{"numero_id": "ulb-durendal-1908-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 657, "page_fin": 661, "titre_corps": "Les Amis de la Littérature à l’Hôtel de Ville de Bruxelles : La Soirée du 14 novembre 1908", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Les Amis de la Littérature à l'Hôtel de Ville de Bruxelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 782, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1847, "texte": "Les Amis de la Littérature\n      à l'Hôtel de Ville de Bruxelles\n\n                la Soirée du l4 novembre 1908\n            BELLE,           glorieuse, triomphale soirée que celle du\n                        14 novembre, en l'austère salle gothique de\n                        notre merveilleux Hôtel de ville, où l'on inau-\n                        gurait la série des conférences littéraires de la\n                        nouvelle société des Amis de la         Littérature,\n                        fondée à Bruxelles, sous les auspices du gouver-\n                        nement et sous le h a u t patronage de S. A. R. le\n                        prince Albert de Belgique pour la diffusion et\nla glorification de notre admirable littérature nationale.\n   J a d i s , les littérateurs étaient ignorés volontairement en Bel-\ngique, pour ne pas dire méprisés. Quelle revanche que la soirée\ndu 14 novembre! E n ce soir inoubliable cen'étaient pas quelques\namis qui acclamaient leurs copains de lettres. Ce ne fut pas\nune fête de camaraderie. Non. C'était la Capitale représentée par\nson P r e m i e r Magistrat, entouré de son état major d'échevins ;\nc'était la Province dans la personne du Gouverneur du Brabant,\nc'était l ' E t a t dans la personne d'un de ses Ministres; c'était le\nT r ô n e lui-même dans la personne du Prince Héritier qui\noffraient leurs hommages aux écrivains belges aux acclamation s\nd'une foule compacte, enthousiaste et s y m p a t h i q u e , accourue\nsi nombreuse que des centaines de personnes ne purent\npénétrer dans la salle archicomble. Voilà le réconfortant\nspectacle auquel nous assistâmes, la joie dans l'âme, et le\ncœur pris par une de ces émotions dont le souvenir reste\npour la vie.\n    U n poète belge, grand entre les plus grands de ce siècle, pro-\nclamé tel non seulement en Belgique mais dans le monde entier\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": " 658                                DURENDAL\n\n\n  — car sa gloire e s t m o n d i a l e d é j à e t n o u s e n sommes fiers, — notre\n  cher Verhaeren, l'auteur génial de t a n t de chefs-d'œuvre immor-\n  tels, d'un souffle si puissant et d'une envolée superbe, nous fit,\n  en cette soirée mémorable, la première des conférences orga-\n  nisées par notre jeune société des Amis de la Littérature. Confé-\n  rence d'un faste inouï, écrite en un style somptueux, chatoyant\n  et coloré, resplendissant comme une draperie magnifique tissée\n  avec de l'or, étoilée de rubis éclatants et épinglée de joyaux\n  éblouissants.\n       Mais je ne veux pas m'arrêter à la belle conférence d ' E m i l e\n Verhaeren. C'est une de ces pages d'art, du reste, qu'on ne\n résume pas. Elles doivent être données tout entières. Aucune ne\n peut être distraite de l'ensemble. Chaque mot y porte. T o u t e s\n les pensées en sont originales, et magiques toutes les paroles\n qui les enrobent de leur t u n i q u e de soie. Je ne veux aujourd'hui\n relever que le fait si éloquent de la reconnaissance officielle de\n notre grandiose littérature belge affirmée en cette soirée avec un\n éclat sans pareil.\n      Voilà donc qu'enfin nos poètes et nos prosateurs belges sont\n parvenus à secouer l'engourdissement de leurs contemporains et\n à éveiller leur attention. Ils se sont imposés à l'admiration de\n leur pays, à coup de chefs-d'œuvre, on peut le dire. Car il n'y\n a pas, en ce m o m e n t , affirmons-le sans crainte, un pays, qui,\n eu égard aux proportions étroites de notre territoire, soit aussi\nriche en écrivains et aussi fécond en œuvres littéraires de\ntout premier ordre que notre petite Belgique contemporaine.\n      C'était bien E d m o n d Picard qui était désigné pour ouvrir la\nséance solennelle du 14 novembre. E t avec quelle éloquence\nil le fit, en un discours vibrant, d'enthousiasme, émaillé de\npensées hautaines et fortes, d é b o r d a n t de verve incisive et\npittoresque. L e premier il fut à la bataille. Il lui appartenait\nd'entamer le chant de la victoire. P e r s o n n e n'a combattu en\nBelgique avec a u t a n t de vaillance, d'acharnement et de persé-\nvérance, que lui, et cela depuis tant d'années, et avec un dévoue-\nment inlassable et le plus beau des désintéressements, pour le\nt r i o m p h e de la cause glorieuse de nos lettres belges.\n      N o u s considérons comme un devoir sacré d'offrir aussi nos\nplus chaleureux remerciements au Prince qui voulut bien\nhonorer de sa présence et présider lui-même la soirée histo-\nrique désormais du 14 novembre.\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "      LES AMIS DE LA LITTÉRATURE A L'HOTEL DE VILLE                 659\n\n\n   Son Altesse ne voulut pas se contenter d'assister simplement\nà la séance. Elle tint à dire Elle-même son admiration pour nos\nh o m m e s de lettres et Elle le fit en un langage élevé et\ndistingué. Nous considérons ce discours comme un fait d'une\nimportance si capitale que nous croyons devoir reproduire\ntextuellement les paroles du Prince Albert. Elles méritent\nd'être enregistrées dans nos archives littéraires. Voici donc son\ndiscours.\n\n               Le discours du Prince Albert\n\n          MESSIEURS,\n\n   L'éloquence de M. Picard, la hauteur et l'indépendance de\nson esprit font depuis longtemps honneur à l'intellectualité\nbelge. C'est vous dire combien je suis touché et recon-\nnaissant des aimables paroles de bienvenue qu'il m'a réservées\ndans son discours, dont vous aurez tous a d m i r é la forme\nélégante.\n   J e suis heureux de m'associer à cette fête des lettres; je me\nfélicite de trouver réunie, dans cette salle imposante de notre\nmagnifique hôtel de ville, une élite aussi brillante, apportant\nl'encouragement de sa présence à ceux qui s'efforcent de faire\naimer, chez nous, nos poètes et nos prosateurs.\n   Grâce aux Amis de la Littérature,             nous aurons le plaisir\nd'entendre aujourd'hui un compatriote en qui nous saluons,\navec orgueil, un poète illustre. Qui mieux que lui a évoqué la\nterre natale ? et dans des poèmes plus émouvants, plus élo-\nquents, plus p u i s s a m m e n t descriptifs ?\n   P a r l'institution des conférences dont M. Verhaeren va\ninaugurer la série, les Amis de la Littérature méritent les éloges\net la reconnaissance de tous.\n   Patriotes éclairés, ils veulent honorer la profession artis-\ntique et littéraire, ils désirent affirmer le rang qu'elle doit\noccuper dans la hiérarchie sociale.\n    C'est une tâche élevée que de favoriser l'expansion des\nbelles-lettres; c'est surtout, en Belgique, une tâche opportune\nque de faire connaître les écrivains, de faire aimer, des Belges,\nceux qui parlent si bien en leur nom.\n    Il paraissait qu'il y eût un certain éloignement entre nos\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2204, "texte": " 660                         DURENDAL\n\n\n écrivains et le p a y s . On devait regretter que ceux dont le génie\n est une si vive expression de la mentalité patriale n'obtenaient\npas, dans l'estime de leurs compatriotes, une place digne de leur\n mérite; qu'enfin notre littérature ne plongeait pas ses racines\n dans la vie intime de la nation.\n    L e génie d'une race apparaît non seulement dans la puis-\nsance économique, mais aussi dans l'essor des arts, des lettres\net des sciences.\n   U n pays doit savoir rendre h o m m a g e à ses poètes, à ses\nécrivains, à ses artistes. Ils sont les artisans de sa grandeur ;\nils inspirent la conscience nationale, ils écrivent l'histoire en\npages qui ne s'effacent p a s ; ils étendent au loin, dans le\ndomaine intangible et pacifique de la pensée, le renom du pays\net de la race.\n   Je vous félicite cordialement, Messieurs, de vouloir orga-\nniser partout, dans toutes les villes, des réunions comme celle\nd'aujourd'hui.\n   Je souhaite que vous trouviez — et l'assistance de ce soir\nme permet de l'espérer — un concours efficace auprès des\nautorités publiques, qui se doivent à elles-mêmes de travailler\nà la gloire de la patrie en servant la cause de l'art national.\n   Persévérez dans vos efforts, Messieurs.\n   Suscitez pour nos lettres l'encouragement et la sanction\nd'un intérêt sans cesse g r a n d i s s a n t ; développez partout le\ndésir de la vraie culture qui vise l'amour du bien et l'amour du\nbeau.\n\n  T e l fut le beau discours que le Prince Albert adressa, le soir\ndu 14 novembre, aux Amis de la Litterature. Nous nous permet-\ntons de féliciter vivement Son Altesse pour sa belle initiative et\nnous tenons à lui adresser ce mot'de gratitude :\n\n   Soyez remercié, Monseigneur, pour le geste vraiment royal\nque Vous eûtes en cette belle fêté de notre littérature et pour\nles paroles dignes d'un Prince que Vous nous adressâtes. Les\nlittérateurs n'oublieront j a m a i s la bienveillance que Vous leur\ntémoignâtes en cette consolante soirée. Ils Vous en garderont\nune reconnaissance éternelle. Ils savent que désormais ils peu-\nvent compter sur Vous. Vous ne serez pas pour nos écrivains un\nadmirateur platonique. Vous serez un soutien pour eux. Vous\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1462, "texte": "      LES AMIS DR LA LITTERATURE A L'HOTEL            DE VILLE     66l\n\n\nles encouragerez e n t o u t e occasion. Votre parole nous le garantit.\nNous espérons que le public écoutera la leçon que Vous lui\nadressâtes en lui suggérant que c'est un devoir sacré pour tous\nles Belges d'entourer leurs littérateurs de toute leur sympathie,\nde les aider et de les encourager dans leur noble tâche d'écri-\nvain !\n\n   Q u a n d E m i l e Verhaeren eut terminé son intéressante confé-\nrence, le Ministre des Beaux-Arts, le baron Descamps, se leva\net donna lecture d'un arrêté royal n o m m a n t Emile Verhaeren\nOfficier de l'Ordre de Léopold. E t ce fut, au milieu d'acclama-\ntions enthousiastes et d'applaudissements sans fin que le prince\nAlbert remit au poète l'écrin contenant la décoration.\n   Enfin, le bourgmestre de Bruxelles M. De Mot clôtura la\nséance par un discours où il s'associa, au nom de la capitale,\naux témoignages d'admiration qui, en cette soirée délicieuse,\navaient été donnés aux littérateurs belges et spécialement à\nnotre grand poète Emile Verhaeren.\n   Quelle compensation pour notre littérature belge qu'une\nsoirée pareille, en laquelle vraiment on sentait tous les cœurs\nvibrer à l'unisson, quelle compensation, dis-je, pour le silence\nmauvais dans lequel on tint ensevelis comme dans une tombe\nles noms et les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains pendant\ntant d'années !\n\n                                                 HENRY M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 662, "page_fin": 663, "titre_corps": "Ville morte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Ville morte Je suis venu vers vous", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 787, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1574, "texte": "Ville morte\nJe suis venu vers vous pour chercher le silence,\nO chère ville enfantine et grave, et l'oubli...\nMe voici, et voici mon cœur et ma souffrance\nO paix du soir d'été, drapez-le de vos plis...\n\nJe le vois bien : vous le savez; mon cœur est vide.\nLui qui croyait aimer, si fort et pour   toujours...\nDonnez-lui le baiser de vos rêves candides\nEt que j'oublie à tout jamais mon pauvre     amour.\n\nIl est mort, à cette heure où défaillent les songes\nSon navire d'espoir sombra dans        l'inconnu...\nEt je cherchais encor dans l'ombre et le mensonge\nCet amour trop aimé qui n'est point revenu.\n\nIl s'en va maintenant,   cadavre étrange et pâle,\nNu dans les flots méchants qui le virent      mourir.\nParfois je l'aperçois passant dans les rafales,\nMais il a le rictus affreux du    souvenir...\n\nEt je rêve souvent, au fond de la nuit vague,\nQue je nage éperdu dans le froid océan\nEt que je le rencontre, émergeant de la vague,\nLui qui vient de mon cœur et retourne au néant,\n\nOh!je veux l'oublier. — Mets tes mains sur mon âme,\nO Passé cher qui rôde entre ces calmes murs,\nEt vous rêves naïfs, candides  Notre-Dame,\nMirez dans mes yeux morts vos pâles yeux d'azur !\n\nDu silence à jamais ! Du silence!    Silence...\nJe me recueille, avec le jour, au vent du soir...\nTissez, tissez encore autour de ma souffrance\nVotre voile de paix — je ne veux pas d'espoir,\n\nJe ne veux pas d'espoir, je ne veux pas de vie.\nIl me faut de l'oubli calme et pur, de l'oubli...\nNe plus savoir, être sans fièvre et sans envie,\nDormir dans la douceur de ses sens abolis...\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "                       VILLE MORTE                               663\n\n\nDormir dans une brume éternelle et tranquille\n— Le Passé, l'Avenir, le Réel me font peur ! —\nEtre en son âme comme en cette douce ville\nOiï le silence pâle enveloppe mon cœur,\nOù tout dort et se tait, où personne ne passe,\nOù les pignons mirés rêvent dans le canal,\nOù le jour clair se meurt comme un bruit qui s'efface..\n... Mon Dieu! ces pas soudain et ces voix de cristal !\nCe sont les tout petits qui sortent de l'école\nEt passent en riant et sautant près de moi;\nEt leurs mots, argentins et purs, leurs chansons folles\nComme des vols d'oiseaux traversent mon émoi...\nIls sont la vie, ils sont l'espoir, ils sont les rêves.\nEt leur passage fol qui déjà s'est éteint\nAu tournant lumineux de la ruelle brève\nA fait renaître en moi des désirs de matin.\nLâche! je ne voulais plus que l'oubli du monde.\nLe désir d'être rien m'entourait de douceur...\nMais un peu de soleil sur quelques tètes blondes\nEt quelques chants légers ont réveillé mon cœur'.\nQu'importe le passé d'espérance en allée?\nL'Eté brillant se meurt, mais il est des printemps\nQui attendent là-bas dans la claire vallée\nL'heure où ils graviront la colline en chantant.\nJe veux aller vers eux souriant et superbe\nAvec les bras tendus et les cheveux  flottants\nEt je veux leur paraître, accourant sur les herbes\nComme un printemps joyeux va vers d'autres printemps!\nAussi réveille-toi, ville tranquille, accroche\nUn lambeau de soleil au sommet de tes tours,\nBalance sur mon cœur l'hosanna de tes cloches.\nEgrène sur mon cœur tes carillons       d'amour!\nEt lorsque le couchant en sa flamme dernière\nT'aura vêtue à tout jamais de pourpre et d'or.\nMontre-moi le chemin de la mer de lumière\nEt les drapeaux claquant sur les vaisseaux du port,\nEt plus loin l'île en feu des divines délices\nQui lève en les clartés de l'horizon   vermeil.\nDe ses deux bras fervents le triomphal calice\nOù comme une hostie d'or descendra le Soleil!\n1907.                      PIERRE                         NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 664, "page_fin": 664, "titre_corps": "Le Songe de ma nuit", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le Songe de ma nuit Le songe de ma nuit revient", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 789, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "Le Songe de ma nuit\nLe songe de ma nuit revient dans ma pensée;\nMon âme en garde encor l'angoisse cadencée :\nD'abord j'ai un venir sur le bord du chemin\nMes strophes qui chantaient en se donnant la main,\nElles m'ont entouré de leur ronde infinie\nEt puis dans l'ombre elles se sont       évanouies...\nMes rêves sont alors autour de moi venus.\nIls étaient si légers, si vagues, si ténus\nQu'on eût cru voir, sur le penchant de la colline,\nLe vent faisant tourner de blanches         mousselines...\nLeurs pieds frôlaient les fleurs claires et les roseaux.\nEt le bruit que le soir font les ailes d'oiseaux\nCaressait doucement mon âme endolorie...\nAlors j'ai vu venir par ma roule éblouie\nL'ombre de ces enfants que mon cœur crut aimer.\nOh ! je veux croire encore à l'amour        parfumé\nDont je cherche l'écho dans toute la nature :\nL'amour n'est pas l'amour, n'est-ce pas, s'il ne dure?\nNon! je n'ai pas aimé ces vierges de quinze ans\n Que mon rêve le soir frôlait en les baisant,\n C'étaient sur le bord des routes     inachevées\n Les spectres très légers des tendresses rêvées.\n Elles m'ont entouré d'un sourire lassé\n El moi, qui veux tâcher d'oublier le passé,\n Pour suivre, sur la roule ardente qui m'appelle.\n L'unique passion que je croie éternelle,\n Je suis tombé sur l'herbe et j'ai fermé les yeux...\n Alors très doucement vinrent,       silencieux,\n Les fantômes des jours que je dois vivre encore\n Muets; je n'ai point vu dans leurs yeux des aurores :\n D'un air indifférent ils ont tourné, tourné\n Dans l'ombre, tout autour du pauvre abandonné. .\n () la ronde des jours inquiets, des semaines\n Qui vont pencher leur front sur la misère         humaine\n Qu'on veut interroger, qui ne répondent pas!\n Mon cœur s'est endormi au rythme de leurs pas...\n Je me suis réveillé dans un silence vide,\n J'ai tendu devant moi ma main faible et timide,\n J'ai, dans l'obscurité très noire,    rencontré\n  La main d'os de la mort seule qui m'a serré,\n  Tandis que je voyais, secoué jusqu'aux        moelles\n  A travers ses yeux creux scintiller des étoiles.\n                                               P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 665, "page_fin": 667, "titre_corps": "Henri Boncquet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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A\npeine il avait franchi l'étape ardue des études, à peine il avait\nacquis la force et la souplesse d'une technique personnelle, à\npeine il avait réalisé ses premières œuvres, il fut arrêté court.\nT a n t de beaux projets cependant qui avaient germé dans son\nimagination demeurent inexécutés. Il en avait fixé dans la glaise\nou dans la cire le premier jet heureux, se réservant d'y réflé-\nchir, de mûrir les compositions d'abord trouvées, de les con-\ndenser, de les développer, d'en étudier le caractère et la forme\nafin de mettre au m o n d e des statues ou des groupes qui eussent\naffirmé sa personnelle conception d'art et, un jour, égalé son\nnom à ceux des maîtres de l'école belge.\n    L a brillante et mélancolique exposition que viennent d'orga-\nniser lesexécuteurs testamentaires de B o n c q u e t a montré quelles\nbelles promesses le sculpteur s'était mis en mesure de tenir et\ncombien de vaillance, malgré sa frêle santé, son ardeur tenace\ntenait en réserve pour la pratique de son art.\n    Boncquet était doué du sens de la forme, de la forme sculptu-\nrale. Il avait l'instinct de l'équilibre, de l'harmonie et du rythme\n des m a s s e s ; il savait ménager à la surface de ses modelés les\ncoulées suivies de lumière et d'ombre par où se m a r q u e le des-\n sin nerveux et mouvementé de la vie. A ces dons il ajoutait le\n\n  (1) Henri Boncquet, né à Ardoye (Flandre Occidentale) le 7 avril 1868 Prix de Rome\npour la sculpture en 1897, décédé à Bruxelles le 10 avril 1908. '\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": "666                         DURENDAL\n\n\nrespect de l'art, persuadé que la perfection du travail matériel\nest indispensable à toute œuvre afin qu'elle soit complète et\nsignificative.\n   « Un bon sculpteur doit être avant tout un bon ouvrier. »\n   Se rend-on compte de la difficulté des débuts pour un jeune\nvillageois sans ressources à qui il faudra quinze années de labeur\npour parvenir à la maîtrise de l'outil et qui devra, tout en\nœuvrant sans cesse afin de se former la main, vivre et pourvoir\naux frais considérables d'un métier ingrat? Le prix des éléments\nmatériels, des modèles, des manipulations indispensables au\nmoindre moulage constitue pour le jeune statuaire un écueil\neffarant.\n   Le jeune peintre peut généralement trouver quelques res-\nsources hasardeuses. Il parvient à vendre — pas cher, j'en con-\nviens, — un petit paysage, un coin de nature-morte, une étude\nde fleurs, à peindre un portrait vaguement payé, voire à s'em-\nbaucher temporairement chez un décorateur.\n   Le sculpteur ne peut compter sur ces supports. Si, à grand'-\npeine, il a réalisé une œuvre et est parvenu à l'exprimer en la\nseule matière qu'il puisse se procurer — le plâtre — il ne peut\nencore en tirer parti. La commande du marbre ou du bronze,\nobjet cher, ne se rencontre pas comme la vente d'une petite\npeinture. Et s'il faut qu'il travaille pour un ornemaniste c'est\ntout son temps qu'il doit lui consacrer.\n   La nature fournit gratuitement au peintre mille sujets. Le\nsculpteur ne trouve guère ses modèles qu'en louant les services\nde professionnels. Et de la terre qu'il a pétrie et modelée de\nses doigts jusqu'à l'œuvre réalisée en sa matière définitive que\nd'opérations et de tiavaux intermédiaires : moulage, exécution\ndu modèle en plâtre, fonte du bronze ou pratique du marbre,\net que de frais !\n   Boncquet, malgré tant de difficultés, parvint, grâce peut-\nêtre aux annuités du Prix de Rome qu'il obtint en 1897, et plus\ntard, à force d'application et de volonté, à préparer et à réaliser\nun grand nombre d'œuvres dont l'éphémère réunion au Cercle\nArtistique attestait l'importance et la valeur.\n   Sans doute on eût souhaité un goût un peu plus élégant dans\nle choix des modèles qui inspirèrent l'artiste. Si, dans la belle\nfigure de La Justice il a atteint au style par le caractère et\nl'allure des lignes on peut regretter que des groupes tels que\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 799, "texte": "                           HENRI   BONCQUET                      667\n\n\nTourment d'Amour, n'aient pas été inspirés par des spécimens\nd ' h u m a n i t é moins déformés déjà par l'usure de la vie. Mais à\npart cette chicane on doit s'incliner avec respect devant les pro-\ngrès accomplis par cet esprit inquiet en quête d'interprétations\nde plus en plus personnelles. Des morceaux comme Méditation,\nLa Prudence, L'Enfant à l'oie, annoncent assez ce que l'exécutant\neût su faire, un jour prochain, quand il se serait senti la force et\nla liberté d'accomplir quelques-unes des conceptions dont les\nindications sommaires constituaient l'attraction la plus impré-\nvue et la plus douloureusement décevante de l'exposition\nrécemment clôturée.\n                                                            P. L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 668, "page_fin": 690, "titre_corps": "Boccace", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Boccace(1) L a science, cherchant à expliquer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 795, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": "Boccace(1)\n                            L a science, cherchant à expliquer la\n                         nature du plaisir esthétique, a tenté d'assi-\n                         miler la jouissance qu'il nous procure à\n                         celle du jeu. E t , en effet, on pourrait dire,\n                         en un certain sens, qu'il résulte d'une\n                         espèce de réussite, d'une harmonie suscitée\n                         fortuitement en nous par l'œuvre dont\n                         nous recevons l'émotion. A ce point de\n                         vue, il parait bien que lorsque l'artiste a\n                         achevé son ouvrage, il n'est q u ' à moitié\n fini : il faut que l'admiration l'achève. E t , si l'on considère la\ndiversité absolue des esprits, on concevra que l'œuvre vivra\nd'autant davantage qu'elle est susceptible de se créer un plus\ngrand nombre d'aspects, par la combinaison de la pensée de\nl'auteur avec celle de ses a d m i r a t e u r s .\n    L a beauté est morte qui n'a rencontré personne pour l'aimer\net la comprendre : c'est la Belle au bois d o r m a n t qui a t t e n d le\nprince dont le baiser la réveillera. Et il arrive que le prince ne\nvienne jamais ou, qu'étant venu avec la curiosité, il s'en retourne\navec l'indifférence !\n    Ainsi, s'il est du hasard dans l'art, peut-être est-il surtout pour\nl'artiste. Que sait-il de la forme que contractera sa pensée dans\nla mentalité de ceux qui l'accueilleront? Et, d'un autre côté, s'il\nconnaît l'opinion de ses contemporains sur lui et de quoi est\nfaite sa réputation, qu'augurer de l'avenir? Que choisira ce\ndernier entre tant de travaux, à supposer même qu'il choisisse\nquelque chose?\n    Au cours de ses labeurs studieux, Boccace s'est-il arrêté\nquelquefois d'écrire pour se poser cette question à son propre\n\n   (1) A propos du livre récent de M. RODOCANACHI : B o c c a c e , poète, conteur,   mora-\nliste, homme politique. Un vol. gr. in-8° illustré. Paris, Hachette.\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "                                 BOCCACE                                669\n\n\n sujet? Il n'est pas probable, en tout cas, que sa réponse ait pu\n être identique à celle que le temps y a faite. J a m a i s il n'aurait\n songé à désigner le plus frivole de ses livres comme étant celui\n d o n t la renommée survivrait aux siècles. Sans doute, eût-il\n prédit ce sort honorable à telle des œuvres pour lesquelles il\n avait préféré la dignité majestueuse du latin à la « méchante\n langue » italienne, à ce « vulgaire » qu'il fit reproche au D a n t e\n d'avoir employé dans la Divine Comédie : Ces grands esprits,\n P é t r a r q u e et Boccace, et moins encore les humanistes qui sui-\nvirent leurs traces, ne comprirent point que c'était vouloir aller\n contre la vie que d'user d'un idiome où la mobilité de celle-ci\n se trouvait paralysée ou contrainte. L a vie a eu raison de leur\nérudite entreprise et abandonné tous ces écrits si caressés à la\n mort où lentement Rome et sa langue sont retournés.\n    Si, cependant, le pressentiment l'avait visité de l'oubli\nmélangé de vénération auquel étaient prédestinées ses œuvres\nlatines, il se fût résigné, probablement, à marquer pour l'im-\nmortalité l'un ou l'autre des longs — trop longs — poèmes ou\nromans en prose ou en vers — le Filocopo, le Filostrato, l'Amo-\nroso, visione, etc. — dans lesquels « il s'est attaché, comme l'écrit\nson nouveau biographe, M. Rodocanachi, à glorifier les joies\nde l'amour et à plaindre les tourments des amants maltraités ».\n Malheureusement, l'allégorie, chère à la poésie de cet âge, a\nrecouvert, à nos yeux, et la glorification et la plainte d'un\nglacis d'irréalité. E t la faible vie qui animait, malgré tout, les\nincarnations idéales et les héros de mythologie ou de chevalerie\ndu poète a fini par s'éteindre tout à fait.\n    Doctes compilations et fictions nourries de merveilleux ont\nsubi le commun destin du délaissement : la vogue est femme,\nelle aussi. L a vie n'a retenu de l'œuvre de Boccace que ce qui\ny était de vivant : les pages légères de ce Décaméron que son\na u t e u r dédaignait et dont, sur lé tard, il prit h o n t e ; la centaine\nd'histoires spirituellement contées où, sans y beaucoup penser,\nprobablement, et en manière de distraction à de plus graves\ntravaux, il nous a laissé des images si fortes et si animées, dans\nle contraste de leur physionomie licencieuse, triviale ou tra-\ngique, des êtres et des choses de son t e m p s . . .\n"}, {"page_pdf": 797, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "670                             DURENDAL\n\n\n   Boccace avait été aimé puis a b a n d o n n é . Ce n'est pas une\naventure extraordinaire. Toutefois, étant poète, c'est-à-dire\nprédisposé à l'outrance, il ne s'en consola point ou tard. Il\natténuait sa peine, ou l'exaspérait, en nourrissant son œuvre\nde l'expression mélancolique de ses regrets et de la peinture\ndes félicités perdues. L a manifestation de ses sentiments est\nsouvent touchante, pour nous, du moins, car il ne parait point\nque la volage F i a m m e t t a s'en soit beaucoup é m u e ; elle est\nd'une âme t e n d r e et fine, d'un h o m m e habile à scruter les\nmouvements de son cœur et qui, aussi, se complaît à cette\nanalyse.\n   C e p e n d a n t , sans vouloir m a n q u e r de respect au génie et à la\ndouleur, on est induit à se d e m a n d e r si la souffrance de Boccace\nne s'est pas prolongée davantage dans ses ouvrages que dans sa\nvie. C'est une belle source d'inspiration pour le poète que les\nvicissitudes de son existence, mais il advient, a p p a r e m m e n t ,\nqu'au cours de l'obscure incubation mentale qui transforme le\nfait personnel en motif de poésie, l'affliction dont l'événement\navait été accompagné ait complètement disparu !\n    M. Rodocanachi observe, sans trop insister à ce propos, que\nles facultés inventives de Boccace étaient assez restreintes. Or,\nson amour déçu était pour lui un non médiocre t h è m e d'élo-\nquence, sans compter qu'il lui fallait, à l'égal du D a n t e et de\nP é t r a r q u e , une D a m e élue à qui vouer un culte, dont la fidélité\npouvait, du reste, être toute littéraire. Cependant, l'inclination\nélégiaque, la p r o m p t i t u d e à s'apitoyer sur soi-même qui lui\ndictait des vers de ce genre :\n\n              Q u a n d je me considère plus fragile que le verre\n                 E t que je vois les ans fuir comme le vent,\n                 Je me sens si attendri sur moi-même\n                     Q u e ma langue ne le saurait dire...\n\nne p e r m e t t e n t point de croire qu'il ait pu s'interroger sur le\nmode railleur de Cyrano de Bergerac : « Dois-je pleurer? Dois-\nje mourir! Il vaut mieux q u e j ' é c r i v e , mon cornet me prêtera\nplus d'encre que mes yeux ne me fourniront de larmes! »\n   T o u t e s les œuvres presque de Boccace font donc mémoire de\nce mortifiant épisode de sa carrière sentimentale. T o u t e s ,\nmême le Décaméron ; le Proemio de ce recueil de contes s'ouvre, en\neffet, par un éloge de la compassion, vertu entre toutes humaine\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "                                 BOCCACE                                 671\n\n\ndont l'auteur a pu mieux que n'importe qui apprécier la bien-\nfaisance, car, dit-il, « ayant dès ma première jeunesse été\nenflammé de très haut et noble amour, plus peut-être qu'à ma\nbasse condition il n e p a r a î t r a i t convenable, bien que de ceux qui\nl'apprirent j ' e n aie été loué et de beaucoup plus réputé, il me\nfut néanmoins de très grande peine à s u p p o r t e r . . . » Seulement,\ns'empresse-t-il d'ajouter, il accuse de son tourment, non point\nla cruauté de la dame aimée, mais l'appétit désordonné de son\npropre amour.\n    L a femme, le poète, l'inconstance de l'amour de l'une, celle\nde la douleur de l'autre passent — le chef-d'œuvre reste. Mais\nsont-ce des chefs-d'œuvre que l'Ameto, la Théséide ou le Filos-\ntrato, ou l'une quelconque de ces conceptions héroïques ou pas-\ntorales, dans la fabulation desquelles Boccace a amalgamé les\nvieilles fictions romanesques du moyen âge avec ses ressouve-\nnirs de l'antiquité? « Boccace, nous dit M. Rodocanachi, était\nde l'avis de P é t r a r q u e q u ' u n poète doit toujours cacher un sym-\nbole d a n s ce qu'il écrit. » Il y a, pour le goût d'aujourd'hui,\ntrop de symboles dans ces ouvrages, trop d'intentions, la vie\ny est trop masquée : on dirait des féeries sentencieuses jouées\npar des personnages de tapisserie! L a personnalité du poète,\nseule, nous y intéresse, lorsque, débordant la fable, elle appa-\nraît dans sa réalité : un homme qui semble, parfois, attendre\nmoins l'admiration que la s y m p a t h i e . E t , à ce point de vue, si\ninférieure que soit par ailleurs l'œuvre de Boccace à celle du\nD a n t e ou, même, à celle de P é t r a r q u e , elle semble plus humaine\nque la leur, plus proche du sentiment vrai ou, plutôt, de l'ex-\npression vraie du sentiment : « Il y a, constate excellemment\nM . Rodocanachi, entre les dames poétiques de Dante et de\nP é t r a r q u e et celle de Boccace cette différence essentielle que\nF i a m m e t t a est une femme, une femme douée de sentiments,\npassionnée et faible, et non un être presque imaginaire et si\nenveloppé dans la fiction poétique que les contemporains eux-\nmêmes doutaient de son existence réelle. »\n   L a L a u r e de P é t r a r q u e a-t-elle vraiment existé et fut-elle, en\nréalité, l'objet unique de l'amour à la fois idéal et sensuel que\nle poète a célébré dans son Canzoniere? L a lecture de ce recueil\net, davantage encore, les péripéties connues de la vie de son\nauteur, n'autorisent guère une réponse affirmative à ces ques-\ntions. Si l'on consent que l'inspiratrice des pièces primitives\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "672                              DURENDAL\n\n\n\ndu Canzoniere fut, comme on l'a p r é t e n d u , la femme de H u g h e s\nde Noves, L a u r e de Sade, mère heureuse de onze enfants, qui\nmourut l'an 1348, en Avignon, il faut avouer que ces renseigne-\nments sont de nature à déconcerter notre curiosité plutôt qu'à\nla satisfaire. L'identification de L a u r e de S a d e avec la L a u r e\ndu poète n'a-t-elle pas résulté d'une coïncidence p u r e m e n t for-\ntuite? P é t r a r q u e n'a-t-il pas, sous le nom — peut-être symbo-\nlique — de son héroïne, donné issue à une exaltation senti-\nmentale alimentée à la fois de rêve et de changeantes réalités ?\n   Avec le Secret, façon de confession dialoguée écrite en une\nheure de mysticisme, le Canzonicre est resté la partie la plus\nattirante de l'œuvre de cet artiste de lettres raffiné et précieux,\nqui polit son style et jusqu'à ses l a r m e s ! . . . On rencontre rare-\nment chez lui le naturel qui est dans certains sonnets de Boc-\ncace, cette expression du sentiment dont la beauté émeut parce\nqu'elle n'a rien d e m a n d é à l'artifice et est faite u n i q u e m e n t de\nforce et de simplicité. Aucune spontanéité ni dans ses vers, ni\ndans sa correspondance familière que, vers le déclin de sa vie,\nil colligeait, corrigeait, arrangeait — on serait tenté de dire :\nfardait — pour la postérité. C'est un rhéteur, prêt trop souvent\nà faire céder la chose au mot, à la p h r a s e ; esclave de la forme,\nde la cadence et de l'épithète : le père de l'humanisme et le loin-\ntain ancêtre de la théorie de l'art pour l'art. Sous quelque\naspect qu'il lui plaise d'apparaître, le souci p r é d o m i n a n t de\nl'attitude élégante et de la période fleurie rend sa sincérité sus-\npecte, émousse l'impression de sa pensée dans l'esprit du lec-\nteur. Il se tenait pour le premier écrivain de son époque et\naffectait de ne point connaître ou de négliger la Divine Comédie,\nparce que conçue en langue vulgaire!\n   Quel contraste dans le caractère, la vie et l'œuvre entre\nP é t r a r q u e , épicurien meurtri à toutes les feuilles de roses de sa\nsolitude retentissante et fréquentée, et le D a n t e , grand d'exil,\nde pauvreté fière et d'irrépressible passion! E t lui aussi, cepen-\ndant, le tragique pèlerin, pour qui l'Enfer et le Purgatoire\nsemblent n'avoir été que le chemin de t u m u l t e et d'angoisse au\nbout duquel l'attirait Béatrice, s'il remplissait l'autre monde\nde son adoration extatique pour elle, ne laissait pas que de\nchercher, dans celui-ci, des affections plus présentes. Ses fautes,\nil les dit lui-même en peignant le trouble et la confusion où. le\nplonge l'apparition de Béatrice qui, au seuil du Paradis,\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                                      B0CCACE                       673\n\nl'accueille avec d'acerbes paroles de blâme : il avoue d'une voix\néteinte, en pleurant, que, elle morte, il a cédé à la séduction\ndes faux plaisirs de la terre, puis, immobile, la tête basse, dans\nla posture d'un enfant grondé, il écoute la réplique irritée de sa\nD a m e (1).\n     O n aime entendre le superbe Alighieri convenant de ses\ndéfaillances : il serait trop grand s'il ne se révélait homme et\nvulnérable. L'impression est un peu différente, lorsque l'on\nécoute sortir la censure des mœurs du D a n t e de la bouche du\nconteur sans vergogne du Décaméron! C'est dans la Vie du Dante\n que le bon Boccace formula cette réprobation, qu'il atténua,\n d'ailleurs, p r u d e m m e n t , en ces termes : « Qui des mortels se\njugera capable de le condamner? Pas m o i . . . »\n     Il est piquant d'observer, à ce propos, que la pureté de\n l'amour du Dante pour Béatrice parut incompréhensible à Boc-\n cace. Ce n'est, du reste, pas la seule beauté de la Divine Comédie\n qui échappa au plus célèbre de ses commentateurs. On pour-\n rait m ê m e aller jusqu'à dire que la fréquentation de l'œuvre la\n lui laissa i n c o n n u e ; que, dans le lieu du m o n d e où la pensée\n sublime de l'Alighieri, frémissante de passions qui n'étaient\n pas éteintes à Florence, aurait dû rencontrer un immédiat\n écho, Boccace a passé à côté d'elle sans la comprendre ni la\n sentir! Il y avait disproportion de sa poésie à celle de son\n grand prédécesseur. L u i , il n'était, si l'on peut s'exprimer ainsi,\n que de lui-même; le D a n t e était l'homme d'un temps, d'un\n peuple, le poète éponyme de cet âge... E t , pourtant, à lire les\n leçons données par Boccace sur le D a n t e dans l'église de San\n Stefano, on hésite, on se d e m a n d e si la forme que l'admiration\n y revêt ne reflèle pas exactement l'opinion des contemporains.\n  T o u s les éloges vont à la science et à la théologie du poète, à\n  la puissance dialectique qui, par exemple, lui permit, à Paris,\n  dans u n e dispute De quolibet, « de répondre à quatorze ques-\n  tions débattues par de savants controversistes, après les avoir\n  répétées, avec les arguments pour et contre, sans prendre\n  haleine et sans en notifier l'ordre aucunement » ... L e s choses\n  de réalité colorée et impérieuse qui, dans la Divine Comédie,\n  s'imposent si vivement à notre imagination et à notre sensibi-\n   lité, tout ce qui y est de source, action, vie qui palpite,\n\n\n   (1) P U R G . , X I I I , 24-65.\n"}, {"page_pdf": 801, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2407, "texte": "674                             DURENDAL\n\n\ntriomphe ou gémit, tout cela, peut-être, le siècle ne s'y arrê-\ntait-il pas plus que Boccace?\n    Sans doute, il est vrai, aimons-nous d'autant plus la sensa-\ntion de la vie dans l'art qu'aujourd'hui l'action m ê m e est pen-\nsée. Vivant, au contraire, au milieu de l'action et des désordres\nde la violence, le XIVe siècle attendait de l'art, exercice supé-\nrieur de l'intelligence, l'ordre, les subtilités de la pensée con-\nduite dans les labyrinthes symétriques de l'allégorie, Il n'est\npas sur que le poète lui-même eût trouvé mesquines les louanges\nde Boccace, mais il s'est fait qu'obéissant aux impulsions\ndu génie et de la passion, il a brisé toutes les conventions éta-\nblies. Ainsi, une partie de son poème a toujours été dans l'om-\nb r e ; seulement, cette ombre s'est déplacée et elle couvre, de\nnos jours, ce qui, à l'origine, paraissait jeter le plus grand\néclat.\n    Béatrice, dans la vie et dans l'œuvre du D a n t e , fut-elle réalité\nou symbole? E t si symbole, de quoi? De l'Amour m y s t i q u e , de\nla F o i , de la Religion, du Saint E m p i r e romain? Au XIVe siècle\ndéjà on discutait à ce sujet et, comme il est de coutume, les\ncommentateurs ont moins éclairci les doutes qu'ajouté à\nl'incertitude.\n    Il est des œuvres qui sont pour la c o m p r é h e n s i o n ; d'aulres,\npour la divination. P o u r ces dernières, il faut, selon ce que\ndisait Schopenhauer des chefs-d'œuvre, a t t e n d r e qu'elles vous\nparlent ou, pour dire plus juste, qu'elles parlent en vous. La\n Vita nuova, où le poète chante les débuts de son amour pour\nBéatrice, est de cette sorte, avec le mystère de ses allusions et\nde ses mots d'amour pris dans une sorte de t r a m e métaphy-\nsique et cabalistique. Parfois, comme devait faire l'apparition\nde la jeune Portinari dans les rues étroites, entre les maisons\narmées de la cité, quelques vers font, au milieu de la confusion\ndes paroles hermétiques, clarté soudaine et image dans l'esprit :\n\n                  Je vis Monna Vanna et Monna Bice\n                  Venir vers le lieu où j'étais\n                  L'une après l'autre merveille...\n\n   L ' â m e du D a n t e brûle là, voilée, comme dans l'ombre d'un\nsanctuaire la flamme mystérieuse de l'autel. E t , de fait, c'est\nun culte qui se célèbre en ces vers, un culte où tout est figure\nd'une divinité qui tout à la fois se révèle et se dissimule. L'es-\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2688, "texte": "                              BOCCACE                             675\n\nprit du temps prenait grande délectation à ces obscurités : il\nconfondait volontiers l'obscurité avec la profondeur. Les peu-\nples jeunes, de même que les enfants, mettent leur idéal dans\nl'extraordinaire et le difficile. L a simplicité m a r q u e une matu-\nrité et un grand raffinement intellectuels. L e D a n t e , cependant,\npar le drame de sa mise hors la loi, par l'indignation inapaisable\nd'un opprobre immérité fut tiré b r u s q u e m e n t de cet art un peu\npuéril, des jeux ardus et spécieux de cette poésie, fille du loisir\net de l'école... S'il avait été heureux, aimé, honoré, quelle eût\nété son œuvre? Car il était de la race de ceux dont, selon le\nmot de Beyle, « l'âme est un feu qui souffre lorsqu'il ne flambe\npas! » Qu'auraient pu jeter la joie et la paix dans ce brasier, qui\npût en faire jaillir des gerbes de flammes aussi hautes que celles\nqui embrasent et illuminent les chants de la Divine Comédie?\nQu'aurait été cette dernière ou, même, aurait-elle été? A la vio-\nlence de la douleur, il fallait la violence adéquate de l'expres-\nsion : le m o m e n t n'était plus aux sonnets et aux tensons alambi-\nqués. E t dans l'ordre de la pensée et du rêve, comme dans\n l'ordre politique, il se fit « un parti de lui-même ». L a persécu-\ntion fut ainsi pour lui l'acre stimulant du génie, une des voies\nde sa vocation et, sans doute, eût-il légué moins de gloire à sa\npatrie s'il en avait souffert une moindre injustice.\n    « L a beauté naît dans la mesure où l'art s'approche de la vie\net en procède », écrivait M. Pierre Gauthiez dans son beau\nlivre sur Dante. Et, en effet, la beauté chez le D a n t e n'est\nnulle part plus poignante et plus vive qu'où il fait surgir dan?\nle cadre mouvant de son épopée la réalité de félicité ou de souf-\nfrance qui a été sienne; qu'où il évoque, soit les êtres de proie,\nde crime, de superbe ou de sacrifice qu'il retrouve, exaltés ou\np u n i s , dans l'autre monde ; soit Florence, l'exécrable et\nadorable Florence ; soit, enfin, Béatrice, sous le masque idéal\nde laquelle il semble s'être fait apparaître, tour à tour, pour\ns'en enivrer, toutes les aspirations de sa foi et de son désir...\nBéatrice, si fière et si pure, aux fêtes de mai, parmi les filles de\nF l o r e n c e ; Béatrice, mémoire de la patrie perdue ou espoir du\nCiel, vision lointaine du passé ou des réparations de l'avenir qui\nsoutient l'exilé dans l'incertitude de ses chemins et l'amertume\ndes hospitalités. Car, combien de fois a-t-il dû gravir « l'escalier\nd'autrui »; combien de fois est-il venu s'asseoir dans le palais\nd'un prince ou à la porte d'une ville pour aussitôt, traqué par\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "676                             DURENDAL\n\n\n\nson âme inquiète et par son cœur sans repos, se relever et\nrepartir ?...\n   Béatrice resta toujours, pour lui, dans l'idéal dont elle lui\nétait venue, il était enfant lorsqu'il la connut enfant. Rien de\nla chair ne s'était mélangé aux sentiments de naïve admiration\nque sa vue avait suscités en lui. Elle avait dû apparaître ainsi\nqu'une image du bonheur, de la beauté possible de la vie aux\nregards de ce j e u n e rêveur assombri déjà par les tristesses d'un\nfoyer privé de mère et auquel, destinée plus sombre encore,\ntout foyer devait finalement être retiré. U n e figure chaste et\nradieuse avait traversé ses pas à l'heure où la vie est toute en\nmouvements ravis, en audaces et en orgueils qui se froissent et\ns'intimident, en attentes... Elle participa toujours, dans son\nsouvenir, de la beauté de ces jours ingénus, ignorants des\nvolontés mauvaises de la vie, et dont le prestige s'accroît dans\n la mesure même de l'accumulation des années qui nous en\nséparent Q u e l q u e chose de la souriante grâce et de la jeunesse\nimmaculée de Béatrice se c o m m u n i q u a i t , dans l'imagination\ndu poète, aux plus chères et aux plus enthousiastes de ses\nidées. T e l l e m e n t que, peu à peu, la personnalité de la Dame\naimée se confondit avec celles-ci, dépouilla à leur contact\ntoute sa substance périssable pour devenir elle-même essence,\nsymbole, i d é e . . .\n   D a n s la Divine Comédie, le dessein du D a n t e n'est nullement\nde manifester son cœur, à l'exemple du fou dont parle l'Ecclé-\nsiaste. P o u r importante que soit la place qu'occupe Béatrice\ndans la conception du poème, elle reste très haut, très loin de\nnous, presque immatérialisée, au milieu des perspectives\ncélestes de la terrible fresque. E t c'est par l'avant-plan \"de\ncelle-ci que notre regard est fasciné, par la convulcive humanité\ndes d a m n é s et des pénitents, d'autant plus proche pour nous\nqu'elle souffre...\n\n   Maria d'Aquino, la D a m e de Boccace, n'était point suscep-\ntible de prétendre de telles destinées, pas plus que son paisible\nami — Johannes tranquillitatum,                comme l'appelait Nicolas\nAcciaiuoli — d'ambitionner la carrière orageuse du Dante.\nC'est à Naples que sa vocation poétique se révéla à lui, après\nune visite au tombeau de Virgile; c'est à N a p l e s , aussi, un jour\nde p r i n t e m p s , « sur le mont P a r t h é n o p e , dans u n temple où\n"}, {"page_pdf": 804, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "                                 BOCCACE                               677\n\n l'on célébrait la visite du fils de J u p i t e r au royaume de\n  P l u t o n » — en d'autres termes, dans une église où l'on commé-\n morait la descente du Christ aux limbes — qu'il rencontra\n celle qui devait devenir la principale, sinon l'unique inspi-\n ratrice de son oeuvre poétique.\n      Maria d'Aquino était fille naturelle du roi Robert de Naples\n et, par conséquent, t a n t e de la reine Jeanne, que ses déporte-\n ments, la suppression tragique de plusieurs maris et son\n supplice, en 1382, ont illustrée. Selon quelques-uns, Maria\n aurait subi le même sort que sa nièce ; d'après M. Rodo-\n canachi, elle serait morte vers 1348 — la même année que\n L a u r e de S a d e — peut-être de la peste noire. Cette dernière\n hypothèse est la plus vraisemblable, puisque Boccace, mort en\n  1374, se représente, en certains sonnets, « entraîné par elle vers\n les régions célestes et retombant ensuite sur la terre, plus\n désemparé q u ' a u p a r a v a n t ».\n      B r a n t ô m e , qui parle de Maria d'Aquino à propos de la reine\n J e a n n e , se montre assez sceptique q u a n t à la nature de la liaison\n de Boccace avec e l l e : « Je croy, écrit-il, et comme je tiens\n de grands discoureurs, il n'a j a m a i s heu tant de faveurs de\n ceste grand' d a m e comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en\n sa cervelle et fantasie ce beau subject, pour en escripre mieux,\n ainsin que vollentiers font les poètes et autres composeurs, qui\n se plaisent à sopposer de grandz objectz et les faire acroyre au\n m o n d e . . . Davantage, il est bien mal aisé à croyre que ceste\nbelle et grande princesse se fust allée enflammer de telles\nflammes qu'il les escript dans la Fiammette ; car vous diriez que\nceste belle princesse est ravie de luy, qu'elle meurt pour luy,\net qu'elle le court à force. Vrayement ouy ! Car il estoit bien\nung si bel oyseau, selon son pourtraict que j ' a y veu à Fleu-\nrance, à Naples et en ung infinité d'endroitz, qui le monstre\nnullement a y m a b l e ni agréable... » Bien que les contempo-\nrains soient muets sur cette histoire d'amour, qui, cependant,\nà s'en fier au poète, donna plus de lustre à sa réputation,\nM. Rodocanachi n'en révoque point la réalité en doute. E t il\nfaut penser qu'il a raison.\n    Boccace, en un siècle tout adonné à l'action, en une cité\nagitée sans cesse des troubles féconds de la liberté, conquérante\net mercantile, fait figure de rêveur. Il est insolite dans son\nmilieu, ni marchand, ni soldat, à peine citoyen, sur le tard\n"}, {"page_pdf": 805, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "678                                DURENDAL\n\n\n\ncitoyen d'apparat que l'on emploie, comme on fera au siècle sui-\nvant des humanistes, à des ambassades, afin qu'il prononce de\nbelles et pompeuses harangues latines. Il vit dans l'antiquité et\ndans la fable, tout à ses chers travaux, avide surtout d'indépen-\ndance et des fructueux loisirs de la méditation. Il se plaint sou-\nvent de son peu de fortune, auquel, suivant Filippo Yillani,ses\namis ne se préoccupèrent pas beaucoup de remédier; et, pour-\ntant, il semble qu'il aimât la pauvreté : « Elle est libre et\nalerte », écrit-il dans une lettre à P i n o de' Rossi, employant\npour louer cette vertu, et sans le savoir, probablement, les\nmêmes mots presque que saint François d'Assise. N o u s savons\nen tout cas qu'il refusa les bons offices de P é t r a r q u e , qui lui\noffrait de le faire investir d'une charge de secrétaire apostolique.\n   Il est désintéressé dans la ville aux « gains subits » dont\nparle le D a n t e . Il est sentimental en un t e m p s dont les ten-\ndances se font de plus en plus positives et procédurières. E t a n t\nsentimental, il a un penchant à la mélancolie; il y céderait s'il\nétait a i m é ; combien davantage, puisqu'il ne l'est plus! Sa Fiam-\nmetta, sa petite flamme, n'a brillé q u ' u n instant dans sa vie,\npour se transformer bientôt en un feu follet décevant, en un\nsouvenir plein de regret et d ' a m e r t u m e :\n\n        Jeunes femmes ornées de b e a u t é . . .\n        Au fond vous n'estimez que vous et n'appréciez p e r s o n n e .\n        Vous êtes changeantes et légères c o m m e la feuille au v e n t . . .\n\n   Ainsi parle-t-il, dolent et colère, en tirant la morale de son\nFilostrato, qu'il dédie à F i a m m e t t a : « J'ai cherché dans les\nvieilles histoires quel personnage je pourrais choisir comme\nporte-parole de mon amour secret et malheureux, et j'ai songé\nà Troïlo, fils de P r i a m , q u i aimait Griselda. Ses malheurs sont\nma propre histoire : je les ai chantés en rimes légères et dans\nma langue florentine. »\n   E n effet, de même que pour le Filocopo, il s'était inspiré de\nl'histoire des amours de Floire et Blanceflor,il e m p r u n t a les élé-\nments du Filostrato au Roman de Troie de Benoit de Saint-More :\n\n                   T r o y l u s fut biau à merveille\n                   Chière et riant, face vermeille,\n                   Cler vis apert, le front plénier,\n                   Moult y avoit biau chevalier...\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2481, "texte": "                                BOCCACE                             679\n\n\n    Troïlo, prince troyen, séduit Griselda, fille de Cal chas,\n« prêtre d'Apollon et évêque de T r o i e », auprès de laquelle il\nest servi par le cousin de celle-ci, P a n d a r o . Mais Griselda,\na y a n t dû quitter Troie pour le camp des Grecs où se trouve son\npère, ne tarde pas à oublier Troïlo pour le beau Diomède.\nLorsqu'il acquiert la preuve de son a b a n d o n , le prince troyen\nveut se tuer; toutefois, il ne passe par des velléités à l'exécution:\n« D a n s tous les romans de Boccace, remarque M. Rodocanachi,\nl'amant t r o m p é est sur le point de se tuer, il hésite et finale-\nment s'en tient aux l a m e n t a t i o n s . . . »\n    Cette histoire, reprise depuis par Chaucer, dans les Contes de\nCanterbury, fournit à Shakspeare le thème de Troïlus et Cressida,\nmais le personnage de P a n d a r o — inventé par Boccace — a\npris en passant de l'imagination du Midi dans celle du Nord,\nune accentuation qui en souligne vigoureusement le caractère\néquivoque. Cressida, tout aussi femme que Griselda, est moins\nétourdie q u ' e l l e ; quant au triste et tendre Troïlo, accablé de la\ndouceur de ses souvenirs, il devient injurieux et tragique sous\nles traits de Troïlus :\n    « O Cressida! ô fausse Cressida! F a u s s e ! fausse! fausse! Que\ntoutes les perfidies se placent à côté de ton nom souillé et elles\nsembleront glorieuses! » s'exclame le héros de Shakspeare.\nEt celui de Boccace :\n                            ... Combien triste\n                 Est ce lieu où, si joyeux, je me trouvais\n                 A côté de celle qui, dans ses yeux\n                    Tient tout mon b o n h e u r ;\n                 Là je la vis rire g a i e m e n t ;\n                 Là elle m'attendait au passage ;\n                 L à elle me salua a m i c a l e m e n t ;\n                 L à je la vis songeuse et là rieuse...\n\n   Si sincère que fût la peine de Boccace, on peut croire qu'il en\nfaisait un peu ostentation et parure. Il ne se lasse pas d'en\nfaire confidence au public, sous couleur de romans héroïques\nou bucoliques, où quelque personnage exhale pour lui sa plainte\ninapaisable en même t e m p s que les réminiscences, parfois très\ncirconstanciées, des péripéties de sa mésaventure. E t c'est la\nThéséide, histoire de deux chefs thébans, prisonniers à Athènes,\népris tous deux de la « sœur de la reine des Amazones »,\nE m i l i a . C'est l'Ameto, où sont mis en scène un berger et des\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "680                            DURENDAL\n\n\n n y m p h e s qui racontent, non seulement les amours de Boc-\ncace, mais ceux de son père Boccacino avec la veuve pari-\nsienne, délaissée ensuite, qui fut la mère du poète. C'est\n l'Amorosa visione, écrite en tercets dont les initiales forment\ndeux sonnets à triple tercets et une ballade, un de ces sonnets\nconstituant une dédicace à M a d o n n a Maria : poème tout\nsymbolique où nous sommes conduits en des contrées\nenchantées, ornées de palais merveilleux, tout décorés de\nfresques. On a d m i r e là, entre autres choses, les Vertus théo-\nlogales peintes par Giotto et des allégories triomphales de la\nScience, de la Gloire, de la F o r t u n e et de l'Amour, « les\nquatre grands ennemis de toute vertu ». Selon la n o r m e usuelle\ndes figurations de cette sorte, chacune des déités est entourée\nde groupes de personnages représentatifs : autour de la\nScience, des prophètes, des penseurs, des poètes, dont Vir-\ngile et le D a n t e , « le seigneur de tout savoir qui, en un langage\nsublime, a écrit du Souverain Bien, du Souverain Mal et de\nla grande Mort ». A la Gloire font cortège n o m b r e d'hommes\net de femmes célèbres, venus de partout, de tous les t e m p s et\nde tous les m y t h e s , « depuis Saturne, H é c u b e , N e m r o d et\nMédée j u s q u ' a u x chevaliers de la T a b l e R o n d e , aux héros de\nla légende et de l'histoire, Saladin, Charles d'Anjou, Robert\nGuiscard et Conradin ». A vrai dire, ce dernier aurait aussi bien\npu figurer avec les plus notables infortunés, dans la salle sui-\nvante, qui est celle de la F o r t u n e . Auprès de l'Amour, appa-\nraissent Vénus, nécessairement, « une autre femme qu'il n'ose\nnommer », puis la foule des amoureux fameux, depuis Mars\nj u s q u ' à T r i s t a n . Boccace a-t-il élaboré certaines des concep-\ntions de la Visione sous l'influence des fresques allégoriques,\ntrès vantées à l'époque et dont il ne reste plus vestige, que,\nsous le règne du roi Robert, Giotto exécuta au Château neuf?\n C'est possible, bien qu'elles aient aussi bien pu lui être\nsuggérées par quantité d'œuvres littéraires d'une invention\nanalogue : L'Intelligenza,            par exemple, ce p o è m e que l'on\nattribue à D i n o Compagni, et où se rencontre, également, un\npalais enrichi de peintures et de mosaïques. C o m m e dans l'Amo-\nrosa visione, une des salles de ce palais est consacrée à l'Amour,\nau « dieu Amour qui tient une flèche dans sa dextre ». Autour\nde lui sont représentés les amants illustres : Paris et Hélène,\n Didon et E n é e , Guinevere et Lancelot, T r i s t a n et Yseult...\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2677, "texte": "                               BOCCACE                              681\n\n\n   L'excellent travail de M . Rodocanachi nous apporte une\nétude complète et approfondie sur ces ouvrages de Boccace.\nE n général, on rencontre d a n s ces romans de la gràce et de la\nbeauté, parfois; parfois, de l'ennui; un sentiment vif et frais de la\nnature, l'intelligence pénétrante des émotions du cœur associés\nau goût de la rhétorique e m b l é m a t i q u e . Boccace n'a, évidem-\nment, pas lu le D a n t e et P é t r a r q u e , les poètes provençaux et\nles anciens sans en avoir conservé quelque empreinte, mais\nc'est merveille que son érudition, qui était grande et s'accrois-\nsait sans cesse, d'un côté, les conventions régnantes, de l'autre,\nsoient restées impuissantes à contraindre, à paralyser son\noriginalité poétique ou à engloutir tout à fait dans l'abstraction\net l'allégorie ses facultés expressives.\n   Son intention, dans l'Amoroca visione et dans les romans qui\nprécédèrent celui-là, était, a p p a r e m m e n t , de reconquérir la\nfaveur de sa D a m e en lui donnant à admirer tout à la fois la\nconstance de son cœur et l'ingéniosité subtile de son esprit.\nIl devait être guéri ou, du moins, fort calmé lorsqu'il produisit\nle Ninfale ftesolano et le roman de Fiammetta : ces ouvrages ont\nune façon de conclusion morale et la passion se soucie plus de\ns'exprimer que de faire leçon et exemple ! Fiammetta est, si l'on\npeut dire, une auto-psychologie, dont l'auteur a peut-être eu tort\nde prêter ses propres souffrances à u n e femme. D ' a u t a n t plus\ntort que, par la suite, dans le Corbaccio, il affirmait que « toutes\nles femmes sont inconstantes, muables, légères, veulent et ne\nveulent pas une même chose tout en un même temps, sauf si\nelle se rapporte à leurs appétits déréglés, « tandis que » c'est\nune chose très excellente et très noble que l'homme, lequel a\nété créé de son D i e u un peu moindre que les anges » ! L e Cor-\nbaccio, le Méchant Corbeau, ou l'Invective contre une mauvaise femme,\nest une œuvre de vengeance. U n e patricienne florentine, une\nveuve, après avoir paru encourager les assiduités de Boccace,\nl'avait livré à la risée publique en publiant les lettres ardentes\nqu'il lui avait adressées. Le pauvre poète n'avait vraiment pas\nde chance : jeune, il avait subi les duretés de l'abandon ; à pré-\nsent, dans la gravité de l'âge et des honneurs, on lui infligeait\n perfidement le mépris et la m o q u e r i e ! Il écrivit, alors, sous la\n dictée de la rage et du dépit, ce Corbaccio, qui n'est qu'une dia-\n tribe amère, mordante, souvent brutale, sur le sexe féminin et, en\n particulier, sur la d a m e qui avait fait si cruelle dérision de lui.\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2652, "texte": "682                               DURENDAL\n\n\n\n   Cette dernière et cuisante expérience assagit-elle Boccace.\nOn peut le croire. E n tout cas, il se tourne, désormais, toujours\ndavantage vers les travaux d'érudition et les études a n t i q u e s .\nLe Corbaccio a suivi de près le Décaméron qui, probablement,\ndate de 1353. Dans les années qui suivent, il se consacre à la\ntraduction d ' H o m è r e et de Platon, en compagnie de son pro-\nfesseur Léonce Pilate, auquel il avait fait octroyer une chaire à\nl'Université de Florence, et qui, paraît-il, ne connaissait pas\nbeaucoup plus le grec que lui-même ! Il entretient des relations\nsuivies avec P é t r a r q u e qui l'honore d'une amitié un peu pro-\ntectrice et dont les conseils l'éloignent de plus en plus de\nl'usage de la « langue vulgaire ». Il compile, classe, coordonne\nles éléments de son Dictionnaire géographique, de ses Femmes\nillustres, de ses Infortunes des Hommes illustres, de sa Généalogie\ndes Dieux, fruit d'immenses lectures utilisées non sans critique\nni agrément. D u r a n t cette période, également, il entreprend\nd'écrire la vie du Dante — Origine, Vita, Costumi di Dante\nAlighieri — en a t t e n d a n t qu'il commente p u b l i q u e m e n t la\nDivine Comédie. Son admiration pour l'Alighieri — qu'il tenta\nvainement de rendre contagieuse à P é t r a r q u e — est profonde\net sincère; elle s'exprime avec une conviction chaleureuse,\nencore que, quelquefois, nous l'avons dit, elle paraisse, à notre\njugement d'aujourd'hui, tomber à faux ou laisser, étran-\ngement, la proie pour l'ombre. L e sort infligé au poète par sa\npatrie provoque chez son biographe une véhémente apostrophe\nà l'adresse de celle-ci : « T u te glorifies des m a r c h a n d s et des\nartisans dont tu es remplie. E t ton D a n t e est mort en exil ! »\nE n 1350, à sa requête, il reçut mission « de porter de la part de\nla R é p u b l i q u e florentine, comme un tardif d é d o m m a g e m e n t (?),\nune somme de dix florins à la fille du D a n t e , Béatrice, qui\nétait nonne dans un couvent de Bologne. »\n   C e p e n d a n t , il vieillit, l'amoureux poète, le conteur alerte et\nhardi. Les joies tranquilles du travail et de la pensée, au milieu\ndes manuscrits et des livres de son studio, l'orgueil de sa\nrenommée qui s'étend, m ê m e la lutte contre ses détracteurs ne\nparviennent plus toujours à l'empêcher de faire réflexion morose\nà propos de la brièveté et des désuétudes des jours. L e cours\ninflexible du temps a relégué, une à une, et F i a m m e t t a , et les\ndouze autres aimées que, d a n s son Capitolo, il évoque toutes\nensemble, « d a n s a n t sur un pré couvert de fleurs en chantant\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "                                BOCCACE                                683\n\n\nune canzone en l'honneur de l ' a m o u r » . Mesurant sa vie à ses\nsouvenirs, à son œuvre, peut-être juge-t-il les uns vains; l'autre,\ninsuffisante ou inutile ou, même, nuisible. Sa foi dans les vertus\ndes lettres et la précellence des poètes sur le commun des\nhommes étant ébranlée, il songe, sans doute, au cours de ces\nrécapitulations, qu'il eût mieux valu écrire moins et vivre\ndavantage; s'adonner moins à soi-même et aux morts et plus aux\nvivants : Agir la vie plutôt que de vivre la pensée...\n    L a cinquantaine est là : c'est un chiffre; c'est un « tournant »\naussi et qui incite à l'examen mental. Des scrupules lui\nv i e n n e n t ; les idées sur lesquelles il a fondé son activité se\nvoilent, à présent, d'incertitude. L e Décaméron, dédaigné par\nP é t r a r q u e et que d'autres ont blâmé, l'inquiète surtout; il\naurait voulu le confiner dans l'oubli, mais, observe Filippo\nVillani, il ne put reprendre les paroles qu'il avait dites, ni\nce éteindre le feu par lui-même allumé ». L e trouble où il est\ns'accroît encore après que le chartreux Gioacchino Ciani,\nenvoyé par Pietro Petfoni, un saint moine de Sienne, qui avait\nélé favorisé d'une vision prophétique, est venu l'avertir de la\nproximité de sa mort et de celle de son ami P é t r a r q u e . Il n'est\npas loin de renoncer à écrire; il veut vendre sa bibliothèque...\nMais il n'est pas homme de résolution désespérée; les extré-\nmités et l'excès répugnent à sa m e n t a l i t é ; il tient de ses origines\nà demi françaises la souplesse d'esprit, l'humeur facile qui lui\nferont franchir les détroits de cette crise morale sans que l'ha-\nbitude intellectuelle de sa vie en reste profondément altérée.\n Seulement, il donnera, dorénavant, un peu plus à la dévotion,\n un peu moins au caprice et à la fantaisie.\n   On serait tenté de dire que Boccace est né un siècle trop tôt.\nIl est là, lui, l'érudit, l'élégiaque, à colliger soigneusement des\nnotes, à mettre ses peines de cœur en rimes délicates ou, encore,\npenché avec une vénération touchante sur des textes grecs ou\nlatins, au sein d'une cité fiévreuse, toujours en querelle ou en\nbataille avec ses voisins, communes, princes, P a p e ; toujours\nen querelle avec elle-même, ses magnats, son peuple gras et son\nmenu peuple ne cessant de s'entre-déchirer que pour mordre\nla main gantée de fer du féroce aventurier auquel ils ont donné\nprovisoirement pouvoir sur eux. Il devait œuvrer au milieu de\nce t u m u l t e , comme l'avant-coureur isolé d'une époque de\nculture supérieure, moins adonnée aux armes qu'à l'esprit, et\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "684                             DURENDAL\n\n\noù le bruit des événements politiques et les rudes clameurs de\nla foule ne couvriraient plus la voix des doctes et les chants des\npoètes. C e p e n d a n t , bien que, sans nul doute, il eût brillé dans\nles assemblées du palais Médicis, au sein de l'Académie plato-\nnicienne, aux côtés de Politien, de Filelfo, de Lorenzo Valla\net des autres, on peut se d e m a n d e r s'il aurait, vraiment, préféré\nla silencieuse Florence de la servitude à l'orageuse Florence de\nla liberté? L e vieil instinct d'indépendance qui était en lui et\nl'éloignait des sollicitations et des courtisaneries habituelles à\nP é t r a r q u e , se serait-il assoupli pour plaire au maître, Cosme\nou L a u r e n t , et îecevoir de la munificence de celui-ci le prix de\nsa docilité?...\n\n\n   L e Décaméron a mauvaise réputation. E t elle ne date point\nde nos jours, car presque dès l'origine l'ouvrage de Boccace\navait reçu le surnom de Galeotto, par allusion au livre des\namours de Lancelot et de Guinevere dont la lecture induisit en\nfaute Paolo et Francesca :\n                   Galeotto fu il libro e chi lo scrisse...\n\n   L e nom de Galeotto, le confident et l'intermédiaire des\na m a n t s bretons — comme P a n d a r o l'était de T r o ï l o et de Gri-\nseida — a servi, depuis, à désigner en Italie un très vilain\nmétier. Et l'application de ce qualificatif au Décaméron n'est,\non le voit, rien moins qu'honorable. Cependant, on peut allé-\nguer, c'est une excuse toute relative, que la grivoiserie de Boc-\ncace et des diseurs de contes et de fabliaux, tant italiens que\nfrançais, qui ont précédé ou suivi, se ressentent, dans leur\ni m p u d e u r , de la naïveté de l'âge où ils écrivaient, car si les\ntraits grossiers abondent sous leurs plume éhontée, leurs auda-\nces ont l'air presque candides à la comparaison des plus ano-\ndines de celles d'aujourd'hui.\n   L e u r s facéties, tantôt spirituelles, tantôt assez plates, n'a-\nvaient à leurs yeux d'autre but et d'autre mérite que la distrac-\ntion comique d'une heure de délassement, après le repas ou\ntandis que l'on prenait le frais dans le jardin ou à l'ombre\nd'une loggia ventilée par ses rideaux flottants. Ils ignoraient\nl'obcénité triste, l'obcénité scientifique dont le naturalisme\nnous a légué la formule.\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2650, "texte": "                                BOCCACE                                685\n\n\n    L e fond des historiettes plaisantes ou risquées de Boccace,\ncomme de celles de ses émules ou imitateurs, ils l'ont tiré, sauf\nrares exceptions, de la tradition orale populaire. Ce sont les\néternelles aventures de maris trompés, de séducteurs bafoués,\nles mêmes artifices de ruse féminine dont se sont alimentées,\ndepuis les temps les plus reculés, la verve caustique et la gaieté\nde toutes les races. Ajoutez les innombrables anecdotes sati-\nriques sur les moines et le clergé que l'on retrouve partout,\ndans le monde chrétien. L'intérêt de ces contes réside pour\nnous dans leur appropriation, dans leur acclimatation, en quel-\nque sorte, au moment et au m i l i e u ; dans tout ce que l'auteur a\najouté d'original, d'actuel aux récitsimmémoriaux en en transfé-\nrant le théâtre à F l o r e n c e , à Venise, à S i e n n e . . . et en nous\nd é p e i g n a n t de cette manière, par mille détails de mœurs, de\nlangage, de coutume, par de délicieux et caractéristiques por-\ntraits la société où ils vivaient. Avant que d'être recueillis,\nquantité de ces contes ont été dits et répétés en des réunions\njoyeuses, veillées, soupers de bourgeois, de marchands, d'arti-\nsans ou ils ont diverti le loisir élégant des familiers de quelque\npetit prince. L a fiction licencieuse s'est chargée ainsi, en pas-\nsant de bouche en bouche, d'imagination en imagination, d'ob-\nservation fine, de malice alerte et de vérité contemporaine.\n   Histoires lestes, railleuses, dont les peintures osées ou la\nmalice irrévérencieuse s'abritent, souvent, derrière quelques\nphrases de sermon, lancées en exorde, à la cantonade, à l'in-\ntention de l'autorité qui aurait pu s'émouvoir et comminer. Au\nfond, en écrivant le Décaméron, Boccace ne se préoccupait guère\nde moraliser et pas davantage, peut-être, si réaliste qu'il se\nmontre en ces pages, de faire œuvre d'observation : la vie,\npour les gens de ce siècle, était un objet de raisonnement plu-\ntôt que d'observation. T o u t ce qui, aux yeux de l'auteur, con-\nstituait un ouvrage en dignité littéraire : fictions compliquées,\nintentions symboliques, et qui est dans ses autres écrits, se\ntrouve absent de celui-ci. Ce sont tout simplement des contes,\nrecueillis et contés pour le plaisir : une détente, une récréa-\ntion p o u r sa pensée. L e poète a laissé sa couronne de laurier,\nle docteur sa robe : il n'est plus que conteur et il s'amuse lui-\nmême des contes, sur l'étroite scène desquels, tragédie, comé-\ndie ou farce, il fait jouer deux ou trois personnages. Ces per-\nsonnages sont, non point des divinités ou des êtres allégoriques,\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "686                           DURENDAL\n\n\nmais des h o m m e s , tantôt bons, t a nt ô t mauvais, tantôt à la fois\nbons et mauvais, qui, pusillanimes ou courageux, généreux\nou avares, sceptiques ou crédules, inconséquents, p r o m p t s à\nleurs passions ou à leurs vices, sont la proie d'aventures drama-\ntiques, grotesques ou saugrenues. Dès lors, il ne se pouvait pas\nque Boccace, ayant a b d i q u é t o u t e prétention rhétorique, et\nétant, au surplus, poète et poète florentin, il ne fit œuvre char-\nmante et vive, en dépit de la grossièreté à laquelle, partais, il\ns'abandonne.\n     Mais, toutes les histoires du Décaméron ne sont pas libertines,\nil s'en faut. Il en esc de bouffonnes comme celles de Calandrino\nou de Buffalmacco; de pures, de délicates, comme celle de\nP a s q u i n o et de Simona qui s'aiment et meurent l'un après\nl'autre pour avoir mâché une feuille de sauge; de touchantes,\naussi, comme celle de Griselda, la femme du fantasque marquis\nde Saluzzo, répudiée, séparée de ses enfants, humiliée devant\nune prétendue rivaleet dont l'amourde soumissionet de patience\nest, à la fin, récompensé. E n d'autres, les excès furieux de la\npassion et de la jalousie sont dépeints en traits tellement écla-\nt a n t s que, n'était le témoignage concordant de l'histoire et des\nchroniqueurs, ils paraîtraient invraisemblables. A une époque\nqui avait connu et enduré des carnassiers du genre des Scali-\ngeri, des Ezzelini ou des Malatesta, la férocité de Messer\nGuiglielmo Rossiglione, qui donne à manger à sa femme le\ncœur de son amant, Messer Guiglielmo G u a r d a s t a g n o , ne\ndevait pas sembler inouïe.\n     Ce récit est le neuvième de la quatrième journée, durant\nlaquelle on avait décidé de parler, sous la présidence de Filos-\ntrato, de « ceux dont les amours eurent une fin infortunée ». Si\natroces que soient les péripéties de cette histoire, elles le\ncèdent en caractéristiques sauvages à celles du conte dont,\nau début de cette même journée, F i a m m e t t a avait régalé ses\namis :\n     Ghismonda, fille de T a n c r è d e , prince de Salerne, « belle de\ncorps et de visage autant que femme qui fut jamais, et jeune,\net vaillante, et sage », aimait un serviteur de son père, Guis-\ncard, « très h u m b l e d'origine, mais noble plus q u ' u n autre de\nvertu et de mœurs ». T a n c r è d e était un seigneur d'une grande\nsensibilité, « très h u m a i n et d'esprit bénin », facile aux larmes,\nmais, davantage encore, à la vengeance. Quand un hasard lui\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2604, "texte": "                                  BOCCACE                                687\n\na révélé les relations des jeunes gens, c'est en pleurant « comme\nun enfant battu » qu'il adresse des reproches à Guiscard,\nenfermé immédiatement par ses ordres, et à sa fille. Après une\ndéfaillance passagère, celle-ci, ne doutant pas que Guiscard ne\nsoit déjà tué et, dès lors, son parti étant pris, accueille les\nremontrances paternelles d'un air imperturbable : « T a n c r è d e ,\nlui réplique-t-elle, je ne suis disposée ni à nier, ni à prier... Il\nest vrai que j ' a i aimé et aime Guiscard et que, tant que je\nvivrai, qui sera peu, je l'aimerai. E t , si l'on s'aime après la\nmort, je ne laisserai pas de l'aimer encore. » Elle lui tient\nensuite un long discours d ' u n e argumentation serrée pour justi-\nfier l'excellence du choix qu'elle a fait et termine par ces mots :\n« Je te certifie que si tu ne fais pas à mon égard comme tu as\nfait ou feras de Guiscard, mes propres mains le feront... Va-t'en,\nva répandre des larmes avec les femmes!... »\n     Dans la raisonnable opinion que cette belle ardeur s'éteindra\nà l'annonce du fait accompli, le bon prince ordonne que l'on\nétrangle aussitôt Guiscard, puis, ayant mis le cœur, qu'il lui a\nfait arracher, dans « une grande et belle coupe d'or », il envoie\n cet agréable présent à sa fille, avec un compliment approprié!\n G h i s m o n d a le reçoit d'un front intrépide et charge le messager\n de rendre grâces à son maître pour avoir donné à ce cœur une\n sépulture noble et digne de lui. L e ressort énergique, trop\n t e n d u , se brise alors b r u s q u e m e n t . Elle succombe, baise déses-\n pérément le trophée horrible de son malheur, « en versant un\n torrent de larmes », mais bientôt elle se reprend, vide dans la\n coupe, où ses larmes se sont mélangées avec le sang de Guis-\n card, le poison dont elle s'est prémunie, puis en absorbe le con-\n tenu d'un trait... T a n d i s qu'elle meurt, T a n c r è d e qui ne sait\n bien que pleurer — et tuer — T a n c r è d e 'arrive, sanglotant, et\n elle trouve encore la force de lui crier : « Conserve tes larmes\n pour un destin moins souhaité que celui-ci et ne me les donne\n point à moi, qui ne les désire pas! Oui vit j a m a i s un autre que\n toi pleurer de ce qu'il a voulu?... »\n\n   On sait que les récits du Décaméron sont racontés, à tour de\nrôle, par de jeunes F l o r e n t i n s des deux sexes qui, fuyant\nensemble la « peste morbifère » par laquelle la cité était terro-\nrisée, s'étaient réfugiés e n u n e magnifiquevilla desenvirons, pour\noublier dans la joie et la beauté salubre de la campagne, parmi\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2645, "texte": "688                            DURENDAL\n\n\nla verdure des j a r d i n s et des bois, les spectacles sinistres et la\ncrainte périlleuse de la m o r t . Mais, avant de nous conduire en\ncette retraite où doivent régner, sous le sceptre de F i a m m e t t a , de\nP a m p i n e a ou de L a u r e t t a , l'insouciance et le plaisir; avant de\nnous faire admirer ses héros et ses héroïnes chantant couronnés\nde fleurs, dansant ou écoutant des histoires, assis en cercle sur\nune pelouse, il nous impose l'horrible tableau de Florence toute\nlivrée à la noire épidémie, pleine des vertiges de la mort, de\nl'effroi, de la lâcheté, de l'égoïsme et des frénétiques excès des\nsurvivants. A-t-il poursuivi un savant effet de contraste en don-\nnant un tel préambule à ses contes : en introduisant son lecteur\npar cette arche lugubre et sombre dans l'oasis de q u i é t u d e et\nd'enchantement que se sont ménagée F i a m m e t t a et ses com-\npagnons? Ou, en nous retraçant les dégâts du fléau et la disso-\nlution morale dont il avait été le. résultat dans les âmes affolées\npar le désespoir, a-t-il voulu seulement créer, en quelque sorte,\nun alibi à la délicatesse et au scrupule des jeunes filles et des\njeunes gens, nobles, élégants, d'esprit fin, de m œ u r s honnêtes,\nqui écoutent et narrent des choses si étrangères à la rinesse et à\nl'honnêteté? Ils avaient échappé à la contagion de la mort, mais\n non point à celle de la corruption, bien que, comme le dit\n P a m p i n e a , ce soit pour se soustraire aux exemples de celle-ci\n qu'ils doivent quitter Florence. Chez eux comme chez leurs\n concitoyens, le vernis de l'éducation et de la culture s'était\n écaillé dans les transes et les endurcissements de ces journées\n paniques, par l'action d'une calamité universelle qui ne laissait\n à chacun, destitué de tout secours possible, que le désir presque\n animal de s'étourdir n'importe comment, de distraire son atten-\n tion des cadavres amoncelés devant les portes ou traînés à la\n fosse c o m m u n e au galop précipité des chevaux et des prières.\n   Aussi, ces jeunes Florentines, si gracieuses dans leur langage\net leur parure, et dont l'aînée n'a pas 28 ans, n'ont-elles plus\ncure de modestie, de retenue ni de vergogne, au moins en\nparoles, car elles protestent moins qu'elles ne rient à l'audition\nde contes faits pour le corps de garde plutôt que pour une aussi\npoétique assemblée. E t Boccace n'est pas sans inquiétude sur\nle j u g e m e n t qu'un temps plus sévère portera des membres de\ncette troupe joyeuse : c'est pourquoi, dit-il, il les désigne sous\ndes noms supposés.\n   Dans la cité, on m e u r t ; on rit sur la montagne. Et, peut-être,\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "                               BOCCACE                               689\n\n\npourrait-on discerner dans l'acte de ces jeunes T o s c a n s ; dans\nl'impulsion mélangée de positif bon sens et de fantaisie déta-\nchée à laquelle ils obéissent en désertant la patrie en détresse,\nune marque de l'esprit nouveau qui, peu à peu, tendait à pré-\nvaloir. L a force de la c o m m u n a u t é dans la vie, dans la religion,\nd a n s l'art même, va s'énervant; l'individu repousse en arrière\nle citoyen et le fidèle. Les ancêtres de P a m p i n e a , de Dioneo et\ndes autres auraient subi avec la collectivité; ils auraient prié...\nE u x , ils songent surtout à leur salut personnel et, s'ils se ren-\ncontrent tous dans l'église de S. Maria Novella, c'est par hasard\net nullement parce que la piété les y avait attirés ou le désir\nd'implorer la protection divine. Les jeunes filles, d'abord entre\nelles, ensuite avec les jeunes gens, survenus entre-temps,\ncausent, délibèrent. P a m p i n e a parle, puis Filoména, puis\n E m i l i a , et rien dans leurs propos ne trahit le trouble et le\ndésarroi de l'heure : leurs discours sont fondés en logique et\n a p p u y e n t leur conclusion, qui est qu'il faut sortir de la ville,\n de solides arguments lucidement déduits. E t le principal de ces\narguments est, sans contredit, celui développé par P a m p i n e a , à\n savoir qu'il est de raison naturelle que chaque créature aide,\n conserve et défende sa propre vie. F i l o m é n a observe, de son\n côté, que l'entreprise échouera si elle n'est dirigée par quelque\n h o m m e , car les « femmes sont mobiles, défiantes, raisonneuses\n et pusillanimes ».\n   Mais il ne semble pas que ces femmes-ci soient de cette\nsorte : elles ne se paient pas de phrases, ni ne cèdent beaucoup\nau préjugé; leur résolution est vite prise et, bien qu'elles con-\nnaissent que leur démarche est susceptible de mésinterpréta-\ntion, elles n'hésitent point à solliciter le concours de trois jeunes\nhommes pour réaliser leur dessein.\n   T o u s ensemble, ils fuyent donc la cité souffrante; ils s'éloi-\ngnent, sans plus tourner la tête vers le souvenir et la douleur,\nimpatients de se mettre à l'abri de l'atmosphère délétère de\nFlorence et à la fois de l'importune tristesse qui habite entre\nses murailles. L a liberté d'esprit qui paraît chez eux est extra-\nordinaire. L e u r s parents, leurs amis ont péri ou agonisent; eux,\ninstallés au frais, ils passent leurs journées à entendre et à dire\ndes histoires. Sont-ce des stoïciens ou des épicuriens? Ont-ils\ncontracté une espèce de fatalisme à vivre dans la familiarité de\nla mort ou bien la joie où ils s'efforcent de se maintenir mutuel-\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 632, "texte": "690                           DURENDAL\n\n\nlement n'est-elle q u ' u n e forme d'héroïsme?... T e l s qu'ils sont,\ncependant, avec leurs physionomies hardies et jeunes, leur\npréoccupation de l'attitude et de la beauté, l'insouciance ou\nl'indifférence où ils sont des événements qui se déroulent autour\nd'eux, ils font songer d'avance à ces personnages des fresques\nflorentines du XVe siècle, spectateurs désintéressés des mystères\nsacrés, qui semblent n'être placés auprès de la crèche ou au\npied de la croix que pour faire figure de fierté et de désin-\nvolture.\n\n                                                 ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 691, "page_fin": 692, "titre_corps": "Les Tombeaux des Rois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Les Tombeaux des Rois Au seuil du désert", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 818, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1392, "texte": "Les Tombeaux des Rois\nAu seuil du désert qu'habitent les fauves\nLa Thèbes des morts repose là-haut ;\nLe silence y plane, et des sommets  chauves\nTombe sur la plaine un souffle âpre et chaud.\n\nOn dirait qu'ici la terre est maudite :\nNul ruisseau, nulle herbe au granit des monts.\nAvance, et franchis la porte interdite\nQue garde à jamais un chœur de démons.\n\nDans la nuit secrète, au fond des Syringes\nCreusant leurs puits frais sous les rocs brûlants,\nParmi les joyaux, la soie et les linges.\nDes Rois sont couchés depuis trois mille ans.\n\nComme aux rouges soirs de leurs       funérailles\nLa Marque des morts flotte aux lents      canaux,\nEt rien n'a troublé le long des murailles\nL'obscur défilé des dieux    infernaux.\n\nToi qui dois mourir, crains l'affreux  cortège\nQue l'IIadès déroule au noir corridor :\nEtouffe le bruit d'un pas sacrilège\nDans le sourd palais de ténèbre et d'or.\n\nEt jusqu'à la chambre où sont les momies.\nSuis les dieux muets rangés aux      parois...\nO soleils éteints ! pompes endormies !\nPoudre où se résout la pourpre des Rois!\n\nVois ce nez pincé, ces mains décharnées :\nCelui qui gît là fut le grand Memnon !\nIl dort son sommeil de trois mille années,\nEl le monde encor se trouble à son nom.\n\nSous un plafond peint d'azur et d'étoiles\nOù la lune allume un orbe nacré,\nYeux clos et pieds joints, roulé dans les toiles,\nIl dort, seul toujours, son sommeil sacré.\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1045, "texte": "692                                  DURENDAL\n\n\n\n           Un bouquet fané dans sa main flétrie,\n           Il dort loin de Thèbes et des flots du Nil :\n           Il n'aspire plus l'air de la patrie,\n           Et son âme tremble au vent de l'exil.\n\n           Toi, tu reverras la terre   embaumée,\n           'l'es yeux s'empliront des baisers du jour,\n           Aux lèvres en fleur de la bien-aimée\n           Tu boiras encor le vin de l'amour...\n\n           La lumière, au loin, filtre sous la parle :\n           Quitte, il en est temps, l'éternelle nuit,\n           De peur qu'à ion tour la mort ne t'emporte\n           Sous le vain soleil qui jamais ne luit.\n\n           Par le libre azur, va, chante          et respire'.\n           Laisse les Rois morts dormir           leur sommeil!\n           Repasse le seuil du funèbre            Empire,\n           Et va-t'en renaître au vivant          soleil !\n\n                                                              FRANZ ANHEL.\n\n\n      Biban-el-Moulouk   (Thèbes),    décembre   1907.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 693, "page_fin": 695, "titre_corps": "Adrien Mithouard", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "M. 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Adrien Mi-\n thouard n'a point su t r i o m p h e r encore des froideurs de la\n R e n o m m é e . Quelques-uns, cependant, dont la curiosité intel-\n lectuelle s'égare volontiers loin des chemins battus et qui n'at-\n tendent pas, pour a d m i r e r , les consignes de l'opinion, placent\n son œuvre au rang dont elle est digne. U n groupe choisi salue\n en lui l'un des maîtres les plus brillants de ce traditionnalisme\n français pour qui luttent sur des champs divers, et diversement\n armés, les Bourget, les Maurras, les Barrès.\n    M. M i t h o u a r d , enfant de P a r i s , tient par toutes ses racines à\ncette harmonieuse Ile-de-France, toute « aisance, mesure et\nsourire », province essentielle où bat, depuis vingt siècles, le\ncœur de sa patrie et qu'il célèbre comme le « berceau de l'Occi-\ndent ». Son père, dont nous émut l'image véridique et filiale,\nétait, dit-il, un « médecin de maisons ». A h ! que M. Adrien Mi-\nthouard est donc son fils! Il lui doit, avec le respect des con-\nstructions durables, l'horreur de toutes les démolitions. Sous\nles voûtes augustes de N o t r e - D a m e , où le guidait une main\npaternelle, comme il était féru de logique et de justesse, il\ns'éprit pour j a m a i s de la « croisée d'augive », fille radieuse de\nson Ile-de-France. Il devenait traditionnaliste.\n   L a race, affirme-t-il, est une construction. Dans Les Pas sur\nla Terre, lisez cette éloquente Prière sur la Voûte, qui venge\nl'Occident des blasphèmes de la fameuse Prière sur l'Acropole.\nRenan y saluait « l'idéal cristallisé en marbre pentélique, la\n\n (1) Adrien Mithouard : Les P a s sur la Terre (Paris, Stock).\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\n beauté éternelle, sans aucune tache, locale ou nationale ». Il\n rougissait, là-bas, d'une patrie dont les temples « sont des fan-\n taisies de barbares ». M . Mithouard ne découvre et n'admire,\n lui, dans les Propylées et le P a r t h é n o n , q u ' u n e raison particu-\n lière aux c o m b a t t a n t s de M a r a t h o n et aux spectateurs de Philoc-\n tcte, étrangère donc aux fils de l'histoire de F r a n c e , non la déesse\n u n i q u e et immortelle q u ' y adorait naïvement un « Celte hon-\nteux » ; et il l e plaint de s'être à ce point t r o m p é dans sa prière.\n    N e lui vantez pas, à cet amoureux des vieilles nefs où s'af-\n firme la raison française, une beauté abstraite, irréelle autant\nque l'humanité de Jean-Jacques, et dont le culte isole son dévot\nde son propre sang. M. M i t h o u a r d déteste les abstractions.\nT o u t e sagesse h u m a i n e est, à ses yeux, locale et nationale : en\nelle s'épanouit la fleur d'une i m m é m o r i a l e tradition. « Cet\narchet flexible dont l'élasticité a été mesurée avec tant de scru-\npules, cet incroyable violon de sapin et d'érable qui se bombe\ncomme un front volontaire et q u i respire par les ouïes comme un\npoisson, c'est la réflexion d'une longue série d'hommes, non l'in-\nvention d'un seul, qui lui a donné sa voix. Rien n'est devenu\nbon que peu à peu. Si j ' e n use, il me faut être non seulement\nun h o m m e , mais un luthier ou un violoniste; il est nécessaire\nque je me spécialise avec de certains ancêtres. Me voilà retiré\nde l ' h u m a n i t é générale et rejeté dans une espèce. J ' e n suis tou-\njours réduit à m'ajouter à quelques autres. L a raison cherche\ndu crédit. E l l e en trouve dans la succession des intelligences,\nparce que la tradition est plus raisonnable que l'individu. »\n    Gardons-nous de dilapider follement ces trésors de la raison\ntransmise : réduits à notre seul acquêt, nous nous trouverions\nsoudain misérables. Il faut t a n t de siècles pour « édifier » une\n â m e ! « T o u t ce que nous oublions nous affaiblit un peu. »\n Chaque fois que, sous la pioche d'orgueilleux démolisseurs,\n s'écroule une muraille du passé, une maison pleine de vieux\nsouvenirs, une coutume vénérable, une pieuse croyance, ne\ncriez pas niaisement au progrès : c'est en vérité un désastre.\n     M. Mithouard porte h a u t « la tête toute faite » qu'il tient de\n ses pères; il se complaît dans son espèce et entend « demeurer\n fidèle à la logique de son territoire ». Aussi ne se lasse-t-il pas\n de railler la fatuité de cette raison individuelle qui, chez les\n idéologues, les humanistes, les amateurs d'abstractions et les\n mathématiciens sociaux, prétend prévaloir sur la sagesse collée-\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2656, "texte": "                         ADRIEN MITHOUARD                           695\n\n\ntivc et traditionnelle, et ne rêve, dédaigneuse de toutes condi-\ntions de milieu et d'hérédité, que nivellement, rectification,\nsymétrie, unité factice. C h a m p i o n du vieil Occident et de\nl'ancienne F r a n c e , il se dresse contre les iconoclastes en proie\nà la haine de l'histoire qui, en art, en morale, en sociologie, en\npolitique, multiplient les ruines et saccagent furieusement la\ntradition, sans se douter à quel point leur mépris du passé'\nmenace l'avenir. « Les pauvres petits qui viendront d e m a i n !\n Ils grelotteront dans les plâtres frais. »\n     L u i , du moins, ne cesse pas de chanter son h y m n e . C o m m e\nle Traité de l'Occident, les Pas sur la Terre célèbre sa terre et sa\n race; ce sont de belles et expressives coutumes rurales qu'il\nloue dans le Taupier, le Sacriste et l'Affranchisseur; le noble jeu\n d'autrefois, « la chevalerie du peuple », qu'il glorifie dans cet\n a d m i r a b l e conte : Le Capitaine de l'Arc; les plus magnifiques\n fleurs occidentales, enfin, qu'il exalte dans cette Guirlande où\nflambent, tressées par de ferventes mains d'artiste et de croyant,\nles roses des cathédrales gothiques.\n     « L a société de la terre, écrit-il, parlant de la joie de mar-\ncher, est purificatrice; elle veut une conscience droite, un esprit\nnet, un cœur ardent. » Ne sied-il pas que tel se manifeste, dans\nson œuvre, un h o m m e dont le pas religieux parcourt inlassable-\nment la plaine occidentale? Peu d'écrivains contemporains frap-\npent à ce point par l'équilibre intellectuel et la santé morale.\nVivre en droiture, respecter sa pensée, porter haut son cœur,\nservir la justice, nobles soucis : ce sont les siens. Son âme,\njoyeusement virile, ignore les mollesses et les langueurs. Des\nsentiments délicats et fiers; pas de ces vaines sensibleries dont\nse troublent les consciences anémiques qui « jouent à la mar-\nquise » ; et c'est pourquoi il nous presse d'aller « boire un bon\nverre de sang » chez les bouchers de Limoges. Il a de la malice,\ncertes, et ne déteste pas — voyez la Taille de l'Homme — le\np a r a d o x e ; mais ses ironies ne sont point malfaisantes, et il ne\nse divertit pas, comme tant de stériles virtuoses, à jongler avec\nles idées. Il aime l'honneur, la gloire, l'énergie. Il marche sur\nsa route d'un pied libre, ferme et volontaire, et, quand il parle,\nsa voix claire sonne franc, avec des phrases « belles comme des\nmuscles ». On se fie volontiers à si loyal compagnon. L'estime\nne s'arrête pas, comme il le faut trop souvent, au livre ; elle\npousse sans hésiter jusqu'à l'homme.                          M. D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 696, "page_fin": 699, "titre_corps": "De l’organisation des Musées", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "De l'organisation des Musées JE n'ai point", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 825, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 94, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "De l'organisation des Musées\n                      JE n'ai point la prétention de faire u n e contribution de savant\n                          ou une dissertation de Fpécialiste.\n                             Ce sont, tout simplement et très modestement, les\n                          réflexions d'un visiteur de musées, les impressions d'un\n                          flâneur de galeries d'art.\n                             P a r c o u r i r un musée de façon que ce pèlerinage soit fruc-\n                          tueux est d'autant moins aisé qu'en général les organi-\n                         sateurs de nos galeries d'art n'ont pas dépensé de grands\n                         efforts pour ménager l'accès des chefs-d'œuvre aux intel-\nligences et aux sensibilités.\n   L a psychologie du visiteur de musée me paraît pouvoir être résumée en\nquatre stades : la première h e u r e , c'est de l'enthousiasme, la seconde, de\nl'intérêt, la troisième, de la lassitude, et la quatrième, de l'éreintement !\n   E t alors, on c o m p r e n d , si on ne l'excuse, ce mot attribué à u n e Béo-\ntienne illustre de la troisième R é p u b l i q u e française, qui, obligée par\nla haute situation qu'occupait son m a r i , de se promener fréquemment d a n s\nles musées et les salons d'art, s'écriait un jour, mélancoliquement : « Mon\nDieu ! q u e de toile p e r d u e !... »\n    Les frères de Goncourt, d a n s leur Journal, ont affirmé que \" ce qui\nentend le plus de bêtises au m o n d e , c'est un tableau de m u s é e ».\n   Peut-être — mais à qui la faute ?\n    L a majorité du public a p p o r t e , au musée, sans doute son incompétence,\nmais aussi sa b o n n e volonté, son réel désir de s'initier et de s'instruire.\n   Seulement le moyen ? — q u a n d les tableaux lui sont présentés fans ordre\net sans méthode, en kilomètres de toiles, à la fois monotones et bigarrés,\nl'une œuvre a n n u l a n t l'autre, toutes étant distiaites de leur ambiance origi-\nnelle, privées de l'atmosphère qui baigna leur création !\n    Les musées sont faits pour le public, et, sous peine de forfaire à leur\nmission éducative, ils doivenr être c o m m e un livre ouvert où le visiteur\npuisse lire logiquement, chronologiquement et m é t h o d i q u e m e n t , l'histoire de\nl'art, sans être déconcerté à tout moment par des interpolations, ou dérouté\npar des mélanges d'écoles.\n    Mais il y a p l u s .\n    L'art d'une époque vit d'une vie h a r m o n i q u e qui s'étend à toutes les mani-\n\n\n  (1) Communication faite à la Société d'Histoire et d'Archéologie de Gand, le 21 octo-\nbre 1908.\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3421, "texte": "                      DE L'ORGANISATION DES MUSÉES                                  697\n\n\nfestations esthétiques; q u a n d un vent nouveau de beauté souffle sur un\nsiècle, toutes les formes d'art en sont pénétrées, parce qu'il existe entre elles\ntoutes des correspondances nécessaires; sans doute, tel genre déterminé, si\nun ouvrier de génie en fait son instrument, représentera, avec plus de maî-\ntrise et d'éclat, l'idéal du moment, mais à côté de ce g e n r e prédominant, les\nautres genres n é a n m o i n s infléchiront sous la même poussée d'art...\n    L e s oeuvres des g r a n d s primitifs ont des affiliations étroites avec les\nretables, les tentures et les vitraux, réalisations autres d'un même rêve de\nbeauté ! E t la splendeur des R u b e n s et des Van Dyck est solidaire d'un décor\nmobilier œuvré sous une identique inspiration de fastueuse grandeur.\n    L a plus intime parenté existe donc entre toutes les expressions d'art d'un\nt e m p s ; et chacune d'elles a besoin des autres pour sa mise en valeur propre\net complète.\n    On l'a compris au L o u v r e , d a n s les salles consacrées aux mobiliers fran-\nçais des XVIIe et XVIIIe siècles et où tout concourt — meubles, tapisseries,\nsculptures, tableaux — à produire un h a r m o n i q u e effet d'ensemble, et, peut-\nêtre mieux encore, d a n s l'aménagement nouveau de la salle des Médicis,\noù l'oeuvre titanesque de R u b e n s à bénéficié enfin d'un décor adéquat à sa\n somptuosité.\n    On l'a compris encore au Friedrich-Museum de Brrlin où, n o t a m m e n t , les\npeintres des écoles italiennes voient leur beauté soulignée par des statues,\ndes majoliques et même par de superbes portiques de marbre provenant des\npalais de Venise.\n    E t le Rijksmuseum d'Amsterdam que l'on appela si justement « la vaste\nécole supérieure de la tradition de l'art hollandais sous toutes ses formes » ?\nCette création merveilleuse était en voie de devenir, à l'instar du Musée de\nBerlin, une synthèse h a u t e m e n t éducative et prestigieusement évocatrice\n— leçon de choses, claire, rationnelle et é m o u v a n t e ! Mais il paraît que la\nRoutine médite une revanche et se prépare à rompre cette vision h a r m o -\nn i q u e . L'Art public, d a n s son second n u m é r o de 1908, a jeté un cri d'alarme,\nen signalant des « fantaisies d ' a r r a n g e m e n t » et des « anachronismes » qui\nrisquent d'annihiler la portée éducative du Rijksmuseum.\n     Les quelques efforts que n o u s venons de signaler en vue d'une organisation\n plus logique des musées sont des actes malheureusement isolés, et surtout ils\nconstituent des initiatives étrangères.\n     E n Belgique, où en sommes-nous ?\n     Certes, le souci est plus grand que jadis, de la continuité historique dans la\nprésentation des œuvres d'art; et on paraît renoncer progressivement au\n régime du tohu-bohu et au système du <t pêle-mêle » qui faisaient de nos\n galeries d'art le plus ahurissant des spectacles.\n     Mais, par contre, l'hostilité persiste, tenace, à accorder à l'art, dans les\n musées, une représentation synthétique qui serait le reflet même de sa vie\n dans le passé. On c o n d a m n a la Beauté à l'écartèlement, reléguant la sculp-\n ture loin d e la peinture et les privant l'une et l'autre de l'entourage propice\n des arts décoratifs. C'est le geste du monsieur qui, pour permettre à plus de\n personnes de mirer leur vanité, donne un c o u p de poing dans la glace et dis-\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "698                               DURENDAL\n\n\ntribue les fragments à la ronde! L'impression d'ensemble est sacrifiée; le\ndétail triomphe!\n   Et pourtant, serait-il si difficile de tenter quelques essais dans le sens d'une\nreprésentation plus harmonique de l'art?\n    Lorsqu'un musée nouveau est en projet de construction, est-il donc si\nmalaisé de prévoir la place qu'on assignera à chaque école, et, au lieu de s'en\ntenir systématiquement à un décor uniforme, d'orner les salles de motifs\ndécoratifs en rapport avec les œuvres qui y seront exposées?\n    Et, ensuite, peut-on soutenir sérieusement que quelque chose d'autre et de\nplus essentiel serait compromis qu'une vieille et mauvaise habitude, si les\ntableaux des diverses écoles étaient entourés de sculptures, voisinaient avec\ndes meubles ou alternaient avec des tapisseries, leurs contemporains et leurs\némules, et si ainsi les organisateurs des musées mettaient fin au divorce qu'ils\nont prononcé entre les divers genres d'art?\n    Je veux bien que dans telle grande galerie, des circonstances de fait peuvent\nsupposer à une réorganisation immédiate et complète. Mais pourquoi se\nrefuser à une expérimentation tout au moins fragmentaire — et qui permet-\ntrait de comparer et de juger les deux systèmes en présence, celui de la sépa-\nration et celui de la synthèse, celui de la cité d'art vivant et celui de la nécro-\npole?\n    Là, en tous cas, où la réforme est possible sur l'heure et où, d'ailleurs, elle\n s'impose, c'est dans les centres d'importance secondaire : la manie d'écar-\ntèlement y sévit avec intensité. Voyez Termonde. Voyez Courtrai. Musée\nd'archéologie d'une part, mutée de tableaux — ou quelque chose qui en fait\nvaguement office! — d'autre part. Séparés, ces deux exhibitions manquent\ntotalement de puissance évocative. Réunissez-les, que les reliques d'autrefois\nse complètent les unes les autres, qu'elles s'éclairent mutuellement et vous\naurez, dans chaque province, une ou plusieurs de ces « Maisons du passé »,\ndont j'ai parlé au Congrès d'archéologie de 1907, et où palpitera, d'une vie\nharmonique, tout l'art de la région.\n    La question qui nous occupe a, du reste, fait l'objet d'un débat au Con-\ngrès d'archéologie l'Annales, lome I, pp. 325 et suivantes). La discussion fut\namorcée par un rapport de M. Joseph Casier, et voici comment M. F . Don-\nnet, rapporteur des travaux de la troisième section, résumait les idées\ndéfendues par M. Casier : « Il faut multiplier les musées spéciaux dans les-\nquels seront pieusement conservés et soigneusement classés les vestiges pic\nturaux, sculpturaux ou archéologiques, recueillis sur place. De pareilles collec-\ntions initieront le peuple au passé de ses cités natales, ils susciteront le culte\ndu souvenir, ils rempliront un but éminemment utile et social. » (Annales, t. I,\np. 393.)\n   Je suis fort aise de pouvoir placer mes modestes revendications à l'abri de\nl'autorité de M. Joseph Casier; mais comme les foudres de la Routine sont\nmultiples et redoutables, voici, en guise de paratonnerre, quelques autres\nappréciations encore, dont la valeur et le poids ne seront pas discutés. Je les\nemprunte aux diveis articles qu'a publiéssur la matière M. L. Maeterlinck,\nconservateur du Musée de Gand, qui a le mérite de mener, avec une rare\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "                       DE L'ORGANISATION           DES    MUSÉES                       699\n\n\n\nténacité, une campagne qui, tôt ou tard, sera victorieuse. (L'Art Moderne,\n 15 m a r s et 19 avril 1908.)\n    Au référendum institué p a r M. Maeterlinck, M. Charles Buls répondait :\n« Nos m u s é e s , destinés à former le goût, sont disposés avec le plus mauvais\ngoût, sans le moindre sentiment de l'harmonie qui doit exister entre l'œuvre d'art et\nson ambiance, \"\n    E t M. Kervyn de L e t t e n h o v e disait : « T o u s les arts se tiennent et se com-\nplètent; leur réunion est nécessaire pour faire vivre u n e é p o q u e d'art »\n    M. Ch. Cardon, membre de la Commission directrice des musées de\nBruxelles : n L e s musées devraient réunir des objets de genres divers se faisant\nvaloir les uns les autres. »\n    E t , enfin, M. Van Overloop, conservateur en chef des musées royaux\nd'arts décoratifs : « J e rêve pour Bruxelles u n e sorte de fusion de ce qu'on\nappelle le g r a n d art et les arts mineurs ou, du moins, un voisinage assez pro-\nchain pour leur faire une ambiance c o m m u n e . »\n    J e ne vous rapporterai pas les consultations de M. Bode, directeur général\ndes musées de Berlin, et d e M. Paul Durieu, conservateur honoraire des\nmusées du L o u v r e ; ces messieurs firent mieux que de théoriser; ils réali-\nsèrent l'harmonisation des genres d'art par des créations exemplaires; j'en\ndirai autant de M . F . Scribe, le s y m p a t h i q u e esthète gantois, qui entreprit,\nil y a quelque temps, au Musée de Gand, u n e expérimentation topique des\nidées que je viens de d é v e l o p p e r ; cette heureuse initiative fut, hélas! passa-\ng è r e ; la « salle Scribe » fut b r u s q u e m e n t licenciée. L a leçon eût pu être\ncontagieuse !\n    U n dernier mot. Il m'a été assuré — c'est peut-être u n e indiscrétion —\nque la Commission du Musée de G a n d a repoussé les idées que j ' a i l'hon-\nneur de défendre et que l'un des opposants motiva son vote négatif d'un mot\ndéfinitif et lapidaire : « T o u t cela, c'est de la littérature! » N o n , ce n'est pas\nde la littérature ou plutôt ce n'est pas que de la littérature; c'est de la\nlogique, c'est de la méthode et c'est surtout du bon s e n s !\n    L ' œ u v r e d'art, en somme, ne doit pas u n i q u e m e n t servir de prétexte à\ndissertations ou de trapèze à chronologies. L ' œ u v r e d'art est le patère où\nnous s u s p e n d o n s notre rêve de beauté. Le but de l'œuvre d'art, son premier\nbut, sa destinée supérieure, c'est de provoquer en n o u s l'émotion esthétique,\net cette émotion sera d'autant plus g r a n d e , d'autant plus forte, d'autant plus\nd u r a b l e , que les œuvres nous seront présentées, non plus isolées les unes des\nautres, non plus déracinées de leur milieu, mais d a n s le voisinage immédiat\nd'autres œuvres, filles de la même inspiration !\n    M. L . Maeterlinck, d a n s un des articles auxquels je faisais allusion tantôt,\ndisait que, si l'on continue à persévérer d a n s les m ê m e s errements anciens,\na u lieu de faire des musées les temples de l'art, on en fera les prisons.\n   J'ajoute que si on persiste, dans l'arrangement de nos musées, à mécon-\nnaître les correspondances vitales entre les divers genres, l'œuvre d'art, au\nlieu d'être la leçon de beauté, risque d'en devenir le pensum.\n\n                                                           FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 700, "page_fin": 703, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art La Passion selon saint Jean, de Bach", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 829, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2373, "texte": "Chronique d'Art\n\n             La Passion selon saint Jean, de Bach\n   La Société des Concerts de musique sacrée, organise à Anvers, pour le\ndimanche 6 décembre 1908, à 3 heures, en la grande salle de l'Harmonie\n(rue d'Arenberg), sous la direction de M. L . O n t r o p , l'exécution d'une des\nplus sublimes œuvres du grand Bach :\n\n                          La Passion selon saint Jean\n                      pour soli, chœur, clavecin, orgue et orchestre\n     Les solistes suivants y prêteront leur concours : M lle Tilia Hill, soprano\n(La H a y e ) ; M m e P . de Haan-Mamfarges, alto ( R o t t e r d a m ) ; M. W a l t e r van\nSon, ténor ( A m s t e r d a m ) ; M. G. Z a l s m a n , basse ( H a a r l e m ) .\n     Cette œuvre qui suscita, en 1906, une si vive curiosité d a n s le m o n d e\nmusical lorsque la Société des Concerts de musique sacrée eut annoncé sa pre-\nmière exécution en Belgique, s'impose cette fois-ci encore plus particulière-\nment à l'attention, car elle sera interprétée suivant l'orchestration originale\nde B a c h .\n     Les qualités exceptionnelles de la chorale de la Société des Concerts de\nmusique sacrée et le choix d'artistes aussi réputés permettent d'affirmer que\ncette exécution sera riche en véritables et profondes sensations d'art.\n     Prix des places : Réservée : 5 francs. — P r e m i è r e : 3 francs. — Seconde\n(galerie bas côté) : 2 francs. — Troisième (galerie-étage) : 1 franc.\n     Les personnes, n'habitant pas Anvers, pourront faire numéroter leurs\nbillets (pour les places réservées) en les adressant au secrétaire, M. J. Bolaerts,\nAnvers, rue aux Laines, 44, qui les renverra d û m e n t n u m é r o t é s .\n     Des billets sont mis en vente chez tous les m a r c h a n d s de musique\nd ' A n v e r s ; à Bruxelles, chez Breitkopf et H ä r t e l ; à G a n d , chez M M . Beyer;\nà Liége, chez M m e veuve M u r a i l l e ; à Bruges, chez M. Van M a t c k e ; à\nL o u v a i n , chez M. L . V e r s l u y s ; â Malines, chez M. Lout.\n\n\n\n                         La Messe de M. Gevaert\n   Les habitués des concerts du Conservatoire ont eu dernièrement la primeur\nà Bruxelles d'une messe, œuvre nouvelle de M. F.-A. Gevaert, le maître de\ncéans : cette fois, Lucullus dînait chez Lucullus. 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Gevaert de l'impossibilité dans laquelle il se\ntrouvait, depuis les nouvelles lois cultuelles, de r é m u n é r e r les chœurs mixtes\nnécessaires au j u b é ; il se trouvait, par suite, réduit aux voix de jeunes gar-\nçons, aussi ingrates que leur répertoire est indigent. C'est alors que\n M. Gevaert, ému de cette détresse, — peut-être même quelque peu solli-\ncité?... — promit au pauvre maître de chapelle de lui composer une messe\npour sa junévile maîtrise. Il tint parole, et l'œuvre fut exécutée à Lille et\nla fête de Noël suivante. Dédiée à M. Van D a m , chanoine de la basilique\nde N o t r e - D a m e de la Treille, elle est écrite à trois voix égales avec accompa-\ng n e m e n t d'orgue et porte pour épigraphe : Ex ore infantium et lactentium perfecisti\nlaudem propter inimicos tuos (Tu as mis ta louange d a n s la bouche de les enfants\npour la confusion de tes ennemis). Le Kyrie est bâti tout entier sur l'Introït\nde la grand'messe de Noël, Puer natus est nobis.\n    C'est cette messe qui fut exécutée récemment au Conservatoire.\n    Bien que d'une harmonisation moderniste, m ê m e recherchée (comme d a n s\nle Credo), son caractère général n'en reste pas moins essentiellement religieux,\ngrâce à la fois au sentiment qui l'anime et à l'emploi des divers éléments\nstylistiques qui constituent les attributs habituels de la musique d'église\ncatholique (la vraie, bien e n t e n d u , non pas celle justement stigmatisée par\nM. Tinel dans son récent discours académique) : une polyphonie simple,\nmais rigoureuse, l'application discrète des anciennes cadences ecclésiastiques,\nl'élimination sévère de tout « effet », l'ornementation mélismatique étant\nelle même réduite à sa plus simple expression. On a tout particulièrement\nr e m a r q u é la jolie phrase en sol de l'Agnus Dei, l'Hosannah, au rythme ingénu\net frais (évoquant quelque triomphal cortège d'enfants dans u n e « entrée à\nJérusalem »), le Credo, d'une allure narrative et religieusement dramatique,\nune phrase exquise des coryphées, au rythme souple et délié, dans l'Agnus\nDei; enfin, dans cette dernière partie, la lumineuse transition du mineur a u\nmajeur, sorte de transfiguration qui précède la conclusion, celle-ci d'une\nadmirable et virginale sérénité, d'un accent de foi ingénue et profonde.\n    Ecrite pour u n chœur de jeunes garçons, la messe a été exécutée au Conser-\nvatoire par un chœur combiné de jeunes filles et de jeunes g a r ç o n s . C'était\nassurément plus beau, plus musical, — et à la fois moins m y s t i q u e . La voix\nde femme — le plus beau, le plus émouvant des instruments — a malgré\ntout quelque chose de sensuel dont sont exemptes les voix enfantines ; celles-ci,\nsouvent rêches, âpres, désagréables, ont dans leur timbre blanc, frigide,\nasexué, quelque chose d'impersonnel, d'impassible qui est seul capable de\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2952, "texte": "702                                DURENDAL\n\n\nrendre cet état particulier de l'âme morte à elle-même, abîmée en Dieu, que\nnous désignons sous le nom de mysticisme.\n  Interprétation de tout premier choix, comme il sied, préparée con amore par\nM. Marivoët, professeur de la classe de chant d'ensemble du Conservatoire,\nM. Wotquenne tenant l'orgue avec son talent habituel.\n                                                                     E. C.\n\n                      Premier Concert Populaire\n   A son premier concert, Sylvain Dupuis a fait entendre la nouvelle œuvre\nde Gilson, Variations symphoniques pour orchestre, édifiées sur un thème\nplein de charme et de grandeur, et où la merveilleuse ingéniosité du déve-\nloppement le disputent à la splendeur de l'orchestration, à la richesse des\ncolorations et des rythmes. Cette œuvre, si difficile à mettre au point, a été\ndirigée par Dupuis avec autant de clarté que de finesse.\n   A côté de l'art nouveau, l'art classique était représenté à ce concert par\ndeux belles interprétations de la Quatrième Symphonie de Beethoven et de\nl'ouverture d'Euryanthe.\n   M. Misha Elman a reparu dans le Concerto en la de Glazonnow, puis\ndans la Chaconne et l'Aria de Bach. Ce jeune violoniste si intéressant, dont la\nvigueur rythmique, l'ampleur sonore et la technique splendide furent très\njustement remarquées l'an passé, semble être en progrès du côté de la poésie,\ndu sentiment et du style. Il a été triomphalement acclamé.\n                                                                  G. DE G.\n\n\n                Eleonora Duse au Théâtre du Parc\n                                                                         *\n   Un beau masque tragique, mobile, passionné et dont toutes les lignes har-\nmonieuses et ardentes vibrent sous les impulsions diverses de la joie, de la\ncolère ou de la souffrance. Des gestes de volonté ou d'instinct, pleins de\nfierté ou de grâce et qui font rythme et noble accompagnement à une parole\ntoute en nuances et en frémissements... Puis le rire, le rire divin, le\nbégayement puéril et enivré de l'amour heureux; le rire indicible et vain,\nmélangé d'impuissance et de sarcasmes, de l'amour trahi...\n   La Silvia du drame de d'Annunzio, la Gioconda, défend le bonheur de son\nfoyer, qui déjà a failli être détruit, contre les suggestions de rêve et de réalité,\nauxquelles son mari, le sculpteur Lucio Settala,est en proie au grand trouble\nde leur commune existence. L'artiste est resté hanté du souvenir de la\nGioconda, la femme qui jadis lui a servi de modèle pour un chef-d'œuvre,\ndont depuis il a inutilement cherché à ressusciter en lui l'enthousiaste inspi-\nration. Et, dans son âme, qui se leurre elle-même sur ses propres mobiles,\nles appétits de la passion s'identifient avec les aspirations démenties de sa\npensée et se revêtent à ses yeux de la même noblesse que celles-ci. Le devoir\nprend devant lui l'apparence de Silvia; l'art et la gloire, celle de la\nGioconda.\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1080, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                703\n\n\n   Terrible conflit où Silvia ne peut presque défendre son amour contre la\nGioconda sans prendre, dans le cœur prévenu de Settala, la semblance d'une\nennemie de son art.\n   Et elle devient, en effet, finalement la victime mutilée de cet art, car, ayant\nvoulu chasser sa rivale à la fois de la vie et de l'atelier du sculpteur, cette\ndernière, dans un accès de rage, renverse le chef-d'œuvre qui, en tombant,\nécrase les mains de Silvia, tendues pour le sauver de la destruction.\n   Si horrible que soit la catastrophe d'un drame, la vie continue ensuite. On\nle sait assez, et peut-être dans le cas de la Gioconda aurait-il été préférable de\nne pas le montrer sur le théâtre. Le spectacle de Silvia, abandonnée, le cœur\net le corps estropiés, ne serait pas supportable à la scène si l'admirable talent\nde Mme Duse ne préservait ce dernier acte, qui affaiblit la belle intensité de\nl'œuvre, de sombrer dans le mélodrame.\n                                                                          A. 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Ceci d e m a n d e plus ample\n                          examen.\n                             Laissons de côté, n'est-ce pas, les spectacles d'impor-\n                          tance secondaire bien que de tradition inébranlée, l'inévi-\n                          table revue de fin ou de milieu d'année (la Revue de Cluny),\n                          l'immarcescible mélodrame de l'Ambigu (l'Affaire Legris) et\nle fatidique vaudeville du Palais Royal (l'Heure de la bergère, pas mal, ma foi,\n M. O r d o n n e a u a le tour de main du bon cuisinier bouffe). Ne nous attardons\npas davantage aux œuvres d'un échelon quelque peu supérieur. L e d r a m e de\n M. Serge Basset, l'Auberge rouge (théâtre Antoine), garde u n lointain reflet\ndu génie de Balzac dont il adapte une nouvelle à la scène. L'Or, de M M. Peter\net D a n c e n y (théâtre S a r a h - B e r n h a r d t ) , traite d'un sujet toujours actuel, tou-\njours important. L e Petit Fouchard de M M . R a y m o n d et Sylvane (Gymnase)\nmet en scène d'une façon assez plaisante le désagrément qu'il y a pour un\nménage sans enfants à se toquer d'un bébé d o n t il faut supporter la légitime\net indiscrète famille. Mais malgré tout, ces diverses œuvres, m ê m e , à mon\navis, le Parmi les pierres du célèbre S u d e r m a n n (Odéon), ne méritent qu'une\nsimple mention. Ce sont des pièces plus importantes à propos desquelles il\nfaut faire halte.\n   P a r m i celles-ci, deux se font presque vis-à-vis : l'Emigré de P a u l Bourget\n(Renaissance) et Israël d ' H e n r y Bernstein (théâtre Réjane). U n jeune offi-\ncier d'une noble famille, a m o u r e u x d ' u n e petite bourgeoise dont son fossile,\nson diplodocus de père ne veut pas e n t e n d r e parler, a p p r e n d subitement qu'il\nn'est pas le fils du marquis de C l a v i e r - G r a n d c h a m p dont il porte le n o m . Un\njeune h o m m e de race non moins aristocratique, le prince de Clare, cercleux\net antisémite, est non moins b r u s q u e m e n t informé qu'il est le fils d'un juif\nGuttlieb dont il vient de jeter bas le c h a p e a u d'un coup de c a n n e , et l'on\ndevine, dans un cas c o m m e d a n s l'autre, les complications et les oppositions\nqui ne p e u v e n t m a n q u e r de naître de ce double c h a n g e m e n t d'état. Des deux\npièces, celle de M. Bernstein est incontestablement la plus s c é n i q u e ; la vio-\nlence des actes et des paroles, la brutalité des situations, la façon dure,\npresque gênante, dont la mère du j e u n e prince est amenée à lui avouer sa\nfaute, et dont le père oublie l'insulteur pour ne plus voir d a n s le jeune h o m m e\nqu'il a devant lui que l'arrogant p e r s o n n a g e qui fera, à sa propre façon, son\nchemin dans le m o n d e ; tout cela porte sur le public, et n'est d'ailleurs pas\nmauvais. L e j e u n e prince de Clare est bien le fils de ses origines paternelles;\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3702, "texte": "                  CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                               705\n\n\nil n'a rien du gentilhomme; d'abord un homme d'âme haute, ou seulement\nde bonne éducation, ne décoiffe pas un vieillard, même juif, et au lieu d'être\nantisémite, se contente d'être asémite ; mais le caractère bien posé ne se main-\ntient pas ; dans ce jeune gommeux qui, pris en une situation embarrassante,\nfile à l'anglaise par le suicide, je ne reconnais pas le descendant des opti-\nmistes et opiniâtres fils d'Israël, lesquels, depuis le siège de Titus, n'ont plus\nrecouru à cette manière de se soustraire aux difficultés de l'heure présente.\nJe le verrais plutôt, s'il voulait agir conformément à cette part de son ata-\nvisme, se conduire d'une façon beaucoup plus confiante et souriante, se gar-\ndant bien de crier sur les toits son vrai nom de Guttlieb, mais, tout au con-\ntraire, tirant de son titre de prince de Clare tout le parti mondain et même\nfinancier possible, et au besoin drainant discrètement vers la banque de son\n digne père les capitaux qu'il pourrait emprunter à ses amis des grands cercles\n et que ceux-ci ne manqueraient pas de lui confier, rassurés par l'attitude ami-\n sémite que le jeune hybride n'aurait pas manqué de conserver. Je sais bien\n que le suicide semble revêtir aux yeux de l'auteur un caractère d'héroïsme\n chevaleresque, et qu'en faisant se tuer son héros, il croit avoir rétabli l'équi-\n libre du côté de la ligne maternelle, mais là encore il se trompe : un gentil-\n homme, ou simplement un chrétien, ne se reconnaît pas le droit de se sup-\n primer, et en le faisant, notre métis ne se montre pas plus le fils de la princesse\n de Clare (qui s'appelle dans la pièce duchesse de Croucy ; M. Bernstein a la\n coquetterie de sa science nobiliaire : duc prime prince en France!), ou le fils\n spirituel du Révérend père de Silvian qu'il ne s'était montré le fils naturel\n de Guttlieb. D'autant qu'il n'y a vraiment pas de quoi se faire sauter parce\n qu'on apprend que le monsieur au haut de forme de qui on a fait subir ce\n sort est votre éditeur naturel ; Œdipe avait fait pis à Laïos et la révélation de\n son état civil ne lui avait pas fait perdre ainsi la tête. Au surplus, et pour la\n contexture, la pièce est comme le principal personnage; d'aspect habile, elle\n est au fond maladroite. Que dire de cette grande dame repentie qui donne\n rendez-vous chez elle à son ancien amant pour se faire surprendre et inter-\n roger par son fils? Et que penser de ce jeune homme qui tient si fort à con-\n naître ce qui ne le regarderas? est-il prêtre au confessionnal, par hasard? Et\n que dire de ce révérend père qui, à une situation simplement désagréable, ne\n trouve d'autre ressource que la fuite au cloître? l'auteur s'imaginerait-il que\n quand un catholique se trouve en face d'une petite complication d'ordre\n moralo-social, son devoir est de courir à la Grande-Chartreuse, au lieu de\n dénouer un nœud qui n'est gordien que pour des tisseurs de ficelles théâ-\n trales? Au fond, la pièce de M. Paul Bourget, en dépit d'une certaine tonalité\n grisâtre qui lui a nui auprès du gros public, est bien supérieure à cette enlu-\n  minure criarde et fausse; l'auteur de l'Emigré a eu seulement le tort de faire\n tourner ses quatre actes autour d'une intrigue vraiment bien insignifiante, car\n comment s'intéresser (au théâtre, dans un livre d'analyse ce serait peut-être\n  différent) à l'amourette du jeune officier et de l'institutrice du château? Ceci\n  reconnu, je maintiens que la scène où se débat la question de savoir si un\n  officier peut, en conscience, faire enfoncer par ses hommes une porte d'église\n  soulève un problème autrement élevé, et autrement actuel et fréquent d'ail-\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3792, "texte": " 706                                    DURENDAL\n\n\n  leurs, que celui qui s'agite si artificiellement entre les trois ou quatre marion-\n  nettes mélodramatiques de M. Bernstein.\n       Si je place Répudiée (théâtre Antoine) de M m e Louise Dartigue (pseudo-\n  n y m e que le public devait sans doute être trépidant de percer à jour, car\n  M m e Cruppi n'a pu longtemps se retenir de lui donner cette satisfaction), si\n je place, dis-je, Répudiée parmi les pièces dignes de quelque atteiition, ce\n n'est pas qu'elle dénote une habileté scénique q u e l c o n q u e (elle est d'ailleurs\n tombée à plat, comme j'espère bien que ne tombera jamais M. Cruppi),\n mais c'est qu'elle fait, sans le vouloir peut-être, le procès de ce vieux raseur\n de divorce en illustrant le mot d'Auguste Comte : la facilité provoque au\n besoin, que les mauvais plaisants appliquent aux vespasiennes, mais qui\n concerne aussi les textes de lois. Oui, si le divorce n'existait pas, Antoi-\n nette de Blaye ne serait pas devenue la maîtresse de Daniel Robert}', car\n assurément la fine mouche avait bien cette idée de derrière le traversin de\n se faire épouser en municipal mariage, ce pourquoi, et bien que notre Code\n n'admette ni la répudiation, ni m ê m e le divorce par consentement mutuel, la\n légitime M m e Roberty se considère comme répudiée, se résignant si bien à ce\n sort qu'elle se tue, elle aussi ! J e ne suis d'ailleurs pas sûr qu'en écrivant sa\n pièce, l'autrice n'ait pas eu, de derrière son écritoire, l'idée de proclamer le\n d r o i t e la r é p u d i a t i o n ; car enfin cette bonne Mme Roberty n'aurait jamais\n consenti à divorcer, et du cul-de-sac, si j ' o s e dire, où le mari et la maîtresse\n l'avaient poussée, elle ne pouvait sortir que par la répudiation ou le suicide ;\n or, cela vaut mieux que ceci : d o n c q u e M. C r u p p i , ou un de ses amis, se\n hâte d e déposer u n e loi sur la « faciiisation » de la répudiation ! Mais qu'il ne\n s'imagine pas que ce sera nous fermer la bouche ! N o u s autres, gens du\n futur âge, c'est le mariage par consentement d'un seul que nous réclamons !\n     J'arrive enfin aux b o n n e s pièces, à celles du moins qui m'ont paru telles.\n Quel charme que d'entendre les vers faciles, élégants, parfois comiques,\n parfois attendrissants de M. André Rivoire, l'auteur du Bon Roi Dagobert'!\n Ce n'est pas précisément la culotte qu'il a, celte fois, à l'envers, le bon sire,\nc'est la cervelle, tellement la royale c h a m b r e à coucher se révèle hantée de\nmystères d'ailleurs point désagréables. A la fin, grâce au grand saint Eloi,\ntout s'explique, et Dagobert, tout c o m m e fit Assuérus, m t t la gentille N a n -\nthilde dans le lit de « l'altière Vasthi », ce qui lui occasionnera peut-être une\na t t r a p a J e avec les Franconiens ou les T h u r i n g i e n s , gens déjà propres à cher-\ncher des querelles d'alamans, mais qu'importe, puisque le grand saint Eloi\nrègne ! Ah ! que ne règne-t-il encore, on n'entendrait plus parler de Casa-\nblanca ! C'est Leloir qui incarne, fort savoureusement, comme à son habitude,\nle subtil ministre fabricant de fauteuils, et c'est Berr qui d o n n e une physio-\nnomie tout à fait a m u s a n t e à son brave h o m m e de souverain ; la Comédie-\nFrançaise est digne ici de sa réputation, mais voilà, on se d e m a n d e , en\ne n t e n d a n t ces comédies si merveilleusement interprétées, ce q u ' o n en pen-\nserait si on les voyait jouées aux chandelles, dans un grenier de village par\nde vagues cabots a m b u l a n t s . E t il n'est peut-être pas impossible que leur\nbonne mine n'en souffrît u n p e u . Mais pourquoi chercher midi à quatorze\nheures ? Mettons notre culotte à l'endroit et déclarons-nous satisfaits !\n     Enfin, pour la b o n n e b o u c h e , deux études de psychologie dramatique\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3770, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                    707\n\n\nsortant de l'ordinaire, l'une d'un vétéran du théâtre d'outre-Manche, l'autre\nd'un d é b u t a n t de nos scènes parisiennes. Celle-ci, l'Oreille fendue de M. Lucien\nNépoty (théâtre Antoine) n o u s conte la piteuse, mi-grotesque, mi-pitoyable\nhistoire des pauvres vieux officiers brutalement a d m i s , suivant la formule, à\nfaire valoir leurs droits à la retraite, et qui tombent du j o u r au lendemain\nd'une vie active, o c c u p é e , intéressante malgré t o u t , à une torpeur\ne n n u y é e , désolée et irritée. Se créer des occupations nouvelles, cela est\nfacile à dire quand la soixantaine est sonnée ! E t si les yeux se brouillent ?\nEt si les j a m b e s se rouillent ? Et si le cerveau se fatigue ? Il y avait là tout u n\nlot de silhouettes à mettre en scène et qu'il n'était d'ailleurs pas facile d'y\nmettre, le vieux retraité étant u n type pour romancier (qu'on se souvienne\nentre autres des Joueurs de boules de Saint-Mandé, de Maurice Beaubourg)\nplutôt que pour auteur de théâtre. M. N é p o t y y a r é u s s i ; une intrigue un\npeu mince mais agréable nous permet de suivre pendant quatre actes les faits\net gestes falots de l'ex-colonel Gavotte et de l'ex-général Désarçons de L a n -\ntoille a d m i r a b l e m e n t rendus par Janvier et Gémier. T o u t cela est d'excellent\naugure pour les pièces que M. N é p o t y se doit de nous donner à l'avenir.\nQ u a n t à l'autre comédie, de l'illustre Arthur W . P i n e r o , la Maison en ordie\n(Vaudeville), c'est u n e œuvre tout à fait distinguée et qui, à travers la tra-\nduction, laisse parfaitement voir les qualités que doit avoir l'original ; le\nmilieu de famille anglais y est dépeint d'une façon fort savoureuse à nos\nyeux. H e n r y Jesson, fils d'un pasteur, donc h o m m e grave, a perdu sa pre-\nmière femme Annabel Ridgaley, p e r s o n n e grave aussi sans doute comme\ntoute sa famille, y compris la sœur survivante Géraldine Ridgeley, et s'étnnt\nremarié, car il ne sied pas qu'un fils de pasteur s'expose aux périls\ndu célibat, il est tombé sur u n e petite femme rieuse, frivole, charmante,\nbref le contraire de la défunte, et c'est le duel qui commence entre la pauvre\ncigale, N i n a , qui ne sera bientôt plus b o n n e qu'à être jetée à toutes les bises\ndu dehors, et la fourmi ménagère, économe, prudente, Géraldine, forte du\nsouvenir de sa s œ u r et dont tous les agnats et cognats Ridgeley chantent\nles vertus. H e u r e u s e m e n t qu'un beau jour H e n r y Jesson met la main par\nmégarde sur un paquet de lettres qui se trouve être les billets doux de la\ndéfunte Annabel, et que celle-ci, précipitée soudain de son piédestal,\nentraîne d a n s sa chute la trop habile Géraldine. N i n a redevient maîtresse de\nla situation, ce qui vaut mieux que d'être la maîtresse des amis de son mari,\n et la gens Ridgeley n'a qu'à aller voir au dehors si la bise est bienvenue. A\n ne rien céler j'eusse préféré que le revirement du mari ne fût pas dû à cette\ndécouverte de pattes de mouches, et que ce fût seulement excédé par le souci\n d'ordre excessif de Géraldine et par le cant puritain de sa Smala q u ' H e n r y\nJesson finît par ouvrir les yeux au charme u n peu enfantin mais si délicieux\n de sa seconde femme. Mais il faut bien se mettre au goût du public qui pré-\nfère les péripéties imprévues et un peu grosses aux fluctuations de p u i e\n psychologie; d'ailleurs le mérite de l'œuvre subsiste et toute la collection des\n Ridgeley suffit à tenir en joie le spectateur, joie délicate et fine ; il y a loin,\nheureusement pour M. P i n e r o , de sa pièce à celles de M. Bernstein et de\n M m e Dartigue.\n                                                                      HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 708, "page_fin": 716, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES L'ART Les Estampes de Peter Bruegel", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 837, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "LES             LIVRES\n\nL'ART :\nLes Estampes de Peter Bruegel l'Ancien, par M. RENÉ VAN\n    BASTELAER. U n vol. in-4 0 illustré. — (Bruxelles, Van Oest.)\n    P l u s on étudie Peter Bruegel l'Ancien, plus on s'éprend de cette person-\nnalité forte, d r u e , inattentive ou fermée à tout ce qui n'est pas dans les voies\nde sa propre vocation. A u n e époque où l'art commençait l'évolution qui\ndevait le rendre de plus en plus étranger à la foule, c'est à la foule que son\nart, à lui, s'adresse, et c'est de la foule aussi qu'il s'alimente. L a plus g r a n d e\npartie, et la plus belle, de son œuvre est consacrée au peuple des c a m p a g n e s .\nIl aime celui-ci, non pour y chercher les acteurs de compositions poétiques ou\nsentimentales, à la manière des modernes, Millet ou Bastien-Lepage ; non\nparce que le m o n d e rural lui paraît susceptible de fournir u n e matière parti-\nculièrement pittoresque, mais simplement à cause des affinités naturelles qui\nl'unissent à lui. Il veut exprimer dans son art ce qu'il sent, et il ne sent rien\ndavantage, avec plus d'inlensité, que l'amour et la solidarité qui existent entre\nlui, cette terre flamande et les rudes hommes qu'elle porte.\n    Il est venu de son pays dans les villes éclatantes et riches, Anvers,\nBruxelles; il a parcouru l'élégante et fière Italie, vécu en des ateliers, parmi\ndes confrères enthousiastes de l'art nouveau ; et aussitôt qu'il a été libre de\nlui-même, il est revenu aux prédilections de son génie, sans que l'on puisse\ns u r p r e n d r e qu'en quelques pages secondaires et c o m m a n d é e s traces des\nexemples ou des leçons qu'il avait pu voir ou entendre. Il se soucie peu de\ncompositions savantes, ornées de fabriques ou de décors a r c h i t e c t u r a u x ; il\nn'est point de plaisir pour lui en ces travaux d'ingéniosité. Sa sensibilité\nd'artiste ne s'émeut que devant les sites familiers, devant ces paysans gros-\nsiers qu'il observe et étudie pour nous les montrer d a n s tous les actes de leur\nvie, ceux du labeur comme ceux du divertissement ou de la colère.\n     Ils sont terribles les paysans de Bruegel, tels qu'ils apparaissent dans ses\ntableaux et ces dessins que l'estampe vulgarisait ; on ne saurait dire où, en de\nsemblables êtres, c o m m e n c e la bête m a c h i n a l e ; où la créature intelligente :\n Les hommes, engoncés en des vêtements épais, avec l'aspect de quelque animal\npesant et farouche qui fixerait sur vous la fixité d'un regard où se lit u n e\ninerte résignation ou un entêtement invincible; les femmes, avec des physio-\n nomies moins passives, hargneuses, futées, méchantes ou malignes... Ce\npeuple obscur, ignorant, misérable, tout en impulsions confuses, Bruegel,\n par son art, s'est associé à son existence, comme aux phases de ses labeurs\n monotones, à ses coutumes, a ses fêtes, à ses jeux, à ses s u p e r s t i t i o n s . . .\n     T o u t , chez lui, vient de la réalité, m ê m e le fantastique à l'aide duquel il\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3544, "texte": "                                     LES LIVRES                                    709\n\n\n illustre des proverbes populaires ou dont il e m p r u n t e les éléments, parfois,\n aux évocations fantasmagoriques des Mystères. Nulle part, peut-être, dans\n tout l'art flamand, un tel accent de nature, de vérité simple et droite, sans\n alliage, sans ce soupçon d'arrangement, de mise en scène concertée que,\n quelle que soit l'habileté de l'artiste, on éprouve chez tant d'autres maîtres. Il\n semble qu'entre le spectateur et la vie représentée, l'intermédiaire, l'art se\n soit, à force d'art, effacé, pour pousser, en quelque sorte, cette vie au pre-\n mier plan, la laisser produire seule, son impression forte et directe.\n     La couleur de Bruegel est d'une tonalité exquise, toute en taches fines,\n vibrantes; son dessin, d'un trait nerveux, aiguisé, on dirait presque acerbe,\n et qui silhouette, fouille et. analyse avec u n e sorte d'âpre joie. Il n'a presque\n rien laissé à dire sur la p a u v r e h u m a n i t é villageoise qu'il a racontée dans\n l'étroitesse et la petitesse de ses jours ; de ses jours que les misères du temps\n faisaient gris et vides, comme le ciel de la F l a n d r e ou comme ses plaines\n d'hiver. Dans toutes les faces dont il anime ses œuvres peintes ou dessinées,\n fermiers, ouvriers des champs, indigents et calamiteux, il y a quelque chose\n de fruste, d'inachevé; quelque chose de caché, aussi, u n e expression équi-\n voque où il semble que s'entr'aperçoive, dans la lueur des yeux ou le pli\n des lèvres, les puissances dormantes de ces âmes, les impulsions profondes\n au gré desquelles l'ardeur taciturne au travail se transforme soudain, chez\n elles, en frénésie de plaisir, de bataille et de destruction...\n    L e nombre des dessins que Bruegel exécuta pour Jérôme Cock, d'Anvers,\n et d'autres éditeurs, fut très considérable. Les graveurs de ses œuvres, Pierre\n Van der H e y d e n , F r a n s H u y s , etc., semblent avoir parfois, également, mis\nen estampes certains des tableaux du maître. L ' œ u v r e gravé de celui-ci\nd é b u t e , à son retour d'Italie (1553), par une série de grands paysages mon-\ntagneux, pour lesquels, sans doute, Bruegel utilisa des croquis rapportés de\nson voyage. Ce sont les seuls à peu près de ses ouvrages où l'étranger ait\nmarqué son influence ou son s o u v e n i r ; tous les autres, depuis les séries de\npetits paysages b r a b a n ç o n s , ne doivent rien qu'au terroir.\n    M. René Van Bastelaer nous fait l'histoire de ces travaux du grand artiste\nà la fois en une notice brève et dans un catalogue descriptif et critique, où\nl'on trouvera classées, avec une méthode irréprochable, toutes les estampes\ngravées d'après les dessins ou les œuvres de Bruegel dont l'auteur, qui est\nconservateur du Cabinet de la Bibliothèque royale, a eu connaissance. Notice\net catalogue forment introduction à l'admirable recueil de reproductions,\nau no'mbre d'environ deux cents, que nous offre la maison Van Oest et qui\nsont, personne ne s'en étonnera, d'une finesse et d'une netteté inappréciables.\nP a r la publication dès Estampes, l'excellent éditeur a terminé de la façon la\nplus heureuse l'entreprise qu'il avait brillamment commencée en livrant au\npublic le grand ouvrage consacré à Bruegel par M M . Van Bastelaer et H u l i n .\n\nL e s villes d'art célèbres : Cologne, par M. Louis RÉAU. — (Paris,\n  Laurens.)\n  La vieille cité r h é n a n e , assise au bord de son fleuve majestueux et légen-\ndaire, à l'ombre de sa cathédrale formidable et inachevée et de ses m a g n i -\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "710                                     DURENDAL\n\n\nfiques églises romanes, Sainte-Marie a u Capitole, Saint-Géréon, Saint-Martin\nle G r a n d . . . gardienne des reliques précieuses des Rois mages, de sainte\nUrsule et des onze mille vierges, a subi, a u siècle dernier, de grandes trans-\nformations, nécessitées p a r le considérable accroissement de sa population\net p a r l'essor industriel d u pays. Les fortifications q u i faisaient à la\nville u n e pittoresque ceinture d'antiquité ont été renversées et n'ont laissé,\nde place en place, sur le Ring, sur le boulevard qui fait le tour de Cologne,\nque leurs portes, qui font trophée et vestige a u milieu d e la verdure.\nL a ville même a été m o d e r n i s é e ; les rues capricieuses et étroites se sont vu\nrectifier; les petites maisons, du milieu desquelles jaillissaient les structures\nenchevêtrées et les tours vertignenses d u D ô m e , détruire. La vie ne s'ac-\nc o m m o d e q u e rarement de la beauté, ou, d u m o i n s , faut-il, à présent, que\ncelle-ci soit à l'alignement!\n - Cependant, malgré tout cela qui interrompt, parfois, le charme, Cologne\nest restée vénérable et séduisante. Ses belles églises romanes sont d'une fré-\nquentation délicieuse; sa cathédrale, en dépit de la froideur qui lui vient\nd'avoir été achevée, comme le constate M. R é a u , p a r des archéologues, des\nthéoriciens et n o n p a r les maîtres d u début, créateurs d'organismes vivants,\nimpressionne gravement et retient; enfin, ses artistes, depuis maître W i l -\nhelm, depuis Stefan L o c h n e r , jusqu'aux peintres anonymes de la Vie de la\n Vierge, d e la Famille de la Vierge, de Saint-Séverin, etc., représentés tous au\n Musée de Cologne ou dans les églises par des œuvres caractéristiques, cap-\ntivant par les expressions d'un art dont la naïveté imprégnée d e mysticisme\ns'associe peu à peu, sous l'influence de l'école flamande, aux tendances\n nettement réalistes...\n    E t M. R é a u nous dit, avec u n e méthode et u n e grâce attrayantes, l'évolu-\ntion au travers des âges de la glorieuse cité, son histoire, tout ce qu'elle a\n reçu de l'art et de la pensée et tout ce qu'elle leur a d o n n é . . .\n\n   L'art flamand et hollandais (octobre). — Article du plus vif\nintérêt — le nom de son auteur, M . J . Six, dispenserait de le constater — sur\nles Etudes préparatoires de Rembrandt pour les gravures de Jan Six et d'Abraham\nFrancen (nombreuses et curieuses reproductions de dessins' d u maître).\nM. Mesnil résume l'état de nos connaissances sur Zanetto Bugatto et constate,\nen invoquant des documents numismatiques, que l'hypothèse selon laquelle\nc t t artiste milanais serait l'auteur du T r i p t y q u e des Sforza, du Musée d e\nBruxelles, ne repose que sur des a r g u m e n t s très contestables. T o u t e l'histoire\nde nos Primitifs est faite, il est vrai, d'hypothèses de ce genre.\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\nRELIGION-HISTOIRE :\n\nHistoiredu sentiment religieux en France au XVII e siècle.\n   Pascal et son temps. Troisième partie : Les Provinciales et les Pensées, par M. FOR-\n   TUNAT STROWSKI. — ( P a r i s , P l o n . )\n  La forêt obscure où s'engageait le Dante, au début de son pèlerinage sur-\nnaturel, lui aurait paru claire, sans doute, à la comparaison de la broussaille\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "                                      LES LIVRES                                      711\n\n\n théologique dans laquelle se combattirent les jansénistes et leurs adversaires,\n molinistes et thomistes, jésuites et dominicains.\n      La grâce était le terrain principal de la controverse. A la suite de J a n s é -\n n i u s , évêque d'Ypres, Port-Royal soutenait que la grâce est un don gratuit\n de Dieu, dévolu sans considération préalable de mérite ou de démérite, en\n vertu d'une prédestination qui m a r q u e pour le salut celui qui en est l'objet.\n N o t r e sentiment de la justice se froisse devant une telle c o n c e p t i o n ; cepen-\n dant, nous sommes si infimes devant Dieu que nous ne saurions présumer\n aucune c o m m u n e mesure de sa pensée à la nôtre, ni supposer que nous puis-\n sions jamais, quoi que nous fassions, nous créer des droits à ses bienfaits...\n Doctrine très fondée en humilité, mais qui aussi, selon la nature des esprits\n et des cœurs qui l'accueillent, peut facilement devenir un ferment de fata-\n lisme, d'orgueil ou de désespoir.\n      Les molinistes, eux, prétendaient que tous les h o m m e s étaient rendus sus-\n ceptibles de la grâce rédemptrice, efficace, par l'obtention d'une grâce préa-\n lable, dite suffisante, dont il leur appartenait de tirer bon parti.\n      Les thomistes prenaient position entre ces deux extrêmes : tout en parta-\n geant le sentiment des jansénistes sur la nature gratuite de la grâce, ils\n admettaient l'existence d'une grâce préliminaire, qu'ils qualifiaient de « suffi-\n sante », à l'instar des molinistes, mais qui, au contraire de celle de ces der-\n n i e r s , — et par une évidente nécessité logique — ne l'était pas du tout. Enfin,\n pour embrouiller encore davantage la question, molinistes et thomistes\n arguaient également d'un certain \" pouvoir prochain \" d'obtenir le salut,\n qui, chez les u n s , était effectif ; chez les autres, i m p u i s s a n t . . .\n     Ces explications ne sont pas fort explicites. On trouvera dans l'ouvrage de\n M. Strowski un exposé merveilleusement lucide du débat. Au fond, celui-ci\n portait sur la possibilité pour l'homme d'agir sur sa propre destinée reli-\ngieuse. Il traînait dans les subtilités, restait pris dans les arguties et les.\ndistinctions scolastiques, lorsque Pascal s'y mêla, armé de l'ardeur passionnée\nde sa foi et de sa redoutable dialectique de savant, d'homme incapable de se\nlaisser décevoir par les mots. Il attaque plus qu'il ne défend, et bientôt il laisse\nde côté la dispute de la grâce pour se prendre directement aux plus dangereux\ncontradicteurs de P o r t - R o y a l , les jésuites. Les jésuites et leurs casuistes,\nEscobar et les autres, qui, à. l'en croire, complotent l'instauration d'une morale\nrelâchée, à la faveur de leur politique théorie du probabilisme. On pourrait\nse demander, à ce propos, si le Dieu tyrannique et arbitraire des jansénistes\nn'était pas plus périlleux, en réalité, pour les mœurs chrétiennes que le Dieu\nrusant avec ses propres lois des casuistes?\n     Les Provinciales forment un livre de combat, écrit d a n s l'effervescence de la\nbataille, et qui a toutes les qualités, portées ici jusqu'au génie, et certains des\ndéfauts des œuvres de polémique. On ne saurait rêver logique plus pres-\nsante, raillerie plus acérée, art plus souple et plus profond... Mais il y a\nbien aussi, parfois, inconsciente injustice, e m p o r t e m e n t trop vif à son propre\nsens.\n    L'étude analytique et critique que M. Strowski consacre aux Provinciales\nmarque tout cela avec une précision délicate qui e n c h a n t e . Mais sa préfé-\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3544, "texte": "712                                    DURENDAL\n\n\nrence vt., sans doute, comme la nôtre, aux Pensées... L e s Provinciales, fortes,\nagiles, qui rient et qui persiflent, où il y a du sarcasme et de l'émotion, des\nparoles éloquentes et de moqueuses, des portraits et des scènes de c o m é d i e ;\ncette magnifique prose, alerté et musclée, dont l'esprit étincelant semble\ncourir de phrase en phrase, c o m m e une flamme!... Qui a tort, qui a raison?\nOn ne se le d e m a n d e plus.\n   Mais les Pensées sont plus h a u t e s ; le. m o u v e m e n t et les voix de la foule ne\nsont pas a u t o u r d'elles; elles ne sont pas nées de l'âpre discussion. Elles\nviennent de plus loin, de la méditation, du silence, du plus profond de leur\nauteur. Ce n'est plus le savant, le janséniste que nous saisissons là, mais\nl'homme... Il est malade, c o u c h é ; il souffre; comme pour T a i n e , vers la fin\nde sa vie, toute pensée presque lui est une sensation douloureuse. L a pensée\nvient, c e p e n d a n t , q u a n d m ê m e , et il ne peut pas n'y pas céder, ne point en\nramasser tout le sens en quelques mots, brefs et fulgurants, griffonnés en\nhâte, de son écriture grêle de mathématicien, sur l'un de ces chiffons de papier\nque l'on a rassemblés et que l'on ne saurait considérer sans émotion.\n   Il n'y a pas là u n e ligne qui ne soit expressive de toute la personnalité de\nPascal. C'est sa p e n s é e toute spontanée, toute jaillie ou, dirait-on bien, tout\narrachée, telle quelle, d a n s la forme que l'impatience de la fixer lui a d o n n é e .\nRien qu'un mot, quelquefois, qu'une phrase inachevée, semblable à un geste\nen même temps obscur et lumineux. T o u t est là en puissance et il arrive que\nla pensée se laisse déjà entrevoir tout entière, mais c o m m e engagée à moitié\nencore d a n s l'évolution du devenir, du possible, agrandie par l'inconnu que,\ndans son expression incomplète, elle a retenu autour d'elle...\n   L'œuvre finie se détache de son a u t e u r ; elle accomplit son destin dans\nl'intelligence des h o m m e s , pour l'applaudissement ou pour le b l â m e . Les\nPensées participent encore, si l'on peut dire, de P a s c a l ; son âme y est restée\nconfondue. Matériaux d'une Apologie du Christianisme dont le plan était formé,\nmais au parachèvement de laquelle la m a l a d i e s'opposa, puis la mort; maté-\nriaux grandioses, les uns complètement façonnés, les autres à peine dégrossis,\nlaissés à pied-d'œuvre par le prodigieux ouvrier... On p o u r r a i t , reprenant\nu n e éloquente parole de M. Strowski, dire des Pensées que, comme « les\n quatre ou cinq dernières a n n é e s de la vie de Pascal », elles « ont p o u r nous\n ce caractère pathétique et ce relief que d o n n e aux choses h u m a i n e s l'ombre\n grandissante de la mort ».\n\nLe mystère chrétien et les mystères antiques, par M.RUDOLF\n   STEINER. T r a d u c t i o n et introduction de SCHURÉ. — ( P a r i s , Perrin.)\n   M. E d o u a r d Schuré est un apôtre du divin. Il considère avec tristesse\nl'évolution qui semble entraîner la pensée m o d e r n e vers une conception\nrationaliste ou sceptique de l'univers. Il récuse les conclusions de la science\nou, plutôt, de certaine science qui, se. fondant sur des constatations précaires,\nincomplètes ou incertaines, c o n d a m n e , présomptueusement, le sentiment reli-\ngieux et lui dénie tout objet. D'un autre côté, il rejette l'Eglise ou, même, les\nEglises, parce que, selon lui, elles ont laissé se perdre ou se pervertir les forces\nspirituelles qui vivifiaient leur enseignement, à l'origine.\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3270, "texte": "                                    LES LIVRES                                       713\n\n   On connaît les beaux livres, écrits dans une langue colorée et poétique,\nqu'il a consacrés d'illustrer cette thèse ou à ressusciter la grandeur des cultes\nésotériques de la Grèce, de l'Egypte ou de l'Inde et à essayer de montrer la\ntradition qui relierait leurs initiés aux premiers disciples de Jésus ou au Sau-\nveur lui-même.\n    M. Rudolf Steiner, l'auteur allemand de ce livre, dont M. Schuré nous\nd o n n e u n e traduction introduite par une éloquente préface, participe des con-\nvictions de celui-ci. On lira avec intérêt, parfois avec admiration, cet ouvrage\ntout a n i m é de noble enthousiasme et de désirs spirituels, égarés, peut-être,\nmais très p u r s .\n\nU n mouvement mystique contemporain : Le réveil religieux du\n   pays de Galles (1904-o5), par M. J . ROQUES DE FURSAC. — (Paris, Alcan.)\n    L e protagoniste de ce réveil a été u n jeune h o m m e n o m m é Evan R o b e r t s ;\nle théâtre de son action personnelle, sauf quelques excursions hors des\nlimites de cette contrée, le pays de Galles. Il semble que Roberts ait été u n\nde ces h o m m e s sans facultés intellectuelles très supérieures, mais que la\nnature a doués de la puissance de persuader par les capacités de conviction\net d'émotion qu'elle a mises en eux. Les paroles les plus simples acquièrent\nd a n s leur bouche u n e vertu singulière et u n e efficacité foudroyante. Ils\nc o m m a n d e n t à la' foule, font passer dans l'âme p a n i q u e de celle-ci l'émoi\ndont le contact avec elle les a, eux-mêmes, agités. L e u r foi est si contagieuse\net si ardente qu'elle surprend leurs auditeurs, les entraîne, les ravit, sus-\ncitant chez ceux-ci des mouvements enthousiastes et passionnés auxquels ils\nne sauraient résister. On pourrait dire aussi, qu'en de telles circonstances,\nl'orateur n'est, en somme, que le condensateur humain des obscures forces\npsychiques des assistants, de sorte que l'impulsion subie par ces derniers\némanerait, en dernière analyse, d'eux-mêmes?\n    Ce sont là des explications psychologiques. Mais où que l'on place la force\ndéterminante, d'où vient-elle? d'où, par qui, c o m m e n t , pourquoi suscitée?\nIl ne suffit, peut-être, point de parler de phénomènes subconscients, c'est-\nà-dire de p h é n o m è m e s longuement élaborés, en une sorte d'arrière-con-\nscience, inaccessible à l'introspection, et d'où, sous une influence quelconque,\njailliraient soudain des résolutions pour nous-mêmes inattendues et inexpli-\ncables, telles que celles produites par la grâce.\n    M . R o q u e s de F u r s a c n'insiste, d'ailleurs, guère sur cet aspect du pro-\nblème. Son livre très intéressant et très vivant s'attache, plutôt, à étudier les\neffets sociaux et les répercussions pratiques du mouvement religieux qui a\nrévolutionné pacifiquement les habitants du pays de Galles.\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nFéminisme et christianisme, par A.-D. SERTI LLANGES. — (Paris,\n  Gabalda.)\n  On ne résout a u c u n problème, pas plus celui du féminisme qu'un autre,\npar le persiflage ou par la déclamation. L'auteur du présent livre étudie la\nquestion du féminisme à la lumière d'une raison droite, logique, sereine,\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "714                                 DURENDAL\n\n\nlibre de tout préjugé. C'est ce qui fait la force d e son livre. Il scrute le pro-\nblème du féminisme avec cette hauteur de vue, cette largeur d'idées et cette\nacuité de pensée qu'il a affirmé dans toutes les études vraiment m a g i s t r a t s\nsorties déjà de sa p l u m e . Il n e se contente pas de l'étudier en lui-même, il le\nmet en face d u christianisme et il m o n t r e , d'une façon péremptoire et par des\narguments sans réplique, que la doctrine d u Christ bien comprise est en par-\nfait accord avec la raison sur cette question, comme sur toutes les questions de\nla vie h u m a i n e . J e ne saurais assez engager tous ceux que préoccupe le pro-\nblème d u féminisme à méditer le livre de A.-D. Sertillanges. O n n'a jamais,\nque je sache, publié jusqu'ici une étude aussi profonde, aussi l u m i n e u s e ,\naussi remarquable sur la matière. C'est un travail de tout premier ordre. E t\nil est écrit d a n s cette forme éloquente dont A.-D. Sertillanges a coutume\nd'enrober sa pensée et qui d o n n e tant de charme à ses livres. C'est un plaisir\nque de lire des ouvrages qui sont à la fois bien pensés et bien écrits. T o u t e s\nles études de A.-D. Sertillanges a p p a r t i e n n e n t à cette catégorie de livres.\nL e u r lecture s'impose. J e r e c o m m a n d e spécialement à l'attention d e s gens\nsérieux les livres suivants d u m ê m e auteur : Les sources de la croyance en Dieu,\nSocialisme et christianisme, La famille et l'Etat dans l'éducation. C'est inouï ce que\nA . - D . Sertillanges jette de lumière sur ces questions vitales d'une si grande\nactualité, au sujet desquelles on entend débiter, h é l a s ! tant de sottises p a r\nnos c o n t e m p o r a i n s .                                 HENRY    MŒLLER.\n\n\nT r a i t é de sociologie d'après les p r i n c i p e s de la théologie\n   catholique ; Régime de la propriété, par LE GARRIGUET. —\n   (Paris, Bloud.)\n   Bien d e s idées — et des plus fondamentales — sont aujourd'hui étran-\ngement faussées, sinon complètement défigurées. L'idée de la propriété est\nde celles-là; qu'on se rappelle la parole fameuse : la propriété, c'est\nle vol.\n   M. Garriguet a essayé de ramener les esprits et les consciences aux justes\nconcepts et aux solutions catholiques. De ces dernières, surtout, il cherche à\ndémontrer, avec force, et non sans éloquence parfois, la légitimité, en distin-\nguant avec soin les devoirs de justice, d e charité, d'équité naturelle et de\nconvenance sociale.\n\nH i s t o i r e c o m p a r é e des religions païennes et de la religion\n   juive , p a r A L B E R T DUFOURCQ. — (Paris, Bloud.)\n   Intéressant coup d'œil sur les cultes des divers peuples de l'antiquité et de\nla race juive. Présenté dans u n e pénétrante analyse et avec u n e exacte\ncompréhension d e s diverses religions, cet aperçu servira sans doute à\ndonner au lecteur des idées nettes et précises sur les croyances juives et\npaïennes.\n   Mais on pourrait discuter le point d e vue signalé dans l'introduction, et\npeut-être M. Dufourcq rapproche-t-il trop facilement certains rites. L e\nmot de Syncrétisme semble aussi moins justifié qu'il ne le croit.       J . G.\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3299, "texte": "                                     LES LIVRES                                      715\n\n\nLITTÉRATURE :\nL e S c u l p t e u r d e m a s q u e s , par FERNAND CROMMELYNCK. — (Bru-\n   xelles, D e m a n . )\n    M. F e r n a n d Crommelynck, qui avait déjà trouvé le succès en faisant jouer\nau P a r c u n e aimable fantaisie : Nous n'irons plus au bois, vient de se révéler\nsous un aspect de vigueur et d'exceptionnel talent que nous ne lui connais-\nsions pas. Son œuvre nouvelle, que précède une letire enthousiaste d'Emile\nVerhaeren, est u n symbole tragique d'une rare puissance. L e scénario en est\ntrès simple : c'est un soir de carnaval. Pascal, sculpteur de masques, a\ndélaissé depuis des mois sa femme, qui l'aimait, pour Magdeleine, sa belle\nsœur. Désespérée, ayant subi chaque jour une douleur nouvelle, Louison se\nmeurt. Elle est couchée d a n s la pièce à côté de la boutique où sont les cou-\npables, et son râle, qui traverse d'un bout à l'autre le petit drame, produit\nune affreuse impression d'angoisse. Magdeleine et Pascal l'écoutent en\nfrémissant, et leur terreur de revoir leur victime les empêche de r é p o n d i e\nà ses appels. Magdeleine enfin s'y décide, et revenant, un instant après,\ndu c h e v t t de la m o u r a n t e , envoie le sculpteur chercher un prêtre. Des\nh o m m e s et des femmes alors, avec des chants d'orgie, envahissent la\nscène et achètent des masques. Il est entré avec leur troupe folle, un lépreux\nqui clame, en des cris d'une violence désespérée son désir charnel et sa souf-\nfrance; et pourtant quand, la boutique vidée, il sera resté le dernier avec la\nfemme coupable, celle-ci aura beau retenir l'homme, s'accrocher à lui, s'of-\nfrir à lui, pour ne point rester seule avec son remords, il s'en ira poursuivi\npar l'horreur de la mort p i o c h e . H e u r e u s e m e n t Pascal revient, et en atten-\ndant le prêtre il veut montrer à sa complice les masques où chaque soir,\n\n                     Décomposant son meurtre implacable et logique,\n\nil reproduisit les mimiques et les souffrances de sa femme martyre. Mais les\nmasques n'y sont p l u s ! Magdeleine les a v e n d u s ; et voici que, tandis que le\nprêtre qui vient de traverser la salle m u r m u r e à côté des mots de paix, la\nfoule carnavalesque fait irruption de nouveau d a n s la maison, et Pascal voit\nsur tous les visages les masques v e n d u s , la douleur multipliée de celle qu'il\na tuée. C'est son remords innombrable et vivant qui l'entoure, le regarde, le\npoursuit. H a l l u c i n é il tombe à genoux et demande pardon.\n   J e crois qu'il est peu de symboles aussi saisissants. M. Crommelynck a\ndéveloppé celui-ci avec u n e fougue et u n e force peu c o m m u n e s . L'angoisse,\nla douleur, le désir et le remords v sont exprimés en des vers haletants et\nsuperbes. Des flammes d'incendie, des sifflements de tempête. Un seul\ndéfaut : le rôle épisodique du lépreux est, à m o n sens, trop étendu pour la\nlongueur du d r a m e . Le poète, emporté par l'inspiration, n'a pu résister au\ndésir de faire crier magnifiquement par cet h o m m e toutes les horreurs de\nla souffrance h u m a i n e . C'est un peu un hois-d'œuvre. Au théâtre la pièce\nchoquerait par là, par quelques mots violents, mais produirait, j'en suis sûr,\nune inoubliable impression de nouveauté et de terreur.\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2933, "texte": "716                               DURENDAL\n\n\nNietzsch e e n n e ,     par DANIEL LESUEUR. — (Paris, Plon.)\n   Il faut être un romancier féminin — sinon féministe — pour s'imaginer qu'une\npédante qui cite à tout propos des pages entières de Nietzsche puisse inspirer une\npassion. Il en est ainsi dans le dernier roman de Mme Daniel Lesueur. Joce-\nlyne Monestier, seule devant sa vie brisée, a trouvé son réconfort et son évan-\ngile dans le philosophe allemand. Non seulement celui-ci a fait d'elle une\nfemme forte : il l'a aidée à fortifier les hommes qui l'entourent. Mais à la\nfemme, même nietzschéenne, il reste toujours un fond de faiblesse; aussi\nn'est-ce point sans lutte que cette « penseuse » résiste à l'amour de Robert\nClérieux. A la fin du livre la voici qui va céder, et il faut sa mort — héroïque\nd'ailleurs — pour la faire demeurer d'accord avec sa doctrine. Il fallait certes\nle talent puissant de Daniel Lesueur et cette intensité d'action qu'elle met\ndans ses livres — ces romans-feuilletons après tout, mais aussi admirable-\nment écrits que fortement dramatisés — pour vivifier une telle idée et rendre\nà peu près sympathique ce personnage invraisemblable qui n'est pas une\njeune fille mais une tirade. Comme dans quantité de romans modernes — on\ny délaisse beaucoup le traditionnel faubourg Saint-Germain pour le monde\nde la finance — on retrouve ici un personnage nouveau : l'Usine. Elle pal-\npite et vit. Cet être collectif, fait de machines et d'hommes, est mis en scène\nici de façon plus saisissante que dans tant de petits romans où une grève est\ndevenue une péripétie facile, aussi indispensable que l'accident d'automobile.\n La poésie — il y en a malgré tout — de l'homme d'affaires (celui qui, César\nmoderne, étend son empire sur tous les marchés et dont l'ambition effrénée\nveut tout le globe pour champ d'action) est exprimée ici avec beaucoup de\nlyrisme. Tout cela fait un peu oublier — d'autant plus que l'inévitable adul-\ntère sévit aussi dans ce roman — les théories si peu françaises de Zarathous-\ntra. En un mot, ce livre passionnant ne convertira personne au nietzs-\nchéisme.\n\nR ê v e d e l u m i è r e , par JEAN BLAIZE. — (Paris, Plon.)\n  Après avoir été un passable roman d'amour, ce livre se transforme en un\nmauvais roman utopiste à la Tolstoï. Ici encore on trouve des usines, des\ngrèves, des adultères ; et cela finit par une mort qui arrange tout et empêche\nde conclure — chose extrêmement commode et, décidément, trop employée.\n\nL ' I n u t i l e v o l o n t é , par LUCIE GAUTHEY. — (Paris, Plon.)\n   L'inutile volonté, c'est celle, chez une jeune fille, de ne pas aimer. Devenue\nune intellectuelle, Marthe Maurelle s'apercevra pourtant que, si elle est\nfemme de lettres elle est femme aussi. Après de multiples désillusions, elle\nfinira par revenir à l'amour simple et familial qu'elle avait dédaigné tout\nd'abord.                                                                  P . N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1908-livraison11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1908-000-015_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1908-000-015_f.pdf", "ocr_sha256": "6802c1a73f33487504f33905a1463501bb39506f1db5f7dfbc38d3bbdde1c8ef", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 717, "page_fin": 720, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Avis important à nos abonnés", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 846, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2332, "texte": "NOTULES\n\n   Avis important à nos a b o n n é s . — Pour éviter l'encombrement\npostal de fin d'année, nous nous permettrons d'envoyer nos quittances dès les\npremiers jours de Décembre. Nous prions nos abonnés d'avoir l'extrême\nobligeance de nous faciliter la besogne, en prévenant leur personnel, et, en\nchargeant, au besoin, leur domesticité de payer, en leur place, notre quittance\npostale, au cas où ils seraient absents au moment de sa présentation par le\nfacteur. Nous leur en serons infiniment obligés. De cette façon, ils nous\népargneront la corvée d'un second envoi de quittance postale.\n                                           ***\n  L i b r a i r i e V a n O e s t . — A la librairie nationale d'art et d'histoire Van\nOest et Cie (16, place du Musée, Bruxelles) paraîtra incessamment un\nouvrage important de notre collaborateur Arnold Goffin. En voici l'objet :\nSaint François dans la légende et dans l'art primitif italien.\n  Saint François dans la légende primitive. Saint François dans l'art primitif : L'âge\nde la force, l'âge de la grâce.\n   Un volume grand in-8°, enrichi de lettrines et de nombreuses illustrations\nhors texte.\n   Arnold Goffin a publié encore les livres suivants dont nous avons fait\nl'éloge ici même et que nous recommandons instamment à l'attention des\nlecteurs amateurs d'art et de belle littérature.\n   Thierry Bouts. — Collection : Les grands artistes des Pays-Bas (éditeur Van\nOest, Bruxelles; prix 3 fr. 50).\n   Pinturicchio. — Collection : Les grands artistes (éditeur, Laurens Paris ;\nprix 2 fr. 50).\n                                       **«\n   L i t t é r a t u r e d ' a u j o u r d ' h u i , tel est le titre d'un nouvel ouvrage de\nnotre'collaborateur Firmin Van den Bosch. Ce livre a été édité par la\nlibrairie Albert Dewit, 53, rue Royale, Bruxelles. Nous attirons tout spécia-\nlement l'attention de nos lecteurs sur cet ouvrage dont nous rendrons compte\nplus tard.\n                                                   * *\n   Le prix quinquennal de littérature a été décerné à Fernand\nSéverin. Nous félicitons de tout cœur le lauréat, qui est un des plus beaux\net des plus vrais poètes de notre temps. Nous faisons nôtres les paroles\ndites, à ce sujet, par l'Art Moderne :\n   « Le prix quinquennal de littérature a été attribué à M. Fernand Séverin,\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": "718                                    DURENDAL\n\n\net ce choix est fort bien accueilli par tous ceux qui connaissent le talent\ndiscret, délicat, tendre et recueilli du poète. M. Séverin est incontesta-\nblement un de nos poètes les plus vraiment poètes, ainsi que l'a dit\nM. D u m o n t - W i l d e n , qui définit très exactement en ces termes la physionomie\nlittéraire du lauréat : « Du Don d'enfance à la Solitude heureuse, un sentiment\n   poétique souvent exquis et toujours naturel s'est développé, suivant la\n» courbe la plus aisée, et si M. Séverin n'a pas découvert de nouvelles façons\n» de sentir, il a exprimé avec tant de grâce et avec tant d'ingénuité ces\n» s e n t i m e n t s éternels qui font l'éternelle, poésie : l'amour, la nature,\n   l'intimité, les souvenirs, qu'on n'a j a m a i s pu p r o n o n c e r à propos de ses\n» œuvres que des noms ou se résume la poésie m ê m e : Virgile, Théocrite,\n    Lamartine. Est-il un plus bel éloge en u n temps où les poètes, m ê m e\n» q u a n d ils paraissent négligés, ne versifient que des reflets de sensations ou\n» des impressions de musée? »\n\n\n\n    O r d r e d e L e o p o l d . — Voici la liste des n o m i n a t i o n s et promotions\ndans l'Ordre de. Léopold qui viennent d'être attribuées par le gouvernement\nà nos écrivains, parmi lesquels on remarquera plusieurs de nos collabora-\nteurs.\n    S o n t p r o m u s officiers :\n    M M . J. Broeckaert ( T e r m o n d e ) , le chanoine A. Claeys (Gand), T h . Coop-\nman (Schaerbeek), K. De Gheldere (Couckelaere), J . D e m a r t e a u (Liége),\nL. D o m m a r t i n (Ixelles), E d w . Gaillard (Gand), F . Gittens (Anvers),\nCh. T a r d i e u (Ixelles), E m i l e Verhaeren (Angre) et W . Verspeyen ( G a n d ) .\n    Sont n o m m é s chevaliers :\n     Mlle M. Van de Wiele (Bruxelles), M M . Léopold Courouble (id.), H e n r i\n Maubel (Saint-Josse-ten-Noode), A. Bultynck (Schaerbeek), A. Daxhelet\n (Ixelles), F r . De Ceuster (Schaerbeek), L . Koninck (Malines), V. De la\nMontagne (Anvers), L . Delattre (Schaerbeek), V. Delvaux ( N a m u r ) , R o l a n d\nde Marès (Bruxelles), E u g è n e Demolder (Essonnes), M. des O m b i a u x\n(Bruxelles), D o m B r u n o Destrée (Louvain), W . De Vreese (Gand),\nH . D u m o n t (Saint-Gilles), G. E y l e n b o s c h (Gand), G. Garnir (Saint-Josse-\nt e n - N o o d e ) , L . Gille (Ixelles), H . Gobbe (Charleroi), Arnold Goffin (Saint-\nGilles), Ad. H a r d y (Dison), J. H a u s t (Liége), H e i n z m a n n - S a v i n o (Anvers),\nJ. H o s t e (Bruxelles), H . Krains (Berne), F . L a t e u r dit Styn Streuvels\n( I n g o y g h e m ) , O. L e d u c (Tournai), A. Madoux (Bruxelles), F . Mahutte\n(Ixelles), l'abbé H . Mœller (Bruxelles), F . N e u r a y (id.), N e u t (Bruges),\n E d m . P a t r i s (Bruxelles), H . R y c k m a n s (Anvers), G. Segers (id.), F e r n a n d\nSéverin (Gand), T h . Senens ( C o u r b a i ) , J. Sottiaux (Charleroi), J. Teirlinck\n(Molenbeek-Saint-Jean), E m . Van A r e n b e r g (Ixelles), J. Van H o r t e (Gand),\nP . Van L a n g e n d o n c k (Bruxelles), J. Van Menten (Anvers), A. Van Mylen\n(Anvers), le c h a n o i n e Van Spillebeeck (Tongerloo), R e n é Vauthier (Uccle),\nl'abbé H . Verriest (Ingoyghem) et O. W a l t e z (Anvers).\n\n                                               **\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3177, "texte": "                                       NOTULES                                       719\n\n   La Société des Amis de la médaille d'art a fait frapper une\nmédaille à l'effigie de M. H . - J . de Dompierre de Chaufepié, l'érudit conser-\nvateur en chef du Cabinet royal de n u m i s m a t i q u e de L a H a y e , qui a consa-\ncré la plus grande activité à la fondation et au développement de la Société.\nC'est, en grande partie, à son incessante p r o p a g a n d e , en même temps qu'à\ncelle de notre ami M . Alph. de W i t t e de Bruxelles, qu'est due la situation\nprospère de l'association, et rien n'était plus mérité que l'hommage de recon-\nnaissance que vient de lui rendre celle-ci.\n   L ' œ u v r e , modelée p a r M. T . Dupuis, fils du médailleur anversois Louis\nD u p u i s , reproduit avec une saisissante ressemblance le profil du n u m i s m a t e .\n\n                                          ***\n    K a t h a r i n a d ' E d g a r T i n e l . — L a partition-piano et chant de\nSainte Catherine d'Alexandrie, légende dramatique e n trois tableaux d'Edgar\nT i n e l , vient de paraître et est en vente, à Bruxelles, chez l'éditeur Breitkopf\net H ä r t e l . L'œuvre sera exécutée en février au théâtre de la Monnaie.\n\n                                          ***\nAccusé de réception :\n   A R T : Les estampes de Peter Bruegel l'ancien, par R E N É VAN BASTELAER.\nOuvrage illustré (Bruxelles, Van Oest). — Essai sur la dialectique du dessin,\npar JEAN DE BOSSCHERE. Volume illustré (id.). — Les doctrines d'art en France :\nDe Poussin à Diderot, par ANDRÉ FONTAINE (Paris, L a u r e n s ) . — La manufacture\nde la porcelaine de Sèvres, par GEORGES LECHEVALLIER-CHEVIGNARD. Collection :\nLes grandes institutions de F r a n c e . Volume illustré (id.).\n\n  H I S T O I R E : La domination française en Belgique à la fin du XVIIIe siècle et\nau commencement du XIX' siècle. T o m e I I . La deuxième conquête et la\nréunion définitive, par JULES DELHAIZE (Bruxelles, Lebègue, Office de\npublicité).— De Richelieu à Mazarin, par E M I L E ROCA (Paris, P e r r i n ) . —\nLa campagne de I 8 I 5 aux Pays-Bas, d'après les r a p p o r t s des officiers néerlan-\ndais, par F . DE BAS et J. 'T SERCLAES. T o m e I I I . Annexes et notes (Bru-\nxelles, Dewit). — La séparation aux Etats-Unis, par FÉLIX KLEIN (Paris,\nBlond).\n  L I T T É R A T U R E : Pages choisies de RUSKIN, avec introduction de\nROBERT DE LA SIZERANNE (Paris, Hachette). — Philosophie de l'à-peu-près.\nDialégomène. Vie simple, par EDMOND PICARD. F r o n t i s p i c e par ODILON REDON\n gravé par LOUISE DANSE (Bruxelles, L a r c i e r ) . — L'amour du terroir (Paris,\n Barbier). — Les Bonaparte littérateurs, p a r GUSTAVE DAVOIS (Paris, Edition\n bibliographique). — Nos femmes de lettres, par PAUL FLAT (Paris, P e r r i n ) . —\n Dernier cahier de MICISLAS GOLDERT (Paris). — Littérature             d'aujourd'hui,\n par FIRMIN VAN DEN BOSCH (Bruxelles, Dewit). — Etudes sur la littérature\nfrançaise, par R E N É DOUMIC. 6 e série (Paris, P e r r i n ) . — Terre d'or, par\n  EMILE POUVILLON (Paris, P l o n ) . — Villes et solitudes. Croquis d ' E u r o p e et\n d'Afrique, par L o u i s RIVIÈRE (Paris, P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "720                                       DURENDAL\n\n\n\n   L I T T É R A T U R E F L A M A N D E : Volledige werken van P . - H . C R E T E N ,\nuitgegeven onder b e s c h e r m i n g van Hoogleefaar D r H A U B E N . De Zot.\nR o m a n t i s c h e verhaal uit de XVIIIe e e u w met eene levensschets van den\nschrijver (Sint-Truiden, L e e n e n ) .\n M U S I Q U E : Haydn, par MICHEL B R E N E T . Collection : L e s Maîtres de la\nMusique (Paris, Alcan).\n    P H I L O S O P H I E : Insuffisance des philosophies de l'intuition, par CLODIUS\nP I A T (Paris, P l o n ) . — Le cœur humain et les lois de la psychologie positive, p a r\nANTOINE BAUMAIN ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n   P O E S I E : P o è m e s choisis de GUIDO G E Z E L L E . T r a d u i t s par E . CAMMAERTS\net VAN DEN BORREN ( L o u v a i n , P e e t e r s ) .\n   R O M A N S : Le jeu des petites gens, en 64 contes sots, par L o u i s DELATTRE .\nIllustrations de LEMMENS (Liége, B e n a r d ) . — L'immolé, p a r E M I L E BAUMANN\n(Paris, Grasset). — Monsieur Gendron va au peuple, par R E N É THIRY (Paris,\nP l o n ) . — La romance de Joconde, par MATHILDE ALANIC (id.). — Illusion\nmasculine, par JEAN DE LA B R È T E (id.). — Percy           Wynn,     par FRANCIS F I N N .\nTraduit par A. MARY (Bruges, Desclée). — Les détours du cœur, par P A U L\nBOURGET (Paris, P l o n ) .\n  T H E A T R E : La victoire, par HORACE VAN O F F E L (Anvers, Casie). —\nLa peste de Tirgalet, par VAN BENEDEN (Bruxelles, Larcier).\n\n   V A R I A : Un moraliste militaire du XVIe siècle : François de la Noue, par\nJEAN TABOUREAU ( P a r i s , Lavauzelle). — L'éducation du caractère. La virilité\nchrétienne, par P . G I L L E T . 2 volumes (Bruges, Desclée).\n\n\n\n\n                                                        3>\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 778, "texte": ""}, {"page_pdf": 779, "texte": ""}, {"page_pdf": 780, "texte": ""}, {"page_pdf": 781, "texte": ""}, {"page_pdf": 782, "texte": "Les Amis de la Littérature\n      à l'Hôtel de Ville de Bruxelles\n\n                la Soirée du l4 novembre 1908\n            BELLE,           glorieuse, triomphale soirée que celle du\n                        14 novembre, en l'austère salle gothique de\n                        notre merveilleux Hôtel de ville, où l'on inau-\n                        gurait la série des conférences littéraires de la\n                        nouvelle société des Amis de la         Littérature,\n                        fondée à Bruxelles, sous les auspices du gouver-\n                        nement et sous le h a u t patronage de S. A. R. le\n                        prince Albert de Belgique pour la diffusion et\nla glorification de notre admirable littérature nationale.\n   J a d i s , les littérateurs étaient ignorés volontairement en Bel-\ngique, pour ne pas dire méprisés. Quelle revanche que la soirée\ndu 14 novembre! E n ce soir inoubliable cen'étaient pas quelques\namis qui acclamaient leurs copains de lettres. Ce ne fut pas\nune fête de camaraderie. Non. C'était la Capitale représentée par\nson P r e m i e r Magistrat, entouré de son état major d'échevins ;\nc'était la Province dans la personne du Gouverneur du Brabant,\nc'était l ' E t a t dans la personne d'un de ses Ministres; c'était le\nT r ô n e lui-même dans la personne du Prince Héritier qui\noffraient leurs hommages aux écrivains belges aux acclamation s\nd'une foule compacte, enthousiaste et s y m p a t h i q u e , accourue\nsi nombreuse que des centaines de personnes ne purent\npénétrer dans la salle archicomble. Voilà le réconfortant\nspectacle auquel nous assistâmes, la joie dans l'âme, et le\ncœur pris par une de ces émotions dont le souvenir reste\npour la vie.\n    U n poète belge, grand entre les plus grands de ce siècle, pro-\nclamé tel non seulement en Belgique mais dans le monde entier\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": " 658                                DURENDAL\n\n\n  — car sa gloire e s t m o n d i a l e d é j à e t n o u s e n sommes fiers, — notre\n  cher Verhaeren, l'auteur génial de t a n t de chefs-d'œuvre immor-\n  tels, d'un souffle si puissant et d'une envolée superbe, nous fit,\n  en cette soirée mémorable, la première des conférences orga-\n  nisées par notre jeune société des Amis de la Littérature. Confé-\n  rence d'un faste inouï, écrite en un style somptueux, chatoyant\n  et coloré, resplendissant comme une draperie magnifique tissée\n  avec de l'or, étoilée de rubis éclatants et épinglée de joyaux\n  éblouissants.\n       Mais je ne veux pas m'arrêter à la belle conférence d ' E m i l e\n Verhaeren. C'est une de ces pages d'art, du reste, qu'on ne\n résume pas. Elles doivent être données tout entières. Aucune ne\n peut être distraite de l'ensemble. Chaque mot y porte. T o u t e s\n les pensées en sont originales, et magiques toutes les paroles\n qui les enrobent de leur t u n i q u e de soie. Je ne veux aujourd'hui\n relever que le fait si éloquent de la reconnaissance officielle de\n notre grandiose littérature belge affirmée en cette soirée avec un\n éclat sans pareil.\n      Voilà donc qu'enfin nos poètes et nos prosateurs belges sont\n parvenus à secouer l'engourdissement de leurs contemporains et\n à éveiller leur attention. Ils se sont imposés à l'admiration de\n leur pays, à coup de chefs-d'œuvre, on peut le dire. Car il n'y\n a pas, en ce m o m e n t , affirmons-le sans crainte, un pays, qui,\n eu égard aux proportions étroites de notre territoire, soit aussi\nriche en écrivains et aussi fécond en œuvres littéraires de\ntout premier ordre que notre petite Belgique contemporaine.\n      C'était bien E d m o n d Picard qui était désigné pour ouvrir la\nséance solennelle du 14 novembre. E t avec quelle éloquence\nil le fit, en un discours vibrant, d'enthousiasme, émaillé de\npensées hautaines et fortes, d é b o r d a n t de verve incisive et\npittoresque. L e premier il fut à la bataille. Il lui appartenait\nd'entamer le chant de la victoire. P e r s o n n e n'a combattu en\nBelgique avec a u t a n t de vaillance, d'acharnement et de persé-\nvérance, que lui, et cela depuis tant d'années, et avec un dévoue-\nment inlassable et le plus beau des désintéressements, pour le\nt r i o m p h e de la cause glorieuse de nos lettres belges.\n      N o u s considérons comme un devoir sacré d'offrir aussi nos\nplus chaleureux remerciements au Prince qui voulut bien\nhonorer de sa présence et présider lui-même la soirée histo-\nrique désormais du 14 novembre.\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "      LES AMIS DE LA LITTÉRATURE A L'HOTEL DE VILLE                 659\n\n\n   Son Altesse ne voulut pas se contenter d'assister simplement\nà la séance. Elle tint à dire Elle-même son admiration pour nos\nh o m m e s de lettres et Elle le fit en un langage élevé et\ndistingué. Nous considérons ce discours comme un fait d'une\nimportance si capitale que nous croyons devoir reproduire\ntextuellement les paroles du Prince Albert. Elles méritent\nd'être enregistrées dans nos archives littéraires. Voici donc son\ndiscours.\n\n               Le discours du Prince Albert\n\n          MESSIEURS,\n\n   L'éloquence de M. Picard, la hauteur et l'indépendance de\nson esprit font depuis longtemps honneur à l'intellectualité\nbelge. C'est vous dire combien je suis touché et recon-\nnaissant des aimables paroles de bienvenue qu'il m'a réservées\ndans son discours, dont vous aurez tous a d m i r é la forme\nélégante.\n   J e suis heureux de m'associer à cette fête des lettres; je me\nfélicite de trouver réunie, dans cette salle imposante de notre\nmagnifique hôtel de ville, une élite aussi brillante, apportant\nl'encouragement de sa présence à ceux qui s'efforcent de faire\naimer, chez nous, nos poètes et nos prosateurs.\n   Grâce aux Amis de la Littérature,             nous aurons le plaisir\nd'entendre aujourd'hui un compatriote en qui nous saluons,\navec orgueil, un poète illustre. Qui mieux que lui a évoqué la\nterre natale ? et dans des poèmes plus émouvants, plus élo-\nquents, plus p u i s s a m m e n t descriptifs ?\n   P a r l'institution des conférences dont M. Verhaeren va\ninaugurer la série, les Amis de la Littérature méritent les éloges\net la reconnaissance de tous.\n   Patriotes éclairés, ils veulent honorer la profession artis-\ntique et littéraire, ils désirent affirmer le rang qu'elle doit\noccuper dans la hiérarchie sociale.\n    C'est une tâche élevée que de favoriser l'expansion des\nbelles-lettres; c'est surtout, en Belgique, une tâche opportune\nque de faire connaître les écrivains, de faire aimer, des Belges,\nceux qui parlent si bien en leur nom.\n    Il paraissait qu'il y eût un certain éloignement entre nos\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": " 660                         DURENDAL\n\n\n écrivains et le p a y s . On devait regretter que ceux dont le génie\n est une si vive expression de la mentalité patriale n'obtenaient\npas, dans l'estime de leurs compatriotes, une place digne de leur\n mérite; qu'enfin notre littérature ne plongeait pas ses racines\n dans la vie intime de la nation.\n    L e génie d'une race apparaît non seulement dans la puis-\nsance économique, mais aussi dans l'essor des arts, des lettres\net des sciences.\n   U n pays doit savoir rendre h o m m a g e à ses poètes, à ses\nécrivains, à ses artistes. Ils sont les artisans de sa grandeur ;\nils inspirent la conscience nationale, ils écrivent l'histoire en\npages qui ne s'effacent p a s ; ils étendent au loin, dans le\ndomaine intangible et pacifique de la pensée, le renom du pays\net de la race.\n   Je vous félicite cordialement, Messieurs, de vouloir orga-\nniser partout, dans toutes les villes, des réunions comme celle\nd'aujourd'hui.\n   Je souhaite que vous trouviez — et l'assistance de ce soir\nme permet de l'espérer — un concours efficace auprès des\nautorités publiques, qui se doivent à elles-mêmes de travailler\nà la gloire de la patrie en servant la cause de l'art national.\n   Persévérez dans vos efforts, Messieurs.\n   Suscitez pour nos lettres l'encouragement et la sanction\nd'un intérêt sans cesse g r a n d i s s a n t ; développez partout le\ndésir de la vraie culture qui vise l'amour du bien et l'amour du\nbeau.\n\n  T e l fut le beau discours que le Prince Albert adressa, le soir\ndu 14 novembre, aux Amis de la Litterature. Nous nous permet-\ntons de féliciter vivement Son Altesse pour sa belle initiative et\nnous tenons à lui adresser ce mot'de gratitude :\n\n   Soyez remercié, Monseigneur, pour le geste vraiment royal\nque Vous eûtes en cette belle fêté de notre littérature et pour\nles paroles dignes d'un Prince que Vous nous adressâtes. Les\nlittérateurs n'oublieront j a m a i s la bienveillance que Vous leur\ntémoignâtes en cette consolante soirée. Ils Vous en garderont\nune reconnaissance éternelle. Ils savent que désormais ils peu-\nvent compter sur Vous. Vous ne serez pas pour nos écrivains un\nadmirateur platonique. Vous serez un soutien pour eux. Vous\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "      LES AMIS DR LA LITTERATURE A L'HOTEL            DE VILLE     66l\n\n\nles encouragerez e n t o u t e occasion. Votre parole nous le garantit.\nNous espérons que le public écoutera la leçon que Vous lui\nadressâtes en lui suggérant que c'est un devoir sacré pour tous\nles Belges d'entourer leurs littérateurs de toute leur sympathie,\nde les aider et de les encourager dans leur noble tâche d'écri-\nvain !\n\n   Q u a n d E m i l e Verhaeren eut terminé son intéressante confé-\nrence, le Ministre des Beaux-Arts, le baron Descamps, se leva\net donna lecture d'un arrêté royal n o m m a n t Emile Verhaeren\nOfficier de l'Ordre de Léopold. E t ce fut, au milieu d'acclama-\ntions enthousiastes et d'applaudissements sans fin que le prince\nAlbert remit au poète l'écrin contenant la décoration.\n   Enfin, le bourgmestre de Bruxelles M. De Mot clôtura la\nséance par un discours où il s'associa, au nom de la capitale,\naux témoignages d'admiration qui, en cette soirée délicieuse,\navaient été donnés aux littérateurs belges et spécialement à\nnotre grand poète Emile Verhaeren.\n   Quelle compensation pour notre littérature belge qu'une\nsoirée pareille, en laquelle vraiment on sentait tous les cœurs\nvibrer à l'unisson, quelle compensation, dis-je, pour le silence\nmauvais dans lequel on tint ensevelis comme dans une tombe\nles noms et les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains pendant\ntant d'années !\n\n                                                 HENRY M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                  Ville morte\nJe suis venu vers vous pour chercher le silence,\nO chère ville enfantine et grave, et l'oubli...\nMe voici, et voici mon cœur et ma souffrance\nO paix du soir d'été, drapez-le de vos plis...\n\nJe le vois bien : vous le savez; mon cœur est vide.\nLui qui croyait aimer, si fort et pour   toujours...\nDonnez-lui le baiser de vos rêves candides\nEt que j'oublie à tout jamais mon pauvre     amour.\n\nIl est mort, à cette heure où défaillent les songes\nSon navire d'espoir sombra dans        l'inconnu...\nEt je cherchais encor dans l'ombre et le mensonge\nCet amour trop aimé qui n'est point revenu.\n\nIl s'en va maintenant,   cadavre étrange et pâle,\nNu dans les flots méchants qui le virent      mourir.\nParfois je l'aperçois passant dans les rafales,\nMais il a le rictus affreux du    souvenir...\n\nEt je rêve souvent, au fond de la nuit vague,\nQue je nage éperdu dans le froid océan\nEt que je le rencontre, émergeant de la vague,\nLui qui vient de mon cœur et retourne au néant,\n\nOh!je veux l'oublier. — Mets tes mains sur mon âme,\nO Passé cher qui rôde entre ces calmes murs,\nEt vous rêves naïfs, candides  Notre-Dame,\nMirez dans mes yeux morts vos pâles yeux d'azur !\n\nDu silence à jamais ! Du silence!    Silence...\nJe me recueille, avec le jour, au vent du soir...\nTissez, tissez encore autour de ma souffrance\nVotre voile de paix — je ne veux pas d'espoir,\n\nJe ne veux pas d'espoir, je ne veux pas de vie.\nIl me faut de l'oubli calme et pur, de l'oubli...\nNe plus savoir, être sans fièvre et sans envie,\nDormir dans la douceur de ses sens abolis...\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                       VILLE MORTE                               663\n\n\nDormir dans une brume éternelle et tranquille\n— Le Passé, l'Avenir, le Réel me font peur ! —\nEtre en son âme comme en cette douce ville\nOiï le silence pâle enveloppe mon cœur,\nOù tout dort et se tait, où personne ne passe,\nOù les pignons mirés rêvent dans le canal,\nOù le jour clair se meurt comme un bruit qui s'efface..\n... Mon Dieu! ces pas soudain et ces voix de cristal !\nCe sont les tout petits qui sortent de l'école\nEt passent en riant et sautant près de moi;\nEt leurs mots, argentins et purs, leurs chansons folles\nComme des vols d'oiseaux traversent mon émoi...\nIls sont la vie, ils sont l'espoir, ils sont les rêves.\nEt leur passage fol qui déjà s'est éteint\nAu tournant lumineux de la ruelle brève\nA fait renaître en moi des désirs de matin.\nLâche! je ne voulais plus que l'oubli du monde.\nLe désir d'être rien m'entourait de douceur...\nMais un peu de soleil sur quelques tètes blondes\nEt quelques chants légers ont réveillé mon cœur'.\nQu'importe le passé d'espérance en allée?\nL'Eté brillant se meurt, mais il est des printemps\nQui attendent là-bas dans la claire vallée\nL'heure où ils graviront la colline en chantant.\nJe veux aller vers eux souriant et superbe\nAvec les bras tendus et les cheveux  flottants\nEt je veux leur paraître, accourant sur les herbes\nComme un printemps joyeux va vers d'autres printemps!\nAussi réveille-toi, ville tranquille, accroche\nUn lambeau de soleil au sommet de tes tours,\nBalance sur mon cœur l'hosanna de tes cloches.\nEgrène sur mon cœur tes carillons       d'amour!\nEt lorsque le couchant en sa flamme dernière\nT'aura vêtue à tout jamais de pourpre et d'or.\nMontre-moi le chemin de la mer de lumière\nEt les drapeaux claquant sur les vaisseaux du port,\nEt plus loin l'île en feu des divines délices\nQui lève en les clartés de l'horizon   vermeil.\nDe ses deux bras fervents le triomphal calice\nOù comme une hostie d'or descendra le Soleil!\n1907.                      PIERRE                         NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "        Le Songe de ma nuit\nLe songe de ma nuit revient dans ma pensée;\nMon âme en garde encor l'angoisse cadencée :\nD'abord j'ai un venir sur le bord du chemin\nMes strophes qui chantaient en se donnant la main,\nElles m'ont entouré de leur ronde infinie\nEt puis dans l'ombre elles se sont       évanouies...\nMes rêves sont alors autour de moi venus.\nIls étaient si légers, si vagues, si ténus\nQu'on eût cru voir, sur le penchant de la colline,\nLe vent faisant tourner de blanches         mousselines...\nLeurs pieds frôlaient les fleurs claires et les roseaux.\nEt le bruit que le soir font les ailes d'oiseaux\nCaressait doucement mon âme endolorie...\nAlors j'ai vu venir par ma roule éblouie\nL'ombre de ces enfants que mon cœur crut aimer.\nOh ! je veux croire encore à l'amour        parfumé\nDont je cherche l'écho dans toute la nature :\nL'amour n'est pas l'amour, n'est-ce pas, s'il ne dure?\nNon! je n'ai pas aimé ces vierges de quinze ans\n Que mon rêve le soir frôlait en les baisant,\n C'étaient sur le bord des routes     inachevées\n Les spectres très légers des tendresses rêvées.\n Elles m'ont entouré d'un sourire lassé\n El moi, qui veux tâcher d'oublier le passé,\n Pour suivre, sur la roule ardente qui m'appelle.\n L'unique passion que je croie éternelle,\n Je suis tombé sur l'herbe et j'ai fermé les yeux...\n Alors très doucement vinrent,       silencieux,\n Les fantômes des jours que je dois vivre encore\n Muets; je n'ai point vu dans leurs yeux des aurores :\n D'un air indifférent ils ont tourné, tourné\n Dans l'ombre, tout autour du pauvre abandonné. .\n () la ronde des jours inquiets, des semaines\n Qui vont pencher leur front sur la misère         humaine\n Qu'on veut interroger, qui ne répondent pas!\n Mon cœur s'est endormi au rythme de leurs pas...\n Je me suis réveillé dans un silence vide,\n J'ai tendu devant moi ma main faible et timide,\n J'ai, dans l'obscurité très noire,    rencontré\n  La main d'os de la mort seule qui m'a serré,\n  Tandis que je voyais, secoué jusqu'aux        moelles\n  A travers ses yeux creux scintiller des étoiles.\n                                               P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "SOLLICITUDE   MATERNELLE\n     (HENRI BONCQUET)\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": ""}, {"page_pdf": 792, "texte": "                      Henri Boncquet\n\n                    MOURIK après avoir parcouru seulement la moitié\n                      du chemin ! Mourir sans avoir rempli la tâche\n                       qu'on s'était assignée ni pu donner la mesure\n                       du talent qu'on sentait avoir acquis! Mourir\n                       sans avoir créé les œuvres devinées en puissance\n                       dans son cerveau et au bout de ses doigts!\n                       Catastrophe définitive dont la cruauté décon-\n                       certe! Tel fut le destin d ' H e n r i Boncquet. A\npeine il avait franchi l'étape ardue des études, à peine il avait\nacquis la force et la souplesse d'une technique personnelle, à\npeine il avait réalisé ses premières œuvres, il fut arrêté court.\nT a n t de beaux projets cependant qui avaient germé dans son\nimagination demeurent inexécutés. Il en avait fixé dans la glaise\nou dans la cire le premier jet heureux, se réservant d'y réflé-\nchir, de mûrir les compositions d'abord trouvées, de les con-\ndenser, de les développer, d'en étudier le caractère et la forme\nafin de mettre au m o n d e des statues ou des groupes qui eussent\naffirmé sa personnelle conception d'art et, un jour, égalé son\nnom à ceux des maîtres de l'école belge.\n    L a brillante et mélancolique exposition que viennent d'orga-\nniser lesexécuteurs testamentaires de B o n c q u e t a montré quelles\nbelles promesses le sculpteur s'était mis en mesure de tenir et\ncombien de vaillance, malgré sa frêle santé, son ardeur tenace\ntenait en réserve pour la pratique de son art.\n    Boncquet était doué du sens de la forme, de la forme sculptu-\nrale. Il avait l'instinct de l'équilibre, de l'harmonie et du rythme\n des m a s s e s ; il savait ménager à la surface de ses modelés les\ncoulées suivies de lumière et d'ombre par où se m a r q u e le des-\n sin nerveux et mouvementé de la vie. A ces dons il ajoutait le\n\n  (1) Henri Boncquet, né à Ardoye (Flandre Occidentale) le 7 avril 1868 Prix de Rome\npour la sculpture en 1897, décédé à Bruxelles le 10 avril 1908. '\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "666                         DURENDAL\n\n\nrespect de l'art, persuadé que la perfection du travail matériel\nest indispensable à toute œuvre afin qu'elle soit complète et\nsignificative.\n   « Un bon sculpteur doit être avant tout un bon ouvrier. »\n   Se rend-on compte de la difficulté des débuts pour un jeune\nvillageois sans ressources à qui il faudra quinze années de labeur\npour parvenir à la maîtrise de l'outil et qui devra, tout en\nœuvrant sans cesse afin de se former la main, vivre et pourvoir\naux frais considérables d'un métier ingrat? Le prix des éléments\nmatériels, des modèles, des manipulations indispensables au\nmoindre moulage constitue pour le jeune statuaire un écueil\neffarant.\n   Le jeune peintre peut généralement trouver quelques res-\nsources hasardeuses. Il parvient à vendre — pas cher, j'en con-\nviens, — un petit paysage, un coin de nature-morte, une étude\nde fleurs, à peindre un portrait vaguement payé, voire à s'em-\nbaucher temporairement chez un décorateur.\n   Le sculpteur ne peut compter sur ces supports. Si, à grand'-\npeine, il a réalisé une œuvre et est parvenu à l'exprimer en la\nseule matière qu'il puisse se procurer — le plâtre — il ne peut\nencore en tirer parti. La commande du marbre ou du bronze,\nobjet cher, ne se rencontre pas comme la vente d'une petite\npeinture. Et s'il faut qu'il travaille pour un ornemaniste c'est\ntout son temps qu'il doit lui consacrer.\n   La nature fournit gratuitement au peintre mille sujets. Le\nsculpteur ne trouve guère ses modèles qu'en louant les services\nde professionnels. Et de la terre qu'il a pétrie et modelée de\nses doigts jusqu'à l'œuvre réalisée en sa matière définitive que\nd'opérations et de tiavaux intermédiaires : moulage, exécution\ndu modèle en plâtre, fonte du bronze ou pratique du marbre,\net que de frais !\n   Boncquet, malgré tant de difficultés, parvint, grâce peut-\nêtre aux annuités du Prix de Rome qu'il obtint en 1897, et plus\ntard, à force d'application et de volonté, à préparer et à réaliser\nun grand nombre d'œuvres dont l'éphémère réunion au Cercle\nArtistique attestait l'importance et la valeur.\n   Sans doute on eût souhaité un goût un peu plus élégant dans\nle choix des modèles qui inspirèrent l'artiste. Si, dans la belle\nfigure de La Justice il a atteint au style par le caractère et\nl'allure des lignes on peut regretter que des groupes tels que\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                           HENRI   BONCQUET                      667\n\n\nTourment d'Amour, n'aient pas été inspirés par des spécimens\nd ' h u m a n i t é moins déformés déjà par l'usure de la vie. Mais à\npart cette chicane on doit s'incliner avec respect devant les pro-\ngrès accomplis par cet esprit inquiet en quête d'interprétations\nde plus en plus personnelles. Des morceaux comme Méditation,\nLa Prudence, L'Enfant à l'oie, annoncent assez ce que l'exécutant\neût su faire, un jour prochain, quand il se serait senti la force et\nla liberté d'accomplir quelques-unes des conceptions dont les\nindications sommaires constituaient l'attraction la plus impré-\nvue et la plus douloureusement décevante de l'exposition\nrécemment clôturée.\n                                                            P. L.\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "                                   Boccace(1)\n                            L a science, cherchant à expliquer la\n                         nature du plaisir esthétique, a tenté d'assi-\n                         miler la jouissance qu'il nous procure à\n                         celle du jeu. E t , en effet, on pourrait dire,\n                         en un certain sens, qu'il résulte d'une\n                         espèce de réussite, d'une harmonie suscitée\n                         fortuitement en nous par l'œuvre dont\n                         nous recevons l'émotion. A ce point de\n                         vue, il parait bien que lorsque l'artiste a\n                         achevé son ouvrage, il n'est q u ' à moitié\n fini : il faut que l'admiration l'achève. E t , si l'on considère la\ndiversité absolue des esprits, on concevra que l'œuvre vivra\nd'autant davantage qu'elle est susceptible de se créer un plus\ngrand nombre d'aspects, par la combinaison de la pensée de\nl'auteur avec celle de ses a d m i r a t e u r s .\n    L a beauté est morte qui n'a rencontré personne pour l'aimer\net la comprendre : c'est la Belle au bois d o r m a n t qui a t t e n d le\nprince dont le baiser la réveillera. Et il arrive que le prince ne\nvienne jamais ou, qu'étant venu avec la curiosité, il s'en retourne\navec l'indifférence !\n    Ainsi, s'il est du hasard dans l'art, peut-être est-il surtout pour\nl'artiste. Que sait-il de la forme que contractera sa pensée dans\nla mentalité de ceux qui l'accueilleront? Et, d'un autre côté, s'il\nconnaît l'opinion de ses contemporains sur lui et de quoi est\nfaite sa réputation, qu'augurer de l'avenir? Que choisira ce\ndernier entre tant de travaux, à supposer même qu'il choisisse\nquelque chose?\n    Au cours de ses labeurs studieux, Boccace s'est-il arrêté\nquelquefois d'écrire pour se poser cette question à son propre\n\n   (1) A propos du livre récent de M. RODOCANACHI : B o c c a c e , poète, conteur,   mora-\nliste, homme politique. Un vol. gr. in-8° illustré. Paris, Hachette.\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                                 BOCCACE                                669\n\n\n sujet? Il n'est pas probable, en tout cas, que sa réponse ait pu\n être identique à celle que le temps y a faite. J a m a i s il n'aurait\n songé à désigner le plus frivole de ses livres comme étant celui\n d o n t la renommée survivrait aux siècles. Sans doute, eût-il\n prédit ce sort honorable à telle des œuvres pour lesquelles il\n avait préféré la dignité majestueuse du latin à la « méchante\n langue » italienne, à ce « vulgaire » qu'il fit reproche au D a n t e\n d'avoir employé dans la Divine Comédie : Ces grands esprits,\n P é t r a r q u e et Boccace, et moins encore les humanistes qui sui-\nvirent leurs traces, ne comprirent point que c'était vouloir aller\n contre la vie que d'user d'un idiome où la mobilité de celle-ci\n se trouvait paralysée ou contrainte. L a vie a eu raison de leur\nérudite entreprise et abandonné tous ces écrits si caressés à la\n mort où lentement Rome et sa langue sont retournés.\n    Si, cependant, le pressentiment l'avait visité de l'oubli\nmélangé de vénération auquel étaient prédestinées ses œuvres\nlatines, il se fût résigné, probablement, à marquer pour l'im-\nmortalité l'un ou l'autre des longs — trop longs — poèmes ou\nromans en prose ou en vers — le Filocopo, le Filostrato, l'Amo-\nroso, visione, etc. — dans lesquels « il s'est attaché, comme l'écrit\nson nouveau biographe, M. Rodocanachi, à glorifier les joies\nde l'amour et à plaindre les tourments des amants maltraités ».\n Malheureusement, l'allégorie, chère à la poésie de cet âge, a\nrecouvert, à nos yeux, et la glorification et la plainte d'un\nglacis d'irréalité. E t la faible vie qui animait, malgré tout, les\nincarnations idéales et les héros de mythologie ou de chevalerie\ndu poète a fini par s'éteindre tout à fait.\n    Doctes compilations et fictions nourries de merveilleux ont\nsubi le commun destin du délaissement : la vogue est femme,\nelle aussi. L a vie n'a retenu de l'œuvre de Boccace que ce qui\ny était de vivant : les pages légères de ce Décaméron que son\na u t e u r dédaignait et dont, sur lé tard, il prit h o n t e ; la centaine\nd'histoires spirituellement contées où, sans y beaucoup penser,\nprobablement, et en manière de distraction à de plus graves\ntravaux, il nous a laissé des images si fortes et si animées, dans\nle contraste de leur physionomie licencieuse, triviale ou tra-\ngique, des êtres et des choses de son t e m p s . . .\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "670                             DURENDAL\n\n\n   Boccace avait été aimé puis a b a n d o n n é . Ce n'est pas une\naventure extraordinaire. Toutefois, étant poète, c'est-à-dire\nprédisposé à l'outrance, il ne s'en consola point ou tard. Il\natténuait sa peine, ou l'exaspérait, en nourrissant son œuvre\nde l'expression mélancolique de ses regrets et de la peinture\ndes félicités perdues. L a manifestation de ses sentiments est\nsouvent touchante, pour nous, du moins, car il ne parait point\nque la volage F i a m m e t t a s'en soit beaucoup é m u e ; elle est\nd'une âme t e n d r e et fine, d'un h o m m e habile à scruter les\nmouvements de son cœur et qui, aussi, se complaît à cette\nanalyse.\n   C e p e n d a n t , sans vouloir m a n q u e r de respect au génie et à la\ndouleur, on est induit à se d e m a n d e r si la souffrance de Boccace\nne s'est pas prolongée davantage dans ses ouvrages que dans sa\nvie. C'est une belle source d'inspiration pour le poète que les\nvicissitudes de son existence, mais il advient, a p p a r e m m e n t ,\nqu'au cours de l'obscure incubation mentale qui transforme le\nfait personnel en motif de poésie, l'affliction dont l'événement\navait été accompagné ait complètement disparu !\n    M. Rodocanachi observe, sans trop insister à ce propos, que\nles facultés inventives de Boccace étaient assez restreintes. Or,\nson amour déçu était pour lui un non médiocre t h è m e d'élo-\nquence, sans compter qu'il lui fallait, à l'égal du D a n t e et de\nP é t r a r q u e , une D a m e élue à qui vouer un culte, dont la fidélité\npouvait, du reste, être toute littéraire. Cependant, l'inclination\nélégiaque, la p r o m p t i t u d e à s'apitoyer sur soi-même qui lui\ndictait des vers de ce genre :\n\n              Q u a n d je me considère plus fragile que le verre\n                 E t que je vois les ans fuir comme le vent,\n                 Je me sens si attendri sur moi-même\n                     Q u e ma langue ne le saurait dire...\n\nne p e r m e t t e n t point de croire qu'il ait pu s'interroger sur le\nmode railleur de Cyrano de Bergerac : « Dois-je pleurer? Dois-\nje mourir! Il vaut mieux q u e j ' é c r i v e , mon cornet me prêtera\nplus d'encre que mes yeux ne me fourniront de larmes! »\n   T o u t e s les œuvres presque de Boccace font donc mémoire de\nce mortifiant épisode de sa carrière sentimentale. T o u t e s ,\nmême le Décaméron ; le Proemio de ce recueil de contes s'ouvre, en\neffet, par un éloge de la compassion, vertu entre toutes humaine\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                                 BOCCACE                                 671\n\n\ndont l'auteur a pu mieux que n'importe qui apprécier la bien-\nfaisance, car, dit-il, « ayant dès ma première jeunesse été\nenflammé de très haut et noble amour, plus peut-être qu'à ma\nbasse condition il n e p a r a î t r a i t convenable, bien que de ceux qui\nl'apprirent j ' e n aie été loué et de beaucoup plus réputé, il me\nfut néanmoins de très grande peine à s u p p o r t e r . . . » Seulement,\ns'empresse-t-il d'ajouter, il accuse de son tourment, non point\nla cruauté de la dame aimée, mais l'appétit désordonné de son\npropre amour.\n    L a femme, le poète, l'inconstance de l'amour de l'une, celle\nde la douleur de l'autre passent — le chef-d'œuvre reste. Mais\nsont-ce des chefs-d'œuvre que l'Ameto, la Théséide ou le Filos-\ntrato, ou l'une quelconque de ces conceptions héroïques ou pas-\ntorales, dans la fabulation desquelles Boccace a amalgamé les\nvieilles fictions romanesques du moyen âge avec ses ressouve-\nnirs de l'antiquité? « Boccace, nous dit M. Rodocanachi, était\nde l'avis de P é t r a r q u e q u ' u n poète doit toujours cacher un sym-\nbole d a n s ce qu'il écrit. » Il y a, pour le goût d'aujourd'hui,\ntrop de symboles dans ces ouvrages, trop d'intentions, la vie\ny est trop masquée : on dirait des féeries sentencieuses jouées\npar des personnages de tapisserie! L a personnalité du poète,\nseule, nous y intéresse, lorsque, débordant la fable, elle appa-\nraît dans sa réalité : un homme qui semble, parfois, attendre\nmoins l'admiration que la s y m p a t h i e . E t , à ce point de vue, si\ninférieure que soit par ailleurs l'œuvre de Boccace à celle du\nD a n t e ou, même, à celle de P é t r a r q u e , elle semble plus humaine\nque la leur, plus proche du sentiment vrai ou, plutôt, de l'ex-\npression vraie du sentiment : « Il y a, constate excellemment\nM . Rodocanachi, entre les dames poétiques de Dante et de\nP é t r a r q u e et celle de Boccace cette différence essentielle que\nF i a m m e t t a est une femme, une femme douée de sentiments,\npassionnée et faible, et non un être presque imaginaire et si\nenveloppé dans la fiction poétique que les contemporains eux-\nmêmes doutaient de son existence réelle. »\n   L a L a u r e de P é t r a r q u e a-t-elle vraiment existé et fut-elle, en\nréalité, l'objet unique de l'amour à la fois idéal et sensuel que\nle poète a célébré dans son Canzoniere? L a lecture de ce recueil\net, davantage encore, les péripéties connues de la vie de son\nauteur, n'autorisent guère une réponse affirmative à ces ques-\ntions. Si l'on consent que l'inspiratrice des pièces primitives\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "672                              DURENDAL\n\n\n\ndu Canzoniere fut, comme on l'a p r é t e n d u , la femme de H u g h e s\nde Noves, L a u r e de Sade, mère heureuse de onze enfants, qui\nmourut l'an 1348, en Avignon, il faut avouer que ces renseigne-\nments sont de nature à déconcerter notre curiosité plutôt qu'à\nla satisfaire. L'identification de L a u r e de S a d e avec la L a u r e\ndu poète n'a-t-elle pas résulté d'une coïncidence p u r e m e n t for-\ntuite? P é t r a r q u e n'a-t-il pas, sous le nom — peut-être symbo-\nlique — de son héroïne, donné issue à une exaltation senti-\nmentale alimentée à la fois de rêve et de changeantes réalités ?\n   Avec le Secret, façon de confession dialoguée écrite en une\nheure de mysticisme, le Canzonicre est resté la partie la plus\nattirante de l'œuvre de cet artiste de lettres raffiné et précieux,\nqui polit son style et jusqu'à ses l a r m e s ! . . . On rencontre rare-\nment chez lui le naturel qui est dans certains sonnets de Boc-\ncace, cette expression du sentiment dont la beauté émeut parce\nqu'elle n'a rien d e m a n d é à l'artifice et est faite u n i q u e m e n t de\nforce et de simplicité. Aucune spontanéité ni dans ses vers, ni\ndans sa correspondance familière que, vers le déclin de sa vie,\nil colligeait, corrigeait, arrangeait — on serait tenté de dire :\nfardait — pour la postérité. C'est un rhéteur, prêt trop souvent\nà faire céder la chose au mot, à la p h r a s e ; esclave de la forme,\nde la cadence et de l'épithète : le père de l'humanisme et le loin-\ntain ancêtre de la théorie de l'art pour l'art. Sous quelque\naspect qu'il lui plaise d'apparaître, le souci p r é d o m i n a n t de\nl'attitude élégante et de la période fleurie rend sa sincérité sus-\npecte, émousse l'impression de sa pensée dans l'esprit du lec-\nteur. Il se tenait pour le premier écrivain de son époque et\naffectait de ne point connaître ou de négliger la Divine Comédie,\nparce que conçue en langue vulgaire!\n   Quel contraste dans le caractère, la vie et l'œuvre entre\nP é t r a r q u e , épicurien meurtri à toutes les feuilles de roses de sa\nsolitude retentissante et fréquentée, et le D a n t e , grand d'exil,\nde pauvreté fière et d'irrépressible passion! E t lui aussi, cepen-\ndant, le tragique pèlerin, pour qui l'Enfer et le Purgatoire\nsemblent n'avoir été que le chemin de t u m u l t e et d'angoisse au\nbout duquel l'attirait Béatrice, s'il remplissait l'autre monde\nde son adoration extatique pour elle, ne laissait pas que de\nchercher, dans celui-ci, des affections plus présentes. Ses fautes,\nil les dit lui-même en peignant le trouble et la confusion où. le\nplonge l'apparition de Béatrice qui, au seuil du Paradis,\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                                      B0CCACE                       673\n\nl'accueille avec d'acerbes paroles de blâme : il avoue d'une voix\néteinte, en pleurant, que, elle morte, il a cédé à la séduction\ndes faux plaisirs de la terre, puis, immobile, la tête basse, dans\nla posture d'un enfant grondé, il écoute la réplique irritée de sa\nD a m e (1).\n     O n aime entendre le superbe Alighieri convenant de ses\ndéfaillances : il serait trop grand s'il ne se révélait homme et\nvulnérable. L'impression est un peu différente, lorsque l'on\nécoute sortir la censure des mœurs du D a n t e de la bouche du\nconteur sans vergogne du Décaméron! C'est dans la Vie du Dante\n que le bon Boccace formula cette réprobation, qu'il atténua,\n d'ailleurs, p r u d e m m e n t , en ces termes : « Qui des mortels se\njugera capable de le condamner? Pas m o i . . . »\n     Il est piquant d'observer, à ce propos, que la pureté de\n l'amour du Dante pour Béatrice parut incompréhensible à Boc-\n cace. Ce n'est, du reste, pas la seule beauté de la Divine Comédie\n qui échappa au plus célèbre de ses commentateurs. On pour-\n rait m ê m e aller jusqu'à dire que la fréquentation de l'œuvre la\n lui laissa i n c o n n u e ; que, dans le lieu du m o n d e où la pensée\n sublime de l'Alighieri, frémissante de passions qui n'étaient\n pas éteintes à Florence, aurait dû rencontrer un immédiat\n écho, Boccace a passé à côté d'elle sans la comprendre ni la\n sentir! Il y avait disproportion de sa poésie à celle de son\n grand prédécesseur. L u i , il n'était, si l'on peut s'exprimer ainsi,\n que de lui-même; le D a n t e était l'homme d'un temps, d'un\n peuple, le poète éponyme de cet âge... E t , pourtant, à lire les\n leçons données par Boccace sur le D a n t e dans l'église de San\n Stefano, on hésite, on se d e m a n d e si la forme que l'admiration\n y revêt ne reflèle pas exactement l'opinion des contemporains.\n  T o u s les éloges vont à la science et à la théologie du poète, à\n  la puissance dialectique qui, par exemple, lui permit, à Paris,\n  dans u n e dispute De quolibet, « de répondre à quatorze ques-\n  tions débattues par de savants controversistes, après les avoir\n  répétées, avec les arguments pour et contre, sans prendre\n  haleine et sans en notifier l'ordre aucunement » ... L e s choses\n  de réalité colorée et impérieuse qui, dans la Divine Comédie,\n  s'imposent si vivement à notre imagination et à notre sensibi-\n   lité, tout ce qui y est de source, action, vie qui palpite,\n\n\n   (1) P U R G . , X I I I , 24-65.\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "674                             DURENDAL\n\n\ntriomphe ou gémit, tout cela, peut-être, le siècle ne s'y arrê-\ntait-il pas plus que Boccace?\n    Sans doute, il est vrai, aimons-nous d'autant plus la sensa-\ntion de la vie dans l'art qu'aujourd'hui l'action m ê m e est pen-\nsée. Vivant, au contraire, au milieu de l'action et des désordres\nde la violence, le XIVe siècle attendait de l'art, exercice supé-\nrieur de l'intelligence, l'ordre, les subtilités de la pensée con-\nduite dans les labyrinthes symétriques de l'allégorie, Il n'est\npas sur que le poète lui-même eût trouvé mesquines les louanges\nde Boccace, mais il s'est fait qu'obéissant aux impulsions\ndu génie et de la passion, il a brisé toutes les conventions éta-\nblies. Ainsi, une partie de son poème a toujours été dans l'om-\nb r e ; seulement, cette ombre s'est déplacée et elle couvre, de\nnos jours, ce qui, à l'origine, paraissait jeter le plus grand\néclat.\n    Béatrice, dans la vie et dans l'œuvre du D a n t e , fut-elle réalité\nou symbole? E t si symbole, de quoi? De l'Amour m y s t i q u e , de\nla F o i , de la Religion, du Saint E m p i r e romain? Au XIVe siècle\ndéjà on discutait à ce sujet et, comme il est de coutume, les\ncommentateurs ont moins éclairci les doutes qu'ajouté à\nl'incertitude.\n    Il est des œuvres qui sont pour la c o m p r é h e n s i o n ; d'aulres,\npour la divination. P o u r ces dernières, il faut, selon ce que\ndisait Schopenhauer des chefs-d'œuvre, a t t e n d r e qu'elles vous\nparlent ou, pour dire plus juste, qu'elles parlent en vous. La\n Vita nuova, où le poète chante les débuts de son amour pour\nBéatrice, est de cette sorte, avec le mystère de ses allusions et\nde ses mots d'amour pris dans une sorte de t r a m e métaphy-\nsique et cabalistique. Parfois, comme devait faire l'apparition\nde la jeune Portinari dans les rues étroites, entre les maisons\narmées de la cité, quelques vers font, au milieu de la confusion\ndes paroles hermétiques, clarté soudaine et image dans l'esprit :\n\n                  Je vis Monna Vanna et Monna Bice\n                  Venir vers le lieu où j'étais\n                  L'une après l'autre merveille...\n\n   L ' â m e du D a n t e brûle là, voilée, comme dans l'ombre d'un\nsanctuaire la flamme mystérieuse de l'autel. E t , de fait, c'est\nun culte qui se célèbre en ces vers, un culte où tout est figure\nd'une divinité qui tout à la fois se révèle et se dissimule. L'es-\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                              BOCCACE                             675\n\nprit du temps prenait grande délectation à ces obscurités : il\nconfondait volontiers l'obscurité avec la profondeur. Les peu-\nples jeunes, de même que les enfants, mettent leur idéal dans\nl'extraordinaire et le difficile. L a simplicité m a r q u e une matu-\nrité et un grand raffinement intellectuels. L e D a n t e , cependant,\npar le drame de sa mise hors la loi, par l'indignation inapaisable\nd'un opprobre immérité fut tiré b r u s q u e m e n t de cet art un peu\npuéril, des jeux ardus et spécieux de cette poésie, fille du loisir\net de l'école... S'il avait été heureux, aimé, honoré, quelle eût\nété son œuvre? Car il était de la race de ceux dont, selon le\nmot de Beyle, « l'âme est un feu qui souffre lorsqu'il ne flambe\npas! » Qu'auraient pu jeter la joie et la paix dans ce brasier, qui\npût en faire jaillir des gerbes de flammes aussi hautes que celles\nqui embrasent et illuminent les chants de la Divine Comédie?\nQu'aurait été cette dernière ou, même, aurait-elle été? A la vio-\nlence de la douleur, il fallait la violence adéquate de l'expres-\nsion : le m o m e n t n'était plus aux sonnets et aux tensons alambi-\nqués. E t dans l'ordre de la pensée et du rêve, comme dans\n l'ordre politique, il se fit « un parti de lui-même ». L a persécu-\ntion fut ainsi pour lui l'acre stimulant du génie, une des voies\nde sa vocation et, sans doute, eût-il légué moins de gloire à sa\npatrie s'il en avait souffert une moindre injustice.\n    « L a beauté naît dans la mesure où l'art s'approche de la vie\net en procède », écrivait M. Pierre Gauthiez dans son beau\nlivre sur Dante. Et, en effet, la beauté chez le D a n t e n'est\nnulle part plus poignante et plus vive qu'où il fait surgir dan?\nle cadre mouvant de son épopée la réalité de félicité ou de souf-\nfrance qui a été sienne; qu'où il évoque, soit les êtres de proie,\nde crime, de superbe ou de sacrifice qu'il retrouve, exaltés ou\np u n i s , dans l'autre monde ; soit Florence, l'exécrable et\nadorable Florence ; soit, enfin, Béatrice, sous le masque idéal\nde laquelle il semble s'être fait apparaître, tour à tour, pour\ns'en enivrer, toutes les aspirations de sa foi et de son désir...\nBéatrice, si fière et si pure, aux fêtes de mai, parmi les filles de\nF l o r e n c e ; Béatrice, mémoire de la patrie perdue ou espoir du\nCiel, vision lointaine du passé ou des réparations de l'avenir qui\nsoutient l'exilé dans l'incertitude de ses chemins et l'amertume\ndes hospitalités. Car, combien de fois a-t-il dû gravir « l'escalier\nd'autrui »; combien de fois est-il venu s'asseoir dans le palais\nd'un prince ou à la porte d'une ville pour aussitôt, traqué par\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "676                             DURENDAL\n\n\n\nson âme inquiète et par son cœur sans repos, se relever et\nrepartir ?...\n   Béatrice resta toujours, pour lui, dans l'idéal dont elle lui\nétait venue, il était enfant lorsqu'il la connut enfant. Rien de\nla chair ne s'était mélangé aux sentiments de naïve admiration\nque sa vue avait suscités en lui. Elle avait dû apparaître ainsi\nqu'une image du bonheur, de la beauté possible de la vie aux\nregards de ce j e u n e rêveur assombri déjà par les tristesses d'un\nfoyer privé de mère et auquel, destinée plus sombre encore,\ntout foyer devait finalement être retiré. U n e figure chaste et\nradieuse avait traversé ses pas à l'heure où la vie est toute en\nmouvements ravis, en audaces et en orgueils qui se froissent et\ns'intimident, en attentes... Elle participa toujours, dans son\nsouvenir, de la beauté de ces jours ingénus, ignorants des\nvolontés mauvaises de la vie, et dont le prestige s'accroît dans\n la mesure même de l'accumulation des années qui nous en\nséparent Q u e l q u e chose de la souriante grâce et de la jeunesse\nimmaculée de Béatrice se c o m m u n i q u a i t , dans l'imagination\ndu poète, aux plus chères et aux plus enthousiastes de ses\nidées. T e l l e m e n t que, peu à peu, la personnalité de la Dame\naimée se confondit avec celles-ci, dépouilla à leur contact\ntoute sa substance périssable pour devenir elle-même essence,\nsymbole, i d é e . . .\n   D a n s la Divine Comédie, le dessein du D a n t e n'est nullement\nde manifester son cœur, à l'exemple du fou dont parle l'Ecclé-\nsiaste. P o u r importante que soit la place qu'occupe Béatrice\ndans la conception du poème, elle reste très haut, très loin de\nnous, presque immatérialisée, au milieu des perspectives\ncélestes de la terrible fresque. E t c'est par l'avant-plan \"de\ncelle-ci que notre regard est fasciné, par la convulcive humanité\ndes d a m n é s et des pénitents, d'autant plus proche pour nous\nqu'elle souffre...\n\n   Maria d'Aquino, la D a m e de Boccace, n'était point suscep-\ntible de prétendre de telles destinées, pas plus que son paisible\nami — Johannes tranquillitatum,                comme l'appelait Nicolas\nAcciaiuoli — d'ambitionner la carrière orageuse du Dante.\nC'est à Naples que sa vocation poétique se révéla à lui, après\nune visite au tombeau de Virgile; c'est à N a p l e s , aussi, un jour\nde p r i n t e m p s , « sur le mont P a r t h é n o p e , dans u n temple où\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "                                 BOCCACE                               677\n\n l'on célébrait la visite du fils de J u p i t e r au royaume de\n  P l u t o n » — en d'autres termes, dans une église où l'on commé-\n morait la descente du Christ aux limbes — qu'il rencontra\n celle qui devait devenir la principale, sinon l'unique inspi-\n ratrice de son oeuvre poétique.\n      Maria d'Aquino était fille naturelle du roi Robert de Naples\n et, par conséquent, t a n t e de la reine Jeanne, que ses déporte-\n ments, la suppression tragique de plusieurs maris et son\n supplice, en 1382, ont illustrée. Selon quelques-uns, Maria\n aurait subi le même sort que sa nièce ; d'après M. Rodo-\n canachi, elle serait morte vers 1348 — la même année que\n L a u r e de S a d e — peut-être de la peste noire. Cette dernière\n hypothèse est la plus vraisemblable, puisque Boccace, mort en\n  1374, se représente, en certains sonnets, « entraîné par elle vers\n les régions célestes et retombant ensuite sur la terre, plus\n désemparé q u ' a u p a r a v a n t ».\n      B r a n t ô m e , qui parle de Maria d'Aquino à propos de la reine\n J e a n n e , se montre assez sceptique q u a n t à la nature de la liaison\n de Boccace avec e l l e : « Je croy, écrit-il, et comme je tiens\n de grands discoureurs, il n'a j a m a i s heu tant de faveurs de\n ceste grand' d a m e comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en\n sa cervelle et fantasie ce beau subject, pour en escripre mieux,\n ainsin que vollentiers font les poètes et autres composeurs, qui\n se plaisent à sopposer de grandz objectz et les faire acroyre au\n m o n d e . . . Davantage, il est bien mal aisé à croyre que ceste\nbelle et grande princesse se fust allée enflammer de telles\nflammes qu'il les escript dans la Fiammette ; car vous diriez que\nceste belle princesse est ravie de luy, qu'elle meurt pour luy,\net qu'elle le court à force. Vrayement ouy ! Car il estoit bien\nung si bel oyseau, selon son pourtraict que j ' a y veu à Fleu-\nrance, à Naples et en ung infinité d'endroitz, qui le monstre\nnullement a y m a b l e ni agréable... » Bien que les contempo-\nrains soient muets sur cette histoire d'amour, qui, cependant,\nà s'en fier au poète, donna plus de lustre à sa réputation,\nM. Rodocanachi n'en révoque point la réalité en doute. E t il\nfaut penser qu'il a raison.\n    Boccace, en un siècle tout adonné à l'action, en une cité\nagitée sans cesse des troubles féconds de la liberté, conquérante\net mercantile, fait figure de rêveur. Il est insolite dans son\nmilieu, ni marchand, ni soldat, à peine citoyen, sur le tard\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": "678                                DURENDAL\n\n\n\ncitoyen d'apparat que l'on emploie, comme on fera au siècle sui-\nvant des humanistes, à des ambassades, afin qu'il prononce de\nbelles et pompeuses harangues latines. Il vit dans l'antiquité et\ndans la fable, tout à ses chers travaux, avide surtout d'indépen-\ndance et des fructueux loisirs de la méditation. Il se plaint sou-\nvent de son peu de fortune, auquel, suivant Filippo Yillani,ses\namis ne se préoccupèrent pas beaucoup de remédier; et, pour-\ntant, il semble qu'il aimât la pauvreté : « Elle est libre et\nalerte », écrit-il dans une lettre à P i n o de' Rossi, employant\npour louer cette vertu, et sans le savoir, probablement, les\nmêmes mots presque que saint François d'Assise. N o u s savons\nen tout cas qu'il refusa les bons offices de P é t r a r q u e , qui lui\noffrait de le faire investir d'une charge de secrétaire apostolique.\n   Il est désintéressé dans la ville aux « gains subits » dont\nparle le D a n t e . Il est sentimental en un t e m p s dont les ten-\ndances se font de plus en plus positives et procédurières. E t a n t\nsentimental, il a un penchant à la mélancolie; il y céderait s'il\nétait a i m é ; combien davantage, puisqu'il ne l'est plus! Sa Fiam-\nmetta, sa petite flamme, n'a brillé q u ' u n instant dans sa vie,\npour se transformer bientôt en un feu follet décevant, en un\nsouvenir plein de regret et d ' a m e r t u m e :\n\n        Jeunes femmes ornées de b e a u t é . . .\n        Au fond vous n'estimez que vous et n'appréciez p e r s o n n e .\n        Vous êtes changeantes et légères c o m m e la feuille au v e n t . . .\n\n   Ainsi parle-t-il, dolent et colère, en tirant la morale de son\nFilostrato, qu'il dédie à F i a m m e t t a : « J'ai cherché dans les\nvieilles histoires quel personnage je pourrais choisir comme\nporte-parole de mon amour secret et malheureux, et j'ai songé\nà Troïlo, fils de P r i a m , q u i aimait Griselda. Ses malheurs sont\nma propre histoire : je les ai chantés en rimes légères et dans\nma langue florentine. »\n   E n effet, de même que pour le Filocopo, il s'était inspiré de\nl'histoire des amours de Floire et Blanceflor,il e m p r u n t a les élé-\nments du Filostrato au Roman de Troie de Benoit de Saint-More :\n\n                   T r o y l u s fut biau à merveille\n                   Chière et riant, face vermeille,\n                   Cler vis apert, le front plénier,\n                   Moult y avoit biau chevalier...\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "                                BOCCACE                             679\n\n\n    Troïlo, prince troyen, séduit Griselda, fille de Cal chas,\n« prêtre d'Apollon et évêque de T r o i e », auprès de laquelle il\nest servi par le cousin de celle-ci, P a n d a r o . Mais Griselda,\na y a n t dû quitter Troie pour le camp des Grecs où se trouve son\npère, ne tarde pas à oublier Troïlo pour le beau Diomède.\nLorsqu'il acquiert la preuve de son a b a n d o n , le prince troyen\nveut se tuer; toutefois, il ne passe par des velléités à l'exécution:\n« D a n s tous les romans de Boccace, remarque M. Rodocanachi,\nl'amant t r o m p é est sur le point de se tuer, il hésite et finale-\nment s'en tient aux l a m e n t a t i o n s . . . »\n    Cette histoire, reprise depuis par Chaucer, dans les Contes de\nCanterbury, fournit à Shakspeare le thème de Troïlus et Cressida,\nmais le personnage de P a n d a r o — inventé par Boccace — a\npris en passant de l'imagination du Midi dans celle du Nord,\nune accentuation qui en souligne vigoureusement le caractère\néquivoque. Cressida, tout aussi femme que Griselda, est moins\nétourdie q u ' e l l e ; quant au triste et tendre Troïlo, accablé de la\ndouceur de ses souvenirs, il devient injurieux et tragique sous\nles traits de Troïlus :\n    « O Cressida! ô fausse Cressida! F a u s s e ! fausse! fausse! Que\ntoutes les perfidies se placent à côté de ton nom souillé et elles\nsembleront glorieuses! » s'exclame le héros de Shakspeare.\nEt celui de Boccace :\n                            ... Combien triste\n                 Est ce lieu où, si joyeux, je me trouvais\n                 A côté de celle qui, dans ses yeux\n                    Tient tout mon b o n h e u r ;\n                 Là je la vis rire g a i e m e n t ;\n                 Là elle m'attendait au passage ;\n                 L à elle me salua a m i c a l e m e n t ;\n                 L à je la vis songeuse et là rieuse...\n\n   Si sincère que fût la peine de Boccace, on peut croire qu'il en\nfaisait un peu ostentation et parure. Il ne se lasse pas d'en\nfaire confidence au public, sous couleur de romans héroïques\nou bucoliques, où quelque personnage exhale pour lui sa plainte\ninapaisable en même t e m p s que les réminiscences, parfois très\ncirconstanciées, des péripéties de sa mésaventure. E t c'est la\nThéséide, histoire de deux chefs thébans, prisonniers à Athènes,\népris tous deux de la « sœur de la reine des Amazones »,\nE m i l i a . C'est l'Ameto, où sont mis en scène un berger et des\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": "680                            DURENDAL\n\n\n n y m p h e s qui racontent, non seulement les amours de Boc-\ncace, mais ceux de son père Boccacino avec la veuve pari-\nsienne, délaissée ensuite, qui fut la mère du poète. C'est\n l'Amorosa visione, écrite en tercets dont les initiales forment\ndeux sonnets à triple tercets et une ballade, un de ces sonnets\nconstituant une dédicace à M a d o n n a Maria : poème tout\nsymbolique où nous sommes conduits en des contrées\nenchantées, ornées de palais merveilleux, tout décorés de\nfresques. On a d m i r e là, entre autres choses, les Vertus théo-\nlogales peintes par Giotto et des allégories triomphales de la\nScience, de la Gloire, de la F o r t u n e et de l'Amour, « les\nquatre grands ennemis de toute vertu ». Selon la n o r m e usuelle\ndes figurations de cette sorte, chacune des déités est entourée\nde groupes de personnages représentatifs : autour de la\nScience, des prophètes, des penseurs, des poètes, dont Vir-\ngile et le D a n t e , « le seigneur de tout savoir qui, en un langage\nsublime, a écrit du Souverain Bien, du Souverain Mal et de\nla grande Mort ». A la Gloire font cortège n o m b r e d'hommes\net de femmes célèbres, venus de partout, de tous les t e m p s et\nde tous les m y t h e s , « depuis Saturne, H é c u b e , N e m r o d et\nMédée j u s q u ' a u x chevaliers de la T a b l e R o n d e , aux héros de\nla légende et de l'histoire, Saladin, Charles d'Anjou, Robert\nGuiscard et Conradin ». A vrai dire, ce dernier aurait aussi bien\npu figurer avec les plus notables infortunés, dans la salle sui-\nvante, qui est celle de la F o r t u n e . Auprès de l'Amour, appa-\nraissent Vénus, nécessairement, « une autre femme qu'il n'ose\nnommer », puis la foule des amoureux fameux, depuis Mars\nj u s q u ' à T r i s t a n . Boccace a-t-il élaboré certaines des concep-\ntions de la Visione sous l'influence des fresques allégoriques,\ntrès vantées à l'époque et dont il ne reste plus vestige, que,\nsous le règne du roi Robert, Giotto exécuta au Château neuf?\n C'est possible, bien qu'elles aient aussi bien pu lui être\nsuggérées par quantité d'œuvres littéraires d'une invention\nanalogue : L'Intelligenza,            par exemple, ce p o è m e que l'on\nattribue à D i n o Compagni, et où se rencontre, également, un\npalais enrichi de peintures et de mosaïques. C o m m e dans l'Amo-\nrosa visione, une des salles de ce palais est consacrée à l'Amour,\nau « dieu Amour qui tient une flèche dans sa dextre ». Autour\nde lui sont représentés les amants illustres : Paris et Hélène,\n Didon et E n é e , Guinevere et Lancelot, T r i s t a n et Yseult...\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                               BOCCACE                              681\n\n\n   L'excellent travail de M . Rodocanachi nous apporte une\nétude complète et approfondie sur ces ouvrages de Boccace.\nE n général, on rencontre d a n s ces romans de la gràce et de la\nbeauté, parfois; parfois, de l'ennui; un sentiment vif et frais de la\nnature, l'intelligence pénétrante des émotions du cœur associés\nau goût de la rhétorique e m b l é m a t i q u e . Boccace n'a, évidem-\nment, pas lu le D a n t e et P é t r a r q u e , les poètes provençaux et\nles anciens sans en avoir conservé quelque empreinte, mais\nc'est merveille que son érudition, qui était grande et s'accrois-\nsait sans cesse, d'un côté, les conventions régnantes, de l'autre,\nsoient restées impuissantes à contraindre, à paralyser son\noriginalité poétique ou à engloutir tout à fait dans l'abstraction\net l'allégorie ses facultés expressives.\n   Son intention, dans l'Amoroca visione et dans les romans qui\nprécédèrent celui-là, était, a p p a r e m m e n t , de reconquérir la\nfaveur de sa D a m e en lui donnant à admirer tout à la fois la\nconstance de son cœur et l'ingéniosité subtile de son esprit.\nIl devait être guéri ou, du moins, fort calmé lorsqu'il produisit\nle Ninfale ftesolano et le roman de Fiammetta : ces ouvrages ont\nune façon de conclusion morale et la passion se soucie plus de\ns'exprimer que de faire leçon et exemple ! Fiammetta est, si l'on\npeut dire, une auto-psychologie, dont l'auteur a peut-être eu tort\nde prêter ses propres souffrances à u n e femme. D ' a u t a n t plus\ntort que, par la suite, dans le Corbaccio, il affirmait que « toutes\nles femmes sont inconstantes, muables, légères, veulent et ne\nveulent pas une même chose tout en un même temps, sauf si\nelle se rapporte à leurs appétits déréglés, « tandis que » c'est\nune chose très excellente et très noble que l'homme, lequel a\nété créé de son D i e u un peu moindre que les anges » ! L e Cor-\nbaccio, le Méchant Corbeau, ou l'Invective contre une mauvaise femme,\nest une œuvre de vengeance. U n e patricienne florentine, une\nveuve, après avoir paru encourager les assiduités de Boccace,\nl'avait livré à la risée publique en publiant les lettres ardentes\nqu'il lui avait adressées. Le pauvre poète n'avait vraiment pas\nde chance : jeune, il avait subi les duretés de l'abandon ; à pré-\nsent, dans la gravité de l'âge et des honneurs, on lui infligeait\n perfidement le mépris et la m o q u e r i e ! Il écrivit, alors, sous la\n dictée de la rage et du dépit, ce Corbaccio, qui n'est qu'une dia-\n tribe amère, mordante, souvent brutale, sur le sexe féminin et, en\n particulier, sur la d a m e qui avait fait si cruelle dérision de lui.\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "682                               DURENDAL\n\n\n\n   Cette dernière et cuisante expérience assagit-elle Boccace.\nOn peut le croire. E n tout cas, il se tourne, désormais, toujours\ndavantage vers les travaux d'érudition et les études a n t i q u e s .\nLe Corbaccio a suivi de près le Décaméron qui, probablement,\ndate de 1353. Dans les années qui suivent, il se consacre à la\ntraduction d ' H o m è r e et de Platon, en compagnie de son pro-\nfesseur Léonce Pilate, auquel il avait fait octroyer une chaire à\nl'Université de Florence, et qui, paraît-il, ne connaissait pas\nbeaucoup plus le grec que lui-même ! Il entretient des relations\nsuivies avec P é t r a r q u e qui l'honore d'une amitié un peu pro-\ntectrice et dont les conseils l'éloignent de plus en plus de\nl'usage de la « langue vulgaire ». Il compile, classe, coordonne\nles éléments de son Dictionnaire géographique, de ses Femmes\nillustres, de ses Infortunes des Hommes illustres, de sa Généalogie\ndes Dieux, fruit d'immenses lectures utilisées non sans critique\nni agrément. D u r a n t cette période, également, il entreprend\nd'écrire la vie du Dante — Origine, Vita, Costumi di Dante\nAlighieri — en a t t e n d a n t qu'il commente p u b l i q u e m e n t la\nDivine Comédie. Son admiration pour l'Alighieri — qu'il tenta\nvainement de rendre contagieuse à P é t r a r q u e — est profonde\net sincère; elle s'exprime avec une conviction chaleureuse,\nencore que, quelquefois, nous l'avons dit, elle paraisse, à notre\njugement d'aujourd'hui, tomber à faux ou laisser, étran-\ngement, la proie pour l'ombre. L e sort infligé au poète par sa\npatrie provoque chez son biographe une véhémente apostrophe\nà l'adresse de celle-ci : « T u te glorifies des m a r c h a n d s et des\nartisans dont tu es remplie. E t ton D a n t e est mort en exil ! »\nE n 1350, à sa requête, il reçut mission « de porter de la part de\nla R é p u b l i q u e florentine, comme un tardif d é d o m m a g e m e n t (?),\nune somme de dix florins à la fille du D a n t e , Béatrice, qui\nétait nonne dans un couvent de Bologne. »\n   C e p e n d a n t , il vieillit, l'amoureux poète, le conteur alerte et\nhardi. Les joies tranquilles du travail et de la pensée, au milieu\ndes manuscrits et des livres de son studio, l'orgueil de sa\nrenommée qui s'étend, m ê m e la lutte contre ses détracteurs ne\nparviennent plus toujours à l'empêcher de faire réflexion morose\nà propos de la brièveté et des désuétudes des jours. L e cours\ninflexible du temps a relégué, une à une, et F i a m m e t t a , et les\ndouze autres aimées que, d a n s son Capitolo, il évoque toutes\nensemble, « d a n s a n t sur un pré couvert de fleurs en chantant\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                                BOCCACE                                683\n\n\nune canzone en l'honneur de l ' a m o u r » . Mesurant sa vie à ses\nsouvenirs, à son œuvre, peut-être juge-t-il les uns vains; l'autre,\ninsuffisante ou inutile ou, même, nuisible. Sa foi dans les vertus\ndes lettres et la précellence des poètes sur le commun des\nhommes étant ébranlée, il songe, sans doute, au cours de ces\nrécapitulations, qu'il eût mieux valu écrire moins et vivre\ndavantage; s'adonner moins à soi-même et aux morts et plus aux\nvivants : Agir la vie plutôt que de vivre la pensée...\n    L a cinquantaine est là : c'est un chiffre; c'est un « tournant »\naussi et qui incite à l'examen mental. Des scrupules lui\nv i e n n e n t ; les idées sur lesquelles il a fondé son activité se\nvoilent, à présent, d'incertitude. L e Décaméron, dédaigné par\nP é t r a r q u e et que d'autres ont blâmé, l'inquiète surtout; il\naurait voulu le confiner dans l'oubli, mais, observe Filippo\nVillani, il ne put reprendre les paroles qu'il avait dites, ni\nce éteindre le feu par lui-même allumé ». L e trouble où il est\ns'accroît encore après que le chartreux Gioacchino Ciani,\nenvoyé par Pietro Petfoni, un saint moine de Sienne, qui avait\nélé favorisé d'une vision prophétique, est venu l'avertir de la\nproximité de sa mort et de celle de son ami P é t r a r q u e . Il n'est\npas loin de renoncer à écrire; il veut vendre sa bibliothèque...\nMais il n'est pas homme de résolution désespérée; les extré-\nmités et l'excès répugnent à sa m e n t a l i t é ; il tient de ses origines\nà demi françaises la souplesse d'esprit, l'humeur facile qui lui\nferont franchir les détroits de cette crise morale sans que l'ha-\nbitude intellectuelle de sa vie en reste profondément altérée.\n Seulement, il donnera, dorénavant, un peu plus à la dévotion,\n un peu moins au caprice et à la fantaisie.\n   On serait tenté de dire que Boccace est né un siècle trop tôt.\nIl est là, lui, l'érudit, l'élégiaque, à colliger soigneusement des\nnotes, à mettre ses peines de cœur en rimes délicates ou, encore,\npenché avec une vénération touchante sur des textes grecs ou\nlatins, au sein d'une cité fiévreuse, toujours en querelle ou en\nbataille avec ses voisins, communes, princes, P a p e ; toujours\nen querelle avec elle-même, ses magnats, son peuple gras et son\nmenu peuple ne cessant de s'entre-déchirer que pour mordre\nla main gantée de fer du féroce aventurier auquel ils ont donné\nprovisoirement pouvoir sur eux. Il devait œuvrer au milieu de\nce t u m u l t e , comme l'avant-coureur isolé d'une époque de\nculture supérieure, moins adonnée aux armes qu'à l'esprit, et\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "684                             DURENDAL\n\n\noù le bruit des événements politiques et les rudes clameurs de\nla foule ne couvriraient plus la voix des doctes et les chants des\npoètes. C e p e n d a n t , bien que, sans nul doute, il eût brillé dans\nles assemblées du palais Médicis, au sein de l'Académie plato-\nnicienne, aux côtés de Politien, de Filelfo, de Lorenzo Valla\net des autres, on peut se d e m a n d e r s'il aurait, vraiment, préféré\nla silencieuse Florence de la servitude à l'orageuse Florence de\nla liberté? L e vieil instinct d'indépendance qui était en lui et\nl'éloignait des sollicitations et des courtisaneries habituelles à\nP é t r a r q u e , se serait-il assoupli pour plaire au maître, Cosme\nou L a u r e n t , et îecevoir de la munificence de celui-ci le prix de\nsa docilité?...\n\n\n   L e Décaméron a mauvaise réputation. E t elle ne date point\nde nos jours, car presque dès l'origine l'ouvrage de Boccace\navait reçu le surnom de Galeotto, par allusion au livre des\namours de Lancelot et de Guinevere dont la lecture induisit en\nfaute Paolo et Francesca :\n                   Galeotto fu il libro e chi lo scrisse...\n\n   L e nom de Galeotto, le confident et l'intermédiaire des\na m a n t s bretons — comme P a n d a r o l'était de T r o ï l o et de Gri-\nseida — a servi, depuis, à désigner en Italie un très vilain\nmétier. Et l'application de ce qualificatif au Décaméron n'est,\non le voit, rien moins qu'honorable. Cependant, on peut allé-\nguer, c'est une excuse toute relative, que la grivoiserie de Boc-\ncace et des diseurs de contes et de fabliaux, tant italiens que\nfrançais, qui ont précédé ou suivi, se ressentent, dans leur\ni m p u d e u r , de la naïveté de l'âge où ils écrivaient, car si les\ntraits grossiers abondent sous leurs plume éhontée, leurs auda-\nces ont l'air presque candides à la comparaison des plus ano-\ndines de celles d'aujourd'hui.\n   L e u r s facéties, tantôt spirituelles, tantôt assez plates, n'a-\nvaient à leurs yeux d'autre but et d'autre mérite que la distrac-\ntion comique d'une heure de délassement, après le repas ou\ntandis que l'on prenait le frais dans le jardin ou à l'ombre\nd'une loggia ventilée par ses rideaux flottants. Ils ignoraient\nl'obcénité triste, l'obcénité scientifique dont le naturalisme\nnous a légué la formule.\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "                                BOCCACE                                685\n\n\n    L e fond des historiettes plaisantes ou risquées de Boccace,\ncomme de celles de ses émules ou imitateurs, ils l'ont tiré, sauf\nrares exceptions, de la tradition orale populaire. Ce sont les\néternelles aventures de maris trompés, de séducteurs bafoués,\nles mêmes artifices de ruse féminine dont se sont alimentées,\ndepuis les temps les plus reculés, la verve caustique et la gaieté\nde toutes les races. Ajoutez les innombrables anecdotes sati-\nriques sur les moines et le clergé que l'on retrouve partout,\ndans le monde chrétien. L'intérêt de ces contes réside pour\nnous dans leur appropriation, dans leur acclimatation, en quel-\nque sorte, au moment et au m i l i e u ; dans tout ce que l'auteur a\najouté d'original, d'actuel aux récitsimmémoriaux en en transfé-\nrant le théâtre à F l o r e n c e , à Venise, à S i e n n e . . . et en nous\nd é p e i g n a n t de cette manière, par mille détails de mœurs, de\nlangage, de coutume, par de délicieux et caractéristiques por-\ntraits la société où ils vivaient. Avant que d'être recueillis,\nquantité de ces contes ont été dits et répétés en des réunions\njoyeuses, veillées, soupers de bourgeois, de marchands, d'arti-\nsans ou ils ont diverti le loisir élégant des familiers de quelque\npetit prince. L a fiction licencieuse s'est chargée ainsi, en pas-\nsant de bouche en bouche, d'imagination en imagination, d'ob-\nservation fine, de malice alerte et de vérité contemporaine.\n   Histoires lestes, railleuses, dont les peintures osées ou la\nmalice irrévérencieuse s'abritent, souvent, derrière quelques\nphrases de sermon, lancées en exorde, à la cantonade, à l'in-\ntention de l'autorité qui aurait pu s'émouvoir et comminer. Au\nfond, en écrivant le Décaméron, Boccace ne se préoccupait guère\nde moraliser et pas davantage, peut-être, si réaliste qu'il se\nmontre en ces pages, de faire œuvre d'observation : la vie,\npour les gens de ce siècle, était un objet de raisonnement plu-\ntôt que d'observation. T o u t ce qui, aux yeux de l'auteur, con-\nstituait un ouvrage en dignité littéraire : fictions compliquées,\nintentions symboliques, et qui est dans ses autres écrits, se\ntrouve absent de celui-ci. Ce sont tout simplement des contes,\nrecueillis et contés pour le plaisir : une détente, une récréa-\ntion p o u r sa pensée. L e poète a laissé sa couronne de laurier,\nle docteur sa robe : il n'est plus que conteur et il s'amuse lui-\nmême des contes, sur l'étroite scène desquels, tragédie, comé-\ndie ou farce, il fait jouer deux ou trois personnages. Ces per-\nsonnages sont, non point des divinités ou des êtres allégoriques,\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "686                           DURENDAL\n\n\nmais des h o m m e s , tantôt bons, t a nt ô t mauvais, tantôt à la fois\nbons et mauvais, qui, pusillanimes ou courageux, généreux\nou avares, sceptiques ou crédules, inconséquents, p r o m p t s à\nleurs passions ou à leurs vices, sont la proie d'aventures drama-\ntiques, grotesques ou saugrenues. Dès lors, il ne se pouvait pas\nque Boccace, ayant a b d i q u é t o u t e prétention rhétorique, et\nétant, au surplus, poète et poète florentin, il ne fit œuvre char-\nmante et vive, en dépit de la grossièreté à laquelle, partais, il\ns'abandonne.\n     Mais, toutes les histoires du Décaméron ne sont pas libertines,\nil s'en faut. Il en esc de bouffonnes comme celles de Calandrino\nou de Buffalmacco; de pures, de délicates, comme celle de\nP a s q u i n o et de Simona qui s'aiment et meurent l'un après\nl'autre pour avoir mâché une feuille de sauge; de touchantes,\naussi, comme celle de Griselda, la femme du fantasque marquis\nde Saluzzo, répudiée, séparée de ses enfants, humiliée devant\nune prétendue rivaleet dont l'amourde soumissionet de patience\nest, à la fin, récompensé. E n d'autres, les excès furieux de la\npassion et de la jalousie sont dépeints en traits tellement écla-\nt a n t s que, n'était le témoignage concordant de l'histoire et des\nchroniqueurs, ils paraîtraient invraisemblables. A une époque\nqui avait connu et enduré des carnassiers du genre des Scali-\ngeri, des Ezzelini ou des Malatesta, la férocité de Messer\nGuiglielmo Rossiglione, qui donne à manger à sa femme le\ncœur de son amant, Messer Guiglielmo G u a r d a s t a g n o , ne\ndevait pas sembler inouïe.\n     Ce récit est le neuvième de la quatrième journée, durant\nlaquelle on avait décidé de parler, sous la présidence de Filos-\ntrato, de « ceux dont les amours eurent une fin infortunée ». Si\natroces que soient les péripéties de cette histoire, elles le\ncèdent en caractéristiques sauvages à celles du conte dont,\nau début de cette même journée, F i a m m e t t a avait régalé ses\namis :\n     Ghismonda, fille de T a n c r è d e , prince de Salerne, « belle de\ncorps et de visage autant que femme qui fut jamais, et jeune,\net vaillante, et sage », aimait un serviteur de son père, Guis-\ncard, « très h u m b l e d'origine, mais noble plus q u ' u n autre de\nvertu et de mœurs ». T a n c r è d e était un seigneur d'une grande\nsensibilité, « très h u m a i n et d'esprit bénin », facile aux larmes,\nmais, davantage encore, à la vengeance. Quand un hasard lui\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                                  BOCCACE                                687\n\na révélé les relations des jeunes gens, c'est en pleurant « comme\nun enfant battu » qu'il adresse des reproches à Guiscard,\nenfermé immédiatement par ses ordres, et à sa fille. Après une\ndéfaillance passagère, celle-ci, ne doutant pas que Guiscard ne\nsoit déjà tué et, dès lors, son parti étant pris, accueille les\nremontrances paternelles d'un air imperturbable : « T a n c r è d e ,\nlui réplique-t-elle, je ne suis disposée ni à nier, ni à prier... Il\nest vrai que j ' a i aimé et aime Guiscard et que, tant que je\nvivrai, qui sera peu, je l'aimerai. E t , si l'on s'aime après la\nmort, je ne laisserai pas de l'aimer encore. » Elle lui tient\nensuite un long discours d ' u n e argumentation serrée pour justi-\nfier l'excellence du choix qu'elle a fait et termine par ces mots :\n« Je te certifie que si tu ne fais pas à mon égard comme tu as\nfait ou feras de Guiscard, mes propres mains le feront... Va-t'en,\nva répandre des larmes avec les femmes!... »\n     Dans la raisonnable opinion que cette belle ardeur s'éteindra\nà l'annonce du fait accompli, le bon prince ordonne que l'on\nétrangle aussitôt Guiscard, puis, ayant mis le cœur, qu'il lui a\nfait arracher, dans « une grande et belle coupe d'or », il envoie\n cet agréable présent à sa fille, avec un compliment approprié!\n G h i s m o n d a le reçoit d'un front intrépide et charge le messager\n de rendre grâces à son maître pour avoir donné à ce cœur une\n sépulture noble et digne de lui. L e ressort énergique, trop\n t e n d u , se brise alors b r u s q u e m e n t . Elle succombe, baise déses-\n pérément le trophée horrible de son malheur, « en versant un\n torrent de larmes », mais bientôt elle se reprend, vide dans la\n coupe, où ses larmes se sont mélangées avec le sang de Guis-\n card, le poison dont elle s'est prémunie, puis en absorbe le con-\n tenu d'un trait... T a n d i s qu'elle meurt, T a n c r è d e qui ne sait\n bien que pleurer — et tuer — T a n c r è d e 'arrive, sanglotant, et\n elle trouve encore la force de lui crier : « Conserve tes larmes\n pour un destin moins souhaité que celui-ci et ne me les donne\n point à moi, qui ne les désire pas! Oui vit j a m a i s un autre que\n toi pleurer de ce qu'il a voulu?... »\n\n   On sait que les récits du Décaméron sont racontés, à tour de\nrôle, par de jeunes F l o r e n t i n s des deux sexes qui, fuyant\nensemble la « peste morbifère » par laquelle la cité était terro-\nrisée, s'étaient réfugiés e n u n e magnifiquevilla desenvirons, pour\noublier dans la joie et la beauté salubre de la campagne, parmi\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "688                            DURENDAL\n\n\nla verdure des j a r d i n s et des bois, les spectacles sinistres et la\ncrainte périlleuse de la m o r t . Mais, avant de nous conduire en\ncette retraite où doivent régner, sous le sceptre de F i a m m e t t a , de\nP a m p i n e a ou de L a u r e t t a , l'insouciance et le plaisir; avant de\nnous faire admirer ses héros et ses héroïnes chantant couronnés\nde fleurs, dansant ou écoutant des histoires, assis en cercle sur\nune pelouse, il nous impose l'horrible tableau de Florence toute\nlivrée à la noire épidémie, pleine des vertiges de la mort, de\nl'effroi, de la lâcheté, de l'égoïsme et des frénétiques excès des\nsurvivants. A-t-il poursuivi un savant effet de contraste en don-\nnant un tel préambule à ses contes : en introduisant son lecteur\npar cette arche lugubre et sombre dans l'oasis de q u i é t u d e et\nd'enchantement que se sont ménagée F i a m m e t t a et ses com-\npagnons? Ou, en nous retraçant les dégâts du fléau et la disso-\nlution morale dont il avait été le. résultat dans les âmes affolées\npar le désespoir, a-t-il voulu seulement créer, en quelque sorte,\nun alibi à la délicatesse et au scrupule des jeunes filles et des\njeunes gens, nobles, élégants, d'esprit fin, de m œ u r s honnêtes,\nqui écoutent et narrent des choses si étrangères à la rinesse et à\nl'honnêteté? Ils avaient échappé à la contagion de la mort, mais\n non point à celle de la corruption, bien que, comme le dit\n P a m p i n e a , ce soit pour se soustraire aux exemples de celle-ci\n qu'ils doivent quitter Florence. Chez eux comme chez leurs\n concitoyens, le vernis de l'éducation et de la culture s'était\n écaillé dans les transes et les endurcissements de ces journées\n paniques, par l'action d'une calamité universelle qui ne laissait\n à chacun, destitué de tout secours possible, que le désir presque\n animal de s'étourdir n'importe comment, de distraire son atten-\n tion des cadavres amoncelés devant les portes ou traînés à la\n fosse c o m m u n e au galop précipité des chevaux et des prières.\n   Aussi, ces jeunes Florentines, si gracieuses dans leur langage\net leur parure, et dont l'aînée n'a pas 28 ans, n'ont-elles plus\ncure de modestie, de retenue ni de vergogne, au moins en\nparoles, car elles protestent moins qu'elles ne rient à l'audition\nde contes faits pour le corps de garde plutôt que pour une aussi\npoétique assemblée. E t Boccace n'est pas sans inquiétude sur\nle j u g e m e n t qu'un temps plus sévère portera des membres de\ncette troupe joyeuse : c'est pourquoi, dit-il, il les désigne sous\ndes noms supposés.\n   Dans la cité, on m e u r t ; on rit sur la montagne. Et, peut-être,\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                               BOCCACE                               689\n\n\npourrait-on discerner dans l'acte de ces jeunes T o s c a n s ; dans\nl'impulsion mélangée de positif bon sens et de fantaisie déta-\nchée à laquelle ils obéissent en désertant la patrie en détresse,\nune marque de l'esprit nouveau qui, peu à peu, tendait à pré-\nvaloir. L a force de la c o m m u n a u t é dans la vie, dans la religion,\nd a n s l'art même, va s'énervant; l'individu repousse en arrière\nle citoyen et le fidèle. Les ancêtres de P a m p i n e a , de Dioneo et\ndes autres auraient subi avec la collectivité; ils auraient prié...\nE u x , ils songent surtout à leur salut personnel et, s'ils se ren-\ncontrent tous dans l'église de S. Maria Novella, c'est par hasard\net nullement parce que la piété les y avait attirés ou le désir\nd'implorer la protection divine. Les jeunes filles, d'abord entre\nelles, ensuite avec les jeunes gens, survenus entre-temps,\ncausent, délibèrent. P a m p i n e a parle, puis Filoména, puis\n E m i l i a , et rien dans leurs propos ne trahit le trouble et le\ndésarroi de l'heure : leurs discours sont fondés en logique et\n a p p u y e n t leur conclusion, qui est qu'il faut sortir de la ville,\n de solides arguments lucidement déduits. E t le principal de ces\narguments est, sans contredit, celui développé par P a m p i n e a , à\n savoir qu'il est de raison naturelle que chaque créature aide,\n conserve et défende sa propre vie. F i l o m é n a observe, de son\n côté, que l'entreprise échouera si elle n'est dirigée par quelque\n h o m m e , car les « femmes sont mobiles, défiantes, raisonneuses\n et pusillanimes ».\n   Mais il ne semble pas que ces femmes-ci soient de cette\nsorte : elles ne se paient pas de phrases, ni ne cèdent beaucoup\nau préjugé; leur résolution est vite prise et, bien qu'elles con-\nnaissent que leur démarche est susceptible de mésinterpréta-\ntion, elles n'hésitent point à solliciter le concours de trois jeunes\nhommes pour réaliser leur dessein.\n   T o u s ensemble, ils fuyent donc la cité souffrante; ils s'éloi-\ngnent, sans plus tourner la tête vers le souvenir et la douleur,\nimpatients de se mettre à l'abri de l'atmosphère délétère de\nFlorence et à la fois de l'importune tristesse qui habite entre\nses murailles. L a liberté d'esprit qui paraît chez eux est extra-\nordinaire. L e u r s parents, leurs amis ont péri ou agonisent; eux,\ninstallés au frais, ils passent leurs journées à entendre et à dire\ndes histoires. Sont-ce des stoïciens ou des épicuriens? Ont-ils\ncontracté une espèce de fatalisme à vivre dans la familiarité de\nla mort ou bien la joie où ils s'efforcent de se maintenir mutuel-\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "690                           DURENDAL\n\n\nlement n'est-elle q u ' u n e forme d'héroïsme?... T e l s qu'ils sont,\ncependant, avec leurs physionomies hardies et jeunes, leur\npréoccupation de l'attitude et de la beauté, l'insouciance ou\nl'indifférence où ils sont des événements qui se déroulent autour\nd'eux, ils font songer d'avance à ces personnages des fresques\nflorentines du XVe siècle, spectateurs désintéressés des mystères\nsacrés, qui semblent n'être placés auprès de la crèche ou au\npied de la croix que pour faire figure de fierté et de désin-\nvolture.\n\n                                                 ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": " Les Tombeaux des Rois\nAu seuil du désert qu'habitent les fauves\nLa Thèbes des morts repose là-haut ;\nLe silence y plane, et des sommets  chauves\nTombe sur la plaine un souffle âpre et chaud.\n\nOn dirait qu'ici la terre est maudite :\nNul ruisseau, nulle herbe au granit des monts.\nAvance, et franchis la porte interdite\nQue garde à jamais un chœur de démons.\n\nDans la nuit secrète, au fond des Syringes\nCreusant leurs puits frais sous les rocs brûlants,\nParmi les joyaux, la soie et les linges.\nDes Rois sont couchés depuis trois mille ans.\n\nComme aux rouges soirs de leurs       funérailles\nLa Marque des morts flotte aux lents      canaux,\nEt rien n'a troublé le long des murailles\nL'obscur défilé des dieux    infernaux.\n\nToi qui dois mourir, crains l'affreux  cortège\nQue l'IIadès déroule au noir corridor :\nEtouffe le bruit d'un pas sacrilège\nDans le sourd palais de ténèbre et d'or.\n\nEt jusqu'à la chambre où sont les momies.\nSuis les dieux muets rangés aux      parois...\nO soleils éteints ! pompes endormies !\nPoudre où se résout la pourpre des Rois!\n\nVois ce nez pincé, ces mains décharnées :\nCelui qui gît là fut le grand Memnon !\nIl dort son sommeil de trois mille années,\nEl le monde encor se trouble à son nom.\n\nSous un plafond peint d'azur et d'étoiles\nOù la lune allume un orbe nacré,\nYeux clos et pieds joints, roulé dans les toiles,\nIl dort, seul toujours, son sommeil sacré.\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "692                                  DURENDAL\n\n\n\n           Un bouquet fané dans sa main flétrie,\n           Il dort loin de Thèbes et des flots du Nil :\n           Il n'aspire plus l'air de la patrie,\n           Et son âme tremble au vent de l'exil.\n\n           Toi, tu reverras la terre   embaumée,\n           'l'es yeux s'empliront des baisers du jour,\n           Aux lèvres en fleur de la bien-aimée\n           Tu boiras encor le vin de l'amour...\n\n           La lumière, au loin, filtre sous la parle :\n           Quitte, il en est temps, l'éternelle nuit,\n           De peur qu'à ion tour la mort ne t'emporte\n           Sous le vain soleil qui jamais ne luit.\n\n           Par le libre azur, va, chante          et respire'.\n           Laisse les Rois morts dormir           leur sommeil!\n           Repasse le seuil du funèbre            Empire,\n           Et va-t'en renaître au vivant          soleil !\n\n                                                              FRANZ ANHEL.\n\n\n      Biban-el-Moulouk   (Thèbes),    décembre   1907.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "  LA JUSTICE\n(HENRI   BONCQUET)\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": ""}, {"page_pdf": 822, "texte": "                   Adrien Mithouard\n                 TANCRÈDE DE VISAN rappelait             naguère, ici même, à\n                        propos de M. Adrien Mithouard, ce mot de\n                        Sénèque : Les uns ont la réputation, les autres\n                        la méritent. Il en va d'elle assez souvent comme,\n                        de l'habit à palmes vertes, que M. Henri de\n                        Régnier méritait et qu'endosse M. Jean Ri-\n                        chepin. Poète, esthéticien, essayiste, fonda-\n                        teur de L'Occident qu'il dirige, M. Adrien Mi-\n thouard n'a point su t r i o m p h e r encore des froideurs de la\n R e n o m m é e . Quelques-uns, cependant, dont la curiosité intel-\n lectuelle s'égare volontiers loin des chemins battus et qui n'at-\n tendent pas, pour a d m i r e r , les consignes de l'opinion, placent\n son œuvre au rang dont elle est digne. U n groupe choisi salue\n en lui l'un des maîtres les plus brillants de ce traditionnalisme\n français pour qui luttent sur des champs divers, et diversement\n armés, les Bourget, les Maurras, les Barrès.\n    M. M i t h o u a r d , enfant de P a r i s , tient par toutes ses racines à\ncette harmonieuse Ile-de-France, toute « aisance, mesure et\nsourire », province essentielle où bat, depuis vingt siècles, le\ncœur de sa patrie et qu'il célèbre comme le « berceau de l'Occi-\ndent ». Son père, dont nous émut l'image véridique et filiale,\nétait, dit-il, un « médecin de maisons ». A h ! que M. Adrien Mi-\nthouard est donc son fils! Il lui doit, avec le respect des con-\nstructions durables, l'horreur de toutes les démolitions. Sous\nles voûtes augustes de N o t r e - D a m e , où le guidait une main\npaternelle, comme il était féru de logique et de justesse, il\ns'éprit pour j a m a i s de la « croisée d'augive », fille radieuse de\nson Ile-de-France. Il devenait traditionnaliste.\n   L a race, affirme-t-il, est une construction. Dans Les Pas sur\nla Terre, lisez cette éloquente Prière sur la Voûte, qui venge\nl'Occident des blasphèmes de la fameuse Prière sur l'Acropole.\nRenan y saluait « l'idéal cristallisé en marbre pentélique, la\n\n (1) Adrien Mithouard : Les P a s sur la Terre (Paris, Stock).\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\n beauté éternelle, sans aucune tache, locale ou nationale ». Il\n rougissait, là-bas, d'une patrie dont les temples « sont des fan-\n taisies de barbares ». M . Mithouard ne découvre et n'admire,\n lui, dans les Propylées et le P a r t h é n o n , q u ' u n e raison particu-\n lière aux c o m b a t t a n t s de M a r a t h o n et aux spectateurs de Philoc-\n tcte, étrangère donc aux fils de l'histoire de F r a n c e , non la déesse\n u n i q u e et immortelle q u ' y adorait naïvement un « Celte hon-\nteux » ; et il l e plaint de s'être à ce point t r o m p é dans sa prière.\n    N e lui vantez pas, à cet amoureux des vieilles nefs où s'af-\n firme la raison française, une beauté abstraite, irréelle autant\nque l'humanité de Jean-Jacques, et dont le culte isole son dévot\nde son propre sang. M. M i t h o u a r d déteste les abstractions.\nT o u t e sagesse h u m a i n e est, à ses yeux, locale et nationale : en\nelle s'épanouit la fleur d'une i m m é m o r i a l e tradition. « Cet\narchet flexible dont l'élasticité a été mesurée avec tant de scru-\npules, cet incroyable violon de sapin et d'érable qui se bombe\ncomme un front volontaire et q u i respire par les ouïes comme un\npoisson, c'est la réflexion d'une longue série d'hommes, non l'in-\nvention d'un seul, qui lui a donné sa voix. Rien n'est devenu\nbon que peu à peu. Si j ' e n use, il me faut être non seulement\nun h o m m e , mais un luthier ou un violoniste; il est nécessaire\nque je me spécialise avec de certains ancêtres. Me voilà retiré\nde l ' h u m a n i t é générale et rejeté dans une espèce. J ' e n suis tou-\njours réduit à m'ajouter à quelques autres. L a raison cherche\ndu crédit. E l l e en trouve dans la succession des intelligences,\nparce que la tradition est plus raisonnable que l'individu. »\n    Gardons-nous de dilapider follement ces trésors de la raison\ntransmise : réduits à notre seul acquêt, nous nous trouverions\nsoudain misérables. Il faut t a n t de siècles pour « édifier » une\n â m e ! « T o u t ce que nous oublions nous affaiblit un peu. »\n Chaque fois que, sous la pioche d'orgueilleux démolisseurs,\n s'écroule une muraille du passé, une maison pleine de vieux\nsouvenirs, une coutume vénérable, une pieuse croyance, ne\ncriez pas niaisement au progrès : c'est en vérité un désastre.\n     M. Mithouard porte h a u t « la tête toute faite » qu'il tient de\n ses pères; il se complaît dans son espèce et entend « demeurer\n fidèle à la logique de son territoire ». Aussi ne se lasse-t-il pas\n de railler la fatuité de cette raison individuelle qui, chez les\n idéologues, les humanistes, les amateurs d'abstractions et les\n mathématiciens sociaux, prétend prévaloir sur la sagesse collée-\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                         ADRIEN MITHOUARD                           695\n\n\ntivc et traditionnelle, et ne rêve, dédaigneuse de toutes condi-\ntions de milieu et d'hérédité, que nivellement, rectification,\nsymétrie, unité factice. C h a m p i o n du vieil Occident et de\nl'ancienne F r a n c e , il se dresse contre les iconoclastes en proie\nà la haine de l'histoire qui, en art, en morale, en sociologie, en\npolitique, multiplient les ruines et saccagent furieusement la\ntradition, sans se douter à quel point leur mépris du passé'\nmenace l'avenir. « Les pauvres petits qui viendront d e m a i n !\n Ils grelotteront dans les plâtres frais. »\n     L u i , du moins, ne cesse pas de chanter son h y m n e . C o m m e\nle Traité de l'Occident, les Pas sur la Terre célèbre sa terre et sa\n race; ce sont de belles et expressives coutumes rurales qu'il\nloue dans le Taupier, le Sacriste et l'Affranchisseur; le noble jeu\n d'autrefois, « la chevalerie du peuple », qu'il glorifie dans cet\n a d m i r a b l e conte : Le Capitaine de l'Arc; les plus magnifiques\n fleurs occidentales, enfin, qu'il exalte dans cette Guirlande où\nflambent, tressées par de ferventes mains d'artiste et de croyant,\nles roses des cathédrales gothiques.\n     « L a société de la terre, écrit-il, parlant de la joie de mar-\ncher, est purificatrice; elle veut une conscience droite, un esprit\nnet, un cœur ardent. » Ne sied-il pas que tel se manifeste, dans\nson œuvre, un h o m m e dont le pas religieux parcourt inlassable-\nment la plaine occidentale? Peu d'écrivains contemporains frap-\npent à ce point par l'équilibre intellectuel et la santé morale.\nVivre en droiture, respecter sa pensée, porter haut son cœur,\nservir la justice, nobles soucis : ce sont les siens. Son âme,\njoyeusement virile, ignore les mollesses et les langueurs. Des\nsentiments délicats et fiers; pas de ces vaines sensibleries dont\nse troublent les consciences anémiques qui « jouent à la mar-\nquise » ; et c'est pourquoi il nous presse d'aller « boire un bon\nverre de sang » chez les bouchers de Limoges. Il a de la malice,\ncertes, et ne déteste pas — voyez la Taille de l'Homme — le\np a r a d o x e ; mais ses ironies ne sont point malfaisantes, et il ne\nse divertit pas, comme tant de stériles virtuoses, à jongler avec\nles idées. Il aime l'honneur, la gloire, l'énergie. Il marche sur\nsa route d'un pied libre, ferme et volontaire, et, quand il parle,\nsa voix claire sonne franc, avec des phrases « belles comme des\nmuscles ». On se fie volontiers à si loyal compagnon. L'estime\nne s'arrête pas, comme il le faut trop souvent, au livre ; elle\npousse sans hésiter jusqu'à l'homme.                          M. D .\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "                                                                                  (1)\n        De l'organisation des Musées\n                      JE n'ai point la prétention de faire u n e contribution de savant\n                          ou une dissertation de Fpécialiste.\n                             Ce sont, tout simplement et très modestement, les\n                          réflexions d'un visiteur de musées, les impressions d'un\n                          flâneur de galeries d'art.\n                             P a r c o u r i r un musée de façon que ce pèlerinage soit fruc-\n                          tueux est d'autant moins aisé qu'en général les organi-\n                         sateurs de nos galeries d'art n'ont pas dépensé de grands\n                         efforts pour ménager l'accès des chefs-d'œuvre aux intel-\nligences et aux sensibilités.\n   L a psychologie du visiteur de musée me paraît pouvoir être résumée en\nquatre stades : la première h e u r e , c'est de l'enthousiasme, la seconde, de\nl'intérêt, la troisième, de la lassitude, et la quatrième, de l'éreintement !\n   E t alors, on c o m p r e n d , si on ne l'excuse, ce mot attribué à u n e Béo-\ntienne illustre de la troisième R é p u b l i q u e française, qui, obligée par\nla haute situation qu'occupait son m a r i , de se promener fréquemment d a n s\nles musées et les salons d'art, s'écriait un jour, mélancoliquement : « Mon\nDieu ! q u e de toile p e r d u e !... »\n    Les frères de Goncourt, d a n s leur Journal, ont affirmé que \" ce qui\nentend le plus de bêtises au m o n d e , c'est un tableau de m u s é e ».\n   Peut-être — mais à qui la faute ?\n    L a majorité du public a p p o r t e , au musée, sans doute son incompétence,\nmais aussi sa b o n n e volonté, son réel désir de s'initier et de s'instruire.\n   Seulement le moyen ? — q u a n d les tableaux lui sont présentés fans ordre\net sans méthode, en kilomètres de toiles, à la fois monotones et bigarrés,\nl'une œuvre a n n u l a n t l'autre, toutes étant distiaites de leur ambiance origi-\nnelle, privées de l'atmosphère qui baigna leur création !\n    Les musées sont faits pour le public, et, sous peine de forfaire à leur\nmission éducative, ils doivenr être c o m m e un livre ouvert où le visiteur\npuisse lire logiquement, chronologiquement et m é t h o d i q u e m e n t , l'histoire de\nl'art, sans être déconcerté à tout moment par des interpolations, ou dérouté\npar des mélanges d'écoles.\n    Mais il y a p l u s .\n    L'art d'une époque vit d'une vie h a r m o n i q u e qui s'étend à toutes les mani-\n\n\n  (1) Communication faite à la Société d'Histoire et d'Archéologie de Gand, le 21 octo-\nbre 1908.\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "                      DE L'ORGANISATION DES MUSÉES                                  697\n\n\nfestations esthétiques; q u a n d un vent nouveau de beauté souffle sur un\nsiècle, toutes les formes d'art en sont pénétrées, parce qu'il existe entre elles\ntoutes des correspondances nécessaires; sans doute, tel genre déterminé, si\nun ouvrier de génie en fait son instrument, représentera, avec plus de maî-\ntrise et d'éclat, l'idéal du moment, mais à côté de ce g e n r e prédominant, les\nautres genres n é a n m o i n s infléchiront sous la même poussée d'art...\n    L e s oeuvres des g r a n d s primitifs ont des affiliations étroites avec les\nretables, les tentures et les vitraux, réalisations autres d'un même rêve de\nbeauté ! E t la splendeur des R u b e n s et des Van Dyck est solidaire d'un décor\nmobilier œuvré sous une identique inspiration de fastueuse grandeur.\n    L a plus intime parenté existe donc entre toutes les expressions d'art d'un\nt e m p s ; et chacune d'elles a besoin des autres pour sa mise en valeur propre\net complète.\n    On l'a compris au L o u v r e , d a n s les salles consacrées aux mobiliers fran-\nçais des XVIIe et XVIIIe siècles et où tout concourt — meubles, tapisseries,\nsculptures, tableaux — à produire un h a r m o n i q u e effet d'ensemble, et, peut-\nêtre mieux encore, d a n s l'aménagement nouveau de la salle des Médicis,\noù l'oeuvre titanesque de R u b e n s à bénéficié enfin d'un décor adéquat à sa\n somptuosité.\n    On l'a compris encore au Friedrich-Museum de Brrlin où, n o t a m m e n t , les\npeintres des écoles italiennes voient leur beauté soulignée par des statues,\ndes majoliques et même par de superbes portiques de marbre provenant des\npalais de Venise.\n    E t le Rijksmuseum d'Amsterdam que l'on appela si justement « la vaste\nécole supérieure de la tradition de l'art hollandais sous toutes ses formes » ?\nCette création merveilleuse était en voie de devenir, à l'instar du Musée de\nBerlin, une synthèse h a u t e m e n t éducative et prestigieusement évocatrice\n— leçon de choses, claire, rationnelle et é m o u v a n t e ! Mais il paraît que la\nRoutine médite une revanche et se prépare à rompre cette vision h a r m o -\nn i q u e . L'Art public, d a n s son second n u m é r o de 1908, a jeté un cri d'alarme,\nen signalant des « fantaisies d ' a r r a n g e m e n t » et des « anachronismes » qui\nrisquent d'annihiler la portée éducative du Rijksmuseum.\n     Les quelques efforts que n o u s venons de signaler en vue d'une organisation\n plus logique des musées sont des actes malheureusement isolés, et surtout ils\nconstituent des initiatives étrangères.\n     E n Belgique, où en sommes-nous ?\n     Certes, le souci est plus grand que jadis, de la continuité historique dans la\nprésentation des œuvres d'art; et on paraît renoncer progressivement au\n régime du tohu-bohu et au système du <t pêle-mêle » qui faisaient de nos\n galeries d'art le plus ahurissant des spectacles.\n     Mais, par contre, l'hostilité persiste, tenace, à accorder à l'art, dans les\n musées, une représentation synthétique qui serait le reflet même de sa vie\n dans le passé. On c o n d a m n a la Beauté à l'écartèlement, reléguant la sculp-\n ture loin d e la peinture et les privant l'une et l'autre de l'entourage propice\n des arts décoratifs. C'est le geste du monsieur qui, pour permettre à plus de\n personnes de mirer leur vanité, donne un c o u p de poing dans la glace et dis-\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "698                               DURENDAL\n\n\ntribue les fragments à la ronde! L'impression d'ensemble est sacrifiée; le\ndétail triomphe!\n   Et pourtant, serait-il si difficile de tenter quelques essais dans le sens d'une\nreprésentation plus harmonique de l'art?\n    Lorsqu'un musée nouveau est en projet de construction, est-il donc si\nmalaisé de prévoir la place qu'on assignera à chaque école, et, au lieu de s'en\ntenir systématiquement à un décor uniforme, d'orner les salles de motifs\ndécoratifs en rapport avec les œuvres qui y seront exposées?\n    Et, ensuite, peut-on soutenir sérieusement que quelque chose d'autre et de\nplus essentiel serait compromis qu'une vieille et mauvaise habitude, si les\ntableaux des diverses écoles étaient entourés de sculptures, voisinaient avec\ndes meubles ou alternaient avec des tapisseries, leurs contemporains et leurs\némules, et si ainsi les organisateurs des musées mettaient fin au divorce qu'ils\nont prononcé entre les divers genres d'art?\n    Je veux bien que dans telle grande galerie, des circonstances de fait peuvent\nsupposer à une réorganisation immédiate et complète. Mais pourquoi se\nrefuser à une expérimentation tout au moins fragmentaire — et qui permet-\ntrait de comparer et de juger les deux systèmes en présence, celui de la sépa-\nration et celui de la synthèse, celui de la cité d'art vivant et celui de la nécro-\npole?\n    Là, en tous cas, où la réforme est possible sur l'heure et où, d'ailleurs, elle\n s'impose, c'est dans les centres d'importance secondaire : la manie d'écar-\ntèlement y sévit avec intensité. Voyez Termonde. Voyez Courtrai. Musée\nd'archéologie d'une part, mutée de tableaux — ou quelque chose qui en fait\nvaguement office! — d'autre part. Séparés, ces deux exhibitions manquent\ntotalement de puissance évocative. Réunissez-les, que les reliques d'autrefois\nse complètent les unes les autres, qu'elles s'éclairent mutuellement et vous\naurez, dans chaque province, une ou plusieurs de ces « Maisons du passé »,\ndont j'ai parlé au Congrès d'archéologie de 1907, et où palpitera, d'une vie\nharmonique, tout l'art de la région.\n    La question qui nous occupe a, du reste, fait l'objet d'un débat au Con-\ngrès d'archéologie l'Annales, lome I, pp. 325 et suivantes). La discussion fut\namorcée par un rapport de M. Joseph Casier, et voici comment M. F . Don-\nnet, rapporteur des travaux de la troisième section, résumait les idées\ndéfendues par M. Casier : « Il faut multiplier les musées spéciaux dans les-\nquels seront pieusement conservés et soigneusement classés les vestiges pic\nturaux, sculpturaux ou archéologiques, recueillis sur place. De pareilles collec-\ntions initieront le peuple au passé de ses cités natales, ils susciteront le culte\ndu souvenir, ils rempliront un but éminemment utile et social. » (Annales, t. I,\np. 393.)\n   Je suis fort aise de pouvoir placer mes modestes revendications à l'abri de\nl'autorité de M. Joseph Casier; mais comme les foudres de la Routine sont\nmultiples et redoutables, voici, en guise de paratonnerre, quelques autres\nappréciations encore, dont la valeur et le poids ne seront pas discutés. Je les\nemprunte aux diveis articles qu'a publiéssur la matière M. L. Maeterlinck,\nconservateur du Musée de Gand, qui a le mérite de mener, avec une rare\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "                       DE L'ORGANISATION           DES    MUSÉES                       699\n\n\n\nténacité, une campagne qui, tôt ou tard, sera victorieuse. (L'Art Moderne,\n 15 m a r s et 19 avril 1908.)\n    Au référendum institué p a r M. Maeterlinck, M. Charles Buls répondait :\n« Nos m u s é e s , destinés à former le goût, sont disposés avec le plus mauvais\ngoût, sans le moindre sentiment de l'harmonie qui doit exister entre l'œuvre d'art et\nson ambiance, \"\n    E t M. Kervyn de L e t t e n h o v e disait : « T o u s les arts se tiennent et se com-\nplètent; leur réunion est nécessaire pour faire vivre u n e é p o q u e d'art »\n    M. Ch. Cardon, membre de la Commission directrice des musées de\nBruxelles : n L e s musées devraient réunir des objets de genres divers se faisant\nvaloir les uns les autres. »\n    E t , enfin, M. Van Overloop, conservateur en chef des musées royaux\nd'arts décoratifs : « J e rêve pour Bruxelles u n e sorte de fusion de ce qu'on\nappelle le g r a n d art et les arts mineurs ou, du moins, un voisinage assez pro-\nchain pour leur faire une ambiance c o m m u n e . »\n    J e ne vous rapporterai pas les consultations de M. Bode, directeur général\ndes musées de Berlin, et d e M. Paul Durieu, conservateur honoraire des\nmusées du L o u v r e ; ces messieurs firent mieux que de théoriser; ils réali-\nsèrent l'harmonisation des genres d'art par des créations exemplaires; j'en\ndirai autant de M . F . Scribe, le s y m p a t h i q u e esthète gantois, qui entreprit,\nil y a quelque temps, au Musée de Gand, u n e expérimentation topique des\nidées que je viens de d é v e l o p p e r ; cette heureuse initiative fut, hélas! passa-\ng è r e ; la « salle Scribe » fut b r u s q u e m e n t licenciée. L a leçon eût pu être\ncontagieuse !\n    U n dernier mot. Il m'a été assuré — c'est peut-être u n e indiscrétion —\nque la Commission du Musée de G a n d a repoussé les idées que j ' a i l'hon-\nneur de défendre et que l'un des opposants motiva son vote négatif d'un mot\ndéfinitif et lapidaire : « T o u t cela, c'est de la littérature! » N o n , ce n'est pas\nde la littérature ou plutôt ce n'est pas que de la littérature; c'est de la\nlogique, c'est de la méthode et c'est surtout du bon s e n s !\n    L ' œ u v r e d'art, en somme, ne doit pas u n i q u e m e n t servir de prétexte à\ndissertations ou de trapèze à chronologies. L ' œ u v r e d'art est le patère où\nnous s u s p e n d o n s notre rêve de beauté. Le but de l'œuvre d'art, son premier\nbut, sa destinée supérieure, c'est de provoquer en n o u s l'émotion esthétique,\net cette émotion sera d'autant plus g r a n d e , d'autant plus forte, d'autant plus\nd u r a b l e , que les œuvres nous seront présentées, non plus isolées les unes des\nautres, non plus déracinées de leur milieu, mais d a n s le voisinage immédiat\nd'autres œuvres, filles de la même inspiration !\n    M. L . Maeterlinck, d a n s un des articles auxquels je faisais allusion tantôt,\ndisait que, si l'on continue à persévérer d a n s les m ê m e s errements anciens,\na u lieu de faire des musées les temples de l'art, on en fera les prisons.\n   J'ajoute que si on persiste, dans l'arrangement de nos musées, à mécon-\nnaître les correspondances vitales entre les divers genres, l'œuvre d'art, au\nlieu d'être la leçon de beauté, risque d'en devenir le pensum.\n\n                                                           FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "                          Chronique d'Art\n\n             La Passion selon saint Jean, de Bach\n   La Société des Concerts de musique sacrée, organise à Anvers, pour le\ndimanche 6 décembre 1908, à 3 heures, en la grande salle de l'Harmonie\n(rue d'Arenberg), sous la direction de M. L . O n t r o p , l'exécution d'une des\nplus sublimes œuvres du grand Bach :\n\n                          La Passion selon saint Jean\n                      pour soli, chœur, clavecin, orgue et orchestre\n     Les solistes suivants y prêteront leur concours : M lle Tilia Hill, soprano\n(La H a y e ) ; M m e P . de Haan-Mamfarges, alto ( R o t t e r d a m ) ; M. W a l t e r van\nSon, ténor ( A m s t e r d a m ) ; M. G. Z a l s m a n , basse ( H a a r l e m ) .\n     Cette œuvre qui suscita, en 1906, une si vive curiosité d a n s le m o n d e\nmusical lorsque la Société des Concerts de musique sacrée eut annoncé sa pre-\nmière exécution en Belgique, s'impose cette fois-ci encore plus particulière-\nment à l'attention, car elle sera interprétée suivant l'orchestration originale\nde B a c h .\n     Les qualités exceptionnelles de la chorale de la Société des Concerts de\nmusique sacrée et le choix d'artistes aussi réputés permettent d'affirmer que\ncette exécution sera riche en véritables et profondes sensations d'art.\n     Prix des places : Réservée : 5 francs. — P r e m i è r e : 3 francs. — Seconde\n(galerie bas côté) : 2 francs. — Troisième (galerie-étage) : 1 franc.\n     Les personnes, n'habitant pas Anvers, pourront faire numéroter leurs\nbillets (pour les places réservées) en les adressant au secrétaire, M. J. Bolaerts,\nAnvers, rue aux Laines, 44, qui les renverra d û m e n t n u m é r o t é s .\n     Des billets sont mis en vente chez tous les m a r c h a n d s de musique\nd ' A n v e r s ; à Bruxelles, chez Breitkopf et H ä r t e l ; à G a n d , chez M M . Beyer;\nà Liége, chez M m e veuve M u r a i l l e ; à Bruges, chez M. Van M a t c k e ; à\nL o u v a i n , chez M. L . V e r s l u y s ; â Malines, chez M. Lout.\n\n\n\n                         La Messe de M. Gevaert\n   Les habitués des concerts du Conservatoire ont eu dernièrement la primeur\nà Bruxelles d'une messe, œuvre nouvelle de M. F.-A. Gevaert, le maître de\ncéans : cette fois, Lucullus dînait chez Lucullus. La curiosité était d'autant\nplus vive que, depuis qu'il s'est consacré aux g r a n d s ouvrages de littérature\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "                                 CHRONIQUE D'ART                                    70I\n\n\n musicale qui ont illustré son nom, le maître a d i m i n u é d'autant son activité\nd'artiste créateur, schaffender Künstler. Ce sont d'ailleurs des circonstances\n toutes spéciales qui l'ont a m e n é à reprendre la p l u m e pour écrire celte\n messe, — la troisième, car il en avait déjà produit deux autres... à 13 et\n à 15 ans !\n    Ces circonstances se rattachaient indirectement aux difficultés matérielles\ndans lesquelles se débat en ce moment l'Eglise de F r a n c e . Voici l'histoire :\n Il y a quelques années, le maître de chapelle de la basilique de Notre-\n Dame de la Treille, à Lille, — u n des jurés habituels des concours du Conser-\nvatoire, — se plaignait à M. Gevaert de l'impossibilité dans laquelle il se\ntrouvait, depuis les nouvelles lois cultuelles, de r é m u n é r e r les chœurs mixtes\nnécessaires au j u b é ; il se trouvait, par suite, réduit aux voix de jeunes gar-\nçons, aussi ingrates que leur répertoire est indigent. C'est alors que\n M. Gevaert, ému de cette détresse, — peut-être même quelque peu solli-\ncité?... — promit au pauvre maître de chapelle de lui composer une messe\npour sa junévile maîtrise. Il tint parole, et l'œuvre fut exécutée à Lille et\nla fête de Noël suivante. Dédiée à M. Van D a m , chanoine de la basilique\nde N o t r e - D a m e de la Treille, elle est écrite à trois voix égales avec accompa-\ng n e m e n t d'orgue et porte pour épigraphe : Ex ore infantium et lactentium perfecisti\nlaudem propter inimicos tuos (Tu as mis ta louange d a n s la bouche de les enfants\npour la confusion de tes ennemis). Le Kyrie est bâti tout entier sur l'Introït\nde la grand'messe de Noël, Puer natus est nobis.\n    C'est cette messe qui fut exécutée récemment au Conservatoire.\n    Bien que d'une harmonisation moderniste, m ê m e recherchée (comme d a n s\nle Credo), son caractère général n'en reste pas moins essentiellement religieux,\ngrâce à la fois au sentiment qui l'anime et à l'emploi des divers éléments\nstylistiques qui constituent les attributs habituels de la musique d'église\ncatholique (la vraie, bien e n t e n d u , non pas celle justement stigmatisée par\nM. Tinel dans son récent discours académique) : une polyphonie simple,\nmais rigoureuse, l'application discrète des anciennes cadences ecclésiastiques,\nl'élimination sévère de tout « effet », l'ornementation mélismatique étant\nelle même réduite à sa plus simple expression. On a tout particulièrement\nr e m a r q u é la jolie phrase en sol de l'Agnus Dei, l'Hosannah, au rythme ingénu\net frais (évoquant quelque triomphal cortège d'enfants dans u n e « entrée à\nJérusalem »), le Credo, d'une allure narrative et religieusement dramatique,\nune phrase exquise des coryphées, au rythme souple et délié, dans l'Agnus\nDei; enfin, dans cette dernière partie, la lumineuse transition du mineur a u\nmajeur, sorte de transfiguration qui précède la conclusion, celle-ci d'une\nadmirable et virginale sérénité, d'un accent de foi ingénue et profonde.\n    Ecrite pour u n chœur de jeunes garçons, la messe a été exécutée au Conser-\nvatoire par un chœur combiné de jeunes filles et de jeunes g a r ç o n s . C'était\nassurément plus beau, plus musical, — et à la fois moins m y s t i q u e . La voix\nde femme — le plus beau, le plus émouvant des instruments — a malgré\ntout quelque chose de sensuel dont sont exemptes les voix enfantines ; celles-ci,\nsouvent rêches, âpres, désagréables, ont dans leur timbre blanc, frigide,\nasexué, quelque chose d'impersonnel, d'impassible qui est seul capable de\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": "702                                DURENDAL\n\n\nrendre cet état particulier de l'âme morte à elle-même, abîmée en Dieu, que\nnous désignons sous le nom de mysticisme.\n  Interprétation de tout premier choix, comme il sied, préparée con amore par\nM. Marivoët, professeur de la classe de chant d'ensemble du Conservatoire,\nM. Wotquenne tenant l'orgue avec son talent habituel.\n                                                                     E. C.\n\n                      Premier Concert Populaire\n   A son premier concert, Sylvain Dupuis a fait entendre la nouvelle œuvre\nde Gilson, Variations symphoniques pour orchestre, édifiées sur un thème\nplein de charme et de grandeur, et où la merveilleuse ingéniosité du déve-\nloppement le disputent à la splendeur de l'orchestration, à la richesse des\ncolorations et des rythmes. Cette œuvre, si difficile à mettre au point, a été\ndirigée par Dupuis avec autant de clarté que de finesse.\n   A côté de l'art nouveau, l'art classique était représenté à ce concert par\ndeux belles interprétations de la Quatrième Symphonie de Beethoven et de\nl'ouverture d'Euryanthe.\n   M. Misha Elman a reparu dans le Concerto en la de Glazonnow, puis\ndans la Chaconne et l'Aria de Bach. Ce jeune violoniste si intéressant, dont la\nvigueur rythmique, l'ampleur sonore et la technique splendide furent très\njustement remarquées l'an passé, semble être en progrès du côté de la poésie,\ndu sentiment et du style. Il a été triomphalement acclamé.\n                                                                  G. DE G.\n\n\n                Eleonora Duse au Théâtre du Parc\n                                                                         *\n   Un beau masque tragique, mobile, passionné et dont toutes les lignes har-\nmonieuses et ardentes vibrent sous les impulsions diverses de la joie, de la\ncolère ou de la souffrance. Des gestes de volonté ou d'instinct, pleins de\nfierté ou de grâce et qui font rythme et noble accompagnement à une parole\ntoute en nuances et en frémissements... Puis le rire, le rire divin, le\nbégayement puéril et enivré de l'amour heureux; le rire indicible et vain,\nmélangé d'impuissance et de sarcasmes, de l'amour trahi...\n   La Silvia du drame de d'Annunzio, la Gioconda, défend le bonheur de son\nfoyer, qui déjà a failli être détruit, contre les suggestions de rêve et de réalité,\nauxquelles son mari, le sculpteur Lucio Settala,est en proie au grand trouble\nde leur commune existence. L'artiste est resté hanté du souvenir de la\nGioconda, la femme qui jadis lui a servi de modèle pour un chef-d'œuvre,\ndont depuis il a inutilement cherché à ressusciter en lui l'enthousiaste inspi-\nration. Et, dans son âme, qui se leurre elle-même sur ses propres mobiles,\nles appétits de la passion s'identifient avec les aspirations démenties de sa\npensée et se revêtent à ses yeux de la même noblesse que celles-ci. Le devoir\nprend devant lui l'apparence de Silvia; l'art et la gloire, celle de la\nGioconda.\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                703\n\n\n   Terrible conflit où Silvia ne peut presque défendre son amour contre la\nGioconda sans prendre, dans le cœur prévenu de Settala, la semblance d'une\nennemie de son art.\n   Et elle devient, en effet, finalement la victime mutilée de cet art, car, ayant\nvoulu chasser sa rivale à la fois de la vie et de l'atelier du sculpteur, cette\ndernière, dans un accès de rage, renverse le chef-d'œuvre qui, en tombant,\nécrase les mains de Silvia, tendues pour le sauver de la destruction.\n   Si horrible que soit la catastrophe d'un drame, la vie continue ensuite. On\nle sait assez, et peut-être dans le cas de la Gioconda aurait-il été préférable de\nne pas le montrer sur le théâtre. Le spectacle de Silvia, abandonnée, le cœur\net le corps estropiés, ne serait pas supportable à la scène si l'admirable talent\nde Mme Duse ne préservait ce dernier acte, qui affaiblit la belle intensité de\nl'œuvre, de sombrer dans le mélodrame.\n                                                                          A. G.\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": "         Chronique théâtrale parisienne\n                       UNE douzaine au moins de d r a m e s , vaudevilles, comédies,\n                          plus de soixante actes en trente jours, le bilan du mois\n                          d'octobre 1908 a, tout d'abord, le mérite de la quantité.\n                          A-t-il celui de la qualité? Ceci d e m a n d e plus ample\n                          examen.\n                             Laissons de côté, n'est-ce pas, les spectacles d'impor-\n                          tance secondaire bien que de tradition inébranlée, l'inévi-\n                          table revue de fin ou de milieu d'année (la Revue de Cluny),\n                          l'immarcescible mélodrame de l'Ambigu (l'Affaire Legris) et\nle fatidique vaudeville du Palais Royal (l'Heure de la bergère, pas mal, ma foi,\n M. O r d o n n e a u a le tour de main du bon cuisinier bouffe). Ne nous attardons\npas davantage aux œuvres d'un échelon quelque peu supérieur. L e d r a m e de\n M. Serge Basset, l'Auberge rouge (théâtre Antoine), garde u n lointain reflet\ndu génie de Balzac dont il adapte une nouvelle à la scène. L'Or, de M M. Peter\net D a n c e n y (théâtre S a r a h - B e r n h a r d t ) , traite d'un sujet toujours actuel, tou-\njours important. L e Petit Fouchard de M M . R a y m o n d et Sylvane (Gymnase)\nmet en scène d'une façon assez plaisante le désagrément qu'il y a pour un\nménage sans enfants à se toquer d'un bébé d o n t il faut supporter la légitime\net indiscrète famille. Mais malgré tout, ces diverses œuvres, m ê m e , à mon\navis, le Parmi les pierres du célèbre S u d e r m a n n (Odéon), ne méritent qu'une\nsimple mention. Ce sont des pièces plus importantes à propos desquelles il\nfaut faire halte.\n   P a r m i celles-ci, deux se font presque vis-à-vis : l'Emigré de P a u l Bourget\n(Renaissance) et Israël d ' H e n r y Bernstein (théâtre Réjane). U n jeune offi-\ncier d'une noble famille, a m o u r e u x d ' u n e petite bourgeoise dont son fossile,\nson diplodocus de père ne veut pas e n t e n d r e parler, a p p r e n d subitement qu'il\nn'est pas le fils du marquis de C l a v i e r - G r a n d c h a m p dont il porte le n o m . Un\njeune h o m m e de race non moins aristocratique, le prince de Clare, cercleux\net antisémite, est non moins b r u s q u e m e n t informé qu'il est le fils d'un juif\nGuttlieb dont il vient de jeter bas le c h a p e a u d'un coup de c a n n e , et l'on\ndevine, dans un cas c o m m e d a n s l'autre, les complications et les oppositions\nqui ne p e u v e n t m a n q u e r de naître de ce double c h a n g e m e n t d'état. Des deux\npièces, celle de M. Bernstein est incontestablement la plus s c é n i q u e ; la vio-\nlence des actes et des paroles, la brutalité des situations, la façon dure,\npresque gênante, dont la mère du j e u n e prince est amenée à lui avouer sa\nfaute, et dont le père oublie l'insulteur pour ne plus voir d a n s le jeune h o m m e\nqu'il a devant lui que l'arrogant p e r s o n n a g e qui fera, à sa propre façon, son\nchemin dans le m o n d e ; tout cela porte sur le public, et n'est d'ailleurs pas\nmauvais. L e j e u n e prince de Clare est bien le fils de ses origines paternelles;\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                  CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                               705\n\n\nil n'a rien du gentilhomme; d'abord un homme d'âme haute, ou seulement\nde bonne éducation, ne décoiffe pas un vieillard, même juif, et au lieu d'être\nantisémite, se contente d'être asémite ; mais le caractère bien posé ne se main-\ntient pas ; dans ce jeune gommeux qui, pris en une situation embarrassante,\nfile à l'anglaise par le suicide, je ne reconnais pas le descendant des opti-\nmistes et opiniâtres fils d'Israël, lesquels, depuis le siège de Titus, n'ont plus\nrecouru à cette manière de se soustraire aux difficultés de l'heure présente.\nJe le verrais plutôt, s'il voulait agir conformément à cette part de son ata-\nvisme, se conduire d'une façon beaucoup plus confiante et souriante, se gar-\ndant bien de crier sur les toits son vrai nom de Guttlieb, mais, tout au con-\ntraire, tirant de son titre de prince de Clare tout le parti mondain et même\nfinancier possible, et au besoin drainant discrètement vers la banque de son\n digne père les capitaux qu'il pourrait emprunter à ses amis des grands cercles\n et que ceux-ci ne manqueraient pas de lui confier, rassurés par l'attitude ami-\n sémite que le jeune hybride n'aurait pas manqué de conserver. Je sais bien\n que le suicide semble revêtir aux yeux de l'auteur un caractère d'héroïsme\n chevaleresque, et qu'en faisant se tuer son héros, il croit avoir rétabli l'équi-\n libre du côté de la ligne maternelle, mais là encore il se trompe : un gentil-\n homme, ou simplement un chrétien, ne se reconnaît pas le droit de se sup-\n primer, et en le faisant, notre métis ne se montre pas plus le fils de la princesse\n de Clare (qui s'appelle dans la pièce duchesse de Croucy ; M. Bernstein a la\n coquetterie de sa science nobiliaire : duc prime prince en France!), ou le fils\n spirituel du Révérend père de Silvian qu'il ne s'était montré le fils naturel\n de Guttlieb. D'autant qu'il n'y a vraiment pas de quoi se faire sauter parce\n qu'on apprend que le monsieur au haut de forme de qui on a fait subir ce\n sort est votre éditeur naturel ; Œdipe avait fait pis à Laïos et la révélation de\n son état civil ne lui avait pas fait perdre ainsi la tête. Au surplus, et pour la\n contexture, la pièce est comme le principal personnage; d'aspect habile, elle\n est au fond maladroite. Que dire de cette grande dame repentie qui donne\n rendez-vous chez elle à son ancien amant pour se faire surprendre et inter-\n roger par son fils? Et que penser de ce jeune homme qui tient si fort à con-\n naître ce qui ne le regarderas? est-il prêtre au confessionnal, par hasard? Et\n que dire de ce révérend père qui, à une situation simplement désagréable, ne\n trouve d'autre ressource que la fuite au cloître? l'auteur s'imaginerait-il que\n quand un catholique se trouve en face d'une petite complication d'ordre\n moralo-social, son devoir est de courir à la Grande-Chartreuse, au lieu de\n dénouer un nœud qui n'est gordien que pour des tisseurs de ficelles théâ-\n trales? Au fond, la pièce de M. Paul Bourget, en dépit d'une certaine tonalité\n grisâtre qui lui a nui auprès du gros public, est bien supérieure à cette enlu-\n  minure criarde et fausse; l'auteur de l'Emigré a eu seulement le tort de faire\n tourner ses quatre actes autour d'une intrigue vraiment bien insignifiante, car\n comment s'intéresser (au théâtre, dans un livre d'analyse ce serait peut-être\n  différent) à l'amourette du jeune officier et de l'institutrice du château? Ceci\n  reconnu, je maintiens que la scène où se débat la question de savoir si un\n  officier peut, en conscience, faire enfoncer par ses hommes une porte d'église\n  soulève un problème autrement élevé, et autrement actuel et fréquent d'ail-\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": " 706                                    DURENDAL\n\n\n  leurs, que celui qui s'agite si artificiellement entre les trois ou quatre marion-\n  nettes mélodramatiques de M. Bernstein.\n       Si je place Répudiée (théâtre Antoine) de M m e Louise Dartigue (pseudo-\n  n y m e que le public devait sans doute être trépidant de percer à jour, car\n  M m e Cruppi n'a pu longtemps se retenir de lui donner cette satisfaction), si\n je place, dis-je, Répudiée parmi les pièces dignes de quelque atteiition, ce\n n'est pas qu'elle dénote une habileté scénique q u e l c o n q u e (elle est d'ailleurs\n tombée à plat, comme j'espère bien que ne tombera jamais M. Cruppi),\n mais c'est qu'elle fait, sans le vouloir peut-être, le procès de ce vieux raseur\n de divorce en illustrant le mot d'Auguste Comte : la facilité provoque au\n besoin, que les mauvais plaisants appliquent aux vespasiennes, mais qui\n concerne aussi les textes de lois. Oui, si le divorce n'existait pas, Antoi-\n nette de Blaye ne serait pas devenue la maîtresse de Daniel Robert}', car\n assurément la fine mouche avait bien cette idée de derrière le traversin de\n se faire épouser en municipal mariage, ce pourquoi, et bien que notre Code\n n'admette ni la répudiation, ni m ê m e le divorce par consentement mutuel, la\n légitime M m e Roberty se considère comme répudiée, se résignant si bien à ce\n sort qu'elle se tue, elle aussi ! J e ne suis d'ailleurs pas sûr qu'en écrivant sa\n pièce, l'autrice n'ait pas eu, de derrière son écritoire, l'idée de proclamer le\n d r o i t e la r é p u d i a t i o n ; car enfin cette bonne Mme Roberty n'aurait jamais\n consenti à divorcer, et du cul-de-sac, si j ' o s e dire, où le mari et la maîtresse\n l'avaient poussée, elle ne pouvait sortir que par la répudiation ou le suicide ;\n or, cela vaut mieux que ceci : d o n c q u e M. C r u p p i , ou un de ses amis, se\n hâte d e déposer u n e loi sur la « faciiisation » de la répudiation ! Mais qu'il ne\n s'imagine pas que ce sera nous fermer la bouche ! N o u s autres, gens du\n futur âge, c'est le mariage par consentement d'un seul que nous réclamons !\n     J'arrive enfin aux b o n n e s pièces, à celles du moins qui m'ont paru telles.\n Quel charme que d'entendre les vers faciles, élégants, parfois comiques,\n parfois attendrissants de M. André Rivoire, l'auteur du Bon Roi Dagobert'!\n Ce n'est pas précisément la culotte qu'il a, celte fois, à l'envers, le bon sire,\nc'est la cervelle, tellement la royale c h a m b r e à coucher se révèle hantée de\nmystères d'ailleurs point désagréables. A la fin, grâce au grand saint Eloi,\ntout s'explique, et Dagobert, tout c o m m e fit Assuérus, m t t la gentille N a n -\nthilde dans le lit de « l'altière Vasthi », ce qui lui occasionnera peut-être une\na t t r a p a J e avec les Franconiens ou les T h u r i n g i e n s , gens déjà propres à cher-\ncher des querelles d'alamans, mais qu'importe, puisque le grand saint Eloi\nrègne ! Ah ! que ne règne-t-il encore, on n'entendrait plus parler de Casa-\nblanca ! C'est Leloir qui incarne, fort savoureusement, comme à son habitude,\nle subtil ministre fabricant de fauteuils, et c'est Berr qui d o n n e une physio-\nnomie tout à fait a m u s a n t e à son brave h o m m e de souverain ; la Comédie-\nFrançaise est digne ici de sa réputation, mais voilà, on se d e m a n d e , en\ne n t e n d a n t ces comédies si merveilleusement interprétées, ce q u ' o n en pen-\nserait si on les voyait jouées aux chandelles, dans un grenier de village par\nde vagues cabots a m b u l a n t s . E t il n'est peut-être pas impossible que leur\nbonne mine n'en souffrît u n p e u . Mais pourquoi chercher midi à quatorze\nheures ? Mettons notre culotte à l'endroit et déclarons-nous satisfaits !\n     Enfin, pour la b o n n e b o u c h e , deux études de psychologie dramatique\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                    707\n\n\nsortant de l'ordinaire, l'une d'un vétéran du théâtre d'outre-Manche, l'autre\nd'un d é b u t a n t de nos scènes parisiennes. Celle-ci, l'Oreille fendue de M. Lucien\nNépoty (théâtre Antoine) n o u s conte la piteuse, mi-grotesque, mi-pitoyable\nhistoire des pauvres vieux officiers brutalement a d m i s , suivant la formule, à\nfaire valoir leurs droits à la retraite, et qui tombent du j o u r au lendemain\nd'une vie active, o c c u p é e , intéressante malgré t o u t , à une torpeur\ne n n u y é e , désolée et irritée. Se créer des occupations nouvelles, cela est\nfacile à dire quand la soixantaine est sonnée ! E t si les yeux se brouillent ?\nEt si les j a m b e s se rouillent ? Et si le cerveau se fatigue ? Il y avait là tout u n\nlot de silhouettes à mettre en scène et qu'il n'était d'ailleurs pas facile d'y\nmettre, le vieux retraité étant u n type pour romancier (qu'on se souvienne\nentre autres des Joueurs de boules de Saint-Mandé, de Maurice Beaubourg)\nplutôt que pour auteur de théâtre. M. N é p o t y y a r é u s s i ; une intrigue un\npeu mince mais agréable nous permet de suivre pendant quatre actes les faits\net gestes falots de l'ex-colonel Gavotte et de l'ex-général Désarçons de L a n -\ntoille a d m i r a b l e m e n t rendus par Janvier et Gémier. T o u t cela est d'excellent\naugure pour les pièces que M. N é p o t y se doit de nous donner à l'avenir.\nQ u a n t à l'autre comédie, de l'illustre Arthur W . P i n e r o , la Maison en ordie\n(Vaudeville), c'est u n e œuvre tout à fait distinguée et qui, à travers la tra-\nduction, laisse parfaitement voir les qualités que doit avoir l'original ; le\nmilieu de famille anglais y est dépeint d'une façon fort savoureuse à nos\nyeux. H e n r y Jesson, fils d'un pasteur, donc h o m m e grave, a perdu sa pre-\nmière femme Annabel Ridgaley, p e r s o n n e grave aussi sans doute comme\ntoute sa famille, y compris la sœur survivante Géraldine Ridgeley, et s'étnnt\nremarié, car il ne sied pas qu'un fils de pasteur s'expose aux périls\ndu célibat, il est tombé sur u n e petite femme rieuse, frivole, charmante,\nbref le contraire de la défunte, et c'est le duel qui commence entre la pauvre\ncigale, N i n a , qui ne sera bientôt plus b o n n e qu'à être jetée à toutes les bises\ndu dehors, et la fourmi ménagère, économe, prudente, Géraldine, forte du\nsouvenir de sa s œ u r et dont tous les agnats et cognats Ridgeley chantent\nles vertus. H e u r e u s e m e n t qu'un beau jour H e n r y Jesson met la main par\nmégarde sur un paquet de lettres qui se trouve être les billets doux de la\ndéfunte Annabel, et que celle-ci, précipitée soudain de son piédestal,\nentraîne d a n s sa chute la trop habile Géraldine. N i n a redevient maîtresse de\nla situation, ce qui vaut mieux que d'être la maîtresse des amis de son mari,\n et la gens Ridgeley n'a qu'à aller voir au dehors si la bise est bienvenue. A\n ne rien céler j'eusse préféré que le revirement du mari ne fût pas dû à cette\ndécouverte de pattes de mouches, et que ce fût seulement excédé par le souci\n d'ordre excessif de Géraldine et par le cant puritain de sa Smala q u ' H e n r y\nJesson finît par ouvrir les yeux au charme u n peu enfantin mais si délicieux\n de sa seconde femme. Mais il faut bien se mettre au goût du public qui pré-\nfère les péripéties imprévues et un peu grosses aux fluctuations de p u i e\n psychologie; d'ailleurs le mérite de l'œuvre subsiste et toute la collection des\n Ridgeley suffit à tenir en joie le spectateur, joie délicate et fine ; il y a loin,\nheureusement pour M. P i n e r o , de sa pièce à celles de M. Bernstein et de\n M m e Dartigue.\n                                                                      HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "                          LES             LIVRES\n\nL'ART :\nLes Estampes de Peter Bruegel l'Ancien, par M. RENÉ VAN\n    BASTELAER. U n vol. in-4 0 illustré. — (Bruxelles, Van Oest.)\n    P l u s on étudie Peter Bruegel l'Ancien, plus on s'éprend de cette person-\nnalité forte, d r u e , inattentive ou fermée à tout ce qui n'est pas dans les voies\nde sa propre vocation. A u n e époque où l'art commençait l'évolution qui\ndevait le rendre de plus en plus étranger à la foule, c'est à la foule que son\nart, à lui, s'adresse, et c'est de la foule aussi qu'il s'alimente. L a plus g r a n d e\npartie, et la plus belle, de son œuvre est consacrée au peuple des c a m p a g n e s .\nIl aime celui-ci, non pour y chercher les acteurs de compositions poétiques ou\nsentimentales, à la manière des modernes, Millet ou Bastien-Lepage ; non\nparce que le m o n d e rural lui paraît susceptible de fournir u n e matière parti-\nculièrement pittoresque, mais simplement à cause des affinités naturelles qui\nl'unissent à lui. Il veut exprimer dans son art ce qu'il sent, et il ne sent rien\ndavantage, avec plus d'inlensité, que l'amour et la solidarité qui existent entre\nlui, cette terre flamande et les rudes hommes qu'elle porte.\n    Il est venu de son pays dans les villes éclatantes et riches, Anvers,\nBruxelles; il a parcouru l'élégante et fière Italie, vécu en des ateliers, parmi\ndes confrères enthousiastes de l'art nouveau ; et aussitôt qu'il a été libre de\nlui-même, il est revenu aux prédilections de son génie, sans que l'on puisse\ns u r p r e n d r e qu'en quelques pages secondaires et c o m m a n d é e s traces des\nexemples ou des leçons qu'il avait pu voir ou entendre. Il se soucie peu de\ncompositions savantes, ornées de fabriques ou de décors a r c h i t e c t u r a u x ; il\nn'est point de plaisir pour lui en ces travaux d'ingéniosité. Sa sensibilité\nd'artiste ne s'émeut que devant les sites familiers, devant ces paysans gros-\nsiers qu'il observe et étudie pour nous les montrer d a n s tous les actes de leur\nvie, ceux du labeur comme ceux du divertissement ou de la colère.\n     Ils sont terribles les paysans de Bruegel, tels qu'ils apparaissent dans ses\ntableaux et ces dessins que l'estampe vulgarisait ; on ne saurait dire où, en de\nsemblables êtres, c o m m e n c e la bête m a c h i n a l e ; où la créature intelligente :\n Les hommes, engoncés en des vêtements épais, avec l'aspect de quelque animal\npesant et farouche qui fixerait sur vous la fixité d'un regard où se lit u n e\ninerte résignation ou un entêtement invincible; les femmes, avec des physio-\n nomies moins passives, hargneuses, futées, méchantes ou malignes... Ce\npeuple obscur, ignorant, misérable, tout en impulsions confuses, Bruegel,\n par son art, s'est associé à son existence, comme aux phases de ses labeurs\n monotones, à ses coutumes, a ses fêtes, à ses jeux, à ses s u p e r s t i t i o n s . . .\n     T o u t , chez lui, vient de la réalité, m ê m e le fantastique à l'aide duquel il\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "                                     LES LIVRES                                    709\n\n\n illustre des proverbes populaires ou dont il e m p r u n t e les éléments, parfois,\n aux évocations fantasmagoriques des Mystères. Nulle part, peut-être, dans\n tout l'art flamand, un tel accent de nature, de vérité simple et droite, sans\n alliage, sans ce soupçon d'arrangement, de mise en scène concertée que,\n quelle que soit l'habileté de l'artiste, on éprouve chez tant d'autres maîtres. Il\n semble qu'entre le spectateur et la vie représentée, l'intermédiaire, l'art se\n soit, à force d'art, effacé, pour pousser, en quelque sorte, cette vie au pre-\n mier plan, la laisser produire seule, son impression forte et directe.\n     La couleur de Bruegel est d'une tonalité exquise, toute en taches fines,\n vibrantes; son dessin, d'un trait nerveux, aiguisé, on dirait presque acerbe,\n et qui silhouette, fouille et. analyse avec u n e sorte d'âpre joie. Il n'a presque\n rien laissé à dire sur la p a u v r e h u m a n i t é villageoise qu'il a racontée dans\n l'étroitesse et la petitesse de ses jours ; de ses jours que les misères du temps\n faisaient gris et vides, comme le ciel de la F l a n d r e ou comme ses plaines\n d'hiver. Dans toutes les faces dont il anime ses œuvres peintes ou dessinées,\n fermiers, ouvriers des champs, indigents et calamiteux, il y a quelque chose\n de fruste, d'inachevé; quelque chose de caché, aussi, u n e expression équi-\n voque où il semble que s'entr'aperçoive, dans la lueur des yeux ou le pli\n des lèvres, les puissances dormantes de ces âmes, les impulsions profondes\n au gré desquelles l'ardeur taciturne au travail se transforme soudain, chez\n elles, en frénésie de plaisir, de bataille et de destruction...\n    L e nombre des dessins que Bruegel exécuta pour Jérôme Cock, d'Anvers,\n et d'autres éditeurs, fut très considérable. Les graveurs de ses œuvres, Pierre\n Van der H e y d e n , F r a n s H u y s , etc., semblent avoir parfois, également, mis\nen estampes certains des tableaux du maître. L ' œ u v r e gravé de celui-ci\nd é b u t e , à son retour d'Italie (1553), par une série de grands paysages mon-\ntagneux, pour lesquels, sans doute, Bruegel utilisa des croquis rapportés de\nson voyage. Ce sont les seuls à peu près de ses ouvrages où l'étranger ait\nmarqué son influence ou son s o u v e n i r ; tous les autres, depuis les séries de\npetits paysages b r a b a n ç o n s , ne doivent rien qu'au terroir.\n    M. René Van Bastelaer nous fait l'histoire de ces travaux du grand artiste\nà la fois en une notice brève et dans un catalogue descriptif et critique, où\nl'on trouvera classées, avec une méthode irréprochable, toutes les estampes\ngravées d'après les dessins ou les œuvres de Bruegel dont l'auteur, qui est\nconservateur du Cabinet de la Bibliothèque royale, a eu connaissance. Notice\net catalogue forment introduction à l'admirable recueil de reproductions,\nau no'mbre d'environ deux cents, que nous offre la maison Van Oest et qui\nsont, personne ne s'en étonnera, d'une finesse et d'une netteté inappréciables.\nP a r la publication dès Estampes, l'excellent éditeur a terminé de la façon la\nplus heureuse l'entreprise qu'il avait brillamment commencée en livrant au\npublic le grand ouvrage consacré à Bruegel par M M . Van Bastelaer et H u l i n .\n\nL e s villes d'art célèbres : Cologne, par M. Louis RÉAU. — (Paris,\n  Laurens.)\n  La vieille cité r h é n a n e , assise au bord de son fleuve majestueux et légen-\ndaire, à l'ombre de sa cathédrale formidable et inachevée et de ses m a g n i -\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "710                                     DURENDAL\n\n\nfiques églises romanes, Sainte-Marie a u Capitole, Saint-Géréon, Saint-Martin\nle G r a n d . . . gardienne des reliques précieuses des Rois mages, de sainte\nUrsule et des onze mille vierges, a subi, a u siècle dernier, de grandes trans-\nformations, nécessitées p a r le considérable accroissement de sa population\net p a r l'essor industriel d u pays. Les fortifications q u i faisaient à la\nville u n e pittoresque ceinture d'antiquité ont été renversées et n'ont laissé,\nde place en place, sur le Ring, sur le boulevard qui fait le tour de Cologne,\nque leurs portes, qui font trophée et vestige a u milieu d e la verdure.\nL a ville même a été m o d e r n i s é e ; les rues capricieuses et étroites se sont vu\nrectifier; les petites maisons, du milieu desquelles jaillissaient les structures\nenchevêtrées et les tours vertignenses d u D ô m e , détruire. La vie ne s'ac-\nc o m m o d e q u e rarement de la beauté, ou, d u m o i n s , faut-il, à présent, que\ncelle-ci soit à l'alignement!\n - Cependant, malgré tout cela qui interrompt, parfois, le charme, Cologne\nest restée vénérable et séduisante. Ses belles églises romanes sont d'une fré-\nquentation délicieuse; sa cathédrale, en dépit de la froideur qui lui vient\nd'avoir été achevée, comme le constate M. R é a u , p a r des archéologues, des\nthéoriciens et n o n p a r les maîtres d u début, créateurs d'organismes vivants,\nimpressionne gravement et retient; enfin, ses artistes, depuis maître W i l -\nhelm, depuis Stefan L o c h n e r , jusqu'aux peintres anonymes de la Vie de la\n Vierge, d e la Famille de la Vierge, de Saint-Séverin, etc., représentés tous au\n Musée de Cologne ou dans les églises par des œuvres caractéristiques, cap-\ntivant par les expressions d'un art dont la naïveté imprégnée d e mysticisme\ns'associe peu à peu, sous l'influence de l'école flamande, aux tendances\n nettement réalistes...\n    E t M. R é a u nous dit, avec u n e méthode et u n e grâce attrayantes, l'évolu-\ntion au travers des âges de la glorieuse cité, son histoire, tout ce qu'elle a\n reçu de l'art et de la pensée et tout ce qu'elle leur a d o n n é . . .\n\n   L'art flamand et hollandais (octobre). — Article du plus vif\nintérêt — le nom de son auteur, M . J . Six, dispenserait de le constater — sur\nles Etudes préparatoires de Rembrandt pour les gravures de Jan Six et d'Abraham\nFrancen (nombreuses et curieuses reproductions de dessins' d u maître).\nM. Mesnil résume l'état de nos connaissances sur Zanetto Bugatto et constate,\nen invoquant des documents numismatiques, que l'hypothèse selon laquelle\nc t t artiste milanais serait l'auteur du T r i p t y q u e des Sforza, du Musée d e\nBruxelles, ne repose que sur des a r g u m e n t s très contestables. T o u t e l'histoire\nde nos Primitifs est faite, il est vrai, d'hypothèses de ce genre.\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\nRELIGION-HISTOIRE :\n\nHistoiredu sentiment religieux en France au XVII e siècle.\n   Pascal et son temps. Troisième partie : Les Provinciales et les Pensées, par M. FOR-\n   TUNAT STROWSKI. — ( P a r i s , P l o n . )\n  La forêt obscure où s'engageait le Dante, au début de son pèlerinage sur-\nnaturel, lui aurait paru claire, sans doute, à la comparaison de la broussaille\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                                      LES LIVRES                                      711\n\n\n théologique dans laquelle se combattirent les jansénistes et leurs adversaires,\n molinistes et thomistes, jésuites et dominicains.\n      La grâce était le terrain principal de la controverse. A la suite de J a n s é -\n n i u s , évêque d'Ypres, Port-Royal soutenait que la grâce est un don gratuit\n de Dieu, dévolu sans considération préalable de mérite ou de démérite, en\n vertu d'une prédestination qui m a r q u e pour le salut celui qui en est l'objet.\n N o t r e sentiment de la justice se froisse devant une telle c o n c e p t i o n ; cepen-\n dant, nous sommes si infimes devant Dieu que nous ne saurions présumer\n aucune c o m m u n e mesure de sa pensée à la nôtre, ni supposer que nous puis-\n sions jamais, quoi que nous fassions, nous créer des droits à ses bienfaits...\n Doctrine très fondée en humilité, mais qui aussi, selon la nature des esprits\n et des cœurs qui l'accueillent, peut facilement devenir un ferment de fata-\n lisme, d'orgueil ou de désespoir.\n      Les molinistes, eux, prétendaient que tous les h o m m e s étaient rendus sus-\n ceptibles de la grâce rédemptrice, efficace, par l'obtention d'une grâce préa-\n lable, dite suffisante, dont il leur appartenait de tirer bon parti.\n      Les thomistes prenaient position entre ces deux extrêmes : tout en parta-\n geant le sentiment des jansénistes sur la nature gratuite de la grâce, ils\n admettaient l'existence d'une grâce préliminaire, qu'ils qualifiaient de « suffi-\n sante », à l'instar des molinistes, mais qui, au contraire de celle de ces der-\n n i e r s , — et par une évidente nécessité logique — ne l'était pas du tout. Enfin,\n pour embrouiller encore davantage la question, molinistes et thomistes\n arguaient également d'un certain \" pouvoir prochain \" d'obtenir le salut,\n qui, chez les u n s , était effectif ; chez les autres, i m p u i s s a n t . . .\n     Ces explications ne sont pas fort explicites. On trouvera dans l'ouvrage de\n M. Strowski un exposé merveilleusement lucide du débat. Au fond, celui-ci\n portait sur la possibilité pour l'homme d'agir sur sa propre destinée reli-\ngieuse. Il traînait dans les subtilités, restait pris dans les arguties et les.\ndistinctions scolastiques, lorsque Pascal s'y mêla, armé de l'ardeur passionnée\nde sa foi et de sa redoutable dialectique de savant, d'homme incapable de se\nlaisser décevoir par les mots. Il attaque plus qu'il ne défend, et bientôt il laisse\nde côté la dispute de la grâce pour se prendre directement aux plus dangereux\ncontradicteurs de P o r t - R o y a l , les jésuites. Les jésuites et leurs casuistes,\nEscobar et les autres, qui, à. l'en croire, complotent l'instauration d'une morale\nrelâchée, à la faveur de leur politique théorie du probabilisme. On pourrait\nse demander, à ce propos, si le Dieu tyrannique et arbitraire des jansénistes\nn'était pas plus périlleux, en réalité, pour les mœurs chrétiennes que le Dieu\nrusant avec ses propres lois des casuistes?\n     Les Provinciales forment un livre de combat, écrit d a n s l'effervescence de la\nbataille, et qui a toutes les qualités, portées ici jusqu'au génie, et certains des\ndéfauts des œuvres de polémique. On ne saurait rêver logique plus pres-\nsante, raillerie plus acérée, art plus souple et plus profond... Mais il y a\nbien aussi, parfois, inconsciente injustice, e m p o r t e m e n t trop vif à son propre\nsens.\n    L'étude analytique et critique que M. Strowski consacre aux Provinciales\nmarque tout cela avec une précision délicate qui e n c h a n t e . Mais sa préfé-\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "712                                    DURENDAL\n\n\nrence vt., sans doute, comme la nôtre, aux Pensées... L e s Provinciales, fortes,\nagiles, qui rient et qui persiflent, où il y a du sarcasme et de l'émotion, des\nparoles éloquentes et de moqueuses, des portraits et des scènes de c o m é d i e ;\ncette magnifique prose, alerté et musclée, dont l'esprit étincelant semble\ncourir de phrase en phrase, c o m m e une flamme!... Qui a tort, qui a raison?\nOn ne se le d e m a n d e plus.\n   Mais les Pensées sont plus h a u t e s ; le. m o u v e m e n t et les voix de la foule ne\nsont pas a u t o u r d'elles; elles ne sont pas nées de l'âpre discussion. Elles\nviennent de plus loin, de la méditation, du silence, du plus profond de leur\nauteur. Ce n'est plus le savant, le janséniste que nous saisissons là, mais\nl'homme... Il est malade, c o u c h é ; il souffre; comme pour T a i n e , vers la fin\nde sa vie, toute pensée presque lui est une sensation douloureuse. L a pensée\nvient, c e p e n d a n t , q u a n d m ê m e , et il ne peut pas n'y pas céder, ne point en\nramasser tout le sens en quelques mots, brefs et fulgurants, griffonnés en\nhâte, de son écriture grêle de mathématicien, sur l'un de ces chiffons de papier\nque l'on a rassemblés et que l'on ne saurait considérer sans émotion.\n   Il n'y a pas là u n e ligne qui ne soit expressive de toute la personnalité de\nPascal. C'est sa p e n s é e toute spontanée, toute jaillie ou, dirait-on bien, tout\narrachée, telle quelle, d a n s la forme que l'impatience de la fixer lui a d o n n é e .\nRien qu'un mot, quelquefois, qu'une phrase inachevée, semblable à un geste\nen même temps obscur et lumineux. T o u t est là en puissance et il arrive que\nla pensée se laisse déjà entrevoir tout entière, mais c o m m e engagée à moitié\nencore d a n s l'évolution du devenir, du possible, agrandie par l'inconnu que,\ndans son expression incomplète, elle a retenu autour d'elle...\n   L'œuvre finie se détache de son a u t e u r ; elle accomplit son destin dans\nl'intelligence des h o m m e s , pour l'applaudissement ou pour le b l â m e . Les\nPensées participent encore, si l'on peut dire, de P a s c a l ; son âme y est restée\nconfondue. Matériaux d'une Apologie du Christianisme dont le plan était formé,\nmais au parachèvement de laquelle la m a l a d i e s'opposa, puis la mort; maté-\nriaux grandioses, les uns complètement façonnés, les autres à peine dégrossis,\nlaissés à pied-d'œuvre par le prodigieux ouvrier... On p o u r r a i t , reprenant\nu n e éloquente parole de M. Strowski, dire des Pensées que, comme « les\n quatre ou cinq dernières a n n é e s de la vie de Pascal », elles « ont p o u r nous\n ce caractère pathétique et ce relief que d o n n e aux choses h u m a i n e s l'ombre\n grandissante de la mort ».\n\nLe mystère chrétien et les mystères antiques, par M.RUDOLF\n   STEINER. T r a d u c t i o n et introduction de SCHURÉ. — ( P a r i s , Perrin.)\n   M. E d o u a r d Schuré est un apôtre du divin. Il considère avec tristesse\nl'évolution qui semble entraîner la pensée m o d e r n e vers une conception\nrationaliste ou sceptique de l'univers. Il récuse les conclusions de la science\nou, plutôt, de certaine science qui, se. fondant sur des constatations précaires,\nincomplètes ou incertaines, c o n d a m n e , présomptueusement, le sentiment reli-\ngieux et lui dénie tout objet. D'un autre côté, il rejette l'Eglise ou, même, les\nEglises, parce que, selon lui, elles ont laissé se perdre ou se pervertir les forces\nspirituelles qui vivifiaient leur enseignement, à l'origine.\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                                    LES LIVRES                                       713\n\n   On connaît les beaux livres, écrits dans une langue colorée et poétique,\nqu'il a consacrés d'illustrer cette thèse ou à ressusciter la grandeur des cultes\nésotériques de la Grèce, de l'Egypte ou de l'Inde et à essayer de montrer la\ntradition qui relierait leurs initiés aux premiers disciples de Jésus ou au Sau-\nveur lui-même.\n    M. Rudolf Steiner, l'auteur allemand de ce livre, dont M. Schuré nous\nd o n n e u n e traduction introduite par une éloquente préface, participe des con-\nvictions de celui-ci. On lira avec intérêt, parfois avec admiration, cet ouvrage\ntout a n i m é de noble enthousiasme et de désirs spirituels, égarés, peut-être,\nmais très p u r s .\n\nU n mouvement mystique contemporain : Le réveil religieux du\n   pays de Galles (1904-o5), par M. J . ROQUES DE FURSAC. — (Paris, Alcan.)\n    L e protagoniste de ce réveil a été u n jeune h o m m e n o m m é Evan R o b e r t s ;\nle théâtre de son action personnelle, sauf quelques excursions hors des\nlimites de cette contrée, le pays de Galles. Il semble que Roberts ait été u n\nde ces h o m m e s sans facultés intellectuelles très supérieures, mais que la\nnature a doués de la puissance de persuader par les capacités de conviction\net d'émotion qu'elle a mises en eux. Les paroles les plus simples acquièrent\nd a n s leur bouche u n e vertu singulière et u n e efficacité foudroyante. Ils\nc o m m a n d e n t à la' foule, font passer dans l'âme p a n i q u e de celle-ci l'émoi\ndont le contact avec elle les a, eux-mêmes, agités. L e u r foi est si contagieuse\net si ardente qu'elle surprend leurs auditeurs, les entraîne, les ravit, sus-\ncitant chez ceux-ci des mouvements enthousiastes et passionnés auxquels ils\nne sauraient résister. On pourrait dire aussi, qu'en de telles circonstances,\nl'orateur n'est, en somme, que le condensateur humain des obscures forces\npsychiques des assistants, de sorte que l'impulsion subie par ces derniers\némanerait, en dernière analyse, d'eux-mêmes?\n    Ce sont là des explications psychologiques. Mais où que l'on place la force\ndéterminante, d'où vient-elle? d'où, par qui, c o m m e n t , pourquoi suscitée?\nIl ne suffit, peut-être, point de parler de phénomènes subconscients, c'est-\nà-dire de p h é n o m è m e s longuement élaborés, en une sorte d'arrière-con-\nscience, inaccessible à l'introspection, et d'où, sous une influence quelconque,\njailliraient soudain des résolutions pour nous-mêmes inattendues et inexpli-\ncables, telles que celles produites par la grâce.\n    M . R o q u e s de F u r s a c n'insiste, d'ailleurs, guère sur cet aspect du pro-\nblème. Son livre très intéressant et très vivant s'attache, plutôt, à étudier les\neffets sociaux et les répercussions pratiques du mouvement religieux qui a\nrévolutionné pacifiquement les habitants du pays de Galles.\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nFéminisme et christianisme, par A.-D. SERTI LLANGES. — (Paris,\n  Gabalda.)\n  On ne résout a u c u n problème, pas plus celui du féminisme qu'un autre,\npar le persiflage ou par la déclamation. L'auteur du présent livre étudie la\nquestion du féminisme à la lumière d'une raison droite, logique, sereine,\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "714                                 DURENDAL\n\n\nlibre de tout préjugé. C'est ce qui fait la force d e son livre. Il scrute le pro-\nblème du féminisme avec cette hauteur de vue, cette largeur d'idées et cette\nacuité de pensée qu'il a affirmé dans toutes les études vraiment m a g i s t r a t s\nsorties déjà de sa p l u m e . Il n e se contente pas de l'étudier en lui-même, il le\nmet en face d u christianisme et il m o n t r e , d'une façon péremptoire et par des\narguments sans réplique, que la doctrine d u Christ bien comprise est en par-\nfait accord avec la raison sur cette question, comme sur toutes les questions de\nla vie h u m a i n e . J e ne saurais assez engager tous ceux que préoccupe le pro-\nblème d u féminisme à méditer le livre de A.-D. Sertillanges. O n n'a jamais,\nque je sache, publié jusqu'ici une étude aussi profonde, aussi l u m i n e u s e ,\naussi remarquable sur la matière. C'est un travail de tout premier ordre. E t\nil est écrit d a n s cette forme éloquente dont A.-D. Sertillanges a coutume\nd'enrober sa pensée et qui d o n n e tant de charme à ses livres. C'est un plaisir\nque de lire des ouvrages qui sont à la fois bien pensés et bien écrits. T o u t e s\nles études de A.-D. Sertillanges a p p a r t i e n n e n t à cette catégorie de livres.\nL e u r lecture s'impose. J e r e c o m m a n d e spécialement à l'attention d e s gens\nsérieux les livres suivants d u m ê m e auteur : Les sources de la croyance en Dieu,\nSocialisme et christianisme, La famille et l'Etat dans l'éducation. C'est inouï ce que\nA . - D . Sertillanges jette de lumière sur ces questions vitales d'une si grande\nactualité, au sujet desquelles on entend débiter, h é l a s ! tant de sottises p a r\nnos c o n t e m p o r a i n s .                                 HENRY    MŒLLER.\n\n\nT r a i t é de sociologie d'après les p r i n c i p e s de la théologie\n   catholique ; Régime de la propriété, par LE GARRIGUET. —\n   (Paris, Bloud.)\n   Bien d e s idées — et des plus fondamentales — sont aujourd'hui étran-\ngement faussées, sinon complètement défigurées. L'idée de la propriété est\nde celles-là; qu'on se rappelle la parole fameuse : la propriété, c'est\nle vol.\n   M. Garriguet a essayé de ramener les esprits et les consciences aux justes\nconcepts et aux solutions catholiques. De ces dernières, surtout, il cherche à\ndémontrer, avec force, et non sans éloquence parfois, la légitimité, en distin-\nguant avec soin les devoirs de justice, d e charité, d'équité naturelle et de\nconvenance sociale.\n\nH i s t o i r e c o m p a r é e des religions païennes et de la religion\n   juive , p a r A L B E R T DUFOURCQ. — (Paris, Bloud.)\n   Intéressant coup d'œil sur les cultes des divers peuples de l'antiquité et de\nla race juive. Présenté dans u n e pénétrante analyse et avec u n e exacte\ncompréhension d e s diverses religions, cet aperçu servira sans doute à\ndonner au lecteur des idées nettes et précises sur les croyances juives et\npaïennes.\n   Mais on pourrait discuter le point d e vue signalé dans l'introduction, et\npeut-être M. Dufourcq rapproche-t-il trop facilement certains rites. L e\nmot de Syncrétisme semble aussi moins justifié qu'il ne le croit.       J . G.\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                                     LES LIVRES                                      715\n\n\nLITTÉRATURE :\nL e S c u l p t e u r d e m a s q u e s , par FERNAND CROMMELYNCK. — (Bru-\n   xelles, D e m a n . )\n    M. F e r n a n d Crommelynck, qui avait déjà trouvé le succès en faisant jouer\nau P a r c u n e aimable fantaisie : Nous n'irons plus au bois, vient de se révéler\nsous un aspect de vigueur et d'exceptionnel talent que nous ne lui connais-\nsions pas. Son œuvre nouvelle, que précède une letire enthousiaste d'Emile\nVerhaeren, est u n symbole tragique d'une rare puissance. L e scénario en est\ntrès simple : c'est un soir de carnaval. Pascal, sculpteur de masques, a\ndélaissé depuis des mois sa femme, qui l'aimait, pour Magdeleine, sa belle\nsœur. Désespérée, ayant subi chaque jour une douleur nouvelle, Louison se\nmeurt. Elle est couchée d a n s la pièce à côté de la boutique où sont les cou-\npables, et son râle, qui traverse d'un bout à l'autre le petit drame, produit\nune affreuse impression d'angoisse. Magdeleine et Pascal l'écoutent en\nfrémissant, et leur terreur de revoir leur victime les empêche de r é p o n d i e\nà ses appels. Magdeleine enfin s'y décide, et revenant, un instant après,\ndu c h e v t t de la m o u r a n t e , envoie le sculpteur chercher un prêtre. Des\nh o m m e s et des femmes alors, avec des chants d'orgie, envahissent la\nscène et achètent des masques. Il est entré avec leur troupe folle, un lépreux\nqui clame, en des cris d'une violence désespérée son désir charnel et sa souf-\nfrance; et pourtant quand, la boutique vidée, il sera resté le dernier avec la\nfemme coupable, celle-ci aura beau retenir l'homme, s'accrocher à lui, s'of-\nfrir à lui, pour ne point rester seule avec son remords, il s'en ira poursuivi\npar l'horreur de la mort p i o c h e . H e u r e u s e m e n t Pascal revient, et en atten-\ndant le prêtre il veut montrer à sa complice les masques où chaque soir,\n\n                     Décomposant son meurtre implacable et logique,\n\nil reproduisit les mimiques et les souffrances de sa femme martyre. Mais les\nmasques n'y sont p l u s ! Magdeleine les a v e n d u s ; et voici que, tandis que le\nprêtre qui vient de traverser la salle m u r m u r e à côté des mots de paix, la\nfoule carnavalesque fait irruption de nouveau d a n s la maison, et Pascal voit\nsur tous les visages les masques v e n d u s , la douleur multipliée de celle qu'il\na tuée. C'est son remords innombrable et vivant qui l'entoure, le regarde, le\npoursuit. H a l l u c i n é il tombe à genoux et demande pardon.\n   J e crois qu'il est peu de symboles aussi saisissants. M. Crommelynck a\ndéveloppé celui-ci avec u n e fougue et u n e force peu c o m m u n e s . L'angoisse,\nla douleur, le désir et le remords v sont exprimés en des vers haletants et\nsuperbes. Des flammes d'incendie, des sifflements de tempête. Un seul\ndéfaut : le rôle épisodique du lépreux est, à m o n sens, trop étendu pour la\nlongueur du d r a m e . Le poète, emporté par l'inspiration, n'a pu résister au\ndésir de faire crier magnifiquement par cet h o m m e toutes les horreurs de\nla souffrance h u m a i n e . C'est un peu un hois-d'œuvre. Au théâtre la pièce\nchoquerait par là, par quelques mots violents, mais produirait, j'en suis sûr,\nune inoubliable impression de nouveauté et de terreur.\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "716                               DURENDAL\n\n\nNietzsch e e n n e ,     par DANIEL LESUEUR. — (Paris, Plon.)\n   Il faut être un romancier féminin — sinon féministe — pour s'imaginer qu'une\npédante qui cite à tout propos des pages entières de Nietzsche puisse inspirer une\npassion. Il en est ainsi dans le dernier roman de Mme Daniel Lesueur. Joce-\nlyne Monestier, seule devant sa vie brisée, a trouvé son réconfort et son évan-\ngile dans le philosophe allemand. Non seulement celui-ci a fait d'elle une\nfemme forte : il l'a aidée à fortifier les hommes qui l'entourent. Mais à la\nfemme, même nietzschéenne, il reste toujours un fond de faiblesse; aussi\nn'est-ce point sans lutte que cette « penseuse » résiste à l'amour de Robert\nClérieux. A la fin du livre la voici qui va céder, et il faut sa mort — héroïque\nd'ailleurs — pour la faire demeurer d'accord avec sa doctrine. Il fallait certes\nle talent puissant de Daniel Lesueur et cette intensité d'action qu'elle met\ndans ses livres — ces romans-feuilletons après tout, mais aussi admirable-\nment écrits que fortement dramatisés — pour vivifier une telle idée et rendre\nà peu près sympathique ce personnage invraisemblable qui n'est pas une\njeune fille mais une tirade. Comme dans quantité de romans modernes — on\ny délaisse beaucoup le traditionnel faubourg Saint-Germain pour le monde\nde la finance — on retrouve ici un personnage nouveau : l'Usine. Elle pal-\npite et vit. Cet être collectif, fait de machines et d'hommes, est mis en scène\nici de façon plus saisissante que dans tant de petits romans où une grève est\ndevenue une péripétie facile, aussi indispensable que l'accident d'automobile.\n La poésie — il y en a malgré tout — de l'homme d'affaires (celui qui, César\nmoderne, étend son empire sur tous les marchés et dont l'ambition effrénée\nveut tout le globe pour champ d'action) est exprimée ici avec beaucoup de\nlyrisme. Tout cela fait un peu oublier — d'autant plus que l'inévitable adul-\ntère sévit aussi dans ce roman — les théories si peu françaises de Zarathous-\ntra. En un mot, ce livre passionnant ne convertira personne au nietzs-\nchéisme.\n\nR ê v e d e l u m i è r e , par JEAN BLAIZE. — (Paris, Plon.)\n  Après avoir été un passable roman d'amour, ce livre se transforme en un\nmauvais roman utopiste à la Tolstoï. Ici encore on trouve des usines, des\ngrèves, des adultères ; et cela finit par une mort qui arrange tout et empêche\nde conclure — chose extrêmement commode et, décidément, trop employée.\n\nL ' I n u t i l e v o l o n t é , par LUCIE GAUTHEY. — (Paris, Plon.)\n   L'inutile volonté, c'est celle, chez une jeune fille, de ne pas aimer. Devenue\nune intellectuelle, Marthe Maurelle s'apercevra pourtant que, si elle est\nfemme de lettres elle est femme aussi. Après de multiples désillusions, elle\nfinira par revenir à l'amour simple et familial qu'elle avait dédaigné tout\nd'abord.                                                                  P . N.\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                                 NOTULES\n\n   Avis important à nos a b o n n é s . — Pour éviter l'encombrement\npostal de fin d'année, nous nous permettrons d'envoyer nos quittances dès les\npremiers jours de Décembre. Nous prions nos abonnés d'avoir l'extrême\nobligeance de nous faciliter la besogne, en prévenant leur personnel, et, en\nchargeant, au besoin, leur domesticité de payer, en leur place, notre quittance\npostale, au cas où ils seraient absents au moment de sa présentation par le\nfacteur. Nous leur en serons infiniment obligés. De cette façon, ils nous\népargneront la corvée d'un second envoi de quittance postale.\n                                           ***\n  L i b r a i r i e V a n O e s t . — A la librairie nationale d'art et d'histoire Van\nOest et Cie (16, place du Musée, Bruxelles) paraîtra incessamment un\nouvrage important de notre collaborateur Arnold Goffin. En voici l'objet :\nSaint François dans la légende et dans l'art primitif italien.\n  Saint François dans la légende primitive. Saint François dans l'art primitif : L'âge\nde la force, l'âge de la grâce.\n   Un volume grand in-8°, enrichi de lettrines et de nombreuses illustrations\nhors texte.\n   Arnold Goffin a publié encore les livres suivants dont nous avons fait\nl'éloge ici même et que nous recommandons instamment à l'attention des\nlecteurs amateurs d'art et de belle littérature.\n   Thierry Bouts. — Collection : Les grands artistes des Pays-Bas (éditeur Van\nOest, Bruxelles; prix 3 fr. 50).\n   Pinturicchio. — Collection : Les grands artistes (éditeur, Laurens Paris ;\nprix 2 fr. 50).\n                                       **«\n   L i t t é r a t u r e d ' a u j o u r d ' h u i , tel est le titre d'un nouvel ouvrage de\nnotre'collaborateur Firmin Van den Bosch. Ce livre a été édité par la\nlibrairie Albert Dewit, 53, rue Royale, Bruxelles. Nous attirons tout spécia-\nlement l'attention de nos lecteurs sur cet ouvrage dont nous rendrons compte\nplus tard.\n                                                   * *\n   Le prix quinquennal de littérature a été décerné à Fernand\nSéverin. Nous félicitons de tout cœur le lauréat, qui est un des plus beaux\net des plus vrais poètes de notre temps. Nous faisons nôtres les paroles\ndites, à ce sujet, par l'Art Moderne :\n   « Le prix quinquennal de littérature a été attribué à M. Fernand Séverin,\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "718                                    DURENDAL\n\n\net ce choix est fort bien accueilli par tous ceux qui connaissent le talent\ndiscret, délicat, tendre et recueilli du poète. M. Séverin est incontesta-\nblement un de nos poètes les plus vraiment poètes, ainsi que l'a dit\nM. D u m o n t - W i l d e n , qui définit très exactement en ces termes la physionomie\nlittéraire du lauréat : « Du Don d'enfance à la Solitude heureuse, un sentiment\n   poétique souvent exquis et toujours naturel s'est développé, suivant la\n» courbe la plus aisée, et si M. Séverin n'a pas découvert de nouvelles façons\n» de sentir, il a exprimé avec tant de grâce et avec tant d'ingénuité ces\n» s e n t i m e n t s éternels qui font l'éternelle, poésie : l'amour, la nature,\n   l'intimité, les souvenirs, qu'on n'a j a m a i s pu p r o n o n c e r à propos de ses\n» œuvres que des noms ou se résume la poésie m ê m e : Virgile, Théocrite,\n    Lamartine. Est-il un plus bel éloge en u n temps où les poètes, m ê m e\n» q u a n d ils paraissent négligés, ne versifient que des reflets de sensations ou\n» des impressions de musée? »\n\n\n\n    O r d r e d e L e o p o l d . — Voici la liste des n o m i n a t i o n s et promotions\ndans l'Ordre de. Léopold qui viennent d'être attribuées par le gouvernement\nà nos écrivains, parmi lesquels on remarquera plusieurs de nos collabora-\nteurs.\n    S o n t p r o m u s officiers :\n    M M . J. Broeckaert ( T e r m o n d e ) , le chanoine A. Claeys (Gand), T h . Coop-\nman (Schaerbeek), K. De Gheldere (Couckelaere), J . D e m a r t e a u (Liége),\nL. D o m m a r t i n (Ixelles), E d w . Gaillard (Gand), F . Gittens (Anvers),\nCh. T a r d i e u (Ixelles), E m i l e Verhaeren (Angre) et W . Verspeyen ( G a n d ) .\n    Sont n o m m é s chevaliers :\n     Mlle M. Van de Wiele (Bruxelles), M M . Léopold Courouble (id.), H e n r i\n Maubel (Saint-Josse-ten-Noode), A. Bultynck (Schaerbeek), A. Daxhelet\n (Ixelles), F r . De Ceuster (Schaerbeek), L . Koninck (Malines), V. De la\nMontagne (Anvers), L . Delattre (Schaerbeek), V. Delvaux ( N a m u r ) , R o l a n d\nde Marès (Bruxelles), E u g è n e Demolder (Essonnes), M. des O m b i a u x\n(Bruxelles), D o m B r u n o Destrée (Louvain), W . De Vreese (Gand),\nH . D u m o n t (Saint-Gilles), G. E y l e n b o s c h (Gand), G. Garnir (Saint-Josse-\nt e n - N o o d e ) , L . Gille (Ixelles), H . Gobbe (Charleroi), Arnold Goffin (Saint-\nGilles), Ad. H a r d y (Dison), J. H a u s t (Liége), H e i n z m a n n - S a v i n o (Anvers),\nJ. H o s t e (Bruxelles), H . Krains (Berne), F . L a t e u r dit Styn Streuvels\n( I n g o y g h e m ) , O. L e d u c (Tournai), A. Madoux (Bruxelles), F . Mahutte\n(Ixelles), l'abbé H . Mœller (Bruxelles), F . N e u r a y (id.), N e u t (Bruges),\n E d m . P a t r i s (Bruxelles), H . R y c k m a n s (Anvers), G. Segers (id.), F e r n a n d\nSéverin (Gand), T h . Senens ( C o u r b a i ) , J. Sottiaux (Charleroi), J. Teirlinck\n(Molenbeek-Saint-Jean), E m . Van A r e n b e r g (Ixelles), J. Van H o r t e (Gand),\nP . Van L a n g e n d o n c k (Bruxelles), J. Van Menten (Anvers), A. Van Mylen\n(Anvers), le c h a n o i n e Van Spillebeeck (Tongerloo), R e n é Vauthier (Uccle),\nl'abbé H . Verriest (Ingoyghem) et O. W a l t e z (Anvers).\n\n                                               **\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                                       NOTULES                                       719\n\n   La Société des Amis de la médaille d'art a fait frapper une\nmédaille à l'effigie de M. H . - J . de Dompierre de Chaufepié, l'érudit conser-\nvateur en chef du Cabinet royal de n u m i s m a t i q u e de L a H a y e , qui a consa-\ncré la plus grande activité à la fondation et au développement de la Société.\nC'est, en grande partie, à son incessante p r o p a g a n d e , en même temps qu'à\ncelle de notre ami M . Alph. de W i t t e de Bruxelles, qu'est due la situation\nprospère de l'association, et rien n'était plus mérité que l'hommage de recon-\nnaissance que vient de lui rendre celle-ci.\n   L ' œ u v r e , modelée p a r M. T . Dupuis, fils du médailleur anversois Louis\nD u p u i s , reproduit avec une saisissante ressemblance le profil du n u m i s m a t e .\n\n                                          ***\n    K a t h a r i n a d ' E d g a r T i n e l . — L a partition-piano et chant de\nSainte Catherine d'Alexandrie, légende dramatique e n trois tableaux d'Edgar\nT i n e l , vient de paraître et est en vente, à Bruxelles, chez l'éditeur Breitkopf\net H ä r t e l . L'œuvre sera exécutée en février au théâtre de la Monnaie.\n\n                                          ***\nAccusé de réception :\n   A R T : Les estampes de Peter Bruegel l'ancien, par R E N É VAN BASTELAER.\nOuvrage illustré (Bruxelles, Van Oest). — Essai sur la dialectique du dessin,\npar JEAN DE BOSSCHERE. Volume illustré (id.). — Les doctrines d'art en France :\nDe Poussin à Diderot, par ANDRÉ FONTAINE (Paris, L a u r e n s ) . — La manufacture\nde la porcelaine de Sèvres, par GEORGES LECHEVALLIER-CHEVIGNARD. Collection :\nLes grandes institutions de F r a n c e . Volume illustré (id.).\n\n  H I S T O I R E : La domination française en Belgique à la fin du XVIIIe siècle et\nau commencement du XIX' siècle. T o m e I I . La deuxième conquête et la\nréunion définitive, par JULES DELHAIZE (Bruxelles, Lebègue, Office de\npublicité).— De Richelieu à Mazarin, par E M I L E ROCA (Paris, P e r r i n ) . —\nLa campagne de I 8 I 5 aux Pays-Bas, d'après les r a p p o r t s des officiers néerlan-\ndais, par F . DE BAS et J. 'T SERCLAES. T o m e I I I . Annexes et notes (Bru-\nxelles, Dewit). — La séparation aux Etats-Unis, par FÉLIX KLEIN (Paris,\nBlond).\n  L I T T É R A T U R E : Pages choisies de RUSKIN, avec introduction de\nROBERT DE LA SIZERANNE (Paris, Hachette). — Philosophie de l'à-peu-près.\nDialégomène. Vie simple, par EDMOND PICARD. F r o n t i s p i c e par ODILON REDON\n gravé par LOUISE DANSE (Bruxelles, L a r c i e r ) . — L'amour du terroir (Paris,\n Barbier). — Les Bonaparte littérateurs, p a r GUSTAVE DAVOIS (Paris, Edition\n bibliographique). — Nos femmes de lettres, par PAUL FLAT (Paris, P e r r i n ) . —\n Dernier cahier de MICISLAS GOLDERT (Paris). — Littérature             d'aujourd'hui,\n par FIRMIN VAN DEN BOSCH (Bruxelles, Dewit). — Etudes sur la littérature\nfrançaise, par R E N É DOUMIC. 6 e série (Paris, P e r r i n ) . — Terre d'or, par\n  EMILE POUVILLON (Paris, P l o n ) . — Villes et solitudes. Croquis d ' E u r o p e et\n d'Afrique, par L o u i s RIVIÈRE (Paris, P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "720                                       DURENDAL\n\n\n\n   L I T T É R A T U R E F L A M A N D E : Volledige werken van P . - H . C R E T E N ,\nuitgegeven onder b e s c h e r m i n g van Hoogleefaar D r H A U B E N . De Zot.\nR o m a n t i s c h e verhaal uit de XVIIIe e e u w met eene levensschets van den\nschrijver (Sint-Truiden, L e e n e n ) .\n M U S I Q U E : Haydn, par MICHEL B R E N E T . Collection : L e s Maîtres de la\nMusique (Paris, Alcan).\n    P H I L O S O P H I E : Insuffisance des philosophies de l'intuition, par CLODIUS\nP I A T (Paris, P l o n ) . — Le cœur humain et les lois de la psychologie positive, p a r\nANTOINE BAUMAIN ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n   P O E S I E : P o è m e s choisis de GUIDO G E Z E L L E . T r a d u i t s par E . CAMMAERTS\net VAN DEN BORREN ( L o u v a i n , P e e t e r s ) .\n   R O M A N S : Le jeu des petites gens, en 64 contes sots, par L o u i s DELATTRE .\nIllustrations de LEMMENS (Liége, B e n a r d ) . — L'immolé, p a r E M I L E BAUMANN\n(Paris, Grasset). — Monsieur Gendron va au peuple, par R E N É THIRY (Paris,\nP l o n ) . — La romance de Joconde, par MATHILDE ALANIC (id.). — Illusion\nmasculine, par JEAN DE LA B R È T E (id.). — Percy           Wynn,     par FRANCIS F I N N .\nTraduit par A. MARY (Bruges, Desclée). — Les détours du cœur, par P A U L\nBOURGET (Paris, P l o n ) .\n  T H E A T R E : La victoire, par HORACE VAN O F F E L (Anvers, Casie). —\nLa peste de Tirgalet, par VAN BENEDEN (Bruxelles, Larcier).\n\n   V A R I A : Un moraliste militaire du XVIe siècle : François de la Noue, par\nJEAN TABOUREAU ( P a r i s , Lavauzelle). — L'éducation du caractère. La virilité\nchrétienne, par P . G I L L E T . 2 volumes (Bruges, Desclée).\n\n\n\n\n                                                        3>\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": ""}, {"page_pdf": 851, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1908-11", "signet_source": "Quinzième année - N°11 - Novembre 1908 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination 657-720 (suite des pages précédentes) ; la soirée des Amis de la Littérature du 14 novembre 1908 est relatée dès la première pièce ; la Chronique théâtrale parisienne dresse le bilan d’octobre 1908 ; la Chronique d’Art annonce un concert du 6 décembre 1908 ; les Notules annoncent l’envoi des quittances « dès les premiers jours de Décembre ». La table annuelle donne les Notules de ce numéro à la p. 717 et celles du suivant à la p. 778.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}