{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 593, "page_fin": 599, "titre_corps": "Un Monument wallon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "Un Monument wallon LA Meuse, de même que le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 708, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1988, "texte": "Un Monument wallon\n                 LA Meuse, de même que le latissimum flumen\n                     Sabis (le très large fleuve Sambre), est la grande\n                     voie latine, de la Wallonie, l'avenue du chris-\n                     tianisme, la route de la civilisation; c'est notre\n                     fleuve sacré.\n                        C o m m e ses rochers gardent en leurs couches\n                     superposées la trace des bouleversements et des\n                     transformations des époques primitives, ses\nlégendes portent la m a r q u e des alluvions h u m a i n s qui se\nrépandirent sur ses rives, des grandes périodes dont elle fut\nl'imposant décor.\n    Les fables vont de l'époque des cavernes j u s q u ' à la Révolu-\ntion française, date à laquelle les animaux cessèrent de parler.\nDepuis D o m r é m y la Meuse, à travers le temps, se fleurit de\nmiracles comme de nénuphars, elle se pare de tous les joyaux\nde la grâce.\n    Les fées folâtrent dans le brouillard que laisse le fleuve le\nlong des prairies qui le bordent. Les Nùtons habitent les trous\nde la m o n t a g n e . Les Macralles se réunissent la nuit dans ses\nclairières, elles hululent comme des hulottes et leurs galops sur\nles manches à ramon sont aussi furieux que les tourbillons de\nl'ouragan. Les génies de la terre et des ombres peuplent la\nvallée. Orphée s'y promène, venu des rives du T a n a ï s toujours\ncouvertes de neige, pleurant son E u r y d i c e perdue, et ses\n abeilles, le jour de la Fête-Dieu, dressent sur un arbre le gâteau\n d'adoration. Les vertus évangéliques s'épanouissent sur ses\n rivages enchantés, l'âme occidentale y prend sa forme la plus\n noble et la plus héroïque. Les échos du cor se répercutent de\n rocher en rocher, c'est là que s'accomplissent les premiers\n exploits de l'épopée chevaleresque qui traversa la grande\n F i a n c e de Charlemagne, là que Renaud, Allard, Guichard et\n Richardet échappent à la colère de l'empereur, grâce à Bayard,\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "594                               DURENDAL\n\n\n le destrier merveilleux qui, d'un saut, franchit montagnes et\nrochers.\n    Il existe encore des bergers qui lisent les légendes de\nMeuse, la nuit, dans le ciel constellé. Ils voient le verseau pen-\ncher son u r n e et de cette urne la Lesse couler par la vallée sau\nvage vers le fleuve lacté de l'azur. Ils voient aussi le pâtre qui,\na y a n t saisi le bouc, l'a égorgé dans le bois ; le sang glisse comme\nun orvet sous les pierres, traverse les prairies, et le Bocq va\nretrouver la Meuse à Yvoir. Ils voient encore quelques sorcières\ntransformées en corneilles, R e n a u d et ses frères sur Bayard,\ntoutes les filles de Meuse, les dames de Hierges et celles de\nCrèvecœur. Midone de Bioulx et J e a n n e de Harcourt, les\ngéants de F r e y r et ceux de Fresnes, et D i a n e la chasseresse qui\ndonna son nom à D i n a n t . Ils voient saint W a l h è r e et saint\nF o r a n n a n , le comte E i l b e r t et son béryl, et la gatte d'or\ncachée dans les ruines de C h â t e a u - T h i e r r y ; le cerf de saint\nH u b e r t portant la croix entre ses bois et les poissons merveil-\nleux qui cherchent les anneaux d'or que les fées, les princesses\net les enchanteurs laissent tomber dans l'eau en j o u a n t au bord\ndes sources, des rivières et des fontaines.               s voient l'arbre\nde Meuse qui indique le temps et beaucoup d'autres choses\nencore.\n   Ce qu'ils voient dans leurs songes, les matins de printemps\net les soirs d'automne, pourrait inspirer bien des poètes et des\nartistes.\n   Dès que la Meuse a franchi la frontière française, elle reflète\ndans ses eaux limpides un des plus vénérables et des plus\nanciens m o n u m e n t s du pays, c'est l'église romane d'Hastière-\npar-delà.\n   Selon la tradition, elle aurait été fondée par saint Materne\nau IVe siècle. Aucun d o c u m e n t a u t h e n t i q u e n'atteste cette anti-\nquité, mais ce n'est là q u ' u n e preuve négative contre la légende.\nHastière est cité dans une charte de 910. Aldabéron, évêque de\nMetz, le reçut en donation avec ses dépendances vers le milieu\ndu Xe siècle. Il est hors de doute que l'église d ' H a s t i è r e ait\nexisté avant le IXe siècle. Pisen dit qu'au v u 0 siècle des clercs\ny furent remplacés par des moniales. D'autre part, Rayssius\nraconte qu'en 1627 il vit à H a s t i è r e la t o m b e et l'épitaphe de\nsainte Reniscendis, qui vivait au VIIe siècle, et celles de saint\nSerenus.\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                     UN   M O N U M E N T WALLON                 595\n\n    La crypte, qui fut mise à jour lors de la restauration, atteste\nd'ailleurs la plus haute antiquité chrétienne du monument.\nOn peut l'attribuer à Saint-Mateme. Elle remonte à la\npériode primitive de la liturgie, elle a servi au culte dans\nles temps où les usages apostoliques étaient encore en vigueur,\ndit Dom Gérard van Caloen dans une savante étude. Sa\nressemblance avec les cryptes de Sainte-Apollinaire et. de\nSaint-Mayeur, de Ravenne, qui datent du VIe siècle, est\nfrappante. On y remarque le siège de l'évêque derrière l'autel,\nles bancs de pierre en hémicycle pour le clergé, les bancs en\nforme de niches creusées dans le mur pour le peuple. Des\ninscriptions, dessins, emblèmes y furent découverts, que tra-\nçaient les pèlerins sur les murailles des sanctuaires par eux\nfréquentés et comme on en voit aux parois des catacombes de\nRome.\n    La chronique de Waulsort dit que l'évêque de Metz Alda-\nbéron construisit une église à l'abbaye d'Hastière. Il s'agit\nprobablement d'une reconstruction à la suite d'une incursion\nde Normands, peut-être aussi d'un agrandissement nécessité\npar l'installation des moniales. Toujours est-il qu'une église\ns'éleva sur l'église primitive. Jugée insuffisante pour contenir\nles pèlerins qui venaient honorer sainte Reniscendis, saint\n Nuntius et saint Serenus, elle fut transformée vers 1033 par\n l'abbé Rodolphe. C'est, sauf le chœur, le monument qui existe\naujourd'hui. Vers 1260, l'abbé Allard de Hierges greffa le\ngothique sur le roman en faisant ajouter le chœur actuel éclairé\npar cinq croisées ogivales à deux lumières.\n    L'histoire du prieuré d'Hastière se mêle à celle du monastère\nde Waulsort dont il dépendait. Fondé par le comte Eilbert,\nWaulsort, qui passa avec Hastière à l'évêque de Liége en\n 1227, fut célèbre au moyen âge par son école littéraire, scien-\ntifique, théologique et par son atelier d'orfèvrerie.\n    Maintenant que ce qui reste de l'abbaye de Waulsort a été\n converti en habitation particulière, seule c'est l'église d'Hastière\n qui reste, avec sa tour carrée semblable à un donjon, pour\n attester l'ancienneté de la civilisation qui s'épanouit sur les\n rives de cette Meuse grandiose et poétique. Surgie et resurgie\n du fond des âges, elle apparaît au seuil de notre pays comme\n une vigie de la conscience wallonne, comme le mémorial de\n nos plus vieilles traditions.\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": " 596                             DURENDAL\n\n\n     C h a q u e fois que je la contemple, j'évoque le blason d'un de\n ses abbés qui fonda l'abbaye d'Anthisnes en Condroz, et qui est\n gravé là-bas dans la pierre, non loin du confluent de l'Ourthe\n et de l'Amblève : deux chimères unies élevant un cœur, avec, pour\n devise : corde et animo.\n     Par le cœur et par l'âme, devise d ' H a s t i è r e , de Waulsort, et du\n lointain Anthisnès, devise de la Meuse et de l'Ourthe, devise\n de l'héroïque, tendre et fidèle Wallonie, voilà ce que vous\n m'enseigniez, vieille église et vieille tour romanes qui, avec\n L o b b e s sur la S a m b r e et Saint-Adelin à Celles sur la Lesse\n êtes pour moi des points de sensibilité où se révèle m a race.\n    L e s souvenirs y sont tenaces.\n    L e 18 octobre 1568, un parti de huguenots sous les ordres du\n sire de Genlis ravagea le monastère d ' H a s t i è r e et y mit le feu.\n L a tradition rapporte que les soudards amoncelèrent les\n reliques des saints au milieu du sanctuaire et y mirent lé feu.\n U n e tache d ' h u m i d i t é toujours persistante m a r q u a , dit la\ncroyance, l'endroit où le sacrilège avait été commis.\n    L a légende des pierres qui pleurent est vivace dans notre\nW a l l o n i e . De m ê m e que notre rêve a reculé jusqu'aux\na n i m a u x les bornes de la fraternité h u m a i n e , comme\nsaint François d'Assise, il a donné aux pierres un peu de sa\nsensibilité, se souvenant du Sunt lacymae rerum par lequel le\nvieux monde a commencé à tressaillir.\n    L e curé actuel d'Hastière-par-delà, l'érudit M. Schlögel, a\nretrouvé dans les décombres la pierre commémorant l'incendie\nde 1568, il l'a placée dans le mur en face de l'ancienne porte\nd'entrée.\n    L'église échappa à l'incendie de 1793. Au siècle dernier elle\nservit de grange et la tour de forge. D'année en année l'édifice,\nsous l'injure du t e m p s , perdait quelques-unes de ces pierres.\nMais heureusement en [878, la commune racheta les ruines et\nl'on entreprit les travaux de réfection.\n   Maintenant, on va remettre la crypte en son état primitif, et\nl'autel roman sera rétabli au-dessus de la crypte. L e chœur\ngothique d'Allard de Hierges servira de chapelle.\n   A l'intérieur, les murs de ce vénérable m o n u m e n t wallon\nsont nus. Ils d e m a n d e n t à être ornés, mais d'une décoration qui\naccentue encore la signification que comporte pour nous l'édifice\net que nous venons de préciser.\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                        UN   MONUMENT     WALLON                      597\n\n\n     Hastière, comme la cathédrale de l'antique T o r n a c u m , nous\n vient des t e m p s de la dynastie mérovingienne. Elle a vu tous\n  les événements de notre histoire, elle a assisté à la formation\n de l'âme wallonne. Qu'elle continue à refléter de hautes m a n i -\n festations de notre art, qu'en se complétant, elle rajeunisse les\n significations si chères qu'elle a pour nous, que sur ses murs la\n légende de Meuse refleurisse par la magie d'un peintre de\n Meuse.\n     L a légende est toute trouvée, elle est d'Hastière même qui\n en a conservé avec soin tous les détails; c'est celle de saint\n W a l h è r e . Il n'en est pas de plus gracieuse.\n    Saint W a l h è r e , en dialecte wallon saint Bohi, était originaire\n de Bouvignes. Les auteurs placent sa naissance au XIIe siècle.\n    Après une jeunesse consacrée à l'étude, il fut ordonné prêtre\n et se vit assigner la cure d ' O n h a y e . Il fut la force et le modèle\n de ses ouailles.\n    U n e vertu si éminente, disent les vieux auteurs, ne put\n rester enclose dans les limites d'une seule paroisse. Bientôt les\n curés, ses voisins, charmés par son zèle, édifiés par sa sainteté,\n voulurent le placer à leur tête et le nommèrent doyen du dis-\ntrict de F l o r e n n e . Cette charge, cette dignité, ce témoignage\nrendu à ses mérites n'ôtèrent rien à sa modestie, à son h u m i l i t é ;\nils ne firent au contraire qu'exciter son ardeur. Il s'acquitta de\nses fonctions avec une vigilance, une abnégation e t u n e prudence\nqui firent l'admiration de son troupeau.\n    Mais son neveu Norbert, chapelain à Hastière, scandalisait\npar sa conduite ordurière et débauchée les âmes confiées à ses\nsoins. L e doux W a l h è r e essaya de le ramener, par des remon-\ntrances et des exhortations, dans la voie du Seigneur. Il espé-\nrait le soutenir par des visites réitérées, mais l'indigne Norbert\nrestait sourd à ces charitables réprimandes et refusait de\ns'amender. E t même, au lieu d'ouvrir son cœur au repentir et à\nla grâce, il conçut une haine violente contre celui qui lui repro-\nchait ses mauvaises m œ u r s . L a veille de la fête de saint Jean-\nBaptiste, le bienheureux s'était de nouveau rendu à Hastière\npour faire rentrer son neveu dans le droit chemin. L e soir venu,\nsongeant à regagner O n h a y e , il d e m a n d a à Norbert de lui faire\nrepasser le fleuve Ne voulant pas perdre les derniers moments\nqu'il était avec lui, le doyen suppliait encore son vicaire de\nreprendre une vie digne de son ministère, lorsque le mauvais\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "598                           DURENDAL\n\n\nprêtre, impatienté, rendu audacieux par l'obscurité de la nuit,\nasséna un violent coup de rame sur la tête du saint, puis le jeta\ndans le fleuve.\n    L e lendemain, on retrouva le corps du saint parmi les joncs,\nles nénuphars et les iris, dans le brouillard rose du matin;\nune lumière blonde nimbait ses traits d'une sérénité ineffable\net il semblait tenir en sa main la palme des élus.\n    A cette nouvelle les habitants de Bouvigne arrivèrent en\ngrand cortège pour réclamer le corps de leur compatriote. Mais\ntous les efforts qu'ils firent pour l'enlever restèrent impuissants.\nL e saint d e m e u r a immobile comme s'il était fixé au rivage.\nL ' A b b é de Waulsort, les gens d ' H a s t i è r e le revendiquent à\nleur tour. Mais quand les moines l'eurent placé sur un char,\nles chevaux refusèrent d'avancer. C'est qu'à la Meuse, les bêtes\nexigent en échange des services qu'elles nous rendent, certains\négards. Quand, d'une ferme lointaine, il faut transporter un\nmort à l'église paroissiale avant de le descendre dans la terre\ndes aïeux, on doit, selon la coutume, aller dire tout bas, la\nveille au soir, à l'oreille du cheval qui doit tirer la charrette, le\nnom du défunt. Alors la bête exécute docilement la tâche que\nl'on réclame d'elle. Mais si l'on néglige d'accomplir ce soin\npieux, elle regimbe et, comme saisie d'horreur, elle lance des\nruades tant que l'on n'a pas renoncé à l'atteler au convoi\nfunèbre. Les roussins de Waulsort, n'ayant pas reçu la notifi-\ncation mystérieuse, ne tinrent aucun compte des circonstarrces\net ne consentirent point à véhiculer la dépouille mortelle du\nmalheureux.\n     C'est alors qu'une vieille femme conseilla au prélat d'aller\nchercher, dans une métairie proche, deux génisses blanches\nn ' a y a n t jamais porté le joug. Il les caressa de la main où\nbrillait l'améthyste enchâssée dans l'or, leur parla et les bénit.\nAussi, à peine attelées, gravirent-elles la montagne à travers\nbois, fossés, ravines et broussailles, le long des précipices, à la\ncrête des rochers escarpés, avec une agilité de licornes. Leurs\nsabots qui battaient le roc allègrement et les roues du char qui\nbroyaient les obstacles, tracèrent, au flanc de la colline, le che-\nmin de Saint-Walhère que l'on d é n o m m e encore de la sorte\na u j o u r d ' h u i ; on y montre encore les deux ornières sacrées et\nbientôt sept fois séculaires, creusées par l'attelage funéraire du\nbienheureux.\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "                           UN M O N U M E N T   WALLON                         599\n\n      L a chapelle de S a i n t - W a l h è r e , au bord de la route qui longe\n  la Meuse, a été plusieurs fois déplacée. L'endroit où le corps\n  de W a l h è r e fut découvert est à 200 mètres de là, dans\n  la direction de Waulsort. Selon la tradition, l'eau fut si heu-\n  reuse d'avoir caressé la dépouille mortelle du saint qu'elle en\n  tressaille encore d'allégresse. Elle n'a cessé de frémir là où fut\n  retrouvé le doyen d ' O n h a y e , comme si elle sortait bouillante\n  des entrailles de la montagne.\n      Voilà la légende qui est toute indiquée pour les murs de\n  l'église romane d ' H a s t i è r e .\n      L'artiste qui l'interpréterait ?\n     Auguste D o n n a y , qui a rempli la revue Wallonia de ses\n  interprétations légendaires.\n      S'il n'a pas en Belgique toute la notoriété qu'il mérite,\n c'est néanmoins un grand artiste. Il en est peu qui aient\n comme lui le sens architectural du paysage. P a r là, il est bien\n de sa contrée toute de monts, de vaux et de rochers, de sa race,\n la nôtre, qui bâtissait sur le roc avec une élégance que l'on ne\n retrouve plus. Dans chacune de ses toiles on respire une\n atmosphère de conte ou de légende, chacun de ses tableaux est\n beau comme une fable. Perrault nous y eût montré le chemin\n suivi par le Petit-Poucet ; nous y apercevons le bois que\n longeait le Chaperon rouge quand il rencontra le loup ; nous y\n sentons aussi toutes les fauves que l'on raconte aux sises. Il nous\n a montré la Vierge et saint Joseph dans la vallée de l'Ourthe,\nen route pour Bethléem.\n     Il n'est pas hasardeux de dire qu'il a créé un paysage nou-\nveau avec une émotion inédite en peinture.\n     D o n n a y poursuit une figure idéale qui se confond avec l'âme\nm ê m e de la terre natale. C'est, en somme, cette âme légendaire\net religieuse qui, seule, l'inspire.\n    L e sens folklorique est si marqué chez lui qu'il est impos-\nsible d'évoquer une représentation graphique de nos traditions\nwallonnes sans penser à l'art de D o n n a y .\n    L e s peintures décoratives qu'il a exécutées sont un sûr\ngarant du succès de l'entreprise.\n    U n e église romane de Wallonie, celle d'Hastière-par-delà,\ndécorée d'une légende de Meuse par un peintre wallon, voilà\nce que nous d e m a n d o n s aux lecteurs de Durendal de réaliser\navec nous.                                         M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 600, "page_fin": 601, "titre_corps": "Le Lac d’Elvire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Dominique", "ancre_debut": "Le Lac d'Elvire I Entre les montagnes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 715, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 957, "texte": "Le Lac d'Elvire\n                   I\n\nEntre les montagnes    parées\nD'air limpide et de haut silence,\nDans la plus douce des vallées,\nDe minces peupliers   s'élancent\nAu bord du lac immaculé.\n\nVoici le cèdre et le colchique\nEt là, rayonne,     pacifique,\nUne prairie    immaculée\nOù les heures     mélancoliques\nDansent sur la pointe du pied.\n\nPrenez vos harpes, et suivez\nAvec vos plus calmes    musiques\nEntre les vignes étalées\nLe long cortège pacifique\nDes belles heures diaprées.\n\nLes peupliers, comme une lyre,\nVibrent au fond dans la vallée;\nLe lac harmonieux   soupire\nUne strophe désabusée\nOù s'étiole un souvenir.\n\nUn papillon tombe du ciel\nEntre les épines du cèdre,\nLa montagne meurt au soleil\nComme une extase haute et brève\nQui s'achève dans le sommeil.\n\nEt l'heure aussi, tendre,   s'abrège...\n\n\n                   II\n\nL'humeur paisible de la terre\nToute vibrante de grillons\nS'écoute chanter,  solitaire,\nA tous les bouts de l'horizon.\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1417, "texte": "                             LE   LAC   D'ELVIRE                         601\n\n\n                Un lézard fuit le long des pierres,\n                Sous la vigne rose des treilles,\n                Qu'alourdit le pampre sévère\n                Des grains noirs plus doux que le miel.\n\n                Haute Savoie aux blancs       chemins,\n                L'automne a serti tes chaumières,\n                Tes crépuscules, tes matins.\n                Tes lacs, les bois et tes rivières\n                D'un pinceau ferme, chaste et fin.\n\n                C'est une image aux lignes d'or\n                Enfermant de douces grisailles;\n                Entends, mon cœur, ce bel accord :\n                C'est l'arôme bleu des montagnes.\n\n                Entends, mon cœur, c'est une chose\n                D'oubli, de souvenirs,  d'ardeur,\n                Qui vole au milieu des roses\n                Au bord du lac où tout se meurt.\n\n                La barque vide et balancée\n                Qu'emplit un long soleil couchant\n                S'évade comme une pensée\n                Au fil du rêve   languissant...\n\n                Automne! ô lente poésie,\n                Cher désespoir que rien ne ploie\n                Roseau tendre aux flûtes amies,\n                Ne vous brisez pas sous mes doigts.\n\n                                                         J E A N DOMINIQUE.\n\n\nServolex en Savoie, septembre 1908.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 602, "page_fin": 626, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles (1) I L'OCTROI franchi, la diligence", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 717, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2061, "texte": "Vieux Bruxelles (1)\n\n                                                I\n                     L'OCTROI franchi,        la diligence, accélérant tout à\n                       coup son allure, s'engouffra à grand fracas\n                       clans la populeuse rue de F l a n d r e , provoquant\n                       l'émoi des bonnes gens et des enfants qu'elle\n                       refoulait j u s q u ' a u ras des façades.\n                           Regaillardis par l'espérance de l'avoine et de\n                       la litière, les quatre percherons, dont les robes\n                       se lustraient de sueur, arrachaient des étincelles\n au pavé sec de la chaussée, t a n d i s qu'exalté à la pensée\n du pourboire déjà proche, le postillon monté sur un des\n chevaux de flèche, multipliait ses sonneries de cornet et ses\nclaquements de houssine. T r ô n a n t sur son siège d'où il encou-\n rageait ce t i n t a m a r r e , le conducteur à face rougeaude affirmait\nvis-à-vis du populaire sa propre maîtrise et l'excellence de son\néquipage, en même t e m p s qu'il se flattait de dissiper chez les\nvoyageurs de sa lourde voiture jusqu'au souvenir des nombreux\nmotifs d'impatience qu'il leur avait donnés à maints tourne-\nbride de la route.\n   Du m ê m e train cahoté, la diligence traversa le quartier\nSainte-Catherine, et du même train elle franchit le vieux pont\njeté en dos d'âne sur la Senne m a l o d o r a n t e . A son passage,\nle tablier de l'arche fut ébranlé, et subissant cette vibration,\nle Saint-Népomucène de pierre, érigé au milieu du parapet\nsembla réprouver d'un hochement de sa tête vénérable une aussi\nfolle équipée.\n\n  (1) Nous commençons dans ce fascicule et nous poursuivrons dans nos fascicules\nsuivants la publication intégrale d'un nouveau roman, V i e u x B r u x e l l e s , de notre\ncorèdacteur H. C a r t o n d e W i a r t , l'auteur de la L a Cité A r d e n t e , qui, à notre\ndemande, a bien voulu en réserver la primeur à nos abonnés, à qui nous sommes\nheureux d'annoncer cette bonne nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "                              VIEUX BRUXELLES                                 603\n\n\n    A la G r a n d ' P l a c e , il fallut bien ralentir. C'était vendredi,\njour de marché, et l'encombrement des échoppes avait à peine\npermis de ménager de la rue au Beurre à la rue de la Violette\nu n passage trop strictement mesuré. L a diligence n'y creusa\nson sillon qu'en dérangeant les marchandes et en bousculant\nleurs paniers, saluée de poings tendus et de malédictions pitto-\nresques et fortes.\n    Un dernier coup de collier pour le raidillon de la Violette lui\nassura une glorieuse entrée dans la cour de la vieille Halle aux\nblés où nombre de gens qui l'attendaient se garèrent preste-\nment. Aux abois des chiens et au pépiement des poules répon-\nd a n t aux grelots des harnais et à la fanfare du postillon, elle y\ndécrivit une savante ellipse et vint s'arrêter enfin, toute pous-\nsiéreuse, les chevaux fumants et pantelants, au perron même\nde « l'Etoile d'or ».\n\n\n\n     Dans le brouhaha de l'arrivée : exclamations et embrassades,\nrecolement des bagages distribués du haut de l'impériale, un\nj e u n e h o m m e , nanti d'un simple havresac, fut le plus prompt à\nse dégager de la cohue.\n     L e premier, il se présenta au bureau installé dans un des\nretraits de la place. Il y exhiba son passeport déjà vérifié à l'oc-\ntroi et son billet de coupé.\n    L e fonctionnaire dévisagea d'un regard revêche ce voyageur\najusté à la mode de Paris, le claque revêtu de satin noir, l'habit\nen d r a p d'Elbeuf s'ouvrant sur un gilet couleur ventre de biche,\navec l'épée à poignée d'acier.\n    L e billet, timbré à l'écu de France, portait :\n\n          Messagenes Royales (à la rue Notre-Dame de Victoire, Paris)\nBon pour une place de coupé à M. Thierry de Longprez, gradué en droit,\n                   natif de Bruxelles, en B r a b a n t .\n                      Paris-Lil le-Gand-Bruxelles.\n                                                         Du mardi 11 août 1789.\n P r i x : 70 livres et 8 sols, compris la nourriture.\n\n L a lecture du billet dissipa sur les traits du fonctionnaire la\nmauvaise grâce qu'ils avaient tout d'abord reflétée.\n  — Seriez-vous le fils de M. Charliers de Longprez, l'avocat?\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "604                           DURENDAL\n\n\ndemanda-t-il au j e u n e h o m m e en transcrivant le nom sur un\nregistre.\n   — E n effet.\n   — D a n s ce cas, je vous souhaite bon retour au pays.\n   C'est que, voyez-vous, ajouta-t-il d'un ton plus bas, il y a à\ncette heure plus de Bruxellois pour quitter notre bonne ville\nque pour y rentrer. E t q u a n t aux Parisiens, que chaque voyage\nnous amène plus nombreux, il en est beaucoup qui n'arrivent ici\nque pour compliquer encore un peu nos affaires, qui sont déjà\nassez troubles, Dieu merci!\n   Il fit signe à deux estafiers en uniforme autrichien qui gar-\ndaient la sortie de laisser passer le jeune h o m m e et offrit même\nobligeamment à celui-ci de lui faire amener une citadine.\n   T h i e r r y Charliers déclina la proposition.\n   — Non, non, merci, je suis tout courbaturé de ces quarante\npostes sur vos damnés coussins qui sont, je gage, bourrés de\npruneaux. D'ici à la place des W a l l o n s , il n'y a pas bien loin\net je prendrai la diligence de Saint François.\n   Il accompagna cette vieille plaisanterie locale d'un petit salut\narrondi, de style tout parisien, et confia son sac à un h o m m e de\npeine en blouse blanche qui lui emboîta le pas.\n\n                                      *\n                                  *       +\n\n   T h i e r r y Charliers rentrait au pays après deux années et demie\npassées à Paris, où il s'était initié à la science du Droit et aux\nchoses du monde.\n   C o m m e tous les écoliers des Pays-Bas autrichiens qui vou-\nlaient prendre leurs grades, il avait d'abord été envoyé par son\npère à la célèbre Université de Louvain.\n   Mais il n'y était que d'un an que des troubles très graves y\néclatèrent à l'occasion de la fondation du Séminaire Général,\npar laquelle Joseph II avait espéré tuer tous les séminaires\ndiocésains.\n   T h i e r r y se signala aussitôt p a r m i les opposants. Non pas que\nla théologie fût spécialement son fait ni même qu'il eût appro-\nfondi les objections de l'épiscopat, mais de par la fougue de\nson caractère il était acquis d'avance à toute opposition.\n   Déjà, au Collège Thérésien de Bruxelles, où il usa ses pre-\nmières culottes, il avait réclamé avec violence le retour des\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           605\n\n\nJésuites, auxquels l'autorité impériale avait enlevé la direction\ndes études moyennes. P o u r marquer son a m o u r de la liberté, il\na m e u t a ses camarades de rhétorique contre un préfet qu'il\ndénonça comme un autre Verrès. De telles menées lui valurent\nm ê m e le supplice ignominieux du fouet, accompagné d'un\nsombre horoscope que tira le préfet, en lui prédisant les des-\ntinées d'un M a n d r i n , chef de brigands fameux au pays de\n France.\n   Les mêmes dispositions               naturelles, encouragées      par\nl'exemple de maints autres étudiants, devaient fatalement\nl'amener à prendre position contre les doctrines fébroniennes\net spécialement contre l'abbé Staeger, le prêtre décrié que le\nchoix de l'Empereur avait placé à la tête du nouveau Séminaire\ngénéral de Louvain. Les propos et les invectives par lesquelles\nse traduisit son indignation excédèrent les dernières frontières\ndu respect et de la discipline. Au Procureur général qui fut\nchargé de faire une enquête sur les lieux et de demander aux\nétudiants ce qu'ils exigeaient, ce fut lui qui répondit, non sans\nquelque impudence : « Bonam doctrinam et ut episcopi regant».\nL a réponse ayant fait fortune, T h i e r r y ne se borna plus aux excès\nde langage. Plusieurs des pandours, chargés de l'exécution des\nordonnances césariennes, connurent que la vigueur de son bras\nne le cédait point à celle de sa dialectique.\n   Seule, après l'émeute universitaire du 13 décembre 1786 qui\nfut réprimée par le régiment de Murray, l'intervention de sa\nfamille put l'arracher aux rigueurs des cachots où il avait été\njeté avec une vingtaine d'autres factieux. E t son père n'eut\nd'autre ressource que de l'expédier à Paris afin qu'il y pour-\nsuivit, dans une atmosphère qu'il espérait plus sereine que\ncelle de Louvain, les études juridiques dont les débuts avaient\nété si accidentés.\n   A Paris, T h i e r r y ne s'était point borné à sacrifier à Cujas. E t\nrentrant définitivement au pays de ses pères, si différent de\nl'écolier b r u y a n t et u n peu fruste qu'il était en 1786, l'élégant\ngentilhomme d'aujourd'hui s'étonnait lui-même d'avoir pu\nconquérir dans l'intervalle cette licence in utroque jure, dont le\ntémoignage a u t h e n t i q u e et en peau d'âne dormait maintenant\nau fond de ce sac de voyage, qu'un ignare portefaix venait de\njucher sur sa robuste épaule.\n   T o u t en s'orientant dans un lacis de ruelles tortueuses et\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "606                          DURENDAL\n\n\n montueuses, d'aspect provincial, où des couloirs et des impasses\ns'ouvraient sous des façades mal d'aplomb, Thierry se souve-\n nait du vieux quartier de la Sorbonne où il avait iréquenté\nassidûment pendant les premières semaines qui suivirent son\narrivée à Paris. Mais bien vite, entraîné par sa curiosité native\net aussi par quelques jeunes gens très dégourdis d'esprit dont\nson humeur aimable et facile non moins que son gousset fraî-\nchement rempli lui avaient concilié l'amitié, il avait délaissé\nla rue Saint-Jacques pour le Palais-Royal et les rôtisseries de\nla rue de la Huchette pour le Café Procope. Et des lors, il ne\nreparut aux Écoles qu'autant qu'il lui fut strictement nécessaire\npour réussir au « coupelaud ». (C'était de ce nom que les clercs\nde la basoche qualifiaient irrespectueusement les épreuves\nacadémiques.)\n   Au Palais-Royal, où se rencontraient l'après-midi les colpor-\nteurs et les curieux de nouvelles et où, le soir venu, les nova-\nteurs et les femmes légères faisaient assaut d'esprit et d'élégance,\nil sentit bientôt tout son être intérieur se transformer, et la foi\nreligieuse s'échapper de son âme comme par mille fêlures invi-\nsibles. Certes, il sut se garder, grâce à un certain sens de la\npropreté et à ces permanences d'une forte éducation catholique\ndont l'âme, même vide de ses croyances, conserve encore le\nparfum, contre les mille pièges tendus à ses mœurs par les\nnymphes de ce jardin fameux. En revanche, il y respira à pleins\npoumons les semences de la littérature, de la philosophie et de\nla politique à la mode qui voltigeaient et tourbillonnaient dans\ncet air léger affranchi de scrupules et accueillant à toutes les\naudaces. Et ce lui fut bientôt une délicieuse griserie intellec-\ntuelle.\n   A feuilleter les nouveautés aux: éventaires des libraires, à\ndisputer en compagnie de beaux esprits, à écouter les décla-\nmateurs hardis qui, transformant les chaises du jardin en tri-\nbunes aux harangues, dictaient de là, aux législateurs de demain,\nles réformes réclamées par une conception plus claire du\nContrat Social, il s'exaltait de reconnaissance envers la Nature\net d'horreur contre le despotisme d'une civilisation menson-\ngère dont la corruption seule avait pu égarer, au point de\nl'avilir, l'être humain naturellement bon, vertueux et sensible.\nLui aussi, il fit le serment de consacrer désormais ses jours à\ncultiver la vertu et à travailler au bonheur de l'Humanité.\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        607\n\n\n   Son enthousiasme ne devait pas se déployer seulement à\nl'ombre de l'arbre de Cracovie ou aux tapis francs du boule-\nvard du Temple. Une physionomie aimable, une ardeur très\nsincère de s'instruire, un certain talent plus rare à Paris qu'à\n Bruxelles : celui d'écouter avec attention et parfois avec émer-\nveillement, talent dont tous ses interlocuteurs lui savaient gré,\n— sa qualité même d'étranger bien né,— un habit de drap fin,\nune jambe bien tournée et surtout, surtout une adorable ingé-\nnuité, de grands yeux naïfs, tour à tour étonnés et affectueux, qui\nsemblaient toujours servir pour la première fois, tant de qualités,\ntant de mérites lui ouvrirent bientôt quelques salons où il put\ncontempler de tout près les hommes et les femmes du jour.\n   C'est ainsi qu'il fut admis dans la société de Madame Necker,\ndont les jeunes recrues les plus brillantes étaient Chamfort,\nGarat et Condorcet. C'est ainsi qu'il eut parfois l'honneur\nd'approcher, aux soirées que Mgr le duc d'Orléans tenait à\nMonceau, des écrivains tels que M. de Laclos et M. de Mirabeau,\net des gentilshommes ralliés aux idées de réforme et que leurs\nefforts pour l'émancipation des colonies de l'Amérique auréo-\nlaient d'un héroïsme tout récent, tels que M. de Lafayette et\nM. de La Marck, un cadet de la famille d'Arenberg.\n   Quelle séduction ce lui fut d'admirer ces esprits étincelants\nou ces génies profonds, de dépouiller dans leur commerce les\npréjugés et les mensonges d'une éducation provinciale, de con-\nnaître par eux tous les raffinements de la pensée et du senti-\nment! Avec quelle ferveur de néophyte il s'initia à leur langage\net à leurs façons, à leur politesse un peu compliquée, toute sur-\nchargée d'enjolivures et de guirlandes comme les petits meubles\nen rocaille! Quelle ardeur il apporta à pénétrer tous les rites de\ncette science du monde : saluts cadencés, révérences et imper-\ntinences graduées selon la qualité des personnes !\n   Il n'eut de repos que ses protecteurs ne l'eussent affilié à la\n« Loge du Contrat Social ». Bientôt la convocation des Etats\ngénéraux l'emplit d'une douce émotion. N 'annonçait-elle pas\nque l'émancipation de l'Humanité était proche? Le 12 juillet,\nau Palais-Royal, il fut parmi les plus chauds à applaudir la\nmotion d'un jeune avocat originaire de Picardie, M. Camille\nDesmoulins. Transporté par la péroraison de cet orateur du\nPeuple, il aida à dépouiller jusqu'aux derniers arbres du jardin\npour faire de leurs ramures et de leurs feuilles autant de sym-\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "608                          DURENDAL\n\n\nboles de la liberté naissante. Deux jours après, il acclama la\nprise de la Bastille. E t si sa philanthropie s'affligea du meurtre\nde Foullon et de l'intendant Berthier, elle sut en attribuer\nl'excès non pas aux dispositions soi-disant criminelles de la\nfoule, mais à la corruption m ê m e d'un état social où le despo-\ntisme avait peu à peu étouffé j u s q u ' a u x vertus naturelles des\nindividus.\n   Certes, T h i e r r y n'eût point quitté le théâtre de tels événe-\nments, en dépit de sa licence qu'il avait tout juste cueillie aux\npremiers jours de cet été mémorable, si son père ne l'eût expres-\nsément rappelé à Bruxelles, par des lettres que chaque nouveau\ncourrier faisait plus pressantes, et si ces lettres n'avaient été\nappuyées enfin d'une de ces mesures qu'autorisait encore un\ndespotisme paternel déjà menacé dans ses bases. M. Charliers\nde Longprez lui avait, en effet, coupé les vivres en supprimant\np u r e m e n t et simplement tout envoi de pécule.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   De telles conjonctures nuançaient de quelque humeur le\nplaisir qu'en bon fils T h i e r r y devait éprouver à revenir parmi\nles siens. Elles expliquaient ce retour presque clandestin dont\nil n'avait annoncé à sa famille ni l'heure ni le jour. Elles excu-\nsaient aussi, par le contraste entre le merveilleux décor auquel\non l'arrachait et le milieu banal où il allait retomber, la moue\nun peu méprisante dont se plissaient à cette heure, aux commis-\nsures, les lèvres de M. le chevalier de Longprez (car Thierry\nn'avait pas voulu désobliger ses amis parisiens en refusant un\nprédicat que leur courtoisie lui avait gratuitement attribué, et\nil n'en avait eu que plus de mérite à approuver bruyamment\nl'abolition des titres de noblesse que l'assemblée du 4 août\nvenait de proclamer).\n   Il s'étonnait du calme des gens qu'il rencontrait ou dépassait,\nde leur démarche lente, de leur parler épais . un patois flamand\nmâtiné de wallon, dont il appréciait naguères la saveur et dont\nil n'éprouvait plus que la vulgarité. Il y retrouvait l'expression\nd'une vie placide et un peu gauche, étroite et renfermée, sans\nmorgue certes, mais aussi sans élégance. Il jugea d'un style\nlourd et dénué de toute grâce ces façades aux fenêtres étroites,\naux seuils surélevés, aux frontons découpés en escaliers ou en\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           609\n\n\nproues de navires, toutes uniformément badigeonnées de blanc\nou de j a u n e . L e fumet de houblon ou de vieille pipe s'échap-\npant des fenêtres de quelques cabarets — où de grosses ser-\nvantes expédiaient à grands coups de seaux d'eau le nettoyage\nde tous les matins — lui rappela sans plaisir des breuvages\naigres et d'âcres fumeries dont il avait perdu l'habitude.\n   Il avait évité la rue de Bavière, sachant quel abatage et\nquel étalage de viande on y faisait tous les vendredis à la\nPetite Boucherie et parce que sa sensibilité répugnait à d'aussi\nsanglants spectacles.\n   Au carrefour de la Steenpoort, où s'accusait quelque activité\nmercantile, il s'arrêta à lire des placards mi-français, mi-\nflamands,     auprès desquels un « Kaiserlik » montait noncha-\nlamment la faction. Les affiches invitaient les habitants au\nmaintien du bon ordre et dénonçaient à leur animadversion les\nsoi-disant patriotes qui avaient, dans les derniers jours de\njuillet, fomenté des troubles criminels à T i r l e m o n t , à Diest et\nà Louvain.\n   Ces avis, auxquels le calme de la rue conférait quelque ironie,\nle firent se souvenir que le Brabant, lui aussi, était en révolution.\nMais quelle révolution ! Non pas une révolution éclatant en une\nflamme claire et brasillante comme celle qui venait de s'allumer\nà Paris, mais une révolution lente et fumeuse, comme une corde\nd'amadou qui se consume! Une révolution qui traînait depuis\ncinq ou six ans déjà, révolution à coups de pamphlets, de\nmémoires et de remontrances, et qui traduisait surtout la\nméchante h u m e u r des légistes et des moines atteints dans leurs\nvétustes privilèges par les hardis coups de hache qu'y assénait\nun empereur philosophe et avide de réformes.\n   Quel piteux contraste! A Paris, le peuple s'ameutait pour\narracher au despotisme ces conquêtes de l'esprit moderne : la\ntolérance religieuse, la liberté de la presse, la suppression des\njustices seigneuriales et des corporations de métiers. A Bruxelles,\nle peuple se réclamait des pires préjugés et protestait parce que\nle despotisme, a b d i q u a n t ses propres traditions, lui concédait\nspontanément d'aussi inappréciables bienfaits!\n   Aussi le Parisien d'adoption que T h i e r r y était bientôt\ndevenu, n'avait-il pris qu'un médiocre intérêt à cette révolution\nà rebours, dont il éprouvait comme une certaine humiliation\nvis-à-vis de ses amis du Palais-Royal. A peine si, à la table\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": " 610                           DURENDAL\n\n\n d'un club ou d'un café, il avait suivi plus ou moins distraite-\n ment les péripéties de cette querelle bourgeoise en consultant\n l'Esprit des Gazettes et le Journal historique de l'ex-jésuite Feller,\n qui s'imprimait au fond d'une houillière du pays de Liége, par\n crainte des sbires impériaux, et dont les théories réactionnaires\n et obscurantines justifiaient, au dire des plaisantins, le choix\n d'un tel atelier.\n    E n revanche, il savait son père et la plupart des siens\nengagés j u s q u ' à la garde dans la résistance dite patriotique. Un\nde ses cousins, Henri van der Noot, avocat au Conseil de Bra-\nbant comme son père, n'était-il même pas tenu pour le chef\nde l'opposition et ne battait-il pas, depuis deux ans, les cours et\nchancelleries de Londres, de L a H a y e et de Berlin pour y\nréclamer un appui dans sa lutte contre l'Empereur philosophe?\n    E t certes, la perspective du conflit qu'il prévoyait entre les\nopinions paternelles et celles qu'il s'était librement données\ncontribuait à assombrir encore ce retour. D a n s quelques ins-\ntants sans doute, il allait le revoir ce père dont il connaissait\nl'affection mais dont il redoutait l'austérité, car la maison\npaternelle était déjà proche. Déjà, il était au pied de l'église de\nla Chapelle, dont la grosse tour, solide comme la foi ancestrale,\nmontait d'un ferme élan dans la vapeur légère de cette matinée\nradieuse.\n    Deux ruelles déclives et quelques tournants, et il déboucha\nsur la place des W a l l o n s , petite et silencieuse comme un coin\nde béguinage. Les façades, bâties toutes de guingois, semblaient\ns'y surveiller l'une l'autre et, dès qu'il y arrivait, le passant se\ndevinait épié par de vieilles dames à l'affût derrière leurs lourds\nrideaux.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n   T h i e r r y s'arrêta, le cœur lui battant plus vite, à la porte\nd'une vaste maison qui se prolongeait encore d'un mur élevé,\npar-dessus lequel de vieux frênes qu'il reconnaissait bien\nremuaient doucement leurs longues branches infléchies.\n  Sa main tremblait un peu en agitant le heurtoir, et la para-\nbole de l'enfant prodigue chanta tout à coup dans sa mémoire.\n   Une petite porte s'ouvrit dans la grande porte, et aussitôt la\nvieille servante au bonnet t u y a u t é qui l'avait tirée à elle, s'ex-\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          611\n\n\nclama joyeusement, invoquant le bon Dieu et la bonne\nVierge.\n   — E h oui! E h oui! c'est moi, mère Catherine, fit T h i e r r y\nlorsqu'il put s'arracher enfin aux embrassements de la servante,\ndont le visage, tout ridé comme une vieille pomme, s'était illu-\nminé en retrouvant le jeune monsieur qu'elle avait tant choyé.\nMes parents sont-ils au logis?\n    Elle répondit toute haletante qu'ils étaient sortis. Monsieur\nétait au P a l a i s . M a d a m e à la messe avec Mademoiselle Hélène.\nLes enfants aux écoles. Quelles seraient leur surprise et leur joie\nà tous ! E t s'écartant un peu pour le mieux contempler, elle mul-\ntipliait ses interjections admiratives.\n    C o m m e il avait grandi et quel élégant cavalier il était devenu!\n Certes, il avait un peu maigri. Les fatigues du voyage sans\n doute...\n    — Q u a n d était-il parti de P a r i s ?\n    — Mardi matin.\n    — E n trois j o u r s ! Pensez donc! Quel train d'enfer !\n    Mais aussitôt ressaisie par le sentiment de ses fonctions, elle\n déclara qu'elle allait tout de suite lui faire préparer une colla-\n tion pour le réconforter.\n    — Excellente idée, mère Catherine. E t en attendant que\n tout soit prêt, je m'en vais faire le tour de la vieille maison...\n    A ces mots, d'un mouvement instinctif où se révélait une des\n passions maîtresses de sa vie, la fidèle servante abaissa le regard\n sur les souliers poussiéreux du voyageur.\n    — C'est cela! c'est cela! dit-elle p o u r t a n t . Vous trouverez\n tout bien propre et en ordre. C'est hier que nous avons fini le\n grand nettoyage d'été.\n    E t elle disparut en trottinant sur ses savates.\n\n                                 *   *\n\n  Depuis plus d'un siècle, ce spacieux hôtel appartenait à la\nfamille Charliers et l'on retrouvait dans la disposition des appar-\ntements et des communs, complétés par pièces et morceaux, le\nsouvenir des trois générations qui s'y étaient succédé. L'en-\nsemble était d'une h a r m o n i e contestable, mais expressif comme\nces physionomies de vieilles gens où toute une vie se résume.\n   De père en fils, les Charliers, tout au moins les aînés, étaient\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "6l2                                DURENDAL\n\n\n gens de robe. Originaires d'une châtellenie du H a i n a u t , ils y\n avaient successivement rempli des fonctions municipales et\njudiciaires, relevant, l'un après l'autre, un petit fief voisin, la\n seigneurie de Longprez, situé sur la D e n d r e , aux confins du\n p a y s wallon et du pays flamand.\n     Léon-François, le grand-père du chef actuel, avait été le\ndernier à remplir des fonctions en H a i n a u t . Riche et père\n de nombreux enfants, il était venu s'établir en 1680 à Bru-\nxelles, où résidait la famille van der Noot à laquelle il s'était\n allié.\n     Son fils, Pierre-François-Bonaventure, après avoir rempli en\n L u x e m b o u r g les fonctions de capitaine et prévôt d ' E t a l l e , revint\nvivre à Bruxelles, et y mourir, comme conseiller auditeur à la\n Cour des Comptes.\n     Son petit-fils, Henry-Joseph-Ghislain, né à Bruxelles en 1747,\nn'avait pas m a r q u é le même goût pour les fonctions publiques.\n P l u s que tous les honneurs, il prisait son indépendance. Avocat\net rien qu'avocat, initié aux choses du Droit par son parrain,\nl'illustre jurisconsulte W y n a n t s , et les a i m a n t jalousement, il\nentendait le Barreau au sens antique et le plus noble de cette\nprofession, t e n a n t pour autant de protégés les clients auxquels,\ntoujours à bon escient, il dévouait ses soins. E n épousant la fille\nde Jean Aerts, seigneur de Boom et échevin de Bruxelles,\nil avait recherché et trouvé l'alliance de traditions pareilles\nà celles dont il avait recueilli le flambeau, et ces mêmes\ntraditions il voulait à son tour les transmettre pures et\nvivaces à ses six enfants, dont T h i e r r y , le jeune licencié\nparisien, était l'aîné. E n dehors du soin de sa famille et de l'ad-\nministration de son bien, il remplissait aussi les charges modestes\nde Maître des pauvres de sa paroisse et de doyen du Serment\ndes Archers.\n    Son unique frère Gilles-Marie-Ghislain avait, en sa qualité\nde cadet, embrassé la carrière des armes. E n t r é dans l'armée\nautrichienne des P a y s - B a s , il était capitaine au régiment d'ar-\ntillerie de M u r r a y . Mais lui aussi avait son « quartier » toujours\nprêt dans un des recoins de la vaste demeure familiale, où\nT h i e r r y faisait m a i n t e n a n t s'éveiller à chaque pas l'histoire des\nsiens, — ceux d'hier, ceux d'aujourd'hui.\n\n                                      *   *\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         613\n\n\n    Du porche, soigneusement sablé, T h i e r r y pénétra dans le\n large vestibule où descendait l'escalier de chêne à la rampe\n sculptée et qui coupait en deux tout le rez-de-chaussée. A\n droite, vers la rue, se trouvait une grande salle à manger et un\n salon non moins vaste où l'on ne pénétrait qu'en d'excep-\n tionnelles circonstances et toujours avec un certain respect.\n    Dans la salle à manger où le plafond blanchi montrait ses\nénormes madriers, T h i e r r y se plut à revoir sur la haute\ncheminée surmontée d'un christ d'ivoire, les grands coquillages\nmarins et la clepsydre du vieux temps, qu'on mettait parfois\naux mains des enfants à titre d'insigne récompense. Il sourit\naux têtes de sanglier et de chevreuil accrochées au mur et dont\nles yeux de verre semblaient aussi le reconnaître. Là, dans un\ncoin, tout près de la croisée, le grand fauteuil à oreillettes\nn'avait point changé de place, le grand fauteuil où sa mère,\ntoujours maladive, passait de longues heures, travaillant à\nquelque ouvrage de broderie, donnant ses ordres à ses enfants\nou ses serviteurs, souvent priant, parfois faisant son jeu de\n« grabuge », mais jamais inactive. Sur la tablette de la fenêtre,\nà proximité du fauteuil, il retrouvait — comme s'il les avait\nquittés d'hier — un livre de méditations usé à toutes les pages\net un flacon d'eau des Carmes voisinant avec le carreau à tam-\nbour sur lequel sa sœur Hélène, habile dentellière, faisait\nvoltiger et s'enchevêtrer ses fuseaux, tout en tenant compagnie\nà sa mère bien-aimée.\n   T o u t était d'une propreté méticuleuse. Si la vieille Catherine\nne l'en eût informé, T h i e r r y aurait deviné que la maison venait\nde subir les grands rites lustraux auxquels deux fois par an,\nsous la direction d'une maîtresse attentive, les bonnes servantes\nprocédaient avec ferveur, recherchant les dernières poussières\nou les dernières mites des meubles et des tentures avec le même\nsoin qu'elles apportaient, aux jours des confessions générales,\nà fouiller les recoins les plus obscurs de leur conscience.\n   Impressionné par tant de propreté, T h i e r r y chercha instinc-\ntivement, en poussant la porte du grand salon, les semelles de\nsparterie sur lesquelles il convenait de placer les pieds, pour\néviter de griffer le parquet tout brillant. Du parquet un fumet\nde cire vierge lui monta agréablement aux narines, se combi-\nnant bientôt avec l'odeur de poivre qui dormait aux replis des\nsièges couverts de leurs housses et avec les délicats par-\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "614                            DURENDAL\n\n\nfums : lavande et racine d'iris, qui dénonçaient, au fond de\nmystérieux placards, l'entassement des piles de linge damassé,\norgueil des familles belges.\n    Les rideaux étaient discrètement clos, mais aux rayons de\ncet ardent soleil d'août qui s'infiltraient de-ci de-là, Thierry\na d m i r a les volutes du plafond, récemment mis au goût du jour,\net les deux grandes tapisseries où des P a n s vert-céladon aux\nyeux diaboliques enseignaient l'art de la flûte à de jeunes\nbergères, dans un paysage inspiré des jardins de Versailles.\nE n t r e les tapisseries, un portrait de famille, de composition\nmédiocre, montrait M. et M m e Charliers avec leurs six jeunes\nenfants dans un décor pastoral, et sous ce portrait dormait une\népinette en bois des îles. Ailleurs, une commode de vernis\nMartin étalait son ventre r e b o n d i ; quelques meubles de\nM. Boulle supportaient d'élégants biscuits de Saxe et deux\nvastes vitrines liégeoises laissaient voir, sur leurs fonds tapissés\nd'un papier chinois, des pièces de vaisselle et d'argenterie dont\nles rinceaux et les rocailles luisaient doucement dans le demi-\njour.\n   Il revint sur ses pas, p r e n a n t plus de plaisir qu'il ne l'eût cru\nà l'évocation de ces souvenirs d'une vie intime et douce que\nchaque objet lui rappelait. E n t r a n t dans l'office, il voulut se\nlaver les mains à la fontaine de faïence de Delft dont les flancs\nracontaient le miracle de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher.\nT o u t auprès, il revit la toise fichée au mur et où des encoches\nsuccessives marquaient les étapes de sa croissance et de celles\nde ses frères et sœurs.\n   Curieusement, il se mesura. L a dernière encoche lui venait\nm a i n t e n a n t au menton. Ces armoires toutes proches, où sa\nmère enfermait à chaque saison les bocaux de cerises et les pots\nde confitures, lui rappelèrent de puérils larcins dont il avait eu\nlongtemps le remords.\n   De l'autre côté du vestibule s'étendait le cabinet de travail\nde son père, simple et austère comme celui qui y passait chaque\njour de longues heures laborieuses. Deux corps de bibliothèques\nexhibaient les dos fauves ou parcheminés des vieilles coutumes\net des lois du pays. Aux murs, pendus très haut, les portraits\nde la dernière et de l'avant-dcrnière génération montraient des\nfigures douces et fortes, qui, du fond de leurs cadres, regardaient\nvivre, à la place même où les aïeux avaient vécu, le fils et le\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                         6l5\n\n\n   petit-fils qui continuaient leur tâche probe et vaillante. P l u s\n   bas, des diplômes enluminés, des adresses armoriées en vers\n  latins, français ou flamands, rappelaient des grades ou des\n  entrées au couvent, des distinctions obtenues, des jubilés\n  célébrés. F a c e au bureau, un tableau d ' a m a t e u r prétendait\n  reproduire le château de Longprez, vieille métairie flanquée de\n  tours et entourée de pâturages. Dans un coin, reposait en sa\n  gaine la bannière des Archers, dont M. Charliers avait la\n  garde et que les confrères du Serment venaient solennellement\n  chercher aux grands jours de sortie.\n     L a grande table qui servait de bureau étalait des papiers et\n  des pièces de procédure, qu'on devinait avoir été tout récem-\n  ment compulsés. T h i e r r y y aperçut aussi, amoncelés en tas,\n  des brochures et des pamphlets, grossièrement imprimés, qui\n  disaient, au jour le jour, le conflit entre les ennemis du\n Joséphisme et ses défenseurs officieux.\n     Bien que ce cabinet fût largement éclairé, — puisque ses\n trois fenêtres, dont l'une formait porte, s'ouvraient sur le jardin\n ensoleillé, — le jeune h o m m e y éprouva comme une impression\n d'obscurité et de froid. Impression toute morale, née de la\n pensée que sa destinée à lui serait désormais et fatalement,\n s'il ne voulait forfaire à une tradition et à une volonté impé-\n rieuses, de vivre toute sa vie entre ces mêmes m u r s , dans\n un étroit horizon de pensée, dans l'ornière des habitudes et\n des conceptions paternelles, dans un régime d'existence ren-\n fermée et presque cénobitique. Il en bâillait d'avance, songeant\n à ses amitiés parisiennes.\n    Poursuivant sa tournée de reconnaissance, il descendit au\n jardin et caressa T u r c , le gros chien de garde, qui, tout\ncomme Catherine, pleura de tendresse à le revoir. Il traversa\nla cour où picoraient les pigeons domestiques, retrouva\naux communs les deux robustes chevaux flamands et la\ngrande berline de famille dont Wevvep, le vieux cocher, inter-\nrompit brusquement la toilette pour s'exclamer et se réjouir à\nson tour.\n    — Vous n'avez donc pas faim, monsieur T h i e r r y ! se désola\nla bonne Catherine survenant à ce moment. Le déjeuner vous\nattend et je vous cherche partout...\n    Alerte et attentive, elle avait disposé le couvert sur un\nguéridon de la salle à manger : du café fumant, de grandes\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "616                            DURENDAL\n\n\ntartines beurrées, quelques tranches de pain d'épices, une cor-\nbeille de pêches veloutées.\n   — Cela ne vaut pas vos repas de P a r i s , sans d o u t e . . . Mais\npourquoi ne pas nous avoir annoncé q u a n d vous rentreriez...\n   — Pourquoi, mère Catherine ? Parce que j ' a i dû attendre\nplusieurs jours pour m'assurer une place dans la diligence,\ntant était grand l'encombrement des voyageurs... Encore\nai-je du p r e n d r e la voie de Lille au lieu de la voie de Valen-\nciennes qui est la plus courte et la plus recherchée... E t quand\nmon billet m'a été enfin délivré, il n'était plus t e m p s de pré-\nvenir ici ..\n   E t il d e m a n d a des nouvelles de tous, les questions entre-\ncoupant les réponses de la bonne vieille très loquace, lors-\nq u ' u n coup de marteau à la porte de la rue arrêta leur\nconversation.\n   — E h ! voilà notre bonne d a m e qui rentre de l'église avec\nnotre demoiselle. Qu'elles vont être heureuses !\n\n                                   *   *\n    C'était, en effet, M a d a m e Charliers qui rentrait au logis, portée\nen sa chaise (car la lente consomption dont elle souffrait lui\ninterdisait à peu près la marche) et accompagnée de sa fille\nHélène qui ne la quittait guère.\n    De revoir enfin, — et de façon si imprévue, — son fils le\nplus cher, l'aîné de ses enfants, qui lui tendait les mains pour\nl'aider à sortir de sa chaise à porteurs et l'instant d'après\ntombait dans son étreinte, ce fut pour cette t e n d r e mère une\némotion si forte qu'elle en pensa défaillir.\n    T h i e r r y , les larmes aux yeux, lui aussi, la contemplait avec\namour, r e m a r q u a n t de suite sur ses traits maternels, malgré la\njoie qui venait de les illuminer, les ravages de la maladie et du\ntemps et le premier regard qu'il eut pour sa sœur traduisit\nl'inquiétude qu'il en ressentit.\n    Mais H é l è n e était, comme sa mère, tout au bonheur de ce\nretour.\n    Si le visage de M a d a m e Charliers était émacié et ridé, — les\nfatalités de l'âge ayant p r é m a t u r é m e n t ruiné une santé qu'elle\navait toujours dépensée sans souci d'elle-même, — Hélène\napparaissait auprès de sa mère d'autant plus fraîche et\nc h a r m a n t e : fleur de vie jeune et saine.\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           617\n\n\n    Sa taille élancée, ses traits réguliers, son teint éblouissant\nsous une chevelure d'un blond sans fadeur, donnaient à qui\nl'admirait, — et la voir et l'admirer c'était tout un, — une\nimpression de décision et de franchise, à quoi de grands yeux\npers, vifs et limpides ajoutaient une rare douceur et un spiri-\ntuel entrain.\n    T h i e r r y s'en étonnait. Il l'avait quittée presque enfant. Il la\nretrouvait presque femme.\n    Déjà elle voulait accaparer son frère, l'étourdissant de ses\nd e m a n d e s , le plaisantant sur l'élégance de son gilet ventre de\nbiche et de son petit jabot.\n    — Que de choses vous allez avoir à nous conter, T h i e r r y . . .\nE t nous, que de nouvelles à vous a p p r e n d r e ! Saviez-vous que\nnous vivions ici en pleine agitation, pendant que vous mai-\ngrissiez là-bas sur vos rudiments ? Vous allez nous être une\nbonne recrue dans notre lutte contre les « figues », ainsi que\nnous appelons ces beaux messieurs de Vienne.\n    — Peste ! Je ne vous savais pas si lancée dans la cons-\npiration. E t notre ami Everard, que dit-il de tout cela, petite\nsœur ?\n    Hélène rougit un peu. Ami de sa première enfance, Everard\n passait pour être son promis, sinon son fiancé. C'était le fils de\n M. de Pehalegas, un digne gentilhomme issu d'une de ces\n nombreuses familles espagnoles établies aux Pays-Bas depuis\n deux siècles. M. de Penalegas vivait dans le Brabant wallon,\n partageant son temps entre le soin de son domaine et les plaisirs\n de la chasse. Les Charliers entretenaient avec les Penalegas\n d'anciennes et excellentes relations, échangeant ou réunissant\n leurs enfants aux jours de congés et des fêtes, voyant d'un œil\n favorable les sympathies qui grandissaient, d'une part, entre\n Hélène et Everard, qui était entré au service militaire en 1786,\n — d'autre part entre T h i e r r y et Isabelle de Penalegas. Que\n ces s y m p a t h i e s dussent aboutir bientôt à des accordailles, on\n le pensait généralement, — si généralement qu'on ne songeait\n plus à en gloser.\n     — Everard a maintenant son brevet de cornette, et, jusqu'ici,\n il tient garnison à Bruxelles. Mais nous avons grand'peur qu'il\n  ne soit versé dans l'armée du D a n u b e , tout comme notre\n oncle Gilles. Car l'empereur y a besoin de renforts et il fait de\n  préférence appel aux officiers de nos provinces, sauf à les rem-\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "618                          DURENDAL\n\n\n placer aux Pays-Bas par des Autrichiens qu'il croit plus\n sûrs. Q u a n t à Isabelle, j e ne la vois pas qu'elle ne s'enquière\n de ce que vous devenez. Mais je bavarde et je vous empêche\nd e vous refaire... Vous devez êlre r o m p u . N'irez-vous pas tout\n d ' a b o r d vous reposer ?\n      — Non, certes! E t surtout pas avant que je n'ai revu mon\n père.\n     — Il sera ici à midi, fit M a d a m e Charliers. Vous savez qu'il\n e s t l'exactitude m ê m e .\n      Elle oubliait d'ajouter qu'elle était encore plus ponctuelle en\n toutes choses que ne l'était son seigneur et maître. L'intérieur\n familial — où sa vie s'était écoulée dans l'accomplissement\n minutieux de tous ses devoirs d'épouse et de mère — avait toute\n la régularité d'organisation d'un couvent.\n      — E t Pierre, et H e n r y , et notre petit J e a n ? interrogea\nT h i e r r y . E t cette petite m u t i n e de Gabrielle?\n     — Les garçons sont à l'école. Q u a n t à Gabrielle, qui me vient\n maintenant à l'épaule, elle travaille, elle aussi, à sa façon, pour\n la cause patriotique. Elle est en ce moment avec quelques amies\nchez la bonne dame Brizette, de la paroisse Saint-Géry, où elles\ntravaillent à coudre des chemises pour nos émigrés de Breda,\nqui m a n q u e n t de tout, parait-il.\n     L a mère, le fils et la fille n'avaient point fait cesse à leurs\npropos qu'au coup de midi, exact comme sa femme l'avait\nprédit, l'avocat rentra, accueilli au seuil même de la maison par\nT h i e r r y qui s'empressa à sa rencontre.\n     M. Charliers de Longprez était un h o m m e de 65 ans, petit,\nmais taillé en force. U n e perruque à marteaux et d'épais sour-\ncils blancs accentuaient encore l'éclat de son beau visage, haut\nen couleurs, où brillaient des yeux francs et clairs qui reflétaient\nune â m e toute d'honnêteté. L a simplicité m a r q u a i t son être,\ndans sa tenue comme dans sa physionomie. E t pourtant, de\nl'une et de l'autre se dégageait une inexprimable autorité, faite\ndu sentiment de son droit et de la fidélité aux plus nobles vertus\nfamiliales et bourgeoises.\n     Mais tandis que son père l'attirait à lui e.t l'embrassait lon-\nguement sur le front, T h i e r r y éprouvait comme une gêne et une\nhonte intimes à ne pointressentir en lui-même toute la tendresse\nqu'appelait une telle effusion, au retour d'une si longue sépa-\nration.\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             619\n\n\n   Et cette sorte de malaise s'accentua lorsque, après les pre-\nmiers moments donnés, en compagnie de M a d a m e Charliers et\nde sa fille, à la joie commune de se retrouver tous ensemble,\nl'avocat, touchant son fils à l'épaule, lui dit :\n   — Venez, T h i e r r y . J e désire causer quelques instants avec\nvous, avant que ne sonne l'heure du dîner.\n   Il l'entraina dans son cabinet, et là, ayant pris place lui-\nmême dans son grand fauteuil de cuir, où sa taille apparut\naussitôt dominatrice, il lit asseoir le jeune h o m m e tout proche\nde lui, après qu'il lui eût fait signe de fermer la porte.\n   Que de fois déjà, dans les circonstances graves, T h i e r r y avait\nreçu à cette même place, face à ces portraits d'aïeux qui sem-\nblaient des témoins ou des juges, les conseils, les instructions,\nles admonestations de son p è r e ! Mais alors il n'était qu'un\nenfant, et l'insubordination qu'il sentait souvent sourdre en lui,\nen subissant l'un ou l'autre reproche, se devinait à peine à son\nm u t i s m e ou à ses regards fuyants. Mais aujourd'hui qu'il avait\nla prétention d'être un homme — plus qu'un h o m m e , un philo-\nsophe ! — il se d e m a n d a i t d'avance si le respect' filial suffirait à\nfaire taire chez lui un conflit de sentiments qui n'était plus seu-\nlement l'ordinaire malentendu de père à fils, que le mystère de\nla procréation entraîne si souvent entre des âmes placées à des\nniveaux si différents dans la vie, mais qui s'aggravait aujour-\nd'hui j u s q u ' à l'antagonisme des convictions et des doctrines.\n   — J e suis heureux de vous revoir, T h i e r r y , commença Mon-\nsieur Charliers. Et j ' a u r a i s été plus heureux encore de vous revoir\nplus tôt... Je soupçonne bien, d'après le ton même de vos lettres,\nque votre existence là-bas aura été plus frivole qu'elle ne l'eût\nété ici sous ma direction immédiate. Soit. Je n'entends pas\nrécriminer. Il fallait bien que vous puissiez conquérir vos\ngrades et il ne vous était plus possible de les obtenir au\npays...\n   Vous voici donc revenu tout de bon et j'espère que les sacri-\nfices que j ' a i consentis pour vous jusqu'à cet âge ne l'auront pas\nété en vain. J e touche au seuil de la vieillesse, T h i e r r y . Il est\ntemps que vous-même vous abordiez la vie sérieuse et définitive\net que vous creusiez à votre tour, dans mon sillon, le sillon de\nvotre lignée. Auprès de moi, pendant quelque temps encore,\nvous vous initierez à la pratique de notre existence profession-\nnelle. Vous apprendrez à aimer le labeur patient et continu\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "620                             DURENDAL\n\n\n dont j'ai cherché à vous donner l'exemple. P u i s , vous ne tar-\n derez pas à vous créer un foyer à côté du foyer paternel. Votre\n digne mère et moi nous y avons déjà pensé pour vous, vous le\nsavez du reste. Pour opposer aux traverses de la vie une volonté\n droite et constante, il faut chercher appui en une femme qui\nvous apporte une éducation et une condition analogues aux\nvôtres. C'est ainsi qu'aux jours d'épreuves ou d'orages, on peut\ntenir aisément la tête levée au-dessus des flots. Notre ami,\n M. de Penalegas, qui connaît nos vues, n'y fera point d'obs-\ntacle...\n    Mais ce n'est pas seulement la famille qui va vous réclamer,\nT h i e r r y , c'est aussi le p a y s . J e ne sais si vous vous faites une\nidée exacte des conjonctures où nous nous d é b a t t o n s en ce\nm o m e n t . L'apparence de la ville est calme, mais l'anxiété\n patriotique est dans tous les cœurs.\n    C h a q u e jour, le caprice de Joseph II empiète plus audacieu-\nsement sur nos croyances et sur nos droits, et toujours au nom\nd'une tolérance absurde ou d'une philosophie mensongère.\nL ' e m p e r e u r , « libéral par raisonnement et tyran par caractère »,\ncomme le peignait justement le duc d'Ursel dans une admirable\nlettre qu'il adressait de Vienne, il y a quelques jours, à mon\ncollègue M . Vonck et que celui-ci m'a montrée, prétend décou-\nvrir chez ses sujets des P a y s - B a s toutes sortes de maladies dont\nceux-ci n'ont j a m a i s eu le soupçon. Sous prétexte de les guérir,\nil entend faire de cette terre libre et honnête un champ d'expé-\nrience pour les pires sophismesde Messieurs les Encyclopédistes.\nC'est ainsi qu'à coup d'ukases, sans ordre, sans fin, sans cohé-\nsion, il détruit nos justices, il supprime nos maisons religieuses,\nil interdit nos confréries militaires.\n    L o n g t e m p s nous avons pris patience, et nos E t a t s , encore\ntout pleins du souvenir de Marie-Thérèse et du bon archiduc\nCharles, se sont bornés à multiplier leurs respectueuses repré-\nsentations.\n    Mais rien n'y a fait, et la mesure paraît pleine depuis qu'une\nordonnance du 18 juin a révoqué notre Joyeuse E n t r é e que\nl'Empereur avait j u r é d'observer, et a cassé le Conseil de Bra-\nbant qui refusait de modifier sa composition et de résigner son\ndroit de voter annuellement les subsides.\n   Aussi l'indignation a-t-elle gagné tous les ordres. L a noblesse,\nle clergé et le tiers sont également excédés d'un tel régime. Les\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                              62I\n\n\nE t a t s de F l a n d r e et ceux du H a i n a u t ne pensent pas autrement\nque ceux du B r a b a n t .\n    L ' e m p e r e u r et le général d'Alton, qu'il nous a envoyé, comme\ns'il s'agissait de pourchasser les T u r c s , croient avoir raison de\nnous par la violence. Des prises de corps ont été décrétées et\nexécutées contre plusieurs conseillers. L'archevêque de Malines\nest réduit à se cacher et son secrétaire, M. l'abbé Duvivier, est\nprisonnier à Laeken. N o m b r e de citoyens notables, qui se\nsavent menacés, émigrent en Hollande. T o u s nous sommes en\nbutte à la délation et aux avanies. U n e telle situation ne peut\nperdurer.\n    Aussi des préparatifs, que je puis vous révéler sous le sceau\ndu secret, annoncent-ils un éclat prochain. Notre cousin van\nder Noot, qui depuis plusieurs années multiplie ses peines pour\nla défense de nos droits et que les sbires impériaux traquent\ncomme une bête fauve, a pu, à la faveur d'un déguisement et\nau péril de ses jours, rentrer à Bruxelles il y a deux semaines.\nU n e conférence a eu lieu, chez le vicomte de Walckiers, où\nassistaient M. Vonck et les membres les plus actifs de la Société\nPro Aris et Focis, ainsi que le notaire Camaert, qui a organisé\nla résistance dans les F l a n d r e s . T o u s sont maintenant d'accord\npour équiper et armer des forces et les masser sur la frontière.\nJ'aurai sans doute mon rôle à remplir dans cette occurrence et je\nn'y faillirai pas. Vous y aurez aussi le vôtre, T h i e r r y . Je ne\ndoute pas que vous n'y soyez tout. prêt.\n    L e discours paternel avait pris un tour que T h i e r r y n'avait\npas prévu. Il s'était attendu à une scène de reproches, comme\ncelles dont il avait souvent applaudi la saisissante vérité au\nT h é â t r e - F r a n ç a i s dans les pièces du répertoire. E t voici que\nson père s'adressait à lui comme à un confident, sollicitant son\nconcours d a n s une conspiration politique.\n    Il répondit assez froidement :\n    — A vous dire vrai, mon père, je n'éprouve point du tout,\nà l'endroit des réformes de Joseph I I , une horreur qui soit suffi-\nsante pour armer mon bras contre elles.\n    E n s o m m e , que reproche-t-on à l'empereur? De vouloir\nsupprimer des abus d'un autre temps dont la routine ou l'igno-\nrance peuvent seules justifier le maintien. D'avoir ouvert la\nporte des couvents à des religieux dont beaucoup aspiraient\nà vivre avec le commun des hommes et dont beaucoup aussi\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "622                             DURENDAL\n\n\navaient déjà introduit à l'ombre de leurs cloîtres les façons et\nles vices des simples mortels?... D'avoir voulu substituer une\njustice plus simple et plus régulière aux formes gothiques des\ngrands mayeurs,. prévôts, baillis, a m m a n s , drossards ou écou-\ntâtes, et à je ne saisquel fatras j u r i d i q u e mélangé de droit romain,\nd'édits royaux, de coutumes communales... D'avoir résisté aux\nusurpations du clergé sur le pouvoir civil... D'avoir réglé les\nmariages et restreint le droit de primogéniture... D'avoir renoncé\nà combattre par la violence les cultes dissidents... D'avoir\noctroyé aux auteurs et gazetiers la faculté d'imprimer ce qu'ils\npensent... Or, ma raison s'accommode très bien de toutes ces\nréformes, — et des quelques enseignements qu'elle a pu recueillir\ngrâce à vous, mon père, il m'est surtout doux de retenir que la\nliberté est un des apanages inaltérables de l'homme...\n   E n écoutant cette profession de foi, Monsieur Charliers dut se\nfaire violence pour ne pas laisser voir le désarroi qu'il en ressen-\ntait. Il lui semblait qu'une pointe lui entrait au cœur, et la durée\nd'un moment il ferma m ê m e les y e u x . . . Mais bientôt il se res-\nsaisit, comprenant qu'il était lui-même coupable en quelque\nmesure d'avoir a b a n d o n n é à des influences étrangères et délé-\ntères un jeune esprit qu'il avait eu le tort de croire suffisam-\nment armé dans le sens de ses traditions pour l'exposer aux\nsophismes de mode française. E t comprenant du même coup\nqu'il n'aurait pas raison, par les seuls arguments d'autorité, de\ncette déformation qui semblait profonde, il prit le parti de\ndiscuter :\n   — On devinerait, rien qu'à vous entendre, mon fils, que vous\narrivez tout droit d'un pays où tout diffère du nôtre, où le\nclergé, tout comme les magistrats seigneuriaux ou communaux,\nest trop souvent oublieux de ses devoirs, où le bon plaisir royal\ns'est depuis longtemps substitué à toutes les institutions locales.\nE t vous vous figurez qu'il suffit, ici comme là-bas, d'invoquer\nla liberté pour justifier les bouleversements les plus brusques\net les plus profonds, sans tenir compte des droits et usages sécu-\nlaires, sur quoi est fondée toute notre société ! Sachez que\nrien n e ressemble plus à l'esclavage que la liberté qu'on veut\nimposer à un peuple, sans souci de ses mœurs et de ses insti-\ntutions. S'il est des réformes à apporter à ces m œ u r s et\nà ces lois, ce que je ne dénie pas absolument, nos provinces\nbelgiques, qui sont libres et maîtresses d'elles-mêmes, sauront\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         623\n\n\nles y introduire sans l'aide du Souverain qui, lui, n'a point à\ns'y immiscer, aux termes de nos constitutions qu'il a jurées.\nTenez-vous donc pour rien nos pactes traditionnels et notre\nJoyeuse Entrée?\n    — Je vous confesse que je n'en ai pas du tout le fétichisme,\nrépartit le jeune h o m m e . Ces vieux parchemins du temps du\nduc J e a n ont peut-être eu leur utilité. Mais où en serions-nous\nsi les anciens Brabançons avaient, eux aussi, prétendu garder\nintactes les lois d'avant Charlemagne? Au tour des traditions\nféodales et corporatives de céder la place à d'autres. L a raison\nd e m a n d e aujourd'hui à s'épanouir sous peine de faire éclater\nles entraves dont on l'enserre, que ces entraves soient des cou-\nronnes de rois ou de vieilles chartes trop rigoureuses...\n    — Nous reparlerons de tout cela, T h i e r r y . Mais croyez-en,\nnon pas votre père, mais un homme qui a l'expérience de la\nvie et l'amour de la vraie liberté. L'être humain n'est pas une\ncire vierge que les philosophes peuvent modeler à leur guise.\nIl est l'addition de sa race. Il n'est qu'une transition entre les\nmorts et ceux qui naîtront à leur tour. L e progrès n'existe que\nm o y e n n a n t certaines conditions de pondération et de grada-\ntion. Rien ne dure, dans les E t a t s comme dans les familles, de\nce qui est brusquement improvisé. Rien ne dure qui ne soit\nfortement enraciné dans le passé et qui n'émane des acquisitions\nsuccessives de ceux qui ont avant nous pensé, lutté, souffert,\nvécu.\n    E t Monsieur Charliers se leva, le front haut, défiant en quel-\nque sorte les sophismes qu'il voyait s'infiltrer jusque dans son\nsang :\n    — Oui, croyez-m'en, T h i e r r y , c'est un terrain d'action bien\nferme et bien rassurant que celui que l'on peut frapper du pied\nen disant : C'est ici que s'est affirmée la volonté de mes pères\net qu'elle a prouvé son mérite... J e suis debout, j'agis, je\nm'érige sur leur volonté et leurs convictions.\n    L ' h e u r e du repas sonna. Ce fut un soulagement pour le père\net le fils que la fin de cet entretien qui avait éclairé si brutale-\nment l'abîme creusé entre leurs âmes.\n    T h i e r r y retrouva avec joie ses jeunes frères qui lui grim-\npèrent qui aux j a m b e s , qui au cou, en criant tous à la fois.\n    Il retrouva aussi, en la personne d'un moine augustin de\n l'ancien prieuré de Groenendael qui venait, aux jours, de\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "624                           DURENDAL\n\n\nmaigre, partager le dîner familial, un de ses anciens compa-\ngnons de Louvain. Dom Placide — ainsi s'appelait ce digne\nmoine — était remarquable au physique par sa carrure athlé-\ntique et l'éclat vermeil de son teint. Au temps des polémiques\nmenées contre Stœger, L e p l a t et Dufour,— et où T h i e r r y et lui\ns'étaient rencontrés au premier rang — il était parmi les plus\nhabiles à poser un quodlibet ou à réfuter un syllogisme. E n tous\ncas, personne ne pouvait lutter avec lui q u a n d il s'agissait de\ncouvrir la voix d'un adversaire. On l'avait s u r n o m m é , comme\nsaint T h o m a s d'Aquin qu'il citait à tout propos, et parfois hors\nde propos, le «. bœuf de l'école ». D'ailleurs, il entendait la\nplaisanterie et à ceux qui lui décernaient ce sobriquet, il répon-\ndait volontiers : Cavete.Foenum habet in cornu ! Les récents événe-\nments politiques et surtout la suppression de son monastère\nen 1784 n'avaient fait qu'exciter son ardeur, et on le citait comme\nun des principaux collaborateurs de l'abbé Vanden Elsken pour\nla publication des « Brieve van Keuremenne », une série de\npamphlets dont Joseph II avait trouvé plus d'une fois à son\nchevet des exemplaires déposés par une main mystérieuse.\n   A peine le bénédicité fini, les joyeux propos des enfants\n— auxquels on avait permis de parler ce jour-là, pour fêter le\nretour du grand frère — et surtout l'intarissable faconde de Dom\nPlacide, qui arrivait tout plein de détails sur les derniers événe-\nments des provinces, animèrent la salle à manger d'un étour-\ndissant brouhaha.\n   Cependant, Monsieur Charliers de Longprez demeurait sur\nson siège à haut dossier plus silencieux qu'à l'ordinaire. E t à part\nlui, tandis que Dom Placide, sans perdre un coup de fourchette,\nvitupérait l'Empereur des figues et sa séquelle, l'avocat songeait\nqu'entre tant de décisions incohérentes prises par Joseph I I ,\nil en était une du moins qui n'était pas dénuée de bon sens :\nc'était le décret par lequel l ' E m p e r e u r avait récemment défendu\nà ses sujets d'entreprendre des voyages à l'étranger avant l'âge\nde 27 ans.\n   A la fin de cette journée, où plus d'une fois il avait dû se\ncontraindre, T h i e r r y , retiré de bonne heure dans sa chambre\nde jeune h o m m e , — chacun le croyant pressé de prendre un\njuste repos — resta longtemps à rêver, accoudé à sa fenêtre.\nSon regard suivait distraitement les lignes bistournées d'un\nfronton prétentieux, élevé de l'autre côté de la place, et où des\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "                            VIEUX    BRUXELLES                            625\n\n\nguirlandes de fleurs sculptées soulignaient une légère balus-\ntrade surmontée elle-même, aux extrémités, de deux urnes\nfunéraires. Sans doute, ce mélange de style antique et pastoral\névoqua-t-il pour lui des souvenirs d'un autre ordre, car il\ns'assit devant sa table d'étudiant — qui était là comme il y a\ntrois ans — et, à la lumière fumeuse d'un crasset, il écrivit une\nlettre à un de ses plus intimes amis de Paris, M. de Levrezy :\n\n                    « C H E R VICOMTE,\n\n  » J e suis rentré ce matin au foyer de mes pères.\n  » Hélas ! il ne me remplacera pas le charme de cette aimable\nsociété où j ' a i appris à te connaître et j ' é p r o u v e , à ce contraste,\nque les liens librement noués par l'amitié sont plus forts que\ntous ceux forgés par la N a t u r e !\n  » T u sais comment M . de Voltaire appréciait Bruxelles, lors\ndu voyage qu'il y fit jadis :\n                        Pour la triste ville où je suis,\n                        C'est le séjour de l'ignorance,\n                        De la puanteur, des ennuis,\n                        De la stupide indifférence.\n                        Un vieux pays d'obédience,\n                        Privé d'esprit, rempli de foi.\n    » L e tableau serait encore fidèle aujourd'hui.\n   » J'ai retrouvé mon père plus féru que j a m a i s des préjugés\ngothiques auxquels le commerce d'esprits philosophes comme\nle tien a pu h e u r e u s e m e n t me soustraire. Il conçoit la société\ncomme un j a r d i n tiré au cordeau et où chaque individu a son\nétablissement marqué par la tradition et la routine. C'est ainsi\nqu'il m'a voué, depuis mon âge le plus tendre, à reprendre un\njour sa place au Barreau et à épouser un jour une jeune fille de\nma condition, dont il a arrêté définitivement le choix. Ce jour\nest arrivé et mon destin est fixé.\n    » Q u o i q u e j ' e n aie, il me va falloir relever l'auteur de mes\njours de la faction incessante qu'il monte auprès de son vieux\ndroit coutumier, j u s q u ' a u moment où je passerai à mon tour le\n mot d'ordre aux petits Charliers que je suis invité à procréer.\n Ce destin me paraît si fatal que je n'ai point le cœur de\n m'insurger contre lui. Peut-être si j'avais abordé la vie plus\n tard, quand la raison aura définitivement triomphé des abus du\n passé, l'homme de l'état social nouveau aurait-il pu résister à\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2293, "texte": "626                          DURENDAL\n\n\nl'homme de la routine familiale déjà discréditée. Aujourd'hui,\nje m'incline, résigné à ne connaître du bonheur que sa fatale\napparence sans jamais en goûter la réalité. T o u t e vie ne\ncomporte-t-elle pas l'étranglement de quelque rêve?\n   » E n guise de société, j ' a i trouvé ici, installé au foyer\nfamilial, un jeune moine dont les propos exciteraient assuré-\nment ta verve caustique. Il paraît que ces bons pères souffrent\npersécution de la part de l'Empereur-philosophe. Mais je\nt'assure qu'à voir celui-ci, il n'y paraît point du tout : les\nrigueurs du m a r t y r e ne laissent nulle trace sur sa mine fleurie.\nD'accord avec mon père, il voudrait m'engager d a n s je ne sais\nquelles menées contre les réformes qui viennent d'être opérées\nici. Me vois-tu, moi, un des vainqueurs de la Bastille, m'atteler\nau char de la réaction ?\n   » Q u a n t aux plaisirs du cru, on m e promet le spectacle des\néquipages de l'Allée-Verte et de la musique du W a u x - H a l l qui\nne me fera pas oublier, je le crains, celle de Cherubini que nous\ngoûtâmes ensemble au théâtre de Monsieur.\n   » Pour tout dire, je ne doute pas que je ne me dessèche ici,\nà bref délai, si un sort plus clément n'y pourvoit. Ne réali-\nseras-tu pas le projet que tu formas un jour devant moi, de\nvisiter ces pays bas demeurés si bas? N o m b r e de Français de\ndistinction sont ici de passage, me dit-on. L e comte d'Artois\nest à N a m u r . Quel ravissement ce me serait de te voir à\nBruxelles! Ce triste séjour s'en éclairerait pour moi d'un rayon\nsoudain et tu ferais ainsi acte de vraie philanthropie au profit\ndu plus fidèle de tes amis.                          » THIERRY. »\n\n   Ayant relu et cacheté sa lettre, le jeune h o m m e jeta un\ndernier coup d'ceil par la fenêtre sur la place solitaire. L a lune\ny dessinait en une silhouette bizarre le vieil hôtel de Duras qui\nfaisait vis-à-vis à l'hôtel Charliers. N u l passant. A peine, au\ncoin de la rue du Poinçon, un peu d'animation s'échappait\nencore d'un cabaret aux rideaux éclairés.\n   L e couvre-feu sonna, mélancolique.\n, T h i e r r y ferma sa fenêtre. Il bâilla longuement. E t bientôt\ndévêtu, il s'endormit d'un pesant sommeil.\n\n                                          H.   CARTON DE W I A R T .\n\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 627, "page_fin": 633, "titre_corps": "Le Maître de Flémalle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Visible autrefois pour quelques rares privilégiés, ce\n                           triptyque subit une éclipse mystérieuse qui intrigua au\n                           plus haut point les archéologues. D'aucuns supposèrent\n                           qu'il avait pris le chemin de l'Amérique. Son apparition\ninattendue à l'exposition de la Toison d'Or, à B r u g e s , fut donc sensa-\n tionnelle.\n      M. von T s c h u d i , directeur des Musées de Berlin, écrivit en 1898 la pre-\nmière étude détaillée sur l'auteur i n c o n n u de cette peinture. P o u r illustrer le\ntravail qu'il lui consacra, il dut se contenter d'une reproduction faite sur u n e\ncopie présentant de légères variantes. E n c o m p a r a n t le retable de Merode\navec les quatre p a n n e a u x d'un polyptyque conservés au Musée Staedel,\nà Francfort, M. von T s c h u d i crut pouvoir attribuer les deux œuvres à un\nm ê m e peintre, qu'il appela le Maître de Flémalle, n o m de l'ancienne abbaye\ndu pays de Liége, d'où proviennent, pense-t-on, les débris du polyptyque de\nFrancfort. Cette dénomination prévalut depuis la disparition du retable de\nMerode.\n     L a même méthode de comparaison appliquée à un bon nombre de tableaux\ncatalogués généralement sous le nom de Rogier Van der W e y d e n permit au\ncritique de Berlin de reconstituer u n e série d'œuvres attribuables au Maître\nde Flémalle. Voici l'inventaire proposé par M. von T s c h u d i :\n     1. L e triptyque de Merode. L''Annonciation au panneau central, Saint Joseph\ndans son atelier a u volet de gauche, au volet de droite les portraits du donateur\net de sa f e m m e ;\n     2. Q u a t r e grands p a n n e a u x au Musée Staedel, de Francfort : la Vierge\ndebout allaitant l'Enfant, Sainte Véronique, la Trinité (grisaille), u n fragment\nd ' u n e Crucification représentant un L a r r o n , L o n g i n et un troisième person-\nn a g e . Figures presque de grandeur naturelle;\n    3. La Madone connue sous le nom de Somzée (collection G. Salting);\n    4. Au Musée du P r a d o (Madrid), les deux volets d'un retable dont la partie\ncentrale est p e r d u e ; à droite Sainte Barbe lisant (daté de 1438), à gauche un\ndonateur et saint J e a n - B a p t i s t e ;\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": " 628                               DURENDAL\n\n\n    5. Au même Musée, deux autres p a n n e a u x moins importants : Annonciation\n et Epousailles de la Vierge ;\n    6. A la Galerie nationale de L o n d r e s , la Mort de la Vierge;\n    y. Au même Musée, les portraits d'un i n c o n n u et de sa f e m m e ;\n    8. A la Galerie nationale de Berlin, un important Crucifiement (haut. 0m77,\nlarg. 0 m 47), peint primitivement sur fond d'or. L e paysage et le ciel actuels\nsont d'un peintre du XVIe siècle. On y remarque l'influence d'un tableau de\nRogier Van der W e y d e n , du Musée de V i e n n e ;\n    9. Portrait d'homme au même Musée ;\n    10. A la Galerie de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg), deux petits panneaux :\nTrinité rappelant la grisaille de Francfort, Vierge occupée à la toilette de\nV Enfant;\n    11. Au Musée de l'hôtel de ville de L o u v a i n , u n p a n n e a u important\n(haut. 1 m 40, larg. 1 mètre), très retouché, représentant la Trinité, probable-\nment sur fond d'or en son état primitif;\n    12. Au Musée de Bruxelles, les portraits d u seigneur Alatruye et de sa\nfemme. M. von T s c h u d i hésite à les attribuer au Maître de Flémalle. Le\ncatalogue de M. A.-J. W o u t e r s les d o n n e à Robert C a m p i n .\n    Depuis les travaux de M. von T s c h u d i , la critique a proposé de nouvelles\nrestitutions, parmi lesquelles il convient de signaler le tableau du Musée\nd'Aix en P r o v e n c e représentant la Madone à l'Enfant assise sur u n b a n c flot-\ntant dans le ciel avec trois figures terrestres, et peut-être aussi la délicieuse\nAdoration des Bergers du Musée de Dijon.\n\n                                         *   *\n    N u l document positif, nulle pièce d'archives ne confirment les attributions\n mentionnées. L a liste des œuvres du Maître de Flémalle est due exclusive-\n ment aux conjectures, parfois plausibles, souvent hasardées, que suggèrent\n la comparaison de tableaux anonymes, la similitude des sujets et des types\n et u n e certaine conformité de sentiment, de style et de procédés. En\nadmettant qu'une série de peintures présentent des affinités telles qu'on\npeut, sans trop de risques, les attribuer à u n m ê m e pinceau, il reste le\nproblème de l'identification du maître. A défaut de méthodes directes et\nsûres, on peut essayer des solutions indirectes.\n    Les documents de l'époque n o u s ont conservé le nom de quelques peintres\ndu XVe siècle, si bien oubliés par la tradition qu'on ne sait rien de leur pro-\nduction. D'autre part, les Musées possèdent presque tous des tableaux datant\ncertainement de cette époque, mais sans attribution possible d'auteur.\nJuxtaposer les œuvres et les n o m s , restituer aux artistes ce qui est leur bien,\ntel est le problème, ou, si l'on veut, le jeu de patience offert à la critique. Le\nproblème est difficile, insoluble même à cause du silence désespérant des\narchives, pour quiconque ne se contente pas de vagues probabilités. Néan-\nmoins le jeu est passionnant ; il intéresse si bien les facultés les plus subtiles\ndes j o u e u r s , que ceux-ci préfèrent parfois le plaisir de deviner à la satis-\nfaction d ' a p p r e n d r e les choses par u n e pièce banale que tout le monde\npeut lire.\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3587, "texte": "                          LE MAITKE DE FLÉMALLE                                     629\n\n\n    Quoi qu'il en soit, les particularités de style, de costume, de composition\net de sentiment, qui font le lien des œuvres attribuées au Maître de Flémalle,\net, u n e fois au moins, la b o n n e fortune d'une date inscrite au bois d'un pan-\nneau, nous incitent à chercher son nom dans la génération presque contem-\nporaine ou immédiatement postérieure aux Van Eyck. Diverses identifications\nont été proposées. On a songé d'abord à Marguerite Van Eyck, l'énigmatique\nsœur d ' H u b e r t et de J e a n . On invoquait comme indice probable la propreté\nféminine et le soin méticuleux qui président aux intérieurs du Maître de\nFlémalle, ainsi que le charme d'intimité que dégagent ses tableaux. Base\nbien fragile pour supporter u n e conclusion quelque peu décisive!\n    M. A.-J. W o u t e r s pense que le maître de Flémalle n'est autre que le\nfameux H u b e r t Van E y c k , celui que J e a n lui-même appelle le premier des\npeintres de son époque, et auquel est due au moins l'ordonnance du célèbre\np o l y p t y q u e de Gand. Cette hypothèse n'est acceptable q u ' à condition de\nretrancher de la liste dressée par M. von Tschudi u n bon nombre de peintures\nqui ne peuvent être d ' H u b e r t , soit à cause d'une date tardive ( H u b e r t est\nmort en 1426; les volets de Madrid sont datés de 1438), soit qu'ils manifes-\ntent u n e étape plus avancée dans l'évolution de la peinture. Au d e m e u r a n t ,\nil semble que les p a n n e a u x de Francfort soient les seuls attribuables à\nH u b e r t Van Eyck, parmi tous ceux qu'on donne au Maître de Flémalle.\n H u b e r t serai donc le Maître de Flémalle au sens le plus restreint du n o m .\n    U n critique allemand, M. Firmenich-Richartz, essaya de restituer à Rogier\n Van der W e y d e n le lot de tableaux que M. von Tschudi donnait à\n un a u t r e . L'œuvre du Maître de Flémalle représenterait la production de la\njeunesse de Rogier Van der W e y d e n . C'est, répondit-on, ne pas tenir compte\n de l'évolution sensible dans l'œuvre du Maître de Flémalle, laquelle suppose\n u n e succession d'efforts et une longue vie.\n    Enfin M. H u l i n de Loo, de Gand, proposa d'identifier le Maître de\n Flémalle avec J a c q u e s Darel, de T o u r n a i , élève de Robert Campin, et con-\n disciple, à l'atelier de ce maître, de Rogier Van der W e y d e n .\n     Robert Campin et son élève Jacques Daret ne sont connus que par les\n témoignages écrits de l'époque. On ne peut, avec certitude, mettre leur nom\n sous a u c u n e peinture encore existante. L e s archives nous apprennent que\n Rogier entre à l'atelier de Robert Campin le 5 mars 1426, et Jacques le\n 12 avril 1427. L e premier est reçu franc-maître le 1er août 1432, l'autre le\n 18 octobre de la même a n n é e . Jacques Daret quitte T o u r n a i , sa ville natale,\n vers 1441, pour se fixer à Arras. Il y travaille, pour le compte de la maison\n de Bourgogne et d'autres, à des œuvres de luxe mondain et de fantaisie,\n telles que cartons de tapisserie et décoration des « Tables et Entremets »,\n qui rehaussa les fameux banquets du 9 février 1454.\n     Vers 1460, Jacques Daret revient à T o u r n a i , vraisemblablement attiré par\n l'essor soudain que prend l'art de la tapisserie en cette ville. Un document\n incontestable nous le montre à Bruges en 1468. Il y tient un rôle important\n d a n s les colossales féeries déployées lors des noces du T é m é r a i r e . P u i s sa\n trace disparaît...\n     Y a-t-il place, dans cette carrière errante et parmi ces préoccupations de\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\ndécorateur, pour le labeur recueilli du peintre de retables pieux? M. le baron\nMaurice Houtart, auquel j ' e m p r u n t e ces détails biographiques (1), en doute.\nConvenons cependant que la mentalité et les occupations des artistes du\nXVesiècle sont ondoyantes et diverses. Jean Van E y c k nous en livre lui-même\nla preuve. Toujours est-il que les archives sont muettes.\n                                           *\n\n    Quoi qu'il en soit de l'identification de Daret-Flémalle, son œuvre sup-\nposée est des plus intéressantes, et p e r m e t des constatations suggestives.\n    Voici d'abord le polyptyque de Francfort. La figure du L a r r o n , mort sur\nla croix, les j a m b e s brisées, le corps convulsé, le visage angoissé, est d'un\npeintre p u i s s a m m e n t réaliste et possédant à un h a u t degré le sens du pathé-\ntique. Mais il est curieux de noter l'analogie qu'il y a entre les deux specta-\nteurs et certains types de l'Adoration de l'Agneau, en particulier ceux des\nprophètes agenouillés à g a u c h e de la F o n t a i n e symbolique. Ce sont les\nmêmes têtes rondes et fortes, les mêmes traits massifs, la m ê m e coiffure en\nturban. On remarquera aussi le luxe des détails du costume et de la bijou-\nterie chère aux Van Eyck.\n    L a grisaille représentant la Trinité d o n n e encore lieu à des rapproche-\nments intéressants avec les deux grisailles de l'Adoration de l'Agneau (Musée\nde Berlin). C'est d'abord le style identique des draperies à g r a n d e s cassures\nrectilignes, avec le filet de pénombre claire au bord des plis rentrants. C'est\nsurtout une extraordinaire parenté de types entre la tête du Pire céleste de\nFrancfort et celle de Saint Jean-Baptiste de Berlin. Les traits sont pareils :\nnez long, effilé, légèrement aquilin, lèvres étroites et sinueuses. Les yeux\nont la même expression de gravité un peu trisle. L e s deux visages ont la\nmême beauté sculpturale. Chez l'un et l'autre, la b a r b e est symétriquement\nbouclée; le relief des masses rappelle la statuaire de l'époque. L e s inscrip-\ntions en biseau creux gravées au socle des deux figures en forme de statues\nsont du m ê m e alphabet, bien que les caractères de Van E y c k soient plus\nlarges, ce qui tient peut-être à l'ampleur du socle.\n   L a Vierge du même polyptyque est une figure à peu près u n i q u e dans l'art\ndes P a y s - B a s . L a grandeur du style, la noble gravité du visage tempérée\npar u n e grâce attendrie, le regard étonné de l'Enfant, le dessin impeccable\ndes mains longues et délicates, la richesse du décor dénotent l'art d'un grand\nartiste en pleine possession de ses moyens, conscient de l'importance du\ntravail qui lui est confié. L e visage d'un ovale allongé ne rappelle en rien\nles types de Madone particuliers à Van Eyck. C'est plutôt celui de la\nM a d o n e de Merode et des autres tableaux attribués au Maître de Flémalle.\nJ e voudrais appeler l'attention sur un détail tout à fait insolite : la Vierge\nporte une bague à châton à l'annulaire de la main droite. Cette particularité\ns'observe aussi chez la Madone de S o m z é e .\n\n\n  (1) Jacques Daret, peintre tournaisien du XVe siècle, par M. Houlart. Tournai,\nCasterman (1906).\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "                         LE MAITRE DE FLÉMALLE                                631\n\n\n      La Véronique offre les mêmes qualités de grand style, et le même type aux\n   yeux trop rapprochés. On retrouve encore l'influence des Van Eyck\n   dans le luxe de la coiffure et la richesse du manteau que borde un orfroi serti\n   de gemmes.\n      Si les panneaux de Francfort ont une allure de grandeur monumentale,\n   des qualités bien différentes caractérisent le retable de Merode. Jamais\n   peintre n'avait, jusque-là, raconté une scène évangélique avec pareille\n   profusion de détails familiers. Le Maître de Merode ne s'y montre\n   pas seulement un réaliste, comme tous ses contemporains de Flandre et de\n   Bourgogne; c'est un narrateur qui agrémente son histoire ancienne d*un\n  luxe insolite de traits empruntés à son milieu, et qui les précise avec une\n  extraordinaire acuité de vision.\n     Dans un intérieur flamand rangé avec une coquetterie toute féminine, la\n  Vierge Marie lit attentivement un livre qui doit être de prix, à en juger par\n  le linge qui l'enveloppe. Elle est assise presque à terre, accoudée à un coussin\n  posé sur un banc, lequel est adossé à une somptueuse cheminée gothique.\n  Derrière le banc, un écran de bois foré d'ouvertures rondes. Au milieu de la\n  chambre, une table polygonale portant un chandelier de cuivre, où fume\n  encore la chandelle qu'on vient de souffler. Ce détail nous avertit de l'heure\n  matinale. Sur la table encore une cruche de grès bleu et blanc, au col curieu-\n sement tourmenté, d'où s'érige la traditionnelle branche de lis, et, sur une\n aumônière de velours, un livre entr'ouvert et un parchemin couvert d'écri-\n  ture. A gauche, une niche où pend une étincelante bouilloire de cuivre; à\n  proximité, une serviette sur un séchoir peint en vermillon. Les fenêtres de\n l'appartement s'ouvrent sur un ciel bleuissant.\n     Par la porte, qui bâille dans le volet de gauche, l'archange Gabriel, radieu-\n sement jeune, est entré à l'improviste. Il est vêtu de blanc, avec des reflets\n d'azur dans les plis de sa robe neigeuse, procédé de coloration qui se\n retrouve en d'autres œuvres du maître. Sur la robe, l'archange porte une\nsimple bande d'étole ornée de croix.\n    Au-dessus de l'archange et tombant d'une lucarne haute, un rayon de\n lumière darde sur la Vierge encore inconsciente du mystère, et dans\nle sillage lumineux se précipite un minuscule enfantelet chargé d'une croix.\n    Le volet de droite nous introduit dans l'atelier de saint Joseph contigu à\nl'appartement virginal. Ce bon saint Joseph est extraordinaire. Assis sur un\nbanc, il vrille consciencieusement des trous dans un panneau rectangulaire.\nDevant lui, sur son établi de menuisier, un piège à souris tout dressé, et un\nautre offert aux acheteurs sur une tablette en plein air, que l'on voit par la\nfenêtre largement ouverte. Au delà, le regard plonge sur une place publique,\noù se profilent minutieusement des maisons, une rue en enfilade, des pignons\net, dans le ciel, deux clochers romans.\n    Le volet de gauche représente un jardin enclos de murailles. Les dona-\nteurs s'y agenouillent derrière la porte qui a livré passage à l'ange, et leur\nvisage ravi dit la part qu'ils prennent à l'ambassade du messager céleste.\n    Ce merveilleux triptyque a toutes les qualités de mise en scène d'un\ndrame intime en trois actes, où régnerait la plus stricte unité.\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "632                                  DURENDAL\n\n\n    A part le visage de la Vierge, d'un ovale trop allongé, les types sont très\navenants. Saint Joseph est admirable. Il a une b o n n e figure recueillie ; la\nbarbe grise et embroussaillée se projette en avant, comme chez les tout\nvieux qui ont perdu leur d e n t u r e .\n    J e ne connais guère de tableau attribué au Maître de Flémalle mieux\napparenté a u triptyque de Merode que le petit p a n n e a u du P r a d o où l'on\nvoit Sainte Barbe lisant. C'est à p e u près le m ê m e intérieur, décoré des\nmêmes objets propres et reluisants, et c'est identiquement le m ê m e banc de\nc h ê n e . L e même modèle a posé p o u r la Vierge et pour la Sainte. L e style\ndes draperies est toujours celui du p o l y p t y q u e de Francfort, d'ailleurs carac-\ntéristique d'une m ê m e époque. E t le même c h a r m e de vie recueillie parfume\nles deux œuvres.\n    D a n s le tableau de Somzée apparaissent encore des pièces du même\nmobilier, le b a n c d e chêne, le livre entr'ouvert enveloppé d'un linge, la\nfenêtre ouverte sur un paysage u r b a i n . Il y a d a n s le geste maternel de Marie\net la quiétude nonchalante de l'Enfant rassasié u n e jolie note d'observation\nattendrie. N é a n m o i n s les défauts ordinaires du visage de la Vierge sont\naccusés jusqu'à la laideur. L'écran d'osier qui entoure sa tête comme d'un\nnimbe est une particularité u n i q u e qui dénote chez le peintre un tempéra-\nment ami de la fantaisie.\n    M . Georges Lafenestre (1) note en termes très h e u r e u x les analogies de la\n Madone de Somzée et de la Vierge glorieuse du musée d'Aix, en rapprochant\nces deux œuvres de l'Adoration des Bergers de Dijon. « N o u s avons décrit\nautrefois, dit-il, la première de ces peintures exposée au pavillon belge\n (collection Somzée), nous avons signalé les traits caractéristiques de cette\nmanière âpre et sèche dans le type de la Vierge, peu séduisant, avec son nez\nlong et pincé, ses yeux minces trop rapprochés, l'ovale trop long aussi de\nson visage p â l e . . . Les nus sont modelés d a n s u n e matière blanche et dure,\n avec une insistance scrupuleuse et une recherche des saillies qui marquent,\nchez l'artiste convaincu, a u t a n t de conscience persistante que d'expérience\n déjà acquise.\n     « Est-ce bien au même h o m m e qu'on doit la poétique Nativité avec les\n bergers d u Musée de Dijon, et même la petite, mais originale et charmante\n Vierge glorieuse avec saint Pierre, saint Augustin et un moine, du Musée d'Aix?\n S a n s d o u t e , en cette saison heureuse de poussées vivaces et hâtives dans les\n imaginations libérées, les progrès, chez les vrais artistes, sont aussi rapides\n que leurs transformations sont parfois déconcertantes. Des évolutions de\n cette sorte ne sont d o n c pas impossibles. Toutefois il en faut des preuves cer-\n taines. Ces preuves, les trouvons-nous ici? D a n s le tableau d'Aix, la Vierge\n sous son auréole circulaire et r a y o n n a n t e , bizarrement assise, en plein ciel,\n sur un banc d e chêne sculpté, avec son enfantelet gambillant sur ses genoux,\n reste bien la sœur cadette de la Vierge si sèche et maussade au nimbe\n d'osier, mais combien déjà plus a v e n a n t e ! D'autre part, les perspectives\n\n\n  (1) L'Exposition des Primitifs Français, par Georges Lafenestre. Paris, Gazette des\nBeaux-Arts, 1904.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2471, "texte": "                        LE MAITRE DE FLÉMALLE                                633\n\n\nfuyantes d'un admirable paysage très aéré enveloppent, à ses pieds, d'une\nlueur si rêveuse, le donateur et les deux saints ! Ces trois figures, très simples\net très vraies, tout en rappelant le naturalisme un peu rude de Van der\nWeyden, annoncent déjà le naturalisme plus tendre des écoles de Tours et\nde Moulins.\n   » Le tableau de Dijon, qui, par tant de détails, semble, d'un côté, tenir\nencore de très près au commencement du siècle (types, habillements, coif-\nfures, draperies, etc.), d'autre part, par les souplesses de la facture savante,\nsi moelleuse par instants et si savoureuse, comme par les adoucissements du\ntype féminin, marque une évolution plus décisive encore. La Vierge, blonde,\nouvrant ses belles mains, agenouillée dans les flots superbes de son manteau\nblanc, le saint Joseph protégeant de sa main la chandelle allumée, les trois\nbergers, l'un tenant sa cornemuse, l'autre serrant son feutre contre sa poi-\ntrine, sont des figures d'une vérité et d'une ferveur exquises. Dans les fonds,\noù un grand fleuve roule ses eaux pâles à travers les sécheresses hivernales\nd'une campagne dépouillée, le vieux maître se montre, plus que jamais, un\npaysagiste supérieur. Ce paysage est français, on n'en peut douter, de\n Picardie ou d'Artois. Si le Maître de Flémalle est vraiment Jacques Daret,...\nnous savons qu'il travailla dix-sept ans à Arras (1441-1458) et qu'on suit sa\ncarrière au moins jusque 1468. Sa longévité et ses pérégrinations pourraient\n à la rigueur expliquer ces heureuses modifications dans sa manière. »\n    Il est intéressant de noter que le saint Pierre du tableau d'Aix et le saint\nJoseph de celui de Dijon reproduisent identiquement le saint Joseph aux\nsouricières du retable de Merode. Comme le dit très bien M. G. Lafenestre,\nla Madone d'Aix est bien la sœur cadette de la Madone de Somzée. La par-\nticularité de la bague établit un lien de parenté entre cette dernière et la\nVierge de Flémalle. En poussant aussi loin qu'il est possible l'étude de ces\n analogies, on peut forger autant d'anneaux qui relient entre elles des œuvres\n d'ailleurs assez différentes. On tiendrait ainsi la preuve d'une communauté\n d'origine et d'une remarquable évolution dans l'art du maître, que Ton pla-\ncera, à côté de Rogier Van der Weyden, parmi les grands continuateurs des\n Van Eyck.\n\n                                                                F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 634, "page_fin": 644, "titre_corps": "La douceur florentine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "La douceur florentine COMME nous entrions dans la ville", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 751, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2185, "texte": "La douceur florentine\n                 COMME nous           entrions dans la ville, regardions ses\n                         habitants, respirions l'air qui lui vient de son\n                         ciel et enveloppe ses m o n u m e n t s , cette douceur\n                         nous fut aussitôt exquise. Je m'étais penché à la\n                         portière du wagon, quelques heures plus tôt,\n                         pour me remplir les yeux des guirlandes de\n                         p a m p r e suspendues aux mûriers, et formant\n                         d'élégants entrelacs, de délicats festons, alors\n que les vignes de F r a n c e ont une symétrie misérable, une taille\n lilliputienne, le long du petit bâton fiché droit dans le sol.\n L a vendange était faite, il ne restait guère que çà et là un\n paysan occupé à nous ne savions quelle besogne. L e bon\n Dieu fit pleuvoir un léger nuage, nous allions regretter ce voile\ngris sur les beaux vignobles, quand s'ouvrirent, précisément aux\nendroits où travaillaient les vignerons attardés, des parapluies\nécarlates, des parapluies verts et bleus, grands comme des tentes.\nL e train filait à travers le paysage, les aspects changeaient, m a i s ,\ndevant un passage à niveau, une fillette tenait des deux mains un\nparapluie semblable à ceux que nous croyions déjà perdus ; elle\nvacillait, presque emportée par le vent du convoi. Maintenant\nc'étaient deux hommes qui se courbaient, remuant la terre d'une\nmain et de l'autre s'abritant toujours sous les mêmes parapluies\na d m i r a b l e s ! Je me disais : nous avons ressenti trop de délices\naux champs de Campanie, aux ruines de L a t i u m , en ce\nm o m e n t aux vallées de T o s c a n e ; les mœurs savoureuses de\nN a p l e s et la grandeur de Rome nous ont donné les deux faces\nd'une jouissance parfaite. Que resterait-il à souhaiter ? E h bien,\nil suffit d'un instant pour éprouver, au plus profond de soi-\nm ê m e , la douceur insinuante de Florence. L e Baptistère de\nSan Giovanni nous montra la Porte du P a r a d i s qui n'aug-\nmenta point notre plaisir, elle avait pourtant une couleur\nprintanière dans son ancienneté, mais que nous importaient les\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                     LA DOUCEUR     FLORENTINE                   635\n\n\nreliefs immortels de ce bronze, et que Noé se fût enivré, et que\nJéricho eût été pris, et Joseph vendu par ses frères ? A la\nbonne heure cette cathédrale couverte de marbre et étincelante\nau soleil, avec son nom délicieux : Sainte-Marie-des-Fleurs !\nJ'aimais le Campanile à cause de sa clarté, et j ' e n t e n d i s en\nsouriant une jolie femme, très charitable, qui reprochait à la\nConfrérie de la Miséricorde — nous nous arrêtions près de son\noratoire — d'endosser à ses membres une cagoule noire,\nlorsqu'ils convoyaient un mort... Florentins, chercheriez-vous\nun contraste, une antithèse à votre vie qui reflète l'habituelle\nsérénité des choses dans le bonheur... peut-être ne voudrait-on\npoint croire aux larmes, si vous ne les annonciez par un signe\ncertain ? Il y a beaucoup de puérilité dans l'importance que\nnous attachons à notre sensibilité de voyageurs peu avertis.\nCette même jeune femme qui critiquait les sombres pénitents,\nme dit d'un ton amusé : « — Vous souvenez-vous du parpaillot\nromain à l'Ara Cœli ? »\n    Si je me souvenais !... Mon Dieu, avait-il cinglé — ce mé-\n créant — la paresse et l'incontinence des T r a p p i s t e s (nous\n revenions des Catacombes de Saint Calixte, dont ces moines\n ont la garde), le fanatisme de Mgr Merry del Val et l'ignorance\n du P a p e ! L'heure nous faisait écourter la visite à l'Eglise de\n l'Autel Céleste, cependant notre compagnon de hasard insista\n pour que nous nous approchions de la poupée miraculeuse,\n « il Santo B a m b i n o », guérisseur des malades qui l'admettent\n dans leur couche. L e Bambino nous apparut entre quatre\n parois de verre; il avait les grosses joues, les yeux étonnés d'un\nenfant bien portant, mille bijoux précieux étaient épingles sur\nsa robe. Le parpaillot tendait respectueusement le doigt vers\nl'or et les pierreries : « — Monsieur, assura-t-il, on peut avoir\nquant à la religion en général toutes les opinions, mais devant\ntant de preuves de la reconnaissance, on ne peut douter du\nmiracle ! »\n   J'avais répondu à mon interlocutrice: « — Il était bien Italien\ncelui-là ! » « — Vous trouveriez difficilement son pareil ici », fit-\nelle, dévisageant les gens que nous croisions. Et voilà comment\nquelques heures de Florence permettaient à deux étrangers de\npénétrer le caractère de ses habitants! Ne cherchons point l'im-\nprévu dans le spectacle animé de ces rues dépourvues de trot-\ntoirs; les charrettes romaines et leurs hautes roues, aux fleurs\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "636                            DURENDAL\n\n\npeintes sur fond bleu, n'ébranlent pas les dalles de la cité tos-\ncane. Les h o m m e s et les femmes y sont pareillement attrayants,\nd'un t y p e où la fermeté et la noblesse s'équilibrent avec bon-\nheur. F l â n o n s , dans la fraîcheur de cette m a t i n é e d'automne,\nl'esprit alerte, le corps dispos, persuadés que ce bien-être nous\nest venu par contagion. E t nous débouchons à la Place de la\nSeigneurie. Je crois embarrasser mon amie, en lui montrant le\nPalais-Vieux : « — Est-il rébarbatif, dites? » L e contraire se\nsoutiendrait difficilement, malgré la jolie couleur « terre de\nSienne » que la pierre et le ciel ont combinée afin de l'embellir.\nJ ' a t t e n d s une réplique, p e n d a n t que nous pénétrons dans la cour\ndu P a l a i s . E l l e m'arrive : « — Il ne faut j a m a i s parler trop\nvite... Si l'écrin semble r u d e , ceci est d'une délicatesse ado-\nr a b l e . . . » L ' E n f a n t au Poisson, de Verrochio, sous le jet d'eau\nqui s'éparpille dans u n e coupe de porphyre, comblait en effet\nnos désirs; la grâce, la jeunesse éternelles se riaient de cette\nbastille à créneaux; l'enfant ailé ne posait qu'un pied, il serrait\ncontre sa petite poitrine nue le gros poisson d o n t la gueule\nformait une fontaine; les arcades qui entourent la cour avaient\nbeau s'appesantir, rien n'y faisait, le mouvement c h a r m a n t de\n ce b a m b i n soulevait des pierres! E n sortant du Palazzo Vec-\n chio, la Loggia dei Lanzi nous donna ce qu'elle prodigue à\ntout le monde, et d'emblée. Quel corps que celui de P e r s é e ! Il\n inspire, aux mâles, le ferme propos de cacher à jamais leur\n p e a u . . . Nous trouvâmes dans une œuvre moderne, l'Enlèvemen,\n de Polyxène, du sculpteur F e d i , assez de qualités pour ne pas\n s'effondrer aux côtés de Benvenuto Cellini et de Donatello.\n Piazza della Signoria, l'arrêt obligé devant la statue équestre\n de Cosme I e r , permet un échange de réflexions pas très neuves\n sur J e a n Bologne qui, né à Douai, devint si parfaitement Flo-\n rentin. « — Vous voyez bien que cela peut se gagner! » Je ne\n réponds pas, je remarque seulement d'un air enjoué : « — Ce\n pauvre Savonarole subit le bûcher, au milieu de cette ville\n  riante! »\n    « — Savonarole par son apostolat de fanatique, ses prêches\n rigoristes, décidait de grands artistes à brûler leurs œuvres; des\n femmes jetaient leurs parures dans les flammes à sa voix, le\n peuple vit se consumer, en b a t t a n t des mains, le Décaméron\n de Boccace! »\n    « — Sa mort fut donc une revanche de l'Art outragé. »\n"}, {"page_pdf": 754, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "                          LA DOUCEUR FLORENTINE                                     637\n\n\n   N o u s n'avons pas poussé plus loin le paradoxe. Aussi bien l'in-\nsinuante Florence nous captait plus que jamais par sa douceur ;\nnous ne voulions plus découvrir le tragique sous ses fleurs.\nVoici la place Victor-Emmanuel et le Roi, seul avec ses ter-\nribles moustaches, sur un cheval paisible ; l'inévitable Garibaldi\na — par quel oubli? — été négligé. Franchissons vite le seuil\ndu Savoy-Hotel, et soyons tatisfaits : il y a ici un public appro-\nprié à notre état d'âme, les Barons de la Rastaquouéra ne visi-\ntent pas la ville aujourd'hui, et nous déjeunons délicatement...\nMa compagne regarde cet officier qui entre, revêtu de l'irré-\nsistible manteau gris-perle, et qui effile m a i n t e n a n t sa mous-\ntache brune, en se m e t t a n t à t a b l e ; je contemple, de mon côté,\nun corsage blanc et des cheveux cendrés.\n   — Vous êtes distrait, mon cher.\n   — Du tout, ma chère.\n   L e maître d'hôtel appuie son index replié sur la nappe et\nattend des ordres, avec une physionomie de diplomate.\n                                            *\n\n     L a T o u s s a i n t à S a i n t e - M a r i e - d e s - F l e u r s . — L'intérieur\nde l'église qui surprend toujours par ses nefs d'un gothique si\nsimple, son atmosphère b r u n e , après l'éblouissement de ses\nmarbres sur la façade, bourdonnait comme une ruche. Il y\navait au dehors un ciel laiteux et cela faisait de l'obscurité sous\nle dôme. O n le voyait néanmoins s'élever — les regards s'habi-\nt u a n t à l'ombre — avec cette hardiesse dont Michel-Ange devait\nse souvenir pour Saint-Pierre, et les styles s'unissaient sans\nheurts, la coupole achevant la cathédrale, que la sévérité des\ngrands murs et des ogives préparait à cet aboutissement d'une\nRenaissance, géniale dans ses calculs et sobre dans son triomphe.\nDes étoiles brillèrent au bout des cierges, l'encens fuma devant\nl'autel qui occupait le centre de la croix latine. U n e clôture de\nmarbre entourait le chœur rempli de prêtres vêtus d'or, d'aco-\nlytes se mouvant en cadence, et sous un dais de pourpre, du\ncôté de l'Evangile, était assis l'Archevêque de Florence; près de\nl'Epître, sept mitres rayonnantes disaient les évêchés soumis à\nsa juridiction. De la tribune de l'orgue, contre un pilier, des\nvoix montèrent, retentissantes, vers la voûte du dôme. L e peuple\ncirculait autour du chœur, beaucoup de gens regardaient les\nchantres sans se soucier de la messe, d'autres se promenaient,\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2554, "texte": " 638                         DURENDAL\n\n\n inclinant vivement la tête q u a n d ils apercevaient un ami ; des\n étrangers, un peu à l'écart, restaient agenouillés sur leurs\n chaises. Malgré cette foule affairée, ou mieux à cause de son\n mouvement, on avait l'impression que l'Eglise célébrait unani-\n m e m e n t l'une de ses grandes fêtes. L a multitude des fidèles\n imprégnait d'instant en instant la cathédrale d'une foi plus\n vivante, aux chants sacrés se mêlaient les effusions de l'allégresse\n..populaire; le sens religieux de la solennité s'en trouvait élargi.\n L a prière, parmi les sourires et le m u r m u r e des voix, accom-\n plissait q u a n d même son œuvre secrète, et le Seigneur accueil-\n lait les actions de grâces qui lui étaient dédiées, pour avoir ins-\n piré aux artistes des temples dignes de la majesté céleste et de\n la gloire florentine. D u r a n t cette admirable fête de tous les\n Saints, toutes choses devaient être accomplies en leur honneur.\n L e s cloches du C a m p a n i l e sonnaient éperdument, et quand\n elles se turent, — au moment de l'élévation, — q u a n d la cathé-\n drale devint à son tour mystérieusement silencieuse, on s'ima-\n ginait qu'un instant plus t a r d la joie comprimée éclaterait dans\n les acclamations.\n\n   U n jour de P â q u e s , le 26 avril I478, lorsque le prêtre leva\nl'hostie, des cris de terreur jaillirent de la foule prosternée. Trois\nhommes se précipitaient sur Julien et L a u r e n t de Médicis. Ils\négorgèrent le premier; une cotte de maille protégea L a u r e n t du\npoignard des conjurés, et il eut le temps de s'enfermer dans la\nsacristie. C o m m e aujourd'hui, plus qu'aujourd'hui sans doute,\nFlorence célébrait en même temps que son Dieu sa propre\ngrandeur. L e nom de la cité fulgurait, pareil au soleil printanier,\nla cathédrale dressait dans les nues sa coupole neuve, et déjà la\nsuperbe porte, œuvre de L u c a della Robbia, protégea Laurent\ncontre ses ennemis. Peut-être Sandro Botticelli, agenouillé,\névoquait-il, en ce moment, des anges aux cheveux d'or... Alors\nle cardinal Riario, venu de Pise, afin d'attirer plus sûrement —\nselon la croyance commune — les deux Médicis dans le temple,\nse leva, sentant passer le souffle de la mort; le Campanile\ntinta le g l a s ; Jacques Pazzi, chef du complot, l'archevêque\nSaviati, accusé de l'avoir instigué, François Pazzi et les autres\ncoupables furent pendus. Cependant Riario récupéra la liberté,\ncar, sur le trône de Rome, Sixte IV tremblait de colère, et la ville\nsubissait déjà l'interdit pour avoir supplicié un archevêque.\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "                      LA DOUCEUR     FLORENTINE                      639\n\n    L e lendemain, des rêves de Beauté tressaient des couronnes\nà Filippino Lippi, à André del Verrochio, au Ghirlardajo, au\nCronaca... L a vengeance était assouvie, peintres, sculpteurs,\narchitectes excitaient l'enthousiasme des soldats. Les bourgeois\nquerelleurs, les seigneurs nourrissant leurs jalousies réciproques\nà coups d'épée, les grandes familles rivales, la démocratie\njalouse et les nobles fastueux, ceux qui, la veille, rougissaient\nles ruisseaux de sang, retrouvaient tous, pendant l'accalmie,\nleur bel amour pour l'œuvre d'art. L a couleur et le sentiment\nd'une E p i p h a n i e , le relief d'un Christ, la souffrance divine de\nses yeux, le spasme h u m a i n de son corps faisaient battre ces\ncœurs rudes. L'Art était mêlé à la vie, au point de se confondre\navec elle. E n plein moyen âge, la ville entière s'intéresse au\ntravail de Cimabué qui peint une Vierge, avec des moyens nou-\nveaux, et le tableau achevé est porté en triomphe par tout un\np e u p l e ! Si le D a n t e , au XIVe siècle, avait été banni comme\ngibelin, Florence n'endura-t-elle pas plus tard de longs\nremords? Ce Laurent, qui échappa au poignard des traî-\ntres, s'appela le Père-des-Lettres, Laurent-le-Grand, Laurent-\nle-Magnifique, il eut un fils, le pape Léon X , d o n t le nom reluit\ncomme un astre. Les années passent, le sang coule, les chefs-\nd'œuvre fleurissent. Quel t e m p s ! Benvenuto Cellini, sous le\npontificat de Paul I I , ne dépose l'arquebuse ou l'espadon\nqu'après avoir expédié ses adversaires chez le diable, et chaque\nj o u r il s'enorgueillit d'un autre exploit. Médicis, déjà cardinal,\nne peut réprimer son admiration pour une telle témérité. On\ndénonce un m e u r t r e de Cellini au P a p e , qui le fait comparaître,\n mais l'accusé a eu soin d'envoyer à Paul II un vase d'orfè-\nvrerie, et voici la sentence du juge : « Apprenez que les hommes\nuniques dans leur profession, comme Benvenuto, ne doivent pas\n être soumis aux lois! »\n\n   L a messe de Toussaint s'achève, les nuages de l'encens ren-\ndent l'église toute bleue, un rayon traverse la grande nef ainsi\nqu'un glaive d'or. Les fidèles se pressent vers le portail du sud,\nafin de voir sortir l'archevêque dont la main bénit.\n   L a Piazza del D u o m o , inondée de soleil, blanche de marbres,\nfraîche sous ce ciel qui vient d'éclore, est pleine de sourires, de\ngestes légers, d'un bruissement de voix joyeuses, comme la\ncathédrale p e n d a n t l'office divin.\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "640                            DURENDAL\n\n\n  Les lys de Florence brillent sur fond d'azur et la douceur\nenchante.\n                                      *\n                                  *       *\n\n    Elle est et elle fut la Ville des F l e u r s ; Sismondi l'appelait la\nVille de la Force h u m a i n e . Elle concilie encore aujourd'hui ces\ndeux titres. Les maisons, dans les rues limpides, ont des toits\nqui avancent, et leur ombre diaphane caresse des murs délica-\nt e m e n t colorés. S a n t a Maria Novella se m o n t r e recueillie au\nfond d'une place où les rumeurs ne parviennent pas. Michel-\nAnge lui disait : « Ma t e n d r e fiancée! » Eglise virginale, d'une\nrenaissance pieuse, ses marbres rosissent sans doute le soir,\nquand les amants s'abritent dans son o m b r e : N o u s saurons plus\ntard les trésors de sa solitude. U n e caserne, sur notre chemin,\nlaisse échapper des petits soldats, pétulants, guillerets, qui ne\nd e m a n d e n t qu'à jouer... Aux Cascines, sous les hêtres mor-\ndorés et les chênes verts, il y a le charme de nos arbres finis-\nsants, la mélancolie des automnes et la surprise renouvelée des\nfeuilles toujours jeunes, des ombrages perpétuellement luisants.\nL'Arno coule, impétueux, large et j a u n e , longeant les Cascines,\np r o m e n a d e de Florence m o n d a i n e . L'aristocratie de ce long-\nc h a m p italien se garde de nos compromissions, un Quatorze\nJuillet et même le concours d'attelages fleuris au Bois de la\nCambre, seraient dépaysés ici. « Ville des N o b l e s ! » s'écriait\nencore Sismondi. C o m m e on aime à retrouver ces caractères dans\nla suite des siècles... Au trot sonnant clair de nos chevaux, nous\ngagnons le Vieux-Pont. Qu'y a-t-il donc de changé dans les\nchoses depuis six cents ans? Ne sont-ce pas les mêmes échoppes\nd'orfèvres où les artistes débutaient, se faisaient la main sûre,\naccoutumaient leur œil à la précision; ils acquerraient ainsi le\nfondement solide de la réalité, sur lequel les rêves allaient se\ndéployer. L a forte discipline des artistes de la Renaissance\ns'est peut-être formée derrière ces établis. Voilà le palais Pitti,\nmasse abrupte, enveloppe rude, visage de guerre, presque aussi\nmenaçant que le palais du P o d e s t a t . . . Nous quittons la ville\net, entre les lauriers roses, nous montons le Viale dei Colli.\nT o u t est délicieux, le ciel, l'air, les a r b r e s ; San Miniato qui\napparaît dans une robe blanche, et, enfin, le David de Michel-\nAnge, dressé devant l'un des plus doux spectacles que les\nregards h u m a i n s puissent contempler : c'est Florence, dans u n e\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2606, "texte": "                      LA DOUCEUR          FLORENTINE                  641\n\n\n anse des Apennins; les montagnes ne sont pas vertigineuses,\n il y a des vapeurs opalines sur les molles ondulations des hau-\n teurs, un accord parfait règle le site d'après la nuance spiri-\n tuelle de la ville. On souhaite pouvoir exprimer les sentiments\n de son cœur, avec des mots que les paysages moraux de Barrès\n inspirent. L a couleur franche n'est plus un élément essentiel de\n la B e a u t é que nous respirons, mais comme la statue de David\n incarne la grâce et la force, résume l'esprit de ce site dont l'har-\n monie n'exclut pas quelque note r u d e ! J e sais qu'il faut venir\n en ces lieux au p r i n t e m p s , pour voir le cirque des collines\n tapissé d'arbres en fleurs, pour se pencher sur la ville comme\n sur une corbeille odoriférante. Eprouverions-nous ce repos\n dans la jouissance de manière plus parfaite ?... Je n'en-\n tends point un artiste crier ici son a d m i r a t i o n . . . Non, il la\n m u r m u r e r a , sentant monter dans ses veines la chaleur volup-\ntueuse de son enthousiasme. On se gardera instinctivement,\n comme d'une faute de goût, d'un geste brusque. E t le vieux\n P a l a i s est là cependant, avec sa terrible carcasse et sa tour qui\nsonnait la guerre. L ' A r n o flexible arrive, passe, fuit, emporte\n l'écho varié des heures. Elles sont calmes aujourd'hui, elles\n étaient tragiques hier. H i e r revit dans chaque m o n u m e n t qui\n s'élève au bord du fleuve, murailles guerrières, maisons de\n Dieu. E t ce Vieux-Pont sous lequel glisse l'azur et a passé tant\n de sang! Telle est l'empreinte de l'histoire, du sol, du ciel pro-\nfond, que les héros et les simples mortels conservent tous,\nj u s q u e dans leurs vices, un peu de la suprême distinction qui\nse voit chez ce Julien II de Médicis, placé par Michel-Ange\nentre la Nuit et le Jour, dans la sacristie de S. Lorenzo.\n                                      *\n                                  *       *\n   Maintenant nous visiterons Florence — et même à notre\ninsu — sous l'empire de la dualité qu'elle dégage. Pourquoi,\nsinon, avoir retenu de l'incomparable galerie des Offices, une\nfresque d'Andrea del Castagno, cet artiste qui donne l'illusion\nd'être toujours dans l'action, de mener sans cesse une vie\nbrutale? Il doit avoir peint, bardé lui-même de fer, le Filippo\nScolari du couvent de Sant' Apollonio, un rude capitaine, bien\nd'aplomb sur ses jambes écartées, plein de confiance dans l'épée\nqu'il tient des deux mains, tandis que son regard provocant et\ndédaigneux va chercher l'ennemi. Cette fois, aux Offices, son\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": " 642                            DURENDAL\n\n\n  Gesu Crocifisso exprime avec véhémence la douleur de la Vierge,\n  elle accapare l'âme et les sens par un réalisme extraordinaire,\n  sa souffrance est physique autant que morale. Un F l a m a n d\n  goûte, devant l'œuvre violente de Castagno, des émotions\n  particulièrement intenses... E n contraste, la Madonna ado-\n rante il Bambino, attribuée à Filippino L i p p i : dans la lumière\n  qui traverse un vitrail du ciel, Marie contemple son enfant, avec\n u n e ferveur indicible. L a piété du peintre accomplit un acte\n d'amour, une adoration gonflée de désirs, et qui a néanmoins\n la douceur d'une h u m b l e prière.\n     Q u e dire, après t a n t d'autres, de ce couvent de Saint-Marc\n où Florence cache ses plus chers joyaux, où le voyageur ne\n passe qu'en t r e m b l a n t ; il craignait d'espérer trop pour que son\n cœur pût être comblé, et il rapporte du merveilleux j a r d i n la\n vision même du p a r a d i s . . . Etions-nous préparés à pareilles\n délices, dès les arcades de cette cour carrée, au milieu de\n laquelle montait un magnifique cèdre du L i b a n ? Je n'avais\njamais regardé un arbre avec autant de foi, et Dieu sait si ses\n branches drues, épaisses, presque noires, avivaient le firmament,\naperçu entre les colonnettes du cloître et le cèdre privilégié!\n C'était, là-haut, un parvis luisant de soleil; u n e flamme d'or\ndansait devant nos yeux et nous entrions dans la g r a n d e salle\ndu Chapitre, et la Crucifixion de F r a Angelico, si simplement\némouvante, si clairement profonde, découvrait soudain l'âme,\ntout à la fois enflammée et c a n d i d e , du saint moine de Fiesole.\nOn savourait le charme d'être catholique, de croire comme un\nenfant... Les séraphins de l'Angelico g a r d e n t aux ailes le\npoudroiement d'un ciel, pareil à celui qui rayonnait entre l'arbre\net le cloître... Il serait impossible de commettre un péché\nen présence de ces œuvres... T e l est leur consolant empire, que\nle vide de ce couvent laïcisé ne trouble p a s . . . L e s murailles\nsont vivantes, les fresques p a r l e n t . . . Gabriel dit à Marie qu'elle\nsera mère : la scène de cette Annonciation se passe sous les\nt y m p a n s d'arcade de San Marco, il y m a n q u e seulement le\ncèdre, mais des fleurettes étoilent l'herbe du préau, et le\nfirmament, au-dessus d'un jardin voisin, est très pur. L'envoyé\nde Dieu s'incline, les mains croisées devant sa poitrine, une\nrobe de couleur rose-lilas cache le genou, qui va plier pour\nl'agenouillement; dans l'expression de sa figure, une tendresse\ns'apitoie. Marie écoute, elle aussi croise les mains, elle incline\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                     LA DOUCEUR         FLORENTINE                   643\n\n\nsa taille plate, penche sa tête aux cheveux de blé, et, le regard\nperdu, elle pressent l'avenir. L a Vierge a sur le visage le reflet\nde son rêve, qui va j u s q u ' a u x sublimités de la Croix. E t ce\nvisage en devient immatériel; la pensée de la Mère divine\nresplendit, et bientôt cette pensée seule subsiste...\n    Dans lescellules, l'Angelico soupire, loue et p r i e ; le souvenir\nterrestre est aboli. L a couleur et le sentiment sont hors du\nt e m p s , Couronnement de la Vierge, Transfiguration du Christ,\net surtout Jésus c o m m u n i a n t ses Disciples, autant de visions\nd'un bienheureux, peintes de la main des anges.\n    Dans l'église Sainte-Croix, Giotto verse du calme à travers\nl'émotion de ses images. Il ne veut pas troubler, même lors-\nque ailleurs il représente les effets de la colère céleste. Giotto\naime d'un grand amour François d'Assise; il a la foi, et, certai-\nnement, sa poitrine se serre, en retraçant la mort du saint; peut-\nêtre essuya-t-il une larme, tout en restant quand même attaché\n à la vie de notre univers ; c'est le peintre inspiré par l'idéal\nchrétien, son génie comprend la sainteté, il s'y complaît, mais\n à la suite d'une décision de sa volonté. L ' a u t r e , l'Angelico, a\neffleuré le monde dans l'extase du ciel ; Giotto, avant tout\nartiste, quitte ses compagnons avec lesquels il échangeait des\npropos touchant la perfection de leur métier, puis il grimpe\nsur ses échafaudages et, entre ciel et terre, il atteint l'inspira-\ntion qui crée le chef-d'œuvre. On a noté sa curiosité du\n paysage, de la nature réelle ; pour un peintre qui mourut dans\n la première moitié du XIVe siècle, pareil souci est surprenant.\n    N e nous arrêtons pas devant le m o n u m e n t de l'Arétin, à\n Santa Croce, après les dévotions de notre après-midi ; cette\nfois, le contraste ferait m a l . . .\n                                    *\n\n   Ces délicats Florentins boivent de la bière, de la blonde bière\nd'Allemagne, au Café Gambrinus, près de la place Victor-\nE m m a n u e l . . . U n orchestre bruyant joue des musiquettes de\nS u p p é et d'Audran, tandis que la foule — l'établissement est\nimmense — bavarde et rit. Où sont les glaces parfumées de\nRome et de Naples ? P o u r en retrouver de semblables, il faut se\nrendre chez Giacosa, pâtissier à la mode, mais seuls les patri-\nciens franchissent ce seuil. L e bourgeois préfère G a m b r i n u s . . .\nU n cinématographe, voisin de la brasserie, ne désemplissait\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2359, "texte": "644                         DURENDAL\n\n\npas. Moyennant cinq sous, les plus récents exploits des\nApaches parisiens vous secouaient les nerfs et la pupille.\nJusque bien tard dans la nuit, les galeries de la place Victor-\nEmmanuel attiraient le monde, une affluence sans originalité ;\nquelques Anglais, dans de hauts cols et sous des casquettes\ngrises, y promenaient leur flegme mystérieux.\n                                     *\n                                 *       *\n   Emportons le ravissement du dernier tableau : la vallée de\n Florence, vue des hauteurs de Fiesole, pendant une après-midi\n de rêve, un temps à rendre jaloux les anges. Le bonheur des\nyeux était le bonheur de l'âme. Une telle harmonie dans les\nformes, un accord aussi mélodieux de la montagne, du ciel\net de la ville défendaient toute parole. Au Viale dei Colli,\n Florence donnait le ton à cet ensemble, maintenant les Apen-\nnins dominaient la cité, sans toutefois diminuer son prestige,\nils élargissaient les ondes qu'elle dégage toujours, et l'Arno\nlointain soulignait sa grâce d'un ruban rose. Nous vîmes\ndécroître le jour, mourir le soleil, dans une fumée de vieil or.\nLa vallée se remplissait d'un brouillard, qui, à mesure que la\nnuit approchait, bleuissait davantage. Une lumière, dans les\nprofondeurs, mit sa petite tache jaune, d'autres lumières\nbientôt s'immobilisèrent à Florence et sur le versant des\ncoteaux. La première étoile s'allumait; l'étoile que Galilée\nattendait dans sa tour, aux portes de la ville, avant d'explorer\nle ciel palpitant de feux ; l'étoile qui fit pleurer Dante, lorsque\nla nuit tomba sur sa première journée d'exil.\n   Fiesole garde un reflet du couchant, sa grande place\nsurvit à l'effacement des paysages, et la cathédrale fait plus\nd'ombre que le ciel.\n   C'était encore, durant des soirs pareils, que Boccace, parti\navec ses galants seigneurs et ses gentes dames de Santa Maria\nNovella pour les environs de Fiesole, tandis que la peste\nravageait Florence, se distrayait de la mort en contant, le\ntoquet sur l'oreille, de légers fabliaux, avec une grâce libertine.\nL'amour se décuplait d'être si prêt de finir. Sentons-nous cette\ndouceur florentine, pénétrés d'une ardeur presque fiévreuse,\nparce que demain nous nous en irons, et que les étoiles\nailleurs n'auront plus le même visage ?\n                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 645, "page_fin": 645, "titre_corps": "Paul Wissaert, artiste médailleur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. 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Elle est de\n                   tout premier ordre et, ainsi qu'on l'écrivait\n                   ici même dans notre fascicule d'août, tout\n                   à fait remarquable, tant par sa composition\n que par son exécution digne d'un vétéran du métier.\n Cette œuvre a remporté le premier prix au troisième con-\n cours organisé par la vaillante société hollandaise-belge des\nAmis de la Médaille entre médailleurs belges ou hollandais,\nâgés de moins de 3o ans. L e sujet imposé était l' Instruction.\nL e premier prix a été accordé par acclamation à notre jeune\nartiste, P a u l Wissaert, né à Bruxelles en 1885. Nous lui offrons\nnos plus cordiales félicitations et tous nos vœux les plus ardents\npour son avenir, qui sera brillant s'il persévère dans sa carrière\nartistique avec le talent hors de pair qu'affirme sa première\nœuvre. Il a atteint la maîtrise du coup. Cette œuvre réalise\ntoutes les qualités de la médaille d'art. Elle est d'une délica-\ntesse rare. L e dessin est d'une correction parfaite. Les lignes\nen sont souples et gracieuses. Nous connaissons peu d'œuvres\nde ce genre qui unissent à une aussi noble distinction une aussi\nbelle élégance.\n                                                         H . 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Loin de se résigner aux arrêts qui le frappent, le\n                    dieu Momus, qui n'a pas, lui, comme son confrère Cornus,\n                    les dyspepsies à craindre, use et abuse de la permission\n                    qu'il s'octroie d'être vivant. Partout de surgissants théâtres,\n                    partout de nouvelles sociétés faisant mûrir sous la cloche\nde l'admiration mutuelle les melons dramatiques qu'on portera aux Halles\ncentrales des salles officielles, partout des concours d'acteurs, des concours\nd'auteurs, des prix, des couronnes, des journaux spéciaux. Si le théâtre est\nagonisant, avouons que c'est là avoir les convulsions robustes !\n   Savez-vous à quel chiffre respectable est montée la recette brute des théâ-\ntres parisiens en 1907 ? A près de 46 millions. Le budget d'une grande ville\nentière! Et ce n'est pas là un chiffre accidentel, ni définitif; d'année en année\nle flot monte méthodiquement, inexorablement, de 2 à 3 millions; on peut\nêtre sûr qu'en 1910 il atteindra les 50 millions qu'il n'avait touchés, et large-\nment dépassés, d'ailleurs, que l'année de la dernière Exposition. Et ce mouve-\nment ascensionnel ne date pas d'aujourd'hui ; j'ai sous les yeux la progression\nthéâtrale à partir de 1850, où le monstre, jeune encore, ne faisait que ses\n8 millions bon an mal an, une babiole; or rien n'arrête vraiment sa crois-\nsance, ni les disettes, ni les pléthores; à chaque Exposition, la recette de\nl'année suivante dépasse celle de l'année surprécédente, et après la crise ter-\nrible de 1870-1871, l'actif théâtral dépasse du premier coup les résultats des\ncampagnes de 1868 et 1869, qui s'étaient trouvés d'ailleurs assez faibles; on\nse demande pourquoi, au point de vue théâtre, 1868 est la plus pauvre année\nde cette éblouissante période que fut le second empire.\n   Encore un peu de statistique. Savez-vous, mes frères, comment se répar-\ntissent ces 45 ou 46 millions qui sortent chaque année de la poche des Pari-\nsiens tant professionnels qu'occasionnels? La répartition est assez instructive.\nA tous seigneurs, tous honneurs : les trois grands théâtres nationaux tiennent\nla corde dorée, l'Opéra en dépassant 3 millions, l'Opéra-Comique et la\nComédie-Française en dépassant 2. Entre 1 et 2 millions, la liste est, comme\nde juste, plus fournie; elle comprend, d'un côté, les théâtres proprement dits :\nVariétés, Sarah-Bernhardt, Réjane, Gaieté, Vaudeville, Gymnase, Porte-\nSaint-Martin et Châtelet, d'autre part des music-halls qui, par leurs ballets\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3695, "texte": "                         CHRONIQUE THÉÂTRALE DE PARIS                                           647\n\n\n et leurs revues, se r a p p r o c h e n t du Chàtelet, j'entends l'Olympia, les Folies-\n Bergère et le Moulin-Rouge. Continuons le palmarès. E n t r e 500,000 et le\n million le bataillon s'accroît. C o m m e théâtres véritables : l'Odéon, l'Athénée,\n le T h é â t r e Antoine, les Folies-Dramatiques, le Palais-Royal, les Nouveautés,\n la R e n a i s s a n c e , l'Ambigu ; c o m m e music-halls et cafés-concerts l'Eldorado,\n la Scala, l'Alhambra, P a r i s i a n a , la Cigale, Bataclan et l'élégant Marigny qui\n n'ouvre q u e deux ou trois mois, en été, et pourtant tient la tête de la série.\n Au-dessus de 250,000, les petits théâtres antiques, comme Cluny, Déjazet,\nT r i a n o n , faubouriens comme Mo.ncey, Gaieté-Montparnasse, boultvardiers\n comme les Capucines, et les music-halls encore brillants, Casino de P a r i s ,\n Apollo, J a r d i n de P a r i s , A m b a s s a d e u r s , Alcazar, Palais de Glace, Tabarin,\n Cirques, ou les cafés-concerts de second ordre, Gaieté-Rochechouart, Kursaal,\n Petit-Casino, Etoile, etc., je ne poursuis pas l'énumération, mais même dans\nceux qui restent s'en trouvent d e point méprisables : le Grand-Guignol et le\n T h é â t r e des Arts se sont fait une réputation d'ordre assez littéraire, la\n Comédie Royale, Little-Palace, les Folies-Pigalle ne sont pas à dédaigner,\nles Cabarets de chansonniers de Montmartre ont bien leur mérite, et\ncomment oublier que cette catégorie plus modeste c o m p r e n d aussi les grands\nConcerts classiques, Colonne, L a m o u r e u x , Conservatoire, T o u c h e , etc?\n    Mais pour avoir u n e idée complète de la production théâtrale, il faudrait\najouter à ces scènes publiques les scènes privées, les spectacles sur invi-\ntations, les entreprises isolées pour lesquelles on loue le théâtre Fémina ou\nles Salons Malakoff, les revues de salons, les comédies de paravent, tout ce\nfouillis-aux-chandelles qui d o n n e à P a r i s l'aspect d*une vaste histrionopolis,\net je n'ai rien dit des pièces non jouées où il y a parfois plus de talent que\nd a n s toutes les rapsodies luxueusement mises en scène, j'en prends à témoin\nMaeterlinck, P e l a d a n , Polti et bien d'autres... « Monsieur, combien\navez-vous de pièces de théâtre en F r a n c e ? dit Candide à l'abbé, lequel\nrépondit : Cinq ou six mille. — C'est b e a u c o u p , dit C a n d i d e ; c o m b i e n y e n a-t-il\nde b o n n e s ? — Quinze ou seize, répliqua l'autre. — C'est b e a u c o u p , dit\nMartin. »\n    L e plaisant Arouet parlait là d'une période de plus d'un siècle; cela ferait\nd o n c une bonne pièce tous les six à sept ans, et à ce taux l'année 1907-\n1908 aurait dû n'enrichir notre patrimoine intellectuel q u e d'un sixième ou\nd'un septième de vague chef-d'œuvre. H é l a s ! je ne sais même pas si je\npourrais affirmer ce maigre boni. On a représenté p e n d a n t cette dernière\ncampagne deux ou trois grosses (douze douzaines, vous le savez) de drames\net de comédies parmi lesquelles une b o n n e cinquantaine ont eu les h o n n e u r s\nde copieux comptes-rendus à double et triple expansion d a n s les gazettes les\nplus renommées, où trouver je ne dis plus le chef-d'œuvre, mais l'œuvre\ndigne d'estime, celle q u e l'on met en un coin de sa mémoire pour la relire\ndeux ou trois ans après?\n    Ce qu'il y a de plus fâcheux p o u r notre a m o u r propre national, j ' e n t e n d s\npar nation ici tous les francologues ou francophones, c'est que les n o m s qui\nme viendraient le plus vite à l'esprit sont ceux d'oeuvres qui n'ont rien à voir\navec le terreau parisien, bruxellois, génevois ou québecquique. De toutes les\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3664, "texte": "648                                   DURENDAL\n\n\n pièces que j'ai pu voir ou lire p e n d a n t ces douze derniers mois, a u c u n e ne\n m'a intéressé comme Candida, de B e r n a r d Shaw (pourquoi le traducteur ne\n l'a-t-il pas n o m m é e Candaïdc, à la façon de N o d i e r disant : Le lutin d'Argayl?),\n mais j u s t e m e n t cette pièce d'un auteur d'outre-Manche est tout ce qu'il y a\nde moins français et surtout boulevardier ; il fallait voir les sourires des uns et\nles grognements des autres à cette originale étude d'une femme de clergyman\nrasée par la supériorité prédicante de son mari, puis par la supériorité\ngendelettreuse de celui qui dans notre répertoire serait devenu infailliblement\nson a m a n t , et revenant à son mari sinon avec une peut-être absolue\nsincérité (d'où sans doute le léger malaise de notre public, cynique\nmais franc) d u moins avec u n solide bon sens d'Anglaise, ce qui en\nvérité est savoureux et original pour n o u s . L a même scène où se joue\nCandida, le théâtre des Arts, qu'inspire M. R o b e r t d ' H u m i è r e s , avait donné\na u p a r a v a n t le Grand Soir, d r a m e un peu gros mais ma foi puissant (d'une\npuissance à la Sardou, entendons-nous) avec complots nihilistes, policiers,\némeutes, fusillades, b o m b e s , et assassinat d'un général russe, mais là encore\nil s'agissait d'une œuvre étrangère, psychologie slave et auteur viennois.\n Louables toujours les Raffles et le Sherlock Holmes qui ont fait courir tant de\nmonde au théâtre Antoine et au théâtre Réjane, mais ce sont toujours des\ntraductions d'œuvres anglaises, et n o u s n'allons pas non plus compter à l'actif\nde notre littérature l'admirable mise en scène du Jules César de Shakspeare\nd o n t le luxe commença l'ère des embarras financiers d a n s lesquels se débattait\nr é c e m m e n t encore le directeur de l'Odéon.\n   Arrivons aux pièces françaises. Ce que je vais en dire sera forcément sous\nréserves; je n'ai suivi le m o u v e m e n t théâtral qu'en amateur cette année\nclose, et ne pourrais pas parler de visu et auditu de tout ce qu'on a joué en\n 1907-1908. S'aider des comptes-rendus des autres est peut-être t r o m p e u r .\nC'est ainsi que la pièce qui, à l'analyse, me semblerait être la plus remar-\nquable de la dernière c a m p a g n e , Monsieur Codomat de T r i s t a n Bernard,\ndescendrait peut-être un ou deux échelons, sur le théâtro-mètre littéraire,\nsi je la voyais réalisée en chair et en os. D'ailleurs ce type d e bourgeois\nsolennel et véreux a été mis assez souvent au théâtre et pour bien apprécier\nla pièce de Tristan B e r n a r d , il faudrait la comparer à Brignol et sa fille\nd'Alfred Capus, à Monsieur Guérin d'Emile Augier, à tel autre dont je ne sais\nplus exactement le nom, Monsieur de Réboval peut-être, où Albert L a m b e r t\npère avait composé le seul bon rôle que je lui ai vu j o u e r ; on saurait alors\nà quoi exactement s'en tenir sur le mérite original de l'auteur.\n   Q u a n t aux autres comédies à prétentions sérieuses, qu'en dire, qu'en dire?\nL''Eventail de M M . de F i e r s et de Cailhavet m'a p a r u ressembler à u n e dou-\nzaine de pièces du même genre, et les Deux hommes d'Alfred C a p u s à deux\ndouzaines d'idem. On c o m p r e n d très bien, q u a n d on avale de ces séries, que\nle théâtre soit devenu une industrie; avec u n tour de main, peut-être point\ndifficile à acquérir, une connaissance approfondie des précédents et une\nentente de la réclame, on abat sa centième tout comme un a u t r e . A cette\ncatégorie d'articles de tout repos, pour ceux qui n'ont pas les nerfs trop sen-\nsibles, a p p a r t i e n n e n t le Samson de M . Bernstein, Qui perd gagne d'Alfred\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3013, "texte": "                     CHRONIQUE THEATRALE DE PARIS                                    649\n\n\n Capus, l'Amour veille de F i e r s et Cailhavet s u s n o m m é s , et il faut croire que\n la clientèle n'est pas mécontente puisque ces pièces tiennent encore l'affiche\n à P a r i s ou dans les tournées. Je croirais volontiers qu'il faut mettre à part\n l'Alibi de M. Gabriel Trarieux que je n'ai pas vu jouer, toujours ma g u i g n e !\n mais qui m'a semblé louable à l'analyse; par contre, l'Otage de M. P a u l\n Loyson, q u e j ' a i vu, ne m'a pas enthousiasmé, sinon par la silhouette que de\n Max a faite d'un vieil évêque. Faut-il parler du Divorce de P a u l Bourget et de\nces autres pièces qu'on voudrait voir réserver à la Conférence Mole ou\nm ê m e à l'Ecole des sciences politiques et sociales où elles remplaceraient\navantageusement les discussions de jeunes avocats? E n somme, de toutes les\ncomédies point trop vaudevillesques, celle qui ma laissé le meilleur souvenir,\nc'est Son père d'Albert G u i n o n , fine étude de jeune fille pauvre s'ouvrant au\ngoût du luxe d'ailleurs légitime. Ma foi, q u a n d elle serait seule avec les deux\nautres auxquelles j'ai fait crédit, on ne pourrait pas dire que l'année ait été\ntotalement p e r d u e .\n    L e s vaudevilles, mon Dieu, mieux vaut ne pas en parler. Leur but est de\ndésopiler les rates, ce dont ils s'acquittent parfois fort bien ; ainsi Patachon,\nCabotine, le Roi, celui-ci paraît-il d'un degré plus haut, mais ils n'exigent pas\nque leur souvenir subsiste dans les méninges h u m a i n e s . P a r contre, dans le\ngenre « tableau » ou « scène d r a m a t i q u e », le public a pu voir naguère des\nspectacles de haute poésie comme le Polyphème d'Albert S a m a i n , ou d'émo-\ntion un peu grosse mais forte, l'Etranger d'Alfred Lepelletier, les Trois masques\nde Charles Méré, ou de franche bouffonnerie le Chauffeur de Max Maurey,\nA la noce de Garnier, l'A. P. d'Arthur Byl, d'autres encore.\n    Et puisque nous sommes en veine d'indulgence, n'oublions pas les spec-\ntacles pour les yeux comme Ramuntcho de P i e r r e Loti, qui a été presque aussi\nluxueusement monté que Jules César par le fastueux Odéon, et aussi les ballets\nde nos grands music-halls; a u c u n , cette année dernière, n'a d o n n é d'ensemble\naussi coruscant que la Revue merveilleuse de l'année précédente à l'Olympia,\nmais presque partout il y a eu de brillants défilés, d'harmonieuses voltiges et\nde flamboyantes apothéoses, ce pour quoi je donnerai et sans remords toutes\nles Simone de M. Brieux et toutes les l'Autre de M M . Margueritte. J e ne sais si\nc'est en 1907 ou en 1906 que la Loïe Fuller d o n n a sur la vaste scène de l ' H i p -\npodrome quelques séances de ses prestigieux jeux de l u m i è r e ; assurément il\ny avait plus d'art dans les tourbillons de flamme du cirque ces soirs-là, que\ndans les neuf dixièmes des spectacles parlés et chantés du reste des théâtres\nconcomitants.\n                                                                     HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 650, "page_fin": 652, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "LES LIVRES La synthèse mentale par M. 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Nous imaginons ou inventons, nous sommes en proie\nau rêve ou au souvenir, nous accumulons, coordonnons et classons en nous les\nconnaissances les plus disparates, et toutes ces opérations de notre esprit qui\nse succèdent, se combinent et s'enchevêtrent dans un mouvement prodigieux\net ininterrompu, il nous est impossible d'en suivre l'évolution et d'en recons-\ntituer la genèse.\n   Au delà d'une étroite zone de lumière, théâtre d'un labeur rationnel et à\ndemi conscient, c'est la vaste région impénétrable où toute la matière de notre\nvie mentale s'amasse et s'élabore. Il n'est rien en nous qui ne vienne de là;\nrien, non plus, qui n'y aille, pensée, sensation, expérience, volonté, désir...\ntoute notre vie, ajoutée à elle-même, jour après jour, pour une synthèse per-\nsonnelle indéfinie.\n   « Je pense, donc je suis », affirmait Descartes. Et l'on pourrait aussi bien\ndire : « Je pense, donc j'ai été », car chaque minute de notre pensée et de\nnotre sensibilité est, en quelque sorte, un total dans lequel tous nos antécé-\ndents de pensée et de sensibilité sont résumés et confondus. Aucun acte,\naucune parole où toute notre vie ne soit présente et agissante, dans tous les\néléments solidaires dont elle est composée. Notre « moi », qui était en puis-\nsance dans nos hérédités et notre organisme, est toujours en tension, en\nrecherche, en découverte, entraîné par son propre principe à une réalisation\nplus parfaite et plus complète de lui-même. On peut dire qu'il se construit\ncontinuellement, s'augmente, se modifie par le moyen d'une adaptation inces-\nsante de ce qu'il contient déjà à ce qu'il reçoit par toutes les voies de son\nactivité.\n   Chaque individu, par conséquent, est dans sa mentalité, le résultat d'une\nsynthèse originale; chaque personnalité est singulière. Et cette personnalité\nest d'autant plus libre, au moins au point de vue psychologique, qu'elle est\nriche, fondée en elle-même et que ses motifs ne sont qu'à elle. Dans ces\ntermes, on conçoit que les méthodes de la psychologie expérimentale, si sub-\ntiles qu'elles se fassent, ne puissent fournir que des résultats incertains ou\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3280, "texte": "                                  LES LIVRES                                   651\n\ncontradictoires. Comment mesurer, en effet, pour les comparer et tirer des\ndéductions de cette comparaison, des réactions provoquées en des milieux\nforcément dissemblables?... La logique, les lois abstraites, les doctrines d o g -\nmatiques sont inopérantes d a n s un domaine où tous les cas sont particuliers.\nL a seule psychologie qui puisse oser est, sans doute, celle qui est armée\nsurtout d'intuition, de divination ; celle, par exemple, de l'artiste qui recrée\net analyse en lui-même la pensée et les sentiments des êtres qu'il imagine ou\nétudie.\n   N o u s ne faisons qu'indiquer d'une façon plus que sommaire la matière du\ntrès remarquable travail de M. Dwelshauvers. L a valeur scientifique de ce\nlivre échappe à notre compétence, mais n o u s pouvons en louer, sans être\nsoupçonné de présomption, le développement magistral, l'attrait fait de\nclarté et de finesse et la langue excellente, pleine de force et de netteté.\n\n\n\n    M. Dwelshauvers, d a n s l'intéressant exposé des méthodes d'investigation\npsychologique qui termine son ouvrage, constate que l'on « pourrait retrouver\nd a n s les idées de Bergson, à l'état latent, ce sentiment cher à plusieurs pen-\nseurs romantiques, que l'art plus que la science nous suggérerait le vrai sens\ndes choses ». T o u s les artistes professent, sans doute, des idées romantiques\nsur ce point et il semble, parfois, à lire certaines pages éloquentes de\nson livre, que le pénétrant auteur de la Synthèse mentale penche à partager\ncette opinion.\n    L'art est unité : il saisit la vie dans sa multiplicité et s'efforce de la rendre\ntout entière; la science analyse, d é c o m p o s e . Où le savant hésite, l'artiste\ndevine. L e premier interroge l'inconnu avec l'ardeur réfléchie et froide\nde son intelligence a i g u i s é e ; l'autre s'y jette avec tout son cœur et toute\nson imagination. Son œuvre, nécessairement, est synthèse aussi ; tout ce\nqu'il a absorbé de la vie, tout ce qu'il en a reçu ou subi ont pris forme\nen elle.\n    Cette œuvre qui vit et palpite est devant n o u s . Avec quels instruments\npèsera-t-on, définira-t-on le plaisir qu'elle nous d o n n e , l'émotion qu'elle sus-\ncite en nous? Car avec nous, spectateurs, qui regardons ou écoutons, regardent\net écoutent également tous les jours que nous avons vécus, heureux ou mal-\nh e u r e u x , oisifs ou utiles, adonnés à la pensée ou à l'action... Tellement que\nl'on pourrait affirmer que de la combinaison de l'œuvre et de celui qui l'ad-\nmire se crée u n e œuvre nouvelle... \" Le génie, écrivions-nous ici m ê m e , à\np r o p o s de la Beauté rationnelle, de M. Douriau, le génie est régi par son statut\npersonnel — mais l'admiration aussi. Ce n'est pas en vertu de raisons et de\nrègles que nous œuvrons et, pas davantage, que nous admirons : N o u s\nœ u v r o n s et nous admirons avec tout nous-mêmes, pour ainsi dire, notre intel-\nligence, notre cœur, tout ce que nous avons a p p r i s , vécu, souffert — avec\nnotre passé et notre avenir, nos souvenirs, nos nostalgies, nos joies, nos aspi-\n rations... »\n    Ce plaisir esthétique si complexe, si insaisissable, la science a, cependant,\ncherché à le forcer à révéler ce qu'il est, par quels modes il agit, comment et\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3002, "texte": "652                                 DURENDAL\n\n\npar quoi il est produit. Fechner, l'un des initiateurs de la psycho-physique,\na tenté longuement et patiemment de faire parler ce s p h i n x ; celui-ci, dont le\nrôle est d'interroger et non de r é p o n d r e , a répliqué aux questions du savant\ninvestigateur, sinon par d'autres questions, au moins d'une manière terrible-\nment évasive. Inévitablement, les expériences de F e c h n e r d u r e n t porter sur\nles plus simples, les plus élémentaires des sensations esthétiques. Il ne deman-\ndait point aux gens qu'il rassemblait (et parmi lesquels il n'admettait pas\nles artistes, suspects de prévention à l'égard de semblables recherches !) de\npréciser les sentiments que suscitaient en eux l'audition d'une symphonie\nde Beethoven au d ' u n e page de Goethe, la vue d'un tableau du Vinci ou de\nD ü r e r , mais bien d'indiquer leur préférence p o u r telle ou telle couleur ou\npour telle ou telle des figures rectangulaires, de dimensions inégales, qui leur\nétaient présentées. D a n s le m ê m e ordre d'idées, il s'ingénia longtemps\nà réunir les éléments d'une statistique sur le format des tableaux, dans\nla pensée que quelque loi secrète déterminait la décision des artistes sur ce\npoint !\n    Il serait injuste de ne pas m a r q u e r que la méthode de Fechner n'est pas\ntoute contenue dans ces procédés, très caractéristiques pourtant de sa ten-\nd a n c e . M. Charles L a l o , qui nous expose cette méthode et en fait la critique\navec u n sens très affiné de l'art et de la vie montre bien le vice essentiel de\nces expérimentations lorsqu'il écrit : « L e psychologue empiriste croit partir\ndes faits q u a n d il recompose l'esprit tout entier en partant de ces prétendus\n« atomes psychologiques » : les images, les sensations, les états d'âme dits\nsimples, isolés de la conscience où ils vivent... P o u r l'esthéticien c o m m e pour\nle moraliste soucieux de faits véritables, c'est d a n s le vivant qu'il faut étudier\nla vie. Q u a n d on la d é m e m b r e — et il est souvent utile de le faire — il faut\ntout au moins savoir bien que les m e m b r e s n ' o n t leur sens que par leur posi-\ntion et à leur place dans l'organisme total... C'est, au fond, ce qu'ont bien\nsenti les moralistes et les critiques d'art, et si, d a n s leurs vues confuses, ils\nparaissent avoir souvent m a n q u é de m é t h o d e , c'est parfois parce qu'ils ont\nobéi a un vif sentiment de la réalité. » On ne saurait ni mieux, ni plus préci-\nsément dire.\n\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 août - 15 septembre).— M. Schmidt-\nDagener rend compte, en u n article illustré de nombreuses et superbes repro-\nductions, de l'Exposition des dessins de Rembrandt à la Bibliothèque nationale de\nParis; M. Beets, continue son intéressante étude sur Dirick-Jacolsz          Vallert,\npeintre anversois, etc.; chroniques d'art; bibliographie. Illustration riche et\nsoignée.\n                                                                 ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 653, "page_fin": 656, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La rédaction de Durendal présente", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 772, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "NOTULES\n\n   L a r é d a c t i o n d e D u r e n d a l présente ses plus sincères et bien sym-\npathiques condoléances à son collaborateur et ami Georges Rency, qui vient\nd'avoir la douleur de perdre son bien-aimé père, décédé à Bruxelles le\n9 octobre, muni des secours de la religion. De nombreux amis, plusieurs\nministres, MM. Beernaert, Liebaert, Descamp, Helleputte, de Smet de\nNaeyer, assistèrent au service funèbre célébré à Sainte-Gudule pour le repos\nde l'âme du vénéré père de notre cher confrère.\n\n                                       ***\n   Monument à la mémoire de Ruysbroeck l'Admirable.\n — Le département des Sciences et des Arts ayant résolu d'élever à Groenen-\n dael un monument à la mémoire de « Ruysbroeck l'Admirable », ouvre un\nconcours entre architectes et sculpteurs belges.\n   Les concurrents s'attacheront à imaginer un mémorial d'une grande sim-\nplicité; la sculpture ne doit pas nécessairement y jouer un rôle de premier\nplan.\n   Ils pourront se procurer à l'Office international de bibliographie, place du\nMusée, d'importants renseignements bibliographiques. La bibliothèque royale\npossède aussi quelques documents iconographiques.\n   Les concurrents indiqueront d'une manière précise l'emplacement qu'ils\ndésirent sur les lieux où vécut Jean van Ruysbroeck à Groenendael.\n   Le coût du monument mis en place ne pourra dépasser 20,000 francs. Ce\nprix constitue un forfait absolu. Chaque projet sera accompagné d'un devis\ndétaillé et de l'indication des matériaux à employer.\n   Les projets soumis au jury consisteront, selon le cas, en dessins ou\nmaquettes, à l'échelle de 10 p. c. Ils seront envoyés ou déposés à Bruxelles,\nau palais des Beaux-Arts, rue du Musée, n° 9, à l'adresse suivante : « M. le\nMinistre des Sciences et des Arts » avec la mention « Monument Ruys-\nbroeck ». L'emballage sera soigneusement conditionné. Chaque projet por-\ntera une devise. Les plus grands soins seront pris pour la conservation\ndes projets; cependant, l'administration n'assume aucune responsabilité de\nce chef.\n   Les projets seront reçus jusqu'au I er janvier 1909. Les concurrents y join-\ndront un pli portant pour suscription « Monument Ruysbroeck » et conte-\nnant deux enveloppes fermées. La première portera à l'extérieur la devise et\nà l'intérieur le nom et l'adresse du concurrent. La deuxième portera pour\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "654                                DURENDAL\n\n\nsuscription u J u r y » et renfermera les noms de cinq personnes que le concur-\nrent considère comme aptes à être désignées p o u r participer au j u g e m e n t du\nconcours.\n   L e jury sera formé : 1° de deux personnes désignées par les concurrents,\nchoisies à la majorité des voix, avec bénéfice d'âge en cas de p a r i t é ; 2° de\ndeux délégués artistes désignés par le Ministre des Sciences et des Arts ; 3° du\ndirecteur général de l'administration des Beaux-Arts.\n   L e projet c o u r o n n é devra être exécuté.\n   Si d'autres projets, bien que non couronnés, paraissent dignes d'un encou-\nragement, le jury pourra accorder deux primes de 500 francs c h a c u n e .\n   Si aucun projet n'est déclaré satisfaisant, le j u r y pourra accorder u n e prime\nde 5oo francs a u meilleur projet.\n   Les enveloppes contenant les n o m s des concurrents non couronnés et non\nprimés ne seront p a s ouvertes et seront remises avec les projets auxquels elles\nse rapportent aux concurrents non favorisés.\n                                          *\n                                           * *\n    Arnold Goffin. — Jean D o m i n i q u e émet, dans l'Art Moderne, sur\nnotre collaborateur Arnold Goffin cette appréciation élogieuse que nous nous\nfaisons un plaisir de reproduire :\n   « L a collection des « Grands Artistes » publiée par l'éditeur L a u r e n s , à\nP a r i s , compte depuis quelques semaines un volume nouveau d'un haut\nintérêt : je veux parler de la b i o g r a p h i e critique du Pinturicchio faite par\nnotre compatriote Arnold Goffin.\n    » Il est peu d'écrivains, chez n o u s , qui aient autant que celui-ci témoigné\npar de longs travaux des qualités particulières d'érudition, de conscience et\nde composition que réclame ce genre d'études. Arnold Goffin possède, avec\nces garanties premières, le don d'aimer d'abord, d'admirer violemment et dès\nlongtemps ces peintures anciennes dont il se décide un beau jour à nous dire\nl'histoire ; le passé de ces choses est devenu pour lui la magie vivante et pré-\nsente au milieu de laquelle il p r o m è n e sa joie, sa volupté de réfléchir, de\ndécouvrir, de sentir l'art et la b e a u t é .\n    » Outre qu'il est lui-même un bel artiste et d ' u n tempérament voisin de\ncelui des g r a n d s Italiens du XVe siècle, il nous donne à penser, dès que nous\nle lisons, combien précieuse est la rencontre d'un style élégant, ferme et\nn u a n c é p o u r nous guider à travers le dédale de tant de détails techniques,\nhistoriques, matériels et autres dont nous éprouverions peut-être l'insuppor-\ntable fatigue, \"\n                                        *\"*\n   H e n r i E v e n e p o e l . — L a ville de Liége vient d'acquérir pour son\nMusée, avec le concours du Gouvernement, la belle toile d'Henri Evenepoel :\nLe Dimanche au Bois de Boulogne, que nous avons reproduite dans notre numéro\nde septembre et qui est u n e des œuvres capitales de l'artiste.\n  « C'est, lisons-nous dans l'Art Moderne, au retour de son voyage en Algérie,\nen 1898, l'année qui précéda celle de sa mort, q u ' E v e n e p o e l exécuta cette\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2879, "texte": "                                     NOTULES                                     655\n\nvaste composition. Elle résume la série d'études, de recherches et d'obser-\nvations qui m a r q u e n t le séjour du peintre à Paris et caractérise, mieux peut-\nêtre que tout autre, sa vision essentiellement coloriste et la fidélité avec\nlaquelle il s'efforçait de traduire les spectacles de la vie contemporaine. »\n\n                                        * **\n   La direction des Concerts Durant nous prie d'annoncer qu'elle\ndonnera, à la Salle de l'Alhambra, les dimanches à 2 h . 1/2, avec répétitions\ngénérales les samedis à 2 1/2, cinq g r a n d s concerts avec chœurs et soli, sous\nla direction de M. Félicien D u r a n t , aux dates ci-après : 21-22 novembre 1908\n(Haendel et J . - S . Bach); 9-10 janvier 1909 (Mozart); 20-21 février 1909\n( W a g n e r et Brahms) ; 1-2 mai 1909 (auteurs belges).\n                                          *\n                                         * *\n   Jules J O U r d a i n vient d'être chargé de l'exécution d'un m o n u m e n t\nqui sera élevé à la mémoire de Juste-Lipse à L o u v a i n , devant la façade de\nl'Université où professa le célèbre philologue.\n\n                                        *     *\n            e\n   Le IV Congrès de la Presse périodique Belge se réunira\nle 15 novembre prochain, à 10 heures d u matin, à la Maison du Livre, à\nBruxelles. A l'ordre du jour figurent les deux questions suivantes : 1° la\nPresse périodique sous toutes ses formes ; 2° projet d'organisation d'un\nCongrès international de la Presse périodique à réunir à Bruxelles en 1910.\n   Une Exposition générale du Périodique belge s'ouvrira, à l'occasion du Congrès,\nle 15 novembre prochain, à Bruxelles, d a n s les salons de la Maison du Livre\n(3, rue Villa-Hermosa).\n                                           *\n                                         * *\n   E c o l e d e m u s i q u e e t d e d é c l a m a t i o n (amateurs), 53, rue d'Or-\nléans, Ixelles. — Solfège, chant, déclamation, piano, harmonie, harpe, litté-\nrature, histoire de la musique, orthophonie, articulation, etc.\n   Institut (professionnels et élèves libres), 61, rue de la L o n g u e - H a i e . —\na) Virtuosité; b) enseignement (cours n o r m a u x ) ; c) section des hautes études.\nSolfège, harmonie, contrepoint, orchestration, p i a n o , pianos d'ensemble,\nmusique de c h a m b r e , harpe, orgue, interprétation vocale, chant, déclama-\ntion, histoire de la m u s i q u e , histoire des littératures.\n   Inscriptions et renseignements au local de l'école.\n\n                                        ***\n   Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (144, rue du\nMidi). — Bibliothèque artistique. Exposition de reproductions des principaux\ntableaux de Velazquez et Murillo, des Musées de Madrid, Berlin, Vienne et\nSaint-Pétersbourg.\n                                       *\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": "656                                           DURENDAL\n\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : La Peinture en Belgique, par F I E R E N S GEVAERT. L e s Primitifs fla-\nm a n d s . Fascicule I I I . L e maître de Flémalle. Thiery Bouts. L e maître de\nl'Assomption (Albert Bouts). O u v r a g e illustré (Bruxelles, Van Oest). — Le\nVieux Bruxelles. Ouvrage illustré (id.). — Cologne, par L o u i s R E A U . Volume\nillustré. Collection : Les villes d'art célèbres. (Paris, L a u r e n s ) . — Ausstellung\nBelgischer Kunst. 1er octobre - 1er novembre 1908. Berlin. Katalog (Bruxelles,\nVan Oest).\n  L I T T É R A T U R E : Pascal et son temps, I I I e partie. Les Provinciales et le\nPensées, par FORTUNAT STROWSKI (Paris, P l o n ) . — Les divins jongleurs, épisodes\nde l'épopée franciscaine, p a r A. BAILLY (Paris, P l o n ) . — Tablettes d'un cynique,\npar L o u i s THOMAS (Mons, E d . de la Société nouvelle).\n  P H I L O S O P H I E : L'intellectualisme de Saint Thomas, p a r P I E R R E ROUS-\nSELOT (Paris, Alcan). — De la méthode dans les sciences, p a r plusieurs profes-\nseurs (id.).\n   P O È M E S : Poèmes Algériens, par A. MARAVOL-BERTHOIN (Paris, S t o c k ) . —\nAu jardin des roses mourantes, par R . CHRISTIAN-FROGÉ (Paris, Sansot).— Vieux\nthèmes, par ALBERT LECOCQ (Liége, E d . de Vers l'horizon).\n   R O M A N S : Au bord de l'Idylle, par PROSPER D O R (Paris, Sansot). — Ame\nblanche, par MARGUERITE VAN DE W I E L E (Bruxelles, Larcier). — La Vie\nSecrète, par EDMOND ESTAUNIÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . — A la frontière, par JOSEPH\nCHOT, avec sept dessins d'Albert Ghesquière (Verviers, l'Édition artistique).\nLe génie d'Athènes, par le même (Liége, Société belge d'éditions).\n\n                                                    * **\n   L'abondance des matières nous oblige à reporter plusieurs articles,\nn o t a m m e n t l a s u i t e de « J . - K . H u y s m a n s d ' a p r è s s a c o r r e s p o n d a n c e »,\np a r l'abbé H. M œ l l e r e t d e n o m b r e u x c o m p t e s r e n d u s de l i v r e s à n o s\nprochains fascicules.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 702, "texte": ""}, {"page_pdf": 703, "texte": ""}, {"page_pdf": 704, "texte": ""}, {"page_pdf": 705, "texte": ""}, {"page_pdf": 706, "texte": "L'ÉGLISE MONUMENTALE D'HASTIÈRE PAR-DELÀ ET SES ENVIRONS\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": ""}, {"page_pdf": 708, "texte": "              Un Monument wallon\n                 LA Meuse, de même que le latissimum flumen\n                     Sabis (le très large fleuve Sambre), est la grande\n                     voie latine, de la Wallonie, l'avenue du chris-\n                     tianisme, la route de la civilisation; c'est notre\n                     fleuve sacré.\n                        C o m m e ses rochers gardent en leurs couches\n                     superposées la trace des bouleversements et des\n                     transformations des époques primitives, ses\nlégendes portent la m a r q u e des alluvions h u m a i n s qui se\nrépandirent sur ses rives, des grandes périodes dont elle fut\nl'imposant décor.\n    Les fables vont de l'époque des cavernes j u s q u ' à la Révolu-\ntion française, date à laquelle les animaux cessèrent de parler.\nDepuis D o m r é m y la Meuse, à travers le temps, se fleurit de\nmiracles comme de nénuphars, elle se pare de tous les joyaux\nde la grâce.\n    Les fées folâtrent dans le brouillard que laisse le fleuve le\nlong des prairies qui le bordent. Les Nùtons habitent les trous\nde la m o n t a g n e . Les Macralles se réunissent la nuit dans ses\nclairières, elles hululent comme des hulottes et leurs galops sur\nles manches à ramon sont aussi furieux que les tourbillons de\nl'ouragan. Les génies de la terre et des ombres peuplent la\nvallée. Orphée s'y promène, venu des rives du T a n a ï s toujours\ncouvertes de neige, pleurant son E u r y d i c e perdue, et ses\n abeilles, le jour de la Fête-Dieu, dressent sur un arbre le gâteau\n d'adoration. Les vertus évangéliques s'épanouissent sur ses\n rivages enchantés, l'âme occidentale y prend sa forme la plus\n noble et la plus héroïque. Les échos du cor se répercutent de\n rocher en rocher, c'est là que s'accomplissent les premiers\n exploits de l'épopée chevaleresque qui traversa la grande\n F i a n c e de Charlemagne, là que Renaud, Allard, Guichard et\n Richardet échappent à la colère de l'empereur, grâce à Bayard,\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "594                               DURENDAL\n\n\n le destrier merveilleux qui, d'un saut, franchit montagnes et\nrochers.\n    Il existe encore des bergers qui lisent les légendes de\nMeuse, la nuit, dans le ciel constellé. Ils voient le verseau pen-\ncher son u r n e et de cette urne la Lesse couler par la vallée sau\nvage vers le fleuve lacté de l'azur. Ils voient aussi le pâtre qui,\na y a n t saisi le bouc, l'a égorgé dans le bois ; le sang glisse comme\nun orvet sous les pierres, traverse les prairies, et le Bocq va\nretrouver la Meuse à Yvoir. Ils voient encore quelques sorcières\ntransformées en corneilles, R e n a u d et ses frères sur Bayard,\ntoutes les filles de Meuse, les dames de Hierges et celles de\nCrèvecœur. Midone de Bioulx et J e a n n e de Harcourt, les\ngéants de F r e y r et ceux de Fresnes, et D i a n e la chasseresse qui\ndonna son nom à D i n a n t . Ils voient saint W a l h è r e et saint\nF o r a n n a n , le comte E i l b e r t et son béryl, et la gatte d'or\ncachée dans les ruines de C h â t e a u - T h i e r r y ; le cerf de saint\nH u b e r t portant la croix entre ses bois et les poissons merveil-\nleux qui cherchent les anneaux d'or que les fées, les princesses\net les enchanteurs laissent tomber dans l'eau en j o u a n t au bord\ndes sources, des rivières et des fontaines.               s voient l'arbre\nde Meuse qui indique le temps et beaucoup d'autres choses\nencore.\n   Ce qu'ils voient dans leurs songes, les matins de printemps\net les soirs d'automne, pourrait inspirer bien des poètes et des\nartistes.\n   Dès que la Meuse a franchi la frontière française, elle reflète\ndans ses eaux limpides un des plus vénérables et des plus\nanciens m o n u m e n t s du pays, c'est l'église romane d'Hastière-\npar-delà.\n   Selon la tradition, elle aurait été fondée par saint Materne\nau IVe siècle. Aucun d o c u m e n t a u t h e n t i q u e n'atteste cette anti-\nquité, mais ce n'est là q u ' u n e preuve négative contre la légende.\nHastière est cité dans une charte de 910. Aldabéron, évêque de\nMetz, le reçut en donation avec ses dépendances vers le milieu\ndu Xe siècle. Il est hors de doute que l'église d ' H a s t i è r e ait\nexisté avant le IXe siècle. Pisen dit qu'au v u 0 siècle des clercs\ny furent remplacés par des moniales. D'autre part, Rayssius\nraconte qu'en 1627 il vit à H a s t i è r e la t o m b e et l'épitaphe de\nsainte Reniscendis, qui vivait au VIIe siècle, et celles de saint\nSerenus.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                     UN   M O N U M E N T WALLON                 595\n\n    La crypte, qui fut mise à jour lors de la restauration, atteste\nd'ailleurs la plus haute antiquité chrétienne du monument.\nOn peut l'attribuer à Saint-Mateme. Elle remonte à la\npériode primitive de la liturgie, elle a servi au culte dans\nles temps où les usages apostoliques étaient encore en vigueur,\ndit Dom Gérard van Caloen dans une savante étude. Sa\nressemblance avec les cryptes de Sainte-Apollinaire et. de\nSaint-Mayeur, de Ravenne, qui datent du VIe siècle, est\nfrappante. On y remarque le siège de l'évêque derrière l'autel,\nles bancs de pierre en hémicycle pour le clergé, les bancs en\nforme de niches creusées dans le mur pour le peuple. Des\ninscriptions, dessins, emblèmes y furent découverts, que tra-\nçaient les pèlerins sur les murailles des sanctuaires par eux\nfréquentés et comme on en voit aux parois des catacombes de\nRome.\n    La chronique de Waulsort dit que l'évêque de Metz Alda-\nbéron construisit une église à l'abbaye d'Hastière. Il s'agit\nprobablement d'une reconstruction à la suite d'une incursion\nde Normands, peut-être aussi d'un agrandissement nécessité\npar l'installation des moniales. Toujours est-il qu'une église\ns'éleva sur l'église primitive. Jugée insuffisante pour contenir\nles pèlerins qui venaient honorer sainte Reniscendis, saint\n Nuntius et saint Serenus, elle fut transformée vers 1033 par\n l'abbé Rodolphe. C'est, sauf le chœur, le monument qui existe\naujourd'hui. Vers 1260, l'abbé Allard de Hierges greffa le\ngothique sur le roman en faisant ajouter le chœur actuel éclairé\npar cinq croisées ogivales à deux lumières.\n    L'histoire du prieuré d'Hastière se mêle à celle du monastère\nde Waulsort dont il dépendait. Fondé par le comte Eilbert,\nWaulsort, qui passa avec Hastière à l'évêque de Liége en\n 1227, fut célèbre au moyen âge par son école littéraire, scien-\ntifique, théologique et par son atelier d'orfèvrerie.\n    Maintenant que ce qui reste de l'abbaye de Waulsort a été\n converti en habitation particulière, seule c'est l'église d'Hastière\n qui reste, avec sa tour carrée semblable à un donjon, pour\n attester l'ancienneté de la civilisation qui s'épanouit sur les\n rives de cette Meuse grandiose et poétique. Surgie et resurgie\n du fond des âges, elle apparaît au seuil de notre pays comme\n une vigie de la conscience wallonne, comme le mémorial de\n nos plus vieilles traditions.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": " 596                             DURENDAL\n\n\n     C h a q u e fois que je la contemple, j'évoque le blason d'un de\n ses abbés qui fonda l'abbaye d'Anthisnes en Condroz, et qui est\n gravé là-bas dans la pierre, non loin du confluent de l'Ourthe\n et de l'Amblève : deux chimères unies élevant un cœur, avec, pour\n devise : corde et animo.\n     Par le cœur et par l'âme, devise d ' H a s t i è r e , de Waulsort, et du\n lointain Anthisnès, devise de la Meuse et de l'Ourthe, devise\n de l'héroïque, tendre et fidèle Wallonie, voilà ce que vous\n m'enseigniez, vieille église et vieille tour romanes qui, avec\n L o b b e s sur la S a m b r e et Saint-Adelin à Celles sur la Lesse\n êtes pour moi des points de sensibilité où se révèle m a race.\n    L e s souvenirs y sont tenaces.\n    L e 18 octobre 1568, un parti de huguenots sous les ordres du\n sire de Genlis ravagea le monastère d ' H a s t i è r e et y mit le feu.\n L a tradition rapporte que les soudards amoncelèrent les\n reliques des saints au milieu du sanctuaire et y mirent lé feu.\n U n e tache d ' h u m i d i t é toujours persistante m a r q u a , dit la\ncroyance, l'endroit où le sacrilège avait été commis.\n    L a légende des pierres qui pleurent est vivace dans notre\nW a l l o n i e . De m ê m e que notre rêve a reculé jusqu'aux\na n i m a u x les bornes de la fraternité h u m a i n e , comme\nsaint François d'Assise, il a donné aux pierres un peu de sa\nsensibilité, se souvenant du Sunt lacymae rerum par lequel le\nvieux monde a commencé à tressaillir.\n    L e curé actuel d'Hastière-par-delà, l'érudit M. Schlögel, a\nretrouvé dans les décombres la pierre commémorant l'incendie\nde 1568, il l'a placée dans le mur en face de l'ancienne porte\nd'entrée.\n    L'église échappa à l'incendie de 1793. Au siècle dernier elle\nservit de grange et la tour de forge. D'année en année l'édifice,\nsous l'injure du t e m p s , perdait quelques-unes de ces pierres.\nMais heureusement en [878, la commune racheta les ruines et\nl'on entreprit les travaux de réfection.\n   Maintenant, on va remettre la crypte en son état primitif, et\nl'autel roman sera rétabli au-dessus de la crypte. L e chœur\ngothique d'Allard de Hierges servira de chapelle.\n   A l'intérieur, les murs de ce vénérable m o n u m e n t wallon\nsont nus. Ils d e m a n d e n t à être ornés, mais d'une décoration qui\naccentue encore la signification que comporte pour nous l'édifice\net que nous venons de préciser.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                        UN   MONUMENT     WALLON                      597\n\n\n     Hastière, comme la cathédrale de l'antique T o r n a c u m , nous\n vient des t e m p s de la dynastie mérovingienne. Elle a vu tous\n  les événements de notre histoire, elle a assisté à la formation\n de l'âme wallonne. Qu'elle continue à refléter de hautes m a n i -\n festations de notre art, qu'en se complétant, elle rajeunisse les\n significations si chères qu'elle a pour nous, que sur ses murs la\n légende de Meuse refleurisse par la magie d'un peintre de\n Meuse.\n     L a légende est toute trouvée, elle est d'Hastière même qui\n en a conservé avec soin tous les détails; c'est celle de saint\n W a l h è r e . Il n'en est pas de plus gracieuse.\n    Saint W a l h è r e , en dialecte wallon saint Bohi, était originaire\n de Bouvignes. Les auteurs placent sa naissance au XIIe siècle.\n    Après une jeunesse consacrée à l'étude, il fut ordonné prêtre\n et se vit assigner la cure d ' O n h a y e . Il fut la force et le modèle\n de ses ouailles.\n    U n e vertu si éminente, disent les vieux auteurs, ne put\n rester enclose dans les limites d'une seule paroisse. Bientôt les\n curés, ses voisins, charmés par son zèle, édifiés par sa sainteté,\n voulurent le placer à leur tête et le nommèrent doyen du dis-\ntrict de F l o r e n n e . Cette charge, cette dignité, ce témoignage\nrendu à ses mérites n'ôtèrent rien à sa modestie, à son h u m i l i t é ;\nils ne firent au contraire qu'exciter son ardeur. Il s'acquitta de\nses fonctions avec une vigilance, une abnégation e t u n e prudence\nqui firent l'admiration de son troupeau.\n    Mais son neveu Norbert, chapelain à Hastière, scandalisait\npar sa conduite ordurière et débauchée les âmes confiées à ses\nsoins. L e doux W a l h è r e essaya de le ramener, par des remon-\ntrances et des exhortations, dans la voie du Seigneur. Il espé-\nrait le soutenir par des visites réitérées, mais l'indigne Norbert\nrestait sourd à ces charitables réprimandes et refusait de\ns'amender. E t même, au lieu d'ouvrir son cœur au repentir et à\nla grâce, il conçut une haine violente contre celui qui lui repro-\nchait ses mauvaises m œ u r s . L a veille de la fête de saint Jean-\nBaptiste, le bienheureux s'était de nouveau rendu à Hastière\npour faire rentrer son neveu dans le droit chemin. L e soir venu,\nsongeant à regagner O n h a y e , il d e m a n d a à Norbert de lui faire\nrepasser le fleuve Ne voulant pas perdre les derniers moments\nqu'il était avec lui, le doyen suppliait encore son vicaire de\nreprendre une vie digne de son ministère, lorsque le mauvais\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "598                           DURENDAL\n\n\nprêtre, impatienté, rendu audacieux par l'obscurité de la nuit,\nasséna un violent coup de rame sur la tête du saint, puis le jeta\ndans le fleuve.\n    L e lendemain, on retrouva le corps du saint parmi les joncs,\nles nénuphars et les iris, dans le brouillard rose du matin;\nune lumière blonde nimbait ses traits d'une sérénité ineffable\net il semblait tenir en sa main la palme des élus.\n    A cette nouvelle les habitants de Bouvigne arrivèrent en\ngrand cortège pour réclamer le corps de leur compatriote. Mais\ntous les efforts qu'ils firent pour l'enlever restèrent impuissants.\nL e saint d e m e u r a immobile comme s'il était fixé au rivage.\nL ' A b b é de Waulsort, les gens d ' H a s t i è r e le revendiquent à\nleur tour. Mais quand les moines l'eurent placé sur un char,\nles chevaux refusèrent d'avancer. C'est qu'à la Meuse, les bêtes\nexigent en échange des services qu'elles nous rendent, certains\négards. Quand, d'une ferme lointaine, il faut transporter un\nmort à l'église paroissiale avant de le descendre dans la terre\ndes aïeux, on doit, selon la coutume, aller dire tout bas, la\nveille au soir, à l'oreille du cheval qui doit tirer la charrette, le\nnom du défunt. Alors la bête exécute docilement la tâche que\nl'on réclame d'elle. Mais si l'on néglige d'accomplir ce soin\npieux, elle regimbe et, comme saisie d'horreur, elle lance des\nruades tant que l'on n'a pas renoncé à l'atteler au convoi\nfunèbre. Les roussins de Waulsort, n'ayant pas reçu la notifi-\ncation mystérieuse, ne tinrent aucun compte des circonstarrces\net ne consentirent point à véhiculer la dépouille mortelle du\nmalheureux.\n     C'est alors qu'une vieille femme conseilla au prélat d'aller\nchercher, dans une métairie proche, deux génisses blanches\nn ' a y a n t jamais porté le joug. Il les caressa de la main où\nbrillait l'améthyste enchâssée dans l'or, leur parla et les bénit.\nAussi, à peine attelées, gravirent-elles la montagne à travers\nbois, fossés, ravines et broussailles, le long des précipices, à la\ncrête des rochers escarpés, avec une agilité de licornes. Leurs\nsabots qui battaient le roc allègrement et les roues du char qui\nbroyaient les obstacles, tracèrent, au flanc de la colline, le che-\nmin de Saint-Walhère que l'on d é n o m m e encore de la sorte\na u j o u r d ' h u i ; on y montre encore les deux ornières sacrées et\nbientôt sept fois séculaires, creusées par l'attelage funéraire du\nbienheureux.\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                           UN M O N U M E N T   WALLON                         599\n\n      L a chapelle de S a i n t - W a l h è r e , au bord de la route qui longe\n  la Meuse, a été plusieurs fois déplacée. L'endroit où le corps\n  de W a l h è r e fut découvert est à 200 mètres de là, dans\n  la direction de Waulsort. Selon la tradition, l'eau fut si heu-\n  reuse d'avoir caressé la dépouille mortelle du saint qu'elle en\n  tressaille encore d'allégresse. Elle n'a cessé de frémir là où fut\n  retrouvé le doyen d ' O n h a y e , comme si elle sortait bouillante\n  des entrailles de la montagne.\n      Voilà la légende qui est toute indiquée pour les murs de\n  l'église romane d ' H a s t i è r e .\n      L'artiste qui l'interpréterait ?\n     Auguste D o n n a y , qui a rempli la revue Wallonia de ses\n  interprétations légendaires.\n      S'il n'a pas en Belgique toute la notoriété qu'il mérite,\n c'est néanmoins un grand artiste. Il en est peu qui aient\n comme lui le sens architectural du paysage. P a r là, il est bien\n de sa contrée toute de monts, de vaux et de rochers, de sa race,\n la nôtre, qui bâtissait sur le roc avec une élégance que l'on ne\n retrouve plus. Dans chacune de ses toiles on respire une\n atmosphère de conte ou de légende, chacun de ses tableaux est\n beau comme une fable. Perrault nous y eût montré le chemin\n suivi par le Petit-Poucet ; nous y apercevons le bois que\n longeait le Chaperon rouge quand il rencontra le loup ; nous y\n sentons aussi toutes les fauves que l'on raconte aux sises. Il nous\n a montré la Vierge et saint Joseph dans la vallée de l'Ourthe,\nen route pour Bethléem.\n     Il n'est pas hasardeux de dire qu'il a créé un paysage nou-\nveau avec une émotion inédite en peinture.\n     D o n n a y poursuit une figure idéale qui se confond avec l'âme\nm ê m e de la terre natale. C'est, en somme, cette âme légendaire\net religieuse qui, seule, l'inspire.\n    L e sens folklorique est si marqué chez lui qu'il est impos-\nsible d'évoquer une représentation graphique de nos traditions\nwallonnes sans penser à l'art de D o n n a y .\n    L e s peintures décoratives qu'il a exécutées sont un sûr\ngarant du succès de l'entreprise.\n    U n e église romane de Wallonie, celle d'Hastière-par-delà,\ndécorée d'une légende de Meuse par un peintre wallon, voilà\nce que nous d e m a n d o n s aux lecteurs de Durendal de réaliser\navec nous.                                         M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "     Le Lac d'Elvire\n                   I\n\nEntre les montagnes    parées\nD'air limpide et de haut silence,\nDans la plus douce des vallées,\nDe minces peupliers   s'élancent\nAu bord du lac immaculé.\n\nVoici le cèdre et le colchique\nEt là, rayonne,     pacifique,\nUne prairie    immaculée\nOù les heures     mélancoliques\nDansent sur la pointe du pied.\n\nPrenez vos harpes, et suivez\nAvec vos plus calmes    musiques\nEntre les vignes étalées\nLe long cortège pacifique\nDes belles heures diaprées.\n\nLes peupliers, comme une lyre,\nVibrent au fond dans la vallée;\nLe lac harmonieux   soupire\nUne strophe désabusée\nOù s'étiole un souvenir.\n\nUn papillon tombe du ciel\nEntre les épines du cèdre,\nLa montagne meurt au soleil\nComme une extase haute et brève\nQui s'achève dans le sommeil.\n\nEt l'heure aussi, tendre,   s'abrège...\n\n\n                   II\n\nL'humeur paisible de la terre\nToute vibrante de grillons\nS'écoute chanter,  solitaire,\nA tous les bouts de l'horizon.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                             LE   LAC   D'ELVIRE                         601\n\n\n                Un lézard fuit le long des pierres,\n                Sous la vigne rose des treilles,\n                Qu'alourdit le pampre sévère\n                Des grains noirs plus doux que le miel.\n\n                Haute Savoie aux blancs       chemins,\n                L'automne a serti tes chaumières,\n                Tes crépuscules, tes matins.\n                Tes lacs, les bois et tes rivières\n                D'un pinceau ferme, chaste et fin.\n\n                C'est une image aux lignes d'or\n                Enfermant de douces grisailles;\n                Entends, mon cœur, ce bel accord :\n                C'est l'arôme bleu des montagnes.\n\n                Entends, mon cœur, c'est une chose\n                D'oubli, de souvenirs,  d'ardeur,\n                Qui vole au milieu des roses\n                Au bord du lac où tout se meurt.\n\n                La barque vide et balancée\n                Qu'emplit un long soleil couchant\n                S'évade comme une pensée\n                Au fil du rêve   languissant...\n\n                Automne! ô lente poésie,\n                Cher désespoir que rien ne ploie\n                Roseau tendre aux flûtes amies,\n                Ne vous brisez pas sous mes doigts.\n\n                                                         J E A N DOMINIQUE.\n\n\nServolex en Savoie, septembre 1908.\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "                           Vieux Bruxelles (1)\n\n                                                I\n                     L'OCTROI franchi,        la diligence, accélérant tout à\n                       coup son allure, s'engouffra à grand fracas\n                       clans la populeuse rue de F l a n d r e , provoquant\n                       l'émoi des bonnes gens et des enfants qu'elle\n                       refoulait j u s q u ' a u ras des façades.\n                           Regaillardis par l'espérance de l'avoine et de\n                       la litière, les quatre percherons, dont les robes\n                       se lustraient de sueur, arrachaient des étincelles\n au pavé sec de la chaussée, t a n d i s qu'exalté à la pensée\n du pourboire déjà proche, le postillon monté sur un des\n chevaux de flèche, multipliait ses sonneries de cornet et ses\nclaquements de houssine. T r ô n a n t sur son siège d'où il encou-\n rageait ce t i n t a m a r r e , le conducteur à face rougeaude affirmait\nvis-à-vis du populaire sa propre maîtrise et l'excellence de son\néquipage, en même t e m p s qu'il se flattait de dissiper chez les\nvoyageurs de sa lourde voiture jusqu'au souvenir des nombreux\nmotifs d'impatience qu'il leur avait donnés à maints tourne-\nbride de la route.\n   Du m ê m e train cahoté, la diligence traversa le quartier\nSainte-Catherine, et du même train elle franchit le vieux pont\njeté en dos d'âne sur la Senne m a l o d o r a n t e . A son passage,\nle tablier de l'arche fut ébranlé, et subissant cette vibration,\nle Saint-Népomucène de pierre, érigé au milieu du parapet\nsembla réprouver d'un hochement de sa tête vénérable une aussi\nfolle équipée.\n\n  (1) Nous commençons dans ce fascicule et nous poursuivrons dans nos fascicules\nsuivants la publication intégrale d'un nouveau roman, V i e u x B r u x e l l e s , de notre\ncorèdacteur H. C a r t o n d e W i a r t , l'auteur de la L a Cité A r d e n t e , qui, à notre\ndemande, a bien voulu en réserver la primeur à nos abonnés, à qui nous sommes\nheureux d'annoncer cette bonne nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                              VIEUX BRUXELLES                                 603\n\n\n    A la G r a n d ' P l a c e , il fallut bien ralentir. C'était vendredi,\njour de marché, et l'encombrement des échoppes avait à peine\npermis de ménager de la rue au Beurre à la rue de la Violette\nu n passage trop strictement mesuré. L a diligence n'y creusa\nson sillon qu'en dérangeant les marchandes et en bousculant\nleurs paniers, saluée de poings tendus et de malédictions pitto-\nresques et fortes.\n    Un dernier coup de collier pour le raidillon de la Violette lui\nassura une glorieuse entrée dans la cour de la vieille Halle aux\nblés où nombre de gens qui l'attendaient se garèrent preste-\nment. Aux abois des chiens et au pépiement des poules répon-\nd a n t aux grelots des harnais et à la fanfare du postillon, elle y\ndécrivit une savante ellipse et vint s'arrêter enfin, toute pous-\nsiéreuse, les chevaux fumants et pantelants, au perron même\nde « l'Etoile d'or ».\n\n\n\n     Dans le brouhaha de l'arrivée : exclamations et embrassades,\nrecolement des bagages distribués du haut de l'impériale, un\nj e u n e h o m m e , nanti d'un simple havresac, fut le plus prompt à\nse dégager de la cohue.\n     L e premier, il se présenta au bureau installé dans un des\nretraits de la place. Il y exhiba son passeport déjà vérifié à l'oc-\ntroi et son billet de coupé.\n    L e fonctionnaire dévisagea d'un regard revêche ce voyageur\najusté à la mode de Paris, le claque revêtu de satin noir, l'habit\nen d r a p d'Elbeuf s'ouvrant sur un gilet couleur ventre de biche,\navec l'épée à poignée d'acier.\n    L e billet, timbré à l'écu de France, portait :\n\n          Messagenes Royales (à la rue Notre-Dame de Victoire, Paris)\nBon pour une place de coupé à M. Thierry de Longprez, gradué en droit,\n                   natif de Bruxelles, en B r a b a n t .\n                      Paris-Lil le-Gand-Bruxelles.\n                                                         Du mardi 11 août 1789.\n P r i x : 70 livres et 8 sols, compris la nourriture.\n\n L a lecture du billet dissipa sur les traits du fonctionnaire la\nmauvaise grâce qu'ils avaient tout d'abord reflétée.\n  — Seriez-vous le fils de M. Charliers de Longprez, l'avocat?\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "604                           DURENDAL\n\n\ndemanda-t-il au j e u n e h o m m e en transcrivant le nom sur un\nregistre.\n   — E n effet.\n   — D a n s ce cas, je vous souhaite bon retour au pays.\n   C'est que, voyez-vous, ajouta-t-il d'un ton plus bas, il y a à\ncette heure plus de Bruxellois pour quitter notre bonne ville\nque pour y rentrer. E t q u a n t aux Parisiens, que chaque voyage\nnous amène plus nombreux, il en est beaucoup qui n'arrivent ici\nque pour compliquer encore un peu nos affaires, qui sont déjà\nassez troubles, Dieu merci!\n   Il fit signe à deux estafiers en uniforme autrichien qui gar-\ndaient la sortie de laisser passer le jeune h o m m e et offrit même\nobligeamment à celui-ci de lui faire amener une citadine.\n   T h i e r r y Charliers déclina la proposition.\n   — Non, non, merci, je suis tout courbaturé de ces quarante\npostes sur vos damnés coussins qui sont, je gage, bourrés de\npruneaux. D'ici à la place des W a l l o n s , il n'y a pas bien loin\net je prendrai la diligence de Saint François.\n   Il accompagna cette vieille plaisanterie locale d'un petit salut\narrondi, de style tout parisien, et confia son sac à un h o m m e de\npeine en blouse blanche qui lui emboîta le pas.\n\n                                      *\n                                  *       +\n\n   T h i e r r y Charliers rentrait au pays après deux années et demie\npassées à Paris, où il s'était initié à la science du Droit et aux\nchoses du monde.\n   C o m m e tous les écoliers des Pays-Bas autrichiens qui vou-\nlaient prendre leurs grades, il avait d'abord été envoyé par son\npère à la célèbre Université de Louvain.\n   Mais il n'y était que d'un an que des troubles très graves y\néclatèrent à l'occasion de la fondation du Séminaire Général,\npar laquelle Joseph II avait espéré tuer tous les séminaires\ndiocésains.\n   T h i e r r y se signala aussitôt p a r m i les opposants. Non pas que\nla théologie fût spécialement son fait ni même qu'il eût appro-\nfondi les objections de l'épiscopat, mais de par la fougue de\nson caractère il était acquis d'avance à toute opposition.\n   Déjà, au Collège Thérésien de Bruxelles, où il usa ses pre-\nmières culottes, il avait réclamé avec violence le retour des\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           605\n\n\nJésuites, auxquels l'autorité impériale avait enlevé la direction\ndes études moyennes. P o u r marquer son a m o u r de la liberté, il\na m e u t a ses camarades de rhétorique contre un préfet qu'il\ndénonça comme un autre Verrès. De telles menées lui valurent\nm ê m e le supplice ignominieux du fouet, accompagné d'un\nsombre horoscope que tira le préfet, en lui prédisant les des-\ntinées d'un M a n d r i n , chef de brigands fameux au pays de\n France.\n   Les mêmes dispositions               naturelles, encouragées      par\nl'exemple de maints autres étudiants, devaient fatalement\nl'amener à prendre position contre les doctrines fébroniennes\net spécialement contre l'abbé Staeger, le prêtre décrié que le\nchoix de l'Empereur avait placé à la tête du nouveau Séminaire\ngénéral de Louvain. Les propos et les invectives par lesquelles\nse traduisit son indignation excédèrent les dernières frontières\ndu respect et de la discipline. Au Procureur général qui fut\nchargé de faire une enquête sur les lieux et de demander aux\nétudiants ce qu'ils exigeaient, ce fut lui qui répondit, non sans\nquelque impudence : « Bonam doctrinam et ut episcopi regant».\nL a réponse ayant fait fortune, T h i e r r y ne se borna plus aux excès\nde langage. Plusieurs des pandours, chargés de l'exécution des\nordonnances césariennes, connurent que la vigueur de son bras\nne le cédait point à celle de sa dialectique.\n   Seule, après l'émeute universitaire du 13 décembre 1786 qui\nfut réprimée par le régiment de Murray, l'intervention de sa\nfamille put l'arracher aux rigueurs des cachots où il avait été\njeté avec une vingtaine d'autres factieux. E t son père n'eut\nd'autre ressource que de l'expédier à Paris afin qu'il y pour-\nsuivit, dans une atmosphère qu'il espérait plus sereine que\ncelle de Louvain, les études juridiques dont les débuts avaient\nété si accidentés.\n   A Paris, T h i e r r y ne s'était point borné à sacrifier à Cujas. E t\nrentrant définitivement au pays de ses pères, si différent de\nl'écolier b r u y a n t et u n peu fruste qu'il était en 1786, l'élégant\ngentilhomme d'aujourd'hui s'étonnait lui-même d'avoir pu\nconquérir dans l'intervalle cette licence in utroque jure, dont le\ntémoignage a u t h e n t i q u e et en peau d'âne dormait maintenant\nau fond de ce sac de voyage, qu'un ignare portefaix venait de\njucher sur sa robuste épaule.\n   T o u t en s'orientant dans un lacis de ruelles tortueuses et\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "606                          DURENDAL\n\n\n montueuses, d'aspect provincial, où des couloirs et des impasses\ns'ouvraient sous des façades mal d'aplomb, Thierry se souve-\n nait du vieux quartier de la Sorbonne où il avait iréquenté\nassidûment pendant les premières semaines qui suivirent son\narrivée à Paris. Mais bien vite, entraîné par sa curiosité native\net aussi par quelques jeunes gens très dégourdis d'esprit dont\nson humeur aimable et facile non moins que son gousset fraî-\nchement rempli lui avaient concilié l'amitié, il avait délaissé\nla rue Saint-Jacques pour le Palais-Royal et les rôtisseries de\nla rue de la Huchette pour le Café Procope. Et des lors, il ne\nreparut aux Écoles qu'autant qu'il lui fut strictement nécessaire\npour réussir au « coupelaud ». (C'était de ce nom que les clercs\nde la basoche qualifiaient irrespectueusement les épreuves\nacadémiques.)\n   Au Palais-Royal, où se rencontraient l'après-midi les colpor-\nteurs et les curieux de nouvelles et où, le soir venu, les nova-\nteurs et les femmes légères faisaient assaut d'esprit et d'élégance,\nil sentit bientôt tout son être intérieur se transformer, et la foi\nreligieuse s'échapper de son âme comme par mille fêlures invi-\nsibles. Certes, il sut se garder, grâce à un certain sens de la\npropreté et à ces permanences d'une forte éducation catholique\ndont l'âme, même vide de ses croyances, conserve encore le\nparfum, contre les mille pièges tendus à ses mœurs par les\nnymphes de ce jardin fameux. En revanche, il y respira à pleins\npoumons les semences de la littérature, de la philosophie et de\nla politique à la mode qui voltigeaient et tourbillonnaient dans\ncet air léger affranchi de scrupules et accueillant à toutes les\naudaces. Et ce lui fut bientôt une délicieuse griserie intellec-\ntuelle.\n   A feuilleter les nouveautés aux: éventaires des libraires, à\ndisputer en compagnie de beaux esprits, à écouter les décla-\nmateurs hardis qui, transformant les chaises du jardin en tri-\nbunes aux harangues, dictaient de là, aux législateurs de demain,\nles réformes réclamées par une conception plus claire du\nContrat Social, il s'exaltait de reconnaissance envers la Nature\net d'horreur contre le despotisme d'une civilisation menson-\ngère dont la corruption seule avait pu égarer, au point de\nl'avilir, l'être humain naturellement bon, vertueux et sensible.\nLui aussi, il fit le serment de consacrer désormais ses jours à\ncultiver la vertu et à travailler au bonheur de l'Humanité.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        607\n\n\n   Son enthousiasme ne devait pas se déployer seulement à\nl'ombre de l'arbre de Cracovie ou aux tapis francs du boule-\nvard du Temple. Une physionomie aimable, une ardeur très\nsincère de s'instruire, un certain talent plus rare à Paris qu'à\n Bruxelles : celui d'écouter avec attention et parfois avec émer-\nveillement, talent dont tous ses interlocuteurs lui savaient gré,\n— sa qualité même d'étranger bien né,— un habit de drap fin,\nune jambe bien tournée et surtout, surtout une adorable ingé-\nnuité, de grands yeux naïfs, tour à tour étonnés et affectueux, qui\nsemblaient toujours servir pour la première fois, tant de qualités,\ntant de mérites lui ouvrirent bientôt quelques salons où il put\ncontempler de tout près les hommes et les femmes du jour.\n   C'est ainsi qu'il fut admis dans la société de Madame Necker,\ndont les jeunes recrues les plus brillantes étaient Chamfort,\nGarat et Condorcet. C'est ainsi qu'il eut parfois l'honneur\nd'approcher, aux soirées que Mgr le duc d'Orléans tenait à\nMonceau, des écrivains tels que M. de Laclos et M. de Mirabeau,\net des gentilshommes ralliés aux idées de réforme et que leurs\nefforts pour l'émancipation des colonies de l'Amérique auréo-\nlaient d'un héroïsme tout récent, tels que M. de Lafayette et\nM. de La Marck, un cadet de la famille d'Arenberg.\n   Quelle séduction ce lui fut d'admirer ces esprits étincelants\nou ces génies profonds, de dépouiller dans leur commerce les\npréjugés et les mensonges d'une éducation provinciale, de con-\nnaître par eux tous les raffinements de la pensée et du senti-\nment! Avec quelle ferveur de néophyte il s'initia à leur langage\net à leurs façons, à leur politesse un peu compliquée, toute sur-\nchargée d'enjolivures et de guirlandes comme les petits meubles\nen rocaille! Quelle ardeur il apporta à pénétrer tous les rites de\ncette science du monde : saluts cadencés, révérences et imper-\ntinences graduées selon la qualité des personnes !\n   Il n'eut de repos que ses protecteurs ne l'eussent affilié à la\n« Loge du Contrat Social ». Bientôt la convocation des Etats\ngénéraux l'emplit d'une douce émotion. N 'annonçait-elle pas\nque l'émancipation de l'Humanité était proche? Le 12 juillet,\nau Palais-Royal, il fut parmi les plus chauds à applaudir la\nmotion d'un jeune avocat originaire de Picardie, M. Camille\nDesmoulins. Transporté par la péroraison de cet orateur du\nPeuple, il aida à dépouiller jusqu'aux derniers arbres du jardin\npour faire de leurs ramures et de leurs feuilles autant de sym-\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "608                          DURENDAL\n\n\nboles de la liberté naissante. Deux jours après, il acclama la\nprise de la Bastille. E t si sa philanthropie s'affligea du meurtre\nde Foullon et de l'intendant Berthier, elle sut en attribuer\nl'excès non pas aux dispositions soi-disant criminelles de la\nfoule, mais à la corruption m ê m e d'un état social où le despo-\ntisme avait peu à peu étouffé j u s q u ' a u x vertus naturelles des\nindividus.\n   Certes, T h i e r r y n'eût point quitté le théâtre de tels événe-\nments, en dépit de sa licence qu'il avait tout juste cueillie aux\npremiers jours de cet été mémorable, si son père ne l'eût expres-\nsément rappelé à Bruxelles, par des lettres que chaque nouveau\ncourrier faisait plus pressantes, et si ces lettres n'avaient été\nappuyées enfin d'une de ces mesures qu'autorisait encore un\ndespotisme paternel déjà menacé dans ses bases. M. Charliers\nde Longprez lui avait, en effet, coupé les vivres en supprimant\np u r e m e n t et simplement tout envoi de pécule.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   De telles conjonctures nuançaient de quelque humeur le\nplaisir qu'en bon fils T h i e r r y devait éprouver à revenir parmi\nles siens. Elles expliquaient ce retour presque clandestin dont\nil n'avait annoncé à sa famille ni l'heure ni le jour. Elles excu-\nsaient aussi, par le contraste entre le merveilleux décor auquel\non l'arrachait et le milieu banal où il allait retomber, la moue\nun peu méprisante dont se plissaient à cette heure, aux commis-\nsures, les lèvres de M. le chevalier de Longprez (car Thierry\nn'avait pas voulu désobliger ses amis parisiens en refusant un\nprédicat que leur courtoisie lui avait gratuitement attribué, et\nil n'en avait eu que plus de mérite à approuver bruyamment\nl'abolition des titres de noblesse que l'assemblée du 4 août\nvenait de proclamer).\n   Il s'étonnait du calme des gens qu'il rencontrait ou dépassait,\nde leur démarche lente, de leur parler épais . un patois flamand\nmâtiné de wallon, dont il appréciait naguères la saveur et dont\nil n'éprouvait plus que la vulgarité. Il y retrouvait l'expression\nd'une vie placide et un peu gauche, étroite et renfermée, sans\nmorgue certes, mais aussi sans élégance. Il jugea d'un style\nlourd et dénué de toute grâce ces façades aux fenêtres étroites,\naux seuils surélevés, aux frontons découpés en escaliers ou en\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           609\n\n\nproues de navires, toutes uniformément badigeonnées de blanc\nou de j a u n e . L e fumet de houblon ou de vieille pipe s'échap-\npant des fenêtres de quelques cabarets — où de grosses ser-\nvantes expédiaient à grands coups de seaux d'eau le nettoyage\nde tous les matins — lui rappela sans plaisir des breuvages\naigres et d'âcres fumeries dont il avait perdu l'habitude.\n   Il avait évité la rue de Bavière, sachant quel abatage et\nquel étalage de viande on y faisait tous les vendredis à la\nPetite Boucherie et parce que sa sensibilité répugnait à d'aussi\nsanglants spectacles.\n   Au carrefour de la Steenpoort, où s'accusait quelque activité\nmercantile, il s'arrêta à lire des placards mi-français, mi-\nflamands,     auprès desquels un « Kaiserlik » montait noncha-\nlamment la faction. Les affiches invitaient les habitants au\nmaintien du bon ordre et dénonçaient à leur animadversion les\nsoi-disant patriotes qui avaient, dans les derniers jours de\njuillet, fomenté des troubles criminels à T i r l e m o n t , à Diest et\nà Louvain.\n   Ces avis, auxquels le calme de la rue conférait quelque ironie,\nle firent se souvenir que le Brabant, lui aussi, était en révolution.\nMais quelle révolution ! Non pas une révolution éclatant en une\nflamme claire et brasillante comme celle qui venait de s'allumer\nà Paris, mais une révolution lente et fumeuse, comme une corde\nd'amadou qui se consume! Une révolution qui traînait depuis\ncinq ou six ans déjà, révolution à coups de pamphlets, de\nmémoires et de remontrances, et qui traduisait surtout la\nméchante h u m e u r des légistes et des moines atteints dans leurs\nvétustes privilèges par les hardis coups de hache qu'y assénait\nun empereur philosophe et avide de réformes.\n   Quel piteux contraste! A Paris, le peuple s'ameutait pour\narracher au despotisme ces conquêtes de l'esprit moderne : la\ntolérance religieuse, la liberté de la presse, la suppression des\njustices seigneuriales et des corporations de métiers. A Bruxelles,\nle peuple se réclamait des pires préjugés et protestait parce que\nle despotisme, a b d i q u a n t ses propres traditions, lui concédait\nspontanément d'aussi inappréciables bienfaits!\n   Aussi le Parisien d'adoption que T h i e r r y était bientôt\ndevenu, n'avait-il pris qu'un médiocre intérêt à cette révolution\nà rebours, dont il éprouvait comme une certaine humiliation\nvis-à-vis de ses amis du Palais-Royal. A peine si, à la table\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": " 610                           DURENDAL\n\n\n d'un club ou d'un café, il avait suivi plus ou moins distraite-\n ment les péripéties de cette querelle bourgeoise en consultant\n l'Esprit des Gazettes et le Journal historique de l'ex-jésuite Feller,\n qui s'imprimait au fond d'une houillière du pays de Liége, par\n crainte des sbires impériaux, et dont les théories réactionnaires\n et obscurantines justifiaient, au dire des plaisantins, le choix\n d'un tel atelier.\n    E n revanche, il savait son père et la plupart des siens\nengagés j u s q u ' à la garde dans la résistance dite patriotique. Un\nde ses cousins, Henri van der Noot, avocat au Conseil de Bra-\nbant comme son père, n'était-il même pas tenu pour le chef\nde l'opposition et ne battait-il pas, depuis deux ans, les cours et\nchancelleries de Londres, de L a H a y e et de Berlin pour y\nréclamer un appui dans sa lutte contre l'Empereur philosophe?\n    E t certes, la perspective du conflit qu'il prévoyait entre les\nopinions paternelles et celles qu'il s'était librement données\ncontribuait à assombrir encore ce retour. D a n s quelques ins-\ntants sans doute, il allait le revoir ce père dont il connaissait\nl'affection mais dont il redoutait l'austérité, car la maison\npaternelle était déjà proche. Déjà, il était au pied de l'église de\nla Chapelle, dont la grosse tour, solide comme la foi ancestrale,\nmontait d'un ferme élan dans la vapeur légère de cette matinée\nradieuse.\n    Deux ruelles déclives et quelques tournants, et il déboucha\nsur la place des W a l l o n s , petite et silencieuse comme un coin\nde béguinage. Les façades, bâties toutes de guingois, semblaient\ns'y surveiller l'une l'autre et, dès qu'il y arrivait, le passant se\ndevinait épié par de vieilles dames à l'affût derrière leurs lourds\nrideaux.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n   T h i e r r y s'arrêta, le cœur lui battant plus vite, à la porte\nd'une vaste maison qui se prolongeait encore d'un mur élevé,\npar-dessus lequel de vieux frênes qu'il reconnaissait bien\nremuaient doucement leurs longues branches infléchies.\n  Sa main tremblait un peu en agitant le heurtoir, et la para-\nbole de l'enfant prodigue chanta tout à coup dans sa mémoire.\n   Une petite porte s'ouvrit dans la grande porte, et aussitôt la\nvieille servante au bonnet t u y a u t é qui l'avait tirée à elle, s'ex-\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          611\n\n\nclama joyeusement, invoquant le bon Dieu et la bonne\nVierge.\n   — E h oui! E h oui! c'est moi, mère Catherine, fit T h i e r r y\nlorsqu'il put s'arracher enfin aux embrassements de la servante,\ndont le visage, tout ridé comme une vieille pomme, s'était illu-\nminé en retrouvant le jeune monsieur qu'elle avait tant choyé.\nMes parents sont-ils au logis?\n    Elle répondit toute haletante qu'ils étaient sortis. Monsieur\nétait au P a l a i s . M a d a m e à la messe avec Mademoiselle Hélène.\nLes enfants aux écoles. Quelles seraient leur surprise et leur joie\nà tous ! E t s'écartant un peu pour le mieux contempler, elle mul-\ntipliait ses interjections admiratives.\n    C o m m e il avait grandi et quel élégant cavalier il était devenu!\n Certes, il avait un peu maigri. Les fatigues du voyage sans\n doute...\n    — Q u a n d était-il parti de P a r i s ?\n    — Mardi matin.\n    — E n trois j o u r s ! Pensez donc! Quel train d'enfer !\n    Mais aussitôt ressaisie par le sentiment de ses fonctions, elle\n déclara qu'elle allait tout de suite lui faire préparer une colla-\n tion pour le réconforter.\n    — Excellente idée, mère Catherine. E t en attendant que\n tout soit prêt, je m'en vais faire le tour de la vieille maison...\n    A ces mots, d'un mouvement instinctif où se révélait une des\n passions maîtresses de sa vie, la fidèle servante abaissa le regard\n sur les souliers poussiéreux du voyageur.\n    — C'est cela! c'est cela! dit-elle p o u r t a n t . Vous trouverez\n tout bien propre et en ordre. C'est hier que nous avons fini le\n grand nettoyage d'été.\n    E t elle disparut en trottinant sur ses savates.\n\n                                 *   *\n\n  Depuis plus d'un siècle, ce spacieux hôtel appartenait à la\nfamille Charliers et l'on retrouvait dans la disposition des appar-\ntements et des communs, complétés par pièces et morceaux, le\nsouvenir des trois générations qui s'y étaient succédé. L'en-\nsemble était d'une h a r m o n i e contestable, mais expressif comme\nces physionomies de vieilles gens où toute une vie se résume.\n   De père en fils, les Charliers, tout au moins les aînés, étaient\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "6l2                                DURENDAL\n\n\n gens de robe. Originaires d'une châtellenie du H a i n a u t , ils y\n avaient successivement rempli des fonctions municipales et\njudiciaires, relevant, l'un après l'autre, un petit fief voisin, la\n seigneurie de Longprez, situé sur la D e n d r e , aux confins du\n p a y s wallon et du pays flamand.\n     Léon-François, le grand-père du chef actuel, avait été le\ndernier à remplir des fonctions en H a i n a u t . Riche et père\n de nombreux enfants, il était venu s'établir en 1680 à Bru-\nxelles, où résidait la famille van der Noot à laquelle il s'était\n allié.\n     Son fils, Pierre-François-Bonaventure, après avoir rempli en\n L u x e m b o u r g les fonctions de capitaine et prévôt d ' E t a l l e , revint\nvivre à Bruxelles, et y mourir, comme conseiller auditeur à la\n Cour des Comptes.\n     Son petit-fils, Henry-Joseph-Ghislain, né à Bruxelles en 1747,\nn'avait pas m a r q u é le même goût pour les fonctions publiques.\n P l u s que tous les honneurs, il prisait son indépendance. Avocat\net rien qu'avocat, initié aux choses du Droit par son parrain,\nl'illustre jurisconsulte W y n a n t s , et les a i m a n t jalousement, il\nentendait le Barreau au sens antique et le plus noble de cette\nprofession, t e n a n t pour autant de protégés les clients auxquels,\ntoujours à bon escient, il dévouait ses soins. E n épousant la fille\nde Jean Aerts, seigneur de Boom et échevin de Bruxelles,\nil avait recherché et trouvé l'alliance de traditions pareilles\nà celles dont il avait recueilli le flambeau, et ces mêmes\ntraditions il voulait à son tour les transmettre pures et\nvivaces à ses six enfants, dont T h i e r r y , le jeune licencié\nparisien, était l'aîné. E n dehors du soin de sa famille et de l'ad-\nministration de son bien, il remplissait aussi les charges modestes\nde Maître des pauvres de sa paroisse et de doyen du Serment\ndes Archers.\n    Son unique frère Gilles-Marie-Ghislain avait, en sa qualité\nde cadet, embrassé la carrière des armes. E n t r é dans l'armée\nautrichienne des P a y s - B a s , il était capitaine au régiment d'ar-\ntillerie de M u r r a y . Mais lui aussi avait son « quartier » toujours\nprêt dans un des recoins de la vaste demeure familiale, où\nT h i e r r y faisait m a i n t e n a n t s'éveiller à chaque pas l'histoire des\nsiens, — ceux d'hier, ceux d'aujourd'hui.\n\n                                      *   *\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         613\n\n\n    Du porche, soigneusement sablé, T h i e r r y pénétra dans le\n large vestibule où descendait l'escalier de chêne à la rampe\n sculptée et qui coupait en deux tout le rez-de-chaussée. A\n droite, vers la rue, se trouvait une grande salle à manger et un\n salon non moins vaste où l'on ne pénétrait qu'en d'excep-\n tionnelles circonstances et toujours avec un certain respect.\n    Dans la salle à manger où le plafond blanchi montrait ses\nénormes madriers, T h i e r r y se plut à revoir sur la haute\ncheminée surmontée d'un christ d'ivoire, les grands coquillages\nmarins et la clepsydre du vieux temps, qu'on mettait parfois\naux mains des enfants à titre d'insigne récompense. Il sourit\naux têtes de sanglier et de chevreuil accrochées au mur et dont\nles yeux de verre semblaient aussi le reconnaître. Là, dans un\ncoin, tout près de la croisée, le grand fauteuil à oreillettes\nn'avait point changé de place, le grand fauteuil où sa mère,\ntoujours maladive, passait de longues heures, travaillant à\nquelque ouvrage de broderie, donnant ses ordres à ses enfants\nou ses serviteurs, souvent priant, parfois faisant son jeu de\n« grabuge », mais jamais inactive. Sur la tablette de la fenêtre,\nà proximité du fauteuil, il retrouvait — comme s'il les avait\nquittés d'hier — un livre de méditations usé à toutes les pages\net un flacon d'eau des Carmes voisinant avec le carreau à tam-\nbour sur lequel sa sœur Hélène, habile dentellière, faisait\nvoltiger et s'enchevêtrer ses fuseaux, tout en tenant compagnie\nà sa mère bien-aimée.\n   T o u t était d'une propreté méticuleuse. Si la vieille Catherine\nne l'en eût informé, T h i e r r y aurait deviné que la maison venait\nde subir les grands rites lustraux auxquels deux fois par an,\nsous la direction d'une maîtresse attentive, les bonnes servantes\nprocédaient avec ferveur, recherchant les dernières poussières\nou les dernières mites des meubles et des tentures avec le même\nsoin qu'elles apportaient, aux jours des confessions générales,\nà fouiller les recoins les plus obscurs de leur conscience.\n   Impressionné par tant de propreté, T h i e r r y chercha instinc-\ntivement, en poussant la porte du grand salon, les semelles de\nsparterie sur lesquelles il convenait de placer les pieds, pour\néviter de griffer le parquet tout brillant. Du parquet un fumet\nde cire vierge lui monta agréablement aux narines, se combi-\nnant bientôt avec l'odeur de poivre qui dormait aux replis des\nsièges couverts de leurs housses et avec les délicats par-\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "614                            DURENDAL\n\n\nfums : lavande et racine d'iris, qui dénonçaient, au fond de\nmystérieux placards, l'entassement des piles de linge damassé,\norgueil des familles belges.\n    Les rideaux étaient discrètement clos, mais aux rayons de\ncet ardent soleil d'août qui s'infiltraient de-ci de-là, Thierry\na d m i r a les volutes du plafond, récemment mis au goût du jour,\net les deux grandes tapisseries où des P a n s vert-céladon aux\nyeux diaboliques enseignaient l'art de la flûte à de jeunes\nbergères, dans un paysage inspiré des jardins de Versailles.\nE n t r e les tapisseries, un portrait de famille, de composition\nmédiocre, montrait M. et M m e Charliers avec leurs six jeunes\nenfants dans un décor pastoral, et sous ce portrait dormait une\népinette en bois des îles. Ailleurs, une commode de vernis\nMartin étalait son ventre r e b o n d i ; quelques meubles de\nM. Boulle supportaient d'élégants biscuits de Saxe et deux\nvastes vitrines liégeoises laissaient voir, sur leurs fonds tapissés\nd'un papier chinois, des pièces de vaisselle et d'argenterie dont\nles rinceaux et les rocailles luisaient doucement dans le demi-\njour.\n   Il revint sur ses pas, p r e n a n t plus de plaisir qu'il ne l'eût cru\nà l'évocation de ces souvenirs d'une vie intime et douce que\nchaque objet lui rappelait. E n t r a n t dans l'office, il voulut se\nlaver les mains à la fontaine de faïence de Delft dont les flancs\nracontaient le miracle de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher.\nT o u t auprès, il revit la toise fichée au mur et où des encoches\nsuccessives marquaient les étapes de sa croissance et de celles\nde ses frères et sœurs.\n   Curieusement, il se mesura. L a dernière encoche lui venait\nm a i n t e n a n t au menton. Ces armoires toutes proches, où sa\nmère enfermait à chaque saison les bocaux de cerises et les pots\nde confitures, lui rappelèrent de puérils larcins dont il avait eu\nlongtemps le remords.\n   De l'autre côté du vestibule s'étendait le cabinet de travail\nde son père, simple et austère comme celui qui y passait chaque\njour de longues heures laborieuses. Deux corps de bibliothèques\nexhibaient les dos fauves ou parcheminés des vieilles coutumes\net des lois du pays. Aux murs, pendus très haut, les portraits\nde la dernière et de l'avant-dcrnière génération montraient des\nfigures douces et fortes, qui, du fond de leurs cadres, regardaient\nvivre, à la place même où les aïeux avaient vécu, le fils et le\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                         6l5\n\n\n   petit-fils qui continuaient leur tâche probe et vaillante. P l u s\n   bas, des diplômes enluminés, des adresses armoriées en vers\n  latins, français ou flamands, rappelaient des grades ou des\n  entrées au couvent, des distinctions obtenues, des jubilés\n  célébrés. F a c e au bureau, un tableau d ' a m a t e u r prétendait\n  reproduire le château de Longprez, vieille métairie flanquée de\n  tours et entourée de pâturages. Dans un coin, reposait en sa\n  gaine la bannière des Archers, dont M. Charliers avait la\n  garde et que les confrères du Serment venaient solennellement\n  chercher aux grands jours de sortie.\n     L a grande table qui servait de bureau étalait des papiers et\n  des pièces de procédure, qu'on devinait avoir été tout récem-\n  ment compulsés. T h i e r r y y aperçut aussi, amoncelés en tas,\n  des brochures et des pamphlets, grossièrement imprimés, qui\n  disaient, au jour le jour, le conflit entre les ennemis du\n Joséphisme et ses défenseurs officieux.\n     Bien que ce cabinet fût largement éclairé, — puisque ses\n trois fenêtres, dont l'une formait porte, s'ouvraient sur le jardin\n ensoleillé, — le jeune h o m m e y éprouva comme une impression\n d'obscurité et de froid. Impression toute morale, née de la\n pensée que sa destinée à lui serait désormais et fatalement,\n s'il ne voulait forfaire à une tradition et à une volonté impé-\n rieuses, de vivre toute sa vie entre ces mêmes m u r s , dans\n un étroit horizon de pensée, dans l'ornière des habitudes et\n des conceptions paternelles, dans un régime d'existence ren-\n fermée et presque cénobitique. Il en bâillait d'avance, songeant\n à ses amitiés parisiennes.\n    Poursuivant sa tournée de reconnaissance, il descendit au\n jardin et caressa T u r c , le gros chien de garde, qui, tout\ncomme Catherine, pleura de tendresse à le revoir. Il traversa\nla cour où picoraient les pigeons domestiques, retrouva\naux communs les deux robustes chevaux flamands et la\ngrande berline de famille dont Wevvep, le vieux cocher, inter-\nrompit brusquement la toilette pour s'exclamer et se réjouir à\nson tour.\n    — Vous n'avez donc pas faim, monsieur T h i e r r y ! se désola\nla bonne Catherine survenant à ce moment. Le déjeuner vous\nattend et je vous cherche partout...\n    Alerte et attentive, elle avait disposé le couvert sur un\nguéridon de la salle à manger : du café fumant, de grandes\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "616                            DURENDAL\n\n\ntartines beurrées, quelques tranches de pain d'épices, une cor-\nbeille de pêches veloutées.\n   — Cela ne vaut pas vos repas de P a r i s , sans d o u t e . . . Mais\npourquoi ne pas nous avoir annoncé q u a n d vous rentreriez...\n   — Pourquoi, mère Catherine ? Parce que j ' a i dû attendre\nplusieurs jours pour m'assurer une place dans la diligence,\ntant était grand l'encombrement des voyageurs... Encore\nai-je du p r e n d r e la voie de Lille au lieu de la voie de Valen-\nciennes qui est la plus courte et la plus recherchée... E t quand\nmon billet m'a été enfin délivré, il n'était plus t e m p s de pré-\nvenir ici ..\n   E t il d e m a n d a des nouvelles de tous, les questions entre-\ncoupant les réponses de la bonne vieille très loquace, lors-\nq u ' u n coup de marteau à la porte de la rue arrêta leur\nconversation.\n   — E h ! voilà notre bonne d a m e qui rentre de l'église avec\nnotre demoiselle. Qu'elles vont être heureuses !\n\n                                   *   *\n    C'était, en effet, M a d a m e Charliers qui rentrait au logis, portée\nen sa chaise (car la lente consomption dont elle souffrait lui\ninterdisait à peu près la marche) et accompagnée de sa fille\nHélène qui ne la quittait guère.\n    De revoir enfin, — et de façon si imprévue, — son fils le\nplus cher, l'aîné de ses enfants, qui lui tendait les mains pour\nl'aider à sortir de sa chaise à porteurs et l'instant d'après\ntombait dans son étreinte, ce fut pour cette t e n d r e mère une\némotion si forte qu'elle en pensa défaillir.\n    T h i e r r y , les larmes aux yeux, lui aussi, la contemplait avec\namour, r e m a r q u a n t de suite sur ses traits maternels, malgré la\njoie qui venait de les illuminer, les ravages de la maladie et du\ntemps et le premier regard qu'il eut pour sa sœur traduisit\nl'inquiétude qu'il en ressentit.\n    Mais H é l è n e était, comme sa mère, tout au bonheur de ce\nretour.\n    Si le visage de M a d a m e Charliers était émacié et ridé, — les\nfatalités de l'âge ayant p r é m a t u r é m e n t ruiné une santé qu'elle\navait toujours dépensée sans souci d'elle-même, — Hélène\napparaissait auprès de sa mère d'autant plus fraîche et\nc h a r m a n t e : fleur de vie jeune et saine.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           617\n\n\n    Sa taille élancée, ses traits réguliers, son teint éblouissant\nsous une chevelure d'un blond sans fadeur, donnaient à qui\nl'admirait, — et la voir et l'admirer c'était tout un, — une\nimpression de décision et de franchise, à quoi de grands yeux\npers, vifs et limpides ajoutaient une rare douceur et un spiri-\ntuel entrain.\n    T h i e r r y s'en étonnait. Il l'avait quittée presque enfant. Il la\nretrouvait presque femme.\n    Déjà elle voulait accaparer son frère, l'étourdissant de ses\nd e m a n d e s , le plaisantant sur l'élégance de son gilet ventre de\nbiche et de son petit jabot.\n    — Que de choses vous allez avoir à nous conter, T h i e r r y . . .\nE t nous, que de nouvelles à vous a p p r e n d r e ! Saviez-vous que\nnous vivions ici en pleine agitation, pendant que vous mai-\ngrissiez là-bas sur vos rudiments ? Vous allez nous être une\nbonne recrue dans notre lutte contre les « figues », ainsi que\nnous appelons ces beaux messieurs de Vienne.\n    — Peste ! Je ne vous savais pas si lancée dans la cons-\npiration. E t notre ami Everard, que dit-il de tout cela, petite\nsœur ?\n    Hélène rougit un peu. Ami de sa première enfance, Everard\n passait pour être son promis, sinon son fiancé. C'était le fils de\n M. de Pehalegas, un digne gentilhomme issu d'une de ces\n nombreuses familles espagnoles établies aux Pays-Bas depuis\n deux siècles. M. de Penalegas vivait dans le Brabant wallon,\n partageant son temps entre le soin de son domaine et les plaisirs\n de la chasse. Les Charliers entretenaient avec les Penalegas\n d'anciennes et excellentes relations, échangeant ou réunissant\n leurs enfants aux jours de congés et des fêtes, voyant d'un œil\n favorable les sympathies qui grandissaient, d'une part, entre\n Hélène et Everard, qui était entré au service militaire en 1786,\n — d'autre part entre T h i e r r y et Isabelle de Penalegas. Que\n ces s y m p a t h i e s dussent aboutir bientôt à des accordailles, on\n le pensait généralement, — si généralement qu'on ne songeait\n plus à en gloser.\n     — Everard a maintenant son brevet de cornette, et, jusqu'ici,\n il tient garnison à Bruxelles. Mais nous avons grand'peur qu'il\n  ne soit versé dans l'armée du D a n u b e , tout comme notre\n oncle Gilles. Car l'empereur y a besoin de renforts et il fait de\n  préférence appel aux officiers de nos provinces, sauf à les rem-\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "618                          DURENDAL\n\n\n placer aux Pays-Bas par des Autrichiens qu'il croit plus\n sûrs. Q u a n t à Isabelle, j e ne la vois pas qu'elle ne s'enquière\n de ce que vous devenez. Mais je bavarde et je vous empêche\nd e vous refaire... Vous devez êlre r o m p u . N'irez-vous pas tout\n d ' a b o r d vous reposer ?\n      — Non, certes! E t surtout pas avant que je n'ai revu mon\n père.\n     — Il sera ici à midi, fit M a d a m e Charliers. Vous savez qu'il\n e s t l'exactitude m ê m e .\n      Elle oubliait d'ajouter qu'elle était encore plus ponctuelle en\n toutes choses que ne l'était son seigneur et maître. L'intérieur\n familial — où sa vie s'était écoulée dans l'accomplissement\n minutieux de tous ses devoirs d'épouse et de mère — avait toute\n la régularité d'organisation d'un couvent.\n      — E t Pierre, et H e n r y , et notre petit J e a n ? interrogea\nT h i e r r y . E t cette petite m u t i n e de Gabrielle?\n     — Les garçons sont à l'école. Q u a n t à Gabrielle, qui me vient\n maintenant à l'épaule, elle travaille, elle aussi, à sa façon, pour\n la cause patriotique. Elle est en ce moment avec quelques amies\nchez la bonne dame Brizette, de la paroisse Saint-Géry, où elles\ntravaillent à coudre des chemises pour nos émigrés de Breda,\nqui m a n q u e n t de tout, parait-il.\n     L a mère, le fils et la fille n'avaient point fait cesse à leurs\npropos qu'au coup de midi, exact comme sa femme l'avait\nprédit, l'avocat rentra, accueilli au seuil même de la maison par\nT h i e r r y qui s'empressa à sa rencontre.\n     M. Charliers de Longprez était un h o m m e de 65 ans, petit,\nmais taillé en force. U n e perruque à marteaux et d'épais sour-\ncils blancs accentuaient encore l'éclat de son beau visage, haut\nen couleurs, où brillaient des yeux francs et clairs qui reflétaient\nune â m e toute d'honnêteté. L a simplicité m a r q u a i t son être,\ndans sa tenue comme dans sa physionomie. E t pourtant, de\nl'une et de l'autre se dégageait une inexprimable autorité, faite\ndu sentiment de son droit et de la fidélité aux plus nobles vertus\nfamiliales et bourgeoises.\n     Mais tandis que son père l'attirait à lui e.t l'embrassait lon-\nguement sur le front, T h i e r r y éprouvait comme une gêne et une\nhonte intimes à ne pointressentir en lui-même toute la tendresse\nqu'appelait une telle effusion, au retour d'une si longue sépa-\nration.\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             619\n\n\n   Et cette sorte de malaise s'accentua lorsque, après les pre-\nmiers moments donnés, en compagnie de M a d a m e Charliers et\nde sa fille, à la joie commune de se retrouver tous ensemble,\nl'avocat, touchant son fils à l'épaule, lui dit :\n   — Venez, T h i e r r y . J e désire causer quelques instants avec\nvous, avant que ne sonne l'heure du dîner.\n   Il l'entraina dans son cabinet, et là, ayant pris place lui-\nmême dans son grand fauteuil de cuir, où sa taille apparut\naussitôt dominatrice, il lit asseoir le jeune h o m m e tout proche\nde lui, après qu'il lui eût fait signe de fermer la porte.\n   Que de fois déjà, dans les circonstances graves, T h i e r r y avait\nreçu à cette même place, face à ces portraits d'aïeux qui sem-\nblaient des témoins ou des juges, les conseils, les instructions,\nles admonestations de son p è r e ! Mais alors il n'était qu'un\nenfant, et l'insubordination qu'il sentait souvent sourdre en lui,\nen subissant l'un ou l'autre reproche, se devinait à peine à son\nm u t i s m e ou à ses regards fuyants. Mais aujourd'hui qu'il avait\nla prétention d'être un homme — plus qu'un h o m m e , un philo-\nsophe ! — il se d e m a n d a i t d'avance si le respect' filial suffirait à\nfaire taire chez lui un conflit de sentiments qui n'était plus seu-\nlement l'ordinaire malentendu de père à fils, que le mystère de\nla procréation entraîne si souvent entre des âmes placées à des\nniveaux si différents dans la vie, mais qui s'aggravait aujour-\nd'hui j u s q u ' à l'antagonisme des convictions et des doctrines.\n   — J e suis heureux de vous revoir, T h i e r r y , commença Mon-\nsieur Charliers. Et j ' a u r a i s été plus heureux encore de vous revoir\nplus tôt... Je soupçonne bien, d'après le ton même de vos lettres,\nque votre existence là-bas aura été plus frivole qu'elle ne l'eût\nété ici sous ma direction immédiate. Soit. Je n'entends pas\nrécriminer. Il fallait bien que vous puissiez conquérir vos\ngrades et il ne vous était plus possible de les obtenir au\npays...\n   Vous voici donc revenu tout de bon et j'espère que les sacri-\nfices que j ' a i consentis pour vous jusqu'à cet âge ne l'auront pas\nété en vain. J e touche au seuil de la vieillesse, T h i e r r y . Il est\ntemps que vous-même vous abordiez la vie sérieuse et définitive\net que vous creusiez à votre tour, dans mon sillon, le sillon de\nvotre lignée. Auprès de moi, pendant quelque temps encore,\nvous vous initierez à la pratique de notre existence profession-\nnelle. Vous apprendrez à aimer le labeur patient et continu\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "620                             DURENDAL\n\n\n dont j'ai cherché à vous donner l'exemple. P u i s , vous ne tar-\n derez pas à vous créer un foyer à côté du foyer paternel. Votre\n digne mère et moi nous y avons déjà pensé pour vous, vous le\nsavez du reste. Pour opposer aux traverses de la vie une volonté\n droite et constante, il faut chercher appui en une femme qui\nvous apporte une éducation et une condition analogues aux\nvôtres. C'est ainsi qu'aux jours d'épreuves ou d'orages, on peut\ntenir aisément la tête levée au-dessus des flots. Notre ami,\n M. de Penalegas, qui connaît nos vues, n'y fera point d'obs-\ntacle...\n    Mais ce n'est pas seulement la famille qui va vous réclamer,\nT h i e r r y , c'est aussi le p a y s . J e ne sais si vous vous faites une\nidée exacte des conjonctures où nous nous d é b a t t o n s en ce\nm o m e n t . L'apparence de la ville est calme, mais l'anxiété\n patriotique est dans tous les cœurs.\n    C h a q u e jour, le caprice de Joseph II empiète plus audacieu-\nsement sur nos croyances et sur nos droits, et toujours au nom\nd'une tolérance absurde ou d'une philosophie mensongère.\nL ' e m p e r e u r , « libéral par raisonnement et tyran par caractère »,\ncomme le peignait justement le duc d'Ursel dans une admirable\nlettre qu'il adressait de Vienne, il y a quelques jours, à mon\ncollègue M . Vonck et que celui-ci m'a montrée, prétend décou-\nvrir chez ses sujets des P a y s - B a s toutes sortes de maladies dont\nceux-ci n'ont j a m a i s eu le soupçon. Sous prétexte de les guérir,\nil entend faire de cette terre libre et honnête un champ d'expé-\nrience pour les pires sophismesde Messieurs les Encyclopédistes.\nC'est ainsi qu'à coup d'ukases, sans ordre, sans fin, sans cohé-\nsion, il détruit nos justices, il supprime nos maisons religieuses,\nil interdit nos confréries militaires.\n    L o n g t e m p s nous avons pris patience, et nos E t a t s , encore\ntout pleins du souvenir de Marie-Thérèse et du bon archiduc\nCharles, se sont bornés à multiplier leurs respectueuses repré-\nsentations.\n    Mais rien n'y a fait, et la mesure paraît pleine depuis qu'une\nordonnance du 18 juin a révoqué notre Joyeuse E n t r é e que\nl'Empereur avait j u r é d'observer, et a cassé le Conseil de Bra-\nbant qui refusait de modifier sa composition et de résigner son\ndroit de voter annuellement les subsides.\n   Aussi l'indignation a-t-elle gagné tous les ordres. L a noblesse,\nle clergé et le tiers sont également excédés d'un tel régime. Les\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                              62I\n\n\nE t a t s de F l a n d r e et ceux du H a i n a u t ne pensent pas autrement\nque ceux du B r a b a n t .\n    L ' e m p e r e u r et le général d'Alton, qu'il nous a envoyé, comme\ns'il s'agissait de pourchasser les T u r c s , croient avoir raison de\nnous par la violence. Des prises de corps ont été décrétées et\nexécutées contre plusieurs conseillers. L'archevêque de Malines\nest réduit à se cacher et son secrétaire, M. l'abbé Duvivier, est\nprisonnier à Laeken. N o m b r e de citoyens notables, qui se\nsavent menacés, émigrent en Hollande. T o u s nous sommes en\nbutte à la délation et aux avanies. U n e telle situation ne peut\nperdurer.\n    Aussi des préparatifs, que je puis vous révéler sous le sceau\ndu secret, annoncent-ils un éclat prochain. Notre cousin van\nder Noot, qui depuis plusieurs années multiplie ses peines pour\nla défense de nos droits et que les sbires impériaux traquent\ncomme une bête fauve, a pu, à la faveur d'un déguisement et\nau péril de ses jours, rentrer à Bruxelles il y a deux semaines.\nU n e conférence a eu lieu, chez le vicomte de Walckiers, où\nassistaient M. Vonck et les membres les plus actifs de la Société\nPro Aris et Focis, ainsi que le notaire Camaert, qui a organisé\nla résistance dans les F l a n d r e s . T o u s sont maintenant d'accord\npour équiper et armer des forces et les masser sur la frontière.\nJ'aurai sans doute mon rôle à remplir dans cette occurrence et je\nn'y faillirai pas. Vous y aurez aussi le vôtre, T h i e r r y . Je ne\ndoute pas que vous n'y soyez tout. prêt.\n    L e discours paternel avait pris un tour que T h i e r r y n'avait\npas prévu. Il s'était attendu à une scène de reproches, comme\ncelles dont il avait souvent applaudi la saisissante vérité au\nT h é â t r e - F r a n ç a i s dans les pièces du répertoire. E t voici que\nson père s'adressait à lui comme à un confident, sollicitant son\nconcours d a n s une conspiration politique.\n    Il répondit assez froidement :\n    — A vous dire vrai, mon père, je n'éprouve point du tout,\nà l'endroit des réformes de Joseph I I , une horreur qui soit suffi-\nsante pour armer mon bras contre elles.\n    E n s o m m e , que reproche-t-on à l'empereur? De vouloir\nsupprimer des abus d'un autre temps dont la routine ou l'igno-\nrance peuvent seules justifier le maintien. D'avoir ouvert la\nporte des couvents à des religieux dont beaucoup aspiraient\nà vivre avec le commun des hommes et dont beaucoup aussi\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "622                             DURENDAL\n\n\navaient déjà introduit à l'ombre de leurs cloîtres les façons et\nles vices des simples mortels?... D'avoir voulu substituer une\njustice plus simple et plus régulière aux formes gothiques des\ngrands mayeurs,. prévôts, baillis, a m m a n s , drossards ou écou-\ntâtes, et à je ne saisquel fatras j u r i d i q u e mélangé de droit romain,\nd'édits royaux, de coutumes communales... D'avoir résisté aux\nusurpations du clergé sur le pouvoir civil... D'avoir réglé les\nmariages et restreint le droit de primogéniture... D'avoir renoncé\nà combattre par la violence les cultes dissidents... D'avoir\noctroyé aux auteurs et gazetiers la faculté d'imprimer ce qu'ils\npensent... Or, ma raison s'accommode très bien de toutes ces\nréformes, — et des quelques enseignements qu'elle a pu recueillir\ngrâce à vous, mon père, il m'est surtout doux de retenir que la\nliberté est un des apanages inaltérables de l'homme...\n   E n écoutant cette profession de foi, Monsieur Charliers dut se\nfaire violence pour ne pas laisser voir le désarroi qu'il en ressen-\ntait. Il lui semblait qu'une pointe lui entrait au cœur, et la durée\nd'un moment il ferma m ê m e les y e u x . . . Mais bientôt il se res-\nsaisit, comprenant qu'il était lui-même coupable en quelque\nmesure d'avoir a b a n d o n n é à des influences étrangères et délé-\ntères un jeune esprit qu'il avait eu le tort de croire suffisam-\nment armé dans le sens de ses traditions pour l'exposer aux\nsophismes de mode française. E t comprenant du même coup\nqu'il n'aurait pas raison, par les seuls arguments d'autorité, de\ncette déformation qui semblait profonde, il prit le parti de\ndiscuter :\n   — On devinerait, rien qu'à vous entendre, mon fils, que vous\narrivez tout droit d'un pays où tout diffère du nôtre, où le\nclergé, tout comme les magistrats seigneuriaux ou communaux,\nest trop souvent oublieux de ses devoirs, où le bon plaisir royal\ns'est depuis longtemps substitué à toutes les institutions locales.\nE t vous vous figurez qu'il suffit, ici comme là-bas, d'invoquer\nla liberté pour justifier les bouleversements les plus brusques\net les plus profonds, sans tenir compte des droits et usages sécu-\nlaires, sur quoi est fondée toute notre société ! Sachez que\nrien n e ressemble plus à l'esclavage que la liberté qu'on veut\nimposer à un peuple, sans souci de ses mœurs et de ses insti-\ntutions. S'il est des réformes à apporter à ces m œ u r s et\nà ces lois, ce que je ne dénie pas absolument, nos provinces\nbelgiques, qui sont libres et maîtresses d'elles-mêmes, sauront\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         623\n\n\nles y introduire sans l'aide du Souverain qui, lui, n'a point à\ns'y immiscer, aux termes de nos constitutions qu'il a jurées.\nTenez-vous donc pour rien nos pactes traditionnels et notre\nJoyeuse Entrée?\n    — Je vous confesse que je n'en ai pas du tout le fétichisme,\nrépartit le jeune h o m m e . Ces vieux parchemins du temps du\nduc J e a n ont peut-être eu leur utilité. Mais où en serions-nous\nsi les anciens Brabançons avaient, eux aussi, prétendu garder\nintactes les lois d'avant Charlemagne? Au tour des traditions\nféodales et corporatives de céder la place à d'autres. L a raison\nd e m a n d e aujourd'hui à s'épanouir sous peine de faire éclater\nles entraves dont on l'enserre, que ces entraves soient des cou-\nronnes de rois ou de vieilles chartes trop rigoureuses...\n    — Nous reparlerons de tout cela, T h i e r r y . Mais croyez-en,\nnon pas votre père, mais un homme qui a l'expérience de la\nvie et l'amour de la vraie liberté. L'être humain n'est pas une\ncire vierge que les philosophes peuvent modeler à leur guise.\nIl est l'addition de sa race. Il n'est qu'une transition entre les\nmorts et ceux qui naîtront à leur tour. L e progrès n'existe que\nm o y e n n a n t certaines conditions de pondération et de grada-\ntion. Rien ne dure, dans les E t a t s comme dans les familles, de\nce qui est brusquement improvisé. Rien ne dure qui ne soit\nfortement enraciné dans le passé et qui n'émane des acquisitions\nsuccessives de ceux qui ont avant nous pensé, lutté, souffert,\nvécu.\n    E t Monsieur Charliers se leva, le front haut, défiant en quel-\nque sorte les sophismes qu'il voyait s'infiltrer jusque dans son\nsang :\n    — Oui, croyez-m'en, T h i e r r y , c'est un terrain d'action bien\nferme et bien rassurant que celui que l'on peut frapper du pied\nen disant : C'est ici que s'est affirmée la volonté de mes pères\net qu'elle a prouvé son mérite... J e suis debout, j'agis, je\nm'érige sur leur volonté et leurs convictions.\n    L ' h e u r e du repas sonna. Ce fut un soulagement pour le père\net le fils que la fin de cet entretien qui avait éclairé si brutale-\nment l'abîme creusé entre leurs âmes.\n    T h i e r r y retrouva avec joie ses jeunes frères qui lui grim-\npèrent qui aux j a m b e s , qui au cou, en criant tous à la fois.\n    Il retrouva aussi, en la personne d'un moine augustin de\n l'ancien prieuré de Groenendael qui venait, aux jours, de\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "624                           DURENDAL\n\n\nmaigre, partager le dîner familial, un de ses anciens compa-\ngnons de Louvain. Dom Placide — ainsi s'appelait ce digne\nmoine — était remarquable au physique par sa carrure athlé-\ntique et l'éclat vermeil de son teint. Au temps des polémiques\nmenées contre Stœger, L e p l a t et Dufour,— et où T h i e r r y et lui\ns'étaient rencontrés au premier rang — il était parmi les plus\nhabiles à poser un quodlibet ou à réfuter un syllogisme. E n tous\ncas, personne ne pouvait lutter avec lui q u a n d il s'agissait de\ncouvrir la voix d'un adversaire. On l'avait s u r n o m m é , comme\nsaint T h o m a s d'Aquin qu'il citait à tout propos, et parfois hors\nde propos, le «. bœuf de l'école ». D'ailleurs, il entendait la\nplaisanterie et à ceux qui lui décernaient ce sobriquet, il répon-\ndait volontiers : Cavete.Foenum habet in cornu ! Les récents événe-\nments politiques et surtout la suppression de son monastère\nen 1784 n'avaient fait qu'exciter son ardeur, et on le citait comme\nun des principaux collaborateurs de l'abbé Vanden Elsken pour\nla publication des « Brieve van Keuremenne », une série de\npamphlets dont Joseph II avait trouvé plus d'une fois à son\nchevet des exemplaires déposés par une main mystérieuse.\n   A peine le bénédicité fini, les joyeux propos des enfants\n— auxquels on avait permis de parler ce jour-là, pour fêter le\nretour du grand frère — et surtout l'intarissable faconde de Dom\nPlacide, qui arrivait tout plein de détails sur les derniers événe-\nments des provinces, animèrent la salle à manger d'un étour-\ndissant brouhaha.\n   Cependant, Monsieur Charliers de Longprez demeurait sur\nson siège à haut dossier plus silencieux qu'à l'ordinaire. E t à part\nlui, tandis que Dom Placide, sans perdre un coup de fourchette,\nvitupérait l'Empereur des figues et sa séquelle, l'avocat songeait\nqu'entre tant de décisions incohérentes prises par Joseph I I ,\nil en était une du moins qui n'était pas dénuée de bon sens :\nc'était le décret par lequel l ' E m p e r e u r avait récemment défendu\nà ses sujets d'entreprendre des voyages à l'étranger avant l'âge\nde 27 ans.\n   A la fin de cette journée, où plus d'une fois il avait dû se\ncontraindre, T h i e r r y , retiré de bonne heure dans sa chambre\nde jeune h o m m e , — chacun le croyant pressé de prendre un\njuste repos — resta longtemps à rêver, accoudé à sa fenêtre.\nSon regard suivait distraitement les lignes bistournées d'un\nfronton prétentieux, élevé de l'autre côté de la place, et où des\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                            VIEUX    BRUXELLES                            625\n\n\nguirlandes de fleurs sculptées soulignaient une légère balus-\ntrade surmontée elle-même, aux extrémités, de deux urnes\nfunéraires. Sans doute, ce mélange de style antique et pastoral\névoqua-t-il pour lui des souvenirs d'un autre ordre, car il\ns'assit devant sa table d'étudiant — qui était là comme il y a\ntrois ans — et, à la lumière fumeuse d'un crasset, il écrivit une\nlettre à un de ses plus intimes amis de Paris, M. de Levrezy :\n\n                    « C H E R VICOMTE,\n\n  » J e suis rentré ce matin au foyer de mes pères.\n  » Hélas ! il ne me remplacera pas le charme de cette aimable\nsociété où j ' a i appris à te connaître et j ' é p r o u v e , à ce contraste,\nque les liens librement noués par l'amitié sont plus forts que\ntous ceux forgés par la N a t u r e !\n  » T u sais comment M . de Voltaire appréciait Bruxelles, lors\ndu voyage qu'il y fit jadis :\n                        Pour la triste ville où je suis,\n                        C'est le séjour de l'ignorance,\n                        De la puanteur, des ennuis,\n                        De la stupide indifférence.\n                        Un vieux pays d'obédience,\n                        Privé d'esprit, rempli de foi.\n    » L e tableau serait encore fidèle aujourd'hui.\n   » J'ai retrouvé mon père plus féru que j a m a i s des préjugés\ngothiques auxquels le commerce d'esprits philosophes comme\nle tien a pu h e u r e u s e m e n t me soustraire. Il conçoit la société\ncomme un j a r d i n tiré au cordeau et où chaque individu a son\nétablissement marqué par la tradition et la routine. C'est ainsi\nqu'il m'a voué, depuis mon âge le plus tendre, à reprendre un\njour sa place au Barreau et à épouser un jour une jeune fille de\nma condition, dont il a arrêté définitivement le choix. Ce jour\nest arrivé et mon destin est fixé.\n    » Q u o i q u e j ' e n aie, il me va falloir relever l'auteur de mes\njours de la faction incessante qu'il monte auprès de son vieux\ndroit coutumier, j u s q u ' a u moment où je passerai à mon tour le\n mot d'ordre aux petits Charliers que je suis invité à procréer.\n Ce destin me paraît si fatal que je n'ai point le cœur de\n m'insurger contre lui. Peut-être si j'avais abordé la vie plus\n tard, quand la raison aura définitivement triomphé des abus du\n passé, l'homme de l'état social nouveau aurait-il pu résister à\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "626                          DURENDAL\n\n\nl'homme de la routine familiale déjà discréditée. Aujourd'hui,\nje m'incline, résigné à ne connaître du bonheur que sa fatale\napparence sans jamais en goûter la réalité. T o u t e vie ne\ncomporte-t-elle pas l'étranglement de quelque rêve?\n   » E n guise de société, j ' a i trouvé ici, installé au foyer\nfamilial, un jeune moine dont les propos exciteraient assuré-\nment ta verve caustique. Il paraît que ces bons pères souffrent\npersécution de la part de l'Empereur-philosophe. Mais je\nt'assure qu'à voir celui-ci, il n'y paraît point du tout : les\nrigueurs du m a r t y r e ne laissent nulle trace sur sa mine fleurie.\nD'accord avec mon père, il voudrait m'engager d a n s je ne sais\nquelles menées contre les réformes qui viennent d'être opérées\nici. Me vois-tu, moi, un des vainqueurs de la Bastille, m'atteler\nau char de la réaction ?\n   » Q u a n t aux plaisirs du cru, on m e promet le spectacle des\néquipages de l'Allée-Verte et de la musique du W a u x - H a l l qui\nne me fera pas oublier, je le crains, celle de Cherubini que nous\ngoûtâmes ensemble au théâtre de Monsieur.\n   » Pour tout dire, je ne doute pas que je ne me dessèche ici,\nà bref délai, si un sort plus clément n'y pourvoit. Ne réali-\nseras-tu pas le projet que tu formas un jour devant moi, de\nvisiter ces pays bas demeurés si bas? N o m b r e de Français de\ndistinction sont ici de passage, me dit-on. L e comte d'Artois\nest à N a m u r . Quel ravissement ce me serait de te voir à\nBruxelles! Ce triste séjour s'en éclairerait pour moi d'un rayon\nsoudain et tu ferais ainsi acte de vraie philanthropie au profit\ndu plus fidèle de tes amis.                          » THIERRY. »\n\n   Ayant relu et cacheté sa lettre, le jeune h o m m e jeta un\ndernier coup d'ceil par la fenêtre sur la place solitaire. L a lune\ny dessinait en une silhouette bizarre le vieil hôtel de Duras qui\nfaisait vis-à-vis à l'hôtel Charliers. N u l passant. A peine, au\ncoin de la rue du Poinçon, un peu d'animation s'échappait\nencore d'un cabaret aux rideaux éclairés.\n   L e couvre-feu sonna, mélancolique.\n, T h i e r r y ferma sa fenêtre. Il bâilla longuement. E t bientôt\ndévêtu, il s'endormit d'un pesant sommeil.\n\n                                          H.   CARTON DE W I A R T .\n\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "RETABLE                             DE L ' A N N O N C I A T I O N\n   (LE M A I T R E DE FLEMALLE) (Collection de MERODE BRUxelles)\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": ""}, {"page_pdf": 744, "texte": "                   Le Maître de Flémalle\n\n                       PARMIles peintres anonymes du XVe siècle flamand, celui que\n                            l'on appelle le Maître de Flémalle ou le Maître de Merode,\n                            a beaucoup occupé en ces derniers temps les historiens de\n                            l'art. L a seconde de ces dénominations rappelle le fameux\n                            triptyque a p p a r t e n a n t à la collection de la famille de Me-\n                           rode. Visible autrefois pour quelques rares privilégiés, ce\n                           triptyque subit une éclipse mystérieuse qui intrigua au\n                           plus haut point les archéologues. D'aucuns supposèrent\n                           qu'il avait pris le chemin de l'Amérique. Son apparition\ninattendue à l'exposition de la Toison d'Or, à B r u g e s , fut donc sensa-\n tionnelle.\n      M. von T s c h u d i , directeur des Musées de Berlin, écrivit en 1898 la pre-\nmière étude détaillée sur l'auteur i n c o n n u de cette peinture. P o u r illustrer le\ntravail qu'il lui consacra, il dut se contenter d'une reproduction faite sur u n e\ncopie présentant de légères variantes. E n c o m p a r a n t le retable de Merode\navec les quatre p a n n e a u x d'un polyptyque conservés au Musée Staedel,\nà Francfort, M. von T s c h u d i crut pouvoir attribuer les deux œuvres à un\nm ê m e peintre, qu'il appela le Maître de Flémalle, n o m de l'ancienne abbaye\ndu pays de Liége, d'où proviennent, pense-t-on, les débris du polyptyque de\nFrancfort. Cette dénomination prévalut depuis la disparition du retable de\nMerode.\n     L a même méthode de comparaison appliquée à un bon nombre de tableaux\ncatalogués généralement sous le nom de Rogier Van der W e y d e n permit au\ncritique de Berlin de reconstituer u n e série d'œuvres attribuables au Maître\nde Flémalle. Voici l'inventaire proposé par M. von T s c h u d i :\n     1. L e triptyque de Merode. L''Annonciation au panneau central, Saint Joseph\ndans son atelier a u volet de gauche, au volet de droite les portraits du donateur\net de sa f e m m e ;\n     2. Q u a t r e grands p a n n e a u x au Musée Staedel, de Francfort : la Vierge\ndebout allaitant l'Enfant, Sainte Véronique, la Trinité (grisaille), u n fragment\nd ' u n e Crucification représentant un L a r r o n , L o n g i n et un troisième person-\nn a g e . Figures presque de grandeur naturelle;\n    3. La Madone connue sous le nom de Somzée (collection G. Salting);\n    4. Au Musée du P r a d o (Madrid), les deux volets d'un retable dont la partie\ncentrale est p e r d u e ; à droite Sainte Barbe lisant (daté de 1438), à gauche un\ndonateur et saint J e a n - B a p t i s t e ;\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": " 628                               DURENDAL\n\n\n    5. Au même Musée, deux autres p a n n e a u x moins importants : Annonciation\n et Epousailles de la Vierge ;\n    6. A la Galerie nationale de L o n d r e s , la Mort de la Vierge;\n    y. Au même Musée, les portraits d'un i n c o n n u et de sa f e m m e ;\n    8. A la Galerie nationale de Berlin, un important Crucifiement (haut. 0m77,\nlarg. 0 m 47), peint primitivement sur fond d'or. L e paysage et le ciel actuels\nsont d'un peintre du XVIe siècle. On y remarque l'influence d'un tableau de\nRogier Van der W e y d e n , du Musée de V i e n n e ;\n    9. Portrait d'homme au même Musée ;\n    10. A la Galerie de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg), deux petits panneaux :\nTrinité rappelant la grisaille de Francfort, Vierge occupée à la toilette de\nV Enfant;\n    11. Au Musée de l'hôtel de ville de L o u v a i n , u n p a n n e a u important\n(haut. 1 m 40, larg. 1 mètre), très retouché, représentant la Trinité, probable-\nment sur fond d'or en son état primitif;\n    12. Au Musée de Bruxelles, les portraits d u seigneur Alatruye et de sa\nfemme. M. von T s c h u d i hésite à les attribuer au Maître de Flémalle. Le\ncatalogue de M. A.-J. W o u t e r s les d o n n e à Robert C a m p i n .\n    Depuis les travaux de M. von T s c h u d i , la critique a proposé de nouvelles\nrestitutions, parmi lesquelles il convient de signaler le tableau du Musée\nd'Aix en P r o v e n c e représentant la Madone à l'Enfant assise sur u n b a n c flot-\ntant dans le ciel avec trois figures terrestres, et peut-être aussi la délicieuse\nAdoration des Bergers du Musée de Dijon.\n\n                                         *   *\n    N u l document positif, nulle pièce d'archives ne confirment les attributions\n mentionnées. L a liste des œuvres du Maître de Flémalle est due exclusive-\n ment aux conjectures, parfois plausibles, souvent hasardées, que suggèrent\n la comparaison de tableaux anonymes, la similitude des sujets et des types\n et u n e certaine conformité de sentiment, de style et de procédés. En\nadmettant qu'une série de peintures présentent des affinités telles qu'on\npeut, sans trop de risques, les attribuer à u n m ê m e pinceau, il reste le\nproblème de l'identification du maître. A défaut de méthodes directes et\nsûres, on peut essayer des solutions indirectes.\n    Les documents de l'époque n o u s ont conservé le nom de quelques peintres\ndu XVe siècle, si bien oubliés par la tradition qu'on ne sait rien de leur pro-\nduction. D'autre part, les Musées possèdent presque tous des tableaux datant\ncertainement de cette époque, mais sans attribution possible d'auteur.\nJuxtaposer les œuvres et les n o m s , restituer aux artistes ce qui est leur bien,\ntel est le problème, ou, si l'on veut, le jeu de patience offert à la critique. Le\nproblème est difficile, insoluble même à cause du silence désespérant des\narchives, pour quiconque ne se contente pas de vagues probabilités. Néan-\nmoins le jeu est passionnant ; il intéresse si bien les facultés les plus subtiles\ndes j o u e u r s , que ceux-ci préfèrent parfois le plaisir de deviner à la satis-\nfaction d ' a p p r e n d r e les choses par u n e pièce banale que tout le monde\npeut lire.\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                          LE MAITKE DE FLÉMALLE                                     629\n\n\n    Quoi qu'il en soit, les particularités de style, de costume, de composition\net de sentiment, qui font le lien des œuvres attribuées au Maître de Flémalle,\net, u n e fois au moins, la b o n n e fortune d'une date inscrite au bois d'un pan-\nneau, nous incitent à chercher son nom dans la génération presque contem-\nporaine ou immédiatement postérieure aux Van Eyck. Diverses identifications\nont été proposées. On a songé d'abord à Marguerite Van Eyck, l'énigmatique\nsœur d ' H u b e r t et de J e a n . On invoquait comme indice probable la propreté\nféminine et le soin méticuleux qui président aux intérieurs du Maître de\nFlémalle, ainsi que le charme d'intimité que dégagent ses tableaux. Base\nbien fragile pour supporter u n e conclusion quelque peu décisive!\n    M. A.-J. W o u t e r s pense que le maître de Flémalle n'est autre que le\nfameux H u b e r t Van E y c k , celui que J e a n lui-même appelle le premier des\npeintres de son époque, et auquel est due au moins l'ordonnance du célèbre\np o l y p t y q u e de Gand. Cette hypothèse n'est acceptable q u ' à condition de\nretrancher de la liste dressée par M. von Tschudi u n bon nombre de peintures\nqui ne peuvent être d ' H u b e r t , soit à cause d'une date tardive ( H u b e r t est\nmort en 1426; les volets de Madrid sont datés de 1438), soit qu'ils manifes-\ntent u n e étape plus avancée dans l'évolution de la peinture. Au d e m e u r a n t ,\nil semble que les p a n n e a u x de Francfort soient les seuls attribuables à\nH u b e r t Van Eyck, parmi tous ceux qu'on donne au Maître de Flémalle.\n H u b e r t serai donc le Maître de Flémalle au sens le plus restreint du n o m .\n    U n critique allemand, M. Firmenich-Richartz, essaya de restituer à Rogier\n Van der W e y d e n le lot de tableaux que M. von Tschudi donnait à\n un a u t r e . L'œuvre du Maître de Flémalle représenterait la production de la\njeunesse de Rogier Van der W e y d e n . C'est, répondit-on, ne pas tenir compte\n de l'évolution sensible dans l'œuvre du Maître de Flémalle, laquelle suppose\n u n e succession d'efforts et une longue vie.\n    Enfin M. H u l i n de Loo, de Gand, proposa d'identifier le Maître de\n Flémalle avec J a c q u e s Darel, de T o u r n a i , élève de Robert Campin, et con-\n disciple, à l'atelier de ce maître, de Rogier Van der W e y d e n .\n     Robert Campin et son élève Jacques Daret ne sont connus que par les\n témoignages écrits de l'époque. On ne peut, avec certitude, mettre leur nom\n sous a u c u n e peinture encore existante. L e s archives nous apprennent que\n Rogier entre à l'atelier de Robert Campin le 5 mars 1426, et Jacques le\n 12 avril 1427. L e premier est reçu franc-maître le 1er août 1432, l'autre le\n 18 octobre de la même a n n é e . Jacques Daret quitte T o u r n a i , sa ville natale,\n vers 1441, pour se fixer à Arras. Il y travaille, pour le compte de la maison\n de Bourgogne et d'autres, à des œuvres de luxe mondain et de fantaisie,\n telles que cartons de tapisserie et décoration des « Tables et Entremets »,\n qui rehaussa les fameux banquets du 9 février 1454.\n     Vers 1460, Jacques Daret revient à T o u r n a i , vraisemblablement attiré par\n l'essor soudain que prend l'art de la tapisserie en cette ville. Un document\n incontestable nous le montre à Bruges en 1468. Il y tient un rôle important\n d a n s les colossales féeries déployées lors des noces du T é m é r a i r e . P u i s sa\n trace disparaît...\n     Y a-t-il place, dans cette carrière errante et parmi ces préoccupations de\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\ndécorateur, pour le labeur recueilli du peintre de retables pieux? M. le baron\nMaurice Houtart, auquel j ' e m p r u n t e ces détails biographiques (1), en doute.\nConvenons cependant que la mentalité et les occupations des artistes du\nXVesiècle sont ondoyantes et diverses. Jean Van E y c k nous en livre lui-même\nla preuve. Toujours est-il que les archives sont muettes.\n                                           *\n\n    Quoi qu'il en soit de l'identification de Daret-Flémalle, son œuvre sup-\nposée est des plus intéressantes, et p e r m e t des constatations suggestives.\n    Voici d'abord le polyptyque de Francfort. La figure du L a r r o n , mort sur\nla croix, les j a m b e s brisées, le corps convulsé, le visage angoissé, est d'un\npeintre p u i s s a m m e n t réaliste et possédant à un h a u t degré le sens du pathé-\ntique. Mais il est curieux de noter l'analogie qu'il y a entre les deux specta-\nteurs et certains types de l'Adoration de l'Agneau, en particulier ceux des\nprophètes agenouillés à g a u c h e de la F o n t a i n e symbolique. Ce sont les\nmêmes têtes rondes et fortes, les mêmes traits massifs, la m ê m e coiffure en\nturban. On remarquera aussi le luxe des détails du costume et de la bijou-\nterie chère aux Van Eyck.\n    L a grisaille représentant la Trinité d o n n e encore lieu à des rapproche-\nments intéressants avec les deux grisailles de l'Adoration de l'Agneau (Musée\nde Berlin). C'est d'abord le style identique des draperies à g r a n d e s cassures\nrectilignes, avec le filet de pénombre claire au bord des plis rentrants. C'est\nsurtout une extraordinaire parenté de types entre la tête du Pire céleste de\nFrancfort et celle de Saint Jean-Baptiste de Berlin. Les traits sont pareils :\nnez long, effilé, légèrement aquilin, lèvres étroites et sinueuses. Les yeux\nont la même expression de gravité un peu trisle. L e s deux visages ont la\nmême beauté sculpturale. Chez l'un et l'autre, la b a r b e est symétriquement\nbouclée; le relief des masses rappelle la statuaire de l'époque. L e s inscrip-\ntions en biseau creux gravées au socle des deux figures en forme de statues\nsont du m ê m e alphabet, bien que les caractères de Van E y c k soient plus\nlarges, ce qui tient peut-être à l'ampleur du socle.\n   L a Vierge du même polyptyque est une figure à peu près u n i q u e dans l'art\ndes P a y s - B a s . L a grandeur du style, la noble gravité du visage tempérée\npar u n e grâce attendrie, le regard étonné de l'Enfant, le dessin impeccable\ndes mains longues et délicates, la richesse du décor dénotent l'art d'un grand\nartiste en pleine possession de ses moyens, conscient de l'importance du\ntravail qui lui est confié. L e visage d'un ovale allongé ne rappelle en rien\nles types de Madone particuliers à Van Eyck. C'est plutôt celui de la\nM a d o n e de Merode et des autres tableaux attribués au Maître de Flémalle.\nJ e voudrais appeler l'attention sur un détail tout à fait insolite : la Vierge\nporte une bague à châton à l'annulaire de la main droite. Cette particularité\ns'observe aussi chez la Madone de S o m z é e .\n\n\n  (1) Jacques Daret, peintre tournaisien du XVe siècle, par M. Houlart. Tournai,\nCasterman (1906).\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                         LE MAITRE DE FLÉMALLE                                631\n\n\n      La Véronique offre les mêmes qualités de grand style, et le même type aux\n   yeux trop rapprochés. On retrouve encore l'influence des Van Eyck\n   dans le luxe de la coiffure et la richesse du manteau que borde un orfroi serti\n   de gemmes.\n      Si les panneaux de Francfort ont une allure de grandeur monumentale,\n   des qualités bien différentes caractérisent le retable de Merode. Jamais\n   peintre n'avait, jusque-là, raconté une scène évangélique avec pareille\n   profusion de détails familiers. Le Maître de Merode ne s'y montre\n   pas seulement un réaliste, comme tous ses contemporains de Flandre et de\n   Bourgogne; c'est un narrateur qui agrémente son histoire ancienne d*un\n  luxe insolite de traits empruntés à son milieu, et qui les précise avec une\n  extraordinaire acuité de vision.\n     Dans un intérieur flamand rangé avec une coquetterie toute féminine, la\n  Vierge Marie lit attentivement un livre qui doit être de prix, à en juger par\n  le linge qui l'enveloppe. Elle est assise presque à terre, accoudée à un coussin\n  posé sur un banc, lequel est adossé à une somptueuse cheminée gothique.\n  Derrière le banc, un écran de bois foré d'ouvertures rondes. Au milieu de la\n  chambre, une table polygonale portant un chandelier de cuivre, où fume\n  encore la chandelle qu'on vient de souffler. Ce détail nous avertit de l'heure\n  matinale. Sur la table encore une cruche de grès bleu et blanc, au col curieu-\n sement tourmenté, d'où s'érige la traditionnelle branche de lis, et, sur une\n aumônière de velours, un livre entr'ouvert et un parchemin couvert d'écri-\n  ture. A gauche, une niche où pend une étincelante bouilloire de cuivre; à\n  proximité, une serviette sur un séchoir peint en vermillon. Les fenêtres de\n l'appartement s'ouvrent sur un ciel bleuissant.\n     Par la porte, qui bâille dans le volet de gauche, l'archange Gabriel, radieu-\n sement jeune, est entré à l'improviste. Il est vêtu de blanc, avec des reflets\n d'azur dans les plis de sa robe neigeuse, procédé de coloration qui se\n retrouve en d'autres œuvres du maître. Sur la robe, l'archange porte une\nsimple bande d'étole ornée de croix.\n    Au-dessus de l'archange et tombant d'une lucarne haute, un rayon de\n lumière darde sur la Vierge encore inconsciente du mystère, et dans\nle sillage lumineux se précipite un minuscule enfantelet chargé d'une croix.\n    Le volet de droite nous introduit dans l'atelier de saint Joseph contigu à\nl'appartement virginal. Ce bon saint Joseph est extraordinaire. Assis sur un\nbanc, il vrille consciencieusement des trous dans un panneau rectangulaire.\nDevant lui, sur son établi de menuisier, un piège à souris tout dressé, et un\nautre offert aux acheteurs sur une tablette en plein air, que l'on voit par la\nfenêtre largement ouverte. Au delà, le regard plonge sur une place publique,\noù se profilent minutieusement des maisons, une rue en enfilade, des pignons\net, dans le ciel, deux clochers romans.\n    Le volet de gauche représente un jardin enclos de murailles. Les dona-\nteurs s'y agenouillent derrière la porte qui a livré passage à l'ange, et leur\nvisage ravi dit la part qu'ils prennent à l'ambassade du messager céleste.\n    Ce merveilleux triptyque a toutes les qualités de mise en scène d'un\ndrame intime en trois actes, où régnerait la plus stricte unité.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "632                                  DURENDAL\n\n\n    A part le visage de la Vierge, d'un ovale trop allongé, les types sont très\navenants. Saint Joseph est admirable. Il a une b o n n e figure recueillie ; la\nbarbe grise et embroussaillée se projette en avant, comme chez les tout\nvieux qui ont perdu leur d e n t u r e .\n    J e ne connais guère de tableau attribué au Maître de Flémalle mieux\napparenté a u triptyque de Merode que le petit p a n n e a u du P r a d o où l'on\nvoit Sainte Barbe lisant. C'est à p e u près le m ê m e intérieur, décoré des\nmêmes objets propres et reluisants, et c'est identiquement le m ê m e banc de\nc h ê n e . L e même modèle a posé p o u r la Vierge et pour la Sainte. L e style\ndes draperies est toujours celui du p o l y p t y q u e de Francfort, d'ailleurs carac-\ntéristique d'une m ê m e époque. E t le même c h a r m e de vie recueillie parfume\nles deux œuvres.\n    D a n s le tableau de Somzée apparaissent encore des pièces du même\nmobilier, le b a n c d e chêne, le livre entr'ouvert enveloppé d'un linge, la\nfenêtre ouverte sur un paysage u r b a i n . Il y a d a n s le geste maternel de Marie\net la quiétude nonchalante de l'Enfant rassasié u n e jolie note d'observation\nattendrie. N é a n m o i n s les défauts ordinaires du visage de la Vierge sont\naccusés jusqu'à la laideur. L'écran d'osier qui entoure sa tête comme d'un\nnimbe est une particularité u n i q u e qui dénote chez le peintre un tempéra-\nment ami de la fantaisie.\n    M . Georges Lafenestre (1) note en termes très h e u r e u x les analogies de la\n Madone de Somzée et de la Vierge glorieuse du musée d'Aix, en rapprochant\nces deux œuvres de l'Adoration des Bergers de Dijon. « N o u s avons décrit\nautrefois, dit-il, la première de ces peintures exposée au pavillon belge\n (collection Somzée), nous avons signalé les traits caractéristiques de cette\nmanière âpre et sèche dans le type de la Vierge, peu séduisant, avec son nez\nlong et pincé, ses yeux minces trop rapprochés, l'ovale trop long aussi de\nson visage p â l e . . . Les nus sont modelés d a n s u n e matière blanche et dure,\n avec une insistance scrupuleuse et une recherche des saillies qui marquent,\nchez l'artiste convaincu, a u t a n t de conscience persistante que d'expérience\n déjà acquise.\n     « Est-ce bien au même h o m m e qu'on doit la poétique Nativité avec les\n bergers d u Musée de Dijon, et même la petite, mais originale et charmante\n Vierge glorieuse avec saint Pierre, saint Augustin et un moine, du Musée d'Aix?\n S a n s d o u t e , en cette saison heureuse de poussées vivaces et hâtives dans les\n imaginations libérées, les progrès, chez les vrais artistes, sont aussi rapides\n que leurs transformations sont parfois déconcertantes. Des évolutions de\n cette sorte ne sont d o n c pas impossibles. Toutefois il en faut des preuves cer-\n taines. Ces preuves, les trouvons-nous ici? D a n s le tableau d'Aix, la Vierge\n sous son auréole circulaire et r a y o n n a n t e , bizarrement assise, en plein ciel,\n sur un banc d e chêne sculpté, avec son enfantelet gambillant sur ses genoux,\n reste bien la sœur cadette de la Vierge si sèche et maussade au nimbe\n d'osier, mais combien déjà plus a v e n a n t e ! D'autre part, les perspectives\n\n\n  (1) L'Exposition des Primitifs Français, par Georges Lafenestre. Paris, Gazette des\nBeaux-Arts, 1904.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                        LE MAITRE DE FLÉMALLE                                633\n\n\nfuyantes d'un admirable paysage très aéré enveloppent, à ses pieds, d'une\nlueur si rêveuse, le donateur et les deux saints ! Ces trois figures, très simples\net très vraies, tout en rappelant le naturalisme un peu rude de Van der\nWeyden, annoncent déjà le naturalisme plus tendre des écoles de Tours et\nde Moulins.\n   » Le tableau de Dijon, qui, par tant de détails, semble, d'un côté, tenir\nencore de très près au commencement du siècle (types, habillements, coif-\nfures, draperies, etc.), d'autre part, par les souplesses de la facture savante,\nsi moelleuse par instants et si savoureuse, comme par les adoucissements du\ntype féminin, marque une évolution plus décisive encore. La Vierge, blonde,\nouvrant ses belles mains, agenouillée dans les flots superbes de son manteau\nblanc, le saint Joseph protégeant de sa main la chandelle allumée, les trois\nbergers, l'un tenant sa cornemuse, l'autre serrant son feutre contre sa poi-\ntrine, sont des figures d'une vérité et d'une ferveur exquises. Dans les fonds,\noù un grand fleuve roule ses eaux pâles à travers les sécheresses hivernales\nd'une campagne dépouillée, le vieux maître se montre, plus que jamais, un\npaysagiste supérieur. Ce paysage est français, on n'en peut douter, de\n Picardie ou d'Artois. Si le Maître de Flémalle est vraiment Jacques Daret,...\nnous savons qu'il travailla dix-sept ans à Arras (1441-1458) et qu'on suit sa\ncarrière au moins jusque 1468. Sa longévité et ses pérégrinations pourraient\n à la rigueur expliquer ces heureuses modifications dans sa manière. »\n    Il est intéressant de noter que le saint Pierre du tableau d'Aix et le saint\nJoseph de celui de Dijon reproduisent identiquement le saint Joseph aux\nsouricières du retable de Merode. Comme le dit très bien M. G. Lafenestre,\nla Madone d'Aix est bien la sœur cadette de la Madone de Somzée. La par-\nticularité de la bague établit un lien de parenté entre cette dernière et la\nVierge de Flémalle. En poussant aussi loin qu'il est possible l'étude de ces\n analogies, on peut forger autant d'anneaux qui relient entre elles des œuvres\n d'ailleurs assez différentes. On tiendrait ainsi la preuve d'une communauté\n d'origine et d'une remarquable évolution dans l'art du maître, que Ton pla-\ncera, à côté de Rogier Van der Weyden, parmi les grands continuateurs des\n Van Eyck.\n\n                                                                F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "                  La douceur florentine\n                 COMME nous           entrions dans la ville, regardions ses\n                         habitants, respirions l'air qui lui vient de son\n                         ciel et enveloppe ses m o n u m e n t s , cette douceur\n                         nous fut aussitôt exquise. Je m'étais penché à la\n                         portière du wagon, quelques heures plus tôt,\n                         pour me remplir les yeux des guirlandes de\n                         p a m p r e suspendues aux mûriers, et formant\n                         d'élégants entrelacs, de délicats festons, alors\n que les vignes de F r a n c e ont une symétrie misérable, une taille\n lilliputienne, le long du petit bâton fiché droit dans le sol.\n L a vendange était faite, il ne restait guère que çà et là un\n paysan occupé à nous ne savions quelle besogne. L e bon\n Dieu fit pleuvoir un léger nuage, nous allions regretter ce voile\ngris sur les beaux vignobles, quand s'ouvrirent, précisément aux\nendroits où travaillaient les vignerons attardés, des parapluies\nécarlates, des parapluies verts et bleus, grands comme des tentes.\nL e train filait à travers le paysage, les aspects changeaient, m a i s ,\ndevant un passage à niveau, une fillette tenait des deux mains un\nparapluie semblable à ceux que nous croyions déjà perdus ; elle\nvacillait, presque emportée par le vent du convoi. Maintenant\nc'étaient deux hommes qui se courbaient, remuant la terre d'une\nmain et de l'autre s'abritant toujours sous les mêmes parapluies\na d m i r a b l e s ! Je me disais : nous avons ressenti trop de délices\naux champs de Campanie, aux ruines de L a t i u m , en ce\nm o m e n t aux vallées de T o s c a n e ; les mœurs savoureuses de\nN a p l e s et la grandeur de Rome nous ont donné les deux faces\nd'une jouissance parfaite. Que resterait-il à souhaiter ? E h bien,\nil suffit d'un instant pour éprouver, au plus profond de soi-\nm ê m e , la douceur insinuante de Florence. L e Baptistère de\nSan Giovanni nous montra la Porte du P a r a d i s qui n'aug-\nmenta point notre plaisir, elle avait pourtant une couleur\nprintanière dans son ancienneté, mais que nous importaient les\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                     LA DOUCEUR     FLORENTINE                   635\n\n\nreliefs immortels de ce bronze, et que Noé se fût enivré, et que\nJéricho eût été pris, et Joseph vendu par ses frères ? A la\nbonne heure cette cathédrale couverte de marbre et étincelante\nau soleil, avec son nom délicieux : Sainte-Marie-des-Fleurs !\nJ'aimais le Campanile à cause de sa clarté, et j ' e n t e n d i s en\nsouriant une jolie femme, très charitable, qui reprochait à la\nConfrérie de la Miséricorde — nous nous arrêtions près de son\noratoire — d'endosser à ses membres une cagoule noire,\nlorsqu'ils convoyaient un mort... Florentins, chercheriez-vous\nun contraste, une antithèse à votre vie qui reflète l'habituelle\nsérénité des choses dans le bonheur... peut-être ne voudrait-on\npoint croire aux larmes, si vous ne les annonciez par un signe\ncertain ? Il y a beaucoup de puérilité dans l'importance que\nnous attachons à notre sensibilité de voyageurs peu avertis.\nCette même jeune femme qui critiquait les sombres pénitents,\nme dit d'un ton amusé : « — Vous souvenez-vous du parpaillot\nromain à l'Ara Cœli ? »\n    Si je me souvenais !... Mon Dieu, avait-il cinglé — ce mé-\n créant — la paresse et l'incontinence des T r a p p i s t e s (nous\n revenions des Catacombes de Saint Calixte, dont ces moines\n ont la garde), le fanatisme de Mgr Merry del Val et l'ignorance\n du P a p e ! L'heure nous faisait écourter la visite à l'Eglise de\n l'Autel Céleste, cependant notre compagnon de hasard insista\n pour que nous nous approchions de la poupée miraculeuse,\n « il Santo B a m b i n o », guérisseur des malades qui l'admettent\n dans leur couche. L e Bambino nous apparut entre quatre\n parois de verre; il avait les grosses joues, les yeux étonnés d'un\nenfant bien portant, mille bijoux précieux étaient épingles sur\nsa robe. Le parpaillot tendait respectueusement le doigt vers\nl'or et les pierreries : « — Monsieur, assura-t-il, on peut avoir\nquant à la religion en général toutes les opinions, mais devant\ntant de preuves de la reconnaissance, on ne peut douter du\nmiracle ! »\n   J'avais répondu à mon interlocutrice: « — Il était bien Italien\ncelui-là ! » « — Vous trouveriez difficilement son pareil ici », fit-\nelle, dévisageant les gens que nous croisions. Et voilà comment\nquelques heures de Florence permettaient à deux étrangers de\npénétrer le caractère de ses habitants! Ne cherchons point l'im-\nprévu dans le spectacle animé de ces rues dépourvues de trot-\ntoirs; les charrettes romaines et leurs hautes roues, aux fleurs\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "636                            DURENDAL\n\n\npeintes sur fond bleu, n'ébranlent pas les dalles de la cité tos-\ncane. Les h o m m e s et les femmes y sont pareillement attrayants,\nd'un t y p e où la fermeté et la noblesse s'équilibrent avec bon-\nheur. F l â n o n s , dans la fraîcheur de cette m a t i n é e d'automne,\nl'esprit alerte, le corps dispos, persuadés que ce bien-être nous\nest venu par contagion. E t nous débouchons à la Place de la\nSeigneurie. Je crois embarrasser mon amie, en lui montrant le\nPalais-Vieux : « — Est-il rébarbatif, dites? » L e contraire se\nsoutiendrait difficilement, malgré la jolie couleur « terre de\nSienne » que la pierre et le ciel ont combinée afin de l'embellir.\nJ ' a t t e n d s une réplique, p e n d a n t que nous pénétrons dans la cour\ndu P a l a i s . E l l e m'arrive : « — Il ne faut j a m a i s parler trop\nvite... Si l'écrin semble r u d e , ceci est d'une délicatesse ado-\nr a b l e . . . » L ' E n f a n t au Poisson, de Verrochio, sous le jet d'eau\nqui s'éparpille dans u n e coupe de porphyre, comblait en effet\nnos désirs; la grâce, la jeunesse éternelles se riaient de cette\nbastille à créneaux; l'enfant ailé ne posait qu'un pied, il serrait\ncontre sa petite poitrine nue le gros poisson d o n t la gueule\nformait une fontaine; les arcades qui entourent la cour avaient\nbeau s'appesantir, rien n'y faisait, le mouvement c h a r m a n t de\n ce b a m b i n soulevait des pierres! E n sortant du Palazzo Vec-\n chio, la Loggia dei Lanzi nous donna ce qu'elle prodigue à\ntout le monde, et d'emblée. Quel corps que celui de P e r s é e ! Il\n inspire, aux mâles, le ferme propos de cacher à jamais leur\n p e a u . . . Nous trouvâmes dans une œuvre moderne, l'Enlèvemen,\n de Polyxène, du sculpteur F e d i , assez de qualités pour ne pas\n s'effondrer aux côtés de Benvenuto Cellini et de Donatello.\n Piazza della Signoria, l'arrêt obligé devant la statue équestre\n de Cosme I e r , permet un échange de réflexions pas très neuves\n sur J e a n Bologne qui, né à Douai, devint si parfaitement Flo-\n rentin. « — Vous voyez bien que cela peut se gagner! » Je ne\n réponds pas, je remarque seulement d'un air enjoué : « — Ce\n pauvre Savonarole subit le bûcher, au milieu de cette ville\n  riante! »\n    « — Savonarole par son apostolat de fanatique, ses prêches\n rigoristes, décidait de grands artistes à brûler leurs œuvres; des\n femmes jetaient leurs parures dans les flammes à sa voix, le\n peuple vit se consumer, en b a t t a n t des mains, le Décaméron\n de Boccace! »\n    « — Sa mort fut donc une revanche de l'Art outragé. »\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "                          LA DOUCEUR FLORENTINE                                     637\n\n\n   N o u s n'avons pas poussé plus loin le paradoxe. Aussi bien l'in-\nsinuante Florence nous captait plus que jamais par sa douceur ;\nnous ne voulions plus découvrir le tragique sous ses fleurs.\nVoici la place Victor-Emmanuel et le Roi, seul avec ses ter-\nribles moustaches, sur un cheval paisible ; l'inévitable Garibaldi\na — par quel oubli? — été négligé. Franchissons vite le seuil\ndu Savoy-Hotel, et soyons tatisfaits : il y a ici un public appro-\nprié à notre état d'âme, les Barons de la Rastaquouéra ne visi-\ntent pas la ville aujourd'hui, et nous déjeunons délicatement...\nMa compagne regarde cet officier qui entre, revêtu de l'irré-\nsistible manteau gris-perle, et qui effile m a i n t e n a n t sa mous-\ntache brune, en se m e t t a n t à t a b l e ; je contemple, de mon côté,\nun corsage blanc et des cheveux cendrés.\n   — Vous êtes distrait, mon cher.\n   — Du tout, ma chère.\n   L e maître d'hôtel appuie son index replié sur la nappe et\nattend des ordres, avec une physionomie de diplomate.\n                                            *\n\n     L a T o u s s a i n t à S a i n t e - M a r i e - d e s - F l e u r s . — L'intérieur\nde l'église qui surprend toujours par ses nefs d'un gothique si\nsimple, son atmosphère b r u n e , après l'éblouissement de ses\nmarbres sur la façade, bourdonnait comme une ruche. Il y\navait au dehors un ciel laiteux et cela faisait de l'obscurité sous\nle dôme. O n le voyait néanmoins s'élever — les regards s'habi-\nt u a n t à l'ombre — avec cette hardiesse dont Michel-Ange devait\nse souvenir pour Saint-Pierre, et les styles s'unissaient sans\nheurts, la coupole achevant la cathédrale, que la sévérité des\ngrands murs et des ogives préparait à cet aboutissement d'une\nRenaissance, géniale dans ses calculs et sobre dans son triomphe.\nDes étoiles brillèrent au bout des cierges, l'encens fuma devant\nl'autel qui occupait le centre de la croix latine. U n e clôture de\nmarbre entourait le chœur rempli de prêtres vêtus d'or, d'aco-\nlytes se mouvant en cadence, et sous un dais de pourpre, du\ncôté de l'Evangile, était assis l'Archevêque de Florence; près de\nl'Epître, sept mitres rayonnantes disaient les évêchés soumis à\nsa juridiction. De la tribune de l'orgue, contre un pilier, des\nvoix montèrent, retentissantes, vers la voûte du dôme. L e peuple\ncirculait autour du chœur, beaucoup de gens regardaient les\nchantres sans se soucier de la messe, d'autres se promenaient,\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": " 638                         DURENDAL\n\n\n inclinant vivement la tête q u a n d ils apercevaient un ami ; des\n étrangers, un peu à l'écart, restaient agenouillés sur leurs\n chaises. Malgré cette foule affairée, ou mieux à cause de son\n mouvement, on avait l'impression que l'Eglise célébrait unani-\n m e m e n t l'une de ses grandes fêtes. L a multitude des fidèles\n imprégnait d'instant en instant la cathédrale d'une foi plus\n vivante, aux chants sacrés se mêlaient les effusions de l'allégresse\n..populaire; le sens religieux de la solennité s'en trouvait élargi.\n L a prière, parmi les sourires et le m u r m u r e des voix, accom-\n plissait q u a n d même son œuvre secrète, et le Seigneur accueil-\n lait les actions de grâces qui lui étaient dédiées, pour avoir ins-\n piré aux artistes des temples dignes de la majesté céleste et de\n la gloire florentine. D u r a n t cette admirable fête de tous les\n Saints, toutes choses devaient être accomplies en leur honneur.\n L e s cloches du C a m p a n i l e sonnaient éperdument, et quand\n elles se turent, — au moment de l'élévation, — q u a n d la cathé-\n drale devint à son tour mystérieusement silencieuse, on s'ima-\n ginait qu'un instant plus t a r d la joie comprimée éclaterait dans\n les acclamations.\n\n   U n jour de P â q u e s , le 26 avril I478, lorsque le prêtre leva\nl'hostie, des cris de terreur jaillirent de la foule prosternée. Trois\nhommes se précipitaient sur Julien et L a u r e n t de Médicis. Ils\négorgèrent le premier; une cotte de maille protégea L a u r e n t du\npoignard des conjurés, et il eut le temps de s'enfermer dans la\nsacristie. C o m m e aujourd'hui, plus qu'aujourd'hui sans doute,\nFlorence célébrait en même temps que son Dieu sa propre\ngrandeur. L e nom de la cité fulgurait, pareil au soleil printanier,\nla cathédrale dressait dans les nues sa coupole neuve, et déjà la\nsuperbe porte, œuvre de L u c a della Robbia, protégea Laurent\ncontre ses ennemis. Peut-être Sandro Botticelli, agenouillé,\névoquait-il, en ce moment, des anges aux cheveux d'or... Alors\nle cardinal Riario, venu de Pise, afin d'attirer plus sûrement —\nselon la croyance commune — les deux Médicis dans le temple,\nse leva, sentant passer le souffle de la mort; le Campanile\ntinta le g l a s ; Jacques Pazzi, chef du complot, l'archevêque\nSaviati, accusé de l'avoir instigué, François Pazzi et les autres\ncoupables furent pendus. Cependant Riario récupéra la liberté,\ncar, sur le trône de Rome, Sixte IV tremblait de colère, et la ville\nsubissait déjà l'interdit pour avoir supplicié un archevêque.\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "                      LA DOUCEUR     FLORENTINE                      639\n\n    L e lendemain, des rêves de Beauté tressaient des couronnes\nà Filippino Lippi, à André del Verrochio, au Ghirlardajo, au\nCronaca... L a vengeance était assouvie, peintres, sculpteurs,\narchitectes excitaient l'enthousiasme des soldats. Les bourgeois\nquerelleurs, les seigneurs nourrissant leurs jalousies réciproques\nà coups d'épée, les grandes familles rivales, la démocratie\njalouse et les nobles fastueux, ceux qui, la veille, rougissaient\nles ruisseaux de sang, retrouvaient tous, pendant l'accalmie,\nleur bel amour pour l'œuvre d'art. L a couleur et le sentiment\nd'une E p i p h a n i e , le relief d'un Christ, la souffrance divine de\nses yeux, le spasme h u m a i n de son corps faisaient battre ces\ncœurs rudes. L'Art était mêlé à la vie, au point de se confondre\navec elle. E n plein moyen âge, la ville entière s'intéresse au\ntravail de Cimabué qui peint une Vierge, avec des moyens nou-\nveaux, et le tableau achevé est porté en triomphe par tout un\np e u p l e ! Si le D a n t e , au XIVe siècle, avait été banni comme\ngibelin, Florence n'endura-t-elle pas plus tard de longs\nremords? Ce Laurent, qui échappa au poignard des traî-\ntres, s'appela le Père-des-Lettres, Laurent-le-Grand, Laurent-\nle-Magnifique, il eut un fils, le pape Léon X , d o n t le nom reluit\ncomme un astre. Les années passent, le sang coule, les chefs-\nd'œuvre fleurissent. Quel t e m p s ! Benvenuto Cellini, sous le\npontificat de Paul I I , ne dépose l'arquebuse ou l'espadon\nqu'après avoir expédié ses adversaires chez le diable, et chaque\nj o u r il s'enorgueillit d'un autre exploit. Médicis, déjà cardinal,\nne peut réprimer son admiration pour une telle témérité. On\ndénonce un m e u r t r e de Cellini au P a p e , qui le fait comparaître,\n mais l'accusé a eu soin d'envoyer à Paul II un vase d'orfè-\nvrerie, et voici la sentence du juge : « Apprenez que les hommes\nuniques dans leur profession, comme Benvenuto, ne doivent pas\n être soumis aux lois! »\n\n   L a messe de Toussaint s'achève, les nuages de l'encens ren-\ndent l'église toute bleue, un rayon traverse la grande nef ainsi\nqu'un glaive d'or. Les fidèles se pressent vers le portail du sud,\nafin de voir sortir l'archevêque dont la main bénit.\n   L a Piazza del D u o m o , inondée de soleil, blanche de marbres,\nfraîche sous ce ciel qui vient d'éclore, est pleine de sourires, de\ngestes légers, d'un bruissement de voix joyeuses, comme la\ncathédrale p e n d a n t l'office divin.\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "640                            DURENDAL\n\n\n  Les lys de Florence brillent sur fond d'azur et la douceur\nenchante.\n                                      *\n                                  *       *\n\n    Elle est et elle fut la Ville des F l e u r s ; Sismondi l'appelait la\nVille de la Force h u m a i n e . Elle concilie encore aujourd'hui ces\ndeux titres. Les maisons, dans les rues limpides, ont des toits\nqui avancent, et leur ombre diaphane caresse des murs délica-\nt e m e n t colorés. S a n t a Maria Novella se m o n t r e recueillie au\nfond d'une place où les rumeurs ne parviennent pas. Michel-\nAnge lui disait : « Ma t e n d r e fiancée! » Eglise virginale, d'une\nrenaissance pieuse, ses marbres rosissent sans doute le soir,\nquand les amants s'abritent dans son o m b r e : N o u s saurons plus\ntard les trésors de sa solitude. U n e caserne, sur notre chemin,\nlaisse échapper des petits soldats, pétulants, guillerets, qui ne\nd e m a n d e n t qu'à jouer... Aux Cascines, sous les hêtres mor-\ndorés et les chênes verts, il y a le charme de nos arbres finis-\nsants, la mélancolie des automnes et la surprise renouvelée des\nfeuilles toujours jeunes, des ombrages perpétuellement luisants.\nL'Arno coule, impétueux, large et j a u n e , longeant les Cascines,\np r o m e n a d e de Florence m o n d a i n e . L'aristocratie de ce long-\nc h a m p italien se garde de nos compromissions, un Quatorze\nJuillet et même le concours d'attelages fleuris au Bois de la\nCambre, seraient dépaysés ici. « Ville des N o b l e s ! » s'écriait\nencore Sismondi. C o m m e on aime à retrouver ces caractères dans\nla suite des siècles... Au trot sonnant clair de nos chevaux, nous\ngagnons le Vieux-Pont. Qu'y a-t-il donc de changé dans les\nchoses depuis six cents ans? Ne sont-ce pas les mêmes échoppes\nd'orfèvres où les artistes débutaient, se faisaient la main sûre,\naccoutumaient leur œil à la précision; ils acquerraient ainsi le\nfondement solide de la réalité, sur lequel les rêves allaient se\ndéployer. L a forte discipline des artistes de la Renaissance\ns'est peut-être formée derrière ces établis. Voilà le palais Pitti,\nmasse abrupte, enveloppe rude, visage de guerre, presque aussi\nmenaçant que le palais du P o d e s t a t . . . Nous quittons la ville\net, entre les lauriers roses, nous montons le Viale dei Colli.\nT o u t est délicieux, le ciel, l'air, les a r b r e s ; San Miniato qui\napparaît dans une robe blanche, et, enfin, le David de Michel-\nAnge, dressé devant l'un des plus doux spectacles que les\nregards h u m a i n s puissent contempler : c'est Florence, dans u n e\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "                      LA DOUCEUR          FLORENTINE                  641\n\n\n anse des Apennins; les montagnes ne sont pas vertigineuses,\n il y a des vapeurs opalines sur les molles ondulations des hau-\n teurs, un accord parfait règle le site d'après la nuance spiri-\n tuelle de la ville. On souhaite pouvoir exprimer les sentiments\n de son cœur, avec des mots que les paysages moraux de Barrès\n inspirent. L a couleur franche n'est plus un élément essentiel de\n la B e a u t é que nous respirons, mais comme la statue de David\n incarne la grâce et la force, résume l'esprit de ce site dont l'har-\n monie n'exclut pas quelque note r u d e ! J e sais qu'il faut venir\n en ces lieux au p r i n t e m p s , pour voir le cirque des collines\n tapissé d'arbres en fleurs, pour se pencher sur la ville comme\n sur une corbeille odoriférante. Eprouverions-nous ce repos\n dans la jouissance de manière plus parfaite ?... Je n'en-\n tends point un artiste crier ici son a d m i r a t i o n . . . Non, il la\n m u r m u r e r a , sentant monter dans ses veines la chaleur volup-\ntueuse de son enthousiasme. On se gardera instinctivement,\n comme d'une faute de goût, d'un geste brusque. E t le vieux\n P a l a i s est là cependant, avec sa terrible carcasse et sa tour qui\nsonnait la guerre. L ' A r n o flexible arrive, passe, fuit, emporte\n l'écho varié des heures. Elles sont calmes aujourd'hui, elles\n étaient tragiques hier. H i e r revit dans chaque m o n u m e n t qui\n s'élève au bord du fleuve, murailles guerrières, maisons de\n Dieu. E t ce Vieux-Pont sous lequel glisse l'azur et a passé tant\n de sang! Telle est l'empreinte de l'histoire, du sol, du ciel pro-\nfond, que les héros et les simples mortels conservent tous,\nj u s q u e dans leurs vices, un peu de la suprême distinction qui\nse voit chez ce Julien II de Médicis, placé par Michel-Ange\nentre la Nuit et le Jour, dans la sacristie de S. Lorenzo.\n                                      *\n                                  *       *\n   Maintenant nous visiterons Florence — et même à notre\ninsu — sous l'empire de la dualité qu'elle dégage. Pourquoi,\nsinon, avoir retenu de l'incomparable galerie des Offices, une\nfresque d'Andrea del Castagno, cet artiste qui donne l'illusion\nd'être toujours dans l'action, de mener sans cesse une vie\nbrutale? Il doit avoir peint, bardé lui-même de fer, le Filippo\nScolari du couvent de Sant' Apollonio, un rude capitaine, bien\nd'aplomb sur ses jambes écartées, plein de confiance dans l'épée\nqu'il tient des deux mains, tandis que son regard provocant et\ndédaigneux va chercher l'ennemi. Cette fois, aux Offices, son\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": " 642                            DURENDAL\n\n\n  Gesu Crocifisso exprime avec véhémence la douleur de la Vierge,\n  elle accapare l'âme et les sens par un réalisme extraordinaire,\n  sa souffrance est physique autant que morale. Un F l a m a n d\n  goûte, devant l'œuvre violente de Castagno, des émotions\n  particulièrement intenses... E n contraste, la Madonna ado-\n rante il Bambino, attribuée à Filippino L i p p i : dans la lumière\n  qui traverse un vitrail du ciel, Marie contemple son enfant, avec\n u n e ferveur indicible. L a piété du peintre accomplit un acte\n d'amour, une adoration gonflée de désirs, et qui a néanmoins\n la douceur d'une h u m b l e prière.\n     Q u e dire, après t a n t d'autres, de ce couvent de Saint-Marc\n où Florence cache ses plus chers joyaux, où le voyageur ne\n passe qu'en t r e m b l a n t ; il craignait d'espérer trop pour que son\n cœur pût être comblé, et il rapporte du merveilleux j a r d i n la\n vision même du p a r a d i s . . . Etions-nous préparés à pareilles\n délices, dès les arcades de cette cour carrée, au milieu de\n laquelle montait un magnifique cèdre du L i b a n ? Je n'avais\njamais regardé un arbre avec autant de foi, et Dieu sait si ses\n branches drues, épaisses, presque noires, avivaient le firmament,\naperçu entre les colonnettes du cloître et le cèdre privilégié!\n C'était, là-haut, un parvis luisant de soleil; u n e flamme d'or\ndansait devant nos yeux et nous entrions dans la g r a n d e salle\ndu Chapitre, et la Crucifixion de F r a Angelico, si simplement\némouvante, si clairement profonde, découvrait soudain l'âme,\ntout à la fois enflammée et c a n d i d e , du saint moine de Fiesole.\nOn savourait le charme d'être catholique, de croire comme un\nenfant... Les séraphins de l'Angelico g a r d e n t aux ailes le\npoudroiement d'un ciel, pareil à celui qui rayonnait entre l'arbre\net le cloître... Il serait impossible de commettre un péché\nen présence de ces œuvres... T e l est leur consolant empire, que\nle vide de ce couvent laïcisé ne trouble p a s . . . L e s murailles\nsont vivantes, les fresques p a r l e n t . . . Gabriel dit à Marie qu'elle\nsera mère : la scène de cette Annonciation se passe sous les\nt y m p a n s d'arcade de San Marco, il y m a n q u e seulement le\ncèdre, mais des fleurettes étoilent l'herbe du préau, et le\nfirmament, au-dessus d'un jardin voisin, est très pur. L'envoyé\nde Dieu s'incline, les mains croisées devant sa poitrine, une\nrobe de couleur rose-lilas cache le genou, qui va plier pour\nl'agenouillement; dans l'expression de sa figure, une tendresse\ns'apitoie. Marie écoute, elle aussi croise les mains, elle incline\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "                     LA DOUCEUR         FLORENTINE                   643\n\n\nsa taille plate, penche sa tête aux cheveux de blé, et, le regard\nperdu, elle pressent l'avenir. L a Vierge a sur le visage le reflet\nde son rêve, qui va j u s q u ' a u x sublimités de la Croix. E t ce\nvisage en devient immatériel; la pensée de la Mère divine\nresplendit, et bientôt cette pensée seule subsiste...\n    Dans lescellules, l'Angelico soupire, loue et p r i e ; le souvenir\nterrestre est aboli. L a couleur et le sentiment sont hors du\nt e m p s , Couronnement de la Vierge, Transfiguration du Christ,\net surtout Jésus c o m m u n i a n t ses Disciples, autant de visions\nd'un bienheureux, peintes de la main des anges.\n    Dans l'église Sainte-Croix, Giotto verse du calme à travers\nl'émotion de ses images. Il ne veut pas troubler, même lors-\nque ailleurs il représente les effets de la colère céleste. Giotto\naime d'un grand amour François d'Assise; il a la foi, et, certai-\nnement, sa poitrine se serre, en retraçant la mort du saint; peut-\nêtre essuya-t-il une larme, tout en restant quand même attaché\n à la vie de notre univers ; c'est le peintre inspiré par l'idéal\nchrétien, son génie comprend la sainteté, il s'y complaît, mais\n à la suite d'une décision de sa volonté. L ' a u t r e , l'Angelico, a\neffleuré le monde dans l'extase du ciel ; Giotto, avant tout\nartiste, quitte ses compagnons avec lesquels il échangeait des\npropos touchant la perfection de leur métier, puis il grimpe\nsur ses échafaudages et, entre ciel et terre, il atteint l'inspira-\ntion qui crée le chef-d'œuvre. On a noté sa curiosité du\n paysage, de la nature réelle ; pour un peintre qui mourut dans\n la première moitié du XIVe siècle, pareil souci est surprenant.\n    N e nous arrêtons pas devant le m o n u m e n t de l'Arétin, à\n Santa Croce, après les dévotions de notre après-midi ; cette\nfois, le contraste ferait m a l . . .\n                                    *\n\n   Ces délicats Florentins boivent de la bière, de la blonde bière\nd'Allemagne, au Café Gambrinus, près de la place Victor-\nE m m a n u e l . . . U n orchestre bruyant joue des musiquettes de\nS u p p é et d'Audran, tandis que la foule — l'établissement est\nimmense — bavarde et rit. Où sont les glaces parfumées de\nRome et de Naples ? P o u r en retrouver de semblables, il faut se\nrendre chez Giacosa, pâtissier à la mode, mais seuls les patri-\nciens franchissent ce seuil. L e bourgeois préfère G a m b r i n u s . . .\nU n cinématographe, voisin de la brasserie, ne désemplissait\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "644                         DURENDAL\n\n\npas. Moyennant cinq sous, les plus récents exploits des\nApaches parisiens vous secouaient les nerfs et la pupille.\nJusque bien tard dans la nuit, les galeries de la place Victor-\nEmmanuel attiraient le monde, une affluence sans originalité ;\nquelques Anglais, dans de hauts cols et sous des casquettes\ngrises, y promenaient leur flegme mystérieux.\n                                     *\n                                 *       *\n   Emportons le ravissement du dernier tableau : la vallée de\n Florence, vue des hauteurs de Fiesole, pendant une après-midi\n de rêve, un temps à rendre jaloux les anges. Le bonheur des\nyeux était le bonheur de l'âme. Une telle harmonie dans les\nformes, un accord aussi mélodieux de la montagne, du ciel\net de la ville défendaient toute parole. Au Viale dei Colli,\n Florence donnait le ton à cet ensemble, maintenant les Apen-\nnins dominaient la cité, sans toutefois diminuer son prestige,\nils élargissaient les ondes qu'elle dégage toujours, et l'Arno\nlointain soulignait sa grâce d'un ruban rose. Nous vîmes\ndécroître le jour, mourir le soleil, dans une fumée de vieil or.\nLa vallée se remplissait d'un brouillard, qui, à mesure que la\nnuit approchait, bleuissait davantage. Une lumière, dans les\nprofondeurs, mit sa petite tache jaune, d'autres lumières\nbientôt s'immobilisèrent à Florence et sur le versant des\ncoteaux. La première étoile s'allumait; l'étoile que Galilée\nattendait dans sa tour, aux portes de la ville, avant d'explorer\nle ciel palpitant de feux ; l'étoile qui fit pleurer Dante, lorsque\nla nuit tomba sur sa première journée d'exil.\n   Fiesole garde un reflet du couchant, sa grande place\nsurvit à l'effacement des paysages, et la cathédrale fait plus\nd'ombre que le ciel.\n   C'était encore, durant des soirs pareils, que Boccace, parti\navec ses galants seigneurs et ses gentes dames de Santa Maria\nNovella pour les environs de Fiesole, tandis que la peste\nravageait Florence, se distrayait de la mort en contant, le\ntoquet sur l'oreille, de légers fabliaux, avec une grâce libertine.\nL'amour se décuplait d'être si prêt de finir. Sentons-nous cette\ndouceur florentine, pénétrés d'une ardeur presque fiévreuse,\nparce que demain nous nous en irons, et que les étoiles\nailleurs n'auront plus le même visage ?\n                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "            L'INSTRUCTION\n        Œuvre de PAUL W I S S A E R T\n\nqui a remporté le premier prix au concours\norganisé par la Société des Amis de la Médaille\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": ""}, {"page_pdf": 764, "texte": "                    Paul Wissaert\n                       Artiste médailleur\n\n\n                  Nous sommes heureux de présenter à nos lecteurs\n                    en Paul Wissaert un jeune artiste médailleur\n                   de grand avenir. Nos lecteurs pourront en juger\n                   eux-mêmes par la reproduction que nous don-\n                   nons ici de sa première œuvre. Elle est de\n                   tout premier ordre et, ainsi qu'on l'écrivait\n                   ici même dans notre fascicule d'août, tout\n                   à fait remarquable, tant par sa composition\n que par son exécution digne d'un vétéran du métier.\n Cette œuvre a remporté le premier prix au troisième con-\n cours organisé par la vaillante société hollandaise-belge des\nAmis de la Médaille entre médailleurs belges ou hollandais,\nâgés de moins de 3o ans. L e sujet imposé était l' Instruction.\nL e premier prix a été accordé par acclamation à notre jeune\nartiste, P a u l Wissaert, né à Bruxelles en 1885. Nous lui offrons\nnos plus cordiales félicitations et tous nos vœux les plus ardents\npour son avenir, qui sera brillant s'il persévère dans sa carrière\nartistique avec le talent hors de pair qu'affirme sa première\nœuvre. Il a atteint la maîtrise du coup. Cette œuvre réalise\ntoutes les qualités de la médaille d'art. Elle est d'une délica-\ntesse rare. L e dessin est d'une correction parfaite. Les lignes\nen sont souples et gracieuses. Nous connaissons peu d'œuvres\nde ce genre qui unissent à une aussi noble distinction une aussi\nbelle élégance.\n                                                         H . M.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "        Chronique théâtrale de Paris\n                 BARBEY d'Aurevilly     disait, il y a déjà pas mal de temps :\n                    « Je crois le théâtre un art fini, tournant toujours dans la\n                    même spirale comme le vilebrequin dans le vide quand la\n                    planche est percée. » Hélas! il y a des morts qui récalci-\n                    trent ! Loin de se résigner aux arrêts qui le frappent, le\n                    dieu Momus, qui n'a pas, lui, comme son confrère Cornus,\n                    les dyspepsies à craindre, use et abuse de la permission\n                    qu'il s'octroie d'être vivant. Partout de surgissants théâtres,\n                    partout de nouvelles sociétés faisant mûrir sous la cloche\nde l'admiration mutuelle les melons dramatiques qu'on portera aux Halles\ncentrales des salles officielles, partout des concours d'acteurs, des concours\nd'auteurs, des prix, des couronnes, des journaux spéciaux. Si le théâtre est\nagonisant, avouons que c'est là avoir les convulsions robustes !\n   Savez-vous à quel chiffre respectable est montée la recette brute des théâ-\ntres parisiens en 1907 ? A près de 46 millions. Le budget d'une grande ville\nentière! Et ce n'est pas là un chiffre accidentel, ni définitif; d'année en année\nle flot monte méthodiquement, inexorablement, de 2 à 3 millions; on peut\nêtre sûr qu'en 1910 il atteindra les 50 millions qu'il n'avait touchés, et large-\nment dépassés, d'ailleurs, que l'année de la dernière Exposition. Et ce mouve-\nment ascensionnel ne date pas d'aujourd'hui ; j'ai sous les yeux la progression\nthéâtrale à partir de 1850, où le monstre, jeune encore, ne faisait que ses\n8 millions bon an mal an, une babiole; or rien n'arrête vraiment sa crois-\nsance, ni les disettes, ni les pléthores; à chaque Exposition, la recette de\nl'année suivante dépasse celle de l'année surprécédente, et après la crise ter-\nrible de 1870-1871, l'actif théâtral dépasse du premier coup les résultats des\ncampagnes de 1868 et 1869, qui s'étaient trouvés d'ailleurs assez faibles; on\nse demande pourquoi, au point de vue théâtre, 1868 est la plus pauvre année\nde cette éblouissante période que fut le second empire.\n   Encore un peu de statistique. Savez-vous, mes frères, comment se répar-\ntissent ces 45 ou 46 millions qui sortent chaque année de la poche des Pari-\nsiens tant professionnels qu'occasionnels? La répartition est assez instructive.\nA tous seigneurs, tous honneurs : les trois grands théâtres nationaux tiennent\nla corde dorée, l'Opéra en dépassant 3 millions, l'Opéra-Comique et la\nComédie-Française en dépassant 2. Entre 1 et 2 millions, la liste est, comme\nde juste, plus fournie; elle comprend, d'un côté, les théâtres proprement dits :\nVariétés, Sarah-Bernhardt, Réjane, Gaieté, Vaudeville, Gymnase, Porte-\nSaint-Martin et Châtelet, d'autre part des music-halls qui, par leurs ballets\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "                         CHRONIQUE THÉÂTRALE DE PARIS                                           647\n\n\n et leurs revues, se r a p p r o c h e n t du Chàtelet, j'entends l'Olympia, les Folies-\n Bergère et le Moulin-Rouge. Continuons le palmarès. E n t r e 500,000 et le\n million le bataillon s'accroît. C o m m e théâtres véritables : l'Odéon, l'Athénée,\n le T h é â t r e Antoine, les Folies-Dramatiques, le Palais-Royal, les Nouveautés,\n la R e n a i s s a n c e , l'Ambigu ; c o m m e music-halls et cafés-concerts l'Eldorado,\n la Scala, l'Alhambra, P a r i s i a n a , la Cigale, Bataclan et l'élégant Marigny qui\n n'ouvre q u e deux ou trois mois, en été, et pourtant tient la tête de la série.\n Au-dessus de 250,000, les petits théâtres antiques, comme Cluny, Déjazet,\nT r i a n o n , faubouriens comme Mo.ncey, Gaieté-Montparnasse, boultvardiers\n comme les Capucines, et les music-halls encore brillants, Casino de P a r i s ,\n Apollo, J a r d i n de P a r i s , A m b a s s a d e u r s , Alcazar, Palais de Glace, Tabarin,\n Cirques, ou les cafés-concerts de second ordre, Gaieté-Rochechouart, Kursaal,\n Petit-Casino, Etoile, etc., je ne poursuis pas l'énumération, mais même dans\nceux qui restent s'en trouvent d e point méprisables : le Grand-Guignol et le\n T h é â t r e des Arts se sont fait une réputation d'ordre assez littéraire, la\n Comédie Royale, Little-Palace, les Folies-Pigalle ne sont pas à dédaigner,\nles Cabarets de chansonniers de Montmartre ont bien leur mérite, et\ncomment oublier que cette catégorie plus modeste c o m p r e n d aussi les grands\nConcerts classiques, Colonne, L a m o u r e u x , Conservatoire, T o u c h e , etc?\n    Mais pour avoir u n e idée complète de la production théâtrale, il faudrait\najouter à ces scènes publiques les scènes privées, les spectacles sur invi-\ntations, les entreprises isolées pour lesquelles on loue le théâtre Fémina ou\nles Salons Malakoff, les revues de salons, les comédies de paravent, tout ce\nfouillis-aux-chandelles qui d o n n e à P a r i s l'aspect d*une vaste histrionopolis,\net je n'ai rien dit des pièces non jouées où il y a parfois plus de talent que\nd a n s toutes les rapsodies luxueusement mises en scène, j'en prends à témoin\nMaeterlinck, P e l a d a n , Polti et bien d'autres... « Monsieur, combien\navez-vous de pièces de théâtre en F r a n c e ? dit Candide à l'abbé, lequel\nrépondit : Cinq ou six mille. — C'est b e a u c o u p , dit C a n d i d e ; c o m b i e n y e n a-t-il\nde b o n n e s ? — Quinze ou seize, répliqua l'autre. — C'est b e a u c o u p , dit\nMartin. »\n    L e plaisant Arouet parlait là d'une période de plus d'un siècle; cela ferait\nd o n c une bonne pièce tous les six à sept ans, et à ce taux l'année 1907-\n1908 aurait dû n'enrichir notre patrimoine intellectuel q u e d'un sixième ou\nd'un septième de vague chef-d'œuvre. H é l a s ! je ne sais même pas si je\npourrais affirmer ce maigre boni. On a représenté p e n d a n t cette dernière\ncampagne deux ou trois grosses (douze douzaines, vous le savez) de drames\net de comédies parmi lesquelles une b o n n e cinquantaine ont eu les h o n n e u r s\nde copieux comptes-rendus à double et triple expansion d a n s les gazettes les\nplus renommées, où trouver je ne dis plus le chef-d'œuvre, mais l'œuvre\ndigne d'estime, celle q u e l'on met en un coin de sa mémoire pour la relire\ndeux ou trois ans après?\n    Ce qu'il y a de plus fâcheux p o u r notre a m o u r propre national, j ' e n t e n d s\npar nation ici tous les francologues ou francophones, c'est que les n o m s qui\nme viendraient le plus vite à l'esprit sont ceux d'oeuvres qui n'ont rien à voir\navec le terreau parisien, bruxellois, génevois ou québecquique. De toutes les\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "648                                   DURENDAL\n\n\n pièces que j'ai pu voir ou lire p e n d a n t ces douze derniers mois, a u c u n e ne\n m'a intéressé comme Candida, de B e r n a r d Shaw (pourquoi le traducteur ne\n l'a-t-il pas n o m m é e Candaïdc, à la façon de N o d i e r disant : Le lutin d'Argayl?),\n mais j u s t e m e n t cette pièce d'un auteur d'outre-Manche est tout ce qu'il y a\nde moins français et surtout boulevardier ; il fallait voir les sourires des uns et\nles grognements des autres à cette originale étude d'une femme de clergyman\nrasée par la supériorité prédicante de son mari, puis par la supériorité\ngendelettreuse de celui qui dans notre répertoire serait devenu infailliblement\nson a m a n t , et revenant à son mari sinon avec une peut-être absolue\nsincérité (d'où sans doute le léger malaise de notre public, cynique\nmais franc) d u moins avec u n solide bon sens d'Anglaise, ce qui en\nvérité est savoureux et original pour n o u s . L a même scène où se joue\nCandida, le théâtre des Arts, qu'inspire M. R o b e r t d ' H u m i è r e s , avait donné\na u p a r a v a n t le Grand Soir, d r a m e un peu gros mais ma foi puissant (d'une\npuissance à la Sardou, entendons-nous) avec complots nihilistes, policiers,\némeutes, fusillades, b o m b e s , et assassinat d'un général russe, mais là encore\nil s'agissait d'une œuvre étrangère, psychologie slave et auteur viennois.\n Louables toujours les Raffles et le Sherlock Holmes qui ont fait courir tant de\nmonde au théâtre Antoine et au théâtre Réjane, mais ce sont toujours des\ntraductions d'œuvres anglaises, et n o u s n'allons pas non plus compter à l'actif\nde notre littérature l'admirable mise en scène du Jules César de Shakspeare\nd o n t le luxe commença l'ère des embarras financiers d a n s lesquels se débattait\nr é c e m m e n t encore le directeur de l'Odéon.\n   Arrivons aux pièces françaises. Ce que je vais en dire sera forcément sous\nréserves; je n'ai suivi le m o u v e m e n t théâtral qu'en amateur cette année\nclose, et ne pourrais pas parler de visu et auditu de tout ce qu'on a joué en\n 1907-1908. S'aider des comptes-rendus des autres est peut-être t r o m p e u r .\nC'est ainsi que la pièce qui, à l'analyse, me semblerait être la plus remar-\nquable de la dernière c a m p a g n e , Monsieur Codomat de T r i s t a n Bernard,\ndescendrait peut-être un ou deux échelons, sur le théâtro-mètre littéraire,\nsi je la voyais réalisée en chair et en os. D'ailleurs ce type d e bourgeois\nsolennel et véreux a été mis assez souvent au théâtre et pour bien apprécier\nla pièce de Tristan B e r n a r d , il faudrait la comparer à Brignol et sa fille\nd'Alfred Capus, à Monsieur Guérin d'Emile Augier, à tel autre dont je ne sais\nplus exactement le nom, Monsieur de Réboval peut-être, où Albert L a m b e r t\npère avait composé le seul bon rôle que je lui ai vu j o u e r ; on saurait alors\nà quoi exactement s'en tenir sur le mérite original de l'auteur.\n   Q u a n t aux autres comédies à prétentions sérieuses, qu'en dire, qu'en dire?\nL''Eventail de M M . de F i e r s et de Cailhavet m'a p a r u ressembler à u n e dou-\nzaine de pièces du même genre, et les Deux hommes d'Alfred C a p u s à deux\ndouzaines d'idem. On c o m p r e n d très bien, q u a n d on avale de ces séries, que\nle théâtre soit devenu une industrie; avec u n tour de main, peut-être point\ndifficile à acquérir, une connaissance approfondie des précédents et une\nentente de la réclame, on abat sa centième tout comme un a u t r e . A cette\ncatégorie d'articles de tout repos, pour ceux qui n'ont pas les nerfs trop sen-\nsibles, a p p a r t i e n n e n t le Samson de M . Bernstein, Qui perd gagne d'Alfred\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "                     CHRONIQUE THEATRALE DE PARIS                                    649\n\n\n Capus, l'Amour veille de F i e r s et Cailhavet s u s n o m m é s , et il faut croire que\n la clientèle n'est pas mécontente puisque ces pièces tiennent encore l'affiche\n à P a r i s ou dans les tournées. Je croirais volontiers qu'il faut mettre à part\n l'Alibi de M. Gabriel Trarieux que je n'ai pas vu jouer, toujours ma g u i g n e !\n mais qui m'a semblé louable à l'analyse; par contre, l'Otage de M. P a u l\n Loyson, q u e j ' a i vu, ne m'a pas enthousiasmé, sinon par la silhouette que de\n Max a faite d'un vieil évêque. Faut-il parler du Divorce de P a u l Bourget et de\nces autres pièces qu'on voudrait voir réserver à la Conférence Mole ou\nm ê m e à l'Ecole des sciences politiques et sociales où elles remplaceraient\navantageusement les discussions de jeunes avocats? E n somme, de toutes les\ncomédies point trop vaudevillesques, celle qui ma laissé le meilleur souvenir,\nc'est Son père d'Albert G u i n o n , fine étude de jeune fille pauvre s'ouvrant au\ngoût du luxe d'ailleurs légitime. Ma foi, q u a n d elle serait seule avec les deux\nautres auxquelles j'ai fait crédit, on ne pourrait pas dire que l'année ait été\ntotalement p e r d u e .\n    L e s vaudevilles, mon Dieu, mieux vaut ne pas en parler. Leur but est de\ndésopiler les rates, ce dont ils s'acquittent parfois fort bien ; ainsi Patachon,\nCabotine, le Roi, celui-ci paraît-il d'un degré plus haut, mais ils n'exigent pas\nque leur souvenir subsiste dans les méninges h u m a i n e s . P a r contre, dans le\ngenre « tableau » ou « scène d r a m a t i q u e », le public a pu voir naguère des\nspectacles de haute poésie comme le Polyphème d'Albert S a m a i n , ou d'émo-\ntion un peu grosse mais forte, l'Etranger d'Alfred Lepelletier, les Trois masques\nde Charles Méré, ou de franche bouffonnerie le Chauffeur de Max Maurey,\nA la noce de Garnier, l'A. P. d'Arthur Byl, d'autres encore.\n    Et puisque nous sommes en veine d'indulgence, n'oublions pas les spec-\ntacles pour les yeux comme Ramuntcho de P i e r r e Loti, qui a été presque aussi\nluxueusement monté que Jules César par le fastueux Odéon, et aussi les ballets\nde nos grands music-halls; a u c u n , cette année dernière, n'a d o n n é d'ensemble\naussi coruscant que la Revue merveilleuse de l'année précédente à l'Olympia,\nmais presque partout il y a eu de brillants défilés, d'harmonieuses voltiges et\nde flamboyantes apothéoses, ce pour quoi je donnerai et sans remords toutes\nles Simone de M. Brieux et toutes les l'Autre de M M . Margueritte. J e ne sais si\nc'est en 1907 ou en 1906 que la Loïe Fuller d o n n a sur la vaste scène de l ' H i p -\npodrome quelques séances de ses prestigieux jeux de l u m i è r e ; assurément il\ny avait plus d'art dans les tourbillons de flamme du cirque ces soirs-là, que\ndans les neuf dixièmes des spectacles parlés et chantés du reste des théâtres\nconcomitants.\n                                                                     HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "                           LES LIVRES\n\nL a S y n t h è s e m e n t a l e , par M. GEORGES DWELSHAUVERS. Un vol.\nL ' e s t h é t i q u e e x p é r i m e n t a l e c o n t e m p o r a i n e , par M. CHARLES\n   LALO. Un vol. — (Paris, Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\n   La pensée de l'homme se heurte de toutes parts à l'inconnu. L'univers est\ndevant elle comme une grande énigme dont l'obscurité ne se dissipe par\nplaces que pour lui permettre d'apercevoir l'étendue sans limites de ses igno-\nrances. Mais cet inconnu qui est autour d'elle, et l'inquiète et l'oppresse, il\nest aussi en elle-même. Nous imaginons ou inventons, nous sommes en proie\nau rêve ou au souvenir, nous accumulons, coordonnons et classons en nous les\nconnaissances les plus disparates, et toutes ces opérations de notre esprit qui\nse succèdent, se combinent et s'enchevêtrent dans un mouvement prodigieux\net ininterrompu, il nous est impossible d'en suivre l'évolution et d'en recons-\ntituer la genèse.\n   Au delà d'une étroite zone de lumière, théâtre d'un labeur rationnel et à\ndemi conscient, c'est la vaste région impénétrable où toute la matière de notre\nvie mentale s'amasse et s'élabore. Il n'est rien en nous qui ne vienne de là;\nrien, non plus, qui n'y aille, pensée, sensation, expérience, volonté, désir...\ntoute notre vie, ajoutée à elle-même, jour après jour, pour une synthèse per-\nsonnelle indéfinie.\n   « Je pense, donc je suis », affirmait Descartes. Et l'on pourrait aussi bien\ndire : « Je pense, donc j'ai été », car chaque minute de notre pensée et de\nnotre sensibilité est, en quelque sorte, un total dans lequel tous nos antécé-\ndents de pensée et de sensibilité sont résumés et confondus. Aucun acte,\naucune parole où toute notre vie ne soit présente et agissante, dans tous les\néléments solidaires dont elle est composée. Notre « moi », qui était en puis-\nsance dans nos hérédités et notre organisme, est toujours en tension, en\nrecherche, en découverte, entraîné par son propre principe à une réalisation\nplus parfaite et plus complète de lui-même. On peut dire qu'il se construit\ncontinuellement, s'augmente, se modifie par le moyen d'une adaptation inces-\nsante de ce qu'il contient déjà à ce qu'il reçoit par toutes les voies de son\nactivité.\n   Chaque individu, par conséquent, est dans sa mentalité, le résultat d'une\nsynthèse originale; chaque personnalité est singulière. Et cette personnalité\nest d'autant plus libre, au moins au point de vue psychologique, qu'elle est\nriche, fondée en elle-même et que ses motifs ne sont qu'à elle. Dans ces\ntermes, on conçoit que les méthodes de la psychologie expérimentale, si sub-\ntiles qu'elles se fassent, ne puissent fournir que des résultats incertains ou\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                                  LES LIVRES                                   651\n\ncontradictoires. Comment mesurer, en effet, pour les comparer et tirer des\ndéductions de cette comparaison, des réactions provoquées en des milieux\nforcément dissemblables?... La logique, les lois abstraites, les doctrines d o g -\nmatiques sont inopérantes d a n s un domaine où tous les cas sont particuliers.\nL a seule psychologie qui puisse oser est, sans doute, celle qui est armée\nsurtout d'intuition, de divination ; celle, par exemple, de l'artiste qui recrée\net analyse en lui-même la pensée et les sentiments des êtres qu'il imagine ou\nétudie.\n   N o u s ne faisons qu'indiquer d'une façon plus que sommaire la matière du\ntrès remarquable travail de M. Dwelshauvers. L a valeur scientifique de ce\nlivre échappe à notre compétence, mais n o u s pouvons en louer, sans être\nsoupçonné de présomption, le développement magistral, l'attrait fait de\nclarté et de finesse et la langue excellente, pleine de force et de netteté.\n\n\n\n    M. Dwelshauvers, d a n s l'intéressant exposé des méthodes d'investigation\npsychologique qui termine son ouvrage, constate que l'on « pourrait retrouver\nd a n s les idées de Bergson, à l'état latent, ce sentiment cher à plusieurs pen-\nseurs romantiques, que l'art plus que la science nous suggérerait le vrai sens\ndes choses ». T o u s les artistes professent, sans doute, des idées romantiques\nsur ce point et il semble, parfois, à lire certaines pages éloquentes de\nson livre, que le pénétrant auteur de la Synthèse mentale penche à partager\ncette opinion.\n    L'art est unité : il saisit la vie dans sa multiplicité et s'efforce de la rendre\ntout entière; la science analyse, d é c o m p o s e . Où le savant hésite, l'artiste\ndevine. L e premier interroge l'inconnu avec l'ardeur réfléchie et froide\nde son intelligence a i g u i s é e ; l'autre s'y jette avec tout son cœur et toute\nson imagination. Son œuvre, nécessairement, est synthèse aussi ; tout ce\nqu'il a absorbé de la vie, tout ce qu'il en a reçu ou subi ont pris forme\nen elle.\n    Cette œuvre qui vit et palpite est devant n o u s . Avec quels instruments\npèsera-t-on, définira-t-on le plaisir qu'elle nous d o n n e , l'émotion qu'elle sus-\ncite en nous? Car avec nous, spectateurs, qui regardons ou écoutons, regardent\net écoutent également tous les jours que nous avons vécus, heureux ou mal-\nh e u r e u x , oisifs ou utiles, adonnés à la pensée ou à l'action... Tellement que\nl'on pourrait affirmer que de la combinaison de l'œuvre et de celui qui l'ad-\nmire se crée u n e œuvre nouvelle... \" Le génie, écrivions-nous ici m ê m e , à\np r o p o s de la Beauté rationnelle, de M. Douriau, le génie est régi par son statut\npersonnel — mais l'admiration aussi. Ce n'est pas en vertu de raisons et de\nrègles que nous œuvrons et, pas davantage, que nous admirons : N o u s\nœ u v r o n s et nous admirons avec tout nous-mêmes, pour ainsi dire, notre intel-\nligence, notre cœur, tout ce que nous avons a p p r i s , vécu, souffert — avec\nnotre passé et notre avenir, nos souvenirs, nos nostalgies, nos joies, nos aspi-\n rations... »\n    Ce plaisir esthétique si complexe, si insaisissable, la science a, cependant,\ncherché à le forcer à révéler ce qu'il est, par quels modes il agit, comment et\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "652                                 DURENDAL\n\n\npar quoi il est produit. Fechner, l'un des initiateurs de la psycho-physique,\na tenté longuement et patiemment de faire parler ce s p h i n x ; celui-ci, dont le\nrôle est d'interroger et non de r é p o n d r e , a répliqué aux questions du savant\ninvestigateur, sinon par d'autres questions, au moins d'une manière terrible-\nment évasive. Inévitablement, les expériences de F e c h n e r d u r e n t porter sur\nles plus simples, les plus élémentaires des sensations esthétiques. Il ne deman-\ndait point aux gens qu'il rassemblait (et parmi lesquels il n'admettait pas\nles artistes, suspects de prévention à l'égard de semblables recherches !) de\npréciser les sentiments que suscitaient en eux l'audition d'une symphonie\nde Beethoven au d ' u n e page de Goethe, la vue d'un tableau du Vinci ou de\nD ü r e r , mais bien d'indiquer leur préférence p o u r telle ou telle couleur ou\npour telle ou telle des figures rectangulaires, de dimensions inégales, qui leur\nétaient présentées. D a n s le m ê m e ordre d'idées, il s'ingénia longtemps\nà réunir les éléments d'une statistique sur le format des tableaux, dans\nla pensée que quelque loi secrète déterminait la décision des artistes sur ce\npoint !\n    Il serait injuste de ne pas m a r q u e r que la méthode de Fechner n'est pas\ntoute contenue dans ces procédés, très caractéristiques pourtant de sa ten-\nd a n c e . M. Charles L a l o , qui nous expose cette méthode et en fait la critique\navec u n sens très affiné de l'art et de la vie montre bien le vice essentiel de\nces expérimentations lorsqu'il écrit : « L e psychologue empiriste croit partir\ndes faits q u a n d il recompose l'esprit tout entier en partant de ces prétendus\n« atomes psychologiques » : les images, les sensations, les états d'âme dits\nsimples, isolés de la conscience où ils vivent... P o u r l'esthéticien c o m m e pour\nle moraliste soucieux de faits véritables, c'est d a n s le vivant qu'il faut étudier\nla vie. Q u a n d on la d é m e m b r e — et il est souvent utile de le faire — il faut\ntout au moins savoir bien que les m e m b r e s n ' o n t leur sens que par leur posi-\ntion et à leur place dans l'organisme total... C'est, au fond, ce qu'ont bien\nsenti les moralistes et les critiques d'art, et si, d a n s leurs vues confuses, ils\nparaissent avoir souvent m a n q u é de m é t h o d e , c'est parfois parce qu'ils ont\nobéi a un vif sentiment de la réalité. » On ne saurait ni mieux, ni plus préci-\nsément dire.\n\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 août - 15 septembre).— M. Schmidt-\nDagener rend compte, en u n article illustré de nombreuses et superbes repro-\nductions, de l'Exposition des dessins de Rembrandt à la Bibliothèque nationale de\nParis; M. Beets, continue son intéressante étude sur Dirick-Jacolsz          Vallert,\npeintre anversois, etc.; chroniques d'art; bibliographie. Illustration riche et\nsoignée.\n                                                                 ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "                              NOTULES\n\n   L a r é d a c t i o n d e D u r e n d a l présente ses plus sincères et bien sym-\npathiques condoléances à son collaborateur et ami Georges Rency, qui vient\nd'avoir la douleur de perdre son bien-aimé père, décédé à Bruxelles le\n9 octobre, muni des secours de la religion. De nombreux amis, plusieurs\nministres, MM. Beernaert, Liebaert, Descamp, Helleputte, de Smet de\nNaeyer, assistèrent au service funèbre célébré à Sainte-Gudule pour le repos\nde l'âme du vénéré père de notre cher confrère.\n\n                                       ***\n   Monument à la mémoire de Ruysbroeck l'Admirable.\n — Le département des Sciences et des Arts ayant résolu d'élever à Groenen-\n dael un monument à la mémoire de « Ruysbroeck l'Admirable », ouvre un\nconcours entre architectes et sculpteurs belges.\n   Les concurrents s'attacheront à imaginer un mémorial d'une grande sim-\nplicité; la sculpture ne doit pas nécessairement y jouer un rôle de premier\nplan.\n   Ils pourront se procurer à l'Office international de bibliographie, place du\nMusée, d'importants renseignements bibliographiques. La bibliothèque royale\npossède aussi quelques documents iconographiques.\n   Les concurrents indiqueront d'une manière précise l'emplacement qu'ils\ndésirent sur les lieux où vécut Jean van Ruysbroeck à Groenendael.\n   Le coût du monument mis en place ne pourra dépasser 20,000 francs. Ce\nprix constitue un forfait absolu. Chaque projet sera accompagné d'un devis\ndétaillé et de l'indication des matériaux à employer.\n   Les projets soumis au jury consisteront, selon le cas, en dessins ou\nmaquettes, à l'échelle de 10 p. c. Ils seront envoyés ou déposés à Bruxelles,\nau palais des Beaux-Arts, rue du Musée, n° 9, à l'adresse suivante : « M. le\nMinistre des Sciences et des Arts » avec la mention « Monument Ruys-\nbroeck ». L'emballage sera soigneusement conditionné. Chaque projet por-\ntera une devise. Les plus grands soins seront pris pour la conservation\ndes projets; cependant, l'administration n'assume aucune responsabilité de\nce chef.\n   Les projets seront reçus jusqu'au I er janvier 1909. Les concurrents y join-\ndront un pli portant pour suscription « Monument Ruysbroeck » et conte-\nnant deux enveloppes fermées. La première portera à l'extérieur la devise et\nà l'intérieur le nom et l'adresse du concurrent. La deuxième portera pour\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "654                                DURENDAL\n\n\nsuscription u J u r y » et renfermera les noms de cinq personnes que le concur-\nrent considère comme aptes à être désignées p o u r participer au j u g e m e n t du\nconcours.\n   L e jury sera formé : 1° de deux personnes désignées par les concurrents,\nchoisies à la majorité des voix, avec bénéfice d'âge en cas de p a r i t é ; 2° de\ndeux délégués artistes désignés par le Ministre des Sciences et des Arts ; 3° du\ndirecteur général de l'administration des Beaux-Arts.\n   L e projet c o u r o n n é devra être exécuté.\n   Si d'autres projets, bien que non couronnés, paraissent dignes d'un encou-\nragement, le jury pourra accorder deux primes de 500 francs c h a c u n e .\n   Si aucun projet n'est déclaré satisfaisant, le j u r y pourra accorder u n e prime\nde 5oo francs a u meilleur projet.\n   Les enveloppes contenant les n o m s des concurrents non couronnés et non\nprimés ne seront p a s ouvertes et seront remises avec les projets auxquels elles\nse rapportent aux concurrents non favorisés.\n                                          *\n                                           * *\n    Arnold Goffin. — Jean D o m i n i q u e émet, dans l'Art Moderne, sur\nnotre collaborateur Arnold Goffin cette appréciation élogieuse que nous nous\nfaisons un plaisir de reproduire :\n   « L a collection des « Grands Artistes » publiée par l'éditeur L a u r e n s , à\nP a r i s , compte depuis quelques semaines un volume nouveau d'un haut\nintérêt : je veux parler de la b i o g r a p h i e critique du Pinturicchio faite par\nnotre compatriote Arnold Goffin.\n    » Il est peu d'écrivains, chez n o u s , qui aient autant que celui-ci témoigné\npar de longs travaux des qualités particulières d'érudition, de conscience et\nde composition que réclame ce genre d'études. Arnold Goffin possède, avec\nces garanties premières, le don d'aimer d'abord, d'admirer violemment et dès\nlongtemps ces peintures anciennes dont il se décide un beau jour à nous dire\nl'histoire ; le passé de ces choses est devenu pour lui la magie vivante et pré-\nsente au milieu de laquelle il p r o m è n e sa joie, sa volupté de réfléchir, de\ndécouvrir, de sentir l'art et la b e a u t é .\n    » Outre qu'il est lui-même un bel artiste et d ' u n tempérament voisin de\ncelui des g r a n d s Italiens du XVe siècle, il nous donne à penser, dès que nous\nle lisons, combien précieuse est la rencontre d'un style élégant, ferme et\nn u a n c é p o u r nous guider à travers le dédale de tant de détails techniques,\nhistoriques, matériels et autres dont nous éprouverions peut-être l'insuppor-\ntable fatigue, \"\n                                        *\"*\n   H e n r i E v e n e p o e l . — L a ville de Liége vient d'acquérir pour son\nMusée, avec le concours du Gouvernement, la belle toile d'Henri Evenepoel :\nLe Dimanche au Bois de Boulogne, que nous avons reproduite dans notre numéro\nde septembre et qui est u n e des œuvres capitales de l'artiste.\n  « C'est, lisons-nous dans l'Art Moderne, au retour de son voyage en Algérie,\nen 1898, l'année qui précéda celle de sa mort, q u ' E v e n e p o e l exécuta cette\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                                     NOTULES                                     655\n\nvaste composition. Elle résume la série d'études, de recherches et d'obser-\nvations qui m a r q u e n t le séjour du peintre à Paris et caractérise, mieux peut-\nêtre que tout autre, sa vision essentiellement coloriste et la fidélité avec\nlaquelle il s'efforçait de traduire les spectacles de la vie contemporaine. »\n\n                                        * **\n   La direction des Concerts Durant nous prie d'annoncer qu'elle\ndonnera, à la Salle de l'Alhambra, les dimanches à 2 h . 1/2, avec répétitions\ngénérales les samedis à 2 1/2, cinq g r a n d s concerts avec chœurs et soli, sous\nla direction de M. Félicien D u r a n t , aux dates ci-après : 21-22 novembre 1908\n(Haendel et J . - S . Bach); 9-10 janvier 1909 (Mozart); 20-21 février 1909\n( W a g n e r et Brahms) ; 1-2 mai 1909 (auteurs belges).\n                                          *\n                                         * *\n   Jules J O U r d a i n vient d'être chargé de l'exécution d'un m o n u m e n t\nqui sera élevé à la mémoire de Juste-Lipse à L o u v a i n , devant la façade de\nl'Université où professa le célèbre philologue.\n\n                                        *     *\n            e\n   Le IV Congrès de la Presse périodique Belge se réunira\nle 15 novembre prochain, à 10 heures d u matin, à la Maison du Livre, à\nBruxelles. A l'ordre du jour figurent les deux questions suivantes : 1° la\nPresse périodique sous toutes ses formes ; 2° projet d'organisation d'un\nCongrès international de la Presse périodique à réunir à Bruxelles en 1910.\n   Une Exposition générale du Périodique belge s'ouvrira, à l'occasion du Congrès,\nle 15 novembre prochain, à Bruxelles, d a n s les salons de la Maison du Livre\n(3, rue Villa-Hermosa).\n                                           *\n                                         * *\n   E c o l e d e m u s i q u e e t d e d é c l a m a t i o n (amateurs), 53, rue d'Or-\nléans, Ixelles. — Solfège, chant, déclamation, piano, harmonie, harpe, litté-\nrature, histoire de la musique, orthophonie, articulation, etc.\n   Institut (professionnels et élèves libres), 61, rue de la L o n g u e - H a i e . —\na) Virtuosité; b) enseignement (cours n o r m a u x ) ; c) section des hautes études.\nSolfège, harmonie, contrepoint, orchestration, p i a n o , pianos d'ensemble,\nmusique de c h a m b r e , harpe, orgue, interprétation vocale, chant, déclama-\ntion, histoire de la m u s i q u e , histoire des littératures.\n   Inscriptions et renseignements au local de l'école.\n\n                                        ***\n   Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (144, rue du\nMidi). — Bibliothèque artistique. Exposition de reproductions des principaux\ntableaux de Velazquez et Murillo, des Musées de Madrid, Berlin, Vienne et\nSaint-Pétersbourg.\n                                       *\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "656                                           DURENDAL\n\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : La Peinture en Belgique, par F I E R E N S GEVAERT. L e s Primitifs fla-\nm a n d s . Fascicule I I I . L e maître de Flémalle. Thiery Bouts. L e maître de\nl'Assomption (Albert Bouts). O u v r a g e illustré (Bruxelles, Van Oest). — Le\nVieux Bruxelles. Ouvrage illustré (id.). — Cologne, par L o u i s R E A U . Volume\nillustré. Collection : Les villes d'art célèbres. (Paris, L a u r e n s ) . — Ausstellung\nBelgischer Kunst. 1er octobre - 1er novembre 1908. Berlin. Katalog (Bruxelles,\nVan Oest).\n  L I T T É R A T U R E : Pascal et son temps, I I I e partie. Les Provinciales et le\nPensées, par FORTUNAT STROWSKI (Paris, P l o n ) . — Les divins jongleurs, épisodes\nde l'épopée franciscaine, p a r A. BAILLY (Paris, P l o n ) . — Tablettes d'un cynique,\npar L o u i s THOMAS (Mons, E d . de la Société nouvelle).\n  P H I L O S O P H I E : L'intellectualisme de Saint Thomas, p a r P I E R R E ROUS-\nSELOT (Paris, Alcan). — De la méthode dans les sciences, p a r plusieurs profes-\nseurs (id.).\n   P O È M E S : Poèmes Algériens, par A. MARAVOL-BERTHOIN (Paris, S t o c k ) . —\nAu jardin des roses mourantes, par R . CHRISTIAN-FROGÉ (Paris, Sansot).— Vieux\nthèmes, par ALBERT LECOCQ (Liége, E d . de Vers l'horizon).\n   R O M A N S : Au bord de l'Idylle, par PROSPER D O R (Paris, Sansot). — Ame\nblanche, par MARGUERITE VAN DE W I E L E (Bruxelles, Larcier). — La Vie\nSecrète, par EDMOND ESTAUNIÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . — A la frontière, par JOSEPH\nCHOT, avec sept dessins d'Albert Ghesquière (Verviers, l'Édition artistique).\nLe génie d'Athènes, par le même (Liége, Société belge d'éditions).\n\n                                                    * **\n   L'abondance des matières nous oblige à reporter plusieurs articles,\nn o t a m m e n t l a s u i t e de « J . - K . H u y s m a n s d ' a p r è s s a c o r r e s p o n d a n c e »,\np a r l'abbé H. M œ l l e r e t d e n o m b r e u x c o m p t e s r e n d u s de l i v r e s à n o s\nprochains fascicules.\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": ""}, {"page_pdf": 777, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-10", "signet_source": "Quinzième année - N°10 - Octobre 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison de pages 593-656 ; poème de Jean Dominique daté de Servolex en Savoie, septembre 1908 ; les Notules annoncent le décès du père de Georges Rency survenu à Bruxelles le 9 octobre, le IVe Congrès de la Presse périodique belge du 15 novembre, des concerts Durand des 21-22 novembre 1908, et l’Accusé de réception cite le catalogue de l’Ausstellung Belgischer Kunst du 1er octobre au 1er novembre 1908 ; l’article sur Paul Wissaert renvoie à « notre fascicule d’août » et la note sur Evenepoel à « notre numéro de septembre » ; la suite de Huysmans (Moeller) est reportée aux prochains fascicules. Début du roman Vieux Bruxelles annoncé comme commençant « dans ce fascicule ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}