soleil!... T u ne sais pas que tout, procédés\nde culture, élevage du bétail, écoulement des produits est étude,\ninitiative, l u t t e . . . M o n o t o n e ! . . . E t puis, q u a n d même, conclut-il\nd'une voix rude, c'est le travail et je te dirai que je n'y ai jamais\nrencontré d'ennui...\n    — Travailler, ce n'est pas cela qui m'a jamais effrayé, tu le\nsais bien. Mais, il faut vivre et, pour moi, vivre, c'est endurer,\nêtre dans l'insécurité et l'aventure... Je ne sais, enfin : attendre\ntoujours le lendemain c o m m e l'inconnu... T r a î n e r les jambes\nsur les routes — comme j ' a i fait si souvent dans l'Hindoustan\n— sans savoir où le soir vous conduira, l'accueil qui vous attend\ndans le prochain village ou si votre passage n'est pas guetté\npar quelque m a l a n d r i n , caché d a n s les hautes herbes du marais\nou derrière le taillis de la roche... Je ne parle point des bêtes\nféroces : elles sont moins dangereuses que les h o m m e s — et\nmoins nombreuses... Dans ces pays-là, aussi, chaque jour\na m è n e peut-être son profit, mais certainement son péril. Chaque\njour est une partie que l'on joue contre le h a s a r d ! . . . E t on va,\ncomme emporté dans le. flot de ces populations toutes étranges\net qui mettent sans cesse autour de vous des figures nouvelles\nde l ' h u m a n i t é . . . L ' h u m a n i t é , c'est un mot que vous avez sou-\nvent à la bouche, ici, mais, vraiment, il est dénué de sens pour\nqui n'a pas franchi le canal de Suez, pour qui n'a pas hanté les\ngrandes villes marchandes de l'Extrême-Orient : Chandernagor,\nB o m b a y , Singapore... Si tu savais combien, à la comparaison\n de l'Asie, l ' E u r o p e a l'air pauvre et étroite, avec ses quelques\ntypes uniformisés dans leurs idées comme dans leur costume!...\n Si c'est là le prix de la civilisation, j ' a i m e mieux la sauva-\ngerie!... On sent là-bas que la terre est immense et diverse, et\n les h o m m e s innombrables... E t qu'on ne sait rien!... On est\ncomme enivré de la grandeur mystérieuse de son ignorance!...\nT o u s ces gens-là, bruns, noirs ou jaunes, les uns vêtus de soie,\nde laine ou de toile, les autres presque nus, sont arrivés on ne\nsait d'où, des quatre points cardinaux, avec leurs chariots ou\n leurs troupeaux, et trafiquent en cent dialectes différents,\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2553, "texte": "                    RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                      539\n\n\nautour des abreuvoirs ou à l'ombre des palmiers du marché...\nChacun, d'eux, fort de sa religion, de sa coutume, de sa race ou\nde sa caste, méprise tous les autres, et il n'y a de com-\nmun chez eux que le désir de se tromper m u t u e l l e m e n t . . .\nE n errant parmi les groupes, une furieuse envie vous prend\nde parler à tous ces hommes, de savoir ce qu'ils pensent,\nleurs dieux, leur pays, leur histoire, de quoi est faite leur\nsagesse ou leur folie, leur espérance ou leur résignation...\nE h bien! mon ami, quand on a durant des années couru ce\nmonde, vécu dans une sorte de spectacle toujours changé et\ntoujours surprenant, fréquenté les palais des résidents et des\nrajahs, les grands ports de commerce, les villages de la plaine\net ceux de la montagne, la jungle, on ne sait plus où s'arrêter...\nOn a approché tant de dieux différents et connu tant de lois, que\nc'est comme s'il n'y en avait plus : les dieux et les lois sont\nfoule, comme les hommes, et, parmi cette foule, on passe dans\nunemerveilleuse liberté d'esprit !... Comprends-tu alors, Pierre,\nque toute existence européenne, avec ses devoirs et ses chemins\ntracés, la vie quotidienne et régulière de tes travaux, je ne sache\nplus la supporter!... On a besoin de sentir tous les jours un\nautre ciel sur sa tête; malgré soi, on est tiré en avant : à peine\nvue, toute chose vous est déjà ancienne... Et l'on va ainsi de\nCalcutta à Delhi, de Madras à Surate, avec de petits gains et\nde grandes émotions, comblé, aujourd'hui, des cadeaux de\nl'hospitalité que l'un de vos compagnons vous dérobera demain,\ntoujours sur le qui vive et, en même temps, plein d'insou-\nciance!... Ici, reprit-il après une pause, ici, j'étouffe!... Il fait\npetit, l'étendue m a n q u e . . . Il me semble m'endormir dans une\ntorpeur sans charme et qui pèse... Ah! il n'y a de vraie paresse\n que là-bas, dans la chaleur torride,sous le ciel qui est comme un\n brasier incandescent, à l'ombre bleue et fraîche des palmiers,\n près des fontaines... L à b a s ! . . . De vraie paresse et de véri-\n table action, car la vie y a, comme les fruits, une saveur\n immodérée!...\n  Il passa la main sur son front, d'un geste de lassitude, et se\ntut. L e soir tombait dans l'exaltation du crépuscule rouge; on\nn'entendait plus, de temps en temps, que le piétinement d'un\ncheval endormi ou le meuglement mélancolique d'une vache. L e\njeune fils de Pierre, qui avait écouté son oncle avec une\nattention ardente, continuait à fixer sur lui des yeux brillants\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 241, "texte": "540                            DURENDAL\n\n\n\nd'admiration, tandis que le fermier, troublé en dépit de lui-\nmême, sentait s'insinuer en lui il ne savait quel obscur désen-\nchantement de son bonheur paisible et sûr...\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 540, "page_fin": 544, "titre_corps": "Réalités toutes simples : Boniface Populaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Boniface Populaire Il est vieux", "ancre_fin": "c’est une sentine de malfaisance", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Pensionné", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 641, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 241, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "Boniface Populaire\n     Il est vieux, mon ami Boniface Populaire, bien vieux, mais\n « vert encore », ainsi qu'il se plait à le constater avec un\n modeste orgueil. Et, en effet, ses q u a r a n t e années d'ensei-\ngnement, L'opiniâtre labeur qu'il a dû s'imposer pour inculquer\nun savoir rudimentaire à de nombreuses générations de petils\npaysans turbulents et sauvages n'ont entamé ni son tempé-\nr a m e n t râblé ni son obstination patiente de montagnard.\nL'âge, ni l'expérience ne l'ont changé : il est resté à la fois\nsentencieux et naïf, plein d'initiative et de préjugés, avide de\nconnaissances nouvelles et résolu à ne les acquérir que par des\nvoies à lui propres, bizarres et compliquées.\n     Il habite, à présent, la « capitale », qui, durant toute sa\ncarrière, avait brillé à son horizon, très loin, comme un\nenviable « foyer de lumière » où il se promettait de venir, au\njour de sa retraite, étancher sa soif de science et compléter les\nnotions un peu incohérentes qu'il avait apprises par lui-même.\nCar il était impatient de connaître, Boniface, mais, faute de\nressources et de relations, il avait dû longtemps se contenter de\npuiser son savoir, par bribes, d'une façon fragmentaire et,\nnécessairement, décousue, dans les chroniques spéciales de son\nj o u r n a l . . . Il découpait soigneusement ces précieux articles de la\n« feuille » et des publications que le hasard lui faisait tomber\nsous la main, les collait sur des fiches et les classait avec ordre\net m é t h o d e .\n     Il colligea ainsi avec énergie et une persévérance de près d'un\ndemi-siècle des renseignements exacts, douteux ou controuvés,\nsur les matières les plus variées, avec l'intention de les coor-\ndonner un jour, plus tard, lorsqu'il aurait des loisirs. En\na t t e n d a n t , ses concitoyens le considéraient comme un grand\nsavant, d'allures un peu brusques et singulières, mais brave\nh o m m e , q u a n d même, pas fier et de bon conseil. Il était,\nvraiment, d'un abord un peu ardu et ne montrait aucune\ninclination à la sociabilité : il recevait une invitation à dîner à\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         541\n\n\nla manière d'un outrage, car, répondait-il, « est-ce que vous\ncroyez que je n'ai pas à manger chez moi ou que j'ai du t e m p s\nà perdre en bavardages?... » Ceux qui, cependant, s'enhar-\ndissaient jusqu'à venir le consulter, en dehors de ses heures de\nclasse, le trouvaient généralement plongé dans la confection de\nses fiches et mal disposé à leur accorder audience. Toutefois,\nil se résignait, la plupart du t e m p s , à les écouter avec gravité et\ncondescendance, le sourcil froncé, mais il se trouvait, le plus\nsouvent, qu'au lieu de résoudre la question épineuse qui lui était\nsoumise, il escamotait insidieusement celle-ci, comme une chose\nvaine et futile, et développait devant le visiteur, saisi de\nrespect et d'admiration, les théories nouvelles — dont son\njournal venait de se faire l'écho — sur tel ou tel problème\nt h é r a p e u t i q u e , géographique ou moral. E t le patient intimidé\ns'en allait, déçu et satisfait, en pensant : « On apprend toujours\n quelque chose avec ce diable d ' h o m m e ! . . . »\n     On s'était longuement entretenu, dans la commune, de\n l'armoire que Populaire avait fait construire, sur ses plans et\n après d'interminables et méticuleux conciliabules, par le char-\n pentier du village, plus apte à confectionner des pétrins ou à\n réparer des outils qu'à l'exécution d'un travail si difficile qu'il\n troublait le repos de ses nuits. Ce meuble, que Boniface avait\n baptisé avec majesté du nom d' « armoire synoptique », était\n subdivisé en multiples casiers, chacun de ceux-ci, d û m e n t éti-\n queté, devant contenir une partie des fiches constituées par\n l'industrieux instituteur.\n      L' « armoire synoptique » fit date et événement dans l'exis-\n tence de Boniface; de même que les M a h o m é t a n s supputent\n  leur chronologie à partir de l'hégire du Prophète, il disait cou-\n  r a m m e n t , pour m a r q u e r l'époque d'un fait : « C'était avant ou\n  après l'armoire!... » Il ne l'ouvrait qu'avec une sorte de solen-\n  nité religieuse, comme un tabernacle, pour en montrer les com-\n  partiments réguliers, pleins de fiches bien collées, ornées de\n  suscriptions en magnifique cursive grasse.\n      Ses ambitions s'étant accrues depuis, en même temps que\n  l'ampleur de ses vues, il collectionnait les gravures découpées\n  des journaux illustrés et les prospectus commerciaux qu'il appli-\n  quait, pour en assurer la conservation, sur des feuilles de bris-\n   tol : « Dans quelques siècles, affirmait-il, ce seront là des docu-\n   ments d'une valeur inestimable... Personne, hélas! ne songe à\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "542                           DURENDAL\n\n\nles recueillir, et pourtant quel plaisir ne ressentirions-nous pas\nà posséder les imprimés les plus vulgaires du temps passé?...\nJe travaille pour la postérité, et l'avenir, un jour, rendra grâce\nà Boniface Populaire! » Quelquefois même, il se laissait aller\nà évoquer la vision d'un musée à l'entrée d'une salle duquel on\nlirait cette inscription en lettres d'or : Collection Boniface Popu-\nlaire, et où une plaque de bronze, voire, qui sait? un buste,\nglorifierait» l'utile et modeste pionnier du progrès »...\n    Sans doute, n'était-ce q u ' u n beau rêve? Boniface lui souriait\navec une complaisance un peu honteuse, bien qu'il n'eût en sa\nréalisation q u ' u n e foi incertaine, mais M m e Populaire, elle,\nénergiquement incrédule, n'en avait accueilli l'expression que\nd'un ricanement dérisoire et en i n t i m a n t à son mari l'ordre\nd' « enlever toutes ses paperasses, parce qu'elle allait mettre\nla table! »... Il faut ajouter, d'ailleurs, que cette d a m e , bientôt\n lassée de mettre la table pour un h o m m e aussi absorbé par des\ntravaux destinés aux siècles futurs et si désintéressé du pré-\nsent, avait disparu, un beau jour et pas seule, en laissant ces\nmots, tracés d'une main inexperte, sur une fiche : Porté vou\nbien, vou nem reverrait plu... Adieu d'une forme lapidaire autant\nqu'incorrecte, qui avait atteint douloureusement Boniface dans\nl'amour presque égal qu'il portait à sa femme et à l'orthographe.\n    Cet événement influa défavorablement sur les sentiments que\n Boniface professait à l'égard de l'humanité; les femmes, en par-\nticulier, ne lui parurent plus désormais que des « êtres infé-\nrieurs » et, en témoignage de son mépris, il détruisit avec fer-\nmeté les fiches du casier F É M I N I S M E . Il aurait peut-être poussé\nsa vengeance plus loin encore, en livrant au feu tout le « fruit\nde ses veilles », mais il en fut empêché par l'équitable pensée\nque ce serait aux dépens de la postérité innocente. Il n'a donc\n pas renoncé à coopérer, « dans la faible mesure de ses moyens»,\n au bonheur de ses semblables, mais c'est plutôt par rou-\n tine que par conviction qu'il continue sa collection et, depuis\n son installation à Bruxelles, complète ses fiches à l'aide des\n notes copieuses qu'il prend aux conférences de tout genre dont\n il s'est fait l'auditeur assidu,\n    L ' a u t r e soir, je trouvai Boniface, qui était occupé à préparer\nson souper végétarien — thé et gruau — dans une grande exal-\n tation :\n    — Avez-vous lu T a i n e ? me cria-t-il dès mon entrée... Notre\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                     REALITES TOUTES SIMPLES                          543\n\n\nconférencier d'aujourd'hui nous a cité cette phrase de lui : « L e\nvice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre... »\nParole admirable, vraiment scientifique!... Des produits,\nentendez-vous, et que l'on peut créer à volonté, au moyen, je\nsuppose, d'une alimentation rationnelle... Je m'en étais tou-\njours douté, ajouta-t-il en se versant une lasse de thé bouillant,\net j ' a i déjà observé que les nourritures végétales rendent doux\net conciliant...\n    — Mais peut-être T a i n e n'a-t-il pas entendu cela dans le sens\nque vous croyez?...\n     — Certainement, c'est assez clair : « Des produits comme le\nsucre et le vitriol!... » E n vérité, insista-t-il en repoussant d'un\n mouvement irrité ses lunettes sur le sommet de son nez, vous\n êtes un individu bien contrariant... Je ne sais ce que vous avez\n toujours à ergoter a i n s i ! . . .\n     — Moi, ergoter? Je tâche de m'éclairer, voilà tout... Alors,\n pour vous, la vertu serait une espèce de diabète spirituel?... Ah !\n mon ami Boniface, je ne sais trop si vous êtes vertueux et doux,\n mais vous êtes diablement entêté...\n     — Mes soixante-dix ans me donnent, fichtre! le droit d'être\n e n t ê t é ! . . . Si, après avoir réfléchi toute ma vie, je n'avais pas\n encore réussi à me former des convictions, il faudrait désespérer\n de moi et me laisser mourir dans l'incertitude finale ! . . Si mes\n idées sont fausses, j'en suis bien fâché : j ' y tiens comme à mes\n habitudes et, à mon âge, il est trop tard pour changer les unes\n  ou les autres !,..\n     — Vous avez bien raison!... Il importe peu que nos idées\n  soient fausses : — du reste, elles seront toujours fausses pour\n  q u e l q u ' u n ! — le principal, c'est que nous en a y i o n s ! . . .\n     — O h ! je ne me flatte pas d'en avoir beaucoup... Ce que je\n  sais n'est pas grand'chose, mais je le sais bien, au moins!... On\n  a son petit j u g e m e n t ; on a beaucoup vu, étudié, assez bien\n  retenu... T r o p même, me semble-t-il, parfois... L e soir, ainsi,\n  au coin de l'âtre, en fumant ma pipe, je songe, malgré moi, à\n  une infinité de choses et de gens... U n souvenir en appelle un\n  a u t r e . . . Je me rappelle celui-ci, celui-là — le petit Jean, si\n  espiègle et qui, à présent, est un gros monsieur, dans les hon-\n  neurs ; Jacques, si bête, si fier des sous de son père, le censier\n  de la ferme du Grand-Mesnil, qui a mal tourné, s'est mis à faire\n  le gommeux et qui s'est fait « ratiboiser», c'est ainsi que l'on dit,\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2296, "texte": "544                               DURENDAL\n\n\nje crois, par les chevaux et les femmes... Puis un tel et un tel —\nque sais-je?... U n e drôle de chose que le m o n d e , je me d i s ; il me\nsemble, quelquefois, à force de réfléchir, que tout y va contre le\nbon sens, puis, l'instant d'après, que tout y est, au contraire,\nadmirablement arrangé... E t , à la fin, je ne sais plus, j ' a i trop\nd'idées qui font un méli-mélo dans ma tête. J e me dépêche,\nalors, d'allumer ma l a m p e pour travailler à mes fiches, car\nsinon, je me perds, j e m ' e m b r o u i l l e . . . Blanc et noir me paraissent\négalement vrais... Je m'effraie et je me dis : « Attention, Boni-\nface, mon ami, est-ce que tu commencerais à radoter?... » Et,\nvous me croirez si vous voulez, mais, lorsque je suis assis\ndevant ma table, dans la lumière, avec un paquet bien rangé\nde mes fiches, je reprends ma lucidité; il me semble que je suis\nde nouveau sur un terrain solide... J e les regarde, je les feuil-\nlette, je les a d m i r e — et cela me rajeunit, car je me souviens du\ntemps et presque du jour où j ' a i confectionné chacune d'elles...\nT e n e z , en voilà une sur la Statistique des armées permanentes :\nje me souviens, comme si c'était hier, que je la collais, un jour\nd'été, dans ma classe vide, à mon p u p i t r e . . . L a chaleur était acca-\nblante, j'étais en manches de chemise... On entendait le forgeron\n qui tapait sur son enclume; deux femmes, arrêtées devant le seuil\nde l'école, jacassaient à qui mieux mieux... O u i . . . Ah ! oui...\n   A p p a r e m m e n t , quelque souvenir importun s'était réveillé, en\nmême temps, dans la mémoire de Boniface, car il se tut, regar-\nd a n t dans le vague, tandis que ses lèvres et sa barbiche blanche\ncontinuaient à s'agiter machinalement. Il ralluma sa pipe, qui\ns'était éteinte au cours de ces effusions, et se mit à fumer à\ncoups précipités. Voyant qu'il n'y aurait plus rien à tirer de lui\nce soir-là, je me levai, lui serrai la main et sortis... J'allais refer-\nmer la porte, quand, ayant e n t e n d u sa voix et supposé qu'il\nme rappelait, je poussai la tête à l'intérieur :\n    — Ah ! garçon, dit-il, tu es encore là!... E h bien! écoute ce que\nje te dis : Crois-moi, les femmes, c'est une sentine de malfai-\nsance!...\n\n                                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 544, "page_fin": 548, "titre_corps": "Réalités toutes simples : Pensionné !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Pensionné Une lumière plus vive", "ancre_fin": "est-ce que tu déménages déjà", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ressource suprême", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 645, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 2296, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "Pensionné!\n   U n e lumière plus vive commençait à s'insinuer entre les\nrideaux clos de la c h a m b r e à coucher. Sept heures sonnèrent à\nla pendule de la cheminée. Avec la ponctualité de ses quarante\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2558, "texte": "                    REALITES TOUTES SIMPLES                      546\n\n\nannées de service, M. Aristide Bache s'éveilla, ouvrit les yeux,\nfit un mouvement pour sauter du lit, puis retomba, à cette subite\nréflexion : « Mais, depuis aujourd'hui, mon garçon, tu es pen-\nsionné!... » Et il considéra sa soudaine liberté avec une sorte\nde joie stupéfaite, car, enfin, il était libre de faire dorénavant il\nne savait trop quoi, mais, au moins, ce qu'il voudrait. Et,\nd'abord, ce matin, pour la première fois depuis « huit lustres »,\nun jour qui n'était ni dominical ni férié, il ne se lèverait point\nà sept heures, ne s'habillerait ni ne déjeunerait avec hâte et\nmaugréement pour être installé à son pupitre, le nez dans la\npoudre d'un dossier, à neuf heures précises...\n    M. Aristide Bache savoura cette pensée avec une béatitude\npure. Il était né doué d'une âme tumultueuse, exubérante,\npleine d'aspirations indépendantes auxquelles le sort avait\nfermé toute issue. L a vie l'avait émoussé, peu à peu, transformé\nen un être doux, méthodique et silencieux... « Je suis un anar-\nchiste qui a mal tourné », se disait-il quelquefois. Cependant,\nsous ce crâne, dépouillé par les labeurs administratifs, fermen-\ntaient encore souvent d'insolites pensées et, tandis que M. Bache\n paraissait tout absorbé par l'examen de quelque captivant rap-\nport, son imagination organisait, innocentes revanches men-\ntales de sa docilité acquise, d'étranges et glorieuses aventures\ndont il était le héros fier, convoquait d'enthousiastes meetings\noù il déversait sur un peuple délirant d'auditeurs les torrents\nd'une éloquence persuasive et brillante...\n    Comme il avait appelé l'heure de la délivrance! Mais, à pré-\nsent qu'elle était là devant lui, son allégresse, il ne savait trop\npourquoi, devenait taciturne et se mélangeait de perplexité.\n M. Bache poussa un soupir et examina la chambre dans la\nclarté hésitante de ce matin d'hiver, les meubles disjoints, mal\nd'aplomb, le lavabo dont les grinçants tiroirs se fermaient de\ntravers et qui, lui aussi, aurait mérité sa mise à la retraite :\n « J'arrangerai tout cela quand je serai pensionné! » avait-il dit\nfréquemment à l'acariâtre M m e Bache, mais peut-être actuelle-\n ment, à force d'années et de fatigues, les meubles comme lui-\n même étaient-ils trop usés!...\n    Il se disait tout haut, avec un rire un peu inquiet : « Pen-\n sionné! » et ce mot lui paraissait prendre une consonance sin-\n gulière et presque lugubre. « Ah! vous verrez quand je serai\n pensionné! » s'était-il écrié souvent en répliquant aux plaisante-\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2515, "texte": " 546                          DURENDAL\n\n\n\n  ries de ses camarades du bureau ; et cette échéance hypothé-\n  tique, lointaine, il l'avait tellement évoquée qu'à la fin elle était\n  venue... Lentement, lentement, les jours s'étaient ajoutés aux\n jours, les années aux années, dans leur uniformité fastidieuse,\n  pour s'additionner en un total subit, pour amener le dernier\n  mois, la dernière semaine, la dernière journée, l'heure décisive\n  où il avait dû se lever, sans esprit de retour, de son fau-\n  teuil, compagnon si ancien de labeur et de rêvasserie, qu'il\n  était devenu comme une partie intégrante et nécessaire de\n sa vie.\n     E t , retombé dans une demi-somnolence, M. Bache voyait\n les jours innombrables de sa carrière défiler, un à un, en un\n interminable cortège de petits personnages costumés en gardes\n françaises, portant perruque et tricorne, chargés chacun, sous\n le bras, d'un portefeuille identique... Ils passaient, ils passaient,\n jusqu'à ce que vint le dernier. Et celui-là, avant de disparaître,\n se retourna au seuil de la porte pour jeter un regard sur la\n chambre qui, tout à coup, sembla vide et triste... L'impression\n déprimante de ce vide réveilla complètement M. Bache, qui se\n sentit faible, dénué, orphelin... Cette journée suprême, qu'il\n venait de voir s'éclipser avec un mélancolique salut, elle n'était\n que d'hier, et pourtant elle prenait déjà la semblance d'un vieux\n souvenir. Il avait expédié son travail comme d'habitude et,\ncomme d'habitude, également, échangé avec ses collègues des\nquolibets aussi antiques que l'administration et aussi con-\nsacrés... Il lui était arrivé de juger ces propos insipides, mais, en\nsongeant qu'il ne les entendrait plus, il leur trouvait une sorte de\nstupidité b o n h o m m e et cordiale... Dans l'après-midi, iJ avait vu\nentrer tout à coup ses chefs qui, avec les employés du bureau,\ns'étaient rangés autour de son pupitre et, quoiqu'il soupçonnât\nbien le motif de cette démarche collective, bouleversé instanta-\nnément par l'émotion, il s'était levé et avait écouté, d'un air\nhébété et sans y comprendre grand'chose, le speech solennel\net affable du directeur, les souhaits d'avenir et les adieux des\nautres...\n    Il revoyait toute la scène, ou plutôt se la figurait, la physio-\nnomie et les gestes des assistants et lui-même, ahuri, bafouil-\nlant, en proie aux suggestions contradictoires de la reconnais-\nsance, du bonheur de cet événement si longtemps attendu et de\nl'obscur regret qui, malgré lui, assombrissait sa satisfaction.\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "                    RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         547\n\nCependant, tous ces gens que, plus tard, il avait quittés en leur\ncriant avec une crânerie un peu forcée : « Adieu! amusez-vous\nbien! » prendraient ce matin leur place accoutumée, tous, sauf\nlui, M. Bache, qui, bientôt remplacé et oublié, serait comme\ns'il n'avait jamais été. Et, en somme, qu'est-ce qui prouvait\nmaintenant qu'il eût jamais été? Car toute son existence,\nemportée sans accident et sans bruit sur le rail de ses occupa-\ntions quotidiennes, ne lui semblait plus que comme un songe\névaporé... « T o t a l : zéro, » m u r m u r a M. Bache, en arrêtant son\nregard consterné sur sa femme endormie à ses côtés; et il\naperçut, ainsi que dans l'éclair d'une vision, que la grande\nmachine bureaucratique, au mouvement de laquelle il se tar-\nguait jadis d'avoir, « modeste rouage », contribué d u r a n t des\nannées, c'était elle, au contraire, qui actionnait son activité...\nAu lieu de donner, si peu que ce fût, l'impulsion, il la subis-\nsait!... Cette constatation mit quelque a m e r t u m e dans le cœur\ndébonnaire de M. Bache; en son amour-propre mortifié, il se\nsentit maigrir, devenir plus h u m b l e encore, passer à l'état\nd'ombre!... Décidément, tout s'en allait à la d é b a n d a d e ! . . .\nQue ferait-il de ses journées, sans heures de bureau, sans\npupitre, sans règlements?... L'administration, qui fait tant de\nrèglements, si sages et si précis, que n'en fait-elle un à l'usage\ndes pensionnés?...\n   M. Bache s'inspirait une grande pitié à lui-même : « U n e\nbouche inutile, voilà ce que tu seras désormais... Un d é c h u !\nUn b a d a u d oisif et dépaysé, impropre même à regarder tra-\nvailler les autres. » Il se rappelait avec terreur que déjà, lorsque\nles jours de congé, il restait au logis et, pour passer le temps,\nrôdait dans la maison, examinant les choses, posant des ques-\ntions sur les affaires du ménage, s'intéressant au menu ou à la\ncuisson du dîner, sa femme le recevait avec des paroles aigres et\nn'avait de cesse qu'elle ne l'eût expédié au dehors, expulsé\ncomme une mouche bourdonnante et i m p o r t u n e . . . E t le cœur\nlui défaillit, il fut rempli de gémissements à la pensée qu'il\nne pourrait plus dire à sa redoutable compagne : « Je vais à\nmon bureau ! » T o u t e sa dignité d'homme, tout son prestige\nmarital étaient dans ces. mots sacramentels : « J e vais à mon\nbureau! » car, en dépit de ces gouailleries, peu spirituelles,\nd'ailleurs, le bureau était pour M m e Bache quelque chose de\nfamilier et en même temps d'imposant, de mystérieux et\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 393, "texte": "548                               DURENDAL\n\n\npresque de sacré; une partie retranchée, inaccessible et surtout\nlucrative de l'existence de son époux... E t , d a n s sa détresse,\nM. Bache, les larmes aux yeux, répétait à haute voix : « Je vais\nà mon bureau !... »\n   — E h ! mon pauvre vieux, s'exclama Mme Bache, qui s'éveil-\nlait, est-ce que tu déménages déjà?...\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 548, "page_fin": 551, "titre_corps": "Réalités toutes simples : Ressource suprême", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Ressource suprême Delzire lut", "ancre_fin": "c’est pour éviter le déshonneur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Regrets éternels", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 649, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 393, "fin_caractere_exclue": 2212, "texte": "Ressource suprême\n   Delzire lut sur la plaque de cuivre d'une maison de belle\napparence : L A S O L I D A R I T É NATIONALE, Société mutuelle. D I R E C -\nTEUR : Marc Beer. P a s d'erreur, c'était là... Après un moment\nd'hésitation, il sonna.\n   U n e servante vint ouvrir et il se trouva d a n s un vestibule\ndont les parois peintes en imitation de marbre étaient bariolées\nde teintes multicolores par les vitraux postiches qui garnis-\nsaient l'imposte de la porte d'entrée :\n   — M. le Directeur de la Société Nationale, s'il vous plaît ?...\n   — Veuillez passer par ici...\n   E t la domestique le fit descendre par l'escalier de service\ndans le sous-sol où siégeait l'administration de la Solidarité\nNationale, et l'invita à s'asseoir, M. le Directeur allant venir\ntout de suite.\n   Resté seul, Delzire, pour passer le temps, fit machinalement\nl'inventaire du mobilier. L'aspect général lui en sembla à la\nfois revêche et prétentieux ; il témoignait surtout du désir de\nparaître au moindre marché possible : un grand bureau-\nministre de bois peint, dont la tablette était revêtue de toile\ncirée verte, occupait la place principale. Des deux côtés de la\ncheminée, où brillait un foyer à gaz en cuivre, se dressaient des\nétagères noires remplies de cartons dans lesquels s'entassaient,\nsans doute, les paperasses procédurières de l'usure, les contrats\naux clauses retorses, meurtrières pour les e m p r u n t e u r s mal-\nheureux. Pour atténuer, probablement, l'impression sévère de\nces accessoires de bureau, les panneaux vides des murailles\nétaient décorés du haut en bas de faïences chinoises et d'éven-\ntails coloriés de pacotille, disposés avec une symétrie méticu-\nleuse. L ' o r n e m e n t a t i o n artistique d e la pièce était complétée par\nune pendule, placée sur la cheminée, et qui supportait un groupe\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES       SIMPLES                     549\n\n\ndoré représentant l'Aveugle et le P a r a l y t i q u e , image allégo-\nrique dont le sens était révélé par le mot M U T U A L I T É inscrit sur\nun cartouche que portait un petit génie ailé... Au milieu du\nbureau-ministre, bien en vue, en manière, peut-être, d'appât,\ns'étalait un presse-papier en porcelaine qui simulait ingénieuse-\nment une liasse de billets de b a n q u e maintenue par des pièces\nd'or et d'argent éparpillées.\n   T o u t en examinant ce décor, Delzire tentait d'imaginer l'être\nqui l'habitait, lorsque celui-ci e n t r a : petit et trapu, vêtu d'habits\ntrès amples qui exagéraient encore sa carrure, il avait, avec sa\ngrosse tête rase, son visage à la peau grisâtre, boursouflée et\nhuileuse et ses yeux fuyants et malades, abrités derrière des\nlunettes, un air que Delzire, faute de terme plus précis, qualifia\nmentalement de « marron ». Il parlait d'un ton de feinte bon-\nhomie en crachotant et avec un accent indéfinissable, allemand,\npeut-être, peut-être polonais : « Quel affreux type ! songeait\nDelzire. Assis là, à son bureau, dans cette cave sinistre, n'a-t-il\npas l'apparence d'une bête hideuse et rapace, d'un fourmi-lion\nembusqué et qui guette la proie dont il sucera la substance et\nla vie ?... »\n   — Vous savez déjà, monsieur, le motif qui m'amène, dit-il\ntout haut, en passant sa carte à son interlocuteur. Je vous ai\nprévenu de la mort de mon ami Maxime D r é a l . . . Sa famille\nm'a prié de régler avec vous le paiement de la somme dont il\nvous est resté redevable...\n   — Ah ! ah ! bonne affaire ! P a s la mort de M. Dréal, bien\nentendu... L a mort n'est jamais une bonne affaire !... J a m a i s\nou r a r e m e n t . . . Surtout quand elle atteint un homme jeune,\nintelligent, s y m p a t h i q u e . . . Non, non, je veux dire le réglement\nde ce petit compte : je n'aime pas les comptes litigieux, mes\ndigestions en souffrent... Vous pensez bien, d'ailleurs, que, dans\nce cas-ci, je n'avais pas de craintes : E n t r e honnêtes gens, vous\nsavez !... Mais, de quoi est-il mort, ce pauvre M. Dréal ? Il ne\nparaissait pas malade ?...\n   — D e rien... de t o u t . . . Il s'en est allé volontairement...\n   — Affaire de femme ?... Non ?... Alors, de rien, comme ça ?...\nEh bien ! je l'avais pensé ; je m'étais dit : « Ce garçon-là, je\nparie qu'il s'est suicidé !'... » Il m'avait toujours fait une drôle\nd'impression, avec son regard flegmatique et ses réflexions phi-\nlosophiques... T o u t lui semblait égal... « Intelligent, mais\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2604, "texte": "550                             DURENDAL\n\n\n t o q u é . . . », me disais-je, chaque fois que je le voyais. P a s pour\n un sou de sens pratique ! Croiriez-vous qu'il signait tout ce\n qu'on voulait sans lire et fourrait dans sa poche l'argent qu'on\n lui remettait, pêle-mêle, sans c o m p t e r ! . . . Un idéologue, vous\n dis-je ! « Mais, enfin, lui disais-je, un jour, songez que vous\n êtes un homme et que le premier devoir d'un h o m m e , c'est de\n gagner de l'argent, beaucoup d'argent ! A quoi cela sert-il de se\n mettre la tête à l'envers au sujet d'un tas d'idées vagues? Qu'est-\n ce que cela peut rapporter ?... Moi aussi, cher monsieur,\n ajoutais-je, q u a n d j'étais jeune, je me tourmentais l'esprit à\n propos de toutes sortes d'idées... Je ne conçois plus comment\n cela était possible, mais j'étais préoccupé de Dieu, de la religion,\n de l'âme !... Oui, de l'âme !... Grandes idées ! Mais quoi ? A\n présent, je me contente de les respecter, sans plus... C'est trop\n mystérieux; on s'embrouille, on finit par n'y plus rien com-\n prendre... Raisonner là-dessus, autant tirer une lettre de\n change payable dans la lune !... »\n     Une vive hilarité secoua M. Beer au souvenir de cette triom-\n phante comparaison, dont il se savait si bon gré qu'il la répéta\n à deux ou trois reprises. Revenant ensuite à des préoccupations\n plus positives, il fouilla dans un tiroir et en tira une liasse de\n papiers qu'il se mit à compulser :\n     — Voyons donc où nous en étions avec votre regretté ami...\n Il avait acheté à la Société cinquante bouteilles de bordeaux\nvieux à trois francs, soit cent cinquante francs, et elle lui avait\n consenti un prêt de la même somme, soit, au total, trois\n cents francs... Vous saisissez le mécanisme ingénieux du sys-\ntème? Nous pratiquons la mutualité avec nos clients : Nous\navons du vin à placer, ils nous obligent en nous l'achetant; de\nleur côté, ils ont besoin d'argent, nous les obligeons en leur en\nprêtant... E u x et nous sommes également satisfaits... Quoi de\nplus juste?... Du vin, de l'argent, du crédit — tout cela moyen-\nnant un bon petit contrat — que pourrait-on désirer de plus?...\n Des idées un peu plus joyeuses que celles qui ont conduit ce\npauvre M. Dréal là où il est... C'est dommage, notre vin ne lui\na pas réussi!... — Selon convention, il devait s'acquitter par\nversements de vingt-cinq francs, m e n s u e l l e m e n t . . . Deux paie-\nments seulement ont été effectués, d e p u i s . . . Avril et mai... Car\nje dois dire qu'il était très ponctuel, ce malheureux garçon, et\nque, s'il était en général d a n s les nuages, il en redescendait\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         551\n\n\n aux dates des échéances... Nous disons, par conséquent, que le\n reliquat de la dette se monte à deux cent cinquante francs, plus\n les intérêts et, naturellement, à raison du remboursement anti-\n cipé, les frais de remploi... Soit — il se mit à calculer rapide-\n ment sur son buvard — cinq... quatre et deux : six... zéro...\n Soit, deux cent soixante quinze francs, en chiffres ronds... Je\n néglige une petite fraction...\n    Il se frotta vigoureusement les mains l'une contre l'autre et\n regarda Delzire, qui tira son portefeuille de sa poche, sans mot\n dire, aligna la somme et se leva, ensuite, pour prendre congé...\n Mais l'honorable M. Beer, tout réjoui de la facilité avec laquelle\n la « petite affaire » s'était arrangée, à son plus grand bénéfice,\n sentit, soudain, son cœur s'amollir et une bienveillance presque\ntendre s'insinuer en lui pour son visiteur qui, sans doute, accom-\n plissait avec affliction sa louable mais triste mission.\n   — Oui, cher monsieur, dit-il avec componction, en suivant\n Delzire qui montait l'escalier — vous avez perdu un ami que,\nje le vois bien, vous aimiez beaucoup... A h ! il y a des heures\npénibles dans l'existence!... Mais il faut avoir le courage de les\nsupporter... E t , continua-t-il, en a b a n d o n n a n t tout à coup son\nton de mélopée et de condoléance pour donner à sa voix un\naccent d'indignation profonde, je vous l'avoue, je considère le\nsuicide comme un acte lâche et i m m o r a l . . . Oui, lâche — si on\nlaisse derrière soi une larme, une seule l a r m e ! . . .\n    Ils étaient debout l'un devant l'autre sur le palier. M e t t a n t\nla main gauche sur la poignée de la porte, M . Beer éleva l'index\nde la droite d'un air sentencieux :\n   — Il n'y a qu'un cas où une telle extrémité soit excusable...\nnécessaire, m ê m e . . . C'est, conclut-il, en ouvrant la porte au\nlarge et en saluant gravement Delzire — c'est pour éviter le\ndéshonneur!...\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 551, "page_fin": 554, "titre_corps": "Réalités toutes simples : Regrets éternels", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Regrets éternels Les deux femmes entrèrent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 652, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 2015, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "Regrets éternels\n    Les deux femmes entrèrent sur la pointe des pieds. L a\nchambre n'était éclairée que par la vacillante lueur d'une\nbougie qui faisait danser sur la muraille l'ombre du lit et de la\nforme sans vie qui y était étendue... E n t r e les rideaux fermés\nfiltrait la clarté crue et froide des foyers électriques qui illumi-\nnaient le rez-de-chaussée de l'immeuble. Au dehors, on enten-\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "552                            DURENDAL\n\n\ndait le piétinement innombrable de la foule, des cris stridents,\ndes coups de sifflet, des sons rauques ou nasillards de trompette\nou de mirliton, entrecoupés de rires...\n     L a visiteuse s'approcha du chevet mortuaire, aspergea le\ncorps d'eau bénite, resta un instant comme abîmée dans une\nprière, puis, revenant vers la veuve, qui était restée debout\nderrière elle, après une longue et muette étreinte :\n    — Chère amie, combien je vous p l a i n s ! . . . Qui se serait\na t t e n d u ! . . . L u i , si vigoureux, si vivant, succombant ainsi, en\nvingt-quatre h e u r e s ! . . .\n     — H é l a s ! oui, c'est un coup affreux!... E t tellement inat-\ntendu !... J e n e m'en remettrai j amai s !... Avant-hier encore, i1 etait\nplein d'entrain : il avait été aux halles et chez les fournisseurs\npour commander les approvisionnements nécessaires pour la\nMi-carême; aujourd'hui, il est m o r t ! . . . Mort, on peut bien le\ndire, sur la brèche, en plein coup de feu!... Il ne songeait qu'à\ncela : sa dernière parole a été pour s'informer des huîtres : « Ma\nbonne, est-ce que les bourriches sont arrivées? » m'a-t-il\nd e m a n d é , puis sa langue s'est embarrassée et il n'a plus su rien\ndire... Quel cœur il avait! T o u t e sa pensée était pour sa femme\net ses enfants, et pour ses affaires... Et malin, débrouillard,\nprésent partout, à l'office, au comptoir, à la cave : « L'œil du\nm a î t r e ! » me répétait-il toujours... A h ! il ne se laissait pas\nvoler!... E t h o m m e du monde avec cela, à sa place partout...\nSes clients étaient ses amis : il fallait le voir, parcourant, le\nsoir, la salle du restaurant, s'arrêtant à chaque table, causant\navec ces messieurs, de politique, d'art, de science, et toujours\nle petit mot pour rire... Avec ces dames, aussi!... T r o p familier,\nquelquefois, à mon gré, avec celles-là, mais, vous savez, quand\non est dans le commerce, il ne faut pas être bégueule. D'ail-\n leurs, en t o u t bien, tout honneur, car, le pauvre cher homme, il\n était fidèle comme un caniche...\n   L ' a m i e écoutait ce panégyrique en hochant avec componction\nla tête ou, faute de pouvoir trouver un interstice dans lequel\nglisser u n mot, en témoignant par des gestes pathétiques de\nl'admiration que lui inspiraient les rares vertus du défunt. Mais\nune fanfare qui passait sous les fenêtres et dont les échos reten-\ntissants en faisaient trembler les vitres, interrompit forcé-\nment les effusions élogieuses de la veuve... Elle ouvrait la\nbouche pour leur donner un nouveau cours, lorsqu'une servante\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                       RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                           553\n\n\nsurvenant lui chuchota un mot à l'oreille : « Tâchez de ne pas\naccepter de mauvaises pièces, cette fois-ci, ma fille! », répliqua-\nt-elle sèchement à cette domestique, en lui remettant un billet\nde b a n q u e .\n    L e s nerfs et la sensibilité de la d a m e parurent avoir été\naffectés déplorablement par ces incidents triviaux : sa douleur,\nà laquelle l'abondance des paroles apportait une innocente et\npourtant sûre consolation, sembla r e p i e n d r e , dans ce bret\nintervalle de silence, conscience de son horrible réalité et\ns'exprima par de soudains et bruyants sanglots... Interdite de\ncette subite explosion d'une â m e qui lui paraissait si ferme,\n— un peu trop m ê m e ! — vaguement embarrassée de son\npersonnage et, d'ailleurs, pressée d'aller rejoindre son époux au\ncafé, la visiteuse tapotait obstinément et affectueusement les\nmains de son amie, dans l'espoir de la ramener à des dispo-\nsitions plus stoïques, susceptibles de condoléances moins\npénibles et moins prolongées :\n     — Voyons, chère amie, voyons... Il faut se faire une raison...\n Songez à vos enfants, à vos affaires!... Savez-vous que vous\nn'avez presque pas le droit de vous abandonner à vos larmes,\ntrop légitimes, hélas! mais qui pourraient nuire à vos intérêts\net à ceux des vôtres... Si le cher défunt pouvait nous entendre,\nil m'approuverait, j ' e n suis certaine!... C'est qu'à présent, tout\nrepose sur vous : vous êtes le chef de la maison !...\n    Cette dernière suggestion parut rendre ses esprits à l'épi orée;\nelle tira son mouchoir de sa poche, s'essuya les yeux où, déjà\nles larmes s'étaient taries, et se moucha vigoureusement :\n     — C'est vrai, cependant... Mon pauvre Jean, il faut que je\nlui montre que, malgré tout, je suis une femme de t ê t e . . . Il ne\nl'a j a m a i s beaucoup cru : je puis bien dire, sans reproche, qu'il\n ne se souciait pas extrêmement de mes conseils, et, pourtant,\ns'il m'avait écoutée, parfois!... Enfin, n'en parlons plus!... Il\n n'en faisait qu'à sa mode : la crème des hommes, mais têtu,\nt ê t u ! . . . Ah! ma c h è r e ! . . . Et voilà, le pauvre ami, qu'il meurt,\naprès avoir tout préparé, la veille de la Mi-carême!...\n     Elle s'assit lourdement sur une chaise, comme accablée d'un\n surcroît de désespoir par la constatation de cette coïncidence\n funeste :\n      — Que devais-je faire, je vous le d e m a n d e , ma chère?... Les\n garçons de renfort étaient enrôlés, les provisions faites...\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1089, "texte": "554                           DURF.NDAL\n\n\nF e r m e r ? je ne le pouvais p a s . . . Pensez donc, c'est une nuit de\ncinq mille francs, la plus forte recette de l'année!... P u i s , toutes\nles provisions perdues .. Ah! c'est dur, allez, mais il faut savoir\nfaire taire son chagrin : Nous fermerons d e m a i n ! . . . et On ne vit\npas avec les morts L » me disait souveut Jean, parce qu'il me\ntrouvait trop sentimentale... Et c'est vrai, j'écoute trop mon\ncœur, mon premier mouvement a été pour descendre et dire que\nl'on ferme... Mais je me suis arrêtée à temps : J e a n ne me\nl'aurait pas p a r d o n n é ! . . .\n   Les deux femmes se levèrent et sortirent, après avoir jeté un\ndernier regard sur le deuil de la chambre, pleine de l'immo-\nbilité du mort et des lueurs tremblotantes de la bougie.. On\npercevait, au-dessous, au milieu d'une bourrasque de hurle-\nments d'animaux et de chansons dérisoires, le bruit cadencé\nd'une bande de masques qui entrait dans le café, à la file, en\nm a r q u a n t le p a s . . .\n\n                                                  ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 555, "page_fin": 568, "titre_corps": "Poètes anglais du XIXe siècle : William Wordsworth (1770-1850)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée O. S. 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Il mon-\n                        tra peu de goût pour ses études universitaires, et commença,\n                        par contre, à s'occuper activement de poésie et aussi de\n                        politique, après 1789. A 21 ans, ayant achevé tant bien que\n                        mal ses études, il quitta Cambridge, et, pris d'enthousiasme\n pour la Révolution française encore à ses débuts, il vint à P a r i s , où il suivit\np e n d a n t quelque temps les réunions politiques. Il n'y resta pas longtemps : le\n régime de la T e r r e u r le força à s'enfuir au plus vite de Paris. L e s massacres\n ordonnés par le gouvernement révolutionnaire, la loi des suspects, le culte de\nla Déesse Raison eurent bientôt désabusé le jeune poète, et ce qui lui restait\nencore d'illusions s'écroula quand il vit cette première république aboutir à\nl'empire despotique de Napoléon. Dès lors, ses convictions furent arrêtées et il\nresta jusqu'à la fin de ses jours conservateur convaincu. Rentré en Angleterre,\ntrès indécis sur le choix d'une situation, W o r d s w o r t h songeait à entrer dans le\njournalisme, quand il fut heureusement débarrassé des soucis de la vie maté-\nrielle par une petite fortune que lui laissait en mourant u n généreux ami,\nRaisley Calvert. Libre de consacrer tout son temps à la poésie, W o r d s w o r t h\nqui, en 1793, avait publié déjà un premier volume de vers, s'efforça de donner\n\n\n   Bibliographie. — Un excellent florilège de Wordsworth a été publié par Matthew\nArnold en 1879 (Poems of Wordsworth chosed by .V. Arnold. Macmillav). Le florilége est\nprécédé d'une élude intéressante, mais d'un enthousiasme quelque peu exagéré (v. not.\np. XI la comparaison malheureuse établie entre la poésie de Wordsworth et celle de\nHugo). Peu de poèmes de Wordsworth ont été traduits en français à notre connaissance.\nNous ne nous rappelons guère que deux ou trois poèmes, entre autres la célèbre ballade\nde Lucy Gray, traduits et publiés jadis par Barbey d'Aurevilly, dans la défunte Revue\nIndépendante. En revanche, des études remarquables lui ont été consacrées par Taine.\nHist litt angl., tome IV, par M. Sarrazin ; la Renaissance de la poésie anglaise (Perrin) et\npar James Darmesteter dans ses Nouvelles Eludes anglaises (Calmann-Lévy, 1896).\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "556                                    DURENDAL\n\n\ndans u n nouveau recueil le credo d ' u n e poésie nouvelle et, en 1798, il publia\navec Coleridge, devenu son ami, le premier volume des Lyrical Ballads, auquel\nColeridge avait d o n n é , outre quelques autres pièces, son poème depuis\ncélèbre The ancient Mariner. Après u n voyage de quelques mois en Allemagne,\nen compagnie de Coleridge, W o r d s w o r t h se fixa au retour au pays des lacs\net, seul, cette fois, il publia, en 1800, son second volume des Lyrical Ballads.\nIl travailla pendant les années qui suivirent a un p o è m e philosophique inti-\ntulé The Prelude, d a n s lequel il analysait la formation et le développement de\nses idées. Ce poème n'était dans son esprit q u ' u n e introduction à une œuvre\npoétique qui devait résumer toutes les croyances de sa vie, mais dont un frag-\nment seulement p a r u t plus tard sous le titre de The Excursion. E n 1802,\nW o r d s w o r t h avait épousé une amie d'enfance, Mary H u t c h i n s o n . Après avoir\nhabité quelque temps à Grasmere, il s'installa définitivement, en 1813, à\nR y d a l m o u n t , au bord du lac pittoresque de W i n d e r m e r e . Il y vécut le reste\nde ses jours d'une vie paisible et heureuse, ne voyant guère que les siens,\ncherchant l'inspiration en de longues et méditatives p r o m e n a d e s , écrivant\net travaillant régulièrement. L a r e n o m m é e avait été lente à venir : les Bal-\nlades lyriques, vivement attaquées par la plupart des revues littéraires, ne trou-\nvèrent que peu d'admirateurs à l'origine, et le n o m de W o r d s w o r t h com-\nmençait à peine à sortir de l'ombre, q u a n d la t r i o m p h a n t e popularité de\nScott et de Byron vint voiler d ' u n e longue éclipse sa gloire naissante.\n   Byron mort, Scott confiné dans ses r o m a n s , le public, qui ne devait décou-\nvrir Shelley qu'un demi-siècle après sa mort, revint à W o r d s w o r t h . Les\nmêmes revues qui l'avaient attaqué jadis voulurent bien enfin reconnaître son\ntalent, et, en quelques a n n é e s , u n revirement complet se fit en sa faveur chez\nles lecteurs anglais. A son tour W o r d s w o r t h , qui d'ailleurs ne s'était jamais\ndécouragé, se vit alors exalté, et porté aux n u e s . A la mort de Southey (1842),\nle gouvernement consacra l'estime dont il jouissait en le n o m m a n t poète\nlauréat, et c'est, entouré du respect universel, comblé de gloire et d'honneurs\nqu'il m o u r u t à R y d a l m o u n t en 1850.\n\n\n\n                                         Notice\n    Dès la fin du XVIIIe siècle, u n e aversion marquée se manifeste partout, pour\nles idées et les sentiments conventionnels exprimés par les écrivains préten-\nd û m e n t classiques de cette é p o q u e . E n Angleterre, le retour à la simplicité,\nà la vérité, et à la nature, se révèle pour la première fois dans les poèmes de\nCowper et de B u r n s . Mais, bien que les tendances de la poésie moderne\nfussent nettement accusées d a n s leurs œuvres, tendances et œuvres ne furent\nappréciées du grand public qu'après la mort de ces deux précurseurs, et ce ne\nfut que lors de l'apparition des Ballades lyriques de W o r d s w o r t h (1798-1800),\nque le critique signala, en l'attaquant vivement, l'esprit nouveau de la poésie\nanglaise. P l u s puissant et plus lyrique que le tendre et contemplatif Cowper,\nécrivant d a n s la langue nationale, tandis que B u r n s s'était servi du dialecte\nécossais, plus conscient aussi de sa mission réformatrice, p r e n a n t soin de\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3681, "texte": "                      POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                               557\n\n\nl'expliquer dans la préface de ses poèmes, W o r d s w o r t h eut une influence\nplus g r a n d e , et plus directe que celle de Cowper et de B u r n s , sur la renais-\nsance de la poésie anglaise.\n    P a r son a m o u r de la nature, par sa volonté de n'exprimer que des\nsentiments sincères et vrais, la poésie de W o r d s w o r t h se rattache à celle de\nses précurseurs, et précise le nouvel idéal poétique. D'un autre côté, par le\nlyrisme élevé de ses conceptions, p a r les croyances religieuses et les idées\nphilosophiques de son auteur, elle se caractérise et se différencie nettement\nde toute la production poétique contemporaine. Ame religieuse, et zélée pour\nle bien de ses semblables, W o r d s w o r t h veut avant tout que sa poésie exerce\nu n e influence morale, et qu'elle se préoccupe des intérêts de l'âme. C o m m e\nil le dit lui-même, il veut par ses p o è m e s « rendre l'homme meilleur, plus\nsage et plus heureux ». C'est la conscience, au moins autant que l'intelligence\ndu b e a u , qu'il s'efforce de développer chez son lecteur, et dans la plupart de\nses poèmes, paraît sous les voiles charmants de la poésie, la vérité morale\nqu'il veut imprimer en son esprit. Il sait que, pour atteindre ce but, sa poésie\ndoit être facilement accessible et compréhensible pour tous ; aussi s'efforce-t-il\nd'écrire plus simplement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Il y a réussi, et son\nstyle a bien la grave et reposante douceur qui convient a u x sujets qu'il traite.\nIl ne lui a point suffi de simplifier le style de ses poèmes, il a voulu en\nsimplifier aussi la d o n n é e elle-même, et c'est pourquoi il n'y admet a u c u n\névénement qui pourrait distraire l'attention de ses lecteurs des graves\nméditations qu'il leur propose. Ses longs poèmes ne sont en somme que des\nentretiens philosophiques et religieux, entre des personnages que W o r d s -\nworth choisit à dessein dans les rangs les plus humbles de la société, pour\nbien montrer qu'à ses y e u x toute l'enveloppe m o n d a i n e est de nulle i m p o r -\ntance et, c o m m e il le dit lui-même, c'est le sentiment vrai, et non la condition\ndes gens, qui fait pour lui la beauté du sujet.\n    Pareils sujets semblent à première vue devoir être nécessairement plus\nphilosophiques que poétiques, et dans les longs poèmes de W o r d s w o r t h ,\ncomme, par exemple, l'Excursion et le Prélude, on peut trouver, en effet, que les\nexhortations morales ne sont pas assez dissimulées sous les couleurs brillantes\net les voiles fleuris de la poésie. T r o p souvent aussi son a m o u r de la simplicité\nlui fait employer un langage trivial et prosaïque, et lui fournit des sujets, qui\nne peuvent avoir d'importance qu'à ses y e u x . Mais ce sont là des défauts qui\nse r e m a r q u e n t surtout d a n s ses longs poèmes. P a r contre, dans les très\nn o m b r e u x petits poèmes lyriques qui, pour nous, constituent le meilleur de son\nœuvre, il a su marier avec u n art exquis la pensée élevée qui fait le fond du\npoème, au suggestif décor qui doit la faire ressortir. Nulle part mieux qu'en\nses sonnets, il n'est ainsi parvenu à condenser sa pensée sous une forme\nsuggestive et captivante. On lui a reproché d'en avoir écrit u n trop g r a n d\nnombre, sur des sujets insignifiants, et le reproche est fondé, mais si, sur les\ntrois ou quatre cents sonnets composés par lui b e a u c o u p ne subsistent que par\n la forme, il en reste tout au moins une cinquantaine, qui, de l'avis u n a n i m e\n des critiques anglais, égalent en perfection ceux de Milton et sont parmi les\n plus beaux qu'ait produit la poésie anglaise.\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": "558                                  DURENDAL\n\n\n\n   Ce qui fait le grand charme de la poésie de Wordsworth, c'est, en môme\n temps que la pureté et l'élévation de sa pensée, son religieux amour de la\n nature, et la sensation vive qu'il nous en donne.\n   On a dit avec raison qu'il n'en avait chanté qu'un seul aspect; mais aussi\ncet aspect paisible et familial de la campagne anglaise, personne avant lui ne\nl'a célébré avec autant d'art, et de fervente émotion. Dans le cottage aux\nportes enguirlandées de fleurs, dans le ruisseau qui murmure sur les\nmousses, dans les asphodèles qui dansent à la brise au bord du lac, dans les\npâquerettes, les primeroses, les boutons d'or, les églantines et toutes les\nhumbles fleurs du rocher ou de la prairie, dans les oiseaux familiers qui sur\nles haies sautillent, ou chantent dans les champs, il a trouvé des beautés et des\njoies, que nul mieux que lui n'a pu faire apprécier. Peu de poètes ont aussi\nheureusemeut atteint le but par eux poursuivi. En se faisant le chantre de la\nvie des humbles, et de la poésie des champs, Wordsworth voulait exercer\nune influence tout, dans son ensemble, à la fois esthétique et morale sur ses\nlecteurs. Sa poésie convenait admirablement à la nation religieuse et morale\nqui le choisit comme poète-lauréat, et après plus d'un demi-siècle, il reste\nencore l'un des poètes de prédilection, non point, peut-être, des lettrés,\nmais de la grande majorité des lecteurs anglais.\n   Parmi les poètes venus après lui, il en est peu aussi, qui de près ou de loin\nn'aient subi son influence : on la retrouve dans certains poèmes de Tennyson,\nd'Emily Bronté, et dans les poèmes religieux de Christina Rossetti : on la\nretrouve surtout, et plus apparente, chez le poète favori des étudiants\nd'Oxford, Mathew Arnold.\n\n\n                         The solitary Reaper (1)\n                         Behold her single in the field.\n                         Yon solitary Highland Lass !\n                         Reaping and singing by herself ;\n                         Stop here, or gently pass !\n                         Alone she cuts and binds the grain.\n                         And sings a melancholy strain ;\n                         O listen ! for the Vale profound\n                         Is overflowing, with the sound.\n\n                         No Nightingale did ever chaunt\n                         More welcome notes to weary bands\n                         Of travellers in some shady haunt\n                         Among Arabian sands :\n                         A voice so thrilling ne'er was heard\n\n\n  (1) Pour chacun des poètes traduits, nous donnerons, en plus des Notices, le texte\noriginal d'un des poèmes, choisi parmi les plus célèbres de l'auteur traduit, pour qu'on\npuisse avoir une idée de la beauté de la forme, et du rythme.\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "                        POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                                      559\n\n\n                           In spring time from a Cuckoo bird,\n                           Breaking the silence of the seas\n                           Among the farthest Hebrides.\n\n                           Will no one tell me what she sings?\n                           Perhaps the plaintive numbers flow\n                           For old, unhappy, far-off things.\n                           And battles long ago :\n                           Or is it some more humble lay,\n                           Familiav matter of to day'?\n                           Some natural sorrow, loss, or pain.\n                           That has been, and may be again?\n\n                           W h a t e 'erthe theme, the Maiden sang\n                           As if her song could have no ending :\n                           I saw her singing at her work\n                           And o'er the sickle bending ;\n                           I listened, motionless and still :\n                           And, as I mounted up the hill,\n                           The music in my heart f bore,\n                           Long after it was heard no more\n\n\n\n                                    I. — Sonnets\n                                   Sur le sonnet\n   Ne méprisez pas le s o n n e t ! Critiques, vous froncez le sourcil — oublieux\nde ses justes h o n n e u r s : avec cette clef p o u r t a n t — Shakspeare ouvrit son\ncœur : la mélodie — de ce petit luth, était un b a u m e pour la blessure de\nPétrarque.\n   Mille fois le Tasse sonna de ce pipeau — et Camoëns calmait avec lui les\ndouleurs de son exil. — L e sonnel brilla comme une gaie feuille de m y r t h e —\nparmi les cyprès dont Dante couronnait\n   Son front visionnaire : lampe du ver luisant — il réjouit le doux Spencer,\nappelé du pays des fées — pour venir lutter en de sombres chemins ; et q u a n d\ntomba le brouillard\n  S u r le chemin de Milton, dans sa main — il devint u n e trompette, avec\nlaquelle il souffla — Ses chants a n i m a n t l e s âmes, hélas 1 trop p e u n o m b r e u x . —\n\n\n     Composé à l'aube sur le Pont de Westminster\n                                                                              Sept. 3, 1803.\n   La terre n'a rien de plus beau à montrer, — et grossière serait l'âme de\ncelui qui pourrait négliger — u n e vue si touchante, en sa majesté. — Cette\nville à présent, porte ainsi qu'un vêtement.\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "560                                   DURENDAL\n\n\n\n   La beauté du m a t i n ; silencieux et découverts — bateaux, tours, dômes,\nthéâtres et temples reposent — étalés dans les c h a m p s et sous le ciel. — Tout\nest clair et brillant dans l'air sans fumée.\n   J a m a i s plus éclatant soleil ne m o n t a , — d a n s sa première splendeur, par-\ndessus vallée, roc ou colline. — J a m a i s ne vis-je, jamais n'éprouvai-je un\ncalme si profond.\n   La rivière coule à sa seule et douce fantaisie. — O h ! D i e u ! les maisons\nelles-mêmes semblent endormies : — et tout ce puissant cœur est là couché\ntranquille. —\n\n                                  Au sommeil\n    Un troupeau de brebis, qui sans hâte passent u n e à u n e — auprès de moi ;\nle bruit de la pluie, et des abeilles — qui m u r m u r e n t ; la chute des rivières;\ndu vent, des mers — des c h a m p s unis, de blanches étendues d'eau, et le\nciel pur :\n    T o u r à tour, j'ai pensé à toutes ces choses, et je reste n é a n m o i n s couché —\nsans pouvoir d o r m i r ; bientôt j ' e n t e n d r a i les mélodies des petits oiseaux —\njaillissant d'abord des arbres de mon verger — et tout d'abord le cri mélan-\ncolique du coucou.\n    L a nuit passée, et deux nuits encore, j ' a i été ainsi couché — et je n'ai pu te\ngagner, sommeil, par nul secret.— Aussi, ne me laisse pas consumer cette nuit,\n    Car sans toi, que devient toute la richesse du matin? — Viens, barrière\nb é n i e , entre le j o u r et le j o u r — chère mère des fraîches pensées, et de la\njoyeuse santé. —\n\n                          Où se trouve la Terre\n   Où se trouve la terre, vers laquelle ce vaisseau s'en va là-bas? — Avec un\nair de fête, il part en b o n ordre — Aussi vigoureux que l'alouette à la pointe du\njour.— S'en va-t-il vers les soleils des tropiques, ou vers les neiges polaires?\n   Qu'importe la d e m a n d e ? D'amis ou d'ennemis — il ne se soucie : qu'il\nvoyage où il peut, — toujours il trouvera des noms familiers, et un chemin\nfrayé — devant lui, ainsi q u ' u n vent pour le pousser.\n   Et pourtant, je me d e m a n d e encore quel havre est son b u t ? — Car,\npresque, comme il en était q u a n d les vaisseaux étaient rares — (passant les\neaux de loin en loin comme des pèlerins dispersés).\n   L e doute, et quelque chose de sombre — u n e vague crainte respectueuse\nde la vieille mer — est en moi, à ton départ, ô joyeuse b a r q u e . —\n\n\n        Composé au bord de la mer près de Calais\n                                                                            Août 1802.\n    Belle étoile du soir, splendeur de l'ouest, — étoile de mon pays ! — Aux\nlimites de l'horizon — tu es s u s p e n d u e , penchée, à ce qu'il semble, et prête à\nt'affaisser — sur le sein de l'Angleterre : et pourtant tu es heureuse de rester\nainsi\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "                     rOÈTES ANGLAIS DU XIX e SIECLE                                 561\n\n\n   E n t r e t e m p s , et d'être pour elle comme un glorieux cimier — aperçu des\nautres nations. Tu devrais être — l'emblème de mon p a y s ; tu devrais étin-\nceler — claire étoile, mettant u n rire sur ses bannières, parées\n   De ta fraîche beauté. Là-bas cette tache brumeuse — au-dessous de toi :\nc'est l'Angleterre. Là-bas elle repose. — Soyez bénies toutes d e u x ! N e soyez\nqu'un espoir, un sort,\n   U n e vie, u n e gloire. P o u r moi avec mainte crainte, — avec maints sou-\npirs partis du cœur pour mon cher p a y s , — parmi des h o m m e s qui ne l'aiment\npoint, je languis ici.\n\n\n\n                          II. — Poèmes lyriques\n                      La moissonneuse solitaire\n   Regarde-la, seule là-bas, dans les champs — la fille solitaire des H i g h l a n d s ,\n— moissonnant et chantant pour elle seule. — Arrête-toi ici, ou passe douce-\nment; — seule elle coupe et lie le grain — et chante un mélancolique refrain.\n— O écoute, car le val profond — est tout inondé de ses sons.\n   Rossignol jamais n'enchanta — plus doucement, troupe au repos —\nde voyageurs en quelque retraite ombreuse, — dans les sables de l'Ara-\nbie. — Au temps du printemps, le coucou — jamais ne fit entendre\nune voix si pénétrante — brisant le silence des mers — dans les H é b r i d e s\nreculées.\n   P e r s o n n e ne me dira-t-il ce qu'elle chante ? — Peut-être les notes plaintives\ns'envolent-elles,— chantant des choses anciennes, malheureuses, éloignées —\net des batailles d'il y a longtemps ; — ou bien est-ce quelque refrain plus\nhumble — sujet familier de nos jours, — quelque chagrin naturel, quelque\ntristesse ou quelque peine — qui survint et peut revenir.\n    Quel que soit le thème, la jeune fille chantait, — comme si son chant ne\npouvait finir. — J e la vis chanter, à son travail, — courbée sur sa faucille. —\nJ'écoutai attentif et immobile, — et quand je montai la colline, — je portai\ndans m o n cœur cette musique — longtemps après que j ' e u s cessé de\nl'entendre. —\n\n\n                   J'errais seul ainsi qu'un nuage\n    J'errais seul, ainsi qu'un nuage — qui, là-haut, flotte par-dessus les vallons\n et les collines, — q u a n d tout à coup, je vis une foule, — u n e armée dorée\n d'asphodèles; — auprès du lac et sous les arbres — ils frémissaient et dan-\n saient à la brise. — Serrés comme les étoiles, qui brillent — et scintillent\n dans la voie lactée, — ils s'étendaient, ligne infinie — longeant les bords\n d'une baie ; — d'un regard, j'en vis dix mille — qui secouaient leur tête en\n danses enjouées.\n     Les vagues dansaient auprès d'eux — mais ils surpassaient en joie les\n vagues étincelantes. — U n poète n'aurait pu s'empêcher d'être heureux — en\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2851, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\naussi joyeuse compagnie. — J e regardai, je regardai, et songeai peu — à la\nrichesse que cette vision m'avait a p p o r t é e .\n   Mais souvent à présent, lorsque je suis couché, — d'humeur distraite ou\nsongeuse, — ils passent comme un éclair devant cet œil intérieur — qui fait\nle b o n h e u r de la solitude, — et m o n cœur alors, se remplit de plaisir, — et\ndanse avec les asphodèles.\n\n\n                  J'ai voyagé parmi des Inconnus\n   J ' a i voyagé parmi des i n c o n n u s — dans des pays par delà la mer, — et jus-\nqu'alors, Angleterre, j'ignorais — quel a m o u r je le portais.\n    Il est passé, ce rêve mélancolique — et je ne quitterai plus ton rivage —\nu n e seconde fois; car il semble — que je t'aime de plus en plus.\n   C'est parmi tes montagnes, que j'ai senti — toute la joie de m o n désir, — et\ncelle que j'ai chérie, tournait son rouet — auprès d'un feu anglais.\n   Les matins montrèrent, les nuits cachèrent — les berceaux où jouait Lucy\n— et il est tien aussi ce dernier c h a m p vert — que les yeux de L u c y contem-\nplèrent.\n\n\n                                   Le Verdier\n    Sous les branches en fleurs de ces arbres fruitiers — qui versent sur mon\nfront leurs blancs pétales neigeux — au plus clair soleil, — du printemps sans\nnuage — dans ce coin solitaire, oh ! combien il est doux — de s'asseoir ainsi\nau b a n c de m o n verger — et u n e fois de plus, de saluer ensemble les oiseaux\net les fleurs, — mes amis de l'année dernière,\n    J'ai r e m a r q u é l'un d'eux, l'hôte le plus heureux — de tout ce concert de\nb i e n h e u r e u x . — Salut à toi, qui les surpasse tous — par la joie de ta voix et\nde tes ailes. — A toi, Verdier, qui en ton habit vert — est l'esprit qui\npréside ici aujourd'hui; — tu conduis les fêtes de mai, et ce jardin est ton\nempire.\n    T a n d i s qu'oiseaux, fleurs et papillons, — ne font q u ' u n e troupe d'amants,\n— tu cours en h a u t , en bas d a n s les berceaux ; — toujours tu voles seul ; — vie\net présence, semblable à l'air, — répandant ton insouciant b o n h e u r ; tu te\ntrouves trop heureux pour p r e n d r e u n c o m p a g n o n , — étant toi-même ton\np r o p r e plaisir.\n    Là-bas, dans ce bosquet de noisetiers — qui vacillent aux brises parfumées,\n— regardez-le, perché en u n e extase, — pourtant semblant voler encore, —\nlà où le frémissement de ses ailes — jette sur son dos et tout son corps — des\nombres et des lueurs ensoleillées — qui le recouvrent tout entier.\n    Ma vue éblouie, il la trompe souvent, — ce frère des feuilles dansantes; —\npuis il s'enfuit, et des gouttières du cottage — il r é p a n d le torrent de sa chan-\nson, — c o m m e si par l'exultation de ce chant — il raillait et dédaignait —\ncette forme sans voix qu'il lui plut de paraître, alors qu'il voltigeait dans les\nbuissons. —\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "                     POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                               563\n\n\n                      Le chercheur de Sangsues\n    L e vent a gémi toute la nuit — la pluie survint et tomba à flots. — Mais\nà présent le soleil se lève, calme et clair; — les oiseaux chantent là-bas dans\nles b o i s ; — le ramier couve c h a n t a n t doucement ; — le geai répond au babil-\nlage de la pie — et tout l'air est rempli du bruit plaisant des eaux. — T o u t\nce qui a i m e le soleil est hors des p o r t e s ; — le ciel se réjouit de la naissance\ndu matin — sur le gazon brillent des gouttes de pluie; tandis que d a n s\nles bruyères — le lièvre se livre à des courses joyeuses. — Ses pieds en se\n posant sur la terre boueuse — font lever comme u n e légère vapeur, qui\nbrillant au soleil — le suit en son chemin, partout où il court.\n    J'étais alors un voyageur en celte bruyère — je vis le lièvre qui courait, dans\n sa joie, de tous côtés — j ' e n t e n d i s le mugissement des bois et des eaux éloi-\ngnées — ou peut-être même ne les entendis pas, car j'étais heureux comme un\n enfant; — m o n cœur jouissait de la saison charmante — et mes vieux souve-\n nirs entièrement me quittèrent — et tous les soucis des h o m m e s si vains et\n mélancoliques.\n    Mais comme il arrive parfois, lorsque la puissance — de la joie ne peut aller\n plus loin en notre e s p r i t , — aussi haut nous a fait monter notre plaisir — aussi\n bas tombons-nous d a n s l'abattement qui lui succède; — il en fut ainsi pour\n moi ce matin — et des craintes fantaisistes m'assaillirent en foule — ainsi\n qu'une sombre tristesse, et des pensées troublantes que je n'aurais pu définir.\n     J'entendis l'alouette gazouiller dans le ciel; — je me comparai au lièvre en-\n joué : — comme lui, pensai-je, je suis un heureux enfant de la terre, comme ces\n joyeuses créatures je vis : — je marche éloigné du m o n d e et des soucis —\n  mais quelque jour peut-être, m'accableront — la solitude, les peines de cœur,\n la détresse et la pauvreté. — Ma vie entière, je l'ai vécue en plaisantes pen-\n sées — c o m m e si les affaires de la vie n'étaient que l'affaire d'un été : —\n comme si toutes les choses devaient venir d'elles-mêmes — à la foi naturelle,\n riche de naturelle bonté. — Mais comment peut-il attendre que d'autres —\n bâtissent pour lui, cousent pour lui, et viennent l'aimer — à son appel —\n celui qui de lui-même ne p r e n d r a nul souci ?\n     Je pensais à Chatterton (1), le merveilleux enfant — l'âme sans sommeil\n  qui périt dans sa fierté — à cet autre qui marchait (2) glorieux et joyeux —\n  suivant sa charrue, au penchant de la montagne. — P a r notre propre esprit,\n  nous sommes créés d i e u x ; — poètes, nous commençons notre jeunesse dans\n  le bonheur — mais à la fin survient le désespoir et la folie.\n\n\n  (1) Chatterton, né à Bristol en 1752, était fils d'un pauvre maître d'école. Il fit\nparaître à 16 ans plusieurs poèmes écrits dans un style archaïque, qu'il attribuait à un\nmoine du XVe siècle, nommé Rowley, attira par là quelque attention, et vint a Londres,\nespérant y faire fortune. Mais n'ayant pu y trouver de moyens d'existence, il s'empoi-\nsonna après avoir lutté quelques jours contre la faim. Il avait 17 ans et quelques mois.\nLes œuvres recueillies après sa mort ont été traduites en français par Javelin\nPagnon, 1840, 2 vol. in-80.\n   (2) Robert Burns, le poète national de l'Ecosse.\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": " 564                                   DURENDAL\n\n\n\n       Alors fût-ce par une grâce particulière — par u n avertissement ou un don\n  de là-haut — il arriva dans tous les cas, que d a n s cet endroit solitaire — alors\n  que j'avais lutté contre ces désolantes pensées — auprès d'un étang décou-\n  vert aux yeux du ciel — je vis à l'improviste un h o m m e devant moi — qui\n  semblait le plus vieux de ceux qui jamais portèrent des cheveux gris.\n       Comme l'on voit parfois une pierre géante — couchée sur le sommet nu\n d'une hauteur — à l'étonnement de tous ceux qui l'aperçoivent — et se\n d e m a n d e n t comment et d'où elle a pu venir là; — si bien qu'elle semble une\n chose douée de sentiment — une bête de la mer qui s'avance en rampant\n — et sur la crête d'un roc, ou sur un banc de sable se repose et se chauffe au\n soleil.\n      Ainsi en son g r a n d âge, cet h o m m e ne paraissait — ni tout à fait vivant,\n ni mort, ni tout à fait e n d o r m i . — Son corps était ployé en deux, les pieds\n et la tête se r a p p r o c h a n t d a n s le pèlerinage de la vie — c o m m e si quelque\n affreuse violence de douleur, quelque maladie acharnée dont il avait\n souffert en des temps lointains — avaient jeté sur son corps un poids sur-\n humain.\n      Il appuyait son corps, ses m e m b r e s et son visage — sur u n long bâton gris\n de bois pelé — et tandis que je m'approchais m a r c h a n t légèrement — sur le\n bord de cette eau marécageuse — le vieillard se lenait aussi immobile qu'un\n nuage — qui n'entend point l'appel des vents b r u y a n t s — et qui se meut tout\n d ' u n bloc, q u a n d il se meut.\n     Bougeant enfin, il r e m u a l'étang avec son bâton — et fixement il regarda\nl'eau bourbeuse, l'examinant — comme s'il avait lu d a n s u n livre. Me préva-\nlant alors de ma qualité d'étranger, — je m'approchai de lui, et lui dis : —\n « Ce matin nous promet u n e magnifique j o u r n é e . »\n     Aimablement, le vieillard répondit — en paroles courtoises qu'il tirait\nlentement de sa poitrine — et je repris : — \" A quelle occupation vous\nlivrez-vous ici ? — C'est u n endroit solitaire pour un h o m m e comme vous. »\n— Il répondit, tandis qu'une lueur de douce surprise — s'échappait des\nglobes noirs de ses yeux encore vifs.\n     Ses mots venaient faiblement, d'une faible poitrine — mais ils se suivaient\nen ordre solennel, parés d'une prononciation majestueuse, — mots choisis, et\nphrases mesurées — au-dessus de la portée — des h o m m e s ordinaires. —\nU n e façon de parler imposante, — telle que l'ont en Ecosse les hommes de\nvie austère, — h o m m e s religieux, qui d o n n e n t à Dieu et à l'homme, ce qui\nleur est d û .\n     Il raconta qu'étant pauvre et vieux, — il était venu à ces eaux pour y cher-\ncher des sangsues, — tâche hasardeuse et fatigante. — E t il avait mainte\npeine à e n d u r e r . — D'étang en étang, il errait, de bruyère en bruyère —\nlogeant à la grâce de Dieu, où cela se rencontrait — et ainsi il gagnait une\nhonnête subsistance.\n     L e vieillard se tenait toujours d e b o u t à mes côtés; — mais maintenant sa\nvoix était pour moi comme u n e eau courante — à peine e n t e n d u e ; les unes\ndes autres, je ne pouvais séparer ses paroles — et le corps tout entier de cet\nh o m m e semblait, — un être que j'avais vu dans un rêve — u n homme venu\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2690, "texte": "                        POÈTES ANGLAIS           DU   XIX e   SIÈCLE                     565\n\nde quelque région lointaine — pour me rendre l'énergie h u m a i n e par de\nsagaces conseils.\n   Mes pensées précédentes me revinrent : la crainte qui tue, — l'espoir qui\ncapitule et refuse de se nourrir, — le froid, la douleur, le travail et tous les\nmaux corporels, — et le souvenir de ces puissants poètes morts dans la\nmisère. — Angoissé et ayant besoin d'être consolé, je renouvelai avec\nempressement ma question : — « Comment donc vivez-vous et qu'est-ce que\nvous faites ? »\n   E t lui avec un sourire, répéta son histoire, — et dit que cherchant des\nsangsues, il voyageait ainsi — un peu partout, — r e m u a n t à ses pieds —\nl'eau des mares, où elles se cachent. — « E t jadis, dit-il, j'en pouvais\ntrouver partout, — mais elles se sont faites rares depuis longtemps déjà,\npar un lent décroissement — et je persiste n é a n m o i n s ; les trouvant où je le\npuis. »\n   Comme il parlait ainsi, cel endroit solitaire, — l'aspect de ce vieillard, son\ndiscours, tout me troubla : — devant l'œil de mon esprit, il me semblait le\nvoir marchant, — incessamment, à travers les sempiternelles bruyères, —\nerrant ainsi, toujours seul et silencieux. — E t p e n d a n t qu'en moi-même, je\npensais à ces choses, — lui, ayant fait une pause, recommença le même dis-\ncours.\n   Et ensuite, il parla d'autres choses — joyeusement, avec le même maintien\ntranquille et — majestueux toujours, et quand il finit — j ' a u r a i s ri volontiers\nen moi-même — ayant trouvé si ferme esprit, en vieillard si décrépit. —\n« Q u e Dieu, dis-je, soit mon aide et ma sûre garde. » — J e penserai long-\ntemps au chercheur de sangsues, de la bruyère solitaire. —\n\n\n\n                                  III. — Sonnets\n                                        Sonnet\n   Les moniales ne s'irritent point contre l'étroitesse des chambres de\nleur couvent — les ermites se contentent de leur cellule — les étudiants\nde leur pensive citadelle; — les filles à leur rouet, le tisserand à son\nmétier\n   Sont assis joyeux et contents. L e s abeilles, qui s'essorent, cherchant les\nfleurs — aussi haut que le plus haut pic de Furness Fells — m u r m u r e r o n t à\nleur h e u r e , d a n s les clochettes des digitales — et vraiment, la p r i s o n à laquelle\nnous nous c o n d a m n o n s\n   N'est pas u n e prison ? C'est pourquoi — en des h u m e u r s diverses, il est\ndoux d'être enchaîné — dans l'étroit chant de verdure du sonnet.\n   Et je serais satisfait, si seulement quelques âmes (comme il doit en être) —\nqui ont senti le poids d'une liberté trop grande — pouvaient trouver en lui le\nsoulagement que j ' y ai trouvé. —\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "566                                  DURENDAL\n\n\n\n             Composé sur la plage près de Calais\n                                                                                  18Ü2\n\n   L e soir est beau, calme et libre — l'heure sainte est aussi tranquille, qu'une\nmoniale — que l'adoration prive de souffle : le large soleil — s'enfonce dans\nsa tranquillité.\n   L e charme du ciel est sur la mer. — E c o u t e ! l'être puissant est éveillé —\net de son mouvement éternel fait — un bruit pareil au tonnerre, inces-\nsamment.\n  Chère enfant! chère fille! qui te promènes ici avec moi — si tu ne parais\némue par des pensées solennelles — ta nature n'en est point cependant\nmoins divine : —\n   Dans le sein d'Abraham, tu reposes toute l'année — T u pries au tabernacle\nintérieur du temple. — E t Dieu est avec toi, lorsque nous l'ignorons. —\n\n\n                       A Catherine Wordsworth\n                                                                (Morte le 4 juin 1812).\n    Surpris par la joie, impatient comme le vent — je me retournai pour par-\ntager ce t r a n s p o r t ! H é l a s ! avec qui — sinon avec toi, prcfondément enterrée\nd a n s la tombe silencieuse — seul endroit qui ne puisse rencontrer de vicis-\nsitude ;\n    L ' a m o u r , l'amour fidèle te rappelait à mon esprit. — E t comment aurais-je\np u t'oublier? P a r quel pouvoir — même pour la moindre division d'une heure,\n— ai-je été assez charmé pour devenir aveugle\n    A ma perte la plus douloureuse? — Ce retour de ta pensée — fut le plus\ncruel coup que le chagrin me porta — hormis un autre, u n seul, alors que je\nrestai solitaire\n    Sachant que le meilleur trésor de mon cœur n'était plus — et que le temps\nprésent, ni les années futures — ne pourraient rendre à ma vue cette face\ncéleste. —\n\n                            La ferme de Mosgiel\n   \" Là-bas \", dit un jouvenceau, désignant avec un bienséant orgueil — un\ntoit bas, à demi caché par les arbres verts — « est la ferme de Mosgiel : et ceci\nest le vrai c h a m p , où B u r n s a labouré et retourné la marguerite ». Au loin et\nau large,\n   U n e plaine s'étendait; au-dessous vers la mer, les pics d'Arran se dressaient.\n— Et par cette simple r e m a r q u e , le repos — de la terre, le ciel, la mer et\nl'air, tout fut vivifié.\n   Sous l'abri de hasard de la motte de terre ou de la pierre — des myriades\nde marguerites ont épanoui leurs fleurs — près du nid de l'alouette : et à\nleur heure\n   Elles ont passé (moins heureuses que Celui — qui près de la charrue\nnécessaire, mourut) — pour prouver le tendre charme de la poésie et de\nl'amour. —\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "                       POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                                      5Ö7\n\n\n\n                                         Conseil\n  O u i ! dans ton œil, je vois un saint plaisir. — Ce cottage c h a r m a n t dans\nson anse gardienne — t'a ému profondément avec son cher ruisseau, — son\npetit pâturage et même, je dirais, son p r o p r e ciel.\n   Mais ne convoite pas ce séjour! abstiens-toi de soupirer — comme beau-\ncoup le font, qui soupirent en le r e g a r d a n t . — E n v a h i s s e u r s ! qui voudraient\ndéchirer du livre de la nature — cette précieuse feuille, avec une dure impiété.\n  P e n s e à ce que deviendrait ce home, s'il était tien, — même tien, si peu\nnombreux que soient tes désirs. L e toit, la fenêtre, la porte — les fleurs elles-\nmêmes sont sacrées pour le pauvre.\n  Les roses au porche qu'à présent, elles enlacent; — oui, tout ce qui t'en-\nchante m a i n t e n a n t , du jour — où l'on devrait y toucher, disparaîtrait. —\n\n\n                    Paysage e n t r e Namur et Liége\n  Quelle d e m e u r e plus charmante pourrait choisir la fantaisie? — Est-ce\ndonc là ce fleuve, dont les villes, les h a u t e u r s et les plaines — (terrain favori\nde la guerre) sont aussi accoutumées aux taches sanglantes — que le matin\naux perles de la rosée,\n   Q u e ce matin, qui le long de la Meuse argentée — étend ses paisibles\nbannières, et appelle les jeunes hommes — aux soins de leurs bateaux\nsilencieux, de leurs chars résonnants — ou bien à dépouiller ces branches\ndont les fruits mûrs j o n c h e n t\n   Le blé qui mûrit au-dessous d'elles. T a n d i s que mes yeux — se détournent\nde la colline fortifiée et menaçante — c o m b i e n doux est l'aspect de cette vallée\nbien arrosée.\n   Avec ses rochers gris groupés dans leur ombre pensive, — ces rochers\ndécoupés comme de vieilles tours monastiques, et qui s'élèvent — du gazon\nuni des prairies, sévères et tranquilles. —\n\n\n        Sur l'extinction de la République vénitienne\n   Jadis en servitude, elle tenait l'Orient éclatant — et elle était la sauve-\ngarde de l'Occident. — La valeur de Venise ne tomba point au-dessous de sa\nnaissance. — Venise l'aînée des enfants de la liberté\n   Etait une cité vierge brillante et libre — que nulle fraude ne pouvait\nséduire, que nulle force ne pouvait violenter. — E t q u a n d elle se choisit u n\nfiancé — elle dut épouser la mer éternelle.\n   Mais maintenant elle a vu ses gloires se faner — ses titres s'évanouir et sa\nforce décroître. — P o u r t a n t , qu'un tribut de regret lui soit payé —\n   Aiors que sa longue vie atteint son dernier jour. — Car nous sommes des\nH o m m e s , et nous devons gémir, lorsque l'ombre seule — de ce qui fut\ngrand un jour, s'efface à nos yeux. —\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 915, "texte": "568                             DURENDAL\n\n\n\n                             Tranquillité\n   Tranquillité! tu étais le but souverain — de la science philosophique dans\nles écoles païennes. — Frappée au cœur par la dure destinée de jadis — la\nmuse Tragique te servait avec des vœux pensifs\n   Et tout ce que l'Elysée pouvait permettre d'espoir — était amoureusement\nsaisi par la sculpture, pour rendre — la paix au Pleureur. Mais quand Celui\nqui porta — la couronne d'épines autour de Son front saignant\n   Eut réchauffé de Sa glorieuse lumière notre triste existence — Alors, les\narts qui déjà avaient pris une grâce touchante — aux ténébreuses fontaines\nde l'Infini — communièrent face à face avec cette Idée — et ils se meuvent à\nprésent autour d'elle, comme les planètes qui tournent — chacune dans son\norbite, autour du central Soleil. —\n\n                                          Dom   BRUNO DESTRÉE O. S.      B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 569, "page_fin": 571, "titre_corps": "Le Mont des Arts : Le projet Hermanus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Buls", "ancre_debut": "Le Mont des Arts Le projet Hermanus QUAND, en 1894", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 674, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1927, "texte": "Le Mont des Arts\n\n                       Le projet Hermanus\n               QUAND, en      1894, nous attaquions le projet Balat\n                     qui est devenu le projet M a q u e t et que nous\n                     défendions un projet plus modeste de transfor-\n                     mation de la Montagne de la Cour, nous pré-\n                     sentions des arguments que les événements sont\n                     venus confirmer. Nous signalions le danger, au\n                     point de vue de la prospérité de la ville, des\n                     intérêts de ses habitants, des finances commu-\n nales, d'enlever son caractère commercial à une vieille artère\ntraversant le cœur m ê m e de la cité.\n   A la suite d'intrigues et de démarches, sur lesquelles il est\ninutile de revenir actuellement, le Conseil communal de l'épo-\nque nous donna tort, à une voix de majorité. Aujourd'hui le\n mal est fait, le quartier est rasé et le projet Maquet s'est\neffondré sous une réprobation u n a n i m e . L a vie s'est retirée de\nla Montagne de la Cour et l'anémie commerciale s'étend j-usqu'à\nla rue de la Madeleine; le danger est si évident que le Conseil\ncommunal de Bruxelles vient de voter, à l'unanimité, un vœu\nqui donne raison à notre proposition de 1894 en d e m a n d a n t\nque les nouveaux plans « tiennent compte de la nécessité de\nmaintenir dans le quartier le plus de magasins possible, de\nfaçon à lui conserver son animation traditionnelle ».\n   Cette dernière condition parait satisfaite par un plan conçu\nrécemment par M. H e r m a n u s . L'originalité de ce plan consiste\ndans la création d'une vaste esplanade circulaire bordée d'un\ncôté par la rue Coudenberg, de l'autre par une nouvelle Mon-\ntagne de la Cour à laquelle on donnerait une courbure symé-\ntrique.\n   L ' a x e de la terrasse serait une ligne joignant l'église Saint-\nJacques-sur-Caudenberg à la flèche de l'hôtei de ville. On\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "570                          DURENDAL\n\n\nobtiendrait ainsi un point de vue splendide vers le panorama\nde Bruxelles.\n   M. H e r m a n u s établit sous la terrasse une vaste salle de con-\ncerts et de fêtes qui m a n q u e à Bruxelles, elle serait enveloppée\nde magasins et la rue Coudenberg répondrait ainsi au vœu\némis par le Conseil communal.\n   L'agrandissement des musées serait principalement obtenu\ndu côté de la rue de l ' E m p e r e u r et de la rue de Ruysbroeck.\n   C'est la solution que nous préconisions en 1894; la rue de\nRuysbroeck est une rue morte, elle n'est pas une voie de com-\nmunication entre le haut et le bas de la ville; sa transformation\nn'apporterait donc aucun trouble à la valeur commerciale du\nquartier.\n   Mais nous persistons à croire que la solution, à la fois la plus\npratique et la moins dispendieuse, de l'agrandissement des\nmuséesserait de relier le musée ancien au musée moderne par une\ngalerie qui emprunterait les locaux actuels de la Bibliothèque\nroyale; il suffirait de transformer les toitures en lanterneaux\ncomme on l'a fait pour les bâtiments de l'ancien palais de\nNassau.\n   Q u a n t à la Bibliothèque royale, elle pourrait être érigée sur\nl'emplacement de la caserne Sainte-Elisabeth ou sur celui de\nl'hôpital Saint-Jean qui doit être transféré à J e t t e .\n   On a quelque peu exagéré, pour les besoins de la cause, les\ndangers d'incendie que font courir au musée les vieilles mai-\nsons de la Montagne de la Cour; quelques murs de feu et sur-\ntout l'acquisition des deux hôtels à l'angle de la place Royale\net de la rue de la Régence auraient conjuré toute crainte.\n   Ce qui est plus effrayant, c'est l'accumulation de livres et de\npapiers dans la Bibliothèque royale et les Archives du royaume.\nConçoit-on qu'on ait pu imaginer d'amonceler à côté et au-dessus\nde nos musées cet amas de vieux bouquins et de vieilles chartes\nqui nous menace continuellement d'une épouvantable confla-\ngration; les vieux Bruxellois, comme nous, se souviennent\nencore de l'incendie qui anéantit la Cour des Comptes, l'air était\nobscurci de papiers enflammés-; la destruction plus récente de\nla bibliothèque de l'Université et de celle de la C h a m b r e à.\nBruxelles, l'incendie de la Bibliothèque de T u r i n ont démontré\nqu'il est impossible de circonscrire le feu qui se déclare dans un\n dépôt de livres.\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1850, "texte": "                         L E M O N T D E S ARTS                     571\n\n\n    L e projet de M. H e r m a n u s est plutôt un plan d'ingénieur,\nproposant un emploi intelligent du terrain rendu disponible\np a r la démolition de la Montagne de la Cour, q u ' u n projet d'ar-\nchitecte. Il a le mérite d'être original, de nous délivrer de la\nsolution banale des écrans classiques, de doter Bruxelles d'un\npalais qui lui m a n q u e et d'un panorama plus beau que celui\nrêvé par M. Maquet. Cependant, son auteur pourrait peut-être\n le perfectionner en a b a n d o n n a n t un peu sa symétrie géométrale\nqui n'apparaîtra qu'aux aéronautes.\n    Les magasins superposés imaginés par M. H e r m a n u s pour\ntirer parti de la déclivité de la rue Coudenberg nous semblent\ndevoir rencontrer peu de faveur. Ceux du deuxième rang pâti-\nront de n'être pas sur la voie de circulation. Bruxelles nous\nfournit un exemple : la vogué des Galeries Saint-Hubert est\ndue au fait qu'elles satisfont à un courant nécessaire de com-\nmunication entre deux quartiers; l'insuccès de la Galerie du\nCommerce à leur inutilité au point de vue de la circulation. Le\npublic ne va pas chercher des magasins dans une rue où il ne\ndoit pas passer, il entre dans ceux qui se trouvent sur sa route.\n    M. H e r m a n u s a eu le bon esprit de ne pas présenter des pro-\njets de façades pour ses constructions. Il propose d'en confier\nl'exécution à trois architectes qui s'occuperaient sous une direc-\ntion commune d'élaborer des projets pour le Musée, pour la\nsalle des fêtes et pour l'Hôtel moderne. On échapperait ainsi\nau défaut du projet Maquet de donner une façade commune à\ndes édifices ayant des destinations différentes et l'on éviterait\nl'énervante monotonie qui a fait condamner la maquette du\nMont des Arts.\n\n                                                              BULS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 572, "page_fin": 574, "titre_corps": "J.-H.-L. de Haas", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "X.X.X.", "ancre_debut": "J.=H.=L. de Haas UNE personnalité éminente", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 677, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "J.=H.=L. de Haas\n\n                   UNE personnalité éminente du monde artiste vient de dispa-\n                      raître. Le peintre Jean-H.-L. de Haas est mort, le 4 août\n                     dernier, à Konigswinter-sur-le-Rhin. Il était âgé de 76 ans.\n                         Hollandais de naissance et de tempérament, il ne fut\n                     jamais compté au nombre des maîtres de l'Ecole belge\n                     bien qu'il se fût fixé à Bruxelles depuis plus de cinquante\n                     ans. Mais il était connu et aimé de nos artistes pour l'in-\n                     fluence et l'activité qu'il avait mises à leur service, et le\n                     nombre de ceux qu'il a obligés au cours de sa carrière\nd'organisateur d'expositions à l'étranger ne saurait se compter.\n   Cantonné depuis quelques années dans une retraite volontaire, Jean de\nHaas avait cessé de peindre; il ne se chargeait plus de recruter des contin-\ngents d'œuvres pour les Salons d'Allemagne; il ne voyait plus que de rares\nvieux amis; et sa fin, assombrie par un deuil très cruel et tout récent, fut si\ndiscrète et volontairement effacée, qu'elle passa à peu près inaperçue en ce\ntemps de vacances et de voyages.\n   Et cependant, la carrière de Jean de Haas avait été féconde et remplie. De\nson atelier de la place du Luxembourg sortirent tant de tableaux que lui-même\nen avait oublié la quantité et les titres. Spécialisé dans la représentation des\npaysages étoffés de grands animaux, le peintre mettait en œuvre chaque année\nla série d'études qu'il ne manquait jamais, sitôt la bonne saison venue, d'aller\nrécolter sur nature avec une inlassable émotion attentive devant la beauté des\nplaines et des cieux.\n   A cette sincérité de travail, à cette scrupuleuse rigueur d'observation, à\ncette bonne foi respectueuse, Jean de Haas devait l'abondance savoureuse de\nsa production, ces qualités de sensibilité el de santé qu'il ne devait jamais\nperdre et qui lui évitèrent de tomber dans la monotonie des formules aux-\nquelles trop de spécialistes confinés dans un genre restreint sont trop enclins\nà demander de faciles succès.\n   Toujours égal à lui-même et sans se recommencer, de Haas, du bout de sa\nbrosse agile, représentait les grasses prairies de Hollande diaprées des\npelages éclatants du bétail partout épars, ou les lisières des dunes que des\nânes gris ou marrons égaient de leurs silhouettes caractéristiques. Les ciels\nbleus ou couverts, la lumière changeante des heures et des saisons, le détail\ndes fossés, des haies, des barrières lui offraient de suffisants éléments d'in-\ntérêt et de variété pour ses compositions bien agencées dans leurs tonalités\nharmonieuses.\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3574, "texte": "                                   J.H.-L.    DE   HAAS                                573\n\n    J e a n de H a a s s'était d'ailleurs formé à peu près seul à l'école de la n a t u r e .\nSon vieux maître Van Os lui avait appris seulement les éléments techniques\nde son métier et pour le surplus, l'enthousiasme fervent du jeune h o m m e\nenvers son pays natal, les traditions des anciens Hollandais, — les Cuyp, les\n B e r c h e m , les Dujardin, — aussi u n e admiration judicieuse pour les œuvres\ndu g r a n d Constant T r o y o n — avaient achevé son auto-éducation esthé-\n tique.\n     L e s bœufs et les ânes du père de H a a s ont trouvé leur place dans les prin-\ncipaux musées et dans les grandes collections. Aux P a y s - B a s , en Allemagne,\nen Angleterre, en Amérique, partout où les habiles m a r c h a n d s de La H a y e\nvendaient à prix d'or les p a n n e a u x signés par les Maris, Israels, N e u h u y s ,\n Bosboom, Mauve, des de H a a s étaient d e m a n d é s et s'alignaient sur les\nm ê m e s cimaises.\n     T o u t e s ces œuvres des Hollandais du XIXe siècle s'apparentent entre elles\npar leurs harmonies tranquilles, l'aspect amorti de la clarté b r u m e u s e diffuse\nautour des choses. On sent que ces interprètes divers sont fils de la m ê m e\nrace, d u m ê m e sol et de la m ê m e tradition.\n    L e s deux tableaux de J e a n de H a a s que possède le Musée de Bruxelles\nr é s u m e n t bien son talent et le caractérisent heureusement.\n    Mieux encore ses innombrables études, grâce à leur spontanéité expressive,\noffrent tous les aspects de son interprétation d'artiste. L e s principales,\nléguées par lui à l'Académie d'Amsterdam, y seront, pour la culture des\npeintres futurs, une forte et profitable leçon.\n    De H a a s avait connu de b o n n e heure le succès, les articles flatteurs de\nla critique, les médailles, les ventes aux musées, les décorations. Sa maturité\nfut si chamarrée de ces insignes de l'estime où son talent était tenu que, aux\njours de cérémonies officielles, cet h o m m e si simple et modeste disparaissait,\nc o m m e u n prince ou comme un diplomate, sous les grands cordons, les\ncravates de c o m m a n d e r i e , les plaques, les croix et les r u b a n s .\n    La H o l l a n d e , toujours un peu jalouse, tenait quelque rigueur au transfuge\ninstallé à Bruxelles, mais toute l'Allemagne lui faisait fête, la Bavière, la\nSaxe, l'Autriche, la Prusse en raffolaient. A Munich le P r i n c e - R é g e n t h o n o -\nrait de H a a s d'une bienveillance exceptionnelle. Après l'avoir n o m m é et\npromu successivement à tous les grades de l'ordre bavarois, il lui avait offert\nson portrait peint par F r a n z von L e m b a c h et de H a a s gardait précieusement\ncette page s u p e r b e dans son home, où son instinct de collectionneur avisé\nlui avait fait réunir tant de peintures et d'objets bien choisis, dans un h a r m o -\nnieux arrangement d'artiste.\n    De H a a s organisait à Munich et à Dresde, de façon régulière et périodique,\nles sections hollandaises et belges. D a n s d'autres villes aussi ce soin lui était\nparfois d e m a n d é , mais c'est à Munich principalement qu'il se sentait les\ncoudées franches. Il pouvait y faire voir à son gré toutes les œuvres qu'il sélec-\ntionnait pour cela avec b e a u c o u p de flair, un éclectisme très attentif à m a i n -\ntenir la notoriété des artistes déjà connus et aussi à révéler les jeunes aux-\nquels il devinait u n bel avenir. Ses catalogues prouvent que de H a a s ne\nnégligeait a u c u n e recherche vraiment intéressante et personnelle. Ses invi-\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2236, "texte": "374                                   DURENDAL\n\n\n\n tations à exposer en Allemagne étaient, comme de juste, très appréciées et\n désirées. Combien de d é b u t a n t s lui durent leur première admission à u n\n salon international important et combien, sans qu'ils connussent les démar-\n ches et les efforts de de H a a s , reçurent grâce à lui leur premier succès\n officiel.\n      Brave h o m m e , d'un abord un p e u fruste, mais énergique et clairvoyant,\n J e a n de H a a s , très sollicité, savait décourager les insistances vaines et les\n manœuvres intéressées. Il parvenait à s'en tenir à ses choix personnels, choix\nguidés seulement par le mérite des œuvres et nullement par des considéra-\n tions de situation ou d'avantages personnels. Ses envois à Munich demeu-\nraient vierges de certaines promiscuités.\n      La fin de la vie de J . - H . - L . de H a a s fut cruellement attristée. Il avait eu\ncinq enfants. L'aîné de ses fils m o u r u t à S u m a t r a il y a plusieurs années\ndéjà; trois autres, un fjls et deux filles, s'étaient mariés et avaient quitté la\n maison familiale pour fonder à leur tour des foyers; un seul, le plus jeune\nfils, Jules, restait auprès de ses vieux parents.\n     U n e lente maladie implacable le surprit et le détruisit peu à peu au cours\nde longues années de soins et d'angoisses. Il m o u r u t à 29 ans, au mois de\nj u i n , cette a n n é e . Six semaines après, une désespérance découragée mettait\nfin à la vie de son père, dans le petit coin de villégiature isolé où il était\nallé, tout seul et comme une bête blessée, cacher son désespoir incurable.\n     R a m e n é directement au cimetière d'Ixelles, le père de H a a s n'est plus\nrentré dans son pittoresque logis où l'attendaient ses vieux Delft, ses verres\nd e Venise, ses dinanderies éclatantes et tous les précieux tableaux qu'il\naimait tant. Il avait voulu le silence et l'obscurité autour de sa mort et de\nses funérailles. Mais, à ses amis, à tous ceux qu'il a obligés et servis, il\nlaisse le souvenir d'un cœur dévoué, d'un h o m m e utile, d'un artiste probe\nplus exigeant pour lui-même que pour les autres et dont la mémoire sera\nconservée.\n                                                                               x.x.x.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 575, "page_fin": 579, "titre_corps": "Les Artistes et l’État", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Les Artistes et l'État C'EST devenu un lieu commun", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 682, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 3075, "texte": "Les Artistes et l'État\n                       C'EST devenu un lieu commun de dire que l'art ne nourrit pas\n                         son h o m m e . P o u r un petit nombre de littérateurs et de\n                         poètes, de peintres, de sculpteurs et de musiciens qui\n                         s'imposent à l'attention publique, combien d'autres qui\n                          végètent leur vie durant, se gâtent la main et l'imagination\n                          dans de basses besognes de pédagogie, de copies ou de\n                          rédaction, lultant i n c o n n u s pour le pain quotidien, avec le\n                          souci stérilisant du lendemain, de l'avenir de la femme et\n                          des enfants. Ils paraîtraient peut-être moins à plaindre si\nl'on pouvait se dire que leur obscurité n'est que le châtiment de leur non-\nvaleur et la rançon d'une carrière mal choisie. Mais outre que les plus grands\nartistes ont payé d'une vie de misère l'originalité de leur génie, il faut consi-\ndérer qu'une génération artistique ne c o m p r e n d pas seulement les quelques\nindividualités transcendantes dont les noms resteront seuls, mais aussi une\nquantité de talents moyens dont le rôle n'est pas négligeable. L e u r effort\nmodeste forme comme l'atmosphère artistique a m b i a n t e ; ils font cortège à\ndes confrères célèbres qui, souvent, ont trouvé parmi eux leurs maîtres\nobscurs et dévoués, ou qui ont puisé dans leurs œuvres plus d'une indica-\ntion féconde. Au point de vue p u r e m e n t h u m a i n , les demi-talents ne sont\npas moins intéressants que les a u t r e s ; peut-être le sont-ils plus. Leur\nlabeur scrupuleux, privé de l'aiguillon de la gloire, patiemment poursuivi\ndans la gêne et au milieu des préoccupations matérielles les plus prosaïques,\n a quelque chose d'émouvant et de respectable. Lorsqu'on vient à parler de\nl'un d'eux, le bon bourgeois s'étonne naïvement de cette persévérance\ndésespérée et se d e m a n d e « pourquoi il ne se choisit pas un autre état »,\n oubliant que le t e m p é r a m e n t artiste comporte, avec certaines qualités, cer-\n tains défauts correspondants, qui rendent généralement inaptes aux carrières\n commerciales dont vit le c o m m u n des mortels.\n    Il serait difficile de trouver un remède à la situation de ces sacrifiés à une\n époque où les exigences de plus en plus impérieuses de la vie et l'intensité\n croissante de la lutte, combinées avec la propension dominante pour les\n sports et les jouissances matérielles, tendent plutôt à restreindre le domaine\n de l'art et de la pensée. S a n s doute, nous vivons au milieu d'une activité\n artistique et littéraire s u r p r e n a n t e . Mais il n'est pas prouvé que, là comme\n ailleurs, l'offre ne dépasse pas la demande, la production, la consommation\n et que le prolétariat intellectuel ne cache pas plus de misères qu'autrefois.\n    E n c o r e est-il difficile de conjecturer quel sort serait fait à l'artiste dans la\n  société future. L'évolution se dirige dans un sens nettement utilitaire. Si l'Etat\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "576                                 DURENDAL\n\n\n\nseul se charge quelque jour de pourvoir à la subsistance de tous les citoyens\ncomme rétribution du travail de chacun, à l'aide de quelle mesure et à\nquelle lumière sera jaugée la valeur d'un tableau, d'un poème ou d'une\nsymphonie ? Et pourtant, ce serait encore la solution la plus équitable du\nproblème, celle qu'entrevoyait Beethoven quand il écrivait à Hofmeister :\n\" Il ne devrait y avoir au monde qu'un seul grand magasin de l'Art, où l'artiste\nn'aurait qu'à apporter son œuvre pour emporter en échange ce qui est néces-\nsaire à sa subsistance... »\n   Au surplus, cette solution-là est encore du domaine de l'utopie et elle le\nrestera vraisemblablement. Si intéressants que soient le grand nombre des\ndemi-talents artistiques et littéraires auxquels notre société fait un sort si\ndur, ce n'est pas d'eux que nous voudrions dire ici quelques mots,\nmais des vrais grands artistes, de ceux qui honorent leur art et illustrent\nun pays.\n                                        *\n\n   Leur destinée, à ceux-là, est généralement moins rigoureuse que celle de\nla grande masse de leurs obscurs confrères. Ils réunissent quelques noms\nqui accaparent aisément l'attention. Des moyens de propagande plus\nefficaces, la sensibilité plus vive de l'élite intellectuelle contemporaine leur\npermettent d'atteindre assez rapidement une notoriété que les grands artistes\ndu temps passé attendaient parfois toute leur vie, cependant que la protection\nlégale de la propriété artistique et littéraire leur assure l'entier bénéfice de\ncette notoriété.\n   Mais leur sort ne demeure pas à l'abri de tout danger. Les savants, les\ninventeurs, trouvent généralement de nos jours, dans l'exercice de leur pro-\nfession et l'exploitation de leurs brevets, une rémunération durable de leurs\ntravaux. Pour les littérateurs et les artistes, celle-ci est plus incertaine.\n   Il faut tenir compte de l'inconstance de la mode à notre époque, où le goût\nlui-même évolue avec une rapidité incomparablement plus grande que\nnaguère; cinquante ans suffisent aujourd'hui à démoder ce qui naguère durait\ndeux siècles. Au point de vue de l'artiste lui-même, il ne faut pas oublier que\nl'ampleur de ses besoins, son inaptitude caractéristique à se débrouiller, son\nabsence de sens pratique sont généralement chez lui en raison directe du\ntalent lui-même ; la vie des plus grands génies nous offre aussi l'exemple de\nla plus folle dissipation et de la plus extravagante organisation domestique.\nEn attendant qu'une société nouvelle, encore hypothétique, garantisse l'exis-\ntence matérielle de tous, la société contemporaine a le devoir de garantir\ncelle de ses grands hommes. Ce n'est pas seulement son devoir, puisqu'en\ndehors de la reconnaissance due pour les services passés, il est de son intérêt\nd'assurer le libre exercice du génie, le capital commun de l'humanité, le plus\nproductif des capitaux, le seul qui ne se remplace pas. Celte vérité s'impose\ntellement qu'elle est mise partout en pratique, d'une façon plus ou moins\njudicieuse, sous une forme ou sous une autre. Mais dans nos démocraties égali-\ntaires, où les dépenses publiques doivent sensément correspondre à des ser-\nvices positifs, l'activité inégale de l'artiste justifie mal l'intervention gouverne-\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "                           LES ARTISTES ET L'ÉTAT                                     577\n\nmentale. Aussi cette dernière éprouve-t-elle le besoin de se dissimuler. Deux\nsubterfuges ont été imaginés dans ce but : la c o m m a n d e et la sinécure.\n\n                                            *\n\n    Les deux apparaissent comme également indignes de ceux qui les distri-\nbuent et de ceux qui en bénéficient.\n    Il peut arriver q u ' u n e c o m m a n d e faite à u n peintre, à un sculpteur ou à un\narchitecte corresponde à un besoin réel. Mettons même qu'il en soit ainsi dans\nla majorité des cas. Mais le fait seul que le système soit appliqué parfois dans le\nbut de venir en aide à un artiste suffirait à le faire c o n d a m n e r . Il est clair qu'un\ntravail c o m m a n d é dans u n e pareille intention n e répond, lui, à a u c u n e néces-\nsité réelle. O n l'a vu il y a quelques années lorsque, afin de « d o n n e r de\nl'ouvrage » à la sculpture belge, on planta sur la balustrade du Jardin bota-\nnique, à Bruxelles, une série de statues qu'il fallut enlever peu après pour\nles disperser d a n s le jardin lui-même — où, d'ailleurs, elles n e font pas\n mieux. On sait a u surplus ce que d o n n e , au point de vue de l'inspiration et\n de l'imagination, le système du travail c o m m a n d é et du sujet imposé; cela a\n été dit et répété si souvent, à propos du prix de R o m e , qu'il est inutile d'y\n revenir.\n     Mais si la c o m m a n d e sauve plus ou moins les apparences et sauvegarde la\n dignité de l'artiste, il n'en est plus de même de la sinécure, le plus grossier\n des trompe l'œil. Chacun se souvient de l'histoire, pas très vieille, de ce litté-\n rateur belge qui revêtit p e n d a n t près de vingt ans des fonctions dans un\n établissement public où il ne mettait les pieds que pour percevoir ses appoin-\n tements. Il était la fable de tous, on le signalait à la raillerie universelle, à\n l'indignation du contribuable, comme un type du budgétivore, opeter van 't go-\n vernement. P o u r t a n t , l'écrivain, le poète possédait un incontestable mérite.\n Mais il fallait lui donner à vivre. Croit-on que le moyen choisi rehaussât\n beaucoup sa dignité d'artiste et que le public, au courant de l'histoire, eût\n lieu d'être très satisfait de l'emploi des deniers confiés par lui au b u d g e t de\n l'Instruction publique?\n     N o u s citons cet exemple classique comme nous en citerions d'autres, moins\n  flagrants, mais tout aussi caractéristiques.\n     La responsabilité n'en est pas aux pouvoirs publics, mais aux usages, aux\n  m œ u r s administratives, à notre conception sottement utililariste, égalitaire\n  dans le mauvais sens du mot. Etant d o n n é un artiste qui a su s'imposer à\n  l'attention, mais que son talent ne suffit pas à entretenir (le cas est particu-\n  lièrement fréquent chez les littérateurs), ceux qui ont mission de protéger l'art\n  et la littérature nationales se sentent le devoir d'intervenir. Mais par quel\n  moyen? N e sont généralement admises que les dépenses correspondant à\n  quelque chose de positif et de mesurable, des heures de bureau, des matériaux\n  assemblés. Le système des c o m m a n d e s n'est pas toujours praticable; û u n\n  littérateur on ne peut c o m m a n d e r u n e pièce de théâtre, u n roman ou u n\n  recueil de poésies. Q u e faire alors? On le case. Si la place n'existe pas, on la\n  crée, on imagine u n conservateur des bons principes ou u n autre fonction-\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "578                               DURENDAL\n\n\nnaire d'importance analogue, avec des appointements convenables. Les gens\nau courant rient sous cape, mais les principes administratifs sont saufs.\n  En somme, le but est atteint, l'essentiel est que l'homme se trouve à l'abri\ndu besoin. Mais il y aurait un autre moyen d'arriver au même résultat,\nplus simple, plus loyal et plus honorable : la dotation ou la pension viagère.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   S'il est un préjugé absurde parmi les idées continentales, c'est celui qui\ns'attache à la donation en argent. De jeunes mariés reçoivent avec bonheur,\nen cadeau de noces, des tête à-tête ou des services de table en double et\ntriple expédition, qui trouveraient fort déplacée l'offrande d'une somme\nd'argent dont ils disposeraient à leur convenance. La même pudeur s'observe\ndans tous les rouages de la vie sociale et jusque dans le langage; — les\noffrandes qui paient les menues complaisances de personnages en fonction,\nles seules peut-être qui s'acquittent en espèce, ne se désignent-ils pas à l'aide\nd'un délicat euphémisme, emprunté au négoce viticole?... Plaisanterie\nà part, et vu le sentiment que nous venons de rappeler, il est à peu près\ncertain qu'un artiste passant aux guichets de l'Etat pour toucher une men-\nsualité gratuite, comme une simple pension du gouvernement, se trouverait\ndéshonoré aux yeux de bien des gens.\n   Les Anglais, gens pratiques, n'ont pas de ces scrupules. Chez eux, de\nl'argent s'offre et s'accepte sans arrière-pensée; une rente est attachée à cer-\ntaines distinctions honorifiques, et les stratèges heureux des guerres colo-\nniales empochent sans honte de royales dotations, expression monnayée\nde la reconnaissance nationale.\n   Sans quitter le continent et sans sortir du monde artiste, on trouve la pra-\ntique régulière du système de la pension viagère ou de la dotation récompen-\nsant le mérite, — mais pas de notre temps, ou pas dans nos pays latins.\nOn sait que l'usage était un des attributs du pouvoir absolu des anciennes\nmonarchies et des seigneurs de l'ancien régime. Nous nous froissons des dé-\ndicaces ampoulées dans lesquelles les grands artistes d'autrefois, des maîtres\nimmortels, déposaient leur œuvre aux pieds de quelque principicule dont\nsouvent le souvenir ne survit que dans ces épitres. Au fond, leur cas\nn'était pas si tragique. Leur notoriété auprès des contemporains, la liberté\noù ils se trouvaient de porter chez un autre maître leur activité créa-\ntrice leur assuraient, quand même, une situation privilégiée. Le servage\nétait plutôt dans la forme et, en attendant, les libéralités princières leur\ngarantissaient une existence plus sûre que celle que les artistes modernes\ntrouvent dans une décevante liberté. Quand la jeune cour de Cassel menaça\nd'enlever Beethoven aux Viennois, trois seigneurs autrichiens, dans le but\nde le retenir, se cotisèrent pour lui assurer une rente viagère, que l'ombra-\ngeux maître de la Neuvième accepta sans sourciller, comme une simple\nrécompense due à ses travaux.\n   De nos jours même, nous l'avons dit, le même système reste en honneur,—\nmais pas chez nous, seulement dans certains pays germaniques, anglo-\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3495, "texte": "                          LES ARTISTES ET L'ÉTAT                                  579\n\nsaxons ou slaves, pays traditionnalistes où survivent des vestiges du pouvoir\nabsolu ou des m œ u r s anciennes. R i e n que dans le domaine de l'art musical,\nle vieux Bruckner en Autriche, Dvorak en Bohême, Grieg en Norvège,\njouirent jusqu'à leur mort de la pension qui leur était assurée par leurs gou-\nvernements respectifs : plus récemment, le Sénat finlandais votait une\nmesure analogue en faveur de Sibelius. En quoi le prestige de ces g r a n d s\nartistes en fut-il diminué ? D a n s nos p a y s , on aurait cru devoir dissimuler\ncette même libéralité sous la forme d'une indemnité attachée à u n e fonction\nquelconque, c o m m e celle d'inspecteur de quelque chose.\n    R é s u m o n s - n o u s . U n e nation a le devoir de récompenser le labeur de ses\ngrands artistes autrement que par de vaines distinctions, de belles paroles et\n de non-comestibles lauriers. Elle doit contribuer à assurer leur existence en\n suppléant à l'insuffisance éventuelle de leur situation personnelle et des\n ressources qu'ils tirent de leur art, préserver leur vieillesse, surtout leur per-\n mettre de travailler en toute liberté d'esprit, à l'abri des préoccupations\n stérilisantes de la gêne et des soucis du l e n d e m a i n . Ce n'est pas seulement\n son devoir, c'est son intérêt. Les c o m m a n d e s et les sinécures sont de mauvais\n moyens, parce qu'ils n'atteignent que partiellement leur b u t , parce qu'ils\n ridiculisent le bénéficiaire ou d é t o u r n e n t son activité, et trompent le public\n sur la destination de ses deniers. Croit-on que l'œuvre réalisée par u n artiste\n au gré de son inspiration, dans la quiétude matérielle que lui assurerait une\n modeste rente, ne vaudrait pas mieux que le tableau ou la statue com-\n mandés ? E t cet autre, ne pourrait-il pas mieux utiliser son temps que dans\n les semblants d'occupation auxquels ses émoluments sont attachés ?\n     L e système de la rente viagère ou de la donation nationale serait à la fois\n  plus digne, plus loyal et plus efficace. On objectera les abus et le favori-\n  tisme possibles. E t avec l'autre système ? Le contrôle de l'opinion publique,\n de la presse, du parlement, s'exercerait d'autant plus sévèrement que l'objet\n  de la dépense serait, cette fois, loyalement avoué.\n     Mais encore u n e fois, il faut, hélas ! compter avec nos m œ u r s , les usages\n  administratifs, la forme, les bureaux, — les B U R E A U X . Il y a quelques\n  mois, chez n o u s , un ministre, rompant bravement et généreusement avec\n  tout cela, décidait d'offrir comme logis, à l'un de nos littérateurs les plus en\n  vue, une habitation a p p a r t e n a n t à l'Etat et devenue sans destination par la\n  suppression d'une sinécure. Il n'aurait pas eu de peine à rétablir cette\n  dernière en faveur du nouveau bénéficiaire, et tout eût été « conforme « : il\n  n'en fit rien. L e geste, — r é p o n d a n t entièrement aux idées exprimées ci-\n  dessus, — était vraiment beau, hardi et généreux. Mais c'était trop beau\n  et, pour des raisons qui ne furent pas éclaircies mais qu'on devine, le\n   projet échoua. La presse d'opposition en fit des gorges chaudes. Ce faisant,\n   elle répondait à sa raison d'être. Mais les intellectuels de tous les partis,\n  applaudissant q u a n d même, jugèrent qu'elle aurait p u trouver une meilleure\n   occasion d'exercer sa verve.\n                                                                 ERNEST CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 580, "page_fin": 592, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES L'ART Pinturicchio", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 687, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "LES             LIVRES\n\n L'ART :\n Pinturicchio, p a r ARNOLD G O F F I N . Collection : Les Grands artistes. Bio-\n    graphie critique illustrée de 24 reproductions hors texte. — (Paris,\n     Laurens.)\n    Voici certes u n e des plus remarquables monographies d'artistes de la belle\n  collection : Les Grands artistes, éditée par la maison L a u r e n s , de P a r i s , qui,\n je dois le dire, choisit admirablement ses collaborateurs.\n    Ce qui m'intéresse dans une monographie d'artiste, ce ne sont pas tous les\n détails sur la date exacte de sa naissance, de sa mort, de l'exécution de ses\n œuvres, dans lesquels se p e r d e n t les trois quarts des critiques, non — tout\n cela m'indiffère — mais c'est l'âme de l'artiste et par conséquent l'âme de\n son œ u v r e .\n    Arnold Goffin d o n n e , et avec une science aussi sûre que celle de n'importe\n quel critique, tous les détails qui intéressent les archéologues, mais en outre,\n et c'est par quoi il captive mon attention, il analyse avec une perspicacité\n sans pareille le sentiment intime de l'artiste et expose au lecteur, de la façon\n la plus lumineuse, la psychologie de son art, l'idée-mère de ses œuvres et le\n plus ou moins d'habileté avec laquelle il a réalisé son idéal.\n    C'est ce qu'il vient de faire d'une façon parfaite pour le Pinturicchio.\n    Il nous le montre, d a n s u n style à la fois sobre et pittoresque travaillant à\n R o m e , à Sienne et ailleurs pour satisfaire aux nombreuses commandes qui\n lui sont confiées par princes, cardinaux et p a p e s .\n    U n e vie intense se manifeste d a n s toute l'œuvre du Pinturricchio, vie\nclaire et vibrante, vie printanière et joyeuse, d'autant plus étonnante, qu'il\n vécut en un siècle tourmenté, s o m b r e , sanguinaire et c o r r o m p u .\n    Mais les artistes de ce temps-là semblaient ignorer les troubles et les\nméfaits de leur t e m p s . Ils se confinaient d a n s leur art. Celui-ci ne se ressen-\ntait pas de l'ambiance.\n    Le Pinturicchio était, comme l'écrit en son style nerveux et chatoyant\nArnold Goffin, le dernier « témoin d'un idéal qui allait se démodant. Ils étaient\nmorts les autres chefs de cette puissante génération : Mantegna, Botticelli, Ghir-\nlandaio, P h i l i p p i n o L i p p i . . . , tous ces maîtres qui conjuguaient si admira-\nblement la réalité avec la fiction. E t avec eux le réalisme; à vrai dire, le réa-\nlisme ne pouvait être pour la pensée italienne, éprise ataviquement d'ordre\net d'harmonie, qu'une transition, u n intermède de liberté entre deux dogmes\nesthétiques, le dogme giottesque du XIVe siècle et le dogme classique du\nXVIe siècle.\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3599, "texte": "                                          LES LIVRES                                          58l\n\n    » Mais avec quelle fougue primesautière elle s'y était jouée et c o m p l u e !\nD a n s la nouveauté robuste de sa jeunesse, le xv c siècle, l'esprit délivré des\nlisières scolastiques du moyen âge, était venu à la nouveauté tout à coup\ndévoilée du monde ; et tout, d a n s cette révélation, avait été p o u r lui joie,\ninspiration, p u i s s a n c e . . . Affranchi de l'étroite tradition, l'art s'était ouvert le\ndomaine illimité des formes; toute l'existence contemporaine, chatoyante et\ndiverse, il se l'était incorporée, pour faire réapparaître, en ses œuvres, tout\nle passé sous l'aspect du p r é s e n t ; tout le mystère sacré ou la fable profane\nsous la figure de la réalité...\n   » Beauté simple comme la vie, et, comme elle, enivrante, mais qui ne\nsuffira plus aux siècles qui s'avancent. L'art dédaignera le naturel pour la\ngrandeur, et l'idéal qu'il se créera il ne l'atteindra, finalement, ou ne croira\nl'atteindre qu'en s'éloignant toujours davantage de la vie. »\n   C'est par ces nobles paroles qu'Arnold Goffiti conclue sa magistrale étude\nsur l'incomparable artiste que fut Pinturicchio, du talent duquel nul n'a\ndonné u n e idée plus nette et plus vivante que l'auteur de ce travail qui est\nun des meilleurs de la collection éditée par M. L a u r e n s .\n                                                                         HENRY MOELLER.\n\n\n  L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e , par M. FIERENS-GEVAERT. Les Primitifs\n    flamands : Les P r é c u r s e u r s d u XIV° siècle. — Les frères H u b e r t et J e a n\n     Van E y c k . — Roger Van der W e y d e n . — P e t r u s Christus. — Ecole\n     mosane. — D e u x fascicules illustrés de q u a r a n t e reproductions hors\n     texte. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest\n     et C i e .)\n     Dans l'histoire de notre art, il n'est point d'époque plus glorieuse et plus\n forte que le XVe siècle; point où le génie propre de notre peuple se soit mani-\n festé avec u n e originalité si puissante et si entière, toute à lui, sans alliage,\n en dehors presque de toute influence. Aucune époque, non pas m ê m e celle\n de la magnifique apogée de l'Ecole d'Anvers, car le géant R u b e n s , le noble\n Van Dyck et le surabondant Jordaens mélangeaient dans leur œuvre à\n l'amour de la réalité et de la substance qui leur venait du terroir des a m b i -\n tions et des aspirations dont ils avaient reçu la tradition d'ailleurs.\n     Les précurseurs de la fin du XIVe siècle, Broederlam, Beauneveu, J a c q u e -\nmart de H e s d i n , J a c q u e s Coene — que M. Fierens-Gevaert croit pouvoir\n identifier avec J a c q u e s Cavael, d'Ypres — les frères de L i m b o u r g , les enlu-\nmineurs ingénieux et charmants qui travaillèrent pour les princes royaux de\nF r a n c e , comme leurs grands successeurs, les Van E y c k , Roger Van der\nW e y d e n , T h i e r r y Bouts, sont à la source. Ce sont les inventeurs, les créateurs\nd'un art qu'ils vont élaborant, enrichissant, jusqu'à le porter, avec les Van\nEyck, à un point de perfection que l'on peut dire n'avoir pas été dépassé.\nCertes, u n e tradition iconographique religieuse existait antérieurement à\neux, des œuvres i n n o m b r a b l e s , sculptées ou e n l u m i n é e s ; l'Italie déjà resplen-\ndissait de l'éclat des fresques dont toutes ses églises étaient parées — mais\ntout ce passé, d o n t ils n'ont pu connaître q u ' u n e médiocre partie probable-\nment, s'il pouvait guider ou inspirer les Van Eyck, était trop éloigné de leur\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "582                                 DURENDAL\n\n\npensée, les visées de cet art étaient trop distantes de celles du leur pour que\nce dernier pût en dériver.\n    S'il ne théorisait point son esthétique comme les maîtres du XIXe siècle,\nJ e a n Van Eyck, duns la conscience des volontés de son art, devait se sentir\naussi ennemi de Giotto ou de Simone di Martino — s'il lui fut d o n n é d'étu-\ndier leurs travaux — q u e Delacroix pouvait l'être d'Ingres ou Manet de\nDelacroix... L e s peintres flamands, de m ê m e que leurs compatriotes, les\nsculpteurs qui, dès le XIVe siècle, s'étaient r é p a n d u s en F r a n c e et en Italie,\napportaient quelque chose de complètement nouveau dans l'art : le\nréalisme, la nature, u n e conception dont tous les éléments étaient empruntés\nà la vie.\n    N o u s avons essayé ici même, naguère, de dire leur succès et les raisons qui\ndevaient faire prévaloir leur influence sur tout l'art européen du XVe siècle.\n    E n dehors de travaux déjà anciens et de l'excellent abrégé de M. A.-J. Wau-\nters, nous ne possédons que des ouvrages fragmentaires sur l'histoire de la\npeinture flamande. M. Van Oest, à l'initiative et à l'esprit d'entreprise duquel\nnous devons déjà tant de belles publications d'art, n o t a m m e n t la collection\nde monographies : les Grands artistes des Pays-Bas, vient de faire paraître les\ndeux premiers fascicules, a b o n d a m m e n t et richement illustrés, du grand tra-\nvail d'ensemble sur les Primitifs flamands, dont M. Fierens-Gevaert a assumé\nla lourde mais attrayante tâche.\n     Comme on peut le voir par le résumé, reproduit plus haut, de la matière\nde ces deux fascicules, ceux-ci sont consacrés en majeure partie aux Van Eyck\net à Roger Van der W e y d e n . L'auteur de la Renaissance septentrionale carac-\ntérise, excellemment, il est presque superflu de l'assurer, l'art des Van Eyck\ndont, jadis, il étudia d'une façon si approfondie l'œuvre capitale, le Retable de\nl'agneau mystique. M. Fierens-Gevaert reste sagement dans le doute au sujet du\npartage des p a n n e a u x du célèbre p o l y p t y q u e entre les deux collaborateurs,\ncomme aussi en ce qui concerne l'attribution à H u b e r t de n o m b r e de pein-\ntures inscrites en u n « catalogue hypothétique où les constatations des uns\ncontredisent les affirmations des autres ». Il laisse, en général, à Jean les\n ouvrages qu'on a tendu à lui reprendre pour les donner à H u b e r t , le Saint\n François recevant les stigmates, du Musée de T u r i n , n o t a m m e n t . M. Fierens-\n Gevaert considère le site de ville qui occupe le fond de ce dernier tableau\n comme une « évocation d'Assise », opinion propre à fortifier l'hypothèse d'un\n voyage du cadet des Van Eyck en Italie; mais, ainsi que nous le faisions\n remarquer, à propos de la suggestion analogue émise par M. H . Hymans\n d a n s sa monographie des Van Eyck, il faut plus que de la b o n n e volonté pour\n reconnaître dans cette perspective et dans la cité peu accidentée qui la ter-\n mine un aspect d'Assise. On pourrait conjecturer, du reste, que si Jean Van\n E y c k avait été en Italie, il y aurait appris que l'impression des stigmates\n avait eu lieu à la Vernia, et que, dès lors, si peu de souci qu'il eût des anachro-\n nismes de lieu, il aurait pris le décor de la scène n'importe où plutôt qua\n  Assise...\n      A propos de Van der W e y d e n , dont il nous dit l'œuvre d'une inflexion si\n différente de celle de Jean Van Eyck, en de remarquables pages, M. Fierens-\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "                                      LES LIVRES                                         583\n\n\nGevaert repousse avec raison, à la suite de M M . A.-J. W a u t e r s et Verlant,\nl'identification du grand peintre bruxellois avec le Rogelet de la P a s t u r e qui,\nen 1426, « commencha son appresure » chez le peintre tournaisien, Robert\n Campin.\n    L e deuxième fascicule se termine par une étude sur P e t r u s Christus, auquel\n M. Fierens semble peu disposé à accorder la belle Déposition de croix, du\n Musée de Bruxelles, œuvre errante et a n o n y m e qui a été attribuée, tour à\ntour, à maint peintre du siècle, et par u n e notice sur la Vierge du doyen Van\nder Meulen (+ 1459), conservée à l'église de Saint-Paul, à Liége.\n   N o u s aurons à reparler de cette grande publication qui, achevée, consti-\ntuera u n indispensable instrument de travail pour les érudits et pour les\nartistes, et pour le public en général, tant par son texte que par son illus-\ntration variée et magnifique, un guide artistique des plus précieux.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Fontainebleau, par M. L o u i s DIMIEU. U n\n  vol. ill. — Blois, Chambord et les châteaux du Blésois, par M. F . BOURNON. U n\n  vol. ill. — ( P a r i s , Laurens.)\n   C'est toute la vieille F r a n c e qui s'évoque en ces noms royaux : Fontaine-\nbleau, Blois, Chambord, créations de François I e r surgies à cette heure où la\nbelle tradition française mariait sa force élégante à la souplesse et à la fan-\ntaisie italiennes pour des œuvres d'un charme inimitable. Il y a d a n s l'art de ce\ntemps quelque chose de j e u n e , d'imprévu, de primesautier, riche d'invention\net d'ingéniosité, et qui, tout en s'inspirant déjà des maîtres d'au delà des\nmonts, n'a rien laissé ni renié encore de l'héritage glorieux du passé national.\n   « D a n s F o n t a i n e b l e a u , l'historien de nos arts admire le témoin illustre des\nefforts d'où sortit la Renaissance française. Celte résidence en fut le modèle.\nTout ce qu'on put tirer de grands artistes d'Italie (Serlio, le Primatice, le\nRosso, Cellini) s'y exerça dans tous les genres. L ' a b o n d a n c e et le prix de\nleurs ouvrages la fit appeler « une seconde R o m e » ; c'est l'expression dont\nse sert Vasari. T o u t e l ' E u r o p e leur paya tribut. L e s productions du génie\nnational, instruit et poli par ces exemples, c o n n u r e n t une vogue universelle.\nAu style d'ornement qu'elles suivirent, l'usage a d o n n é le nom de Fontaine-\nbleau. P a r là cette résidence prend rang d a n s le petit n o m b r e d'endroits\ncélèbres, lieux d'insigne avancement du goût, dont les noms jalonnent l'his-\ntoire de l'art, tels que Venise, Florence, Anvers. »\n   Ainsi s'exprime M. Louis Dimier, qui met en relief et en valeur, avec\nl'excellence qui lui est coutumière, les fastes et les splendeurs de ces palais\noù la beauté est beauté, mais aussi souvenir... Car si ces édifices sont\ncélèbres par les artistes qui les édifièrent ou participèrent à leur décoration,\ndepuis les maîtres français et italiens des origines; depuis les peintres\nflamands    : Ambroise Dubois, Jean d'Hoey et Josse de Voltigeant, qui\nœuvrèrent à Fontainebleau sous H e n r i IV, jusqu'à Boucher et Carie Vanloo,\nils ne le sont pas moins par les princes qui les ont habités et enrichis, des\nValois à Napoléon I e r ; par la majesté des hôtes qu'ils ont abrités, Charles-\nQuint, Christine de Suède, P i e V I I ; par toutes les g r a n d e u r s , enfin, qui ont\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3255, "texte": " 584                                    DURENDAL\n\n\np a r u sur ce théâtre magnifique pour y laisser mémoire somptueuse ou\ntragique.\n    M. B o u r n o n n o u s sert de cicerone, et de cicerone à la parole attrayante et érudite,\naux châteaux de la Loire : Blois fatal aux Guises, et C h a m b o r d , bâti pour\nles plaisirs d'un Valois et qui finalement devait, après avoir servi d'apanage\nà Berthier, prince de W a g r a m , être offert en don patriotique au dernier héri-\ntier direct des Bourbons de la b r a n c h e aînée, promis à l'exil...\n   Ce sont des lieux où la volonté des h o m m e s se survit à elle-même sous les\nplus nobles apparences. L'art et l'histoire semblent s'y être coalisés pour\nengendrer et perpétuer u n e émotion faite d'enchantement et de mélancolie...\n                                                                       ARNOLD     GOFFIN.\n\n\n\nMUSIQUE :\n\n M o u s s o r g s k y , par M. D . CALVOCORESSI. (Collection : Les Maîtres de la\n    musique). — (Paris, Alcan.)\n    M. Calvocoressi consacre u n e étude des plus pénétrantes à Moussorgsky,\n dont l'œuvre, d'un caractère tout exceptionnel, recèle de si intenses signifi-\n cations en la puissance de sa véracité expressive, en son infinie souplesse et\n son réalisme savoureux. Définir l'esthétique de Moussorgsky, l'idéal de vérité\nauquel il aspire, expliquer les origines, la formation, les tendances foncières\n de ce musicien u n i q u e , signaler les beautés de l'œuvre et ses lacunes, dire la\n raison de ses défaillances, démêler finement la n a t u r e très spéciale de ce\nréalisme, montrer comment et p o u r q u o i l'intuition de Moussorgsky, qui\ns'affirme géniale dan3 les poèmes vocaux, se voile et se paralyse fréquemment\ndans les compositions instrumentales, corroborer cette analyse si complète\nd'exemples aussi lumineux que p r o b a n t s , tel est le travail assurément délicat\net périlleux que l'éminent critique a accompli ici avec autant de perspicacité\nq u e de souveraine maîtrise.\n   L e réalisme esthétique se caractérise non par l'imitation vulgaire mais par\nla « façon dont l'artiste met a u premier plan son sujet plutôt que les mouve-\nments de son être intime ». Moussorgsky dédaigne la musique pure, harmo-\nnieusement construite, logiquement développée. Dans le d o m a i n e de la\nm u s i q u e vocale au contraire,. « le réaliste qu'est Moussorgsky peut pleine-\nment atteindre un idéal, celui de l'intensité, de la vérité expressive, qui suffit\nà créer des chefs-d'œuvre ». E t ces chefs-d'œuvre a b o n d e n t : ce sont la\nBerceuse du Laboureur, l'Orphelin, la Chambre d'enfants, où Moussorgsky a mis le\nmeilleur de lui-même, bien qu'il ait souvent dépassé les bornes du réalisme\nainsi entendu dans une série de lieder où il s'est attaché à exprimer plutôt qu'à\nspécifier et à reproduire : la Nuit, le Chant Hébraïque, surtout la suite Sans Soleil,\nqui est sa plus belle inspiration d a n s l'ordre lyrique pur. P a r m i les pages\nmaîtresses de l'œuvre vocale de Moussorgsky, il faut signaler les Chants et\nDanses de la Mort, contenant notamment le Trépak, p o è m e d'une puissance\ndescriptive supérieure; la Berceuse, admirable œuvre d'art; la Sérénade, faisant\napparaître la mort sous la fenêtre où rêve une jeune fille m a l a d e .\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3152, "texte": "                                       LES LIVRES                                       585\n\n     L a musique instrumentale de Moussorgsky est une musique descriptive\nd'ordre panlominique, traduisant avant tout le mouvement humain, le geste. L a\npreuve en est donnée par les Tableaux d'une Exposition, dont les différentes\npiécettes n'offrent d'intérêt que lorsque l'auteur écrit sous l'empire de sugges-\ntions rythmiques. Après les Tableaux d'une Exposition, la Nuit sur le Mont\nChauve, tableau symphonique, est la plus considérable des compositions\ninstrumentales de Moussorgsky.\n     M. Calvocoressi met également en relief dans son étude le caractère popu-\nlaire et folklorique des œuvres de Moussorgsky qui, « par l'ensemble de sa\nproduction, reste le chantre du peuple, un c h a n t r e puissant et ingénu ».\n    D a n s le domaine dramatique, Boris Godounow est « l'œuvre la plus a u d a -\ncieuse qu'ait produite l'école russe ». L e peuple y apparaît non comme un\nélément pittoresque de figuration, mais comme le personnage essentiel du\nd r a m e . J a m a i s le style de Moussorgsky n'a été plus soutenu, plus savoureux\net original que d a n s Boris Godounew, bien qu'à la différence de W a g n e r qui\nconcentre tout l'intérêt sur l'orchestre, le développement symphonique y soit\nabsent et la suprématie musicale réservée aux c h a n t e u r s .\n    La Khovanchtchina, le second drame de Moussorgsky, est plus conforme aux\ntraditions du théâtre lyrique. La m u s i q u e plus classique y revêt aussi u n e\nbeauté plus austère et plus discrète.\n    L e chapitre final de cette très remarquable étude résume les traits princi-\npaux qui constituent la physionomie de Moussorgsky musicien.\n\n                                                                              G. DE G.\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nLa nouvelle édition des œuvres complètes du comte\n     L é o n T o l s t o ï . — ( P a r i s , Stock.)\n    L e tome X V I I I et le tome X I X de la collection des Œ u v r e s complètes de\n Léon Tolstoï viennent de paraître à la librairie Stock.\n    Le tome X V I I I constitue le quatrième volume d'Anna Karénine, la fin du\ncélèbre r o m a n de Tolstoï. Il semble superflu d'insister sur la valeur de cette\nnouvelle t r a d u c t i o n ; qu'il nous suffise de remarquer q u e , d a n s l'édition des\nŒ u v r e s complètes de Léon Tolstoï, Anna Karénine c o m p r e n d quatre gros\nvolumes alors que cet ouvrage n'avait été publié jusqu'ici qu'en deux\nv o l u m e s ; c'est dire suffisamment que cette nouvelle version d'un des chefs-\nd'œuvre de l'illustre écrivain russe est la plus complète que l'on puisse lire,\nen même temps que la plus exacte puisqu'elle a été confrontée avec le\nmanuscrit original de l'auteur.\n   U n très intéressant appendice, contenant de curieux détails sur l'œuvre\nelle-même et sur Tolstoï, résume l'historique de ce r o m a n , un des plus beaux\nde la littérature étrangère.\n   Le tome X I X c o m p r e n d en premier lieu les Confessions, que l'auteur écrivit\nalors qu'en pleine vigueur physique et mentale, en pleine gloire aussi, il se\nsentit envahi puis torturé par le doute. — Qu'est-ce que la vie? P o u r q u o i\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3436, "texte": "586                                     DURENDAL\n\n\n\nvivre? se demandait Tolstoï. E t il analyse, d a n s ses Confessions, les états\nd'âme terriblement morbides par où il a passé jusqu'à ce qu'il découvrit la\nsolution d u problème qui hantait ses nuits.\n   L e s Contes et Nouvelles, les Contes pour l'imagerie populaire, les Légendes\npopulaires, sont à juste titre compris parmi les chefs-d'œuvre d e Tolstoï. Son\nincomparable talent de conteur s'y déploie d a n s toute sa puissance, et il\natteint — ne citerions-nous q u e l'histoire d'Ivan l'Imbécile — la plus haute\nperfection sous la forme la plus simple. A proprement parler, le génie de\nTolstoï incarne ici le génie slave : ces admirables contes, ces légendes\ndélicieuses, ont un caractère particulier, qui n e se retrouve nulle part\nailleurs. Dans l'heureuse traduction de M. Bienstock, ils n'ont rien perdu de\nleur saveur primesautière et de leur irrésistible c h a r m e .\n\n\nMllSes       r o m a n t i q u e s : Hortense Allart de Meritens dans ses rapports avec\n  Chateaubriand, Bèranger, Sainte-Beuve,        etc., p a r L É O N S É C H É .\n\nHortense Allart                       de Meritens         : Lettres inédites à Sainte-Beuve\n    (1841-1848). Introduction et notes d u m ê m e auteur, 2 vol. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Rien n'est indifférent de la vie d'hommes tels q u e Chateaubriand ou\nS a i n t e - B e u v e ; tout attire, offre n o n seulement à la curiosité, mais à la\npensée. Ils eurent ce trait c o m m u n d'avoir vécu tous deux environnés\nde femmes, dont l'influence se m a r q u e moins, cependant, dans l'œuvre du\npremier que dans celle d u second ou, d u moins, se décèle par d'autres traits.\nLui aussi voulait plaire, mais, étant lion, c'était d'autre sorte, naturellement,\nque Sainte-Beuve. E t H o r t e n s e Allart, qui leur fut amie et plus qu'amie à tous\ndeux, n'aurait pu lui reprocher, comme a u g r a n d critique, d e glisser dans ses\ntravaux les plus graves — Port-Royal, p a r exemple — des choses pour les\n« belles », d u joli, d u brillant, d u léger, voire d u précieux à côté d u beau...\n    Si dissemblables de génie et de n a t u r e que fussent ces deux illustres écri-\nvains : l'un, tout personnel, tout poète, la pensée toujours en flamboiements,\nen conquête et en a v e n t u r e ; l'autre, tout a d o n n é — dans sa maturité, sur-\ntout — à la pénétration de l'intelligence des autres, merveilleux analyste,\npsychologue jusqu'à se métamorphoser lui-même dans la personnalité des\nmaîtres qu'il étudiait, jusqu'à s'y incorporer, en quelque sorte, pour la mieux\nc o m p r e n d r e et la saisir d a n s le for d e sa conscience intime, on peut se\nd e m a n d e r , n é a n m o i n s , si Sainte-Beuve n'était p a s ou n'avait p a s été, ainsi\nque le lui écrivait aussi la « Muse » dont M. Séché n o u s dit spirituel-\nlement l'histoire, de la « race de R e n é ».\n    Il cessa d'en être, c'est certain, lorsque fut parvenue à son terme l'évolution\nintellectuelle qui devait l'éloigner — a u point d'en susciter chez lui la com-\nplète aversion — de l'idéal auquel les jours de sa jeunesse s'étaient laissé\ntenter. J o s e p h Delorme a retenu quelque chose de l'immortel ennui de René,\net qui impressionne, bien qu'il ait perdu de sa g r a n d e u r lyrique en passant\nde la prose ample et aisée de Chateaubriand dans la poésie un peu contrainte\nde Sainte-Beuve. Quelque chose, aussi, anime les pages fortes et profondes\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3273, "texte": "                                       LES LIVRES                                        587\n\nde Port-Royal, qui est issu d'un esprit a r m é , certes, d'une subtilité exquise\net apte à tout concevoir, mais que, sans aucun doute — quoiqu'il l'ait nié,\nplus tard — l'inquiétude et le désir de la foi avaient hanté. E t cet autre livre,\nsi a c h a r n é au rapelissement de son héros, qui passionne et répugne à la\nfois, ce Chateaubriand et son groupe littéraire, ne prend-il point un peu l'appa-\nrence vindicative d'un effort pour détruire, pour avilir devant soi-même u n e\nidole ancienne, trop vénérée encore et dont le prestige ne pouvait périr\nqu'avec elle-même ?...\n    H o r t e n s e Albert s'occupait de travaux d'histoire et était fort préoccupée de\npolitique. C'était u n e muse grave et, sans doute, à la comparaison des\nh o m m e s d'Etat, Cappeni, Thiers, etc., avec lesquels elle entretenait des\nrelations, Sainte-Beuve lui paraissait-il, parfois, m a n q u e r de sérieux ! Ses\nlettres à Sainte-Beuve ont de la grâce, de la vivacité, une simplicité tendre\nqui plaît. On est introduit par elles, dans l'habitude de la vie de Sainte-\nBeuve vers les années 40, de même que, dans l'attachante biographie de\nl'épistolière que nous offre M. Séché, on assiste à l'un des derniers épisodes\nsentimentaux de l'existence de Chateaubriand... Faiblesse d'un grand\nh o m m e , à laquelle chacun, selon son cœur ou le degré de son admiration,\nsera indulgent ou sévère.\n\n\nL a C o m t e s s e d e N o a i l l e s , par M. R E N É GILLOUIN, I vol., portrait.\n  (Collection : Les Célébrités d'aujourd'hui). — (Paris, Sansot.)\n    T o u t e l'œuvre de M m e de Noailles est remplie d'elle-même. C'est un poète,\net u n poète élégiaque qui se chante lui même, dit sa vision du m o n d e et son\nappétit d e la vie d a n s la prose de la Nouvelle Espérance ou de la Domination\nc o m m e dans les vers du Cœur innombrable ou de l'Ombre des jours... Aussi bien\nq u ' u n paysage, un r o m a n peut être, p o u r l'artiste, u n état d ' â m e ! . . . L e s\npersonnages de M m e de Noailles, h o m m e s et femmes, celles-ci plus, ceux-là\nm o i n s , n'ont d'existence qu'en elle, en tant que reflets de sa pensée ou de ses\nsensations objectivées. Elle pousse sur la scène de ses fictions, en quelque\nconflit de passion ou de désir, des êtres qui sont comme des aspects divers de\nsa p r o p r e personnalité.\n  Ce sont des êtres ivres de vivre, en jouissanne ou en souffrance, p e u\nimporte, mais en sensations. Car la vie, chez eux, est sensation et sensation,\naussi, la p e n s é e ; elle leur est toute désir, impatience, volonté qui tend sans\ncesse à sa réalisation et qui renaît, plus âpre et plus irritée, de sa réalisation\nm ê m e . L e u r imagination se précipite, si l'on peut dire, à son objet, p o u r ,\naussitôt qu'il est atteint, le laisser et courir à un a u t r e .\n  T o u t e s les qualités de l'art de M me de Noailles et tout son charme naissent\nde l'espèce de spontanéité violente à laquelle elle obéit. Et, aussi, tous ses\ndéfauts... M. Gillouin, au cours de la délicate étude qu'il consacre à l'auteur\ndu Visage émerveillé, glisse quelques raisonnables conseils : Mais est-il à\nsupposer que M m e de Noailles les suivra ? Est-il à souhaiter qu'elle les\nsuive ?...\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": " 588                                       DURENDAL\n\n\n\n Aphorismes, p a r F A G U S . Collection : Scripia Brevia. — (Paris, Sansot.)\n    Aphorismes ! Apriorismes, souvent. L e sage parle, et bref, mais il écoute\n rarement la contradiction, vînt-elle de l u i - m ê m e ! . . . C e sont des mots, jolis ou\n moqueurs, ou cyniques, o u , parfois, vides — des mots et, aussi, des jeux de\n mots... « Ce que vous dites est si juste, prononçait Benjamin Constant, q u e\n le contraire est parfaitement v r a i ! . . . »\n\n Walt Whitmann, l'homme et l'œuvre, p a r M. L É O N              BAZALGETTE. —\n   (Paris, Mercure de France.)\n   M. Bazalgette a voulu nous d o n n e r sur le puissant poète américain u n e\nétude biographique étendue, susceptible de n o u s le rendre familier d a n s sa\nvie et d a n s son œuvre. E t il a parfaitement réalisé ce dessein. Il suit pas à\npas toute la carrière du libre et original poète, depuis ses jours d'enfance et\nde jeunesse de Long-Island, depuis ses débuts littéraires orageux et\ncombattus jusqu'à ses années dernières et triomphales.\n   M. Bazalgette est enthousiaste de son sujet, et cet enthousiasme très\nexpansif et, d'ailleurs, justifié amplement, il possède l'art de le rendre\ncontagieux au lecteur.\n                                                                           ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nROMANS :\n\nChez l e s heureux du m o n d e , p a r E D I T H W H A R T O N . T r a d u c t i o n de\n   CHARLER D U B O S , préface d e P A U L B O U R G E T . — ( P a r i s , P l o n ) .\n    N o u s ne saurions mieux rendre compte de ce livre, nous semble-t-il, qu'en\n en résumant la préface écrite p a r P a u l Bourget : Ce livre est u n e étude de\n la g r a n d e vie mondaine aux E t a t s - U n i s . Q u a n d il parut à New-York il pro-\nduisit, paraît-il, une sensation profonde d'une extrémité à l'autre d u continent\naméricain. P o u r la première fois, ces aristocrates du chèque, dont l'élégance\noutrancière est l'aboutissement suprême et déconcertant d e cette laborieuse\ndémocratie, avaient rencontré u n portraitiste d'un réalisme de peinture aussi\nindiscutable que sa vigueur. M r s W h a r t o n est née, elle a vécu parmi e u x ;\nl'authenticité d e sa d o c u m e n t a t i o n est donc absolue. L e volume a eu là-bas\nun de ces succès prodigieux qui se chiffrent p a r des centaines de mille exem-\nplaires.\n    Ce r o m a n est l'histoire de L i l y Bart, la fille d'un milliardaire, en qui\nl'éducation fausse qu'on lui a donnée a développé un nouveau sens, celui de\nla parade sociale. Ses parents disparaissent après s'être ruiné complètement.\nHabituée au faste, Lily Bart veut q u a n d même tenir son rang dans la haute\nsociété américaine. Lily est intelligente, elle est belle, elle est loyale, elle est\nsensible. Elle possède toutes les qualités qu'un h o m m e de c œ u r peut recher-\ncher dans une c o m p a g n e . Il semble qu'elle n'eût qu'à paraître pour qu'aussi-\ntôt toutes les sympathies aillent vers elle. E t cependant elle mènera une exis-\ntence misérable, à la fois enviée et méprisée, adulée et calomniée. Elle\nrencontrera cet homme de cœur dont elle devrait être la femme. Elle en sera\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "                                    LES LIVRES                                589\n\n\naimée, elle l'aimera et ils ne se le diront seulement pas. Elle mourra enfin\nd'une manière équivoque comme toute sa vie, imprudence on suicide. Sa dis-\nparition restera une énigme pour cette société dont elle aura été l'héroïne et la\nvictime. Pourquoi? Parce que l'homme d'affaires, son père, s'est ruiné, et\nqu'élevée comme elle l'a été, il lui est presque physiquement impossible de\nrenoncer à ce décor de haute vie dont elle fait partie. Telle est l'idée de ce\nroman que nous extrayons presque littéralement de la préface de Paul\nBourget, qui en quelques pages donne d'une façon concise toute la trame du\nroman et en même temps une analyse psychologique très fine de la haute\nsociété américaine.\n\nLe    Maître      de   l a T e r r e , par ROBERT-HUGH BENSON. Traduit de\n   l'anglais par T. DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n   Ce livre est très curieux C'est sous une forme imaginaire le tableau de la\nlutte finale entre le Pape et l'Antéchrist, entre la libre-pensée et la religion,\ncombat définitif et gigantesque entre le bien et le mal. Selon la prédiction de\nl'apocalypse, le mal doit triompher, un moment, à un tel point, que c'est à peine\nsi on s'apercevra encore de la présence de quelques justes sur la Terre. En\nces derniers disciples du Christ l'Eglise survivra cependant à la débâcle der-\nnière et triomphera, en la personne du dernier pape, qui tout d'un coup\napparaîtra dans sa majesté humble et austère entouré des derniers chrétiens,\nau moment même où les impies croiront avoir définitivement terrassé et\nmême anéanti l'Eglise.\n   Telle est, en quelques mots, la vision qui se déroule sous les yeux du\nlecteur en ce volume qui est écrit d'une façon ingénieuse et intéressante. La\nfin est surtout fort habilement imaginée. L'auteur nous y offre en spectacle\nun tableau très original de la fin du monde.\n                                                                       H . M.\n\nM y s t è r e s e t a v e n t u r e s , par CONAN   DOYLE;   traduction de ALBERT\n  SAVINE. — (Paris, Stock.)\n   Encore un livre passionnant du célèbre romancier anglais, dont la veine\ntragique est en train de s'épuiser, semble-t-il, dans les exploits de l'immortel\nSherlock Holmes. Ici le policier n'apparaît pas. Ce sont des histoires\nd'Australie, de claims, de pionniers, de brigands, contées avec un sens\nétonnant du mystère. N'y cherchons point autre chose que de fortes émotions,\ndes coups de couteaux, des vols à main armée. Conan Doyle est le Rudyard\nKipling du bagne, le Cooper de la mine d'or. Ne délaissera-t il pas un\njour cette littérature d'aventures peu littéraires et ces drames de cabinet\nd'instruction? Il serait certes intéressant à suivre dans cette évolution. Car,\nsubitement, parmi les contes du présent volume, l'un : L'homme venu\nd'Archangel, touche à la plus haute poésie.\n\nE n r a c i n é s , par ALFRED BARAUDON. — (Paris, Plon.)\n  M. Baraudon a voulu faire un pendant en style lourd aux Déracinés, écrits\nnaguère en style subtil par M. Barrès. Il n'a pas tout à fait échoué. Quoique\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3238, "texte": "590                                    DURENDAL\n\n\nsans c h a r m e et sans cohésion, le r o m a n dénote chez son auteur u n e forte\npersonnalité. L ' E n r a c i n é est un terrien, mi-paysan, mi-châtelain, qui a la\npassion de la glèbe et lui sacrifie tout, j u s q u ' a u b o n h e u r de ceux qu'il aime.\nC'est u n e belle b r u t e , taillée à coups de marteau, violente et terrible. Com-\nment cet h o m m e reviendra à une conception plus chrétienne de son devoir,\nc'est ce que nous dira la fin de ce livre puissant, âpre et tragique, mais peut-\nêtre invraisemblable.\n\n\nLe    Cœur       s'éveille,      par GEORGES MARESCHAL DE B I È V R E . — ( P a r i s ,\n    Plon.)\n    D'abord, M. de Saint-Alix, séparé de sa femme, doit épouser M me de Ly-\nm a r i n ; le colonel la guigne a u s s i ; Marjorie, jeune Américaine, doit épouser\nL u c ; H e r m a n n , j e u n e Américain, doit épouser E l i s e ; M m e de F a g e ne doit\népouser personne; Z o é , soubrette, doit épouser J e a n Claude. L a situation\nest bien claire, n'est-ce pas?\n    P o u r t a n t , à la fin du volume, M. et M me de Saint-Alix sont r a c c o m m o d é s ;\nle colonel d e m a n d e la main de Mme de F a g e ; Marjorie tombe dans les bras\nd ' H e r m a n n ; L u c devient le mari d'Elise; Jean Claude épouse M a r t i n e ; un\nAméricain surgit juste à point pour caser M m e de L y m a r i n , jeune veuve\ncoquette q u i , par punition du ciel, restait tout à coup sans preneur.\n    Ce c h a n g e m e n t de situation s'accomplit en quelques jours à Trouville, à\nla suite de bains, de p r o m e n a d e s en canot et. . d'accidents d'automobile.\nC'est c h a r m a n t , reposant, et presque moral. J e vous r e c o m m a n d e surtout\nune scène où les deux époux se réconcilient et q u i , visant à être touchante,\nest du plus haut grotesque.\n\n\nA r m e l l e e t s o n m a r i , p a r R E N É E FAUER. — (Paris, Plon.)\n   H u b e r t L e g r i p p o n se marie dans l'unique but de toucher le demi-million\nque son père ne lui donnera que le jour de ses noces. Aussi, u n e fois en\npossession de l'argent, plante-t-il là — la remettant d'ailleurs très honnête-\nment avec sa dot à sa famille — la charmante et confiante Armelle. Celle-ci,\naprès mille péripéties, dont naturellement un accident d'automobile, va\nreconquérir son mari. Ce livre est rempli d'aventures cocasses, envisagées\npar l'auteur comme étant fort tragiques. C'est un vaudeville joué parfois sur\nu n ton de mélodrame. Excellent petit roman pour les après-midi d'été.\n\n\nL E v e i l , par GABRIELLE ROSENTHAL. — [Mercure de France.)\n   C'est le simple journal d'une jeune fille qui aime l'amour avant d'aimer.\nC'est rempli d'une ferveur intense, d'un é t o n n e m e n t passionné devant la\nnature et devant la vie — l'ivresse chaste et troublée d'une enfant qui, pour\nla première fois, sent son cœur battre. M 1le Rosenthal doit aimer la com-\ntesse de Noailles dont elle ignore pourtant le côté pervers. Quel abîme entre\nceci et le Livre pour toi de M m e B u r n a t - P r o v i n s , cet autre journal amoureux\nd'une femme, qui a suscité de si b r u y a n t e s a d m i r a t i o n s ; l'abîme, je le veux\nbien, qu'il y a entre deux talents infiniment distants — car l'auteur de l'Eveil\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2826, "texte": "                                    LES LIVRES                                     591\n\n\nn'a pas la puissance, le rythme et la passion de cette moderne Sapho — mais\nl'abîme aussi qui existe entre l'amour sans pudeur et la beauté, inconsciente\net claire, de l'amour pur.\n\nL e s H e u r e s d e j e u n e s s e , par OMER D E VUYST. — (Bruxelles,\n  Lamertin.)\n   La naïveté est une chose difficile à atteindre. M. De Vuyst y arrive par\ninstants dans les meilleures pages de ces contes enfantins, mais se perd sou-\nvent dans de terribles banalités. Des passages entiers ont été lus cent fois\navant de se trouver ici, et le livre eût gagné, même en simplicité, à être\ndébarrassé de ces vieilles formes. Prenons comme exemple une Scène d'hiver.\nJ'y trouve en six lignes : une campagne blanche de neige, un. clocher estompé de\nbrume, des maisons couvertes de tapis blancs, des filets gris de fumée, des dentelles de\ngivre. M. De Vuyst, s'il m'en souvient, écrivait mieux en vers qu'en prose.\n\nV e r s l e b l e u , par E . - A N N E DE MOLINA. —(Paris, Douville.)\n  Un livre épais, prétentieux, ennuyeux et fort bien illustré.\n\nL a C o u r o n n e d e r o s e s , par EDGY. — (Paris, Plon.)\n   Voici un joli poème florentin où vit un peu de l'Italie passionnée et super-\nstitieuse. Une jeune paysanne de Fiesole est partagée entre deux amours et\nfinit par en mourir. Son histoire est racontée, assez rapidement, en un style\nharmonieux et chaud, parsemée d'épisodes tragiques ou gracieux et de\ntableaux pittoresques de Florence.\n                                                                      P. N.\n\nHISTOIRE :\n\nL o u i s X I e n p è l e r i n a g e . Etude historique par M. MARCEL NAVARRE.\n  — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Les historiens et, pas davantage, les romanciers ou les poètes, n'ont été\nbienveillants à Louis XI. Et, sans doute, avec sa physionomie de roi-pro-\ncureur, plein de malice et d'astuce, grand dans la politique, petit dans le\nscrupule et plus enclin à conduire les autres à la bataille qu'à s'y jeter lui-\nmême; avec les caractéristiques de ses mœurs roturières et de ses pratiques\nsuperstitieuses, il prêtait singulièrement à la légende et à la fiction. En\nréalité, il semble qu'il ait été une des plus parfaites incarnations de l'esprit de\nson temps, réaliste, positif, attaché au fait plutôt qu'à l'apparence, avide de\nrésultats et non plus de vaine, folle et généreuse chevalerie. A ce point de\nvue, et par haine du moyen âge dont son apparition semble marquer nette-\nment la fin, les historiens modernes auraient pu, peut-être, louer ce monarque\nautant qu'ils l'ont honni.\n   M. Navarre, dans ce travail solidement documenté, a voulu nous montrer\n Louis XI sous un de ses aspects peu étudiés : en chrétien, en pèlerin, en\n pénitent insatiable de dévotions à la Vierge, toujours prêt à recourir à elle,\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 836, "texte": "592                                 DURENDAL\n\n\n\navec u n e confiance parfaite, en toutes les circonstances de son règne. Et\nquoi que l'on puisse penser de ce prince habile et patient, la confiance pres-\nque enfantine de ses prières et de ses vœux jette des lueurs claires sur la\nsombre figure que l'histoire lui a faite.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes Religieuses de Saint-André, du XIII e au XXe siècle.\n   — (Paris et Lille, Desclée et De Brouwer.)\n    Livre fort intéressant pour tous ceux — et pour toutes celles — qui con-\nnaissent le vieil institut. L ' a u t e u r a n o n y m e — il a une fort jolie plume —\nfait revivre en racontant l'histoire du monastère, l'histoire du vieux\nTourna}'.                                                                        P. N.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 624, "texte": ""}, {"page_pdf": 625, "texte": ""}, {"page_pdf": 626, "texte": ""}, {"page_pdf": 627, "texte": ""}, {"page_pdf": 628, "texte": "L'ESPAGNOL A PARIS\n\n  (H.-J.   EVENEPOEL)\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": ""}, {"page_pdf": 630, "texte": "                         H.-J. Evenepoel (I)\n\n                 UNE vie inachevée d'artiste. Grands espoirs, vifs\n                     enthousiasmes, vastes projets; toute une jeu-\n                     nesse en germes, en aspirations destinés à\n                     rester sans accomplissement; une force qui\n                     s'essaie, une volonté qui s'arme pour un\n                     avenir qui ne sera point. E t c'est une grande\n                     et irréparable a m e r t u m e ; tant de travaux accu-\n                     mulés, tant d'acquisitions de l'intelligence et\nde la pensée, préparatoires à une œuvre à laquelle l'artiste\nprélude, que, déjà, il a commencée, lorsque vient la mort\ntranquille lui dire non.\n   M. L a m b o t t e a cédé à une excellente inspiration en entre-\nprenant de nous dire l'existence d'Evenepoel, si a b o n d a n t e en\nœuvres dans sa brièveté, si riche de promesses et, aussi, de\nréalisations premières, de pages d'un art où s'affirmait une\noriginalité puissante et sûre. Originalité marquée dès les débuts\ndu jeune artiste et même auparavant, à l'époque où, apprenant\nencore son métier, il acceptait docilement la leçon du maître\nmais sans subordonner sa vision à celle de ce dernier, sans\nlaisser confisquer la personnalité que l'instinct et la réflexion\ndéveloppaient en lui. On peut juger de l'énergie propre de sa\nvocation, de la fermeté avec laquelle il se maintenait dans la\nvoie choisie, en songeant qu'il fut parmi les disciples de\nGustave Moreau, le peintre français qui, à l'époque, était sans\ndoute le plus susceptible, par les prestiges évocateurs de son\ntalent profond et mystérieux, de s'assujettir une jeune intelli-\ngence. Mais, il dira qu'il n'y tâchait pas : il n'appartient qu'aux\n médiocres de s'efforcer de se créer des imitateurs. Les grands\n\n  (1) H . - J . E v e n e p o e l , par M. P a u l L a m b o t t e . 1 vol., avec de nombreuses repro-\nductions dans et hors texte. Bruxelles, Van Oest et C ie . (Collection des Artistes belges\ncontemporains.)\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\nartistes proposent en modèle, non leur œuvre, mais le sentiment\ntrès haut qu'ils ont de l'art, des buts qu'il doit s'assigner, de\nl'abnégation qu'il exige. L e u r science et leur expérience, jointes\nà leur respect pour la personnalité intellectuelle d ' a u t r u i , ten-\ndent à guider, mais nullement à influencer. Gustave Moreau\nconstatant chez Evenepoel « une volonté implacable dans la\nligne de conduite qu'il s'était tracée », lui disait : « Vous voyez\nla route droit devant vous et il n'y a pas de danger que vous\nvous en écartiez une m i n u t e . J ' a i m e cela. »\n    Moreau aimait en Evenepoel la persévérance inflexible dont\nsa propre, carrière avait témoigné et bien qu'elle entraînât\n l'élève dans des chemins que le maître n'avait j a m a i s fréquentés\n avec son génie hanté par la magnifique nostalgie des splendeurs\n et des légendes mortes. Evenepoel, lui, était tout adonné aux\n expressions de la vie moderne saisie, observée et r e n d u e sur le\n vif, telles que son Espagnol à Paris (musée de G a n d ) , sa Fête des\n invalides, son Dimanche au Bois de Boulogne, dont l'impression-\n nisme aigu fit sensation à l'apparition de ces toiles.\n    L e livre, plein de sincérité et d'émotion, que M. P a u l Lam-\n botte, dont nos lecteurs ont pu apprécier maintes fois la com-\n pétence artistique, a écrit sur Evenepoel est excellent. Com-\n plété qu'il est par une large documentation iconographique, il\n constitue le plus bel h o m m a g e qui pouvait être rendu au talent\n de l'artiste trop hâtivement disparu.\n\n                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "           Poèmes a Genoux\n\n                     A un Prêtre\n                             I\n\nJ'y pense, â mon ami, vous allez être prêtre,\nVous allez être grand, et je pourrai    peut-être,\nUn matin, recueilli, uous servir à l'aulel.\nRôle mystérieux,    ministère immortel :\nVous tendrez vos deux bras vers les clartés célestes.\nEt l'ami descendra, le seul ami qui reste.\nLa petite chapelle où monteront nos voix\nSera vide et fervente; ô ciel! nous serons trois :\nJésus entre vos mains, vous, penché sur l'hostie,\nEt moi, n'entendant plus mon âme anéantie.\n 0 colloque divin ! je vous écoulerai\nDire tout bas les mots mystiques et sacrés.\n Vous, sentant en vos mains battre le cœur du maître.\n O mon ami béni par le ciel même, ô prêtre !\n Vous ne songerez pas qu'au pied des gradins       blancs,\nLes yeux fixés sur vous, je serai là,    tremblant,\n Tandis que le rejlet des choses éternelles,\nMystérieusement,     remplira mes prunelles.\n\n                                 II\n\nAmi, depuis le jour où vous m'avez écrit\nQu'avant de devenir prêtre de       Jésus-Christ,\nVous alliez vous cloîtrer dans la retraite     austère\nEt fermer votre oreille aux chansons de la terre,\nAfin d'entendre mieux les musiques du ciel,\nJ'ai voulu tous les jours prier devant l'autel.\nChaque matin je vais par les sentiers      rustiques\nVers l'église; dans la douceur      eucharistique,\nLes fleurs jusqu'à mon âme élèvent leur beauté,\nEt tout semble adorer dans les matins d'été;\nTout auprès de la mer — et son chant l'y rappelle —\nIl est une petite et candide chapelle :\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "532                          DURENDAL\n\n\n      C'est là que j'ai voulu chacun de ces matins\n      M'unir à vos désirs, ô mon ami     lointain...\n      La paix de Dieu s'épand sur les âmes bénies,\n      Le ciel par les carreaux sourit, je communie,\n      Et je sens une intime et sereine douceur\n      De savoir en Dieu seul votre cœur et mon cœur.\n\n\n                                  III\n\n      Oh ! douceur de savoir, mon ami, qu'à cette heure\n      Où j'écoute le vent souffler sur ma demeure,\n      Où j'écoute le monde et sa noire    fureur.\n      Avec acharnement      se ruer sur mon cœur.\n      Desavoir, ô reclus tant aimé, que vous êtes\n      Tout près de votre Dieu sans ouïr les tempêtes,\n      Et que votre désir emporte jusqu'à Lui\n      Votre cœur ignorant des rumeurs d'aujourd'hui !\n      Calme, vous attendez que la grâce divine\n      Fasse de vous un prêtre, et les anges      s'inclinent\n      Dans l'azur clair du ciel diaphane et très doux\n      Pour regarder, lévite, au plus profond de vous,\n      El baiser, les frôlant de lueurs   infinies,\n      Vos mains, ô mon ami, qui vont tenir l'hostie!\n\n\n                                  IV\n\n                                        Nox obscura (Saint-Jean do la Croix).\n\n      Mais non, je le sais bien, le cœur n'est pas toujours,\n      En ces longs jours d'attente, adouci peu- l'amour :\n      Le sourire de Dieu, qu'on cherche et qu'on désire.\n      Souvent à vos regards s'efface et se relire,\n      Comme un soleil le soir au delà des sommets,\n      Et le cœur, un instant, croit que c'est pour     jamais.\n      Je le sais, c'est affreux, et cette nuit obscure\n      Où l'on attend toujours la divine figure,\n      Comme l'aube, au malin, qui ressurgit des monts,\n      Pour les yeux effrayés se peuple de démons ;\n      L'âme, tout bas, sanglote et pleure; la chair crie\n      Et les grands vents de l'ombre agitent leur furie,\n      Les étoiles au ciel ont toutes     disparu,\n      Si bien que l'homme, hélas! dont le tourment a crû,\n      Mais qui attend toujours la minute bénie,\n      Se couche sur la terre et tombe en agonie!\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                   P O È M E S A GENOUX                              533\n\n\n                              V\n\n                                   Ad Deum qui laetifical juventutem meam.\n\nAinsi donc, on l'a dit : le monde se fait vieux;\nLes jeunes qui, jadis, sentaient monter en eux\nLe chant de vie avec les saintes    espérances,\nSe penchent, affaiblis, sur d'intimes      souffrances,\nEt cherchent dans le fond de leur cœur attristé\nLes restes de leur force et de leur volonté.\nLes cris d'espoir sont morts parmi les solitudes,\nUne immense tristesse et la décrépitude\nOnt investi nos cœurs d'un éternel      ennui;\nEt seul, parmi la foule étrange       d'aujourd'hui,\nLe prêtre monte encor chaque jour, à la messe,\nVers Dieu, qui lui donna l'immortelle       jeunesse!\n\n                             VI\n\nTandis que nous courons à nos fêtes          mortelles,\nVous tendez votre bouche aux lèvres          éternelles!\n\n                             VII\n\nCe n'est point par les soirs des couchants       extatiques\nOù, revêtus de pourpre et d'or, en       dalmaiiques,\nAvec des crosses d'or et des anneaux       gemmés,\nOn voit officier clans le teniple enflammé\nDes prêtres glorieux et nimbés      d'auréoles,\n(Je n'est point devant la splendeur de ces symboles\nQue je songe à votre âme, ô prêtre bien-aimé :\nNon, c'est dans le matin candide et parfumé.\nQuand, sur les coteaux bleus aux crêtes         imprécises,\nOn voit passer divinement François        d'Assises.\nC'est à l'heure enfantine où l'âme,     doucement,\nSe mêle sans effort au bleu du     firmament,\nA l'heure où les oiseaux s'éveillent sur les branches,\nOù le buisson frissonne, où les pures fleurs blanches\nLèvent timidement leur tige de candeur;\nC'est à cette heure chaste, exquise de fraîcheur,\nOu traversé déjà de lueurs irisées,\nTout le bonheur du ciel se mire en la rosée,\nQue j'évoque à mes yeux votre cœur virginal :\nLa campagne murmure un hymne              matinal,\nEt là, vers l'Orient, sur l'autel des collines,\nJe vois déjà flotter comme des mousselines :\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "534                           DURENDAL\n\n\n      Les blancs enfants de chœur, avec leur surplis        blancs,\n      Balancent jusqu'au ciel leurs encensoirs        tremblants;\n      Des tentures d'aurore ont drapé le chœur vide;\n      Et pendant qu'au lointain, étonnés et candides,\n      Des angelus d'argent égrènent leurs sons clairs,\n      Je vois se profiler sur les brumes de l'air\n      Le prêtre, revêtu de l'aube      immaculée,\n      Qui gravit lentement la colline voilée,\n      Et célèbre là-bas l'office du matin.\n      Je devine d'ici ses gestes    indistincts,\n      Les brises, les bois verts et les roseaux des rives\n      Chantent dans la fraîcheur leurs antiennes         naïves,\n      Des parfums inconnus s'éveillent sur les (leurs,\n      Et parmi ces clartés, ces voix et ces senteurs,\n      Le prêtre, tout à coup, dans l'aurore       agrandie.\n      Lève vers le ciel bleu la blancheur d'une hostie.\n\n                                   IX\n      Quand vous prendrez l'hostie entre vos mains           tremblantes.\n      Se lèvera pour vous une vision lente :\n      Vous verrez au lointain s'épandre les moissons :\n      Dans la splendeur de l'or, depuis les liorizons,\n      Elles déferleront jusqu'à l'autel   rustique;\n      Et vous tenant en main, prêtre, le pain        mystique,\n      Vous sentirez monter dans ces blés et mourir\n      Comme une brise sainte un souffle de désir.\n      Tous ils se courberont jusqu'à l'église claire,\n      Avides de pouvoir servir au grand        mystère;\n      Tandis que vous, les yeux élargis par        l'amour,\n      Vous verrez s'avancer dans les clartés du jour\n      Parmi les moissonneurs que la gloire        illumine.\n      Douce et les yeux baissés, Ruth, glaneuse        divine,\n      Ramassant sur le bord des chemins        embaumés\n      Le blé qui deviendra le corps du Bien-aimé.\n\n                                    X\n                Et le Prêtre a dit au Poète\n                Chantant d'amour, vibrant d'ardeur :\n                Ayez votre voix toujours prête\n                Pour me rappeler ma      grandeur.\n                Car souvent mon cœur faible oublie,\n                Tant l'homme est petit et mortel,\n                Le destin noble qui nous lie\n                Au Dieu terrible de l'autel.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "         POÈMES A GENOUX                               535\n\nComme en un char de feu, la grâce\nA la terre nous a ravis\nPour nous emporter dans l'espace\nVers les clartés des paradis.\n\nMais il est des jours où notre âme,\nOubliant le but de leur vol,\nLaisse les deux chevaux de flamme\nRedescendre un peu vers le sol.\n\nAlors viens, ô Poète ! et chante\nNotre ministère    immortel,\nPour que notre âme plus fervente\nReprenne la route du ciel.\n                    *\n                   * *\n\nEt le Poète a dit au Prêtre :\nJe le ferai. Songe en retour\nQue tu devras, souvent     peut-être,\nMe rappeler le grand     Amour.\n\nPour nous qui restons sur la terre\nAfin de consoler les cœurs\nDieu nous dévoile le mystère\nDes plus effroyables  douleurs.\n\nEt souvent la lutte est affreuse,\nSi bien que parfois dans les soirs,\nDevant nos âmes      malheureuses,\nSurgit l'appel des désespoirs.\n\nAlors c'est la mort ou peut-être,\nPour compenser l'oubli du ciel.\nLe retour fougueux de tout l'être\nVers le profane et le réel.\n\nPrêtre, priez pour les poètes\nEt montres-leur   au firmament\nL'azur qui se rit des tempêtes,\nL'ami qui guérit les tourments!\n\nVoici mon âme anéantie,\nMêlez-y votre âme de feu.\nPrenez mon cœur avec l'hostie,\nElevez-le trois fois vers Dieu !\n                                        PIERRE   NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "             Réalités toutes simples\n\n                           Le Nomade\n              LE fermier, avec un léger mouvement d'épaules\n                 impatienté, montra d'un geste la grande cour\n                 de la ferme dont, par la fenêtre ouverte, on\n                 pouvait embrasser l'ensemble d'un coup d'œil :\n                   — C'est vingt-cinq années de peine et de per-\n                 sévérance que tu vois là, mon vieux routier... Et\n                 compte que cette pensée et cette vue ne dimi-\n                 nuent point la saveur du pain que je mange...\n   Ce disant, il parsemait machinalement la nappe de son pain\némietté entre ses doigts et fixait un calme regard, plein de fran-\nchise et d'énergie, sur la physionomie hâve et brûlée de son\ninterlocuteur. Celui-ci, tournant la tête, regarda les vastes bâti-\nments dont les murailles épaisses, crépies à la chaux, et les toits\nd'ardoise se dessinaient avec éclat dans le soleil de juin. Par\nles portes béantes, on apercevait de profondes étables, des\nécuries aux stalles nombreuses et luisantes, les puissantes char-\npentes d'énormes granges, prêtes pour la récolte. Çà et là, des\npoules affairées couraient en picorant et en gloussant, sous la\nsurveillance de coqs hautains qui, juchés sur quelque instru-\nment aratoire, chantaient. L e grand colombier, au-dessus de la\nporte charretière, la crête et les gouttières des toits étaient tout\nanimés du vol b r u y a n t et du roucoulement ininterrompu des\npigeons. L a tête entre les pattes, le chien de garde sommeillait,\nétendu auprès de sa niche, tandis que des chats à l'affût com-\nplotaient d'aller en tapinois marauder dans son écuelle...\n  L e propriétaire de tous ces biens attendait un mot, un éloge,\nune félicitation, mais son hôte ayant fixé sur lui ses yeux lui-\nsants et un peu égarés, sans rien dire, il se consola de ce mutisme\nmédiocrement affable en se réjouissant mentalement de l'ordre\nqui régnait dans sa maison et en considérant sa femme, son fils\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                     RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                        537\n\n\net sa fille, assis autour de la table et qui, comme lui-même,\nsemblaient envahis par la torpeur débutante de la digestion :\n    — T u ne dis mot, mon cher frère... Peut-être, en roulant ta\nbosse par le monde, as-tu rencontré de plus riches exploitations,\ndes entreprises agricoles plus Vastes, régies avec plus de\nscience, mais aucune, j ' e n suis sur, qui ait, comme celle-ci,\nété constituée, pour ainsi dire, sou à sou. A h ! ce n'a pas été\nsans tracas et sans luttes contre les préjugés villageois et la\nroutine. Il en a fallu de la patience et de l'obstination! Mais,\nà chaque jour son labeur, à chaque jour son profit — vieux dicton,\nsi tu veux, mais toujours vrai et qu'on ne gagne rien à\ndédaigner...\n    T o u t en parlant, il se sentait tiraillé entre les sentiments\ncontradictoires de pitié et de colère que lui inspirait l'être\nétrange, fiévreux, à l'allure saccadée de bête traquée, qu'il avait\ndevant lui. Il ne reconnaissait rien des traits de l'enfant qui,\njadis, avait joué avec lui, dans la face de loup affamé de ce\nn o m a d e , avec ses pommettes âpres et saillantes, ses touffes de\npoils rudes, ses yeux inquiets dont le regard se posait tantôt\nici, tantôt là, sans repos, comme si, à la manière des fauves en\ncage, il cherchait incessamment une issue vers l'air libre et\nl'espace.\n    — Je me réjouis de l'état fortuné de tes affaires, Pierre, dit\nenfin le voyageur, avec un rire soudain et comme désaccordé,\npresque semblable à un cri. E t je te dis cela de bon cœur, sans\njalousie, car bien que la chance n'ait pas aussi bien tourné\npour moi, je ne me repens pas et ne regrette rien...\n    — Quoi, vraiment rien?... Cependant, intelligent et actif\ncomme t u étais, tu aurais pu réussir également, au p a y s ? . . .\nT a n d i s que tous tes voyages, toutes tes caravanes, ne t'ont rien\nlaissé, ni foyer, ni famille, ni argent... Passe encore lorsque l'on\nest jeune, mais à l'heure où, comme toi, on prend de l'âge, il est\n dur de se sentir en quelque sorte vagabond et de ne savoir où\naller... O h ! s'empressa-t-il d'ajouter, je ne veux pas dire, bien\n e n t e n d u . . . T u resteras ici aussi longtemps qu'il te plaira!...\n     — Je te remercie, mais ce ne sera guère... Que ferais-je ici,\n d'ailleurs, que de me rouiller? Il fait trop plantureux, trop gras\n chez toi et, pardonne-moi, toute cette a b o n d a n c e me paraît\n fade... F a d e et monotone, car tout est réglé une fois pour toutes\n ici et tous, gens et bêtes, du repos au travail et du travail au\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "538                                DURENDAL\n\n\nrepos, vous tournez sans fin dans le même cercle... Selon la\nsaison, tu laboures, tu sèmes, pour récolter ensuite et recom-\nmencer toujours!...\n   — Monotone! C'est ton ignorance qui te fait croire cela!...\nT u te figures, sans doute, qu'il n'y a qu'à planter, puis à laisser\nfaire à la pluie et au soleil!... T u ne sais pas que tout, procédés\nde culture, élevage du bétail, écoulement des produits est étude,\ninitiative, l u t t e . . . M o n o t o n e ! . . . E t puis, q u a n d même, conclut-il\nd'une voix rude, c'est le travail et je te dirai que je n'y ai jamais\nrencontré d'ennui...\n    — Travailler, ce n'est pas cela qui m'a jamais effrayé, tu le\nsais bien. Mais, il faut vivre et, pour moi, vivre, c'est endurer,\nêtre dans l'insécurité et l'aventure... Je ne sais, enfin : attendre\ntoujours le lendemain c o m m e l'inconnu... T r a î n e r les jambes\nsur les routes — comme j ' a i fait si souvent dans l'Hindoustan\n— sans savoir où le soir vous conduira, l'accueil qui vous attend\ndans le prochain village ou si votre passage n'est pas guetté\npar quelque m a l a n d r i n , caché d a n s les hautes herbes du marais\nou derrière le taillis de la roche... Je ne parle point des bêtes\nféroces : elles sont moins dangereuses que les h o m m e s — et\nmoins nombreuses... Dans ces pays-là, aussi, chaque jour\na m è n e peut-être son profit, mais certainement son péril. Chaque\njour est une partie que l'on joue contre le h a s a r d ! . . . E t on va,\ncomme emporté dans le. flot de ces populations toutes étranges\net qui mettent sans cesse autour de vous des figures nouvelles\nde l ' h u m a n i t é . . . L ' h u m a n i t é , c'est un mot que vous avez sou-\nvent à la bouche, ici, mais, vraiment, il est dénué de sens pour\nqui n'a pas franchi le canal de Suez, pour qui n'a pas hanté les\ngrandes villes marchandes de l'Extrême-Orient : Chandernagor,\nB o m b a y , Singapore... Si tu savais combien, à la comparaison\n de l'Asie, l ' E u r o p e a l'air pauvre et étroite, avec ses quelques\ntypes uniformisés dans leurs idées comme dans leur costume!...\n Si c'est là le prix de la civilisation, j ' a i m e mieux la sauva-\ngerie!... On sent là-bas que la terre est immense et diverse, et\n les h o m m e s innombrables... E t qu'on ne sait rien!... On est\ncomme enivré de la grandeur mystérieuse de son ignorance!...\nT o u s ces gens-là, bruns, noirs ou jaunes, les uns vêtus de soie,\nde laine ou de toile, les autres presque nus, sont arrivés on ne\nsait d'où, des quatre points cardinaux, avec leurs chariots ou\n leurs troupeaux, et trafiquent en cent dialectes différents,\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                    RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                      539\n\n\nautour des abreuvoirs ou à l'ombre des palmiers du marché...\nChacun, d'eux, fort de sa religion, de sa coutume, de sa race ou\nde sa caste, méprise tous les autres, et il n'y a de com-\nmun chez eux que le désir de se tromper m u t u e l l e m e n t . . .\nE n errant parmi les groupes, une furieuse envie vous prend\nde parler à tous ces hommes, de savoir ce qu'ils pensent,\nleurs dieux, leur pays, leur histoire, de quoi est faite leur\nsagesse ou leur folie, leur espérance ou leur résignation...\nE h bien! mon ami, quand on a durant des années couru ce\nmonde, vécu dans une sorte de spectacle toujours changé et\ntoujours surprenant, fréquenté les palais des résidents et des\nrajahs, les grands ports de commerce, les villages de la plaine\net ceux de la montagne, la jungle, on ne sait plus où s'arrêter...\nOn a approché tant de dieux différents et connu tant de lois, que\nc'est comme s'il n'y en avait plus : les dieux et les lois sont\nfoule, comme les hommes, et, parmi cette foule, on passe dans\nunemerveilleuse liberté d'esprit !... Comprends-tu alors, Pierre,\nque toute existence européenne, avec ses devoirs et ses chemins\ntracés, la vie quotidienne et régulière de tes travaux, je ne sache\nplus la supporter!... On a besoin de sentir tous les jours un\nautre ciel sur sa tête; malgré soi, on est tiré en avant : à peine\nvue, toute chose vous est déjà ancienne... Et l'on va ainsi de\nCalcutta à Delhi, de Madras à Surate, avec de petits gains et\nde grandes émotions, comblé, aujourd'hui, des cadeaux de\nl'hospitalité que l'un de vos compagnons vous dérobera demain,\ntoujours sur le qui vive et, en même temps, plein d'insou-\nciance!... Ici, reprit-il après une pause, ici, j'étouffe!... Il fait\npetit, l'étendue m a n q u e . . . Il me semble m'endormir dans une\ntorpeur sans charme et qui pèse... Ah! il n'y a de vraie paresse\n que là-bas, dans la chaleur torride,sous le ciel qui est comme un\n brasier incandescent, à l'ombre bleue et fraîche des palmiers,\n près des fontaines... L à b a s ! . . . De vraie paresse et de véri-\n table action, car la vie y a, comme les fruits, une saveur\n immodérée!...\n  Il passa la main sur son front, d'un geste de lassitude, et se\ntut. L e soir tombait dans l'exaltation du crépuscule rouge; on\nn'entendait plus, de temps en temps, que le piétinement d'un\ncheval endormi ou le meuglement mélancolique d'une vache. L e\njeune fils de Pierre, qui avait écouté son oncle avec une\nattention ardente, continuait à fixer sur lui des yeux brillants\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "540                            DURENDAL\n\n\n\nd'admiration, tandis que le fermier, troublé en dépit de lui-\nmême, sentait s'insinuer en lui il ne savait quel obscur désen-\nchantement de son bonheur paisible et sûr...\n\n\n                         Boniface Populaire\n     Il est vieux, mon ami Boniface Populaire, bien vieux, mais\n « vert encore », ainsi qu'il se plait à le constater avec un\n modeste orgueil. Et, en effet, ses q u a r a n t e années d'ensei-\ngnement, L'opiniâtre labeur qu'il a dû s'imposer pour inculquer\nun savoir rudimentaire à de nombreuses générations de petils\npaysans turbulents et sauvages n'ont entamé ni son tempé-\nr a m e n t râblé ni son obstination patiente de montagnard.\nL'âge, ni l'expérience ne l'ont changé : il est resté à la fois\nsentencieux et naïf, plein d'initiative et de préjugés, avide de\nconnaissances nouvelles et résolu à ne les acquérir que par des\nvoies à lui propres, bizarres et compliquées.\n     Il habite, à présent, la « capitale », qui, durant toute sa\ncarrière, avait brillé à son horizon, très loin, comme un\nenviable « foyer de lumière » où il se promettait de venir, au\njour de sa retraite, étancher sa soif de science et compléter les\nnotions un peu incohérentes qu'il avait apprises par lui-même.\nCar il était impatient de connaître, Boniface, mais, faute de\nressources et de relations, il avait dû longtemps se contenter de\npuiser son savoir, par bribes, d'une façon fragmentaire et,\nnécessairement, décousue, dans les chroniques spéciales de son\nj o u r n a l . . . Il découpait soigneusement ces précieux articles de la\n« feuille » et des publications que le hasard lui faisait tomber\nsous la main, les collait sur des fiches et les classait avec ordre\net m é t h o d e .\n     Il colligea ainsi avec énergie et une persévérance de près d'un\ndemi-siècle des renseignements exacts, douteux ou controuvés,\nsur les matières les plus variées, avec l'intention de les coor-\ndonner un jour, plus tard, lorsqu'il aurait des loisirs. En\na t t e n d a n t , ses concitoyens le considéraient comme un grand\nsavant, d'allures un peu brusques et singulières, mais brave\nh o m m e , q u a n d même, pas fier et de bon conseil. Il était,\nvraiment, d'un abord un peu ardu et ne montrait aucune\ninclination à la sociabilité : il recevait une invitation à dîner à\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         541\n\n\nla manière d'un outrage, car, répondait-il, « est-ce que vous\ncroyez que je n'ai pas à manger chez moi ou que j'ai du t e m p s\nà perdre en bavardages?... » Ceux qui, cependant, s'enhar-\ndissaient jusqu'à venir le consulter, en dehors de ses heures de\nclasse, le trouvaient généralement plongé dans la confection de\nses fiches et mal disposé à leur accorder audience. Toutefois,\nil se résignait, la plupart du t e m p s , à les écouter avec gravité et\ncondescendance, le sourcil froncé, mais il se trouvait, le plus\nsouvent, qu'au lieu de résoudre la question épineuse qui lui était\nsoumise, il escamotait insidieusement celle-ci, comme une chose\nvaine et futile, et développait devant le visiteur, saisi de\nrespect et d'admiration, les théories nouvelles — dont son\njournal venait de se faire l'écho — sur tel ou tel problème\nt h é r a p e u t i q u e , géographique ou moral. E t le patient intimidé\ns'en allait, déçu et satisfait, en pensant : « On apprend toujours\n quelque chose avec ce diable d ' h o m m e ! . . . »\n     On s'était longuement entretenu, dans la commune, de\n l'armoire que Populaire avait fait construire, sur ses plans et\n après d'interminables et méticuleux conciliabules, par le char-\n pentier du village, plus apte à confectionner des pétrins ou à\n réparer des outils qu'à l'exécution d'un travail si difficile qu'il\n troublait le repos de ses nuits. Ce meuble, que Boniface avait\n baptisé avec majesté du nom d' « armoire synoptique », était\n subdivisé en multiples casiers, chacun de ceux-ci, d û m e n t éti-\n queté, devant contenir une partie des fiches constituées par\n l'industrieux instituteur.\n      L' « armoire synoptique » fit date et événement dans l'exis-\n tence de Boniface; de même que les M a h o m é t a n s supputent\n  leur chronologie à partir de l'hégire du Prophète, il disait cou-\n  r a m m e n t , pour m a r q u e r l'époque d'un fait : « C'était avant ou\n  après l'armoire!... » Il ne l'ouvrait qu'avec une sorte de solen-\n  nité religieuse, comme un tabernacle, pour en montrer les com-\n  partiments réguliers, pleins de fiches bien collées, ornées de\n  suscriptions en magnifique cursive grasse.\n      Ses ambitions s'étant accrues depuis, en même temps que\n  l'ampleur de ses vues, il collectionnait les gravures découpées\n  des journaux illustrés et les prospectus commerciaux qu'il appli-\n  quait, pour en assurer la conservation, sur des feuilles de bris-\n   tol : « Dans quelques siècles, affirmait-il, ce seront là des docu-\n   ments d'une valeur inestimable... Personne, hélas! ne songe à\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "542                           DURENDAL\n\n\nles recueillir, et pourtant quel plaisir ne ressentirions-nous pas\nà posséder les imprimés les plus vulgaires du temps passé?...\nJe travaille pour la postérité, et l'avenir, un jour, rendra grâce\nà Boniface Populaire! » Quelquefois même, il se laissait aller\nà évoquer la vision d'un musée à l'entrée d'une salle duquel on\nlirait cette inscription en lettres d'or : Collection Boniface Popu-\nlaire, et où une plaque de bronze, voire, qui sait? un buste,\nglorifierait» l'utile et modeste pionnier du progrès »...\n    Sans doute, n'était-ce q u ' u n beau rêve? Boniface lui souriait\navec une complaisance un peu honteuse, bien qu'il n'eût en sa\nréalisation q u ' u n e foi incertaine, mais M m e Populaire, elle,\nénergiquement incrédule, n'en avait accueilli l'expression que\nd'un ricanement dérisoire et en i n t i m a n t à son mari l'ordre\nd' « enlever toutes ses paperasses, parce qu'elle allait mettre\nla table! »... Il faut ajouter, d'ailleurs, que cette d a m e , bientôt\n lassée de mettre la table pour un h o m m e aussi absorbé par des\ntravaux destinés aux siècles futurs et si désintéressé du pré-\nsent, avait disparu, un beau jour et pas seule, en laissant ces\nmots, tracés d'une main inexperte, sur une fiche : Porté vou\nbien, vou nem reverrait plu... Adieu d'une forme lapidaire autant\nqu'incorrecte, qui avait atteint douloureusement Boniface dans\nl'amour presque égal qu'il portait à sa femme et à l'orthographe.\n    Cet événement influa défavorablement sur les sentiments que\n Boniface professait à l'égard de l'humanité; les femmes, en par-\nticulier, ne lui parurent plus désormais que des « êtres infé-\nrieurs » et, en témoignage de son mépris, il détruisit avec fer-\nmeté les fiches du casier F É M I N I S M E . Il aurait peut-être poussé\nsa vengeance plus loin encore, en livrant au feu tout le « fruit\nde ses veilles », mais il en fut empêché par l'équitable pensée\nque ce serait aux dépens de la postérité innocente. Il n'a donc\n pas renoncé à coopérer, « dans la faible mesure de ses moyens»,\n au bonheur de ses semblables, mais c'est plutôt par rou-\n tine que par conviction qu'il continue sa collection et, depuis\n son installation à Bruxelles, complète ses fiches à l'aide des\n notes copieuses qu'il prend aux conférences de tout genre dont\n il s'est fait l'auditeur assidu,\n    L ' a u t r e soir, je trouvai Boniface, qui était occupé à préparer\nson souper végétarien — thé et gruau — dans une grande exal-\n tation :\n    — Avez-vous lu T a i n e ? me cria-t-il dès mon entrée... Notre\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                     REALITES TOUTES SIMPLES                          543\n\n\nconférencier d'aujourd'hui nous a cité cette phrase de lui : « L e\nvice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre... »\nParole admirable, vraiment scientifique!... Des produits,\nentendez-vous, et que l'on peut créer à volonté, au moyen, je\nsuppose, d'une alimentation rationnelle... Je m'en étais tou-\njours douté, ajouta-t-il en se versant une lasse de thé bouillant,\net j ' a i déjà observé que les nourritures végétales rendent doux\net conciliant...\n    — Mais peut-être T a i n e n'a-t-il pas entendu cela dans le sens\nque vous croyez?...\n     — Certainement, c'est assez clair : « Des produits comme le\nsucre et le vitriol!... » E n vérité, insista-t-il en repoussant d'un\n mouvement irrité ses lunettes sur le sommet de son nez, vous\n êtes un individu bien contrariant... Je ne sais ce que vous avez\n toujours à ergoter a i n s i ! . . .\n     — Moi, ergoter? Je tâche de m'éclairer, voilà tout... Alors,\n pour vous, la vertu serait une espèce de diabète spirituel?... Ah !\n mon ami Boniface, je ne sais trop si vous êtes vertueux et doux,\n mais vous êtes diablement entêté...\n     — Mes soixante-dix ans me donnent, fichtre! le droit d'être\n e n t ê t é ! . . . Si, après avoir réfléchi toute ma vie, je n'avais pas\n encore réussi à me former des convictions, il faudrait désespérer\n de moi et me laisser mourir dans l'incertitude finale ! . . Si mes\n idées sont fausses, j'en suis bien fâché : j ' y tiens comme à mes\n habitudes et, à mon âge, il est trop tard pour changer les unes\n  ou les autres !,..\n     — Vous avez bien raison!... Il importe peu que nos idées\n  soient fausses : — du reste, elles seront toujours fausses pour\n  q u e l q u ' u n ! — le principal, c'est que nous en a y i o n s ! . . .\n     — O h ! je ne me flatte pas d'en avoir beaucoup... Ce que je\n  sais n'est pas grand'chose, mais je le sais bien, au moins!... On\n  a son petit j u g e m e n t ; on a beaucoup vu, étudié, assez bien\n  retenu... T r o p même, me semble-t-il, parfois... L e soir, ainsi,\n  au coin de l'âtre, en fumant ma pipe, je songe, malgré moi, à\n  une infinité de choses et de gens... U n souvenir en appelle un\n  a u t r e . . . Je me rappelle celui-ci, celui-là — le petit Jean, si\n  espiègle et qui, à présent, est un gros monsieur, dans les hon-\n  neurs ; Jacques, si bête, si fier des sous de son père, le censier\n  de la ferme du Grand-Mesnil, qui a mal tourné, s'est mis à faire\n  le gommeux et qui s'est fait « ratiboiser», c'est ainsi que l'on dit,\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "544                               DURENDAL\n\n\nje crois, par les chevaux et les femmes... Puis un tel et un tel —\nque sais-je?... U n e drôle de chose que le m o n d e , je me d i s ; il me\nsemble, quelquefois, à force de réfléchir, que tout y va contre le\nbon sens, puis, l'instant d'après, que tout y est, au contraire,\nadmirablement arrangé... E t , à la fin, je ne sais plus, j ' a i trop\nd'idées qui font un méli-mélo dans ma tête. J e me dépêche,\nalors, d'allumer ma l a m p e pour travailler à mes fiches, car\nsinon, je me perds, j e m ' e m b r o u i l l e . . . Blanc et noir me paraissent\négalement vrais... Je m'effraie et je me dis : « Attention, Boni-\nface, mon ami, est-ce que tu commencerais à radoter?... » Et,\nvous me croirez si vous voulez, mais, lorsque je suis assis\ndevant ma table, dans la lumière, avec un paquet bien rangé\nde mes fiches, je reprends ma lucidité; il me semble que je suis\nde nouveau sur un terrain solide... J e les regarde, je les feuil-\nlette, je les a d m i r e — et cela me rajeunit, car je me souviens du\ntemps et presque du jour où j ' a i confectionné chacune d'elles...\nT e n e z , en voilà une sur la Statistique des armées permanentes :\nje me souviens, comme si c'était hier, que je la collais, un jour\nd'été, dans ma classe vide, à mon p u p i t r e . . . L a chaleur était acca-\nblante, j'étais en manches de chemise... On entendait le forgeron\n qui tapait sur son enclume; deux femmes, arrêtées devant le seuil\nde l'école, jacassaient à qui mieux mieux... O u i . . . Ah ! oui...\n   A p p a r e m m e n t , quelque souvenir importun s'était réveillé, en\nmême temps, dans la mémoire de Boniface, car il se tut, regar-\nd a n t dans le vague, tandis que ses lèvres et sa barbiche blanche\ncontinuaient à s'agiter machinalement. Il ralluma sa pipe, qui\ns'était éteinte au cours de ces effusions, et se mit à fumer à\ncoups précipités. Voyant qu'il n'y aurait plus rien à tirer de lui\nce soir-là, je me levai, lui serrai la main et sortis... J'allais refer-\nmer la porte, quand, ayant e n t e n d u sa voix et supposé qu'il\nme rappelait, je poussai la tête à l'intérieur :\n    — Ah ! garçon, dit-il, tu es encore là!... E h bien! écoute ce que\nje te dis : Crois-moi, les femmes, c'est une sentine de malfai-\nsance!...\n\n                                 Pensionné!\n   U n e lumière plus vive commençait à s'insinuer entre les\nrideaux clos de la c h a m b r e à coucher. Sept heures sonnèrent à\nla pendule de la cheminée. Avec la ponctualité de ses quarante\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                    REALITES TOUTES SIMPLES                      546\n\n\nannées de service, M. Aristide Bache s'éveilla, ouvrit les yeux,\nfit un mouvement pour sauter du lit, puis retomba, à cette subite\nréflexion : « Mais, depuis aujourd'hui, mon garçon, tu es pen-\nsionné!... » Et il considéra sa soudaine liberté avec une sorte\nde joie stupéfaite, car, enfin, il était libre de faire dorénavant il\nne savait trop quoi, mais, au moins, ce qu'il voudrait. Et,\nd'abord, ce matin, pour la première fois depuis « huit lustres »,\nun jour qui n'était ni dominical ni férié, il ne se lèverait point\nà sept heures, ne s'habillerait ni ne déjeunerait avec hâte et\nmaugréement pour être installé à son pupitre, le nez dans la\npoudre d'un dossier, à neuf heures précises...\n    M. Aristide Bache savoura cette pensée avec une béatitude\npure. Il était né doué d'une âme tumultueuse, exubérante,\npleine d'aspirations indépendantes auxquelles le sort avait\nfermé toute issue. L a vie l'avait émoussé, peu à peu, transformé\nen un être doux, méthodique et silencieux... « Je suis un anar-\nchiste qui a mal tourné », se disait-il quelquefois. Cependant,\nsous ce crâne, dépouillé par les labeurs administratifs, fermen-\ntaient encore souvent d'insolites pensées et, tandis que M. Bache\n paraissait tout absorbé par l'examen de quelque captivant rap-\nport, son imagination organisait, innocentes revanches men-\ntales de sa docilité acquise, d'étranges et glorieuses aventures\ndont il était le héros fier, convoquait d'enthousiastes meetings\noù il déversait sur un peuple délirant d'auditeurs les torrents\nd'une éloquence persuasive et brillante...\n    Comme il avait appelé l'heure de la délivrance! Mais, à pré-\nsent qu'elle était là devant lui, son allégresse, il ne savait trop\npourquoi, devenait taciturne et se mélangeait de perplexité.\n M. Bache poussa un soupir et examina la chambre dans la\nclarté hésitante de ce matin d'hiver, les meubles disjoints, mal\nd'aplomb, le lavabo dont les grinçants tiroirs se fermaient de\ntravers et qui, lui aussi, aurait mérité sa mise à la retraite :\n « J'arrangerai tout cela quand je serai pensionné! » avait-il dit\nfréquemment à l'acariâtre M m e Bache, mais peut-être actuelle-\n ment, à force d'années et de fatigues, les meubles comme lui-\n même étaient-ils trop usés!...\n    Il se disait tout haut, avec un rire un peu inquiet : « Pen-\n sionné! » et ce mot lui paraissait prendre une consonance sin-\n gulière et presque lugubre. « Ah! vous verrez quand je serai\n pensionné! » s'était-il écrié souvent en répliquant aux plaisante-\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": " 546                          DURENDAL\n\n\n\n  ries de ses camarades du bureau ; et cette échéance hypothé-\n  tique, lointaine, il l'avait tellement évoquée qu'à la fin elle était\n  venue... Lentement, lentement, les jours s'étaient ajoutés aux\n jours, les années aux années, dans leur uniformité fastidieuse,\n  pour s'additionner en un total subit, pour amener le dernier\n  mois, la dernière semaine, la dernière journée, l'heure décisive\n  où il avait dû se lever, sans esprit de retour, de son fau-\n  teuil, compagnon si ancien de labeur et de rêvasserie, qu'il\n  était devenu comme une partie intégrante et nécessaire de\n sa vie.\n     E t , retombé dans une demi-somnolence, M. Bache voyait\n les jours innombrables de sa carrière défiler, un à un, en un\n interminable cortège de petits personnages costumés en gardes\n françaises, portant perruque et tricorne, chargés chacun, sous\n le bras, d'un portefeuille identique... Ils passaient, ils passaient,\n jusqu'à ce que vint le dernier. Et celui-là, avant de disparaître,\n se retourna au seuil de la porte pour jeter un regard sur la\n chambre qui, tout à coup, sembla vide et triste... L'impression\n déprimante de ce vide réveilla complètement M. Bache, qui se\n sentit faible, dénué, orphelin... Cette journée suprême, qu'il\n venait de voir s'éclipser avec un mélancolique salut, elle n'était\n que d'hier, et pourtant elle prenait déjà la semblance d'un vieux\n souvenir. Il avait expédié son travail comme d'habitude et,\ncomme d'habitude, également, échangé avec ses collègues des\nquolibets aussi antiques que l'administration et aussi con-\nsacrés... Il lui était arrivé de juger ces propos insipides, mais, en\nsongeant qu'il ne les entendrait plus, il leur trouvait une sorte de\nstupidité b o n h o m m e et cordiale... Dans l'après-midi, iJ avait vu\nentrer tout à coup ses chefs qui, avec les employés du bureau,\ns'étaient rangés autour de son pupitre et, quoiqu'il soupçonnât\nbien le motif de cette démarche collective, bouleversé instanta-\nnément par l'émotion, il s'était levé et avait écouté, d'un air\nhébété et sans y comprendre grand'chose, le speech solennel\net affable du directeur, les souhaits d'avenir et les adieux des\nautres...\n    Il revoyait toute la scène, ou plutôt se la figurait, la physio-\nnomie et les gestes des assistants et lui-même, ahuri, bafouil-\nlant, en proie aux suggestions contradictoires de la reconnais-\nsance, du bonheur de cet événement si longtemps attendu et de\nl'obscur regret qui, malgré lui, assombrissait sa satisfaction.\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                    RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         547\n\nCependant, tous ces gens que, plus tard, il avait quittés en leur\ncriant avec une crânerie un peu forcée : « Adieu! amusez-vous\nbien! » prendraient ce matin leur place accoutumée, tous, sauf\nlui, M. Bache, qui, bientôt remplacé et oublié, serait comme\ns'il n'avait jamais été. Et, en somme, qu'est-ce qui prouvait\nmaintenant qu'il eût jamais été? Car toute son existence,\nemportée sans accident et sans bruit sur le rail de ses occupa-\ntions quotidiennes, ne lui semblait plus que comme un songe\névaporé... « T o t a l : zéro, » m u r m u r a M. Bache, en arrêtant son\nregard consterné sur sa femme endormie à ses côtés; et il\naperçut, ainsi que dans l'éclair d'une vision, que la grande\nmachine bureaucratique, au mouvement de laquelle il se tar-\nguait jadis d'avoir, « modeste rouage », contribué d u r a n t des\nannées, c'était elle, au contraire, qui actionnait son activité...\nAu lieu de donner, si peu que ce fût, l'impulsion, il la subis-\nsait!... Cette constatation mit quelque a m e r t u m e dans le cœur\ndébonnaire de M. Bache; en son amour-propre mortifié, il se\nsentit maigrir, devenir plus h u m b l e encore, passer à l'état\nd'ombre!... Décidément, tout s'en allait à la d é b a n d a d e ! . . .\nQue ferait-il de ses journées, sans heures de bureau, sans\npupitre, sans règlements?... L'administration, qui fait tant de\nrèglements, si sages et si précis, que n'en fait-elle un à l'usage\ndes pensionnés?...\n   M. Bache s'inspirait une grande pitié à lui-même : « U n e\nbouche inutile, voilà ce que tu seras désormais... Un d é c h u !\nUn b a d a u d oisif et dépaysé, impropre même à regarder tra-\nvailler les autres. » Il se rappelait avec terreur que déjà, lorsque\nles jours de congé, il restait au logis et, pour passer le temps,\nrôdait dans la maison, examinant les choses, posant des ques-\ntions sur les affaires du ménage, s'intéressant au menu ou à la\ncuisson du dîner, sa femme le recevait avec des paroles aigres et\nn'avait de cesse qu'elle ne l'eût expédié au dehors, expulsé\ncomme une mouche bourdonnante et i m p o r t u n e . . . E t le cœur\nlui défaillit, il fut rempli de gémissements à la pensée qu'il\nne pourrait plus dire à sa redoutable compagne : « Je vais à\nmon bureau ! » T o u t e sa dignité d'homme, tout son prestige\nmarital étaient dans ces. mots sacramentels : « J e vais à mon\nbureau! » car, en dépit de ces gouailleries, peu spirituelles,\nd'ailleurs, le bureau était pour M m e Bache quelque chose de\nfamilier et en même temps d'imposant, de mystérieux et\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "548                               DURENDAL\n\n\npresque de sacré; une partie retranchée, inaccessible et surtout\nlucrative de l'existence de son époux... E t , d a n s sa détresse,\nM. Bache, les larmes aux yeux, répétait à haute voix : « Je vais\nà mon bureau !... »\n   — E h ! mon pauvre vieux, s'exclama Mme Bache, qui s'éveil-\nlait, est-ce que tu déménages déjà?...\n\n\n                          Ressource suprême\n   Delzire lut sur la plaque de cuivre d'une maison de belle\napparence : L A S O L I D A R I T É NATIONALE, Société mutuelle. D I R E C -\nTEUR : Marc Beer. P a s d'erreur, c'était là... Après un moment\nd'hésitation, il sonna.\n   U n e servante vint ouvrir et il se trouva d a n s un vestibule\ndont les parois peintes en imitation de marbre étaient bariolées\nde teintes multicolores par les vitraux postiches qui garnis-\nsaient l'imposte de la porte d'entrée :\n   — M. le Directeur de la Société Nationale, s'il vous plaît ?...\n   — Veuillez passer par ici...\n   E t la domestique le fit descendre par l'escalier de service\ndans le sous-sol où siégeait l'administration de la Solidarité\nNationale, et l'invita à s'asseoir, M. le Directeur allant venir\ntout de suite.\n   Resté seul, Delzire, pour passer le temps, fit machinalement\nl'inventaire du mobilier. L'aspect général lui en sembla à la\nfois revêche et prétentieux ; il témoignait surtout du désir de\nparaître au moindre marché possible : un grand bureau-\nministre de bois peint, dont la tablette était revêtue de toile\ncirée verte, occupait la place principale. Des deux côtés de la\ncheminée, où brillait un foyer à gaz en cuivre, se dressaient des\nétagères noires remplies de cartons dans lesquels s'entassaient,\nsans doute, les paperasses procédurières de l'usure, les contrats\naux clauses retorses, meurtrières pour les e m p r u n t e u r s mal-\nheureux. Pour atténuer, probablement, l'impression sévère de\nces accessoires de bureau, les panneaux vides des murailles\nétaient décorés du haut en bas de faïences chinoises et d'éven-\ntails coloriés de pacotille, disposés avec une symétrie méticu-\nleuse. L ' o r n e m e n t a t i o n artistique d e la pièce était complétée par\nune pendule, placée sur la cheminée, et qui supportait un groupe\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES       SIMPLES                     549\n\n\ndoré représentant l'Aveugle et le P a r a l y t i q u e , image allégo-\nrique dont le sens était révélé par le mot M U T U A L I T É inscrit sur\nun cartouche que portait un petit génie ailé... Au milieu du\nbureau-ministre, bien en vue, en manière, peut-être, d'appât,\ns'étalait un presse-papier en porcelaine qui simulait ingénieuse-\nment une liasse de billets de b a n q u e maintenue par des pièces\nd'or et d'argent éparpillées.\n   T o u t en examinant ce décor, Delzire tentait d'imaginer l'être\nqui l'habitait, lorsque celui-ci e n t r a : petit et trapu, vêtu d'habits\ntrès amples qui exagéraient encore sa carrure, il avait, avec sa\ngrosse tête rase, son visage à la peau grisâtre, boursouflée et\nhuileuse et ses yeux fuyants et malades, abrités derrière des\nlunettes, un air que Delzire, faute de terme plus précis, qualifia\nmentalement de « marron ». Il parlait d'un ton de feinte bon-\nhomie en crachotant et avec un accent indéfinissable, allemand,\npeut-être, peut-être polonais : « Quel affreux type ! songeait\nDelzire. Assis là, à son bureau, dans cette cave sinistre, n'a-t-il\npas l'apparence d'une bête hideuse et rapace, d'un fourmi-lion\nembusqué et qui guette la proie dont il sucera la substance et\nla vie ?... »\n   — Vous savez déjà, monsieur, le motif qui m'amène, dit-il\ntout haut, en passant sa carte à son interlocuteur. Je vous ai\nprévenu de la mort de mon ami Maxime D r é a l . . . Sa famille\nm'a prié de régler avec vous le paiement de la somme dont il\nvous est resté redevable...\n   — Ah ! ah ! bonne affaire ! P a s la mort de M. Dréal, bien\nentendu... L a mort n'est jamais une bonne affaire !... J a m a i s\nou r a r e m e n t . . . Surtout quand elle atteint un homme jeune,\nintelligent, s y m p a t h i q u e . . . Non, non, je veux dire le réglement\nde ce petit compte : je n'aime pas les comptes litigieux, mes\ndigestions en souffrent... Vous pensez bien, d'ailleurs, que, dans\nce cas-ci, je n'avais pas de craintes : E n t r e honnêtes gens, vous\nsavez !... Mais, de quoi est-il mort, ce pauvre M. Dréal ? Il ne\nparaissait pas malade ?...\n   — D e rien... de t o u t . . . Il s'en est allé volontairement...\n   — Affaire de femme ?... Non ?... Alors, de rien, comme ça ?...\nEh bien ! je l'avais pensé ; je m'étais dit : « Ce garçon-là, je\nparie qu'il s'est suicidé !'... » Il m'avait toujours fait une drôle\nd'impression, avec son regard flegmatique et ses réflexions phi-\nlosophiques... T o u t lui semblait égal... « Intelligent, mais\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "550                             DURENDAL\n\n\n t o q u é . . . », me disais-je, chaque fois que je le voyais. P a s pour\n un sou de sens pratique ! Croiriez-vous qu'il signait tout ce\n qu'on voulait sans lire et fourrait dans sa poche l'argent qu'on\n lui remettait, pêle-mêle, sans c o m p t e r ! . . . Un idéologue, vous\n dis-je ! « Mais, enfin, lui disais-je, un jour, songez que vous\n êtes un homme et que le premier devoir d'un h o m m e , c'est de\n gagner de l'argent, beaucoup d'argent ! A quoi cela sert-il de se\n mettre la tête à l'envers au sujet d'un tas d'idées vagues? Qu'est-\n ce que cela peut rapporter ?... Moi aussi, cher monsieur,\n ajoutais-je, q u a n d j'étais jeune, je me tourmentais l'esprit à\n propos de toutes sortes d'idées... Je ne conçois plus comment\n cela était possible, mais j'étais préoccupé de Dieu, de la religion,\n de l'âme !... Oui, de l'âme !... Grandes idées ! Mais quoi ? A\n présent, je me contente de les respecter, sans plus... C'est trop\n mystérieux; on s'embrouille, on finit par n'y plus rien com-\n prendre... Raisonner là-dessus, autant tirer une lettre de\n change payable dans la lune !... »\n     Une vive hilarité secoua M. Beer au souvenir de cette triom-\n phante comparaison, dont il se savait si bon gré qu'il la répéta\n à deux ou trois reprises. Revenant ensuite à des préoccupations\n plus positives, il fouilla dans un tiroir et en tira une liasse de\n papiers qu'il se mit à compulser :\n     — Voyons donc où nous en étions avec votre regretté ami...\n Il avait acheté à la Société cinquante bouteilles de bordeaux\nvieux à trois francs, soit cent cinquante francs, et elle lui avait\n consenti un prêt de la même somme, soit, au total, trois\n cents francs... Vous saisissez le mécanisme ingénieux du sys-\ntème? Nous pratiquons la mutualité avec nos clients : Nous\navons du vin à placer, ils nous obligent en nous l'achetant; de\nleur côté, ils ont besoin d'argent, nous les obligeons en leur en\nprêtant... E u x et nous sommes également satisfaits... Quoi de\nplus juste?... Du vin, de l'argent, du crédit — tout cela moyen-\nnant un bon petit contrat — que pourrait-on désirer de plus?...\n Des idées un peu plus joyeuses que celles qui ont conduit ce\npauvre M. Dréal là où il est... C'est dommage, notre vin ne lui\na pas réussi!... — Selon convention, il devait s'acquitter par\nversements de vingt-cinq francs, m e n s u e l l e m e n t . . . Deux paie-\nments seulement ont été effectués, d e p u i s . . . Avril et mai... Car\nje dois dire qu'il était très ponctuel, ce malheureux garçon, et\nque, s'il était en général d a n s les nuages, il en redescendait\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                      RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                         551\n\n\n aux dates des échéances... Nous disons, par conséquent, que le\n reliquat de la dette se monte à deux cent cinquante francs, plus\n les intérêts et, naturellement, à raison du remboursement anti-\n cipé, les frais de remploi... Soit — il se mit à calculer rapide-\n ment sur son buvard — cinq... quatre et deux : six... zéro...\n Soit, deux cent soixante quinze francs, en chiffres ronds... Je\n néglige une petite fraction...\n    Il se frotta vigoureusement les mains l'une contre l'autre et\n regarda Delzire, qui tira son portefeuille de sa poche, sans mot\n dire, aligna la somme et se leva, ensuite, pour prendre congé...\n Mais l'honorable M. Beer, tout réjoui de la facilité avec laquelle\n la « petite affaire » s'était arrangée, à son plus grand bénéfice,\n sentit, soudain, son cœur s'amollir et une bienveillance presque\ntendre s'insinuer en lui pour son visiteur qui, sans doute, accom-\n plissait avec affliction sa louable mais triste mission.\n   — Oui, cher monsieur, dit-il avec componction, en suivant\n Delzire qui montait l'escalier — vous avez perdu un ami que,\nje le vois bien, vous aimiez beaucoup... A h ! il y a des heures\npénibles dans l'existence!... Mais il faut avoir le courage de les\nsupporter... E t , continua-t-il, en a b a n d o n n a n t tout à coup son\nton de mélopée et de condoléance pour donner à sa voix un\naccent d'indignation profonde, je vous l'avoue, je considère le\nsuicide comme un acte lâche et i m m o r a l . . . Oui, lâche — si on\nlaisse derrière soi une larme, une seule l a r m e ! . . .\n    Ils étaient debout l'un devant l'autre sur le palier. M e t t a n t\nla main gauche sur la poignée de la porte, M . Beer éleva l'index\nde la droite d'un air sentencieux :\n   — Il n'y a qu'un cas où une telle extrémité soit excusable...\nnécessaire, m ê m e . . . C'est, conclut-il, en ouvrant la porte au\nlarge et en saluant gravement Delzire — c'est pour éviter le\ndéshonneur!...\n\n\n                          Regrets éternels\n    Les deux femmes entrèrent sur la pointe des pieds. L a\nchambre n'était éclairée que par la vacillante lueur d'une\nbougie qui faisait danser sur la muraille l'ombre du lit et de la\nforme sans vie qui y était étendue... E n t r e les rideaux fermés\nfiltrait la clarté crue et froide des foyers électriques qui illumi-\nnaient le rez-de-chaussée de l'immeuble. Au dehors, on enten-\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "552                            DURENDAL\n\n\ndait le piétinement innombrable de la foule, des cris stridents,\ndes coups de sifflet, des sons rauques ou nasillards de trompette\nou de mirliton, entrecoupés de rires...\n     L a visiteuse s'approcha du chevet mortuaire, aspergea le\ncorps d'eau bénite, resta un instant comme abîmée dans une\nprière, puis, revenant vers la veuve, qui était restée debout\nderrière elle, après une longue et muette étreinte :\n    — Chère amie, combien je vous p l a i n s ! . . . Qui se serait\na t t e n d u ! . . . L u i , si vigoureux, si vivant, succombant ainsi, en\nvingt-quatre h e u r e s ! . . .\n     — H é l a s ! oui, c'est un coup affreux!... E t tellement inat-\ntendu !... J e n e m'en remettrai j amai s !... Avant-hier encore, i1 etait\nplein d'entrain : il avait été aux halles et chez les fournisseurs\npour commander les approvisionnements nécessaires pour la\nMi-carême; aujourd'hui, il est m o r t ! . . . Mort, on peut bien le\ndire, sur la brèche, en plein coup de feu!... Il ne songeait qu'à\ncela : sa dernière parole a été pour s'informer des huîtres : « Ma\nbonne, est-ce que les bourriches sont arrivées? » m'a-t-il\nd e m a n d é , puis sa langue s'est embarrassée et il n'a plus su rien\ndire... Quel cœur il avait! T o u t e sa pensée était pour sa femme\net ses enfants, et pour ses affaires... Et malin, débrouillard,\nprésent partout, à l'office, au comptoir, à la cave : « L'œil du\nm a î t r e ! » me répétait-il toujours... A h ! il ne se laissait pas\nvoler!... E t h o m m e du monde avec cela, à sa place partout...\nSes clients étaient ses amis : il fallait le voir, parcourant, le\nsoir, la salle du restaurant, s'arrêtant à chaque table, causant\navec ces messieurs, de politique, d'art, de science, et toujours\nle petit mot pour rire... Avec ces dames, aussi!... T r o p familier,\nquelquefois, à mon gré, avec celles-là, mais, vous savez, quand\non est dans le commerce, il ne faut pas être bégueule. D'ail-\n leurs, en t o u t bien, tout honneur, car, le pauvre cher homme, il\n était fidèle comme un caniche...\n   L ' a m i e écoutait ce panégyrique en hochant avec componction\nla tête ou, faute de pouvoir trouver un interstice dans lequel\nglisser u n mot, en témoignant par des gestes pathétiques de\nl'admiration que lui inspiraient les rares vertus du défunt. Mais\nune fanfare qui passait sous les fenêtres et dont les échos reten-\ntissants en faisaient trembler les vitres, interrompit forcé-\nment les effusions élogieuses de la veuve... Elle ouvrait la\nbouche pour leur donner un nouveau cours, lorsqu'une servante\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                       RÉALITÉS TOUTES SIMPLES                           553\n\n\nsurvenant lui chuchota un mot à l'oreille : « Tâchez de ne pas\naccepter de mauvaises pièces, cette fois-ci, ma fille! », répliqua-\nt-elle sèchement à cette domestique, en lui remettant un billet\nde b a n q u e .\n    L e s nerfs et la sensibilité de la d a m e parurent avoir été\naffectés déplorablement par ces incidents triviaux : sa douleur,\nà laquelle l'abondance des paroles apportait une innocente et\npourtant sûre consolation, sembla r e p i e n d r e , dans ce bret\nintervalle de silence, conscience de son horrible réalité et\ns'exprima par de soudains et bruyants sanglots... Interdite de\ncette subite explosion d'une â m e qui lui paraissait si ferme,\n— un peu trop m ê m e ! — vaguement embarrassée de son\npersonnage et, d'ailleurs, pressée d'aller rejoindre son époux au\ncafé, la visiteuse tapotait obstinément et affectueusement les\nmains de son amie, dans l'espoir de la ramener à des dispo-\nsitions plus stoïques, susceptibles de condoléances moins\npénibles et moins prolongées :\n     — Voyons, chère amie, voyons... Il faut se faire une raison...\n Songez à vos enfants, à vos affaires!... Savez-vous que vous\nn'avez presque pas le droit de vous abandonner à vos larmes,\ntrop légitimes, hélas! mais qui pourraient nuire à vos intérêts\net à ceux des vôtres... Si le cher défunt pouvait nous entendre,\nil m'approuverait, j ' e n suis certaine!... C'est qu'à présent, tout\nrepose sur vous : vous êtes le chef de la maison !...\n    Cette dernière suggestion parut rendre ses esprits à l'épi orée;\nelle tira son mouchoir de sa poche, s'essuya les yeux où, déjà\nles larmes s'étaient taries, et se moucha vigoureusement :\n     — C'est vrai, cependant... Mon pauvre Jean, il faut que je\nlui montre que, malgré tout, je suis une femme de t ê t e . . . Il ne\nl'a j a m a i s beaucoup cru : je puis bien dire, sans reproche, qu'il\n ne se souciait pas extrêmement de mes conseils, et, pourtant,\ns'il m'avait écoutée, parfois!... Enfin, n'en parlons plus!... Il\n n'en faisait qu'à sa mode : la crème des hommes, mais têtu,\nt ê t u ! . . . Ah! ma c h è r e ! . . . Et voilà, le pauvre ami, qu'il meurt,\naprès avoir tout préparé, la veille de la Mi-carême!...\n     Elle s'assit lourdement sur une chaise, comme accablée d'un\n surcroît de désespoir par la constatation de cette coïncidence\n funeste :\n      — Que devais-je faire, je vous le d e m a n d e , ma chère?... Les\n garçons de renfort étaient enrôlés, les provisions faites...\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "554                           DURF.NDAL\n\n\nF e r m e r ? je ne le pouvais p a s . . . Pensez donc, c'est une nuit de\ncinq mille francs, la plus forte recette de l'année!... P u i s , toutes\nles provisions perdues .. Ah! c'est dur, allez, mais il faut savoir\nfaire taire son chagrin : Nous fermerons d e m a i n ! . . . et On ne vit\npas avec les morts L » me disait souveut Jean, parce qu'il me\ntrouvait trop sentimentale... Et c'est vrai, j'écoute trop mon\ncœur, mon premier mouvement a été pour descendre et dire que\nl'on ferme... Mais je me suis arrêtée à temps : J e a n ne me\nl'aurait pas p a r d o n n é ! . . .\n   Les deux femmes se levèrent et sortirent, après avoir jeté un\ndernier regard sur le deuil de la chambre, pleine de l'immo-\nbilité du mort et des lueurs tremblotantes de la bougie.. On\npercevait, au-dessous, au milieu d'une bourrasque de hurle-\nments d'animaux et de chansons dérisoires, le bruit cadencé\nd'une bande de masques qui entrait dans le café, à la file, en\nm a r q u a n t le p a s . . .\n\n                                                  ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "D I M A N C H E AU BOIS DE B O U L O G N E\n            (H.-.I. EVENEPOEL)\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": ""}, {"page_pdf": 658, "texte": "           Poètes anglais du XIXe siècle\n                    William Wordsworth\n                                      (1770-1850)\n\n\n                                       Biographie\n                     É le 7 avril 1770 à Cockermcuth, petite ville du comte de\n                        Cumberland, voisin de l'Ecosse et célèbre par ses lacs,\n                        W o r d s w o r t h était fils d'un intendant de lord Lowther.\n                        Orphelin de bonne h e u r e , il fut envoyé par ses oncles à\n                        l'Université de Cambridge (St John's College, 1787). Il mon-\n                        tra peu de goût pour ses études universitaires, et commença,\n                        par contre, à s'occuper activement de poésie et aussi de\n                        politique, après 1789. A 21 ans, ayant achevé tant bien que\n                        mal ses études, il quitta Cambridge, et, pris d'enthousiasme\n pour la Révolution française encore à ses débuts, il vint à P a r i s , où il suivit\np e n d a n t quelque temps les réunions politiques. Il n'y resta pas longtemps : le\n régime de la T e r r e u r le força à s'enfuir au plus vite de Paris. L e s massacres\n ordonnés par le gouvernement révolutionnaire, la loi des suspects, le culte de\nla Déesse Raison eurent bientôt désabusé le jeune poète, et ce qui lui restait\nencore d'illusions s'écroula quand il vit cette première république aboutir à\nl'empire despotique de Napoléon. Dès lors, ses convictions furent arrêtées et il\nresta jusqu'à la fin de ses jours conservateur convaincu. Rentré en Angleterre,\ntrès indécis sur le choix d'une situation, W o r d s w o r t h songeait à entrer dans le\njournalisme, quand il fut heureusement débarrassé des soucis de la vie maté-\nrielle par une petite fortune que lui laissait en mourant u n généreux ami,\nRaisley Calvert. Libre de consacrer tout son temps à la poésie, W o r d s w o r t h\nqui, en 1793, avait publié déjà un premier volume de vers, s'efforça de donner\n\n\n   Bibliographie. — Un excellent florilège de Wordsworth a été publié par Matthew\nArnold en 1879 (Poems of Wordsworth chosed by .V. Arnold. Macmillav). Le florilége est\nprécédé d'une élude intéressante, mais d'un enthousiasme quelque peu exagéré (v. not.\np. XI la comparaison malheureuse établie entre la poésie de Wordsworth et celle de\nHugo). Peu de poèmes de Wordsworth ont été traduits en français à notre connaissance.\nNous ne nous rappelons guère que deux ou trois poèmes, entre autres la célèbre ballade\nde Lucy Gray, traduits et publiés jadis par Barbey d'Aurevilly, dans la défunte Revue\nIndépendante. En revanche, des études remarquables lui ont été consacrées par Taine.\nHist litt angl., tome IV, par M. Sarrazin ; la Renaissance de la poésie anglaise (Perrin) et\npar James Darmesteter dans ses Nouvelles Eludes anglaises (Calmann-Lévy, 1896).\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "556                                    DURENDAL\n\n\ndans u n nouveau recueil le credo d ' u n e poésie nouvelle et, en 1798, il publia\navec Coleridge, devenu son ami, le premier volume des Lyrical Ballads, auquel\nColeridge avait d o n n é , outre quelques autres pièces, son poème depuis\ncélèbre The ancient Mariner. Après u n voyage de quelques mois en Allemagne,\nen compagnie de Coleridge, W o r d s w o r t h se fixa au retour au pays des lacs\net, seul, cette fois, il publia, en 1800, son second volume des Lyrical Ballads.\nIl travailla pendant les années qui suivirent a un p o è m e philosophique inti-\ntulé The Prelude, d a n s lequel il analysait la formation et le développement de\nses idées. Ce poème n'était dans son esprit q u ' u n e introduction à une œuvre\npoétique qui devait résumer toutes les croyances de sa vie, mais dont un frag-\nment seulement p a r u t plus tard sous le titre de The Excursion. E n 1802,\nW o r d s w o r t h avait épousé une amie d'enfance, Mary H u t c h i n s o n . Après avoir\nhabité quelque temps à Grasmere, il s'installa définitivement, en 1813, à\nR y d a l m o u n t , au bord du lac pittoresque de W i n d e r m e r e . Il y vécut le reste\nde ses jours d'une vie paisible et heureuse, ne voyant guère que les siens,\ncherchant l'inspiration en de longues et méditatives p r o m e n a d e s , écrivant\net travaillant régulièrement. L a r e n o m m é e avait été lente à venir : les Bal-\nlades lyriques, vivement attaquées par la plupart des revues littéraires, ne trou-\nvèrent que peu d'admirateurs à l'origine, et le n o m de W o r d s w o r t h com-\nmençait à peine à sortir de l'ombre, q u a n d la t r i o m p h a n t e popularité de\nScott et de Byron vint voiler d ' u n e longue éclipse sa gloire naissante.\n   Byron mort, Scott confiné dans ses r o m a n s , le public, qui ne devait décou-\nvrir Shelley qu'un demi-siècle après sa mort, revint à W o r d s w o r t h . Les\nmêmes revues qui l'avaient attaqué jadis voulurent bien enfin reconnaître son\ntalent, et, en quelques a n n é e s , u n revirement complet se fit en sa faveur chez\nles lecteurs anglais. A son tour W o r d s w o r t h , qui d'ailleurs ne s'était jamais\ndécouragé, se vit alors exalté, et porté aux n u e s . A la mort de Southey (1842),\nle gouvernement consacra l'estime dont il jouissait en le n o m m a n t poète\nlauréat, et c'est, entouré du respect universel, comblé de gloire et d'honneurs\nqu'il m o u r u t à R y d a l m o u n t en 1850.\n\n\n\n                                         Notice\n    Dès la fin du XVIIIe siècle, u n e aversion marquée se manifeste partout, pour\nles idées et les sentiments conventionnels exprimés par les écrivains préten-\nd û m e n t classiques de cette é p o q u e . E n Angleterre, le retour à la simplicité,\nà la vérité, et à la nature, se révèle pour la première fois dans les poèmes de\nCowper et de B u r n s . Mais, bien que les tendances de la poésie moderne\nfussent nettement accusées d a n s leurs œuvres, tendances et œuvres ne furent\nappréciées du grand public qu'après la mort de ces deux précurseurs, et ce ne\nfut que lors de l'apparition des Ballades lyriques de W o r d s w o r t h (1798-1800),\nque le critique signala, en l'attaquant vivement, l'esprit nouveau de la poésie\nanglaise. P l u s puissant et plus lyrique que le tendre et contemplatif Cowper,\nécrivant d a n s la langue nationale, tandis que B u r n s s'était servi du dialecte\nécossais, plus conscient aussi de sa mission réformatrice, p r e n a n t soin de\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                      POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                               557\n\n\nl'expliquer dans la préface de ses poèmes, W o r d s w o r t h eut une influence\nplus g r a n d e , et plus directe que celle de Cowper et de B u r n s , sur la renais-\nsance de la poésie anglaise.\n    P a r son a m o u r de la nature, par sa volonté de n'exprimer que des\nsentiments sincères et vrais, la poésie de W o r d s w o r t h se rattache à celle de\nses précurseurs, et précise le nouvel idéal poétique. D'un autre côté, par le\nlyrisme élevé de ses conceptions, p a r les croyances religieuses et les idées\nphilosophiques de son auteur, elle se caractérise et se différencie nettement\nde toute la production poétique contemporaine. Ame religieuse, et zélée pour\nle bien de ses semblables, W o r d s w o r t h veut avant tout que sa poésie exerce\nu n e influence morale, et qu'elle se préoccupe des intérêts de l'âme. C o m m e\nil le dit lui-même, il veut par ses p o è m e s « rendre l'homme meilleur, plus\nsage et plus heureux ». C'est la conscience, au moins autant que l'intelligence\ndu b e a u , qu'il s'efforce de développer chez son lecteur, et dans la plupart de\nses poèmes, paraît sous les voiles charmants de la poésie, la vérité morale\nqu'il veut imprimer en son esprit. Il sait que, pour atteindre ce but, sa poésie\ndoit être facilement accessible et compréhensible pour tous ; aussi s'efforce-t-il\nd'écrire plus simplement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Il y a réussi, et son\nstyle a bien la grave et reposante douceur qui convient a u x sujets qu'il traite.\nIl ne lui a point suffi de simplifier le style de ses poèmes, il a voulu en\nsimplifier aussi la d o n n é e elle-même, et c'est pourquoi il n'y admet a u c u n\névénement qui pourrait distraire l'attention de ses lecteurs des graves\nméditations qu'il leur propose. Ses longs poèmes ne sont en somme que des\nentretiens philosophiques et religieux, entre des personnages que W o r d s -\nworth choisit à dessein dans les rangs les plus humbles de la société, pour\nbien montrer qu'à ses y e u x toute l'enveloppe m o n d a i n e est de nulle i m p o r -\ntance et, c o m m e il le dit lui-même, c'est le sentiment vrai, et non la condition\ndes gens, qui fait pour lui la beauté du sujet.\n    Pareils sujets semblent à première vue devoir être nécessairement plus\nphilosophiques que poétiques, et dans les longs poèmes de W o r d s w o r t h ,\ncomme, par exemple, l'Excursion et le Prélude, on peut trouver, en effet, que les\nexhortations morales ne sont pas assez dissimulées sous les couleurs brillantes\net les voiles fleuris de la poésie. T r o p souvent aussi son a m o u r de la simplicité\nlui fait employer un langage trivial et prosaïque, et lui fournit des sujets, qui\nne peuvent avoir d'importance qu'à ses y e u x . Mais ce sont là des défauts qui\nse r e m a r q u e n t surtout d a n s ses longs poèmes. P a r contre, dans les très\nn o m b r e u x petits poèmes lyriques qui, pour nous, constituent le meilleur de son\nœuvre, il a su marier avec u n art exquis la pensée élevée qui fait le fond du\npoème, au suggestif décor qui doit la faire ressortir. Nulle part mieux qu'en\nses sonnets, il n'est ainsi parvenu à condenser sa pensée sous une forme\nsuggestive et captivante. On lui a reproché d'en avoir écrit u n trop g r a n d\nnombre, sur des sujets insignifiants, et le reproche est fondé, mais si, sur les\ntrois ou quatre cents sonnets composés par lui b e a u c o u p ne subsistent que par\n la forme, il en reste tout au moins une cinquantaine, qui, de l'avis u n a n i m e\n des critiques anglais, égalent en perfection ceux de Milton et sont parmi les\n plus beaux qu'ait produit la poésie anglaise.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "558                                  DURENDAL\n\n\n\n   Ce qui fait le grand charme de la poésie de Wordsworth, c'est, en môme\n temps que la pureté et l'élévation de sa pensée, son religieux amour de la\n nature, et la sensation vive qu'il nous en donne.\n   On a dit avec raison qu'il n'en avait chanté qu'un seul aspect; mais aussi\ncet aspect paisible et familial de la campagne anglaise, personne avant lui ne\nl'a célébré avec autant d'art, et de fervente émotion. Dans le cottage aux\nportes enguirlandées de fleurs, dans le ruisseau qui murmure sur les\nmousses, dans les asphodèles qui dansent à la brise au bord du lac, dans les\npâquerettes, les primeroses, les boutons d'or, les églantines et toutes les\nhumbles fleurs du rocher ou de la prairie, dans les oiseaux familiers qui sur\nles haies sautillent, ou chantent dans les champs, il a trouvé des beautés et des\njoies, que nul mieux que lui n'a pu faire apprécier. Peu de poètes ont aussi\nheureusemeut atteint le but par eux poursuivi. En se faisant le chantre de la\nvie des humbles, et de la poésie des champs, Wordsworth voulait exercer\nune influence tout, dans son ensemble, à la fois esthétique et morale sur ses\nlecteurs. Sa poésie convenait admirablement à la nation religieuse et morale\nqui le choisit comme poète-lauréat, et après plus d'un demi-siècle, il reste\nencore l'un des poètes de prédilection, non point, peut-être, des lettrés,\nmais de la grande majorité des lecteurs anglais.\n   Parmi les poètes venus après lui, il en est peu aussi, qui de près ou de loin\nn'aient subi son influence : on la retrouve dans certains poèmes de Tennyson,\nd'Emily Bronté, et dans les poèmes religieux de Christina Rossetti : on la\nretrouve surtout, et plus apparente, chez le poète favori des étudiants\nd'Oxford, Mathew Arnold.\n\n\n                         The solitary Reaper (1)\n                         Behold her single in the field.\n                         Yon solitary Highland Lass !\n                         Reaping and singing by herself ;\n                         Stop here, or gently pass !\n                         Alone she cuts and binds the grain.\n                         And sings a melancholy strain ;\n                         O listen ! for the Vale profound\n                         Is overflowing, with the sound.\n\n                         No Nightingale did ever chaunt\n                         More welcome notes to weary bands\n                         Of travellers in some shady haunt\n                         Among Arabian sands :\n                         A voice so thrilling ne'er was heard\n\n\n  (1) Pour chacun des poètes traduits, nous donnerons, en plus des Notices, le texte\noriginal d'un des poèmes, choisi parmi les plus célèbres de l'auteur traduit, pour qu'on\npuisse avoir une idée de la beauté de la forme, et du rythme.\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                        POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                                      559\n\n\n                           In spring time from a Cuckoo bird,\n                           Breaking the silence of the seas\n                           Among the farthest Hebrides.\n\n                           Will no one tell me what she sings?\n                           Perhaps the plaintive numbers flow\n                           For old, unhappy, far-off things.\n                           And battles long ago :\n                           Or is it some more humble lay,\n                           Familiav matter of to day'?\n                           Some natural sorrow, loss, or pain.\n                           That has been, and may be again?\n\n                           W h a t e 'erthe theme, the Maiden sang\n                           As if her song could have no ending :\n                           I saw her singing at her work\n                           And o'er the sickle bending ;\n                           I listened, motionless and still :\n                           And, as I mounted up the hill,\n                           The music in my heart f bore,\n                           Long after it was heard no more\n\n\n\n                                    I. — Sonnets\n                                   Sur le sonnet\n   Ne méprisez pas le s o n n e t ! Critiques, vous froncez le sourcil — oublieux\nde ses justes h o n n e u r s : avec cette clef p o u r t a n t — Shakspeare ouvrit son\ncœur : la mélodie — de ce petit luth, était un b a u m e pour la blessure de\nPétrarque.\n   Mille fois le Tasse sonna de ce pipeau — et Camoëns calmait avec lui les\ndouleurs de son exil. — L e sonnel brilla comme une gaie feuille de m y r t h e —\nparmi les cyprès dont Dante couronnait\n   Son front visionnaire : lampe du ver luisant — il réjouit le doux Spencer,\nappelé du pays des fées — pour venir lutter en de sombres chemins ; et q u a n d\ntomba le brouillard\n  S u r le chemin de Milton, dans sa main — il devint u n e trompette, avec\nlaquelle il souffla — Ses chants a n i m a n t l e s âmes, hélas 1 trop p e u n o m b r e u x . —\n\n\n     Composé à l'aube sur le Pont de Westminster\n                                                                              Sept. 3, 1803.\n   La terre n'a rien de plus beau à montrer, — et grossière serait l'âme de\ncelui qui pourrait négliger — u n e vue si touchante, en sa majesté. — Cette\nville à présent, porte ainsi qu'un vêtement.\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "560                                   DURENDAL\n\n\n\n   La beauté du m a t i n ; silencieux et découverts — bateaux, tours, dômes,\nthéâtres et temples reposent — étalés dans les c h a m p s et sous le ciel. — Tout\nest clair et brillant dans l'air sans fumée.\n   J a m a i s plus éclatant soleil ne m o n t a , — d a n s sa première splendeur, par-\ndessus vallée, roc ou colline. — J a m a i s ne vis-je, jamais n'éprouvai-je un\ncalme si profond.\n   La rivière coule à sa seule et douce fantaisie. — O h ! D i e u ! les maisons\nelles-mêmes semblent endormies : — et tout ce puissant cœur est là couché\ntranquille. —\n\n                                  Au sommeil\n    Un troupeau de brebis, qui sans hâte passent u n e à u n e — auprès de moi ;\nle bruit de la pluie, et des abeilles — qui m u r m u r e n t ; la chute des rivières;\ndu vent, des mers — des c h a m p s unis, de blanches étendues d'eau, et le\nciel pur :\n    T o u r à tour, j'ai pensé à toutes ces choses, et je reste n é a n m o i n s couché —\nsans pouvoir d o r m i r ; bientôt j ' e n t e n d r a i les mélodies des petits oiseaux —\njaillissant d'abord des arbres de mon verger — et tout d'abord le cri mélan-\ncolique du coucou.\n    L a nuit passée, et deux nuits encore, j ' a i été ainsi couché — et je n'ai pu te\ngagner, sommeil, par nul secret.— Aussi, ne me laisse pas consumer cette nuit,\n    Car sans toi, que devient toute la richesse du matin? — Viens, barrière\nb é n i e , entre le j o u r et le j o u r — chère mère des fraîches pensées, et de la\njoyeuse santé. —\n\n                          Où se trouve la Terre\n   Où se trouve la terre, vers laquelle ce vaisseau s'en va là-bas? — Avec un\nair de fête, il part en b o n ordre — Aussi vigoureux que l'alouette à la pointe du\njour.— S'en va-t-il vers les soleils des tropiques, ou vers les neiges polaires?\n   Qu'importe la d e m a n d e ? D'amis ou d'ennemis — il ne se soucie : qu'il\nvoyage où il peut, — toujours il trouvera des noms familiers, et un chemin\nfrayé — devant lui, ainsi q u ' u n vent pour le pousser.\n   Et pourtant, je me d e m a n d e encore quel havre est son b u t ? — Car,\npresque, comme il en était q u a n d les vaisseaux étaient rares — (passant les\neaux de loin en loin comme des pèlerins dispersés).\n   L e doute, et quelque chose de sombre — u n e vague crainte respectueuse\nde la vieille mer — est en moi, à ton départ, ô joyeuse b a r q u e . —\n\n\n        Composé au bord de la mer près de Calais\n                                                                            Août 1802.\n    Belle étoile du soir, splendeur de l'ouest, — étoile de mon pays ! — Aux\nlimites de l'horizon — tu es s u s p e n d u e , penchée, à ce qu'il semble, et prête à\nt'affaisser — sur le sein de l'Angleterre : et pourtant tu es heureuse de rester\nainsi\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                     rOÈTES ANGLAIS DU XIX e SIECLE                                 561\n\n\n   E n t r e t e m p s , et d'être pour elle comme un glorieux cimier — aperçu des\nautres nations. Tu devrais être — l'emblème de mon p a y s ; tu devrais étin-\nceler — claire étoile, mettant u n rire sur ses bannières, parées\n   De ta fraîche beauté. Là-bas cette tache brumeuse — au-dessous de toi :\nc'est l'Angleterre. Là-bas elle repose. — Soyez bénies toutes d e u x ! N e soyez\nqu'un espoir, un sort,\n   U n e vie, u n e gloire. P o u r moi avec mainte crainte, — avec maints sou-\npirs partis du cœur pour mon cher p a y s , — parmi des h o m m e s qui ne l'aiment\npoint, je languis ici.\n\n\n\n                          II. — Poèmes lyriques\n                      La moissonneuse solitaire\n   Regarde-la, seule là-bas, dans les champs — la fille solitaire des H i g h l a n d s ,\n— moissonnant et chantant pour elle seule. — Arrête-toi ici, ou passe douce-\nment; — seule elle coupe et lie le grain — et chante un mélancolique refrain.\n— O écoute, car le val profond — est tout inondé de ses sons.\n   Rossignol jamais n'enchanta — plus doucement, troupe au repos —\nde voyageurs en quelque retraite ombreuse, — dans les sables de l'Ara-\nbie. — Au temps du printemps, le coucou — jamais ne fit entendre\nune voix si pénétrante — brisant le silence des mers — dans les H é b r i d e s\nreculées.\n   P e r s o n n e ne me dira-t-il ce qu'elle chante ? — Peut-être les notes plaintives\ns'envolent-elles,— chantant des choses anciennes, malheureuses, éloignées —\net des batailles d'il y a longtemps ; — ou bien est-ce quelque refrain plus\nhumble — sujet familier de nos jours, — quelque chagrin naturel, quelque\ntristesse ou quelque peine — qui survint et peut revenir.\n    Quel que soit le thème, la jeune fille chantait, — comme si son chant ne\npouvait finir. — J e la vis chanter, à son travail, — courbée sur sa faucille. —\nJ'écoutai attentif et immobile, — et quand je montai la colline, — je portai\ndans m o n cœur cette musique — longtemps après que j ' e u s cessé de\nl'entendre. —\n\n\n                   J'errais seul ainsi qu'un nuage\n    J'errais seul, ainsi qu'un nuage — qui, là-haut, flotte par-dessus les vallons\n et les collines, — q u a n d tout à coup, je vis une foule, — u n e armée dorée\n d'asphodèles; — auprès du lac et sous les arbres — ils frémissaient et dan-\n saient à la brise. — Serrés comme les étoiles, qui brillent — et scintillent\n dans la voie lactée, — ils s'étendaient, ligne infinie — longeant les bords\n d'une baie ; — d'un regard, j'en vis dix mille — qui secouaient leur tête en\n danses enjouées.\n     Les vagues dansaient auprès d'eux — mais ils surpassaient en joie les\n vagues étincelantes. — U n poète n'aurait pu s'empêcher d'être heureux — en\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\naussi joyeuse compagnie. — J e regardai, je regardai, et songeai peu — à la\nrichesse que cette vision m'avait a p p o r t é e .\n   Mais souvent à présent, lorsque je suis couché, — d'humeur distraite ou\nsongeuse, — ils passent comme un éclair devant cet œil intérieur — qui fait\nle b o n h e u r de la solitude, — et m o n cœur alors, se remplit de plaisir, — et\ndanse avec les asphodèles.\n\n\n                  J'ai voyagé parmi des Inconnus\n   J ' a i voyagé parmi des i n c o n n u s — dans des pays par delà la mer, — et jus-\nqu'alors, Angleterre, j'ignorais — quel a m o u r je le portais.\n    Il est passé, ce rêve mélancolique — et je ne quitterai plus ton rivage —\nu n e seconde fois; car il semble — que je t'aime de plus en plus.\n   C'est parmi tes montagnes, que j'ai senti — toute la joie de m o n désir, — et\ncelle que j'ai chérie, tournait son rouet — auprès d'un feu anglais.\n   Les matins montrèrent, les nuits cachèrent — les berceaux où jouait Lucy\n— et il est tien aussi ce dernier c h a m p vert — que les yeux de L u c y contem-\nplèrent.\n\n\n                                   Le Verdier\n    Sous les branches en fleurs de ces arbres fruitiers — qui versent sur mon\nfront leurs blancs pétales neigeux — au plus clair soleil, — du printemps sans\nnuage — dans ce coin solitaire, oh ! combien il est doux — de s'asseoir ainsi\nau b a n c de m o n verger — et u n e fois de plus, de saluer ensemble les oiseaux\net les fleurs, — mes amis de l'année dernière,\n    J'ai r e m a r q u é l'un d'eux, l'hôte le plus heureux — de tout ce concert de\nb i e n h e u r e u x . — Salut à toi, qui les surpasse tous — par la joie de ta voix et\nde tes ailes. — A toi, Verdier, qui en ton habit vert — est l'esprit qui\npréside ici aujourd'hui; — tu conduis les fêtes de mai, et ce jardin est ton\nempire.\n    T a n d i s qu'oiseaux, fleurs et papillons, — ne font q u ' u n e troupe d'amants,\n— tu cours en h a u t , en bas d a n s les berceaux ; — toujours tu voles seul ; — vie\net présence, semblable à l'air, — répandant ton insouciant b o n h e u r ; tu te\ntrouves trop heureux pour p r e n d r e u n c o m p a g n o n , — étant toi-même ton\np r o p r e plaisir.\n    Là-bas, dans ce bosquet de noisetiers — qui vacillent aux brises parfumées,\n— regardez-le, perché en u n e extase, — pourtant semblant voler encore, —\nlà où le frémissement de ses ailes — jette sur son dos et tout son corps — des\nombres et des lueurs ensoleillées — qui le recouvrent tout entier.\n    Ma vue éblouie, il la trompe souvent, — ce frère des feuilles dansantes; —\npuis il s'enfuit, et des gouttières du cottage — il r é p a n d le torrent de sa chan-\nson, — c o m m e si par l'exultation de ce chant — il raillait et dédaignait —\ncette forme sans voix qu'il lui plut de paraître, alors qu'il voltigeait dans les\nbuissons. —\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                     POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                               563\n\n\n                      Le chercheur de Sangsues\n    L e vent a gémi toute la nuit — la pluie survint et tomba à flots. — Mais\nà présent le soleil se lève, calme et clair; — les oiseaux chantent là-bas dans\nles b o i s ; — le ramier couve c h a n t a n t doucement ; — le geai répond au babil-\nlage de la pie — et tout l'air est rempli du bruit plaisant des eaux. — T o u t\nce qui a i m e le soleil est hors des p o r t e s ; — le ciel se réjouit de la naissance\ndu matin — sur le gazon brillent des gouttes de pluie; tandis que d a n s\nles bruyères — le lièvre se livre à des courses joyeuses. — Ses pieds en se\n posant sur la terre boueuse — font lever comme u n e légère vapeur, qui\nbrillant au soleil — le suit en son chemin, partout où il court.\n    J'étais alors un voyageur en celte bruyère — je vis le lièvre qui courait, dans\n sa joie, de tous côtés — j ' e n t e n d i s le mugissement des bois et des eaux éloi-\ngnées — ou peut-être même ne les entendis pas, car j'étais heureux comme un\n enfant; — m o n cœur jouissait de la saison charmante — et mes vieux souve-\n nirs entièrement me quittèrent — et tous les soucis des h o m m e s si vains et\n mélancoliques.\n    Mais comme il arrive parfois, lorsque la puissance — de la joie ne peut aller\n plus loin en notre e s p r i t , — aussi haut nous a fait monter notre plaisir — aussi\n bas tombons-nous d a n s l'abattement qui lui succède; — il en fut ainsi pour\n moi ce matin — et des craintes fantaisistes m'assaillirent en foule — ainsi\n qu'une sombre tristesse, et des pensées troublantes que je n'aurais pu définir.\n     J'entendis l'alouette gazouiller dans le ciel; — je me comparai au lièvre en-\n joué : — comme lui, pensai-je, je suis un heureux enfant de la terre, comme ces\n joyeuses créatures je vis : — je marche éloigné du m o n d e et des soucis —\n  mais quelque jour peut-être, m'accableront — la solitude, les peines de cœur,\n la détresse et la pauvreté. — Ma vie entière, je l'ai vécue en plaisantes pen-\n sées — c o m m e si les affaires de la vie n'étaient que l'affaire d'un été : —\n comme si toutes les choses devaient venir d'elles-mêmes — à la foi naturelle,\n riche de naturelle bonté. — Mais comment peut-il attendre que d'autres —\n bâtissent pour lui, cousent pour lui, et viennent l'aimer — à son appel —\n celui qui de lui-même ne p r e n d r a nul souci ?\n     Je pensais à Chatterton (1), le merveilleux enfant — l'âme sans sommeil\n  qui périt dans sa fierté — à cet autre qui marchait (2) glorieux et joyeux —\n  suivant sa charrue, au penchant de la montagne. — P a r notre propre esprit,\n  nous sommes créés d i e u x ; — poètes, nous commençons notre jeunesse dans\n  le bonheur — mais à la fin survient le désespoir et la folie.\n\n\n  (1) Chatterton, né à Bristol en 1752, était fils d'un pauvre maître d'école. Il fit\nparaître à 16 ans plusieurs poèmes écrits dans un style archaïque, qu'il attribuait à un\nmoine du XVe siècle, nommé Rowley, attira par là quelque attention, et vint a Londres,\nespérant y faire fortune. Mais n'ayant pu y trouver de moyens d'existence, il s'empoi-\nsonna après avoir lutté quelques jours contre la faim. Il avait 17 ans et quelques mois.\nLes œuvres recueillies après sa mort ont été traduites en français par Javelin\nPagnon, 1840, 2 vol. in-80.\n   (2) Robert Burns, le poète national de l'Ecosse.\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": " 564                                   DURENDAL\n\n\n\n       Alors fût-ce par une grâce particulière — par u n avertissement ou un don\n  de là-haut — il arriva dans tous les cas, que d a n s cet endroit solitaire — alors\n  que j'avais lutté contre ces désolantes pensées — auprès d'un étang décou-\n  vert aux yeux du ciel — je vis à l'improviste un h o m m e devant moi — qui\n  semblait le plus vieux de ceux qui jamais portèrent des cheveux gris.\n       Comme l'on voit parfois une pierre géante — couchée sur le sommet nu\n d'une hauteur — à l'étonnement de tous ceux qui l'aperçoivent — et se\n d e m a n d e n t comment et d'où elle a pu venir là; — si bien qu'elle semble une\n chose douée de sentiment — une bête de la mer qui s'avance en rampant\n — et sur la crête d'un roc, ou sur un banc de sable se repose et se chauffe au\n soleil.\n      Ainsi en son g r a n d âge, cet h o m m e ne paraissait — ni tout à fait vivant,\n ni mort, ni tout à fait e n d o r m i . — Son corps était ployé en deux, les pieds\n et la tête se r a p p r o c h a n t d a n s le pèlerinage de la vie — c o m m e si quelque\n affreuse violence de douleur, quelque maladie acharnée dont il avait\n souffert en des temps lointains — avaient jeté sur son corps un poids sur-\n humain.\n      Il appuyait son corps, ses m e m b r e s et son visage — sur u n long bâton gris\n de bois pelé — et tandis que je m'approchais m a r c h a n t légèrement — sur le\n bord de cette eau marécageuse — le vieillard se lenait aussi immobile qu'un\n nuage — qui n'entend point l'appel des vents b r u y a n t s — et qui se meut tout\n d ' u n bloc, q u a n d il se meut.\n     Bougeant enfin, il r e m u a l'étang avec son bâton — et fixement il regarda\nl'eau bourbeuse, l'examinant — comme s'il avait lu d a n s u n livre. Me préva-\nlant alors de ma qualité d'étranger, — je m'approchai de lui, et lui dis : —\n « Ce matin nous promet u n e magnifique j o u r n é e . »\n     Aimablement, le vieillard répondit — en paroles courtoises qu'il tirait\nlentement de sa poitrine — et je repris : — \" A quelle occupation vous\nlivrez-vous ici ? — C'est u n endroit solitaire pour un h o m m e comme vous. »\n— Il répondit, tandis qu'une lueur de douce surprise — s'échappait des\nglobes noirs de ses yeux encore vifs.\n     Ses mots venaient faiblement, d'une faible poitrine — mais ils se suivaient\nen ordre solennel, parés d'une prononciation majestueuse, — mots choisis, et\nphrases mesurées — au-dessus de la portée — des h o m m e s ordinaires. —\nU n e façon de parler imposante, — telle que l'ont en Ecosse les hommes de\nvie austère, — h o m m e s religieux, qui d o n n e n t à Dieu et à l'homme, ce qui\nleur est d û .\n     Il raconta qu'étant pauvre et vieux, — il était venu à ces eaux pour y cher-\ncher des sangsues, — tâche hasardeuse et fatigante. — E t il avait mainte\npeine à e n d u r e r . — D'étang en étang, il errait, de bruyère en bruyère —\nlogeant à la grâce de Dieu, où cela se rencontrait — et ainsi il gagnait une\nhonnête subsistance.\n     L e vieillard se tenait toujours d e b o u t à mes côtés; — mais maintenant sa\nvoix était pour moi comme u n e eau courante — à peine e n t e n d u e ; les unes\ndes autres, je ne pouvais séparer ses paroles — et le corps tout entier de cet\nh o m m e semblait, — un être que j'avais vu dans un rêve — u n homme venu\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                        POÈTES ANGLAIS           DU   XIX e   SIÈCLE                     565\n\nde quelque région lointaine — pour me rendre l'énergie h u m a i n e par de\nsagaces conseils.\n   Mes pensées précédentes me revinrent : la crainte qui tue, — l'espoir qui\ncapitule et refuse de se nourrir, — le froid, la douleur, le travail et tous les\nmaux corporels, — et le souvenir de ces puissants poètes morts dans la\nmisère. — Angoissé et ayant besoin d'être consolé, je renouvelai avec\nempressement ma question : — « Comment donc vivez-vous et qu'est-ce que\nvous faites ? »\n   E t lui avec un sourire, répéta son histoire, — et dit que cherchant des\nsangsues, il voyageait ainsi — un peu partout, — r e m u a n t à ses pieds —\nl'eau des mares, où elles se cachent. — « E t jadis, dit-il, j'en pouvais\ntrouver partout, — mais elles se sont faites rares depuis longtemps déjà,\npar un lent décroissement — et je persiste n é a n m o i n s ; les trouvant où je le\npuis. »\n   Comme il parlait ainsi, cel endroit solitaire, — l'aspect de ce vieillard, son\ndiscours, tout me troubla : — devant l'œil de mon esprit, il me semblait le\nvoir marchant, — incessamment, à travers les sempiternelles bruyères, —\nerrant ainsi, toujours seul et silencieux. — E t p e n d a n t qu'en moi-même, je\npensais à ces choses, — lui, ayant fait une pause, recommença le même dis-\ncours.\n   Et ensuite, il parla d'autres choses — joyeusement, avec le même maintien\ntranquille et — majestueux toujours, et quand il finit — j ' a u r a i s ri volontiers\nen moi-même — ayant trouvé si ferme esprit, en vieillard si décrépit. —\n« Q u e Dieu, dis-je, soit mon aide et ma sûre garde. » — J e penserai long-\ntemps au chercheur de sangsues, de la bruyère solitaire. —\n\n\n\n                                  III. — Sonnets\n                                        Sonnet\n   Les moniales ne s'irritent point contre l'étroitesse des chambres de\nleur couvent — les ermites se contentent de leur cellule — les étudiants\nde leur pensive citadelle; — les filles à leur rouet, le tisserand à son\nmétier\n   Sont assis joyeux et contents. L e s abeilles, qui s'essorent, cherchant les\nfleurs — aussi haut que le plus haut pic de Furness Fells — m u r m u r e r o n t à\nleur h e u r e , d a n s les clochettes des digitales — et vraiment, la p r i s o n à laquelle\nnous nous c o n d a m n o n s\n   N'est pas u n e prison ? C'est pourquoi — en des h u m e u r s diverses, il est\ndoux d'être enchaîné — dans l'étroit chant de verdure du sonnet.\n   Et je serais satisfait, si seulement quelques âmes (comme il doit en être) —\nqui ont senti le poids d'une liberté trop grande — pouvaient trouver en lui le\nsoulagement que j ' y ai trouvé. —\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "566                                  DURENDAL\n\n\n\n             Composé sur la plage près de Calais\n                                                                                  18Ü2\n\n   L e soir est beau, calme et libre — l'heure sainte est aussi tranquille, qu'une\nmoniale — que l'adoration prive de souffle : le large soleil — s'enfonce dans\nsa tranquillité.\n   L e charme du ciel est sur la mer. — E c o u t e ! l'être puissant est éveillé —\net de son mouvement éternel fait — un bruit pareil au tonnerre, inces-\nsamment.\n  Chère enfant! chère fille! qui te promènes ici avec moi — si tu ne parais\némue par des pensées solennelles — ta nature n'en est point cependant\nmoins divine : —\n   Dans le sein d'Abraham, tu reposes toute l'année — T u pries au tabernacle\nintérieur du temple. — E t Dieu est avec toi, lorsque nous l'ignorons. —\n\n\n                       A Catherine Wordsworth\n                                                                (Morte le 4 juin 1812).\n    Surpris par la joie, impatient comme le vent — je me retournai pour par-\ntager ce t r a n s p o r t ! H é l a s ! avec qui — sinon avec toi, prcfondément enterrée\nd a n s la tombe silencieuse — seul endroit qui ne puisse rencontrer de vicis-\nsitude ;\n    L ' a m o u r , l'amour fidèle te rappelait à mon esprit. — E t comment aurais-je\np u t'oublier? P a r quel pouvoir — même pour la moindre division d'une heure,\n— ai-je été assez charmé pour devenir aveugle\n    A ma perte la plus douloureuse? — Ce retour de ta pensée — fut le plus\ncruel coup que le chagrin me porta — hormis un autre, u n seul, alors que je\nrestai solitaire\n    Sachant que le meilleur trésor de mon cœur n'était plus — et que le temps\nprésent, ni les années futures — ne pourraient rendre à ma vue cette face\ncéleste. —\n\n                            La ferme de Mosgiel\n   \" Là-bas \", dit un jouvenceau, désignant avec un bienséant orgueil — un\ntoit bas, à demi caché par les arbres verts — « est la ferme de Mosgiel : et ceci\nest le vrai c h a m p , où B u r n s a labouré et retourné la marguerite ». Au loin et\nau large,\n   U n e plaine s'étendait; au-dessous vers la mer, les pics d'Arran se dressaient.\n— Et par cette simple r e m a r q u e , le repos — de la terre, le ciel, la mer et\nl'air, tout fut vivifié.\n   Sous l'abri de hasard de la motte de terre ou de la pierre — des myriades\nde marguerites ont épanoui leurs fleurs — près du nid de l'alouette : et à\nleur heure\n   Elles ont passé (moins heureuses que Celui — qui près de la charrue\nnécessaire, mourut) — pour prouver le tendre charme de la poésie et de\nl'amour. —\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                       POÈTES ANGLAIS DU XIX e SIÈCLE                                      5Ö7\n\n\n\n                                         Conseil\n  O u i ! dans ton œil, je vois un saint plaisir. — Ce cottage c h a r m a n t dans\nson anse gardienne — t'a ému profondément avec son cher ruisseau, — son\npetit pâturage et même, je dirais, son p r o p r e ciel.\n   Mais ne convoite pas ce séjour! abstiens-toi de soupirer — comme beau-\ncoup le font, qui soupirent en le r e g a r d a n t . — E n v a h i s s e u r s ! qui voudraient\ndéchirer du livre de la nature — cette précieuse feuille, avec une dure impiété.\n  P e n s e à ce que deviendrait ce home, s'il était tien, — même tien, si peu\nnombreux que soient tes désirs. L e toit, la fenêtre, la porte — les fleurs elles-\nmêmes sont sacrées pour le pauvre.\n  Les roses au porche qu'à présent, elles enlacent; — oui, tout ce qui t'en-\nchante m a i n t e n a n t , du jour — où l'on devrait y toucher, disparaîtrait. —\n\n\n                    Paysage e n t r e Namur et Liége\n  Quelle d e m e u r e plus charmante pourrait choisir la fantaisie? — Est-ce\ndonc là ce fleuve, dont les villes, les h a u t e u r s et les plaines — (terrain favori\nde la guerre) sont aussi accoutumées aux taches sanglantes — que le matin\naux perles de la rosée,\n   Q u e ce matin, qui le long de la Meuse argentée — étend ses paisibles\nbannières, et appelle les jeunes hommes — aux soins de leurs bateaux\nsilencieux, de leurs chars résonnants — ou bien à dépouiller ces branches\ndont les fruits mûrs j o n c h e n t\n   Le blé qui mûrit au-dessous d'elles. T a n d i s que mes yeux — se détournent\nde la colline fortifiée et menaçante — c o m b i e n doux est l'aspect de cette vallée\nbien arrosée.\n   Avec ses rochers gris groupés dans leur ombre pensive, — ces rochers\ndécoupés comme de vieilles tours monastiques, et qui s'élèvent — du gazon\nuni des prairies, sévères et tranquilles. —\n\n\n        Sur l'extinction de la République vénitienne\n   Jadis en servitude, elle tenait l'Orient éclatant — et elle était la sauve-\ngarde de l'Occident. — La valeur de Venise ne tomba point au-dessous de sa\nnaissance. — Venise l'aînée des enfants de la liberté\n   Etait une cité vierge brillante et libre — que nulle fraude ne pouvait\nséduire, que nulle force ne pouvait violenter. — E t q u a n d elle se choisit u n\nfiancé — elle dut épouser la mer éternelle.\n   Mais maintenant elle a vu ses gloires se faner — ses titres s'évanouir et sa\nforce décroître. — P o u r t a n t , qu'un tribut de regret lui soit payé —\n   Aiors que sa longue vie atteint son dernier jour. — Car nous sommes des\nH o m m e s , et nous devons gémir, lorsque l'ombre seule — de ce qui fut\ngrand un jour, s'efface à nos yeux. —\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "568                             DURENDAL\n\n\n\n                             Tranquillité\n   Tranquillité! tu étais le but souverain — de la science philosophique dans\nles écoles païennes. — Frappée au cœur par la dure destinée de jadis — la\nmuse Tragique te servait avec des vœux pensifs\n   Et tout ce que l'Elysée pouvait permettre d'espoir — était amoureusement\nsaisi par la sculpture, pour rendre — la paix au Pleureur. Mais quand Celui\nqui porta — la couronne d'épines autour de Son front saignant\n   Eut réchauffé de Sa glorieuse lumière notre triste existence — Alors, les\narts qui déjà avaient pris une grâce touchante — aux ténébreuses fontaines\nde l'Infini — communièrent face à face avec cette Idée — et ils se meuvent à\nprésent autour d'elle, comme les planètes qui tournent — chacune dans son\norbite, autour du central Soleil. —\n\n                                          Dom   BRUNO DESTRÉE O. S.      B.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "FETE             AUX INVALIDES\n  (H.-.T. EVENEPOEL)\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": ""}, {"page_pdf": 674, "texte": "                   Le Mont des Arts\n\n                       Le projet Hermanus\n               QUAND, en      1894, nous attaquions le projet Balat\n                     qui est devenu le projet M a q u e t et que nous\n                     défendions un projet plus modeste de transfor-\n                     mation de la Montagne de la Cour, nous pré-\n                     sentions des arguments que les événements sont\n                     venus confirmer. Nous signalions le danger, au\n                     point de vue de la prospérité de la ville, des\n                     intérêts de ses habitants, des finances commu-\n nales, d'enlever son caractère commercial à une vieille artère\ntraversant le cœur m ê m e de la cité.\n   A la suite d'intrigues et de démarches, sur lesquelles il est\ninutile de revenir actuellement, le Conseil communal de l'épo-\nque nous donna tort, à une voix de majorité. Aujourd'hui le\n mal est fait, le quartier est rasé et le projet Maquet s'est\neffondré sous une réprobation u n a n i m e . L a vie s'est retirée de\nla Montagne de la Cour et l'anémie commerciale s'étend j-usqu'à\nla rue de la Madeleine; le danger est si évident que le Conseil\ncommunal de Bruxelles vient de voter, à l'unanimité, un vœu\nqui donne raison à notre proposition de 1894 en d e m a n d a n t\nque les nouveaux plans « tiennent compte de la nécessité de\nmaintenir dans le quartier le plus de magasins possible, de\nfaçon à lui conserver son animation traditionnelle ».\n   Cette dernière condition parait satisfaite par un plan conçu\nrécemment par M. H e r m a n u s . L'originalité de ce plan consiste\ndans la création d'une vaste esplanade circulaire bordée d'un\ncôté par la rue Coudenberg, de l'autre par une nouvelle Mon-\ntagne de la Cour à laquelle on donnerait une courbure symé-\ntrique.\n   L ' a x e de la terrasse serait une ligne joignant l'église Saint-\nJacques-sur-Caudenberg à la flèche de l'hôtei de ville. On\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "570                          DURENDAL\n\n\nobtiendrait ainsi un point de vue splendide vers le panorama\nde Bruxelles.\n   M. H e r m a n u s établit sous la terrasse une vaste salle de con-\ncerts et de fêtes qui m a n q u e à Bruxelles, elle serait enveloppée\nde magasins et la rue Coudenberg répondrait ainsi au vœu\némis par le Conseil communal.\n   L'agrandissement des musées serait principalement obtenu\ndu côté de la rue de l ' E m p e r e u r et de la rue de Ruysbroeck.\n   C'est la solution que nous préconisions en 1894; la rue de\nRuysbroeck est une rue morte, elle n'est pas une voie de com-\nmunication entre le haut et le bas de la ville; sa transformation\nn'apporterait donc aucun trouble à la valeur commerciale du\nquartier.\n   Mais nous persistons à croire que la solution, à la fois la plus\npratique et la moins dispendieuse, de l'agrandissement des\nmuséesserait de relier le musée ancien au musée moderne par une\ngalerie qui emprunterait les locaux actuels de la Bibliothèque\nroyale; il suffirait de transformer les toitures en lanterneaux\ncomme on l'a fait pour les bâtiments de l'ancien palais de\nNassau.\n   Q u a n t à la Bibliothèque royale, elle pourrait être érigée sur\nl'emplacement de la caserne Sainte-Elisabeth ou sur celui de\nl'hôpital Saint-Jean qui doit être transféré à J e t t e .\n   On a quelque peu exagéré, pour les besoins de la cause, les\ndangers d'incendie que font courir au musée les vieilles mai-\nsons de la Montagne de la Cour; quelques murs de feu et sur-\ntout l'acquisition des deux hôtels à l'angle de la place Royale\net de la rue de la Régence auraient conjuré toute crainte.\n   Ce qui est plus effrayant, c'est l'accumulation de livres et de\npapiers dans la Bibliothèque royale et les Archives du royaume.\nConçoit-on qu'on ait pu imaginer d'amonceler à côté et au-dessus\nde nos musées cet amas de vieux bouquins et de vieilles chartes\nqui nous menace continuellement d'une épouvantable confla-\ngration; les vieux Bruxellois, comme nous, se souviennent\nencore de l'incendie qui anéantit la Cour des Comptes, l'air était\nobscurci de papiers enflammés-; la destruction plus récente de\nla bibliothèque de l'Université et de celle de la C h a m b r e à.\nBruxelles, l'incendie de la Bibliothèque de T u r i n ont démontré\nqu'il est impossible de circonscrire le feu qui se déclare dans un\n dépôt de livres.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                         L E M O N T D E S ARTS                     571\n\n\n    L e projet de M. H e r m a n u s est plutôt un plan d'ingénieur,\nproposant un emploi intelligent du terrain rendu disponible\np a r la démolition de la Montagne de la Cour, q u ' u n projet d'ar-\nchitecte. Il a le mérite d'être original, de nous délivrer de la\nsolution banale des écrans classiques, de doter Bruxelles d'un\npalais qui lui m a n q u e et d'un panorama plus beau que celui\nrêvé par M. Maquet. Cependant, son auteur pourrait peut-être\n le perfectionner en a b a n d o n n a n t un peu sa symétrie géométrale\nqui n'apparaîtra qu'aux aéronautes.\n    Les magasins superposés imaginés par M. H e r m a n u s pour\ntirer parti de la déclivité de la rue Coudenberg nous semblent\ndevoir rencontrer peu de faveur. Ceux du deuxième rang pâti-\nront de n'être pas sur la voie de circulation. Bruxelles nous\nfournit un exemple : la vogué des Galeries Saint-Hubert est\ndue au fait qu'elles satisfont à un courant nécessaire de com-\nmunication entre deux quartiers; l'insuccès de la Galerie du\nCommerce à leur inutilité au point de vue de la circulation. Le\npublic ne va pas chercher des magasins dans une rue où il ne\ndoit pas passer, il entre dans ceux qui se trouvent sur sa route.\n    M. H e r m a n u s a eu le bon esprit de ne pas présenter des pro-\njets de façades pour ses constructions. Il propose d'en confier\nl'exécution à trois architectes qui s'occuperaient sous une direc-\ntion commune d'élaborer des projets pour le Musée, pour la\nsalle des fêtes et pour l'Hôtel moderne. On échapperait ainsi\nau défaut du projet Maquet de donner une façade commune à\ndes édifices ayant des destinations différentes et l'on éviterait\nl'énervante monotonie qui a fait condamner la maquette du\nMont des Arts.\n\n                                                              BULS.\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "                       J.=H.=L. de Haas\n\n                   UNE personnalité éminente du monde artiste vient de dispa-\n                      raître. Le peintre Jean-H.-L. de Haas est mort, le 4 août\n                     dernier, à Konigswinter-sur-le-Rhin. Il était âgé de 76 ans.\n                         Hollandais de naissance et de tempérament, il ne fut\n                     jamais compté au nombre des maîtres de l'Ecole belge\n                     bien qu'il se fût fixé à Bruxelles depuis plus de cinquante\n                     ans. Mais il était connu et aimé de nos artistes pour l'in-\n                     fluence et l'activité qu'il avait mises à leur service, et le\n                     nombre de ceux qu'il a obligés au cours de sa carrière\nd'organisateur d'expositions à l'étranger ne saurait se compter.\n   Cantonné depuis quelques années dans une retraite volontaire, Jean de\nHaas avait cessé de peindre; il ne se chargeait plus de recruter des contin-\ngents d'œuvres pour les Salons d'Allemagne; il ne voyait plus que de rares\nvieux amis; et sa fin, assombrie par un deuil très cruel et tout récent, fut si\ndiscrète et volontairement effacée, qu'elle passa à peu près inaperçue en ce\ntemps de vacances et de voyages.\n   Et cependant, la carrière de Jean de Haas avait été féconde et remplie. De\nson atelier de la place du Luxembourg sortirent tant de tableaux que lui-même\nen avait oublié la quantité et les titres. Spécialisé dans la représentation des\npaysages étoffés de grands animaux, le peintre mettait en œuvre chaque année\nla série d'études qu'il ne manquait jamais, sitôt la bonne saison venue, d'aller\nrécolter sur nature avec une inlassable émotion attentive devant la beauté des\nplaines et des cieux.\n   A cette sincérité de travail, à cette scrupuleuse rigueur d'observation, à\ncette bonne foi respectueuse, Jean de Haas devait l'abondance savoureuse de\nsa production, ces qualités de sensibilité el de santé qu'il ne devait jamais\nperdre et qui lui évitèrent de tomber dans la monotonie des formules aux-\nquelles trop de spécialistes confinés dans un genre restreint sont trop enclins\nà demander de faciles succès.\n   Toujours égal à lui-même et sans se recommencer, de Haas, du bout de sa\nbrosse agile, représentait les grasses prairies de Hollande diaprées des\npelages éclatants du bétail partout épars, ou les lisières des dunes que des\nânes gris ou marrons égaient de leurs silhouettes caractéristiques. Les ciels\nbleus ou couverts, la lumière changeante des heures et des saisons, le détail\ndes fossés, des haies, des barrières lui offraient de suffisants éléments d'in-\ntérêt et de variété pour ses compositions bien agencées dans leurs tonalités\nharmonieuses.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                                   J.H.-L.    DE   HAAS                                573\n\n    J e a n de H a a s s'était d'ailleurs formé à peu près seul à l'école de la n a t u r e .\nSon vieux maître Van Os lui avait appris seulement les éléments techniques\nde son métier et pour le surplus, l'enthousiasme fervent du jeune h o m m e\nenvers son pays natal, les traditions des anciens Hollandais, — les Cuyp, les\n B e r c h e m , les Dujardin, — aussi u n e admiration judicieuse pour les œuvres\ndu g r a n d Constant T r o y o n — avaient achevé son auto-éducation esthé-\n tique.\n     L e s bœufs et les ânes du père de H a a s ont trouvé leur place dans les prin-\ncipaux musées et dans les grandes collections. Aux P a y s - B a s , en Allemagne,\nen Angleterre, en Amérique, partout où les habiles m a r c h a n d s de La H a y e\nvendaient à prix d'or les p a n n e a u x signés par les Maris, Israels, N e u h u y s ,\n Bosboom, Mauve, des de H a a s étaient d e m a n d é s et s'alignaient sur les\nm ê m e s cimaises.\n     T o u t e s ces œuvres des Hollandais du XIXe siècle s'apparentent entre elles\npar leurs harmonies tranquilles, l'aspect amorti de la clarté b r u m e u s e diffuse\nautour des choses. On sent que ces interprètes divers sont fils de la m ê m e\nrace, d u m ê m e sol et de la m ê m e tradition.\n    L e s deux tableaux de J e a n de H a a s que possède le Musée de Bruxelles\nr é s u m e n t bien son talent et le caractérisent heureusement.\n    Mieux encore ses innombrables études, grâce à leur spontanéité expressive,\noffrent tous les aspects de son interprétation d'artiste. L e s principales,\nléguées par lui à l'Académie d'Amsterdam, y seront, pour la culture des\npeintres futurs, une forte et profitable leçon.\n    De H a a s avait connu de b o n n e heure le succès, les articles flatteurs de\nla critique, les médailles, les ventes aux musées, les décorations. Sa maturité\nfut si chamarrée de ces insignes de l'estime où son talent était tenu que, aux\njours de cérémonies officielles, cet h o m m e si simple et modeste disparaissait,\nc o m m e u n prince ou comme un diplomate, sous les grands cordons, les\ncravates de c o m m a n d e r i e , les plaques, les croix et les r u b a n s .\n    La H o l l a n d e , toujours un peu jalouse, tenait quelque rigueur au transfuge\ninstallé à Bruxelles, mais toute l'Allemagne lui faisait fête, la Bavière, la\nSaxe, l'Autriche, la Prusse en raffolaient. A Munich le P r i n c e - R é g e n t h o n o -\nrait de H a a s d'une bienveillance exceptionnelle. Après l'avoir n o m m é et\npromu successivement à tous les grades de l'ordre bavarois, il lui avait offert\nson portrait peint par F r a n z von L e m b a c h et de H a a s gardait précieusement\ncette page s u p e r b e dans son home, où son instinct de collectionneur avisé\nlui avait fait réunir tant de peintures et d'objets bien choisis, dans un h a r m o -\nnieux arrangement d'artiste.\n    De H a a s organisait à Munich et à Dresde, de façon régulière et périodique,\nles sections hollandaises et belges. D a n s d'autres villes aussi ce soin lui était\nparfois d e m a n d é , mais c'est à Munich principalement qu'il se sentait les\ncoudées franches. Il pouvait y faire voir à son gré toutes les œuvres qu'il sélec-\ntionnait pour cela avec b e a u c o u p de flair, un éclectisme très attentif à m a i n -\ntenir la notoriété des artistes déjà connus et aussi à révéler les jeunes aux-\nquels il devinait u n bel avenir. Ses catalogues prouvent que de H a a s ne\nnégligeait a u c u n e recherche vraiment intéressante et personnelle. Ses invi-\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "374                                   DURENDAL\n\n\n\n tations à exposer en Allemagne étaient, comme de juste, très appréciées et\n désirées. Combien de d é b u t a n t s lui durent leur première admission à u n\n salon international important et combien, sans qu'ils connussent les démar-\n ches et les efforts de de H a a s , reçurent grâce à lui leur premier succès\n officiel.\n      Brave h o m m e , d'un abord un p e u fruste, mais énergique et clairvoyant,\n J e a n de H a a s , très sollicité, savait décourager les insistances vaines et les\n manœuvres intéressées. Il parvenait à s'en tenir à ses choix personnels, choix\nguidés seulement par le mérite des œuvres et nullement par des considéra-\n tions de situation ou d'avantages personnels. Ses envois à Munich demeu-\nraient vierges de certaines promiscuités.\n      La fin de la vie de J . - H . - L . de H a a s fut cruellement attristée. Il avait eu\ncinq enfants. L'aîné de ses fils m o u r u t à S u m a t r a il y a plusieurs années\ndéjà; trois autres, un fjls et deux filles, s'étaient mariés et avaient quitté la\n maison familiale pour fonder à leur tour des foyers; un seul, le plus jeune\nfils, Jules, restait auprès de ses vieux parents.\n     U n e lente maladie implacable le surprit et le détruisit peu à peu au cours\nde longues années de soins et d'angoisses. Il m o u r u t à 29 ans, au mois de\nj u i n , cette a n n é e . Six semaines après, une désespérance découragée mettait\nfin à la vie de son père, dans le petit coin de villégiature isolé où il était\nallé, tout seul et comme une bête blessée, cacher son désespoir incurable.\n     R a m e n é directement au cimetière d'Ixelles, le père de H a a s n'est plus\nrentré dans son pittoresque logis où l'attendaient ses vieux Delft, ses verres\nd e Venise, ses dinanderies éclatantes et tous les précieux tableaux qu'il\naimait tant. Il avait voulu le silence et l'obscurité autour de sa mort et de\nses funérailles. Mais, à ses amis, à tous ceux qu'il a obligés et servis, il\nlaisse le souvenir d'un cœur dévoué, d'un h o m m e utile, d'un artiste probe\nplus exigeant pour lui-même que pour les autres et dont la mémoire sera\nconservée.\n                                                                               x.x.x.\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "ENFANT JOUANT\n (H.-.I.   EVENEPOEL)\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": ""}, {"page_pdf": 682, "texte": "                    Les Artistes et l'État\n                       C'EST devenu un lieu commun de dire que l'art ne nourrit pas\n                         son h o m m e . P o u r un petit nombre de littérateurs et de\n                         poètes, de peintres, de sculpteurs et de musiciens qui\n                         s'imposent à l'attention publique, combien d'autres qui\n                          végètent leur vie durant, se gâtent la main et l'imagination\n                          dans de basses besognes de pédagogie, de copies ou de\n                          rédaction, lultant i n c o n n u s pour le pain quotidien, avec le\n                          souci stérilisant du lendemain, de l'avenir de la femme et\n                          des enfants. Ils paraîtraient peut-être moins à plaindre si\nl'on pouvait se dire que leur obscurité n'est que le châtiment de leur non-\nvaleur et la rançon d'une carrière mal choisie. Mais outre que les plus grands\nartistes ont payé d'une vie de misère l'originalité de leur génie, il faut consi-\ndérer qu'une génération artistique ne c o m p r e n d pas seulement les quelques\nindividualités transcendantes dont les noms resteront seuls, mais aussi une\nquantité de talents moyens dont le rôle n'est pas négligeable. L e u r effort\nmodeste forme comme l'atmosphère artistique a m b i a n t e ; ils font cortège à\ndes confrères célèbres qui, souvent, ont trouvé parmi eux leurs maîtres\nobscurs et dévoués, ou qui ont puisé dans leurs œuvres plus d'une indica-\ntion féconde. Au point de vue p u r e m e n t h u m a i n , les demi-talents ne sont\npas moins intéressants que les a u t r e s ; peut-être le sont-ils plus. Leur\nlabeur scrupuleux, privé de l'aiguillon de la gloire, patiemment poursuivi\ndans la gêne et au milieu des préoccupations matérielles les plus prosaïques,\n a quelque chose d'émouvant et de respectable. Lorsqu'on vient à parler de\nl'un d'eux, le bon bourgeois s'étonne naïvement de cette persévérance\ndésespérée et se d e m a n d e « pourquoi il ne se choisit pas un autre état »,\n oubliant que le t e m p é r a m e n t artiste comporte, avec certaines qualités, cer-\n tains défauts correspondants, qui rendent généralement inaptes aux carrières\n commerciales dont vit le c o m m u n des mortels.\n    Il serait difficile de trouver un remède à la situation de ces sacrifiés à une\n époque où les exigences de plus en plus impérieuses de la vie et l'intensité\n croissante de la lutte, combinées avec la propension dominante pour les\n sports et les jouissances matérielles, tendent plutôt à restreindre le domaine\n de l'art et de la pensée. S a n s doute, nous vivons au milieu d'une activité\n artistique et littéraire s u r p r e n a n t e . Mais il n'est pas prouvé que, là comme\n ailleurs, l'offre ne dépasse pas la demande, la production, la consommation\n et que le prolétariat intellectuel ne cache pas plus de misères qu'autrefois.\n    E n c o r e est-il difficile de conjecturer quel sort serait fait à l'artiste dans la\n  société future. L'évolution se dirige dans un sens nettement utilitaire. Si l'Etat\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "576                                 DURENDAL\n\n\n\nseul se charge quelque jour de pourvoir à la subsistance de tous les citoyens\ncomme rétribution du travail de chacun, à l'aide de quelle mesure et à\nquelle lumière sera jaugée la valeur d'un tableau, d'un poème ou d'une\nsymphonie ? Et pourtant, ce serait encore la solution la plus équitable du\nproblème, celle qu'entrevoyait Beethoven quand il écrivait à Hofmeister :\n\" Il ne devrait y avoir au monde qu'un seul grand magasin de l'Art, où l'artiste\nn'aurait qu'à apporter son œuvre pour emporter en échange ce qui est néces-\nsaire à sa subsistance... »\n   Au surplus, cette solution-là est encore du domaine de l'utopie et elle le\nrestera vraisemblablement. Si intéressants que soient le grand nombre des\ndemi-talents artistiques et littéraires auxquels notre société fait un sort si\ndur, ce n'est pas d'eux que nous voudrions dire ici quelques mots,\nmais des vrais grands artistes, de ceux qui honorent leur art et illustrent\nun pays.\n                                        *\n\n   Leur destinée, à ceux-là, est généralement moins rigoureuse que celle de\nla grande masse de leurs obscurs confrères. Ils réunissent quelques noms\nqui accaparent aisément l'attention. Des moyens de propagande plus\nefficaces, la sensibilité plus vive de l'élite intellectuelle contemporaine leur\npermettent d'atteindre assez rapidement une notoriété que les grands artistes\ndu temps passé attendaient parfois toute leur vie, cependant que la protection\nlégale de la propriété artistique et littéraire leur assure l'entier bénéfice de\ncette notoriété.\n   Mais leur sort ne demeure pas à l'abri de tout danger. Les savants, les\ninventeurs, trouvent généralement de nos jours, dans l'exercice de leur pro-\nfession et l'exploitation de leurs brevets, une rémunération durable de leurs\ntravaux. Pour les littérateurs et les artistes, celle-ci est plus incertaine.\n   Il faut tenir compte de l'inconstance de la mode à notre époque, où le goût\nlui-même évolue avec une rapidité incomparablement plus grande que\nnaguère; cinquante ans suffisent aujourd'hui à démoder ce qui naguère durait\ndeux siècles. Au point de vue de l'artiste lui-même, il ne faut pas oublier que\nl'ampleur de ses besoins, son inaptitude caractéristique à se débrouiller, son\nabsence de sens pratique sont généralement chez lui en raison directe du\ntalent lui-même ; la vie des plus grands génies nous offre aussi l'exemple de\nla plus folle dissipation et de la plus extravagante organisation domestique.\nEn attendant qu'une société nouvelle, encore hypothétique, garantisse l'exis-\ntence matérielle de tous, la société contemporaine a le devoir de garantir\ncelle de ses grands hommes. Ce n'est pas seulement son devoir, puisqu'en\ndehors de la reconnaissance due pour les services passés, il est de son intérêt\nd'assurer le libre exercice du génie, le capital commun de l'humanité, le plus\nproductif des capitaux, le seul qui ne se remplace pas. Celte vérité s'impose\ntellement qu'elle est mise partout en pratique, d'une façon plus ou moins\njudicieuse, sous une forme ou sous une autre. Mais dans nos démocraties égali-\ntaires, où les dépenses publiques doivent sensément correspondre à des ser-\nvices positifs, l'activité inégale de l'artiste justifie mal l'intervention gouverne-\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                           LES ARTISTES ET L'ÉTAT                                     577\n\nmentale. Aussi cette dernière éprouve-t-elle le besoin de se dissimuler. Deux\nsubterfuges ont été imaginés dans ce but : la c o m m a n d e et la sinécure.\n\n                                            *\n\n    Les deux apparaissent comme également indignes de ceux qui les distri-\nbuent et de ceux qui en bénéficient.\n    Il peut arriver q u ' u n e c o m m a n d e faite à u n peintre, à un sculpteur ou à un\narchitecte corresponde à un besoin réel. Mettons même qu'il en soit ainsi dans\nla majorité des cas. Mais le fait seul que le système soit appliqué parfois dans le\nbut de venir en aide à un artiste suffirait à le faire c o n d a m n e r . Il est clair qu'un\ntravail c o m m a n d é dans u n e pareille intention n e répond, lui, à a u c u n e néces-\nsité réelle. O n l'a vu il y a quelques années lorsque, afin de « d o n n e r de\nl'ouvrage » à la sculpture belge, on planta sur la balustrade du Jardin bota-\nnique, à Bruxelles, une série de statues qu'il fallut enlever peu après pour\nles disperser d a n s le jardin lui-même — où, d'ailleurs, elles n e font pas\n mieux. On sait a u surplus ce que d o n n e , au point de vue de l'inspiration et\n de l'imagination, le système du travail c o m m a n d é et du sujet imposé; cela a\n été dit et répété si souvent, à propos du prix de R o m e , qu'il est inutile d'y\n revenir.\n     Mais si la c o m m a n d e sauve plus ou moins les apparences et sauvegarde la\n dignité de l'artiste, il n'en est plus de même de la sinécure, le plus grossier\n des trompe l'œil. Chacun se souvient de l'histoire, pas très vieille, de ce litté-\n rateur belge qui revêtit p e n d a n t près de vingt ans des fonctions dans un\n établissement public où il ne mettait les pieds que pour percevoir ses appoin-\n tements. Il était la fable de tous, on le signalait à la raillerie universelle, à\n l'indignation du contribuable, comme un type du budgétivore, opeter van 't go-\n vernement. P o u r t a n t , l'écrivain, le poète possédait un incontestable mérite.\n Mais il fallait lui donner à vivre. Croit-on que le moyen choisi rehaussât\n beaucoup sa dignité d'artiste et que le public, au courant de l'histoire, eût\n lieu d'être très satisfait de l'emploi des deniers confiés par lui au b u d g e t de\n l'Instruction publique?\n     N o u s citons cet exemple classique comme nous en citerions d'autres, moins\n  flagrants, mais tout aussi caractéristiques.\n     La responsabilité n'en est pas aux pouvoirs publics, mais aux usages, aux\n  m œ u r s administratives, à notre conception sottement utililariste, égalitaire\n  dans le mauvais sens du mot. Etant d o n n é un artiste qui a su s'imposer à\n  l'attention, mais que son talent ne suffit pas à entretenir (le cas est particu-\n  lièrement fréquent chez les littérateurs), ceux qui ont mission de protéger l'art\n  et la littérature nationales se sentent le devoir d'intervenir. Mais par quel\n  moyen? N e sont généralement admises que les dépenses correspondant à\n  quelque chose de positif et de mesurable, des heures de bureau, des matériaux\n  assemblés. Le système des c o m m a n d e s n'est pas toujours praticable; û u n\n  littérateur on ne peut c o m m a n d e r u n e pièce de théâtre, u n roman ou u n\n  recueil de poésies. Q u e faire alors? On le case. Si la place n'existe pas, on la\n  crée, on imagine u n conservateur des bons principes ou u n autre fonction-\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "578                               DURENDAL\n\n\nnaire d'importance analogue, avec des appointements convenables. Les gens\nau courant rient sous cape, mais les principes administratifs sont saufs.\n  En somme, le but est atteint, l'essentiel est que l'homme se trouve à l'abri\ndu besoin. Mais il y aurait un autre moyen d'arriver au même résultat,\nplus simple, plus loyal et plus honorable : la dotation ou la pension viagère.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   S'il est un préjugé absurde parmi les idées continentales, c'est celui qui\ns'attache à la donation en argent. De jeunes mariés reçoivent avec bonheur,\nen cadeau de noces, des tête à-tête ou des services de table en double et\ntriple expédition, qui trouveraient fort déplacée l'offrande d'une somme\nd'argent dont ils disposeraient à leur convenance. La même pudeur s'observe\ndans tous les rouages de la vie sociale et jusque dans le langage; — les\noffrandes qui paient les menues complaisances de personnages en fonction,\nles seules peut-être qui s'acquittent en espèce, ne se désignent-ils pas à l'aide\nd'un délicat euphémisme, emprunté au négoce viticole?... Plaisanterie\nà part, et vu le sentiment que nous venons de rappeler, il est à peu près\ncertain qu'un artiste passant aux guichets de l'Etat pour toucher une men-\nsualité gratuite, comme une simple pension du gouvernement, se trouverait\ndéshonoré aux yeux de bien des gens.\n   Les Anglais, gens pratiques, n'ont pas de ces scrupules. Chez eux, de\nl'argent s'offre et s'accepte sans arrière-pensée; une rente est attachée à cer-\ntaines distinctions honorifiques, et les stratèges heureux des guerres colo-\nniales empochent sans honte de royales dotations, expression monnayée\nde la reconnaissance nationale.\n   Sans quitter le continent et sans sortir du monde artiste, on trouve la pra-\ntique régulière du système de la pension viagère ou de la dotation récompen-\nsant le mérite, — mais pas de notre temps, ou pas dans nos pays latins.\nOn sait que l'usage était un des attributs du pouvoir absolu des anciennes\nmonarchies et des seigneurs de l'ancien régime. Nous nous froissons des dé-\ndicaces ampoulées dans lesquelles les grands artistes d'autrefois, des maîtres\nimmortels, déposaient leur œuvre aux pieds de quelque principicule dont\nsouvent le souvenir ne survit que dans ces épitres. Au fond, leur cas\nn'était pas si tragique. Leur notoriété auprès des contemporains, la liberté\noù ils se trouvaient de porter chez un autre maître leur activité créa-\ntrice leur assuraient, quand même, une situation privilégiée. Le servage\nétait plutôt dans la forme et, en attendant, les libéralités princières leur\ngarantissaient une existence plus sûre que celle que les artistes modernes\ntrouvent dans une décevante liberté. Quand la jeune cour de Cassel menaça\nd'enlever Beethoven aux Viennois, trois seigneurs autrichiens, dans le but\nde le retenir, se cotisèrent pour lui assurer une rente viagère, que l'ombra-\ngeux maître de la Neuvième accepta sans sourciller, comme une simple\nrécompense due à ses travaux.\n   De nos jours même, nous l'avons dit, le même système reste en honneur,—\nmais pas chez nous, seulement dans certains pays germaniques, anglo-\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                          LES ARTISTES ET L'ÉTAT                                  579\n\nsaxons ou slaves, pays traditionnalistes où survivent des vestiges du pouvoir\nabsolu ou des m œ u r s anciennes. R i e n que dans le domaine de l'art musical,\nle vieux Bruckner en Autriche, Dvorak en Bohême, Grieg en Norvège,\njouirent jusqu'à leur mort de la pension qui leur était assurée par leurs gou-\nvernements respectifs : plus récemment, le Sénat finlandais votait une\nmesure analogue en faveur de Sibelius. En quoi le prestige de ces g r a n d s\nartistes en fut-il diminué ? D a n s nos p a y s , on aurait cru devoir dissimuler\ncette même libéralité sous la forme d'une indemnité attachée à u n e fonction\nquelconque, c o m m e celle d'inspecteur de quelque chose.\n    R é s u m o n s - n o u s . U n e nation a le devoir de récompenser le labeur de ses\ngrands artistes autrement que par de vaines distinctions, de belles paroles et\n de non-comestibles lauriers. Elle doit contribuer à assurer leur existence en\n suppléant à l'insuffisance éventuelle de leur situation personnelle et des\n ressources qu'ils tirent de leur art, préserver leur vieillesse, surtout leur per-\n mettre de travailler en toute liberté d'esprit, à l'abri des préoccupations\n stérilisantes de la gêne et des soucis du l e n d e m a i n . Ce n'est pas seulement\n son devoir, c'est son intérêt. Les c o m m a n d e s et les sinécures sont de mauvais\n moyens, parce qu'ils n'atteignent que partiellement leur b u t , parce qu'ils\n ridiculisent le bénéficiaire ou d é t o u r n e n t son activité, et trompent le public\n sur la destination de ses deniers. Croit-on que l'œuvre réalisée par u n artiste\n au gré de son inspiration, dans la quiétude matérielle que lui assurerait une\n modeste rente, ne vaudrait pas mieux que le tableau ou la statue com-\n mandés ? E t cet autre, ne pourrait-il pas mieux utiliser son temps que dans\n les semblants d'occupation auxquels ses émoluments sont attachés ?\n     L e système de la rente viagère ou de la donation nationale serait à la fois\n  plus digne, plus loyal et plus efficace. On objectera les abus et le favori-\n  tisme possibles. E t avec l'autre système ? Le contrôle de l'opinion publique,\n de la presse, du parlement, s'exercerait d'autant plus sévèrement que l'objet\n  de la dépense serait, cette fois, loyalement avoué.\n     Mais encore u n e fois, il faut, hélas ! compter avec nos m œ u r s , les usages\n  administratifs, la forme, les bureaux, — les B U R E A U X . Il y a quelques\n  mois, chez n o u s , un ministre, rompant bravement et généreusement avec\n  tout cela, décidait d'offrir comme logis, à l'un de nos littérateurs les plus en\n  vue, une habitation a p p a r t e n a n t à l'Etat et devenue sans destination par la\n  suppression d'une sinécure. Il n'aurait pas eu de peine à rétablir cette\n  dernière en faveur du nouveau bénéficiaire, et tout eût été « conforme « : il\n  n'en fit rien. L e geste, — r é p o n d a n t entièrement aux idées exprimées ci-\n  dessus, — était vraiment beau, hardi et généreux. Mais c'était trop beau\n  et, pour des raisons qui ne furent pas éclaircies mais qu'on devine, le\n   projet échoua. La presse d'opposition en fit des gorges chaudes. Ce faisant,\n   elle répondait à sa raison d'être. Mais les intellectuels de tous les partis,\n  applaudissant q u a n d même, jugèrent qu'elle aurait p u trouver une meilleure\n   occasion d'exercer sa verve.\n                                                                 ERNEST CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "                            LES             LIVRES\n\n L'ART :\n Pinturicchio, p a r ARNOLD G O F F I N . Collection : Les Grands artistes. Bio-\n    graphie critique illustrée de 24 reproductions hors texte. — (Paris,\n     Laurens.)\n    Voici certes u n e des plus remarquables monographies d'artistes de la belle\n  collection : Les Grands artistes, éditée par la maison L a u r e n s , de P a r i s , qui,\n je dois le dire, choisit admirablement ses collaborateurs.\n    Ce qui m'intéresse dans une monographie d'artiste, ce ne sont pas tous les\n détails sur la date exacte de sa naissance, de sa mort, de l'exécution de ses\n œuvres, dans lesquels se p e r d e n t les trois quarts des critiques, non — tout\n cela m'indiffère — mais c'est l'âme de l'artiste et par conséquent l'âme de\n son œ u v r e .\n    Arnold Goffin d o n n e , et avec une science aussi sûre que celle de n'importe\n quel critique, tous les détails qui intéressent les archéologues, mais en outre,\n et c'est par quoi il captive mon attention, il analyse avec une perspicacité\n sans pareille le sentiment intime de l'artiste et expose au lecteur, de la façon\n la plus lumineuse, la psychologie de son art, l'idée-mère de ses œuvres et le\n plus ou moins d'habileté avec laquelle il a réalisé son idéal.\n    C'est ce qu'il vient de faire d'une façon parfaite pour le Pinturicchio.\n    Il nous le montre, d a n s u n style à la fois sobre et pittoresque travaillant à\n R o m e , à Sienne et ailleurs pour satisfaire aux nombreuses commandes qui\n lui sont confiées par princes, cardinaux et p a p e s .\n    U n e vie intense se manifeste d a n s toute l'œuvre du Pinturricchio, vie\nclaire et vibrante, vie printanière et joyeuse, d'autant plus étonnante, qu'il\n vécut en un siècle tourmenté, s o m b r e , sanguinaire et c o r r o m p u .\n    Mais les artistes de ce temps-là semblaient ignorer les troubles et les\nméfaits de leur t e m p s . Ils se confinaient d a n s leur art. Celui-ci ne se ressen-\ntait pas de l'ambiance.\n    Le Pinturicchio était, comme l'écrit en son style nerveux et chatoyant\nArnold Goffin, le dernier « témoin d'un idéal qui allait se démodant. Ils étaient\nmorts les autres chefs de cette puissante génération : Mantegna, Botticelli, Ghir-\nlandaio, P h i l i p p i n o L i p p i . . . , tous ces maîtres qui conjuguaient si admira-\nblement la réalité avec la fiction. E t avec eux le réalisme; à vrai dire, le réa-\nlisme ne pouvait être pour la pensée italienne, éprise ataviquement d'ordre\net d'harmonie, qu'une transition, u n intermède de liberté entre deux dogmes\nesthétiques, le dogme giottesque du XIVe siècle et le dogme classique du\nXVIe siècle.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                                          LES LIVRES                                          58l\n\n    » Mais avec quelle fougue primesautière elle s'y était jouée et c o m p l u e !\nD a n s la nouveauté robuste de sa jeunesse, le xv c siècle, l'esprit délivré des\nlisières scolastiques du moyen âge, était venu à la nouveauté tout à coup\ndévoilée du monde ; et tout, d a n s cette révélation, avait été p o u r lui joie,\ninspiration, p u i s s a n c e . . . Affranchi de l'étroite tradition, l'art s'était ouvert le\ndomaine illimité des formes; toute l'existence contemporaine, chatoyante et\ndiverse, il se l'était incorporée, pour faire réapparaître, en ses œuvres, tout\nle passé sous l'aspect du p r é s e n t ; tout le mystère sacré ou la fable profane\nsous la figure de la réalité...\n   » Beauté simple comme la vie, et, comme elle, enivrante, mais qui ne\nsuffira plus aux siècles qui s'avancent. L'art dédaignera le naturel pour la\ngrandeur, et l'idéal qu'il se créera il ne l'atteindra, finalement, ou ne croira\nl'atteindre qu'en s'éloignant toujours davantage de la vie. »\n   C'est par ces nobles paroles qu'Arnold Goffiti conclue sa magistrale étude\nsur l'incomparable artiste que fut Pinturicchio, du talent duquel nul n'a\ndonné u n e idée plus nette et plus vivante que l'auteur de ce travail qui est\nun des meilleurs de la collection éditée par M. L a u r e n s .\n                                                                         HENRY MOELLER.\n\n\n  L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e , par M. FIERENS-GEVAERT. Les Primitifs\n    flamands : Les P r é c u r s e u r s d u XIV° siècle. — Les frères H u b e r t et J e a n\n     Van E y c k . — Roger Van der W e y d e n . — P e t r u s Christus. — Ecole\n     mosane. — D e u x fascicules illustrés de q u a r a n t e reproductions hors\n     texte. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest\n     et C i e .)\n     Dans l'histoire de notre art, il n'est point d'époque plus glorieuse et plus\n forte que le XVe siècle; point où le génie propre de notre peuple se soit mani-\n festé avec u n e originalité si puissante et si entière, toute à lui, sans alliage,\n en dehors presque de toute influence. Aucune époque, non pas m ê m e celle\n de la magnifique apogée de l'Ecole d'Anvers, car le géant R u b e n s , le noble\n Van Dyck et le surabondant Jordaens mélangeaient dans leur œuvre à\n l'amour de la réalité et de la substance qui leur venait du terroir des a m b i -\n tions et des aspirations dont ils avaient reçu la tradition d'ailleurs.\n     Les précurseurs de la fin du XIVe siècle, Broederlam, Beauneveu, J a c q u e -\nmart de H e s d i n , J a c q u e s Coene — que M. Fierens-Gevaert croit pouvoir\n identifier avec J a c q u e s Cavael, d'Ypres — les frères de L i m b o u r g , les enlu-\nmineurs ingénieux et charmants qui travaillèrent pour les princes royaux de\nF r a n c e , comme leurs grands successeurs, les Van E y c k , Roger Van der\nW e y d e n , T h i e r r y Bouts, sont à la source. Ce sont les inventeurs, les créateurs\nd'un art qu'ils vont élaborant, enrichissant, jusqu'à le porter, avec les Van\nEyck, à un point de perfection que l'on peut dire n'avoir pas été dépassé.\nCertes, u n e tradition iconographique religieuse existait antérieurement à\neux, des œuvres i n n o m b r a b l e s , sculptées ou e n l u m i n é e s ; l'Italie déjà resplen-\ndissait de l'éclat des fresques dont toutes ses églises étaient parées — mais\ntout ce passé, d o n t ils n'ont pu connaître q u ' u n e médiocre partie probable-\nment, s'il pouvait guider ou inspirer les Van Eyck, était trop éloigné de leur\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "582                                 DURENDAL\n\n\npensée, les visées de cet art étaient trop distantes de celles du leur pour que\nce dernier pût en dériver.\n    S'il ne théorisait point son esthétique comme les maîtres du XIXe siècle,\nJ e a n Van Eyck, duns la conscience des volontés de son art, devait se sentir\naussi ennemi de Giotto ou de Simone di Martino — s'il lui fut d o n n é d'étu-\ndier leurs travaux — q u e Delacroix pouvait l'être d'Ingres ou Manet de\nDelacroix... L e s peintres flamands, de m ê m e que leurs compatriotes, les\nsculpteurs qui, dès le XIVe siècle, s'étaient r é p a n d u s en F r a n c e et en Italie,\napportaient quelque chose de complètement nouveau dans l'art : le\nréalisme, la nature, u n e conception dont tous les éléments étaient empruntés\nà la vie.\n    N o u s avons essayé ici même, naguère, de dire leur succès et les raisons qui\ndevaient faire prévaloir leur influence sur tout l'art européen du XVe siècle.\n    E n dehors de travaux déjà anciens et de l'excellent abrégé de M. A.-J. Wau-\nters, nous ne possédons que des ouvrages fragmentaires sur l'histoire de la\npeinture flamande. M. Van Oest, à l'initiative et à l'esprit d'entreprise duquel\nnous devons déjà tant de belles publications d'art, n o t a m m e n t la collection\nde monographies : les Grands artistes des Pays-Bas, vient de faire paraître les\ndeux premiers fascicules, a b o n d a m m e n t et richement illustrés, du grand tra-\nvail d'ensemble sur les Primitifs flamands, dont M. Fierens-Gevaert a assumé\nla lourde mais attrayante tâche.\n     Comme on peut le voir par le résumé, reproduit plus haut, de la matière\nde ces deux fascicules, ceux-ci sont consacrés en majeure partie aux Van Eyck\net à Roger Van der W e y d e n . L'auteur de la Renaissance septentrionale carac-\ntérise, excellemment, il est presque superflu de l'assurer, l'art des Van Eyck\ndont, jadis, il étudia d'une façon si approfondie l'œuvre capitale, le Retable de\nl'agneau mystique. M. Fierens-Gevaert reste sagement dans le doute au sujet du\npartage des p a n n e a u x du célèbre p o l y p t y q u e entre les deux collaborateurs,\ncomme aussi en ce qui concerne l'attribution à H u b e r t de n o m b r e de pein-\ntures inscrites en u n « catalogue hypothétique où les constatations des uns\ncontredisent les affirmations des autres ». Il laisse, en général, à Jean les\n ouvrages qu'on a tendu à lui reprendre pour les donner à H u b e r t , le Saint\n François recevant les stigmates, du Musée de T u r i n , n o t a m m e n t . M. Fierens-\n Gevaert considère le site de ville qui occupe le fond de ce dernier tableau\n comme une « évocation d'Assise », opinion propre à fortifier l'hypothèse d'un\n voyage du cadet des Van Eyck en Italie; mais, ainsi que nous le faisions\n remarquer, à propos de la suggestion analogue émise par M. H . Hymans\n d a n s sa monographie des Van Eyck, il faut plus que de la b o n n e volonté pour\n reconnaître dans cette perspective et dans la cité peu accidentée qui la ter-\n mine un aspect d'Assise. On pourrait conjecturer, du reste, que si Jean Van\n E y c k avait été en Italie, il y aurait appris que l'impression des stigmates\n avait eu lieu à la Vernia, et que, dès lors, si peu de souci qu'il eût des anachro-\n nismes de lieu, il aurait pris le décor de la scène n'importe où plutôt qua\n  Assise...\n      A propos de Van der W e y d e n , dont il nous dit l'œuvre d'une inflexion si\n différente de celle de Jean Van Eyck, en de remarquables pages, M. Fierens-\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                                      LES LIVRES                                         583\n\n\nGevaert repousse avec raison, à la suite de M M . A.-J. W a u t e r s et Verlant,\nl'identification du grand peintre bruxellois avec le Rogelet de la P a s t u r e qui,\nen 1426, « commencha son appresure » chez le peintre tournaisien, Robert\n Campin.\n    L e deuxième fascicule se termine par une étude sur P e t r u s Christus, auquel\n M. Fierens semble peu disposé à accorder la belle Déposition de croix, du\n Musée de Bruxelles, œuvre errante et a n o n y m e qui a été attribuée, tour à\ntour, à maint peintre du siècle, et par u n e notice sur la Vierge du doyen Van\nder Meulen (+ 1459), conservée à l'église de Saint-Paul, à Liége.\n   N o u s aurons à reparler de cette grande publication qui, achevée, consti-\ntuera u n indispensable instrument de travail pour les érudits et pour les\nartistes, et pour le public en général, tant par son texte que par son illus-\ntration variée et magnifique, un guide artistique des plus précieux.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Fontainebleau, par M. L o u i s DIMIEU. U n\n  vol. ill. — Blois, Chambord et les châteaux du Blésois, par M. F . BOURNON. U n\n  vol. ill. — ( P a r i s , Laurens.)\n   C'est toute la vieille F r a n c e qui s'évoque en ces noms royaux : Fontaine-\nbleau, Blois, Chambord, créations de François I e r surgies à cette heure où la\nbelle tradition française mariait sa force élégante à la souplesse et à la fan-\ntaisie italiennes pour des œuvres d'un charme inimitable. Il y a d a n s l'art de ce\ntemps quelque chose de j e u n e , d'imprévu, de primesautier, riche d'invention\net d'ingéniosité, et qui, tout en s'inspirant déjà des maîtres d'au delà des\nmonts, n'a rien laissé ni renié encore de l'héritage glorieux du passé national.\n   « D a n s F o n t a i n e b l e a u , l'historien de nos arts admire le témoin illustre des\nefforts d'où sortit la Renaissance française. Celte résidence en fut le modèle.\nTout ce qu'on put tirer de grands artistes d'Italie (Serlio, le Primatice, le\nRosso, Cellini) s'y exerça dans tous les genres. L ' a b o n d a n c e et le prix de\nleurs ouvrages la fit appeler « une seconde R o m e » ; c'est l'expression dont\nse sert Vasari. T o u t e l ' E u r o p e leur paya tribut. L e s productions du génie\nnational, instruit et poli par ces exemples, c o n n u r e n t une vogue universelle.\nAu style d'ornement qu'elles suivirent, l'usage a d o n n é le nom de Fontaine-\nbleau. P a r là cette résidence prend rang d a n s le petit n o m b r e d'endroits\ncélèbres, lieux d'insigne avancement du goût, dont les noms jalonnent l'his-\ntoire de l'art, tels que Venise, Florence, Anvers. »\n   Ainsi s'exprime M. Louis Dimier, qui met en relief et en valeur, avec\nl'excellence qui lui est coutumière, les fastes et les splendeurs de ces palais\noù la beauté est beauté, mais aussi souvenir... Car si ces édifices sont\ncélèbres par les artistes qui les édifièrent ou participèrent à leur décoration,\ndepuis les maîtres français et italiens des origines; depuis les peintres\nflamands    : Ambroise Dubois, Jean d'Hoey et Josse de Voltigeant, qui\nœuvrèrent à Fontainebleau sous H e n r i IV, jusqu'à Boucher et Carie Vanloo,\nils ne le sont pas moins par les princes qui les ont habités et enrichis, des\nValois à Napoléon I e r ; par la majesté des hôtes qu'ils ont abrités, Charles-\nQuint, Christine de Suède, P i e V I I ; par toutes les g r a n d e u r s , enfin, qui ont\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": " 584                                    DURENDAL\n\n\np a r u sur ce théâtre magnifique pour y laisser mémoire somptueuse ou\ntragique.\n    M. B o u r n o n n o u s sert de cicerone, et de cicerone à la parole attrayante et érudite,\naux châteaux de la Loire : Blois fatal aux Guises, et C h a m b o r d , bâti pour\nles plaisirs d'un Valois et qui finalement devait, après avoir servi d'apanage\nà Berthier, prince de W a g r a m , être offert en don patriotique au dernier héri-\ntier direct des Bourbons de la b r a n c h e aînée, promis à l'exil...\n   Ce sont des lieux où la volonté des h o m m e s se survit à elle-même sous les\nplus nobles apparences. L'art et l'histoire semblent s'y être coalisés pour\nengendrer et perpétuer u n e émotion faite d'enchantement et de mélancolie...\n                                                                       ARNOLD     GOFFIN.\n\n\n\nMUSIQUE :\n\n M o u s s o r g s k y , par M. D . CALVOCORESSI. (Collection : Les Maîtres de la\n    musique). — (Paris, Alcan.)\n    M. Calvocoressi consacre u n e étude des plus pénétrantes à Moussorgsky,\n dont l'œuvre, d'un caractère tout exceptionnel, recèle de si intenses signifi-\n cations en la puissance de sa véracité expressive, en son infinie souplesse et\n son réalisme savoureux. Définir l'esthétique de Moussorgsky, l'idéal de vérité\nauquel il aspire, expliquer les origines, la formation, les tendances foncières\n de ce musicien u n i q u e , signaler les beautés de l'œuvre et ses lacunes, dire la\n raison de ses défaillances, démêler finement la n a t u r e très spéciale de ce\nréalisme, montrer comment et p o u r q u o i l'intuition de Moussorgsky, qui\ns'affirme géniale dan3 les poèmes vocaux, se voile et se paralyse fréquemment\ndans les compositions instrumentales, corroborer cette analyse si complète\nd'exemples aussi lumineux que p r o b a n t s , tel est le travail assurément délicat\net périlleux que l'éminent critique a accompli ici avec autant de perspicacité\nq u e de souveraine maîtrise.\n   L e réalisme esthétique se caractérise non par l'imitation vulgaire mais par\nla « façon dont l'artiste met a u premier plan son sujet plutôt que les mouve-\nments de son être intime ». Moussorgsky dédaigne la musique pure, harmo-\nnieusement construite, logiquement développée. Dans le d o m a i n e de la\nm u s i q u e vocale au contraire,. « le réaliste qu'est Moussorgsky peut pleine-\nment atteindre un idéal, celui de l'intensité, de la vérité expressive, qui suffit\nà créer des chefs-d'œuvre ». E t ces chefs-d'œuvre a b o n d e n t : ce sont la\nBerceuse du Laboureur, l'Orphelin, la Chambre d'enfants, où Moussorgsky a mis le\nmeilleur de lui-même, bien qu'il ait souvent dépassé les bornes du réalisme\nainsi entendu dans une série de lieder où il s'est attaché à exprimer plutôt qu'à\nspécifier et à reproduire : la Nuit, le Chant Hébraïque, surtout la suite Sans Soleil,\nqui est sa plus belle inspiration d a n s l'ordre lyrique pur. P a r m i les pages\nmaîtresses de l'œuvre vocale de Moussorgsky, il faut signaler les Chants et\nDanses de la Mort, contenant notamment le Trépak, p o è m e d'une puissance\ndescriptive supérieure; la Berceuse, admirable œuvre d'art; la Sérénade, faisant\napparaître la mort sous la fenêtre où rêve une jeune fille m a l a d e .\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                                       LES LIVRES                                       585\n\n     L a musique instrumentale de Moussorgsky est une musique descriptive\nd'ordre panlominique, traduisant avant tout le mouvement humain, le geste. L a\npreuve en est donnée par les Tableaux d'une Exposition, dont les différentes\npiécettes n'offrent d'intérêt que lorsque l'auteur écrit sous l'empire de sugges-\ntions rythmiques. Après les Tableaux d'une Exposition, la Nuit sur le Mont\nChauve, tableau symphonique, est la plus considérable des compositions\ninstrumentales de Moussorgsky.\n     M. Calvocoressi met également en relief dans son étude le caractère popu-\nlaire et folklorique des œuvres de Moussorgsky qui, « par l'ensemble de sa\nproduction, reste le chantre du peuple, un c h a n t r e puissant et ingénu ».\n    D a n s le domaine dramatique, Boris Godounow est « l'œuvre la plus a u d a -\ncieuse qu'ait produite l'école russe ». L e peuple y apparaît non comme un\nélément pittoresque de figuration, mais comme le personnage essentiel du\nd r a m e . J a m a i s le style de Moussorgsky n'a été plus soutenu, plus savoureux\net original que d a n s Boris Godounew, bien qu'à la différence de W a g n e r qui\nconcentre tout l'intérêt sur l'orchestre, le développement symphonique y soit\nabsent et la suprématie musicale réservée aux c h a n t e u r s .\n    La Khovanchtchina, le second drame de Moussorgsky, est plus conforme aux\ntraditions du théâtre lyrique. La m u s i q u e plus classique y revêt aussi u n e\nbeauté plus austère et plus discrète.\n    L e chapitre final de cette très remarquable étude résume les traits princi-\npaux qui constituent la physionomie de Moussorgsky musicien.\n\n                                                                              G. DE G.\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nLa nouvelle édition des œuvres complètes du comte\n     L é o n T o l s t o ï . — ( P a r i s , Stock.)\n    L e tome X V I I I et le tome X I X de la collection des Œ u v r e s complètes de\n Léon Tolstoï viennent de paraître à la librairie Stock.\n    Le tome X V I I I constitue le quatrième volume d'Anna Karénine, la fin du\ncélèbre r o m a n de Tolstoï. Il semble superflu d'insister sur la valeur de cette\nnouvelle t r a d u c t i o n ; qu'il nous suffise de remarquer q u e , d a n s l'édition des\nŒ u v r e s complètes de Léon Tolstoï, Anna Karénine c o m p r e n d quatre gros\nvolumes alors que cet ouvrage n'avait été publié jusqu'ici qu'en deux\nv o l u m e s ; c'est dire suffisamment que cette nouvelle version d'un des chefs-\nd'œuvre de l'illustre écrivain russe est la plus complète que l'on puisse lire,\nen même temps que la plus exacte puisqu'elle a été confrontée avec le\nmanuscrit original de l'auteur.\n   U n très intéressant appendice, contenant de curieux détails sur l'œuvre\nelle-même et sur Tolstoï, résume l'historique de ce r o m a n , un des plus beaux\nde la littérature étrangère.\n   Le tome X I X c o m p r e n d en premier lieu les Confessions, que l'auteur écrivit\nalors qu'en pleine vigueur physique et mentale, en pleine gloire aussi, il se\nsentit envahi puis torturé par le doute. — Qu'est-ce que la vie? P o u r q u o i\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "586                                     DURENDAL\n\n\n\nvivre? se demandait Tolstoï. E t il analyse, d a n s ses Confessions, les états\nd'âme terriblement morbides par où il a passé jusqu'à ce qu'il découvrit la\nsolution d u problème qui hantait ses nuits.\n   L e s Contes et Nouvelles, les Contes pour l'imagerie populaire, les Légendes\npopulaires, sont à juste titre compris parmi les chefs-d'œuvre d e Tolstoï. Son\nincomparable talent de conteur s'y déploie d a n s toute sa puissance, et il\natteint — ne citerions-nous q u e l'histoire d'Ivan l'Imbécile — la plus haute\nperfection sous la forme la plus simple. A proprement parler, le génie de\nTolstoï incarne ici le génie slave : ces admirables contes, ces légendes\ndélicieuses, ont un caractère particulier, qui n e se retrouve nulle part\nailleurs. Dans l'heureuse traduction de M. Bienstock, ils n'ont rien perdu de\nleur saveur primesautière et de leur irrésistible c h a r m e .\n\n\nMllSes       r o m a n t i q u e s : Hortense Allart de Meritens dans ses rapports avec\n  Chateaubriand, Bèranger, Sainte-Beuve,        etc., p a r L É O N S É C H É .\n\nHortense Allart                       de Meritens         : Lettres inédites à Sainte-Beuve\n    (1841-1848). Introduction et notes d u m ê m e auteur, 2 vol. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Rien n'est indifférent de la vie d'hommes tels q u e Chateaubriand ou\nS a i n t e - B e u v e ; tout attire, offre n o n seulement à la curiosité, mais à la\npensée. Ils eurent ce trait c o m m u n d'avoir vécu tous deux environnés\nde femmes, dont l'influence se m a r q u e moins, cependant, dans l'œuvre du\npremier que dans celle d u second ou, d u moins, se décèle par d'autres traits.\nLui aussi voulait plaire, mais, étant lion, c'était d'autre sorte, naturellement,\nque Sainte-Beuve. E t H o r t e n s e Allart, qui leur fut amie et plus qu'amie à tous\ndeux, n'aurait pu lui reprocher, comme a u g r a n d critique, d e glisser dans ses\ntravaux les plus graves — Port-Royal, p a r exemple — des choses pour les\n« belles », d u joli, d u brillant, d u léger, voire d u précieux à côté d u beau...\n    Si dissemblables de génie et de n a t u r e que fussent ces deux illustres écri-\nvains : l'un, tout personnel, tout poète, la pensée toujours en flamboiements,\nen conquête et en a v e n t u r e ; l'autre, tout a d o n n é — dans sa maturité, sur-\ntout — à la pénétration de l'intelligence des autres, merveilleux analyste,\npsychologue jusqu'à se métamorphoser lui-même dans la personnalité des\nmaîtres qu'il étudiait, jusqu'à s'y incorporer, en quelque sorte, pour la mieux\nc o m p r e n d r e et la saisir d a n s le for d e sa conscience intime, on peut se\nd e m a n d e r , n é a n m o i n s , si Sainte-Beuve n'était p a s ou n'avait p a s été, ainsi\nque le lui écrivait aussi la « Muse » dont M. Séché n o u s dit spirituel-\nlement l'histoire, de la « race de R e n é ».\n    Il cessa d'en être, c'est certain, lorsque fut parvenue à son terme l'évolution\nintellectuelle qui devait l'éloigner — a u point d'en susciter chez lui la com-\nplète aversion — de l'idéal auquel les jours de sa jeunesse s'étaient laissé\ntenter. J o s e p h Delorme a retenu quelque chose de l'immortel ennui de René,\net qui impressionne, bien qu'il ait perdu de sa g r a n d e u r lyrique en passant\nde la prose ample et aisée de Chateaubriand dans la poésie un peu contrainte\nde Sainte-Beuve. Quelque chose, aussi, anime les pages fortes et profondes\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                                       LES LIVRES                                        587\n\nde Port-Royal, qui est issu d'un esprit a r m é , certes, d'une subtilité exquise\net apte à tout concevoir, mais que, sans aucun doute — quoiqu'il l'ait nié,\nplus tard — l'inquiétude et le désir de la foi avaient hanté. E t cet autre livre,\nsi a c h a r n é au rapelissement de son héros, qui passionne et répugne à la\nfois, ce Chateaubriand et son groupe littéraire, ne prend-il point un peu l'appa-\nrence vindicative d'un effort pour détruire, pour avilir devant soi-même u n e\nidole ancienne, trop vénérée encore et dont le prestige ne pouvait périr\nqu'avec elle-même ?...\n    H o r t e n s e Albert s'occupait de travaux d'histoire et était fort préoccupée de\npolitique. C'était u n e muse grave et, sans doute, à la comparaison des\nh o m m e s d'Etat, Cappeni, Thiers, etc., avec lesquels elle entretenait des\nrelations, Sainte-Beuve lui paraissait-il, parfois, m a n q u e r de sérieux ! Ses\nlettres à Sainte-Beuve ont de la grâce, de la vivacité, une simplicité tendre\nqui plaît. On est introduit par elles, dans l'habitude de la vie de Sainte-\nBeuve vers les années 40, de même que, dans l'attachante biographie de\nl'épistolière que nous offre M. Séché, on assiste à l'un des derniers épisodes\nsentimentaux de l'existence de Chateaubriand... Faiblesse d'un grand\nh o m m e , à laquelle chacun, selon son cœur ou le degré de son admiration,\nsera indulgent ou sévère.\n\n\nL a C o m t e s s e d e N o a i l l e s , par M. R E N É GILLOUIN, I vol., portrait.\n  (Collection : Les Célébrités d'aujourd'hui). — (Paris, Sansot.)\n    T o u t e l'œuvre de M m e de Noailles est remplie d'elle-même. C'est un poète,\net u n poète élégiaque qui se chante lui même, dit sa vision du m o n d e et son\nappétit d e la vie d a n s la prose de la Nouvelle Espérance ou de la Domination\nc o m m e dans les vers du Cœur innombrable ou de l'Ombre des jours... Aussi bien\nq u ' u n paysage, un r o m a n peut être, p o u r l'artiste, u n état d ' â m e ! . . . L e s\npersonnages de M m e de Noailles, h o m m e s et femmes, celles-ci plus, ceux-là\nm o i n s , n'ont d'existence qu'en elle, en tant que reflets de sa pensée ou de ses\nsensations objectivées. Elle pousse sur la scène de ses fictions, en quelque\nconflit de passion ou de désir, des êtres qui sont comme des aspects divers de\nsa p r o p r e personnalité.\n  Ce sont des êtres ivres de vivre, en jouissanne ou en souffrance, p e u\nimporte, mais en sensations. Car la vie, chez eux, est sensation et sensation,\naussi, la p e n s é e ; elle leur est toute désir, impatience, volonté qui tend sans\ncesse à sa réalisation et qui renaît, plus âpre et plus irritée, de sa réalisation\nm ê m e . L e u r imagination se précipite, si l'on peut dire, à son objet, p o u r ,\naussitôt qu'il est atteint, le laisser et courir à un a u t r e .\n  T o u t e s les qualités de l'art de M me de Noailles et tout son charme naissent\nde l'espèce de spontanéité violente à laquelle elle obéit. Et, aussi, tous ses\ndéfauts... M. Gillouin, au cours de la délicate étude qu'il consacre à l'auteur\ndu Visage émerveillé, glisse quelques raisonnables conseils : Mais est-il à\nsupposer que M m e de Noailles les suivra ? Est-il à souhaiter qu'elle les\nsuive ?...\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": " 588                                       DURENDAL\n\n\n\n Aphorismes, p a r F A G U S . Collection : Scripia Brevia. — (Paris, Sansot.)\n    Aphorismes ! Apriorismes, souvent. L e sage parle, et bref, mais il écoute\n rarement la contradiction, vînt-elle de l u i - m ê m e ! . . . C e sont des mots, jolis ou\n moqueurs, ou cyniques, o u , parfois, vides — des mots et, aussi, des jeux de\n mots... « Ce que vous dites est si juste, prononçait Benjamin Constant, q u e\n le contraire est parfaitement v r a i ! . . . »\n\n Walt Whitmann, l'homme et l'œuvre, p a r M. L É O N              BAZALGETTE. —\n   (Paris, Mercure de France.)\n   M. Bazalgette a voulu nous d o n n e r sur le puissant poète américain u n e\nétude biographique étendue, susceptible de n o u s le rendre familier d a n s sa\nvie et d a n s son œuvre. E t il a parfaitement réalisé ce dessein. Il suit pas à\npas toute la carrière du libre et original poète, depuis ses jours d'enfance et\nde jeunesse de Long-Island, depuis ses débuts littéraires orageux et\ncombattus jusqu'à ses années dernières et triomphales.\n   M. Bazalgette est enthousiaste de son sujet, et cet enthousiasme très\nexpansif et, d'ailleurs, justifié amplement, il possède l'art de le rendre\ncontagieux au lecteur.\n                                                                           ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nROMANS :\n\nChez l e s heureux du m o n d e , p a r E D I T H W H A R T O N . T r a d u c t i o n de\n   CHARLER D U B O S , préface d e P A U L B O U R G E T . — ( P a r i s , P l o n ) .\n    N o u s ne saurions mieux rendre compte de ce livre, nous semble-t-il, qu'en\n en résumant la préface écrite p a r P a u l Bourget : Ce livre est u n e étude de\n la g r a n d e vie mondaine aux E t a t s - U n i s . Q u a n d il parut à New-York il pro-\nduisit, paraît-il, une sensation profonde d'une extrémité à l'autre d u continent\naméricain. P o u r la première fois, ces aristocrates du chèque, dont l'élégance\noutrancière est l'aboutissement suprême et déconcertant d e cette laborieuse\ndémocratie, avaient rencontré u n portraitiste d'un réalisme de peinture aussi\nindiscutable que sa vigueur. M r s W h a r t o n est née, elle a vécu parmi e u x ;\nl'authenticité d e sa d o c u m e n t a t i o n est donc absolue. L e volume a eu là-bas\nun de ces succès prodigieux qui se chiffrent p a r des centaines de mille exem-\nplaires.\n    Ce r o m a n est l'histoire de L i l y Bart, la fille d'un milliardaire, en qui\nl'éducation fausse qu'on lui a donnée a développé un nouveau sens, celui de\nla parade sociale. Ses parents disparaissent après s'être ruiné complètement.\nHabituée au faste, Lily Bart veut q u a n d même tenir son rang dans la haute\nsociété américaine. Lily est intelligente, elle est belle, elle est loyale, elle est\nsensible. Elle possède toutes les qualités qu'un h o m m e de c œ u r peut recher-\ncher dans une c o m p a g n e . Il semble qu'elle n'eût qu'à paraître pour qu'aussi-\ntôt toutes les sympathies aillent vers elle. E t cependant elle mènera une exis-\ntence misérable, à la fois enviée et méprisée, adulée et calomniée. Elle\nrencontrera cet homme de cœur dont elle devrait être la femme. Elle en sera\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                                    LES LIVRES                                589\n\n\naimée, elle l'aimera et ils ne se le diront seulement pas. Elle mourra enfin\nd'une manière équivoque comme toute sa vie, imprudence on suicide. Sa dis-\nparition restera une énigme pour cette société dont elle aura été l'héroïne et la\nvictime. Pourquoi? Parce que l'homme d'affaires, son père, s'est ruiné, et\nqu'élevée comme elle l'a été, il lui est presque physiquement impossible de\nrenoncer à ce décor de haute vie dont elle fait partie. Telle est l'idée de ce\nroman que nous extrayons presque littéralement de la préface de Paul\nBourget, qui en quelques pages donne d'une façon concise toute la trame du\nroman et en même temps une analyse psychologique très fine de la haute\nsociété américaine.\n\nLe    Maître      de   l a T e r r e , par ROBERT-HUGH BENSON. Traduit de\n   l'anglais par T. DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n   Ce livre est très curieux C'est sous une forme imaginaire le tableau de la\nlutte finale entre le Pape et l'Antéchrist, entre la libre-pensée et la religion,\ncombat définitif et gigantesque entre le bien et le mal. Selon la prédiction de\nl'apocalypse, le mal doit triompher, un moment, à un tel point, que c'est à peine\nsi on s'apercevra encore de la présence de quelques justes sur la Terre. En\nces derniers disciples du Christ l'Eglise survivra cependant à la débâcle der-\nnière et triomphera, en la personne du dernier pape, qui tout d'un coup\napparaîtra dans sa majesté humble et austère entouré des derniers chrétiens,\nau moment même où les impies croiront avoir définitivement terrassé et\nmême anéanti l'Eglise.\n   Telle est, en quelques mots, la vision qui se déroule sous les yeux du\nlecteur en ce volume qui est écrit d'une façon ingénieuse et intéressante. La\nfin est surtout fort habilement imaginée. L'auteur nous y offre en spectacle\nun tableau très original de la fin du monde.\n                                                                       H . M.\n\nM y s t è r e s e t a v e n t u r e s , par CONAN   DOYLE;   traduction de ALBERT\n  SAVINE. — (Paris, Stock.)\n   Encore un livre passionnant du célèbre romancier anglais, dont la veine\ntragique est en train de s'épuiser, semble-t-il, dans les exploits de l'immortel\nSherlock Holmes. Ici le policier n'apparaît pas. Ce sont des histoires\nd'Australie, de claims, de pionniers, de brigands, contées avec un sens\nétonnant du mystère. N'y cherchons point autre chose que de fortes émotions,\ndes coups de couteaux, des vols à main armée. Conan Doyle est le Rudyard\nKipling du bagne, le Cooper de la mine d'or. Ne délaissera-t il pas un\njour cette littérature d'aventures peu littéraires et ces drames de cabinet\nd'instruction? Il serait certes intéressant à suivre dans cette évolution. Car,\nsubitement, parmi les contes du présent volume, l'un : L'homme venu\nd'Archangel, touche à la plus haute poésie.\n\nE n r a c i n é s , par ALFRED BARAUDON. — (Paris, Plon.)\n  M. Baraudon a voulu faire un pendant en style lourd aux Déracinés, écrits\nnaguère en style subtil par M. Barrès. Il n'a pas tout à fait échoué. Quoique\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "590                                    DURENDAL\n\n\nsans c h a r m e et sans cohésion, le r o m a n dénote chez son auteur u n e forte\npersonnalité. L ' E n r a c i n é est un terrien, mi-paysan, mi-châtelain, qui a la\npassion de la glèbe et lui sacrifie tout, j u s q u ' a u b o n h e u r de ceux qu'il aime.\nC'est u n e belle b r u t e , taillée à coups de marteau, violente et terrible. Com-\nment cet h o m m e reviendra à une conception plus chrétienne de son devoir,\nc'est ce que nous dira la fin de ce livre puissant, âpre et tragique, mais peut-\nêtre invraisemblable.\n\n\nLe    Cœur       s'éveille,      par GEORGES MARESCHAL DE B I È V R E . — ( P a r i s ,\n    Plon.)\n    D'abord, M. de Saint-Alix, séparé de sa femme, doit épouser M me de Ly-\nm a r i n ; le colonel la guigne a u s s i ; Marjorie, jeune Américaine, doit épouser\nL u c ; H e r m a n n , j e u n e Américain, doit épouser E l i s e ; M m e de F a g e ne doit\népouser personne; Z o é , soubrette, doit épouser J e a n Claude. L a situation\nest bien claire, n'est-ce pas?\n    P o u r t a n t , à la fin du volume, M. et M me de Saint-Alix sont r a c c o m m o d é s ;\nle colonel d e m a n d e la main de Mme de F a g e ; Marjorie tombe dans les bras\nd ' H e r m a n n ; L u c devient le mari d'Elise; Jean Claude épouse M a r t i n e ; un\nAméricain surgit juste à point pour caser M m e de L y m a r i n , jeune veuve\ncoquette q u i , par punition du ciel, restait tout à coup sans preneur.\n    Ce c h a n g e m e n t de situation s'accomplit en quelques jours à Trouville, à\nla suite de bains, de p r o m e n a d e s en canot et. . d'accidents d'automobile.\nC'est c h a r m a n t , reposant, et presque moral. J e vous r e c o m m a n d e surtout\nune scène où les deux époux se réconcilient et q u i , visant à être touchante,\nest du plus haut grotesque.\n\n\nA r m e l l e e t s o n m a r i , p a r R E N É E FAUER. — (Paris, Plon.)\n   H u b e r t L e g r i p p o n se marie dans l'unique but de toucher le demi-million\nque son père ne lui donnera que le jour de ses noces. Aussi, u n e fois en\npossession de l'argent, plante-t-il là — la remettant d'ailleurs très honnête-\nment avec sa dot à sa famille — la charmante et confiante Armelle. Celle-ci,\naprès mille péripéties, dont naturellement un accident d'automobile, va\nreconquérir son mari. Ce livre est rempli d'aventures cocasses, envisagées\npar l'auteur comme étant fort tragiques. C'est un vaudeville joué parfois sur\nu n ton de mélodrame. Excellent petit roman pour les après-midi d'été.\n\n\nL E v e i l , par GABRIELLE ROSENTHAL. — [Mercure de France.)\n   C'est le simple journal d'une jeune fille qui aime l'amour avant d'aimer.\nC'est rempli d'une ferveur intense, d'un é t o n n e m e n t passionné devant la\nnature et devant la vie — l'ivresse chaste et troublée d'une enfant qui, pour\nla première fois, sent son cœur battre. M 1le Rosenthal doit aimer la com-\ntesse de Noailles dont elle ignore pourtant le côté pervers. Quel abîme entre\nceci et le Livre pour toi de M m e B u r n a t - P r o v i n s , cet autre journal amoureux\nd'une femme, qui a suscité de si b r u y a n t e s a d m i r a t i o n s ; l'abîme, je le veux\nbien, qu'il y a entre deux talents infiniment distants — car l'auteur de l'Eveil\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                                    LES LIVRES                                     591\n\n\nn'a pas la puissance, le rythme et la passion de cette moderne Sapho — mais\nl'abîme aussi qui existe entre l'amour sans pudeur et la beauté, inconsciente\net claire, de l'amour pur.\n\nL e s H e u r e s d e j e u n e s s e , par OMER D E VUYST. — (Bruxelles,\n  Lamertin.)\n   La naïveté est une chose difficile à atteindre. M. De Vuyst y arrive par\ninstants dans les meilleures pages de ces contes enfantins, mais se perd sou-\nvent dans de terribles banalités. Des passages entiers ont été lus cent fois\navant de se trouver ici, et le livre eût gagné, même en simplicité, à être\ndébarrassé de ces vieilles formes. Prenons comme exemple une Scène d'hiver.\nJ'y trouve en six lignes : une campagne blanche de neige, un. clocher estompé de\nbrume, des maisons couvertes de tapis blancs, des filets gris de fumée, des dentelles de\ngivre. M. De Vuyst, s'il m'en souvient, écrivait mieux en vers qu'en prose.\n\nV e r s l e b l e u , par E . - A N N E DE MOLINA. —(Paris, Douville.)\n  Un livre épais, prétentieux, ennuyeux et fort bien illustré.\n\nL a C o u r o n n e d e r o s e s , par EDGY. — (Paris, Plon.)\n   Voici un joli poème florentin où vit un peu de l'Italie passionnée et super-\nstitieuse. Une jeune paysanne de Fiesole est partagée entre deux amours et\nfinit par en mourir. Son histoire est racontée, assez rapidement, en un style\nharmonieux et chaud, parsemée d'épisodes tragiques ou gracieux et de\ntableaux pittoresques de Florence.\n                                                                      P. N.\n\nHISTOIRE :\n\nL o u i s X I e n p è l e r i n a g e . Etude historique par M. MARCEL NAVARRE.\n  — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Les historiens et, pas davantage, les romanciers ou les poètes, n'ont été\nbienveillants à Louis XI. Et, sans doute, avec sa physionomie de roi-pro-\ncureur, plein de malice et d'astuce, grand dans la politique, petit dans le\nscrupule et plus enclin à conduire les autres à la bataille qu'à s'y jeter lui-\nmême; avec les caractéristiques de ses mœurs roturières et de ses pratiques\nsuperstitieuses, il prêtait singulièrement à la légende et à la fiction. En\nréalité, il semble qu'il ait été une des plus parfaites incarnations de l'esprit de\nson temps, réaliste, positif, attaché au fait plutôt qu'à l'apparence, avide de\nrésultats et non plus de vaine, folle et généreuse chevalerie. A ce point de\nvue, et par haine du moyen âge dont son apparition semble marquer nette-\nment la fin, les historiens modernes auraient pu, peut-être, louer ce monarque\nautant qu'ils l'ont honni.\n   M. Navarre, dans ce travail solidement documenté, a voulu nous montrer\n Louis XI sous un de ses aspects peu étudiés : en chrétien, en pèlerin, en\n pénitent insatiable de dévotions à la Vierge, toujours prêt à recourir à elle,\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "592                                 DURENDAL\n\n\n\navec u n e confiance parfaite, en toutes les circonstances de son règne. Et\nquoi que l'on puisse penser de ce prince habile et patient, la confiance pres-\nque enfantine de ses prières et de ses vœux jette des lueurs claires sur la\nsombre figure que l'histoire lui a faite.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes Religieuses de Saint-André, du XIII e au XXe siècle.\n   — (Paris et Lille, Desclée et De Brouwer.)\n    Livre fort intéressant pour tous ceux — et pour toutes celles — qui con-\nnaissent le vieil institut. L ' a u t e u r a n o n y m e — il a une fort jolie plume —\nfait revivre en racontant l'histoire du monastère, l'histoire du vieux\nTourna}'.                                                                        P. N.\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": ""}, {"page_pdf": 701, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-09", "signet_source": "Quinzième année - N°9 - Septembre 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pages 529-592 (PDF 628-699), faisant suite aux livraisons précédentes (pagination continue depuis janvier) ; la nécrologie de J.-H.-L. de Haas, mort « le 4 août dernier », date la livraison de la fin de l’été 1908 ; Les Artistes et l’État et Le Mont des Arts (projet Hermanus) correspondent au débat bruxellois du moment.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}