{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 337, "page_fin": 353, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite (1) V Au lendemain même de cette soirée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 404, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                    Suite (1)\n\n\n\n                                         V\n\n                   Au lendemain même de cette soirée, dont les\n                     moindres incidents devaient se graver si profon­\n                     dément dans sa mémoire, T h i e r r y s'empressa,\n                     aussitôt après dîner, de faire à M r s Eliott une\n                     visite que justifiaient les convenances et que\n                     commandaient ses secrets désirs.\n                         Il eut quelque peine à découvrir dans la rue\n                     Ducale, nouvellement construite, le pied-à-terre\nque la grande Dally avait choisi pour s'y loger avec sa jeune\nnièce. C'était — tout proche le théâtre du W a u x - H a l l et\nfaisant face à la haie vive qui clôturait le P a r c — une maison\nd'apparence assez modeste, ne se distinguant pas des autres,\nau profil des façades bourgeoises qui alternaient par séries\navec quelques hôtels seigneuriaux symétriquement espacés.\n   Il frappa au marteau. U n e soubrette l'introduisit.\n   E t e n d u e dans une bergère blanc et or, la grande Dally, vêtue\nd'un « d é s e s p o i r » couleur de feu, attendait qu'il plût à ses\namis de venir la s u i p r e n d r e . F e r m a n t le livre qu'elle tenait à la\nmain, elle accueillit le jeune homme d'un sourire un tantinet\nnarquois.\n   T h i e r r y balbutia les excuses qu'il avait préparées, et leur\nsincérité apparut de prime abord si évidente que Dally se\nhâta d'y couper court.\n   — Je ne vous aurais point pardonné de nous avoir faussé\ncompagnie au profit de vos plaisirs, mon cher Chevalier. Mais\nvous ne l'avez fait que pour obéir au devoir filial, et voilà une\nvertu trop respectable pour que je s o n g e a m'insurger contre\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février et avril 1909.\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "338                             DURENDAL\n\n\n elle! J'aime de vous voir soumis à cette discipline aujourd'hui\n menacée avec tant d'autres et qui mérite cependant de leur sur­\n vivre. De toutes les tyrannies, la t y r a n n i e d'un père n'est-elle\n pas la seule qu'un philosophe puisse accepter sans abdication?\n    T h i e r r y aurait trouvé sans doute à formuler quelques réserves\n touchant son cas personnel. Mais un indéfinissable scrupule\n l'en empêcha. Pour esquiver une réponse, il jeta un regard sur­\n pris tout autour du salon et dévoya la conversation.\n    — J ' a d m i r e , m a d a m e , comment votre grâce a pu s'impro­\n viser ici un cadre aussi digne d'elle! Voici un nid dont l'agré­\n ment me laisse espérer que vous ne passerez pas à Bruxelles\n comme à la volée et que vous y séjournerez un bon t e m p s . . .\n    De fait, le cadre s'harmonisait à merveille avec le tableau.\n    L e salon était d'un rose vaporeux, aux boiseries d'un blanc\nde nacre. T r a n c h a n t sur ces nuances délicieusement éteintes,\ndes festons d'un or discret couraient au plafond et autour des\npanneaux, encadrant les portes et les glaces, enguirlandant\ndeux toiles peintes à la manière de M. Greuze et où étaient\nfigurées : sur l'une la Cruche cassée et sur l'autre la Confidence\nd'Anneite.\n    Aux angles soyeux du salon, des sièges bas se pressaient en\nun savant désordre et sur un charmant clavecin en bois des\nîles, plaqué de petits amours, une cassolette d'or ciselé exhalait\nun parfum délicat. Dans le demi-jour des rideaux épais, qu'ani­\nmaient seuls les furtifs reflets d'une bûche se t o r d a n t aux che­\nnets de cuivre, l'atmosphère était chaude et intime, et T h i e r r y\nen éprouvait comme un engourdissement voluptueux.\n    — T o u t le mérite de ce campement revient à votre ami,\nM. de Braux-Levrezy, fit M me Eliott en s'enfonçant d a n s\nson fauteuil. C'est lui qui, apprenant mon arrivée à Bruxelles,\na bien voulu se faire mon fourrier. E t j'avoue que je lui sais\ngré de ses raffinements. Car je n'appartiens pas du tout — ni\nvous non plus, n'est-ce pas, chevalier? — à l'école de ces philo­\nsophes crottés qui voudraient nous ramener à Sparte. Pourquoi\nla Sagesse condamnerait-elle la Vertu à revêtir un aspect\ndéplaisant et revêche en lui refusant l'appoint d'un luxe aimable\net commode? Etes-vous comme moi ? Mais ce que je redoute\nsurtout dans nos révolutions d'aujourd'hui, c'est que toutes leurs\nsecousses et leurs démolitions n'aboutissent en fin de compte à\nune grande brutalité de manières et à la platitude universelle...\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            339\n\n\n    — Il suffira des femmes pour nous en préserver, riposta\nT h i e r r y . Et toutes les révolutions ne pourront rien contre leur\nempire...\n    L a grande D a l l y était sans doute du même avis. Elle prit son\néventail, — sceptre de cette autorité fragile qu'elle exerçait avec\ntant d'aisance — et, tout en le m a n œ u v r a n t paresseusement,\nelle profita de l'hommage qui venait d'être rendu à son sexe\npour d e m a n d e r à T h i e r r y quel était le rôle véritable joué dans\nles derniers événements brabançons par M a d a m e de Bellem. La\nchronique scandaleuse faisait de cette d a m e — moins cérémo­\nnieusement connue sous le nom de « la P i n a u t » — l'amie très\nintime de Messire van der Noot, et aussi son Egérie.\n    A ce double titre, la confidente de Philippe d'Orléans devait\nlui m a r q u e r de la curiosité, sinon de l'intérêt.\n    Mais T h i e r r y ne put rien lui apprendre qu'elle ne sût déjà :\nla dame de Bellem, personne de petite vertu, avait été naguère\n enfermée à la Porte de H a l par le gouvernement autrichien.\n Messire van der Noot avait accepté d'être son avocat, puis était\n entré très avant dans ses bonnes grâces. Réfugiée elle aussi à\n Breda, elle avait bénéficié du succès des Patriotes pour usurper,\n dans la société bruxelloise, un rang auquel ses seuls mérites\n n'auraient pu p r é t e n d r e .\n    D a l l y esquissa une petite moue de dédain pour cette\n aventurière. Renonçant à en connaître plus long sur son\n compte, elle voulut savoir ce que T h i e r r y pensait du chanoine\n Van E u p e n et de l'abbé Feller, l'ex-jésuite devenu gazetier. L e\n jeune h o m m e ne se fit pas faute de critiquer le premier et de\n dénigrer le second : Van E u p e n était un théocrate et Feller un\n pédant à grand étalage, pontifiant et morigénant à tout propos et\n hors de propos. Son style de touche-à-tout était constamment\n perché sur les échasses du dogmatisme.\n     Mais un vieux gentilhomme survint, dont l'arrivée interrom­\n pit ces médisances.\n     Il entra d'un air dégagé et fit à M m e Eliott mainte poli­\n tesse avant même de paraître s'apercevoir de la présence de\n  Thierry, qui en éprouva derechef la conscience de sa propre\n  gaucherie.\n     Aimable et léger, tout pareil à M. de Braux-Levrezy,— mais\n  avec quelque trente ans de plus et une coudée de moins —\n  frais, propre, passé à toutes les brosses et à toutes les eaux de\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": " 340                            DURENDAL\n\n\ntoilette, le nouveau venu se plaignit de l'incommodité du\nvoyage qu'il avait dû faire pour arriver de Paris et affirma qu'il\nn'eût pu se résigner à vivre un seul jour en B r a b a n t s'il n'eût\nappris que la grande Dally y séjournait précisément à cette\nheure. L a maîtresse du logis profita du premier arrêt dans tous\nces compliments pour faire les présentations :\n   — M . le marquis de Rénonville, dit-elle à T h i e r r y , un\némigré comme moi... Vous m'aiderez, n'est-ce pas, chevalier,\nà tâcher de lui faire oublier le Palais-Royal et le boulevard du\nTemple...\n   D'autres émigrés, parmi lesquels M . de Braux-Levrezy,\nfirent l'un après l'autre leur entrée. E t le boudoir blanc, rose et\nor s'emplit d'un charmant tohu-bohu.\n\n                                   *   *\n    A. l'heure du thé, miss Katy a p p a r u t , elle aussi, blanche et\nrose, et toute auréolée de la mousse de ses cheveux dorés. Elle\ntenait dans ses bras un petit chat tout mignon qu'elle présenta\nà la compagnie, Lorsqu'elle fut devant T h i e r r y de Longprez,\nelle eut un sourire discrètement heureux, comme pour un très\nancien ami, et T h i e r r y , qui en fut tout remué, ne s'aperçut pas\nque le même sourire saluait tour à tour chacun des inconnus qui\nse trouvaient là réunis.\n   Bientôt, il fallut que miss Katy, priée par la grande D a l l y ,\ns'assit au clavecin. Elle se résigna, non sans quelque bouderie,\nà déposer à terre le chaton qui se pelotonna à ses pieds. P u i s\ndans le grand silence qui t o m b a tout à coup, la voix de\nl'aimable jeune fille m o n t a et voltigea, grêle et chevrotante\nun peu, disant les angoisses de l'lphigénie de Gluck. L a pure et\ngrave lamentation pleurait sous ses doigts et dans son chant.\nE t T h i e r r y , retiré en un coin du salon, l'écoutait avec ravisse­\nment, par les yeux non moins que par les oreilles, par le cœur\nnon moins que par les yeux, savourant cette beauté qui parais­\nsait s'ignorer elle-même.\n   E n c o r e ! encore! Il eût voulu que ce chant durât toujours,\ndéferlant en son âme comme une marée m o n t a n t e qui submer­\ngeait peu à peu ses pensées coutumières.\n   E n c o r e ! encore! Au gré des doigts légers courant sur le\nclavier, la cadence s'alanguissait ou la mélodie se faisait plus\npassionnée. E t T h i e r r y s'élevait avec elle j u s q u ' a u x sphères\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2357, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                             341\n\n\ninfinies de la fantaisie où toutes choses sont ce qu'on veut\nqu'elles soient.\n   E n c o r e ! encore! F a i s a n t suite au cortège des arpèges frivoles,\nles adagios et les gammes mourantes renouvelaient l'extase un\nmoment apaisée. Comme en un jardin mystérieux, c'était\ntantôt le t u m u l t u e u x entremêlement des pétales et des ramures,\net tantôt le mouvement souple et berceur de la fleur trop\nlourde qui retombe et se balance au bout d'une tige trop frêle\npour la soutenir.\n   Lorsque le chant eut cessé, et qu'en contraste avec d'aussi\ndoux accords, les propos de salon leur succédèrent, propos à\nbâtons rompus, où défilaient les nouvelles de la société, des\nlettres et de la politique, T h i e r r y eut grand'peine à chasser sa\ndélicieuse rêverie. Toutefois, le cœur encore serré, il fit mine\nd'écouter ses voisins.\n   L e marquis de Rénonville b a d i n a i t avec une boîte d'un nou­\nveau goût et contait à M. de Walckiers, survenu dans l'entre-\ntemps, que la marquise était partie quinze ans auparavant\npour Marseille afin d'y visiter une de ses parentes, et que,\ndepuis lors, il ne l'avait plus jamais revue, ce dont il se\nconsolait fort bien, en époux philosophe. E t M. de Walckiers,\nbanquier riche, mais honnête, parut choqué de la désinvolture\nd'une telle confidence.\n   T r ô n a n t au milieu du salon, le comte de L a Marck exposait\nà la grande Dally, très attentive et à un gentilhomme français\nqui s'appelait M. de Proli et qui fleurait la pâte d ' a m a n d e s ,\ntout un système sur les déluges antédiluviens destiné à prouver\nl'éternité de la matière.\n   Cependant, mieux qu'eux tous, M. de Braux-Levrezy faisait\nla roue. Avantageux et tranchant suivant son ordinaire, il\nracontait sur son propre compte plusieurs aventures héroïques\nou au moins honorables dont on ne pouvait affirmer que toutes\nfussent également fausses. Et les grands yeux bleu clair de\nmiss Katy en marquaient une vive admiration.\n   Lorsque plusieurs visiteurs eurent pris congé, T h i e r r y , qui\nétait arrivé le premier, crut devoir enfin se retirer.\n   L a grande Dally ne le laissa partir qu'à la condition qu'il\nreviendrait bien vite et souvent.\n   — Aussi souvent que monsieur votre père vous le permettra,\nacheva-t-elle avec un malicieux coup d'œil. Vous le voyez, nous\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\nvivons simplement et de façon très sédentaire. Notre vie est\naussi régulière qu'elle est libre. Nous sommes levées dès dix\nheures et descendons dans le parc lorsque le temps le permet.\nNous dînons à une heure. Après deux heures, nos amis sont les\nbienvenus. U n peu de musique, un peu de thé, parfois une\npartie de whist et du bavardage à discrétion. C'est tout le\nprogramme. De temps en temps le spectacle ou bien encore un\nsouper aux chandelles avec quelques intimes. Voilà comme\nnous entendons passer ici nos quelques semaines d'exil sans\nnous soucier de la censure de personne. Vous êtes donc prévenu\net toujours invité.\n   E t à ces instances, l'aimable Katy joignit les siennes ;\n   — Vous reviendrez, n'est-ce pas, chevalier? P u i s q u e vous\naimez la musique de M. Gluck, eh bien! nous en ferons\nensemble.\n                                  *\n\n    Il revint, en effet. Il revint souvent et prit bientôt la douce\nh a b i t u d e de telles visites.\n    L'agrément qu'il y trouvait compensait précisément la bana­\nlité et la froideur que lui réservait la vie de famille auprès d'un\npère toujours austère et d'une mère toujours souffrante.\n    Lorsqu'il rentrait dans la vieille maison de la place des\nW a l l o n s , il lui semblait qu'il laissait dès le seuil tout son\nentrain en m ê m e temps que sa liberté. Les idées du dehors\nne pouvaient pénétrer dans cette d e m e u r e solennelle qu'à\ntravers un crible de conventions bourgeoises qui leur enle­\nvait au passage tout leur charme et tout leur intérêt. Il y faisait\nplus morose que j a m a i s . Dès le lendemain du gala de la\n Monnaie, Isabelle de Penalegas avait désiré rejoindre ses\n parents à Dottignies. Q u a n t à H é l è n e , elle employait le meil­\n leur de son temps à soigner sa mère languissante et à la rem­\n placer dans la direction du ménage. Enfin, M. Charliers\n de Longprez avait consenti à accepter, sur les instances du\n nouveau gouvernement, une tâche aussi modeste qu'elle était\n absorbante. Il s'agissait de recueillir, pour le mettre ensuite à\n la disposition du Comité de la Guerre, le m o n t a n t des\n souscriptions patriotiques que le Conseil Souverain avait fait\n ouvrir dans les diverses provinces et auxquelles il avait appelé\n  les citoyens aisés de tous les ordres et de toutes les classes.\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           343\n\n\n   Ce nouveau devoir, s'ajoutant aux soins de sa profession,\néclipsait m a i n t e n a n t tout le reste pour le vieil avocat. Aussi\nrenonçait-il même à suivre les polémiques entre statistes et\nvonckistes. E n un moment où les partis accentuaient leurs\ndiscussions et brochuraient avec une intempérance sans égale,\nil négligeait ces querelles pour ne songer qu'à exciter le\nzèle de ses correspondants, aligner des chifïres, délivrer des\nquittances et empiler des écus.\n    Beau souci vraiment, en comparaison de ceux qui amusaient\nle tapis chez la grande Dally, entre un débat sur la dernière\nœuvre de M. de Laclos et une controverse sur la dernière décou­\nverte scientifique de M. de Condorcet. L o r s q u e les familiers\nde ce salon daignaient soumettre à leur examen critique les faits\nde l'actualité politique, c'était pour s'épuiser en conjectures sur\nles vues des Puissances et la destinée des peuples. E t q u a n d\nl'événement ne confirmait pas leurs pronostics, ils n'en étaient\npas moins contents d'avoir prévu avec sagacité ce que telle\nPuissance n'avait pas fait, mais ce qu'elle aurait dû faire. E n\nvéritables amis de la Nature, ils estimaient que partout où\nl'ordre social laisse voir des imperfections, c'est par l'effet du\nlégislateur ou la négligence des magistrats. Aussi multi­\npliaient-ils les plans, les systèmes et les constitutions pour\ncorriger cette organisation défectueuse de la société, sans\na d m e t t r e que la volonté des hommes pût être le moins du\nm o n d e dominée par la force des traditions.\n   Toutefois, T h i e r r y s'aperçut bientôt, aux propos qui s'échan­\ngeaient dans le salon de la rue Ducale, que les plans de M. de la\nMarck et de ses amis français se précisaient d'une manière beau­\ncoup plus nette au regard des Pays-Bas. Il ne t a r d a pas à en\nacquérir la certitude : la grande Dally et son entourage avaient\npris pour tâche, sinon reçu pour mission, de préparer la candida­\nture de Mgr le duc d'Orléans à la souveraineté des anciens Pays-\nBas autrichiens. Rien n'étonne en temps de révolution. T o u t e ­\nfois, T h i e r r y jugea d'abord qu'un tel projet passait les bornes\ndu raisonnable. Il fallut toute la dialectique du marquis de\nRénonville pour lui en faire apprécier le mérite et les chances.\nSouverain pour souverain, Monseigneur n'aurait-il pas plus de\nprestige vis-à-vis de l ' E u r o p e que n'en pouvaient avoir des Etats\nprovinciaux privés de toute autorité? L e désarroi du nouveau\ngouvernement était manifeste. Mille dangers extérieurs et inté-\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "344                            DURENDAL\n\n\nrieurs rendaient son existence même singulièrement précaire...\n    A supposer qu'il y eût quelque chose d'insolite pour la fac­\ntion d'Orléans à pêcher ainsi en eau trouble une couronne au\nprofit de son chef, l'usage que celui-ci saurait en faire pour\norganiser le jeune E t a t suivant les formes les plus philoso­\nphiques et les plus modernes ne devait-il pas rallier d'avance\nà un tel nom tous les amis de la liberté et du progrès? T o u t\nimprégné du régime anglais, comme il l'était, un tel préten­\nd a n t n'assurerait-il pas à la souveraineté populaire d'autres\nsatisfactions que celles qu'on pouvait attendre d'un van der\nNoot et d'un Van E u p e n , embourbés dans les conceptions et\nles formules d'un passé gothique? D'ailleurs, ne disait-on\npas que M. l'avocat Vonck, si puissant au sein de la Société\npatriotique qu'il venait de constituer, voyait cette c a n d i d a t u r e\nd'un œil singulièrement favorable? E t si M . de Walckiers, bien\nqu'ébranlé déjà, émettait t i m i d e m e n t l'avis qu'un grand sei­\ngneur brabançon, tel que le duc d'Ursel, serait mieux qualifié\npour remplir, de préférence à un étranger, ce rôle de chef cons­\ntitutionnel, du moins n'écartait-il pas l'idée de substituer à\nl'oligarchie des E t a t s la présidence d'un souverain qui fût le\npremier serviteur de la Nation.\n   — Quel accueil le peuple de Bruxelles ferait-il à un projet\naussi sage ?\n   Braux-Levrezy posa la question à T h i e r r y , en lui suggérant\nl'idée d'user de ses relations pour préparer les voies au succès\nde Monseigneur d'Orléans.\n   — Ce n'est pas, mon cher Chevalier, que j'attache une\nimportance plus grande que de raison à ce que pourraient dire\nou décider, dans leurs cabarets ou leurs comités, tous tes bons\nflandrins de compatriotes qui prétendent aujourd'hui jouer aux\nRichelieu. Mais enfin, nous vivons dans des temps incertains\noù il sied d'avoir avec soi l'opinion p u b l i q u e . Encore n'est-il\npas défendu de lui faire dire ce qu'on veut. E t si quelques con­\nseils — ou bien quelques largesses habilement distribuées\npar tes mains...\n    Mais il n'insista pas, devinant au front de T h i e r r y la répu­\ngnance de celui-ci pour de tels procédés.\n    Q u a n t à M. de Rénonville, à peu près aussi cynique, mais\nplus avisé, il semblait s'être pris pour T h i e r r y d'une sympathie\nde bon oncle indulgent. A son tour, il lui fît certaines confi-\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            345\n\n\ndences, un beau soir de clair de lune, t a n d i s que, bras dessus,\nbras dessous, à cause du verglas, ils sortaient ensemble d'un de\nces petits soupers par quoi se prolongeait souvent l'attrait des\nréceptions de la grande D a l l y .\n    L a chère avait été délicate. L a conversation libre et animée\nà l'ordinaire. L e marquis s'était montré brillant, chantant des\npetits airs, m i n a u d a n t des petits compliments surets, griffon­\nnant des petits bouts-rimés. Il avait fait honneur aux vins de\nF r a n c e et avait gagné cinquante louis au passe-dix. Bref, il était\nguilleret et de plus en plus content de lui-même.\n    — Quelle charmante oasis au milieu de votre désert bruxellois !\nA elle seule, cette maison me console du regret que j'éprouve à\nne plus aller régler chaque jour ma montre au Palais-Royal.\nOn sait, lorsqu'on y entre, que l'ennui est consigné à la porte\net que le secret y fait sentinelle... E t la maîtresse de céans!\nCertes, elle est un peu moins jeune qu'elle ne le dit et même\nqu'elle ne le pense... Mais que son extérieur est aimable, son\najustement original et qu'elle sait écouter avec séduction ! U n e\ntelle femme nous ferait revivre Paris au fond d'une berline ou\nd'une chambre d'auberge.\n    Ils étaient arrivés au coin de la rue de Bellevue. Sous une\nlanterne, il s'arrêta pour puiser dans sa boîte une légère couche\nde tabac à priser dont il se barbouilla le nez.\n    — E t sa nièce, quelle divine créature, n'est-ce p a s ? hasarda\nThierry.\n    — Sa nièce... H e m ! hem ! Vous croyez cela, vous? Oui, oui,\ncette enfant a des grâces, beaucoup de grâces, et aussi des\ntalents et son air virginal lui donne un piquant peu c o m m u n . . .\nMais, au fait, je gage que vous avez déjà été pris à son coup\nd'oeil... E h ! eh ! ne vous en défendez pas, chevalier. C'est de\nvotre â g e . . . Vous n'êtes pas le seul, d'ailleurs. Levrezy me\nparaît logé à la même enseigne que vous. Allez! jeunes gens,\nallez! Je marquerai les points.\n    E t le petit vieillard parut s'amuser beaucoup de cette compé­\ntition galante. P u i s il parla à son jeune compagnon d'une nou­\nvelle pièce à clef : Vénus pèlerine, à laquelle il songeait, car il\nétait d r a m a t u r g e à ses heures. Enfin, de fil en aiguille, il lui\napprit q u ' u n e tentative serait faite à bref délai pour s'assurer\ndes dispositions des Bruxellois en faveur de Monseigneur. Des\ncocardes tricolores aux couleurs françaises seraient distribuées\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "346                          DURENDAL\n\n\nau sortir de Sainte-Gudule. On comptait sur l'acclamation\npopulaire pour décider le prince. T h i e r r y pourrait y aider...\n    Cette fois encore, la proposition insidieuse gêna T h i e r r y .\n    — Je ne vous contrarierai pas, monsieur le Marquis. T o u t e ­\nfois, je vous prie de ne pas m'engager à vous seconder. Songez\nque mon père a toujours été et demeure un des plus fermes\ndéfenseurs des E t a t s .\n    M. de Rénonville parut étonné, de l'objection, mais n'insista\npas. Il était d'ailleurs arrivé à l'hôtel de Bellevue où il logeait\net se hâta de prendre congé, car le froid piquait.\n    Seul, T h i e r r y continua sa route, mais dans les réflexions qui\nl'absorbaient, l'organisation d'un coup d ' E t a t en faveur de Mon­\nseigneur d'Orléans tenait infiniment moins de place que le\nsouvenir de Miss K a t y .\n    Il pesait les paroles un peu énigmatiques que le vieux mar­\nquis venait d'avoir à son sujet. Au vrai, qui était cette jeune\nfille ainsi mêlée à un projet politique qui apparaissait mainte­\nnant à T h i e r r y comme la véritable raison du séjour de la\ngrande Dally à Bruxelles? D'où était-elle venue ? E t que penser\nde ses libres façons? Fallait-il y voir naïveté d'ingénue ou cal­\ncul de coquette ? Quoi qu'il en fût, cette gracieuse image ne\nquittait pas sa pensée. Dans sa mémoire chantait l'air de Gluck\nqu'elle r y t h m a i t si langoureusement. Q u a n d il fermait à\ndemi les yeux, il croyait retrouver son parfum favori : un par­\nfum d'iris qui émanait de ce j e u n e corps aux lignes graciles\ncomme celles d'une fleur. E t quand il levait les yeux et qu'il\ncontemplait, dans l'énorme pan de ciel que découpait devant lui\nla plaine déclive du Sablon, la palpitation des tendres petites\nétoiles clignotantes sur la voûte azurée, cette contemplation se\ntransposait en son imagination. Il revoyait aussitôt deux beaux\nyeux dont le bleu clair était pailleté d'or. Et ces visions ren­\ndaient sa philosophie indifférente à tout le reste et la prépa­\nraient même à accueillir sans trop d'ennui les rudes semonces\npaternelles que provoquaient, place des W a l l o n s , ses absences\nintempestives et ses tardives rentrées.\n\n                                 *   *\n   Quelques jours plus tard, le petit cercle de la rue Ducale\ns'anima de l'arrivée d'un nouveau personnage, qui semblait\nêtre, de vieille date, un ami de la grande Dally. Il s'appelait\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                        347\n\nle chevalier Fox. A l'en croire, il était gentilhomme écossais,\nmais avait dû, depuis longtemps, quitter les Hautes-Terres\nnatales à cause du prosélytisme qu'il déployait pour la religion\ncatholique romaine. Toutefois, ses explications à ce sujet étaient\nassez confuses et le marquis de Rénonville, toujours sceptique,\npeut-être un peu jaloux, en tout cas très malveillant, ne se\nfaisait pas faute d'insinuer que M. Fox n'avait jamais été\nprophète dans son pays et que ses démêlés avec la justice des\nhighlands n'avaient aucun caractère sacré.\n   Quant à la physionomie de M. Fox, elle n'était pas banale\net ses traits auraient même paru beaux s'ils n'eussent été\ngâtés par une inquiétante pâleur, une de ces pâleurs qui\nattestent le sourd travail des passions, de même que, dans\ncertains fruits, la peau jaunissante trahit la présence du ver qui\nles ronge. Pour comble de disgrâce, il avait l'oeil droit couvert\nd'une taie et le front marqué d'une profonde cicatrice. Blessure\nde guerre, racontait-il, reçue dans un abordage avec les Barba­\nresques. Mais le marquis de Rénonville faisait entendre que\nl'abordage avait dû se produire sans doute dans quelque\ncoupe-gorge ou quelque obscur tapis-franc.\n   Joueur, il l'était furieusement, et les parties de cartes, de\ndés ou de tric-trac, qui n'avaient été dans le salon de la rue\nDucale qu'un passe-temps assez innocent jusqu'au jour de sa\nvenue se prolongèrent et se multiplièrent grâce à lui au point\n que la conversation en fut à peu près tarie.\n    Messieurs de Braux-Levrezy et de Proli, et la grande Dally\n elle-même se prêtaient volontiers à cet engoûment, dont M. de\n Rénonville ne contestait pas d'ailleurs le mérite philosophique :\n    — Car le jeu, déclarait-il sentencieusement, est une école qui\n en vaut bien d'autres. Il faut, pour y exceller, toutes les qualités\n qui font l'homme d'Etat et le grand capitaine. De la prudence\n et de la hardiesse combinées à doses savantes, une devination\n aiguë des moyens de l'adversaire, et d'inépuisables réserves\n de résistance. Bref, du génie. Aujourd'hui, au pinacle;\n demain au bord du précipice; après-demain, par une saute de\n son imagination, le joueur digne de ce nom franchit l'abîme et\n se retrouve sur un autre sommet. Croyez-moi, monsieur de\n Longprez, il faut que nous en goûtions à notre tour. Et puis,\n que faire de mieux en votre bonne ville où il pleut toujours et\n où chacun se terre en son taudis?\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2172, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\n   Thierry se résignait à ces interminables parties, mais sans\ny prendre d'autre divertissement que celui d'y associer ses\nchances à celles de miss Katy, elle aussi conquise par cette\ncontagion.\n   Toutefois la fortune le secondait mal et comme les enjeux\nétaient gros, il eut bientôt fait de trouver le fond de sa bourse.\nSes économies y passèrent. Ensuite les quelques bijoux qu'il\nporta au Lombard, non sans honte, lui permirent de continuer à\nfaire figure.\n   Aussi longtemps qu'il s'attardait dans les salons de la grande\nDally, le décor, la compagnie et déjà l'habitude lui dissimu­\nlaient ce que de tels expédients d'existence offraient de piteux.\nMais lorsque, à la nuitée, il abandonnait ce logis, avec la\ncertitude qu'il y reviendrait le lendemain, ses pensées pre­\nnaient volontiers un tour différent. Brusquement, l'illusion\ntombait. Alors, de la hauteur de ces plaisirs factices, il glissait\ndans une sorte d'abattement moral : prostration de l'âme et\nabdication de la volonté. C'est la condamnation de toute action\nmauvaise qu'elle en engendre d'autres qui sont pires encore.\nA ces heures de réflexion solitaire, rien n'humiliait davantage\nThierry que les mensonges par lesquels il essayait de colorer,\npour son père et sa sœur, l'irrégularité de sa nouvelle vie.\nEt quels misérables mensonges ! Des mensonges qui ne trom­\npaient personne, — il le sentait bien, — et que M. Charliers\nde Longprez, la loyauté même, accueillait silencieusement,\navec un regard attristé, plus cruel pour son fils que toutes ses\nrigueurs.\n                               * *\n   Pour lutter contre cet investissement du jeu, il arrivait à\nThierry d'apporter rue Ducale quelque nouvelle partition et\navant que les joueurs ne fussent pris de leur fièvre quotidienne,\nil s'essayait à déchiffrer, aux applaudissements de l'aimable\nKaty, quelque canzonnette ou quelque air dansant. Elle\nvoulut même une fois, tandis qu'il jouait le joli menuet\nd'Exaudet, danser le pas avec la grande Dally. Il en chan­\ntonnait les paroles bien connues :\n                       Cet étang\n                       Qui s'étend\n                       Dans la plaine...\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        349\n\nEt rien n'était plus charmant que de voir, sur le fond de soie\nrose et blanche, ces deux femmes aux lignes souples et gra­\ncieuses, — sourire contre sourire, — se tendre la main, glisser,\nonduler, plier le genou, saluer, s'écarter et se reprendre au\nrythme ailé de l'élégante musique. Lentes et semant doucement\nleurs jupes légères, elles laissaient mourir leurs allures avec la\nmélodie mourante. Puis la cadence se faisant un peu plus vive,\nleurs gestes et leurs regards s'animaient aussi un peu pour\ns'apaiser bientôt en une naïve extase.\n   En de tels instants, miss Katy achevait de le séduire. Il en\noubliait les petits manèges dont elle le navrait à d'autres heures,\nlorsqu'elle prodiguait à tout venant, mais surtout à Braux-\nLevrezy, la grâce des sourires et des propos dont il eût rêvé\nd'être le seul bénéficiaire... D'ailleurs, comment lui en vou­\nloir? N'apparaissait-elle pas aussi étonnée que ravie de ce\nplaisir que sa vue faisait à tout le monde, et par lequel elle\nprenait si facilement tous les cœurs?\n   Seul, le chevalier Fox paraissait insensible à tant de\ncharmes...\n   Un soir, les intimes avaient été retenus à un petit ambigu\noù le ton s'était monté plus qu'à l'ordinaire. La collation\nachevée, on avait allumé le punch parmi les flacons et les reliefs\ndu dessert pour s'amuser de la pourpre magique de ses flammes.\nPuis aux chandelles rallumées, sur la table en désordre, on\navait apporté les cartes et commencé un médiateur.\n   Le chevalier Fox et la grande Dally tinrent contre Thierry\nque miss Katy secondait de ses conseils. L'Ecossais joua d'un\nbonheur insolent, et la compagnie s'amusa fort aux dépens du\npauvre M. de Longprez, réduit à extraire l'un après l'autre de\nson gousset ses derniers florins. Miss Katy marquait une vive\ncompassion pour son partenaire. Sur un coup de M. Fox, plus\nhardi et non moins heureux que les autres, elle prétendit que\nl'Ecossais, pour mettre aussi obstinément la chance de son côté,\ndevait être de compte à demi avec le diable lui-même. A quoi\nM. Fox, la tête sans doute échauffée par les libations de rhum\ndont il avait abusé, riposta que Thierry, à défaut du diable, avait\npour lui une jeune sorcière qui n'en était pas à son premier\nsabbat. Le propos fut lancé en anglais et d'un ton malséant.\n   Encore qu'elle fût habituée à quelque liberté de langage, la\njeune fille se leva, toute émue. Les larmes lui étaient venues\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2086, "texte": "350                          DURENDAL\n\n\naux yeux. Sans rien dire, elle quitta la salle à manger et passa\ndans la pièce voisine. Sa sortie permit à T h i e r r y d'arrêter son\njeu. Il céda la place à M M . de Rénonville et de Proli. P u i s ,\naprès avoir fait mine de suivre un peu de temps la partie nou­\nvelle, il s'esquivadiscrètement et alla rejoindre dans le boudoir\nsa jeune partenaire dont il avait vu et ressenti lui-même\nl'émoi.\n                                  *\n\n  Il la trouva jetée sur un petit sopha, la tête enfoncée dans les\ncoussins de soie qu'elle foulait de ses bras blancs.\n  S'approchant tout auprès d'elle, il lui dit doucement :\n  — Miss Katy, vous avez du chagrin! T a n t ô t , vous avez voulu\nvous intéresser à mes cartes. Ne puis-je m'associer m a i n t e n a n t\nà votre peine?\n  Il attendit... Mais elle continuait à cacher son visage. Son\nagitation se devinait à une sorte de sanglot mal étouffé et du\nbout de son pied que dégageait sa robe légèrement relevée elle\njouait nerveusement avec un soulier au talon d'or, prêt à lui\néchapper.\n  — Miss K a t y , vous ne savez pas combien je suis désolé de\nvous voir souffrir. Dites-moi, pourquoi vous attrister ainsi d'un\nabsurde propos?... C'est lui faire trop d'honneur que d'en\nparaître touchée à ce point.\n  Miss K a t y se redressa et montra ses beaux yeux qui venaient\nde pleurer.\n  — Vous avez raison, dit-elle enfin à voix presque basse.\nMais je suis si malheureuse et si a b a n d o n n é e ! Si vous saviez,\n                  .\nmonsieur... Mais c'est mon sort à moi, et je sens bien qu'il\nfaudra m'y résigner toute ma vie...\n  — Vous, malheureuse? lui dit T h i e r r y , Vous, abandonnée?\nVous, que je vois chaque jour si gaie, si vive et franche comme\nun oiseau...\n   Elle hocha doucement la tête et sa poitrine se gonfla comme\nun jeune essaim.\n  — Non, non, chevalier, je ne connais et ne connaîtrai du\nbonheur que son éclat et ses dehors menteurs, sans jamais en\ngoûter la réalité. Vous me croyez joyeuse... Mais si vous\nsaviez...\n  Son regard h u m i d e et son embarras si touchant en prononçant\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          351\n\n\nces paroles ne permirent pas à T h i e r r y de peser un moment\nsa réponse. Il l'assura que si elle voulait faire quelque fond\nsur son honneur et sur la tendresse infinie qu'elle lui inspirait,\nil employerait sa vie à se rendre digne d'un peu de sa confiance.\nAssis tout auprès d'elle et lui a y a n t pris la main, il ajouta\nmille choses pressantes qu'il avait souhaité de lui dire depuis\nlongtemps, lui peignant sous les couleurs les plus vives la force\ndes sentiments qu'il éprouvait pour elle, lui promettant un\nappui sans réserves, la conjurant de lui signaler les obstacles\nqu'il lui faudrait vaincre pour la servir.\n   Elle écoutait sans l'interrompre, soit qu'elle ne s'ennuyât pas\nde l'entendre, soit qu'elle fût étouffée par le poids de cette con­\nfidence que Je chevalier cherchait à lui arracher.\n   — Je suis bien sensible, monsieur le Chevalier, répondit-elle\nenfin, aux marques flatteuses que vous me donnez de votre atten­\ntion. Des sentiments aussi obligeants que les vôtres me pénétrent\nde reconnaissance. Mais fussent-ils plus tendres encore, vous\naimé-je à mon tour, je ne puis, je n'oserais me confier à votre\ndiscrétion sans craindre que vos sympathies mêmes ne vinssent\nse retourner contre m o i . . .\n   T h i e r r y t o m b a pour lors à ses genoux en lui disant : « Vous\nme haïssez donc bien de m e traiter avec cette dureté. P o u r q u o i\nn'acceptez-vous pas du moins l'amitié que je vous offre? Un mot\nde votre part me ferait tout surmonter, tout braver. Mais en\nme refusant de chercher à vous aider, c'est moi que vous rendez\nle plus malheureux des mortels. »\n   Il épiait anxieusement son regard. Enfin, K a t y sortit comme\nd'une rêverie profonde.\n   — Vous le voulez, dit-elle. Je vous dirai donc tout, et puis\nvous me mépriserez peut-être aussi comme le vilain h o m m e qui\nm'outrageait tantôt.\n   E t d'un ton de confidence, dans ce boudoir qu'éclairait la\nfaible lueur du foyer, tandis que de la chambre voisine, à travers\nla portière mi-retombée, les éclats de voix des joueurs arri­\nvaient j u s q u ' à leurs oreilles, elle lui dit que, née à Londres,\nelle n'avait j a m a i s connu son père, un grand seigneur libertin,\net que sa mère était morte en lui donnant le jour. On lui avait\nexpliqué depuis que son père lui avait laissé certains droits sur\ndes plantations et des esclaves qu'il possédait aux grandes\nAntilles... Mais ces droits, comment aurait-elle pu, comment\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": " 352                           DURENDAL\n\n\n  pourrait-elle les établir? Abandonnée de tous, elle avait grandi\n comme une fleur sauvage, sans appui et sans nom.\n    A quinze ans, une m a r c h a n d e de frivolité d'Oxford-Street\n l'accueillit comme apprentie. Ce fut là que M m e Eliott la dé­\n couvrit un jour par hasard. Elle s'en déclara toquée et l'emmena\n avec elle à Paris. E t dans ce milieu facile dont la g r a n d e Dally\n était une des reines, sa jeunesse avait été exposée à des galan­\n teries dont le souvenir lui était odieux. E t voici que cet\n  Écossais perdu de mœurs, et dont elle avait rebuté les désirs, ne\n craignait pas de lui reprocher maintenant l'inconduite qu'elle\n avait pu éviter à travers tant d'écueils... Sans doute, en se\n vengeant ainsi, il pensait la compromettre aux yeux de ceux\n dont l'estime et l'amitié lui étaient si précieuses.\n    T a n d i s qu'elle narrait sa triste existence, miss K a t y s'effor­\n çait de retenir les larmes qui perlaient dans ses yeux. Mais\n bientôt les sanglots étouffèrent sa voix et elle se prit à pleurer\n sans pouvoir ajouter une parole. T h i e r r y de Longprez, qui\n la contemplait en silence, était tout entier dominé par son\n émotion. Il baissa la tête, et une larme brûlante vint rouler sur\n sa joue. J a m a i s la jeune Anglaise ne lui avait semblé plus\n belle ni parée de grâces plus touchantes. J a m a i s il n'avait senti\n pour elle une plus vive affection.\n    — Ah ! miss K a t y ! miss Katy ! murmura-t-il, pourquoi ne\n vous ài-je pas connue plus tôt...\n    Il n'en put dire davantage. T a n t de sentiments divers se bous­\n culaient à la fois en son cœur. T a n t de pensées confuses s'agi­\ntaient en son esprit. Quelle que fût l'origine de cette enfant,\ndût-il rompre avec sa famille et son rang pour l'élever à lui, il\nl'arracherait â ce milieu pour laquelle elle n'était point faite\net qu'elle dominait de toute la noblesse de ses vertus\nnaturelles.\n    Mais la partie de jeu finissait et ainsi fut interrompu ce trou­\nblant tête-à-tête.\n    E n effet, M. de Rénonville réclamait à cor et à cri le cheva­\nlier de Longprez avec lequel il avait l'habitude de faire route\nchaque soir, au sortir de l'hospitalière d e m e u r e . T o u t e la\ncompagnie se dispersa. E t T h i e r r y n'eut que le temps de\nmarquer à la jeune fille, en lui pressant encore furtivement\nla main, quelle était la loyauté de ses sentiments chevale­\nresques.\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 734, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              353\n\n   Toutefois, quand il eut reconduit le vieux marquis jusqu'à la\nplace Royale, à la porte de son hôtel, il voulut revenir encore\nrue Ducale, et longeant la haie du P a r c , il passa et repassa\ndevant la maison silencieuse et bien close. Les fenêtres s'étaient\néclairées à l'étage supérieur où il savait que Katy avait sa\nchambrette. E t le jeune h o m m e les contempla longtemps,\ninsoucieux de la nuit et du froid, a t t e n d a n t quoi? U n e a p p a r i ­\ntion fugitive. P a s m ê m e . Il se bornait à penser qu'elle était là\net à souhaiter que sa peine fût un peu apaisée...\n\n   (A suivre.)                                 H . CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 354, "page_fin": 357, "titre_corps": "Au rythme des vagues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Schmitz", "ancre_debut": "Au Rythme des Vagues A l'heure taciturne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 421, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1457, "texte": "Au Rythme des Vagues\n\nA l'heure taciturne où s'apaise la terre,\nQuand le soleil mourant se noie au sein des flots,\nQuand l'azur déjà gris se couvre de mystère,\nJ'ai gagné bien souvent la grève solitaire\nD'où montent tour à tour des chants et des sanglots.\n\nAu loin, c'est l'infini dans l'or du crépuscule,\nDe fins esquifs tout blancs se pressent vers le port ;\nha mer calme et verdâtre aux vents du soir ondule\nEt le flot cadencé qui s'avance et recule\nSe brise en murmurant      sur les galets du bord.\n\nDans l'ombre caressante où la lumière     expire,\nJe viens m'asseoir rêveur aux rivages déserts,\nPour entendre la voix de l'onde qui soupire,\nQui gronde, qui se cabre et qui roule en délire,\nEgrenant à la nuit ses enivrants   concerts.\n\nSes chants âpres et doux surgissent du silence :\nCris de haine, sanglots d'amour, soupirs      d'espoir,\nTous passent sur mon front comme une vague          immense\nEl vont s'évanouir en plaintive       romance\nDans les c i e u x éblouis de la pourpre du soir.\n\nLes airs sont secoués de lentes agonies,\nDe souffles de tempête et de râles berceurs,\nEt c'est comme un orchestre aux graves       harmonies\nDont chacun des échos, en notes infinies,\nS'exhale sourdement de la lyre des cœurs.\n\n\n                           II\n\nMer immense aux flots bleus, mer aux voix     innombrables,\nMer qui redis sans cesse un chant   inachevé,\nQue de fois mollement couché sur l'or des sables,\n         Que de fois j'ai rêvé !\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1723, "texte": "               AU RYTHME DES VAGUES                       355\n\n\nQuand ton eau s'étendait, immobile et dormante,\nSous l'azur infini des tièdes soirs d'été,\nQue de fois, écoutant la brise caresàante,\n         Que de fois j'ai chanté!\n\nQuand ta lame en fureur crachait l'épaue sombre\nEt secouait sa bave au vent démesuré,\nQue de fois, en songeant au frêle esquif qui sombre,\n         Que de fois j'ai pleuré !\n\n\n                           III\n\nDe la grève j'ai vu fuir avec le reflux,\nVers les espaces bleus, les fins bateaux de pêche :\nTel un essaim d'oiseaux, sous la brise âpre et fraîche,\nS'envole aux horizons que l'œil n'aperçoit plus.\n\nIls reviendront, à l'heure où le croissant  émerge,\nLentement vers le port au rythme des flots plats,\nEt les marins lassés jetteront, à pleins bras,\nUn riche et lourd butin de poissons sur la berge.\n\nQue de fois nous avons, à ces pêcheurs     pareils,\nCouru, dès le matin, vers les lointains    vermeils,\nConquérants enivrés d'impossibles      conquêtes.\n\nMais nos espoirs tombaient avec nos efforts vains :\nNous revenions le soir, blessés de nos défaites,\nTenant nos rêves morts effeuillés dans nos mains.\n\n\n                            IV\n\nLa mer envahissait le sable aux reflets d'or.\nEscaladant la vague au gré de la marée,\nUne barque dansait près du bord amarrée :\nCaptive qui cherchait à prendre son essor.\nLaissant bondir au vent sa poupe qui ruisselle,\nBercée au souffle pur et grisant du matin,\nElle rêvait de fuir à l'horizon  lointain,\nLa voile, toute grande ouverte, comme une aile.\n\nEtre libre, ne voir que le ciel et la mer!\nS'éclabousser d'azur loin de la plage étroite !\nSe baigner dans le flot scintillant qui miroite!\nSe griser de l'espace et du grand souffle amer!\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": "356                            DURENDAL\n\n\n      Comme elle aurait voulu s'élancer vers son rêve...\n      Mais déjà le reflux commençait ; lentement\n      Redescendait la vague et l'esquif,   sourdement,\n      De sa coquille de fer venait frapper la grève.\n\n      Les heures avaient fui ; calmés et loin du bord\n      Les flots laissaient a nu la plage diaprée;\n      Mais la barque, toujours à son ancre amarrée.\n      Immobile, gisait comme un grand oiseau mort.\n\n      El moi ! combien de fois, cœur malade et sans flamme,\n      N'ai-je pas aspiré vers les plus beaux desseins,\n      Quand les cloches de l'aube, aux frémissants        tocsins,\n      Allumaient en chantant tous les feux de mon âme.\n      Désir du bien ! désir du vrai, désir du beau,\n      Tous venaient à la fois, comme un essaim        d'abeilles,\n      De bourdonnements     fous caresser mes oreilles\n      Et me verser le vin d'un courage      nouveau.\n      Mais trop souvent, hélas! mes ardeurs étaient brèves,\n      Je les voyais pâlir et s'écrouler   soudain\n      Comme on voit, aux rayons empourprés du matin,\n      S'effacer les contours harmonieux     des rêves.\n      L'ombre du soir tombait sur mon désir blessé\n      Comme un fleuve de deuil à la marche        rapide,\n      Je sentais dans mon cœur la tristesse et le vide,\n      Des sanglots descendaient dans mon être oppressé\n      Et rien ne restait plus dans mon âme trop lâche\n      — Esquif sans idéal sur la grève étendu —\n      Que le cuisant regret, le remords      éperdu,\n      De n'avoir pas vogué vers une grande        tâche.\n\n\n                                   V\n\n      Grands goélands pensifs de qui le regard sonde\n      Les glauques profondeurs de l'abîme des mers,\n      Quand vous rasez le flot ainsi que des éclairs\n      Où fuyez-vous dans votre course    vagabonde?\n\n      Toujours droit devant vous, entre le ciel et l'onde,\n      L'aile ouverte, emportés sur les souffles    amers,\n      Vous fuyez loin de nous vers les horizons       clairs\n      De votre vaste empire aussi grand que le monde.\n\n      J'ai rêvé ce destin : me griser de clarté,\n      Etre libre, pouvoir à jamais    emporter\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1027, "texte": "              AU RYTHME DES VAGUES                          357\n\n\nLoin du monde réel mon âme       prisonnière,\nPareils à ces oiseaux qu'enivre le désir\nDes espaces d'azur tout vibrants de lumière\nEl qui ne ferment l'aile un jour que pour     mourir!\n\n\n                               VI\n\nL'heure est crépusculaire et douce ; viens t'asseoir\nAu milieu des oyats de la dune mouvante ;\nLa route n'est pas longue; en gravissant      la pente\nNous verrons à nos pieds tomber la paix du soir.\n\nLà-bas est la campagne avec son manteau noir :\nVillages endormis dans la brume        fumante;\nIci, la vaste mer qui soupire et qui chante\nImmobile et sans pIis ainsi qu'un clair miroir.\n\nViens, la nuit lente et grave en dépliant ses voiles\nEmportera là-haut vers les blanches    étoiles,\nLes rumeurs de la terre où passent des sanglots.\n\nEt nous écouterons, enivrés   d'espérance,\nL'une à l'autre mêlé en une joie immense\nLa chanson de nos cœurs et la chanson des flots.\n\n                                                 P A U L SCHMITZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 358, "page_fin": 368, "titre_corps": "Étude sur l’art italien du XVe siècle : II. La Sculpture du XVe siècle en Italie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Etude sur l'art italien du XV siècle Suite II La Sculpture", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 425, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 79, "fin_caractere_exclue": 2596, "texte": "Etude sur l'art italien du XV siècle\n                                          (Suite.)\n\n\n\n\n                                             II\n\n               La Sculpture du XVe siècle en Italie (1)\n                  IL n'y a pas d'exemple d'une belle sculpture qui ait été pro­\n                     duite par un peuple apathique, faible, en décadence ». A\n                     la tournure péremptoire de cet aphorisme, on aura reconnu\n                     la parole de Ruskin. Il n'était point de sa coutume, en\n                     effet, de proposer ses opinions ou de les énoncer timidement,\n                     dans une forme dubitative. Ses idées, étant issues de l'intui­\n                     tion plutôt que de l'expérience et du raisonnement, pre­\n                     naient à ses yeux quelque chose de providentiel ; il les\n                     affirmait ex cathedra, sans ambages, comme des prophéties\nou des dogmes, parfaitement indifférent aux démentis qui pouvaient leur venir\nde l'histoire ou de la réalité. Mais c'est la force et le charme de Ruskin qu'il\nsoit devant nous, moins comme un guide sûr, propre à nous donner des expli­\ncations exactes et des notions claires, que comme une puissance d'exaltation\net d'enthousiasme qui ouvre sans cesse des voies inattendues où elle nous attire\net nous entraîne.\n   Il établissait donc une corrélation étroite entre la grandeur de l'art, chez\nun peuple et à un moment quelconques, et la moralité et l'énergie du milieu.\nA vrai dire, cette loi ne se vérifie pas souvent, à moins de faire abstraction des\nfaits historiques ou de considérer l'art lui-même, dans sa teneur et les carac­\ntères qu'il laisse apparaître, comme une preuve suffisante de l'existence des\nvertus supposées nécessaires à son éclosion ! Peut-être, pourrait-on croire, au\ncontraire, que l'art étant aspiration, tendance vers un idéal, l'idéal qu'il mani­\nfeste à chaque époque, qu'il soit nostalgie du passé ou attente d'un meilleur\ndevenir, est précisément idéal parce qu'il ne règne plus ou ne règne pas encore\ndans la réalité?\n\n   (1) A propos de l'apparition du sixième volume de la Storia dell' arte italiana, de M. Adolfo\nVenturi : La Scultura del Quattrocento. Un vol. illustré de 780 excellentes phototypies.\nMilan, Hoepli.\n   Voir, sur les précédents volumes de cet important ouvrage, Durendal : mars 1906 (Les ori­\ngines de l'art moderne en Italie et en Flandre); novembre 1906 (La sculpture du X I V e siècle\nen Italie); septembre 1907 (La peinture au XIVe siècle en Italie).\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3621, "texte": "                ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                         359\n\n\n    Combien de générations ont attendu de l'art l'image de leurs désirs humains\n ou célestes?... Ce n'est pas les expressions de la violence que demandaient aux\n artistes les violents du moyen âge, mais celles de la suavité. Et lorsque, après\n la Renaissance classique et avec elle, la Force et l'Energie se sont ciierché des\n incarnations dans l'art italien, n'est-ce pas que ces puissances avaient presque\n cessé d'agir dans la vie des peuples de la Péninsule?...\n    En tout cas, si on peut, jusqu'à un certain point, admettre avec Ruskin la\n candeur pieuse de la Venise du doge Dandolo, qui dupa si apertement les\n croisés ; l'énergie et même la moralité de la Florence du XIVe siècle, dont le\n Dante — mais il était juge et partie — les chroniqueurs et les conteurs nous\nont fait des portraits fort éloignés de la physionomie que lui prête le grand\nécrivain anglais; si l'on peut consentir, en un mot, que le principe de Ruskin\ntrouve un semblant de preuve pour l'Italie dans les siècles antérieurs au XVe,\nil serait fort difficile d'en admettre, sans paradoxe, la vérité en ce qui touche\nce dernier.\n    Cependant, avec la première moitié du XVIe siècle, c'est la période la plus\nféconde et la plus abondante en chefs-d'œuvre de l'art italien. Sous l'impulsion\ndu réalisme, toutes les forces d'initiative et d'invention, contraintes auparavant\ndans les formules giottesques ou gothiques, se délivrent, au début du Quattro­\ncento ; des maîtres surgissent qui, s'inspirant de la vie, vont remplir la\nPéninsule de l'éclat de leur renommée et de leurs ouvrages. Pour ne parler que\nde la sculpture, ce sont : à Florence, Lorenzo Ghiberti, Donatello, Luca della\nRobbia; à Sienne, Jacopo della Quercia... Les deux vieilles républiques, où\nla liberté avait connu des jours si héroïques et des luttes si sanglantes,\nallaient pourtant toutes deux à leur décadence, alors. Sienne affaiblie, réduite,\nse débattait dans l'impuissance de ses dissensions intestines qui devait, finale­\nment, la vouer à la domination des Médicis. Florence, en attendant les mêmes\nMédicis, la tyrannie dissimulée de Cosme et du Magnifique Laurent, s'abdique\nelle-même entre les mains de quelques hommes subordonnés aux Albizzi. Elle\nétend son hégémonie au dehors, achète Arezzo, s'empare enfin de Pise, acquiert\nLivourne, Montepulciano, Cortone, tente de mettre la main sur Lucques ;\nmais, à l'intérieur, elle ne s'appartient déjà plus. La liberté y est seulement\napparence et décor. Les Prieurs de la Seigneurie, entourés des plus grands\nhonneurs, sont toujours à la tête du gouvernement, au sommet de la pyramide\ndes autorités et des conseils élus ou choisis au moyen de scrutins embarrassés\nde mille formalités et procédures de défiance. C'est tout une hiérarchie com­\npliquée de dignitaires et d'assemblées chargés de se contrôler et de se surveiller\nmutuellement : il y a les Dix de la Paix et les Dix de la Guerre; il y a les\ndouze Buonuomini, élus pour trois mois; les Gonfaloniers, chefs de quartiers,\nélus pour quatre mois; il y a les Richiesti, les requis, que l'on appelait à déli­\nbérer sur certaines affaires, le Conseil du Peuple, avec ses deux cent cinquante,\nle Conseil de la Commune, avec ses deux cents membres... Puis encore, le\nCapitaine du parti guelfe, institué jadis pour la destruction du parti gibelin et\nqui, les Gibelins n'étant plus qu'un souvenir, agit à présent contre les adver­\nsaires de la faction dominante; les Huit de la Garde, chargés de la police,\npolitique surtout; les Dix de la Liberté, auxquels il appartenait de défendre\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "360                                DURENDAL\n\n\nles citoyens contre l'oppression et de veiller à l'exécution des lois ; les Dix de la\nMarchandise, placés à côté des Arts majeurs et mineurs, avec toute leur vaste\net complexe organisation, pour sauvegarder les intérêts de l'industrie et du\ntravail... Mais toute cette belle mécanique avec ses rouages délicats et ses\nsubtils engrenages, calculés pour régler la vie politique et commerciale de la\ncité et donner à chacun sa part proportionnelle d'autorité, n'était plus qu'un\nsimulacre, une magnifique et curieuse horloge dont le mouvement, dans sa\nmarche solennelle, ne commandait plus les aiguilles du cadran, tournait dans\nle vide, par habitude... La décision et le commandement étaient concentrés\nentre les mains de quelques hommes : les Albizzi, chefs de l'oligarchie que les\nMédicis, appuyés sur le populaire, supplantèrent plus tard.\n    La République existe encore, au moins nominalement, jusqu'au XVIe siècle,\nmais l'âme républicaine, rude, hautaine et vigoureuse, avide de la splendeur\net de la suprématie de la cité, s'est émasculée, obscurcie, maintenant que les\nlibres vouloirs des citoyens sont soumis au vouloir arbitraire d'un seul,\nuniquement préoccupé de son propre intérêt et de celui des siens. Les\némulations, les enthousiasmes et, aussi, les fureurs de la liberté se sont\nassoupis. I1 n'y a plus réellement de partis, ni Guelfes, ni Gibelins, ni Noirs, ni\n Blancs, mais des clients, des affidés des Albizzi ou des Médicis qui attendent\nde leurs patrons, ou la sportule ou les honneurs.\n    Et tout cela à l'aurore d'un siècle illustre dans la beauté. Et, au fond, ne\nsemble-t-il pas que, souvent, rien ne soit plus proche de l'apogée d'un peuple\nque sa décadence? On pourrait môme soutenir, contre l'opinion de Ruskin,\n que l'heure du plus vif éclat artististique d'une nation coïncide fréquemment\n avec celle où commencent à se multiplier les signes précurseurs de son\n amoindrissement politique. Ainsi de Bruges, de Venise, de Sienne; ainsi de\n Florence, atteinte, au moment où elle voyait naître les plus glorieux de ses\n artistes, dans les sources de sa vigueur. Sous l'action de tous les facteurs\n matériels et moraux, prospérité et richesse sans cesse accrus, culture, progrès\n et raffinements de la pensée, les grands sentiments unanimes, les volontés\n persévérantes qui avaient fait Florence allaient, en effet, se désagrégeant à\n l'aube du XVe siècle. Et ainsi l'art florentin grandit dans la cité diminuée.\n Mais cet art n'était pas formé seulement du présent : tout le passé de la\n République, agité, plein de gloire, de douleurs, de combats et d'injustices ; sa\n vie politique de la passion de laquelle tous les citoyens participaient; sa vie\n commerciale remplie de hardies aventures et de trafics heureux ; sa vie esthé­\n tique conduite par des guides comme Giotto, Andrea Pisano, l'Orcagna et\n vingt autres; sa vie poétique dont le Dante et Boccace avaient ouvert les\n voies ; tous ces éléments ont contribué à préparer l'avènement, au milieu des\n désuétudes de la liberté et des mœurs anciennes, de cette génération incom­\n parable, de ces artistes excités et stimulés constamment par la nécessité de se\n produire devant le public le plus cultivé du temps, le plus capable d'admiration\n et , en même temps, de critique.\n                                          *\n    Le réalisme est le fondement assuré sur lequel le XVe siècle érige son œuvre\n artistique. L'art de ce temps-là, d'abord dans le Nord, puis en Italie, se\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "                É T U D E S U R L ' A R T I T A L I E N DU XV e S I È C L E        36l\n\n\n\ndétourne des principes et des formules pour se tourner vers l'expérience, vers\nla réalité et vers la Nature. Il veut peindre le monde et les êtres, mais, autant\nqu'il est en lui, tels quels; il n'admet pas d'intermédiaire entre lui et eux, pas\nde truchement, de pédant qui prétende lui prescrire les modes et les limites de\nson œuvre. Il ne croit pas et, d'ailleurs, on n'a pas encore essayé de lui faire\ncroire que les artistes grecs ou romans ou gothiques aient inventé, une fois\npour toutes, une esthétique selon laquelle il faille travailler, désormais. Il\nsoupçonne que toute forme d'art est née de la Nature et n'a fini par péricliter\net par périr, desséchée, que parce que, après les initiateurs qui inventaient en\nregardant la réalité, sont venus les imitateurs qui copiaient en regardant les\ninitiateurs. Il comprend que la pensée d'aujourd'hui ne se pliera qu'en\nsacrifiant une partie d'elle-même à la forme suscitée pour exprimer la pensée\nd'hier. De sorte que la pensée de tous ces entreprenants artisans est, en\nquelque manière, seule devant le monde seul, et qu'elle ne demande qu'à ce\nmonde lui-même, vivant, actuel, les formes propres à le manifester dans ses\napparences comme dans ses aspirations profondes.\n   Au cours du XIVe siècle, on peut suivre, pour ainsi dire, à la trace, le\ncheminement du réalisme septentrional vers le Midi. Au déclin de ce siècle, on\nle trouve installé en maître à Milan, dans la personne des nombreux artistes\nflamands, français et allemands qui coopéraient à la construction et à la\ndécoration du Dôme. Son influence se marque avec intensité dans l'œuvre des\nfrères dalle Massegne, à Venise et à Bologne, et dans celle de maîtres de leur\nécole où l'on surprend d'étranges similitudes avec certaines des créations de\nce Claus Sluter, que M. Venturi salue avec raison du nom de « Michel-\nAnge du Nord ». A Florence même, le réalisme s'affirme en premier lieu\ndans les ouvrages considérables du Brabançon Pier di Giovanni Tedesco (1)\net il continue, sans doute, de s'y impatroniser ensuite par l'entremise des\nsculpteurs vénitiens ou florentins qui ont œuvré, les uns, à Florence; les\nautres, à Venise, en compagnie des Lombards dont l'art a subi, à Milan,\nl'attrait de la manière nordique.\n   M. Venturi souligne toutes ces influences et leur propagation prolongée\ndans l'Italie septentrionale, où elles agirent jusqu'à la fin du XVe siècle, par\nexemple sur Nicolô da Bari et, davantage encore, sur Guido Mazzoni\nde Modène. « Elles viennent, écrit-il — nous avons déjà cité le mot — donner\nde la force à l'art italien, en lui enlevant de la grâce » ; elles font prévaloir\nune conception plus pittoresque de la sculpture... Mais il ne leur accorde\nqu'une importance médiocre ou nulle en Toscane, à Florence et à Sienne...\nCertes, on peut avancer, comme nous l'écrivions ici même (2) que le réalisme\nayant envahi, au cours du XIVe siècle, tous les domaines de la pensée euro­\npéenne, en refoulant les systèmes mystiques, scolastiques et féodaux du moyen\nâge, l'art devait nécessairement et spontanément révéler partout une tendance\nidentique. Il n'en reste pas moins que le signal de la révolution artistique qui\n\n\n   (1) Nous publierons, prochainement, une étude sur ce maître dans les Arts anciens de\nFlandre.\n   (2) Durendal, mars 1906, article cité plus haut.\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3459, "texte": "362                              DURENDAL\n\n\nse produisit, alors, dans toute l'Europe, partit du Nord et que les premières\nœuvres où se décèle avec éclat la nouvelle orientation esthétique sont dues à\ndes artistes néerlandais.\n    Et si, à Florence, notamment, on aurait peine à désigner parmi les œuvres\ninitiales de Ghiberti et de Donatello — hormis, peut-être, pour les draperies\nde certaines de leurs statues d'Or S. Michele — des imitations formelles de\nsculptures flamandes, ne doit-on pas supposer que des ouvrages de cette\nsorte, particulièrement ceux de Pier di Giovanni Tedesco qui étaient en grand\nnombre à Florence, ce sont imposés aux jeunes artistes indigènes, non comme\ndes modèles à copier dans leur matérialité mais comme des exemples à suivre\ndans leur esprit? L'étude de la décoration florale et animale exécutée vers\n1395-1398 pour la Porte des Chanoines, au Dôme, par le Tedesco et, proba­\nblement, davantage encore, celle de la vingtaine de grandes statues d'évangé­\nlistes et de saints taillées par le même artiste pour la façade — détruite depuis\n— de cet édifice agit-elle comme une révélation sur les maîtres florentins\ncontemporains. Ces œuvres n'étaient pas parfaites, mais elles étaient nouvelles\net très capables de séduire les artistes, de les désillusionner des formules sté­\nréotypées d'école dans lesquelles l'art giottesque se pétrifiait peu à peu. Le\nréalisme a ainsi arraché l'art à la contemplation stérile du passé pour le\npousser vers la vie. Délivré de ce passé, des rubriques et des recettes d'atelier\nléguées par celui-ci, chaque artiste développe librement sa libre personnalité,\nsans chercher conseil ailleurs que dans la Nature.\n   Tous les artistes du siècle puisent, en effet, l'Inspiration à une source\nunique, et l'œuvre de chacun d'eux est différente de celle de tous les autres.\nIls regardent tous la Nature, mais, tous aussi, avec des yeux, des intentions,\ndes sentiments personnels. Et l'admirable diversité de la sculpture italienne\ndu XVe siècle ne se montre nulle part avec plus de clarté que dans l'œuvre\ndes grands maîtres qui dominent durant ses cinquante premières années : le\nSiennois Jacopo della Quercia; les Florentins Ghiberti, Donatello et Luca\ndella Robbia.\n   Tous quatre apparaissent, à des degrés différents, comme des interprètes\npassionnés de la réalité. Mais, cette réalité qui s'exprime en puissance chez\ndella Quercia et chez Donatello, s'exprime en grâce chez Ghiberti et chez\nLuca della Robbia. Presque à la même époque — vers 1425-1438 — Ghiberti\net della Quercia racontaient, le premier, dans un des bas-reliefs de bronze de\nla troisième porte du Baptistère, à Florence; le second, dans ses bas-reliefs de\nmarbre de l'encadrement de la porte de S. Petronio de Bologne, les histoires\nde la Création et de la Chute : l'œuvre du Florentin, fine, délicate, vibrante,\nest délicieuse. La figure d'Eve, surtout, est charmante, soit que l'artiste nous\nla montre lorsqu'elle vient d'être appelée à la vie, encore inconsciente, sus­\npendue, en quelque sorte, dans le rayonnement de la volonté du Créateur;\nsoit que nous la voyions — dans une attitude inspirée, à ce qu'il semble, par\nla fresque de Masaccio, au Carminé — jetant un suprême et douloureux\nregard vers le Paradis, avant de s'éloigner du seuil dont la faute la chasse. Ce\nsont des images exquises sorties de la main légère et de l'imagination aimable\nd'un orfèvre. Celles de della Quercia sont taillées d'un ciseau énergique et\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3695, "texte": "                 ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                            363\n\n\n rude. Nulle recherche; aucune trace de décor. Ses figures d'Adam et Eve ont\n quelque chose de fruste, d'inachevé, d'élémentaire. La Création de Ghiberti\n est comme un poème idyllique; celle du sculpteur siennois, comme une\n impressionnante évocation de l'humanité préhistorique. Le réalisme super­\n ficiel de Ghiberti se tenait pour satisfait d'avoir animé élégamment la légende\n et fait jouer les récits bibliques, Joseph, Josué ou la reine du Saba, sur la\n scène de ses bas-reliefs, par des acteurs dans le costume du Quattrocento ; le\n réalisme de della Quercia semble plus grave, plus réfléchi, soucieux non\n seulement de vie, mais — préoccupation rare à cette époque — de vraisem­\n blance et, presque, de couleur locale.\n    Ruskin s'est complu, quelque part, à raviver le souvenir des Etrusques, à\n propos du Giotto, pour faire surgir, à côté du vieux maître, les lointains\n ancêtres dont l'esprit, peut-être, se continuait obscurément dans le sien. Et\n c'est une émouvante poésie que d'associer ainsi les morts à l'œuvre des vivants.\n Mais si les hérédités de l'artiste parlent évidemment dans son génie, celui-ci,\n sans doute, ne reste pas fermé aux voix contemporaines ; de sorte que si, avec\n M. Venturi, on veut reconnaître dans l'inflexion de l'art de Jacopo della\n Quercia une résurrection du passé étrusque, du « sentiment naturaliste de\n l'ancien art indigène », on inclinera, cependant, à penser que le sculpteur,\n ayant fréquenté également des milieux hantes par des artistes du Nord, son\n réalisme n'est pas issu uniquement d'influences ataviques. Puis, enfin, il faut\n rappeler que, sous l'impulsion originelle de Nissola et de Giovanni Pisano, la\n sculpture siennoise, représentée, depuis, il est vrai, par des maîtres secondaires,\n avait témoigné jusqu'à la fin du XIVe siècle de tendances réalistes très déter­\n minées. La question des origines de l'art de Jacopo, M. Marcel Reymond la\n discute avec sa perspicacité coutumière dans son bel ouvrage sur la Sculpture\nflorentine : « Travaillant dans la première moitié du XVe siècle, à une époque où\n le sentiment de l'élégance tend à prédominer sur les autres sentiments, Jacopo,\n écrit-il, retrouve les idées de grandeur et de noblesse de l'école pisane. Autant\n que les élèves dirent de Nicolas de Pise, il est l'héritier de ce grand maître. Si\n Jacopo a subi si profondément l'influence de Nicolas, cela tient sans doute à la\n léthargie de l'école siennoise dans la seconde moitié du XIVe siècle. Lorsqu'il\n fait son éducation artistique, il ne se trouve à Sienne aucun grand artiste pour\n le diriger et tous les conseils qu'il reçoit lui viennent de cette chaire du grand\n maître pisan qui trônait solitaire sous les voûtes de la cathédrale siennoise et\n qui était la gloire de la cité. »... Dans cette chaire, il importe de le rappeler,\n Niccola Pisano ne s'était plus inspiré, comme dans celle de Pise, de l'antiquité,\n mais de la vie ; tout en gardant à ses personnages la grandeur et la majesté, il avait\n essayé de leur faire exprimer aussi la douleur, la joie ou la tendresse. Avec ces\n bas-reliefs et davantage encore, avec les œuvres violentes et pathétiques de\n  Giovanni Pisano, le réalisme septentrional se manifeste pour la première fois,\n dès la fin du XIIIe siècle, dans la sculpture toscane.\n     L'œuvre de della Quercia n'est ni aussi abondante, ni aussi variée que celle\n  de ses grands émules florentins, mais elle est parée d'un attrait qui n'est qu'à\n  elle. Une grâce nouvelle, ingénue et noble, éclate dans la Vierge de la Fonte\n  Gaia, dans telle figure de Vertu, robuste et enfantine, dans toute la décora-\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3509, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\ntion d'une conception si colorée de ce petit monument. Florence ne nous\nmontre point d'ouvrages où, autant que dans celui-là, la réalité transfigurée\npar l'art ait conservé la fraîcheur et comme le parfum de la vie. A S. Petro­\nnio, l'imagination puissante et simple de della Quercia fait songer à la fois à\nGiotto et à Michel-Ange; dans les figures heureuses de la Fonte Gaia, elle ne\nfait songer qu'à elle-même.\n   Si on voulait assigner des rangs à des artistes d'une originalité si vive, on\naccorderait à Jacopo primauté sur Ghiberti et sur Luca della Robbia, mais il\ndevrait céder à Donatello. Ce dernier domine, en effet, tous ses confrères; il\nles dépasse tant par l'étendue que par la valeur de son œuvre... Cette œuvre,\ncertes, ne nous apparaîtra pas aussi immédiatement séduisante par la pureté\ndes lignes ou par la douceur de l'expression que celle de Ghiberti ou de Luca.\nMaint relief de l'un — celui de la Genèse par exemple, dont nous parlions plus\nhaut — mainte Madone ou mainte Annonciation du second nous remplissent\nl'esprit et le cœur de la plénitude d'une jouissance parfaite : ce sont des\nchefs-d'œuvre de sérénité, de tendresse rayonnante et chaste. L'impression\nque nous recevons des ouvrages de Donatello est tout autre : ils sont toujours\nsurprenants, toujours différents, comme si, durant toute sa longue carrière,\nl'artiste avait inlassablement cherché une forme de beauté plus poignante, plus\npénétrée de vie et de réalité, sans se satisfaire jamais. Il semble qu'il soit sans\ncesse en voie de renouvellement, entraîné par une passion toujours plus vive\net toujours inassouvie de fixer son grand et insaisissable idéal...\n    Dans l'art de Ghiberti ou de Luca gisent de tels enchantements pour la\npensée que celle-ci est encline à se tenir à cette beauté et, bientôt, à l'accepter\ncomme imperfectible. Elle résume tout l'effort de l'existence et du génie\nd'un artiste; c'a été la chose, l'objet vivant de sa vie, toute son ambition, le\nferment de ses jours, son amour le plus exquis et le plus douloureux, mais si,\nà un moment donné, soit par contentement trop complet de lui-même, soit\npar impuissance d'une lutte plus prolongée, il s'arrête de chercher; si, au\nlieu de continuer à interroger la réalité, il se retourne vers sa propre œuvre\npour se borner à la répéter, son art commence à décliner. Or, sans que l'on\npuisse dire que ce phénomène se soit produit chez Ghiberti et chez Luca, de\nsorte qu'à partir d'une certaine heure, ils se seraient imités eux mêmes, on\ndoit constater que leur génie aimable, venu très vite à son équilibre, ignorait\nl'impatience, la fièvre dont Donatello apparaît constamment animé et qui\n faisaient de chacune des œuvres échappées de ses mains quelque chose\nd'inattendu, propre à remuer les esprits, à leur imprimer une secousse qui\nles tirait de leurs chemins habituels, les mettait en face de nouveaux problèmes\net d'aspects nouveaux de l'art.\n    Lorsque Dieu eut créé le monde et tout ce qu'il contient, dit la Genèse, il\nvit que cela était bon. Mais ce n'est pas à dire, sans doute, que son action\ncessa alors, et on peut croire qu'il n'a jamais cessé d'être dans son œuvre et\nqu'il la crée tous les jours... Ainsi en est-il des artistes comme Donatello. Ils\nne s'arrêtent jamais; leur œuvre, ils la créent tous les jours; tous les jours,\nelle se dépasse elle-même, elle se métamorphose, elle prend à la vie quelque\nchose de plus, elle suscite une curiosité, des questions nouvelles... De sorte\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "               ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                       365\n\n\nque Donatello, au milieu de cette multitude d'artistes qui font la gloire du\nXVe siècle italien, prend la semblance d'une sorte d'éveilleur, de stimulateur;\nqu'il apparaît comme une force inépuisable de rénovation et d'initiative.\n   M. Venturi retrace avec la méthode claire, avec la vaste érudition critique\nque nous avons déjà eu l'occasion de louer si fréquemment, l'histoire extra­\nordinairement touffue et complexe de la sculpture italienne du XVe siècle. Il\nnous montre le réalisme, qui s'était imposé partout au début du siècle, et\ncontinua longtemps de régner dans le nord de la Péninsule et dans le\nroyaume de Naples, évoluer lentement dans l'école florentine, de Donatello à\nVerrocchio, sous l'impulsion de l'étude des ouvrages antiques et de l'empire\nque l'humanisme prenait, de plus en plus, sur les intelligences cultivées.\nTransformation qui, il est vrai, se dénonce d'abord, sauf chez quelques\nmaîtres qui sont en même temps des doctes comme Brunnelleschi et L.-B.\nAlberti, dans l'apparence plutôt que dans l'esprit des œuvres où elle se\nsignale : « L'influence de l'antiquité, constate M. M. Reymond, ne s'observe\nréellement, d'une façon prépondérante, sur l'art de la sculpture, qu'aux\nabords du XVIe siècle. Et M. Venturi abonde dans le même sens, particu­\nlièrement pour Donatello, au sujet duquel il écrit : « L'antique pouvait lui\ndonner parfois quelques formes extérieures, mais non pas obscurcir jamais\nson âme pleine de frémissements et d'élans; il lui offre le cadre où il inscrit\nses libres figures, grondantes de larmes et de sang, mais ne le détourne\njamais de l'expression pure du sentiment chrétien. » Une remarque analogue\npeut être faite pour Ghiberti, très amateur, cependant, des œuvres antiques\nqu'il collectionnait. Il avait été à Rome dans sa jeunesse; ses Commentaires\nfont foi de ce séjour, au cours duquel il assista à la découverte d'un Her­\n maphrodite décapité, trouvé dans un égout, qui lui inspira une enthousiaste\nadmiration. Faut-il croire que les autres œuvres romaines ou grecques dont,\n malgré toutes les destructions, Rome abondait encore, à cette époque, n'ont\n pas retenu la curiosité du maître florentin parce qu'aucune circonstance\n spéciale n'avait attiré son attention sur elles, comme pour cet Hermaphro­\n dite ? C'est peu probable; pourtant, les Commentaires, qui s'étendent lon­\n guement sur les ouvrages de Pietro Cavallini et de Giotto dans la Ville\n Eternelle, sont muets sur les impressions de l'artiste devant les œuvres de\n l'antiquité qu'il avait dû rencontrer à chaque pas. Mais nous ne tenons, pro­\n bablement, que des fragments des écrits de Ghiberti ou quelques pages d'un\n travail abandonné, et la plausibilité de cette opinion s'accroît encore si l'on\n considère que pas une ligne de ces mémoires n'est consacrée à tant de\n contemporains de l'auteur, travaillant à ses côtés et dont, pour certains, l'art\n a réagi sur le sien.\n    Donatello, lui aussi, alla à Rome, vers 1433, avec Michelozzo, et il semble\n que ce voyage ait profondément révolutionné sa pensée, car vraiment, il\n scinde son œuvre en deux parties, l'une, toute réaliste, d'un réalisme sans\n aucun tempérament, notamment dans les célèbres Prophètes du Campanile ;\n la seconde, très attirée vers l'étude du nu et, plus tard, par la recherche de\n l'expression dramatique. L'Anonyme et Vasari rapportent, toutefois, un autre\n  voyage de Donatello à Rome, accompli, celui-là, avec Brunelleschi, après le\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "366                                DURENDAL\n\n\njugement du concours pour la seconde porte du Baptistère, c'est-à-dire vers\n 1403 ; voyage dont la réalité, admise par quelques historiens, M. Venturi,\npar exemple; contestée par d'autres, dont M. Reymond, paraît bien difficile­\nment conciliable, non seulement avec les documents que l'on possède, mais\navec la teneur et les tendances, sans corrélation aucune avec l'antique, des\nœuvres du maître dans les premières années de sa carrière. La fougue sans\natténuation, l'emportement intransigeant du réalisme de Donatello en cette\npériode s'accorde peu avec l'hypothèse que, dès l'adolescence presque, il se\nserait mis à l'école des anciens, car, évidemment, les enseignements de ceux-\nci et leurs exemples auraient fait une impression d'autant plus vive et durable\nsur lui qu'il était plus jeune et son esprit moins formé. Et, sans doute, dans\nce cas, son art aurait-il pris une empreinte trop forte pour qu'elle ne devînt\npas immédiatement apparente dans son œuvre.\n   Empreinte toute formelle d'ailleurs et qui, au contraire de ce qui se\nproduira au siècle suivant, ne va pas à modifier le fond et la nature des inspira­\ntions de l'artiste. Pendant la plus grande partie du XVe siècle, en effet, l'art ne\nsubit qu'indirectement l'influence des idées mises en honneur et propagées par\nles humanistes. Ces derniers sont foule à Florence autour des Médicis, Cosme\net Laurent; à Rome, à la cour des papes tels que Pie II, Nicolas V et\nSixte IV, mais ce n'est que plus tard qu'ils entrent en contact avec les artistes\net les amènent à l'esthétique engendrée par les théories platoniciennes et le\nfétichisme gréco-romain.\n   Les artistes, à Florence, notamment, vivent, alors, dans une tout autre\nsphère que les compilateurs, les scoliastes et les sophistes grecs ou italiens\nqui envahissent bruyamment la faveur des princes. Ce sont, pour la plupart,\ndes enfants du peuple, de la plus humble extraction, fils de barbier, comme\nPaolo Uccelo, de boucher, comme Filippo Lippi, d'un marchand de poules,\ncomme les Pallajuoli, d'un cardeur de laines, comme Donatello... Ce sont\ndes artisans; ils se considèrent, on les considère et on les traite comme\ntels. Ils sont sans faste et sans orgueil ; ils ne croient pas, ainsi que feront\nleurs successeurs de l'ère classique, que le talent ou le génie leur créent des\ndroits supérieurs à ceux des autres hommes. Ce sont des gens de métier;\nils vivent parmi les ouvriers, leurs pareils ; sauf leur art qu'ils n'ont pu\nexercer qu'après un long et pénible apprentissage, ils ont reçu la même\ninstruction rudimentaire qu'eux ; ils ont les mêmes façons de vivre, les\nmêmes idées, les mêmes croyances qu'eux... Petites gens, en somme, et\nindignes de fréquenter les doctes ou même de mériter l'attention de ces pen­\nseurs sublimes !\n   En un temps qui a vu florir Donatello, Brunelleschi, Ghiberti et tant\nd'autres, l'érudit Bartolommeo Fazio peut se plaindre de la pénurie de sculp­\nteurs excellents! Un autre scribe contemporain, Maffeo Vegio, passe outre à\nparler de la peinture, parce que, écrit-il, « à l'heure qu'il est, elle ne compte\npoint parmi les arts libéraux! » Les plus merveilleux peintres sont devant lui\ncomme s'ils n'étaient pas! Leur art n'a pas revêtu la livrée antique et, appa­\nremment, leurs œuvres doivent-elles, dès lors, être abandonnées, à l'égal de la\nDivine Comédie, « à la tourbe des cordonniers, des boulangers et gens de\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3528, "texte": "               ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                          367\n\n\n cette sorte » ! Car c'est de ce style que parle, à la plus grande gloire du latin,\nun des interlocuteurs des Dialogues de l'humaniste Leonardo Bruni, chan­\n celier de Florence !\n    Rien de commun entre ces personnages « gonflés et pompeux, vêtus et\nparés, non de leurs travaux, mais de ceux d'autrui » — pour reprendre les\nexpressions du Vinci — et les artistes. Ceux-ci sont de souche et de formation\npopulaires ; ils n'ont pas fréquenté des académies encore inexistantes, mais des\nboutiques et des ateliers; ils ont été nourris, non point de formules abstraites,\nde doctrines alambiquées, mais d'expérience pratique et de leçons manuelles.\nPour le reste, leur métier appris, les secrets de la couleur ou du modelage, ils\nn'ont eu qu'à suivre leur génie, ardent et subtil, qu'à regarder autour d'eux\nla vie puissante, diverse et colorée, la nature; qu'à écouter le conseil que le\nvieux peintre Cennino Cennini inscrivait dans son Libro dell'arte; le conseil\nqui, à l'autre extrémité du siècle, sera encore celui de Léonard : « Prends\ngarde que le plus parfait guide que tu puisses avoir, et le meilleur timon,\nc'est de peindre d'après nature. Et la nature dépasse tous les autres modèles,\net fie-toi toujours à la nature d'un cœur hardi. Et ne manque pas de dessiner\nchaque jour quelque chose d'après nature, car si peu que ce soit, ce sera déjà\nbeaucoup, et tu en retireras un bon fruit... »\n   Après les grands novateurs du commencement du XVe siècle jusqu'au moment\noù, sous l'impulsion impérieuse de Michel-Ange et, en conséquence de l'enva­\nhissement de tous les domaines de la pensée par l'Humanisme, l'art changera\ncomplètement d'orientation, des artistes viendront en grand nombre dont\nl'œuvre retiendra longtemps tout le charme juvénile de cet âge de libre et un\npeu aventureuse initiative. A côté de Brunelleschi qui, à la comparaison de ses\ncontemporains, fait un peu figure de théoricien, della Quercia et Donatello,\nGhiberti et Luca della Robbia ont ouvert des voies où, à leur suite, s'enga­\ngeront tous les maîtres du temps, chacun suivant la vocation de son talent ou\nles inclinations de son tempérament. Quelques-uns ont la force, comme les\nPollajuoli; d'autres la grâce, comme Andrea della Robbia, Mino da Fiesole ou\nAgostino di Antonio di Duccio, l'auteur de délicieuses figures décoratives, d'un\nrythme presque chorégraphique, au Tempio Malatestiana, à Rimini et à la\nfaçade de S. Bernardino à Pérouse; d'autres encore unissent la force à la\ngrâce, tels Desiderio da Settignano, Bernardo et Antonio Rossellino, Benedetto\nda Majano, Verrocchio, enfin, des mains duquel sortirent également le David\nfier et jeune, du Musée national de Florence, et l'héroïque Colleone équestre\nde Venise.\n   Les sources de l'inspiration de tous ces artistes n'ont pas changé encore; ce\nsont celles où leurs grands aînés avaient puisé. Chez certains d'entre eux, seule­\nment, l'esprit de réalité et de découverte commence à fléchir devant les sugges­\ntions de l'antiquité, qui, tirée fiévreusement des décombres et de la poussière,\npour régénérer l'art moderne, finira par étouffer presque celui-ci sous le poids\nmagnifique de ses ruines! Cependant le siècle s'achemine à son déclin, et il semble\nqu'au crépuscule de sa journée laborieuse et remplie, il s'arrête un instant,\nhésitant, entre l'avenir qui l'appelle et le passé qui le retient... Il est comme\nindécis, regardant à la fois la beauté puissante et hardie qui était sienne, et qui\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 716, "texte": "368                              DURENDAL\n\n\nsemble finie, et la beauté nouvelle, grandiose, mais encore voilée, qui lente­\nment se révèle... « De l'ombre des ruines des Forums, des Thermes et des\nCirques, écrit M. Venturi, aux dernières lignes de ce volume riche de matière\net de gloire, s'exhalaient de nouveaux songes de grandeur, d'universalité.\nComme ivres de souvenirs, les artistes romains étaient retournés vers l'antique.\nMais la puissance d'un géant était nécessaire pour mettre l'art nouveau en\nharmonie avec l'art antique et lui donner l'empire du monde... Ce géant sera\nMichel-Ange... »\n\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n                                     !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 369, "page_fin": 376, "titre_corps": "Johannés Brahms : Notice biographique et critique. I. Biographie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. Wallner", "ancre_debut": "Johannés Brahms Notice biographique et critique I Biographie DE toutes les grandes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 436, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "Johannés Brahms\n\n                 Notice biographique et critique\n                                         I\n\n                                  Biographie\n                  DE toutes les grandes figures du Parnasse musical moderne,\n                     celle de Brahms est encore à l'heure actuelle la moins popu­\n                     laire et relativement la plus discutée. Bien que onze années\n                      se soient écoulées depuis sa mort, la physionomie du maître\n                      allemand n'a pas encore été mise en pleine lumière. On a\n                      certes beaucoup écrit sur ce musicien dans les feuilles et les\n                      revues — autour de lui également; malgré cela, dans les onze\n                      dernières années, on ne vit paraître que six ou sept biographies\n                      de Brahms : bouquins peu volumineux écrits cependant\npar des amis ou des connaisseurs de l'œuvre du dél'unt. Cette pénurie\ndémontre sullisammcnt, et ses biographes ne s'en cachent pas, que les sources\nd'information ne sont pas abondantes, car ce maître n'aimait pas à ouvrir son\nâme même à ses amis les plus intimes; dans ses lettres, du reste, il a l'habitude\nd'aller droit au but. par conséquent là encore les épanchements sont nuls,\nrares en tout cas, et alors même elles tournent court. De plus, Brahms, à\nl'opposé de Schumann, de Liszt, de Wagner, n'était pas publiciste; il n'avait\npas l'habitude d'émettre et de discuter ses opinions esthétiques la plume à la\nmain, ne les communiquant de temps à autre qu'à quelques-uns de ses amis\nfidèles. Il est vrai, les événements, extérieurs en quelque sorte, de sa vie nous\nsont passablement connus; mais c'est là une existence calme en somme, toute\nconsacrée à la musique, aux études, aux lectures, aux voyages et à ses amis.\nL'événement principal de sa vie lui était arrivé en 1853, alors qu'il n'avait que\n20 ans, et fut pour notre héros le point de départ de sa belle carrière artis­\ntique. L'influence décisive bien que redoutable de cet événement s'étendit sur\ntoute son existence et forma, pour ainsi dire, le pivot de sa vie musicale; j'en\nparlerai plus bas et explicitement.\n   Johannés Brahms naquit à Hambourg en 1833. Son père, musicien de pro­\nfession, jouait de la contrebasse dans un des théâtres de la ville natale de\nJohannés. Le ménage du contrebassiste était pauvre à tel point que le père de\n Brahms, pendant les mois d'été, après la fermeture de son théâtre, se voyait\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3666, "texte": "370                                    DURENDAL\n\n\n\n obligé, sachant jouer du cor, de faire partie d'une bande de six musiciens qui\n gagnaient leur vie dans une brasserie de la banlieue et de faire la collecte entre\n l'exécution des morceaux de leur modeste répertoire. Dès l'âge de 14 ans,\n notre Johannés, pianiste en herbe, voulut apporter son petit appoint dans le\nnécessiteux ménage familial, et, à cette fin, il allait tous les dimanches jouer\ndans un des cafés-restaurants; de ce chef il recevait du patron de l'établisse­\nment un cachet de 7 ou 8 francs, prix modique représentant le travail d'une\ngrosse demi-journée. Dans la maison le père régnait en despote. La mère de\nJohannés, une bonne et douce créature, son frère, sa sœur et lui-même souf­\n fraient de l'humeur atrabilaire du chef de famille. Notre jeune héros adorait\nsa mère, et cette pénible vie du foyer paternel, loin de le décourager, le stimu­\nlait davantage encore à persévérer dans ses études musicales, ne fut-ce que\npour être en état d'alléger dans un avenir plus ou moins lointain le sort\nminable de ses parents. Johannés fut toujours un fils excellent.\n    Dès sa quatorzième année Brahms a eu la chance inestimable, grâce à la\nchaude recommandation de son premier professeur, Otto Cossel, de devenir\nl'élève de Edouard Marxen, un de ces maîtres modestes, comme on en rencontre\nquelquefois dans l'un ou l'autre coin de l'Allemagne. Celui-ci devina du coup le\nbrillant avenir du jeune homme. Il lui enseigna l'art de jouer du piano et\nl'initia en même temps aux arcanes de la science musicale. En six années,\nsous la direction solide et encourageante de ce professeur d'élite, notre héros\ndevint non seulement un virtuose remarquable, mais en même temps un\ncompositeur d'avenir, un jeune maître armé de pieds en cap prêt à entre­\nprendre la grande lutte victorieuse qui mène au Capitule.\n    En 1853, le hasard lui fit faire la connaissance du violoniste hongrois,\nRemenyi, un virtuose talentueux mais qui ne jouissait pas de toutes ses\nfacultés mentales (1). Celui-ci l'engagea de faire avec lui une tournée des\nconcerts en qualité de pianiste accompagnateur. Cette association ne dura\nque quelques semaines, car les natures respectives de ces deux musiciens\nétaient aux antipodes l'une de l'autre. Néanmoins, le contact avec Remenyi\nne fut pas pour Brahms infructueux; en effet, ce violoniste fit connaître à\nnotre héros les airs et les danses populaires de la Hongrie et dont Brahms tira\nbeau parti dans mainte de ses compositions. C'est grâce à Remenyi aussi, que\nJohannés fut introduit chez Liszt à Weimar. Brahms joua devant ce musicien\nillustre son Scherzo en mi bémol mineur. Liszt en fut si enchanté qu'il exprima\nle désir de jeter un coup d'œil dans le manuscrit, et, lorsqu'on le lui eut\n\n\n   (1) Je me rappelle avoir entendu Remenyi à Bruxelles, dans un concert populaire. Avec\nRemenyi il fallait toujours s'attendre à une surprise grotesque. Quelques instants avant le\npremier numéro du programme, je vis arriver sur l'estrade un bonhomme en paletot, avec\nde gros gants aux mains et tenant un violon ; il s'assit en face d'un pupitre des seconds\nviolons et, au signal du chef, il joua comme les autres, mais ganté, sa partie jusqu'au bout\ndans une symphonie, je ne me rappelle plus laquelle. Au suivant numéro je vis arriver sur\nl'estrade ce même personnage en habit et sans gants : c'était Remenyi. Inutile de dire qu'on\nfaisait des gorges chaudes. Remenyi exécuta ce jour le Concerto de Mendelssohn; il le joua\nà la Tzigane, avec des partamentés et des glissandos fort typiques : c'était Mendelssohn en\ncostume des tronvèdes Ce violoniste avait décidément un cerveau fêlé.\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "                                JOHANNÉS        BRAHMS                                371\n\n\napporté, Liszt se mit au piano et exécuta cette œuvre difficile à livre ouvert et\ntrois fois de suite au grand étonnement du jeune compositeur.\n   A Goettingen, Johannés se distingua par un vrai tour de force pendant un\nconcert donné par Remenvi. Le piano ayant été accordé un demi-ton trop\nbas, le violoniste ne voulut pas jouer la Sonate à Kreutzer de Beethoven,\nsonate qui figurait au programme. Mais Brahms s'offrit spontanément de la\ntransposer un demi-ton plus haut, et il y réussit triomphalement. Parmi les\nauditeurs de ce concert se trouvait par hasard le célèbre violoniste Joseph\nJoachim. Il prit grand intérêt au jeune homme si éminemment doué et il lui\nconseilla de se rendre de sa part le plus tôt possible à Dusseldorf afin d'y faire\nla connaissance de Robert Schumann.\n   Quelques semaines après sa rencontre avec Joachim, étant parvenu à\nrompre définitivement son engagement avec Remenyi, Brahms se rendit à\nDusseldorf où déjà le précédait sa réputation naissante.\n   Le docteur A. Schubring raconte la première entrevue entre Schumann et\nBrahms à peu près en ces termes :\n   « Questionné par Schumann au sujet de ses compositions, Brahms s'assit\ndevant le clavier; mais il n'eut pas le temps d'achever son premier morceau,\ncar Schumann l'interrompit avec ces mots : « Clara doit entendre cela. »\n   » Il sortit et, quelques instants après, il amena sa femme, lui disant :\n » Ma chère Clara, tu entendras ici de la musique comme jamais tu n'en as\n» entendue de ta vie. Jeune homme, fit-il, en s'adressant à Brahms, recom­\n   mencez, je vous prie, « Et le jeune musicien joua longtemps devant ce couple\nillustre. Après cette audition, Schumann invita aimablement Brahms à venir\ndîner chez lui le jour même. Ensuite, priant sa femme de sortir de la\nchambre, il s'aventura à lui dire, en bégayant et fort gêné : « Jeune homme,\n« je suppose par hasard — voyons cela peut arriver — que vos finances,\n» enfin vous me comprenez... en ce cas, disposez de moi. »\n   » Brahms non seulement n'accepta pas l'offre généreuse de Schumann,\nmais, très timide, il n'osa pas se rendre au dîner de son nouveau protecteur.\nToutefois, l'auteur de Manfred, bien qu'indisposé s'était mis en tête de\nl'avoir quand même à sa table. A cette fin il pressa Mme Schumann d'aller le\ndénicher dans un des hôtels de Dusseldorf. Mme Clara eut enfin la chance de\nle trouver dans une auberge de la ville, car les moyens du jeune homme ne\nlui permettaient guère de se loger plus luxueusement. »\n   Les relations qui depuis cette entrevue mémorable se nouèrent entre\nSchumann, le maître romantique déjà presque à l'apogée de sa gloire, et le\njuvénile fils d'Apollon appartiennent à ce qu'il y a de plus beau et de plus\nréconfortant dans l'histoire musicale contemporaine. Johannés Brahms voua\nà ce maître et à la noble artiste qui fut sa compagne un culte éternel de grati­\ntude ; il se considérait comme leur fils adoptif et ne cessait de leur témoigner\nsa profonde affection, s'ingéniant de leur rendre service chaque fois qu'il\ncroyait pouvoir le faire (1).\n\n      En 1853, Robert Schumann était déjà fort souffrant ; chez lui se manifestaient de plus\nen plus souvent des troubles mentaux de mauvais augure. En 1854, au mois de février,\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3411, "texte": "372                                     DURENDAL\n\n\n\n    Robert Schumann qui, depuis dix ans, avait déposé sa plume de critique\n influent, la prit encore une fois en main pour annoncer au monde musical,\n avec l'enthousiasme d'un voyant, l'arrivée du « fort lutteur ».\n    Cet article a été le dernier que Schumann écrivit en vue de publicité.\n Il parut en octobre 1853 dans la Neue Zeitschrift fur Musik (Nouvelle\n Gazette Musicale) de Leipzig. Il est intitulé : Neue Bahnen (Les voies nou­\n velles) (1).\n    « Il y a des années déjà, — un laps de temps presque aussi long que celui\nque j'avais consacré jadis à la rédaction de cette feuille — une dizaine d'années\ndurant lesquelles je ne me suis pas fait entendre sur un terrain qui, pour moi,\nest si riche en souvenirs.\n    » Souvent, et malgré une activité créatrice intense, j'ai eu le désir de prendre\nla plume en main, car des talents nouveaux et remarquables avaient surgi\nentre-temps et qui annonçaient, semble-t-il, la manifestation d'une nouvelle\npuissance musicale, talents aux hautes visées, bien que leurs productions ne\nsoient connues que d'un cercle plus ou moins restreint de connaisseurs. J'ai\nici en vue Joseph Joachim, Naumann, Théodore Kirchner, Bargiel, Schaeffer,\nDietrich, Wilsing, sans parler de Niels Gade, de Mangold, de Robert Franz\net de Stephen Heller, leurs précurseurs.\n   » J'ai pensé, en observant avec la plus grande sympathie les routes de ces élus,\nqu'à leur suite, après un pareil début, apparaîtra, devra même apparaître\ntout à coup celui qui sera destiné à devenir la plus haute expression de son\népoque et qu'il la réalisera d'une manière idéale ; celui, enfin, dont la maîtrise\nne se montrera pas dans la succession d'un développement graduel, mais qui,\nau contraire, surgira tout à coup complètement formé, comme Minerve surgit\ncomplètement armée de la tête de Jupiter. Et il est venu ce jeune amant des\nMuses. Autour de son berceau les Grâces et les Héros firent la garde. Il\ns'appelle Johannés Brahms. Il est venu de Hambourg où il travaillait dans\nune obscure retraite, mais éduqué par un maître excellent, enthousiaste,\nsuggestif, rompu à toutes les difficultés de la science musicale. Il est venu\nm'ayant été recommandé par un cher et grand artiste. Il portait jusque dans\nson extérieur tous les signes qui disent que nous sommes en présence d'un\nElu. Assis devant le piano, il commença par nous dévoiler des régions mer­\nveilleuses ; nous fûmes attirés dans des cercles de plus en plus magiques. Ajou­\ntons à ceci un jeu tout à fait génial qui transformait l'instrument en un\norchestre aux voix tantôt plaintives et tantôt hautement jubilantes. C'étaient\ndes sonates — plutôt des symphonies voilées; puis des lieders dont on aurait\n\n\nsa famille se vit dans la triste nécessité de le faire colloquer dans une maison de santé, à\nEndenich, près de Bonn, où il mourut deux ans après (en 1856). Brahms allait l'y voir plu­\nsieurs fois, et Schumann, quand il le reconnaissait, était heureux de le serrer dans ses bras.\nBrahms a eu ainsi la mélancolique joie d'avoir été celui qui a su p r o c u r e r a l'âme obnu­\nbilée de ce pauvre musicien de génie les derniers moments de bonheur et d'affection\nterrestre.\n  (1) Hugues Imbert, dans sa biographie de Brahms, en donne une version française. Ne la\ntrouvant pas tout à fait conforme à l'original, je me hasarde de traduire à nouveau cet\nintéressant document historique.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3410, "texte": "                              JOHANNÉS BRAHMS                                    375\n\n\ncompris la poésie même sans le secours des paroles, bien que ces lieders soient\ntraversées par une cantilène profonde; des morceaux pour piano accusant par­\nfois une nature démoniaque, mais de forme séduisante; ensuite des sonates\npour violon, des quatuors pour archets — et chacune de ces compositions fut\nsi différente l'une de l'autre qu'elle semblait découler d'une autre source. Et il\nnous parut en un moment que toutes ces sources, réunies en un seul torrent\nimpétueux, se précipitaient dans l'abîme comme une cascade, et au-dessus de\nces ondes révoltées nous crûmes voir se tendre un arc-en-ciel et à leurs bords\nfolâtrer des papillons et entendre chanter des rossignols en guise d'accom­\npagnement.\n    » Quand il abaissera la baguette magique sur les masses des chœurs et de\nl'orchestre qui lui prêteront le concours bénévole de leurs forces, attendons-\nnous, en ce cas, à voir se dévoiler devant notre oui des mystères plus\nmerveilleux encore du royaume des esprits.\n    » Que le génie le plus élevé le fortifie! Or, il y a lieu de l'espérer, car en lui\n habite un autre génie, celui de la modestie.\n    Ses contemporains le saluent dès ses premiers pas dans un monde où\nl'attendent peut-être des blessures, mais aussi des lauriers et des palmes. Nous\nlui souhaitons la bienvenue, à lui le fort lutteur.\n    » De tout temps il a existé une alliance occulte pntre les esprits parents.\n Fermez votre cercle avec plus d'énergie, ô vous qui vous comprenez, afin que\nla vérité dans l'art puisse briller avec plus d'éclat, répandant partout la joie\net la bénédiction ! »\n    Cet admirable appel, signé du nom vénéré de Robert Schumann, exerça\n une influence décisive sur la vie de notre héros. Le jeune musicien, hier\nencore inconnu, se vit, au lendemain de l'apparition de ce factum, un homme\n quasi célèbre du premier coup. Jamais une transition aussi soudaine n'a été\n remarquée dans la carrière d'aucun autre compositeur. Quand, en cette même\n année, Brahms vint à Leipzig, deux éditeurs s'offrirent d'éditer ses compo­\n sitions. Depuis lors, il a eu le bonheur enviable de vivre du produit de ses\n compositions et même d'amasser ainsi une petite fortune. Ses fonctions\n comme maître de chapelle à Detmold et à Vienne n'étaient que de courte\ndurée. Une vie de complète indépendance seule convenait à son tempérament,\n car Brahms était convaincu que sa mission s'accommodrait mal avec l'accom­\n plissement régulier de certaines fonctions officielles; il suivit donc les\n incitations de la voix intime, laquelle lui indiquait le chemin qui mène vers\n les hauteurs du grand art. Outre cette voix intérieure qu'écoute tout artiste\ngénial, il y avait encore l'article, en quelque sorte le testament artistique de\n Schumann qui lui servait d'indicateur esthétique et de programme, mais qui.\n par contre, pesait d'un rude poids sur les épaules de cet athlète : un talent de\n moindre envergure aurait sans doute fléchi sous un faix pareil. A la charge\n déjà si considérable s'ajoutaient encore des poids accessoires : l'influence des\n amis de Brahms et de Schumann, lesquels, par opposition envers l'école\n néo-romantique de Liszt-Wagner, avaient tous des tendances nettement\n conservatrices, influence à laquelle Brahms, « ce romantique honteux »,\n comme l'ont appelé ses ennemis spirituels, n'a cru devoir se soustraire.\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3009, "texte": "374                               DURENDAL\n\n\n\n   En 1862, Brahms vint à Vienne. La capitale autrichienne lui ayant plu\nbeaucoup, tant pour la gaité et la cordialité de ses habitants, au sang\nsi mélangé, que pour les beautés accidentées de ses environs, il résolut de s'y\nfixer définitivement. Cette prédilection est curieuse en ce sens que pendant\nbien longtemps les compositions de Brahms n'ont pas été goûtées à Vienne;\nil est vrai que son jeu pianistique l'y était beaucoup. Cette prédilection pou­\nvait avoir eu pour cause cette espèce d'attraction qu'exerce sur une nature du\nNord une belle contrée relativement méridionale; peut-être aussi parce que\nVienne fut le permanent séjour de Beethoven, son dieu musical.\n   A Vienne un cercle d'élite se forma bientôt autour de notre héros, lui\ntémoignant des égards affectueux, lui créant pour ainsi dire une ambiance\nfamiliale, mais construisant autour de lui une sorte de citadelle du conserva­\ntisme musical dont Brahms se vit obligé de devenir, presque malgré lui, le\nchef officiel. Parmi ces amis il faut citer en premier lieu Billroth, l'éminent\nchirurgien et physiologiste, et Hanslick, le célèbre-critique viennois, l'auteur\ndu Beau dans la musique, ouvrage qui fit en son temps un fameux tapage\net qui souleva une polémique intense et acharnée.\n   A part deux ou trois voyages dans le Midi (en Italie notamment) et\nquelques tournées artistiques, la vie de Brahms s'écoulait paisiblement\ntantôt à Vienne, tantôt en Suisse durant les mois d'été, à Heidelberg ou dans\nquelques villes d'eau de sa patrie.\n   Brahms mourut à Vienne en 1897, dans sa soixante-quatrième année d'un\ncancer au foie. On racontait que le chagrin qu'il avait ressenti de la mort de\nClara Schumann, sa bienfaitrice, fut la cause principale de sa mort. Ce qui\nest certain, en tout cas, c'est que ce chagrin n'avait pas peu contribué à préci­\npiter la marche fatale de cette néfaste maladie. De constitution athlétique,\nBrahms, jusqu'à sa soixante-deuxième année, n'a presque jamais été souffrant,\nrien donc ne semblait laisser prévoir une fin aussi rapide. Inutile de dire com­\nbien ses amis étaient consternés devant les ravages de la maladie dans ce\ncorps jadis si robuste et si florissant de santé.\n   La mort de Brahms fut un deuil non seulement pour ses amis, mais pour\nl'Allemagne musicale tout entière v compris ses adversaires les plus con­\nvaincus.\n\n\n                Johannés Brahms au physique\n   Je possède deux portraits de ce maître. Le premier quand il avait 20 ans :\nassis de lace, imberbe dans une redingote surannée; il ressemble à un jeune\nétudiant en théologie. La tête est expressive, le front haut significatif. Cette\ntète rappelle assez bien la tète de saint Jean dans la Descente de Croix de\nPierre-Paul Rubens.\n   L autre portrait de Brahms, à l'âge de 45 ans, forme un contraste\nfrappant avec le premier. On l'y voit barbu, à tête fortement expressive, éner­\ngique et volontaire.\n   Dans sa jeunesse, la voix de Brahms était un ténor fin remontant quelque-\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                              JOHANNÉS       BRAHMS                              375\n\nfois vers le contralto et dont Brahms était légèrement honteux. Par un exer­\ncice constant, il la modifia au point de s'en faire un baryton assez grave.\n   Brahms aimait la bonne chère et la boisson favorite des Allemands et des\nBelges — la bière.\n   C'était à Zurich. Dans une maison hospitalière on donnait une fête en hon­\nneur de l'illustre musicien. A cette occasion on avait installé un buffet dans\nune chambre du second étage. Brahms s'y rend et découvre un tonnelet de\nbière; l'ayant trouvée excellente, il s'installe et s'en délecte. Quelque temps\naprès le maître de la maison arrive et prie Brahms de descendre au salon où on\nallait exécuter l'une de ses compositions. Brahms lui répond phlegmatique­\nment : « Cher ami, je connais mes œuvres, mais point assez cette bonne bière\nque je suis en train de déguster », et il resta au buffet pendant qu'on faisait de\nsa musique au salon.\n   Quelques mois avant sa mort, Brahms est invité à dîner chez Strauss, le\ncélèbre auteur des valses viennoises. Une sévère diète avait été prescrite à\nBrahms par la Faculté. Le médecin traitant arrive chez le maître le jour\nmême de ce dîner malencontreux. Ayant appris l'intention de Brahms de s'y\nrendre, il s'épouvante et lui fait des remontrances à ce sujet. Mais Brahms,\ninébranlable, lui répond : « Mon cher docteur, je considère votre défense\ncomme m'ayant été faite après le dîner de mon ami Strauss. » Et il s'y rendit\nmalgré les protestations indignées de son Esculape.\n   Brahms était petit de taille, trapu, de constitution athlétique, comme je l'ai\ndit plus haut. C'était un marcheur infatigable. A l'instar de Beethoven, son\nphare musical, il allait souvent se retremper au sein de l'agreste nature et y\npuiser ses plus belles inspirations.\n\n\n                   Johannés Brahms au mural\n   Nous savons déjà en partie ce que notre héros valait au moral. C'était un\nfils excellent, un ami très sur. Son attachement pour Robert et Clara Schu­\nmann était profond, touchant et inaltérable. Sous un aspect rude et rébarbatif,\nqui éloignait et décourageait les curieux et les indifférents, il cachait un cœur\nd'or. Brahms aimait les enfants et les enfants savaient qu'il était leur ami. On\nraconte que, séjournant à Heidelberg, Brahms ne sortait jamais sans avoir dans\nses poches des friandises qu'il distribuait aux enfants rencontrés sur son chemin.\n   Brahms était un matineux. Il avait l'habitude de se lever à 5 heures. Il tra­\nvaillait jusqu'à 10 heures, puis il sortait pour faire une promenade à pied.\nL'après-midi était consacré à ses amis, le soir à la musique.\n   Vrai homme du Nord en cela, le Midi exerçait sur lui une attirance irrésis­\ntible, surtout l'Italie. Il l'a visitée à plusieurs reprises. Ses compagnons de route\nétaient maintes fois surpris de ses connaissances étendues en fait d'histoire et en\nfait de richesses tant archéologiques qu'artistiques du « pavs où fleurit l'oranger ».\n   Brahms, malgré son tempérament si germanique, était impartial et éclec­\ntique dans ses jugements. En voici une preuve amusante : on racontait à\nBrahms l'une des sorties bizarres ou grossières de Hans de Bulow, sorties\ndont il était coutumier. Bulow séjournait à Milan. Verdi ayant appris cela\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "376                                DURENDAL\n\n\nlui envoie une invitation pour assister à la première audition de son Requiem.\nBulow retourne à Verdi l'invitation en lui faisant savoir « qu'il n'entendait\nrien à la musique italienne ». Bien que Bulow lut son ami, cette grossière\nsortie était loin de plaire à Brahms, et il n'a pu s'empêcher de s'écrier :\n« Bulow a eu tort ! »\n   Comme beaucoup de taciturnes, Brahms était caustique à l'occasion ; mais\non ne peut pas dire que, comme professeur, il fût très encourageant. Dans\nune revue musicale un élève très enthousiaste de Brahms a raconté, il n'v a\npas bien longtemps, tout ce qu'il a enduré pendant le temps qu'il était son\nélève. Il faut donc croire que Brahms n'avait pas la fibre pédagogique et qu'il\nn'a pas daigné en tout cas se souvenir que son maître, l'excellent Marxen, en\navait agi tout autrement avec lui.\n   Nous abordons maintenant un sujet qui doit intéresser particulièrement\nmes lectrices. Il s'agit des amours de notre héros. Hélas! quelle déception!\nOn ne saurait rien en dire, ou si peu de choses que cette question n'a pas su\navancer d'un pas. Brahms a vécu, Brahms est mort en célibataire endurci.\nJadis on parlait d'un mariage éventuel entre lui et Mlle Spiess, un contralto,\nl'une des meilleures interprètes de ses mélodies. Pas de chance, vraiment,\nattendu qu'en ce moment déjà cette cantatrice était fiancée avec un autre.\n   La vie affective de Brahms est enveloppée de mystère, et ce mvstère nuit,\nen partie à la compréhension intime de ses œuvres. Cette pudeur cachotière\nest un fait assez rare. Nous connaissons, par exemple, l'amour de Schu­\nmann pour celle qui devint la digne compagne de sa vie; les amours de\nChopin, et notamment sa liaison malheureuse avec Mme du Devant (George\nSand) ; l'amour idéal et timide de Schubert pour la jeune comtesse Esterhazy,\nson élève ; les amours platoniques de Beethoven ; celles bien moins plato­\nniques de Mozart et de Wagner ; le mariage heureux de Mendelssohn ; les\namours nombreux de Franz Liszt — ici, chères lectrices, voilons-nous la face\net passons outre ! Le nombre des grands artistes dont la vie affective nous est\nconnue est assez grand ; mais Brahms est et il restera en cela une véritable\nénigme pour nous. Voici ce que dit à ce sujet un de ses biographes :\n    « Il est certain que, comme toutes les natures artistiques au sentiment\nprofond, Brahms n'a pas échappé non plus aux orages du cœur. Néanmoins\nses biographes devront, je crois, se résigner en cette matière aux pures suppo­\nsitions, car même les amis les plus proches de Brahms ne connaissaient pas la\nvie intime de son âme. » Ce même biographe hasarde en continuant une con­\njecture timide : « Serait-ce permis de croire, dit-il, que la mélodie popu­\n laire : « La lune monte voilée, fleur, ô fleur bleue », que Brahms a placée à la\n base de l'Adagio de sa sonate pour piano (op. 1) soit en quelque sorte une\n modeste feuille commémorative déposée sur la tombe d'un bonheur évanoui.\n Ce qui nous permet de le supposer, c'est que cette même mélodie se trouve\n tout à la fin du recueil des Chants populaires allemands édités par lui avec\ntant de sollicitudes et bien des années après la publication de cet opus. »\n Comme on voit c'est bien peu de choses, — comme indication — presque\n rien !\n    (A continuer.)                                              L. WALLNER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 377, "page_fin": 381, "titre_corps": "La manifestation littéraire du 4 mai à Louvain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. de V.", "ancre_debut": "La manifestation littéraire du 4 mai à Louvain DEUX journaux d'étudiants", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 444, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2892, "texte": "La manifestation littéraire du 4 mai\n               à Louvain\n\n                          DEUX j o u r n a u x d'étudiants — l'Universitaire catholique et l'Avant-\n                            garde — et divers groupes de jeunesse : le Cercle littéraire\n                            de Saint-Michel, qui l'an dernier reçut Verhaeren à\n                            Bruxelles, la Fédération wallonne des étudiants, le Cercle\n                            de littérature française, le Cercle d'études wallonnes de\n                            Louvain avaient organisé le 4 mai, au théâtre de cette\n                            ville, une manifestation en l'honneur des écrivains catholiques\n                            belges et en commémoration du mouvement de la Jeune Belgique.\n                               L e temps est loin, semble-t-il, où la littérature n'intéres­\nsait p e r s o n n e ; il y a dix ans une telle manifestation eût passé inaperçue. Le\nmardi 4 mai, à L o u v a i n le théâtre était comble : du « paradis » au parterre\ndes étudiants partout, de nombreuses d a m e s , de hautes personnalités, des\nreprésentants de nos g r a n d s j o u r n a u x , une foule de professeurs de l'Univer­\nsité, plusieurs ecclésiastiques, le Ministre des Sciences et Arts et quelques-uns\nde ses hauts fonctionnaires, enfin E m i l e Verhaeren, Gilkin, Van Arenbergh,\nSéverin, Kaiser représentaient le groupe de la Jeune Belgique et tous les nôtres :\nCarton de W i a r t , Van den Bosch, Hector H o o r n a e r t , l'abbé Mœiler, E u g è n e\nGilbert, Georges Virrès, F r a n z Ansel, Maurice Dullaert, E d m o n d de Bruyn,\nVictor Kinon, Georges R a m a e k e r s , Adolphe H a r d y , T h o m a s B r a u n , l'abbé\nCuylits, Pierre N o t h o m b . Cela formait une assemblée compacte, u n e , enthou­\nsiaste, tous y étant venus unis dans le culte du même art, depuis les plus\nillustres jusqu'à ces jeunes ecclésiastiques de provinces, professeurs de collège,\nfrères des écoles chrétiennes, dont plusieurs avaient dû faire pour arriver là\nsix heures de chemin de fer.\n   Les étudiants de Louvain ont fêté les écrivains catholiques parce que leur\nmanière d'exalter la Beauté se rapproche plus de l'idéal de leur vie, mais ils\nn'ont été ni exclusifs dans leurs admirations, ni intéressés dans leur geste.\nPouvaient-ils à L o u v a i n , où naquit il y a vingt-cinq ans le mouvement qui\ndevait faire assister nos compatriotes béotiens à la plus étonnante efflo­\nrescence littéraire qu'on ait jamais vue, pouvaient-ils oublier la Jeune\nBelgique? Aussi l'ont-ils célébrée chaleureusement et a p p l a u d i e à mains\nviolentes. Mais ont-ils u n instant témoigné qu'ils l'approuvaient tout entière,\net, d'autre part, ont-ils tenté d'accaparer à leur profit la gloire de certains des\nsiens, qui quoique professant des opinions philosophiques bien différentes\ndes leurs s'étaient rendus à leur invitation?\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3236, "texte": "378                                      DURENDAL\n\n\n\n   U n étudiant, M. L é o n H a y o i t de T e r m i c o u r t , ouvrit la séance par le\npetit discours suivant, qui fut parfait, parce qu'il dégageait b i e n , tel que nous\nl'avions défini, le sens de la manifestation :\n\n           « MESDAMES,       MESSIEURS,\n\n\n   » E n jetant tout à l'heure un regard sur cette réunion d'écrivains, d'hommes\npolitiques, de lettrés, d'étudiants, en voyant cette manifestation en l'honneur\ndes lettres belges encouragée par le g o u v e r n e m e n t et présidée par u n\nministre, en lisant ce programme couvert de n o m s dont on peut dire que\nle Belge qui les vante n ' a p p r e n d rien à l'étranger, ma pensée, c o m m e la\nvôtre, se reportait de la gloire d'aujourd'hui aux luttes d'autrefois, à celte\nJeune Belgique, née à L o u v a i n , à Max Waller le g u e r r o y e u r ; elle refaisait le\nchemin parcouru, et d a n s ce pèlerinage je sentais plus vivement encore\nl'enthousiasme qui, à la veille des fêtes jubilaires de l'Université, a spon­\ntanément groupé des étudiants pour vous dire, d r a m a t u r g e s , conteurs, cri­\ntiques et poètes : la jeunesse catholique vous salue, elle vous a d m i r e , elle\nvous aime.\n    » Elle vous aime, vous les soldats des premiers combats, les paladins de\ncette épopée fantastique qui ouvre notre histoire littéraire, les audacieux\nqui, dans la fougue héroïque de vos 20 a n s , êtes montés à l'assaut de la\nB e a u t é . . . et l'avez conquise ! Elle vous aime aussi, vous qui avez inscrit sur\nvotre d r a p e a u le mot « Foi », vous au poing desquels étincelle Durendal et\nqui avez serti à la vérité un éblouissant diadème.\n    » Elle vous a d m i r e tous, parce que tous vous avez lutté, vous avez\ntriomphé et que votre triomphe a porté au delà de nos frontières la gloire de\nsa patrie et de son idéal.\n    \" E t elle vous remercie d'avoir répondu à son appel, d'avoir compris\nl'utilité et la g r a n d e u r de réunions comme celle-ci où les jeunes rencontrent\nleurs aînés, où d a n s ce contact les sympathies s'échangent, les idées se\nmêlent et une solidarité naît, qui reliant entre elles les générations litté­\nraires, établit u n e tradition, fonde un patrimoine et p r é p a r e les mains encore\ninexpertes à porter à leur tour le flambeau.\n    » Mais de la manifestation d'aujourd'hui il se dégage une leçon plus haute\net plus féconde. Elle est d o u b l e . E t d'abord l'on y voit que la gloire littéraire\nne s'acquiert pas à cultiver tranquillement u n dilettantisme facile, à pratiquer\nu n e sorte d'épicurisme intellectuel. N o n : elle se conquiert! Sans doute\nnous sommes ici pour admirer la moisson en grange et nous féliciter de sa\nrichesse et de son a b o n d a n c e , mais aussi pour nous rappeler le labeur qui\nféconda la terre : les uns ont semé, d'autres ont moissonné, tous ont travaillé.\nN o u s fêtons des écrivains d o n t la renommée traîne les n o m s à travers\nl'Europe et par delà les mers; mais leur place au soleil, ils se la sont con­\nquise, et leur a r m u r e c'est eux qui l'ont forgée!\n   » On y voit encore que la Beauté est plus q u ' u n e forme, qu'elle est u n e\nidée, et que plus l'idée s'élève, plus son vol la rapproche du vrai et plus l'art\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3588, "texte": "          LA M A N I F E S T A T I O N L I T T É R A I R E DU 4 MAI A    LOUVAIN       375\n\n\n\n s'élargit, s'épure, resplendit de l'éclat m ê m e de la Divinité. La Beauté est\n un apostolat.\n     » Voilà le noble enseignement qui jaillira de tout ce qu'on va nous dire et\n c'est pourquoi nous sommes fiers de les acclamer, ces lutteurs, ces apôtres!\n Vous faites une grande chose, Messieurs, vous réalisez votre idéal. Cet\nexemple nous fait rentrer en nous-mêmes. A votre lumière nous voyons, nous\naussi, notre idéal se dessiner. Nos énergies encore neuves se tendent vers lui\npour l'étreindre... H é l a s ! n o u s sommes jeunes, pleins d'illusions et d'inex­\npérience, et l'école de la vie est d u r e . E h bien ! Messieurs, permettez-nous\nl'espoir — cette fête n'en est-elle pas le gage? — permettez-nous l'espoir qu'à\n notre admiration et à notre a m o u r r é p o n d r a votre sympathie, qu'aux h e u r e s\ndifficiles qui nous attendent nous trouverons chez nos aînés soutien et\nréconfort, que leur m a i n se tendra vers la nôtre p o u r nous guider et qu'au\nchaud de la bataille ils voudront bien jeter les yeux sur les conscrits qui\nles suivent, raffermir leur courage, les rallier autour du drapeau et leur\njetant au cœur leur propre héroïsme, de leur geste irrésistible, les lancer à la\nvictoire. »\n     L ' é l o q u e n t et c h a r m a n t petit discours de Léon Hayoit fut accueilli par\ndes applaudissements e n t h o u s i a s t e s ; puis M. Iwan Gilkin, dont le talent de\ncauseur fut pour certains une révélation, vint, salué d'acclamations répétées,\nraconter la formation, à L o u v a i n , de son groupe. Et ce sont trois années de\nvie universitaire, vivantes, animées, turbulentes qui défilent. A côté d'Albrecht\nR o d e n b a c h et de Van Arenberg, poètes déjà parfaits, chacun dans sa langue,\nle j e u n e Gilkin lit Baudelaire et publie dans La Semaine une sorte de manifeste\nnaturaliste ; Verhaeren compose des intimités un peu bourgeoises c o m m e ce\nbon C o p p é e ; Albert G i r a u d surgit un soir, âprement éloquent, claironnant,\nen réponse à u n pauvre r é t r o g r a d e , l'esthétique nouvelle; enfin, tous luttant\nà L'Emulation contre les classiques, les sages, les \" petits vicaires \", polé­\nm i q u a n t avec Le Type que dirigeait un certain Olivier, sont tout étonnés\nde constater que cet inconnu — qui n'était autre que Max Waller — était le\nj e u n e capitaine qu'il leur fallait pour aller à la conquête de Béotie...\nEt la salle a p p l a u d i t — naturellement — ces anecdotes littéraires\nentrecoupées d'autres, plus semblables à celles d'aujourd'hui, où les\nbourgeois, les p a n d o u r s , les réverbères et le vice-recteur j o u e n t u n rôle\nprépondérant...\n     E t ce sont alors, M. Gilkin ayant fini par un résumé des tendances de la\nJeune Belgique, des lectures de poèmes. E m i l e Verhaeren lui m ê m e , d'une\nvoix a r d e n t e , vient dire son Persée, un poème inédit, son Persée qui, devant\n cette salle frémissante, p r e n d la g r a n d e u r d'un symbole et devient la para­\n phrase de l'effort puissant qu'a dû faire la Jeune Belgique pour d o m p t e r\n l'orgueilleux P é g a s e . M. Carpentier, du P a r c , et M1le Delmar, des Galeries,\n interprètent des poèmes de Max W a l l e r , de Georges R o d e n b a c h , de\n F e r n a n d Séverin, d'Albert Giraud, et des acteurs, h é l a s ! mal formés, jouent\n le second acte de Savonarole, d'Iwan Gilkin...\n     La première partie est finie et c'est plus en verve que jamais que Firmin\n Van den Bosch parle devant u n auditoire qui ne d e m a n d e qu'à être converti.\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3333, "texte": "380                                DURENDAL\n\n\n de notre jeune groupe de littérateurs catholiques. Ayant jadis, au Congrès\n de Malines de 1891, claironné le combat, il était bien désigné pour faire\n applaudir le chant de victoire. Et ce chant est le plus vivant, le plus enthou­\n siaste des discours. Il a fallu revendiquer contre certains sectaires étroits —\n qui ont osé proclamer l'inaptitude des catholiques comme tels à faire de l'art\n — le droit d'exprimer notre Idéal ; il a fallu revendiquer contre les péda­\n gogues catholiques le droit d'exprimer cet Idéal dans les formes les plus\n modernes de l'art. Maintenant que nos romanciers, essayistes et poètes se\n sont fait une belle place claire au soleil, maintenant que nos critiques,\n Eugène Gilbert (et ce nom est salué par des bravos), Dullaert, Kinon, l'abbé\n Mceller, Van den Bosch lui-même que nous nous ne pouvons oublier s'il s'est\n oublié, ont acquis une autorité incontestée, nous avons le droit de nous réjouir.\n Et le capitaine exhorte la jeunesse qui l'écoute à ne pas laisser périmer la tradi­\n tion commencée, à travailler pour l'apostolat par le Beau, à être chrétien dans\n l'art comme dans la vie et il finit par un éloquent appel à ses frères d'armes\n et aux nouveaux venus dans la lice pour qu'ils se liguent contre ceux qui\n veulent écarteler notre patrimoine intellectuel et détruire le caractère natio­\n nal de notre littérature.\n    Ces dernières paroles sont saluées d'acclamations unanimes. Flamands\n et Wallons s'unissent pour applaudir ces deux grands noms cités en\nexemple : Verhaeren et Gezelle, et pour dire au frère aîné qui vient\néloquemment de les convaincre, leur indéfectible union contre le cosmo­\npolitisme littéraire...\n    Mais la séance s'est prolongée, il a fallu supprimer quelques lectures annon­\ncées et certains de nos poètes de tout premier rang ont été sacrifiés. Au moins\nsi Mlle Delmar se contenta de murmurer les poèmes qu'elle devait lire, M. Car­\npentier dit-il — chanta-t-il — avec un art parfait le Saint Hubert de Thomas\n Braun.\n    Restait au programme Le papillon s'envole. Ceux qui ont entendu cet acte\nde Franz Ansel en garderont la saveur délicieuse et fraîche. Jamais peut-\nêtre chez nous un poète n'atteignit cet incomparable charme. On a comparé\nson talent — dans un article d'ailleurs fort maladroit — à du Maitrank\ndans lequel auraient trempé des myosotis; la comparaison est exquise et\nadéquate. Tant de jeunesse dans la pensée, d'émotion souriante, d'harmonie\nfluide, de grâce et de perfection dans la forme, tant d'esprit léger et d'éléva­\ntion poétique étaient bien faits pour enthousiasmer une salle déjà emballée.\nHenry Carton de Wiart le lui disait le soir, au souper intime qui suivit la\nfête, il faut des succès pareils pour révéler au public ce modeste qui depuis\ndix ans joue à cache-cache avec lui-même. Un tel talent mérite plus que la\nnotoriété, il mérite la gloire. La salle le pressentit bien : l'auteur réclamé à\ngrands cris fut amené de force sur la scène ou l'accueillit une interminable\novation.\n    Au souper du soir, admirable de fraternité, où des littérateurs catholiques\nprésents à la fête avaient été conviés par quelques étudiants, — tous les\nnôtres y étaient, sauf Pol Demade, Gaston della Faille et Dom Bruno\nDestrée qui s'étaient fait excuser — les uns et les autres célébrèrent le\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1068, "texte": "        LA MANIFESTATION LITTÉRAIRE DU 4 MAI A LOU'VAIN                       381\n\n\nmouvement glorieux de 1880 et tous se joignirent au toast que porta Pierre\nNothomb :\n   « A la jeune Belgique, aux écrivains catholiques.\n   » Au g r o u p e vaillant qui dut combattre pour faire s'épanouir, aux yeux des\nbourgeois, notre littérature nationale. A cet autre groupe qui dut casser les\nvitres pour qu'on lui reconnût le droit d'exprimer son Idéal dans les formes\nmodernes de l'art...\n   » Aux jouteurs qui écrivirent sur leur oriflamme cette fière devise : Ne\ncrains. A ces autres qui firent flotter dans les plis du Drapeau cette devise plus\nbelle encore : Ne crains... fors Dieu.\n   » A ceux qui dans leur recherche passionnée de la Beauté, ne l'ont voulu\nque parfaite et qui dans notre Béotie ont vécu de la formule de l'Art pour\n1'Art— à ces autres, plus proches de notre idéal, qui ont voulu que leur art fût\nle reflet de leur vie, et qui ont vécu de la formule de l'Art pour Dieu... »\n\n                                                                     H . 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On vit le critique littéraire du Journal de Bruxelles,\n                     penché sur une salle frémissante; en cet instant, tous\n                     nos cœurs battaient à l'unisson. Une reconnaissance\n                     joyeuse monta dans les acclamations, tandis qu'Eugène\n                     Gilbert saluait et souriait, les yeux brillants, la bouche\n                     un peu tremblante...\n   Sait-on ce que représente ce nom d'Eugène Gilbert pour ceux qui sont\nmêlés à notre mouvement littéraire depuis 1890? Firmin Van den Bosch,\ndans quelques pages parfaites de sa Littérature d'Aujourd'hui, a souligné les\ncaractéristiques de l'écrivain et mis en valeur ses vertus artistiques et\nmorales. Nous tous, qui avons essayé d'ajouter au renouveau de nos lettres,\ngardons le souvenir aimé du premier article où Gilbert encourageait notre\npremier essai. Chacun de nous lui doit une heure délicieuse. Avec quelle\ndiscrétion il nous indiquait nos erreurs, avec quel enthousiasme commu­\nnicatif il mettait en valeur ce qui lui semblait louable!\n   Je le regardais attentivement, le long de cette belle journée de fête estu­\ndiantine; il était empressé sans excès, aimable sans flatterie, d'un abord\ncharmant, et il mêlait néanmoins à son accueil une réserve discrète. Ce\nFrançais de Belgique apporte en toute chose la mesure, et je ne sais rien\nd'aussi harmonieusement équilibré que la vie de ce gentilhomme de lettres.\nIl aurait pu cultiver, à certains moments, « où l'écriture lui chantait », ses\naptitudes de critique-né, il aurait ajouté l'art, comme une fleur rare, à une\nexistence largement épanouie. Et il se fait que, loin de jouir en dilettante, en\namateur, des œuvres de l'esprit et de la sensibilité modernes, cet écrivain\napparaît presque comme le plus professionnel d'entre ses pairs! Aucun livre\nne naît chez nous sans qu'il s'y attache longuement, les ouvrages de tous les\nromanciers, poètes, essayistes français, dont l'effort importe, requièrent ses\nanalyses perspicaces, et, dans la foule des artistes, c'est aux jeunes que vont\nses plus efficaces sympathies. Il a composé une œuvre durable, travail de\nBénédictin, vivifié par un magnifique amour des lettres : l'Histoire du Roman\nen France pendant le XIXe siècle.\n   L a Revue des Revues, le Correspondant, la Revue des Deux-Mondes, lui d e m a n ­\ndèrent de présenter au public de France nos écrivains. Il s'acquitta de cette\ntâche avec sa générosité coutumière. Ce que nous lui devons, vous, moi,\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1823, "texte": "                             EUGÈNE GILBERT                                383\n\ntous ceux qui tiennent une plume en Belgique, est considérable. Et il va sa\nvie, sa vie ordonnée selon une volonté tenace, et qu'il partage entre le travail\net la jouissance du labeur accompli, sans seulement s'inquiéter si tant de\nlargesses spirituelles suscitèrent toujours les sentiments qu'il fallait. Je\nsais que de hautes amitiés lui sont venues, je sais que l'humble billet\ndu débutant, qui exprime spontanément sa gratitude, égale pour lui des\ntémoignages illustres. Il a un fond de tolérante bonté, et cependant\nles principes conducteurs de son idéal traditionaliste le maintiennent,\ninflexible, dans sa doctrine morale et religieuse. Nous avons admiré\nsouvent cette fermeté évidente parmi les délicatesses de ses restrictions,\ncet exemple victorieux surtout après les éloges désintéressés d'un artiste\nà un artiste.\n   Il excelle dans la nuance, il est souple, ingénieux, psychologue. Il a aussi\nles yeux des gens d'ici. Tels morceaux descriptifs, malheureusement trop\nrares, telle page évocatrice d'un coin d'antique église, le montrent doué de\nqualités picturales. Eugène Gilbert nous a beaucoup apporté, en échange le\nBrabant flamand a incrusté dans sa rétine ses franches couleurs.\n   L'autre jour, sous le ciel ensoleillé, Louvain et sa jeunesse fêtaient ceux\ndont la ville est fière. Un écrivain, sur lequel plus que sur n'importe qui,\nParis, l'éblouissant Paris, a dû exercer sa fascination, nous demeure fidèle.\nIl revient de ses voyages lointains, pénétré d'une nouvelle ardeur; après\navoir pris contact avec ses Maîtres préférés, il se remet au bon travail dans\n a vieille ville silencieuse... En connaissez-vous beaucoup qui lui\nressembleraient ?\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 384, "page_fin": 385, "titre_corps": "Deux œuvres de l’artiste peintre Ernst Wante", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Deux œuvres de l'artiste peintre Ernst Wante C'EST avec joie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 451, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "Deux œuvres de l'artiste peintre\n             Ernst Wante\n                C'EST avec joie et avec fierté que nous reproduisons\n                   ici deux nouvelles œuvres de notre grand\n                   artiste religieux Ernst W a n t e : un carton pour\n                   une station de chemin de croix et une peinture\n                   murale. L e dessin du carton est absolument\n                   impeccable et montre à lui seul le progrès\n                   immense que l'artiste, qui est j e u n e encore, a\n                   fait en ces derniers t e m p s . Ce dessin est d ' u n e\nfermeté et d'une précision tout à fait étonnantes. Il dénote une\nsouplesse exceptionnelle qui s'épanouit en lignes d'une élégance\nséduisante. Ce nouveau chemin de croix dépassera certes de\nbeaucoup celui que l'artisteadéjà exécuté à l'église Saint-Joseph\net dont nous avons reproduit différentes stations, fort belles et\nexécutées avec une grande perfection. Ce sera un pur chef-\nd'œuvre.\n   Nous reproduisons en outre la nouvelle peinture m u r a l e exé­\ncutée par W a n t e à l'église Saint-Boniface, pour faire le p e n d a n t\nde celle, que nous avons reproduite jadis et qui est placée au côté\ndroit de lachapelleconsacréeausaint. Elle représente saint Boni-\nface disant la messe et servi dans l'offrande du saint sacrifice par\nles anges eux-mêmes, en présence d'une foule émerveillée par\nl'apparition céleste. Belle œuvre! inspirée par un idéal religieux\nsincère et sérieux, et dégageant une piété que l'on sent vraiment\njaillir de l'âme m ê m e de l'artiste. L a scène représentée est\ntouchante à la fois par son côté humain, d'un sain réalisme et\npar son côté mystique, dont la représentation artistique ne\ndégénère pas en un sentimentalisme faux et odieux, mais est\nd'une belle sobriété et d'une prestigieuse noblesse. C o m m e\nBelges et comme catholiques nous pouvons, nous devons être\nfiers de notre compatriote Ernst W a n t e . Il est sans conteste un\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "       DEUX OEUVRES DE L'ARTISTE PEINTRE ERNST WANTE                   385\n\n\ndes plus grands, un des plus sérieux, un des plus vrais artistes\nreligieux de l'heure actuelle. Mais W a n t e est un modeste. Il\nn'intrigue pas. Il ne fait pas la roue. Il ne fait pas parler de\nlui. D e là que sa réputation — qui devrait être mondiale — est\nen dessous de son talent. C'est à nous qu'il a p p a r t i e n t de le\nfaire connaître, de le signaler à l'attention du m o n d e et de\nclamer bien haut son talent. N o u s n'avons pas m a n q u é de le\nfaire jusqu'ici et nous continuerons à lui rendre h o m m a g e\n chaque fois que nous en aurons l'occasion et à le glorifier.\n   L'œuvre d'art religieux d ' E r n s t W a n t e est déjà considé­\n rable. J e connais de lui la grande et admirable fresque de la\nchapelle du collège Saint-Jean-Berchmans, d'Anvers, le chemin\nde croix de l'église Saint-Joseph, à Bruxelles, tout une série\n de peintures murales dans l'église de Notre-Dame aux E p i n e s ,\n à Eecloo (rappelez-vous la Présentation au Temple et la Fuite en\nEgypte, ces deux œuvres d'un charme exquis et adorable que\n nous avons reproduites ici même jadis), un tableau à l'Institut\n Saint-Louis de Bruxelles, deux peintures murales à l'église\n Saint-Boniface, que nous espérons bien voir décorée bientôt en\n entier par notre cher et grand artiste W a n t e . Il y a encore\n d'autres œuvres de lui ailleurs, mais le souvenir ne m'en vient\n pas à l'instant.\n   Oui, proclamons-le bien haut, Ernst W a n t e est un très\ngrand artiste, un peintre d'un talent peu commun, c'est une\nbelle et forte personnalité qui se développe chaque jour et est\nloin encore, vu son jeune âge, d'avoir dit son dernier mot en\nart. J'ai la profonde conviction que l'avenir nous réserve encore\ndes œuvres qui nous émerveilleront et nous découvriront encore\nbien des aspects de ce talent vigoureux et fécond.\n   Je félicite de tout cœur mon grand ami E r n s t W a n t e pour\nles deux nouveaux et beaux tableaux qu'il vient d'ajouter à la\nsérie de ses œuvres. Ils lui font honneur. Ils font honneur à ses\nmaîtres De Vriendt et J a n s s e n s . Ils font h o n n e u r à la Belgique\net ils font honneur à notre grande Eglise catholique dont le\ngrandiose et incomparable mysticisme sait encore inspirer une\nâme d'artiste, à condition que celle-ci ne soit pas en dessous\nd'une tâche aussi formidable que celle de l'incarnation dans une\nœuvre d'art du plus sublime idéal qui ait jamais existé et qui\nexistera j a m a i s .\n                                                    HENRY     MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 386, "page_fin": 390, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art Le Salon de Printemps J'ESTIMERAIS manquer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 455, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "Chronique d'Art\n\n                         Le Salon de Printemps\n                  J'ESTIMERAIS manquer à mon devoir de critique catholique si\n                     je ne protestais tout d'abord contre l'excessive tolérance\n                     qui a fait admettre au Salon actuel certaine toile d'un\n                     peintre français, professionnel, hélas! de l'érotisme\n                     élégant, et d'autant plus immoral que sa peinture est\n                     plus séduisante. La théorie païenne — et niaise — de\n                     l'art qui excuse tout a donc raison des derniers scrupules\n                     de l'honnêteté commune. Les protestations deviennent,\n                     en effet, de plus en plus timides. Bon nombre de criti­\nques, écœurés après tout, n'osent plus avouer leur répugnance, de peur\nqu'on ne les traite de béotiens. Raison de plus pour que cette veulerie soit\ndénoncée ici.\n   J'ajoute néanmoins que l'exemple de ce virtuose de la lubricité n'a guère\nd'imitateurs. Il faudrait, pour le suivre, l'incontestable talent qui le distingue,\net le sens de la vraie beauté préserve heureusement l'artiste de ces basses\ndélectations. Quant aux autres, obsédés de la même hantise, ils ne sont que\nplats, vulgaires et laids ; ils n'inspirent que le dégoût de l'ilote ivre. Bornons-\nnous à les plaindre.\n   Le Salon de Printemps ne dépasserait par le niveau de l'intérêt moyen de\ntous les salons d'art s'il n'était en même temps une exposition rétrospective,\nà l'imitation des salons de l'Art contemporain à Anvers. Le dernier de ceux-ci\navait réuni une collection remarquable de paysages de Boulanger et de\nLamorinière, de marines d'Artan et de bustes de Carpeaux. Ceux-ci ont fait\nescale à Bruxelles. En fait de paysages, le Salon de Printemps en expose un\nbon nombre de Heymans, et quelques-uns d'un artiste un peu oublié,\nLouis Dubois. Contemporain de Courbet, dont il propagea les doctrines\nréalistes en Belgique, Louis Dubois a laissé une œuvre de peintre robuste,\népris de vérité matérielle, dédaigneux des conventions académiques non\nmoins que des préoccupations intellectuelles. Son exploration s'est bornée\nau domaine des choses visibles, de la lumière et de la couleur. Cela ne l'a\npas empêché de peindre des figures solidement bâties et observées, et surtout\nd'admirables paysages étincelants de lumière chaude et dorée.\n   On aime à revoir les multiples Heymans qui ont figuré déjà bien des fois\ndans nos salons d'art. A travers la variété des expériences qui ont tenté son\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3447, "texte": "                                CHRONIQUE D'ART                                     387\n\npinceau, il a gardé l'amour des colorations blondes et délicates qui, sans être\npuissantes, ont toujours le charme d'une distinction raffinée. Ses nuits, de\nplus en plus radieuses, lui appartiennent en p r o p r e , par la vision fluide,\nimmatérielle, servie par u n e technique des plus savantes.\n   P a u l Fluet, contemporain d e Corot et r e p r é s e n t a n t assez obscur du\nromantisme français, est rappelé au Salon de P r i n t e m p s par une série de\npaysages très poussés au noir et lourdement peints.\n   Les bustes-portraits de Carpeaux constituent la g r a n d e attraction du\nSalon. L a vie qui les anime éclate avec u n e telle spontanéité que l'on com­\nprend l'accueil enthousiaste dont ils furent l'objet, et qui d é d o m m a g e a\nl'artiste des froideurs officielles p o u r ses œuvres plus i m p o r t a n t e s . L e\nfameux Hugolin fut, en effet, fort discuté, et pour des raisons que nous ne\ncomprenons plus. Si, aujourd'hui m ê m e , cette œuvre (dont le Salon expose\nla terre cuite originale) ne nous semble point parfaite, à cause de ses\nattaches avec le genre conventionnel, elle m a r q u e cependant u n e étape sen­\nsationnelle d a n s l'histoire de la s c u l p t u r e .\n   L e Salon a réservé son plus spacieux compartiment à la peinture déco­\nrative. Je loue volontiers les belles qualités de style de F a b r y , surtout d a n s\nson Saint Michel. Q u a n t à la couleur, je ne puis la juger en dehors de son\nmilieu. J e fais des réserves formelles sur la frise du m ê m e artiste rappelant\nla Pensée de Dieu, sous le symbole égyptien du globe ailé, le globe étant rem­\nplacé par une face i m b e r b e . Symbole équivoque, pensée vague. Qu'avons-\nnous besoin, d'ailleurs, de ces symboles périmés ?\n   Maurice Langaskens expose u n p a n n e a u décoratif de grandes dimensions,\nintitulé La fête du Printemps. Les réelles qualités de cette œuvre me paraissent\ngâtées par u n e recherche excessive. Des nudités fluides, des h a r p e s , des\nfleuts à profusion, des harmonies subtiles de nuances rares, une musique\ndes y e u x , toute en artifices, d'où le naturel seul est exclu, tout cela a n n o n c e\nle chercheur qui n'a pas encore trouvé. J e crains qu'il ne cherche midi à\nquatorze h e u r e s .\n   L'Abandon de Ciamberlani reste fidèle aux traditions d'un classicisme très\nnoble, illustré p a r P u v i s de C h a v a n n e s . C'est un mérite qu'il serait injuste\net i m p r u d e n t de méconnaître en nos temps de sabotage artistique.\n   Les proportions monumentales des deux p a n n e a u x d'Albert Besnard ne\nrachètent pas leur indigence. D e u x ou trois figures plafonnant en de vastes\nétendues de nuages : c'est en tout cas u n e recette ingénieuse au point de vue\néconomique.\n   L a figure est assez pauvrement représentée au Salon de P r i n t e m p s . Voici\nnéanmoins deux panneaux exquis de F i r m i n Baes : Retour de veillée que j ' a i\ndéjà loué à propos de l'exposition de cette œuvre au Cercle Artistique, et la\nFlamande, où je retrouve le rouge cher à ce maître, mais peut-être moins\nbien en place.\n   La Dame en noir soutient la réputation de J. L a v e r y . L a Calypso de\nM. Austen Brovvn est une séduisante figure noyée dans une b r u m e\ngrise très délicate. Le Pardon de M.-C. Cottet a b e a u c o u p de couleur\nlocale, mais cette couleur pourrait être moins l o u r d e . Charmantes les\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3617, "texte": "  388                                   DURENDAL\n\n\n  Fillettes au papillon de M. H o r n e l , et d'une facture nerveuse, tourmentée, qui\n  ne nuit guère à la grâce des jolies enfants. Jef Leempoels expose u n e réédi­\n  tion de ses effets de glace dans u n frais boudoir de jeune femme. Jolie                 trou­\n  vaille dont il ne faut pas abuser, surtout lorsque l'on a signé des toiles\n  autrement significatives. C o m p r e n o n s parmi les figures le délicieux intérieur\n  de Charles Michel, en y rattachant les intérieurs somptueux de Verhaeren,\n  les jolies fleurs de M l l e de Bièvre et les accessoires habilement brossés par\n  Pol D o m .\n       P a r m i les portraitistes, signalons MM. Albert Cels, très inégal; R e n é\n  de Groux, F r . Van Holder, de L a l a i n g , aussi froid que s o m p t u e u x ; L e e m ­\n  poels, dont un excellent portrait de M. le sénateur A. L a m b i o t t e ; Montald,\n  dont le portrait habillé de bleu est d'une harmonie très discutable; Rosier,\n  magnifique d'élégance s o b r e ; H . von Angeli, dont la maîtrise est i n c o m p a ­\n  rable dans son délicieux profil de j e u n e fille; plaçons hors pair les aristocra­\n tiques portraits de Laszlo, dignes des g r a n d s anglais par leur facture souple,\n leur belle couleur, leur distinction s o u v e r a i n e ; et louons les organisateurs\n du Salon d'avoir relégué dans l'isolement d'un coin sombre les grotesques\n  effigies de S. S. P i e X.\n       Le paysage a b o n d e au Salon et les qualités distinctives de l'Ecole belge\n s'y affirment avec éclat. R. Baseleer est remarquable surtout d a n s sa vue\n d'Anvers. Géo Bernier note d'une manière intéressante le jeu de la lumière\n et de l'ombre dans les larges d u n e s sous le ciel d'octobre, et la chaleur t o n i d e\n qui dore les m e u l e s ; Claus pêche par outrance dans Fin septembre; le vert cru\n des herbes s'accorde fort mal avec les tons flamboyants des troncs d'arbres.\n Le Crépuscule de F . D e h a s p e est d'un beau sentiment recueilli. J e suis heu­\n reux de revoir les splendides landes campinoises de François, si austères et\n si lumineuses. L e Bassin des Pécheurs de V. Gilsoul me laisse perplexe.\n J ' a d m i r e le pittoresque des barques qui se balancent sur les eaux glauques,\n les lumières qui s'allument le long d u q u a i , les silhouettes des pignons\n sombres profilés sur l'éclat m o u r a n t du ciel, les mille reflets qui brisent le\n miroir mouvant de l'eau ;... mais j'essaie en vain de réunir en synthèse cet\n éparpillement de choses intéressantes. L'impression d'ensemble s'en dégage\n mal.\n      H . L u y t e n représente des tendances bien modernes d a n s ses paysages\nbaignés d'air. J ' a d m i r e surtout Après l'averse, notation très juste et très\ndessinée. Grosvenor T h o m a s expose des pages d'une couleur profonde et\n subtile, parmi lesquelles on distingue The Mill on The Cairn. Le Marais gelé\n de Van Doren a toutes les qualités de l'œuvre forte et sobre, et la Ruelle\nblanche de Viérin le c h a r m e des coins p e r d u s , que le soleil pare de splendeur.\n U n e mention des plus élogieuses revient au délicieux tableautin de\nR. Vanden Brugge : Vieille cour à Bruxelles. Voilà de b o n n e peinture, probe,\nsincère, dénuée de prétention et de t r u q u a g e .\n      P a r m i les sculptures, je r e m a r q u e u n e admirable Jeune fille se coiffant de\nA. Bartholomé, une esquisse pour mausolée de J . B a u d r e n g h i e n , d o n t le sens\nm'échappe (quatre personnages faisant le planton aux quatre coins d'un\nsuaire étendu sut le sol), une jolie tête d'enfant de C. de Brichy, une élégante\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2857, "texte": "                            CHRONIQUE D'ART                               389\n\ndanseuse tirée par G. Devreese d'un superbe bloc d'ivoire, les tigres de\nde Lalaing, la ravissante joueuse de flûte (ivoire) de Ch. Samuel, enfin les\ndeux bustes d'enfant et de jeune fille de V. Rousseau, ce dernier surtout, qui\nest un chef-d'œuvre de beauté parfaite.\n                                                              F.   VERHELST.\n\n\n\n            Le Ve Salon du Cercle \" Vie et Lumière „\n   Un intérêt particulier se dégageait de ce Salon à cause de l'importante\nexposition du grand peintre marseillais Monticelli. Ce fut une révélation.\nHier encore, il était inconnu ici. Une exposition rétrospective de ses œuvres\nau Salon d'automne l'an dernier avait fait sensation à Paris. Monticelli, c'est\nle peintre-poète. Son œuvre c'est un rêve perpétuel. Peinture toute idéaliste\net d'imagination. Les choses réelles n'étaient pour lui que des occasions\npour donner libre cours à une imagination féerique d'une fécondité inouïe et\nd'une originalité puissante. Rêve de beauté et de lumière débordante de\nsoleil et s'affirmant en une coloration chaude et scintillante comme des rubis\net des émaux.\n   Autour du grand Claus, toujours merveilleux, toujours égal à lui-même, et\ndont deux œuvres surtout étaient impressionnantes au premier chef : Sortie\nde ferme et la Route se groupaient les membres habituels du cercle. L'espace\nnous manque pour analyser toutes ces toiles. Nous aimons par-dessus tout\nl'admirable Lemmen dont le talent s'était affirmé déjà avec une magnificence\nincomparable à la Libre Esthétique et qui se perfectionne et s'affine de plus\nen plus au point d'atteindre souvent l'idéal le plus hautain. Puis viennent\ndeux élèves dignes de leur illustre maître, M mes Montigny et De Weert,\ngrandes artistes toutes les deux. Que de grâce, de finesse et de vie dans les\njolies toiles d'Anna De Weert : Brume grise, Brouillard d'argent, Porche fleuri.\nCharmants aussi ses dessins aux crayons de couleurs, surtout l'adorable Petit\ntoit rouge. Remarquables encore, entre toutes les autres : le Vent du large, de\nGeorges Buysse; la Petite propriété, d'Anna Boch; la Mare, de R. de Saegher,\net lès toiles de Georges Morren.                                   H . DE V.\n\n\n\n                      Le festival de Louvain\n   On a donné à Louvain, à l'occasion des fêtes jubilaires de l'Université\ncatholique, deux concerts qui méritent d'être signalés.\n   Le lundi 10 mai on exécuta en oratorio le chef-d'œuvre d'Edgar Tinel :\nKatharina. Mlle Croiza fut merveilleuse. Voix superbe et chaude, au timbre\nsi riche ! Expression intense, toujours noble et contenue. Incarnation par­\nfaite, idéale du personnage principal du drame !\n   Plusieurs épisodes notamment celle de la communion dans la prison,\n merveilleusement réalisée au théâtre, ne produisaient pas tout leur effet\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1800, "texte": "390                                   DURENDAL\n\n\n d'émotion au concert. Mais les pages de pure lyrisme religieux, les plus\n belles de l'œuvre gardaient toute leur beauté et ont porté fortement. Le\ndialogue entier entre Ananias et Katharina a u premier acte, la vision, les\nfiançailles mystiques et presque tout le rôle de l'héroïne, quelle série d'admi­\n rables pages !\n    L e p r o g r a m m e du second concert (11 mai) comprenait, outre des œuvres\n de plusieurs compositeurs belges, u n e sélection des Béatitudes de César\n Franck.\n    De Mathieu on exécuta l'ouverture de l'Enfance de Roland, d'inspiration\nlarge et forte, de sentiment délicat, de fine écriture. D u Verviétois Vreuls\non joua u n e œuvre de prime jeunesse : Cortège héroïque et de J o n g e n la\ncharmante Fantaisie sur deux Noëls wallons, si pleine d ' h u m o u r et de verve, si\njoliment évocatrice du pays des c r a m i g n o n s .\n    L'intérêt capital du concert s'attachait naturellement aux Béatitudes de\nCésar F r a n c k . L'ensemble de l'exécution fut excellent, grâce à M. J o n g e n\nqui conduisit l'œuvre avec u n e piété sincère, avec a m o u r , comme il le faut.\nL e quatuor vocal de la troisième béatitude fut chanté délicieusement par\nMlles Delfortrie, Rollet, Mauroy et M. L h e u r e u x . Ce dernier mérite l'éloge\nle plus h a u t : expression parfaite, a r d e u r contenue, timbre extrêmement\ns y m p a t h i q u e . Mlle Delfortrie chanta fort bien l'air de l'Ange du p a r d o n et\ncelui de la Mater Dolorosa. T o u t e la huitième b é a t i t u d e fut particulièrement\nbien exécutée. M. Bourbon dit avec une a m p l e u r vibrante le dernier récit du\nChrist et l'exécution s'acheva au milieu de l'émotion générale.\n                                                                               D. L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 391, "page_fin": 396, "titre_corps": "Chronique théâtrale parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Chronique théâtrale parisienne ON ferme", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 460, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2887, "texte": "Chronique théâtrale parisienne\n\n                   ON ferme ! Les théâtres enfumés et maléolents font place au\n                      grand spectacle naturel qui se joue sur les monts et dans\n                      les bois. Quels décors, quels costumes, quels jeux de scène\n                      vaudront jamais ceux dont le Créateur se plaît à nous\n                      gratifier à toute heure du bel été qui s'ouvre? Bonsoir,\n                      chanteurs et ballerines, cabotins et acteuses, à l'hiver\n                      prochain! Quelque agréables que soient certains tréteaux\n                      en plein air tels que les concerts nocturnes des Champs-\n                      Elysées ou, mieux encore, tels que les théâtres de la\nnature du Pré-Catalan et de Champigny, nous préférons encore de quelques\nmois ne plus entendre déclamer, roulader, virevolter ou rugir!\n    La pièce forte de ces dernières semaines a été celle de Paul Hervieu, Con­\nnais-toi, qu'a donnée la COMÉDIE-FRANÇAISE. Elle est tout à fait « à la manière\nde... » l'auteur. C'est l'étude un peu sèche, un peu dure, mais très vigou­\nreuse, d'une difficulté ou d'une série de difficultés socialo-familiales. Un vieux\ngénéral, tout d'une pièce, type de droiture et d'honneur, mais aussi type de\nrigidité autoritaire, se trouve subitement jeté dans les broussailles les plus\npsychologiques; lui qui déclarait que la plus légère faute, même en pensée,\nd'une femme mariée autorise le mari à prendre les mesures les plus défini­\ntives, apprend un jour que son officier d'ordonnance, qu'il aime comme son\nfils, est l'amant d'une femme mariée. Du coup il monte sur ses grands che­\nvaux : « Cette femme doit quitter son mari qu'elle est indigne de conserver ;\ndonc, qu'elle divorce et épouse mon officier d'ordonnance que je vais d'ail­\nleurs exiler au Tonkin! » Mais complication : ce n'est pas l'aide de camp\nqui est l'amant, c'est le propre fils du général, et voilà le fougueux vieillard un\npeu désarçonné, car enfin avoir pour bru une femme indigne de son mari,\nc'est une tout autre affaire. Et archicomplication : le beau dévouement de\nl'officier d'ordonnance, qui se sacrifiait en silence pour tout le monde, a\nbouleversé le cœur, déjà un peu ému, de la générale, charmante jeune femme\nque le vieux guerrier avait épousée en seconde noces et qu'il menait tambour\nbattant, comme un peloton de bleus; ils se le disent, et c'est au beau milieu\nde la conversation que tombe le dur-à-cuire. Effondrement, toute la rigidité\nest à vau-l'eau. Le vieux général comprend qu'il a abusé et de l'autoritarisme\net de l'intraitabilité, il pardonne à sa femme; l'autre mari, plus sérieusement\nendommagé, pardonne à la sienne, et comme tout le monde maintenant se\nconnaît, il faut croire que l'on fera bon ménage. Soit, soit! Mais si tous ces\ngens-là avaient eu plus de charité chrétienne, comme ils auraient fait moins\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "392                               DURENDAL\n\n\n\nde chichis! Il y a une qualité d'âme bien précieuse et malheureusement bien\nrare, qui s'appelle l'humilité d'esprit, et qui aurait évité à ce vieux général\npas mal de gaffes; qu'a-t-il à s'occuper du bonheur conjugal des autres, et\nque ne commence-t-il par assurer celui de sa femme? Et pourquoi veut-il\nforcer au divorce les gens qui ne veulent pas divorcer et qui ont raison de ne\npas vouloir, n'en déplaise aux Naquets de tout acabit? Mais il est vrai que si\nle général avait été un peu plus soumis aux préceptes de son enfance, nous\ny aurions perdu la pièce de M. Hervieu, et c'aurait été dommage, ainsi que\nson interprétation par Mme Bartet et M. Le Bargy, et ç'aurait été tout à fait\nfâcheux. Ce dernier acteur, qu'on ne connaît guère que sous les traits d'un\nélégant à cravates ou d'un lovelace insinuant, réalise parfois d'étonnantes\nfigures de vieillards terribles ; sa création du roi de Danemark dans Struensée\navait été une surprise pour tout le monde, il y a quelques années, et le vieux\ngénéral de Connais-toi a, grâce à lui, vécu véritablement sous nos yeux d'une\nvie atrabilaire et pitoyable.\n    Autre drame de haute visée, l'Impératrice de Catulle Mendès. Comme toutes\nles œuvres théâtrales de ce poète, celle-ci contient des parties d'originalité\nindéniable, et plus que toutes peut-être, elle a un cachet de simplicité qui\nn'est pas sans grandeur. L'original, l'inattendu si l'on veut, est dans la donnée:\ncette impératrice qui s'embarque avec son enfant sur un brick d'aventure pour\nvenir rejoindre l'ex-empereur à l'île d'Elbe, ce n'est pas Marie-Louise, déjà aux\nbras de Neipperg dans son « casino» de Parme, c'est la comtesse Walewska,\nune des maîtresses du grand homme, la seule sympathique même de ces\nmaîtresses, puisqu'elle se donna surtout au créateur du grand-duché de Var­\nsovie, qu'elle aurait voulu voir devenir le régénérateur définitif de l'entière\n Pologne. Et le heurt de passions et d'ambitions qui se produit dans ces âmes\naltières, chez la patriote qui vient revendiquer la place que la molle archidu­\nchesse a laissée vacante, chez le général Drouot, qui propose à Napoléon de\n répudier l'infidèle et de faire de la Polonaise sa femme, chez Napoléon enfin\n qui recule devant l'injure lancée à l'Autriche, ce conflit âcre et douloureux\n n'est pas, dis-je, sans un réel intérêt. Mais comme toujours chez Catulle\n Mendès l'effort n'aboutit pas; malgré tout, il y a quelque chose de choquant\n dans le problème psychologique posé ; le poète, si subtil pour tout ce qui est\n métier, prosodie, style, semble étranger à une foule de délicatesses morales,\n et l'impression générale finit par être un peu pénible. Il est vrai que le public\n boulevardier n'y regarde pas de si près !\n     Certains comptes rendus de l'Impératrice furent vraiment étonnants. Je sais\n bien que l'auteur venait de mourir et que l'usage est de répandre des fleurs\n sur les tombes récentes; toutefois, n'est-ce pas dépasser la mesure qu'écrire\n  sur la proclamation du nom de l'auteur qui suit la chute du rideau : « Un\n  silence auguste précéda les applaudissements qui tout de suite après jaillirent\n  et éclatèrent longuement comme des sanglots; toute la salle avait communié\n  dans l'infini, etc., etc. » Même dans les oraisons funèbres, il sied de ne pas\n  casser les cloches ni les encensoirs; ici aussi la délicatesse aurait été de\n  mise.\n     Les pièces de Catulle Mendès sont du genre de celles qu'on joue aux Escho-\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3720, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                     393\n\n\nliers ou à l ' Œ u v r e : succès d'estime, et carrière plutôt courte. L'Impératrice du\nTHÉÂTRE RÉJANE me sert donc de transition pour passer an Roi Bombance du\nTHÉÂTRE DE L ' Œ U V R E , type de ces pièces qui n'atteignent guère la troisième\nreprésentation. J e ne sais même pas si la seconde s'est terminée sans\nencombre, tellement le public mis en joie par la truculence des métaphores\ns'est mis à trépigner éperdûment. Et pourtant la pièce n'était pas sans mérite.\nSon auteur, M. Marinetti, poète italien et français, s'est acquis une célébrité\nd'un caractère un peu b r u y a n t ; dernièrement encore il lançait le manifeste\nd'une école de poésie nouvelle, le « F u t u r i s m e », qui occasionnait quelque\nstupeur d a n s la république des jeunes lettres : il ne s'agissait rien moins que\nde brûler les bibliothèques, les musées, et comme le clown de Banville,\nd'aller bondir dans les étoiles! Peut-être le Roi Bombance a-t-il souffert de ces\nexagérations r o m a n t i q u e s ; mais on aurait dû, tout au moins, l'écouter avec\nplus de recueillement et se d o n n e r un peu la peine de chercher à c o m p r e n d r e\nce qu'avait voulu l'auteur. Ce roi gargantuesque qui avale tout, h o m m e s ,\npalais et institutions, et d a n s le ventre duquel les avalés r e p r e n n e n t vie pour,\nu n e fois sortis, être ravalés de nouveau, c'est l'Etat, notre bel E t a t moderne\ntout simplement, et dans le dernier Traité de droit administratif du savant H a u ­\nriou on trouve des considérations qui donnent raison à Marinetti : « Il est\nadvenu à l'Etat ce qui est arrivé à b e a u c o u p de conquérants, le voilà prison­\nnier de ses conquêtes. Il y avait des institutions sociales autonomes autour\nde lui lorsqu'il était tout petit. E n grandissant il les a dévorées, maintenant\nelles se reconstituent au dedans de lui, elles renaissent sous forme adminis­\ntrative en un développement systématique et formidable de services, et il en\n est réduit à n'être plus que le support de cette chair débordante dont l'a\n meublé son appétit. L'Etat a agi à la façon de Pantagruel et de G a r g a n t u a . »\n On voit donc que c'est peut-être bien M. Marinetti qui a quelque sujet de\nrire des rieurs, mais ceux-ci auraient toujours le droit de r é p o n d r e que des\nsymboles aussi administrativo-juridiques ne sont guère de mise sur le\nthéâtre, et que le spectateur qui n'est en b u t t e , p e n d a n t quatre heures d'hor­\n loge, qu'à un b o m b a r d e m e n t de tirades et d'images e m p r u n t é e s aux phéno­\n mènes de la digestion, peut en oublier que ce déchaînement scatalogal et\ncopronyme a u n sens intéressant pour les maîtres des requêtes du Conseil\n d'Etat.\n    L a toute récente pièce d'un de ses compatriotes, Dario Niccodemi, le\nRefuge, est capable de plaire plus longtemps au public du THÉÂTRE R É J A N E ;\nce « refuge » qui sonne déjà aux oreilles comme un couvent de pécheresses\nrepenties, est tout simplement la c h a m b r e d'un h o m m e marié où s'en vient,\nà la b r u n e , une j e u n e fille désireuse d'être aimée pour elle m ê m e et non pour\nson a r g e n t ; cette drôle de demoiselle est d'ailleurs fiancée à u n coureur de\ndot qui a eu autrefois son « refuge » lui aussi d a n s la chambre de l'homme\nmarié, celui-ci sorti bien e n t e n d u . Cette situation scabreuse finit par se\nd é n o u e r après force péripéties assez dramatiquement traitées (ce qui ne se\ndénoue pas c'est l'accusation de plagiat portée nettement contre l'auteur par\nM. Jules Case); mais vraiment, comme c'est se matagraboliser la cervelle que\nde combiner des situations aussi biscornues, et comme les jeunes filles\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3738, "texte": "394                                         DURENÛAL\n\n\n\nd'aujourd'hui ont u n e particulière conception d u temps des fiançailles! Il est\nvrai que tout ceci se passe d u côté d e M o n t e - C a r l o ! . . .\n   P a s mal non plus Vers la Gloire, la pièce q u e M. Gaston Béraud vient de\nfaire r e p r é s e n t e r au T H É Â T R E DES A R T S sur les d i s s o n a n c e s qui se   révèlent\ntôt ou tard dans u n m é n a g e où un h o m m e très inférieur est marié à u n e\nfemme très supérieure (une littératrice dans l'espèce) qui apporte à la\nc o m m u n a u t é tout ce q u e son mari n'apporte p a s , l'argent et la célébrité.\nC'est de la psychologie d'un aloi délicat. Mais le défaut de ces études u n p e u\nsubtiles, c'est q u e le théâtre n e peut pas expliquer, développer et insister sur\nles n u a n c e s comme le ferait un roman, tout devient alors gros, o n a envie de\ncrier a u x protagonistes : Mais expliquez-vous d o n c ! comme dans les vaude­\nvilles à quiproquos. N ' i m p o r t e , l'entreprise n'en fait pas moins h o n n e u r à\nl'écrivain.\n    Les passions q u e M. R . - H . L e n o r m a n d avait mis peu a u p a r a v a n t en\nscène, au m ê m e théâtre, d a n s les Possédés, étaient autrement dramatiques et\npoignantes. E n écoutant ces cinq actes on ne peut s'empêcher d e penser à\ncertains types de Balzac, soit le vieux Frenhofer du Chef-d'œuvre inconnu, soit\nle Balthazar Van Claës de la Recherche de l'Absolu, eux aussi des possédés\ndans le sens q u e p r e n d le j e u n e d r a m a t u r g e : toute cette famille Heller\nqu'il nous montre est la proie de l'idée fixe; père, fils et neveu se croient d u\ngénie, et p o u r réaliser ce qu'ils rêvent, ils sacrifient leur b o n h e u r privé,\nleur repos, leur sérénité m o r a l e ; le dernier de la bande finit m ê m e par faire\nsauter les serrures d'un coffre-fort ; il est vrai qu'alors le sacrifice semble à\ntous excessif, et c'est le filou q u e son oncle fait sauter à son tour par\nla fenêtre; on n e voit pas très bien, à vrai dire, ce q u e ce dernier épisode\nvient faire dans le d r a m e ; q u e ce freluquet, qui n'avait d'ailleurs aucun\ngénie littéraire, dégringole j u s q u ' a u cambriolage, c'est ce qui reste indifférent\nà l'épineuse question q u e soulève la pièce : jusqu'à quel point faut-il se\nsacrifier, soi et les siens, à la production d u futur chef-d'œuvre ? Malgré ses\ndéfauts, les Possédés m e semble être le plus r e m a r q u a b l e d é b u t dans la car­\nrière d r a m a t i q u e d e ces derniers temps : il y a d a n s M. L e n o r m a n d l'étoffe\nd'un vigoureux h o m m e de théâtre.\n    E n c o r e u n e pièce psychologique, celle-ci aux ESCHOLIERS siégeant a u\nT h é â t r e - F e m i n a , la Grande Amie de M. Alfred F r e s q u e t , qui n o u s conte u n e\nnouvelle et fâcheuse error de personna (est-ce à l'influence de M. Jules\nde Gaultier que nous devons cette recrudescence de bovarysme, qui est, on\nle sait par ses spéciales études, la maladie de se juger autrement qu'on n'est ?).\nD o n c u n e femme qui est archisensuelle se croit destinée à jouer les femmes\nirréprochables, en dépit d'une première expérience matrimoniale déplora­\nblement ratée ; elle recommence avec son beau-frère, et crac, ça rate encore !\nQu'elle patiente, la chère dame ! Quelques années de plus, peut-être u n e\ngrippe ou autre chose par là-dessus, et elle aura tout le refroidissement\ni n d i s p e n s a b l e . . . L a pièce est loin de valoir Amoureuse de M. de P o r t o Riche,\nje n'ai pas besoin de le dire. Ce n'est pas q u e je mette très h a u t ce dernier\nauteur d r a m a t i q u e ; on fait beaucoup de bruit autour de son n o m mais d'une\nfaçon q u i m'a toujours paru assez artificielle; mais enfin son Amoureuse,\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3719, "texte": "                      CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                            395\n\n\nquoique u n peu choquante pour les délicats, est vivante, ce qui est b e a u c o u p ,\nalors que la Grande Amie est trépidante, ce qui est trop.\n   J e crois que j ' a i passé en revue tout ce qui a été joué d'intéressant dans le\ng e n r e s é r i e u x m o d e r n e , négligence faite par force des simples saynètes et pièces\nen un acte. P o u r r e n d r e compte des « spectacles coupés », comme on dit, du\nGrand-Guignol, de Little-Palace, des Capucines, de la Comédie-Royale et du Tré­\nteau-Royal, il faudrait disposer de trois fois plus de place que je n'en acca­\npare ici. Certains de ces spectacles posent des points d'interrogation\naccessoires; je me d e m a n d e , par exemple, pourquoi M lle Maguera qui a un\ntrès g r a n d talent de t r a g é d i e n n e semble se plaire à se manifester surtout\ncomme ballerine. D a n s le genre historique, de moins en moins suivi, il ne\nfaudrait pas oublier le Lauzun de M M . de N i o n et Guiches à la P O R T E - S A I N T -\nMARTIN, a m u s a n t e reconstitution de l'aventure amoureuse de la grande\nMademoiselle où l'on sent la griffe de deux très habiles et très érudits dra­\nmaturges, et il faudrait également m e n t i o n n e r le Malbrough revient de guerre\nque les enfants ont pu voir p o u r leurs vacances de P â q u e s au THÉATRE-\nFEMINA et qui, on le sait d'ailleurs, relève de la chanson plus que de\nl'histoire.\n    P o u r être complet, chose si superflue et si nécessaire ! (car qui sait si un\njour u n sisme colossal n'aura pas détruit P a r i s et l'Europe, et s'il ne restera\npas de tout notre H i m a l a y a d'imprimés que cet unique numéro de Durendal\navec quoi les érudits du XXXe siècle essaieront de reconstituer notre époque)\nje dois mentionner les principaux de nos derniers vaudevilles : Une grosse\naffaire soulève toujours les éclats de rire aux NOUVEAUTÉS et le Greluchon tient\nl'affiche à l'ATHÉNÉE. A U VAUDEVILLE, u n v é t é r a n de la scène gaie, Maurice\nGandillot, a d o n n é u n e comédie au titre mystérieux, L'Ex, qui se trouve être\nu n e pièce très a m u s a n t e et très claire; l'ex, c'est la maîtresse d'avant le\nmariage, et les complications qui naissent de la rencontre entre les deux\nfemmes sont fort bien tissées par l'auteur en u n e histoire qui ne laisse pas\nun instant l'intérêt languir. Au VAUDEVILLE, u n autre vétéran, Maurice H e n ­\nnequin, avait d o n n é avec P a u l Bilhaud u n e comédie, La Meilleure des Femmes,\nqui aurait gagné à être franchement v a u d e v i l l e s q u e ; il y avait u n type\na m u s a n t à crayonner d a n s cette dame d'œuvres, qui m è n e parallèlement la\nphilanthropie et les amourettes, et qui n'a de chance ni avec ses pauvres qui\nl'escroquent, ni avec ses flirts qui la quittent pour se marier, ce qui d'ailleurs\na l'avantage de la rejeter dans les bras de son mari avec qui elle fera\ndésormais un parfait m é n a g e .\n    Voilà, direz-vous, lecteur, u n défilé copieux d'œuvres théâtrales. Hélas !\nil aurait pu être plus copieux e n c o r e ! J e n'ai rien dit du Scandale d ' H e n r y\n Bataille, qui peut-être vaut à lui seul tout ce dont j'ai parlé jusqu'ici (mais\nc o m m e n t r e n d r e louablement compte d'une pièce qu'on n'a pas puvoir jouer?).\nE t pas davantage n'ai-je parlé des cent revues, opérettes, fantaisies-bouffes\n qui font la gloire du music-hallisme parisien : la Veuve joyeuse à l'APOLLO\n ressuscite la gloire de Meilhac (ô beaux jours du second E m p i r e , comme\nvous êtes loin!) et à I'OLYMPIA, il y a deux singes, deux admirables singes,\n u n c h i m p a n z é et u n e h a m a d r y a d e , dont le premier ressemble é t o n n a m m e n t\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1197, "texte": "396                                   DURENDAL\n\n\nà feu le président Grévy (chaque régime fait ce qu'il peut !). Aussi, les F O L I E S -\nBERGÈRE se sont piquées au jeu et ont été chercher u n autre orang-outang\nqui, paraît-il, dégote son confrère de Paris-Singeries. E t voilà ce qui fait\ncourir les Parisiens qui sont, vous l'avez peut-être entendu dire, les gens les\nplus spirituels d u m o n d e , ils s'écrasent aux portes pour voir des sapajous!\nC'est pour cela sans doute que le Jardin d'Acclimatation, déloyalement concur­\nrencé et voulant rendre la pareille aux music-halls, engage des h o m m e s , de\nvrais hommes, il est vrai, d'horribles sauvages à la peau luisante ou de plus\nlamentables encore n a i n s , une ville de nains! Combien de voyages p a r toute\nl'Europe à la découverte des plus ratatinés spécimens de l'humanité repré­\nsente la collection de ce petit peuple ! Est-ce également un symbole du temps\nque ce rapetissement des objets de nos curiosités, et le règne de S. M . Cle­\nm e n c e a u restera-t-il dans l'histoire comme l'époque de la vogue loufoque des\nT o m P o u c e et des Magots?\n\n                                                                   HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 397, "page_fin": 398, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Insuffisance des philosophies de l'intuition", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 466, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2803, "texte": "LES LIVRES\n\nInsuffisance des philosophies de l'intuition, par CLODIUS\n   PIAT. — (Paris, Plon.)\n    Les philosophies de l'intuition, contre lesquelles M. Piat a écrit son\nnouveau livre, c'est la théorie de l'illative sense de Newman, c'est la philo­\nsophie de l'action de M. Blondel, ce sont les doctrines antiintellectualistes\nde M. Bergson, le pragmatisme de W. James et l'humanisme de M. Schiller.\nToutes ces philosophies, diverses les unes des autres en plusieurs points,\nprésentent un trait commun et essentiel : elles suspectent la valeur cognitive\nde la raison en ce qui concerne le réel objectif, et elles placent leur confiance\ndans un mode spécial de connaître, différent de la raison raisonnante :\nl'intuition, c'est-à-dire une appréhension vive et immédiate, indépendante\nde tout discours et de toute inférence syllogistique, et qui nous met face à\nface en présence du vrai.\n    M. Piat s'attaque résolument à cette doctrine centrale des philosophies\nintuitionnistes. Il leur livre un assaut énergique. Mais l'attaque est, en\ngénéral, judicieusement conduite : elle ne s'inspire que de motifs rationnels.\nElle brise la doctrine erronée afin de dégager les éléments de vérité qu'elle\nrenferme et de les incorporer à une synthèse large et compréhensive.\nM. Piat ne conteste pas l'utilité de l'intuition dans nos activités de connais­\nsance sensible et intellectuelle, mais « si l'intuition sert à tout, elle ne suffit\nà rien ». Qu'il s'agisse de connaître le monde externe, Dieu ou le devoir,\nl'intuition doit s'achever par le travail de la raison. « Soit, répliquent les\nintuitionnistes, mais la raison n'est-elle pas trompeuse? » Ce qu'elle nous\ndonne à connaître, c'est l'immuable et l'identique. Or, la réalité est mou­\nvante et changeante; elle dérive d'un principe perpétuellement créateur,\nqui la renouvelle sans trêve et qui transforme les êtres en ajoutant\naux caractères réalisés des aspects toujours nouveaux. La raison n'a donc\nqu'une valeur symbolique. Au surplus, ajoute W. James, elle est condition­\nnée par le caractère propre de chacun. Elle est l'expression, non pas d'une\ninsaisissable réalité objective, mais d'un tempérament individuel. M. Piat\nrencontre ces objections, renouvelées, pour une large part, d'Héraclite. A la\nsuite d'Aristote, il montre la valeur représentative du concept, qui n'est autre\nque la réalité concrète représentée sous forme intelligible.\n   Nous ne dirons pas que le livre de M. Piat épuise toutes les questions qui\ns'y trouvent soulevées. De-ci de-là, il resterait, nous semble-t-il, plus à\nprendre et à garder des philosophies de l'intuition où la part de vrai ne\nmanque pas. Surtout, les difficultés que les doctrines nouvelles opposent à\nl'épistémologis aristotelicienne et thomiste ne sont pas toutes résolues plei-\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3704, "texte": "398                                     DURENDAL\n\n\nn e m e n t ; on pourrait, croyons-nous, aller plus profondément encore. Néan­\nmoins, ce livre est u n vigoureux et remarquable plaidoyer en faveur de la\nraison et de ses droits éternels. Il fallait du courage pour mettre la main sur\nl'idole du jour. Au surplus, si l'une ou l'autre page peut sembler ne pas\népuiser les problèmes posés, combien d'autres solidement pensées et admira­\nrablement écrites, quelle force dans la critique et quelle langue merveilleuse\nde limpidité, d'élégance et de concision. E n plusieurs endroits, les doctrines\ntraditionnelles apparaissent vraiment rajeunies, enrichies de méditations\npersonnelles et d'un a p p o r t de vérités que M. Piat a dégagées, en la criti­\nquant, de la philosophie m o d e r n e . Certes, c'est toujours la forte tradition\ngrecque et médiévale. Mais ce n'est plus ce musée de formules momifiées\nque l'on trouve dans certains manuels. C'est la pensée a n c i e n n e , mais aussi\nvivante et aussi j e u n e que les doctrines contemporaines les plus r é c e m m e n t\ncréées. C'est un thomisme sans rides, ayant trouvé, semble-t-il, le secret\nd'un éternel printemps. M. P i a t n'est point d e ceux « qui ont fermé portes et\nfenêtres, ainsi que faisaient d'ordinaire les p a y s a n s de 1789 devant la révo­\nlution triomphante ». Il connaît la pensée contemporaine, il y participe m ê m e ,\nmais n o n point pour l'adopter en bloc et sans critique ni discernement,\ncomme l'ont fait d'aucuns, dans u n mouvement d'enthousiasme précipité et\nquasi impulsif. Il est de ceux qui se rendent compte « qu'il y a u n e suite\nd a n s l'esprit humain » et qui comparent « en toute p a t i e n c e le passé et le\nprésent, afin de découvrir les traits de profonde parenté qui les relient... »\nC'est là, pensons-nous, la bonne méthode, pour les catholiques, au temps\nprésent, dans les divers domaines de la science et de l'action sociale.\n                                                                         E.   JANSSENS.\n\n\nT e r r e d ' O c , par E M I L E POUVILLON. — ( P a r i s , P l o n . )\n     U n e m a i n filiale a réuni sous ce titre les « causeries » mensuelles\nq u ' E m i l e Pouvillon écrivait n a g u è r e pour u n journal toulousain. Ce sont\ndes portraits de villes, des m o n o g r a p h i e s régionales où, dans u n décor\npittoresque de vieilles cathédrales, de ruelles o b s c u r e s , de clochers et de\ntours de briques, s'évoque l'existence abolie des antiques cités latines,\nartistes et guerrières : M o n t a u b a n , T o u l o u s e , Cahors, Albi, N î m e s ,\nP e r p i g n a n , T a r b e s Ce sont aussi des descriptions de n a t u r e , souvenirs de\ncourses et de p r o m e n a d e s d a n s son cher pays quercinois, d a n s les P y r é n é e s\nroussillonnaises, d a n s la légendaire T e r r e d'Oc. E l é g a n t e s , sobres, fraîches\net nuancées, ces pages, au trait juste et sûr, sont toutes écrites à la gloire du\nMidi. Elles sont dignes du maître naturiste et traditionniste qui signa\nChante-Pleure, Les Antibel, Césetie, tant de livres trop peu c o n n u s de la foule,\nmais chers aux délicats, où se révèle u n des plus parfaits artistes en prose\nd ' a u j o u r d ' h u i . Emile P o u v i l l o n était épris en poète du passé, des vieux\nlogis, des meubles désuets, des rites calmes de la vie p r o v i n c i a l e ; il aimait\nsur les pierres la patine des siècles. P l u s éloquent que tout u n parterre lui\nparaissait « u n rosier dont la jeunesse mièvre s'appuie à la rosace effritée\nd'un arceau p. E t voilà bien des raisons, si je ne me t r o m p e , de goûter son\nlivre.                                                                             M. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 399, "page_fin": 400, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nous recommandons instamment", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 468, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "NOTULES\n\n   Nous      recommandons             instamment à nos lecteurs les deux\nbeaux recueils de poèmes récemment parus, de deux de nos collaborateurs,\net auxquels toute la critique a rendu hommage : L'Ame des Saisons par\nVictor Kinon (Bruxelles, Larcier, éditeur), prix : 3 fr. 50; et L'Arc-en-ciel\nde Pierre Nothomb (Edition de Durendal), prix : 3 fr. 50. Il faut adresser\nles commandes pour le livre de M. Nothomb à la Rédaction de Durtndal,\n22, rue du Grand-Cerf, Bruxelles.\n                                      ***\n  Fédération professionnelle des Beaux-Arts. — Sous ce titre,\nil vient d'être fondé à Bruxelles une association ayant pour but de veiller\naux intérêts généraux des arts plastiques et aux intérêts corporatifs de ceux\nqui les exercent. Cette association, qui s'interdit formellement toute\ndiscussion esthétique ou politique et toute ingérence dans les intérêts parti­\nculiers, se compose des représentants des cercles d'art de Bruxelles et du\nBrabant existant depuis au moins deux ans et comptant plus de vingt\nmembres artistes.\n   Les cercles ayant adhéré jusqu'à présent aux statuts de la Fédération\nprofessionnelle des Beaux-Arts sont au nombre de treize, à savoir : le Cercle\nArtistique et Littéraire de Bruxelles, le Cercle des Arts, Sciences et Lettres,\nde Schaerbeek, « Doe stil voort », l'Elan, l'Estampe, les Indépendants, la\nLibre Esthétique, le Lierre, Pour l'Art, le Sillon, la Société nationale des\nAquarellistes, Pastellistes, la Société royale des Beaux-Arts, Vie et Lumière.\n   Le Comité exécutif, élu pour une période de trois ans, est composé d'un\nsecrétaire, M. Camille Gaspard; d'un trésorier, M. Philippe Wolfers, et de\ntrois commissaires : MM. Paul Du Bois, William Jelley et Robert Sand.\n   Toutes les demandes d'adhésion et de renseignements doivent être adressées\nau Secrétaire, 20, rue des Coteaux, à Bruxelles; celui-ci se fera un devoir de\ntransmettre au comité de la Fédération les idées et les projets que les artistes\nauraient à lui soumettre.\n                                      ***\n   C o n c e r t s P o p u l a i r e s . — M. Sylvain Dupuis a dès à présent arrêté\nles dates de ses concerts de la saison prochaine, qui auront lieu respec­\ntivement les 24 octobre et 12 décembre 1909, 23 janvier et 13 mars 1910.\nL'ouvrage avec soli et chœurs auquel M. Dupuis a l'habitude de consacrer un\nde ses concerts sera cette fois-ci la Passion selon saint Jean, de Jean-Sébastien\nBach.\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3793, "texte": "400                                     DURENDAL\n\n\n    L'Art        flamand     e t h o l l a n d a i s a consacré u n n u m é r o spécial à\nJef L a m b e a u x , à l'occasion de l'exposition de ses œuvres à Anvers. Ce\nn u m é r o est illustré d'une vingtaine de reproduction des principales œuvres\ndu maître. Ces reproductions sont accompagnées d'une étude critique\nde M. H e r m a n Teirlinck, qui tout en r e n d a n t h o m m a g e au talent incontestable\nde l'artiste n'en cache pas les g r a n d s défauts.\n\n                                             * * *\n\nAccusé de réception :\n  A R T S : Victor Gilsoul, par CAMILLE MAUCLAIR. Vol. illustré (Collection\ndes Artistes belges c o n t e m p o r a i n s . Bruxelles, Van Oest). — Charles le Brun,\npar P I E R R E MARCEL. Vol. illustré (Collection : L e s maîtres de l'art. P a r i s ,\nPlon). — Le costume en Provence, par CHARLES R o u x . Vol. illustré (Paris,\nBloud). — Les cent portraits. Collection d u comte Cavens. Vol. illustré\n(Bruxelles, Bulens).\n  H I S T O I R E : Saint François d'Assise, sa vie et son œuvre, par JOHANNES JOER\nGENSEN. traduit du danois, par T h . de W y z e w a (Paris, P e r r i n ) . — La grande\nrévolution, par P I E R R E KROPOTKINE ( P a r i s , Stock). — La campagne de I 8 I 5 aux\nPays-Bas, d'après les rapports officiels néerlandais par F . DE BAS et le comte\nDE T'SERCLAES DE WOMMERSON. T . I I Waterloo (Bruxelles, Dewit). — Geschie­\ndenis der Gumente Merchiem, door MAURITS SACRÉ (Roulers, De Meester). —\nKroniek en oorkondenboek van Merchiem, door M. SACRÉ (Gent-, Siffer).\n    L I T T É R A T U R E : Dans le jardin de Sainte-Beuve, par GEORGES GRAPPE\n( P a r i s , Stock). — Aimons les arbres. P a g e s choisies, par L o u i s PIERARD (Mons,\nDufrane-Friart). — Reflets de Rome, par GASPARD VALETTE ( P a r i s , P l o n ) . —\nLa littérature allemande d'aujourd'hui, par MAURICE M U R E T ( P a r i s , P e r r i n ) . —\nPour causer de tout. Petit dictionnaire des idées et des opinions, par H E N R I\nMAZEL (Paris, Grasset). — Hippolyte Taine, par A. LABORDE-MILAA (Paris,\nP e r r i n ) . — George Sand, par R E N É DOUMIC ( I d e m ) . — Le doyen Briddel. L e s\norigines de la littérature suisse-romande, par G. DE REYNOLD ( L a u s a n n e ,\nBridel). — Louis Le Cardonnel, par ALBERT DE BERSAUCOURT (Paris, F a l q u e ) .\n— Maurice Maeterlinck, par GÉRARD HARRY ( Bruxelles, C a r r i n g t o n ) . — Le\nbaron Gevaert, par F . DUFOUR (Bruxelles, Société belge de librairie).\n    P O É S I E : La Pâque des roses, par TOURNY-LERYS (Paris, Mercure de\nF r a n c e ) . — La mer fabuleuse, par HENRY CHARPENTIER (Paris, Messein). —\nAux jeunes Turcs, par ROBERT HUCHARD (Paris, P e r r i n ) . — La guerre, par le\nmême ( I d e m ) . — Clochettes et bourdons, par le même (Idem). — L'âme des temps\nnouveaux, par E D . SCIIURÉ (Idem).\n  R O M A N S : Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n— Mémoires d'une 50 HP, par PAUL AROSA (Paris, Stock). — Les féodaux, par\nYVES L E FEBVRE ( I d e m ) . — Les metteurs en scène, par E D I T H WARTON (Paris,\nP l o n ) . — La voix de l'oiseau, par HENRY MORANE ( I d e m ) . — Le mariage de\nMlle Gimel, dactylographe, par R E N É BAZIN ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) . — Simone\nla Romanesque, par LUCIEN TROTIGNON (Paris, P e r r i n ) . — Les heureux de la\nterre, par GUILLAUME DALL (Bruxelles, Société belge de librairie).\n  T H É Â T R E : Le déluge, par ADOLPHE MONY ( P a r i s , P l o n ) .\n   V A R I A : Les sciences naturelles devant la critique, par le chan. B R E T E S\n(Bruxelles, S c h e p e n s ) . — Au pays de la reine Candace, par JEAN D'ALLEMAGNE\n(Paris, Bloud). — L'individu et les diplômes; par A B E L FAURE (Paris, Stock). —\nFigures de moines, par E R N E S T DIMNET (Paris, P e r r i n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 398, "texte": ""}, {"page_pdf": 399, "texte": ""}, {"page_pdf": 400, "texte": ""}, {"page_pdf": 401, "texte": ""}, {"page_pdf": 402, "texte": "MESSE DE SAINT BONIFACE SERVIE PAR LES ANGES\n            Eglise Saint-Boniface à Bruxelles\n\n                  (ERNST    WANTE)\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": ""}, {"page_pdf": 404, "texte": "                       Vieux Bruxelles\n                                    Suite (1)\n\n\n\n                                         V\n\n                   Au lendemain même de cette soirée, dont les\n                     moindres incidents devaient se graver si profon­\n                     dément dans sa mémoire, T h i e r r y s'empressa,\n                     aussitôt après dîner, de faire à M r s Eliott une\n                     visite que justifiaient les convenances et que\n                     commandaient ses secrets désirs.\n                         Il eut quelque peine à découvrir dans la rue\n                     Ducale, nouvellement construite, le pied-à-terre\nque la grande Dally avait choisi pour s'y loger avec sa jeune\nnièce. C'était — tout proche le théâtre du W a u x - H a l l et\nfaisant face à la haie vive qui clôturait le P a r c — une maison\nd'apparence assez modeste, ne se distinguant pas des autres,\nau profil des façades bourgeoises qui alternaient par séries\navec quelques hôtels seigneuriaux symétriquement espacés.\n   Il frappa au marteau. U n e soubrette l'introduisit.\n   E t e n d u e dans une bergère blanc et or, la grande Dally, vêtue\nd'un « d é s e s p o i r » couleur de feu, attendait qu'il plût à ses\namis de venir la s u i p r e n d r e . F e r m a n t le livre qu'elle tenait à la\nmain, elle accueillit le jeune homme d'un sourire un tantinet\nnarquois.\n   T h i e r r y balbutia les excuses qu'il avait préparées, et leur\nsincérité apparut de prime abord si évidente que Dally se\nhâta d'y couper court.\n   — Je ne vous aurais point pardonné de nous avoir faussé\ncompagnie au profit de vos plaisirs, mon cher Chevalier. Mais\nvous ne l'avez fait que pour obéir au devoir filial, et voilà une\nvertu trop respectable pour que je s o n g e a m'insurger contre\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février et avril 1909.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "338                             DURENDAL\n\n\n elle! J'aime de vous voir soumis à cette discipline aujourd'hui\n menacée avec tant d'autres et qui mérite cependant de leur sur­\n vivre. De toutes les tyrannies, la t y r a n n i e d'un père n'est-elle\n pas la seule qu'un philosophe puisse accepter sans abdication?\n    T h i e r r y aurait trouvé sans doute à formuler quelques réserves\n touchant son cas personnel. Mais un indéfinissable scrupule\n l'en empêcha. Pour esquiver une réponse, il jeta un regard sur­\n pris tout autour du salon et dévoya la conversation.\n    — J ' a d m i r e , m a d a m e , comment votre grâce a pu s'impro­\n viser ici un cadre aussi digne d'elle! Voici un nid dont l'agré­\n ment me laisse espérer que vous ne passerez pas à Bruxelles\n comme à la volée et que vous y séjournerez un bon t e m p s . . .\n    De fait, le cadre s'harmonisait à merveille avec le tableau.\n    L e salon était d'un rose vaporeux, aux boiseries d'un blanc\nde nacre. T r a n c h a n t sur ces nuances délicieusement éteintes,\ndes festons d'un or discret couraient au plafond et autour des\npanneaux, encadrant les portes et les glaces, enguirlandant\ndeux toiles peintes à la manière de M. Greuze et où étaient\nfigurées : sur l'une la Cruche cassée et sur l'autre la Confidence\nd'Anneite.\n    Aux angles soyeux du salon, des sièges bas se pressaient en\nun savant désordre et sur un charmant clavecin en bois des\nîles, plaqué de petits amours, une cassolette d'or ciselé exhalait\nun parfum délicat. Dans le demi-jour des rideaux épais, qu'ani­\nmaient seuls les furtifs reflets d'une bûche se t o r d a n t aux che­\nnets de cuivre, l'atmosphère était chaude et intime, et T h i e r r y\nen éprouvait comme un engourdissement voluptueux.\n    — T o u t le mérite de ce campement revient à votre ami,\nM. de Braux-Levrezy, fit M me Eliott en s'enfonçant d a n s\nson fauteuil. C'est lui qui, apprenant mon arrivée à Bruxelles,\na bien voulu se faire mon fourrier. E t j'avoue que je lui sais\ngré de ses raffinements. Car je n'appartiens pas du tout — ni\nvous non plus, n'est-ce pas, chevalier? — à l'école de ces philo­\nsophes crottés qui voudraient nous ramener à Sparte. Pourquoi\nla Sagesse condamnerait-elle la Vertu à revêtir un aspect\ndéplaisant et revêche en lui refusant l'appoint d'un luxe aimable\net commode? Etes-vous comme moi ? Mais ce que je redoute\nsurtout dans nos révolutions d'aujourd'hui, c'est que toutes leurs\nsecousses et leurs démolitions n'aboutissent en fin de compte à\nune grande brutalité de manières et à la platitude universelle...\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            339\n\n\n    — Il suffira des femmes pour nous en préserver, riposta\nT h i e r r y . Et toutes les révolutions ne pourront rien contre leur\nempire...\n    L a grande D a l l y était sans doute du même avis. Elle prit son\néventail, — sceptre de cette autorité fragile qu'elle exerçait avec\ntant d'aisance — et, tout en le m a n œ u v r a n t paresseusement,\nelle profita de l'hommage qui venait d'être rendu à son sexe\npour d e m a n d e r à T h i e r r y quel était le rôle véritable joué dans\nles derniers événements brabançons par M a d a m e de Bellem. La\nchronique scandaleuse faisait de cette d a m e — moins cérémo­\nnieusement connue sous le nom de « la P i n a u t » — l'amie très\nintime de Messire van der Noot, et aussi son Egérie.\n    A ce double titre, la confidente de Philippe d'Orléans devait\nlui m a r q u e r de la curiosité, sinon de l'intérêt.\n    Mais T h i e r r y ne put rien lui apprendre qu'elle ne sût déjà :\nla dame de Bellem, personne de petite vertu, avait été naguère\n enfermée à la Porte de H a l par le gouvernement autrichien.\n Messire van der Noot avait accepté d'être son avocat, puis était\n entré très avant dans ses bonnes grâces. Réfugiée elle aussi à\n Breda, elle avait bénéficié du succès des Patriotes pour usurper,\n dans la société bruxelloise, un rang auquel ses seuls mérites\n n'auraient pu p r é t e n d r e .\n    D a l l y esquissa une petite moue de dédain pour cette\n aventurière. Renonçant à en connaître plus long sur son\n compte, elle voulut savoir ce que T h i e r r y pensait du chanoine\n Van E u p e n et de l'abbé Feller, l'ex-jésuite devenu gazetier. L e\n jeune h o m m e ne se fit pas faute de critiquer le premier et de\n dénigrer le second : Van E u p e n était un théocrate et Feller un\n pédant à grand étalage, pontifiant et morigénant à tout propos et\n hors de propos. Son style de touche-à-tout était constamment\n perché sur les échasses du dogmatisme.\n     Mais un vieux gentilhomme survint, dont l'arrivée interrom­\n pit ces médisances.\n     Il entra d'un air dégagé et fit à M m e Eliott mainte poli­\n tesse avant même de paraître s'apercevoir de la présence de\n  Thierry, qui en éprouva derechef la conscience de sa propre\n  gaucherie.\n     Aimable et léger, tout pareil à M. de Braux-Levrezy,— mais\n  avec quelque trente ans de plus et une coudée de moins —\n  frais, propre, passé à toutes les brosses et à toutes les eaux de\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": " 340                            DURENDAL\n\n\ntoilette, le nouveau venu se plaignit de l'incommodité du\nvoyage qu'il avait dû faire pour arriver de Paris et affirma qu'il\nn'eût pu se résigner à vivre un seul jour en B r a b a n t s'il n'eût\nappris que la grande Dally y séjournait précisément à cette\nheure. L a maîtresse du logis profita du premier arrêt dans tous\nces compliments pour faire les présentations :\n   — M . le marquis de Rénonville, dit-elle à T h i e r r y , un\némigré comme moi... Vous m'aiderez, n'est-ce pas, chevalier,\nà tâcher de lui faire oublier le Palais-Royal et le boulevard du\nTemple...\n   D'autres émigrés, parmi lesquels M . de Braux-Levrezy,\nfirent l'un après l'autre leur entrée. E t le boudoir blanc, rose et\nor s'emplit d'un charmant tohu-bohu.\n\n                                   *   *\n    A. l'heure du thé, miss Katy a p p a r u t , elle aussi, blanche et\nrose, et toute auréolée de la mousse de ses cheveux dorés. Elle\ntenait dans ses bras un petit chat tout mignon qu'elle présenta\nà la compagnie, Lorsqu'elle fut devant T h i e r r y de Longprez,\nelle eut un sourire discrètement heureux, comme pour un très\nancien ami, et T h i e r r y , qui en fut tout remué, ne s'aperçut pas\nque le même sourire saluait tour à tour chacun des inconnus qui\nse trouvaient là réunis.\n   Bientôt, il fallut que miss Katy, priée par la grande D a l l y ,\ns'assit au clavecin. Elle se résigna, non sans quelque bouderie,\nà déposer à terre le chaton qui se pelotonna à ses pieds. P u i s\ndans le grand silence qui t o m b a tout à coup, la voix de\nl'aimable jeune fille m o n t a et voltigea, grêle et chevrotante\nun peu, disant les angoisses de l'lphigénie de Gluck. L a pure et\ngrave lamentation pleurait sous ses doigts et dans son chant.\nE t T h i e r r y , retiré en un coin du salon, l'écoutait avec ravisse­\nment, par les yeux non moins que par les oreilles, par le cœur\nnon moins que par les yeux, savourant cette beauté qui parais­\nsait s'ignorer elle-même.\n   E n c o r e ! encore! Il eût voulu que ce chant durât toujours,\ndéferlant en son âme comme une marée m o n t a n t e qui submer­\ngeait peu à peu ses pensées coutumières.\n   E n c o r e ! encore! Au gré des doigts légers courant sur le\nclavier, la cadence s'alanguissait ou la mélodie se faisait plus\npassionnée. E t T h i e r r y s'élevait avec elle j u s q u ' a u x sphères\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                             341\n\n\ninfinies de la fantaisie où toutes choses sont ce qu'on veut\nqu'elles soient.\n   E n c o r e ! encore! F a i s a n t suite au cortège des arpèges frivoles,\nles adagios et les gammes mourantes renouvelaient l'extase un\nmoment apaisée. Comme en un jardin mystérieux, c'était\ntantôt le t u m u l t u e u x entremêlement des pétales et des ramures,\net tantôt le mouvement souple et berceur de la fleur trop\nlourde qui retombe et se balance au bout d'une tige trop frêle\npour la soutenir.\n   Lorsque le chant eut cessé, et qu'en contraste avec d'aussi\ndoux accords, les propos de salon leur succédèrent, propos à\nbâtons rompus, où défilaient les nouvelles de la société, des\nlettres et de la politique, T h i e r r y eut grand'peine à chasser sa\ndélicieuse rêverie. Toutefois, le cœur encore serré, il fit mine\nd'écouter ses voisins.\n   L e marquis de Rénonville b a d i n a i t avec une boîte d'un nou­\nveau goût et contait à M. de Walckiers, survenu dans l'entre-\ntemps, que la marquise était partie quinze ans auparavant\npour Marseille afin d'y visiter une de ses parentes, et que,\ndepuis lors, il ne l'avait plus jamais revue, ce dont il se\nconsolait fort bien, en époux philosophe. E t M. de Walckiers,\nbanquier riche, mais honnête, parut choqué de la désinvolture\nd'une telle confidence.\n   T r ô n a n t au milieu du salon, le comte de L a Marck exposait\nà la grande Dally, très attentive et à un gentilhomme français\nqui s'appelait M. de Proli et qui fleurait la pâte d ' a m a n d e s ,\ntout un système sur les déluges antédiluviens destiné à prouver\nl'éternité de la matière.\n   Cependant, mieux qu'eux tous, M. de Braux-Levrezy faisait\nla roue. Avantageux et tranchant suivant son ordinaire, il\nracontait sur son propre compte plusieurs aventures héroïques\nou au moins honorables dont on ne pouvait affirmer que toutes\nfussent également fausses. Et les grands yeux bleu clair de\nmiss Katy en marquaient une vive admiration.\n   Lorsque plusieurs visiteurs eurent pris congé, T h i e r r y , qui\nétait arrivé le premier, crut devoir enfin se retirer.\n   L a grande Dally ne le laissa partir qu'à la condition qu'il\nreviendrait bien vite et souvent.\n   — Aussi souvent que monsieur votre père vous le permettra,\nacheva-t-elle avec un malicieux coup d'œil. Vous le voyez, nous\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\nvivons simplement et de façon très sédentaire. Notre vie est\naussi régulière qu'elle est libre. Nous sommes levées dès dix\nheures et descendons dans le parc lorsque le temps le permet.\nNous dînons à une heure. Après deux heures, nos amis sont les\nbienvenus. U n peu de musique, un peu de thé, parfois une\npartie de whist et du bavardage à discrétion. C'est tout le\nprogramme. De temps en temps le spectacle ou bien encore un\nsouper aux chandelles avec quelques intimes. Voilà comme\nnous entendons passer ici nos quelques semaines d'exil sans\nnous soucier de la censure de personne. Vous êtes donc prévenu\net toujours invité.\n   E t à ces instances, l'aimable Katy joignit les siennes ;\n   — Vous reviendrez, n'est-ce pas, chevalier? P u i s q u e vous\naimez la musique de M. Gluck, eh bien! nous en ferons\nensemble.\n                                  *\n\n    Il revint, en effet. Il revint souvent et prit bientôt la douce\nh a b i t u d e de telles visites.\n    L'agrément qu'il y trouvait compensait précisément la bana­\nlité et la froideur que lui réservait la vie de famille auprès d'un\npère toujours austère et d'une mère toujours souffrante.\n    Lorsqu'il rentrait dans la vieille maison de la place des\nW a l l o n s , il lui semblait qu'il laissait dès le seuil tout son\nentrain en m ê m e temps que sa liberté. Les idées du dehors\nne pouvaient pénétrer dans cette d e m e u r e solennelle qu'à\ntravers un crible de conventions bourgeoises qui leur enle­\nvait au passage tout leur charme et tout leur intérêt. Il y faisait\nplus morose que j a m a i s . Dès le lendemain du gala de la\n Monnaie, Isabelle de Penalegas avait désiré rejoindre ses\n parents à Dottignies. Q u a n t à H é l è n e , elle employait le meil­\n leur de son temps à soigner sa mère languissante et à la rem­\n placer dans la direction du ménage. Enfin, M. Charliers\n de Longprez avait consenti à accepter, sur les instances du\n nouveau gouvernement, une tâche aussi modeste qu'elle était\n absorbante. Il s'agissait de recueillir, pour le mettre ensuite à\n la disposition du Comité de la Guerre, le m o n t a n t des\n souscriptions patriotiques que le Conseil Souverain avait fait\n ouvrir dans les diverses provinces et auxquelles il avait appelé\n  les citoyens aisés de tous les ordres et de toutes les classes.\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           343\n\n\n   Ce nouveau devoir, s'ajoutant aux soins de sa profession,\néclipsait m a i n t e n a n t tout le reste pour le vieil avocat. Aussi\nrenonçait-il même à suivre les polémiques entre statistes et\nvonckistes. E n un moment où les partis accentuaient leurs\ndiscussions et brochuraient avec une intempérance sans égale,\nil négligeait ces querelles pour ne songer qu'à exciter le\nzèle de ses correspondants, aligner des chifïres, délivrer des\nquittances et empiler des écus.\n    Beau souci vraiment, en comparaison de ceux qui amusaient\nle tapis chez la grande Dally, entre un débat sur la dernière\nœuvre de M. de Laclos et une controverse sur la dernière décou­\nverte scientifique de M. de Condorcet. L o r s q u e les familiers\nde ce salon daignaient soumettre à leur examen critique les faits\nde l'actualité politique, c'était pour s'épuiser en conjectures sur\nles vues des Puissances et la destinée des peuples. E t q u a n d\nl'événement ne confirmait pas leurs pronostics, ils n'en étaient\npas moins contents d'avoir prévu avec sagacité ce que telle\nPuissance n'avait pas fait, mais ce qu'elle aurait dû faire. E n\nvéritables amis de la Nature, ils estimaient que partout où\nl'ordre social laisse voir des imperfections, c'est par l'effet du\nlégislateur ou la négligence des magistrats. Aussi multi­\npliaient-ils les plans, les systèmes et les constitutions pour\ncorriger cette organisation défectueuse de la société, sans\na d m e t t r e que la volonté des hommes pût être le moins du\nm o n d e dominée par la force des traditions.\n   Toutefois, T h i e r r y s'aperçut bientôt, aux propos qui s'échan­\ngeaient dans le salon de la rue Ducale, que les plans de M. de la\nMarck et de ses amis français se précisaient d'une manière beau­\ncoup plus nette au regard des Pays-Bas. Il ne t a r d a pas à en\nacquérir la certitude : la grande Dally et son entourage avaient\npris pour tâche, sinon reçu pour mission, de préparer la candida­\nture de Mgr le duc d'Orléans à la souveraineté des anciens Pays-\nBas autrichiens. Rien n'étonne en temps de révolution. T o u t e ­\nfois, T h i e r r y jugea d'abord qu'un tel projet passait les bornes\ndu raisonnable. Il fallut toute la dialectique du marquis de\nRénonville pour lui en faire apprécier le mérite et les chances.\nSouverain pour souverain, Monseigneur n'aurait-il pas plus de\nprestige vis-à-vis de l ' E u r o p e que n'en pouvaient avoir des Etats\nprovinciaux privés de toute autorité? L e désarroi du nouveau\ngouvernement était manifeste. Mille dangers extérieurs et inté-\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "344                            DURENDAL\n\n\nrieurs rendaient son existence même singulièrement précaire...\n    A supposer qu'il y eût quelque chose d'insolite pour la fac­\ntion d'Orléans à pêcher ainsi en eau trouble une couronne au\nprofit de son chef, l'usage que celui-ci saurait en faire pour\norganiser le jeune E t a t suivant les formes les plus philoso­\nphiques et les plus modernes ne devait-il pas rallier d'avance\nà un tel nom tous les amis de la liberté et du progrès? T o u t\nimprégné du régime anglais, comme il l'était, un tel préten­\nd a n t n'assurerait-il pas à la souveraineté populaire d'autres\nsatisfactions que celles qu'on pouvait attendre d'un van der\nNoot et d'un Van E u p e n , embourbés dans les conceptions et\nles formules d'un passé gothique? D'ailleurs, ne disait-on\npas que M. l'avocat Vonck, si puissant au sein de la Société\npatriotique qu'il venait de constituer, voyait cette c a n d i d a t u r e\nd'un œil singulièrement favorable? E t si M . de Walckiers, bien\nqu'ébranlé déjà, émettait t i m i d e m e n t l'avis qu'un grand sei­\ngneur brabançon, tel que le duc d'Ursel, serait mieux qualifié\npour remplir, de préférence à un étranger, ce rôle de chef cons­\ntitutionnel, du moins n'écartait-il pas l'idée de substituer à\nl'oligarchie des E t a t s la présidence d'un souverain qui fût le\npremier serviteur de la Nation.\n   — Quel accueil le peuple de Bruxelles ferait-il à un projet\naussi sage ?\n   Braux-Levrezy posa la question à T h i e r r y , en lui suggérant\nl'idée d'user de ses relations pour préparer les voies au succès\nde Monseigneur d'Orléans.\n   — Ce n'est pas, mon cher Chevalier, que j'attache une\nimportance plus grande que de raison à ce que pourraient dire\nou décider, dans leurs cabarets ou leurs comités, tous tes bons\nflandrins de compatriotes qui prétendent aujourd'hui jouer aux\nRichelieu. Mais enfin, nous vivons dans des temps incertains\noù il sied d'avoir avec soi l'opinion p u b l i q u e . Encore n'est-il\npas défendu de lui faire dire ce qu'on veut. E t si quelques con­\nseils — ou bien quelques largesses habilement distribuées\npar tes mains...\n    Mais il n'insista pas, devinant au front de T h i e r r y la répu­\ngnance de celui-ci pour de tels procédés.\n    Q u a n t à M. de Rénonville, à peu près aussi cynique, mais\nplus avisé, il semblait s'être pris pour T h i e r r y d'une sympathie\nde bon oncle indulgent. A son tour, il lui fît certaines confi-\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            345\n\n\ndences, un beau soir de clair de lune, t a n d i s que, bras dessus,\nbras dessous, à cause du verglas, ils sortaient ensemble d'un de\nces petits soupers par quoi se prolongeait souvent l'attrait des\nréceptions de la grande D a l l y .\n    L a chère avait été délicate. L a conversation libre et animée\nà l'ordinaire. L e marquis s'était montré brillant, chantant des\npetits airs, m i n a u d a n t des petits compliments surets, griffon­\nnant des petits bouts-rimés. Il avait fait honneur aux vins de\nF r a n c e et avait gagné cinquante louis au passe-dix. Bref, il était\nguilleret et de plus en plus content de lui-même.\n    — Quelle charmante oasis au milieu de votre désert bruxellois !\nA elle seule, cette maison me console du regret que j'éprouve à\nne plus aller régler chaque jour ma montre au Palais-Royal.\nOn sait, lorsqu'on y entre, que l'ennui est consigné à la porte\net que le secret y fait sentinelle... E t la maîtresse de céans!\nCertes, elle est un peu moins jeune qu'elle ne le dit et même\nqu'elle ne le pense... Mais que son extérieur est aimable, son\najustement original et qu'elle sait écouter avec séduction ! U n e\ntelle femme nous ferait revivre Paris au fond d'une berline ou\nd'une chambre d'auberge.\n    Ils étaient arrivés au coin de la rue de Bellevue. Sous une\nlanterne, il s'arrêta pour puiser dans sa boîte une légère couche\nde tabac à priser dont il se barbouilla le nez.\n    — E t sa nièce, quelle divine créature, n'est-ce p a s ? hasarda\nThierry.\n    — Sa nièce... H e m ! hem ! Vous croyez cela, vous? Oui, oui,\ncette enfant a des grâces, beaucoup de grâces, et aussi des\ntalents et son air virginal lui donne un piquant peu c o m m u n . . .\nMais, au fait, je gage que vous avez déjà été pris à son coup\nd'oeil... E h ! eh ! ne vous en défendez pas, chevalier. C'est de\nvotre â g e . . . Vous n'êtes pas le seul, d'ailleurs. Levrezy me\nparaît logé à la même enseigne que vous. Allez! jeunes gens,\nallez! Je marquerai les points.\n    E t le petit vieillard parut s'amuser beaucoup de cette compé­\ntition galante. P u i s il parla à son jeune compagnon d'une nou­\nvelle pièce à clef : Vénus pèlerine, à laquelle il songeait, car il\nétait d r a m a t u r g e à ses heures. Enfin, de fil en aiguille, il lui\napprit q u ' u n e tentative serait faite à bref délai pour s'assurer\ndes dispositions des Bruxellois en faveur de Monseigneur. Des\ncocardes tricolores aux couleurs françaises seraient distribuées\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "346                          DURENDAL\n\n\nau sortir de Sainte-Gudule. On comptait sur l'acclamation\npopulaire pour décider le prince. T h i e r r y pourrait y aider...\n    Cette fois encore, la proposition insidieuse gêna T h i e r r y .\n    — Je ne vous contrarierai pas, monsieur le Marquis. T o u t e ­\nfois, je vous prie de ne pas m'engager à vous seconder. Songez\nque mon père a toujours été et demeure un des plus fermes\ndéfenseurs des E t a t s .\n    M. de Rénonville parut étonné, de l'objection, mais n'insista\npas. Il était d'ailleurs arrivé à l'hôtel de Bellevue où il logeait\net se hâta de prendre congé, car le froid piquait.\n    Seul, T h i e r r y continua sa route, mais dans les réflexions qui\nl'absorbaient, l'organisation d'un coup d ' E t a t en faveur de Mon­\nseigneur d'Orléans tenait infiniment moins de place que le\nsouvenir de Miss K a t y .\n    Il pesait les paroles un peu énigmatiques que le vieux mar­\nquis venait d'avoir à son sujet. Au vrai, qui était cette jeune\nfille ainsi mêlée à un projet politique qui apparaissait mainte­\nnant à T h i e r r y comme la véritable raison du séjour de la\ngrande Dally à Bruxelles? D'où était-elle venue ? E t que penser\nde ses libres façons? Fallait-il y voir naïveté d'ingénue ou cal­\ncul de coquette ? Quoi qu'il en fût, cette gracieuse image ne\nquittait pas sa pensée. Dans sa mémoire chantait l'air de Gluck\nqu'elle r y t h m a i t si langoureusement. Q u a n d il fermait à\ndemi les yeux, il croyait retrouver son parfum favori : un par­\nfum d'iris qui émanait de ce j e u n e corps aux lignes graciles\ncomme celles d'une fleur. E t quand il levait les yeux et qu'il\ncontemplait, dans l'énorme pan de ciel que découpait devant lui\nla plaine déclive du Sablon, la palpitation des tendres petites\nétoiles clignotantes sur la voûte azurée, cette contemplation se\ntransposait en son imagination. Il revoyait aussitôt deux beaux\nyeux dont le bleu clair était pailleté d'or. Et ces visions ren­\ndaient sa philosophie indifférente à tout le reste et la prépa­\nraient même à accueillir sans trop d'ennui les rudes semonces\npaternelles que provoquaient, place des W a l l o n s , ses absences\nintempestives et ses tardives rentrées.\n\n                                 *   *\n   Quelques jours plus tard, le petit cercle de la rue Ducale\ns'anima de l'arrivée d'un nouveau personnage, qui semblait\nêtre, de vieille date, un ami de la grande Dally. Il s'appelait\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                        347\n\nle chevalier Fox. A l'en croire, il était gentilhomme écossais,\nmais avait dû, depuis longtemps, quitter les Hautes-Terres\nnatales à cause du prosélytisme qu'il déployait pour la religion\ncatholique romaine. Toutefois, ses explications à ce sujet étaient\nassez confuses et le marquis de Rénonville, toujours sceptique,\npeut-être un peu jaloux, en tout cas très malveillant, ne se\nfaisait pas faute d'insinuer que M. Fox n'avait jamais été\nprophète dans son pays et que ses démêlés avec la justice des\nhighlands n'avaient aucun caractère sacré.\n   Quant à la physionomie de M. Fox, elle n'était pas banale\net ses traits auraient même paru beaux s'ils n'eussent été\ngâtés par une inquiétante pâleur, une de ces pâleurs qui\nattestent le sourd travail des passions, de même que, dans\ncertains fruits, la peau jaunissante trahit la présence du ver qui\nles ronge. Pour comble de disgrâce, il avait l'oeil droit couvert\nd'une taie et le front marqué d'une profonde cicatrice. Blessure\nde guerre, racontait-il, reçue dans un abordage avec les Barba­\nresques. Mais le marquis de Rénonville faisait entendre que\nl'abordage avait dû se produire sans doute dans quelque\ncoupe-gorge ou quelque obscur tapis-franc.\n   Joueur, il l'était furieusement, et les parties de cartes, de\ndés ou de tric-trac, qui n'avaient été dans le salon de la rue\nDucale qu'un passe-temps assez innocent jusqu'au jour de sa\nvenue se prolongèrent et se multiplièrent grâce à lui au point\n que la conversation en fut à peu près tarie.\n    Messieurs de Braux-Levrezy et de Proli, et la grande Dally\n elle-même se prêtaient volontiers à cet engoûment, dont M. de\n Rénonville ne contestait pas d'ailleurs le mérite philosophique :\n    — Car le jeu, déclarait-il sentencieusement, est une école qui\n en vaut bien d'autres. Il faut, pour y exceller, toutes les qualités\n qui font l'homme d'Etat et le grand capitaine. De la prudence\n et de la hardiesse combinées à doses savantes, une devination\n aiguë des moyens de l'adversaire, et d'inépuisables réserves\n de résistance. Bref, du génie. Aujourd'hui, au pinacle;\n demain au bord du précipice; après-demain, par une saute de\n son imagination, le joueur digne de ce nom franchit l'abîme et\n se retrouve sur un autre sommet. Croyez-moi, monsieur de\n Longprez, il faut que nous en goûtions à notre tour. Et puis,\n que faire de mieux en votre bonne ville où il pleut toujours et\n où chacun se terre en son taudis?\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\n   Thierry se résignait à ces interminables parties, mais sans\ny prendre d'autre divertissement que celui d'y associer ses\nchances à celles de miss Katy, elle aussi conquise par cette\ncontagion.\n   Toutefois la fortune le secondait mal et comme les enjeux\nétaient gros, il eut bientôt fait de trouver le fond de sa bourse.\nSes économies y passèrent. Ensuite les quelques bijoux qu'il\nporta au Lombard, non sans honte, lui permirent de continuer à\nfaire figure.\n   Aussi longtemps qu'il s'attardait dans les salons de la grande\nDally, le décor, la compagnie et déjà l'habitude lui dissimu­\nlaient ce que de tels expédients d'existence offraient de piteux.\nMais lorsque, à la nuitée, il abandonnait ce logis, avec la\ncertitude qu'il y reviendrait le lendemain, ses pensées pre­\nnaient volontiers un tour différent. Brusquement, l'illusion\ntombait. Alors, de la hauteur de ces plaisirs factices, il glissait\ndans une sorte d'abattement moral : prostration de l'âme et\nabdication de la volonté. C'est la condamnation de toute action\nmauvaise qu'elle en engendre d'autres qui sont pires encore.\nA ces heures de réflexion solitaire, rien n'humiliait davantage\nThierry que les mensonges par lesquels il essayait de colorer,\npour son père et sa sœur, l'irrégularité de sa nouvelle vie.\nEt quels misérables mensonges ! Des mensonges qui ne trom­\npaient personne, — il le sentait bien, — et que M. Charliers\nde Longprez, la loyauté même, accueillait silencieusement,\navec un regard attristé, plus cruel pour son fils que toutes ses\nrigueurs.\n                               * *\n   Pour lutter contre cet investissement du jeu, il arrivait à\nThierry d'apporter rue Ducale quelque nouvelle partition et\navant que les joueurs ne fussent pris de leur fièvre quotidienne,\nil s'essayait à déchiffrer, aux applaudissements de l'aimable\nKaty, quelque canzonnette ou quelque air dansant. Elle\nvoulut même une fois, tandis qu'il jouait le joli menuet\nd'Exaudet, danser le pas avec la grande Dally. Il en chan­\ntonnait les paroles bien connues :\n                       Cet étang\n                       Qui s'étend\n                       Dans la plaine...\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        349\n\nEt rien n'était plus charmant que de voir, sur le fond de soie\nrose et blanche, ces deux femmes aux lignes souples et gra­\ncieuses, — sourire contre sourire, — se tendre la main, glisser,\nonduler, plier le genou, saluer, s'écarter et se reprendre au\nrythme ailé de l'élégante musique. Lentes et semant doucement\nleurs jupes légères, elles laissaient mourir leurs allures avec la\nmélodie mourante. Puis la cadence se faisant un peu plus vive,\nleurs gestes et leurs regards s'animaient aussi un peu pour\ns'apaiser bientôt en une naïve extase.\n   En de tels instants, miss Katy achevait de le séduire. Il en\noubliait les petits manèges dont elle le navrait à d'autres heures,\nlorsqu'elle prodiguait à tout venant, mais surtout à Braux-\nLevrezy, la grâce des sourires et des propos dont il eût rêvé\nd'être le seul bénéficiaire... D'ailleurs, comment lui en vou­\nloir? N'apparaissait-elle pas aussi étonnée que ravie de ce\nplaisir que sa vue faisait à tout le monde, et par lequel elle\nprenait si facilement tous les cœurs?\n   Seul, le chevalier Fox paraissait insensible à tant de\ncharmes...\n   Un soir, les intimes avaient été retenus à un petit ambigu\noù le ton s'était monté plus qu'à l'ordinaire. La collation\nachevée, on avait allumé le punch parmi les flacons et les reliefs\ndu dessert pour s'amuser de la pourpre magique de ses flammes.\nPuis aux chandelles rallumées, sur la table en désordre, on\navait apporté les cartes et commencé un médiateur.\n   Le chevalier Fox et la grande Dally tinrent contre Thierry\nque miss Katy secondait de ses conseils. L'Ecossais joua d'un\nbonheur insolent, et la compagnie s'amusa fort aux dépens du\npauvre M. de Longprez, réduit à extraire l'un après l'autre de\nson gousset ses derniers florins. Miss Katy marquait une vive\ncompassion pour son partenaire. Sur un coup de M. Fox, plus\nhardi et non moins heureux que les autres, elle prétendit que\nl'Ecossais, pour mettre aussi obstinément la chance de son côté,\ndevait être de compte à demi avec le diable lui-même. A quoi\nM. Fox, la tête sans doute échauffée par les libations de rhum\ndont il avait abusé, riposta que Thierry, à défaut du diable, avait\npour lui une jeune sorcière qui n'en était pas à son premier\nsabbat. Le propos fut lancé en anglais et d'un ton malséant.\n   Encore qu'elle fût habituée à quelque liberté de langage, la\njeune fille se leva, toute émue. Les larmes lui étaient venues\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "350                          DURENDAL\n\n\naux yeux. Sans rien dire, elle quitta la salle à manger et passa\ndans la pièce voisine. Sa sortie permit à T h i e r r y d'arrêter son\njeu. Il céda la place à M M . de Rénonville et de Proli. P u i s ,\naprès avoir fait mine de suivre un peu de temps la partie nou­\nvelle, il s'esquivadiscrètement et alla rejoindre dans le boudoir\nsa jeune partenaire dont il avait vu et ressenti lui-même\nl'émoi.\n                                  *\n\n  Il la trouva jetée sur un petit sopha, la tête enfoncée dans les\ncoussins de soie qu'elle foulait de ses bras blancs.\n  S'approchant tout auprès d'elle, il lui dit doucement :\n  — Miss Katy, vous avez du chagrin! T a n t ô t , vous avez voulu\nvous intéresser à mes cartes. Ne puis-je m'associer m a i n t e n a n t\nà votre peine?\n  Il attendit... Mais elle continuait à cacher son visage. Son\nagitation se devinait à une sorte de sanglot mal étouffé et du\nbout de son pied que dégageait sa robe légèrement relevée elle\njouait nerveusement avec un soulier au talon d'or, prêt à lui\néchapper.\n  — Miss K a t y , vous ne savez pas combien je suis désolé de\nvous voir souffrir. Dites-moi, pourquoi vous attrister ainsi d'un\nabsurde propos?... C'est lui faire trop d'honneur que d'en\nparaître touchée à ce point.\n  Miss K a t y se redressa et montra ses beaux yeux qui venaient\nde pleurer.\n  — Vous avez raison, dit-elle enfin à voix presque basse.\nMais je suis si malheureuse et si a b a n d o n n é e ! Si vous saviez,\n                  .\nmonsieur... Mais c'est mon sort à moi, et je sens bien qu'il\nfaudra m'y résigner toute ma vie...\n  — Vous, malheureuse? lui dit T h i e r r y , Vous, abandonnée?\nVous, que je vois chaque jour si gaie, si vive et franche comme\nun oiseau...\n   Elle hocha doucement la tête et sa poitrine se gonfla comme\nun jeune essaim.\n  — Non, non, chevalier, je ne connais et ne connaîtrai du\nbonheur que son éclat et ses dehors menteurs, sans jamais en\ngoûter la réalité. Vous me croyez joyeuse... Mais si vous\nsaviez...\n  Son regard h u m i d e et son embarras si touchant en prononçant\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          351\n\n\nces paroles ne permirent pas à T h i e r r y de peser un moment\nsa réponse. Il l'assura que si elle voulait faire quelque fond\nsur son honneur et sur la tendresse infinie qu'elle lui inspirait,\nil employerait sa vie à se rendre digne d'un peu de sa confiance.\nAssis tout auprès d'elle et lui a y a n t pris la main, il ajouta\nmille choses pressantes qu'il avait souhaité de lui dire depuis\nlongtemps, lui peignant sous les couleurs les plus vives la force\ndes sentiments qu'il éprouvait pour elle, lui promettant un\nappui sans réserves, la conjurant de lui signaler les obstacles\nqu'il lui faudrait vaincre pour la servir.\n   Elle écoutait sans l'interrompre, soit qu'elle ne s'ennuyât pas\nde l'entendre, soit qu'elle fût étouffée par le poids de cette con­\nfidence que Je chevalier cherchait à lui arracher.\n   — Je suis bien sensible, monsieur le Chevalier, répondit-elle\nenfin, aux marques flatteuses que vous me donnez de votre atten­\ntion. Des sentiments aussi obligeants que les vôtres me pénétrent\nde reconnaissance. Mais fussent-ils plus tendres encore, vous\naimé-je à mon tour, je ne puis, je n'oserais me confier à votre\ndiscrétion sans craindre que vos sympathies mêmes ne vinssent\nse retourner contre m o i . . .\n   T h i e r r y t o m b a pour lors à ses genoux en lui disant : « Vous\nme haïssez donc bien de m e traiter avec cette dureté. P o u r q u o i\nn'acceptez-vous pas du moins l'amitié que je vous offre? Un mot\nde votre part me ferait tout surmonter, tout braver. Mais en\nme refusant de chercher à vous aider, c'est moi que vous rendez\nle plus malheureux des mortels. »\n   Il épiait anxieusement son regard. Enfin, K a t y sortit comme\nd'une rêverie profonde.\n   — Vous le voulez, dit-elle. Je vous dirai donc tout, et puis\nvous me mépriserez peut-être aussi comme le vilain h o m m e qui\nm'outrageait tantôt.\n   E t d'un ton de confidence, dans ce boudoir qu'éclairait la\nfaible lueur du foyer, tandis que de la chambre voisine, à travers\nla portière mi-retombée, les éclats de voix des joueurs arri­\nvaient j u s q u ' à leurs oreilles, elle lui dit que, née à Londres,\nelle n'avait j a m a i s connu son père, un grand seigneur libertin,\net que sa mère était morte en lui donnant le jour. On lui avait\nexpliqué depuis que son père lui avait laissé certains droits sur\ndes plantations et des esclaves qu'il possédait aux grandes\nAntilles... Mais ces droits, comment aurait-elle pu, comment\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": " 352                           DURENDAL\n\n\n  pourrait-elle les établir? Abandonnée de tous, elle avait grandi\n comme une fleur sauvage, sans appui et sans nom.\n    A quinze ans, une m a r c h a n d e de frivolité d'Oxford-Street\n l'accueillit comme apprentie. Ce fut là que M m e Eliott la dé­\n couvrit un jour par hasard. Elle s'en déclara toquée et l'emmena\n avec elle à Paris. E t dans ce milieu facile dont la g r a n d e Dally\n était une des reines, sa jeunesse avait été exposée à des galan­\n teries dont le souvenir lui était odieux. E t voici que cet\n  Écossais perdu de mœurs, et dont elle avait rebuté les désirs, ne\n craignait pas de lui reprocher maintenant l'inconduite qu'elle\n avait pu éviter à travers tant d'écueils... Sans doute, en se\n vengeant ainsi, il pensait la compromettre aux yeux de ceux\n dont l'estime et l'amitié lui étaient si précieuses.\n    T a n d i s qu'elle narrait sa triste existence, miss K a t y s'effor­\n çait de retenir les larmes qui perlaient dans ses yeux. Mais\n bientôt les sanglots étouffèrent sa voix et elle se prit à pleurer\n sans pouvoir ajouter une parole. T h i e r r y de Longprez, qui\n la contemplait en silence, était tout entier dominé par son\n émotion. Il baissa la tête, et une larme brûlante vint rouler sur\n sa joue. J a m a i s la jeune Anglaise ne lui avait semblé plus\n belle ni parée de grâces plus touchantes. J a m a i s il n'avait senti\n pour elle une plus vive affection.\n    — Ah ! miss K a t y ! miss Katy ! murmura-t-il, pourquoi ne\n vous ài-je pas connue plus tôt...\n    Il n'en put dire davantage. T a n t de sentiments divers se bous­\n culaient à la fois en son cœur. T a n t de pensées confuses s'agi­\ntaient en son esprit. Quelle que fût l'origine de cette enfant,\ndût-il rompre avec sa famille et son rang pour l'élever à lui, il\nl'arracherait â ce milieu pour laquelle elle n'était point faite\net qu'elle dominait de toute la noblesse de ses vertus\nnaturelles.\n    Mais la partie de jeu finissait et ainsi fut interrompu ce trou­\nblant tête-à-tête.\n    E n effet, M. de Rénonville réclamait à cor et à cri le cheva­\nlier de Longprez avec lequel il avait l'habitude de faire route\nchaque soir, au sortir de l'hospitalière d e m e u r e . T o u t e la\ncompagnie se dispersa. E t T h i e r r y n'eut que le temps de\nmarquer à la jeune fille, en lui pressant encore furtivement\nla main, quelle était la loyauté de ses sentiments chevale­\nresques.\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              353\n\n   Toutefois, quand il eut reconduit le vieux marquis jusqu'à la\nplace Royale, à la porte de son hôtel, il voulut revenir encore\nrue Ducale, et longeant la haie du P a r c , il passa et repassa\ndevant la maison silencieuse et bien close. Les fenêtres s'étaient\néclairées à l'étage supérieur où il savait que Katy avait sa\nchambrette. E t le jeune h o m m e les contempla longtemps,\ninsoucieux de la nuit et du froid, a t t e n d a n t quoi? U n e a p p a r i ­\ntion fugitive. P a s m ê m e . Il se bornait à penser qu'elle était là\net à souhaiter que sa peine fût un peu apaisée...\n\n   (A suivre.)                                 H . CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "      Au Rythme des Vagues\n\nA l'heure taciturne où s'apaise la terre,\nQuand le soleil mourant se noie au sein des flots,\nQuand l'azur déjà gris se couvre de mystère,\nJ'ai gagné bien souvent la grève solitaire\nD'où montent tour à tour des chants et des sanglots.\n\nAu loin, c'est l'infini dans l'or du crépuscule,\nDe fins esquifs tout blancs se pressent vers le port ;\nha mer calme et verdâtre aux vents du soir ondule\nEt le flot cadencé qui s'avance et recule\nSe brise en murmurant      sur les galets du bord.\n\nDans l'ombre caressante où la lumière     expire,\nJe viens m'asseoir rêveur aux rivages déserts,\nPour entendre la voix de l'onde qui soupire,\nQui gronde, qui se cabre et qui roule en délire,\nEgrenant à la nuit ses enivrants   concerts.\n\nSes chants âpres et doux surgissent du silence :\nCris de haine, sanglots d'amour, soupirs      d'espoir,\nTous passent sur mon front comme une vague          immense\nEl vont s'évanouir en plaintive       romance\nDans les c i e u x éblouis de la pourpre du soir.\n\nLes airs sont secoués de lentes agonies,\nDe souffles de tempête et de râles berceurs,\nEt c'est comme un orchestre aux graves       harmonies\nDont chacun des échos, en notes infinies,\nS'exhale sourdement de la lyre des cœurs.\n\n\n                           II\n\nMer immense aux flots bleus, mer aux voix     innombrables,\nMer qui redis sans cesse un chant   inachevé,\nQue de fois mollement couché sur l'or des sables,\n         Que de fois j'ai rêvé !\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "               AU RYTHME DES VAGUES                       355\n\n\nQuand ton eau s'étendait, immobile et dormante,\nSous l'azur infini des tièdes soirs d'été,\nQue de fois, écoutant la brise caresàante,\n         Que de fois j'ai chanté!\n\nQuand ta lame en fureur crachait l'épaue sombre\nEt secouait sa bave au vent démesuré,\nQue de fois, en songeant au frêle esquif qui sombre,\n         Que de fois j'ai pleuré !\n\n\n                           III\n\nDe la grève j'ai vu fuir avec le reflux,\nVers les espaces bleus, les fins bateaux de pêche :\nTel un essaim d'oiseaux, sous la brise âpre et fraîche,\nS'envole aux horizons que l'œil n'aperçoit plus.\n\nIls reviendront, à l'heure où le croissant  émerge,\nLentement vers le port au rythme des flots plats,\nEt les marins lassés jetteront, à pleins bras,\nUn riche et lourd butin de poissons sur la berge.\n\nQue de fois nous avons, à ces pêcheurs     pareils,\nCouru, dès le matin, vers les lointains    vermeils,\nConquérants enivrés d'impossibles      conquêtes.\n\nMais nos espoirs tombaient avec nos efforts vains :\nNous revenions le soir, blessés de nos défaites,\nTenant nos rêves morts effeuillés dans nos mains.\n\n\n                            IV\n\nLa mer envahissait le sable aux reflets d'or.\nEscaladant la vague au gré de la marée,\nUne barque dansait près du bord amarrée :\nCaptive qui cherchait à prendre son essor.\nLaissant bondir au vent sa poupe qui ruisselle,\nBercée au souffle pur et grisant du matin,\nElle rêvait de fuir à l'horizon  lointain,\nLa voile, toute grande ouverte, comme une aile.\n\nEtre libre, ne voir que le ciel et la mer!\nS'éclabousser d'azur loin de la plage étroite !\nSe baigner dans le flot scintillant qui miroite!\nSe griser de l'espace et du grand souffle amer!\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "356                            DURENDAL\n\n\n      Comme elle aurait voulu s'élancer vers son rêve...\n      Mais déjà le reflux commençait ; lentement\n      Redescendait la vague et l'esquif,   sourdement,\n      De sa coquille de fer venait frapper la grève.\n\n      Les heures avaient fui ; calmés et loin du bord\n      Les flots laissaient a nu la plage diaprée;\n      Mais la barque, toujours à son ancre amarrée.\n      Immobile, gisait comme un grand oiseau mort.\n\n      El moi ! combien de fois, cœur malade et sans flamme,\n      N'ai-je pas aspiré vers les plus beaux desseins,\n      Quand les cloches de l'aube, aux frémissants        tocsins,\n      Allumaient en chantant tous les feux de mon âme.\n      Désir du bien ! désir du vrai, désir du beau,\n      Tous venaient à la fois, comme un essaim        d'abeilles,\n      De bourdonnements     fous caresser mes oreilles\n      Et me verser le vin d'un courage      nouveau.\n      Mais trop souvent, hélas! mes ardeurs étaient brèves,\n      Je les voyais pâlir et s'écrouler   soudain\n      Comme on voit, aux rayons empourprés du matin,\n      S'effacer les contours harmonieux     des rêves.\n      L'ombre du soir tombait sur mon désir blessé\n      Comme un fleuve de deuil à la marche        rapide,\n      Je sentais dans mon cœur la tristesse et le vide,\n      Des sanglots descendaient dans mon être oppressé\n      Et rien ne restait plus dans mon âme trop lâche\n      — Esquif sans idéal sur la grève étendu —\n      Que le cuisant regret, le remords      éperdu,\n      De n'avoir pas vogué vers une grande        tâche.\n\n\n                                   V\n\n      Grands goélands pensifs de qui le regard sonde\n      Les glauques profondeurs de l'abîme des mers,\n      Quand vous rasez le flot ainsi que des éclairs\n      Où fuyez-vous dans votre course    vagabonde?\n\n      Toujours droit devant vous, entre le ciel et l'onde,\n      L'aile ouverte, emportés sur les souffles    amers,\n      Vous fuyez loin de nous vers les horizons       clairs\n      De votre vaste empire aussi grand que le monde.\n\n      J'ai rêvé ce destin : me griser de clarté,\n      Etre libre, pouvoir à jamais    emporter\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "              AU RYTHME DES VAGUES                          357\n\n\nLoin du monde réel mon âme       prisonnière,\nPareils à ces oiseaux qu'enivre le désir\nDes espaces d'azur tout vibrants de lumière\nEl qui ne ferment l'aile un jour que pour     mourir!\n\n\n                               VI\n\nL'heure est crépusculaire et douce ; viens t'asseoir\nAu milieu des oyats de la dune mouvante ;\nLa route n'est pas longue; en gravissant      la pente\nNous verrons à nos pieds tomber la paix du soir.\n\nLà-bas est la campagne avec son manteau noir :\nVillages endormis dans la brume        fumante;\nIci, la vaste mer qui soupire et qui chante\nImmobile et sans pIis ainsi qu'un clair miroir.\n\nViens, la nuit lente et grave en dépliant ses voiles\nEmportera là-haut vers les blanches    étoiles,\nLes rumeurs de la terre où passent des sanglots.\n\nEt nous écouterons, enivrés   d'espérance,\nL'une à l'autre mêlé en une joie immense\nLa chanson de nos cœurs et la chanson des flots.\n\n                                                 P A U L SCHMITZ.\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "                                                                            e\n Etude sur l'art italien du XV siècle\n                                          (Suite.)\n\n\n\n\n                                             II\n\n               La Sculpture du XVe siècle en Italie (1)\n                  IL n'y a pas d'exemple d'une belle sculpture qui ait été pro­\n                     duite par un peuple apathique, faible, en décadence ». A\n                     la tournure péremptoire de cet aphorisme, on aura reconnu\n                     la parole de Ruskin. Il n'était point de sa coutume, en\n                     effet, de proposer ses opinions ou de les énoncer timidement,\n                     dans une forme dubitative. Ses idées, étant issues de l'intui­\n                     tion plutôt que de l'expérience et du raisonnement, pre­\n                     naient à ses yeux quelque chose de providentiel ; il les\n                     affirmait ex cathedra, sans ambages, comme des prophéties\nou des dogmes, parfaitement indifférent aux démentis qui pouvaient leur venir\nde l'histoire ou de la réalité. Mais c'est la force et le charme de Ruskin qu'il\nsoit devant nous, moins comme un guide sûr, propre à nous donner des expli­\ncations exactes et des notions claires, que comme une puissance d'exaltation\net d'enthousiasme qui ouvre sans cesse des voies inattendues où elle nous attire\net nous entraîne.\n   Il établissait donc une corrélation étroite entre la grandeur de l'art, chez\nun peuple et à un moment quelconques, et la moralité et l'énergie du milieu.\nA vrai dire, cette loi ne se vérifie pas souvent, à moins de faire abstraction des\nfaits historiques ou de considérer l'art lui-même, dans sa teneur et les carac­\ntères qu'il laisse apparaître, comme une preuve suffisante de l'existence des\nvertus supposées nécessaires à son éclosion ! Peut-être, pourrait-on croire, au\ncontraire, que l'art étant aspiration, tendance vers un idéal, l'idéal qu'il mani­\nfeste à chaque époque, qu'il soit nostalgie du passé ou attente d'un meilleur\ndevenir, est précisément idéal parce qu'il ne règne plus ou ne règne pas encore\ndans la réalité?\n\n   (1) A propos de l'apparition du sixième volume de la Storia dell' arte italiana, de M. Adolfo\nVenturi : La Scultura del Quattrocento. Un vol. illustré de 780 excellentes phototypies.\nMilan, Hoepli.\n   Voir, sur les précédents volumes de cet important ouvrage, Durendal : mars 1906 (Les ori­\ngines de l'art moderne en Italie et en Flandre); novembre 1906 (La sculpture du X I V e siècle\nen Italie); septembre 1907 (La peinture au XIVe siècle en Italie).\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                         359\n\n\n    Combien de générations ont attendu de l'art l'image de leurs désirs humains\n ou célestes?... Ce n'est pas les expressions de la violence que demandaient aux\n artistes les violents du moyen âge, mais celles de la suavité. Et lorsque, après\n la Renaissance classique et avec elle, la Force et l'Energie se sont ciierché des\n incarnations dans l'art italien, n'est-ce pas que ces puissances avaient presque\n cessé d'agir dans la vie des peuples de la Péninsule?...\n    En tout cas, si on peut, jusqu'à un certain point, admettre avec Ruskin la\n candeur pieuse de la Venise du doge Dandolo, qui dupa si apertement les\n croisés ; l'énergie et même la moralité de la Florence du XIVe siècle, dont le\n Dante — mais il était juge et partie — les chroniqueurs et les conteurs nous\nont fait des portraits fort éloignés de la physionomie que lui prête le grand\nécrivain anglais; si l'on peut consentir, en un mot, que le principe de Ruskin\ntrouve un semblant de preuve pour l'Italie dans les siècles antérieurs au XVe,\nil serait fort difficile d'en admettre, sans paradoxe, la vérité en ce qui touche\nce dernier.\n    Cependant, avec la première moitié du XVIe siècle, c'est la période la plus\nféconde et la plus abondante en chefs-d'œuvre de l'art italien. Sous l'impulsion\ndu réalisme, toutes les forces d'initiative et d'invention, contraintes auparavant\ndans les formules giottesques ou gothiques, se délivrent, au début du Quattro­\ncento ; des maîtres surgissent qui, s'inspirant de la vie, vont remplir la\nPéninsule de l'éclat de leur renommée et de leurs ouvrages. Pour ne parler que\nde la sculpture, ce sont : à Florence, Lorenzo Ghiberti, Donatello, Luca della\nRobbia; à Sienne, Jacopo della Quercia... Les deux vieilles républiques, où\nla liberté avait connu des jours si héroïques et des luttes si sanglantes,\nallaient pourtant toutes deux à leur décadence, alors. Sienne affaiblie, réduite,\nse débattait dans l'impuissance de ses dissensions intestines qui devait, finale­\nment, la vouer à la domination des Médicis. Florence, en attendant les mêmes\nMédicis, la tyrannie dissimulée de Cosme et du Magnifique Laurent, s'abdique\nelle-même entre les mains de quelques hommes subordonnés aux Albizzi. Elle\nétend son hégémonie au dehors, achète Arezzo, s'empare enfin de Pise, acquiert\nLivourne, Montepulciano, Cortone, tente de mettre la main sur Lucques ;\nmais, à l'intérieur, elle ne s'appartient déjà plus. La liberté y est seulement\napparence et décor. Les Prieurs de la Seigneurie, entourés des plus grands\nhonneurs, sont toujours à la tête du gouvernement, au sommet de la pyramide\ndes autorités et des conseils élus ou choisis au moyen de scrutins embarrassés\nde mille formalités et procédures de défiance. C'est tout une hiérarchie com­\npliquée de dignitaires et d'assemblées chargés de se contrôler et de se surveiller\nmutuellement : il y a les Dix de la Paix et les Dix de la Guerre; il y a les\ndouze Buonuomini, élus pour trois mois; les Gonfaloniers, chefs de quartiers,\nélus pour quatre mois; il y a les Richiesti, les requis, que l'on appelait à déli­\nbérer sur certaines affaires, le Conseil du Peuple, avec ses deux cent cinquante,\nle Conseil de la Commune, avec ses deux cents membres... Puis encore, le\nCapitaine du parti guelfe, institué jadis pour la destruction du parti gibelin et\nqui, les Gibelins n'étant plus qu'un souvenir, agit à présent contre les adver­\nsaires de la faction dominante; les Huit de la Garde, chargés de la police,\npolitique surtout; les Dix de la Liberté, auxquels il appartenait de défendre\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "360                                DURENDAL\n\n\nles citoyens contre l'oppression et de veiller à l'exécution des lois ; les Dix de la\nMarchandise, placés à côté des Arts majeurs et mineurs, avec toute leur vaste\net complexe organisation, pour sauvegarder les intérêts de l'industrie et du\ntravail... Mais toute cette belle mécanique avec ses rouages délicats et ses\nsubtils engrenages, calculés pour régler la vie politique et commerciale de la\ncité et donner à chacun sa part proportionnelle d'autorité, n'était plus qu'un\nsimulacre, une magnifique et curieuse horloge dont le mouvement, dans sa\nmarche solennelle, ne commandait plus les aiguilles du cadran, tournait dans\nle vide, par habitude... La décision et le commandement étaient concentrés\nentre les mains de quelques hommes : les Albizzi, chefs de l'oligarchie que les\nMédicis, appuyés sur le populaire, supplantèrent plus tard.\n    La République existe encore, au moins nominalement, jusqu'au XVIe siècle,\nmais l'âme républicaine, rude, hautaine et vigoureuse, avide de la splendeur\net de la suprématie de la cité, s'est émasculée, obscurcie, maintenant que les\nlibres vouloirs des citoyens sont soumis au vouloir arbitraire d'un seul,\nuniquement préoccupé de son propre intérêt et de celui des siens. Les\némulations, les enthousiasmes et, aussi, les fureurs de la liberté se sont\nassoupis. I1 n'y a plus réellement de partis, ni Guelfes, ni Gibelins, ni Noirs, ni\n Blancs, mais des clients, des affidés des Albizzi ou des Médicis qui attendent\nde leurs patrons, ou la sportule ou les honneurs.\n    Et tout cela à l'aurore d'un siècle illustre dans la beauté. Et, au fond, ne\nsemble-t-il pas que, souvent, rien ne soit plus proche de l'apogée d'un peuple\nque sa décadence? On pourrait môme soutenir, contre l'opinion de Ruskin,\n que l'heure du plus vif éclat artististique d'une nation coïncide fréquemment\n avec celle où commencent à se multiplier les signes précurseurs de son\n amoindrissement politique. Ainsi de Bruges, de Venise, de Sienne; ainsi de\n Florence, atteinte, au moment où elle voyait naître les plus glorieux de ses\n artistes, dans les sources de sa vigueur. Sous l'action de tous les facteurs\n matériels et moraux, prospérité et richesse sans cesse accrus, culture, progrès\n et raffinements de la pensée, les grands sentiments unanimes, les volontés\n persévérantes qui avaient fait Florence allaient, en effet, se désagrégeant à\n l'aube du XVe siècle. Et ainsi l'art florentin grandit dans la cité diminuée.\n Mais cet art n'était pas formé seulement du présent : tout le passé de la\n République, agité, plein de gloire, de douleurs, de combats et d'injustices ; sa\n vie politique de la passion de laquelle tous les citoyens participaient; sa vie\n commerciale remplie de hardies aventures et de trafics heureux ; sa vie esthé­\n tique conduite par des guides comme Giotto, Andrea Pisano, l'Orcagna et\n vingt autres; sa vie poétique dont le Dante et Boccace avaient ouvert les\n voies ; tous ces éléments ont contribué à préparer l'avènement, au milieu des\n désuétudes de la liberté et des mœurs anciennes, de cette génération incom­\n parable, de ces artistes excités et stimulés constamment par la nécessité de se\n produire devant le public le plus cultivé du temps, le plus capable d'admiration\n et , en même temps, de critique.\n                                          *\n    Le réalisme est le fondement assuré sur lequel le XVe siècle érige son œuvre\n artistique. L'art de ce temps-là, d'abord dans le Nord, puis en Italie, se\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                É T U D E S U R L ' A R T I T A L I E N DU XV e S I È C L E        36l\n\n\n\ndétourne des principes et des formules pour se tourner vers l'expérience, vers\nla réalité et vers la Nature. Il veut peindre le monde et les êtres, mais, autant\nqu'il est en lui, tels quels; il n'admet pas d'intermédiaire entre lui et eux, pas\nde truchement, de pédant qui prétende lui prescrire les modes et les limites de\nson œuvre. Il ne croit pas et, d'ailleurs, on n'a pas encore essayé de lui faire\ncroire que les artistes grecs ou romans ou gothiques aient inventé, une fois\npour toutes, une esthétique selon laquelle il faille travailler, désormais. Il\nsoupçonne que toute forme d'art est née de la Nature et n'a fini par péricliter\net par périr, desséchée, que parce que, après les initiateurs qui inventaient en\nregardant la réalité, sont venus les imitateurs qui copiaient en regardant les\ninitiateurs. Il comprend que la pensée d'aujourd'hui ne se pliera qu'en\nsacrifiant une partie d'elle-même à la forme suscitée pour exprimer la pensée\nd'hier. De sorte que la pensée de tous ces entreprenants artisans est, en\nquelque manière, seule devant le monde seul, et qu'elle ne demande qu'à ce\nmonde lui-même, vivant, actuel, les formes propres à le manifester dans ses\napparences comme dans ses aspirations profondes.\n   Au cours du XIVe siècle, on peut suivre, pour ainsi dire, à la trace, le\ncheminement du réalisme septentrional vers le Midi. Au déclin de ce siècle, on\nle trouve installé en maître à Milan, dans la personne des nombreux artistes\nflamands, français et allemands qui coopéraient à la construction et à la\ndécoration du Dôme. Son influence se marque avec intensité dans l'œuvre des\nfrères dalle Massegne, à Venise et à Bologne, et dans celle de maîtres de leur\nécole où l'on surprend d'étranges similitudes avec certaines des créations de\nce Claus Sluter, que M. Venturi salue avec raison du nom de « Michel-\nAnge du Nord ». A Florence même, le réalisme s'affirme en premier lieu\ndans les ouvrages considérables du Brabançon Pier di Giovanni Tedesco (1)\net il continue, sans doute, de s'y impatroniser ensuite par l'entremise des\nsculpteurs vénitiens ou florentins qui ont œuvré, les uns, à Florence; les\nautres, à Venise, en compagnie des Lombards dont l'art a subi, à Milan,\nl'attrait de la manière nordique.\n   M. Venturi souligne toutes ces influences et leur propagation prolongée\ndans l'Italie septentrionale, où elles agirent jusqu'à la fin du XVe siècle, par\nexemple sur Nicolô da Bari et, davantage encore, sur Guido Mazzoni\nde Modène. « Elles viennent, écrit-il — nous avons déjà cité le mot — donner\nde la force à l'art italien, en lui enlevant de la grâce » ; elles font prévaloir\nune conception plus pittoresque de la sculpture... Mais il ne leur accorde\nqu'une importance médiocre ou nulle en Toscane, à Florence et à Sienne...\nCertes, on peut avancer, comme nous l'écrivions ici même (2) que le réalisme\nayant envahi, au cours du XIVe siècle, tous les domaines de la pensée euro­\npéenne, en refoulant les systèmes mystiques, scolastiques et féodaux du moyen\nâge, l'art devait nécessairement et spontanément révéler partout une tendance\nidentique. Il n'en reste pas moins que le signal de la révolution artistique qui\n\n\n   (1) Nous publierons, prochainement, une étude sur ce maître dans les Arts anciens de\nFlandre.\n   (2) Durendal, mars 1906, article cité plus haut.\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "362                              DURENDAL\n\n\nse produisit, alors, dans toute l'Europe, partit du Nord et que les premières\nœuvres où se décèle avec éclat la nouvelle orientation esthétique sont dues à\ndes artistes néerlandais.\n    Et si, à Florence, notamment, on aurait peine à désigner parmi les œuvres\ninitiales de Ghiberti et de Donatello — hormis, peut-être, pour les draperies\nde certaines de leurs statues d'Or S. Michele — des imitations formelles de\nsculptures flamandes, ne doit-on pas supposer que des ouvrages de cette\nsorte, particulièrement ceux de Pier di Giovanni Tedesco qui étaient en grand\nnombre à Florence, ce sont imposés aux jeunes artistes indigènes, non comme\ndes modèles à copier dans leur matérialité mais comme des exemples à suivre\ndans leur esprit? L'étude de la décoration florale et animale exécutée vers\n1395-1398 pour la Porte des Chanoines, au Dôme, par le Tedesco et, proba­\nblement, davantage encore, celle de la vingtaine de grandes statues d'évangé­\nlistes et de saints taillées par le même artiste pour la façade — détruite depuis\n— de cet édifice agit-elle comme une révélation sur les maîtres florentins\ncontemporains. Ces œuvres n'étaient pas parfaites, mais elles étaient nouvelles\net très capables de séduire les artistes, de les désillusionner des formules sté­\nréotypées d'école dans lesquelles l'art giottesque se pétrifiait peu à peu. Le\nréalisme a ainsi arraché l'art à la contemplation stérile du passé pour le\npousser vers la vie. Délivré de ce passé, des rubriques et des recettes d'atelier\nléguées par celui-ci, chaque artiste développe librement sa libre personnalité,\nsans chercher conseil ailleurs que dans la Nature.\n   Tous les artistes du siècle puisent, en effet, l'Inspiration à une source\nunique, et l'œuvre de chacun d'eux est différente de celle de tous les autres.\nIls regardent tous la Nature, mais, tous aussi, avec des yeux, des intentions,\ndes sentiments personnels. Et l'admirable diversité de la sculpture italienne\ndu XVe siècle ne se montre nulle part avec plus de clarté que dans l'œuvre\ndes grands maîtres qui dominent durant ses cinquante premières années : le\nSiennois Jacopo della Quercia; les Florentins Ghiberti, Donatello et Luca\ndella Robbia.\n   Tous quatre apparaissent, à des degrés différents, comme des interprètes\npassionnés de la réalité. Mais, cette réalité qui s'exprime en puissance chez\ndella Quercia et chez Donatello, s'exprime en grâce chez Ghiberti et chez\nLuca della Robbia. Presque à la même époque — vers 1425-1438 — Ghiberti\net della Quercia racontaient, le premier, dans un des bas-reliefs de bronze de\nla troisième porte du Baptistère, à Florence; le second, dans ses bas-reliefs de\nmarbre de l'encadrement de la porte de S. Petronio de Bologne, les histoires\nde la Création et de la Chute : l'œuvre du Florentin, fine, délicate, vibrante,\nest délicieuse. La figure d'Eve, surtout, est charmante, soit que l'artiste nous\nla montre lorsqu'elle vient d'être appelée à la vie, encore inconsciente, sus­\npendue, en quelque sorte, dans le rayonnement de la volonté du Créateur;\nsoit que nous la voyions — dans une attitude inspirée, à ce qu'il semble, par\nla fresque de Masaccio, au Carminé — jetant un suprême et douloureux\nregard vers le Paradis, avant de s'éloigner du seuil dont la faute la chasse. Ce\nsont des images exquises sorties de la main légère et de l'imagination aimable\nd'un orfèvre. Celles de della Quercia sont taillées d'un ciseau énergique et\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                 ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                            363\n\n\n rude. Nulle recherche; aucune trace de décor. Ses figures d'Adam et Eve ont\n quelque chose de fruste, d'inachevé, d'élémentaire. La Création de Ghiberti\n est comme un poème idyllique; celle du sculpteur siennois, comme une\n impressionnante évocation de l'humanité préhistorique. Le réalisme super­\n ficiel de Ghiberti se tenait pour satisfait d'avoir animé élégamment la légende\n et fait jouer les récits bibliques, Joseph, Josué ou la reine du Saba, sur la\n scène de ses bas-reliefs, par des acteurs dans le costume du Quattrocento ; le\n réalisme de della Quercia semble plus grave, plus réfléchi, soucieux non\n seulement de vie, mais — préoccupation rare à cette époque — de vraisem­\n blance et, presque, de couleur locale.\n    Ruskin s'est complu, quelque part, à raviver le souvenir des Etrusques, à\n propos du Giotto, pour faire surgir, à côté du vieux maître, les lointains\n ancêtres dont l'esprit, peut-être, se continuait obscurément dans le sien. Et\n c'est une émouvante poésie que d'associer ainsi les morts à l'œuvre des vivants.\n Mais si les hérédités de l'artiste parlent évidemment dans son génie, celui-ci,\n sans doute, ne reste pas fermé aux voix contemporaines ; de sorte que si, avec\n M. Venturi, on veut reconnaître dans l'inflexion de l'art de Jacopo della\n Quercia une résurrection du passé étrusque, du « sentiment naturaliste de\n l'ancien art indigène », on inclinera, cependant, à penser que le sculpteur,\n ayant fréquenté également des milieux hantes par des artistes du Nord, son\n réalisme n'est pas issu uniquement d'influences ataviques. Puis, enfin, il faut\n rappeler que, sous l'impulsion originelle de Nissola et de Giovanni Pisano, la\n sculpture siennoise, représentée, depuis, il est vrai, par des maîtres secondaires,\n avait témoigné jusqu'à la fin du XIVe siècle de tendances réalistes très déter­\n minées. La question des origines de l'art de Jacopo, M. Marcel Reymond la\n discute avec sa perspicacité coutumière dans son bel ouvrage sur la Sculpture\nflorentine : « Travaillant dans la première moitié du XVe siècle, à une époque où\n le sentiment de l'élégance tend à prédominer sur les autres sentiments, Jacopo,\n écrit-il, retrouve les idées de grandeur et de noblesse de l'école pisane. Autant\n que les élèves dirent de Nicolas de Pise, il est l'héritier de ce grand maître. Si\n Jacopo a subi si profondément l'influence de Nicolas, cela tient sans doute à la\n léthargie de l'école siennoise dans la seconde moitié du XIVe siècle. Lorsqu'il\n fait son éducation artistique, il ne se trouve à Sienne aucun grand artiste pour\n le diriger et tous les conseils qu'il reçoit lui viennent de cette chaire du grand\n maître pisan qui trônait solitaire sous les voûtes de la cathédrale siennoise et\n qui était la gloire de la cité. »... Dans cette chaire, il importe de le rappeler,\n Niccola Pisano ne s'était plus inspiré, comme dans celle de Pise, de l'antiquité,\n mais de la vie ; tout en gardant à ses personnages la grandeur et la majesté, il avait\n essayé de leur faire exprimer aussi la douleur, la joie ou la tendresse. Avec ces\n bas-reliefs et davantage encore, avec les œuvres violentes et pathétiques de\n  Giovanni Pisano, le réalisme septentrional se manifeste pour la première fois,\n dès la fin du XIIIe siècle, dans la sculpture toscane.\n     L'œuvre de della Quercia n'est ni aussi abondante, ni aussi variée que celle\n  de ses grands émules florentins, mais elle est parée d'un attrait qui n'est qu'à\n  elle. Une grâce nouvelle, ingénue et noble, éclate dans la Vierge de la Fonte\n  Gaia, dans telle figure de Vertu, robuste et enfantine, dans toute la décora-\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\ntion d'une conception si colorée de ce petit monument. Florence ne nous\nmontre point d'ouvrages où, autant que dans celui-là, la réalité transfigurée\npar l'art ait conservé la fraîcheur et comme le parfum de la vie. A S. Petro­\nnio, l'imagination puissante et simple de della Quercia fait songer à la fois à\nGiotto et à Michel-Ange; dans les figures heureuses de la Fonte Gaia, elle ne\nfait songer qu'à elle-même.\n   Si on voulait assigner des rangs à des artistes d'une originalité si vive, on\naccorderait à Jacopo primauté sur Ghiberti et sur Luca della Robbia, mais il\ndevrait céder à Donatello. Ce dernier domine, en effet, tous ses confrères; il\nles dépasse tant par l'étendue que par la valeur de son œuvre... Cette œuvre,\ncertes, ne nous apparaîtra pas aussi immédiatement séduisante par la pureté\ndes lignes ou par la douceur de l'expression que celle de Ghiberti ou de Luca.\nMaint relief de l'un — celui de la Genèse par exemple, dont nous parlions plus\nhaut — mainte Madone ou mainte Annonciation du second nous remplissent\nl'esprit et le cœur de la plénitude d'une jouissance parfaite : ce sont des\nchefs-d'œuvre de sérénité, de tendresse rayonnante et chaste. L'impression\nque nous recevons des ouvrages de Donatello est tout autre : ils sont toujours\nsurprenants, toujours différents, comme si, durant toute sa longue carrière,\nl'artiste avait inlassablement cherché une forme de beauté plus poignante, plus\npénétrée de vie et de réalité, sans se satisfaire jamais. Il semble qu'il soit sans\ncesse en voie de renouvellement, entraîné par une passion toujours plus vive\net toujours inassouvie de fixer son grand et insaisissable idéal...\n    Dans l'art de Ghiberti ou de Luca gisent de tels enchantements pour la\npensée que celle-ci est encline à se tenir à cette beauté et, bientôt, à l'accepter\ncomme imperfectible. Elle résume tout l'effort de l'existence et du génie\nd'un artiste; c'a été la chose, l'objet vivant de sa vie, toute son ambition, le\nferment de ses jours, son amour le plus exquis et le plus douloureux, mais si,\nà un moment donné, soit par contentement trop complet de lui-même, soit\npar impuissance d'une lutte plus prolongée, il s'arrête de chercher; si, au\nlieu de continuer à interroger la réalité, il se retourne vers sa propre œuvre\npour se borner à la répéter, son art commence à décliner. Or, sans que l'on\npuisse dire que ce phénomène se soit produit chez Ghiberti et chez Luca, de\nsorte qu'à partir d'une certaine heure, ils se seraient imités eux mêmes, on\ndoit constater que leur génie aimable, venu très vite à son équilibre, ignorait\nl'impatience, la fièvre dont Donatello apparaît constamment animé et qui\n faisaient de chacune des œuvres échappées de ses mains quelque chose\nd'inattendu, propre à remuer les esprits, à leur imprimer une secousse qui\nles tirait de leurs chemins habituels, les mettait en face de nouveaux problèmes\net d'aspects nouveaux de l'art.\n    Lorsque Dieu eut créé le monde et tout ce qu'il contient, dit la Genèse, il\nvit que cela était bon. Mais ce n'est pas à dire, sans doute, que son action\ncessa alors, et on peut croire qu'il n'a jamais cessé d'être dans son œuvre et\nqu'il la crée tous les jours... Ainsi en est-il des artistes comme Donatello. Ils\nne s'arrêtent jamais; leur œuvre, ils la créent tous les jours; tous les jours,\nelle se dépasse elle-même, elle se métamorphose, elle prend à la vie quelque\nchose de plus, elle suscite une curiosité, des questions nouvelles... De sorte\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "               ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                       365\n\n\nque Donatello, au milieu de cette multitude d'artistes qui font la gloire du\nXVe siècle italien, prend la semblance d'une sorte d'éveilleur, de stimulateur;\nqu'il apparaît comme une force inépuisable de rénovation et d'initiative.\n   M. Venturi retrace avec la méthode claire, avec la vaste érudition critique\nque nous avons déjà eu l'occasion de louer si fréquemment, l'histoire extra­\nordinairement touffue et complexe de la sculpture italienne du XVe siècle. Il\nnous montre le réalisme, qui s'était imposé partout au début du siècle, et\ncontinua longtemps de régner dans le nord de la Péninsule et dans le\nroyaume de Naples, évoluer lentement dans l'école florentine, de Donatello à\nVerrocchio, sous l'impulsion de l'étude des ouvrages antiques et de l'empire\nque l'humanisme prenait, de plus en plus, sur les intelligences cultivées.\nTransformation qui, il est vrai, se dénonce d'abord, sauf chez quelques\nmaîtres qui sont en même temps des doctes comme Brunnelleschi et L.-B.\nAlberti, dans l'apparence plutôt que dans l'esprit des œuvres où elle se\nsignale : « L'influence de l'antiquité, constate M. M. Reymond, ne s'observe\nréellement, d'une façon prépondérante, sur l'art de la sculpture, qu'aux\nabords du XVIe siècle. Et M. Venturi abonde dans le même sens, particu­\nlièrement pour Donatello, au sujet duquel il écrit : « L'antique pouvait lui\ndonner parfois quelques formes extérieures, mais non pas obscurcir jamais\nson âme pleine de frémissements et d'élans; il lui offre le cadre où il inscrit\nses libres figures, grondantes de larmes et de sang, mais ne le détourne\njamais de l'expression pure du sentiment chrétien. » Une remarque analogue\npeut être faite pour Ghiberti, très amateur, cependant, des œuvres antiques\nqu'il collectionnait. Il avait été à Rome dans sa jeunesse; ses Commentaires\nfont foi de ce séjour, au cours duquel il assista à la découverte d'un Her­\n maphrodite décapité, trouvé dans un égout, qui lui inspira une enthousiaste\nadmiration. Faut-il croire que les autres œuvres romaines ou grecques dont,\n malgré toutes les destructions, Rome abondait encore, à cette époque, n'ont\n pas retenu la curiosité du maître florentin parce qu'aucune circonstance\n spéciale n'avait attiré son attention sur elles, comme pour cet Hermaphro­\n dite ? C'est peu probable; pourtant, les Commentaires, qui s'étendent lon­\n guement sur les ouvrages de Pietro Cavallini et de Giotto dans la Ville\n Eternelle, sont muets sur les impressions de l'artiste devant les œuvres de\n l'antiquité qu'il avait dû rencontrer à chaque pas. Mais nous ne tenons, pro­\n bablement, que des fragments des écrits de Ghiberti ou quelques pages d'un\n travail abandonné, et la plausibilité de cette opinion s'accroît encore si l'on\n considère que pas une ligne de ces mémoires n'est consacrée à tant de\n contemporains de l'auteur, travaillant à ses côtés et dont, pour certains, l'art\n a réagi sur le sien.\n    Donatello, lui aussi, alla à Rome, vers 1433, avec Michelozzo, et il semble\n que ce voyage ait profondément révolutionné sa pensée, car vraiment, il\n scinde son œuvre en deux parties, l'une, toute réaliste, d'un réalisme sans\n aucun tempérament, notamment dans les célèbres Prophètes du Campanile ;\n la seconde, très attirée vers l'étude du nu et, plus tard, par la recherche de\n l'expression dramatique. L'Anonyme et Vasari rapportent, toutefois, un autre\n  voyage de Donatello à Rome, accompli, celui-là, avec Brunelleschi, après le\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "366                                DURENDAL\n\n\njugement du concours pour la seconde porte du Baptistère, c'est-à-dire vers\n 1403 ; voyage dont la réalité, admise par quelques historiens, M. Venturi,\npar exemple; contestée par d'autres, dont M. Reymond, paraît bien difficile­\nment conciliable, non seulement avec les documents que l'on possède, mais\navec la teneur et les tendances, sans corrélation aucune avec l'antique, des\nœuvres du maître dans les premières années de sa carrière. La fougue sans\natténuation, l'emportement intransigeant du réalisme de Donatello en cette\npériode s'accorde peu avec l'hypothèse que, dès l'adolescence presque, il se\nserait mis à l'école des anciens, car, évidemment, les enseignements de ceux-\nci et leurs exemples auraient fait une impression d'autant plus vive et durable\nsur lui qu'il était plus jeune et son esprit moins formé. Et, sans doute, dans\nce cas, son art aurait-il pris une empreinte trop forte pour qu'elle ne devînt\npas immédiatement apparente dans son œuvre.\n   Empreinte toute formelle d'ailleurs et qui, au contraire de ce qui se\nproduira au siècle suivant, ne va pas à modifier le fond et la nature des inspira­\ntions de l'artiste. Pendant la plus grande partie du XVe siècle, en effet, l'art ne\nsubit qu'indirectement l'influence des idées mises en honneur et propagées par\nles humanistes. Ces derniers sont foule à Florence autour des Médicis, Cosme\net Laurent; à Rome, à la cour des papes tels que Pie II, Nicolas V et\nSixte IV, mais ce n'est que plus tard qu'ils entrent en contact avec les artistes\net les amènent à l'esthétique engendrée par les théories platoniciennes et le\nfétichisme gréco-romain.\n   Les artistes, à Florence, notamment, vivent, alors, dans une tout autre\nsphère que les compilateurs, les scoliastes et les sophistes grecs ou italiens\nqui envahissent bruyamment la faveur des princes. Ce sont, pour la plupart,\ndes enfants du peuple, de la plus humble extraction, fils de barbier, comme\nPaolo Uccelo, de boucher, comme Filippo Lippi, d'un marchand de poules,\ncomme les Pallajuoli, d'un cardeur de laines, comme Donatello... Ce sont\ndes artisans; ils se considèrent, on les considère et on les traite comme\ntels. Ils sont sans faste et sans orgueil ; ils ne croient pas, ainsi que feront\nleurs successeurs de l'ère classique, que le talent ou le génie leur créent des\ndroits supérieurs à ceux des autres hommes. Ce sont des gens de métier;\nils vivent parmi les ouvriers, leurs pareils ; sauf leur art qu'ils n'ont pu\nexercer qu'après un long et pénible apprentissage, ils ont reçu la même\ninstruction rudimentaire qu'eux ; ils ont les mêmes façons de vivre, les\nmêmes idées, les mêmes croyances qu'eux... Petites gens, en somme, et\nindignes de fréquenter les doctes ou même de mériter l'attention de ces pen­\nseurs sublimes !\n   En un temps qui a vu florir Donatello, Brunelleschi, Ghiberti et tant\nd'autres, l'érudit Bartolommeo Fazio peut se plaindre de la pénurie de sculp­\nteurs excellents! Un autre scribe contemporain, Maffeo Vegio, passe outre à\nparler de la peinture, parce que, écrit-il, « à l'heure qu'il est, elle ne compte\npoint parmi les arts libéraux! » Les plus merveilleux peintres sont devant lui\ncomme s'ils n'étaient pas! Leur art n'a pas revêtu la livrée antique et, appa­\nremment, leurs œuvres doivent-elles, dès lors, être abandonnées, à l'égal de la\nDivine Comédie, « à la tourbe des cordonniers, des boulangers et gens de\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "               ÉTUDE SUR L'ART ITALIEN DU XVe SIÈCLE                          367\n\n\n cette sorte » ! Car c'est de ce style que parle, à la plus grande gloire du latin,\nun des interlocuteurs des Dialogues de l'humaniste Leonardo Bruni, chan­\n celier de Florence !\n    Rien de commun entre ces personnages « gonflés et pompeux, vêtus et\nparés, non de leurs travaux, mais de ceux d'autrui » — pour reprendre les\nexpressions du Vinci — et les artistes. Ceux-ci sont de souche et de formation\npopulaires ; ils n'ont pas fréquenté des académies encore inexistantes, mais des\nboutiques et des ateliers; ils ont été nourris, non point de formules abstraites,\nde doctrines alambiquées, mais d'expérience pratique et de leçons manuelles.\nPour le reste, leur métier appris, les secrets de la couleur ou du modelage, ils\nn'ont eu qu'à suivre leur génie, ardent et subtil, qu'à regarder autour d'eux\nla vie puissante, diverse et colorée, la nature; qu'à écouter le conseil que le\nvieux peintre Cennino Cennini inscrivait dans son Libro dell'arte; le conseil\nqui, à l'autre extrémité du siècle, sera encore celui de Léonard : « Prends\ngarde que le plus parfait guide que tu puisses avoir, et le meilleur timon,\nc'est de peindre d'après nature. Et la nature dépasse tous les autres modèles,\net fie-toi toujours à la nature d'un cœur hardi. Et ne manque pas de dessiner\nchaque jour quelque chose d'après nature, car si peu que ce soit, ce sera déjà\nbeaucoup, et tu en retireras un bon fruit... »\n   Après les grands novateurs du commencement du XVe siècle jusqu'au moment\noù, sous l'impulsion impérieuse de Michel-Ange et, en conséquence de l'enva­\nhissement de tous les domaines de la pensée par l'Humanisme, l'art changera\ncomplètement d'orientation, des artistes viendront en grand nombre dont\nl'œuvre retiendra longtemps tout le charme juvénile de cet âge de libre et un\npeu aventureuse initiative. A côté de Brunelleschi qui, à la comparaison de ses\ncontemporains, fait un peu figure de théoricien, della Quercia et Donatello,\nGhiberti et Luca della Robbia ont ouvert des voies où, à leur suite, s'enga­\ngeront tous les maîtres du temps, chacun suivant la vocation de son talent ou\nles inclinations de son tempérament. Quelques-uns ont la force, comme les\nPollajuoli; d'autres la grâce, comme Andrea della Robbia, Mino da Fiesole ou\nAgostino di Antonio di Duccio, l'auteur de délicieuses figures décoratives, d'un\nrythme presque chorégraphique, au Tempio Malatestiana, à Rimini et à la\nfaçade de S. Bernardino à Pérouse; d'autres encore unissent la force à la\ngrâce, tels Desiderio da Settignano, Bernardo et Antonio Rossellino, Benedetto\nda Majano, Verrocchio, enfin, des mains duquel sortirent également le David\nfier et jeune, du Musée national de Florence, et l'héroïque Colleone équestre\nde Venise.\n   Les sources de l'inspiration de tous ces artistes n'ont pas changé encore; ce\nsont celles où leurs grands aînés avaient puisé. Chez certains d'entre eux, seule­\nment, l'esprit de réalité et de découverte commence à fléchir devant les sugges­\ntions de l'antiquité, qui, tirée fiévreusement des décombres et de la poussière,\npour régénérer l'art moderne, finira par étouffer presque celui-ci sous le poids\nmagnifique de ses ruines! Cependant le siècle s'achemine à son déclin, et il semble\nqu'au crépuscule de sa journée laborieuse et remplie, il s'arrête un instant,\nhésitant, entre l'avenir qui l'appelle et le passé qui le retient... Il est comme\nindécis, regardant à la fois la beauté puissante et hardie qui était sienne, et qui\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "368                              DURENDAL\n\n\nsemble finie, et la beauté nouvelle, grandiose, mais encore voilée, qui lente­\nment se révèle... « De l'ombre des ruines des Forums, des Thermes et des\nCirques, écrit M. Venturi, aux dernières lignes de ce volume riche de matière\net de gloire, s'exhalaient de nouveaux songes de grandeur, d'universalité.\nComme ivres de souvenirs, les artistes romains étaient retournés vers l'antique.\nMais la puissance d'un géant était nécessaire pour mettre l'art nouveau en\nharmonie avec l'art antique et lui donner l'empire du monde... Ce géant sera\nMichel-Ange... »\n\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\n                                     !\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                     Johannés Brahms\n\n                 Notice biographique et critique\n                                         I\n\n                                  Biographie\n                  DE toutes les grandes figures du Parnasse musical moderne,\n                     celle de Brahms est encore à l'heure actuelle la moins popu­\n                     laire et relativement la plus discutée. Bien que onze années\n                      se soient écoulées depuis sa mort, la physionomie du maître\n                      allemand n'a pas encore été mise en pleine lumière. On a\n                      certes beaucoup écrit sur ce musicien dans les feuilles et les\n                      revues — autour de lui également; malgré cela, dans les onze\n                      dernières années, on ne vit paraître que six ou sept biographies\n                      de Brahms : bouquins peu volumineux écrits cependant\npar des amis ou des connaisseurs de l'œuvre du dél'unt. Cette pénurie\ndémontre sullisammcnt, et ses biographes ne s'en cachent pas, que les sources\nd'information ne sont pas abondantes, car ce maître n'aimait pas à ouvrir son\nâme même à ses amis les plus intimes; dans ses lettres, du reste, il a l'habitude\nd'aller droit au but. par conséquent là encore les épanchements sont nuls,\nrares en tout cas, et alors même elles tournent court. De plus, Brahms, à\nl'opposé de Schumann, de Liszt, de Wagner, n'était pas publiciste; il n'avait\npas l'habitude d'émettre et de discuter ses opinions esthétiques la plume à la\nmain, ne les communiquant de temps à autre qu'à quelques-uns de ses amis\nfidèles. Il est vrai, les événements, extérieurs en quelque sorte, de sa vie nous\nsont passablement connus; mais c'est là une existence calme en somme, toute\nconsacrée à la musique, aux études, aux lectures, aux voyages et à ses amis.\nL'événement principal de sa vie lui était arrivé en 1853, alors qu'il n'avait que\n20 ans, et fut pour notre héros le point de départ de sa belle carrière artis­\ntique. L'influence décisive bien que redoutable de cet événement s'étendit sur\ntoute son existence et forma, pour ainsi dire, le pivot de sa vie musicale; j'en\nparlerai plus bas et explicitement.\n   Johannés Brahms naquit à Hambourg en 1833. Son père, musicien de pro­\nfession, jouait de la contrebasse dans un des théâtres de la ville natale de\nJohannés. Le ménage du contrebassiste était pauvre à tel point que le père de\n Brahms, pendant les mois d'été, après la fermeture de son théâtre, se voyait\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "370                                    DURENDAL\n\n\n\n obligé, sachant jouer du cor, de faire partie d'une bande de six musiciens qui\n gagnaient leur vie dans une brasserie de la banlieue et de faire la collecte entre\n l'exécution des morceaux de leur modeste répertoire. Dès l'âge de 14 ans,\n notre Johannés, pianiste en herbe, voulut apporter son petit appoint dans le\nnécessiteux ménage familial, et, à cette fin, il allait tous les dimanches jouer\ndans un des cafés-restaurants; de ce chef il recevait du patron de l'établisse­\nment un cachet de 7 ou 8 francs, prix modique représentant le travail d'une\ngrosse demi-journée. Dans la maison le père régnait en despote. La mère de\nJohannés, une bonne et douce créature, son frère, sa sœur et lui-même souf­\n fraient de l'humeur atrabilaire du chef de famille. Notre jeune héros adorait\nsa mère, et cette pénible vie du foyer paternel, loin de le décourager, le stimu­\nlait davantage encore à persévérer dans ses études musicales, ne fut-ce que\npour être en état d'alléger dans un avenir plus ou moins lointain le sort\nminable de ses parents. Johannés fut toujours un fils excellent.\n    Dès sa quatorzième année Brahms a eu la chance inestimable, grâce à la\nchaude recommandation de son premier professeur, Otto Cossel, de devenir\nl'élève de Edouard Marxen, un de ces maîtres modestes, comme on en rencontre\nquelquefois dans l'un ou l'autre coin de l'Allemagne. Celui-ci devina du coup le\nbrillant avenir du jeune homme. Il lui enseigna l'art de jouer du piano et\nl'initia en même temps aux arcanes de la science musicale. En six années,\nsous la direction solide et encourageante de ce professeur d'élite, notre héros\ndevint non seulement un virtuose remarquable, mais en même temps un\ncompositeur d'avenir, un jeune maître armé de pieds en cap prêt à entre­\nprendre la grande lutte victorieuse qui mène au Capitule.\n    En 1853, le hasard lui fit faire la connaissance du violoniste hongrois,\nRemenyi, un virtuose talentueux mais qui ne jouissait pas de toutes ses\nfacultés mentales (1). Celui-ci l'engagea de faire avec lui une tournée des\nconcerts en qualité de pianiste accompagnateur. Cette association ne dura\nque quelques semaines, car les natures respectives de ces deux musiciens\nétaient aux antipodes l'une de l'autre. Néanmoins, le contact avec Remenyi\nne fut pas pour Brahms infructueux; en effet, ce violoniste fit connaître à\nnotre héros les airs et les danses populaires de la Hongrie et dont Brahms tira\nbeau parti dans mainte de ses compositions. C'est grâce à Remenyi aussi, que\nJohannés fut introduit chez Liszt à Weimar. Brahms joua devant ce musicien\nillustre son Scherzo en mi bémol mineur. Liszt en fut si enchanté qu'il exprima\nle désir de jeter un coup d'œil dans le manuscrit, et, lorsqu'on le lui eut\n\n\n   (1) Je me rappelle avoir entendu Remenyi à Bruxelles, dans un concert populaire. Avec\nRemenyi il fallait toujours s'attendre à une surprise grotesque. Quelques instants avant le\npremier numéro du programme, je vis arriver sur l'estrade un bonhomme en paletot, avec\nde gros gants aux mains et tenant un violon ; il s'assit en face d'un pupitre des seconds\nviolons et, au signal du chef, il joua comme les autres, mais ganté, sa partie jusqu'au bout\ndans une symphonie, je ne me rappelle plus laquelle. Au suivant numéro je vis arriver sur\nl'estrade ce même personnage en habit et sans gants : c'était Remenyi. Inutile de dire qu'on\nfaisait des gorges chaudes. Remenyi exécuta ce jour le Concerto de Mendelssohn; il le joua\nà la Tzigane, avec des partamentés et des glissandos fort typiques : c'était Mendelssohn en\ncostume des tronvèdes Ce violoniste avait décidément un cerveau fêlé.\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                                JOHANNÉS        BRAHMS                                371\n\n\napporté, Liszt se mit au piano et exécuta cette œuvre difficile à livre ouvert et\ntrois fois de suite au grand étonnement du jeune compositeur.\n   A Goettingen, Johannés se distingua par un vrai tour de force pendant un\nconcert donné par Remenvi. Le piano ayant été accordé un demi-ton trop\nbas, le violoniste ne voulut pas jouer la Sonate à Kreutzer de Beethoven,\nsonate qui figurait au programme. Mais Brahms s'offrit spontanément de la\ntransposer un demi-ton plus haut, et il y réussit triomphalement. Parmi les\nauditeurs de ce concert se trouvait par hasard le célèbre violoniste Joseph\nJoachim. Il prit grand intérêt au jeune homme si éminemment doué et il lui\nconseilla de se rendre de sa part le plus tôt possible à Dusseldorf afin d'y faire\nla connaissance de Robert Schumann.\n   Quelques semaines après sa rencontre avec Joachim, étant parvenu à\nrompre définitivement son engagement avec Remenyi, Brahms se rendit à\nDusseldorf où déjà le précédait sa réputation naissante.\n   Le docteur A. Schubring raconte la première entrevue entre Schumann et\nBrahms à peu près en ces termes :\n   « Questionné par Schumann au sujet de ses compositions, Brahms s'assit\ndevant le clavier; mais il n'eut pas le temps d'achever son premier morceau,\ncar Schumann l'interrompit avec ces mots : « Clara doit entendre cela. »\n   » Il sortit et, quelques instants après, il amena sa femme, lui disant :\n » Ma chère Clara, tu entendras ici de la musique comme jamais tu n'en as\n» entendue de ta vie. Jeune homme, fit-il, en s'adressant à Brahms, recom­\n   mencez, je vous prie, « Et le jeune musicien joua longtemps devant ce couple\nillustre. Après cette audition, Schumann invita aimablement Brahms à venir\ndîner chez lui le jour même. Ensuite, priant sa femme de sortir de la\nchambre, il s'aventura à lui dire, en bégayant et fort gêné : « Jeune homme,\n« je suppose par hasard — voyons cela peut arriver — que vos finances,\n» enfin vous me comprenez... en ce cas, disposez de moi. »\n   » Brahms non seulement n'accepta pas l'offre généreuse de Schumann,\nmais, très timide, il n'osa pas se rendre au dîner de son nouveau protecteur.\nToutefois, l'auteur de Manfred, bien qu'indisposé s'était mis en tête de\nl'avoir quand même à sa table. A cette fin il pressa Mme Schumann d'aller le\ndénicher dans un des hôtels de Dusseldorf. Mme Clara eut enfin la chance de\nle trouver dans une auberge de la ville, car les moyens du jeune homme ne\nlui permettaient guère de se loger plus luxueusement. »\n   Les relations qui depuis cette entrevue mémorable se nouèrent entre\nSchumann, le maître romantique déjà presque à l'apogée de sa gloire, et le\njuvénile fils d'Apollon appartiennent à ce qu'il y a de plus beau et de plus\nréconfortant dans l'histoire musicale contemporaine. Johannés Brahms voua\nà ce maître et à la noble artiste qui fut sa compagne un culte éternel de grati­\ntude ; il se considérait comme leur fils adoptif et ne cessait de leur témoigner\nsa profonde affection, s'ingéniant de leur rendre service chaque fois qu'il\ncroyait pouvoir le faire (1).\n\n      En 1853, Robert Schumann était déjà fort souffrant ; chez lui se manifestaient de plus\nen plus souvent des troubles mentaux de mauvais augure. En 1854, au mois de février,\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "372                                     DURENDAL\n\n\n\n    Robert Schumann qui, depuis dix ans, avait déposé sa plume de critique\n influent, la prit encore une fois en main pour annoncer au monde musical,\n avec l'enthousiasme d'un voyant, l'arrivée du « fort lutteur ».\n    Cet article a été le dernier que Schumann écrivit en vue de publicité.\n Il parut en octobre 1853 dans la Neue Zeitschrift fur Musik (Nouvelle\n Gazette Musicale) de Leipzig. Il est intitulé : Neue Bahnen (Les voies nou­\n velles) (1).\n    « Il y a des années déjà, — un laps de temps presque aussi long que celui\nque j'avais consacré jadis à la rédaction de cette feuille — une dizaine d'années\ndurant lesquelles je ne me suis pas fait entendre sur un terrain qui, pour moi,\nest si riche en souvenirs.\n    » Souvent, et malgré une activité créatrice intense, j'ai eu le désir de prendre\nla plume en main, car des talents nouveaux et remarquables avaient surgi\nentre-temps et qui annonçaient, semble-t-il, la manifestation d'une nouvelle\npuissance musicale, talents aux hautes visées, bien que leurs productions ne\nsoient connues que d'un cercle plus ou moins restreint de connaisseurs. J'ai\nici en vue Joseph Joachim, Naumann, Théodore Kirchner, Bargiel, Schaeffer,\nDietrich, Wilsing, sans parler de Niels Gade, de Mangold, de Robert Franz\net de Stephen Heller, leurs précurseurs.\n   » J'ai pensé, en observant avec la plus grande sympathie les routes de ces élus,\nqu'à leur suite, après un pareil début, apparaîtra, devra même apparaître\ntout à coup celui qui sera destiné à devenir la plus haute expression de son\népoque et qu'il la réalisera d'une manière idéale ; celui, enfin, dont la maîtrise\nne se montrera pas dans la succession d'un développement graduel, mais qui,\nau contraire, surgira tout à coup complètement formé, comme Minerve surgit\ncomplètement armée de la tête de Jupiter. Et il est venu ce jeune amant des\nMuses. Autour de son berceau les Grâces et les Héros firent la garde. Il\ns'appelle Johannés Brahms. Il est venu de Hambourg où il travaillait dans\nune obscure retraite, mais éduqué par un maître excellent, enthousiaste,\nsuggestif, rompu à toutes les difficultés de la science musicale. Il est venu\nm'ayant été recommandé par un cher et grand artiste. Il portait jusque dans\nson extérieur tous les signes qui disent que nous sommes en présence d'un\nElu. Assis devant le piano, il commença par nous dévoiler des régions mer­\nveilleuses ; nous fûmes attirés dans des cercles de plus en plus magiques. Ajou­\ntons à ceci un jeu tout à fait génial qui transformait l'instrument en un\norchestre aux voix tantôt plaintives et tantôt hautement jubilantes. C'étaient\ndes sonates — plutôt des symphonies voilées; puis des lieders dont on aurait\n\n\nsa famille se vit dans la triste nécessité de le faire colloquer dans une maison de santé, à\nEndenich, près de Bonn, où il mourut deux ans après (en 1856). Brahms allait l'y voir plu­\nsieurs fois, et Schumann, quand il le reconnaissait, était heureux de le serrer dans ses bras.\nBrahms a eu ainsi la mélancolique joie d'avoir été celui qui a su p r o c u r e r a l'âme obnu­\nbilée de ce pauvre musicien de génie les derniers moments de bonheur et d'affection\nterrestre.\n  (1) Hugues Imbert, dans sa biographie de Brahms, en donne une version française. Ne la\ntrouvant pas tout à fait conforme à l'original, je me hasarde de traduire à nouveau cet\nintéressant document historique.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                              JOHANNÉS BRAHMS                                    375\n\n\ncompris la poésie même sans le secours des paroles, bien que ces lieders soient\ntraversées par une cantilène profonde; des morceaux pour piano accusant par­\nfois une nature démoniaque, mais de forme séduisante; ensuite des sonates\npour violon, des quatuors pour archets — et chacune de ces compositions fut\nsi différente l'une de l'autre qu'elle semblait découler d'une autre source. Et il\nnous parut en un moment que toutes ces sources, réunies en un seul torrent\nimpétueux, se précipitaient dans l'abîme comme une cascade, et au-dessus de\nces ondes révoltées nous crûmes voir se tendre un arc-en-ciel et à leurs bords\nfolâtrer des papillons et entendre chanter des rossignols en guise d'accom­\npagnement.\n    » Quand il abaissera la baguette magique sur les masses des chœurs et de\nl'orchestre qui lui prêteront le concours bénévole de leurs forces, attendons-\nnous, en ce cas, à voir se dévoiler devant notre oui des mystères plus\nmerveilleux encore du royaume des esprits.\n    » Que le génie le plus élevé le fortifie! Or, il y a lieu de l'espérer, car en lui\n habite un autre génie, celui de la modestie.\n    Ses contemporains le saluent dès ses premiers pas dans un monde où\nl'attendent peut-être des blessures, mais aussi des lauriers et des palmes. Nous\nlui souhaitons la bienvenue, à lui le fort lutteur.\n    » De tout temps il a existé une alliance occulte pntre les esprits parents.\n Fermez votre cercle avec plus d'énergie, ô vous qui vous comprenez, afin que\nla vérité dans l'art puisse briller avec plus d'éclat, répandant partout la joie\net la bénédiction ! »\n    Cet admirable appel, signé du nom vénéré de Robert Schumann, exerça\n une influence décisive sur la vie de notre héros. Le jeune musicien, hier\nencore inconnu, se vit, au lendemain de l'apparition de ce factum, un homme\n quasi célèbre du premier coup. Jamais une transition aussi soudaine n'a été\n remarquée dans la carrière d'aucun autre compositeur. Quand, en cette même\n année, Brahms vint à Leipzig, deux éditeurs s'offrirent d'éditer ses compo­\n sitions. Depuis lors, il a eu le bonheur enviable de vivre du produit de ses\n compositions et même d'amasser ainsi une petite fortune. Ses fonctions\n comme maître de chapelle à Detmold et à Vienne n'étaient que de courte\ndurée. Une vie de complète indépendance seule convenait à son tempérament,\n car Brahms était convaincu que sa mission s'accommodrait mal avec l'accom­\n plissement régulier de certaines fonctions officielles; il suivit donc les\n incitations de la voix intime, laquelle lui indiquait le chemin qui mène vers\n les hauteurs du grand art. Outre cette voix intérieure qu'écoute tout artiste\ngénial, il y avait encore l'article, en quelque sorte le testament artistique de\n Schumann qui lui servait d'indicateur esthétique et de programme, mais qui.\n par contre, pesait d'un rude poids sur les épaules de cet athlète : un talent de\n moindre envergure aurait sans doute fléchi sous un faix pareil. A la charge\n déjà si considérable s'ajoutaient encore des poids accessoires : l'influence des\n amis de Brahms et de Schumann, lesquels, par opposition envers l'école\n néo-romantique de Liszt-Wagner, avaient tous des tendances nettement\n conservatrices, influence à laquelle Brahms, « ce romantique honteux »,\n comme l'ont appelé ses ennemis spirituels, n'a cru devoir se soustraire.\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "374                               DURENDAL\n\n\n\n   En 1862, Brahms vint à Vienne. La capitale autrichienne lui ayant plu\nbeaucoup, tant pour la gaité et la cordialité de ses habitants, au sang\nsi mélangé, que pour les beautés accidentées de ses environs, il résolut de s'y\nfixer définitivement. Cette prédilection est curieuse en ce sens que pendant\nbien longtemps les compositions de Brahms n'ont pas été goûtées à Vienne;\nil est vrai que son jeu pianistique l'y était beaucoup. Cette prédilection pou­\nvait avoir eu pour cause cette espèce d'attraction qu'exerce sur une nature du\nNord une belle contrée relativement méridionale; peut-être aussi parce que\nVienne fut le permanent séjour de Beethoven, son dieu musical.\n   A Vienne un cercle d'élite se forma bientôt autour de notre héros, lui\ntémoignant des égards affectueux, lui créant pour ainsi dire une ambiance\nfamiliale, mais construisant autour de lui une sorte de citadelle du conserva­\ntisme musical dont Brahms se vit obligé de devenir, presque malgré lui, le\nchef officiel. Parmi ces amis il faut citer en premier lieu Billroth, l'éminent\nchirurgien et physiologiste, et Hanslick, le célèbre-critique viennois, l'auteur\ndu Beau dans la musique, ouvrage qui fit en son temps un fameux tapage\net qui souleva une polémique intense et acharnée.\n   A part deux ou trois voyages dans le Midi (en Italie notamment) et\nquelques tournées artistiques, la vie de Brahms s'écoulait paisiblement\ntantôt à Vienne, tantôt en Suisse durant les mois d'été, à Heidelberg ou dans\nquelques villes d'eau de sa patrie.\n   Brahms mourut à Vienne en 1897, dans sa soixante-quatrième année d'un\ncancer au foie. On racontait que le chagrin qu'il avait ressenti de la mort de\nClara Schumann, sa bienfaitrice, fut la cause principale de sa mort. Ce qui\nest certain, en tout cas, c'est que ce chagrin n'avait pas peu contribué à préci­\npiter la marche fatale de cette néfaste maladie. De constitution athlétique,\nBrahms, jusqu'à sa soixante-deuxième année, n'a presque jamais été souffrant,\nrien donc ne semblait laisser prévoir une fin aussi rapide. Inutile de dire com­\nbien ses amis étaient consternés devant les ravages de la maladie dans ce\ncorps jadis si robuste et si florissant de santé.\n   La mort de Brahms fut un deuil non seulement pour ses amis, mais pour\nl'Allemagne musicale tout entière v compris ses adversaires les plus con­\nvaincus.\n\n\n                Johannés Brahms au physique\n   Je possède deux portraits de ce maître. Le premier quand il avait 20 ans :\nassis de lace, imberbe dans une redingote surannée; il ressemble à un jeune\nétudiant en théologie. La tête est expressive, le front haut significatif. Cette\ntète rappelle assez bien la tète de saint Jean dans la Descente de Croix de\nPierre-Paul Rubens.\n   L autre portrait de Brahms, à l'âge de 45 ans, forme un contraste\nfrappant avec le premier. On l'y voit barbu, à tête fortement expressive, éner­\ngique et volontaire.\n   Dans sa jeunesse, la voix de Brahms était un ténor fin remontant quelque-\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                              JOHANNÉS       BRAHMS                              375\n\nfois vers le contralto et dont Brahms était légèrement honteux. Par un exer­\ncice constant, il la modifia au point de s'en faire un baryton assez grave.\n   Brahms aimait la bonne chère et la boisson favorite des Allemands et des\nBelges — la bière.\n   C'était à Zurich. Dans une maison hospitalière on donnait une fête en hon­\nneur de l'illustre musicien. A cette occasion on avait installé un buffet dans\nune chambre du second étage. Brahms s'y rend et découvre un tonnelet de\nbière; l'ayant trouvée excellente, il s'installe et s'en délecte. Quelque temps\naprès le maître de la maison arrive et prie Brahms de descendre au salon où on\nallait exécuter l'une de ses compositions. Brahms lui répond phlegmatique­\nment : « Cher ami, je connais mes œuvres, mais point assez cette bonne bière\nque je suis en train de déguster », et il resta au buffet pendant qu'on faisait de\nsa musique au salon.\n   Quelques mois avant sa mort, Brahms est invité à dîner chez Strauss, le\ncélèbre auteur des valses viennoises. Une sévère diète avait été prescrite à\nBrahms par la Faculté. Le médecin traitant arrive chez le maître le jour\nmême de ce dîner malencontreux. Ayant appris l'intention de Brahms de s'y\nrendre, il s'épouvante et lui fait des remontrances à ce sujet. Mais Brahms,\ninébranlable, lui répond : « Mon cher docteur, je considère votre défense\ncomme m'ayant été faite après le dîner de mon ami Strauss. » Et il s'y rendit\nmalgré les protestations indignées de son Esculape.\n   Brahms était petit de taille, trapu, de constitution athlétique, comme je l'ai\ndit plus haut. C'était un marcheur infatigable. A l'instar de Beethoven, son\nphare musical, il allait souvent se retremper au sein de l'agreste nature et y\npuiser ses plus belles inspirations.\n\n\n                   Johannés Brahms au mural\n   Nous savons déjà en partie ce que notre héros valait au moral. C'était un\nfils excellent, un ami très sur. Son attachement pour Robert et Clara Schu­\nmann était profond, touchant et inaltérable. Sous un aspect rude et rébarbatif,\nqui éloignait et décourageait les curieux et les indifférents, il cachait un cœur\nd'or. Brahms aimait les enfants et les enfants savaient qu'il était leur ami. On\nraconte que, séjournant à Heidelberg, Brahms ne sortait jamais sans avoir dans\nses poches des friandises qu'il distribuait aux enfants rencontrés sur son chemin.\n   Brahms était un matineux. Il avait l'habitude de se lever à 5 heures. Il tra­\nvaillait jusqu'à 10 heures, puis il sortait pour faire une promenade à pied.\nL'après-midi était consacré à ses amis, le soir à la musique.\n   Vrai homme du Nord en cela, le Midi exerçait sur lui une attirance irrésis­\ntible, surtout l'Italie. Il l'a visitée à plusieurs reprises. Ses compagnons de route\nétaient maintes fois surpris de ses connaissances étendues en fait d'histoire et en\nfait de richesses tant archéologiques qu'artistiques du « pavs où fleurit l'oranger ».\n   Brahms, malgré son tempérament si germanique, était impartial et éclec­\ntique dans ses jugements. En voici une preuve amusante : on racontait à\nBrahms l'une des sorties bizarres ou grossières de Hans de Bulow, sorties\ndont il était coutumier. Bulow séjournait à Milan. Verdi ayant appris cela\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "376                                DURENDAL\n\n\nlui envoie une invitation pour assister à la première audition de son Requiem.\nBulow retourne à Verdi l'invitation en lui faisant savoir « qu'il n'entendait\nrien à la musique italienne ». Bien que Bulow lut son ami, cette grossière\nsortie était loin de plaire à Brahms, et il n'a pu s'empêcher de s'écrier :\n« Bulow a eu tort ! »\n   Comme beaucoup de taciturnes, Brahms était caustique à l'occasion ; mais\non ne peut pas dire que, comme professeur, il fût très encourageant. Dans\nune revue musicale un élève très enthousiaste de Brahms a raconté, il n'v a\npas bien longtemps, tout ce qu'il a enduré pendant le temps qu'il était son\nélève. Il faut donc croire que Brahms n'avait pas la fibre pédagogique et qu'il\nn'a pas daigné en tout cas se souvenir que son maître, l'excellent Marxen, en\navait agi tout autrement avec lui.\n   Nous abordons maintenant un sujet qui doit intéresser particulièrement\nmes lectrices. Il s'agit des amours de notre héros. Hélas! quelle déception!\nOn ne saurait rien en dire, ou si peu de choses que cette question n'a pas su\navancer d'un pas. Brahms a vécu, Brahms est mort en célibataire endurci.\nJadis on parlait d'un mariage éventuel entre lui et Mlle Spiess, un contralto,\nl'une des meilleures interprètes de ses mélodies. Pas de chance, vraiment,\nattendu qu'en ce moment déjà cette cantatrice était fiancée avec un autre.\n   La vie affective de Brahms est enveloppée de mystère, et ce mvstère nuit,\nen partie à la compréhension intime de ses œuvres. Cette pudeur cachotière\nest un fait assez rare. Nous connaissons, par exemple, l'amour de Schu­\nmann pour celle qui devint la digne compagne de sa vie; les amours de\nChopin, et notamment sa liaison malheureuse avec Mme du Devant (George\nSand) ; l'amour idéal et timide de Schubert pour la jeune comtesse Esterhazy,\nson élève ; les amours platoniques de Beethoven ; celles bien moins plato­\nniques de Mozart et de Wagner ; le mariage heureux de Mendelssohn ; les\namours nombreux de Franz Liszt — ici, chères lectrices, voilons-nous la face\net passons outre ! Le nombre des grands artistes dont la vie affective nous est\nconnue est assez grand ; mais Brahms est et il restera en cela une véritable\nénigme pour nous. Voici ce que dit à ce sujet un de ses biographes :\n    « Il est certain que, comme toutes les natures artistiques au sentiment\nprofond, Brahms n'a pas échappé non plus aux orages du cœur. Néanmoins\nses biographes devront, je crois, se résigner en cette matière aux pures suppo­\nsitions, car même les amis les plus proches de Brahms ne connaissaient pas la\nvie intime de son âme. » Ce même biographe hasarde en continuant une con­\njecture timide : « Serait-ce permis de croire, dit-il, que la mélodie popu­\n laire : « La lune monte voilée, fleur, ô fleur bleue », que Brahms a placée à la\n base de l'Adagio de sa sonate pour piano (op. 1) soit en quelque sorte une\n modeste feuille commémorative déposée sur la tombe d'un bonheur évanoui.\n Ce qui nous permet de le supposer, c'est que cette même mélodie se trouve\n tout à la fin du recueil des Chants populaires allemands édités par lui avec\ntant de sollicitudes et bien des années après la publication de cet opus. »\n Comme on voit c'est bien peu de choses, — comme indication — presque\n rien !\n    (A continuer.)                                              L. WALLNER.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "   La manifestation littéraire du 4 mai\n               à Louvain\n\n                          DEUX j o u r n a u x d'étudiants — l'Universitaire catholique et l'Avant-\n                            garde — et divers groupes de jeunesse : le Cercle littéraire\n                            de Saint-Michel, qui l'an dernier reçut Verhaeren à\n                            Bruxelles, la Fédération wallonne des étudiants, le Cercle\n                            de littérature française, le Cercle d'études wallonnes de\n                            Louvain avaient organisé le 4 mai, au théâtre de cette\n                            ville, une manifestation en l'honneur des écrivains catholiques\n                            belges et en commémoration du mouvement de la Jeune Belgique.\n                               L e temps est loin, semble-t-il, où la littérature n'intéres­\nsait p e r s o n n e ; il y a dix ans une telle manifestation eût passé inaperçue. Le\nmardi 4 mai, à L o u v a i n le théâtre était comble : du « paradis » au parterre\ndes étudiants partout, de nombreuses d a m e s , de hautes personnalités, des\nreprésentants de nos g r a n d s j o u r n a u x , une foule de professeurs de l'Univer­\nsité, plusieurs ecclésiastiques, le Ministre des Sciences et Arts et quelques-uns\nde ses hauts fonctionnaires, enfin E m i l e Verhaeren, Gilkin, Van Arenbergh,\nSéverin, Kaiser représentaient le groupe de la Jeune Belgique et tous les nôtres :\nCarton de W i a r t , Van den Bosch, Hector H o o r n a e r t , l'abbé Mœiler, E u g è n e\nGilbert, Georges Virrès, F r a n z Ansel, Maurice Dullaert, E d m o n d de Bruyn,\nVictor Kinon, Georges R a m a e k e r s , Adolphe H a r d y , T h o m a s B r a u n , l'abbé\nCuylits, Pierre N o t h o m b . Cela formait une assemblée compacte, u n e , enthou­\nsiaste, tous y étant venus unis dans le culte du même art, depuis les plus\nillustres jusqu'à ces jeunes ecclésiastiques de provinces, professeurs de collège,\nfrères des écoles chrétiennes, dont plusieurs avaient dû faire pour arriver là\nsix heures de chemin de fer.\n   Les étudiants de Louvain ont fêté les écrivains catholiques parce que leur\nmanière d'exalter la Beauté se rapproche plus de l'idéal de leur vie, mais ils\nn'ont été ni exclusifs dans leurs admirations, ni intéressés dans leur geste.\nPouvaient-ils à L o u v a i n , où naquit il y a vingt-cinq ans le mouvement qui\ndevait faire assister nos compatriotes béotiens à la plus étonnante efflo­\nrescence littéraire qu'on ait jamais vue, pouvaient-ils oublier la Jeune\nBelgique? Aussi l'ont-ils célébrée chaleureusement et a p p l a u d i e à mains\nviolentes. Mais ont-ils u n instant témoigné qu'ils l'approuvaient tout entière,\net, d'autre part, ont-ils tenté d'accaparer à leur profit la gloire de certains des\nsiens, qui quoique professant des opinions philosophiques bien différentes\ndes leurs s'étaient rendus à leur invitation?\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "378                                      DURENDAL\n\n\n\n   U n étudiant, M. L é o n H a y o i t de T e r m i c o u r t , ouvrit la séance par le\npetit discours suivant, qui fut parfait, parce qu'il dégageait b i e n , tel que nous\nl'avions défini, le sens de la manifestation :\n\n           « MESDAMES,       MESSIEURS,\n\n\n   » E n jetant tout à l'heure un regard sur cette réunion d'écrivains, d'hommes\npolitiques, de lettrés, d'étudiants, en voyant cette manifestation en l'honneur\ndes lettres belges encouragée par le g o u v e r n e m e n t et présidée par u n\nministre, en lisant ce programme couvert de n o m s dont on peut dire que\nle Belge qui les vante n ' a p p r e n d rien à l'étranger, ma pensée, c o m m e la\nvôtre, se reportait de la gloire d'aujourd'hui aux luttes d'autrefois, à celte\nJeune Belgique, née à L o u v a i n , à Max Waller le g u e r r o y e u r ; elle refaisait le\nchemin parcouru, et d a n s ce pèlerinage je sentais plus vivement encore\nl'enthousiasme qui, à la veille des fêtes jubilaires de l'Université, a spon­\ntanément groupé des étudiants pour vous dire, d r a m a t u r g e s , conteurs, cri­\ntiques et poètes : la jeunesse catholique vous salue, elle vous a d m i r e , elle\nvous aime.\n    » Elle vous aime, vous les soldats des premiers combats, les paladins de\ncette épopée fantastique qui ouvre notre histoire littéraire, les audacieux\nqui, dans la fougue héroïque de vos 20 a n s , êtes montés à l'assaut de la\nB e a u t é . . . et l'avez conquise ! Elle vous aime aussi, vous qui avez inscrit sur\nvotre d r a p e a u le mot « Foi », vous au poing desquels étincelle Durendal et\nqui avez serti à la vérité un éblouissant diadème.\n    » Elle vous a d m i r e tous, parce que tous vous avez lutté, vous avez\ntriomphé et que votre triomphe a porté au delà de nos frontières la gloire de\nsa patrie et de son idéal.\n    \" E t elle vous remercie d'avoir répondu à son appel, d'avoir compris\nl'utilité et la g r a n d e u r de réunions comme celle-ci où les jeunes rencontrent\nleurs aînés, où d a n s ce contact les sympathies s'échangent, les idées se\nmêlent et une solidarité naît, qui reliant entre elles les générations litté­\nraires, établit u n e tradition, fonde un patrimoine et p r é p a r e les mains encore\ninexpertes à porter à leur tour le flambeau.\n    » Mais de la manifestation d'aujourd'hui il se dégage une leçon plus haute\net plus féconde. Elle est d o u b l e . E t d'abord l'on y voit que la gloire littéraire\nne s'acquiert pas à cultiver tranquillement u n dilettantisme facile, à pratiquer\nu n e sorte d'épicurisme intellectuel. N o n : elle se conquiert! Sans doute\nnous sommes ici pour admirer la moisson en grange et nous féliciter de sa\nrichesse et de son a b o n d a n c e , mais aussi pour nous rappeler le labeur qui\nféconda la terre : les uns ont semé, d'autres ont moissonné, tous ont travaillé.\nN o u s fêtons des écrivains d o n t la renommée traîne les n o m s à travers\nl'Europe et par delà les mers; mais leur place au soleil, ils se la sont con­\nquise, et leur a r m u r e c'est eux qui l'ont forgée!\n   » On y voit encore que la Beauté est plus q u ' u n e forme, qu'elle est u n e\nidée, et que plus l'idée s'élève, plus son vol la rapproche du vrai et plus l'art\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "          LA M A N I F E S T A T I O N L I T T É R A I R E DU 4 MAI A    LOUVAIN       375\n\n\n\n s'élargit, s'épure, resplendit de l'éclat m ê m e de la Divinité. La Beauté est\n un apostolat.\n     » Voilà le noble enseignement qui jaillira de tout ce qu'on va nous dire et\n c'est pourquoi nous sommes fiers de les acclamer, ces lutteurs, ces apôtres!\n Vous faites une grande chose, Messieurs, vous réalisez votre idéal. Cet\nexemple nous fait rentrer en nous-mêmes. A votre lumière nous voyons, nous\naussi, notre idéal se dessiner. Nos énergies encore neuves se tendent vers lui\npour l'étreindre... H é l a s ! n o u s sommes jeunes, pleins d'illusions et d'inex­\npérience, et l'école de la vie est d u r e . E h bien ! Messieurs, permettez-nous\nl'espoir — cette fête n'en est-elle pas le gage? — permettez-nous l'espoir qu'à\n notre admiration et à notre a m o u r r é p o n d r a votre sympathie, qu'aux h e u r e s\ndifficiles qui nous attendent nous trouverons chez nos aînés soutien et\nréconfort, que leur m a i n se tendra vers la nôtre p o u r nous guider et qu'au\nchaud de la bataille ils voudront bien jeter les yeux sur les conscrits qui\nles suivent, raffermir leur courage, les rallier autour du drapeau et leur\njetant au cœur leur propre héroïsme, de leur geste irrésistible, les lancer à la\nvictoire. »\n     L ' é l o q u e n t et c h a r m a n t petit discours de Léon Hayoit fut accueilli par\ndes applaudissements e n t h o u s i a s t e s ; puis M. Iwan Gilkin, dont le talent de\ncauseur fut pour certains une révélation, vint, salué d'acclamations répétées,\nraconter la formation, à L o u v a i n , de son groupe. Et ce sont trois années de\nvie universitaire, vivantes, animées, turbulentes qui défilent. A côté d'Albrecht\nR o d e n b a c h et de Van Arenberg, poètes déjà parfaits, chacun dans sa langue,\nle j e u n e Gilkin lit Baudelaire et publie dans La Semaine une sorte de manifeste\nnaturaliste ; Verhaeren compose des intimités un peu bourgeoises c o m m e ce\nbon C o p p é e ; Albert G i r a u d surgit un soir, âprement éloquent, claironnant,\nen réponse à u n pauvre r é t r o g r a d e , l'esthétique nouvelle; enfin, tous luttant\nà L'Emulation contre les classiques, les sages, les \" petits vicaires \", polé­\nm i q u a n t avec Le Type que dirigeait un certain Olivier, sont tout étonnés\nde constater que cet inconnu — qui n'était autre que Max Waller — était le\nj e u n e capitaine qu'il leur fallait pour aller à la conquête de Béotie...\nEt la salle a p p l a u d i t — naturellement — ces anecdotes littéraires\nentrecoupées d'autres, plus semblables à celles d'aujourd'hui, où les\nbourgeois, les p a n d o u r s , les réverbères et le vice-recteur j o u e n t u n rôle\nprépondérant...\n     E t ce sont alors, M. Gilkin ayant fini par un résumé des tendances de la\nJeune Belgique, des lectures de poèmes. E m i l e Verhaeren lui m ê m e , d'une\nvoix a r d e n t e , vient dire son Persée, un poème inédit, son Persée qui, devant\n cette salle frémissante, p r e n d la g r a n d e u r d'un symbole et devient la para­\n phrase de l'effort puissant qu'a dû faire la Jeune Belgique pour d o m p t e r\n l'orgueilleux P é g a s e . M. Carpentier, du P a r c , et M1le Delmar, des Galeries,\n interprètent des poèmes de Max W a l l e r , de Georges R o d e n b a c h , de\n F e r n a n d Séverin, d'Albert Giraud, et des acteurs, h é l a s ! mal formés, jouent\n le second acte de Savonarole, d'Iwan Gilkin...\n     La première partie est finie et c'est plus en verve que jamais que Firmin\n Van den Bosch parle devant u n auditoire qui ne d e m a n d e qu'à être converti.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "380                                DURENDAL\n\n\n de notre jeune groupe de littérateurs catholiques. Ayant jadis, au Congrès\n de Malines de 1891, claironné le combat, il était bien désigné pour faire\n applaudir le chant de victoire. Et ce chant est le plus vivant, le plus enthou­\n siaste des discours. Il a fallu revendiquer contre certains sectaires étroits —\n qui ont osé proclamer l'inaptitude des catholiques comme tels à faire de l'art\n — le droit d'exprimer notre Idéal ; il a fallu revendiquer contre les péda­\n gogues catholiques le droit d'exprimer cet Idéal dans les formes les plus\n modernes de l'art. Maintenant que nos romanciers, essayistes et poètes se\n sont fait une belle place claire au soleil, maintenant que nos critiques,\n Eugène Gilbert (et ce nom est salué par des bravos), Dullaert, Kinon, l'abbé\n Mceller, Van den Bosch lui-même que nous nous ne pouvons oublier s'il s'est\n oublié, ont acquis une autorité incontestée, nous avons le droit de nous réjouir.\n Et le capitaine exhorte la jeunesse qui l'écoute à ne pas laisser périmer la tradi­\n tion commencée, à travailler pour l'apostolat par le Beau, à être chrétien dans\n l'art comme dans la vie et il finit par un éloquent appel à ses frères d'armes\n et aux nouveaux venus dans la lice pour qu'ils se liguent contre ceux qui\n veulent écarteler notre patrimoine intellectuel et détruire le caractère natio­\n nal de notre littérature.\n    Ces dernières paroles sont saluées d'acclamations unanimes. Flamands\n et Wallons s'unissent pour applaudir ces deux grands noms cités en\nexemple : Verhaeren et Gezelle, et pour dire au frère aîné qui vient\néloquemment de les convaincre, leur indéfectible union contre le cosmo­\npolitisme littéraire...\n    Mais la séance s'est prolongée, il a fallu supprimer quelques lectures annon­\ncées et certains de nos poètes de tout premier rang ont été sacrifiés. Au moins\nsi Mlle Delmar se contenta de murmurer les poèmes qu'elle devait lire, M. Car­\npentier dit-il — chanta-t-il — avec un art parfait le Saint Hubert de Thomas\n Braun.\n    Restait au programme Le papillon s'envole. Ceux qui ont entendu cet acte\nde Franz Ansel en garderont la saveur délicieuse et fraîche. Jamais peut-\nêtre chez nous un poète n'atteignit cet incomparable charme. On a comparé\nson talent — dans un article d'ailleurs fort maladroit — à du Maitrank\ndans lequel auraient trempé des myosotis; la comparaison est exquise et\nadéquate. Tant de jeunesse dans la pensée, d'émotion souriante, d'harmonie\nfluide, de grâce et de perfection dans la forme, tant d'esprit léger et d'éléva­\ntion poétique étaient bien faits pour enthousiasmer une salle déjà emballée.\nHenry Carton de Wiart le lui disait le soir, au souper intime qui suivit la\nfête, il faut des succès pareils pour révéler au public ce modeste qui depuis\ndix ans joue à cache-cache avec lui-même. Un tel talent mérite plus que la\nnotoriété, il mérite la gloire. La salle le pressentit bien : l'auteur réclamé à\ngrands cris fut amené de force sur la scène ou l'accueillit une interminable\novation.\n    Au souper du soir, admirable de fraternité, où des littérateurs catholiques\nprésents à la fête avaient été conviés par quelques étudiants, — tous les\nnôtres y étaient, sauf Pol Demade, Gaston della Faille et Dom Bruno\nDestrée qui s'étaient fait excuser — les uns et les autres célébrèrent le\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "        LA MANIFESTATION LITTÉRAIRE DU 4 MAI A LOU'VAIN                       381\n\n\nmouvement glorieux de 1880 et tous se joignirent au toast que porta Pierre\nNothomb :\n   « A la jeune Belgique, aux écrivains catholiques.\n   » Au g r o u p e vaillant qui dut combattre pour faire s'épanouir, aux yeux des\nbourgeois, notre littérature nationale. A cet autre groupe qui dut casser les\nvitres pour qu'on lui reconnût le droit d'exprimer son Idéal dans les formes\nmodernes de l'art...\n   » Aux jouteurs qui écrivirent sur leur oriflamme cette fière devise : Ne\ncrains. A ces autres qui firent flotter dans les plis du Drapeau cette devise plus\nbelle encore : Ne crains... fors Dieu.\n   » A ceux qui dans leur recherche passionnée de la Beauté, ne l'ont voulu\nque parfaite et qui dans notre Béotie ont vécu de la formule de l'Art pour\n1'Art— à ces autres, plus proches de notre idéal, qui ont voulu que leur art fût\nle reflet de leur vie, et qui ont vécu de la formule de l'Art pour Dieu... »\n\n                                                                     H . DE V.\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "                           Eugène Gilbert\n\n                   IL y eut, à la matinée littéraire organisée par la jeunesse\n                     catholique à Louvain, un joli moment d'émotion, quand\n                     Firmin Van den Bosch jeta le nom d'Eugène Gilbert au\n                     public. On vit le critique littéraire du Journal de Bruxelles,\n                     penché sur une salle frémissante; en cet instant, tous\n                     nos cœurs battaient à l'unisson. Une reconnaissance\n                     joyeuse monta dans les acclamations, tandis qu'Eugène\n                     Gilbert saluait et souriait, les yeux brillants, la bouche\n                     un peu tremblante...\n   Sait-on ce que représente ce nom d'Eugène Gilbert pour ceux qui sont\nmêlés à notre mouvement littéraire depuis 1890? Firmin Van den Bosch,\ndans quelques pages parfaites de sa Littérature d'Aujourd'hui, a souligné les\ncaractéristiques de l'écrivain et mis en valeur ses vertus artistiques et\nmorales. Nous tous, qui avons essayé d'ajouter au renouveau de nos lettres,\ngardons le souvenir aimé du premier article où Gilbert encourageait notre\npremier essai. Chacun de nous lui doit une heure délicieuse. Avec quelle\ndiscrétion il nous indiquait nos erreurs, avec quel enthousiasme commu­\nnicatif il mettait en valeur ce qui lui semblait louable!\n   Je le regardais attentivement, le long de cette belle journée de fête estu­\ndiantine; il était empressé sans excès, aimable sans flatterie, d'un abord\ncharmant, et il mêlait néanmoins à son accueil une réserve discrète. Ce\nFrançais de Belgique apporte en toute chose la mesure, et je ne sais rien\nd'aussi harmonieusement équilibré que la vie de ce gentilhomme de lettres.\nIl aurait pu cultiver, à certains moments, « où l'écriture lui chantait », ses\naptitudes de critique-né, il aurait ajouté l'art, comme une fleur rare, à une\nexistence largement épanouie. Et il se fait que, loin de jouir en dilettante, en\namateur, des œuvres de l'esprit et de la sensibilité modernes, cet écrivain\napparaît presque comme le plus professionnel d'entre ses pairs! Aucun livre\nne naît chez nous sans qu'il s'y attache longuement, les ouvrages de tous les\nromanciers, poètes, essayistes français, dont l'effort importe, requièrent ses\nanalyses perspicaces, et, dans la foule des artistes, c'est aux jeunes que vont\nses plus efficaces sympathies. Il a composé une œuvre durable, travail de\nBénédictin, vivifié par un magnifique amour des lettres : l'Histoire du Roman\nen France pendant le XIXe siècle.\n   L a Revue des Revues, le Correspondant, la Revue des Deux-Mondes, lui d e m a n ­\ndèrent de présenter au public de France nos écrivains. Il s'acquitta de cette\ntâche avec sa générosité coutumière. Ce que nous lui devons, vous, moi,\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                             EUGÈNE GILBERT                                383\n\ntous ceux qui tiennent une plume en Belgique, est considérable. Et il va sa\nvie, sa vie ordonnée selon une volonté tenace, et qu'il partage entre le travail\net la jouissance du labeur accompli, sans seulement s'inquiéter si tant de\nlargesses spirituelles suscitèrent toujours les sentiments qu'il fallait. Je\nsais que de hautes amitiés lui sont venues, je sais que l'humble billet\ndu débutant, qui exprime spontanément sa gratitude, égale pour lui des\ntémoignages illustres. Il a un fond de tolérante bonté, et cependant\nles principes conducteurs de son idéal traditionaliste le maintiennent,\ninflexible, dans sa doctrine morale et religieuse. Nous avons admiré\nsouvent cette fermeté évidente parmi les délicatesses de ses restrictions,\ncet exemple victorieux surtout après les éloges désintéressés d'un artiste\nà un artiste.\n   Il excelle dans la nuance, il est souple, ingénieux, psychologue. Il a aussi\nles yeux des gens d'ici. Tels morceaux descriptifs, malheureusement trop\nrares, telle page évocatrice d'un coin d'antique église, le montrent doué de\nqualités picturales. Eugène Gilbert nous a beaucoup apporté, en échange le\nBrabant flamand a incrusté dans sa rétine ses franches couleurs.\n   L'autre jour, sous le ciel ensoleillé, Louvain et sa jeunesse fêtaient ceux\ndont la ville est fière. Un écrivain, sur lequel plus que sur n'importe qui,\nParis, l'éblouissant Paris, a dû exercer sa fascination, nous demeure fidèle.\nIl revient de ses voyages lointains, pénétré d'une nouvelle ardeur; après\navoir pris contact avec ses Maîtres préférés, il se remet au bon travail dans\n a vieille ville silencieuse... En connaissez-vous beaucoup qui lui\nressembleraient ?\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "     Deux œuvres de l'artiste peintre\n             Ernst Wante\n                C'EST avec joie et avec fierté que nous reproduisons\n                   ici deux nouvelles œuvres de notre grand\n                   artiste religieux Ernst W a n t e : un carton pour\n                   une station de chemin de croix et une peinture\n                   murale. L e dessin du carton est absolument\n                   impeccable et montre à lui seul le progrès\n                   immense que l'artiste, qui est j e u n e encore, a\n                   fait en ces derniers t e m p s . Ce dessin est d ' u n e\nfermeté et d'une précision tout à fait étonnantes. Il dénote une\nsouplesse exceptionnelle qui s'épanouit en lignes d'une élégance\nséduisante. Ce nouveau chemin de croix dépassera certes de\nbeaucoup celui que l'artisteadéjà exécuté à l'église Saint-Joseph\net dont nous avons reproduit différentes stations, fort belles et\nexécutées avec une grande perfection. Ce sera un pur chef-\nd'œuvre.\n   Nous reproduisons en outre la nouvelle peinture m u r a l e exé­\ncutée par W a n t e à l'église Saint-Boniface, pour faire le p e n d a n t\nde celle, que nous avons reproduite jadis et qui est placée au côté\ndroit de lachapelleconsacréeausaint. Elle représente saint Boni-\nface disant la messe et servi dans l'offrande du saint sacrifice par\nles anges eux-mêmes, en présence d'une foule émerveillée par\nl'apparition céleste. Belle œuvre! inspirée par un idéal religieux\nsincère et sérieux, et dégageant une piété que l'on sent vraiment\njaillir de l'âme m ê m e de l'artiste. L a scène représentée est\ntouchante à la fois par son côté humain, d'un sain réalisme et\npar son côté mystique, dont la représentation artistique ne\ndégénère pas en un sentimentalisme faux et odieux, mais est\nd'une belle sobriété et d'une prestigieuse noblesse. C o m m e\nBelges et comme catholiques nous pouvons, nous devons être\nfiers de notre compatriote Ernst W a n t e . Il est sans conteste un\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "CARTON DE LA P R E M I È R E STATION D ' U N C H E M I N DE CROIX\n                         (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": ""}, {"page_pdf": 454, "texte": "       DEUX OEUVRES DE L'ARTISTE PEINTRE ERNST WANTE                   385\n\n\ndes plus grands, un des plus sérieux, un des plus vrais artistes\nreligieux de l'heure actuelle. Mais W a n t e est un modeste. Il\nn'intrigue pas. Il ne fait pas la roue. Il ne fait pas parler de\nlui. D e là que sa réputation — qui devrait être mondiale — est\nen dessous de son talent. C'est à nous qu'il a p p a r t i e n t de le\nfaire connaître, de le signaler à l'attention du m o n d e et de\nclamer bien haut son talent. N o u s n'avons pas m a n q u é de le\nfaire jusqu'ici et nous continuerons à lui rendre h o m m a g e\n chaque fois que nous en aurons l'occasion et à le glorifier.\n   L'œuvre d'art religieux d ' E r n s t W a n t e est déjà considé­\n rable. J e connais de lui la grande et admirable fresque de la\nchapelle du collège Saint-Jean-Berchmans, d'Anvers, le chemin\nde croix de l'église Saint-Joseph, à Bruxelles, tout une série\n de peintures murales dans l'église de Notre-Dame aux E p i n e s ,\n à Eecloo (rappelez-vous la Présentation au Temple et la Fuite en\nEgypte, ces deux œuvres d'un charme exquis et adorable que\n nous avons reproduites ici même jadis), un tableau à l'Institut\n Saint-Louis de Bruxelles, deux peintures murales à l'église\n Saint-Boniface, que nous espérons bien voir décorée bientôt en\n entier par notre cher et grand artiste W a n t e . Il y a encore\n d'autres œuvres de lui ailleurs, mais le souvenir ne m'en vient\n pas à l'instant.\n   Oui, proclamons-le bien haut, Ernst W a n t e est un très\ngrand artiste, un peintre d'un talent peu commun, c'est une\nbelle et forte personnalité qui se développe chaque jour et est\nloin encore, vu son jeune âge, d'avoir dit son dernier mot en\nart. J'ai la profonde conviction que l'avenir nous réserve encore\ndes œuvres qui nous émerveilleront et nous découvriront encore\nbien des aspects de ce talent vigoureux et fécond.\n   Je félicite de tout cœur mon grand ami E r n s t W a n t e pour\nles deux nouveaux et beaux tableaux qu'il vient d'ajouter à la\nsérie de ses œuvres. Ils lui font honneur. Ils font honneur à ses\nmaîtres De Vriendt et J a n s s e n s . Ils font h o n n e u r à la Belgique\net ils font honneur à notre grande Eglise catholique dont le\ngrandiose et incomparable mysticisme sait encore inspirer une\nâme d'artiste, à condition que celle-ci ne soit pas en dessous\nd'une tâche aussi formidable que celle de l'incarnation dans une\nœuvre d'art du plus sublime idéal qui ait jamais existé et qui\nexistera j a m a i s .\n                                                    HENRY     MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "                        Chronique d'Art\n\n                         Le Salon de Printemps\n                  J'ESTIMERAIS manquer à mon devoir de critique catholique si\n                     je ne protestais tout d'abord contre l'excessive tolérance\n                     qui a fait admettre au Salon actuel certaine toile d'un\n                     peintre français, professionnel, hélas! de l'érotisme\n                     élégant, et d'autant plus immoral que sa peinture est\n                     plus séduisante. La théorie païenne — et niaise — de\n                     l'art qui excuse tout a donc raison des derniers scrupules\n                     de l'honnêteté commune. Les protestations deviennent,\n                     en effet, de plus en plus timides. Bon nombre de criti­\nques, écœurés après tout, n'osent plus avouer leur répugnance, de peur\nqu'on ne les traite de béotiens. Raison de plus pour que cette veulerie soit\ndénoncée ici.\n   J'ajoute néanmoins que l'exemple de ce virtuose de la lubricité n'a guère\nd'imitateurs. Il faudrait, pour le suivre, l'incontestable talent qui le distingue,\net le sens de la vraie beauté préserve heureusement l'artiste de ces basses\ndélectations. Quant aux autres, obsédés de la même hantise, ils ne sont que\nplats, vulgaires et laids ; ils n'inspirent que le dégoût de l'ilote ivre. Bornons-\nnous à les plaindre.\n   Le Salon de Printemps ne dépasserait par le niveau de l'intérêt moyen de\ntous les salons d'art s'il n'était en même temps une exposition rétrospective,\nà l'imitation des salons de l'Art contemporain à Anvers. Le dernier de ceux-ci\navait réuni une collection remarquable de paysages de Boulanger et de\nLamorinière, de marines d'Artan et de bustes de Carpeaux. Ceux-ci ont fait\nescale à Bruxelles. En fait de paysages, le Salon de Printemps en expose un\nbon nombre de Heymans, et quelques-uns d'un artiste un peu oublié,\nLouis Dubois. Contemporain de Courbet, dont il propagea les doctrines\nréalistes en Belgique, Louis Dubois a laissé une œuvre de peintre robuste,\népris de vérité matérielle, dédaigneux des conventions académiques non\nmoins que des préoccupations intellectuelles. Son exploration s'est bornée\nau domaine des choses visibles, de la lumière et de la couleur. Cela ne l'a\npas empêché de peindre des figures solidement bâties et observées, et surtout\nd'admirables paysages étincelants de lumière chaude et dorée.\n   On aime à revoir les multiples Heymans qui ont figuré déjà bien des fois\ndans nos salons d'art. A travers la variété des expériences qui ont tenté son\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                                CHRONIQUE D'ART                                     387\n\npinceau, il a gardé l'amour des colorations blondes et délicates qui, sans être\npuissantes, ont toujours le charme d'une distinction raffinée. Ses nuits, de\nplus en plus radieuses, lui appartiennent en p r o p r e , par la vision fluide,\nimmatérielle, servie par u n e technique des plus savantes.\n   P a u l Fluet, contemporain d e Corot et r e p r é s e n t a n t assez obscur du\nromantisme français, est rappelé au Salon de P r i n t e m p s par une série de\npaysages très poussés au noir et lourdement peints.\n   Les bustes-portraits de Carpeaux constituent la g r a n d e attraction du\nSalon. L a vie qui les anime éclate avec u n e telle spontanéité que l'on com­\nprend l'accueil enthousiaste dont ils furent l'objet, et qui d é d o m m a g e a\nl'artiste des froideurs officielles p o u r ses œuvres plus i m p o r t a n t e s . L e\nfameux Hugolin fut, en effet, fort discuté, et pour des raisons que nous ne\ncomprenons plus. Si, aujourd'hui m ê m e , cette œuvre (dont le Salon expose\nla terre cuite originale) ne nous semble point parfaite, à cause de ses\nattaches avec le genre conventionnel, elle m a r q u e cependant u n e étape sen­\nsationnelle d a n s l'histoire de la s c u l p t u r e .\n   L e Salon a réservé son plus spacieux compartiment à la peinture déco­\nrative. Je loue volontiers les belles qualités de style de F a b r y , surtout d a n s\nson Saint Michel. Q u a n t à la couleur, je ne puis la juger en dehors de son\nmilieu. J e fais des réserves formelles sur la frise du m ê m e artiste rappelant\nla Pensée de Dieu, sous le symbole égyptien du globe ailé, le globe étant rem­\nplacé par une face i m b e r b e . Symbole équivoque, pensée vague. Qu'avons-\nnous besoin, d'ailleurs, de ces symboles périmés ?\n   Maurice Langaskens expose u n p a n n e a u décoratif de grandes dimensions,\nintitulé La fête du Printemps. Les réelles qualités de cette œuvre me paraissent\ngâtées par u n e recherche excessive. Des nudités fluides, des h a r p e s , des\nfleuts à profusion, des harmonies subtiles de nuances rares, une musique\ndes y e u x , toute en artifices, d'où le naturel seul est exclu, tout cela a n n o n c e\nle chercheur qui n'a pas encore trouvé. J e crains qu'il ne cherche midi à\nquatorze h e u r e s .\n   L'Abandon de Ciamberlani reste fidèle aux traditions d'un classicisme très\nnoble, illustré p a r P u v i s de C h a v a n n e s . C'est un mérite qu'il serait injuste\net i m p r u d e n t de méconnaître en nos temps de sabotage artistique.\n   Les proportions monumentales des deux p a n n e a u x d'Albert Besnard ne\nrachètent pas leur indigence. D e u x ou trois figures plafonnant en de vastes\nétendues de nuages : c'est en tout cas u n e recette ingénieuse au point de vue\néconomique.\n   L a figure est assez pauvrement représentée au Salon de P r i n t e m p s . Voici\nnéanmoins deux panneaux exquis de F i r m i n Baes : Retour de veillée que j ' a i\ndéjà loué à propos de l'exposition de cette œuvre au Cercle Artistique, et la\nFlamande, où je retrouve le rouge cher à ce maître, mais peut-être moins\nbien en place.\n   La Dame en noir soutient la réputation de J. L a v e r y . L a Calypso de\nM. Austen Brovvn est une séduisante figure noyée dans une b r u m e\ngrise très délicate. Le Pardon de M.-C. Cottet a b e a u c o u p de couleur\nlocale, mais cette couleur pourrait être moins l o u r d e . Charmantes les\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "  388                                   DURENDAL\n\n\n  Fillettes au papillon de M. H o r n e l , et d'une facture nerveuse, tourmentée, qui\n  ne nuit guère à la grâce des jolies enfants. Jef Leempoels expose u n e réédi­\n  tion de ses effets de glace dans u n frais boudoir de jeune femme. Jolie                 trou­\n  vaille dont il ne faut pas abuser, surtout lorsque l'on a signé des toiles\n  autrement significatives. C o m p r e n o n s parmi les figures le délicieux intérieur\n  de Charles Michel, en y rattachant les intérieurs somptueux de Verhaeren,\n  les jolies fleurs de M l l e de Bièvre et les accessoires habilement brossés par\n  Pol D o m .\n       P a r m i les portraitistes, signalons MM. Albert Cels, très inégal; R e n é\n  de Groux, F r . Van Holder, de L a l a i n g , aussi froid que s o m p t u e u x ; L e e m ­\n  poels, dont un excellent portrait de M. le sénateur A. L a m b i o t t e ; Montald,\n  dont le portrait habillé de bleu est d'une harmonie très discutable; Rosier,\n  magnifique d'élégance s o b r e ; H . von Angeli, dont la maîtrise est i n c o m p a ­\n  rable dans son délicieux profil de j e u n e fille; plaçons hors pair les aristocra­\n tiques portraits de Laszlo, dignes des g r a n d s anglais par leur facture souple,\n leur belle couleur, leur distinction s o u v e r a i n e ; et louons les organisateurs\n du Salon d'avoir relégué dans l'isolement d'un coin sombre les grotesques\n  effigies de S. S. P i e X.\n       Le paysage a b o n d e au Salon et les qualités distinctives de l'Ecole belge\n s'y affirment avec éclat. R. Baseleer est remarquable surtout d a n s sa vue\n d'Anvers. Géo Bernier note d'une manière intéressante le jeu de la lumière\n et de l'ombre dans les larges d u n e s sous le ciel d'octobre, et la chaleur t o n i d e\n qui dore les m e u l e s ; Claus pêche par outrance dans Fin septembre; le vert cru\n des herbes s'accorde fort mal avec les tons flamboyants des troncs d'arbres.\n Le Crépuscule de F . D e h a s p e est d'un beau sentiment recueilli. J e suis heu­\n reux de revoir les splendides landes campinoises de François, si austères et\n si lumineuses. L e Bassin des Pécheurs de V. Gilsoul me laisse perplexe.\n J ' a d m i r e le pittoresque des barques qui se balancent sur les eaux glauques,\n les lumières qui s'allument le long d u q u a i , les silhouettes des pignons\n sombres profilés sur l'éclat m o u r a n t du ciel, les mille reflets qui brisent le\n miroir mouvant de l'eau ;... mais j'essaie en vain de réunir en synthèse cet\n éparpillement de choses intéressantes. L'impression d'ensemble s'en dégage\n mal.\n      H . L u y t e n représente des tendances bien modernes d a n s ses paysages\nbaignés d'air. J ' a d m i r e surtout Après l'averse, notation très juste et très\ndessinée. Grosvenor T h o m a s expose des pages d'une couleur profonde et\n subtile, parmi lesquelles on distingue The Mill on The Cairn. Le Marais gelé\n de Van Doren a toutes les qualités de l'œuvre forte et sobre, et la Ruelle\nblanche de Viérin le c h a r m e des coins p e r d u s , que le soleil pare de splendeur.\n U n e mention des plus élogieuses revient au délicieux tableautin de\nR. Vanden Brugge : Vieille cour à Bruxelles. Voilà de b o n n e peinture, probe,\nsincère, dénuée de prétention et de t r u q u a g e .\n      P a r m i les sculptures, je r e m a r q u e u n e admirable Jeune fille se coiffant de\nA. Bartholomé, une esquisse pour mausolée de J . B a u d r e n g h i e n , d o n t le sens\nm'échappe (quatre personnages faisant le planton aux quatre coins d'un\nsuaire étendu sut le sol), une jolie tête d'enfant de C. de Brichy, une élégante\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                            CHRONIQUE D'ART                               389\n\ndanseuse tirée par G. Devreese d'un superbe bloc d'ivoire, les tigres de\nde Lalaing, la ravissante joueuse de flûte (ivoire) de Ch. Samuel, enfin les\ndeux bustes d'enfant et de jeune fille de V. Rousseau, ce dernier surtout, qui\nest un chef-d'œuvre de beauté parfaite.\n                                                              F.   VERHELST.\n\n\n\n            Le Ve Salon du Cercle \" Vie et Lumière „\n   Un intérêt particulier se dégageait de ce Salon à cause de l'importante\nexposition du grand peintre marseillais Monticelli. Ce fut une révélation.\nHier encore, il était inconnu ici. Une exposition rétrospective de ses œuvres\nau Salon d'automne l'an dernier avait fait sensation à Paris. Monticelli, c'est\nle peintre-poète. Son œuvre c'est un rêve perpétuel. Peinture toute idéaliste\net d'imagination. Les choses réelles n'étaient pour lui que des occasions\npour donner libre cours à une imagination féerique d'une fécondité inouïe et\nd'une originalité puissante. Rêve de beauté et de lumière débordante de\nsoleil et s'affirmant en une coloration chaude et scintillante comme des rubis\net des émaux.\n   Autour du grand Claus, toujours merveilleux, toujours égal à lui-même, et\ndont deux œuvres surtout étaient impressionnantes au premier chef : Sortie\nde ferme et la Route se groupaient les membres habituels du cercle. L'espace\nnous manque pour analyser toutes ces toiles. Nous aimons par-dessus tout\nl'admirable Lemmen dont le talent s'était affirmé déjà avec une magnificence\nincomparable à la Libre Esthétique et qui se perfectionne et s'affine de plus\nen plus au point d'atteindre souvent l'idéal le plus hautain. Puis viennent\ndeux élèves dignes de leur illustre maître, M mes Montigny et De Weert,\ngrandes artistes toutes les deux. Que de grâce, de finesse et de vie dans les\njolies toiles d'Anna De Weert : Brume grise, Brouillard d'argent, Porche fleuri.\nCharmants aussi ses dessins aux crayons de couleurs, surtout l'adorable Petit\ntoit rouge. Remarquables encore, entre toutes les autres : le Vent du large, de\nGeorges Buysse; la Petite propriété, d'Anna Boch; la Mare, de R. de Saegher,\net lès toiles de Georges Morren.                                   H . DE V.\n\n\n\n                      Le festival de Louvain\n   On a donné à Louvain, à l'occasion des fêtes jubilaires de l'Université\ncatholique, deux concerts qui méritent d'être signalés.\n   Le lundi 10 mai on exécuta en oratorio le chef-d'œuvre d'Edgar Tinel :\nKatharina. Mlle Croiza fut merveilleuse. Voix superbe et chaude, au timbre\nsi riche ! Expression intense, toujours noble et contenue. Incarnation par­\nfaite, idéale du personnage principal du drame !\n   Plusieurs épisodes notamment celle de la communion dans la prison,\n merveilleusement réalisée au théâtre, ne produisaient pas tout leur effet\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "390                                   DURENDAL\n\n\n d'émotion au concert. Mais les pages de pure lyrisme religieux, les plus\n belles de l'œuvre gardaient toute leur beauté et ont porté fortement. Le\ndialogue entier entre Ananias et Katharina a u premier acte, la vision, les\nfiançailles mystiques et presque tout le rôle de l'héroïne, quelle série d'admi­\n rables pages !\n    L e p r o g r a m m e du second concert (11 mai) comprenait, outre des œuvres\n de plusieurs compositeurs belges, u n e sélection des Béatitudes de César\n Franck.\n    De Mathieu on exécuta l'ouverture de l'Enfance de Roland, d'inspiration\nlarge et forte, de sentiment délicat, de fine écriture. D u Verviétois Vreuls\non joua u n e œuvre de prime jeunesse : Cortège héroïque et de J o n g e n la\ncharmante Fantaisie sur deux Noëls wallons, si pleine d ' h u m o u r et de verve, si\njoliment évocatrice du pays des c r a m i g n o n s .\n    L'intérêt capital du concert s'attachait naturellement aux Béatitudes de\nCésar F r a n c k . L'ensemble de l'exécution fut excellent, grâce à M. J o n g e n\nqui conduisit l'œuvre avec u n e piété sincère, avec a m o u r , comme il le faut.\nL e quatuor vocal de la troisième béatitude fut chanté délicieusement par\nMlles Delfortrie, Rollet, Mauroy et M. L h e u r e u x . Ce dernier mérite l'éloge\nle plus h a u t : expression parfaite, a r d e u r contenue, timbre extrêmement\ns y m p a t h i q u e . Mlle Delfortrie chanta fort bien l'air de l'Ange du p a r d o n et\ncelui de la Mater Dolorosa. T o u t e la huitième b é a t i t u d e fut particulièrement\nbien exécutée. M. Bourbon dit avec une a m p l e u r vibrante le dernier récit du\nChrist et l'exécution s'acheva au milieu de l'émotion générale.\n                                                                               D. L.\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "       Chronique théâtrale parisienne\n\n                   ON ferme ! Les théâtres enfumés et maléolents font place au\n                      grand spectacle naturel qui se joue sur les monts et dans\n                      les bois. Quels décors, quels costumes, quels jeux de scène\n                      vaudront jamais ceux dont le Créateur se plaît à nous\n                      gratifier à toute heure du bel été qui s'ouvre? Bonsoir,\n                      chanteurs et ballerines, cabotins et acteuses, à l'hiver\n                      prochain! Quelque agréables que soient certains tréteaux\n                      en plein air tels que les concerts nocturnes des Champs-\n                      Elysées ou, mieux encore, tels que les théâtres de la\nnature du Pré-Catalan et de Champigny, nous préférons encore de quelques\nmois ne plus entendre déclamer, roulader, virevolter ou rugir!\n    La pièce forte de ces dernières semaines a été celle de Paul Hervieu, Con­\nnais-toi, qu'a donnée la COMÉDIE-FRANÇAISE. Elle est tout à fait « à la manière\nde... » l'auteur. C'est l'étude un peu sèche, un peu dure, mais très vigou­\nreuse, d'une difficulté ou d'une série de difficultés socialo-familiales. Un vieux\ngénéral, tout d'une pièce, type de droiture et d'honneur, mais aussi type de\nrigidité autoritaire, se trouve subitement jeté dans les broussailles les plus\npsychologiques; lui qui déclarait que la plus légère faute, même en pensée,\nd'une femme mariée autorise le mari à prendre les mesures les plus défini­\ntives, apprend un jour que son officier d'ordonnance, qu'il aime comme son\nfils, est l'amant d'une femme mariée. Du coup il monte sur ses grands che­\nvaux : « Cette femme doit quitter son mari qu'elle est indigne de conserver ;\ndonc, qu'elle divorce et épouse mon officier d'ordonnance que je vais d'ail­\nleurs exiler au Tonkin! » Mais complication : ce n'est pas l'aide de camp\nqui est l'amant, c'est le propre fils du général, et voilà le fougueux vieillard un\npeu désarçonné, car enfin avoir pour bru une femme indigne de son mari,\nc'est une tout autre affaire. Et archicomplication : le beau dévouement de\nl'officier d'ordonnance, qui se sacrifiait en silence pour tout le monde, a\nbouleversé le cœur, déjà un peu ému, de la générale, charmante jeune femme\nque le vieux guerrier avait épousée en seconde noces et qu'il menait tambour\nbattant, comme un peloton de bleus; ils se le disent, et c'est au beau milieu\nde la conversation que tombe le dur-à-cuire. Effondrement, toute la rigidité\nest à vau-l'eau. Le vieux général comprend qu'il a abusé et de l'autoritarisme\net de l'intraitabilité, il pardonne à sa femme; l'autre mari, plus sérieusement\nendommagé, pardonne à la sienne, et comme tout le monde maintenant se\nconnaît, il faut croire que l'on fera bon ménage. Soit, soit! Mais si tous ces\ngens-là avaient eu plus de charité chrétienne, comme ils auraient fait moins\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "392                               DURENDAL\n\n\n\nde chichis! Il y a une qualité d'âme bien précieuse et malheureusement bien\nrare, qui s'appelle l'humilité d'esprit, et qui aurait évité à ce vieux général\npas mal de gaffes; qu'a-t-il à s'occuper du bonheur conjugal des autres, et\nque ne commence-t-il par assurer celui de sa femme? Et pourquoi veut-il\nforcer au divorce les gens qui ne veulent pas divorcer et qui ont raison de ne\npas vouloir, n'en déplaise aux Naquets de tout acabit? Mais il est vrai que si\nle général avait été un peu plus soumis aux préceptes de son enfance, nous\ny aurions perdu la pièce de M. Hervieu, et c'aurait été dommage, ainsi que\nson interprétation par Mme Bartet et M. Le Bargy, et ç'aurait été tout à fait\nfâcheux. Ce dernier acteur, qu'on ne connaît guère que sous les traits d'un\nélégant à cravates ou d'un lovelace insinuant, réalise parfois d'étonnantes\nfigures de vieillards terribles ; sa création du roi de Danemark dans Struensée\navait été une surprise pour tout le monde, il y a quelques années, et le vieux\ngénéral de Connais-toi a, grâce à lui, vécu véritablement sous nos yeux d'une\nvie atrabilaire et pitoyable.\n    Autre drame de haute visée, l'Impératrice de Catulle Mendès. Comme toutes\nles œuvres théâtrales de ce poète, celle-ci contient des parties d'originalité\nindéniable, et plus que toutes peut-être, elle a un cachet de simplicité qui\nn'est pas sans grandeur. L'original, l'inattendu si l'on veut, est dans la donnée:\ncette impératrice qui s'embarque avec son enfant sur un brick d'aventure pour\nvenir rejoindre l'ex-empereur à l'île d'Elbe, ce n'est pas Marie-Louise, déjà aux\nbras de Neipperg dans son « casino» de Parme, c'est la comtesse Walewska,\nune des maîtresses du grand homme, la seule sympathique même de ces\nmaîtresses, puisqu'elle se donna surtout au créateur du grand-duché de Var­\nsovie, qu'elle aurait voulu voir devenir le régénérateur définitif de l'entière\n Pologne. Et le heurt de passions et d'ambitions qui se produit dans ces âmes\naltières, chez la patriote qui vient revendiquer la place que la molle archidu­\nchesse a laissée vacante, chez le général Drouot, qui propose à Napoléon de\n répudier l'infidèle et de faire de la Polonaise sa femme, chez Napoléon enfin\n qui recule devant l'injure lancée à l'Autriche, ce conflit âcre et douloureux\n n'est pas, dis-je, sans un réel intérêt. Mais comme toujours chez Catulle\n Mendès l'effort n'aboutit pas; malgré tout, il y a quelque chose de choquant\n dans le problème psychologique posé ; le poète, si subtil pour tout ce qui est\n métier, prosodie, style, semble étranger à une foule de délicatesses morales,\n et l'impression générale finit par être un peu pénible. Il est vrai que le public\n boulevardier n'y regarde pas de si près !\n     Certains comptes rendus de l'Impératrice furent vraiment étonnants. Je sais\n bien que l'auteur venait de mourir et que l'usage est de répandre des fleurs\n sur les tombes récentes; toutefois, n'est-ce pas dépasser la mesure qu'écrire\n  sur la proclamation du nom de l'auteur qui suit la chute du rideau : « Un\n  silence auguste précéda les applaudissements qui tout de suite après jaillirent\n  et éclatèrent longuement comme des sanglots; toute la salle avait communié\n  dans l'infini, etc., etc. » Même dans les oraisons funèbres, il sied de ne pas\n  casser les cloches ni les encensoirs; ici aussi la délicatesse aurait été de\n  mise.\n     Les pièces de Catulle Mendès sont du genre de celles qu'on joue aux Escho-\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                    CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                     393\n\n\nliers ou à l ' Œ u v r e : succès d'estime, et carrière plutôt courte. L'Impératrice du\nTHÉÂTRE RÉJANE me sert donc de transition pour passer an Roi Bombance du\nTHÉÂTRE DE L ' Œ U V R E , type de ces pièces qui n'atteignent guère la troisième\nreprésentation. J e ne sais même pas si la seconde s'est terminée sans\nencombre, tellement le public mis en joie par la truculence des métaphores\ns'est mis à trépigner éperdûment. Et pourtant la pièce n'était pas sans mérite.\nSon auteur, M. Marinetti, poète italien et français, s'est acquis une célébrité\nd'un caractère un peu b r u y a n t ; dernièrement encore il lançait le manifeste\nd'une école de poésie nouvelle, le « F u t u r i s m e », qui occasionnait quelque\nstupeur d a n s la république des jeunes lettres : il ne s'agissait rien moins que\nde brûler les bibliothèques, les musées, et comme le clown de Banville,\nd'aller bondir dans les étoiles! Peut-être le Roi Bombance a-t-il souffert de ces\nexagérations r o m a n t i q u e s ; mais on aurait dû, tout au moins, l'écouter avec\nplus de recueillement et se d o n n e r un peu la peine de chercher à c o m p r e n d r e\nce qu'avait voulu l'auteur. Ce roi gargantuesque qui avale tout, h o m m e s ,\npalais et institutions, et d a n s le ventre duquel les avalés r e p r e n n e n t vie pour,\nu n e fois sortis, être ravalés de nouveau, c'est l'Etat, notre bel E t a t moderne\ntout simplement, et dans le dernier Traité de droit administratif du savant H a u ­\nriou on trouve des considérations qui donnent raison à Marinetti : « Il est\nadvenu à l'Etat ce qui est arrivé à b e a u c o u p de conquérants, le voilà prison­\nnier de ses conquêtes. Il y avait des institutions sociales autonomes autour\nde lui lorsqu'il était tout petit. E n grandissant il les a dévorées, maintenant\nelles se reconstituent au dedans de lui, elles renaissent sous forme adminis­\ntrative en un développement systématique et formidable de services, et il en\n est réduit à n'être plus que le support de cette chair débordante dont l'a\n meublé son appétit. L'Etat a agi à la façon de Pantagruel et de G a r g a n t u a . »\n On voit donc que c'est peut-être bien M. Marinetti qui a quelque sujet de\nrire des rieurs, mais ceux-ci auraient toujours le droit de r é p o n d r e que des\nsymboles aussi administrativo-juridiques ne sont guère de mise sur le\nthéâtre, et que le spectateur qui n'est en b u t t e , p e n d a n t quatre heures d'hor­\n loge, qu'à un b o m b a r d e m e n t de tirades et d'images e m p r u n t é e s aux phéno­\n mènes de la digestion, peut en oublier que ce déchaînement scatalogal et\ncopronyme a u n sens intéressant pour les maîtres des requêtes du Conseil\n d'Etat.\n    L a toute récente pièce d'un de ses compatriotes, Dario Niccodemi, le\nRefuge, est capable de plaire plus longtemps au public du THÉÂTRE R É J A N E ;\nce « refuge » qui sonne déjà aux oreilles comme un couvent de pécheresses\nrepenties, est tout simplement la c h a m b r e d'un h o m m e marié où s'en vient,\nà la b r u n e , une j e u n e fille désireuse d'être aimée pour elle m ê m e et non pour\nson a r g e n t ; cette drôle de demoiselle est d'ailleurs fiancée à u n coureur de\ndot qui a eu autrefois son « refuge » lui aussi d a n s la chambre de l'homme\nmarié, celui-ci sorti bien e n t e n d u . Cette situation scabreuse finit par se\nd é n o u e r après force péripéties assez dramatiquement traitées (ce qui ne se\ndénoue pas c'est l'accusation de plagiat portée nettement contre l'auteur par\nM. Jules Case); mais vraiment, comme c'est se matagraboliser la cervelle que\nde combiner des situations aussi biscornues, et comme les jeunes filles\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "394                                         DURENÛAL\n\n\n\nd'aujourd'hui ont u n e particulière conception d u temps des fiançailles! Il est\nvrai que tout ceci se passe d u côté d e M o n t e - C a r l o ! . . .\n   P a s mal non plus Vers la Gloire, la pièce q u e M. Gaston Béraud vient de\nfaire r e p r é s e n t e r au T H É Â T R E DES A R T S sur les d i s s o n a n c e s qui se   révèlent\ntôt ou tard dans u n m é n a g e où un h o m m e très inférieur est marié à u n e\nfemme très supérieure (une littératrice dans l'espèce) qui apporte à la\nc o m m u n a u t é tout ce q u e son mari n'apporte p a s , l'argent et la célébrité.\nC'est de la psychologie d'un aloi délicat. Mais le défaut de ces études u n p e u\nsubtiles, c'est q u e le théâtre n e peut pas expliquer, développer et insister sur\nles n u a n c e s comme le ferait un roman, tout devient alors gros, o n a envie de\ncrier a u x protagonistes : Mais expliquez-vous d o n c ! comme dans les vaude­\nvilles à quiproquos. N ' i m p o r t e , l'entreprise n'en fait pas moins h o n n e u r à\nl'écrivain.\n    Les passions q u e M. R . - H . L e n o r m a n d avait mis peu a u p a r a v a n t en\nscène, au m ê m e théâtre, d a n s les Possédés, étaient autrement dramatiques et\npoignantes. E n écoutant ces cinq actes on ne peut s'empêcher d e penser à\ncertains types de Balzac, soit le vieux Frenhofer du Chef-d'œuvre inconnu, soit\nle Balthazar Van Claës de la Recherche de l'Absolu, eux aussi des possédés\ndans le sens q u e p r e n d le j e u n e d r a m a t u r g e : toute cette famille Heller\nqu'il nous montre est la proie de l'idée fixe; père, fils et neveu se croient d u\ngénie, et p o u r réaliser ce qu'ils rêvent, ils sacrifient leur b o n h e u r privé,\nleur repos, leur sérénité m o r a l e ; le dernier de la bande finit m ê m e par faire\nsauter les serrures d'un coffre-fort ; il est vrai qu'alors le sacrifice semble à\ntous excessif, et c'est le filou q u e son oncle fait sauter à son tour par\nla fenêtre; on n e voit pas très bien, à vrai dire, ce q u e ce dernier épisode\nvient faire dans le d r a m e ; q u e ce freluquet, qui n'avait d'ailleurs aucun\ngénie littéraire, dégringole j u s q u ' a u cambriolage, c'est ce qui reste indifférent\nà l'épineuse question q u e soulève la pièce : jusqu'à quel point faut-il se\nsacrifier, soi et les siens, à la production d u futur chef-d'œuvre ? Malgré ses\ndéfauts, les Possédés m e semble être le plus r e m a r q u a b l e d é b u t dans la car­\nrière d r a m a t i q u e d e ces derniers temps : il y a d a n s M. L e n o r m a n d l'étoffe\nd'un vigoureux h o m m e de théâtre.\n    E n c o r e u n e pièce psychologique, celle-ci aux ESCHOLIERS siégeant a u\nT h é â t r e - F e m i n a , la Grande Amie de M. Alfred F r e s q u e t , qui n o u s conte u n e\nnouvelle et fâcheuse error de personna (est-ce à l'influence de M. Jules\nde Gaultier que nous devons cette recrudescence de bovarysme, qui est, on\nle sait par ses spéciales études, la maladie de se juger autrement qu'on n'est ?).\nD o n c u n e femme qui est archisensuelle se croit destinée à jouer les femmes\nirréprochables, en dépit d'une première expérience matrimoniale déplora­\nblement ratée ; elle recommence avec son beau-frère, et crac, ça rate encore !\nQu'elle patiente, la chère dame ! Quelques années de plus, peut-être u n e\ngrippe ou autre chose par là-dessus, et elle aura tout le refroidissement\ni n d i s p e n s a b l e . . . L a pièce est loin de valoir Amoureuse de M. de P o r t o Riche,\nje n'ai pas besoin de le dire. Ce n'est pas q u e je mette très h a u t ce dernier\nauteur d r a m a t i q u e ; on fait beaucoup de bruit autour de son n o m mais d'une\nfaçon q u i m'a toujours paru assez artificielle; mais enfin son Amoureuse,\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                      CHRONIQUE THÉÂTRALE PARISIENNE                                            395\n\n\nquoique u n peu choquante pour les délicats, est vivante, ce qui est b e a u c o u p ,\nalors que la Grande Amie est trépidante, ce qui est trop.\n   J e crois que j ' a i passé en revue tout ce qui a été joué d'intéressant dans le\ng e n r e s é r i e u x m o d e r n e , négligence faite par force des simples saynètes et pièces\nen un acte. P o u r r e n d r e compte des « spectacles coupés », comme on dit, du\nGrand-Guignol, de Little-Palace, des Capucines, de la Comédie-Royale et du Tré­\nteau-Royal, il faudrait disposer de trois fois plus de place que je n'en acca­\npare ici. Certains de ces spectacles posent des points d'interrogation\naccessoires; je me d e m a n d e , par exemple, pourquoi M lle Maguera qui a un\ntrès g r a n d talent de t r a g é d i e n n e semble se plaire à se manifester surtout\ncomme ballerine. D a n s le genre historique, de moins en moins suivi, il ne\nfaudrait pas oublier le Lauzun de M M . de N i o n et Guiches à la P O R T E - S A I N T -\nMARTIN, a m u s a n t e reconstitution de l'aventure amoureuse de la grande\nMademoiselle où l'on sent la griffe de deux très habiles et très érudits dra­\nmaturges, et il faudrait également m e n t i o n n e r le Malbrough revient de guerre\nque les enfants ont pu voir p o u r leurs vacances de P â q u e s au THÉATRE-\nFEMINA et qui, on le sait d'ailleurs, relève de la chanson plus que de\nl'histoire.\n    P o u r être complet, chose si superflue et si nécessaire ! (car qui sait si un\njour u n sisme colossal n'aura pas détruit P a r i s et l'Europe, et s'il ne restera\npas de tout notre H i m a l a y a d'imprimés que cet unique numéro de Durendal\navec quoi les érudits du XXXe siècle essaieront de reconstituer notre époque)\nje dois mentionner les principaux de nos derniers vaudevilles : Une grosse\naffaire soulève toujours les éclats de rire aux NOUVEAUTÉS et le Greluchon tient\nl'affiche à l'ATHÉNÉE. A U VAUDEVILLE, u n v é t é r a n de la scène gaie, Maurice\nGandillot, a d o n n é u n e comédie au titre mystérieux, L'Ex, qui se trouve être\nu n e pièce très a m u s a n t e et très claire; l'ex, c'est la maîtresse d'avant le\nmariage, et les complications qui naissent de la rencontre entre les deux\nfemmes sont fort bien tissées par l'auteur en u n e histoire qui ne laisse pas\nun instant l'intérêt languir. Au VAUDEVILLE, u n autre vétéran, Maurice H e n ­\nnequin, avait d o n n é avec P a u l Bilhaud u n e comédie, La Meilleure des Femmes,\nqui aurait gagné à être franchement v a u d e v i l l e s q u e ; il y avait u n type\na m u s a n t à crayonner d a n s cette dame d'œuvres, qui m è n e parallèlement la\nphilanthropie et les amourettes, et qui n'a de chance ni avec ses pauvres qui\nl'escroquent, ni avec ses flirts qui la quittent pour se marier, ce qui d'ailleurs\na l'avantage de la rejeter dans les bras de son mari avec qui elle fera\ndésormais un parfait m é n a g e .\n    Voilà, direz-vous, lecteur, u n défilé copieux d'œuvres théâtrales. Hélas !\nil aurait pu être plus copieux e n c o r e ! J e n'ai rien dit du Scandale d ' H e n r y\n Bataille, qui peut-être vaut à lui seul tout ce dont j'ai parlé jusqu'ici (mais\nc o m m e n t r e n d r e louablement compte d'une pièce qu'on n'a pas puvoir jouer?).\nE t pas davantage n'ai-je parlé des cent revues, opérettes, fantaisies-bouffes\n qui font la gloire du music-hallisme parisien : la Veuve joyeuse à l'APOLLO\n ressuscite la gloire de Meilhac (ô beaux jours du second E m p i r e , comme\nvous êtes loin!) et à I'OLYMPIA, il y a deux singes, deux admirables singes,\n u n c h i m p a n z é et u n e h a m a d r y a d e , dont le premier ressemble é t o n n a m m e n t\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "396                                   DURENDAL\n\n\nà feu le président Grévy (chaque régime fait ce qu'il peut !). Aussi, les F O L I E S -\nBERGÈRE se sont piquées au jeu et ont été chercher u n autre orang-outang\nqui, paraît-il, dégote son confrère de Paris-Singeries. E t voilà ce qui fait\ncourir les Parisiens qui sont, vous l'avez peut-être entendu dire, les gens les\nplus spirituels d u m o n d e , ils s'écrasent aux portes pour voir des sapajous!\nC'est pour cela sans doute que le Jardin d'Acclimatation, déloyalement concur­\nrencé et voulant rendre la pareille aux music-halls, engage des h o m m e s , de\nvrais hommes, il est vrai, d'horribles sauvages à la peau luisante ou de plus\nlamentables encore n a i n s , une ville de nains! Combien de voyages p a r toute\nl'Europe à la découverte des plus ratatinés spécimens de l'humanité repré­\nsente la collection de ce petit peuple ! Est-ce également un symbole du temps\nque ce rapetissement des objets de nos curiosités, et le règne de S. M . Cle­\nm e n c e a u restera-t-il dans l'histoire comme l'époque de la vogue loufoque des\nT o m P o u c e et des Magots?\n\n                                                                   HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                        LES LIVRES\n\nInsuffisance des philosophies de l'intuition, par CLODIUS\n   PIAT. — (Paris, Plon.)\n    Les philosophies de l'intuition, contre lesquelles M. Piat a écrit son\nnouveau livre, c'est la théorie de l'illative sense de Newman, c'est la philo­\nsophie de l'action de M. Blondel, ce sont les doctrines antiintellectualistes\nde M. Bergson, le pragmatisme de W. James et l'humanisme de M. Schiller.\nToutes ces philosophies, diverses les unes des autres en plusieurs points,\nprésentent un trait commun et essentiel : elles suspectent la valeur cognitive\nde la raison en ce qui concerne le réel objectif, et elles placent leur confiance\ndans un mode spécial de connaître, différent de la raison raisonnante :\nl'intuition, c'est-à-dire une appréhension vive et immédiate, indépendante\nde tout discours et de toute inférence syllogistique, et qui nous met face à\nface en présence du vrai.\n    M. Piat s'attaque résolument à cette doctrine centrale des philosophies\nintuitionnistes. Il leur livre un assaut énergique. Mais l'attaque est, en\ngénéral, judicieusement conduite : elle ne s'inspire que de motifs rationnels.\nElle brise la doctrine erronée afin de dégager les éléments de vérité qu'elle\nrenferme et de les incorporer à une synthèse large et compréhensive.\nM. Piat ne conteste pas l'utilité de l'intuition dans nos activités de connais­\nsance sensible et intellectuelle, mais « si l'intuition sert à tout, elle ne suffit\nà rien ». Qu'il s'agisse de connaître le monde externe, Dieu ou le devoir,\nl'intuition doit s'achever par le travail de la raison. « Soit, répliquent les\nintuitionnistes, mais la raison n'est-elle pas trompeuse? » Ce qu'elle nous\ndonne à connaître, c'est l'immuable et l'identique. Or, la réalité est mou­\nvante et changeante; elle dérive d'un principe perpétuellement créateur,\nqui la renouvelle sans trêve et qui transforme les êtres en ajoutant\naux caractères réalisés des aspects toujours nouveaux. La raison n'a donc\nqu'une valeur symbolique. Au surplus, ajoute W. James, elle est condition­\nnée par le caractère propre de chacun. Elle est l'expression, non pas d'une\ninsaisissable réalité objective, mais d'un tempérament individuel. M. Piat\nrencontre ces objections, renouvelées, pour une large part, d'Héraclite. A la\nsuite d'Aristote, il montre la valeur représentative du concept, qui n'est autre\nque la réalité concrète représentée sous forme intelligible.\n   Nous ne dirons pas que le livre de M. Piat épuise toutes les questions qui\ns'y trouvent soulevées. De-ci de-là, il resterait, nous semble-t-il, plus à\nprendre et à garder des philosophies de l'intuition où la part de vrai ne\nmanque pas. Surtout, les difficultés que les doctrines nouvelles opposent à\nl'épistémologis aristotelicienne et thomiste ne sont pas toutes résolues plei-\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "398                                     DURENDAL\n\n\nn e m e n t ; on pourrait, croyons-nous, aller plus profondément encore. Néan­\nmoins, ce livre est u n vigoureux et remarquable plaidoyer en faveur de la\nraison et de ses droits éternels. Il fallait du courage pour mettre la main sur\nl'idole du jour. Au surplus, si l'une ou l'autre page peut sembler ne pas\népuiser les problèmes posés, combien d'autres solidement pensées et admira­\nrablement écrites, quelle force dans la critique et quelle langue merveilleuse\nde limpidité, d'élégance et de concision. E n plusieurs endroits, les doctrines\ntraditionnelles apparaissent vraiment rajeunies, enrichies de méditations\npersonnelles et d'un a p p o r t de vérités que M. Piat a dégagées, en la criti­\nquant, de la philosophie m o d e r n e . Certes, c'est toujours la forte tradition\ngrecque et médiévale. Mais ce n'est plus ce musée de formules momifiées\nque l'on trouve dans certains manuels. C'est la pensée a n c i e n n e , mais aussi\nvivante et aussi j e u n e que les doctrines contemporaines les plus r é c e m m e n t\ncréées. C'est un thomisme sans rides, ayant trouvé, semble-t-il, le secret\nd'un éternel printemps. M. P i a t n'est point d e ceux « qui ont fermé portes et\nfenêtres, ainsi que faisaient d'ordinaire les p a y s a n s de 1789 devant la révo­\nlution triomphante ». Il connaît la pensée contemporaine, il y participe m ê m e ,\nmais n o n point pour l'adopter en bloc et sans critique ni discernement,\ncomme l'ont fait d'aucuns, dans u n mouvement d'enthousiasme précipité et\nquasi impulsif. Il est de ceux qui se rendent compte « qu'il y a u n e suite\nd a n s l'esprit humain » et qui comparent « en toute p a t i e n c e le passé et le\nprésent, afin de découvrir les traits de profonde parenté qui les relient... »\nC'est là, pensons-nous, la bonne méthode, pour les catholiques, au temps\nprésent, dans les divers domaines de la science et de l'action sociale.\n                                                                         E.   JANSSENS.\n\n\nT e r r e d ' O c , par E M I L E POUVILLON. — ( P a r i s , P l o n . )\n     U n e m a i n filiale a réuni sous ce titre les « causeries » mensuelles\nq u ' E m i l e Pouvillon écrivait n a g u è r e pour u n journal toulousain. Ce sont\ndes portraits de villes, des m o n o g r a p h i e s régionales où, dans u n décor\npittoresque de vieilles cathédrales, de ruelles o b s c u r e s , de clochers et de\ntours de briques, s'évoque l'existence abolie des antiques cités latines,\nartistes et guerrières : M o n t a u b a n , T o u l o u s e , Cahors, Albi, N î m e s ,\nP e r p i g n a n , T a r b e s Ce sont aussi des descriptions de n a t u r e , souvenirs de\ncourses et de p r o m e n a d e s d a n s son cher pays quercinois, d a n s les P y r é n é e s\nroussillonnaises, d a n s la légendaire T e r r e d'Oc. E l é g a n t e s , sobres, fraîches\net nuancées, ces pages, au trait juste et sûr, sont toutes écrites à la gloire du\nMidi. Elles sont dignes du maître naturiste et traditionniste qui signa\nChante-Pleure, Les Antibel, Césetie, tant de livres trop peu c o n n u s de la foule,\nmais chers aux délicats, où se révèle u n des plus parfaits artistes en prose\nd ' a u j o u r d ' h u i . Emile P o u v i l l o n était épris en poète du passé, des vieux\nlogis, des meubles désuets, des rites calmes de la vie p r o v i n c i a l e ; il aimait\nsur les pierres la patine des siècles. P l u s éloquent que tout u n parterre lui\nparaissait « u n rosier dont la jeunesse mièvre s'appuie à la rosace effritée\nd'un arceau p. E t voilà bien des raisons, si je ne me t r o m p e , de goûter son\nlivre.                                                                             M. D.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                             NOTULES\n\n   Nous      recommandons             instamment à nos lecteurs les deux\nbeaux recueils de poèmes récemment parus, de deux de nos collaborateurs,\net auxquels toute la critique a rendu hommage : L'Ame des Saisons par\nVictor Kinon (Bruxelles, Larcier, éditeur), prix : 3 fr. 50; et L'Arc-en-ciel\nde Pierre Nothomb (Edition de Durendal), prix : 3 fr. 50. Il faut adresser\nles commandes pour le livre de M. Nothomb à la Rédaction de Durtndal,\n22, rue du Grand-Cerf, Bruxelles.\n                                      ***\n  Fédération professionnelle des Beaux-Arts. — Sous ce titre,\nil vient d'être fondé à Bruxelles une association ayant pour but de veiller\naux intérêts généraux des arts plastiques et aux intérêts corporatifs de ceux\nqui les exercent. Cette association, qui s'interdit formellement toute\ndiscussion esthétique ou politique et toute ingérence dans les intérêts parti­\nculiers, se compose des représentants des cercles d'art de Bruxelles et du\nBrabant existant depuis au moins deux ans et comptant plus de vingt\nmembres artistes.\n   Les cercles ayant adhéré jusqu'à présent aux statuts de la Fédération\nprofessionnelle des Beaux-Arts sont au nombre de treize, à savoir : le Cercle\nArtistique et Littéraire de Bruxelles, le Cercle des Arts, Sciences et Lettres,\nde Schaerbeek, « Doe stil voort », l'Elan, l'Estampe, les Indépendants, la\nLibre Esthétique, le Lierre, Pour l'Art, le Sillon, la Société nationale des\nAquarellistes, Pastellistes, la Société royale des Beaux-Arts, Vie et Lumière.\n   Le Comité exécutif, élu pour une période de trois ans, est composé d'un\nsecrétaire, M. Camille Gaspard; d'un trésorier, M. Philippe Wolfers, et de\ntrois commissaires : MM. Paul Du Bois, William Jelley et Robert Sand.\n   Toutes les demandes d'adhésion et de renseignements doivent être adressées\nau Secrétaire, 20, rue des Coteaux, à Bruxelles; celui-ci se fera un devoir de\ntransmettre au comité de la Fédération les idées et les projets que les artistes\nauraient à lui soumettre.\n                                      ***\n   C o n c e r t s P o p u l a i r e s . — M. Sylvain Dupuis a dès à présent arrêté\nles dates de ses concerts de la saison prochaine, qui auront lieu respec­\ntivement les 24 octobre et 12 décembre 1909, 23 janvier et 13 mars 1910.\nL'ouvrage avec soli et chœurs auquel M. Dupuis a l'habitude de consacrer un\nde ses concerts sera cette fois-ci la Passion selon saint Jean, de Jean-Sébastien\nBach.\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "400                                     DURENDAL\n\n\n    L'Art        flamand     e t h o l l a n d a i s a consacré u n n u m é r o spécial à\nJef L a m b e a u x , à l'occasion de l'exposition de ses œuvres à Anvers. Ce\nn u m é r o est illustré d'une vingtaine de reproduction des principales œuvres\ndu maître. Ces reproductions sont accompagnées d'une étude critique\nde M. H e r m a n Teirlinck, qui tout en r e n d a n t h o m m a g e au talent incontestable\nde l'artiste n'en cache pas les g r a n d s défauts.\n\n                                             * * *\n\nAccusé de réception :\n  A R T S : Victor Gilsoul, par CAMILLE MAUCLAIR. Vol. illustré (Collection\ndes Artistes belges c o n t e m p o r a i n s . Bruxelles, Van Oest). — Charles le Brun,\npar P I E R R E MARCEL. Vol. illustré (Collection : L e s maîtres de l'art. P a r i s ,\nPlon). — Le costume en Provence, par CHARLES R o u x . Vol. illustré (Paris,\nBloud). — Les cent portraits. Collection d u comte Cavens. Vol. illustré\n(Bruxelles, Bulens).\n  H I S T O I R E : Saint François d'Assise, sa vie et son œuvre, par JOHANNES JOER\nGENSEN. traduit du danois, par T h . de W y z e w a (Paris, P e r r i n ) . — La grande\nrévolution, par P I E R R E KROPOTKINE ( P a r i s , Stock). — La campagne de I 8 I 5 aux\nPays-Bas, d'après les rapports officiels néerlandais par F . DE BAS et le comte\nDE T'SERCLAES DE WOMMERSON. T . I I Waterloo (Bruxelles, Dewit). — Geschie­\ndenis der Gumente Merchiem, door MAURITS SACRÉ (Roulers, De Meester). —\nKroniek en oorkondenboek van Merchiem, door M. SACRÉ (Gent-, Siffer).\n    L I T T É R A T U R E : Dans le jardin de Sainte-Beuve, par GEORGES GRAPPE\n( P a r i s , Stock). — Aimons les arbres. P a g e s choisies, par L o u i s PIERARD (Mons,\nDufrane-Friart). — Reflets de Rome, par GASPARD VALETTE ( P a r i s , P l o n ) . —\nLa littérature allemande d'aujourd'hui, par MAURICE M U R E T ( P a r i s , P e r r i n ) . —\nPour causer de tout. Petit dictionnaire des idées et des opinions, par H E N R I\nMAZEL (Paris, Grasset). — Hippolyte Taine, par A. LABORDE-MILAA (Paris,\nP e r r i n ) . — George Sand, par R E N É DOUMIC ( I d e m ) . — Le doyen Briddel. L e s\norigines de la littérature suisse-romande, par G. DE REYNOLD ( L a u s a n n e ,\nBridel). — Louis Le Cardonnel, par ALBERT DE BERSAUCOURT (Paris, F a l q u e ) .\n— Maurice Maeterlinck, par GÉRARD HARRY ( Bruxelles, C a r r i n g t o n ) . — Le\nbaron Gevaert, par F . DUFOUR (Bruxelles, Société belge de librairie).\n    P O É S I E : La Pâque des roses, par TOURNY-LERYS (Paris, Mercure de\nF r a n c e ) . — La mer fabuleuse, par HENRY CHARPENTIER (Paris, Messein). —\nAux jeunes Turcs, par ROBERT HUCHARD (Paris, P e r r i n ) . — La guerre, par le\nmême ( I d e m ) . — Clochettes et bourdons, par le même (Idem). — L'âme des temps\nnouveaux, par E D . SCIIURÉ (Idem).\n  R O M A N S : Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n— Mémoires d'une 50 HP, par PAUL AROSA (Paris, Stock). — Les féodaux, par\nYVES L E FEBVRE ( I d e m ) . — Les metteurs en scène, par E D I T H WARTON (Paris,\nP l o n ) . — La voix de l'oiseau, par HENRY MORANE ( I d e m ) . — Le mariage de\nMlle Gimel, dactylographe, par R E N É BAZIN ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) . — Simone\nla Romanesque, par LUCIEN TROTIGNON (Paris, P e r r i n ) . — Les heureux de la\nterre, par GUILLAUME DALL (Bruxelles, Société belge de librairie).\n  T H É Â T R E : Le déluge, par ADOLPHE MONY ( P a r i s , P l o n ) .\n   V A R I A : Les sciences naturelles devant la critique, par le chan. B R E T E S\n(Bruxelles, S c h e p e n s ) . — Au pays de la reine Candace, par JEAN D'ALLEMAGNE\n(Paris, Bloud). — L'individu et les diplômes; par A B E L FAURE (Paris, Stock). —\nFigures de moines, par E R N E S T DIMNET (Paris, P e r r i n ) .\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": ""}, {"page_pdf": 471, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-06", "signet_source": "Seizième année - N°6 - Juin 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison pages 337-400, suivant celle d’avril (Vieux Bruxelles, note : « Voir les livraisons d’octobre et décembre 1908, de février et avril 1909 »). La Manifestation littéraire se tient « le mardi 4 mai » à Louvain et le Festival de Louvain les 10 et 11 mai (1909) ; la Chronique théâtrale parisienne ouvre sur « l’été qui s’ouvre » ; les Notules annoncent les Concerts Populaires des 24 octobre et 12 décembre 1909.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}