{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison01", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 6, "titre_corps": "Ernst Wante : Le Chemin de Croix de l’Église Saint-Joseph", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Ernst Wante Le Chemin de Croix de l'Eglise Saint-Joseph Nous avons donné", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1912, "texte": "Ernst Wante\n\n         Le Chemin de Croix de l'Eglise Saint-Joseph\n                Nous avons donné à plusieurs reprises déjà des\n                   reproductions du beau Chemin de Croix, si\n                   intéressant et si pittoresque, que le peintre\n                   anversois Ernst W a n t e est en t r a i n d'appliquer\n                   aux murs de l'église Saint-Joseph, à Bruxelles,\n                   et qui est à peu près terminé. Ce n'est certes\n                   pas un Chemin de Croix banal et vulgaire\n                   comme ceux qui déparent la plupart de nos\n églises. C'est une œuvre remarquable. C'est l'œuvre d'un véri­\ntable artiste, consciencieux et probe. Les sujets sont traités\n d'une façon très personnelle et chaque station a m ê m e un\ncaractère original spécial, d'après la scène qu'elle représente,\nqui frappe i m m é d i a t e m e n t et qui séduit.\n   Ernst W a n t e affirme dans cette œuvre un talent primesautier\nde dessinateur, de peintre et surtout de compositeur tel qu'on\nen rencontre rarement de nos jours. Il sait merveilleusement\ngrouper tous les personnages d'un épisode en un ensemble d'une\nunité parfaite où tout se tient et où rien ne détonne.\n   L e colons des différents tableaux est chaud, vif, clair, il\ndéborde de lumière et anime d'une vie profonde les diverses\nscènes de la Passion du Sauveur.\n   Ce Chemin de Croix est très impressionnant. Il s'en dégage\nun parfum de piété forte, fervente et tendre, qui ne dégénère\njamais en fausse sentimentalité.\n   U n e des plus fascinantes scènes est certainement celle de la\nCrucifixion que nous reproduisons au début de ce fascicule.\nL a tête auguste et vénérable du Divin Crucifié est de toute\nbeauté. L e peintre y a déployé à la fois tout son talent d'ar­\ntiste et toute la piété de son âme chrétienne. Il a pleinement\nréussi à donner aux traits de la physionomie du Christ agoni-\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1822, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\nsant une expression puissante de douleur intense, de rési­\ngnation sublime et de divinité rayonnante.\n   Il est impossible, me semble-t-il, de contempler cette\nsuperbe tète de Christ sans se sentir profondément ému de\ncompassion pour l'homme de toutes les douleurs et porté à\naimer ce Dieu qui offre, avec tout son amour, sa vie en holo­\ncauste pour le salut du genre h u m a i n , dans le plus héroïque et\nle plus grandiose de tous les sacrifices, sur l'autel sanglant du\nCalvaire. Oui, dans cette tête si touchante, je le déclare en\ntoute vérité, je reconnais bien la figure adorable de mon Christ\net mon Dieu mourant pour moi sur la Croix !\n    Nous félicitons vivement notre ami Ernst W a n t e pour cette\nœuvre qu'il a si vaillamment menée à bonne fin et pour le\nrésultat splendide auquel il a abouti. Nous d'hésitons pas à\ndire que la Crucifixion entre autres est une œuvre magnifique.\nC'est presqu'un chef-d'œuvre. C'est en tous cas un tableau vrai­\nment digne du grand art chrétien.\n    Cette œuvre d'art religieux est un réconfort, une compen­\nsation et une consolation pour tous ceux qui, comme nous,\nsont écœurés de voir presque toutes nos églises profanées par\ndes toiles modernes abominables, brossées par des incapables\ndénués de tout talent, et souillées par tant de statues reli­\ngieuses, ridicules et même grotesques, d'une p l a t i t u d e sans\nnom, d'une piété veule, béatement sentimentale. Ces horreurs\nsont en dessous de tout au point de vue esthétique. Elles n'ont\n rien de commun avec l'art. Elles sont surtout le contre-pied du\ngrand art religieux, immortalisé par tous les chefs-d'œuvre de\n beauté éternelle qui ont été exécutés par des artistes de génie\n comme F r a Angelico et Michel-Ange.\n                                               HENRY   MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 18, "titre_corps": "Les deux Pères", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "Les deux Pères CE matin-là, comme tous les matins", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2041, "texte": "Les deux Pères\n\n                CE matin-là, comme tous les matins, depuis six\n                   mois qu'il était au service du grand industriel\n                   Jacques Symour, Olivier Claes s'installa devant\n                   sa table de travail et se d e m a n d a avec ennui ce\n                   qu'il allait faire de sa journée.\n                      Ce qui lui arrivait était vraiment étrange.\n                   Six mois auparavant, il était employé dans\n                   une grande compagnie d'assurances. U n beau\njour, le directeur le fait soudain m a n d e r . Quelle faute avait-il\ndonc commise? L e cœur battant, il se rend dans le cabinet\ndirectorial et là trouve en compagnie de son chef un grand\nvieillard à l'œil vif, aux joues parcheminées, à la barbe\nblanche et flottante qui le regarde avec une singulière bonté.\nLe chef, devenu b r u s q u e m e n t très doux, très familier, lui\ntient à peu près ce langage :\n    « Mon cher monsieur Claes, voici M. Jacques S y m o u r , le\ngrand industriel bien connu, qui nous revient d'Amérique et qui\ncherche un secrétaire. Il m'a prié de lui indiquer un jeune\nhomme capable de remplir cet office, et j ' a i songé à vous. Je sais\nque vous êtes un employé modèle. De plus, vous avez des\ncharges de famille : vos parents sont vieux et bientôt ne pour­\nront plus travailler. Voulez-vous accepter le poste de confiance\nqu'on vous offre? M. S y m o u r vous dira lui-même à quelles\nbrillantes conditions il vous engagerait. Je vous laisse avec lui,\net je suis sûr que vous tomberez aisément d'accord. »\n    L e chef sorti, le grand vieillard lui avait offert d'emblée un\nappointement de trois cents francs par mois. Plaisantait-il?\n Mais non! Il insistait, parlait lui aussi des parents âgés, du peu\nd'avenir que réservait au jeune h o m m e sa position actuelle. Chez\nlui, il n'aurait pas grand'chose à faire : transmettre les com­\nmandes à la maison de gros d'Amérique, tenir les livres en\nordre, et c'était tout. L a connaissance de l'anglais n'était pas\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "8                           DURENDAL\n\n\n\nindispensable. Et pour le surplus, lui-même le mettrait rapide­\nment au courant de sa besogne. Allons, c'était dit, il acceptait?\nSurpris, ému, bouleversé, Olivier disait oui sans bien se rendre\ncompte de ce qui se passait, recevait les remerciements du\nvieillard, puis les félicitations du directeur, et se trouvait tout\n à coup sur le trottoir, toujours plongé dans une profonde stupé­\nfaction. A sa rentrée au logis, il annonçait à sa mère la grande\nnouvelle. Les vieilles gens ne croient plus aux coups de chance,\net les changements trop brusques les inquiètent, même s'ils\nparaissent heureux. Olivier dut entrer dans une foule de\ndétails, jurer à sa mère que la situation qu'il avait acceptée était\naussi sûre que celle qu'il délaissait, répéta son serment devant\nson père, quand le brave homme revint de son travail. Il parlait,\nparlait, faisait des projets, caressait des rêves, avec cette folle\nexubérance des jeunes gens qu'un rien décourage, mais qu'une\npromesse suffit aussi a enivrer d'espoir. Pendant ce temps, les\ndeux vieux, assis aux deux bouts de la table, l'écoutaient en\nsilence, avec un reste d'anxiété dans les yeux. C'est qu'ils ne\nvivaient que pour lui : le bonheur de leur Olivier était le but\nunique de leur existence ; tous deux auraient donné leur peau\npour lui éviter un chagrin, une trop forte déception. Peu à peu,\ncependant, la faconde, la joie, l'ivresse du jeune homme\nparvenaient à dissiper leurs craintes, et ils se réjouissaient\n aussi, les yeux pleins de larmes heureuses, la gorge gonflée de\ndoux sanglots.\n   Dès le lendemain de cette mémorable soirée, Olivier Claes\navait pris possession de ses nouvelles fonctions. Avec une\ngrande bonté, M. Symour lui indiquait chaque matin sa tâche :\nquelques lettres à écrire, d'autres à classer, des notes à prendre\ndans des volumes de statistique qu'il trouvait tout préparés sur\nson bureau. Le jeune homme ne tarda pas à s'apercevoir que\ncette besogne était plus fictive que réelle : M. Symour avait\ntout le temps d'écrire et de classer ses lettres lui-même; quant\naux renseignements qu'il puisait pour lui dans des ouvrages\nspéciaux, le secrétaire se rendait bien compte qu'ils ne servi­\nraient jamais à rien. Alors, quoi? Quelle utilité avait sa présence\ndans cette maison, et pourquoi lui donnait-on trois cents francs\npar mois? Tandis qu'il essayait de tuer le temps en faisant\ntraîner indéfiniment ses moindres besognes, M. Symour venait\nsouvent s'asseoir en face de lui et le couvrait en silence d'un\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                         LES DEUX PÈRES                              9\n\nregard plein de douceur, ou bien il l'interrogeait sur son passé,\nsur ses parents, paraissant s'intéresser beaucoup à toutes les\nhistoires qu'il racontait. P u i s le silence retombait, et si le jeune\nhomme tout à coup relevait la tête, il rencontrait, avec u n e\ngêne véritable, les regards de M. S y m o u r avidement t e n d u s\nvers lui. Parfois, son maître l'emmenait en promenade, le\nprenait dans sa voiture; il le priait même de l'accompagner au\nthéâtre. Olivier ne recevait pas sans une certaine angoisse\ntoutes ces marques de sollicitude. Certes, il se sentait déjà\nprofondément attaché à M. Symour, mais la personnalité de\ncet énigmatique vieillard lui échappait encore. T o u t ce qu'il\nsavait de lui, c'est qu'il avait quitté très j e u n e la Belgique et\nqu'il avait réalisé en Amérique une fortune considérable en\nexploitant un moteur électrique de son invention. Il disait qu'il\nn'avait plus de famille. Qu'était-il donc revenu faire à Bruxelles,\nau soir de sa vie? Eprouvait-il la nostalgie du sol natal? Non,\npuisqu'il ne cessait de vanter le Nouveau-Monde : là seulement\non savait vivre, là seulement on connaissait ces grandes fièvres\ndu travail et du gain qui donnent à l'existence h u m a i n e tout\nson prix. Alors, quoi? Olivier ne comprenait plus. Ce matin-là,\nparticulièrement, n ' a y a n t rien à faire, pas même une lettre à\nécrire, il s'enfonçait la tête dans les poings et retournait pour\nla centième fois peut-être cette question troublante : « Qu'est-ce\nque je fais ici? Pourquoi M. S y m o u r rétribue-t-il si largement\ndes services qui lui sont absolument inutiles? »\n   Cependant la matinée s'avançait et, contrairement à son\nhabitude, M. Symour ne paraissait p a s . L e valet de c h a m b r e\ninterrogé apprit au jeune homme que le patron était sorti un\npeu après g heures et qu'il ne rentrerait probablement que poul­\nie déjeuner : Olivier le verrait donc à table, puisqu'il en était\narrivé à prendre chaque jour le repas de midi avec lui.\n   E n effet, il était midi passé quand le secrétaire entendit le\npas du patron dans la salle à manger. L a porte s'ouvrit et\nM. Symour vint à lui, la main tendue, le visage congestionné,\nles yeux vacillants et l'air extrêmement soucieux. Olivier ne\nput réprimer un élan de s y m p a t h i e .\n   — Etes-vous souffrant, monsieur? Je vous trouve mauvaise\nmine, ce matin.\n   M. S y m o u r sourit tristement :\n   — Non, mon cher Olivier, dit-il, je ne suis pas souffrant.\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "10                              DURENDAL\n\n\n\nMais c'est aujourd'hui, vois-tu, que se décide une partie d'où\ndépend le bonheur ou le malheur des jours qui me restent à\nvivre...\n    E t comme il lisait dans les yeux du jeune h o m m e une inter­\nrogation anxieuse, il ajouta vivement :\n    — Non, non, pas maintenant. T u sauras tout, tout à l'heure.\nA table, à t a b l e ! Des estomacs de vingt ans, comme le tien,\nréclament leur pitance à heure fixe. Nous avons le temps,\nd'ailleurs. Nous causerons en prenant le café.\n    Le déjeuner fut absolument silencieux. Une attente solen­\nnelle paraissait planer dans l'air moite de cette salle à manger\nconfortable, où les fines odeurs du repas se mêlaient au parfum\nd'un gros bouquet d'oeillets roses et de violettes posé au milieu\nde la table. Enfin le moka fuma dans les minuscules tasses\nen porcelaine chinoise, et M. S y m o u r se disposa à parler.\nMaintenant son visage, décongestionné, était pâle comme celui\nd'un m o u r a n t ; ses lèvres t r e m b l a i e n t ; ses mains avaient des\ngestes nerveux et affolés. Olivier, à la vue de son trouble, sentit\nun grand froid lui descendre au cœur. E t tout de suite il eut\nla certitude qu'il était, d'une façon ou d'une autre, la cause de\ncette agitation.\n    — Olivier, commença gravement M. Symour, il faut que je\nme confesse devant vous...\n    — Devant moi, monsieur! s'écria le jeune h o m m e . P o u r q u o i ?\nQue suis-je donc pour vous?\n    — Ne m'interrompez-pas, vous allez tout savoir. Mon cher\nOlivier, je n'ai pas toujours été M. Symour, le grand industriel\nque je suis aujourd'hui. Autrefois, quand j'étais un simple\nouvrier d'usine, à Laeken, — oui, à Laeken, à dix minutes\nd'ici — je m'appelais Jacques Van Ormen, et je gagnais rude­\nment ma vie à la sueur de mon front. Ce nom de Symour, c'est\nlà-bas, en Amérique, que je l'ai conquis, en même temps que\nmes six ou sept millions. Le Jacques Van Ormen que j ' a i été,\nne m a n q u a i t ni d'ambition, ni d'intelligence. Après avoir trimé\nsur place p e n d a n t quatre ans, de 21 à 25 ans, il comprit que\ns'il ne s'expatriait pas, il n'arriverait jamais ni à la fortune, ni\nmême à l'aisance. L'Amérique le tentait, il partit donc pour\nl'Amérique. Rien ne le retenait ici ses parents étaient morts\net il n'avait ni frère, ni sœur. Il s'en allait, en apparence le\ncœur léger. E t pourtant quels remords il emportait avec lui,\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": "                           LES DEUX PÈRES                              11\n\n\nquels remords qui ne l'ont plus quitté p e n d a n t tant d'années,\nquels remords qui n'ont pas cessé d'empoisonner toutes ses joies\net de mêler à l'ivresse de son triomphe un affreux goût de\ncendre et de mort! Il laissait en Belgique ce Jacques Van\nO r m e n , une femme et un enfant, une femme qui n'était pas son\népouse devant la loi, un enfant qu'il n'avait pas reconnu et qui\ncependant était le sien : il les laissait sans ressources, sans\nautre espoir que la vague promesse qu'il leur avait faite de les\nappeler auprès de lui s'il réussissait à trouver une bonne place\nlà-bas, de l'autre côté de la mer. H é l a s ! quel le pitié, et quel cœur\nde roc devait avoir ce Jacques Van Ormen quand cette femme,\ntenant son enfant dans ses bras, se roulait à ses pieds, le sup­\npliait de ne pas partir ou de les emmener avec lui. Mais lui,\nmais moi qui n'aimais plus la femme, et qui n'aimais pas encore\nl'enfant, je demeurai inflexible. Je partis, et ce ne fut qu'après\nque le bateau eut levé l'ancre que je commençai à me repentir\nde ma cruelle lâcheté. Arrivé sur le Nouveau-Continent, je\npassai plusieurs mois à me faire une position. J'entrai enfin en\nqualité de contremaître dans une usine a p p a r t e n a n t à un\nM . Symour. J'y demeurai une obscure et laborieuse unité pen­\ndant environ cinq ans. Je gagnais de fortes journées, mais la\nvie est chère en Amérique. Il m'était impossible d'amasser les\néconomies nécessaires à un voyage en E u r o p e . Je ne pouvais\ndonc aller à la recherche de ceux que j'avais abandonnés et\nauxquels je ne cessais pas de penser. Je leur avais écrit sans\n recevoir de réponse. A l'administration communale du faubourg\n où nous avions habité en dernier lieu, on ne sut pas ou on ne\n voulut pas retrouver leur trace. Les années coulèrent et il vint\n un moment où je compris qu'ils étaient à j a m a i s perdus pour\n moi. Quel animal étrange que l ' h o m m e ! Au temps où je pou­\n vais jouir, chaque jour, de la tendresse si fidèle de ma compagne\n et des caresses délicieuses de mon enfant, je m ' e n n u y a i s de ce\n calme et paisible bonheur; et maintenant que j ' e n étais privé,\n je le regrettais avec une amertume chaque jour accrue et un\n désespoir qui ne se lassait pas de me tourmenter. Mais je fus\n pris bientôt dans le tourbillon des affaires. J'inventai un moteur\n électrique d'un genre nouveau et tel qu'il apportait à l'industrie\n une aide précieuse à bon marché. Mis au courant de mon inven­\n tion, M. Symour me fit venir et me proposa tout de suite de\n m'assoçier à lui. J'acceptai, et ma fortune fut rapide. Plus tard,\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": " 12                           DURENDAL\n\n\n M. Symour, qui n'avait pas d'enfants, m'adopta et m'institua\n  son légataire universel. Cet excellent h o m m e est mort au début\n  de cette année. Après lui avoir rendu les derniers devoirs, je\n mis en ordre les affaires de l'usine, je confiai celle-ci aux soins\n du plus ancien directeur, et je partis aussitôt pour l ' E u r o p e .\n Vous avez deviné, Olivier, quel était mon but. Vieux, usé par\n le travail, riche et incapable désormais de fonder une famille\n nouvelle, je voulais retrouver à tout prix celle que j'avais aban­\n donnée jadis. Je voulais retrouver surtout ce fils que j'avais trop\n peu connu, que j'avais mal aimé, envers qui je m'étais rendu\n coupable du plus grand des crimes, mais en qui coulait mon\n sang, qui était formé de ma chair et de mon esprit et à qui je\n voulais léguer ma fortune, mon nom, tout le résultat de mon\n labeur immense. Ce fils, Olivier, ce fils!...\n    Jacques S y m o u r dut s'arrêter : des larmes obscurcissaient sa\nvue, un grand frisson secouait son torse de vieil athlète. E t ce\nfut Olivier lui-même qui acheva la phrase commencée :\n    — Ce fils, dit-il presque à voix basse, c'est moi, n'est-cepas?\n    M. S y m o u r inclina affirmativement la tête, et il se fit un\ngrand silence. Qu'allait répondre le jeune h o m m e . T o u t e l'âme\ndu vieillard était comme suspendue à ces lèvres, d'où allait\ntomber son arrêt de vie ou de mort. Après avoir réfléchi, Olivier\nreprit lentement :\n    — Je savais que je n'étais pas le fils de celui que j'appelle\nmon père, de ce pauvre père Claes qui a t a n t travaillé pour me\nfaire donner un peu d'instruction. Ma mère m'avait dit que\nmon vrai père était mort quand j ' é t a i s encore tout petit. Mais\nque j'étais loin de me douter de la vérité! A présent que\nvoulez-vous que je devienne, que comptez-vous faire de moi?\n    M. Symour, haletant, presque ivre de joie, s'était jeté sur les\nmains du jeune h o m m e , qu'il pressait contre ses lèvres :\n   — Ah! s'écria-t-il, tu ne me repousses p a s ! T u ne me chasses\npas comme tu en aurais le droit ! Est-ce donc que tu me par­\ndonnes ma faute terrible et les souffrances, les privations que\nvous avez, ta mère et toi, endurées peut-être à cause de moi?\nVoilà six mois que tu es ici, six mois que je suis enfin parvenu\nà te retrouver, à me rapprocher de toi, et il ne s'est pas passé\nun jour sans que le désir m'ait t o u r m e n t é de te faire la confes­\nsion que tu viens d'entendre. Je n'osais pas parler, j'avais peur\nde t a colère, de ton mépris; pis que cela : de ton indifférence.\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "                           LES DEUX PÈRES                            13\n\n\n Si je me suis décidé aujourd'hui à avoir avec toi une expli­\n cation bien nette et bien franche, c'est que j ' a i reçu d'Amérique\n la nouvelle que ma présence est nécessaire à l'usine. Mon congé\n est fini. Il faudra que, dans quelques jours, je m'en retourne\n là-bas...\n    Il hésita un instant à poursuivre, puis, avec un grand effort\net d'une voix étranglée par l'émotion, il acheva :\n    — Me laisseras-tu repartir seul, mon fils?\n    Olivier s'attendait à cette prière. Depuis qu'il avait saisi le\nsens de la confession de son père, il savait bien où celui-ci vou­\nlait en venir. Que répondre? Quel était son vrai devoir?\nDevait-il rester ici auprès de sa vieille mère impotente, de son\npère adoptif si aimant et si bon; ou bien devait-il suivre dans\nune patrie nouvelle celui dont il était toute la race et dont le\nsang coulait en ses veines? L'intérêt, certes, lui conseillait de\npartir; mais le devoir ne lui ordonnait-il pas de rester? Dégagée\nde sa première surprise, sa perplexité devenait une souffrance.\n Il demeurait là, les yeux baissés, le cœur douloureusement\nagité, les lèvres mueltes, en face de cet h o m m e que son\nsilence torturait presque j u s q u ' à l'évanouissement. M. Sy­\nmour, recueillant toutes ses forces, voulut tenter un effort\nsuprême :\n    — Olivier, dit-il, je suis allé, ce matin, rendre visite à ta\nmère. Oui, à elle aussi, j'avais à d e m a n d e r pardon. Je sais q u e\nl'homme qui l'a épousée et qui t'a adopté s'est montré l'un de\nces simples héros comme notre peuple en compte t a n t . Je sais\nqu'elle l'aime autant qu'il l'aime, et mon intention n'était pas\nde troubler le bonheur qu'elle possède grâce à lui, et que moi\nje n'ai pas eu le courage de lui donner. Ce qui est passé est\npassé. A présent, je ne puis plus rien faire pour elle. De l'ar­\ngent? Le vieux Claes a l'âme trop fière : il n'accepterait rien de\nmoi. Aussi n'est-ce pas de cela que j'avais à lui parler. J'ai fait\npart à ta mère de l'intention que j ' a i de t'emmener avec moi en\nAmérique, si tu y consens. Mais comme je ne veux pas vous\nséparer, je lui ai proposé de s'expatrier, elle aussi, avec son\nmari. Claes est valide encore. Je lui donnerai, dans mon usine,\nun poste de confiance qui lui assurera largement ses moyens\nd'existence. S'il refuse d'entrer à mon service, je lui ferai obtenir\nune place bien rémunérée chez un industriel de mes amis. De\ncette façon vous ne vous quitterez pas, et moi j ' a u r a i mon fils\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "14                            DURENDAL\n\n\nauprès de moi p e n d a n t mes derniers jours. Que penses-tu de\ncette solution?\n    — Qu'a répondu ma mère? interrogea le jeune homme sans\nlever les y e u x .\n    — T a mère! s'écria M. S y m o u r avec une sorte de colère ren­\ntrée. Comme toutes les femmes heureuses, elle a oublié le passé.\nC'est à peine, après tant d'années, si elle se souvient du temps\noù nous vivions ensemble. Elle t'a affirmé, n'est-ce pas, que ton\nvrai père était mort. E h bien, on dirait qu'elle le croit réelle­\nment. C'est en vain que j ' a i essayé d'éveiller des souvenirs dans\nson âme oublieuse. A toutes mes paroles, elle ne faisait q u ' u n e\nréponse, toujours la même : « Je ne me rappelle pas. » J'espé­\nrais qu'elle aurait pitié de moi, qu'elle comprendrait l'impé­\nrieux besoin de reconquérir mon fils, de l'emporter avec moi,\nde l'établir dans mes biens, dans mon activité, comme l'héritier\nde ma fortune, de ma pensée, de ma force créatrice, comme le\ncontinuateur de l'œuvre à laquelle j ' a i consacré ma vie. N o n ,\ntout cela ne pénètre pas sa froide indifférence. « Je ne me rap­\npelle p a s ! Ce ne sont pas mes affaires! » Voilà tout ce que j'en\nai tiré. Enfin, fatiguée peut-être de mes prières, de mes suppli­\ncations, elle m'a promis de transmettre ma proposition à son\nmari et de me faire parvenir sa réponse dans le courant de\n l'après-midi. Cette réponse, je l'attends. Quelle qu'elle soit, que\n feras-tu, toi, mon enfant? C'est que je me meurs d'impatience\n et d'angoisse! Je t'aime, vois-tu! Je t'aimais avant de te con­\n naître. Je t'aime plus encore, m a i n t e n a n t que j'ai pu apprécier\ntes qualités sérieuses et charmantes, ton honnêteté, ton amour\n du travail, l'affection que tu portes à ta mère et à ton père\n adoptif. T u es bien le fils que j'ai rêvé. C o m m e n t voudrais-tu\n que je pusse désormais me séparer de toi? Viens, tu seras riche,\n tu seras puissant, tu seras aimé. J'ai 7 millions. Nous en gagne­\n rons d'autres ensemble. T u commanderas à une armée d'ouvriers.\n T u sauras ce qu'est la grande vie de labeur fiévreux, de luxe\n inouï que mènent là-bas les producteurs de la richesse,\n les maîtres de ce continent fabuleux. N'est-ce pas que tu vien­\n dras, dis? N'est-ce pas que tu ne me laisseras pas partir seul?\n  — Attendons la réponse de ma mère! m u r m u r a Olivier, sans\nregarder le vieillard. Celui-ci fit un grand geste de désespoir et\nquitta la c h a m b r e . L e secrétaire prit un livre et se mit à en\nextraire des notes qu'il transcrivait sur fiches. Sa main, machi-\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2624, "texte": "                          LES DEl'X   PÈRES                         15\n\n\nnalement, traçait des mots sur le papier, mais en lui se livrait\nune lutte ardente. Il se sentait au point culminant de sa vie.\nSur quelle pente allait-il se laisser entraîner par les événements?\nE t d'abord, que diraient sa mère et son père adoptif ? S'ils\nrefusaient — et c'était probable — de s'expatrier à leur âge, de\nsuivre au loin un h o m m e pour lequel ni l'un ni l'autre ne\npouvaient avoir que du mépris, que ferait-il, lui, le fils, tiraillé\nentre deux devoirs, appelé là-bas par son père selon la chair,\nretenu ici par son père selon l'amour? L'intérêt, la curiosité, la\ns y m p a t h i e plaidaient pour le premier; l'affection, la recon­\nnaissance, la douce et longue habitude plaidaient pour le\nsecond. E t il hésitait à décider quoi que ce fût, il pesait les\nmobiles opposés, il cherchait la bonne voie à travers le trouble\nde sa conscience, q u a n d , vers le soir, on vint l'avertir qu'un\nh o m m e et une femme, vêtus comme des ouvriers, d e m a n d a i e n t\nà parler à M. Symour. T o u t de suite il eut l'idée que c'était\neux, les pauvres parents, et qu'ils venaient le reprendre, le\ndisputer à leur richissime rival.\n    Ils entrèrent, et M. Symour se trouva aussitôt devant eux. T r è s\nsimplement, le père Claes salua l'industriel, puis il parla ainsi :\n    — M. Symour, ma femme m'a dit que vous vouliez emmener\nnotre fieu avec vous en Amérique. Il paraît qu'il est votre fils\npar la naissance. C'est bien possible, et ce sont là des choses\nqui ne me regardent point. Moi, quand j ' a i épousé sa mère, je\nl'ai trouvé clans les bagages et, ma foi, j ' a i cru tout de suite\nqu'il était à moi aussi bien qu'à elle. L e gamin était gentil, il\napprenait bien à l'école, et je me suis dit comme ça, qu'il ne\nserait pas un ouvrier. Je l'ai fait instruire donc, et je peux bien\ndire qu'il ne m'a jamais donné que des satisfactions. A présent,\nil est grand, il gagne sa vie, il n'a plus besoin de nous, il peut\nvoler de ses propres ailes : c'est la coutume, q u a n d les petits\noiseaux se sentent en force, qu'ils tirent de leur côté et laissent\nlà père et mère. T a n t pis pour les vieux, voilà tout. Nous\nsommes donc venus, ma bonne femme et moi, vous dire à\ntous les deux que vous êtes bien libres de faire tout ce qui vous\nplaît. Si Olivier vous suit dans ces pays de là-bas, d a m e , ce\nsera de son plein gré, et il est d'âge à savoir comment il doit se\ncomporter. Quant à nous, monsieur Symour, nous vous\nremercions beaucoup de l'idée que vous avez eue de nous\nemmener aussi. Ça, c'est d'un brave h o m m e . Vous auriez\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "16                            DURENDAL\n\n\npu nous secouer sans y mettre tant de façons. Mais, voyez-vous,\nmême si le cœur y était, ce seraient les j a m b e s , je veux\ndire tout notre vieux physique délabré, qui ne voudraient\nplus d'un pareil voyage. On n'est plus jeune, monsieur\nSymour, on a dans les soixante, la femme et moi. Qu'est-ce\nque vous voulez qu'on aille faire en Amérique? E t puis,\nil y a encore quelque chose, quelque chose que je ne sais\npas bien dire, mais que je sens là, sous mon crâne : Ça\nme gênerait de recevoir de l'argent de vous, même en travaillant.\nÇa me gênerait d'en recevoir d'un autre, même d'Olivier,\nà cause de vous. L a femme est comme moi sur ce chapitre ;\nnous en avons causé ensemble tantôt et elle pense que\nça la gênerait aussi. Dans ces conditions, n'est-ce pas, notre\nréponse est bien claire, il n'y a pas à tourner autour du pot :\nqu'Olivier s'en aille, si c'est son goût. Je ne dis pas que ça\nnous fera plaisir; je ne dis rien du tout, car je ne veux pas\nl'influencer. Nous, nous restons ce que nous sommes : à nos\nâges, ça ne vaut plus la peine de changer.\n   Il avait débité tout cela d'une haleine, le vieux, comme s'il\navait appris la tirade par cœur. E t m a i n t e n a n t , ils restaient\ndebout, sa femme et lui, impassibles en apparence, avec de\npauvres mains tremblantes et des yeux qui palpitaient sous les\npaupières, pareils à des bêtes blessées. M . Symour, tout\ninterdit, hésitait à parler. Ce qu'il allait dire, le ton de sa\nvoix, une faute, un mot maladroit, suffirait peut-être à détourner\nde lui Olivier. Celui-ci, muet toujours, regardait fixement son\npère adoptif. Enfin M. S y m o u r parla. Il répéta aux deux vieux\nla confession qu'il avait faite le matin à son fils. Il dit ses\nregrets, ses remords, sa vie sans but, son désir de reprendre\nOlivier auprès de lui. Si la chose eût été possible, il serait resté\nà Bruxelles, et, de cette façon, son fils eût été à lui sans cesser\nd'appartenir à sa mère et à l'excellent h o m m e qui l'avait élevé.\nMais la chose, hélas! n'était pas possible. P e n d a n t plusieurs\nannées encore, dix ans peut-être, il devait habiter l'Amérique :\nses affaires l'exigeaient impérieusement. Avant l'expiration de\nce délai, la liquidation de son usine ne pouvait se faire sans\nd'énormes pertes d'argent. Voilà pourquoi il avait songé à les\nemmener tous. Les scrupules qui empêchaient le père Claes\nd'accepter son argent et son appui lui paraissaient bien vains.\nQui connaîtrait, là-bas, leur situation respective?\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "                         LES DEUX PÈRES                           17\n\n\n   — Moi je la connaîtrais, interrompit le vieil ouvrier, et ça\nsuffit. L'opinion des autres, je m'en moque.\n   — Alors, continua M. S y m o u r que la colère commençait à\ngagner, alors, vous refusez ! Vous refusez par entêtement, par\ndépit, par rancune ! Vous placez notre Olivier devant l'alter­\nnative d'être cruel envers vous ou envers moi ! E h bien, c'est\nmoi qu'il suivra, j ' e n suis sûr ! Il se dira que s'il vous doit\nà vous de la reconnaissance et de l'amour, c'est moi tout de\nmême qui suis son père, son vrai père ! Il est à moi, ce garçon,\nà moi des pieds jusqu'à la tête. J e l'ai bien étudié d u r a n t les\nsix mois qu'il a vécu ici, et je le connais comme si je ne l'avais\njamais quitté. Il me ressemble p h y s i q u e m e n t et moralement.\nIl a tous les traits de mon visage, et aussi toute l'énergie que je\npossédais à son âge, toute l'ardeur au travail qui m'a valu ma\nfortune. Et vous voudriez qu'il continuât à végéter ici, à gratter\ndu papier pour douze ou quinze cents francs par an, alors que\nje l'appelle à continuer mon œuvre, à substituer son effort au\nmien ! Non, il ne fera pas cela : il a trop d'intelligence, trop de\nvolonté, trop de bon sens aussi. N'est-ce pas, Olivier? Répond\ndonc, mon enfant ! Dis-leur qu'ils ont tort, qu'ils doivent nous\nsuivre, ou bien que tu partiras sans eux !...\n   M. Symour avait prononcé ces derniers mots avec une telle\nforce, avec des accents si déchirants, avec une voix si grosse de\nlarmes contenues que le jeune h o m m e , profondément ému, le\nsaisit dans ses bras et l'étreignit en sanglotant. Déjà le vieillard\ncroyait triompher. Déjà le père Claes et sa femme avaient fait\nun pas vers la porte, quand Olivier les arrêta d'un signe. Un\ninstant il appuya la main sur ses yeux, comme s'il voulait con­\nsulter une dernière fois sa conscience, puis il dit doucement,\ntendrement, mais avec une tranquille fermeté qui révélait\nl'inflexibilité de sa résolution :\n   « Je vous ai bien écoutés tous les deux, vous, mes deux pères,\net, en vous écoutant, j ' a i beaucoup réfléchi, je me suis beau­\ncoup souvenu. Que faire, que décider ? Quoi qu'il arrive, celui\nque je n'aurai pas choisi ne s'en consolera jamais, je le sens\nbien. Cependant, la situation n'a qu'une issue : il faut que je\nchoisisse, il le faut absolument. E h bien, celui que je choisis,\nc'est vous, père Claes, et cela non seulement parce qu'en\ndemeurant avec vous je reste aussi près de m a m a n , mais je\nvous choisis pour vous-même, à cause de votre simple et\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": " 18                           DURENDAL\n\n\n sublime bonté. Q u a n d vous avez épousé m a mère, j'étais déjà\n là, moi, souvenir vivant d'une union ancienne, et m a présence\n aurait pu vous être odieuse. Bien loin de m'en tenir rigueur,\n vous m'avez au contraire adopté tout de suite comme votre fils,\n et jamais père ne fut plus tendre pour ses petits que vous ne le\n fûtes pour moi. Je n'ai pas oublié le temps où vous rogniez sur\nvos maigres salaires pour m'acheter d'humbles jouets, pour payer\n mes écoles et mes livres, pour que je fusse toujours proprement\nhabillé, aussi bien qu'un enfant de bourgeois. P l u s tard, q u a n d\nj ' a i pu réfléchir et comprendre les choses, j ' a i vu comment vous\ntraitiez m a m a n , sans j a m a i s lui reparler de son passé, sans\njamais, même aux jours pénibles de grève ou de morte-saison,\nlui reprocher cette bouche supplémentaire qu'elle avait imposée\nau foyer. P o u r tout cela, père Claes, je vous ai voué un amour\nsi entier, si absolu que je ne pourrais certes vous aimer davan­\ntage, même si vous étiez mon père tout à fait. Aussi je reste\navec vous, je vous fais joyeusement le sacrifice de la situation\nbrillante que M. S y m o u r m'offre auprès de lui. M. Symour\nest mon vrai père : je n'ai donc pas à le juger. Je ne dirai rien\nde lui, sinon que je lui suis reconnaissant de. toute mon â m e de\nce qu'il voulait faire pour moi. Je lui reste attaché par des\nliens que n'affaiblira pas la distance et que le temps respectera.\nMais je ne puis le suivre. Je ne puis préférer mon intérêt per­\nsonnel et son bonheur à lui, au devoir que j ' a i de rendre\nheureux j u s q u ' à leur dernier jour, par ma présence constante,\npar mes soins, par mon amour, m a vieille m a m a n qui ne vit\nque pour moi, et le brave homme, le cœur dévoué et fidèle qui\nm'a aimé pour moi-même, alors que je ne lui étais qu'un\nétranger !        »\n    Bégayant de joie, ivres, chancelants, les mains tendues, les\nlèvres chaudes de baisers, les deux vieux s'étaient élancés vers\nOlivier et se blottissaient frileusement contre lui. M. S y ­\nmour, très pâle, les narines pincées, la main fouillant nerveuse­\nment sa poitrine, semblait prêt à s'abattre sur le parquet.\n    — C'est bien, dit-il enfin. Je partirai seul.\n    E t , s'appuyant aux meubles, aux murailles, il sortit de la\nchambre, le dos rond, les épaules secouées convulsivement.\n    — Je savais bien, mon fieu, cria alors la mère, que tu ne\nnous quitterais pas ! T o n vrai père, c'est Claes, vois-tu.\nL ' a u t r e , ça ne compte pas !              GEORGES RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 19, "page_fin": 21, "titre_corps": "Les Moines orfèvres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Les Moines Orfèvres Je veux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 34, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "Les Moines Orfèvres\n                              Je                                               veux\n                              Mourir   eu ciselant clans l'or un          ostensoir.\n                                              J O S É - M A R I A DE H É R É D I A .\n\n\n\nLa salle est liante et large, et, par les vitraux       peints,\nOn devine alentour le frisselis des pins\nSous un grand ciel d'orage où passent des nuées,\nQu'emplissent    les clameurs des rafales ruées.\nEt qu'illumine, par instants, un large éclair,\nJailli, bouquet de feu, sous les sabots de fer\nDes chevaux qu'à son char bruyant la foudre            attelle.\nLa salle est haute et large, et simple, et sombre, et belle.\nSon calme souverain de sanctuaire clos\nFait contraste avec les formidables      sanglots\nDe l'ouragan,     des bois, des torrents, de la plaine.\nLes moines blancs, drapés dans la bure ou la laine,\nEl qui semblent mirer du bonheur dans leurs            yeux,\nAssis devant la table, œuvrent,         silencieux.\nLa table est longue, elle est massive; dans un chêne\nPar les bœufs amené de la forêt          prochaine,\nHabile charpentier,     un frère la sculpta.\nDe nacre ciselée un autre        l'incrusta;\nEt l'on voit maintenant      tous les moines orfèvres\nChoisir, l'extase au cœur et le sourire aux lèvres,\nDans les coffrets épars les propices          joyaux,\nEl, d'une main experte en habiles            travaux,\nFaire, au dos somptueux        des     évangéliaires,\nDans la pourpre habillant missels et bréviaires,\nS'épanouir    des fleurs, des étoiles briller,\nLuire les émaux neufs du blason              familier,\nLe casque les timbrer, le tortil ou la mitre,\nEt de longs rinceaux d'or enlacer l'or du titre.\nDevant eux, l'éclat pur et froid du diamant\nEclipse les saphirs d'un bleu de          firmament,\nEt ce sang, les rubis, et ces larmes, les perles. —\nDurant des siècles, tu baignas, flot qui déferles,\nAccouru des lointains horizons de la mer,\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "20                             DURENDAL\n\n\n     Sur l'île nostalgique   où rêve un cœur amer,\n     L'écueil où ces coraux fleurirent, fleurs de l'onde;\n     Et tu donnas à ces béryls, onde      profonde,\n     Belle onde glauque, un peu de ton glauque        reflet.\n     Sur la nappe splendide en velours violet,\n     Plein de frissonnements    et de nuances    chaudes,\n     Ruissellent les feux verts d'un collier    d'émeraudes;\n     Et, d'un superbe élan, parmi les vases d'or\n     Un grand aigle d'argent s'éploie et prend l'essor,\n\n     Ces vases disent bien l'art patient du moine !\n     D'autres sont de vermeil, d'onyx ou de sardoine,\n     Précieux par la forme, ou la trempe, ou l'émail;\n     D'autres sont d'améthyste aux ferveurs de camail.\n     Plus loin, sur les rayons des monstrances        géantes,\n     L'escarboucle s'égrène en gouttes      brascantes;\n     El là, sur cette crosse au galbe     tourmenté,\n     D'un feuillage mimant la fantasque       beauté,\n     Brillent — comme au matin, sur les plantes, l'eau pâle —\n     L'hyacinthe   couleur de soleil et l'opale,\n     El la turquoise encor, la turquoise     d'azur.\n\n     Tant de joyaux épars sur tant de coupes, sur\n     Tant de coffrets ornés de fines armoiries,\n      Constellant les satins et les orfèvreries,\n     El cernant le pourtour des patènes        d'argent,\n     Tous ces joyaux, c'est comme un arcen-ciel            changeant!\n     Mais aux rouges vitraux bien d'autres joyaux saignent :\n     Sous les mailles de plomb qui l'arment et l'enceignent,\n     Chacun d'eux, secoue par l'orage, et tremblant,\n     S'embrase tout à coup d'un feu sombre et sanglant.\n     Dans l'arcade en liers-point des ogives, éclate,\n     Symphonique      et vibrant, leur poème écarlale ;\n     Mais des rosaces les pétales      chatoyants,\n     Les trèfles, les meneaux, les lobes      flamboyants.\n     Gemmés de Ions lilas, nuancés de tons mauves,\n     Unissent leur clarté douce à ces clartés fauves,\n     Et leur teinte suave à ces lueurs de sang,\n     Le tonnerre pressé redouble : incandescent,\n     L'un après l'autre éclair, trouant la nue ardente,\n     Fait autour du moustier brûler l'enfer de Dante.\n     Des toits aux fondements on voit les murs           branler,\n     Sur ses quatre pieds tors la table       chanceler,\n     S'entre-choquer    les bords des coupes    merveilleuses,\n     Tressauter le cristal ouvragé des veilleuses,\n     Les médaillons d'or fin trembler au bout des croix...\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 778, "texte": "                LES MOINES ORFEVRES                               21\n\n\nLe cœur inaccessible aux puérils       effrois,\nLes grands moines rêveurs penchent leur front        d'albâtre.\nBaigné d'une lumière électrique et bleuâtre,\nSur l'œuvre sans égal qui les prend tout entiers.\nDe la tempête en vain montent les bruits altiers :\nA ces amis de Dieu la foudre est familière,\nEt dût-elle, heurtant les tours à poivrière,\nEcraser le moustier formidable et géant,\nEt creuser dans le sol un cratère béant,\nDût-elle anéantir leurs corps, laissant leurs âmes\nJaillir soudain vers Dieu comme un long vol de flammes,\nIls s'offriraient, joyeux et forts, au coup mortel,\nEt mourraient      en sculptant des vases pour l'autel.\n\n                                            EMILE   CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 22, "page_fin": 23, "titre_corps": "Le Baron Gevaert", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Le Baron Gevaert Au moment de mettre en pages", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", 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Nous lui consacrerons dans un pro­\n                 chain fascicule une notice plus étendue et plus\n                 digne de lui. N o u s tenons cependant à déposer\n                 dès m a i n t e n a n t les fleurs de notre respectueux\n                  hommage sur la t o m b e de ce noble artiste,\nsaluer sa grande mémoire et offrir nos condoléances affec­\ntueuses et sympathiques à la famille et spécialement à notre\nami H . Fierens-Gevaert, gendre du défunt.\n   L e baron Gevaert fut à la fois un compositeur de talent, un\nsavant tout à fait remarquable, d'une science vraiment encyclo­\npédique et nullement renfermée dans les limites de la musique,\net l'idéal d'un Directeur de Conservatoire. C'est lui qui a fait\ndu Conservatoire de Bruxelles ce qu'il est. Grâce à ses soins\ninfatigables et intelligents, cet institut est devenu une des plus\nbelles et des plus remarquables écoles de musique du monde\net dont la réputation dépasse nos frontières.\n   Il jouissait auprès de ses professeurs, grâce à la fois à sa\nsupériorité reconnue de, tous et à son aménité qui ne se démen­\ntait jamais et se prodiguait largement à tous, aux grands\ncomme aux humbles, d'un prestige inouï et qu'on ne rencontre\nque bien rarement. T o u s , professeurs et élèves, non seulement\nrespectaient et vénéraient ce Directeur incomparable, mais lui\nportaient une véritable et profonde affection, qu'on lui témoi­\ngnait en toute sincérité et chaleureusement chaque fois que\nl'occasion s'en présentait.\n   E t quelles nobles jouissances d'art les merveilleux concerts\nconduits par lui avec une véritable maîtrise et avec un enthou­\nsiasme juvénile que l'âge même ne parvint pas à diminuer, ne\nnous procurèrent-ils pas ! Nous lui en devons une profonde\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1587, "texte": "                           L E BARON G E V A E R T                        23\n\n\n\nreconnaissance. Il était toujours si touché, le brave Gevaert,\nquand on lui exprimait celle-ci. Je retrouve à l'instant parmi\nmes papiers ce simple billet, qu'il m'adressa précisément au\ntemps de Noël, il y a quelques années, en réponse à un mot\nd'admiration que je lui avais écrit après son premier concert de\nl'année, donné, selon la coutume, le dimanche avant la Noël :\n\n   Bien que ne pouvant accepter tout ce que vous dites de flatteur\npour ma personne, je vous remercie de tout cœur des mots que vous\nm'adressez. Vous le savez certainement d'expérience, il n'est pas de\nplus grand bonheur ici-bas que de communiquer sa foi aux autres, et\nc'est un joyeux don de Noël pour moi que d'avoir pu, en ces jours bénis,\nprocurer à mes concitoyens une noble puissance d'art. H o d i e n o b i s\nde c œ l o pax v e r a d e s c e n d i t . Bonne fête, monsieur l'Abbé. Votre\nbien dévoué serviteur, F. Gevaert. Bruxelles, veille de Noël.\n\n    C'est la veille de Noël qu'il m'écrivait ces mots empreints\nd'une si grande bonté et d'une si noble simplicité, où le recon­\nnaîtront tout entier et de suite tous ceux qu'il honorait de son\namitié. C'est en cette même veille de la Nativité du Sauveur que\nson âme chrétienne est partie, pour aller chanter le Gloria in\nexcelsis de la nuit de Noël avec les Anges au P a r a d i s , après avoir\nd e m a n d é lui-même et reçu avec une piété touchante tous les\nsacrements de Notre Mère la Sainte Église.\n\n                                                     HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 24, "page_fin": 30, "titre_corps": "Logis romantiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Logis Romantiques MAXIME racontait", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 82, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "Logis Romantiques\n               MAXIME racontait        :\n                          « Épris de solitude et de silence, je passais\n                      mes jours dans une chambre haute dont les\n                      fenêtres s'ouvraient sur les toits, et tout en­\n                      combrée de livres. Des estampes, des crépons,\n                      des éventails japonais traçaient sur les mu­\n                      railles des calligraphies paradoxales et ba­\n                       riolées, dont la poudreuse fantaisie avait, dès\nlongtemps, cessé de me récréer, et qui n'étaient que les\nvétustes vestiges d'un temps où je me figurais avoir été\nheureux... Q u ' i m p o r t e le décor d'une vie indifférente à elle-\nm ê m e ? . . . Si c'était la vie qui s'en allait de moi, ou moi d'elle,\net qui des deux éconduisait l'autre, je n'aurais su le d i r e . . .\n   » J'habitais une maison insolite, où les foules et le bruit que\nje fuyais semblaient ironiquement me poursuivre : elle était\ntoute retentissante du piétinement incessant des allants et\nvenants, remplie de l'écoulement perpétuel d'êtres hétéroclites\nqui venaient, s'asseyaient un instant, harassés, puis repartaient\non ne sait où, violemment, dans la vie... Un vent soufflait,\nsans doute, devant la porte, qui les emportait...\n   » Je me figurais, parfois, être une épave accrochée dans les\nherbes, au milieu du lit d'un fleuve, secouée et bousculée par\nle cours inépuisable des eaux qui la frôlent sans l'entraîner...\nDes gens apparaissaient, racontaient leur histoire, puis\nsoudain, s'évadaient, presque fabuleux, déjà : ils n'avaient pas\nfini de parler que d'autres individus, aussi inconsistants et\néphémères, prenaient leur place, racontaient leur histoire... E t\nle narrateur changeait, mais non l'histoire, toujours la m ê m e ,\nsans commencemenc ni épilogue, quelconque et vaine...\n   » Il y avait des hommes, des femmes et des enfants à tous\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "                        LOGIS   ROMANTIQUES                         25\n\n\nles étages; l'immeuble était machiné comme un décor de\nvaudeville, tout en portes qui n'interrompaient pas de s'ouvrir\net de se fermer, en laissant sourdre, lorsqu'elles s'entrebâillaient,\nun vacarme impétueux et contradictoire de cris, de casseroles\nremuées, de flûte et de piano. Il y avait des comédiens : un\ngros acteur comique, toujours sombre et bilieux; puis, la frêle\nfemme, éplorée et fatale, d'un chanteur qui était allé débuter\nen quelque pays hyperboréen, toujours errante dans la maison,\ncomme des mânes abandonnés, sale, enveloppée d'une tragique\nrobe de chambre et suivie de ses enfants affamés... E t des\nétudiants, des élèves du Conservatoire constamment occupés à\naccorder des violons douloureux. E t , il y avait eu aussi, des\nfilous, de louches agents d'affaires, des insolvables et des\nfemmes sans nombre, toutes vieilles, toutes ayant subi des\nrevers de fortune et vivant de travaux démodés et dérisoires...\nEt l'une d'entre elles avait une colombe nommée Pitchoula, qui\nremplissait la maison de la nostalgie élégiaque de ses roucoule­\nments et pondait des œufs vides... « T o u s les œufs sont\nvides, me disais-je, tout est vide, et cette maison même, avec\nsa population latitante et migratoire... L a même figure ne\nsurgit pas deux jours de suite sur la même porte et les escaliers\ngémissent sous les pas éternels d'une procession fantômale\nd'inconnus. Moi seul suis i m m u a b l e parmi ces changeantes\napparences; et je me fais l'effet d'un comparse de revue, tou­\njours présent au milieu de scènes incessamment renouvelées..\nL a vie balaye d'un balai irrésistible dans cette maison et fait\néperdûment tourbillonner toutes ces poussières... Qu'at­\ntendai-je, moi, poussière trop casanière? Que les meubles,\nsaisis de la contagieuse frénésie des h a b i t a n t s , s'ébranlant à\nleur tour, se précipitent pêle-mêle, en se bousculant dans les\nescaliers?... »\n   » L a colombe, cependant, roucoulait sur son œuf toujours\nplus v i d e ; les pianos continuaient à vomir de démoralisantes\nmusiques ; les casseroles à retentir, et les cris... Les paliers et le\nvestibule bruissaientsans interruption sous le glissement innom­\nbrable des pieds... E t je me dis, à la fin « C'est la rumeur\nininterrompue de la vie universelle !... Les locataires passent\net la maison d e m e u r e ! Pourtant, ne faudra-t-il pas que\nje m'en aille, également, pour ne pas me faire remarquer ?... »\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "26                             DURENDAL\n\n\n    « Oui, continua Maxime, après un silence, j'ai connu des\nlogis divers !... T o u t e l'horreur des garnis loués, selon mon\nh u m e u r ou ma fortune, sous les combles, meublés d'une table\nsans aplomb, d'une « commode » et d'un fauteuil, invalides de\nl'Empire ! — ou, à l'étage, avec la poisseuse trivialité d'un luxe\neffarant d'acajou et de simili ... Quelquefois, je m'installais\navec soin et prédilection, m'efforçais de donner à mon habi­\ntacle une physionomie personnelle et a m i e ; le plus souvent, je\ncampais, simplement, en vagabond, excitant la soupçonneuse\ndéfiance des logeurs qui, sournoisement, me surveillaient...\nJ'aurais été heureux si j'avais pu me débarrasser de moi-même,\nannuler complètement en moi la conscience de la vie et de\nmes actes, et faire que d'inutiles raisonnements, une logique\no b s é d a n t e , n'intervinssent plus, avec i m p o r t u n i t é , pour\ntroubler l'amorphe et taciturne rêvasserie où j ' a u r a i s voulu\nme confiner...\n    » L e silence a d'inépuisables ivresses, mais il faut qu'il soit\ndésintéressé, je veux dire passif, sans autre intention ni but\nque lui-même : qu'il ne soit ni de dépit, ni de vengeance, ni\nd'orgueil, ni de dédain — mais de lui-même et pour lui-\nm ê m e . . . Qu'il ne soit pas l'ombrageuse sauvegarde de pensées\nintimes qui redoutent d'être consolées ou — profanées, ni l'abri\nd'une méditation défendue contre les intrusions, ni le refuge\noù vivre avec sa blessure - ou son agonie...\n    » Si la vie vous endolorit, quel remède serait-ce que de\nvous en retirer, si vous trouvez un bourreau plus ingénieux\net plus subtil en vous-même ? Je veux donc un silence, non\nseulement apparent, mais intérieur, et que l'ombre où je serai\npour les autres me cache à mes propres y e u x . . . E t puisque,\nenfin, nous ne saurions arrêter tout à fait la pulsation de la\npensée en nous, un silence peuplé de formes de plus en plus\ngrises et indistinctes; une sorte de houle de néant; un bain léthar­\ngique d'âme; une torpeur assez lucide pour connaître qu'elle\nest, et jouir de se sentir sombrer peu à peu dans une incon­\nscience semblable à un paysage fait d'eaux stagnantes, de\nbrouillard et de diffuses lueurs...\n    » E t ce silence trouve sa perfection surtout en ces journées\npluvieuses, à moitié nocturnes déjà, avec leurs blafardes nappes\nh u m i d e s de nuages s u s p e n d u s . . . L e ciel, au travers des\ncarreaux embués, m'apparaît comme un immense m a s q u e\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                       LOGIS ROMANTIQUES                         27\n\n\nconfus, auquel chaque minute ajoute une teinte d'obscure\nlividité, et qui, cependant, au milieu des ténèbres descendues,\nresta longtemps distinct, dressé là ainsi que la tète, de plus en\nplus informe, d'une statue de neige salie et fondue par le\ndégel... L a nuit est déjà venue que des clartés mortes traînent\nencore dans les rideaux et aux angles des meubles, rayons\nvacillants d'une réalité devenue fabuleuse — et qui est, pour\nmoi, l'image même de ce silence dont je goûtais le dissolvant\nvertige...\n   » Mais, bientôt, le réverbère placé en face de ma fenêtre\nprojette dans ma chambre la lumière de sa flamme misérable,\nagitée par le vent... Les cloisons opaques du silence s'éva­\nporent brusquement; mon âme revient à elle — au sentiment de\nsa solitude... Et cette solitude, elle, prend la figure de la ché­\ntive rue déserte, entrecoupée de terrains vagues, piteuse,\nnoyée de pluie et de boue, qui aligne ses rangées parallèles de\nmesquines maisons pleines de nouveauté et d'indigence...\n   » D'heureux êtres, pourtant, gîtent dans ses habitations que,\nrégulièrement, je vois se diriger vers la ville, requis par des\nbesognes ou des consignes. Malgré l'aridité de ce problème,\nsans attrait, au surplus, ni solution, le mystère fou me préoc­\ncupait, de l'existence de mes voisins... Quel inconcevable res­\nsort, toujours aussi souple et tendu, faisait se démener ces\ngens-là, — et des multitudes à leur exemple — de la maussade\naurore à la soirée morne, pour acquérir la parcimonieuse pitance\nqui engendrera la nouvelle force en eux de recommencer ce\nlabeur dérisoire, le lendemain ? Baroque et précieux paradoxe :\n « Passer sa vie à la gagner ! » ... Si l'agir universel, l'éblouis­\nsante gravitation sidérale pouvaient, à un signe du destin\nsardonique, s'arrêter — d'un coup, la minute justement suffi­\nsante pour que l'humanité entière, interrompant sa bagarre\nconvulsive, puisse se donner, en même temps que la conscience,\nle vertige de cette conception monstrueuse ! Confondue et\nstupide, elle contemplerait l'inflexible balancier, dont le va-et-\nvient détermine et règle sa démente activité, osciller, pendule\nsinistre, entre le vide et l'inanité... D e quelle fruste argile\nfurent donc pétries la plupart des créatures que l'assouvisse­\nment, sans plus, de leurs appétits instinctifs compense à leurs\nyeux d'effrénés travaux ? — leur insuffle le courage quotidien\n d'un élan vers un but qu'elles ne voyent pas jouxter leur point\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "28                            DURENDAL\n\n\nde départ ! Cheval aveugle d'un carrousel monotone qui galope\net se cabre dans le ridicule espoir d'atteindre l'écurie plus vite !\nCariatide courbée sous le dur entablement sombre d'un monde\nqu'elle supporte et n'apercevra j a m a i s ! L ' h o m m e gâche obscu­\nrément le plâtre dont on cimentera son tombeau — car la vie\nse nourrit d'elle-même et n'a point de visées plus hautes...\n   — Ces êtres, observa lentement Delzire, ont au moins un\nmobile excusable d'action : ils ne sont pas seuls !...\n   — L a lucide a m e r t u m e de tels enchaînements de pensées,\npoursuivit Maxime, me ravissait encore, à une autre époque, et\nm'en faisait prolonger l'équivoque et glacial enivrement. L a\nbanalité délabrée de mon « garni », la prestigieuse laideur de\nson ameublement ne me préoccupaient guère ; cependant, un\nreste de naïveté m'induisait, quelquefois, à organiser mentale­\nment la simple et magnifique demeure où le mobilier, des\nchoses de beauté, marbres, métaux, porcelaines, amples ten­\ntures foncées ou pâles, marieraient des couleurs profondes, la\npénétrante vibration, la fastueuse et mate tonalité de teintes\nunies et ferventes, dont le bienfaisant reflet sur ma pensée\ninvestirait ma solitude, m'imaginais-je, d'une bien autre\nnoblesse... Projets que leur seule énonciation désenchantait\ndéjà ! D'ailleurs, l'aspect sensible des choses exerçait une tou­\njours moindre influence sur moi, et il ne me déplaisait point\nde rester des semaines au milieu de mes bagages à moitié\ndéballés... C'était l'espèce de relâche transitoire, d'escale pré­\ncaire d'un nomade, pourchassé par la vie, rejeté des cadres\nréguliers du bonheur et dont la native inquiétude, l'humeur\nerratique métamorphosaient chaque journée en la veille oisive\net désorbitée d'un d é p a r t . . . Avec mon outrance habituelle, cette\nmanie du provisoire me fit m ê m e échouer à l'hôtel, où l'impla­\ncable nudité froide de mon appartement, la figure imperson­\nnelle des êtres et des choses, auxquels, certes, aucun souvenir\nne trouverait à s'accrocher, m'enchantèrent...\n  » Un jour que j'étais à la recherche d'un logement, je par­\ncourais une rue morte, perdue au centre d'un de ces îlots isolés\nde la circulation et du tapage, derrière les écuries du Palais\nroyal ; une rue dont les maisons, par toutes leurs fenêtres enca­\ndrées d'avares rideaux jaunis, exhibant à l'admiration des\npassants de hideuses potiches ou des vases argentés remplis\nde criardes fleurs artificielles, suaient la médiocrité moisie\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "                       LOGIS   ROMANTIQUES                        29\n\n\net la gêne honteuse... Et je me souviens que, hypnotisé\npar la plus lépreuse de ces habitations, j ' e n visitai le rez-de-\nchaussée, succession d'immenses pièces, dont le luisant parquet\nsemblait, macabrement, frotté de cire sépulcrale et réverbérer,\nsous la diffusion du jour terni, le funèbre appareil d'un impres­\ncriptible anniversaire, la pompe morne d'un memento mori con­\nsacré au probable suicidé qui avait saturé l'atmosphère de ces\nchambres de son dernier souffle, en y laissant, avec son spectre,\nl'odeur sûrie, le relent affadi de la folie et du m a r a s m e . . .\n    » Sous un plafond très élevé, cette salle inhospitalière s'or­\nnait de rares sièges en chêne sculpté, rigides et surannés, angu­\nleuse dépouille de quelque sacristie janséniste, et qui miraient\nleur posture puritaine dans le scrupuleux glacis du parquet. De\nromantiques étagères exhibaient des vases amincis de langueur,\ndes tasses pensives, des porcelaines au galbe visiblement svelte\nallongé d'un col élégiaque, enguirlandées toutes d'emblèmes\nsentimentaux et de devises dédorées.\n    » De chaque côté de la cheminée, un tableau était sus­\npendu, énorme, encadré de triste ébène et d'étain et que la\nlivide filtration des fenêtres moirait... L a douteuse clarté du\ndehors, insuffisante à ranimer les choses étranges de cette\nmaison, rendait seulement perceptible la b r u m e visqueuse\nsuintée par ses murs et qui stagnait pour en maléficier les habi­\ntants... Obsédé, je scrutais obstinément l'obscurité qui me\nvoilait les sujets de ces toiles : je me représentais le visage\n « poétique », les yeux pleins de sensibilité, les mélancoliques\nboucles tirebouchonnées de quelque Malvina, accoudée, soute­\nnant de sa main frêle sa tête inclinée sur un cou invraisembla­\nblement long et flexible — la dame à la harpe ossianesque,\norgueil des médianoches, dont les tasses de l'étagère avaient,\nsans doute, admiré et célébré l'adolescence...\n    » Mais, peu à peu, à force d'attention, se dessinèrent sous\n l'enduit bitumineux d'âpres effigies, effrontées et poupines, rotu­\n rières et boursouflées, étonnantes de lassitude et de méticuleux\n ennui — faces tendues de réflexion stérile, aux écoutes du vide,\n incarnations d'âmes veules, coagulées dans la formule et le pro­\n tocole, et dont les glauques yeux stupides persécutaient le spec­\n tateur de leurs regards inertes... E n proie à la fascination\n hébétée de l'horreur, je supputais le sûr et effroyable ravage\n que ces images odieuses détermineraient dans l'esprit de l'infor-\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 896, "texte": "30                          DURENDAL\n\n\ntuné, qui se résignerait à une telle cohabitation, tandis que la\npropriétaire qui, muette et àgestes lents, m'avait guidé, attendait\nma décision, debout contre la porte, sans songer, évidemment,\nà aucun boniment obséquieux, effrayante de flegme inexorable\net de patience, toutes les rides de sa physionomie falote res­\npirant une niaiserie cruelle et procédurière...\n    » Et, ensorcelé par l'indifférence de cette femme, par le con­\ncours fatidique de circonstances qui m'avait amené là, je sen­\ntis avec terreur faiblir ma volonté et sourdre et m'envahir\nl'irrémissible et lâche soumission au destin qui me faisait rete­\nnir ce logement abominé au premier coup d'œil et dont l'atroce\nenvoûtement, ancien déjà et familier, me semblait avoir rempli\nmon âme d'un soudain et affreux décombre... »\n\n                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 31, "page_fin": 31, "titre_corps": "L’Absente", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "L'Absente J'avais au foyer disposé ta place", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 930, "texte": "L'Absente\n\nJ'avais au foyer disposé ta place;\nVide elle est restée et je t'attendais.\nJ'avais au foyer disposé ta place\nEt dans l'âtre noir mis un fagot       frais.\n\nJ'avais préparé ton couvert à table.\nMis du linge blanc sur le bois     rugueux.\nJ'avais préparé ton couvert ù table,\nHélas! j'étais seul au lieu d'être  deux!\n\nJ'avais allumé la lampe     ancestrale.\nSon cuivre luisait comme un globe d'or :\nJ'avais allumé la lampe      ancestrale,\nLa lampe est éteinte et j'attends     encor.\n\nJ'avais pris des lys pour orner les vases,\nPour toi dépouillé mon petit jardin :\nJ'avais pris des lys pour orner les vases.\nMortes sont les fleurs, vivant mon    chagrin.\n\nJ'avais en mon cœur nourri     l'espérance\nD'heures qui trop lût devaient s'envoler :\nJ'avais en mon cœur nourri       l'espérance,\nAh! dis-moi pourquoi lu l'as fait pleurer ?...\n\n  Août 1908.\n                                 MARCEL    WYSEUR.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 32, "page_fin": 34, "titre_corps": "En souvenir de Marc Legrand", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "En souvenir de Marc Legrand Le poète Marc Legrand qui vient de mourir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "En souvenir de Marc Legrand\n\n               LEpoète Marc L e g r a n d qui vient de mourir mérite\n                  bien qu'une main amie effeuille quelques péta­\n                  les sur sa t o m b e . Il a succombé à une longue\n                  maladie qui n'avait rien laissé subsister de cet\n                  esprit dont nous aimions la verve joyeuse et les\n                  belles ardeurs éthiques et poétiques. C'est en\n                  remontant à une quinzaine d'années en arrière\n                  que nous revoyons le véritable Marc dans\ntout le feu de sa jeunesse, t r a p u , crêpu, jovial, exubérant,\nune sorte de nègre blanc comme D u m a s père, toujours chargé\nde livres, de papiers, d'épreuves, parlant, s'interrompant,\nagrippé par un passant sur le boulevard, vous reprenant à la\ncourse et s'évanouissant soudain en silhouette vous clamant\nd'amicales injures d'adieu du h a u t d'un Panthéon-Courcelles.\n  T o u t jeune il avait publié un Pierrot et la lune (Vanier, 1888),\ndans un goût très banvillesque — il faut bien commencer par\nimiter quelqu'un! — mais qui n'en donnait pas moins les plus\nsapides espérances :\n\n          Moi Pierrot a m o u r e u x d'une telle pâleur !\n          Moi, tendre tous les soirs (jours de fête et d i m a n c h e s\n          Y compris) vers cet être intangible les manches\n          De ma veste! E t veiller, en habit si voyant\n          Que le mien, et chanter toujours, en envoyant\n          Après c h a q u e couplet improvisé, des salves\n          De baisers vers son front nacré comme les valves\n          D'un coquillage!...\n\n   U n e fièvre typhoïde qui terrassa Marc à cette époque fut\npeut-être cause d'une sorte d'arrêt dans son développement.\nIl donna depuis lors, et à de nombreuses reprises, des marques\nd'une absence d'esprit pratique vraiment excessive et dont les\nconséquences finirent par être fâcheuses. Mais à cette époque\n(je parle surtout des années 1890-1895) nous ne voyons là que\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2541, "texte": "                 EN SOUVENIR DE MARC LEGRAND                        33\n\n\ndu désintéressement et de la belle confiance juvénile, et ce côté\n« grand-gosse » de Marc nous le rendait plus sympathique\nencore.\n    Il n'a pas rempli sa mesure. U n recueil de chansons gentilles\nmais point extraordinaires (l'Ame enfantine), un livre d'études en\nvers d'après les anciens (l'Ame antique), une traduction d'Œdipe\nà Colonne, voilà avec le Pierrot et la lune, et sans compter bien\nentendu d'innombrables articulets au jour le jour, voilà l'en­\nsemble de son œuvre, et il faut reconnaître qu'elle aurait pu\nêtre plus variée et plus forte. L a très réelle habileté versifica­\ntrice qu'il avait gardée de ses débuts l'avait poussé vers les\ntraductions; il aimait — et les ignorants seuls l'en blâmeront\n— la lutte contre un texte gonflé de beauté et dont il faut\nexprimer tout le suc. Ses translations de Sophocle sont, je crois,\nsupérieures à toutes leurs rivales et la seconde moitié de l'Ame\nantique ferait hennir d'aise un h u m a n i s t e d'autrefois. Il avait\naussi un vrai talent d'imitation poétique et aurait pu, tout\ncomme un autre, donner un a m u s a n t recueil « A la manière\nd e . . . » Un jour, l'Ermitage auquel il collaborait régulièrement\ninséra tout un essaim de piécettes consacrées par les poètes\nd'alors à quelque Reine des Reines de cavalcade de blanchis­\nseuses, et certains de nous s'indignèrent de bonne foi que\nMallarmé, Verlaine, Silvestre et tant d'autres se fussent mis en\nfrais pour une actualité aussi peu « tour-d'ivoire » ou « sym­\nbole-abscons ». U n e autre fois, la même revue révéla un frag­\nment d'un livre de Victor H u g o qu'on annonçait; c'était sur le\nRire de Paris, un défilé sonore, martelé, infatigable d'alexandrins\nvraiment dignes du Maître; il serait amusant de comparer les\npastiches hugotiques d'Albert Sorel, qu'on dit si curieux, à ceux\nde Marc L e g r a n d .\n    Avec un pareil don verbal et une telle maëstria prosodique,\nMarc aurait pu donner quelque chose de tout à fait remar­\nquable. Malheureusement le plus clair de son temps fut gaspillé\npar lui en occupations vaines. L a Revue du Bien, trop littéraire\npour les philanthropes, trop moralisante pour les écrivains et les\nartistes, lui coûta beaucoup de peine et d'argent sans pouvoir\narriver à vaincre l'indifférence du public. Ses maîtres et amis,\nEmile Gebhart, E m m a n u e l des Essart, délicats poètes eux-\nmêmes, regrettaient de ne pas le voir tenir ses brillantes pro­\nmesses. Il est vrai qu'un sonnet, un quatrain peut-être, suffit\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1327, "texte": "34                           DURENDAL\n\n\n\nparfois à sauver un nom. Je voudrais que tel fut le sort de Marc\net que les Anthologies abritassent de lui q u e l q u e pièce péren­\nnisant sa mémoire. Il y en a de parfaites dans son œuvre, et tel\nsonnet dédié à José-Maria de H é r é d i a me semble unir à la\nbeauté plastique du Dresseur de T r o p h é e s une note d'une émo­\ntion un peu assourdie qui est bien personnelle à Marc L e g r a n d :\n\n\n                        L'Enlèvement d'Europe\n\n          Tremblante, sur le dos du Taureau merveilleux,\n          Et serrant d'une main la corne qui se prête,\n          De l'autre elle dispute à la brise indiscrète\n          Son voile impatient que jalousent les Dieux.\n\n          Le fier Vainqueur, de ses sabots lourds et joyeux\n          Bat l'écume, et mugit vers les rives de Crète,\n          Ou se tournant parfois, sur sa proie il arrête\n          Le long regard humain de ses farouches yeux.\n\n         Aux fanons caressés, la Vierge demi-nue\n         Voit pendre encore ses guirlandes ingénues\n         Et s'avance éperdue au milieu de la mer.\n\n         Ainsi l'âme frémit, arrachée à son rêve,\n         Quand l'entraîne soudain l'impétueuse Chair\n         Vers des bords inconnus où sa honte s'achève.\n\n                                                           HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 35, "page_fin": 42, "titre_corps": "Lettres inédites de Barbey d’Aurevilly", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules B. d’Aur.", "ancre_debut": "Lettres inédites de Barbey d'Aurevilly Mercredi. Au soir, 7 heures", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 50, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2672, "texte": "Lettres inédites de Barbey d'Aurevilly \"\n\n                                    Mercredi. Au soir, 7 heures. 18S2. 25 novembre.\n\n                   MON    CHER    TREBUTIEN,\n\n\n                  JE n'ai pas encore votre paquet, mais je sais où il est. Il est à\n                     la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans un tiroir de R e n é e .\n                     Ce misérable paresseux de R e n é e , ce chanoine marié,\n                     s'invente des maux d'yeux pour ne pas faire son service et\n                     rester avec sa f e m m e ; il y a quinze jours qu'il n'est allé à\n                     Sainte-Geneviève ! Qu'Isidore L e B r u n , qui n'est point\n                     Isidore de Séville, soit donc b l a n c h i ! C'est un colporteur\n                    h o n n ê t e . L e criminel est ce gueux de Renée, qui a le pied\n                    rivé dans ses babouches et à qui j'enverrai u n garde-vue\nvert pour ses étrennes. Soyez sans i n q u i é t u d e . Rien n'est p e r d u . Avant\nd'avoir mis la main sur le paquet, je voulais vous écrire. Comme on dit,\navec u n e incorrection aimable, dans m o n pays : Je m'ennuyais de vous !\n   P u i s , je voulais vous envoyer mon adresse. Je demeure maintenant RUE DE\nVAUGIRARD, 41bis. C'est u n peu loin de cette rue Geoffroy-Marie, la rue\nmérétrice, sur laquelle j'ai craché, en la quittant, comme u n empereur de\nConstantinople! J e ressemble aux dieux d ' H o m è r e . E n trois pas, je me\ntrouve au b o u t du m o n d e , rue de V a u g i r a r d ! J'ai là un air pur, le silence,\ncher à la pensée, un balcon avec des hortensias, et ce P a r i s que je méprise à\nmes pieds s u p e r b e s ! J e vois j u s q u ' à Montmartre par-dessus u n e mer de\nmaisons rouges, blanches et bleues, dont les toits sont les vagues immobiles.\nDe temps en temps, une heure qui sonne et une fumée qui s'élève : une\nfumée qui se tord lascivement, c o m m e u n e femme, u n e vigne ou un tire-\nbouchon, u n e fumée qu'on ne croirait jamais venir de dessous quelque\nignoble marmite entretenue par les mains rougeaudes d'une cuisinière de\nP a r i s ! mais il y a de la honte dans toute origine. — T e n e z , ce que j'écris là\nressemble à de la profondeur. C'est u n épigraphe (ou u n e épigramme) pour un\nouvrage politique.\n  P a q u e t pour paquet, mon cher T r e b u t i e n . J e vous ai dit l'accroc d u vôtre.\nDites-moi si vous avez reçu le mien, renfermant la collection du Public et\ncommis ès pattes de cet hippopotame essoufflé de Derache? Avez-vous\n\n\n  (1) Mlle Louise Read a eu l'obligeance de nous communiquer ces quelques leltres\ninédites du grand écrivain dont la correspondance sera publiée prochainement.\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3552, "texte": "36                                       DURENDAL\n\n\n\n reçu aussi u n numéro du Pays c o n t e n a n t m o n premier article d e laveur de\n vaiselle sur Froudhon e altri? Ce soir, j'ai fait jeter à la poste m o n second\n bulletin, sur Nicolas, Christophe et Nisard. Il vous arrivera avant ma lettre.\n D a n s votre réponse vous m'en parlerez, j'espère. Comment trouverez-vous\n que je lave mes assiettes (V. la lettre du 23 sept.)? E t vraiment cela ne\n gâtera-t-il point le métier de souillon littéraire q u ' o n m'a fait? La vérité qui\n vient de vous, qu'elle vienne avec un esprit doux ou un esprit rude, sera\n toujours la bien-venue ! Ce que j ' é c r i s — bon ou mauvais — vous a p p a r t i e n t .\nVous regrettez de me voir refourrer ma batte d a n s ce bourbier du journalisme.\n E t moi donc!!! Me croyez-vous sur des roses? Croyez-vous que le journalisme\nconvienne à un pauvre grand seigneur (par le caractère du moins) c o m m e\nm o i ? . . . J e suis aussi déplacé d a n s mon siècle que vous, T r e b u t i e n . Mais,\nhélas! le siècle nous écrase. Le il faut vivre des gens comme nous est plus\nterrible que le il faut mourir des frères de la T r a p p e . Il n'y a ni talent, ni effort,\nni rien au m o n d e qui vous fasse entrer d a n s la publicité, si préalablement\nvous n'avez traîné sur le Trimard des j o u r n a u x . C'est la porte basse, mais il\nn'y a que cette porte de la publicité. Voyez S a i n t - B o n n e t . Il est obscur. Moi\naussi, avec mes mépris et mes gilets d'homme du m o n d e , j'ai encore u n e\nobscurité sur m o n n o m . J e suis connu en haut peut-être, point en bas. Vous\nparlez de boulet avec lequel il faut couper et éventrer les tigres, mais c'est\ndans l'intérêt de ce boulet même qu'il faut le m o n n a y e r en balles. Autrement\nnous resterons avec notre grosse artillerie, que nous n'utiliserons j a m a i s . V o u s\nme faites l'honneur de penser que j'ai le boulet et la p o u d r e , mais c'est le canon\nqui me m a n q u e , et le c a n o n , il n'y a que les j o u r n a u x et la réputation (à tort\nou à travers) par les j o u r n a u x qui puissent le donner. Q u a n d je l'aurai u n e\nfois, vous verrez si je m'amuserai à ces osselets d'acier qu'on appelle des\nballes et si je dégrossirai mes boulets !\n  J e pense donc c o m m e vous. Mais j ' a i l'obligation de la pratique et je ne\nsuis ni lord Byron, qui avait des éditeurs sans les acheter précisément parce\nqu'il avait de quoi les payer, ou u n de ces moines blancs (1) qui habitent en\nface de chez moi et qui ont le meilleur éditeur du m o n d e — une chaire en\npauvre bois, d u h a u t de laquelle ils lancent leur pensée dans les esprits et\ndans les cœurs. P o u r qu'un éditeur p r e n n e de vous un bon livre, substantiel,\npensé, utile, il faut lui apporter avec votre nom u n e garantie de public.\nSi vous n'avez pas à lui dire : Monsieur, je vous apporte autant de tites de sots qui\nconsomment, fussiez-vous J. de Maistre en personne, il ne vous écoutera m ê m e\npas.\n   P a r l o n s de quelque chose de plus gracieux que de cette racaille d'éditeurs.\nVous voyez donc madame de Montaran, u n e aimable femme qui a été très\nbelle. On le voit encore sans avoir besoin d'être u n Cuvier p o u r recomposer\ncette belle personne. L'air de distinction qu'elle a n o u s la faisait appeler\nentre nous — Freyssinet et moi — Montaran-Montespan.\n                      E t ces deux noms unis allaient       divinement!\n\n\n (1) J'habitais alors en face des Dominicains,       rue de Vaugirard. En face des Carmes.\nNote de B. d'Aurevilly.)\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "               LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                     37\n\n\nElle m'accueillit, il y a plusieurs années, avec une bienveillance qui aurait\ndû m'enchaîner, mais, monstre de vie dissipée que j'étais alors, je cessai de la\nvoir et m'en allai dérivant sur des rivages qui ne valaient pas le sien. Son\nsalon était très a n i m é . P o u r m o i , antilittéraire et antiartiste, je la trouvais\nun peu lilas et avec trop de pianos, mais il y avait u n après-minuit,\nquand on servait le chocolat aux intimes, qui était une causerie à vous venger\ndu reste, et m a d a m e de M o n t a r a n se montrait là ce qu'elle est, un esprit qui\nlégitimerait toutes les prétentions et qui n'en a pas.\n    Mon cher Ange Adorateur (comme dit É n a u l t : il aura été cité u n e fois par\nmoi!), vous me répondrez de suite, n'est-ce p a s , et à ma nouvelle adresse?\nJe suis précisément devant l'église des Carmes et, par parenthèse, j'ai l'office\nromain tous les dimanches, ce qui vous réjouirait, monsieur le moyenagiste,\ngrand débrideur de vigiles. A h ! que ne vous ai-je avec moi? Ecrivez-moi donc\ndans cette rue de Vaugirard, et, sans préjudice du paquet qui couche encore\nà Sainte-Geneviève, envoyez-moi le Brummell sur grand papier pour la\nduchesse de G r a m m o n t . N o u s parlions de journaux et, le croiriez-vous? l'édi­\nteur qui prendra le volume où le Brummell réimprimé sera suivi du D'Orsay\n(que je soignerai comme une intaille) exige que D'Orsay paraisse d'abord dans\nla Revue de Paris. Maintenant faites des p o u a h ! tant que vous voudrez, vous\nen ferez moins que moi, mais tel est le j o u g . H e u r e u s e m e n t Gautier, le païen,\net Cormenin, le publicain, me tourmentent depuis longtemps pour leur\ndonner quelque chose. Ce sont mes amis, dans le flottant du mot et non dans\nl'étroit, et ils aiment ce que j'ai d'audacieux dans l'esprit plus, que ma per­\nsonne. Mais, quoi qu'il en puisse être, ils feront ce que je voudrai.\n  A présent, adieu, m o n très cher. Sans reproche, voici une lettre plus longue\nque les vôtres. J e devais dîner aujourd'hui chez la comtesse de Maussion,\nnée Courtemer, et j'ai mieux aimé rester chez moi pour vous écrire.\n             Adieu encore et amitié éternelle.\n                                                                    JULES B.     D'AUR.\n   Bien des choses à M. L e F l a g u a i s .\n   E n c o r e un mot avant de fermer ma lettre. Qu'est devenue l'affaire de\nCouture?\n   Les j o u r n a u x anglais reproduisent ce qu'il fait. Est-ce d o n c impossible\nd'avoir un article sur son livre dans vos journaux de Caen? Vous avez vu\ncomme je l'ai posé dans le Pays.\n                   Tout à vous, for ever !\n\n                                                      Jeudi soir. 52. Novembre (26).\n\n          MON CHER ET TOUJOURS PLUS CHER AMI,\n\n  Vous jetez peut-être dans votre tiroir ma lettre d'hier, qu'en voici une autre\nqui vous arrive les bras ouverts et qui vous plante deux bons gros pétards de\nbaisers sur les j o u e s ! J e ne puis pas — en bonne conscience de cœur — me\ndispenser de vous écrire ce soir encore. L'amitié qui bavarde n e radote p a s .\nRenée — ce garde-note à garde-vue qui aime à garder la maison — m'envoie\nenfin votre paquet. J'y trouve un Brummell vierge de notes, quoique vous me\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3565, "texte": "38                                     DURENDAL\n\n\nl'annonciez a n n o t é . P l u s un Prophètes, annoté avec une piété qui me touche\net curieux plus encore pour les autres que pour moi, mais dont il faut que ce\nsoir même (sans plus attendre) je vous remercie. D o n c , merci et merci dix\nfois ! Il n'y a pas, et il n ' y eut jamais, d'ami comme vous, même au Monomo­\ntapa. L a lettre insérée dans le paquet, que vous trouvez bête et que j ' a i trouvée\ncharmante, méritait u n e réponse, et « la v'la, Monseigneur, la v'la! » comme dit\nde Rosine ce polisson de F i g a r o .\n    J e ne puis exprimer ce que j'ai senti en lisant vos deux projets typogra­\np h i q u e s . Ma gloire (si je deviens célèbre) et m o n b o n h e u r (si je reste obscur)\nne sera pas d'avoir écrit de telle ou telle manière, mais d'avoir eu un ami\ncomme vous. La place que je tiens dans votre vie, moi seul la connais, et\ncela vaut la peine de vivre. La F o r t u n e , cruelle à l'endroit de mes ambitions,\nm'a vengé par le b o n h e u r des sentiments. J'ai eu un écrin d'amis, mais vous\nêtes le Régent de m o n écrin. T o u t ce qui a u n cœur me l'envierait. Mon cher\nTrebutien, mon brave et incomparable ami, votre lettre de ce soir a pénétré\nmon cœur. P o u r q u o i ces mots : Je regarde ma mission ici-bas comme devant être\nterminée dans trois ans? P o u r q u o i ce terme? Quels sont vos desseins? Votre\nmère n'est p l u s ; mais vous avez votre nièce. Dans trois ans, moi, je serai\npeut-être assez dans ce monde (car je ne suis pas encore corrigé de l'espérance)\npour vous offrir u n e b o n n e et douce position près de moi. A h ! cela a été\ntoujours mon rêve, devenir assez riche ou me trouver dans telle situation,\npolitique ou littéraire, que je pusse vous dire : Mon frère T r e b u t i e n , arri­\nvez ! Vivre ensemble, toucher aux choses de l'esprit et de la science noble\net désintéressée, par vous et comme à travers vous, me reposer sur votre\ncœur et sur votre esprit, vous faire le Dieu L a r e , le Génie protecteur de ma\nmaison et de mon cabinet de travail, si j'avais un cabinet de travail, voilà ce\n que je demanderais à Dieu, si Dieu m'écoutait! Ni le mariage, ni rien au\n monde, ne m'empêcherait de réaliser le projet de vous avoir près de moi et de\nvous faire d a n s ma maison u n e Capoue d'amitié et de b o n h e u r , si (toujours\nsi, quand ce n'est pas toujours mais.') si u n peu de prospérité me venait.\n Votre aimable et touchant tu soror eris serait u n mot vrai, — pratique­\n ment vrai.\n     Maintenant que votre mère a passé pour nous attendre où nous irons tous,\n et que vous prévoyez le mariage de votre nièce, vous entrevoyez peut-être la\n vie religieuse comme u n asile, comme le but d'une âme plus p u r e et plus\n haute que ce temps où elle a vécu. Ce n'est point à moi à parler contre un\n projet si austère et si viril. Moi qui ne vous vaux pas, moi à qui le m o n d e ne\n froisse pas les célestes délicatesses qui sont en vous, et qui ai en moi, au con­\n traire, ce mal du désir de la domination qui lie les ambitieux à leurs esclaves,\n j'ai pensé pour moi-même à finir ainsi. Oui, s'éteindre sous u n capuchon,\n vivre sous la lampe allumée du c h œ u r d'une église!... Cela m'allait aussi\n comme à vous, T r e b u t i e n , ... Mais vous avez u n ami, un ami qui a les déli­\n catesses de la femme pour vous, et de plus qui vous aime dans votre intelli­\n gence comme un homme ; faut-il donc qu'il y ait une grille de couvent entre\n n o u s deux ?\n     Mon cher T r e b u t i e n , le mot de votre lettre m'a inspiré tout cela. J e vous\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3620, "texte": "              LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                  39\n\n\n le dis au courant de la plume et à vol d'impression, mais j'ai cru avoir péné­\n tré votre pensée. J e me repens presque du mot d'Enault que je vous ai\n mandé d a n s ma dernière lettre. Du reste, j'en décharge, du mot et du juge­\n m e n t , puisqu'ils ne sont pas de moi, m a responsabilité. E n t r e n o u s , rien ne\n peut être blessant pour n o u s , ni pour personne. C'est un cloître aussi que\n notre amitié ! N o s pensées tiennent et restent entre n o u s deux. Vous parlez\n de vos sympathies. J e n'ai point de sympathie pour É n a u l t , la prétention\n même et jusqu'à la contorsion! I L SE CONTORSIONNE pour dire de bons mots...\n qu'il ne dit p a s . N o u s en sommes aux termes d'une politesse très fleurie,\n mais les fleurs n'ont ni parfum ni racine. Il a de l'activité qui ressemble\n presque à de l'intrigue et j e suis persuadé qu'il se poussera, malgré u n e chose\n que les sots détestent bêtement : la F a t u i t é . Il est vrai que la sienne n'est\n pas de g r a n d e race. Il était né pour être incroyable et pas plus ! F r i s u r e de\n  p o u p é e , dents de poupée, voix de poupée; — un peu de vie, monsieur, s'il\n vous plaît!\n     Q u e ce que j'écris là reste entre nous. Dans le temps, m'a dit l'autre soir le\n personnage en question, que vous m'écriviez une lettre charmante, vous me drapiez de\npieds en cap dans une lettre à Trebutien. C'est du moins madame *** qui me l'a dit.\nJ'ai répondu à cela comme je le devais et comme un h o m m e qu'on n'embar­\n rasse pas beaucoup d'ordinaire. Si j ' a i drapé É n a u l t , du reste (car je ne me\n rappelle pas mes lettres), ç'a été avec son propre d r a p . P o u r q u o i donc ne le\njugerais-je pas? J e n'ai rien dans l'âme contre lui Mais, c o m m e sûreté de\n relation, — si cela est vrai, — je n'aime pas beaucoup cela de m a d a m e ***.\n Qu'en pensez-vous?\n     Mon cher ami, notre correspondance va se ranimer de plus belle. N o u s\nallons reprendre notre système de questions et d'informations pour les romans\nque je médite, et dont mon Abbé de la Croix-Jugan n'est que le commence­\nment, — la tête de série. J e n'oublie ni ne rejette rien de mes projets et de\nmes plans (V. mes lettres). J e veux commencer par Des Touches, et, malgré\nvos horreurs des journaux et pour courber sous mon pied la tête de ces ânes\nd'éditeurs, je publierai le dit Des Touches dans le Pays. J e ne lui d o n n e r a i pas\nle nom de Des T o u c h e s . U n nom historique ne vaut jamais rien, car l'ima­\ngination est prévenue. Elle bâtit un ciel, et elle en tombe quand elle vous lit\net en disant : Ce n'est que celai Je jouerai donc un tour de surprise à la drô­\nlesse, et j'appellerai mon roman l'Enlèvement. On rêvera l'enlèvement d'une\nfemme et on verra bien un autre jeu ! Cela n'aura guères que dix feuilletons.\nF a i r e court et fort, voilà le difficile. L e reste n'est que mécanique et ce n'est\npas la mécanique céleste! D u m a s , Féval, et jusqu'aux carlins, aux ouistitis imi­\ntateurs de ces grands singes de la littérature, allongent un livre et tiraillent\ncomme le câble d'un grêlin la pauvre imagination du public. Voyez! le grand\nmaître, BALZAC, n'est jamais long. Il concentre. J e veux me modeler sur ce\ngrand h o m m e . Après Des Touches je ferai la Vaubadon, avec un titre que je n'ai\npas encore. Voilà pourquoi, mon cher T r e b u t i e n , vous allez être mis en réqui­\nsition par votre ami et que nos lettres vont se croiser c o m m e les navettes\nd'un tisserand.\n    Et pour ne pas perdre u n e minute, je commencerai aujourd'hui même.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "40                                     DURENDAL\n\n\n Écrivez à Avranches, écrivez où besoin sera, mais chassez-moi au renseigne­\n ment avec l'ardeur de votre amitié. J e voudrais sous quinze jours — au plus\n trois semaines — avoir fini m o n Enlèvement et qu'il fût livré a u Pays. Sachez-\n moi d'abord ce qu'était ce Des T o u c h e s . — J e n'ai encore que des choses\n vagues; — d'où était-il, et qu'était-il?... Sa naissance, sa famille, son âge\n q u a n d la révolution éclata? Était-il blond ou b r u n , g r a n d ou petit, fort ou\nfaible? Q u a n d il eut été enlevé, que devint-il? O ù alla-t-il? Je crois avoir\n entendu dire qu'on le porta à la côte et qu'on l'embarqua. A ce propos, bien\n me déterminer à quelle distance la mer est la plus voisine de Coutances, car il\n est probable que c'est là qu'il s'embarqua. Revint-il? Est-il mort fou de\nl'ingratitude des B o u r b o n s en I 8 I 5 ? Je l'ai ouï dire, mais le vérifier. Voilà\n pour Des T o u c h e s .\n      Q u a n t à ses c o m p a g n o n s ou ses enleveurs, je voudrais bien avoir les noms\n de ces douze braves, mais si je ne les ai pas tous, que j'en aie le plus possible.\n (Je n'en ai que trois.) Si les faits de l'enlèvement vous étaient rapportés, ce\n serait très bien. J e les comparerais à ce que je sais. Vous voyez, mon ami, que\n ce que je vous d e m a n d e n'est ni très détaillé ni très difficile, s'il y a encore\n debout u n de ces vaillants c o m p a g n o n s .\n       N'enchevêtrons point la Vaubadon et Des T o u c h e s . Des Touches d'abord,\nu n i q u e m e n t Des T o u c h e s . D'ailleurs, c o m m e tout se tient dans cette chouan­\n nerie, en vous informant pour Des T o u c h e s nous frapperons peut-être d ' u n e\n pierre deux coups.\n      Seulement, cher T r e b u t i e n , pensez au temps dans lequel je m'enferme :\nquinze jours, — et quinze jours, en faisant bien autre chose. Vous voyez si\nje compte sur votre rapidité d'exécution.\n      J'espère que j'aurai bientôt nouvelles de vous, m o n cher ami. Je ferme ici\n cette lettre si longue et j'attends. E n relisant vos annotations sur les Prophètes,\nj ' a i eu un étonnement de M. J o u r d a i n qui fait de la prose sans le savoir, car\nc'est vraiment de la prose que ces diables de lettres. Je ne croyais pas si bien\n dire q u a n d j'écrivais. E t puis, il y a aussi le charme de votre écriture, que je\ncrois. Q u a n d je me relis copié par vous, je me plais davantage. L'Amitié a ses\n prodiges et ses prestiges aussi, m o n cher T r e b u t i e n !\n      E t tout à vous et d a n s la vie et après la t o m b e .\n                                                              J U L E S B,   D'AUREVILLY.\n   Mille choses à Sa Suavité M, L e Élaguais,\n\n\n                                                     Lundi (11 heures). 6 décembre 52.\n\n                      MON CHER T R E B U T I E N ,\n\n   J'ai reçu le paquet par la diligence. Vous recevrez diligemment mes actions\nde grâce. C'est moi-même qui suis allé porter votre exemplaire a u x Carmes.\nFigurez-vous, mon ami, que m o n balcon surplombe leur cour et que je\ntouche presque de la main (en me grandissant u n peu cependant, pour justi­\nfier la métaphore,) leurs deux dômes et leur toiture grise. Vrai toit de\nmoines, triste de profils et de teintes, fait pour que les Passeraux des\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3722, "texte": "                LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                         41\n\n\n P s a u m e s de la pénitence, s'abattent dessus, c o m m e les pécheurs s'abattent\n dessous ! L e pécheur votre ami n'est encore qu'à c ô t é . . . J e me suis permis\n d'ôter de sa b a n d e l'exemplaire du P . Souillard et de corriger u n e faute\n d'impression que je corrige toujours dans les exemplaires que je d o n n e .\n C'est, à la p a g e XXIVe, le n o m de Schelling. Il y a Schilling, et c'est Schel­\n ling, c o m m e le diable le sait et comme l'Allemagne l'orthographie. J e vous\n prie (faites cela pour moi), je vous prie, q u a n d vous d o n n e r e z maintenant\n u n exemplaire, de corriger cette d a m n é e faute qui a l'air d'une ânerie. C'est\n quelquefois u n e impertinence d'écorcher u n n o m , mais ici l'impertinence se\n retournerait contre l'auteur. Cela fait, j'ai replacé l'exemplaire pieusement\n et fidèlement sous sa b a n d e , et je l'ai remis — comme je vous le disais —\n moi-même au portier des R é v é r e n d s Pères D o m i n i c a i n s .\n    Je croyais vous envoyer, de conserve avec cette lettre, mon bulletin biblio­\n graphique de la quinzaine, mais les annonces de la fin de l'année l'ont fait\n rejeter à mercredi. Vous n'aurez pas pour celui-là les transes d'hésitation que\n vous avez eues q u a n d il a fallu lire le dernier, j ' y houspille d'une vergette\nassez a n i m é e la défroque universitaire de ce cuistre ganté et à lorgnon qu'on\nappelle Saint-Marc Girardin. Vous verrez comme j'ai lavé cette assiette et si je la\nlui jette convenablement à la tête. J e n'ai jamais pu souffrir ce monsieur, ni\nla réputation de ce monsieur, ni le talent de ce monsieur. Mes nerfs et ma\nraison s'accordent sur cette antipathie, car c'est u n h o m m e des Débats et de\nl'Université, c'est donc un ennemi ! un tigre, c o m m e vous dites, vous ! Oui,\nun tigre qui sait le latin et qui n'est plus q u ' u n grippe-minaud de convenance\nhypocrite d a n s le langage, mais griffant en dessous les doctrines qui sont une\npart de notre â m e , les pieds saignants de Notre-Seigneur Jésus-Christ. N e\nme parlez jamais de ces Pharisiens des Débats, des sépulcres blanchis où se\nsont dissoutes en immondices les truffres des dix-huit ans du règne de Louis-\nPhilippe et de Duchâtel ! ! Il n'y a point de rémission pour ces gens-là.\nC o m m e je n'avais qu'une petite sottise ennuyeuse à examiner (les Etudes et\nles Voyages de ce rhéteur à l'empois en vacance), je n'ai pas pu me livrer à\nces impétuosités de mépris qui me battent, comme la mer bat sa rive, les\ncloisons du cœur, mais puisque c'est u n pincé et u n pointu que ce monsieur à\nla petite ironie du bout des lèvres, je l'ai payé en sa monnaie et je l'ai pincé\net je lui ai d o n n é de la pointe à m o n tour. J e l'ai accouplé (pour faire con­\ntraste) avec ce modeste et savant Noirot (l'abbé Noirot), le maître de notre\nadmirable Saint-Bonnet... Enfin vous verrez et vous jugerez la chose, que je\nvous expédierai dès qu'elle aura p a r u .\n   C'était hier d i m a n c h e . J e pense (rêvé-je ?) que vous m'aurez écrit. P e u t - ê t r e\naurez-vous quelques détails venus d'Avranches. Enfin j ' a t t e n d s et je suis\ntranquille, car je sais que vous ne m'oublierez pas. Ajoutez aux questions de\nma dernière lettre (y revoir) la date de l'année et du mois où se fit l'enlèvement\nde Des T o u c h e s . Ceci est important pour moi. Si vous avez besoin d'écrire\npour toutes ces informations à l'habitant (son nom m'échappe) du château\nde Montgomery, eh bien, poussez l'amitié jusque-là. Vous savez bien où je\npousserai la reconnaissance.\n   J'espère, m o n cher T r e b u t i e n , qu'il n'y a rien (encore u n e locution de m o n\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": " 42                                DURENDAL\n\n\n  pays) à craindre sur l'exactitude de Derache, qui a mon paquet depuis si\n  longtemps. Veillez au grain, très cher; quoique ce grain-là ne soit peut-être pas\n  du froment d'une bien haute qualité cependant, je serais fâché que toute cette\n politique et polémique fût perdue. Vous êtes le bahut vivant de mes œuvres\n quelconques, et l'Artiste qui a fait de vous pour moi une si précieuse cassette\n est le plus pur et le plus noble des artistes : c'est le Sentiment, ou pour mieux\n dire, le Génie de l'Amitié. Il m'est agréable de ne pas recueillir ce que je fais,\n de ne pas penser à moi et de savoir que vous y pensez, vous. C'est une jouis­\n sance de sécurité paresseuse et... orgueilleuse que je vous dois. Rare et\n piquante chose ! mais que ne vous dois-je pas, cher ami ? Et s'il s'agissait de\n compter, je m'y perdrais ! Il n'y a que vous qui y retrouveriez toujours\n mon cœur.\n    Merci de vos bonnes dispositions pour Couture (en fait de style et de\n pensée un vrai sanglier d'Érymanthe, mais le coup de boutoir est bon !). Je\n vous en remercie parce que vous ne pouvez être sympathique à Couture. Il\n n'a pas la même religion que nous. Je vous l'ai dit souvent : c'est un œil\n perçant en politique et un logicien d'une grande force de généralisation.\n Mais it is all ! En philosophie, il est matérialiste et antimétaphysicien, avec\nun front pourtant qui ressemble à une fournaise, — le dôme d'une église à\n feu ! — Ce serait la honte de Lavater. Pour comble de bizarrerie, et par suite\nde l'invraisemblance de toute vérité, cet athée a les vertus d'un chrétien.\n Élévation, charité, pureté d'âme, respect de la famille et de lui-même, con­\nscience, enfin la plus forte moralité ! Il s'attrape diablement lui-même de ne\npas être pieux, car il serait très aisément un saint. Je crois que Candide\nLe Saulnier (quel amateur d'antithèse que le parrain de celui-là !) vous\nportera dans quelques jours des articles sur le livre de Couture. Vous avez\nraison, les promesses des journalistes, c'est le macadam de l'enfer, comme\nles bonnes intentions en sont le pavé, ce qui est bien différent. Vous pourrez\ndonc, à l'aide des bribes que vous apportera notre rabelaisien ou rabelai­\nsiaque de Saulnier, obliger Couture de quelque chose, comme disent les mendiants\négalitaires modernes, au lieu de nous demander l'aumône au nom du bon\nDieu, l'irrésistible nom du bon Dieu !\n    Voici minuit qui sonne à la cloche nette et pure des Carmes. Je laisse ce\nbout de lettre en blanc pour le cas où j'aurais une lettre de vous demain\nmatin. Bon soir, cher ami, bon soir. Que votre taie d'oreiller vous soit de\nbatiste pour sa douceur, et vos songes, charmants comme des rêves !\n           A demain.                                                  J.-B. D'A.\n\n   Point de lettres, — il est midi. Celle-ci va partir. Sans doute, vous\nattendez d'Avranches. Dès que vous aurez quelque chose, écrivez et vain­\nquez vos paresses. Je ne vous fais ni exhortations, ni reproches; je suis sûr\nde vous.\n   Demain je vous enverrai mon article, qui décidément paraît.\n         For ever.\n                                                    JULES B. D'AUREVILLY.\n  Mille choses au poète.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 43, "page_fin": 43, "titre_corps": "Soirée en mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "Soirée en mer Le soleil a voilé", "ancre_fin": "l'âme universelle", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'Abbaye d'Hambye", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 58, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 725, "texte": "Soirée en mer\nLe soleil a voilé sa splendeur   d'ostensoir;\nLes astres dans l'azur s'allument en silence;\nLe flot brillant d'écume et de   phosphorescence\nVers les flambeaux sacrés berce un vaste encensoir\n\nC'est l'heure où le marin, s'accoudant au bossoir,\nParmi l'immensité sent frémir la présence\nD'une mystérieuse et sublime       Puissance.\nL'aile de la prière effleure l'air du soir.\n\nLe vaisseau, dont la nuit fait plus hautes les voiles.\nSur l'océan divin semble jusqu'aux    étoiles\nComporter la pensée en un vol radieux ;\n\nEt, loin des continents que l'horizon   recèle,\nEntre la mer sans borne et l'infini des c i e u x ,\nL'extase absorbe l'âme en l'âme     universelle.\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 43, "page_fin": 43, "titre_corps": "L’Abbaye d’Hambye", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "L'Abbaye d'Hambye Les siècles ont marqué", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 58, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 725, "fin_caractere_exclue": 1485, "texte": "L'Abbaye d'Hambye\nLes siècles ont marqué ce cloître de leur sceau.\nLa glycine l'enlace. On voit follement     l'herbe,\nQui se déroule en nappe ou qui s'élance en gerbe,\nRecouvrir le dallage et surmonter      l'arceau.\n\nLe vent seul vibre au fond du sonore vaisseau\nDont frémissait la voûte aux promesses du Verbe\nLa flèche qui perçait le ciel d'un jet superbe\nGît, et l'on foule aux pieds ses pierres en monceau.\n\n0 moines, quand la cloche éveillait     l'abbaye,\nDans le silence, et la prière, et le travail,\nVous goûtiez la douceur de la règle obéiel\n\nMaintenant vous dormez sous la dent du bétail :\nEt parfois, à travers la nature    sereine,\nUn wattman fait siffler sa stridente    sirène.\n\n                                               MAURICE OLIVAINT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 44, "page_fin": 47, "titre_corps": "Sainte-Walburge, à Furnes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Sainte-Walburge, à Fumes A M. Paul Bamps", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 59, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3045, "texte": "Sainte-Walburge, à Fumes\n                                                                          A M. Paul Bamps.\n\n                              GELOOFD zij Jésus Christus !\n                                  J'ai pris la rue du Chanoine-Blanc. Elle s'avance ingénue\n                               entre d e u x vieux m u r s . De place en place u n e petite maison\n                               naïve et affaissée avec des volets verts.\n                                  J e n'y ai rencontré q u ' u n e personne, u n e vieille femme\n                               très cassée ; sa mante aux reflets de soie l'engloutissait tout\n                               entière, c o m m e une chapelle. Q u a n d je suis passé près\n                               d'elle, elle s'est courbée et m'a dit à mi-voix :\n                                  Geloofd zij Jésus Christus !\n     J'ai compris le salut, je me suis incliné en r é p o n d a n t Amen.\n     J'ai tourné à gauche, dans u n petit jardin qui s'éveille, et je suis entré à\n S a i n t e - W a l b u r g e par u n e porte basse au pied d'un très grand mur.\n    J'aime cette vieille église, depuis dix ans que je la h a n t e . J'en connais des\n coins exquis que je rechercherai encore. Cette fois, elle me semble plus\nmaternelle et plus douce que j a m a i s . U n e grand'messe matinale vient de\n s'éteindre, sans doute u n e messe de morts ; un catafalque u n peu en déroute\ncourbe ses cierges j a u n e s ; des échos de dies irae semblent encore errer, traî­\nnant des franges noires, d a n s les chapelles. J e me suis mis à genoux devant\nun petit autel où un vieux prêtre lit u n dernier évangile; le soleil joue sur le\npavé sombre avec les couleurs des vitraux, qu'il transpose; ily a dans ses rayons\nobliques des volutes d'encens qui m e u r e n t — en montant toujours. Devant\nmoi, replié sur u n e chaise, u n poitrinaire à tête de Christ est assis, le corps\nenveloppé de c h â l e s ; sa courte barbe blonde, ses longs cheveux, ses sabots\nécornés, ses habits de misérable me t o u c h e n t ; il a au milieu de sa face éma­\nciée deux yeux très bleus, couleur des fleurs du lin, couleur des m a r e s d a n s\nles prairies, quand vient s'y mirer l'azur pâle. Il contemple quelque chose\ndans un lointain que je ne puis voir, quelque chose de très doux, car d a n s\nses regards il y a de la béatitude et des l a r m e s . . .\n    De l'autre côté, d a n s u n e petite chapelle qui regarde le chœur, le long des\ngrilles, les petites filles venues pour la messe prient encore; elles sont là u n e\ntrentaine, sur deux rangs. L e s plus petites collent leurs faces contre les bar­\nreaux noirs. U n bruit léger de chapelets entre leurs doigts. A part cela nulle\nne bouge ; elles sont roses, blondes et sages, elles ont suivi l'office avec dou­\nceur et é t o n n e m e n t ; maintenant, rien encore, semble-t-il, ne les attire d e h o r s .\nOn dirait de petites vierges de Memling, candides et grêles.\n    J'ai refait le tour de l'église, m'arrêtant aux petits autels et mêlant ma\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3636, "texte": "                      SAINTE-WALBURGE, A FURNES                                45\n\nprière à celle de ces mantes de vieilles pliées devant les vieux saints. Les\nstatues m'ont souri de leur regard accoutumé. J'ai revu le bon saint\nIdesbald dont les bras courts sont chargés de médailles. Ce n'est pas le même\nque celui que l'on prie à la petite chapelle des dunes; leurs yeux seuls se\nressemblent, très glauques et très doux; là-bas il est élancé, maigre ascé­\ntique, il compâtit immensément aux douleurs de ceux qui l'implorent, il se\ncache derrière un grillage serré comme en un tabernacle de paix; ici, il\nest gros et petit, comme un bourgeois de Furnes, ses manches s'ouvrent au\nbout de ses bras et retombent comme des coquilles. Tout le long de sa crosse\nd'abbé mitré, des cœurs d'argent sont accrochés par ordre de grandeur. J'ai\nrevu saint François, auquel on a piqué dans le crâne une tige de fer qui\ntient à distance une auréole rouillée en forme d'étoile. J'ai revu saint Roch\navec son ange et son chien, posant son doigt d'un air ingénu sur la blessure\nde sa cuisse d'où, goutte à goutte, découle un sang noir. Et sainte Anne, tout\nau fond, avec sur ses genoux la Vierge : toutes deux on les a affublées de\ncouronnes énormes ; sainte Anne a les yeux méchants d'une maîtresse d'école;\nelle apprend à lire à la petite Marie dans un livre doré sur tranche. J'ai erré\naux environs des fonts baptismaux dans un bric-à-brac de sainteté où\nd'énormes statues attendent des niches pour y régner en paix. Winnibald,\nWillibald, Walburge, frères et sœur jadis dans le monde et aujourd'hui\ndans la vie bienheureuse se regardent doucement, leurs bras sont rongés par\nles vers, la couleur de leurs habits s'écaille, laissant à nu par endroits le chêne\nencore solide. Eux, ils ont les yeux levés vers l'au-delà et cependant sourient\nsans le savoir aux misères humaines...\n     Des petits pas se pressent là-bas sur les carreaux humides : les petites\nfilles ont fini leur chapelet et s'en vont. Un instant, par la petite porte qu'on\ntient ouverte, le bruit de la ville pénètre dans le sanctuaire. Car il y a du\nbruit en ville aujourd'hui. Mercredi, jour de marché; les carrioles du matin\nsont arrivées avec leurs bâches blanches débarquant les paysannes des\n villages verts et rouges, là-bas, vers les terres, et aussi les pêcheuses hâlées,\n dans leurs robes aux tons clairs. Pendant un moment, avant que la porte\n avec un bruit lourd ne se referme, je revois entre les maisons espagnoles de\n la Grand'Place la foire qui s'agite : les tentes alignées bleues, grises ou\n rouges; les marchands criant, les paysans, leur panier à la main traînaillant\n entre les échoppes; les charcutières au coin de leur étal faisant cuire sur un\n réchaud des saucisses chaudes qu'elles arroseront de sauce et glisseront dans\n un petit pain pour les gens affamés qui passent; les boutiques de clinquants;\n les poteaux dont un cercle de parapluies, au sommet, forme le chapiteau;\n ceux où des corsets attachés l'un à l'autre pendent en spirales; les sabots,\n noirs au dehors, blancs au dedans, s'amoncelant au coin des ruelles comme\n des écailles de moules. Et plus loin, vers Saint-Nicolas, et au cimetière\n Saint-Denis, le marché aux fruits, avec les charrettes de pommes, les prunes\n débordant des paniers, les petites poires vertes que les enfants achètent avec\n  de vieux sous; le marché aux légumes sous les arbres, où naïvement\n  s'étonnent\" des choux rouges entassés contre les troncs, et où les ménagères\n  s'en vont, leur petit panier au bras, interpellant les vieilles qui vendent,\n  examinant les carottes et les endives dans un brouhaha jeune et gai.\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3860, "texte": "46                                     DURENDAL\n\n\n     Mais cela ne dure qu'un instant, la lourde porte se referme sur la vie et me\nclot dans mon rêve. L ' â m e de l'Eglise, de nouveau, étreint la m i e n n e . J e\nreprends ma p r o m e n a d e . Sous les blasons qui mettent au mur leurs taches\nd'or je recherche des n o m s et des devises familières; le long des bas côtés je\nlis les inscriptions tombales avec respect : vieux noms flamands, vieux\nécussons très simples qui bien rarement, peints sur les boucliers, virent la\nbataille. J e songe à la vie paisible des anciens qui sont morts. L o n g t e m p s je\nreste rêveur devant la plaque de marbre de J e a n de F o n t a n a r , de son vivant\npensionnaire et greffier de la ville et châtellenie de F u r n e s . Sous un blason\nd'azur étoile que surmonte u n belliqueux cimier, je trouve ces mots : Ubi\nbene, ibi patria. Vielle devise bonne et pacifique. J e revois le digne greffier : il ne\nse souvient plus de son sang espagnol, ses pères se sont trouvés contents, ici\ndans la petite ville; ses enfants ont des cheveux b l o n d s . Seul son nom a\nencore des résonances guerrières. D a n s la salle du conseil à l'hôtel de ville,\nil écrit gravement, et de t e m p s en temps il s'arrête et regarde à travers la\nfenêtre j a u n e aux croisillons de pierre. Il songe à son épouse, matrone\nplacide et rouge, et il voit là-bas sous la tour carrée de Saint-Nicolas\nresplendir les tuiles de son logis. Il se sent bien, et c'est bien F u r n e s\nmaintenant qui est sa patrie, sa seule patrie. L e soir il vient à l'Eglise\nS a i n t e - W a l b u r g e , et, en bon chrétien, écoute les chanoines d u c h œ u r\nchanter vêpres ; il se retourne et ne c o m p r e n d pas ce g r a n d Christ espagnol\nà cheveux et à barbe noire qui, du haut de sa croix, d'un air terrible le\nregarde.\n    L a religion est si douce, si i n g é n u e , si maternelle; hors les jours de\ngrandes pénitences, q u a n d il faut s'en aller, pieds nus et en cagoule, porter\nu n e croix de bois noir en saignant sur les pavés méchants, les F l a m a n d s ne\nrespirent d a n s leurs sanctuaires que de la bonté, p a r m i les parfums d'encens.\nMais l'Eglise a gardé ici par endroits le caractère effroyable et farouche de\nla religion espagnole. L a religion flamande, i n c o n s c i e m m e n t , a tâché de\nrendre cela plus pieux et moins cruel. A l'entrée du c h œ u r , que de fois j ' a i\nregardé les deux groupes de la mise au t o m b e a u et d e Jésus dépouillé de ses\nvêtements (1). D a n s l'un, derrière u n grillage, Jésus est étendu e n t o u r é de\n\n\n   (1) Une transformation très malheureuse — et d'ailleurs défendue par certains — de\ncette église de Furnes vient de supprimer le jubé qui fermait le chœur. On l'a cassé et on\na reporté les orgues au fond du monument considérablement agrandi. Les deux groupes\ndont je parle ici ont disparu. J'ai cherché vainement où on avait bien pu les mettre. Dans\nun coin du transept j'ai trouvé les deux pierres tombales qui les ornaient, jetées dédai­\ngneusement. L'église d'ailleurs a perdu depuis quelques mois la moitié de son charme et\nde sa piété. Autrefois, et encore à l'époque où ces impressions ont été écrites, le jubé\nfaisait du sanctuaire quelque chose d'intime qui n'est plus. De splendides stalles s'y\nadossaient. Va-t-on les porter au fond du transept ou simplement les faire disparaître?\nSainte-Walburge finira par devenir un monument banal comme Saint-Nicolas son voisin\noù on a décoré le pourtour de la chaire, de carreaux céramiques jaunes ou bleus, comme\nun simple lavatory. C'est ainsi que le « mauvais goût sacerdotal » embellit les églises. Un\njeune curé ne me disait-il pas, il y a un mois, en me montrant un des plus délicieux\ntemples gothiques de nos campagnes qu'il attendait un peu d'argent pour la peindre en\nor et en rouge, 4 comme chez les Jésuites ».\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "                      SAINTE-WAILBURGE, A FURNES                              47\n\n\nMarie, de Jean, des saintes femmes, plus Joseph et Nicodème. Ceux-ci ont\nd'énormes turbans et des moustaches de reitres. Sur la tête de la Vierge\non a mis un voile, et sur ce voile s'évase comme une tulipe, une naïve\ncouronne d'argent. Le Christ est mort : pieusement les femmes de Furnes ont\ndéplié sur son corps sanglant une couverture blanche en dentelles, sur fond\nbleu. L'expression de Marie est sublime. Madeleine pleure plus tragiquement\navec un geste d'amoureuse. Elle a au cou un collier d'or, entre ses mains un\nvase de nard. Ses lourds cheveux descendent sur ses épaules, à grands flots\nnoirs. C'est Johannès Trioen, en l'année 1637, qui a bâti ce monument. Il a\nchoisi sous le corps du Christ sa sépulture.\n   En face, Christian Grimmync fit faire l'autre groupe, en 1637, et de\nmême s'y fit emmurer. Ici des soldats — des bourreaux de Tolède —\ndépouillent violemment le Christ. Celui-ci est sans regard, mais son corps,\ngrandeur naturelle, est admirablement proportionné. Il est sale; le sang sur\nlui ruisselle. Le centurion, dans un coin fixe férocement la victime, son\nbâton de commandement à la main; son cheval s'écrase contre le mur. Un\nsoldat dans le fond, fait sous son habit jaune gris et bleu, des effets d'omo­\nplates. Et c'est très pieux et très touchant, malgré tout; ce sont les pauvres\nhères qui ont prié devant ces grillages qui ont rendu sans le savoir, peu à\npeu, les figures moins terribles et les regards plus doux. Ils ont atténué je ne\nsais comment la colère des yeux, ils ont pénétré les bourreaux d'une douceur\ninconnue. On sent partout ici leur âme pacifique, même là-bas, dans les\nbas côtés, devant ce tableau des âmes du Purgatoire qui évoque la tragique\nlégende de Don Juan de Manara...\n   Et lorsque là j'ai contemplé la coupe étrange où s'érige un Christ ruisse­\nlant du sang qui va rejaillir en longs jets pour purifier les pêcheurs, je\nreviens m'asseoir à la place que j'aime, à l'entrée du chœur. J'écris dans le\nsoleil que les vitraux blancs penchent en lignes claires, les vitraux peints,\nen lignes bleues, rouges ou vertes. Je respire l'âme de la vieille église.\nComme ma pensée, le pélican du lutrin lève la gorge, on dirait qu'il veut\ns'élancer ; ses ailes battent l'air calme, il regarde les voûtes. L'église paraît\nd'autant plus haute qu'elle est plus courte; son plafond étoile où le\nbleu de l'encens s'écrase et se fond encore semble être un firmament plus\nproche.\n   Cette église est si bonne. On y goute une odeur de paix, d'office éteint, de\nbuis bénit, de pierre qui suinte, d'âmes cachées. De bonnes vierges,\nhabillées de robes somptueuses et tenant en main des fleurs d'oranger, sem­\nblent d'un geste calme apaiser les désirs. Et maintenant la Paix entre en\nprières, un bruit de pas écrase le silence dans les lointains du temple,\nquelque chose craque et proteste, puis tout ce tait...\n   Et je suis le remuement des lèvres d'un vieux paysan des dunes près de\nmoi; il est à genoux, gravement devant un autel, il a tendu ses bras en\ncroix. Et je sens que je l'aime, que je le comprends, que je saisis le sens de\nsa prière; elle est douce et passionnée, confiante et naïve; et quand il\n referme ses bras et qu'il me regarde, en partant comme un frère inconnu, je\nrevois dans ses yeux les reflets profonds et apaisés de la mer...\n                                                           PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-012", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 48, "page_fin": 50, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art Deuxième concert Ysaye", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 63, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "Chronique d'Art\n\n                      Deuxième concert Ysaye\n     Ysaye et son orchestre s'y sont surpassés. Est-il possible d'imaginer pages\n  symphoniques de plus noble architecture, d'un dessin plus ferme, sobre et\n  harmonieux que les quatre mouvements du Concerto grosso n° 10 de Haendel,\n  par quoi débutait le concert? En un ensemble puissant et clair, elles se sont\n épanouies, magnifiquement, dans toute leur majesté et leur force lumineuse,\n Ysaye vivant l'œuvre doublement, par sa direction et son archet merveilleux\n tout à la fois. Puis on a entendu la troisième symphonie de Brahms (fa\n majeur), une des plus belles qu'il ait écrites. Jamais nous ne l'avons mieux\n comprise. Ysaye l'a conduite avec urie finesse et une hauteur de compréhen­\n sion admirables, avec toute son âme généreuse de grand artiste, de façon à\n faire jaillir la poésie qui, enclose dans l'œuvre, se dérobe trop souvent sous\n le voile des formes sévères et somptueuses chères au maître de Hambourg.\n Puis ce furent les variations symphoniques d'Istar, de Vincent d'Indy, avec\n l'étonnante luxuriance de leurs colorations, le mystère troublant de leurs\n harmonies prestigieuses, la subtilité et l'ardeur frémissante de leurs rythmes,\n et où l'ampleur de l'orchestration atteint dans le domaine du pittoresque à\n une singulière éloquence. Une ouverture de Sinigaglia, gracieuse et prime­\nsautière, dirigée avec beaucoup de verve par Théo Ysaye, ne pouvait rien\n ajouter à ces grandes impressions d'art.\n    M. Harold Bauer est un des pianistes les plus justement réputés de l'heure\nprésente. Il nous souvient l'avoir entendu interpréter au Cercle Artistique,\navec une rare intelligence, une œuvre profondément significative entre toutes\ndans la littérature du piano, la Fantaisie de Schumann inspirée d'un poème\nde Schlegel. Son nom paraissait deux fois au programme, d'abord dans un\nconcerto de Bach (en ré) pour piano, violon et flûte qu'il joua avec Ysaye et\nStrauwen. Cette œuvre infiniment belle où l'abondance géniale des pensées\négale la splendeur victorieuse de la forme, chantée par ces artistes de race\ndans une absolue concordance de sentiment enthousiaste fut peut-être l'im­\npression la plus pénétrante du concert. M. Bauer a joué le concerto de\nSchumann en maître du clavier. Si, en ce qui concerne la première partie\ndu concerto, nous faisons quelques réserves au sujet de certaine fantaisie\ntrop libre dans les mouvements et du ralentissement excessif imprimé à la\ncantilène suave qui illumine doucement le début du poème, nous rendons\nhommage au sens poétique dont il fit preuve dans l'Intermezzo, à la subtilité\nde toucher et à l'extraordinaire agilité de technique qu'il déploya dans le\nfinale. M. Bauer a obtenu un succès triomphal.\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3039, "texte": "                                  CHRONIQUE D'ART                                          49\n\n\n\n\n                                  Concerts divers\n   Q u a t u o r p i a n o et a r c h e t s . — M M . Bosquet, C h a u m o n t , Van H o u t et\nJacob ont d o n n é à la salle de l'école allemande leur deuxième séance de\nmusique de c h a m b r e , qu'honora de sa présence S. A. R . M a d a m e la Com­\ntesse de F l a n d r e . Ils y ont exécuté le quatuor o p . 45 (sol mineur) de F a u r é ,\nle quatuor o p . 7 de Castillon, où de riches harmonies viennent s'unir à un\nintense r a y o n n e m e n t mélodique, et il y a lieu de m e n t i o n n e r spécialement un\ndélicieux trio à cordes de Beethoven, dont M M . C h a u m o n t , Van H o u t et\nJacob ont d o n n é u n e interprétation très chaleureuse et éloquente.\n\n   M l l e R a y m o n d e D e l a u n o i s a consacré une audition aux œuvres de\nGabriel F a b r e à la G r a n d e - H a r m o n i e . N o u s avons déjà cité dans Durendal\nle nom de M l l e Delaunois et appelé l'attention sur la valeur de ses interpré­\ntations. A l'ampleur généreuse de la voix viennent s'y joindre la beauté de la\ndiction et la force dramatique de l'accent. Les œuvres qu'elle a chantées et\nparticulièrement les chansons de Maeterlinck sont remarquables par la\nspontanéité de l'inspiration comme par l'ingéniosité suggestive du commen­\ntaire pianistique. On ne saurait en dire a u t a n t des œuvres instrumentales de\nF a b r e , défendues avec talent par Mlle Pitsch au piano et M. Pitsch au violon­\ncelle. Ces compositions offrent b e a u c o u p moins d'intérêt et sont fréquemment\naussi recherchées de forme que vides de signification.\n                                                                 GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n               A la Société Royale des Aquarellistes\n   La Société Royale des Aquarellistes réserve sans doute pour sa prochaine\nexposition jubilaire u n e revanche éclatante sur la médiocrité de celle-ci, qui\nest la quarante-neuvième. On n'y voit, en effet, a u c u n e œuvre qui s'impose à\nl'admiration, ni même à la critique, par quelque qualité rare ou quelque\ndéfaut bien saillant. T o u t y est si uniformément h o n n ê t e , que, pour être à\npeu près juste, je devrais mentionner tous les n o m s . Mais comme le cata­\nlogue s'est chargé de ce soin, je me bornerai aux impressions personnelles\nrecueillies au cours de ma visite.\n   Les titres des puissantes aquarelles de CHARLES BARTLET a n n o n c e n t des\nscènes d'intimité sentimentale (Mère et Enfant, l'Aveugle, Un pardon eu\nBretagne). Le peintre n'y a vu p o u r t a n t que des prétextes à virtuosité. Au\npoint de vue de la facture forte, large et précise, l'envoi de Bartlet est des\nplus recommandables.\n   On a beaucoup loué les aquarelles de BASELEER; je ne puis cependant y\ndécouvrir des qualités éminentes. Les bleus effrayants de la vue d'Alexandrie\nn'ont, à mes yeux, a u c u n e séduction de beauté. On a dit que les charmes de\nl'Egypte sont surfaits. Baseleer semble confirmer cette opinion.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "50                                  DURENDAL\n\n\n     BREITNER prête u n e apparence agréable à ces choses essentiellement\nlaides : les plâtras d'une bâtisse inachevée et la boue d'une rue en démolition.\nSa Bâtisse est même u n e des plus charmantes aquarelles du Salon.\n     Bien discutable me paraît la valeur des procédés actuels de CASSIERS, qui\ntiennent le milieu entre l'aquarelle et la peinture à l'huile. E t , de fait,\nquatre de ses tableautins m a n q u e n t absolument d'air et de profondeur. L e\ncinquième, Les toits rouges, vaut beaucoup mieux. L a g a m m e des tons brillants\ny est très heureuse, et comme toute la vue s'étale sur un seul p l a n , le défaut\nde perspective aérienne ne se fait pas sentir. J e crains q u e ce défaut n e soit\ninhérent au p r o c é d é .\n    ALFRED E A S T fait preuve d'une persévérante habileté. E t r a n g e , cependant,\nle ciel barbouillé derrière le Moulin blanc. O n le croirait envahi par les fumées\nd ' u n colossal incendie.\n     P A U L HERMANUS traite la gouache avec b e a u c o u p de finesse. Temps\npluvieux à Maasluys serait très intéressant, avec ses jolies touches bleues,\nn'était la fâcheuse teinte café au lait de l'ensemble.\n    XAVIER MELLERY livre la preuve d'un déclin rapide et profond, dans la\ngrandiloquence puérile de ses titres, — en particulier celui-ci : L e B r u x e l ­\nlois aime la charité, le papillon l'accord, — et la faiblesse d u dessin et d u\nstyle, q u e dissimule à peine la teinte fuligineuse du coloris.\n     UYTTERSCHAUT reste toujours égal à lui-même. Automne est un tableau\ncomplet, aussi attachant par la poésie de la scène que par l'impeccable exécu­\ntion. L e s originales masures de Nessonvaux sont d'un pittoresque parfait.\n     VAN DER WAAY est bien le W a t t e a u hollandais, précieux mais tout de\n même agréable dans l'intimité charmante et lumineuse de ses intérieurs.\n     VAN LEEMPUTTEN recommence avec un succès douteux ses scènes de\n C a m p i n e et ses effets de brouillard matinal.\n     Citons encore les aquarelles de M m e GILSOUL, d'une belle fermeté de dessin,\n mais un peu lourdement colorées, celles de MAX EDOUARD GIESEN non moins\nlourdes, quoique ne m a n q u a n t pas de caractère, les dessins toujours spirituels\nde AMÉDÉE LYNEN, les m a r i n e s délicates et habiles de MARCETTE, les jolis\npaysages de T I T Z , et enfin la petite madone de DEVRIENDT qui n'ajoutera\nrien au renom de cet excellent artiste.\n                                                                    F. VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-013", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 51, "page_fin": 55, "titre_corps": "Chronique théâtrale parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Chronique théâtrale parisienne Le mois de décembre se ressent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 66, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "Chronique théâtrale parisienne\n                   LE mois de décembre se ressent toujours u n peu de la trêve\n                     des confiseurs qui le termine; les directeurs de théâtres,\n                     sûrs de leur public p e n d a n t ces jours de liesse, ne se met­\n                     tent qu'en frais relatifs, et en bons a n i m a u x hibernants\n                      vivent de leur graisse antérieure. C'est à peine si dans les\n                      g r a n d s théâtres on a pu voir, ces dernières semaines, trois ou\n                      quatre pièces nouvelles. Il est vrai q u e par compensation\n                      les scènes extra-officielles ont fait rage. Mais respectons la\n                      hiérarchie, et comme dit l'Aveugle d'André Chénier : « Com­\nmençons par les Dieux ! »\n    Donc, à vous, d'abord, noble et académique d a m e qu'on n o m m e COMÉDIE\nFRANÇAISE! L ' é v é n e m e n t du mois théâtral a été, sans conteste, la première\ndu Foyer de M M . Mirbeau et N a t a n s o n . Cette pièce à double expansion\njudiciaire et scénique, a démarré avec un fracas p é t a r a d a n t de teuf-teuf qui\ns'emporte, mais déjà, paraît-il, les pistons se fatiguent, les valves halètent,\nles pneus s'amollissent, on prévoit à l'horizon, et même avant l'horizon, la\npanne salutaire et délassante qui incite à mettre les vieilles g u i m b a r d e s à la\nretraite; il y a des « oreilles fendues \" pour les pièces aussi! L e sort du Foyer\nest, d'ailleurs, celui de toutes ou presque toutes les pièces dont on parle trop,\ncelles surtout autour desquelles le tapage prend u n brin d'allure de scandale.\nOn s'était dit d'une oreille à l'autre : « Vous savez, ce baron Courtin, séna­\nteur et académicien, et n é a n m o i n s fripouille, c'est écrit au vitriol! » E t là-\ndessus bourgeois et antibourgeois de se monter la cervelle! Et bien non, il\nfaut en déchanter, le baron Courtin est loin, bien loin de faire oublier ses\nnombreux aînés ; sans l'habile acteur (M. Huguenet) qui l'incarne, sa sil­\nhouette resterait imprécise ; oui, sans doute, il a barboté dans la caisse du\n « Foyer », sa société philanthropique qui, elle-même, est u n e exploitation tar­\ntufiée de la pauvreté ouvrière, et ayant un besoin urgent (car la police est là,\naux portes!)de trois cents mille francs, il accepte,cette bagatelle d'un banquier\nde ses amis, ou plutôt des amis de sa femme, en sachant très bien ce qui lui\nvaut ce concours généreux, et libre de soucis, il se remet a son Discours sur\nles prix de vertus qu'il doit lire à la prochaine séance de l'Institut. Mais il n'y\na rien là qui sorte de l'ironie vulgaire et de l'ignominie grisâtre. Bien ternes\naussi, dans leurs vilenies respectives, sont la baronne Courtin, bécassine fai­\nsandée sur canapé fructueux et le banquier A r m a n d Biron, amateur de\n l'attelage à trois et à quatre, et le député Arnauld Tripier qui sont capables\nd'aggraver la mauvaise opinion que les passants ont de nos h o m m e s publics.\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3694, "texte": "52                                    DURENDAL\n\n\n E n somme, s'il n'y avait là dedans ni philanthropie, ni académie française,\n ni soutane (car il y en a une), ni Bon Pasteur (le « Foyer» en est u n , paraît-il),\n c'est-à-dire s'il n'y avait pas eu ragoût de scandale, on n'aurait pas sifflé sans\n doute, mais peut-être parce qu'on aurait bâillé. Ce n'était vraiment pas\n la peine d'échanger du papier timbré et de se faire jouer presque manu mili­\n tari\\ Et ce serait la b o n n e Comédie française qui en tout ceci aurait le beau\n rôle si elle n'avait pas, dès le début, eu le tort d'accepter cette « ordinarité ».\n Il est vrai que d'après ce que j e me suis laissé dire, les fonctions de lecteur\nà la maison de Molière sont simplement nominales, et que les jeunes gens\nqui déposent des manuscrits chez le concierge pourraient dormir sur leurs\ndeux oreilles jusqu'au jugement dernier, car les pièces que jouent ces mes­\nsieurs et dames de la Compagnie sont des pièces non seulement acceptées\nd'avance, mais même c o m m a n d é e s . Après u n succès comme celui de Les\nAffaires sont les affaires, on dit à l'auteur : « Donnez-nous le pendant, cher\nm a î t r e ! » Et la Comédie française est engagée. L'auteur aussi sans doute, de là\nle chiendent q u a n d il ne trouve pas à point le p e n d a n t d e m a n d é . Alors,\ntoujours, me raconte-t-on, survient un ami secourable : « Mais rien de plus\nfacile, cher maître, que de vous tirer d'embarras! » Et quelques jours après\nle cher maître reçoit un scenario \" à sa propre manière », il le travaille tant\nbien que mal, et les deux amis le portent triomphalement chez M. l'Admi­\nnistrateur. Celui-ci accepte de confiance, met la pièce en répétition, et ce n'est\nqu'à la veille presque de la première que quelqu'un lui crie : Casse cou! D'où\nsoubresauts, discussions, procès et tout le t r e m b l e m e n t . Il y aurait u n moyen\nbien simple d'éviter tout ce brouillamini, se serait de lire les pièces avant de\nles accepter, mais que voulez-vous, on ne pense pas à t o u t ! E t puis les direc­\nteurs de théâtres sont si occupés! L e grand critique anglais, M. Arnold\nBennett a écrit sur ceux de sa nation d'amusantes notes à ce propos que vous\ntrouverez traduites par M. H e n r y Davray dans le Mercure d'octobre dernier.\n   A I'ODÉON, le Poussin de M. E d m o n d Guirand a fait moins de bruit, mais\npeut-être tiendra-t-il mieux l'affiche. C'est l'histoire d'un petit coq que sa bonne\npoule de mère a trop longtemps, trop a s s i d û m e n t , trop tyranniquement tenu\nsous ses plumes, de telle façon qu'à la fin cet ardent gallinacé bouscule tout\npour s'envoler vers les cocottes, j ' e n t e n d s pour se marier en légitime u n i o n ,\nce qui fait que la comédie est de fond très moral. De plus, elle est très plai­\nsante et la lutte entre la jeune poulette et la b o n n e - m a m a n au riz met le\npublic en joie, sans jamais dépasser les bornes de ce genre spécial de respect\ndû aux belles-mères. Tout cela n'est sans doute que de la grosse comédie,\nmais il faut être indulgent sur ce genre de délassement, surtout q u a n d il est\nservi par des acteurs comme M m e Augustine Leriche, la mère poule. Et puis,\nfranchement, mieux vaut cela que le comique involontaire qu'il y a à s'ériger\nen fustigateurs moralisants de la société !\n   L'aimable Alfred Capus, heureusement, n'a jamais p r é t e n d u au brevet de\npuritain, et même à y regarder d'un peu pr.ès, aurait-il quelques droits au\ncertificat contraire, mais là aussi il ne prétend à rien, il se contente de nous\nfigurer d'agréables, parfois légères, parfois sentimentales, mais toujours sou­\nriantes histoires, et cette facilité gracieuse, ce spirituel optimisme lui donnent\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3819, "texte": "                     CHRONIQUE THEATRALE PARISIENNE                                          53\n\nune place bien personnelle d a n s le r o y a u m e des dramaturges où les types\ncontraires abondent trop. Sa nouvelle pièce de la RENAISSANCE, l'Oiseau blessé,\nne fera pas mauvaise figure dans son œuvre à côté de la Veine, de la Petite\nfonctionnaire et de tant d'autres comédies à péripéties heureuses et à dénoû­\nments favorables. Cet « oiseau blessé », ah le joli titre ! c'est u n e jeune fille\nqui, en effet, dès avant le premier acte, a reçu du p l o m b dans l'aile, et con­\ntinue à se faire çà et là arquebuser au cours des trois autres actes, mais d'une\nfaçon si simple, si bon enfant, si naturelle, sans i m p u d e n c e ni déclamation,\nqu'elle en devient presque sympathique et que, par contre-coup, tous les\nvolatiles non blessés de son entourage en p r e n n e n t figure tout à fait h o n o r a b l e ;\nle député Salvière, chasseur de la dernière heure, est u n aussi brave h o m m e\nque son neveu, chasseur de la première, et M m e Salvière est une excellente\nfemme digne que son mari lui revienne, sa cartouchière u n e fois vidée, et les\nparents d e l'oiseau blessé sont d'affectueux parents, et son frère un bon petit\njeune h o m m e au cœur fier; bref, tout le m o n d e est parfait et l'auteur est\ncharmant, et sa pièce est délicieuse, et le public est e n c h a n t é , et cela vaut\n mieux que si tout était le contraire.\n    T o u t de même, c'est u n cran plus h a u t qu'il faut situer, au THÉÂTRE\nANTOINE, les Vainqueurs que n o u s donne M . Emile F a b r e , le vigoureux\nauteur de la Vie publique et des Ventres dorés. P o u r ne pas valoir celles-ci, sa\nnouvelle pièce n'en est pas moins u n e œuvre forte, la seule que nous aient\ndonnée ce mois-ci, les grands théâtres. Ce D a y g r a n d , député et honnête\n h o m m e d'ailleurs (ce n'est pas un pléonasme), qui, sur le point de devenir\n enfin ministre, se sent le pied pris d a n s u n traquenard d'ordre judiciaire où\n il n'a été simplement q u ' i m p r u d e n t , et se débat alors, pris entre l'ambition\n et le rigorisme, soupçonnant sa femme, s o u p ç o n n é par son fils, sacrifiant\ntout au fatidique portefeuille qu'il poursuit depuis tant d'années, et a p p r e ­\n nant à la fois sa victoire ministérielle et la mort de son fils, tué en duel, par\n un sacripant de p l u m e dont il n'a pas voulu clouer la bouche, tout cela\nforme un ensemble d ' u n e vie singulière ; une fois qu'on a pris son parti de la\nconfusion un peu pénible des événements, et de la façon dont les person­\nnages, pour les besoins de l'intérêt scénique, s'exagèrent leur inextricabilité,\n on suit avec un intérêt presque personnel les efforts de ces pauvres gens pour\nse dégager du filet malhonnête où ils se trouvent pris à leur corps défendant.\n    Les théâtres du boulevard ne représentent qu'une fraction du mouvement\n dramatique ; on joue parfois des choses aussi, sinon plus, intéressantes sur les\nscènes d'avant-garde ou de serre-file. L ' Œ U V R E de M . L u g n e P o ë , p a r e x e m p l e\naura joué un rôle littéraire plus important que la Comédie française p e n d a n t ces\n quinze dernières a n n é e s . E t son activité, loin de décliner, n e fait que croître.\n Ce mois-ci, elle a donné u n e demi-douzaine (excusez du peu !) de pièces tout\n à fait remarquables ; e n t r e a u t r e s une bouffonnerie de Tristan Bernard, le Jeu de\nla Morale et du Hasard, savoureuse comme toutes celles de cet auteur, et un conte\n en vers, Au temps des fées, de M. Jacques Blanchard, gentiment modulé. A ces\n trois saynètes ajoutez, pour apprécier l'énorme travail de l'Œuvre, trois grandes\n machines : Elektra, d ' H u g o von Hofmannstahl, sculpture vocifératrice qui est\n aux Erynnies de l'amer Leconte de Lisle ce que celles-ci sont aux Euménides\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3750, "texte": "54                                      DURENDAL\n\n\nd'Eschyle (espérons q u ' o n en restera là d a n s la course à l'imprécation fré­\nnétiques); les Vieux de-Pablo Iglesias, où la couleur catalane s'est réfugiée\nd a n s les accessoires, tellement les répliques y semblent inspirées des discours\nde nos parlementaires sur les Retraites ouvrières, et enfin la Dame qui n'est plus\naux camélias, tragi-comédie qu'on pourrait, doublement aussi, qualifier sym­\nbolo-romantique, d'un auteur, Maurice de F a r a m o n d , c o n n u par le haut souci\nd'art et de pensée qui caractérise toutes ses œ u v r e s .\n    Et parallèlement à l'Œuvre, il faudrait citer la RENAISSANCE TRAGIQUE qui\na d o n n é un noble d r a m e en vers de M. P a u l S o u c h o n , le Tasse; les LECTURES\nDE L'ODÉON, qui ont permis d'entendre une œuvre du même genre, l'Héloïse\nde M. Marie Prax ; le T H É Â T R E MÉVISTO OÙ l'on me dit du bien d'une say­\nnète de M. Jacques T e r n i , Leurs maîtres; le GRAND-GUIGNOL avec Cent lignes\némues de M. Charles T o r q u e t , amusante mise en scène d'un journaliste à qui\non d e m a n d e u n article nécrologique sur u n confrère et qui s'empêtre dans les\nquiproquos (j'aime beaucoup moins Nuit d'Illyrie, l'assassinat des souverains\nde Serbie ressortirait plutôt, à mon humble avis, du cinématographe) ; L I T T L E\nPALACE où M lle Maguèra fait preuve du plus réel talent dans u n e p a n t o m i m e\négyptienne, Isait, déesse d'amour. Et c'est le cas de dire : « J ' e n passe et\ndes, etc. », car tous ces petits théâtres de genre foisonnent et il ne se passe pas\nde mois qu'il ne s'en ouvre un nouveau. Ce décembre dernier, par exemple,\nle T H É Â T R E - M I C H E L est venu enrichir la liste d'une unité, paraît-il, toute pim­\npante et fringante, mais je ne saurais en parler encore de visu, pas plus que\ndes CAPUCINES ou de la COMÉDIE-ROYALE que j'ignore, parce qu'elles me le\nrendent avant. P a r contre, j'ai été convoqué à la première prise de contact\navec le public du THÉÂTRE D'INITIATIVE, et je m'y suis rendu à la différence\nde presque tous les critiques professionnels qui, rassasiés de premières chaque\nsoir de semaine, goûtent un repos opiniâtre toute la journée du d i m a n c h e ;\nor, je n'ai point regretté ma « matinée », puisqu'ainsi s'appellent les après-\nmidi en style théâtral; une scène éloquente de M. Florian Parmentier, Amis\nde collège, et u n e comédie très gaie de M m e Nastri, Théâtre Coquelicot d o n n e n t\nles meilleures espérances de ces deux écrivains, et quant à la pièce de résis­\ntance, l'Amour triomphe, de M. Jean T h é n o u x , elle a paru sans doute un peu\njeune comme l'auteur, mais la jeunesse est un si beau défaut, et il y a d a n s ces\nquatre tableaux de la vie d'étudiant tant de gaieté et de sentiment qu'on aurait\ntort de ne pas applaudir à deux mains à ce d é b u t .\n     Le défaut de ces petits théâtres d'initiative (ce mot est très juste et n'a pas\n l'équivoque politique ou autre du mot avant-garde) est de ne pouvoir monter,\n par suite de la faiblesse de leurs ressources, que des pièces courtes, simples,\n modernes et sans frais. Et p o u r t a n t u n e part légitime de l'art théâtral con­\n siste dans la beauté des costumes, le grandiose des décors, la richesse de la\n mise en scène. Mais il n'y a que les grands théâtres qui puissent se payer ce\n luxe. Borel autrefois, Carré aujourd'hui, ont fait des merveilles dans ce genre.\n E t les théâtres eux-mêmes p o u r r a i e n t parfois prendre leur leçon de simples\n music-halls. Avec les jeux de lumière électrique et les progrès de la machi­\n nerie, on arrive maintenant à des effets d'ensemble vraiment féeriques. Quel\n  d o m m a g e , à ce p r o p o s , que l'art de la Danse soit en train de se p e r d r e ! Il y\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "                     CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                        55\n\n a vingt ans, un g r a n d théâtre de Paris, le plus beau au point de vue archi­\n tectural que j'ai jamais vu, l'Eden (démoli en 1892 ou 1893, je crois), se con­\n sacrait u n i q u e m e n t aux ballets italiens à grand orchestre et vaste déploiement\n de masses chorégraphiques. Maintenant c'est le genre revue de fin d'année qui a\n la faveur du p u b l i c ; c'est u n e forme d'art tout à fait bon enfant et qui ne\n fatigue les méninges ni des acteurs, ni des spectateurs, pas même des auteurs ;\n peut-être est-ce pour cela qu'elle réussit. J e n'en parle d'ailleurs que par ouï\n dire. On m'a assuré que la Revue des Folies-Bergères était u n e merveille de mise\n en scène, et je le suppose sans peine. E t si j ' e n crois les c o m m u n i q u é s à la\n presse, il y aurait de quoi courir même à la Gaieté Rochechouart, m ê m e au\n Concert de la Pépinière, même au lointain Bataclan. C'est possible, c'est pos­\n sible. Mais si cela est vrai, ce sont des motifs bien particuliers qui font courir\n le public. L e s directeurs de nos théâtres devraient se dire, à propos de cer­\n tains c o m m u n i q u é s , de certains titres m ê m e , q u e ce n'est pas en famille pari­\n sienne que tout cela se passe, et que c'est un peu de leur faute si les malen­\n tendus surgissent; à l'étranger peut-être croit-on que tous nos acteurs et\n actrices paraissent vraiment sans m ê m e leurs chaussettes; détrompe-toi,\nétranger! détrompe-toi, postérité! D'ailleurs tous les spectacles de ce genre\nse ressemblent, il n'y a que les c o m m u n i q u é s à la presse qui c h a n g e n t . J e me\n rappelle avoir vu il y a quelques années, sur une scène de L o n d r e s , était-ce\n l'Alhambra? était-ce l'Empire? le même « n u m é r o » que j'avais vu quelques\nsemaines auparavant sur une scène de P a r i s , était-ce l'Olympia? était-ce les\nFolies-Bergères ? E t j'admirai la différence des libellés des réclames. L e Mor­\nning Post ou le Daily Telegraph disait : « Rien de plus chaste, rien de plus\nconvenable q u e . . . , etc. Les familles peuvent y aller sans crainte », etc. Alors\nque le Journal ou le Matin avaient employé les formules toutes contraires :\n « Rien de plus, » etc., etc., avec les plaisanteries que vous devinez d'ici.\nH é l a s ! ingénuités au delà de la Manche, ricanements en deçà, et c'est tou­\njours la même chose p o u r t a n t !\n   Vous m'en voudriez, chers lecteurs de Durendal, de terminer cette chro\nnique sans vous dire le très réel et légitime succès que vient d'obtenir notre\nami Maurice Ollivaint à la COMÉDIE FRANÇAISE avec u n à-propos La Champ­\nmeslé au camp d o n n é pour l'anniversaire de R a c i n e . Rien de plus agréable à\nouïr et de plus provoquant à réfléchir que le débat entre la grande comédienne,\namoureuse de son art et exigeant de nouveaux chefs-d'œuvre, et le plus grand\npoète lui expliquant les motifs de sa retraite... J e ne m'embarquerai pas d'ail­\nleurs, rassurez-vous, d a n s les réflexions provoquées. Qu'il me suffise de dire\nque les acteurs sont, comme il fallait s'y attendre, excellents, le décor qui\nreprésente la ville de G a n d à l'horizon qu'on assiège, très artistique, et les\nvers dignes de l'auteur de cet autre savoureux à-propos, La Muse de Corneille,\nque donna l'Odéon, et de ces Deux Gentilhommes de Vérone, où revit quelque\nchose de la grâce souveraine du jeune W i l l .\n                                                                         HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison01-014", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 56, "page_fin": 64, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES ROMANS Mémoires d'une vieille fille", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 71, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": "LES LIVRES\n\nROMANS\n\n M é m o i r e s d ' u n e v i e i l l e fille, par R. BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   « Ce livre est, avant tout, le témoignage direct d'une personne qui fut mêlée\nà la vie de deux fractions de l'humanité, bien peu connues en tout temps et\ntout pays : les pauvres et ceux qui les aiment. » C'est un recueil d'épisodes,\nde tableaux ou d'impressions, d'études morales et sociales que l'auteur puise\npour la plupart dans l'observation émue de la vie des humbles avec tout ce\nqu'elle comporte d'abnégation touchante et parfois de grandeur en ses dévoue­\nments obscurs et ignorés. Mettre en lumière les riches et multiples réserves\nde vitalité morale, de droiture et d'énergie qu'on retrouve sur la terre fran­\nçaise autant dans les classes laborieuses que parmi ceux qui s'y intéressent\net les soulagent, tel semble être en son dernier ouvrage le dessein du noble et\npur écrivain qui s'appelle René Bazin. Au cours de ces récits qu'aucun lien\nd'ailleurs ne rattache l'un à l'autre, il apparaît toujours le conteur charmant,\nle peintre attentif et éloquent que l'on sait. Nous signalerons spécialement\nles pages remarquables qui terminent ce livre excellent au chapitre intitulé\n« Les lectures », dont la hauteur de vues, la philosophie ferme et pénétrante\nrenferment plus d'un précieux enseignement.                                 G. DE G.\n\nL ' â m e l i b r e , par BRADA. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce joli et très honnête roman nous met sous les yeux un\ncaractère de jeune fille d'une sérénité admirable. Elle veut garder son âme\nlibre de toute compromission et de toute bassesse. Son intérêt évident serait\nd'épouser le jeune homme qu'on veut lui jeter dans les bras. Elle a l'âme\nassez libre et assez haute pour refuser son cœur à l'être vulgaire, qui,\nquoique riche, n'a pas sa confiance, parce qu'il n'est pas intègre. On a un\nvrai plaisir à suivre d'un bout à l'autre toute l'histoire de cette grande et\nforte âme de jeune fille. L'auteur en fait l'analyse psychologique avec un rare\nbonheur. Ce roman est écrit dans une forme simple, celle que comportait\nl'histoire qui est toute simple elle-même, mais le style en est correct et\ncharmant.\n\nA l o y s e V a l é r i e n , par EDOUARD ROD. — (Paris, Perrin.)\n  On connaît le solide talent le romancier d'Edouard Rod. Son éloge n'est\nplus à faire. L'histoire qui est l'objet de ce roman-ci est lamentable. C'est\ncelle d'une malheureuse mère qui a fauté et dont le mari a été tué en duel\npar le complice. Cette mère redoute comme la mort que son enfant, sa\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3299, "texte": "                                    LES LIVRES                                     57\n\nfille u n i q u e , ne suive la m ê m e voie qu'elle. U n pressentiment terrible semble\nla hanter sans cesse tant elle fait d'effort pour qu'il n e se réalise pas. Sa fille\na-t-elle hérité de la tare maternelle? ou est-ce une simple et horrible fatalité?\nToujours est-il qu'elle agit dans la vie exactement comme sa mère. On devine\nle désespoir de celle-ci qui avait tout fait pour écarter ce malheur. Elle avait\nespéré racheter sa faute en faisant de son enfant u n e épouse aussi intègre\nqu'elle l'avait peu été elle-même et elle échoue misérablement. E d o u a r d Rod\nnous décrit les anxiétés de la mère avant et son désespoir après la chute de\nson enfant d ' u n e façon p o i g n a n t e .\n\n M o n M a r i , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Plon.)\n   Nos lecteurs connaissent Jules P r a v i e u x par le compte rendu élogieux que\nnous avons fait de ses livres précédents, n o t a m m e n t : Une réconciliation, Au\npresbytère, Séparons-nous, livres remarquables surtout par leur h u m o u r de bon\naloi, par leur fine ironie et par leur honnête écriture. Ces mêmes qualités se\nretrouvent d a n s ce roman-ci. U n e jeune femme y raconte d ' u n e façon très\nvivante et spirituelle ses fiançailles, son mariage, sa vie. Le livre contient\ndes silhouettes vivement enlevées de belle-mère, de vieille tante, de mauvai­\nses langues, etc. Ce livre mérite le succès que le public n'a pas ménagé aux\nprécédents du même, auteur et nous le lui souhaitons cordialement. C'est un\nroman à la fois d'une moralité et d'une littérature irréprochables.\n\nL a v i e S e c r è t e , par EDOUARD ESTAUNIÉ. — ( P a r i s , P e r r i n . )\n   C'est l'histoire de trois vieux célibataires, un vieux curé, une vieille fille,\nun vieux savant, qui forment à eux trois la haute société de Montaigut. Elle\ns'ouvre par u n e paisible partie de wisth. Elle finit dans le désarroi le plus\ncomplet. T o u s , ou à peu près tous les héros de ce roman deviennent fous ou\nneurasthéniques. Chacun a son secret et le cache jalousement à son voisin.\nLe rêve caché de c h a c u n e de ces âmes finit par avorter et c'est la cause du\ndésespoir final de tous. Il n'y a d'à peu près raisonnable dans ce roman\nqu'un p o c h a r d ! Il a aussi son rêve, mais il n e s'en soucie pas plus que cela.\nIl est philosophe, il se laisse vivre. Il ne comprend pas qu'on se tracasse. A\nquoi bon.\n   Cette simple histoire est écrite d'une façon extrêmement pittoresque.\n\n Monsieur G e n d r o n va au peuple, par R.THIRY.— (Paris, Plon.)\n   M. G e n d r o n faisait partie d'une société d'archéologie Les Amis de Carna­\nvalet, société essentiellement pacifique et conservatrice. T o u t d'.un coup il est\npris d'une crise de tendresse pour le p e u p l e . E n vain veut-il enflammer ses\ncollègues du même amour pour l'ouvrier. Alors il fait une sortie furibonde\ncontre ses anciens amis, il les insulte, il les traite de propres à rien et donne\nsa démission avec éclat.\n   Au sortir de la séance il rencontre sur sa route un poète symboliste à qui\nil persuade de l'accompagner dans sa croisade sociale.\n   Les voilà qu'ils partent à deux pour les pays industriels. Mais tandis que\n M. Gendron va au peuple p o u r lui dire de belles paroles, alors que cela ne lui\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "58                               DURENDAL\n\n\ncoûte rien, et lâche le même peuple, le jour où il craint pour sa peau et pour\nses sous, le jeune poète s'éprend d'un vrai zèle pour ces ouvriers que son\ninitiateur abandonne et le remplace au moment du danger.\n  Tel est le résumé de ce roman fort spirituel, habilement développé et\nvivement écrit.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\nLe mystère       d u p o è t e , par ANTONIO FOGAZZARO. — (Paris, Perrin.)\n   La librairie Perrin a réédité récemment le roman — le troisième du grand\nécrivain italien — que Mme André Gladès traduisit, il y a quelques années,\npour le Journal de Genève. Fogazzaro s'y révèle, comme en ses autres\nlivres de début, plus poète que romancier ; il n'est pas encore com­\nplètement lui-même et ne mêle pas encore, avec cet art suprême qui\nfera du Petit monde d'autrefois un chef-d'œuvre, l'observation la plus\nminutieuse des faits et des choses à la plus idéaliste poésie. Celle-ci\nrègne ici en maîtresse, et le sujet d'ailleurs y prête. Sorte de journal intime\noù l'on croit deviner des fragments d'autobiographie, c'est l'histoire d'une\nâme de poète éprise d'une jeune fille, que dès longtemps et inconsciemment\nelle a attendue, et qui résiste à cause d'un chagrin passé, d'une parole donnée.\nQuand, après des mois de lutte, l'âme conquise aura cédé à l'amour qui la\ncherche, la jeune femme, le soir de son mariage, mourra — de souvenances\net de bonheur. Trame bien légère, bien spiritualiste et idéaliste, mais com­\nbien passionnante pour ceux que lasse l'éternelle et banale redite du roman\nfrançais. Rien de bas ici, tout est élevé et ravit l'âme, jusqu'à ces paysages\ndes Alpes, de l'Allemagne du Sud et du Rhin, où se déroule l'intrigue. D'un\nbout à l'autre du livre pas une parole qui ne soit belle, pas un tableau qui ne\nsoit harmonieux, pas un caractère qui ne soit noble. Avec des sentiments pas­\nsionnés et une inspiration poétique qui parfois fait songer à Dante, des cœurs\ntendres et fiers luttent, aiment, souffrent, se sacrifient, sans jamais sortir de\ncette sphère supérieure et pure où si rarement atteignent les faiseurs de\nromans de langue française.\n\nJ e a n d e s B r e b i s , par EMILE MOSELLY. — (Paris, Plon.)\n   Je ne sais si quelqu'un a compris et senti mieux que M. Moselly la souf­\nfrance obscure des pauvres gens. C'est à Jean des Brebis qu'il dédie son\nlivre, Jean des Brebis, « le pâtre lorrain, l'être vivant de chair et d'os que le\nmalheur des temps et l'intensité de sa souffrance ont élevé à la hauteur d'un\nsymbole douloureux ». Histoires de bohémiens qui s'en vont en automne, par\nles routes dolentes et dont le petit meurt un soir d'hiver, lamentablement;\nhistoires de chemineaux, de paysans et de braconniers, qu'une sorte de fatalité\npoursuit dans leur misère ; histoires de soldats enfin qui traînent une vie grise\ndans des casernes moroses, M. Moselly les raconte si bien. Il a pénétré la vie\nde ses héros, il les aime, il aura pour eux, en retraçant leur vie, une infinie\npitié. Certaines nouvelles de ce volume : Le Revenant, A la belle étoile sont\ntout simplement des chefs-d'œuvre. Le conteur a une prose qui est bien à\nlui, il excelle dans des tableaux très coûts, des notations de paysages, d'aubes\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "                                 LES LIVRES                                   59\n\net de soirs, plus impressionnantes que des fresques, des portraits en deux\ntraits, qu'on ne peut oublier. M. Emile Moselly débute bien.\n   Avec ce livre-ci et son roman Terres lorraines il vient d'obtenir le prix\nGoncourt. C'est justice.                                            P . N.\n\nL e s D i v i n s J o n g l e u r s . — Episodes de l'épopée franciscaine, par A.\n   BAILLY. — (Paris, Plon.)\n   L'histoire franciscaine est si belle dans sa simple réalité qu'elle fait tort à\ntout ce que notre imagination pourrait y ajouter. A proprement parler,\nl'auteur de ce livre ne cherche pas à y ajouter, mais il arrange, il dérange\naussi et la chronologie des faits et la topographie des lieux. Et les libertés\nqu'il a prises avec la légende ne laisseront pas de nuire dans l'esprit du\nlecteur averti à l'intérêt d'un roman d'ailleurs agréable et joli.        A. G.\n\nL e j a r d i n d e l a S o r c i è r e , par LOUISE et Louis DELATTRE. — L e\n  p r i n c e G r e n o u i l l e , par les mêmes (2 volumes). — (Bruxelles, Asso­\n  ciation des écrivains belges.)\nC o n t e s et récits d'un B r u x e l l o i s , par LÉOPOLD COUROUBLE. —\n  (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Il est bien tard pour encore dire un mot de ces trois excellents livres de\ncontes. Mais cela m'a fait trop de plaisir de les lire tout haut pendant les\nvacances à des enfants, pour que je puisse les passer sous silence. Les déli­\ncieux contes des frères Grimm sont traduits par Louise et Louis Delattre en\nun style d'une charmante simplicité. On retrouve jusqu'en ces traductions le\nconteur de race qui nous donna tant d'œuvres originales et exquises. Quant\nau livre de Léopold Courouble, c'est un recueil d'une vingtaine de récits —\nenfantins, bruxellois ou congolais — et de fins et pittoresques croquis, extraits\npour la plupart, d'œuvres précédentes.\n\nU n e â m e d e f e m m e , par M. REEPMAKER. — (Paris, Stock.)\n   « La beauté ne saurait pénétrer dans un esprit terni par de basses pensées ;\nla lumière s'arrête devant la pierre mais traverse le cristal... Si l'artiste\ns'accoutume à des pensées basses et impures, son cerveau s'obscurcit et\nfinit quelquefois par se fermer tout à fait, si bien que l'artiste ne produira\nque des œuvres incomplètes et quelquefois même absolument dépourvues de\nbeauté... » Tel est l'idée répétée avec une certaine monotonie tout le long de\nce livre généreux mais lourd. Il lui manque pour la vivifier une action plus\nvraisemblable où elle serait traduite en acte par des personnages plus\n réels.\n\n L a r o m a n c e d e J o c o n d e , par MATHILDE ALANIC. — (Paris, Plon.)\n    Un de ces aimables livres que les jeunes filles peuvent lire et qui pourtant\n n'ont pas été écrits exclusivement pour elles. « On revient toujours à ses\n premières amours » chante la Romance de Joconde. Et pourtant Claude Morgat\n reprise après des années par son amour pour Pascal se sacrifiera afin de\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2955, "texte": "60                                DURENDAL\n\n\nlaisser un peu de bonheur à la fiancée de celui-ci. L'histoire se passe en Bel­\ngique, elle est douce, fraîche et tragique tour à tour, toujours bonne et bien­\nfaisante.\n\nA m e b l a n c h e , par MARGUERITE VAN DE W I E L E . — (Bruxelles, Larcier.)\n  Une petite fille, dans le cadre du vieux Bruxelles, grandit, rêve, souffre et\naime. Elle raconte ses impressions, ses sentiments, ses peines, ses joies. Et\nceci fait un livre sincère, qui semble vécu, et qui sans le vouloir, émeut pro­\nfondément.\n\nL a b a r q u e a m a r r é e , par VICTOR CLAIRVAUX. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Nous n'admirerons pas comme un de nos confrères, au même titre que du\nLoti, la tempête dont la description ouvre ce roman, mais nous nous laisse­\nrons conquérir par le charme mélancolique et réel de cette nouvelle. La\nbarque amarrée, c'est le pêcheur infirme qui traîne sa vie au bord d'une mer\nqu'il ne peut plus affronter, dans une pittoresque petite ville hollandaise, et\nqui tour à tour est accablé de marasmes et secoué de désirs. Etude de mœurs\nbien attachante, bien naturelle, un peu triste, avec, comme décors aux gestes\nsobres de ses personnages, les habituels mais toujours prenants paysages de\nZélande.\n\nA u b o r d d e l ' I d y l l e , par PROSPER DOR. — (Paris, Sansot.)\n  C'est le roman poétique parfois, invraisemblable souvent, monotone\npresque toujours, d'un homme marié qui aime — et croit d'abord pouvoir\naimer en frère — une de ces jeunes filles modernes, que l'on nous propose\ndécidément trop souvent comme idéales, et qui raisonnent, causent, lisent,\nsentent et aiment comme les hommes.\n\nF i l s d e l a T e r r e , par PAUL-HENRI CAPDEVIELLE. — (Paris, Plon.)\n   L'amour de la terre a déjà inspiré bien des jolies chose6. Le court roman\nde M. Capdevielle est délicieux. On se demande si les mœurs qu'il décrit\nsont réelles Depuis le naturalisme, on s'est déshabitué de voir les paysans\nidéalisés. Aussi cela fait-il plaisir de lire cette œuvre saine qui a la poésie de\nRené Bazin sans en avoir la profondeur, et le style de George Sand — du\nGeorge Sand des romans paysans — sans en avoir l'artificiel.\n\nD e t t e f a t a l e , par Louis DALSACE. — (Paris, Perrin.)\n   M. Dalsace, homme naïf, développe avec une foi touchante des théories\nsur la métempsycose mises à la mode par l'école des théosophes. Quand on va\ndans le monde avec M. Dalsace, la première jeune fille que l'on rencontre, à\npeine les présentations faites, vous dit votre passé et votre avenir. Dans la\nsuite, sous l'influence de cette jeune fille les âmes se dédoublent, on remonte\nau déluge, on revoit ses vies anciennes, on pressent ses vies futures... Notre\nvoyant ferait bien de relire le roman touffu de Fogazzaro, Malombra, où le\nproblème est posé au moins d'une façon saisissante. Que n'apprend-il à écrire\net aussi à manier moins lourdement ses théories! Ce n'est certes point l'âme\nde feu Balzac qui transmigra dans son corps !\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "                                    LES LIVRES                                         6l\n\n\nContes des collines. — Nouveaux Contes des collines, par\n   RUDYARD KIPLING. 2 vol. (Paris, Stock). — L e R e t o u r d ' I m r a y , par\n   RUDYARD KIPLING (Paris, Mercure de France).\n   M. Albert Savine traduit deux des premiers livres de Kipling. Ce sont des\ncontes dont la scène est Simla, la ville d'été sur les pentes de l ' H i m a l a y a .\nKipling, lorsqu'il était jeune journaliste dans l'Inde, s'était plu, dans des his­\ntoires alertes, souvent admirables, toujours r e m a r q u a b l e s d'humour et de vie,\nà noter les vices et les travers de la société anglo-indienne. Le retour d'Imray et\nles contes qui suivent, publiés par le Mercure de France continuent la même\nsérie mais dans une note parfois plus profonde.\n\nLes Mourlon, par FERDINAND B O U C H É . — (Verviers, Edition               artistique.)\n   R o m a n de m œ u r s paysannes qui effarouche par son aspect volumineux,\nmais qu'on ne regrette pas d'avoir lu jusqu'au bout. L'auteur sait voir et sait\nrendre ce qu'il voit. Il a le sens de l'âme paysanne, de ses g r a n d e u r s , de ses\nferveurs, de ses instincts, de son aspect noble, tragique et passionné. P o u r ­\nquoi faut-il que des pages faibles et des longueurs déparent ce volume de\ndébut, et qu'il s'y étale des phrases sentencieuses comme celle-ci : Nos\nregrets viennent toujours de nos j o i e s ! . . .                            P. N.\n\n\nL'ART :\n\nL e V i e u x B r u x e l l e s . Exposé préliminaire des travaux de la C o m m i s ­\n   sion constituée sous le patronage de la ville de Bruxelles et de la Société\n   d'archéologie. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Notre b o n n e ville de Bruxelles, si avenante et si belle dans ses aspects\naccidentés et ses larges perspectives, toute diverse, toute en contrastes, avec\nses larges artères modernes et les coins d'antiquité, de silence, de province\nque l'on y découvre encore, Bruxelles semble actuellement être livré en proie\naux démolisseurs. Vieilles maisons, ruelles étroites et sinueuses, souvenirs,\ntraces du passé, tout cela s'en va avec les décombres, d a n s des t o m b e r e a u x . . .\nLe progrès qui, cependant, est fait en partie du passé, lui aussi, est sans\n respect ni vénération. Il aime le c h a n g e m e n t et la nouveauté lui paraît tou­\njours meilleure... E t c'est l à u n t h è m e de mélancolie et de regret pourlesesprits\nqui, dans l'ancienneté des choses, aiment les puissances de suggestion et de\nmémoire que le temps a accumulées en elles. Ils r é p u g n e n t à la nouveauté,\nm ê m e belle, parce que cette beauté, étant nouvelle, a à leurs yeux on ne sait\nquel caractère abrupt, insolite, i n h a r m o n i e u x . E t ils n'ont pas toujours tort,\ncar, certes, et surtout dans le d o m a i n e de l'architecture, le temps ajoute à la\n beauté ou, même souvent, en tient lieu.\n    L'esthétique urbaine m o d e r n e , férue de la ligne droite, comme étant la\n plus courte d'un point à un autre, a été et sera encore mortelle à plus d'un des\n vestiges de grâce ou de magnificence que les siècles avaient laissés à Bruxelles.\n  Maintes charmantes maisons à pignon seront encore jetées bas pour livrer\n place au tracé d'une rue ou à la construction de quelque immeuble de rap-\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3556, "texte": "62                                    DURENDAL\n\n\nport. Aussi était-il temps que l'on songeât, sinon à sauver ces rares reliques\nvouées à une destruction fatale, au moins à en garder quelque souvenir.\nCette tâche pieuse, l'administration c o m m u n a l e et la Société d'archéologie\nl'ont résolument assumée. U n comité composé de spécialistes et de fonction­\nnaires de la ville a été constitué, qui a reçu p o u r mission de réunir les élé­\nments d'une grande publication illustrée sur le Vieux Bruxelles.\n    En attendant l'apparition de cet ouvrage, le comité a judicieusement pensé\nqu'il y avait intérêt pour lui et p o u r le succès de l'entreprise à initier le public\nà ses travaux. Il a, par conséquent, publié u n e centaine de planches choisies\nparmi les documents photographiques réunis par ses m e m b r e s . Elles sont\nsubdivisées par séries consacrées aux Remparts : murailles et tours encore\nsubsistantes de la première enceinte (Steenpoort, T o u r noire, tour de la\nMontagne du P a r c , etc.) et d e la seconde (porte de Hal) ; aux Pignons, dont\nla cité possède encore n o m b r e de spécimens simples ou élégants,\nquelques-uns délicieux, depuis les simples gradins jusqu'aux frontons de style\nb a r o q u e ou classique; aux Portes, aux Façades, aux Intérieurs, etc. E t l'on res­\nsent u n très vif plaisir à feuilleter la collection d'excellentes reproductions\nexécutées par les soins intelligents du comité du Vieux Bruxelles et qui sont\naccompagnées de notices concises et érudites de M M . Buls, C o m b a z , Van\nMaldeghem et T a h o n .\n\n\nE s s a i s u r l a d i a l e c t i q u e du d e s s i n , par M. JEAN DE BOSSCHERE.\n   U n vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Ce petit volume, auquel son éditeur, M. Van Oest, et son i m p r i m e u r ,\nM. B u s c h m a n n , ont d o n n é u n e forme et u n e illustration d'un goût accompli,\nest des plus intéressants, comme tous les travaux dus à son a u t e u r .\n   M. D e Bosschere est toujours m û par u n g r a n d a m o u r de l'art; les recher­\nches et les études auxquelles celui-ci l'entraîne décèlent un esprit ingénieux\net sagace. Il est regrettable que cet écrivain mette trop souvent entre ses\nidées et le lecteur l'obstacle d'un langage à la fois incorrect et sibyllin : « L a\nstructure des phrases musicales, d a n s leurs r a p p o r t s avec l'émotion qu'elles\ntraduisent, écrit-il d a n s son Avertissement, semble une étude incomparable­\nment complexe, et jamais entreprise. Analogiquement, l'opération ne fut\nanalysée, qui établit passionnément un graphisme d'après des volumes, et en\ncirconscrit l'esprit tangible. » Ce style rappelle fâcheusement celui du vieux\nconcitoyen de M. De Bosschere, Corneille de Bie, qui, dans son Cabinet d'or\nde la libre et noble peinture, affirme que « la P e i n t u r e a fait un compact avec la\nF a m e pour promulguer les louanges de R u b e n s par tout l'univers... ». E t l'on\nfinirait par croire, si l'on songe à la langue à la fois impropre et prétentieuse\nde certains écrivains modernes du m ê m e terroir, qu'il existe u n français\nanversois, comme il existe un français c a n a d i e n ! . . .\n   L e sentiment presque religieux que M. De Bosschere a de l'art réagit sur\nl'accent et l'allure de sa parole. Il veut d o n n e r à son discours la beauté du\nsujet d o n t il traite. L'heure viendra, sans d o u t e où, d a n s l'intérêt de la diffu­\nsion de ses excellentes idées, la clarté lui paraîtra la première des b e a u t é s .\n   E n attendant, les lecteurs que la rencontre de phrases rocailleuses et obs-\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3069, "texte": "                                    LES LIVRES                                         63\n\ncures ne rebuteront pas, dès l'abord, seront récompensés, car leur persévé­\nrance sera largement payée par la conception originale de ce livre et les\nobservations techniques et esthétiques dont il a b o n d e .\n\n  Les Arts anciens                en Flandre (tome III, fascicule III). —\nL e R. P . J. Van den Gheyn étudie et décrit un manuscrit de la Bibliothèque\nCzartoriska, à Cracovie, intitulé Vita Christi... Ce manuscrit, enrichi d'enca­\ndrements et de nombreuses miniatures, pour la plupart en camaïeu, a été\nexécuté, d'après l'inscription qu'il porte, en 1478, « par lordonnance de Guil­\nlemme de ternay,conseillier de Monseigneur le duc (Charles le Téméraire) ». Le savant\ncritique signale les nombreuses analogies que présente l'illustration de ce\nmanuscrit avec celle d'un manuscrit du fonds français de la Bibliothèque\nnationale (n° 181) dont le comte Durrieu a attribué les miniatures à Alexandre\nBening.\n   M. Durand-Griville continue son intéressante revue des Primitifs flamands\nau Guildhall.\n   Sous le titre : Signature de Primitifs : Les miniaturistes, M. de Mily publie le\nrésultat de ses patientes et captivantes recherches sur les signatures relevées\npar lui sur quantité d'oeuvres et auxquelles les artistes des XIVe et XVe siècles\naffectionnaient de donner u n e forme énigmatique ou cryptographique. Article\ndes plus attrayants et rempli de renseignements d'un intérêt capital.\n   Ce fascicule de la luxueuse revue, qui est à la veille d'entrer dans sa qua­\ntrième année d'existence, est complété par les premières pages d'une étude\nde M. Camille Tulpinck sur la Collection Camberlyn d'Amougies à Pepinghem,\ncollection qui possède, entre autres ouvrages précieux, u n e Résurrection attri­\nbuée à T h i e r r y Bouts ; un portrait de L u c a s de L e y d e ; etc.\n\n   L'art     flamand     e t h o l l a n d a i s (15 novembre). — M. Alphonse\nGermain parle de l'Influence des Pays-Bas en Bourgogne. L'excellent historien\nd'art français dit l'action sur l'art indigène de Jean de Marville, du g r a n d\nClaus Sluter et de leurs précurseurs flamands d a n s le d u c h é de Bourgogne,\naction significative qui s'est exercée autant par l'exemple que par les œuvres :\n« Les artistes locaux avaient dégénéré, les imagiers des Pays-Bas préparèrent\nleur relèvement en leur rappelant par des œuvres que rien de valable ne se\ncrée en art sans l'étude directe de la n a t u r e . » On ne saurait plus j u s t e m e n t\ndire dans u n débat où d aucuns ont apporté de la passion et confondent trop\nsouvent influence avec imitation.                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nHISTOIRE\nLa domination française en Belgique à la fin du\n XVIII e siècle et au commencement du XIX e . Tome II :\n  La deuxième conquête et la réunion définitive, par M' J U L E S DELHAIZE. — ( B r u ­\n  xelles, L e b è g u e . )\n  C'est le récit de la deuxième et définitive conquête de notre pays par les\narmées de la R é p u b l i q u e que contient ce volume très nourri de documents\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "64                                 DURENDAL\n\n\nintéressants. Après la campagne victorieuse de Jourdan et de Pichegru,\nles Français qui, la première fois, s'était présentés en libérateurs, reviennent\nen conquérants. Les Jacobins règnent à Paris; aussi les représentants du\npeuple qui exercent le pouvoir souverain en Belgique agissent-ils, par eux-\nmêmes et par leurs nombreux agents, sans aucun ménagement; ici comme\nen France, ils organisent, pour reprendre le mot de Taine, l'anarchie.\n   Après le 9 thermidor, un régime moins vexatoire commence, mais où l'arbi­\ntraire tient plus de place encore que la liberté. Le joug, pour modéré qu'il\nsoit, n'en reste pas moins un joug. Aussi les vœux des autorités belges, à la\nsuite desquels la réunion à la France fut adoptée par la Convention, sau­\nraient-ils difficilement être considérés comme ayant été l'expression spon­\ntanée des désirs de la population. Et il semble, en tout cas, que ce n'était\npour celle-ci qu'un moyen, à défaut de pouvoir obtenir la liberté, de sortir\nd'une situation légale oppressive.\n\nL e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : L'Institut de France, par\n  MM. GASTON BOISSIER, GASTON DARBOUX, ALFRED FRANKLIN, GEORGES\n  PERROT, GEORGES PICOT, HENRI ROUJON. — (Paris, Laurens.)\n   Ce copieux volume, riche de matière et d'illustrations, se compose d'études\nsur l'histoire, l'organisation, etc., des cinq Académies : l'Académie française\net les Académies des inscriptions et belles-lettres, des sciences, des beaux-\narts, des sciences morales et politiques, qui forment toutes ensemble l'Institut\nde France. L'éditeur a eu l'heureuse fortune d'obtenir, cette fois encore,\ncomme pour les ouvrages antérieurs de son intéressante collection, le con­\ncours des hommes les plus aptes à renseigner le lecteur avec une compétence\nparfaite : les secrétaires perpétuels mêmes des illustres compagnies.\n   C'est une histoire abondante en beaux souvenirs, inutile de le dire, que\ncelle de ces vénérables, dont l'ancienne est l'Académie française et la cadette\nl'Académie des sciences morales et politiques, qui date seulement de1832.Et\nce n'est pas sans émotion ni sans fierté que MM. Georges Perrot, Gaston Bois­\nsier et leurs éminents collaborateurs nous retracent les fastes et aussi les vicis\nsitudes de l'existence glorieuse de ces représentantes de la pensée française.\n\nA m o u r d e s a i n t e : Mlle Loyse de Savoie, récit duXVesiècle, par COSTA DE\n     BEAUREGARD. — (Paris, Plon.)\n   M. Costa de Beauregard nous fait le récit coloré de la vie de Louise de\nSavoie, une des filles de cette maison qui a donné à l'Eglise des bienheureux\ncomme Amédée IX et des anti-papes comme Félix V. Après une jeunesse\ntourmentée par les vicissitudes de sa famille et de son pays, agités par la lutte\nde Charles le Téméraire et de Louis XI, elle fut l'épouse heureuse de Hughes\nde Chalon et lorsque, prématurément, celui-ci fut ravi à sa tendresse, elle\nentra en religion et donna à Dieu le reste de son existence.\n   Belle et touchante histoire, à laquelle le style archaïque adopté par l'au­\nteur donne, quelquefois, une apparence de mièvrerie, mais qui abonde en\npages intéressantes et profile à merveille, aux côtés de l'héroine, les figures\ncélèbres du dernier et effréné duc de Bourgogne et du cauteleux Louis XI.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 12, "texte": ""}, {"page_pdf": 13, "texte": ""}, {"page_pdf": 14, "texte": ""}, {"page_pdf": 15, "texte": ""}, {"page_pdf": 16, "texte": "      LE C R U C I F I E M E N T\nChemin de Croix de l'Eglise Saint-Joseph\n\n           (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": ""}, {"page_pdf": 18, "texte": "                         Ernst Wante\n\n         Le Chemin de Croix de l'Eglise Saint-Joseph\n                Nous avons donné à plusieurs reprises déjà des\n                   reproductions du beau Chemin de Croix, si\n                   intéressant et si pittoresque, que le peintre\n                   anversois Ernst W a n t e est en t r a i n d'appliquer\n                   aux murs de l'église Saint-Joseph, à Bruxelles,\n                   et qui est à peu près terminé. Ce n'est certes\n                   pas un Chemin de Croix banal et vulgaire\n                   comme ceux qui déparent la plupart de nos\n églises. C'est une œuvre remarquable. C'est l'œuvre d'un véri­\ntable artiste, consciencieux et probe. Les sujets sont traités\n d'une façon très personnelle et chaque station a m ê m e un\ncaractère original spécial, d'après la scène qu'elle représente,\nqui frappe i m m é d i a t e m e n t et qui séduit.\n   Ernst W a n t e affirme dans cette œuvre un talent primesautier\nde dessinateur, de peintre et surtout de compositeur tel qu'on\nen rencontre rarement de nos jours. Il sait merveilleusement\ngrouper tous les personnages d'un épisode en un ensemble d'une\nunité parfaite où tout se tient et où rien ne détonne.\n   L e colons des différents tableaux est chaud, vif, clair, il\ndéborde de lumière et anime d'une vie profonde les diverses\nscènes de la Passion du Sauveur.\n   Ce Chemin de Croix est très impressionnant. Il s'en dégage\nun parfum de piété forte, fervente et tendre, qui ne dégénère\njamais en fausse sentimentalité.\n   U n e des plus fascinantes scènes est certainement celle de la\nCrucifixion que nous reproduisons au début de ce fascicule.\nL a tête auguste et vénérable du Divin Crucifié est de toute\nbeauté. L e peintre y a déployé à la fois tout son talent d'ar­\ntiste et toute la piété de son âme chrétienne. Il a pleinement\nréussi à donner aux traits de la physionomie du Christ agoni-\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\nsant une expression puissante de douleur intense, de rési­\ngnation sublime et de divinité rayonnante.\n   Il est impossible, me semble-t-il, de contempler cette\nsuperbe tète de Christ sans se sentir profondément ému de\ncompassion pour l'homme de toutes les douleurs et porté à\naimer ce Dieu qui offre, avec tout son amour, sa vie en holo­\ncauste pour le salut du genre h u m a i n , dans le plus héroïque et\nle plus grandiose de tous les sacrifices, sur l'autel sanglant du\nCalvaire. Oui, dans cette tête si touchante, je le déclare en\ntoute vérité, je reconnais bien la figure adorable de mon Christ\net mon Dieu mourant pour moi sur la Croix !\n    Nous félicitons vivement notre ami Ernst W a n t e pour cette\nœuvre qu'il a si vaillamment menée à bonne fin et pour le\nrésultat splendide auquel il a abouti. Nous d'hésitons pas à\ndire que la Crucifixion entre autres est une œuvre magnifique.\nC'est presqu'un chef-d'œuvre. C'est en tous cas un tableau vrai­\nment digne du grand art chrétien.\n    Cette œuvre d'art religieux est un réconfort, une compen­\nsation et une consolation pour tous ceux qui, comme nous,\nsont écœurés de voir presque toutes nos églises profanées par\ndes toiles modernes abominables, brossées par des incapables\ndénués de tout talent, et souillées par tant de statues reli­\ngieuses, ridicules et même grotesques, d'une p l a t i t u d e sans\nnom, d'une piété veule, béatement sentimentale. Ces horreurs\nsont en dessous de tout au point de vue esthétique. Elles n'ont\n rien de commun avec l'art. Elles sont surtout le contre-pied du\ngrand art religieux, immortalisé par tous les chefs-d'œuvre de\n beauté éternelle qui ont été exécutés par des artistes de génie\n comme F r a Angelico et Michel-Ange.\n                                               HENRY   MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                     Les deux Pères\n\n                CE matin-là, comme tous les matins, depuis six\n                   mois qu'il était au service du grand industriel\n                   Jacques Symour, Olivier Claes s'installa devant\n                   sa table de travail et se d e m a n d a avec ennui ce\n                   qu'il allait faire de sa journée.\n                      Ce qui lui arrivait était vraiment étrange.\n                   Six mois auparavant, il était employé dans\n                   une grande compagnie d'assurances. U n beau\njour, le directeur le fait soudain m a n d e r . Quelle faute avait-il\ndonc commise? L e cœur battant, il se rend dans le cabinet\ndirectorial et là trouve en compagnie de son chef un grand\nvieillard à l'œil vif, aux joues parcheminées, à la barbe\nblanche et flottante qui le regarde avec une singulière bonté.\nLe chef, devenu b r u s q u e m e n t très doux, très familier, lui\ntient à peu près ce langage :\n    « Mon cher monsieur Claes, voici M. Jacques S y m o u r , le\ngrand industriel bien connu, qui nous revient d'Amérique et qui\ncherche un secrétaire. Il m'a prié de lui indiquer un jeune\nhomme capable de remplir cet office, et j ' a i songé à vous. Je sais\nque vous êtes un employé modèle. De plus, vous avez des\ncharges de famille : vos parents sont vieux et bientôt ne pour­\nront plus travailler. Voulez-vous accepter le poste de confiance\nqu'on vous offre? M. S y m o u r vous dira lui-même à quelles\nbrillantes conditions il vous engagerait. Je vous laisse avec lui,\net je suis sûr que vous tomberez aisément d'accord. »\n    L e chef sorti, le grand vieillard lui avait offert d'emblée un\nappointement de trois cents francs par mois. Plaisantait-il?\n Mais non! Il insistait, parlait lui aussi des parents âgés, du peu\nd'avenir que réservait au jeune h o m m e sa position actuelle. Chez\nlui, il n'aurait pas grand'chose à faire : transmettre les com­\nmandes à la maison de gros d'Amérique, tenir les livres en\nordre, et c'était tout. L a connaissance de l'anglais n'était pas\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "8                           DURENDAL\n\n\n\nindispensable. Et pour le surplus, lui-même le mettrait rapide­\nment au courant de sa besogne. Allons, c'était dit, il acceptait?\nSurpris, ému, bouleversé, Olivier disait oui sans bien se rendre\ncompte de ce qui se passait, recevait les remerciements du\nvieillard, puis les félicitations du directeur, et se trouvait tout\n à coup sur le trottoir, toujours plongé dans une profonde stupé­\nfaction. A sa rentrée au logis, il annonçait à sa mère la grande\nnouvelle. Les vieilles gens ne croient plus aux coups de chance,\net les changements trop brusques les inquiètent, même s'ils\nparaissent heureux. Olivier dut entrer dans une foule de\ndétails, jurer à sa mère que la situation qu'il avait acceptée était\naussi sûre que celle qu'il délaissait, répéta son serment devant\nson père, quand le brave homme revint de son travail. Il parlait,\nparlait, faisait des projets, caressait des rêves, avec cette folle\nexubérance des jeunes gens qu'un rien décourage, mais qu'une\npromesse suffit aussi a enivrer d'espoir. Pendant ce temps, les\ndeux vieux, assis aux deux bouts de la table, l'écoutaient en\nsilence, avec un reste d'anxiété dans les yeux. C'est qu'ils ne\nvivaient que pour lui : le bonheur de leur Olivier était le but\nunique de leur existence ; tous deux auraient donné leur peau\npour lui éviter un chagrin, une trop forte déception. Peu à peu,\ncependant, la faconde, la joie, l'ivresse du jeune homme\nparvenaient à dissiper leurs craintes, et ils se réjouissaient\n aussi, les yeux pleins de larmes heureuses, la gorge gonflée de\ndoux sanglots.\n   Dès le lendemain de cette mémorable soirée, Olivier Claes\navait pris possession de ses nouvelles fonctions. Avec une\ngrande bonté, M. Symour lui indiquait chaque matin sa tâche :\nquelques lettres à écrire, d'autres à classer, des notes à prendre\ndans des volumes de statistique qu'il trouvait tout préparés sur\nson bureau. Le jeune homme ne tarda pas à s'apercevoir que\ncette besogne était plus fictive que réelle : M. Symour avait\ntout le temps d'écrire et de classer ses lettres lui-même; quant\naux renseignements qu'il puisait pour lui dans des ouvrages\nspéciaux, le secrétaire se rendait bien compte qu'ils ne servi­\nraient jamais à rien. Alors, quoi? Quelle utilité avait sa présence\ndans cette maison, et pourquoi lui donnait-on trois cents francs\npar mois? Tandis qu'il essayait de tuer le temps en faisant\ntraîner indéfiniment ses moindres besognes, M. Symour venait\nsouvent s'asseoir en face de lui et le couvrait en silence d'un\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                         LES DEUX PÈRES                              9\n\nregard plein de douceur, ou bien il l'interrogeait sur son passé,\nsur ses parents, paraissant s'intéresser beaucoup à toutes les\nhistoires qu'il racontait. P u i s le silence retombait, et si le jeune\nhomme tout à coup relevait la tête, il rencontrait, avec u n e\ngêne véritable, les regards de M. S y m o u r avidement t e n d u s\nvers lui. Parfois, son maître l'emmenait en promenade, le\nprenait dans sa voiture; il le priait même de l'accompagner au\nthéâtre. Olivier ne recevait pas sans une certaine angoisse\ntoutes ces marques de sollicitude. Certes, il se sentait déjà\nprofondément attaché à M. Symour, mais la personnalité de\ncet énigmatique vieillard lui échappait encore. T o u t ce qu'il\nsavait de lui, c'est qu'il avait quitté très j e u n e la Belgique et\nqu'il avait réalisé en Amérique une fortune considérable en\nexploitant un moteur électrique de son invention. Il disait qu'il\nn'avait plus de famille. Qu'était-il donc revenu faire à Bruxelles,\nau soir de sa vie? Eprouvait-il la nostalgie du sol natal? Non,\npuisqu'il ne cessait de vanter le Nouveau-Monde : là seulement\non savait vivre, là seulement on connaissait ces grandes fièvres\ndu travail et du gain qui donnent à l'existence h u m a i n e tout\nson prix. Alors, quoi? Olivier ne comprenait plus. Ce matin-là,\nparticulièrement, n ' a y a n t rien à faire, pas même une lettre à\nécrire, il s'enfonçait la tête dans les poings et retournait pour\nla centième fois peut-être cette question troublante : « Qu'est-ce\nque je fais ici? Pourquoi M. S y m o u r rétribue-t-il si largement\ndes services qui lui sont absolument inutiles? »\n   Cependant la matinée s'avançait et, contrairement à son\nhabitude, M. Symour ne paraissait p a s . L e valet de c h a m b r e\ninterrogé apprit au jeune homme que le patron était sorti un\npeu après g heures et qu'il ne rentrerait probablement que poul­\nie déjeuner : Olivier le verrait donc à table, puisqu'il en était\narrivé à prendre chaque jour le repas de midi avec lui.\n   E n effet, il était midi passé quand le secrétaire entendit le\npas du patron dans la salle à manger. L a porte s'ouvrit et\nM. Symour vint à lui, la main tendue, le visage congestionné,\nles yeux vacillants et l'air extrêmement soucieux. Olivier ne\nput réprimer un élan de s y m p a t h i e .\n   — Etes-vous souffrant, monsieur? Je vous trouve mauvaise\nmine, ce matin.\n   M. S y m o u r sourit tristement :\n   — Non, mon cher Olivier, dit-il, je ne suis pas souffrant.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "10                              DURENDAL\n\n\n\nMais c'est aujourd'hui, vois-tu, que se décide une partie d'où\ndépend le bonheur ou le malheur des jours qui me restent à\nvivre...\n    E t comme il lisait dans les yeux du jeune h o m m e une inter­\nrogation anxieuse, il ajouta vivement :\n    — Non, non, pas maintenant. T u sauras tout, tout à l'heure.\nA table, à t a b l e ! Des estomacs de vingt ans, comme le tien,\nréclament leur pitance à heure fixe. Nous avons le temps,\nd'ailleurs. Nous causerons en prenant le café.\n    Le déjeuner fut absolument silencieux. Une attente solen­\nnelle paraissait planer dans l'air moite de cette salle à manger\nconfortable, où les fines odeurs du repas se mêlaient au parfum\nd'un gros bouquet d'oeillets roses et de violettes posé au milieu\nde la table. Enfin le moka fuma dans les minuscules tasses\nen porcelaine chinoise, et M. S y m o u r se disposa à parler.\nMaintenant son visage, décongestionné, était pâle comme celui\nd'un m o u r a n t ; ses lèvres t r e m b l a i e n t ; ses mains avaient des\ngestes nerveux et affolés. Olivier, à la vue de son trouble, sentit\nun grand froid lui descendre au cœur. E t tout de suite il eut\nla certitude qu'il était, d'une façon ou d'une autre, la cause de\ncette agitation.\n    — Olivier, commença gravement M. Symour, il faut que je\nme confesse devant vous...\n    — Devant moi, monsieur! s'écria le jeune h o m m e . P o u r q u o i ?\nQue suis-je donc pour vous?\n    — Ne m'interrompez-pas, vous allez tout savoir. Mon cher\nOlivier, je n'ai pas toujours été M. Symour, le grand industriel\nque je suis aujourd'hui. Autrefois, quand j'étais un simple\nouvrier d'usine, à Laeken, — oui, à Laeken, à dix minutes\nd'ici — je m'appelais Jacques Van Ormen, et je gagnais rude­\nment ma vie à la sueur de mon front. Ce nom de Symour, c'est\nlà-bas, en Amérique, que je l'ai conquis, en même temps que\nmes six ou sept millions. Le Jacques Van Ormen que j ' a i été,\nne m a n q u a i t ni d'ambition, ni d'intelligence. Après avoir trimé\nsur place p e n d a n t quatre ans, de 21 à 25 ans, il comprit que\ns'il ne s'expatriait pas, il n'arriverait jamais ni à la fortune, ni\nmême à l'aisance. L'Amérique le tentait, il partit donc pour\nl'Amérique. Rien ne le retenait ici ses parents étaient morts\net il n'avait ni frère, ni sœur. Il s'en allait, en apparence le\ncœur léger. E t pourtant quels remords il emportait avec lui,\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                           LES DEUX PÈRES                              11\n\n\nquels remords qui ne l'ont plus quitté p e n d a n t tant d'années,\nquels remords qui n'ont pas cessé d'empoisonner toutes ses joies\net de mêler à l'ivresse de son triomphe un affreux goût de\ncendre et de mort! Il laissait en Belgique ce Jacques Van\nO r m e n , une femme et un enfant, une femme qui n'était pas son\népouse devant la loi, un enfant qu'il n'avait pas reconnu et qui\ncependant était le sien : il les laissait sans ressources, sans\nautre espoir que la vague promesse qu'il leur avait faite de les\nappeler auprès de lui s'il réussissait à trouver une bonne place\nlà-bas, de l'autre côté de la mer. H é l a s ! quel le pitié, et quel cœur\nde roc devait avoir ce Jacques Van Ormen quand cette femme,\ntenant son enfant dans ses bras, se roulait à ses pieds, le sup­\npliait de ne pas partir ou de les emmener avec lui. Mais lui,\nmais moi qui n'aimais plus la femme, et qui n'aimais pas encore\nl'enfant, je demeurai inflexible. Je partis, et ce ne fut qu'après\nque le bateau eut levé l'ancre que je commençai à me repentir\nde ma cruelle lâcheté. Arrivé sur le Nouveau-Continent, je\npassai plusieurs mois à me faire une position. J'entrai enfin en\nqualité de contremaître dans une usine a p p a r t e n a n t à un\nM . Symour. J'y demeurai une obscure et laborieuse unité pen­\ndant environ cinq ans. Je gagnais de fortes journées, mais la\nvie est chère en Amérique. Il m'était impossible d'amasser les\néconomies nécessaires à un voyage en E u r o p e . Je ne pouvais\ndonc aller à la recherche de ceux que j'avais abandonnés et\nauxquels je ne cessais pas de penser. Je leur avais écrit sans\n recevoir de réponse. A l'administration communale du faubourg\n où nous avions habité en dernier lieu, on ne sut pas ou on ne\n voulut pas retrouver leur trace. Les années coulèrent et il vint\n un moment où je compris qu'ils étaient à j a m a i s perdus pour\n moi. Quel animal étrange que l ' h o m m e ! Au temps où je pou­\n vais jouir, chaque jour, de la tendresse si fidèle de ma compagne\n et des caresses délicieuses de mon enfant, je m ' e n n u y a i s de ce\n calme et paisible bonheur; et maintenant que j ' e n étais privé,\n je le regrettais avec une amertume chaque jour accrue et un\n désespoir qui ne se lassait pas de me tourmenter. Mais je fus\n pris bientôt dans le tourbillon des affaires. J'inventai un moteur\n électrique d'un genre nouveau et tel qu'il apportait à l'industrie\n une aide précieuse à bon marché. Mis au courant de mon inven­\n tion, M. Symour me fit venir et me proposa tout de suite de\n m'assoçier à lui. J'acceptai, et ma fortune fut rapide. Plus tard,\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": " 12                           DURENDAL\n\n\n M. Symour, qui n'avait pas d'enfants, m'adopta et m'institua\n  son légataire universel. Cet excellent h o m m e est mort au début\n  de cette année. Après lui avoir rendu les derniers devoirs, je\n mis en ordre les affaires de l'usine, je confiai celle-ci aux soins\n du plus ancien directeur, et je partis aussitôt pour l ' E u r o p e .\n Vous avez deviné, Olivier, quel était mon but. Vieux, usé par\n le travail, riche et incapable désormais de fonder une famille\n nouvelle, je voulais retrouver à tout prix celle que j'avais aban­\n donnée jadis. Je voulais retrouver surtout ce fils que j'avais trop\n peu connu, que j'avais mal aimé, envers qui je m'étais rendu\n coupable du plus grand des crimes, mais en qui coulait mon\n sang, qui était formé de ma chair et de mon esprit et à qui je\n voulais léguer ma fortune, mon nom, tout le résultat de mon\n labeur immense. Ce fils, Olivier, ce fils!...\n    Jacques S y m o u r dut s'arrêter : des larmes obscurcissaient sa\nvue, un grand frisson secouait son torse de vieil athlète. E t ce\nfut Olivier lui-même qui acheva la phrase commencée :\n    — Ce fils, dit-il presque à voix basse, c'est moi, n'est-cepas?\n    M. S y m o u r inclina affirmativement la tête, et il se fit un\ngrand silence. Qu'allait répondre le jeune h o m m e . T o u t e l'âme\ndu vieillard était comme suspendue à ces lèvres, d'où allait\ntomber son arrêt de vie ou de mort. Après avoir réfléchi, Olivier\nreprit lentement :\n    — Je savais que je n'étais pas le fils de celui que j'appelle\nmon père, de ce pauvre père Claes qui a t a n t travaillé pour me\nfaire donner un peu d'instruction. Ma mère m'avait dit que\nmon vrai père était mort quand j ' é t a i s encore tout petit. Mais\nque j'étais loin de me douter de la vérité! A présent que\nvoulez-vous que je devienne, que comptez-vous faire de moi?\n    M. Symour, haletant, presque ivre de joie, s'était jeté sur les\nmains du jeune h o m m e , qu'il pressait contre ses lèvres :\n   — Ah! s'écria-t-il, tu ne me repousses p a s ! T u ne me chasses\npas comme tu en aurais le droit ! Est-ce donc que tu me par­\ndonnes ma faute terrible et les souffrances, les privations que\nvous avez, ta mère et toi, endurées peut-être à cause de moi?\nVoilà six mois que tu es ici, six mois que je suis enfin parvenu\nà te retrouver, à me rapprocher de toi, et il ne s'est pas passé\nun jour sans que le désir m'ait t o u r m e n t é de te faire la confes­\nsion que tu viens d'entendre. Je n'osais pas parler, j'avais peur\nde t a colère, de ton mépris; pis que cela : de ton indifférence.\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                           LES DEUX PÈRES                            13\n\n\n Si je me suis décidé aujourd'hui à avoir avec toi une expli­\n cation bien nette et bien franche, c'est que j ' a i reçu d'Amérique\n la nouvelle que ma présence est nécessaire à l'usine. Mon congé\n est fini. Il faudra que, dans quelques jours, je m'en retourne\n là-bas...\n    Il hésita un instant à poursuivre, puis, avec un grand effort\net d'une voix étranglée par l'émotion, il acheva :\n    — Me laisseras-tu repartir seul, mon fils?\n    Olivier s'attendait à cette prière. Depuis qu'il avait saisi le\nsens de la confession de son père, il savait bien où celui-ci vou­\nlait en venir. Que répondre? Quel était son vrai devoir?\nDevait-il rester ici auprès de sa vieille mère impotente, de son\npère adoptif si aimant et si bon; ou bien devait-il suivre dans\nune patrie nouvelle celui dont il était toute la race et dont le\nsang coulait en ses veines? L'intérêt, certes, lui conseillait de\npartir; mais le devoir ne lui ordonnait-il pas de rester? Dégagée\nde sa première surprise, sa perplexité devenait une souffrance.\n Il demeurait là, les yeux baissés, le cœur douloureusement\nagité, les lèvres mueltes, en face de cet h o m m e que son\nsilence torturait presque j u s q u ' à l'évanouissement. M. Sy­\nmour, recueillant toutes ses forces, voulut tenter un effort\nsuprême :\n    — Olivier, dit-il, je suis allé, ce matin, rendre visite à ta\nmère. Oui, à elle aussi, j'avais à d e m a n d e r pardon. Je sais q u e\nl'homme qui l'a épousée et qui t'a adopté s'est montré l'un de\nces simples héros comme notre peuple en compte t a n t . Je sais\nqu'elle l'aime autant qu'il l'aime, et mon intention n'était pas\nde troubler le bonheur qu'elle possède grâce à lui, et que moi\nje n'ai pas eu le courage de lui donner. Ce qui est passé est\npassé. A présent, je ne puis plus rien faire pour elle. De l'ar­\ngent? Le vieux Claes a l'âme trop fière : il n'accepterait rien de\nmoi. Aussi n'est-ce pas de cela que j'avais à lui parler. J'ai fait\npart à ta mère de l'intention que j ' a i de t'emmener avec moi en\nAmérique, si tu y consens. Mais comme je ne veux pas vous\nséparer, je lui ai proposé de s'expatrier, elle aussi, avec son\nmari. Claes est valide encore. Je lui donnerai, dans mon usine,\nun poste de confiance qui lui assurera largement ses moyens\nd'existence. S'il refuse d'entrer à mon service, je lui ferai obtenir\nune place bien rémunérée chez un industriel de mes amis. De\ncette façon vous ne vous quitterez pas, et moi j ' a u r a i mon fils\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "14                            DURENDAL\n\n\nauprès de moi p e n d a n t mes derniers jours. Que penses-tu de\ncette solution?\n    — Qu'a répondu ma mère? interrogea le jeune homme sans\nlever les y e u x .\n    — T a mère! s'écria M. S y m o u r avec une sorte de colère ren­\ntrée. Comme toutes les femmes heureuses, elle a oublié le passé.\nC'est à peine, après tant d'années, si elle se souvient du temps\noù nous vivions ensemble. Elle t'a affirmé, n'est-ce pas, que ton\nvrai père était mort. E h bien, on dirait qu'elle le croit réelle­\nment. C'est en vain que j ' a i essayé d'éveiller des souvenirs dans\nson âme oublieuse. A toutes mes paroles, elle ne faisait q u ' u n e\nréponse, toujours la même : « Je ne me rappelle pas. » J'espé­\nrais qu'elle aurait pitié de moi, qu'elle comprendrait l'impé­\nrieux besoin de reconquérir mon fils, de l'emporter avec moi,\nde l'établir dans mes biens, dans mon activité, comme l'héritier\nde ma fortune, de ma pensée, de ma force créatrice, comme le\ncontinuateur de l'œuvre à laquelle j ' a i consacré ma vie. N o n ,\ntout cela ne pénètre pas sa froide indifférence. « Je ne me rap­\npelle p a s ! Ce ne sont pas mes affaires! » Voilà tout ce que j'en\nai tiré. Enfin, fatiguée peut-être de mes prières, de mes suppli­\ncations, elle m'a promis de transmettre ma proposition à son\nmari et de me faire parvenir sa réponse dans le courant de\n l'après-midi. Cette réponse, je l'attends. Quelle qu'elle soit, que\n feras-tu, toi, mon enfant? C'est que je me meurs d'impatience\n et d'angoisse! Je t'aime, vois-tu! Je t'aimais avant de te con­\n naître. Je t'aime plus encore, m a i n t e n a n t que j'ai pu apprécier\ntes qualités sérieuses et charmantes, ton honnêteté, ton amour\n du travail, l'affection que tu portes à ta mère et à ton père\n adoptif. T u es bien le fils que j'ai rêvé. C o m m e n t voudrais-tu\n que je pusse désormais me séparer de toi? Viens, tu seras riche,\n tu seras puissant, tu seras aimé. J'ai 7 millions. Nous en gagne­\n rons d'autres ensemble. T u commanderas à une armée d'ouvriers.\n T u sauras ce qu'est la grande vie de labeur fiévreux, de luxe\n inouï que mènent là-bas les producteurs de la richesse,\n les maîtres de ce continent fabuleux. N'est-ce pas que tu vien­\n dras, dis? N'est-ce pas que tu ne me laisseras pas partir seul?\n  — Attendons la réponse de ma mère! m u r m u r a Olivier, sans\nregarder le vieillard. Celui-ci fit un grand geste de désespoir et\nquitta la c h a m b r e . L e secrétaire prit un livre et se mit à en\nextraire des notes qu'il transcrivait sur fiches. Sa main, machi-\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                          LES DEl'X   PÈRES                         15\n\n\nnalement, traçait des mots sur le papier, mais en lui se livrait\nune lutte ardente. Il se sentait au point culminant de sa vie.\nSur quelle pente allait-il se laisser entraîner par les événements?\nE t d'abord, que diraient sa mère et son père adoptif ? S'ils\nrefusaient — et c'était probable — de s'expatrier à leur âge, de\nsuivre au loin un h o m m e pour lequel ni l'un ni l'autre ne\npouvaient avoir que du mépris, que ferait-il, lui, le fils, tiraillé\nentre deux devoirs, appelé là-bas par son père selon la chair,\nretenu ici par son père selon l'amour? L'intérêt, la curiosité, la\ns y m p a t h i e plaidaient pour le premier; l'affection, la recon­\nnaissance, la douce et longue habitude plaidaient pour le\nsecond. E t il hésitait à décider quoi que ce fût, il pesait les\nmobiles opposés, il cherchait la bonne voie à travers le trouble\nde sa conscience, q u a n d , vers le soir, on vint l'avertir qu'un\nh o m m e et une femme, vêtus comme des ouvriers, d e m a n d a i e n t\nà parler à M. Symour. T o u t de suite il eut l'idée que c'était\neux, les pauvres parents, et qu'ils venaient le reprendre, le\ndisputer à leur richissime rival.\n    Ils entrèrent, et M. Symour se trouva aussitôt devant eux. T r è s\nsimplement, le père Claes salua l'industriel, puis il parla ainsi :\n    — M. Symour, ma femme m'a dit que vous vouliez emmener\nnotre fieu avec vous en Amérique. Il paraît qu'il est votre fils\npar la naissance. C'est bien possible, et ce sont là des choses\nqui ne me regardent point. Moi, quand j ' a i épousé sa mère, je\nl'ai trouvé clans les bagages et, ma foi, j ' a i cru tout de suite\nqu'il était à moi aussi bien qu'à elle. L e gamin était gentil, il\napprenait bien à l'école, et je me suis dit comme ça, qu'il ne\nserait pas un ouvrier. Je l'ai fait instruire donc, et je peux bien\ndire qu'il ne m'a jamais donné que des satisfactions. A présent,\nil est grand, il gagne sa vie, il n'a plus besoin de nous, il peut\nvoler de ses propres ailes : c'est la coutume, q u a n d les petits\noiseaux se sentent en force, qu'ils tirent de leur côté et laissent\nlà père et mère. T a n t pis pour les vieux, voilà tout. Nous\nsommes donc venus, ma bonne femme et moi, vous dire à\ntous les deux que vous êtes bien libres de faire tout ce qui vous\nplaît. Si Olivier vous suit dans ces pays de là-bas, d a m e , ce\nsera de son plein gré, et il est d'âge à savoir comment il doit se\ncomporter. Quant à nous, monsieur Symour, nous vous\nremercions beaucoup de l'idée que vous avez eue de nous\nemmener aussi. Ça, c'est d'un brave h o m m e . Vous auriez\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "16                            DURENDAL\n\n\npu nous secouer sans y mettre tant de façons. Mais, voyez-vous,\nmême si le cœur y était, ce seraient les j a m b e s , je veux\ndire tout notre vieux physique délabré, qui ne voudraient\nplus d'un pareil voyage. On n'est plus jeune, monsieur\nSymour, on a dans les soixante, la femme et moi. Qu'est-ce\nque vous voulez qu'on aille faire en Amérique? E t puis,\nil y a encore quelque chose, quelque chose que je ne sais\npas bien dire, mais que je sens là, sous mon crâne : Ça\nme gênerait de recevoir de l'argent de vous, même en travaillant.\nÇa me gênerait d'en recevoir d'un autre, même d'Olivier,\nà cause de vous. L a femme est comme moi sur ce chapitre ;\nnous en avons causé ensemble tantôt et elle pense que\nça la gênerait aussi. Dans ces conditions, n'est-ce pas, notre\nréponse est bien claire, il n'y a pas à tourner autour du pot :\nqu'Olivier s'en aille, si c'est son goût. Je ne dis pas que ça\nnous fera plaisir; je ne dis rien du tout, car je ne veux pas\nl'influencer. Nous, nous restons ce que nous sommes : à nos\nâges, ça ne vaut plus la peine de changer.\n   Il avait débité tout cela d'une haleine, le vieux, comme s'il\navait appris la tirade par cœur. E t m a i n t e n a n t , ils restaient\ndebout, sa femme et lui, impassibles en apparence, avec de\npauvres mains tremblantes et des yeux qui palpitaient sous les\npaupières, pareils à des bêtes blessées. M . Symour, tout\ninterdit, hésitait à parler. Ce qu'il allait dire, le ton de sa\nvoix, une faute, un mot maladroit, suffirait peut-être à détourner\nde lui Olivier. Celui-ci, muet toujours, regardait fixement son\npère adoptif. Enfin M. S y m o u r parla. Il répéta aux deux vieux\nla confession qu'il avait faite le matin à son fils. Il dit ses\nregrets, ses remords, sa vie sans but, son désir de reprendre\nOlivier auprès de lui. Si la chose eût été possible, il serait resté\nà Bruxelles, et, de cette façon, son fils eût été à lui sans cesser\nd'appartenir à sa mère et à l'excellent h o m m e qui l'avait élevé.\nMais la chose, hélas! n'était pas possible. P e n d a n t plusieurs\nannées encore, dix ans peut-être, il devait habiter l'Amérique :\nses affaires l'exigeaient impérieusement. Avant l'expiration de\nce délai, la liquidation de son usine ne pouvait se faire sans\nd'énormes pertes d'argent. Voilà pourquoi il avait songé à les\nemmener tous. Les scrupules qui empêchaient le père Claes\nd'accepter son argent et son appui lui paraissaient bien vains.\nQui connaîtrait, là-bas, leur situation respective?\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                         LES DEUX PÈRES                           17\n\n\n   — Moi je la connaîtrais, interrompit le vieil ouvrier, et ça\nsuffit. L'opinion des autres, je m'en moque.\n   — Alors, continua M. S y m o u r que la colère commençait à\ngagner, alors, vous refusez ! Vous refusez par entêtement, par\ndépit, par rancune ! Vous placez notre Olivier devant l'alter­\nnative d'être cruel envers vous ou envers moi ! E h bien, c'est\nmoi qu'il suivra, j ' e n suis sûr ! Il se dira que s'il vous doit\nà vous de la reconnaissance et de l'amour, c'est moi tout de\nmême qui suis son père, son vrai père ! Il est à moi, ce garçon,\nà moi des pieds jusqu'à la tête. J e l'ai bien étudié d u r a n t les\nsix mois qu'il a vécu ici, et je le connais comme si je ne l'avais\njamais quitté. Il me ressemble p h y s i q u e m e n t et moralement.\nIl a tous les traits de mon visage, et aussi toute l'énergie que je\npossédais à son âge, toute l'ardeur au travail qui m'a valu ma\nfortune. Et vous voudriez qu'il continuât à végéter ici, à gratter\ndu papier pour douze ou quinze cents francs par an, alors que\nje l'appelle à continuer mon œuvre, à substituer son effort au\nmien ! Non, il ne fera pas cela : il a trop d'intelligence, trop de\nvolonté, trop de bon sens aussi. N'est-ce pas, Olivier? Répond\ndonc, mon enfant ! Dis-leur qu'ils ont tort, qu'ils doivent nous\nsuivre, ou bien que tu partiras sans eux !...\n   M. Symour avait prononcé ces derniers mots avec une telle\nforce, avec des accents si déchirants, avec une voix si grosse de\nlarmes contenues que le jeune h o m m e , profondément ému, le\nsaisit dans ses bras et l'étreignit en sanglotant. Déjà le vieillard\ncroyait triompher. Déjà le père Claes et sa femme avaient fait\nun pas vers la porte, quand Olivier les arrêta d'un signe. Un\ninstant il appuya la main sur ses yeux, comme s'il voulait con­\nsulter une dernière fois sa conscience, puis il dit doucement,\ntendrement, mais avec une tranquille fermeté qui révélait\nl'inflexibilité de sa résolution :\n   « Je vous ai bien écoutés tous les deux, vous, mes deux pères,\net, en vous écoutant, j ' a i beaucoup réfléchi, je me suis beau­\ncoup souvenu. Que faire, que décider ? Quoi qu'il arrive, celui\nque je n'aurai pas choisi ne s'en consolera jamais, je le sens\nbien. Cependant, la situation n'a qu'une issue : il faut que je\nchoisisse, il le faut absolument. E h bien, celui que je choisis,\nc'est vous, père Claes, et cela non seulement parce qu'en\ndemeurant avec vous je reste aussi près de m a m a n , mais je\nvous choisis pour vous-même, à cause de votre simple et\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": " 18                           DURENDAL\n\n\n sublime bonté. Q u a n d vous avez épousé m a mère, j'étais déjà\n là, moi, souvenir vivant d'une union ancienne, et m a présence\n aurait pu vous être odieuse. Bien loin de m'en tenir rigueur,\n vous m'avez au contraire adopté tout de suite comme votre fils,\n et jamais père ne fut plus tendre pour ses petits que vous ne le\n fûtes pour moi. Je n'ai pas oublié le temps où vous rogniez sur\nvos maigres salaires pour m'acheter d'humbles jouets, pour payer\n mes écoles et mes livres, pour que je fusse toujours proprement\nhabillé, aussi bien qu'un enfant de bourgeois. P l u s tard, q u a n d\nj ' a i pu réfléchir et comprendre les choses, j ' a i vu comment vous\ntraitiez m a m a n , sans j a m a i s lui reparler de son passé, sans\njamais, même aux jours pénibles de grève ou de morte-saison,\nlui reprocher cette bouche supplémentaire qu'elle avait imposée\nau foyer. P o u r tout cela, père Claes, je vous ai voué un amour\nsi entier, si absolu que je ne pourrais certes vous aimer davan­\ntage, même si vous étiez mon père tout à fait. Aussi je reste\navec vous, je vous fais joyeusement le sacrifice de la situation\nbrillante que M. S y m o u r m'offre auprès de lui. M. Symour\nest mon vrai père : je n'ai donc pas à le juger. Je ne dirai rien\nde lui, sinon que je lui suis reconnaissant de. toute mon â m e de\nce qu'il voulait faire pour moi. Je lui reste attaché par des\nliens que n'affaiblira pas la distance et que le temps respectera.\nMais je ne puis le suivre. Je ne puis préférer mon intérêt per­\nsonnel et son bonheur à lui, au devoir que j ' a i de rendre\nheureux j u s q u ' à leur dernier jour, par ma présence constante,\npar mes soins, par mon amour, m a vieille m a m a n qui ne vit\nque pour moi, et le brave homme, le cœur dévoué et fidèle qui\nm'a aimé pour moi-même, alors que je ne lui étais qu'un\nétranger !        »\n    Bégayant de joie, ivres, chancelants, les mains tendues, les\nlèvres chaudes de baisers, les deux vieux s'étaient élancés vers\nOlivier et se blottissaient frileusement contre lui. M. S y ­\nmour, très pâle, les narines pincées, la main fouillant nerveuse­\nment sa poitrine, semblait prêt à s'abattre sur le parquet.\n    — C'est bien, dit-il enfin. Je partirai seul.\n    E t , s'appuyant aux meubles, aux murailles, il sortit de la\nchambre, le dos rond, les épaules secouées convulsivement.\n    — Je savais bien, mon fieu, cria alors la mère, que tu ne\nnous quitterais pas ! T o n vrai père, c'est Claes, vois-tu.\nL ' a u t r e , ça ne compte pas !              GEORGES RENCY.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "     LA C H U T E DU CHRIST\nChemin   de   Croix   de   l'Eglise   Sainl-Joseph\n\n              (ERNST       WANTE)\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": ""}, {"page_pdf": 34, "texte": "        Les Moines Orfèvres\n                              Je                                               veux\n                              Mourir   eu ciselant clans l'or un          ostensoir.\n                                              J O S É - M A R I A DE H É R É D I A .\n\n\n\nLa salle est liante et large, et, par les vitraux       peints,\nOn devine alentour le frisselis des pins\nSous un grand ciel d'orage où passent des nuées,\nQu'emplissent    les clameurs des rafales ruées.\nEt qu'illumine, par instants, un large éclair,\nJailli, bouquet de feu, sous les sabots de fer\nDes chevaux qu'à son char bruyant la foudre            attelle.\nLa salle est haute et large, et simple, et sombre, et belle.\nSon calme souverain de sanctuaire clos\nFait contraste avec les formidables      sanglots\nDe l'ouragan,     des bois, des torrents, de la plaine.\nLes moines blancs, drapés dans la bure ou la laine,\nEl qui semblent mirer du bonheur dans leurs            yeux,\nAssis devant la table, œuvrent,         silencieux.\nLa table est longue, elle est massive; dans un chêne\nPar les bœufs amené de la forêt          prochaine,\nHabile charpentier,     un frère la sculpta.\nDe nacre ciselée un autre        l'incrusta;\nEt l'on voit maintenant      tous les moines orfèvres\nChoisir, l'extase au cœur et le sourire aux lèvres,\nDans les coffrets épars les propices          joyaux,\nEl, d'une main experte en habiles            travaux,\nFaire, au dos somptueux        des     évangéliaires,\nDans la pourpre habillant missels et bréviaires,\nS'épanouir    des fleurs, des étoiles briller,\nLuire les émaux neufs du blason              familier,\nLe casque les timbrer, le tortil ou la mitre,\nEt de longs rinceaux d'or enlacer l'or du titre.\nDevant eux, l'éclat pur et froid du diamant\nEclipse les saphirs d'un bleu de          firmament,\nEt ce sang, les rubis, et ces larmes, les perles. —\nDurant des siècles, tu baignas, flot qui déferles,\nAccouru des lointains horizons de la mer,\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "20                             DURENDAL\n\n\n     Sur l'île nostalgique   où rêve un cœur amer,\n     L'écueil où ces coraux fleurirent, fleurs de l'onde;\n     Et tu donnas à ces béryls, onde      profonde,\n     Belle onde glauque, un peu de ton glauque        reflet.\n     Sur la nappe splendide en velours violet,\n     Plein de frissonnements    et de nuances    chaudes,\n     Ruissellent les feux verts d'un collier    d'émeraudes;\n     Et, d'un superbe élan, parmi les vases d'or\n     Un grand aigle d'argent s'éploie et prend l'essor,\n\n     Ces vases disent bien l'art patient du moine !\n     D'autres sont de vermeil, d'onyx ou de sardoine,\n     Précieux par la forme, ou la trempe, ou l'émail;\n     D'autres sont d'améthyste aux ferveurs de camail.\n     Plus loin, sur les rayons des monstrances        géantes,\n     L'escarboucle s'égrène en gouttes      brascantes;\n     El là, sur cette crosse au galbe     tourmenté,\n     D'un feuillage mimant la fantasque       beauté,\n     Brillent — comme au matin, sur les plantes, l'eau pâle —\n     L'hyacinthe   couleur de soleil et l'opale,\n     El la turquoise encor, la turquoise     d'azur.\n\n     Tant de joyaux épars sur tant de coupes, sur\n     Tant de coffrets ornés de fines armoiries,\n      Constellant les satins et les orfèvreries,\n     El cernant le pourtour des patènes        d'argent,\n     Tous ces joyaux, c'est comme un arcen-ciel            changeant!\n     Mais aux rouges vitraux bien d'autres joyaux saignent :\n     Sous les mailles de plomb qui l'arment et l'enceignent,\n     Chacun d'eux, secoue par l'orage, et tremblant,\n     S'embrase tout à coup d'un feu sombre et sanglant.\n     Dans l'arcade en liers-point des ogives, éclate,\n     Symphonique      et vibrant, leur poème écarlale ;\n     Mais des rosaces les pétales      chatoyants,\n     Les trèfles, les meneaux, les lobes      flamboyants.\n     Gemmés de Ions lilas, nuancés de tons mauves,\n     Unissent leur clarté douce à ces clartés fauves,\n     Et leur teinte suave à ces lueurs de sang,\n     Le tonnerre pressé redouble : incandescent,\n     L'un après l'autre éclair, trouant la nue ardente,\n     Fait autour du moustier brûler l'enfer de Dante.\n     Des toits aux fondements on voit les murs           branler,\n     Sur ses quatre pieds tors la table       chanceler,\n     S'entre-choquer    les bords des coupes    merveilleuses,\n     Tressauter le cristal ouvragé des veilleuses,\n     Les médaillons d'or fin trembler au bout des croix...\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                LES MOINES ORFEVRES                               21\n\n\nLe cœur inaccessible aux puérils       effrois,\nLes grands moines rêveurs penchent leur front        d'albâtre.\nBaigné d'une lumière électrique et bleuâtre,\nSur l'œuvre sans égal qui les prend tout entiers.\nDe la tempête en vain montent les bruits altiers :\nA ces amis de Dieu la foudre est familière,\nEt dût-elle, heurtant les tours à poivrière,\nEcraser le moustier formidable et géant,\nEt creuser dans le sol un cratère béant,\nDût-elle anéantir leurs corps, laissant leurs âmes\nJaillir soudain vers Dieu comme un long vol de flammes,\nIls s'offriraient, joyeux et forts, au coup mortel,\nEt mourraient      en sculptant des vases pour l'autel.\n\n                                            EMILE   CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "                   Le Baron Gevaert\n\n               Au m o m e n t de mettre en pages le présent fascicule,\n                 nous apprenons la triste nouvelle de la mort du\n                 baron'Gevaert, le distingué directeur du Conser­\n                 vatoire. Nous lui consacrerons dans un pro­\n                 chain fascicule une notice plus étendue et plus\n                 digne de lui. N o u s tenons cependant à déposer\n                 dès m a i n t e n a n t les fleurs de notre respectueux\n                  hommage sur la t o m b e de ce noble artiste,\nsaluer sa grande mémoire et offrir nos condoléances affec­\ntueuses et sympathiques à la famille et spécialement à notre\nami H . Fierens-Gevaert, gendre du défunt.\n   L e baron Gevaert fut à la fois un compositeur de talent, un\nsavant tout à fait remarquable, d'une science vraiment encyclo­\npédique et nullement renfermée dans les limites de la musique,\net l'idéal d'un Directeur de Conservatoire. C'est lui qui a fait\ndu Conservatoire de Bruxelles ce qu'il est. Grâce à ses soins\ninfatigables et intelligents, cet institut est devenu une des plus\nbelles et des plus remarquables écoles de musique du monde\net dont la réputation dépasse nos frontières.\n   Il jouissait auprès de ses professeurs, grâce à la fois à sa\nsupériorité reconnue de, tous et à son aménité qui ne se démen­\ntait jamais et se prodiguait largement à tous, aux grands\ncomme aux humbles, d'un prestige inouï et qu'on ne rencontre\nque bien rarement. T o u s , professeurs et élèves, non seulement\nrespectaient et vénéraient ce Directeur incomparable, mais lui\nportaient une véritable et profonde affection, qu'on lui témoi­\ngnait en toute sincérité et chaleureusement chaque fois que\nl'occasion s'en présentait.\n   E t quelles nobles jouissances d'art les merveilleux concerts\nconduits par lui avec une véritable maîtrise et avec un enthou­\nsiasme juvénile que l'âge même ne parvint pas à diminuer, ne\nnous procurèrent-ils pas ! Nous lui en devons une profonde\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                           L E BARON G E V A E R T                        23\n\n\n\nreconnaissance. Il était toujours si touché, le brave Gevaert,\nquand on lui exprimait celle-ci. Je retrouve à l'instant parmi\nmes papiers ce simple billet, qu'il m'adressa précisément au\ntemps de Noël, il y a quelques années, en réponse à un mot\nd'admiration que je lui avais écrit après son premier concert de\nl'année, donné, selon la coutume, le dimanche avant la Noël :\n\n   Bien que ne pouvant accepter tout ce que vous dites de flatteur\npour ma personne, je vous remercie de tout cœur des mots que vous\nm'adressez. Vous le savez certainement d'expérience, il n'est pas de\nplus grand bonheur ici-bas que de communiquer sa foi aux autres, et\nc'est un joyeux don de Noël pour moi que d'avoir pu, en ces jours bénis,\nprocurer à mes concitoyens une noble puissance d'art. H o d i e n o b i s\nde c œ l o pax v e r a d e s c e n d i t . Bonne fête, monsieur l'Abbé. Votre\nbien dévoué serviteur, F. Gevaert. Bruxelles, veille de Noël.\n\n    C'est la veille de Noël qu'il m'écrivait ces mots empreints\nd'une si grande bonté et d'une si noble simplicité, où le recon­\nnaîtront tout entier et de suite tous ceux qu'il honorait de son\namitié. C'est en cette même veille de la Nativité du Sauveur que\nson âme chrétienne est partie, pour aller chanter le Gloria in\nexcelsis de la nuit de Noël avec les Anges au P a r a d i s , après avoir\nd e m a n d é lui-même et reçu avec une piété touchante tous les\nsacrements de Notre Mère la Sainte Église.\n\n                                                     HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "       G R A V U R E S A LA M A N I È R E             NOIRE\n\n\n\n\n                  Logis Romantiques\n               MAXIME racontait        :\n                          « Épris de solitude et de silence, je passais\n                      mes jours dans une chambre haute dont les\n                      fenêtres s'ouvraient sur les toits, et tout en­\n                      combrée de livres. Des estampes, des crépons,\n                      des éventails japonais traçaient sur les mu­\n                      railles des calligraphies paradoxales et ba­\n                       riolées, dont la poudreuse fantaisie avait, dès\nlongtemps, cessé de me récréer, et qui n'étaient que les\nvétustes vestiges d'un temps où je me figurais avoir été\nheureux... Q u ' i m p o r t e le décor d'une vie indifférente à elle-\nm ê m e ? . . . Si c'était la vie qui s'en allait de moi, ou moi d'elle,\net qui des deux éconduisait l'autre, je n'aurais su le d i r e . . .\n   » J'habitais une maison insolite, où les foules et le bruit que\nje fuyais semblaient ironiquement me poursuivre : elle était\ntoute retentissante du piétinement incessant des allants et\nvenants, remplie de l'écoulement perpétuel d'êtres hétéroclites\nqui venaient, s'asseyaient un instant, harassés, puis repartaient\non ne sait où, violemment, dans la vie... Un vent soufflait,\nsans doute, devant la porte, qui les emportait...\n   » Je me figurais, parfois, être une épave accrochée dans les\nherbes, au milieu du lit d'un fleuve, secouée et bousculée par\nle cours inépuisable des eaux qui la frôlent sans l'entraîner...\nDes gens apparaissaient, racontaient leur histoire, puis\nsoudain, s'évadaient, presque fabuleux, déjà : ils n'avaient pas\nfini de parler que d'autres individus, aussi inconsistants et\néphémères, prenaient leur place, racontaient leur histoire... E t\nle narrateur changeait, mais non l'histoire, toujours la m ê m e ,\nsans commencemenc ni épilogue, quelconque et vaine...\n   » Il y avait des hommes, des femmes et des enfants à tous\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                        LOGIS   ROMANTIQUES                         25\n\n\nles étages; l'immeuble était machiné comme un décor de\nvaudeville, tout en portes qui n'interrompaient pas de s'ouvrir\net de se fermer, en laissant sourdre, lorsqu'elles s'entrebâillaient,\nun vacarme impétueux et contradictoire de cris, de casseroles\nremuées, de flûte et de piano. Il y avait des comédiens : un\ngros acteur comique, toujours sombre et bilieux; puis, la frêle\nfemme, éplorée et fatale, d'un chanteur qui était allé débuter\nen quelque pays hyperboréen, toujours errante dans la maison,\ncomme des mânes abandonnés, sale, enveloppée d'une tragique\nrobe de chambre et suivie de ses enfants affamés... E t des\nétudiants, des élèves du Conservatoire constamment occupés à\naccorder des violons douloureux. E t , il y avait eu aussi, des\nfilous, de louches agents d'affaires, des insolvables et des\nfemmes sans nombre, toutes vieilles, toutes ayant subi des\nrevers de fortune et vivant de travaux démodés et dérisoires...\nEt l'une d'entre elles avait une colombe nommée Pitchoula, qui\nremplissait la maison de la nostalgie élégiaque de ses roucoule­\nments et pondait des œufs vides... « T o u s les œufs sont\nvides, me disais-je, tout est vide, et cette maison même, avec\nsa population latitante et migratoire... L a même figure ne\nsurgit pas deux jours de suite sur la même porte et les escaliers\ngémissent sous les pas éternels d'une procession fantômale\nd'inconnus. Moi seul suis i m m u a b l e parmi ces changeantes\napparences; et je me fais l'effet d'un comparse de revue, tou­\njours présent au milieu de scènes incessamment renouvelées..\nL a vie balaye d'un balai irrésistible dans cette maison et fait\néperdûment tourbillonner toutes ces poussières... Qu'at­\ntendai-je, moi, poussière trop casanière? Que les meubles,\nsaisis de la contagieuse frénésie des h a b i t a n t s , s'ébranlant à\nleur tour, se précipitent pêle-mêle, en se bousculant dans les\nescaliers?... »\n   » L a colombe, cependant, roucoulait sur son œuf toujours\nplus v i d e ; les pianos continuaient à vomir de démoralisantes\nmusiques ; les casseroles à retentir, et les cris... Les paliers et le\nvestibule bruissaientsans interruption sous le glissement innom­\nbrable des pieds... E t je me dis, à la fin « C'est la rumeur\nininterrompue de la vie universelle !... Les locataires passent\net la maison d e m e u r e ! Pourtant, ne faudra-t-il pas que\nje m'en aille, également, pour ne pas me faire remarquer ?... »\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "26                             DURENDAL\n\n\n    « Oui, continua Maxime, après un silence, j'ai connu des\nlogis divers !... T o u t e l'horreur des garnis loués, selon mon\nh u m e u r ou ma fortune, sous les combles, meublés d'une table\nsans aplomb, d'une « commode » et d'un fauteuil, invalides de\nl'Empire ! — ou, à l'étage, avec la poisseuse trivialité d'un luxe\neffarant d'acajou et de simili ... Quelquefois, je m'installais\navec soin et prédilection, m'efforçais de donner à mon habi­\ntacle une physionomie personnelle et a m i e ; le plus souvent, je\ncampais, simplement, en vagabond, excitant la soupçonneuse\ndéfiance des logeurs qui, sournoisement, me surveillaient...\nJ'aurais été heureux si j'avais pu me débarrasser de moi-même,\nannuler complètement en moi la conscience de la vie et de\nmes actes, et faire que d'inutiles raisonnements, une logique\no b s é d a n t e , n'intervinssent plus, avec i m p o r t u n i t é , pour\ntroubler l'amorphe et taciturne rêvasserie où j ' a u r a i s voulu\nme confiner...\n    » L e silence a d'inépuisables ivresses, mais il faut qu'il soit\ndésintéressé, je veux dire passif, sans autre intention ni but\nque lui-même : qu'il ne soit ni de dépit, ni de vengeance, ni\nd'orgueil, ni de dédain — mais de lui-même et pour lui-\nm ê m e . . . Qu'il ne soit pas l'ombrageuse sauvegarde de pensées\nintimes qui redoutent d'être consolées ou — profanées, ni l'abri\nd'une méditation défendue contre les intrusions, ni le refuge\noù vivre avec sa blessure - ou son agonie...\n    » Si la vie vous endolorit, quel remède serait-ce que de\nvous en retirer, si vous trouvez un bourreau plus ingénieux\net plus subtil en vous-même ? Je veux donc un silence, non\nseulement apparent, mais intérieur, et que l'ombre où je serai\npour les autres me cache à mes propres y e u x . . . E t puisque,\nenfin, nous ne saurions arrêter tout à fait la pulsation de la\npensée en nous, un silence peuplé de formes de plus en plus\ngrises et indistinctes; une sorte de houle de néant; un bain léthar­\ngique d'âme; une torpeur assez lucide pour connaître qu'elle\nest, et jouir de se sentir sombrer peu à peu dans une incon­\nscience semblable à un paysage fait d'eaux stagnantes, de\nbrouillard et de diffuses lueurs...\n    » E t ce silence trouve sa perfection surtout en ces journées\npluvieuses, à moitié nocturnes déjà, avec leurs blafardes nappes\nh u m i d e s de nuages s u s p e n d u s . . . L e ciel, au travers des\ncarreaux embués, m'apparaît comme un immense m a s q u e\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                       LOGIS ROMANTIQUES                         27\n\n\nconfus, auquel chaque minute ajoute une teinte d'obscure\nlividité, et qui, cependant, au milieu des ténèbres descendues,\nresta longtemps distinct, dressé là ainsi que la tète, de plus en\nplus informe, d'une statue de neige salie et fondue par le\ndégel... L a nuit est déjà venue que des clartés mortes traînent\nencore dans les rideaux et aux angles des meubles, rayons\nvacillants d'une réalité devenue fabuleuse — et qui est, pour\nmoi, l'image même de ce silence dont je goûtais le dissolvant\nvertige...\n   » Mais, bientôt, le réverbère placé en face de ma fenêtre\nprojette dans ma chambre la lumière de sa flamme misérable,\nagitée par le vent... Les cloisons opaques du silence s'éva­\nporent brusquement; mon âme revient à elle — au sentiment de\nsa solitude... Et cette solitude, elle, prend la figure de la ché­\ntive rue déserte, entrecoupée de terrains vagues, piteuse,\nnoyée de pluie et de boue, qui aligne ses rangées parallèles de\nmesquines maisons pleines de nouveauté et d'indigence...\n   » D'heureux êtres, pourtant, gîtent dans ses habitations que,\nrégulièrement, je vois se diriger vers la ville, requis par des\nbesognes ou des consignes. Malgré l'aridité de ce problème,\nsans attrait, au surplus, ni solution, le mystère fou me préoc­\ncupait, de l'existence de mes voisins... Quel inconcevable res­\nsort, toujours aussi souple et tendu, faisait se démener ces\ngens-là, — et des multitudes à leur exemple — de la maussade\naurore à la soirée morne, pour acquérir la parcimonieuse pitance\nqui engendrera la nouvelle force en eux de recommencer ce\nlabeur dérisoire, le lendemain ? Baroque et précieux paradoxe :\n « Passer sa vie à la gagner ! » ... Si l'agir universel, l'éblouis­\nsante gravitation sidérale pouvaient, à un signe du destin\nsardonique, s'arrêter — d'un coup, la minute justement suffi­\nsante pour que l'humanité entière, interrompant sa bagarre\nconvulsive, puisse se donner, en même temps que la conscience,\nle vertige de cette conception monstrueuse ! Confondue et\nstupide, elle contemplerait l'inflexible balancier, dont le va-et-\nvient détermine et règle sa démente activité, osciller, pendule\nsinistre, entre le vide et l'inanité... D e quelle fruste argile\nfurent donc pétries la plupart des créatures que l'assouvisse­\nment, sans plus, de leurs appétits instinctifs compense à leurs\nyeux d'effrénés travaux ? — leur insuffle le courage quotidien\n d'un élan vers un but qu'elles ne voyent pas jouxter leur point\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "28                            DURENDAL\n\n\nde départ ! Cheval aveugle d'un carrousel monotone qui galope\net se cabre dans le ridicule espoir d'atteindre l'écurie plus vite !\nCariatide courbée sous le dur entablement sombre d'un monde\nqu'elle supporte et n'apercevra j a m a i s ! L ' h o m m e gâche obscu­\nrément le plâtre dont on cimentera son tombeau — car la vie\nse nourrit d'elle-même et n'a point de visées plus hautes...\n   — Ces êtres, observa lentement Delzire, ont au moins un\nmobile excusable d'action : ils ne sont pas seuls !...\n   — L a lucide a m e r t u m e de tels enchaînements de pensées,\npoursuivit Maxime, me ravissait encore, à une autre époque, et\nm'en faisait prolonger l'équivoque et glacial enivrement. L a\nbanalité délabrée de mon « garni », la prestigieuse laideur de\nson ameublement ne me préoccupaient guère ; cependant, un\nreste de naïveté m'induisait, quelquefois, à organiser mentale­\nment la simple et magnifique demeure où le mobilier, des\nchoses de beauté, marbres, métaux, porcelaines, amples ten­\ntures foncées ou pâles, marieraient des couleurs profondes, la\npénétrante vibration, la fastueuse et mate tonalité de teintes\nunies et ferventes, dont le bienfaisant reflet sur ma pensée\ninvestirait ma solitude, m'imaginais-je, d'une bien autre\nnoblesse... Projets que leur seule énonciation désenchantait\ndéjà ! D'ailleurs, l'aspect sensible des choses exerçait une tou­\njours moindre influence sur moi, et il ne me déplaisait point\nde rester des semaines au milieu de mes bagages à moitié\ndéballés... C'était l'espèce de relâche transitoire, d'escale pré­\ncaire d'un nomade, pourchassé par la vie, rejeté des cadres\nréguliers du bonheur et dont la native inquiétude, l'humeur\nerratique métamorphosaient chaque journée en la veille oisive\net désorbitée d'un d é p a r t . . . Avec mon outrance habituelle, cette\nmanie du provisoire me fit m ê m e échouer à l'hôtel, où l'impla­\ncable nudité froide de mon appartement, la figure imperson­\nnelle des êtres et des choses, auxquels, certes, aucun souvenir\nne trouverait à s'accrocher, m'enchantèrent...\n  » Un jour que j'étais à la recherche d'un logement, je par­\ncourais une rue morte, perdue au centre d'un de ces îlots isolés\nde la circulation et du tapage, derrière les écuries du Palais\nroyal ; une rue dont les maisons, par toutes leurs fenêtres enca­\ndrées d'avares rideaux jaunis, exhibant à l'admiration des\npassants de hideuses potiches ou des vases argentés remplis\nde criardes fleurs artificielles, suaient la médiocrité moisie\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                       LOGIS   ROMANTIQUES                        29\n\n\net la gêne honteuse... Et je me souviens que, hypnotisé\npar la plus lépreuse de ces habitations, j ' e n visitai le rez-de-\nchaussée, succession d'immenses pièces, dont le luisant parquet\nsemblait, macabrement, frotté de cire sépulcrale et réverbérer,\nsous la diffusion du jour terni, le funèbre appareil d'un impres­\ncriptible anniversaire, la pompe morne d'un memento mori con­\nsacré au probable suicidé qui avait saturé l'atmosphère de ces\nchambres de son dernier souffle, en y laissant, avec son spectre,\nl'odeur sûrie, le relent affadi de la folie et du m a r a s m e . . .\n    » Sous un plafond très élevé, cette salle inhospitalière s'or­\nnait de rares sièges en chêne sculpté, rigides et surannés, angu­\nleuse dépouille de quelque sacristie janséniste, et qui miraient\nleur posture puritaine dans le scrupuleux glacis du parquet. De\nromantiques étagères exhibaient des vases amincis de langueur,\ndes tasses pensives, des porcelaines au galbe visiblement svelte\nallongé d'un col élégiaque, enguirlandées toutes d'emblèmes\nsentimentaux et de devises dédorées.\n    » De chaque côté de la cheminée, un tableau était sus­\npendu, énorme, encadré de triste ébène et d'étain et que la\nlivide filtration des fenêtres moirait... L a douteuse clarté du\ndehors, insuffisante à ranimer les choses étranges de cette\nmaison, rendait seulement perceptible la b r u m e visqueuse\nsuintée par ses murs et qui stagnait pour en maléficier les habi­\ntants... Obsédé, je scrutais obstinément l'obscurité qui me\nvoilait les sujets de ces toiles : je me représentais le visage\n « poétique », les yeux pleins de sensibilité, les mélancoliques\nboucles tirebouchonnées de quelque Malvina, accoudée, soute­\nnant de sa main frêle sa tête inclinée sur un cou invraisembla­\nblement long et flexible — la dame à la harpe ossianesque,\norgueil des médianoches, dont les tasses de l'étagère avaient,\nsans doute, admiré et célébré l'adolescence...\n    » Mais, peu à peu, à force d'attention, se dessinèrent sous\n l'enduit bitumineux d'âpres effigies, effrontées et poupines, rotu­\n rières et boursouflées, étonnantes de lassitude et de méticuleux\n ennui — faces tendues de réflexion stérile, aux écoutes du vide,\n incarnations d'âmes veules, coagulées dans la formule et le pro­\n tocole, et dont les glauques yeux stupides persécutaient le spec­\n tateur de leurs regards inertes... E n proie à la fascination\n hébétée de l'horreur, je supputais le sûr et effroyable ravage\n que ces images odieuses détermineraient dans l'esprit de l'infor-\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "30                          DURENDAL\n\n\ntuné, qui se résignerait à une telle cohabitation, tandis que la\npropriétaire qui, muette et àgestes lents, m'avait guidé, attendait\nma décision, debout contre la porte, sans songer, évidemment,\nà aucun boniment obséquieux, effrayante de flegme inexorable\net de patience, toutes les rides de sa physionomie falote res­\npirant une niaiserie cruelle et procédurière...\n    » Et, ensorcelé par l'indifférence de cette femme, par le con­\ncours fatidique de circonstances qui m'avait amené là, je sen­\ntis avec terreur faiblir ma volonté et sourdre et m'envahir\nl'irrémissible et lâche soumission au destin qui me faisait rete­\nnir ce logement abominé au premier coup d'œil et dont l'atroce\nenvoûtement, ancien déjà et familier, me semblait avoir rempli\nmon âme d'un soudain et affreux décombre... »\n\n                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                  L'Absente\n\nJ'avais au foyer disposé ta place;\nVide elle est restée et je t'attendais.\nJ'avais au foyer disposé ta place\nEt dans l'âtre noir mis un fagot       frais.\n\nJ'avais préparé ton couvert à table.\nMis du linge blanc sur le bois     rugueux.\nJ'avais préparé ton couvert ù table,\nHélas! j'étais seul au lieu d'être  deux!\n\nJ'avais allumé la lampe     ancestrale.\nSon cuivre luisait comme un globe d'or :\nJ'avais allumé la lampe      ancestrale,\nLa lampe est éteinte et j'attends     encor.\n\nJ'avais pris des lys pour orner les vases,\nPour toi dépouillé mon petit jardin :\nJ'avais pris des lys pour orner les vases.\nMortes sont les fleurs, vivant mon    chagrin.\n\nJ'avais en mon cœur nourri     l'espérance\nD'heures qui trop lût devaient s'envoler :\nJ'avais en mon cœur nourri       l'espérance,\nAh! dis-moi pourquoi lu l'as fait pleurer ?...\n\n  Août 1908.\n                                 MARCEL    WYSEUR.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "       En souvenir de Marc Legrand\n\n               LEpoète Marc L e g r a n d qui vient de mourir mérite\n                  bien qu'une main amie effeuille quelques péta­\n                  les sur sa t o m b e . Il a succombé à une longue\n                  maladie qui n'avait rien laissé subsister de cet\n                  esprit dont nous aimions la verve joyeuse et les\n                  belles ardeurs éthiques et poétiques. C'est en\n                  remontant à une quinzaine d'années en arrière\n                  que nous revoyons le véritable Marc dans\ntout le feu de sa jeunesse, t r a p u , crêpu, jovial, exubérant,\nune sorte de nègre blanc comme D u m a s père, toujours chargé\nde livres, de papiers, d'épreuves, parlant, s'interrompant,\nagrippé par un passant sur le boulevard, vous reprenant à la\ncourse et s'évanouissant soudain en silhouette vous clamant\nd'amicales injures d'adieu du h a u t d'un Panthéon-Courcelles.\n  T o u t jeune il avait publié un Pierrot et la lune (Vanier, 1888),\ndans un goût très banvillesque — il faut bien commencer par\nimiter quelqu'un! — mais qui n'en donnait pas moins les plus\nsapides espérances :\n\n          Moi Pierrot a m o u r e u x d'une telle pâleur !\n          Moi, tendre tous les soirs (jours de fête et d i m a n c h e s\n          Y compris) vers cet être intangible les manches\n          De ma veste! E t veiller, en habit si voyant\n          Que le mien, et chanter toujours, en envoyant\n          Après c h a q u e couplet improvisé, des salves\n          De baisers vers son front nacré comme les valves\n          D'un coquillage!...\n\n   U n e fièvre typhoïde qui terrassa Marc à cette époque fut\npeut-être cause d'une sorte d'arrêt dans son développement.\nIl donna depuis lors, et à de nombreuses reprises, des marques\nd'une absence d'esprit pratique vraiment excessive et dont les\nconséquences finirent par être fâcheuses. Mais à cette époque\n(je parle surtout des années 1890-1895) nous ne voyons là que\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                 EN SOUVENIR DE MARC LEGRAND                        33\n\n\ndu désintéressement et de la belle confiance juvénile, et ce côté\n« grand-gosse » de Marc nous le rendait plus sympathique\nencore.\n    Il n'a pas rempli sa mesure. U n recueil de chansons gentilles\nmais point extraordinaires (l'Ame enfantine), un livre d'études en\nvers d'après les anciens (l'Ame antique), une traduction d'Œdipe\nà Colonne, voilà avec le Pierrot et la lune, et sans compter bien\nentendu d'innombrables articulets au jour le jour, voilà l'en­\nsemble de son œuvre, et il faut reconnaître qu'elle aurait pu\nêtre plus variée et plus forte. L a très réelle habileté versifica­\ntrice qu'il avait gardée de ses débuts l'avait poussé vers les\ntraductions; il aimait — et les ignorants seuls l'en blâmeront\n— la lutte contre un texte gonflé de beauté et dont il faut\nexprimer tout le suc. Ses translations de Sophocle sont, je crois,\nsupérieures à toutes leurs rivales et la seconde moitié de l'Ame\nantique ferait hennir d'aise un h u m a n i s t e d'autrefois. Il avait\naussi un vrai talent d'imitation poétique et aurait pu, tout\ncomme un autre, donner un a m u s a n t recueil « A la manière\nd e . . . » Un jour, l'Ermitage auquel il collaborait régulièrement\ninséra tout un essaim de piécettes consacrées par les poètes\nd'alors à quelque Reine des Reines de cavalcade de blanchis­\nseuses, et certains de nous s'indignèrent de bonne foi que\nMallarmé, Verlaine, Silvestre et tant d'autres se fussent mis en\nfrais pour une actualité aussi peu « tour-d'ivoire » ou « sym­\nbole-abscons ». U n e autre fois, la même revue révéla un frag­\nment d'un livre de Victor H u g o qu'on annonçait; c'était sur le\nRire de Paris, un défilé sonore, martelé, infatigable d'alexandrins\nvraiment dignes du Maître; il serait amusant de comparer les\npastiches hugotiques d'Albert Sorel, qu'on dit si curieux, à ceux\nde Marc L e g r a n d .\n    Avec un pareil don verbal et une telle maëstria prosodique,\nMarc aurait pu donner quelque chose de tout à fait remar­\nquable. Malheureusement le plus clair de son temps fut gaspillé\npar lui en occupations vaines. L a Revue du Bien, trop littéraire\npour les philanthropes, trop moralisante pour les écrivains et les\nartistes, lui coûta beaucoup de peine et d'argent sans pouvoir\narriver à vaincre l'indifférence du public. Ses maîtres et amis,\nEmile Gebhart, E m m a n u e l des Essart, délicats poètes eux-\nmêmes, regrettaient de ne pas le voir tenir ses brillantes pro­\nmesses. Il est vrai qu'un sonnet, un quatrain peut-être, suffit\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "34                           DURENDAL\n\n\n\nparfois à sauver un nom. Je voudrais que tel fut le sort de Marc\net que les Anthologies abritassent de lui q u e l q u e pièce péren­\nnisant sa mémoire. Il y en a de parfaites dans son œuvre, et tel\nsonnet dédié à José-Maria de H é r é d i a me semble unir à la\nbeauté plastique du Dresseur de T r o p h é e s une note d'une émo­\ntion un peu assourdie qui est bien personnelle à Marc L e g r a n d :\n\n\n                        L'Enlèvement d'Europe\n\n          Tremblante, sur le dos du Taureau merveilleux,\n          Et serrant d'une main la corne qui se prête,\n          De l'autre elle dispute à la brise indiscrète\n          Son voile impatient que jalousent les Dieux.\n\n          Le fier Vainqueur, de ses sabots lourds et joyeux\n          Bat l'écume, et mugit vers les rives de Crète,\n          Ou se tournant parfois, sur sa proie il arrête\n          Le long regard humain de ses farouches yeux.\n\n         Aux fanons caressés, la Vierge demi-nue\n         Voit pendre encore ses guirlandes ingénues\n         Et s'avance éperdue au milieu de la mer.\n\n         Ainsi l'âme frémit, arrachée à son rêve,\n         Quand l'entraîne soudain l'impétueuse Chair\n         Vers des bords inconnus où sa honte s'achève.\n\n                                                           HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "Lettres inédites de Barbey d'Aurevilly \"\n\n                                    Mercredi. Au soir, 7 heures. 18S2. 25 novembre.\n\n                   MON    CHER    TREBUTIEN,\n\n\n                  JE n'ai pas encore votre paquet, mais je sais où il est. Il est à\n                     la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans un tiroir de R e n é e .\n                     Ce misérable paresseux de R e n é e , ce chanoine marié,\n                     s'invente des maux d'yeux pour ne pas faire son service et\n                     rester avec sa f e m m e ; il y a quinze jours qu'il n'est allé à\n                     Sainte-Geneviève ! Qu'Isidore L e B r u n , qui n'est point\n                     Isidore de Séville, soit donc b l a n c h i ! C'est un colporteur\n                    h o n n ê t e . L e criminel est ce gueux de Renée, qui a le pied\n                    rivé dans ses babouches et à qui j'enverrai u n garde-vue\nvert pour ses étrennes. Soyez sans i n q u i é t u d e . Rien n'est p e r d u . Avant\nd'avoir mis la main sur le paquet, je voulais vous écrire. Comme on dit,\navec u n e incorrection aimable, dans m o n pays : Je m'ennuyais de vous !\n   P u i s , je voulais vous envoyer mon adresse. Je demeure maintenant RUE DE\nVAUGIRARD, 41bis. C'est u n peu loin de cette rue Geoffroy-Marie, la rue\nmérétrice, sur laquelle j'ai craché, en la quittant, comme u n empereur de\nConstantinople! J e ressemble aux dieux d ' H o m è r e . E n trois pas, je me\ntrouve au b o u t du m o n d e , rue de V a u g i r a r d ! J'ai là un air pur, le silence,\ncher à la pensée, un balcon avec des hortensias, et ce P a r i s que je méprise à\nmes pieds s u p e r b e s ! J e vois j u s q u ' à Montmartre par-dessus u n e mer de\nmaisons rouges, blanches et bleues, dont les toits sont les vagues immobiles.\nDe temps en temps, une heure qui sonne et une fumée qui s'élève : une\nfumée qui se tord lascivement, c o m m e u n e femme, u n e vigne ou un tire-\nbouchon, u n e fumée qu'on ne croirait jamais venir de dessous quelque\nignoble marmite entretenue par les mains rougeaudes d'une cuisinière de\nP a r i s ! mais il y a de la honte dans toute origine. — T e n e z , ce que j'écris là\nressemble à de la profondeur. C'est u n épigraphe (ou u n e épigramme) pour un\nouvrage politique.\n  P a q u e t pour paquet, mon cher T r e b u t i e n . J e vous ai dit l'accroc d u vôtre.\nDites-moi si vous avez reçu le mien, renfermant la collection du Public et\ncommis ès pattes de cet hippopotame essoufflé de Derache? Avez-vous\n\n\n  (1) Mlle Louise Read a eu l'obligeance de nous communiquer ces quelques leltres\ninédites du grand écrivain dont la correspondance sera publiée prochainement.\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "36                                       DURENDAL\n\n\n\n reçu aussi u n numéro du Pays c o n t e n a n t m o n premier article d e laveur de\n vaiselle sur Froudhon e altri? Ce soir, j'ai fait jeter à la poste m o n second\n bulletin, sur Nicolas, Christophe et Nisard. Il vous arrivera avant ma lettre.\n D a n s votre réponse vous m'en parlerez, j'espère. Comment trouverez-vous\n que je lave mes assiettes (V. la lettre du 23 sept.)? E t vraiment cela ne\n gâtera-t-il point le métier de souillon littéraire q u ' o n m'a fait? La vérité qui\n vient de vous, qu'elle vienne avec un esprit doux ou un esprit rude, sera\n toujours la bien-venue ! Ce que j ' é c r i s — bon ou mauvais — vous a p p a r t i e n t .\nVous regrettez de me voir refourrer ma batte d a n s ce bourbier du journalisme.\n E t moi donc!!! Me croyez-vous sur des roses? Croyez-vous que le journalisme\nconvienne à un pauvre grand seigneur (par le caractère du moins) c o m m e\nm o i ? . . . J e suis aussi déplacé d a n s mon siècle que vous, T r e b u t i e n . Mais,\nhélas! le siècle nous écrase. Le il faut vivre des gens comme nous est plus\nterrible que le il faut mourir des frères de la T r a p p e . Il n'y a ni talent, ni effort,\nni rien au m o n d e qui vous fasse entrer d a n s la publicité, si préalablement\nvous n'avez traîné sur le Trimard des j o u r n a u x . C'est la porte basse, mais il\nn'y a que cette porte de la publicité. Voyez S a i n t - B o n n e t . Il est obscur. Moi\naussi, avec mes mépris et mes gilets d'homme du m o n d e , j'ai encore u n e\nobscurité sur m o n n o m . J e suis connu en haut peut-être, point en bas. Vous\nparlez de boulet avec lequel il faut couper et éventrer les tigres, mais c'est\ndans l'intérêt de ce boulet même qu'il faut le m o n n a y e r en balles. Autrement\nnous resterons avec notre grosse artillerie, que nous n'utiliserons j a m a i s . V o u s\nme faites l'honneur de penser que j'ai le boulet et la p o u d r e , mais c'est le canon\nqui me m a n q u e , et le c a n o n , il n'y a que les j o u r n a u x et la réputation (à tort\nou à travers) par les j o u r n a u x qui puissent le donner. Q u a n d je l'aurai u n e\nfois, vous verrez si je m'amuserai à ces osselets d'acier qu'on appelle des\nballes et si je dégrossirai mes boulets !\n  J e pense donc c o m m e vous. Mais j ' a i l'obligation de la pratique et je ne\nsuis ni lord Byron, qui avait des éditeurs sans les acheter précisément parce\nqu'il avait de quoi les payer, ou u n de ces moines blancs (1) qui habitent en\nface de chez moi et qui ont le meilleur éditeur du m o n d e — une chaire en\npauvre bois, d u h a u t de laquelle ils lancent leur pensée dans les esprits et\ndans les cœurs. P o u r qu'un éditeur p r e n n e de vous un bon livre, substantiel,\npensé, utile, il faut lui apporter avec votre nom u n e garantie de public.\nSi vous n'avez pas à lui dire : Monsieur, je vous apporte autant de tites de sots qui\nconsomment, fussiez-vous J. de Maistre en personne, il ne vous écoutera m ê m e\npas.\n   P a r l o n s de quelque chose de plus gracieux que de cette racaille d'éditeurs.\nVous voyez donc madame de Montaran, u n e aimable femme qui a été très\nbelle. On le voit encore sans avoir besoin d'être u n Cuvier p o u r recomposer\ncette belle personne. L'air de distinction qu'elle a n o u s la faisait appeler\nentre nous — Freyssinet et moi — Montaran-Montespan.\n                      E t ces deux noms unis allaient       divinement!\n\n\n (1) J'habitais alors en face des Dominicains,       rue de Vaugirard. En face des Carmes.\nNote de B. d'Aurevilly.)\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "               LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                     37\n\n\nElle m'accueillit, il y a plusieurs années, avec une bienveillance qui aurait\ndû m'enchaîner, mais, monstre de vie dissipée que j'étais alors, je cessai de la\nvoir et m'en allai dérivant sur des rivages qui ne valaient pas le sien. Son\nsalon était très a n i m é . P o u r m o i , antilittéraire et antiartiste, je la trouvais\nun peu lilas et avec trop de pianos, mais il y avait u n après-minuit,\nquand on servait le chocolat aux intimes, qui était une causerie à vous venger\ndu reste, et m a d a m e de M o n t a r a n se montrait là ce qu'elle est, un esprit qui\nlégitimerait toutes les prétentions et qui n'en a pas.\n    Mon cher Ange Adorateur (comme dit É n a u l t : il aura été cité u n e fois par\nmoi!), vous me répondrez de suite, n'est-ce p a s , et à ma nouvelle adresse?\nJe suis précisément devant l'église des Carmes et, par parenthèse, j'ai l'office\nromain tous les dimanches, ce qui vous réjouirait, monsieur le moyenagiste,\ngrand débrideur de vigiles. A h ! que ne vous ai-je avec moi? Ecrivez-moi donc\ndans cette rue de Vaugirard, et, sans préjudice du paquet qui couche encore\nà Sainte-Geneviève, envoyez-moi le Brummell sur grand papier pour la\nduchesse de G r a m m o n t . N o u s parlions de journaux et, le croiriez-vous? l'édi­\nteur qui prendra le volume où le Brummell réimprimé sera suivi du D'Orsay\n(que je soignerai comme une intaille) exige que D'Orsay paraisse d'abord dans\nla Revue de Paris. Maintenant faites des p o u a h ! tant que vous voudrez, vous\nen ferez moins que moi, mais tel est le j o u g . H e u r e u s e m e n t Gautier, le païen,\net Cormenin, le publicain, me tourmentent depuis longtemps pour leur\ndonner quelque chose. Ce sont mes amis, dans le flottant du mot et non dans\nl'étroit, et ils aiment ce que j'ai d'audacieux dans l'esprit plus, que ma per­\nsonne. Mais, quoi qu'il en puisse être, ils feront ce que je voudrai.\n  A présent, adieu, m o n très cher. Sans reproche, voici une lettre plus longue\nque les vôtres. J e devais dîner aujourd'hui chez la comtesse de Maussion,\nnée Courtemer, et j'ai mieux aimé rester chez moi pour vous écrire.\n             Adieu encore et amitié éternelle.\n                                                                    JULES B.     D'AUR.\n   Bien des choses à M. L e F l a g u a i s .\n   E n c o r e un mot avant de fermer ma lettre. Qu'est devenue l'affaire de\nCouture?\n   Les j o u r n a u x anglais reproduisent ce qu'il fait. Est-ce d o n c impossible\nd'avoir un article sur son livre dans vos journaux de Caen? Vous avez vu\ncomme je l'ai posé dans le Pays.\n                   Tout à vous, for ever !\n\n                                                      Jeudi soir. 52. Novembre (26).\n\n          MON CHER ET TOUJOURS PLUS CHER AMI,\n\n  Vous jetez peut-être dans votre tiroir ma lettre d'hier, qu'en voici une autre\nqui vous arrive les bras ouverts et qui vous plante deux bons gros pétards de\nbaisers sur les j o u e s ! J e ne puis pas — en bonne conscience de cœur — me\ndispenser de vous écrire ce soir encore. L'amitié qui bavarde n e radote p a s .\nRenée — ce garde-note à garde-vue qui aime à garder la maison — m'envoie\nenfin votre paquet. J'y trouve un Brummell vierge de notes, quoique vous me\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "38                                     DURENDAL\n\n\nl'annonciez a n n o t é . P l u s un Prophètes, annoté avec une piété qui me touche\net curieux plus encore pour les autres que pour moi, mais dont il faut que ce\nsoir même (sans plus attendre) je vous remercie. D o n c , merci et merci dix\nfois ! Il n'y a pas, et il n ' y eut jamais, d'ami comme vous, même au Monomo­\ntapa. L a lettre insérée dans le paquet, que vous trouvez bête et que j ' a i trouvée\ncharmante, méritait u n e réponse, et « la v'la, Monseigneur, la v'la! » comme dit\nde Rosine ce polisson de F i g a r o .\n    J e ne puis exprimer ce que j'ai senti en lisant vos deux projets typogra­\np h i q u e s . Ma gloire (si je deviens célèbre) et m o n b o n h e u r (si je reste obscur)\nne sera pas d'avoir écrit de telle ou telle manière, mais d'avoir eu un ami\ncomme vous. La place que je tiens dans votre vie, moi seul la connais, et\ncela vaut la peine de vivre. La F o r t u n e , cruelle à l'endroit de mes ambitions,\nm'a vengé par le b o n h e u r des sentiments. J'ai eu un écrin d'amis, mais vous\nêtes le Régent de m o n écrin. T o u t ce qui a u n cœur me l'envierait. Mon cher\nTrebutien, mon brave et incomparable ami, votre lettre de ce soir a pénétré\nmon cœur. P o u r q u o i ces mots : Je regarde ma mission ici-bas comme devant être\nterminée dans trois ans? P o u r q u o i ce terme? Quels sont vos desseins? Votre\nmère n'est p l u s ; mais vous avez votre nièce. Dans trois ans, moi, je serai\npeut-être assez dans ce monde (car je ne suis pas encore corrigé de l'espérance)\npour vous offrir u n e b o n n e et douce position près de moi. A h ! cela a été\ntoujours mon rêve, devenir assez riche ou me trouver dans telle situation,\npolitique ou littéraire, que je pusse vous dire : Mon frère T r e b u t i e n , arri­\nvez ! Vivre ensemble, toucher aux choses de l'esprit et de la science noble\net désintéressée, par vous et comme à travers vous, me reposer sur votre\ncœur et sur votre esprit, vous faire le Dieu L a r e , le Génie protecteur de ma\nmaison et de mon cabinet de travail, si j'avais un cabinet de travail, voilà ce\n que je demanderais à Dieu, si Dieu m'écoutait! Ni le mariage, ni rien au\n monde, ne m'empêcherait de réaliser le projet de vous avoir près de moi et de\nvous faire d a n s ma maison u n e Capoue d'amitié et de b o n h e u r , si (toujours\nsi, quand ce n'est pas toujours mais.') si u n peu de prospérité me venait.\n Votre aimable et touchant tu soror eris serait u n mot vrai, — pratique­\n ment vrai.\n     Maintenant que votre mère a passé pour nous attendre où nous irons tous,\n et que vous prévoyez le mariage de votre nièce, vous entrevoyez peut-être la\n vie religieuse comme u n asile, comme le but d'une âme plus p u r e et plus\n haute que ce temps où elle a vécu. Ce n'est point à moi à parler contre un\n projet si austère et si viril. Moi qui ne vous vaux pas, moi à qui le m o n d e ne\n froisse pas les célestes délicatesses qui sont en vous, et qui ai en moi, au con­\n traire, ce mal du désir de la domination qui lie les ambitieux à leurs esclaves,\n j'ai pensé pour moi-même à finir ainsi. Oui, s'éteindre sous u n capuchon,\n vivre sous la lampe allumée du c h œ u r d'une église!... Cela m'allait aussi\n comme à vous, T r e b u t i e n , ... Mais vous avez u n ami, un ami qui a les déli­\n catesses de la femme pour vous, et de plus qui vous aime dans votre intelli­\n gence comme un homme ; faut-il donc qu'il y ait une grille de couvent entre\n n o u s deux ?\n     Mon cher T r e b u t i e n , le mot de votre lettre m'a inspiré tout cela. J e vous\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "              LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                  39\n\n\n le dis au courant de la plume et à vol d'impression, mais j'ai cru avoir péné­\n tré votre pensée. J e me repens presque du mot d'Enault que je vous ai\n mandé d a n s ma dernière lettre. Du reste, j'en décharge, du mot et du juge­\n m e n t , puisqu'ils ne sont pas de moi, m a responsabilité. E n t r e n o u s , rien ne\n peut être blessant pour n o u s , ni pour personne. C'est un cloître aussi que\n notre amitié ! N o s pensées tiennent et restent entre n o u s deux. Vous parlez\n de vos sympathies. J e n'ai point de sympathie pour É n a u l t , la prétention\n même et jusqu'à la contorsion! I L SE CONTORSIONNE pour dire de bons mots...\n qu'il ne dit p a s . N o u s en sommes aux termes d'une politesse très fleurie,\n mais les fleurs n'ont ni parfum ni racine. Il a de l'activité qui ressemble\n presque à de l'intrigue et j e suis persuadé qu'il se poussera, malgré u n e chose\n que les sots détestent bêtement : la F a t u i t é . Il est vrai que la sienne n'est\n pas de g r a n d e race. Il était né pour être incroyable et pas plus ! F r i s u r e de\n  p o u p é e , dents de poupée, voix de poupée; — un peu de vie, monsieur, s'il\n vous plaît!\n     Q u e ce que j'écris là reste entre nous. Dans le temps, m'a dit l'autre soir le\n personnage en question, que vous m'écriviez une lettre charmante, vous me drapiez de\npieds en cap dans une lettre à Trebutien. C'est du moins madame *** qui me l'a dit.\nJ'ai répondu à cela comme je le devais et comme un h o m m e qu'on n'embar­\n rasse pas beaucoup d'ordinaire. Si j ' a i drapé É n a u l t , du reste (car je ne me\n rappelle pas mes lettres), ç'a été avec son propre d r a p . P o u r q u o i donc ne le\njugerais-je pas? J e n'ai rien dans l'âme contre lui Mais, c o m m e sûreté de\n relation, — si cela est vrai, — je n'aime pas beaucoup cela de m a d a m e ***.\n Qu'en pensez-vous?\n     Mon cher ami, notre correspondance va se ranimer de plus belle. N o u s\nallons reprendre notre système de questions et d'informations pour les romans\nque je médite, et dont mon Abbé de la Croix-Jugan n'est que le commence­\nment, — la tête de série. J e n'oublie ni ne rejette rien de mes projets et de\nmes plans (V. mes lettres). J e veux commencer par Des Touches, et, malgré\nvos horreurs des journaux et pour courber sous mon pied la tête de ces ânes\nd'éditeurs, je publierai le dit Des Touches dans le Pays. J e ne lui d o n n e r a i pas\nle nom de Des T o u c h e s . U n nom historique ne vaut jamais rien, car l'ima­\ngination est prévenue. Elle bâtit un ciel, et elle en tombe quand elle vous lit\net en disant : Ce n'est que celai Je jouerai donc un tour de surprise à la drô­\nlesse, et j'appellerai mon roman l'Enlèvement. On rêvera l'enlèvement d'une\nfemme et on verra bien un autre jeu ! Cela n'aura guères que dix feuilletons.\nF a i r e court et fort, voilà le difficile. L e reste n'est que mécanique et ce n'est\npas la mécanique céleste! D u m a s , Féval, et jusqu'aux carlins, aux ouistitis imi­\ntateurs de ces grands singes de la littérature, allongent un livre et tiraillent\ncomme le câble d'un grêlin la pauvre imagination du public. Voyez! le grand\nmaître, BALZAC, n'est jamais long. Il concentre. J e veux me modeler sur ce\ngrand h o m m e . Après Des Touches je ferai la Vaubadon, avec un titre que je n'ai\npas encore. Voilà pourquoi, mon cher T r e b u t i e n , vous allez être mis en réqui­\nsition par votre ami et que nos lettres vont se croiser c o m m e les navettes\nd'un tisserand.\n    Et pour ne pas perdre u n e minute, je commencerai aujourd'hui même.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "40                                     DURENDAL\n\n\n Écrivez à Avranches, écrivez où besoin sera, mais chassez-moi au renseigne­\n ment avec l'ardeur de votre amitié. J e voudrais sous quinze jours — au plus\n trois semaines — avoir fini m o n Enlèvement et qu'il fût livré a u Pays. Sachez-\n moi d'abord ce qu'était ce Des T o u c h e s . — J e n'ai encore que des choses\n vagues; — d'où était-il, et qu'était-il?... Sa naissance, sa famille, son âge\n q u a n d la révolution éclata? Était-il blond ou b r u n , g r a n d ou petit, fort ou\nfaible? Q u a n d il eut été enlevé, que devint-il? O ù alla-t-il? Je crois avoir\n entendu dire qu'on le porta à la côte et qu'on l'embarqua. A ce propos, bien\n me déterminer à quelle distance la mer est la plus voisine de Coutances, car il\n est probable que c'est là qu'il s'embarqua. Revint-il? Est-il mort fou de\nl'ingratitude des B o u r b o n s en I 8 I 5 ? Je l'ai ouï dire, mais le vérifier. Voilà\n pour Des T o u c h e s .\n      Q u a n t à ses c o m p a g n o n s ou ses enleveurs, je voudrais bien avoir les noms\n de ces douze braves, mais si je ne les ai pas tous, que j'en aie le plus possible.\n (Je n'en ai que trois.) Si les faits de l'enlèvement vous étaient rapportés, ce\n serait très bien. J e les comparerais à ce que je sais. Vous voyez, mon ami, que\n ce que je vous d e m a n d e n'est ni très détaillé ni très difficile, s'il y a encore\n debout u n de ces vaillants c o m p a g n o n s .\n       N'enchevêtrons point la Vaubadon et Des T o u c h e s . Des Touches d'abord,\nu n i q u e m e n t Des T o u c h e s . D'ailleurs, c o m m e tout se tient dans cette chouan­\n nerie, en vous informant pour Des T o u c h e s nous frapperons peut-être d ' u n e\n pierre deux coups.\n      Seulement, cher T r e b u t i e n , pensez au temps dans lequel je m'enferme :\nquinze jours, — et quinze jours, en faisant bien autre chose. Vous voyez si\nje compte sur votre rapidité d'exécution.\n      J'espère que j'aurai bientôt nouvelles de vous, m o n cher ami. Je ferme ici\n cette lettre si longue et j'attends. E n relisant vos annotations sur les Prophètes,\nj ' a i eu un étonnement de M. J o u r d a i n qui fait de la prose sans le savoir, car\nc'est vraiment de la prose que ces diables de lettres. Je ne croyais pas si bien\n dire q u a n d j'écrivais. E t puis, il y a aussi le charme de votre écriture, que je\ncrois. Q u a n d je me relis copié par vous, je me plais davantage. L'Amitié a ses\n prodiges et ses prestiges aussi, m o n cher T r e b u t i e n !\n      E t tout à vous et d a n s la vie et après la t o m b e .\n                                                              J U L E S B,   D'AUREVILLY.\n   Mille choses à Sa Suavité M, L e Élaguais,\n\n\n                                                     Lundi (11 heures). 6 décembre 52.\n\n                      MON CHER T R E B U T I E N ,\n\n   J'ai reçu le paquet par la diligence. Vous recevrez diligemment mes actions\nde grâce. C'est moi-même qui suis allé porter votre exemplaire a u x Carmes.\nFigurez-vous, mon ami, que m o n balcon surplombe leur cour et que je\ntouche presque de la main (en me grandissant u n peu cependant, pour justi­\nfier la métaphore,) leurs deux dômes et leur toiture grise. Vrai toit de\nmoines, triste de profils et de teintes, fait pour que les Passeraux des\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                LETTRES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY                                         41\n\n\n P s a u m e s de la pénitence, s'abattent dessus, c o m m e les pécheurs s'abattent\n dessous ! L e pécheur votre ami n'est encore qu'à c ô t é . . . J e me suis permis\n d'ôter de sa b a n d e l'exemplaire du P . Souillard et de corriger u n e faute\n d'impression que je corrige toujours dans les exemplaires que je d o n n e .\n C'est, à la p a g e XXIVe, le n o m de Schelling. Il y a Schilling, et c'est Schel­\n ling, c o m m e le diable le sait et comme l'Allemagne l'orthographie. J e vous\n prie (faites cela pour moi), je vous prie, q u a n d vous d o n n e r e z maintenant\n u n exemplaire, de corriger cette d a m n é e faute qui a l'air d'une ânerie. C'est\n quelquefois u n e impertinence d'écorcher u n n o m , mais ici l'impertinence se\n retournerait contre l'auteur. Cela fait, j'ai replacé l'exemplaire pieusement\n et fidèlement sous sa b a n d e , et je l'ai remis — comme je vous le disais —\n moi-même au portier des R é v é r e n d s Pères D o m i n i c a i n s .\n    Je croyais vous envoyer, de conserve avec cette lettre, mon bulletin biblio­\n graphique de la quinzaine, mais les annonces de la fin de l'année l'ont fait\n rejeter à mercredi. Vous n'aurez pas pour celui-là les transes d'hésitation que\n vous avez eues q u a n d il a fallu lire le dernier, j ' y houspille d'une vergette\nassez a n i m é e la défroque universitaire de ce cuistre ganté et à lorgnon qu'on\nappelle Saint-Marc Girardin. Vous verrez comme j'ai lavé cette assiette et si je la\nlui jette convenablement à la tête. J e n'ai jamais pu souffrir ce monsieur, ni\nla réputation de ce monsieur, ni le talent de ce monsieur. Mes nerfs et ma\nraison s'accordent sur cette antipathie, car c'est u n h o m m e des Débats et de\nl'Université, c'est donc un ennemi ! un tigre, c o m m e vous dites, vous ! Oui,\nun tigre qui sait le latin et qui n'est plus q u ' u n grippe-minaud de convenance\nhypocrite d a n s le langage, mais griffant en dessous les doctrines qui sont une\npart de notre â m e , les pieds saignants de Notre-Seigneur Jésus-Christ. N e\nme parlez jamais de ces Pharisiens des Débats, des sépulcres blanchis où se\nsont dissoutes en immondices les truffres des dix-huit ans du règne de Louis-\nPhilippe et de Duchâtel ! ! Il n'y a point de rémission pour ces gens-là.\nC o m m e je n'avais qu'une petite sottise ennuyeuse à examiner (les Etudes et\nles Voyages de ce rhéteur à l'empois en vacance), je n'ai pas pu me livrer à\nces impétuosités de mépris qui me battent, comme la mer bat sa rive, les\ncloisons du cœur, mais puisque c'est u n pincé et u n pointu que ce monsieur à\nla petite ironie du bout des lèvres, je l'ai payé en sa monnaie et je l'ai pincé\net je lui ai d o n n é de la pointe à m o n tour. J e l'ai accouplé (pour faire con­\ntraste) avec ce modeste et savant Noirot (l'abbé Noirot), le maître de notre\nadmirable Saint-Bonnet... Enfin vous verrez et vous jugerez la chose, que je\nvous expédierai dès qu'elle aura p a r u .\n   C'était hier d i m a n c h e . J e pense (rêvé-je ?) que vous m'aurez écrit. P e u t - ê t r e\naurez-vous quelques détails venus d'Avranches. Enfin j ' a t t e n d s et je suis\ntranquille, car je sais que vous ne m'oublierez pas. Ajoutez aux questions de\nma dernière lettre (y revoir) la date de l'année et du mois où se fit l'enlèvement\nde Des T o u c h e s . Ceci est important pour moi. Si vous avez besoin d'écrire\npour toutes ces informations à l'habitant (son nom m'échappe) du château\nde Montgomery, eh bien, poussez l'amitié jusque-là. Vous savez bien où je\npousserai la reconnaissance.\n   J'espère, m o n cher T r e b u t i e n , qu'il n'y a rien (encore u n e locution de m o n\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": " 42                                DURENDAL\n\n\n  pays) à craindre sur l'exactitude de Derache, qui a mon paquet depuis si\n  longtemps. Veillez au grain, très cher; quoique ce grain-là ne soit peut-être pas\n  du froment d'une bien haute qualité cependant, je serais fâché que toute cette\n politique et polémique fût perdue. Vous êtes le bahut vivant de mes œuvres\n quelconques, et l'Artiste qui a fait de vous pour moi une si précieuse cassette\n est le plus pur et le plus noble des artistes : c'est le Sentiment, ou pour mieux\n dire, le Génie de l'Amitié. Il m'est agréable de ne pas recueillir ce que je fais,\n de ne pas penser à moi et de savoir que vous y pensez, vous. C'est une jouis­\n sance de sécurité paresseuse et... orgueilleuse que je vous dois. Rare et\n piquante chose ! mais que ne vous dois-je pas, cher ami ? Et s'il s'agissait de\n compter, je m'y perdrais ! Il n'y a que vous qui y retrouveriez toujours\n mon cœur.\n    Merci de vos bonnes dispositions pour Couture (en fait de style et de\n pensée un vrai sanglier d'Érymanthe, mais le coup de boutoir est bon !). Je\n vous en remercie parce que vous ne pouvez être sympathique à Couture. Il\n n'a pas la même religion que nous. Je vous l'ai dit souvent : c'est un œil\n perçant en politique et un logicien d'une grande force de généralisation.\n Mais it is all ! En philosophie, il est matérialiste et antimétaphysicien, avec\nun front pourtant qui ressemble à une fournaise, — le dôme d'une église à\n feu ! — Ce serait la honte de Lavater. Pour comble de bizarrerie, et par suite\nde l'invraisemblance de toute vérité, cet athée a les vertus d'un chrétien.\n Élévation, charité, pureté d'âme, respect de la famille et de lui-même, con­\nscience, enfin la plus forte moralité ! Il s'attrape diablement lui-même de ne\npas être pieux, car il serait très aisément un saint. Je crois que Candide\nLe Saulnier (quel amateur d'antithèse que le parrain de celui-là !) vous\nportera dans quelques jours des articles sur le livre de Couture. Vous avez\nraison, les promesses des journalistes, c'est le macadam de l'enfer, comme\nles bonnes intentions en sont le pavé, ce qui est bien différent. Vous pourrez\ndonc, à l'aide des bribes que vous apportera notre rabelaisien ou rabelai­\nsiaque de Saulnier, obliger Couture de quelque chose, comme disent les mendiants\négalitaires modernes, au lieu de nous demander l'aumône au nom du bon\nDieu, l'irrésistible nom du bon Dieu !\n    Voici minuit qui sonne à la cloche nette et pure des Carmes. Je laisse ce\nbout de lettre en blanc pour le cas où j'aurais une lettre de vous demain\nmatin. Bon soir, cher ami, bon soir. Que votre taie d'oreiller vous soit de\nbatiste pour sa douceur, et vos songes, charmants comme des rêves !\n           A demain.                                                  J.-B. D'A.\n\n   Point de lettres, — il est midi. Celle-ci va partir. Sans doute, vous\nattendez d'Avranches. Dès que vous aurez quelque chose, écrivez et vain­\nquez vos paresses. Je ne vous fais ni exhortations, ni reproches; je suis sûr\nde vous.\n   Demain je vous enverrai mon article, qui décidément paraît.\n         For ever.\n                                                    JULES B. D'AUREVILLY.\n  Mille choses au poète.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                     Soirée en mer\nLe soleil a voilé sa splendeur   d'ostensoir;\nLes astres dans l'azur s'allument en silence;\nLe flot brillant d'écume et de   phosphorescence\nVers les flambeaux sacrés berce un vaste encensoir\n\nC'est l'heure où le marin, s'accoudant au bossoir,\nParmi l'immensité sent frémir la présence\nD'une mystérieuse et sublime       Puissance.\nL'aile de la prière effleure l'air du soir.\n\nLe vaisseau, dont la nuit fait plus hautes les voiles.\nSur l'océan divin semble jusqu'aux    étoiles\nComporter la pensée en un vol radieux ;\n\nEt, loin des continents que l'horizon   recèle,\nEntre la mer sans borne et l'infini des c i e u x ,\nL'extase absorbe l'âme en l'âme     universelle.\n\n\n\n\n                  L'Abbaye d'Hambye\nLes siècles ont marqué ce cloître de leur sceau.\nLa glycine l'enlace. On voit follement     l'herbe,\nQui se déroule en nappe ou qui s'élance en gerbe,\nRecouvrir le dallage et surmonter      l'arceau.\n\nLe vent seul vibre au fond du sonore vaisseau\nDont frémissait la voûte aux promesses du Verbe\nLa flèche qui perçait le ciel d'un jet superbe\nGît, et l'on foule aux pieds ses pierres en monceau.\n\n0 moines, quand la cloche éveillait     l'abbaye,\nDans le silence, et la prière, et le travail,\nVous goûtiez la douceur de la règle obéiel\n\nMaintenant vous dormez sous la dent du bétail :\nEt parfois, à travers la nature    sereine,\nUn wattman fait siffler sa stridente    sirène.\n\n                                               MAURICE OLIVAINT.\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "              Sainte-Walburge, à Fumes\n                                                                          A M. Paul Bamps.\n\n                              GELOOFD zij Jésus Christus !\n                                  J'ai pris la rue du Chanoine-Blanc. Elle s'avance ingénue\n                               entre d e u x vieux m u r s . De place en place u n e petite maison\n                               naïve et affaissée avec des volets verts.\n                                  J e n'y ai rencontré q u ' u n e personne, u n e vieille femme\n                               très cassée ; sa mante aux reflets de soie l'engloutissait tout\n                               entière, c o m m e une chapelle. Q u a n d je suis passé près\n                               d'elle, elle s'est courbée et m'a dit à mi-voix :\n                                  Geloofd zij Jésus Christus !\n     J'ai compris le salut, je me suis incliné en r é p o n d a n t Amen.\n     J'ai tourné à gauche, dans u n petit jardin qui s'éveille, et je suis entré à\n S a i n t e - W a l b u r g e par u n e porte basse au pied d'un très grand mur.\n    J'aime cette vieille église, depuis dix ans que je la h a n t e . J'en connais des\n coins exquis que je rechercherai encore. Cette fois, elle me semble plus\nmaternelle et plus douce que j a m a i s . U n e grand'messe matinale vient de\n s'éteindre, sans doute u n e messe de morts ; un catafalque u n peu en déroute\ncourbe ses cierges j a u n e s ; des échos de dies irae semblent encore errer, traî­\nnant des franges noires, d a n s les chapelles. J e me suis mis à genoux devant\nun petit autel où un vieux prêtre lit u n dernier évangile; le soleil joue sur le\npavé sombre avec les couleurs des vitraux, qu'il transpose; ily a dans ses rayons\nobliques des volutes d'encens qui m e u r e n t — en montant toujours. Devant\nmoi, replié sur u n e chaise, u n poitrinaire à tête de Christ est assis, le corps\nenveloppé de c h â l e s ; sa courte barbe blonde, ses longs cheveux, ses sabots\nécornés, ses habits de misérable me t o u c h e n t ; il a au milieu de sa face éma­\nciée deux yeux très bleus, couleur des fleurs du lin, couleur des m a r e s d a n s\nles prairies, quand vient s'y mirer l'azur pâle. Il contemple quelque chose\ndans un lointain que je ne puis voir, quelque chose de très doux, car d a n s\nses regards il y a de la béatitude et des l a r m e s . . .\n    De l'autre côté, d a n s u n e petite chapelle qui regarde le chœur, le long des\ngrilles, les petites filles venues pour la messe prient encore; elles sont là u n e\ntrentaine, sur deux rangs. L e s plus petites collent leurs faces contre les bar­\nreaux noirs. U n bruit léger de chapelets entre leurs doigts. A part cela nulle\nne bouge ; elles sont roses, blondes et sages, elles ont suivi l'office avec dou­\nceur et é t o n n e m e n t ; maintenant, rien encore, semble-t-il, ne les attire d e h o r s .\nOn dirait de petites vierges de Memling, candides et grêles.\n    J'ai refait le tour de l'église, m'arrêtant aux petits autels et mêlant ma\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                      SAINTE-WALBURGE, A FURNES                                45\n\nprière à celle de ces mantes de vieilles pliées devant les vieux saints. Les\nstatues m'ont souri de leur regard accoutumé. J'ai revu le bon saint\nIdesbald dont les bras courts sont chargés de médailles. Ce n'est pas le même\nque celui que l'on prie à la petite chapelle des dunes; leurs yeux seuls se\nressemblent, très glauques et très doux; là-bas il est élancé, maigre ascé­\ntique, il compâtit immensément aux douleurs de ceux qui l'implorent, il se\ncache derrière un grillage serré comme en un tabernacle de paix; ici, il\nest gros et petit, comme un bourgeois de Furnes, ses manches s'ouvrent au\nbout de ses bras et retombent comme des coquilles. Tout le long de sa crosse\nd'abbé mitré, des cœurs d'argent sont accrochés par ordre de grandeur. J'ai\nrevu saint François, auquel on a piqué dans le crâne une tige de fer qui\ntient à distance une auréole rouillée en forme d'étoile. J'ai revu saint Roch\navec son ange et son chien, posant son doigt d'un air ingénu sur la blessure\nde sa cuisse d'où, goutte à goutte, découle un sang noir. Et sainte Anne, tout\nau fond, avec sur ses genoux la Vierge : toutes deux on les a affublées de\ncouronnes énormes ; sainte Anne a les yeux méchants d'une maîtresse d'école;\nelle apprend à lire à la petite Marie dans un livre doré sur tranche. J'ai erré\naux environs des fonts baptismaux dans un bric-à-brac de sainteté où\nd'énormes statues attendent des niches pour y régner en paix. Winnibald,\nWillibald, Walburge, frères et sœur jadis dans le monde et aujourd'hui\ndans la vie bienheureuse se regardent doucement, leurs bras sont rongés par\nles vers, la couleur de leurs habits s'écaille, laissant à nu par endroits le chêne\nencore solide. Eux, ils ont les yeux levés vers l'au-delà et cependant sourient\nsans le savoir aux misères humaines...\n     Des petits pas se pressent là-bas sur les carreaux humides : les petites\nfilles ont fini leur chapelet et s'en vont. Un instant, par la petite porte qu'on\ntient ouverte, le bruit de la ville pénètre dans le sanctuaire. Car il y a du\nbruit en ville aujourd'hui. Mercredi, jour de marché; les carrioles du matin\nsont arrivées avec leurs bâches blanches débarquant les paysannes des\n villages verts et rouges, là-bas, vers les terres, et aussi les pêcheuses hâlées,\n dans leurs robes aux tons clairs. Pendant un moment, avant que la porte\n avec un bruit lourd ne se referme, je revois entre les maisons espagnoles de\n la Grand'Place la foire qui s'agite : les tentes alignées bleues, grises ou\n rouges; les marchands criant, les paysans, leur panier à la main traînaillant\n entre les échoppes; les charcutières au coin de leur étal faisant cuire sur un\n réchaud des saucisses chaudes qu'elles arroseront de sauce et glisseront dans\n un petit pain pour les gens affamés qui passent; les boutiques de clinquants;\n les poteaux dont un cercle de parapluies, au sommet, forme le chapiteau;\n ceux où des corsets attachés l'un à l'autre pendent en spirales; les sabots,\n noirs au dehors, blancs au dedans, s'amoncelant au coin des ruelles comme\n des écailles de moules. Et plus loin, vers Saint-Nicolas, et au cimetière\n Saint-Denis, le marché aux fruits, avec les charrettes de pommes, les prunes\n débordant des paniers, les petites poires vertes que les enfants achètent avec\n  de vieux sous; le marché aux légumes sous les arbres, où naïvement\n  s'étonnent\" des choux rouges entassés contre les troncs, et où les ménagères\n  s'en vont, leur petit panier au bras, interpellant les vieilles qui vendent,\n  examinant les carottes et les endives dans un brouhaha jeune et gai.\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "46                                     DURENDAL\n\n\n     Mais cela ne dure qu'un instant, la lourde porte se referme sur la vie et me\nclot dans mon rêve. L ' â m e de l'Eglise, de nouveau, étreint la m i e n n e . J e\nreprends ma p r o m e n a d e . Sous les blasons qui mettent au mur leurs taches\nd'or je recherche des n o m s et des devises familières; le long des bas côtés je\nlis les inscriptions tombales avec respect : vieux noms flamands, vieux\nécussons très simples qui bien rarement, peints sur les boucliers, virent la\nbataille. J e songe à la vie paisible des anciens qui sont morts. L o n g t e m p s je\nreste rêveur devant la plaque de marbre de J e a n de F o n t a n a r , de son vivant\npensionnaire et greffier de la ville et châtellenie de F u r n e s . Sous un blason\nd'azur étoile que surmonte u n belliqueux cimier, je trouve ces mots : Ubi\nbene, ibi patria. Vielle devise bonne et pacifique. J e revois le digne greffier : il ne\nse souvient plus de son sang espagnol, ses pères se sont trouvés contents, ici\ndans la petite ville; ses enfants ont des cheveux b l o n d s . Seul son nom a\nencore des résonances guerrières. D a n s la salle du conseil à l'hôtel de ville,\nil écrit gravement, et de t e m p s en temps il s'arrête et regarde à travers la\nfenêtre j a u n e aux croisillons de pierre. Il songe à son épouse, matrone\nplacide et rouge, et il voit là-bas sous la tour carrée de Saint-Nicolas\nresplendir les tuiles de son logis. Il se sent bien, et c'est bien F u r n e s\nmaintenant qui est sa patrie, sa seule patrie. L e soir il vient à l'Eglise\nS a i n t e - W a l b u r g e , et, en bon chrétien, écoute les chanoines d u c h œ u r\nchanter vêpres ; il se retourne et ne c o m p r e n d pas ce g r a n d Christ espagnol\nà cheveux et à barbe noire qui, du haut de sa croix, d'un air terrible le\nregarde.\n    L a religion est si douce, si i n g é n u e , si maternelle; hors les jours de\ngrandes pénitences, q u a n d il faut s'en aller, pieds nus et en cagoule, porter\nu n e croix de bois noir en saignant sur les pavés méchants, les F l a m a n d s ne\nrespirent d a n s leurs sanctuaires que de la bonté, p a r m i les parfums d'encens.\nMais l'Eglise a gardé ici par endroits le caractère effroyable et farouche de\nla religion espagnole. L a religion flamande, i n c o n s c i e m m e n t , a tâché de\nrendre cela plus pieux et moins cruel. A l'entrée du c h œ u r , que de fois j ' a i\nregardé les deux groupes de la mise au t o m b e a u et d e Jésus dépouillé de ses\nvêtements (1). D a n s l'un, derrière u n grillage, Jésus est étendu e n t o u r é de\n\n\n   (1) Une transformation très malheureuse — et d'ailleurs défendue par certains — de\ncette église de Furnes vient de supprimer le jubé qui fermait le chœur. On l'a cassé et on\na reporté les orgues au fond du monument considérablement agrandi. Les deux groupes\ndont je parle ici ont disparu. J'ai cherché vainement où on avait bien pu les mettre. Dans\nun coin du transept j'ai trouvé les deux pierres tombales qui les ornaient, jetées dédai­\ngneusement. L'église d'ailleurs a perdu depuis quelques mois la moitié de son charme et\nde sa piété. Autrefois, et encore à l'époque où ces impressions ont été écrites, le jubé\nfaisait du sanctuaire quelque chose d'intime qui n'est plus. De splendides stalles s'y\nadossaient. Va-t-on les porter au fond du transept ou simplement les faire disparaître?\nSainte-Walburge finira par devenir un monument banal comme Saint-Nicolas son voisin\noù on a décoré le pourtour de la chaire, de carreaux céramiques jaunes ou bleus, comme\nun simple lavatory. C'est ainsi que le « mauvais goût sacerdotal » embellit les églises. Un\njeune curé ne me disait-il pas, il y a un mois, en me montrant un des plus délicieux\ntemples gothiques de nos campagnes qu'il attendait un peu d'argent pour la peindre en\nor et en rouge, 4 comme chez les Jésuites ».\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                      SAINTE-WAILBURGE, A FURNES                              47\n\n\nMarie, de Jean, des saintes femmes, plus Joseph et Nicodème. Ceux-ci ont\nd'énormes turbans et des moustaches de reitres. Sur la tête de la Vierge\non a mis un voile, et sur ce voile s'évase comme une tulipe, une naïve\ncouronne d'argent. Le Christ est mort : pieusement les femmes de Furnes ont\ndéplié sur son corps sanglant une couverture blanche en dentelles, sur fond\nbleu. L'expression de Marie est sublime. Madeleine pleure plus tragiquement\navec un geste d'amoureuse. Elle a au cou un collier d'or, entre ses mains un\nvase de nard. Ses lourds cheveux descendent sur ses épaules, à grands flots\nnoirs. C'est Johannès Trioen, en l'année 1637, qui a bâti ce monument. Il a\nchoisi sous le corps du Christ sa sépulture.\n   En face, Christian Grimmync fit faire l'autre groupe, en 1637, et de\nmême s'y fit emmurer. Ici des soldats — des bourreaux de Tolède —\ndépouillent violemment le Christ. Celui-ci est sans regard, mais son corps,\ngrandeur naturelle, est admirablement proportionné. Il est sale; le sang sur\nlui ruisselle. Le centurion, dans un coin fixe férocement la victime, son\nbâton de commandement à la main; son cheval s'écrase contre le mur. Un\nsoldat dans le fond, fait sous son habit jaune gris et bleu, des effets d'omo­\nplates. Et c'est très pieux et très touchant, malgré tout; ce sont les pauvres\nhères qui ont prié devant ces grillages qui ont rendu sans le savoir, peu à\npeu, les figures moins terribles et les regards plus doux. Ils ont atténué je ne\nsais comment la colère des yeux, ils ont pénétré les bourreaux d'une douceur\ninconnue. On sent partout ici leur âme pacifique, même là-bas, dans les\nbas côtés, devant ce tableau des âmes du Purgatoire qui évoque la tragique\nlégende de Don Juan de Manara...\n   Et lorsque là j'ai contemplé la coupe étrange où s'érige un Christ ruisse­\nlant du sang qui va rejaillir en longs jets pour purifier les pêcheurs, je\nreviens m'asseoir à la place que j'aime, à l'entrée du chœur. J'écris dans le\nsoleil que les vitraux blancs penchent en lignes claires, les vitraux peints,\nen lignes bleues, rouges ou vertes. Je respire l'âme de la vieille église.\nComme ma pensée, le pélican du lutrin lève la gorge, on dirait qu'il veut\ns'élancer ; ses ailes battent l'air calme, il regarde les voûtes. L'église paraît\nd'autant plus haute qu'elle est plus courte; son plafond étoile où le\nbleu de l'encens s'écrase et se fond encore semble être un firmament plus\nproche.\n   Cette église est si bonne. On y goute une odeur de paix, d'office éteint, de\nbuis bénit, de pierre qui suinte, d'âmes cachées. De bonnes vierges,\nhabillées de robes somptueuses et tenant en main des fleurs d'oranger, sem­\nblent d'un geste calme apaiser les désirs. Et maintenant la Paix entre en\nprières, un bruit de pas écrase le silence dans les lointains du temple,\nquelque chose craque et proteste, puis tout ce tait...\n   Et je suis le remuement des lèvres d'un vieux paysan des dunes près de\nmoi; il est à genoux, gravement devant un autel, il a tendu ses bras en\ncroix. Et je sens que je l'aime, que je le comprends, que je saisis le sens de\nsa prière; elle est douce et passionnée, confiante et naïve; et quand il\n referme ses bras et qu'il me regarde, en partant comme un frère inconnu, je\nrevois dans ses yeux les reflets profonds et apaisés de la mer...\n                                                           PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                    Chronique d'Art\n\n                      Deuxième concert Ysaye\n     Ysaye et son orchestre s'y sont surpassés. Est-il possible d'imaginer pages\n  symphoniques de plus noble architecture, d'un dessin plus ferme, sobre et\n  harmonieux que les quatre mouvements du Concerto grosso n° 10 de Haendel,\n  par quoi débutait le concert? En un ensemble puissant et clair, elles se sont\n épanouies, magnifiquement, dans toute leur majesté et leur force lumineuse,\n Ysaye vivant l'œuvre doublement, par sa direction et son archet merveilleux\n tout à la fois. Puis on a entendu la troisième symphonie de Brahms (fa\n majeur), une des plus belles qu'il ait écrites. Jamais nous ne l'avons mieux\n comprise. Ysaye l'a conduite avec urie finesse et une hauteur de compréhen­\n sion admirables, avec toute son âme généreuse de grand artiste, de façon à\n faire jaillir la poésie qui, enclose dans l'œuvre, se dérobe trop souvent sous\n le voile des formes sévères et somptueuses chères au maître de Hambourg.\n Puis ce furent les variations symphoniques d'Istar, de Vincent d'Indy, avec\n l'étonnante luxuriance de leurs colorations, le mystère troublant de leurs\n harmonies prestigieuses, la subtilité et l'ardeur frémissante de leurs rythmes,\n et où l'ampleur de l'orchestration atteint dans le domaine du pittoresque à\n une singulière éloquence. Une ouverture de Sinigaglia, gracieuse et prime­\nsautière, dirigée avec beaucoup de verve par Théo Ysaye, ne pouvait rien\n ajouter à ces grandes impressions d'art.\n    M. Harold Bauer est un des pianistes les plus justement réputés de l'heure\nprésente. Il nous souvient l'avoir entendu interpréter au Cercle Artistique,\navec une rare intelligence, une œuvre profondément significative entre toutes\ndans la littérature du piano, la Fantaisie de Schumann inspirée d'un poème\nde Schlegel. Son nom paraissait deux fois au programme, d'abord dans un\nconcerto de Bach (en ré) pour piano, violon et flûte qu'il joua avec Ysaye et\nStrauwen. Cette œuvre infiniment belle où l'abondance géniale des pensées\négale la splendeur victorieuse de la forme, chantée par ces artistes de race\ndans une absolue concordance de sentiment enthousiaste fut peut-être l'im­\npression la plus pénétrante du concert. M. Bauer a joué le concerto de\nSchumann en maître du clavier. Si, en ce qui concerne la première partie\ndu concerto, nous faisons quelques réserves au sujet de certaine fantaisie\ntrop libre dans les mouvements et du ralentissement excessif imprimé à la\ncantilène suave qui illumine doucement le début du poème, nous rendons\nhommage au sens poétique dont il fit preuve dans l'Intermezzo, à la subtilité\nde toucher et à l'extraordinaire agilité de technique qu'il déploya dans le\nfinale. M. Bauer a obtenu un succès triomphal.\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                  CHRONIQUE D'ART                                          49\n\n\n\n\n                                  Concerts divers\n   Q u a t u o r p i a n o et a r c h e t s . — M M . Bosquet, C h a u m o n t , Van H o u t et\nJacob ont d o n n é à la salle de l'école allemande leur deuxième séance de\nmusique de c h a m b r e , qu'honora de sa présence S. A. R . M a d a m e la Com­\ntesse de F l a n d r e . Ils y ont exécuté le quatuor o p . 45 (sol mineur) de F a u r é ,\nle quatuor o p . 7 de Castillon, où de riches harmonies viennent s'unir à un\nintense r a y o n n e m e n t mélodique, et il y a lieu de m e n t i o n n e r spécialement un\ndélicieux trio à cordes de Beethoven, dont M M . C h a u m o n t , Van H o u t et\nJacob ont d o n n é u n e interprétation très chaleureuse et éloquente.\n\n   M l l e R a y m o n d e D e l a u n o i s a consacré une audition aux œuvres de\nGabriel F a b r e à la G r a n d e - H a r m o n i e . N o u s avons déjà cité dans Durendal\nle nom de M l l e Delaunois et appelé l'attention sur la valeur de ses interpré­\ntations. A l'ampleur généreuse de la voix viennent s'y joindre la beauté de la\ndiction et la force dramatique de l'accent. Les œuvres qu'elle a chantées et\nparticulièrement les chansons de Maeterlinck sont remarquables par la\nspontanéité de l'inspiration comme par l'ingéniosité suggestive du commen­\ntaire pianistique. On ne saurait en dire a u t a n t des œuvres instrumentales de\nF a b r e , défendues avec talent par Mlle Pitsch au piano et M. Pitsch au violon­\ncelle. Ces compositions offrent b e a u c o u p moins d'intérêt et sont fréquemment\naussi recherchées de forme que vides de signification.\n                                                                 GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n               A la Société Royale des Aquarellistes\n   La Société Royale des Aquarellistes réserve sans doute pour sa prochaine\nexposition jubilaire u n e revanche éclatante sur la médiocrité de celle-ci, qui\nest la quarante-neuvième. On n'y voit, en effet, a u c u n e œuvre qui s'impose à\nl'admiration, ni même à la critique, par quelque qualité rare ou quelque\ndéfaut bien saillant. T o u t y est si uniformément h o n n ê t e , que, pour être à\npeu près juste, je devrais mentionner tous les n o m s . Mais comme le cata­\nlogue s'est chargé de ce soin, je me bornerai aux impressions personnelles\nrecueillies au cours de ma visite.\n   Les titres des puissantes aquarelles de CHARLES BARTLET a n n o n c e n t des\nscènes d'intimité sentimentale (Mère et Enfant, l'Aveugle, Un pardon eu\nBretagne). Le peintre n'y a vu p o u r t a n t que des prétextes à virtuosité. Au\npoint de vue de la facture forte, large et précise, l'envoi de Bartlet est des\nplus recommandables.\n   On a beaucoup loué les aquarelles de BASELEER; je ne puis cependant y\ndécouvrir des qualités éminentes. Les bleus effrayants de la vue d'Alexandrie\nn'ont, à mes yeux, a u c u n e séduction de beauté. On a dit que les charmes de\nl'Egypte sont surfaits. Baseleer semble confirmer cette opinion.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "50                                  DURENDAL\n\n\n     BREITNER prête u n e apparence agréable à ces choses essentiellement\nlaides : les plâtras d'une bâtisse inachevée et la boue d'une rue en démolition.\nSa Bâtisse est même u n e des plus charmantes aquarelles du Salon.\n     Bien discutable me paraît la valeur des procédés actuels de CASSIERS, qui\ntiennent le milieu entre l'aquarelle et la peinture à l'huile. E t , de fait,\nquatre de ses tableautins m a n q u e n t absolument d'air et de profondeur. L e\ncinquième, Les toits rouges, vaut beaucoup mieux. L a g a m m e des tons brillants\ny est très heureuse, et comme toute la vue s'étale sur un seul p l a n , le défaut\nde perspective aérienne ne se fait pas sentir. J e crains q u e ce défaut n e soit\ninhérent au p r o c é d é .\n    ALFRED E A S T fait preuve d'une persévérante habileté. E t r a n g e , cependant,\nle ciel barbouillé derrière le Moulin blanc. O n le croirait envahi par les fumées\nd ' u n colossal incendie.\n     P A U L HERMANUS traite la gouache avec b e a u c o u p de finesse. Temps\npluvieux à Maasluys serait très intéressant, avec ses jolies touches bleues,\nn'était la fâcheuse teinte café au lait de l'ensemble.\n    XAVIER MELLERY livre la preuve d'un déclin rapide et profond, dans la\ngrandiloquence puérile de ses titres, — en particulier celui-ci : L e B r u x e l ­\nlois aime la charité, le papillon l'accord, — et la faiblesse d u dessin et d u\nstyle, q u e dissimule à peine la teinte fuligineuse du coloris.\n     UYTTERSCHAUT reste toujours égal à lui-même. Automne est un tableau\ncomplet, aussi attachant par la poésie de la scène que par l'impeccable exécu­\ntion. L e s originales masures de Nessonvaux sont d'un pittoresque parfait.\n     VAN DER WAAY est bien le W a t t e a u hollandais, précieux mais tout de\n même agréable dans l'intimité charmante et lumineuse de ses intérieurs.\n     VAN LEEMPUTTEN recommence avec un succès douteux ses scènes de\n C a m p i n e et ses effets de brouillard matinal.\n     Citons encore les aquarelles de M m e GILSOUL, d'une belle fermeté de dessin,\n mais un peu lourdement colorées, celles de MAX EDOUARD GIESEN non moins\nlourdes, quoique ne m a n q u a n t pas de caractère, les dessins toujours spirituels\nde AMÉDÉE LYNEN, les m a r i n e s délicates et habiles de MARCETTE, les jolis\npaysages de T I T Z , et enfin la petite madone de DEVRIENDT qui n'ajoutera\nrien au renom de cet excellent artiste.\n                                                                    F. VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "       Chronique théâtrale parisienne\n                   LE mois de décembre se ressent toujours u n peu de la trêve\n                     des confiseurs qui le termine; les directeurs de théâtres,\n                     sûrs de leur public p e n d a n t ces jours de liesse, ne se met­\n                     tent qu'en frais relatifs, et en bons a n i m a u x hibernants\n                      vivent de leur graisse antérieure. C'est à peine si dans les\n                      g r a n d s théâtres on a pu voir, ces dernières semaines, trois ou\n                      quatre pièces nouvelles. Il est vrai q u e par compensation\n                      les scènes extra-officielles ont fait rage. Mais respectons la\n                      hiérarchie, et comme dit l'Aveugle d'André Chénier : « Com­\nmençons par les Dieux ! »\n    Donc, à vous, d'abord, noble et académique d a m e qu'on n o m m e COMÉDIE\nFRANÇAISE! L ' é v é n e m e n t du mois théâtral a été, sans conteste, la première\ndu Foyer de M M . Mirbeau et N a t a n s o n . Cette pièce à double expansion\njudiciaire et scénique, a démarré avec un fracas p é t a r a d a n t de teuf-teuf qui\ns'emporte, mais déjà, paraît-il, les pistons se fatiguent, les valves halètent,\nles pneus s'amollissent, on prévoit à l'horizon, et même avant l'horizon, la\npanne salutaire et délassante qui incite à mettre les vieilles g u i m b a r d e s à la\nretraite; il y a des « oreilles fendues \" pour les pièces aussi! L e sort du Foyer\nest, d'ailleurs, celui de toutes ou presque toutes les pièces dont on parle trop,\ncelles surtout autour desquelles le tapage prend u n brin d'allure de scandale.\nOn s'était dit d'une oreille à l'autre : « Vous savez, ce baron Courtin, séna­\nteur et académicien, et n é a n m o i n s fripouille, c'est écrit au vitriol! » E t là-\ndessus bourgeois et antibourgeois de se monter la cervelle! Et bien non, il\nfaut en déchanter, le baron Courtin est loin, bien loin de faire oublier ses\nnombreux aînés ; sans l'habile acteur (M. Huguenet) qui l'incarne, sa sil­\nhouette resterait imprécise ; oui, sans doute, il a barboté dans la caisse du\n « Foyer », sa société philanthropique qui, elle-même, est u n e exploitation tar­\ntufiée de la pauvreté ouvrière, et ayant un besoin urgent (car la police est là,\naux portes!)de trois cents mille francs, il accepte,cette bagatelle d'un banquier\nde ses amis, ou plutôt des amis de sa femme, en sachant très bien ce qui lui\nvaut ce concours généreux, et libre de soucis, il se remet a son Discours sur\nles prix de vertus qu'il doit lire à la prochaine séance de l'Institut. Mais il n'y\na rien là qui sorte de l'ironie vulgaire et de l'ignominie grisâtre. Bien ternes\naussi, dans leurs vilenies respectives, sont la baronne Courtin, bécassine fai­\nsandée sur canapé fructueux et le banquier A r m a n d Biron, amateur de\n l'attelage à trois et à quatre, et le député Arnauld Tripier qui sont capables\nd'aggraver la mauvaise opinion que les passants ont de nos h o m m e s publics.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "52                                    DURENDAL\n\n\n E n somme, s'il n'y avait là dedans ni philanthropie, ni académie française,\n ni soutane (car il y en a une), ni Bon Pasteur (le « Foyer» en est u n , paraît-il),\n c'est-à-dire s'il n'y avait pas eu ragoût de scandale, on n'aurait pas sifflé sans\n doute, mais peut-être parce qu'on aurait bâillé. Ce n'était vraiment pas\n la peine d'échanger du papier timbré et de se faire jouer presque manu mili­\n tari\\ Et ce serait la b o n n e Comédie française qui en tout ceci aurait le beau\n rôle si elle n'avait pas, dès le début, eu le tort d'accepter cette « ordinarité ».\n Il est vrai que d'après ce que j e me suis laissé dire, les fonctions de lecteur\nà la maison de Molière sont simplement nominales, et que les jeunes gens\nqui déposent des manuscrits chez le concierge pourraient dormir sur leurs\ndeux oreilles jusqu'au jugement dernier, car les pièces que jouent ces mes­\nsieurs et dames de la Compagnie sont des pièces non seulement acceptées\nd'avance, mais même c o m m a n d é e s . Après u n succès comme celui de Les\nAffaires sont les affaires, on dit à l'auteur : « Donnez-nous le pendant, cher\nm a î t r e ! » Et la Comédie française est engagée. L'auteur aussi sans doute, de là\nle chiendent q u a n d il ne trouve pas à point le p e n d a n t d e m a n d é . Alors,\ntoujours, me raconte-t-on, survient un ami secourable : « Mais rien de plus\nfacile, cher maître, que de vous tirer d'embarras! » Et quelques jours après\nle cher maître reçoit un scenario \" à sa propre manière », il le travaille tant\nbien que mal, et les deux amis le portent triomphalement chez M. l'Admi­\nnistrateur. Celui-ci accepte de confiance, met la pièce en répétition, et ce n'est\nqu'à la veille presque de la première que quelqu'un lui crie : Casse cou! D'où\nsoubresauts, discussions, procès et tout le t r e m b l e m e n t . Il y aurait u n moyen\nbien simple d'éviter tout ce brouillamini, se serait de lire les pièces avant de\nles accepter, mais que voulez-vous, on ne pense pas à t o u t ! E t puis les direc­\nteurs de théâtres sont si occupés! L e grand critique anglais, M. Arnold\nBennett a écrit sur ceux de sa nation d'amusantes notes à ce propos que vous\ntrouverez traduites par M. H e n r y Davray dans le Mercure d'octobre dernier.\n   A I'ODÉON, le Poussin de M. E d m o n d Guirand a fait moins de bruit, mais\npeut-être tiendra-t-il mieux l'affiche. C'est l'histoire d'un petit coq que sa bonne\npoule de mère a trop longtemps, trop a s s i d û m e n t , trop tyranniquement tenu\nsous ses plumes, de telle façon qu'à la fin cet ardent gallinacé bouscule tout\npour s'envoler vers les cocottes, j ' e n t e n d s pour se marier en légitime u n i o n ,\nce qui fait que la comédie est de fond très moral. De plus, elle est très plai­\nsante et la lutte entre la jeune poulette et la b o n n e - m a m a n au riz met le\npublic en joie, sans jamais dépasser les bornes de ce genre spécial de respect\ndû aux belles-mères. Tout cela n'est sans doute que de la grosse comédie,\nmais il faut être indulgent sur ce genre de délassement, surtout q u a n d il est\nservi par des acteurs comme M m e Augustine Leriche, la mère poule. Et puis,\nfranchement, mieux vaut cela que le comique involontaire qu'il y a à s'ériger\nen fustigateurs moralisants de la société !\n   L'aimable Alfred Capus, heureusement, n'a jamais p r é t e n d u au brevet de\npuritain, et même à y regarder d'un peu pr.ès, aurait-il quelques droits au\ncertificat contraire, mais là aussi il ne prétend à rien, il se contente de nous\nfigurer d'agréables, parfois légères, parfois sentimentales, mais toujours sou­\nriantes histoires, et cette facilité gracieuse, ce spirituel optimisme lui donnent\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                     CHRONIQUE THEATRALE PARISIENNE                                          53\n\nune place bien personnelle d a n s le r o y a u m e des dramaturges où les types\ncontraires abondent trop. Sa nouvelle pièce de la RENAISSANCE, l'Oiseau blessé,\nne fera pas mauvaise figure dans son œuvre à côté de la Veine, de la Petite\nfonctionnaire et de tant d'autres comédies à péripéties heureuses et à dénoû­\nments favorables. Cet « oiseau blessé », ah le joli titre ! c'est u n e jeune fille\nqui, en effet, dès avant le premier acte, a reçu du p l o m b dans l'aile, et con­\ntinue à se faire çà et là arquebuser au cours des trois autres actes, mais d'une\nfaçon si simple, si bon enfant, si naturelle, sans i m p u d e n c e ni déclamation,\nqu'elle en devient presque sympathique et que, par contre-coup, tous les\nvolatiles non blessés de son entourage en p r e n n e n t figure tout à fait h o n o r a b l e ;\nle député Salvière, chasseur de la dernière heure, est u n aussi brave h o m m e\nque son neveu, chasseur de la première, et M m e Salvière est une excellente\nfemme digne que son mari lui revienne, sa cartouchière u n e fois vidée, et les\nparents d e l'oiseau blessé sont d'affectueux parents, et son frère un bon petit\njeune h o m m e au cœur fier; bref, tout le m o n d e est parfait et l'auteur est\ncharmant, et sa pièce est délicieuse, et le public est e n c h a n t é , et cela vaut\n mieux que si tout était le contraire.\n    T o u t de même, c'est u n cran plus h a u t qu'il faut situer, au THÉÂTRE\nANTOINE, les Vainqueurs que n o u s donne M . Emile F a b r e , le vigoureux\nauteur de la Vie publique et des Ventres dorés. P o u r ne pas valoir celles-ci, sa\nnouvelle pièce n'en est pas moins u n e œuvre forte, la seule que nous aient\ndonnée ce mois-ci, les grands théâtres. Ce D a y g r a n d , député et honnête\n h o m m e d'ailleurs (ce n'est pas un pléonasme), qui, sur le point de devenir\n enfin ministre, se sent le pied pris d a n s u n traquenard d'ordre judiciaire où\n il n'a été simplement q u ' i m p r u d e n t , et se débat alors, pris entre l'ambition\n et le rigorisme, soupçonnant sa femme, s o u p ç o n n é par son fils, sacrifiant\ntout au fatidique portefeuille qu'il poursuit depuis tant d'années, et a p p r e ­\n nant à la fois sa victoire ministérielle et la mort de son fils, tué en duel, par\n un sacripant de p l u m e dont il n'a pas voulu clouer la bouche, tout cela\nforme un ensemble d ' u n e vie singulière ; une fois qu'on a pris son parti de la\nconfusion un peu pénible des événements, et de la façon dont les person­\nnages, pour les besoins de l'intérêt scénique, s'exagèrent leur inextricabilité,\n on suit avec un intérêt presque personnel les efforts de ces pauvres gens pour\nse dégager du filet malhonnête où ils se trouvent pris à leur corps défendant.\n    Les théâtres du boulevard ne représentent qu'une fraction du mouvement\n dramatique ; on joue parfois des choses aussi, sinon plus, intéressantes sur les\nscènes d'avant-garde ou de serre-file. L ' Œ U V R E de M . L u g n e P o ë , p a r e x e m p l e\naura joué un rôle littéraire plus important que la Comédie française p e n d a n t ces\n quinze dernières a n n é e s . E t son activité, loin de décliner, n e fait que croître.\n Ce mois-ci, elle a donné u n e demi-douzaine (excusez du peu !) de pièces tout\n à fait remarquables ; e n t r e a u t r e s une bouffonnerie de Tristan Bernard, le Jeu de\nla Morale et du Hasard, savoureuse comme toutes celles de cet auteur, et un conte\n en vers, Au temps des fées, de M. Jacques Blanchard, gentiment modulé. A ces\n trois saynètes ajoutez, pour apprécier l'énorme travail de l'Œuvre, trois grandes\n machines : Elektra, d ' H u g o von Hofmannstahl, sculpture vocifératrice qui est\n aux Erynnies de l'amer Leconte de Lisle ce que celles-ci sont aux Euménides\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "54                                      DURENDAL\n\n\nd'Eschyle (espérons q u ' o n en restera là d a n s la course à l'imprécation fré­\nnétiques); les Vieux de-Pablo Iglesias, où la couleur catalane s'est réfugiée\nd a n s les accessoires, tellement les répliques y semblent inspirées des discours\nde nos parlementaires sur les Retraites ouvrières, et enfin la Dame qui n'est plus\naux camélias, tragi-comédie qu'on pourrait, doublement aussi, qualifier sym­\nbolo-romantique, d'un auteur, Maurice de F a r a m o n d , c o n n u par le haut souci\nd'art et de pensée qui caractérise toutes ses œ u v r e s .\n    Et parallèlement à l'Œuvre, il faudrait citer la RENAISSANCE TRAGIQUE qui\na d o n n é un noble d r a m e en vers de M. P a u l S o u c h o n , le Tasse; les LECTURES\nDE L'ODÉON, qui ont permis d'entendre une œuvre du même genre, l'Héloïse\nde M. Marie Prax ; le T H É Â T R E MÉVISTO OÙ l'on me dit du bien d'une say­\nnète de M. Jacques T e r n i , Leurs maîtres; le GRAND-GUIGNOL avec Cent lignes\némues de M. Charles T o r q u e t , amusante mise en scène d'un journaliste à qui\non d e m a n d e u n article nécrologique sur u n confrère et qui s'empêtre dans les\nquiproquos (j'aime beaucoup moins Nuit d'Illyrie, l'assassinat des souverains\nde Serbie ressortirait plutôt, à mon humble avis, du cinématographe) ; L I T T L E\nPALACE où M lle Maguèra fait preuve du plus réel talent dans u n e p a n t o m i m e\négyptienne, Isait, déesse d'amour. Et c'est le cas de dire : « J ' e n passe et\ndes, etc. », car tous ces petits théâtres de genre foisonnent et il ne se passe pas\nde mois qu'il ne s'en ouvre un nouveau. Ce décembre dernier, par exemple,\nle T H É Â T R E - M I C H E L est venu enrichir la liste d'une unité, paraît-il, toute pim­\npante et fringante, mais je ne saurais en parler encore de visu, pas plus que\ndes CAPUCINES ou de la COMÉDIE-ROYALE que j'ignore, parce qu'elles me le\nrendent avant. P a r contre, j'ai été convoqué à la première prise de contact\navec le public du THÉÂTRE D'INITIATIVE, et je m'y suis rendu à la différence\nde presque tous les critiques professionnels qui, rassasiés de premières chaque\nsoir de semaine, goûtent un repos opiniâtre toute la journée du d i m a n c h e ;\nor, je n'ai point regretté ma « matinée », puisqu'ainsi s'appellent les après-\nmidi en style théâtral; une scène éloquente de M. Florian Parmentier, Amis\nde collège, et u n e comédie très gaie de M m e Nastri, Théâtre Coquelicot d o n n e n t\nles meilleures espérances de ces deux écrivains, et quant à la pièce de résis­\ntance, l'Amour triomphe, de M. Jean T h é n o u x , elle a paru sans doute un peu\njeune comme l'auteur, mais la jeunesse est un si beau défaut, et il y a d a n s ces\nquatre tableaux de la vie d'étudiant tant de gaieté et de sentiment qu'on aurait\ntort de ne pas applaudir à deux mains à ce d é b u t .\n     Le défaut de ces petits théâtres d'initiative (ce mot est très juste et n'a pas\n l'équivoque politique ou autre du mot avant-garde) est de ne pouvoir monter,\n par suite de la faiblesse de leurs ressources, que des pièces courtes, simples,\n modernes et sans frais. Et p o u r t a n t u n e part légitime de l'art théâtral con­\n siste dans la beauté des costumes, le grandiose des décors, la richesse de la\n mise en scène. Mais il n'y a que les grands théâtres qui puissent se payer ce\n luxe. Borel autrefois, Carré aujourd'hui, ont fait des merveilles dans ce genre.\n E t les théâtres eux-mêmes p o u r r a i e n t parfois prendre leur leçon de simples\n music-halls. Avec les jeux de lumière électrique et les progrès de la machi­\n nerie, on arrive maintenant à des effets d'ensemble vraiment féeriques. Quel\n  d o m m a g e , à ce p r o p o s , que l'art de la Danse soit en train de se p e r d r e ! Il y\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                     CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                        55\n\n a vingt ans, un g r a n d théâtre de Paris, le plus beau au point de vue archi­\n tectural que j'ai jamais vu, l'Eden (démoli en 1892 ou 1893, je crois), se con­\n sacrait u n i q u e m e n t aux ballets italiens à grand orchestre et vaste déploiement\n de masses chorégraphiques. Maintenant c'est le genre revue de fin d'année qui a\n la faveur du p u b l i c ; c'est u n e forme d'art tout à fait bon enfant et qui ne\n fatigue les méninges ni des acteurs, ni des spectateurs, pas même des auteurs ;\n peut-être est-ce pour cela qu'elle réussit. J e n'en parle d'ailleurs que par ouï\n dire. On m'a assuré que la Revue des Folies-Bergères était u n e merveille de mise\n en scène, et je le suppose sans peine. E t si j ' e n crois les c o m m u n i q u é s à la\n presse, il y aurait de quoi courir même à la Gaieté Rochechouart, m ê m e au\n Concert de la Pépinière, même au lointain Bataclan. C'est possible, c'est pos­\n sible. Mais si cela est vrai, ce sont des motifs bien particuliers qui font courir\n le public. L e s directeurs de nos théâtres devraient se dire, à propos de cer­\n tains c o m m u n i q u é s , de certains titres m ê m e , q u e ce n'est pas en famille pari­\n sienne que tout cela se passe, et que c'est un peu de leur faute si les malen­\n tendus surgissent; à l'étranger peut-être croit-on que tous nos acteurs et\n actrices paraissent vraiment sans m ê m e leurs chaussettes; détrompe-toi,\nétranger! détrompe-toi, postérité! D'ailleurs tous les spectacles de ce genre\nse ressemblent, il n'y a que les c o m m u n i q u é s à la presse qui c h a n g e n t . J e me\n rappelle avoir vu il y a quelques années, sur une scène de L o n d r e s , était-ce\n l'Alhambra? était-ce l'Empire? le même « n u m é r o » que j'avais vu quelques\nsemaines auparavant sur une scène de P a r i s , était-ce l'Olympia? était-ce les\nFolies-Bergères ? E t j'admirai la différence des libellés des réclames. L e Mor­\nning Post ou le Daily Telegraph disait : « Rien de plus chaste, rien de plus\nconvenable q u e . . . , etc. Les familles peuvent y aller sans crainte », etc. Alors\nque le Journal ou le Matin avaient employé les formules toutes contraires :\n « Rien de plus, » etc., etc., avec les plaisanteries que vous devinez d'ici.\nH é l a s ! ingénuités au delà de la Manche, ricanements en deçà, et c'est tou­\njours la même chose p o u r t a n t !\n   Vous m'en voudriez, chers lecteurs de Durendal, de terminer cette chro\nnique sans vous dire le très réel et légitime succès que vient d'obtenir notre\nami Maurice Ollivaint à la COMÉDIE FRANÇAISE avec u n à-propos La Champ­\nmeslé au camp d o n n é pour l'anniversaire de R a c i n e . Rien de plus agréable à\nouïr et de plus provoquant à réfléchir que le débat entre la grande comédienne,\namoureuse de son art et exigeant de nouveaux chefs-d'œuvre, et le plus grand\npoète lui expliquant les motifs de sa retraite... J e ne m'embarquerai pas d'ail­\nleurs, rassurez-vous, d a n s les réflexions provoquées. Qu'il me suffise de dire\nque les acteurs sont, comme il fallait s'y attendre, excellents, le décor qui\nreprésente la ville de G a n d à l'horizon qu'on assiège, très artistique, et les\nvers dignes de l'auteur de cet autre savoureux à-propos, La Muse de Corneille,\nque donna l'Odéon, et de ces Deux Gentilhommes de Vérone, où revit quelque\nchose de la grâce souveraine du jeune W i l l .\n                                                                         HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                         LES LIVRES\n\nROMANS\n\n M é m o i r e s d ' u n e v i e i l l e fille, par R. BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   « Ce livre est, avant tout, le témoignage direct d'une personne qui fut mêlée\nà la vie de deux fractions de l'humanité, bien peu connues en tout temps et\ntout pays : les pauvres et ceux qui les aiment. » C'est un recueil d'épisodes,\nde tableaux ou d'impressions, d'études morales et sociales que l'auteur puise\npour la plupart dans l'observation émue de la vie des humbles avec tout ce\nqu'elle comporte d'abnégation touchante et parfois de grandeur en ses dévoue­\nments obscurs et ignorés. Mettre en lumière les riches et multiples réserves\nde vitalité morale, de droiture et d'énergie qu'on retrouve sur la terre fran­\nçaise autant dans les classes laborieuses que parmi ceux qui s'y intéressent\net les soulagent, tel semble être en son dernier ouvrage le dessein du noble et\npur écrivain qui s'appelle René Bazin. Au cours de ces récits qu'aucun lien\nd'ailleurs ne rattache l'un à l'autre, il apparaît toujours le conteur charmant,\nle peintre attentif et éloquent que l'on sait. Nous signalerons spécialement\nles pages remarquables qui terminent ce livre excellent au chapitre intitulé\n« Les lectures », dont la hauteur de vues, la philosophie ferme et pénétrante\nrenferment plus d'un précieux enseignement.                                 G. DE G.\n\nL ' â m e l i b r e , par BRADA. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce joli et très honnête roman nous met sous les yeux un\ncaractère de jeune fille d'une sérénité admirable. Elle veut garder son âme\nlibre de toute compromission et de toute bassesse. Son intérêt évident serait\nd'épouser le jeune homme qu'on veut lui jeter dans les bras. Elle a l'âme\nassez libre et assez haute pour refuser son cœur à l'être vulgaire, qui,\nquoique riche, n'a pas sa confiance, parce qu'il n'est pas intègre. On a un\nvrai plaisir à suivre d'un bout à l'autre toute l'histoire de cette grande et\nforte âme de jeune fille. L'auteur en fait l'analyse psychologique avec un rare\nbonheur. Ce roman est écrit dans une forme simple, celle que comportait\nl'histoire qui est toute simple elle-même, mais le style en est correct et\ncharmant.\n\nA l o y s e V a l é r i e n , par EDOUARD ROD. — (Paris, Perrin.)\n  On connaît le solide talent le romancier d'Edouard Rod. Son éloge n'est\nplus à faire. L'histoire qui est l'objet de ce roman-ci est lamentable. C'est\ncelle d'une malheureuse mère qui a fauté et dont le mari a été tué en duel\npar le complice. Cette mère redoute comme la mort que son enfant, sa\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                    LES LIVRES                                     57\n\nfille u n i q u e , ne suive la m ê m e voie qu'elle. U n pressentiment terrible semble\nla hanter sans cesse tant elle fait d'effort pour qu'il n e se réalise pas. Sa fille\na-t-elle hérité de la tare maternelle? ou est-ce une simple et horrible fatalité?\nToujours est-il qu'elle agit dans la vie exactement comme sa mère. On devine\nle désespoir de celle-ci qui avait tout fait pour écarter ce malheur. Elle avait\nespéré racheter sa faute en faisant de son enfant u n e épouse aussi intègre\nqu'elle l'avait peu été elle-même et elle échoue misérablement. E d o u a r d Rod\nnous décrit les anxiétés de la mère avant et son désespoir après la chute de\nson enfant d ' u n e façon p o i g n a n t e .\n\n M o n M a r i , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Plon.)\n   Nos lecteurs connaissent Jules P r a v i e u x par le compte rendu élogieux que\nnous avons fait de ses livres précédents, n o t a m m e n t : Une réconciliation, Au\npresbytère, Séparons-nous, livres remarquables surtout par leur h u m o u r de bon\naloi, par leur fine ironie et par leur honnête écriture. Ces mêmes qualités se\nretrouvent d a n s ce roman-ci. U n e jeune femme y raconte d ' u n e façon très\nvivante et spirituelle ses fiançailles, son mariage, sa vie. Le livre contient\ndes silhouettes vivement enlevées de belle-mère, de vieille tante, de mauvai­\nses langues, etc. Ce livre mérite le succès que le public n'a pas ménagé aux\nprécédents du même, auteur et nous le lui souhaitons cordialement. C'est un\nroman à la fois d'une moralité et d'une littérature irréprochables.\n\nL a v i e S e c r è t e , par EDOUARD ESTAUNIÉ. — ( P a r i s , P e r r i n . )\n   C'est l'histoire de trois vieux célibataires, un vieux curé, une vieille fille,\nun vieux savant, qui forment à eux trois la haute société de Montaigut. Elle\ns'ouvre par u n e paisible partie de wisth. Elle finit dans le désarroi le plus\ncomplet. T o u s , ou à peu près tous les héros de ce roman deviennent fous ou\nneurasthéniques. Chacun a son secret et le cache jalousement à son voisin.\nLe rêve caché de c h a c u n e de ces âmes finit par avorter et c'est la cause du\ndésespoir final de tous. Il n'y a d'à peu près raisonnable dans ce roman\nqu'un p o c h a r d ! Il a aussi son rêve, mais il n e s'en soucie pas plus que cela.\nIl est philosophe, il se laisse vivre. Il ne comprend pas qu'on se tracasse. A\nquoi bon.\n   Cette simple histoire est écrite d'une façon extrêmement pittoresque.\n\n Monsieur G e n d r o n va au peuple, par R.THIRY.— (Paris, Plon.)\n   M. G e n d r o n faisait partie d'une société d'archéologie Les Amis de Carna­\nvalet, société essentiellement pacifique et conservatrice. T o u t d'.un coup il est\npris d'une crise de tendresse pour le p e u p l e . E n vain veut-il enflammer ses\ncollègues du même amour pour l'ouvrier. Alors il fait une sortie furibonde\ncontre ses anciens amis, il les insulte, il les traite de propres à rien et donne\nsa démission avec éclat.\n   Au sortir de la séance il rencontre sur sa route un poète symboliste à qui\nil persuade de l'accompagner dans sa croisade sociale.\n   Les voilà qu'ils partent à deux pour les pays industriels. Mais tandis que\n M. Gendron va au peuple p o u r lui dire de belles paroles, alors que cela ne lui\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "58                               DURENDAL\n\n\ncoûte rien, et lâche le même peuple, le jour où il craint pour sa peau et pour\nses sous, le jeune poète s'éprend d'un vrai zèle pour ces ouvriers que son\ninitiateur abandonne et le remplace au moment du danger.\n  Tel est le résumé de ce roman fort spirituel, habilement développé et\nvivement écrit.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\nLe mystère       d u p o è t e , par ANTONIO FOGAZZARO. — (Paris, Perrin.)\n   La librairie Perrin a réédité récemment le roman — le troisième du grand\nécrivain italien — que Mme André Gladès traduisit, il y a quelques années,\npour le Journal de Genève. Fogazzaro s'y révèle, comme en ses autres\nlivres de début, plus poète que romancier ; il n'est pas encore com­\nplètement lui-même et ne mêle pas encore, avec cet art suprême qui\nfera du Petit monde d'autrefois un chef-d'œuvre, l'observation la plus\nminutieuse des faits et des choses à la plus idéaliste poésie. Celle-ci\nrègne ici en maîtresse, et le sujet d'ailleurs y prête. Sorte de journal intime\noù l'on croit deviner des fragments d'autobiographie, c'est l'histoire d'une\nâme de poète éprise d'une jeune fille, que dès longtemps et inconsciemment\nelle a attendue, et qui résiste à cause d'un chagrin passé, d'une parole donnée.\nQuand, après des mois de lutte, l'âme conquise aura cédé à l'amour qui la\ncherche, la jeune femme, le soir de son mariage, mourra — de souvenances\net de bonheur. Trame bien légère, bien spiritualiste et idéaliste, mais com­\nbien passionnante pour ceux que lasse l'éternelle et banale redite du roman\nfrançais. Rien de bas ici, tout est élevé et ravit l'âme, jusqu'à ces paysages\ndes Alpes, de l'Allemagne du Sud et du Rhin, où se déroule l'intrigue. D'un\nbout à l'autre du livre pas une parole qui ne soit belle, pas un tableau qui ne\nsoit harmonieux, pas un caractère qui ne soit noble. Avec des sentiments pas­\nsionnés et une inspiration poétique qui parfois fait songer à Dante, des cœurs\ntendres et fiers luttent, aiment, souffrent, se sacrifient, sans jamais sortir de\ncette sphère supérieure et pure où si rarement atteignent les faiseurs de\nromans de langue française.\n\nJ e a n d e s B r e b i s , par EMILE MOSELLY. — (Paris, Plon.)\n   Je ne sais si quelqu'un a compris et senti mieux que M. Moselly la souf­\nfrance obscure des pauvres gens. C'est à Jean des Brebis qu'il dédie son\nlivre, Jean des Brebis, « le pâtre lorrain, l'être vivant de chair et d'os que le\nmalheur des temps et l'intensité de sa souffrance ont élevé à la hauteur d'un\nsymbole douloureux ». Histoires de bohémiens qui s'en vont en automne, par\nles routes dolentes et dont le petit meurt un soir d'hiver, lamentablement;\nhistoires de chemineaux, de paysans et de braconniers, qu'une sorte de fatalité\npoursuit dans leur misère ; histoires de soldats enfin qui traînent une vie grise\ndans des casernes moroses, M. Moselly les raconte si bien. Il a pénétré la vie\nde ses héros, il les aime, il aura pour eux, en retraçant leur vie, une infinie\npitié. Certaines nouvelles de ce volume : Le Revenant, A la belle étoile sont\ntout simplement des chefs-d'œuvre. Le conteur a une prose qui est bien à\nlui, il excelle dans des tableaux très coûts, des notations de paysages, d'aubes\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                 LES LIVRES                                   59\n\net de soirs, plus impressionnantes que des fresques, des portraits en deux\ntraits, qu'on ne peut oublier. M. Emile Moselly débute bien.\n   Avec ce livre-ci et son roman Terres lorraines il vient d'obtenir le prix\nGoncourt. C'est justice.                                            P . N.\n\nL e s D i v i n s J o n g l e u r s . — Episodes de l'épopée franciscaine, par A.\n   BAILLY. — (Paris, Plon.)\n   L'histoire franciscaine est si belle dans sa simple réalité qu'elle fait tort à\ntout ce que notre imagination pourrait y ajouter. A proprement parler,\nl'auteur de ce livre ne cherche pas à y ajouter, mais il arrange, il dérange\naussi et la chronologie des faits et la topographie des lieux. Et les libertés\nqu'il a prises avec la légende ne laisseront pas de nuire dans l'esprit du\nlecteur averti à l'intérêt d'un roman d'ailleurs agréable et joli.        A. G.\n\nL e j a r d i n d e l a S o r c i è r e , par LOUISE et Louis DELATTRE. — L e\n  p r i n c e G r e n o u i l l e , par les mêmes (2 volumes). — (Bruxelles, Asso­\n  ciation des écrivains belges.)\nC o n t e s et récits d'un B r u x e l l o i s , par LÉOPOLD COUROUBLE. —\n  (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Il est bien tard pour encore dire un mot de ces trois excellents livres de\ncontes. Mais cela m'a fait trop de plaisir de les lire tout haut pendant les\nvacances à des enfants, pour que je puisse les passer sous silence. Les déli­\ncieux contes des frères Grimm sont traduits par Louise et Louis Delattre en\nun style d'une charmante simplicité. On retrouve jusqu'en ces traductions le\nconteur de race qui nous donna tant d'œuvres originales et exquises. Quant\nau livre de Léopold Courouble, c'est un recueil d'une vingtaine de récits —\nenfantins, bruxellois ou congolais — et de fins et pittoresques croquis, extraits\npour la plupart, d'œuvres précédentes.\n\nU n e â m e d e f e m m e , par M. REEPMAKER. — (Paris, Stock.)\n   « La beauté ne saurait pénétrer dans un esprit terni par de basses pensées ;\nla lumière s'arrête devant la pierre mais traverse le cristal... Si l'artiste\ns'accoutume à des pensées basses et impures, son cerveau s'obscurcit et\nfinit quelquefois par se fermer tout à fait, si bien que l'artiste ne produira\nque des œuvres incomplètes et quelquefois même absolument dépourvues de\nbeauté... » Tel est l'idée répétée avec une certaine monotonie tout le long de\nce livre généreux mais lourd. Il lui manque pour la vivifier une action plus\nvraisemblable où elle serait traduite en acte par des personnages plus\n réels.\n\n L a r o m a n c e d e J o c o n d e , par MATHILDE ALANIC. — (Paris, Plon.)\n    Un de ces aimables livres que les jeunes filles peuvent lire et qui pourtant\n n'ont pas été écrits exclusivement pour elles. « On revient toujours à ses\n premières amours » chante la Romance de Joconde. Et pourtant Claude Morgat\n reprise après des années par son amour pour Pascal se sacrifiera afin de\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "60                                DURENDAL\n\n\nlaisser un peu de bonheur à la fiancée de celui-ci. L'histoire se passe en Bel­\ngique, elle est douce, fraîche et tragique tour à tour, toujours bonne et bien­\nfaisante.\n\nA m e b l a n c h e , par MARGUERITE VAN DE W I E L E . — (Bruxelles, Larcier.)\n  Une petite fille, dans le cadre du vieux Bruxelles, grandit, rêve, souffre et\naime. Elle raconte ses impressions, ses sentiments, ses peines, ses joies. Et\nceci fait un livre sincère, qui semble vécu, et qui sans le vouloir, émeut pro­\nfondément.\n\nL a b a r q u e a m a r r é e , par VICTOR CLAIRVAUX. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Nous n'admirerons pas comme un de nos confrères, au même titre que du\nLoti, la tempête dont la description ouvre ce roman, mais nous nous laisse­\nrons conquérir par le charme mélancolique et réel de cette nouvelle. La\nbarque amarrée, c'est le pêcheur infirme qui traîne sa vie au bord d'une mer\nqu'il ne peut plus affronter, dans une pittoresque petite ville hollandaise, et\nqui tour à tour est accablé de marasmes et secoué de désirs. Etude de mœurs\nbien attachante, bien naturelle, un peu triste, avec, comme décors aux gestes\nsobres de ses personnages, les habituels mais toujours prenants paysages de\nZélande.\n\nA u b o r d d e l ' I d y l l e , par PROSPER DOR. — (Paris, Sansot.)\n  C'est le roman poétique parfois, invraisemblable souvent, monotone\npresque toujours, d'un homme marié qui aime — et croit d'abord pouvoir\naimer en frère — une de ces jeunes filles modernes, que l'on nous propose\ndécidément trop souvent comme idéales, et qui raisonnent, causent, lisent,\nsentent et aiment comme les hommes.\n\nF i l s d e l a T e r r e , par PAUL-HENRI CAPDEVIELLE. — (Paris, Plon.)\n   L'amour de la terre a déjà inspiré bien des jolies chose6. Le court roman\nde M. Capdevielle est délicieux. On se demande si les mœurs qu'il décrit\nsont réelles Depuis le naturalisme, on s'est déshabitué de voir les paysans\nidéalisés. Aussi cela fait-il plaisir de lire cette œuvre saine qui a la poésie de\nRené Bazin sans en avoir la profondeur, et le style de George Sand — du\nGeorge Sand des romans paysans — sans en avoir l'artificiel.\n\nD e t t e f a t a l e , par Louis DALSACE. — (Paris, Perrin.)\n   M. Dalsace, homme naïf, développe avec une foi touchante des théories\nsur la métempsycose mises à la mode par l'école des théosophes. Quand on va\ndans le monde avec M. Dalsace, la première jeune fille que l'on rencontre, à\npeine les présentations faites, vous dit votre passé et votre avenir. Dans la\nsuite, sous l'influence de cette jeune fille les âmes se dédoublent, on remonte\nau déluge, on revoit ses vies anciennes, on pressent ses vies futures... Notre\nvoyant ferait bien de relire le roman touffu de Fogazzaro, Malombra, où le\nproblème est posé au moins d'une façon saisissante. Que n'apprend-il à écrire\net aussi à manier moins lourdement ses théories! Ce n'est certes point l'âme\nde feu Balzac qui transmigra dans son corps !\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                    LES LIVRES                                         6l\n\n\nContes des collines. — Nouveaux Contes des collines, par\n   RUDYARD KIPLING. 2 vol. (Paris, Stock). — L e R e t o u r d ' I m r a y , par\n   RUDYARD KIPLING (Paris, Mercure de France).\n   M. Albert Savine traduit deux des premiers livres de Kipling. Ce sont des\ncontes dont la scène est Simla, la ville d'été sur les pentes de l ' H i m a l a y a .\nKipling, lorsqu'il était jeune journaliste dans l'Inde, s'était plu, dans des his­\ntoires alertes, souvent admirables, toujours r e m a r q u a b l e s d'humour et de vie,\nà noter les vices et les travers de la société anglo-indienne. Le retour d'Imray et\nles contes qui suivent, publiés par le Mercure de France continuent la même\nsérie mais dans une note parfois plus profonde.\n\nLes Mourlon, par FERDINAND B O U C H É . — (Verviers, Edition               artistique.)\n   R o m a n de m œ u r s paysannes qui effarouche par son aspect volumineux,\nmais qu'on ne regrette pas d'avoir lu jusqu'au bout. L'auteur sait voir et sait\nrendre ce qu'il voit. Il a le sens de l'âme paysanne, de ses g r a n d e u r s , de ses\nferveurs, de ses instincts, de son aspect noble, tragique et passionné. P o u r ­\nquoi faut-il que des pages faibles et des longueurs déparent ce volume de\ndébut, et qu'il s'y étale des phrases sentencieuses comme celle-ci : Nos\nregrets viennent toujours de nos j o i e s ! . . .                            P. N.\n\n\nL'ART :\n\nL e V i e u x B r u x e l l e s . Exposé préliminaire des travaux de la C o m m i s ­\n   sion constituée sous le patronage de la ville de Bruxelles et de la Société\n   d'archéologie. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Notre b o n n e ville de Bruxelles, si avenante et si belle dans ses aspects\naccidentés et ses larges perspectives, toute diverse, toute en contrastes, avec\nses larges artères modernes et les coins d'antiquité, de silence, de province\nque l'on y découvre encore, Bruxelles semble actuellement être livré en proie\naux démolisseurs. Vieilles maisons, ruelles étroites et sinueuses, souvenirs,\ntraces du passé, tout cela s'en va avec les décombres, d a n s des t o m b e r e a u x . . .\nLe progrès qui, cependant, est fait en partie du passé, lui aussi, est sans\n respect ni vénération. Il aime le c h a n g e m e n t et la nouveauté lui paraît tou­\njours meilleure... E t c'est l à u n t h è m e de mélancolie et de regret pourlesesprits\nqui, dans l'ancienneté des choses, aiment les puissances de suggestion et de\nmémoire que le temps a accumulées en elles. Ils r é p u g n e n t à la nouveauté,\nm ê m e belle, parce que cette beauté, étant nouvelle, a à leurs yeux on ne sait\nquel caractère abrupt, insolite, i n h a r m o n i e u x . E t ils n'ont pas toujours tort,\ncar, certes, et surtout dans le d o m a i n e de l'architecture, le temps ajoute à la\n beauté ou, même souvent, en tient lieu.\n    L'esthétique urbaine m o d e r n e , férue de la ligne droite, comme étant la\n plus courte d'un point à un autre, a été et sera encore mortelle à plus d'un des\n vestiges de grâce ou de magnificence que les siècles avaient laissés à Bruxelles.\n  Maintes charmantes maisons à pignon seront encore jetées bas pour livrer\n place au tracé d'une rue ou à la construction de quelque immeuble de rap-\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "62                                    DURENDAL\n\n\nport. Aussi était-il temps que l'on songeât, sinon à sauver ces rares reliques\nvouées à une destruction fatale, au moins à en garder quelque souvenir.\nCette tâche pieuse, l'administration c o m m u n a l e et la Société d'archéologie\nl'ont résolument assumée. U n comité composé de spécialistes et de fonction­\nnaires de la ville a été constitué, qui a reçu p o u r mission de réunir les élé­\nments d'une grande publication illustrée sur le Vieux Bruxelles.\n    En attendant l'apparition de cet ouvrage, le comité a judicieusement pensé\nqu'il y avait intérêt pour lui et p o u r le succès de l'entreprise à initier le public\nà ses travaux. Il a, par conséquent, publié u n e centaine de planches choisies\nparmi les documents photographiques réunis par ses m e m b r e s . Elles sont\nsubdivisées par séries consacrées aux Remparts : murailles et tours encore\nsubsistantes de la première enceinte (Steenpoort, T o u r noire, tour de la\nMontagne du P a r c , etc.) et d e la seconde (porte de Hal) ; aux Pignons, dont\nla cité possède encore n o m b r e de spécimens simples ou élégants,\nquelques-uns délicieux, depuis les simples gradins jusqu'aux frontons de style\nb a r o q u e ou classique; aux Portes, aux Façades, aux Intérieurs, etc. E t l'on res­\nsent u n très vif plaisir à feuilleter la collection d'excellentes reproductions\nexécutées par les soins intelligents du comité du Vieux Bruxelles et qui sont\naccompagnées de notices concises et érudites de M M . Buls, C o m b a z , Van\nMaldeghem et T a h o n .\n\n\nE s s a i s u r l a d i a l e c t i q u e du d e s s i n , par M. JEAN DE BOSSCHERE.\n   U n vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Ce petit volume, auquel son éditeur, M. Van Oest, et son i m p r i m e u r ,\nM. B u s c h m a n n , ont d o n n é u n e forme et u n e illustration d'un goût accompli,\nest des plus intéressants, comme tous les travaux dus à son a u t e u r .\n   M. D e Bosschere est toujours m û par u n g r a n d a m o u r de l'art; les recher­\nches et les études auxquelles celui-ci l'entraîne décèlent un esprit ingénieux\net sagace. Il est regrettable que cet écrivain mette trop souvent entre ses\nidées et le lecteur l'obstacle d'un langage à la fois incorrect et sibyllin : « L a\nstructure des phrases musicales, d a n s leurs r a p p o r t s avec l'émotion qu'elles\ntraduisent, écrit-il d a n s son Avertissement, semble une étude incomparable­\nment complexe, et jamais entreprise. Analogiquement, l'opération ne fut\nanalysée, qui établit passionnément un graphisme d'après des volumes, et en\ncirconscrit l'esprit tangible. » Ce style rappelle fâcheusement celui du vieux\nconcitoyen de M. De Bosschere, Corneille de Bie, qui, dans son Cabinet d'or\nde la libre et noble peinture, affirme que « la P e i n t u r e a fait un compact avec la\nF a m e pour promulguer les louanges de R u b e n s par tout l'univers... ». E t l'on\nfinirait par croire, si l'on songe à la langue à la fois impropre et prétentieuse\nde certains écrivains modernes du m ê m e terroir, qu'il existe u n français\nanversois, comme il existe un français c a n a d i e n ! . . .\n   L e sentiment presque religieux que M. De Bosschere a de l'art réagit sur\nl'accent et l'allure de sa parole. Il veut d o n n e r à son discours la beauté du\nsujet d o n t il traite. L'heure viendra, sans d o u t e où, d a n s l'intérêt de la diffu­\nsion de ses excellentes idées, la clarté lui paraîtra la première des b e a u t é s .\n   E n attendant, les lecteurs que la rencontre de phrases rocailleuses et obs-\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                    LES LIVRES                                         63\n\ncures ne rebuteront pas, dès l'abord, seront récompensés, car leur persévé­\nrance sera largement payée par la conception originale de ce livre et les\nobservations techniques et esthétiques dont il a b o n d e .\n\n  Les Arts anciens                en Flandre (tome III, fascicule III). —\nL e R. P . J. Van den Gheyn étudie et décrit un manuscrit de la Bibliothèque\nCzartoriska, à Cracovie, intitulé Vita Christi... Ce manuscrit, enrichi d'enca­\ndrements et de nombreuses miniatures, pour la plupart en camaïeu, a été\nexécuté, d'après l'inscription qu'il porte, en 1478, « par lordonnance de Guil­\nlemme de ternay,conseillier de Monseigneur le duc (Charles le Téméraire) ». Le savant\ncritique signale les nombreuses analogies que présente l'illustration de ce\nmanuscrit avec celle d'un manuscrit du fonds français de la Bibliothèque\nnationale (n° 181) dont le comte Durrieu a attribué les miniatures à Alexandre\nBening.\n   M. Durand-Griville continue son intéressante revue des Primitifs flamands\nau Guildhall.\n   Sous le titre : Signature de Primitifs : Les miniaturistes, M. de Mily publie le\nrésultat de ses patientes et captivantes recherches sur les signatures relevées\npar lui sur quantité d'oeuvres et auxquelles les artistes des XIVe et XVe siècles\naffectionnaient de donner u n e forme énigmatique ou cryptographique. Article\ndes plus attrayants et rempli de renseignements d'un intérêt capital.\n   Ce fascicule de la luxueuse revue, qui est à la veille d'entrer dans sa qua­\ntrième année d'existence, est complété par les premières pages d'une étude\nde M. Camille Tulpinck sur la Collection Camberlyn d'Amougies à Pepinghem,\ncollection qui possède, entre autres ouvrages précieux, u n e Résurrection attri­\nbuée à T h i e r r y Bouts ; un portrait de L u c a s de L e y d e ; etc.\n\n   L'art     flamand     e t h o l l a n d a i s (15 novembre). — M. Alphonse\nGermain parle de l'Influence des Pays-Bas en Bourgogne. L'excellent historien\nd'art français dit l'action sur l'art indigène de Jean de Marville, du g r a n d\nClaus Sluter et de leurs précurseurs flamands d a n s le d u c h é de Bourgogne,\naction significative qui s'est exercée autant par l'exemple que par les œuvres :\n« Les artistes locaux avaient dégénéré, les imagiers des Pays-Bas préparèrent\nleur relèvement en leur rappelant par des œuvres que rien de valable ne se\ncrée en art sans l'étude directe de la n a t u r e . » On ne saurait plus j u s t e m e n t\ndire dans u n débat où d aucuns ont apporté de la passion et confondent trop\nsouvent influence avec imitation.                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nHISTOIRE\nLa domination française en Belgique à la fin du\n XVIII e siècle et au commencement du XIX e . Tome II :\n  La deuxième conquête et la réunion définitive, par M' J U L E S DELHAIZE. — ( B r u ­\n  xelles, L e b è g u e . )\n  C'est le récit de la deuxième et définitive conquête de notre pays par les\narmées de la R é p u b l i q u e que contient ce volume très nourri de documents\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "64                                 DURENDAL\n\n\nintéressants. Après la campagne victorieuse de Jourdan et de Pichegru,\nles Français qui, la première fois, s'était présentés en libérateurs, reviennent\nen conquérants. Les Jacobins règnent à Paris; aussi les représentants du\npeuple qui exercent le pouvoir souverain en Belgique agissent-ils, par eux-\nmêmes et par leurs nombreux agents, sans aucun ménagement; ici comme\nen France, ils organisent, pour reprendre le mot de Taine, l'anarchie.\n   Après le 9 thermidor, un régime moins vexatoire commence, mais où l'arbi­\ntraire tient plus de place encore que la liberté. Le joug, pour modéré qu'il\nsoit, n'en reste pas moins un joug. Aussi les vœux des autorités belges, à la\nsuite desquels la réunion à la France fut adoptée par la Convention, sau­\nraient-ils difficilement être considérés comme ayant été l'expression spon­\ntanée des désirs de la population. Et il semble, en tout cas, que ce n'était\npour celle-ci qu'un moyen, à défaut de pouvoir obtenir la liberté, de sortir\nd'une situation légale oppressive.\n\nL e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : L'Institut de France, par\n  MM. GASTON BOISSIER, GASTON DARBOUX, ALFRED FRANKLIN, GEORGES\n  PERROT, GEORGES PICOT, HENRI ROUJON. — (Paris, Laurens.)\n   Ce copieux volume, riche de matière et d'illustrations, se compose d'études\nsur l'histoire, l'organisation, etc., des cinq Académies : l'Académie française\net les Académies des inscriptions et belles-lettres, des sciences, des beaux-\narts, des sciences morales et politiques, qui forment toutes ensemble l'Institut\nde France. L'éditeur a eu l'heureuse fortune d'obtenir, cette fois encore,\ncomme pour les ouvrages antérieurs de son intéressante collection, le con­\ncours des hommes les plus aptes à renseigner le lecteur avec une compétence\nparfaite : les secrétaires perpétuels mêmes des illustres compagnies.\n   C'est une histoire abondante en beaux souvenirs, inutile de le dire, que\ncelle de ces vénérables, dont l'ancienne est l'Académie française et la cadette\nl'Académie des sciences morales et politiques, qui date seulement de1832.Et\nce n'est pas sans émotion ni sans fierté que MM. Georges Perrot, Gaston Bois­\nsier et leurs éminents collaborateurs nous retracent les fastes et aussi les vicis\nsitudes de l'existence glorieuse de ces représentantes de la pensée française.\n\nA m o u r d e s a i n t e : Mlle Loyse de Savoie, récit duXVesiècle, par COSTA DE\n     BEAUREGARD. — (Paris, Plon.)\n   M. Costa de Beauregard nous fait le récit coloré de la vie de Louise de\nSavoie, une des filles de cette maison qui a donné à l'Eglise des bienheureux\ncomme Amédée IX et des anti-papes comme Félix V. Après une jeunesse\ntourmentée par les vicissitudes de sa famille et de son pays, agités par la lutte\nde Charles le Téméraire et de Louis XI, elle fut l'épouse heureuse de Hughes\nde Chalon et lorsque, prématurément, celui-ci fut ravi à sa tendresse, elle\nentra en religion et donna à Dieu le reste de son existence.\n   Belle et touchante histoire, à laquelle le style archaïque adopté par l'au­\nteur donne, quelquefois, une apparence de mièvrerie, mais qui abonde en\npages intéressantes et profile à merveille, aux côtés de l'héroine, les figures\ncélèbres du dernier et effréné duc de Bourgogne et du cauteleux Louis XI.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": ""}, {"page_pdf": 81, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-01", "signet_source": "Seizième année - N°1 - Janvier 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 12-15 blancs). Le texte de Moeller renvoie à la « Crucifixion que nous reproduisons au début de ce fascicule » ; mort du baron Gevaert annoncée « au moment de mettre en pages » (billet daté de la veille de Noël) ; Chronique théâtrale parisienne consacrée au « mois de décembre » ; Marc Legrand « vient de mourir » ; poème de Wyseur daté d’août 1908 ; première pagination de l’année (p. 5, après pages liminaires) ; la table annuelle renvoie à la livraison suivante pour Katharina (27 janvier 1909).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}