{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 209, "page_fin": 228, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite 1 IV AUSSITOT les portes ouvertes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 252, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                      Suite (1)\n\n\n\n                                          IV\n\n                  AUSSITOT les portes ouvertes, la salle de la               Monnaie\n                     — brillante de tous les feux de ses lustres et de\n                     ses girandoles — s'emplit d'une foule animée\n                     et joyeuse.\n                         P e n d a n t des siècles, ce bon peuple brabançon\n                     s'était résigné à la tutelle étrangère. Mainte­\n                     nant, au sortir de la convulsion politique qui\n                    avait si violemment secoué ses nerfs, il éprou­\nvait comme un étourdissement d'ivresse à se sentir libre, maître\nenfin, et seul maître, de lui-même et de ses destinées. Cette\nliberté, il s'empressait d'en user pour reprendre, avec moins de\ncontrainte et plus d'entrain, la vie bourgeoise, — labeurs et\nplaisirs mêlés, — qui avait m a r q u é pour lui le gouvernement de\nCharles de L o r r a i n e .\n    L e spectacle se ressentait de l'avènement d'un nouveau\nrégime. Les comédiens ordinaires de L e u r s Altesses Royales\n— devenus les comédiens ordinaires de la Ville de Bruxelles —\navaient délaissé, pour cette soirée de gala, le répertoire drama­\ntique et musical dont Marivaux et Dancourt, Grétry, Gossec et\nle chevalier Glück faisaient le plus habituellement les frais. En\nrapport avec l'événement du jour, le p r o g r a m m e était dédié à\nMesseigneurs les Etats Belgiques Unis à l'occasion de la ratifi­\ncation du traité fédératif des Provinces. Bien p r o m p t e avait été\ncette ratification, puisque c'était neuf jours plus tôt, le 11 j a n ­\nvier seulement, à 2 heures du matin, que les députés du Bra­\nbant, du L i m b o u r g , de la Gueldre, de la F l a n d r e et de la West-\nF l a n d r e , du H a i n a u t , du N a m u r o i s , de T o u r n a y , du T o u r -\n\n  (1) Voir livraisons de octobre et décembre 1908, et février 1009.\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "210                          DURENDAL\n\n\n naisis et de Malines avaient signé le traité à l'hôtel de ville de\n Bruxelles. La ratification qui venait d'être donnée dans le délai\n prévu par les Etats de toutes les Provinces à cet acte solennel\n ouvrait un nouvel ordre de choses. C'était la solidarité et c'était\n l'indépendance, — l'une et l'autre définitivement proclamées —\nde ces pays si divers de sol, de langue, voire d'intérêts et dont\nles mystérieuses affinités, après avoir longtemps fermenté\ncomme la sève qui monte, éclataient aujourd'hui, brisant toutes\nles entraves.\n    Certes, un tel événement justifiait un spectacle de circon­\nstance. Bien vite, les directeurs du Grand Théâtre, MM. Bultos\net Adam, avaient exhumé de leur arsenal une tragédie de Vol­\ntaire : Brutus, toute faite pour exalter les révoltés d'hier devenus\nles maîtres d'aujourd'hui. Et M. Vitzthumb, dit Fiston, maître\nde la musique et de l'orchestre, avait corrigé ce que ce spectacle\noffrait d'un peu sévère par un impromptu de sa façon : La\nRécompense patriotique, opéra-comique en un acte mêlé d'ariettes.\n    Ainsi que le spectacle, la physionomie de la salle avait\nchangé.\n    Au lieu des Sérénissimes Gouverneurs et de leur maison,\nc'étaient les membres des Etats qui occupaient les meilleures\nloges. La première de toutes, l'avant-scène entre colonnes, était\nréservée à messire Henri van der Noot, agent plénipotentiaire\ndu peuple brabançon, dont la foule avait fait son idole.\n    Et si le parterre ne s'éclairait plus des tuniques autrichiennes,\nblanches aux « distinctions » roses, bleues ou vertes, la jeu­\nnesse bourgeoise y arborait avec fierté les uniformes des ser­\nments, tout flambant neufs : habits noirs à parements et collets\nnuancés, gilets rouges et culottes jaunes.\n                                    *\n                                *       *\n   M. Charliers de Longprez avait voulu donner à sa fille et à\nl'amie de celle-ci, M1le Isabelle de Peñalegas, qui faisait, à\nBruxelles, un court séjour d'hiver, le plaisir d'une telle fête.\nLui-même, depuis l'expulsion des Autrichiens et la procla­\nmation des Etats Belgiques Unis, était devenu un autre\nhomme. D'avoir vu se réaliser pour son pays les espoirs confus\nde sa jeunesse, il se sentait tout rajeuni. Quel soulagement\npour le digne juriste d'être débarrassé de cet appareil admi­\nnistratif et judiciaire à la mode joséphiste, sous quoi il avait\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                       211\n\n\n\nmaugréé tout d'abord, contre quoi il s'était ensuite insurgé !\nQuelle satisfaction de retrouver, dans ses plis de jadis, le\nvêtement de cette existence professionnelle qui lui était chère à\nforce de lui être familière, et dont on l'avait brutalement\ndépouillé ! Seules, deux circonstances pouvaient jeter leur\nombre sur sa belle humeur : la maladie de sa femme, toujours\nlanguissante, et l'inexplicable indifférence que Thierry persis­\ntait à montrer pour ce réveil patriotique, qui exaltait cepen­\ndant, à côté de lui, tant d'enthousiasmes juvéniles.\n    Assises au bourrelet d'une loge basse de second rang, Hélène\net Isabelle offraient, à l'éclat des lumières, le charmant con­\ntraste de leur fraîches beautés blonde et noire : toutes deux,\nvêtues comme des sœurs, avec des fanchons de mousseline\nqui, s'échancrant un peu, dégageaient leurs cous délicats, —\ntoutes deux, coiffées de minuscules bonnets de dentelles où la\ncocarde tricolore éclatait comme une jeune fleur épanouie. D'un\ncommun accord, elles avaient ainsi voulu afficher, à l'unisson\ngénéral, leur patriotisme. Et si parfois, quelque amertume les\nattristait, à songer qu'un frère pour Isabelle, un fiancé pour\n Hélène avait rejoint par delà les frontières les rangs des\nAutrichiens expulsés, elles s'encourageaient en pensant\nqu'Evrard ne tarderait pas sans doute, suivant l'exemple de\ntant d'autres officiers de nationalité belge, à laisser le service\n de l'Empereur pour rentrer au pays. Tels n'étaient-ils pas\n le désir et l'espoir de Monsieur et de Madame de Peñalegas\n déjà ralliés en principe au nouvel ordre de choses et que seul\n l'attrait des dernières chasses retenait en ce moment auxchamps?\n    Debout, derrière les deux jeunes filles, à côté de son fils\n Thierry, M. Charliers de Longprez se plaisait à leur indiquer\n les personnages qui prenaient place dans la salle et avec\n lesquels il échangeait lui-même des saluts amicaux. Là-bas,\n aux loges de droite, de l'autre côté de la salle, non loin de\n l'avant-scène réservée à Messire van der Noot, — ce digne gen­\n tilhomme, haut en couleurs et frisé à grosses boucles, c'était\n  M. le baron de Hoop qui, après avoir représenté les Provinces\n  Unies auprès des Gouverneurs Généraux, demeuraità Bruxelles,\n à titre privé, sans paraître trop affecté d'une révolution qui\n  mettait fin à sa mission officielle.\n     Un peu plus loin, au balcon, Edouard de Walckiers et le\n  baron van der Haegen, celui-ci tout glorieux de ses bro-\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "212                             DURENDAL\n\n\n deries d'or et du merveilleux plumet aux trois couleurs qui\n décorait son grand chapeau de chef des Serments. Au-dessus\n du balcon, dans une « lorgnette », la duchesse d'Ursel qui\n n'avait cessé d'encourager le mouvement patriotique et à qui,\n lors de l'entrée triomphale de van der Noot par la porte de\n Laeken, le populaire avait fait une si chaude ovation, t a n d i s\nqu'elle suivait le cortège en son cabriolet dont elle menait elle-\nmême les poneys fringants.\n   Aux fauteuils, de nombreux notables : h o m m e s de lois, sei­\ngneurs, doyens des serments, syndics des nations. P a r m i eux,\nM. de Longprez désigna quelques physionomies connues :\nM . de Cock, le conseiller pensionnaire, M . d'Hooghvorst, l'avo­\ncat Sandelin, — puis, le frère du grand H e n r i , M. van der\nNoot de Vreckhem. Celui-ci n'avait de r e m a r q u a b l e que sa lai­\ndeur, à laquelle s'ajoutait l'effet bizarre d'un teint violacé\nm a r q u é de taches livides. On eût dit qu'il était menacé à la\nfois d'un coup de sang et d'une attaque de bile. Et M. Charliers\nde Longprez, toujours plein de réminiscences classiques,\névoqua le portrait que P l u t a r q u e fait de Sylla, lorsqu'il com­\npare la figure du dictateur à une fraise roulée d a n s la farine.\n   Au balcon de gauche, cet autre personnage, jeune encore,\nde taille et de mine si fières, revêtu du costume du S e r m e n t\nde Saint-Sébastien, aux chevrons rouge et blanc, c'était le duc\naveugle, Louis Engelbert d'Arenberg, d'Arschot et de Croy, le\npremier personnage des Etats de B r a b a n t . E t M. Charliers\nloua son rare civisme            E n 1779, bien qu'un accident de\nchasse lui eût coûté la vue, il avait accepté les fonctions de\n Grand Bailli du H a i n a u t . Puis, en 1789, lorsque l ' E m p e r e u r\nlui avait brusquement d e m a n d é sa démission, à cause de sa\nsympathie pour l'opposition, il s'était soumis avec dignité et\n avait quitté le pays. L a déchéance proclamée, il venait de\n rentrer solennellement à Bruxelles, aux tout premiers jours de\njanvier et avait repris aussitôt sa place aux E t a t s .\n    T h i e r r y qui était demeuré très taciturne au fond de la loge,\n ne prêtant q u ' u n e oreille distraite aux commentaires paternels,\n émit quelques réflexions favorables au sujet du frère du duc\n aveugle : le fameux comte de L a Marck, qu'il avait rencontré à\n Paris, au Palais d'Orléans. Il vanta ses qualités de philosophe,\npuis il retomba dans son mutisme, — plus préoccupé de\n contempler entre les têtes de ses voisines la décoration du\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2465, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        213\n\n\nplafond, un chef-d'œuvre de Servandoni, que d'entretenir\nune conversation que les souvenirs de M. Charliers suffisaient\nd'ailleurs à alimenter.\n                                   *\n                               *       *\n   A six heures un quart, un mouvement de curiosité passa dans\nla salle comme un souffle de brise, et par-dessus les balcons du\npourtour, dessiné en guitare, tous les bustes se penchèrent.\nMessire Henri van der Noot, accompagné de quelques digni­\ntaires des Etats, s'installait dans la loge des Gouverneurs\nGénéraux. Du parquet à l'amphithéâtre, des acclamations\néclatèrent. Toute cette société bruxelloise, aujourd'hui éman­\ncipée, se reconnaissait et s'applaudissait en cet homme de\ncinquante-cinq ans, à petite perruque poudrée, solide et d'em­\nbonpoint respectable, dont le masque sanguin et un peu épais,\néclairé par de grands yeux bruns, exprimait du bon sens, non\nsans quelque vulgarité et de l'énergie, non sans quelque lourdeur.\n   Qu'il n'eût point la figure ou l'âme d'un héros classique, le\npeuple ne s'en inquiétait guère. De tels personnages, aux\nvertus moyennes, valent ce que valent les circonstances qui les\nmettent en relief. Pour avoir servi d'organe, à l'heure propice,\naux sourds griefs d'une nation opprimée, un van der Noot\napparaît comme un instant de la vie même de cette nation.\nPour avoir démêlé et incarné les instincts et les intérêts d'une\nrace, il en marque l'étiage. Il en réalise le type.\n   S'avançant à la rampe de sa loge, le triomphateur salua\n— mi-solennel, mi-familier. Et chacun admira son costume à la\nFranklin, qui s'ouvrait sur un gilet de basin blanc et dont\nune cravate de dentelles, nouée négligeamment autour du cou,\natténuait seule la simplicité... Il eut un merci circulaire pour\nles capons du Rivage, massés aux dernières galeries qui, du\npremier jour, s'étaient constitués ses prétoriens. N'avaient-ils\npas été les artisans les plus actifs de son triomphe, lors de son\nentrée à Bruxelles, le 18 décembre 1789? C'était escorté et traîné\npar eux, dans son phaéton découvert, suivi de toute l'armée\nbelge, toutes cloches sonnantes et tous canons tonnants qu'il\navait épuisé, ce jour-là, toute la gamme des honneurs civiques,\ndepuis le Te Deum à Sainte-Gudule jusqu'à l'ambigu offert par les\ndames bruxelloises à l'Hôtel d'Angleterre. Et quand, au soir venu,\nfatigué de tant d'ovations, il était rentré chez lui dans cette rue\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2344, "texte": "214                              DURENDAL\n\n\nNeuve, à laquelle on avait aussitôt donné son nom, n'étaient-ce\npas leurs mains plébéiennes et expertes qui avaient dressé à\nl'entrée de sa maison ce naïf arc de t r i o m p h e où, en lettres de\nfeu, se lisait cette inscription             flatteuse         « T e m p l e de\nl ' H o n n e u r et de la L i b e r t é »?\n     Du petit peuple, cet enthousiasme s'était c o m m u n i q u é aux\nNations, au clergé et à l'aristocratie.\n     Dans une unanimité de sentiments, à laquelle la popularité\nde van der Noot présidait, les trois Etats du B r a b a n t s'étaient\nmutuellement prêté serment. Puis, les délégués des Provinces\navaient conclu le Pacte d'union, dont aujourd'hui m ê m e on\nfêtait la ratification par tous les E t a t s . . . Q u ' u n tel résultat poli­\ntique, dépassant tous ses rêves, eût un peu grisé l'ancien avocat\nau Conseil Souverain, qui, aux premiers jours du dernier\nautomne, était encore traité en criminel de droit commun par les\nautorités bruxelloises, quoi de surprenant? Que ces succès\nactuels eussent un moment voilé à ses prévisions les difficultés\nqu'annonçaient déjà, à l'intérieur, l'opposition naissante de\nM. Vonck, à l'extérieur, les a r m e m e n t s des Autrichiens ralliés\ndans le L u x e m b o u g , quoi de plus h u m a i n ? P o u r lui, comme\npour cette foule dont il était le centre, l'heure présente était\ntout-e à la joie, au plaisir de se sentir libre et enfin maître chez\nsoi.\n\n\n   L'orchestre accorda ses violons. Graduellement, le bruit des\nconversations s'atténua. L e silence se fit.\n   Après quelques mesures d'une ouverture qui mêlait des notes\npastorales à des réminiscences guerrières, le rideau se leva\nlentement.\n   L e décor représentait un paysage très frais, presque élyséen :\ndes pelouses et des bocages fleuris, avec, pour toute architec­\nture, une cascade en rocaille, surmontée d'une figure de\nn y m p h e couchée. P u i s un chœur de bergères envahit la scène.\nGentiment vêtues de corsages bleus ou roses, avec le fichu de\nlinon, la j u p e courte et seyante sous un coquet tablier bien\najusté à la taille, elles portaient d'une main la houlette enru­\nbannée. De l'autre main, chacune d'elle menait en laisse un\nagneau bien blanc, frisé et paré lui aussi de rubans bleus ou\nroses. Comme elles éprouvaient quelque timidité ou quelque\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        215\n\n\nrépugnance à jouer leur rôle, ces jolies bêtes (les moutons) fail­\nlirent compromettre la belle ordonnance de cette entrée cham­\npêtre. Plusieurs bêlèrent lamentablement. Et, à son pupitre, le\nmaëstro Vitzthumb dissimula mal un moment d'inquiétude.\nMais l'attention fut aussitôt détournée de ce petit incident par\nl'arrivée d'un groupe de bergers, culottes de soie zinzolin, sabots\nà bouffettes et vestes couleur de puce sur l'épaule. Leur cory­\nphée, le pasteur Aristée, n'était autre que le favori du parterre,\nHenri Mees, dont les talents d'acteur et de chanteur s'étaient\nrévélés tout d'abord à la société de rhétorique « La fleur de lys »\noù, simple enfant du pavé bruxellois, il avait été accueilli comme\naide-machiniste. Depuis qu'il était entré à la Monnaie, son\nétoile n'avait fait que monter à l'horizon. Aujourd'hui, elle attei­\ngnait au zénith de la popularité.\n   Le dialogue, coupé de chants, traduisit la félicité, digne de\nl'âge d'or, qu'éprouvaient ces bergers et ces bergères. Sur eux,\nla paix régnait en douce maîtresse. Loin des embarras et de la\ncorruption des villes, ils vivaient, jeunes et vieux, dans l'inno­\ncente simplicité des mœurs et des travaux champêtres, sous\nl'œil d'une Nature bienveillante qui a disposé pour nous ses\nharmonies et\n                      Dont la bonté de mère\n                      A daigné nous choisir\n                      Comme vertu première\n                      Notre plus doux plaisir !\n\nAffirmée avec force trilles et roulades par l'admirable voix de\nbasse-taille de Henri Mees, — à laquelle le chœur faisait écho\nen un accompagnement discrètement modulé, — toute cette\nnaïve félicité émut l'auditoire, et, parmi les spectateurs, plus\nd'un en pleura de tendresse...\n   Mais soudain l'églogue fut troublée. On entendit rouler der­\nrière les portants les cylindres emplis de gravier qui sont les\nsignes précurseurs de l'orage. Les bergères simulèrent l'effroi.\nEt tout à coup les foudres de fer-blanc, agités à la cantonade,\ndéchaînèrent la tempête.\n   Cette perturbation des éléments annonçait les pires catas­\ntrophes. On en eut aussitôt la preuve lorsque des hommes\nd'armes, à mine patibulaire, surgirent des coulisses sous le\ncommandement du satrape Gulistan. Bergers, bergères et mou-\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2677, "texte": "2l6                                 DURENDAL\n\n\ntons, après le simulacre d'une vaine résistance, furent chargés\nde chaînes ou de liens et réduits à la pire servitude. Seul, plus\nalerte et plus valeureux, le pasteur Aristée put échapper à\nl'ennemi, non sans prendre le t e m p s , avant de s'enfoncer dans\nle bocage, de vouer le cruel Gulistan aux dieux infernaux. Puis\nce fut l'âge de fer... T e l s les captifs de Babylone, les esclaves\ngémirent longuement sur leur nouvelle destinée, évoquant les\nbeaux jours perdus et appelant leur retour. T o u t e s les chante­\nrelles vibrèrent et l'orchestre atteignit les notes les plus pathé­\ntiques... A la nuit t o m b a n t e , les geôliers emmenèrent les ber­\ngers. Mais l'aimable Florise, celle-là m ê m e auprès de qui le\npasteur Aristée s'était tantôt montré si empressé, demeura en\nscène pour subir les lourds compliments de Gulistan, qui voca­\nlisa pour elle d'inutiles madrigaux. Toutefois, en déclinant le\nrôle de sultane favorite, la fidèle bergère, non dépourvue d'as­\ntuce, sut endormir la prudence du satrape. U n e fois de plus,\nJ u d i t h eut raison d ' H o l o p h e r n e . . . Prévenu par son a m a n t e , le\npasteur Aristée ne t a r d a pas à reparaître, secondé cette fois par\nles bergers du voisinage qu'il avait su gagner à sa cause. E t ce\nfut la revanche. Après des combats, mêlés de chœurs et coupés\nd'un grand air de bravoure, où Aristée se surpassa, Gulistan et\nses féroces séides connurent à leur tour toute l'amertume de la\ndéfaite. P o u r ne point ensanglanter la scène, ces monstres pri­\nrent le parti de s'enfuir. E t les bergers victorieux s'étant massés\ndu côté cour, tandis que les bergères délivrées formaient, du\ncôté jardin, un groupe encore tout palpitant d'émoi, le ballet\nfinal s'organisa. Plus légère que la sylphide, la première dan­\nseuse, M lle Mercier, a y a n t cueilli aux guirlandes de ses com­\npagnes les fleurs les plus belles, en tressa une couronne qui se\ntrouva réunir précisément les couleurs noire, jaune et rouge.\nP u i s , après une série de jetés battus du style le plus galant, —\nd'un dernier geste où s'acheva son effort, elle couronna le front\ndu pasteur Aristée. A cet endroit du drame, une ingénieuse sur­\nprise, réglée par l'imagination de l'auteur, porta l'enthousiasme\ndu public à son comble. E n effet, Aristée a y a n t enlevé la cou­\nronne de son front pour la décerner à Florise, celle-ci quitta\nsubitement la scène et, l'instant d'après, elle apparut dans la\nloge de Messire van der Noot, où elle avait eu accès par une\nporte de service. Et cette fois la couronne patriotique descendit\nsur la petite p e r r u q u e grise à trois marteaux du héros brabançon.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           217\n\n\nLes bravos montèrent des fauteuils en fusées et une avalanche\nd'acclamations y répondit du haut des galeries. Pour se joindre\nà cette manifestation, les musiciens a p p l a u d i r e n t des pieds,\nleurs mains étant encore occupées. Et Messire van der Noot,\ns'avançant entre les colonnes au devant de sa loge, salua profon­\ndément, une main sur le cœur.\n  Toutefois, l'acte n'était pas encore fini. E t quand un calme\nrelatif se fut rétabli, le pasteur Aristée en profita pour confier, aux\nbergers et aux bergères qui faisaient cercle autour de lui,\nquelques-unes de ses idées sur le meilleur mode de gouver­\nnement à choisir. E t parmi les spectateurs, les initiés souli­\ngnèrent au passage, presque tous p a r leurs applaudissements\n— et q u e l q u e s - u n s par leurs grimaces, — certaines allusions\ndiscrètes au conflit qui se dessinait déjà entre les partisans de\nla souveraineté des E t a t s et ceux qui, avec M. Vonck, pen­\nchaient pour l'autorité directe de la Nation.\n\n            Le parti le plus sûr que l'on puisse adopter\n            Pour notre Etat naissant qu'il faut consolider,\n            C'est d'éviter la guerre et fuir tous les extrêmes.\n            Libres et réunis, gouvernons-nous nous-mêmes.\n            Mais sans avoir un maître, ayons un souverain.\n\n  Quelques dernières figures et quelques derniers accords mar­\nquèrent enfin les préparatifs d'un heureux hyménée entre le\npasteur Aristée et la fidèle Florise. P u i s la toile tomba.\n\n\n\n   D a n s la loge de M. Charliers de Longprez, les jeunes filles,\ntrès neuves aux choses du théâtre, avaient pris un sincère agré­\nment à cet impromptu patriotique. Aussi furent-elles un peu\ndécontenancées lorsque, s'étant retournées vers T h i e r r y pour\nprendre son avis, celui-ci se borna, en guise de réponse, à\nhausser les épaules avec un long soupir.\n   Vraiment, on eût pu croire que plus rien désormais ne fût de\nnature à l'émouvoir, ou même à l'intéresser. E n le voyant\naujourd'hui si indifférent, Isabelle évoquait le souvenir de ses\nvivacités d'antan. Quelle ardeur ne traduisaient pas jadis et\nses actions et ses propos ! Dans leurs rencontres à la campagne,\nsoit à Longprez, soit à Bottignies, où était le château des Pefia-\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2437, "texte": "2l8                        DURENDAL\n\n\nlegas, c'était lui qui animait leurs causeries, leurs jeux, leurs\npromenades. En toutes choses, éclatait alors son entrain exubé­\nrant, — cet entrain des jeunes natures à la fois riches et géné­\nreuses qui jouissent du plaisir de se dépenser. Plus tard, ses équi­\npées de Louvain avaient donné une nouvelle preuve de cet excès.\nMaintenant, il était de marbre. Et d'être en compagnie de son\namie d'enfance, celle à laquelle il était depuis longtemps tacite­\nment fiancé, il semblait que sa sauvagerie s'en accentuât encore.\nCette sauvagerie voulait bien condescendre aux politesses\nqu'imposent les convenances sociales. Rien de plus. Poli\ncomme la glace, il était froid comme elle.\n   Isabelle en accusait le long séjour du jeune homme à Paris.\nEt elle ne se trompait pas. Dans cette ville si différente de la\nsienne, Thierry s'était moralement désorbité de son milieu.\nTout comme la plante, l'être humain subit les exigences du sol\net de l'atmosphère où les destinées l'ont fait naître et grandir.\nDes lois mystérieuses le rattachent étroitement à sa terre et à\nses morts. S'il parvient à s'acclimater ailleurs, il perd ses vertus\noriginelles, et ramené à son point de départ, il n'y est plus qu'un\nétranger.\n   Parce que l'influence du Paris philosophe avait été profonde\nsur son esprit et son cœur, Thierry ne parvenait plus à s'en\ndégager. Il ne l'essayait même pas. Au contraire. Et tout l'effort\nque les siens avaient tenté depuis son retour pour rompre ce\ncharme magique n'avait abouti à rien. Lancé parmi ces drama­\ntiques épisodes où venait de s'éveiller la conscience d'une\nnation, — la nation de ses pères, — il n'en avait éprouvé\nqu'une médiocre curiosité, toute à fleur de peau, qui n'allait pas\nsans quelque dédain.\n   Une telle froideur, dont elle souffrait au plus intime de son\nêtre, Isabelle devait-elle l'interpréter comme le symptôme d'une\nirrémédiable rupture? Plus d'une fois, avec la complicité atten­\ntive de M. de Longprez et d'Hélène, elle avait voulu amener\nThierry à s'ouvrir définitivement sur ses sentiments et ses inten­\ntions. Elle était prête, s'il le fallait, à se soumettre au coup\ndouloureux dont elle tentait en vain d'écarter les présages...\nMais les rares entretiens qu'elle avait ainsi préparés ne furent\nque de pénibles silences à deux. Ils la laissaient, l'esprit plus\ninquiet, sans que l'amour, en son cœur oppressé, voulut cepen­\ndant abdiquer son empire.\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                       219\n\n\n\n    Et voici que cette fête, en quoi elle avait mis un vague\nespoir, lui devenait tout à coup hostile. Elle éprouvait un sou\ndain malaise à se sentir mêlée à ce public joyeux, où l'entr'acte\nvenait de rappeler toute l'animation que le spectacle avait\ninterrompue.\n    Ce malaise devait bientôt s'aggraver encore, au point d'en\nêtre intolérable... En effet, tandis que le bruit des conversa­\ntions montait de tous les coins de la salle, dominé à peine par\nla voix des marchands et des marchandes qui promenaient et\nannonçaient qui leurs programmes, qui leurs oranges, qui leurs\nsucres d'orge, l'entrée d'un groupe de personnes prenant\nplace dans une loge faisant vis-à-vis à celle de la famille Char­\nliers et qui jusqu'à ce moment était demeurée inoccupée, pro­\nvoqua dans la foule une curiosité qui, pour Isabelle, tourna\npeu à peu en une sorte d'angoisse.\n   Parmi ces arrivants, elle ne connaissait que M. de Braux-\nLevrezy. Celui-ci et un autre gentilhomme accompagnaient\ndeux dames, assurément des étrangères, toutes deux d'une rare\nbeauté et d'une élégance singulière encore que trop tapageuse.\nQuelles étaient ces femmes ? D'où venaient-elles ? Isabelle\nl'ignorait. Pourtant, de suite, elle eut le pressentiment que\nleur présence décelait pour elle un danger obscur, et comme\nl'aînée de ces étrangères avait, par hasard sans doute, arrêté\nquelques secondes sur elle le regard un peu hautain qu'elle avait\npromené d'abord tout autour de la salle, ce regard produisit sur\nson âme chaste et vaillante l'impression d'une sorte de défi.\nMais elle ne baissa point les yeux. Et les deux regards furent\ncomme deux lames qui se croisent...\n   — Eh bien, à quoi rêves-tu? fit Hélène, en frappant légère­\nment la main de son amie du revers de son éventail. On dirait\nvraiment que la poésie de M. Vitzthumb t'a mis du vague à\nl'âme...\n   Isabelle tressaillit un peu, comme si elle se fut laissée sur­\nprendre. Elle répondit d'un ton enjoué :\n   — A quoi je rêve ? A rien, chère Hélène... Mais tu dois com­\nprendre qu'une paysanne de mon espèce se trouve toute déso­\nrientée au milieu de ces splendeurs. En fait de comédie, nous\nne connaissons à Bottignies que les saynètes organisées par\nM. le Curé à la distribution des prix, et que jouent les gamins\nde l'école. C'est beaucoup moins solennel.\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2320, "texte": "220                              DURENDAL\n\n\n   L a porte de la loge s'entr'ouvrit et laissa apparaître M. de\nBraux-Levrezy.\n   P i m p a n t à son ordinaire, la taille souple, l'air content de lui-\nmême, l'aimable vicomte salua M. Charliers de Longprez et les\ndeux jeunes filles, leur faisant mille compliments. P u i s , il\nserra les mains de son ami T h i e r r y :\n   — Je ne fais que d'entrer au théâtre et suis navré d'avoir\nm a n q u é la Récompense patriotique. Mais j'avais accepté d'être le\nsigisbée de deux dames qui nous sont arrivées avant-hier de\nParis, et qui sont de mes meilleures relations... P o u r T h i e r r y\naussi, d'ailleurs... Comment, cher ami, tu n'a pas reconnu la\nbelle M m e Eliott, la grande Daily, une des gloires du m o n d e\nparisien?... Ma parole! elle a meilleure mémoire que toi. Car\naussitôt installée face à cette loge, elle t'a reconnu dans l'ombre\noù se cache ta modestie... Il est vrai, ajouta le vicomte en\ns'adressant cette fois à H é l è n e et à Isabelle, que le gracieux\nécran derrière lequel T h i e r r y était masqué devait suffire pour\nretenir ici toute son attention... Va donc lui souhaiter le\nbonsoir. Je ne doute pas qu'elle soit charmée d'entretenir dans\ncette salle, qui lui est étrangère, un des rares Bruxellois qu'elle\nait la chance de connaître. P e n d a n t que tu lui feras visite, ces\ndames ne verront pas d'obstacle, je l'espère, à ce que je tienne\nici ta place...\n   M. de Braux-Levrezy s'écoutait parler par habitude et se\ntrouvait charmant, à son ordinaire...\n   — M a d a m e Eliott... Grâce D a l r y m p l e , certes, répéta T h i e r r y ,\net je lui ai trop grande obligation de l'accueil qu'elle m'a fait à\nParis pour que je n'aille pas la saluer. Vous permettez, mon\npère...\n   E t sans même attendre la réponse de M. Charliers de\nLongprez, T h i e r r y se glissant hors de la loge disparut dans\nles couloirs.\n                                   *\n\n   Sans doute, il se souvenait de Grâce D a l r y m p l e , cette Anglaise\nà la beauté opulente, qu'on disait être la femme divorcée d'un\nmédecin de L o n d r e s , Sir John Eliott, et qui était devenue\nl'amie intime de P h i l i p p e d'Orléans après avoir été celle du\nPrince de Galles, — la «grande Daily », comme l'appelaient tous\nles familiers du Palais-Royal. Associée à la vie du premier\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         221\n\n\n\nprince français, mêlée à ses relations, avertie de ses lointains\ndesseins, elle jouait habilement son rôle au Raincy, à Monceau,\nau Palais-Royal, partout où se retrouvait la faction d'Orléans.\nQue de fois Thierry l'avait admirée de loin avant de lui être\nprésenté et d'être admis, grâce à l'heureuse impression qu'il\navait su produire sur elle, à ses réceptions privées fréquentées\npar l'élite des philosophes et des politiques du jour. Mais\nquelle était donc la chance heureuse et singulière qui l'amenait\nainsi dans ce Bruxelles en révolution?\n   Il poussa discrètement la porte de la loge. Grâce Dalrymple,\nl'entendant, tourna vers lui cet éblouissant visage que le pinceau\nde Gainsborough avait célébré, quelques années plus tôt, et\nThierry éprouva l'irrésistible effet de séduction que cette\nbeauté exerçait sur tous.\n   — Ah! quelle aimable surprise! fit-elle de sa voix un peu\nchantante, où se traduisait, comme dans son attitude elle-même,\nune nonchalance de créole. Je me croyais dans un pays de sau­\nvages et voici que j ' y découvre le plus aimable de mes philo­\nsophes! Çà, approchez donc, chevalier, que je vous présente à\nce guerrier et aussi à cette nymphe dont j'ai la garde... Peut-\nêtre connaissez-vous déjà le colonel William Gardiner?...\n   Thierry avait, en effet, déjà rencontré sir William, qui, après\navoir fait le coup de feu en Amérique, était arrivé depuis quel­\nques semaines à Bruxelles pour y suivre les événements à titre\nd'agent du gouvernement britannique.\n   — Et ma petite cousine Katy... Excusez-la si elle n'a pas\nencore grand usage du français, qu'elle parle à la mode d'Hyde-\nPark.\n   Thierry s'inclina, plus frappé encore du charme de cette\nfraîche figure de jeune fille qu'il ne l'avait été par la souveraine\nbeauté de la grande Dally.\n   Il fallait vraiment que celle-ci fût bien sûre d'elle-même, de\nl'admirable régularité de ses traits, de la splendeur épanouie de\nsa taille, pour n'être point offusquée en quelque mesure par le\nvoisinage de cette candeur virginale si mince, si délicate qu'on\neût dit un vivant pastel. Auréolée d'une mousse de cheveux\nbouclés, d'un blond de miel, miss Katy avait dans ses yeux d'un\nbleu clair quelque chose de tendre et de timide à la fois, et,\nsur ses lèvres au dessin exquis, comme un sourire incertain, prêt\nà s'effaroucher d'un coup d'oeil, prêt à renaître l'instant d'après.\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2370, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\nEt sous son teint, d'une douceur de nacre, il semblait vraiment\nque l'on vît courir le réseau des fines veines bleues.\n   — Oh ! Dally ! fit-elle en s'adressant à son amie sur un ton de\nmalicieux reproche... Pourquoi dire cela? Le chevalier l'en­\ntendra bien... N'est-ce pas, monsieur?\n   — Petite coquette! fit Dally. Rassure-toi... M. de Longprez\nn'est pas un puriste de l'Académie. C'est un citoyen de l'huma­\nnité... Mais comment n'êtes-vous pas en uniforme, chevalier,\ncomme tous ces lionceaux du parterre?\n   Thierry confessa que la contagion révolutionnaire du Brabant\nne l'avait point gagné et qu'il n'avait encore élevé aucun autel\nà la gloire de Messire van der Noot. Bien plus, il avait éprouvé\nquelque déchirement d'âme à voir quel fâcheux accueil les\nidées de régénération universelle avaient rencontré à Bruxelles,\nlorsque l'Empereur avait cherché à les imposer...\n   — Prenez garde, monsieur le philosophe, lui dit la grande\nDally en affectant de le gronder. Vous allez vous rendre suspect\nde lèse-patriotisme!...\n   Mais Thierry s'anima, imputant à l'état encore arriéré des\nmœurs brabançonnes cet échec bien fait pour peiner les esprits\nsoucieux du progrès de l'humanité. Auprès de cette femme\nspirituelle, dont il connaissait la liberté de pensée et d'allures,\nThierry, tantôt si taciturne, avait retrouvé toute son aisance et\nsa vivacité. Il lui demanda des nouvelles de leurs amis com­\nmuns et lui rappela des souvenirs qui lui étaient, disait-il,\ndemeurés très chers.\n   C'était dans un théâtre aussi qu'il avait eu l'heur d'être pré­\nsenté à Grace Dalrymple au mois de janvier de l'année précé­\ndente. Il y avait tout juste un an de cela. Le soir où Léonard,\nle coiffeur de la Reine, avait ouvert aux Tuileries son nouveau\nthéâtre, sous le patronage de Monsieur. Et la musique de\nCherubini qui dirigeait l'orchestre! Et ces acteurs italiens!\nCertes, ceux de Bruxelles ne les lui feraient pas oublier...\n   Elle le renseigna :\n   — Léonard a dû quitter les Tuileries, voici trois mois. Il s'est\ntransporté dans la nouvelle salle de Nicolet. Vous savez :\nNicolet et sa fameuse devise : De plus fort en plus fort! Aujour­\nd'hui, n'est-ce pas la devise de Paris et de la France?... — Et\naussi du Brabant, ajouta-t-elle après un instant de silence.\nMais je ne connais rien et ne veux rien connaître de votre poli-\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2241, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                           223\n\n\ntique et je ne suis ici que de passage, pour un simple voyage\nd'affaires, avec ma petite cousine qui est orpheline et que je\nviens de tirer de la pension. C h u t ! N o u s bavardons et voici\nqu'on frappe les trois coups... Vous restez avec nous, n'est-ce\npas? D'ailleurs, je vois que M. de Braux-Levrezy tient votre\nplace c h a u d e dans votre loge... Savez-vous bien qu'elles sont\ncharmantes, vos jeunes Bruxelloises!... E t elle lorgna d'un\ngeste un peu impertinent du côté d ' H é l è n e et d'Isabelle.\n   T h i e r r y ne se fit point prier. D ' u n coup d'œil, il constata en\neffet que le vicomte continuait à le suppléer. Lui-même se trou­\nvait à merveille derrière ces n u q u e s et ces épaules d'albâtre\nrosé, d'où se dégageait un doux parfum voluptueux.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n   C e p e n d a n t la tragédie commençait. L a scène représentait les\nsénateurs romains, assemblés devant l'autel du dieu Mars.\nE n t o u r é de ses licteurs, Brutus, se profilant en une silhouette\nhéroïque sur le décor du fond, où apparaissait le Capitule,\ns'adressait aux Anciens du peuple :\n\n          Destructeurs des tyrans, vous qui n'avez pour rois\n          Que les dieux de Numa, vos vertus et vos lois...\n\n  Dès ce début, l'analogie des situations historiques conquit à\nla pièce tout l'intérêt et toute la sympathie du parterre. L e s\nalexandrins solennels se déroulèrent dans un silence plus\nsolennel encore. Mais on devinait à un regard ou à un geste\néchappé à l'un ou l'autre des spectateurs combien ces Bra­\nbançons de 1790 se sentaient tout à coup rapprochés de la R o m e\nprimitive, telle que. l'évoquait pour eux le génie de M . de\nVoltaire :\n\n           Pardonnez-nous, grands dieux, si le peuple romain\n           A tardé si longtemps à condamner Tarquin.\n           Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières\n           De notre obéissance a rompu les barrières.\n           Sous un sceptre de fer tout le peuple abattu\n           A force de malheur a repris sa vertu.\n           Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes.\n           Le bien public est né de l'excès de ses crimes!\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2005, "texte": "224                            DURENDAL\n\n\n  A cet endroit, les applaudissements éclatèrent d'eux-mêmes.\nD'autres salves accueillirent la hautaine déclaration du consul,\nproposant au Sénat d'accueillir l'envoyé de Porsenna, roi des\nEtrusques :\n\n          Accoutumons des rois la fierté despotique\n          A traiter en égale avec la république.\n\n  Mais ce fut du délire lorsque à la question de l'envoyé de\nPorsenna :\n\n            « Qui du front de Tarquin ravit le diadème ?\n            Qui peut de vos serments vous dégager ? »\n\n  Brutus répondit d'une voix ferme :\n\n                                                      « Lui-même ! »\n\n   Quelle réponse, mieux que ce « lui-même » pouvait t r a d u i r e\nle sentiment de ces bourgeois brabançons, toujours férus de\nlégalité et naguère très attachés à leurs princes, qui n'avaient si\nviolemmenc rompu leur lien de fidélité vis-à-vis de l ' E m p e r e u r\nqu'après que celui-ci leur en eût donné l'exemple ? Ce « lui-\nmême » n'était-ce pas l'article 59 de la Joyeuse-Entrée du\nB r a b a n t ? N'était-ce pas tout le « Manifeste au peuple Bra­\nbançon » dans lequel van der Noot avait si logiquement conclu\ndu parjure de Joseph II à sa déchéance ?\n   M. Charliers de Longprez ne se tenait pas de contentement.\nIl en oubliait la présence, à son côté, de M. de Braux-Levresy\nqui, lui, affectait, par contenance, de partager l'enthousiasme\na m b i a n t . Toutefois, q u a n d le premier acte fut fini, il pria\nassez sèchement le sémillant vicomte de ramener T h i e r r y , —\nayant, disait-il, quelque avis pressant à lui donner.\n\n                                 *   *\n   T h i e r r y dut bien se résoudre à prendre congé des belles\nétrangères. Précisément, un nouveau personnage venait de\nfaire son entrée dans la loge de la grande D a l l y . E t quel per­\nsonnage ! L e fameux comte de L a Marck, qui avait combattu\nen Amérique sous W a s h i n g t o n et Lafayette et se trouvait être\nà la fois un des familiers de Marie-Antoinette et le confident le\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2441, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             225\n\n\nplus intime du duc d'Orléans. R e n t r é à Bruxelles tout\nfraîchement, chacun lui avait aussitôt prêté, — et son h u m e u r\nremuante et ambitieuse autorisait ce soupçon, — le dessein\nde jouer un rôle de premier plan dans le nouvel E t a t . Il\nétait de physionomie agréable et spirituelle, les traits fins, la\nbouche souriante. T h i e r r y , ayant salué respectueusement ce\ngrand seigneur qu'il tenait pour un des héros de ce t e m p s ,\ns'inclina vers Grace D a l r y m p h e qui lui tendit gracieusement\nsa main à baiser.\n    — P u i s q u e l'autorité d'un père vous appelle, obéissez, che­\nvalier. Mais nous ne vous tenons pas quitte, entendez bien...\nJe suis t r o p heureuse d'avoir retrouvé un ancien ami parmi\ntant d'inconnus. Ce soir, après le spectacle, venez donc souper\navec nous, dans le tourne-bride où je me suis logée, rue\nDucale, tout près du W a u x - H a l l . Nous serons entre nous. L'éti­\nquette sera consignée à la porte. Mais le plaisir et l'esprit\nseront de la partie, — surtout si vous en êtes vous-même.\n    — De l'esprit, m a d a m e , hélas ! je n'en ai p a s . . . Mais j ' e n\naurai demain, puisque vous voulez bien que je sois un de vos\n hôtes ce soir et que j ' a i de la mémoire.\n    L a grande Dally et sa ravissante compagne récompensèrent\n de leurs aimables sourires une si galante riposte, — et tandis que\n T h i e r r y retirait à regret derrière lui la porte de cette loge où il\n venait de retrouver l'air et le ton de ce Paris dont il gardait la\n nostalgie, il crut entendre que ces dames, demeurées avec\n L a Marck et Braux-Levrezy, s'exprimaient à son sujet en\n termes flatteurs.\n    Un accueil plus frais l'attendait dans la loge paternelle où il\n rentra sans aucun empressement. M . Charliers se borna à lui\n dire :\n    — J'entends que vous ne nous quittiez plus, T h i e r r y . . .\n    L e j e u n e homme s'assit, très morfondu. Il jugea difficile de\n répondre à cette injonction en annonçant à son père l'invitation\n qu'il venait d'accepter pour le soir même. Aussi remit-il cette\n confidence à un moment plus propice. Sa sœur l'interrogeant\n au sujet des belles étrangères, il déclara qu'elles étaient de la\n meilleure société parisienne et qu'elles venaient de s'installer\n pour un court délai à Bruxelles, afin d'y régler quelques\n intérêts.\n     — Peut-être le concours d'un h o m m e de loi leur sera-t-il\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "226                            DURENDAL\n\n\n\nutile... ajouta-t-il diplomatiquement, en coulant un regard du\ncôté de M. Charliers.\n   Mais celui-ci était déjà repris par l'intérêt de la tragédie,\ndont le second acte commençait j u s t e m e n t .\n   Moins attentif aux leçons de l'histoire romaine, T h i e r r y ne se\nlassait pas de contempler par-dessus la fraîche épaule d'Isa­\nbelle, la grande D a i l y et surtout sa jeune amie, dont l'idéale\nbeauté lui apparaissait à l'autre côté de la salle, r e n d u e plus\ndélicate encore et comme diaphane par la vibration de\nl'atmosphère où s'irradiait l'éclat papillotant des bougies.\n   Instinctivement, Isabelle sentit la comparaison dont elle\nétait l'objet. Elle en souffrit cruellement dans sa modestie et sa\ndignité, mais surtout dans son amour. Volontiers, elle lui eût\ncrié, à cet ami d'enfance qu'elle s'était habituée à considérer\ncomme le compagnon promis à sa vie tout entière : Q u e t'ai-je\nfait, T h i e r r y , et pourquoi te prépares-tu à me délaisser pour te\nprendre aux lacets de cette aventurière? Elle est plus belle, je le\nvois bien... Mais tu n'as pas le droit d'oublier notre cher passé\net de méconnaître ma tendresse...\n   Cependant, sur la scène, le d r a m e se déroulait, grave et\nrapide. L e jeune et bouillant T i t u s , fils de B r u t u s , épris d'un\nfol amour pour T u l l i e , la fille de P o r s e n n a , se trouvait\nclassiquement écartelé entre le devoir et la passion. Son devoir\nlui disait de demeurer fidèle à Rome et à son père. Sa passion\nl'entraînait à trahir son pays et les siens pour un sourire de\ncette belle étrurienne dont la forme élancée, harmonieusement\ndrapée dans les plis de ses voiles blancs, évoquait toute la\ngrâce des marbres antiques.\n   E t comme T i t u s s'écriait, pris d'un dernier remords :\n\n        « Eh ! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie ? »\n\n  T u l l i e lui répondait, d'une voix prometteuse qui emportait\ncomme un fétu de paille ce dernier remords :\n\n        « Ta patrie...   Ah! barbare, en est-il donc sans moi ? »\n\n   Ce n'était plus cette fois le d r a m e civique qui faisait s'envoler,\ndans le cerveau de tous les spectateurs, des comparaisons faciles\nentre les républicains de jadis et ceux d'aujourd'hui... C'était\nle d r a m e intime où se confondaient confusément, pour une jeune\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2154, "texte": "                               VIEUX    BRUXELLES                                    227\n\n\nfille angoissée, la personnalité de T u l l i e et celle de cette créa­\nture troublante et mystérieuse qui, ce soir-là, venait se mettre,\nelle le devinait, au travers de sa vie...\n    P u i s , aux dernières scènes, le drame s'agrandit et s'éleva\nencore. A son tour; M. Charliers y découvrit des motifs\nd'inquiétude familiale.\n    T i t u s , succombant aux influences de l'étrangère, a trahi\nRome. E t seule, la révélation d ' a n esclave a empêché sa\ntrahison de perdre la Ville. B r u t u s a déclaré solennellement\nque tout traître sera puni de mort. Il apprend qu'un des traîtres\nest son fils... A h ! l'affreux combat qui se déchaîne dans cette\nâme de père et de citoyen ! M. Charliers de Longprez comprend\nun tel combat. Avec le héros tragique, il éprouve à la fois les\ntendresses du père et la mâle fermeté du citoyen et du juge.\n\n                                    « O Rome, ô mon pays !...\n                 Procidus, à la mort que l'on mène mon fils!\n                 Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse.\n                 Lève-toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse!\n                 Viens embrasser ton père. Il t'a dû condamner.\n                 Mais s'il n'était Brutus, il t'allait pardonner... »\n\n   Mais cette concession, arrachée à une â m e virile par la fai­\nblesse de l'amour paternel, sera la dernière. E t le dénoûment\ntombe, froid, rigide et beau comme l'acier :\n\n                   U N S É N A T E U R (arrivant,       pâle et défait)\n   Seigneur...\n                                      BRUTUS\n\n                   Mon fils n'est plus ?...\n\n                          L E SÉNATEUR               (balbutiant)\n                                                     C'en est fait, et mes yeux...\n\n                                      BRUTUS\n\n   Rome est libre. Il suffit! Rendons grâces aux dieux!\n                                             *\n                                         *       *\n  Pour T h i e r r y , ces périodes et ces ripostes sonores n'avaient\nguère été autre chose qu'un accompagnement discret à la con-\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1486, "texte": "228                           DURENDAL\n\n\ntemplation fervente dont il couvait la loge d'en face. Il se hâla,\naussitôt le d r a m e fini, de confier à son père qu'il était attendu à\nl'issue du spectacle par cette noble d a m e , à laquelle il ne pou­\nvait refuser ses services et ses devoirs, après la bienveillance\nqu'elle lui avait m a r q u é e à P a r i s . Il s'agissait d'un modeste\nsouper, auquel M. de L a Marck et M. de Braux-Levrezy\ndevaient aussi assister, et qui ne se prolongerait assurément pas\nau delà de ce qui est raisonnable...\n   Mais M. Charliers, encore tout palpitant de ses émotions tra­\ngiques, reçut cette nouvelle d'un front qui enleva aussitôt à\nT h i e r r y - T i t u s toute lueur d'espoir.\n   — Vous rentrerez au logis avec nous, T h i e r r y , et je veux\ndésormais ne plus vous passer aucune fantaisie. Prenez le bras\nde votre sœur.\n   E t conduisant lui-même M lle de Penalegas, M. Charliers\nde Longprez descendit le grand escalier, suivi de T h i e r r y ,\npenaud et l'oreille basse.\n   Le retour à la place des W a l l o n s , dans la vaste berline con­\nduite par le fidèle W e w e p , fut dénué de tout entrain. E t lorsque\nT h i e r r y gagna sa chambre, lesté — suivant la coutume journa­\nlière — de la bénédiction paternelle, son âme où se gonflait,\navec le regret du souper m a n q u é , la honte d'en avoir été privé\npar un tel coup d'autorité, mûrissait des projets de révolte.\n\n          (A suivre.)                      H.   CARTON DE AVIART.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 229, "titre_corps": "Poèmes : La Barque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Poèmes A Mademoiselle Edith Lulens La Barque Le grand fleuve", "ancre_fin": "qui rit dans le soleil", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Chalands", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 272, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 922, "texte": "Poèmes\n                                                       A Mademoiselle     Edith   Lulens.\n\n\n                                    La Barque\n          Le grand fleuve, bordé de joncs et de roseaux,\n          Déroule indolemment    entre ses verts rivages,\n          Sous le ciel pacifique où traînent des nuages,\n          La longue robe blonde et souple de ses eaux.\n\n          Le souffle frais du jour caresse avec délice\n          L'oncle que la mouette eN son vol a frôlé,\n          De ses deux avirons trouant le flot troublé,\n          D'un rythme égal et sûr, la barque avance et                      glisse.\n\n          Et le grand fleuve alors gonfle son flux      vermeil,\n          Se creuse sous la poupe et sonlève la proue\n          Et, secouant les plis de son manteau, se joue\n          Avec l'esquif léger qui rit dans le soleil...\n\n\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 229, "titre_corps": "Poèmes : Les Chalands", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Les Chalands Une bruine légère estompe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 272, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 922, "fin_caractere_exclue": 1866, "texte": "Les Chalands\n          Une bruine légère estompe le lointain\n          Où les flûtes des joncs chantonnent   sous la                 brise,\n          Les villages groupés autour de leur église\n          Dorment dans la clarté confuse du matin.\n\n          A l'horizon frileux coule l'eau  vaporeuse.\n          Là-bas où les moulins se plaignent dans le vent,\n          La barque s'abandonne    au flot qui va rêvant\n          Et l'emporte selon sa courbe     harmonieuse;\n\n          Tandis qu'ouvrant   leurs voiles rouges des chalands\n          Venus au fil de l'eau des pays bleus du rêve\n          Attendent que la brise opportune     s'élève\n          Et croisent d'une rive à l'autre, lourds et lents.\n\n  (1) Ces poèmcs inédits de notre regrette collaborateur CHAULES un SPRIMONI. secrétaire\nde Durendal, nous ont été communiqués par notre ami le poète Séverin. Ils étaient dédies à\nM llc Edith Lutens qui est, aujourd'hui, Madame Séverin.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 230, "titre_corps": "Poèmes : Tamise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Tamise C'est au loin sur l'eau blonde", "ancre_fin": "monte aux cieux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Légendes", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 273, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 82, "fin_caractere_exclue": 589, "texte": "Tamise\n        C'est au loin, sur l'eau blonde où l'or du jour s'épanche,\n        Derrière des chalands amarrés près du bord.\n        Frileuse sous le vent froidi qui vient du nord\n        Une ville au doux nom, Tamise aux maisons          blanches.\n\n        Tamise! la primeur du mot       délicieux\n        Fleurit-elle autrefois aux lèvres d'une fée ?\n        Du cadran de la tour, doré comme un trophée.\n        L'âme de l'heure morte en sonnant monte aux c i e u x .\n\n\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 230, "titre_corps": "Poèmes : Les Légendes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Les Légendes Apportant le parfum des îles de Zélande", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 273, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 589, "fin_caractere_exclue": 1418, "texte": "Les Légendes\n        Apportant le parfum des îles de Zélande\n        Où tournent lentement les ailes des moulins\n        Et l'arôme des champs où luit l'azur des lins\n        Le vent raconte aux flots d'anciennes légendes       :\n\n        Lohengrin   chaste et fier qui vint sauver    Elsa,\n        Saint Georges et saint Michel chevauchant dans leur        gloire\n        Et, pour guérir nos maux, la frêle vierge noire\n        Que sur les bords fleuris le reflux    délaissa...\n\n        Tout cela, tout cela! douce terre de Flandre\n        Qu'étreignent   en leurs bras ton beau fleuve et la mer,\n        C'est le printemps qui vient consoler l'âpre hiver,\n        Flandre, ô terre d'amour, mélancolique       et tendre!\n\n                                               C H A R L E S DE SPRIMONT.\n\n Sur l'Escaut, 1er août 1901.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 231, "page_fin": 234, "titre_corps": "Petites filles dans le soleil et dans la neige", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Petites Filles dans le Soleil et dans la Neige", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 274, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1919, "texte": "Petites Filles\n      dans le Soleil et dans la Neige\n\n              LE printemps de Paris, c'est le sourire des femmes\n                    vêtues de corsages blancs, c'est la poussée verte\n                    aux branches des marronniers, et les voitures\n                    qui vont, joyeuses, vers l'Arc de T r i o m p h e ,\n                    suivant un chemin de lumière.\n                        Les crincrins, derrière les massifs des\n                    Ambassadeurs, font une musique toute petite,\n                    et sensible pourtant, dans la rumeur amusée\nde la ville. J o u a n t sur le gravier, entre les chaises, les enfants\nont des regards transparents, des bouches humides, des fos­\nsettes à côté des lèvres luisantes, de la clarté dans les\ncheveux, grâce au beau ciel de fin d'avril. Paris secoue la\nbrume d'hier et rayonne aux quatre coins, son fleuve se pare de\nla jeune gloire du firmament et chaque bateau se pavoise de\nsoleil. Mais plus que par le spectacle délicat et radieux de ses\narbres, de ses vieilles pierres baignées de renouveau, la ville\njouit et palpite par ses foules qui reflètent le visage même de\nla saison. E n sortant, en respirant soudain dans la rue l'air\nsapide, tel un baiser de fillette, le sang est renouvelé, l'esprit\nchante, et vraiment la vie devient bonne. Un anniversaire\ntriste ou simplement banal accable le vieil h o m m e ; devant la\npremière journée de printemps, l'existence parait légère à\nporter : toutes les routes vont vers la confiance. Et que les\nfemmes sont jolies! L ' h e u r e du crépuscule s'attarde déjà, cette\nheure, où l'indécision du soir, une lueur de l'azur, la projection\ndorée des étalages, les mille points lumineux et rapides des\nvoitures, mêlant le rêve et les rires, accroît la certitude de\nnotre bonheur léger. U n e fatigue douce prouve que l'on ne\ns'était pas t r o m p é . P r i n t e m p s glisse dans les veines une\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "232                           DURENDAL\n\n\nvoluptueuse lassitude, et le frisson de l'ombre est d'autant plus\nperceptible que la journée fut vouée davantage à Floréal\nt r i o m p h a n t . Les crincrins frileux se blottissent maintenant\nderrière les bourgeons. Qu'importe, puisque demain tient\nl'espoir en réserve.\n      U n e ouvrière, à sa fenêtre mansardée, sent passer sur les\ntoits, caresse fraîche du ciel, le vent qui vient de Bougival, et\nl'amour battra des ailes dans sa poitrine. Cependant quelques\nbonnets de coton hésiteront entre la réalité et le songe.\n      Le printemps que chacun accueille selon la vitalité de ses\nsens, cette revanche de P a n — qui ne voulut pas complètement\nmourir — fleurit entre les hautes maisons, comme jamais il ne\nfleurira dans la simple campagne du nord. Attaché à sa contrée\nlointaine par des liens que la distance resserre, habitué aux\nimages colorées de la pensée, le relief de ses paysages familiers\ndans la rétine et le sentiment profond du terroir dans son cœur,\non se figure un F l a m a n d de Paris, gagnant par l'avenue de la\nGrande-Armée, le Bois qu'avril et mai viennent d'éveiller. L e\n lyrisme de l'Arc de T r i o m p h e s'accorde avec les épanchements\nde son âme, c'est un motif à sentir fortement l'émoi de la saison,\nà rechercher, de l'autre côté des apparences, la cause des sensa­\ntions qu'elles lui procurent. Paris l'émerveille et excite sa\nsensibilité, comme le ferait un sans-pareil chef-d'œuvre, et\n voici que des petites filles — cette alliance de leur jeunesse\n avec la jeunesse de l'instant devient inévitable — voici que des\n petites filles élégantes, raffinées déjà, et pareilles à des fleurettes\n trempées dans du soleil, font jaillir devant lui l'antithèse des\n petites paysannes de son pays plat, et l'image appelant l'image,\n ce F l a m a n d revoit tout à coup celles qui, là-bas, sur la lisière\n des prairies aux haies multiples et de la grande plaine des\n bruyères, annoncent la saison nouvelle.\n      C'est la vieille maison à cinquante mètres de la route et,\n midi sonnant, ce sont les fillettes qui reviennent de la classe.\n Elles sautent, courent, dansent et babillent, les cheveux flot­\n tants et le tablier bleu noué sur leur j u p e grise. Aucun chêne\n n'a remué clans la région; ils restent mornes, accablés par cette\n lumière immense couvrant la plaine sans fin, depuis que les\n nuages, chassés vers le septentrion, ont laissé l'espace libre et\n brillant. Les petites paysannes expriment spontanément le sen­\n timent obscur qui gîte dans la conscience des aînés; ceux-ci,\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "        PETITES FILLES DANS LE SOLEIL E'J' DANS LA NEIGE               233\n\n\n penchés au-dessus des champs, sourient à quelque chose d'invi­\n sible, lorsqu'ils aperçoivent les signes de la moisson future. L e\n laboureur, ployé, devine que le grand mystère, le miracle\n annuel, flotte, impondérable, dans le vent, en même temps\n qu'il gonfle les flancs de la terre.\n     Il faut pénétrer d a n s les taillis de vernes et de noisetiers pour\n découvrir toutes les petites vies avides de s'épanouir largement ;\nla bruyère reste terne, le front des sapinières s'assombrit au fur\net à mesure que la clarté augmente. L e silence, maintenant\nque les fillettes sont passées, ne sera plus troublé avant quatre\nheures. L'allégresse de la terre ne s'entend pas, l'horizon garde\nencore le secret de l'avenir et le rustre sait combien Dieu\néprouve ses féaux. Mais tant d'espoirs comprimés, de craintives\nardeurs, feront une nuit d'amour incomparable au premier\ncouple soumis à l'empire de la première nuit tiède et frémis­\nsante du chant des rossignols.\n     Les fillettes ont réapparu, la classe de l'après-midi finie.\nQ u a n d le soir viendra, les volets seront poussés et, d'un esprit\ninquiet, les paysans murmureront : « Pourvu qu'il ne gèle pas\ncelte nuit... »\n     P r i n t e m p s distant, étoiles de mai qui frissonnez clans l'ombre\nfroide... Malgré les petites vendeuses de roses françaises (ou\npeut-être à cause d'elles) d a n s ce Bois de Boulogne si mondain,\ndans ces allées pleines de mouvement, de jeunes femmes, de\njeunes hommes, heureux de se regarder les uns les autres avec\nla gaieté du ciel dans les yeux, on ne s'étonnera pas que le\ncontraste persiste, « s'échauffe », bien que tout à coup l'évoca­\ntion flamande prenne des aspects d ' E p i p h a n i e , au pays de\nF l a n d r e , quand les ymagiers naïfs faisaient naître Jésus sous\nun toit couvert de neige. Oui, le Bois printanier donnait une\nceinture invisible à ce souvenir précis : la même vieille maison,\nnon loin de la même route, et, midi sonnant, les petites filles\nenveloppées de cabans noirs, qui courent parce que le sol est\nblanc et que la bise fouette leurs joues et ranime leur cœur.\nT o u t était mort avant leur arrivée. L e linceul des bruyères,\nj u s q u ' à la ligne extrême de l'horizon, ensevelissait le pays dans\nun sommeil qui ressemblait trop à la m o r t ; un vol de corbeaux,\nau travers du site glacé, augmentait la solitude, et l'obsession\nd'un a b a n d o n définitif descendait du ciel pesant. Les cris des\n fillettes annoncent la résurrection somme toute certaine, la vie\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 739, "texte": "234                         DURENDAL\n\n\nqui ne délaisse aucun jour son travail, et les roses de Noël éter­\nnellement          fleurissantes.\n   P e n d a n t l'hiver, derrière les vitrines de la ville, le mirage\ndes verdures et des corolles réconfortait moins que la présence,\nsur la route nue, des écolières limbourgeoises. E t le F l a m a n d\nde Paris, revenu à la réalité, attentif aux fillettes de ce renou­\nveau tangible, respirait l'atmosphère de printemps, en aucun\nendroit du monde aussi grisante, mais il gardait pour les plaines\nlointaines de janvier, émouvantes sinon tragiques, un amour\ncomposé de vérité et de rêve, qu'il n'avait jamais retrouvé ailleurs.\n                                                GEORGES V I R R È S ,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 235, "page_fin": 245, "titre_corps": "Katharina", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Katharina Légende dramatique en trois actes de LÉO VAN HEEMSTEDE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 280, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2689, "texte": "Katharina\nLégende dramatique en trois actes de LÉO VAN HEEMSTEDE;\n  adaptation française de FLORIMOND VAN DUYSE, musique\n  d'EDGAR TINEL; première représentation à Bruxelles, au Théâtre\n  Royal de la Monnaie, le 2 7 janvier 1 9 0 9 .\n\n                  ANS un des fascicules de sa Petite bibliothèque chrétienne,\n                    le P. Vanderspeeten a résumé de façon claire et concise les\n                    données historiques et légendaires qui concernent sainte\n                    Catherine d'Alexandrie. Celle-ci constitue une des figures\n                    les plus séduisantes de l'hagiographie chrétienne; les attri­\n                    buts de jeunesse, de science et de beauté, la gloire du\n                    martyre nous y apparaissent nimbés de cette auréole de la\n                    pureté absolue qui, dans les théogonies antiques elles-\n                    mêmes, était jugée l'une des plus nobles parures, comme une\nmarque presque sacrée de la dignité humaine. Mais à la vérité, on a peu de\nrenseignements biographiques positifs sur cette sainte dont la vie s'écoula, il\ny a seize siècles, dans le milieu bigarré et trouble d'Alexandrie, où les\ninfluences romaines et grecques, combinées avec les mœurs et les traditions\nlocales, évoquent à l'esprit, bien plus que la fin de Rome, un tableau à la fois\nsomptueux et confus de dissolution sociale, où tout se mêle et se perd dans un\nformidable chaos.\n   Le nom de sainte Catherine ne figure dans aucun martyrologe ancien; seul\nle martyrologe romain mentionne en quelques lignes le supplice de la sainte,\nsans rien nous apprendre de sa vie. On hésite à lui ramener quelques lignes de\nson contemporain Eusèbe concernant « une chrétienne, la plus noble et la\nplus opulente d'Alexandrie, aussi distinguée par sa richesse et par son rang que\npar son savoir et qui, estimant sa chasteté le plus précieux de ses trésors, sut.\nseule de toutes les dames d'Alexandrie, faire ployer la fougue indomptable et\ndissolue de Maximin ». Eusèbe ajoute que, trop épris d'elle pour la faire\nmourir, le tyran se borna à l'exiler en confisquant ses biens. S'agit-il d'une\nautre chrétienne, ou Maximin se contenta-t-il une première fois de la\nconfiscation et de l'exil? Un autre écrivain contemporain, Rufin, traduisant\nle passage ci-dessus, y intercale le nom de cette chrétienne, qu'il appelle\nDorothée. Mais ceci ne m'a pas paru une difficulté insurmontable; Catherine\ndérivant du grecκαθαρα= pure, et le nom étant écrit quelquefois, avec la diph­\ntongue : Aicatherine= « toujours pure », on a supposé que \" Catherine \" serait le\nsurnom donné par les chrétiens à une païenne convertie, du nom de Dorothée.\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3382, "texte": "236                                DURENDAL\n\n\n  En somme, le nom de Catherine figure pour la première fois, au Xe et au Xle\n siècle dans l'eucologe de saint Basile, en grec, et dans les Actes de la sainte\n rédigés en grec par Siméon le Métaphraste, ou du moins reproduits en latin sous\n son nom par Surius et Lippomani; encore, les écrits publiés sous le nom de\n Siméon contiennent-ils un grand nombre d'actes apocryphes, difficiles à\n discerner des autres! Il n'est pas jusqu'au nom du tyran, auteur du martyre,\n qui ne prête à controverse; les actes et les légendes s'obstinent à le nommer\n Maxence, alors que l'empereur de ce nom n'a jamais exercé le pouvoir en\n  Egypte, où régna au contraire Maximin Daïa (empereur de 311 à 314).\n    Les légendes, elles, sont plus prolixes sur le compte de sainte Catherine. Le\n  P. Vanderspeeten cite en première ligne une Nouvelle, singulière et rare\n légende... de la noble reine, glorieuse vierge et martyre sainte Catherine,\n due à un religieux de l'Ordre de Saint-Jean de Malte, au XVe siècle. Il ne\n mentionne pas les pages naïves et touchantes consacrées à son héroïne,\n deux siècles auparavant, par le pieux conteur de la Légende dorée; — il est\n vrai que Jacques de Voragine se borne à retracer, avec force détails, les\n  principaux épisodes du martyre de la vierge.\n    De toutes ces indécisions et contradictions, faut-il conclure au doute\n absolu? Que non pas! Une tradition vivace, perpétuée d'âge en âge et\n  rayonnant à travers les milieux les plus divers, la vénération séculaire dont est\n  entourée la mémoire de l'héroïne, témoignent, à défaut de documents\n  explicites, de la réalité des faits historiques essentiels dérobés sous les brumes\n irisées de la légende. Quand on pénètre au fond des choses, on constate que\n tout l'ensemble de nos notions historiques repose moins sur des documents\n que sur des interprétations traditionnelles, qui sont une forme de la fiction.\n L'application rigoureuse de la critique intégrale n'aboutirait peut-être qu'à\n creuser dans notre esprit des vides de plus en plus nombreux. — Mais reve­\n nons à sainte Catherine.\n    Légende et histoire, l'une et l'autre peuvent se résumer à peu près comme\n suit :\n    Vers la fin du IIIe siècle régnait dans la Petite-Arménie le roi Costus, fils de\n Constance, un neveu de l'empereur Claude, le même qu'un second mariage\n rendit père de trois enfants dont le plus illustre fut l'empereur Constantin\n le Grand. On ne sait presque rien de ce Costus, qui n'aurait jamais quitté\nl'Orient. Les rois heureux n'ont pas d'histoire : Costus fut un roi heureux. Ses\nrares vicissitudes même le servirent, car, momentanément dépouillé de ses Etats\npar l'empereur Maximin et réfugié à Alexandrie, il y resta juste le temps de\nconnaître et d'épouser une aimable princesse égyptienne, Sabinelle, qu'il\nl'amena ensuite dans son pays, où il mourut peu après que sa femme eut donné\nnaissance à une fille (ailleurs on lit que celle-ci serait originaire d'Alexandrie\nmême).\n    C'est alors que Sabinelle rencontra Ananias, un anachorète vivant dans les\nmontagnes syrio-arméniennes. La douleur est pour la grâce un terrain fertile.\nSabinelle se convertit rapidement; mais Catherine, jeune et belle, savante et\nlière, opposa plus de résistance. Un miracle décida de sa conversion. La Vierge\nlui apparut, tenant dans ses bras un enfant merveilleusement beau, qui accep-\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "                                  KATHARINA                                  237\n\n\ntait de prendre la jeune tille comme fiancée, à condition qu'elle reçût le bap­\ntême. Catherine, éblouie, obtint le sacrement et aussitôt trouva à son doigt\nla bague miraculeuse, qu'elle ne quitta plus jamais. Peu après, Sabinelle\nmourut.\n   A quelques années de là, vers 310, l'empereur Maximin, qui sévissait contre\nles chrétiens d'Alexandrie, résolut, pour les réduire à merci, d'organiser dans\nla capitale de grands sacrifices aux dieux et d'y convoquer toute la population\nd'alentour. Catherine l'apprit et, appréhendant des apostasies, se rendit à\nAlexandrie avec toute sa cour, pénétra dans le temple au beau milieu du sacri­\nfice et, devant le peuple assemblé, apostropha l'empereur pour lui reprocher\nson idolâtrie. Plus étonné encore qu'irrité, et séduit par la beauté de la vierge,\nMaximin la fit emmener dans son palais et convoqua, pour réfuter ses dogmes,\ntous les sages du pays. Mais, contrairement à ses prévisions, c'est elle, au con­\ntraire, qui — telle Jésus dans le Temple — triompha de la dialectique des\nsavants et des philosophes et les convertit à la religion nouvelle. L'empereur,\nfurieux, les envoya au bûcher; « et, dit Jacques de Voragines, ils rendirent\nleurs âmes de telle façon que ni leurs cheveux, ni leurs vêtements ne furent\ntouchés par le feu ».\n   Là ne devait pas s'arrêter les conversions. Fouettée et jetée en prison, Cathe-\nriney reçut la visite de l'impératrice Faustine (devenue dans l'opéra « Octavie»)\naccompagnée de son amant, un officier nommé Porphyre, lesquels se conver­\ntirent à leur tour. Quand quelques jours plus tard, Maximin, espérant avoir\nréduit la résistance de la jeune fille, la fit comparaître devant lui, il la\ntrouva aussi inflexible qu'auparavant. Ce fut alors que le tyran fit construire\nla roue énorme, munie de lames et de crochets, instrument de supplice que\nl'iconographie sacrée associe traditionnellement à l'image de sainte Catherine.\n Mise en présence de l'horrible engin, la jeune fille persista dans ses dénéga­\ntions. Le signal du supplice fut donné, mais au même moment l'appareil entier\nvola en éclats, ensevelissant sous ses débris de nombreux païens. A ce moment\nl'impératrice, qui assiste à ce spectacle, tente une intercession ; mais comme\nelle avoue en même temps sa foi, l'empereur l'envoie au supplice, où elle fut\n suivie le lendemain par Porphyre et ses soldats, qui à leur tour avaient reven­\n diqué la gloire du martyre. Quant à Catherine, de guerre lasse, Maximin la fit\n décapiter; en témoignage de son éclatante pureté, du lait au lieu de sang jaillit\n des veines de la martyre. Des anges vinrent enlever son corps et le transpor­\n tèrent sur le mont Sinaï, où se construisit plus tard un monastère dont les\n habitants se transmettaient la garde des précieuses dépouilles.\n    On sait que la légende de sainte Catherine a inspiré une foule de peintres et\n de sculpteurs, des Italiens de toutes les époques, Fra Angelico, Taddeo Gaddi,\n Matteo di Giovanni, Simone Martini, Gaudenzio Ferrari, Luini, Lc Corrège,\n Véronèse, Raphaël, l'Espagnol Murillo, puis des artistes du Nord, à Cologne,\n à Bruges, Memling, les Van Eyck... Mais, jusqu'à présent, aucun musicien\n n'avait entrepris d'ajouter au charme de la légende le prestige du revêtement\n sonore.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3294, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\n   Voici maintenant le livret que le poète allemand M. Leo Van Hemsteede a\ntiré de ces divers éléments :\n   Au premier acte, on est sur la terrasse du palais de Catherine, à Alexandrie,\nau bord de la mer. Indifférente aux jeux et au chant de ses compagnes comme\naux déclarations passionnées de Lucius et de Sabinus, la jeune fille est\nplongée dans une rêverie profonde, dont la voix d'Ananias la tire tout à coup.\nL'anachorète, qu'un message divin envoya vers elle, l'apostrophe et, au\nscandale général, proclame la chute des faux dieux, la vanité des biens\nterrestres. Catherine l'invite à s'approcher, renvoie ses commensaux pour\nmieux l'entendre. Tandis que, déjà convertie à demi, elle s'agenouille devant\nlui, un rayonnement surnaturel l'enveloppe, et la vision légendaire se déroule\ndevant elle; quand elle se relève, l'anneau mystérieux brille à son doigt. Can­\ntique de joie et d'actions de grâce.\n   Le deuxième acte représente le sacrifice dans le temple de Sérapis. Cortège,\nfoule, cérémonie païenne. Le sacrifice est interrompu une première fois par\nun soldat chrétien qui, exhorté par un de ses compagnons, refuse de sacrifier\naux dieux; tous deux sont amenés, aux cris de mort de la populace. Au moment\noù Lucius, l'amant éconduit, vient dénoncer Catherine comme chrétienne, la\njeune fille elle-même apparaît et proclame le vrai Dieu. L'empereur, séduit\npar la beauté de Catherine et voulant la sauver, appelle à lui les sages,\nles savants présents et leur commande de le suivre avec Catherine à l'intérieur\ndu temple, afin de la ramener aux antiques croyances. La cérémonie païenne,\nchœurs, danses, etc , se poursuit pendant ce temps, jusqu'à ce que Maximin\net Catherine rentrent avec les sages, convertis. L'empereur furieux envoie ces\nderniers au bûcher, Catherine sera emprisonnée; quelques-uns des assistants\nviennent s'agenouiller autour d'elle, et la scène se termine tumultueusement,\nles hymnes des chrétiens présents se mêlant aux imprécations des païens.\n   L'acte trois débute dans le cachot où dort Catherine, au murmure des voix\nangéliques. Ananias vient lui apporter la communion, suivi de près par\nl'impératrice Octavie, accompagnée du centurion Porphyre et de quelques\nsoldats; venus pour consoler la jeune fille, c'est celle-ci qui les réconforte et,\nbientôt, les convertit. Mais on heurte à la porte; Catherine va paraître devant\nses juges.\n   Changement à vue : le prétoire où Maximin siège, entouré des magistrats,\ndes gardes, de la foule. Une dernière fois, le tyran s'efforce de faire fléchir\n Catherine, mais elle résiste aux prières comme aux menaces. Condamnée à la\n roue, elle élève la croix vers l'instrument du supplice, qui vole en éclats,\n blessant mortellement Lucius, qui expire en confessant la foi nouvelle. L'im­\npératrice, Porphyre et les soldats avouent à leur tour leur conversion. Ivre de\nrage, Maximin les envoie tous à la mort, condamne Catherine à périr par le\nglaive, puis vide une coupe empoisonnée. Tandis qu'il expire, on aperçoit\nle corps de Catherine emporté au ciel par les anges, aux hymnes triomphantes\n des chrétiens.\n\n   Il serait oiseux de vouloir dissimuler les défauts d'un pareil livret. Pour\ns'en éprendre et le transfigurer jusqu'à faire oublier ses imperfections, il fallait\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3794, "texte": "                                      KATHARINA                                         239\n\n\nl'artiste profondément croyant qu'est M. Edgar Tinel et à la fois l'inspiration\nimposante et élevée qui est celle du maître flamand. Le défaut général, d'abord,\ninhérent au sujet même, consiste dans le développement prévu de l'action et\nla monotonie imminente de ce continuel conflit des deux principes contraires,\nchristianisme et paganisme, qui a déjà inspiré une littérature immense; c'est\nl'inconvénient que nous avions cru devoir signaler antérieurement dans un\nouvrage excellent, tant au point de vue de la forme littéraire que de la\nsincérité de l'inspiration musicale : Sainte Cécile, de nos amis MM. Maer­\ntens et Ryeland. Ce défaut essentiel aurait pu être dissimulé, dans Katharina,\npar une affabulation ingénieuse, par le mouvement scénique et la variété\népisodique : M. Van Heemstede l'a plutôt aggravé par la sécheresse de son\npoème, qui rappelle les lignes anguleuses et la rigide impassibilité des pri­\nmitifs, — mais sans la naïveté touchante ni la brasillante ferveur que l'on\ndevine sous ces apparences sévères. Ce n'est surtout pas « du théâtre ». Le\npremier acte, à partir de la sortie du chœur, consiste en un « tableau », dont\nla prolongation posait au musicien un problème en quelque sorte insoluble, —\nque le musicien a cependant résolu; mais combien d'autres y auraient échoué?\nA partir du deuxième acte s'accumulent des fautes qu'il eût été facile d'éviter.\n« Favete linguas », proclame le grand-prêtre; or, le grec était alors la seule\nlangue courante dans la capitale égyptienne. Et pourquoi une danse profane\ndans l'enceinte sacrée, pourquoi surtout l'hymne à Amon Rah dans le temple\nde Sérapis?? Dans le polythéisme antique, les cultes étaient nettement séparés;\nvoyez la Grèce, Rome, relisez Salammbo. Dans le tableau de la prison, où\nentrent successivement Ananias, puis l'impératrice Porphyre, les soldats, on ne\npeut s'empêcher de penser que la circulation est bien intense et facile dans ces\nsouterrains; et le chant de l'Ave verum, versifié quelque mille ans plus tard,\nnous paraît un anachronisme tout de même un peu fort...\n    — Mais tous ces défauts s'atténuent ou disparaissent dans la beauté de la\n réalisation musicale.\n                                         *\n                                       * *\n    On a lu, dans le précédent numéro de cette revue, l'excellent article con­\n sacré à M. Edgar Tinel par M. Verhelst, article auquel nous ne pouvons que\n nous rallier (1). Qu'on nous permette cependant d'y ajouter encore quelques\n\n  (1) Du moins en ce qui concerne l'objet principal de l'article; mais il n'en est pas de même\nde quelques idées générales formulées par la même occasion. Sur l'art de Wagner par\nexemple, dont l'éthique paraît à M. Verhelst incertaine, hésitante, « flottant à tout vent de\ndoctrine ». I1 est à remarquer tout d'abord que s'il fallait condamner, à cause de leur\ndiversité de tendances, l'ensemble des ouvrages où un artiste marque les étapes de son\névolution religieuse, sentimentale ou philosophique, il nous faudrait restreindre singulière­\nment nos admirations et, en général, bouleverser toutes les catégories de notre esthétique.\nEt au surplus, même en nous plaçant au point de vue de l'unité éthique, n'a-t-on pas déjà\nsignalé l'unité imposante qui (les Maîtres-Chanteurs, œuvre d'exception, mis à part) règne\ndans l'oeuvre entière de Wagner, non seulement par l'ascension incessante de la pensée\nwagnérienne vers de plus sublimes hauteurs, mais encore et surtout par l'idée unique qu\ntraverse comme un fil rouge tout l'ensemble des conceptions poético-philosophiques du\nmaître : celle de la rédemption par le sacrifice ?\n  Une autre encore, parmi les idées de M. Verhelst, que nous ne saurions faire nôtre, est\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4090, "texte": " 240                                      DURENDAL\n\n\n\nconsidérations, en situant tout d'abord l'art du maître dans l'activité d'en­\nsemble des artistes belges.\n   Nous disons bien « artistes belges » et non « école belge ». La superstition\nd'une école belge n'est pas la nôtre et nous espérons sincèrement que ce pro­\nduit hétérogène et un peu monstrueux n'est pas près d'éclore. Nos artistes,\nsuivant la division ethnique de la population belge, se divisent en deux grandes\nécoles qui n'ont, peut-on dire, rien de commun, réparties elles-mêmes en grou­\npements secondaires. Négligeons ici l'école wallonne, — dont le groupe le plus\nimportant et le plus vivace est représenté aujourd'hui par les musiciens liégeois\nde la lignée de César Franck. Quant à l'école flamande, on y distingue parti­\nculièrement deux groupes de musiciens, et tout d'abord l'école anversoise\nfondée par Peter Benoit, aux tendances nettement populaires dans une expres­\nsion primesautière et simpliste, avec une prédominance marquée de l'élément\ndécoratif, de la fresque musicale. Presque tous les autres musiciens flamands,\nsoit de la précédente génération, soit ceux dont l'esthétique parait être aujour­\nd'hui définitivement fixée, se rattachent aux romantiques allemands, classiques\nou modernes, de Mendelssohn et Schumann à Richard Wagner et même à\nStrauss de la première manière : Gevaert, Waelput, les « belgicisés » Lassen\net Stadtfeld, MM. Tinel, Ryeland, Mortelmans, Lunssens; M. Gilson,\nque sa particulière prédilection pour les richesses inépuisables des timbres\n\n\ncelle que lui inspire son culte de la tradition. Remarquons en premier lieu combien le\nsouci de tradition s'allie parfois d'une manière inattendue avec la « passion » même de\n1' « inédit » et 1' « individualisme outrancier » ; l'auteur ignore peut-être que des hommes\ncomme JIM. Debussy et Dukas, — qui à coup sûr personnifient le mieux, dans notre art,\nces tendances novatrices, sont précisément ceux qui, en France, prétendent restaurer la\npure tradition française, celle de Rameau et des grands clavecinistes français, étouffée depuis\nla fin du XVIIe siècle sous les « alluvions » de l'art étranger, — ce qui est parfaitement\nexact. Au surplus, avouons ici notre défiance concernant ce concept de la tradition si\nsouvent invoqué. D'abord, la tradition n'existe p a s ; il y a des traditions, de bonnes et de\nmauvaises, — et, après un certain temps, la majorité des premières passe dans la catégorie\ndes secondes.\n   On parie à tort des « droits » de la tradition, car si ce « droit » absolu existait, il pourrait\nêtre invoqué indifféremment en faveur des bonnes comme des mauvaises traditions. Il ne\nfaut pas oublier que dans notre art comme dans n'importe quelle autre manifestation de la\nculture humaine,—depuis Sakadas d'Argos ajoutant quelques trous à l'autos et les citharèdes\nqui augmentèrent graduellement le nombre des cordes de la cithare, jusqu'aux créateurs du\ndrame lyrique florentin, — depuis le prince chinois Tsaï-Yu qui ne craignit pas d'ériger en\néchelle heptaphone le vénérable pentaphone primitif, jusqu'à Beethoven et à la Neuvième,—\nil est peu d'initiatives, pour naturelles, légitimes ou géniales qu'elles soient, qui n'aient été\ncombattues au nom de la tradition. Le mot de tradition nous paraît pouvoir prendre place\nparmi ce petit nombre de vocables d'autant plus prestigieux que leur signification est plus\nlarge et plus vague : arguments à toute fin que nous invoquons en faveur des idées qui\nnous sont chères, sans songer qu'elles pourraient tout aussi bien servir à les combattre.\nC'est apparemment quelque chose de ce genre-là que dut répondre sainte Catherine aux\nsages d'Alexandrie quand ceux-ci lui servirent (nous n'en saurions douter) l'argument inévi­\ntable des « droits de la tradition ». Et c'est précisément au point de vue de la religion que\nnous n'avons jamais rencontré sans malaise cette argumentation spécieuse dans les clichés\n« foi de nos pères », « culte de nos ancêtres », etc. Comme écrivait un jour quelqu'un ici\nmême, qu'est-ce donc, alors, que nos missionnaires vont faire en Chine ?\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": "                                   KATHARINA                                   241\n\n\norchestraux rapprocha naguère des maîtres russes, auxquels l'unirent des rela­\ntions personnelles et dont il subit au début l'influence, s'est dégagé aujour­\nd'hui de cette dernière et se rapproche de plus en plus de ses frères de race,\nmais dans un sens plus moderniste.\n    Pour M. Tinel, il est un classique, ou plutôt un classiciste véritable. La\nlignée artistique d'où il sort tient en trois noms : Bach, Schumann, Brahms.\n La recherche de ces filiations, familière à la critique moderne, équivaut-elle à\nla négation d'une personnalité? Certes non! Dans le cas de M. Tinel parti­\nculièrement, il serait vain d'y chercher des réminiscences quelconques. Sa\nfiliation stylistique résulte de ces affinités électives qui constituent le mode le\nplus élevé des communions intellectuelles. En de nombreux passages de son\nœuvre, tantôt l'un, tantôt l'autre des trois maîtres prénommés surgit\nbrusquement dans le souvenir des auditeurs, sans que cette évocation puisse\nse raccrocher à rien de précis : Bach, c'est tout d'abord le caractère de\nreligiosité profonde, absolue, c'est aussi le « fini » consciencieux du tra­\nvail contrapontique, la minutie polyphonique pratiquée pour elle-même, —\net dont l'écriture à la fois microscopique et claire du maître semble être\nl'image; c'est jusqu'à l'orchestration, qui rappelle parfois l'instrumentation\n « par groupes » des vieux maîtres ; Schumann, — le Schumann de la der­\nnière manière, le Schumann mendelssohnien, — c'est l'ampleur de la ligne\nmélodique alliée à la tendresse sans afféterie des cadences et de l'harmonisa­\ntion en général ; Brahms, c'est la gravité austère de certaines pages, la den­\nsité massive et toute germanique de certaines dispositions vocales ou instru­\nmentales.\n    Donc, M. Tinel est un conservateur. On a dit et répété que c'était, dé nos\njours, une originalité. Rien n'est plus vrai. C'en est une aujourd'hui de livrer\nune partition considérable ne contenant aucun accord qui ne figurât dans les\ntraités, aucune note qui ne fût, comme disait Fétis, « dans l'harmonie ». Ce qui\nn'est pas moins remarquable, c'est la rectitude de direction, la logique inflexible,\nl'inébranlable fermeté avec laquelle le compositeur a su rester fidèle à ses\nprincipes, à lui-même, au point que ses trois œuvres principales, Francisons,\n Godelieve, Katharina, bien que composées à une grande distance l'une de\nl'autre, constituent un harmonieux triptyque. Somme toute, il faut saluer en\nM. Tinel l'un des derniers représentants, — le dernier peut-être, — d'une\ntrès noble et grande période de l'histoire de notre art. Un épigone, alors? —\n    Et pourquoi pas? Brahms ne fut-il pas lui-même une épigone de Schumann,\net Strauss, quand on le dépouille de certains de ses attributs, ne ressemble-\nt-il pas furieusement à Wagner? Peu importe, d'ailleurs, la forme et le style;\nl'essentiel, c'est ce qu'on y met.\n    Bien avant qu'il ne fût question de la succession de M. Gevaert (celui-ci\nn'aimait pas beaucoup que des éventualités de ce genre fussent envisagées par\nd'autres que par lui-même), M. Tinel était considéré en Belgique comme un\nde nos artistes les plus éminents. Pourtant, on ne peut dire que ses œuvres\naient joui d'une popularité équivalente. Il y a une dizaine d'années, étant\ndirecteur du Deutscher Gesangverein (choral mixte d'amateurs) de Bruxelles,\nnous avions mis au programme d'un de nos concerts les Advendlieder (op. 35,\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3057, "texte": "242                               DURENDAL\n\n\npour chœur mixte avec accompagnement de piano), pages d'une beauté péné­\ntrante dont la ferveur, l'intensité de sentiment et la poésie évoquent telles\ncantates « de la mort », de Bach, ou certaines pages du Requiem allemand et\ndes Ermte Lieder de Brahms. L'œuvre, chantée avec la pénétration de sen­\ntiment qui, à défaut des qualités sonores de nos chœurs, est l'apanage des\nchorales allemandes, obtint un vif succès; nous en fîmes part à M. Tinel,\nqui nous répondit :\n\n   Mes « Chants pour l'Avent » sont imprimés depuis quinze ans, je crois, et\nvous êtes le premier, en Belgique, qui avez fait attention à eux. Seriez-vous\nallemand, par hasard? Vous mériteriez cette honte...\n\n   Le manque de popularité de toute cette musique tient évidemment à sa\nsévérité elle-même. Non hic piscis omnium. Ainsi des belles sonates pour\npiano, à deux mains (op. 9, Schott) et à quatre mains (op. 15, Breitkopf),\nqui ne sont pas sans certaines analogies de caractère avec les compositions\npianistiques de Brahms jeune, également exemptes d' « aménité », et où\nl'âpreté de l'expression va parfois jusqu'à la rudesse. Et pourtant, combien de\npages charmantes, délicates, de musicalité saine, animées d'un sentiment\ngrave et tendre. Nous voulons bien, certes, que le sentiment religieux ait\ninspiré au maître ses plus belles pages. Le succès foudroyant de Franciscus,\nconfirmé par des reprises incessantes dans toutes les capitales artistiques des\ndeux mondes, est là pour l'attester. Mais combien d'autres œuvres mérite­\nraient une vulgarisation plus grande! Ainsi des nombreux lieder, dont cer­\ntains si pleins de caractère et de sève, malgré le trait mélancolique et sombre,\non pourrait dire pessimiste, qui les traverse. Deux seulement (op. 28) sont\nécrites sur texte français; ne serait-ce pas le moment de faire traduire les\nautres? Et le gracieux, le frais poème champêtre La Fleur de Pavot, pour\nténor solo, chœurs et orchestre (op. 20), exécuté il y a quelques années avec\ntant de succès aux Concerts Populaires, pourquoi ne l'entendons-nous pas\nplus souvent? Au surplus, la situation va changer; préparons-nous à admirer\nle goût et la pénétration surprenante avec lesquels critiques, maîtres de cha­\npelle et directeurs de chorales, organistes, pianistes et chanteurs de tout poil\nqui passèrent à côté des œuvres les plus caractéristiques du directeur de l'Ecole\nde musique de Malines en vont apprécier aujourd'hui les beautés...\n\n                                        *\n\n\n   Commencée en 1900, à quelques années de distance seulement de l'achève­\nment de Godelieve, Katharina se rapproche sensiblement de cette dernière\nœuvre par le sentiment, le style et la forme, que l'importance de la partie\nchorale et le caractère général de l'action apparente également à l'oratorio, de\ntelle sorte que l'ouvrage s'appropriera aussi bien au concert qu'au théâtre.\n   Ce style est à la fois classique et moderne : classique par l'élément le plus\napparent, l'harmonie, par le caractère mélodique des parties vocales et l'emploi\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "                                       KATHARINA                                         243\n\n\ndes formes concrètes (geschlossene Form) ; moderne par le fait que ces formes,\ndéveloppées librement, ne se reprennent pas et ne s'isolent pas comme dans\nles opéras de l'ancien répertoire, mais s'enchaînent, formant ainsi, si pas de\nla mélodie continue, du moins de la mélodie « inséparable » ; moderne\naussi par l'emploi systématique des motifs typiques. La mélodie consiste en\nlignes amples et harmonieuses, d'une courbe et d'une cadence élégantes, tou­\njours d'une très grande justesse expressive. Si la mélodie principale est toujours\nà la voix et si, par conséquent, l'orchestre conserve son ancienne mission\naccompagnatrice, cet accompagnement est toujours intéressant, mélodique et\npolyphonique lui-même par la trituration des thèmes. Les ensembles vocaux\nsont d'une ordonnance majestueuse et d'une sonorité superbe, riche en harmo­\nniques par la disposition vocale et l'emploi persistant des consonances fon­\ndamentales, très différents en outre l'un de l'autre par le caractère, gracieux au\ndébut du premier acte, mystiques dans les chœurs d'anges, majestueux ou\nmouvementés dans les scènes du temple et du prétoire. Au sujet des motifs\ntvpiques de Katharina, notre confrère M. G. Systermans écrivait ce qui\nsuit (1) :\n\n   On peut diviser ces thèmes en cinq groupes, se rattachant respectivement à l'idée du paga­\nnisme : un thème martial et triomphant et un thème d'allure sinistre et menaçante ; — à la foi\nchrétienne, thème large, serein, confiant, s'épanouissant en harmonies lumineuses ; — à\nCatherine, figurée d'abord, en tant que femme, par une phrase charmante de fraîcheur et de\njuvénile expansion ; ensuite par les accords mystiques de la vision auxquels se superpose\nune large mélodie d'extase(2); — à Maximin, évoqué par un thème autoritaire et bref; —\nà la Vengeance, synthétisée dans la personne de Lucius. représentant des forces ennemies\ndu Christ.\n\n   Un élément au point de vue duquel Katharina nous paraît offrir un progrès\nconsidérable sur Godelieve est l'élément dramatique, qui est ici d'une souplesse\net d'une richesse incomparablement plus grande. La musique suit avec une\nductilité parfaite les moindres fluctuations du sentiment, en les exprimant avec\nune égale vérité; c'est grâce à cette diversité que l'auteur parvient à varier\nindéfiniment les longueurs et les répétitions incessantes du livret, lesquelles\nauraient pu tout compromettre! De même, les Caractères sont typés avec un\nrelief singulier : la figure supra-terrestre de Catherine, dont le mysticisme\nserein plane haut par-dessus les agitations et les luttes par elle-même déchaî­\nnées ; la religiosité ardente, austère et plus combative — plus terrestre par\nconséquent — d'Ananias; l'orgueil et la passion brutale de Maximin. Quant\nau caractère général de la musique, dans les scènes de passion comme dans\nles scènes religieuses, il est, pourrait-on dire, celui d'une \" chaste retenue \" :\nnotarum ascensiones pudicae descensionesque temperatae. On remarquera —\nmême dans les danses de la scène païenne — l'absence complète de couleur\nlocale; à peine si l'emploi familier de quelques cadences ecclésiastiques rap-\n\n\n   (1) Voir le XXe Siècle du 22 février 1909.\n   (2) Pour Godelieve également, M Tinel utilisa deux thèmes, l'un désignant la Femme, l'autre\nla Sainte. Voir notre brochure analytique sur Godelieve, chez Breitkopf et Hartel, 1897.\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3502, "texte": "244                                 DURENDAL\n\n\npelle parfois les tons d'église. Mais pas de gammes grecques et orientales,\ntelles que Berlioz ou Saint-Saëns n'eussent pas manqué d'en faire intervenir\n(rappelez-vous la déploration, en mixolydien antique, des compagnes de Cas­\nsandre dans la Prise de Troie, ou la danse des prêtresses de Dagon dans\nSamson). Ceci est encore un point de contact avec les romantiques allemands\net leur vision toute intérieure, leur indifférence du décor et de l'ambiance; on\nsonge au Faust tout intime de Schumann, par opposition au Faust « extério­\nrisé » de la Damnation de Berlioz.\n   Après tout ce qui précède, nos remarques de détail se borneront à peu de\nchose. On peut dire qu'ici tout se tient; il est difficile, pour le signaler plus\nparticulièrement, de détacher tel ou tel passage. L'ouverture, d'amples pro­\nportions et conçue dans la forme classique, avec une majestueuse culmination,\n— véritable poème svmphonique synthétisant l'œuvre entière, — sera pour\nles programmes de concert un appoint précieux. Chaque acte revêt un carac­\ntère particulier : mysticisme, — faste, éclat extérieur se perdant dans le\ntrouble et la fureur, — héroïsme, transfiguration. Au premier, on remarque\nnotamment le joli chœur du début, l'apostrophe presque farouche d'Ananias,\nl'air extasié de Catherine : « Que vois-je, ô divin prodige ? » et le beau largo :\n« Loué soit-il ». Les chœurs du deuxième acte sont d'une sonorité somp­\ntueuse, rutilante, et leur polyphonie simple, à grandes lignes, rappelle les\nensembles « à fresque » de Handel. Des deux danses, on remarque surtout la\npremière, en sourdine, évoquant certains spécimens d'Alceste et des Iphigé­\nnies. Tout le tableau de la prison est tenu dans une note douce, mystique ; le\ndébut est un enchantement: chœurs angéliques avec harpe, alternant avec une\nfiguration du violon solo dont les volutes légères s'abaissent comme une nuée\nargentine, — le tout dans la tonalité fraîche et virginale de mi majeur. Tout\nserait à citer du dernier tableau, les déclarations inspirées de la sainte, les\nimprécations furieuses de Maximin et de la populace, la transfiguration.\n   Un mot de la traduction française. Le livret avait déjà été traduit une\npremière fois, de l'allemand en flamand; c'est sur la traduction flamande\nde M. Eug. de Lepeleer que le compositeur avait travaillé. Mais on sait que\nl'adaptation d'une œuvre lyrique de l'une dans l'autre langue germanique\nn'est qu'un jeu à côté du même genre de travail réalisé d'une langue\ngermanique dans une langue latine, comme de l'allemand en français.\nGevaert, qui nous confia à diverses reprises, dans ces dernières années, des\ntravaux de ce genre (il s'y montrait d'une rigueur terrible), leur attribuait,\npour ce motif, autant de mérite qu'à une création originale et remarquait,\n—• sans doute en manière de consolation, — que le public, inconscient de\ncette difficulté, ne nourrit pas la moindre considération pour ce genre d'exer­\ncice, se contentant de dauber sur les imperfections, hélas ! inévitables et tou­\njours apparentes du résultat. — Donc, c'est M. Florimond Van Duyse, le\nsavant cataloguiste de Het oude nederlandsche lied, qui s'est chargé de l'adap­\ntation française de Katharina. Il s'est brillamment acquitté de sa tâche. Au\npoint de vue prosodique notamment (auquel Gevaert attribuait avec raison\nl'importance première d'une adaptation), son travail est réellement irrépro­\nchable; pour le choix des mots, on pourrait regretter l'usage d'expressions,\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3446, "texte": "                                   KATHARIXA                                    245\n\n\n tournures et formes quelque peu archaïques et conventionnelles ; — mais ce\n sont là vétilles.\n    L'exécution, enfin. Celle-ci est digne de l'œuvre et des belles traditions intro­\n duites sur notre première scène lyrique par ses directeurs actuels. A la tète de\n l'interprétation brille M lle Croiza, « surnaturelle », comme disait M. Tinel,\ndans le rôle de Catherine, par l'onction intime, la dignité et la discrétion du\njeu, tout autant que parfaite dans la réalisation vocale. Puis vient M. Petit,\nun Ananias d'une allure remarquable, plein de majesté et à la fois de simpli­\ncité, et dont le timbre de voix lui-même, âpre et mordant, prête à la caracté­\nristique du personnage. M. Lestelly est un Maximin décoratif, impérieux et\npassionné à souhait; M. Galinier(le pontife) rachète par l'éclat magnifique de\nsa voix son jeu un peu flasque; M. Morati, — trop semblable à lui-même dans\ntoutes ses créations, — compose un Lucius assez dénué de caractère. Mais\n Mlle Bourgeois met dans le rôle de l'Impératrice une animation et une émotion\ndu meilleur aloi; Mlle Luccy (la suivante de Catherine) contribue par son jeu\nà diversifier quelque peu le trop long tableau de la vision, et MM. Nandès\n (le Héraut), Porphyrius, Délaye (Sabinus), Le Taste (le sage Zenon), Artus\n(le Prêteur) achèvent de composer un ensemble de premier ordre. M lles Cerny,\n Pelucchi, Legrand mettent toutes leurs grâces dans les danses agréablement\nréglées par M. Ambrosiny, tandis que le régisseur M. Merle-Forest a réglé\ndes groupements, des mouvements de foule très réalistes (le final tumultueux\net désordonné du deuxième acte a une allure réellement improvisatrice). Les\nchœurs exécutent sans faiblesse leur importante partie et l'orchestre, sous la\ndirection de M. Sylvain Dupuis, atteste qu'il s'est remarquablement assimilé\nce style retenu et mesuré, si différent des ouvrages habituels du répertoire.\n    Rien n'a été ménagé, au point de vue de la mise en scène, pour présenter\nl'ouvrage dans les conditions les plus parfaites. Décors et costumes avaient été\nétablis avec l'aide de deux spécialistes, MM. Capart et Jean De Mot, respecti­\nvement conservateurs des collections égyptiennes et helléniques aux Musées\nroyaux du Cinquantenaire. On a admiré particulièrement les deux premiers\ndécors de M. Delescluze, la terrasse du palais de Catherine, toute blanche au\nbord de la mer bleue, puis surtout le Serapeum ou temple de Sérapis, d'une\ntonalité rougeàtre du plus somptueux effet, avec sa double volée de marches\nconduisant au sanctuaire du dieu, le petit autel de style grec réservé aux\nsacrifices, la statue colossale du bœuf Apis et la vaste colonnade régnant dans\nle fond. Et au milieu de tout cela, les costumes des officiers, des soldats, des\nprêtres, des ballerines et de la foule composent un des tableaux les plus réussis\nqu'on nous ait montrés à la Monnaie.\n\n                                       *   *\n   Le succès, on le sait, a été très vif, de la part d'un public dont le scepti­\ncisme est pourtant éprouvé. La presse l'a d'ailleurs ratifié. Et il nous sera\npermis de faire remarquer que la presse libérale elle-même, faisant preuve\nd'une intégrité à laquelle il convient de rendre hommage alors qu'il s'agit\nd'une œuvre à tendance nettement « apologétiques », ne s'est pas montrée la\nmoins admiratrice.                                        ERNEST CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 246, "page_fin": 250, "titre_corps": "Nos poètes : Pierre Nothomb", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Nos Poètes VOILA des années que nous soutenons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 293, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2768, "texte": "Nos Poètes\n\n                    VOILA des années que nous soutenons, ici et ailleurs, que\n                      l'idéal religieux, loin de retrécir ou d'embrumer l'horizon\n                      d'un écrivain, l'élargit et l'éclaire et que c'est le privilège\n                      du croyant de faire don à la Littérature de sentiments et\n                      d'émotions qui resteront toujours interdits non seulement\n                      à l'incrédule sectaire, mais m ê m e à l'indifférent sceptique.\n                      Et cela est vrai pour le r o m a n , puisque la religion aiguil­\n                      lonne l'imagination de l'artiste vers des c h a m p s autrement\n                      vastes et plus frémissants de vie et de beauté que les iden­\ntiques et étroites pistes de cirque ou tournoient les voluptés humaines. Songez\nd o n c à Balzac, à Barbey d'Aurevilly, à J.-K. H u y s m a n s . Mais cela est vrai sur­\ntout pour la poésie. E t je ne veux point dire uniquement que le don de la foi\nest en même temps, pour le poète, la clef de ce sanctuaire du Mysticisme, aux\ninfinies résonnances lyriques. J'affirme en outre qu'ayant pris possession de\nl'âme du poète, le don de la foi huile de douceur, de tendresse et de déli­\ncatesse tous les rouages psychologiques — et que, imprégnés de l'idéal reli­\ngieux, les désirs et les rêves du poète en acquièrent des qualités plus pro­\nfondes et plus émouvantes et, partant, une valeur esthétique plus réelle. Musset\nserait-il aussi grand, m ê m e au simple point de vue de l'art, si ses nausées\nde débauche ne se résolvaient en des appels désespérés vers le Dieu qui con­\nsole et redime? La gloire de Baudelaire ne tient-elle pas moins à son amer\npessimisme qu'aux feux follets de la spiritualité qui l'aigrettent? E t s'intéres­\nserait-on tant à Verlaine, si ses dégoûts de lui-même n'étaient baignés de\nlarmes chrétiennes?\n   Sans doute, la loi religieuse a pour corollaire la loi morale. Et certains\nsujets demeureront toujours interdits au poète catholique parce que, pour\nles aborder, il faut renoncer à toute dignité chrétienne et, en m ê m e temps, à\ntoute propreté h u m a i n e . Mais vraiment le patrimoine de beauté de l'huma­\nnité, qui n'est que pauvreté et désordre, q u a n d on fait abstraction de l'inspiration\nchrétienne, serait-il a m o i n d r i , si on en éliminait les cantilènes de volupté\ndivinisée ? P o u r quelques poètes méritoires qui se réclamèrent du sensualisme\npaïen — et je songe à ce Catulle Mendès qui vient de disparaître si tragique­\nment — combien d'indigents et prétentieux bafouilleurs. Et je me féliciterais\n\n\n  (1) A propos du livre récent de Pierre Nothomb : L'Arc-en ciel (Edition de Durendal,\nrue du Grand-Cerf, 22, Bruxelles; 1909.)\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "                                     XOS    POETES                                  247\n\n\n pour ma part, d a n s l'intérêt tant de l'art que de la décence, que fussent restés\n irrémédiablement silencieux tels gosses viciés — n'ayez crainte, je ne citerai\n point de n o m s ! — qui, sous prétexte de mettre à nu ce qu'ils appellent erro­\n nément leur âme, nous content, en vers plats ou a l a m b i q u é s , leurs gageures\n charnelles de collégiens ou leurs bonnes fortunes ancillaires — petits Lovelaces\nde cabaret qui jouent du scandale sur les t a m b o u r i n s de la réclame! L ' i n s ­\npiration poétique s'alimente de vigueur juvénile, claire et s a i n e ; préférons, à\nces minables jardiniers du péché, les jeunes h o m m e s qui, le front ceint du\nmyrte d'un g r a n d idéal, profèrent, devant Dieu, devant la création et devant\nl'amour u n e âme droite, fière et infiniment mélodieuse. Autant que d'autres,\nces poètes ont le souci de la peifection verbale et a u c u n e des effusions\nlyriques ne leur est étrangère, parce q u ' a u c u n e ne leur est interdite; mais leurs\nregards n'ont j a m a i s fait rougir personne et leur chant s'accorde à des chants\nimmortels; ce sont de vrais jeunes hommes et des poètes véritables; c'est l'ado­\nlescence faite poésie! Notations ingénument exquises d ' u n T h o m a s B r a u n qui\nrythme, en u n e s y m p h o n i e harmonieuse, les gestes h u m a i n s et les destins\ndes choses, sous la bénédiction de Dieu ; cantiques de fraîcheur et de grâce où\nl'âme de Victor Kinon module ses carillons d'une si délicate et si vibrante\nc a n d e u r ; extases ferventes et fièrieuses d'un George Ramaeckers devant le\nMystère; gestes éperdus de Charles de S p r i m o n t vers l'Héroïsme et la T e n ­\nd r e s s e ; jolis lieds langoureux de ce pays impertinent et un peu désabusé :\nF r a n z Ansel !...\n    A ce groupe de « nos poètes » vient de s'adjoindre un nouveau-venu,\n Pierre N o t h o m b .\n    E t tout de suite, écoutez-le qui affirme sa mâle et ardente juvénilité\norientée vers la conception de la vie, la plus idéaliste à la fois et la plus\ncombative :\n\n                  Je suis jeune et je vis, et je sens ma jeunesse\n                  Rire au soleil, infiniment, dans l'air joyeux ;\n                  Comme un printemps vibrant et clair, je tends vers Dieu\n                  La coupe, inassouvie encor, de mes tendresses.\n\n                  Je respire les champs, je bois les parfums purs,\n                  Je ris à la clarté des âmes et du monde,\n                  J'aime ! mon cœur se scande au rythme clair des ondes.\n                  Je tends ma livre vierge au baiser de l'azur.\n\n                 O divines fraîcheurs ! candides harmonies !\n                 J'entends monter en moi des rêves inconnus !\n                 Mon être s'émerveille, et mon cœur ingénu\n                 Regarde autour de lui s'épanouir la vie !\n\n  Voilà des cris de vraie jeunesse, b o n n e et vaillante, téméraire peut-être et\nparfois présomptueuse, mais d'une témérité si dénuée de prétention et d'une\nprésomption si délicieusement tamisée de candeur.\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2977, "texte": "248                                 DURENDAL\n\n\n    Placez u n e telle âme en face de la n a t u r e ; elle n'y cherchera point les\nhalliers propices aux voluptés précoces, mais elle appariera sa vie aux\npaysages aimés et toute l'ambition de ses songes sera de « tremper sa lèvre\na u ruisseau bleu » et de « gravir en c h a n t a n t la colline ». Exquise ingé­\nniosité virgilienne qui lui rendra cher et fraternel l'art d'un Francis\nJ a m m e s ! Il y aura pourtant des instants où la méditation du poète se fera\ng r a v e ; il sentira combien sont déterminantes de sa psychologie ces aspects,\nféeries de ses yeux, et éperdûment il racinera sa pensée d a n s la terre aimée\nde ses origines :\n\n                 C'est que tous mes aïeux, entre ces horizons,\n                 Eurent leurs champs, leurs bois, leurs amours, leurs maisons,\n                 Que leur cendre palpite en la terre bénie\n                 Et qu'un peu de leur mort enveloppe ma vie !\n\n    Paroles profondes, si douces à entendre, par lesquelles l'écrivain se voue à\nune nationalité et par lesquelles une nationalité conquiert un écrivain — et\nq u ' u n e amitié fidèle d'aîné rappellera souvent à ce poète en partance vers un\nbeau renom !...\n    Vienne maintenant l'heure où l'amour frappera discrètement au cœur du\npoète; et ce cœur s'ouvrira comme un home simple et clair, où, d a n s u n vir­\nginal rayon d'aurore, deux enfants de quinze ans échangeront des fleurs\nh u m i d e s de r o s é e . Rien n'est plus difficile et plus périlleux, rien\nn'est davantage guetté par recueil du factice, que la transposition dans\n« l'écriture » de ces aubes sentimentales où les regards s'évitent, où les\nmains se frôlent à peine, tandis que les âmes frémissent à l'unisson et que\nles pensées se mêlent amoureusement. E t a u t o u r de ces amants de pur désir,\nl'horizon est r a d i e u x ; tout au plus, au lointain du ciel bleu, montent les\npetits nuages gris, annonciateurs de l'àcreté de la passion et des souffrances\nde la désillusion. Mais à peine ces menaces d'avenir ont-elles mis leur ombre\nsur l'âme du poète qu'il se réfugie dans la douceur du souvenir — et cette\ndouceur, Pierre N o t h o m b l'a cristallisée d'une manière touchante et vrai­\nment neuve :\n\n                 Si je ne devais plus vous revoir en ce monde,\n                 Je vous retrouverais toujours dans les matins,\n                 Dans les printemps, dans l'azur clair et dans les ondes,\n                 Et dans la fleur qui rêve à l'ombre des jardins.\n\n                Et même si l'hiver vient engloutir ces choses,\n                Je ne vous perdrai pas encor, petite sœur,\n                Puisque vous avez mis les oiseaux et les roses,\n                Le printemps, le malin et l'azur dans mon cœur !\n\n  Toutefois, il est dans l'Arc-en-ciel un fragment où palpite une lumineuse\nardeur intime et vers laquelle vont mes particulières prédilections. Pierre\nN o t h o m b l'épigrapha de ce beau titre symbolique : Poèmes à genoux.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2704, "texte": "                                   NOS    POÈTES                               249\n\n\n   De tout ce que l'idéal religieux donne de relief à une personnalité, de\ntendresse à une âme et de vaillance à une volonté, on peut en trouver la\ndémonstration dans ces prières d'un adolescent chrétien prosterné, confiant,\nattendri et enthousiaste, sous le regard de Dieu. Nuls transports factices. Pas\nde grandiloquence sonore, mais la simple offrande d'une âme admirable­\nment ductile aux influences mystiques.\n\n                 Je veux être humble, je veux être simple et doux,\n                 Je veux aimer sans phrase et veux croire à genoux\n                 Comme un petit enfant caressé par sa mère;\n                 Lorsque devant mes pas s'efface ma chimère,\n                 Je veux me résigner et prier Dieu tout bas ;\n                 Si Dieu veut me briser, je ne pleurerai pas ;\n                 Je veux aimer en lui tout ce que la nature\n                 A fait d'âme modeste ou de lueur obscure...\n\n  Guido Gezelle, à « l'âme » de qui sont dédiés ces vers, en eût apprécié le\nparfum d'enfantine candeur, comme Verlaine eût aimé, ainsi qu'un blanc\nsouvenir des heures rédemptrices de Sagesse, la « Rencontre » de l'Ame et\ndu Christ dans la communion matinale :\n\n                    Je lèverai mon front puéril vers vos livres,\n                    Et j'oublierai le monde dans ce baiser divin'.\n\n  Et, d'autre part, Dom Bruno Destrée, moine-écrivain dont Pierre\nNothomb a inscrit le nom en exergue de \" l'Epilogue \" de son livre, doit\nsourire de complaisance et de gratitude à ce reflet de « l'Arc-en-ciel >> déli­\ncatement appareillé vers lui :\n\n                 Seigneur ! j'ai bien changé depuis ce moment-là\n                 El mon langage même est devenu plus simple;\n                 Je sens que je suis bon, je crois que je suis humble,\n                 J'ai l'âme heureuse et je vous parle sans éclat.\n                 Par le morceau de pain que bénit à l'autel\n                 Le prêtre, et par le vin qu'un geste divinise,\n                 J'ai compris un matin, à genoux dans l'église,\n                 Que Dieu pouvait mêler à mon être le ciel.\n\n    Certes, Pierre Nothomb a beaucoup à apprendre — et quelque chose à\noublier. Il y a encore, chez lui, du flottement dans la technique, de l'impré­\ncision dans les termes, et, parfois, une gaucherie qui brusquement interrompt\nle cadencement du rythme. Ensuite, de-ci de-là, des réminiscences voilent\n l'originalité de la pensée.\n    Mais qui donc conquit d'emblée sa personnalité?\n    Tel qu'il est, l'Arc-en-ciel révèle, à l'actif de son jeune auteur, le don sacré\nde poésie et une facilité verbale qui ne demande qu'à être disciplinée. Et\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 788, "texte": "230                                DURENDAL\n\n\n\nsurtout, à côté du sens artiste, Pierre N o t h o m b possède le sens chrétien, et\npour le servir, ces facultés d'enthousiasme et de tendresse qui activent éter­\nnellement la nostalgie du divin et lui i m p r i m e n t des formes inédites.\n   Comment la venue d'un tel poète et la parution d'un tel livre ne réjoui­\nraient-ils pas — ainsi que la haute récompense de leurs modestes efforts —\nceux qui rêvèrent obstinément pour l'Idée chrétienne une expression d'art\nsans cesse alimentée et renouvelée par les réserves juvéniles?\n   P i e r r e N o t h o m b est de ceux à qui ses aînés peuvent transmettre avec\nconfiance le flambeau de l'Art catholique...\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  15 mars.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 251, "page_fin": 253, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Quatrième concert populaire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 298, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "Chronique Musicale\n\n                       Quatrième concert populaire\n   Suivant u n e louable coutume dont depuis plusieurs années déjà Sylvain\n Dupuis ne s'est point départi, l'un des quatre concerts populaires est con­\nsacré à l'audition intégrale d'un oratorio sacré ou profane. C'est ainsi que\nl'on entendit successivement aux Populaires le Roméo et Juliette de Berlioz, le\nSonge de Gérontius d'Elgar, le Chant de la Cloche de Vincent d ' I n d y , le Faust\nde S c h u m a n n (dont l'exécution fut admirable), le Paradis et la Péri au m ê m e\nauteur.\n   Cette a n n é e , Sylvain D u p u i s a fixé son choix sur le Délugeàe S a i n t - S a ë n s .\nDans la production artistique du maître français, production si a b o n d a n t e ,\nsi é t o n n a m m e n t variée et où tous les types d'expression musicale sont\nmagnifiquement représentés, le Péluge occupe incontestablement u n e place\nd'honneur, tenant un rang intermédiaire entre l'oratorio et le poème sym­\nphonique, car si ses proportions relativement restreintes ne justifient pas\ncomplètement la première appellation, la dignité suréminente du sujet\ntraité et l'ampleur épique des scènes qu'il retrace lui confèrent des significa­\ntions dépassant de très loin celles d'une s y m p h o n i e qui ne serait que\ndescriptive. Le prélude est devenu une page classique, dont la simple\nordonnance, l'architecture sobre et vigoureuse rehaussent encore la puis­\nsance expressive. Deux t h è m e s le constituent : le premier sombre, suppliant,\ns'affirmant dans une fugue sévère et concise, figure l'angoisse de l ' H u m a n i t é\nque Dieu a a b a n d o n n é ; le second, l u m i n e u x , pénétré d'exquise douceur,\nsymbolise le retour universel à Dieu et à la vie, le bienfait s u p r ê m e de\nl'espoir et du p a r d o n . Cette m ê m e opposition domine du reste tout\nle poème de Saint-Saëns et, source féconde de beauté et d'émotion, elle en\napparaît le grand principe inspirateur.\n   U n e des parties les plus impressionnantes du Déluge est sans contredit le\ntableau s y m p h o n i q u e du cataclysme géant, réalisé orchestralement avec une\nfougue superbe et une intensité picturale surprenante, m a r q u a n t l'envahis­\nsement progressif des eaux par un crescendo de sonorités qui, d'abord sourdes,\nmystérieuses et lointaines, s'amplifient peu à peu dans un véritable déchaî­\nnement de toutes les puissances de l'orchestre. La troisième partie ren­\nferme aussi des pages remarquables : c'est l'andante symphonique du début\nexprimant si bien le silence tragique qui pèse sur l'immensité déserte d'où\nen un radieux essor la vie universelle va bientôt renaître, c'est l'épisode\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3003, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\npoétique du message de la colombe, ce sont les ensembles majestueux et\nr a y o n n a n t s qui suivent la bénédiction de Dieu. Confiée à des interprètes de\nvaleur, M m e s Croiza et D u p r é , M M . Bourbon et Dua, vivifiée par la direc­\ntion énergique et compréhensive de Sylvain Dupuis, l'interprétation du\nDéluge fut imposante et suggestive à souhait. Deru se signala par le\nsentiment pur et profond avec lequel il joua la suave cantilène du\nPrélude.\n    L a seconde œuvre inscrite au p r o g r a m m e était la Sulamite de Chabrier,\npoème biblique conçu dans un style musical dont l'orientalisme très carac­\ntérisé et savoureux se trouve parfaitement approprié au texte de R i c h e p i n .\nL e chant passionné de la Sulamite, qu'enguirlandent discrètement des\nchœurs de femmes et où fleurissent des mélodies pleines de tendresse, se\ndétache sur u n e symphonie expressive d'un travail fort riche et délicat. La\nSulamite était poétiquement personnifiée par l'idéale interprète de Katkarina,\nM m e Croiza, dont la belle voix c h a u d e et prenante se prodigua en élans\npathétiques d'une pénétrante éloquence.\n    L e Kaisermarsch de W a g n e r , assez \"inutilement renforcé par l'adjonction\ndes c h œ u r s , terminait ce beau concert à l'issue duquel Sylvain D u p u i s fut\nchaleureusemant ovationné.\n\n\n\n\n                        Troisième Concert Durant\n   Le p r o g r a m m e de ce concert consacré à Beethoven comprenait deux\nœuvres du maître de B o n n .\n   En premier lieu, la partition d'Egmonl (1810), se composant de la célèbre\nouverture, suivie d'entr'actes, de mélodrames destinés à commenter musicale­\nment les situations pathétiques et aussi certains aspects caractéristiques ou\npittoresques de la tragédie de Goethe. Ces différentes pièces de musique de\nscène étaient reliées entre elles par une série correspondante de récits en\nforme de monologue que M m e Archainbaud déclama avec autorité, d'une\nbelle voix claire, généreuse et vibrante. L'orchestre de D u r a n t inter­\npréta VEgmont de façon soignée et consciencieuse avec le concours de\nM m e s Andriani et Ceuppens comme solistes du chant. A signaler parti­\nculièrement la chanson militaire de Claire, si savoureuse et primesautière,\net le Larghetto plaintif, l'épisode orchestral le plus noblement inspiré de la\npartition, où la mort de Claire est racontée.\n   L a seconde œuvre figurant au p r o g r a m m e , le Christ au Mont des Oliviers\n(solistes : M. et M m e Arthur P l a m o n d o n , M. Brétiny) fut composée par\nBeethoven en 1800, à l'âge de 3o a n s , mais ne fut publiée qu'en 1811.\nL'auteur de la Missa Solemnis semble s'y être étrangement fourvoyé et\nn'avoir point pénétré le sens d'une des scènes les plus sublimes de l'Evan­\ngile, celle où le Christ nous apparaît accablé sous l'écrasant fardeau des\nfautes h u m a i n e s et supplie son Père céleste d'éloigner de lui le calice des\ndouleurs. Beethoven la traite en pur style d'opéra, dans une langue musicale\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2960, "texte": "                            CHRONIQUE MUSICALE                                   253\n\n\nen absolue antinomie avec le texte sacré dont l'auguste gravité est travestie\nsous les formes vaines et inopportunes d'un air que chante le Séraphin\nenvoyé de Dieu, d'un duetto entre Jésus et le Séraphin, d'un terzetto entre\nJésus, le Séraphin et P i e r r e . L'exécution assez médiocre n'était pas de\nnature à rehausser l'intérêt de cette œ u v r e . On sait combien l'institution des\nconcerts D u r a n t nous est sympathique, combien nous apprécions le dévoue­\nment exemplaire de leur chef, le but élevé qu'il poursuit avec tant de persé­\nvérance et de courage. Mais, prenons-y garde, toutes les œuvres inconnues\nou oubliées des maîtres de la musique n'ont pas un titre égal à être mises en\nlumière, elles d e m a n d e n t à être choisies avec u n discernement sévère et\nl'utilité n'apparaissait pas d'attirer ainsi l'attention sur u n e profonde, regret­\ntable et assez inexplicable erreur d'un g r a n d génie.\n\n\n\n                Deuxième Concert du Conservatoire\n   P o u r fêter le centenaire de la naissance de Mendelssohn, M. T i n e l avait\ninscrit au p r o g r a m m e de ce concert la Symphonie italienne si généreusement\ninspirée d a n s la riante séduction de ses clairs paysages baignés de lumière,\net dont l'intense vitalité r y t h m i q u e , les continuels épanouissements d'allé­\ngresse, i n t e r r o m p u s u n instant par l'Andante qui a toute la gravité d'une\nprière, offrent un contraste si frappant avec la grâce pensive et l'ombre de\nmélancolie ossianique dont se voile la Symphonie écossaise. P u i s le Concerto\nde violon dont M. César T h o m s o n d o n n a u n e interprétation remarquable,\nse caractérisant par la pure noblesse de la ligne, la beauté sobre de l'expres­\nsion, la scintillante limpidité de la technique.\n   Ce p r o g r a m m e Mendelssohn était complété par la Feu-Ouverture de L a s s e n\ndont on goûta fort les belles expansions triomphales auxquelles vient\ns'enchaîner sous forme d*un épisode de tendresse le lied bien connu et\npopulaire : « J'avais rêvé », et par la s y m p h o n i e n° 7 de Raff intitulée\nDans les Alpes. Inférieure à la fameuse s y m p h o n i e Dans la Forêt que Gevaert\nfit entendre au Conservatoire en 1906, elle possède cependant de sérieux\nmérites de fonds et de forme, surtout dans la première partie (Wanderung im\n Hochgebirg) et dans la seconde (In der Herberge). L e seul reproche qu'on\npourrait lui adresser, c'est qu'elle m a n q u e en général de cohésion comme\naussi de cette puissance de suggestion évocatrice qui constitue la qualité\nmaîtresse d'une composition musicale purement descriptive. Inutile de dire\nque l'exécution de ces trois œuvres et n o t a m m e n t de l'Italienne fut, comme\ntoujours du reste au Conservatoire, une merveille de fusion, d'équilibre\nsonore, de clarté et de finesse.\n                                                          G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 254, "page_fin": 257, "titre_corps": "Conservatoire royal de musique de Bruxelles : Distribution des prix le 8 novembre 1908", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ch. Lagasse-de Locht", "ancre_debut": "Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles Distribution des prix le 8 novembre 1908", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 301, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "Conservatoire Royal de Musique\n                                    de Bruxelles\n\n\n\n             Distribution des prix le 8 novembre 1908\nDiscours prononcé par Ch. Lagasse-de Locht, second vice-président\n                 de la Commission de surveillance\n                      MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n                        IL y a quelques j o u r s , j'étais obligé d'adresser la parole, au\n                           nom du Gouvernement belge, à u n e grande assemblée\n                           réunie dans le vaste auditoire de la Sorbonne, à P a r i s , à\n                           l'occasion de l'ouverture et de la clôture du premier\n                           Congrès de la routé.\n                              Aujourd'hui, tout chemin ou toute route conduisant à Rome,\n                           me voici appelé à célébrer, u n e nouvelle fois, en quelques\n                           mots, la belle fête de la distribution des prix du Conser­\n                           vatoire royal de Bruxelles.\n   Q u a n d u n e profession fait du c o m m a n d e m e n t un devoir quotidien, les\njours d'obéissance, comme celui-ci, sont les b i e n v e n u s .\n   Ainsi, l'artiste qui tient souvent le bâton de chef d'orchestre n'est pas fâché\nde retrouver son pupitre d'exécutant et de soliste.\n   Le solo, qui m'est imposé par notre vénéré président M. Fétis et par nos\nchers collègues de la Commission de surveillance, ne me pèserait pas trop si\nje ne craignais, Mesdames et Messieurs, de vous distraire du double objel de\ncette cérémonie : l'histoire de notre cher Conservatoire p e n d a n t l'exercice\nécoulé; l'audition de nos courageux et distingués lauréats.\n   Cette histoire, cette audition vous intéressent, parce que vous êtes des\ndévots de la musique.\n   L'éminent professeur T i n e l a eu un mot très profond dans son beau dis­\ncours prononcé, le 25 octobre dernier, à l'Académie royale des sciences, des\nlettres et des beaux-arts de Belgique, sur Pie X et la musique sacrée : « de\nmusique confessionnelle, a-t-il dit, il n'y en a point ».\n   P o u r q u o i , cher maître?\n   Laissez-nous esquisser u n e réponse.\n   D'amour confessionnel, il n'y en a pas non plus, si bien que la musique\nétant le c h a n t de l'amour, elle est de toutes les confessions comme l'amour\nlui-même.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "         CONSERVATOIRE ROYAL DE MUSIQUE DE BRUXELLES                        255\n\n\n   Je vous en prie : ne parlons point ici de l'amour qui fait rire et pleurer sur\nterre. Nous sommes dans les régions sereines de l'art. L'amour y triomphe\nsous bien des formes : amour du travail, de l'art, de la science, de la vertu,\nde la solidarité, de la fraternité, de l'humanité; amour de la beauté et de la\nbonté, du sacrifice; amour de l'idéal; amour du Christ, l'idéal réalisé aux\nyeux de Bach, de Leibnitz, de Pasteur et de maints autres créateurs de\ngénie.\n   La musique chante tout cela; elle le chante merveilleusement, mieux que\nn'importe quel art.\n   Ah! elle chante faux si d'aventure elle célèbre l'amour exclusif de soi,\nl'amour cacophonique. La musique serait-elle, depuis toujours et à jamais,\nune reine, si elle n'avait le front ceint de la couronne étincelante des divines\nharmonies?\n   Dans ce Palais royal de la musique, vous le savez, Mesdemoiselles et Mes­\nsieurs, l'amour du travail connaît des jours de déception, où il semble que le\ndésarroi de la lassitude et le marasme du découragement atteignent les\nextrêmes profondeurs de l'être humain.\n   Sursum corda ! Elevez vos cœurs ! Voyez les joyaux qu'un labeur sans bornes\nfait découvrir dans ce Palais.\n   A l'occasion du soixante-quinzième anniversaire de la fondation du Con­\nservatoire royal, notre maître Gevaert a reçu le grand-cordon de Léopold II\npour le Congo et, mieux encore, Sa Majesté a daigné le créer baron.\n   C'est là une décoration familiale qui rappellera à ses descendants et à la\npostérité une carrière superbe ; elle est comme une fille magnifique issue d'un\nmariage d'inclination conclu entre une haute imagination et un jugement\nsain, sous l'influence d'une âme tendre et fière, d'un esprit élevé et jovial,\nd'une volonté forte et tranquille.\n   Notre cher et savant président M. Fétis, dont le centenaire va se rappro­\nchant paisiblement, a été promu grand-officier de l'Ordre de Léopold.\n   Il y a longtemps, depuis son illustre père, que la musique l'a gratifié d'un\nfief dont la possession ne lui a jamais été contestée et ne saurait l'être.\n   Tinel, savant contrepointiste, compositeur de premier ordre, exécutant\net philosophe de grand mérite, a été nommé commandeur de l'Ordre de\n Léopold.\n   Cornélis, Guidé, Gilson, mon vieil ami Jacobs, tous des maîtres, promus\nofficiers.\n   Systermans et Van Dam, l'un et l'autre chevaliers servants de la belle\nmusique, nommés chevaliers de l'Ordre de Sa Majesté.\n   Mlle Jeanne Tordeus, dont la haute distinction s'est effacée, trop tôt, aux\nyeux du public, pour se cacher et cependant reluire, d'un doux éclat, au sein\nde l'intimité, a reçu la croix civique de première classe.\n   Wouters, érudit, compositeur et professeur de haut talent, a de même été\nhonoré par cette belle décoration.\n   Bouault a reçu la croix de deuxième classe.\n   Mme Cornélis, qui fut une élève brillante et qui reste un professeur d'un\n dévouement sans bornes en même temps que la mère infatigable d'une lignée\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": "256                                  DURENDAL\n\n\nd'artistes; Cornélis, F o n t a i n e , Jacobs, n o m m é tout récemment chevalier de\nl'Ordre de Sainte-Anne de Russie, S a m u e l , Van Ruyssevelt et Vermandele\nont reçu la mé laille civique de première classe. De Vestibule a o b t e n u la\nmédaille civique de troisième classe.\n    Non seulement le Conservatoire royal anoblit, décore et honore les vies\namoureuses de l'art : il les conserve en vérité! Grâce à Dieu, nous n'avons\naucun décès à signaler durant l'exercice écoulé.\n    Le Conservatoire est aussi, oserais-je le dire? comme un m o n a s t è r e . Oui,\n Mesdames et Messieurs, un monastère d a n s lequel reposent les livres, les\nmanuscrits et les instruments précieux d'une bibliothèque et d'un musée\nincomparables.\n    Il y a pour former, étendre, entretenir et cataloguer ces collections\nuniques, deux h o m m e s uniques aussi, j'allais dire deux moines sacrifiant l e u r\nvie à l'amour de la science : j ' a i n o m m é W o t q u e n n e et Mahillon.\n    L e troisième volume du catalogue de notre bibliothèque vient de p a r a î t r e .\n11 comprend la description, très bien o r d o n n é e , des ouvrages catalogués sous\nles n o s 8212 à 12170.\n    U n e partie de l'ancienne collection Snoeck, de G a n d , composée de quatre\ncent sept instruments fabriqués en Belgique p e n d a n t les XVIe XVIIe et\nXVIIIe siècles, a été achetée pour 30,000 francs et transférée gratuitement à\nnotre Musée par un Mécène qui n'en est pas à son premier coup de générosité\nardente : M. L o u i s Cavens. Qu'il reçoive ici, avec l'expression de toute notre\nreconnaissance, le témoignage de l'admiration de tant d'érudits et d'amateurs\nqui s'en vont, de par le m o n d e , raconter les gloires du Conservatoire\nroyal.\n    Ce nous est u n e autre et bien agréable mission de remercier M. Guillaume\n Charlier d'avoir institué, en souvenir de feu M. H e n r i Van Cutsem, le prix\nspécial de 1,000 francs attribué annuellement aux lauréats de la classe de\nvioloncelle qui ont obtenu un premier prix dans le concours d'une des quatre\n années antérieures.\n    Le jury, composé de M M . Gevaert, président, Beyer, P r i n c e de C a r a m a n ,\n Collart, notre très distingué collègue, Massau, a accordé le prix à\n M . De Vlieger, premier prix avec la plus grande distinction en 1904,\n à la suite d'une très bonne exécution des variations symphoniques de\n Boellmann.\n    J e ne vous redirai point, Mesdames et Messieurs, les heures exquises que\n nous avons passées ici à entendre des œuvres de choix exécutées par un\n orchestre et par des chœurs chez lesquels la conscience de l'exécutant le dis­\n p u t e au souffle enflammé que suscite le contact intime avec l'étincelle créa­\n trice du génie.\n    T o u t e s et tous nous avons éprouvé, que de fois en cette salle! le frisson\n d'art, le frisson amoureux de la chaste B e a u t é . La m u s i q u e et sa sœur l'élo­\n quence écrite ou parlée, l'éloquence en prose ou en vers sont à peu près\n seules capables de le provoquer. L a peinture, la sculpture apparaissent plus\n froides; l'architecture, le plus complet mais le plus ingrat des arts, n'émeut\n à ce point que très rarement.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "          CONSERVATOIRE          ROYAL D E M U S I Q U E D E B R U X E L L E S         267\n\n\n\n   S'il m'est permis de glisser ici u n souvenir personnel : j'ai éprouvé ce\nfrisson d'art subit, empoignant, si total et si profond que les larmes jaillissent\ndes yeux, dans u n seul m o n u m e n t , Sainte-Sophie de Constantinople, sous la\ncoupole toute resplendissante des lumières célestes.\n    E h b i e n ! celles et ceux d'entre vous qui ont eu la chance de se laisser\ntenter par l'annonce, trop modeste, d'une audition de la classe préparatoire\nde chant choral dirigée d'une façon remarquable par Marivoet, n'ont pu\ns'empêcher de frissonner d'enthousiasme çà et là, en entendant la messe à\ntrois voix d'enfants composée l'an dernier, pour la basilique de N o t r e - D a m e\nde la Treille, à Lille, par le Maître Gevaert toujours j e u n e , toujours ardent,\ns'en allant ainsi sur le chemin de l'immortalité.\n    D e u x h o m m e s parmi vos professeurs, Mesdemoiselles et Messieurs, sui­\nvent, toutes proportions gardées, la m ê m e voie étroite de la célébrité. Ils\nvous y conduisent avec une maîtrise incomparable : De Greef, au p i a n o ;\nDesmet, pour le c h a n t . Ce sont des chefs d'école et d'écoles désormais\nillustres dans le m o n d e .\n    Ils vous enseignent mieux encore que le piano et le c h a n t ; vous apprenez\nd'eux et de leurs collègues la méthode de bâtir u n e vie d'ordre élevé.\n    Longfellow a chanté cette méthode d a n s u n e poésie délicieuse : The Buil­\n ders, Les Bâtisseurs.\n    L a vie basée sur l'intérêt exclusif, fût-elle même géniale, est u n e fleur trop\n vite flétrie, d o n n a n t un fruit d'une a m e r t u m e désespérante.\n    Au contraire, le p u r amour, tel qu'il fait vibrer depuis des siècles l'huma­\n nité sur la voie royale du P r o g r è s , rend immortelle la vie la plus h u m b l e , lui\n fait porter les fruits savoureux d'un t r i o m p h e modeste ou d'une sainte\n résignation.\n    Assurément, ce n'est point le vulgaire intérêt, c'est l'amour de l'art, de la\n science, du travail qui donne à votre illustre directeur, à vos éminents p r o ­\n fesseurs, la patience d'entourer de soins incessants votre éducation musicale.\n    Marchez donc sur leurs traces avec courage, avec amour, avec sincérité.\n    Vous vérifierez sûrement la profonde et réelle vérité de ces mots du\n Dante :\n    Perché si fa, montando, piu sincero (1).\n    « Oui, l'amour, en s'élevant, devient plus sincère. »\n\n\n\n\n   (1) Divina Comedia. Il Paradiso.   Canto decimo quarto.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 258, "page_fin": 262, "titre_corps": "Chronique théâtrale parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Chronique théâtrale parisienne JE ne suis pas de ceux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 305, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 3020, "texte": "Chronique théâtrale parisienne\n\n                      JE ne suis pas de ceux qui reprocheraient à M. Jules Bois de\n                         nous avoir d o n n é dans la Furie que vient de représenter\n                         la COMÉDIE-FRANÇAISE un « Héraclès furieux » qui n'a rien\n                         de c o m m u n avec celui des grands tragiques grecs; il sem­\n                         ble qu'il est au contraire excellent d'infuser u n sang nouveau\n                         dans ces vieux corps de colosses héroïques, et que c'est\n                         faire un effort méritoire vers l'originalité que de transfor­\n                         mer les \" Hippolyte-porte-couronne \" d'il y a vingt siècles\n                        en des « Hippolyte-porte-symbole ». L'auteur a d o n c eu\n raison de n o u s montrer un Héraklès dressé contre Z e u s , annonciateur de\n nouveaux principes divins mais victime à son tour de divinités plus anciennes\net plus redoutables, les dieux et les déesses d'Egypte qui lui avaient donné\nle pouvoir mystérieux de vaincre tous ses ennemis mais qui, du moment qu'il\ncherche à faire le b o n h e u r des h u m a i n s i n d é p e n d a m m e n t des rites sacrés se\nretournent contre lui, et le changent en fou furieux meurtrier de sa femme et\nde ses filles. A ne rien céler, cette conception m'a un peu étonné de la part\nde M. Jules Bois que j ' a i connu jadis plus que respectueux à l'égard du\npanthéon é g y p t i e n ; mais, hélas! nous changeons tous en quelques quinze ou\nvingt ans, et il est possible que cet ancien prêtre d'Isis ait au fond de son\ncœur renversé la statue de sa déesse pour adorer de n o u v e a u x fantômes (la\nP a i x parfaite et le Travail absolu ne sont-ils pas plus irréels encore que\nl'épouse-sœur d'Osiris?) en attendant peut-être qu'il revienne, c o m m e a fait le\ngrand et cher poète Albert J o u n e t , aux croyances de son enfance. Quoi qu'il\nen soit, on peut regretter que l'auteur n'ait pas plus clairement exprimé ce\nqu'il avait à cœur de d i r e ; psut-être a-t-il craint de trop désorienter, ou pour\nmieux dire de trop orienter son public en le lançant d a n s le tourbillon des\ncosmogonies asiatiques, mais il a rendu bien obscurs pour le c o m m u n des\nspectateurs les revirements de son héros; on ne voit pas assez nettement que\ncette compagne énigmatique qui l'accompagne depuis l'Egypte est la\ndépositaire des vengeances d'Isis, et que si elle se transforme en Furie\nsoufflant dans l'âme du T u e u r de monstres la soif bestiale de détruire, c'est\npour le p u n i r de sa révolte contre les Mages du Nil. E n somme c'était là une\ntrès belle idée à laquelle il n'a m a n q u é qu'une exécution digne d'elle, et par\nce mot je fais moins allusion aux vers du poète qu'à la mise en scène vrai­\nment peu satisfaisante de la Comédie-Française. P a u l Mounet si merveilleux\ndans les rôles « qui lui vont » est exécrable dans certains personnages dont\nil ne devrait j a m a i s se charger (Titus, par exemple, dans Bérénice) et\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3631, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                     259\n\n\nl'Héraklès de la Furie est un de ceux où, peut-être bien par sa faute, car le\nrôle devrait lui convenir, il m'a paru aussi fatigant que possible. Ajoutez à\ncela q u e le reste de l'interprétation était q u e l c o n q u e , les décors prétentieux,\nla figuration médiocre, et vous plaindrez avec moi le pauvre auteur à qui on\na fait attendre près de six mois cette piètre révélation.\n   Si la g r a n d e sœur est allée à l'ultra-antique, le jeune frère, c'est de\nI'ODÉON que je parle, s'est rejeté vers l'infra-moderne avec u n e comédit\nde M M . Pierre Véber et Serge Basset, Les Grands, qui ne se passe pas\nencore, puisque les potaches ne sont que des candidats à l'existence. Il\nfallait une réelle habileté pour tisser u n e intrigue intéressante dans ce m o n d e\nde rhétoriciens et de philosophes (c'est toujours a m u s a n t de se dire qu'on a\nété philosophe à 16 ans et qu'on ne l'a été qu'à cet âge-là), et il faut compli­\nmenter les auteurs et de cette habileté et de la nouveauté m ê m e de leur\nsujet; il est rare qu'on mette à la scène des collégiens, sinon pour leur faire\njouer des saynètes dans le genre de Toto chez Tata, et la pièce de l'Odéon est\nje crois une des premières qui parle sérieusement de ces chevaliers du temps\npeu sérieux. Peut-être est-ce de cette dissonance que vient le léger malaise\nqu'on éprouve aux pièces de ce genre et que souligne l'âge souvent mûr des\nacteurs déguisés en é p h è b e s ; en e n t e n d a n t tous ces demi-gosses rivaliser de\npréoccupation chevaleresque pour l'honneur des d a m e s , on a envie de les\nrenvoyer à leurs thèmes et à leurs versions. Bien préférable, en somme, à\nmon avis tout au moins, est la grande machine sur Beethoven du jeune poète\nR e n é F a u c h o i s , que ce m ê m e ODÉON vient de dresser ; même si l'on en\ntrouvait l'affabulation u n peu lente, il y resterait toujours l'admirable\n musique du vieux maître dont la Direction a eu l'excellente idée d'entourer\nl'œuvre; que ne pardonnerait-on à qui nous fournit une aussi précieuse\noccasion de nous bercer sur les flots de cet océan d'harmonie?\n   Sarah Bernhardt venant de rentrer à P a r i s , j'ai été curieux de revoir\nl'Aiglon (que voulez-vous? puisque Chantecler ne veut pas faire kokoriko!\nfaute de gallinacés, on avale des rapaces d i u r n e s ! ) et je ne m'en suis pas\nrepenti, bien qu'il soit pénible de voir le poids des ans peser chaque fois un\npeu plus sur notre g r a n d e tragédienne. A h ! comme il serait sage de se retirer\nen pleine gloire, en ne laissant au public que le souvenir d'une voix\nd'or divine, et d'une sveltesse impeccable. D'ailleurs, le spectacle était bien\nmis en scène et les autres rôles tenus d e façon suffisante : un F l a m b e a u\nénergique et un Metternich cauteleux; d a n s un personnage secondaire j'ai\nretrouvé u n excellent acteur de l'Odéon, D u a r d , dont je ne comprends\nvraiment pas qu'Antoine se soit séparé. Q u a n t à la pièce, eh bien, elle\nse tient, le vers est sonore, la tirade fiévreuse, la péripétie habile et le jeu de\nscène grandiose. J u s q u ' à l'hallucination du vieux renard diplomatique causée\npar le petit c h a p e a u de l'Autre qui, aux feux de la r a m p e , ne finisse par\npasser. Mais c o m m e ce serait curieux, tout de m ê m e , si les érudits venaient\nnous prouver que le fils du G r a n d H o m m e était au fond b e a u c o u p plus fier\nde sa h a u t a i n e descendance Lorraine H a b s b o u r g que de sa petite origine\ncorse !\n   Or sus, laissons là les reprises, encore que certaines soient de haute valeur :\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3742, "texte": " 260                                     DURENDAL\n\n\n Antigone de Meurice et Vacquerie (COMÉDIE-FRANÇAISE) garde u n reflet de la\n beauté sophocléenne, et le Juif polonais, d ' E r c k m a n n - C h a t r i a n (RENAISSANCE)\n me semble bien près d'être un chef-d'œuvre, et revenons aux nouveautés des\n théâtres non officiels, lesquelles valent bien parfois des Grands ou des Furie.\n Il est peut-être bien tard toutefois pour parler de la Femme X... d'Alexandre\n Bisson, qu'on joue encore à la P O R T E - S A I N T - M A R T I N , d ' a u t a n t que la pièce\n ne s'élève pas fort au-dessus de l'émouvant un peu m é l o d r a m a t i q u e , mais la\n Route d'Emeraude, que J e a n R i c h e p i n a tirée d u beau roman de Demolder pour\n le VAUDEVILLE, est, tout au contraire, à la fois toute récente et d'une h a u t e\n tenue littéraire. Ce n'est pas aux lecleurs de Durendal qu'il faut faire l'éloge\n de leur compatriote, l'auteur des Contes d'Yperdamme et de tant d'autres livres\n déjà célèbres; qu'il me suffise donc de dire que le vers sonore et habile d u\n dernier académicien français a été digne de la prose colorée du romancier\nflamand; R i c h e p i n se trouve d'ailleurs à l'aise d a n s ce milieu savoureux et\np l a n t u r e u x des P a y s - B a s , où l'on s'attend toujours à voir paraître ses gueux,\nses chemineaux et ses flibustiers. J'ajoute que la pièce a été montée avec soin\npar P o r e l , et que M l l e Carlier, dont le public apprécie la beauté, s'y est taillé\n u n succès d e b o n aloi.\n    L e théâtre étranger continue à envahir le boulevard parisien (juste retour,\n monsieur, des choses d'ici-bas !). E t il l'envahit le front haut, sans fard et s a n s\nm a s q u e ; j ' e n t e n d s que ce ne sont pas seulement des traductions, mais des\nœuvres en langue originale que les théâtres se mettent à nous donner, de\nl'anglais l'an dernier, de l'italien n a g u è r e , de l'allemand aujourd'hui. Et n'en\nconcluez pas que les Français soient devenus polyglottes; ce serait d'abord\ncontraire aux inscriptions q u e certains maniaques griffonnent sur tous nos\nm u r s : « N ' a p p r e n o n s que l'esperanto! Q u e les congrégations expulsées\nenseignent l'esperanto! » Déduisez-en simplement qu'il y a à P a r i s des\ncolonies de sujets de Shakspeare ou de D a n t e et de compatriotes de Gœthe\nassez n o m b r e u s e s pour constituer le public au moins de quelques représen­\ntations. C'est ainsi que le Schauspialhaus de Dusseldorf est venu n o u s révéler\nau THÉATRE-MARIGNY, avec les d r a m e s d'Ibsen que n o u s connaissons depuis\nlongtemps, diverses œuvres q u e nous ignorions, la Medea d e Grillparzer et la\nVit de l'homme d'Andrejew. Ces représentations en langues barbares n'empê­\nchent d'ailleurs pas les traductions en dialecte i n d i g è n e . L e T H É Â T R E DES\nARTS a monté avec sa conscience habituelle le drame u n p e u déjà vu, mais\nprenant q u a n d même que Robert d ' H u m i è r e s a tiré d'un r o m a n espagnol\nde T a l o n , la Marquesita, le THÉÂTRE SARAH BERNHARDT n o u s a révélé la. Fille\ndes Rabenstein de W i l d e n b r u c h et, enfin, le THÉÂTRE F E M I N A a d o n n é avec\ngoût u n conte de G r i m m , Perce-neige et les sept gnomes, que M l l e Dortzal a fort\nhabilement aménagé en féerie j o u a b l e ; mais peut-être pour ce genre de pièces\nfaudrait-il appeler toutes les ressources de la figuration et de la machinerie\nm o d e r n e s ; les « Cendrillons » quand elles quittent le style naïf des P e r r a u l t ,\nd e m a n d e n t l'enchantement des musiques, des danses et des projections\nlumineuses.\n  J e ne vous ai parlé jusqu'ici que de pièces sérieuses, mais ne croyez pas\nque par ces t e m p s de carnaval le d i e u Jovial et la déesse Bouffonne aient\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3826, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                   261\n\n\nperdu leurs droits. E n sus des pures farces, d'ailleurs a m u s a n t e s , comme\nUne grosse affaire d ' H e n n e q u i n et Véber a u x NOUVEAUTÉS, Monsieur Zéro de\nGavault et M o u é z y - É o n au PALAIS-EOYAL, Ce cochon d'enfant d'André de L o r d e\net R a p h a ë l e à CLUNY, nous avons pu savourer quelques spectacles très gais.\nLes Jumeaux de Brighion de M. Tristan Bernard, en dépit de leur titre anglais,\nsont u n e adaptation des Ménechmes de P l a u t e , que le T H É A T R E ANTOINE a eu\nraison de jouer pour son c o m p t e ; un excellent acteur, Janvier, a finement\nrendu à la m o d e r n e la silhouette du parasite a n t i q u e d a n s ses courses aux\ntriclinia hospitaliers, et les esclaves du vieux maître latin n'ont pas perdu de\nleur gaieté sous les costumes de grooms, de maître d'hôtel et de gâte-sauce\ncontemporains. D a n s u n genre moins truculent, le choix peut hésiter entre\n Trains de luxe d'Abel H e r m a n t , Quatre fois vingt-huit de R o m a i n Coolus et\nl'Ane de Buridan de R . de Fiers et Caillavet, sans oublier u n e brève comédie\nde Courteline et Wolf : J'en ai plein le dos de Margot. Celle-ci, que joue la\n RENAISSANCE, est u n e étude de psychologie très fine sous des apparences de\ngros comique, c o m m e il arrive souvent avec Courteline. Cette b o n n e grosse\n Margot, d o n t son a m a n t déclare à tout instant qu'il en a plein le dos, et qui\n p o u r t a n t devient l'objet de sa jalousie la plus féroce dès qu'elle l'a pris au\n m o t . . . avec son meilleur ami, constitue u n exemplaire d'humanité point très\n relevé certes, mais d'autant plus naturel, et l'amant, tour à tour muffle et\n brutal, est un d i g n e frère dans son genre de Lidoire et de B o u b o u r o c h e .\n     Les trois autres comédies sont plus considérables... pour le nombre d'actes.\n Mais j'ai peur q u ' a u c u n e ne vaille, p o u r la saveur, la pochade de Courteline,\n même l'Ane de Buridan du GYMNASE qui me semble être la plus fine, sinon\n la plus neuve, le type de l'irrésolu a y a n t déjà fort servi. Celle de Coolus qui\n se joue aux BOUFFES-PARISIENS met en scène u n e b o n n e belle-mère, u n e\nbelle-mère idéale qui ne pense qu'à faire le b o n h e u r de sa fille et de son\n gendre, et à les reconcilier quand ils se brouillent, et pour contraire à la\nn o r m e que soit ce type, il n'en peut pas être pour cela dit original; de plus\ncomme rien dans les péripéties de la pièce ne sort de l'ordinaire, et que le\ndialogue, en dépit d'une certaine tension, pour ne pas dire prétention, ne\nrecèle pas des mots bien éclatants, le spectacle n'est pas de ceux qui\nsemblent s'imposer à l'attention de la génération prochaine. Trains de luxe,\nnon plus, que joue le THÉÂTRE R É J A N E , ne me semble pas devoir révolu­\ntionner l'art dramatique ; la pièce met en scène de plastronnants personnages\nappartenant, nous dit-on, à ce m o n d e des cours qui hante les hôtels de la\nCôte d'azur, mais dont l'allure est celle de l'opérette genre : la Grande-\nDuchesse plutôt que du drame genre : les Rois en exil; il y a là n o t a m m e n t u n e\ninfante de je ne sais plus quel pays qui en remontrerait à une autre g r a n d e\ndame de la cour d ' E g y p t e (c'est à M m e P u t i p h a r que je pense) pour la façon\nvictorieuse dont elle met à néant les résistances d ' u n Joseph m o d e r n e , le\njeune Arequipa, fils d'un président de république américaine; et c'est une\naventure dont on peut sourire, et même rire, mais enfin qui n'est pas sans\nlaisser u n sentiment de gêne. O n n'y peut a p p r o u v e r sans réserve que le jeu\nde M m e Réjane d a n s le p e r s o n n a g e de cette princesse autoritaire, comme\ndans la pièce des Bouffes, celui de M lle Leriche qui incarnait la belle-mère\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3135, "texte": "262                                   DURENDAL\n\n\np a r a n g o n ; faut-il ajouter que dans celle-ci débutait, sous le n o m de Juliette\nClarens, u n e j e u n e fille du m o n d e dont les gazettes ne se sont p a s privées de\npréciser le n o m , la famille, l'âge, les relations, la situation de fortune, etc., etc.\nCe sont-là détails qui n'intéressent guère l'art d r a m a t i q u e p r o p r e m e n t dit.\nToutefois, ils ne sont pas indifférents à la profession dramatique, et l'on peut\ndire, puisque l'occasion s'en présente, qu'il serait fort à désirer que ces recrues\nvenues d'un rang social plus élevé améliorassent la qualité d u monde des\nthéâtres. L a charitable M lle D u d l a y , par exemple, a fondé u n e œ u v r e , à\npremière vue bizarre mais pourtant très utile, qui consiste à fournir aux\njeunes actrices les toilettes élégantes que leurs rôles exigent, que leurs\ndirecteurs refusent et qu'elles ont parfois alors tentation de se faire allouer\npar de généreux gentlemen. Assurément il ne serait pas impossible de\nséparer plus nettement qu'aujourd'hui le m o n d e de la galanterie et celui du\nthéâtre, et de faire q u e nos c h a r m a n t e s actrices imitent leurs consœurs\nanglaises, lesquelles, même les chanteuses et danseuses de café-concert, obser­\nvent hors de la scène toutes les convenances, et finissent par faire de légitimes\népouses et de louables mères de famille.\n    E t p e n d a n t ce temps, comme bien vous pensez, en dépit des frimas,\ndes neiges, des bourrasques, car ce mois de février fut déplorablement\nfantasque, les cirques ont continué à faire piaffer leurs fringants étalons, les\ncinématographes à faire tourner les films cocasses ou terribles, le Châtelet à faire\névoluer un dirigeable à p r o p o s des Aventures de Gavroche, et les autres\ng r a n d s Music-halls à faire défiler dans des flots de lumière électrique leurs\nbataillons de ballerines et de figurantes. Il semble que ce soit un excellent\ncalcul au point de vue professionnel de monter au début de la c a m p a g n e\nthéâtrale u n e luxueuse revue-ballet comme celles des Folies-Bergère ou du\nMoulin-Rouge, on en a pour toute l'année! P o u r les théâtres à-côté, c'est le\ncontraire, le spectacle change presque aussi rapidement qu'au Cinéma.\nEn Camarades de Colette Willy qui pourtant avait de l'intérêt (on ne peut nier\nque cette autrice est, en tant qu'autrice, tout à fait remarquable) n'a pas tenu\nl'affiche à la COMÉDIE ROYALE, ni la Chaîne au théâtre de I ' Œ U V R E et je ne sais\nsi Un Concert chez les Fous d'André de L o r d e au GRAND-GUIGNOL plaira\nlongtemps au public. L e Théâtre d'Initiative a d o n n é u n e a m u s a n t e revuette\nde M. R o u q u e t t e ; on sait que les Parisiens raffolent de ce genre de\nspectacle a n o d i n , et que tous ces petits théâtres à-côté, Capucines, Diable-au-\nCorps, Tréteau Royal en d o n n e n t u n e . Mon Dieu, ce n'est peut-être pas u n\ngenre absolument m é p r i s a b l e ; les comédies d'Aristophane n'étaient en\nsomme que des revues de fin d'année, avec le génie en plus.\n\n                                                                        HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 263, "page_fin": 269, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Le Fruit défend", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 310, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2748, "texte": "LES LIVRES\n\n\n Le Fruit défend U, par H E N R Y VIGNEMAL. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n     M. H e n r y Vignemal vient de publier u n nouvean roman : Le Fruit défendu.\n C'est son cinquième volume depuis 1899 et l'on ne peut qu'admirer u n si\n beau labeur, surtout q u a n d on songe à la conscience avec laquelle sont\n toujours écrits les livres de cet a u t e u r .\n    L e milieu a u n e g r a n d e influence sur M . V i g n e m a l . Selon les p a y s où sa\n vie s'est écoulée, il nous a menés jadis avec Vain effort dans les F l a n d r e s , avec\n Méprises tragiques dans les b r u m e s de la H o l l a n d e , en F r a n c e et au P o r t u g a l\n avec le Double Jeu, et la Chaîne.\n    Aujourd'hui, c'est clans R o m e qu'il nous conduit, et il nous en fait voir\n avec, sa plume délicate et attentive aux moindres choses tous les aspects\n divers. A chacune de ses lignes on c o m p r e n d que son œuvre a été conçue et\n chèrement développée dans le décor qu'elle évoque. Peut-être bien que\n l'aventure qu'elle nous conte, la passion d'un h o m m e pour la femme de son\nfrère, n o u s rappelle un peu trop celle du Double Jeu et n'est pas tout à fait\n neuve. Il faut pourtant reconnaître que l'auteur a incontestablement su la\nrendre nouvelle en mettant dans les âmes toutes m o d e r n e s de ses person­\nnages un reflet des âmes de la Renaissance, où se mêlaient tant de violence\net tant de raffinements.\n    Ce Fruit défendu que vient de nous donner, pour notre plus g r a n d e joie,\nnotre compatriote, est certainement le plus vivant de ses r o m a n s . Est-ce\nl'influence du ciel italien? On y retrouve quelque chose de la manière de\nGabriel d ' A n n u n z i o . Il en a souvent le lyrisme et, comme lui, bien souvent,\nil associe à ses sensations et à ses descriptions de savoureuses idées d'art,\nd'amour et de mort.\n    Ce qu'il faut louer surtout, c'est la forme véritablement irréprochable de\nce livre; on peut affirmer qu'il en est peu de nos jours qui soient aussi bien\nécrits et que M . Vignemal n'a jamais fait mieux. C'est d'autant plus a p p r é ­\nciable que généralement les écrivains s'habitueiTt vite, quand ils produisent\nbeaucoup, à négliger leur style. M. Vignemal garde pour le sien tous ses\nsoins et ses premières tendresses; il a quantité de mots originaux, de r a p p r o ­\nchements inattendus qu'on ne trouve guère que dans les premières œuvres\ndes artistes. Il faut tout spécialement signaler, pour le précieux plaisir qu'ils\ndonnent, les chapitres intitulés : Cor cordium, Amare et servire et celui sur la\nMort de Léon XIII où il y a un couplet sur les eaux et les fontaines de R o m e ,\nqui est u n petit chef-d'œuvre.                                                      G. D ' A .\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3588, "texte": "264                                       DURENDAL\n\n\n\nPetit Manuel de l'Amateur de Bourgogne, par MAURICE DES\n   OMBIAUX. — ( B r u x e l l e s , Van Oest.)\n    L e vin est, si l'on en croit P l a t o n , le plus beau présent que Dieu ait fait\n aux h o m m e s . C'est aussi l'avis de M. Maurice des O m b i a u x . Avec Macedo­\n nius il s'écrierait volontiers : « Q u e m'importent les consuls et leurs fais­\n ceaux, quand j'ai le verre à la main ! » Son Petit Manuel passe en revue toute\n la littérature a n c i e n n e et m o d e r n e d e la vigne : il cite doctement P a l l a d i a s ,\n Agathias, P a u l le Silentiaire, Hafiz, Omar K h a y g a m , H o r a c e , Baudelaire,\n Glatigny, E d m o n d Picard, qui signe avec orgueil : suppôt de la dive bou­\nteille. Avec u n e assurance à faire pâlir les économistes, M. des Ombiaux,\ncomme s'il était besoin de justifier un si noble culte, affirme d'ailleurs que le\ndegré de civilisation d'un p e u p l e est toujours p r o p o r t i o n n é à la qualité et à la\nquantité des vins qu'il c o n s o m m e ; conteste qui voudra, nous en croyons\nl'auteur sur parole.\n    P o u r lui, c'est au b o u r g o g n e surtout qu'il dédie son lyrisme. Avec quelle\npiété communicative il parle des sanctuaires d e la C ô t e - d ' O r ! T o u t son livre\nn'est qu'un h y m n e à la gloire des clos sublimes. Il n o u s dit leurs fastes, leurs\nvertus, les vicissitudes de leur r e n o m m é e et jusqu'à leur rôle historique. N o u s\nsavons, grâce à lui, q u e L o u i s X I tenait p o u r le Volnay, L o u i s le G r a n d\npour la R o m a n é e , qui était tout à la fois, au dire d'un archevêque, d u velours\net d u satin en bouteilles; Louis le Bien-Aimé pour le B e a u n e , cher aussi à\nE r a s m e ; Napoléon pour le Chambertin et Victor H u g o pour le P o m m a r d ;\net que tous avaient également raison. E t M. des O m b i a u x avance que c'est le\nVolnay qui suggéra à Louis X I tant de ruses contre son cousin le T é m é r a i r e ,\net que Charlemagne dut peut-être au Corton l'empire d'Occident, et que c'est\nle B e a u n e qui retint si longtemps les papes en Avignon, et que quelques bou­\nteilles de Chambertin, savourées au colloque d e Poissy, nous eussent é p a r g n é\nla Saint-Barthélemy.\n    M. des O m b i a u x n'a pas son pareil pour célébrer les couleurs, les parfums\net les goûts du b o u r g o g n e . Il prodigue aux novices les conseils de sa longue\nexpérience, enseigne où c o m m e n c e l'abus, r e c o m m a n d e le b o n choix d u four­\nnisseur et du tireur de vins, blâme l'indigestion, étudie la cuisine contempo­\nraine et l'art difficile d e boire d u b o u r g o g n e . Cet art comporte u n sentiment\ndélicat des n u a n c e s , l'ordonnance des vins dans u n repas variant suivant le\ntemps, le décor, les convives, les mets, la saison. E t le livre se clôt p a r u n\nchapitre vraiment triomphal sur « la partie de bourgogne », qui élève le\nbuveur, rompu à l'esthétique d e la dégustation, jusqu'aux régions les plus\nh a u t e s de l'art.\n    « L e bourgogne, conclut M. d e s O m b i a u x , est la plus belle louange d e\n Dieu. » Ce vin n'est point ingrat : il a décoré son chantre du mérite agricole.\n Et c'est bien fait.                                                                   M. D .\n\nM a î t r e A l i c e H é n a u t , p a r PAUL ANDRÉ. Pièce en trois actes. — ( E d i .\n  tion de la Belgique artistique et littéraire.)\n  J e ne sais si le succès a accueilli cette pièce au T h é â t r e c o m m u n a l d e\nBruxelles où elle fut r é c e m m e n t représentée, mais elle renferme u n e action\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "                                  LES LIVRES                                  265\n\n\nintéressante, elle montre des caractères vrais, et le conflit qui surgit entre les\nprotagonistes du drame atteint à une réelle grandeur. Que M. Paul André\nait du doigté, de l'adresse pour filer une scène, et que son dialogue soit facile\net bien établi, voilà qui paraît indéniable. Ceci n'est pas du théâtre « en\ndedans », et pourtant la question du Féminisme, présentée ici de façon vrai­\nment originale, attise la lutte intérieure de deux âmes, provoque les sou­\nbresauts de la raison froide aux prises avec le sentiment, et c'est le cœur\nqui triomphera, ou mieux l'amour, dans sa haute noblesse. Cette psycho­\nlogie s'extériorise au moyen d'une action scénique intelligente et habilement\nmenée.\n   M. Paul André nous a donné beaucoup de romans, contes, essais,\nouvrages critiques; il dirige une grosse revue; il conférencie dans toutes les\nvilles du pays ; une activité aussi extraordinaire risque fort de s'éparpiller...\nOn aime à s'assurer qu'il n'en est rien, en appréciant la composition de cette\nœuvre nouvelle, et en s'attachant à Maître Alice Hénaut, comme à une créa­\nture véritablement vivante, passionnée, douloureuse, tragique, et apaisée\nenfin dans le Devoir, qui se confond, une fois de plus, avec le Bonheur.\n                                                                             B.\n\nS a i n t e - B e u v e e t C h a m p f l e u r y , par M. JULES TROUBAT. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Champfleury est un peu oublié, peut-être injustement. Il est vrai qu'il\nn'est pas le seul au sujet duquel on puisse faire cette réflexion. Comment, il\nest vrai, trouver le loisir de plonger dans la foule des écrivains du passé,\nalors que ceux d'aujourd'hui encombrent déjà l'attention?... « Laissez lesmorts\nenterrer leurs morts », dit l'Evangile. Et, en vérité, c'est ce que font à\nmerveille les grands écrivains de tous les temps ; ils enterrent tous les moin­\ndres qui les entouraient sous le poids de la statue que, dans leur œuvre, ils\nse sont érigée à eux-mêmes. Et s'il arrive que l'on parle de l'un de ces moin­\ndres, il semble que ce ne soit que parce qu'il a approché de quelque illustre\net reçu l'honneur de l'amitié de celui-ci, ou de son antipathie! Ici, c'est Sainte-\nBeuve et les relations qu'il a entretenues, par l'intermédiaire de M. Troubat,\navec Champfleury qui nous valent la publication de ce volume. On y trou­\nvera des lettres de Champfleury à sa mère, à Sainte-Beuve, à M. Troubat et\nà quelques autres, lettres pleine d'intérêt au point de vue de l'histoire litté­\nraire de 1840 à 1870 et dont l'exhumation provoquera peut-être un regain de\ncuriosité pour l'œuvre sentimentalement réaliste de leur auteur.\n\nCollection des p l u s belles pages : S a i n t - S i m o n . Notice de\n   M. E. BARTHÉLEMY. — (Paris, Mercure de France.)\n   La majorité des lecteurs n'est de goût, ni de loisir, peut-être, à affronter\nla lecture complète des Mémoires de Saint-Simon. Ou ceux qui l'entrepren­\ndraient se lasseraient bientôt, sans doute, devant la nécessité d'absorber\nquelque digression trop prolongée sur les privilèges et préséances des ducs\nou sur quelque sujet analogue. C'est à ces lecteurs-là, pressés et qui\nveulent trouver le beau ou l'intéressant tout de suite, que s'adresse la sélec-\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3537, "texte": " 266                                   DURENDAL\n\n\ntion préparée par M. Barthélemy et qui contient les parties les plus émou­\nvantes et les plus célèbres des Mémoires.\n\n Les grands écrivains français : Molière, par M. G. LAFENESTRE,\n     de l'Institut. U n vol., portrait. — (Paris, Hachette.)\n     Comme l'on c o m p r e n d qu'à l'égal du D a n t e en Italie, de S h a k s p e a r e en\n Angleterre, de Goethe en Allemagne, Molière soit devenu l'objet, en F r a n c e ,\n d'une sorte de culte littéraire particulier et ait réuni ses fervents en des asso­\n ciations vouées à l'étude de son œuvre et à l'entretien de sa gloire. L a F r a n c e ,\n si féconde en h o m m e s de génie, n'en a jamais possédé, sans doute, qui incar­\n nât mieux que celui-là l'esprit gallo-latin qui est sien.\n     Esprit admirable, qui prend tous les accents et toutes les formes, qui\n associe les contrastes, sauve les disparates et fait marcher de pair les contra­\n dictions; esprit qui est force et finesse, émotion et raillerie, bon sens étince­\n lant et lyrisme altier, tour à tour ou tout ensemble, et qui, dans toutes les\n apparences successives ou simultanées qu'il prend, semble toujours naturel,\nparce que toujours mesuré. Cet esprit de mesure est porté au plus haut degré\n chez Molière et c'est lui qui rend si sensible au grand comique tout excès,\ntoute extravagance, toute outrance d a n s la pensée, dans l'allure, dans\n l'attitude des individus de la cour ou de la ville qu'il observe. Il y a u n équi­\n libre de l'être moral et intellectuel, u n e harmonie de sa valeur et de ses pré­\n tentions, de ses réalités et de ses semblances qui, rompues, créent le ridicule\n et, parfois, l'odieux. A u c u n e effectation, aucune hypocrisie ne trouve grâce\n devant Molière, depuis le bourgeois qui veut trancher du gentilhomme, depuis\n les « esprits trop spéciaux », pour user de l'heureuse expression de M. Lafe­\n nestre, les précieux, les esprits de cénacle et de salon, qui s'écartaient des\n larges courants de la pensée contemporaine, jusqu'aux « forfantes du vice »\n c o m m e Don J u a n et aux faux-dévots comme Tartufe...\n     M. Lafenestre a placé en tête de sa belle étude le portrait de Molière par\n Mignard. Et on aime regarder ce masque fatigué, d a n s la bouche duquel il\ny a de la lassitude et de l'amertume et que dominent et éclairent, cependant,\ndes yeux insatiables de voir et d'observer. I1 semble qu'on lise sur celte phy­\nsionomie ravagée et pourtant ferme, cette vaillance de caractère, cette fierté\nd'âme qui sait mettre entre la compassion des autres et notre tristesse ou notre\ndouleur le voile d'un sourire ou la feinte de paroles enjouées et légères.\n     M. Lafenestre, qui nous dit magistralement le poète comique et le\ncomédien, nous dit aussi l'homme, en des pages sobres et émouvantes. A\ncôté de la carrière magnifique de son art, la carrière douloureuse de son cœur :\ntriomphes et souffrances dont il essayait, peut-être, de tempérer en lui-même\nl'orgueil ou le chagrin grâce à ce rire qui, lui aussi, crée l'équilibre en nous,\nen nous remettant, et les autres avec n o u s , au plan de la réalité... « Car,\nécrit M. Lafenestre, il avait le don de la gaieté... du rire soaore et clair, franc\net viril, qui passe par toutes les g a m m e s , depuis l'explosion b r u y a n t e de la\njoie la plus folle jusqu'au plus discret sourire, d'une mélancolie résignée,\nmême lorsqu'il semble s'échapper avec peine, comme par un h a u t a i n défi au\ndésespoir, de lèvres contractées par la douleur, de ce rire tour à tour impla-\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "                                  LES LIVRES                                   267\n\n\ncable et attendri, vengeur et compatissant, léger et profond, toujours naturel,\nchaleureux, humain !... »\n\nV o y a g e u r s e t r o m a n c i e r s , par J. BARBEY D'AUREVILLY. Edition du\n   Centenaire. —(Paris, Lemerre.)\n   Encore un volume de cette série des Œuvres et des hommes où toute la litté­\nrature contemporaine de Barbey est analysée et jugée, sous tous ses aspects,\navec une clairvoyance et une profondeur sans pareilles : analyses toujours\nnourries d'idées, d'aperçus, de digressions d'une abondance et d'un intérêt\nextraordinaires ; jugements que le temps a, pour la plupart, ratifiés. Qui\nparle encore de l'abbé ***, l'auteur célèbre du Maudit'! Qui ne partage point\nl'opinion de Barbey sur les fantaisies historiques et la psychologie des per­\nsonnages de Hugo?...\n\nL'esprit de J. Barbey d'Aurevilly. Dictionnairede pensées, traits,\n   portraits et jugements tirés de son œuvre critique; préface de M. OCTAVE\n   UZANNE. — (Paris, Mercure de France.)\n   L'esprit, c'est-à-dire la pensée, la conception de la vie et du monde, du\nhaut de laquelle il jugeait, et plus souvent pour condamner que pour\napprouver. Cette conception, il ne s'en était pas fait une tour d'ivoire, une\ntour d'orgueil ou d'indifférence ; son idéal, il le portait plutôt, dans la foule et\ndans la vie, comme un combattant son drapeau, ainsi qu'un défi ou une menace!\n   Les fervents du vieux maître trouveront en ce recueil les expressions les\nplus étincelantes et les plus décisives de la pensée de Barbey sur les idées,\nles hommes et les choses de son temps.\n\nL e t h é â t r e c o n t e m p o r a i n , par J. BARBEY D'AUREVILLY, tome II.\n   Edition du Centenaire. — (Paris, Stock.)\n   On sait les opinions de Barbey sur le théâtre de son temps : un art fini,\ntombé aux mains des faiseurs, des habiles ou des exploiteurs de la bêtise et\ndes goûts bas du public. Et, à l'entendre dire dans les chroniques recueillies\nen ce volume, les pièces, les auteurs et les acteurs dont sa critique avait à\nconnaître, il semble bien que ce dur jugement fût équitable. Mais la comédie,\nle drame ou, même, la farce, à propos desquels ce merveilleux esprit s'aban­\ndonne à sa verve, paraissent presque négligeables au prix des pages étince­\nlantes qu'ils inspirent. Et si nous trouvons là le théâtre de l'Empire étudié\npar un clairvoyant observateur qui n'admettait aucune entrave, jamais, à\nl'expression de sa pensée, nous y rencontrons surtout Barbey dans la gran­\ndeur romantique et la générosité de sa magnifique individualité.\n\nL e théâtre contemporain, par J. BARBEY D'AUREVILLY. Troisième\n  volume. — (Paris, Stock.)\n  Encore un volume de cette série pleine de vie, de brio et de mouvement.\nC'était de la chronique; à présent, c'est de l'histoire littéraire, et de la\nmeilleure.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n E u g è n e F r o m e n t i n : Lettres de jeunesse. Biographie et notes par\n   M. Pierre Blanchon. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de cette publication a eu raison de la dédier aux amis d'Eugène\nFromentin. Le nombre en doit être considérable aujourd'hui. Fromentin\nn'était pas de ceux qui s'imposent tout à coup et bruyamment à la renommée.\nIl avait trop de scrupules dans la pensée, trop de sensibilité, une sensibilité\ntrop ombrageuse pour être de ceux qui font trouée et fraces dans le monde.\n   Il était peintre et, après s'être essayé à la poésie et aux lettres, il ne se\ncroyait pas écrivain et, cependant, quelque estime que l'on ait pour ses\ntableaux d'un art si fin et si lumineux, ce sont ses livres, surtout, ses Maîtres\nd'autrefois, Dominique, ce chef-d'œuvre, ses impressions sur le Sahel et le\nSahara qui, peu à peu, ont créé l'admiration toujours accrue dont son nom\nest entouré à présent. Ces ouvrages, en effet, il s'y est mis tout entier,\navec son cœur mobile, passionné et délicat, avec son esprit à la fois fort et\ndiscret, avec sa vive et tendre imagination, avec toutes les facultés visuelles\net morales d'une imagination qui ajoute à tout ce qu'elle touche une sorte de\ndoux et profond rayonnement. Toute l'histoire de la vie de Fromentin est dans\nces livres ; tout ce qui a agi sur les directions de sa pensée et de son art. Ce\nsont comme des mémoires.\n   Le volume de M. Blanchon nous dévoile les débuts de cette vie, la famille\nde Fromentin, les amis de sa jeunesse et de son adolescence, les angoisses de\nla vocation, d'abord incertaine, puis longtemps combattue par les siens; sa\nliaison avec l'héroïne de Dominique; ses premiers séjours enchantés sur la\nterre africaine... Tout cela raconté par l'artiste lui-même, en des lettres\nintimes dans lesquelles on retrouve partout, en germe ou en épanouissement,\nles exquises qualités spirituelles, les sentiments vibrants et la puissance d'évo­\ncation colorée qui forment les séduisantes caractéristiques du talent pénétrant\nde leur auteur.\n\n L e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : La manufacture de porcelaine\n   de Sèvres, par M. G. LECHEVALIER-CHEVIGNARD. Un vol. ill. (Paris,\n   Laurens.)\n   Le nom de Sèvres évoque dans la pensée une forme d'art charmante, des\nœuvres à la beauté desquelles leur fragilité semble ajouter encore. C'est\nl'histoire de cette beauté que nous fait l'auteur de ce livre curieux et docu­\nmenté; l'histoire des efforts successifs grâce auxquels la fabrication de la\npâte tendre, inaugurée d'abord à Vincennes, fut, plus tard, après le rachat\nde l'entreprise par Louis XV et son transfert à Sèvres, augmentée de la fabri­\ncation de la porcelaine dure, moyennant la découverte en France de gise­\nments de kaolin. Tous les produits de la manufacture, modelés et décorés\npar des artistes — tels que Boucher, à l'origine — ou sous leur direction,\nreflètent singulièrement, dans leur exiguïté, les tendances successives de l'art\net de la pensée contemporaine. On trouvera dans ce volume, en même temps\nque d'excellentes et nombreuses reproductions des œuvres produites à Sèvres,\ntoutes les indications artistiques et techniques susceptibles de faire mieux\nconnaître ces riches et précieux bibelots. Sèvres a vraiment représenté une de\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "                                      LES LIVRES                                         269\n\n\nces industries de luxe raffiné et de goût i n c o m p a r a b l e dans lesquelles la\nF r a n c e a toujours excellé.\n\nM é l a n g e s d'histoire d e s r e l i g i o n s , par MM. HUBERT et MAUSS.\n    — ( P a r i s , Alcan.)\n    Ce volume fait partie des travaux de l'Année sociologique publiés par\nM. Durkheim. E t il est naturel que l'étude historique des conceptions et\ndes rites religieux s'impose aux sociologues, le fait de la croyance c o m m u n e\nétant, sans doute, celui qui agit d a v a n t a g e sur la formation et le développe­\nment des sociétés humaines. « Les notions religieuses, écrivent fort juste­\nment les auteurs de ce livre, parce qu'elles sont crues, sont : elles existent\nobjectivement, comme faits sociaux. »\n    M M . H u b e r t et Mauss essayent aujourd'hui de dégager, par une e n q u ê t e\nd'histoire comparée, la nature et la fonction du sacrifice, sacrifice propitia­\ntoire, sacrifice expiatoire, etc., comme aussi l'origine des pouvoirs m a g i q u e s .\nOn lira avec g r a n d fruitées savants travaux a p p u y é s sur u n e documentation\na b o n d a n t e et qui constituent une excellente contribution à l'étude de\nl'instinct religieux chez l'homme.\n\n    L'art          flamand     e t h o l l a n d a i s (15 janvier.) — M. Dülberg consacre\nà Lucas de Leyde une étude très fouillée et très érudite, richement illustrée\nde reproductions de tableaux et de dessins de ce maître original. M . Georges\nE e k h o u d célèbre avec chaleur et cordialité l'art du bon peintre Jan Stobbaerts.\nChroniques d'art.\n    15 février. — T r è s attachant article de M. P a u l Lafond sur François-Joseph\nLonsing, peintre bruxellois (1743-1799), qui étudia à l'Académie d'Anvers,\nséjourna longuement en Italie et acheva son existence en F r a n c e , à L y o n\net à Bordeaux, où il exécuta u n g r a n d n o m b r e de portraits très favorable­\nment appréciés. M. J a n Veth décrit et analyse une œuvre de jeunesse de\nR e m b r a n d t , le Portrait de sa mire, de la collection P r e y e r , à La H a y e . Chro­\nniques d'art. N o m b r e u s e s illustrations.\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 270, "page_fin": 272, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La Littérature et le Congrès des Catholiques", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 317, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "NOTULES\n\n\n   La Littérature et le Congrès des Catholiques. — il est\n donc décidé qu'au courant de cette année, les catholiques belges se réu­\n nissent en un Congrès.\n    Nous osons espérer que ce Congrès sera général, qu'on ne causera pas\n uniquement politique et sociologie, mais qu'on s'occupera de toutes les\n modalités de la pensée catholique et que par conséquent la Littérature et\n l'Art auront leur place.\n    Au dernier Congrès de Malines, en 1891, la section artistique connut des\ndébats animés qui ne furent pas médiocrement utiles pour ramener certaines\nécoles au sentiment du bon goût, et quant à la section des Lettres, on ne\n peut oublier que les combats qui s'y livrèrent et qui depuis lors devinrent\nautant de victoires, dotèrent tout d'abord les jeunes générations catholiques\nd'un enseignement littéraire, vivant et éclectique, et donnèrent surtout à la\n Littérature catholique une orientation en rapport avec les exigences de l'idée\ncontemporaine.\n    Les pessimistes augures de ce temps-là en furent pour leurs sombres pro­\nphéties. Il n'y eut ni défaillances ni désertions. L'enseignement catholique,\nouvert à tous les courants de la modernité littéraire, est plus prospère que\njamais. Verhaeren, grâce à l'excellent commentaire de M. l'abbé de Smet,\nva bientôt devenir classique — et rien ne s'écroule et personne ne trouve à\ny redire. Nos écrivains, phalange cohérente et chaque jour croissante, assou­\nplissent leur mentalité à tous les sujets, sans rien sacrifier des essentiels prin­\ncipes. Notre critique est accueillante, sans flagornerie et sans partialité. Nos\nrevues ont acquis une autorité indéniée. Nous sommes quelqu'un. Et les\nhiboux, ennemis de la lumière, se sont envolés à jamais!\n    Qu'on se rassure : si nous demandons que place soit faite au futur Congrès,\n— pour les Lettres — ce n'est ni pour récriminer ni pour triompher. La\n \" rétrospection \" ne nous tente point. Il y a mieux à faire et plus utile :\naffirmer devant l'opinion l'existence et la vigueur d'un groupement d'écrivains\ncatholiques qui prétendent allier — comme nous disions jadis — l'éternité\n des idées à la jeunesse des formes ; encourager ce magnifique élan vers l'art\nqui s'affirme de toutes parts parmi la jeunesse; exhorter les derniers venus\ndes pèlerins de la Beauté à faire à la cohorte ancienne le don joyeux de leur\nenthousiasme et de leur vaillance; mettre en vedette les œuvres de nos\nromanciers, de nos conteurs et de nos poètes; inciter à la création d'un\nthéâtre catholique; aviser aux moyens de faire pénétrer davantage les livres\ndes nôtres dans les milieux catholiques, et peut-être apporter au caractère\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3334, "texte": "                                         NOTULES                                          271\n\n\nnational de notre Art et de nos Lettres, l'appui d'une affirmation solennelle,\nr e n d u e nécessaire par le snobisme cosmopolite de certains p é d a g o g u e s .\n    Voilà déjà, très sommairement, un copieux ordre du jour et qui justifie\namplement l'institution d'une section des Arts et des Lettres. Mais le motif\npremier de notre revendication, c'est que les écrivains catholiques repré­\nsentent, d a n s l'ensemble des énergies nationales et chrétiennes, u n e force\nnettement caractérisée dont l'importance, pas plus que l'utilité, ne peuvent\nplus être contestées.\n     L'Art et la Littérature doivent faire partie de la revue commémorative des\nformes diverses de l'action catholique.\n                                                            FIRMIN V A N D E N B O S C H .\n                                             ***\n   Le Cercle d'Art Vie et L u m i è r e p r e n d r a possession des salles\ndu Musée m o d e r n e après la fermeture du Salon de la Libre E s t h é t i q u e irré­\nvocablement fixée au 12 avril (lundi de P â q u e s ) . L'exposition s'ouvrira le\nsamedi 17 avril et sera clôturée le 10 mai.\n   A côté des œuvres les plus récentes de M m e s A. Boch, P . D e m a n , A. De\nWeert, J. M o n t i g n y , A. Wallaert, de M M . G. Buysse, E . Claus, O. Cod­\ndron, R. De Saegher, G. De Smet, L. Detroy, J. E n s o r , A. H a z l e d i n e ,\nM. H u y s , M. Jefferys, R. H . Monks, G. M o r r e n , A. Oleffe, W . Paerels,\nH . Roidot, F . Van den Berghe, E l m . Verstraeten, ce Salon réunira un\nensemble important d'oeuvres du maître marseillais Monticelli, dont l'expo­\nsition rétrospective obtint à Paris, au dernier Salon d'automne, un si reten­\ntissant succès.\n                                                *\n                                            *       *\n   Le Congrès international de Numismatique, qui se réunira\nà Bruxelles en juin 1910, comprendra deux sections : l'une de n u m i s m a t i q u e\net de sigillographie, l'autre réservée à l'art de la médaille contemporaine.\nOrganisé par la Société royale de N u m i s m a t i q u e de Belgique et par la Société\nhollandaise-belge des Amis de la médaille d'art, le Congrès, placé sous le\nh a u t patronage du prince Albert de Belgique, est dès à présent assuré d'un\nplein succès. Des comités de patronage fondés en Allemagne, en Angleterre,\nen Autriche, en Bulgarie, en Danemark, en E s p a g n e , en F r a n c e , en Grèce,\nen H o l l a n d e , en H o n g r i e , en Italie, en Norwège, en P o r t u g a l , en R o u ­\nm a n i e , en Russie, en Suède, en Suisse, en T u r q u i e et jusqu'aux E t a t s - U n i s ,\nau Canada, au Brésil, au J a p o n , réunissent les personnalités les plus éminentes\nde la N u m i s m a t i q u e . P l u s de quarantes mémoires sont déjà p a r v e n u s au\ncomité, que président MM. le vicomte B . de J o n g h e et A. de W i t t e .\n                                             ***\nAccusé de réception :\n  A R T : La peinture en Belgique. Les Primitifs flamands, par FIERENS\nGEVAERT. Fascicule V. Hans Memlinc. Volume illustré (Bruxelles, Van Oest).\n— James Ensor, par E M I L E VERHAEREN. Volume illustré (idem). — Chardin,\npar EDMOND P I L O N . Volume illustré (Paris, P l o n ) . — Atlas de l'art, composé\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4327, "texte": " 172                                     DURENDAL\n\n\npar le chan. KREKELBERG. Volume illustré (Anvers, Van Os-De Wolf). —\nL''expérience esthétique et l'idéal chrétien, par ARMAND L O I S E L . Volume illustré\n( P a r i s , Bloud).\n    H I S T O I R E : Le berceau d'une dynastie. Les premiers Romanov ( L e s origines de\nla Russie moderne), par K. WALISZEWSKI ( P a r i s , P l o n ) . — Un diplomate belge à\nParis, 1830-1864, par E . DISCAILLES. Deux volumes (Bruxelles, Van Oest).\n— La France à Madagascar, par P I E R R E SUAU. Volume illustré ( P a r i s , Perrin.)\n    L I T T É R A T U R E : Victor Hugo à 20 ans, p a r P I E R R E DUFAY (Paris,\n Mercure «le F r a n c e ) . — Le livre de désir, par CHARLES DÉMANGE (idem). —\nAmour et Foi, par H . DE LACOMBE ( P a r i s , P l o n ) . — Almanach de la Société\ngénérale des étudiants catholiques de Gand. Volume illustré (Gand, V a n d e n\nP o o r t e n ) . — La Grèce éternelle, p a r E . GOMEZ-CARRILLO ( P a r i s , P e r r i n ) . —\nJohn Ruskin, par FRÉDÉRIC HARRISON. T r a d u i t p a r Louis B a r a d u c (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le théâtre contemporain (1869-1870), par J U L E S BARBEY\nD'AUREVILLY. T o m e I I I . Edition d u centenaire ( P a r i s , Stock). — Le roman\nsentimental avant l'Astrée, par GUSTAVE RÉGNIER (Paris, Colin). — Maximienne\nde Flüe, par ISABELLE KAISER (Paris, Perrin). — Pages françaises, par PAUL\nDÉROULÈDE (Paris, Bloud). — Les défenseurs. Histoires L o r r a i n e s , par JEAN\nT A N E T (idem;. — Notules,      par ALBERT DE BERSEAUCOURT ( P a r i s , Sansot). —\nL'empire du soleil, par ARMAND PRAVIEL ( P a r i s , Librairie Nationale). — Les\npremiers interprètes de la pensée américaine, par A. SCHOLEK DE LA FAVERIE ( P a r i s ,\nSansot). — Dans le jardin de Sainte-Beuve, par GEORGES GRAPPE (Paris, Stock).\n— Portraits de femmes et d'enfants, p a r HENRY BORDEAUX ( P a r i s , P l o n ) .\n   M U S I Q U E : Trouvères et Troubadours, par P I E R R E AUBRY (Paris, Alcan).\n   P H I L O S O P H I E : Rosmini, par E . PALHORIÉS. Collection : Les grands\nphilosophes (Paris, Alcan). — Leibniz, par JEAN BARUZI ( P a r i s , Bloud).\n   P O É S I E : L'aile mouillée, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de F r a n c e ) .\n—- Le vent dans les arbres, par A. D E BARY (Paris, Stock). — Chants d'avant l'aube,\npar A. C h . SWINBURNE, traduction par G. Mourey (idem). — Les exils, par\nCAMILLE LEMERCIER D'ERM ( P a r i s , Sansot). — Crépuscules d'amour, p a r\nGEORGES BATAULT ( P a r i s , L'Occident.) — Ycones féodales, p a r OMER D E\nVUYST (Bruxelles, L e T h y r s e ) . — Berlin, par H E N R I GUILBEAUX ( P a r i s , L a\nP h a l a n g e ) . — Les heures claires, par EMILE VERHAEREN (Paris, Mercure de\nFrance). — L'âme des Saisons, p a r VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier).\n    R E L I G I O N : Le catholicisme en Angleterre au XIXe siècle, p a r T H U R E A U -\nDANGIN (Paris, Bloud). — Figures de moines, par E R N E S T D I M E T (Paris,\nP e r r i n ) . — Le Jansénisme, par J. PAQUIER ( P a r i s , Bloud). — L'Espérance, p a r\nP . GIRODON ( P a r i s , P l o n ) . — Une religieuse réformatrice, mère Marie du Sacré-\nCœur, par la vie. d'ADHÉMAR ( P a r i s , B l o u d ) .\n    R O M A N S : Lavie intérieure, par R E N É W A L T Z (Paris, P e r r i n ) . — Un début\nen médecine, p a r A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n par A. Savine ( P a r i s , S t o c k ) . —\nAu blanc et noir, par RUDYARD K I P L I N G . T r a d . par Savine (idem). — La\ngrande ombre, par A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n par Savine (idem). — Lepara-\nsite, par A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n p a r Savine (idem). — Colette Baudoche,\npar    M. BARRÈS (Paris, J u v e n ) . — Une leçon de vie, p a r L A U R E N T          EVRARD\n( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Bourgeoises artistes, par H E N R I E T T E ! BESANÇON\n(Paris, P l o n ) . — Marie-Rose au couvent, par E . LEROY-ALLAIS (idem). — Sous\nune tombe, par GASTON LECOCQ (Bruxelles, Société belge de librairie). —\nL'Otage, p a r HENRY BUTEAU ( P a r i s , P l o n ) .\n    T H É Â T R E : Théâtre d'OscAR W I L D E : I. L e s d r a m e s , traduction par\nA L B . SAVINE ( P a r i s , Stock). — Maitre Alice Hénaut, p a r P A U L ANDRÉ\n(Bruxelles, Larcier).\n   V A R I A : Les derniers jours de l'état du Congo, p a r E M I L E VANDERVELDE (Mons,\nL a Société nouvelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 248, "texte": ""}, {"page_pdf": 249, "texte": ""}, {"page_pdf": 250, "texte": ""}, {"page_pdf": 251, "texte": ""}, {"page_pdf": 252, "texte": "                         Vieux Bruxelles\n                                      Suite (1)\n\n\n\n                                          IV\n\n                  AUSSITOT les portes ouvertes, la salle de la               Monnaie\n                     — brillante de tous les feux de ses lustres et de\n                     ses girandoles — s'emplit d'une foule animée\n                     et joyeuse.\n                         P e n d a n t des siècles, ce bon peuple brabançon\n                     s'était résigné à la tutelle étrangère. Mainte­\n                     nant, au sortir de la convulsion politique qui\n                    avait si violemment secoué ses nerfs, il éprou­\nvait comme un étourdissement d'ivresse à se sentir libre, maître\nenfin, et seul maître, de lui-même et de ses destinées. Cette\nliberté, il s'empressait d'en user pour reprendre, avec moins de\ncontrainte et plus d'entrain, la vie bourgeoise, — labeurs et\nplaisirs mêlés, — qui avait m a r q u é pour lui le gouvernement de\nCharles de L o r r a i n e .\n    L e spectacle se ressentait de l'avènement d'un nouveau\nrégime. Les comédiens ordinaires de L e u r s Altesses Royales\n— devenus les comédiens ordinaires de la Ville de Bruxelles —\navaient délaissé, pour cette soirée de gala, le répertoire drama­\ntique et musical dont Marivaux et Dancourt, Grétry, Gossec et\nle chevalier Glück faisaient le plus habituellement les frais. En\nrapport avec l'événement du jour, le p r o g r a m m e était dédié à\nMesseigneurs les Etats Belgiques Unis à l'occasion de la ratifi­\ncation du traité fédératif des Provinces. Bien p r o m p t e avait été\ncette ratification, puisque c'était neuf jours plus tôt, le 11 j a n ­\nvier seulement, à 2 heures du matin, que les députés du Bra­\nbant, du L i m b o u r g , de la Gueldre, de la F l a n d r e et de la West-\nF l a n d r e , du H a i n a u t , du N a m u r o i s , de T o u r n a y , du T o u r -\n\n  (1) Voir livraisons de octobre et décembre 1908, et février 1009.\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "210                          DURENDAL\n\n\n naisis et de Malines avaient signé le traité à l'hôtel de ville de\n Bruxelles. La ratification qui venait d'être donnée dans le délai\n prévu par les Etats de toutes les Provinces à cet acte solennel\n ouvrait un nouvel ordre de choses. C'était la solidarité et c'était\n l'indépendance, — l'une et l'autre définitivement proclamées —\nde ces pays si divers de sol, de langue, voire d'intérêts et dont\nles mystérieuses affinités, après avoir longtemps fermenté\ncomme la sève qui monte, éclataient aujourd'hui, brisant toutes\nles entraves.\n    Certes, un tel événement justifiait un spectacle de circon­\nstance. Bien vite, les directeurs du Grand Théâtre, MM. Bultos\net Adam, avaient exhumé de leur arsenal une tragédie de Vol­\ntaire : Brutus, toute faite pour exalter les révoltés d'hier devenus\nles maîtres d'aujourd'hui. Et M. Vitzthumb, dit Fiston, maître\nde la musique et de l'orchestre, avait corrigé ce que ce spectacle\noffrait d'un peu sévère par un impromptu de sa façon : La\nRécompense patriotique, opéra-comique en un acte mêlé d'ariettes.\n    Ainsi que le spectacle, la physionomie de la salle avait\nchangé.\n    Au lieu des Sérénissimes Gouverneurs et de leur maison,\nc'étaient les membres des Etats qui occupaient les meilleures\nloges. La première de toutes, l'avant-scène entre colonnes, était\nréservée à messire Henri van der Noot, agent plénipotentiaire\ndu peuple brabançon, dont la foule avait fait son idole.\n    Et si le parterre ne s'éclairait plus des tuniques autrichiennes,\nblanches aux « distinctions » roses, bleues ou vertes, la jeu­\nnesse bourgeoise y arborait avec fierté les uniformes des ser­\nments, tout flambant neufs : habits noirs à parements et collets\nnuancés, gilets rouges et culottes jaunes.\n                                    *\n                                *       *\n   M. Charliers de Longprez avait voulu donner à sa fille et à\nl'amie de celle-ci, M1le Isabelle de Peñalegas, qui faisait, à\nBruxelles, un court séjour d'hiver, le plaisir d'une telle fête.\nLui-même, depuis l'expulsion des Autrichiens et la procla­\nmation des Etats Belgiques Unis, était devenu un autre\nhomme. D'avoir vu se réaliser pour son pays les espoirs confus\nde sa jeunesse, il se sentait tout rajeuni. Quel soulagement\npour le digne juriste d'être débarrassé de cet appareil admi­\nnistratif et judiciaire à la mode joséphiste, sous quoi il avait\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                       211\n\n\n\nmaugréé tout d'abord, contre quoi il s'était ensuite insurgé !\nQuelle satisfaction de retrouver, dans ses plis de jadis, le\nvêtement de cette existence professionnelle qui lui était chère à\nforce de lui être familière, et dont on l'avait brutalement\ndépouillé ! Seules, deux circonstances pouvaient jeter leur\nombre sur sa belle humeur : la maladie de sa femme, toujours\nlanguissante, et l'inexplicable indifférence que Thierry persis­\ntait à montrer pour ce réveil patriotique, qui exaltait cepen­\ndant, à côté de lui, tant d'enthousiasmes juvéniles.\n    Assises au bourrelet d'une loge basse de second rang, Hélène\net Isabelle offraient, à l'éclat des lumières, le charmant con­\ntraste de leur fraîches beautés blonde et noire : toutes deux,\nvêtues comme des sœurs, avec des fanchons de mousseline\nqui, s'échancrant un peu, dégageaient leurs cous délicats, —\ntoutes deux, coiffées de minuscules bonnets de dentelles où la\ncocarde tricolore éclatait comme une jeune fleur épanouie. D'un\ncommun accord, elles avaient ainsi voulu afficher, à l'unisson\ngénéral, leur patriotisme. Et si parfois, quelque amertume les\nattristait, à songer qu'un frère pour Isabelle, un fiancé pour\n Hélène avait rejoint par delà les frontières les rangs des\nAutrichiens expulsés, elles s'encourageaient en pensant\nqu'Evrard ne tarderait pas sans doute, suivant l'exemple de\ntant d'autres officiers de nationalité belge, à laisser le service\n de l'Empereur pour rentrer au pays. Tels n'étaient-ils pas\n le désir et l'espoir de Monsieur et de Madame de Peñalegas\n déjà ralliés en principe au nouvel ordre de choses et que seul\n l'attrait des dernières chasses retenait en ce moment auxchamps?\n    Debout, derrière les deux jeunes filles, à côté de son fils\n Thierry, M. Charliers de Longprez se plaisait à leur indiquer\n les personnages qui prenaient place dans la salle et avec\n lesquels il échangeait lui-même des saluts amicaux. Là-bas,\n aux loges de droite, de l'autre côté de la salle, non loin de\n l'avant-scène réservée à Messire van der Noot, — ce digne gen­\n tilhomme, haut en couleurs et frisé à grosses boucles, c'était\n  M. le baron de Hoop qui, après avoir représenté les Provinces\n  Unies auprès des Gouverneurs Généraux, demeuraità Bruxelles,\n à titre privé, sans paraître trop affecté d'une révolution qui\n  mettait fin à sa mission officielle.\n     Un peu plus loin, au balcon, Edouard de Walckiers et le\n  baron van der Haegen, celui-ci tout glorieux de ses bro-\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "212                             DURENDAL\n\n\n deries d'or et du merveilleux plumet aux trois couleurs qui\n décorait son grand chapeau de chef des Serments. Au-dessus\n du balcon, dans une « lorgnette », la duchesse d'Ursel qui\n n'avait cessé d'encourager le mouvement patriotique et à qui,\n lors de l'entrée triomphale de van der Noot par la porte de\n Laeken, le populaire avait fait une si chaude ovation, t a n d i s\nqu'elle suivait le cortège en son cabriolet dont elle menait elle-\nmême les poneys fringants.\n   Aux fauteuils, de nombreux notables : h o m m e s de lois, sei­\ngneurs, doyens des serments, syndics des nations. P a r m i eux,\nM. de Longprez désigna quelques physionomies connues :\nM . de Cock, le conseiller pensionnaire, M . d'Hooghvorst, l'avo­\ncat Sandelin, — puis, le frère du grand H e n r i , M. van der\nNoot de Vreckhem. Celui-ci n'avait de r e m a r q u a b l e que sa lai­\ndeur, à laquelle s'ajoutait l'effet bizarre d'un teint violacé\nm a r q u é de taches livides. On eût dit qu'il était menacé à la\nfois d'un coup de sang et d'une attaque de bile. Et M. Charliers\nde Longprez, toujours plein de réminiscences classiques,\névoqua le portrait que P l u t a r q u e fait de Sylla, lorsqu'il com­\npare la figure du dictateur à une fraise roulée d a n s la farine.\n   Au balcon de gauche, cet autre personnage, jeune encore,\nde taille et de mine si fières, revêtu du costume du S e r m e n t\nde Saint-Sébastien, aux chevrons rouge et blanc, c'était le duc\naveugle, Louis Engelbert d'Arenberg, d'Arschot et de Croy, le\npremier personnage des Etats de B r a b a n t . E t M. Charliers\nloua son rare civisme            E n 1779, bien qu'un accident de\nchasse lui eût coûté la vue, il avait accepté les fonctions de\n Grand Bailli du H a i n a u t . Puis, en 1789, lorsque l ' E m p e r e u r\nlui avait brusquement d e m a n d é sa démission, à cause de sa\nsympathie pour l'opposition, il s'était soumis avec dignité et\n avait quitté le pays. L a déchéance proclamée, il venait de\n rentrer solennellement à Bruxelles, aux tout premiers jours de\njanvier et avait repris aussitôt sa place aux E t a t s .\n    T h i e r r y qui était demeuré très taciturne au fond de la loge,\n ne prêtant q u ' u n e oreille distraite aux commentaires paternels,\n émit quelques réflexions favorables au sujet du frère du duc\n aveugle : le fameux comte de L a Marck, qu'il avait rencontré à\n Paris, au Palais d'Orléans. Il vanta ses qualités de philosophe,\npuis il retomba dans son mutisme, — plus préoccupé de\n contempler entre les têtes de ses voisines la décoration du\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        213\n\n\nplafond, un chef-d'œuvre de Servandoni, que d'entretenir\nune conversation que les souvenirs de M. Charliers suffisaient\nd'ailleurs à alimenter.\n                                   *\n                               *       *\n   A six heures un quart, un mouvement de curiosité passa dans\nla salle comme un souffle de brise, et par-dessus les balcons du\npourtour, dessiné en guitare, tous les bustes se penchèrent.\nMessire Henri van der Noot, accompagné de quelques digni­\ntaires des Etats, s'installait dans la loge des Gouverneurs\nGénéraux. Du parquet à l'amphithéâtre, des acclamations\néclatèrent. Toute cette société bruxelloise, aujourd'hui éman­\ncipée, se reconnaissait et s'applaudissait en cet homme de\ncinquante-cinq ans, à petite perruque poudrée, solide et d'em­\nbonpoint respectable, dont le masque sanguin et un peu épais,\néclairé par de grands yeux bruns, exprimait du bon sens, non\nsans quelque vulgarité et de l'énergie, non sans quelque lourdeur.\n   Qu'il n'eût point la figure ou l'âme d'un héros classique, le\npeuple ne s'en inquiétait guère. De tels personnages, aux\nvertus moyennes, valent ce que valent les circonstances qui les\nmettent en relief. Pour avoir servi d'organe, à l'heure propice,\naux sourds griefs d'une nation opprimée, un van der Noot\napparaît comme un instant de la vie même de cette nation.\nPour avoir démêlé et incarné les instincts et les intérêts d'une\nrace, il en marque l'étiage. Il en réalise le type.\n   S'avançant à la rampe de sa loge, le triomphateur salua\n— mi-solennel, mi-familier. Et chacun admira son costume à la\nFranklin, qui s'ouvrait sur un gilet de basin blanc et dont\nune cravate de dentelles, nouée négligeamment autour du cou,\natténuait seule la simplicité... Il eut un merci circulaire pour\nles capons du Rivage, massés aux dernières galeries qui, du\npremier jour, s'étaient constitués ses prétoriens. N'avaient-ils\npas été les artisans les plus actifs de son triomphe, lors de son\nentrée à Bruxelles, le 18 décembre 1789? C'était escorté et traîné\npar eux, dans son phaéton découvert, suivi de toute l'armée\nbelge, toutes cloches sonnantes et tous canons tonnants qu'il\navait épuisé, ce jour-là, toute la gamme des honneurs civiques,\ndepuis le Te Deum à Sainte-Gudule jusqu'à l'ambigu offert par les\ndames bruxelloises à l'Hôtel d'Angleterre. Et quand, au soir venu,\nfatigué de tant d'ovations, il était rentré chez lui dans cette rue\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "214                              DURENDAL\n\n\nNeuve, à laquelle on avait aussitôt donné son nom, n'étaient-ce\npas leurs mains plébéiennes et expertes qui avaient dressé à\nl'entrée de sa maison ce naïf arc de t r i o m p h e où, en lettres de\nfeu, se lisait cette inscription             flatteuse         « T e m p l e de\nl ' H o n n e u r et de la L i b e r t é »?\n     Du petit peuple, cet enthousiasme s'était c o m m u n i q u é aux\nNations, au clergé et à l'aristocratie.\n     Dans une unanimité de sentiments, à laquelle la popularité\nde van der Noot présidait, les trois Etats du B r a b a n t s'étaient\nmutuellement prêté serment. Puis, les délégués des Provinces\navaient conclu le Pacte d'union, dont aujourd'hui m ê m e on\nfêtait la ratification par tous les E t a t s . . . Q u ' u n tel résultat poli­\ntique, dépassant tous ses rêves, eût un peu grisé l'ancien avocat\nau Conseil Souverain, qui, aux premiers jours du dernier\nautomne, était encore traité en criminel de droit commun par les\nautorités bruxelloises, quoi de surprenant? Que ces succès\nactuels eussent un moment voilé à ses prévisions les difficultés\nqu'annonçaient déjà, à l'intérieur, l'opposition naissante de\nM. Vonck, à l'extérieur, les a r m e m e n t s des Autrichiens ralliés\ndans le L u x e m b o u g , quoi de plus h u m a i n ? P o u r lui, comme\npour cette foule dont il était le centre, l'heure présente était\ntout-e à la joie, au plaisir de se sentir libre et enfin maître chez\nsoi.\n\n\n   L'orchestre accorda ses violons. Graduellement, le bruit des\nconversations s'atténua. L e silence se fit.\n   Après quelques mesures d'une ouverture qui mêlait des notes\npastorales à des réminiscences guerrières, le rideau se leva\nlentement.\n   L e décor représentait un paysage très frais, presque élyséen :\ndes pelouses et des bocages fleuris, avec, pour toute architec­\nture, une cascade en rocaille, surmontée d'une figure de\nn y m p h e couchée. P u i s un chœur de bergères envahit la scène.\nGentiment vêtues de corsages bleus ou roses, avec le fichu de\nlinon, la j u p e courte et seyante sous un coquet tablier bien\najusté à la taille, elles portaient d'une main la houlette enru­\nbannée. De l'autre main, chacune d'elle menait en laisse un\nagneau bien blanc, frisé et paré lui aussi de rubans bleus ou\nroses. Comme elles éprouvaient quelque timidité ou quelque\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        215\n\n\nrépugnance à jouer leur rôle, ces jolies bêtes (les moutons) fail­\nlirent compromettre la belle ordonnance de cette entrée cham­\npêtre. Plusieurs bêlèrent lamentablement. Et, à son pupitre, le\nmaëstro Vitzthumb dissimula mal un moment d'inquiétude.\nMais l'attention fut aussitôt détournée de ce petit incident par\nl'arrivée d'un groupe de bergers, culottes de soie zinzolin, sabots\nà bouffettes et vestes couleur de puce sur l'épaule. Leur cory­\nphée, le pasteur Aristée, n'était autre que le favori du parterre,\nHenri Mees, dont les talents d'acteur et de chanteur s'étaient\nrévélés tout d'abord à la société de rhétorique « La fleur de lys »\noù, simple enfant du pavé bruxellois, il avait été accueilli comme\naide-machiniste. Depuis qu'il était entré à la Monnaie, son\nétoile n'avait fait que monter à l'horizon. Aujourd'hui, elle attei­\ngnait au zénith de la popularité.\n   Le dialogue, coupé de chants, traduisit la félicité, digne de\nl'âge d'or, qu'éprouvaient ces bergers et ces bergères. Sur eux,\nla paix régnait en douce maîtresse. Loin des embarras et de la\ncorruption des villes, ils vivaient, jeunes et vieux, dans l'inno­\ncente simplicité des mœurs et des travaux champêtres, sous\nl'œil d'une Nature bienveillante qui a disposé pour nous ses\nharmonies et\n                      Dont la bonté de mère\n                      A daigné nous choisir\n                      Comme vertu première\n                      Notre plus doux plaisir !\n\nAffirmée avec force trilles et roulades par l'admirable voix de\nbasse-taille de Henri Mees, — à laquelle le chœur faisait écho\nen un accompagnement discrètement modulé, — toute cette\nnaïve félicité émut l'auditoire, et, parmi les spectateurs, plus\nd'un en pleura de tendresse...\n   Mais soudain l'églogue fut troublée. On entendit rouler der­\nrière les portants les cylindres emplis de gravier qui sont les\nsignes précurseurs de l'orage. Les bergères simulèrent l'effroi.\nEt tout à coup les foudres de fer-blanc, agités à la cantonade,\ndéchaînèrent la tempête.\n   Cette perturbation des éléments annonçait les pires catas­\ntrophes. On en eut aussitôt la preuve lorsque des hommes\nd'armes, à mine patibulaire, surgirent des coulisses sous le\ncommandement du satrape Gulistan. Bergers, bergères et mou-\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "2l6                                 DURENDAL\n\n\ntons, après le simulacre d'une vaine résistance, furent chargés\nde chaînes ou de liens et réduits à la pire servitude. Seul, plus\nalerte et plus valeureux, le pasteur Aristée put échapper à\nl'ennemi, non sans prendre le t e m p s , avant de s'enfoncer dans\nle bocage, de vouer le cruel Gulistan aux dieux infernaux. Puis\nce fut l'âge de fer... T e l s les captifs de Babylone, les esclaves\ngémirent longuement sur leur nouvelle destinée, évoquant les\nbeaux jours perdus et appelant leur retour. T o u t e s les chante­\nrelles vibrèrent et l'orchestre atteignit les notes les plus pathé­\ntiques... A la nuit t o m b a n t e , les geôliers emmenèrent les ber­\ngers. Mais l'aimable Florise, celle-là m ê m e auprès de qui le\npasteur Aristée s'était tantôt montré si empressé, demeura en\nscène pour subir les lourds compliments de Gulistan, qui voca­\nlisa pour elle d'inutiles madrigaux. Toutefois, en déclinant le\nrôle de sultane favorite, la fidèle bergère, non dépourvue d'as­\ntuce, sut endormir la prudence du satrape. U n e fois de plus,\nJ u d i t h eut raison d ' H o l o p h e r n e . . . Prévenu par son a m a n t e , le\npasteur Aristée ne t a r d a pas à reparaître, secondé cette fois par\nles bergers du voisinage qu'il avait su gagner à sa cause. E t ce\nfut la revanche. Après des combats, mêlés de chœurs et coupés\nd'un grand air de bravoure, où Aristée se surpassa, Gulistan et\nses féroces séides connurent à leur tour toute l'amertume de la\ndéfaite. P o u r ne point ensanglanter la scène, ces monstres pri­\nrent le parti de s'enfuir. E t les bergers victorieux s'étant massés\ndu côté cour, tandis que les bergères délivrées formaient, du\ncôté jardin, un groupe encore tout palpitant d'émoi, le ballet\nfinal s'organisa. Plus légère que la sylphide, la première dan­\nseuse, M lle Mercier, a y a n t cueilli aux guirlandes de ses com­\npagnes les fleurs les plus belles, en tressa une couronne qui se\ntrouva réunir précisément les couleurs noire, jaune et rouge.\nP u i s , après une série de jetés battus du style le plus galant, —\nd'un dernier geste où s'acheva son effort, elle couronna le front\ndu pasteur Aristée. A cet endroit du drame, une ingénieuse sur­\nprise, réglée par l'imagination de l'auteur, porta l'enthousiasme\ndu public à son comble. E n effet, Aristée a y a n t enlevé la cou­\nronne de son front pour la décerner à Florise, celle-ci quitta\nsubitement la scène et, l'instant d'après, elle apparut dans la\nloge de Messire van der Noot, où elle avait eu accès par une\nporte de service. Et cette fois la couronne patriotique descendit\nsur la petite p e r r u q u e grise à trois marteaux du héros brabançon.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           217\n\n\nLes bravos montèrent des fauteuils en fusées et une avalanche\nd'acclamations y répondit du haut des galeries. Pour se joindre\nà cette manifestation, les musiciens a p p l a u d i r e n t des pieds,\nleurs mains étant encore occupées. Et Messire van der Noot,\ns'avançant entre les colonnes au devant de sa loge, salua profon­\ndément, une main sur le cœur.\n  Toutefois, l'acte n'était pas encore fini. E t quand un calme\nrelatif se fut rétabli, le pasteur Aristée en profita pour confier, aux\nbergers et aux bergères qui faisaient cercle autour de lui,\nquelques-unes de ses idées sur le meilleur mode de gouver­\nnement à choisir. E t parmi les spectateurs, les initiés souli­\ngnèrent au passage, presque tous p a r leurs applaudissements\n— et q u e l q u e s - u n s par leurs grimaces, — certaines allusions\ndiscrètes au conflit qui se dessinait déjà entre les partisans de\nla souveraineté des E t a t s et ceux qui, avec M. Vonck, pen­\nchaient pour l'autorité directe de la Nation.\n\n            Le parti le plus sûr que l'on puisse adopter\n            Pour notre Etat naissant qu'il faut consolider,\n            C'est d'éviter la guerre et fuir tous les extrêmes.\n            Libres et réunis, gouvernons-nous nous-mêmes.\n            Mais sans avoir un maître, ayons un souverain.\n\n  Quelques dernières figures et quelques derniers accords mar­\nquèrent enfin les préparatifs d'un heureux hyménée entre le\npasteur Aristée et la fidèle Florise. P u i s la toile tomba.\n\n\n\n   D a n s la loge de M. Charliers de Longprez, les jeunes filles,\ntrès neuves aux choses du théâtre, avaient pris un sincère agré­\nment à cet impromptu patriotique. Aussi furent-elles un peu\ndécontenancées lorsque, s'étant retournées vers T h i e r r y pour\nprendre son avis, celui-ci se borna, en guise de réponse, à\nhausser les épaules avec un long soupir.\n   Vraiment, on eût pu croire que plus rien désormais ne fût de\nnature à l'émouvoir, ou même à l'intéresser. E n le voyant\naujourd'hui si indifférent, Isabelle évoquait le souvenir de ses\nvivacités d'antan. Quelle ardeur ne traduisaient pas jadis et\nses actions et ses propos ! Dans leurs rencontres à la campagne,\nsoit à Longprez, soit à Bottignies, où était le château des Pefia-\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "2l8                        DURENDAL\n\n\nlegas, c'était lui qui animait leurs causeries, leurs jeux, leurs\npromenades. En toutes choses, éclatait alors son entrain exubé­\nrant, — cet entrain des jeunes natures à la fois riches et géné­\nreuses qui jouissent du plaisir de se dépenser. Plus tard, ses équi­\npées de Louvain avaient donné une nouvelle preuve de cet excès.\nMaintenant, il était de marbre. Et d'être en compagnie de son\namie d'enfance, celle à laquelle il était depuis longtemps tacite­\nment fiancé, il semblait que sa sauvagerie s'en accentuât encore.\nCette sauvagerie voulait bien condescendre aux politesses\nqu'imposent les convenances sociales. Rien de plus. Poli\ncomme la glace, il était froid comme elle.\n   Isabelle en accusait le long séjour du jeune homme à Paris.\nEt elle ne se trompait pas. Dans cette ville si différente de la\nsienne, Thierry s'était moralement désorbité de son milieu.\nTout comme la plante, l'être humain subit les exigences du sol\net de l'atmosphère où les destinées l'ont fait naître et grandir.\nDes lois mystérieuses le rattachent étroitement à sa terre et à\nses morts. S'il parvient à s'acclimater ailleurs, il perd ses vertus\noriginelles, et ramené à son point de départ, il n'y est plus qu'un\nétranger.\n   Parce que l'influence du Paris philosophe avait été profonde\nsur son esprit et son cœur, Thierry ne parvenait plus à s'en\ndégager. Il ne l'essayait même pas. Au contraire. Et tout l'effort\nque les siens avaient tenté depuis son retour pour rompre ce\ncharme magique n'avait abouti à rien. Lancé parmi ces drama­\ntiques épisodes où venait de s'éveiller la conscience d'une\nnation, — la nation de ses pères, — il n'en avait éprouvé\nqu'une médiocre curiosité, toute à fleur de peau, qui n'allait pas\nsans quelque dédain.\n   Une telle froideur, dont elle souffrait au plus intime de son\nêtre, Isabelle devait-elle l'interpréter comme le symptôme d'une\nirrémédiable rupture? Plus d'une fois, avec la complicité atten­\ntive de M. de Longprez et d'Hélène, elle avait voulu amener\nThierry à s'ouvrir définitivement sur ses sentiments et ses inten­\ntions. Elle était prête, s'il le fallait, à se soumettre au coup\ndouloureux dont elle tentait en vain d'écarter les présages...\nMais les rares entretiens qu'elle avait ainsi préparés ne furent\nque de pénibles silences à deux. Ils la laissaient, l'esprit plus\ninquiet, sans que l'amour, en son cœur oppressé, voulut cepen­\ndant abdiquer son empire.\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                       219\n\n\n\n    Et voici que cette fête, en quoi elle avait mis un vague\nespoir, lui devenait tout à coup hostile. Elle éprouvait un sou\ndain malaise à se sentir mêlée à ce public joyeux, où l'entr'acte\nvenait de rappeler toute l'animation que le spectacle avait\ninterrompue.\n    Ce malaise devait bientôt s'aggraver encore, au point d'en\nêtre intolérable... En effet, tandis que le bruit des conversa­\ntions montait de tous les coins de la salle, dominé à peine par\nla voix des marchands et des marchandes qui promenaient et\nannonçaient qui leurs programmes, qui leurs oranges, qui leurs\nsucres d'orge, l'entrée d'un groupe de personnes prenant\nplace dans une loge faisant vis-à-vis à celle de la famille Char­\nliers et qui jusqu'à ce moment était demeurée inoccupée, pro­\nvoqua dans la foule une curiosité qui, pour Isabelle, tourna\npeu à peu en une sorte d'angoisse.\n   Parmi ces arrivants, elle ne connaissait que M. de Braux-\nLevrezy. Celui-ci et un autre gentilhomme accompagnaient\ndeux dames, assurément des étrangères, toutes deux d'une rare\nbeauté et d'une élégance singulière encore que trop tapageuse.\nQuelles étaient ces femmes ? D'où venaient-elles ? Isabelle\nl'ignorait. Pourtant, de suite, elle eut le pressentiment que\nleur présence décelait pour elle un danger obscur, et comme\nl'aînée de ces étrangères avait, par hasard sans doute, arrêté\nquelques secondes sur elle le regard un peu hautain qu'elle avait\npromené d'abord tout autour de la salle, ce regard produisit sur\nson âme chaste et vaillante l'impression d'une sorte de défi.\nMais elle ne baissa point les yeux. Et les deux regards furent\ncomme deux lames qui se croisent...\n   — Eh bien, à quoi rêves-tu? fit Hélène, en frappant légère­\nment la main de son amie du revers de son éventail. On dirait\nvraiment que la poésie de M. Vitzthumb t'a mis du vague à\nl'âme...\n   Isabelle tressaillit un peu, comme si elle se fut laissée sur­\nprendre. Elle répondit d'un ton enjoué :\n   — A quoi je rêve ? A rien, chère Hélène... Mais tu dois com­\nprendre qu'une paysanne de mon espèce se trouve toute déso­\nrientée au milieu de ces splendeurs. En fait de comédie, nous\nne connaissons à Bottignies que les saynètes organisées par\nM. le Curé à la distribution des prix, et que jouent les gamins\nde l'école. C'est beaucoup moins solennel.\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "220                              DURENDAL\n\n\n   L a porte de la loge s'entr'ouvrit et laissa apparaître M. de\nBraux-Levrezy.\n   P i m p a n t à son ordinaire, la taille souple, l'air content de lui-\nmême, l'aimable vicomte salua M. Charliers de Longprez et les\ndeux jeunes filles, leur faisant mille compliments. P u i s , il\nserra les mains de son ami T h i e r r y :\n   — Je ne fais que d'entrer au théâtre et suis navré d'avoir\nm a n q u é la Récompense patriotique. Mais j'avais accepté d'être le\nsigisbée de deux dames qui nous sont arrivées avant-hier de\nParis, et qui sont de mes meilleures relations... P o u r T h i e r r y\naussi, d'ailleurs... Comment, cher ami, tu n'a pas reconnu la\nbelle M m e Eliott, la grande Daily, une des gloires du m o n d e\nparisien?... Ma parole! elle a meilleure mémoire que toi. Car\naussitôt installée face à cette loge, elle t'a reconnu dans l'ombre\noù se cache ta modestie... Il est vrai, ajouta le vicomte en\ns'adressant cette fois à H é l è n e et à Isabelle, que le gracieux\nécran derrière lequel T h i e r r y était masqué devait suffire pour\nretenir ici toute son attention... Va donc lui souhaiter le\nbonsoir. Je ne doute pas qu'elle soit charmée d'entretenir dans\ncette salle, qui lui est étrangère, un des rares Bruxellois qu'elle\nait la chance de connaître. P e n d a n t que tu lui feras visite, ces\ndames ne verront pas d'obstacle, je l'espère, à ce que je tienne\nici ta place...\n   M. de Braux-Levrezy s'écoutait parler par habitude et se\ntrouvait charmant, à son ordinaire...\n   — M a d a m e Eliott... Grâce D a l r y m p l e , certes, répéta T h i e r r y ,\net je lui ai trop grande obligation de l'accueil qu'elle m'a fait à\nParis pour que je n'aille pas la saluer. Vous permettez, mon\npère...\n   E t sans même attendre la réponse de M. Charliers de\nLongprez, T h i e r r y se glissant hors de la loge disparut dans\nles couloirs.\n                                   *\n\n   Sans doute, il se souvenait de Grâce D a l r y m p l e , cette Anglaise\nà la beauté opulente, qu'on disait être la femme divorcée d'un\nmédecin de L o n d r e s , Sir John Eliott, et qui était devenue\nl'amie intime de P h i l i p p e d'Orléans après avoir été celle du\nPrince de Galles, — la «grande Daily », comme l'appelaient tous\nles familiers du Palais-Royal. Associée à la vie du premier\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         221\n\n\n\nprince français, mêlée à ses relations, avertie de ses lointains\ndesseins, elle jouait habilement son rôle au Raincy, à Monceau,\nau Palais-Royal, partout où se retrouvait la faction d'Orléans.\nQue de fois Thierry l'avait admirée de loin avant de lui être\nprésenté et d'être admis, grâce à l'heureuse impression qu'il\navait su produire sur elle, à ses réceptions privées fréquentées\npar l'élite des philosophes et des politiques du jour. Mais\nquelle était donc la chance heureuse et singulière qui l'amenait\nainsi dans ce Bruxelles en révolution?\n   Il poussa discrètement la porte de la loge. Grâce Dalrymple,\nl'entendant, tourna vers lui cet éblouissant visage que le pinceau\nde Gainsborough avait célébré, quelques années plus tôt, et\nThierry éprouva l'irrésistible effet de séduction que cette\nbeauté exerçait sur tous.\n   — Ah! quelle aimable surprise! fit-elle de sa voix un peu\nchantante, où se traduisait, comme dans son attitude elle-même,\nune nonchalance de créole. Je me croyais dans un pays de sau­\nvages et voici que j ' y découvre le plus aimable de mes philo­\nsophes! Çà, approchez donc, chevalier, que je vous présente à\nce guerrier et aussi à cette nymphe dont j'ai la garde... Peut-\nêtre connaissez-vous déjà le colonel William Gardiner?...\n   Thierry avait, en effet, déjà rencontré sir William, qui, après\navoir fait le coup de feu en Amérique, était arrivé depuis quel­\nques semaines à Bruxelles pour y suivre les événements à titre\nd'agent du gouvernement britannique.\n   — Et ma petite cousine Katy... Excusez-la si elle n'a pas\nencore grand usage du français, qu'elle parle à la mode d'Hyde-\nPark.\n   Thierry s'inclina, plus frappé encore du charme de cette\nfraîche figure de jeune fille qu'il ne l'avait été par la souveraine\nbeauté de la grande Dally.\n   Il fallait vraiment que celle-ci fût bien sûre d'elle-même, de\nl'admirable régularité de ses traits, de la splendeur épanouie de\nsa taille, pour n'être point offusquée en quelque mesure par le\nvoisinage de cette candeur virginale si mince, si délicate qu'on\neût dit un vivant pastel. Auréolée d'une mousse de cheveux\nbouclés, d'un blond de miel, miss Katy avait dans ses yeux d'un\nbleu clair quelque chose de tendre et de timide à la fois, et,\nsur ses lèvres au dessin exquis, comme un sourire incertain, prêt\nà s'effaroucher d'un coup d'oeil, prêt à renaître l'instant d'après.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\nEt sous son teint, d'une douceur de nacre, il semblait vraiment\nque l'on vît courir le réseau des fines veines bleues.\n   — Oh ! Dally ! fit-elle en s'adressant à son amie sur un ton de\nmalicieux reproche... Pourquoi dire cela? Le chevalier l'en­\ntendra bien... N'est-ce pas, monsieur?\n   — Petite coquette! fit Dally. Rassure-toi... M. de Longprez\nn'est pas un puriste de l'Académie. C'est un citoyen de l'huma­\nnité... Mais comment n'êtes-vous pas en uniforme, chevalier,\ncomme tous ces lionceaux du parterre?\n   Thierry confessa que la contagion révolutionnaire du Brabant\nne l'avait point gagné et qu'il n'avait encore élevé aucun autel\nà la gloire de Messire van der Noot. Bien plus, il avait éprouvé\nquelque déchirement d'âme à voir quel fâcheux accueil les\nidées de régénération universelle avaient rencontré à Bruxelles,\nlorsque l'Empereur avait cherché à les imposer...\n   — Prenez garde, monsieur le philosophe, lui dit la grande\nDally en affectant de le gronder. Vous allez vous rendre suspect\nde lèse-patriotisme!...\n   Mais Thierry s'anima, imputant à l'état encore arriéré des\nmœurs brabançonnes cet échec bien fait pour peiner les esprits\nsoucieux du progrès de l'humanité. Auprès de cette femme\nspirituelle, dont il connaissait la liberté de pensée et d'allures,\nThierry, tantôt si taciturne, avait retrouvé toute son aisance et\nsa vivacité. Il lui demanda des nouvelles de leurs amis com­\nmuns et lui rappela des souvenirs qui lui étaient, disait-il,\ndemeurés très chers.\n   C'était dans un théâtre aussi qu'il avait eu l'heur d'être pré­\nsenté à Grace Dalrymple au mois de janvier de l'année précé­\ndente. Il y avait tout juste un an de cela. Le soir où Léonard,\nle coiffeur de la Reine, avait ouvert aux Tuileries son nouveau\nthéâtre, sous le patronage de Monsieur. Et la musique de\nCherubini qui dirigeait l'orchestre! Et ces acteurs italiens!\nCertes, ceux de Bruxelles ne les lui feraient pas oublier...\n   Elle le renseigna :\n   — Léonard a dû quitter les Tuileries, voici trois mois. Il s'est\ntransporté dans la nouvelle salle de Nicolet. Vous savez :\nNicolet et sa fameuse devise : De plus fort en plus fort! Aujour­\nd'hui, n'est-ce pas la devise de Paris et de la France?... — Et\naussi du Brabant, ajouta-t-elle après un instant de silence.\nMais je ne connais rien et ne veux rien connaître de votre poli-\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                           223\n\n\ntique et je ne suis ici que de passage, pour un simple voyage\nd'affaires, avec ma petite cousine qui est orpheline et que je\nviens de tirer de la pension. C h u t ! N o u s bavardons et voici\nqu'on frappe les trois coups... Vous restez avec nous, n'est-ce\npas? D'ailleurs, je vois que M. de Braux-Levrezy tient votre\nplace c h a u d e dans votre loge... Savez-vous bien qu'elles sont\ncharmantes, vos jeunes Bruxelloises!... E t elle lorgna d'un\ngeste un peu impertinent du côté d ' H é l è n e et d'Isabelle.\n   T h i e r r y ne se fit point prier. D ' u n coup d'œil, il constata en\neffet que le vicomte continuait à le suppléer. Lui-même se trou­\nvait à merveille derrière ces n u q u e s et ces épaules d'albâtre\nrosé, d'où se dégageait un doux parfum voluptueux.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n   C e p e n d a n t la tragédie commençait. L a scène représentait les\nsénateurs romains, assemblés devant l'autel du dieu Mars.\nE n t o u r é de ses licteurs, Brutus, se profilant en une silhouette\nhéroïque sur le décor du fond, où apparaissait le Capitule,\ns'adressait aux Anciens du peuple :\n\n          Destructeurs des tyrans, vous qui n'avez pour rois\n          Que les dieux de Numa, vos vertus et vos lois...\n\n  Dès ce début, l'analogie des situations historiques conquit à\nla pièce tout l'intérêt et toute la sympathie du parterre. L e s\nalexandrins solennels se déroulèrent dans un silence plus\nsolennel encore. Mais on devinait à un regard ou à un geste\néchappé à l'un ou l'autre des spectateurs combien ces Bra­\nbançons de 1790 se sentaient tout à coup rapprochés de la R o m e\nprimitive, telle que. l'évoquait pour eux le génie de M . de\nVoltaire :\n\n           Pardonnez-nous, grands dieux, si le peuple romain\n           A tardé si longtemps à condamner Tarquin.\n           Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières\n           De notre obéissance a rompu les barrières.\n           Sous un sceptre de fer tout le peuple abattu\n           A force de malheur a repris sa vertu.\n           Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes.\n           Le bien public est né de l'excès de ses crimes!\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "224                            DURENDAL\n\n\n  A cet endroit, les applaudissements éclatèrent d'eux-mêmes.\nD'autres salves accueillirent la hautaine déclaration du consul,\nproposant au Sénat d'accueillir l'envoyé de Porsenna, roi des\nEtrusques :\n\n          Accoutumons des rois la fierté despotique\n          A traiter en égale avec la république.\n\n  Mais ce fut du délire lorsque à la question de l'envoyé de\nPorsenna :\n\n            « Qui du front de Tarquin ravit le diadème ?\n            Qui peut de vos serments vous dégager ? »\n\n  Brutus répondit d'une voix ferme :\n\n                                                      « Lui-même ! »\n\n   Quelle réponse, mieux que ce « lui-même » pouvait t r a d u i r e\nle sentiment de ces bourgeois brabançons, toujours férus de\nlégalité et naguère très attachés à leurs princes, qui n'avaient si\nviolemmenc rompu leur lien de fidélité vis-à-vis de l ' E m p e r e u r\nqu'après que celui-ci leur en eût donné l'exemple ? Ce « lui-\nmême » n'était-ce pas l'article 59 de la Joyeuse-Entrée du\nB r a b a n t ? N'était-ce pas tout le « Manifeste au peuple Bra­\nbançon » dans lequel van der Noot avait si logiquement conclu\ndu parjure de Joseph II à sa déchéance ?\n   M. Charliers de Longprez ne se tenait pas de contentement.\nIl en oubliait la présence, à son côté, de M. de Braux-Levresy\nqui, lui, affectait, par contenance, de partager l'enthousiasme\na m b i a n t . Toutefois, q u a n d le premier acte fut fini, il pria\nassez sèchement le sémillant vicomte de ramener T h i e r r y , —\nayant, disait-il, quelque avis pressant à lui donner.\n\n                                 *   *\n   T h i e r r y dut bien se résoudre à prendre congé des belles\nétrangères. Précisément, un nouveau personnage venait de\nfaire son entrée dans la loge de la grande D a l l y . E t quel per­\nsonnage ! L e fameux comte de L a Marck, qui avait combattu\nen Amérique sous W a s h i n g t o n et Lafayette et se trouvait être\nà la fois un des familiers de Marie-Antoinette et le confident le\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             225\n\n\nplus intime du duc d'Orléans. R e n t r é à Bruxelles tout\nfraîchement, chacun lui avait aussitôt prêté, — et son h u m e u r\nremuante et ambitieuse autorisait ce soupçon, — le dessein\nde jouer un rôle de premier plan dans le nouvel E t a t . Il\nétait de physionomie agréable et spirituelle, les traits fins, la\nbouche souriante. T h i e r r y , ayant salué respectueusement ce\ngrand seigneur qu'il tenait pour un des héros de ce t e m p s ,\ns'inclina vers Grace D a l r y m p h e qui lui tendit gracieusement\nsa main à baiser.\n    — P u i s q u e l'autorité d'un père vous appelle, obéissez, che­\nvalier. Mais nous ne vous tenons pas quitte, entendez bien...\nJe suis t r o p heureuse d'avoir retrouvé un ancien ami parmi\ntant d'inconnus. Ce soir, après le spectacle, venez donc souper\navec nous, dans le tourne-bride où je me suis logée, rue\nDucale, tout près du W a u x - H a l l . Nous serons entre nous. L'éti­\nquette sera consignée à la porte. Mais le plaisir et l'esprit\nseront de la partie, — surtout si vous en êtes vous-même.\n    — De l'esprit, m a d a m e , hélas ! je n'en ai p a s . . . Mais j ' e n\naurai demain, puisque vous voulez bien que je sois un de vos\n hôtes ce soir et que j ' a i de la mémoire.\n    L a grande Dally et sa ravissante compagne récompensèrent\n de leurs aimables sourires une si galante riposte, — et tandis que\n T h i e r r y retirait à regret derrière lui la porte de cette loge où il\n venait de retrouver l'air et le ton de ce Paris dont il gardait la\n nostalgie, il crut entendre que ces dames, demeurées avec\n L a Marck et Braux-Levrezy, s'exprimaient à son sujet en\n termes flatteurs.\n    Un accueil plus frais l'attendait dans la loge paternelle où il\n rentra sans aucun empressement. M . Charliers se borna à lui\n dire :\n    — J'entends que vous ne nous quittiez plus, T h i e r r y . . .\n    L e j e u n e homme s'assit, très morfondu. Il jugea difficile de\n répondre à cette injonction en annonçant à son père l'invitation\n qu'il venait d'accepter pour le soir même. Aussi remit-il cette\n confidence à un moment plus propice. Sa sœur l'interrogeant\n au sujet des belles étrangères, il déclara qu'elles étaient de la\n meilleure société parisienne et qu'elles venaient de s'installer\n pour un court délai à Bruxelles, afin d'y régler quelques\n intérêts.\n     — Peut-être le concours d'un h o m m e de loi leur sera-t-il\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "226                            DURENDAL\n\n\n\nutile... ajouta-t-il diplomatiquement, en coulant un regard du\ncôté de M. Charliers.\n   Mais celui-ci était déjà repris par l'intérêt de la tragédie,\ndont le second acte commençait j u s t e m e n t .\n   Moins attentif aux leçons de l'histoire romaine, T h i e r r y ne se\nlassait pas de contempler par-dessus la fraîche épaule d'Isa­\nbelle, la grande D a i l y et surtout sa jeune amie, dont l'idéale\nbeauté lui apparaissait à l'autre côté de la salle, r e n d u e plus\ndélicate encore et comme diaphane par la vibration de\nl'atmosphère où s'irradiait l'éclat papillotant des bougies.\n   Instinctivement, Isabelle sentit la comparaison dont elle\nétait l'objet. Elle en souffrit cruellement dans sa modestie et sa\ndignité, mais surtout dans son amour. Volontiers, elle lui eût\ncrié, à cet ami d'enfance qu'elle s'était habituée à considérer\ncomme le compagnon promis à sa vie tout entière : Q u e t'ai-je\nfait, T h i e r r y , et pourquoi te prépares-tu à me délaisser pour te\nprendre aux lacets de cette aventurière? Elle est plus belle, je le\nvois bien... Mais tu n'as pas le droit d'oublier notre cher passé\net de méconnaître ma tendresse...\n   Cependant, sur la scène, le d r a m e se déroulait, grave et\nrapide. L e jeune et bouillant T i t u s , fils de B r u t u s , épris d'un\nfol amour pour T u l l i e , la fille de P o r s e n n a , se trouvait\nclassiquement écartelé entre le devoir et la passion. Son devoir\nlui disait de demeurer fidèle à Rome et à son père. Sa passion\nl'entraînait à trahir son pays et les siens pour un sourire de\ncette belle étrurienne dont la forme élancée, harmonieusement\ndrapée dans les plis de ses voiles blancs, évoquait toute la\ngrâce des marbres antiques.\n   E t comme T i t u s s'écriait, pris d'un dernier remords :\n\n        « Eh ! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie ? »\n\n  T u l l i e lui répondait, d'une voix prometteuse qui emportait\ncomme un fétu de paille ce dernier remords :\n\n        « Ta patrie...   Ah! barbare, en est-il donc sans moi ? »\n\n   Ce n'était plus cette fois le d r a m e civique qui faisait s'envoler,\ndans le cerveau de tous les spectateurs, des comparaisons faciles\nentre les républicains de jadis et ceux d'aujourd'hui... C'était\nle d r a m e intime où se confondaient confusément, pour une jeune\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                               VIEUX    BRUXELLES                                    227\n\n\nfille angoissée, la personnalité de T u l l i e et celle de cette créa­\nture troublante et mystérieuse qui, ce soir-là, venait se mettre,\nelle le devinait, au travers de sa vie...\n    P u i s , aux dernières scènes, le drame s'agrandit et s'éleva\nencore. A son tour; M. Charliers y découvrit des motifs\nd'inquiétude familiale.\n    T i t u s , succombant aux influences de l'étrangère, a trahi\nRome. E t seule, la révélation d ' a n esclave a empêché sa\ntrahison de perdre la Ville. B r u t u s a déclaré solennellement\nque tout traître sera puni de mort. Il apprend qu'un des traîtres\nest son fils... A h ! l'affreux combat qui se déchaîne dans cette\nâme de père et de citoyen ! M. Charliers de Longprez comprend\nun tel combat. Avec le héros tragique, il éprouve à la fois les\ntendresses du père et la mâle fermeté du citoyen et du juge.\n\n                                    « O Rome, ô mon pays !...\n                 Procidus, à la mort que l'on mène mon fils!\n                 Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse.\n                 Lève-toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse!\n                 Viens embrasser ton père. Il t'a dû condamner.\n                 Mais s'il n'était Brutus, il t'allait pardonner... »\n\n   Mais cette concession, arrachée à une â m e virile par la fai­\nblesse de l'amour paternel, sera la dernière. E t le dénoûment\ntombe, froid, rigide et beau comme l'acier :\n\n                   U N S É N A T E U R (arrivant,       pâle et défait)\n   Seigneur...\n                                      BRUTUS\n\n                   Mon fils n'est plus ?...\n\n                          L E SÉNATEUR               (balbutiant)\n                                                     C'en est fait, et mes yeux...\n\n                                      BRUTUS\n\n   Rome est libre. Il suffit! Rendons grâces aux dieux!\n                                             *\n                                         *       *\n  Pour T h i e r r y , ces périodes et ces ripostes sonores n'avaient\nguère été autre chose qu'un accompagnement discret à la con-\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "228                           DURENDAL\n\n\ntemplation fervente dont il couvait la loge d'en face. Il se hâla,\naussitôt le d r a m e fini, de confier à son père qu'il était attendu à\nl'issue du spectacle par cette noble d a m e , à laquelle il ne pou­\nvait refuser ses services et ses devoirs, après la bienveillance\nqu'elle lui avait m a r q u é e à P a r i s . Il s'agissait d'un modeste\nsouper, auquel M. de L a Marck et M. de Braux-Levrezy\ndevaient aussi assister, et qui ne se prolongerait assurément pas\nau delà de ce qui est raisonnable...\n   Mais M. Charliers, encore tout palpitant de ses émotions tra­\ngiques, reçut cette nouvelle d'un front qui enleva aussitôt à\nT h i e r r y - T i t u s toute lueur d'espoir.\n   — Vous rentrerez au logis avec nous, T h i e r r y , et je veux\ndésormais ne plus vous passer aucune fantaisie. Prenez le bras\nde votre sœur.\n   E t conduisant lui-même M lle de Penalegas, M. Charliers\nde Longprez descendit le grand escalier, suivi de T h i e r r y ,\npenaud et l'oreille basse.\n   Le retour à la place des W a l l o n s , dans la vaste berline con­\nduite par le fidèle W e w e p , fut dénué de tout entrain. E t lorsque\nT h i e r r y gagna sa chambre, lesté — suivant la coutume journa­\nlière — de la bénédiction paternelle, son âme où se gonflait,\navec le regret du souper m a n q u é , la honte d'en avoir été privé\npar un tel coup d'autorité, mûrissait des projets de révolte.\n\n          (A suivre.)                      H.   CARTON DE AVIART.\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                                  Poèmes\n                                                       A Mademoiselle     Edith   Lulens.\n\n\n                                    La Barque\n          Le grand fleuve, bordé de joncs et de roseaux,\n          Déroule indolemment    entre ses verts rivages,\n          Sous le ciel pacifique où traînent des nuages,\n          La longue robe blonde et souple de ses eaux.\n\n          Le souffle frais du jour caresse avec délice\n          L'oncle que la mouette eN son vol a frôlé,\n          De ses deux avirons trouant le flot troublé,\n          D'un rythme égal et sûr, la barque avance et                      glisse.\n\n          Et le grand fleuve alors gonfle son flux      vermeil,\n          Se creuse sous la poupe et sonlève la proue\n          Et, secouant les plis de son manteau, se joue\n          Avec l'esquif léger qui rit dans le soleil...\n\n\n                                  Les Chalands\n          Une bruine légère estompe le lointain\n          Où les flûtes des joncs chantonnent   sous la                 brise,\n          Les villages groupés autour de leur église\n          Dorment dans la clarté confuse du matin.\n\n          A l'horizon frileux coule l'eau  vaporeuse.\n          Là-bas où les moulins se plaignent dans le vent,\n          La barque s'abandonne    au flot qui va rêvant\n          Et l'emporte selon sa courbe     harmonieuse;\n\n          Tandis qu'ouvrant   leurs voiles rouges des chalands\n          Venus au fil de l'eau des pays bleus du rêve\n          Attendent que la brise opportune     s'élève\n          Et croisent d'une rive à l'autre, lourds et lents.\n\n  (1) Ces poèmcs inédits de notre regrette collaborateur CHAULES un SPRIMONI. secrétaire\nde Durendal, nous ont été communiqués par notre ami le poète Séverin. Ils étaient dédies à\nM llc Edith Lutens qui est, aujourd'hui, Madame Séverin.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\n\n\n                                   Tamise\n        C'est au loin, sur l'eau blonde où l'or du jour s'épanche,\n        Derrière des chalands amarrés près du bord.\n        Frileuse sous le vent froidi qui vient du nord\n        Une ville au doux nom, Tamise aux maisons          blanches.\n\n        Tamise! la primeur du mot       délicieux\n        Fleurit-elle autrefois aux lèvres d'une fée ?\n        Du cadran de la tour, doré comme un trophée.\n        L'âme de l'heure morte en sonnant monte aux c i e u x .\n\n\n\n                                Les Légendes\n        Apportant le parfum des îles de Zélande\n        Où tournent lentement les ailes des moulins\n        Et l'arôme des champs où luit l'azur des lins\n        Le vent raconte aux flots d'anciennes légendes       :\n\n        Lohengrin   chaste et fier qui vint sauver    Elsa,\n        Saint Georges et saint Michel chevauchant dans leur        gloire\n        Et, pour guérir nos maux, la frêle vierge noire\n        Que sur les bords fleuris le reflux    délaissa...\n\n        Tout cela, tout cela! douce terre de Flandre\n        Qu'étreignent   en leurs bras ton beau fleuve et la mer,\n        C'est le printemps qui vient consoler l'âpre hiver,\n        Flandre, ô terre d'amour, mélancolique       et tendre!\n\n                                               C H A R L E S DE SPRIMONT.\n\n Sur l'Escaut, 1er août 1901.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "               Petites Filles\n      dans le Soleil et dans la Neige\n\n              LE printemps de Paris, c'est le sourire des femmes\n                    vêtues de corsages blancs, c'est la poussée verte\n                    aux branches des marronniers, et les voitures\n                    qui vont, joyeuses, vers l'Arc de T r i o m p h e ,\n                    suivant un chemin de lumière.\n                        Les crincrins, derrière les massifs des\n                    Ambassadeurs, font une musique toute petite,\n                    et sensible pourtant, dans la rumeur amusée\nde la ville. J o u a n t sur le gravier, entre les chaises, les enfants\nont des regards transparents, des bouches humides, des fos­\nsettes à côté des lèvres luisantes, de la clarté dans les\ncheveux, grâce au beau ciel de fin d'avril. Paris secoue la\nbrume d'hier et rayonne aux quatre coins, son fleuve se pare de\nla jeune gloire du firmament et chaque bateau se pavoise de\nsoleil. Mais plus que par le spectacle délicat et radieux de ses\narbres, de ses vieilles pierres baignées de renouveau, la ville\njouit et palpite par ses foules qui reflètent le visage même de\nla saison. E n sortant, en respirant soudain dans la rue l'air\nsapide, tel un baiser de fillette, le sang est renouvelé, l'esprit\nchante, et vraiment la vie devient bonne. Un anniversaire\ntriste ou simplement banal accable le vieil h o m m e ; devant la\npremière journée de printemps, l'existence parait légère à\nporter : toutes les routes vont vers la confiance. Et que les\nfemmes sont jolies! L ' h e u r e du crépuscule s'attarde déjà, cette\nheure, où l'indécision du soir, une lueur de l'azur, la projection\ndorée des étalages, les mille points lumineux et rapides des\nvoitures, mêlant le rêve et les rires, accroît la certitude de\nnotre bonheur léger. U n e fatigue douce prouve que l'on ne\ns'était pas t r o m p é . P r i n t e m p s glisse dans les veines une\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "232                           DURENDAL\n\n\nvoluptueuse lassitude, et le frisson de l'ombre est d'autant plus\nperceptible que la journée fut vouée davantage à Floréal\nt r i o m p h a n t . Les crincrins frileux se blottissent maintenant\nderrière les bourgeons. Qu'importe, puisque demain tient\nl'espoir en réserve.\n      U n e ouvrière, à sa fenêtre mansardée, sent passer sur les\ntoits, caresse fraîche du ciel, le vent qui vient de Bougival, et\nl'amour battra des ailes dans sa poitrine. Cependant quelques\nbonnets de coton hésiteront entre la réalité et le songe.\n      Le printemps que chacun accueille selon la vitalité de ses\nsens, cette revanche de P a n — qui ne voulut pas complètement\nmourir — fleurit entre les hautes maisons, comme jamais il ne\nfleurira dans la simple campagne du nord. Attaché à sa contrée\nlointaine par des liens que la distance resserre, habitué aux\nimages colorées de la pensée, le relief de ses paysages familiers\ndans la rétine et le sentiment profond du terroir dans son cœur,\non se figure un F l a m a n d de Paris, gagnant par l'avenue de la\nGrande-Armée, le Bois qu'avril et mai viennent d'éveiller. L e\n lyrisme de l'Arc de T r i o m p h e s'accorde avec les épanchements\nde son âme, c'est un motif à sentir fortement l'émoi de la saison,\nà rechercher, de l'autre côté des apparences, la cause des sensa­\ntions qu'elles lui procurent. Paris l'émerveille et excite sa\nsensibilité, comme le ferait un sans-pareil chef-d'œuvre, et\n voici que des petites filles — cette alliance de leur jeunesse\n avec la jeunesse de l'instant devient inévitable — voici que des\n petites filles élégantes, raffinées déjà, et pareilles à des fleurettes\n trempées dans du soleil, font jaillir devant lui l'antithèse des\n petites paysannes de son pays plat, et l'image appelant l'image,\n ce F l a m a n d revoit tout à coup celles qui, là-bas, sur la lisière\n des prairies aux haies multiples et de la grande plaine des\n bruyères, annoncent la saison nouvelle.\n      C'est la vieille maison à cinquante mètres de la route et,\n midi sonnant, ce sont les fillettes qui reviennent de la classe.\n Elles sautent, courent, dansent et babillent, les cheveux flot­\n tants et le tablier bleu noué sur leur j u p e grise. Aucun chêne\n n'a remué clans la région; ils restent mornes, accablés par cette\n lumière immense couvrant la plaine sans fin, depuis que les\n nuages, chassés vers le septentrion, ont laissé l'espace libre et\n brillant. Les petites paysannes expriment spontanément le sen­\n timent obscur qui gîte dans la conscience des aînés; ceux-ci,\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "        PETITES FILLES DANS LE SOLEIL E'J' DANS LA NEIGE               233\n\n\n penchés au-dessus des champs, sourient à quelque chose d'invi­\n sible, lorsqu'ils aperçoivent les signes de la moisson future. L e\n laboureur, ployé, devine que le grand mystère, le miracle\n annuel, flotte, impondérable, dans le vent, en même temps\n qu'il gonfle les flancs de la terre.\n     Il faut pénétrer d a n s les taillis de vernes et de noisetiers pour\n découvrir toutes les petites vies avides de s'épanouir largement ;\nla bruyère reste terne, le front des sapinières s'assombrit au fur\net à mesure que la clarté augmente. L e silence, maintenant\nque les fillettes sont passées, ne sera plus troublé avant quatre\nheures. L'allégresse de la terre ne s'entend pas, l'horizon garde\nencore le secret de l'avenir et le rustre sait combien Dieu\néprouve ses féaux. Mais tant d'espoirs comprimés, de craintives\nardeurs, feront une nuit d'amour incomparable au premier\ncouple soumis à l'empire de la première nuit tiède et frémis­\nsante du chant des rossignols.\n     Les fillettes ont réapparu, la classe de l'après-midi finie.\nQ u a n d le soir viendra, les volets seront poussés et, d'un esprit\ninquiet, les paysans murmureront : « Pourvu qu'il ne gèle pas\ncelte nuit... »\n     P r i n t e m p s distant, étoiles de mai qui frissonnez clans l'ombre\nfroide... Malgré les petites vendeuses de roses françaises (ou\npeut-être à cause d'elles) d a n s ce Bois de Boulogne si mondain,\ndans ces allées pleines de mouvement, de jeunes femmes, de\njeunes hommes, heureux de se regarder les uns les autres avec\nla gaieté du ciel dans les yeux, on ne s'étonnera pas que le\ncontraste persiste, « s'échauffe », bien que tout à coup l'évoca­\ntion flamande prenne des aspects d ' E p i p h a n i e , au pays de\nF l a n d r e , quand les ymagiers naïfs faisaient naître Jésus sous\nun toit couvert de neige. Oui, le Bois printanier donnait une\nceinture invisible à ce souvenir précis : la même vieille maison,\nnon loin de la même route, et, midi sonnant, les petites filles\nenveloppées de cabans noirs, qui courent parce que le sol est\nblanc et que la bise fouette leurs joues et ranime leur cœur.\nT o u t était mort avant leur arrivée. L e linceul des bruyères,\nj u s q u ' à la ligne extrême de l'horizon, ensevelissait le pays dans\nun sommeil qui ressemblait trop à la m o r t ; un vol de corbeaux,\nau travers du site glacé, augmentait la solitude, et l'obsession\nd'un a b a n d o n définitif descendait du ciel pesant. Les cris des\n fillettes annoncent la résurrection somme toute certaine, la vie\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "234                         DURENDAL\n\n\nqui ne délaisse aucun jour son travail, et les roses de Noël éter­\nnellement          fleurissantes.\n   P e n d a n t l'hiver, derrière les vitrines de la ville, le mirage\ndes verdures et des corolles réconfortait moins que la présence,\nsur la route nue, des écolières limbourgeoises. E t le F l a m a n d\nde Paris, revenu à la réalité, attentif aux fillettes de ce renou­\nveau tangible, respirait l'atmosphère de printemps, en aucun\nendroit du monde aussi grisante, mais il gardait pour les plaines\nlointaines de janvier, émouvantes sinon tragiques, un amour\ncomposé de vérité et de rêve, qu'il n'avait jamais retrouvé ailleurs.\n                                                GEORGES V I R R È S ,\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "SAINTE   CATHERINE\n  (AUTEUR INCONNU)\n\n    Musée de Pise\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": ""}, {"page_pdf": 280, "texte": "                              Katharina\nLégende dramatique en trois actes de LÉO VAN HEEMSTEDE;\n  adaptation française de FLORIMOND VAN DUYSE, musique\n  d'EDGAR TINEL; première représentation à Bruxelles, au Théâtre\n  Royal de la Monnaie, le 2 7 janvier 1 9 0 9 .\n\n                  ANS un des fascicules de sa Petite bibliothèque chrétienne,\n                    le P. Vanderspeeten a résumé de façon claire et concise les\n                    données historiques et légendaires qui concernent sainte\n                    Catherine d'Alexandrie. Celle-ci constitue une des figures\n                    les plus séduisantes de l'hagiographie chrétienne; les attri­\n                    buts de jeunesse, de science et de beauté, la gloire du\n                    martyre nous y apparaissent nimbés de cette auréole de la\n                    pureté absolue qui, dans les théogonies antiques elles-\n                    mêmes, était jugée l'une des plus nobles parures, comme une\nmarque presque sacrée de la dignité humaine. Mais à la vérité, on a peu de\nrenseignements biographiques positifs sur cette sainte dont la vie s'écoula, il\ny a seize siècles, dans le milieu bigarré et trouble d'Alexandrie, où les\ninfluences romaines et grecques, combinées avec les mœurs et les traditions\nlocales, évoquent à l'esprit, bien plus que la fin de Rome, un tableau à la fois\nsomptueux et confus de dissolution sociale, où tout se mêle et se perd dans un\nformidable chaos.\n   Le nom de sainte Catherine ne figure dans aucun martyrologe ancien; seul\nle martyrologe romain mentionne en quelques lignes le supplice de la sainte,\nsans rien nous apprendre de sa vie. On hésite à lui ramener quelques lignes de\nson contemporain Eusèbe concernant « une chrétienne, la plus noble et la\nplus opulente d'Alexandrie, aussi distinguée par sa richesse et par son rang que\npar son savoir et qui, estimant sa chasteté le plus précieux de ses trésors, sut.\nseule de toutes les dames d'Alexandrie, faire ployer la fougue indomptable et\ndissolue de Maximin ». Eusèbe ajoute que, trop épris d'elle pour la faire\nmourir, le tyran se borna à l'exiler en confisquant ses biens. S'agit-il d'une\nautre chrétienne, ou Maximin se contenta-t-il une première fois de la\nconfiscation et de l'exil? Un autre écrivain contemporain, Rufin, traduisant\nle passage ci-dessus, y intercale le nom de cette chrétienne, qu'il appelle\nDorothée. Mais ceci ne m'a pas paru une difficulté insurmontable; Catherine\ndérivant du grecκαθαρα= pure, et le nom étant écrit quelquefois, avec la diph­\ntongue : Aicatherine= « toujours pure », on a supposé que \" Catherine \" serait le\nsurnom donné par les chrétiens à une païenne convertie, du nom de Dorothée.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "236                                DURENDAL\n\n\n  En somme, le nom de Catherine figure pour la première fois, au Xe et au Xle\n siècle dans l'eucologe de saint Basile, en grec, et dans les Actes de la sainte\n rédigés en grec par Siméon le Métaphraste, ou du moins reproduits en latin sous\n son nom par Surius et Lippomani; encore, les écrits publiés sous le nom de\n Siméon contiennent-ils un grand nombre d'actes apocryphes, difficiles à\n discerner des autres! Il n'est pas jusqu'au nom du tyran, auteur du martyre,\n qui ne prête à controverse; les actes et les légendes s'obstinent à le nommer\n Maxence, alors que l'empereur de ce nom n'a jamais exercé le pouvoir en\n  Egypte, où régna au contraire Maximin Daïa (empereur de 311 à 314).\n    Les légendes, elles, sont plus prolixes sur le compte de sainte Catherine. Le\n  P. Vanderspeeten cite en première ligne une Nouvelle, singulière et rare\n légende... de la noble reine, glorieuse vierge et martyre sainte Catherine,\n due à un religieux de l'Ordre de Saint-Jean de Malte, au XVe siècle. Il ne\n mentionne pas les pages naïves et touchantes consacrées à son héroïne,\n deux siècles auparavant, par le pieux conteur de la Légende dorée; — il est\n vrai que Jacques de Voragine se borne à retracer, avec force détails, les\n  principaux épisodes du martyre de la vierge.\n    De toutes ces indécisions et contradictions, faut-il conclure au doute\n absolu? Que non pas! Une tradition vivace, perpétuée d'âge en âge et\n  rayonnant à travers les milieux les plus divers, la vénération séculaire dont est\n  entourée la mémoire de l'héroïne, témoignent, à défaut de documents\n  explicites, de la réalité des faits historiques essentiels dérobés sous les brumes\n irisées de la légende. Quand on pénètre au fond des choses, on constate que\n tout l'ensemble de nos notions historiques repose moins sur des documents\n que sur des interprétations traditionnelles, qui sont une forme de la fiction.\n L'application rigoureuse de la critique intégrale n'aboutirait peut-être qu'à\n creuser dans notre esprit des vides de plus en plus nombreux. — Mais reve­\n nons à sainte Catherine.\n    Légende et histoire, l'une et l'autre peuvent se résumer à peu près comme\n suit :\n    Vers la fin du IIIe siècle régnait dans la Petite-Arménie le roi Costus, fils de\n Constance, un neveu de l'empereur Claude, le même qu'un second mariage\n rendit père de trois enfants dont le plus illustre fut l'empereur Constantin\n le Grand. On ne sait presque rien de ce Costus, qui n'aurait jamais quitté\nl'Orient. Les rois heureux n'ont pas d'histoire : Costus fut un roi heureux. Ses\nrares vicissitudes même le servirent, car, momentanément dépouillé de ses Etats\npar l'empereur Maximin et réfugié à Alexandrie, il y resta juste le temps de\nconnaître et d'épouser une aimable princesse égyptienne, Sabinelle, qu'il\nl'amena ensuite dans son pays, où il mourut peu après que sa femme eut donné\nnaissance à une fille (ailleurs on lit que celle-ci serait originaire d'Alexandrie\nmême).\n    C'est alors que Sabinelle rencontra Ananias, un anachorète vivant dans les\nmontagnes syrio-arméniennes. La douleur est pour la grâce un terrain fertile.\nSabinelle se convertit rapidement; mais Catherine, jeune et belle, savante et\nlière, opposa plus de résistance. Un miracle décida de sa conversion. La Vierge\nlui apparut, tenant dans ses bras un enfant merveilleusement beau, qui accep-\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                                  KATHARINA                                  237\n\n\ntait de prendre la jeune tille comme fiancée, à condition qu'elle reçût le bap­\ntême. Catherine, éblouie, obtint le sacrement et aussitôt trouva à son doigt\nla bague miraculeuse, qu'elle ne quitta plus jamais. Peu après, Sabinelle\nmourut.\n   A quelques années de là, vers 310, l'empereur Maximin, qui sévissait contre\nles chrétiens d'Alexandrie, résolut, pour les réduire à merci, d'organiser dans\nla capitale de grands sacrifices aux dieux et d'y convoquer toute la population\nd'alentour. Catherine l'apprit et, appréhendant des apostasies, se rendit à\nAlexandrie avec toute sa cour, pénétra dans le temple au beau milieu du sacri­\nfice et, devant le peuple assemblé, apostropha l'empereur pour lui reprocher\nson idolâtrie. Plus étonné encore qu'irrité, et séduit par la beauté de la vierge,\nMaximin la fit emmener dans son palais et convoqua, pour réfuter ses dogmes,\ntous les sages du pays. Mais, contrairement à ses prévisions, c'est elle, au con­\ntraire, qui — telle Jésus dans le Temple — triompha de la dialectique des\nsavants et des philosophes et les convertit à la religion nouvelle. L'empereur,\nfurieux, les envoya au bûcher; « et, dit Jacques de Voragines, ils rendirent\nleurs âmes de telle façon que ni leurs cheveux, ni leurs vêtements ne furent\ntouchés par le feu ».\n   Là ne devait pas s'arrêter les conversions. Fouettée et jetée en prison, Cathe-\nriney reçut la visite de l'impératrice Faustine (devenue dans l'opéra « Octavie»)\naccompagnée de son amant, un officier nommé Porphyre, lesquels se conver­\ntirent à leur tour. Quand quelques jours plus tard, Maximin, espérant avoir\nréduit la résistance de la jeune fille, la fit comparaître devant lui, il la\ntrouva aussi inflexible qu'auparavant. Ce fut alors que le tyran fit construire\nla roue énorme, munie de lames et de crochets, instrument de supplice que\nl'iconographie sacrée associe traditionnellement à l'image de sainte Catherine.\n Mise en présence de l'horrible engin, la jeune fille persista dans ses dénéga­\ntions. Le signal du supplice fut donné, mais au même moment l'appareil entier\nvola en éclats, ensevelissant sous ses débris de nombreux païens. A ce moment\nl'impératrice, qui assiste à ce spectacle, tente une intercession ; mais comme\nelle avoue en même temps sa foi, l'empereur l'envoie au supplice, où elle fut\n suivie le lendemain par Porphyre et ses soldats, qui à leur tour avaient reven­\n diqué la gloire du martyre. Quant à Catherine, de guerre lasse, Maximin la fit\n décapiter; en témoignage de son éclatante pureté, du lait au lieu de sang jaillit\n des veines de la martyre. Des anges vinrent enlever son corps et le transpor­\n tèrent sur le mont Sinaï, où se construisit plus tard un monastère dont les\n habitants se transmettaient la garde des précieuses dépouilles.\n    On sait que la légende de sainte Catherine a inspiré une foule de peintres et\n de sculpteurs, des Italiens de toutes les époques, Fra Angelico, Taddeo Gaddi,\n Matteo di Giovanni, Simone Martini, Gaudenzio Ferrari, Luini, Lc Corrège,\n Véronèse, Raphaël, l'Espagnol Murillo, puis des artistes du Nord, à Cologne,\n à Bruges, Memling, les Van Eyck... Mais, jusqu'à présent, aucun musicien\n n'avait entrepris d'ajouter au charme de la légende le prestige du revêtement\n sonore.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\n   Voici maintenant le livret que le poète allemand M. Leo Van Hemsteede a\ntiré de ces divers éléments :\n   Au premier acte, on est sur la terrasse du palais de Catherine, à Alexandrie,\nau bord de la mer. Indifférente aux jeux et au chant de ses compagnes comme\naux déclarations passionnées de Lucius et de Sabinus, la jeune fille est\nplongée dans une rêverie profonde, dont la voix d'Ananias la tire tout à coup.\nL'anachorète, qu'un message divin envoya vers elle, l'apostrophe et, au\nscandale général, proclame la chute des faux dieux, la vanité des biens\nterrestres. Catherine l'invite à s'approcher, renvoie ses commensaux pour\nmieux l'entendre. Tandis que, déjà convertie à demi, elle s'agenouille devant\nlui, un rayonnement surnaturel l'enveloppe, et la vision légendaire se déroule\ndevant elle; quand elle se relève, l'anneau mystérieux brille à son doigt. Can­\ntique de joie et d'actions de grâce.\n   Le deuxième acte représente le sacrifice dans le temple de Sérapis. Cortège,\nfoule, cérémonie païenne. Le sacrifice est interrompu une première fois par\nun soldat chrétien qui, exhorté par un de ses compagnons, refuse de sacrifier\naux dieux; tous deux sont amenés, aux cris de mort de la populace. Au moment\noù Lucius, l'amant éconduit, vient dénoncer Catherine comme chrétienne, la\njeune fille elle-même apparaît et proclame le vrai Dieu. L'empereur, séduit\npar la beauté de Catherine et voulant la sauver, appelle à lui les sages,\nles savants présents et leur commande de le suivre avec Catherine à l'intérieur\ndu temple, afin de la ramener aux antiques croyances. La cérémonie païenne,\nchœurs, danses, etc , se poursuit pendant ce temps, jusqu'à ce que Maximin\net Catherine rentrent avec les sages, convertis. L'empereur furieux envoie ces\nderniers au bûcher, Catherine sera emprisonnée; quelques-uns des assistants\nviennent s'agenouiller autour d'elle, et la scène se termine tumultueusement,\nles hymnes des chrétiens présents se mêlant aux imprécations des païens.\n   L'acte trois débute dans le cachot où dort Catherine, au murmure des voix\nangéliques. Ananias vient lui apporter la communion, suivi de près par\nl'impératrice Octavie, accompagnée du centurion Porphyre et de quelques\nsoldats; venus pour consoler la jeune fille, c'est celle-ci qui les réconforte et,\nbientôt, les convertit. Mais on heurte à la porte; Catherine va paraître devant\nses juges.\n   Changement à vue : le prétoire où Maximin siège, entouré des magistrats,\ndes gardes, de la foule. Une dernière fois, le tyran s'efforce de faire fléchir\n Catherine, mais elle résiste aux prières comme aux menaces. Condamnée à la\n roue, elle élève la croix vers l'instrument du supplice, qui vole en éclats,\n blessant mortellement Lucius, qui expire en confessant la foi nouvelle. L'im­\npératrice, Porphyre et les soldats avouent à leur tour leur conversion. Ivre de\nrage, Maximin les envoie tous à la mort, condamne Catherine à périr par le\nglaive, puis vide une coupe empoisonnée. Tandis qu'il expire, on aperçoit\nle corps de Catherine emporté au ciel par les anges, aux hymnes triomphantes\n des chrétiens.\n\n   Il serait oiseux de vouloir dissimuler les défauts d'un pareil livret. Pour\ns'en éprendre et le transfigurer jusqu'à faire oublier ses imperfections, il fallait\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                                      KATHARINA                                         239\n\n\nl'artiste profondément croyant qu'est M. Edgar Tinel et à la fois l'inspiration\nimposante et élevée qui est celle du maître flamand. Le défaut général, d'abord,\ninhérent au sujet même, consiste dans le développement prévu de l'action et\nla monotonie imminente de ce continuel conflit des deux principes contraires,\nchristianisme et paganisme, qui a déjà inspiré une littérature immense; c'est\nl'inconvénient que nous avions cru devoir signaler antérieurement dans un\nouvrage excellent, tant au point de vue de la forme littéraire que de la\nsincérité de l'inspiration musicale : Sainte Cécile, de nos amis MM. Maer­\ntens et Ryeland. Ce défaut essentiel aurait pu être dissimulé, dans Katharina,\npar une affabulation ingénieuse, par le mouvement scénique et la variété\népisodique : M. Van Heemstede l'a plutôt aggravé par la sécheresse de son\npoème, qui rappelle les lignes anguleuses et la rigide impassibilité des pri­\nmitifs, — mais sans la naïveté touchante ni la brasillante ferveur que l'on\ndevine sous ces apparences sévères. Ce n'est surtout pas « du théâtre ». Le\npremier acte, à partir de la sortie du chœur, consiste en un « tableau », dont\nla prolongation posait au musicien un problème en quelque sorte insoluble, —\nque le musicien a cependant résolu; mais combien d'autres y auraient échoué?\nA partir du deuxième acte s'accumulent des fautes qu'il eût été facile d'éviter.\n« Favete linguas », proclame le grand-prêtre; or, le grec était alors la seule\nlangue courante dans la capitale égyptienne. Et pourquoi une danse profane\ndans l'enceinte sacrée, pourquoi surtout l'hymne à Amon Rah dans le temple\nde Sérapis?? Dans le polythéisme antique, les cultes étaient nettement séparés;\nvoyez la Grèce, Rome, relisez Salammbo. Dans le tableau de la prison, où\nentrent successivement Ananias, puis l'impératrice Porphyre, les soldats, on ne\npeut s'empêcher de penser que la circulation est bien intense et facile dans ces\nsouterrains; et le chant de l'Ave verum, versifié quelque mille ans plus tard,\nnous paraît un anachronisme tout de même un peu fort...\n    — Mais tous ces défauts s'atténuent ou disparaissent dans la beauté de la\n réalisation musicale.\n                                         *\n                                       * *\n    On a lu, dans le précédent numéro de cette revue, l'excellent article con­\n sacré à M. Edgar Tinel par M. Verhelst, article auquel nous ne pouvons que\n nous rallier (1). Qu'on nous permette cependant d'y ajouter encore quelques\n\n  (1) Du moins en ce qui concerne l'objet principal de l'article; mais il n'en est pas de même\nde quelques idées générales formulées par la même occasion. Sur l'art de Wagner par\nexemple, dont l'éthique paraît à M. Verhelst incertaine, hésitante, « flottant à tout vent de\ndoctrine ». I1 est à remarquer tout d'abord que s'il fallait condamner, à cause de leur\ndiversité de tendances, l'ensemble des ouvrages où un artiste marque les étapes de son\névolution religieuse, sentimentale ou philosophique, il nous faudrait restreindre singulière­\nment nos admirations et, en général, bouleverser toutes les catégories de notre esthétique.\nEt au surplus, même en nous plaçant au point de vue de l'unité éthique, n'a-t-on pas déjà\nsignalé l'unité imposante qui (les Maîtres-Chanteurs, œuvre d'exception, mis à part) règne\ndans l'oeuvre entière de Wagner, non seulement par l'ascension incessante de la pensée\nwagnérienne vers de plus sublimes hauteurs, mais encore et surtout par l'idée unique qu\ntraverse comme un fil rouge tout l'ensemble des conceptions poético-philosophiques du\nmaître : celle de la rédemption par le sacrifice ?\n  Une autre encore, parmi les idées de M. Verhelst, que nous ne saurions faire nôtre, est\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": " 240                                      DURENDAL\n\n\n\nconsidérations, en situant tout d'abord l'art du maître dans l'activité d'en­\nsemble des artistes belges.\n   Nous disons bien « artistes belges » et non « école belge ». La superstition\nd'une école belge n'est pas la nôtre et nous espérons sincèrement que ce pro­\nduit hétérogène et un peu monstrueux n'est pas près d'éclore. Nos artistes,\nsuivant la division ethnique de la population belge, se divisent en deux grandes\nécoles qui n'ont, peut-on dire, rien de commun, réparties elles-mêmes en grou­\npements secondaires. Négligeons ici l'école wallonne, — dont le groupe le plus\nimportant et le plus vivace est représenté aujourd'hui par les musiciens liégeois\nde la lignée de César Franck. Quant à l'école flamande, on y distingue parti­\nculièrement deux groupes de musiciens, et tout d'abord l'école anversoise\nfondée par Peter Benoit, aux tendances nettement populaires dans une expres­\nsion primesautière et simpliste, avec une prédominance marquée de l'élément\ndécoratif, de la fresque musicale. Presque tous les autres musiciens flamands,\nsoit de la précédente génération, soit ceux dont l'esthétique parait être aujour­\nd'hui définitivement fixée, se rattachent aux romantiques allemands, classiques\nou modernes, de Mendelssohn et Schumann à Richard Wagner et même à\nStrauss de la première manière : Gevaert, Waelput, les « belgicisés » Lassen\net Stadtfeld, MM. Tinel, Ryeland, Mortelmans, Lunssens; M. Gilson,\nque sa particulière prédilection pour les richesses inépuisables des timbres\n\n\ncelle que lui inspire son culte de la tradition. Remarquons en premier lieu combien le\nsouci de tradition s'allie parfois d'une manière inattendue avec la « passion » même de\n1' « inédit » et 1' « individualisme outrancier » ; l'auteur ignore peut-être que des hommes\ncomme JIM. Debussy et Dukas, — qui à coup sûr personnifient le mieux, dans notre art,\nces tendances novatrices, sont précisément ceux qui, en France, prétendent restaurer la\npure tradition française, celle de Rameau et des grands clavecinistes français, étouffée depuis\nla fin du XVIIe siècle sous les « alluvions » de l'art étranger, — ce qui est parfaitement\nexact. Au surplus, avouons ici notre défiance concernant ce concept de la tradition si\nsouvent invoqué. D'abord, la tradition n'existe p a s ; il y a des traditions, de bonnes et de\nmauvaises, — et, après un certain temps, la majorité des premières passe dans la catégorie\ndes secondes.\n   On parie à tort des « droits » de la tradition, car si ce « droit » absolu existait, il pourrait\nêtre invoqué indifféremment en faveur des bonnes comme des mauvaises traditions. Il ne\nfaut pas oublier que dans notre art comme dans n'importe quelle autre manifestation de la\nculture humaine,—depuis Sakadas d'Argos ajoutant quelques trous à l'autos et les citharèdes\nqui augmentèrent graduellement le nombre des cordes de la cithare, jusqu'aux créateurs du\ndrame lyrique florentin, — depuis le prince chinois Tsaï-Yu qui ne craignit pas d'ériger en\néchelle heptaphone le vénérable pentaphone primitif, jusqu'à Beethoven et à la Neuvième,—\nil est peu d'initiatives, pour naturelles, légitimes ou géniales qu'elles soient, qui n'aient été\ncombattues au nom de la tradition. Le mot de tradition nous paraît pouvoir prendre place\nparmi ce petit nombre de vocables d'autant plus prestigieux que leur signification est plus\nlarge et plus vague : arguments à toute fin que nous invoquons en faveur des idées qui\nnous sont chères, sans songer qu'elles pourraient tout aussi bien servir à les combattre.\nC'est apparemment quelque chose de ce genre-là que dut répondre sainte Catherine aux\nsages d'Alexandrie quand ceux-ci lui servirent (nous n'en saurions douter) l'argument inévi­\ntable des « droits de la tradition ». Et c'est précisément au point de vue de la religion que\nnous n'avons jamais rencontré sans malaise cette argumentation spécieuse dans les clichés\n« foi de nos pères », « culte de nos ancêtres », etc. Comme écrivait un jour quelqu'un ici\nmême, qu'est-ce donc, alors, que nos missionnaires vont faire en Chine ?\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "LE MARIAGE MYSTIQUE DE SAINTE             CATHERINE\n               (HANS MEMLINC)\n\n           Musée de l'Hôpital de Bruges\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": ""}, {"page_pdf": 288, "texte": "                                   KATHARINA                                   241\n\n\norchestraux rapprocha naguère des maîtres russes, auxquels l'unirent des rela­\ntions personnelles et dont il subit au début l'influence, s'est dégagé aujour­\nd'hui de cette dernière et se rapproche de plus en plus de ses frères de race,\nmais dans un sens plus moderniste.\n    Pour M. Tinel, il est un classique, ou plutôt un classiciste véritable. La\nlignée artistique d'où il sort tient en trois noms : Bach, Schumann, Brahms.\n La recherche de ces filiations, familière à la critique moderne, équivaut-elle à\nla négation d'une personnalité? Certes non! Dans le cas de M. Tinel parti­\nculièrement, il serait vain d'y chercher des réminiscences quelconques. Sa\nfiliation stylistique résulte de ces affinités électives qui constituent le mode le\nplus élevé des communions intellectuelles. En de nombreux passages de son\nœuvre, tantôt l'un, tantôt l'autre des trois maîtres prénommés surgit\nbrusquement dans le souvenir des auditeurs, sans que cette évocation puisse\nse raccrocher à rien de précis : Bach, c'est tout d'abord le caractère de\nreligiosité profonde, absolue, c'est aussi le « fini » consciencieux du tra­\nvail contrapontique, la minutie polyphonique pratiquée pour elle-même, —\net dont l'écriture à la fois microscopique et claire du maître semble être\nl'image; c'est jusqu'à l'orchestration, qui rappelle parfois l'instrumentation\n « par groupes » des vieux maîtres ; Schumann, — le Schumann de la der­\nnière manière, le Schumann mendelssohnien, — c'est l'ampleur de la ligne\nmélodique alliée à la tendresse sans afféterie des cadences et de l'harmonisa­\ntion en général ; Brahms, c'est la gravité austère de certaines pages, la den­\nsité massive et toute germanique de certaines dispositions vocales ou instru­\nmentales.\n    Donc, M. Tinel est un conservateur. On a dit et répété que c'était, dé nos\njours, une originalité. Rien n'est plus vrai. C'en est une aujourd'hui de livrer\nune partition considérable ne contenant aucun accord qui ne figurât dans les\ntraités, aucune note qui ne fût, comme disait Fétis, « dans l'harmonie ». Ce qui\nn'est pas moins remarquable, c'est la rectitude de direction, la logique inflexible,\nl'inébranlable fermeté avec laquelle le compositeur a su rester fidèle à ses\nprincipes, à lui-même, au point que ses trois œuvres principales, Francisons,\n Godelieve, Katharina, bien que composées à une grande distance l'une de\nl'autre, constituent un harmonieux triptyque. Somme toute, il faut saluer en\nM. Tinel l'un des derniers représentants, — le dernier peut-être, — d'une\ntrès noble et grande période de l'histoire de notre art. Un épigone, alors? —\n    Et pourquoi pas? Brahms ne fut-il pas lui-même une épigone de Schumann,\net Strauss, quand on le dépouille de certains de ses attributs, ne ressemble-\nt-il pas furieusement à Wagner? Peu importe, d'ailleurs, la forme et le style;\nl'essentiel, c'est ce qu'on y met.\n    Bien avant qu'il ne fût question de la succession de M. Gevaert (celui-ci\nn'aimait pas beaucoup que des éventualités de ce genre fussent envisagées par\nd'autres que par lui-même), M. Tinel était considéré en Belgique comme un\nde nos artistes les plus éminents. Pourtant, on ne peut dire que ses œuvres\naient joui d'une popularité équivalente. Il y a une dizaine d'années, étant\ndirecteur du Deutscher Gesangverein (choral mixte d'amateurs) de Bruxelles,\nnous avions mis au programme d'un de nos concerts les Advendlieder (op. 35,\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "242                               DURENDAL\n\n\npour chœur mixte avec accompagnement de piano), pages d'une beauté péné­\ntrante dont la ferveur, l'intensité de sentiment et la poésie évoquent telles\ncantates « de la mort », de Bach, ou certaines pages du Requiem allemand et\ndes Ermte Lieder de Brahms. L'œuvre, chantée avec la pénétration de sen­\ntiment qui, à défaut des qualités sonores de nos chœurs, est l'apanage des\nchorales allemandes, obtint un vif succès; nous en fîmes part à M. Tinel,\nqui nous répondit :\n\n   Mes « Chants pour l'Avent » sont imprimés depuis quinze ans, je crois, et\nvous êtes le premier, en Belgique, qui avez fait attention à eux. Seriez-vous\nallemand, par hasard? Vous mériteriez cette honte...\n\n   Le manque de popularité de toute cette musique tient évidemment à sa\nsévérité elle-même. Non hic piscis omnium. Ainsi des belles sonates pour\npiano, à deux mains (op. 9, Schott) et à quatre mains (op. 15, Breitkopf),\nqui ne sont pas sans certaines analogies de caractère avec les compositions\npianistiques de Brahms jeune, également exemptes d' « aménité », et où\nl'âpreté de l'expression va parfois jusqu'à la rudesse. Et pourtant, combien de\npages charmantes, délicates, de musicalité saine, animées d'un sentiment\ngrave et tendre. Nous voulons bien, certes, que le sentiment religieux ait\ninspiré au maître ses plus belles pages. Le succès foudroyant de Franciscus,\nconfirmé par des reprises incessantes dans toutes les capitales artistiques des\ndeux mondes, est là pour l'attester. Mais combien d'autres œuvres mérite­\nraient une vulgarisation plus grande! Ainsi des nombreux lieder, dont cer­\ntains si pleins de caractère et de sève, malgré le trait mélancolique et sombre,\non pourrait dire pessimiste, qui les traverse. Deux seulement (op. 28) sont\nécrites sur texte français; ne serait-ce pas le moment de faire traduire les\nautres? Et le gracieux, le frais poème champêtre La Fleur de Pavot, pour\nténor solo, chœurs et orchestre (op. 20), exécuté il y a quelques années avec\ntant de succès aux Concerts Populaires, pourquoi ne l'entendons-nous pas\nplus souvent? Au surplus, la situation va changer; préparons-nous à admirer\nle goût et la pénétration surprenante avec lesquels critiques, maîtres de cha­\npelle et directeurs de chorales, organistes, pianistes et chanteurs de tout poil\nqui passèrent à côté des œuvres les plus caractéristiques du directeur de l'Ecole\nde musique de Malines en vont apprécier aujourd'hui les beautés...\n\n                                        *\n\n\n   Commencée en 1900, à quelques années de distance seulement de l'achève­\nment de Godelieve, Katharina se rapproche sensiblement de cette dernière\nœuvre par le sentiment, le style et la forme, que l'importance de la partie\nchorale et le caractère général de l'action apparente également à l'oratorio, de\ntelle sorte que l'ouvrage s'appropriera aussi bien au concert qu'au théâtre.\n   Ce style est à la fois classique et moderne : classique par l'élément le plus\napparent, l'harmonie, par le caractère mélodique des parties vocales et l'emploi\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                                       KATHARINA                                         243\n\n\ndes formes concrètes (geschlossene Form) ; moderne par le fait que ces formes,\ndéveloppées librement, ne se reprennent pas et ne s'isolent pas comme dans\nles opéras de l'ancien répertoire, mais s'enchaînent, formant ainsi, si pas de\nla mélodie continue, du moins de la mélodie « inséparable » ; moderne\naussi par l'emploi systématique des motifs typiques. La mélodie consiste en\nlignes amples et harmonieuses, d'une courbe et d'une cadence élégantes, tou­\njours d'une très grande justesse expressive. Si la mélodie principale est toujours\nà la voix et si, par conséquent, l'orchestre conserve son ancienne mission\naccompagnatrice, cet accompagnement est toujours intéressant, mélodique et\npolyphonique lui-même par la trituration des thèmes. Les ensembles vocaux\nsont d'une ordonnance majestueuse et d'une sonorité superbe, riche en harmo­\nniques par la disposition vocale et l'emploi persistant des consonances fon­\ndamentales, très différents en outre l'un de l'autre par le caractère, gracieux au\ndébut du premier acte, mystiques dans les chœurs d'anges, majestueux ou\nmouvementés dans les scènes du temple et du prétoire. Au sujet des motifs\ntvpiques de Katharina, notre confrère M. G. Systermans écrivait ce qui\nsuit (1) :\n\n   On peut diviser ces thèmes en cinq groupes, se rattachant respectivement à l'idée du paga­\nnisme : un thème martial et triomphant et un thème d'allure sinistre et menaçante ; — à la foi\nchrétienne, thème large, serein, confiant, s'épanouissant en harmonies lumineuses ; — à\nCatherine, figurée d'abord, en tant que femme, par une phrase charmante de fraîcheur et de\njuvénile expansion ; ensuite par les accords mystiques de la vision auxquels se superpose\nune large mélodie d'extase(2); — à Maximin, évoqué par un thème autoritaire et bref; —\nà la Vengeance, synthétisée dans la personne de Lucius. représentant des forces ennemies\ndu Christ.\n\n   Un élément au point de vue duquel Katharina nous paraît offrir un progrès\nconsidérable sur Godelieve est l'élément dramatique, qui est ici d'une souplesse\net d'une richesse incomparablement plus grande. La musique suit avec une\nductilité parfaite les moindres fluctuations du sentiment, en les exprimant avec\nune égale vérité; c'est grâce à cette diversité que l'auteur parvient à varier\nindéfiniment les longueurs et les répétitions incessantes du livret, lesquelles\nauraient pu tout compromettre! De même, les Caractères sont typés avec un\nrelief singulier : la figure supra-terrestre de Catherine, dont le mysticisme\nserein plane haut par-dessus les agitations et les luttes par elle-même déchaî­\nnées ; la religiosité ardente, austère et plus combative — plus terrestre par\nconséquent — d'Ananias; l'orgueil et la passion brutale de Maximin. Quant\nau caractère général de la musique, dans les scènes de passion comme dans\nles scènes religieuses, il est, pourrait-on dire, celui d'une \" chaste retenue \" :\nnotarum ascensiones pudicae descensionesque temperatae. On remarquera —\nmême dans les danses de la scène païenne — l'absence complète de couleur\nlocale; à peine si l'emploi familier de quelques cadences ecclésiastiques rap-\n\n\n   (1) Voir le XXe Siècle du 22 février 1909.\n   (2) Pour Godelieve également, M Tinel utilisa deux thèmes, l'un désignant la Femme, l'autre\nla Sainte. Voir notre brochure analytique sur Godelieve, chez Breitkopf et Hartel, 1897.\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "244                                 DURENDAL\n\n\npelle parfois les tons d'église. Mais pas de gammes grecques et orientales,\ntelles que Berlioz ou Saint-Saëns n'eussent pas manqué d'en faire intervenir\n(rappelez-vous la déploration, en mixolydien antique, des compagnes de Cas­\nsandre dans la Prise de Troie, ou la danse des prêtresses de Dagon dans\nSamson). Ceci est encore un point de contact avec les romantiques allemands\net leur vision toute intérieure, leur indifférence du décor et de l'ambiance; on\nsonge au Faust tout intime de Schumann, par opposition au Faust « extério­\nrisé » de la Damnation de Berlioz.\n   Après tout ce qui précède, nos remarques de détail se borneront à peu de\nchose. On peut dire qu'ici tout se tient; il est difficile, pour le signaler plus\nparticulièrement, de détacher tel ou tel passage. L'ouverture, d'amples pro­\nportions et conçue dans la forme classique, avec une majestueuse culmination,\n— véritable poème svmphonique synthétisant l'œuvre entière, — sera pour\nles programmes de concert un appoint précieux. Chaque acte revêt un carac­\ntère particulier : mysticisme, — faste, éclat extérieur se perdant dans le\ntrouble et la fureur, — héroïsme, transfiguration. Au premier, on remarque\nnotamment le joli chœur du début, l'apostrophe presque farouche d'Ananias,\nl'air extasié de Catherine : « Que vois-je, ô divin prodige ? » et le beau largo :\n« Loué soit-il ». Les chœurs du deuxième acte sont d'une sonorité somp­\ntueuse, rutilante, et leur polyphonie simple, à grandes lignes, rappelle les\nensembles « à fresque » de Handel. Des deux danses, on remarque surtout la\npremière, en sourdine, évoquant certains spécimens d'Alceste et des Iphigé­\nnies. Tout le tableau de la prison est tenu dans une note douce, mystique ; le\ndébut est un enchantement: chœurs angéliques avec harpe, alternant avec une\nfiguration du violon solo dont les volutes légères s'abaissent comme une nuée\nargentine, — le tout dans la tonalité fraîche et virginale de mi majeur. Tout\nserait à citer du dernier tableau, les déclarations inspirées de la sainte, les\nimprécations furieuses de Maximin et de la populace, la transfiguration.\n   Un mot de la traduction française. Le livret avait déjà été traduit une\npremière fois, de l'allemand en flamand; c'est sur la traduction flamande\nde M. Eug. de Lepeleer que le compositeur avait travaillé. Mais on sait que\nl'adaptation d'une œuvre lyrique de l'une dans l'autre langue germanique\nn'est qu'un jeu à côté du même genre de travail réalisé d'une langue\ngermanique dans une langue latine, comme de l'allemand en français.\nGevaert, qui nous confia à diverses reprises, dans ces dernières années, des\ntravaux de ce genre (il s'y montrait d'une rigueur terrible), leur attribuait,\npour ce motif, autant de mérite qu'à une création originale et remarquait,\n—• sans doute en manière de consolation, — que le public, inconscient de\ncette difficulté, ne nourrit pas la moindre considération pour ce genre d'exer­\ncice, se contentant de dauber sur les imperfections, hélas ! inévitables et tou­\njours apparentes du résultat. — Donc, c'est M. Florimond Van Duyse, le\nsavant cataloguiste de Het oude nederlandsche lied, qui s'est chargé de l'adap­\ntation française de Katharina. Il s'est brillamment acquitté de sa tâche. Au\npoint de vue prosodique notamment (auquel Gevaert attribuait avec raison\nl'importance première d'une adaptation), son travail est réellement irrépro­\nchable; pour le choix des mots, on pourrait regretter l'usage d'expressions,\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                                   KATHARIXA                                    245\n\n\n tournures et formes quelque peu archaïques et conventionnelles ; — mais ce\n sont là vétilles.\n    L'exécution, enfin. Celle-ci est digne de l'œuvre et des belles traditions intro­\n duites sur notre première scène lyrique par ses directeurs actuels. A la tète de\n l'interprétation brille M lle Croiza, « surnaturelle », comme disait M. Tinel,\ndans le rôle de Catherine, par l'onction intime, la dignité et la discrétion du\njeu, tout autant que parfaite dans la réalisation vocale. Puis vient M. Petit,\nun Ananias d'une allure remarquable, plein de majesté et à la fois de simpli­\ncité, et dont le timbre de voix lui-même, âpre et mordant, prête à la caracté­\nristique du personnage. M. Lestelly est un Maximin décoratif, impérieux et\npassionné à souhait; M. Galinier(le pontife) rachète par l'éclat magnifique de\nsa voix son jeu un peu flasque; M. Morati, — trop semblable à lui-même dans\ntoutes ses créations, — compose un Lucius assez dénué de caractère. Mais\n Mlle Bourgeois met dans le rôle de l'Impératrice une animation et une émotion\ndu meilleur aloi; Mlle Luccy (la suivante de Catherine) contribue par son jeu\nà diversifier quelque peu le trop long tableau de la vision, et MM. Nandès\n (le Héraut), Porphyrius, Délaye (Sabinus), Le Taste (le sage Zenon), Artus\n(le Prêteur) achèvent de composer un ensemble de premier ordre. M lles Cerny,\n Pelucchi, Legrand mettent toutes leurs grâces dans les danses agréablement\nréglées par M. Ambrosiny, tandis que le régisseur M. Merle-Forest a réglé\ndes groupements, des mouvements de foule très réalistes (le final tumultueux\net désordonné du deuxième acte a une allure réellement improvisatrice). Les\nchœurs exécutent sans faiblesse leur importante partie et l'orchestre, sous la\ndirection de M. Sylvain Dupuis, atteste qu'il s'est remarquablement assimilé\nce style retenu et mesuré, si différent des ouvrages habituels du répertoire.\n    Rien n'a été ménagé, au point de vue de la mise en scène, pour présenter\nl'ouvrage dans les conditions les plus parfaites. Décors et costumes avaient été\nétablis avec l'aide de deux spécialistes, MM. Capart et Jean De Mot, respecti­\nvement conservateurs des collections égyptiennes et helléniques aux Musées\nroyaux du Cinquantenaire. On a admiré particulièrement les deux premiers\ndécors de M. Delescluze, la terrasse du palais de Catherine, toute blanche au\nbord de la mer bleue, puis surtout le Serapeum ou temple de Sérapis, d'une\ntonalité rougeàtre du plus somptueux effet, avec sa double volée de marches\nconduisant au sanctuaire du dieu, le petit autel de style grec réservé aux\nsacrifices, la statue colossale du bœuf Apis et la vaste colonnade régnant dans\nle fond. Et au milieu de tout cela, les costumes des officiers, des soldats, des\nprêtres, des ballerines et de la foule composent un des tableaux les plus réussis\nqu'on nous ait montrés à la Monnaie.\n\n                                       *   *\n   Le succès, on le sait, a été très vif, de la part d'un public dont le scepti­\ncisme est pourtant éprouvé. La presse l'a d'ailleurs ratifié. Et il nous sera\npermis de faire remarquer que la presse libérale elle-même, faisant preuve\nd'une intégrité à laquelle il convient de rendre hommage alors qu'il s'agit\nd'une œuvre à tendance nettement « apologétiques », ne s'est pas montrée la\nmoins admiratrice.                                        ERNEST CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "                             Nos Poètes\n\n                    VOILA des années que nous soutenons, ici et ailleurs, que\n                      l'idéal religieux, loin de retrécir ou d'embrumer l'horizon\n                      d'un écrivain, l'élargit et l'éclaire et que c'est le privilège\n                      du croyant de faire don à la Littérature de sentiments et\n                      d'émotions qui resteront toujours interdits non seulement\n                      à l'incrédule sectaire, mais m ê m e à l'indifférent sceptique.\n                      Et cela est vrai pour le r o m a n , puisque la religion aiguil­\n                      lonne l'imagination de l'artiste vers des c h a m p s autrement\n                      vastes et plus frémissants de vie et de beauté que les iden­\ntiques et étroites pistes de cirque ou tournoient les voluptés humaines. Songez\nd o n c à Balzac, à Barbey d'Aurevilly, à J.-K. H u y s m a n s . Mais cela est vrai sur­\ntout pour la poésie. E t je ne veux point dire uniquement que le don de la foi\nest en même temps, pour le poète, la clef de ce sanctuaire du Mysticisme, aux\ninfinies résonnances lyriques. J'affirme en outre qu'ayant pris possession de\nl'âme du poète, le don de la foi huile de douceur, de tendresse et de déli­\ncatesse tous les rouages psychologiques — et que, imprégnés de l'idéal reli­\ngieux, les désirs et les rêves du poète en acquièrent des qualités plus pro­\nfondes et plus émouvantes et, partant, une valeur esthétique plus réelle. Musset\nserait-il aussi grand, m ê m e au simple point de vue de l'art, si ses nausées\nde débauche ne se résolvaient en des appels désespérés vers le Dieu qui con­\nsole et redime? La gloire de Baudelaire ne tient-elle pas moins à son amer\npessimisme qu'aux feux follets de la spiritualité qui l'aigrettent? E t s'intéres­\nserait-on tant à Verlaine, si ses dégoûts de lui-même n'étaient baignés de\nlarmes chrétiennes?\n   Sans doute, la loi religieuse a pour corollaire la loi morale. Et certains\nsujets demeureront toujours interdits au poète catholique parce que, pour\nles aborder, il faut renoncer à toute dignité chrétienne et, en m ê m e temps, à\ntoute propreté h u m a i n e . Mais vraiment le patrimoine de beauté de l'huma­\nnité, qui n'est que pauvreté et désordre, q u a n d on fait abstraction de l'inspiration\nchrétienne, serait-il a m o i n d r i , si on en éliminait les cantilènes de volupté\ndivinisée ? P o u r quelques poètes méritoires qui se réclamèrent du sensualisme\npaïen — et je songe à ce Catulle Mendès qui vient de disparaître si tragique­\nment — combien d'indigents et prétentieux bafouilleurs. Et je me féliciterais\n\n\n  (1) A propos du livre récent de Pierre Nothomb : L'Arc-en ciel (Edition de Durendal,\nrue du Grand-Cerf, 22, Bruxelles; 1909.)\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                                     XOS    POETES                                  247\n\n\n pour ma part, d a n s l'intérêt tant de l'art que de la décence, que fussent restés\n irrémédiablement silencieux tels gosses viciés — n'ayez crainte, je ne citerai\n point de n o m s ! — qui, sous prétexte de mettre à nu ce qu'ils appellent erro­\n nément leur âme, nous content, en vers plats ou a l a m b i q u é s , leurs gageures\n charnelles de collégiens ou leurs bonnes fortunes ancillaires — petits Lovelaces\nde cabaret qui jouent du scandale sur les t a m b o u r i n s de la réclame! L ' i n s ­\npiration poétique s'alimente de vigueur juvénile, claire et s a i n e ; préférons, à\nces minables jardiniers du péché, les jeunes h o m m e s qui, le front ceint du\nmyrte d'un g r a n d idéal, profèrent, devant Dieu, devant la création et devant\nl'amour u n e âme droite, fière et infiniment mélodieuse. Autant que d'autres,\nces poètes ont le souci de la peifection verbale et a u c u n e des effusions\nlyriques ne leur est étrangère, parce q u ' a u c u n e ne leur est interdite; mais leurs\nregards n'ont j a m a i s fait rougir personne et leur chant s'accorde à des chants\nimmortels; ce sont de vrais jeunes hommes et des poètes véritables; c'est l'ado­\nlescence faite poésie! Notations ingénument exquises d ' u n T h o m a s B r a u n qui\nrythme, en u n e s y m p h o n i e harmonieuse, les gestes h u m a i n s et les destins\ndes choses, sous la bénédiction de Dieu ; cantiques de fraîcheur et de grâce où\nl'âme de Victor Kinon module ses carillons d'une si délicate et si vibrante\nc a n d e u r ; extases ferventes et fièrieuses d'un George Ramaeckers devant le\nMystère; gestes éperdus de Charles de S p r i m o n t vers l'Héroïsme et la T e n ­\nd r e s s e ; jolis lieds langoureux de ce pays impertinent et un peu désabusé :\nF r a n z Ansel !...\n    A ce groupe de « nos poètes » vient de s'adjoindre un nouveau-venu,\n Pierre N o t h o m b .\n    E t tout de suite, écoutez-le qui affirme sa mâle et ardente juvénilité\norientée vers la conception de la vie, la plus idéaliste à la fois et la plus\ncombative :\n\n                  Je suis jeune et je vis, et je sens ma jeunesse\n                  Rire au soleil, infiniment, dans l'air joyeux ;\n                  Comme un printemps vibrant et clair, je tends vers Dieu\n                  La coupe, inassouvie encor, de mes tendresses.\n\n                  Je respire les champs, je bois les parfums purs,\n                  Je ris à la clarté des âmes et du monde,\n                  J'aime ! mon cœur se scande au rythme clair des ondes.\n                  Je tends ma livre vierge au baiser de l'azur.\n\n                 O divines fraîcheurs ! candides harmonies !\n                 J'entends monter en moi des rêves inconnus !\n                 Mon être s'émerveille, et mon cœur ingénu\n                 Regarde autour de lui s'épanouir la vie !\n\n  Voilà des cris de vraie jeunesse, b o n n e et vaillante, téméraire peut-être et\nparfois présomptueuse, mais d'une témérité si dénuée de prétention et d'une\nprésomption si délicieusement tamisée de candeur.\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "248                                 DURENDAL\n\n\n    Placez u n e telle âme en face de la n a t u r e ; elle n'y cherchera point les\nhalliers propices aux voluptés précoces, mais elle appariera sa vie aux\npaysages aimés et toute l'ambition de ses songes sera de « tremper sa lèvre\na u ruisseau bleu » et de « gravir en c h a n t a n t la colline ». Exquise ingé­\nniosité virgilienne qui lui rendra cher et fraternel l'art d'un Francis\nJ a m m e s ! Il y aura pourtant des instants où la méditation du poète se fera\ng r a v e ; il sentira combien sont déterminantes de sa psychologie ces aspects,\nféeries de ses yeux, et éperdûment il racinera sa pensée d a n s la terre aimée\nde ses origines :\n\n                 C'est que tous mes aïeux, entre ces horizons,\n                 Eurent leurs champs, leurs bois, leurs amours, leurs maisons,\n                 Que leur cendre palpite en la terre bénie\n                 Et qu'un peu de leur mort enveloppe ma vie !\n\n    Paroles profondes, si douces à entendre, par lesquelles l'écrivain se voue à\nune nationalité et par lesquelles une nationalité conquiert un écrivain — et\nq u ' u n e amitié fidèle d'aîné rappellera souvent à ce poète en partance vers un\nbeau renom !...\n    Vienne maintenant l'heure où l'amour frappera discrètement au cœur du\npoète; et ce cœur s'ouvrira comme un home simple et clair, où, d a n s u n vir­\nginal rayon d'aurore, deux enfants de quinze ans échangeront des fleurs\nh u m i d e s de r o s é e . Rien n'est plus difficile et plus périlleux, rien\nn'est davantage guetté par recueil du factice, que la transposition dans\n« l'écriture » de ces aubes sentimentales où les regards s'évitent, où les\nmains se frôlent à peine, tandis que les âmes frémissent à l'unisson et que\nles pensées se mêlent amoureusement. E t a u t o u r de ces amants de pur désir,\nl'horizon est r a d i e u x ; tout au plus, au lointain du ciel bleu, montent les\npetits nuages gris, annonciateurs de l'àcreté de la passion et des souffrances\nde la désillusion. Mais à peine ces menaces d'avenir ont-elles mis leur ombre\nsur l'âme du poète qu'il se réfugie dans la douceur du souvenir — et cette\ndouceur, Pierre N o t h o m b l'a cristallisée d'une manière touchante et vrai­\nment neuve :\n\n                 Si je ne devais plus vous revoir en ce monde,\n                 Je vous retrouverais toujours dans les matins,\n                 Dans les printemps, dans l'azur clair et dans les ondes,\n                 Et dans la fleur qui rêve à l'ombre des jardins.\n\n                Et même si l'hiver vient engloutir ces choses,\n                Je ne vous perdrai pas encor, petite sœur,\n                Puisque vous avez mis les oiseaux et les roses,\n                Le printemps, le malin et l'azur dans mon cœur !\n\n  Toutefois, il est dans l'Arc-en-ciel un fragment où palpite une lumineuse\nardeur intime et vers laquelle vont mes particulières prédilections. Pierre\nN o t h o m b l'épigrapha de ce beau titre symbolique : Poèmes à genoux.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                                   NOS    POÈTES                               249\n\n\n   De tout ce que l'idéal religieux donne de relief à une personnalité, de\ntendresse à une âme et de vaillance à une volonté, on peut en trouver la\ndémonstration dans ces prières d'un adolescent chrétien prosterné, confiant,\nattendri et enthousiaste, sous le regard de Dieu. Nuls transports factices. Pas\nde grandiloquence sonore, mais la simple offrande d'une âme admirable­\nment ductile aux influences mystiques.\n\n                 Je veux être humble, je veux être simple et doux,\n                 Je veux aimer sans phrase et veux croire à genoux\n                 Comme un petit enfant caressé par sa mère;\n                 Lorsque devant mes pas s'efface ma chimère,\n                 Je veux me résigner et prier Dieu tout bas ;\n                 Si Dieu veut me briser, je ne pleurerai pas ;\n                 Je veux aimer en lui tout ce que la nature\n                 A fait d'âme modeste ou de lueur obscure...\n\n  Guido Gezelle, à « l'âme » de qui sont dédiés ces vers, en eût apprécié le\nparfum d'enfantine candeur, comme Verlaine eût aimé, ainsi qu'un blanc\nsouvenir des heures rédemptrices de Sagesse, la « Rencontre » de l'Ame et\ndu Christ dans la communion matinale :\n\n                    Je lèverai mon front puéril vers vos livres,\n                    Et j'oublierai le monde dans ce baiser divin'.\n\n  Et, d'autre part, Dom Bruno Destrée, moine-écrivain dont Pierre\nNothomb a inscrit le nom en exergue de \" l'Epilogue \" de son livre, doit\nsourire de complaisance et de gratitude à ce reflet de « l'Arc-en-ciel >> déli­\ncatement appareillé vers lui :\n\n                 Seigneur ! j'ai bien changé depuis ce moment-là\n                 El mon langage même est devenu plus simple;\n                 Je sens que je suis bon, je crois que je suis humble,\n                 J'ai l'âme heureuse et je vous parle sans éclat.\n                 Par le morceau de pain que bénit à l'autel\n                 Le prêtre, et par le vin qu'un geste divinise,\n                 J'ai compris un matin, à genoux dans l'église,\n                 Que Dieu pouvait mêler à mon être le ciel.\n\n    Certes, Pierre Nothomb a beaucoup à apprendre — et quelque chose à\noublier. Il y a encore, chez lui, du flottement dans la technique, de l'impré­\ncision dans les termes, et, parfois, une gaucherie qui brusquement interrompt\nle cadencement du rythme. Ensuite, de-ci de-là, des réminiscences voilent\n l'originalité de la pensée.\n    Mais qui donc conquit d'emblée sa personnalité?\n    Tel qu'il est, l'Arc-en-ciel révèle, à l'actif de son jeune auteur, le don sacré\nde poésie et une facilité verbale qui ne demande qu'à être disciplinée. Et\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "230                                DURENDAL\n\n\n\nsurtout, à côté du sens artiste, Pierre N o t h o m b possède le sens chrétien, et\npour le servir, ces facultés d'enthousiasme et de tendresse qui activent éter­\nnellement la nostalgie du divin et lui i m p r i m e n t des formes inédites.\n   Comment la venue d'un tel poète et la parution d'un tel livre ne réjoui­\nraient-ils pas — ainsi que la haute récompense de leurs modestes efforts —\nceux qui rêvèrent obstinément pour l'Idée chrétienne une expression d'art\nsans cesse alimentée et renouvelée par les réserves juvéniles?\n   P i e r r e N o t h o m b est de ceux à qui ses aînés peuvent transmettre avec\nconfiance le flambeau de l'Art catholique...\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  15 mars.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                   Chronique Musicale\n\n                       Quatrième concert populaire\n   Suivant u n e louable coutume dont depuis plusieurs années déjà Sylvain\n Dupuis ne s'est point départi, l'un des quatre concerts populaires est con­\nsacré à l'audition intégrale d'un oratorio sacré ou profane. C'est ainsi que\nl'on entendit successivement aux Populaires le Roméo et Juliette de Berlioz, le\nSonge de Gérontius d'Elgar, le Chant de la Cloche de Vincent d ' I n d y , le Faust\nde S c h u m a n n (dont l'exécution fut admirable), le Paradis et la Péri au m ê m e\nauteur.\n   Cette a n n é e , Sylvain D u p u i s a fixé son choix sur le Délugeàe S a i n t - S a ë n s .\nDans la production artistique du maître français, production si a b o n d a n t e ,\nsi é t o n n a m m e n t variée et où tous les types d'expression musicale sont\nmagnifiquement représentés, le Péluge occupe incontestablement u n e place\nd'honneur, tenant un rang intermédiaire entre l'oratorio et le poème sym­\nphonique, car si ses proportions relativement restreintes ne justifient pas\ncomplètement la première appellation, la dignité suréminente du sujet\ntraité et l'ampleur épique des scènes qu'il retrace lui confèrent des significa­\ntions dépassant de très loin celles d'une s y m p h o n i e qui ne serait que\ndescriptive. Le prélude est devenu une page classique, dont la simple\nordonnance, l'architecture sobre et vigoureuse rehaussent encore la puis­\nsance expressive. Deux t h è m e s le constituent : le premier sombre, suppliant,\ns'affirmant dans une fugue sévère et concise, figure l'angoisse de l ' H u m a n i t é\nque Dieu a a b a n d o n n é ; le second, l u m i n e u x , pénétré d'exquise douceur,\nsymbolise le retour universel à Dieu et à la vie, le bienfait s u p r ê m e de\nl'espoir et du p a r d o n . Cette m ê m e opposition domine du reste tout\nle poème de Saint-Saëns et, source féconde de beauté et d'émotion, elle en\napparaît le grand principe inspirateur.\n   U n e des parties les plus impressionnantes du Déluge est sans contredit le\ntableau s y m p h o n i q u e du cataclysme géant, réalisé orchestralement avec une\nfougue superbe et une intensité picturale surprenante, m a r q u a n t l'envahis­\nsement progressif des eaux par un crescendo de sonorités qui, d'abord sourdes,\nmystérieuses et lointaines, s'amplifient peu à peu dans un véritable déchaî­\nnement de toutes les puissances de l'orchestre. La troisième partie ren­\nferme aussi des pages remarquables : c'est l'andante symphonique du début\nexprimant si bien le silence tragique qui pèse sur l'immensité déserte d'où\nen un radieux essor la vie universelle va bientôt renaître, c'est l'épisode\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\npoétique du message de la colombe, ce sont les ensembles majestueux et\nr a y o n n a n t s qui suivent la bénédiction de Dieu. Confiée à des interprètes de\nvaleur, M m e s Croiza et D u p r é , M M . Bourbon et Dua, vivifiée par la direc­\ntion énergique et compréhensive de Sylvain Dupuis, l'interprétation du\nDéluge fut imposante et suggestive à souhait. Deru se signala par le\nsentiment pur et profond avec lequel il joua la suave cantilène du\nPrélude.\n    L a seconde œuvre inscrite au p r o g r a m m e était la Sulamite de Chabrier,\npoème biblique conçu dans un style musical dont l'orientalisme très carac­\ntérisé et savoureux se trouve parfaitement approprié au texte de R i c h e p i n .\nL e chant passionné de la Sulamite, qu'enguirlandent discrètement des\nchœurs de femmes et où fleurissent des mélodies pleines de tendresse, se\ndétache sur u n e symphonie expressive d'un travail fort riche et délicat. La\nSulamite était poétiquement personnifiée par l'idéale interprète de Katkarina,\nM m e Croiza, dont la belle voix c h a u d e et prenante se prodigua en élans\npathétiques d'une pénétrante éloquence.\n    L e Kaisermarsch de W a g n e r , assez \"inutilement renforcé par l'adjonction\ndes c h œ u r s , terminait ce beau concert à l'issue duquel Sylvain D u p u i s fut\nchaleureusemant ovationné.\n\n\n\n\n                        Troisième Concert Durant\n   Le p r o g r a m m e de ce concert consacré à Beethoven comprenait deux\nœuvres du maître de B o n n .\n   En premier lieu, la partition d'Egmonl (1810), se composant de la célèbre\nouverture, suivie d'entr'actes, de mélodrames destinés à commenter musicale­\nment les situations pathétiques et aussi certains aspects caractéristiques ou\npittoresques de la tragédie de Goethe. Ces différentes pièces de musique de\nscène étaient reliées entre elles par une série correspondante de récits en\nforme de monologue que M m e Archainbaud déclama avec autorité, d'une\nbelle voix claire, généreuse et vibrante. L'orchestre de D u r a n t inter­\npréta VEgmont de façon soignée et consciencieuse avec le concours de\nM m e s Andriani et Ceuppens comme solistes du chant. A signaler parti­\nculièrement la chanson militaire de Claire, si savoureuse et primesautière,\net le Larghetto plaintif, l'épisode orchestral le plus noblement inspiré de la\npartition, où la mort de Claire est racontée.\n   L a seconde œuvre figurant au p r o g r a m m e , le Christ au Mont des Oliviers\n(solistes : M. et M m e Arthur P l a m o n d o n , M. Brétiny) fut composée par\nBeethoven en 1800, à l'âge de 3o a n s , mais ne fut publiée qu'en 1811.\nL'auteur de la Missa Solemnis semble s'y être étrangement fourvoyé et\nn'avoir point pénétré le sens d'une des scènes les plus sublimes de l'Evan­\ngile, celle où le Christ nous apparaît accablé sous l'écrasant fardeau des\nfautes h u m a i n e s et supplie son Père céleste d'éloigner de lui le calice des\ndouleurs. Beethoven la traite en pur style d'opéra, dans une langue musicale\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                            CHRONIQUE MUSICALE                                   253\n\n\nen absolue antinomie avec le texte sacré dont l'auguste gravité est travestie\nsous les formes vaines et inopportunes d'un air que chante le Séraphin\nenvoyé de Dieu, d'un duetto entre Jésus et le Séraphin, d'un terzetto entre\nJésus, le Séraphin et P i e r r e . L'exécution assez médiocre n'était pas de\nnature à rehausser l'intérêt de cette œ u v r e . On sait combien l'institution des\nconcerts D u r a n t nous est sympathique, combien nous apprécions le dévoue­\nment exemplaire de leur chef, le but élevé qu'il poursuit avec tant de persé­\nvérance et de courage. Mais, prenons-y garde, toutes les œuvres inconnues\nou oubliées des maîtres de la musique n'ont pas un titre égal à être mises en\nlumière, elles d e m a n d e n t à être choisies avec u n discernement sévère et\nl'utilité n'apparaissait pas d'attirer ainsi l'attention sur u n e profonde, regret­\ntable et assez inexplicable erreur d'un g r a n d génie.\n\n\n\n                Deuxième Concert du Conservatoire\n   P o u r fêter le centenaire de la naissance de Mendelssohn, M. T i n e l avait\ninscrit au p r o g r a m m e de ce concert la Symphonie italienne si généreusement\ninspirée d a n s la riante séduction de ses clairs paysages baignés de lumière,\net dont l'intense vitalité r y t h m i q u e , les continuels épanouissements d'allé­\ngresse, i n t e r r o m p u s u n instant par l'Andante qui a toute la gravité d'une\nprière, offrent un contraste si frappant avec la grâce pensive et l'ombre de\nmélancolie ossianique dont se voile la Symphonie écossaise. P u i s le Concerto\nde violon dont M. César T h o m s o n d o n n a u n e interprétation remarquable,\nse caractérisant par la pure noblesse de la ligne, la beauté sobre de l'expres­\nsion, la scintillante limpidité de la technique.\n   Ce p r o g r a m m e Mendelssohn était complété par la Feu-Ouverture de L a s s e n\ndont on goûta fort les belles expansions triomphales auxquelles vient\ns'enchaîner sous forme d*un épisode de tendresse le lied bien connu et\npopulaire : « J'avais rêvé », et par la s y m p h o n i e n° 7 de Raff intitulée\nDans les Alpes. Inférieure à la fameuse s y m p h o n i e Dans la Forêt que Gevaert\nfit entendre au Conservatoire en 1906, elle possède cependant de sérieux\nmérites de fonds et de forme, surtout dans la première partie (Wanderung im\n Hochgebirg) et dans la seconde (In der Herberge). L e seul reproche qu'on\npourrait lui adresser, c'est qu'elle m a n q u e en général de cohésion comme\naussi de cette puissance de suggestion évocatrice qui constitue la qualité\nmaîtresse d'une composition musicale purement descriptive. Inutile de dire\nque l'exécution de ces trois œuvres et n o t a m m e n t de l'Italienne fut, comme\ntoujours du reste au Conservatoire, une merveille de fusion, d'équilibre\nsonore, de clarté et de finesse.\n                                                          G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "      Conservatoire Royal de Musique\n                                    de Bruxelles\n\n\n\n             Distribution des prix le 8 novembre 1908\nDiscours prononcé par Ch. Lagasse-de Locht, second vice-président\n                 de la Commission de surveillance\n                      MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n                        IL y a quelques j o u r s , j'étais obligé d'adresser la parole, au\n                           nom du Gouvernement belge, à u n e grande assemblée\n                           réunie dans le vaste auditoire de la Sorbonne, à P a r i s , à\n                           l'occasion de l'ouverture et de la clôture du premier\n                           Congrès de la routé.\n                              Aujourd'hui, tout chemin ou toute route conduisant à Rome,\n                           me voici appelé à célébrer, u n e nouvelle fois, en quelques\n                           mots, la belle fête de la distribution des prix du Conser­\n                           vatoire royal de Bruxelles.\n   Q u a n d u n e profession fait du c o m m a n d e m e n t un devoir quotidien, les\njours d'obéissance, comme celui-ci, sont les b i e n v e n u s .\n   Ainsi, l'artiste qui tient souvent le bâton de chef d'orchestre n'est pas fâché\nde retrouver son pupitre d'exécutant et de soliste.\n   Le solo, qui m'est imposé par notre vénéré président M. Fétis et par nos\nchers collègues de la Commission de surveillance, ne me pèserait pas trop si\nje ne craignais, Mesdames et Messieurs, de vous distraire du double objel de\ncette cérémonie : l'histoire de notre cher Conservatoire p e n d a n t l'exercice\nécoulé; l'audition de nos courageux et distingués lauréats.\n   Cette histoire, cette audition vous intéressent, parce que vous êtes des\ndévots de la musique.\n   L'éminent professeur T i n e l a eu un mot très profond dans son beau dis­\ncours prononcé, le 25 octobre dernier, à l'Académie royale des sciences, des\nlettres et des beaux-arts de Belgique, sur Pie X et la musique sacrée : « de\nmusique confessionnelle, a-t-il dit, il n'y en a point ».\n   P o u r q u o i , cher maître?\n   Laissez-nous esquisser u n e réponse.\n   D'amour confessionnel, il n'y en a pas non plus, si bien que la musique\nétant le c h a n t de l'amour, elle est de toutes les confessions comme l'amour\nlui-même.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "         CONSERVATOIRE ROYAL DE MUSIQUE DE BRUXELLES                        255\n\n\n   Je vous en prie : ne parlons point ici de l'amour qui fait rire et pleurer sur\nterre. Nous sommes dans les régions sereines de l'art. L'amour y triomphe\nsous bien des formes : amour du travail, de l'art, de la science, de la vertu,\nde la solidarité, de la fraternité, de l'humanité; amour de la beauté et de la\nbonté, du sacrifice; amour de l'idéal; amour du Christ, l'idéal réalisé aux\nyeux de Bach, de Leibnitz, de Pasteur et de maints autres créateurs de\ngénie.\n   La musique chante tout cela; elle le chante merveilleusement, mieux que\nn'importe quel art.\n   Ah! elle chante faux si d'aventure elle célèbre l'amour exclusif de soi,\nl'amour cacophonique. La musique serait-elle, depuis toujours et à jamais,\nune reine, si elle n'avait le front ceint de la couronne étincelante des divines\nharmonies?\n   Dans ce Palais royal de la musique, vous le savez, Mesdemoiselles et Mes­\nsieurs, l'amour du travail connaît des jours de déception, où il semble que le\ndésarroi de la lassitude et le marasme du découragement atteignent les\nextrêmes profondeurs de l'être humain.\n   Sursum corda ! Elevez vos cœurs ! Voyez les joyaux qu'un labeur sans bornes\nfait découvrir dans ce Palais.\n   A l'occasion du soixante-quinzième anniversaire de la fondation du Con­\nservatoire royal, notre maître Gevaert a reçu le grand-cordon de Léopold II\npour le Congo et, mieux encore, Sa Majesté a daigné le créer baron.\n   C'est là une décoration familiale qui rappellera à ses descendants et à la\npostérité une carrière superbe ; elle est comme une fille magnifique issue d'un\nmariage d'inclination conclu entre une haute imagination et un jugement\nsain, sous l'influence d'une âme tendre et fière, d'un esprit élevé et jovial,\nd'une volonté forte et tranquille.\n   Notre cher et savant président M. Fétis, dont le centenaire va se rappro­\nchant paisiblement, a été promu grand-officier de l'Ordre de Léopold.\n   Il y a longtemps, depuis son illustre père, que la musique l'a gratifié d'un\nfief dont la possession ne lui a jamais été contestée et ne saurait l'être.\n   Tinel, savant contrepointiste, compositeur de premier ordre, exécutant\net philosophe de grand mérite, a été nommé commandeur de l'Ordre de\n Léopold.\n   Cornélis, Guidé, Gilson, mon vieil ami Jacobs, tous des maîtres, promus\nofficiers.\n   Systermans et Van Dam, l'un et l'autre chevaliers servants de la belle\nmusique, nommés chevaliers de l'Ordre de Sa Majesté.\n   Mlle Jeanne Tordeus, dont la haute distinction s'est effacée, trop tôt, aux\nyeux du public, pour se cacher et cependant reluire, d'un doux éclat, au sein\nde l'intimité, a reçu la croix civique de première classe.\n   Wouters, érudit, compositeur et professeur de haut talent, a de même été\nhonoré par cette belle décoration.\n   Bouault a reçu la croix de deuxième classe.\n   Mme Cornélis, qui fut une élève brillante et qui reste un professeur d'un\n dévouement sans bornes en même temps que la mère infatigable d'une lignée\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "256                                  DURENDAL\n\n\nd'artistes; Cornélis, F o n t a i n e , Jacobs, n o m m é tout récemment chevalier de\nl'Ordre de Sainte-Anne de Russie, S a m u e l , Van Ruyssevelt et Vermandele\nont reçu la mé laille civique de première classe. De Vestibule a o b t e n u la\nmédaille civique de troisième classe.\n    Non seulement le Conservatoire royal anoblit, décore et honore les vies\namoureuses de l'art : il les conserve en vérité! Grâce à Dieu, nous n'avons\naucun décès à signaler durant l'exercice écoulé.\n    Le Conservatoire est aussi, oserais-je le dire? comme un m o n a s t è r e . Oui,\n Mesdames et Messieurs, un monastère d a n s lequel reposent les livres, les\nmanuscrits et les instruments précieux d'une bibliothèque et d'un musée\nincomparables.\n    Il y a pour former, étendre, entretenir et cataloguer ces collections\nuniques, deux h o m m e s uniques aussi, j'allais dire deux moines sacrifiant l e u r\nvie à l'amour de la science : j ' a i n o m m é W o t q u e n n e et Mahillon.\n    L e troisième volume du catalogue de notre bibliothèque vient de p a r a î t r e .\n11 comprend la description, très bien o r d o n n é e , des ouvrages catalogués sous\nles n o s 8212 à 12170.\n    U n e partie de l'ancienne collection Snoeck, de G a n d , composée de quatre\ncent sept instruments fabriqués en Belgique p e n d a n t les XVIe XVIIe et\nXVIIIe siècles, a été achetée pour 30,000 francs et transférée gratuitement à\nnotre Musée par un Mécène qui n'en est pas à son premier coup de générosité\nardente : M. L o u i s Cavens. Qu'il reçoive ici, avec l'expression de toute notre\nreconnaissance, le témoignage de l'admiration de tant d'érudits et d'amateurs\nqui s'en vont, de par le m o n d e , raconter les gloires du Conservatoire\nroyal.\n    Ce nous est u n e autre et bien agréable mission de remercier M. Guillaume\n Charlier d'avoir institué, en souvenir de feu M. H e n r i Van Cutsem, le prix\nspécial de 1,000 francs attribué annuellement aux lauréats de la classe de\nvioloncelle qui ont obtenu un premier prix dans le concours d'une des quatre\n années antérieures.\n    Le jury, composé de M M . Gevaert, président, Beyer, P r i n c e de C a r a m a n ,\n Collart, notre très distingué collègue, Massau, a accordé le prix à\n M . De Vlieger, premier prix avec la plus grande distinction en 1904,\n à la suite d'une très bonne exécution des variations symphoniques de\n Boellmann.\n    J e ne vous redirai point, Mesdames et Messieurs, les heures exquises que\n nous avons passées ici à entendre des œuvres de choix exécutées par un\n orchestre et par des chœurs chez lesquels la conscience de l'exécutant le dis­\n p u t e au souffle enflammé que suscite le contact intime avec l'étincelle créa­\n trice du génie.\n    T o u t e s et tous nous avons éprouvé, que de fois en cette salle! le frisson\n d'art, le frisson amoureux de la chaste B e a u t é . La m u s i q u e et sa sœur l'élo­\n quence écrite ou parlée, l'éloquence en prose ou en vers sont à peu près\n seules capables de le provoquer. L a peinture, la sculpture apparaissent plus\n froides; l'architecture, le plus complet mais le plus ingrat des arts, n'émeut\n à ce point que très rarement.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "          CONSERVATOIRE          ROYAL D E M U S I Q U E D E B R U X E L L E S         267\n\n\n\n   S'il m'est permis de glisser ici u n souvenir personnel : j'ai éprouvé ce\nfrisson d'art subit, empoignant, si total et si profond que les larmes jaillissent\ndes yeux, dans u n seul m o n u m e n t , Sainte-Sophie de Constantinople, sous la\ncoupole toute resplendissante des lumières célestes.\n    E h b i e n ! celles et ceux d'entre vous qui ont eu la chance de se laisser\ntenter par l'annonce, trop modeste, d'une audition de la classe préparatoire\nde chant choral dirigée d'une façon remarquable par Marivoet, n'ont pu\ns'empêcher de frissonner d'enthousiasme çà et là, en entendant la messe à\ntrois voix d'enfants composée l'an dernier, pour la basilique de N o t r e - D a m e\nde la Treille, à Lille, par le Maître Gevaert toujours j e u n e , toujours ardent,\ns'en allant ainsi sur le chemin de l'immortalité.\n    D e u x h o m m e s parmi vos professeurs, Mesdemoiselles et Messieurs, sui­\nvent, toutes proportions gardées, la m ê m e voie étroite de la célébrité. Ils\nvous y conduisent avec une maîtrise incomparable : De Greef, au p i a n o ;\nDesmet, pour le c h a n t . Ce sont des chefs d'école et d'écoles désormais\nillustres dans le m o n d e .\n    Ils vous enseignent mieux encore que le piano et le c h a n t ; vous apprenez\nd'eux et de leurs collègues la méthode de bâtir u n e vie d'ordre élevé.\n    Longfellow a chanté cette méthode d a n s u n e poésie délicieuse : The Buil­\n ders, Les Bâtisseurs.\n    L a vie basée sur l'intérêt exclusif, fût-elle même géniale, est u n e fleur trop\n vite flétrie, d o n n a n t un fruit d'une a m e r t u m e désespérante.\n    Au contraire, le p u r amour, tel qu'il fait vibrer depuis des siècles l'huma­\n nité sur la voie royale du P r o g r è s , rend immortelle la vie la plus h u m b l e , lui\n fait porter les fruits savoureux d'un t r i o m p h e modeste ou d'une sainte\n résignation.\n    Assurément, ce n'est point le vulgaire intérêt, c'est l'amour de l'art, de la\n science, du travail qui donne à votre illustre directeur, à vos éminents p r o ­\n fesseurs, la patience d'entourer de soins incessants votre éducation musicale.\n    Marchez donc sur leurs traces avec courage, avec amour, avec sincérité.\n    Vous vérifierez sûrement la profonde et réelle vérité de ces mots du\n Dante :\n    Perché si fa, montando, piu sincero (1).\n    « Oui, l'amour, en s'élevant, devient plus sincère. »\n\n\n\n\n   (1) Divina Comedia. Il Paradiso.   Canto decimo quarto.\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "         Chronique théâtrale parisienne\n\n                      JE ne suis pas de ceux qui reprocheraient à M. Jules Bois de\n                         nous avoir d o n n é dans la Furie que vient de représenter\n                         la COMÉDIE-FRANÇAISE un « Héraclès furieux » qui n'a rien\n                         de c o m m u n avec celui des grands tragiques grecs; il sem­\n                         ble qu'il est au contraire excellent d'infuser u n sang nouveau\n                         dans ces vieux corps de colosses héroïques, et que c'est\n                         faire un effort méritoire vers l'originalité que de transfor­\n                         mer les \" Hippolyte-porte-couronne \" d'il y a vingt siècles\n                        en des « Hippolyte-porte-symbole ». L'auteur a d o n c eu\n raison de n o u s montrer un Héraklès dressé contre Z e u s , annonciateur de\n nouveaux principes divins mais victime à son tour de divinités plus anciennes\net plus redoutables, les dieux et les déesses d'Egypte qui lui avaient donné\nle pouvoir mystérieux de vaincre tous ses ennemis mais qui, du moment qu'il\ncherche à faire le b o n h e u r des h u m a i n s i n d é p e n d a m m e n t des rites sacrés se\nretournent contre lui, et le changent en fou furieux meurtrier de sa femme et\nde ses filles. A ne rien céler, cette conception m'a un peu étonné de la part\nde M. Jules Bois que j ' a i connu jadis plus que respectueux à l'égard du\npanthéon é g y p t i e n ; mais, hélas! nous changeons tous en quelques quinze ou\nvingt ans, et il est possible que cet ancien prêtre d'Isis ait au fond de son\ncœur renversé la statue de sa déesse pour adorer de n o u v e a u x fantômes (la\nP a i x parfaite et le Travail absolu ne sont-ils pas plus irréels encore que\nl'épouse-sœur d'Osiris?) en attendant peut-être qu'il revienne, c o m m e a fait le\ngrand et cher poète Albert J o u n e t , aux croyances de son enfance. Quoi qu'il\nen soit, on peut regretter que l'auteur n'ait pas plus clairement exprimé ce\nqu'il avait à cœur de d i r e ; psut-être a-t-il craint de trop désorienter, ou pour\nmieux dire de trop orienter son public en le lançant d a n s le tourbillon des\ncosmogonies asiatiques, mais il a rendu bien obscurs pour le c o m m u n des\nspectateurs les revirements de son héros; on ne voit pas assez nettement que\ncette compagne énigmatique qui l'accompagne depuis l'Egypte est la\ndépositaire des vengeances d'Isis, et que si elle se transforme en Furie\nsoufflant dans l'âme du T u e u r de monstres la soif bestiale de détruire, c'est\npour le p u n i r de sa révolte contre les Mages du Nil. E n somme c'était là une\ntrès belle idée à laquelle il n'a m a n q u é qu'une exécution digne d'elle, et par\nce mot je fais moins allusion aux vers du poète qu'à la mise en scène vrai­\nment peu satisfaisante de la Comédie-Française. P a u l Mounet si merveilleux\ndans les rôles « qui lui vont » est exécrable dans certains personnages dont\nil ne devrait j a m a i s se charger (Titus, par exemple, dans Bérénice) et\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                     259\n\n\nl'Héraklès de la Furie est un de ceux où, peut-être bien par sa faute, car le\nrôle devrait lui convenir, il m'a paru aussi fatigant que possible. Ajoutez à\ncela q u e le reste de l'interprétation était q u e l c o n q u e , les décors prétentieux,\nla figuration médiocre, et vous plaindrez avec moi le pauvre auteur à qui on\na fait attendre près de six mois cette piètre révélation.\n   Si la g r a n d e sœur est allée à l'ultra-antique, le jeune frère, c'est de\nI'ODÉON que je parle, s'est rejeté vers l'infra-moderne avec u n e comédit\nde M M . Pierre Véber et Serge Basset, Les Grands, qui ne se passe pas\nencore, puisque les potaches ne sont que des candidats à l'existence. Il\nfallait une réelle habileté pour tisser u n e intrigue intéressante dans ce m o n d e\nde rhétoriciens et de philosophes (c'est toujours a m u s a n t de se dire qu'on a\nété philosophe à 16 ans et qu'on ne l'a été qu'à cet âge-là), et il faut compli­\nmenter les auteurs et de cette habileté et de la nouveauté m ê m e de leur\nsujet; il est rare qu'on mette à la scène des collégiens, sinon pour leur faire\njouer des saynètes dans le genre de Toto chez Tata, et la pièce de l'Odéon est\nje crois une des premières qui parle sérieusement de ces chevaliers du temps\npeu sérieux. Peut-être est-ce de cette dissonance que vient le léger malaise\nqu'on éprouve aux pièces de ce genre et que souligne l'âge souvent mûr des\nacteurs déguisés en é p h è b e s ; en e n t e n d a n t tous ces demi-gosses rivaliser de\npréoccupation chevaleresque pour l'honneur des d a m e s , on a envie de les\nrenvoyer à leurs thèmes et à leurs versions. Bien préférable, en somme, à\nmon avis tout au moins, est la grande machine sur Beethoven du jeune poète\nR e n é F a u c h o i s , que ce m ê m e ODÉON vient de dresser ; même si l'on en\ntrouvait l'affabulation u n peu lente, il y resterait toujours l'admirable\n musique du vieux maître dont la Direction a eu l'excellente idée d'entourer\nl'œuvre; que ne pardonnerait-on à qui nous fournit une aussi précieuse\noccasion de nous bercer sur les flots de cet océan d'harmonie?\n   Sarah Bernhardt venant de rentrer à P a r i s , j'ai été curieux de revoir\nl'Aiglon (que voulez-vous? puisque Chantecler ne veut pas faire kokoriko!\nfaute de gallinacés, on avale des rapaces d i u r n e s ! ) et je ne m'en suis pas\nrepenti, bien qu'il soit pénible de voir le poids des ans peser chaque fois un\npeu plus sur notre g r a n d e tragédienne. A h ! comme il serait sage de se retirer\nen pleine gloire, en ne laissant au public que le souvenir d'une voix\nd'or divine, et d'une sveltesse impeccable. D'ailleurs, le spectacle était bien\nmis en scène et les autres rôles tenus d e façon suffisante : un F l a m b e a u\nénergique et un Metternich cauteleux; d a n s un personnage secondaire j'ai\nretrouvé u n excellent acteur de l'Odéon, D u a r d , dont je ne comprends\nvraiment pas qu'Antoine se soit séparé. Q u a n t à la pièce, eh bien, elle\nse tient, le vers est sonore, la tirade fiévreuse, la péripétie habile et le jeu de\nscène grandiose. J u s q u ' à l'hallucination du vieux renard diplomatique causée\npar le petit c h a p e a u de l'Autre qui, aux feux de la r a m p e , ne finisse par\npasser. Mais c o m m e ce serait curieux, tout de m ê m e , si les érudits venaient\nnous prouver que le fils du G r a n d H o m m e était au fond b e a u c o u p plus fier\nde sa h a u t a i n e descendance Lorraine H a b s b o u r g que de sa petite origine\ncorse !\n   Or sus, laissons là les reprises, encore que certaines soient de haute valeur :\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": " 260                                     DURENDAL\n\n\n Antigone de Meurice et Vacquerie (COMÉDIE-FRANÇAISE) garde u n reflet de la\n beauté sophocléenne, et le Juif polonais, d ' E r c k m a n n - C h a t r i a n (RENAISSANCE)\n me semble bien près d'être un chef-d'œuvre, et revenons aux nouveautés des\n théâtres non officiels, lesquelles valent bien parfois des Grands ou des Furie.\n Il est peut-être bien tard toutefois pour parler de la Femme X... d'Alexandre\n Bisson, qu'on joue encore à la P O R T E - S A I N T - M A R T I N , d ' a u t a n t que la pièce\n ne s'élève pas fort au-dessus de l'émouvant un peu m é l o d r a m a t i q u e , mais la\n Route d'Emeraude, que J e a n R i c h e p i n a tirée d u beau roman de Demolder pour\n le VAUDEVILLE, est, tout au contraire, à la fois toute récente et d'une h a u t e\n tenue littéraire. Ce n'est pas aux lecleurs de Durendal qu'il faut faire l'éloge\n de leur compatriote, l'auteur des Contes d'Yperdamme et de tant d'autres livres\n déjà célèbres; qu'il me suffise donc de dire que le vers sonore et habile d u\n dernier académicien français a été digne de la prose colorée du romancier\nflamand; R i c h e p i n se trouve d'ailleurs à l'aise d a n s ce milieu savoureux et\np l a n t u r e u x des P a y s - B a s , où l'on s'attend toujours à voir paraître ses gueux,\nses chemineaux et ses flibustiers. J'ajoute que la pièce a été montée avec soin\npar P o r e l , et que M l l e Carlier, dont le public apprécie la beauté, s'y est taillé\n u n succès d e b o n aloi.\n    L e théâtre étranger continue à envahir le boulevard parisien (juste retour,\n monsieur, des choses d'ici-bas !). E t il l'envahit le front haut, sans fard et s a n s\nm a s q u e ; j ' e n t e n d s que ce ne sont pas seulement des traductions, mais des\nœuvres en langue originale que les théâtres se mettent à nous donner, de\nl'anglais l'an dernier, de l'italien n a g u è r e , de l'allemand aujourd'hui. Et n'en\nconcluez pas que les Français soient devenus polyglottes; ce serait d'abord\ncontraire aux inscriptions q u e certains maniaques griffonnent sur tous nos\nm u r s : « N ' a p p r e n o n s que l'esperanto! Q u e les congrégations expulsées\nenseignent l'esperanto! » Déduisez-en simplement qu'il y a à P a r i s des\ncolonies de sujets de Shakspeare ou de D a n t e et de compatriotes de Gœthe\nassez n o m b r e u s e s pour constituer le public au moins de quelques représen­\ntations. C'est ainsi que le Schauspialhaus de Dusseldorf est venu n o u s révéler\nau THÉATRE-MARIGNY, avec les d r a m e s d'Ibsen que n o u s connaissons depuis\nlongtemps, diverses œuvres q u e nous ignorions, la Medea d e Grillparzer et la\nVit de l'homme d'Andrejew. Ces représentations en langues barbares n'empê­\nchent d'ailleurs pas les traductions en dialecte i n d i g è n e . L e T H É Â T R E DES\nARTS a monté avec sa conscience habituelle le drame u n p e u déjà vu, mais\nprenant q u a n d même que Robert d ' H u m i è r e s a tiré d'un r o m a n espagnol\nde T a l o n , la Marquesita, le THÉÂTRE SARAH BERNHARDT n o u s a révélé la. Fille\ndes Rabenstein de W i l d e n b r u c h et, enfin, le THÉÂTRE F E M I N A a d o n n é avec\ngoût u n conte de G r i m m , Perce-neige et les sept gnomes, que M l l e Dortzal a fort\nhabilement aménagé en féerie j o u a b l e ; mais peut-être pour ce genre de pièces\nfaudrait-il appeler toutes les ressources de la figuration et de la machinerie\nm o d e r n e s ; les « Cendrillons » quand elles quittent le style naïf des P e r r a u l t ,\nd e m a n d e n t l'enchantement des musiques, des danses et des projections\nlumineuses.\n  J e ne vous ai parlé jusqu'ici que de pièces sérieuses, mais ne croyez pas\nque par ces t e m p s de carnaval le d i e u Jovial et la déesse Bouffonne aient\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                   261\n\n\nperdu leurs droits. E n sus des pures farces, d'ailleurs a m u s a n t e s , comme\nUne grosse affaire d ' H e n n e q u i n et Véber a u x NOUVEAUTÉS, Monsieur Zéro de\nGavault et M o u é z y - É o n au PALAIS-EOYAL, Ce cochon d'enfant d'André de L o r d e\net R a p h a ë l e à CLUNY, nous avons pu savourer quelques spectacles très gais.\nLes Jumeaux de Brighion de M. Tristan Bernard, en dépit de leur titre anglais,\nsont u n e adaptation des Ménechmes de P l a u t e , que le T H É A T R E ANTOINE a eu\nraison de jouer pour son c o m p t e ; un excellent acteur, Janvier, a finement\nrendu à la m o d e r n e la silhouette du parasite a n t i q u e d a n s ses courses aux\ntriclinia hospitaliers, et les esclaves du vieux maître latin n'ont pas perdu de\nleur gaieté sous les costumes de grooms, de maître d'hôtel et de gâte-sauce\ncontemporains. D a n s u n genre moins truculent, le choix peut hésiter entre\n Trains de luxe d'Abel H e r m a n t , Quatre fois vingt-huit de R o m a i n Coolus et\nl'Ane de Buridan de R . de Fiers et Caillavet, sans oublier u n e brève comédie\nde Courteline et Wolf : J'en ai plein le dos de Margot. Celle-ci, que joue la\n RENAISSANCE, est u n e étude de psychologie très fine sous des apparences de\ngros comique, c o m m e il arrive souvent avec Courteline. Cette b o n n e grosse\n Margot, d o n t son a m a n t déclare à tout instant qu'il en a plein le dos, et qui\n p o u r t a n t devient l'objet de sa jalousie la plus féroce dès qu'elle l'a pris au\n m o t . . . avec son meilleur ami, constitue u n exemplaire d'humanité point très\n relevé certes, mais d'autant plus naturel, et l'amant, tour à tour muffle et\n brutal, est un d i g n e frère dans son genre de Lidoire et de B o u b o u r o c h e .\n     Les trois autres comédies sont plus considérables... pour le nombre d'actes.\n Mais j'ai peur q u ' a u c u n e ne vaille, p o u r la saveur, la pochade de Courteline,\n même l'Ane de Buridan du GYMNASE qui me semble être la plus fine, sinon\n la plus neuve, le type de l'irrésolu a y a n t déjà fort servi. Celle de Coolus qui\n se joue aux BOUFFES-PARISIENS met en scène u n e b o n n e belle-mère, u n e\nbelle-mère idéale qui ne pense qu'à faire le b o n h e u r de sa fille et de son\n gendre, et à les reconcilier quand ils se brouillent, et pour contraire à la\nn o r m e que soit ce type, il n'en peut pas être pour cela dit original; de plus\ncomme rien dans les péripéties de la pièce ne sort de l'ordinaire, et que le\ndialogue, en dépit d'une certaine tension, pour ne pas dire prétention, ne\nrecèle pas des mots bien éclatants, le spectacle n'est pas de ceux qui\nsemblent s'imposer à l'attention de la génération prochaine. Trains de luxe,\nnon plus, que joue le THÉÂTRE R É J A N E , ne me semble pas devoir révolu­\ntionner l'art dramatique ; la pièce met en scène de plastronnants personnages\nappartenant, nous dit-on, à ce m o n d e des cours qui hante les hôtels de la\nCôte d'azur, mais dont l'allure est celle de l'opérette genre : la Grande-\nDuchesse plutôt que du drame genre : les Rois en exil; il y a là n o t a m m e n t u n e\ninfante de je ne sais plus quel pays qui en remontrerait à une autre g r a n d e\ndame de la cour d ' E g y p t e (c'est à M m e P u t i p h a r que je pense) pour la façon\nvictorieuse dont elle met à néant les résistances d ' u n Joseph m o d e r n e , le\njeune Arequipa, fils d'un président de république américaine; et c'est une\naventure dont on peut sourire, et même rire, mais enfin qui n'est pas sans\nlaisser u n sentiment de gêne. O n n'y peut a p p r o u v e r sans réserve que le jeu\nde M m e Réjane d a n s le p e r s o n n a g e de cette princesse autoritaire, comme\ndans la pièce des Bouffes, celui de M lle Leriche qui incarnait la belle-mère\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "262                                   DURENDAL\n\n\np a r a n g o n ; faut-il ajouter que dans celle-ci débutait, sous le n o m de Juliette\nClarens, u n e j e u n e fille du m o n d e dont les gazettes ne se sont p a s privées de\npréciser le n o m , la famille, l'âge, les relations, la situation de fortune, etc., etc.\nCe sont-là détails qui n'intéressent guère l'art d r a m a t i q u e p r o p r e m e n t dit.\nToutefois, ils ne sont pas indifférents à la profession dramatique, et l'on peut\ndire, puisque l'occasion s'en présente, qu'il serait fort à désirer que ces recrues\nvenues d'un rang social plus élevé améliorassent la qualité d u monde des\nthéâtres. L a charitable M lle D u d l a y , par exemple, a fondé u n e œ u v r e , à\npremière vue bizarre mais pourtant très utile, qui consiste à fournir aux\njeunes actrices les toilettes élégantes que leurs rôles exigent, que leurs\ndirecteurs refusent et qu'elles ont parfois alors tentation de se faire allouer\npar de généreux gentlemen. Assurément il ne serait pas impossible de\nséparer plus nettement qu'aujourd'hui le m o n d e de la galanterie et celui du\nthéâtre, et de faire q u e nos c h a r m a n t e s actrices imitent leurs consœurs\nanglaises, lesquelles, même les chanteuses et danseuses de café-concert, obser­\nvent hors de la scène toutes les convenances, et finissent par faire de légitimes\népouses et de louables mères de famille.\n    E t p e n d a n t ce temps, comme bien vous pensez, en dépit des frimas,\ndes neiges, des bourrasques, car ce mois de février fut déplorablement\nfantasque, les cirques ont continué à faire piaffer leurs fringants étalons, les\ncinématographes à faire tourner les films cocasses ou terribles, le Châtelet à faire\névoluer un dirigeable à p r o p o s des Aventures de Gavroche, et les autres\ng r a n d s Music-halls à faire défiler dans des flots de lumière électrique leurs\nbataillons de ballerines et de figurantes. Il semble que ce soit un excellent\ncalcul au point de vue professionnel de monter au début de la c a m p a g n e\nthéâtrale u n e luxueuse revue-ballet comme celles des Folies-Bergère ou du\nMoulin-Rouge, on en a pour toute l'année! P o u r les théâtres à-côté, c'est le\ncontraire, le spectacle change presque aussi rapidement qu'au Cinéma.\nEn Camarades de Colette Willy qui pourtant avait de l'intérêt (on ne peut nier\nque cette autrice est, en tant qu'autrice, tout à fait remarquable) n'a pas tenu\nl'affiche à la COMÉDIE ROYALE, ni la Chaîne au théâtre de I ' Œ U V R E et je ne sais\nsi Un Concert chez les Fous d'André de L o r d e au GRAND-GUIGNOL plaira\nlongtemps au public. L e Théâtre d'Initiative a d o n n é u n e a m u s a n t e revuette\nde M. R o u q u e t t e ; on sait que les Parisiens raffolent de ce genre de\nspectacle a n o d i n , et que tous ces petits théâtres à-côté, Capucines, Diable-au-\nCorps, Tréteau Royal en d o n n e n t u n e . Mon Dieu, ce n'est peut-être pas u n\ngenre absolument m é p r i s a b l e ; les comédies d'Aristophane n'étaient en\nsomme que des revues de fin d'année, avec le génie en plus.\n\n                                                                        HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                              LES LIVRES\n\n\n Le Fruit défend U, par H E N R Y VIGNEMAL. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n     M. H e n r y Vignemal vient de publier u n nouvean roman : Le Fruit défendu.\n C'est son cinquième volume depuis 1899 et l'on ne peut qu'admirer u n si\n beau labeur, surtout q u a n d on songe à la conscience avec laquelle sont\n toujours écrits les livres de cet a u t e u r .\n    L e milieu a u n e g r a n d e influence sur M . V i g n e m a l . Selon les p a y s où sa\n vie s'est écoulée, il nous a menés jadis avec Vain effort dans les F l a n d r e s , avec\n Méprises tragiques dans les b r u m e s de la H o l l a n d e , en F r a n c e et au P o r t u g a l\n avec le Double Jeu, et la Chaîne.\n    Aujourd'hui, c'est clans R o m e qu'il nous conduit, et il nous en fait voir\n avec, sa plume délicate et attentive aux moindres choses tous les aspects\n divers. A chacune de ses lignes on c o m p r e n d que son œuvre a été conçue et\n chèrement développée dans le décor qu'elle évoque. Peut-être bien que\n l'aventure qu'elle nous conte, la passion d'un h o m m e pour la femme de son\nfrère, n o u s rappelle un peu trop celle du Double Jeu et n'est pas tout à fait\n neuve. Il faut pourtant reconnaître que l'auteur a incontestablement su la\nrendre nouvelle en mettant dans les âmes toutes m o d e r n e s de ses person­\nnages un reflet des âmes de la Renaissance, où se mêlaient tant de violence\net tant de raffinements.\n    Ce Fruit défendu que vient de nous donner, pour notre plus g r a n d e joie,\nnotre compatriote, est certainement le plus vivant de ses r o m a n s . Est-ce\nl'influence du ciel italien? On y retrouve quelque chose de la manière de\nGabriel d ' A n n u n z i o . Il en a souvent le lyrisme et, comme lui, bien souvent,\nil associe à ses sensations et à ses descriptions de savoureuses idées d'art,\nd'amour et de mort.\n    Ce qu'il faut louer surtout, c'est la forme véritablement irréprochable de\nce livre; on peut affirmer qu'il en est peu de nos jours qui soient aussi bien\nécrits et que M . Vignemal n'a jamais fait mieux. C'est d'autant plus a p p r é ­\nciable que généralement les écrivains s'habitueiTt vite, quand ils produisent\nbeaucoup, à négliger leur style. M. Vignemal garde pour le sien tous ses\nsoins et ses premières tendresses; il a quantité de mots originaux, de r a p p r o ­\nchements inattendus qu'on ne trouve guère que dans les premières œuvres\ndes artistes. Il faut tout spécialement signaler, pour le précieux plaisir qu'ils\ndonnent, les chapitres intitulés : Cor cordium, Amare et servire et celui sur la\nMort de Léon XIII où il y a un couplet sur les eaux et les fontaines de R o m e ,\nqui est u n petit chef-d'œuvre.                                                      G. D ' A .\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "264                                       DURENDAL\n\n\n\nPetit Manuel de l'Amateur de Bourgogne, par MAURICE DES\n   OMBIAUX. — ( B r u x e l l e s , Van Oest.)\n    L e vin est, si l'on en croit P l a t o n , le plus beau présent que Dieu ait fait\n aux h o m m e s . C'est aussi l'avis de M. Maurice des O m b i a u x . Avec Macedo­\n nius il s'écrierait volontiers : « Q u e m'importent les consuls et leurs fais­\n ceaux, quand j'ai le verre à la main ! » Son Petit Manuel passe en revue toute\n la littérature a n c i e n n e et m o d e r n e d e la vigne : il cite doctement P a l l a d i a s ,\n Agathias, P a u l le Silentiaire, Hafiz, Omar K h a y g a m , H o r a c e , Baudelaire,\n Glatigny, E d m o n d Picard, qui signe avec orgueil : suppôt de la dive bou­\nteille. Avec u n e assurance à faire pâlir les économistes, M. des Ombiaux,\ncomme s'il était besoin de justifier un si noble culte, affirme d'ailleurs que le\ndegré de civilisation d'un p e u p l e est toujours p r o p o r t i o n n é à la qualité et à la\nquantité des vins qu'il c o n s o m m e ; conteste qui voudra, nous en croyons\nl'auteur sur parole.\n    P o u r lui, c'est au b o u r g o g n e surtout qu'il dédie son lyrisme. Avec quelle\npiété communicative il parle des sanctuaires d e la C ô t e - d ' O r ! T o u t son livre\nn'est qu'un h y m n e à la gloire des clos sublimes. Il n o u s dit leurs fastes, leurs\nvertus, les vicissitudes de leur r e n o m m é e et jusqu'à leur rôle historique. N o u s\nsavons, grâce à lui, q u e L o u i s X I tenait p o u r le Volnay, L o u i s le G r a n d\npour la R o m a n é e , qui était tout à la fois, au dire d'un archevêque, d u velours\net d u satin en bouteilles; Louis le Bien-Aimé pour le B e a u n e , cher aussi à\nE r a s m e ; Napoléon pour le Chambertin et Victor H u g o pour le P o m m a r d ;\net que tous avaient également raison. E t M. des O m b i a u x avance que c'est le\nVolnay qui suggéra à Louis X I tant de ruses contre son cousin le T é m é r a i r e ,\net que Charlemagne dut peut-être au Corton l'empire d'Occident, et que c'est\nle B e a u n e qui retint si longtemps les papes en Avignon, et que quelques bou­\nteilles de Chambertin, savourées au colloque d e Poissy, nous eussent é p a r g n é\nla Saint-Barthélemy.\n    M. des O m b i a u x n'a pas son pareil pour célébrer les couleurs, les parfums\net les goûts du b o u r g o g n e . Il prodigue aux novices les conseils de sa longue\nexpérience, enseigne où c o m m e n c e l'abus, r e c o m m a n d e le b o n choix d u four­\nnisseur et du tireur de vins, blâme l'indigestion, étudie la cuisine contempo­\nraine et l'art difficile d e boire d u b o u r g o g n e . Cet art comporte u n sentiment\ndélicat des n u a n c e s , l'ordonnance des vins dans u n repas variant suivant le\ntemps, le décor, les convives, les mets, la saison. E t le livre se clôt p a r u n\nchapitre vraiment triomphal sur « la partie de bourgogne », qui élève le\nbuveur, rompu à l'esthétique d e la dégustation, jusqu'aux régions les plus\nh a u t e s de l'art.\n    « L e bourgogne, conclut M. d e s O m b i a u x , est la plus belle louange d e\n Dieu. » Ce vin n'est point ingrat : il a décoré son chantre du mérite agricole.\n Et c'est bien fait.                                                                   M. D .\n\nM a î t r e A l i c e H é n a u t , p a r PAUL ANDRÉ. Pièce en trois actes. — ( E d i .\n  tion de la Belgique artistique et littéraire.)\n  J e ne sais si le succès a accueilli cette pièce au T h é â t r e c o m m u n a l d e\nBruxelles où elle fut r é c e m m e n t représentée, mais elle renferme u n e action\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                                  LES LIVRES                                  265\n\n\nintéressante, elle montre des caractères vrais, et le conflit qui surgit entre les\nprotagonistes du drame atteint à une réelle grandeur. Que M. Paul André\nait du doigté, de l'adresse pour filer une scène, et que son dialogue soit facile\net bien établi, voilà qui paraît indéniable. Ceci n'est pas du théâtre « en\ndedans », et pourtant la question du Féminisme, présentée ici de façon vrai­\nment originale, attise la lutte intérieure de deux âmes, provoque les sou­\nbresauts de la raison froide aux prises avec le sentiment, et c'est le cœur\nqui triomphera, ou mieux l'amour, dans sa haute noblesse. Cette psycho­\nlogie s'extériorise au moyen d'une action scénique intelligente et habilement\nmenée.\n   M. Paul André nous a donné beaucoup de romans, contes, essais,\nouvrages critiques; il dirige une grosse revue; il conférencie dans toutes les\nvilles du pays ; une activité aussi extraordinaire risque fort de s'éparpiller...\nOn aime à s'assurer qu'il n'en est rien, en appréciant la composition de cette\nœuvre nouvelle, et en s'attachant à Maître Alice Hénaut, comme à une créa­\nture véritablement vivante, passionnée, douloureuse, tragique, et apaisée\nenfin dans le Devoir, qui se confond, une fois de plus, avec le Bonheur.\n                                                                             B.\n\nS a i n t e - B e u v e e t C h a m p f l e u r y , par M. JULES TROUBAT. — (Paris,\n   Mercure de France.)\n   Champfleury est un peu oublié, peut-être injustement. Il est vrai qu'il\nn'est pas le seul au sujet duquel on puisse faire cette réflexion. Comment, il\nest vrai, trouver le loisir de plonger dans la foule des écrivains du passé,\nalors que ceux d'aujourd'hui encombrent déjà l'attention?... « Laissez lesmorts\nenterrer leurs morts », dit l'Evangile. Et, en vérité, c'est ce que font à\nmerveille les grands écrivains de tous les temps ; ils enterrent tous les moin­\ndres qui les entouraient sous le poids de la statue que, dans leur œuvre, ils\nse sont érigée à eux-mêmes. Et s'il arrive que l'on parle de l'un de ces moin­\ndres, il semble que ce ne soit que parce qu'il a approché de quelque illustre\net reçu l'honneur de l'amitié de celui-ci, ou de son antipathie! Ici, c'est Sainte-\nBeuve et les relations qu'il a entretenues, par l'intermédiaire de M. Troubat,\navec Champfleury qui nous valent la publication de ce volume. On y trou­\nvera des lettres de Champfleury à sa mère, à Sainte-Beuve, à M. Troubat et\nà quelques autres, lettres pleine d'intérêt au point de vue de l'histoire litté­\nraire de 1840 à 1870 et dont l'exhumation provoquera peut-être un regain de\ncuriosité pour l'œuvre sentimentalement réaliste de leur auteur.\n\nCollection des p l u s belles pages : S a i n t - S i m o n . Notice de\n   M. E. BARTHÉLEMY. — (Paris, Mercure de France.)\n   La majorité des lecteurs n'est de goût, ni de loisir, peut-être, à affronter\nla lecture complète des Mémoires de Saint-Simon. Ou ceux qui l'entrepren­\ndraient se lasseraient bientôt, sans doute, devant la nécessité d'absorber\nquelque digression trop prolongée sur les privilèges et préséances des ducs\nou sur quelque sujet analogue. C'est à ces lecteurs-là, pressés et qui\nveulent trouver le beau ou l'intéressant tout de suite, que s'adresse la sélec-\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": " 266                                   DURENDAL\n\n\ntion préparée par M. Barthélemy et qui contient les parties les plus émou­\nvantes et les plus célèbres des Mémoires.\n\n Les grands écrivains français : Molière, par M. G. LAFENESTRE,\n     de l'Institut. U n vol., portrait. — (Paris, Hachette.)\n     Comme l'on c o m p r e n d qu'à l'égal du D a n t e en Italie, de S h a k s p e a r e en\n Angleterre, de Goethe en Allemagne, Molière soit devenu l'objet, en F r a n c e ,\n d'une sorte de culte littéraire particulier et ait réuni ses fervents en des asso­\n ciations vouées à l'étude de son œuvre et à l'entretien de sa gloire. L a F r a n c e ,\n si féconde en h o m m e s de génie, n'en a jamais possédé, sans doute, qui incar­\n nât mieux que celui-là l'esprit gallo-latin qui est sien.\n     Esprit admirable, qui prend tous les accents et toutes les formes, qui\n associe les contrastes, sauve les disparates et fait marcher de pair les contra­\n dictions; esprit qui est force et finesse, émotion et raillerie, bon sens étince­\n lant et lyrisme altier, tour à tour ou tout ensemble, et qui, dans toutes les\n apparences successives ou simultanées qu'il prend, semble toujours naturel,\nparce que toujours mesuré. Cet esprit de mesure est porté au plus haut degré\n chez Molière et c'est lui qui rend si sensible au grand comique tout excès,\ntoute extravagance, toute outrance d a n s la pensée, dans l'allure, dans\n l'attitude des individus de la cour ou de la ville qu'il observe. Il y a u n équi­\n libre de l'être moral et intellectuel, u n e harmonie de sa valeur et de ses pré­\n tentions, de ses réalités et de ses semblances qui, rompues, créent le ridicule\n et, parfois, l'odieux. A u c u n e effectation, aucune hypocrisie ne trouve grâce\n devant Molière, depuis le bourgeois qui veut trancher du gentilhomme, depuis\n les « esprits trop spéciaux », pour user de l'heureuse expression de M. Lafe­\n nestre, les précieux, les esprits de cénacle et de salon, qui s'écartaient des\n larges courants de la pensée contemporaine, jusqu'aux « forfantes du vice »\n c o m m e Don J u a n et aux faux-dévots comme Tartufe...\n     M. Lafenestre a placé en tête de sa belle étude le portrait de Molière par\n Mignard. Et on aime regarder ce masque fatigué, d a n s la bouche duquel il\ny a de la lassitude et de l'amertume et que dominent et éclairent, cependant,\ndes yeux insatiables de voir et d'observer. I1 semble qu'on lise sur celte phy­\nsionomie ravagée et pourtant ferme, cette vaillance de caractère, cette fierté\nd'âme qui sait mettre entre la compassion des autres et notre tristesse ou notre\ndouleur le voile d'un sourire ou la feinte de paroles enjouées et légères.\n     M. Lafenestre, qui nous dit magistralement le poète comique et le\ncomédien, nous dit aussi l'homme, en des pages sobres et émouvantes. A\ncôté de la carrière magnifique de son art, la carrière douloureuse de son cœur :\ntriomphes et souffrances dont il essayait, peut-être, de tempérer en lui-même\nl'orgueil ou le chagrin grâce à ce rire qui, lui aussi, crée l'équilibre en nous,\nen nous remettant, et les autres avec n o u s , au plan de la réalité... « Car,\nécrit M. Lafenestre, il avait le don de la gaieté... du rire soaore et clair, franc\net viril, qui passe par toutes les g a m m e s , depuis l'explosion b r u y a n t e de la\njoie la plus folle jusqu'au plus discret sourire, d'une mélancolie résignée,\nmême lorsqu'il semble s'échapper avec peine, comme par un h a u t a i n défi au\ndésespoir, de lèvres contractées par la douleur, de ce rire tour à tour impla-\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                                  LES LIVRES                                   267\n\n\ncable et attendri, vengeur et compatissant, léger et profond, toujours naturel,\nchaleureux, humain !... »\n\nV o y a g e u r s e t r o m a n c i e r s , par J. BARBEY D'AUREVILLY. Edition du\n   Centenaire. —(Paris, Lemerre.)\n   Encore un volume de cette série des Œuvres et des hommes où toute la litté­\nrature contemporaine de Barbey est analysée et jugée, sous tous ses aspects,\navec une clairvoyance et une profondeur sans pareilles : analyses toujours\nnourries d'idées, d'aperçus, de digressions d'une abondance et d'un intérêt\nextraordinaires ; jugements que le temps a, pour la plupart, ratifiés. Qui\nparle encore de l'abbé ***, l'auteur célèbre du Maudit'! Qui ne partage point\nl'opinion de Barbey sur les fantaisies historiques et la psychologie des per­\nsonnages de Hugo?...\n\nL'esprit de J. Barbey d'Aurevilly. Dictionnairede pensées, traits,\n   portraits et jugements tirés de son œuvre critique; préface de M. OCTAVE\n   UZANNE. — (Paris, Mercure de France.)\n   L'esprit, c'est-à-dire la pensée, la conception de la vie et du monde, du\nhaut de laquelle il jugeait, et plus souvent pour condamner que pour\napprouver. Cette conception, il ne s'en était pas fait une tour d'ivoire, une\ntour d'orgueil ou d'indifférence ; son idéal, il le portait plutôt, dans la foule et\ndans la vie, comme un combattant son drapeau, ainsi qu'un défi ou une menace!\n   Les fervents du vieux maître trouveront en ce recueil les expressions les\nplus étincelantes et les plus décisives de la pensée de Barbey sur les idées,\nles hommes et les choses de son temps.\n\nL e t h é â t r e c o n t e m p o r a i n , par J. BARBEY D'AUREVILLY, tome II.\n   Edition du Centenaire. — (Paris, Stock.)\n   On sait les opinions de Barbey sur le théâtre de son temps : un art fini,\ntombé aux mains des faiseurs, des habiles ou des exploiteurs de la bêtise et\ndes goûts bas du public. Et, à l'entendre dire dans les chroniques recueillies\nen ce volume, les pièces, les auteurs et les acteurs dont sa critique avait à\nconnaître, il semble bien que ce dur jugement fût équitable. Mais la comédie,\nle drame ou, même, la farce, à propos desquels ce merveilleux esprit s'aban­\ndonne à sa verve, paraissent presque négligeables au prix des pages étince­\nlantes qu'ils inspirent. Et si nous trouvons là le théâtre de l'Empire étudié\npar un clairvoyant observateur qui n'admettait aucune entrave, jamais, à\nl'expression de sa pensée, nous y rencontrons surtout Barbey dans la gran­\ndeur romantique et la générosité de sa magnifique individualité.\n\nL e théâtre contemporain, par J. BARBEY D'AUREVILLY. Troisième\n  volume. — (Paris, Stock.)\n  Encore un volume de cette série pleine de vie, de brio et de mouvement.\nC'était de la chronique; à présent, c'est de l'histoire littéraire, et de la\nmeilleure.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n E u g è n e F r o m e n t i n : Lettres de jeunesse. Biographie et notes par\n   M. Pierre Blanchon. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de cette publication a eu raison de la dédier aux amis d'Eugène\nFromentin. Le nombre en doit être considérable aujourd'hui. Fromentin\nn'était pas de ceux qui s'imposent tout à coup et bruyamment à la renommée.\nIl avait trop de scrupules dans la pensée, trop de sensibilité, une sensibilité\ntrop ombrageuse pour être de ceux qui font trouée et fraces dans le monde.\n   Il était peintre et, après s'être essayé à la poésie et aux lettres, il ne se\ncroyait pas écrivain et, cependant, quelque estime que l'on ait pour ses\ntableaux d'un art si fin et si lumineux, ce sont ses livres, surtout, ses Maîtres\nd'autrefois, Dominique, ce chef-d'œuvre, ses impressions sur le Sahel et le\nSahara qui, peu à peu, ont créé l'admiration toujours accrue dont son nom\nest entouré à présent. Ces ouvrages, en effet, il s'y est mis tout entier,\navec son cœur mobile, passionné et délicat, avec son esprit à la fois fort et\ndiscret, avec sa vive et tendre imagination, avec toutes les facultés visuelles\net morales d'une imagination qui ajoute à tout ce qu'elle touche une sorte de\ndoux et profond rayonnement. Toute l'histoire de la vie de Fromentin est dans\nces livres ; tout ce qui a agi sur les directions de sa pensée et de son art. Ce\nsont comme des mémoires.\n   Le volume de M. Blanchon nous dévoile les débuts de cette vie, la famille\nde Fromentin, les amis de sa jeunesse et de son adolescence, les angoisses de\nla vocation, d'abord incertaine, puis longtemps combattue par les siens; sa\nliaison avec l'héroïne de Dominique; ses premiers séjours enchantés sur la\nterre africaine... Tout cela raconté par l'artiste lui-même, en des lettres\nintimes dans lesquelles on retrouve partout, en germe ou en épanouissement,\nles exquises qualités spirituelles, les sentiments vibrants et la puissance d'évo­\ncation colorée qui forment les séduisantes caractéristiques du talent pénétrant\nde leur auteur.\n\n L e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : La manufacture de porcelaine\n   de Sèvres, par M. G. LECHEVALIER-CHEVIGNARD. Un vol. ill. (Paris,\n   Laurens.)\n   Le nom de Sèvres évoque dans la pensée une forme d'art charmante, des\nœuvres à la beauté desquelles leur fragilité semble ajouter encore. C'est\nl'histoire de cette beauté que nous fait l'auteur de ce livre curieux et docu­\nmenté; l'histoire des efforts successifs grâce auxquels la fabrication de la\npâte tendre, inaugurée d'abord à Vincennes, fut, plus tard, après le rachat\nde l'entreprise par Louis XV et son transfert à Sèvres, augmentée de la fabri­\ncation de la porcelaine dure, moyennant la découverte en France de gise­\nments de kaolin. Tous les produits de la manufacture, modelés et décorés\npar des artistes — tels que Boucher, à l'origine — ou sous leur direction,\nreflètent singulièrement, dans leur exiguïté, les tendances successives de l'art\net de la pensée contemporaine. On trouvera dans ce volume, en même temps\nque d'excellentes et nombreuses reproductions des œuvres produites à Sèvres,\ntoutes les indications artistiques et techniques susceptibles de faire mieux\nconnaître ces riches et précieux bibelots. Sèvres a vraiment représenté une de\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                                      LES LIVRES                                         269\n\n\nces industries de luxe raffiné et de goût i n c o m p a r a b l e dans lesquelles la\nF r a n c e a toujours excellé.\n\nM é l a n g e s d'histoire d e s r e l i g i o n s , par MM. HUBERT et MAUSS.\n    — ( P a r i s , Alcan.)\n    Ce volume fait partie des travaux de l'Année sociologique publiés par\nM. Durkheim. E t il est naturel que l'étude historique des conceptions et\ndes rites religieux s'impose aux sociologues, le fait de la croyance c o m m u n e\nétant, sans doute, celui qui agit d a v a n t a g e sur la formation et le développe­\nment des sociétés humaines. « Les notions religieuses, écrivent fort juste­\nment les auteurs de ce livre, parce qu'elles sont crues, sont : elles existent\nobjectivement, comme faits sociaux. »\n    M M . H u b e r t et Mauss essayent aujourd'hui de dégager, par une e n q u ê t e\nd'histoire comparée, la nature et la fonction du sacrifice, sacrifice propitia­\ntoire, sacrifice expiatoire, etc., comme aussi l'origine des pouvoirs m a g i q u e s .\nOn lira avec g r a n d fruitées savants travaux a p p u y é s sur u n e documentation\na b o n d a n t e et qui constituent une excellente contribution à l'étude de\nl'instinct religieux chez l'homme.\n\n    L'art          flamand     e t h o l l a n d a i s (15 janvier.) — M. Dülberg consacre\nà Lucas de Leyde une étude très fouillée et très érudite, richement illustrée\nde reproductions de tableaux et de dessins de ce maître original. M . Georges\nE e k h o u d célèbre avec chaleur et cordialité l'art du bon peintre Jan Stobbaerts.\nChroniques d'art.\n    15 février. — T r è s attachant article de M. P a u l Lafond sur François-Joseph\nLonsing, peintre bruxellois (1743-1799), qui étudia à l'Académie d'Anvers,\nséjourna longuement en Italie et acheva son existence en F r a n c e , à L y o n\net à Bordeaux, où il exécuta u n g r a n d n o m b r e de portraits très favorable­\nment appréciés. M. J a n Veth décrit et analyse une œuvre de jeunesse de\nR e m b r a n d t , le Portrait de sa mire, de la collection P r e y e r , à La H a y e . Chro­\nniques d'art. N o m b r e u s e s illustrations.\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "                              NOTULES\n\n\n   La Littérature et le Congrès des Catholiques. — il est\n donc décidé qu'au courant de cette année, les catholiques belges se réu­\n nissent en un Congrès.\n    Nous osons espérer que ce Congrès sera général, qu'on ne causera pas\n uniquement politique et sociologie, mais qu'on s'occupera de toutes les\n modalités de la pensée catholique et que par conséquent la Littérature et\n l'Art auront leur place.\n    Au dernier Congrès de Malines, en 1891, la section artistique connut des\ndébats animés qui ne furent pas médiocrement utiles pour ramener certaines\nécoles au sentiment du bon goût, et quant à la section des Lettres, on ne\n peut oublier que les combats qui s'y livrèrent et qui depuis lors devinrent\nautant de victoires, dotèrent tout d'abord les jeunes générations catholiques\nd'un enseignement littéraire, vivant et éclectique, et donnèrent surtout à la\n Littérature catholique une orientation en rapport avec les exigences de l'idée\ncontemporaine.\n    Les pessimistes augures de ce temps-là en furent pour leurs sombres pro­\nphéties. Il n'y eut ni défaillances ni désertions. L'enseignement catholique,\nouvert à tous les courants de la modernité littéraire, est plus prospère que\njamais. Verhaeren, grâce à l'excellent commentaire de M. l'abbé de Smet,\nva bientôt devenir classique — et rien ne s'écroule et personne ne trouve à\ny redire. Nos écrivains, phalange cohérente et chaque jour croissante, assou­\nplissent leur mentalité à tous les sujets, sans rien sacrifier des essentiels prin­\ncipes. Notre critique est accueillante, sans flagornerie et sans partialité. Nos\nrevues ont acquis une autorité indéniée. Nous sommes quelqu'un. Et les\nhiboux, ennemis de la lumière, se sont envolés à jamais!\n    Qu'on se rassure : si nous demandons que place soit faite au futur Congrès,\n— pour les Lettres — ce n'est ni pour récriminer ni pour triompher. La\n \" rétrospection \" ne nous tente point. Il y a mieux à faire et plus utile :\naffirmer devant l'opinion l'existence et la vigueur d'un groupement d'écrivains\ncatholiques qui prétendent allier — comme nous disions jadis — l'éternité\n des idées à la jeunesse des formes ; encourager ce magnifique élan vers l'art\nqui s'affirme de toutes parts parmi la jeunesse; exhorter les derniers venus\ndes pèlerins de la Beauté à faire à la cohorte ancienne le don joyeux de leur\nenthousiasme et de leur vaillance; mettre en vedette les œuvres de nos\nromanciers, de nos conteurs et de nos poètes; inciter à la création d'un\nthéâtre catholique; aviser aux moyens de faire pénétrer davantage les livres\ndes nôtres dans les milieux catholiques, et peut-être apporter au caractère\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                                         NOTULES                                          271\n\n\nnational de notre Art et de nos Lettres, l'appui d'une affirmation solennelle,\nr e n d u e nécessaire par le snobisme cosmopolite de certains p é d a g o g u e s .\n    Voilà déjà, très sommairement, un copieux ordre du jour et qui justifie\namplement l'institution d'une section des Arts et des Lettres. Mais le motif\npremier de notre revendication, c'est que les écrivains catholiques repré­\nsentent, d a n s l'ensemble des énergies nationales et chrétiennes, u n e force\nnettement caractérisée dont l'importance, pas plus que l'utilité, ne peuvent\nplus être contestées.\n     L'Art et la Littérature doivent faire partie de la revue commémorative des\nformes diverses de l'action catholique.\n                                                            FIRMIN V A N D E N B O S C H .\n                                             ***\n   Le Cercle d'Art Vie et L u m i è r e p r e n d r a possession des salles\ndu Musée m o d e r n e après la fermeture du Salon de la Libre E s t h é t i q u e irré­\nvocablement fixée au 12 avril (lundi de P â q u e s ) . L'exposition s'ouvrira le\nsamedi 17 avril et sera clôturée le 10 mai.\n   A côté des œuvres les plus récentes de M m e s A. Boch, P . D e m a n , A. De\nWeert, J. M o n t i g n y , A. Wallaert, de M M . G. Buysse, E . Claus, O. Cod­\ndron, R. De Saegher, G. De Smet, L. Detroy, J. E n s o r , A. H a z l e d i n e ,\nM. H u y s , M. Jefferys, R. H . Monks, G. M o r r e n , A. Oleffe, W . Paerels,\nH . Roidot, F . Van den Berghe, E l m . Verstraeten, ce Salon réunira un\nensemble important d'oeuvres du maître marseillais Monticelli, dont l'expo­\nsition rétrospective obtint à Paris, au dernier Salon d'automne, un si reten­\ntissant succès.\n                                                *\n                                            *       *\n   Le Congrès international de Numismatique, qui se réunira\nà Bruxelles en juin 1910, comprendra deux sections : l'une de n u m i s m a t i q u e\net de sigillographie, l'autre réservée à l'art de la médaille contemporaine.\nOrganisé par la Société royale de N u m i s m a t i q u e de Belgique et par la Société\nhollandaise-belge des Amis de la médaille d'art, le Congrès, placé sous le\nh a u t patronage du prince Albert de Belgique, est dès à présent assuré d'un\nplein succès. Des comités de patronage fondés en Allemagne, en Angleterre,\nen Autriche, en Bulgarie, en Danemark, en E s p a g n e , en F r a n c e , en Grèce,\nen H o l l a n d e , en H o n g r i e , en Italie, en Norwège, en P o r t u g a l , en R o u ­\nm a n i e , en Russie, en Suède, en Suisse, en T u r q u i e et jusqu'aux E t a t s - U n i s ,\nau Canada, au Brésil, au J a p o n , réunissent les personnalités les plus éminentes\nde la N u m i s m a t i q u e . P l u s de quarantes mémoires sont déjà p a r v e n u s au\ncomité, que président MM. le vicomte B . de J o n g h e et A. de W i t t e .\n                                             ***\nAccusé de réception :\n  A R T : La peinture en Belgique. Les Primitifs flamands, par FIERENS\nGEVAERT. Fascicule V. Hans Memlinc. Volume illustré (Bruxelles, Van Oest).\n— James Ensor, par E M I L E VERHAEREN. Volume illustré (idem). — Chardin,\npar EDMOND P I L O N . Volume illustré (Paris, P l o n ) . — Atlas de l'art, composé\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": " 172                                     DURENDAL\n\n\npar le chan. KREKELBERG. Volume illustré (Anvers, Van Os-De Wolf). —\nL''expérience esthétique et l'idéal chrétien, par ARMAND L O I S E L . Volume illustré\n( P a r i s , Bloud).\n    H I S T O I R E : Le berceau d'une dynastie. Les premiers Romanov ( L e s origines de\nla Russie moderne), par K. WALISZEWSKI ( P a r i s , P l o n ) . — Un diplomate belge à\nParis, 1830-1864, par E . DISCAILLES. Deux volumes (Bruxelles, Van Oest).\n— La France à Madagascar, par P I E R R E SUAU. Volume illustré ( P a r i s , Perrin.)\n    L I T T É R A T U R E : Victor Hugo à 20 ans, p a r P I E R R E DUFAY (Paris,\n Mercure «le F r a n c e ) . — Le livre de désir, par CHARLES DÉMANGE (idem). —\nAmour et Foi, par H . DE LACOMBE ( P a r i s , P l o n ) . — Almanach de la Société\ngénérale des étudiants catholiques de Gand. Volume illustré (Gand, V a n d e n\nP o o r t e n ) . — La Grèce éternelle, p a r E . GOMEZ-CARRILLO ( P a r i s , P e r r i n ) . —\nJohn Ruskin, par FRÉDÉRIC HARRISON. T r a d u i t p a r Louis B a r a d u c (Paris,\nMercure de F r a n c e ) . — Le théâtre contemporain (1869-1870), par J U L E S BARBEY\nD'AUREVILLY. T o m e I I I . Edition d u centenaire ( P a r i s , Stock). — Le roman\nsentimental avant l'Astrée, par GUSTAVE RÉGNIER (Paris, Colin). — Maximienne\nde Flüe, par ISABELLE KAISER (Paris, Perrin). — Pages françaises, par PAUL\nDÉROULÈDE (Paris, Bloud). — Les défenseurs. Histoires L o r r a i n e s , par JEAN\nT A N E T (idem;. — Notules,      par ALBERT DE BERSEAUCOURT ( P a r i s , Sansot). —\nL'empire du soleil, par ARMAND PRAVIEL ( P a r i s , Librairie Nationale). — Les\npremiers interprètes de la pensée américaine, par A. SCHOLEK DE LA FAVERIE ( P a r i s ,\nSansot). — Dans le jardin de Sainte-Beuve, par GEORGES GRAPPE (Paris, Stock).\n— Portraits de femmes et d'enfants, p a r HENRY BORDEAUX ( P a r i s , P l o n ) .\n   M U S I Q U E : Trouvères et Troubadours, par P I E R R E AUBRY (Paris, Alcan).\n   P H I L O S O P H I E : Rosmini, par E . PALHORIÉS. Collection : Les grands\nphilosophes (Paris, Alcan). — Leibniz, par JEAN BARUZI ( P a r i s , Bloud).\n   P O É S I E : L'aile mouillée, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de F r a n c e ) .\n—- Le vent dans les arbres, par A. D E BARY (Paris, Stock). — Chants d'avant l'aube,\npar A. C h . SWINBURNE, traduction par G. Mourey (idem). — Les exils, par\nCAMILLE LEMERCIER D'ERM ( P a r i s , Sansot). — Crépuscules d'amour, p a r\nGEORGES BATAULT ( P a r i s , L'Occident.) — Ycones féodales, p a r OMER D E\nVUYST (Bruxelles, L e T h y r s e ) . — Berlin, par H E N R I GUILBEAUX ( P a r i s , L a\nP h a l a n g e ) . — Les heures claires, par EMILE VERHAEREN (Paris, Mercure de\nFrance). — L'âme des Saisons, p a r VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier).\n    R E L I G I O N : Le catholicisme en Angleterre au XIXe siècle, p a r T H U R E A U -\nDANGIN (Paris, Bloud). — Figures de moines, par E R N E S T D I M E T (Paris,\nP e r r i n ) . — Le Jansénisme, par J. PAQUIER ( P a r i s , Bloud). — L'Espérance, p a r\nP . GIRODON ( P a r i s , P l o n ) . — Une religieuse réformatrice, mère Marie du Sacré-\nCœur, par la vie. d'ADHÉMAR ( P a r i s , B l o u d ) .\n    R O M A N S : Lavie intérieure, par R E N É W A L T Z (Paris, P e r r i n ) . — Un début\nen médecine, p a r A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n par A. Savine ( P a r i s , S t o c k ) . —\nAu blanc et noir, par RUDYARD K I P L I N G . T r a d . par Savine (idem). — La\ngrande ombre, par A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n par Savine (idem). — Lepara-\nsite, par A. CONAN DOYLE. T r a d u c t i o n p a r Savine (idem). — Colette Baudoche,\npar    M. BARRÈS (Paris, J u v e n ) . — Une leçon de vie, p a r L A U R E N T          EVRARD\n( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Bourgeoises artistes, par H E N R I E T T E ! BESANÇON\n(Paris, P l o n ) . — Marie-Rose au couvent, par E . LEROY-ALLAIS (idem). — Sous\nune tombe, par GASTON LECOCQ (Bruxelles, Société belge de librairie). —\nL'Otage, p a r HENRY BUTEAU ( P a r i s , P l o n ) .\n    T H É Â T R E : Théâtre d'OscAR W I L D E : I. L e s d r a m e s , traduction par\nA L B . SAVINE ( P a r i s , Stock). — Maitre Alice Hénaut, p a r P A U L ANDRÉ\n(Bruxelles, Larcier).\n   V A R I A : Les derniers jours de l'état du Congo, p a r E M I L E VANDERVELDE (Mons,\nL a Société nouvelle).\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": ""}, {"page_pdf": 321, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-04", "signet_source": "Seizième année - N°4 - Avril 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant le n° de mars (pages 137-208), pages 209-272 ; la note de Vieux Bruxelles renvoie aux livraisons « d’octobre et de décembre 1908, et de février 1909 » ; Katharina a été créée à la Monnaie le 27 janvier 1909 ; Nos Poètes est daté du 15 mars ; les Notules annoncent que le Salon de la Libre Esthétique sera fermé le 12 avril (lundi de Pâques) et que le Cercle Vie et Lumière ouvrira son exposition le samedi 17 avril ; Les Livres mentionnent des chroniques d’art du 15 janvier et du 15 février.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}