{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 133, "titre_corps": "Victor Rousseau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Victor Rousseau ON pourrait définir l'art de M. Victor Rousseau", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 88, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": "Victor Rousseau\n                ON pourrait définir l'art de M . Victor Rousseau :\n                    une haute pensée dans une forme p u r e . U n e\n                    forme qui aspire et réussit à s'égaler à cette\n                    pensée, à la manifester sous une apparence plas­\n                    tique qui semble à la fois matière et esprit.\n                       Car le sculpteur pense, mais sa pensée n'a\n                    d'expression que dans la forme et celle-ci en\n                    est comme l'indispensable piédestal. Il pense\net sa pensée, la question qui se pose devant lui, le sentiment\nau contact duquel il s'exalte, la majesté intellectuelle dont\nle respect le pénètre : toutes ses impressions et ses idées se\nsuscitent en images, prennent figure devant lui. Sa pensée, il\nfaut, en effet, qu'elle s'anime, qu'elle se crée à ses yeux,\nqu'entre lui et elle se lèvent, comme sorties des limbes du sou­\nvenir et de l'observation inconsciente, des formes, des masques,\ndes corps, des gestes dont le langage muet lui sera plus clair\nque celui qu'il a entendu en lui-même.\n   E t , lorsque, comme chez M. Rousseau, la méditation volon­\ntaire qui cherche l'œuvre à accomplir et l'inspiration qui la\nréalise ne sont que les phases successives de l'activité mentale\nd'un génie très personnel, la statue dressée est, non point\nl'interprétation, l'allégorie, le symbole d'une pensée, mais\ncette pensée elle-même, vivante et qui émeut.\n   C'est le charme et, aussi, la puissance de l'œuvre de ce\nmaître qu'elle soit régie tout entière par la pensée : qu'elle la\nmanifeste p a r t o u t et sous des aspects qui, au lieu de la voiler\ncomme chez t a n t d'autres, l'illuminent. T o u t chez lui est\nnoblesse, r y t h m e , h a r m o n i e ; chez les créatures modelées de\nses mains l'intelligence des yeux et' la mesure exquise des\ngestes semblent faire équilibré à la grâce ou à la force jeune\ndu corps. Ce sont des êtres de pensée, pour lesquels la sensation\n\n  (1) A propos du volume de la Collection des artistes belges contemporains : VICTOR ROUS­\nSEAU, par M. Dasombiaux, qui vient de paraître chez M. Van Ocst : un volume, enrichi\nde 50 magnifiques reproductions hors texte et dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nmême est pensée. Et la pensée ne s'agite pas, ne gesticule pas,\nne s'abandonne pas à des mouvements désordonnés : elle\nréfléchit ou songe, elle s'arrête pour se considérer elle-même ;\nelle ne se jette pas au dehors, mais ramène le dehors à elle.\nElle est pensée et elle est vie, car elle sent la pulsation\nde la vie en elle-même et sait que toutes les choses de ce m o n d e\nlui sont subordonnées et sujettes.\n   L e Liseur a laissé son livre ; il est debout, la main posée\ndoucement sur la page interrompue... Il a reçu la pensée du\npoète et celle-ci s'étant associée à la sienne propre, fortifiées et\néclairées l'une par l'autre, elles ont été emportées ensemble,\nlégères, ailées, vers le rêve...\n   Un h o m m e t e n a n t par la main deux jeunes gens, ses fils,\nmarche avec eux Vers la vie. T o u s trois sont nus, dans la nudité\ndes héros. Ils vont à la rencontre de la vie qui, déjà, s'avance au\ndevant d'eux, toute grâce, toute promesse, fraîche et nouvelle\ncomme ces deux adolescents avec leurs corps nerveux et souples,\nleurs clairs yeux ouverts sur l'horizon, sur l'avenir qu'ils inter­\nrogent et qu'ils appellent... Ils sont confiants dans l'expérience\nqui les guide et, tout à la fois, impatients d'arriver, de devancer\nleurs propres p a s . . . C'est la jeunesse qui aspire et qui veut, qui\nsent en elle des forces sous la poussée desquelles sa poitrine se\ngonfle, son cœur frémit, ses mains se t e n d e n t . . . Est-ce vers le\nbonheur qu'elle va? — N o n . . . Vers la joie? N o n . . . Vers l'action,\nvers le travail, vers le combat... E l l e y va, armée de toutes ses\nénergies qui n'ont pas servi encore et qu'elle croit invincibles.\n   Qui de la vie ou de la jeunesse restera vainqueur ? L a jeu­\nnesse passe et la vie continue... De la combinaison de celle-ci\net de celle-là, un nouvel être sortira, identique et, cependant,\ndifférent, blessé mais meilleur, ou moindre... L a Femme de\ntrente ans nous montre cet être. L e buste est ferme, jeune, mais\nsur le masque mobile, tout en lignes de sensibilité, les jours\nont m a r q u é leur trace; les yeux inquiets se sont enfoncés sous\nl'arcade sourcilière ; les pommettes se sont accusées en un\nrelief douloureux ; la bouche a pris un pli désenchanté. Elle\nregarde, mais c'est vers le passé déjà... C'est la Vie qui est, qui\na été, et qui, pourtant, après s'être cherchée, se cherche\nencore... T o u t e noblesse est dans la recherche; toute borne,\ndans la satisfaction : la première crée, la seconde répète.\n   Au fond, la vie et la pensée se confondent, toute pensée est\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2517, "texte": "                        VICTOR   ROUSSEAU                       131\n\n\nvie, et la seule, peut-être, qui apporte ses résultats avec elle :\nSonge-t-il cela cet Homme penché sur le masque de Beethoven, en\nconsidérant l'apparence tourmentée, les stigmates de souffrance\nde ce géant, souverain tragique d'un r o y a u m e de solitude et de\nsilence où son génie faisait gronder et chanter toutes les voix\nde la N a t u r e ? . . .\n   Ainsi apparaissent et impressionnent toutes les œuvres de\nM. Rousseau. Pourquoi sont-elles comme de nobles étrangères\nparmi les ouvrages de nos maîtres belges, wallons ou flamands,\nqu'ils soient classiques à la manière de Paul De Vigne ou à\ncelle de M; Vinçotte; bellement réalistes à la façon de M. L a g a e\nou idéalistes à celle de Constantin Meunier? D'où est venue à\nleur auteur l'inspiration de telles figures, la main à la fois\nferme et caressante qui, en donnant forme à la glaise, lui impose\nen même temps une âme inquiète et vibrante?\n   M. Desombiaux s'étend longuement, à ce propos, sur l'ori­\ngine wallonne du maître dont il célèbre le génie en termes écla­\ntants. Il confesse, d'ailleurs, judicieusement, que, tout au moins\nen matière artistique, 1' « âme wallonne » est plutôt fuyante à\nl'analyse. E n effet, au contraire de 1' « âme flamande », elle se\nlaisse malaisément définir ou, pour mieux dire, elle ne s'est\npas définie elle-même, jusqu'ici, en des œuvres qui, dans leur\ndiversité, témoignent de caractères communs nettement\nmarqués. L ' a u t e u r de Mes Tonnelles croit, cependant, que la\nrace wallonne se distingue particulièrement par la puissance du\nsentiment, par ses tendances à la spiritualité et par son imagi­\nnation musicale. T o u t cela par comparaison et contraste avec\nla race    flamande...\n   Au sujet des pérégrinations de M. Rousseau en Italie, il écrit\nnotamment : « Les peintres l'attirèrent d'abord plus que les\nsculpteurs. E t cette impression se confirma. Rousseau la garde\naujourd'hui encore, et je ne serais pas surpris que mainte fresque\nestompée d'ombre, sous la voûte mystérieuse de quelque cha­\npelle basse d'Assise du XIIe siècle (?) n'ait été pour lui plus\nrévélatrice et plus inspiratrice que la sculpture italienne en\ngénéral... C'est ainsi qu'au lieu de se préoccuper de choses de\nmétier, il se laissait aller à ses impressions, attendant des chefs-\nd'œuvre, non un enseignement théorique, mais une révélation\nsentimentale. Voilà qui est encore bien d'un Wallon! L a con­\ntemplation des Florentins, des Italiens mûrit le talent de\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2582, "texte": "l32                               DURENDAL\n\n\nRousseau sans l'altérer. Devant della Robbia, Donatello, Cel­\nlini, Buonarotti, il reste ce qu'il est. Ils ne dénaturent point\nson originalité et ne modifient point sa sensibilité d'art parti­\nculière. C'est en quoi les W a l l o n s se différencient de la p l u p a r t\ndes F l a m a n d s qui s'en furent étudier en Italie et que la somp­\ntueuse Renaissance italienne modifia souvent... ».\n    Les opinions exprimées par M. Desombiaux dans le parallèle\nqu'il institue entre F l a m a n d s et W a l l o n s et, n o t a m m e n t , l'asser­\ntion contenue dans la dernière phrase citée demanderaient,\npensera-t-on, à être fortifiées de quelques preuves.\n    Les origines patriales d'un artiste sont, certainement, une\ndes bases, si l'on peut dire, de sa personnalité, et M. Desom­\nbiaux essaie avec raison de marquer l'influence qu'a pu exercer\nsur les directions de l'art de M. Rousseau l'ascendance\nwallonne de celui-ci ; son seul tort, peut-être, est d'avoir étendu\ntrop généreusement de l'artiste à la race dont il est sorti les\ntendances et qualités qui forment l'originalité du maître qu'il\nétudie. L e sculpteur des Sœurs de l'Illusion est, cela est hors de\ndoute, de mentalité latine. Mais, précisément parce qu'il est\nL a t i n et artiste, l'Italie et son art ont dû lui être plutôt recon­\nnaissance que révélation : le voyage qu'il fit là-bas était un\nvoyage à la découverte de soi-même... Il n'a pu, évidemment,\nvivre dans la familiarité des maîtres italiens, peintres et\nsculpteurs des XIVe, XVe et XVIe siècles, sans recevoir de la\nfréquentation de leurs œuvres une émotion et un enthousiasme\nqui ont été féconds pour son propre développement. Il apportait\navec lui les propensions instinctives et les pressentiments de\nson art; sans aucun doute, les unes se sont raffermies, les\nautres, précisés par les sympathies et à la fois par les anti­\n pathies qu'ont suscitées en lui les œuvres qu'il a ainsi connues.\n E t partout, dans la Péninsule, il a rencontré la trace des\nsurvivances — plus évidentes, souvent, dans l'art réaliste\n du XVe siècle que dans l'art classique du XVIe siècle — des\nconceptions esthétiques de l'Antiquité; partout, chez les\n sculpteurs, Ghiberti comme L u c a della Robbia et comme leurs\n délicieux épigones, Benedetto da Majano, Mino da Fiesole et\n les autres; Donatello comme Verrocchio et Michel-Ange,\n l'amour prédominant de la ligne, de la ligne qui est mesure,\n qui est musique et r y t h m e ; partout, les manifestations d'un art\n qui semble avoir surpris le secret d'enfermer la vie en des\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "                         VICTOR ROUSSEAU                            133\n\n\nœuvres qui en soient tout ensemble l'image et l'exaltation.\nL a race, la tradition, le milieu, peuvent servir, semble-t-il,\nà déterminer plutôt les caractères généraux de l'art d'une école,\nd'un temps que ceux d'un artiste et, surtout, d'un grand artiste.\nChaque m o m e n t de notre activité et de notre pensée est, en\nquelque sorte, le quotient d'opérations infinies où toute notre\nactivité, toute notre pensée antérieures, toutes les circonstances\nqui les ont accompagnées ou provoquées ont pris part, de même\nque nos atavismes. Ceux-ci sont l'élément fondamental de notre\nindividualité, mais, considérés isolément, ils ne sauraient\nfournir que des clartés douteuses et insuffisantes sur cette\ndernière, lorsqu'elle est parvenue à sa m a t u r i t é . On pourrait\ndire que le travail, la réflexion, l'expérience, la vie vécue, les\nsociétés et les hommes que nous avons hantés ajoutent sans\ncesse de nouvelles hérédités à celles que nous tenons de la\nfamille et de la contrée. T o u t h o m m e qui naît recèle en\nlui-même, sans doute, les possibilités de l'être, vulgaire ou\nremarquable, qu'il sera. Mais, cet être virtuel qui, comme\nl'impressionnante figure : Puberté de M . Rousseau, est inachevée\net à moitié emprisonnée dans la gangue de ses origines, ne se\ndégagera et ne coalisera toutes les puissances d'action ou de\ncréation qui sont en lui que m o y e n n a n t son propre effort et la\ncollaboration des événements.\n   Ainsi, la pensée de M. Rousseau, la vocation de l'œuvre qu'il\na accomplie, étaient en lui, obscures, indistinctes, dès le t e m p s ,\npeut-être, où jeune apprenti il peinait dans les carrières de\nFeluy, en cette contrée dont M. Desombiaux nous a très bien\nrendu la physionomie attrayante, ou sur les échafaudages du\nPalais de Justice. L a vie, jour après jour, les lui a, depuis,\ndévoilées. Et tout y a aidé, ses labeurs et ses causeries avec son\npère ou son oncle, humbles ouvriers, comme ses souffrances\nd'enfant parmi des compagnons grossiers; la culture qu'il s'est\npassionnément donnée au théâtre, au concert, dans la compa­\ngnie des livres, comme celle qu'il a reçue des antiques et des\nmodernes en F r a n c e , en Angleterre, en Italie. T o u t , les pays,\nles monuments, les œuvres, les patries de joie et d'admiration\nqu'il s'est créées, la grâce qui continue de parler et de frémir\nen lui du souvenir; tout le passé et tout le présent de sa vie\nqui participent avec lui au travail quotidien de son existence\nlaborieuse et volontaire...                     ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 134, "page_fin": 134, "titre_corps": "Saisons mystiques : Fleurs d’hiver", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Fleurs d'Hiver Fête blanche", "ancre_fin": "les fleurs de l'Amour", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "PRINTEMPS La Naissance des feuillées", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 171, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 77, "fin_caractere_exclue": 874, "texte": "Fleurs d'Hiver\n        Fête blanche, à rayons de soleil sur la neige!\n        Vous entrevoir de la candeur du lit aimé\n        M'est doux comme entrevoir les nuages de mai\n        Escorter l'or du ciel en candide cortège.\n\n         Mais le charme inconnu, mais le bon sortilège\n         Dont l'être intérieur est un peu parfumé\n         Emane du printemps tendrement       affirmé\n         Par ces fleurs du Midi que la chaleur     protège.\n\n         Quelques roses de Nice, un rien de mimosa,\n         Cela suffit, et que ma main les disposa\n         Pour métamorphoser     l'âme solaire et chaste\n         De la chambre, où le givre en radieux    contraste\n         Vibre — brindilles d'or — sur les vitres du jour...\n\n\n         Dans l'hiver de la Foi, ô les fleurs de l'Amour            !...\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 134, "page_fin": 136, "titre_corps": "Saisons mystiques : La Naissance des feuillées", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La Naissance des feuillées Le brouillard se dissipe", "ancre_fin": "sous les pas de Marie", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "ÉTÉ Fenaison", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 171, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 907, "fin_caractere_exclue": 1459, "texte": "La Naissance des feuillées\n         Le brouillard     se dissipe ainsi qu'un mauvais           rêve.\n\n         Aube d'avril, fête des sèves!\n         Tous les bourgeons, tous les boutons craquent              et      crèvent.\n         Sur l'herbe humide et métallique du réveil,\n         Perçant l'essaim des mouches qui voltigent,\n         Toutes les tiges,\n         — C'est un vertige ! —\n         D'un jet s'érigent\n         Vers le soleil...\n\n  (1) Poèmes inédits d'un volume de vers qui paraîtra, sous le titre : Saisons Mystiques,\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1449, "texte": "                  SAISONS     MYSTIQUES                         135\n\n\nLa frileuse anémone au sous-bois s'est ouverte.\nLe sous-bois bourgeonnant éclate en flammes    vertes.\n\nTranslumineuses    joies des tiges et des    feuilles,\nIvresses de la vie en élans spontanés !\n\nEt la jeune nature  accueille,\nComme une jeune mère accueille un     nouveau-né,\nLa naissance au soleil du feuillage étonné...\n\nLe brouillard se dissipe ainsi qu'un mauvais          rêve...\nUne aube argentine\nSonne les malins\nAu ciel où l'aurore se lève.\n\nMatin de fête au ciel d'avril!\nNeuve lumière égayant les campagnes,\nClos emperlés de scintil de grésil,\nVent vif, qu'à fleur des lointains    accompagnent,\nAilés, légers, sous l'or qui les arrose,\nLes nuages riants comme des anges roses.\n\nAu pré dont l'herbe est lumineuse et grêle,\nLa vache ensoleillée allaite un tendre veau\nEt l'alouette jette, en essayant ses ailes,\nSon premier trille, au ciel nouveau.\n\nOh ! près des métairies\nEn de frêles chapelles,\nOh ! les Saintes Marie\nDans leurs niches de verre,\nAinsi que des oiselles\nQue la Colombe appelle\nMais qu'une royauté rustique et maternelle\nRelient pour notre extase aux sentiers de la Terre!\n\nJeunesse des prairies,\nNativité des roses !\n\nL'enfance de la Grâce, en images    fleuries,\nTransparaît  ce matin dans la fraîcheur des choses.\n\nAvril!...\nNom de clarté, lustré, tel un beryl,\nAu front rajeuni des années.\n\nLe bois du renouveau     naît des forêts    fanées.\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 605, "texte": "136                            DURENDAL\n\n\n      Avril!\n      Les hameaux      puérils\n      Le long; des routes      brabançonnes,\n      (Où plus joyeusement        résonnent\n      Les grelots des poulains       puissants)\n      Eparpillent dans les végétaux         renaissants\n      Leur rire en rouge et blanc, fraicheur        naïve!\n\n      Mon âme ainsi que tes coteaux s'avive\n      A la Lumière qui lui vient du Jour,\n      Avril! et mes abeilles vives,\n      Essaim d'or des désirs    d'amour.\n      Vont butinant aux      célestes.prairies\n      La pâquerette en fleur sous les pas de Marie...\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 136, "page_fin": 137, "titre_corps": "Saisons mystiques : Fenaison", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Fenaison L'azur sur les prés", "ancre_fin": "la vie est toujours en prière", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "AUTOMNE Les Vergers tentateurs", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 173, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 641, "fin_caractere_exclue": 1787, "texte": "Fenaison\n      L'azur   sur les prés vifs a déployé     sa    fête.\n\n      Et Dieu, vérifiant le verbe du  Prophète,\n      Produit le blé pour l'homme et le foin pour les bêles.\n\n      La terre fourragère est un immense   autel\n      D'où les parfums des foins montent vers    l'Immortel.\n\n      La gloire   de la vie auréole    la   Terre.\n\n      Or les foins sont divers et leur symbole est tel\n      Qu'il apparaît, aux yeux tournés vers le mystère,\n      Aussi beau que celui du trèfle     trinitaire,\n      Aussi clair que le jour dardé par le Soleil\n      Au temps paisible et pur des fenaisons       bénies.\n\n      O mon âme, adorons la divine     harmonie\n      Qui fit le sort de l'homme au sort des foins           pareil.\n\n      Malgré que la lumière avec son sang vermeil\n      Ait fécondé la Terre au prix d'une     agonie,\n      Il est des prés, hélas! marécageux   et bas,\n      Où luzerne et lotier ne se rencontrent   pas,\n      Où scirpes et carex croissent en abondance.\n\n      Ici, sur les coteaux l'herbe amortit mes pas.\n      Et vos fourches, faneurs, élèvent en cadence\n      De longs tas parfumés de flouve et de gramen.\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 909, "texte": "                       SAISONS   MYSTIQUES                         137\n\n\n     Là-haut sur la montagne où s'accomplit     l'hymen\n     De la Terre et du Ciel, le trèfle, ô Providence!\n     Offre un parfum plus frais à l'adorable   Amen.\n\n     Car plus les prés sont hauts, plus la récolte est belle.\n     Mais plus les prés sont bas, plus leur terre est rebelle\n     A produire le foin vivace et    nourricier...\n\n     Par delà les sapins, qui s'ouvrent en ombelle,\n     S'élève du cœur des rocs le chant des      fenassiers.\n     Chant simplement pieux, il vante la lumière\n     Qui fit naitre et fleurir sous les baisers   d'avril.\n     Là-haut, dans le silence adorant des clairières.\n     Le bon foin que les bœufs vont traîner au fenil.\n     Par chars monumentaux      dépassant les chaumières,\n     Afin qu'un lait très doux sustente en leur exil\n     Les humbles dont la vie est toujours en prière...\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 138, "titre_corps": "Saisons mystiques : Les Vergers tentateurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Vergers tentateurs La grêle et l'ouragan", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 937, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "Les Vergers tentateurs\n     La grêle et l'ouragan   consternent    l'horizon.\n\n     Les vents des soirs mauvais sortent de leur         prison\n     Pour jeter les fruits mûrs sur la mort des          gazons.\n\n    Oh! Saints Anges-Gardiens    des vergers de la Terre,\n    Ouvrez sur les vergers vos ailes     salutaires,\n    Préservez les fruits purs des grêlons     saccageurs\n    Et des péchés du soir l'âme du      voyageur.\n\n    Comme un feu dévorant que le vent rauque          attise,\n    Le désir arde en lui; l'odeur des fruits le grise.\n    Les branches des pommiers sont des serpents        tordus\n    Offrant à son désir de beaux fruits     défendus.\n\n    Mais l'homme hâtant le pas et détournant    la tête\n    A vu se dissiper l'horreur de la tempête,\n    Et surplomber les fruits dont le tentait la chair\n    Un nuage terrible où dormaient les éclairs...\n\n    Le vol insidieux des démons     invisibles\n    Persifle la Vertu qui le rend    insensible\n    Au sort des fruits livrés à la fureur du      vent\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 798, "texte": "138                         DURENDAL\n\n\n\n      Et plus friand de Dien dans ses jours décevants\n      Que du don de leur chair succulente et suave.\n\n      Mais l'homme     a répondu :\n                                  \" Bienheureux   ceux qui savent\n      Que ces fruits sont rongés par les vers du remords\n      Et que l'Esprit réserve, au sortir de la mort,\n      Au seul victorieux qui n'a pas fait le geste\n      De les cueillir, le Fruit de cet arbre céleste\n      Nommé Arbre de Vie et qui règne au milieu\n      De l'éternel été dans le verger de Dieu. »\n\n      Voyageur,   sois béni, qui parlas   de la   sorte!\n\n      Ton âme, en l'instant même où ta chair sera morte,\n      Dans les vergers du ciel entrera par les portes!...\n\n                                            GEORGES R.AMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 139, "page_fin": 145, "titre_corps": "Deux mois à Lourdes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adolphe Retté", "ancre_debut": "Deux mois à Lourdes Préambule MON livre Du Diable à Dieu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 176, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "Deux mois à Lourdes \"\n\n                                        Préambule\n                   MON livre Du Diable à Dieu raconte à quel point la Sainte\n                     Vierge me fut auxilialrice lors de la suprême crise de\n                     conscience qui me précipita, tout pantelant de douleur et\n                     de repentir, dans les bras charitables de l'Eglise catholique.\n                        Une fois réconcilié et reçu à merci, je cherchai le moyen\n                     de reconnaître, par quelque acte significatif, les grâces frap­\n                     pantes que ma belle Etoile du Matin m'avait obtenues.\n                     Bientôt l'idée me vint d'un pèlerinage à Lourdes. Il était,\n                     en effet, logique que, miraculé d'âme, j'apportasse l'hom­\nmage de ma reconnaissance à cette Grotte où les miracles surabondent.\n   Ce devait être comme un humble petit cierge de plus parmi ceux qui s'épa­\nnouissent, brasier d'amour perpétuel, aux pieds de la Mère de miséricorde.\n   J'avais résolu de gagner Lourdes isolément. Mais je n'imaginais pas que s'il\nexiste des chemins de fer qui nous mènent en quelques heures aux Pyrénées,\nil y a aussi des routes où je pourrais exercer mes jambes tout en jalonnant les\nétapes avec des prières.\n   Mon projet demeurait à l'état confus. Je me disais : — Sûrement j'irai, sous\npeu, saluer la Sainte Vierge au rocher de Massabielle... Mais quand ce serait\net comment, je n'y songeais pas.\n   Au mois de juin 1907, je fis une retraite chez mes excellents amis les Pères\nBénédictins de Ligugé, actuellement exilés en Belgique. Une après-midi, me\npromenant avec Dom Besse, dans le jardin du monastère, je lui confiai mon\ndessein qu'il approuva fort.\n   — Le mieux, ajouta-t-il, pour vous qui êtes un marcheur intrépide, ce serait\nd'accomplir votre pèlerinage à pied. Il y aurait là une œuvre de pénitence qui\nplairait certainement à la Sainte Vierge.\n    Le conseil me prit à l'improviste. Mais plus j'y réfléchis, plus il me parut\n facile et séduisant à suivre.\n\n   (1) Nous avons le plaisir de publier les deux premiers chapitres du nouveau livre\nd'Adolphe Retté. Sous le titre : DEUX MOIS A LOURDES, le volume paraîtra vers le 20 mars.\nI1 comprend deux parties : I. Journal d'un pèlerinage à pied. — I I . Impression d'un brancardier.\nM. Retté y a développé, dans un style imagé et vigoureux, ses notes quotidiennes au cours\nde son voyage. Il donne aussi d'émouvants récits de ses observations à la piscine et de ses\nconversations avec plusieurs miraculés.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "140                               DURENDAL\n\n\n   — Je vous remercie de m'avoir suggéré cette idée, dis-je au Père le lende­\nmain, je l'ai envisagée sous toutes les faces et je ne vois vraiment rien qui\nm'empêcherait de la mettre à exécution. Je suis libre d'aller et de venir comme il\nme convient; mes goûts me portent volontiers à suivre des itinéraires capri­\ncieux entre les quatre points cardinaux. Que de fois, j'errai ainsi du nord au\nsud, de l'est à l'ouest, sans autre objectif que celui de changer de place et de\ndécouvrir du nouveau! Mais, pour le coup, j'aurais un but et, circonstance\ndécisive, je pérégrinerais sous les auspices de la Sainte Vierge. En chemin, je\nmoissonnerais une gerbe d'images et d'émotions qu'arrivé à Lourdes j'effeuil­\nlerais devant Elle. Et qui sait s'il n'en résulterait pas un livre où ses louanges\ntinteraient comme cent volées d'Angelus?\n    Il n'est guère à craindre que je m'éclope avant la fin du voyage : je\npossède des jarrets d'acier; dix ans de randonnées à travers ma chère forêt de\nFontainebleau m'ont formé aux longues marches. Que le soleil brûle, que la\nbise cingle ou qu'il pleuve comme pour un déluge, je n'en ai cure. En outre,\nj'aime la solitude et il ne me déplaît pas le moins du monde de couvrir des\nkilomètres en société de mon seul Ange gardien. Va donc pour le pèlerinage\nà pied !...\n    Pendant l'hiver qui suivit, mon projet ne fit que s'affermir. Dans mes\noraisons quotidiennes à la Sainte Vierge, je le lui soumettais ; je ressentais\nalors de tels mouvements de joie que je ne pouvais douter d'être approuvé par\n Elle. De fait, dès cette époque, j'eus l'intuition ferme que nul incident con­\ntraire ne m'empêcherait de prendre le bâton et la besace et que le pèlerinage\nse déroulerait sans que nulle mésaventure grave me mit en panne.\n    Mais que le printemps tardait à venir !\n    Tout en noircissant du papier, tout en fabriquant, parmi les retouches et\n les ratures, mon nouveau volume : Le Règne de la Bête, je comptais les jours.\n Novembre, décembre, janvier, la morne kyrielle des mois de brume et de peu\nde lumière s'en allaient cahin-caha dans le passé. Je me consolais de rester\n cloué, des heures et des heures, devant ma table de travail, par la certitude\n que bientôt, l'âme vibrante d'alleluias, j'arpenterais, à pleins poumons, l'air\n salubre des campagnes de France. Et, par avance, je me figurais mon arrivée\n à la Grotte et l'allégresse que j'éprouverais à toucher du front et des lèvres la\n pierre sacrée d'où la Dame de Grâce sourit à Bernadette.\n    Lorsque j'eus écrit le mot fin au bas de la dernière page de mon livre,\n quand j'eus épluché maintes épreuves, donné le bon à tirer, griffonné les\n dédicaces indispensables sur les exemplaires de service, je n'eus qu'une pré­\n occupation : me préparer au voyage afin de partir le plus tôt possible. Or, à\n vivre tout un hiver presque immobile, en tète à tète avec un encrier, j'avais\n laissé mes jambes se raidir. Il s'agissait de leur rendre leur souplesse de\n naguère. Aussi, d'avril à mai, je me mis à faire, tous les matins, des marches\n d'entraînement progressives. Je commençai par quinze kilomètres, puis je\n poussai à vingt, à vingt-cinq et enfin à trente. Ce chiffre de trente kilomètres\n constitua ma moyenne durant tout le pèlerinage. J'obtenais cinq kilomètres à\n l'heure; ils m'entrèrent si bien dans le compas que j'arrivai à les couvrir\n d'une façon chronométrique, et sans même m'en apercevoir.\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3564, "texte": "                         DEUX    MOIS A     LOURDES                          141\n\n\n    Restait à déterminer la route que je suivrais et à calculer approximative­\nment la durée de mon pèlerinage. Aller de Paris à Lourdes, c'était un peu\nlong, d'autant que je tenais à me trouver là-bas pour la fête du 16 juillet où\nserait commémorée la dernière apparition de la Sainte Vierge.\n     I1 me vint alors à l'idée de prendre pour point de départ l'abbaye de\nLigugé, située à deux lieues de Poitiers. Je la connaissais déjà par les récits\ndes Pères Bénédictins et par les conversations d'Huysmans qui, comme on\nsait, habita, tout à côté, le chalet Notre-Dame pendant deux ou trois ans. Je\nsavais qu'un moine, Dom Guvot, v était resté en attendant que les individus\nqui dévalisent la France, sous prétexte de la gouverner, la vendissent à\nl'encan. J'avais pressenti le Père Guyot et j'étais sur de son bon accueil. Je\n passerais quelques jours auprès de lui, dans le recueillement et la prière; et ce\n me serait une excellente préparation au voyage.\n     Ensuite je consultai la carte. J'y pointai mes principales étapes et je\n reconnus que. ricochant de Ligugé à Angoulême, Bergerac, Marmande,\n Nérac, Condom, Mirande, Tarbes, j'aurais 464 kilomètres à parcourir.\n C'était le trajet le plus court. Sauf anicroches, et vu mon état d'entraînement,\n si je m'accordais vingt-quatre heures ou même quarante-huit heures de repos\n çà et là, le pèlerinage s'accomplirait en trois semaines environ.\n      Mes prévisions furent exactes puisque, parti de Ligugé. le 9 juin, je suis\n arrivé à Lourdes le 3 juillet.\n      Une fois bien fixé sur tous ces détails, je décidai de me mettre en route\n sans perdre de temps. Je terminai rapidement mes préparatifs et, le\n  29 mai 1908, je pris le train pour Poitiers.\n      Dans la première partie du livre qu'on va lire, je relate, d'après mes notes\n quotidiennes, les divers incidents de mon pèlerinage. Comme on le constatera,\n  si j'eus à subir quelques tribulations, la somme des grâces et des bienfaits\n  l'emporta de beaucoup sur celle des ennuis et des traverses. C'est qu'aussi je\n  m'étais remis entièrement entre les mains de la Sainte Vierge et qu'Elle\n  n'abandonne point ceux qui se confient à Elle en toute simplicité. Je l'avais\n  éprouvé déjà; je devais l'éprouver encore.\n      Dans la seconde partie, je raconte comment, dès mon arrivée à Lourdes,\n  j'entrai, d'une façon fort inattendue, au service de l'hospitalité. Il en résulta\n  que pendant deux mois je vécus surtout à la piscine et aux Sept Douleurs,\n   parmi les pauvres et les malades. Je dis les merveilles que j'ai vues. Je rap­\n   porte les miracles de foi, de prière et fraternité auxquels j'ai assisté. Ah! le\n   métier littéraire apparaît bien débile lorsqu'il s'agit de rendre des splendeurs\n   qui semblent appartenir au domaine du rêve et de la légende et qui consti­\n   tuent pourtant la plus poignante des réalités. Les mots font presque défaut\n   pour traduire l'extrême ravissement d'une âme qui se vivifie au plus ardent\n   loyer de grâce et de charité qu'on puisse concevoir. J'ai peur d'être resté trop\n   au-dessous d'un pareil sujet. Si je n'ai pas tout à fait échoué, la publication\n   de ce livre présentera du moins cet avantage de fixer les souvenirs encore\n    effervescents d'un pauvre vagabond devenu, sur le tard, aide-jardinier dans\n    des parterres où la Sainte Vierge multiplie les roses de l'espérance et du\n    miracle. Que par ces lignes Notre-Dame de Lourdes soit aimée et glorifiée,\n    je n'ambitionne pas d'autre récompense.\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3105, "texte": "                                        I\n\n\n                          De Paris à Poitiers\n                                  29-30 mai\n\n    Dix heures du soir : le train s'ébranle, quitte la gare du quai d'Orsay, en\n faisant résonner, par coups secs, maintes plaques tournantes, s'engouffre dans\nun tunnel fuligineux, stoppe quelques minutes à la gare d'Austerlitz. Puis il\nrepart pour de bon : jusqu'à Orléans, l'on ne s'arrêtera plus.\n   Voici les fortifications franchies; voici la campagne sous le ciel bleu sombre\noù clignotent quelques étoiles; voici des massifs d'arbres s'arrondissant en\ndûmes indécis dans l'obscurité transparente de la nuit printanière.\n    Le front à la vitre du wagon, je ne distingue pas grand'chose. Mais je me\nsens tout réjoui à la seule pensée que je laisse, pour un temps, derrière moi le\ntumulte odieux de Paris. Plus de ces rues pleines de clameurs nasillardes ou\ngrinçantes. Plus de passants effarés qui se démènent, comme si le diable leur\ndardait sans cesse aux reins les pointes d'une fourche rougie à blanc.\n    Lorsque des nécessités d'existence me forcent de prolonger un séjour dans\nce Paris démoniaque, il me semble que mon âme se recroqueville. Mes sensa­\ntions se déforment comme si je les percevais à travers un sale aquarium où\ncroupirait l'eau trouble de la Seine. Il faut que je me tienne à quatre pour ne\npas faire la grimace aux gens qui me coudoient tant leur lippe morose et leurs\nregards furtifs me consternent. Je respire mal : mes poumons, habitués aux\naromes sylvestres, souffrent d'absorber les relents de friture, de pétrole,'de\nmusc et de légumes gâtés qui traînent par la ville. Je demeure stupéfait de la\nfaçon biscornue dont mes idées tendent à s'associer. Si ce maléfice durait trop\nlongtemps, je crois que je finirais par m'agiter à l'égal des pantins gesticula-\nteurs qui m'environnent. Ma ressource, en ce pays de spectres fous, c'est de\nme réfugier, le plus souvent possible, au fond de quelque église.\n    Par exemple, à Notre-Dame des Victoires. Là, rappelée à la conscience par\nl'atmosphère toute tiède d'oraisons et par le calme, de cette pénombre qui\ndescend des voûtes pacifiques, mon âme se développe comme une fougère\nd'avril et s'épanouit à l'aise. A égrener quelques dizaines de chapelet, à causer\ntout bas avec la Sainte Vierge, à réciter ses litanies, à imaginer autour des\npaysages vaporeux, je retrouve le sens de la réalité, c'est-à-dire celui de ce\njardin clos où ne mûrissent pas les fruits décevants de l'Arbre de Science, de\ncette maison d'or qu'illuminent les saines lumières du Surnaturel.\n    Purifié de la sorte, je puis affronter de nouveau ce mauvais songe : la cité\ndes vacarmes et des boues. Je puis même subir impunément ce cauchemar\ntout proche : la traversée de la place de la Bourse à l'heure où des possédés se\njettent des papiers malpropres à la figure et poussent des hurlements atroces\nsous les coups de fouet dont les sangle le démon du lucre.\n   Oui ! mais ce ne sont là que de brèves éclaircies dans une tempête de déso­\nlation. Aussi la raison me commandc-t-elle de mettre, dès que faire se peut,\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                          DEUX    MOIS A    LOURDES                          143\n\n\nbeaucoup d'espace entre les citoyens sulfureux qui feignent de se plaire dans\nles ténèbres nauséabondes de cette ville infernale et le pauvre Moi que leur\ncontact rabougrissait.\n    Donc, accélère ton élan, locomotive, disperse dans l'air nocturne, avec ta\nfumée et tes étincelles, les lambeaux du spleen que Paris m'inocula. Pour\ncette fois, j'absous la manie de la vitesse. Je ne juge pas trop cocasse cette\nmode de s'enfermer, sous prétexte de train rapide, dans une boîte roulante,\ncraquante et caliotante. A mesure que la distance s'accroît,' je redeviens\nnormal. Hier j'étais, par obligation, celui qui monte des étages, flotte à la\ndérive sur des boulevards, articule un grand nombre de paroles inutiles, répète\ntous les jours, à la même minute, les mêmes gestes policés. Demain, je serai\nle trimardeur pour la Sainte Vierge. Je connaîtrai, comme naguère, les\ncharmes de l'Imprévu. J'entendrai les sons différents des cloches de cent villes.\nTout le long des chemins bénis que bordent les tribus chuchoteuses des ormes,\ndes peupliers et des platanes, je savourerai les douceurs de la solitude et du\nsilence...\n    Le plaisir d'assembler ces pensées chatovantes fit que je prêtais peu d'atten­\ntion aux propos des deux personnages qui occupaient le même compartiment\nque moi. Ils avaient d'abord dialogué en sourdine. Mais le bruit de ferraille\ndes roues augmentant à mesure que le train précipitait sa course, ils haus­\nsèrent le ton. Un éclat de voix me tira de ma rêverie. L'orateur était un qua­\ndragénaire grand et gras, joufflu et rougeaud, qui ne cessait de s'agiter sur la\nbanquette. Il fourrageait dans la barbe fauve qui lui embroussaillait le visage,\nouvrait les bras, se frappait les cuisses, pointait au sternum de son vis-à-vis un\nindex persuasif, écarquillait des yeux en billes sous des sourcils pareils à des\n moustaches et vociférait, d'une voix graillonneuse, des arguments commerciaux.\n    L'autre, chétif, blême et glabre, les mains serrées sur les genoux, offrait un\n profil oblique dont toutes les lignes convergeaient vers un nez très pointu. Son\n regard mince glissait prudemment entre des paupières bridées. Il écoutait plus\n qu'il ne parlait. Sa physionomie exprimait si fort la ruse que je dus le com­\n parer a un renard aux aguets.\n    Barberousse tentait d'obtenir de Maître Renard le prêt d'une somme des­\n tinée à « faire un coup sur les vinaigres ».\n    — Trois mille francs, disait-il, et je suis certain de réussir.\n     — C'est à voir, répondit le Renard.\n     — Allons, décidez-vous.\n     — C'est à voir.\n     — Mais il faudrait saisir l'occasion.\n     — C'est à voir...\n     Ainsi de suite jusqu'aux Aubrais, où le Renard descendit sans avoir pris\n  aucun engagement.\n     Barberousse, en sueur, lâcha quelques soupirs déçus. Ensuite il marmotta\n  je ne sais quoi entre ses dents, puis se tourna, d'un coup, de mon côté comme\n  pour engager la conversation. Or, je me tenais sur mes gardes, avant flairé en\n  lui un de ces redoutables bavards qui ressentent le besoin de jacasser d'une\n  façon continuelle afin de se prouver qu'ils existent.\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": " 144                                DURENDAL\n\n\n      Se taire lorsqu'on n'a rien d'essentiel à dire, c'est une vertu que la plupart\n  des hommes ne savent pas pratiquer. En voyage, surtout, leur manie du babil\n  se développe hors de toutes proportions. Des gens s'encaquent dans un wagon.\n  A peine ont-ils pris le temps d'encombrer le filet de valises obèses et de para­\n  pluies, à peine se sont-ils envisagés, qu'une machine à échappements biogra­\n  phiques se met à fonctionner dans leur larynx. Ils ne se sont jamais vus aupa­\n  ravant, ils ne se reverront jamais par la suite. N'importe, il leur faut jaboter.\n   Ils prennent lés choses du plus loin : ils racontent leurs aïeux et leur nourrice,\n  leur sevrage et leur première dent, leur épouse et leur progéniture. Ils expli­\n  quent leurs goûts, leurs exploits et leurs ambitions. Bien entendu, ils se\n  peignent en beauté. Tel qui végète dans une obscure épicerie de banlieue, se\n  vante de culminer parmi les cassonades et d'influer despotiquemenl sur le\n  cours des pruneaux. Cet autre se déclare sans rival pour l'accaparement des\n  jaconas ou le trust des moules à pâtés. Parfois ils alternent leurs fanfares.\n  Plus souvent, ils parlent ensemble sans écouter le voisin. On dirait que\n leur préoccupation unique, c'est de ne pas rester en proie à leurs pensées\n  intimes.\n      Que se passe-t-il donc au fond de ces âmes devenues incapables de recueille­\n  ment? Leur conscience est-elle si chargée de vilenies qu'ils n'osent affronter ses\n reproches? Ou, plus simplement, la sottise humaine est-elle une Alpe qui,\n obéissant à des lois impérieuses, ne peut que s'écrouler en redondantes ava­\n  lanches de niaiseries ?..\n      En tout cas, Barberousse ne me corrodera point de ses vinaigres.\n     Je file dans le couloir. Debout sous une lampe parcimonieuse, je déploie un\n journal et j'ai l'air d'absorber avec voracité les molles balivernes où se dilua\n l'intellect clapotant des rédacteurs de ce papier.\n      Barberousse piaffe, toussote, geint, renifle, émet, d'une voix plaintive, des\n doutes touchant l'exactitude de l'horaire. Je demeure de bronze à ces invites.\n Enfin il se résigne et ferme les yeux. Bientôt un ronflement, tour à tour grave\n et suraigu, m'apprend qu'il dort. Cela fait hui, hui, broum, broum!... Duo\n de flûte et de trombone que rythme la basse grondante des roues Ton élo­\n quence nasale, ô Barberousse, manque de variété. Pourtant combien je la pré­\n fère aux discours dont tu me menaçais.\n     Ecarté ce danger, je réintègre mon coin et je m'enveloppe dans mon\n imperméable pour conjurer les souffles humides qui s'insinuent par les vitres\nmal closes du compartiment. Car à présent que nous côtoyons la Loire, la\ntempérature a fraîchi et la rivière nous envoie des bouffées de brume qui\nondulent, en volutes blanchâtres, autour du train.\n     Je voudrais bien m'endormir aussi profondément que l'homme aux\nvinaigres mais, fiévreux encore du départ, je n'obtiens qu'une vague somno­\nlence où mes pensées prennent des aspects de demi-rêves et voltigent,\nsemble-t-il, comme des oiseaux chimériques, dans l'atmosphère opaque du\nwagon. Je commence néanmoins à perdre la notion des choses extérieures,\nlorsque la locomotive se met à pousser des cris déchirants. Le train ralentit,\nles freins grognent et les roues patinent. Nous entrons dans la gare de\nSaint-Pierre des Corps et nous nous arrêtons. Barberousse se réveille en\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "                          DEUX    MOIS A     LOURDES                           145\n\n\nsursaut, rassemble ses paquets et se précipite dehors en négligeant de\nrefermer la portière. Je me sens si engourdi que je n'ai pas le courage de me\ndéranger pour prendre ce soin. Heureusement, un employé, qui rôdait en\ngrommelant sur le quai, daigne me réincarcérer sous verrous. Nous repartons :\nje m'étends sur la banquette et je retombe dans une sorte d'assoupissement\nmaladif et frileux que hante la table de multiplication. En effet, c'est ainsi\nque j'interprète le tonnerre monotone des roues : deux fois deux font quatre,\ntrois fois trois font neuf... et des chiffres et des chiffres encore qui me\nconcassent le crâne ou tournoient dans ma cervelle, comme un essaim de\nguêpes bourdonnantes. Cet absurde exercice dure jusqu'à Poitiers.\n    Là, dans un état de quasi-inconscience, je saute à bas du train. Les\npaupières me piquent comme si un tombereau de sable s'y était déchargé. Un\nenduit crasseux me tire le visage, me poisse les mains. Horriblement mal à\nl'aise, je grelotte et je bâille d'une façon effrayante. Il bâille aussi l'homme qui\ncueille mon billet au passage. Et il bâille de même le subalterne, à casquette\ngalonnée, qui me fourre, avec ma valise, dans une voiture d'hôtel.\n    Nous gravissons, à l'allure d'un convoi funèbre, une interminable montée.\n Où vais-je? Où emporte-t-on le colis vacillant de ma triste personne? Je n'en\n sais rien. Et puis cela m'est tout à fait indifférent; une idée fixe ou plutôt un\n instinct me possède : m'étendre en un lit stable et dormir l'espace de quelques\n siècles.\n    Grâce à Dieu, nous finissons par arriver au gîte. Un somnambule,\n audacieusement qualifié garçon de veille, me reçoit. Il bâille, je bâille. Autre\n somnambule, je lui demande une chambre, comme en songe. Par des gestes\n de fantôme, il m'engage à le suivre. Quatre ou cinq corridors, plusieurs\n douzaines d'escaliers...\n    Enfin, voici la couche tant désirée. Laissé seul, je me déshabille en un tour\n de main et, sans trouver la force de me débarbouiller, je me plonge dans les\n draps. Tandis que le petit jour entr'ouvre ses veux gris au fond du brouillard,\n je clos les miens. Le grand sommeil me prend tout entier, le bon, le large\n sommeil, ami des infortunés qu'un destin lamentable obligea de passer une\n  nuit en chemin de fer.\n                                                            ADOLPHE      RETTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 146, "page_fin": 175, "titre_corps": "L’âme du Nord", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. S. 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T a n d i s que le train\ncourt par les plaines, et que le vent siffle le long des portières,\nle voyageur regarde, attendri, le ciel retrouvé de sa patrie, si\nreposant à la vue, s'harmonisant si bien avec tout ce que le\ntrain croise et dépasse; plaines, routes, rivières, chaumières —\net tout là-bas, au loin, avec les petits villages aux toits rouges,\ngroupés tous, et serrés comme pour attester leur union et leur\nfoi, autour de la tour carrée de leur église.\n   Il comprend mieux alors, le voyageur, la foi robuste et saine,\nla grandeur, la puissance et la force d'expansion, la poésie et\nla beauté de ces pays du Nord, parmi lesquels se trouve son\npays, sa patrie, ses parents, ses amis, tous ceux qu'il aime, et\nau milieu desquels il a vécu. Il comprend mieux alors les\ntendances communes, les aspirations désintéressées et una­\nnimes de tous ces peuples vivant sous un même ciel — vers un\nidéal correspondant à leurs besoins religieux, sociaux et esthé­\ntiques — et le désir lui vient de prendre sa part dans la réali­\nsation de cet idéal.\n                                     ■Y-\n\n                                 *         *\n  Aussi vraiment en effet, qu'il y a un ciel d'Italie, et un ciel du\nNord, aussi vraiment il y a une âme du Midi, dont l'idéal a été\nexprimé, tour à tour par les Grecs et par les Italiens, et une\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2325, "texte": "                         I.'AME DU NORD                          147\n\n\nâme du Nord, dont l'idéal artistique s'est révélé au Moyen Age,\ndans les cathédrales de France, d'Allemagne et d'Angleterre,\ndans les beffrois, les halles et les hôtels de villes de Belgique,\ndans les gothiques F l a m a n d s et Allemands, et clans les grands\nartistes, restés souvent inconnus, qui sculptèrent les statues\ndécorant le portail des cathédrales gothiques, et les tombeaux\ndes princes abrités dans leurs chapelles.\n   Un sentiment domine tout cet art du Nord au Moyen Age :\nle sentiment religieux. L a pensée de Dieu est partout, dans les\nédifices, les tableaux, les statues, les compositions musicales et\nles écrits de ce t e m p s .\n   A côté de cette tendance générale et dominante, il y a un\nautre sentiment, caractéristique à toutes les époques de l'art du\nNord, et c'est l'amour de la nature, qui se manifeste dès les\ndébuts de l'art gothique, et qu'on retrouve aussi bien chez les\npeintres, soigneux de laisser au fond de leur tableau une fenêtre\nouverte, qui leur permettra de montrer un luxuriant payage,\nque chez les sculpteurs et les « tailleurs de pierre » des édifices\npublics, mettant à contribution tout ce que la faune et la flore\n de leur pays ont de plus varié, et donnant ainsi à leur œuvre\n une richesse d'ornementation inconnue à l'architecture du\n Midi.\n\n\n   Si puissamment exprimé, dès le Moven Age, par les arts plas­\ntiques, qu'un art nouveau en naquit — l'art gothique — l'idéal\ndu Nord trouvait en même temps la plus haute expression de\nses aspirations dans ses écrivains mystiques. Sous les hêtres\ngéants de la forêt de Soignes, Ruysbroeck écrivit l'Ornement des\nNoces Spirituelles, sainte Gertrude et sainte Mechtilde transcri­\nvirent leurs révélations dans le monastère d'Hefta — et deux\nsiècles plus tôt, leur sœur en saint Benoit, sainte Hildegarde,\nla prophétesse, émerveillant par la sagesse de ses écrits, tout\nce que l'Europe comptait alors d'illustre et de lettré, vécut,\nsur les bords du Rhin, au monastère de Saint-Rupert, près de\nBingen.\n   En Allemagne encore, écrivirent T a u l e r et Suzo, deux des\nprincipaux mystiques de l'ordre de S a i n t - D o m i n i q u e — et\nmalgré l'élévation de leur pensée et la sublimité de leur vision —\nnous retrouvons chez tous ces mystiques du Nord, l'amour de\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2261, "texte": "148                               DURENDAL\n\n\nla nature à côté de l'amour de Dieu, et cette grande richesse\nd'imagination, qu'on admire également dans l'art du Nord, à\ncette époque.\n                                          *\n                                      *        *\n\n    L ' â m e du Nord plus tard s'est exprimée, non moins puis­\nsante, non moins pleine d'originalité et de vie, variée au\npossible dans le d r a m e et dans la musique. Rêveuse avant tout\net mélancolique, éprise du mystère et de l'au-delà, capricieuse\net fantastique en ses imaginations, elle a produit le théâtre de\nWilliam Shakspeare, et ces figures inoubliables de Macbeth,\nd ' H a m l e t et d'Ophélie, de Cordelia et du roi L e a r . Croyante\navant tout, elle a chanté et prié dans les chorals de Jean-Sébas­\ntien Bach. Dans la messe en si mineur, dans les oratorios de\nNoël, et des deux Passion suivant saint Mathieu et saint J e a n ,\nl'idéal musical religieux du N o r d s'est trouvé réalisé d'une\nfaçon si géniale — que non seulement, il ne pourra pas plus\nêtre dépassé, que ne le sera en peinture, la richesse et l'har­\nmonie des couleurs de Van Eyck — mais que, comme le disait\nrécemment E d g a r T i n e l , toute la m u s i q u e religieuse de\nl'avenir devra, pour réaliser son but spécial, s'inspirer des sen­\ntiments, et des déconcertantes richesses des compositions du\nvieux maître protestant.\n                                          ■+\n\n\n\n\n    L ' â m e du Nord, au XIXe siècle, s'est manifestée dans des pays\noù l'art et les lettres n'avaient guère fleuri jusque-là. Pouch­\nkine, T u t c h e w , et toute une pléiade de brillants poètes révé­\nlèrent au m o n d e l'idéal poétique de la Russie. Vers le même\ntemps, la musique rêveuse de Borodine, avec ses dissonances\ncalculées et savantes, ses rythmes brisés, ses cadences rappe­\nl a n t l a p r o x i m i t é de l'Orient, venait accroître l'intérêt qui s'éveil­\nlait pour ce grand pays, resté si longtemps inconnu — et que\ndevait achever de faire connaître, le talent original de ses\nromanciers, Tourguénief, Gogol, Dostoiewsky, et du plus génial\nde tous, le comte Tolstoï.\n\n\n\n   Ce XIXe siècle fut d'ailleurs, au point de vue de l'activité artis­\ntique et littéraire, u n e merveilleuse époque pour le N o r d .\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2531, "texte": "                           L'AME DU NORD                              149\n\n   Quel siècle, en effet, que celui qui compte en littérature\nL a m a r t i n e et Chateaubriand, Victor H u g o , d o m i n a n t de sa\ntaille de géant toute la poésie contemporaine, Leconte de\nLisle et les Parnassiens, Verlaine et les symbolistes; T a i n e ,\nprosateur incomparable, et toute la série des romanciers et des\nnouvellistes, qui, s'ils ne créent pas un genre nouveau, lui don­\nnent du moins une importance, et une influence qu'il n'avait\njamais eue jusque-là. Songez que p e n d a n t ce temps, vivent en\nAngleterre Byron et Shelley, Wordsworth et les Lakistes,\nKeats et T e n n y s o n , tandis qu'en Allemagne écrivent G œ t h e\net Schiller, H e i n e , U h l a n d et les poètes romantiques, et que,\ntoujours d u r a n t cette même période, de nouvelles écoles litté­\nraires surgissent en Belgique, dans les p a y s Scandinaves et en\nRussie.\n   Rappelez-vous d'autre part, ce que ce même siècle a produit\nen art, rien qu'en France, en Angleterre et en Belgique : David,\nGérard, Ingres, et toute la brillante phalange des peintres du\npremier E m p i r e — Delacroix, F r o m e n t i n et les romantiques,\nCorot, Millet, D a u b i g n y et les paysagistes de l'école moderne\ncomme second groupe, — et pour clore cette époque glorieuse\npour l'art français, l'œuvre admirable de Puvis de Chavannes,\nexprimant si poétiquement, sous des formes classiques, au P a n ­\nthéon, au musée d'Amiens et à la Sorbonne, le génie rêveur du\nNord.\n   P e n d a n t le même siècle, les Préraphaélites en Angleterre,\nRossetti et B u r n e Jones trouvant la transition entre l'art italien\nd'avant la Renaissance, et les désirs esthétiques de leur pays, et\ncréant un t y p e nouveau de beauté, en m ê m e temps qu'avec\nl'aide de Morris et de Ruskin, ils renouvellent tout l'art déco­\nratif contemporain. E n Belgique, L e y s , les Stevens, Degroux,\nDubois, D e Braekeleer, et toute une renaissance de la sculp­\nture, dont le mérite a été consacré par les succès obtenus à\nl'étranger, et par les commandes faites à nos sculpteurs par les\nprincipaux musées d ' E u r o p e .\n   Puis, pour finir cette sommaire évocation de la production\nartistique du Nord p e n d a n t le XIXe siècle, songez encore que\ndurant ces cent années, l'Allemagne à elle seule, a donné Bee­\nthoven, W e b e r , Schubert et 'Schuman, et celui que Stéphane\nMalarmé appelle « le dieu Richard W a g n e r » et dont la géniale\ninfluence, vivifiant d'un souffle nouveau toute la musique con-\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": " 150                            DURENDAL\n\n\ntemporaine, a contribué puissamment à l'éclosion de talents\noriginaux, non seulement en Allemagne et en Autriche, mais en\nBelgique, en France, en Norvège et en Russie.\n                                        *\n                                    *       *\n     Mais p e u t - ê t r e serez-vous tenté de dire ? Merveilleuse\n époque pour le N o r d , nous en convenons volontiers, mais le\n Midi est-il resté inactif p e n d a n t tout ce temps ? P a s complète­\nment, sans doute, mais peu s'en faut. D'abord, des trois pays\nqui furent autrefois des centres d'activité artistique et littéraire,\nde la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne, un seul compte encore\nsous ce rapport au XIXe siècle. Encore ne peut-il être signalé\nque pour ce qui concerne la littérature et la m u s i q u e . P a s un\npeintre pendant ces cent années, pas un sculpteur dans le pays\nde Michel-Ange et de R a p h a ë l . L ' I t a l i e a pu devenir une, elle a\npu se faire d'elle-même, avec le concours de quelques autres puis­\nsances, mais elle n'a pu retrouver le goût qu'elle avait aux\nsiècles de foi, alors que ses madones, ses tableaux religieux\net la décoration de ses églises, servaient de modèles à toute\nl'Europe.\n     Pour n'être pas aussi radicale, la disette est grande chez elle\nen littérature. Un poète, un romancier au commencement du\nsiècle, Léopardi et Manzoni, deux romanciers de talent,\nd'Annunzio et Fogazzaro, à la fin, c'est à peu près, avec Rossini\net Verdi, et le maestro Perosi en musique, tout ce que l'Italie a\np r o d u i t p e n d a n t un siècle.\n\n\n   I1 n'y a donc pas de doute, le centre artistique s'est déplacé.\nC o m m e il passa jadis de Grèce en Italie, il a passé depuis en\nFrance, au XVIIe siècle, et, tout en s'y maintenant au XIXe, il\ns'est développé et élargi, en ce sens que de nouveaux centres se\nsont formés, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en\nScandinavie et en Russie, si bien que, comme Philarète Charles\nl'écrivait déjà en 1850, si le passé appartient aux races latines,\nil semble que l'avenir soit réservé aux races septentrionales.\n   Ce qui n'était q u ' u n e conjecture d'un esprit clairvoyant, au\nmilieu du XIXe siècle, est un fait dans les premières années\ndu XXe. Les idées qui agitent le monde viennent du Nord, et il\nest important que les littérateurs et les artistes s'en rendent\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "                               L'AME    DU      NORD            151\n\n\nbien compte, pour ne pas s'attarder à l'imitation de formes et\nd'époques surannées. Aussi vraiment qu'il leur est nécessaire\nde connaître l'art grec, l'art italien, et le XVIIe siècle français\npour la formation de leur goût, aussi vraiment ils doivent con­\nnaître et comprendre leur époque, et ils doivent chercher à en\nexprimer les besoins, les aspirations et les désirs, s'ils veulent y\nexercer quelque influence.\n\n                                       *    *\n\n   C'est ce qu'ont fait, en Angleterre, en Belgique et en Dane­\nmark Ruskin, Guido Gezelle et Johannes Joergerisen. E t si la\npensée m'est venue de parler, dans une m ê m e étude, de trois\nhommes aussi différents l'un de l'autre, c'est que d'abord, les\ntraductions françaises de leurs œuvres choisies ont paru presque\nsimultanément au cours de l'année passée. Puis, et c'est là\nsurtout ce qui m'a donné l'idée de les réunir pour un instant,\nc'est que, malgré les différences de pays, d'éducation, de\ncondition, de milieu et de langue, tous les trois, néanmoins,\nsont bien du Nord, non seulement par leur naissance, par le\nfait d'avoir vécu en Angleterre, en F l a n d r e ou en Danemark,\nmais par leur œuvre. Chez tous les trois en effet, je retrouve ces\ndeux sentiments de religion, et d'amour de la nature que j'ai\nsignalés comme caractéristiques de l'art du Nord dès ses débuts,\ncette imagination rêveuse que le Nord a toujours eue en partage,\net cette puissance d'évocation de la vie, que la littérature n'a\njamais eue au même degré avant la seconde moitié du XIXc siècle,\net que nous allons admirer spécialement chez Ruskin, chez\nGezelle et dans les paraboles de Joergensen.\n\n\n\n   Lorsque je traduisis jadis le chapitre des Sept Lampes de\nl'Architecture intitulé La Lampe de la Mémoire (1) je ne connais­\nsais Ruskin que comme esthéticien. Je savais qu'il avait été\nl'initiateur du mouvement esthétique en Angleterre, que, plus\nque tout autre, il avait contribué au relèvement de l'architecture\npar les salutaires enseignements de ses livres et notamment des\nSept Lampes et des Pierres de Venise, qu'il avait été le défenseur\n\n (1) Revue Générale. Tome LVII°, 4e livr.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "152                        DURENDAL\n\n\ndes Préraphaélites, et que son influence avait décidé du\ntriomphe de leur cause; qu'auparavant, au début de sa carrière,\nil avait ouvert les yeux de ses compatriotes aux beautés de la\nnature, et attiré leur attention sur le mérite des paysagistes\nmodernes, et de Turner en particulier. Je savais aussi, que docu­\nmenté comme pas un, sur les richesses architecturales et artis­\ntiques de l'Italie et de la France, regardé un peu comme\nl'arbitre du goût dans son pays et dans tous les pays de langue\nanglaise, il avait été le premier à donner des cours d'art à\nl'Université d'Oxford. Je savais enfin qu'avec William Morris,\nil avait été l'homme de toutes les initiatives, pour aider à la\nrenaissance des arts décoratifs, et au développement de la\nculture esthétique dans les milieux populaires.\n    Ruskin m'apparaissait donc alors, comme l'éducateur artis­\ntique de l'Angleterre, et comme l'esthéticien le plus original et\nle plus influent du XIXe siècle. Toutefois, l'estime que j'avais\npour le talent du plus compétent des critiques anglais ne com­\nportait pas nécessairement l'extrême sympathie et l'admira­\ntion que m'a donné pour lui le beau portrait qu'en a tracé M. de\nla Sizeranne dans l'intéressante introduction écrite par lui pour\nprésenter les Pages choisies au public français. Je n'étais pas\nsans avoir remarqué déjà, dans les écrits de Ruskin, certaines\napostrophes éloquentes en faveur des pauvres et des déshé­\nrités, des théories sociales généreuses, mais un peu utopiques,\ntelles qu'elles étaient présentées. Si je n'y avais pas attaché\nplus d'importance, c'est que je croyais qu'elles émanaient d'un\nhomme de talent, sans doute, mais aussi, comme je me\n l'imaginais, d'un raffiné, vivant confortablement, et quelque\n peu égoïstement, dans une luxueuse maison de Londres ou\n des lacs anglais, tout entouré de tableaux, de livres et de\n bibelots précieux. Je m'étais trompé, n'ayant jugé, d'ailleurs,\n que par des probabilités. Car, comme M. de la Sizeranne\n l'explique dans son étude, peu d'hommes, surtout peu d'hommes\n célèbres, en possession de la gloire et de la renommée,\n ont donné aussi généreusement que Ruskin leur argent, leur\n temps et leur influence, à toutes les œuvres de nature à relever\n les classes populaires. Héritier d'une fortune de cinq millions,\n Il les consacre avec un désintéressement magnifique, à des tenta­\n tives de réorganisation de vie sociale : ateliers de travailleurs\n  en plein champ, maisons ouvrières de Miss Octavia Hill, biblio-\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2589, "texte": "                           L'AME DU NORD                           153\n\n\nthèques populaires, écoles du soir, musées d'art pour les tra­\nvailleurs du fer, à Sheffield Comme le dit M. de la Sizeranne,\n« il n'est pas de ceux qui vont dîner chez les riches et prêcher\nchez les pauvres. Il jette son argent par toutes les fenêtres,\ntoutes les fois que ses fenêtres s'ouvrent sur un beau payasage\nà protéger, ou un misérable à secourir. » Car il reste naturelle­\nment artiste, dans tous ses rêves généreux de société réorganisée.\nS'il appelle de tous ses vœux l'abolition du paupérisme, et si,\nce qui vaut mieux encore, il travaille à le d i m i n u e r de tout son\npouvoir, vendant ses tableaux préférés, et distribuant en\ngrande partie les cent mille francs qu'il gagne avec sa p l u m e\nchaque année, il rêve en m ê m e temps une société régénérée par\nla compréhension et le culte de « toute beauté naturelle ».\n   « Nous allons essayer, dit-il aux disciples qu'il veut enrôler\ndans sa Guilde de Saint-Georges de rendre quelque petit coin\nde notre territoire anglais, beau, paisible et fécond. Nous n'y\naurons pas d'engin à vapeur, ni de chemin de fer ; nous n'y\naurons pas de créature sans volonté ou sans pensée. »\n   On le voit, son cœur compatissant, plus encore que son goût\nd'artiste lui donne la haine de l'industrialisme. E t , sans doute,\nbeaucoup de ces tentatives généreuses, et notamment ces essais\nde colonies esthétiques et revenues à l'âge d'or n'ont guère\nabouti. Mais d'abord il faut constater, avec M. de la Sizeranne,\nque certaines entreprises philanthropiques, comme par exemple\n« l'immense Garden City qu'une société puissante est en train\nd'édifier au nord de Hertfordshire, à 34. milles de L o n d r e s , au\ncapital de 300,000 livres sterling, ne sont q u ' u n e adaptation\npratique, très différente dans la forme mais semblable dans\nl'esprit, aux idées de l'auteur de Unto this last et de la Couronne\nd'Olivier Sauvage. Car, premièrement, dit M. de la Sizeranne,\nc'est le retour à la vie dans les champs prophétisée par Ruskin,\net secondement, ce qu'on n'eût j a m a i s imaginé avant lui, des\nartistes ont été appelés en un grand concours, pour donner à\nces maisons de travailleurs, à ces milliers de petites demeures,\nun aspect esthétique, c'est-à-dire un aspect riant, gai, qui attire-,\nretient, et fait revenir l'ouvrier le plus tôt possible, après sa\njournée de travail ».\n  Il faudrait rappeler ensuite à ceux qui, trop gratuitement,\nseraient tentés de traiter d'utopies les théories de Ruskin, que\ncertains des essais mentionnés par M. de la Sizeranne, comme\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "154                               DURENDAL\n\n\nle filage au rouet dans le W e s t m o r e l a n d , le tissage sans\nmachine de la toile, à L a n g d a l e et à Keswick, et d'une façon\ngénérale, la reprise des procédés moyenâgeux laissant à\nl'ouvrier l'initiative et la liberté dans la plupart des métiers\nd'art, ont parfaitement réussi.\n   Si donc, aux mérites de Ruskin, comme éducateur artistique\nde son peuple, et comme réformateur plein d'initiative pour ce\nqui concerne les arts industriels, on ajoute le mérite plus grand\nencore, peut-être, des œuvres philanthropiques et sociales\nproduites ou par son influence directe, ou par celle de ses\nlivres, on comprendra l'universelle vénération dont il fut l'objet\nen Angleterre, pendant ses dernières années et, comme en\nAngleterre, on le tiendra partout pour une des plus nobles et\ndes plus bienfaisantes figures du XIXe siècle.\n\n                                      * *\n   Mais c'est de Ruskin prosateur, écrivain et esthète que nous\nvoulons parler, à propos de la publication de ses « Pages\nchoisies » (1). P o u r bien comprendre l'œuvre, il fallait être ren­\nseigné sur la vie; mais ces renseignements rappelés, je ne\nvoudrais que signaler ici, et prouver, par des extraits de ses\nlivres, l'influence exercée par Ruskin sur la littérature du Nord,\npar sa pieuse et religieuse compréhension de la nature, par son\n amour de tout ce qui vit, et par la puissance et la suggestive\nsouplesse de sa prose, à exprimer tout ce qu'il voit et admire.\n   Lisez par exemple, dans ce livre des Peintres modernes, si révé­\nlateur des beautés de la nature, qu'il suffit à faire sa réputation\nen Angleterre et que les fervents de Ruskin considèrent un\npeu, suivant l'expression de M. de la Sizeranne « comme\nune Bible du paysagiste » les pages qu'il consacre à la louange\nd'un arbre, le sapin, et voyez, dans le fragment suivant, avec\nquel art tranquille, le prosateur anglais réussit à évoquer\npour son lecteur, l'un des plus grandioses et sauvages paysages\nde la Suisse.\n\n  Ce n'est jamais sans un profond sentiment, que m'arrêtant longtemps au\npied de quelque g r a n d rocher des Alpes — loin de toute maison, et de\ntoute chose sortie de la main de l'homme, je lève les yeux vers ces bataillons\n\n\n  (1) Pages choisies de Ruskin avec introduction de Robert de la Sizeranne (Paris,\nHachette, 1908.)\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2980, "texte": "                              L'AME DU NORD                                 I55\n\n\nde sapins, qui se tiennent sur les saillies inaccessibles et sur les périlleuses\ncorniches de l'énorme muraille, en paisibles multitudes, chacun semblant\nêtre l'ombre portée de son voisin, droits, fixes, fantomatiques, comme des\ntroupes de spectre sur les murs d'Hades, ayant l'air de ne point se connaître\nl'un l'autre, muets pour toujours. Vous ne pouvez les atteindre, et vous ne\npouvez crier vers eux; ces arbres n'ont jamais entendu la voix de l'homme;\nils sont au-dessus de tous les bruits, hors celui des vents. Aucun pied ne\nsouleva jamais-leurs feuilles tombées. Sans rien qui puisse aider leur effort,\nils se tiennent entre ces deux éternités : le vide et le roc.\n\n\n   Vous pouvez passer sous de semblables forêts, si, quand vous quittez le\nlieu le plus sacré de l'histoire de la Suisse — la prairiedes Trois-Fontaines —\nvous dites au batelier de ramer quelque temps vers le sud, le long des rives\nde la baie d'Uri. C'est là que, les plus escarpées sur la côte ouest, les\nmurailles des rochers montent vers le ciel.\n   Bien loin, dans le bleu du soir, comme le pavement d'une grande cathé­\ndrale se perd dans son ombre, dort le lac. On entend le chuchottement des\ninnombrables eaux qui redescendent des anfractuosités du rocher, comme\nla prière quasi silencieuse d'une multitude. De temps en temps, la chute\nd'une vague, paresseusement soulevée à l'endroit où les rochers surplombent\nla profondeur noire, tombe lourdement comme la dernière note d'un requiem.\nEn face, verdoyant sous une prairie en pente raide et peuplé de villages faits\nde chalets, le Frohn Alp se dresse, dans une solennelle splendeur de lumière\net de paix pastorale; et au-dessus, droites contre les nuées du crépuscule,\nspectrales sur le gris précipice, se tiennent myriades par myriades, les\nnombreuses armées du sapin d'Unterwald.\n   Il y a des passants, je l'ai vu, qui peuvent traverser ce grand sanctuaire\navec ses baptistères d'eau courante, ses piliers faits de montagnes, et sa\nvoûte faite de nuées, sans être touchés par une noble pensée, ni secoués par\naucune passion sacrée; mais pour ceux qui reçurent de ces flots le baptême\nde leur jeunesse, qui apprirent de ces rochers la fidélité de leur âge mûr,\net qui, des yeux de leur vieillesse, cherchèrent parmi les figures de ces\nnuages, la ressemblance des rêves de leur vie, je ne veux pas croire, que,\nlorsqu'il a bâti le sanctuaire de la montagne, et ménagé l'ombre de ces\nforêts, leur dieu ait travaillé en vain !\n\n\n\n  Ce n'est pas seulement les aspects grandioses de la nature\nque Ruskin contemple avec ce sentiment religieux, et célèbre\navec cette tendresse lyrique. Il aime, d'un amour qu'il ne sait\nbien définir lui-même, quand il cherche à l'analyser, la\nnature entière. Il comprend, pénètre et a d m i r e la raison d'être\nde tout ce qu'il y voit, et par tous ceux qui le lisent, il fait\npartager ses communicatifs enthousiasmes, pour les moindres\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2888, "texte": "156                                       DURENDAL\n\n\ndes plantes qu'il a étudiées. Voyez par exemple, dans le m ê m e\nrecueil, le charmant petit poème en prose qu'il consacre au\nlichen et aux mousses.\n\n    Q u e dire du lichen et des mousses? Quoique celles-ci soient, dans leur\nluxuriance, touffues et riches comme de l'herbe, elles restent cependant, pour\nla plus g r a n d e part, les plus humbles des choses vertes qui vivent. H u m b l e s\ncréatures ! premiers dons miséricordieux de la terre voilant de leur\nsilencieuse mollesse, la nudité de ses rocs monotones. Créatures pleines de\npitié, jetant sur la disgrâce des ruines, un étrange et tendre ennoblissement\n- posant leurs doigts tranquilles sur les vieilles pierres branlantes, pour leur\nenseigner le repos.\n    J e ne sais pas de mots qui puissent dire ce que sont ces mousses. J e n'en\nsais pas d'assez délicats, d'assez parfaits, d'assez riches. C o m m e n t dire\nles rondeurs vertes, touffues, éclatantes, les étoiles aux floraisons de rubis, à\nla broderie si fine qu'on dirait que les Esprits des Rochers peuvent filer le\nporphyre, c o m m e n o u s faisons le verre ; les réseaux d'argent entremêlés, et les\ndentelles d ' a m b r e , lustrées, arborescentes, qui brunissent à travers chaque\nfibre, en u n e broderie de soie c h a n g e a n t e , splendide et capricieuse — et\nc e p e n d a n t d e m e u r e n t calmes et recueillies, et façonnées u n i q u e m e n t pour les\nplus douces et les plus simples oeuvres de miséricorde. On ne les cueillera\np a s , elles, comme les fleurs pour des guirlandes et pour des gages d'amour,\nmais l'oiseau sauvage en fera son nid, et l'enfant fatigué son oreiller.\n    E t de m ê m e qu'elles furent le premier don miséricordieux de la terre, elles\nen seront le dernier. L o r s q u e tous les autres services des arbres et des\nplantes n o u s sont devenus inutiles, les mousses délicates et le gris lichen\ncommencent leur veille funèbre autour de la pierre tombale. L e s bois, les\nfleurs, les herbes qui portent des présents, ont rempli leur office pour\nu n temps, mais celles-ci remplissent le leur pour toujours. Des arbres pour\nle chantier du constructeur, des fleurs pour la c h a m b r e de la mariée, du blé\npour les greniers, de la mousse pour la t o m b e !\n\n\n                                               *\n\n   Q u e l q u ' u n qui a aimé, d'un amour si compréhensif et si\nprofond, les arbres et les plus humbles des plantes, ne pouvait\npas aimer d'un moindre amour les animaux. « Nul ne peut\naimer Dieu, ni ses frères en h u m a n i t é , écrit-il (1), qui n'aime\npas tous les êtres que son Père aime, et qui ne regarde pas\nchacun d'eux, comme s'ils étaient eux aussi, ses frères à cet\négard, et des frères qui valent peut-être mieux que lui, si dans\nles harmonies inférieures où ils ont à jouer leur partie, ils la\n\n  (1) Les pointus modernes. La beauté de la vie.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3011, "texte": "                                   L'AME DU NORD                                         157\n\n\njouent avec plus de justesse. Il est bon de se rappeler cette\nbienveillance, et cette humilité de saint François d'Assise, qui\nn'adressait j a m a i s la parole à un oiseau, à une cigale, ni\nmême à un loup, ou à une bête de proie, sans les traiter de\n« frères ». Aussi, comme il fallait s'y a t t e n d r e après ces\ndéclarations, y a-t-il des pages délicieuses consacrées dans\nl'œuvre de Ruskin, à la louange des bêtes.\n   Voyez, n o t a m m e n t , dans la Mesnie de l'Amour le captivant\nportrait qu'il trace de l'hirondelle. Je n'en cite que quelques\nlignes, pour ne pas allonger démesurément les citations, mais\ntout le portrait serait à lire.\n   P o u r montrer ce qu'est l'ait du vol sur les eaux agitées, l'hirondelle est\nle maître des maîtres. L a mouette, avec tout son pouvoir s p l e n d i d e , a géné­\nralement sa besogne toute taillée, et c e p e n d a n t fait visiblement effort : mais\nl'hirondelle j o u e avec le vent et le flot, comme une j e u n e fille avec son éven­\ntail; et il n'y a pas de mots pour dire, tout ce qu'elle fait avec ses ailes d a n s\nl'espace de dix secondes, et cela d a n s la perfection. L e mystère de son coup\ndroit dans l'air, reste toujours inexplicable, a u c u n oeil ne pouvant démêler,\ncomment se tend l'arc, qui lance cette flèche vivante.\n\n   Puis pour vous convaincre qu'il n'excelle pas seulement à\ndécrire les plantes et les oiseaux, lisez encore — dans Deuca­\nlion — le portrait de l'écureuil et dites-moi s'il ne vous semble\npas le voir courir et sauter de branche en branche dans la forêt.\n   Comme de tous les q u a d r u p è d e s , il n'en est aucun de si laid ni de si m i s é ­\nrable que le Paresseux, de m ê m e , de quelque façon que vous l'envisagiez, il\nn'en est pas de si joli, de si h e u r e u x , ni de si merveilleux, que l'écureuil. I n n o ­\ncent en toutes ses entreprises, inoffensif dans la conquête de sa nourriture,\njoueur comme u n petit chat, et surpassant la fantastique adresse du singe,\nmais avec la grâce et la vivacité d'un oiseau, le petit prodige aux yeux noirs\nde la forêt glisse de b r a n c h e en b r a n c h e , plutôt comme u n rais de soleil\n que comme u n e créature vivante. Il saute et s'élance et s'enlace, c ù il veut :\nun chamois est lent comparé à lui, et une panthère e m p ê t r é e ; grotesque, tel\nun gnome, gracieux, telle u n e fée, délicat comme les plumes soyeuses du\n roseau, beau et fort comme la spirale d'une fougère, il vous h a n t e , vous\nécoute, se cache de vous, vous cherche, vous aime, comme si l'ange gardien\n de vos enfants l'avait fabriqué lui-même, p o u r leur servir de joujou céleste.\n\n  Que cela est joli, n'est-il pas vrai? Que toutes ces comparai­\nsons sont naturelles, heureuses, bien venues, et quelle puis­\nsance d'évocation dans cette prose alerte, vivante, souple,\nondoyante et qui se plie à toutes les impulsions de la pensée.\n                                             *   *\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3071, "texte": "158                                  DURENDAL\n\n\n\n   Mais puisque nous en sommes à des portraits, et que nous\navons été, en remontant, dans l'échelle des êtres, remontons\nd'un degré encore, et lisons pour finir les quelques lignes,\nd'observation si fine et comme toujours si a i m a n t e , qu'il\nconsacre dans Aratra Pentelici à décrire le caractère de l'enfant.\n    Autant que j'ai pu moi-même l'observer, le caractère distinctif de l'enfant\nest de toujours vivre d a n s le présent tangible, prenant peu de plaisir à se\nsouvenir, et rien que du tourment à a t t e n d r e ; également faible d a n s la\nréflexion et d a n s la prévision, mais possédant de façon intense le présent\nactuel, le possédant, en vérité, de façon si intense, que les douces journées de\nl'enfance, paraissent aussi longues que plus tard le paraîtront vingt j o u r s , et\nappliquant toutes ses facultés de cœur et d'imagination à de petites choses,\nde façon à pouvoir les transformer en tout ce qu'il veut.\n    Confiné dans un petit j a r d i n , il ne rêve pas être quelque part ailleurs.\nMais il en fait un grand j a r d i n . E n possession d'une cupule de gland, il ne\nla méprisera pas, ni ne la jettera, ni n'en désirera u n e d'or à la place. C'est\nl'adulte qui fait cela. L'enfant g a r d e sa c u p u l e de gland comme u n trésor, et\ndans son esprit il en fait une coupe d'or, de telle sorte q u ' u n e g r a n d e per­\nsonne qui se tient près de lui tout émerveillée, est toujours tentée de lui\nd e m a n d e r , à propos de ces trésors, non pas : « Qu'est-ce que vous voudriez\navoir de mieux que cela? », mais : n Qu'est-ce qu'il vous est possible de voir\nen cela? » Car pour le regardant, il y a une disproportion risible et incom­\npréhensible entre les paroles de l'enfant et la réalité. L e petit être lui dit\ngravement, en tenant la gaine de gland, que « ceci est une couronne de reine\nou u n bateau de fée », et, avec u n e délicieuse effronterie, il s'attend à ce que\nvous croyiez la même chose. Mais notez que le gland doit être là, et d a n s sa\nmain à lui : « Donnez-le-moi, alors, j'en ferai quelque chose de plus p o u r\nmoi. » Tel est toujours le propre mot de l'enfant.\n\n   C o m m e on le voit aussi bien dans cette analyse du caractère\nde l'enfant, que dans ses portraits de l'hirondelle et de l'écu­\nreuil, et dans ses descriptions des mousses, il y a ici, et toujours\ndans les descriptions de Ruskin, plus q u ' u n simple talent\nd'observation. Il y a en plus, une s y m p a t h i e pour tout ce qu'il\nobserve, la joie de découvrir la vie aussi belle, aussi pleine de\nmystères, de leçons et d'enseignements, il y a l'amour de tout\nce qu'il contemple dans la nature, et la salutaire h a b i t u d e ,\npuisée dans une éducation religieuse, d'y voir Dieu en tout, d'y\nchercher Dieu partout. E t sans doute, éclairé de moindres\nlumières, Ruskin n'y adore pas Dieu avec une foi aussi com­\nplète que le prêtre-poète dont je vais parler après lui — mais\nils se ressemblent en ceci, que chrétiens tous deux, ils sont\nrendus plus religieux par la contemplation de la nature.\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "                                  D'AME     DU       NORD                              159\n\n\nCar, dans les différents aspects qu'ils en découvrent, et dans\nles moindres choses qu'ils y perçoivent, jour après jour, ils\npuisent une intelligence plus parfaite et plus reconnaissante, de\nl'amour, de la sagesse, et de la beauté du Créateur.\n\n                                           *\n   Q u a n d l'âme écoute, dit dans un de ces Petits Poèmes — le second écri­\nvain dont je veux parler — toute chose vivante parle, le plus léger m u r m u r e\npossède son langage : les feuilles des arbres jasent entre elles, les vagues des\nfleuves bavardent joyeusement : le vent, les prairies et les nuages, ces\nchemins foulés par le pied sacré de Dieu, traduisent avec tendresse le Verbe\nprofond et mystérieux... Q u a n d l'âme écoute...\n\n   Ainsi en a-t-il été du prêtre-poète Guido Gezelle. Son âme\nreligieuse et attentive a compris, et pénétré le langage de tout\nce qui vit, dans la n a t u r e . Dans ce grand livre toujours ouvert\nil lit, avec autant de reconnaissance et d'amour qu'en son bré­\nviaire.\n    O h ! j'aime tant, dit-il, à me trouver en plein champ et à contempler\nl'abîme du ciel. Je sens alors croître mon cœur et je tremble : je sens alors\nque je ne suis plus de t e r r e . . . J e suis esprit, je suis roi, je règne sur l'univers,\nje suis noble, je suis puissant, je c o m m a n d e .\n    O ciel, ciel bleu, ciel profond, tu ne m'échappes pas, si profond que tu\nsois.\n    O nuages, je chevauche vos cimes, je conduis vos orages, et je les tiens en\nb r i d e ! O terre, p e r d u e loin au-dessous de moi, je pénètre du regard tes p r o ­\nfondeurs secrètes. O montagnes, ô arbres, mon âme qui porte leur empreinte\ns'élève vers vos faîtes.\n     H e r b e r a m p a n t à mes pieds, mon cœur comprend tes humbles tiges.\n     Dieu, — et c'est à genoux que je parle m a i n t e n a n t — Dieu, je vous com­\nprends, je vous connais et je vous a i m e ! O Dieu, moi seul suis votre prêtre\nsur terre, votre création est mon temple et je devrai vous rapporter u n jour\nde mes mains tout ce que vous avez créé.\n\n                                           *     *\n\n  Au prêtre qui vient de célébrer la sainte messe, l'Eglise\nenjoint de réciter le merveilleux cantique des trois jeunes\nhommes dans la fournaise, louant Dieu pour toute la création\nmatérielle. Il est des âmes consacrées, qui ne se contentent pas\nde s'entretenir quelques instants dans ces sentiments d'actions\nde grâce, mais qui demeurent toute la journée, et toute\nleur vie remplies de ces affections. Ainsi en fut-il de sainte\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2537, "texte": "160                            DURENDAL\n\n\nRose de L i m a et de sainte Catherine de Sienne, que la vue\nd'une fleur pouvait plonger en extase; ainsi en fut-il de saint\nFrançois d'Assise, qui, comme Ruskin le rappelait plus haut,\naima non seulement les fleurs et les oiseaux, mais les bêtes\nféroces, comme le loup d'Agubbio, auquel il donna la main\nen l'appelant « F r è r e L o u p » et tous les êtres qu'il chanta\ndans le ravissant cantique des créatures.\n   Ainsi en fut-il, dans une certaine mesure, du poète et du prêtre\nGuido Gezelle. C o m m e les saints que je viens de citer, comme\nRuskin aussi auquel il ressemble sous ce rapport, il aima toutes\nles créatures, et passa sa vie dans une contemplation fervente\nde la nature. Mais il y a entre eux cette différence, que Ruskin,\ngrand maître de l'esthétique, chante les beautés de tous les pays\nqu'il traverse, dans ses voyages à la recherche des œuvres d'art,\ntandis que Guido Gezelle, immobilise, autant par goût, que par\nles devoirs de son ministère, ne sort pas de son pays, et ne\nsemble voir au m o n d e que la F l a n d r e , le pays où il est né, où il\na vécu, prié, chanté, et exercé le saint ministère. Mais aussi, si\nson horizon est plus rétréci, comme il a compris, aimé, et pour\njamais fait vivre dans ces vers, ce coin de terre où sa vie s'est\nécoulée tout entière.\n                                         *\n                                   :):   :J:\n\n\n   Son œuvre est comme un miroir magique, où passe et se reflète\nen tableaux continuellement changeants, toute la F l a n d r e : ses\npaysans, les cultivateurs aux mœurs paisibles, à la foi robuste,\nles laboureurs et les moissonneurs, les rouisseurs de lin et les\npêcheurs des dunes, les tisserands qui chantent assis à leur\nmétier, « tandis q u e les navettes glissent légères à travers la\ntrame » et les dentellières affairées, faisant voltiger leurs fuseaux\nde leurs doigts agiles, toute la vie journalière enfin, et toute\nl'activité courageuse de ce peuple croyant et travailleur.\n   T o u s les aspects de la terre natale y sont évoqués, toutes ses\nrichesses y sont remises sous nos yeux : l'opulence des champs\nde blé ondoyant à perte de vue, la poésie des champs de lin\naux fleurs bleues, et les prairies luxuriantes que les vaches de\nCassel « fleurissent, du brun pur de leur pelage ». T o u s les\narbres des F l a n d r e s : le chêne, le tilleul, les aulnes, les hêtres\n« et le bouleau flexible, qui fouette le vent, du fléau de ses bran­\nches » y sont chantés, mais avec une prédilection particulière,\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2616, "texte": "                                L'AME    DU NORD                                  161\n\n\n\nles saules, « dont un frais éventail couronne toujours la tête »,\nles arbres fruitiers, et les peupliers, « les premiers, les derniers\ndans l'année chaude, dans l'année froide ».\n   Toutes les fleurs, et toutes les plantes qui poussent sur le sol\nnatal, trouvent aussi en lui un a d m i r a t e u r et un ami, j u s q u ' a u x\nplus méprisées, comme le chardon et la traînasse, jusqu'aux\nplus inconnues hors de F l a n d r e , comme la j o u b a r b e , qui plonge\nses racines dans le chaume épais, et qui, selon la croyance\npopulaire, protège les maisons contre le tonnerre.\n   Il pousse partout quelque chose, — dit le poète, et le voilà en admiration\ndevant l ' h u m b l e mousse, — qui, sur les garde-fous des vieux ponts, étend ses\npetites\" verrues, et couvre tes pierres bleues du disque de ses tons j a u n e s , gris\nou verts.\n   Regardez-la, si vous avez des yeux pour voir : arrêtez-vous, regardez-Ja\ntrempée de pluie et de soleil, et dites-moi si le plus beau tapis, la plus fine\nbroderie, sont mieux travaillés qu'elle.\n   Que maintenant parmi elle, auprès d'elle, autour d'elle, des fourmis ou\ndes cousins fassent trotter leurs pattes, que des ailes claires comme verre y\nmettent leur arc-en-ciel... a h ! dites-moi, s'il est rien de plus beau, de plus\ncharmant !\n   Il vit partout quelque chose, au-dessus comme au-dessous de l'eau : les\nfleurs semées par le vent éclosent jusqu'au faîtes des toits, les tuiles elles-\nmêmes sont animées, et l'humble fleurette se plaît à nicher jusque dans\nl'humble c h a u m e .\n\n\n  Est-il un seul pouce de notre sol, de la L y s à l'Escaut, au bord de la mer,\nsur le sable, sur les maisons, sur les échalas, où ne vive quelque chose, où\nne croissent quelques fleurs, ou quelques feuilles charmantes? P a r t o u t il\npousse quelque chose... partout.\n\n\n\n    P a r t o u t aussi, pour compléter cette évocation de son pays,\n ou presque partout, dans les recueils de Gezelle, il y a quelqu'oi­\n seau qui chante, et il n'est point de petite bestiole emplumée de\n nos climats, qu'il n'ait regardée, décrite, observée, avec un fra­\n ternel et toujours jeune amour. Moineaux hardis, pinsons\n allègres, fauvettes agiles, mésanges toujours en mouvement,\n loriots au plumage éclatant, et merles siffleurs, hochequeues,\n rouges-gorges, bergeronnettes, tout un peuple d'oiseaux voltige\n et chante dans ses vers. E t ses vers à lui, chantant des oiseaux,\n semblent voler aussi, et chanter avec eux. Il a, pour imiter le\n babil et les appels, et les cris dans le feuillage, et les chants de\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2727, "texte": " 162                                 DURENDAL\n\n\n\nses amis, une sveltesse de r y t h m e , et des richesses dé rimes\nspontanées qui émerveillent. Mais parmi tous les oiseaux, il en\nest deux qu'il célèbre de préférence, et c'est naturellement le\nrossignol, à cause de l'ardeur irrésistible de son chant, et « la\ngrise alouette » pour l'élan de son vol et pour les espérances\nchrétiennes, que son ascension dans les hauteurs, avive en lui.\n   Je ne t'entends pas encore, ô rossignol ! — dit-il, dans un de ces poèmes pri-\nmesautiers, jaillis du cœur, qui viennent si naturellement sous sa p l u m e . — Le\nsoleil de P â q u e s est pourtant à l'orient. Où lardes tu si longtemps? Aurais-tu\nd o n c oublié de venir n o u s consoler?\n\n  E t quelques jours plus tard, après le retour du consolateur\ndésiré, il écrit :\n   T o u t e la nuit, le sobre rossignol, affolé de douleur, m'a dépeint son tour­\nm e n t . Quel mal les oiseaux lui ont-ils dit de sa c o m p a g n e ? Ou bien la\ncalomnie n'est-elle c o n n u e que des h o m m e s ?\n   — Le sommeil l'a quitté. C'est en vain qu'il fait nuit, et que tout repose :\nhomme.;, femmes, oiseaux, bétail, m m e h e r o n s et abeilles; il veille, et d a n s\nson chant magique gémit sa plainte óplorée. Qu'est-ce donc qui l'attriste?\nSerait-ce son exil?\n   — Préférerait-il le pays où on l'appelle Bulbul? Les feuilles ne seraient-\nelles pas assez vertes? Les parfums auraient-ils perdu toute saveur? N e trou­\nverait-il p a s , aux fleurs de notre F l a n d r e , autant d'éclat qu'aux rosiers qui\nparent l'Orient splendide ?\n   N e mange-t-il pas? De quoi vit-il? Comment peut-il chanter et veiller sans\ncesse, toujours à jeun : de la b r u m e à l'aube, et de l'aube à midi, alors que les\nh o m m e s doivent, h é l a s ! dormir, m a n g e r et travailler.\n   — O cœur a i d e n t ! ô rossignol! ô c h a n t r e ! Dieu t'a élu entre tous, pour\n nous servir d'exemple. O h ! si, dans m o n triste exil, il m'était d o n n é de\nm'aflranchir de tout lien corporel, et de consacrer ainsi ma vie à sa louange.\n\n                                         *   *\n   Si la mort seule devait affranchir le poète « de tout lien cor­\nporel », au moins lui fut-il donné de réaliser la seconde partie de\nson souhait. Car comment ne pas voir que toute sa vie vraiment\nfut consacrée à la louange de Dieu. Dans les oiseaux, dans les\narbres, dans les fleurs et dans les plantes, dans les hommes,\nles femmes et les enfants, c'est Dieu qu'il voit toujours, au fond,\nce sont des créatures, qui lui font admirer, exalter, bénir la\nsagesse parfaite et la toute-puissance du Créateur.\n   « Oh ! que ne suis-je, dans tous mes actes, dans mes soucis,\ndans mes tourments, chez moi, hors de chez moi, quoi que l'on\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                             L'AME   DU    NORD                           163\n\n\nfasse, quoi que je subisse. Oh ! que ne suis-je, comme cette petite\nfleur (dit-il dans un poème sur l'héliotrope), tourné vers vous,\nde cœur et d'âme, ô vivifiante lumière du soleil. »\n   Qu'il écoute chanter un oiseau ou qu'il contemple une fleur,\non le voit, ses désirs sont pareils. Son cœur fixé en Dieu ne\nsaurait s'attacher à un autre objet, et comme le pur amour qui\nles inspire est communicatif, les vers de Gezelle, ont,\ncomme tout témoignage convaincu, en plus de leur beauté\nlittéraire, le précieux privilège de tourner doucement, mais\npresque irrésistiblement vers Dieu, le cœur de tous ceux qui les\nlisent.\n                                       *\n\n   « N u l ne peut aimer Dieu », disions-nous, en citant un\npassage de Ruskin, « qui n'aime tous les êtres que son Père\naime. » C'est ainsi que le bon prêtre aime son t r o u p e a u ; c'est\nainsi que Guido Gezelle aima, du plus t e n d r e amour, les âmes\nqui lui furent confiées. Professeur de poésie p e n d a n t quelque\ntemps au petit séminaire de Roulers, il y enseigna, parait-il,\navec un tel succès, que non seulement sa classe, mais que tout\nle collège ne parlait plus d'autre chose que de littérature et de\npoésie. C'était trop beau. On relégua le trop éloquent professeur,\ndans un vicariat d'une petite ville des F l a n d r e s , et, si les bonnes\ngens de la paroisse, et les pauvres qui vécurent près de lui,\npendant ces années, gardent encore le souvenir de la vie chari­\ntable, h u m b l e , et mortifiée que Guido Gezelle m e n a comme\nvicaire, au moins le public n'entendit-il plus parler de lui.\nP e n d a n t trente ans, il se tut, mais avant d'entrer dans cette\nlongue période de silence, un volume p a r u t : Gedichten, Gezangen\nen Gebeden, publié par deux de ses élèves, et dont nous détachons\ntrois petits poèmes : Comment vas-tu? Tu me manques et Une\nbranche de cerises, parce qu'ils montrent bien, de quelle tendresse\n affectueuse, le prêtre et le poète réunis en Gezelle, aima les\njeunes âmes qu'il eut tout à la fois, à diriger et à former.\n\n                             Gomment vas-tu?\n   Comment vas-tu, comment vas-tu, mon enfant, toi que j'ai porté jadis — et\nj'en suis fier — au travers de mainte tempête? Comment vas-tu?\n   Souvent la nuit, lorsqu'il vente et que la tourmente tourbillonne, lorsque\nd'angoisse mon cœur s'arrête, c'est à toi que je pense. Comment vas-tu ?\n   Que tu ailles vers le nord ou vers l'ouest, que tu ailles vers le sud ou vers\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": " 164                                  DURENDAL\n\n\nl'est... te reverrais-je, te reverrais-je jamais, mon enfant, en dépit des\norages ?\n   O lien qui enchaîne cœur à cœur, tiens bon, n e te romps pas, jusqu'à ce\nque, ressuscites du t o m b e a u , nous battions l'air de nos ailes éclatantes, et\ndirigions à travers le ciel notre vol joyeux, vers Celui dont nous avons refusé,\ndepuis longtemps peut-être, de voir le signe d'appel, et d'entendre la voix\naimée!\n   C o m m e n t vas-tu, mon enfant, comment vas-tu? O dis-le-moi, je t'en s u p ­\nplie, comment vas-tu ?\n                                                 *\n                                             *       *\n                                    Tu me manques\n   T u me m a n q u e s , où que j'aille, d'où que je vienne, le matin, tout le long\ndu jour, et plus encore le soir.\n   — Q u a n d , seul, je pleure, on de peine ou de joie, tu me m a n q u e s , ô com­\nbien tu me m a n q u e s , tout près de moi !\n   — L'oiselle ne m a n q u e pas autant à l'oiselet pris au p i è g e ; la mère ne\nm a n q u e pas a u t a n t à l'enfant, ni l'enfant à sa mère.\n   — J ' e n t e n d s chanter, il est vrai, et le son de l'orgue ne me m a n q u e p a s .\nO h ! non, mais ton chant m a n q u e au chant de l'orgue, et il me m a n q u e aussi.\n   — Tu me manques, lorsque le mensonge vient en souriant vers moi,\ncomme tu souriais jadis, en m'apportant tes vers, en e m p o r t a n t les miens.\n   — T u me m a n q u e s e n c o r e . . . ai-je besoin de te dire o ù ? H é l a s ! je t'ai si\nsouvent d o n n é Dieu dans le m y s t è r e !\n   — C'est là surtout que tu me m a n q u e s , c'est là surtout que tu me m a n q u e s\net je p l e u r e . P l u s d'espoir de retour, plus aucun espoir.\n   — P l u s d'espoir, plus aucun espoir, si petit qu'il soit, ne me reste dans\ncette vie, mais d a n s le sein de la bonne mort tu ne me m a n q u e r a s pas,\nn'est-ce pas ?\n                                                 *\n                                             *       *\n                               Une branche de cerises\n   — U n e b r a n c h e de cerises, enfant, u n e branche de cerises mûries d a n s\nl'éclatante lumière d'or de l'été.\n    — Gonflées de suc, si douces, si sûres, pleines de jus, pleines de douceur,\nelles brillaient sur l'arbre, elles parlaient sur l'arbre : « Cueille-nous, cueille-\nn o u s , disaient-elles, cueille et apaise ta soif, nous sommes mûres et belles ! »\n    — Elles pendaient à leur branche, balancées par le vent, le tiède vent\nd'été.\n   — « Cueille-nous, cueille nous, cueille-nous, criaient-elles. » J e les cueillis.\nQu'elles pesaient l o u r d ! La bénédiction du Seigneur pesait sur elles !\n    — P r e n d s et remercie Celui qui les créa, qui les forma. Dis lui merci,\nmerci, merci !\n   — R e g a r d e le ciel, c'est là qu'il est, c'est là qu'est D i e u ! Les y e u x en\nl'air, comme l'oiseau qui en buvant, lève i n n o c e m m e n t la tête, dis-lui merci,\nmerci, merci !\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "                                 L'AME DU NORD                                  165\n\n\n    — F i d è l e comme la bête chétive, fidèle comme les feuilles et les fruits,\n fidèle comme la fleurette, fidèle c o m m e le grain de sable sous nos pieds,\n remercie-Le !\n    — O h ! goûte ces cerises! Il est si doux, si doux de goûter un fruit m û r , et\n de se sentir monter au cœur, u n e joyeuse gratitude !\n    — Apprends la langue, qui par mille bouches, ne cesse de proclamer : « Sei­\n gneur, merci ! merci p o u r la vie, merci pour la lumière, merci p o u r la lumière\n et pour la vie, merci pour l'air et pour la lumière, et pour la vue et pour\n l'ouïe et pour t o u t ! Merci, S e i g n e u r ! »\n    — Enfant, u n e branche de cerises, de cerises éclatantes... Re m e rc ie -Le .\n                                            *\n                                        *       *\n    E t m a i n t e n a n t que dire, car il faut conclure, du talent litté­\n raire de Gazelle, et de la traduction de ses poèmes choisis par\n MM. C a m m a e r t s et Vanden Borron (1). Pour Gezelle d'abord\n il est, comme le fait remarquer M. Cammaerts dans l'intéres­\n sante préface de ce recueil, une figure à part dans la poésie\n contemporaine. « P o p u l a i r e et m y s t i q u e , dit le traducteur,\n c'est par ce double caractère, que Gezelle se distingue de nos\n meilleurs écrivains de langue française : Maeterlinck, Ver-\n haeren et Van Leerberghe, dont le génie si harmonieux, si puis­\nsant, si précieux qu'il soit, reste virtuellement inaccessible au\n peuple. »\n    Personne, au contraire, qui ne puisse comprendre, goûter et\ntirer profit des poèmes de G u i d o Gezelle. Il est populaire au\nsens le plus élevé du mot, populaire comme l'Evangile, en ce\nsens que tous, les plus savants comme les plus simples, le peu­\nvent lire, et y trouver lumière et réconfort. Il est populaire en\nce sens aussi, qu'il résume les aspirations de-tout un peuple,\nqu'il en a chanté, comme je l'ai dit, la vie simple et le cadre\nfamilier, avec une puissance d'expression et de vision, avec un\nnaturel, une fraîcheur d'impression, une spontanéité d'images\net de vers, que nous n'avons trouvé, au même, degré, en aucun\nautre poète.\n   Comme exemples de ces qualités descriptives, de la netteté,\net de la simplicité de sa vision, lisez tout d'abord le petit poème\nintitulé.: O paysan, comme reluit ta bêche!, et voyez quelle puis­\nsance dé vision, quelle couleur, et quelle poésie dans ce simple\nspectacle d'un p a y s a n , qui bêche, et retourne son c h a m p !\n\n (1) GUIDO GEZELLE, Poèmes choisis. Traduits du flamand par Emile Cammaerts et\nCharles Vanden Borren. Louvain, Peeters, 1908.\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2523, "texte": "166                                DURENDAL\n\n\n\nComme cela est exprimé nettement, et quel repos c'est pour\nl'âme que la lecture de pareils poèmes.\n\n                    O paysan, comme reluit ta bêche !\n   O paysan, comme reluit ta bêche, lorsque, courbant ton cou robuste, tu\nrecules lentement, pas à pas, en retournant le c h a m p de D i e u !\n   L e soleil te suit, docile, tandis que tu peines et tu travailles, laissant\ntomber sur la bêche brillante l'éclat de son regard tout-puissant.\n   E t ta bêche active, retournant le sol, étincelle au soleil, et renvoie vers moi\nses traits éclatants. U n tel faisceau de rayons jaillit alors de la terre sombre,\nqu'on croirait voir l'éclair redoutable de Dieu.\n   — Mais non ! Les pigeons savent bien que tout cela n'est que travail de\nbêche et jeu de soleil, et leur vol insouciant, ô paysan, suit ton travail cham­\npêtre.\n   — Le hochequeue t'accompagne, c o m m e eux, de son allure hardie, et ne\ncraint ni ta bêche, ni son éclair, lorsqu'il aperçoit quelque ver.\n   — E t j ' a i m e aussi, bêcheur, à te suivre dès l'aube, et à te chanter ma chan­\nson, lorsque la fatigue t'accable.\n   — Que Dieu t'aide, brave h o m m e , et si la prière de quelqu'un qui aime\ntes pareils peut t'aider, je souhaite que la bêche ne creuse pas de sitôt ta\n tombe !\n   — Puisses-tu un jour, ton travail accompli, voir rentrer u n e heureuse\nrécolte, et m u r m u r e r en soupirant : \" Soyez remercié, ô Vous qui adoucissez\n ma t â c h e ! >>\n                                          *\n\n   Puis, lisez encore ce merveilleux poème des Saules, si cha­\ntoyant de couleur et de lumière, d'un sentiment si profond, de\nforme si heureuse, avec le c h a r m a n t refrain qui rappelle aux\nlettrés un poème qu'assurément Gezelle ne connut pas, mais\ntout semblable de construction, dans le Livre de Jade de J u d i t h\nGautier.\n                                    Les Saules\n    Q u e de fois n'ai-je pas détaché u n e feuille de saule pour la jeter dans\n la Mandel errante !\n    Q u e de fois, sur ce b a n c , a u bout du jardin, ne vous ai-je pas adorés,\n saules brillants!\n    Qui traduira votre image, noble nature, qui vous chantera, saules brillants ?\n    Là-bas, d a n s la vaste prairie, qui vous peindra, saules brillants?...\n    Mais voilà que surviennent ceux qui escomptent le prix de votre v e n t e . . .\n    Les voilà! — O saules, baissez-vous, cachez vos troncs! Ils viennent, les\n voilà!\n    Assis, ils font crier le fer contre la pierre, la pierre contre le fer qu'ils\n aiguisent.\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2632, "texte": "                                L'AME    DU          NORD                         167\n\n\n   O T e r r e , mère de tout ce qui vit, vous avez e n g e n d r é , vous avez nourris\nles saules.\n   Ils se c r a m p o n n e n t à vous, leur mère. Avec tant de force, avec tant de\ntendresse. — Doivent-ils, doivent-ils en être arrachés?\n\n\n\n   Que de fois n'ai je pas détaché u n e feuille de mon a l b u m , et ne vous\nai-je pas adorés, saules brillants?\n   Alors, 0 saules superbes, vous vous dressiez encore là : aujourd'hui vous\nvoici gisants, abattus.\n   Que de fois ne vous ai-je pas contemplés, le m a t i n , lorsque l'aube entou­\nrait votre c o u r o n n e d'argent, d'un ruban bleu, pareil à celui qui retient la\nchevelure des Anges!\n   D é n o u é bientôt par le soleil, ce b a n d e a u se fondait d a n s le bleu du\nciel, et, splendides, vous surgissiez alors dans la lumière, r a y o n n a n t s de\nbeauté.\n   Ainsi surgit un jour du t o m b e a u , Celui qui créa la nuit et le jour, le ciel\net la terre.\n   Ainsi mon â m e , tu briseras un jour tes liens, et tu t'élèveras, soutenue\npar tes ailes.\n                                         *       *\n   Que de fois n'ai-je pas détaché u n e feuille de mon a l b u m pour la jeter\ndans la Mandel plaintive!\n   O saules superbes, vous secouiez naguères votre manteau dans la lumière\ndu matin ; et, frémissants, vous en faisiez ruisseler comme de l'or et de\nl'argent, tout un chœur d'oiseaux sautillant et chantant.\n   Et par mille sentiers irisés, le soleil se frayait un passage à travers vos\nbranches pleines d'ombre, de mystère, de verdure, pleines de couleurs\nindicibles : de rouge flamboyant, de blanc éclatant, de pourpre scintillant,\npleines d'étoiles, d'étincelles, de pierreries fastueuses, qui tombaient en\ntintant clans l'eau.\n   Tels, vous vous dressiez naguères, saules s u p e r b e s , dans l'aube resplen­\ndissante, le bras sur le cou et le cou sous le bras, — a p p u y é s l'un sur l'autre\ncomme deux amis, étendant d'une rive à l'autre votre voûte gigantesque,\nédifiée sur l'eau comme u n e église.\n   L e n t e m e n t , la rivière souriante glissait entre vos troncs.\n   J'ai souvent detaché une feuille de mon album, pour la jeter dans la\nMandel errante.\n   Mais il en est une que je conserve aujourd'hui, sur laquelle on peut\nlire : « U n e feuille de saule. »\n                                             *\n                                         *       *\n   Enfin, pour finir, car je ne puis tout citer, admirez le petit\nchef-d'œuvre intitulé J'aime à te voir, dentellière, et comprenez\nle bien qu'ont dû faire de pareils poèmes, en évoquant et remet-\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": " 168                                  DURENDAL\n\n\nt a n t en relief, tous les usages pieux et populaires, toutes les\ncoutumes religieuses que la tradition a transmis, et qui ont tant\ncontribué à garder au peuple flamand son individualité et son\ncaractère.\n\n                         J'aime à te voir, dentellière...\n    J'aime à te voir, dentellière de notre vieille F l a n d r e , tes doigts agiles tisser\nta toile d'araignée devant ton métier r a p i d e .\n    D a n s les mailles du dessin que tu traces, de-ci, de-là, sur ton coussin,\ncombien de sous prendras-tu, à l'aide de tes fils?\n    A peine de quoi te d o n n e r la lumière, la vie, un h u m b l e toit, une p a u v r e\nrobe. Ce sont pourtant tes dentelles qui surchargent les robes des reines.\n    T u ne p r e n d r a s a u c u n trésor, petite, mais dans ce fil que tu laisses\né c h a p p e r de tes fuseaux, tu as déjà capturé mon cœur.\n    J'aime à voir clignoter ta lampe qui boit à peine une goutte d'huile, et qui,\nréfléchie à travers ta carafe, te regarde tendre tes filets (1).\n    Combien de rangs d'épingles ne te vois-je pas piquer, c o u p sur c o u p , dans\nton coussin ! P l u s que je n'en puis compter.\n    T u dis : « Chaque coup d'épingle me rappelle, comme on chargea d'épines\naiguës la tête de Dieu tout-puissant, et quelle douleur amère il souffrit.\n    » E t comme on l'a toujours fait dans mon métier, je porte à mon front\nc h a q u e épingle, avant de l'enfoncer d a n s mon coussin. »\n    T u chantes parfois, enfant, tandis que tu mailles à l'aide de tes cent\nquenouilles. O h ! fais-moi d o n c entendre ce que dit ta chanson.\n    — E t la jeune fille chanta la chanson du Sire Alewyn : comment, d a n s sa\nfolle c r u a u t é , il tua la fille du roi.\n    — P u i s elle chanta : « U n est un », ce vieux refrain de dentellière qui\nd u r e bien trente points (2).\n    — Dis-moi encore, ma chère petite, la c h a n s o n de la Vierge Mère et\nde sainte Anne, que tu vénères comme ta patronne, et ta meilleure amie.\n    — E t faisant courir l'un dans l'autre, d e u x ou trois jeux de fuseaux, elle\nchanta suivant le rythme de sa main :\n    — « Vierge pure, enseignez-moi à adorer, comme il convient votre\nbeauté, qui, enrichie de la grâce de Dieu, semble de la neige fraîchement\ntombée.\n    — » Vous êtes restée Vierge Immaculée d u r a n t toute votre vie. Faites,\nma Mère, que ma dentelle et m o i - m ê m e , soyons aussi blanches que neige,\n    » Faites, Mère Vierge, que croissent en votre h o n n e u r , les fils entremêlés\ndes dessins que j'ai commencés sous vos y e u x ?\n    i) Vierge Immaculée, jamais assez louée, faites que le début et la fin de\ntous mes actes soient semblables à ce tissu virginal.\n\n\n   (1) Les dentellières ont l'habitude de placer entre leur lampe et leur métier une\ncarafe remplie d'eau qui concentre la lumière sur le coussin.\n   (2) C'est le telling, chanson du métier, qui aide à compter les poinls.\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "                            L'AME DU NORD                              169\n\n\n    — P u i s , lorsque fils, fuseaux, dentelles et toutes choses me seront\n enlevés, douce Notre D a m e aux Neiges, préservez-moi de la peine\n éternelle. »\n                                     *\n\n\n   Il nous reste à dire notre reconnaissance et notre gratitude\naux traducteurs. Ardue au possible, semble avoir été leur\ntâche. Non sealement, comme ils le disent dans la préface, en\nraison de la difficulté de transposer d'une langue g e r m a n i q u e\ndans une langue latine, mais surtout, parce qu'il suffit de jeter\nun coup d'œil sur le texte original des poèmes, pour constater\nque les assonances, les allitérations, les locutions populaires y\nabondent, et constituent un des éléments les plus importants de\nla beauté poétique de Gezelle. E t néanmoins, malgré cette\nforme impossible à rendre a d é q u a t e m e n t , malgré l'opinion trop\nsouvent émise par des F l a m a n d s , que Gezelle est intraduisible\net qu'il y aurait impiété à entreprendre pareil travail, nous\nestimons (et nous croyons que tous ceux qui ont lu les poèmes\ncités ici, penseront comme nous) que les traducteurs ont bien\nmérité des Lettres françaises, en y introduisant un élément de\nvie et de beauté aussi important, que ce premier recueil des\npoèmes de Guido Gezelle.\n   Il est facile de répéter la boutade Tradattore, traditore! Mais\nil est tout aussi facile de la réfuter. Car l'adage serait vrai, si le\ntraducteur avait la prétention de donner en sa version l'équiva­\nlent de l'original; mais il est faux, si la forme étant, en\npartie, impossible à rendre exactement, le fond reste néanmoins\nassez important à lui seul, pour qu'il révèle une conception ori­\nginale et personnelle. Or, c'est ce qui' a lieu pour Guido Gezelle.\nIl est, certes, un des poètes les plus mélodieux qu'on puisse lire.\nSes petits vers sont une musique, et il serait vain de prétendre\ndonner en traduction le bonheur de ses onomatopées, la richesse\nde ses rimes, l'allure rapide, et la légèreté aérienne de ses\nrythmes.\n   Mais, dépouillé, tout au moins en partie, de cette forme inimi­\ntable — et, comme on l'a vu, il subsi.-te, m ê m e dans la forme\ndes poèmes traduits assez de beautés, pour qu'on puisse se faire\nune idée de l'original — il reste encore chez Gezelle l'origina­\nlité et la puissance de la vision, le charme d'une imagination\nfertile, spontanée s'il en fût, et surtout la conviction pénétrante\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "170                                     DURENDAL\n\n\navec laquelle il a parlé de tout ce qu'il a aimé et chanté dans\nses vers.\n                                *\n\n   « Il eût certes été regrettable», dit M. Cammaerts dans la pré­\nface de ses traductions, « de ne pas tenter d'abaisser la barrière\ndes langues qui isole deux génies, deux races différentes, et, ce\nqui est pis en Belgique, deux fractions d'une même nation his­\ntoriquement alliées; mais il eût été réellement coupable de\nlaisser plus longtemps prisonnière cette parole sacrée, cette\nsource de vie où tant d'âmes pourront puiser l'énergie et le\nréconfort. Il peut sembler superflu de prévenir la curiosité ou\nl'intérêt du public, en lui rendant accessible un poète dont il\nignore la langue; mais si l'esprit ailé qui porte cette langue\nchante une foi nouvelle, s'il apporte au cœur de l'humanité\nentière des paroles d'espoir, il faut avant tout élargir le cercle\nde son influence, reculer les ondes de sa répercussion, multi­\nplier les échos où elle retentit ».\n   Nous nous associons pleinement à cette façon de voir du tra­\nducteur de Gezelle. Un poète que l'on fait connaître, c'est, pour\nl'humanité, comme une mine pleine de trésors, que l'on met à sa\nportée. J a m a i s peut-être, nous n'aurions eu connaissance des\nrichesses accumulées dans les dix volumes de Gezelle, sans cette\ntraduction des Poèmes choisis (1). Aussi, en félicitant les traduc­\nteurs de leur heureuse initiative, souhaitons-nous voir leur\nrecueil répandu, et n o t a m m e n t dans les écoles, et les collèges\ndu pays, car en aucun livre de poèmes, les jeunes gens et les\nenfants ne pourront apprendre, avec autant de charme, à con­\nnaître Dieu, la nature, « la beauté de tout ce qui vit » autour\nd'eux, et la vie chrétienne, laborieuse et paisible des F l a n d r e s .\n\n\n\n   C'est un tout petit livre de quatre-vingt-deux pages, que la\ntraduction française des Paraboles de Johannes Joergensen,\nmais il suffit pour attester un talent original, et pour faire de\nson auteur une figure m a r q u a n t e des Lettres contemporaines.\n\n  (1) Nous savons et reconnaissons bien volontiers que les abbés CUPPENS et MŒLLER\neurent le mérite de publier, il y a plusieurs années déjà, les premières traductions fran­\nçaises d'un très grand nombre de poèmes détachés de Gezelle dans Durendal, et nous les\nlûmes alors avec bonheur, mais nous voulons parler ici de l'impression d'ensemble.\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2720, "texte": "                                 L'AME    DU    NORD                                171\n\n\n\n    N é à Swendborg, dans l'île de F i o n i e , le 6 novembre 1866,\n Johannes Joergensen, nous dit M. Ageorge dans une Introduc­\n tion aux Paraboles, eut pour père un marin, qui l'emmena de\n bonne heure dans ses croisières : l'enfant, au fond des fiords,\n se pénétra du charme r o m a n t i q u e de la nature Scandinave. Dès\n le collège, il lut Byron, L e n a u , Heine, T o u r g u e n i e w et Shelley.\n Un peu plus tard il s'éprit du Faust de Gcethe, qui devint son\n livre de chevet, et bientôt, les Principaux Courants de Georges\n Brandes le jetèrent dans le panthéisme et le n a t u r a l i s m e .\n    Poète et romancier, il publia son premier recueil de vers\n en 1887, devint secrétaire d'un journal radical, et fit partie du\n groupe de jeunes écrivains danois, qui se réclamaient à la fois\n de Zola et d ' E d g a r Poë, de Baudelaire et de S w i n b u r n e , de\n H u y s m a n s et de Verlaine. Mais le matérialisme ne suffisait\n pas à ses aspirations. D'obscurs penchants mystiques le pous­\n saient à chercher le Dieu inconnu, et il a exprimé dans ses Con­\nfessions tous ces besoins inassouvis, et toutes les angoisses, qui,\n d u r a n t deux ou trois ans, déchirèrent son cœur. Enfin, en 1896,\n la crise se terminait par un acte d'adhésion formelle au catho­\n licisme, ce qui, dans un pays où il n'y a guère que des luthé­\n riens fanatiques, ou des libres-penseurs, semblait d< voir le\n condamner infailliblement à la misère et à l'oubli. De fait, il y\n eut une crise de misère et de souffrances physiques et morales\n à traverser, mais Joergensen en sortit plus trempé et avec le\n talent plus personnel qu'on a admiré depuis dans ses écrits (1).\n Plusieurs de ses livres, notamment Eva et le Feu sacré, une étude\n récente sur H u y s m a n s (2) et un volume intitulé Notre-Dame\n de Danemark (3) ont été traduits en allemand. Actuellement, il\n n'existe en français, que ce petit recueil des Paraboles,\n si bien t r a d u i t e s par M m e Husson, qu'on les dirait souvent\n écrites en français, mais M. Ageorge, en terminant son intro­\n duction, fait espérer la traduction prochaine de plusieurs oeuvres\n importantes.\n  Qu'est-ce qui fait le mérite de ces Paraboles? T o u t un\nensemble d.e qualités. L'originalité des sujets, l'heureux emploi\nde symboles d'une grande simplicité, pour exprimer des idées\n\n (1) JOHANNES JOERGEMSEN, Paraboles Traduction de Mme Husson. Paris, Sansot, 1908.\n (2) Très élégamment éditée dans la collection K u l t u r und Katholismus. Kircheim'sche\nVerlagsbuchanrtlung. Mainz und Munchen, arec un très beau portrait de Huysmans, 1908.\n  (3) U. L. Frau von Danemark. Jos Kösel. Munchen.\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2604, "texte": " 172                            DURENDAL\n\n\n  qui préoccupent tout le monde, et pour les graver plus profon­\n  dément dans l'esprit, au moyen de comparaisons saisissantes et\n  faciles à retenir. E v i d e m m e n t le poète danois a été frappé, à la\n  lecture de l'Evangile, de la force persuasive, et pour tous\n  convaincante des paraboles, de cette forme poétique que Notre-\n  Seigneur avait employée, pour faire plus aisément comprendre\n  aux simples de tous les temps et de tous les pays, les maximes\n  de la morale chrétienne. Joergensen a eu l'intelligente initiative,\n  et le bonheur de la reprendre avec succès, pour opposer ces\n  mêmes maximes chrétiennes, — vieilles m a i n t e n a n t de vingt\n  siècles, et depuis vingt siècles ayant fait le bonheur de tous ceux\n  qui les pratiquèrent, — aux décevantes théories philosophiques,\n  des milieux qu'il fréquenta avant sa conversion.\n     Il n'attaque d'ailleurs aucune école en particulier, et ne fait\n pas de personnalité. Si son livre est satirique et m o r d a n t sous\n sa forme symbolique, ce n'est point un simple p a m p h l e t . C'est\n un recueil de remarquables poèmes en prose nettement et\n sobrement écrit, ou, avec cette puissance d'évocation de la vie\n et de la nature, que l'on a pu admirer déjà chez Ruskin et\n chez Gezelle, le poète danois glisse discrètement une morale\n réconfortante, en opposition aux prétentieuses déclamations sur\n le progrès et la liberté, qui rendirent la première partie de sa\n vie, si malheureuse et tourmentée.\n     Celui qui écrivit ces paraboles parle donc d'expérience. Il a\n connu et il a vécu successivement les deux genres de vie qu'on\n peut mener ici bas : celle d'abord, ou l'homme, se guidant par\n ses propres lumières, et prétend trouver le bonheur par la\n culture du moi, et la satisfaction de tous les appétits naturels —\n celle par contre h u m b l e , charitable et laborieuse des deux\npaysans visités par lui en O m b r i e , qui n'avaient pour biblio­\nt h è q u e que deux livres, un livre de prières et l'Imitation, qu'ils\nlisaient et relisaient sans cesse, ce qui leur avait donné « ce\nparfum de dignité » et cette douce paix que le poète « n'avait\nj a m a i s rencontrée a u p a r a v a n t ».\n    Melior est profecto humilis ritsticus qui Deo servit, quam superbus\nphilosophas, écrit, en épigraphe à celte calme et toute ensoleillée\nvision de l'Ombrie, qui termine son volume, Johannes Joer­\ngensen et ce texte de l'Imitation résume, en effet, la morale de\ntout le recueil. Mais il faut le lire en entier pour goûter\nl'originalité captivante des comparaisons et des idées du poète\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "                                  L'AME DU NORD                                        173\n\n\ndanois, et pour admirer la bienfaisante conviction avec laquelle\nil prêche la foi, au moyen de ses poèmes. T o u t e s les Paraboles\npourraient être citées comme exemples. J e signale comme\nles plus remarquables, à mon avis, Le fil d'en haut, La vigne\nvierge, Le pain, l'effrayante confrontation intitulée L'ombre —\net je transcrirai toute entière, pour qu'on puisse mieux juger\ndu talent de son auteur, celle que je préfère, parce qu'elle est\nla plus simple de toutes.\n\n                               Le grain de froment\n    C'était un j o u r d'automne triste et froid. Dans toutes les haies on aper­\ncevait les fruits rouges de l'églantier et du sorbier, et sur c h a q u e feuille le\nbrouillard avait laissé une petite perle; partout il n'y avait q u ' h e r b e fanée et\nfeuilles j a u n i e s . L e long des chemins boueux passait de temps en temps u n\nchariot solitaire, d o n t le conducteur avait un gros cache-nez de laine a u t o u r\ndu cou, et de temps en temps agitait ses bras, pour aviver la circulation du\nsang et se réchauffer un peu. C'était vraiment un jour triste : les h o m m e s\nqu'on appelle des poètes se promenaient, et se réjouissaient de voir c o m m e\ntout était triste ; ils mettaient cette tristesse en vers, et la vendaient à des j o u r ­\nnaux illustrés.\n    Mais ce même jour, un h o m m e était sorti p o u r semer. Avec son sac jeté\nsur son bras gauche, il s'avançait lentement, et de la main droite, il épandait\nle grain dans le sillon tracé par la c h a r r u e . L e c h a m p était vaste; il s'allon­\ngeait noir devant lui, sillonné de raies égales qui couraient tout du long,\nl'une à côté de l'autre. Au loin il semblait que le c h a m p se rétrécissait, mais\nil n'en était rien. Ce n'était q u ' u n e « illusion d'optique » du genre de celles\ndont les livres nous parlent, et que jamais je ne serai capable d'expliquer.\n    Et l'homme alla j u s q u ' a u bout, là où le c h a m p paraissait étroit; q u a n d il\ny arriva, il s'aperçut que le c h a m p était aussi large qu'ailleurs, mais ce fut le\nbout opposé qui lui sembla plus étroit. E t alors il revint sur ses pas, et\nquand il fut arrivé à son point de départ, il se retourna, et revint de n o u v e a u\nsur ses pas. Il semblait qu'il cherchait l'endroit où le c h a m p était plus étroit\net qu'il continuait d'aller parce qu'il ne pouvait pas le trouver.\n    C'est ainsi que beaucoup d'hommes passent leur vie. Ils cherchent ce qui\nest bien loin d'eux, et q u a n d ils l'ont atteint, ils se retournent, et, voyant dans\nle lointain ce qu'ils ont quitté, ils y reviennent, parce que ce qui est loin\nd'eux les attire toujours. Et de cette manière ils passent leur vie à chercher\net, se laissant tromper par un va-et-vient sans but, ils n'arrivent nulle part et\nne trouvent jamais le repos et la paix.\n    Mais le semeur ne ressemblait pas à ces h o m m e s . A c h a q u e pas qu'il\nfaisait il jetait un de ses grains — c'était du beau et bon froment bien rond, —\n et les grains tombaient, roulaient et se cachaient dans la terre noire et légère.\n    Et il continua de semer j u s q u ' a u soir. Alors son sac fut vide et il s'en alla\n à la maison pour manger et dormir.\n    Il y eut un grain de froment qui se trouva tout seul, entre deux mottes de\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "174                                       DURENDAL\n\n\n\nterre noire et mouillée. E t le grain de froment devint épouvantablement\ntriste. Il faisait sombre et h u m i d e , et l'obscurité et l'humidité augmentèrent\nencore, car le brouillard de la j o u r n é e s'était, pour la nuit, fondu en une\npluie serrée. C'était à désespérer.\n    C'est aussi ce que fit le grain de froment. Et, au risque d'augmenter son\nmal, il commença à fouiller dans sa mémoire, et à en faire sortir tous les sou­\nvenirs d'un temps meilleur.\n    Il pensa au temps où il s'élevait dans u n épi svelte, caressé par le soleil,\nbercé par le vent, se sentant à l'aise comme u n enfant dans les bras de sa\nm è r e . T o u t le grand c h a m p de blé vert-de-grisé était rempli d'épis sur pied,\net là-haut, dans le ciel bleu, il y avait un soleil r a y o n n a n t , et toutes les\nalouettes chantaient, depuis l'aube du jour jusqu'au soir. Et lorsque le soleil\nse couchait, il ne faisait ni froid ni h u m i d e , comme m a i n t e n a n t , mais une\ndouce rosée tombait, comme u n e o n d e rafraîchissante sur le grain\nchauffé par le soleil, et une g r a n d e lune d'or brillait d o u c e m e n t sur les\nc h a m p s mûrissants.\n    C'était le bon temps, le temps passé pour jamais\n    Car, hélas ! le jour terrible vint, où la faux siffla dans les c h a m p s , et, avec\nu n son r a u q u e , se traça un chemin à travers les épis. E t lts m o i s s o n n e u r s lui\nsuccédèrent avec leurs râteaux, et les épis furent liés en g e r b e s , et chargés\nsur des voitures. L e c h a m p entier ressemblait à un c h a m p de bataille, d'où\nles morts et les blessés étaient transportés, sans interruption, dans desvoitures.\n    E t le jour plus terrible encore vint, où sur l'aire, le fléau dansa sur le grain\ndoré, et le toucha sans pitié, avec la fureur d'un soldat qui se bat à l'aveu­\nglette. Et les épis se dispersèrent, les petites familles de grains qui avaient\nété réunies dès leur verte jeunesse, et les grains isolés volèrent c h a c u n de son\ncôté, et ne se revirent plus j a m a i s .\n    Mais, d a n s le sac à grains, on se trouvait p o u r t a n t encore en société. On y\nétait bien u n peu serré, et, de temps en temps, on avait bien u n peu de peine\nà respirer, mais du moins, on pouvait bavarder ensemble, on avait des com­\npagnons d'infortune ..\n    Maintenant, c'était l'abandon complet, la triste solitude, la destruction\ncertaine... Le grain de froment savait qu'il ne pouvait pas supporter l'humi­\ndité : dans ces derniers temps il était devenu si sensible !... Il se sentait gon­\nfler, son épiderme se désagrégeait. Il sentait l'humidité le pénétrer de plus en\nplus... Cela ne pourrait plus aller bien longtemps, avant que tout entier il ne\nsoit trempé d'outre en outre par cette h u m i d i t é . . . Alors qu'arriverait-il de lui ?\n    Le jour suivant, la herse passa sur le c h a m p , et le grain de froment vint à\nse trouver d a n s les ténèbres les plus épaisses, avec de la terre au-dessus de\nlui, de la terre au-dessous, de la terre de tous côtés. E t l'humidité resta.\n    Le grain de froment se sentit bien malade. Il comprenait que quelque chose\nse brisait et fermentait en l u i ; l'eau le pénétrait de toutes jparts, il n'y avait\nplus un seul petit coin sec dans ses entrailles. C'était comme s'il allait périr.\n    Alors il envoya une dernière pensée, un dernier mélancolique regret au\ntemps ensoleillé de sa vie, et il eut cette plainte :\n    — A h ! pourquoi fus-je créé, si je dois finir d'une manière si affreuse? C'eût\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "                                 L'AME     DU         NORD                          175\n\n\nété bien mieux pour moi, de n'avoir jamais c o n n u la lumière du soleil, et\nd'être préservé de cette détresse !\n   Alors une voix se fit entendre à ce pauvre être a b a n d o n n é , et la voix sem­\nblait sortir de l'intérieur de la terre :\n   — Ne crains pas, disait-elle, tu ne dois pas périr. A b a n d o n n e toi avec\nconfiance et de bon gré, et je te promets une vie meilleure. Meurs, parce que\nc'est ma volonté, et tu vivras.\n   — Qui êtes-vous, vous qui me parlez? d e m a n d a le grain de froment, pen­\ndant qu'un sentiment de respect l'envahissait tout entier, car la voix semblait\nparler à toute la terre, même à l'univers entier.\n   — J e suis celui qui te créa, et qui maintenant veut te c r é e r a nouveau,\nrépondit la voix.\n   Alors le pauvre grain de froment mourut, s'abandonnant à la volonté de son\ncréateur, et ne sut plus rien de rien.\n   Un matin de p r i n t e m p s , au début de l'année, un germe vert sortit sa tête\nde la terre h u m i d e . L e soleil luisait si chaud que la terre fumait. E t tout en\nhaut, dans l'air bleu, un nombre incalculable d'alouettes chantaient.\n   Le grain de froment — car le germe vert n'était autre que lui — regarda\nautour de lui avec ravissement. Il était vraiment revenu à la vie, il revoyait\nle soleil, et il entendait chanter les alouettes. Il allait revivre.\n   E t il n'y avait pas que lui, car sur le c h a m p tout alentour il voyait d'autres\ngermes verts — toute une armée — et il reconnut en eux ses fières et ses sœurs.\n   Alors la jeune plante se sentit gonflée de la joie d'exister, et elle lui sembla\nqu'elle devait, par pure reconnaissance, pousser jusqu'au ciel, et le caresser\nde ses feuilles.\n   E t c'était comme si la même reconnaissante allégresse eût d o n n é des ailes\naux alouettes, qui montaient d a n s les airs, aussi haut qu'elles le p o u v a i e n t ;\nà mesure qu'elles s'élevaient, leur chant était plus clair et plus pur.\n   Et une voix, qui cette fois ne venait plus du de dans, mais d'en haut, dit :\n   — Si le grain de froment ne meurt pas, après qu'il est jeté dans la terre, il\nne produit rien, mais s'il meurt, il porte b e a u c o u p de fruits.\n                                              *\n                                          *       *\n   J'ai cité longuement. Je l'ai fait à dessein, pour que le lecteur\npût juger et se convaincre par lui-même de la beauté et de\nl'importance des œuvres récemment traduites. On comprendra\nmieux aussi, à l'aide de ces citations, le rapport que j'ai cru\nintéressant de signaler entre ces trois écrivains, Ruskin,\nGezelle et Joergensen — si différents à tant de points de vue,\nmais qui, tous trois du Nord, par le sentiment religieux, leur\ngoût de la nature, et la richesse de leur imagination — ont\ncontribué à préciser les tendances de l'âme du Nord, et à\nmontrer plus clairement, aux écrivains et aux artistes, les\n\n                                         DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.\nqualités qu'il faut avoir pour pouvoir l'exprimer complètement.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 176, "page_fin": 180, "titre_corps": "Les deux dernières adaptations musicales du Théâtre de Maeterlinck sur la scène de la Monnaie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Les deux dernières adaptations musicales du Théâtre de Maeterlinck sur la scène de la Monnaie faut convenir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 213, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "Les deux dernières adaptations musicales\n   du Théâtre de Maeterlinck sur la scène de la Monnaie\n\n\n                    . faut convenir que Maeterlinck n'a pas de chance avec ses\n                      musiciens, en ce. sens que l'intérêt des ouvrages lyriques\n                      tirés de ses œuvres va plutôt en décroissant. Il avait\n                      débuté magnifiquement, par le c o u p d'éclat de Pelléas et\n                      Mélisande, m u s i q u e de Debussy, u n e partition si h a r d i m e n t ,\n                      si puissamment originale, que son apparition peut être\n                      considérée comme le point de départ d'une orientation\n                      nouvelle dans le domaine de l'expression musicale (1). La\n                      sensation causée par l'apparition de Pelléas au théâtre de la\nMonnaie est encore présente à toutes les mémoires; la beauté intrinsèque\nde l'œuvre s'y rehaussait d'ailleurs d'une interprétation et d'une mise en\nscène de tout premier o r d r e , i n c o m p a r a b l e m e n t supérieure, au dire de\ndilettanti itinérants, aux représentations parisiennes et qui, transportée toute\nentière à Cologne, y excita l'admiration u n a n i m e .\n   Cette année, les directeurs de notre première scène lyrique ont tenu à nous\nprésenter successivement les deux autres pièces de Maeterlinck récemment\nadaptées à la scène lyrique, Ariane et Barbe-Bleue, musique de P a u l Dukas, et\nMouna Vanna, musique de H . Février.\n   C'est l'audition successive de ces deux ouvrages qui m'inspire ma réflexion\ninitiale sur la malchance de Maeterlinck. U n e œuvre peut être d'un niveau\nartistique très élevé, sans atteindre l'originalité transcendante de Pelléas,\n— c'est le cas d'Ariane; une autre peut être très inférieure à celle de Dukas,\nsans être précisément mauvaise, — c'est celui de Monna Vanna. E n t r e les deux\ndernières, la distance est évidemment b e a u c o u p plus grande qu'entre les\ndeux autres. Et chose curieuse, tout le succès a été pour Monna Vanna...\nMême en tenant compte des circonstances, le fait n'est pas très encourageant\npour ceux qui rêvent d'un relèvement du goût artistique de la masse.\nConvenons que celle-ci, malgré l'effort opiniâtre déployé depuis tant d'années\npar les organisateurs de concerts et les directeurs de théâtre, laisse encore\ndéplorablement à désirer, autant et plus peut-être d a n s les classes « diri­\n geantes \" que d a n s les autres. Ce n'est sans doute pas aux fauteuils\n d'orchestre, ou parmi les belles m a d a m e s du balcon et des premières loges,\n\n\n   (1) Revoir à ce sujet le très remarquable article publié par M. de Lalaurencie dans\n Durendal, octobre 1903.\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "           LES DEUX DERNIÈRES ADAPTATIONS MUSICALES                                  177\n\n\nqu'on trouve la partie la plus compréhensive du public, mais plutôt dans le\nfond de la salle, ou tout en h a u t . . . Mais revenons aux pièces de Maeterlinck-\nDukas et Maeterlinck-Février.\n\n                                              *\n                                          *       *\n\n   N o u s ne nous attarderons pas aux p o è m e s , supposés c o n n u s des lecteurs\nde cette r e v u e ; contentons-nous de dire quelques mots de leurs adaptations\nmusicales.\n   Ariane et Barbe-Bleue a soulevé à P a r i s , dès sa création, un vif intérêt,\net l'apparition en était attendue, ici, avec n o n moins de curiosité. M. D u k a s\noccupe, parmi les musiciens français d'aujourd'hui, u n e place des plus\nen v u e ; mais son esthétique complexe embarrasse ceux qui se d o n n e n t p o u r\nmission de « classer » les diverses manifestations de l'art c o n t e m p o r a i n .\n   O n considère en lui à la fois u n moderniste et u n classique, car, dit\n M. P . Gilson, « d a n s des moules anciens il fond des œuvres modernes ».\nJ'ai peur que les moules ne soient pas toujours les seuls à être anciens, l'idée\nelle-même l'est quelquefois, — M. Marnold le constatait il y a quelques\nannées dans le Courrier Musical, au sujet de la Sonate pour p i a n o . Depuis,\nl'audition de la S y m p h o n i e (jouée l'an dernier par M. Durant) a permis de\nfaire une constatation a n a l o g u e . N o n seulement on cherche en vain chez\n M. Dukas u n e personnalité définie, mais son « impersonnalité » même\ndéroute par l'étrange amalgame des influences qu'on y relève. Les rémi­\nniscences w a g n é r i e n n e s , franckistes paraissent en foule mêlées, à des formules\n mélodiques d'une indigence, je dirai même d'une banalité s u r p r e n a n t e ;\n— mais tout cela est relevé p a r la subtilité extrême de l'harmonie et de\nl'instrumentation, par la supériorité de la technique et par la tenue exemplaire\nde l'ensemble.\n   Telle est aussi Ariane. J e ne ferai pas l'éloge \"traditionnel des parties\ndescriptives de la partition, pour lesquelles la musique d'aujourd'hui a des\nrecettes toutes prêtes. J'avoue même que la fameuse s y m p h o n i e « des pierres\nprécieuses », les trésors de Barbe-Bleue mis au j o u r par Ariane, me laisse\nassez froid. L e chant souterrain des captives, lui, est d'un effet pathétique et\nsaisissant. J e préfère cependant les parties lyriques, particulièrement tout le\nfinal du deuxième acte (Ariane r e n d a n t à la lumière ses compagnes empri­\nsonnées), dont j ' a d m i r e la gradation incessante, la culmination vigoureuse,\noù les effets se superposent sans se nuire, avec autant de b o n h e u r que\nd'audace.\n    Mais d a n s tout cela, je le répète, il est impossible de méconnaître les\ninfluences étrangères qui nous cèlent obstinément et tour à tour la personna­\nlité de l'auteur; il est impossible de ne pas se dire, par exemple, qu'écrivant\navant M. Debussy et Pelléas, M. Dukas aurait fait sans doute tout autre chose.\n   P o u r t a n t , M. Dukas est plus spécifiquement musicien que le célèbre réforma­\nteur, lequel pousse souvent la discrétion jusqu'à l'effacement; comme Strauss\ndans Salomé, il s'abandonne avec une sorte d'ivresse à ses alchimies h a r m o ­\nniques et orchestrales ; il fait de la musique pour la musique, et ses déborde-\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3471, "texte": " 178                                    DURENDAL\n\n\n ments de sonorité rappellent souvent ce que M. Debussy appelait le « mastic\n multicolore des Nibelungen ». Cela fourmille de détails curieux, de trouvailles\n inédites et, n'était la tension excessive des parties vocales (particulièrement\n dans le rôle d'Ariane), on pourrait qualifier la réalisation de parfaite.\n     L'essentiel est que cela cadre admirablement avec la pièce de M. Maeter­\n linck, dont la prose se prête d'ailleurs particulièrement bien à l'expression\n lyrique en ce sens que cette dernière est apte à souligner les intentions\n dérobées et fuyantes de l'auteur. Parfois, c e p e n d a n t , le drame perce sous le\n revêtement sonore et fait soupçonner u n effet différent, si le texte était dit\n isolément. L a dernière scène, n o t a m m e n t , avec la musique, s'allonge d'une\nmanière démesurée, par laquelle l'effet se trouve dilué. J e m'imagine que,\nramassées sous la forme du dialogue, les dernières répliques d'Ariane, son\ndépart, produiraient une impression plus vive de désarroi, d'indécision\n angoissante...\n     L'excellence de l'interprétation a été u n a n i m e m e n t constatée. L'orchestre,\ndirigé par M. D u p u i s , a rendu avec une clarté parfaite cette vaste symphonie\nd'une écriture extrêmement complexe et détaillée, à laquelle la voix ne fait\nque se superposer. M l l e Friche (Ariane), qui portait à elle seule presque tout\nle poids de l'œuvre, y fut simplement admirable, vocalement et plastiquernent ;\nM l l e Bourgeois, d a n s la Nourrice, n'était pas moins r e m a r q u a b l e ; le reste à\nl'avenant. P o u r t a n t , on ne peut nier que le succès fut médiocre. La raison n'en\ndoit pas être cherchée ailleurs que dans le livret. Le grand public, — M. Tout-\n le-Monde, qui a moins d'esprit que personne, — n'admet les pièces h e r m é ­\ntiques, symboliques, que pour autant que l'idée philosophique soit revêtue\nd'une histoire suffisamment palpitante, qui le dispense d'approfondir les\nintentions de l'auteur. C'est pourquoi les symboles (abscons s il en fut) des\nNibelungen ne le rebutent point. Il s'occupe médiocrement des principes\nennemis identifiés avec les personnages, parce que l'activité de ceux-ci suffit\ns u r a b o n d a m m e n t à l'intéresser. Or, les fantoches de Perrault transfigurés\npar Maeterlinck ne sont pas d a n s ce cas. L e bon public perçoit que des\nsymboles se dérobent derrière cette historiette et, si apparents soient-ils, cela\nle fatigue de les chercher.\n\n                                            *\n                                           * *\n\n    Voyez l'opéra de M. Février. J e dis « opéra », car c'en est u n , possédant tous\nles attributs du genre : une action claire, rapide, marchant sans arrêt vers le\nd é n o u e m e n t ; des caractères nettement tranchés, le conflit des grands senti­\nments élémentaires : a m o u r , jalousie, sacrifice; des soldats, des rapières, des\ndagues, même u n coup de feu ! — mais tout cela magnifié dans la langue\nmagique, la poétique et subtile philosophie de notre g r a n d écrivain franco-\nflamand. Marquer l'évolution qui distance le poème de Monna Vanna de celui\nd'Ariane n'est pas ma tâche. Mais je dois la m e n t i o n n e r pour justifier la diffé­\nrence de l'adaptation musicale. On n'imagine pas, en effet, associée à Monna\n Vanna, une partition du genre de celle d'Ariane. M. Février, h o m m e de\nthéâtre et incontestablement habile musicien, était fondé à traiter son poème\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3580, "texte": "           LES DEUX DERNIÈRES ADAPTATIONS MUSICALES                                  179\n\n\nen livret d'opéra ; — ce qui n e veut pas dire qu'il ait doté la scène lyrique fran­\nçaise d'un chef-d'œuvre de plus, ni augmenté la beauté de la pièce de Mae­\nterlinck.\n   En écoutant sa musique, je me rendais compte enfin des raisons « internes »\ndes difficultés de tous genres opposées par le poète à la mise à la scène de\nl'œuvre c o m m u n e . Il faut croire qu'il s'agissait d'assez mauvaises querelles\nde F l a m a n d , puisque les tribunaux ne paraissent pas, jusqu'à présent,\npartager l'avis de M. Maeterlinck. L a prosodie musicale de M. Février est\nirréprochable; qu'il ait répété quelques mots, qu'il ait écrit « ce n'est pas ça »\npour « ce n'est pas cela » (ce qui, observa M. Maeterlinck, est en effet tout\nautre chose), le cas n'est pas p e n d a b l e . Il devait y avoir pis : et ce pis, c'est\nle style général de la partition. E n accordant à M. Février le droit d'orner de\nmusique son p o è m e , M. Maeterlinck ne semble pas s'être préoccupé de\nsavoir si l'esthétique du musicien correspondait bien à son art à lui, si raffiné\net si subtil. Il faut rendre cette justice aux grands littérateurs qu'ils se\ndistinguent généralement par une incompréhension étincelante en matière\nd'art musical. M. Maeterlinck (qui, à ce point de vue, se trouve en assez\nbonne c o m p a g n i e avec Goethe, H u g o , Flaubert — et combien d'autres) ne\ns'est pas rendu compte, de prime abord, des tendances u n peu « c o m m u n e s »\nde la partition. Mais on le lui aura dit a p r è s .\n   Cela ne veut pas dire, encore une fois, que la partition de M. Février soit\nmauvaise, loin de là. L'auteur possède u n sens incontestable du théâtre et\nde l'expression lyrique. Il a du savoir-faire et une certaine vigueur, u n e\nenvolée juvénile qui plaît toujours, et à bon droit. L e s caractères sont musi­\ncalement bien typés, les situations soulignées en traits alternativement\nnerveux et d é l i c a t s ; u n e émotion d ' u n e indiscutable sincérité se dégage de\ncertaines scènes; tout le second acte notamment est tenu dans une note\nidyllique, intime et douce, d'un caractère très prenant pour quiconque se\nlivre, sans réagir au nom d'un principe esthétique quelconque. L'orchestration\nest propre, la prosodie — je l'ai dit — correcte, l'harmonisation intéres­\nsante par endroits, la personnalité... N o u s y voilà. On ne peut, aujourd'hui,\nreprocher â p r e m e n t â un jeune musicien de m a n q u e r de personnalité, mais\non peut souhaiter qu'il évite certaines accointances. On a dit de Monna Vanna\nque c'était « du Massenet ». Le mot est dur, mais il n'est pas absolument\ninexact, car, à travers le m o d e r n i s m e qui s'affiche (n'ai-je pas noté m ê m e\nquelques cadences debussystes?) apparaît un « fond » musical qui ne semble\npas très éloigné de Werther... P o u r me résumer, je pense que M. Février est\nde ces musiciens doués e t pleins d'acquit qui écrivent « trop facilement », en\nprenant sans contrôle les idées comme elle viennent, ce qui équivaut, pour\nun littérateur, à ces négligences verbales qui conduisent au style du roman-\nfeuilleton, si pas à celui du fait-divers.\n   L'interprétation de Monna Vanna est de premier ordre. M. Bourbon s'est\nchargé d'incarner le personnage du malheureux Guido Colonna, c'est tout\ndire; et la stature herculéenne, le masque peu délicat de M. Verdier prêtent\nà celui de Prinzivalle u n e superbe allure de condottiere. Q u a n t à M m e Pa­\ncary, si inégale d a n s ses créations, si médiocre n o t a m m e n t , disons le mot,\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 981, "texte": "180                                DURENDAL\n\n\n\nd a n s les rôles wagnériens, elle a trouvé ici une de ses meilleures créations.\nN o n qu'elle ait su se débarrasser de sa déplorable surexpérience théâtrale et de\nses attitudes convenlionnelles; mais tandis qu'elle reste la chanteuse probe\net impeccable qu'elle a toujours été, sa grâce à la fois compassée, molle et lasse\ns'accordent remarquablement avec son jeu des deux premiers actes et elle a\nsu composer une Giovanna d'une séduisante juvénilité. Orchestre attentif et\nscrupuleux. Beaux décors.\n   J'ai déjà constaté qu' Ariane et Barbe-Bleue avait moins réussi que Monna Vanna,\nqui tient obstinément l'affiche et fait des salles combles. On pourrait dire que\nla première œuvre n'a pas plu malgré la belle m u s i q u e , et que la seconde\nréussit malgré la valeur m o y e n n e de la partition, — ou, jusqu'à u n\ncertain point, à cause d'elle.\n\n                                                             E R N E S T CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 181, "page_fin": 186, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Mme Kleeberg Samuel Nous apprenons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 218, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "Chronique Musicale\n\n                           Mme Kleeberg Samuel\n   Nous a p p r e n o n s la triste nouvelle de la mort de M m e Kleeberg Samuel, la\nfemme du distingué sculpteur, qui a succombé le 7 février aux suites d'un\nrefroidissement contracté dans une tournée en Suisse. M me Kleeberg Samuel\ncomptait parmi les personnalités les plus en vue et les plus s y m p a t h i q u e s du\nmonde artistique bruxellois.\n   Son talent fin et lumineux, tout de c h a r m e , de poésie et d'élégance, l'avait\nplacée au premier rang des pianistes contemporains. N u l ne possédait mieux\nqu'elle la littérature pianistique du XVIIIe siècle, Bach, H a e n d e l , Scarlatti,\nnul ne jouait mieux les œuvres de Mozart, les études de Chopin, le concerto,\nle Carnaval ou les Arabesques de S c h u m a n n . Ses interprétations toujours\nattentives et respectueuses attestaient en même temps u n e conception\npersonnelle et réfléchie, et l'exquise perfection du rendu s'y alliait aux\nnuances les plus délicates, à l'inspiration la plus sincère et la plus t o u c h a n t e .\nDans les récitals annuels qu'elle donnait à Bruxelles, attirant u n e foule de\ndilettantes et d'où l'on ne sortait jamais sans avoir appris quelque chose de\nnouveau, un éclectisme intelligent et large présidait à la composition de ses\nprogrammes que guidait sans cesse u n généreux souci d'apostolat artistique.\nL a dernière fois qu'elle se fit entendre en public d a n s notre capitale, ce fut à\nla salle Leroy. Elle y j o u a notamment la Sonate o p . 111 de Beethoven et son\nauditoire fut captivé et ému par l'éloquence de cette interprétation. L a\nréputée artiste faisait aussi de fréquentes tournées en E u r o p e , très d e m a n d é e\net chaleureusement accueillie dans les plus importants centres m u s i c a u x .\nDepuis son mariage avec M. S a m u e l , elle s'était fixée à Bruxelles. F e m m e\nd'esprit et de goût, elle y était universellement appréciée et charmait tous\nceux qui l'approchaient par sa b o n n e grâce, sa distinction, son intelligence\net sa modestie.\n  Nous prions M. Samuel d'agréer nos plus sympathiques condoléances.\n\n\n\n                  Premier Concert du Conservatoire\n   Il eut le caractère d'un h o m m a g e d e sympathiques regrets et de reconnais­\nsance profonde rendu par les artistes de l'orchestre et le public habituel des\nconcerts à la mémoire de feu le vénéré chef du Conservatoire, du musicien\nillustre dont u n fécond labeur remplit toute l'existence et qui, en même temps\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": " 182                                    DURENDAL\n\n\n q u ' u n très grand savant, fut aussi u n fervent et admirable initiateur d'art.\n L'on écouta avec u n e attention pieuse et recueillie u n e série de pages puisées\n avec tact dans l'œuvre de Gevaert et où se dessinaient quelques aspects prin­\n cipaux de la création artistique du maître.\n     D'abord les Adieux à la Mer, méditation de L a m a r t i n e mise en musique\nen forme de chœur avec instruments à cordes, œuvre de jeunesse (1848),\npénétrée d'émotion douce et contemplative, très heureusement adaptée au\ntexte lamartinien, et où la fraîcheur printanière de l'inspiration s'unit à la\ngrâce pittoresque de l'expression, au charme enveloppant des harmonies. On\napplaudit ensuite l'Arioso ajouté à l'opéra Quentin Durward pour la reprise faite\nen 1880 à Bruxelles, une page dramatique de belle envergure demeurée au\nrépertoire des concerts et que mit en valeur la voix généreuse et expressive\nde M m e Croiza, la distinguée pensionnaire de la Monnaie. Enfin la célèbre\ncantate composée pour l'inauguration de la statue de Jacques Van Artevelde\nà G a n d , en 1863. Cette cantate de plein air emprisonnée dans les limites\nrestreintes d'une salle de concert devait nécessairement paraître de sonorité\nexcessive et écrasante. Mais, cette réserve faite, l'auditoire fut conquis par\nl'énergie virile de ces accents, et s'associa au frisson d'enthousiasme sincère\nqui parcourt ces chants de gloire auxquels, du reste, la direction ferme et\nchaleureuse de Tinel d o n n a leur m a x i m u m de signification.\n    L e concert débutait triomphalement par l'Héroïque. Secondé par le mer­\nveilleux orchestre du Conservatoire, Tinel fit rayonner le poème grandiose de\nBeethoven en u n e interprétation dont le lyrisme intense et la majesté produi­\nsirent u n e vive impression.\n\n\n\n\n                       Deuxième Concert Populaire\n    L e concert s'ouvrait par u n e fantaisie s y m p h o n i q u e de R i c h a r d Strauss,\nœuvre de jeunesse intitulée En Italie. On ne découvre pas encore assurément\nen ces pages la richesse d'imagination, l'étonnante souplesse expressive, la\nforce d'architecture et surtout la puissante originalité d'invention qui feront\nplus tard de Strauss un des maîtres de l'art s y m p h o n i q u e contemporain. Déjà\ncependant s'y attestent de précieux dons, une ingénieuse fertilité de ressources\net u n sens très poétique d a n s la manière de traiter l'orchestre. Ici le compo­\nsiteur paraît plus particulièrement inspiré dans les visions douces, d a n s les\npaysages de rêve et de silence. L'Andante du début (Pans la campagne)\nest plein de charme mélancolique en sa gravité recueillie et méditative,\ntandis que l'Andantino (Au bord de la mer à Sorrente), malgré certaines pro­\nlixités, séduit par la saveur fine d'harmonies enveloppantes et de timbres\ncaressants.\n    L a Foret, poème s y m p h o n i q u e d'Auguste D u p o n t (le fils du grand pia­\nniste et professeur au Conservatoire de Bruxelles), figurait ensuite au pro­\ng r a m m e . C'est u n e œuvre de facture limpide et d'inspiration délicate, très\nsincère et attachante en sa simplicité, où il y a lieu notamment de signaler\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                              CHRONIQUE MUSICALE                                        l83\n\n\nl'épisode de l'incendie de la forêt traduit musicalement de la façon la plus\nsuggestive et avec un rare b o n h e u r d'expression.\n    Dupuis a d o n n é de ces deux poèmes s y m p h o n i q u e s une interprétation\nvivante et n u a n c é e , terminant le concert par la c h a r m a n t e Fantaisie espagnole\nde Gevaert, agréablement écrite sur des motifs populaires aux rythmes\nentraînants.\n    Le j e u n e violoniste E p h r e m Zimbalist a fait e n t e n d r e le Concerto de Bee­\nthoven et u n e Sonate de Bach pour violon seul. Il a obtenu un succès vif et\njustifié. Son jeu précis et soigné offre des qualités remarquables, se carac­\ntérise par la clarté exemplaire d a n s le dessin des phrases et des traits, par\nl'élégance souple de la technique, par le charme prenant et la distinction de\nla sonorité. D u côté du r y t h m e et surtout de l'ampleur expressive, il a évi­\nd e m m e n t des progrès à réaliser. S o u s ce rapport Misha E l m a n lui est actuel­\nlement supérieur.\n\n\n\n\n                       Troisième Concert Populaire\n   M m e S c h u m a n n - H e i n k s'y est fait entendre et ce fut l'intérêt principal du\nconcert. La réputée cantatrice allemande possède une voix des plus remar­\nquables par son volume, sa qualité et son étendue, et cet i n s t r u m e n t\nd'exceptionnelle richesse, elle le met en valeur tantôt avec une souplesse et\nune aisance souveraines, c o m m e d a n s l'air de la Clémence de Titus, de Mozart,\ntantôt avec u n art supérieur de diction et de nuances, c o m m e dans le récit\nde W a l t r a u t e , véritable modèle d'interprétation w a g n é r i e n n e . Rappelée par\nd'interminables acclamations, elle ajouta à son p r o g r a m m e le Roi des Aulnes,\nde Schubert, dont elle évoqua la s o m b r e vision et le mystère angoissé avec\nune admirable variété d'accents et une intensité dramatique des plus\némouvantes.\n   M lle Magdalena Tagliaferro, élève de P u g n o , est u n e c h a r m a n t e et modeste\npianiste dont le jeu séduit par sa délicatesse et son élégance. Les mouve­\nments des bras harmonieusement cadencés ont infiniment de grâce. Elle tire\ndu piano de poétiques effets de douceur, et si le son m a n q u e d'ampleur,\ncette qualité n'est pas précisément requise pour les œuvres sur lesquelles\ns'était porté son choix, le Concerto en si bémol de Beethoven, fort peu j o u é ,\nnotablement inférieur du reste aux autres concertos de piano écrits par\nle maître, et le Concerto en ut dièze mineur Rimsky-Korsakow, léger tissu\nd'arabesques sonores paré de rythmes ingénieux et variés.\n   L e concert débutait par u n e œuvre orchestrale de Vreuls, Werther, poème\nsymphonique très mouvementé, d'expression souvent vigoureuse, d'où la\nchaleur et la vie ne sont assurément point absentes, mais auquel on peut\nreprocher des lourdeurs et des surcharges, et qui, s'inspirant de la manière\nde Strauss, cherche à traduire musicalement l'âme compliquée, orageuse et\nfrémissante du célèbre héros r o m a n t i q u e . Il se terminait par u n e très belle et\nvibrante exécution de la m a r c h e funèbre de Siegfried.\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2933, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\n\n\n                      Troisième Concert Ysaye\n   Ce fut une admirable audition où les trois artistes de race qui s'appellent\nThibaud, Casais et Cortot donnèrent toute la mesure de leur grand talent.\nOn entendit d'abord le Concerto pour violon et violoncelle de Brahms\n(Casais et Thibaud), œuvre où les nobles pensées s'enchâssent dans une\nforme richement travaillée, s'énonçant en une langue musicale forte et savou­\nreuse et dont l'Andante notamment est construit sur une phrase majestueuse\nd'allure beethovénienne. Mais plus vive encore fut l'impression produite par\nle Concerto pour piano, violon et violoncelle de Beethoven (op. 56), d'un\ncharme plus direct et pénétrant. Cortot, Thibaud et Casais y rivalisèrent de\nvirtuosité et de puissance expressive, et soulevèrent l'enthousiasme de l'audi­\ntoire en réalisant une exécution élincelante tant par l'exquise pureté de la\nciselure que par l'intime communauté et la profondeur du sentiment, l'idéale\nfusion et la poésie des sonorités.\n   L'orchestre Ysaye, très en forme, donna aussi ce jour-là quelques-unes de\nses meilleures interprétations, au début la jolie ouverture de Mendelssohn,\nHeimkehr aus der Fremde, quatre fragments symphoniques de Psyché, le céleste\npoème de César Franck, qu'il chanta avec tendresse en l'illuminant de déli­\ncates nuances et imprimant une singulière intensité à la progression pathé­\ntique du dialogue entre Psyché et Eros. Puis les Murmures de la Forêt et\nl'ouverture du Vaisseau Fantôme, exposée avec une envolée de lyrisme et une\nampleur descriptive remémorant les inoubliables interprétations que les\nRichter et les Mottl donnèrent jadis de cette page wagnérienne si magnifi­\nquement évocative.\n   M. Cortot ne parut qu'une seule fois en soliste et il joua la transcription\nd'une sonate pour orgue de Friedeman Bach, l'un des fils de Jean-Sébastien.\nNous ne pouvons que rendre hommage à la maîtrise surprenante avec laquelle\nCortot arrive à rendre au piano les impressions de l'orgue, gouvernant mer­\nveilleusement les sonorités et élargissant le pouvoir de l'instrument. Nous\neussions cependant préféré que ce bel artiste eût interprété une composition\npuisée dans la littérature du piano dont les richesses ne se comptent pas.\nUne œuvre perd toujours beaucoup à être transcrite pour un instrument\nautre que celui en vue duquel elle a été originalement conçue et écrite par le\ncompositeur.\n\n\n                      Quatrième Concert Ysaye\n   L'an dernier nous avons signalé à l'attention le capellmeister Birnbaum,\nqui, jeune encore et à l'aurore de sa carrière a déjà conquis la maîtrise. Chez\nlui le geste excessivement multiforme et d'où l'eurythmie de la ligne est\nabsente, choque parfois en ses mimiques fougueuses et débordantes, mais\nfort sincère d'une part, il possède en outre une étonnante vertu de répercus­\nsion, aussi immédiate qu'efficace, sur les nuances rythmiques et expressives\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "                                 CHRONIQUE MUSICALE                                           185.\n\n\nde l'orchestre qu'il échauffe et galvanise, et pour c e pouvoir a d m i r a b l e on est\nporté à l'absoudre entièrement de ses étrangetés et de ses inélégances. Cet\nenthousiasme ardent, cette force de conviction, cette foi profonde dans\nl'œuvre interprétée ont permis d'écouter avec le plus vif intérêt et malgré ses\nprolixités la cinquième S y m p h o n i e de Tschaïkowsky qui avec u n e forme\nsouvent ingénieuse, avec des qualités incontestables de vie, d'éclat et de\nrythme (principalement dans la dernière partie), offre ce double et grave\ndéfaut de m a n q u e r de construction et de personnalité.\n    Bien a u t r e m e n t c h a r m e u r a paru le poème s y m p h o n i q u e de S m e t a n a ,\nextrait du cycle Ma Patrie, et c h a n t a n t la Moldau, le g r a n d fleuve patrial de la\n Bohême. Ici se rencontrent à la fois l'élégance du dessin, la limpidité du jet\n mélodique, la saveur délicate des harmonies descriptives. On ne peut qu'ap­\nplaudir c h a l e u r e u s e m e n t à cette idée de jouer du S m e t a n a , le vaillant et\nadmirable inspirateur de la renaissance musicale en B o h ê m e qui, constam­\nment m é c o n n u et contesté par ses compatriotes, n'en dévoua pas moins sa\nvie entière à doter son pays d'une mentalité nationale, et laissa u n e œuvre\ndramatique et s y m p h o n i q u e des plus importantes, des plus significatives qui\njusqu'ici est restée presque enlièrement ignorée en Belgique. En ce m o m e n t\noù l'on célèbre le centième anniversaire de la naissance d e Mendelssohn,\nnous ne pouvons, au contraire, que faire des réserves sur le choix de l'ouver­\nture de Ruy Blas, page d'intérêt secondaire, alors que dans la forme ouver­\nture l'illustre compositeur nous a légué quatre a u t h e n t i q u e s chefs-d'œuvre,\nLe Songe d'une nuit d'été, Heureuse Traversée, La Belle Mélusine, La Grotte de Fingal.\n L e concert se terminait par l'ouverture de Tannhaüser chantée avec u n superbe\nélan, mais où le finale prodigieux construit sur le c h œ u r des pèlerins fut pris\nà notre sens d a n s u n mouvement trop vif, c o m p r o m e t t a n t ainsi l'ampleur de\ncette péroraison i n c o m p a r a b l e .\n   Raoul P u g n o joua le Concerto n° 23 en la majeur de Mozart. On sait avec\nquelle pureté et quelle souplesse le grand pianiste français exprime l'âme du\nmaître de Salzbourg, comme il excelle à rendre ces phrases exquises embau­\nmées de tendresse, à extraire le bouquet subtil de ces virginales et caressantes\nmélodies. D a n s le Concerto en ut mineur (n° 4) de Saint-Saëns, tout en colo­\nrations vives, en traits scintillants et que c o u r o n n e une conclusion superbe\nayant l'allure d ' u n chant de triomphe, P u g n o montra u n autre aspect de son\ntalent, l'un des plus complets qui soient au p i a n o , et fit applaudir en cette\nœuvre semée de mille difficultés les ressources infinies d e son éblouissante\ntechnique.\n\n\n\n                             Cercle Piano et Archets\n  Au p r o g r a m m e de la quatrième séance figuraient le quatuor en mi bémol\nmajeur de Mozart, le trio en si bémol de Beethoven, le fameux trio à l'archiduc\nque M M . Bosquet, C h a u m o n t et Jacobs jouèrent naturellement avec toute la\ncorrection, le respect et la pureté souhaitables, sans y mettre cependant le\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1000, "texte": "186                                    DURENDAL\n\n\nsentiment chaleureux et la profondeur d'accent que l'on eût désirés. Ils se\nréservaient probablement pour le concerto de Chausson (op. 21), qui fut le\nmoment sensationnel de la soirée. C'est là u n e œuvre très marquante du plus\némouvant des disciples de César Franck. Divisé en quatre parties, il revêt la\ng r a n d e allure s y m p h o n i q u e et s'impose par la ferveur lyrique de l'inspiration,\nla richesse des harmonies, par la variété, l'intérêt constant, la vigueur\nlumineuse des développements. MM. Bosquet, C h a u m o n t et le quatuor\n(M lle D lstanche, MM. Van H o u t , J a c o b s et Piery) en ont donné une inter­\nprétation généreuse, aussi poétique qu'enthousiaste, et nous formons le vœu\nque ces artistes d'élite ne se bornent pas à cette unique audition de\nl'œuvre de Chausson et qu'ils nous la rendent à l'une de leurs prochaines\nséances.\n\n                                                               G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 187, "page_fin": 191, "titre_corps": "Chronique théâtrale parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Chronique théâtrale parisienne Tousles noms d'auteurs dramatiques", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 224, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "Chronique théâtrale parisienne\n                      Tousles noms d'auteurs dramatiques dont l'actualité a parlé\n                        ces dernières semaines pâlissent en vérité devant celui de\n                        Maeterlinck, dont la première représentation à I'OPÉRA de\n                        Monna Vanna a remis le nom en pleine lumière. Bien qu'il\n                        s'agisse là surtout d'une œuvre musicale qui échappe à ma\n                        compétence, il n'en sied pas moins de signaler de telles\n                        œ u v r e s ; le théâtre de Maeterlinck est de ceux qui se com­\n                        plètent le mieux par l'atmosphère h a r m o n i q u e ; quelque pur\n                        chef-d'œuvre que soit Pelléas et Mélisande, la pièce parlée\nn'aurait pas, à elle seule, maîtrisé son public ; il a fallu de plus que l'étonnante\norchestration de Debussy soit venue en souligner le mystère, et c o m m e alors\nla beauté d u d r a m e a récompensé le sentiment du musicien ! P u i s s e le m ê m e\nb o n h e u r échoir à M. Février, auteur de la partition de Monna Vanna, et sceller\nainsi sa réconciliation avec le beau poète d o n t le génie l'a inspiré! De telles\nbrouilles, pour compréhensibles qu'elles soient, sont regrettables. Q u a n d u n\nh o m m e , d'ailleurs, a publié une œuvre, cette œuvre a p p a r t i e n t au p u b l i c\nautant qu'à lui : d o n n e r et retenir ne vaut, dit u n vieil a d a g e ; en droit moral,\nsinon en droit j u r i d i q u e , un romancier ou un d r a m a t u r g e ne devrait pas\npouvoir e m p ê c h e r un musicien d'interpréter son œ u v r e pas plus q u ' u n des­\nsinateur de l'illustrer. Si réellement l'opéra de M. Février est une œuvre digne\ndu libretto, nous devrions avoir le droit de l'applaudir, snns n o u s soucier si\ncelle qui la chante est M lle Georgette L e b l a n c ou tout autre prima donna de\nl'Académie nationale de m u s i q u e .\n    C e p e n d a n t d'autres noms chers à la foule requièrent en ce m o m e n t l'atten­\ntion p u b l i q u e . On recommence à parler de M. E d m o n d R o s t a n d à propos\ndes répétitions de Chantecler, et ce n'est pas moi certes qui tomberait d a n s\nl'enfantillage où sombrèrent tels de mes amis du Mercure ou d'ailleurs, de\nrefuser tout talent à ce prestigieux virtuose de l'alexandrin, à ce très habile\névocateur de tableaux mi-légendaires, à ce créaleur enfin de; Cyrano pour tout\ndire et pour bien dire (car lequel de ses médisants peut se vanter d'avoir créé\nquelque chose?), qu'est M. E d m o n d R o s t a n d . Toutefois, entre le Cid et\nCyrano, n'en déplaise à M. Doumic ou à M. Deschamps, je ne me rappelle\nplus du quel des deux est le rapprochement, il y a bien quelques échelons\nintermédiaires! Enfin, nous v e n o n s ce Chantecler, dont il est question depuis si\nlongtemps! C'est un sujet difficile, et l'on c o m p r e n d d'ailleurs que l'auteur ait\nhésité et peut-être hésite encore. La féerie, la fable ésopique, qui ravissent les\nlettrés et les artistes, peuvent désarçonner le p u b l i c . E n lisant le très remar­\nquable Compère Renard que M. Georges Polti publia dans une revue pour\np r e n d r e date, dès le premier jour où l'on sut que M. R o s t a n d allait s'attaquer\nà notre vieux fabliau national, je me faisais cette réflexion que peut-être ces\nfines satires, ces savoureuses transpositions de caractères et de pelages\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3760, "texte": "188                                    DURENDAL\n\n\nn'agréeraient pas à u n spectateur de rencontre, c o m m e elles me plaisaient\nà moi, mi-lisant mi-rêvant dans mon grand fauteuil de cuir. U n Chantecler\nque d o n n a le music-hall BA TA CLAN l'an dernier n'eut pas u n succès é n o r m e ,\nbien q u e certains vers fussent spirituels; il est vrai que les habitués de ce\nlointain bouiboui tiennent si peu à l'esprit! Attendons toujours; même si la\npièce ne réussissait pas, l'auteur aurait de quoi se consoler; Cyrano n'est pas\nson seul fils; il y a d a n s les Romanesques, dans la Samaritaine, dans la Princesse\nlointaine, pour ne pas parler du peut-être trop vanté Aiglon (coupable un p e u ,\nà mes yeux, d'avoir assassiné le Roi de Rome de Pouvillon), de quoi faire la\ngloire de deux ou trois de nos chers maîtres de la r a m p e . E t puis il y a des\néchecs poesiae causa qui sont plus honorables que des centièmes. Tire au flanc\nn'est tout de même pas le phénix des hôtes de la balle.\n   P a r m i les nouveautés, celle avec qui je suis le plus en retard est une\ncomédie de M. P i e r r e Wolff et Gaston L e r o u x , le Lys, que l'on joue encore\nau VAUDEVILLE. Ce lys est une chaste demoiselle prolongée, confite en con­\nvenances sinon en dévotions, et qui brusquement, du haut de sa b l a n c h e u r\nimmaculée, prend la défense de sa jeune sœur, tubéreuse ou jasmin celle-ci,\nlaquelle avait eu la charitable idée de ne pas garder pour elle seule son exquis\nparfum, vous entendez de prendre un a m a n t . Et vous devinez également le\nbeau plaidoyer pour l'amour libre que cela nous a valu au troisième acte.\nT o u t en le savourant, u n vers de M. Dubout, le fameux auteur de Frédégonde,\nme revenait à l'esprit, un des vers les plus cocasses que je sache : « U n lys\nqui parlerait avec la voix des roses. » E h bien, le lys de M. Wolff parle avec\nla voix de M . N a q u e t et de M. Blum. Car cette pièce est représentative de\ntout un mouvement d'esprit; elle est l'aboutissant d'une croisade que\nM. Abram nous expliquait naguère en u n livre d'un didactisme secourable.\nDepuis trop longtemps, paraît-il, nous croupissions dans le marécage du\nmariage bourgeois, et cette idée devenait inlolérable de se croire obligé, de\npar je ne sais quel sot engagement (est-ce qu'un h o m m e libre doit se ruer lui-\nmême en servitude ?) à u n e définitive fidélité à sa parole, q u a n d une signature\nmême au bas d'un billet à ordre a si peu de valeur! E t les Pierre l'Ermite se\nsont levés de tout côté pour convertir de gré ou de force les infidèles : « Sois\navec nous ou tu ne seras pas à la m o d e ! » Aussi, innombrables furent les\nmécréants qui baisèrent la poussière en attendant mieux et abjurèrent la\nvétusté monogamie pour revenir à la sainte vie des patriarches accommodée\nà la moderne. E t voilà comment, grâce à tous ces messieurs d'origine ou de\nmentalité bédouines, n o u s n o u s a p p r o c h o n s de la T e r r e P r o m i s e qui sera\nl'Abbaye de T h é l è m e : Gai, gai, marions-nous! Voilà qui en bouchera un coin\nà ce maire morose lequel m a r m o n n a i t en guise d'allocution à de folâtres jeunes\ngens : « Vous riez ! Ce n'est pas si gai ce que vous faites là ! » L e s jeunes gens\nlui répondront : « P u i s q u e ce n'est que pour la semaine, monsieur le Maire! »\n   Autre pièce de haute ambition, moins sociale, celle-ci, que poétique, la\nTour du Silence du poète suédois Collijn. C'est le THÉÂTRE DES A R T S , coutu-\nmier de ces sortes de hardiesses, qui a monté avec un luxe étonnant cette\ntragédie babylonienne ; ce ne sont que kéroubs, ce ne sont que pylônes ; des\ntiares colossales écrasent les têtes des acteurs et des vocables en langue chal­\ndaïque qui semblent avoir été écrits « sur une peau d'onagre avec u n roseau\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3816, "texte": "                   CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                   l89\n\n\nd u r » enchevêtrent leurs gutturales et leurs dentales sur les lèvres de M. de Max\net de Mlle Vera Sergine, protagonistes de l'œuvre. Celle-ci, c'est Sémiramis\nla grande reine d'Assyrie, et celui-là c'est le roi indien Strates, qui après des\npéripéties mi-guerrières, mi-galantes, finit par être enfermé par son amante\nd'une nuit d a n s la T o u r du Silence d'où il ne sortira plus. Les mauvaises\nlangues ont prétendu que c'est à ce m o m e n t q u e commençait vraiment, et\nqu'aurait dû seulement commencer la pièce; on a été d u r pour les tirades\ngrandiloques qui sortent de dessous ces mitres à étages, on a rapproché la\nscène d'amour, n œ u d du d r a m e , de l'admirable entrevue de Salammbô et de\nMatho dans le camp des Mercenaires, et tout cela est vrai, mais, quoi ! il y\na plus de poésie dans une évocation d'amour babylonien que d a n s un plai­\ndoyer pour le contrat de louage conjugal à la N a q u e t , et les cataractes ver­\nbales qui ruissellent de lèvres b a r b u e s de sars ou de grands-prêtres de\nMardouk sont moins trempantes que les stilligouttes insinueux de nos i m m o ­\nralistes en habit noir. E t puis ne faut-il pas être indulgent pour les t r a d u c ­\ntions ? Si on habillait en suédois la Sémiramis de P e l a d a n , p o u r t a n t d e\nhautaine allure, croit-on q u ' u n e partie de sa beauté ne disparaîtrait pas ? Ce\nnom royal à lui seul est si beau ! « Le temps n'est plus où Sémiramis,\nnotre grande reine, montait l'Asie c o m m e une j u m e n t docile... » (Ça, c'est\nle début des Amazones.) Mais ces images seules de la vieille terre sacrée, ces\ndécors, ces costumes devraient suffire à inspirer un peu de patience au\np u b l i c ; il en supporte bien d'autres ! P o u r q u o i ne peut-il pas entendre les\néloquentes réparties de ce nouveau « pauvre H o l o p h e r n e si m é c h a m m e n t\nmis à mort par J u d i t h ?» Ah ! nous devenons en vérité bien difficiles, il nous\nfaut de l'esprit, de la grivoiserie, de la rosserie, de la fumisterie ; dès qu'il y\na tendance au g r a n d art sérieux, c'est c o m m e à Carcassonne, il n'y a plus\npersonne ! Maintenant, si je m'indigne ainsi, c'est peut-être parce que je n'ai\npas assisté à la Tour du Silence...\n   P a s s o n s aux spectacles dont je fus témoin. L e THÉÂTRE M I C H E L , que j'igno­\nrais encore, a bien voulu me convier à u n e de ses soirées. Salle coquette,\npublic élégant, interprétation de luxe, p r o g r a m m e de choix : la Comparaison\nsuggestive et mi-congestive bluette du directeur, M. P i e r r e Mortier, Feue (on\ns'obstine à écrire Feu) la mire de Madame, dont j ' a i r e n d u compte à propos\nd'un spectacle de la Comédie Royale, et le Poulailler, la pièce de résistance,\ntrois actes de T r i s t a n Bernard, où l'on voit un coq qui ne peut pas arriver à\nchanter à l'unisson de ses poules, celles-ci ne voulant pas q u a n d il veut et\nvoulant quand il ne veut p a s ; la comédie qui aurait pu être fine, tourne en\nvaudeville, mais sans pourtant perdre toute sa finesse ; elle garde d'ailleurs\ncette b o n n e h u m e u r narquoise par laquelle l'auteur plaît ; le succès se p r é ­\npare pendant les deux premiers actes pour se dessiner franchi ment au\ntroisième, ce à quoi les actrices jolies et exquisement toilettées, M IIes T h o ­\nmassin et F é l y n e , sont bien p o u r quelque chose.\n   Les autres théâtres à côté, c o m m e on les appelle, ont fait rage ces temps-ci.\n A la COMÉDIE ROYALE, qui vient de rouvrir après une interruption de quelques\nsemaines, deux bluettes sans grande importance, Comme les blés et Little Mary,\n servent de hors-d'œuvre à tromper la faim des a m a t e u r s de mots épicés et\n poivrés, lesquels doivent être satisfaits avec la revue-chanson qui termine le\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3574, "texte": "190                                  DURENDAL\n\n\nspectacle le Crible de Paris, laquelle aurait pu n'être que salée de sel attique à\nen juger par son début. Le THÉÂTRE FÉMINA nous a d o n n é u n e comédie de\n M. André P a y s a n , Notre Fille, qui tourne elle aussi au vaudeville, mais ça ne\nvaut-il pas mieux que de tourner à la prédication contre tel article du code\ncivil ? et un conte en vers de M. Régis Lamotte, Balsamine et le bon Brigand,\nqu'on a eu raison de rapprocher des charmantes fantaisies de T h é o d o r e de\n Banville. L e THÉÂTRE D'INITIATIVE a composé son second spectacle avec des\npièces déjà connues de D o n n a y et d'André Theuriet, et une comédie inédite\ntrès gaie de Mme Nastri, Un collaborateur, s. v. p. A L I T T L E PALACE une p i è c e ,\nje ferais mieux de dire u n tableau d'actualité, le Sol tremble, nous montre un\nmalheureux Sicilien fusillé c o m m e pillard par les carabiniers pour avoir eu\nl'imprudence, d'abord de se laisser surprendre par le sisme en costume (et\nc'était un acteur) de brigand calabrais, et ensuite de se charger d'un collier\nde perles q u ' u n e actrice lui a remis pour sa mère avant de mourir. E t vrai­\nment, il semble que ces hardis théâtres « à côté » pourraient nous donner\ntout de même quelque chose d'un peu moins naïf.\n   Au fond, pour l'originalité et la tenue d'art, les théâtres officiels l'emportent\nmême dans le canton des petites pièces. Deux comédies c o m m e celles que\nI'ODÉON a données pour l'anniversaire de Molière, le Laurent de MM. Céard et\nCroze et Molière et sa femme de Maurice Poitecher, valent à elles seules tout le\nbagage des bonbonnières les plus selects des grands boulevards. Le L a u r e n t\ndont il s'agit c'est celui qui serre la haire avec la discipline de ce bon monsieur\nTartufe, et qui, suivant les traces galantes de son maître, finit comme lui\npar être a p p r é h e n d é au collet par les gens du R o i . Les auteurs, dont la\nréputation littéraire est bien établie, ont eu raison de tirer de l'ombre ce\npersonnage ; cela leur a fait composer un délicat et savoureux pastiche,\ndigne de rester au répertoire à côté de la Conversion d'Alceste de Courteline.\nMeilleure encore est la comédie de Maurice Pottecher, discussion violente et\nbrûlante entre Molière et sa coquette de femme et que le pauvre grand\ncomédien métamorphose en subite comédie justement en s'apercevant qu'un\nseigneur de la cour les écoute avec curiosité; le revirement est à la fois subtil\net d o u l o u r e u x . Mais plus encore que celles de MM. Céard et Croze, la\nrenommée de M. Pottecher est solidement assise; le créateur du théâtre de\nBussang, l'auteur de Morteville et de dix autres g r a n d s et beaux drames est\nde ceux avec François de Curel, E m i l e F a b r e et H e n r y Bataille (pour ne pas\nparler des académiciens consacrés) qui honorent le t h t â t r e d'idées m o d e r n e .\n   J e devrais pour finir vous parler de la Parisienne de Becque que la COMÉDIE\nFRANÇAISE vient de reprendre ; ce serait clore ma chronique sur un nom\ndigne sinon de rivaliser avec celui de Maeterlinck, du moins de ne pas\ns'effondrer à son p r o n o n c é . Mais cette chronique est déjà copieuse, et deux\ntristes événements de la dernière h e u r e vont m'obliger à l'allonger encore\nce sera donc pour la prochaine fois.\n   L ' u n des événements auxquels je fais allusion est la mort du grand acteur\nCoquelin aîné (1) dont le nom était lié depuis un tiers de siècle à tout notre\n\n\n  (1) Suivi de près dans la tombe par son frère, Coquelin cadet, très bon, lui aussi, mais\ndanB les simples jocrisses.\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3723, "texte": "                   CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                    191\n\n\nmouvement théâtral. N u l n'avait incarné de façon plus merveilleuse les\nlaquais et les matamores de l'ancien répertoire ; il semblait créé « par décret\nnominatif de la Providence », comme disait R e n a n , pour jouer Crispin ou\nCyrano de Bergerac. On dit de plus que c'était un brave cœur, sous des\napparences hypercabotines, et qu'on peut accorder un sentiment de regret à\nl'homme après avoir déploré la disparition du professionnel. T a n t mieux, les\nbons cœurs sont rares, et sur les planches plus qu'ailleurs peut-être. Mais\nvoilà du coup la question Chantecler renvoyée aux calendes a u t o m n a l e s ; nos\nchroniqueurs vont avoir du pain sur la p l a n c h e . E n vérité, ne soupçonneriez-\nvous pas que c'est M . E d m o n d Rostand lui-même qui a précipité son futur\ninterprète dans l'Hadès pour qu'on parle un peu plus longtemps d'avance de\nsa pièce? T o u t le m o n d e sait, par exemple, que c'est l'épicier Félix P o t i n qui\na fait la p a n i q u e du I e r mai d'il y a trois ans : il voulait écouler un stock de\njambons depuis trop longtemps en conserve ! L a disparition d e Coquelin\nsemble rentrer dans la m ê m e catégorie de « mystères de Paris ».\n    L'autre triste événement est la mort tragique de Catulle Mendès, tué dans\nun accident de chemin de fer. C'est une des physionomies les plus connues\nde ce m o n d e brillant des « premières » qui disparaît. « Le Boulevard s'en\nva! » comme disait invariablement Arthur Meyer q u a n d il apprenait la mort\nd'Aurélien Scholl, de Villemessant et tutti quanti. Mais Catulle était mieux\nqu'un b o u l e v a r d i e r ; il laisse derrière lui un bagage considérable de vers, de\ncontes en prose, de r o m a n s , de critiques et de pièces de théâtre; de tout cela\nje crois bien que ce sont quelques contes précieux, musqués, tarabiscotés et\nd'ailleurs' pervers, qui resteront le mieux, mais ici c'est l'auteur dramatique\nseul qui importe. Il était d ' u n e fécondité s u r p r e n a n t e ; c h a q u e année\npresque, on représentait de lui quelque œuvre neuve, comédie, ballet, livret\nd'opéra, d r a m e en vers, et jamais rien de banal ni d e médiocre; malheu­\nreusement rien de supérieur. Catulle Mendès a passé plus de cinquante ans\nà essayer d'écrire u n chef-d'œuvre, et h é l a s ! il reste loin, loin de compte. Par-\n ci par-là quelque idée poétique ou émouvante : le billot couvert de fleurs sur\n lequel la reine Fiammetta pose sa petite têle blonde, le premier acte des Mires\n ennemies où la mère fait maudire le père par l'enfant, ou dans Ariane le demi-\n retour à la vie de P e r s e p h o n e , mais tout cela n'est pas suffisant pour clouer\n éternellement un glorieux cartouche aux murs du T e m p l e de Mnémosyme-\n Melpomène. Il est à craindre que de tant d'efforts vers le beau grand d r a m e\n il ne reste à peu près rien. Moins encore restera-t-il de la critique d r a m a t i q u e\n à laquelle il se consacrait professionnellement depuis plusieurs a n n é e s ; en\n dépit de ses très hautes qualités d'esprit, Catulle n'était pas arrivé à se créer\n la position respectée d'Aristarque qu'avait eue S a r c e y ; il était à la merci\n de ses petites passions personnelles, qui n'étaient pas toujours sympathiques\n ou seulement approuvables. Mais l ' h o m m e privé ne nous regarde pas,\n surtout au lendemain d'une catastrophe aussi n a v r a n t e ; qu'il suffise d e\n  rappeler que p a r m i les littérateurs actuellement vivants, il en est peu qui\n  aient d o n n é l'exemple d'un travail plus soutenu, plus varié et plus digne\n  de l'attention des lettrés.\n                                                                      HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 192, "page_fin": 206, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES ASCÉTISME Une âme bénédictine", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 229, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "LES LIVRES\n\n ASCÉTISME :\n\n Une âme bénédictine : Dom Pie de Hemptinne, moine de\n    l'abbaye de Maredsous, 1880-1907. — (Paris, Lethielleux et à l'abbaye de\n    Maredsous.)\n    Un saint tout près de nous ! Un saint qui, il y a deux ans encore, vivait\n parmi nous ! Est-ce possible? Oui, sans doute, et je dirais même que c'est\n naturel, puisque la sainteté est une des notes caractéristiques de l'Eglise, et\n que, de fait, il y a toujours eu des saints dans l'Eglise. Si l'on était moins\n étourdi par le fracas du monde, on serait aussi moins étonné d'entendre\n signaler un nouveau saint. On se rappellerait mieux, ce que Mgr Baunard a\n d'ailleurs prouvé dans Un Siècle de l'Histoire de France — que l'activité reli­\n gieuse ne fut pas moindre au XIXe siècle qu'à aucune autre époque, et\n que « le progrès des sciences » n'a en rien entravé l'épanouissement continu\n de la sainteté dans l'Eglise, comme en témoignent, la vie du saint curé d'Ars,\n celle des récents martyrs de la Chine et du Tonkin, celle des fondatrices des\n Petites Sœurs des Pauvres, du Bon Pasteur, du Sacré-Cœur, des Sœurs de\n Notre-Dame, pour ne citer que les exemples qui me viennent à l'esprit en\n écrivant.\n    Ce qui est vrai, c'est que nous avons moins de preuves authentiques de la\nsainteté des contemporains que des saints des siècles passés. Mais cela ne\n prouve pas qu'ils soient en moindre nombre, et il est d'ailleurs impossible\n qu'il en soit autrement. Car il faut tout d'abord un certain délai pour qu'on\nécrive leur vie : celle-ci publiée, nouveau stade à parcourir jusqu'à ce que\nles éléments d'un procès en canonisation soient rassemblés. La cause enfin\nintroduite, on sait combien longs sont les délais nécessités par les rigoureux\nexamens auxquels l'Eglise veut se livrer, avant de se prononcer sur l'héroïcité\ndes vertus de ses enfants. Mais sans qu'on puisse se prononcer avant que\nl'Eglise ait décidé, on peut tout au moins, en soumettant d'avance cette\nappréciation à son jugement, être personnellement convaincu de la sainteté\nd'un contemporain, à la lecture de sa vie; et c'est le sentiment que nous\navions ces jours-ci, en lisant l'esquisse biographique qui résume la courte exis­\ntence de Dom Pie de Hemptinne. Pour nous surtout, à qui il fut donné de\nvivre, pendant six années consécutives, à côté de ce modèle de moine béné­\ndictin, et qui, pendant tout ce temps, dans un côte à côte de tous les jours au\nchœur, au noviciat, en théologie, partout où nous fûmes ensemble, non\nseulement n'avons jamais pu apercevoir en lui la moindre imperfection déli­\nbérée, mais lui avons toujours vu faire ce qui lui semblait le plus parfait,\ncomment pourrions-nous changer d'avis, alors que nous voyons notre con-\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3454, "texte": "                                 LES LIVRES                                 193\n\n\nviction intime corroborée par tous les renseignements de cette biographie,\npar toutes les aspirations et les épanchements intimes de ses lettres, et de ce\njournal de sa vie spirituelle, qu'il ne montrait à personne, et qu'il avait inti­\ntulé le Carnet du Bon Dieu.\n    Pour prévenir des désillusions, disons néanmoins de suite qu'il n'y a pour\nainsi dire pas d'événements extérieurs dans cette vie. C'est celle d'un jeune\nhomme qui passe, sans grandes difficultés, d'une école abbatiale bénédictine\ndans le cloître de l'abbaye, qui y reçoit la formation régulière, fait sa théo­\nlogie dans un autre monastère, et revient, après son ordination, exercer la\n modeste fonction de surveillant dans cette école abbatiale où il fut jadis élève.\n    Qu'y a-t-il donc là qui puisse intéresser? L'exemple d'une fidélité de tous\n les instants aux devoirs de la vocation et aux appels divins, l'héroïque cons­\n tance dans les efforts pour atteindre le but poursuivi, l'inflexible volonté de\n devenir saint en dépit de tous les obstacles, et au prix de tous les sacrifices,\n une vue surnaturelle de tout ce qui l'entoure, un amour de Dieu absorbant\n toutes les puissances de son être, une âme entièrement livrée au Christ, et\n littéralement consumée par cet amour, voilà ce que montre la biographie de\n Dom Pie, ce que révèlent surtout son carnet, ses lettres, ses aspirations et\n ses pensées.\n     La figure est bien présentée par Dom Jean de Hemptinne, dans la rapide\n esquisse biographique qui sert d'introduction aux écrits spirituels de Dom Pie.\n L'auteur a fait un judicieux et discret usage des nombreuses lettres et notes,\n qu'il dit avoir été mises à sa disposition, et il faut le féliciter d'avoir été si\n sobre de renseignements et de détails, sur une personnalité dont la grandeur\n et la beauté furent surtout intérieures.\n     Il en sera de Dom Pie, comme du Passioniste Gabriele dell'Adolorata,\n et de la petite carmélite Thérèse de l'Enfant-Jésus, morts tous deux à 23 ans,\n après quelques années de vie religieuse exemplaire. Le rayonnement de leur\n sainteté n'a fait que s'étendre et se prolonger après leur mort, bien au delà\n  des étroites limites des couvents où ils vécurent, et Dieu ne les a rappelés à\n  lui si jeunes et si parfaits, que parce qu'il leur destinait un apostolat plus\n  fécond, à exercer du haut du ciel.\n     Outre le mérite littéraire de l'esquisse biographique, bien présentée,\n  avec clarté et avec goût, disons encore qu'on trouve dans les pensées et les\n  divers écrits de Dom Pie, en plus de leur élévation constante et de leur\n  suave pureté, le très tendre sentiment de la nature inné chez tous les contem­\n  platifs, et le don de rendre avec une simplicité touchante ce qu'il a contemplé\n  en Dieu ou dans la nature. Je n'en citerai qu'un exemple, la péroraison d'une\n  description intitulée par lui Le Pays qu'on aimt. Il vient de rappeler que les\n  émotions ressenties dans ce pays de prédilection, l'ont été, en raison d'une\n  admiration partagée avec lui, par des âmes avec lesquelles il vivait en parfaite\n  communion de goûts et de désirs et il s'arrête en disant : « Et maintenant\n   pourquoi parler encore? Le cœur, a chanté comme l'oiseau sur la branche.\n   Qui connaît cette voix l'aura écoutée et dira : « c'est lui! 0 L'étranger\n  aussi l'entendra peut-être, mais il s'ennuiera d'un chant sans couleur et sans\n   harmonie. »\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "194                               DURENDAL\n\n\n   On pourrait dire la même chose des Aspirations et pensées, et de tous les\nécrits de Dom Pie. L'étranger aux choses spirituelles s'ennuiera peut-être,\nen écoulant ce chant, pour lui, sans harmonie, mais tous ceux qui sont\nattentifs aux appels divins les auront entendus avec reconnaissance, se faire\nplus pressants par la voix de Dom Pie.\n                                            DOM BRUNO DESTRÉE, O. S.         B.\n\n L e s S a i n t s : Sainte Mêlante (383-439), par M. G. GOYAU. — Saint Séve­\n    rin (452 482), par M. BAUDRILLART. — Saint Benoit Labre (1748-1783), par\n    M. MONTANAY. — 3 vol. — (Paris, V. Lecoffre.)\n   Voici des saints, divers de race, de siècle, de langage, de situation sociale:\nsainte Melanie, romaine, de la famille patricienne des Valérii; saint Séverin,\nromain, aussi, qui viennent et agissent au milieu de la confusion et du chaos\nde décadence des IVe et Ve siècles, en Europe ou en Afrique; saint Labre,\nfils de paysan, vagabond volontaire, qui apparaît, lui aussi, au seuil d'un cata­\nclysme destiné à emporter tout le vieil édifice social, dans la seconde moitié\nduXVIIIesiècle, erre en mendiant dans une grande partie de l'Europe, pour\nfinalement aller mourir à Rome, entouré de la vénération populaire.\n   Saints des origines ou saint du déclin, différents en tout, mais identiques\ndans leur foi, dans leur ardente volonté de promouvoir celle-ci parmi les\nhommes, barbares ou civilisés, qui les entourent. Et si différents qu'aient été\nleur vie et leur carrière; si variés, les moyens de leur apostololat, ils appa­\nraissent, dédaigneux du siècle et de la jouissance, voués à la poursuite de leur\nhaut idéal spirituel, auréolés de la commune grandeur des êtres avides de\nperfection, de charité et d'amour.\n   Les belles monographies, soigneusement documentées de MM. Goyau et\nBaudrillart; les récits attachants de M. Montenay constituent, pour la collec­\ntion Lecoffre, une excellente acquisition.                               A. G.\n\nMUSIQUE :\nH a y d n , par MICHEL BRENET. Collection : Les Maîtres de la Musique. —\n   (Paris, Alcan.)\n   M. Michel Brenet consacre à Haydn une étude des plus pénétrantes et des\nplus instructives. D'abord un attachant récit de sa vie où apparaissent cette\nbonté, ce courage, cette ardeur inlassable au travail, celte élévation et sérénité\nd'âme qui sont les traits caractéristiques de la physionomie morale du maître.\nPuis un examen de l'œuvre immense, encore imparfaitement connue, de\nl'auteur de la Création. Cet examen, où M. Brenet fait preuve d'une\nérudition sûre et avertie, d'un sens critique large et éclairé, comporte\nquatre points : les opéras, la musique religieuse, les oratorios, la musique\ninstrumentale.\n   Les opéras appartiennent presque tous au genre du dramma giocoso. Les\nonze partitions que nous possédons en leur intégralité (des cinq autres il ne\nnous est parvenu que des fragments) sont d'une infériorité manifeste par la\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3742, "texte": "                                       LES LIVRES                                       195\n\n\nfaiblesse et l'effacement du développement orchestral c o m m e par le m a n q u e\nde caractère des mélodies qui, souvent gracieuses et jolies, mais trop u n i ­\nformes, sont destituées de force et de verve comique « volée de pinsons, petits\nmotifs à deux-quatre, légers, b a v a r d s , insouciants, pareils entre eux, échappés\nainsi que d'une cage, de ses rondos de sonates, de ses finales de symphonies ».\n« Le théâtre n'est pas son affaire », disait la critique du temps, et ce juge­\nment a été confirmé par la critique contemporaine.\n   Si les messes de H a y d n , au n o m b r e de d o u z e , pèchent par le défaut\nd'appropriation, et comme par u n e sorte de m o n d a n i t é superficielle, il faut se\ngarder d en chercher la cause dans l'indifférence religieuse du maître qui, tout\nau contraire, garda intact jusqu'à sa mort le trésor de sa foi, lui qui, s'il\nsentait l'inspiration lui m a n q u e r , attribuait cette défaillance à la perte de la\ngrâce divine et se mettait aussitôt à prier pour obtenir le p a r d o n de l'une ou\nde l'autre peccadille. D'autres considérations l'expliquent, les exigences d u\nprince E s t e r h a z y qui le patronnait, l'identité du personnel de c h a n t e u r s ser­\nvant alternativement au théâtre et à la chapelle de ce g r a n d seigneur, d'une\nfaçon plus générale la décadence de l'esprit religieux dans la composition\nmusicale occasionnée par la manie de réglementation tyrannique et tracas-\nsière de l'empereur J o s e p h I I . Ce caractère d'allégresse constante p r o p r e aux\nmesses de H a y d n trouve d'ailleurs son explication d a n s la psychologie intime\ndu maître, d a n s u n « optimisme naïf et absolu que les oratorios développent\net précisent ». Sentant lui-même ce m a n q u e de gravité de ses messes, H a y d n\nse justifiait de cette façon touchante : « Je ne sais pas les écrire a u t r e m e n t ;\nlorsque je pense à Dieu, m o n cœur est tellement plein de joie que mes notes\ncoulent comme d'une fontaine; et puisque Dieu m'a d o n n é un cœur joyeux,\nil me p a r d o n n e r a de l'avoir servi joyeusement. » D a n s la musique religieuse\nde H a y d n , il faut exceptionnellement faire une place à part à la suite de sept\nsonates composées pour orchestre (en 1785) sur les Sept dernières paroles du\nChrist en croix. On ne saurait assurément parler ici de m a n q u e de gravité,\ncette œuvre étant l'une des plus pleinement belles que H a y d n nous ait\nléguées.\n   D e u x oratorios, la Création et les Saisons, terminent et c o u r o n n e n t la carrière\ndu maître. Il renouvelle cette forme d'expression musicale en y accentuant ce\ncaractère descriptif conforme aux goûts litiéraires d'une époque où les poètes\ns'absorbaient dans la peinture idyllique des harmonies de la n a t u r e . E t , en\neffet, d a n s la Création, l'élément pictural domine incontestablement les signi­\nfications lyriques et sacrées. Si, dans H ä n d e l , les exemples de peinture musi­\ncale ne sont pas absents, ils sont à l'arrière-plan, tels les coins de paysage\nlointain sur lesquels les tableaux des primitifs nous ouvrent des échappées.\nDans H a y d n , au contraire, le paysage est le centre du tableau. L ' h o m m e y\nest entouré de « détails agrandis qui, possédant hors de lui leur beauté\npropre, revendiquent parfois à son détriment la principale place ». Mais la\nCréation n'en est p a s moins un chef-d'œuvre par la simplicité des moyens, par\nla probité, la joie sereine, la profonde sincérité avec lesquelles H a y d n s'y\nréjouit de la beauté du m o n d e . L e s Saisons apparaissent plutôt comme une\n« guirlande de cantates », se signalent par « une étonnante fraîcheur, une\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "196                                DURENDAL\n\n\nabondance, une vivacité d'impression que l'on croirait juvéniles ». Et les\nsignifications de cette œuvre descriptive s'amplifient par l'hymne où Haydn\ncélèbre la noblesse du travail, par l'intense sentiment religieux dont sont\npénétrées les conclusions du poème qui se refusent à interpréter l'hiver\ncomme un symbole de mort.\n   Enfin, dans la musique instrumentale (cent quatre symphonies, soixante-\ndix-sept quatuors, cinquante-deux sonates pour piano, etc.), Haydn se trouve\ndans son domaine propre où il est un maître par l'abondance limpide et inta­\nrissable de la pensée. « Certes, l'eau vive qui se fraye un lit, bruissante et\nbondissante, à travers bois, parmi les pierres moussues, abreuvant les écu­\nreuils et les oiseaux, et jouant à cache-cache avec les rayons du soleil, sous\nl'ombre dentelée des fougères, n'est pas plus fraîche et plus reposante au\nvoyageur redescendu des cimes, que n'est la musique de Haydn au musicien\nlonguement retenu près des œuvres souveraines de l'art ancien et moderne. »\nHaydn considérant la mélodie comme l'élément essentiel de la musique, il\nétait intéressant d'analyser la constitution de cette mélodie chez le maître\nautrichien. A ce propos, M. Michel Brenet discute et réfute la thèse qui voit\nen Haydn un représentant du folklore slave. « Les mélodies de Haydn,\ncomme toutes les expressions de la pensée humaine, sont compliquées\nd'apports multiples, influencées d'échanges continuels et, en somme, soumises\naux lois secrètes qui gouvernent chaque période de l'histoire des arts, et aux­\nquelles ne désobéissent, pour en dicter de nouvelles, qu'une très rare élite\nd'intelligences créatrices. »\n   Telles sont les idées maîtresses qui se trouvent développées en ce remar­\nquable livre sur Haydn, livre écrit dans une belle langue pure, souple\net fine.                                                           G. DE G.\n\nMusique       ancienne,      par WANDA LANDOWSKA. — (Paris, Mercure de\n  France.)\n   M me Wanda Landowska, claveciniste et pianiste, s'est acquis durant les\ndernières années une place en vue dans le mouvement dit de la « renaissance\nmusicale », dont elle fut l'un des apôtres les plus zélés. On loue chez elle non\nseulement le charme intrinsèque de ses interprétations, mais encore ses\nrecherches consciencieuses, sa curiosité d'information personnelle.\n   Le livre que voici semble le résultat de ces dernières; on y rencontre une\nfoule de notations intéressantes, résultat de vastes lectures, disposées, il est\nvrai, d'une manière assez confuse, mais qui n'en sont pas moins instructives\npour le lecteur désireux de se familiariser avec les mille particularités qui\ndistinguent du nôtre l'art musical des siècles passés.\n   Une foule de questions sont abordées ici. M me Landowska s'élève avec\nraison, tout d'abord, contre l'idée affirmée par M. Richard Strauss dans le\nfactum dit « manifeste de Fontainebleau », à savoir que l'art serait dans un\nétat de continuel perfectionnement, chaque période ne devant être regardée\nque comme la préparation de la suivante. Elle formule un juste hommage au\nRomantisme musical, proteste contre le prurit de la nouveauté à tout prix\nen montrant combien les maîtres les plus novateurs en apparence devaient\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3498, "texte": "                                       LES LIVRES                                       197\n\n\nà leurs devanciers, fulmine contre les transcripteurs de musique ancienne,\ndont elle cite u n e série de délits véritablement extravagants, établit d'une\nfaçon nette et précise la distinction entre le clavicorde et le clavecin (régu­\nlièrement confondus par les amateurs — et m ê m e p a r . . . les autres), fournit\ndes indications précieuses sur la notation et l'exécution de l'ancienne orne­\nmentation musicale. Le beau discours de Gevaert sur l'Exécution musicale aurait\nfourni à l'auteur une précieuse contribution à sa thèse sur la trâââdition,\ncontredite maintes fois, il est vrai, dans le chapitre suivant sur l'Interprétation,\noù M m e L a n d o w s k a invoque plus d'une fois cette tradition tant raillée. Mais\nnous ne p a r t a g e o n s pas sa manière de voir sur la transition du clavecin au\npiano, qui, nous en sommes convaincu, a bien été déterminée par le besoin\nd'une expression plus souple (contrairement à ce qu'elle pense, Mozart, vers\n 1780, avait bel et bien renoncé au clavecin en faveur du nouveau venu).\n   L'ouvrage est rédigé d a n s un style alerte et imagé, d'une allure b a d i n e et\nbabillarde bien féminine, avec quelques négligences par-ci par-là : q u a n d\nl'auteur relate que « vingt messes ont été écrites sur les paroles d'une chanson\npopulaire », etc., c'est évidemment « sur la mélodie » qu'elle a voulu dire.\n                                                                             E . C.\n\nSept motets liturgiques pour 1 ou 2 voix égales avec orgue, p a r F . V E R ­\n   H E L S T ; 1 franc. — (Chez l'auteur, 24, rue d'Oultremont, Bruxelles.)\n   N o u s ne pourrions assez r e c o m m a n d e r ces motets, digne suite de ceux\ndont nous avons fait l'éloge n a g u è r e . Il y a là u n parfum de piété très atta­\nchant et pénétrant. L'harmonisation est d'une très savante simplicité et nous\nfélicitons l'auteur de ne pas sortir des limites d'un terrain dont il est sûr.\nComme d a n s le précédent recueil, certains morceaux sont des manières de\n« lied liturgique ». On les chanterait m ê m e agréablement avec le piano, ce\nqui d'ailleurs ne diminue en rien leur valeur, m ê m e liturgique.          J. R.\n\nEpitome e Graduali de Tempore et de Sanctis, editio T\n    des nouveaux livres de plain-chant. — (Dusseldorf, L . Schwann.)\n    C'est la plus récente publication de cette maison, dont une édition du\nGraduel de tempore et de sanctis fut il y a peu de temps très favorablement\naccueillie par la presse compétente.\n    Ce nouveau recueil, conforme à l'editio vaticana autorisée par le Saint-Siège,\nd û m e n t approuvé et muni des imprimatur d'usage, sera d'autant plus apprécié\nque, par sa composition, il sera d ' u n e utilité plus générale. Il s'agit des\nextraits du Graduel, particulièrement à l'usage des églises et des couvents, et\noù l'on n'a omis que les chants qui ne sont pas utilisés dans ceux-ci. C h a c u n e\ndes grandes divisions du chant liturgique est représentée ici par ses formes\nd'usage courant : le P r o p r e du T e m p s , le P r o p r e des Saints, le C o m m u n des\nSaints (apôtres, pontifes, martyrs, etc.), les chants de la Messe dans les\ndiverses répartitions : missae votivae per hebdomadam, id. per annum, missae aliqui­\nbus in locis celebrandae, l'Ordinarium Missae, la messe des morts, le c o m m u n des\nmesses; en appendice, les hymnes les plus usitées, — le tout constituant un\nrépertoire d'environ 900 cantilènes.\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3512, "texte": "198                                     DURENDAL\n\n\n     Le caractère le plus saillant de l'édition S c h w a n n réside dans la notation,\nqui emploie les formes remises en honneur par les Bénédictins de Solesmes\net qui tendent à se généraliser de plus en plus. Les longae, brèves et semi-brèves\ndes livres de messe habituellement en usage sont remplacées ici par des types\nplus anciens, les virgae, les puncti et les formes ligaturées appelées communé­\nment « n e u m e s » (expression impropre, puisqu'elle désignait en réalité tout\nl'ensemble du système, virgae et puncti compris). On sait que cette notation\nn e u m a t i q u e , plus ancienne que l'autre, est préconisée à ce titre comme étant\nplus authentique. A quoi les partisans de la nota quadriquarta répondent que\nles plus anciens documents neumatiques ne remontant qu'au IXe siècle, on est\nmal venu à considérer comme plus p r o p r e m e n t « grégorienne » u n e écriture\npostérieure d e deux siècles (pour n o u s , deux siècles d'obscurité et d'indéci­\nsion) au grand régularisateur du c h a n t liturgique. A quoi les « neumistes »\nr é p o n d e n t avec raison q u e plus on se r a p p r o c h e d'une é p o q u e , plus on a de\nchance de se conformer à ses traditions. A q u o i . . . Mais ceci pourrait nous\nentraîner loin ! Je me bornerai à avouer ici mes préférences pour ces n e u m e s\nrégularisés, utilisés dans les éditions S c h w a n n — les mêmes qui, dans les plus\nanciens spécimens de musique profane (troubadours, trouvères, etc.) font\nencore l'objet de discussions passionnées entre les partisans d'une lecture\np u r e m e n t prosodique, comme celle du plain-chant lui-même, et ceux d'une\ninterprétation mensurale conforme au rythme des divers modi r y t h m i q u e s .\nJ e trouve ces signes bien plus pittoresques et plus suggestifs de l'interpré­\ntation quasi parlando qui fut la règle constante dans la cantilène liturgique —\nplus élégants aussi avec l'architecture élancée du iorculus, la courbe en souple\nbanderole du porrectus...\n   Au surplus, cette écriture n'est pas plus difficile à lire que l'autre. E n tête\nde l'ouvrage qui nous occupe figure (pp.XIII-XVIII)une introduction bien com­\nprise sur l'exécution des cantilènes, et Cl. Drinkwelder a publié, chez le\nmême éditeur, des tableaux pratiques pour la lecture d e la notation dite\n« grégorienne ».\n   Q u a n t à l'exécution matérielle, je ne puis que ratifier ici le jugement porté\npar de plus autorisés que moi (dans la Tribune de Saint Gervais, la Revue du\nChant grégorien, etc.) sur ces éditions S c h w a n n , estimées « les plus belles\nmises en vente par la beauté, la netteté du caractère, la lisibilité ». L e s types\nà la fois vigoureux et élégants, la noirceur de l'encre et l'opacité du papier,\ntout mérite d'être signalé. Les lettrines, frises, culs-de-lampe, etc., e m p r u n ­\ntent le style gothique des manuscrits du moyen âge et sont de très bon goût,\nsauf peut-être les figures, fâcheusement modernisées. Je me permettrai aussi\nu n e réserve concernant la pagination, qui me paraît inutilement compliquée :\nje ne vois pas l'avantage de quatre paginations successives, distinguées par\n [ ], *, **, d'après les diverses divisions du recueil; mais il suffit de s'y\n habituer.\n    D e u x tables alphabétiques des matières, très pratiquement ordonnées,\n closent le volume : la première, d'après les paroles initiales des divers chants,\n des introïts, séquences, h y m n e s , offertoires, etc. ; la seconde, d'après l'objet\n même des cantilènes.\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3061, "texte": "                                    LES LIVRES                                    199\n\n\n   En résumé, publication magnifique, attestant la perfection technique\natteinte aujourd'hui par l'industrie allemande du livre. Il est inconcevable\nqu'on puisse mettre en vente, au prix de 7 francs, un pareil livre, grand in-8°\nde 85o pages, à tranches rouges, relié, titre doré, etc. — Il est vrai qu'il n'y a\npas de droits d'auteurs à payer : saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise,\nsaint Grégoire et les autres créateurs de la lyrique chrétienne n'en réclame­\nront pas !\n\nPrincipes de chant grégorien, par un PRIOR SCHOLAE. — (Paris,\n   Bureau d'édition de la Schola Cantorum.)\n   Le modeste anonyme, auteur de cette brochurette (prix : fr. 0.75), a su\ncondenser, sous une forme très réduite, les règles les plus essentielles d'une\ninterprétation intelligente et digne du chant grégorien : le texte d'abord\n(prononciation, accentuation), puis la mélodie (notes et neumes, leurs noms,\nleur interprétation), avec un chapitre additionnel concernant l'organisation à\ndonner aux chœurs pendant l'office. C'est écrit dans un style dépourvu de\nprétention, — et même d'élégance, — mais très clair. On sent que l'auteur\nmaîtrise absolument son sujet et qu'il est praticien.\n                                                                ERNEST CLOSSON.\n\nL'ART :\nE c r i t s d ' a m a t e u r s e t d ' a r t i s t e s : Mémoires de ma Vie, par CHARLES\n   PERRAULT. — Voyage à Bordeaux, par CLAUDE PERRAULT (1669), publiés\n   par M. PAUL BONNEFON. Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Charles Perrault est plus connu par ses contes de fées charmants, délas­\nsement de sa vieillesse, que par les Mémoires de sa vie, par le récit, mal­\nheureusement partiel, de sa longue collaboration avec Colbert à la\nsurintendance des Bâtiments. Ces mémoires avaient déjà été publiés,\ncependant, mais d'une façon infidèle, moyennant des suppressions et des\nretouches, et il faut rendre grâce à M. Bonnefon qui a établi cette édition\ndans la conformité la plus scrupuleuse au texte original.\n   Rien de plus amusant et, à la fois, de plus richement documentaire que\nces pages. C'est le règne de Louis XIV, à son heure la plus glorieuse, au\nmoment où tout est aux grandes entreprises, dans la guerre comme dans\nl'art et le luxe du règne : la prodigieuse activité de Colbert stimule tout,\ndirige tout, crée tout; il s'occupe d'ouvrir de nouvelles voies commerciales\nou d'implanter des industries inconnues en France, comme de l'achèvement\ndu Louvre ou de l'érection d'un arc de triomphe en l'honneur de son maître.\nC'est pour le soin de la gloire de celui-ci également qu'il protège les gens\nde lettres et les savants et donne la première forme aux organismes officiels\nd'où sortirent l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et celle des\nSciences.\n   Perrault, qui était le commis du grand ministre, entre dans tous les projets\nde son chef et le seconde avec le talent souple et ingénieux qui lui était propre.\nEt il nous fait ou, plutôt, il fait pour ses enfants le récit charmant, plein\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "200                                 DURENDAL\n\n\nd'observations vives et spirituelles, de leurs années de commune activité. Il\nnous parle de ses frères, Nicolas Perrault, docteur en Sorbonne, qui subit le\nsort de tous les partisans du grand Arnauld; de Claude, le médecin, si doué\npour l'architecture qu'il fit prévaloir le projet qu'il avait présenté pour la\ngrande colonnade du Louvre sur celui que l'illustrissime Bemin, appelé\nà grands frais d'Italie, avait commencé à exécuter. L'histoire des faits, dits\net gestes du cavalier Bernin à Paris forme vraiment au milieu de ces pages,\noù la gravité s'allie à la finesse, un intermède de comédie bouffe... Elles\nsont, d'un bout à l'autre, de l'intérêt le plus captivant, comme aussi, à un\nmoindre degré, celles de la relation du voyage de Claude. Et on termine ces\nMémoires avec le seul regret qu'ils soient brusquement interrompus au moment\noù l'auteur allait raconter la célèbre querelle qu'il eut avec Boileau à propos\ndes mérites respectifs des Anciens et des Modernes.\n\n   Les dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British\nM u s e u m , par M. VICTOR GOLOUBEW. —: Le tome II de cet ouvrage magni­\nfique, qui doit en comprendre trois, vient de paraître chez l'éditeur Van Oest.\nIl est consacré au Recueil du Louvre et comprend la reproduction complète et\nd'une fidélité admirable des dessins du maître conservés dans le grand Musée\nfrançais. Nous nous bornons aujourd'hui à attirer l'attention des savants et\ndes amateurs d'art sur cette publication dont l'intérêt ne le cède qu'à la beauté\nmatérielle et qui fait le plus grand honneur à la fois à l'auteur et à l'éditeur.\nNous comptons en reparler bientôt, longuement.\n\nAdriaen        Brouwer         et     son    évolution       artistique, par\n   M. F . SCHMIDT-DEGENER. Un vol. illustré. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Dans cette étude sobre et condensée, l'auteur nous dit de façon excellente\nl'art de Brouwer de ses débuts, impressionnés par le vieux Bruegel, jusqu'à\nson épanouissement, après son passage en Hollande, au contact notamment\ndu grand peintre de Harlem, Frans Hals. .\n   On peut trouver que l'enthousiasme du biographe pour son sujet dépasse\nquelque peu la mesure lorsqu'il écrit que, « en maintes occasions Brouwer se\nrévèle supérieure Hals et quelquefois l'égal de Rubens et de Rembrandt ».\nIl n'en reste pas moins que ce « petit maître », dans la spécialité qu'il s'était\nfaite des types populaires et des scènes de cabaret, apparaît partout comme\nun beau et parfois comme un puissant peintre aussi bien par ses facultés\nprofondes d'observation et de vie que par l'éclat et la souplesse de son\npinceau.\n   Le livre de M. Schmidt-Degener, qui est illustré d'un grand nombre de\nbonnes reproductions (dont quantité d'oeuvres conservées en des collections\nparticulières), met on ne peut mieux en valeur les qualités qui placent\nBrouwer aux premiers rangs de ses contemporains.\n\nLes fresques de Florence, par M. ABEL LETALLE. Un vol. ill..—\n  (Paris, Vanier-Messein.)\n  L'auteur a vu Florence; les fresques de ses églises ont captivé son admira-\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "                                   LES LIVRES                                    201\n\n\n\ntion et il a voulu prolonger et fixer les impressions qu'il avait reçues ainsi en\nnous les donnant à partager.\n   Quoi qu'elles n'apportent rien de neuf ou de vraiment personnel, ces pages\nconsciencieuses restent intéressantes ; elles peuvent; au moins, au milieu de ce\ntriste hiver, servir à ramener notre pensée devant tant de chefs-d'œuvre riches\nde force ou d'émotion. Malheureusement, M. Letalle écrit une langue un peu\nsingulière et qui, assez souvent, vous fait trébucher sur des phrases de cette\nsorte : « L'arrangement de tous les personnages ne s'avoue pas en contrariété\navec la franche entente de la composition. Cette disposition est en règle avec\nles notions des accords visuels... »\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Bâle, Berne et Genève, par M. A. SAINTE-\n  MARIE-PERRIN. — (Paris, Laurens.)\n  Trois aspects de la Suisse, pittoresques et charmants ; trois villes assises au\nbord de l'eau, rivière, beaux fleuves, lac magnifique; trois pages de l'histoire\nhelvétique, rude, obstinée, héroïque.\n  Tout cela est enfermé dans ce livre rapide, évoqué d'une plume légère et\nsympathique, par un écrivain qui sachant les choses dont il parle, nous les\nmontre, nous les apprend et, parce qu'il les aime, en nous les apprenant,\nnous les rend aimables et familières.\n\nL e s Richesses d'art de la ville de Paris : L'Hôtel de ville de\n   Paris, par M. LUCIEN LAMBEAU. Un volume illustré. — (Paris, Laurens.)\n   La librairie Laurens inaugure par la publication de ce volume une nou­\nvelle collection dont le programme : les richesses d'art de Paris, nous pro­\nmet une série d'études non moins attachantes et précieuses que celles des\nGrands artistes, des Villes d'art célèbres dont nous avons si souvent le plaisir\nd'entretenir nos lecteurs.\n   M. Lambeau qui, en sa qualité d'archiviste du Conseil municipal, se trouve\ndes mieux placés pour réunir des renseignements sûrs, nous fait d'abord\nl'historique des édifices dans lesquels siégèrent les anciens magistrats muni­\ncipaux parisiens. Il s'étend, particulièrement, sur le magnifique et charmant\n Hôtel de ville dont la construction fut commencée sous François 1 er et qui\ndevait être incendié durant la Commune. On se rappelle que M. Vachon,\nentre autres, avait voulu retirer au Boccader pour la donner à Chambise,\nmaître des maçonneries de la ville, la paternité des plans de l'hôtel de ville.\nM. Lambeau résume la controverse et se prononce, sur la foi des docu­\nments authentiques, pour l'attribution traditionnelle. Il nous fait ensuite le\nrécit des phases de la reconstruction de l'édifice actuel et termine par la\ndescription complète de celui-ci et de la somptueuse décoration picturale et\nsculpturale, dont les parties les plus remarquables sont reproduites dans\nl'excellente illustration du volume.\n\nM u s é e s e t C o l l e c t i o n s d e F r a n c e : Le Musée de Grenoble, par le\n général DE BEYLIÉ. Introduction par M. MARCEL REYMOND. Un vol. illustré\n de 388 gravures. — (Paris, Laurens.)\n C'est tout le musée de Grenoble en images d'une grande perfection. Et on\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2984, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\nsait que c'est une collection considérable, qui a été enrichie par les dons de\nnombreux Dauphinois.\n   Toutes les grandes écoles du Midi et du Septentrion, l'italienne, la\nflamande, l'espagnole et, avant tout naturellement, l'école française y sont\nreprésentées par des œuvres importantes ou intéressantes. Bon recueil de\nvulgarisation, des plus utiles au critique d'art et dont chacun, d'ailleurs, peut\ntirer plaisir et enseignement.\n\nL e s I d é e s e t l e s F o r m e s . Antiquité orientale, par M. Péladan. —\n   (Paris, Mercure de France.)\n   L'art est un langage qui, depuis les lointaines origines orientales jusqu'à la\nsscon Je Renaissance presque, a servi principalement à exprimer la pensée\nreligieuse de l'humanité; par la suite, il a tendu de plus en plus à exprimer\nl'homme qui l'employait, l'artiste. L'art qui était sacerdotal ou populaire est\ndevenu individualiste, personnel, égoïste. L'homme qui cherchait à créer\ndans son œuvre l'image de Dieu ne cherche plus à présent qu'à y perpétuer\nsa propre image : « Aujourdhui, l'art pour l'art, qui n'est pas une doctrine,\nmais un fait conséquentiel de l'état social, équivaut à une théorie de parler\npour ne rien dire et en propos individuels et inintéressants », écrit M. Péladan.\nEt on se sent d'accord et en condradiction avec lui, car peut-être l'éloquent\nécrivain place-t-il son idéal trop haut pour un temps qui aime plus la vie que\nles synthèses et l'absolu.\n   Quoi qu'il en soit, on lira avec un vif plaisir l'Introduction, abondante en\nidées justes et profondes, qu'il a placée en tête du travail méthodique qu'il\nentreprend et où chacun trouvera à méditer et à apprendre.\n\nM a l i n e s j a d i s e t a u j o u r d ' h u i , par M. LÉOPOLD GODENNE. Introduc­\n   tion historique de M. le chanoine KEMPENEER. Un vol. illustré. —\n   (Malines, Godenne, éditeur.)\n   C'est tout Malines dans son passé et dans son présent que nous fait con­\nnaître cet excellent livre, aussi intéressant par son texte que par son intelli­\ngente et abondante illustration. L'auteur n'a rien négligé, et s'il s'est attaché\nà faire revivre le souvenir du vieux Malines et de ses gloires historiques et\nartistiques, il n'a pas mis un moindre soin à nous renseigner sur la vitalité et\nles institutions actuelles de la noble cité archiépiscopale. En somme, un\nouvrage également précieux pour les curieux de nos annales nationales et\npour les travailleurs.\n\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 décembre). — M. Marius étudie\nd'une façon très attachante les Œuvres de Vermeer de Delft dans les collections et les\nmusées hollandais. M. Schmelzigang parle de l'Exposition de l'art belge à Berlin,\nM. Dobbe du professeur J. Kuyper. Chroniques d'art.\n\n  A u g U S t a P e r u s i a . 3e année, fasc. III, IV, V (mars, avril, mai 1908).\n— L'excellente revue, qui a adopté un format plus commode, continue à\npublier des études du plus vif intérêt sur l'art et le folklore ombrien. Dans ce\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "                                    LES LIVRES                                      203\n\n\nnuméro, u n article de M. Giustino Cristofani, sur l'Art du bois en Ombrie; des\ndocuments extraits des livres de la fabrique de l'église S a i n t - F r a n ç o i s , à\nAssise, relatifs aux travaux effectués en 1468 et années suivantes dans le\nchœur de la basilique inférieure. M. Alfieri essaie d'identifier certaines armoi­\nries qui figurent dans le polyptyque de l'Alunno à N o c e r a ; M. Cristofar.i\nparle de trois fresques inconnues de Tiberio d'Assise et du Saint Sébastien de\nPérugin, peut-être la plus ancienne œuvre connue de ce maître, qui se trou­\nvent à Cerqueto; etc.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nHISTOIRE :\n\nHistoire de l'Inquisition en France, par M. TH. DE CANZONS.\n   I. Les Origines de l'Inquisition. — (Paris, Bloud et C i e , Nouvelle Bibliothèque\n   historique.)\n   L'Inquisition ! Ce nom suffit déjà pour faire frémir les imaginations, pleines\naussitôt de visions sanglantes, de tourments, de bûchers, de tout l'appareil\natroce des supplices ordonnés par les tribunaux secrets de la sainte Inquisi­\ntion. L'horreur que soulève ce seul nom est peut-être un j u g e m e n t , mais il\nimporte de ne pas s'en contenter, de connaître ce qu'elle était vraiment, cette\nredoutable juridiction, sur quels principes elle s'est peu à peu fondée et régu­\nlarisée et comment, à l'aide de quels h o m m e s elle a fonctionné. P o u r se faire\nune opinion équitable sur elle et sur les papes et les princes qui la mirent en\naction, il faut évidemment se mettre non à notre point de vue de tolé­\nrance ou d'indifférence religieuse, mais à celui des temps où elle est a p p a r u e .\nOn n'imaginait pas alors que l'on pût tolérer des dissidences à la foi com­\nm u n e et u n a n i m e ; les brebis égarées, on les ramenait au bercail, par la per­\nsuasion ou par la violence, impitoyablement, parce que, si l'on avait de la\npitié, elle était plutôt pour leur âme en péril que pour leur corps périssable...\nLe clergé et les pouvoirs civils se croyaient également en droit — et, si l'on\npeut dire, en devoir — de réprimer l'hérésie, et il a pu se faire que l'organi­\nsation de l'Inquisition devint, en certains lieux et certaines circonstances, un\nadoucissement et u n e amélioration aux modes de poursuite des délinquants\nqui existaient avant elle.\n   L e savant auteur de ce livre ne plaide ni p o u r ni contre la célèbre insti­\ntution; il l'explique; il la montre prenant naturelle origine d a n s la tradition\net les idées régnantes, idées qui, pour être différentes des nôtres, n'en ont pas\nmoins gouverné longtemps les intelligences et les âmes et régi le m o n d e\neuropéen. C'est une œuvre solide, amplement documentée et où chacun\npourra puiser d'utiles enseignements.\n\nLes assemblées du clergé et le Jansénisme, par M. I. BOUR­\n  LON. — (Paris, Bloud.)\n  La Nouvelle bibliothèque historique, dont la librairie Bloud a entrepris la publi­\ncation, a pour but, surtout, l'étude approfondie de certains points de l'histoire\ngénérale, particulièrement intéressants p o u r les catholiques, et qui n'ont pas\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3135, "texte": "204                               DURENDAL\n\n\ntoujours été étudiés avec les développements qu'ils méritent. Voici, par\nexemple, un volume, tout nourri de faits et d'une documentation abondante\nempruntée aux sources, qui nous fait l'histoire suivie des assemblées du\nclergé de Mazarin à la Révolution. Jusqu'à la Régence et même plus tard,\nelles ne sont occupées que de la querelle janséniste, que l'on pouvait croire\nà chaque instant finie et enterrée, mais qui renaissait sans cesse sous de\nnouvelles formes; puis, ce débat assoupi dans la lassitude, c'est à l'irréligion\ncroissante et aux écrits des philosophes qu'elles s'attachent... Et toutes les\npréoccupations de l'époque se reflètent, tour à tour, dans les délibérations de\nces graves synodes qui ne se fatiguent point d'adresser au Roi de respectueuses\nremontrances qui, au moins durant la régence et le règne de Louis XV,\nsont toujours reçues avec une indifférente aménité. Cette page importante de\nl'histoire du clergé de France, M. Bourlon l'a écrite dans une forme très\nvivante et des plus attrayantes.\n\nP a r i s SOUS N a p o l é o n , par M. DE LANZAC DE LAHORIE : V. Assistance\n   et bienfaisance. Approvisionnement. — (Paris, Plon.)\n   La prodigieuse activité de Napoléon s'étendait à tout ce qui était matière\nde gouvernement, de direction, comme aussi d'action directe ou indirecte sur\nla foule et l'opinion publique. Aussi sa volonté ne resta pas étrangère à la\nforme dans laquelle furent réorganisées les institutions de secours, de\nbienfaisance, etc., que les Jacobins avaient anéanties et dont ils avaient\ndilapidé le patrimoine. Il y avait beaucoup à faire, dans ce domaine,\net les nombreux renseignements réunis par M. de Lanzac de Lahorie\nprouvent qu'il fit beaucoup. Mais où son intervention, bien intentionnée\nquoique assez arbitraire, se décèle surtout, c'est dans la question de l'appro­\nvisionnement de Paris. Les habitants de la capitale n'étaient pas tout à fait\ndu caractère des Romains de la décadence, satisfaits de tout moyennant\nd'être amusés et nourris, mais la cherté du pain, les craintes de famine, les\nsoupçons d'accaparement, étaient trop susceptibles d'agir sur les dispositions\nd'une population si naturellement impressionnable pour que Napoléon ne\nmît. point tout en œuvre pour maintenir le bon marché de la principale des\nsubsistances. Et c'est un chapitre très intéressant de l'histoire de ce règne si\nplein d'événements retentissants que celui où nous voyons le conquérant\ndiscutant de la qualité des farines et des bénéfices des boulangers.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nLITTÉRATURE :\n L ' I m m o l e , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   Parmi les paquets de romans que Paris nous envoie, combien il est rare\nd'en trouver d'originaux et de puissants ! M. Emile Baumann: est un\ninconnu, et son livre a été, pour les quelques-uns qui l'ont lu, une véritable\net profonde surprise, un de ces étonnements bienfaisants qu'on n'oublie pas.\nQu'il soit touffu — cela répugne souvent à la mentalité française — qu'une\njeunesse trop fougueuse, un jugement sans, mesure, une crudité de langage\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3535, "texte": "                                   LES LIVRES                                  205\n\n\nparfois blessante ôtent à certains chapitres ces qualités de modération\nnuancée que prisent trop haut les gens sages, cela n'empêche pas ce livre\nd'être un des plus beaux r o m a n s catholiques de ces dernières a n n é e s . La\nscène se passe à L y o n , ville pieuse et passionnée. L ' I m m o l é , c'est Daniel\nRovère qui, chargé du d é s h o n n e u r légué par son père et du poids des héré­\ndités mauvaises que lui ont transmis ses ascendants maternels, sent ses\ninstincts violents et charnels l'arrêter d a n s sa vocation d'apôtre. Après des\nluttes sans cesse renouvelées contre lui-même, sa fougue deviendra un m y s ­\nticisme passionné, et un jour, q u a n d l'heure de Dieu sonnera, u n e émeute vou­\nlant saccager une église, il sera j u g é digne de verser son sang devant l'autel.\n   Telle est l'indication, plus que brève, de la trame : il est impossible de\nrésumer un pareil livre, il est complexe et lourd d'idées; des scènes de joie,\nde mystique piété, de beauté, de terreur et de mort s'y succèdent et s'y\nenchevêtrent. L'auteur a mis dans son premier roman tout ce qui lui rem­\nplissait l'esprit, il touche à toutes les questions vitales qui troublent les\nconsciences et le m o n d e m o d e r n e s : la lutte des classes, la question reli­\ngieuse, le matérialisme, le problème de la mort, la puissance de la foi, le\nmiracle, l'art religieux, le rôle de la richesse, le devoir des catholiques per­\nsécutés, l'éternel combat contre la chair. E t c'est toujours avec u n e remar­\nquable h a u t e u r de vue et u n e indéniable b o n n e foi, même dans les\nexagérations les plus manifestes. R a r e m e n t j e u n e auteur fit preuve d'une\n pareille vigueur : son style même, à l'égal de ses tableaux, est évocateur,\np u i s s a m m e n t personnel, chargé d'incidentes comme l'intrigue est chargée\n d'épisodes, avec des expressions étonnantes, des mots neufs, des images\n inattendues, et de ces descriptions inoubliables, serrées et concises, qui font\n parfois songer à d u F l a u b e r t ; avec des évocations plus larges et presque\n lyriques de sentiments passionnés — c o m m e en cette scène, où Daniel se\n trouvant à la cathédrale alors que les offices du congrès mariai se déroulent,\n magnifiques, sent proche de lui la tentatrice, et où ses sens affolés lui font\n éprouver dans le déchaînement des orgues, des voix, des cloches, de\n l'encens et des ors, u n e ivresse charnelle, un enthousiasme sacrilège — ; avec\n des chapitres grouillants de vie, tels celui où gronde u n meeting contra­\n dictoire, celui où hurle l'agonie du docteur Lieuvain, celui où le miracle,\n attendu d a n s une fièvre d'âme, guérit subitement M m e Rovère, infirme\n  depuis des a n s .\n    « Malgré son esprit rigoureusement catholique, a dit Rachilde d a n s le\n Mercure de France, ce roman plaît. » Ce roman ne plaît pas, il empoigne,\n  il p a s s i o n n e ; et c'est justement parce que son esprit est rigoureusement\n catholique et en même temps profondément pensé et bien écrit qu'il\n pénètre avec cette intensité les problèmes les plus essentiels de la vie\n et qu'il remue au fond de nos consciences les sentiments les plus inquiets, les\n plus graves, les plus profonds.                               P I E R R E NOTHOMB.\n\n R o o s j e , par DIDIER DE ROULX. — (Paris, Grasset.)\n   L e petit roman de M. Didier de Roulx qui est par endroits, malgré u n e\n hâte visible, assez artistement écrit, semble n'être que le prétexte de quelques\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "206                                    DURENDAL\n\n\npages plutôt r é p u g n a n t e s . P o u r le reste, l'auteur paraît avoir bien\ncompris la vieille ville de N i e u p o r t où se déroule, m o n o t o n e , cette nouvelle.\n\n\nL a F o l i e M a u r o y , par ROGER D U G U E T . — (Paris, Librairie Nationale.)\n   Est-ce par ce qu'il se passe en C h a m p a g n e , alors qu'il pourrait aussi bien\nse dérouler en P o i t o u , que ce r o m a n est qualifié de Champenois et s'est vu\ncouronné par la Société des écrivains régionaux ? Sa portée est plus large\nque celle d ' u n livre de terroir, car il expose un des problèmes les plus\nangoissants, u n des résultats les plus tristes de la civilisation actuelle :\nl'histoire de la femme qui ne veut pas être m è r e . L'intérêt dans la vie bour­\ngeoise s'est substitué à l'amour. « P a r les femmes la province s'est en allée,\net voici que la F r a n c e s'en va     »\n\nLe    d e u i l d u c l o c h e r , par JOSEPH AGËORGES. — (Paris, Librairie\n    Nationale.)\n   Ecrits dans un langage pittoresque, original et vivant les quelques récits et\nnotes que ce volume renferme ont u n e saveur berrichonne délicieuse. Ce livre\nest animé de cet esprit traditionnel et tout à fait chrétien, qui seul, semble-t-il,\npourra sauver en F r a n c e la province.\n                                                                           P. N.\n\nDIVERS :\n\nG r a n d A l m a n a c h du M o n d e catholique, 1909, illustré. —\n    (Editeur, Desclée, De Brouwer et C ie .)\n   La maison Desclée a publiée cette année un almanach plus luxueux que\njamais. Il est a b o n d a m m e n t illustré et cela d'une façon à la fois artistique et\nintelligente. De superbes chromos reproduisent des œuvres de M e m l i n g ,\nde P h i l i p p o L i p p i et de Gérard David, en couleurs. L'almanach contient\nencore des vues fort pittoresques d'un peu partout, d'admirables vues de\nBruges, de curieuses p h o t o g r a p h i e s du Mont-Athos, de l'abbaye de\nLérins, etc. Il y a aussi des portraits de c o n t e m p o r a i n s illustres, morts récem­\nment, ou encore en vie.\n   Cet almanach est illustré avec u n e richesse inouïe, incroyable vu le bas\nprix du volume (2 fr. 5o).\n   Le texte est varié et instructif et contient u n e foule de renseignements\nutiles à connaître surtout pour un catholique.\n\n\n     N o ë l ! N o ë l ! — L a même maison Desclée a publié et vend au prix\nplus que modeste d'un franc un élégant volume sous ce titre : Noël ! 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L a veille, à 2 h e u r e s , a eu lieu\nl'inauguration réservée exclusivement aux membres protecteurs, aux artistes\ninvités, à la presse et aux porteurs de cartes p e r m a n e n t e s . S'adresser pour\ncelles-ci à la direction, 27, rue du Berger.\n   La première audition musicale est fixée au mardi 16 mars, à 2 h. 1/2.\n Les concerts suivants auront lieu les m a r d i s 23, 30 mars et 6 avril.\n   P a r m i les débuts les plus intéressants de cette année, signalons ceux d'une\njeune cantatrice, M me Marie Anne W e b e r , et d'un pianiste belge, M. Lucien\nL a m b o t t e , qui ont l'un et l'autre fait leur éducation musicale à la Schola\n Cantorum.\n   N o u s r e n d r o n s compte de ce salon, ainsi que des auditions musicales de\nla Libre Esthétique et du salon Pour l'Art, dans nos prochains fascicules.\n\n                                                   ***\nAccusé de réception :\n    A R T : Le vieux Bruxelles. Préface, p r o g r a m m e , par CHARLES B U L S . L'évolu­\ntion du Pignon, par le m ê m e , fascicules illustrés (Bruxelles, Van Oest). —\nEcrits d'amateurs et d'artistes. Mémoires de ma vie, par CHARLES P E R R A U L T . —\n Voyages à Bordeaux, par CLAUDE PERRAULT, publiés par P a u l Bonnefon.\nVolume illustré (Paris, L a u r e n s ) . — Le Musée de Grenoble, par le GÉNÉRAL DE\n B E Y H É . Introduction de Marcel R e y m o n d . Volume illustré de 388 gravures\n(idem). — Franz Courtens, par GUSTAVE VAN Z Y P E . Collection : Les artistes\nbelges contemporains (Bruxelles, Van Oest). — Les idées et les formes. Anti­\n quité orientale, par PÉLADAN (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le repos de saint\n Marc. Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui se soucient encore de\n ses m o n u m e n t s , par RUSKIN. T r a d u i t de l'anglais par K. J o h n s t o n , illustré\n (Paris, Hachette).\n    H I S T O I R E : Le siècle de la Renaissance, par L . BATTIFOL. Volume de l'his­\n toire de F r a n c e racontée à tous, publiée sous la direction de F . Funck-\n Brentano ( P a r i s , H a c h e t t e ) . — La France à Madagascar. Histoire politique et\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "208                                      DURENDAL\n\n\nreligieuse d'une colonisation, par P I E R R E SUAU.. Préface de Le Myre de\nVilers. Volume illustré (Paris, P e r r i n ) . — Mélanges d'histoire des religions, par\nM. H U B E R T et M. MAUS (Paris, Alcan). — Le catholicisme en Angleterre au\nXIXe siècle, par PAUL THUREAU-DANGIN (Paris, B l o u d ) .\n   LITTÉRATURE             L'idéal du XIXe siècle, par MARIUS-ARY LEBLOND\n(Paris, Alcan). — Paradis laïques, par JULES SAGERET (Paris, Mercure de\nFrance). — Sainte-Beuve et Champflmry, par J U L E S TROUBAT (idem). — Le pèle­\nrinage de Port-Royal, par ANDRÉ HALLAIS. Volume illustré (Paris, P e r r i n ) . —\nLettres de jeunesse, d'EuGÈNE FROMENTIN. — Biographie et notes, par P . Blan­\nchon (Paris, P l o n ) .\n  M U S I Q U E : Berlioz, par ARTHUR COQUARD (Collection : Les musiciens\ncélèbres. P a r i s , L a u r e n s ) . — Félicien David, par R E N É BRANCOUR (idem).\nVolumes illustrés. — Musique ancienne, par WANDA LANDOWSKA ( P a r i s , Mer­\ncure de F r a n c e ) .\n\n   P O E S I E : Les soirs, par LITON CHEVALET (Paris, P e r r i n ) . — L'âme Imagi­\nnative, par P I E R R E LIONNEL (Paris, Plon).\n   R O M A N S : Marthe Baraquin, par J . - H . ROSNY ( P a r i s , Plon). — Ceux de\nchez nous, par L o u i s BOULÉ (idem). — Vers plus de joie, par ANDRÉ GODAERT\n(Paris, P e r r i n ) . — Le cadet, par C. NISSON ( P a r i s , P l o n ) . — La vie des frelons,\npar CHARLES FENESTRIER (Mons, E d . de la Société Nouvelle). — Couleurs du\nTemps, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — La tragique\nhistoire des reines Brunehault et Frédégonde, par MAURICE STRAUS ( P a r i s ,\nOllendorff).\n  V O Y A G E S : Italica, par JOSEPH L ' H Ô P I T A L (Paris, P e r r i n ) .\n                                                *\n\n  VIENT DE PARAITRE, aux éditions de DURENDAL : L'ARC-\nEN-CIEL. Poèmes par PIERRE NOTHOMB. Prix : 3 fr. 50.\n  Adresser les commandes à la Direction de DURENDAL, 22, rue\ndu Grand-Cerf, à Bruxelles.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 158, "texte": ""}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}, {"page_pdf": 162, "texte": "   LE     LISEUR\n\n(VICTOR   ROUSSEAU)\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": "                                                               (1)\n                     Victor Rousseau\n                ON pourrait définir l'art de M . Victor Rousseau :\n                    une haute pensée dans une forme p u r e . U n e\n                    forme qui aspire et réussit à s'égaler à cette\n                    pensée, à la manifester sous une apparence plas­\n                    tique qui semble à la fois matière et esprit.\n                       Car le sculpteur pense, mais sa pensée n'a\n                    d'expression que dans la forme et celle-ci en\n                    est comme l'indispensable piédestal. Il pense\net sa pensée, la question qui se pose devant lui, le sentiment\nau contact duquel il s'exalte, la majesté intellectuelle dont\nle respect le pénètre : toutes ses impressions et ses idées se\nsuscitent en images, prennent figure devant lui. Sa pensée, il\nfaut, en effet, qu'elle s'anime, qu'elle se crée à ses yeux,\nqu'entre lui et elle se lèvent, comme sorties des limbes du sou­\nvenir et de l'observation inconsciente, des formes, des masques,\ndes corps, des gestes dont le langage muet lui sera plus clair\nque celui qu'il a entendu en lui-même.\n   E t , lorsque, comme chez M. Rousseau, la méditation volon­\ntaire qui cherche l'œuvre à accomplir et l'inspiration qui la\nréalise ne sont que les phases successives de l'activité mentale\nd'un génie très personnel, la statue dressée est, non point\nl'interprétation, l'allégorie, le symbole d'une pensée, mais\ncette pensée elle-même, vivante et qui émeut.\n   C'est le charme et, aussi, la puissance de l'œuvre de ce\nmaître qu'elle soit régie tout entière par la pensée : qu'elle la\nmanifeste p a r t o u t et sous des aspects qui, au lieu de la voiler\ncomme chez t a n t d'autres, l'illuminent. T o u t chez lui est\nnoblesse, r y t h m e , h a r m o n i e ; chez les créatures modelées de\nses mains l'intelligence des yeux et' la mesure exquise des\ngestes semblent faire équilibré à la grâce ou à la force jeune\ndu corps. Ce sont des êtres de pensée, pour lesquels la sensation\n\n  (1) A propos du volume de la Collection des artistes belges contemporains : VICTOR ROUS­\nSEAU, par M. Dasombiaux, qui vient de paraître chez M. Van Ocst : un volume, enrichi\nde 50 magnifiques reproductions hors texte et dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nmême est pensée. Et la pensée ne s'agite pas, ne gesticule pas,\nne s'abandonne pas à des mouvements désordonnés : elle\nréfléchit ou songe, elle s'arrête pour se considérer elle-même ;\nelle ne se jette pas au dehors, mais ramène le dehors à elle.\nElle est pensée et elle est vie, car elle sent la pulsation\nde la vie en elle-même et sait que toutes les choses de ce m o n d e\nlui sont subordonnées et sujettes.\n   L e Liseur a laissé son livre ; il est debout, la main posée\ndoucement sur la page interrompue... Il a reçu la pensée du\npoète et celle-ci s'étant associée à la sienne propre, fortifiées et\néclairées l'une par l'autre, elles ont été emportées ensemble,\nlégères, ailées, vers le rêve...\n   Un h o m m e t e n a n t par la main deux jeunes gens, ses fils,\nmarche avec eux Vers la vie. T o u s trois sont nus, dans la nudité\ndes héros. Ils vont à la rencontre de la vie qui, déjà, s'avance au\ndevant d'eux, toute grâce, toute promesse, fraîche et nouvelle\ncomme ces deux adolescents avec leurs corps nerveux et souples,\nleurs clairs yeux ouverts sur l'horizon, sur l'avenir qu'ils inter­\nrogent et qu'ils appellent... Ils sont confiants dans l'expérience\nqui les guide et, tout à la fois, impatients d'arriver, de devancer\nleurs propres p a s . . . C'est la jeunesse qui aspire et qui veut, qui\nsent en elle des forces sous la poussée desquelles sa poitrine se\ngonfle, son cœur frémit, ses mains se t e n d e n t . . . Est-ce vers le\nbonheur qu'elle va? — N o n . . . Vers la joie? N o n . . . Vers l'action,\nvers le travail, vers le combat... E l l e y va, armée de toutes ses\nénergies qui n'ont pas servi encore et qu'elle croit invincibles.\n   Qui de la vie ou de la jeunesse restera vainqueur ? L a jeu­\nnesse passe et la vie continue... De la combinaison de celle-ci\net de celle-là, un nouvel être sortira, identique et, cependant,\ndifférent, blessé mais meilleur, ou moindre... L a Femme de\ntrente ans nous montre cet être. L e buste est ferme, jeune, mais\nsur le masque mobile, tout en lignes de sensibilité, les jours\nont m a r q u é leur trace; les yeux inquiets se sont enfoncés sous\nl'arcade sourcilière ; les pommettes se sont accusées en un\nrelief douloureux ; la bouche a pris un pli désenchanté. Elle\nregarde, mais c'est vers le passé déjà... C'est la Vie qui est, qui\na été, et qui, pourtant, après s'être cherchée, se cherche\nencore... T o u t e noblesse est dans la recherche; toute borne,\ndans la satisfaction : la première crée, la seconde répète.\n   Au fond, la vie et la pensée se confondent, toute pensée est\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                        VICTOR   ROUSSEAU                       131\n\n\nvie, et la seule, peut-être, qui apporte ses résultats avec elle :\nSonge-t-il cela cet Homme penché sur le masque de Beethoven, en\nconsidérant l'apparence tourmentée, les stigmates de souffrance\nde ce géant, souverain tragique d'un r o y a u m e de solitude et de\nsilence où son génie faisait gronder et chanter toutes les voix\nde la N a t u r e ? . . .\n   Ainsi apparaissent et impressionnent toutes les œuvres de\nM. Rousseau. Pourquoi sont-elles comme de nobles étrangères\nparmi les ouvrages de nos maîtres belges, wallons ou flamands,\nqu'ils soient classiques à la manière de Paul De Vigne ou à\ncelle de M; Vinçotte; bellement réalistes à la façon de M. L a g a e\nou idéalistes à celle de Constantin Meunier? D'où est venue à\nleur auteur l'inspiration de telles figures, la main à la fois\nferme et caressante qui, en donnant forme à la glaise, lui impose\nen même temps une âme inquiète et vibrante?\n   M. Desombiaux s'étend longuement, à ce propos, sur l'ori­\ngine wallonne du maître dont il célèbre le génie en termes écla­\ntants. Il confesse, d'ailleurs, judicieusement, que, tout au moins\nen matière artistique, 1' « âme wallonne » est plutôt fuyante à\nl'analyse. E n effet, au contraire de 1' « âme flamande », elle se\nlaisse malaisément définir ou, pour mieux dire, elle ne s'est\npas définie elle-même, jusqu'ici, en des œuvres qui, dans leur\ndiversité, témoignent de caractères communs nettement\nmarqués. L ' a u t e u r de Mes Tonnelles croit, cependant, que la\nrace wallonne se distingue particulièrement par la puissance du\nsentiment, par ses tendances à la spiritualité et par son imagi­\nnation musicale. T o u t cela par comparaison et contraste avec\nla race    flamande...\n   Au sujet des pérégrinations de M. Rousseau en Italie, il écrit\nnotamment : « Les peintres l'attirèrent d'abord plus que les\nsculpteurs. E t cette impression se confirma. Rousseau la garde\naujourd'hui encore, et je ne serais pas surpris que mainte fresque\nestompée d'ombre, sous la voûte mystérieuse de quelque cha­\npelle basse d'Assise du XIIe siècle (?) n'ait été pour lui plus\nrévélatrice et plus inspiratrice que la sculpture italienne en\ngénéral... C'est ainsi qu'au lieu de se préoccuper de choses de\nmétier, il se laissait aller à ses impressions, attendant des chefs-\nd'œuvre, non un enseignement théorique, mais une révélation\nsentimentale. Voilà qui est encore bien d'un Wallon! L a con­\ntemplation des Florentins, des Italiens mûrit le talent de\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "l32                               DURENDAL\n\n\nRousseau sans l'altérer. Devant della Robbia, Donatello, Cel­\nlini, Buonarotti, il reste ce qu'il est. Ils ne dénaturent point\nson originalité et ne modifient point sa sensibilité d'art parti­\nculière. C'est en quoi les W a l l o n s se différencient de la p l u p a r t\ndes F l a m a n d s qui s'en furent étudier en Italie et que la somp­\ntueuse Renaissance italienne modifia souvent... ».\n    Les opinions exprimées par M. Desombiaux dans le parallèle\nqu'il institue entre F l a m a n d s et W a l l o n s et, n o t a m m e n t , l'asser­\ntion contenue dans la dernière phrase citée demanderaient,\npensera-t-on, à être fortifiées de quelques preuves.\n    Les origines patriales d'un artiste sont, certainement, une\ndes bases, si l'on peut dire, de sa personnalité, et M. Desom­\nbiaux essaie avec raison de marquer l'influence qu'a pu exercer\nsur les directions de l'art de M. Rousseau l'ascendance\nwallonne de celui-ci ; son seul tort, peut-être, est d'avoir étendu\ntrop généreusement de l'artiste à la race dont il est sorti les\ntendances et qualités qui forment l'originalité du maître qu'il\nétudie. L e sculpteur des Sœurs de l'Illusion est, cela est hors de\ndoute, de mentalité latine. Mais, précisément parce qu'il est\nL a t i n et artiste, l'Italie et son art ont dû lui être plutôt recon­\nnaissance que révélation : le voyage qu'il fit là-bas était un\nvoyage à la découverte de soi-même... Il n'a pu, évidemment,\nvivre dans la familiarité des maîtres italiens, peintres et\nsculpteurs des XIVe, XVe et XVIe siècles, sans recevoir de la\nfréquentation de leurs œuvres une émotion et un enthousiasme\nqui ont été féconds pour son propre développement. Il apportait\navec lui les propensions instinctives et les pressentiments de\nson art; sans aucun doute, les unes se sont raffermies, les\nautres, précisés par les sympathies et à la fois par les anti­\n pathies qu'ont suscitées en lui les œuvres qu'il a ainsi connues.\n E t partout, dans la Péninsule, il a rencontré la trace des\nsurvivances — plus évidentes, souvent, dans l'art réaliste\n du XVe siècle que dans l'art classique du XVIe siècle — des\nconceptions esthétiques de l'Antiquité; partout, chez les\n sculpteurs, Ghiberti comme L u c a della Robbia et comme leurs\n délicieux épigones, Benedetto da Majano, Mino da Fiesole et\n les autres; Donatello comme Verrocchio et Michel-Ange,\n l'amour prédominant de la ligne, de la ligne qui est mesure,\n qui est musique et r y t h m e ; partout, les manifestations d'un art\n qui semble avoir surpris le secret d'enfermer la vie en des\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "F E M M E DE T R E N T E ANS\n    (VICTOR   ROUSSEAU)\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": ""}, {"page_pdf": 170, "texte": "                         VICTOR ROUSSEAU                            133\n\n\nœuvres qui en soient tout ensemble l'image et l'exaltation.\nL a race, la tradition, le milieu, peuvent servir, semble-t-il,\nà déterminer plutôt les caractères généraux de l'art d'une école,\nd'un temps que ceux d'un artiste et, surtout, d'un grand artiste.\nChaque m o m e n t de notre activité et de notre pensée est, en\nquelque sorte, le quotient d'opérations infinies où toute notre\nactivité, toute notre pensée antérieures, toutes les circonstances\nqui les ont accompagnées ou provoquées ont pris part, de même\nque nos atavismes. Ceux-ci sont l'élément fondamental de notre\nindividualité, mais, considérés isolément, ils ne sauraient\nfournir que des clartés douteuses et insuffisantes sur cette\ndernière, lorsqu'elle est parvenue à sa m a t u r i t é . On pourrait\ndire que le travail, la réflexion, l'expérience, la vie vécue, les\nsociétés et les hommes que nous avons hantés ajoutent sans\ncesse de nouvelles hérédités à celles que nous tenons de la\nfamille et de la contrée. T o u t h o m m e qui naît recèle en\nlui-même, sans doute, les possibilités de l'être, vulgaire ou\nremarquable, qu'il sera. Mais, cet être virtuel qui, comme\nl'impressionnante figure : Puberté de M . Rousseau, est inachevée\net à moitié emprisonnée dans la gangue de ses origines, ne se\ndégagera et ne coalisera toutes les puissances d'action ou de\ncréation qui sont en lui que m o y e n n a n t son propre effort et la\ncollaboration des événements.\n   Ainsi, la pensée de M. Rousseau, la vocation de l'œuvre qu'il\na accomplie, étaient en lui, obscures, indistinctes, dès le t e m p s ,\npeut-être, où jeune apprenti il peinait dans les carrières de\nFeluy, en cette contrée dont M. Desombiaux nous a très bien\nrendu la physionomie attrayante, ou sur les échafaudages du\nPalais de Justice. L a vie, jour après jour, les lui a, depuis,\ndévoilées. Et tout y a aidé, ses labeurs et ses causeries avec son\npère ou son oncle, humbles ouvriers, comme ses souffrances\nd'enfant parmi des compagnons grossiers; la culture qu'il s'est\npassionnément donnée au théâtre, au concert, dans la compa­\ngnie des livres, comme celle qu'il a reçue des antiques et des\nmodernes en F r a n c e , en Angleterre, en Italie. T o u t , les pays,\nles monuments, les œuvres, les patries de joie et d'admiration\nqu'il s'est créées, la grâce qui continue de parler et de frémir\nen lui du souvenir; tout le passé et tout le présent de sa vie\nqui participent avec lui au travail quotidien de son existence\nlaborieuse et volontaire...                     ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "                    Saisons Mystiques\nHIVER\n                                 Fleurs d'Hiver\n        Fête blanche, à rayons de soleil sur la neige!\n        Vous entrevoir de la candeur du lit aimé\n        M'est doux comme entrevoir les nuages de mai\n        Escorter l'or du ciel en candide cortège.\n\n         Mais le charme inconnu, mais le bon sortilège\n         Dont l'être intérieur est un peu parfumé\n         Emane du printemps tendrement       affirmé\n         Par ces fleurs du Midi que la chaleur     protège.\n\n         Quelques roses de Nice, un rien de mimosa,\n         Cela suffit, et que ma main les disposa\n         Pour métamorphoser     l'âme solaire et chaste\n         De la chambre, où le givre en radieux    contraste\n         Vibre — brindilles d'or — sur les vitres du jour...\n\n\n         Dans l'hiver de la Foi, ô les fleurs de l'Amour            !...\n\n\nPRINTEMPS\n\n                      La Naissance des feuillées\n         Le brouillard     se dissipe ainsi qu'un mauvais           rêve.\n\n         Aube d'avril, fête des sèves!\n         Tous les bourgeons, tous les boutons craquent              et      crèvent.\n         Sur l'herbe humide et métallique du réveil,\n         Perçant l'essaim des mouches qui voltigent,\n         Toutes les tiges,\n         — C'est un vertige ! —\n         D'un jet s'érigent\n         Vers le soleil...\n\n  (1) Poèmes inédits d'un volume de vers qui paraîtra, sous le titre : Saisons Mystiques,\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                  SAISONS     MYSTIQUES                         135\n\n\nLa frileuse anémone au sous-bois s'est ouverte.\nLe sous-bois bourgeonnant éclate en flammes    vertes.\n\nTranslumineuses    joies des tiges et des    feuilles,\nIvresses de la vie en élans spontanés !\n\nEt la jeune nature  accueille,\nComme une jeune mère accueille un     nouveau-né,\nLa naissance au soleil du feuillage étonné...\n\nLe brouillard se dissipe ainsi qu'un mauvais          rêve...\nUne aube argentine\nSonne les malins\nAu ciel où l'aurore se lève.\n\nMatin de fête au ciel d'avril!\nNeuve lumière égayant les campagnes,\nClos emperlés de scintil de grésil,\nVent vif, qu'à fleur des lointains    accompagnent,\nAilés, légers, sous l'or qui les arrose,\nLes nuages riants comme des anges roses.\n\nAu pré dont l'herbe est lumineuse et grêle,\nLa vache ensoleillée allaite un tendre veau\nEt l'alouette jette, en essayant ses ailes,\nSon premier trille, au ciel nouveau.\n\nOh ! près des métairies\nEn de frêles chapelles,\nOh ! les Saintes Marie\nDans leurs niches de verre,\nAinsi que des oiselles\nQue la Colombe appelle\nMais qu'une royauté rustique et maternelle\nRelient pour notre extase aux sentiers de la Terre!\n\nJeunesse des prairies,\nNativité des roses !\n\nL'enfance de la Grâce, en images    fleuries,\nTransparaît  ce matin dans la fraîcheur des choses.\n\nAvril!...\nNom de clarté, lustré, tel un beryl,\nAu front rajeuni des années.\n\nLe bois du renouveau     naît des forêts    fanées.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "136                            DURENDAL\n\n\n      Avril!\n      Les hameaux      puérils\n      Le long; des routes      brabançonnes,\n      (Où plus joyeusement        résonnent\n      Les grelots des poulains       puissants)\n      Eparpillent dans les végétaux         renaissants\n      Leur rire en rouge et blanc, fraicheur        naïve!\n\n      Mon âme ainsi que tes coteaux s'avive\n      A la Lumière qui lui vient du Jour,\n      Avril! et mes abeilles vives,\n      Essaim d'or des désirs    d'amour.\n      Vont butinant aux      célestes.prairies\n      La pâquerette en fleur sous les pas de Marie...\n\n\nÉTÉ\n\n                               Fenaison\n      L'azur   sur les prés vifs a déployé     sa    fête.\n\n      Et Dieu, vérifiant le verbe du  Prophète,\n      Produit le blé pour l'homme et le foin pour les bêles.\n\n      La terre fourragère est un immense   autel\n      D'où les parfums des foins montent vers    l'Immortel.\n\n      La gloire   de la vie auréole    la   Terre.\n\n      Or les foins sont divers et leur symbole est tel\n      Qu'il apparaît, aux yeux tournés vers le mystère,\n      Aussi beau que celui du trèfle     trinitaire,\n      Aussi clair que le jour dardé par le Soleil\n      Au temps paisible et pur des fenaisons       bénies.\n\n      O mon âme, adorons la divine     harmonie\n      Qui fit le sort de l'homme au sort des foins           pareil.\n\n      Malgré que la lumière avec son sang vermeil\n      Ait fécondé la Terre au prix d'une     agonie,\n      Il est des prés, hélas! marécageux   et bas,\n      Où luzerne et lotier ne se rencontrent   pas,\n      Où scirpes et carex croissent en abondance.\n\n      Ici, sur les coteaux l'herbe amortit mes pas.\n      Et vos fourches, faneurs, élèvent en cadence\n      De longs tas parfumés de flouve et de gramen.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                       SAISONS   MYSTIQUES                         137\n\n\n     Là-haut sur la montagne où s'accomplit     l'hymen\n     De la Terre et du Ciel, le trèfle, ô Providence!\n     Offre un parfum plus frais à l'adorable   Amen.\n\n     Car plus les prés sont hauts, plus la récolte est belle.\n     Mais plus les prés sont bas, plus leur terre est rebelle\n     A produire le foin vivace et    nourricier...\n\n     Par delà les sapins, qui s'ouvrent en ombelle,\n     S'élève du cœur des rocs le chant des      fenassiers.\n     Chant simplement pieux, il vante la lumière\n     Qui fit naitre et fleurir sous les baisers   d'avril.\n     Là-haut, dans le silence adorant des clairières.\n     Le bon foin que les bœufs vont traîner au fenil.\n     Par chars monumentaux      dépassant les chaumières,\n     Afin qu'un lait très doux sustente en leur exil\n     Les humbles dont la vie est toujours en prière...\n\n\nAUTOMNE\n\n                   Les Vergers tentateurs\n     La grêle et l'ouragan   consternent    l'horizon.\n\n     Les vents des soirs mauvais sortent de leur         prison\n     Pour jeter les fruits mûrs sur la mort des          gazons.\n\n    Oh! Saints Anges-Gardiens    des vergers de la Terre,\n    Ouvrez sur les vergers vos ailes     salutaires,\n    Préservez les fruits purs des grêlons     saccageurs\n    Et des péchés du soir l'âme du      voyageur.\n\n    Comme un feu dévorant que le vent rauque          attise,\n    Le désir arde en lui; l'odeur des fruits le grise.\n    Les branches des pommiers sont des serpents        tordus\n    Offrant à son désir de beaux fruits     défendus.\n\n    Mais l'homme hâtant le pas et détournant    la tête\n    A vu se dissiper l'horreur de la tempête,\n    Et surplomber les fruits dont le tentait la chair\n    Un nuage terrible où dormaient les éclairs...\n\n    Le vol insidieux des démons     invisibles\n    Persifle la Vertu qui le rend    insensible\n    Au sort des fruits livrés à la fureur du      vent\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "138                         DURENDAL\n\n\n\n      Et plus friand de Dien dans ses jours décevants\n      Que du don de leur chair succulente et suave.\n\n      Mais l'homme     a répondu :\n                                  \" Bienheureux   ceux qui savent\n      Que ces fruits sont rongés par les vers du remords\n      Et que l'Esprit réserve, au sortir de la mort,\n      Au seul victorieux qui n'a pas fait le geste\n      De les cueillir, le Fruit de cet arbre céleste\n      Nommé Arbre de Vie et qui règne au milieu\n      De l'éternel été dans le verger de Dieu. »\n\n      Voyageur,   sois béni, qui parlas   de la   sorte!\n\n      Ton âme, en l'instant même où ta chair sera morte,\n      Dans les vergers du ciel entrera par les portes!...\n\n                                            GEORGES R.AMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                 Deux mois à Lourdes \"\n\n                                        Préambule\n                   MON livre Du Diable à Dieu raconte à quel point la Sainte\n                     Vierge me fut auxilialrice lors de la suprême crise de\n                     conscience qui me précipita, tout pantelant de douleur et\n                     de repentir, dans les bras charitables de l'Eglise catholique.\n                        Une fois réconcilié et reçu à merci, je cherchai le moyen\n                     de reconnaître, par quelque acte significatif, les grâces frap­\n                     pantes que ma belle Etoile du Matin m'avait obtenues.\n                     Bientôt l'idée me vint d'un pèlerinage à Lourdes. Il était,\n                     en effet, logique que, miraculé d'âme, j'apportasse l'hom­\nmage de ma reconnaissance à cette Grotte où les miracles surabondent.\n   Ce devait être comme un humble petit cierge de plus parmi ceux qui s'épa­\nnouissent, brasier d'amour perpétuel, aux pieds de la Mère de miséricorde.\n   J'avais résolu de gagner Lourdes isolément. Mais je n'imaginais pas que s'il\nexiste des chemins de fer qui nous mènent en quelques heures aux Pyrénées,\nil y a aussi des routes où je pourrais exercer mes jambes tout en jalonnant les\nétapes avec des prières.\n   Mon projet demeurait à l'état confus. Je me disais : — Sûrement j'irai, sous\npeu, saluer la Sainte Vierge au rocher de Massabielle... Mais quand ce serait\net comment, je n'y songeais pas.\n   Au mois de juin 1907, je fis une retraite chez mes excellents amis les Pères\nBénédictins de Ligugé, actuellement exilés en Belgique. Une après-midi, me\npromenant avec Dom Besse, dans le jardin du monastère, je lui confiai mon\ndessein qu'il approuva fort.\n   — Le mieux, ajouta-t-il, pour vous qui êtes un marcheur intrépide, ce serait\nd'accomplir votre pèlerinage à pied. Il y aurait là une œuvre de pénitence qui\nplairait certainement à la Sainte Vierge.\n    Le conseil me prit à l'improviste. Mais plus j'y réfléchis, plus il me parut\n facile et séduisant à suivre.\n\n   (1) Nous avons le plaisir de publier les deux premiers chapitres du nouveau livre\nd'Adolphe Retté. Sous le titre : DEUX MOIS A LOURDES, le volume paraîtra vers le 20 mars.\nI1 comprend deux parties : I. Journal d'un pèlerinage à pied. — I I . Impression d'un brancardier.\nM. Retté y a développé, dans un style imagé et vigoureux, ses notes quotidiennes au cours\nde son voyage. Il donne aussi d'émouvants récits de ses observations à la piscine et de ses\nconversations avec plusieurs miraculés.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "140                               DURENDAL\n\n\n   — Je vous remercie de m'avoir suggéré cette idée, dis-je au Père le lende­\nmain, je l'ai envisagée sous toutes les faces et je ne vois vraiment rien qui\nm'empêcherait de la mettre à exécution. Je suis libre d'aller et de venir comme il\nme convient; mes goûts me portent volontiers à suivre des itinéraires capri­\ncieux entre les quatre points cardinaux. Que de fois, j'errai ainsi du nord au\nsud, de l'est à l'ouest, sans autre objectif que celui de changer de place et de\ndécouvrir du nouveau! Mais, pour le coup, j'aurais un but et, circonstance\ndécisive, je pérégrinerais sous les auspices de la Sainte Vierge. En chemin, je\nmoissonnerais une gerbe d'images et d'émotions qu'arrivé à Lourdes j'effeuil­\nlerais devant Elle. Et qui sait s'il n'en résulterait pas un livre où ses louanges\ntinteraient comme cent volées d'Angelus?\n    Il n'est guère à craindre que je m'éclope avant la fin du voyage : je\npossède des jarrets d'acier; dix ans de randonnées à travers ma chère forêt de\nFontainebleau m'ont formé aux longues marches. Que le soleil brûle, que la\nbise cingle ou qu'il pleuve comme pour un déluge, je n'en ai cure. En outre,\nj'aime la solitude et il ne me déplaît pas le moins du monde de couvrir des\nkilomètres en société de mon seul Ange gardien. Va donc pour le pèlerinage\nà pied !...\n    Pendant l'hiver qui suivit, mon projet ne fit que s'affermir. Dans mes\noraisons quotidiennes à la Sainte Vierge, je le lui soumettais ; je ressentais\nalors de tels mouvements de joie que je ne pouvais douter d'être approuvé par\n Elle. De fait, dès cette époque, j'eus l'intuition ferme que nul incident con­\ntraire ne m'empêcherait de prendre le bâton et la besace et que le pèlerinage\nse déroulerait sans que nulle mésaventure grave me mit en panne.\n    Mais que le printemps tardait à venir !\n    Tout en noircissant du papier, tout en fabriquant, parmi les retouches et\n les ratures, mon nouveau volume : Le Règne de la Bête, je comptais les jours.\n Novembre, décembre, janvier, la morne kyrielle des mois de brume et de peu\nde lumière s'en allaient cahin-caha dans le passé. Je me consolais de rester\n cloué, des heures et des heures, devant ma table de travail, par la certitude\n que bientôt, l'âme vibrante d'alleluias, j'arpenterais, à pleins poumons, l'air\n salubre des campagnes de France. Et, par avance, je me figurais mon arrivée\n à la Grotte et l'allégresse que j'éprouverais à toucher du front et des lèvres la\n pierre sacrée d'où la Dame de Grâce sourit à Bernadette.\n    Lorsque j'eus écrit le mot fin au bas de la dernière page de mon livre,\n quand j'eus épluché maintes épreuves, donné le bon à tirer, griffonné les\n dédicaces indispensables sur les exemplaires de service, je n'eus qu'une pré­\n occupation : me préparer au voyage afin de partir le plus tôt possible. Or, à\n vivre tout un hiver presque immobile, en tète à tète avec un encrier, j'avais\n laissé mes jambes se raidir. Il s'agissait de leur rendre leur souplesse de\n naguère. Aussi, d'avril à mai, je me mis à faire, tous les matins, des marches\n d'entraînement progressives. Je commençai par quinze kilomètres, puis je\n poussai à vingt, à vingt-cinq et enfin à trente. Ce chiffre de trente kilomètres\n constitua ma moyenne durant tout le pèlerinage. J'obtenais cinq kilomètres à\n l'heure; ils m'entrèrent si bien dans le compas que j'arrivai à les couvrir\n d'une façon chronométrique, et sans même m'en apercevoir.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                         DEUX    MOIS A     LOURDES                          141\n\n\n    Restait à déterminer la route que je suivrais et à calculer approximative­\nment la durée de mon pèlerinage. Aller de Paris à Lourdes, c'était un peu\nlong, d'autant que je tenais à me trouver là-bas pour la fête du 16 juillet où\nserait commémorée la dernière apparition de la Sainte Vierge.\n     I1 me vint alors à l'idée de prendre pour point de départ l'abbaye de\nLigugé, située à deux lieues de Poitiers. Je la connaissais déjà par les récits\ndes Pères Bénédictins et par les conversations d'Huysmans qui, comme on\nsait, habita, tout à côté, le chalet Notre-Dame pendant deux ou trois ans. Je\nsavais qu'un moine, Dom Guvot, v était resté en attendant que les individus\nqui dévalisent la France, sous prétexte de la gouverner, la vendissent à\nl'encan. J'avais pressenti le Père Guyot et j'étais sur de son bon accueil. Je\n passerais quelques jours auprès de lui, dans le recueillement et la prière; et ce\n me serait une excellente préparation au voyage.\n     Ensuite je consultai la carte. J'y pointai mes principales étapes et je\n reconnus que. ricochant de Ligugé à Angoulême, Bergerac, Marmande,\n Nérac, Condom, Mirande, Tarbes, j'aurais 464 kilomètres à parcourir.\n C'était le trajet le plus court. Sauf anicroches, et vu mon état d'entraînement,\n si je m'accordais vingt-quatre heures ou même quarante-huit heures de repos\n çà et là, le pèlerinage s'accomplirait en trois semaines environ.\n      Mes prévisions furent exactes puisque, parti de Ligugé. le 9 juin, je suis\n arrivé à Lourdes le 3 juillet.\n      Une fois bien fixé sur tous ces détails, je décidai de me mettre en route\n sans perdre de temps. Je terminai rapidement mes préparatifs et, le\n  29 mai 1908, je pris le train pour Poitiers.\n      Dans la première partie du livre qu'on va lire, je relate, d'après mes notes\n quotidiennes, les divers incidents de mon pèlerinage. Comme on le constatera,\n  si j'eus à subir quelques tribulations, la somme des grâces et des bienfaits\n  l'emporta de beaucoup sur celle des ennuis et des traverses. C'est qu'aussi je\n  m'étais remis entièrement entre les mains de la Sainte Vierge et qu'Elle\n  n'abandonne point ceux qui se confient à Elle en toute simplicité. Je l'avais\n  éprouvé déjà; je devais l'éprouver encore.\n      Dans la seconde partie, je raconte comment, dès mon arrivée à Lourdes,\n  j'entrai, d'une façon fort inattendue, au service de l'hospitalité. Il en résulta\n  que pendant deux mois je vécus surtout à la piscine et aux Sept Douleurs,\n   parmi les pauvres et les malades. Je dis les merveilles que j'ai vues. Je rap­\n   porte les miracles de foi, de prière et fraternité auxquels j'ai assisté. Ah! le\n   métier littéraire apparaît bien débile lorsqu'il s'agit de rendre des splendeurs\n   qui semblent appartenir au domaine du rêve et de la légende et qui consti­\n   tuent pourtant la plus poignante des réalités. Les mots font presque défaut\n   pour traduire l'extrême ravissement d'une âme qui se vivifie au plus ardent\n   loyer de grâce et de charité qu'on puisse concevoir. J'ai peur d'être resté trop\n   au-dessous d'un pareil sujet. Si je n'ai pas tout à fait échoué, la publication\n   de ce livre présentera du moins cet avantage de fixer les souvenirs encore\n    effervescents d'un pauvre vagabond devenu, sur le tard, aide-jardinier dans\n    des parterres où la Sainte Vierge multiplie les roses de l'espérance et du\n    miracle. Que par ces lignes Notre-Dame de Lourdes soit aimée et glorifiée,\n    je n'ambitionne pas d'autre récompense.\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "                                        I\n\n\n                          De Paris à Poitiers\n                                  29-30 mai\n\n    Dix heures du soir : le train s'ébranle, quitte la gare du quai d'Orsay, en\n faisant résonner, par coups secs, maintes plaques tournantes, s'engouffre dans\nun tunnel fuligineux, stoppe quelques minutes à la gare d'Austerlitz. Puis il\nrepart pour de bon : jusqu'à Orléans, l'on ne s'arrêtera plus.\n   Voici les fortifications franchies; voici la campagne sous le ciel bleu sombre\noù clignotent quelques étoiles; voici des massifs d'arbres s'arrondissant en\ndûmes indécis dans l'obscurité transparente de la nuit printanière.\n    Le front à la vitre du wagon, je ne distingue pas grand'chose. Mais je me\nsens tout réjoui à la seule pensée que je laisse, pour un temps, derrière moi le\ntumulte odieux de Paris. Plus de ces rues pleines de clameurs nasillardes ou\ngrinçantes. Plus de passants effarés qui se démènent, comme si le diable leur\ndardait sans cesse aux reins les pointes d'une fourche rougie à blanc.\n    Lorsque des nécessités d'existence me forcent de prolonger un séjour dans\nce Paris démoniaque, il me semble que mon âme se recroqueville. Mes sensa­\ntions se déforment comme si je les percevais à travers un sale aquarium où\ncroupirait l'eau trouble de la Seine. Il faut que je me tienne à quatre pour ne\npas faire la grimace aux gens qui me coudoient tant leur lippe morose et leurs\nregards furtifs me consternent. Je respire mal : mes poumons, habitués aux\naromes sylvestres, souffrent d'absorber les relents de friture, de pétrole,'de\nmusc et de légumes gâtés qui traînent par la ville. Je demeure stupéfait de la\nfaçon biscornue dont mes idées tendent à s'associer. Si ce maléfice durait trop\nlongtemps, je crois que je finirais par m'agiter à l'égal des pantins gesticula-\nteurs qui m'environnent. Ma ressource, en ce pays de spectres fous, c'est de\nme réfugier, le plus souvent possible, au fond de quelque église.\n    Par exemple, à Notre-Dame des Victoires. Là, rappelée à la conscience par\nl'atmosphère toute tiède d'oraisons et par le calme, de cette pénombre qui\ndescend des voûtes pacifiques, mon âme se développe comme une fougère\nd'avril et s'épanouit à l'aise. A égrener quelques dizaines de chapelet, à causer\ntout bas avec la Sainte Vierge, à réciter ses litanies, à imaginer autour des\npaysages vaporeux, je retrouve le sens de la réalité, c'est-à-dire celui de ce\njardin clos où ne mûrissent pas les fruits décevants de l'Arbre de Science, de\ncette maison d'or qu'illuminent les saines lumières du Surnaturel.\n    Purifié de la sorte, je puis affronter de nouveau ce mauvais songe : la cité\ndes vacarmes et des boues. Je puis même subir impunément ce cauchemar\ntout proche : la traversée de la place de la Bourse à l'heure où des possédés se\njettent des papiers malpropres à la figure et poussent des hurlements atroces\nsous les coups de fouet dont les sangle le démon du lucre.\n   Oui ! mais ce ne sont là que de brèves éclaircies dans une tempête de déso­\nlation. Aussi la raison me commandc-t-elle de mettre, dès que faire se peut,\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                          DEUX    MOIS A    LOURDES                          143\n\n\nbeaucoup d'espace entre les citoyens sulfureux qui feignent de se plaire dans\nles ténèbres nauséabondes de cette ville infernale et le pauvre Moi que leur\ncontact rabougrissait.\n    Donc, accélère ton élan, locomotive, disperse dans l'air nocturne, avec ta\nfumée et tes étincelles, les lambeaux du spleen que Paris m'inocula. Pour\ncette fois, j'absous la manie de la vitesse. Je ne juge pas trop cocasse cette\nmode de s'enfermer, sous prétexte de train rapide, dans une boîte roulante,\ncraquante et caliotante. A mesure que la distance s'accroît,' je redeviens\nnormal. Hier j'étais, par obligation, celui qui monte des étages, flotte à la\ndérive sur des boulevards, articule un grand nombre de paroles inutiles, répète\ntous les jours, à la même minute, les mêmes gestes policés. Demain, je serai\nle trimardeur pour la Sainte Vierge. Je connaîtrai, comme naguère, les\ncharmes de l'Imprévu. J'entendrai les sons différents des cloches de cent villes.\nTout le long des chemins bénis que bordent les tribus chuchoteuses des ormes,\ndes peupliers et des platanes, je savourerai les douceurs de la solitude et du\nsilence...\n    Le plaisir d'assembler ces pensées chatovantes fit que je prêtais peu d'atten­\ntion aux propos des deux personnages qui occupaient le même compartiment\nque moi. Ils avaient d'abord dialogué en sourdine. Mais le bruit de ferraille\ndes roues augmentant à mesure que le train précipitait sa course, ils haus­\nsèrent le ton. Un éclat de voix me tira de ma rêverie. L'orateur était un qua­\ndragénaire grand et gras, joufflu et rougeaud, qui ne cessait de s'agiter sur la\nbanquette. Il fourrageait dans la barbe fauve qui lui embroussaillait le visage,\nouvrait les bras, se frappait les cuisses, pointait au sternum de son vis-à-vis un\nindex persuasif, écarquillait des yeux en billes sous des sourcils pareils à des\n moustaches et vociférait, d'une voix graillonneuse, des arguments commerciaux.\n    L'autre, chétif, blême et glabre, les mains serrées sur les genoux, offrait un\n profil oblique dont toutes les lignes convergeaient vers un nez très pointu. Son\n regard mince glissait prudemment entre des paupières bridées. Il écoutait plus\n qu'il ne parlait. Sa physionomie exprimait si fort la ruse que je dus le com­\n parer a un renard aux aguets.\n    Barberousse tentait d'obtenir de Maître Renard le prêt d'une somme des­\n tinée à « faire un coup sur les vinaigres ».\n    — Trois mille francs, disait-il, et je suis certain de réussir.\n     — C'est à voir, répondit le Renard.\n     — Allons, décidez-vous.\n     — C'est à voir.\n     — Mais il faudrait saisir l'occasion.\n     — C'est à voir...\n     Ainsi de suite jusqu'aux Aubrais, où le Renard descendit sans avoir pris\n  aucun engagement.\n     Barberousse, en sueur, lâcha quelques soupirs déçus. Ensuite il marmotta\n  je ne sais quoi entre ses dents, puis se tourna, d'un coup, de mon côté comme\n  pour engager la conversation. Or, je me tenais sur mes gardes, avant flairé en\n  lui un de ces redoutables bavards qui ressentent le besoin de jacasser d'une\n  façon continuelle afin de se prouver qu'ils existent.\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": " 144                                DURENDAL\n\n\n      Se taire lorsqu'on n'a rien d'essentiel à dire, c'est une vertu que la plupart\n  des hommes ne savent pas pratiquer. En voyage, surtout, leur manie du babil\n  se développe hors de toutes proportions. Des gens s'encaquent dans un wagon.\n  A peine ont-ils pris le temps d'encombrer le filet de valises obèses et de para­\n  pluies, à peine se sont-ils envisagés, qu'une machine à échappements biogra­\n  phiques se met à fonctionner dans leur larynx. Ils ne se sont jamais vus aupa­\n  ravant, ils ne se reverront jamais par la suite. N'importe, il leur faut jaboter.\n   Ils prennent lés choses du plus loin : ils racontent leurs aïeux et leur nourrice,\n  leur sevrage et leur première dent, leur épouse et leur progéniture. Ils expli­\n  quent leurs goûts, leurs exploits et leurs ambitions. Bien entendu, ils se\n  peignent en beauté. Tel qui végète dans une obscure épicerie de banlieue, se\n  vante de culminer parmi les cassonades et d'influer despotiquemenl sur le\n  cours des pruneaux. Cet autre se déclare sans rival pour l'accaparement des\n  jaconas ou le trust des moules à pâtés. Parfois ils alternent leurs fanfares.\n  Plus souvent, ils parlent ensemble sans écouter le voisin. On dirait que\n leur préoccupation unique, c'est de ne pas rester en proie à leurs pensées\n  intimes.\n      Que se passe-t-il donc au fond de ces âmes devenues incapables de recueille­\n  ment? Leur conscience est-elle si chargée de vilenies qu'ils n'osent affronter ses\n reproches? Ou, plus simplement, la sottise humaine est-elle une Alpe qui,\n obéissant à des lois impérieuses, ne peut que s'écrouler en redondantes ava­\n  lanches de niaiseries ?..\n      En tout cas, Barberousse ne me corrodera point de ses vinaigres.\n     Je file dans le couloir. Debout sous une lampe parcimonieuse, je déploie un\n journal et j'ai l'air d'absorber avec voracité les molles balivernes où se dilua\n l'intellect clapotant des rédacteurs de ce papier.\n      Barberousse piaffe, toussote, geint, renifle, émet, d'une voix plaintive, des\n doutes touchant l'exactitude de l'horaire. Je demeure de bronze à ces invites.\n Enfin il se résigne et ferme les yeux. Bientôt un ronflement, tour à tour grave\n et suraigu, m'apprend qu'il dort. Cela fait hui, hui, broum, broum!... Duo\n de flûte et de trombone que rythme la basse grondante des roues Ton élo­\n quence nasale, ô Barberousse, manque de variété. Pourtant combien je la pré­\n fère aux discours dont tu me menaçais.\n     Ecarté ce danger, je réintègre mon coin et je m'enveloppe dans mon\n imperméable pour conjurer les souffles humides qui s'insinuent par les vitres\nmal closes du compartiment. Car à présent que nous côtoyons la Loire, la\ntempérature a fraîchi et la rivière nous envoie des bouffées de brume qui\nondulent, en volutes blanchâtres, autour du train.\n     Je voudrais bien m'endormir aussi profondément que l'homme aux\nvinaigres mais, fiévreux encore du départ, je n'obtiens qu'une vague somno­\nlence où mes pensées prennent des aspects de demi-rêves et voltigent,\nsemble-t-il, comme des oiseaux chimériques, dans l'atmosphère opaque du\nwagon. Je commence néanmoins à perdre la notion des choses extérieures,\nlorsque la locomotive se met à pousser des cris déchirants. Le train ralentit,\nles freins grognent et les roues patinent. Nous entrons dans la gare de\nSaint-Pierre des Corps et nous nous arrêtons. Barberousse se réveille en\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                          DEUX    MOIS A     LOURDES                           145\n\n\nsursaut, rassemble ses paquets et se précipite dehors en négligeant de\nrefermer la portière. Je me sens si engourdi que je n'ai pas le courage de me\ndéranger pour prendre ce soin. Heureusement, un employé, qui rôdait en\ngrommelant sur le quai, daigne me réincarcérer sous verrous. Nous repartons :\nje m'étends sur la banquette et je retombe dans une sorte d'assoupissement\nmaladif et frileux que hante la table de multiplication. En effet, c'est ainsi\nque j'interprète le tonnerre monotone des roues : deux fois deux font quatre,\ntrois fois trois font neuf... et des chiffres et des chiffres encore qui me\nconcassent le crâne ou tournoient dans ma cervelle, comme un essaim de\nguêpes bourdonnantes. Cet absurde exercice dure jusqu'à Poitiers.\n    Là, dans un état de quasi-inconscience, je saute à bas du train. Les\npaupières me piquent comme si un tombereau de sable s'y était déchargé. Un\nenduit crasseux me tire le visage, me poisse les mains. Horriblement mal à\nl'aise, je grelotte et je bâille d'une façon effrayante. Il bâille aussi l'homme qui\ncueille mon billet au passage. Et il bâille de même le subalterne, à casquette\ngalonnée, qui me fourre, avec ma valise, dans une voiture d'hôtel.\n    Nous gravissons, à l'allure d'un convoi funèbre, une interminable montée.\n Où vais-je? Où emporte-t-on le colis vacillant de ma triste personne? Je n'en\n sais rien. Et puis cela m'est tout à fait indifférent; une idée fixe ou plutôt un\n instinct me possède : m'étendre en un lit stable et dormir l'espace de quelques\n siècles.\n    Grâce à Dieu, nous finissons par arriver au gîte. Un somnambule,\n audacieusement qualifié garçon de veille, me reçoit. Il bâille, je bâille. Autre\n somnambule, je lui demande une chambre, comme en songe. Par des gestes\n de fantôme, il m'engage à le suivre. Quatre ou cinq corridors, plusieurs\n douzaines d'escaliers...\n    Enfin, voici la couche tant désirée. Laissé seul, je me déshabille en un tour\n de main et, sans trouver la force de me débarbouiller, je me plonge dans les\n draps. Tandis que le petit jour entr'ouvre ses veux gris au fond du brouillard,\n je clos les miens. Le grand sommeil me prend tout entier, le bon, le large\n sommeil, ami des infortunés qu'un destin lamentable obligea de passer une\n  nuit en chemin de fer.\n                                                            ADOLPHE      RETTÉ.\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "                    L'âme du Nord\n\n              POUR l'homme     du Nord, épris des œuvres d'art,\n                 qui a longtemps séjourné en Italie, quelque\n                 fervent qu'il soit de celte terre classique de la\n                 beauté — de ses palais, de ses églises, de ses\n                 musées, de ses heureux paysages tout baignés\n                 de lumière et de soleil — et de ce ciel limpide,\n                 sous lequel il a si souvent souhaité de vivre\n                 — il y a p o u r t a n t une joie profonde à revoir,\naprès toute une nuit de voyage, le ciel gris du Nord, recouvrant\nde sa voûte immense la terre d'Alsace. T a n d i s que le train\ncourt par les plaines, et que le vent siffle le long des portières,\nle voyageur regarde, attendri, le ciel retrouvé de sa patrie, si\nreposant à la vue, s'harmonisant si bien avec tout ce que le\ntrain croise et dépasse; plaines, routes, rivières, chaumières —\net tout là-bas, au loin, avec les petits villages aux toits rouges,\ngroupés tous, et serrés comme pour attester leur union et leur\nfoi, autour de la tour carrée de leur église.\n   Il comprend mieux alors, le voyageur, la foi robuste et saine,\nla grandeur, la puissance et la force d'expansion, la poésie et\nla beauté de ces pays du Nord, parmi lesquels se trouve son\npays, sa patrie, ses parents, ses amis, tous ceux qu'il aime, et\nau milieu desquels il a vécu. Il comprend mieux alors les\ntendances communes, les aspirations désintéressées et una­\nnimes de tous ces peuples vivant sous un même ciel — vers un\nidéal correspondant à leurs besoins religieux, sociaux et esthé­\ntiques — et le désir lui vient de prendre sa part dans la réali­\nsation de cet idéal.\n                                     ■Y-\n\n                                 *         *\n  Aussi vraiment en effet, qu'il y a un ciel d'Italie, et un ciel du\nNord, aussi vraiment il y a une âme du Midi, dont l'idéal a été\nexprimé, tour à tour par les Grecs et par les Italiens, et une\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                         I.'AME DU NORD                          147\n\n\nâme du Nord, dont l'idéal artistique s'est révélé au Moyen Age,\ndans les cathédrales de France, d'Allemagne et d'Angleterre,\ndans les beffrois, les halles et les hôtels de villes de Belgique,\ndans les gothiques F l a m a n d s et Allemands, et clans les grands\nartistes, restés souvent inconnus, qui sculptèrent les statues\ndécorant le portail des cathédrales gothiques, et les tombeaux\ndes princes abrités dans leurs chapelles.\n   Un sentiment domine tout cet art du Nord au Moyen Age :\nle sentiment religieux. L a pensée de Dieu est partout, dans les\nédifices, les tableaux, les statues, les compositions musicales et\nles écrits de ce t e m p s .\n   A côté de cette tendance générale et dominante, il y a un\nautre sentiment, caractéristique à toutes les époques de l'art du\nNord, et c'est l'amour de la nature, qui se manifeste dès les\ndébuts de l'art gothique, et qu'on retrouve aussi bien chez les\npeintres, soigneux de laisser au fond de leur tableau une fenêtre\nouverte, qui leur permettra de montrer un luxuriant payage,\nque chez les sculpteurs et les « tailleurs de pierre » des édifices\npublics, mettant à contribution tout ce que la faune et la flore\n de leur pays ont de plus varié, et donnant ainsi à leur œuvre\n une richesse d'ornementation inconnue à l'architecture du\n Midi.\n\n\n   Si puissamment exprimé, dès le Moven Age, par les arts plas­\ntiques, qu'un art nouveau en naquit — l'art gothique — l'idéal\ndu Nord trouvait en même temps la plus haute expression de\nses aspirations dans ses écrivains mystiques. Sous les hêtres\ngéants de la forêt de Soignes, Ruysbroeck écrivit l'Ornement des\nNoces Spirituelles, sainte Gertrude et sainte Mechtilde transcri­\nvirent leurs révélations dans le monastère d'Hefta — et deux\nsiècles plus tôt, leur sœur en saint Benoit, sainte Hildegarde,\nla prophétesse, émerveillant par la sagesse de ses écrits, tout\nce que l'Europe comptait alors d'illustre et de lettré, vécut,\nsur les bords du Rhin, au monastère de Saint-Rupert, près de\nBingen.\n   En Allemagne encore, écrivirent T a u l e r et Suzo, deux des\nprincipaux mystiques de l'ordre de S a i n t - D o m i n i q u e — et\nmalgré l'élévation de leur pensée et la sublimité de leur vision —\nnous retrouvons chez tous ces mystiques du Nord, l'amour de\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "148                               DURENDAL\n\n\nla nature à côté de l'amour de Dieu, et cette grande richesse\nd'imagination, qu'on admire également dans l'art du Nord, à\ncette époque.\n                                          *\n                                      *        *\n\n    L ' â m e du Nord plus tard s'est exprimée, non moins puis­\nsante, non moins pleine d'originalité et de vie, variée au\npossible dans le d r a m e et dans la musique. Rêveuse avant tout\net mélancolique, éprise du mystère et de l'au-delà, capricieuse\net fantastique en ses imaginations, elle a produit le théâtre de\nWilliam Shakspeare, et ces figures inoubliables de Macbeth,\nd ' H a m l e t et d'Ophélie, de Cordelia et du roi L e a r . Croyante\navant tout, elle a chanté et prié dans les chorals de Jean-Sébas­\ntien Bach. Dans la messe en si mineur, dans les oratorios de\nNoël, et des deux Passion suivant saint Mathieu et saint J e a n ,\nl'idéal musical religieux du N o r d s'est trouvé réalisé d'une\nfaçon si géniale — que non seulement, il ne pourra pas plus\nêtre dépassé, que ne le sera en peinture, la richesse et l'har­\nmonie des couleurs de Van Eyck — mais que, comme le disait\nrécemment E d g a r T i n e l , toute la m u s i q u e religieuse de\nl'avenir devra, pour réaliser son but spécial, s'inspirer des sen­\ntiments, et des déconcertantes richesses des compositions du\nvieux maître protestant.\n                                          ■+\n\n\n\n\n    L ' â m e du Nord, au XIXe siècle, s'est manifestée dans des pays\noù l'art et les lettres n'avaient guère fleuri jusque-là. Pouch­\nkine, T u t c h e w , et toute une pléiade de brillants poètes révé­\nlèrent au m o n d e l'idéal poétique de la Russie. Vers le même\ntemps, la musique rêveuse de Borodine, avec ses dissonances\ncalculées et savantes, ses rythmes brisés, ses cadences rappe­\nl a n t l a p r o x i m i t é de l'Orient, venait accroître l'intérêt qui s'éveil­\nlait pour ce grand pays, resté si longtemps inconnu — et que\ndevait achever de faire connaître, le talent original de ses\nromanciers, Tourguénief, Gogol, Dostoiewsky, et du plus génial\nde tous, le comte Tolstoï.\n\n\n\n   Ce XIXe siècle fut d'ailleurs, au point de vue de l'activité artis­\ntique et littéraire, u n e merveilleuse époque pour le N o r d .\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                           L'AME DU NORD                              149\n\n   Quel siècle, en effet, que celui qui compte en littérature\nL a m a r t i n e et Chateaubriand, Victor H u g o , d o m i n a n t de sa\ntaille de géant toute la poésie contemporaine, Leconte de\nLisle et les Parnassiens, Verlaine et les symbolistes; T a i n e ,\nprosateur incomparable, et toute la série des romanciers et des\nnouvellistes, qui, s'ils ne créent pas un genre nouveau, lui don­\nnent du moins une importance, et une influence qu'il n'avait\njamais eue jusque-là. Songez que p e n d a n t ce temps, vivent en\nAngleterre Byron et Shelley, Wordsworth et les Lakistes,\nKeats et T e n n y s o n , tandis qu'en Allemagne écrivent G œ t h e\net Schiller, H e i n e , U h l a n d et les poètes romantiques, et que,\ntoujours d u r a n t cette même période, de nouvelles écoles litté­\nraires surgissent en Belgique, dans les p a y s Scandinaves et en\nRussie.\n   Rappelez-vous d'autre part, ce que ce même siècle a produit\nen art, rien qu'en France, en Angleterre et en Belgique : David,\nGérard, Ingres, et toute la brillante phalange des peintres du\npremier E m p i r e — Delacroix, F r o m e n t i n et les romantiques,\nCorot, Millet, D a u b i g n y et les paysagistes de l'école moderne\ncomme second groupe, — et pour clore cette époque glorieuse\npour l'art français, l'œuvre admirable de Puvis de Chavannes,\nexprimant si poétiquement, sous des formes classiques, au P a n ­\nthéon, au musée d'Amiens et à la Sorbonne, le génie rêveur du\nNord.\n   P e n d a n t le même siècle, les Préraphaélites en Angleterre,\nRossetti et B u r n e Jones trouvant la transition entre l'art italien\nd'avant la Renaissance, et les désirs esthétiques de leur pays, et\ncréant un t y p e nouveau de beauté, en m ê m e temps qu'avec\nl'aide de Morris et de Ruskin, ils renouvellent tout l'art déco­\nratif contemporain. E n Belgique, L e y s , les Stevens, Degroux,\nDubois, D e Braekeleer, et toute une renaissance de la sculp­\nture, dont le mérite a été consacré par les succès obtenus à\nl'étranger, et par les commandes faites à nos sculpteurs par les\nprincipaux musées d ' E u r o p e .\n   Puis, pour finir cette sommaire évocation de la production\nartistique du Nord p e n d a n t le XIXe siècle, songez encore que\ndurant ces cent années, l'Allemagne à elle seule, a donné Bee­\nthoven, W e b e r , Schubert et 'Schuman, et celui que Stéphane\nMalarmé appelle « le dieu Richard W a g n e r » et dont la géniale\ninfluence, vivifiant d'un souffle nouveau toute la musique con-\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": " 150                            DURENDAL\n\n\ntemporaine, a contribué puissamment à l'éclosion de talents\noriginaux, non seulement en Allemagne et en Autriche, mais en\nBelgique, en France, en Norvège et en Russie.\n                                        *\n                                    *       *\n     Mais p e u t - ê t r e serez-vous tenté de dire ? Merveilleuse\n époque pour le N o r d , nous en convenons volontiers, mais le\n Midi est-il resté inactif p e n d a n t tout ce temps ? P a s complète­\nment, sans doute, mais peu s'en faut. D'abord, des trois pays\nqui furent autrefois des centres d'activité artistique et littéraire,\nde la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne, un seul compte encore\nsous ce rapport au XIXe siècle. Encore ne peut-il être signalé\nque pour ce qui concerne la littérature et la m u s i q u e . P a s un\npeintre pendant ces cent années, pas un sculpteur dans le pays\nde Michel-Ange et de R a p h a ë l . L ' I t a l i e a pu devenir une, elle a\npu se faire d'elle-même, avec le concours de quelques autres puis­\nsances, mais elle n'a pu retrouver le goût qu'elle avait aux\nsiècles de foi, alors que ses madones, ses tableaux religieux\net la décoration de ses églises, servaient de modèles à toute\nl'Europe.\n     Pour n'être pas aussi radicale, la disette est grande chez elle\nen littérature. Un poète, un romancier au commencement du\nsiècle, Léopardi et Manzoni, deux romanciers de talent,\nd'Annunzio et Fogazzaro, à la fin, c'est à peu près, avec Rossini\net Verdi, et le maestro Perosi en musique, tout ce que l'Italie a\np r o d u i t p e n d a n t un siècle.\n\n\n   I1 n'y a donc pas de doute, le centre artistique s'est déplacé.\nC o m m e il passa jadis de Grèce en Italie, il a passé depuis en\nFrance, au XVIIe siècle, et, tout en s'y maintenant au XIXe, il\ns'est développé et élargi, en ce sens que de nouveaux centres se\nsont formés, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en\nScandinavie et en Russie, si bien que, comme Philarète Charles\nl'écrivait déjà en 1850, si le passé appartient aux races latines,\nil semble que l'avenir soit réservé aux races septentrionales.\n   Ce qui n'était q u ' u n e conjecture d'un esprit clairvoyant, au\nmilieu du XIXe siècle, est un fait dans les premières années\ndu XXe. Les idées qui agitent le monde viennent du Nord, et il\nest important que les littérateurs et les artistes s'en rendent\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                               L'AME    DU      NORD            151\n\n\nbien compte, pour ne pas s'attarder à l'imitation de formes et\nd'époques surannées. Aussi vraiment qu'il leur est nécessaire\nde connaître l'art grec, l'art italien, et le XVIIe siècle français\npour la formation de leur goût, aussi vraiment ils doivent con­\nnaître et comprendre leur époque, et ils doivent chercher à en\nexprimer les besoins, les aspirations et les désirs, s'ils veulent y\nexercer quelque influence.\n\n                                       *    *\n\n   C'est ce qu'ont fait, en Angleterre, en Belgique et en Dane­\nmark Ruskin, Guido Gezelle et Johannes Joergerisen. E t si la\npensée m'est venue de parler, dans une m ê m e étude, de trois\nhommes aussi différents l'un de l'autre, c'est que d'abord, les\ntraductions françaises de leurs œuvres choisies ont paru presque\nsimultanément au cours de l'année passée. Puis, et c'est là\nsurtout ce qui m'a donné l'idée de les réunir pour un instant,\nc'est que, malgré les différences de pays, d'éducation, de\ncondition, de milieu et de langue, tous les trois, néanmoins,\nsont bien du Nord, non seulement par leur naissance, par le\nfait d'avoir vécu en Angleterre, en F l a n d r e ou en Danemark,\nmais par leur œuvre. Chez tous les trois en effet, je retrouve ces\ndeux sentiments de religion, et d'amour de la nature que j'ai\nsignalés comme caractéristiques de l'art du Nord dès ses débuts,\ncette imagination rêveuse que le Nord a toujours eue en partage,\net cette puissance d'évocation de la vie, que la littérature n'a\njamais eue au même degré avant la seconde moitié du XIXc siècle,\net que nous allons admirer spécialement chez Ruskin, chez\nGezelle et dans les paraboles de Joergensen.\n\n\n\n   Lorsque je traduisis jadis le chapitre des Sept Lampes de\nl'Architecture intitulé La Lampe de la Mémoire (1) je ne connais­\nsais Ruskin que comme esthéticien. Je savais qu'il avait été\nl'initiateur du mouvement esthétique en Angleterre, que, plus\nque tout autre, il avait contribué au relèvement de l'architecture\npar les salutaires enseignements de ses livres et notamment des\nSept Lampes et des Pierres de Venise, qu'il avait été le défenseur\n\n (1) Revue Générale. Tome LVII°, 4e livr.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "152                        DURENDAL\n\n\ndes Préraphaélites, et que son influence avait décidé du\ntriomphe de leur cause; qu'auparavant, au début de sa carrière,\nil avait ouvert les yeux de ses compatriotes aux beautés de la\nnature, et attiré leur attention sur le mérite des paysagistes\nmodernes, et de Turner en particulier. Je savais aussi, que docu­\nmenté comme pas un, sur les richesses architecturales et artis­\ntiques de l'Italie et de la France, regardé un peu comme\nl'arbitre du goût dans son pays et dans tous les pays de langue\nanglaise, il avait été le premier à donner des cours d'art à\nl'Université d'Oxford. Je savais enfin qu'avec William Morris,\nil avait été l'homme de toutes les initiatives, pour aider à la\nrenaissance des arts décoratifs, et au développement de la\nculture esthétique dans les milieux populaires.\n    Ruskin m'apparaissait donc alors, comme l'éducateur artis­\ntique de l'Angleterre, et comme l'esthéticien le plus original et\nle plus influent du XIXe siècle. Toutefois, l'estime que j'avais\npour le talent du plus compétent des critiques anglais ne com­\nportait pas nécessairement l'extrême sympathie et l'admira­\ntion que m'a donné pour lui le beau portrait qu'en a tracé M. de\nla Sizeranne dans l'intéressante introduction écrite par lui pour\nprésenter les Pages choisies au public français. Je n'étais pas\nsans avoir remarqué déjà, dans les écrits de Ruskin, certaines\napostrophes éloquentes en faveur des pauvres et des déshé­\nrités, des théories sociales généreuses, mais un peu utopiques,\ntelles qu'elles étaient présentées. Si je n'y avais pas attaché\nplus d'importance, c'est que je croyais qu'elles émanaient d'un\nhomme de talent, sans doute, mais aussi, comme je me\n l'imaginais, d'un raffiné, vivant confortablement, et quelque\n peu égoïstement, dans une luxueuse maison de Londres ou\n des lacs anglais, tout entouré de tableaux, de livres et de\n bibelots précieux. Je m'étais trompé, n'ayant jugé, d'ailleurs,\n que par des probabilités. Car, comme M. de la Sizeranne\n l'explique dans son étude, peu d'hommes, surtout peu d'hommes\n célèbres, en possession de la gloire et de la renommée,\n ont donné aussi généreusement que Ruskin leur argent, leur\n temps et leur influence, à toutes les œuvres de nature à relever\n les classes populaires. Héritier d'une fortune de cinq millions,\n Il les consacre avec un désintéressement magnifique, à des tenta­\n tives de réorganisation de vie sociale : ateliers de travailleurs\n  en plein champ, maisons ouvrières de Miss Octavia Hill, biblio-\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                           L'AME DU NORD                           153\n\n\nthèques populaires, écoles du soir, musées d'art pour les tra­\nvailleurs du fer, à Sheffield Comme le dit M. de la Sizeranne,\n« il n'est pas de ceux qui vont dîner chez les riches et prêcher\nchez les pauvres. Il jette son argent par toutes les fenêtres,\ntoutes les fois que ses fenêtres s'ouvrent sur un beau payasage\nà protéger, ou un misérable à secourir. » Car il reste naturelle­\nment artiste, dans tous ses rêves généreux de société réorganisée.\nS'il appelle de tous ses vœux l'abolition du paupérisme, et si,\nce qui vaut mieux encore, il travaille à le d i m i n u e r de tout son\npouvoir, vendant ses tableaux préférés, et distribuant en\ngrande partie les cent mille francs qu'il gagne avec sa p l u m e\nchaque année, il rêve en m ê m e temps une société régénérée par\nla compréhension et le culte de « toute beauté naturelle ».\n   « Nous allons essayer, dit-il aux disciples qu'il veut enrôler\ndans sa Guilde de Saint-Georges de rendre quelque petit coin\nde notre territoire anglais, beau, paisible et fécond. Nous n'y\naurons pas d'engin à vapeur, ni de chemin de fer ; nous n'y\naurons pas de créature sans volonté ou sans pensée. »\n   On le voit, son cœur compatissant, plus encore que son goût\nd'artiste lui donne la haine de l'industrialisme. E t , sans doute,\nbeaucoup de ces tentatives généreuses, et notamment ces essais\nde colonies esthétiques et revenues à l'âge d'or n'ont guère\nabouti. Mais d'abord il faut constater, avec M. de la Sizeranne,\nque certaines entreprises philanthropiques, comme par exemple\n« l'immense Garden City qu'une société puissante est en train\nd'édifier au nord de Hertfordshire, à 34. milles de L o n d r e s , au\ncapital de 300,000 livres sterling, ne sont q u ' u n e adaptation\npratique, très différente dans la forme mais semblable dans\nl'esprit, aux idées de l'auteur de Unto this last et de la Couronne\nd'Olivier Sauvage. Car, premièrement, dit M. de la Sizeranne,\nc'est le retour à la vie dans les champs prophétisée par Ruskin,\net secondement, ce qu'on n'eût j a m a i s imaginé avant lui, des\nartistes ont été appelés en un grand concours, pour donner à\nces maisons de travailleurs, à ces milliers de petites demeures,\nun aspect esthétique, c'est-à-dire un aspect riant, gai, qui attire-,\nretient, et fait revenir l'ouvrier le plus tôt possible, après sa\njournée de travail ».\n  Il faudrait rappeler ensuite à ceux qui, trop gratuitement,\nseraient tentés de traiter d'utopies les théories de Ruskin, que\ncertains des essais mentionnés par M. de la Sizeranne, comme\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "154                               DURENDAL\n\n\nle filage au rouet dans le W e s t m o r e l a n d , le tissage sans\nmachine de la toile, à L a n g d a l e et à Keswick, et d'une façon\ngénérale, la reprise des procédés moyenâgeux laissant à\nl'ouvrier l'initiative et la liberté dans la plupart des métiers\nd'art, ont parfaitement réussi.\n   Si donc, aux mérites de Ruskin, comme éducateur artistique\nde son peuple, et comme réformateur plein d'initiative pour ce\nqui concerne les arts industriels, on ajoute le mérite plus grand\nencore, peut-être, des œuvres philanthropiques et sociales\nproduites ou par son influence directe, ou par celle de ses\nlivres, on comprendra l'universelle vénération dont il fut l'objet\nen Angleterre, pendant ses dernières années et, comme en\nAngleterre, on le tiendra partout pour une des plus nobles et\ndes plus bienfaisantes figures du XIXe siècle.\n\n                                      * *\n   Mais c'est de Ruskin prosateur, écrivain et esthète que nous\nvoulons parler, à propos de la publication de ses « Pages\nchoisies » (1). P o u r bien comprendre l'œuvre, il fallait être ren­\nseigné sur la vie; mais ces renseignements rappelés, je ne\nvoudrais que signaler ici, et prouver, par des extraits de ses\nlivres, l'influence exercée par Ruskin sur la littérature du Nord,\npar sa pieuse et religieuse compréhension de la nature, par son\n amour de tout ce qui vit, et par la puissance et la suggestive\nsouplesse de sa prose, à exprimer tout ce qu'il voit et admire.\n   Lisez par exemple, dans ce livre des Peintres modernes, si révé­\nlateur des beautés de la nature, qu'il suffit à faire sa réputation\nen Angleterre et que les fervents de Ruskin considèrent un\npeu, suivant l'expression de M. de la Sizeranne « comme\nune Bible du paysagiste » les pages qu'il consacre à la louange\nd'un arbre, le sapin, et voyez, dans le fragment suivant, avec\nquel art tranquille, le prosateur anglais réussit à évoquer\npour son lecteur, l'un des plus grandioses et sauvages paysages\nde la Suisse.\n\n  Ce n'est jamais sans un profond sentiment, que m'arrêtant longtemps au\npied de quelque g r a n d rocher des Alpes — loin de toute maison, et de\ntoute chose sortie de la main de l'homme, je lève les yeux vers ces bataillons\n\n\n  (1) Pages choisies de Ruskin avec introduction de Robert de la Sizeranne (Paris,\nHachette, 1908.)\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                              L'AME DU NORD                                 I55\n\n\nde sapins, qui se tiennent sur les saillies inaccessibles et sur les périlleuses\ncorniches de l'énorme muraille, en paisibles multitudes, chacun semblant\nêtre l'ombre portée de son voisin, droits, fixes, fantomatiques, comme des\ntroupes de spectre sur les murs d'Hades, ayant l'air de ne point se connaître\nl'un l'autre, muets pour toujours. Vous ne pouvez les atteindre, et vous ne\npouvez crier vers eux; ces arbres n'ont jamais entendu la voix de l'homme;\nils sont au-dessus de tous les bruits, hors celui des vents. Aucun pied ne\nsouleva jamais-leurs feuilles tombées. Sans rien qui puisse aider leur effort,\nils se tiennent entre ces deux éternités : le vide et le roc.\n\n\n   Vous pouvez passer sous de semblables forêts, si, quand vous quittez le\nlieu le plus sacré de l'histoire de la Suisse — la prairiedes Trois-Fontaines —\nvous dites au batelier de ramer quelque temps vers le sud, le long des rives\nde la baie d'Uri. C'est là que, les plus escarpées sur la côte ouest, les\nmurailles des rochers montent vers le ciel.\n   Bien loin, dans le bleu du soir, comme le pavement d'une grande cathé­\ndrale se perd dans son ombre, dort le lac. On entend le chuchottement des\ninnombrables eaux qui redescendent des anfractuosités du rocher, comme\nla prière quasi silencieuse d'une multitude. De temps en temps, la chute\nd'une vague, paresseusement soulevée à l'endroit où les rochers surplombent\nla profondeur noire, tombe lourdement comme la dernière note d'un requiem.\nEn face, verdoyant sous une prairie en pente raide et peuplé de villages faits\nde chalets, le Frohn Alp se dresse, dans une solennelle splendeur de lumière\net de paix pastorale; et au-dessus, droites contre les nuées du crépuscule,\nspectrales sur le gris précipice, se tiennent myriades par myriades, les\nnombreuses armées du sapin d'Unterwald.\n   Il y a des passants, je l'ai vu, qui peuvent traverser ce grand sanctuaire\navec ses baptistères d'eau courante, ses piliers faits de montagnes, et sa\nvoûte faite de nuées, sans être touchés par une noble pensée, ni secoués par\naucune passion sacrée; mais pour ceux qui reçurent de ces flots le baptême\nde leur jeunesse, qui apprirent de ces rochers la fidélité de leur âge mûr,\net qui, des yeux de leur vieillesse, cherchèrent parmi les figures de ces\nnuages, la ressemblance des rêves de leur vie, je ne veux pas croire, que,\nlorsqu'il a bâti le sanctuaire de la montagne, et ménagé l'ombre de ces\nforêts, leur dieu ait travaillé en vain !\n\n\n\n  Ce n'est pas seulement les aspects grandioses de la nature\nque Ruskin contemple avec ce sentiment religieux, et célèbre\navec cette tendresse lyrique. Il aime, d'un amour qu'il ne sait\nbien définir lui-même, quand il cherche à l'analyser, la\nnature entière. Il comprend, pénètre et a d m i r e la raison d'être\nde tout ce qu'il y voit, et par tous ceux qui le lisent, il fait\npartager ses communicatifs enthousiasmes, pour les moindres\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "156                                       DURENDAL\n\n\ndes plantes qu'il a étudiées. Voyez par exemple, dans le m ê m e\nrecueil, le charmant petit poème en prose qu'il consacre au\nlichen et aux mousses.\n\n    Q u e dire du lichen et des mousses? Quoique celles-ci soient, dans leur\nluxuriance, touffues et riches comme de l'herbe, elles restent cependant, pour\nla plus g r a n d e part, les plus humbles des choses vertes qui vivent. H u m b l e s\ncréatures ! premiers dons miséricordieux de la terre voilant de leur\nsilencieuse mollesse, la nudité de ses rocs monotones. Créatures pleines de\npitié, jetant sur la disgrâce des ruines, un étrange et tendre ennoblissement\n- posant leurs doigts tranquilles sur les vieilles pierres branlantes, pour leur\nenseigner le repos.\n    J e ne sais pas de mots qui puissent dire ce que sont ces mousses. J e n'en\nsais pas d'assez délicats, d'assez parfaits, d'assez riches. C o m m e n t dire\nles rondeurs vertes, touffues, éclatantes, les étoiles aux floraisons de rubis, à\nla broderie si fine qu'on dirait que les Esprits des Rochers peuvent filer le\nporphyre, c o m m e n o u s faisons le verre ; les réseaux d'argent entremêlés, et les\ndentelles d ' a m b r e , lustrées, arborescentes, qui brunissent à travers chaque\nfibre, en u n e broderie de soie c h a n g e a n t e , splendide et capricieuse — et\nc e p e n d a n t d e m e u r e n t calmes et recueillies, et façonnées u n i q u e m e n t pour les\nplus douces et les plus simples oeuvres de miséricorde. On ne les cueillera\np a s , elles, comme les fleurs pour des guirlandes et pour des gages d'amour,\nmais l'oiseau sauvage en fera son nid, et l'enfant fatigué son oreiller.\n    E t de m ê m e qu'elles furent le premier don miséricordieux de la terre, elles\nen seront le dernier. L o r s q u e tous les autres services des arbres et des\nplantes n o u s sont devenus inutiles, les mousses délicates et le gris lichen\ncommencent leur veille funèbre autour de la pierre tombale. L e s bois, les\nfleurs, les herbes qui portent des présents, ont rempli leur office pour\nu n temps, mais celles-ci remplissent le leur pour toujours. Des arbres pour\nle chantier du constructeur, des fleurs pour la c h a m b r e de la mariée, du blé\npour les greniers, de la mousse pour la t o m b e !\n\n\n                                               *\n\n   Q u e l q u ' u n qui a aimé, d'un amour si compréhensif et si\nprofond, les arbres et les plus humbles des plantes, ne pouvait\npas aimer d'un moindre amour les animaux. « Nul ne peut\naimer Dieu, ni ses frères en h u m a n i t é , écrit-il (1), qui n'aime\npas tous les êtres que son Père aime, et qui ne regarde pas\nchacun d'eux, comme s'ils étaient eux aussi, ses frères à cet\négard, et des frères qui valent peut-être mieux que lui, si dans\nles harmonies inférieures où ils ont à jouer leur partie, ils la\n\n  (1) Les pointus modernes. La beauté de la vie.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                                   L'AME DU NORD                                         157\n\n\njouent avec plus de justesse. Il est bon de se rappeler cette\nbienveillance, et cette humilité de saint François d'Assise, qui\nn'adressait j a m a i s la parole à un oiseau, à une cigale, ni\nmême à un loup, ou à une bête de proie, sans les traiter de\n« frères ». Aussi, comme il fallait s'y a t t e n d r e après ces\ndéclarations, y a-t-il des pages délicieuses consacrées dans\nl'œuvre de Ruskin, à la louange des bêtes.\n   Voyez, n o t a m m e n t , dans la Mesnie de l'Amour le captivant\nportrait qu'il trace de l'hirondelle. Je n'en cite que quelques\nlignes, pour ne pas allonger démesurément les citations, mais\ntout le portrait serait à lire.\n   P o u r montrer ce qu'est l'ait du vol sur les eaux agitées, l'hirondelle est\nle maître des maîtres. L a mouette, avec tout son pouvoir s p l e n d i d e , a géné­\nralement sa besogne toute taillée, et c e p e n d a n t fait visiblement effort : mais\nl'hirondelle j o u e avec le vent et le flot, comme une j e u n e fille avec son éven­\ntail; et il n'y a pas de mots pour dire, tout ce qu'elle fait avec ses ailes d a n s\nl'espace de dix secondes, et cela d a n s la perfection. L e mystère de son coup\ndroit dans l'air, reste toujours inexplicable, a u c u n oeil ne pouvant démêler,\ncomment se tend l'arc, qui lance cette flèche vivante.\n\n   Puis pour vous convaincre qu'il n'excelle pas seulement à\ndécrire les plantes et les oiseaux, lisez encore — dans Deuca­\nlion — le portrait de l'écureuil et dites-moi s'il ne vous semble\npas le voir courir et sauter de branche en branche dans la forêt.\n   Comme de tous les q u a d r u p è d e s , il n'en est aucun de si laid ni de si m i s é ­\nrable que le Paresseux, de m ê m e , de quelque façon que vous l'envisagiez, il\nn'en est pas de si joli, de si h e u r e u x , ni de si merveilleux, que l'écureuil. I n n o ­\ncent en toutes ses entreprises, inoffensif dans la conquête de sa nourriture,\njoueur comme u n petit chat, et surpassant la fantastique adresse du singe,\nmais avec la grâce et la vivacité d'un oiseau, le petit prodige aux yeux noirs\nde la forêt glisse de b r a n c h e en b r a n c h e , plutôt comme u n rais de soleil\n que comme u n e créature vivante. Il saute et s'élance et s'enlace, c ù il veut :\nun chamois est lent comparé à lui, et une panthère e m p ê t r é e ; grotesque, tel\nun gnome, gracieux, telle u n e fée, délicat comme les plumes soyeuses du\n roseau, beau et fort comme la spirale d'une fougère, il vous h a n t e , vous\nécoute, se cache de vous, vous cherche, vous aime, comme si l'ange gardien\n de vos enfants l'avait fabriqué lui-même, p o u r leur servir de joujou céleste.\n\n  Que cela est joli, n'est-il pas vrai? Que toutes ces comparai­\nsons sont naturelles, heureuses, bien venues, et quelle puis­\nsance d'évocation dans cette prose alerte, vivante, souple,\nondoyante et qui se plie à toutes les impulsions de la pensée.\n                                             *   *\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "158                                  DURENDAL\n\n\n\n   Mais puisque nous en sommes à des portraits, et que nous\navons été, en remontant, dans l'échelle des êtres, remontons\nd'un degré encore, et lisons pour finir les quelques lignes,\nd'observation si fine et comme toujours si a i m a n t e , qu'il\nconsacre dans Aratra Pentelici à décrire le caractère de l'enfant.\n    Autant que j'ai pu moi-même l'observer, le caractère distinctif de l'enfant\nest de toujours vivre d a n s le présent tangible, prenant peu de plaisir à se\nsouvenir, et rien que du tourment à a t t e n d r e ; également faible d a n s la\nréflexion et d a n s la prévision, mais possédant de façon intense le présent\nactuel, le possédant, en vérité, de façon si intense, que les douces journées de\nl'enfance, paraissent aussi longues que plus tard le paraîtront vingt j o u r s , et\nappliquant toutes ses facultés de cœur et d'imagination à de petites choses,\nde façon à pouvoir les transformer en tout ce qu'il veut.\n    Confiné dans un petit j a r d i n , il ne rêve pas être quelque part ailleurs.\nMais il en fait un grand j a r d i n . E n possession d'une cupule de gland, il ne\nla méprisera pas, ni ne la jettera, ni n'en désirera u n e d'or à la place. C'est\nl'adulte qui fait cela. L'enfant g a r d e sa c u p u l e de gland comme u n trésor, et\ndans son esprit il en fait une coupe d'or, de telle sorte q u ' u n e g r a n d e per­\nsonne qui se tient près de lui tout émerveillée, est toujours tentée de lui\nd e m a n d e r , à propos de ces trésors, non pas : « Qu'est-ce que vous voudriez\navoir de mieux que cela? », mais : n Qu'est-ce qu'il vous est possible de voir\nen cela? » Car pour le regardant, il y a une disproportion risible et incom­\npréhensible entre les paroles de l'enfant et la réalité. L e petit être lui dit\ngravement, en tenant la gaine de gland, que « ceci est une couronne de reine\nou u n bateau de fée », et, avec u n e délicieuse effronterie, il s'attend à ce que\nvous croyiez la même chose. Mais notez que le gland doit être là, et d a n s sa\nmain à lui : « Donnez-le-moi, alors, j'en ferai quelque chose de plus p o u r\nmoi. » Tel est toujours le propre mot de l'enfant.\n\n   C o m m e on le voit aussi bien dans cette analyse du caractère\nde l'enfant, que dans ses portraits de l'hirondelle et de l'écu­\nreuil, et dans ses descriptions des mousses, il y a ici, et toujours\ndans les descriptions de Ruskin, plus q u ' u n simple talent\nd'observation. Il y a en plus, une s y m p a t h i e pour tout ce qu'il\nobserve, la joie de découvrir la vie aussi belle, aussi pleine de\nmystères, de leçons et d'enseignements, il y a l'amour de tout\nce qu'il contemple dans la nature, et la salutaire h a b i t u d e ,\npuisée dans une éducation religieuse, d'y voir Dieu en tout, d'y\nchercher Dieu partout. E t sans doute, éclairé de moindres\nlumières, Ruskin n'y adore pas Dieu avec une foi aussi com­\nplète que le prêtre-poète dont je vais parler après lui — mais\nils se ressemblent en ceci, que chrétiens tous deux, ils sont\nrendus plus religieux par la contemplation de la nature.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                  D'AME     DU       NORD                              159\n\n\nCar, dans les différents aspects qu'ils en découvrent, et dans\nles moindres choses qu'ils y perçoivent, jour après jour, ils\npuisent une intelligence plus parfaite et plus reconnaissante, de\nl'amour, de la sagesse, et de la beauté du Créateur.\n\n                                           *\n   Q u a n d l'âme écoute, dit dans un de ces Petits Poèmes — le second écri­\nvain dont je veux parler — toute chose vivante parle, le plus léger m u r m u r e\npossède son langage : les feuilles des arbres jasent entre elles, les vagues des\nfleuves bavardent joyeusement : le vent, les prairies et les nuages, ces\nchemins foulés par le pied sacré de Dieu, traduisent avec tendresse le Verbe\nprofond et mystérieux... Q u a n d l'âme écoute...\n\n   Ainsi en a-t-il été du prêtre-poète Guido Gezelle. Son âme\nreligieuse et attentive a compris, et pénétré le langage de tout\nce qui vit, dans la n a t u r e . Dans ce grand livre toujours ouvert\nil lit, avec autant de reconnaissance et d'amour qu'en son bré­\nviaire.\n    O h ! j'aime tant, dit-il, à me trouver en plein champ et à contempler\nl'abîme du ciel. Je sens alors croître mon cœur et je tremble : je sens alors\nque je ne suis plus de t e r r e . . . J e suis esprit, je suis roi, je règne sur l'univers,\nje suis noble, je suis puissant, je c o m m a n d e .\n    O ciel, ciel bleu, ciel profond, tu ne m'échappes pas, si profond que tu\nsois.\n    O nuages, je chevauche vos cimes, je conduis vos orages, et je les tiens en\nb r i d e ! O terre, p e r d u e loin au-dessous de moi, je pénètre du regard tes p r o ­\nfondeurs secrètes. O montagnes, ô arbres, mon âme qui porte leur empreinte\ns'élève vers vos faîtes.\n     H e r b e r a m p a n t à mes pieds, mon cœur comprend tes humbles tiges.\n     Dieu, — et c'est à genoux que je parle m a i n t e n a n t — Dieu, je vous com­\nprends, je vous connais et je vous a i m e ! O Dieu, moi seul suis votre prêtre\nsur terre, votre création est mon temple et je devrai vous rapporter u n jour\nde mes mains tout ce que vous avez créé.\n\n                                           *     *\n\n  Au prêtre qui vient de célébrer la sainte messe, l'Eglise\nenjoint de réciter le merveilleux cantique des trois jeunes\nhommes dans la fournaise, louant Dieu pour toute la création\nmatérielle. Il est des âmes consacrées, qui ne se contentent pas\nde s'entretenir quelques instants dans ces sentiments d'actions\nde grâce, mais qui demeurent toute la journée, et toute\nleur vie remplies de ces affections. Ainsi en fut-il de sainte\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "160                            DURENDAL\n\n\nRose de L i m a et de sainte Catherine de Sienne, que la vue\nd'une fleur pouvait plonger en extase; ainsi en fut-il de saint\nFrançois d'Assise, qui, comme Ruskin le rappelait plus haut,\naima non seulement les fleurs et les oiseaux, mais les bêtes\nféroces, comme le loup d'Agubbio, auquel il donna la main\nen l'appelant « F r è r e L o u p » et tous les êtres qu'il chanta\ndans le ravissant cantique des créatures.\n   Ainsi en fut-il, dans une certaine mesure, du poète et du prêtre\nGuido Gezelle. C o m m e les saints que je viens de citer, comme\nRuskin aussi auquel il ressemble sous ce rapport, il aima toutes\nles créatures, et passa sa vie dans une contemplation fervente\nde la nature. Mais il y a entre eux cette différence, que Ruskin,\ngrand maître de l'esthétique, chante les beautés de tous les pays\nqu'il traverse, dans ses voyages à la recherche des œuvres d'art,\ntandis que Guido Gezelle, immobilise, autant par goût, que par\nles devoirs de son ministère, ne sort pas de son pays, et ne\nsemble voir au m o n d e que la F l a n d r e , le pays où il est né, où il\na vécu, prié, chanté, et exercé le saint ministère. Mais aussi, si\nson horizon est plus rétréci, comme il a compris, aimé, et pour\njamais fait vivre dans ces vers, ce coin de terre où sa vie s'est\nécoulée tout entière.\n                                         *\n                                   :):   :J:\n\n\n   Son œuvre est comme un miroir magique, où passe et se reflète\nen tableaux continuellement changeants, toute la F l a n d r e : ses\npaysans, les cultivateurs aux mœurs paisibles, à la foi robuste,\nles laboureurs et les moissonneurs, les rouisseurs de lin et les\npêcheurs des dunes, les tisserands qui chantent assis à leur\nmétier, « tandis q u e les navettes glissent légères à travers la\ntrame » et les dentellières affairées, faisant voltiger leurs fuseaux\nde leurs doigts agiles, toute la vie journalière enfin, et toute\nl'activité courageuse de ce peuple croyant et travailleur.\n   T o u s les aspects de la terre natale y sont évoqués, toutes ses\nrichesses y sont remises sous nos yeux : l'opulence des champs\nde blé ondoyant à perte de vue, la poésie des champs de lin\naux fleurs bleues, et les prairies luxuriantes que les vaches de\nCassel « fleurissent, du brun pur de leur pelage ». T o u s les\narbres des F l a n d r e s : le chêne, le tilleul, les aulnes, les hêtres\n« et le bouleau flexible, qui fouette le vent, du fléau de ses bran­\nches » y sont chantés, mais avec une prédilection particulière,\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                                L'AME    DU NORD                                  161\n\n\n\nles saules, « dont un frais éventail couronne toujours la tête »,\nles arbres fruitiers, et les peupliers, « les premiers, les derniers\ndans l'année chaude, dans l'année froide ».\n   Toutes les fleurs, et toutes les plantes qui poussent sur le sol\nnatal, trouvent aussi en lui un a d m i r a t e u r et un ami, j u s q u ' a u x\nplus méprisées, comme le chardon et la traînasse, jusqu'aux\nplus inconnues hors de F l a n d r e , comme la j o u b a r b e , qui plonge\nses racines dans le chaume épais, et qui, selon la croyance\npopulaire, protège les maisons contre le tonnerre.\n   Il pousse partout quelque chose, — dit le poète, et le voilà en admiration\ndevant l ' h u m b l e mousse, — qui, sur les garde-fous des vieux ponts, étend ses\npetites\" verrues, et couvre tes pierres bleues du disque de ses tons j a u n e s , gris\nou verts.\n   Regardez-la, si vous avez des yeux pour voir : arrêtez-vous, regardez-Ja\ntrempée de pluie et de soleil, et dites-moi si le plus beau tapis, la plus fine\nbroderie, sont mieux travaillés qu'elle.\n   Que maintenant parmi elle, auprès d'elle, autour d'elle, des fourmis ou\ndes cousins fassent trotter leurs pattes, que des ailes claires comme verre y\nmettent leur arc-en-ciel... a h ! dites-moi, s'il est rien de plus beau, de plus\ncharmant !\n   Il vit partout quelque chose, au-dessus comme au-dessous de l'eau : les\nfleurs semées par le vent éclosent jusqu'au faîtes des toits, les tuiles elles-\nmêmes sont animées, et l'humble fleurette se plaît à nicher jusque dans\nl'humble c h a u m e .\n\n\n  Est-il un seul pouce de notre sol, de la L y s à l'Escaut, au bord de la mer,\nsur le sable, sur les maisons, sur les échalas, où ne vive quelque chose, où\nne croissent quelques fleurs, ou quelques feuilles charmantes? P a r t o u t il\npousse quelque chose... partout.\n\n\n\n    P a r t o u t aussi, pour compléter cette évocation de son pays,\n ou presque partout, dans les recueils de Gezelle, il y a quelqu'oi­\n seau qui chante, et il n'est point de petite bestiole emplumée de\n nos climats, qu'il n'ait regardée, décrite, observée, avec un fra­\n ternel et toujours jeune amour. Moineaux hardis, pinsons\n allègres, fauvettes agiles, mésanges toujours en mouvement,\n loriots au plumage éclatant, et merles siffleurs, hochequeues,\n rouges-gorges, bergeronnettes, tout un peuple d'oiseaux voltige\n et chante dans ses vers. E t ses vers à lui, chantant des oiseaux,\n semblent voler aussi, et chanter avec eux. Il a, pour imiter le\n babil et les appels, et les cris dans le feuillage, et les chants de\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": " 162                                 DURENDAL\n\n\n\nses amis, une sveltesse de r y t h m e , et des richesses dé rimes\nspontanées qui émerveillent. Mais parmi tous les oiseaux, il en\nest deux qu'il célèbre de préférence, et c'est naturellement le\nrossignol, à cause de l'ardeur irrésistible de son chant, et « la\ngrise alouette » pour l'élan de son vol et pour les espérances\nchrétiennes, que son ascension dans les hauteurs, avive en lui.\n   Je ne t'entends pas encore, ô rossignol ! — dit-il, dans un de ces poèmes pri-\nmesautiers, jaillis du cœur, qui viennent si naturellement sous sa p l u m e . — Le\nsoleil de P â q u e s est pourtant à l'orient. Où lardes tu si longtemps? Aurais-tu\nd o n c oublié de venir n o u s consoler?\n\n  E t quelques jours plus tard, après le retour du consolateur\ndésiré, il écrit :\n   T o u t e la nuit, le sobre rossignol, affolé de douleur, m'a dépeint son tour­\nm e n t . Quel mal les oiseaux lui ont-ils dit de sa c o m p a g n e ? Ou bien la\ncalomnie n'est-elle c o n n u e que des h o m m e s ?\n   — Le sommeil l'a quitté. C'est en vain qu'il fait nuit, et que tout repose :\nhomme.;, femmes, oiseaux, bétail, m m e h e r o n s et abeilles; il veille, et d a n s\nson chant magique gémit sa plainte óplorée. Qu'est-ce donc qui l'attriste?\nSerait-ce son exil?\n   — Préférerait-il le pays où on l'appelle Bulbul? Les feuilles ne seraient-\nelles pas assez vertes? Les parfums auraient-ils perdu toute saveur? N e trou­\nverait-il p a s , aux fleurs de notre F l a n d r e , autant d'éclat qu'aux rosiers qui\nparent l'Orient splendide ?\n   N e mange-t-il pas? De quoi vit-il? Comment peut-il chanter et veiller sans\ncesse, toujours à jeun : de la b r u m e à l'aube, et de l'aube à midi, alors que les\nh o m m e s doivent, h é l a s ! dormir, m a n g e r et travailler.\n   — O cœur a i d e n t ! ô rossignol! ô c h a n t r e ! Dieu t'a élu entre tous, pour\n nous servir d'exemple. O h ! si, dans m o n triste exil, il m'était d o n n é de\nm'aflranchir de tout lien corporel, et de consacrer ainsi ma vie à sa louange.\n\n                                         *   *\n   Si la mort seule devait affranchir le poète « de tout lien cor­\nporel », au moins lui fut-il donné de réaliser la seconde partie de\nson souhait. Car comment ne pas voir que toute sa vie vraiment\nfut consacrée à la louange de Dieu. Dans les oiseaux, dans les\narbres, dans les fleurs et dans les plantes, dans les hommes,\nles femmes et les enfants, c'est Dieu qu'il voit toujours, au fond,\nce sont des créatures, qui lui font admirer, exalter, bénir la\nsagesse parfaite et la toute-puissance du Créateur.\n   « Oh ! que ne suis-je, dans tous mes actes, dans mes soucis,\ndans mes tourments, chez moi, hors de chez moi, quoi que l'on\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                             L'AME   DU    NORD                           163\n\n\nfasse, quoi que je subisse. Oh ! que ne suis-je, comme cette petite\nfleur (dit-il dans un poème sur l'héliotrope), tourné vers vous,\nde cœur et d'âme, ô vivifiante lumière du soleil. »\n   Qu'il écoute chanter un oiseau ou qu'il contemple une fleur,\non le voit, ses désirs sont pareils. Son cœur fixé en Dieu ne\nsaurait s'attacher à un autre objet, et comme le pur amour qui\nles inspire est communicatif, les vers de Gezelle, ont,\ncomme tout témoignage convaincu, en plus de leur beauté\nlittéraire, le précieux privilège de tourner doucement, mais\npresque irrésistiblement vers Dieu, le cœur de tous ceux qui les\nlisent.\n                                       *\n\n   « N u l ne peut aimer Dieu », disions-nous, en citant un\npassage de Ruskin, « qui n'aime tous les êtres que son Père\naime. » C'est ainsi que le bon prêtre aime son t r o u p e a u ; c'est\nainsi que Guido Gezelle aima, du plus t e n d r e amour, les âmes\nqui lui furent confiées. Professeur de poésie p e n d a n t quelque\ntemps au petit séminaire de Roulers, il y enseigna, parait-il,\navec un tel succès, que non seulement sa classe, mais que tout\nle collège ne parlait plus d'autre chose que de littérature et de\npoésie. C'était trop beau. On relégua le trop éloquent professeur,\ndans un vicariat d'une petite ville des F l a n d r e s , et, si les bonnes\ngens de la paroisse, et les pauvres qui vécurent près de lui,\npendant ces années, gardent encore le souvenir de la vie chari­\ntable, h u m b l e , et mortifiée que Guido Gezelle m e n a comme\nvicaire, au moins le public n'entendit-il plus parler de lui.\nP e n d a n t trente ans, il se tut, mais avant d'entrer dans cette\nlongue période de silence, un volume p a r u t : Gedichten, Gezangen\nen Gebeden, publié par deux de ses élèves, et dont nous détachons\ntrois petits poèmes : Comment vas-tu? Tu me manques et Une\nbranche de cerises, parce qu'ils montrent bien, de quelle tendresse\n affectueuse, le prêtre et le poète réunis en Gezelle, aima les\njeunes âmes qu'il eut tout à la fois, à diriger et à former.\n\n                             Gomment vas-tu?\n   Comment vas-tu, comment vas-tu, mon enfant, toi que j'ai porté jadis — et\nj'en suis fier — au travers de mainte tempête? Comment vas-tu?\n   Souvent la nuit, lorsqu'il vente et que la tourmente tourbillonne, lorsque\nd'angoisse mon cœur s'arrête, c'est à toi que je pense. Comment vas-tu ?\n   Que tu ailles vers le nord ou vers l'ouest, que tu ailles vers le sud ou vers\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": " 164                                  DURENDAL\n\n\nl'est... te reverrais-je, te reverrais-je jamais, mon enfant, en dépit des\norages ?\n   O lien qui enchaîne cœur à cœur, tiens bon, n e te romps pas, jusqu'à ce\nque, ressuscites du t o m b e a u , nous battions l'air de nos ailes éclatantes, et\ndirigions à travers le ciel notre vol joyeux, vers Celui dont nous avons refusé,\ndepuis longtemps peut-être, de voir le signe d'appel, et d'entendre la voix\naimée!\n   C o m m e n t vas-tu, mon enfant, comment vas-tu? O dis-le-moi, je t'en s u p ­\nplie, comment vas-tu ?\n                                                 *\n                                             *       *\n                                    Tu me manques\n   T u me m a n q u e s , où que j'aille, d'où que je vienne, le matin, tout le long\ndu jour, et plus encore le soir.\n   — Q u a n d , seul, je pleure, on de peine ou de joie, tu me m a n q u e s , ô com­\nbien tu me m a n q u e s , tout près de moi !\n   — L'oiselle ne m a n q u e pas autant à l'oiselet pris au p i è g e ; la mère ne\nm a n q u e pas a u t a n t à l'enfant, ni l'enfant à sa mère.\n   — J ' e n t e n d s chanter, il est vrai, et le son de l'orgue ne me m a n q u e p a s .\nO h ! non, mais ton chant m a n q u e au chant de l'orgue, et il me m a n q u e aussi.\n   — Tu me manques, lorsque le mensonge vient en souriant vers moi,\ncomme tu souriais jadis, en m'apportant tes vers, en e m p o r t a n t les miens.\n   — T u me m a n q u e s e n c o r e . . . ai-je besoin de te dire o ù ? H é l a s ! je t'ai si\nsouvent d o n n é Dieu dans le m y s t è r e !\n   — C'est là surtout que tu me m a n q u e s , c'est là surtout que tu me m a n q u e s\net je p l e u r e . P l u s d'espoir de retour, plus aucun espoir.\n   — P l u s d'espoir, plus aucun espoir, si petit qu'il soit, ne me reste dans\ncette vie, mais d a n s le sein de la bonne mort tu ne me m a n q u e r a s pas,\nn'est-ce pas ?\n                                                 *\n                                             *       *\n                               Une branche de cerises\n   — U n e b r a n c h e de cerises, enfant, u n e branche de cerises mûries d a n s\nl'éclatante lumière d'or de l'été.\n    — Gonflées de suc, si douces, si sûres, pleines de jus, pleines de douceur,\nelles brillaient sur l'arbre, elles parlaient sur l'arbre : « Cueille-nous, cueille-\nn o u s , disaient-elles, cueille et apaise ta soif, nous sommes mûres et belles ! »\n    — Elles pendaient à leur branche, balancées par le vent, le tiède vent\nd'été.\n   — « Cueille-nous, cueille nous, cueille-nous, criaient-elles. » J e les cueillis.\nQu'elles pesaient l o u r d ! La bénédiction du Seigneur pesait sur elles !\n    — P r e n d s et remercie Celui qui les créa, qui les forma. Dis lui merci,\nmerci, merci !\n   — R e g a r d e le ciel, c'est là qu'il est, c'est là qu'est D i e u ! Les y e u x en\nl'air, comme l'oiseau qui en buvant, lève i n n o c e m m e n t la tête, dis-lui merci,\nmerci, merci !\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                                 L'AME DU NORD                                  165\n\n\n    — F i d è l e comme la bête chétive, fidèle comme les feuilles et les fruits,\n fidèle comme la fleurette, fidèle c o m m e le grain de sable sous nos pieds,\n remercie-Le !\n    — O h ! goûte ces cerises! Il est si doux, si doux de goûter un fruit m û r , et\n de se sentir monter au cœur, u n e joyeuse gratitude !\n    — Apprends la langue, qui par mille bouches, ne cesse de proclamer : « Sei­\n gneur, merci ! merci p o u r la vie, merci pour la lumière, merci p o u r la lumière\n et pour la vie, merci pour l'air et pour la lumière, et pour la vue et pour\n l'ouïe et pour t o u t ! Merci, S e i g n e u r ! »\n    — Enfant, u n e branche de cerises, de cerises éclatantes... Re m e rc ie -Le .\n                                            *\n                                        *       *\n    E t m a i n t e n a n t que dire, car il faut conclure, du talent litté­\n raire de Gazelle, et de la traduction de ses poèmes choisis par\n MM. C a m m a e r t s et Vanden Borron (1). Pour Gezelle d'abord\n il est, comme le fait remarquer M. Cammaerts dans l'intéres­\n sante préface de ce recueil, une figure à part dans la poésie\n contemporaine. « P o p u l a i r e et m y s t i q u e , dit le traducteur,\n c'est par ce double caractère, que Gezelle se distingue de nos\n meilleurs écrivains de langue française : Maeterlinck, Ver-\n haeren et Van Leerberghe, dont le génie si harmonieux, si puis­\nsant, si précieux qu'il soit, reste virtuellement inaccessible au\n peuple. »\n    Personne, au contraire, qui ne puisse comprendre, goûter et\ntirer profit des poèmes de G u i d o Gezelle. Il est populaire au\nsens le plus élevé du mot, populaire comme l'Evangile, en ce\nsens que tous, les plus savants comme les plus simples, le peu­\nvent lire, et y trouver lumière et réconfort. Il est populaire en\nce sens aussi, qu'il résume les aspirations de-tout un peuple,\nqu'il en a chanté, comme je l'ai dit, la vie simple et le cadre\nfamilier, avec une puissance d'expression et de vision, avec un\nnaturel, une fraîcheur d'impression, une spontanéité d'images\net de vers, que nous n'avons trouvé, au même, degré, en aucun\nautre poète.\n   Comme exemples de ces qualités descriptives, de la netteté,\net de la simplicité de sa vision, lisez tout d'abord le petit poème\nintitulé.: O paysan, comme reluit ta bêche!, et voyez quelle puis­\nsance dé vision, quelle couleur, et quelle poésie dans ce simple\nspectacle d'un p a y s a n , qui bêche, et retourne son c h a m p !\n\n (1) GUIDO GEZELLE, Poèmes choisis. Traduits du flamand par Emile Cammaerts et\nCharles Vanden Borren. Louvain, Peeters, 1908.\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "166                                DURENDAL\n\n\n\nComme cela est exprimé nettement, et quel repos c'est pour\nl'âme que la lecture de pareils poèmes.\n\n                    O paysan, comme reluit ta bêche !\n   O paysan, comme reluit ta bêche, lorsque, courbant ton cou robuste, tu\nrecules lentement, pas à pas, en retournant le c h a m p de D i e u !\n   L e soleil te suit, docile, tandis que tu peines et tu travailles, laissant\ntomber sur la bêche brillante l'éclat de son regard tout-puissant.\n   E t ta bêche active, retournant le sol, étincelle au soleil, et renvoie vers moi\nses traits éclatants. U n tel faisceau de rayons jaillit alors de la terre sombre,\nqu'on croirait voir l'éclair redoutable de Dieu.\n   — Mais non ! Les pigeons savent bien que tout cela n'est que travail de\nbêche et jeu de soleil, et leur vol insouciant, ô paysan, suit ton travail cham­\npêtre.\n   — Le hochequeue t'accompagne, c o m m e eux, de son allure hardie, et ne\ncraint ni ta bêche, ni son éclair, lorsqu'il aperçoit quelque ver.\n   — E t j ' a i m e aussi, bêcheur, à te suivre dès l'aube, et à te chanter ma chan­\nson, lorsque la fatigue t'accable.\n   — Que Dieu t'aide, brave h o m m e , et si la prière de quelqu'un qui aime\ntes pareils peut t'aider, je souhaite que la bêche ne creuse pas de sitôt ta\n tombe !\n   — Puisses-tu un jour, ton travail accompli, voir rentrer u n e heureuse\nrécolte, et m u r m u r e r en soupirant : \" Soyez remercié, ô Vous qui adoucissez\n ma t â c h e ! >>\n                                          *\n\n   Puis, lisez encore ce merveilleux poème des Saules, si cha­\ntoyant de couleur et de lumière, d'un sentiment si profond, de\nforme si heureuse, avec le c h a r m a n t refrain qui rappelle aux\nlettrés un poème qu'assurément Gezelle ne connut pas, mais\ntout semblable de construction, dans le Livre de Jade de J u d i t h\nGautier.\n                                    Les Saules\n    Q u e de fois n'ai-je pas détaché u n e feuille de saule pour la jeter dans\n la Mandel errante !\n    Q u e de fois, sur ce b a n c , a u bout du jardin, ne vous ai-je pas adorés,\n saules brillants!\n    Qui traduira votre image, noble nature, qui vous chantera, saules brillants ?\n    Là-bas, d a n s la vaste prairie, qui vous peindra, saules brillants?...\n    Mais voilà que surviennent ceux qui escomptent le prix de votre v e n t e . . .\n    Les voilà! — O saules, baissez-vous, cachez vos troncs! Ils viennent, les\n voilà!\n    Assis, ils font crier le fer contre la pierre, la pierre contre le fer qu'ils\n aiguisent.\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                                L'AME    DU          NORD                         167\n\n\n   O T e r r e , mère de tout ce qui vit, vous avez e n g e n d r é , vous avez nourris\nles saules.\n   Ils se c r a m p o n n e n t à vous, leur mère. Avec tant de force, avec tant de\ntendresse. — Doivent-ils, doivent-ils en être arrachés?\n\n\n\n   Que de fois n'ai je pas détaché u n e feuille de mon a l b u m , et ne vous\nai-je pas adorés, saules brillants?\n   Alors, 0 saules superbes, vous vous dressiez encore là : aujourd'hui vous\nvoici gisants, abattus.\n   Que de fois ne vous ai-je pas contemplés, le m a t i n , lorsque l'aube entou­\nrait votre c o u r o n n e d'argent, d'un ruban bleu, pareil à celui qui retient la\nchevelure des Anges!\n   D é n o u é bientôt par le soleil, ce b a n d e a u se fondait d a n s le bleu du\nciel, et, splendides, vous surgissiez alors dans la lumière, r a y o n n a n t s de\nbeauté.\n   Ainsi surgit un jour du t o m b e a u , Celui qui créa la nuit et le jour, le ciel\net la terre.\n   Ainsi mon â m e , tu briseras un jour tes liens, et tu t'élèveras, soutenue\npar tes ailes.\n                                         *       *\n   Que de fois n'ai-je pas détaché u n e feuille de mon a l b u m pour la jeter\ndans la Mandel plaintive!\n   O saules superbes, vous secouiez naguères votre manteau dans la lumière\ndu matin ; et, frémissants, vous en faisiez ruisseler comme de l'or et de\nl'argent, tout un chœur d'oiseaux sautillant et chantant.\n   Et par mille sentiers irisés, le soleil se frayait un passage à travers vos\nbranches pleines d'ombre, de mystère, de verdure, pleines de couleurs\nindicibles : de rouge flamboyant, de blanc éclatant, de pourpre scintillant,\npleines d'étoiles, d'étincelles, de pierreries fastueuses, qui tombaient en\ntintant clans l'eau.\n   Tels, vous vous dressiez naguères, saules s u p e r b e s , dans l'aube resplen­\ndissante, le bras sur le cou et le cou sous le bras, — a p p u y é s l'un sur l'autre\ncomme deux amis, étendant d'une rive à l'autre votre voûte gigantesque,\nédifiée sur l'eau comme u n e église.\n   L e n t e m e n t , la rivière souriante glissait entre vos troncs.\n   J'ai souvent detaché une feuille de mon album, pour la jeter dans la\nMandel errante.\n   Mais il en est une que je conserve aujourd'hui, sur laquelle on peut\nlire : « U n e feuille de saule. »\n                                             *\n                                         *       *\n   Enfin, pour finir, car je ne puis tout citer, admirez le petit\nchef-d'œuvre intitulé J'aime à te voir, dentellière, et comprenez\nle bien qu'ont dû faire de pareils poèmes, en évoquant et remet-\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": " 168                                  DURENDAL\n\n\nt a n t en relief, tous les usages pieux et populaires, toutes les\ncoutumes religieuses que la tradition a transmis, et qui ont tant\ncontribué à garder au peuple flamand son individualité et son\ncaractère.\n\n                         J'aime à te voir, dentellière...\n    J'aime à te voir, dentellière de notre vieille F l a n d r e , tes doigts agiles tisser\nta toile d'araignée devant ton métier r a p i d e .\n    D a n s les mailles du dessin que tu traces, de-ci, de-là, sur ton coussin,\ncombien de sous prendras-tu, à l'aide de tes fils?\n    A peine de quoi te d o n n e r la lumière, la vie, un h u m b l e toit, une p a u v r e\nrobe. Ce sont pourtant tes dentelles qui surchargent les robes des reines.\n    T u ne p r e n d r a s a u c u n trésor, petite, mais dans ce fil que tu laisses\né c h a p p e r de tes fuseaux, tu as déjà capturé mon cœur.\n    J'aime à voir clignoter ta lampe qui boit à peine une goutte d'huile, et qui,\nréfléchie à travers ta carafe, te regarde tendre tes filets (1).\n    Combien de rangs d'épingles ne te vois-je pas piquer, c o u p sur c o u p , dans\nton coussin ! P l u s que je n'en puis compter.\n    T u dis : « Chaque coup d'épingle me rappelle, comme on chargea d'épines\naiguës la tête de Dieu tout-puissant, et quelle douleur amère il souffrit.\n    » E t comme on l'a toujours fait dans mon métier, je porte à mon front\nc h a q u e épingle, avant de l'enfoncer d a n s mon coussin. »\n    T u chantes parfois, enfant, tandis que tu mailles à l'aide de tes cent\nquenouilles. O h ! fais-moi d o n c entendre ce que dit ta chanson.\n    — E t la jeune fille chanta la chanson du Sire Alewyn : comment, d a n s sa\nfolle c r u a u t é , il tua la fille du roi.\n    — P u i s elle chanta : « U n est un », ce vieux refrain de dentellière qui\nd u r e bien trente points (2).\n    — Dis-moi encore, ma chère petite, la c h a n s o n de la Vierge Mère et\nde sainte Anne, que tu vénères comme ta patronne, et ta meilleure amie.\n    — E t faisant courir l'un dans l'autre, d e u x ou trois jeux de fuseaux, elle\nchanta suivant le rythme de sa main :\n    — « Vierge pure, enseignez-moi à adorer, comme il convient votre\nbeauté, qui, enrichie de la grâce de Dieu, semble de la neige fraîchement\ntombée.\n    — » Vous êtes restée Vierge Immaculée d u r a n t toute votre vie. Faites,\nma Mère, que ma dentelle et m o i - m ê m e , soyons aussi blanches que neige,\n    » Faites, Mère Vierge, que croissent en votre h o n n e u r , les fils entremêlés\ndes dessins que j'ai commencés sous vos y e u x ?\n    i) Vierge Immaculée, jamais assez louée, faites que le début et la fin de\ntous mes actes soient semblables à ce tissu virginal.\n\n\n   (1) Les dentellières ont l'habitude de placer entre leur lampe et leur métier une\ncarafe remplie d'eau qui concentre la lumière sur le coussin.\n   (2) C'est le telling, chanson du métier, qui aide à compter les poinls.\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                            L'AME DU NORD                              169\n\n\n    — P u i s , lorsque fils, fuseaux, dentelles et toutes choses me seront\n enlevés, douce Notre D a m e aux Neiges, préservez-moi de la peine\n éternelle. »\n                                     *\n\n\n   Il nous reste à dire notre reconnaissance et notre gratitude\naux traducteurs. Ardue au possible, semble avoir été leur\ntâche. Non sealement, comme ils le disent dans la préface, en\nraison de la difficulté de transposer d'une langue g e r m a n i q u e\ndans une langue latine, mais surtout, parce qu'il suffit de jeter\nun coup d'œil sur le texte original des poèmes, pour constater\nque les assonances, les allitérations, les locutions populaires y\nabondent, et constituent un des éléments les plus importants de\nla beauté poétique de Gezelle. E t néanmoins, malgré cette\nforme impossible à rendre a d é q u a t e m e n t , malgré l'opinion trop\nsouvent émise par des F l a m a n d s , que Gezelle est intraduisible\net qu'il y aurait impiété à entreprendre pareil travail, nous\nestimons (et nous croyons que tous ceux qui ont lu les poèmes\ncités ici, penseront comme nous) que les traducteurs ont bien\nmérité des Lettres françaises, en y introduisant un élément de\nvie et de beauté aussi important, que ce premier recueil des\npoèmes de Guido Gezelle.\n   Il est facile de répéter la boutade Tradattore, traditore! Mais\nil est tout aussi facile de la réfuter. Car l'adage serait vrai, si le\ntraducteur avait la prétention de donner en sa version l'équiva­\nlent de l'original; mais il est faux, si la forme étant, en\npartie, impossible à rendre exactement, le fond reste néanmoins\nassez important à lui seul, pour qu'il révèle une conception ori­\nginale et personnelle. Or, c'est ce qui' a lieu pour Guido Gezelle.\nIl est, certes, un des poètes les plus mélodieux qu'on puisse lire.\nSes petits vers sont une musique, et il serait vain de prétendre\ndonner en traduction le bonheur de ses onomatopées, la richesse\nde ses rimes, l'allure rapide, et la légèreté aérienne de ses\nrythmes.\n   Mais, dépouillé, tout au moins en partie, de cette forme inimi­\ntable — et, comme on l'a vu, il subsi.-te, m ê m e dans la forme\ndes poèmes traduits assez de beautés, pour qu'on puisse se faire\nune idée de l'original — il reste encore chez Gezelle l'origina­\nlité et la puissance de la vision, le charme d'une imagination\nfertile, spontanée s'il en fût, et surtout la conviction pénétrante\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "170                                     DURENDAL\n\n\navec laquelle il a parlé de tout ce qu'il a aimé et chanté dans\nses vers.\n                                *\n\n   « Il eût certes été regrettable», dit M. Cammaerts dans la pré­\nface de ses traductions, « de ne pas tenter d'abaisser la barrière\ndes langues qui isole deux génies, deux races différentes, et, ce\nqui est pis en Belgique, deux fractions d'une même nation his­\ntoriquement alliées; mais il eût été réellement coupable de\nlaisser plus longtemps prisonnière cette parole sacrée, cette\nsource de vie où tant d'âmes pourront puiser l'énergie et le\nréconfort. Il peut sembler superflu de prévenir la curiosité ou\nl'intérêt du public, en lui rendant accessible un poète dont il\nignore la langue; mais si l'esprit ailé qui porte cette langue\nchante une foi nouvelle, s'il apporte au cœur de l'humanité\nentière des paroles d'espoir, il faut avant tout élargir le cercle\nde son influence, reculer les ondes de sa répercussion, multi­\nplier les échos où elle retentit ».\n   Nous nous associons pleinement à cette façon de voir du tra­\nducteur de Gezelle. Un poète que l'on fait connaître, c'est, pour\nl'humanité, comme une mine pleine de trésors, que l'on met à sa\nportée. J a m a i s peut-être, nous n'aurions eu connaissance des\nrichesses accumulées dans les dix volumes de Gezelle, sans cette\ntraduction des Poèmes choisis (1). Aussi, en félicitant les traduc­\nteurs de leur heureuse initiative, souhaitons-nous voir leur\nrecueil répandu, et n o t a m m e n t dans les écoles, et les collèges\ndu pays, car en aucun livre de poèmes, les jeunes gens et les\nenfants ne pourront apprendre, avec autant de charme, à con­\nnaître Dieu, la nature, « la beauté de tout ce qui vit » autour\nd'eux, et la vie chrétienne, laborieuse et paisible des F l a n d r e s .\n\n\n\n   C'est un tout petit livre de quatre-vingt-deux pages, que la\ntraduction française des Paraboles de Johannes Joergensen,\nmais il suffit pour attester un talent original, et pour faire de\nson auteur une figure m a r q u a n t e des Lettres contemporaines.\n\n  (1) Nous savons et reconnaissons bien volontiers que les abbés CUPPENS et MŒLLER\neurent le mérite de publier, il y a plusieurs années déjà, les premières traductions fran­\nçaises d'un très grand nombre de poèmes détachés de Gezelle dans Durendal, et nous les\nlûmes alors avec bonheur, mais nous voulons parler ici de l'impression d'ensemble.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                                 L'AME    DU    NORD                                171\n\n\n\n    N é à Swendborg, dans l'île de F i o n i e , le 6 novembre 1866,\n Johannes Joergensen, nous dit M. Ageorge dans une Introduc­\n tion aux Paraboles, eut pour père un marin, qui l'emmena de\n bonne heure dans ses croisières : l'enfant, au fond des fiords,\n se pénétra du charme r o m a n t i q u e de la nature Scandinave. Dès\n le collège, il lut Byron, L e n a u , Heine, T o u r g u e n i e w et Shelley.\n Un peu plus tard il s'éprit du Faust de Gcethe, qui devint son\n livre de chevet, et bientôt, les Principaux Courants de Georges\n Brandes le jetèrent dans le panthéisme et le n a t u r a l i s m e .\n    Poète et romancier, il publia son premier recueil de vers\n en 1887, devint secrétaire d'un journal radical, et fit partie du\n groupe de jeunes écrivains danois, qui se réclamaient à la fois\n de Zola et d ' E d g a r Poë, de Baudelaire et de S w i n b u r n e , de\n H u y s m a n s et de Verlaine. Mais le matérialisme ne suffisait\n pas à ses aspirations. D'obscurs penchants mystiques le pous­\n saient à chercher le Dieu inconnu, et il a exprimé dans ses Con­\nfessions tous ces besoins inassouvis, et toutes les angoisses, qui,\n d u r a n t deux ou trois ans, déchirèrent son cœur. Enfin, en 1896,\n la crise se terminait par un acte d'adhésion formelle au catho­\n licisme, ce qui, dans un pays où il n'y a guère que des luthé­\n riens fanatiques, ou des libres-penseurs, semblait d< voir le\n condamner infailliblement à la misère et à l'oubli. De fait, il y\n eut une crise de misère et de souffrances physiques et morales\n à traverser, mais Joergensen en sortit plus trempé et avec le\n talent plus personnel qu'on a admiré depuis dans ses écrits (1).\n Plusieurs de ses livres, notamment Eva et le Feu sacré, une étude\n récente sur H u y s m a n s (2) et un volume intitulé Notre-Dame\n de Danemark (3) ont été traduits en allemand. Actuellement, il\n n'existe en français, que ce petit recueil des Paraboles,\n si bien t r a d u i t e s par M m e Husson, qu'on les dirait souvent\n écrites en français, mais M. Ageorge, en terminant son intro­\n duction, fait espérer la traduction prochaine de plusieurs oeuvres\n importantes.\n  Qu'est-ce qui fait le mérite de ces Paraboles? T o u t un\nensemble d.e qualités. L'originalité des sujets, l'heureux emploi\nde symboles d'une grande simplicité, pour exprimer des idées\n\n (1) JOHANNES JOERGEMSEN, Paraboles Traduction de Mme Husson. Paris, Sansot, 1908.\n (2) Très élégamment éditée dans la collection K u l t u r und Katholismus. Kircheim'sche\nVerlagsbuchanrtlung. Mainz und Munchen, arec un très beau portrait de Huysmans, 1908.\n  (3) U. L. Frau von Danemark. Jos Kösel. Munchen.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": " 172                            DURENDAL\n\n\n  qui préoccupent tout le monde, et pour les graver plus profon­\n  dément dans l'esprit, au moyen de comparaisons saisissantes et\n  faciles à retenir. E v i d e m m e n t le poète danois a été frappé, à la\n  lecture de l'Evangile, de la force persuasive, et pour tous\n  convaincante des paraboles, de cette forme poétique que Notre-\n  Seigneur avait employée, pour faire plus aisément comprendre\n  aux simples de tous les temps et de tous les pays, les maximes\n  de la morale chrétienne. Joergensen a eu l'intelligente initiative,\n  et le bonheur de la reprendre avec succès, pour opposer ces\n  mêmes maximes chrétiennes, — vieilles m a i n t e n a n t de vingt\n  siècles, et depuis vingt siècles ayant fait le bonheur de tous ceux\n  qui les pratiquèrent, — aux décevantes théories philosophiques,\n  des milieux qu'il fréquenta avant sa conversion.\n     Il n'attaque d'ailleurs aucune école en particulier, et ne fait\n pas de personnalité. Si son livre est satirique et m o r d a n t sous\n sa forme symbolique, ce n'est point un simple p a m p h l e t . C'est\n un recueil de remarquables poèmes en prose nettement et\n sobrement écrit, ou, avec cette puissance d'évocation de la vie\n et de la nature, que l'on a pu admirer déjà chez Ruskin et\n chez Gezelle, le poète danois glisse discrètement une morale\n réconfortante, en opposition aux prétentieuses déclamations sur\n le progrès et la liberté, qui rendirent la première partie de sa\n vie, si malheureuse et tourmentée.\n     Celui qui écrivit ces paraboles parle donc d'expérience. Il a\n connu et il a vécu successivement les deux genres de vie qu'on\n peut mener ici bas : celle d'abord, ou l'homme, se guidant par\n ses propres lumières, et prétend trouver le bonheur par la\n culture du moi, et la satisfaction de tous les appétits naturels —\n celle par contre h u m b l e , charitable et laborieuse des deux\npaysans visités par lui en O m b r i e , qui n'avaient pour biblio­\nt h è q u e que deux livres, un livre de prières et l'Imitation, qu'ils\nlisaient et relisaient sans cesse, ce qui leur avait donné « ce\nparfum de dignité » et cette douce paix que le poète « n'avait\nj a m a i s rencontrée a u p a r a v a n t ».\n    Melior est profecto humilis ritsticus qui Deo servit, quam superbus\nphilosophas, écrit, en épigraphe à celte calme et toute ensoleillée\nvision de l'Ombrie, qui termine son volume, Johannes Joer­\ngensen et ce texte de l'Imitation résume, en effet, la morale de\ntout le recueil. Mais il faut le lire en entier pour goûter\nl'originalité captivante des comparaisons et des idées du poète\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                  L'AME DU NORD                                        173\n\n\ndanois, et pour admirer la bienfaisante conviction avec laquelle\nil prêche la foi, au moyen de ses poèmes. T o u t e s les Paraboles\npourraient être citées comme exemples. J e signale comme\nles plus remarquables, à mon avis, Le fil d'en haut, La vigne\nvierge, Le pain, l'effrayante confrontation intitulée L'ombre —\net je transcrirai toute entière, pour qu'on puisse mieux juger\ndu talent de son auteur, celle que je préfère, parce qu'elle est\nla plus simple de toutes.\n\n                               Le grain de froment\n    C'était un j o u r d'automne triste et froid. Dans toutes les haies on aper­\ncevait les fruits rouges de l'églantier et du sorbier, et sur c h a q u e feuille le\nbrouillard avait laissé une petite perle; partout il n'y avait q u ' h e r b e fanée et\nfeuilles j a u n i e s . L e long des chemins boueux passait de temps en temps u n\nchariot solitaire, d o n t le conducteur avait un gros cache-nez de laine a u t o u r\ndu cou, et de temps en temps agitait ses bras, pour aviver la circulation du\nsang et se réchauffer un peu. C'était vraiment un jour triste : les h o m m e s\nqu'on appelle des poètes se promenaient, et se réjouissaient de voir c o m m e\ntout était triste ; ils mettaient cette tristesse en vers, et la vendaient à des j o u r ­\nnaux illustrés.\n    Mais ce même jour, un h o m m e était sorti p o u r semer. Avec son sac jeté\nsur son bras gauche, il s'avançait lentement, et de la main droite, il épandait\nle grain dans le sillon tracé par la c h a r r u e . L e c h a m p était vaste; il s'allon­\ngeait noir devant lui, sillonné de raies égales qui couraient tout du long,\nl'une à côté de l'autre. Au loin il semblait que le c h a m p se rétrécissait, mais\nil n'en était rien. Ce n'était q u ' u n e « illusion d'optique » du genre de celles\ndont les livres nous parlent, et que jamais je ne serai capable d'expliquer.\n    Et l'homme alla j u s q u ' a u bout, là où le c h a m p paraissait étroit; q u a n d il\ny arriva, il s'aperçut que le c h a m p était aussi large qu'ailleurs, mais ce fut le\nbout opposé qui lui sembla plus étroit. E t alors il revint sur ses pas, et\nquand il fut arrivé à son point de départ, il se retourna, et revint de n o u v e a u\nsur ses pas. Il semblait qu'il cherchait l'endroit où le c h a m p était plus étroit\net qu'il continuait d'aller parce qu'il ne pouvait pas le trouver.\n    C'est ainsi que beaucoup d'hommes passent leur vie. Ils cherchent ce qui\nest bien loin d'eux, et q u a n d ils l'ont atteint, ils se retournent, et, voyant dans\nle lointain ce qu'ils ont quitté, ils y reviennent, parce que ce qui est loin\nd'eux les attire toujours. Et de cette manière ils passent leur vie à chercher\net, se laissant tromper par un va-et-vient sans but, ils n'arrivent nulle part et\nne trouvent jamais le repos et la paix.\n    Mais le semeur ne ressemblait pas à ces h o m m e s . A c h a q u e pas qu'il\nfaisait il jetait un de ses grains — c'était du beau et bon froment bien rond, —\n et les grains tombaient, roulaient et se cachaient dans la terre noire et légère.\n    Et il continua de semer j u s q u ' a u soir. Alors son sac fut vide et il s'en alla\n à la maison pour manger et dormir.\n    Il y eut un grain de froment qui se trouva tout seul, entre deux mottes de\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "174                                       DURENDAL\n\n\n\nterre noire et mouillée. E t le grain de froment devint épouvantablement\ntriste. Il faisait sombre et h u m i d e , et l'obscurité et l'humidité augmentèrent\nencore, car le brouillard de la j o u r n é e s'était, pour la nuit, fondu en une\npluie serrée. C'était à désespérer.\n    C'est aussi ce que fit le grain de froment. Et, au risque d'augmenter son\nmal, il commença à fouiller dans sa mémoire, et à en faire sortir tous les sou­\nvenirs d'un temps meilleur.\n    Il pensa au temps où il s'élevait dans u n épi svelte, caressé par le soleil,\nbercé par le vent, se sentant à l'aise comme u n enfant dans les bras de sa\nm è r e . T o u t le grand c h a m p de blé vert-de-grisé était rempli d'épis sur pied,\net là-haut, dans le ciel bleu, il y avait un soleil r a y o n n a n t , et toutes les\nalouettes chantaient, depuis l'aube du jour jusqu'au soir. Et lorsque le soleil\nse couchait, il ne faisait ni froid ni h u m i d e , comme m a i n t e n a n t , mais une\ndouce rosée tombait, comme u n e o n d e rafraîchissante sur le grain\nchauffé par le soleil, et une g r a n d e lune d'or brillait d o u c e m e n t sur les\nc h a m p s mûrissants.\n    C'était le bon temps, le temps passé pour jamais\n    Car, hélas ! le jour terrible vint, où la faux siffla dans les c h a m p s , et, avec\nu n son r a u q u e , se traça un chemin à travers les épis. E t lts m o i s s o n n e u r s lui\nsuccédèrent avec leurs râteaux, et les épis furent liés en g e r b e s , et chargés\nsur des voitures. L e c h a m p entier ressemblait à un c h a m p de bataille, d'où\nles morts et les blessés étaient transportés, sans interruption, dans desvoitures.\n    E t le jour plus terrible encore vint, où sur l'aire, le fléau dansa sur le grain\ndoré, et le toucha sans pitié, avec la fureur d'un soldat qui se bat à l'aveu­\nglette. Et les épis se dispersèrent, les petites familles de grains qui avaient\nété réunies dès leur verte jeunesse, et les grains isolés volèrent c h a c u n de son\ncôté, et ne se revirent plus j a m a i s .\n    Mais, d a n s le sac à grains, on se trouvait p o u r t a n t encore en société. On y\nétait bien u n peu serré, et, de temps en temps, on avait bien u n peu de peine\nà respirer, mais du moins, on pouvait bavarder ensemble, on avait des com­\npagnons d'infortune ..\n    Maintenant, c'était l'abandon complet, la triste solitude, la destruction\ncertaine... Le grain de froment savait qu'il ne pouvait pas supporter l'humi­\ndité : dans ces derniers temps il était devenu si sensible !... Il se sentait gon­\nfler, son épiderme se désagrégeait. Il sentait l'humidité le pénétrer de plus en\nplus... Cela ne pourrait plus aller bien longtemps, avant que tout entier il ne\nsoit trempé d'outre en outre par cette h u m i d i t é . . . Alors qu'arriverait-il de lui ?\n    Le jour suivant, la herse passa sur le c h a m p , et le grain de froment vint à\nse trouver d a n s les ténèbres les plus épaisses, avec de la terre au-dessus de\nlui, de la terre au-dessous, de la terre de tous côtés. E t l'humidité resta.\n    Le grain de froment se sentit bien malade. Il comprenait que quelque chose\nse brisait et fermentait en l u i ; l'eau le pénétrait de toutes jparts, il n'y avait\nplus un seul petit coin sec dans ses entrailles. C'était comme s'il allait périr.\n    Alors il envoya une dernière pensée, un dernier mélancolique regret au\ntemps ensoleillé de sa vie, et il eut cette plainte :\n    — A h ! pourquoi fus-je créé, si je dois finir d'une manière si affreuse? C'eût\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                 L'AME     DU         NORD                          175\n\n\nété bien mieux pour moi, de n'avoir jamais c o n n u la lumière du soleil, et\nd'être préservé de cette détresse !\n   Alors une voix se fit entendre à ce pauvre être a b a n d o n n é , et la voix sem­\nblait sortir de l'intérieur de la terre :\n   — Ne crains pas, disait-elle, tu ne dois pas périr. A b a n d o n n e toi avec\nconfiance et de bon gré, et je te promets une vie meilleure. Meurs, parce que\nc'est ma volonté, et tu vivras.\n   — Qui êtes-vous, vous qui me parlez? d e m a n d a le grain de froment, pen­\ndant qu'un sentiment de respect l'envahissait tout entier, car la voix semblait\nparler à toute la terre, même à l'univers entier.\n   — J e suis celui qui te créa, et qui maintenant veut te c r é e r a nouveau,\nrépondit la voix.\n   Alors le pauvre grain de froment mourut, s'abandonnant à la volonté de son\ncréateur, et ne sut plus rien de rien.\n   Un matin de p r i n t e m p s , au début de l'année, un germe vert sortit sa tête\nde la terre h u m i d e . L e soleil luisait si chaud que la terre fumait. E t tout en\nhaut, dans l'air bleu, un nombre incalculable d'alouettes chantaient.\n   Le grain de froment — car le germe vert n'était autre que lui — regarda\nautour de lui avec ravissement. Il était vraiment revenu à la vie, il revoyait\nle soleil, et il entendait chanter les alouettes. Il allait revivre.\n   E t il n'y avait pas que lui, car sur le c h a m p tout alentour il voyait d'autres\ngermes verts — toute une armée — et il reconnut en eux ses fières et ses sœurs.\n   Alors la jeune plante se sentit gonflée de la joie d'exister, et elle lui sembla\nqu'elle devait, par pure reconnaissance, pousser jusqu'au ciel, et le caresser\nde ses feuilles.\n   E t c'était comme si la même reconnaissante allégresse eût d o n n é des ailes\naux alouettes, qui montaient d a n s les airs, aussi haut qu'elles le p o u v a i e n t ;\nà mesure qu'elles s'élevaient, leur chant était plus clair et plus pur.\n   Et une voix, qui cette fois ne venait plus du de dans, mais d'en haut, dit :\n   — Si le grain de froment ne meurt pas, après qu'il est jeté dans la terre, il\nne produit rien, mais s'il meurt, il porte b e a u c o u p de fruits.\n                                              *\n                                          *       *\n   J'ai cité longuement. Je l'ai fait à dessein, pour que le lecteur\npût juger et se convaincre par lui-même de la beauté et de\nl'importance des œuvres récemment traduites. On comprendra\nmieux aussi, à l'aide de ces citations, le rapport que j'ai cru\nintéressant de signaler entre ces trois écrivains, Ruskin,\nGezelle et Joergensen — si différents à tant de points de vue,\nmais qui, tous trois du Nord, par le sentiment religieux, leur\ngoût de la nature, et la richesse de leur imagination — ont\ncontribué à préciser les tendances de l'âme du Nord, et à\nmontrer plus clairement, aux écrivains et aux artistes, les\n\n                                         DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.\nqualités qu'il faut avoir pour pouvoir l'exprimer complètement.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "           Les deux dernières adaptations musicales\n   du Théâtre de Maeterlinck sur la scène de la Monnaie\n\n\n                    . faut convenir que Maeterlinck n'a pas de chance avec ses\n                      musiciens, en ce. sens que l'intérêt des ouvrages lyriques\n                      tirés de ses œuvres va plutôt en décroissant. Il avait\n                      débuté magnifiquement, par le c o u p d'éclat de Pelléas et\n                      Mélisande, m u s i q u e de Debussy, u n e partition si h a r d i m e n t ,\n                      si puissamment originale, que son apparition peut être\n                      considérée comme le point de départ d'une orientation\n                      nouvelle dans le domaine de l'expression musicale (1). La\n                      sensation causée par l'apparition de Pelléas au théâtre de la\nMonnaie est encore présente à toutes les mémoires; la beauté intrinsèque\nde l'œuvre s'y rehaussait d'ailleurs d'une interprétation et d'une mise en\nscène de tout premier o r d r e , i n c o m p a r a b l e m e n t supérieure, au dire de\ndilettanti itinérants, aux représentations parisiennes et qui, transportée toute\nentière à Cologne, y excita l'admiration u n a n i m e .\n   Cette année, les directeurs de notre première scène lyrique ont tenu à nous\nprésenter successivement les deux autres pièces de Maeterlinck récemment\nadaptées à la scène lyrique, Ariane et Barbe-Bleue, musique de P a u l Dukas, et\nMouna Vanna, musique de H . Février.\n   C'est l'audition successive de ces deux ouvrages qui m'inspire ma réflexion\ninitiale sur la malchance de Maeterlinck. U n e œuvre peut être d'un niveau\nartistique très élevé, sans atteindre l'originalité transcendante de Pelléas,\n— c'est le cas d'Ariane; une autre peut être très inférieure à celle de Dukas,\nsans être précisément mauvaise, — c'est celui de Monna Vanna. E n t r e les deux\ndernières, la distance est évidemment b e a u c o u p plus grande qu'entre les\ndeux autres. Et chose curieuse, tout le succès a été pour Monna Vanna...\nMême en tenant compte des circonstances, le fait n'est pas très encourageant\npour ceux qui rêvent d'un relèvement du goût artistique de la masse.\nConvenons que celle-ci, malgré l'effort opiniâtre déployé depuis tant d'années\npar les organisateurs de concerts et les directeurs de théâtre, laisse encore\ndéplorablement à désirer, autant et plus peut-être d a n s les classes « diri­\n geantes \" que d a n s les autres. Ce n'est sans doute pas aux fauteuils\n d'orchestre, ou parmi les belles m a d a m e s du balcon et des premières loges,\n\n\n   (1) Revoir à ce sujet le très remarquable article publié par M. de Lalaurencie dans\n Durendal, octobre 1903.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "           LES DEUX DERNIÈRES ADAPTATIONS MUSICALES                                  177\n\n\nqu'on trouve la partie la plus compréhensive du public, mais plutôt dans le\nfond de la salle, ou tout en h a u t . . . Mais revenons aux pièces de Maeterlinck-\nDukas et Maeterlinck-Février.\n\n                                              *\n                                          *       *\n\n   N o u s ne nous attarderons pas aux p o è m e s , supposés c o n n u s des lecteurs\nde cette r e v u e ; contentons-nous de dire quelques mots de leurs adaptations\nmusicales.\n   Ariane et Barbe-Bleue a soulevé à P a r i s , dès sa création, un vif intérêt,\net l'apparition en était attendue, ici, avec n o n moins de curiosité. M. D u k a s\noccupe, parmi les musiciens français d'aujourd'hui, u n e place des plus\nen v u e ; mais son esthétique complexe embarrasse ceux qui se d o n n e n t p o u r\nmission de « classer » les diverses manifestations de l'art c o n t e m p o r a i n .\n   O n considère en lui à la fois u n moderniste et u n classique, car, dit\n M. P . Gilson, « d a n s des moules anciens il fond des œuvres modernes ».\nJ'ai peur que les moules ne soient pas toujours les seuls à être anciens, l'idée\nelle-même l'est quelquefois, — M. Marnold le constatait il y a quelques\nannées dans le Courrier Musical, au sujet de la Sonate pour p i a n o . Depuis,\nl'audition de la S y m p h o n i e (jouée l'an dernier par M. Durant) a permis de\nfaire une constatation a n a l o g u e . N o n seulement on cherche en vain chez\n M. Dukas u n e personnalité définie, mais son « impersonnalité » même\ndéroute par l'étrange amalgame des influences qu'on y relève. Les rémi­\nniscences w a g n é r i e n n e s , franckistes paraissent en foule mêlées, à des formules\n mélodiques d'une indigence, je dirai même d'une banalité s u r p r e n a n t e ;\n— mais tout cela est relevé p a r la subtilité extrême de l'harmonie et de\nl'instrumentation, par la supériorité de la technique et par la tenue exemplaire\nde l'ensemble.\n   Telle est aussi Ariane. J e ne ferai pas l'éloge \"traditionnel des parties\ndescriptives de la partition, pour lesquelles la musique d'aujourd'hui a des\nrecettes toutes prêtes. J'avoue même que la fameuse s y m p h o n i e « des pierres\nprécieuses », les trésors de Barbe-Bleue mis au j o u r par Ariane, me laisse\nassez froid. L e chant souterrain des captives, lui, est d'un effet pathétique et\nsaisissant. J e préfère cependant les parties lyriques, particulièrement tout le\nfinal du deuxième acte (Ariane r e n d a n t à la lumière ses compagnes empri­\nsonnées), dont j ' a d m i r e la gradation incessante, la culmination vigoureuse,\noù les effets se superposent sans se nuire, avec autant de b o n h e u r que\nd'audace.\n    Mais d a n s tout cela, je le répète, il est impossible de méconnaître les\ninfluences étrangères qui nous cèlent obstinément et tour à tour la personna­\nlité de l'auteur; il est impossible de ne pas se dire, par exemple, qu'écrivant\navant M. Debussy et Pelléas, M. Dukas aurait fait sans doute tout autre chose.\n   P o u r t a n t , M. Dukas est plus spécifiquement musicien que le célèbre réforma­\nteur, lequel pousse souvent la discrétion jusqu'à l'effacement; comme Strauss\ndans Salomé, il s'abandonne avec une sorte d'ivresse à ses alchimies h a r m o ­\nniques et orchestrales ; il fait de la musique pour la musique, et ses déborde-\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 178                                    DURENDAL\n\n\n ments de sonorité rappellent souvent ce que M. Debussy appelait le « mastic\n multicolore des Nibelungen ». Cela fourmille de détails curieux, de trouvailles\n inédites et, n'était la tension excessive des parties vocales (particulièrement\n dans le rôle d'Ariane), on pourrait qualifier la réalisation de parfaite.\n     L'essentiel est que cela cadre admirablement avec la pièce de M. Maeter­\n linck, dont la prose se prête d'ailleurs particulièrement bien à l'expression\n lyrique en ce sens que cette dernière est apte à souligner les intentions\n dérobées et fuyantes de l'auteur. Parfois, c e p e n d a n t , le drame perce sous le\n revêtement sonore et fait soupçonner u n effet différent, si le texte était dit\n isolément. L a dernière scène, n o t a m m e n t , avec la musique, s'allonge d'une\nmanière démesurée, par laquelle l'effet se trouve dilué. J e m'imagine que,\nramassées sous la forme du dialogue, les dernières répliques d'Ariane, son\ndépart, produiraient une impression plus vive de désarroi, d'indécision\n angoissante...\n     L'excellence de l'interprétation a été u n a n i m e m e n t constatée. L'orchestre,\ndirigé par M. D u p u i s , a rendu avec une clarté parfaite cette vaste symphonie\nd'une écriture extrêmement complexe et détaillée, à laquelle la voix ne fait\nque se superposer. M l l e Friche (Ariane), qui portait à elle seule presque tout\nle poids de l'œuvre, y fut simplement admirable, vocalement et plastiquernent ;\nM l l e Bourgeois, d a n s la Nourrice, n'était pas moins r e m a r q u a b l e ; le reste à\nl'avenant. P o u r t a n t , on ne peut nier que le succès fut médiocre. La raison n'en\ndoit pas être cherchée ailleurs que dans le livret. Le grand public, — M. Tout-\n le-Monde, qui a moins d'esprit que personne, — n'admet les pièces h e r m é ­\ntiques, symboliques, que pour autant que l'idée philosophique soit revêtue\nd'une histoire suffisamment palpitante, qui le dispense d'approfondir les\nintentions de l'auteur. C'est pourquoi les symboles (abscons s il en fut) des\nNibelungen ne le rebutent point. Il s'occupe médiocrement des principes\nennemis identifiés avec les personnages, parce que l'activité de ceux-ci suffit\ns u r a b o n d a m m e n t à l'intéresser. Or, les fantoches de Perrault transfigurés\npar Maeterlinck ne sont pas d a n s ce cas. L e bon public perçoit que des\nsymboles se dérobent derrière cette historiette et, si apparents soient-ils, cela\nle fatigue de les chercher.\n\n                                            *\n                                           * *\n\n    Voyez l'opéra de M. Février. J e dis « opéra », car c'en est u n , possédant tous\nles attributs du genre : une action claire, rapide, marchant sans arrêt vers le\nd é n o u e m e n t ; des caractères nettement tranchés, le conflit des grands senti­\nments élémentaires : a m o u r , jalousie, sacrifice; des soldats, des rapières, des\ndagues, même u n coup de feu ! — mais tout cela magnifié dans la langue\nmagique, la poétique et subtile philosophie de notre g r a n d écrivain franco-\nflamand. Marquer l'évolution qui distance le poème de Monna Vanna de celui\nd'Ariane n'est pas ma tâche. Mais je dois la m e n t i o n n e r pour justifier la diffé­\nrence de l'adaptation musicale. On n'imagine pas, en effet, associée à Monna\n Vanna, une partition du genre de celle d'Ariane. M. Février, h o m m e de\nthéâtre et incontestablement habile musicien, était fondé à traiter son poème\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "           LES DEUX DERNIÈRES ADAPTATIONS MUSICALES                                  179\n\n\nen livret d'opéra ; — ce qui n e veut pas dire qu'il ait doté la scène lyrique fran­\nçaise d'un chef-d'œuvre de plus, ni augmenté la beauté de la pièce de Mae­\nterlinck.\n   En écoutant sa musique, je me rendais compte enfin des raisons « internes »\ndes difficultés de tous genres opposées par le poète à la mise à la scène de\nl'œuvre c o m m u n e . Il faut croire qu'il s'agissait d'assez mauvaises querelles\nde F l a m a n d , puisque les tribunaux ne paraissent pas, jusqu'à présent,\npartager l'avis de M. Maeterlinck. L a prosodie musicale de M. Février est\nirréprochable; qu'il ait répété quelques mots, qu'il ait écrit « ce n'est pas ça »\npour « ce n'est pas cela » (ce qui, observa M. Maeterlinck, est en effet tout\nautre chose), le cas n'est pas p e n d a b l e . Il devait y avoir pis : et ce pis, c'est\nle style général de la partition. E n accordant à M. Février le droit d'orner de\nmusique son p o è m e , M. Maeterlinck ne semble pas s'être préoccupé de\nsavoir si l'esthétique du musicien correspondait bien à son art à lui, si raffiné\net si subtil. Il faut rendre cette justice aux grands littérateurs qu'ils se\ndistinguent généralement par une incompréhension étincelante en matière\nd'art musical. M. Maeterlinck (qui, à ce point de vue, se trouve en assez\nbonne c o m p a g n i e avec Goethe, H u g o , Flaubert — et combien d'autres) ne\ns'est pas rendu compte, de prime abord, des tendances u n peu « c o m m u n e s »\nde la partition. Mais on le lui aura dit a p r è s .\n   Cela ne veut pas dire, encore une fois, que la partition de M. Février soit\nmauvaise, loin de là. L'auteur possède u n sens incontestable du théâtre et\nde l'expression lyrique. Il a du savoir-faire et une certaine vigueur, u n e\nenvolée juvénile qui plaît toujours, et à bon droit. L e s caractères sont musi­\ncalement bien typés, les situations soulignées en traits alternativement\nnerveux et d é l i c a t s ; u n e émotion d ' u n e indiscutable sincérité se dégage de\ncertaines scènes; tout le second acte notamment est tenu dans une note\nidyllique, intime et douce, d'un caractère très prenant pour quiconque se\nlivre, sans réagir au nom d'un principe esthétique quelconque. L'orchestration\nest propre, la prosodie — je l'ai dit — correcte, l'harmonisation intéres­\nsante par endroits, la personnalité... N o u s y voilà. On ne peut, aujourd'hui,\nreprocher â p r e m e n t â un jeune musicien de m a n q u e r de personnalité, mais\non peut souhaiter qu'il évite certaines accointances. On a dit de Monna Vanna\nque c'était « du Massenet ». Le mot est dur, mais il n'est pas absolument\ninexact, car, à travers le m o d e r n i s m e qui s'affiche (n'ai-je pas noté m ê m e\nquelques cadences debussystes?) apparaît un « fond » musical qui ne semble\npas très éloigné de Werther... P o u r me résumer, je pense que M. Février est\nde ces musiciens doués e t pleins d'acquit qui écrivent « trop facilement », en\nprenant sans contrôle les idées comme elle viennent, ce qui équivaut, pour\nun littérateur, à ces négligences verbales qui conduisent au style du roman-\nfeuilleton, si pas à celui du fait-divers.\n   L'interprétation de Monna Vanna est de premier ordre. M. Bourbon s'est\nchargé d'incarner le personnage du malheureux Guido Colonna, c'est tout\ndire; et la stature herculéenne, le masque peu délicat de M. Verdier prêtent\nà celui de Prinzivalle u n e superbe allure de condottiere. Q u a n t à M m e Pa­\ncary, si inégale d a n s ses créations, si médiocre n o t a m m e n t , disons le mot,\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "180                                DURENDAL\n\n\n\nd a n s les rôles wagnériens, elle a trouvé ici une de ses meilleures créations.\nN o n qu'elle ait su se débarrasser de sa déplorable surexpérience théâtrale et de\nses attitudes convenlionnelles; mais tandis qu'elle reste la chanteuse probe\net impeccable qu'elle a toujours été, sa grâce à la fois compassée, molle et lasse\ns'accordent remarquablement avec son jeu des deux premiers actes et elle a\nsu composer une Giovanna d'une séduisante juvénilité. Orchestre attentif et\nscrupuleux. Beaux décors.\n   J'ai déjà constaté qu' Ariane et Barbe-Bleue avait moins réussi que Monna Vanna,\nqui tient obstinément l'affiche et fait des salles combles. On pourrait dire que\nla première œuvre n'a pas plu malgré la belle m u s i q u e , et que la seconde\nréussit malgré la valeur m o y e n n e de la partition, — ou, jusqu'à u n\ncertain point, à cause d'elle.\n\n                                                             E R N E S T CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                     Chronique Musicale\n\n                           Mme Kleeberg Samuel\n   Nous a p p r e n o n s la triste nouvelle de la mort de M m e Kleeberg Samuel, la\nfemme du distingué sculpteur, qui a succombé le 7 février aux suites d'un\nrefroidissement contracté dans une tournée en Suisse. M me Kleeberg Samuel\ncomptait parmi les personnalités les plus en vue et les plus s y m p a t h i q u e s du\nmonde artistique bruxellois.\n   Son talent fin et lumineux, tout de c h a r m e , de poésie et d'élégance, l'avait\nplacée au premier rang des pianistes contemporains. N u l ne possédait mieux\nqu'elle la littérature pianistique du XVIIIe siècle, Bach, H a e n d e l , Scarlatti,\nnul ne jouait mieux les œuvres de Mozart, les études de Chopin, le concerto,\nle Carnaval ou les Arabesques de S c h u m a n n . Ses interprétations toujours\nattentives et respectueuses attestaient en même temps u n e conception\npersonnelle et réfléchie, et l'exquise perfection du rendu s'y alliait aux\nnuances les plus délicates, à l'inspiration la plus sincère et la plus t o u c h a n t e .\nDans les récitals annuels qu'elle donnait à Bruxelles, attirant u n e foule de\ndilettantes et d'où l'on ne sortait jamais sans avoir appris quelque chose de\nnouveau, un éclectisme intelligent et large présidait à la composition de ses\nprogrammes que guidait sans cesse u n généreux souci d'apostolat artistique.\nL a dernière fois qu'elle se fit entendre en public d a n s notre capitale, ce fut à\nla salle Leroy. Elle y j o u a notamment la Sonate o p . 111 de Beethoven et son\nauditoire fut captivé et ému par l'éloquence de cette interprétation. L a\nréputée artiste faisait aussi de fréquentes tournées en E u r o p e , très d e m a n d é e\net chaleureusement accueillie dans les plus importants centres m u s i c a u x .\nDepuis son mariage avec M. S a m u e l , elle s'était fixée à Bruxelles. F e m m e\nd'esprit et de goût, elle y était universellement appréciée et charmait tous\nceux qui l'approchaient par sa b o n n e grâce, sa distinction, son intelligence\net sa modestie.\n  Nous prions M. Samuel d'agréer nos plus sympathiques condoléances.\n\n\n\n                  Premier Concert du Conservatoire\n   Il eut le caractère d'un h o m m a g e d e sympathiques regrets et de reconnais­\nsance profonde rendu par les artistes de l'orchestre et le public habituel des\nconcerts à la mémoire de feu le vénéré chef du Conservatoire, du musicien\nillustre dont u n fécond labeur remplit toute l'existence et qui, en même temps\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 182                                    DURENDAL\n\n\n q u ' u n très grand savant, fut aussi u n fervent et admirable initiateur d'art.\n L'on écouta avec u n e attention pieuse et recueillie u n e série de pages puisées\n avec tact dans l'œuvre de Gevaert et où se dessinaient quelques aspects prin­\n cipaux de la création artistique du maître.\n     D'abord les Adieux à la Mer, méditation de L a m a r t i n e mise en musique\nen forme de chœur avec instruments à cordes, œuvre de jeunesse (1848),\npénétrée d'émotion douce et contemplative, très heureusement adaptée au\ntexte lamartinien, et où la fraîcheur printanière de l'inspiration s'unit à la\ngrâce pittoresque de l'expression, au charme enveloppant des harmonies. On\napplaudit ensuite l'Arioso ajouté à l'opéra Quentin Durward pour la reprise faite\nen 1880 à Bruxelles, une page dramatique de belle envergure demeurée au\nrépertoire des concerts et que mit en valeur la voix généreuse et expressive\nde M m e Croiza, la distinguée pensionnaire de la Monnaie. Enfin la célèbre\ncantate composée pour l'inauguration de la statue de Jacques Van Artevelde\nà G a n d , en 1863. Cette cantate de plein air emprisonnée dans les limites\nrestreintes d'une salle de concert devait nécessairement paraître de sonorité\nexcessive et écrasante. Mais, cette réserve faite, l'auditoire fut conquis par\nl'énergie virile de ces accents, et s'associa au frisson d'enthousiasme sincère\nqui parcourt ces chants de gloire auxquels, du reste, la direction ferme et\nchaleureuse de Tinel d o n n a leur m a x i m u m de signification.\n    L e concert débutait triomphalement par l'Héroïque. Secondé par le mer­\nveilleux orchestre du Conservatoire, Tinel fit rayonner le poème grandiose de\nBeethoven en u n e interprétation dont le lyrisme intense et la majesté produi­\nsirent u n e vive impression.\n\n\n\n\n                       Deuxième Concert Populaire\n    L e concert s'ouvrait par u n e fantaisie s y m p h o n i q u e de R i c h a r d Strauss,\nœuvre de jeunesse intitulée En Italie. On ne découvre pas encore assurément\nen ces pages la richesse d'imagination, l'étonnante souplesse expressive, la\nforce d'architecture et surtout la puissante originalité d'invention qui feront\nplus tard de Strauss un des maîtres de l'art s y m p h o n i q u e contemporain. Déjà\ncependant s'y attestent de précieux dons, une ingénieuse fertilité de ressources\net u n sens très poétique d a n s la manière de traiter l'orchestre. Ici le compo­\nsiteur paraît plus particulièrement inspiré dans les visions douces, d a n s les\npaysages de rêve et de silence. L'Andante du début (Pans la campagne)\nest plein de charme mélancolique en sa gravité recueillie et méditative,\ntandis que l'Andantino (Au bord de la mer à Sorrente), malgré certaines pro­\nlixités, séduit par la saveur fine d'harmonies enveloppantes et de timbres\ncaressants.\n    L a Foret, poème s y m p h o n i q u e d'Auguste D u p o n t (le fils du grand pia­\nniste et professeur au Conservatoire de Bruxelles), figurait ensuite au pro­\ng r a m m e . C'est u n e œuvre de facture limpide et d'inspiration délicate, très\nsincère et attachante en sa simplicité, où il y a lieu notamment de signaler\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                              CHRONIQUE MUSICALE                                        l83\n\n\nl'épisode de l'incendie de la forêt traduit musicalement de la façon la plus\nsuggestive et avec un rare b o n h e u r d'expression.\n    Dupuis a d o n n é de ces deux poèmes s y m p h o n i q u e s une interprétation\nvivante et n u a n c é e , terminant le concert par la c h a r m a n t e Fantaisie espagnole\nde Gevaert, agréablement écrite sur des motifs populaires aux rythmes\nentraînants.\n    Le j e u n e violoniste E p h r e m Zimbalist a fait e n t e n d r e le Concerto de Bee­\nthoven et u n e Sonate de Bach pour violon seul. Il a obtenu un succès vif et\njustifié. Son jeu précis et soigné offre des qualités remarquables, se carac­\ntérise par la clarté exemplaire d a n s le dessin des phrases et des traits, par\nl'élégance souple de la technique, par le charme prenant et la distinction de\nla sonorité. D u côté du r y t h m e et surtout de l'ampleur expressive, il a évi­\nd e m m e n t des progrès à réaliser. S o u s ce rapport Misha E l m a n lui est actuel­\nlement supérieur.\n\n\n\n\n                       Troisième Concert Populaire\n   M m e S c h u m a n n - H e i n k s'y est fait entendre et ce fut l'intérêt principal du\nconcert. La réputée cantatrice allemande possède une voix des plus remar­\nquables par son volume, sa qualité et son étendue, et cet i n s t r u m e n t\nd'exceptionnelle richesse, elle le met en valeur tantôt avec une souplesse et\nune aisance souveraines, c o m m e d a n s l'air de la Clémence de Titus, de Mozart,\ntantôt avec u n art supérieur de diction et de nuances, c o m m e dans le récit\nde W a l t r a u t e , véritable modèle d'interprétation w a g n é r i e n n e . Rappelée par\nd'interminables acclamations, elle ajouta à son p r o g r a m m e le Roi des Aulnes,\nde Schubert, dont elle évoqua la s o m b r e vision et le mystère angoissé avec\nune admirable variété d'accents et une intensité dramatique des plus\némouvantes.\n   M lle Magdalena Tagliaferro, élève de P u g n o , est u n e c h a r m a n t e et modeste\npianiste dont le jeu séduit par sa délicatesse et son élégance. Les mouve­\nments des bras harmonieusement cadencés ont infiniment de grâce. Elle tire\ndu piano de poétiques effets de douceur, et si le son m a n q u e d'ampleur,\ncette qualité n'est pas précisément requise pour les œuvres sur lesquelles\ns'était porté son choix, le Concerto en si bémol de Beethoven, fort peu j o u é ,\nnotablement inférieur du reste aux autres concertos de piano écrits par\nle maître, et le Concerto en ut dièze mineur Rimsky-Korsakow, léger tissu\nd'arabesques sonores paré de rythmes ingénieux et variés.\n   L e concert débutait par u n e œuvre orchestrale de Vreuls, Werther, poème\nsymphonique très mouvementé, d'expression souvent vigoureuse, d'où la\nchaleur et la vie ne sont assurément point absentes, mais auquel on peut\nreprocher des lourdeurs et des surcharges, et qui, s'inspirant de la manière\nde Strauss, cherche à traduire musicalement l'âme compliquée, orageuse et\nfrémissante du célèbre héros r o m a n t i q u e . Il se terminait par u n e très belle et\nvibrante exécution de la m a r c h e funèbre de Siegfried.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\n\n\n                      Troisième Concert Ysaye\n   Ce fut une admirable audition où les trois artistes de race qui s'appellent\nThibaud, Casais et Cortot donnèrent toute la mesure de leur grand talent.\nOn entendit d'abord le Concerto pour violon et violoncelle de Brahms\n(Casais et Thibaud), œuvre où les nobles pensées s'enchâssent dans une\nforme richement travaillée, s'énonçant en une langue musicale forte et savou­\nreuse et dont l'Andante notamment est construit sur une phrase majestueuse\nd'allure beethovénienne. Mais plus vive encore fut l'impression produite par\nle Concerto pour piano, violon et violoncelle de Beethoven (op. 56), d'un\ncharme plus direct et pénétrant. Cortot, Thibaud et Casais y rivalisèrent de\nvirtuosité et de puissance expressive, et soulevèrent l'enthousiasme de l'audi­\ntoire en réalisant une exécution élincelante tant par l'exquise pureté de la\nciselure que par l'intime communauté et la profondeur du sentiment, l'idéale\nfusion et la poésie des sonorités.\n   L'orchestre Ysaye, très en forme, donna aussi ce jour-là quelques-unes de\nses meilleures interprétations, au début la jolie ouverture de Mendelssohn,\nHeimkehr aus der Fremde, quatre fragments symphoniques de Psyché, le céleste\npoème de César Franck, qu'il chanta avec tendresse en l'illuminant de déli­\ncates nuances et imprimant une singulière intensité à la progression pathé­\ntique du dialogue entre Psyché et Eros. Puis les Murmures de la Forêt et\nl'ouverture du Vaisseau Fantôme, exposée avec une envolée de lyrisme et une\nampleur descriptive remémorant les inoubliables interprétations que les\nRichter et les Mottl donnèrent jadis de cette page wagnérienne si magnifi­\nquement évocative.\n   M. Cortot ne parut qu'une seule fois en soliste et il joua la transcription\nd'une sonate pour orgue de Friedeman Bach, l'un des fils de Jean-Sébastien.\nNous ne pouvons que rendre hommage à la maîtrise surprenante avec laquelle\nCortot arrive à rendre au piano les impressions de l'orgue, gouvernant mer­\nveilleusement les sonorités et élargissant le pouvoir de l'instrument. Nous\neussions cependant préféré que ce bel artiste eût interprété une composition\npuisée dans la littérature du piano dont les richesses ne se comptent pas.\nUne œuvre perd toujours beaucoup à être transcrite pour un instrument\nautre que celui en vue duquel elle a été originalement conçue et écrite par le\ncompositeur.\n\n\n                      Quatrième Concert Ysaye\n   L'an dernier nous avons signalé à l'attention le capellmeister Birnbaum,\nqui, jeune encore et à l'aurore de sa carrière a déjà conquis la maîtrise. Chez\nlui le geste excessivement multiforme et d'où l'eurythmie de la ligne est\nabsente, choque parfois en ses mimiques fougueuses et débordantes, mais\nfort sincère d'une part, il possède en outre une étonnante vertu de répercus­\nsion, aussi immédiate qu'efficace, sur les nuances rythmiques et expressives\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                                 CHRONIQUE MUSICALE                                           185.\n\n\nde l'orchestre qu'il échauffe et galvanise, et pour c e pouvoir a d m i r a b l e on est\nporté à l'absoudre entièrement de ses étrangetés et de ses inélégances. Cet\nenthousiasme ardent, cette force de conviction, cette foi profonde dans\nl'œuvre interprétée ont permis d'écouter avec le plus vif intérêt et malgré ses\nprolixités la cinquième S y m p h o n i e de Tschaïkowsky qui avec u n e forme\nsouvent ingénieuse, avec des qualités incontestables de vie, d'éclat et de\nrythme (principalement dans la dernière partie), offre ce double et grave\ndéfaut de m a n q u e r de construction et de personnalité.\n    Bien a u t r e m e n t c h a r m e u r a paru le poème s y m p h o n i q u e de S m e t a n a ,\nextrait du cycle Ma Patrie, et c h a n t a n t la Moldau, le g r a n d fleuve patrial de la\n Bohême. Ici se rencontrent à la fois l'élégance du dessin, la limpidité du jet\n mélodique, la saveur délicate des harmonies descriptives. On ne peut qu'ap­\nplaudir c h a l e u r e u s e m e n t à cette idée de jouer du S m e t a n a , le vaillant et\nadmirable inspirateur de la renaissance musicale en B o h ê m e qui, constam­\nment m é c o n n u et contesté par ses compatriotes, n'en dévoua pas moins sa\nvie entière à doter son pays d'une mentalité nationale, et laissa u n e œuvre\ndramatique et s y m p h o n i q u e des plus importantes, des plus significatives qui\njusqu'ici est restée presque enlièrement ignorée en Belgique. En ce m o m e n t\noù l'on célèbre le centième anniversaire de la naissance d e Mendelssohn,\nnous ne pouvons, au contraire, que faire des réserves sur le choix de l'ouver­\nture de Ruy Blas, page d'intérêt secondaire, alors que dans la forme ouver­\nture l'illustre compositeur nous a légué quatre a u t h e n t i q u e s chefs-d'œuvre,\nLe Songe d'une nuit d'été, Heureuse Traversée, La Belle Mélusine, La Grotte de Fingal.\n L e concert se terminait par l'ouverture de Tannhaüser chantée avec u n superbe\nélan, mais où le finale prodigieux construit sur le c h œ u r des pèlerins fut pris\nà notre sens d a n s u n mouvement trop vif, c o m p r o m e t t a n t ainsi l'ampleur de\ncette péroraison i n c o m p a r a b l e .\n   Raoul P u g n o joua le Concerto n° 23 en la majeur de Mozart. On sait avec\nquelle pureté et quelle souplesse le grand pianiste français exprime l'âme du\nmaître de Salzbourg, comme il excelle à rendre ces phrases exquises embau­\nmées de tendresse, à extraire le bouquet subtil de ces virginales et caressantes\nmélodies. D a n s le Concerto en ut mineur (n° 4) de Saint-Saëns, tout en colo­\nrations vives, en traits scintillants et que c o u r o n n e une conclusion superbe\nayant l'allure d ' u n chant de triomphe, P u g n o montra u n autre aspect de son\ntalent, l'un des plus complets qui soient au p i a n o , et fit applaudir en cette\nœuvre semée de mille difficultés les ressources infinies d e son éblouissante\ntechnique.\n\n\n\n                             Cercle Piano et Archets\n  Au p r o g r a m m e de la quatrième séance figuraient le quatuor en mi bémol\nmajeur de Mozart, le trio en si bémol de Beethoven, le fameux trio à l'archiduc\nque M M . Bosquet, C h a u m o n t et Jacobs jouèrent naturellement avec toute la\ncorrection, le respect et la pureté souhaitables, sans y mettre cependant le\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "186                                    DURENDAL\n\n\nsentiment chaleureux et la profondeur d'accent que l'on eût désirés. Ils se\nréservaient probablement pour le concerto de Chausson (op. 21), qui fut le\nmoment sensationnel de la soirée. C'est là u n e œuvre très marquante du plus\némouvant des disciples de César Franck. Divisé en quatre parties, il revêt la\ng r a n d e allure s y m p h o n i q u e et s'impose par la ferveur lyrique de l'inspiration,\nla richesse des harmonies, par la variété, l'intérêt constant, la vigueur\nlumineuse des développements. MM. Bosquet, C h a u m o n t et le quatuor\n(M lle D lstanche, MM. Van H o u t , J a c o b s et Piery) en ont donné une inter­\nprétation généreuse, aussi poétique qu'enthousiaste, et nous formons le vœu\nque ces artistes d'élite ne se bornent pas à cette unique audition de\nl'œuvre de Chausson et qu'ils nous la rendent à l'une de leurs prochaines\nséances.\n\n                                                               G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "        Chronique théâtrale parisienne\n                      Tousles noms d'auteurs dramatiques dont l'actualité a parlé\n                        ces dernières semaines pâlissent en vérité devant celui de\n                        Maeterlinck, dont la première représentation à I'OPÉRA de\n                        Monna Vanna a remis le nom en pleine lumière. Bien qu'il\n                        s'agisse là surtout d'une œuvre musicale qui échappe à ma\n                        compétence, il n'en sied pas moins de signaler de telles\n                        œ u v r e s ; le théâtre de Maeterlinck est de ceux qui se com­\n                        plètent le mieux par l'atmosphère h a r m o n i q u e ; quelque pur\n                        chef-d'œuvre que soit Pelléas et Mélisande, la pièce parlée\nn'aurait pas, à elle seule, maîtrisé son public ; il a fallu de plus que l'étonnante\norchestration de Debussy soit venue en souligner le mystère, et c o m m e alors\nla beauté d u d r a m e a récompensé le sentiment du musicien ! P u i s s e le m ê m e\nb o n h e u r échoir à M. Février, auteur de la partition de Monna Vanna, et sceller\nainsi sa réconciliation avec le beau poète d o n t le génie l'a inspiré! De telles\nbrouilles, pour compréhensibles qu'elles soient, sont regrettables. Q u a n d u n\nh o m m e , d'ailleurs, a publié une œuvre, cette œuvre a p p a r t i e n t au p u b l i c\nautant qu'à lui : d o n n e r et retenir ne vaut, dit u n vieil a d a g e ; en droit moral,\nsinon en droit j u r i d i q u e , un romancier ou un d r a m a t u r g e ne devrait pas\npouvoir e m p ê c h e r un musicien d'interpréter son œ u v r e pas plus q u ' u n des­\nsinateur de l'illustrer. Si réellement l'opéra de M. Février est une œuvre digne\ndu libretto, nous devrions avoir le droit de l'applaudir, snns n o u s soucier si\ncelle qui la chante est M lle Georgette L e b l a n c ou tout autre prima donna de\nl'Académie nationale de m u s i q u e .\n    C e p e n d a n t d'autres noms chers à la foule requièrent en ce m o m e n t l'atten­\ntion p u b l i q u e . On recommence à parler de M. E d m o n d R o s t a n d à propos\ndes répétitions de Chantecler, et ce n'est pas moi certes qui tomberait d a n s\nl'enfantillage où sombrèrent tels de mes amis du Mercure ou d'ailleurs, de\nrefuser tout talent à ce prestigieux virtuose de l'alexandrin, à ce très habile\névocateur de tableaux mi-légendaires, à ce créaleur enfin de; Cyrano pour tout\ndire et pour bien dire (car lequel de ses médisants peut se vanter d'avoir créé\nquelque chose?), qu'est M. E d m o n d R o s t a n d . Toutefois, entre le Cid et\nCyrano, n'en déplaise à M. Doumic ou à M. Deschamps, je ne me rappelle\nplus du quel des deux est le rapprochement, il y a bien quelques échelons\nintermédiaires! Enfin, nous v e n o n s ce Chantecler, dont il est question depuis si\nlongtemps! C'est un sujet difficile, et l'on c o m p r e n d d'ailleurs que l'auteur ait\nhésité et peut-être hésite encore. La féerie, la fable ésopique, qui ravissent les\nlettrés et les artistes, peuvent désarçonner le p u b l i c . E n lisant le très remar­\nquable Compère Renard que M. Georges Polti publia dans une revue pour\np r e n d r e date, dès le premier jour où l'on sut que M. R o s t a n d allait s'attaquer\nà notre vieux fabliau national, je me faisais cette réflexion que peut-être ces\nfines satires, ces savoureuses transpositions de caractères et de pelages\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "188                                    DURENDAL\n\n\nn'agréeraient pas à u n spectateur de rencontre, c o m m e elles me plaisaient\nà moi, mi-lisant mi-rêvant dans mon grand fauteuil de cuir. U n Chantecler\nque d o n n a le music-hall BA TA CLAN l'an dernier n'eut pas u n succès é n o r m e ,\nbien q u e certains vers fussent spirituels; il est vrai que les habitués de ce\nlointain bouiboui tiennent si peu à l'esprit! Attendons toujours; même si la\npièce ne réussissait pas, l'auteur aurait de quoi se consoler; Cyrano n'est pas\nson seul fils; il y a d a n s les Romanesques, dans la Samaritaine, dans la Princesse\nlointaine, pour ne pas parler du peut-être trop vanté Aiglon (coupable un p e u ,\nà mes yeux, d'avoir assassiné le Roi de Rome de Pouvillon), de quoi faire la\ngloire de deux ou trois de nos chers maîtres de la r a m p e . E t puis il y a des\néchecs poesiae causa qui sont plus honorables que des centièmes. Tire au flanc\nn'est tout de même pas le phénix des hôtes de la balle.\n   P a r m i les nouveautés, celle avec qui je suis le plus en retard est une\ncomédie de M. P i e r r e Wolff et Gaston L e r o u x , le Lys, que l'on joue encore\nau VAUDEVILLE. Ce lys est une chaste demoiselle prolongée, confite en con­\nvenances sinon en dévotions, et qui brusquement, du haut de sa b l a n c h e u r\nimmaculée, prend la défense de sa jeune sœur, tubéreuse ou jasmin celle-ci,\nlaquelle avait eu la charitable idée de ne pas garder pour elle seule son exquis\nparfum, vous entendez de prendre un a m a n t . Et vous devinez également le\nbeau plaidoyer pour l'amour libre que cela nous a valu au troisième acte.\nT o u t en le savourant, u n vers de M. Dubout, le fameux auteur de Frédégonde,\nme revenait à l'esprit, un des vers les plus cocasses que je sache : « U n lys\nqui parlerait avec la voix des roses. » E h bien, le lys de M. Wolff parle avec\nla voix de M . N a q u e t et de M. Blum. Car cette pièce est représentative de\ntout un mouvement d'esprit; elle est l'aboutissant d'une croisade que\nM. Abram nous expliquait naguère en u n livre d'un didactisme secourable.\nDepuis trop longtemps, paraît-il, nous croupissions dans le marécage du\nmariage bourgeois, et cette idée devenait inlolérable de se croire obligé, de\npar je ne sais quel sot engagement (est-ce qu'un h o m m e libre doit se ruer lui-\nmême en servitude ?) à u n e définitive fidélité à sa parole, q u a n d une signature\nmême au bas d'un billet à ordre a si peu de valeur! E t les Pierre l'Ermite se\nsont levés de tout côté pour convertir de gré ou de force les infidèles : « Sois\navec nous ou tu ne seras pas à la m o d e ! » Aussi, innombrables furent les\nmécréants qui baisèrent la poussière en attendant mieux et abjurèrent la\nvétusté monogamie pour revenir à la sainte vie des patriarches accommodée\nà la moderne. E t voilà comment, grâce à tous ces messieurs d'origine ou de\nmentalité bédouines, n o u s n o u s a p p r o c h o n s de la T e r r e P r o m i s e qui sera\nl'Abbaye de T h é l è m e : Gai, gai, marions-nous! Voilà qui en bouchera un coin\nà ce maire morose lequel m a r m o n n a i t en guise d'allocution à de folâtres jeunes\ngens : « Vous riez ! Ce n'est pas si gai ce que vous faites là ! » L e s jeunes gens\nlui répondront : « P u i s q u e ce n'est que pour la semaine, monsieur le Maire! »\n   Autre pièce de haute ambition, moins sociale, celle-ci, que poétique, la\nTour du Silence du poète suédois Collijn. C'est le THÉÂTRE DES A R T S , coutu-\nmier de ces sortes de hardiesses, qui a monté avec un luxe étonnant cette\ntragédie babylonienne ; ce ne sont que kéroubs, ce ne sont que pylônes ; des\ntiares colossales écrasent les têtes des acteurs et des vocables en langue chal­\ndaïque qui semblent avoir été écrits « sur une peau d'onagre avec u n roseau\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                   CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                   l89\n\n\nd u r » enchevêtrent leurs gutturales et leurs dentales sur les lèvres de M. de Max\net de Mlle Vera Sergine, protagonistes de l'œuvre. Celle-ci, c'est Sémiramis\nla grande reine d'Assyrie, et celui-là c'est le roi indien Strates, qui après des\npéripéties mi-guerrières, mi-galantes, finit par être enfermé par son amante\nd'une nuit d a n s la T o u r du Silence d'où il ne sortira plus. Les mauvaises\nlangues ont prétendu que c'est à ce m o m e n t q u e commençait vraiment, et\nqu'aurait dû seulement commencer la pièce; on a été d u r pour les tirades\ngrandiloques qui sortent de dessous ces mitres à étages, on a rapproché la\nscène d'amour, n œ u d du d r a m e , de l'admirable entrevue de Salammbô et de\nMatho dans le camp des Mercenaires, et tout cela est vrai, mais, quoi ! il y\na plus de poésie dans une évocation d'amour babylonien que d a n s un plai­\ndoyer pour le contrat de louage conjugal à la N a q u e t , et les cataractes ver­\nbales qui ruissellent de lèvres b a r b u e s de sars ou de grands-prêtres de\nMardouk sont moins trempantes que les stilligouttes insinueux de nos i m m o ­\nralistes en habit noir. E t puis ne faut-il pas être indulgent pour les t r a d u c ­\ntions ? Si on habillait en suédois la Sémiramis de P e l a d a n , p o u r t a n t d e\nhautaine allure, croit-on q u ' u n e partie de sa beauté ne disparaîtrait pas ? Ce\nnom royal à lui seul est si beau ! « Le temps n'est plus où Sémiramis,\nnotre grande reine, montait l'Asie c o m m e une j u m e n t docile... » (Ça, c'est\nle début des Amazones.) Mais ces images seules de la vieille terre sacrée, ces\ndécors, ces costumes devraient suffire à inspirer un peu de patience au\np u b l i c ; il en supporte bien d'autres ! P o u r q u o i ne peut-il pas entendre les\néloquentes réparties de ce nouveau « pauvre H o l o p h e r n e si m é c h a m m e n t\nmis à mort par J u d i t h ?» Ah ! nous devenons en vérité bien difficiles, il nous\nfaut de l'esprit, de la grivoiserie, de la rosserie, de la fumisterie ; dès qu'il y\na tendance au g r a n d art sérieux, c'est c o m m e à Carcassonne, il n'y a plus\npersonne ! Maintenant, si je m'indigne ainsi, c'est peut-être parce que je n'ai\npas assisté à la Tour du Silence...\n   P a s s o n s aux spectacles dont je fus témoin. L e THÉÂTRE M I C H E L , que j'igno­\nrais encore, a bien voulu me convier à u n e de ses soirées. Salle coquette,\npublic élégant, interprétation de luxe, p r o g r a m m e de choix : la Comparaison\nsuggestive et mi-congestive bluette du directeur, M. P i e r r e Mortier, Feue (on\ns'obstine à écrire Feu) la mire de Madame, dont j ' a i r e n d u compte à propos\nd'un spectacle de la Comédie Royale, et le Poulailler, la pièce de résistance,\ntrois actes de T r i s t a n Bernard, où l'on voit un coq qui ne peut pas arriver à\nchanter à l'unisson de ses poules, celles-ci ne voulant pas q u a n d il veut et\nvoulant quand il ne veut p a s ; la comédie qui aurait pu être fine, tourne en\nvaudeville, mais sans pourtant perdre toute sa finesse ; elle garde d'ailleurs\ncette b o n n e h u m e u r narquoise par laquelle l'auteur plaît ; le succès se p r é ­\npare pendant les deux premiers actes pour se dessiner franchi ment au\ntroisième, ce à quoi les actrices jolies et exquisement toilettées, M IIes T h o ­\nmassin et F é l y n e , sont bien p o u r quelque chose.\n   Les autres théâtres à côté, c o m m e on les appelle, ont fait rage ces temps-ci.\n A la COMÉDIE ROYALE, qui vient de rouvrir après une interruption de quelques\nsemaines, deux bluettes sans grande importance, Comme les blés et Little Mary,\n servent de hors-d'œuvre à tromper la faim des a m a t e u r s de mots épicés et\n poivrés, lesquels doivent être satisfaits avec la revue-chanson qui termine le\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "190                                  DURENDAL\n\n\nspectacle le Crible de Paris, laquelle aurait pu n'être que salée de sel attique à\nen juger par son début. Le THÉÂTRE FÉMINA nous a d o n n é u n e comédie de\n M. André P a y s a n , Notre Fille, qui tourne elle aussi au vaudeville, mais ça ne\nvaut-il pas mieux que de tourner à la prédication contre tel article du code\ncivil ? et un conte en vers de M. Régis Lamotte, Balsamine et le bon Brigand,\nqu'on a eu raison de rapprocher des charmantes fantaisies de T h é o d o r e de\n Banville. L e THÉÂTRE D'INITIATIVE a composé son second spectacle avec des\npièces déjà connues de D o n n a y et d'André Theuriet, et une comédie inédite\ntrès gaie de Mme Nastri, Un collaborateur, s. v. p. A L I T T L E PALACE une p i è c e ,\nje ferais mieux de dire u n tableau d'actualité, le Sol tremble, nous montre un\nmalheureux Sicilien fusillé c o m m e pillard par les carabiniers pour avoir eu\nl'imprudence, d'abord de se laisser surprendre par le sisme en costume (et\nc'était un acteur) de brigand calabrais, et ensuite de se charger d'un collier\nde perles q u ' u n e actrice lui a remis pour sa mère avant de mourir. E t vrai­\nment, il semble que ces hardis théâtres « à côté » pourraient nous donner\ntout de même quelque chose d'un peu moins naïf.\n   Au fond, pour l'originalité et la tenue d'art, les théâtres officiels l'emportent\nmême dans le canton des petites pièces. Deux comédies c o m m e celles que\nI'ODÉON a données pour l'anniversaire de Molière, le Laurent de MM. Céard et\nCroze et Molière et sa femme de Maurice Poitecher, valent à elles seules tout le\nbagage des bonbonnières les plus selects des grands boulevards. Le L a u r e n t\ndont il s'agit c'est celui qui serre la haire avec la discipline de ce bon monsieur\nTartufe, et qui, suivant les traces galantes de son maître, finit comme lui\npar être a p p r é h e n d é au collet par les gens du R o i . Les auteurs, dont la\nréputation littéraire est bien établie, ont eu raison de tirer de l'ombre ce\npersonnage ; cela leur a fait composer un délicat et savoureux pastiche,\ndigne de rester au répertoire à côté de la Conversion d'Alceste de Courteline.\nMeilleure encore est la comédie de Maurice Pottecher, discussion violente et\nbrûlante entre Molière et sa coquette de femme et que le pauvre grand\ncomédien métamorphose en subite comédie justement en s'apercevant qu'un\nseigneur de la cour les écoute avec curiosité; le revirement est à la fois subtil\net d o u l o u r e u x . Mais plus encore que celles de MM. Céard et Croze, la\nrenommée de M. Pottecher est solidement assise; le créateur du théâtre de\nBussang, l'auteur de Morteville et de dix autres g r a n d s et beaux drames est\nde ceux avec François de Curel, E m i l e F a b r e et H e n r y Bataille (pour ne pas\nparler des académiciens consacrés) qui honorent le t h t â t r e d'idées m o d e r n e .\n   J e devrais pour finir vous parler de la Parisienne de Becque que la COMÉDIE\nFRANÇAISE vient de reprendre ; ce serait clore ma chronique sur un nom\ndigne sinon de rivaliser avec celui de Maeterlinck, du moins de ne pas\ns'effondrer à son p r o n o n c é . Mais cette chronique est déjà copieuse, et deux\ntristes événements de la dernière h e u r e vont m'obliger à l'allonger encore\nce sera donc pour la prochaine fois.\n   L ' u n des événements auxquels je fais allusion est la mort du grand acteur\nCoquelin aîné (1) dont le nom était lié depuis un tiers de siècle à tout notre\n\n\n  (1) Suivi de près dans la tombe par son frère, Coquelin cadet, très bon, lui aussi, mais\ndanB les simples jocrisses.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                   CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                    191\n\n\nmouvement théâtral. N u l n'avait incarné de façon plus merveilleuse les\nlaquais et les matamores de l'ancien répertoire ; il semblait créé « par décret\nnominatif de la Providence », comme disait R e n a n , pour jouer Crispin ou\nCyrano de Bergerac. On dit de plus que c'était un brave cœur, sous des\napparences hypercabotines, et qu'on peut accorder un sentiment de regret à\nl'homme après avoir déploré la disparition du professionnel. T a n t mieux, les\nbons cœurs sont rares, et sur les planches plus qu'ailleurs peut-être. Mais\nvoilà du coup la question Chantecler renvoyée aux calendes a u t o m n a l e s ; nos\nchroniqueurs vont avoir du pain sur la p l a n c h e . E n vérité, ne soupçonneriez-\nvous pas que c'est M . E d m o n d Rostand lui-même qui a précipité son futur\ninterprète dans l'Hadès pour qu'on parle un peu plus longtemps d'avance de\nsa pièce? T o u t le m o n d e sait, par exemple, que c'est l'épicier Félix P o t i n qui\na fait la p a n i q u e du I e r mai d'il y a trois ans : il voulait écouler un stock de\njambons depuis trop longtemps en conserve ! L a disparition d e Coquelin\nsemble rentrer dans la m ê m e catégorie de « mystères de Paris ».\n    L'autre triste événement est la mort tragique de Catulle Mendès, tué dans\nun accident de chemin de fer. C'est une des physionomies les plus connues\nde ce m o n d e brillant des « premières » qui disparaît. « Le Boulevard s'en\nva! » comme disait invariablement Arthur Meyer q u a n d il apprenait la mort\nd'Aurélien Scholl, de Villemessant et tutti quanti. Mais Catulle était mieux\nqu'un b o u l e v a r d i e r ; il laisse derrière lui un bagage considérable de vers, de\ncontes en prose, de r o m a n s , de critiques et de pièces de théâtre; de tout cela\nje crois bien que ce sont quelques contes précieux, musqués, tarabiscotés et\nd'ailleurs' pervers, qui resteront le mieux, mais ici c'est l'auteur dramatique\nseul qui importe. Il était d ' u n e fécondité s u r p r e n a n t e ; c h a q u e année\npresque, on représentait de lui quelque œuvre neuve, comédie, ballet, livret\nd'opéra, d r a m e en vers, et jamais rien de banal ni d e médiocre; malheu­\nreusement rien de supérieur. Catulle Mendès a passé plus de cinquante ans\nà essayer d'écrire u n chef-d'œuvre, et h é l a s ! il reste loin, loin de compte. Par-\n ci par-là quelque idée poétique ou émouvante : le billot couvert de fleurs sur\n lequel la reine Fiammetta pose sa petite têle blonde, le premier acte des Mires\n ennemies où la mère fait maudire le père par l'enfant, ou dans Ariane le demi-\n retour à la vie de P e r s e p h o n e , mais tout cela n'est pas suffisant pour clouer\n éternellement un glorieux cartouche aux murs du T e m p l e de Mnémosyme-\n Melpomène. Il est à craindre que de tant d'efforts vers le beau grand d r a m e\n il ne reste à peu près rien. Moins encore restera-t-il de la critique d r a m a t i q u e\n à laquelle il se consacrait professionnellement depuis plusieurs a n n é e s ; en\n dépit de ses très hautes qualités d'esprit, Catulle n'était pas arrivé à se créer\n la position respectée d'Aristarque qu'avait eue S a r c e y ; il était à la merci\n de ses petites passions personnelles, qui n'étaient pas toujours sympathiques\n ou seulement approuvables. Mais l ' h o m m e privé ne nous regarde pas,\n surtout au lendemain d'une catastrophe aussi n a v r a n t e ; qu'il suffise d e\n  rappeler que p a r m i les littérateurs actuellement vivants, il en est peu qui\n  aient d o n n é l'exemple d'un travail plus soutenu, plus varié et plus digne\n  de l'attention des lettrés.\n                                                                      HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "                        LES LIVRES\n\n ASCÉTISME :\n\n Une âme bénédictine : Dom Pie de Hemptinne, moine de\n    l'abbaye de Maredsous, 1880-1907. — (Paris, Lethielleux et à l'abbaye de\n    Maredsous.)\n    Un saint tout près de nous ! Un saint qui, il y a deux ans encore, vivait\n parmi nous ! Est-ce possible? Oui, sans doute, et je dirais même que c'est\n naturel, puisque la sainteté est une des notes caractéristiques de l'Eglise, et\n que, de fait, il y a toujours eu des saints dans l'Eglise. Si l'on était moins\n étourdi par le fracas du monde, on serait aussi moins étonné d'entendre\n signaler un nouveau saint. On se rappellerait mieux, ce que Mgr Baunard a\n d'ailleurs prouvé dans Un Siècle de l'Histoire de France — que l'activité reli­\n gieuse ne fut pas moindre au XIXe siècle qu'à aucune autre époque, et\n que « le progrès des sciences » n'a en rien entravé l'épanouissement continu\n de la sainteté dans l'Eglise, comme en témoignent, la vie du saint curé d'Ars,\n celle des récents martyrs de la Chine et du Tonkin, celle des fondatrices des\n Petites Sœurs des Pauvres, du Bon Pasteur, du Sacré-Cœur, des Sœurs de\n Notre-Dame, pour ne citer que les exemples qui me viennent à l'esprit en\n écrivant.\n    Ce qui est vrai, c'est que nous avons moins de preuves authentiques de la\nsainteté des contemporains que des saints des siècles passés. Mais cela ne\n prouve pas qu'ils soient en moindre nombre, et il est d'ailleurs impossible\n qu'il en soit autrement. Car il faut tout d'abord un certain délai pour qu'on\nécrive leur vie : celle-ci publiée, nouveau stade à parcourir jusqu'à ce que\nles éléments d'un procès en canonisation soient rassemblés. La cause enfin\nintroduite, on sait combien longs sont les délais nécessités par les rigoureux\nexamens auxquels l'Eglise veut se livrer, avant de se prononcer sur l'héroïcité\ndes vertus de ses enfants. Mais sans qu'on puisse se prononcer avant que\nl'Eglise ait décidé, on peut tout au moins, en soumettant d'avance cette\nappréciation à son jugement, être personnellement convaincu de la sainteté\nd'un contemporain, à la lecture de sa vie; et c'est le sentiment que nous\navions ces jours-ci, en lisant l'esquisse biographique qui résume la courte exis­\ntence de Dom Pie de Hemptinne. Pour nous surtout, à qui il fut donné de\nvivre, pendant six années consécutives, à côté de ce modèle de moine béné­\ndictin, et qui, pendant tout ce temps, dans un côte à côte de tous les jours au\nchœur, au noviciat, en théologie, partout où nous fûmes ensemble, non\nseulement n'avons jamais pu apercevoir en lui la moindre imperfection déli­\nbérée, mais lui avons toujours vu faire ce qui lui semblait le plus parfait,\ncomment pourrions-nous changer d'avis, alors que nous voyons notre con-\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                                 LES LIVRES                                 193\n\n\nviction intime corroborée par tous les renseignements de cette biographie,\npar toutes les aspirations et les épanchements intimes de ses lettres, et de ce\njournal de sa vie spirituelle, qu'il ne montrait à personne, et qu'il avait inti­\ntulé le Carnet du Bon Dieu.\n    Pour prévenir des désillusions, disons néanmoins de suite qu'il n'y a pour\nainsi dire pas d'événements extérieurs dans cette vie. C'est celle d'un jeune\nhomme qui passe, sans grandes difficultés, d'une école abbatiale bénédictine\ndans le cloître de l'abbaye, qui y reçoit la formation régulière, fait sa théo­\nlogie dans un autre monastère, et revient, après son ordination, exercer la\n modeste fonction de surveillant dans cette école abbatiale où il fut jadis élève.\n    Qu'y a-t-il donc là qui puisse intéresser? L'exemple d'une fidélité de tous\n les instants aux devoirs de la vocation et aux appels divins, l'héroïque cons­\n tance dans les efforts pour atteindre le but poursuivi, l'inflexible volonté de\n devenir saint en dépit de tous les obstacles, et au prix de tous les sacrifices,\n une vue surnaturelle de tout ce qui l'entoure, un amour de Dieu absorbant\n toutes les puissances de son être, une âme entièrement livrée au Christ, et\n littéralement consumée par cet amour, voilà ce que montre la biographie de\n Dom Pie, ce que révèlent surtout son carnet, ses lettres, ses aspirations et\n ses pensées.\n     La figure est bien présentée par Dom Jean de Hemptinne, dans la rapide\n esquisse biographique qui sert d'introduction aux écrits spirituels de Dom Pie.\n L'auteur a fait un judicieux et discret usage des nombreuses lettres et notes,\n qu'il dit avoir été mises à sa disposition, et il faut le féliciter d'avoir été si\n sobre de renseignements et de détails, sur une personnalité dont la grandeur\n et la beauté furent surtout intérieures.\n     Il en sera de Dom Pie, comme du Passioniste Gabriele dell'Adolorata,\n et de la petite carmélite Thérèse de l'Enfant-Jésus, morts tous deux à 23 ans,\n après quelques années de vie religieuse exemplaire. Le rayonnement de leur\n sainteté n'a fait que s'étendre et se prolonger après leur mort, bien au delà\n  des étroites limites des couvents où ils vécurent, et Dieu ne les a rappelés à\n  lui si jeunes et si parfaits, que parce qu'il leur destinait un apostolat plus\n  fécond, à exercer du haut du ciel.\n     Outre le mérite littéraire de l'esquisse biographique, bien présentée,\n  avec clarté et avec goût, disons encore qu'on trouve dans les pensées et les\n  divers écrits de Dom Pie, en plus de leur élévation constante et de leur\n  suave pureté, le très tendre sentiment de la nature inné chez tous les contem­\n  platifs, et le don de rendre avec une simplicité touchante ce qu'il a contemplé\n  en Dieu ou dans la nature. Je n'en citerai qu'un exemple, la péroraison d'une\n  description intitulée par lui Le Pays qu'on aimt. Il vient de rappeler que les\n  émotions ressenties dans ce pays de prédilection, l'ont été, en raison d'une\n  admiration partagée avec lui, par des âmes avec lesquelles il vivait en parfaite\n  communion de goûts et de désirs et il s'arrête en disant : « Et maintenant\n   pourquoi parler encore? Le cœur, a chanté comme l'oiseau sur la branche.\n   Qui connaît cette voix l'aura écoutée et dira : « c'est lui! 0 L'étranger\n  aussi l'entendra peut-être, mais il s'ennuiera d'un chant sans couleur et sans\n   harmonie. »\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "194                               DURENDAL\n\n\n   On pourrait dire la même chose des Aspirations et pensées, et de tous les\nécrits de Dom Pie. L'étranger aux choses spirituelles s'ennuiera peut-être,\nen écoulant ce chant, pour lui, sans harmonie, mais tous ceux qui sont\nattentifs aux appels divins les auront entendus avec reconnaissance, se faire\nplus pressants par la voix de Dom Pie.\n                                            DOM BRUNO DESTRÉE, O. S.         B.\n\n L e s S a i n t s : Sainte Mêlante (383-439), par M. G. GOYAU. — Saint Séve­\n    rin (452 482), par M. BAUDRILLART. — Saint Benoit Labre (1748-1783), par\n    M. MONTANAY. — 3 vol. — (Paris, V. Lecoffre.)\n   Voici des saints, divers de race, de siècle, de langage, de situation sociale:\nsainte Melanie, romaine, de la famille patricienne des Valérii; saint Séverin,\nromain, aussi, qui viennent et agissent au milieu de la confusion et du chaos\nde décadence des IVe et Ve siècles, en Europe ou en Afrique; saint Labre,\nfils de paysan, vagabond volontaire, qui apparaît, lui aussi, au seuil d'un cata­\nclysme destiné à emporter tout le vieil édifice social, dans la seconde moitié\nduXVIIIesiècle, erre en mendiant dans une grande partie de l'Europe, pour\nfinalement aller mourir à Rome, entouré de la vénération populaire.\n   Saints des origines ou saint du déclin, différents en tout, mais identiques\ndans leur foi, dans leur ardente volonté de promouvoir celle-ci parmi les\nhommes, barbares ou civilisés, qui les entourent. Et si différents qu'aient été\nleur vie et leur carrière; si variés, les moyens de leur apostololat, ils appa­\nraissent, dédaigneux du siècle et de la jouissance, voués à la poursuite de leur\nhaut idéal spirituel, auréolés de la commune grandeur des êtres avides de\nperfection, de charité et d'amour.\n   Les belles monographies, soigneusement documentées de MM. Goyau et\nBaudrillart; les récits attachants de M. Montenay constituent, pour la collec­\ntion Lecoffre, une excellente acquisition.                               A. G.\n\nMUSIQUE :\nH a y d n , par MICHEL BRENET. Collection : Les Maîtres de la Musique. —\n   (Paris, Alcan.)\n   M. Michel Brenet consacre à Haydn une étude des plus pénétrantes et des\nplus instructives. D'abord un attachant récit de sa vie où apparaissent cette\nbonté, ce courage, cette ardeur inlassable au travail, celte élévation et sérénité\nd'âme qui sont les traits caractéristiques de la physionomie morale du maître.\nPuis un examen de l'œuvre immense, encore imparfaitement connue, de\nl'auteur de la Création. Cet examen, où M. Brenet fait preuve d'une\nérudition sûre et avertie, d'un sens critique large et éclairé, comporte\nquatre points : les opéras, la musique religieuse, les oratorios, la musique\ninstrumentale.\n   Les opéras appartiennent presque tous au genre du dramma giocoso. Les\nonze partitions que nous possédons en leur intégralité (des cinq autres il ne\nnous est parvenu que des fragments) sont d'une infériorité manifeste par la\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                       LES LIVRES                                       195\n\n\nfaiblesse et l'effacement du développement orchestral c o m m e par le m a n q u e\nde caractère des mélodies qui, souvent gracieuses et jolies, mais trop u n i ­\nformes, sont destituées de force et de verve comique « volée de pinsons, petits\nmotifs à deux-quatre, légers, b a v a r d s , insouciants, pareils entre eux, échappés\nainsi que d'une cage, de ses rondos de sonates, de ses finales de symphonies ».\n« Le théâtre n'est pas son affaire », disait la critique du temps, et ce juge­\nment a été confirmé par la critique contemporaine.\n   Si les messes de H a y d n , au n o m b r e de d o u z e , pèchent par le défaut\nd'appropriation, et comme par u n e sorte de m o n d a n i t é superficielle, il faut se\ngarder d en chercher la cause dans l'indifférence religieuse du maître qui, tout\nau contraire, garda intact jusqu'à sa mort le trésor de sa foi, lui qui, s'il\nsentait l'inspiration lui m a n q u e r , attribuait cette défaillance à la perte de la\ngrâce divine et se mettait aussitôt à prier pour obtenir le p a r d o n de l'une ou\nde l'autre peccadille. D'autres considérations l'expliquent, les exigences d u\nprince E s t e r h a z y qui le patronnait, l'identité du personnel de c h a n t e u r s ser­\nvant alternativement au théâtre et à la chapelle de ce g r a n d seigneur, d'une\nfaçon plus générale la décadence de l'esprit religieux dans la composition\nmusicale occasionnée par la manie de réglementation tyrannique et tracas-\nsière de l'empereur J o s e p h I I . Ce caractère d'allégresse constante p r o p r e aux\nmesses de H a y d n trouve d'ailleurs son explication d a n s la psychologie intime\ndu maître, d a n s u n « optimisme naïf et absolu que les oratorios développent\net précisent ». Sentant lui-même ce m a n q u e de gravité de ses messes, H a y d n\nse justifiait de cette façon touchante : « Je ne sais pas les écrire a u t r e m e n t ;\nlorsque je pense à Dieu, m o n cœur est tellement plein de joie que mes notes\ncoulent comme d'une fontaine; et puisque Dieu m'a d o n n é un cœur joyeux,\nil me p a r d o n n e r a de l'avoir servi joyeusement. » D a n s la musique religieuse\nde H a y d n , il faut exceptionnellement faire une place à part à la suite de sept\nsonates composées pour orchestre (en 1785) sur les Sept dernières paroles du\nChrist en croix. On ne saurait assurément parler ici de m a n q u e de gravité,\ncette œuvre étant l'une des plus pleinement belles que H a y d n nous ait\nléguées.\n   D e u x oratorios, la Création et les Saisons, terminent et c o u r o n n e n t la carrière\ndu maître. Il renouvelle cette forme d'expression musicale en y accentuant ce\ncaractère descriptif conforme aux goûts litiéraires d'une époque où les poètes\ns'absorbaient dans la peinture idyllique des harmonies de la n a t u r e . E t , en\neffet, d a n s la Création, l'élément pictural domine incontestablement les signi­\nfications lyriques et sacrées. Si, dans H ä n d e l , les exemples de peinture musi­\ncale ne sont pas absents, ils sont à l'arrière-plan, tels les coins de paysage\nlointain sur lesquels les tableaux des primitifs nous ouvrent des échappées.\nDans H a y d n , au contraire, le paysage est le centre du tableau. L ' h o m m e y\nest entouré de « détails agrandis qui, possédant hors de lui leur beauté\npropre, revendiquent parfois à son détriment la principale place ». Mais la\nCréation n'en est p a s moins un chef-d'œuvre par la simplicité des moyens, par\nla probité, la joie sereine, la profonde sincérité avec lesquelles H a y d n s'y\nréjouit de la beauté du m o n d e . L e s Saisons apparaissent plutôt comme une\n« guirlande de cantates », se signalent par « une étonnante fraîcheur, une\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "196                                DURENDAL\n\n\nabondance, une vivacité d'impression que l'on croirait juvéniles ». Et les\nsignifications de cette œuvre descriptive s'amplifient par l'hymne où Haydn\ncélèbre la noblesse du travail, par l'intense sentiment religieux dont sont\npénétrées les conclusions du poème qui se refusent à interpréter l'hiver\ncomme un symbole de mort.\n   Enfin, dans la musique instrumentale (cent quatre symphonies, soixante-\ndix-sept quatuors, cinquante-deux sonates pour piano, etc.), Haydn se trouve\ndans son domaine propre où il est un maître par l'abondance limpide et inta­\nrissable de la pensée. « Certes, l'eau vive qui se fraye un lit, bruissante et\nbondissante, à travers bois, parmi les pierres moussues, abreuvant les écu­\nreuils et les oiseaux, et jouant à cache-cache avec les rayons du soleil, sous\nl'ombre dentelée des fougères, n'est pas plus fraîche et plus reposante au\nvoyageur redescendu des cimes, que n'est la musique de Haydn au musicien\nlonguement retenu près des œuvres souveraines de l'art ancien et moderne. »\nHaydn considérant la mélodie comme l'élément essentiel de la musique, il\nétait intéressant d'analyser la constitution de cette mélodie chez le maître\nautrichien. A ce propos, M. Michel Brenet discute et réfute la thèse qui voit\nen Haydn un représentant du folklore slave. « Les mélodies de Haydn,\ncomme toutes les expressions de la pensée humaine, sont compliquées\nd'apports multiples, influencées d'échanges continuels et, en somme, soumises\naux lois secrètes qui gouvernent chaque période de l'histoire des arts, et aux­\nquelles ne désobéissent, pour en dicter de nouvelles, qu'une très rare élite\nd'intelligences créatrices. »\n   Telles sont les idées maîtresses qui se trouvent développées en ce remar­\nquable livre sur Haydn, livre écrit dans une belle langue pure, souple\net fine.                                                           G. DE G.\n\nMusique       ancienne,      par WANDA LANDOWSKA. — (Paris, Mercure de\n  France.)\n   M me Wanda Landowska, claveciniste et pianiste, s'est acquis durant les\ndernières années une place en vue dans le mouvement dit de la « renaissance\nmusicale », dont elle fut l'un des apôtres les plus zélés. On loue chez elle non\nseulement le charme intrinsèque de ses interprétations, mais encore ses\nrecherches consciencieuses, sa curiosité d'information personnelle.\n   Le livre que voici semble le résultat de ces dernières; on y rencontre une\nfoule de notations intéressantes, résultat de vastes lectures, disposées, il est\nvrai, d'une manière assez confuse, mais qui n'en sont pas moins instructives\npour le lecteur désireux de se familiariser avec les mille particularités qui\ndistinguent du nôtre l'art musical des siècles passés.\n   Une foule de questions sont abordées ici. M me Landowska s'élève avec\nraison, tout d'abord, contre l'idée affirmée par M. Richard Strauss dans le\nfactum dit « manifeste de Fontainebleau », à savoir que l'art serait dans un\nétat de continuel perfectionnement, chaque période ne devant être regardée\nque comme la préparation de la suivante. Elle formule un juste hommage au\nRomantisme musical, proteste contre le prurit de la nouveauté à tout prix\nen montrant combien les maîtres les plus novateurs en apparence devaient\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                                       LES LIVRES                                       197\n\n\nà leurs devanciers, fulmine contre les transcripteurs de musique ancienne,\ndont elle cite u n e série de délits véritablement extravagants, établit d'une\nfaçon nette et précise la distinction entre le clavicorde et le clavecin (régu­\nlièrement confondus par les amateurs — et m ê m e p a r . . . les autres), fournit\ndes indications précieuses sur la notation et l'exécution de l'ancienne orne­\nmentation musicale. Le beau discours de Gevaert sur l'Exécution musicale aurait\nfourni à l'auteur une précieuse contribution à sa thèse sur la trâââdition,\ncontredite maintes fois, il est vrai, dans le chapitre suivant sur l'Interprétation,\noù M m e L a n d o w s k a invoque plus d'une fois cette tradition tant raillée. Mais\nnous ne p a r t a g e o n s pas sa manière de voir sur la transition du clavecin au\npiano, qui, nous en sommes convaincu, a bien été déterminée par le besoin\nd'une expression plus souple (contrairement à ce qu'elle pense, Mozart, vers\n 1780, avait bel et bien renoncé au clavecin en faveur du nouveau venu).\n   L'ouvrage est rédigé d a n s un style alerte et imagé, d'une allure b a d i n e et\nbabillarde bien féminine, avec quelques négligences par-ci par-là : q u a n d\nl'auteur relate que « vingt messes ont été écrites sur les paroles d'une chanson\npopulaire », etc., c'est évidemment « sur la mélodie » qu'elle a voulu dire.\n                                                                             E . C.\n\nSept motets liturgiques pour 1 ou 2 voix égales avec orgue, p a r F . V E R ­\n   H E L S T ; 1 franc. — (Chez l'auteur, 24, rue d'Oultremont, Bruxelles.)\n   N o u s ne pourrions assez r e c o m m a n d e r ces motets, digne suite de ceux\ndont nous avons fait l'éloge n a g u è r e . Il y a là u n parfum de piété très atta­\nchant et pénétrant. L'harmonisation est d'une très savante simplicité et nous\nfélicitons l'auteur de ne pas sortir des limites d'un terrain dont il est sûr.\nComme d a n s le précédent recueil, certains morceaux sont des manières de\n« lied liturgique ». On les chanterait m ê m e agréablement avec le piano, ce\nqui d'ailleurs ne diminue en rien leur valeur, m ê m e liturgique.          J. R.\n\nEpitome e Graduali de Tempore et de Sanctis, editio T\n    des nouveaux livres de plain-chant. — (Dusseldorf, L . Schwann.)\n    C'est la plus récente publication de cette maison, dont une édition du\nGraduel de tempore et de sanctis fut il y a peu de temps très favorablement\naccueillie par la presse compétente.\n    Ce nouveau recueil, conforme à l'editio vaticana autorisée par le Saint-Siège,\nd û m e n t approuvé et muni des imprimatur d'usage, sera d'autant plus apprécié\nque, par sa composition, il sera d ' u n e utilité plus générale. Il s'agit des\nextraits du Graduel, particulièrement à l'usage des églises et des couvents, et\noù l'on n'a omis que les chants qui ne sont pas utilisés dans ceux-ci. C h a c u n e\ndes grandes divisions du chant liturgique est représentée ici par ses formes\nd'usage courant : le P r o p r e du T e m p s , le P r o p r e des Saints, le C o m m u n des\nSaints (apôtres, pontifes, martyrs, etc.), les chants de la Messe dans les\ndiverses répartitions : missae votivae per hebdomadam, id. per annum, missae aliqui­\nbus in locis celebrandae, l'Ordinarium Missae, la messe des morts, le c o m m u n des\nmesses; en appendice, les hymnes les plus usitées, — le tout constituant un\nrépertoire d'environ 900 cantilènes.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "198                                     DURENDAL\n\n\n     Le caractère le plus saillant de l'édition S c h w a n n réside dans la notation,\nqui emploie les formes remises en honneur par les Bénédictins de Solesmes\net qui tendent à se généraliser de plus en plus. Les longae, brèves et semi-brèves\ndes livres de messe habituellement en usage sont remplacées ici par des types\nplus anciens, les virgae, les puncti et les formes ligaturées appelées communé­\nment « n e u m e s » (expression impropre, puisqu'elle désignait en réalité tout\nl'ensemble du système, virgae et puncti compris). On sait que cette notation\nn e u m a t i q u e , plus ancienne que l'autre, est préconisée à ce titre comme étant\nplus authentique. A quoi les partisans de la nota quadriquarta répondent que\nles plus anciens documents neumatiques ne remontant qu'au IXe siècle, on est\nmal venu à considérer comme plus p r o p r e m e n t « grégorienne » u n e écriture\npostérieure d e deux siècles (pour n o u s , deux siècles d'obscurité et d'indéci­\nsion) au grand régularisateur du c h a n t liturgique. A quoi les « neumistes »\nr é p o n d e n t avec raison q u e plus on se r a p p r o c h e d'une é p o q u e , plus on a de\nchance de se conformer à ses traditions. A q u o i . . . Mais ceci pourrait nous\nentraîner loin ! Je me bornerai à avouer ici mes préférences pour ces n e u m e s\nrégularisés, utilisés dans les éditions S c h w a n n — les mêmes qui, dans les plus\nanciens spécimens de musique profane (troubadours, trouvères, etc.) font\nencore l'objet de discussions passionnées entre les partisans d'une lecture\np u r e m e n t prosodique, comme celle du plain-chant lui-même, et ceux d'une\ninterprétation mensurale conforme au rythme des divers modi r y t h m i q u e s .\nJ e trouve ces signes bien plus pittoresques et plus suggestifs de l'interpré­\ntation quasi parlando qui fut la règle constante dans la cantilène liturgique —\nplus élégants aussi avec l'architecture élancée du iorculus, la courbe en souple\nbanderole du porrectus...\n   Au surplus, cette écriture n'est pas plus difficile à lire que l'autre. E n tête\nde l'ouvrage qui nous occupe figure (pp.XIII-XVIII)une introduction bien com­\nprise sur l'exécution des cantilènes, et Cl. Drinkwelder a publié, chez le\nmême éditeur, des tableaux pratiques pour la lecture d e la notation dite\n« grégorienne ».\n   Q u a n t à l'exécution matérielle, je ne puis que ratifier ici le jugement porté\npar de plus autorisés que moi (dans la Tribune de Saint Gervais, la Revue du\nChant grégorien, etc.) sur ces éditions S c h w a n n , estimées « les plus belles\nmises en vente par la beauté, la netteté du caractère, la lisibilité ». L e s types\nà la fois vigoureux et élégants, la noirceur de l'encre et l'opacité du papier,\ntout mérite d'être signalé. Les lettrines, frises, culs-de-lampe, etc., e m p r u n ­\ntent le style gothique des manuscrits du moyen âge et sont de très bon goût,\nsauf peut-être les figures, fâcheusement modernisées. Je me permettrai aussi\nu n e réserve concernant la pagination, qui me paraît inutilement compliquée :\nje ne vois pas l'avantage de quatre paginations successives, distinguées par\n [ ], *, **, d'après les diverses divisions du recueil; mais il suffit de s'y\n habituer.\n    D e u x tables alphabétiques des matières, très pratiquement ordonnées,\n closent le volume : la première, d'après les paroles initiales des divers chants,\n des introïts, séquences, h y m n e s , offertoires, etc. ; la seconde, d'après l'objet\n même des cantilènes.\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                                    LES LIVRES                                    199\n\n\n   En résumé, publication magnifique, attestant la perfection technique\natteinte aujourd'hui par l'industrie allemande du livre. Il est inconcevable\nqu'on puisse mettre en vente, au prix de 7 francs, un pareil livre, grand in-8°\nde 85o pages, à tranches rouges, relié, titre doré, etc. — Il est vrai qu'il n'y a\npas de droits d'auteurs à payer : saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise,\nsaint Grégoire et les autres créateurs de la lyrique chrétienne n'en réclame­\nront pas !\n\nPrincipes de chant grégorien, par un PRIOR SCHOLAE. — (Paris,\n   Bureau d'édition de la Schola Cantorum.)\n   Le modeste anonyme, auteur de cette brochurette (prix : fr. 0.75), a su\ncondenser, sous une forme très réduite, les règles les plus essentielles d'une\ninterprétation intelligente et digne du chant grégorien : le texte d'abord\n(prononciation, accentuation), puis la mélodie (notes et neumes, leurs noms,\nleur interprétation), avec un chapitre additionnel concernant l'organisation à\ndonner aux chœurs pendant l'office. C'est écrit dans un style dépourvu de\nprétention, — et même d'élégance, — mais très clair. On sent que l'auteur\nmaîtrise absolument son sujet et qu'il est praticien.\n                                                                ERNEST CLOSSON.\n\nL'ART :\nE c r i t s d ' a m a t e u r s e t d ' a r t i s t e s : Mémoires de ma Vie, par CHARLES\n   PERRAULT. — Voyage à Bordeaux, par CLAUDE PERRAULT (1669), publiés\n   par M. PAUL BONNEFON. Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Charles Perrault est plus connu par ses contes de fées charmants, délas­\nsement de sa vieillesse, que par les Mémoires de sa vie, par le récit, mal­\nheureusement partiel, de sa longue collaboration avec Colbert à la\nsurintendance des Bâtiments. Ces mémoires avaient déjà été publiés,\ncependant, mais d'une façon infidèle, moyennant des suppressions et des\nretouches, et il faut rendre grâce à M. Bonnefon qui a établi cette édition\ndans la conformité la plus scrupuleuse au texte original.\n   Rien de plus amusant et, à la fois, de plus richement documentaire que\nces pages. C'est le règne de Louis XIV, à son heure la plus glorieuse, au\nmoment où tout est aux grandes entreprises, dans la guerre comme dans\nl'art et le luxe du règne : la prodigieuse activité de Colbert stimule tout,\ndirige tout, crée tout; il s'occupe d'ouvrir de nouvelles voies commerciales\nou d'implanter des industries inconnues en France, comme de l'achèvement\ndu Louvre ou de l'érection d'un arc de triomphe en l'honneur de son maître.\nC'est pour le soin de la gloire de celui-ci également qu'il protège les gens\nde lettres et les savants et donne la première forme aux organismes officiels\nd'où sortirent l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et celle des\nSciences.\n   Perrault, qui était le commis du grand ministre, entre dans tous les projets\nde son chef et le seconde avec le talent souple et ingénieux qui lui était propre.\nEt il nous fait ou, plutôt, il fait pour ses enfants le récit charmant, plein\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "200                                 DURENDAL\n\n\nd'observations vives et spirituelles, de leurs années de commune activité. Il\nnous parle de ses frères, Nicolas Perrault, docteur en Sorbonne, qui subit le\nsort de tous les partisans du grand Arnauld; de Claude, le médecin, si doué\npour l'architecture qu'il fit prévaloir le projet qu'il avait présenté pour la\ngrande colonnade du Louvre sur celui que l'illustrissime Bemin, appelé\nà grands frais d'Italie, avait commencé à exécuter. L'histoire des faits, dits\net gestes du cavalier Bernin à Paris forme vraiment au milieu de ces pages,\noù la gravité s'allie à la finesse, un intermède de comédie bouffe... Elles\nsont, d'un bout à l'autre, de l'intérêt le plus captivant, comme aussi, à un\nmoindre degré, celles de la relation du voyage de Claude. Et on termine ces\nMémoires avec le seul regret qu'ils soient brusquement interrompus au moment\noù l'auteur allait raconter la célèbre querelle qu'il eut avec Boileau à propos\ndes mérites respectifs des Anciens et des Modernes.\n\n   Les dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British\nM u s e u m , par M. VICTOR GOLOUBEW. —: Le tome II de cet ouvrage magni­\nfique, qui doit en comprendre trois, vient de paraître chez l'éditeur Van Oest.\nIl est consacré au Recueil du Louvre et comprend la reproduction complète et\nd'une fidélité admirable des dessins du maître conservés dans le grand Musée\nfrançais. Nous nous bornons aujourd'hui à attirer l'attention des savants et\ndes amateurs d'art sur cette publication dont l'intérêt ne le cède qu'à la beauté\nmatérielle et qui fait le plus grand honneur à la fois à l'auteur et à l'éditeur.\nNous comptons en reparler bientôt, longuement.\n\nAdriaen        Brouwer         et     son    évolution       artistique, par\n   M. F . SCHMIDT-DEGENER. Un vol. illustré. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Dans cette étude sobre et condensée, l'auteur nous dit de façon excellente\nl'art de Brouwer de ses débuts, impressionnés par le vieux Bruegel, jusqu'à\nson épanouissement, après son passage en Hollande, au contact notamment\ndu grand peintre de Harlem, Frans Hals. .\n   On peut trouver que l'enthousiasme du biographe pour son sujet dépasse\nquelque peu la mesure lorsqu'il écrit que, « en maintes occasions Brouwer se\nrévèle supérieure Hals et quelquefois l'égal de Rubens et de Rembrandt ».\nIl n'en reste pas moins que ce « petit maître », dans la spécialité qu'il s'était\nfaite des types populaires et des scènes de cabaret, apparaît partout comme\nun beau et parfois comme un puissant peintre aussi bien par ses facultés\nprofondes d'observation et de vie que par l'éclat et la souplesse de son\npinceau.\n   Le livre de M. Schmidt-Degener, qui est illustré d'un grand nombre de\nbonnes reproductions (dont quantité d'oeuvres conservées en des collections\nparticulières), met on ne peut mieux en valeur les qualités qui placent\nBrouwer aux premiers rangs de ses contemporains.\n\nLes fresques de Florence, par M. ABEL LETALLE. Un vol. ill..—\n  (Paris, Vanier-Messein.)\n  L'auteur a vu Florence; les fresques de ses églises ont captivé son admira-\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                                   LES LIVRES                                    201\n\n\n\ntion et il a voulu prolonger et fixer les impressions qu'il avait reçues ainsi en\nnous les donnant à partager.\n   Quoi qu'elles n'apportent rien de neuf ou de vraiment personnel, ces pages\nconsciencieuses restent intéressantes ; elles peuvent; au moins, au milieu de ce\ntriste hiver, servir à ramener notre pensée devant tant de chefs-d'œuvre riches\nde force ou d'émotion. Malheureusement, M. Letalle écrit une langue un peu\nsingulière et qui, assez souvent, vous fait trébucher sur des phrases de cette\nsorte : « L'arrangement de tous les personnages ne s'avoue pas en contrariété\navec la franche entente de la composition. Cette disposition est en règle avec\nles notions des accords visuels... »\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Bâle, Berne et Genève, par M. A. SAINTE-\n  MARIE-PERRIN. — (Paris, Laurens.)\n  Trois aspects de la Suisse, pittoresques et charmants ; trois villes assises au\nbord de l'eau, rivière, beaux fleuves, lac magnifique; trois pages de l'histoire\nhelvétique, rude, obstinée, héroïque.\n  Tout cela est enfermé dans ce livre rapide, évoqué d'une plume légère et\nsympathique, par un écrivain qui sachant les choses dont il parle, nous les\nmontre, nous les apprend et, parce qu'il les aime, en nous les apprenant,\nnous les rend aimables et familières.\n\nL e s Richesses d'art de la ville de Paris : L'Hôtel de ville de\n   Paris, par M. LUCIEN LAMBEAU. Un volume illustré. — (Paris, Laurens.)\n   La librairie Laurens inaugure par la publication de ce volume une nou­\nvelle collection dont le programme : les richesses d'art de Paris, nous pro­\nmet une série d'études non moins attachantes et précieuses que celles des\nGrands artistes, des Villes d'art célèbres dont nous avons si souvent le plaisir\nd'entretenir nos lecteurs.\n   M. Lambeau qui, en sa qualité d'archiviste du Conseil municipal, se trouve\ndes mieux placés pour réunir des renseignements sûrs, nous fait d'abord\nl'historique des édifices dans lesquels siégèrent les anciens magistrats muni­\ncipaux parisiens. Il s'étend, particulièrement, sur le magnifique et charmant\n Hôtel de ville dont la construction fut commencée sous François 1 er et qui\ndevait être incendié durant la Commune. On se rappelle que M. Vachon,\nentre autres, avait voulu retirer au Boccader pour la donner à Chambise,\nmaître des maçonneries de la ville, la paternité des plans de l'hôtel de ville.\nM. Lambeau résume la controverse et se prononce, sur la foi des docu­\nments authentiques, pour l'attribution traditionnelle. Il nous fait ensuite le\nrécit des phases de la reconstruction de l'édifice actuel et termine par la\ndescription complète de celui-ci et de la somptueuse décoration picturale et\nsculpturale, dont les parties les plus remarquables sont reproduites dans\nl'excellente illustration du volume.\n\nM u s é e s e t C o l l e c t i o n s d e F r a n c e : Le Musée de Grenoble, par le\n général DE BEYLIÉ. Introduction par M. MARCEL REYMOND. Un vol. illustré\n de 388 gravures. — (Paris, Laurens.)\n C'est tout le musée de Grenoble en images d'une grande perfection. Et on\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\nsait que c'est une collection considérable, qui a été enrichie par les dons de\nnombreux Dauphinois.\n   Toutes les grandes écoles du Midi et du Septentrion, l'italienne, la\nflamande, l'espagnole et, avant tout naturellement, l'école française y sont\nreprésentées par des œuvres importantes ou intéressantes. Bon recueil de\nvulgarisation, des plus utiles au critique d'art et dont chacun, d'ailleurs, peut\ntirer plaisir et enseignement.\n\nL e s I d é e s e t l e s F o r m e s . Antiquité orientale, par M. Péladan. —\n   (Paris, Mercure de France.)\n   L'art est un langage qui, depuis les lointaines origines orientales jusqu'à la\nsscon Je Renaissance presque, a servi principalement à exprimer la pensée\nreligieuse de l'humanité; par la suite, il a tendu de plus en plus à exprimer\nl'homme qui l'employait, l'artiste. L'art qui était sacerdotal ou populaire est\ndevenu individualiste, personnel, égoïste. L'homme qui cherchait à créer\ndans son œuvre l'image de Dieu ne cherche plus à présent qu'à y perpétuer\nsa propre image : « Aujourdhui, l'art pour l'art, qui n'est pas une doctrine,\nmais un fait conséquentiel de l'état social, équivaut à une théorie de parler\npour ne rien dire et en propos individuels et inintéressants », écrit M. Péladan.\nEt on se sent d'accord et en condradiction avec lui, car peut-être l'éloquent\nécrivain place-t-il son idéal trop haut pour un temps qui aime plus la vie que\nles synthèses et l'absolu.\n   Quoi qu'il en soit, on lira avec un vif plaisir l'Introduction, abondante en\nidées justes et profondes, qu'il a placée en tête du travail méthodique qu'il\nentreprend et où chacun trouvera à méditer et à apprendre.\n\nM a l i n e s j a d i s e t a u j o u r d ' h u i , par M. LÉOPOLD GODENNE. Introduc­\n   tion historique de M. le chanoine KEMPENEER. Un vol. illustré. —\n   (Malines, Godenne, éditeur.)\n   C'est tout Malines dans son passé et dans son présent que nous fait con­\nnaître cet excellent livre, aussi intéressant par son texte que par son intelli­\ngente et abondante illustration. L'auteur n'a rien négligé, et s'il s'est attaché\nà faire revivre le souvenir du vieux Malines et de ses gloires historiques et\nartistiques, il n'a pas mis un moindre soin à nous renseigner sur la vitalité et\nles institutions actuelles de la noble cité archiépiscopale. En somme, un\nouvrage également précieux pour les curieux de nos annales nationales et\npour les travailleurs.\n\n   L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 décembre). — M. Marius étudie\nd'une façon très attachante les Œuvres de Vermeer de Delft dans les collections et les\nmusées hollandais. M. Schmelzigang parle de l'Exposition de l'art belge à Berlin,\nM. Dobbe du professeur J. Kuyper. Chroniques d'art.\n\n  A u g U S t a P e r u s i a . 3e année, fasc. III, IV, V (mars, avril, mai 1908).\n— L'excellente revue, qui a adopté un format plus commode, continue à\npublier des études du plus vif intérêt sur l'art et le folklore ombrien. Dans ce\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                                    LES LIVRES                                      203\n\n\nnuméro, u n article de M. Giustino Cristofani, sur l'Art du bois en Ombrie; des\ndocuments extraits des livres de la fabrique de l'église S a i n t - F r a n ç o i s , à\nAssise, relatifs aux travaux effectués en 1468 et années suivantes dans le\nchœur de la basilique inférieure. M. Alfieri essaie d'identifier certaines armoi­\nries qui figurent dans le polyptyque de l'Alunno à N o c e r a ; M. Cristofar.i\nparle de trois fresques inconnues de Tiberio d'Assise et du Saint Sébastien de\nPérugin, peut-être la plus ancienne œuvre connue de ce maître, qui se trou­\nvent à Cerqueto; etc.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\nHISTOIRE :\n\nHistoire de l'Inquisition en France, par M. TH. DE CANZONS.\n   I. Les Origines de l'Inquisition. — (Paris, Bloud et C i e , Nouvelle Bibliothèque\n   historique.)\n   L'Inquisition ! Ce nom suffit déjà pour faire frémir les imaginations, pleines\naussitôt de visions sanglantes, de tourments, de bûchers, de tout l'appareil\natroce des supplices ordonnés par les tribunaux secrets de la sainte Inquisi­\ntion. L'horreur que soulève ce seul nom est peut-être un j u g e m e n t , mais il\nimporte de ne pas s'en contenter, de connaître ce qu'elle était vraiment, cette\nredoutable juridiction, sur quels principes elle s'est peu à peu fondée et régu­\nlarisée et comment, à l'aide de quels h o m m e s elle a fonctionné. P o u r se faire\nune opinion équitable sur elle et sur les papes et les princes qui la mirent en\naction, il faut évidemment se mettre non à notre point de vue de tolé­\nrance ou d'indifférence religieuse, mais à celui des temps où elle est a p p a r u e .\nOn n'imaginait pas alors que l'on pût tolérer des dissidences à la foi com­\nm u n e et u n a n i m e ; les brebis égarées, on les ramenait au bercail, par la per­\nsuasion ou par la violence, impitoyablement, parce que, si l'on avait de la\npitié, elle était plutôt pour leur âme en péril que pour leur corps périssable...\nLe clergé et les pouvoirs civils se croyaient également en droit — et, si l'on\npeut dire, en devoir — de réprimer l'hérésie, et il a pu se faire que l'organi­\nsation de l'Inquisition devint, en certains lieux et certaines circonstances, un\nadoucissement et u n e amélioration aux modes de poursuite des délinquants\nqui existaient avant elle.\n   L e savant auteur de ce livre ne plaide ni p o u r ni contre la célèbre insti­\ntution; il l'explique; il la montre prenant naturelle origine d a n s la tradition\net les idées régnantes, idées qui, pour être différentes des nôtres, n'en ont pas\nmoins gouverné longtemps les intelligences et les âmes et régi le m o n d e\neuropéen. C'est une œuvre solide, amplement documentée et où chacun\npourra puiser d'utiles enseignements.\n\nLes assemblées du clergé et le Jansénisme, par M. I. BOUR­\n  LON. — (Paris, Bloud.)\n  La Nouvelle bibliothèque historique, dont la librairie Bloud a entrepris la publi­\ncation, a pour but, surtout, l'étude approfondie de certains points de l'histoire\ngénérale, particulièrement intéressants p o u r les catholiques, et qui n'ont pas\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "204                               DURENDAL\n\n\ntoujours été étudiés avec les développements qu'ils méritent. Voici, par\nexemple, un volume, tout nourri de faits et d'une documentation abondante\nempruntée aux sources, qui nous fait l'histoire suivie des assemblées du\nclergé de Mazarin à la Révolution. Jusqu'à la Régence et même plus tard,\nelles ne sont occupées que de la querelle janséniste, que l'on pouvait croire\nà chaque instant finie et enterrée, mais qui renaissait sans cesse sous de\nnouvelles formes; puis, ce débat assoupi dans la lassitude, c'est à l'irréligion\ncroissante et aux écrits des philosophes qu'elles s'attachent... Et toutes les\npréoccupations de l'époque se reflètent, tour à tour, dans les délibérations de\nces graves synodes qui ne se fatiguent point d'adresser au Roi de respectueuses\nremontrances qui, au moins durant la régence et le règne de Louis XV,\nsont toujours reçues avec une indifférente aménité. Cette page importante de\nl'histoire du clergé de France, M. Bourlon l'a écrite dans une forme très\nvivante et des plus attrayantes.\n\nP a r i s SOUS N a p o l é o n , par M. DE LANZAC DE LAHORIE : V. Assistance\n   et bienfaisance. Approvisionnement. — (Paris, Plon.)\n   La prodigieuse activité de Napoléon s'étendait à tout ce qui était matière\nde gouvernement, de direction, comme aussi d'action directe ou indirecte sur\nla foule et l'opinion publique. Aussi sa volonté ne resta pas étrangère à la\nforme dans laquelle furent réorganisées les institutions de secours, de\nbienfaisance, etc., que les Jacobins avaient anéanties et dont ils avaient\ndilapidé le patrimoine. Il y avait beaucoup à faire, dans ce domaine,\net les nombreux renseignements réunis par M. de Lanzac de Lahorie\nprouvent qu'il fit beaucoup. Mais où son intervention, bien intentionnée\nquoique assez arbitraire, se décèle surtout, c'est dans la question de l'appro­\nvisionnement de Paris. Les habitants de la capitale n'étaient pas tout à fait\ndu caractère des Romains de la décadence, satisfaits de tout moyennant\nd'être amusés et nourris, mais la cherté du pain, les craintes de famine, les\nsoupçons d'accaparement, étaient trop susceptibles d'agir sur les dispositions\nd'une population si naturellement impressionnable pour que Napoléon ne\nmît. point tout en œuvre pour maintenir le bon marché de la principale des\nsubsistances. Et c'est un chapitre très intéressant de l'histoire de ce règne si\nplein d'événements retentissants que celui où nous voyons le conquérant\ndiscutant de la qualité des farines et des bénéfices des boulangers.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nLITTÉRATURE :\n L ' I m m o l e , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   Parmi les paquets de romans que Paris nous envoie, combien il est rare\nd'en trouver d'originaux et de puissants ! M. Emile Baumann: est un\ninconnu, et son livre a été, pour les quelques-uns qui l'ont lu, une véritable\net profonde surprise, un de ces étonnements bienfaisants qu'on n'oublie pas.\nQu'il soit touffu — cela répugne souvent à la mentalité française — qu'une\njeunesse trop fougueuse, un jugement sans, mesure, une crudité de langage\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                                   LES LIVRES                                  205\n\n\nparfois blessante ôtent à certains chapitres ces qualités de modération\nnuancée que prisent trop haut les gens sages, cela n'empêche pas ce livre\nd'être un des plus beaux r o m a n s catholiques de ces dernières a n n é e s . La\nscène se passe à L y o n , ville pieuse et passionnée. L ' I m m o l é , c'est Daniel\nRovère qui, chargé du d é s h o n n e u r légué par son père et du poids des héré­\ndités mauvaises que lui ont transmis ses ascendants maternels, sent ses\ninstincts violents et charnels l'arrêter d a n s sa vocation d'apôtre. Après des\nluttes sans cesse renouvelées contre lui-même, sa fougue deviendra un m y s ­\nticisme passionné, et un jour, q u a n d l'heure de Dieu sonnera, u n e émeute vou­\nlant saccager une église, il sera j u g é digne de verser son sang devant l'autel.\n   Telle est l'indication, plus que brève, de la trame : il est impossible de\nrésumer un pareil livre, il est complexe et lourd d'idées; des scènes de joie,\nde mystique piété, de beauté, de terreur et de mort s'y succèdent et s'y\nenchevêtrent. L'auteur a mis dans son premier roman tout ce qui lui rem­\nplissait l'esprit, il touche à toutes les questions vitales qui troublent les\nconsciences et le m o n d e m o d e r n e s : la lutte des classes, la question reli­\ngieuse, le matérialisme, le problème de la mort, la puissance de la foi, le\nmiracle, l'art religieux, le rôle de la richesse, le devoir des catholiques per­\nsécutés, l'éternel combat contre la chair. E t c'est toujours avec u n e remar­\nquable h a u t e u r de vue et u n e indéniable b o n n e foi, même dans les\nexagérations les plus manifestes. R a r e m e n t j e u n e auteur fit preuve d'une\n pareille vigueur : son style même, à l'égal de ses tableaux, est évocateur,\np u i s s a m m e n t personnel, chargé d'incidentes comme l'intrigue est chargée\n d'épisodes, avec des expressions étonnantes, des mots neufs, des images\n inattendues, et de ces descriptions inoubliables, serrées et concises, qui font\n parfois songer à d u F l a u b e r t ; avec des évocations plus larges et presque\n lyriques de sentiments passionnés — c o m m e en cette scène, où Daniel se\n trouvant à la cathédrale alors que les offices du congrès mariai se déroulent,\n magnifiques, sent proche de lui la tentatrice, et où ses sens affolés lui font\n éprouver dans le déchaînement des orgues, des voix, des cloches, de\n l'encens et des ors, u n e ivresse charnelle, un enthousiasme sacrilège — ; avec\n des chapitres grouillants de vie, tels celui où gronde u n meeting contra­\n dictoire, celui où hurle l'agonie du docteur Lieuvain, celui où le miracle,\n attendu d a n s une fièvre d'âme, guérit subitement M m e Rovère, infirme\n  depuis des a n s .\n    « Malgré son esprit rigoureusement catholique, a dit Rachilde d a n s le\n Mercure de France, ce roman plaît. » Ce roman ne plaît pas, il empoigne,\n  il p a s s i o n n e ; et c'est justement parce que son esprit est rigoureusement\n catholique et en même temps profondément pensé et bien écrit qu'il\n pénètre avec cette intensité les problèmes les plus essentiels de la vie\n et qu'il remue au fond de nos consciences les sentiments les plus inquiets, les\n plus graves, les plus profonds.                               P I E R R E NOTHOMB.\n\n R o o s j e , par DIDIER DE ROULX. — (Paris, Grasset.)\n   L e petit roman de M. Didier de Roulx qui est par endroits, malgré u n e\n hâte visible, assez artistement écrit, semble n'être que le prétexte de quelques\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "206                                    DURENDAL\n\n\npages plutôt r é p u g n a n t e s . P o u r le reste, l'auteur paraît avoir bien\ncompris la vieille ville de N i e u p o r t où se déroule, m o n o t o n e , cette nouvelle.\n\n\nL a F o l i e M a u r o y , par ROGER D U G U E T . — (Paris, Librairie Nationale.)\n   Est-ce par ce qu'il se passe en C h a m p a g n e , alors qu'il pourrait aussi bien\nse dérouler en P o i t o u , que ce r o m a n est qualifié de Champenois et s'est vu\ncouronné par la Société des écrivains régionaux ? Sa portée est plus large\nque celle d ' u n livre de terroir, car il expose un des problèmes les plus\nangoissants, u n des résultats les plus tristes de la civilisation actuelle :\nl'histoire de la femme qui ne veut pas être m è r e . L'intérêt dans la vie bour­\ngeoise s'est substitué à l'amour. « P a r les femmes la province s'est en allée,\net voici que la F r a n c e s'en va     »\n\nLe    d e u i l d u c l o c h e r , par JOSEPH AGËORGES. — (Paris, Librairie\n    Nationale.)\n   Ecrits dans un langage pittoresque, original et vivant les quelques récits et\nnotes que ce volume renferme ont u n e saveur berrichonne délicieuse. Ce livre\nest animé de cet esprit traditionnel et tout à fait chrétien, qui seul, semble-t-il,\npourra sauver en F r a n c e la province.\n                                                                           P. N.\n\nDIVERS :\n\nG r a n d A l m a n a c h du M o n d e catholique, 1909, illustré. —\n    (Editeur, Desclée, De Brouwer et C ie .)\n   La maison Desclée a publiée cette année un almanach plus luxueux que\njamais. Il est a b o n d a m m e n t illustré et cela d'une façon à la fois artistique et\nintelligente. De superbes chromos reproduisent des œuvres de M e m l i n g ,\nde P h i l i p p o L i p p i et de Gérard David, en couleurs. L'almanach contient\nencore des vues fort pittoresques d'un peu partout, d'admirables vues de\nBruges, de curieuses p h o t o g r a p h i e s du Mont-Athos, de l'abbaye de\nLérins, etc. Il y a aussi des portraits de c o n t e m p o r a i n s illustres, morts récem­\nment, ou encore en vie.\n   Cet almanach est illustré avec u n e richesse inouïe, incroyable vu le bas\nprix du volume (2 fr. 5o).\n   Le texte est varié et instructif et contient u n e foule de renseignements\nutiles à connaître surtout pour un catholique.\n\n\n     N o ë l ! N o ë l ! — L a même maison Desclée a publié et vend au prix\nplus que modeste d'un franc un élégant volume sous ce titre : Noël ! Noël !\nillustré de cinq magnifiques hors texte, sous couverture en riche chromolitho­\ng r a p h i e , (cinq pages de texte format g r a n d in-4 0 .)\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                                      NOTULES\n\n\n   A c a u s e de l a s u r a b o n d a n c e d e s m a t i è r e s n o u s s o m m e s   obligé\nde r e n v o y e r a u p r o c h a i n f a s c i c u l e différents a r t i c l e s .\n\n\n\n   Le Salon de la Libre Esthétique est ouvert au public depuis\nle dimanche 7 m a r s , à 10 heures du m a l i n . L a veille, à 2 h e u r e s , a eu lieu\nl'inauguration réservée exclusivement aux membres protecteurs, aux artistes\ninvités, à la presse et aux porteurs de cartes p e r m a n e n t e s . S'adresser pour\ncelles-ci à la direction, 27, rue du Berger.\n   La première audition musicale est fixée au mardi 16 mars, à 2 h. 1/2.\n Les concerts suivants auront lieu les m a r d i s 23, 30 mars et 6 avril.\n   P a r m i les débuts les plus intéressants de cette année, signalons ceux d'une\njeune cantatrice, M me Marie Anne W e b e r , et d'un pianiste belge, M. Lucien\nL a m b o t t e , qui ont l'un et l'autre fait leur éducation musicale à la Schola\n Cantorum.\n   N o u s r e n d r o n s compte de ce salon, ainsi que des auditions musicales de\nla Libre Esthétique et du salon Pour l'Art, dans nos prochains fascicules.\n\n                                                   ***\nAccusé de réception :\n    A R T : Le vieux Bruxelles. Préface, p r o g r a m m e , par CHARLES B U L S . L'évolu­\ntion du Pignon, par le m ê m e , fascicules illustrés (Bruxelles, Van Oest). —\nEcrits d'amateurs et d'artistes. Mémoires de ma vie, par CHARLES P E R R A U L T . —\n Voyages à Bordeaux, par CLAUDE PERRAULT, publiés par P a u l Bonnefon.\nVolume illustré (Paris, L a u r e n s ) . — Le Musée de Grenoble, par le GÉNÉRAL DE\n B E Y H É . Introduction de Marcel R e y m o n d . Volume illustré de 388 gravures\n(idem). — Franz Courtens, par GUSTAVE VAN Z Y P E . Collection : Les artistes\nbelges contemporains (Bruxelles, Van Oest). — Les idées et les formes. Anti­\n quité orientale, par PÉLADAN (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le repos de saint\n Marc. Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui se soucient encore de\n ses m o n u m e n t s , par RUSKIN. T r a d u i t de l'anglais par K. J o h n s t o n , illustré\n (Paris, Hachette).\n    H I S T O I R E : Le siècle de la Renaissance, par L . BATTIFOL. Volume de l'his­\n toire de F r a n c e racontée à tous, publiée sous la direction de F . Funck-\n Brentano ( P a r i s , H a c h e t t e ) . — La France à Madagascar. Histoire politique et\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "208                                      DURENDAL\n\n\nreligieuse d'une colonisation, par P I E R R E SUAU.. Préface de Le Myre de\nVilers. Volume illustré (Paris, P e r r i n ) . — Mélanges d'histoire des religions, par\nM. H U B E R T et M. MAUS (Paris, Alcan). — Le catholicisme en Angleterre au\nXIXe siècle, par PAUL THUREAU-DANGIN (Paris, B l o u d ) .\n   LITTÉRATURE             L'idéal du XIXe siècle, par MARIUS-ARY LEBLOND\n(Paris, Alcan). — Paradis laïques, par JULES SAGERET (Paris, Mercure de\nFrance). — Sainte-Beuve et Champflmry, par J U L E S TROUBAT (idem). — Le pèle­\nrinage de Port-Royal, par ANDRÉ HALLAIS. Volume illustré (Paris, P e r r i n ) . —\nLettres de jeunesse, d'EuGÈNE FROMENTIN. — Biographie et notes, par P . Blan­\nchon (Paris, P l o n ) .\n  M U S I Q U E : Berlioz, par ARTHUR COQUARD (Collection : Les musiciens\ncélèbres. P a r i s , L a u r e n s ) . — Félicien David, par R E N É BRANCOUR (idem).\nVolumes illustrés. — Musique ancienne, par WANDA LANDOWSKA ( P a r i s , Mer­\ncure de F r a n c e ) .\n\n   P O E S I E : Les soirs, par LITON CHEVALET (Paris, P e r r i n ) . — L'âme Imagi­\nnative, par P I E R R E LIONNEL (Paris, Plon).\n   R O M A N S : Marthe Baraquin, par J . - H . ROSNY ( P a r i s , Plon). — Ceux de\nchez nous, par L o u i s BOULÉ (idem). — Vers plus de joie, par ANDRÉ GODAERT\n(Paris, P e r r i n ) . — Le cadet, par C. NISSON ( P a r i s , P l o n ) . — La vie des frelons,\npar CHARLES FENESTRIER (Mons, E d . de la Société Nouvelle). — Couleurs du\nTemps, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — La tragique\nhistoire des reines Brunehault et Frédégonde, par MAURICE STRAUS ( P a r i s ,\nOllendorff).\n  V O Y A G E S : Italica, par JOSEPH L ' H Ô P I T A L (Paris, P e r r i n ) .\n                                                *\n\n  VIENT DE PARAITRE, aux éditions de DURENDAL : L'ARC-\nEN-CIEL. Poèmes par PIERRE NOTHOMB. Prix : 3 fr. 50.\n  Adresser les commandes à la Direction de DURENDAL, 22, rue\ndu Grand-Cerf, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": ""}, {"page_pdf": 247, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-03", "signet_source": "Seizième année - N°3 - Mars 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Les Notules annoncent l’ouverture du Salon de la Libre Esthétique « depuis le dimanche 7 mars » et des auditions musicales les 16, 23, 30 mars et 6 avril ; la Chronique musicale annonce la mort de Mme Kleeberg Samuel « le 7 février » ; la note de Deux mois à Lourdes annonce le livre pour « vers le 20 mars » ; la Table générale date une première (Katharina) du 27 janvier 1909 ; pagination 129-208, entre les livraisons de février et d’avril.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}