{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 401, "page_fin": 403, "titre_corps": "Franz Courtens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Franz Courtens (1) UN peintre, rien qu'un peintre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 478, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "Franz Courtens (1)\n\n                     UN peintre, rien qu'un peintre, dont toutes les émo­\n                       tions, les sentiments, les heures sombres et les\n                       heures claires, la pensée et le rêve ont cherché\n                       et trouvé une issue dans son art. Sa vie, depuis\n                       qu'il tient un pinceau, il l'a écrite tout entière\n                       sur ses toiles, et il ne faut essayer de l'ap­\n                       prendre et de la connaître que là. Sa person­\n                       nalité, forte, obstinée, silencieuse, commandée\npar une sûre vocation et un instinct profond, il l'a décrite\nlentement, sous tous ses aspects, dans les pages innombrables\noù, œuvre après œuvre, il fixait en même temps sa propre\nphysionomie et celle de sa terre natale.\n    « J a m a i s , écrit M. Van Z y p e , Courtens n'a songé à travailler\nà l'étranger. Il y a admiré, certes, bien des choses                       à\nVenise, à Florence, il a subi tous les enthousiasmes. Il n'a\njamais été effleuré par l'intention de peindre là; il n'y a jamais\nessayé une étude, une pochade, un dessin. Il n'a peint qu'en\nF l a n d r e et en H o l l a n d e . . . » E t ce trait caractéristique que\nl'excellent biographe souligne avec raison, m a r q u e bien les\nsolidarités étroites qui unissent un artiste tel que M. Courtens\nà la contrée dont tout son art s'est inspiré, dont on pourrait\ndire même qu'il s'est formé. Cette patrie de son art, il en a un\n peu reculé les frontières vers le N o r d , il y a annexé quelques\n provinces, analogues d'aspect, du pays limitrophe, mais il lui\n est resté invariablement fidèle. Il est né, il a grandi parmi ces\n paysages, au milieu de ces campagnes lourdes, puissantes et\n monotones : tout ce qu'il sait, tout ce qu'il sent de la nature,\n\n\n   (1) A propos du l i v r e : Franz Courtens, par G . VAN ZYPE. Un volume illustré de\ncinquante-trois reproductions. (Bruxelles, Van Oest. Collection : Les artistes contem­\nporains.)\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "402                          DURENDAL\n\n\n c'est dans la familiarité de ces régions qu'il l'a appris,\n inconsciemment durant son enfance, par les voies du labeur\n fervent et opiniâtre, plus tard. Le terroir, ainsi, lui a enseigné,\n en quelque sorte, la langue maternelle de son art, les images\n accumulées dans l'âme, faites de substance intime et de\ncommunion avec les choses et les êtres; les mots chargés de\nsignifications et de souvenirs, à l'aide desquels, seuls, la sensi­\nbilité s'exprime. Les mots étrangers, les images qui sont\nd'ailleurs, qui sont créées à la ressemblance d'un esprit autre,\nd'une mentalité différente, un maître du tempérament de\nM. Courtens peut les admirer, se complaire à leur allure fière,\nraffinée ou sauvage, deviner tout ce qu'ils contiennent de force,\nd'inspiration, d'antique et magnifique gloire, mais il ne les\nincorporera point à sa pensée. Celle-ci ne saurait les assimiler,\nni s'en servir, car n'étant pas siens, ils restent sans écho en elle\net sans retentissement.\n    L'étude forte et approfondie que M. Van Zype consacre à\nl'original maître flamand est tout imprégnée de vive et cordiale\nadmiration. Il n'est presque pas de compréhension complète\nsans sympathie. C'est dire que l'éminent critique auquel nous\ndevons cette monographie a su mettre dans leur pleine lumière\nles phases, en apparence insensibles, de la carrière de M. Cour­\ntens, l'harmonieuse évolution au cours de laquelle tout ce qui\nétait en puissance chez le débutant d'il y a quarante ans est\nvenu en épanouissement chez l'artiste célèbre d'aujourd'hui.\nLes pages nourries d'idées justes et saines abondent dans ce\nlivre. Et nous ne pouvons mieux faire, pour terminer, que d'en\ndétacher une où M. Van Zype définit à la fois, et de la façon\nla plus heureuse, le paysage qui est tout ensemble apparences\net permanences, et le paysagiste tel qu'il apparaît chez\nM. Courtens : « Il est impressionniste, écrit-il : il voit toujours\nla nature soumise à l'impression d'une heure, palpitant sous\ncette impression qui atteint et enveloppe tout; et sa sensibilité\nperçoit l'infinie variété des transfigurations ainsi réalisées.\nMais si profondes, si bouleversantes que seront ces métamor­\nphoses apparentes, il sait que sous leur action positive, sous\ncette expression de l'heure, subsiste quelque chose d'éternel,\nde souverain : la consistance, la force, par lesquelles la terre,\nles arbres résistent à toutes ces empreintes passagères, réappa­\nraissent toujours, après les drames du ciel, après les assauts\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 962, "texte": "                         FRANZ C O U R T E N S                    403\n\n\ndes eaux et les incendies du soleil, avec des formes identiques,\navec la puissance de leur structure.\n   » P o u r le flamand du P a y s de W a e s , pour le descendant des\nhommes intrépides qui ont aidé la terre à se défendre des eaux,\nqui l'ont vue si souvent inondée et t i r a n t du désastre des fécon­\ndités nouvelles et du triomphe accru, c'est elle toujours qui est\nhéroïque, elle et ses fruits, et ce que les h o m m e s , avec son\naide, édifient. Et, pour q u ' u n paysage soit émouvant, pour\nqu'il dise autre chose que la vision confuse d'un moment, pour\nqu'il ait ce quelque chose de vaste et d'éternel qui est le fond\nde notie émoi devant la nature m ê m e , il faut que cet héroïsme\nse dresse, que cette force d o m i n e les frissons passagers, fasse\npressentir la victoire des perpétuelles fécondités... »\n\n                                                 ARNOLD   GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 404, "page_fin": 404, "titre_corps": "Les Saisons mystiques : Grisaille de décembre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Saisons Mystiques I Grisaille de Décembre Grisaille de décembre et", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 481, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1101, "texte": "Les Saisons Mystiques\n\n                            I\n\n              Grisaille de Décembre\nGrisaille de décembre et, jusqu'en   février,\nNéant dans le ciel morne et néant sur la terre !\nAthéisme du paysage       délétère,\nOù le verglas s'abat tel du gravier,\nOù le vent sifflant, crible, cingle,\nA tous les points de l'horizon,\nDe ses épingles,\nLes yeux aveugles des maisons.\n\nL'horizon de l'impie est plus gris que ces plaines;\nQuand l'air cruel gerce leur sol désert,\nLa verdure y est nulle, et l'espérance  vaine;\n\nY grince et crie en vrille à travers l'air\nLe sabbatique essaim des Anges de la Haine!\n\nPuis l'air se tait. La brume aux ternes teintes     d'ambre\nEtouffe les vouloirs, engourdit les cerveaux.\n\nMidi... Ah! ce jour veule et vide en des caveaux.\nEt la nuit trop précoce et la mort dans les membres!\n\nComme une douce et réchauffante    laine,\nLe ciel parsème alors la neige en majorlaines\nEt le givre cendré sur le tombeau des fleurs.\n\nDieu envoie son cristal diamanter   nos   pleurs.\n\nMais nul n'a résisté au froid de son haleine\nSi son âtre était vide au soir de la Douleur...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 405, "titre_corps": "Les Saisons mystiques : Aquarelle zélandaise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Aquarelle Zélandaise La barque de mon rêve", "ancre_fin": "tes moulins ailés", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "III Vers les Lisières", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 482, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 123, "fin_caractere_exclue": 662, "texte": "Aquarelle Zélandaise\nLa barque de mon rêve, entre les champs de lin,\nM'a conduit vers la paix des mystiques  Zélandes.\n\nLà luisent à pleins bords les canaux   cristallins,\nLà sur les soirs dorés les ailes des moulins\nFont le Signe éternel que féconde les landes.\n\nO Zélande! ô candeur!... ton ciel       aquarelle,\nReflète son visage en la nappe des      mares.\n\nPar les plaines du soir les troupeaux     ont bêlé.\n\nEt le chaland s'endort, ayant jeté   l'amarre,\nSous le geste chrétien de tes moulins ailés.\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 406, "titre_corps": "Les Saisons mystiques : Vers les lisières", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Vers les Lisières Voici l'heure adorable", "ancre_fin": "mère des cathédrales", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "IV Les Semailles d'Automne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 482, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 686, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "Vers les Lisières\nVoici l'heure adorable où l'œil du jour   s'endort.\nArcant sur le couchant sa majesté     gothique,\nLa drève se termine en un obscur portique\nOuvert sur la splendeur d'un habitacle d'or.\n\nContraste en clair obscur : jusqu'à la sombre orée,\nGrave comme la nuit où s'éveillent les astres,\nLa drève d'ombre mène à la mare dorée\nEt le soir y dédouble un splendide   désastre.\n\nDans le recueillement de ce bois triomphal\nLes échos font tinter l'angélique    prière.\nPour la mieux murmurer,       sous les branches       altières,\nLe guide du fardier arrête son cheval.\n\nLe chérubin du soir essaime au long du val\nLes topazes et les béryls de la clairière.\nLa maison du berger rutile à la lisière\nComme une châsse en or dans un temple ogival.\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1281, "texte": "406                           DURENDAL\n\n\n      Au supplice du jour l'ombre semble surseoir.\n      Le pardon du soleil descend de la    montagne\n      Et sous les arbres noirs le couchant des campagnes\n      Darde un feu de vitrail dans la forêt du soir.\n\n      Portique à contre-ciel de sanctuaire      hautain,\n      Arc de branchage arcant sa majesté       funèbre,\n      Devant l'illunation au bout de sa ténèbre,\n      Des herbes de la nuit aux reflets     argentins...\n      A l'extrême opposé de la nocturne drève ;\n      Sous le geste pieu de son dernier    arceau,\n      Parmi l'encens qui plane en la plaine du rêve\n      Sur le sommeil bénit des fleurs et des oiseaux,\n      La lune eucharistique   au fond du ciel se lève.\n\n      La Foi, sur les labours, règne dans l'ombre austère\n      Et la cloche du soir remémore à la Terre\n      Qu'ouverte à la rosée elle a fait germer Dieu.\n\n      Les soleils que la nuit éparpille en l'espace\n      Et le jour qui rayonne en un suprême adieu\n      Epandent sur les bois les germes de la Grâce.\n\n      Et telle aux soirs d'été la drève me conduit,\n      — Longue nef embaumée, — vers la paix sidérale\n      Et le Cénacle ardent du soir épanoui,\n      A travers la forêt, mère des cathédrales.\n\n\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 406, "page_fin": 406, "titre_corps": "Les Saisons mystiques : Les semailles d’automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Semailles d'Automne Viens-tu pour m'arracher", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 483, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 1304, "fin_caractere_exclue": 1854, "texte": "Les Semailles d'Automne\n      — Viens-tu pour m'arracher jusqu'à mes derniers       fruits,\n      Toi qui sais ma douleur et que novembre    emporte\n      Mes feuilles, larmes d'or pleurant mes bois détruits,\n      Pleurant mes bois détruits et la Lumière   morte?\n\n      — Ne te lamente pas, Terre, je suis le Maître,\n      Je suis Celui qui veille à l'heure où tu t'endors.\n      Expie!... A ton réveil tu te verras   renaître.\n\n      Je viens semer la Vie aux glèbes de la Mort.\n\n                                                GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 407, "page_fin": 425, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite (1) VI MONSIEUR de Braux-Levrezy", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 484, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1915, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                         VI\n                 MONSIEUR de  Braux-Levrezy et le petit groupe de\n                 conspirateurs dont le salon de Madame Eliott\n                 était le quartier général, crurent bientôt l'heure\n                 venue de tenter au profit de Monseigneur le\n                 duc d'Orléans le mouvement populaire qu'ils\n                 méditaient depuis deux mois.\n                    Ils avaient préparé le terrain en faisant répan­\n                 dre par des brochuriers à gages de nombreux\npamphlets où la souveraineté des Etats était dénoncée comme\nun principe caduc et détestable, tandis que l'élection d'une\nassemblée nationale avec un prince constitutionnel était prônée\ncomme le remède à tous les dangers présents et futurs.\n   La convocation du Congrès pour le 20 février leur fournit le\nprétexte d'accentuer leur polémique. Belle invention, en vérité,\nque ce Congrès des Etats-Belgiques-Unis où chacun des Etats\nserait représenté par quelques-uns de ses membres désignés\npar cooptation et ne tenant leur autorité que du mandat de\nleurs pairs! Il était temps de faire appel au choix des popula­\ntions. D'ailleurs ces Etats eux-mêmes ne correspondaient-ils\npas à une conception surannée de la vie politique et sociale?\nLe Tiers, c'est-à-dire le peuple, y était tenu en lisière par les\nordres du Clergé et de la Noblesse. Et le plat-pays, qui avait vu\ngrandir si singulièrement son importance depuis l'époque féo­\ndale, n'avait même point de part à la formation du Tiers-Etat!\n   A tout le moins, était-il tolérable que ce Congrès siégeât à\nhuis-clos, ainsi qu'il en avait été décidé, de telle sorte que le\npublic et les gazettes fussent tenus dans l'ignorance de leurs\ndélibérations?\n\n (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril et juin 1909.\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "408                             DURENDAL\n\n\n    H a b i l e m e n t présentées et défendues, ces critiques devaient\néveiller les sympathies de tous les vonckistes. E t s'il paraissait\nplus difficile de faire accepter d'emblée par ceux-ci la candida­\nture du duc d'Orléans, les conspirateurs français pouvaient\ntoutefois espérer qu'au lendemain d'un échec de la politique\nde van der Noot et des Statistes, le désarroi national favori­\nserait les desseins de leur prétendant.\n    Des brochures, il fallait passer à l'action. L e plan était tout\ntracé : Puisqu'il avait suffi, le 10 décembre 1789, à M. E d o u a r d\nde Walckiers et à ses amis de susciter quelque effervescence\nà la grand'messe de Sainte-Gudule pour aboutir à l'expulsion\ndes Autrichiens, pourquoi une nouvelle manifestation organi­\nsée de la m ê m e manière dans la vieille collégiale ne pourrait-\nelle provoquer une explosion populaire qui atteindrait cette fois\nl'oligarchie des Etats?\n    L e vicomte de Walckiers, qui commandait une compagnie\nde 330 hommes agrégés au Serment de Saint-Sébastien,\ncroyait pouvoir compter sur leur concours.\n    L e s conspirateurs décidèrent de frapper le grand coup dans\nla matinée du 25 février.\n    Ce jour-là, à la fin de l'office, M. de Walckiers et avec lui\nM M . de Braux-Levrezy, de Rénonville, de Proli et Fox, qui\nétaient disséminés dans le t e m p l e , firent soudain pleuvoir sur\nla foule des cocardes françaises Des clameurs retentirent de\ntoutes parts : « P l u s d ' E t a t s souverains! A bas la souveraineté\ndes E t a t s ! » E t à ces clameurs quelques affidés ajoutaient le\ncri : « Vive le duc d ' O r l é a n s ! » Il s'en suivit un grand désordre\nparmi les assistants, mais non point tel que les factieux l'avaient\nespéré. E n vain ceux-ci, sortant du temple, essayèrent-ils\nd'entraîner la foule derrière eux pour la mener à l'Hôtel de\nVille. Loin de faire écho à leur b r u y a n t enthousiasme, la foule\nmarquait une évidente mauvaise h u m e u r . Seule, la popularité\nde M. de Walckiers eût pu sauver la situation qui tournait à\ntout le moins au ridicule. Mais cette popularité n'était pas de\nnature à contre-balancer celle de Heintje van der Noot, le\n « Franklin belge », auquel les Serments et toutes les compagnies\nagrégées, à part celle de M . de Walckiers, étaient entièrement\n fidèles. Il suffit que des volontaires, accourus à la hâte des\ncorps de garde voisins, se missent à crier à pleins poumons :\n « Vive van der Noot! vivent les E t a t s ! » pour que l'insuccès de\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2297, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                          409\n\n\ncette échauffourée orléaniste apparut fatal. En vain les factieux\nmultipliaient-ils leurs vociférations. Leur accent trop parisien\nsonnait faux. Et M. de Walckiers en eut bien vite le\nsentiment.\n   Certes, la similitude du langage pour une partie de la popu­\nlation et une certaine communauté d'idées politiques avaient\npu faire croire à des émigrés tels que M. de Braux-Levrezy\nqu'il n'était pas difficile d'exciter cette foule au diapason fran­\nçais. Mais quiconque connaissait cette âme brabançonne autre­\nment qu'à la surface eût dû prévoir le malentendu. Inutile\nd'escompter ici cette mobilité des races latines que leur imagi­\nnation exalte si aisément. De tempérament plus épais, de vertus\nplus bourgeoises, les Bruxellois étaient trop enracinés en leurs\ntraditions et leurs habitudes pour qu'un orage passager pût les\nen arracher. Se plaindre du pouvoir, dauber l'autorité, ils ne\ns'en faisaient pas faute... Mais de là à secouer son joug, il y\navait loin. Une fois de plus, les seuls agités furent les agita­\nteurs. Bientôt la certitude de leur échec les détermina à se\ndisperser les uns après les autres, non sans avoir essuyé quel­\nques horions.\n   Au bout d'une heure, lorsque les officiers des Etats arrivèrent\nsur le théâtre des événements, le calme était rétabli. Les\ncocardes françaises avaient disparu.\n   Ayant délibéré, le gouvernement jugea qu'une initiative\ns'imposait à lui afin de prévenir le retour de pareilles mésa­\nventures. Plutôt que de recourir à la manière forte, il décida\nd'affirmer son respect pour cette souveraineté nationale qu'on\nl'accusait de méconnaître. Il fit afficher, sur les murs de\nBruxelles, un placard composé à la hâte. Il était ainsi conçu :\n   « Nous soussignés, déclarons que le Manifeste du Peuple\nBrabançon aura lieu en tous ses points et que tout se fait au\nnom du Peuple en qui la souveraineté réside et que les Etats\nn'ont jamais prétendu y contrevenir.\n  » Fait à Bruxelles dans l'assemblée des Etats, le 25 fé­\nvrier 1790.\n                                 » H. C. N. VAN DER NOOT,\n                           Agent plénipotentiaire du Peuple Brabançon.\n\n                                        » VAN EUPEN,\n                                        secrétaire d'Etat. »\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "410                         DURENDAL\n\n\n  Cette habile riposte, due au sens politique du chanoine Van\nEupen, enlevait aux factieux le meilleur de leurs griefs. Mieux\nque l'annonce d'une répression, cet avis laconique qui ne tra­\nduisait aucune émotion, marquait l'insuccès du complot orléa­\nniste. En même temps il rendait plus chimérique pour ses\norganisateurs l'espoir d'une revanche.\n                                 *\n\n    Rue Ducale, on fit mine de se consoler. Toutefois, la décep­\ntion était grande. En méfiance de la police, le chevalier Fox\njugea prudent de s'éclipser. M. de Proli, qui seul avait été\narrêté dans la bagarre, mais que l'autorité avait aussitôt relâ­\nché, déclara que des intérêts personnels très urgents le rappe­\nlaient incontinent dans ses terres. En même temps, M. de\nWalckiers annonça qu'il n'entendait pas se compromettre davan­\ntage dans l'esprit de ses compatriotes. Il ne parut plus rue\n Ducale.\n   Quant aux autres commensaux de la grande Dally, ils se\nrésignèrent à patienter, l'arme au pied. Le Palais-Royal ne\ntarderait pas sans doute à leur mander ses instructions. Les\ndernières nouvelles qu'ils en avaient reçues leur laissaient espérer\nla prochaine arrivée à Bruxelles de M. de Lafayette ou, à son\ndéfaut, d'un de ses lieutenants, M. Dumouriez, qui proposerait\nses services au Congrès Souverain, celui-ci étant fort en peine\nd'organiser son armée. Mais le fiasco subi leur avait révélé trop\nclairement combien le populaire était indifférent à leur cause\n pour qu'ils pussent compter sur quelque revirement d'opi­\n nion, même en un temps de révolution qui faisait la part si\n large à l'imprévu. Bref, à moins que de nouvelles subventions\n ne leur fussent envoyées de Paris, tout donnait à prévoir que\n ces oiseaux de passage ne tarderaient pas à s'envoler vers\n d'autres cieux.\n    En attendant de prendre une décision, il fallait s'occuper et\n se distraire. Aussi, les parties de cartes recommencèrent-elles\n de plus belle. Thierry de Longprez s'y montrait toujours assidu,\n encouragé par les doux regards de miss Katy. A la tendresse\n qu'il éprouvait pour cette aimable jeune fille, se joignait main­\n tenant, depuis qu'il avait recueilli sa confidence, une sorte de\n pitié chevaleresque à laquelle il ne découvrait en ce moment\n qu'un moyen d'expression : être le plus souvent possible\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             411\n\n\nauprès de cette séduisante victime d'un injuste sort. D'autre\npart, pour se soustraire aux reproches que la maison paternelle\nlui réservait à chacune des réapparitions qu'il fallait bien y\nfaire, il avait choisi un a p p a r t e m e n t à l'Auberge de la Reine\nde Suède, où M. de Braux-Levrezy fréquentait la table d'hôte.\n   Rue de l'Evêque et rue Ducale, le jeu lui prenait, sans qu'il\ns'en défendit, le meilleur de son t e m p s et aussi de ses res­\nsources. Il y perdait beaucoup. Déjà il avait dû contracter\nquelques dettes. Mais la malechance, qui s'acharnait sur lui\navec persistance, au lieu de le rendre moins joueur, le poussait à\ns'obstiner. E n se livrant à une partie nouvelle, il croyait pou­\nvoir effacer les soucis qu'une partie précédente lui avait v a l u s ;\ntout au moins en reculait-il l'échéance.\n   Grâce aux combinaisons du hasard, assaisonnées bientôt de\nquelque cupidité, il échappait momentanément au réseau étroit\net complexe des causes qui enchaînaient sa vie. Il leur devait\nsurtout d'être soustrait par intermittences à des réflexions dont\nla teinte était de plus en plus sombre.\n   U n jour, a y a n t un pressant besoin d'argent, il s'avisa d'uti­\nliser les bons offices d'un m a r c h a n d allemand, du nom de\nM. J a c o b , qui prenait parfois ses repas à la table d'hôte de la\nrue de l ' E c u y e r .\n   Il lui confia q u ' a y a n t quelques engagements, il ne serait pas\nfâché de trouver à e m p r u n t e r q u a t r e ou cinq milliers de florins\npour pouvoir en assoupir une partie.\n   Il fut charmé de s'entendre répondre par cet h o m m e ser­\nviable :\n   « Qu'est cela! Vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à\nmoi... J e me fais fort de vous trouver votre affaire dans les\nvingt-quatre heures. Soyez ici d e m a i n au coup de m i d i . »\n   E n effet, quand T h i e r r y se présenta au rendez-vous, M . Jacob\nlui apprit qu'il avait trouvé non de l'argent comptant, mais —\nce qui revenait au même — des marchandises qui tenaient lieu\nd'argent, puisqu'on les revendrait sur-le-champ.\n   T h i e r r y éprouva, il est vrai, une vive répugnance à pratiquer\nun métier qui lui était si nouveau : acheter pour revendre, il lui\nsemblait qu'il n'était pas fait pour cela... E t puis, M . Jacob lui\n parlait de. lettres de change, et le j e u n e h o m m e n'était pas\n accoutumé à ce tripotage. Bref, il n'en voulut d'abord rien faire.\n Mais l'Allemand, tout en miel et en politesses, sut si bien le\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "412                         DURENDAL\n\n\nretourner qu'à la fin il consentit à tout. M. Jacob lui expliqua\ndonc qu'un de ses amis, M. Van Buck,lui donnait pour 100 louis\nd'étoffes d'or, soie, velours et autres, et que M. Moses, un hor­\nloger genevois établi à la rue Villa-Hermosa, lui laissait, à titre\nd'occasion, pour 2,300 livres en montres. Dès qu'il leur avait\nparlé de la signature de M. Thierry de Longprez, ils n'avaient\npas balancé un moment. Pour cacher que Thierry fût l'ache­\nteur, il leur avait dit à chacun qu'il avait un effet de lui en\nlettres de change et le leur donnerait en payement, prenant\nl'affaire comme à son compte personnel. Ils avaient accepté ce\nmarché. Il fallait donc que Thierry lui fît d'abord une lettre de\n2,000 livres, et ensuite deux autres, l'une de 900 livres et l'autre\nde 1,400. Dans deux heures, M. Jacob apporterait les marchan­\ndises. Thierry lui signa les trois lettres telles qu'il les voulait.\nM. Jacob les emporta. Ce jour-là, Thierry n'eut pas de ses\nnouvelles.\n   Le lendemain matin, Thierry se rendit au logis de ce ban­\nquier officieux, aux environs de la place Saint-Michel. Le logis\nétait sordide. M. Jacob, toujours plein de déférence, lui expliqua,\navec un grand flux de paroles, qu'il n'avait pu joindre la veille ni\nM. Van Buck ni M. Moses, mais qu'il allait retourner chez eux\net qu'il pouvait même l'attendre dans sa chambre. M. Jacob sor­\ntit et revint deux heures après avec les marchandises et les\nmontres. I1 y avait trois montres à répétition évaluées à 20 louis\nchacune, trois autres simples à 300 livres et une enfin de 200\nlivres. Quant aux marchandises, c'étaient des velours et brocards\npour la valeur de 100 louis. Thierry lui dit que, ne voulant point\nparaître, il lui demandait de se charger aussitôt de la vente de\nces objets. M. Jacob le rassura : il connaissait des marchands à\nqui vendre avantageusement ces montres et ces étoffes.\n    Pendant trois jours, Thierry fut sans en entendre parler.\n Enfin, un matin, M. Jacob vint trouver le jeune homme à l'hôtel\n et lui tint ce discours inattendu : « Monsieur le chevalier, j'ai\ntrouvé preneur pour nos objets, et je vous apporte un rouleau\n de 25 louis. Excusez-moi si je ne vous en remets pas davantage.\n Mais l'humanité veut qu'on s'entr'aide, et moi aussi j'avais ici\n quelques dettes. J'ai cru qu'un homme de votre qualité ne\n trouverait pas mauvais qu'un pauvre hère de ma sorte se servît\n d'abord de l'argent qu'il avait à la main pour se tirer d'affaire.\n Vos créanciers attendront certainement un homme comme vous.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           413\n\n\nMais ne soyez inquiet de rien... Je vais vous faire une lettre de\nchange pour la différence, et m ê m e , si vous l'exigez, je vous la\nsignerai pour toute la somme et p a y a b l e au temps que vous\nvoudrez. Ainsi ce sera vous qui gagnerez à cette opération. »\n   T h i e r r y eut besoin d'un moment pour comprendre ce dis­\ncours. E t le m o m e n t d'après, il se décida à jeter M . Jacob par\nles fenêtres. Mais dans l'intervalle le drôle s'était déjà rap­\nproché de la porte et T h i e r r y n'eut d'autre consolation que de\nlui décocher du haut de l'escalier un furieux coup de pied qui\nne fit que l'effleurer, — M. Jacob ayant sans doute la pratique\nde ces marchés et de leur conclusion logique.\n   T o u t philosophe qu'il fût, T h i e r r y ne se possédait plus et se\nreprochait avec véhémence de s'être aussi indignement laissé\nberner. Puis, après avoir donné un libre cours à son exaspé­\nration en bousculant et en brisant plusieurs pièces de son\nmobilier, il se résigna enfin à empocher les vingt-cinq louis que\nle fesse-mathieu avait consciencieusement déposés sur la chemi­\nnée. Q u e faire, sinon garder pour lui le mystère d'une aussi\nsotte aventure?\n                                    *\n\n    Au lendemain m ê m e de ce guignon, il voulut profiter\nde la somme dont il disposait pour faire un appel décisif\nà la fortune. Celle-ci ne pouvait lui être indéfiniment rebelle.\nAprès t a n t de mécomptes, le calcul des probabilités, auquel\nl'aimable marquis de Rénonville l'avait initié, lui promettait\nà tout le moins une chance heureuse. L e secret de la victoire\nétait d'affronter audacieusement cette chance pour réparer en\nune fois des brèches trop sensibles.\n    Miss Katy, à qui il confia son dessein, dès son entrée rue\nDucale, l'y encouragea vivement. L a table de jeu était prête\nainsi qu'à l'ordinaire. T h i e r r y proposa un pharaon et annonça\naudacieusement que, pour commencer, il tiendrait vingt louis en\nb a n q u e . Braux-Levrezy accepta et prit dans l'un des deux\njeux quelques cartes à son choix, couvrant chacune d'elle de sa\npropre mise. Puis, T h i e r r y mêla l'autre jeu et en tira deux\ncartes : l'une, la sienne, qu'il plaça à sa droite, l'autre, la carte\nanglaise, qu'il plaça à sa gauche. Les premières tailles lui\nfurent favorables. Il profita de plusieurs « doublets », les cartes\ntirées par lui étant de m ê m e valeur q u e la carte du ponte. Il\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "414                         DURENDAL\n\n\nramassa ainsi plusieurs mises, et déjà, tâlant son gousset\ngonflé, il se croyait remis à flot. Mais après quelques parties, la\nchance tourna. Coup sur coup, il fit plusieurs fausses-tailles\nqui l'obligèrent à payer deux fois. La banque sauta. Piqué au\njeu, Thierry offrit de continuer sur parole, et de faire cette fois\nun « quitte ou double ». La partie devenait passionnante. Un\ncercle s'était formé autour des deux joueurs : M. de Longprez,\npâle et nerveux, M. de Braux-Levrezy, calme et souriant.\n   — Paroli! annonça M. de Braux-Levrezy en faisant un pli à\nsa carte.\n   A ce moment, Thierry ayant par hasard levé les yeux sur\nune glace de Venise qui lui faisait face sur la muraille, s'aperçut\nque miss Katy, debout derrière lui, adressait à M. de Braux-\nLevrezy un signe d'intelligence. Il crut d'abord à une halluci­\nnation. Mais, quelques instants après, tandis que le vicomte\nachevait d'inscrire négligemment sur un carnet le montant\nd'un nouveau gain qu'il venait de réaliser, Thierry eut la confir­\nmation de ses soupçons : d'un regard malicieux, la jeune\nanglaise exprimait au vicomte la joie qu'elle éprouvait de son\nsuccès. Qui sait? Les gestes mêmes dont elle accompagnait ses\ncoups d'oeil révélaient peut-être à l'adversaire les combinaisons\ndestinées à le surprendre.\n   Pris d'une sorte d'étourdissement, Thierry demanda à\ns'arrêter. M. de Braux-Levrezy y consentit galamment, et fit\nen quelques traits le relevé de son carnet. La perte que Thierry\navait réalisée sur parole montait à cent trente louis. M. de Rénon­\nville déclara que cette partie avait été vraiment magistrale, au\npoint de lui rappeler celles qu'il avait applaudies naguère chez\nM me de Saint-Amaranthe, la belle-mère de M. de Sartines, le\nlieutenant de police. Et sans désemparer, il proposa à\nDally de prendre la place des joueurs, mais avec des enjeux\nbeaucoup plus modestes. Le malheur des temps ne lui permet­\ntait pas, confessa-t-il, de se montrer aussi magnifique que le\nchevalier brabrançon.\n   Thierry de Longprez esquissa une grimace en manière de\nsourire et s'assit au coin de la cheminée. Mais ce fut en vain\nqu'il s'efforça de suivre la nouvelle partie. Il se sentait mordu\n au cœur par les plus affreuses pensées.\n   La perte qu'il venait de faire, — et qu'il acquitterait Dieu\n sait comme — n'était pas son pire souci. Bien plus cruelle, la\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         415\n\n\nrévélation soudaine, — dont son honnêteté naturelle cherchait\nen vain d'atténuer l'horreur, — l'atteignait à la fois dans des\nsentiments d'amour et d'amitié auxquels il eut sacrifié sa famille,\nsa fortune, voire sa considération. Vraiment, le coup était trop\nbrutal, et il en demeurait comme stupide.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Presque inconsciemment, dans le besoin d'une diversion phy­\nsique, il se leva de son siège. L a partie qui était engagée absor­\nbait la grande Dally et ses amis. Toutefois, miss Katy n'était plus\nlà, non plus que Braux-Levrezy. T h i e r r y s'avisa de gagner la\nchambre voisine, pensant qu'il y serait seul un moment. Il\nécarta la portière qui en fermait l'entrée. Mais ce fut pour res­\nsentir un coup plus poignant encore et plus décisif que les\nautres... Assise sur le sopha, où elle lui avait fait naguère de\nsi touchantes confidences, miss Katy avait cette fois à son côté\nle vicomte de Braux-Levrezy, qui l'entretenait et l'enlaçait\navec une chaleur qui ne paraissait pas lui déplaire. E t le bruit\nd'un baiseracheva d'éclairer le pauvre chevalier sur l'inconstance\nde cette perfide enfant.\n   T h i e r r y éclata : « C'en est trop, monsieur! Me voilà édifié\nsur votre compte, et sur le vôtre aussi, mademoiselle...\n   Dans cette conjoncture, miss Katy conserva un visage d'une\nangélique sérénité. Q u a n t au vicomte, prestement relevé, il\napostropha T h i e r r y sur un ton hautain :\n   — Q u e voulez-vous et quelles sont ces manières d'inqui­\nsiteur?\n   — Je dis, monsieur, que vous abusez de la naïveté de cette\nenfant, à moins que vous ne soyez son complice pour abuser\ntous deux de ma confiance. E t je ne souffrirai ni l'un ni\nl'autre...\n   — P a r d i e u ! quel sot personnage prétendez-vous jouer ici,\nmonsieur? Je n'ai pas de compte à vous rendre, et mademoi­\nselle pas davantage. C'est vous, monsieur, puisqu'il faut vous\nle rappeler, qui êtes en reste vis-à-vis de m o i . . . Qu'êtes-vous\nvenu faire ici, plutôt que de demeurer dans votre milieu bour­\ngeois, sous la férule de votre b o n h o m m e de père? Sachez qu'il\nn'est pas d'usage, du moins dans notre m o n d e , de chercher\nquerelle aux gens lorsqu'on est leur obligé...\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "416                        DURENDAL\n\n\n\n   A ces paroles, Thierry se mordit les lèvres jusqu'au sang :\n   — Soit, monsieur, répliqua-t-il. Ce soir je serai dégagé de\nma dette vis-à-vis de vous, et je ne veux pas même rechercher\nsi elle est de franc jeu. Mais demain, vous me rendrez raison de\nvotre félonie, entendez-vous?...\n   — Voilà qui est fort bien, monsieur. Faites en sorte que je\nn'aie à attendre ni vos écus ni vos témoins...\n   L'algarade, entendue du salon voisin, avait brusquement\narrêté la partie La grande Dally, très émue, fit mine de vou­\nloir apaiser la querelle. Mais Rénonville lui expliqua d'un mot\nqu'il s'agissait d'une affaire d'honneur. Froidement Thierry\ns'inclina devant la maîtresse de céans en balbutiant une formule\nd'excuse, puis il sortit, après avoir toutefois prié le marquis de\nvouloir bien l'attendre à son hôtel tout au début de la soirée.\n                                   *\n                               *       *\n   Quand il se retrouva dans la rue, Thierry se fit à lui-même\nl'impression d'un homme ivre. Qu'allait-il devenir? Tout le\ndécor de cette vie artificielle, à laquelle il s'était peu à peu\nhabitué au point de n'en plus concevoir d'autre, s'effondrait\nbrusquement. Certes, s'il n'avait été retenu par la pensée de la\ndouble dette que le point d'honneur l'obligeait à acquitter, il\nn'eût point reculé devant l'extrémité d'un suicide, à la manière\ndes stoïciens.\n   Comment et pourquoi le jeune homme s'arrêta, peu de temps\naprès, devant la maison paternelle, il n'eut pu l'expliquer. Une\nsorte d'automatisme l'y avait conduit, tandis qu'en son esprit\nfiévreux s'agitaient les débris de ses rêves mis en pièces. Il\nfrappa au heurtoir. La vieille Catherine, qui vint lui ouvrir, ne\nput se défendre d'une exclamation de surprise joyeuse. Depuis\ntant de jours le fils de la maison avait délaissé le foyer de\nfamille !\n   — Le maître est sorti, lui dit-elle en parlant de M. Char­\nliers. C'est son jour de séance au Serment des Archers... Et\nmademoiselle Hélène est allée voir ses pauvres...\n   Puis elle ajouta, avec cette familiarité à laquelle lui don­\nnaient droit ses longs et loyaux services :\n   — C'est tout de bon que vous rentrez cette fois, n'est-ce pas,\nmonsieur Thierry?\n   Sans répondre, Thierry monta à sa chambre, — sa chambre\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              417\n\n\nd'enfant où il n'était plus guère q u ' u n étranger. Il bouleversa\nses coffres et ses tiroirs, espérant y trouver un objet, un bibelot,\nun papier, n'importe quoi, dont il pourrait faire argent. Car\ncelaimportait avant tout : payer à Braux-Levrezy les cent trente\nlouis que celui-ci lui avait gagnés ou pipés au pharaon. Il\ndécouvrit maints souvenirs du bon temps où il était collégien ou\nétudiant. Mais leur valeur n'était pas m o n n a y a b l e . E t il les\nbouscula rageusement.\n   Il redescendit l'escalier, ne sachant ce qu'il ferait. Arrivé\ndans le vestibule, il remarqua que la porte du cabinet paternel\nétait entrebâillée. I1 savait son père absent. Il entra... L a\nchambre, à cause des lourds rideaux, était un peu obscure. E t\nT h i e r r y éprouva, plus vive que d'habitude, l'impression de\nfroid physique et moral qu'il avait si souvent ressentie en\nfranchissant ce seuil. Son regard s'étant porté sur le vaste\nbureau, il eut tout à coup une forte commotion... L à , parmi\nles paperasses coutumières, s'alignaient en minces colonnes\nd'or et d'argent, des piles d'écus qui semblaient s'offrir à tout\nvenant. Puis aussi des sacs qui apparaissaient gonflés d'espèces\nmétalliques... C'étaient, sans nul doute, les plus récentes sous­\ncriptions recueillies par le Comité patriotique, — les dernières\nvenues parmi ces offrandes qui affluaient sans relâche du fond\ndes provinces, — puisées aux réserves des abbayes opulentes\net des gros propriétaires fonciers, arrachées aux cachettes des\nbons bourgeois ou aux bas de laine des naïfs paysans. Ainsi,\npour assurer de plantureux emplois aux artisans d'une insur­\nrection que T h i e r r y jugeait absurde, l'or s'amoncelait en t a s . . .\nE t lui-même, faute de quelques écus...\n   Sa main, plus rapide que sa pensée, effleura le métal séduc­\nteur. Un geste... il lui suffisait d'un geste pour échapper à cet\nopprobre qu'il redoutait, et dont ses amis d'hier se réjouissaient\npeut-être d'avance! Ces quelques écus, il les rendrait à son\npère... P l u s t a r d . . . P o u r les lui rembourser, il s'appliquerait à\nla vie régulière et laborieuse Qu'il avait eu le tort de délaisser.\nMais sa main tremblait, et une sueur froide lui perla au front,\ntandis que d'un coup d'œil furtif, il regardait autour de lui et\nqu'il rencontrait aux murs les images solennelles de ceux qui\navaient honoré sa race. L a tentation était atroce... Non. Malgré\ntout, il n'y succomberait p a s . . .\n   Ce combat intérieur se poursuivait en lui, lorsqu'il perçut\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2273, "texte": "418                             DURENDAL\n\n\n\nsoudain un bruit léger à la porte. Q u e l q u ' u n entrait... Qui?\nSon père, sans doute?... E t sa main frôlait encore les écus\nempilés... A la pensée d'être ainsi surpris et deviné, il se sentait\nmourir de honte.\n   C'était sa sœur H é l è n e .\n   — T h i e r r y ! fit-elle d'une voix que l'émotion étranglait un\npeu... T h i e r r y , que fais-tu?... Dis-moi tout... T u peux, tu dois\ntout me d i r e . . .\n   T h i e r r y se retourna. Il vit un visage si loyal, des yeux\npleins d'une telle bonté anxieuse qu'il n'hésita pas :\n   — Ce que je veux. T u l'as compris, n'est-ce pas. Il me faut\nde l'argent. Il m'en faut, entends-tu. Ou bien, c'en est fait de\nmoi. Pourquoi? je te le dirai plus t a r d . . . Peut-être... Mais en ce\nmoment, tout mon sort dépend de cent trente louis qu'il me faut\ndès ce soir, coûte que coûte...\n   — T u les auras. Rassure-toi...\n   — Comment feras-tu? balbutia-t-il, se sentant revivre à celte\nsimple réponse.\n   — O h ! je te les donnerai sans grande peine et sans grand\nmérite, mon pauvre T h i e r r y . Viens avec moi.\n   Elle l'entraîna dans son petit salon de j e u n e fille.\n   — Vois-tu ce vieux bahut. J'y ai mes économies. Mon parrain,\nl'oncle Gilles, m'a toujours traitée en enfant gâtée. J'ai conservé\nses cadeaux et je conservais là, déjà tout prêt, une petite somme\nque j'avais pensé employer pour mon trousseau. Mais tu sais\nbien, ajouta-t-elle avec un triste sourire, que mon trousseau peut\nattendre. Evrard de Peñalegas pense-t-il encore à moi? Sous quels\ncieux son régiment sert-il en ce moment? Je ne sais. Mais en\ntout cas, j ' a i devant moi de longs jours d'attente et peut-être de\ndeuil... E t je t'avouerai même que je me serais peut-être décidée\ndéjà pour le couvent, sans notre ami dom Placide, qui vient\nencore nous voir parfois, bien qu'il ait pu rentrer enfin dans\nsa chère abbaye de Groenendael. C'est lui qui m'en a dis­\nsuadée... T i e n s , prends ceci, T h i e r r y .\n   T h i e r r y baissait la tète et une larme brûlante vint rouler sur\nsa joue. Jamais sa sœur ne lui avait semblé aussi belle et plus\nhéroïque.\n   — Chère sœur, tu te sacrifies pour moi. Je ne puis consentir à\ncela.\n   — C o m m e n t ! fit-elle d'un ton d'affectueux reproche. T u as\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2466, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           410,\n\n\nsongé à emprunter à ton père. T u n'as pas voulu le faire à son\ninsu et je reconnais à cela que tu es resté honnête h o m m e . E t\ntu ne voudrais pas accepter un prêt de la main de ta sœur, de\nla compagne de toute ton enfance... C'est un plaisir que tu me\niais en acceptant. T u me rendras cela plus tard, voilà tout!...\nEt elle le força à enfouir dans ses basques le sac d'écus.\n   — Hélène, dit-il, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir com­\nbien je souffre.\n   Elle l'embrassa t e n d r e m e n t .\n   — E t nous, crois-tu donc que nous ne souffrons pas aussi?\nSais-tu que, par ta faute, notre père, qui est si bon et si noble,\na le cœur tout déchiré! Q u e de fois je l'ai surpris gémissant en\nsecret, car il ne veut pas nous montrer sa peine et redoubler\nainsi celle de notre pauvre mère et la m i e n n e . . . Ah ! mon pauvre\nT h i e r r y , il faut songer plus souvent à lui. Il est austère, c'est\nvrai. Mais cette austérité ne va pas sans un profond amour pour\nles siens, — et pour toi surtout, T h i e r r y . . . Oui, surtout pour\ntoi. Ah! ne t'en va plus, ne t'en va p l u s ! . . . Nous te ferons une\nvie si bonne et si heureuse... E t puis, dit-elle d'un ton de doux\nreproche, comment as-tu pu oublier à ce point notre amie Isa­\n belle qui, elle, — je le sais — ne t'oublie p a s . . .\n    Mais T h i e r r y l'interrompit. L e sentiment de la réalité pré­\nsente, qui l'avait repris tout entier, ne lui permettait pas de\n s'attendrir.\n    — Oui, chère sœur, nous reparlerons de tout cela, je te le\n promets. T u es bonne. Je suis indigne de toi, indigne de vous\n tous. Mais il faut maintenant que j'aille au plus pressé.\n    Toutefois, avant de quitter la maison familiale, il voulut\n revoir sa mère. Elle était assise dans son grand fauteuil, à sa\n place habituelle, — son visage pâle et émacié, aux lignes demeu­\n rées belles malgré tout, se découpant en profil sur les rideaux\n mi-fermés. L e sommeil venait d'apaiser pour un moment ses\n souffrances, et sa main pendait le long du fauteuil, ayant laissé\n échapper le psautier dont elle faisait sa principale lecture de\n piété. Retenant son souffle, T h i e r r y s'approcha d'elle. E t , met­\n tant un genou à terre, il prit doucement la main inerte et la\n baisa avec ferveur.\n    — Adieu, chère sœur, fit-il enfin. Sois heureuse, comme tu\n mérites de l'être...\n    Déjà il s'était engagé sous le porche après une dernière\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "420                           DURENDAL\n\n\nétreinte, lorsque l'huis de la maison s'ouvrit lentement et\nM. Charliers de Longprez apparut, se trouvant face à face avec\nson fils.\n                                      *\n                                  *       *\n    — Où allez-vous, T h i e r r y ? dit-il froidement.\n    Cette apparition inattendue et cette simple question décon­\ncertèrent un instant le jeune h o m m e . Mais, repris aussitôt par\ncette passion d'indépendance qui l'avait si souvent entraîné à\nbrusquer ses entretiens avec son père, il répondit :\n    — Excusez-moi, je ne puis vous le d i r e . . .\n    — Ah! vraiment! reprit le vieil avocat d'une voix qui s'anima\npeu à peu. Voici du moins un sentiment de p u d e u r et de dis­\ncrétion qui vous honore... Vous ne pouvez me le d i r e ! . . . Mais\nje sais, moi, où vous allez... E t ce n'est plus un mystère pour\npersonne, car votre honte est devenue p u b l i q u e . . . Je vais vous\ndire, moi, où vous allez : Vous voulez retourner à cette vie de\nparesse et de désordre, où vous avez dépouillé l'une après l'autre\ntoutes les vertus de votre religion et de votre famille. Il vous\nplaît d'être définitivement la proie, que dis-je,le complice d'une\nb a n d e d'usuriers, de brelandiers et de filles p e r d u e s ! . . .\n    — Mon père, n'injuriez pas ces étrangères...\n    — Oui, des filles, je le répète à bon escient. Des gourgan­\ndines qui flétrissent leur sexe et dont la véritable place serait\nà Sainte-Croix du Rivage! L'ignorez-vous, vous qui frayez\nchaque jour avec elles? Je suis donc bien aise de vous informer\nde ce que vous êtes seul à ne pas connaître. L ' u n e est l'ancienne\nfavorite d'un prince débauché, qui l'emploie maintenant pour\n des besognes de politique louche. L ' a u t r e , dont on se sert\n comme d'un miroir aux alouettes, est la fille d'un palefrenier\n anglais qui tient un cabaret à la grille du Raincy. Dieu sait\n quelles complaisances l'en ont fait sortir. E t voilà les femmes\n pour qui vous délaissez votre famille et vos relations! Voilà\n pour qui vous recourez à d'ignobles expédients de lettres de\n change ! T a n d i s que votre pays travaille et lutte pour sa liberté,\n vous vous acoquinez lâchement avec des gens sans foi ni loi,\n sans feu ni lieu, fange d'aventuriers que ces temps de révolutions\n vont remuer dans les bas-fonds et qu'elles amènent à la surlace\n en une dégoûtante écume. J ' a d m i r e vraiment la longanimité de\n notre secrétaire d ' E t a t qui hésite à expulser une telle engeance\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             421\n\n\n C'est donc dans ce monde-là que vous prétendez vivre! Elle\nvous tient donc captif, cette vie sans dignité, sans labeur, sans\nh o n n e u r ! . . . Ah! misérable enfant!\n   Hélène qui écoutait, toute oppressée d'angoisse, crut que son\npère allait se livrer à quelque violence. Elle essaya d'inter­\nvenir :\n   — Mon père, dit-elle en lui p r e n a n t le bras, ne l'accablez\npas...\n    Mais le vieillard la repoussa d'un geste énergique.\n   — C'est à lui, à lui seul à me r é p o n d r e . . . Qu'il parle. Est-il\nen définitive avec nous ou contre nous?\n   Il y eut un silence tragique. Enfin, T h i e r r y répondit d'une\nvoix éteinte :\n   — Mon père, je ne puis demeurer ici davantage. J e sais\nque vous avez souffert à cause de moi, mais je compte qu'il n'en\nsera plus longtemps ainsi et qu'alors vous me pardonnerez...\n Laissez-moi passer, je vous en conjure.\n   — Ainsi, tu veux retourner à ton vomissement... E h bien,\nécoute-moi encore et pèse mes paroles! Je te laisse choisir. Si\nton âme est à ce point pervertie, soit! Abandonne-nous et\nvas à ta perte. Mais si tu persistes à sortir d'ici, eh b i e n ! je te\nle dis, T h i e r r y , — et je n'ai pas de vaine menace, — tu n'y ren­\ntreras plus j a m a i s . . .\n   Alors, sans un cri, sans un regard, — comme une bête qui\nfuit — T h i e r r y se précipita vers la porte que M. Charliers avait\nlaissée entr'ouverte, — et il d i s p a r u t . . .\n   Les yeux fixés sur cette porte, M. Charliers de Longprez\ndemeurait immobile, les lèvres frémissantes. U n e force mysté­\nrieuse le terrassait, le clouait sur place, comme si en lui-même\ntoute vie venait d'être détruite. Il fallut que sa fille, lui prenant\nle bras, le ramenât en son bureau. Il se laissa faire comme un\nenfant. Puis, b r u s q u e m e n t , il s'affaissa clans son grand fauteuil\nde cuir et une à une de grosses larmes jaillirent de ses yeux.\nL a mort de son fils ne lui eût pas plus cruellement tordu le\ncœur... E t longtemps, longtemps Hélène n'osa même pas tenter\nde consoler par d'inutiles paroles cette grande douleur muette.\n\n                                 * *\n Cependant T h i e r r y courait à l'Hôtel de Belle-Vue. Il y trouva\nM. de Rénonville qui se chauffait, en robe de chambre au coin\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "422                           DURENDAL\n\n\nde son feu. T o u t de suite l'aimable vieillard se m o n t r a prêt à\nassister son jeune ami. Il aimait les aventures, et celle-ci lui\nparaissait réunir tous les éléments d'une curieuse tragi-comédie\nà l'espagnole.\n    Bien que T h i e r r y ne fût pas d'humeur à ratiociner, il dut\nentendre d'abord quelques considérations morales sur l'amour\net le duel.\n    — Pourquoi vous émouvoir à ce point de laversatilité de cette\nfillette? A h ! mon pauvre chevalier, voilà qui prouve combien\nvous êtes neuf aux choses les plus banales de la vie. Certes,\nje n'approuve pas la préférence que miss Katy a marquée pour\nvotre rival. Mais que voulez-vous? Une femme aime un h o m m e\nparce qu'il lui plaît. Il lui plaît parce qu'il lui plaît. N e lui en\ndemandez pas davantage... E t d'ailleurs, votre philosophie est\ntrop haute pour que vous blâmiez cette enfant d'avoir obéi à une\ninclination naturelle en écoutant cet astucieux vicomte. Qu'elle\nait été sensible aux qualités de celui-ci, et peut-être aussi\nà ses rares succès de joueur, voilà l'incident le plus ordinaire du\nmonde.\n    T h i e r r y l'interrompit pour le prier d'aller trouver le vicomte\naussitôt qu'il le pourrait, — afin de lui payer sa dette et d'arrêter\n les conditions de la rencontre.\n    M. de Rénonville caressa le sac d'écus :\n    — Voici un bien joli magot, fit-il, et qui servira sans doute\n de viatique au vicomte s'il se propose de s'envoler vers d'autres\n cieux, avec ou sans son aimable conquête... E h ! eh! nous ver­\n rons alors ce qu'il faut penser du proverbe sur le bien mal\n acquis. Car je soupçonne un peu ce vainqueur d'avoir aidé la\n fortune des cartes par quelque artifice. Mais ceci, bouche cou­\n sue, n'est-ce pas? Car je n'ai jamais pu découvrir son strata­\n gème.\n     L a peur de nouvelles digressions arrêta T h i e r r y , qui s'apprê­\n  tait à confier au marquis par quel hasard il avait eu la quasi-\n certitude d'une tricherie. Amenant son loquace interlocuteur\n  à la question de la provocation, il lui déclara qu'il n'accep­\n terait pas d'arrangement d'aucune sorte, ce dont le petit vieil­\n  lard le félicita.\n     — Certes, l'usage du duel est barbare, mon jeune ami, et je\n  conçois à quel point il doit choquer un sage de votre trempe.\n  Mais autre chose est de flétrir cet usage, autre chose de s'y\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              423\n\n\nrésigner. E t c'est par de telles antinomies que se révèle le mieux\nla corruption de notre état social, puisque ceux qui aiment pas­\nsionnément la justice naturelle, comme vous le faites, seraient\nhonnis par leurs semblables s'ils y conformaient leur conduite.\nAu moins, en vous battant ni plus ni moins qu'un bretteur sans\nphilosophie, vous conserverez sur lui cette supériorité de haïr\nl'acte par lequel vous paraîtrez l'égaler... Connaissez-vous\nquelque botte à servir demain à ce spadassin de vicomte?\n   — J e n'ai eu que quelques mois de salle à Paris, confessa le\njeune h o m m e . Mais le vin est tiré, — et je le boirai quel qu'il\nsoit...\n   D'un regard pénétrant, le spirituel vieillard rendit hommage\nà une aussi courageuse attitude. P u i s , déférant aux instances\nde T h i e r r y qui le pressait, il chaussa ses escarpins, endossa son\nhabit, coiffa son petit tricorne et, nanti du sac d'écus, il se hâta\nd'aller remplir la mission dont le jeune h o m m e l'avait chargé.\n\n                                    *   *\n\n   T h i e r r y attendit dans une taverne du voisinage le retour de\nson plénipotentiaire. A méditer tous les événements qui s'étaient\nprécipités en quelques heures, les tempes lui battaient avec\nforce, et il se sentait enveloppé d'une sorte de brouillard. E n\nses oreilles retentissaient les accents paternels. Toujours cette\nvoix implacable, toujours cette austérité sans merci!... Certes,\nil le sentait bien, il avait gravement failli aux vertus de sa race.\nUn h o m m e de loi, imbu, c o m m e l'était son père, du respect\nde la vie familiale et du sentiment de l'ordre, ne pouvait\nabsoudre lés gaspillages et la paresse d'un prodigue.\n   L a valeur sociale de son nom, la solidité de son patrimoine\navaient coûté à ce fier bourgeois et à ses ascendants trop\nd'obstination et trop d'efforts pour qu'il pût se résigner à l'idée\nde les voir compromises par son fils... Mais que n'avait-il\nrecouru plutôt au sentiment q u ' à l'autorité pour lui inculquer\nses préceptes, ou pour les discuter avec lui? Maintenant, il était\ntrop t a r d . P l u s j a m a i s il ne rentrerait au foyer de famille... E t\nqui sait, demain peut-être, il aurait disparu de la foule des\nvivants...\n   Il s'attarda à cette pensée sans en ressentir trop d'effroi. E t\nce fut elle qui le détermina tout à coup à écrire à quelque ami,\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "424                         DURENDAL\n\n\nafin de parer à toute éventualité. Un ami? Avait-il encore un\nami?\n   C'était de ce nom qu'il avait appelé longtemps le fourbe\ncontre lequel il allait s'armer. M. de Rénonville,lui, n'était qu'un\nconfident, à défaut d'autre. De principes égoïstes et faciles, tel\nle marquis apparaissait à la surface, tel il était au fond. Dans\ncette ville qui était la sienne, Thierry avait vu s'évanouir ou se\nrompre l'une après l'autre des relations anciennes qu'il avait cru\nremplacer par celles de la rue Ducale.\n   Tandis que des noms s'évoquaient ainsi à sa mémoire, il\nsongea tout à coup à dom Placide. A Louvain, ils avaient été\nintimement liés. Pourquoi n'écrirait-il pas à ce moine, qui était\ndemeuré en relations étroites avec les siens, et dont il ne pou­\nvait oublier la nature généreuse et la sincère affection?\n   Sur un coin de table, dans cette salle où l'ombre se faisait\ndéjà, il écrivit à la hâte quelques mots, par lesquels il mandait\nà son ancien compagnon d'université l'obligation où il était de\nse battre le lendemain, ajoutant qu'au cas d'un malheur, dom\nPlacide serait aussitôt informé afin qu'il eût à prévenir lui-\nmême ses parents avec tous les ménagements convenables et en\nleur rapportant ses adieux.\n   La lettre close, il alla la porter lui-même tout près de là, chez\nle courrier de Namur, demandant qu'elle fût remise dans la\njournée suivante à dom Placide, à l'abbaye de Groenendael.\nPuis, il revint à l'Hôtel de Belle-Vue, où M. de Rénonville ne\ntarda pas à réapparaître lui-même, très satisfait de ses négocia­\ntions. Le rendez-vous avait été fixé pour la matinée du lende­\nmain, dès 8 heures, derrière les dépendances de la Cambre. Il\ny avait là en un recoin solitaire un chemin creux, où rien ne\ndérangerait un combat singulier.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Le lendemain, Thierry arriva le premier à l'endroit qui avait\nété choisi. Il était plongé dans une sorte d'indifférence morne\net laissa à son témoin le soin de régler avec M. de Braux-\nLevrezy et son second, qui survinrent bientôt, toutes les dispo­\nsitions nécessaires. Le marquis de Rénonville, qui avait assisté\nà maintes parties de ce genre, n'avait jamais vu chez un duel­\nliste plus de calme apparent avec moins de forfanterie. On eût\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1251, "texte": "                           VIEUX    BRUXELLES                          425\n\n\ndit qu'il se fût agi d'un autre, — tant il était étranger aux pré­\nparatifs du combat et même aux conseils que son témoin crut\nbon de lui glisser à l'oreille. Il ne sortit de son silence que pour\nprier le marquis, au cas où il serait blessé ou tué, d'en faire\ninformer dom Placide de Groenendael. L e marquis promit de\nle faire. E t plus ému que son client, il mesura les épées, choisit\ncelle qu'il trouva la plus souple et en assura la poignée dans la\nmain de T h i e r r y\n   Celui-ci s'étant aligné, se r a n i m a tout à fait lorsqu'il vit, à\ndeux pas de lui, la mine audacieuse de M. de Braux-Levrezy\nd o n t les yeux et les dents brillaient en un sourire de ricane­\nment. U n e commotion le secoua tout entier. Au signal, il se lança\nle bras t e n d u . . . Mais le vicomte r o m p i t savamment et renou­\nvela plusieurs fois ce manège. P u i s , a y a n t fatigué T h i e r r y par\nquelques feintes, furtivement, d'un coup de tierce, il lui envoya\nson fer au défaut de l'épaule.\n   T h i e r r y lâcha son épée et chancela un instant. P u i s lourde­\nment, il s'abattit, privé de connaissance.\n\n   (A suivre.)                                H . CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 426, "page_fin": 426, "titre_corps": "Orphée mort", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Orphée mort Quand les femmes de Thrace", "ancre_fin": "sous les doigts de la brise", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'Abbaye", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 750, "texte": "Orphée mort\nQuand les femmes de Thrace, ainsi que des Mégères,\nEurent à coups de dents déchiré son beau corps.\nDans la fange boueuse on fit jeter le mort;\nPrêtresses de Bacchus, les dieux vous soient prospères...\n\nDédaigneux,   le poète à leurs avances fières,\nAvait d'un geste las lissé ses cheveux d'or.\nLa vengeance sonnait un mystérieux      cor :\nCeignez vos fronts souillés, prêtresses    meurtrières...\n\nMais elles ricanaient, hétaïres  traîtresses,\nDéfiant du regard, du geste et de la voix\nLe pâle amant vainqueur des lascives       tendresses.\n\nLors soudain dans le soir, une plainte indécise\nFit frémir de terreur les femmes aux abois :\nTout bas le luth pleurait sous les doigts de la brise.\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 426, "page_fin": 426, "titre_corps": "L’Abbaye", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "L'Abbaye Dans les cloîtres muets", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 750, "fin_caractere_exclue": 1499, "texte": "L'Abbaye\nDans les cloîtres muets où le passé sommeille.\nRien ne trouble la paix de la nuit qui descend.\nPlus de froc aux j)lis lourds ne passe frissonnant\nEn la sérénité du calme qu'il éveille.\n\nTous les moines sont morts et l'abbaye est vieille.\nLe lychen a couvert l'ogive    fleuronnant\nDe l'église gothique au transept     flamboyant.\nDans la cloche qui dort, habite une corneille.\n\nMitrés et crosse en main, l'étole autour du cou,\nLes abbés sont couchés sur leurs tombes de pierre.\nSans voix, et sans regard sous leur morne     paupière...\n\nMais quand un rayon d'or coule par la verrière,\nOn croit voir s'animer comme pour la prière\nLeurs lèvres, et lever leur dextre en bénissant.\n\n                                              MARCEL WYSEUR.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 435, "titre_corps": "Johannés Brahms : Considérations critiques et esthétiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. Wallner", "ancre_debut": "Johannés Brahms (Suite) Considérations critiques et esthétiques EN critérium", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 506, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2411, "texte": "Johannés Brahms\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n            Considérations critiques et esthétiques\n                    EN critérium définitif de l'œuvre de Brahms n'est pas possible\n                      de nos jours. Pour s'en faire un, il nous faudrait un\n                      recul beaucoup plus considérable que le nôtre. Cependant\n                      une orientation en quelque sorte provisoire nous est don­\n                      née à cause de la position que Brahms a prise vis-à-vis du\n                      mouvement wagnérien, position qui semblait au début\n                      nettement tranchée. En attendant l'heure d'un classement\n                      définitif, voici quelques considérations que j'offre à la\n                      méditation du lecteur.\n   Semblable au colosse de Rhodes, Brahms a un pied posé sur le domaine du\nromantisme et l'autre sur celui du grand passé classique; en effet, il est\nromantique d'expression et souvent très classique de forme. Mais, nonobstant\nson style si personnel et son incontestable maîtrise des ressources de son art,\nil nous est difficile de statuer à l'heure actuelle s'il a vraiment réussi à concilier\net à fusionner ces données hétérogènes ; en d'autres termes, s'il est parvenu à\nmettre au point voulu les idées musicales et poétiques de ses inspirations sans\nleur faire du tort, et aussi sans rien nuire à la beauté de la forme et au juste\nemploi des sonorités sous lesquelles il les a présentées. Aux brahmsistes\northodoxes, qui ne jurent que par lui, une pareille question semblerait un\nblasphème. Selon eux, Brahms est le seul continuateur de Beethoven ; c'est le\ntroisième grand B de la musique allemande, le dernier terme de la triade\nultime musicale : Bach-Beethoven-Brahms. Il n'en va pas de même lorsque\nvous vous avisez de consulter les critiques et les musiciens de la chapelle d'en\nface, celle qui ne jure que par Liszt et par Wagner. Ceux-ci prétendent que\nBrahms, si richement doué, a manqué sa vocation en devenant la victime de\nsa coterie, en tête de laquelle ils désignent Joachim, Hanslick, Bilroth,\nMme Schumann, et même Hans de Bulow après sa brouille si retentissante\navec Wagner. Selon les partisans du néo-romantisme, Brahms était un\nromantique par tempérament, mais il a eu la faiblesse d'écouter trop des\namis maladroits qui l'ont poussé vers un conservatisme qui ne convient\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3465, "texte": "428                                   DURENDAL\n\n\n\nnullement à sa nature, et son classicisme hybride est cause que sa physio­\nnomie musicale restera équivoque devant la postérité (1).\n    Nous nous trouvons ici en présence de deux jugements tout à fait opposés.\nAjoutons à ceci la position qu'a prise l'école Franck-d'Indy vis-à-vis de\nBrahms, ajoutons aussi celle de l'outrancier continuateur du mouvement\nnéo-romantique, Richard Strauss et de sa jeune coterie affolée, surenché­\nrissant, si possible, l'évaluation négative de leur chef de fil (2). Comment se\nfaire une opinion nette au milieu d'une tohu-bohu pareil? Le temps, ce\njuge sans appel, résoudra un jour ce suggestif problème, et de cette solution\ndépendra la place définitive qu'occupera Brahms dans le panthéon des gloires\nmusicales du XIXe siècle.\n     Pour Richard Wagner, le soi-disant antagoniste de Brahms, cette heure\nfatidique vient de sonner. Déjà nous le voyons trôner au sommet d'une\névolution plusieurs fois séculaires de l'art dramatique musical. Wagner est\ncertes un paracheveur. Sa génialité lui permit de clore un cycle grandiose des\nmanifestations lyriques de la scène, lesquelles partent du seuil du XVIIe siècle\n (Caccini, Péri, Monteverde) pour aboutir à nos jours.\n     Brahms est-il un paracheveur dans sa sphère d'activité créatrice, comme\n Bach et Beethoven, ou bien son rôle est-il plus modeste ou autre en tout cas ?\n A cette question il y a, me semble-t-il, réponse partielle immédiate : devant\n l'œuvre de Brahms se dresse l'œuvre immense de Prométhée musical de\n Beethoven. Beethoven seul jusqu'ici a pu fusionner la belle forme classique\n (qui lui fut venue de ses prédécesseurs immédiats, Haydn et Mozart), avec le\n contenu romantique qui anime cette forme. D'une main de géant Beethoven,\n triturant toutes les données hétérogènes de son art, a su créer un tout d'une\n parfaite unité, unité auréolée de splendeur sonore. Mais ce Titan lui-même ne\n s'est-il pas vu contraint de briser à la longue le moule classique traditionnel,\n  car il s'y était senti à l'étroit pour les idées sublimes que son âme ne cessait\n d'enfanter ? C'est bien sur ce fait péremptoire que s'appuie complaisamment\n  l'école néo-romantique Berlioz-Liszt-Wagner, ainsi que l'école franckiste et\n  une partie de l'école moderne russe pour démontrer la vétusté de la forme\n  classique qu'adopta Brahms, mais en la modifiant selon son tempérament\n  artistique (3). Toutefois on se demande ce qu'aurait pu faire d'autre Brahms,\n  dont le génie essentiellement lyrique contient peu d'éléments dramatiques,\n\n\n   (1) Quoi qu'il en soit, on se demande cependant ce qui serait advenu si Brahms, au lieu\n de se lier à la vie à la mort avec Schumann à Dusseldorf, s'était lie de même, avec Liszt\n à Weimar, lequel tôt ou tard l'aurait certes mis en contact avec Wagner et sa magique\n fascination.\n    (2) Richard Strauss commence à s'apercevoir que semblable à l'Apprenti sorcier de Goethe,\n il a déchaîné des esprits qu'il ne sait pas maîtriser : Cet aveu, constaté récemment, est\n significatif\n    (3) Consultez à ce sujet : a) Oper und Drama, par Richard Wagner, pp. 277 et les sui­\n vantes de la deuxième ou p p . 344 et les suivantes de la première édition ; b) la biographie de\n César Franck par Vincent d'Indy, là surtout où il est question de la forme cyclique et de\n Beethoven, de Beethoven dont César Franck à l'exclusion même de Brahms, serait, selon\n d'Indy, le seul digne héritier et continuateur\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3469, "texte": "                             JOHANNÉS      BRAHMS                             429\n\nà l'opposé de Beethoven chez qui, selon le témoignage de Richard Wagner,\nces éléments étaient en surabondance? Or, l'école néo-romantique n'avait-elle\npas transporté la musique dramatique du théâtre qui est son vrai domaine, au\nconcert qui ne l'est pas ? Brahms, qui par tempérament n'aimait pas l'opéra\n— il y allait très rarement — ne pouvait qu'être hostile au poème sympho­\nnique à programme. Meilleur musicien que Liszt et 'Berlioz, il n'éprouvait\naucune sympathie pour les œuvres symphoniques de ces deux coryphées du\nmouvement musical moderne, mouvement qui affolait les esprits, surtout\ndepuis les succès de plus en plus éclatants des œuvres dramatiques de Richard\nWagner. Non, la position de Brahms au milieu d'un pareil mouvement à\nmarée montante n'était ni facile ni même enviable jusqu'à un certain point ;\net, sans doute, un musicien de moindre énergie que Brahms se serait décou­\nragé ou, bel et bien, laissé entraîner par un courant de cette puissance extra­\nordinaire. Mais Brahms ne voulait céder à aucun prix : il résistait, se concen­\ntrait, se renfrognait même afin de sauvegarder, malgré le classicisme adopté,\nsa physionomie incontestablement originale. Il disait quelquefois : « De nos\njours un artiste doit accuser sa signature. »\n    En tenant compte de ce qui précède, bien des choses s'expliquent, et cela\nnous aide un peu à comprendre Johannés Brahms. Si donc ce maître n'est\npas, à mon avis, un paracheveur, comme Bach, Beethoven et Wagner, il est\nen tout cas un pondérateur ; en ceci consistait, à mon avis, sa belle mission\nhistorique. Du reste, les effets bienfaisants de ce rôle commencent déjà à se\n faire sentir de nos jours.\n     J'ai dit « mission historique ». En effet, la tâche de chaque grand artiste\n créateur est triple : 1° celle d'exprimer avant tout sa propre personnalité;\n 2° celle de devenir l'expression ou une des expressions de son époque; 3° celle\n enfin, de jouer le rôle d'un chaînon indispensable de l'évolution de son art,\n c'est-à-dire d'un chaînon en l'absence duquel il y aurait lacune dans l'histoire\n de cet art. En l'espèce il s'agit de Brahms comme « chaînon indispensable »\n et particulier de l'évolution musicale de son pays. Pour éviter tout malen­\n tendu, je me vois obligé d'ajouter que la signification artistique de Brahms\n n'est pas seulement nationale mais mondiale. Toutefois sa signification exten­\n sive dépend avant tout de sa personnalité, sans vouloir méconnaître pour cela\n aucunement l'influence extensive des autres facteurs agissants de son œuvre.\n Je reviendrai plus bas sur la thèse : Brahms comme pondérateur, thèse qu'ici\n  je n'ai pu qu'exposer.\n      Les prophéties de Schumann dans son mémorable article sur Brahms ne\n  se sont donc réalisées qu'en partie seulement. Quand Schumann y proclame\n   « l'arrivée du fort lutteur », il est dans le vrai, mais quand, en vaticinant, il\n  dit « qu'il sera la plus haute expression de son époque et qu'il la réalisera\n  d'une manière idéale », il s'est trompé simplement d'adresse, et Brahms, le\n  cœur serré, a dû le reconnaître à la longue. L'attestation prématurée de\n   Schumann a été pour Brahms une source continuelle de bienfaits et de souf­\n   frances; car sa vaste orientation, son esprit d'équité, sa musicalité et l'exacte\n   appréciation de ses forces lui faisaient comprendre et reconnaître l'incontes­\n   table supériorité de Richard Wagner.\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "430                                  DURENDAL\n\n\n\n   Plus juste que sa coterie, il ne s'empêchait pas d'admirer loyalement l'œuvre\nde Wagner et, par-dessus tout, les Maîtres Chanteurs qu'il considérait comme\n«un miracle d'orchestration». Antoine Door, le pianiste viennois (1), rapportait\nrécemment dans une feuille d'art une conversation qu'il a eue avec Brahms au\nsujet de Richard Wagner. « Il parla, dit cet auteur, avec gravité et enthou­\nsiasme de la grande influence exercée par Wagner sur le goût musical de son\népoque. — Wagner, s'exclama Brahms, est actuellement le premier, et rien\nne viendra longtemps après lui. Devant son importance tout disparaît momen­\ntanément, importance que personne ne comprend et apprécie mieux que moi,\net mieux assurément que les wagnériens. Il est vrai, ajouta-t-il, la faveur du\npublic est changeante. On parle des œuvres immortelles... Oui, l'immortalité\nserait une belle chose si on pouvait savoir quelle en serait la durée. » —\nL'amertume ne perce-t-elle pas dans cette dernière exclamation de Brahms,\nl'envie, me semble-t-il, aussi; ne pourrait-on pas lire ceci entre les lignes de\nsa tirade : « L'immortalité n'est-ce pas un mot fallacieux!? qui sait combien\ndureront mes compositions à moi ! Celles de Richard Wagner ne pourraient-\nelles pas subir aussi le sort fatal de l'oubli ? »\n                                              *\n                                          *       *\n   Je me permets d'exposer ici mon humble avis concernant le maître de Ham­\nbourg. Je crois, qu'après Beethoven, Brahms a le droit d'occuper la première\nplace en Allemagne comme compositeur de musique de chambre. Comme\nsymphoniste on lui oppose Bruckner, en s'appuyant môme sur un soi-disant\naveu de Brahms, lequel, par courtoisie probablement, a dit un jour que\nBruckner lui était supérieur comme symphoniste. Cet aveu de Brahms ne signi­\nfie pas grand'chose; sa modestie, dont parle Schumann, ne lui permettait cepen­\ndant pas de s'écrier :\n   « Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. »\n   Si à la question posée il avait répondu que ses symphonies ont autant ou\nplus de valeur que celles de Bruckner, on se serait empressé d'aller dire par­\ntout que Brahms est d'une présomption pyramidale et insoutenable. Je ne\nsais comment la postérité évaluera ces deux maîtres, mais je crois qu'au point\nde vue purement musical et celui de la forme les symphonies de Brahms sont\nsupérieures aux symphonies de Bruckner dont la forme est trop diffuse et le\ncontenu trop rapsodique. Sur le terrain de la symphonie Brahms ne doit donc\ns'incliner, jusqu'ici, me semble-t-il, que devant Beethoven. Reste à envisager\nson orchestration ; celle ci est sans conteste plus terne que celle de Bruckner,\nde Liszt et de Strauss. La nature brumeuse de Johannés Brahms n'aimait ni\nl'éclat ni les chatoyantes couleurs de l'orchestre. Mais peut-on lui faire un\ngrief sérieux de ce que ses sonorités orchestrales soient conformes à son tem­\npérament d'artiste au goût sobre et aux tendances plutôt austères !\n   Dans le domaine du lied, qu'il a cultivé avec tant de succès, Brahms a des\nrivaux redoutables : songeons à Schubert, à Schumann et à Robert Franz. Je\n\n  (1) Celui à qui Camille Saint-Saëns a dédié son quatrième Concerto pour piano.\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "                                JOHANNÉS        BRAHMS                                 431\n\n\nmentionne en passant Hugo Wolf que l'on a osé comparer à ces trois\nmaîtres! (1)\n   Je ne puis m'empêcher de citer, en le traduisant, un intéressant passage tiré\nd'un livre de M. Steiner, l'un des biographes récents de notre héros.\n   « La différence entre la mélodique de Brahms et celle d'un Schubert est la\nmême qu'entre un paysage du Nord, maigrement boisé et revêtu tour à tour\ndu tendre vert printanier ou des tons rutilants de l'automne et un site méri­\ndional plein d'une opulente splendeur. Celui-ci exerce sur nous une attirance\nirrésistible, celui-là éveille la nostalgie comme la grâce sévère des vallons alpins.\n   « Un inventeur de mélodies n'est pas pour cela déjà un compositeur de\nlieders; pour l'être, il faut savoir allier à ce don primaire celui de faire\nrésonner musicalement toutes les vibrations secondaires qui accompagnent\ndans l'âme du poète et de l'auditeur réceptif le développement d'un poème.\nC'est dans le choix et le fin nuancé de ces vibrations, traduites musicalement,\nque se montre réellement le génie du véritable lyrique, et c'est ce que nous\nadmirons dans les créations vocales de Brahms. Sans effacer les lignes de ses\ncantilènes; tout en maintenant sévèrement la tonalité principale ou en la\nreprenant comme indicateur du sentiment fondamental, Brahms, par ses\nmodulations inattendues et sa figuration ingénieuse et jamais cependant sur­\nchargée de l'accompagnement, nous ouvre une échappée après l'autre : ici\nsur les buissons inondés de lumière laiteuse de Phébé ou bien sur un parc\nabandonné dans lequel le vent du soir se joue dans les cordes d'une harpe\néolienne. là sur les bords couverts de joncs d'un fleuve solitaire ou encore sur\nun paysage pluvieux et comme enveloppé dans son rêve; enfin, et par-dessus\ntout, il nous fait sentir la marche éthérée de Psychée, qui monte et descend\nentre des bonheurs pleins d'extase et des sombres abîmes de désespoir. »\n    11 est regrettable que M. Steiner, avec sa compréhension esthétique si fine,\nn'ait pas voulu continuer à établir des parallèles entre Brahms et Schumann,\n par exemple, car il nous aurait donné de la sorte une page poétique et instruc­\ntive de plus.\n    Les affinités entre Brahms et Robert Franz sont peut-être plus nombreuses\nencore qu'entre lui et Schumann. Les établir exigerait une étude spéciale que\nje n'ai pas eu les loisirs d'entreprendre jusqu'ici, et m'entraînerait,\ndu reste, loin du but que je me proposais d'atteindre : celui de présenter au\nlecteur le portrait en pied du maître de Hambourg.\n    En voici quelques traits encore :\n   Johannés Brahms a sa physionomie bien à lui, une personnalité marquante\net originale, laquelle est composée de force contenue et de rêverie sombre ou\n brumeuse, avec, par-ci par-là, des éclaircies soudaines; elle est composée\nd'humour, d'abstraction spéculative très germanique, de sécheresse à certaines\nplaces, d'élans très puissants à certains autres; enfin de cette pudeur quasi-\nenfantine ou bizarre qui l'empêche mainte fois de nous dévoiler le sanctuaire\nde son âme.\n\n\n   (1) On est allé même plus loin dans cette jolie voie : on a placé Hugo Wolf — den voll­\nblut-Lyriker (le lyrique pur-sang) — au-dessus Je tous les autres. C'est tout à fait réussi !\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3359, "texte": "432                                   DURENDAL\n\n\n\n   Plus que Schumann, Brahms est un volontaire concentré, quoique doublé\nd'un sensitif délicat. Cependant, entre l'expression de sa volonté et celle de sa\nsensibilité on découvre parfois un certain manque d'équilibre, des idiosyncra­\nsies d'un homme qui, dans son art, n'osant ou ne voulant pas se livrer en\nentier comme Beethoven, préfère plutôt rester vague, nébuleux, rébarbatif\nmême. Les traits particuliers de son caractère nous rendent l'approche de\nses compositions très difficile : celles-ci paraissent au premier abord ternes\nou maussades, obscures, incolores, froides ou inhospitalières; pour mettre en\npleine valeur leur contenu remarquable, il faut, pour ainsi dire, leur faire\nviolence (1).\n   Si, nonobstant l'article dithyrambique de Schumann, Brahms, comme je\nviens de le montrer plus haut, n'est pas devenu « la plus haute expression de\nson époque », néanmoins Johannés Brahms est un véritable maître — amis et\nadversaires sont d'accord sur ce point, un grand musicien, un inventeur de\nsonorités inconnues avant lui, un artiste très probe qui n'écrivit jamais une\nnote de musique que lorsqu'il se sentait à même d'exprimer quelque chose à\nl'aide des sons. Dans ses compositions pour piano il a une technique bien à\nlui, pas facile mais fort intéressante. Etudions-le donc avec amour et persévé­\nrance. A l'exemple de Mahomet, allons à cette montagne puisqu'elle ne daigne\nvenir à nous, à cette montagne peu accessible qui cache dans ses flancs jaloux\ntant de trésors de sentiment et d'idées, tant de trouvailles techniques ingé­\nnieuses, trésors qu'on doit découvrir d'abord successivement et avec grande\npeine, mais qui ensuite nous récompensent au centuple par le plaisir élevé\nqu'ils nous procurent et par l'enseignement fructueux qu'ils nous donnent.\n\n                                               *\n\n   L'œuvre de Brahms est très considérable : 121 opus. Ce grand musi­\ncien a cultivé tous les genres, sauf le genre dramatique.\n   Brahms a écrit à peu près 200 lieders ; des quatuors pour voix mixtes, pour\nvoix de femmes et pour voix d'hommes; des duos pour voix de femmes; des\ncanons à plusieurs voix.\n   Vingt-quatre œuvres de musique de chambre : des quatuors pour archets,\ndes quintettes, des sextuors, des trios, des sonates pour violon, violoncelle,\npour clarinette et piano.\n\n   (1) Nous avons pu constater ce fait à plusieurs reprises à Bruxelles. Chaque fois qu'un\nartiste plein de tempérament et d'expansivité nous a interprété une composition de\nBrahms (tels que Fritz Kreisler et Eugène Ysaïe dans le Concerto pour violon, Birnhaum\ndans la 4e Symphonie ou Jacques Thibaut et Casais dans le double Concerto pour violon et\nvioloncelle), celle-ci rayonnait aussitôt et empoignait l'auditoire jadis indifférent ou même\nhostile à Brahms.\n  Moralité : Pour faire comprendre ce maître, il faut l'extérioriser. Tel est aussi l'avis d'un\néminent disciple, interprète et ami de Brahms, M. Fritz Steinbach. Cette opinion m'a été\ncommuniquée par un des amis du Directeur du Conservatoire de Cologne. « Brahms, dit en\nsubstance un de ses biographes, n'aimait pas à indiquer lui-même les intentions poétiques\nde ses œuvres, mais il se réjouissait beaucoup lorsque, spontanément, quelqu'un parvenait\nà les découvrir. » Ne voit on pas d'ici ce « romantique honteux » ou plutôt cachotier ?\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "                                 JOHANNÉS BRAHMS                                           433\n\n\n  Deux œuvres de musique religieuse : le Requiem allemand, son chef-\nd'œuvre (un touchant et remarquable monument élevé à la mémoire de sa\nmère), et le Chant du triomphe.\n  Deux sérénades pour orchestre, 4 grandes symphonies et 2 ouvertures.\n  Deux concertos pour piano, un pour violon et un pour violon et violoncelle.\n  Trois cantates.\n  Un nombre considérable de compositions pour piano : sonates, variations,\nballades, intermezzis, rhapsodies, etc.\n\n                                               *\n\n  Brahms est mort beaucoup trop tôt pour l'art de notre époque, mais son\nœuvre est là, et elle est assez puissante pour rayonner dans l'avenir, pour\ncalmer les esprits désorbités par des audaces et des absurdités outrancières\nmodernes et les ramener un jour vers des chemins plus sûrs, ceux qui ne\nmènent pas tout droit aux abîmes où risquent de sombrer des jeunes talents\ndonnant les plus belles espérances (1).\n   Je le répète en insistant : Brahms est un pondérateur. Se doutait-il seule­\nment du rôle qu'il allait jouer dans un avenir pour lui prochain? M'est avis\nqu'il en avait conscience, et c'est peut-être là qu'il faut chercher le drame\npoignant et intime de sa vie artistique, attendu qu'un rôle pareil, résultat des\nluttes incessantes, a exigé de sa part une forte dose d'abnégation et une\ndiscipline sévère et inlassable, une conséquente éducation de soi pour dompter\nles révoltes de son romantisme invétéré. Oui, en cela les néo-romantiques ont\nvu clair : Brahms, en effet, a violenté jusqu'à un certain point sa propre\nnature. « C'est là, disent-ils, son talon d'Achille. » Toutefois ils se sont\ntrompés en mettant la violence qu'il se fit à lui-même uniquement sur le\ncompte des influences étrangères que Brahms aurait subi autant par faiblesse\nque par amour-propre. Par amour-propre? I1 y avait un peu de cela\nlorsqu'on se voit proclamé chef d'un important mouvement musical on refuse\ndifficilement un honneur pareil. Cependant nous avons constaté plus haut\nqu'il a su résister à ces mêmes influences quand elles voulurent faire de lui\nun adversaire personnel de Wagner. Par faiblesse? Je ne puis l'admettre. Si\n\n\n   (1) P a r « chemins plus sûrs » je n'entends pas des « chemins battus ». Tous les pasticheurs\net imitateurs, à quelque école qu'ils puissent appartenir, marchent dans des chemins battus.\nIl n'y a pas plus de gloire d'imiter un Wagner ou un César Franck que d'imiter un maître\nclassique quelconque. On ne peut pas dire qu'un Brahms a marché dans des chemins battus\nbien que sa route fût pavée de classicisme. L'a-t-elle empêché d'atteindre aux vrais sommets\nde l'art? La seule objection que l'on pourrait me faire me semble celle ci : « Ceux qui\nimitent un maître moderne vivent au moins de leur temps » C'est vrai, mais vivront-ils plus\nlongtemps pour cela? Mendelssohn et Brahms ont eu souvent les regards tournés vers le passé,\nsont-ils morts actuellement? Pour parler avec Johannés Brahms : \" l'artiste doit accuser sa\nsignature ». Là est le hic! Or, accuser sa signature c'est être personnel; n'importe alors\nl'esthétique que l'on croit devoir adopter et suivre. Il est vrai, l'art ne peut progresser que\ngrâce aux novateurs. Seulement n'oublions pas ce que dit Goethe : « Le progrès ne marche\npas en ligne droite, mais affecte plutôt la forme de la spirale » ; en d'autres termes : « il est\nbon quelquefois de revenir sur ses pas ».\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3152, "texte": " 434                                  DURENDAL\n\n\n\n ses tendances musicales et esthétiques, dont il était bien conscient, n'avaient\n pas été d'accord, en partie du moins, avec celles de ses amis, je suis convaincu\nqu'il s'en serait séparé plutôt que de se laisser dévoyer par eux. Un homme\naussi énergique, intelligent, instruit et concentré que Johannés Brahms aurait-il\nagi comme un mouton de Panurge, comme un faiblard sans principes?\n   Je suis tenté de croire que Brahms n'a choisi sa voie austère qu'en vue d'un\nbut élevé et, si curieux que cela puisse paraître, d'un but où l'altruisme était\nde parti : celui de devenir un jour un point de ralliement pour les généra­\ntions musicales qui allaient lui succéder. Sachant, à n'en pas douter, qu'il ne\npouvait pas être le premier compositeur allemand de son époque, son instinct\net sa vaste orientation le poussaient dans cette voie qu'il a parcouru jusqu'à\nsa tombe avec une logique inflexible. Il est certain qu'il prévoyait le désarroi\nfinal inévitable qui devait se produire bientôt dans les rangs de l'arrière-garde\ndu néo-romantisme. La prévision était-elle injustifiée alors qu'actuellement un\nRichard Strauss se sent désarmé en face de l'anarchie musicale qu'il a aidé\nlui-même à instaurer en Allemagne avec tant de brio? Ce que je viens de dire\nau sujet de Joannés Brahms n'est qu'une conjecture, pourrait-on m'objecter.\nJe le veux bien; mais l'Histoire ne peut se passer de conjectures pas plus que\nla Science d'hypothèses.\n\n                                          *   *\n\n   Pour finir, encore une considération qui est toute d'actualité. En Allemagne\nles brahmsistes prétendent que leur maître est le seul héritier de Beethoven ;\nen France les franckistes revendiquent pour leur chef d'école ce même honneur.\nQui a tort, qui a raison? En attendant il y a Guelfes, il y a Gibelins. Dans\nce litige il faut avant tout tenir compte des différences ethniques respectives :\nselon le point de vue allemand ou le point de vue français les choses changent\nd'aspect, et il y a héritage pour les uns ce qui n'est pas héritage pour les\nautres. Chez les Français c'est le point de vue formaliste qui prédomine; chez\nles Allemands, le point de vue expressiviste, s'il m'est permis de risquer ce\nnéologisme (1).\n   La musique, dit Wagner en substance, est l'art de l'expression (Ausdruck).\nAvec Beethoven la musique instrumentale a atteint la limite ultime de son\npouvoir expressif, et c'est à cause de cela que Beethoven se vit obligé à la fin\nde recourir à la parole vivante pour concevoir et réaliser le Finale de la\n9e Symphonie. Beethoven a, par cet acte, scellé à nouveau l'antique alliance\ndepuis longtemps abolie entre la parole humaine et la musique.\n   Selon Wagner, la 9 e Symphonie est la seule réalisation définitive de.\n Beethoven; les autres compositions purement instrumentales de sa troisième\n période ne sont que des esquisses d'un voyant qui prépare l'avènement d'une\n ère nouvelle musicale.\n    Nous nous trouvons de la sorte en face du troisième larron, pardonnez-moi\n\n  (1) Confrontez la Biographie de César Franck, par Vincent d'Indy, avec Oper uni   Draina,\npar Richard Wagner.\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "                             JOHANNÉS BRAHMS                                   435\n\nce manque de respect, en face de Wagner lui-même qui se dit l'héritier\nauthentique de Beethoven. Dans un certain sens il l'est, et Brahms a proba­\nblement compris Wagner comme étant cet héritier-là ; toutefois il ne pouvait\naller jusqu'à admettre l'abolition définitive de la musique pure. Non, il\ncroyait que, à côté du géant en pleine réalisation d'un vaste idéal synthétique,\nil y avait place dans le domaine beethovenien pour des musiciens d'encolure\nplus modeste, mais encore très respectable.\n   Revenant à Brahms et à César Franck il faudrait, afin de voir clair dans\nleur litige, connaître bien leurs positions respectives et savoir tirer un parallèle\nentre eux; or pour établir tout cela équitablement l'époque actuelle se prête\nmal encore. Les différences qui distinguent ces deux maîtres sautent aux\nyeux, mais les affinités qu'ils ont en commun ne se découvriront que dans la\nsuite, et aussi ce que leurs œuvres contiennent d'impérissable. Quoi qu'il en\nsoit, je trouve qu'il a été, relativement, plus facile au génial Franck de fonder\nune école de symphonie et de musique de chambre dans un pays où ces deux\nbranches musicales étaient presque non existantes avant lui, avant Berlioz et\nSaint-Saëns, qu'à Brahms de faire quelque chose de nouveau dans son pays\noù ces deux branches musicales avaient été cultivées par des génies de tout\npremier ordre. Nul doute qu'un Brahms vivant en France aurait composé\ntout autrement que le Brahms qui a vécu en Allemagne; de même, l'activité\ncréatrice d'un César Franck vivant en Allemagne aurait été tout autre que\nl'activité de César Franck qui a vécu en France. Il faut donc ne jamais\nperdre de vue le moment historique, les qualités ethniques et l'ambiance si\nl'on veut juger un maître avec équité : le tirer hors de son milieu serait le juger\nmal, et en tout cas imparfaitement. Il est des choses que le génie le plus\ncolossal ne saurait accomplir si le concours des circonstances favorables venait\nà lui manquer.\n   Brahms allié par affinités aux romantiques de la première époque — à\nSchubert, à Schumann et à Mendelssohn, et arrivant à une heure où leurs\ninfluences commençaient à céder le pas au wagnérisme, — ne se sentant\nen outre aucune inclination pour la musique théâtrale ou à programme —\npouvait-il faire autre chose et mieux que ce qu'il a fait? Ne faut-il pas\nl'admirer déjà parce qu'il n'a pas été, comme tant d'autres, un imitateur quel­\nconque de Schumann et de Mendelssohn et que, suffisamment génial, il a pu\naccuser, à côté de ces deux maîtres, une physionomie tranchée, bien à lui et,\nen somme, plus énergique que la leur.\n\n                                                                L. WALLNER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 436, "page_fin": 441, "titre_corps": "L’Aile mouillée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "L'Aile mouillée J'AI parlé ici", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 515, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": "L'Aile mouillée\n\n                 J'AI parlé ici, déjà, de Jean D o m i n i q u e ; j ' a i dit\n                    combien j ' a i m a i s l'Anémone des Mers au parfum\n                    triste et doux. E t me voici encore une fois, non\n                    pas reconquise, mais reprise par mon admira­\n                    tion, avec son nouveau livre : L'Aile mouillée.\n                       T a n t de choses nous sollicitent tous les jours,\n                   tant de beautés curieuses ou profondes viennent\n                    à nous du lointain passé ou du présent d'aujour­\n d'hui, que rares sont les moments où nous pouvons nous arrêter\nd'acquérir, pour aller reprendre,'au coin aimé de la bibliothèque,\nle livre que nous savons déjà et dont la chère pensée nous est à\nla fois trouble et repos.\n   De là, sans doute, la surprise ravie, le charme délicieux que\ndonne le livre nouveau d'un auteur connu. C'est comme un ami\nque l'on revoit après une longue absence : on le regarde, on\nl'écoute ; c'est bien son visage, c'est bien sa voix, mais une chose\nest dans ses traits, qu'on ne connaissait pas ; un son est dans sa\nvoix, qu'on ignorait encore, et il est à la fois étrange et familier.\n   J'ai lu l'Aile mouillée et certainement, je puis répéter de ce\nrecueil délicieux ce que j'ai dit de l'Anémone des Mers, mais ce ne\nsera pas assez, car, quelque chose qui ne faisait que s'annoncer\ndans le premier de ces livres s'impose dans le second ; quelque\nchose de grave, d'appaisé, de fort, une expression de courage\net de sérénité, qui verse un sang plus rouge au cœur pâle de\nl'anémone et qui réchauffe « l'aile » que la pluie d'orage a\nmouillée.\n   Jamais titre ne fut mieux choisi, il est une trouvaille et\nannonce d'une manière charmante, cet art, qui est vraiment\nainsi qu'un oiseau, vif, tendre, frêle. Il chante, et l'on écoute,\nd'abord sans comprendre, attiré par la séduction mélancolique\ndes vers, par leur inflexion basse et troublante, puis les mots\n\n (1) L'Aile mouillée, poèmes. Un vol. Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2437, "texte": "                            L'AILE   MOUILLÉE                            437\n\n\nse dégagent, ils sont précis, justes, et il semble que l'on soit\ntout à coup pareil à Siegfried, qui a goûté le sang du dragon\nFafner, et qui comprend les mystérieuses paroles de l'oiseau.\nMais cet oiseau dont j'écris, ne parle pas de h e a u m e , ni\nd'anneau, il chante son cœur, un cœur fervent, plein de ten­\ndresse et de souffrance, et il chante le m o n d e à travers son long\net patient et magnifique amour.\n   L ' a r t de Jean D o m i n i q u e est d'une simplicité raffinée; il est\nsimple, parce qu'il est impulsif, et il est raffiné parce qu'il\nconnaît et a vu beaucoup de choses, et qu'il sait choisir. L'image\ny est très nombreuse, souvent elle semble être née parallèle­\nment à l'impression qu'elle veut peindre, mais dans un autre\nmode de sensation. Il dira, par exemple : « Le soleil mouille\nd'or le bout des rameaux fins. Une corbeille d'odeurs. » D'autres fois\nil superpose l'image à l'image :\n\n        Le beau soir, le beau soir, et la lune légère\n        Confondent en tournant leurs ailes de lumière.\n\n        Toutes leurs ailes si douces entremêlées\n        Frissonnent autour de mon cœur comme un baiser.\n\n    Notre poète possède une imagination extrêmement active et\ncapricieuse, et qui va d'un trait, de la fantaisie la plus singu­\nlière, du symbole le plus abstrait, à la réalité la plus vraie; il\naime rêver, mais il fait rarement des rêves qui aillent au delà\nde lui-même; au contraire il n'aime pas ce qui est loin, il attire\ntout à lui, dans l'intimité fervente de son cœur, ou dans l'inti­\nmité vivante de sa chambre; il semble jaloux de tout ce qu'il\nn e p e u t a t t e i n d r e o u embrasser de ses mains délicates C'est ainsi\nqu'il a comparé la mer à un paon, le soleil à une b a r q u e d'or,\nla lune à une douce lampe, et qu'il dit de la nuit de mai, qu'elle\n« bleuit comme un hortensia, contre la fenêtre du ciel ».\n    Il fait tout entrer en lui, son geste, à l'encontre de celui de\nla plupart des poètes, va de l'univers à lui, au lieu de partir de\nsoi, pour s'ouvrir sur le monde. L e monde, il le regarde ébloui,\net ne veut en dire que les douceurs...\n   J a m a i s , que je sache, l'auteur de l'Aile mouillée n'a parlé de\nl'hiver, et l'on dirait que les saisons d'été ont seules m a r q u é son\nâme d'une empreinte pleine de fleurs et de parfums.\n   A tout moment c'est le contraste entre les choses belles qu'il\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "438                              DURENDAL\n\n\nvoit et les choses mélancoliques qu'il sent; à tout moment il\ns'attarde, quitte son sujet, flâne...\n   Il chante librement, sans contraintes ni règles, auxquelles,\ndu reste il ne pourrait s'astreindre.\n   Voyez plutôt ce q u e d i t à ce propos Jean D o m i n i q u e lui-même,\ndans sa conférence de la Tradition et de l'Indépendance : « L'art\npur triomphe par un charme inconnu, fait d'une harmonie sans\nformule... L'art jaillit de l'homme comme la plante jaillit de la\nterre... La vie profonde de l'art est inconsciente et végétative ;\nl'instinct est tout de génie, ce n'est pas la patience, la volonté\nni la culture, mais l'instinct seul, qui est la volonté obscure, la\nculture non arbitraire, non intensive, non raisonnée, mais natu­\nrelle et progressive suivant les lois universelles. » Faut-il\najouter un commentaire à cette profession de foi si nette ?\n   J'en doute, et d'ailleurs j ' a i hâte de dire combien me plai­\nsent ces poèmes, qu'une secrète harmonie balance sans cesse\nde la douleur à la joie, de l'ombre au soleil; de vous dire ceux\nqui sont lents comme la mélancolie, ceux qui sont légers\ncomme le bonheur, ceux dont le chant est plein de fatigue et\nde patience, et de révolte soumise. De vous faire entendre cette\nvoix puérile et hardie, ou la douce faiblesse s'allie au coura­\ngeux orgueil.\n        Ombre verte, soyeuse et froide des forêts,\n                O délicieuse aventure\n        De la légèreté de l'air vif où fuyait\n        Le printemps !... et les bouts pâles de sa ceinture\n                Flottaient ourlés de violet!\n       O printemps : le jardin n'a pas su te garder\n               Entre ses cerisiers de neige,\n       Tu t'es enfui, laissant au bord chaud de l'allée,\n       Le paon miraculeux perché dans le pommier\n               Comme un roi qui mène en cortège\n       Les chars lourds de l'été que des parfums allègent !\n       Toute l'ombre est là-bas; et toute la fraîcheur.\n                 Une nymphe qui fuit et l'emporte!\n       Ici le jardin blanc soupire dans l'odeur\n       Chaude et mélancolique des buis verts de la porte\n       Et traîne son tapis de poussière et de fleurs\n       Jusqu'au perron brûlant de la demeure morte.\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1971, "texte": "       L'été lourd qui mûrit les roses de la terre\n       Et qui mûrit le cœur gonflé des jours amers\n               Comme d'une sève embaumée,\n       L'été divin s'arrête et suspend sa lumière\n       La plus brûlante et longue et la plus acérée\n               Sur la fleur dans l'âme nouée\n       Qui s'ouvre éblouissante et triste, la première...\n\n       O Nymphe enfuie avec l'ombre, avec la douceur,\n              Avec le printemps si léger,\n       Pourquoi m'as-tu laissé, pâle de tant d'ardeur,\n       Au milieu du soleil immortel de l'été?...\n       Toi qui portais les ombres et les chuchotements\n              Et le silence qui aspire\n       Dans les plis onduleux de ton pur vêtement!\n       Toi qui courais si folle avec le rire aux dents,\n       Renversant au passage et d'un pied innocent\n               La corbeille des souvenirs!...\n\n   A parcourir cette pièce, il se fait en moi un équilibre parfait\nentre l'émotion spirituelle et l'émotion visuelle, je suis aussi\némue de ce que je vois, que de ce que je sens, et je me rends\ncompte une fois de plus des dons de coloriste que Jean\nD o m i n i q u e dissimule presque toujours, en soufflant sur ses\ntableaux brillants une impalpable poudre de mystère et\nd'émotion.\n   Cette page si belle est caractéristique, et je voudrais répéter\nà son propos ce que j ' a i dit du livre entier, c'est que la palette\ndu poète s'est enrichie de couleurs plus vives où la lumière se\njoue éblouissante et fine. J'aurais beaucoup d'exemples à citer\nde celte énergie, qui est venue, comme une fée, faire resplendir\nd'une vie nouvelle les poèmes qui s'abritent sous l'Aile\nmouillée.\n   Je veux vous en transcrire deux encore, où vous saisirez\nl'imagination à la fois matérielle et idéale du poète, sa\ndouceur allègre, sa sensibilité toute pénétrée du prestige de\nl'amour :\n\n       Tout un buisson de roses et de lis mouchetés\n       Prés du rideau de mousseline soulevé,\n       Tout un buisson d'amour dans mon cœur enchanté!\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1744, "texte": "44°                          DURENDAL\n\n\n      L'après-midi s'accroît comme un fardeau léger\n      D'ombres et de soleil — silence parfumé,\n      Où le cœur joue et souffre et chancelle, enivré !\n\n      Le matin blanc et bleu l'avait tout enchanté;\n      Ce soir il fléchira sous son fardeau léger.\n      Maintenant il fleurit comme un lis balancé.\n\n      Ce soir, tu dormiras comme un buisson chargé\n      De roses et de lis, d'amour et de pitié,\n      0 mon cœur et ma vie, ô mon mal enchanté!\n      Ce soir je presserai contre ma joue en pleurs\n      Mes mains toutes chargées du parfum de ces fleurs.\n      Ce soir, je dormirai tout contre mon bonheur!\n      Tout contre mon malheur fleuri de tendres roses,\n      Sombre comme un buisson touffu, dans la nuit close\n      Pareille au beau sommeil lui-même qui repose !\n\n      Ce soir, nous dormirons ! Maintenant enchantés\n      De musiques secrètes, et de parfums parés,\n      Mon amour et moi-même, nous pleurons enivrés! —\n\n             Le sable coule au sablier —\n             La Belle au Bois s'est endormie!\n             Pousse doucement le volet\n             Du côté où le Jour appuie\n             Sa jeune figure assoupie,\n              Vermeille et pâle, au front distrait!\n\n              C'est lui, le Prince au beau regard ;\n              — Le sable coule au sablier!...\n              Il vint, conduit par le hasard\n              Et par les ronces du sentier,\n              Jusque dans l'ombre du volet.\n\n              Il entre et vient jusqu'au lit frais\n              Où la Princesse rit et dort...\n              — Le sable coule au sablier ! —\n              Il touche de sa main d'aurore\n              Le front de celle qui dormait...\n              — Tout a gémi dans la forêt!\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1625, "texte": "              Le vent d'un siècle s'est levé,\n              L'ouragan d'un siècle frémit !\n              — Le sable coule au sablier! —\n              La mer, depuis cent ans, a pris\n              Cet élan sauvage et brisé\n              Qui pleure et bat la plage usée\n              Et le vieux phare de granit!\n\n              — Le sable coule au sablier!\n              L'amour d'un siècle s'est dressé\n              Entre les deux adolescents\n              Comme une double fleur de sang!\n              — Le sable coule au sablier!\n              L'amour brise la vieille digue,\n              L'amour chancelle et se délivre\n              Et bat de l'aile en gémissant\n              Aux lèvres des adolescents!\n\n              — Est-ce vous, mon Prince et mon Roi?\n              — Le sable coule au sablier !\n              Est-ce vous, ô Jour, dont le pas\n              Sur le sable vient de crier...\n              Est-ce vous?... donnez-vos mains tendres,\n              Vous vous êtes bienfait   attendre!...\n\n              — Je suis le jour de cent années,\n              (Le sablier s'est renversé!)\n              — Et je viens pour     l'Eternité!...\n\n   J'ai pris ces pages presque au hasard, et c'est en hésitant que\nje les ai choisies. Maintenant je reste indécise, à me souvenir\nde tant d'autres qui me plaisent également, et je pense que,\npour m e sentir satisfaite, je devrais transcrire le livre entier!...\n   Mais il faut laisser au lecteur la joie de découvrir lui-même\ndans leur simplicité et leur charme ces poèmes si attirants et\nsi personnels.\n                                                 HÉLÈNE   CANIVET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 442, "page_fin": 445, "titre_corps": "Hubert Stiernet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hubert Krains", "ancre_debut": "Hubert Stiernet S'IL fallait classer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 521, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": "Hubert Stiernet\n\n                    S'IL fallait classer nos écrivains d'origine wallonne en ne\n                       considérant que leur tempérament et la qualité de leur\n                       sensibilité, L o u i s Delattre et Albert Mockel occuperaient,\n                       je crois, les deux points extrêmes. E n t r e le conteur nar­\n                       quois et souriant des Marionnettes rustiques et le poète\n                       raffiné et inquiet de Clartés, les autres trouveraient aisément\n                       leur place et cela nous donnerait une synthèse très com­\n                       plète de l'âme wallonne, telle qu'elle a été formée par son\n                       milieu. On y verrait d a n s quelle mesure la W a l l o n n i e , qui\ntouche à la fois à la F r a n c e et à l'Allemagne, a été influencée par la race\ngauloise et par la race g e r m a n i q u e et c o m m e n t ces deux influences se\nrejoignent et se pénètrent. Tel écrivain serait plus près de Mockel et tel autre\nplus voisin de Delattre suivant que la rêverie ou le clair bon sens prédomine\ndans son œuvre. Il est toutefois u n conteur qu'on éprouverait peut-être\nquelque embarras à classer. C'est M. H u b e r t Stiernet. Ses livres n'ont pas\nu n caractère aussi tranché que ceux de ses confrères. Il est à la fois observa­\nteur comme Delattre, des O m b i a u x et Glesener, sentimental comme Garnir\net Séverin, rêveur et pénétrant comme Mockel. D a n s ses Histoires Hantées,\non trouve des nouvelles réalistes telles que l'Enseigne, des contes merveilleux\ncomme la Vierge au Rouet et une étude psychologique d'une g r a n d e inten­\nsité : Fermel. A première vue, tout cela peut sembler u n peu disparate. E n y\nregardant de près cependant, on finit par reconnaître qu'un même esprit\nanime ces différentes histoires et qu'elles procèdent toutes d ' u n e m ê m e\nsource. On r e m a r q u e r a n o t a m m e n t que M. Stiernet n'est jamais tout à fait\nréaliste. D a n s ses récits les plus naturels, là où il a l'air de s'être appliqué\nuniquement à copier la vie, il existe toujours u n élément merveilleux. Ce ne\nsont pas les circonstances, le hasard ou l'aveugle destin qui décident du\ndénouement, mais un esprit invisible qui rôde autour de l'homme, qui\nl'inspire, ie tente et le pousse d a n s le malheur ou dans le crime. Q u a n d ,\nd a n s l'Enseigne, il n o u s montre Z a n t e décrochant furtivement p e n d a n t la\nnuit la plaque de bois, dont l'image grotesque fait le désespoir du déclassé\nvaniteux qu'il est devenu, si elle tombe sur la tête de son père, c'est\n\n\n  (1) A propos du livre : Contes à la Nichée, par H U B E R T S T I E R N E T . Dessins de Georges\nI.ebacq. (Bruxelles, Lebègue.)\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3401, "texte": "                            HUBERT STIERNET                                  443\n\n\nla fatalité qui le veut sans doute, mais une fatalité qui a les yeux ouverts et\nqui sait ce qu'elle fait. Pour l'imagination de M. Stiernet, le monde invisible\nexiste; et c'est pourquoi je le classerais à côté de Mockel, le plus familiarisé\nde nos écrivains avec le petit peuple sournois ou gracieux des génies\net des fées.\n   Je le classerais encore à côté de Mockel pour une autre raison. Comme ce\ndernier, il possède, à un degré presque excessif, l'amour du style. Il est un\ndes rares fervents que nous possédons encore du style artiste. Il introduit de\nla poésie dans sa prose. Il cisèle ses phrases. La forme pour lui a une\nvaleur intrinsèque. Je ne dis pas qu'il y sacrifie le fond; au contraire. Mais\ncertaines de ses phrases, fouillées comme des bijoux, peuvent être admirées\nisolément pour la perfection du travail et l'harmonie de leurs proportions. Il\nfaudrait ouvrir les Contes pour les Enfants d'Hier pour trouver des passages\nd'un lyrisme comparable à celui qui termine, dans les Histoires Hantées, la\nVierge au Rouet :\n   « Cependant, chaque année, le septième jour de la septième lune, vous\nn'entendrez plus jamais caqueter dans les pommiers; et vous ne verrez pas\ns'élever, le long des peupliers en aigrette, le vol lent et cahoté des oiseaux\nblancs et noirs, à la queue trop lourde; parce que ce jour, les pies charitables\nprennent leur essor vers les hautes régions et vont construire, ouvriers\ninnombrables et habiles, un pont au-dessus de la voie lactée. Puis, quand\nvient la grande nuit, quoique le ciel en cet instant soit de pure améthyste,\ntoutes les étoiles baissent discrètement leurs paupières et, dans l'immuable\nsilence céruléen, aux deux bouts opposés de la passerelle merveilleuse, le\npâtre fidèle et la Vierge au Rouet s'avancent l'un vers l'autre, ravis comme\nau jour de la première rencontre, et répètent, frémissants, l'ineffable duo\nd'amour du Pâtre et de l'Etoile. »\n   Il semble qu'un écrivain, sollicité à ce point par l'étrange et le merveilleux\net qui s'exprime dans une langue aussi raffinée, soit peu qualifié pour écrire\ndes contes destinés aux enfants. Il semble, en tout cas, que, s'il devait en\nécrire, ces contes ne pourraient être que des récits fantaisistes à la manière\nde Grimm, où les êtres et les choses se déforment comme dans les tableaux\nde Jérôme Bosch. Et cependant, voici que M. Stiernet, qui, il y a une quin­\nzaine d'années, avait déjà écrit un livre pour les enfants, leur en dédie un\nnouveau qui n'a rien d'extraordinaire ni de fantastique, mais qui est bien\nl'ouvrage le plus léger, le plus naturel, le plus raisonnable, le plus édifiant et\nle plus charmant qu'on puisse mettre dans leurs mains. Ici, nous ne sortons\njamais de la vie. Le destin lui-même ne revêt jamais la forme d'un deus ex\nmachina. Ce sont des histoires simples, si simples qu'il n'y a, à proprement\nparler, pas de sujet.\n   Sur la place publique d'une bourgade hesbignonne, un jour de fête, on a\ndressé un mât de cocagne; les enfants ont décidé que Poucet, le marchand\nde volaille, qui a six doigts à chaque main, sera le vainqueur; tout l'intérêt\nde l'histoire gît dans l'attente anxieuse avec laquelle les enfants suivent les\npéripéties de la lutte, qui se termine par une déception, Poucet dégringolant\nau moment de toucher au but. Voici ensuite Jacques, le corbeau, qu'un petit\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3717, "texte": " 444                                  DURENDAL\n\n\n garçon a recueilli avec une patte cassée, qu'on guérit et qui reste l'hôte gâté\n et capricieux du logis. Voici — événement plus important — l'apparition\n dans la localité d'un négrillon, ramené du Congo par un officier; les enfants\n en ont peur, puis ils viennent l'observer avec curiosité, puis ils s'approchent,\n le contact se fait et u n e grande amitié les unit bientôt au petit Djouma. Voici,\n enfin, une histoire grave : un soir d'hiver, des enfants sont groupés autour\n de leur mère qui fait des galettes; un parfum appétissant remplit toutes les\n petites narines; on m a n g e déjà les délicieuses galettes par le nez, lorsqu'un\n étranger vient appeler la femme pour aller soigner une parente dans u n vil­\n lage voisin; sans hésiter, elle a b a n d o n n e son ouvrage, ses enfants, et la voilà\n partie avec l'inconnu dans la nuit glaciale, d o n n a n t à sa progéniture déçue\nune leçon d'abnégation et d'héroïsme qui ne sera pas oubliée.\n    Les autres contes — ils sont onze en tout — ne sont pas plus compliqués.\nAu premier abord, on serait tenté de p r e n d r e cet ouvrage pour un livre d'ex­\nception dans l'œuvre de M. Stiernet. On se tromperait : ces histoires simples\nsont encore à leur façon des histoires merveilleuses. Ici aussi la vie a été vue\nà travers un prisme. E t ce prisme, c'est le cerveau de l'enfant. On sait que\nc'est le privilège de l'enfance de d o n n e r aux choses de la vie une valeur\nqu'elles n'ont pas dans la réalité. P o u r l'enfant, l'homme le plus ordinaire est\nu n héros qui fait des choses étonnantes. E t pour peu que l'homme ait\nsix doigts à chaque main c o m m e P o u c e t , qu'il vende de la volaille d a n s\nl'encoignure d'une porte, qu'il fabrique des frondes et des sifflets de frêne, il\nest le plus grand, le plus fort, le plus s y m p a t h i q u e des héros et ne peut,\nsans injustice, être vaincu q u a n d il se mesure avec un mât de cocagne. Voilà\nl'optique où s'est placé M . Stiernet pour écrire ses Contes à la Nichée et c'est\nde là que tout leur c h a r m e dérive. Il est visible qu'il les a tirés de ses souve­\nnirs. Mais pour évoquer avec toute la sincérité nécessaire ces petits événe­\nments de sa jeunesse, il a fait revivre l'âme émerveillée qu'il avait alors. Il a\nreconstitué tout u n milieu et en a ressuscité l'ambiance. La « maison bran­\nlante du plat pays » projette son o m b r e bienfaisante sur le tout. Derrière\nles petits acteurs qui occupent le devant de la scène et la remplissent de\nleur gazouillis, on aperçoit deux b o n n e s et douces silhouettes, qui font\nencore sentir leur utilité, mais dont la personnalité semble déjà avoir dimi­\nnué d'importance et qui commencent à s'effacer comme s'efface fatalement\ndans la vie tout ce qui vieillit devant tout ce qui naît.\n     Sans doute, on trouverait facilement chez plusieurs de nos conteurs des\n historiettes qui pourraient être lues avec intérêt et avec plaisir par les\nenfants. Mais ce n'est pas à ceux-ci qu'ils ont songé en les écrivant. Ce sont\ndes contes pour adultes, qui peuvent aussi être lus par des enfants. Chez\nf M. Stiernet, c'est l'inverse. Ses contes s'adressent aux enfants; il en a m ê m e\n or mule la morale là où elle ne se dégageait pas toute seule des faits. Mais\nles g r a n d s p e u v e n t également les lire. C'est de la vie prise à sa source et que\nn e ternit a u c u n e i m p u r e t é . Ils ont le charme d'une fleur qui s'ouvre, d'une\n g o u t t e de rosée qui brille au creux d'une feuille, de la lumière sereine que\nr é p a n d la lampe familiale, en hiver, d a n s une c h a m b r e close. On sent que\n l'auteur les a écrits avec plaisir, qu'ils ont coulé sans effort de sa p l u m e , qu'il\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2193, "texte": "                               HUBERT STIERNET                                        445\n\n\ns'est laissé prendre et porter par les sujets. L e style, nature1 et limpide, met\ntout en valeur avec une remarquable précision :\n   « J'avais neuf ans depuis les foins.\n   » Mon père s'apprêtait à sortir. Il me dit :\n   » — J'ai vu que tu a appris à écrire des lettres. C'est bien ; tu fais des p r o ­\ngrès. N o u s allons mettre tout de suite ton talent à l'épreuve. T a n t e P r u d e n c e\nsera ici, d i m a n c h e ; invite l'oncle P a u l à venir manger la soupe avec n o u s .\nDis-lui que s'il accepte, il n'est pas nécessaire qu'il r é p o n d e .\n   » T u me montreras ta lettre.\n   » E c r i r e une l e t t r e ! u n e vraie lettre que l'on jettera dans u n e boîte, au\npremier coin de rue venu, sans s'en inquiéter; qui s'en ira toute seule, à tra­\nvers la nuit et le mystère de la poste; que le facteur glissera demain matin\ndéjà, à Liége, dans la boîte de l'oncle P a u l !\n   » Ce cher oncle P a u l ! J e le vois :\n      Il soigne ses canaris et leur parle comme à des enfants (il est célibataire).\nIl a entendu soudain retomber la plaquette de cuivre. Il arrive, prend la\nlettre — regarde — retourne l'enveloppe : il est i n t r i g u é . . .\n   » D'où cela vient-il ?\n   » Il coupe précieusement l'un des côtés, passe la lame du canif entre ses\ndoigts avant de le reglisser dans son gilet. Il lit. éclate de rire :\n   » — Ah! ce galopin, qui se mêle d'écrire! »\n   Cette langue familière contraste fortement, c o m m e on le voit, avec le style\nsavant de la Vierge au Rouet. P o u r arriver à écrire avec cette simplicité de bon\naloi, il n'est pas inutile d'avoir vaincu les difficultés du style. De ces exercices\ndifficiles la plume sort dressée et assouplie. Q u a n d on la laisse ensuite courir\navec la bride sur le cou, elle trotte d'un pas alerte et vif, elle ne tombe ni\ndans le galimatias, ni d a n s les lieux c o m m u n s , elle évite les fondrières et les\nglissades et ne commet pas d'écart.\n   Les Contes à la Nichée contiennent d'excellentes illustrations de M. Georges\nLebacq.\n\n                                                                    H U B E R T KRAINS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 446, "page_fin": 450, "titre_corps": "Marie Dauguet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Marie Dauguet MADAME Marie Dauguet a dédié", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 525, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1953, "texte": "Marie Dauguet\n\n                 MADAME Marie Dauguet     a dédié ses Pastorales « à la\n                    grande ombre de Virgile ». P o u r t a n t , sauf en\n                    quelques pages où passent le vent tiède et les\n                    bruissements d'abeilles des Bucoliques, elle n'est\n                    point du tout virgilienne. L'harmonieux poète\n                    dont le génie fut une douceur nuancée, et la\n                    langue une molle et noble caresse, n'a jamais\n                    connu ces élans immenses vers la Beauté,\nces sursauts d'amour vers le soleil, son paganisme n'a jamais\neu cette ferveur qui palpite dans le livre de Marie D a u g u e t .\nJ e crois avoir déjà noté chez les contemporaines femmes\npoètes, cet amour de la vie, cette ardeur à la vivre plus intense,\nces enthousiasmes brûlants pour ses manifestations. P l u s que\nles hommes elles semblent pénétrées d'une flamme intérieure,\net, comme la p l u p a r t d'entre elles ne sont pas chrétiennes,\ncette ferveur se tourne chez elles en l'adoration de l'existence, de\nl'amour ou des choses. L a poésie de Madame Marie Dauguet est\nrayonnante d'un panthéisme passionné, et son livre donne\nl'impression de ces journées d'été où la chair, semble-t-il, n'a\nd'autre faim et d'autre soif que d'oublier tout, de se mêler au\nr y t h m e des lignes, des sons, des lumières, de se fondre en la\npaix radieuse de la terre, de devenir pareille à l'arbre, à la\nplante, aux épis de blé d'or, et de goûter, dans la splendeur de\ncette vie, palpitante à la fois et assoupie, la saveur de la mort.\nParfois pourtant, en ces journées vermeilles, il arrive, même\navant l'heure recueillie du soir, q u ' u n e brise fraîche et chan­\ntante vienne rappeler l'homme à la joie d'avoir une âme, et\napporte des lointains bleus les sons clairs et puérils de mysté­\nrieux Angelus...\n\n\n (1) A propos du livre : Les Pastorales, par MARIE DAUGUET. (Paris, Sansot.)\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1798, "texte": "                           MARIE   DAUGUET                          447\n\n  T e l l e m e paraît être l'œuvre du poète des Pastorales.\n\n          Je vivrai dans l'odeur divine des saisons,\n\ndil-elle, je réglerai mon âme sur leur c a d e n c e ; les champs\net les j a r d i n s , dans le soleil surtout, seront tout mon horizon ;\nje me mêlerai à leur existence latente et profonde, je me pen­\ncherai sur les mares, les chemins creux, les fleurs lourdes ;\nje respirerai les parfums chauds, j'écouterai les chansons volup­\ntueuses de l'Eté,\n\n          Heureuse de goûter la simple volupté\n          Comme les bêtes et les choses, d'exister ;\n\net si les désirs compliqués et factices veulent m e reprendre,\nje m e ferai la mentalité de l'homme des champs qui ne se\nsoucie plus que de la T e r r e :\n\n          Un instinct très amer remonte à la surface\n          De ce moi que j'oublie, anxieux, véhément,\n          Compliqué, et ce que j'étais hier s'efface ;\n          Je suis un paysan lorrain, tout simplement.\n\n          Je m'intéresse aux blés divers qu'on va semer,\n          A la terre robuste où je suis appuyé,\n          Et dont je suis sorti et dont je suis aimé,\n          Et qui me bercera quand je m'endormirai.\n\n  S'il faut chanter, je chanterai, mais ce n'est pas en moi, c'est\nen ces choses pastorales et ensoleillées qui m'entourent que je\nprendrai l'inspiration :\n\n          Prends l'herbe desséchée par le soleil pâlie\n                    Et la gerbe qu'on lie,\n          Prends l'eau pure et le vent et la tiède saison\n                    Et fais-en des chansons.\n\nmais mon plus grand désir sera celui d'oublier              ma propre\nvie, d'être heureuse comme les éléments,\n\n          De ne distinguer plus de mon cœur éphémère\n          Et soupirant le cœur paisible de la terre\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1797, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\n  Parfois pourtant, dans cette poésie chaude passeront, comme\ndans l'après-midi d'été, les souffles légers de la fraîcheur. Ce\nseront des impressions matutinales, telles ce délicieux Réveil :\n               Partout s'entremêlent, brouillés,\n               Des rayons troubles et mouillés\n               A l'ombre mal évanouie.\n\n               L'aurore se réveille en larmes ;\n               On entend s'égoutter les charmes\n               Au bord des routes éblouies.\n\n                Au-dessus des orges violettes\n                Et rosées, un chant d'alouette\n                Eclate rapide et vivace ;\n\n                Et, venant des lointains perdus,\n                Un son de cloche répandu\n                Moire, en larges ondes, l'espace.\n\n   Les cloches! les cloches! E t voici, soudain, des souvenirs chré­\ntiens qui passent. L a vie paraît plus légère, plus enfantine, plus\nfraîche. L ' â m e tressaille, se réveille, aspire un instant vers une\npaix toute différente de celle des choses; ce sera devant une\nchapelle de village :\n\n      Vieille église en prière au bord du firmament\n      Je m'assieds à ton seuil dont la douceur me tente...\n\nou dans un j a r d i n de presbytère :\n\n      O cloître harmonieux, jardin du presbytère,\n      Qui semble rapproché de l'azur infini,\n      Ambiance soyeuse où le cœur fait son nid\n      Dans un bourdonnement de ruche et de prière ;\n\n      Vieux jardin tout baigné du reflet des verrières,\n      Avec vos buis taillés pour des rameaux bénits,\n      Où la nature au ciel si tendrement s'unit,\n      J'aime à vous évoquer... Et mon cœur se libère\n\n      Des heures sans beauté, dont l'idéal s'exile,\n      Rien qu'à ressusciter vos voluptés subtiles :\n      Près du portail sculpté, au marbre de son seuil\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": "                           MARIE    DAUGUET                          449\n\n     Cette simplicité robuste de la terre,\n     Ces cris d'oiseaux mêlés aux chants d'orgue qui errent\n     Et ces parfums de lys, d'encens et de cerfeuil...\n\n   Mais la brise ne fait que passer, et l'adoration du poète n'ira\npas à ce Christ, — même à ce Christ presque païen qu'elle\névoque — mais au Soleil à qui elle chantera des h y m n e s d'un\nlyrisme merveilleux, à ce soleil dont la clarté, dont le brasier\ntriomphal et divin va décupler la ferveur de sa vie. Mais\nn'avons-nous pas déjà vu combien cette idée de vie plus intense\nse rapproche de l'idée de la mort? Il faut j o u i r ! s'écrie-t-elle, et\nelle fait dire par un berger de ses Bucoliques :\n\n     Il est temps de songer à la mort quand on meurt.\n\n   P o u r t a n t , c'est à tout instant qu'elle y songe, et si, parfois,\nc'est avec un tressaillement de peur, cela devient à mesure\nque l'habitude vient d'y penser et que grandit la soif d'anéan­\ntissement dans les choses, une idée, païenne je le veux bien,\nmais très grave, très noble, et qui se mêle encore à cet amour\nexalté de la nature harmonieuse :\n\n     Quand viendra le moment que notre geste éloigne\n     Pour que son dur vouloir un peu moins nous disjoigne,\n     Au fond du clos sylvestre où nous avons marché\n     Si longtemps, confiants, l'un vers l'autre penché ;\n\n     Tendrement appliqués, tous deux à nous comprendre ;\n     Dans le vol roucoulant de l'ombre qui descend,\n     Au rythme d'un grand cœur quelque part existant,\n     Sous ces rameaux en pleurs, qu'on mélange nos cendres!\n\n     O mon ami, souhaitons, les yeux pleins de rayons,\n     Nous endormir ensemble, un soir d'automne rose,\n     Au vibrement, pareil au chant des violons,\n     D'une phalène blonde à l'entour de nos roses.\n\n     Souhaitons, comme on le voit dans les métamorphoses\n     Que tous deux réunis, confondus, nous soyons\n     Deux beaux arbres jumeaux dont s'enlacent les troncs,\n     Et que la mort, sans nous séparer, nous transpose.\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1025, "texte": "450                         DURENDAL\n\n\n     L a manière de Marie Dauguet, presque toujours classique,\nest bien personnelle. Mais elle affectionne, semble-t-il, trop sou­\nvent dans certains poèmes des tournures prosaïques et dislo­\nquées. D e trop fréquents enjambements nuisent parfois au\nr y t h m e désiré. E t dans les sujets mêmes de ses poèmes, s'il lui\narrive presque toujours de rendre poétique ce qui d a n s le lan­\ngage courant passerait pour vulgaire, — mais les champs n'ont-\nils pas une noblesse, une paix et une lumière qui enveloppent\nde grandeur les choses rustiques? — il lui est arrivé aussi — je\nsonge à un sonnet intitulé La Prairie permanente — d'introduire\nen plein la prose dans les Pastorales.\n    Les lecteurs de Durendal connaissent depuis longtemps\nM a d a m e Marie Dauguet. Ils se souviennent de cet Hymne au\nSilence que je n'ai pas cité, parce qu'il fut publié ici même, et\nqui est, je crois, le plus beau poème de ce beau recueil.\n\n                                              PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 451, "page_fin": 462, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Les Bastions de l'Est", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 530, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL e s B a s t i o n s d e l ' E s t . Colette Baudoche, histoire d'une jeune fille de\n   Metz, par MAURICE BARRÈS. — ( P a r i s , Félix J u v e n . )\n   Imaginez un étranger installé au foyer familial, dans la sainteté de la\ndemeure et des souvenirs, n o n en étranger mais en maître, et d'autant plus\nétranger qu'il est maître et qu'il o r d o n n e dans la maison, qu'il y est entré\navec des idées, des manières, des habitudes qui y sont insolites... Il ne peut\nfaire u n geste, prononcer un mot qui ne paraissent intrus comme lui-même,\nqui ne soient pour les anciens habitants du logis u n outrage, un rappel dou­\nloureux, une humiliation... Telle est, à peu près, la situation des Allemands\ndans les provinces annexées, et surtout, probablement, en Lorraine, parmi\ndes populations avec lesquelles ils n'ont point, comme avec les Alsaciens,\ncertaines affinités de race et de langage.\n   Sans doute, peut-on croire que le temps a agi et, aussi, l'immigration con­\nsidérable, l'accoutumance, l'intérêt, la nécessité de vivre et, pour vivre, de\ns'adapter bon gré mal gré aux circonstances, mais, q u a n d m ê m e , la société\nmessine est restée française de cœur, de volonté, de désir. Peut-être bien\nn'espère-t-elle rien; ne regarde-t-elle plus vers l'Ouest dans l'attente vaine\ndes libérateurs; ne compte-telle plus voir, u n jour, placée entre elle et le\nvéritable ennemi, la frontière fortifiée qui, aujourd'hui, la sépare de la patrie.\nElle a l'esprit trop clair et trop positif pour s'abandonner aux illusions d'un\nimprobable avenir, mais, cependant elle ne veut rien laisser de son passé;\nelle se lient à elle-même, à la chère tradition, brisée dans la réalité et qu'elle\nentretient et renoue infatigablement dans son c œ u r . On a dû lui dire, certaine­\nment, qu'il serait plus raisonnable de se plier aux événements et, puisque,\nenfin, le mort est mort, de n'en pas recélébrer sans cesse les funérailles...\n Plus raisonnable, oui, mais plus fier?.. P u i s , en somme, ce mort, c o m m e n t\nl'oublier alors que la vie, avec ses brutalités et ses offenses, recommence tous\nles jours à le. tuer ; tous les jours interrompt la prescription du deuil?... T o u t\nparle, d'ailleurs, contre l'oubli, le sol, les monuments, l'étranger vivant et\nles générations mortes...\n    La fidélité aux origines domine tout le drame simple que Maurice Barrès\nnous raconte d a n s ce livre : c'en est, en quelque sorte, le personnage prin­\ncipal, le protagoniste invisible et présent, l'âme de l'action, c o m m e la F a t a ­\nlité des tragédies antiques. D r a m e où rien ne fait éclat, ni les péripéties, ni\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3686, "texte": "452                                     DURENDAL\n\n\nles paroles, très simple, et que l'auteur, doit-on croire, a voulu tel d a n s son\ndéveloppement et dans les êtres qui y jouent un rôle, afin que rien n'altère\nla force instinctive des sentiments dont ils sont animés.\n      M m e B a u d o c h e et sa petite-fille Colette n'ont a u c u n e des apparences des\nhéroïnes de r o m a n ; ce sont de petites bourgeoises enfermées d a n s le cercle\nétroit d'idées et d'occupations de leur petite vie casanière et provinciale.\n La médiocrité de leurs ressources les oblige à p r e n d r e un pensionnaire. Ce\npensionnaire est u n jeune professeur allemand, M. Asmus, qui a de la gravité\net une espèce de c a n d e u r compassée; il est cordial, u n peu enfant, u n peu\npédagogue et, à certains égards, rustre. Il subit le c h a r m e de la j e u n e fille,\nsi différente de la solide fiancée qu'il a laissée d a n s son p a y s , et peut-être en\nelle la séduction d'une sensibilité autre que la sienne, plus déliée, plus\nlégère, et dont tous les mouvements sont régis par u n e sorte de grâce riante.\nSa transplantation en L o r r a i n e agit également sur lui. Il sent q u e les gens au\nmilieu desquels il vit à présent sont, sinon d'une race supérieure à celle dont\nil est sorti, au moins d'une race plus ancienne d a n s la civilisation... De sorte\nque, peu à peu, sous l'influence simultanée de l'attrait qu'exerce sur lui\nColette et de son grandissant respect pour la pensée française, les idées germa­\nniques avec lesquelles il était venu vont perdant de leur orgueil et de leur\ni n t r a n s i g e a n c e . . . Toute cette beauté que les siècles ont faite et qui est liée\nà la tradition française, il veut que le vainqueur l'admire et la respecte...\nTellement que, finalement, le j e u n e b a r b a r e savant et fruste en arrive à\npenser presque comme un L o r r a i n . . . A penser, mais non à sentir... « Il est\nimpossible d'aimer, voire de c o m p r e n d r e aucun objet si nous n'avons pas\nmêlé nos songes à sa réalilé, établi u n lien entre lui et notre vie. C'est p e u\nd'avoir consciencieusement tourné autour d'une belle c h o s e ; l'essentiel c'est\nde sentir sa qualité morale et de participer du principe d'où elle est née.\nIl faut devenir le frère d ' u n e b e a u t é pour bien commencer à l'aimer... »\nColette la sait bien, elle qui, après avoir penché du côté du bon professeur,\nsi docile à ses suggestions, après avoir presque consenti à s'unir avec lui, se\nreprend d a n s la conscience de tout ce qui, du passé comme du présent, doit\nse dresser entre eux et les pousser en des voies différentes...\n    N o u s résumons rapidement u n récit qui est tout en nuances, en petits faits\nquotidiens, en m e n u s détails de la vie ordinaire de ces trois êtres et sur\nlesquels, pour parler c o m m e le maître écrivain, chacun d'eux jette ses reflets.\nL'action chemine parmi ces petits faits dont l'accumulation crée dans le cœur\nde la jeune Française d'abord l'hésitation, puis la force du d é n o u e m e n t .\nPetits faits de la réalité, mais aussi grands faits de la pensée et de la\nmémoire, sentiments que des circonstances — p r o m e n a d e s aux c h a m p s de\nbataille tristes et glorieux, commémorations religieuses des soldats morts\nd a n s les combats — réveillent et qui font vibrer d a n s l'être toutes les racines,\ntoutes les secrètes solidarités de la race. On devine les pages, les belles médi­\ntations lucides, viriles et tendres que des épisodes de cette sorte ont inspirées\nà Barrès... L'âme française du Nord se peint, une fois de plus, dans ce livre\nde puissance contenue où tout, les pensées comme les émotions, se marque\nen lignes de clarté.\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3396, "texte": "                                   LES LIVRES                                     453\n\n\nJ o h n R u s k i n , par M. FRÉDÉRIC HARRISSON. Traduction Baraduc. —\n   (Paris, Mercure de France.)\nL e R e p O S d e S a i n t - M a r c , par RUSKIN. Histoire de Venise par les\n  rares voyageurs qui se soucient encore de ses monuments. Traduction\n  Johnston.— (Paris, Hachette.)\n   Toute l'existence et l'œuvre de Ruskin montrent en lui un autodidacte, un\nhomme qui s'est toujours instruit et dirigé par ses propres voies, selon\nl'instinct ou la fantaisie de son génie. Iln'a point pris de grades ni de diplômes\ndans les écoles; le savoir qu'il a acquis, confus, si l'on veut, incohérent,\nplein de vides sur lesquels il jette des ponts audacieux, il ne le doit qu'à\nlui-même. Rien ne l'a guidé vers l'art ou, plus tard, vers les œuvres sociales,\nrien que le sentiment; rien, non plus, n'a arrêté ni contraint l'expansion\nde son originalité. Aussi la notion du relatif, qui est d'essence trop scienti­\nfique, ne s'est-elle jamais introduite dans son esprit. Toute conviction qui se\nforme en celui-ci, acquiert pour lui, par l'apparence de révélation intérieure\nqu'elle revêt, un caractère absolu. Et il froisserait souvent le lecteur par son\nton oraculaire, si ses exhortations et enseignements comminatoires n'étaient\nmélangés de tant de beauté, de bonhomie et de véritable tendresse. Il n'a\nd'autre système que lui-même et c'est en lui-même qu'en réside l'unité, de\nsorte qu'il va hardiment, sans souci d'ordre ou de cohérence, puisque tout ce\nqu'il exprime émanant de lui ne peut pas ne point finir par trouver en lui\nson équilibre logique!...\n    Il est superflu de dire qu'il est rebelle à toute règle, à toute discipline, celles\ndes autres aussi bien que celles dont il est l'auteur. La règle intellectuelle,\nc'est la raison qui domine le sentiment, le restreint, le limite; il n'en veut\npas, toute chose belle ou sainte ou salutaire étant, à ses yeux, à la mesure de\nl'amour. Il a l'imagination, et l'humeur vagabondes; tout ce qu'il sait, il l'a\nappris d'enthousiasme, sans méthode, d'une façon désordonnée. Développer\nun sujet avec suite et persévérance lui est impossible; il est toujours prêt à\nabandonner son propos pour entamer quelque digression, interrompue,\nbientôt, elle-même, par une nouvelle bifurcation de ses préoccupations.\nPeut-être les titres énigmatiques ou allégoriques qu'il imposait à ses ouvrages\net qui n'en annonçaient, ni n'en précisaient la matière, n'étaient-ils pas\nchoisis sans artifice, car il connaissait qu'il n'était pas en lui de parcourir une\ncarrière un peu longue sans se laisser séduire au plaisir de la flânerie. Mais\nsi c'est un défaut, il l'a hérité, en l'exagérant seulement, des humoristes\nanglais, Swift, Sterne, et de son ami et maître Carlyle.\n   Sa pensée est dominée par sa personnalité ingénue, spontanée, qui\nn'adhère à aucune opinion qu'elle n'ait, pour ainsi dire, formée ou vérifiée\ndans sa propre sensibilité. Mais l'opinion qu'il a une fois adoptée, il la pousse\nà toutes ses conséquences, sans se soucier des objections ou, plutôt, sans les\nvoir : ainsi, la corrélation qu'il établissait — et que l'histoire ne confirme\nguère — entre la moralité d'une époque et la grandeur de son art; ainsi,\nencore, sa condamnation globale de toute la vie moderne, dans son esprit,\nson organisation du travail, les perfectionnements de ses industries, etc.\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": "454                                  DURENDAL\n\n\n— un peu à la manière de Tolstoï — à cause de la misère, du vice et de\nl'hypocrisie qui régnent dans le m o n d e et qui remplissaient son cœur de\ntristesse et d'indignation.\n    Au fond, il y avait en lui, à la fois par les tendances de son génie et par la\nliberté spirituelle dans laquelle il s'était développé, quelque chose de l'anar­\nchiste en défiance de toute loi établie, de toute autorité constituée parmi les\nh o m m e s . U n anarchiste qui aurait voulu refaire la société, non sur un modèle\nutopique, mais sur celui du moyen âge pour lequel il nourrissait une admira­\ntion passionnée et mystique. Car, ce qu'il aimait, il le recréait dans son inspi­\nration de poète et d'artiste, le transportait dans u n rêve de beauté et de vertu\ncontre les prestiges duquel a u c u n e réalité ne pouvait plus prévaloir auprès de\nlui.\n   Sa vie fut celle d'un apôtre, d'un apôtre de la beauté, de la n a t u r e , de\nl'amour, auquel la richesse qu'il possédait permit d'enseigner la générosité\npar l'exemple, mais qui agit surtout par la parole et par l'écrit, par son\nœuvre é n o r m e , depuis ses premières études sur les Peintres modernes, à la\ngloire de T u r n e r , jusqu'à ses touchantes confessions de Praetorita. Cette vie,\nil faut la lire d a n s l'excellent écrit que nous en fait M. H a r r i s s o n .\n   D a n s sa prodigieuse activité, son esprit de prosélytisme artistique et\nsocial, l'ardeur impétueuse et autoritaire de ses convictions, Ruskin apparaît\nà toutes les p h a s e s de sa longue existence comme un remueur infatigable\nd'idées sur les objets les plus divers, et d'idées qui, souvent, bien que com­\nbattues ou ridiculisées à leur apparition, ont puissamment agi, depuis, dans\nle m o n d e des idées et, aussi, dans celui des faits.\n\n\n                                        *   *\n\n    L e Repos de Saint-Marc fait suite aux Pierres de Venise, le premier ouvrage\nconsacré par Ruskin à la vieille cité des l a g u n e s . Il entreprend d'enseigner\nà ses lecteurs, n o n seulement à regarder, mais à voir : il les mène à l'antique\néglise de S . J a c o p o au Rialto, d a n s le Baptistère de S. Marc, puis, à la\ndécouverte de Carpaccio, à l'Académie et à S. Giorgio degli Schiavoni.\n    Il décrit, il c o m m e n t e les œuvres et, en même temps, raconte Venise, la\nVenise contemporaine des mosaïques du Baptistère, celle où vivaient les\nêtres dont le peintre de la légende de sainte U r s u l e a fixé la physionomie\ndans ses ouvrages. E t il semble bien, quelquefois, que ce soit u n e Venise\nimaginaire, désintéressée, chevaleresque, fort différente de l'avisée R é p u ­\nblique que l'histoire et la c h r o n i q u e n o u s portent à n o u s figurer. Mais\nquelle qu'elle ait été, R u s k i n n o u s la rend sympathique et chère, et familière\nen la ressuscitant, pour n o u s , dans les significations et dans les gloires les\nplus parfaites et les plus caractéristiques de son art.\n    L a version que M. Johnston publie du Repos de Saint-Marc contribuera\nh e u r e u s e m e n t à accroître auprès du public français l'influence du grand\nécrivain dont notre collaborateur Dom B r u n o Destrée célébrait ici même, il\nn'y a guère, le génie puissant et original.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3708, "texte": "                                         LES LIVRES                                          455\n\nLa Peinture e n B e l g i q u e , par M. F I E R E N S - G E V A E R T . Fascicules I I I\n    et IV : Le Maître de Flèmalle (Jacques Daret?); Thierry Bouts; Le Maître de\n    l'Assomption (Albert Bouts); Hugo Vnn der Goes ; Juste de Gand; Le Maître de la\n   légende de sainte Lucie; Simon Marmion. G r a n d in-4 0 , 24 reproductions.\n   — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   M . Fierens-Gevaert n o u s donne dans ces deux fascicules la suite de l'œuvre\nimportante qu'il a heureusement entreprise et qu'il poursuit avec le talent et\nla compétence qu'on lui connaît. D a n s u n e suite de monographies concises\net substantielles, il résume les renseignements que l'on possède sur chacun\ndes artistes dont il parle, nous dit l'œuvre certaine ou supposée de ceux-ci,\nles questions qui se posent à leur propos, les solutions que ses recherches ou\ncelles des autres p e r m e t t e n t de proposer à ces questions. E n critique averti\nqu'il est, il ne se laisse pas entraîner à l'examen et à la discussion, sans fruit,\nla plupart du temps, pour la science, des i n n o m b r a b l e s hypothèses, fondées\nu n i q u e m e n t sur des appréciations personnelles, auxquelles ont d o n n é lieu\nles travaux de nos primitifs. Il s'attache surtout et avec raison, selon n o u s ,\naux ouvrages avérés des maîtres dont il retrace la carrière : « Ce n'est point\nnotre rôle, dit-il judicieusement, d'analyser et de commenter les numéros\ndouteux du catalogue d ' H u g h e s Van der Goes. » Et, en effet, c o m m e n t établir\nson opinion sur la personnalité d'un artiste, définir ses caractéristiques, en\ns'appuyant sur le doute et la conjecture ? L e s éléments de contradiction sont\ndéjà si a b o n d a n t s , lorsque, s'en t e n a n t aux œuvres authentiquées, on se\nhasarde à émettre u n e appréciation sur les qualités d'émotion ou de senti­\nment d'un artiste... Mais c'est là u n d o m a i n e à exclure de la controverse, car\nchacun y est, si l'on peut dire, la mesure de son propre j u g e m e n t ou plutôt\nde sa propre sensation. Il est vrai que l'on pourrait souvent en dire autant\ndes observations de facture ou de technique sur lesquelles certains critiques\nfondent les attributions qu'ils s'efforcent d'imposer. On l'a bien vu pour le\nMaître de Flémalle, ou de Mérode ou « à la Souricière », dont l'individualité est\ndevenue d'autant plus insaisissable qu'on a ajouté à son œuvre prétendu :\n« Sa personnalité, sa vie, sa carrière, l'ordre de sa production, l'évolution de\nson génie sont encore aujourd'hui d'impénétrables mystères », écrit\nM. F i e r e n s - G e v a e r t , qui m a r q u e , d'ailleurs, fort bien que, dans le g r o u p e\nd'œuvres assigné au Maître de Flémalle, on pourrait faire la part d'au moins\ntrois artistes différents.\n\n    L e quatrième fascicule s'achève par une courte notice sur Juste de G a n d ,\ndont tous les ouvrages sont à l'étranger, à U r b i n n o t a m m e n t ; sur le Maître\nde la légende de sainte L u c i e , dont certaines figures sont étroitement inspirées\nde celle de T h i e r r y B o u t s ; enfin sur Simon Marmion, le « prince d'enlumi­\nnure », de J e a n L e m a i r e , auquel M. Fierens-Gevaert attribue deux petits\np a n n e a u x qu'il intitule, l'un, Prédication d'un évèqve (Musée de Bruxelles) ;\nl'autre. Prédication de saint François (coll. Van de Walle, Bruges). Le titre\nd o n n é à la seconde de ces œuvres nous paraît contestable. A première vue,\non aurait été tenté de reconnaître dans ces deux panneaux des illustrations\nde détails rapportés par le F r . Bartholi dans son Traité de l'Indulgence de Sainte-\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "456                                       DURENDAL\n\n\nMarie de la Portiuncule (1), mais le récit mentionnant la présence de sept\névêqucs à la proclamation de cette I n d u l g e n c e , alors que les tableaux n'en\nreprésentent que. six, il n'est pas probable, étant d o n n é e l'exactitude avec\nlaquelle les artistes se conformaient à cette époque aux textes des légendes,\nque ces œuvres aient trait à la vie de saint François.\n\n\nL e s M a î t r e s d e l ' A r t . Chardin, par EDMOND P I L O N , u n vol. ill. —\n   ( P a r i s , Plon et N o u r r i t . )\n   Il semble que le XVIIIe siècle, avec W a t t e a u , C h a r d i n , F r a g o n a r d . . . ait\ncréé l'œuvre artistique où le génie français, d a n s toutes ses qualités et ses\nplus exquises nuances, se soit reflété avec le plus d'intensité. Génie épris de\nclarté et de suite, d'analyse sans minutie ni obscurité, qu'un mot conclut, un\ntrait léger et rapide qui ramasse tout le sens et le fait passer d a n s l'esprit\nprestement. L'émotion ne le domine jamais au point de le priver tout à fait\nde sang-froid, et elle lui laisse toujours quelque lucidité critique. L a raison,\nchez lui, est rarement complètement anéantie par le cœur. Il y a en lui\nquelque chose d'héroïque et de tendre et, à la fois, de caustique; et s'il fait\ngronder la s y m p h o n i e guerrière ou pleurer la romance sentimentale, il ne\nsaurait s'empêcher d'entrecouper, parfois, leurs accents de traits aigus et\nironiques de fifre!...\n   D a n s ce XVIIIe siècle, tout ensemble audacieux et frivole, d'autant plus\navide de liberté d a n s l'art et dans la pensée que le siècle précédent avait été\ngrave, académique, compassé, Chardin fait, d'ailleurs, figure singulière. Ce\nn'est pas u n évocateur de fêtes galantes et d'élégances libertines. Il n e cherche\npas plus ses modèles dans le beau monde dissipé des salons que ses ins­\npirations dans les romans érotiques à la mode. Les u n s et les autres, il les\ntrouve dans son intimité, clans son ménage, dans la petite société bourgeoise\nparmi laquelle il se plaît. Ses œuvres, peintes avec un art exquis et savant,\navec la minutie et le sens profond et vibrant de la lumière des petits maîtres\nflamands ou hollandais, Vermeer de Delft ou Pieter de H o o c h , par exemple,\nà l'aide de procédés originaux de juxtaposition du ton qui font de lui un\nprécurseur des impressionnistes; ses œuvres ne nous offrent d'autres specta­\ncles que familiers : ce sont les Aliments de la convalescence, la Mère laborieuse, la\nGouvernante, l'Enfant au toton, les Châteaux de cartes... des aspects de la salle à\nm a n g e r , de la cuisine, des natures mortes.\n   Art fait de simplicité et de sensations profondes, exprimées d a n s toute leur\nsaveur cordiale en nombre de pages que M. E d m o n d Pilon célèbre, en m ê m e\ntemps que leur auteur, dans ce volume excellent tout animé de vive et com-\npréhensive admiration pour le vieux peintre, le narquois b o n h o m m e , le doux\net bon bourgeois, qui n'eut — en son temps — qu'à ouvrir les yeux, qu'à\nregarder devant et autour de lui, pour créer, au moyen des fruits et des\nfleurs, des enfants et des femmes, des objets de sa maison, d'impérissables\nœuvres d'observation aimante et de vérité.\n\n\n  (1) La Légende des trois compagnons, p. 300 (Bruxelles, Lamertin, 1902.)\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3671, "texte": "                                         LES LIVRES                                           457\n\n\nN o u v e l l e s é t u d e s S u r l ' h i s t o i r e d e l'art, par M. EMILE          MICHEL,\n    de l'Institut. — (Paris, H a c h e t t e . )\n    M. Emile Michel a placé en tête de ce recueil u n e étude sur la critique\n(tari et il n'était personne, sans doute, qui, mieux que ce vétéran de la critique,\npossédât la haute compétence et l'autorité nécessaires pour formuler les\nexcellents conseils que ces pages contiennent. C'est, à la fois, u n e histoire de\nla critique française dans ses personnalités les plus saillantes depuis Roger\nde Piles jusqu'à T a i n e , et u n e théorie, u n e méthode illustrées d'exemples,\nexpliquées, commentées avec la précision et la discrétion q u e l'on pouvait\nattendre d e l'expérience et d u talent de l'auteur.\n    Outre u n e étude consacrée à l'organisation et à la conservation du Musée\ndu Louvre, toujours défectueuses malgré les instances des artistes et les déci­\nsions parlementaires; de courtes m o n o g r a p h i e s de célèbres a m a t e u r s d'art, le\nprovençal Claude Fabri de Peiresc et le hollandais Constantin Huyghens, ce\nvolume contient deux essais, l'un sur le Dessin chez Léonard de Vinci; l'autre\nsur les Paysagistes et l'étude d'après nature, véritables méditations sur l'art, à propos\nde l'œuvre et des écrits admirables de Léonard et de l'évolution esthétique du\npaysage. Si la fougue et l'impatience de faire, de briller et de réussir des jeunes\ngénérations artistiques supportaient des conseils et acceptaient des leçons,\nc'est là qu'elles devraient aller en chercher ; mais, q u a n d m ê m e , elles n e seront\n pas p e r d u e s , car, comme l'écrit avec émotion M. Michel, « il est encore des\nartistes q u i vivent d a n s leur coin, étrangers aux intrigues, appliqués à leur\ntravail... E u x aussi, ils ont leur p u b l i c , moins bruyant et moins capricieux.\n S'il n'est guère de gageure, si audacieuse qu'on la suppose, qui aujourd'hui ne\npuisse être soutenue, à force de réclames, p a r certains critiques, il convient\nd'ajouter que rien d e b o n , non plus, ne se p e r d . . . Ces artistes ne sont maîtres\n ni des distinctions officielles, ni des ventes fructueuses; ils le sont de la direc­\n tion de leur vie. Si le succès leur arrive, ils n e se laisseront p a s griser p a r\nlui; ils ne lui sacrifieront jamais cette entière sincérité dont aucun avantage\nextérieur ne peut remplacer l'intime contentement. L a n a t u r e , à l'étude de\nlaquelle ils se sont voués, n e saurait les tromper, et en dépit des chefs-d'œuvre\n qu'elle a déjà inspirés, il n'est p a s à craindre q u e la source à laquelle on a\n tant puisé soit jamais tarie : elle seule est pure, elle seule est inépuisable... ».\n\nL'Histoire de France racontée à tous, publiée sous la direction\n   de M . F U N C K - B R È N T A N O : Le Siècle de la Renaissance, p a r M . L . B A T I F O L . —\n  ( P a r i s , Hachette.)\n  L a librairie H a c h e t t e a entrepris de donner au public, en m ê m e temps\nque la g r a n d e Histoire de France d e M. Lavisse, dont la publication va à sa fin,\nune Histoire moins étendue et moins approfondie, destinée à la grande\nmasse des lecteurs. L e premier volume d e cette histoire mineure : le\nMoyen-âge, d û à M. F u n c k - B r e n t a n o , a paru, il y a quelque temps.\n  L e second, dont le titre est reproduit plus haut, embrasse la période la\nplus agitée et, peut-être, la plus féconde d e l'histoire de F r a n c e : le\nXVIe siècle; la plus pittoresque, aussi, sans doute, p a r la figure intellectuelle\net morale des princes dont le règne se place entre celui de Louis X I et\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n\ncelui de Henri IV, deux rois qui, dans leurs personnalités si différentes,\nfurent, l'un et l'autre, possédés du génie de l'unité et travaillèrent, victorieu­\nsement, à la créer dans la monarchie française, le premier, contre les grands\nfondataires ; le second, contre les catholiques extrêmes et contre les protes­\ntants entêtés. On ne pourrait faire le même éloge de leurs successeurs ou\nprédécesseurs, depuis Charles VIII, Louis XII et François I er , acharnés à\nleurs chimères italiennes ou impériales, jusqu'aux derniers Valois, enfants\nfaibles, pervers et capricieux, que l'Italie avait donnés à la France, comme\npour se venger de ce qu'elle avait souffert d'elle !...\n   Mais, il n'y a pas que les rois en ce siècle qui semble enveloppé dans\nune atmosphère d'orage, traversée d'éclairs sinistres; il y a les événements\nplus puissants que les rois, les fortes croyances qui s'entrechoquent, la pensée\nhardie et rapide qui jaillit de la contradiction ; le monde physique qui\ns'élargit par la découverte de mondes nouveaux ; le monde de l'art qui\ns'élargit par la résurrection du monde antique...\n   Le livre de M. Batifol embrasse toute cette matière complexe, la vie et les\nhommes agités de ce temps, pour nous en faire un tableau plein d'animation\net de clarté.                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n U n S é j o u r à L o u r d e s , par ADOLPHE RETTÉ. — (Paris, Messein.)\n    L'ouvrage de M. Retté est divisé en deux parties. La première renferme le\njournal de son pèlerinage à pied ; la seconde ses impressions de brancardier.\n    L'auteur avait fait vœu de se rendre, selon la coutume des pénitents au\nmoyen âge, de Ligugé à Lourdes par les grandes routes pédestres de\nFrance. Le bâton à la main, la besace sur l'épaule, le pèlerin quitte Ligugé\nle 9 juin. Par étapes pénibles et longues — la plus courte est de 17 kilo­\nmètres — M. Retté se rend à Lourdes où il parvient le 3 juillet, ayant\nfranchi 454 kilomètres en vingt-quatre jours.\n    Le voyage est assez monotone. Le pèlerin s'occupe surtout de garder ses\npieds intacts afin de ne pas rester en panne. Il nous donne même une excel­\nlente recette fournie par un brave curé de village : « Remplir la moitié d'un\n bol d'une certaine quantité d'huile d'olive ou de noix, y ajouter deux jaunes\nd'œuf, battre le tout et lorsque le mélange a acquis une certaine consistance,\n le verser dans les bottines. » M. Retté a donc accompli le pèlerinage de\n Ligugé à Lourdes « sur des pieds à la mayonnaise ».\n    Toute cette première partie est un peu froide et longue. Il s'agit d'un vrai\njournal de route sans gros incidents, très banal, avec çà et là de fraîches\n descriptions peu appuyées.\n    « Je gagne le pont qui traverse la Charente et je m'accoude au parapet.\n Peu profonde ici, la rivière laisse glisser ses eaux, d'un vert transparent,\n entre deux rives garnies de peupliers. De longues herbes aquatiques ondu­\n lent, comme des chevelures, selon le remous du courant qui mêle sa mélodie\n au friselis des feuillages. Que j'aime les peupliers : leur port élancé, l'élé­\n gance de leurs proportions, celte sensibilité qui les fait frissonner lors même\n que pas un souffle n'agite l'air, tout en eux me ravit. Ils me symbolisent\n telles âmes de poètes qui, comme eux, frémissent aux souffles de la vie et\n veulent palpiter dans la lumière. »\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3631, "texte": "                                          LES LIVRES                                             459\n\n   P u i s c'est l'arrivée à L o u r d e s , l'enrôlement parmi les brancardiers et le\njournal des états d'âme du pèlerin d u r a n t cette période avec la relation des\nmiracles auxquels l'auteur a assisté. On a tant écrit sur L o u r d e s qu'il était\nmalaisé de rénover la matière. M. Retté a choisi une tâche plus h u m b l e en\ns'attachant à la notation de quelques détails et en relatant b o n n e m e n t ce\nqu'il a vu. Avouons-le franchement, ce livre n'est pas le meilleur de l'auteur\ndu Diable à Dieu. On y rencontre trop souvent un style lâché, des narrations\ndécousues, des pages hâtives. J e sais que M. Retté ne m'en voudra pas de\nlui parler ainsi. Il ne tient qu'à lui de p r e n d r e une revanche éclatante et\nl'auteur de tant de beaux et forts romans n'y m a n q u e r a p a s .         T . V.\n\nP o u r c a u s e r d e t o u t : Petit dictionnaire des idées et des opinions, par H E N R I\n   MAZEL. — ( P a r i s , B e r n a r d Grasset.)\n   Ce livre de notre collaborateur a tout d'abord quelque chose pour plaire au\nlecteur : la variété. L e nombre de sujets qu'il traite est vraiment considé­\nrable, tout en ne s'éparpillant pas d a n s des directions trop divergentes.\nD e p u i s longtemps, en effet, M. H e n r i Mazel, parallèlement à ses travaux de\np u r e littérature, poèmes en prose ou d r a m e s philosophiques, s'occupe de\nquestions sociologiques; il a déjà publié, dans cet ordre d'idées, deux livres\nremarqués : la Synergie sociale qui étudie le mystérieux m o t e u r à la fois expan-\nsif et affectif de notre civilisation européenne, et Quand les peuples se relèvent...\nqui, sous forme d'une conversation entre sept personnages aussi dissem­\nblables que possible, agite tous les problèmes importants de l'actualité; de\nplus chaque mois environ dans le Mercure de France, sous la r u b r i q u e «Science\nsociale », il traite, quelquefois à c o u p d'encensoir... ou de massue, mais le plus\nsouvent à c o u p d'épingles, les principaux auteurs c o n t e m p o r a i n s . Aussi a-t-il\nsur u n e foule de points, sur l'amour comme sur l'éducation, sur la consti­\ntution comme sur l'armée, sur le socialisme comme sur l'histoire des peuples,\ndes idées que les uns déclarent paradoxales, les autres sensées, et tous\ndignes d'attention. Ce sont ces idées qu'on trouvera d a n s le livre dont je\nparle, rangées par ordre a l p h a b é t i q u e , ce qui est c o m m o d e et a n t i m o n o t o n e ,\navec u n index copieux qui permet de remettre le doigt sur le passage qui\nvous avait frappé; b e a u c o u p de lecteurs qui auront ouvert par mégarde le\nlivre seront, je crois, poussés à le finir et à le passer à leurs voisins.\n                                                                                           H . M.\n\nL ' i n t e l l e c t u a l i s m e d e s a i n t T h o m a s , par PIERRE ROUSSELOT. —\n    (Paris, Alcan.)\n   L a thèse doctorale de M. Rousselot vient à son h e u r e . Il est de m o d e\naujourd'hui de dénigrer la raison. On c o n d a m n e sommairement, et avec\nquel dédain, les philosophies intellectualistes, qui ont cependant pour elles\nla tradition et le prestige d'illustres protagonistes. E t ce qu'on enlève à l'in­\ntelligence, on l'attribue avec u n e rare aisance à « l'action », au cœur », à la\n« croyance », à « l'intuition », en u n mot à u n e sorte de prise de possession\ni m m é d i a t e des choses par l'intime d'elles-mêmes, en dehors de toute activité\nrationnelle.\n    A ces détracteurs, il fallait montrer l'intellectualisme tel qu'il est, afin de\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3704, "texte": "460                                          DURENDAL\n\n\n\nle distinguer de la caricature avec laquelle on a pris l'habitude de le confondre,\nil fallait en faire un exposé authentique, d'après un de ses plus puissants\ndocteurs. D'après saint T h o m a s d'Aquin, l'intelligence n e connaît p a s les\nchoses réelles à travers des concepts abstraits et morts. Elle n'est nullement\nune faculté qui fige la réalité sans cesse mouvante, en des schémas immobiles.\nElle a p p r é h e n d e directement l'être des choses. Son acte propre est la vision\ndu réel. Voilà l'idée fondamentale d u beau livre de M . Rousselot.\n    11 étudie d'abord l'acte d'inlelleclion en soi, dans ses caractères essentiels,\nen dehors de tout sujet vivant où il se réalise et se détermine. Ultérieurement,\nil le situera, en quelque sorte, dans l'intelligence h u m a i n e et considérera les\ncaractères spécifiques qu'il y acquiert. L'opération intellective n'est p a s ,\ncomme on le dit souvent aujourd'hui, une activité superficielle, qui ne dérive\npas des profondeurs de l'être qui la p r o d u i t ; c'est l'acte foncier d u sujet :\nsa vigueur vitale s'y manifeste le mieux, c'est une opération essentielle­\nment i m m a n e n t e . Mais en même temps, elle m e t en contact avec les réalités\ndistinctes d u connaisseur, elle fait q u e l'être qui connaît s'enrichit de la\nforme des autres êtres et leur devient identique. L'intensité de ces deux\ncaractères de l'acte intellectif : l'immanence et, si nous pouvons ainsi\nparler, l'altérité, croît progressivement : l'un est en fonction de l'autre et\nréciproquement. A mesure q u e sa connaissance se perfectionne, l'être se\ndéveloppe et l'on connaît d'autant plus et d'autant mieux les choses qu'on\ns'identifie avec elles. Ainsi Dieu est à la fois l'être parfait qui est tout en\nentier en lui-même et dont l'objet propre de l'intellection est lui-même, mais\nen connaissant son essence, il connaît toutes choses.\n   L'intellection ainsi caractérisée en général, dans ses traits c o m m u n s et\nessentiels, M. Rousselot la considère particulièrement dans la nature h u m a i n e ,\nfci l'intellection, la vision intellectuelle est l'acte qui vivifie nos procédés\nmultiples et imparfaits de connaissance. C'est p a r elle que le concept, le\nraisonnement, la connaissance sensible atteignent le réel. E t M. Rousselot\napplique successivement ce principe à l'élude de la valeur représentative d u\nconcept, de la science, des systèmes et des symboles. On pourrait faire quelques\nréserves a u sujet de certaines expressions inexactes ou d u moins peu claires,\net aussi a u sujet de certaines corrections, plutôt malheureuses, q u e M. R o u s ­\nselot a cru devoir apporter à la doctrine thomiste. Mais l'ensemble de l'ou­\nvrage est d'une pensée forte, profonde et pénétrante.                E . JANSSENS.\n\nT r o u v è r e s e t T r o u b a d o u r s , p a r M. P I E R R E A U D R Y . - ( P a r i s , A l c a n .\n    L e nouveau volume dont vient de s'enrichir la collection des Maîtres de la\nMusique atteste u n e fois de plus combien, au point où la science musico-\nlogique est arrivée de nos jours, la spécialisation est devenue indispensable.\nL'objet de cet ouvrage est en effet de ceux qu'un spécialiste seul peut traiter\navec autorité, et M. P i e r r e Aubry est celui-là. L a musique médiévale est son\nd o m a i n e , il lui a consacré un labeur persistant, éclairé p a r un grand amour\nde la vérité et animé d'un c h a u d enthousiasme.\n   E n des publications c o m m e la Rythmique musicale des Troubadours, les\nEstampies et Danses royales (les plus anciens textes de musique instrumentale\na n moyen âge), les Recherches sur les ténors latins, puis sur les ténors français dans\n"}, {"page_pdf": 540, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3769, "texte": "                                      LES LIVRES                                       461\n\n\nles motets du XIIIe siècle, enfin la m o n u m e n t a l e édition des Cent motels du\nXIIIe siècle, d'après le manuscrit de B a m b e r g , publications dans lesquelles\nu n e minutie de savant se combine avec la plus parfaite clarté française,\n— il a fixé définitivement les points les plus importants du m o d e d e lecture\nde ces plus vieux m o n u m e n t s de la lyrique française; car telle est sa p r u d e n c e\net la sûreté de sa méthode, que ses opinions sont malaisément discutables.\n    O n ne pouvait donc trouver mieux pour initier le grand public à la chanson\nprofane (artistique) au moyen âge, un des chapitres les plus hermétiques de\nl'histoire de notre art. D'autant que M . A u b r y possède au plus haut point le\ndon d e vulgarisation, l'art de rendre intelligibles aux moins avertis les choses\nles plus compliquées, en évitant l'emploi des terminologies spéciales, de tout\ncet appareil austère si inquiétant et si déroutant pour les non-initiés.\n    D o n c , ceci est un livre de vulgarisation. L'auteur a su y condenser, en deux\ncents pages, les principaux aspects de cette vaste floraison d'art qui, du XIIe au\nXIVe siècle, fit de la F r a n c s le maître de musique de l'Europe civilisée de ce\ntemps, en attendant que les Néerlandais assumassent à leur tour ce\nrôle glorieux, qu'ils conserveront jusqu'à la fin du XVIe siècle, à l'aurore des\ntemps nouveaux annoncés par l'invention de la monodie d r a m a t i q u e .\n    Les grandes divisions de l'ouvrage sont les suivantes :\n    M. Aubry caractérise tout d'abord le rôle important joué dans l'histoire de\nla musique par les t r o u b a d o u r : et les trouvères, que la philologie persiste à\nconsidérer comme des poètes « absolus », alors qu'ils sont des poètes-\nmusiciens au même litre que les g r a n d s lyriques grecs ou que les créateurs\nde l'hyinnodie latine. Il é n u m è r e les sources dont l'érudition dispose au sujet\nde cet art, caractérise la nature et l'aspect des n o m b r e u x manuscrits qui n o u s\nont été conservés et analyse la structure musicale de ces compositions. P u i s\nil aborde directement la classification des divers genres cultivés par ses\nh é r o s , et tout d'abord les « chansons à personnages » : chansons d'histoire,\nchansons dramatiques, chansons de danse (ballades et rondeaux, avec ou\nsans instruments), reverdies (chansons de caractère pastoral, mais idéalisées,\nla nature devenue un cadre conventionnel c o m m e d a n s lts bergeries du\nXVIIIc siècle), pastourelles proprement dites, chansons « d'aube » (le chant de\nl'ami veillant sur la sécurilé nocturne des a m a n t s ) ; puis viennent les\n M chansons courtoises », chansons d'amour proprement dites, les foi mes\ndialoguées du tenson (où les deux interlocuteurs échangent librement leurs\nopinions sur un sujet quelconque) et du jeu-parti (où l'un propose à l'autre\ndeux solutions contraires entre lesquelles il lui laisse le choix), la chanson\nreligieuse enfin, dont l'assimilation aux précédentes se justifie par le caractère\n véritablement « courtois », conventionnel et, en somme, faux, de la chanson\nreligieuse en langue profane de ce temps.\n    Les deux chapitres suivants du livre de M. A u b r y sont respectivement\nconsacrés à l'énumération et à l'histoire des principaux troubadours et trou­\n vères, — ceux-ci, dont les œuvres nous parvinrent en bien plus grand\nn o m b r e , succédant à ceux-là, les trouvères princiers c é d a n t à leur tour la\nplace aux bourgois, — puis aux jongleurs, dont l'auteur caractérise la nature,\nla fonction artistique et sociale, l'évolution dans le milieu d u temps.\n    L e dernier chapitre est celui qui intéressera le plus les musiciens. J ' e s t i m e\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3730, "texte": "462                                     DURENDAL\n\n\nm ê m e que son contenu aurait dû p r e n d r e place au début de l'ouvrage, avec\nles détails concernant la morphologie des mélodies; mais l'auteur aura eu\npeur d'effrayer ses lecteurs dès le seuil de son livre. Ici d o n c , M. Aubry\nmontre c o m m e n t , dans les compositions des troubadours et des trouvères,\nles vieux modes ecclésiastiques évoluent peu à peu vers les tonalités\nm o d e r n e s ; puis il a b o r d e , pour finir, la rythmique de ces c h a n s o n s .\n    C'est le côté épineux de la question. On sait que la musique des trouba­\nd o u r s et des trouvères est écrite dans u n e notation semblable à celle du\nchant liturgique : en « longues », « brèves », « semi-brèves », lesquelles,\nd a n s la musica mensurabilis, prennent une valeur absolue, déterminée, tandis que\ndans la cantilène liturgique elles n'ont que la valeur relative que leur assigne\nl'accentuation du texte. M a i n t e n a n t , les manuscrits de nos musiciens\ndoivent-ils être lus d'une façon mesurée, ou n o n ? F a u t - i l y chercher l'appli­\ncation des divers modi (formules rythmiques) propres à la théorie musicale d u\nmoyen âge ou une simple appropriation de la valeur des sons aux valeurs\nprosodiques du vers? M. Aubry dit oui, M . R i e m a n n dit n o n . . . La contro­\nverse est ancienne et n'est vraisemblablement pas épuisée. P o u r nous qui\nconnaissons depuis longtemps les théories et les arguments de M. A u b r y ,\nnous nous rangeons résolument à son opinion, non toutefois sans nous\nd e m a n d e r si le modus et la « ternarité » du m o y e n âge doivent trouver ici une\napplication aussi rigoureuse. N o u s ne saurions, par exemple, admettre\nqu'une chanson de danse en franc 6/8 c o m m e la Bêle Aeli ait offert les rythmes\ncontre-nature figurant d a n s les mesures 1, 2, 5, 6, 9, 10 de la leçon de\nM. Aubry (page 68); à moins qu'il n'admette que le r y t h m e , noté ainsi, était\nen réalité « arrangé » par les exécutants d'une manière plus conforme a u sen­\ntiment musical. Ajoutons que l'auteur lui-même n'a peut-être pas encore fixé\ndéfinitivement sa méthode de lecture, car ses versions rythmiques de telles\nmélodies médiévales, d a n s le livre qui nous occupe, sont très éloignées de\ncelles des mêmes mélodies publiées par lui, il y a peu d'années, dans l'An­\nthologie générale des chansons de France.\n   U n vœu pour finir, — et une chicane. L e vœu, c'est que M. Aubry nous\ninitie quelque j o u r aux œuvres des minnesinger et des meistersinger, contem­\nporains et, j u s q u ' à u n certain point, élèves des t r o u b a d o u r s et des trouvères.\nIl nous dira que ce n'est pas son affaire, qu'il laisse ce sujet à M. R i e m a n n ,\nlequel paraît y avoir été plus heureux qu'en ce qui concerne les lyriques fran­\nçais et dont les prétentions encyclopédiques lui r é p u g n e n t . C'est bien pos­\nsible. M. Aubry ne nous en paraît pas moins le plus qualifié pour traiter un\nsujet qui n'a encore fait l'objet d'aucun travail en langue française, et dont\nl'intérêt n'est pas contestable, m ê m e pour le musicien français.\n   La chicane concerne le « français » de Coussemaker, — u n nom bien\nfrançais, n'est-ce pas? J e n'ignore pas que de Coussemaker était de Bailleul,\nmais, tout de m ê m e , telle est l'importance, dans l'histoire de la musique, de\ncet h o m m e qui, simple autodidacte, osa le premier pénétrer dans le maquis\nde la musique médiévale et lui consacrer des ouvrages dont les plus récents\nacquêts de la science n'ont pas diminué la valeur, qu'il nous sera permis de\nle revendiquer comme des nôtres et d'honorer en lui le labeur patient et\nvolontaire du génie                       flamand.                      E R N E S T CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 463, "page_fin": 464, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le prix triennal de littérature dramatique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 542, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2035, "texte": "NOTULES\n\n\n  Le prix triennal de littérature dramatique a été décerné au\npoète Ivan Gilkin, pour son œuvre : Savonarole, œuvre bien construite,\nécrite en très beaux vers. Un acte de cette pièce a été joué récemment à\nLouvain, à l'occasion des fêtes universitaires, lors de la séance organisée par\nun groupe d'étudiants en l'honneur des littérateurs. Mais l'insuffisance des\nacteurs ne permit guère, hélas ! de juger de l'effet que le drame doit produire\nau théâtre.\n   Le jury du concours était composé de MM. L. Solvay, président; Dou­\ntrepont, E. Gilbert, V. Gilles et L. Du mont-Wilden.\n   Nous offrons à notre ami Ivan Gilkin nos plus cordiales félicitations.\n\n\n\n   P a u l C l a e s s e n s . — L'art de la reliure vient de faire une grande\nperte dans la personne de Paul Claessens dont l'Art Moderne annonçait la\nmort récemment en ces termes :\n   \" La mort de M. Paul Claessens, fondateur et directeur de l'Ecole technique\nde Reliure de Bruxelles, président de la Chambre Syndicale de la Reliure et\nde la Brochure, qui vient de succomber inopinément à La Hulpe dans sa\nquarante-neuvième année, sera vivement regrettée. Paul Claessens contribua\npar ses intelligentes initiatives, par son activité, son goût affiné et la sûreté\nde ses connaissances professionnelles à la renaissance d'une des industries\nd'art qui intéressent le plus particulièrement les hommes de lettres. C'était\nun artiste et un érudit dont la compétence était indiscutable et qui fit revivre\ndans son enseignement les belles traditions classiques dont son père lui avait\ntransmis le culte. »\n\n                                        ***\n\n   Lie p o è t e A d o l p h e R e t t é , qui, on s'en souvient, a écrit l'émouvante\nhistoire de sa conversion dans un livre touchant : Du Diable à Dieu, vient\nd'entrer au noviciat des Bénédictins de l'abbaye de Ligugé, devenue célèbre\ndepuis que J.-K. Huysmans y vécut en oblat et établie actuellement à Che­\nvetogne, dans la province de Namur.\n\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": "464                                              DURENDAL\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Franz Hals, par ANDRÉ FONTAINAS (Collection : L e s g r a n d s artistes,\nP a r i s , L a u r e n s ) . — Les peintres de manuscrits et la miniature en France, p a r\nH E N R Y MARTIN ( i d e m ) . — La Normandie et ses peintres, par J U L E S      HEUZEY\n(Paris, Nouvelle librairie nationale). — Cités et villes belges, par T H . ROUVEZ\n(Bruxelles, Van Oest).\n  H I S T O I R E : Histoire religieuse de la révolution française, par P I E R R E DE LA\nGORCE. T . I (Paris, P l o n ) . — La domination française en Belgique à la fin du\nXVIIIe et au commencement du XIX' siècle, par M . Delhaize. T o m e I I I . L e\nDirectoire (Bruxelles, L e b è g u e ) . — Une année de politique extérieure, par\nB. MOULIN et S. DE CHESSIN ( P a r i s , P l o n ) . — Napoléon Ier, par le comte\nCAVENS (Bruxelles, Dewit).\n  L I T T É R A T U R E : Constance Tcichman, par M . E. BELPAIRE ( L o u v a i n ,\nBibliothèque choisie). — Promenades littéraires, p a r REMY DE GOURMONT.\nTroisième série (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Pointes sèches, par L E B E N et\nBOUTCKA (Bruxelles, Goossens). — Psychologie des mystiques chrétiens, par\nJ U L E S PACHEU ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n  M U S I Q U E : Wagner, par H . LICHTENBERGER (Collection : L e s maîtres\nde la m u s i q u e ( P a r i s , Alcan).\n   P O E S I E : L'âme inquiète, par JACQUES N O I R ( P a r i s , Le Beffroi). — La\nlégende de l'homme, par N E L S O N COUYTIGNE (idem). — L'ecclesiaste, par H E N R I\nDELISLES (idem). — L'éternité dans l'homme, p a r FLORIAN PARMENTIER ( P a r i s ,\nGastein-Serge). — A l'ombre des marbres, par JACQUES NAYRAL (idem). — Les\nPrintemps, par JOACHIM GASQUET (Paris, P e r r i n ) . — Le miroir du passé, par\nP I E R R E HIRSCH ( P a r i s , Sansol). — Les fleurs du Christ, par B E N O I T ISAMBART\n(Vevey, Keausfelder).\n   R E L I G I O N : L'internelle consolation, par BARBEY D'AUREVILLY (Paris,\nBloud). — Le modernisme, par le cardinal MERCIER (idem). — La mission de\nsaint Benoit, par le cardinal NEWMAN (idem). — La vie et légende de saint\nGwendolé, p a r P I E R R E ALLIER (idem). — La Bse Mère Barat, par G. DE\nGRANDMAISON ( P a r i s , Lecoffre). — Les Belges et le Congrès eucharistique de\nLondres, par P . L E R O U G E (Courtrai, Vermaut).\n  R O M A N S : Le jardin délaissé, par JEAN GALLOTI (Paris, P l o n ) . — Le droit\nà la force, par DANIEL LESUEUR (idem). — Le miroir aux alouettes, par J. DE\nMESTRAL COMBREMONT (idem). — Le vaisseau de plomb, p a r G. LECHARTIER\n(idem). — Henri de Sauvelade, par P I E R R E LASSERRE ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — Les Mascran, par L o u i s DELZONS (Paris, C a l m a n n - L é v y ) . —\nDéserteur, par FLORIAN-PARMENTIER (Paris, Gastein-Serge). — L'égoïste, par\nGEORGES MÉRIDITH. T r a d u i t par M. Strauss (Paris, Carrington).\n   VARIA             Un philosophe belge : Colins, par J U L E S N O Ë L (Mons, Société\n Nouvelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 472, "texte": ""}, {"page_pdf": 473, "texte": ""}, {"page_pdf": 474, "texte": ""}, {"page_pdf": 475, "texte": ""}, {"page_pdf": 476, "texte": " LA BERGERE\n(FRANZ   COURTENS)\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": ""}, {"page_pdf": 478, "texte": "                       Franz Courtens (1)\n\n                     UN peintre, rien qu'un peintre, dont toutes les émo­\n                       tions, les sentiments, les heures sombres et les\n                       heures claires, la pensée et le rêve ont cherché\n                       et trouvé une issue dans son art. Sa vie, depuis\n                       qu'il tient un pinceau, il l'a écrite tout entière\n                       sur ses toiles, et il ne faut essayer de l'ap­\n                       prendre et de la connaître que là. Sa person­\n                       nalité, forte, obstinée, silencieuse, commandée\npar une sûre vocation et un instinct profond, il l'a décrite\nlentement, sous tous ses aspects, dans les pages innombrables\noù, œuvre après œuvre, il fixait en même temps sa propre\nphysionomie et celle de sa terre natale.\n    « J a m a i s , écrit M. Van Z y p e , Courtens n'a songé à travailler\nà l'étranger. Il y a admiré, certes, bien des choses                       à\nVenise, à Florence, il a subi tous les enthousiasmes. Il n'a\njamais été effleuré par l'intention de peindre là; il n'y a jamais\nessayé une étude, une pochade, un dessin. Il n'a peint qu'en\nF l a n d r e et en H o l l a n d e . . . » E t ce trait caractéristique que\nl'excellent biographe souligne avec raison, m a r q u e bien les\nsolidarités étroites qui unissent un artiste tel que M. Courtens\nà la contrée dont tout son art s'est inspiré, dont on pourrait\ndire même qu'il s'est formé. Cette patrie de son art, il en a un\n peu reculé les frontières vers le N o r d , il y a annexé quelques\n provinces, analogues d'aspect, du pays limitrophe, mais il lui\n est resté invariablement fidèle. Il est né, il a grandi parmi ces\n paysages, au milieu de ces campagnes lourdes, puissantes et\n monotones : tout ce qu'il sait, tout ce qu'il sent de la nature,\n\n\n   (1) A propos du l i v r e : Franz Courtens, par G . VAN ZYPE. Un volume illustré de\ncinquante-trois reproductions. (Bruxelles, Van Oest. Collection : Les artistes contem­\nporains.)\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "402                          DURENDAL\n\n\n c'est dans la familiarité de ces régions qu'il l'a appris,\n inconsciemment durant son enfance, par les voies du labeur\n fervent et opiniâtre, plus tard. Le terroir, ainsi, lui a enseigné,\n en quelque sorte, la langue maternelle de son art, les images\n accumulées dans l'âme, faites de substance intime et de\ncommunion avec les choses et les êtres; les mots chargés de\nsignifications et de souvenirs, à l'aide desquels, seuls, la sensi­\nbilité s'exprime. Les mots étrangers, les images qui sont\nd'ailleurs, qui sont créées à la ressemblance d'un esprit autre,\nd'une mentalité différente, un maître du tempérament de\nM. Courtens peut les admirer, se complaire à leur allure fière,\nraffinée ou sauvage, deviner tout ce qu'ils contiennent de force,\nd'inspiration, d'antique et magnifique gloire, mais il ne les\nincorporera point à sa pensée. Celle-ci ne saurait les assimiler,\nni s'en servir, car n'étant pas siens, ils restent sans écho en elle\net sans retentissement.\n    L'étude forte et approfondie que M. Van Zype consacre à\nl'original maître flamand est tout imprégnée de vive et cordiale\nadmiration. Il n'est presque pas de compréhension complète\nsans sympathie. C'est dire que l'éminent critique auquel nous\ndevons cette monographie a su mettre dans leur pleine lumière\nles phases, en apparence insensibles, de la carrière de M. Cour­\ntens, l'harmonieuse évolution au cours de laquelle tout ce qui\nétait en puissance chez le débutant d'il y a quarante ans est\nvenu en épanouissement chez l'artiste célèbre d'aujourd'hui.\nLes pages nourries d'idées justes et saines abondent dans ce\nlivre. Et nous ne pouvons mieux faire, pour terminer, que d'en\ndétacher une où M. Van Zype définit à la fois, et de la façon\nla plus heureuse, le paysage qui est tout ensemble apparences\net permanences, et le paysagiste tel qu'il apparaît chez\nM. Courtens : « Il est impressionniste, écrit-il : il voit toujours\nla nature soumise à l'impression d'une heure, palpitant sous\ncette impression qui atteint et enveloppe tout; et sa sensibilité\nperçoit l'infinie variété des transfigurations ainsi réalisées.\nMais si profondes, si bouleversantes que seront ces métamor­\nphoses apparentes, il sait que sous leur action positive, sous\ncette expression de l'heure, subsiste quelque chose d'éternel,\nde souverain : la consistance, la force, par lesquelles la terre,\nles arbres résistent à toutes ces empreintes passagères, réappa­\nraissent toujours, après les drames du ciel, après les assauts\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                         FRANZ C O U R T E N S                    403\n\n\ndes eaux et les incendies du soleil, avec des formes identiques,\navec la puissance de leur structure.\n   » P o u r le flamand du P a y s de W a e s , pour le descendant des\nhommes intrépides qui ont aidé la terre à se défendre des eaux,\nqui l'ont vue si souvent inondée et t i r a n t du désastre des fécon­\ndités nouvelles et du triomphe accru, c'est elle toujours qui est\nhéroïque, elle et ses fruits, et ce que les h o m m e s , avec son\naide, édifient. Et, pour q u ' u n paysage soit émouvant, pour\nqu'il dise autre chose que la vision confuse d'un moment, pour\nqu'il ait ce quelque chose de vaste et d'éternel qui est le fond\nde notie émoi devant la nature m ê m e , il faut que cet héroïsme\nse dresse, que cette force d o m i n e les frissons passagers, fasse\npressentir la victoire des perpétuelles fécondités... »\n\n                                                 ARNOLD   GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "      Les Saisons Mystiques\n\n                            I\n\n              Grisaille de Décembre\nGrisaille de décembre et, jusqu'en   février,\nNéant dans le ciel morne et néant sur la terre !\nAthéisme du paysage       délétère,\nOù le verglas s'abat tel du gravier,\nOù le vent sifflant, crible, cingle,\nA tous les points de l'horizon,\nDe ses épingles,\nLes yeux aveugles des maisons.\n\nL'horizon de l'impie est plus gris que ces plaines;\nQuand l'air cruel gerce leur sol désert,\nLa verdure y est nulle, et l'espérance  vaine;\n\nY grince et crie en vrille à travers l'air\nLe sabbatique essaim des Anges de la Haine!\n\nPuis l'air se tait. La brume aux ternes teintes     d'ambre\nEtouffe les vouloirs, engourdit les cerveaux.\n\nMidi... Ah! ce jour veule et vide en des caveaux.\nEt la nuit trop précoce et la mort dans les membres!\n\nComme une douce et réchauffante    laine,\nLe ciel parsème alors la neige en majorlaines\nEt le givre cendré sur le tombeau des fleurs.\n\nDieu envoie son cristal diamanter   nos   pleurs.\n\nMais nul n'a résisté au froid de son haleine\nSi son âtre était vide au soir de la Douleur...\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                LES SAISONS MYSTIQUES                             405\n\n\n\n                             II\n\n\n                Aquarelle Zélandaise\nLa barque de mon rêve, entre les champs de lin,\nM'a conduit vers la paix des mystiques  Zélandes.\n\nLà luisent à pleins bords les canaux   cristallins,\nLà sur les soirs dorés les ailes des moulins\nFont le Signe éternel que féconde les landes.\n\nO Zélande! ô candeur!... ton ciel       aquarelle,\nReflète son visage en la nappe des      mares.\n\nPar les plaines du soir les troupeaux     ont bêlé.\n\nEt le chaland s'endort, ayant jeté   l'amarre,\nSous le geste chrétien de tes moulins ailés.\n\n\n\n                            III\n\n\n                  Vers les Lisières\nVoici l'heure adorable où l'œil du jour   s'endort.\nArcant sur le couchant sa majesté     gothique,\nLa drève se termine en un obscur portique\nOuvert sur la splendeur d'un habitacle d'or.\n\nContraste en clair obscur : jusqu'à la sombre orée,\nGrave comme la nuit où s'éveillent les astres,\nLa drève d'ombre mène à la mare dorée\nEt le soir y dédouble un splendide   désastre.\n\nDans le recueillement de ce bois triomphal\nLes échos font tinter l'angélique    prière.\nPour la mieux murmurer,       sous les branches       altières,\nLe guide du fardier arrête son cheval.\n\nLe chérubin du soir essaime au long du val\nLes topazes et les béryls de la clairière.\nLa maison du berger rutile à la lisière\nComme une châsse en or dans un temple ogival.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "406                           DURENDAL\n\n\n      Au supplice du jour l'ombre semble surseoir.\n      Le pardon du soleil descend de la    montagne\n      Et sous les arbres noirs le couchant des campagnes\n      Darde un feu de vitrail dans la forêt du soir.\n\n      Portique à contre-ciel de sanctuaire      hautain,\n      Arc de branchage arcant sa majesté       funèbre,\n      Devant l'illunation au bout de sa ténèbre,\n      Des herbes de la nuit aux reflets     argentins...\n      A l'extrême opposé de la nocturne drève ;\n      Sous le geste pieu de son dernier    arceau,\n      Parmi l'encens qui plane en la plaine du rêve\n      Sur le sommeil bénit des fleurs et des oiseaux,\n      La lune eucharistique   au fond du ciel se lève.\n\n      La Foi, sur les labours, règne dans l'ombre austère\n      Et la cloche du soir remémore à la Terre\n      Qu'ouverte à la rosée elle a fait germer Dieu.\n\n      Les soleils que la nuit éparpille en l'espace\n      Et le jour qui rayonne en un suprême adieu\n      Epandent sur les bois les germes de la Grâce.\n\n      Et telle aux soirs d'été la drève me conduit,\n      — Longue nef embaumée, — vers la paix sidérale\n      Et le Cénacle ardent du soir épanoui,\n      A travers la forêt, mère des cathédrales.\n\n\n                                  IV\n\n\n                  Les Semailles d'Automne\n      — Viens-tu pour m'arracher jusqu'à mes derniers       fruits,\n      Toi qui sais ma douleur et que novembre    emporte\n      Mes feuilles, larmes d'or pleurant mes bois détruits,\n      Pleurant mes bois détruits et la Lumière   morte?\n\n      — Ne te lamente pas, Terre, je suis le Maître,\n      Je suis Celui qui veille à l'heure où tu t'endors.\n      Expie!... A ton réveil tu te verras   renaître.\n\n      Je viens semer la Vie aux glèbes de la Mort.\n\n                                                GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                        Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                         VI\n                 MONSIEUR de  Braux-Levrezy et le petit groupe de\n                 conspirateurs dont le salon de Madame Eliott\n                 était le quartier général, crurent bientôt l'heure\n                 venue de tenter au profit de Monseigneur le\n                 duc d'Orléans le mouvement populaire qu'ils\n                 méditaient depuis deux mois.\n                    Ils avaient préparé le terrain en faisant répan­\n                 dre par des brochuriers à gages de nombreux\npamphlets où la souveraineté des Etats était dénoncée comme\nun principe caduc et détestable, tandis que l'élection d'une\nassemblée nationale avec un prince constitutionnel était prônée\ncomme le remède à tous les dangers présents et futurs.\n   La convocation du Congrès pour le 20 février leur fournit le\nprétexte d'accentuer leur polémique. Belle invention, en vérité,\nque ce Congrès des Etats-Belgiques-Unis où chacun des Etats\nserait représenté par quelques-uns de ses membres désignés\npar cooptation et ne tenant leur autorité que du mandat de\nleurs pairs! Il était temps de faire appel au choix des popula­\ntions. D'ailleurs ces Etats eux-mêmes ne correspondaient-ils\npas à une conception surannée de la vie politique et sociale?\nLe Tiers, c'est-à-dire le peuple, y était tenu en lisière par les\nordres du Clergé et de la Noblesse. Et le plat-pays, qui avait vu\ngrandir si singulièrement son importance depuis l'époque féo­\ndale, n'avait même point de part à la formation du Tiers-Etat!\n   A tout le moins, était-il tolérable que ce Congrès siégeât à\nhuis-clos, ainsi qu'il en avait été décidé, de telle sorte que le\npublic et les gazettes fussent tenus dans l'ignorance de leurs\ndélibérations?\n\n (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril et juin 1909.\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "408                             DURENDAL\n\n\n    H a b i l e m e n t présentées et défendues, ces critiques devaient\néveiller les sympathies de tous les vonckistes. E t s'il paraissait\nplus difficile de faire accepter d'emblée par ceux-ci la candida­\nture du duc d'Orléans, les conspirateurs français pouvaient\ntoutefois espérer qu'au lendemain d'un échec de la politique\nde van der Noot et des Statistes, le désarroi national favori­\nserait les desseins de leur prétendant.\n    Des brochures, il fallait passer à l'action. L e plan était tout\ntracé : Puisqu'il avait suffi, le 10 décembre 1789, à M. E d o u a r d\nde Walckiers et à ses amis de susciter quelque effervescence\nà la grand'messe de Sainte-Gudule pour aboutir à l'expulsion\ndes Autrichiens, pourquoi une nouvelle manifestation organi­\nsée de la m ê m e manière dans la vieille collégiale ne pourrait-\nelle provoquer une explosion populaire qui atteindrait cette fois\nl'oligarchie des Etats?\n    L e vicomte de Walckiers, qui commandait une compagnie\nde 330 hommes agrégés au Serment de Saint-Sébastien,\ncroyait pouvoir compter sur leur concours.\n    L e s conspirateurs décidèrent de frapper le grand coup dans\nla matinée du 25 février.\n    Ce jour-là, à la fin de l'office, M. de Walckiers et avec lui\nM M . de Braux-Levrezy, de Rénonville, de Proli et Fox, qui\nétaient disséminés dans le t e m p l e , firent soudain pleuvoir sur\nla foule des cocardes françaises Des clameurs retentirent de\ntoutes parts : « P l u s d ' E t a t s souverains! A bas la souveraineté\ndes E t a t s ! » E t à ces clameurs quelques affidés ajoutaient le\ncri : « Vive le duc d ' O r l é a n s ! » Il s'en suivit un grand désordre\nparmi les assistants, mais non point tel que les factieux l'avaient\nespéré. E n vain ceux-ci, sortant du temple, essayèrent-ils\nd'entraîner la foule derrière eux pour la mener à l'Hôtel de\nVille. Loin de faire écho à leur b r u y a n t enthousiasme, la foule\nmarquait une évidente mauvaise h u m e u r . Seule, la popularité\nde M. de Walckiers eût pu sauver la situation qui tournait à\ntout le moins au ridicule. Mais cette popularité n'était pas de\nnature à contre-balancer celle de Heintje van der Noot, le\n « Franklin belge », auquel les Serments et toutes les compagnies\nagrégées, à part celle de M . de Walckiers, étaient entièrement\n fidèles. Il suffit que des volontaires, accourus à la hâte des\ncorps de garde voisins, se missent à crier à pleins poumons :\n « Vive van der Noot! vivent les E t a t s ! » pour que l'insuccès de\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                          409\n\n\ncette échauffourée orléaniste apparut fatal. En vain les factieux\nmultipliaient-ils leurs vociférations. Leur accent trop parisien\nsonnait faux. Et M. de Walckiers en eut bien vite le\nsentiment.\n   Certes, la similitude du langage pour une partie de la popu­\nlation et une certaine communauté d'idées politiques avaient\npu faire croire à des émigrés tels que M. de Braux-Levrezy\nqu'il n'était pas difficile d'exciter cette foule au diapason fran­\nçais. Mais quiconque connaissait cette âme brabançonne autre­\nment qu'à la surface eût dû prévoir le malentendu. Inutile\nd'escompter ici cette mobilité des races latines que leur imagi­\nnation exalte si aisément. De tempérament plus épais, de vertus\nplus bourgeoises, les Bruxellois étaient trop enracinés en leurs\ntraditions et leurs habitudes pour qu'un orage passager pût les\nen arracher. Se plaindre du pouvoir, dauber l'autorité, ils ne\ns'en faisaient pas faute... Mais de là à secouer son joug, il y\navait loin. Une fois de plus, les seuls agités furent les agita­\nteurs. Bientôt la certitude de leur échec les détermina à se\ndisperser les uns après les autres, non sans avoir essuyé quel­\nques horions.\n   Au bout d'une heure, lorsque les officiers des Etats arrivèrent\nsur le théâtre des événements, le calme était rétabli. Les\ncocardes françaises avaient disparu.\n   Ayant délibéré, le gouvernement jugea qu'une initiative\ns'imposait à lui afin de prévenir le retour de pareilles mésa­\nventures. Plutôt que de recourir à la manière forte, il décida\nd'affirmer son respect pour cette souveraineté nationale qu'on\nl'accusait de méconnaître. Il fit afficher, sur les murs de\nBruxelles, un placard composé à la hâte. Il était ainsi conçu :\n   « Nous soussignés, déclarons que le Manifeste du Peuple\nBrabançon aura lieu en tous ses points et que tout se fait au\nnom du Peuple en qui la souveraineté réside et que les Etats\nn'ont jamais prétendu y contrevenir.\n  » Fait à Bruxelles dans l'assemblée des Etats, le 25 fé­\nvrier 1790.\n                                 » H. C. N. VAN DER NOOT,\n                           Agent plénipotentiaire du Peuple Brabançon.\n\n                                        » VAN EUPEN,\n                                        secrétaire d'Etat. »\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "410                         DURENDAL\n\n\n  Cette habile riposte, due au sens politique du chanoine Van\nEupen, enlevait aux factieux le meilleur de leurs griefs. Mieux\nque l'annonce d'une répression, cet avis laconique qui ne tra­\nduisait aucune émotion, marquait l'insuccès du complot orléa­\nniste. En même temps il rendait plus chimérique pour ses\norganisateurs l'espoir d'une revanche.\n                                 *\n\n    Rue Ducale, on fit mine de se consoler. Toutefois, la décep­\ntion était grande. En méfiance de la police, le chevalier Fox\njugea prudent de s'éclipser. M. de Proli, qui seul avait été\narrêté dans la bagarre, mais que l'autorité avait aussitôt relâ­\nché, déclara que des intérêts personnels très urgents le rappe­\nlaient incontinent dans ses terres. En même temps, M. de\nWalckiers annonça qu'il n'entendait pas se compromettre davan­\ntage dans l'esprit de ses compatriotes. Il ne parut plus rue\n Ducale.\n   Quant aux autres commensaux de la grande Dally, ils se\nrésignèrent à patienter, l'arme au pied. Le Palais-Royal ne\ntarderait pas sans doute à leur mander ses instructions. Les\ndernières nouvelles qu'ils en avaient reçues leur laissaient espérer\nla prochaine arrivée à Bruxelles de M. de Lafayette ou, à son\ndéfaut, d'un de ses lieutenants, M. Dumouriez, qui proposerait\nses services au Congrès Souverain, celui-ci étant fort en peine\nd'organiser son armée. Mais le fiasco subi leur avait révélé trop\nclairement combien le populaire était indifférent à leur cause\n pour qu'ils pussent compter sur quelque revirement d'opi­\n nion, même en un temps de révolution qui faisait la part si\n large à l'imprévu. Bref, à moins que de nouvelles subventions\n ne leur fussent envoyées de Paris, tout donnait à prévoir que\n ces oiseaux de passage ne tarderaient pas à s'envoler vers\n d'autres cieux.\n    En attendant de prendre une décision, il fallait s'occuper et\n se distraire. Aussi, les parties de cartes recommencèrent-elles\n de plus belle. Thierry de Longprez s'y montrait toujours assidu,\n encouragé par les doux regards de miss Katy. A la tendresse\n qu'il éprouvait pour cette aimable jeune fille, se joignait main­\n tenant, depuis qu'il avait recueilli sa confidence, une sorte de\n pitié chevaleresque à laquelle il ne découvrait en ce moment\n qu'un moyen d'expression : être le plus souvent possible\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             411\n\n\nauprès de cette séduisante victime d'un injuste sort. D'autre\npart, pour se soustraire aux reproches que la maison paternelle\nlui réservait à chacune des réapparitions qu'il fallait bien y\nfaire, il avait choisi un a p p a r t e m e n t à l'Auberge de la Reine\nde Suède, où M. de Braux-Levrezy fréquentait la table d'hôte.\n   Rue de l'Evêque et rue Ducale, le jeu lui prenait, sans qu'il\ns'en défendit, le meilleur de son t e m p s et aussi de ses res­\nsources. Il y perdait beaucoup. Déjà il avait dû contracter\nquelques dettes. Mais la malechance, qui s'acharnait sur lui\navec persistance, au lieu de le rendre moins joueur, le poussait à\ns'obstiner. E n se livrant à une partie nouvelle, il croyait pou­\nvoir effacer les soucis qu'une partie précédente lui avait v a l u s ;\ntout au moins en reculait-il l'échéance.\n   Grâce aux combinaisons du hasard, assaisonnées bientôt de\nquelque cupidité, il échappait momentanément au réseau étroit\net complexe des causes qui enchaînaient sa vie. Il leur devait\nsurtout d'être soustrait par intermittences à des réflexions dont\nla teinte était de plus en plus sombre.\n   U n jour, a y a n t un pressant besoin d'argent, il s'avisa d'uti­\nliser les bons offices d'un m a r c h a n d allemand, du nom de\nM. J a c o b , qui prenait parfois ses repas à la table d'hôte de la\nrue de l ' E c u y e r .\n   Il lui confia q u ' a y a n t quelques engagements, il ne serait pas\nfâché de trouver à e m p r u n t e r q u a t r e ou cinq milliers de florins\npour pouvoir en assoupir une partie.\n   Il fut charmé de s'entendre répondre par cet h o m m e ser­\nviable :\n   « Qu'est cela! Vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à\nmoi... J e me fais fort de vous trouver votre affaire dans les\nvingt-quatre heures. Soyez ici d e m a i n au coup de m i d i . »\n   E n effet, quand T h i e r r y se présenta au rendez-vous, M . Jacob\nlui apprit qu'il avait trouvé non de l'argent comptant, mais —\nce qui revenait au même — des marchandises qui tenaient lieu\nd'argent, puisqu'on les revendrait sur-le-champ.\n   T h i e r r y éprouva, il est vrai, une vive répugnance à pratiquer\nun métier qui lui était si nouveau : acheter pour revendre, il lui\nsemblait qu'il n'était pas fait pour cela... E t puis, M . Jacob lui\n parlait de. lettres de change, et le j e u n e h o m m e n'était pas\n accoutumé à ce tripotage. Bref, il n'en voulut d'abord rien faire.\n Mais l'Allemand, tout en miel et en politesses, sut si bien le\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "412                         DURENDAL\n\n\nretourner qu'à la fin il consentit à tout. M. Jacob lui expliqua\ndonc qu'un de ses amis, M. Van Buck,lui donnait pour 100 louis\nd'étoffes d'or, soie, velours et autres, et que M. Moses, un hor­\nloger genevois établi à la rue Villa-Hermosa, lui laissait, à titre\nd'occasion, pour 2,300 livres en montres. Dès qu'il leur avait\nparlé de la signature de M. Thierry de Longprez, ils n'avaient\npas balancé un moment. Pour cacher que Thierry fût l'ache­\nteur, il leur avait dit à chacun qu'il avait un effet de lui en\nlettres de change et le leur donnerait en payement, prenant\nl'affaire comme à son compte personnel. Ils avaient accepté ce\nmarché. Il fallait donc que Thierry lui fît d'abord une lettre de\n2,000 livres, et ensuite deux autres, l'une de 900 livres et l'autre\nde 1,400. Dans deux heures, M. Jacob apporterait les marchan­\ndises. Thierry lui signa les trois lettres telles qu'il les voulait.\nM. Jacob les emporta. Ce jour-là, Thierry n'eut pas de ses\nnouvelles.\n   Le lendemain matin, Thierry se rendit au logis de ce ban­\nquier officieux, aux environs de la place Saint-Michel. Le logis\nétait sordide. M. Jacob, toujours plein de déférence, lui expliqua,\navec un grand flux de paroles, qu'il n'avait pu joindre la veille ni\nM. Van Buck ni M. Moses, mais qu'il allait retourner chez eux\net qu'il pouvait même l'attendre dans sa chambre. M. Jacob sor­\ntit et revint deux heures après avec les marchandises et les\nmontres. I1 y avait trois montres à répétition évaluées à 20 louis\nchacune, trois autres simples à 300 livres et une enfin de 200\nlivres. Quant aux marchandises, c'étaient des velours et brocards\npour la valeur de 100 louis. Thierry lui dit que, ne voulant point\nparaître, il lui demandait de se charger aussitôt de la vente de\nces objets. M. Jacob le rassura : il connaissait des marchands à\nqui vendre avantageusement ces montres et ces étoffes.\n    Pendant trois jours, Thierry fut sans en entendre parler.\n Enfin, un matin, M. Jacob vint trouver le jeune homme à l'hôtel\n et lui tint ce discours inattendu : « Monsieur le chevalier, j'ai\ntrouvé preneur pour nos objets, et je vous apporte un rouleau\n de 25 louis. Excusez-moi si je ne vous en remets pas davantage.\n Mais l'humanité veut qu'on s'entr'aide, et moi aussi j'avais ici\n quelques dettes. J'ai cru qu'un homme de votre qualité ne\n trouverait pas mauvais qu'un pauvre hère de ma sorte se servît\n d'abord de l'argent qu'il avait à la main pour se tirer d'affaire.\n Vos créanciers attendront certainement un homme comme vous.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           413\n\n\nMais ne soyez inquiet de rien... Je vais vous faire une lettre de\nchange pour la différence, et m ê m e , si vous l'exigez, je vous la\nsignerai pour toute la somme et p a y a b l e au temps que vous\nvoudrez. Ainsi ce sera vous qui gagnerez à cette opération. »\n   T h i e r r y eut besoin d'un moment pour comprendre ce dis­\ncours. E t le m o m e n t d'après, il se décida à jeter M . Jacob par\nles fenêtres. Mais dans l'intervalle le drôle s'était déjà rap­\nproché de la porte et T h i e r r y n'eut d'autre consolation que de\nlui décocher du haut de l'escalier un furieux coup de pied qui\nne fit que l'effleurer, — M. Jacob ayant sans doute la pratique\nde ces marchés et de leur conclusion logique.\n   T o u t philosophe qu'il fût, T h i e r r y ne se possédait plus et se\nreprochait avec véhémence de s'être aussi indignement laissé\nberner. Puis, après avoir donné un libre cours à son exaspé­\nration en bousculant et en brisant plusieurs pièces de son\nmobilier, il se résigna enfin à empocher les vingt-cinq louis que\nle fesse-mathieu avait consciencieusement déposés sur la chemi­\nnée. Q u e faire, sinon garder pour lui le mystère d'une aussi\nsotte aventure?\n                                    *\n\n    Au lendemain m ê m e de ce guignon, il voulut profiter\nde la somme dont il disposait pour faire un appel décisif\nà la fortune. Celle-ci ne pouvait lui être indéfiniment rebelle.\nAprès t a n t de mécomptes, le calcul des probabilités, auquel\nl'aimable marquis de Rénonville l'avait initié, lui promettait\nà tout le moins une chance heureuse. L e secret de la victoire\nétait d'affronter audacieusement cette chance pour réparer en\nune fois des brèches trop sensibles.\n    Miss Katy, à qui il confia son dessein, dès son entrée rue\nDucale, l'y encouragea vivement. L a table de jeu était prête\nainsi qu'à l'ordinaire. T h i e r r y proposa un pharaon et annonça\naudacieusement que, pour commencer, il tiendrait vingt louis en\nb a n q u e . Braux-Levrezy accepta et prit dans l'un des deux\njeux quelques cartes à son choix, couvrant chacune d'elle de sa\npropre mise. Puis, T h i e r r y mêla l'autre jeu et en tira deux\ncartes : l'une, la sienne, qu'il plaça à sa droite, l'autre, la carte\nanglaise, qu'il plaça à sa gauche. Les premières tailles lui\nfurent favorables. Il profita de plusieurs « doublets », les cartes\ntirées par lui étant de m ê m e valeur q u e la carte du ponte. Il\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "414                         DURENDAL\n\n\nramassa ainsi plusieurs mises, et déjà, tâlant son gousset\ngonflé, il se croyait remis à flot. Mais après quelques parties, la\nchance tourna. Coup sur coup, il fit plusieurs fausses-tailles\nqui l'obligèrent à payer deux fois. La banque sauta. Piqué au\njeu, Thierry offrit de continuer sur parole, et de faire cette fois\nun « quitte ou double ». La partie devenait passionnante. Un\ncercle s'était formé autour des deux joueurs : M. de Longprez,\npâle et nerveux, M. de Braux-Levrezy, calme et souriant.\n   — Paroli! annonça M. de Braux-Levrezy en faisant un pli à\nsa carte.\n   A ce moment, Thierry ayant par hasard levé les yeux sur\nune glace de Venise qui lui faisait face sur la muraille, s'aperçut\nque miss Katy, debout derrière lui, adressait à M. de Braux-\nLevrezy un signe d'intelligence. Il crut d'abord à une halluci­\nnation. Mais, quelques instants après, tandis que le vicomte\nachevait d'inscrire négligemment sur un carnet le montant\nd'un nouveau gain qu'il venait de réaliser, Thierry eut la confir­\nmation de ses soupçons : d'un regard malicieux, la jeune\nanglaise exprimait au vicomte la joie qu'elle éprouvait de son\nsuccès. Qui sait? Les gestes mêmes dont elle accompagnait ses\ncoups d'oeil révélaient peut-être à l'adversaire les combinaisons\ndestinées à le surprendre.\n   Pris d'une sorte d'étourdissement, Thierry demanda à\ns'arrêter. M. de Braux-Levrezy y consentit galamment, et fit\nen quelques traits le relevé de son carnet. La perte que Thierry\navait réalisée sur parole montait à cent trente louis. M. de Rénon­\nville déclara que cette partie avait été vraiment magistrale, au\npoint de lui rappeler celles qu'il avait applaudies naguère chez\nM me de Saint-Amaranthe, la belle-mère de M. de Sartines, le\nlieutenant de police. Et sans désemparer, il proposa à\nDally de prendre la place des joueurs, mais avec des enjeux\nbeaucoup plus modestes. Le malheur des temps ne lui permet­\ntait pas, confessa-t-il, de se montrer aussi magnifique que le\nchevalier brabrançon.\n   Thierry de Longprez esquissa une grimace en manière de\nsourire et s'assit au coin de la cheminée. Mais ce fut en vain\nqu'il s'efforça de suivre la nouvelle partie. Il se sentait mordu\n au cœur par les plus affreuses pensées.\n   La perte qu'il venait de faire, — et qu'il acquitterait Dieu\n sait comme — n'était pas son pire souci. Bien plus cruelle, la\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         415\n\n\nrévélation soudaine, — dont son honnêteté naturelle cherchait\nen vain d'atténuer l'horreur, — l'atteignait à la fois dans des\nsentiments d'amour et d'amitié auxquels il eut sacrifié sa famille,\nsa fortune, voire sa considération. Vraiment, le coup était trop\nbrutal, et il en demeurait comme stupide.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Presque inconsciemment, dans le besoin d'une diversion phy­\nsique, il se leva de son siège. L a partie qui était engagée absor­\nbait la grande Dally et ses amis. Toutefois, miss Katy n'était plus\nlà, non plus que Braux-Levrezy. T h i e r r y s'avisa de gagner la\nchambre voisine, pensant qu'il y serait seul un moment. Il\nécarta la portière qui en fermait l'entrée. Mais ce fut pour res­\nsentir un coup plus poignant encore et plus décisif que les\nautres... Assise sur le sopha, où elle lui avait fait naguère de\nsi touchantes confidences, miss Katy avait cette fois à son côté\nle vicomte de Braux-Levrezy, qui l'entretenait et l'enlaçait\navec une chaleur qui ne paraissait pas lui déplaire. E t le bruit\nd'un baiseracheva d'éclairer le pauvre chevalier sur l'inconstance\nde cette perfide enfant.\n   T h i e r r y éclata : « C'en est trop, monsieur! Me voilà édifié\nsur votre compte, et sur le vôtre aussi, mademoiselle...\n   Dans cette conjoncture, miss Katy conserva un visage d'une\nangélique sérénité. Q u a n t au vicomte, prestement relevé, il\napostropha T h i e r r y sur un ton hautain :\n   — Q u e voulez-vous et quelles sont ces manières d'inqui­\nsiteur?\n   — Je dis, monsieur, que vous abusez de la naïveté de cette\nenfant, à moins que vous ne soyez son complice pour abuser\ntous deux de ma confiance. E t je ne souffrirai ni l'un ni\nl'autre...\n   — P a r d i e u ! quel sot personnage prétendez-vous jouer ici,\nmonsieur? Je n'ai pas de compte à vous rendre, et mademoi­\nselle pas davantage. C'est vous, monsieur, puisqu'il faut vous\nle rappeler, qui êtes en reste vis-à-vis de m o i . . . Qu'êtes-vous\nvenu faire ici, plutôt que de demeurer dans votre milieu bour­\ngeois, sous la férule de votre b o n h o m m e de père? Sachez qu'il\nn'est pas d'usage, du moins dans notre m o n d e , de chercher\nquerelle aux gens lorsqu'on est leur obligé...\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "416                        DURENDAL\n\n\n\n   A ces paroles, Thierry se mordit les lèvres jusqu'au sang :\n   — Soit, monsieur, répliqua-t-il. Ce soir je serai dégagé de\nma dette vis-à-vis de vous, et je ne veux pas même rechercher\nsi elle est de franc jeu. Mais demain, vous me rendrez raison de\nvotre félonie, entendez-vous?...\n   — Voilà qui est fort bien, monsieur. Faites en sorte que je\nn'aie à attendre ni vos écus ni vos témoins...\n   L'algarade, entendue du salon voisin, avait brusquement\narrêté la partie La grande Dally, très émue, fit mine de vou­\nloir apaiser la querelle. Mais Rénonville lui expliqua d'un mot\nqu'il s'agissait d'une affaire d'honneur. Froidement Thierry\ns'inclina devant la maîtresse de céans en balbutiant une formule\nd'excuse, puis il sortit, après avoir toutefois prié le marquis de\nvouloir bien l'attendre à son hôtel tout au début de la soirée.\n                                   *\n                               *       *\n   Quand il se retrouva dans la rue, Thierry se fit à lui-même\nl'impression d'un homme ivre. Qu'allait-il devenir? Tout le\ndécor de cette vie artificielle, à laquelle il s'était peu à peu\nhabitué au point de n'en plus concevoir d'autre, s'effondrait\nbrusquement. Certes, s'il n'avait été retenu par la pensée de la\ndouble dette que le point d'honneur l'obligeait à acquitter, il\nn'eût point reculé devant l'extrémité d'un suicide, à la manière\ndes stoïciens.\n   Comment et pourquoi le jeune homme s'arrêta, peu de temps\naprès, devant la maison paternelle, il n'eut pu l'expliquer. Une\nsorte d'automatisme l'y avait conduit, tandis qu'en son esprit\nfiévreux s'agitaient les débris de ses rêves mis en pièces. Il\nfrappa au heurtoir. La vieille Catherine, qui vint lui ouvrir, ne\nput se défendre d'une exclamation de surprise joyeuse. Depuis\ntant de jours le fils de la maison avait délaissé le foyer de\nfamille !\n   — Le maître est sorti, lui dit-elle en parlant de M. Char­\nliers. C'est son jour de séance au Serment des Archers... Et\nmademoiselle Hélène est allée voir ses pauvres...\n   Puis elle ajouta, avec cette familiarité à laquelle lui don­\nnaient droit ses longs et loyaux services :\n   — C'est tout de bon que vous rentrez cette fois, n'est-ce pas,\nmonsieur Thierry?\n   Sans répondre, Thierry monta à sa chambre, — sa chambre\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              417\n\n\nd'enfant où il n'était plus guère q u ' u n étranger. Il bouleversa\nses coffres et ses tiroirs, espérant y trouver un objet, un bibelot,\nun papier, n'importe quoi, dont il pourrait faire argent. Car\ncelaimportait avant tout : payer à Braux-Levrezy les cent trente\nlouis que celui-ci lui avait gagnés ou pipés au pharaon. Il\ndécouvrit maints souvenirs du bon temps où il était collégien ou\nétudiant. Mais leur valeur n'était pas m o n n a y a b l e . E t il les\nbouscula rageusement.\n   Il redescendit l'escalier, ne sachant ce qu'il ferait. Arrivé\ndans le vestibule, il remarqua que la porte du cabinet paternel\nétait entrebâillée. I1 savait son père absent. Il entra... L a\nchambre, à cause des lourds rideaux, était un peu obscure. E t\nT h i e r r y éprouva, plus vive que d'habitude, l'impression de\nfroid physique et moral qu'il avait si souvent ressentie en\nfranchissant ce seuil. Son regard s'étant porté sur le vaste\nbureau, il eut tout à coup une forte commotion... L à , parmi\nles paperasses coutumières, s'alignaient en minces colonnes\nd'or et d'argent, des piles d'écus qui semblaient s'offrir à tout\nvenant. Puis aussi des sacs qui apparaissaient gonflés d'espèces\nmétalliques... C'étaient, sans nul doute, les plus récentes sous­\ncriptions recueillies par le Comité patriotique, — les dernières\nvenues parmi ces offrandes qui affluaient sans relâche du fond\ndes provinces, — puisées aux réserves des abbayes opulentes\net des gros propriétaires fonciers, arrachées aux cachettes des\nbons bourgeois ou aux bas de laine des naïfs paysans. Ainsi,\npour assurer de plantureux emplois aux artisans d'une insur­\nrection que T h i e r r y jugeait absurde, l'or s'amoncelait en t a s . . .\nE t lui-même, faute de quelques écus...\n   Sa main, plus rapide que sa pensée, effleura le métal séduc­\nteur. Un geste... il lui suffisait d'un geste pour échapper à cet\nopprobre qu'il redoutait, et dont ses amis d'hier se réjouissaient\npeut-être d'avance! Ces quelques écus, il les rendrait à son\npère... P l u s t a r d . . . P o u r les lui rembourser, il s'appliquerait à\nla vie régulière et laborieuse Qu'il avait eu le tort de délaisser.\nMais sa main tremblait, et une sueur froide lui perla au front,\ntandis que d'un coup d'œil furtif, il regardait autour de lui et\nqu'il rencontrait aux murs les images solennelles de ceux qui\navaient honoré sa race. L a tentation était atroce... Non. Malgré\ntout, il n'y succomberait p a s . . .\n   Ce combat intérieur se poursuivait en lui, lorsqu'il perçut\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "418                             DURENDAL\n\n\n\nsoudain un bruit léger à la porte. Q u e l q u ' u n entrait... Qui?\nSon père, sans doute?... E t sa main frôlait encore les écus\nempilés... A la pensée d'être ainsi surpris et deviné, il se sentait\nmourir de honte.\n   C'était sa sœur H é l è n e .\n   — T h i e r r y ! fit-elle d'une voix que l'émotion étranglait un\npeu... T h i e r r y , que fais-tu?... Dis-moi tout... T u peux, tu dois\ntout me d i r e . . .\n   T h i e r r y se retourna. Il vit un visage si loyal, des yeux\npleins d'une telle bonté anxieuse qu'il n'hésita pas :\n   — Ce que je veux. T u l'as compris, n'est-ce pas. Il me faut\nde l'argent. Il m'en faut, entends-tu. Ou bien, c'en est fait de\nmoi. Pourquoi? je te le dirai plus t a r d . . . Peut-être... Mais en ce\nmoment, tout mon sort dépend de cent trente louis qu'il me faut\ndès ce soir, coûte que coûte...\n   — T u les auras. Rassure-toi...\n   — Comment feras-tu? balbutia-t-il, se sentant revivre à celte\nsimple réponse.\n   — O h ! je te les donnerai sans grande peine et sans grand\nmérite, mon pauvre T h i e r r y . Viens avec moi.\n   Elle l'entraîna dans son petit salon de j e u n e fille.\n   — Vois-tu ce vieux bahut. J'y ai mes économies. Mon parrain,\nl'oncle Gilles, m'a toujours traitée en enfant gâtée. J'ai conservé\nses cadeaux et je conservais là, déjà tout prêt, une petite somme\nque j'avais pensé employer pour mon trousseau. Mais tu sais\nbien, ajouta-t-elle avec un triste sourire, que mon trousseau peut\nattendre. Evrard de Peñalegas pense-t-il encore à moi? Sous quels\ncieux son régiment sert-il en ce moment? Je ne sais. Mais en\ntout cas, j ' a i devant moi de longs jours d'attente et peut-être de\ndeuil... E t je t'avouerai même que je me serais peut-être décidée\ndéjà pour le couvent, sans notre ami dom Placide, qui vient\nencore nous voir parfois, bien qu'il ait pu rentrer enfin dans\nsa chère abbaye de Groenendael. C'est lui qui m'en a dis­\nsuadée... T i e n s , prends ceci, T h i e r r y .\n   T h i e r r y baissait la tète et une larme brûlante vint rouler sur\nsa joue. Jamais sa sœur ne lui avait semblé aussi belle et plus\nhéroïque.\n   — Chère sœur, tu te sacrifies pour moi. Je ne puis consentir à\ncela.\n   — C o m m e n t ! fit-elle d'un ton d'affectueux reproche. T u as\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           410,\n\n\nsongé à emprunter à ton père. T u n'as pas voulu le faire à son\ninsu et je reconnais à cela que tu es resté honnête h o m m e . E t\ntu ne voudrais pas accepter un prêt de la main de ta sœur, de\nla compagne de toute ton enfance... C'est un plaisir que tu me\niais en acceptant. T u me rendras cela plus tard, voilà tout!...\nEt elle le força à enfouir dans ses basques le sac d'écus.\n   — Hélène, dit-il, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir com­\nbien je souffre.\n   Elle l'embrassa t e n d r e m e n t .\n   — E t nous, crois-tu donc que nous ne souffrons pas aussi?\nSais-tu que, par ta faute, notre père, qui est si bon et si noble,\na le cœur tout déchiré! Q u e de fois je l'ai surpris gémissant en\nsecret, car il ne veut pas nous montrer sa peine et redoubler\nainsi celle de notre pauvre mère et la m i e n n e . . . Ah ! mon pauvre\nT h i e r r y , il faut songer plus souvent à lui. Il est austère, c'est\nvrai. Mais cette austérité ne va pas sans un profond amour pour\nles siens, — et pour toi surtout, T h i e r r y . . . Oui, surtout pour\ntoi. Ah! ne t'en va plus, ne t'en va p l u s ! . . . Nous te ferons une\nvie si bonne et si heureuse... E t puis, dit-elle d'un ton de doux\nreproche, comment as-tu pu oublier à ce point notre amie Isa­\n belle qui, elle, — je le sais — ne t'oublie p a s . . .\n    Mais T h i e r r y l'interrompit. L e sentiment de la réalité pré­\nsente, qui l'avait repris tout entier, ne lui permettait pas de\n s'attendrir.\n    — Oui, chère sœur, nous reparlerons de tout cela, je te le\n promets. T u es bonne. Je suis indigne de toi, indigne de vous\n tous. Mais il faut maintenant que j'aille au plus pressé.\n    Toutefois, avant de quitter la maison familiale, il voulut\n revoir sa mère. Elle était assise dans son grand fauteuil, à sa\n place habituelle, — son visage pâle et émacié, aux lignes demeu­\n rées belles malgré tout, se découpant en profil sur les rideaux\n mi-fermés. L e sommeil venait d'apaiser pour un moment ses\n souffrances, et sa main pendait le long du fauteuil, ayant laissé\n échapper le psautier dont elle faisait sa principale lecture de\n piété. Retenant son souffle, T h i e r r y s'approcha d'elle. E t , met­\n tant un genou à terre, il prit doucement la main inerte et la\n baisa avec ferveur.\n    — Adieu, chère sœur, fit-il enfin. Sois heureuse, comme tu\n mérites de l'être...\n    Déjà il s'était engagé sous le porche après une dernière\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "420                           DURENDAL\n\n\nétreinte, lorsque l'huis de la maison s'ouvrit lentement et\nM. Charliers de Longprez apparut, se trouvant face à face avec\nson fils.\n                                      *\n                                  *       *\n    — Où allez-vous, T h i e r r y ? dit-il froidement.\n    Cette apparition inattendue et cette simple question décon­\ncertèrent un instant le jeune h o m m e . Mais, repris aussitôt par\ncette passion d'indépendance qui l'avait si souvent entraîné à\nbrusquer ses entretiens avec son père, il répondit :\n    — Excusez-moi, je ne puis vous le d i r e . . .\n    — Ah! vraiment! reprit le vieil avocat d'une voix qui s'anima\npeu à peu. Voici du moins un sentiment de p u d e u r et de dis­\ncrétion qui vous honore... Vous ne pouvez me le d i r e ! . . . Mais\nje sais, moi, où vous allez... E t ce n'est plus un mystère pour\npersonne, car votre honte est devenue p u b l i q u e . . . Je vais vous\ndire, moi, où vous allez : Vous voulez retourner à cette vie de\nparesse et de désordre, où vous avez dépouillé l'une après l'autre\ntoutes les vertus de votre religion et de votre famille. Il vous\nplaît d'être définitivement la proie, que dis-je,le complice d'une\nb a n d e d'usuriers, de brelandiers et de filles p e r d u e s ! . . .\n    — Mon père, n'injuriez pas ces étrangères...\n    — Oui, des filles, je le répète à bon escient. Des gourgan­\ndines qui flétrissent leur sexe et dont la véritable place serait\nà Sainte-Croix du Rivage! L'ignorez-vous, vous qui frayez\nchaque jour avec elles? Je suis donc bien aise de vous informer\nde ce que vous êtes seul à ne pas connaître. L ' u n e est l'ancienne\nfavorite d'un prince débauché, qui l'emploie maintenant pour\n des besognes de politique louche. L ' a u t r e , dont on se sert\n comme d'un miroir aux alouettes, est la fille d'un palefrenier\n anglais qui tient un cabaret à la grille du Raincy. Dieu sait\n quelles complaisances l'en ont fait sortir. E t voilà les femmes\n pour qui vous délaissez votre famille et vos relations! Voilà\n pour qui vous recourez à d'ignobles expédients de lettres de\n change ! T a n d i s que votre pays travaille et lutte pour sa liberté,\n vous vous acoquinez lâchement avec des gens sans foi ni loi,\n sans feu ni lieu, fange d'aventuriers que ces temps de révolutions\n vont remuer dans les bas-fonds et qu'elles amènent à la surlace\n en une dégoûtante écume. J ' a d m i r e vraiment la longanimité de\n notre secrétaire d ' E t a t qui hésite à expulser une telle engeance\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             421\n\n\n C'est donc dans ce monde-là que vous prétendez vivre! Elle\nvous tient donc captif, cette vie sans dignité, sans labeur, sans\nh o n n e u r ! . . . Ah! misérable enfant!\n   Hélène qui écoutait, toute oppressée d'angoisse, crut que son\npère allait se livrer à quelque violence. Elle essaya d'inter­\nvenir :\n   — Mon père, dit-elle en lui p r e n a n t le bras, ne l'accablez\npas...\n    Mais le vieillard la repoussa d'un geste énergique.\n   — C'est à lui, à lui seul à me r é p o n d r e . . . Qu'il parle. Est-il\nen définitive avec nous ou contre nous?\n   Il y eut un silence tragique. Enfin, T h i e r r y répondit d'une\nvoix éteinte :\n   — Mon père, je ne puis demeurer ici davantage. J e sais\nque vous avez souffert à cause de moi, mais je compte qu'il n'en\nsera plus longtemps ainsi et qu'alors vous me pardonnerez...\n Laissez-moi passer, je vous en conjure.\n   — Ainsi, tu veux retourner à ton vomissement... E h bien,\nécoute-moi encore et pèse mes paroles! Je te laisse choisir. Si\nton âme est à ce point pervertie, soit! Abandonne-nous et\nvas à ta perte. Mais si tu persistes à sortir d'ici, eh b i e n ! je te\nle dis, T h i e r r y , — et je n'ai pas de vaine menace, — tu n'y ren­\ntreras plus j a m a i s . . .\n   Alors, sans un cri, sans un regard, — comme une bête qui\nfuit — T h i e r r y se précipita vers la porte que M. Charliers avait\nlaissée entr'ouverte, — et il d i s p a r u t . . .\n   Les yeux fixés sur cette porte, M. Charliers de Longprez\ndemeurait immobile, les lèvres frémissantes. U n e force mysté­\nrieuse le terrassait, le clouait sur place, comme si en lui-même\ntoute vie venait d'être détruite. Il fallut que sa fille, lui prenant\nle bras, le ramenât en son bureau. Il se laissa faire comme un\nenfant. Puis, b r u s q u e m e n t , il s'affaissa clans son grand fauteuil\nde cuir et une à une de grosses larmes jaillirent de ses yeux.\nL a mort de son fils ne lui eût pas plus cruellement tordu le\ncœur... E t longtemps, longtemps Hélène n'osa même pas tenter\nde consoler par d'inutiles paroles cette grande douleur muette.\n\n                                 * *\n Cependant T h i e r r y courait à l'Hôtel de Belle-Vue. Il y trouva\nM. de Rénonville qui se chauffait, en robe de chambre au coin\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "422                           DURENDAL\n\n\nde son feu. T o u t de suite l'aimable vieillard se m o n t r a prêt à\nassister son jeune ami. Il aimait les aventures, et celle-ci lui\nparaissait réunir tous les éléments d'une curieuse tragi-comédie\nà l'espagnole.\n    Bien que T h i e r r y ne fût pas d'humeur à ratiociner, il dut\nentendre d'abord quelques considérations morales sur l'amour\net le duel.\n    — Pourquoi vous émouvoir à ce point de laversatilité de cette\nfillette? A h ! mon pauvre chevalier, voilà qui prouve combien\nvous êtes neuf aux choses les plus banales de la vie. Certes,\nje n'approuve pas la préférence que miss Katy a marquée pour\nvotre rival. Mais que voulez-vous? Une femme aime un h o m m e\nparce qu'il lui plaît. Il lui plaît parce qu'il lui plaît. N e lui en\ndemandez pas davantage... E t d'ailleurs, votre philosophie est\ntrop haute pour que vous blâmiez cette enfant d'avoir obéi à une\ninclination naturelle en écoutant cet astucieux vicomte. Qu'elle\nait été sensible aux qualités de celui-ci, et peut-être aussi\nà ses rares succès de joueur, voilà l'incident le plus ordinaire du\nmonde.\n    T h i e r r y l'interrompit pour le prier d'aller trouver le vicomte\naussitôt qu'il le pourrait, — afin de lui payer sa dette et d'arrêter\n les conditions de la rencontre.\n    M. de Rénonville caressa le sac d'écus :\n    — Voici un bien joli magot, fit-il, et qui servira sans doute\n de viatique au vicomte s'il se propose de s'envoler vers d'autres\n cieux, avec ou sans son aimable conquête... E h ! eh! nous ver­\n rons alors ce qu'il faut penser du proverbe sur le bien mal\n acquis. Car je soupçonne un peu ce vainqueur d'avoir aidé la\n fortune des cartes par quelque artifice. Mais ceci, bouche cou­\n sue, n'est-ce pas? Car je n'ai jamais pu découvrir son strata­\n gème.\n     L a peur de nouvelles digressions arrêta T h i e r r y , qui s'apprê­\n  tait à confier au marquis par quel hasard il avait eu la quasi-\n certitude d'une tricherie. Amenant son loquace interlocuteur\n  à la question de la provocation, il lui déclara qu'il n'accep­\n terait pas d'arrangement d'aucune sorte, ce dont le petit vieil­\n  lard le félicita.\n     — Certes, l'usage du duel est barbare, mon jeune ami, et je\n  conçois à quel point il doit choquer un sage de votre trempe.\n  Mais autre chose est de flétrir cet usage, autre chose de s'y\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              423\n\n\nrésigner. E t c'est par de telles antinomies que se révèle le mieux\nla corruption de notre état social, puisque ceux qui aiment pas­\nsionnément la justice naturelle, comme vous le faites, seraient\nhonnis par leurs semblables s'ils y conformaient leur conduite.\nAu moins, en vous battant ni plus ni moins qu'un bretteur sans\nphilosophie, vous conserverez sur lui cette supériorité de haïr\nl'acte par lequel vous paraîtrez l'égaler... Connaissez-vous\nquelque botte à servir demain à ce spadassin de vicomte?\n   — J e n'ai eu que quelques mois de salle à Paris, confessa le\njeune h o m m e . Mais le vin est tiré, — et je le boirai quel qu'il\nsoit...\n   D'un regard pénétrant, le spirituel vieillard rendit hommage\nà une aussi courageuse attitude. P u i s , déférant aux instances\nde T h i e r r y qui le pressait, il chaussa ses escarpins, endossa son\nhabit, coiffa son petit tricorne et, nanti du sac d'écus, il se hâta\nd'aller remplir la mission dont le jeune h o m m e l'avait chargé.\n\n                                    *   *\n\n   T h i e r r y attendit dans une taverne du voisinage le retour de\nson plénipotentiaire. A méditer tous les événements qui s'étaient\nprécipités en quelques heures, les tempes lui battaient avec\nforce, et il se sentait enveloppé d'une sorte de brouillard. E n\nses oreilles retentissaient les accents paternels. Toujours cette\nvoix implacable, toujours cette austérité sans merci!... Certes,\nil le sentait bien, il avait gravement failli aux vertus de sa race.\nUn h o m m e de loi, imbu, c o m m e l'était son père, du respect\nde la vie familiale et du sentiment de l'ordre, ne pouvait\nabsoudre lés gaspillages et la paresse d'un prodigue.\n   L a valeur sociale de son nom, la solidité de son patrimoine\navaient coûté à ce fier bourgeois et à ses ascendants trop\nd'obstination et trop d'efforts pour qu'il pût se résigner à l'idée\nde les voir compromises par son fils... Mais que n'avait-il\nrecouru plutôt au sentiment q u ' à l'autorité pour lui inculquer\nses préceptes, ou pour les discuter avec lui? Maintenant, il était\ntrop t a r d . P l u s j a m a i s il ne rentrerait au foyer de famille... E t\nqui sait, demain peut-être, il aurait disparu de la foule des\nvivants...\n   Il s'attarda à cette pensée sans en ressentir trop d'effroi. E t\nce fut elle qui le détermina tout à coup à écrire à quelque ami,\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "424                         DURENDAL\n\n\nafin de parer à toute éventualité. Un ami? Avait-il encore un\nami?\n   C'était de ce nom qu'il avait appelé longtemps le fourbe\ncontre lequel il allait s'armer. M. de Rénonville,lui, n'était qu'un\nconfident, à défaut d'autre. De principes égoïstes et faciles, tel\nle marquis apparaissait à la surface, tel il était au fond. Dans\ncette ville qui était la sienne, Thierry avait vu s'évanouir ou se\nrompre l'une après l'autre des relations anciennes qu'il avait cru\nremplacer par celles de la rue Ducale.\n   Tandis que des noms s'évoquaient ainsi à sa mémoire, il\nsongea tout à coup à dom Placide. A Louvain, ils avaient été\nintimement liés. Pourquoi n'écrirait-il pas à ce moine, qui était\ndemeuré en relations étroites avec les siens, et dont il ne pou­\nvait oublier la nature généreuse et la sincère affection?\n   Sur un coin de table, dans cette salle où l'ombre se faisait\ndéjà, il écrivit à la hâte quelques mots, par lesquels il mandait\nà son ancien compagnon d'université l'obligation où il était de\nse battre le lendemain, ajoutant qu'au cas d'un malheur, dom\nPlacide serait aussitôt informé afin qu'il eût à prévenir lui-\nmême ses parents avec tous les ménagements convenables et en\nleur rapportant ses adieux.\n   La lettre close, il alla la porter lui-même tout près de là, chez\nle courrier de Namur, demandant qu'elle fût remise dans la\njournée suivante à dom Placide, à l'abbaye de Groenendael.\nPuis, il revint à l'Hôtel de Belle-Vue, où M. de Rénonville ne\ntarda pas à réapparaître lui-même, très satisfait de ses négocia­\ntions. Le rendez-vous avait été fixé pour la matinée du lende­\nmain, dès 8 heures, derrière les dépendances de la Cambre. Il\ny avait là en un recoin solitaire un chemin creux, où rien ne\ndérangerait un combat singulier.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Le lendemain, Thierry arriva le premier à l'endroit qui avait\nété choisi. Il était plongé dans une sorte d'indifférence morne\net laissa à son témoin le soin de régler avec M. de Braux-\nLevrezy et son second, qui survinrent bientôt, toutes les dispo­\nsitions nécessaires. Le marquis de Rénonville, qui avait assisté\nà maintes parties de ce genre, n'avait jamais vu chez un duel­\nliste plus de calme apparent avec moins de forfanterie. On eût\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                           VIEUX    BRUXELLES                          425\n\n\ndit qu'il se fût agi d'un autre, — tant il était étranger aux pré­\nparatifs du combat et même aux conseils que son témoin crut\nbon de lui glisser à l'oreille. Il ne sortit de son silence que pour\nprier le marquis, au cas où il serait blessé ou tué, d'en faire\ninformer dom Placide de Groenendael. L e marquis promit de\nle faire. E t plus ému que son client, il mesura les épées, choisit\ncelle qu'il trouva la plus souple et en assura la poignée dans la\nmain de T h i e r r y\n   Celui-ci s'étant aligné, se r a n i m a tout à fait lorsqu'il vit, à\ndeux pas de lui, la mine audacieuse de M. de Braux-Levrezy\nd o n t les yeux et les dents brillaient en un sourire de ricane­\nment. U n e commotion le secoua tout entier. Au signal, il se lança\nle bras t e n d u . . . Mais le vicomte r o m p i t savamment et renou­\nvela plusieurs fois ce manège. P u i s , a y a n t fatigué T h i e r r y par\nquelques feintes, furtivement, d'un coup de tierce, il lui envoya\nson fer au défaut de l'épaule.\n   T h i e r r y lâcha son épée et chancela un instant. P u i s lourde­\nment, il s'abattit, privé de connaissance.\n\n   (A suivre.)                                H . CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "                     Orphée mort\nQuand les femmes de Thrace, ainsi que des Mégères,\nEurent à coups de dents déchiré son beau corps.\nDans la fange boueuse on fit jeter le mort;\nPrêtresses de Bacchus, les dieux vous soient prospères...\n\nDédaigneux,   le poète à leurs avances fières,\nAvait d'un geste las lissé ses cheveux d'or.\nLa vengeance sonnait un mystérieux      cor :\nCeignez vos fronts souillés, prêtresses    meurtrières...\n\nMais elles ricanaient, hétaïres  traîtresses,\nDéfiant du regard, du geste et de la voix\nLe pâle amant vainqueur des lascives       tendresses.\n\nLors soudain dans le soir, une plainte indécise\nFit frémir de terreur les femmes aux abois :\nTout bas le luth pleurait sous les doigts de la brise.\n\n\n\n                       L'Abbaye\nDans les cloîtres muets où le passé sommeille.\nRien ne trouble la paix de la nuit qui descend.\nPlus de froc aux j)lis lourds ne passe frissonnant\nEn la sérénité du calme qu'il éveille.\n\nTous les moines sont morts et l'abbaye est vieille.\nLe lychen a couvert l'ogive    fleuronnant\nDe l'église gothique au transept     flamboyant.\nDans la cloche qui dort, habite une corneille.\n\nMitrés et crosse en main, l'étole autour du cou,\nLes abbés sont couchés sur leurs tombes de pierre.\nSans voix, et sans regard sous leur morne     paupière...\n\nMais quand un rayon d'or coule par la verrière,\nOn croit voir s'animer comme pour la prière\nLeurs lèvres, et lever leur dextre en bénissant.\n\n                                              MARCEL WYSEUR.\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "LE     S O I RA P R E SLA   PLUIE\n     (FRANZ   COURTENS)\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": ""}, {"page_pdf": 506, "texte": "                     Johannés Brahms\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n            Considérations critiques et esthétiques\n                    EN critérium définitif de l'œuvre de Brahms n'est pas possible\n                      de nos jours. Pour s'en faire un, il nous faudrait un\n                      recul beaucoup plus considérable que le nôtre. Cependant\n                      une orientation en quelque sorte provisoire nous est don­\n                      née à cause de la position que Brahms a prise vis-à-vis du\n                      mouvement wagnérien, position qui semblait au début\n                      nettement tranchée. En attendant l'heure d'un classement\n                      définitif, voici quelques considérations que j'offre à la\n                      méditation du lecteur.\n   Semblable au colosse de Rhodes, Brahms a un pied posé sur le domaine du\nromantisme et l'autre sur celui du grand passé classique; en effet, il est\nromantique d'expression et souvent très classique de forme. Mais, nonobstant\nson style si personnel et son incontestable maîtrise des ressources de son art,\nil nous est difficile de statuer à l'heure actuelle s'il a vraiment réussi à concilier\net à fusionner ces données hétérogènes ; en d'autres termes, s'il est parvenu à\nmettre au point voulu les idées musicales et poétiques de ses inspirations sans\nleur faire du tort, et aussi sans rien nuire à la beauté de la forme et au juste\nemploi des sonorités sous lesquelles il les a présentées. Aux brahmsistes\northodoxes, qui ne jurent que par lui, une pareille question semblerait un\nblasphème. Selon eux, Brahms est le seul continuateur de Beethoven ; c'est le\ntroisième grand B de la musique allemande, le dernier terme de la triade\nultime musicale : Bach-Beethoven-Brahms. Il n'en va pas de même lorsque\nvous vous avisez de consulter les critiques et les musiciens de la chapelle d'en\nface, celle qui ne jure que par Liszt et par Wagner. Ceux-ci prétendent que\nBrahms, si richement doué, a manqué sa vocation en devenant la victime de\nsa coterie, en tête de laquelle ils désignent Joachim, Hanslick, Bilroth,\nMme Schumann, et même Hans de Bulow après sa brouille si retentissante\navec Wagner. Selon les partisans du néo-romantisme, Brahms était un\nromantique par tempérament, mais il a eu la faiblesse d'écouter trop des\namis maladroits qui l'ont poussé vers un conservatisme qui ne convient\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "428                                   DURENDAL\n\n\n\nnullement à sa nature, et son classicisme hybride est cause que sa physio­\nnomie musicale restera équivoque devant la postérité (1).\n    Nous nous trouvons ici en présence de deux jugements tout à fait opposés.\nAjoutons à ceci la position qu'a prise l'école Franck-d'Indy vis-à-vis de\nBrahms, ajoutons aussi celle de l'outrancier continuateur du mouvement\nnéo-romantique, Richard Strauss et de sa jeune coterie affolée, surenché­\nrissant, si possible, l'évaluation négative de leur chef de fil (2). Comment se\nfaire une opinion nette au milieu d'une tohu-bohu pareil? Le temps, ce\njuge sans appel, résoudra un jour ce suggestif problème, et de cette solution\ndépendra la place définitive qu'occupera Brahms dans le panthéon des gloires\nmusicales du XIXe siècle.\n     Pour Richard Wagner, le soi-disant antagoniste de Brahms, cette heure\nfatidique vient de sonner. Déjà nous le voyons trôner au sommet d'une\névolution plusieurs fois séculaires de l'art dramatique musical. Wagner est\ncertes un paracheveur. Sa génialité lui permit de clore un cycle grandiose des\nmanifestations lyriques de la scène, lesquelles partent du seuil du XVIIe siècle\n (Caccini, Péri, Monteverde) pour aboutir à nos jours.\n     Brahms est-il un paracheveur dans sa sphère d'activité créatrice, comme\n Bach et Beethoven, ou bien son rôle est-il plus modeste ou autre en tout cas ?\n A cette question il y a, me semble-t-il, réponse partielle immédiate : devant\n l'œuvre de Brahms se dresse l'œuvre immense de Prométhée musical de\n Beethoven. Beethoven seul jusqu'ici a pu fusionner la belle forme classique\n (qui lui fut venue de ses prédécesseurs immédiats, Haydn et Mozart), avec le\n contenu romantique qui anime cette forme. D'une main de géant Beethoven,\n triturant toutes les données hétérogènes de son art, a su créer un tout d'une\n parfaite unité, unité auréolée de splendeur sonore. Mais ce Titan lui-même ne\n s'est-il pas vu contraint de briser à la longue le moule classique traditionnel,\n  car il s'y était senti à l'étroit pour les idées sublimes que son âme ne cessait\n d'enfanter ? C'est bien sur ce fait péremptoire que s'appuie complaisamment\n  l'école néo-romantique Berlioz-Liszt-Wagner, ainsi que l'école franckiste et\n  une partie de l'école moderne russe pour démontrer la vétusté de la forme\n  classique qu'adopta Brahms, mais en la modifiant selon son tempérament\n  artistique (3). Toutefois on se demande ce qu'aurait pu faire d'autre Brahms,\n  dont le génie essentiellement lyrique contient peu d'éléments dramatiques,\n\n\n   (1) Quoi qu'il en soit, on se demande cependant ce qui serait advenu si Brahms, au lieu\n de se lier à la vie à la mort avec Schumann à Dusseldorf, s'était lie de même, avec Liszt\n à Weimar, lequel tôt ou tard l'aurait certes mis en contact avec Wagner et sa magique\n fascination.\n    (2) Richard Strauss commence à s'apercevoir que semblable à l'Apprenti sorcier de Goethe,\n il a déchaîné des esprits qu'il ne sait pas maîtriser : Cet aveu, constaté récemment, est\n significatif\n    (3) Consultez à ce sujet : a) Oper und Drama, par Richard Wagner, pp. 277 et les sui­\n vantes de la deuxième ou p p . 344 et les suivantes de la première édition ; b) la biographie de\n César Franck par Vincent d'Indy, là surtout où il est question de la forme cyclique et de\n Beethoven, de Beethoven dont César Franck à l'exclusion même de Brahms, serait, selon\n d'Indy, le seul digne héritier et continuateur\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                             JOHANNÉS      BRAHMS                             429\n\nà l'opposé de Beethoven chez qui, selon le témoignage de Richard Wagner,\nces éléments étaient en surabondance? Or, l'école néo-romantique n'avait-elle\npas transporté la musique dramatique du théâtre qui est son vrai domaine, au\nconcert qui ne l'est pas ? Brahms, qui par tempérament n'aimait pas l'opéra\n— il y allait très rarement — ne pouvait qu'être hostile au poème sympho­\nnique à programme. Meilleur musicien que Liszt et 'Berlioz, il n'éprouvait\naucune sympathie pour les œuvres symphoniques de ces deux coryphées du\nmouvement musical moderne, mouvement qui affolait les esprits, surtout\ndepuis les succès de plus en plus éclatants des œuvres dramatiques de Richard\nWagner. Non, la position de Brahms au milieu d'un pareil mouvement à\nmarée montante n'était ni facile ni même enviable jusqu'à un certain point ;\net, sans doute, un musicien de moindre énergie que Brahms se serait décou­\nragé ou, bel et bien, laissé entraîner par un courant de cette puissance extra­\nordinaire. Mais Brahms ne voulait céder à aucun prix : il résistait, se concen­\ntrait, se renfrognait même afin de sauvegarder, malgré le classicisme adopté,\nsa physionomie incontestablement originale. Il disait quelquefois : « De nos\njours un artiste doit accuser sa signature. »\n    En tenant compte de ce qui précède, bien des choses s'expliquent, et cela\nnous aide un peu à comprendre Johannés Brahms. Si donc ce maître n'est\npas, à mon avis, un paracheveur, comme Bach, Beethoven et Wagner, il est\nen tout cas un pondérateur ; en ceci consistait, à mon avis, sa belle mission\nhistorique. Du reste, les effets bienfaisants de ce rôle commencent déjà à se\n faire sentir de nos jours.\n     J'ai dit « mission historique ». En effet, la tâche de chaque grand artiste\n créateur est triple : 1° celle d'exprimer avant tout sa propre personnalité;\n 2° celle de devenir l'expression ou une des expressions de son époque; 3° celle\n enfin, de jouer le rôle d'un chaînon indispensable de l'évolution de son art,\n c'est-à-dire d'un chaînon en l'absence duquel il y aurait lacune dans l'histoire\n de cet art. En l'espèce il s'agit de Brahms comme « chaînon indispensable »\n et particulier de l'évolution musicale de son pays. Pour éviter tout malen­\n tendu, je me vois obligé d'ajouter que la signification artistique de Brahms\n n'est pas seulement nationale mais mondiale. Toutefois sa signification exten­\n sive dépend avant tout de sa personnalité, sans vouloir méconnaître pour cela\n aucunement l'influence extensive des autres facteurs agissants de son œuvre.\n Je reviendrai plus bas sur la thèse : Brahms comme pondérateur, thèse qu'ici\n  je n'ai pu qu'exposer.\n      Les prophéties de Schumann dans son mémorable article sur Brahms ne\n  se sont donc réalisées qu'en partie seulement. Quand Schumann y proclame\n   « l'arrivée du fort lutteur », il est dans le vrai, mais quand, en vaticinant, il\n  dit « qu'il sera la plus haute expression de son époque et qu'il la réalisera\n  d'une manière idéale », il s'est trompé simplement d'adresse, et Brahms, le\n  cœur serré, a dû le reconnaître à la longue. L'attestation prématurée de\n   Schumann a été pour Brahms une source continuelle de bienfaits et de souf­\n   frances; car sa vaste orientation, son esprit d'équité, sa musicalité et l'exacte\n   appréciation de ses forces lui faisaient comprendre et reconnaître l'incontes­\n   table supériorité de Richard Wagner.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "430                                  DURENDAL\n\n\n\n   Plus juste que sa coterie, il ne s'empêchait pas d'admirer loyalement l'œuvre\nde Wagner et, par-dessus tout, les Maîtres Chanteurs qu'il considérait comme\n«un miracle d'orchestration». Antoine Door, le pianiste viennois (1), rapportait\nrécemment dans une feuille d'art une conversation qu'il a eue avec Brahms au\nsujet de Richard Wagner. « Il parla, dit cet auteur, avec gravité et enthou­\nsiasme de la grande influence exercée par Wagner sur le goût musical de son\népoque. — Wagner, s'exclama Brahms, est actuellement le premier, et rien\nne viendra longtemps après lui. Devant son importance tout disparaît momen­\ntanément, importance que personne ne comprend et apprécie mieux que moi,\net mieux assurément que les wagnériens. Il est vrai, ajouta-t-il, la faveur du\npublic est changeante. On parle des œuvres immortelles... Oui, l'immortalité\nserait une belle chose si on pouvait savoir quelle en serait la durée. » —\nL'amertume ne perce-t-elle pas dans cette dernière exclamation de Brahms,\nl'envie, me semble-t-il, aussi; ne pourrait-on pas lire ceci entre les lignes de\nsa tirade : « L'immortalité n'est-ce pas un mot fallacieux!? qui sait combien\ndureront mes compositions à moi ! Celles de Richard Wagner ne pourraient-\nelles pas subir aussi le sort fatal de l'oubli ? »\n                                              *\n                                          *       *\n   Je me permets d'exposer ici mon humble avis concernant le maître de Ham­\nbourg. Je crois, qu'après Beethoven, Brahms a le droit d'occuper la première\nplace en Allemagne comme compositeur de musique de chambre. Comme\nsymphoniste on lui oppose Bruckner, en s'appuyant môme sur un soi-disant\naveu de Brahms, lequel, par courtoisie probablement, a dit un jour que\nBruckner lui était supérieur comme symphoniste. Cet aveu de Brahms ne signi­\nfie pas grand'chose; sa modestie, dont parle Schumann, ne lui permettait cepen­\ndant pas de s'écrier :\n   « Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. »\n   Si à la question posée il avait répondu que ses symphonies ont autant ou\nplus de valeur que celles de Bruckner, on se serait empressé d'aller dire par­\ntout que Brahms est d'une présomption pyramidale et insoutenable. Je ne\nsais comment la postérité évaluera ces deux maîtres, mais je crois qu'au point\nde vue purement musical et celui de la forme les symphonies de Brahms sont\nsupérieures aux symphonies de Bruckner dont la forme est trop diffuse et le\ncontenu trop rapsodique. Sur le terrain de la symphonie Brahms ne doit donc\ns'incliner, jusqu'ici, me semble-t-il, que devant Beethoven. Reste à envisager\nson orchestration ; celle ci est sans conteste plus terne que celle de Bruckner,\nde Liszt et de Strauss. La nature brumeuse de Johannés Brahms n'aimait ni\nl'éclat ni les chatoyantes couleurs de l'orchestre. Mais peut-on lui faire un\ngrief sérieux de ce que ses sonorités orchestrales soient conformes à son tem­\npérament d'artiste au goût sobre et aux tendances plutôt austères !\n   Dans le domaine du lied, qu'il a cultivé avec tant de succès, Brahms a des\nrivaux redoutables : songeons à Schubert, à Schumann et à Robert Franz. Je\n\n  (1) Celui à qui Camille Saint-Saëns a dédié son quatrième Concerto pour piano.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                JOHANNÉS        BRAHMS                                 431\n\n\nmentionne en passant Hugo Wolf que l'on a osé comparer à ces trois\nmaîtres! (1)\n   Je ne puis m'empêcher de citer, en le traduisant, un intéressant passage tiré\nd'un livre de M. Steiner, l'un des biographes récents de notre héros.\n   « La différence entre la mélodique de Brahms et celle d'un Schubert est la\nmême qu'entre un paysage du Nord, maigrement boisé et revêtu tour à tour\ndu tendre vert printanier ou des tons rutilants de l'automne et un site méri­\ndional plein d'une opulente splendeur. Celui-ci exerce sur nous une attirance\nirrésistible, celui-là éveille la nostalgie comme la grâce sévère des vallons alpins.\n   « Un inventeur de mélodies n'est pas pour cela déjà un compositeur de\nlieders; pour l'être, il faut savoir allier à ce don primaire celui de faire\nrésonner musicalement toutes les vibrations secondaires qui accompagnent\ndans l'âme du poète et de l'auditeur réceptif le développement d'un poème.\nC'est dans le choix et le fin nuancé de ces vibrations, traduites musicalement,\nque se montre réellement le génie du véritable lyrique, et c'est ce que nous\nadmirons dans les créations vocales de Brahms. Sans effacer les lignes de ses\ncantilènes; tout en maintenant sévèrement la tonalité principale ou en la\nreprenant comme indicateur du sentiment fondamental, Brahms, par ses\nmodulations inattendues et sa figuration ingénieuse et jamais cependant sur­\nchargée de l'accompagnement, nous ouvre une échappée après l'autre : ici\nsur les buissons inondés de lumière laiteuse de Phébé ou bien sur un parc\nabandonné dans lequel le vent du soir se joue dans les cordes d'une harpe\néolienne. là sur les bords couverts de joncs d'un fleuve solitaire ou encore sur\nun paysage pluvieux et comme enveloppé dans son rêve; enfin, et par-dessus\ntout, il nous fait sentir la marche éthérée de Psychée, qui monte et descend\nentre des bonheurs pleins d'extase et des sombres abîmes de désespoir. »\n    11 est regrettable que M. Steiner, avec sa compréhension esthétique si fine,\nn'ait pas voulu continuer à établir des parallèles entre Brahms et Schumann,\n par exemple, car il nous aurait donné de la sorte une page poétique et instruc­\ntive de plus.\n    Les affinités entre Brahms et Robert Franz sont peut-être plus nombreuses\nencore qu'entre lui et Schumann. Les établir exigerait une étude spéciale que\nje n'ai pas eu les loisirs d'entreprendre jusqu'ici, et m'entraînerait,\ndu reste, loin du but que je me proposais d'atteindre : celui de présenter au\nlecteur le portrait en pied du maître de Hambourg.\n    En voici quelques traits encore :\n   Johannés Brahms a sa physionomie bien à lui, une personnalité marquante\net originale, laquelle est composée de force contenue et de rêverie sombre ou\n brumeuse, avec, par-ci par-là, des éclaircies soudaines; elle est composée\nd'humour, d'abstraction spéculative très germanique, de sécheresse à certaines\nplaces, d'élans très puissants à certains autres; enfin de cette pudeur quasi-\nenfantine ou bizarre qui l'empêche mainte fois de nous dévoiler le sanctuaire\nde son âme.\n\n\n   (1) On est allé même plus loin dans cette jolie voie : on a placé Hugo Wolf — den voll­\nblut-Lyriker (le lyrique pur-sang) — au-dessus Je tous les autres. C'est tout à fait réussi !\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "432                                   DURENDAL\n\n\n\n   Plus que Schumann, Brahms est un volontaire concentré, quoique doublé\nd'un sensitif délicat. Cependant, entre l'expression de sa volonté et celle de sa\nsensibilité on découvre parfois un certain manque d'équilibre, des idiosyncra­\nsies d'un homme qui, dans son art, n'osant ou ne voulant pas se livrer en\nentier comme Beethoven, préfère plutôt rester vague, nébuleux, rébarbatif\nmême. Les traits particuliers de son caractère nous rendent l'approche de\nses compositions très difficile : celles-ci paraissent au premier abord ternes\nou maussades, obscures, incolores, froides ou inhospitalières; pour mettre en\npleine valeur leur contenu remarquable, il faut, pour ainsi dire, leur faire\nviolence (1).\n   Si, nonobstant l'article dithyrambique de Schumann, Brahms, comme je\nviens de le montrer plus haut, n'est pas devenu « la plus haute expression de\nson époque », néanmoins Johannés Brahms est un véritable maître — amis et\nadversaires sont d'accord sur ce point, un grand musicien, un inventeur de\nsonorités inconnues avant lui, un artiste très probe qui n'écrivit jamais une\nnote de musique que lorsqu'il se sentait à même d'exprimer quelque chose à\nl'aide des sons. Dans ses compositions pour piano il a une technique bien à\nlui, pas facile mais fort intéressante. Etudions-le donc avec amour et persévé­\nrance. A l'exemple de Mahomet, allons à cette montagne puisqu'elle ne daigne\nvenir à nous, à cette montagne peu accessible qui cache dans ses flancs jaloux\ntant de trésors de sentiment et d'idées, tant de trouvailles techniques ingé­\nnieuses, trésors qu'on doit découvrir d'abord successivement et avec grande\npeine, mais qui ensuite nous récompensent au centuple par le plaisir élevé\nqu'ils nous procurent et par l'enseignement fructueux qu'ils nous donnent.\n\n                                               *\n\n   L'œuvre de Brahms est très considérable : 121 opus. Ce grand musi­\ncien a cultivé tous les genres, sauf le genre dramatique.\n   Brahms a écrit à peu près 200 lieders ; des quatuors pour voix mixtes, pour\nvoix de femmes et pour voix d'hommes; des duos pour voix de femmes; des\ncanons à plusieurs voix.\n   Vingt-quatre œuvres de musique de chambre : des quatuors pour archets,\ndes quintettes, des sextuors, des trios, des sonates pour violon, violoncelle,\npour clarinette et piano.\n\n   (1) Nous avons pu constater ce fait à plusieurs reprises à Bruxelles. Chaque fois qu'un\nartiste plein de tempérament et d'expansivité nous a interprété une composition de\nBrahms (tels que Fritz Kreisler et Eugène Ysaïe dans le Concerto pour violon, Birnhaum\ndans la 4e Symphonie ou Jacques Thibaut et Casais dans le double Concerto pour violon et\nvioloncelle), celle-ci rayonnait aussitôt et empoignait l'auditoire jadis indifférent ou même\nhostile à Brahms.\n  Moralité : Pour faire comprendre ce maître, il faut l'extérioriser. Tel est aussi l'avis d'un\néminent disciple, interprète et ami de Brahms, M. Fritz Steinbach. Cette opinion m'a été\ncommuniquée par un des amis du Directeur du Conservatoire de Cologne. « Brahms, dit en\nsubstance un de ses biographes, n'aimait pas à indiquer lui-même les intentions poétiques\nde ses œuvres, mais il se réjouissait beaucoup lorsque, spontanément, quelqu'un parvenait\nà les découvrir. » Ne voit on pas d'ici ce « romantique honteux » ou plutôt cachotier ?\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                 JOHANNÉS BRAHMS                                           433\n\n\n  Deux œuvres de musique religieuse : le Requiem allemand, son chef-\nd'œuvre (un touchant et remarquable monument élevé à la mémoire de sa\nmère), et le Chant du triomphe.\n  Deux sérénades pour orchestre, 4 grandes symphonies et 2 ouvertures.\n  Deux concertos pour piano, un pour violon et un pour violon et violoncelle.\n  Trois cantates.\n  Un nombre considérable de compositions pour piano : sonates, variations,\nballades, intermezzis, rhapsodies, etc.\n\n                                               *\n\n  Brahms est mort beaucoup trop tôt pour l'art de notre époque, mais son\nœuvre est là, et elle est assez puissante pour rayonner dans l'avenir, pour\ncalmer les esprits désorbités par des audaces et des absurdités outrancières\nmodernes et les ramener un jour vers des chemins plus sûrs, ceux qui ne\nmènent pas tout droit aux abîmes où risquent de sombrer des jeunes talents\ndonnant les plus belles espérances (1).\n   Je le répète en insistant : Brahms est un pondérateur. Se doutait-il seule­\nment du rôle qu'il allait jouer dans un avenir pour lui prochain? M'est avis\nqu'il en avait conscience, et c'est peut-être là qu'il faut chercher le drame\npoignant et intime de sa vie artistique, attendu qu'un rôle pareil, résultat des\nluttes incessantes, a exigé de sa part une forte dose d'abnégation et une\ndiscipline sévère et inlassable, une conséquente éducation de soi pour dompter\nles révoltes de son romantisme invétéré. Oui, en cela les néo-romantiques ont\nvu clair : Brahms, en effet, a violenté jusqu'à un certain point sa propre\nnature. « C'est là, disent-ils, son talon d'Achille. » Toutefois ils se sont\ntrompés en mettant la violence qu'il se fit à lui-même uniquement sur le\ncompte des influences étrangères que Brahms aurait subi autant par faiblesse\nque par amour-propre. Par amour-propre? I1 y avait un peu de cela\nlorsqu'on se voit proclamé chef d'un important mouvement musical on refuse\ndifficilement un honneur pareil. Cependant nous avons constaté plus haut\nqu'il a su résister à ces mêmes influences quand elles voulurent faire de lui\nun adversaire personnel de Wagner. Par faiblesse? Je ne puis l'admettre. Si\n\n\n   (1) P a r « chemins plus sûrs » je n'entends pas des « chemins battus ». Tous les pasticheurs\net imitateurs, à quelque école qu'ils puissent appartenir, marchent dans des chemins battus.\nIl n'y a pas plus de gloire d'imiter un Wagner ou un César Franck que d'imiter un maître\nclassique quelconque. On ne peut pas dire qu'un Brahms a marché dans des chemins battus\nbien que sa route fût pavée de classicisme. L'a-t-elle empêché d'atteindre aux vrais sommets\nde l'art? La seule objection que l'on pourrait me faire me semble celle ci : « Ceux qui\nimitent un maître moderne vivent au moins de leur temps » C'est vrai, mais vivront-ils plus\nlongtemps pour cela? Mendelssohn et Brahms ont eu souvent les regards tournés vers le passé,\nsont-ils morts actuellement? Pour parler avec Johannés Brahms : \" l'artiste doit accuser sa\nsignature ». Là est le hic! Or, accuser sa signature c'est être personnel; n'importe alors\nl'esthétique que l'on croit devoir adopter et suivre. Il est vrai, l'art ne peut progresser que\ngrâce aux novateurs. Seulement n'oublions pas ce que dit Goethe : « Le progrès ne marche\npas en ligne droite, mais affecte plutôt la forme de la spirale » ; en d'autres termes : « il est\nbon quelquefois de revenir sur ses pas ».\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": " 434                                  DURENDAL\n\n\n\n ses tendances musicales et esthétiques, dont il était bien conscient, n'avaient\n pas été d'accord, en partie du moins, avec celles de ses amis, je suis convaincu\nqu'il s'en serait séparé plutôt que de se laisser dévoyer par eux. Un homme\naussi énergique, intelligent, instruit et concentré que Johannés Brahms aurait-il\nagi comme un mouton de Panurge, comme un faiblard sans principes?\n   Je suis tenté de croire que Brahms n'a choisi sa voie austère qu'en vue d'un\nbut élevé et, si curieux que cela puisse paraître, d'un but où l'altruisme était\nde parti : celui de devenir un jour un point de ralliement pour les généra­\ntions musicales qui allaient lui succéder. Sachant, à n'en pas douter, qu'il ne\npouvait pas être le premier compositeur allemand de son époque, son instinct\net sa vaste orientation le poussaient dans cette voie qu'il a parcouru jusqu'à\nsa tombe avec une logique inflexible. Il est certain qu'il prévoyait le désarroi\nfinal inévitable qui devait se produire bientôt dans les rangs de l'arrière-garde\ndu néo-romantisme. La prévision était-elle injustifiée alors qu'actuellement un\nRichard Strauss se sent désarmé en face de l'anarchie musicale qu'il a aidé\nlui-même à instaurer en Allemagne avec tant de brio? Ce que je viens de dire\nau sujet de Joannés Brahms n'est qu'une conjecture, pourrait-on m'objecter.\nJe le veux bien; mais l'Histoire ne peut se passer de conjectures pas plus que\nla Science d'hypothèses.\n\n                                          *   *\n\n   Pour finir, encore une considération qui est toute d'actualité. En Allemagne\nles brahmsistes prétendent que leur maître est le seul héritier de Beethoven ;\nen France les franckistes revendiquent pour leur chef d'école ce même honneur.\nQui a tort, qui a raison? En attendant il y a Guelfes, il y a Gibelins. Dans\nce litige il faut avant tout tenir compte des différences ethniques respectives :\nselon le point de vue allemand ou le point de vue français les choses changent\nd'aspect, et il y a héritage pour les uns ce qui n'est pas héritage pour les\nautres. Chez les Français c'est le point de vue formaliste qui prédomine; chez\nles Allemands, le point de vue expressiviste, s'il m'est permis de risquer ce\nnéologisme (1).\n   La musique, dit Wagner en substance, est l'art de l'expression (Ausdruck).\nAvec Beethoven la musique instrumentale a atteint la limite ultime de son\npouvoir expressif, et c'est à cause de cela que Beethoven se vit obligé à la fin\nde recourir à la parole vivante pour concevoir et réaliser le Finale de la\n9e Symphonie. Beethoven a, par cet acte, scellé à nouveau l'antique alliance\ndepuis longtemps abolie entre la parole humaine et la musique.\n   Selon Wagner, la 9 e Symphonie est la seule réalisation définitive de.\n Beethoven; les autres compositions purement instrumentales de sa troisième\n période ne sont que des esquisses d'un voyant qui prépare l'avènement d'une\n ère nouvelle musicale.\n    Nous nous trouvons de la sorte en face du troisième larron, pardonnez-moi\n\n  (1) Confrontez la Biographie de César Franck, par Vincent d'Indy, avec Oper uni   Draina,\npar Richard Wagner.\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                             JOHANNÉS BRAHMS                                   435\n\nce manque de respect, en face de Wagner lui-même qui se dit l'héritier\nauthentique de Beethoven. Dans un certain sens il l'est, et Brahms a proba­\nblement compris Wagner comme étant cet héritier-là ; toutefois il ne pouvait\naller jusqu'à admettre l'abolition définitive de la musique pure. Non, il\ncroyait que, à côté du géant en pleine réalisation d'un vaste idéal synthétique,\nil y avait place dans le domaine beethovenien pour des musiciens d'encolure\nplus modeste, mais encore très respectable.\n   Revenant à Brahms et à César Franck il faudrait, afin de voir clair dans\nleur litige, connaître bien leurs positions respectives et savoir tirer un parallèle\nentre eux; or pour établir tout cela équitablement l'époque actuelle se prête\nmal encore. Les différences qui distinguent ces deux maîtres sautent aux\nyeux, mais les affinités qu'ils ont en commun ne se découvriront que dans la\nsuite, et aussi ce que leurs œuvres contiennent d'impérissable. Quoi qu'il en\nsoit, je trouve qu'il a été, relativement, plus facile au génial Franck de fonder\nune école de symphonie et de musique de chambre dans un pays où ces deux\nbranches musicales étaient presque non existantes avant lui, avant Berlioz et\nSaint-Saëns, qu'à Brahms de faire quelque chose de nouveau dans son pays\noù ces deux branches musicales avaient été cultivées par des génies de tout\npremier ordre. Nul doute qu'un Brahms vivant en France aurait composé\ntout autrement que le Brahms qui a vécu en Allemagne; de même, l'activité\ncréatrice d'un César Franck vivant en Allemagne aurait été tout autre que\nl'activité de César Franck qui a vécu en France. Il faut donc ne jamais\nperdre de vue le moment historique, les qualités ethniques et l'ambiance si\nl'on veut juger un maître avec équité : le tirer hors de son milieu serait le juger\nmal, et en tout cas imparfaitement. Il est des choses que le génie le plus\ncolossal ne saurait accomplir si le concours des circonstances favorables venait\nà lui manquer.\n   Brahms allié par affinités aux romantiques de la première époque — à\nSchubert, à Schumann et à Mendelssohn, et arrivant à une heure où leurs\ninfluences commençaient à céder le pas au wagnérisme, — ne se sentant\nen outre aucune inclination pour la musique théâtrale ou à programme —\npouvait-il faire autre chose et mieux que ce qu'il a fait? Ne faut-il pas\nl'admirer déjà parce qu'il n'a pas été, comme tant d'autres, un imitateur quel­\nconque de Schumann et de Mendelssohn et que, suffisamment génial, il a pu\naccuser, à côté de ces deux maîtres, une physionomie tranchée, bien à lui et,\nen somme, plus énergique que la leur.\n\n                                                                L. WALLNER.\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "                       L'Aile mouillée\n\n                 J'AI parlé ici, déjà, de Jean D o m i n i q u e ; j ' a i dit\n                    combien j ' a i m a i s l'Anémone des Mers au parfum\n                    triste et doux. E t me voici encore une fois, non\n                    pas reconquise, mais reprise par mon admira­\n                    tion, avec son nouveau livre : L'Aile mouillée.\n                       T a n t de choses nous sollicitent tous les jours,\n                   tant de beautés curieuses ou profondes viennent\n                    à nous du lointain passé ou du présent d'aujour­\n d'hui, que rares sont les moments où nous pouvons nous arrêter\nd'acquérir, pour aller reprendre,'au coin aimé de la bibliothèque,\nle livre que nous savons déjà et dont la chère pensée nous est à\nla fois trouble et repos.\n   De là, sans doute, la surprise ravie, le charme délicieux que\ndonne le livre nouveau d'un auteur connu. C'est comme un ami\nque l'on revoit après une longue absence : on le regarde, on\nl'écoute ; c'est bien son visage, c'est bien sa voix, mais une chose\nest dans ses traits, qu'on ne connaissait pas ; un son est dans sa\nvoix, qu'on ignorait encore, et il est à la fois étrange et familier.\n   J'ai lu l'Aile mouillée et certainement, je puis répéter de ce\nrecueil délicieux ce que j'ai dit de l'Anémone des Mers, mais ce ne\nsera pas assez, car, quelque chose qui ne faisait que s'annoncer\ndans le premier de ces livres s'impose dans le second ; quelque\nchose de grave, d'appaisé, de fort, une expression de courage\net de sérénité, qui verse un sang plus rouge au cœur pâle de\nl'anémone et qui réchauffe « l'aile » que la pluie d'orage a\nmouillée.\n   Jamais titre ne fut mieux choisi, il est une trouvaille et\nannonce d'une manière charmante, cet art, qui est vraiment\nainsi qu'un oiseau, vif, tendre, frêle. Il chante, et l'on écoute,\nd'abord sans comprendre, attiré par la séduction mélancolique\ndes vers, par leur inflexion basse et troublante, puis les mots\n\n (1) L'Aile mouillée, poèmes. Un vol. Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                            L'AILE   MOUILLÉE                            437\n\n\nse dégagent, ils sont précis, justes, et il semble que l'on soit\ntout à coup pareil à Siegfried, qui a goûté le sang du dragon\nFafner, et qui comprend les mystérieuses paroles de l'oiseau.\nMais cet oiseau dont j'écris, ne parle pas de h e a u m e , ni\nd'anneau, il chante son cœur, un cœur fervent, plein de ten­\ndresse et de souffrance, et il chante le m o n d e à travers son long\net patient et magnifique amour.\n   L ' a r t de Jean D o m i n i q u e est d'une simplicité raffinée; il est\nsimple, parce qu'il est impulsif, et il est raffiné parce qu'il\nconnaît et a vu beaucoup de choses, et qu'il sait choisir. L'image\ny est très nombreuse, souvent elle semble être née parallèle­\nment à l'impression qu'elle veut peindre, mais dans un autre\nmode de sensation. Il dira, par exemple : « Le soleil mouille\nd'or le bout des rameaux fins. Une corbeille d'odeurs. » D'autres fois\nil superpose l'image à l'image :\n\n        Le beau soir, le beau soir, et la lune légère\n        Confondent en tournant leurs ailes de lumière.\n\n        Toutes leurs ailes si douces entremêlées\n        Frissonnent autour de mon cœur comme un baiser.\n\n    Notre poète possède une imagination extrêmement active et\ncapricieuse, et qui va d'un trait, de la fantaisie la plus singu­\nlière, du symbole le plus abstrait, à la réalité la plus vraie; il\naime rêver, mais il fait rarement des rêves qui aillent au delà\nde lui-même; au contraire il n'aime pas ce qui est loin, il attire\ntout à lui, dans l'intimité fervente de son cœur, ou dans l'inti­\nmité vivante de sa chambre; il semble jaloux de tout ce qu'il\nn e p e u t a t t e i n d r e o u embrasser de ses mains délicates C'est ainsi\nqu'il a comparé la mer à un paon, le soleil à une b a r q u e d'or,\nla lune à une douce lampe, et qu'il dit de la nuit de mai, qu'elle\n« bleuit comme un hortensia, contre la fenêtre du ciel ».\n    Il fait tout entrer en lui, son geste, à l'encontre de celui de\nla plupart des poètes, va de l'univers à lui, au lieu de partir de\nsoi, pour s'ouvrir sur le monde. L e monde, il le regarde ébloui,\net ne veut en dire que les douceurs...\n   J a m a i s , que je sache, l'auteur de l'Aile mouillée n'a parlé de\nl'hiver, et l'on dirait que les saisons d'été ont seules m a r q u é son\nâme d'une empreinte pleine de fleurs et de parfums.\n   A tout moment c'est le contraste entre les choses belles qu'il\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "438                              DURENDAL\n\n\nvoit et les choses mélancoliques qu'il sent; à tout moment il\ns'attarde, quitte son sujet, flâne...\n   Il chante librement, sans contraintes ni règles, auxquelles,\ndu reste il ne pourrait s'astreindre.\n   Voyez plutôt ce q u e d i t à ce propos Jean D o m i n i q u e lui-même,\ndans sa conférence de la Tradition et de l'Indépendance : « L'art\npur triomphe par un charme inconnu, fait d'une harmonie sans\nformule... L'art jaillit de l'homme comme la plante jaillit de la\nterre... La vie profonde de l'art est inconsciente et végétative ;\nl'instinct est tout de génie, ce n'est pas la patience, la volonté\nni la culture, mais l'instinct seul, qui est la volonté obscure, la\nculture non arbitraire, non intensive, non raisonnée, mais natu­\nrelle et progressive suivant les lois universelles. » Faut-il\najouter un commentaire à cette profession de foi si nette ?\n   J'en doute, et d'ailleurs j ' a i hâte de dire combien me plai­\nsent ces poèmes, qu'une secrète harmonie balance sans cesse\nde la douleur à la joie, de l'ombre au soleil; de vous dire ceux\nqui sont lents comme la mélancolie, ceux qui sont légers\ncomme le bonheur, ceux dont le chant est plein de fatigue et\nde patience, et de révolte soumise. De vous faire entendre cette\nvoix puérile et hardie, ou la douce faiblesse s'allie au coura­\ngeux orgueil.\n        Ombre verte, soyeuse et froide des forêts,\n                O délicieuse aventure\n        De la légèreté de l'air vif où fuyait\n        Le printemps !... et les bouts pâles de sa ceinture\n                Flottaient ourlés de violet!\n       O printemps : le jardin n'a pas su te garder\n               Entre ses cerisiers de neige,\n       Tu t'es enfui, laissant au bord chaud de l'allée,\n       Le paon miraculeux perché dans le pommier\n               Comme un roi qui mène en cortège\n       Les chars lourds de l'été que des parfums allègent !\n       Toute l'ombre est là-bas; et toute la fraîcheur.\n                 Une nymphe qui fuit et l'emporte!\n       Ici le jardin blanc soupire dans l'odeur\n       Chaude et mélancolique des buis verts de la porte\n       Et traîne son tapis de poussière et de fleurs\n       Jusqu'au perron brûlant de la demeure morte.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "       L'été lourd qui mûrit les roses de la terre\n       Et qui mûrit le cœur gonflé des jours amers\n               Comme d'une sève embaumée,\n       L'été divin s'arrête et suspend sa lumière\n       La plus brûlante et longue et la plus acérée\n               Sur la fleur dans l'âme nouée\n       Qui s'ouvre éblouissante et triste, la première...\n\n       O Nymphe enfuie avec l'ombre, avec la douceur,\n              Avec le printemps si léger,\n       Pourquoi m'as-tu laissé, pâle de tant d'ardeur,\n       Au milieu du soleil immortel de l'été?...\n       Toi qui portais les ombres et les chuchotements\n              Et le silence qui aspire\n       Dans les plis onduleux de ton pur vêtement!\n       Toi qui courais si folle avec le rire aux dents,\n       Renversant au passage et d'un pied innocent\n               La corbeille des souvenirs!...\n\n   A parcourir cette pièce, il se fait en moi un équilibre parfait\nentre l'émotion spirituelle et l'émotion visuelle, je suis aussi\némue de ce que je vois, que de ce que je sens, et je me rends\ncompte une fois de plus des dons de coloriste que Jean\nD o m i n i q u e dissimule presque toujours, en soufflant sur ses\ntableaux brillants une impalpable poudre de mystère et\nd'émotion.\n   Cette page si belle est caractéristique, et je voudrais répéter\nà son propos ce que j ' a i dit du livre entier, c'est que la palette\ndu poète s'est enrichie de couleurs plus vives où la lumière se\njoue éblouissante et fine. J'aurais beaucoup d'exemples à citer\nde celte énergie, qui est venue, comme une fée, faire resplendir\nd'une vie nouvelle les poèmes qui s'abritent sous l'Aile\nmouillée.\n   Je veux vous en transcrire deux encore, où vous saisirez\nl'imagination à la fois matérielle et idéale du poète, sa\ndouceur allègre, sa sensibilité toute pénétrée du prestige de\nl'amour :\n\n       Tout un buisson de roses et de lis mouchetés\n       Prés du rideau de mousseline soulevé,\n       Tout un buisson d'amour dans mon cœur enchanté!\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "44°                          DURENDAL\n\n\n      L'après-midi s'accroît comme un fardeau léger\n      D'ombres et de soleil — silence parfumé,\n      Où le cœur joue et souffre et chancelle, enivré !\n\n      Le matin blanc et bleu l'avait tout enchanté;\n      Ce soir il fléchira sous son fardeau léger.\n      Maintenant il fleurit comme un lis balancé.\n\n      Ce soir, tu dormiras comme un buisson chargé\n      De roses et de lis, d'amour et de pitié,\n      0 mon cœur et ma vie, ô mon mal enchanté!\n      Ce soir je presserai contre ma joue en pleurs\n      Mes mains toutes chargées du parfum de ces fleurs.\n      Ce soir, je dormirai tout contre mon bonheur!\n      Tout contre mon malheur fleuri de tendres roses,\n      Sombre comme un buisson touffu, dans la nuit close\n      Pareille au beau sommeil lui-même qui repose !\n\n      Ce soir, nous dormirons ! Maintenant enchantés\n      De musiques secrètes, et de parfums parés,\n      Mon amour et moi-même, nous pleurons enivrés! —\n\n             Le sable coule au sablier —\n             La Belle au Bois s'est endormie!\n             Pousse doucement le volet\n             Du côté où le Jour appuie\n             Sa jeune figure assoupie,\n              Vermeille et pâle, au front distrait!\n\n              C'est lui, le Prince au beau regard ;\n              — Le sable coule au sablier!...\n              Il vint, conduit par le hasard\n              Et par les ronces du sentier,\n              Jusque dans l'ombre du volet.\n\n              Il entre et vient jusqu'au lit frais\n              Où la Princesse rit et dort...\n              — Le sable coule au sablier ! —\n              Il touche de sa main d'aurore\n              Le front de celle qui dormait...\n              — Tout a gémi dans la forêt!\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "              Le vent d'un siècle s'est levé,\n              L'ouragan d'un siècle frémit !\n              — Le sable coule au sablier! —\n              La mer, depuis cent ans, a pris\n              Cet élan sauvage et brisé\n              Qui pleure et bat la plage usée\n              Et le vieux phare de granit!\n\n              — Le sable coule au sablier!\n              L'amour d'un siècle s'est dressé\n              Entre les deux adolescents\n              Comme une double fleur de sang!\n              — Le sable coule au sablier!\n              L'amour brise la vieille digue,\n              L'amour chancelle et se délivre\n              Et bat de l'aile en gémissant\n              Aux lèvres des adolescents!\n\n              — Est-ce vous, mon Prince et mon Roi?\n              — Le sable coule au sablier !\n              Est-ce vous, ô Jour, dont le pas\n              Sur le sable vient de crier...\n              Est-ce vous?... donnez-vos mains tendres,\n              Vous vous êtes bienfait   attendre!...\n\n              — Je suis le jour de cent années,\n              (Le sablier s'est renversé!)\n              — Et je viens pour     l'Eternité!...\n\n   J'ai pris ces pages presque au hasard, et c'est en hésitant que\nje les ai choisies. Maintenant je reste indécise, à me souvenir\nde tant d'autres qui me plaisent également, et je pense que,\npour m e sentir satisfaite, je devrais transcrire le livre entier!...\n   Mais il faut laisser au lecteur la joie de découvrir lui-même\ndans leur simplicité et leur charme ces poèmes si attirants et\nsi personnels.\n                                                 HÉLÈNE   CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "                         Hubert Stiernet\n\n                    S'IL fallait classer nos écrivains d'origine wallonne en ne\n                       considérant que leur tempérament et la qualité de leur\n                       sensibilité, L o u i s Delattre et Albert Mockel occuperaient,\n                       je crois, les deux points extrêmes. E n t r e le conteur nar­\n                       quois et souriant des Marionnettes rustiques et le poète\n                       raffiné et inquiet de Clartés, les autres trouveraient aisément\n                       leur place et cela nous donnerait une synthèse très com­\n                       plète de l'âme wallonne, telle qu'elle a été formée par son\n                       milieu. On y verrait d a n s quelle mesure la W a l l o n n i e , qui\ntouche à la fois à la F r a n c e et à l'Allemagne, a été influencée par la race\ngauloise et par la race g e r m a n i q u e et c o m m e n t ces deux influences se\nrejoignent et se pénètrent. Tel écrivain serait plus près de Mockel et tel autre\nplus voisin de Delattre suivant que la rêverie ou le clair bon sens prédomine\ndans son œuvre. Il est toutefois u n conteur qu'on éprouverait peut-être\nquelque embarras à classer. C'est M. H u b e r t Stiernet. Ses livres n'ont pas\nu n caractère aussi tranché que ceux de ses confrères. Il est à la fois observa­\nteur comme Delattre, des O m b i a u x et Glesener, sentimental comme Garnir\net Séverin, rêveur et pénétrant comme Mockel. D a n s ses Histoires Hantées,\non trouve des nouvelles réalistes telles que l'Enseigne, des contes merveilleux\ncomme la Vierge au Rouet et une étude psychologique d'une g r a n d e inten­\nsité : Fermel. A première vue, tout cela peut sembler u n peu disparate. E n y\nregardant de près cependant, on finit par reconnaître qu'un même esprit\nanime ces différentes histoires et qu'elles procèdent toutes d ' u n e m ê m e\nsource. On r e m a r q u e r a n o t a m m e n t que M. Stiernet n'est jamais tout à fait\nréaliste. D a n s ses récits les plus naturels, là où il a l'air de s'être appliqué\nuniquement à copier la vie, il existe toujours u n élément merveilleux. Ce ne\nsont pas les circonstances, le hasard ou l'aveugle destin qui décident du\ndénouement, mais un esprit invisible qui rôde autour de l'homme, qui\nl'inspire, ie tente et le pousse d a n s le malheur ou dans le crime. Q u a n d ,\nd a n s l'Enseigne, il n o u s montre Z a n t e décrochant furtivement p e n d a n t la\nnuit la plaque de bois, dont l'image grotesque fait le désespoir du déclassé\nvaniteux qu'il est devenu, si elle tombe sur la tête de son père, c'est\n\n\n  (1) A propos du livre : Contes à la Nichée, par H U B E R T S T I E R N E T . Dessins de Georges\nI.ebacq. (Bruxelles, Lebègue.)\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                            HUBERT STIERNET                                  443\n\n\nla fatalité qui le veut sans doute, mais une fatalité qui a les yeux ouverts et\nqui sait ce qu'elle fait. Pour l'imagination de M. Stiernet, le monde invisible\nexiste; et c'est pourquoi je le classerais à côté de Mockel, le plus familiarisé\nde nos écrivains avec le petit peuple sournois ou gracieux des génies\net des fées.\n   Je le classerais encore à côté de Mockel pour une autre raison. Comme ce\ndernier, il possède, à un degré presque excessif, l'amour du style. Il est un\ndes rares fervents que nous possédons encore du style artiste. Il introduit de\nla poésie dans sa prose. Il cisèle ses phrases. La forme pour lui a une\nvaleur intrinsèque. Je ne dis pas qu'il y sacrifie le fond; au contraire. Mais\ncertaines de ses phrases, fouillées comme des bijoux, peuvent être admirées\nisolément pour la perfection du travail et l'harmonie de leurs proportions. Il\nfaudrait ouvrir les Contes pour les Enfants d'Hier pour trouver des passages\nd'un lyrisme comparable à celui qui termine, dans les Histoires Hantées, la\nVierge au Rouet :\n   « Cependant, chaque année, le septième jour de la septième lune, vous\nn'entendrez plus jamais caqueter dans les pommiers; et vous ne verrez pas\ns'élever, le long des peupliers en aigrette, le vol lent et cahoté des oiseaux\nblancs et noirs, à la queue trop lourde; parce que ce jour, les pies charitables\nprennent leur essor vers les hautes régions et vont construire, ouvriers\ninnombrables et habiles, un pont au-dessus de la voie lactée. Puis, quand\nvient la grande nuit, quoique le ciel en cet instant soit de pure améthyste,\ntoutes les étoiles baissent discrètement leurs paupières et, dans l'immuable\nsilence céruléen, aux deux bouts opposés de la passerelle merveilleuse, le\npâtre fidèle et la Vierge au Rouet s'avancent l'un vers l'autre, ravis comme\nau jour de la première rencontre, et répètent, frémissants, l'ineffable duo\nd'amour du Pâtre et de l'Etoile. »\n   Il semble qu'un écrivain, sollicité à ce point par l'étrange et le merveilleux\net qui s'exprime dans une langue aussi raffinée, soit peu qualifié pour écrire\ndes contes destinés aux enfants. Il semble, en tout cas, que, s'il devait en\nécrire, ces contes ne pourraient être que des récits fantaisistes à la manière\nde Grimm, où les êtres et les choses se déforment comme dans les tableaux\nde Jérôme Bosch. Et cependant, voici que M. Stiernet, qui, il y a une quin­\nzaine d'années, avait déjà écrit un livre pour les enfants, leur en dédie un\nnouveau qui n'a rien d'extraordinaire ni de fantastique, mais qui est bien\nl'ouvrage le plus léger, le plus naturel, le plus raisonnable, le plus édifiant et\nle plus charmant qu'on puisse mettre dans leurs mains. Ici, nous ne sortons\njamais de la vie. Le destin lui-même ne revêt jamais la forme d'un deus ex\nmachina. Ce sont des histoires simples, si simples qu'il n'y a, à proprement\nparler, pas de sujet.\n   Sur la place publique d'une bourgade hesbignonne, un jour de fête, on a\ndressé un mât de cocagne; les enfants ont décidé que Poucet, le marchand\nde volaille, qui a six doigts à chaque main, sera le vainqueur; tout l'intérêt\nde l'histoire gît dans l'attente anxieuse avec laquelle les enfants suivent les\npéripéties de la lutte, qui se termine par une déception, Poucet dégringolant\nau moment de toucher au but. Voici ensuite Jacques, le corbeau, qu'un petit\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": " 444                                  DURENDAL\n\n\n garçon a recueilli avec une patte cassée, qu'on guérit et qui reste l'hôte gâté\n et capricieux du logis. Voici — événement plus important — l'apparition\n dans la localité d'un négrillon, ramené du Congo par un officier; les enfants\n en ont peur, puis ils viennent l'observer avec curiosité, puis ils s'approchent,\n le contact se fait et u n e grande amitié les unit bientôt au petit Djouma. Voici,\n enfin, une histoire grave : un soir d'hiver, des enfants sont groupés autour\n de leur mère qui fait des galettes; un parfum appétissant remplit toutes les\n petites narines; on m a n g e déjà les délicieuses galettes par le nez, lorsqu'un\n étranger vient appeler la femme pour aller soigner une parente dans u n vil­\n lage voisin; sans hésiter, elle a b a n d o n n e son ouvrage, ses enfants, et la voilà\n partie avec l'inconnu dans la nuit glaciale, d o n n a n t à sa progéniture déçue\nune leçon d'abnégation et d'héroïsme qui ne sera pas oubliée.\n    Les autres contes — ils sont onze en tout — ne sont pas plus compliqués.\nAu premier abord, on serait tenté de p r e n d r e cet ouvrage pour un livre d'ex­\nception dans l'œuvre de M. Stiernet. On se tromperait : ces histoires simples\nsont encore à leur façon des histoires merveilleuses. Ici aussi la vie a été vue\nà travers un prisme. E t ce prisme, c'est le cerveau de l'enfant. On sait que\nc'est le privilège de l'enfance de d o n n e r aux choses de la vie une valeur\nqu'elles n'ont pas dans la réalité. P o u r l'enfant, l'homme le plus ordinaire est\nu n héros qui fait des choses étonnantes. E t pour peu que l'homme ait\nsix doigts à chaque main c o m m e P o u c e t , qu'il vende de la volaille d a n s\nl'encoignure d'une porte, qu'il fabrique des frondes et des sifflets de frêne, il\nest le plus grand, le plus fort, le plus s y m p a t h i q u e des héros et ne peut,\nsans injustice, être vaincu q u a n d il se mesure avec un mât de cocagne. Voilà\nl'optique où s'est placé M . Stiernet pour écrire ses Contes à la Nichée et c'est\nde là que tout leur c h a r m e dérive. Il est visible qu'il les a tirés de ses souve­\nnirs. Mais pour évoquer avec toute la sincérité nécessaire ces petits événe­\nments de sa jeunesse, il a fait revivre l'âme émerveillée qu'il avait alors. Il a\nreconstitué tout u n milieu et en a ressuscité l'ambiance. La « maison bran­\nlante du plat pays » projette son o m b r e bienfaisante sur le tout. Derrière\nles petits acteurs qui occupent le devant de la scène et la remplissent de\nleur gazouillis, on aperçoit deux b o n n e s et douces silhouettes, qui font\nencore sentir leur utilité, mais dont la personnalité semble déjà avoir dimi­\nnué d'importance et qui commencent à s'effacer comme s'efface fatalement\ndans la vie tout ce qui vieillit devant tout ce qui naît.\n     Sans doute, on trouverait facilement chez plusieurs de nos conteurs des\n historiettes qui pourraient être lues avec intérêt et avec plaisir par les\nenfants. Mais ce n'est pas à ceux-ci qu'ils ont songé en les écrivant. Ce sont\ndes contes pour adultes, qui peuvent aussi être lus par des enfants. Chez\nf M. Stiernet, c'est l'inverse. Ses contes s'adressent aux enfants; il en a m ê m e\n or mule la morale là où elle ne se dégageait pas toute seule des faits. Mais\nles g r a n d s p e u v e n t également les lire. C'est de la vie prise à sa source et que\nn e ternit a u c u n e i m p u r e t é . Ils ont le charme d'une fleur qui s'ouvre, d'une\n g o u t t e de rosée qui brille au creux d'une feuille, de la lumière sereine que\nr é p a n d la lampe familiale, en hiver, d a n s une c h a m b r e close. On sent que\n l'auteur les a écrits avec plaisir, qu'ils ont coulé sans effort de sa p l u m e , qu'il\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                               HUBERT STIERNET                                        445\n\n\ns'est laissé prendre et porter par les sujets. L e style, nature1 et limpide, met\ntout en valeur avec une remarquable précision :\n   « J'avais neuf ans depuis les foins.\n   » Mon père s'apprêtait à sortir. Il me dit :\n   » — J'ai vu que tu a appris à écrire des lettres. C'est bien ; tu fais des p r o ­\ngrès. N o u s allons mettre tout de suite ton talent à l'épreuve. T a n t e P r u d e n c e\nsera ici, d i m a n c h e ; invite l'oncle P a u l à venir manger la soupe avec n o u s .\nDis-lui que s'il accepte, il n'est pas nécessaire qu'il r é p o n d e .\n   » T u me montreras ta lettre.\n   » E c r i r e une l e t t r e ! u n e vraie lettre que l'on jettera dans u n e boîte, au\npremier coin de rue venu, sans s'en inquiéter; qui s'en ira toute seule, à tra­\nvers la nuit et le mystère de la poste; que le facteur glissera demain matin\ndéjà, à Liége, dans la boîte de l'oncle P a u l !\n   » Ce cher oncle P a u l ! J e le vois :\n      Il soigne ses canaris et leur parle comme à des enfants (il est célibataire).\nIl a entendu soudain retomber la plaquette de cuivre. Il arrive, prend la\nlettre — regarde — retourne l'enveloppe : il est i n t r i g u é . . .\n   » D'où cela vient-il ?\n   » Il coupe précieusement l'un des côtés, passe la lame du canif entre ses\ndoigts avant de le reglisser dans son gilet. Il lit. éclate de rire :\n   » — Ah! ce galopin, qui se mêle d'écrire! »\n   Cette langue familière contraste fortement, c o m m e on le voit, avec le style\nsavant de la Vierge au Rouet. P o u r arriver à écrire avec cette simplicité de bon\naloi, il n'est pas inutile d'avoir vaincu les difficultés du style. De ces exercices\ndifficiles la plume sort dressée et assouplie. Q u a n d on la laisse ensuite courir\navec la bride sur le cou, elle trotte d'un pas alerte et vif, elle ne tombe ni\ndans le galimatias, ni d a n s les lieux c o m m u n s , elle évite les fondrières et les\nglissades et ne commet pas d'écart.\n   Les Contes à la Nichée contiennent d'excellentes illustrations de M. Georges\nLebacq.\n\n                                                                    H U B E R T KRAINS.\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "                     Marie Dauguet\n\n                 MADAME Marie Dauguet     a dédié ses Pastorales « à la\n                    grande ombre de Virgile ». P o u r t a n t , sauf en\n                    quelques pages où passent le vent tiède et les\n                    bruissements d'abeilles des Bucoliques, elle n'est\n                    point du tout virgilienne. L'harmonieux poète\n                    dont le génie fut une douceur nuancée, et la\n                    langue une molle et noble caresse, n'a jamais\n                    connu ces élans immenses vers la Beauté,\nces sursauts d'amour vers le soleil, son paganisme n'a jamais\neu cette ferveur qui palpite dans le livre de Marie D a u g u e t .\nJ e crois avoir déjà noté chez les contemporaines femmes\npoètes, cet amour de la vie, cette ardeur à la vivre plus intense,\nces enthousiasmes brûlants pour ses manifestations. P l u s que\nles hommes elles semblent pénétrées d'une flamme intérieure,\net, comme la p l u p a r t d'entre elles ne sont pas chrétiennes,\ncette ferveur se tourne chez elles en l'adoration de l'existence, de\nl'amour ou des choses. L a poésie de Madame Marie Dauguet est\nrayonnante d'un panthéisme passionné, et son livre donne\nl'impression de ces journées d'été où la chair, semble-t-il, n'a\nd'autre faim et d'autre soif que d'oublier tout, de se mêler au\nr y t h m e des lignes, des sons, des lumières, de se fondre en la\npaix radieuse de la terre, de devenir pareille à l'arbre, à la\nplante, aux épis de blé d'or, et de goûter, dans la splendeur de\ncette vie, palpitante à la fois et assoupie, la saveur de la mort.\nParfois pourtant, en ces journées vermeilles, il arrive, même\navant l'heure recueillie du soir, q u ' u n e brise fraîche et chan­\ntante vienne rappeler l'homme à la joie d'avoir une âme, et\napporte des lointains bleus les sons clairs et puérils de mysté­\nrieux Angelus...\n\n\n (1) A propos du livre : Les Pastorales, par MARIE DAUGUET. (Paris, Sansot.)\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                           MARIE   DAUGUET                          447\n\n  T e l l e m e paraît être l'œuvre du poète des Pastorales.\n\n          Je vivrai dans l'odeur divine des saisons,\n\ndil-elle, je réglerai mon âme sur leur c a d e n c e ; les champs\net les j a r d i n s , dans le soleil surtout, seront tout mon horizon ;\nje me mêlerai à leur existence latente et profonde, je me pen­\ncherai sur les mares, les chemins creux, les fleurs lourdes ;\nje respirerai les parfums chauds, j'écouterai les chansons volup­\ntueuses de l'Eté,\n\n          Heureuse de goûter la simple volupté\n          Comme les bêtes et les choses, d'exister ;\n\net si les désirs compliqués et factices veulent m e reprendre,\nje m e ferai la mentalité de l'homme des champs qui ne se\nsoucie plus que de la T e r r e :\n\n          Un instinct très amer remonte à la surface\n          De ce moi que j'oublie, anxieux, véhément,\n          Compliqué, et ce que j'étais hier s'efface ;\n          Je suis un paysan lorrain, tout simplement.\n\n          Je m'intéresse aux blés divers qu'on va semer,\n          A la terre robuste où je suis appuyé,\n          Et dont je suis sorti et dont je suis aimé,\n          Et qui me bercera quand je m'endormirai.\n\n  S'il faut chanter, je chanterai, mais ce n'est pas en moi, c'est\nen ces choses pastorales et ensoleillées qui m'entourent que je\nprendrai l'inspiration :\n\n          Prends l'herbe desséchée par le soleil pâlie\n                    Et la gerbe qu'on lie,\n          Prends l'eau pure et le vent et la tiède saison\n                    Et fais-en des chansons.\n\nmais mon plus grand désir sera celui d'oublier              ma propre\nvie, d'être heureuse comme les éléments,\n\n          De ne distinguer plus de mon cœur éphémère\n          Et soupirant le cœur paisible de la terre\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\n  Parfois pourtant, dans cette poésie chaude passeront, comme\ndans l'après-midi d'été, les souffles légers de la fraîcheur. Ce\nseront des impressions matutinales, telles ce délicieux Réveil :\n               Partout s'entremêlent, brouillés,\n               Des rayons troubles et mouillés\n               A l'ombre mal évanouie.\n\n               L'aurore se réveille en larmes ;\n               On entend s'égoutter les charmes\n               Au bord des routes éblouies.\n\n                Au-dessus des orges violettes\n                Et rosées, un chant d'alouette\n                Eclate rapide et vivace ;\n\n                Et, venant des lointains perdus,\n                Un son de cloche répandu\n                Moire, en larges ondes, l'espace.\n\n   Les cloches! les cloches! E t voici, soudain, des souvenirs chré­\ntiens qui passent. L a vie paraît plus légère, plus enfantine, plus\nfraîche. L ' â m e tressaille, se réveille, aspire un instant vers une\npaix toute différente de celle des choses; ce sera devant une\nchapelle de village :\n\n      Vieille église en prière au bord du firmament\n      Je m'assieds à ton seuil dont la douceur me tente...\n\nou dans un j a r d i n de presbytère :\n\n      O cloître harmonieux, jardin du presbytère,\n      Qui semble rapproché de l'azur infini,\n      Ambiance soyeuse où le cœur fait son nid\n      Dans un bourdonnement de ruche et de prière ;\n\n      Vieux jardin tout baigné du reflet des verrières,\n      Avec vos buis taillés pour des rameaux bénits,\n      Où la nature au ciel si tendrement s'unit,\n      J'aime à vous évoquer... Et mon cœur se libère\n\n      Des heures sans beauté, dont l'idéal s'exile,\n      Rien qu'à ressusciter vos voluptés subtiles :\n      Près du portail sculpté, au marbre de son seuil\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                           MARIE    DAUGUET                          449\n\n     Cette simplicité robuste de la terre,\n     Ces cris d'oiseaux mêlés aux chants d'orgue qui errent\n     Et ces parfums de lys, d'encens et de cerfeuil...\n\n   Mais la brise ne fait que passer, et l'adoration du poète n'ira\npas à ce Christ, — même à ce Christ presque païen qu'elle\névoque — mais au Soleil à qui elle chantera des h y m n e s d'un\nlyrisme merveilleux, à ce soleil dont la clarté, dont le brasier\ntriomphal et divin va décupler la ferveur de sa vie. Mais\nn'avons-nous pas déjà vu combien cette idée de vie plus intense\nse rapproche de l'idée de la mort? Il faut j o u i r ! s'écrie-t-elle, et\nelle fait dire par un berger de ses Bucoliques :\n\n     Il est temps de songer à la mort quand on meurt.\n\n   P o u r t a n t , c'est à tout instant qu'elle y songe, et si, parfois,\nc'est avec un tressaillement de peur, cela devient à mesure\nque l'habitude vient d'y penser et que grandit la soif d'anéan­\ntissement dans les choses, une idée, païenne je le veux bien,\nmais très grave, très noble, et qui se mêle encore à cet amour\nexalté de la nature harmonieuse :\n\n     Quand viendra le moment que notre geste éloigne\n     Pour que son dur vouloir un peu moins nous disjoigne,\n     Au fond du clos sylvestre où nous avons marché\n     Si longtemps, confiants, l'un vers l'autre penché ;\n\n     Tendrement appliqués, tous deux à nous comprendre ;\n     Dans le vol roucoulant de l'ombre qui descend,\n     Au rythme d'un grand cœur quelque part existant,\n     Sous ces rameaux en pleurs, qu'on mélange nos cendres!\n\n     O mon ami, souhaitons, les yeux pleins de rayons,\n     Nous endormir ensemble, un soir d'automne rose,\n     Au vibrement, pareil au chant des violons,\n     D'une phalène blonde à l'entour de nos roses.\n\n     Souhaitons, comme on le voit dans les métamorphoses\n     Que tous deux réunis, confondus, nous soyons\n     Deux beaux arbres jumeaux dont s'enlacent les troncs,\n     Et que la mort, sans nous séparer, nous transpose.\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "450                         DURENDAL\n\n\n     L a manière de Marie Dauguet, presque toujours classique,\nest bien personnelle. Mais elle affectionne, semble-t-il, trop sou­\nvent dans certains poèmes des tournures prosaïques et dislo­\nquées. D e trop fréquents enjambements nuisent parfois au\nr y t h m e désiré. E t dans les sujets mêmes de ses poèmes, s'il lui\narrive presque toujours de rendre poétique ce qui d a n s le lan­\ngage courant passerait pour vulgaire, — mais les champs n'ont-\nils pas une noblesse, une paix et une lumière qui enveloppent\nde grandeur les choses rustiques? — il lui est arrivé aussi — je\nsonge à un sonnet intitulé La Prairie permanente — d'introduire\nen plein la prose dans les Pastorales.\n    Les lecteurs de Durendal connaissent depuis longtemps\nM a d a m e Marie Dauguet. Ils se souviennent de cet Hymne au\nSilence que je n'ai pas cité, parce qu'il fut publié ici même, et\nqui est, je crois, le plus beau poème de ce beau recueil.\n\n                                              PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nL e s B a s t i o n s d e l ' E s t . Colette Baudoche, histoire d'une jeune fille de\n   Metz, par MAURICE BARRÈS. — ( P a r i s , Félix J u v e n . )\n   Imaginez un étranger installé au foyer familial, dans la sainteté de la\ndemeure et des souvenirs, n o n en étranger mais en maître, et d'autant plus\nétranger qu'il est maître et qu'il o r d o n n e dans la maison, qu'il y est entré\navec des idées, des manières, des habitudes qui y sont insolites... Il ne peut\nfaire u n geste, prononcer un mot qui ne paraissent intrus comme lui-même,\nqui ne soient pour les anciens habitants du logis u n outrage, un rappel dou­\nloureux, une humiliation... Telle est, à peu près, la situation des Allemands\ndans les provinces annexées, et surtout, probablement, en Lorraine, parmi\ndes populations avec lesquelles ils n'ont point, comme avec les Alsaciens,\ncertaines affinités de race et de langage.\n   Sans doute, peut-on croire que le temps a agi et, aussi, l'immigration con­\nsidérable, l'accoutumance, l'intérêt, la nécessité de vivre et, pour vivre, de\ns'adapter bon gré mal gré aux circonstances, mais, q u a n d m ê m e , la société\nmessine est restée française de cœur, de volonté, de désir. Peut-être bien\nn'espère-t-elle rien; ne regarde-t-elle plus vers l'Ouest dans l'attente vaine\ndes libérateurs; ne compte-telle plus voir, u n jour, placée entre elle et le\nvéritable ennemi, la frontière fortifiée qui, aujourd'hui, la sépare de la patrie.\nElle a l'esprit trop clair et trop positif pour s'abandonner aux illusions d'un\nimprobable avenir, mais, cependant elle ne veut rien laisser de son passé;\nelle se lient à elle-même, à la chère tradition, brisée dans la réalité et qu'elle\nentretient et renoue infatigablement dans son c œ u r . On a dû lui dire, certaine­\nment, qu'il serait plus raisonnable de se plier aux événements et, puisque,\nenfin, le mort est mort, de n'en pas recélébrer sans cesse les funérailles...\n Plus raisonnable, oui, mais plus fier?.. P u i s , en somme, ce mort, c o m m e n t\nl'oublier alors que la vie, avec ses brutalités et ses offenses, recommence tous\nles jours à le. tuer ; tous les jours interrompt la prescription du deuil?... T o u t\nparle, d'ailleurs, contre l'oubli, le sol, les monuments, l'étranger vivant et\nles générations mortes...\n    La fidélité aux origines domine tout le drame simple que Maurice Barrès\nnous raconte d a n s ce livre : c'en est, en quelque sorte, le personnage prin­\ncipal, le protagoniste invisible et présent, l'âme de l'action, c o m m e la F a t a ­\nlité des tragédies antiques. D r a m e où rien ne fait éclat, ni les péripéties, ni\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "452                                     DURENDAL\n\n\nles paroles, très simple, et que l'auteur, doit-on croire, a voulu tel d a n s son\ndéveloppement et dans les êtres qui y jouent un rôle, afin que rien n'altère\nla force instinctive des sentiments dont ils sont animés.\n      M m e B a u d o c h e et sa petite-fille Colette n'ont a u c u n e des apparences des\nhéroïnes de r o m a n ; ce sont de petites bourgeoises enfermées d a n s le cercle\nétroit d'idées et d'occupations de leur petite vie casanière et provinciale.\n La médiocrité de leurs ressources les oblige à p r e n d r e un pensionnaire. Ce\npensionnaire est u n jeune professeur allemand, M. Asmus, qui a de la gravité\net une espèce de c a n d e u r compassée; il est cordial, u n peu enfant, u n peu\npédagogue et, à certains égards, rustre. Il subit le c h a r m e de la j e u n e fille,\nsi différente de la solide fiancée qu'il a laissée d a n s son p a y s , et peut-être en\nelle la séduction d'une sensibilité autre que la sienne, plus déliée, plus\nlégère, et dont tous les mouvements sont régis par u n e sorte de grâce riante.\nSa transplantation en L o r r a i n e agit également sur lui. Il sent q u e les gens au\nmilieu desquels il vit à présent sont, sinon d'une race supérieure à celle dont\nil est sorti, au moins d'une race plus ancienne d a n s la civilisation... De sorte\nque, peu à peu, sous l'influence simultanée de l'attrait qu'exerce sur lui\nColette et de son grandissant respect pour la pensée française, les idées germa­\nniques avec lesquelles il était venu vont perdant de leur orgueil et de leur\ni n t r a n s i g e a n c e . . . Toute cette beauté que les siècles ont faite et qui est liée\nà la tradition française, il veut que le vainqueur l'admire et la respecte...\nTellement que, finalement, le j e u n e b a r b a r e savant et fruste en arrive à\npenser presque comme un L o r r a i n . . . A penser, mais non à sentir... « Il est\nimpossible d'aimer, voire de c o m p r e n d r e aucun objet si nous n'avons pas\nmêlé nos songes à sa réalilé, établi u n lien entre lui et notre vie. C'est p e u\nd'avoir consciencieusement tourné autour d'une belle c h o s e ; l'essentiel c'est\nde sentir sa qualité morale et de participer du principe d'où elle est née.\nIl faut devenir le frère d ' u n e b e a u t é pour bien commencer à l'aimer... »\nColette la sait bien, elle qui, après avoir penché du côté du bon professeur,\nsi docile à ses suggestions, après avoir presque consenti à s'unir avec lui, se\nreprend d a n s la conscience de tout ce qui, du passé comme du présent, doit\nse dresser entre eux et les pousser en des voies différentes...\n    N o u s résumons rapidement u n récit qui est tout en nuances, en petits faits\nquotidiens, en m e n u s détails de la vie ordinaire de ces trois êtres et sur\nlesquels, pour parler c o m m e le maître écrivain, chacun d'eux jette ses reflets.\nL'action chemine parmi ces petits faits dont l'accumulation crée dans le cœur\nde la jeune Française d'abord l'hésitation, puis la force du d é n o u e m e n t .\nPetits faits de la réalité, mais aussi grands faits de la pensée et de la\nmémoire, sentiments que des circonstances — p r o m e n a d e s aux c h a m p s de\nbataille tristes et glorieux, commémorations religieuses des soldats morts\nd a n s les combats — réveillent et qui font vibrer d a n s l'être toutes les racines,\ntoutes les secrètes solidarités de la race. On devine les pages, les belles médi­\ntations lucides, viriles et tendres que des épisodes de cette sorte ont inspirées\nà Barrès... L'âme française du Nord se peint, une fois de plus, dans ce livre\nde puissance contenue où tout, les pensées comme les émotions, se marque\nen lignes de clarté.\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                                   LES LIVRES                                     453\n\n\nJ o h n R u s k i n , par M. FRÉDÉRIC HARRISSON. Traduction Baraduc. —\n   (Paris, Mercure de France.)\nL e R e p O S d e S a i n t - M a r c , par RUSKIN. Histoire de Venise par les\n  rares voyageurs qui se soucient encore de ses monuments. Traduction\n  Johnston.— (Paris, Hachette.)\n   Toute l'existence et l'œuvre de Ruskin montrent en lui un autodidacte, un\nhomme qui s'est toujours instruit et dirigé par ses propres voies, selon\nl'instinct ou la fantaisie de son génie. Iln'a point pris de grades ni de diplômes\ndans les écoles; le savoir qu'il a acquis, confus, si l'on veut, incohérent,\nplein de vides sur lesquels il jette des ponts audacieux, il ne le doit qu'à\nlui-même. Rien ne l'a guidé vers l'art ou, plus tard, vers les œuvres sociales,\nrien que le sentiment; rien, non plus, n'a arrêté ni contraint l'expansion\nde son originalité. Aussi la notion du relatif, qui est d'essence trop scienti­\nfique, ne s'est-elle jamais introduite dans son esprit. Toute conviction qui se\nforme en celui-ci, acquiert pour lui, par l'apparence de révélation intérieure\nqu'elle revêt, un caractère absolu. Et il froisserait souvent le lecteur par son\nton oraculaire, si ses exhortations et enseignements comminatoires n'étaient\nmélangés de tant de beauté, de bonhomie et de véritable tendresse. Il n'a\nd'autre système que lui-même et c'est en lui-même qu'en réside l'unité, de\nsorte qu'il va hardiment, sans souci d'ordre ou de cohérence, puisque tout ce\nqu'il exprime émanant de lui ne peut pas ne point finir par trouver en lui\nson équilibre logique!...\n    Il est superflu de dire qu'il est rebelle à toute règle, à toute discipline, celles\ndes autres aussi bien que celles dont il est l'auteur. La règle intellectuelle,\nc'est la raison qui domine le sentiment, le restreint, le limite; il n'en veut\npas, toute chose belle ou sainte ou salutaire étant, à ses yeux, à la mesure de\nl'amour. Il a l'imagination, et l'humeur vagabondes; tout ce qu'il sait, il l'a\nappris d'enthousiasme, sans méthode, d'une façon désordonnée. Développer\nun sujet avec suite et persévérance lui est impossible; il est toujours prêt à\nabandonner son propos pour entamer quelque digression, interrompue,\nbientôt, elle-même, par une nouvelle bifurcation de ses préoccupations.\nPeut-être les titres énigmatiques ou allégoriques qu'il imposait à ses ouvrages\net qui n'en annonçaient, ni n'en précisaient la matière, n'étaient-ils pas\nchoisis sans artifice, car il connaissait qu'il n'était pas en lui de parcourir une\ncarrière un peu longue sans se laisser séduire au plaisir de la flânerie. Mais\nsi c'est un défaut, il l'a hérité, en l'exagérant seulement, des humoristes\nanglais, Swift, Sterne, et de son ami et maître Carlyle.\n   Sa pensée est dominée par sa personnalité ingénue, spontanée, qui\nn'adhère à aucune opinion qu'elle n'ait, pour ainsi dire, formée ou vérifiée\ndans sa propre sensibilité. Mais l'opinion qu'il a une fois adoptée, il la pousse\nà toutes ses conséquences, sans se soucier des objections ou, plutôt, sans les\nvoir : ainsi, la corrélation qu'il établissait — et que l'histoire ne confirme\nguère — entre la moralité d'une époque et la grandeur de son art; ainsi,\nencore, sa condamnation globale de toute la vie moderne, dans son esprit,\nson organisation du travail, les perfectionnements de ses industries, etc.\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "454                                  DURENDAL\n\n\n— un peu à la manière de Tolstoï — à cause de la misère, du vice et de\nl'hypocrisie qui régnent dans le m o n d e et qui remplissaient son cœur de\ntristesse et d'indignation.\n    Au fond, il y avait en lui, à la fois par les tendances de son génie et par la\nliberté spirituelle dans laquelle il s'était développé, quelque chose de l'anar­\nchiste en défiance de toute loi établie, de toute autorité constituée parmi les\nh o m m e s . U n anarchiste qui aurait voulu refaire la société, non sur un modèle\nutopique, mais sur celui du moyen âge pour lequel il nourrissait une admira­\ntion passionnée et mystique. Car, ce qu'il aimait, il le recréait dans son inspi­\nration de poète et d'artiste, le transportait dans u n rêve de beauté et de vertu\ncontre les prestiges duquel a u c u n e réalité ne pouvait plus prévaloir auprès de\nlui.\n   Sa vie fut celle d'un apôtre, d'un apôtre de la beauté, de la n a t u r e , de\nl'amour, auquel la richesse qu'il possédait permit d'enseigner la générosité\npar l'exemple, mais qui agit surtout par la parole et par l'écrit, par son\nœuvre é n o r m e , depuis ses premières études sur les Peintres modernes, à la\ngloire de T u r n e r , jusqu'à ses touchantes confessions de Praetorita. Cette vie,\nil faut la lire d a n s l'excellent écrit que nous en fait M. H a r r i s s o n .\n   D a n s sa prodigieuse activité, son esprit de prosélytisme artistique et\nsocial, l'ardeur impétueuse et autoritaire de ses convictions, Ruskin apparaît\nà toutes les p h a s e s de sa longue existence comme un remueur infatigable\nd'idées sur les objets les plus divers, et d'idées qui, souvent, bien que com­\nbattues ou ridiculisées à leur apparition, ont puissamment agi, depuis, dans\nle m o n d e des idées et, aussi, dans celui des faits.\n\n\n                                        *   *\n\n    L e Repos de Saint-Marc fait suite aux Pierres de Venise, le premier ouvrage\nconsacré par Ruskin à la vieille cité des l a g u n e s . Il entreprend d'enseigner\nà ses lecteurs, n o n seulement à regarder, mais à voir : il les mène à l'antique\néglise de S . J a c o p o au Rialto, d a n s le Baptistère de S. Marc, puis, à la\ndécouverte de Carpaccio, à l'Académie et à S. Giorgio degli Schiavoni.\n    Il décrit, il c o m m e n t e les œuvres et, en même temps, raconte Venise, la\nVenise contemporaine des mosaïques du Baptistère, celle où vivaient les\nêtres dont le peintre de la légende de sainte U r s u l e a fixé la physionomie\ndans ses ouvrages. E t il semble bien, quelquefois, que ce soit u n e Venise\nimaginaire, désintéressée, chevaleresque, fort différente de l'avisée R é p u ­\nblique que l'histoire et la c h r o n i q u e n o u s portent à n o u s figurer. Mais\nquelle qu'elle ait été, R u s k i n n o u s la rend sympathique et chère, et familière\nen la ressuscitant, pour n o u s , dans les significations et dans les gloires les\nplus parfaites et les plus caractéristiques de son art.\n    L a version que M. Johnston publie du Repos de Saint-Marc contribuera\nh e u r e u s e m e n t à accroître auprès du public français l'influence du grand\nécrivain dont notre collaborateur Dom B r u n o Destrée célébrait ici même, il\nn'y a guère, le génie puissant et original.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                                         LES LIVRES                                          455\n\nLa Peinture e n B e l g i q u e , par M. F I E R E N S - G E V A E R T . Fascicules I I I\n    et IV : Le Maître de Flèmalle (Jacques Daret?); Thierry Bouts; Le Maître de\n    l'Assomption (Albert Bouts); Hugo Vnn der Goes ; Juste de Gand; Le Maître de la\n   légende de sainte Lucie; Simon Marmion. G r a n d in-4 0 , 24 reproductions.\n   — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   M . Fierens-Gevaert n o u s donne dans ces deux fascicules la suite de l'œuvre\nimportante qu'il a heureusement entreprise et qu'il poursuit avec le talent et\nla compétence qu'on lui connaît. D a n s u n e suite de monographies concises\net substantielles, il résume les renseignements que l'on possède sur chacun\ndes artistes dont il parle, nous dit l'œuvre certaine ou supposée de ceux-ci,\nles questions qui se posent à leur propos, les solutions que ses recherches ou\ncelles des autres p e r m e t t e n t de proposer à ces questions. E n critique averti\nqu'il est, il ne se laisse pas entraîner à l'examen et à la discussion, sans fruit,\nla plupart du temps, pour la science, des i n n o m b r a b l e s hypothèses, fondées\nu n i q u e m e n t sur des appréciations personnelles, auxquelles ont d o n n é lieu\nles travaux de nos primitifs. Il s'attache surtout et avec raison, selon n o u s ,\naux ouvrages avérés des maîtres dont il retrace la carrière : « Ce n'est point\nnotre rôle, dit-il judicieusement, d'analyser et de commenter les numéros\ndouteux du catalogue d ' H u g h e s Van der Goes. » Et, en effet, c o m m e n t établir\nson opinion sur la personnalité d'un artiste, définir ses caractéristiques, en\ns'appuyant sur le doute et la conjecture ? L e s éléments de contradiction sont\ndéjà si a b o n d a n t s , lorsque, s'en t e n a n t aux œuvres authentiquées, on se\nhasarde à émettre u n e appréciation sur les qualités d'émotion ou de senti­\nment d'un artiste... Mais c'est là u n d o m a i n e à exclure de la controverse, car\nchacun y est, si l'on peut dire, la mesure de son propre j u g e m e n t ou plutôt\nde sa propre sensation. Il est vrai que l'on pourrait souvent en dire autant\ndes observations de facture ou de technique sur lesquelles certains critiques\nfondent les attributions qu'ils s'efforcent d'imposer. On l'a bien vu pour le\nMaître de Flémalle, ou de Mérode ou « à la Souricière », dont l'individualité est\ndevenue d'autant plus insaisissable qu'on a ajouté à son œuvre prétendu :\n« Sa personnalité, sa vie, sa carrière, l'ordre de sa production, l'évolution de\nson génie sont encore aujourd'hui d'impénétrables mystères », écrit\nM. F i e r e n s - G e v a e r t , qui m a r q u e , d'ailleurs, fort bien que, dans le g r o u p e\nd'œuvres assigné au Maître de Flémalle, on pourrait faire la part d'au moins\ntrois artistes différents.\n\n    L e quatrième fascicule s'achève par une courte notice sur Juste de G a n d ,\ndont tous les ouvrages sont à l'étranger, à U r b i n n o t a m m e n t ; sur le Maître\nde la légende de sainte L u c i e , dont certaines figures sont étroitement inspirées\nde celle de T h i e r r y B o u t s ; enfin sur Simon Marmion, le « prince d'enlumi­\nnure », de J e a n L e m a i r e , auquel M. Fierens-Gevaert attribue deux petits\np a n n e a u x qu'il intitule, l'un, Prédication d'un évèqve (Musée de Bruxelles) ;\nl'autre. Prédication de saint François (coll. Van de Walle, Bruges). Le titre\nd o n n é à la seconde de ces œuvres nous paraît contestable. A première vue,\non aurait été tenté de reconnaître dans ces deux panneaux des illustrations\nde détails rapportés par le F r . Bartholi dans son Traité de l'Indulgence de Sainte-\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "456                                       DURENDAL\n\n\nMarie de la Portiuncule (1), mais le récit mentionnant la présence de sept\névêqucs à la proclamation de cette I n d u l g e n c e , alors que les tableaux n'en\nreprésentent que. six, il n'est pas probable, étant d o n n é e l'exactitude avec\nlaquelle les artistes se conformaient à cette époque aux textes des légendes,\nque ces œuvres aient trait à la vie de saint François.\n\n\nL e s M a î t r e s d e l ' A r t . Chardin, par EDMOND P I L O N , u n vol. ill. —\n   ( P a r i s , Plon et N o u r r i t . )\n   Il semble que le XVIIIe siècle, avec W a t t e a u , C h a r d i n , F r a g o n a r d . . . ait\ncréé l'œuvre artistique où le génie français, d a n s toutes ses qualités et ses\nplus exquises nuances, se soit reflété avec le plus d'intensité. Génie épris de\nclarté et de suite, d'analyse sans minutie ni obscurité, qu'un mot conclut, un\ntrait léger et rapide qui ramasse tout le sens et le fait passer d a n s l'esprit\nprestement. L'émotion ne le domine jamais au point de le priver tout à fait\nde sang-froid, et elle lui laisse toujours quelque lucidité critique. L a raison,\nchez lui, est rarement complètement anéantie par le cœur. Il y a en lui\nquelque chose d'héroïque et de tendre et, à la fois, de caustique; et s'il fait\ngronder la s y m p h o n i e guerrière ou pleurer la romance sentimentale, il ne\nsaurait s'empêcher d'entrecouper, parfois, leurs accents de traits aigus et\nironiques de fifre!...\n   D a n s ce XVIIIe siècle, tout ensemble audacieux et frivole, d'autant plus\navide de liberté d a n s l'art et dans la pensée que le siècle précédent avait été\ngrave, académique, compassé, Chardin fait, d'ailleurs, figure singulière. Ce\nn'est pas u n évocateur de fêtes galantes et d'élégances libertines. Il n e cherche\npas plus ses modèles dans le beau monde dissipé des salons que ses ins­\npirations dans les romans érotiques à la mode. Les u n s et les autres, il les\ntrouve dans son intimité, clans son ménage, dans la petite société bourgeoise\nparmi laquelle il se plaît. Ses œuvres, peintes avec un art exquis et savant,\navec la minutie et le sens profond et vibrant de la lumière des petits maîtres\nflamands ou hollandais, Vermeer de Delft ou Pieter de H o o c h , par exemple,\nà l'aide de procédés originaux de juxtaposition du ton qui font de lui un\nprécurseur des impressionnistes; ses œuvres ne nous offrent d'autres specta­\ncles que familiers : ce sont les Aliments de la convalescence, la Mère laborieuse, la\nGouvernante, l'Enfant au toton, les Châteaux de cartes... des aspects de la salle à\nm a n g e r , de la cuisine, des natures mortes.\n   Art fait de simplicité et de sensations profondes, exprimées d a n s toute leur\nsaveur cordiale en nombre de pages que M. E d m o n d Pilon célèbre, en m ê m e\ntemps que leur auteur, dans ce volume excellent tout animé de vive et com-\npréhensive admiration pour le vieux peintre, le narquois b o n h o m m e , le doux\net bon bourgeois, qui n'eut — en son temps — qu'à ouvrir les yeux, qu'à\nregarder devant et autour de lui, pour créer, au moyen des fruits et des\nfleurs, des enfants et des femmes, des objets de sa maison, d'impérissables\nœuvres d'observation aimante et de vérité.\n\n\n  (1) La Légende des trois compagnons, p. 300 (Bruxelles, Lamertin, 1902.)\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                                         LES LIVRES                                           457\n\n\nN o u v e l l e s é t u d e s S u r l ' h i s t o i r e d e l'art, par M. EMILE          MICHEL,\n    de l'Institut. — (Paris, H a c h e t t e . )\n    M. Emile Michel a placé en tête de ce recueil u n e étude sur la critique\n(tari et il n'était personne, sans doute, qui, mieux que ce vétéran de la critique,\npossédât la haute compétence et l'autorité nécessaires pour formuler les\nexcellents conseils que ces pages contiennent. C'est, à la fois, u n e histoire de\nla critique française dans ses personnalités les plus saillantes depuis Roger\nde Piles jusqu'à T a i n e , et u n e théorie, u n e méthode illustrées d'exemples,\nexpliquées, commentées avec la précision et la discrétion q u e l'on pouvait\nattendre d e l'expérience et d u talent de l'auteur.\n    Outre u n e étude consacrée à l'organisation et à la conservation du Musée\ndu Louvre, toujours défectueuses malgré les instances des artistes et les déci­\nsions parlementaires; de courtes m o n o g r a p h i e s de célèbres a m a t e u r s d'art, le\nprovençal Claude Fabri de Peiresc et le hollandais Constantin Huyghens, ce\nvolume contient deux essais, l'un sur le Dessin chez Léonard de Vinci; l'autre\nsur les Paysagistes et l'étude d'après nature, véritables méditations sur l'art, à propos\nde l'œuvre et des écrits admirables de Léonard et de l'évolution esthétique du\npaysage. Si la fougue et l'impatience de faire, de briller et de réussir des jeunes\ngénérations artistiques supportaient des conseils et acceptaient des leçons,\nc'est là qu'elles devraient aller en chercher ; mais, q u a n d m ê m e , elles n e seront\n pas p e r d u e s , car, comme l'écrit avec émotion M. Michel, « il est encore des\nartistes q u i vivent d a n s leur coin, étrangers aux intrigues, appliqués à leur\ntravail... E u x aussi, ils ont leur p u b l i c , moins bruyant et moins capricieux.\n S'il n'est guère de gageure, si audacieuse qu'on la suppose, qui aujourd'hui ne\npuisse être soutenue, à force de réclames, p a r certains critiques, il convient\nd'ajouter que rien d e b o n , non plus, ne se p e r d . . . Ces artistes ne sont maîtres\n ni des distinctions officielles, ni des ventes fructueuses; ils le sont de la direc­\n tion de leur vie. Si le succès leur arrive, ils n e se laisseront p a s griser p a r\nlui; ils ne lui sacrifieront jamais cette entière sincérité dont aucun avantage\nextérieur ne peut remplacer l'intime contentement. L a n a t u r e , à l'étude de\nlaquelle ils se sont voués, n e saurait les tromper, et en dépit des chefs-d'œuvre\n qu'elle a déjà inspirés, il n'est p a s à craindre q u e la source à laquelle on a\n tant puisé soit jamais tarie : elle seule est pure, elle seule est inépuisable... ».\n\nL'Histoire de France racontée à tous, publiée sous la direction\n   de M . F U N C K - B R È N T A N O : Le Siècle de la Renaissance, p a r M . L . B A T I F O L . —\n  ( P a r i s , Hachette.)\n  L a librairie H a c h e t t e a entrepris de donner au public, en m ê m e temps\nque la g r a n d e Histoire de France d e M. Lavisse, dont la publication va à sa fin,\nune Histoire moins étendue et moins approfondie, destinée à la grande\nmasse des lecteurs. L e premier volume d e cette histoire mineure : le\nMoyen-âge, d û à M. F u n c k - B r e n t a n o , a paru, il y a quelque temps.\n  L e second, dont le titre est reproduit plus haut, embrasse la période la\nplus agitée et, peut-être, la plus féconde d e l'histoire de F r a n c e : le\nXVIe siècle; la plus pittoresque, aussi, sans doute, p a r la figure intellectuelle\net morale des princes dont le règne se place entre celui de Louis X I et\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n\ncelui de Henri IV, deux rois qui, dans leurs personnalités si différentes,\nfurent, l'un et l'autre, possédés du génie de l'unité et travaillèrent, victorieu­\nsement, à la créer dans la monarchie française, le premier, contre les grands\nfondataires ; le second, contre les catholiques extrêmes et contre les protes­\ntants entêtés. On ne pourrait faire le même éloge de leurs successeurs ou\nprédécesseurs, depuis Charles VIII, Louis XII et François I er , acharnés à\nleurs chimères italiennes ou impériales, jusqu'aux derniers Valois, enfants\nfaibles, pervers et capricieux, que l'Italie avait donnés à la France, comme\npour se venger de ce qu'elle avait souffert d'elle !...\n   Mais, il n'y a pas que les rois en ce siècle qui semble enveloppé dans\nune atmosphère d'orage, traversée d'éclairs sinistres; il y a les événements\nplus puissants que les rois, les fortes croyances qui s'entrechoquent, la pensée\nhardie et rapide qui jaillit de la contradiction ; le monde physique qui\ns'élargit par la découverte de mondes nouveaux ; le monde de l'art qui\ns'élargit par la résurrection du monde antique...\n   Le livre de M. Batifol embrasse toute cette matière complexe, la vie et les\nhommes agités de ce temps, pour nous en faire un tableau plein d'animation\net de clarté.                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n U n S é j o u r à L o u r d e s , par ADOLPHE RETTÉ. — (Paris, Messein.)\n    L'ouvrage de M. Retté est divisé en deux parties. La première renferme le\njournal de son pèlerinage à pied ; la seconde ses impressions de brancardier.\n    L'auteur avait fait vœu de se rendre, selon la coutume des pénitents au\nmoyen âge, de Ligugé à Lourdes par les grandes routes pédestres de\nFrance. Le bâton à la main, la besace sur l'épaule, le pèlerin quitte Ligugé\nle 9 juin. Par étapes pénibles et longues — la plus courte est de 17 kilo­\nmètres — M. Retté se rend à Lourdes où il parvient le 3 juillet, ayant\nfranchi 454 kilomètres en vingt-quatre jours.\n    Le voyage est assez monotone. Le pèlerin s'occupe surtout de garder ses\npieds intacts afin de ne pas rester en panne. Il nous donne même une excel­\nlente recette fournie par un brave curé de village : « Remplir la moitié d'un\n bol d'une certaine quantité d'huile d'olive ou de noix, y ajouter deux jaunes\nd'œuf, battre le tout et lorsque le mélange a acquis une certaine consistance,\n le verser dans les bottines. » M. Retté a donc accompli le pèlerinage de\n Ligugé à Lourdes « sur des pieds à la mayonnaise ».\n    Toute cette première partie est un peu froide et longue. Il s'agit d'un vrai\njournal de route sans gros incidents, très banal, avec çà et là de fraîches\n descriptions peu appuyées.\n    « Je gagne le pont qui traverse la Charente et je m'accoude au parapet.\n Peu profonde ici, la rivière laisse glisser ses eaux, d'un vert transparent,\n entre deux rives garnies de peupliers. De longues herbes aquatiques ondu­\n lent, comme des chevelures, selon le remous du courant qui mêle sa mélodie\n au friselis des feuillages. Que j'aime les peupliers : leur port élancé, l'élé­\n gance de leurs proportions, celte sensibilité qui les fait frissonner lors même\n que pas un souffle n'agite l'air, tout en eux me ravit. Ils me symbolisent\n telles âmes de poètes qui, comme eux, frémissent aux souffles de la vie et\n veulent palpiter dans la lumière. »\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                                          LES LIVRES                                             459\n\n   P u i s c'est l'arrivée à L o u r d e s , l'enrôlement parmi les brancardiers et le\njournal des états d'âme du pèlerin d u r a n t cette période avec la relation des\nmiracles auxquels l'auteur a assisté. On a tant écrit sur L o u r d e s qu'il était\nmalaisé de rénover la matière. M. Retté a choisi une tâche plus h u m b l e en\ns'attachant à la notation de quelques détails et en relatant b o n n e m e n t ce\nqu'il a vu. Avouons-le franchement, ce livre n'est pas le meilleur de l'auteur\ndu Diable à Dieu. On y rencontre trop souvent un style lâché, des narrations\ndécousues, des pages hâtives. J e sais que M. Retté ne m'en voudra pas de\nlui parler ainsi. Il ne tient qu'à lui de p r e n d r e une revanche éclatante et\nl'auteur de tant de beaux et forts romans n'y m a n q u e r a p a s .         T . V.\n\nP o u r c a u s e r d e t o u t : Petit dictionnaire des idées et des opinions, par H E N R I\n   MAZEL. — ( P a r i s , B e r n a r d Grasset.)\n   Ce livre de notre collaborateur a tout d'abord quelque chose pour plaire au\nlecteur : la variété. L e nombre de sujets qu'il traite est vraiment considé­\nrable, tout en ne s'éparpillant pas d a n s des directions trop divergentes.\nD e p u i s longtemps, en effet, M. H e n r i Mazel, parallèlement à ses travaux de\np u r e littérature, poèmes en prose ou d r a m e s philosophiques, s'occupe de\nquestions sociologiques; il a déjà publié, dans cet ordre d'idées, deux livres\nremarqués : la Synergie sociale qui étudie le mystérieux m o t e u r à la fois expan-\nsif et affectif de notre civilisation européenne, et Quand les peuples se relèvent...\nqui, sous forme d'une conversation entre sept personnages aussi dissem­\nblables que possible, agite tous les problèmes importants de l'actualité; de\nplus chaque mois environ dans le Mercure de France, sous la r u b r i q u e «Science\nsociale », il traite, quelquefois à c o u p d'encensoir... ou de massue, mais le plus\nsouvent à c o u p d'épingles, les principaux auteurs c o n t e m p o r a i n s . Aussi a-t-il\nsur u n e foule de points, sur l'amour comme sur l'éducation, sur la consti­\ntution comme sur l'armée, sur le socialisme comme sur l'histoire des peuples,\ndes idées que les uns déclarent paradoxales, les autres sensées, et tous\ndignes d'attention. Ce sont ces idées qu'on trouvera d a n s le livre dont je\nparle, rangées par ordre a l p h a b é t i q u e , ce qui est c o m m o d e et a n t i m o n o t o n e ,\navec u n index copieux qui permet de remettre le doigt sur le passage qui\nvous avait frappé; b e a u c o u p de lecteurs qui auront ouvert par mégarde le\nlivre seront, je crois, poussés à le finir et à le passer à leurs voisins.\n                                                                                           H . M.\n\nL ' i n t e l l e c t u a l i s m e d e s a i n t T h o m a s , par PIERRE ROUSSELOT. —\n    (Paris, Alcan.)\n   L a thèse doctorale de M. Rousselot vient à son h e u r e . Il est de m o d e\naujourd'hui de dénigrer la raison. On c o n d a m n e sommairement, et avec\nquel dédain, les philosophies intellectualistes, qui ont cependant pour elles\nla tradition et le prestige d'illustres protagonistes. E t ce qu'on enlève à l'in­\ntelligence, on l'attribue avec u n e rare aisance à « l'action », au cœur », à la\n« croyance », à « l'intuition », en u n mot à u n e sorte de prise de possession\ni m m é d i a t e des choses par l'intime d'elles-mêmes, en dehors de toute activité\nrationnelle.\n    A ces détracteurs, il fallait montrer l'intellectualisme tel qu'il est, afin de\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "460                                          DURENDAL\n\n\n\nle distinguer de la caricature avec laquelle on a pris l'habitude de le confondre,\nil fallait en faire un exposé authentique, d'après un de ses plus puissants\ndocteurs. D'après saint T h o m a s d'Aquin, l'intelligence n e connaît p a s les\nchoses réelles à travers des concepts abstraits et morts. Elle n'est nullement\nune faculté qui fige la réalité sans cesse mouvante, en des schémas immobiles.\nElle a p p r é h e n d e directement l'être des choses. Son acte propre est la vision\ndu réel. Voilà l'idée fondamentale d u beau livre de M . Rousselot.\n    11 étudie d'abord l'acte d'inlelleclion en soi, dans ses caractères essentiels,\nen dehors de tout sujet vivant où il se réalise et se détermine. Ultérieurement,\nil le situera, en quelque sorte, dans l'intelligence h u m a i n e et considérera les\ncaractères spécifiques qu'il y acquiert. L'opération intellective n'est p a s ,\ncomme on le dit souvent aujourd'hui, une activité superficielle, qui ne dérive\npas des profondeurs de l'être qui la p r o d u i t ; c'est l'acte foncier d u sujet :\nsa vigueur vitale s'y manifeste le mieux, c'est une opération essentielle­\nment i m m a n e n t e . Mais en même temps, elle m e t en contact avec les réalités\ndistinctes d u connaisseur, elle fait q u e l'être qui connaît s'enrichit de la\nforme des autres êtres et leur devient identique. L'intensité de ces deux\ncaractères de l'acte intellectif : l'immanence et, si nous pouvons ainsi\nparler, l'altérité, croît progressivement : l'un est en fonction de l'autre et\nréciproquement. A mesure q u e sa connaissance se perfectionne, l'être se\ndéveloppe et l'on connaît d'autant plus et d'autant mieux les choses qu'on\ns'identifie avec elles. Ainsi Dieu est à la fois l'être parfait qui est tout en\nentier en lui-même et dont l'objet propre de l'intellection est lui-même, mais\nen connaissant son essence, il connaît toutes choses.\n   L'intellection ainsi caractérisée en général, dans ses traits c o m m u n s et\nessentiels, M. Rousselot la considère particulièrement dans la nature h u m a i n e ,\nfci l'intellection, la vision intellectuelle est l'acte qui vivifie nos procédés\nmultiples et imparfaits de connaissance. C'est p a r elle que le concept, le\nraisonnement, la connaissance sensible atteignent le réel. E t M. Rousselot\napplique successivement ce principe à l'élude de la valeur représentative d u\nconcept, de la science, des systèmes et des symboles. On pourrait faire quelques\nréserves a u sujet de certaines expressions inexactes ou d u moins peu claires,\net aussi a u sujet de certaines corrections, plutôt malheureuses, q u e M. R o u s ­\nselot a cru devoir apporter à la doctrine thomiste. Mais l'ensemble de l'ou­\nvrage est d'une pensée forte, profonde et pénétrante.                E . JANSSENS.\n\nT r o u v è r e s e t T r o u b a d o u r s , p a r M. P I E R R E A U D R Y . - ( P a r i s , A l c a n .\n    L e nouveau volume dont vient de s'enrichir la collection des Maîtres de la\nMusique atteste u n e fois de plus combien, au point où la science musico-\nlogique est arrivée de nos jours, la spécialisation est devenue indispensable.\nL'objet de cet ouvrage est en effet de ceux qu'un spécialiste seul peut traiter\navec autorité, et M. P i e r r e Aubry est celui-là. L a musique médiévale est son\nd o m a i n e , il lui a consacré un labeur persistant, éclairé p a r un grand amour\nde la vérité et animé d'un c h a u d enthousiasme.\n   E n des publications c o m m e la Rythmique musicale des Troubadours, les\nEstampies et Danses royales (les plus anciens textes de musique instrumentale\na n moyen âge), les Recherches sur les ténors latins, puis sur les ténors français dans\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "                                      LES LIVRES                                       461\n\n\nles motets du XIIIe siècle, enfin la m o n u m e n t a l e édition des Cent motels du\nXIIIe siècle, d'après le manuscrit de B a m b e r g , publications dans lesquelles\nu n e minutie de savant se combine avec la plus parfaite clarté française,\n— il a fixé définitivement les points les plus importants du m o d e d e lecture\nde ces plus vieux m o n u m e n t s de la lyrique française; car telle est sa p r u d e n c e\net la sûreté de sa méthode, que ses opinions sont malaisément discutables.\n    O n ne pouvait donc trouver mieux pour initier le grand public à la chanson\nprofane (artistique) au moyen âge, un des chapitres les plus hermétiques de\nl'histoire de notre art. D'autant que M . A u b r y possède au plus haut point le\ndon d e vulgarisation, l'art de rendre intelligibles aux moins avertis les choses\nles plus compliquées, en évitant l'emploi des terminologies spéciales, de tout\ncet appareil austère si inquiétant et si déroutant pour les non-initiés.\n    D o n c , ceci est un livre de vulgarisation. L'auteur a su y condenser, en deux\ncents pages, les principaux aspects de cette vaste floraison d'art qui, du XIIe au\nXIVe siècle, fit de la F r a n c s le maître de musique de l'Europe civilisée de ce\ntemps, en attendant que les Néerlandais assumassent à leur tour ce\nrôle glorieux, qu'ils conserveront jusqu'à la fin du XVIe siècle, à l'aurore des\ntemps nouveaux annoncés par l'invention de la monodie d r a m a t i q u e .\n    Les grandes divisions de l'ouvrage sont les suivantes :\n    M. Aubry caractérise tout d'abord le rôle important joué dans l'histoire de\nla musique par les t r o u b a d o u r : et les trouvères, que la philologie persiste à\nconsidérer comme des poètes « absolus », alors qu'ils sont des poètes-\nmusiciens au même litre que les g r a n d s lyriques grecs ou que les créateurs\nde l'hyinnodie latine. Il é n u m è r e les sources dont l'érudition dispose au sujet\nde cet art, caractérise la nature et l'aspect des n o m b r e u x manuscrits qui n o u s\nont été conservés et analyse la structure musicale de ces compositions. P u i s\nil aborde directement la classification des divers genres cultivés par ses\nh é r o s , et tout d'abord les « chansons à personnages » : chansons d'histoire,\nchansons dramatiques, chansons de danse (ballades et rondeaux, avec ou\nsans instruments), reverdies (chansons de caractère pastoral, mais idéalisées,\nla nature devenue un cadre conventionnel c o m m e d a n s lts bergeries du\nXVIIIc siècle), pastourelles proprement dites, chansons « d'aube » (le chant de\nl'ami veillant sur la sécurilé nocturne des a m a n t s ) ; puis viennent les\n M chansons courtoises », chansons d'amour proprement dites, les foi mes\ndialoguées du tenson (où les deux interlocuteurs échangent librement leurs\nopinions sur un sujet quelconque) et du jeu-parti (où l'un propose à l'autre\ndeux solutions contraires entre lesquelles il lui laisse le choix), la chanson\nreligieuse enfin, dont l'assimilation aux précédentes se justifie par le caractère\n véritablement « courtois », conventionnel et, en somme, faux, de la chanson\nreligieuse en langue profane de ce temps.\n    Les deux chapitres suivants du livre de M. A u b r y sont respectivement\nconsacrés à l'énumération et à l'histoire des principaux troubadours et trou­\n vères, — ceux-ci, dont les œuvres nous parvinrent en bien plus grand\nn o m b r e , succédant à ceux-là, les trouvères princiers c é d a n t à leur tour la\nplace aux bourgois, — puis aux jongleurs, dont l'auteur caractérise la nature,\nla fonction artistique et sociale, l'évolution dans le milieu d u temps.\n    L e dernier chapitre est celui qui intéressera le plus les musiciens. J ' e s t i m e\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "462                                     DURENDAL\n\n\nm ê m e que son contenu aurait dû p r e n d r e place au début de l'ouvrage, avec\nles détails concernant la morphologie des mélodies; mais l'auteur aura eu\npeur d'effrayer ses lecteurs dès le seuil de son livre. Ici d o n c , M. Aubry\nmontre c o m m e n t , dans les compositions des troubadours et des trouvères,\nles vieux modes ecclésiastiques évoluent peu à peu vers les tonalités\nm o d e r n e s ; puis il a b o r d e , pour finir, la rythmique de ces c h a n s o n s .\n    C'est le côté épineux de la question. On sait que la musique des trouba­\nd o u r s et des trouvères est écrite dans u n e notation semblable à celle du\nchant liturgique : en « longues », « brèves », « semi-brèves », lesquelles,\nd a n s la musica mensurabilis, prennent une valeur absolue, déterminée, tandis que\ndans la cantilène liturgique elles n'ont que la valeur relative que leur assigne\nl'accentuation du texte. M a i n t e n a n t , les manuscrits de nos musiciens\ndoivent-ils être lus d'une façon mesurée, ou n o n ? F a u t - i l y chercher l'appli­\ncation des divers modi (formules rythmiques) propres à la théorie musicale d u\nmoyen âge ou une simple appropriation de la valeur des sons aux valeurs\nprosodiques du vers? M. Aubry dit oui, M . R i e m a n n dit n o n . . . La contro­\nverse est ancienne et n'est vraisemblablement pas épuisée. P o u r nous qui\nconnaissons depuis longtemps les théories et les arguments de M. A u b r y ,\nnous nous rangeons résolument à son opinion, non toutefois sans nous\nd e m a n d e r si le modus et la « ternarité » du m o y e n âge doivent trouver ici une\napplication aussi rigoureuse. N o u s ne saurions, par exemple, admettre\nqu'une chanson de danse en franc 6/8 c o m m e la Bêle Aeli ait offert les rythmes\ncontre-nature figurant d a n s les mesures 1, 2, 5, 6, 9, 10 de la leçon de\nM. Aubry (page 68); à moins qu'il n'admette que le r y t h m e , noté ainsi, était\nen réalité « arrangé » par les exécutants d'une manière plus conforme a u sen­\ntiment musical. Ajoutons que l'auteur lui-même n'a peut-être pas encore fixé\ndéfinitivement sa méthode de lecture, car ses versions rythmiques de telles\nmélodies médiévales, d a n s le livre qui nous occupe, sont très éloignées de\ncelles des mêmes mélodies publiées par lui, il y a peu d'années, dans l'An­\nthologie générale des chansons de France.\n   U n vœu pour finir, — et une chicane. L e vœu, c'est que M. Aubry nous\ninitie quelque j o u r aux œuvres des minnesinger et des meistersinger, contem­\nporains et, j u s q u ' à u n certain point, élèves des t r o u b a d o u r s et des trouvères.\nIl nous dira que ce n'est pas son affaire, qu'il laisse ce sujet à M. R i e m a n n ,\nlequel paraît y avoir été plus heureux qu'en ce qui concerne les lyriques fran­\nçais et dont les prétentions encyclopédiques lui r é p u g n e n t . C'est bien pos­\nsible. M. Aubry ne nous en paraît pas moins le plus qualifié pour traiter un\nsujet qui n'a encore fait l'objet d'aucun travail en langue française, et dont\nl'intérêt n'est pas contestable, m ê m e pour le musicien français.\n   La chicane concerne le « français » de Coussemaker, — u n nom bien\nfrançais, n'est-ce pas? J e n'ignore pas que de Coussemaker était de Bailleul,\nmais, tout de m ê m e , telle est l'importance, dans l'histoire de la musique, de\ncet h o m m e qui, simple autodidacte, osa le premier pénétrer dans le maquis\nde la musique médiévale et lui consacrer des ouvrages dont les plus récents\nacquêts de la science n'ont pas diminué la valeur, qu'il nous sera permis de\nle revendiquer comme des nôtres et d'honorer en lui le labeur patient et\nvolontaire du génie                       flamand.                      E R N E S T CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                               NOTULES\n\n\n  Le prix triennal de littérature dramatique a été décerné au\npoète Ivan Gilkin, pour son œuvre : Savonarole, œuvre bien construite,\nécrite en très beaux vers. Un acte de cette pièce a été joué récemment à\nLouvain, à l'occasion des fêtes universitaires, lors de la séance organisée par\nun groupe d'étudiants en l'honneur des littérateurs. Mais l'insuffisance des\nacteurs ne permit guère, hélas ! de juger de l'effet que le drame doit produire\nau théâtre.\n   Le jury du concours était composé de MM. L. Solvay, président; Dou­\ntrepont, E. Gilbert, V. Gilles et L. Du mont-Wilden.\n   Nous offrons à notre ami Ivan Gilkin nos plus cordiales félicitations.\n\n\n\n   P a u l C l a e s s e n s . — L'art de la reliure vient de faire une grande\nperte dans la personne de Paul Claessens dont l'Art Moderne annonçait la\nmort récemment en ces termes :\n   \" La mort de M. Paul Claessens, fondateur et directeur de l'Ecole technique\nde Reliure de Bruxelles, président de la Chambre Syndicale de la Reliure et\nde la Brochure, qui vient de succomber inopinément à La Hulpe dans sa\nquarante-neuvième année, sera vivement regrettée. Paul Claessens contribua\npar ses intelligentes initiatives, par son activité, son goût affiné et la sûreté\nde ses connaissances professionnelles à la renaissance d'une des industries\nd'art qui intéressent le plus particulièrement les hommes de lettres. C'était\nun artiste et un érudit dont la compétence était indiscutable et qui fit revivre\ndans son enseignement les belles traditions classiques dont son père lui avait\ntransmis le culte. »\n\n                                        ***\n\n   Lie p o è t e A d o l p h e R e t t é , qui, on s'en souvient, a écrit l'émouvante\nhistoire de sa conversion dans un livre touchant : Du Diable à Dieu, vient\nd'entrer au noviciat des Bénédictins de l'abbaye de Ligugé, devenue célèbre\ndepuis que J.-K. Huysmans y vécut en oblat et établie actuellement à Che­\nvetogne, dans la province de Namur.\n\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "464                                              DURENDAL\n\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Franz Hals, par ANDRÉ FONTAINAS (Collection : L e s g r a n d s artistes,\nP a r i s , L a u r e n s ) . — Les peintres de manuscrits et la miniature en France, p a r\nH E N R Y MARTIN ( i d e m ) . — La Normandie et ses peintres, par J U L E S      HEUZEY\n(Paris, Nouvelle librairie nationale). — Cités et villes belges, par T H . ROUVEZ\n(Bruxelles, Van Oest).\n  H I S T O I R E : Histoire religieuse de la révolution française, par P I E R R E DE LA\nGORCE. T . I (Paris, P l o n ) . — La domination française en Belgique à la fin du\nXVIIIe et au commencement du XIX' siècle, par M . Delhaize. T o m e I I I . L e\nDirectoire (Bruxelles, L e b è g u e ) . — Une année de politique extérieure, par\nB. MOULIN et S. DE CHESSIN ( P a r i s , P l o n ) . — Napoléon Ier, par le comte\nCAVENS (Bruxelles, Dewit).\n  L I T T É R A T U R E : Constance Tcichman, par M . E. BELPAIRE ( L o u v a i n ,\nBibliothèque choisie). — Promenades littéraires, p a r REMY DE GOURMONT.\nTroisième série (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Pointes sèches, par L E B E N et\nBOUTCKA (Bruxelles, Goossens). — Psychologie des mystiques chrétiens, par\nJ U L E S PACHEU ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n  M U S I Q U E : Wagner, par H . LICHTENBERGER (Collection : L e s maîtres\nde la m u s i q u e ( P a r i s , Alcan).\n   P O E S I E : L'âme inquiète, par JACQUES N O I R ( P a r i s , Le Beffroi). — La\nlégende de l'homme, par N E L S O N COUYTIGNE (idem). — L'ecclesiaste, par H E N R I\nDELISLES (idem). — L'éternité dans l'homme, p a r FLORIAN PARMENTIER ( P a r i s ,\nGastein-Serge). — A l'ombre des marbres, par JACQUES NAYRAL (idem). — Les\nPrintemps, par JOACHIM GASQUET (Paris, P e r r i n ) . — Le miroir du passé, par\nP I E R R E HIRSCH ( P a r i s , Sansol). — Les fleurs du Christ, par B E N O I T ISAMBART\n(Vevey, Keausfelder).\n   R E L I G I O N : L'internelle consolation, par BARBEY D'AUREVILLY (Paris,\nBloud). — Le modernisme, par le cardinal MERCIER (idem). — La mission de\nsaint Benoit, par le cardinal NEWMAN (idem). — La vie et légende de saint\nGwendolé, p a r P I E R R E ALLIER (idem). — La Bse Mère Barat, par G. DE\nGRANDMAISON ( P a r i s , Lecoffre). — Les Belges et le Congrès eucharistique de\nLondres, par P . L E R O U G E (Courtrai, Vermaut).\n  R O M A N S : Le jardin délaissé, par JEAN GALLOTI (Paris, P l o n ) . — Le droit\nà la force, par DANIEL LESUEUR (idem). — Le miroir aux alouettes, par J. DE\nMESTRAL COMBREMONT (idem). — Le vaisseau de plomb, p a r G. LECHARTIER\n(idem). — Henri de Sauvelade, par P I E R R E LASSERRE ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — Les Mascran, par L o u i s DELZONS (Paris, C a l m a n n - L é v y ) . —\nDéserteur, par FLORIAN-PARMENTIER (Paris, Gastein-Serge). — L'égoïste, par\nGEORGES MÉRIDITH. T r a d u i t par M. Strauss (Paris, Carrington).\n   VARIA             Un philosophe belge : Colins, par J U L E S N O Ë L (Mons, Société\n Nouvelle).\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": ""}, {"page_pdf": 545, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-07", "signet_source": "Seizième année - N°7 - Juillet 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de juin 1909 : la note de Vieux Bruxelles renvoie aux livraisons « d’octobre et décembre 1908, de février, d’avril et juin 1909 » ; pagination continue du volume (pages 401-464) ; la table annuelle place les Livres à 451 et les Notules à 463 ; le Brahms de L. Wallner porte la date manuscrite 1909 sous la signature.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}