{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 465, "page_fin": 468, "titre_corps": "James Ensor", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "James Ensor (1) Monsieur Ensor est une des personnalités", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 552, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2045, "texte": "James Ensor (1)\n                     MONSIEUR E N S O R  est une des personnalités les plus\n                   singulières de notre monde artistique. Il est à\n                   moitié hétéroclite dans notre art. On dirait qu'il\n                   est à la fois d'ici et d'ailleurs. Il possède au plus\n                   haut point le don instinctif de la couleur qui\n                   fait, en quelque sorte, partie de l'apanage\n                   héréditaire de la race flamande et, en même\n                   temps, la part la plus importante de son\nœuvre témoigne chez lui de facultés d'essence évidemment\nétrangère. Car, à côté de tableaux où la préoccupation de\nl'artiste a été u n i q u e m e n t la traduction dans la pâte colorée de\nsa vision effervescente et fine des choses, on rencontre parmi ses\nouvrages quantité de toiles, de dessins et d'eaux-fortes où sont\nmis en action des personnages tout ensemble cccasses et\neffrayants que l'on croirait avoir surgi de l'imagination de\nquelque spleenétique misanthrope. Deux hommes paraissent\ncoexister chez lui : l'un qui regarde d'un œil aigu et clair la\nnature et le m o n d e , le ciel, la terre et la mer, les sites de\nla ville ou de la campagne pour en transporter avec jubilation\nsur sa toile la beauté modelée dans l'espace et la lumière,\nune lumière qui caresse la couleur, la lustre, en fait vibrer\ntoutes les nuances et toutes les dégradations; l'autre qui, à\ncertaines heures, regarde passivement naître et prendre corps\nen lui-même les fantoches dégingandés et macabres, les êtres\ndérisoires, les individus à l'allure baroque et au geste m a n i a q u e\nqui viennent jouer sur la scène de son imagination la parodie\nde la société, de l'histoire ou de la légende.\n  Mais ces deux hommes n'en font q u ' u n qui, tantôt, s'épa­\nnouit; tantôt, se contracte et se referme. L e bon peintre, joyeux\n\n  (I) A propos du livre : J a m e s E n s o r par E m i l e V e r h a e r e n . Un volume illustré de\nnombreuses reproductions. (Bruxelles, Van Oest.)\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "466                           DURENDAL\n\n\n\net gourmand de la couleur, qui en jouit, en savoure l'éclat, la\npalpe presque en l'étalant sur sa palette, n'est pas différent de\nl'artiste solitaire et taciturne par tempérament, et aussi par la\nlongue accoutumance d'un milieu hostile, qui s'exprime en ces\npages où le rire grince et intimide. Aux heures bonnes, où il\nsent vibrer en lui la santé et la force de son art, il peint avec\nferveur telle éblouissante nature-morte en quelque toile pleine\nde soleil comme la Rue de Flandre, à Ostende; aux heures\nmoroses, lorsqu'il lui semble être aussi inconnu de ceux qui\nl'admirent que de ceux qui le raillent, dans la détresse de\nl'isolement spirituel dont il se sent incapable de sortir, il se\nvenge tout ensemble de lui-même et des autres en d o n n a n t\nforme aux créations bilieuses et sardoniques dont sa pensée,\naigrie dans le silence, est hantée. E t ce sont, alors, des visions\nfunambulesques, remplies d'une h u m a n i t é triste et caricaturale,\ndes évocations funèbres où la mort dissimulée sous quelque\nmasque grotesque vient se mêler à la vie, avec une familiarité\nhorrible et glaçante...\n  « Ensor, écrivions-nous jadis, est un esprit complexe chez\nlequel se combinent le flegmatique h u m o u r anglais, la frénésie\njoyeuse et désordonnée du peuple flamand et une propansion\nfantastique. Certaines de ses eaux-fortes peuplées de person­\nnages hilares et bizarres, g a m b a d a n t , pirouettant, se livrant à\ndes gesticulations extravagantes, évoquent les plus éperdues\nkermesses de Breughel. » Mais à y bien songer, les analogies\nentre les inspirations du vieux et puissant maître anversois et\ncelles d ' E n s o r sont plutôt rares et fortuites. L a source du\nfantastique, comme aussi le ferment de l'observation satirique\ndes mœurs sont tout autres chez Breughel. L'intention de ses\nouvrages de cette sorte est populaire : il se m o q u e moins qu'il\nn'enseigne. Son art puise fréquemment les sujets qu'il illustre\ndans le trésor des proverbes ou des dits usuels, ou les e m p r u n t e\nau théâtre. On peut dire que sa pensée est solidaire de celle du\ntemps où il vit, tandis qu'il en va tout au contraire de la pensée\nd'Ensor, qui est contradiction, dénégation, et reçoit de son\ncaractère strictement individuel l'accentuation d'âpreté et de\nviolence dont elle apparaît souvent revêtue.\n  T o u t e s ces images d'une jovialité sinistre, qui grimacent,\nmystifient et bafouent, elles sont issues, sans aucun doute, des\nheures où l'artiste éprouvait jusqu'à la nausée le dégoût de cet\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "                            JAMES ENSOR                            467\n\n Ostende qui met en marge de la beauté de la mer, tantôt,\n l'été, le luxe de mauvais aloi de tous les gandins, de tous les\ngens de courses et de jeux de l'Europe; tantôt, l'hiver, l'effa­\nrente platitude d'un esprit provincial dans lequel son contact\n annuel et mercenaire avec toutes les frivolités cosmopolites a\n détruit jusqu'au dernier soupçon de fraîcheur et d'originalité.\n « La vie d'Ensor, écrit admirablement Verhaeren, s'est écoulée,\n presque tout entière, à Ostende. Il y a subi l'interminable et\n envahissant ennui de la province, qui tombe sur l'âme comme\nune poussière sur le corps ; il y a connu la moquerie et la haine :\n le potin et la risée; il y a rencontré les contrariétés domesti­\n ques, l'incompréhension inévitable, la déréliction. Les heures\n noires lui ont fait cortège au long des jours gris, maussades,\nmonotones. Sa sensibilité fine comme le grain d'un bois rare et\nprécieux a subi les coups de rabot de la bêtise. Il s'est senti\nfoulé, meurtri, brisé. »\n    L'incompréhension, il ne l'a d'ailleurs pas rencontrée seule­\nment dans sa ville natale, où elle était trop naturelle. La tradi­\ntion et l'autorité ont fait charivari et tumulte autour de ses\nœuvres de début, et le conflit inconciliable de la conviction\nartistique dont il était possédé avec les affirmations dogma­\ntiques qu'on lui opposait a, nécessairement, fini par susciter en\nlui la défiance de toute autorité et une sorte de huée instinc­\ntive pour ce qui en revêtait l'apparence. Ayant éprouvé la\nfragilité et les prétentions absurdes de l'autorité dans l'art, il ne\nse pouvait faire qu'elle ne lui apparût également comique en\nd'autres domaines et qu'en ses heures atrabilaires, il ne cédât\nà la tentation de la ridiculiser partout où elle prend figure\npompeuse et solennelle. Au reste, comment les supériorités\nsociales, celles, du moins, qui tiennent à la fonction conférée\nou à la fortune héritée ou acquise, ne paraîtraient-elles point\nempruntées ou postiches à l'artiste, surtout s'il est méconnu,\nqui ne tient ses titres que de lui-même, de son talent ou de son\ngénie?...\n    Sans doute, aucun dessein philosophique conscient n'a inspiré\nà M. Ensor les nombreuses pages où il met face à face, phy­\nsionomies également immobiles, la mort et les masques.\nCependant on peut déceler dans ces œuvres le sentiment de\nl'artificiel de la vie, telle que notre civilisation l'a faite, comparé\nà la solide et incontestable réalité de la mort...\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": "468                            DURENDAL\n\n\n   On peut rêver ou épiloguer sur ces ouvrages; leur chercher\nles significations que, peut-être, l'artiste leur a données sans le\nsavoir; il est certain, en tout cas, que, par leur évident carac­\ntère d'improvisation comme inachevée, parfois, et notée à gros\ntraits rapides et emportés, ils dénoncent ce qu'il y a de plus\nfoncier, de plus original dans l'intellectualité de M. Ensor. Sa\nsensibilité visuelle, matérielle, s'épanche avec une extraordi­\nnaire maîtrise dans ses peintures de réalités; sa sensibilité\nmorale, souvent heurtée et, pour le surplus, timorée et contrainte\ndans l'expression verbale, s'épanche, elle, sur un mode bouffon,\ndans les fantaisies où l'artiste fait surgir devant nos yeux\n« ses terribles marionnettes », les héros fous ou hideux de\ncauchemars qui sont comme des images dérisoires de la vie.\n   E n somme, si M . Ensor, c o m m e tout artiste, a subi\nl'influence du milieu, on peut affirmer que c'est moins par\naction que par réaction, moins par adhésion que par opposi­\ntion. « L'art d ' E n s o r devint féroce », écrit Verhaeren dans\nla page éloquente et colorée qu'il consacra au \" royaume des\nmasques \".\n   E t , en effet, on se l'imagine dans les œuvres de cette catégo­\nrie, piétinant avec volupté ou scalpant minutieusement,\ningénieusement avec le rire silencieux de Bas de cuir, les\ngens, les préjugés esthétiques, les idées qu'il a rencontrés, dres­\nsés contre lui, sur les chemins de sa vie et de son art.\n   Verhaeren qui, lui aussi, a mené son art parmi la bataille\npour triompher enfin avec lui dans la sérénité généreuse et\ngrande de la victoire, Verhaeren consacre à M. Ensor un livre\nfraternel, une étude dans sa belle et large manière où l'on sent\npartout les pénétrations vives de la s y m p a t h i e ; les divinations\nprofondes de l'artiste, les émotions poignantes qu'il subit\ndevant l'œuvre belle et insultée d'un autre artiste. On connaît\net on aime la vigueur et l'enthousiasme du verbe du poète, et\non se réjouit d'entendre célébrer en mots si chauds et si perspi­\n caces l'auteur de tant d'œuvres captivantes, soit par la splen­\n deur émerveillante de la couleur, soit par l'éclat sardonique\n de la pensée.\n                                                  ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 469, "page_fin": 470, "titre_corps": "Le Verger", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le Verger I J’étais comme un enfant chassé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 556, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1531, "texte": "Le Verger\n                             I\n\nJ'étais comme un enfant chassé de sa maison :\nJe partis, ô mon Dieu, et cette nuit étrange\nOù ne bruissaient plus les ailes de vos anges\nSe referma sur moi comme une déraison...\nA peine un peu de sang empourprait       l'horizon.\n\nJe fus le front baissé, je fus le long des routes.\nLes arbres se tordaient, frissonnant de terreur,\nEt le grand vent de l'ombre et le grand vent d'erreur\nMe fit ployer aussi dans l'ouragan des doutes :\nOh ! ces moments où, sans entendre, l'on écoute !\n\nPuis ce fut noir, tout noir! je ne vis môme plus\nLe fleuve qui tantôt étalait ses eaux ternes,\nNi les tremblotements furtifs d'une     lanterne,\nNi les chemins qui se croisaient,    irrésolus,\nEt la nuit où j'allais fut comme une caverne.\n\nOh! mourir! oh! dormir! oublier qui l'on est,\nNe plus faire sans but des gestes de folie\nEt ne plus même avoir dans l'ombre où l'on oublie\nLe souci d'exister, et tomber à jamais\nEtouffant sous son corps sa pauvre âme affaiblie!...\n\nJ'ai chu contre un tronc d'arbre invisible en la nuit.\nJe me suis étendu sur la terre inconnue,\nJ'ai vu fuir sur mon front le tumulte des nues,\n— 0 tourbillons de vents de spasmes et de cris! —\nEt dans un lourd sanglot je me suis endormi.\n\n\n                            II\n\nEt voici que dans l'air transparent je m'éveille :\nMes pauvres yeux!... Il fait tout blanc! A-t-il neigé?\nJe me suis endormi, solitaire    étranger,\nEt me voici dans la merveille des merveilles :\nAutour de moi sourit la clarté d'un verger;\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2258, "texte": "470                          DURENDAL\n\n\n      Oh ! ce calme tissé de lumière subtile !\n      Est-ce bien moi qui suis dans ce jardin d'espoir?\n      Oui, voici mon bâton, voici mon manteau     noir...\n      Quel ange m'a conduit dans ce divin asile\n      Où le songe éternel est comme un jour sans soir?\n\n      O pommiers ! cerisiers, pêchers roses, fleurs blanches\n      Qui frémissez comme un océan de candeur,\n      Je vous aime, dans la puérile    splendeur\n      Qui baigne d'azur clair le faite de vos branches,\n      Et qui, délicieuse, enveloppe mon cœur!\n\n      Je me sens tout joyeux et l'âme reposée,\n      Comme un enfant qui vient de naître au Paradis :\n      Oh ! ces chastes malins ignorants des midis,\n      Oh ! cette herbe odorante où tremble la rosée,\n      Oh ! ce songe naïf du printemps    reverdi!\n\n      Rien que des oiseaux blancs, rien que des fleurs candides,\n      Les sources près de moi ont des frissons si clairs...\n      Je ris, et ma gaité est éparse dans l'air...\n      Rien que les parfums purs des corolles     humides,\n      Rien que l'espoir naissant de mon cœur entr'ouvert !\n\n      Oh! dire tout cela en phrases   enfantines,\n      Avec des mots légers comme des fleurs du ciel.\n      Rendre le son lointain, presque   immatériel,\n      Des cloches qui jamais n'ont chanté que matines\n      Et qui tintent là bas au fond de l'Irréel!\n\n      Je regarde — et voici des jeunes filles blondes\n      Qui viennent, reflétant mes songes dans leurs yeux,\n      Se peut-il, ô Seigneur, que des vierges des c i e u x ,\n      Pour consoler mon cœur descendent en ce monde?\n      Elles vont lentement, d'un pas     silencieux...\n\n      Nul ne dira l'émoi de cette heure    inconnue,\n      Xi le rythme divin de ce jour sans pareil;\n      C'est tout l'enchantement   du rêve et du réveil\n      Qui monte comme un flot dans mon âme ingénue,\n      Parmi le poudroiement virginal du soleil!\n\n      Je me tais, et je vais dans la jeune      lumière.\n      Oh ! le premier matin de mon premier printemps        !\n      Je n'ose même pas l'exprimer en chantant,\n      Tant j'ai peur de troubler, fût-ce d'une prière,\n      Toute l'éternité de ce fragile   instant.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 471, "page_fin": 497, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite (1) VII Ce ne fut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 558, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2002, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                       Suite (1)\n\n\n\n                                           VII\n\n                    CE ne fut qu'après deux jours de fièvre et de délire\n                       que T h i e r r y reprit enfin pleine conscience.\n                         P r o m e n a n t autour de lui des regards incer­\n                      tains, il s'aperçut qu'il était étendu sur un lit\n                      d'alcôve, dans une cellule assez exiguë, qu'éclai­\n                      rait seule — au fond d'une baie qui allait en se\n                      rétrécissant — une fenêtre basse aux volets\n                      intérieurs repliés. L e lit était haut et étroit.\nAvec quelques autres meubles en bois de chêne, d'un dessin\nfruste : un prie-Dieu, deux sièges, une table où s'alignaient\ndes fioles, — avec un crucifix et deux images pieuses, — avec\nune cheminée de pierres bleues, où un feu de bûches achevait\nde mourir dans la poussière des cendres, ce lit constituait tout\nl'ornement de cette chambrette, d'ailleurs p r o p r e m e n t blanchie\nà la chaux et pavée de dalles de terre cuite.\n   T h i e r r y se rappela confusément son duel dans un chemin\ncreux de la C a m b r e . Il revit la mine insolente de M . de Braux-\nLevrezy. Il entendit le froissement des épées. E t aussitôt,\nayant porté, d'un mouvement instinctif, la main à sa plaie de\nl'épaule droite, il éprouva une douleur si aiguë qu'il\nreferma les yeux, comme s'il allait défaillir de nouveau. U n\npoids intolérable l'oppressait, le rendait inapte à agir et m ê m e\nà penser. U n e sorte de brouillard noyait son cerveau auquel\nson sang épuisé et ses nerfs brisés refusaient tout effort.\n   Cette torpeur se prolongea longtemps. Enfin, la persistance\nd'un bruit étrange dans sa monotonie lui fit de nouveau lever\nles paupières. C'était la pluie qui crépitait aux carreaux de la\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin et juil­\nlet 1909.\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2262, "texte": "472                         DURENDAL\n\n\nfenêtre, — une pluie fine, qui faisait, dans ce matin silencieux, la\nplus mélancolique des chansons.\n   A travers ce rideau aux stries diagonales, le blessé découvrait\nun paysage inconnu, sur lequel son âme désolée projetait sa\npropre désespérance.\n   Le premier plan lui offrait l'image d'un cimetière abandonné,\noù l'alignement symétrique des tombes était indiqué par des ifs\net des cyprès qui avaient dû être taillés jadis en dômes et en\npyramides. Un vieux mur crête de mousses et d'herbes fanées\nen dessinait la clôture. A peu près masqués par le linceul\nd'un lierre séculaire, des brèches et des écroulements de pierre\ny ménageaient maintes facilités d'escalade et d'embuscade.\n   Au delà du mur s'étalait un grand étang, frangé de roseaux,\net dont l'eau, d'un noir d'acier, semblait recéler ou appeler le\ncrime.\n   Puis encore au delà, et à peine séparé de la rive par la bande\nd'un verger, la masse obscure d'une forêt de haute futaie\nfermait tout l'horizon. Les arbres, décharnés par l'hiver,\nenchevêtraient et confondaient leurs sombres squelettes.\n   Sur toutes ces choses pesait un ciel bas et tragique, d'où la\npluie ne cessait pas de tomber, désespérément fine et drue.\n   La tonalité sauvage d'un tel décor s'alliait en une cruelle\nharmonie avec l'accablement de corps et d'âme qui terrassait à\ncette heure le pauvre Thierry.\n\n                                * *\n   Une cloche tinta.\n   Le malade s'efforça d'en compter les coups. Sept fois, avec\nde longs intervalles qui donnaient à cette sonnerie le caractère\nd'une plainte hésitante, le grave appel du bronze retentit... Mais\nà peine l'écho prolongé du septième coup se fut-il évanoui dans\nle silence ambiant que Thierry perçut une rumeur mystérieuse.\nOn eût dit le bruissement d'une ruche qui s'éveille, ou le\ntumulte confus d'une lointaine armée en marche, ou les lamen­\ntations du vent au plus profond des forêts. Thierry avait cru\nd'abord à quelque hallucination ou à quelque rêve. Il tendit\nl'oreille. Certes, la rumeur venait des flancs mêmes de l'édifice.\nElle déferlait en une succession de vagues sonores, tantôt très\nfaibles, tantôt plus larges, et qui, s'enflant et se retirant tour\nà tour, emplissaient d'un bruit innombrable la paix de cette\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         473\n\nmaison étrange. Les chants          car on y découvrait des voix\nhumaines, à n'en pouvoir douter, — montaient en notes pleines\net puissantes, puis retombaient pour renaître l'instant d'après\navec plus d'ardeur et mourir de nouveau en une douceur\nalanguie.\n   Thierry reconnut l'office liturgique. Il se représenta des moines\nrangés dans la pénombre du chœur, des deux côtés de l'autel\nnimbé de lumières. Tous fixés à leurs stalles et échangeant, aux\naccords discrets des orgues, les versets et les répons de leurs\npsaumes.\n   Il goûta, par le seul effet de son charme d'art, cette longue\nmélopée que l'éloignement rendait imprécise et dont il subissait\nla merveilleuse harmonie tantôt dolente, tantôt exaltée, tantôt\nd'une infinie tendresse. Comment eût-il pu se défendre d'une\ntelle influence? Toute l'abbaye n'en vibrait-elle pas? Les\nmurs mêmes de sa cellule, prolongeant ceux des cloîtres et se\nrattachant ainsi aux murs de la chapelle conventuelle, ne\nsemblaient-ils pas éprouver, comme l'eussent fait des êtres\nanimés, le tressaillement intime de ce cantique renouvelé\nchaque jour, à la même heure, depuis tant de siècles? Les\ngénérations s'étaient effacées l'une l'autre, comme les pas\neffacent les pas sur la route. Des guerres et des crises avaient\néclaté. Et parfois même, leur violence avait pu suspendre\npour un temps le cours de la vie monastique. Tel avait été le\nsort de Groenendael, et Thierry n'ignorait pas que six années\nauparavant cette antique abbaye, — dont il se devinait l'hôte, —\navait été fermée comme tant de monastères par ordre de l'empe­\n reur Joseph et qu'elle venait à peine, grâce à la révolution, de\nrouvrir ses portes aux religieux expulsés. Mais l'âme des\n abbayes ne meurt point. Et leurs cloîtres fussent-ils déserts,\n fussent-ils en ruines, restent fidèles à la foi qui les édifia. Ils\n ont l'inlassable patience...\n\n                               +   +\n\n  Aux petits carreaux blancs, découpés en losanges et sertis de\nplomb, la pluie avait cessé de tambouriner sa morne chanson.\nUne clarté imprévue s'était épandue sur le décor tantôt si\nlugubre, et Thierry eut le sentiment que le paysage, lui aussi,\nofficiait aux matines.\n   Sous la fenêtre, le jardin voisin, qu'il avait pris peu d'instants\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "474                          DURENDAL\n\n\navant pour un cimetière, souriait m a i n t e n a n t aux rayons du\nsoleil qui faisaient étinceler ses arbustes, ses mousses et ses\nherbes folles encore h u m i d e s .\n   L e grand mur de l'enclos avait dépouillé son air sinistre. Ses\nbrèches et ses lourdes végétations, retombant en touffes, lui\ndonnaient l'apparence d'un patriarche ridé et débonnaire.\n   L e grand étang n'avait plus ni traîtrises ni rancunes, et sa\nnappe irradiée s'animait des manœuvres pacifiques des cygnes\net des canards nageant en flottilles.\n   L e verger voisin se prolongeait en pente douce, luisant\ncomme un tapis d'émeraude, j u s q u ' à l'orée de la forêt. L a\nforêt bien lavée semblait elle-même fumer dans un brouillard\nrose. P a r m i les grands hêtres, ceux dont on pouvait discerner\nles formes, s'étiraient avec nonchalance, comme au sortir d'un\nméchant rêve.\n   E t pour célébrer la nature et son éternelle volonté de renaître,\ndes coucous chantaient avec entrain, annonçant le printemps\ndéjà proche : « L e soleil était mort. Coucou... L e voici revenu. »\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Soudain, la porte glissa sur ses gonds et T h i e r r y vit appa­\nraître dans l'entrebâillement une figure qui lui avait été long­\ntemps familière. Dom Placide — c'était lui — ne put répri­\nmer une exclamation joyeuse en voyant que le blessé s'était\nà demi dressé sur son séant et semblait calme et reposé. Dou­\ncement, il referma l'huis et s'approcha de l'alcôve.\n   — P a r la somme de Saint T h o m a s , voilà qui s'appelle\ndormir tout son saoul! fit le jeune moine après qu'il eut touché\ndu revers de sa main le front encore moite du m a l a d e . E t\ns'asseyant à son chevet :\n   — Savez-vous bien, mon cher T h i e r r y , lui dit-il, qu'il y a\nprès de quarante-huit heures que vous êtes en puissance du\ndieu Morphée, pater somnium ? Les songes vous sont-ils venus\npar la porte de corne ou p\"ar la porte d'ivoire? Comment vous\nsentez-vous maintenant?\n   — Je me sens bien faible, fit T h i e r r y , avec un pâle sourire,\net j'éprouve par instants une douleur très vive au creux de\nl'épaule et dans la poitrine.\n   — Cela ne durera p a s . . . Notre infirmier, qui est passé maître\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          475\n\n\nes plaies et bosses, répond de vous comme de moi, mais il\nfaudra que vous soyez patient et soumis à ses ordres.\n   — J e ne tiens pas à vivre, soupira T h i e r r y . L'existence ne\nm'est plus qu'un fardeau... Si la mort doit venir, je l'accueil­\nlerai avec calme et m ê m e avec j o i e . . .\n   — O h ! oh! je ne l'entends pas a i n s i ! Vous avez eu confiance\nen moi puisque vous m'avez prévenu de votre équipée. C'est à\nvotre d e m a n d e , confirmée ensuite par M. de Rénonville, que\nje vous ai fait transporter ici dans le quartier de nos hôtes.\nM a i n t e n a n t vous m'appartenez. Notre règle nous fait de l'hos­\npitalité un devoir sacré. J e ne puis donc vous laisser m a n q u e r\nde quoi que ce soit, et avant deux semaines vous serez sur pied.\n   — Je vous en remercie, mon a m i . Mais en y réfléchissant, je\ncrois qu'il eût mieux valu pour moi que je fusse resté sur le\nterrain... P o u r moi et aussi pour les autres!...\n   — Y pensez-vous, T h i e r r y . A votre âge? Non, non! Je sais\nque la mort ne fait pas toujours le départ entre les vieux et les\njeunes et q u e toutes les feuilles n'attendent pas l'hiver pour\ntomber. Mista senum ac juvenum densantur fmiera, comme dit le\nbon Horace. Mais encore, vous faudrait-il pour appeler la\ngrande faucheuse, une autre excuse que celle d'un duel malheu­\nreux. On peut trouver doux et même glorieux d'être roué, écar-\ntelé, écorché vif ou jeté aux bêtes, comme nous le voyons dans\nle martyrologe. Mais c'est à la condition d'être à la fois sans\npeur et sans reproche. E t votre âme, mon pauvre T h i e r r y , est\nencore bien plus malade que votre corps ! Mais sufficit. Nous\nreparlerons de tout cela intempore opportune Dites-moi plutôt si\nvous ne vous sentez pas l'envie de vous restaurer un peu, autre­\nment qu'avec ces vinaigres, ces émétiques et ces rhubarbes qui\nfont si laide figure sur cette table?\n   T h i e r r y n'accepta q u ' u n peu d'eau pour étancher sa soif.\nP u i s il laissa retomber la tête sur l'oreiller. Alors, dom Placide\nlui rafraîchit les tempes au moyen d'une compresse. I1 rajusta\nses couvertures déjetées avec toute la sollicitude d'une m è r e ;\npuis à mi-voix, presque câlinement, il l'engagea à se reposer\nencore un peu, annonçant qu'il allait revenir dans quelques\ninstants accompagné du père infirmier.\n\n                                 * *\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "476                           DURENDAL\n\n\n   La blessure, pour être sérieuse, n'avait atteint aucun organe\nessentiel. Mais Thierry avait perdu beaucoup de sang, et ses\nmuscles lésés seraient lents à reprendre leur souplesse.\n   Dom Placide se constitua son garde-malade. A peine\ndélaissait-il son ami lorsque la cloche des offices l'appelait au\nchœur. Installé auprès du lit, il veillait attentivement à l'obser­\nvation du traitement imposé. Son langage toujours pittoresque\ndistrayait le malade en l'arrachant à ses amères méditations.\n   Le jeune moine tenait pour certain qu'il n'était point de\nvulnéraire plus efficace que la bonne humeur avec la paix d'une\nbonne conscience. Mieux vaut en user à pleine dose, affirmait-il,\nque d'épuiser toutes les herbes et les drogues qu'on vend à gros\nprix en de malodorantes officines. Corps malades et esprits\nquinteux vont de pair, ajoutait-il. Quant à exclure la gaîté sous\nprétexte de piété ou de sagesse, rien de plus mensonger. Libre\naux philosophes du siècle d'être chagrins. Mais un saint triste,\nprofessait-il avec Saint François de Sales, est un triste saint!\n   Thierry condamné à l'immobilité se plaisait à entendre\nconter par ce bon compagnon les souvenirs communs de leur vie\nd'étudiant : Le bon temps que ce temps de Louvain où tous\ndeux, lancés à corps perdu dans la lutte contre les nouvelles\nautorités académiques et le Séminaire Général imposé par\nVienne arrachaient des murs les placards autrichiens ou y\nsubstituaient d'étonnantes pasquinades! Puis, que de tours\npendables joués aux sergents : tel soir, des cordes étaient tendues\ndans l'obscurité, tout au travers de la rue, afin de faire trébucher\nla patrouille accourue pour réprimer des chants séditieux. Le\nlendemain, les plus hardis tenaient la gageure d'aller réveiller\nle fameux Staeger pour lui proposer très gravement de nouvelles\nvariantes au cathéchisme philosophique. Farces et polémiques\nétaient mêlées, car il n'était pas rare non plus que Placide,\ninfatigable dans la controverse, fût rencontré par le guet à\nl'heure de minuit discourant encore à tue-tête avec quelque\nséide de l'enseignement fébronien.\n   Quoique Thierry, à l'opposé de Placide, n'eût plus du tout les\nopinions et les sentiments qu'il professait en ces années tapa­\ngeuses, bien qu'il éprouvât aussi combien des expédients\nd'existence tout à fait dissemblables l'avaient mûri et vieilli\nlui-même, en gardant à son compagnon toute sa facilité\nd'enthousiasme, tant de bonne humeur et de ferme franchise\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               477\n\nexerçaient sur lui leur contagion ; et plus d'une fois il se\nreprocha, comme une faiblesse, le plaisir qu'il prenait aux\npropos de ce moine jovial.\n   Placide évitait soigneusement de parler au malade soit de sa\nfamille, soit des aventures qui avaient amené le duel de la\nCambre. E n revanche, il contait avec complaisance les incidents\nauxquels lui-même avait été mêlé depuis les derniers mois. Il\ndisait la joie débordante qu'il avait ressentie lorsque, avec ses\nfrères en religion, il était enfin rentré, après un exil de six ans,\ndans ce cher Groenendael auquel il avait voué sa vie. P a r la\ndrève du Prieur, tapissée de neige à ce moment, toute la\nc o m m u n a u t é était rentrée processionnellement à l'abbaye, en\nchantant le cantique des H é b r e u x délivrés de la mer Rouge.\nC o m m e le P h a r a o n , Joseph II avait eu beau faire. L ' E m p e r e u r\ns'était cru plus fort que de simples moines. Les excès de son\ndespotisme étaient venus se briser contre eux, sicut in clypea\nsagittae, telles les flèches sur le bouclier. Et voici qu'une mort\nprématurée venait d'achever sa défaite et de confirmer le dicton\nfameux : « Celui qui mange du prêtre en crève. »\n    Parfois, craignant de fatiguer le m a l a d e par sa faconde,\nD o m Placide se plongeait dans ses heures ou dans quelqu'un\nde ses écrivains favoris. E t cependant, il ne pouvait s'empêcher\nd'interrompre sa lecture pour laisser échapper de temps en\ntemps une exclamation ou une saillie où se révélait son exubé­\nrante vivacité.\n    Au dehors, l'hiver accusait son déclin. Souvent, p e n d a n t les\nheures médianes du jour, un rayon de lumière pénétrait par la\nfenêtre croisillée et se promenait sur les m u r s comme une\naiguille d'or, servant à marquer la fuite du temps, sinon à\nmesurer sa marche.\n    Dom Placide promettait à son patient de prochaines sorties\nparmi les jardins et les bois. Mais il fallait qu'il prît des forces,\net il l'engageait à se réconforter :\n    — C'est un piètre cavalier, disait-il, que celui qui épargne\nle foin à sa m o n t u r e . . .\n    P e u à peu, la plaie se cicatrisait, et l'infirmier prévoyait que\nle premier appareil pourrait être bientôt enlevé.\n    — Entendez-vous, insistait Placide. D a n s quelques jours\nvous pourrez sortir. Nous vous donnerons, s'il le faut, la chaise\nà porteurs qui sert à nos vieux religieux pour se rendre à l'of-\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2256, "texte": "478                            DURENDAL\n\n\nfice quand ils deviennent invalides. Mais ce mode de locomo­\ntion ne vaudra pas une bonne déambulée dans la forêt. Vous\nverrez comme elle ouvre l'appétit et met en mouvement les\nesprits animaux qui, ainsi que vous le savez, alimentent nos\nidées : Mentis nostrae cogitationes.\n                                    *\n\n   Ce fut soutenu par le jeune moine que T h i e r r y , le bras droit\nen écharpe, fit sa première promenade de convalescent.\n   E n s e m b l e , ils descendirent au jardin, avançant lentement\nparmi les allées envahies de mousse et de feuilles mortes.\n    Dans un long vallon où les étangs succédaient aux étangs,\nl'abbaye formait un majestueux ensemble de cloîtres, de bâti­\nments et de dépendances de toutes sortes. Elle reposait dans\nune sérénité faite de calme et de force.\n   Placide en narra l'histoire : Il y avait près de cinq siècles\nq u ' u n ermite, Jean de Busco, avait choisi ce site, tout au cœur\nde la forêt de Soigne, pour y vivre en paix, loin des hommes et\nprès de D i e u .\n    U n jour, en 1343, un vicaire de Sainte-Gudule était venu\nà son tour chercher abri dans cette sauvage retraite, en com­\npagnie de deux de ses amis, a p p a r t e n a n t au chapitre de la collé­\ngiale bruxelloise... Ce vicaire était Jean de Ruysbroeck, déjà\nfameux par ses traités de haute dévotion, par ses éloquents ser­\nmons qui vitupéraient les dérèglements du siècle, mais surtout\npar la lutte ardente qu'il avait menée contre une étrange prophé­\ntesse populaire, nommée la B l o e m a r d i n n e et affiliée à la secte\ndétestable des F r è r e s du libre esprit. Dès l'année suivante, les\ntrois compagnons faisaient consacrer Groenendael. E t , peu à p e u ,\ngrâce à la réputation toujours grandissante du « docteur admi­\nrable » — c'est ainsi qu'on désignait Ruysbroeck - l'ancien\nermitage de J e a n de Busco devenait la plus grande et la plus\ncélèbre de toutes les maisons cénobitiques qui émaillaient cette\nforêt de dix-huit mille arpents, jetée sur le sol brabançon\ncomme un manteau frissonnant, depuis Tervueren où chas­\nsaient les ducs, jusqu'à la petite ville de H a l où la bonne\nVierge noire trônait dans le rayonnement des dévotions rustiques.\n\n                                    *\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2649, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            479\n\n    Ruysbroeck, élu prieur de Groenendael, y avait vécu près de\nq u a r a n t e ans, priant, méditant, écrivant, se livrant aux travaux\nmanuels, dirigeant ses moines, r é p o n d a n t patiemment aux\nvisiteurs qui affluaient de partout pour le voir et le consulter,\na y a n t auprès de lui et à son service le frère Jean De Leeuw, le\nbonus cocus, le plus naïf et le plus étonnant des mystiques. T o u s\ndeux y étaient morts en odeur de sainteté, et leurs tombeaux\nétaient aussitôt devenus des lieux de pèlerinage. Sanctifié par la\npiété, le cloître de Viridis vallis n'avait pas cessé d'être le foyer de\nla science et des arts. Aux noms de théologiens et de philosophes\ntels que Ruysbroeck et G u i l l a u m e J o r d a n , ses fastes avaient\najouté les noms fameux en leur temps de Jan Spiegel, l'exquis\nminiaturiste; de Jean-Théodore de Schoonhoven, le prédicateur\nde la Contemplation; de Pomérius, habile graveur sur bois; de\nJean Joncker, annaliste érudit. Au bout d'un siècle d'existence,\nle monastère s'était développé au point de devoir essaimer. Les\nprieurés de Rouge-Cloître et de Sept-Fontaines étaient ses\ncolonies. E n 140g, avec l'approbation de l'évêque de C a m b r a y ,\nle chapitre général de Groenendael commandait aussi à\nSainte-Barbe de T i r l e m o n t , à Grobbendonck près de Héren-\nthals, à Bethléem-lez-Louvain et à Corsendonck en Campine.\nH e u r s et malheurs se succédaient dans son histoire. E n 1435,\nl'abbaye était dévorée par un terrible incendie. Mais bientôt,\ncomme le phénix, elle surgissait de ses cendres, plus belle et\nplus vivante que j a m a i s . T o u r à tour les ducs et les empereurs :\nMaximilien, Philippe le Beau, Charles-Quint voulurent être\nses hôtes. Vinrent plus tard les Iconoclastes qui la dévastèrent\nen 1572. Mais l'orage fut court, et la munificente piété d'Albert\net d'Isabelle en effaça j u s q u ' a u souvenir. Après eux, la vie\nmonastique avait continué son cours régulier, j u s q u ' a u jour où\nl'ukase de Joseph I I , publié en 1783, avait brutalement expulsé\nles moines de leur antique demeure.\n   Mille témoignages de ce mémorable passé subsistaient à\nl'intérieur des murs qui formaient un cadre immense au couvent,\nà ses cloîtres, à ses chapelles, à ses cours, à ses j a r d i n s , à ses\npâturages et à ses fermes. Sur un monticule qui dominait le\nparvis de la chapelle de N o t r e - D a m e de Lorette, s'élevait\nencore, mais bien caduc et décrépit, un antique tilleul qui\navait été associé à toute la vie de l'abbaye et aussi à sa gloire.\nC'était sous cet arbre, alors caché dans un épais massif, que\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "480                         DURENDAL\n\n\nRuysbroeck l'Admirable aimait à venir méditer. Un jour qu'il\ny était demeuré plus longtemps que d'habitude, absorbé dans\nles célestes suavités qui l'isolaient du monde, les religieux\ns'inquiétèrent d'une aussi longue absence. Ils se mirent à sa\nrecherche par les sentiers écartés. Tout à coup, le bon frère\ncuisinier qui lui était si attaché aperçut de loin un tilleul\nenveloppé de hautes flammes, qui paraissait brûler du pied\njusqu'à la cime. Il s'approcha doucement de l'arbre et aperçut\nsous la feuillée ardente le saint homme de Dieu, tout transfiguré\npar le suprême ravissement de l'extase.\n   Depuis ce merveilleux épisode, l'arbre était devenu un objet\nde vénération. On y venait de très loin : paysans et citadins,\nprêtres et laïques, princes et mendiants. Les poètes le\nchantaient à l'envi en beaux hexamètres latins.\n   Sous sa ramure-, des paralytiques avaient recouvré l'usage de\nleurs membres et les yeux des mécréants s'étaient ouverts à la\nfoi. Mais, hélas! quelque soin qu'on en prît, le tilleul de Ruys­\nbroeck inclinait vers la mort. Assailli depuis des siècles par tant\nd'hivers et d'orages, tout bossue et meurtri, rongé et crevassé,\nil paraissait ne plus tenir au sol que par sa seule écorce.\n   Aussi vieux, mais moins caduc, un autre arbre comptait\nparmi les plus glorieux souvenirs de Groenendael. C'était le\nchêne des Sept têtes couronnées, planté tout auprès de l'entrée\ndu monastère. Dom Placide y conduisit Thierry dès que celui-ci\nput supporter la marche.\n   La voûte de ce chêne, au tronc énorme, aux branches puis­\nsantes elles-mêmes comme des arbres, avait abrité, au retour\nd'une chasse, l'empereur Charles-Quint et ses invités : Phi­\nlippe II, son fils; Maximilien, roi de Bohème avec son épouse\nMarie, fille de l'Empereur; Marie de Hongrie, régente des\nPays-Bas; Eléonore, reine de France, veuve de François I er ,\net Muley Hassen, bey de Tunis.\n   Souventes fois, Charles-Quint avait été l'hôte de la sainte\nvallée. Il y arrivait à l'improviste, se mêlait à la vie des moines,\ndevisait avec eux et partageait leur repas. Pour commémorer\nun incident de chasse qui avait marqué un de ses séjours à\nl'abbaye, les moines avaient fait dresser au milieu d'un de\nleurs étangs une colonne de marbre supportant un héron de\nbronze, et sur la rive opposée, au haut des marches qui descen­\ndaient du jardin, ils élevèrent une statue de l'Empereur tenant\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2471, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                            48l\n\n\n à la main une petite b o m b a r d e , et du canon de cette arme\njaillissait un jet d'eau que des vasques recueillaient de degré\n en degré.\n    Il fallut que T h i e r r y a d m i r â t le chêne et la cascade mous­\n sue, comme il avait admiré le vieux tilleul. Il fallut qu'il\nvisitât les fermes, les étables et le chenil, où les varlets élevaient\n une espèce de mâtins, chiens de berger et chiens de garde au\nr u d e poil noir et aux yeux roux. Il fallut qu'il contemplât, par­\ndessus les haies du pacage, les poulains nerveux tout frémis­\nsants de leur première liberté, se ruant parfois en de folles\ngalopades, puis s'arrêtant net, les jarrets t e n d u s , la tête\nredressée d'orgueil, les naseaux palpitant d'une volupté sau­\nvage.\n    T o u t e cette vie rurale, active et régulière, avait échappé,\nau c o u r s d e l a dernière persécution, au sort de la viecénobitique.\nQuand les moines étaient partis, les fermiers étaient demeurés.\n Et m a i n t e n a n t c'était une joie vraie pour les uns et les autres\nde renouer les liens et les habitudes dont était tissée l'exis­\ntence même de leur antique c o m m u n a u t é .\n    P a r delà les viviers et les prés, commençait la forêt pro­\nfonde. On y accédait par des chemins creux bordés de grands\nhêtres dont les racines, se dégageant des talus d'argile et s'enche­\nvêtrant capricieusement, semblaient de monstrueux nids de\nreptiles. Ces entrées prolongées en avenues droites et solennelles\ns'enfonçaient tout au loin dans l'obscurité mystérieuse des\nfutaies.\n    Dépouillés par l'hiver du poids de leurs feuillages, les hêtres\nse dressaient fermes et drus comme des piliers de basilique.\nE t Dom Placide, pour qui ces arbres étaient de vieux amis,\nprétendait que cet allègement servait leur beauté en découvrant\nle coloris de leurs écorces et l'aisance flexible de leurs branches\nsouples et musclées comme des bras nus.\n   Aux hêtres succédaient parfois les pins et les sapins frisson­\nnant sous le vent de mars avec le bruit des marées sur les\ngrèves. Parfois, le sol se ravinait et des ruisselets glissaient\ndans la couche épaisse et rougeâtre des feuilles mortes, courant\npar maints détours j u s q u ' à l'Issche et aux étangs de la vallée.\n    Retenant leurs voix et leurs pas, les deux amis jouissaient de\nla paix profonde des choses. L'approche du printemps se lais­\nsait pressentir en une fermentation universelle : pourritures\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "482                          DURENDAL\n\n\n végétales qui germent, sèves qui montent, capsules des bour­\n geons qui éclatent, nids qui piaillent, toute la nature, et aussi\n toute la lutte qui s'éveille : des araignées tissent leurs toiles,\n les mouches s'y engluent, les mésanges les happent, guettées\n elles-mêmes par l'épervier...\n    Des bruits confus, des odeurs âcres révélaient ce sourd\n grouillement de la vie organique. De-ci, de-là, les premières\n anémones dépassaient timidement les vieilles tiges fanées et\n rigides.\n    D'un geste amusé, Dom Placide montra à Thierry un écu­\n reuil qui coupait l'avenue. Quelques instants plus tard, comme\n ils débouchaient en une clairière où quelques huttes de glaise,\nétançonnées de baliveaux et surmontées de petites croix, attes­\ntaient un ancien campement de bûcherons, ils découvrirent\ntout un troupeau de chevreuils broutant à l'aventure. La bande,\nsurprise, s'arrêta un instant, face à l'ennemi, comme médusée.\nPuis, tout à coup, elle détala en bondissant dans les taillis. Et\nla grâce de ce tableau était infinie.\n    Quelquefois, mais très rarement, ils rencontraient l'une ou\nl'autre vieille ramassant du bois, de l'humus ou des simples. Le\ntype de ces femmes était sauvage : yeux noirs, figures tannées au\ngel et au soleil. Elles saluaientles promeneurs d'une sortede gro­\ngnement rauque et poursuivaient leur tâche. Et les grands fou­\nlards rouges dont elles étaient coiffées jetaient une note écla­\ntante dans le décor fauve et gris.\n    Le moine disait la vie humble et libre de ces pacants, habi­\ntants et gagne-petit de l'immense sylve qui leur ménageait à\ntoute saison des cueillettes et des glanages. Il connaissait leurs\nmœurs, leur langage et leurs légendes. Thierry dut entendre\nl'épopée du grand Saint Hubert qui vint mourir à Tervueren,\naux confins mêmes de cette forêt qu'il aimait. Il vit le petit étang\nperdu, endormi entre les saules, et auprès duquel la tradition\nplaçait la retraite de Geneviève de Brabant. C'était là que l'in­\nnocente duchesse, victime des perfides calomnies de Golo,\navait été abandonnée avec ses deux tout petits enfants sur\nl'ordre de son époux aveuglé. C'était là qu'elle avait longtemps\nvécu dans la caverne d'une biche charitable qui l'aidait à allai­\nter son nourrisson. Les mois, les années avaient passé. Le fils\nde Geneviève avait grandi comme un sauvageon, nu et fort, ses\npetits membres durcis aux intempéries. On vivait comme on\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           483\n\n\npouvait : de gibier, de fruits et de racines. Puis, un beau matin,\nce coin de forêt avait été tout à coup réveillé par des fanfares\nde chasse, provoquant la fuite t u m u l t u e u s e de la faune aux\nabois. Veneurs, piqueurs et varlets, braques, limiers et lévriers\ncouraient et bondissaient par les cépées. L e duc Godefroid lui-\nmême, à la poursuite de la biche haletante, était entré dans la\ncaverne où Geneviève blottissait sa fillette contre son sein tan­\ndis que son garçonnet farouche s'apprêtait à la défendre. E t le\nduc reconnaissait les siens. L'infamie de Golo était proclamée\net le traître, qui participait à la chasse, pendu sans autre forme\nde procès à la maîtresse branche d'un chêne. Puis Geneviève\nrentrait triomphalement au palais de Bruxelles, escortée par\nune foule en délire.\n                                   *\n\n   Au cours d'une promenade matinale, après la grand'messe,\n— c'était le 3 avril, jour de Pâques, — Dom Placide et son\nconvalescent furent rappelés à l'abbaye par la cloche familière.\nIls y trouvèrent M. de Rénonville qui venait embrasser son ami\nT h i e r r y , s'enquérir de son état et lui annoncer en même temps\nson prochain départ de Bruxelles.\n   L ' a i m a b l e marquis arrivait tout farci de nouvelles. Nouvelles\npolitiques : en F r a n c e , les choses semblaient se gâter pour le\nparti d'Orléans. On disait que M. de Mirabeau n'écoutait déjà\nplus le Palais-Royal que d'une oreille pour prêter l'autre aux\navances que lui faisait la Cour. Quant au Congrès Belgique,\nil avait poliment éconduit M. Dumouriez et, pour se concilier\nles faveurs du cabinet de Berlin, il lui avait préféré un officier\nprussien, le baron de Schoenfeld, qui prendrait le commande­\nment des troupes patriotiques, en place de Vander Meersch,\nsuspect de sympathie pour les idées de M. Vonck. C'était le\ngrand souci actuel du gouvernement que de tenir tête aux\ntentatives d'innovation dont l'avocat Vonck était le principal\napôtre. M. de Rénonville avait apporté la copie de la lettre\nadressée le 5 mars par le Congrès aux Seigneurs E t a t s des Pro­\nvinces. Il y était dit non sans éloquence : « L a nation Belgique\ns'est toujours distinguée par sa sagesse. Elle n'a j a m a i s eu d'oc­\ncasion plus importante d'en donner des preuves. T o u s les yeux\nsont ouverts sur elle. Si elle sait conserver ce bon esprit qui\nlui a fait préférer, dans tout temps, ses maximes anciennes aux\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2408, "texte": "484                            DURENDAL\n\n\nsystèmes de nouveauté, elle restera libre et i n d é p e n d a n t e ; si\nelle l'abandonne, elle retombera sous l'oppression.\n   » Son ennemi a désespéré de l'assujettir par la force; il\nn'espère plus que dans les insinuations qu'il emploie de toutes\nparts pour introduire l'esprit de nouveauté. Plusieurs citoyens\nsont déjà égarés; ils croient ne suivre que l'impulsion de leur\nzèle, et ils servent en effet les vues de l'ennemi qu'ils ont aidé\nà chasser.\n   » C'est à vous, Messieurs, à les faire revenir de leur égare­\nment : ils ne peuvent méconnnaître la voix qui a parlé avec tant\nde vérité et de sagesse p o u r défendre leur liberté.\n   » Parlez-leur au nom de la patrie qu'ils croient servir.\nFaites-leur sentir qu'on ne peut la sauver qu'en réunissant tous\nles sentiments et tous les efforts; que toute division, tout esprit\nde parti, causera nécessairement sa perte. Ils rentreront sans\ndoute dans le sein de l'Union : les Belges ont toujours été\ndociles à la raison.\n   » Engagez-les surtout à cesser de répandre des écrits : il\nn'est pas temps de discuter. Il faut nous défendre. E t c'est en\nvain qu'on examine ce qui peut convenir à un bon gouverne­\nment, si on se conduit de manière à se laisser ravir la liberté.»\n   E n dépit de ces appels, un vent de fronde avait continué à\nsouffler contre les statistes. L'intempérance des pamphlétaires\nn'avait pas de cesse. Au sein même de la garde bourgeoise\ncommandée par le duc d'Ursel, agissaient des ferments de\ndiscorde. A la mi-mars des désordres sérieux avaient éclaté à\nBruxelles. Peu s'en était fallu que M. Vonck ne fût un jour\npendu à la lanterne par les capons du Rivage qui l'avaient\nattendu à la sortie de la messe du Finistère. L a foule avait\nassailli les maisons de M . Van Schelle et du banquier Chapel,\nvonckistes notables. O r d r e avait été donné par les E t a t s d'ar­\nrêter, au besoin de nuit, le vicomte de Walckiers dont la com­\npagnie avait tiré sur cette populace. E t Walckiers n'avait dû\nson salut qu'au dévouement d'une voisine, M a d a m e de Cru­\nquembourg, qui l'avait fait évader dans la F l a n d r e française.\nDepuis lors, un peu de calme s'était rétabli, M . Vonck et ses\namis les plus compromis a y a n t gagné les frontières. Toutefois,\nles causes d'inquiétude demeuraient nombreuses pour le\ngouvernement.\n   E n effet, à peine avait-on appris le décès de Joseph II,\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               485\n\nq u ' u n e Déclaration de son frère et successeur Léopold, le grand-\nduc de Toscane, avait été publiée partout, — par laquelle le\nnouveau souverain se prononçait contre toutes les réformes\nintroduites par le défunt E m p e r e u r et promettait à ses ci-devant\nsujets, en cas de soumission, une autonomie plus large encore\nque ne le comportaient leurs anciennes constitutions provin­\nciales. Cette Déclaration avait été solennellement brûlée sur\nla G r a n d ' P l a c e de Bruxelles, au pied du chapeau de liberté.\nMais les flammes n'avaient pu détruire son effet sur de nom­\nbreux esprits. Et les partisans secrets d'une restauration autri­\nchienne, qui trouvaient dans le langage du nouveau monarque\nun a r g u m e n t si puissant, ne m a n q u e r a i e n t pas de se rapprocher\ndes vonckistes dans une commune opposition contre le Congrès\net les E t a t s . Mais les nouvelles les plus critiques venaient de\nl'armée patriotique, massée dans le N a m u r o i s , et où Vander\nMeersch n o m m é , il y avait deux mois à peine, feld-zeugmeister\ndes troupes, ne paraissait pas disposé à se soumettre à sa\ndisgrâce officielle.\n   A ces nouvelles d'ordre public, — auxquelles Dom Placide\nmarqua le plus vif intérêt, — M. de Rénonville en ajouta\nd'autres, qui étaient d'ordre privé, et qui réveillèrent au cœur\nde T h i e r r y des souvenirs mal assoupis :\n   Miss Katy, comme on avait pu le prévoir, s'était empressée,\nau lendemain même du duel de la Cambre, de quitter le sol\nbrabançon en compagnie de M. de Braux-Levrezy. E n s e m b l e ,\nils s'étaient envolés vers de nouveaux cieux et de nouvelles\naventures. Les réunions de la rue Ducale n'avaient pas\nsurvécu à cette fugue et M a d a m e Eliott était partie à son tour,\nsecouant la poussière de ses souliers de satin et proférant des\nappréciations, dénuées de toute sympathie, sur le compte de la\nville de Bruxelles et des Bruxellois qui avaient si mal compris\net aidé sa mission. Elle avait regagné Paris au moment même\noù tant d'autres s'en exilaient.\n   Restait le cas personnel du m a r q u i s dont la fortune allait\nprendre une face nouvelle. E n effet, M a d a m e de Rénonville, qui\ndepuis quinze ans ne lui avait plus donné signe de vie, ne\nvenait-elle pas de s'aviser de lui écrire sur le ton le plus\ncourtois ! Généreusement, elle offrait à son lointain époux de lui\npardonner tous ses torts... à charge de réciprocité. Elle lui\nproposait — puisqu'il en était encore temps — de reprendre la\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "486                            DU REN DAL\n\n\nvie commune, ajoutant que l'âge devait avoir calmé son\nhumeur comme il avait fait de la sienne. U n honnête héritage\nqu'elle avait recueilli du côté de ses parents leur permettrait\nsans doute de jouer dans leurs vieux jours le rôle de Philémon\net Baucis, auquel ils s'étaient tout d'abord montrés peu dispos.\nL e désordre des événements politiques n'obligeait-il pas les\nhonnêtes gens à se rapprocher? Bref, elle l'attendait en Savoie,\nau castel de feu son père, et M . de Rénonville faisait ses\nbagages pour l'y aller rejoindre.\n   Dom Placide approuva une décision aussi sage encore que\nbien tardive.\n   — Vous voilà près d'aborder au bonheur conjugal, t o u t\ncomme les rameurs ont coutume d'accoster au rivage : c'est-à-\ndire après lui avoir longtemps tourné le dos... Il vous restera à\nracheter le temps perdu, monsieur, et je ne doute pas que le\nbon Dieu et M a d a m e la marquise ne vous y aident.\n   T h i e r r y d e m e u r a i t rêveur. D'avoir entendu prononcer le\nnom de Katy, il avait vu s'agiter dans sa pensée, telles\nces myriades d'atômes qu'éclaire un rayon soudain, toute une\npoussière d'images et de sentiments en ruines. E t voici que le\nsouvenir de la jeune fille indigne lui rappelait t o u t à coup celui\nde l'amie d'enfance qu'il avait honteusement délaissée : cette\nIsabelle à la sensibilité fière et profonde, à la tendresse\nconfiante; et il pensa qu'il avait méconnu sans retour toute la\nloi de sa destinée...\n   C e p e n d a n t l'heure du dîner sonna. Dom P l a c i d e insista pour\nque M. de Rénonville prît place au réfectoire. Mais le marquis\nfit quelques façons. Il s'était muni d'un en-cas, disait-il, et\nn'avait qu'à le retirer du coffre de la chaise de poste qui l'avait\namené. D o m Placide ne l'entendit pas ainsi.\n   — Vous croyez-vous donc dans une a b b a y e espagnole, où\nl'on ne trouve en entrant que les quatre m u r s , et où l'on est\nobligé d'apporter son lit, son vin et sa pitance si l'on ne veut\ncoucher sur la dure, boire de l'eau et mourir de faim?... Non,\n non. Vous goûterez tout à l'heure de l'ordinaire d'une abbaye\nbrabançonne, et comme vous nous tombez précisément du ciel\n un jour de grande fête carillonnée, et que nous sortons d'un\nlong carême qui nous a allongé les dents et creusé l'estomac,\nje présume que cet ordinaire ne sera pas indigne d'un grand\n seigneur. Notre frère cuisinier, s'il n'a pas toutes les vertus du\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                           487\n\n bonus cocus son prédécesseur, n'est du moins pas homme à vous\n régaler de viande mystique.\n     L e Marquis se laissa faire et n'eut pas à se plaindre du\n repas, sauf qu'il s'accommodât assez mal de devoir garder le\nsilence et de n'ouïr, en guise de propos de table, qu'une lec­\n ture de Saint Augustin.\n     Les grâces dites, il en marqua sa surprise à Dom Placide et\n vanta, pour le tarabuster un peu, la méthode des sages athé­\n niens qui ne dissertaient jamais mieux de l'immortalité de\n l'âme qu'en prolongeant, face avec leur couvert, l'existence de\nleur enveloppe mortelle, — à tel point, précisait-il, que le plus\n beau des livres qu'ils nous aient laissé s'appelle le Banquet.\n     P i q u é au jeu, Dom Placide riposta qu'on ne faisait j a m a i s\n bien deux choses à la fois. Q u e si le Marquis se sentait en\nveine de battre la controverse, il était tout prêt m a i n t e n a n t à\n lui tenir tête en latin ou en langue vulgaire : français ou fla­\n m a n d . Il proposa même de choisir pour champ clos la maison\ndu prieur, qui formait sur l'un des côtés de la cour une con­\nstruction toute récente, d'une architecture fleurie et d'un ameu­\nblement commode. Sa porte, devant laquelle ils étaient arrêtés,\nétait gracieusement encastrée dans une arcade chantournée\ndont une grosse figure de chérubin formait la clef et dont l'en­\nt a b l e m e n t était sculpté aux armes de la vieille a b b a y e .\n    — Nous y serons à l'air et notre révérendissime prieur sera\ncharmé de présider au tournoi. Vous pourrez me chercher\nquerelle sur les institutions cléricales en général et monastiques\nen particulier. Mais je vous rendrai raison en traitant comme\nje le pense vos auteurs et philosophes à la mode, véritables\nsépulcres blanchis, tout brillants à la surface, tandis qu'à l'in­\ntérieur ils ne sont que vices et souillures.\n    Mais le marquis ne releva pas le cartel, peu soucieux d'abor­\nder de front le bœuf de l'Ecole. Il battit en retraite avant même\nd'avoir engagé la lutte et Dom Placide eut tout loisir de se\nlivrer à un monologue véhément où il écartela la philosophie\nmoderne, que la scolastique avait, disait-il, devinée et jugée\nd'une phrase : Chimera bombinans in vacuum.\n    L e marquis profita d'un moment où l'intarissable polémiste\nreprenait haleine pour lui faire ses adieux. Il embrassa T h i e r r y ,\nlui souhaita mille félicités; puis, sa chaise de poste a y a n t été ame­\nnée, il y grimpa lestement, se penchant ensuite à la portière\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2415, "texte": "488                          DURENDAL\n\n\npour envoyer au chevalier et au moine d'aimables petits gestes\nde la main qui se perdirent avec la voiture dans la perspective\nde l'avenue.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Les nouvelles politiques que M. de Rénonville avait appor­\ntées à Groenendael se trouvèrent bientôt confirmées et complé­\ntées par des visiteurs dont l'affluence mit à une rude épreuve\nles devoirs d'hospitalité inscrits dans la règle de Saint Augustin.\n    E n effet, dès le début d'avril, on ne compta guère de jours\nsans que la grande cour ne s'animât de l'arrivée de carrosses\nescortés, et bientôt du passage de troupes en armes qui emplis­\nsaient l'abbaye et ses dépendances de toutes les agitations de la\nvie civile et militaire des jeunes Etats-Belgiques.\n   L ' a b b a y e était devenue une étape régulière — la première —\nsur la route qui conduisait de Bruxelles à N a m u r par W a v r e et\n Gembloux. Au sortir de Bruxelles, la chaussée wallonne — ainsi\nqu'on l'appelait — longeait tout d'abord la forêt sur sa lisière\nde gauche. P u i s , à moins d'une heure de la Ville, entre le Lange­\nvelt et le Vivier d'Oie, le pavé se divisait en deux branches :\nl'une qui continuait tout droit vers Waterloo et Charleroy,\nl'autre qui s'en allait vers le Namurois par Boitsfort et L a\n H u l p e . Sur cette route-ci se greffait, à hauteur de Hoeylaert, la\nvieille drève du Prieur, d'où l'on arrivait, en ligne presque\ndroite, à la porte principale de l'abbaye.\n    Les régiments de toute sorte que le Département de la\n Guerre envoyait à N a m u r pour renforcer la résistance opposée\naux Kaiserliks, avaient bientôt appris à connaître cette drève\n du Prieur. L e u r s chefs savaient que les moines et les paysans\n de Groenendael réservaient bon accueil aux troupes patriotiques.\n E n effet, les habitants des villages environnants étaient tout\n acquis au mouvement d'indépendance. L e souvenir leur était\n resté cuisant au cœur de la sévérité des gruyers et forestiers du\n régime autrichien. Bien plus, lorsque d'Alton et ses hommes\n avaient précipitamment fui Bruxelles, au mois de décembre\n précédent, ils avaient marqué leur route par des exactions, des\n pillages et des tueries qui appelaient une revanche.\n    Q u a n t aux moines, leur sort ne se confondait-il pas avec celui\n de cette Révolution brabançonne qui était un peu leur œuvre ?\n"}, {"page_pdf": 576, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2413, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           489\n\nC o m m e n t auraient-ils refusé de s'associer à la défense com­\nmune ?\n    E t lorsque, dans le matin printanier, de lointaines musiques :\nfifres, t i m b a l e s et tambours annonçaient l'arrivée des soldats,\nla g r a n d e poterne de l'abbaye s'ouvrait aussitôt pour accueillir\nles défenseurs de la patrie. On voyait poindre alors, dans la\nprofonde perspective de la drève, une masse d'abord confuse et\ntout enveloppée de poussière : fantassins ou cavaliers. P u i s les\nimages se précisaient. Elles grandissaient à mesure que les\nlignes approchaient en bon ordre, réglant leur pas au r y t h m e\ndes musiques.\n   E t c'était — aussitôt les rangs rompus pour le bivouac ou la\nsieste — une étrange et b r u y a n t e cohue qui se répandait à\nl'ombre des antiques bâtiments ou sur les bords des calmes\nétangs qu'encadrait la forêt farouche. F o u l e bigarrée de mines\net de costumes : uniformes aux couleurs toutes fraîches, aux\ndraps décatis à peine, et vieilles casaques de buffle, racornies\npar la sueur de maintes campagnes. T r o u p i e r s à multiples\nchevrons, aux figures rudes et balafrées, sentant le vin et la\nhart et parlant des jargons étrangers. Volontaires imberbes et\nniais, racolés de la veille, encore tout ahuris d'avoir quitté la\nchaumière paternelle.\n    Il avait fallu recruter et équiper à la hâte les hommes qui\ns'étaient présentés, — sans qu'on s'inquiétât beaucoup de leur pro­\nvenance. A six patars de solde pour les fantassins, augmentés de\ndeux liards pour les cavaliers, l'embauchage se faisait au jour\nle jour, — et sitôt incorporés, les hommes étaient dirigés sur\nNamur.\n   Quelques compagnies accusaient plus d'homogénéité. L e\nrégiment de Tongerloo, levé aux frais de ce monastère fameux,\navait ses chasseurs vêtus de vert, ses hussards à pelisse verte\net à culotte rouge, ses dragons en habit vert et culotte jaune,\ntous coiffés du bicorne en bataille, avec cocarde et p l u m e t\ntricolores. Sous cet appareil, on reconnaissait les solides gars\nde C a m p i n e aux volontés simples et droites. L a plupart\nportaient à l'épaule une croix rouge qui les m a r q u a i t comme\npour une guerre sainte.\n   A peu près sur leurs pas était arrivée, en bon ordre aussi, une\nlégion du H a i n a u t , c o m m a n d é e par M. Jacquier de Virelles.\n Elle se composait des volontaires des bonnes villes de Mons,\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "490                         DURENDAL\n\n\nd'Ath, de Soignies, de Braine-le-Comte, de Hal, d'ailleurs\nencore. Seuls les bas-officiers étaient habillés et soldés par les\nEtats. Les autres n'avaient obéi qu'à un patriotisme désinté­\nressé et aux instincts guerriers qui faisaient des populations du\nHainaut une réserve bien connue pour tous les recruteurs\nd'Europe. Tous étaient fiers à bon droit de leur gracieux uni­\nforme à la française : l'habit bleu de roi aux parements et passe-\npoils d'écarlate, la veste et la culotte de drap blanc, le col noir\net les guêtres noires boutonnées de cuivre. Pour coiffure, le\npetit chapeau troussé avec l'inévitable cocarde et l'inévitable\nplumet. Leur drapeau était de soie peinte et dorée. D'un côté,\non y admirait, au milieu d'un cadre tricolore, le blason de la\nprovince entouré des écus des quatorze bonnes villes du Hai­\nnaut, le tout soutenu par une sorte de trophée fait de drapeaux\net de canons, et accompagné de la devise ; « L'union fait la\nforce ». Au revers, le drapeau portait une croix rouge dans\nune gloire rayonnante avec ces mots en exergue : « Nous vain­\ncrons par ce signe ».\n   Cette légion avait à ses gages une musique turque, de livrée\nchamarrée. La sambuque était tenue par un nègre d'un noir\nd'ébène qui riait de toutes ses dents blanches sous son grand\nturban à aigrette.\n   Un si galant accoutrement éclipsait de son voisinage l'uni­\nforme des volontaires brabançons : habit noir avec revers et\nchevrons rouges, veste et culotte jaunes.\n   Beaucoup plus modeste encore était la tenue des Canaris, à\nqui les autres corps ne ménagaient pas les lazzis. C'étaient\ntous soldats de petite taille, qui pour ce motif s'étaient vus\nrebuter à l'engagement. Un hardi partisan bruxellois Jean-\nBaptiste Dumonceau, les avait enrôlés pour en faire une bande\nd'infanterie légère, mais n'avait eu pour les habiller qu'un drap\nde rebut, d'un jaune clair. Mais le sobriquet de Canaris qui leur\nen resta devait bientôt devenir glorieux.\n   D'autres compagnies, aux appellations fantaisistes : légion\nnervienne, chasseurs de Lorangeois et de Marneffe, passaient\nà leur tour par l'abbaye. Plusieurs s'accompagnaient de volti­\ngeurs, de grenadiers aux bonnets de peau d'ours, ou de sapeurs\nportant de petites haches. Dans quelques-unes, les hommes\naccoutrés à leur guise, arboraient des armes, des chabraques et\ndes casques où l'aigle autrichien avait été arraché, ce qui faisait\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                        491\n\nreconnaître, chez leurs détenteurs, d'anciens soldats des régi­\nments de Murray, de Vierset ou d'Arberg, qui s'étaient ralliés\nà la révolution.\n    Les canons et les chariots d'équipage étant laissés au croise­\nment du pavé sous la surveillance de quelques piquets, les\nhommes se massaient dans les cours et les communs de l'abbaye,\net c'était, dans le jeu de la lumière et des ombres, un amusant\nspectacle que celui de cette soldatesque bariolée où chacun, à\nla faveur d'un court repos, suivait sa fantaisie : les uns soignant\nleurs chevaux ou leurs armes,— d'autres buvant à même dans les\npots de bière emplis aux celliers, — d'autres se lavant à quelque\nsource ou quelque étang, — d'autres rapetassant une buffleterie,\nune chenille ou une ganse compromises,— d'autres, la pipe aux\ndents jouant aux cartes ou aux dés sur un tambour, — d'autres\nentonnant une chanson de troupe, non sans quelque méfiance\nde l'aumônier, car chaque compagnie avait le sien, et les\nSeigneurs Etats avaient arrêté des règlements sévères contre\nla licence trop commune aux gens de guerre. Un plus grand\nnombre encore, harassé de la marche, se reposait tout simple­\nment dans l'herbe, les bras sous la tête, en oreiller.\n    Dom Placide se mêlait volontiers à ces groupes disparates,\ninterrogeant l'un, encourageant l'autre, les ranimant tous de sa\njoviale faconde. Il apprenait par les soldats et les officiers les\nplus récents incidents de l'armée et de la république. Le féroce\nd'Alton venait de mourir à Trêves, d'une goutte remontée,\ndisaient les uns; de rage concentrée, affirmaient les autres.\nC'était le vieux Bender qui commandait les forces autrichiennes\nmassées dans le Luxembourg, avec Beaulieu, Baillet-Latour et\nCorti. La disgrâce de Vander Meersch faisait l'objet de maints\ncommentaires. Au moment même où les Kaiserliks venaient\nd'évacuer la citadelle d'Anvers, la dernière garnison qu'ils\neussent conservée aux Pays-Bas, sauf le Luxembourg, il sem­\nblait cruel à beaucoup que le brave général, le libérateur natio­\nnal, dût abandonner son commandement à un officier prussien.\n Il ne s'y était résigné d'ailleurs que pour éviter un conflit san­\nglant entre son entourage qui l'encourageait à la résistance et\n les troupes nouvelles que les Etats avaient dépêchées au quar­\ntier général de Namur avec Schoenteld. On annonçait qu'il\n allait être expédié à Anvers, pour y subir des arrêts de rigueur.\n Quant à l'avocat Vonck, qui continuait à incarner l'hostilité aux\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "492                          DURENDAL\n\n\n\nEtats, on le disait réfugié à Givet, à la frontière française. Mais\nson départ n'avait pas suffi à calmer les esprits que tenaient en\nalerte ces libelles et ces pamphlets de tout genre, qu'une\nrévolution engendre comme la chaleur engendre les mouches.\n   A toutes ces nouvelles, Placide répondait par ses commen­\ntaires, blâmant les perturbateurs et les semeurs de discorde,\nprêchant l'obéissance aux États, répétant que l'heure n'était\npas aux querelles intestines lorsque l'ennemi était aux portes,\net qu'une fois l'épée tirée, la plume n'était plus de saison.\n   Lorsqu'il arrivait à Thierry d'assister à l'un de ces entretiens\nde bivouac, il ne pouvait s'empêcher d'admirer chez son ami cet\nenthousiasme patriotique ardent, dont il découvrait d'ailleurs\nla flamme dans les propos des officiers et jusque dans les\nregards des plus frustes volontaires. Mais ses anciennes\npréventions contre une insurrection dont il avait d'abord\ncondamné les motifs et méconnu la grandeur n'avaient pas\nperdu sur lui tout empire.\n   Aussi préférait-il ne point se mêler à cette cohue. Il n'était\npas lié, comme son ami, par les devoirs de l'hospitalité. Et\nd'autre part, sa blessure — si elle était tout près d'être guérie,\ngrâce aux pansements du frère infirmier, — lui demeurait un\nsuffisant prétexte pour justifier la sauvagerie et la paresse où il\nse complaisait.\n                                  *\n\n   Un jeudi matin, il s'était acheminé tout seul jusqu'au dernier\ndes vergers qui reculaient dans la forêt, en amont de l'abbaye,\nl'extrême pointe du domaine. Les pommiers étaient en fleurs,\net de loin Thierry avait été séduit par cet énorme bouquet de\nblancheurs roses, à peine séparé du bois par un vieux mur tout\ncroulant et tout enguirlandé de liserons et de glycines.\n   Le soleil était déjà haut sur l'horizon. A travers les branches\ndoucement balancées et d'où pleuvaient les étamines, il proje­\ntait sur la prairie lustrée de grandes taches de clarté vibrante.\nSes rayons animaient les petits visages des pervenches et\ndes pâquerettes, dressés parmi l'herbe jeune. Des papillons\nbutinaient. Des insectes bourdonnaient partout. Jetée comme\nun pont fragile d'un tronc d'arbre jusqu'aux vieux remparts,\nune toile d'araignée brillait, elle aussi, de ses dernières gouttes\nde rosée. On l'eût crue tissée de fils d'or et de diamants.\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                            493\n\n\n   T h i e r r y éprouvait profondément la contagion des paysages.\nA respirer le vague parfum de miel qui l'enveloppait, une gaité\ns'éveilla en lui, comme si malgré tout il aimait la vie.\n   Soudain, il eut un sursaut. E n t r e les arbres fleuris, il venait\nd'entrevoir une svelte silhouette de femme : c'était sa sœur\nHélène.\n   Elle s'avançait vers lui et de loin elle l'appela par son nom.\nSa voix était oppressée et ses traits amaigris. Et déjà elle était\ntoute proche de lui, les bras t e n d u s , quand T h i e r r y s'aperçut\nqu'elle était en grand deuil. U n affreux soupçon le fit aussitôt\ntrembler :\n   — Hélène, fit-il, qu'est-il a r r i v é ? . . . E t achevant lui-même sa\npensée, un mot d'angoisse lui échappa : m a m a n !...\n    Hélène l'embrassa en pleurant : « Oui, dit-elle à son tour,\nm a m a n . . . C'est samedi que nous l'avons perdue... Oh ! la dure,\no h ! l'affreuse chose... »\n   A travers leurs larmes confondues, il l'interrogeait et elle\ndisait ses derniers moments. Depuis plusieurs semaines, le peu\nqui lui restait de forces était allé s'épuisant peu à peu. Elle ne\nse plaignait pas. Mais ses prières étaient devenues plus longues\net plus ferventes. Elle marquait un désir plus impatient de voir\nauprès d'elle son époux et ses enfants. . Ses enfants ! Hélas ! le\nplus cher, son aîné, avait disparu... E t plus jamais on ne par­\nlait de lui au foyer de famille. Mais l'ordre inflexible de\nM. Charliers, en s u p p r i m a n t son nom de leurs entretiens, ne\npouvait l'exiler de leurs pensées. Dans la soirée du samedi, ses\nmains devinrent plus froides, son regard moins limpide. L a vie\ns'envolait d'elle. Elle voulut essayer de sourire pour rassurer\nles siens qui l'entouraient. L e nom défendu, le nom de son aîné,\npassa comme un souffle entre ses lèvres pâlies. P u i s sa tête se\nrenversa...\n   — Nous ne pouvions croire qu'elle fût morte. Ce ne pou­\nvait être q u ' u n e de ces défaillances auxquelles son mal la con­\nd a m n a i t souvent. Mais quand nous eûmes compris, quel hor­\nrible déchirement! Si bonne, si tendre, si héroïque dans ses\nsouffrances... Notre pauvre père en a été atteint comme d'un\ncoup de glaive au cœur. Il a tant vieilli ! Ah ! si tu l'avais vu,\nT h i e r r y , hier, pendant les funérailles, a m a i g r i , courbé, la\ndémarche chancelante, comme il t'aurait fait pitié ! T u aurais\ndû être auprès de lui. Je savais par dom Placide que tu étais\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "494                           DURENDAL\n\n\nici, mais il n'a pas voulu que je te prévienne. Je prie Dieu pour\nque son ressentiment contre toi finisse par s'apaiser. Mais,\nj u s q u ' à ce jour, il ne veut pas te connaître et t'aurait barré\nl'entrée de la chambre mortuaire. Les rares fois où j'ai fait\nallusion à toi pour pallier tes fautes et dire tes peines que\nje devine, il m'a répondu avec une autorité si ferme et si froide\nque je n'ai pu insister de peur de l'entendre proférer contre toi\nquelque nouvelle malédiction. E t c'est en lui désobéisant que\nje suis venue te voir, aujourd'hui, tandis qu'il me croit en pèle­\nrinage à N o t r e - D a m e - d e - B o n n e - O d e u r .\n     A la douleur qu'éprouva T h i e r r y , se mêlait une sorte de\nrévolte. Il pleurait une mère bien-aimée, mais en même temps\nune sourde rage grondait en lui contre cette t y r a n n i e pater­\nnelle plus impitoyable q u ' u n mur d'airain.\n     — Il me hait donc bien, fit-il enfin avec a m e r t u m e , pour\nm'avoir refusé ce qu'on ne refuse à personne!... Quelle âme est\ndonc la sienne pour qu'il m'ait infligé cette torture et cette\nhonte suprêmes?... Ah! mon père!... s'écria-t-il avec un éclat\nsauvage q u e sa sœur arrêta d'un geste effrayé.\n     — N'accuse pas ton père, dit-elle. Efforce-toi plutôt de le\ncomprendre. T u t'es laissé entraîner si loin de notre foyer, de\nnos convictions, de nos traditions que tu oublies toi-même\nl'élémentaire justice. C'est toi qui as méconnu les nobles sen­\ntiments qu'il t'avait inculqués. T u as tout gaspillé : la vie, la\nvertu, l'intelligence, le respect de ta famille. Détruire est si\naisé! Mais songe aux efforts obstinés qu'il n'a cessé de faire\npour construire notre foyer, pour assurer aux siens un patri­\nmoine d'honneur et d'aisance, pour rattacher l'œuvre de sa\nfamille à l'œuvre de sa race et de sa nation. Avec une égoïste\ndésinvolture, tu es venu te mettre en travers de son plan et\ndémolir tout ce qu'il avait édifié... T u l'accuses secrètement\nd'étroitesse de pensée parce qu'il n'a pas toléré tes désordres,\n de sécheresse de cœur parce que ses solides vertus bourgeoises\n condamnent l'indifférence ou l'hostilité dont tu t'es a r m é contre\n des croyances qui sont les nôtres, contre la liberté et la grandeur\n d'un pays auquel nous tenons par toutes nos fibres. C'est toi,\n c'est toi seul qui es injuste, Thierry... Il te hait, dis-tu... Je te\n dis, moi qui le connais bien, que des deux coups qui l'ont\n atteint, la mort de notre mère n'a sans doute pas été pour lui\n le plus dur. L e deuil de sa compagne, il le gardera dans la\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2558, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        495\n\n\nchapelle de son âme, rayonnant du souvenir des mérites de la\nmorte et de la clarté de ses propres espérances. Mais la perte\nde son fils, c'est pour lui la défaite sombre et honteuse, c'est le\ndeuil qui ne s'explique pas et qui ne trouve aucune consolation.\n   Thierry, bourrelé de mille pensers contraires, ressentait pour\nla première fois ce qu'un tel langage recélait de vérité. Il ne\nvoulut point l'avouer, — moins encore discuter avec sa sœur.\nMais celle-ci, le conduisant doucement par cette prairie soli­\ntaire, laissait parler son âme vaillante et tendre :\n    — Tu nous reviendras, Thierry. Je le sens. J'appelle cette\nheure de toutes mes prières... J'attends que s'éveille en toi\nquelque noble passion, le sentiment d'un devoir sacré, quel\nqu'il soit; alors, d'une seule étincelle, toute ton âme se réchauf­\nfera et s'épurera. Ce qui t'a perdu, c'est ton égoïsme et ton\ninconscient orgueil. Ce sont là de pauvres abris dès que survient\nl'orage. Ne te sens-tu donc pas l'énergie d'un labeur patient,\nnon pour toi mais pour d'autres? Quand tu auras su te vouer\nà quelque cause, à quelque œuvre ou à quelque amour dignes\nde toi, alors tu n'auras plus à craindre qu'une trahison ou un\néchec t'abattent sans merci. Que t'importera un mécompte\npassager quand ta conscience obéira à la loi de la vie, qui n'est\npas seulement de vivre, mais de répandre autour de soi un peu\nde bonté, un peu de justice, un peu de vie...\n   — Ecoute, dit-elle enfin. Tu ne pourrais pas, dans l'état où tu\nte trouves, être en aucun lieu mieux qu'ici, dans cette retraite\nignorée, en compagnie d'un ami très sûr. Achèves-y ton séjour.\nTu seras bientôt rétabli. Guéris aussi ton âme et songe alors à\nréparer le passé. Ta loyauté et ton courage t'inspireront ce qu'il\nfaudra faire. Pour moi, je retournerai tantôt près de mon père.\nJe reprendrai à ses côtés et auprès de nos frères et sœurs la\ntâche familiale que le décès maternel me rend plus impérieuse.\nQuand je devinerai l'heure favorable, je lui dirai que si son\nfils a pu faillir, il ne faut pas cependant qu'il l'accable. Si tu\nas eu trop de faiblesses pour être exempt de reproches, mon\npauvre Thierry, tu es trop malheureux pour ne pas trouver\npardon et pitié. Peut-être pourrai-je un jour lui faire com­\nprendre tout cela. Mais c'est à toi de m'aider, et de te découvrir\nla force intérieure qui rachètera tes torts.\n   Leur entretien se poursuivit ainsi jusqu'aux approches du bâti­\nment abbatial où Hélène prit congé de Thierry; car elle n'eût pu,\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": " 496                          DURENDAL\n\n\nsans inventer quelque mensonge, justifier auprès de son père une\n plus longue absence. Elle dit encore à Thierry combien, en ces\njours de deuil, l'amitié des Peñalegas leur avait été secourable.\nAussitôt avertis du décès de Madame Charliers, ils étaient\naccourus de Dottignies. Et Isabelle, ne prétendant pas aban­\ndonner à sa peine celle qu'elle aimait comme une sœur, était\ndemeurée et demeurerait quelque temps encore à l'hôtel de la\nplace des Wallons. Elle connaissait les plus intimes soucis\nd'Hélène et, les partageant, elles les allégeait de moitié. Certes,\nelle partagerait aussi sa joie d'apprendre que Thierry revenait à\nla santé et son espoir de le voir revenir à un passé, qu'elle-\nmême n'avait jamais déserté...\n\n                                 *   *\n    Le départ de sa sœur laissa Thierry tout bouleversé. Long­\n temps, il erra dans les alentours, au hasard, par les allées ou\n à travers les fourrés, déchirant son habit aux ronces, faisant\n rageusement s'envoler les jonchées de feuilles mortes et le tapis\n des aiguilles de sapins; s'arrêtant, puis marchant encore. Il\n souffrait de la douloureuse nouvelle apprise. Il souffrait de se\n savoir condamné par son père. Et il s'interrogeait impartiale­\n ment, comme s'il eût été son propre juge. Et voici qu'à s'inter­\n roger, il lui semblait qu'un voile se levait qui jusqu'à ce jour\n lui avait caché la vérité. Oui, il devait convenir de son erreur\n morale : pour quel piètre résultat n'avait-il pas violé les desseins\nde son père et ses propres desseins d'antan ? Quelle satisfaction\nd'esprit lui revenait-il d'avoir transgressé les lois divines et\nhumaines? Où étaient les fruits de sa philosophie?... Quel noble\nmérite, après avoir engagé sa foi à une jeune fille aimable et\ninnocente, de lui infliger l'humiliation d'une préférence indigne !\nEt quelle rare sagesse de prendre prétexte de la sévérité d'un père\npour se jeter dans le désordre et couvrir son nom d'opprobre ?\n   En vain il essaya de calmer les orages de sa pensée. Un âpre\nmécontentement, une croissante irritation contre lui-même le\nsuivaient partout : au fond de sa cellule qui lui était pourtant\ndevenue si familière, dans ses entretiens et ses lectures, et sur­\ntout lorsque, appelé par le chant des orgues, il pénétrait dans\nla chapelle et que là, debout en un coin obscur, il écoutait\nmonter, flotter et mourir les hymnes liturgiques...\n   De lointains rappels de son enfance s'agitaient alors en lui.\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "                           VIEUX    BRUXELLES                           497\n\nCette philosophie, dont il avait été si fier de se dire l'adepte,\nle laissait désemparé contre un secret désir de retrouver des\ncroyances fermes auxquelles il pourrait enfin prendre a p p u i .\n   Seul, il erra dans la forêt dont il apprenait à connaître les\nrecoins. Les longues marches, où il croyait distraire, sinon\ndissiper son intime malaise, le conduisirent tour à tour jusqu'à\nVal-Duchesse, où se blottissait une maison de Dominicaines, —\njusqu'à Rouge-Cloître où vint se réfugier et mourir H u g o\nVander Goes, — et même, par la vieille route de Saint-Cornil,\njusqu'au prieuré de Sept-Fontaines qui dormait, tout à l'est de\nla forêt, parmi les nappes de ses eaux claires.\n    Ce fut en revenant un soir d'une de ces promenades à l'aven­\nture qu'il éprouva une crise plus profonde et plus décisive que\ntoutes les autres. Déjà il s'était engagé dans la vallée de Groe­\nnendael. L e soleil disparaissait derrière les cimes des arbres,\nles enveloppant d'une immense auréole d'or et de sang. D a n s\nle ciel, où la lumière et l'ombre engageaient leur combat, u n e\ntraînée de flocons blancs avait le frissottement des sables à\nl'heure où s'est retirée la marée. E t l'abbaye majestueuse et\nsereine apparaissait là-bas au delà de l'étang, éclairée par un\ndernier reflet qui semblait palpiter.\n    A ce moment, T h i e r r y crut entendre l'appel de sa foi oubliée\net il sentit que tout son être répondait à cet appel. Un trouble\n immense l'envahit, mais ce trouble était aussi une joie. C'était\nle sentiment d'une force inconnue, s'épanouissant tout à coup en\n lui en sa plénitude comme si une fleur divine venait d'éclore au\n plus profond de son âme et de lui restituer ses meilleures énergies.\n H a l e t a n t , il s'arrêta, la tête dressée plus fière, les yeux dilatés,\n les artères battantes, et des mots confus montèrent à ses lèvres.\n    Etait-ce l'ivresse odorante et p é n é t r a n t e de ce beau soir\n d'Avril dans la forêt, ou plutôt quelque inconsciente réminis­\n cence du langage que lui avait tenu sa sœur? Etait-ce l'har­\n monie des cloches, sonnant l'angélus au monastère, — ou peut-\n être l'influence, éparse dans cette vallée sacrée, du souvenir\n des grands mystiques qui y avaient vu Dieu face à face?\n    Sans réfléchir, transporté d'enthousiasme, il ouvrit les b r a s ,\n comme s'il voulait s'offrir, et son âme s'élança dans ce cri :\n    — Qu'est-ce donc que j ' a i . . . A h ! mon D i e u ! oui, me voici...\n Je vous adore et je vous a i m e . . .\n    (A suivre.)                                   H . CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 498, "page_fin": 498, "titre_corps": "Chanson", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jos. 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Ce ne sont plus\nLes solitaires   crépuscules,\nNi les fleurs douces des talus,\nNi la source où tes yeux      crédules\n       S'étaient   complus.\nCe ne sont plus les soirs d'été,\nLes troublants parterres de roses,\nNi la ruisselante   clarté,\nNi la vague senteur éclose\n       De ta beauté.\nCe ne sont plus les chœurs de voix,\nNi ta tendresse    parfumée,\nNi l'âme lointaine des bois\nQui nous font trembler,      bien-aimée,\n       Comme      autrefois.\nCar les mauvais jours sont venus\nFrapper à nos blanches demeures :\n— L'amour n'est qu'un passé confus —\nC'est la chanson triste des heures\n       Qui ne sont plus.\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 498, "page_fin": 498, "titre_corps": "Remember", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jos. 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BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 499, "page_fin": 503, "titre_corps": "L’Herbe et la Feuille : Mardjot et Djandjot", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Delattre", "ancre_debut": "L’Herbe et la Feuille Contes pour ma petite fille Mardjot et Djandjot", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 588, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1797, "texte": "L'Herbe et la Feuille\n                 Contes pour ma petite fille\n\n\n\n                         Mardjot et Djandjot\n                      IL y avait, au village, une femme qui avait un âne.\n                          L a femme s'appelait Mardjot et l'âne Djandjot.\n                             Mardjot était vieille. Elle avait un visage\n                          épais et carré, lapeau jaune, u n g r o s nez piqueté\n                          de noir et couvert de poils, des lèvres épaisses\n                          s'ouvrant jusqu'à ses oreilles, un front tailladé\n                          de rides grosses à y loger ton doigt, T r i m o u ­\n                          sette.\n  Ses cheveux gris, en mèches folles, se redressaient autour de\nsa tête, comme des flammes. C'était une luronne, Mardjot, et\ntoujours de bonne h u m e u r .\n   P o u r gagner sa vie, elle conduisait du charbon de la fosse\nvoisine aux fournils du village. E n sorte qu'elle était souvent\nnoire comme un ramoneur. Mais ses yeux, dans la poussière,\nbrillaient comme deux escarboucles toujours en feu et pétil­\nlantes. Elle q u a n d elle avait bu la grande potée de genièvre\nqu'elle réclamait à chaque charretée mise en place, ses lèvres\nparaissaient rouges et fraîches, autant que les tiennes, T r i m o u ­\nsette. T o u t à fait rouges comme les tiennes, quoique beau­\ncoup plus g r a n d e s ! Il n'y a rien de si jeune q u ' u n vieillard\ngai!\n   E t l'âne?...\n   Je t ' e n t e n d s . Djandjot, pour dire vrai, était bien vieux aussi.\nMais si déjeté, si gris, si crotté qu'il ressemblait, vu de der­\nrière, à quelque tapis usé, foulé jusqu'à la corde par plusieurs\ngénérations de sabots et de souliers boueux, et qu'on s'apprête\nde jeter à la carrière avec les cendres et les paillasses de seigle\nhaché.\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "500                            DURENDAl.\n\n\n\n   Son dos avait porté tant de charges, que la croix que Jésus a\nmarquée à leur naissance, au dos de tous les ânes, en était\neffacée.\n   Cependant ses quatre petits pieds de corne grise allaient\nencore parfaitement leur train, le long des routes. Naturelle­\nment, tout comme un h o m m e , il avait ses caprices. Ainsi, par­\nfois, en passant devant la ferme du R y où logent les ânes et\nles ânesses des marchands de sable a m b u l a n t s , il s'arrêtait\ncourt, se mettait à braire à lui seul aussi fort et sauvage que\ntout un troupeau d'ânes, secouait sa tête c o m m e si elle n'était\npas à lui, roulait ses oreilles au-dessus de sa tignasse aussi vite\nque des bâtons qui font le moulinet. E t q u a n d il s'était mis\ndans un état indescriptible, Mardjot disait : « A h ! mon vieux\nDjandjot, que t'es sot! »\n   Elle lui p a r d o n n a i t ses tics d'un petit coup de bâton. E t elle\nétait bien aise, tout compte fait, d'avoir un si bon serviteur...\n   U n soir, Mardjot s'en revenait de la houillère, en poussant\nDjandjot qui tirait la charrette. C'était l'hiver. H i e r il s'était\nmis à geler sans crier gare. L e village avait trouvé ses choux\nemprisonnés dans la terre durcie. La bise avait soufflé du mau­\nvais trou du ciel. T o u t e s les maisonnées à la fois avaient couru\nréclamer du charbon à la voiturière.\n   « C'est c h a q u e a n n é e la mêmehistoire, répétait Mardjot fâchée\nd'avoir, en un seul jour, t a n t de commandes à livrer. C'est\ntoujours au dernier moment que vous pensez à votre feu ! Est-ce\nque je n'ai pas Djandjot douze mois d u r a n t d a n s mon écurie !\nMais non ! Vous me laissez des semaines à rien faire qu'à tirer\ndes pissenlits le long des haies... E t puis, rouf ! vous venez tous\nà la fois me quérir parce qu'il a gelé !\n   — C'est ça, Mardjot ! répondit lentement le tailleur en\ngouaillant. C'est cela, mon petit pigeon ! L ' a n n é e prochaine,\nje te ferai ma c o m m a n d e pour l'hiver, à la Saint-Jean, en pleine\nsemaine de ducasse!\n   Ce jour-là, Mardjot et Djandjot avaient donc mené, de la\ngrande bascule de la fosse, au village, plus de dix voies de\nhouille, sans compter celles de vieux bois. E t à présent, il\nfaisait nuit noire.\n   Mardjot était rompue de fatigue. C e p e n d a n t elle avait pour\ns'encourager à l'ouvrage, le bruit sonnant des gros sous de\nla recette qui ballottaient dans sa grande poche, sous sa j u p e !\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "                        L ' H E R B E ET LA F E U I L L E                501\n\n\nA chaque voyage, une tasse de café par-ci, un croûton de pain\npar-là, pour la soutenir un peu sans qu'elle dût rentrer\nmanger.\n   Mais Djandjot ?... Q u o i ? . . . Qu'avail-il de cet argent, de ce\ncafé, de ces verres de bière ? Rien du tout. On lui avait promis\ntout le long du jour, que, le soir venu, il aurait sa pitance. L a\nnuit était l à ; mais l'avoine, non pas. Il h a l e t a i t ; il chancelait\nsur ses s a b o t s ; glissait d a n s la boue et la neige; m a n q u a i t de\nculbuter à chaque t o u r n a n t du chemin. Les b r a n c a r d s , eût-on\ndit, et le poids de la charge le tenaient seuls debout. Il fermait\nles yeux pour ne plus voir la longueur de la route, et faisait\naller l'un devant l'autre ses quatre pieds au plus vite. Mais\njamais on ne s'arrêtait. Il fallait toujours repartir...\n   T o u t à coup il fait halte, allonge ses quatre membres et\nlaisse tomber la tête entre ses pattes.\n   « H u e , Dandjot ! », crie Mardjot étonnée. « H u e ! mon colaud\n(mon poulet) !... E h bien ? Est-ce que tu dors, Djandjot ? »\n   E t elle lui donne un joli petit coup de son bâton, pour faire\ndu bruit bien plutôt que du mal.\n   Rien. Silence de Djandjot. Djandjot n'a rien entendu.\nPositivement on dirait qu'il est t o m b é endormi entre les bras\nde la charrette.\n   « Allons, allons, mon fieu ! H u e ! Il s'agit d'arriver. L a\nManderlière attend son charbon. Bien sûr, lui faut-il des gail­\nlettes pour cuire ses boules de sucre pour les petits gamins qui\npasseront d e m a i n devant sa boutique. Est-ce que nous allons\nfaire faute à la vieille Manderlière, à notre camarade ? Allons,\nainsi ! P a n !.... »\n   Rien encore. L ' â n e ne bouge pas.\n   « Mais qu'y a-t-il? » continue Mardjot en passant devant le\nbaudet.\n   Est-ce quelque pierre qui achoppe Djandjot?... Non pas.\nEst-ce la roue qui est butée? Non plus. A preuve que lorsque\nMardjot saisit deux rayons à pleines mains, l'essieu tourne et\nla charrette brusquement se met en travers de la route.\nL'obstacle n'est pas là.\n   « Alors, mon gaillard, c'est un petit tour que tu me joues?\nAh! farceur! Mais, il faut partir, à présent. H u e ! . . P a n ! . . .\nVoyons, est-ce que cela vaut la peine de demeurer en route\npour si peu qu'il nous reste à router? Grosse bête que tu es!\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "502                             DURENDAL\n\n\nRegarde là, à deux pas devant toi. C'est une l a m p e ; c'est la\npremière fenêtre de la rue de Binche. Nous y sommes! Dans un\nquart d'heure, si tu veux, tu es à l'écurie avec un double\npicotin d'avoine sous le nez, et un plein seau de belle eau\nclaire... Allons, ainsi, marchons... Moi aussi, Djandjot, je suis\nlasse, depuis six heures du matin que je trotte avec toi... Mais\nc'est le lot des pauvres gens de n'avoir jamais fini avant d'être\nrecrus de fatigue !... »\n     E h bien, Djandjot a compris. L a petite lumière, il la voit.\nL'avoine et l'eau claire, il les sent. Il secoue la tête de haut en\nbas, réunit ses quatre pieds, lance son corps en avant, et voilà\nla charrette démarrée.\n     « H u e , Djandjot, hue, Djandjot! » crie Mardjot qui frappe\npeut-être un peu t r o p fort, à présent que Djandjot a repris\ncourage.\n     L a montée est r u d e . Mais enfin, âne et commère arrivent à\ncette petite lumière qui brillait premièrement sur le chemin.\n     « Si c'est la rue de Binche, comme l'a assuré Mardjot, il faut\ndonc tourner à droite, pense Djandjot, Bon, on tournera! » Il\ntourne, puisque Mardjot lui a promis d é t o u r n e r . Mais quoi?\n     « N o n ! crie Mardjot. P a s encore! Attends une mie. L a\nrue de Binche est un rien plus loin, mon garçon. T u te\nt r o m p a i s . . . Vois toi-même, la petite lumière à cent mètres d'ici.\nNous y sommes quasiment. Bientôt, quelle bonne litière pour\ntoi, Djandjot! J u s q u ' a u ventre, je t'en veux m e t t r e ! Q u a n d je\ndevrais monter à l'échelle tirer une nouvelle botte de paille ! E t\nquel m a r a b o u t de café chaud pour moi!... Car j ' a i bien froid!...\n Sais-tu que je deviens vieille aussi?... Courage!... H o p là! E n\navant ! P a n ! P a n ! »\n     Djandjot réunit encore u n e fois ses quatre pauvres vieux\nsabots; se laisse encore une fois tomber en avant, et entraîne la\ncharrette en titubant. Cahin-caha, l'attelage sort d'une ornière,\n mais c'est pour t o m b e r dans une autre. Mardjot derrière,\n pousse, hurle, sacre. Mais Djandjot n'a plus l'air d'entendre.\n Il tire quand Mardjot j u s t e m e n t reprend haleine et se passe la\n m a n c h e sur le front; et il laisse retomber les traits au moment\n où elle s'arc-boute de toutes ses forces en pesant sur la\n charrette, au m o m e n t où il faudrait aller de l'avant.\n     « Est-il possible? crie Mardjot. Est-ce Dieu possible de\n renâcler ainsi pour cinq minutes de chemin?... A ton âge, j'étais\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "                       L ' H E R B E E T LA F E U I L L E            503\n\n\nplus forte que deux hommes et j'aurais porté la charrette dans\nmes bras, avec toi d e d a n s ! H u e , d o n c ! »\n     Enfin, voilà que brille devant eux, sur la route, la petite\nfenêtre promise. Djandjot est entré dans la nappe lumineuse\nj a u n e et douce comme une haute litière de paille neuve... L a\npaille d'or lui monte jusqu'aux y e u x .\n     « On y est donc? pense Djandjot. A présent il faut tourner,\nsans aucun doute, pour redescendre la rue de Binche. » Il\ns'arrête.\n     « H u e ! crie Mardjot.\n     — Ah non ! fait Djandjot de la tête. Non ! fait-il de sa paire\nd'oreilles, et de tout son corps, non, il faut tourner. On est\narrivé...\n     — Encore cent pas, frérot! » crie la vieille.\n     Elle prend la tête de l'âne dans ses mains et la dirigeant en\navant, un peu en haut, à cause de la montée du chemin, elle\nlui m o n t r a là-haut le village qui les appelle de toutes ses fenêtres:\n     « R e g a r d e ! dit-elle. P a s même cent pas! Et alors, franche­\nment, sans mentir, nous y fommes, cette fois! »\n     Elle se remet à pousser. Elle est coriace, la vieille Mardjot!\nCharrette et baudet s'ébranlent dans la boue. Djandjot voudrait\nbien, mais Djandjot n'en peut plus. Il n'a plus ni force, ni\ncourage. « Peut-être lui ment-on encore? » pense-t-il obscuré­\nment... Il n'a plus confiance. Et ce petit pied-ci, voilà, voilà,\nvoilà qu'il ne peut plus le placer devant l'autre, à cause, à\ncause .. Voyez!\n     L a voiture recule, recule. Mardjot crie. Djandjot la tête\ndressée est entraîné par la charge qui descend la route en tra­\nvers, arrive au bord du fossé et culbutte, charbon, charrette,\nâne et tout. Au fond du ravin, dans le champ, cela fait un tas\n noir où plus rien ne bouge. Mardjot, en se tenant à la borne de\npierre, contemple le désastre avec une horreur muette, joint\nles mains et se met à pleurer.\n     L e lendemain, à l'aide d'un cheval de la ferme, on remonta\nle cadavre de Djandjot; les débris de la charrette dont il ne\ndemeurait d'intactes que les roues; et ce qu'on put recueillir\ndu charbon répandu. Mais Mardjot était ruinée. Elle avait tout\nperdu, âne et voiture, son gagne-pain et son vieil a m i . E t c'est\nparce qu'elle avait menti à Djandjot.\n     P a u v r e M a r d j o t ! P a u v r e Djandjot!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 504, "page_fin": 506, "titre_corps": "L’Herbe et la Feuille : Le Roitelet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Delattre", "ancre_debut": "Le Roitelet Moi aussi, j’ai été à la chasse", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 593, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 73, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "Le Roitelet\n    Moi aussi, j ' a i été à la chasse.\n   J'avais treize ans. J'étais revenu en vacances du collège.\nDans la petite cour de ma maison, je lisais longuement, entre\nles vieilles murailles de pierres bleues tapissées d'un lierre\népais et touffu qui abritait des nichées de moineaux toujours\nnouvelles, toujours gaies et pareilles, et d'innombrables arai­\ngnées à dos gris et ventres dorés, toujours pensives, toujours à\nl'œuvre. Je lisais, et le vent feuilletait mon livre.\n    Ou bien, je rôdais par les chambres de ma bonne maison.\nJ e rampais dans la cave en croquant, oubliées sur les claies,\ndes pommes séchées et ratatinées. E t au grenier, couché à plat\nventre sur le pavé de petites briques grises, je regardais au loin\nles jardinets du village étalés en terrasses, derrière les remises,\njusqu'aux arbres du vieux r e m p a r t .\n    U n jour, j e trouve, debout dans le coin d'une c h a m b r e de\nl'étage, entre la fenêtre et la cheminée, un fusil dans sa gaine\nde cuir.\n   C'était une carabine dont mon père avait dû se servir jadis,\naux concours de tir auxquels il prenait part, et dont il rappor­\ntait, pour prix de son adresse, des cuillers d'argent si minces\nqu'on pouvait les peser par douzaines entières sur un pèse-\nlettres; et des blagues à tabac en peau de veau marin encore\ngarnie de son poil brillant.\n   L ' a r m e était soigneusement empaquetée dans de vieux\nlinges. L e métal se voyait enduit d'une épaisse couche de suif\nde chandelle. E t tout cela était très lourd.\n   Je la dégage de ses bandelettes. Je l'examine. Voilà ! On\nprend le fusil comme ça... On ferme un œil... Je ne sais quel\nœil au juste il convient de cligner ? De l'autre, par la fente\nétroite qui est ici, en tâchant de rencontrer du regard la petite\naiguille qui est au bout du canon, on vise... E t alors... P a n !\n   Je n'ai rien entendu. Je n'ai rien touché. L e fusil, dans mes\nmains, n'est point parti, car le chien n'était pas relevé. P o u r t a n t\nmon cœur bat avec force, à coups précipités... E t il me vient\nune pensée...\n   Si je tirais pour de bon, un vrai coup ? J'ai un fusil... C'est\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "                           L'HERBE ET LA F E U I L L E                            505\n\n\nun vrai fusil, lourd, solide, bien graissé que je tiens en mains !\nE t il est bien dangereux aussi, puisqu'il était caché !\n   De mes deux pouces réunis, je lève le chien rabattu. Je\nvois le fond de cuivre intact de la cartouche enfoncée dans le\ncanon. Si j'essayais ?\n   A pas de loup, je descends à la cour. P e r s o n n e ne m'a vu.\nMa mère est occupée ailleurs. Voilà les quatre murs qui bordent\nle j a r d i n e t . Où t i r e r ? . . . Sur quoi t i r e r ? . . . Sur quoi diriger ce\nfusil qui me donne la fièvre? Mon Dieu, quel s i l e n c e ! . . .\nQuelle tranquillité !... M'y a-t-il donc rien qui puisse me servir\nde b u t ? . . . Que cette cour est é t r o i t e ! . . . Vite, vite, quel­\nq u e chose, n'importe quoi qui se dresse devant moi, comme à\nla chasse, à la vraie chasse des chasseurs !...\n   L à - h a u t , tout au sommet du pignon du voisin qui domine\nle nôtre, une sorte de chevron, reste d'un échafaudage de\nmaçons, est d e m e u r é cloué. Je le connais, tout blanchi par\nles pluies et le soleil, éclatant sur le rouge des briques.\n   J u s t e m e n t un oiseau, à coups d'ailes précipités par la peur,\nsort du lierre où il se cachait derrière moi. Il monte sur le toit,\net gagne la pièce de bois. L à , m o n t a n t au plus haut, il se met à\nchanter. C'est un roitelet.\n   « Si, di, sidifiti, sidi! » dit-il.\n   C'est un tout petit roitelet de cette a n n é e ; pas plus gros\nq u ' u n e noix. E t voilà qu'un voile s'est abattu sur moi. Je ne\nvois plus rien. Je n'entends plus rien que le petit oiseau. Je suis\ncomme ligotté. Je ne puis faire un autre mouvement que celui\nde tomber accroupi devant le banc qui est là.\n   L e canon de ma carabine repose sur le dossier du siège.\nJ'approche mon œil de la fente du canon... Est-ce possible?...\nJ'aperçois le roitelet qui chante encore. Il semble fixé sur la\nplanche. Son bec s'ouvre et se ferme. Son cou se gonfle. Sa\ntête se renverse un peu. T o u t là-haut, il est comme quelque\nchose détaché de moi-même; un morceau de moi, en l'air, ivre\nde bonheur. E t le ciel tout bleu est seul au-dessus d e lui.\n    Qui a tiré mon doigt, pressé la détente? « T i c ! » fait le chien\nsur le canon. Mais pas de détonation... Quoi? L e coup n'est-il\npoint parti? Ce n'est pas cela un coup de fusil. U n vrai coup de\nfusil, il fait « baoùm ! »\n    E t ceci?... U n e petite chose grisâtre, en tournoyant, passe\ndevant mes yeux. Avec un bruit mou de loques de soie chiffon-\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1617, "texte": "506                           DURENDAL\n\n\nnées, elle tombe à mes pieds. Je me penche. Je regarde. Voyez!\nvoyez !\n   C'est le roitelet du ciel bleu qui gît sur la pierre! J'ai tué\nle petit oiseau ! Les plumes rebroussées en font une petite boule\nsauvage. Sa tête est rejetée en arrière. Ses griffes touchent sa\nqueue. Un peu de sang écume à son bec.\n   Je serre convulsivement mes deux poings sur ma bouche.\nJe t o m b e à genoux. U n e douleur terrible m'étreint le cœur.\n   Pourquoi ne crie-t-il pas? Pourquoi ne se plaint-il pas? Pour­\nquoi ne me regarde-t-il pas, ce petit oiseau? Mon Dieu! pour­\nquoi est-ce déjà fini de lui?\n   Je voudrais me cacher. Autour de moi je sens que plus rien\nne vit pour moi. Est-ce tuer ce que j'ai fait?... J'ai tué? Alors,\nvais-je mourir aussi? Petit oiseau de mon âme, qui chantais\nà l'instant dans l'azur, et qui es maintenant mort à terre,\nmort, immobile et muet, vas-tu tirer derrière toi tout le reste\nde ma vie, dans le silence éternel?... Me suis-je donc tué\naussi?\n   Enfin, ô soulagement ! mon front frappe la pierre froide... Je\nsens mes larmes couler. Je m'écrie en sanglotant :\n   « Mon pauvre petit roitelet! T u ne m'avais rien fait. T u\nvivais dans la cour de ma mère, et je t'ai t u é . . . Qui me par­\ndonnera? »\n   Je ne me suis j a m a i s p a r d o n n é . Je n'ai plus jamais touché\nun fusil. E t aujourd'hui je n'échangerais contre n'importe quelle\njoie, l'atroce douleur que le meurtre d'un petit oiseau a fait\nsouffrir à mon cœur d'enfant. Parce que cette douleur m'a rendu\ntoute vie sacrée.\n                                                  Louis DELATTRE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 507, "page_fin": 514, "titre_corps": "L’Apostolat de l’écrivain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "L’Apostolat de l’écrivain Il est dangereux, en Belgique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 596, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2937, "texte": "L'Apostolat de l'écrivain\n\n                         IL est dangereux, en Belgique, de vouer à l'art un amour\n                            véhément et exclusif; de lui réserver tous les battements\n                            de son cœur, toutes les énergies de son intelligence et\n                            toutes les heures de son temps ! La vie n'est ni clémente,\n                            ni souriante, sous notre ciel, aux écrivains professionnels!\n                               P o u r l'un ou l'autre qui a réussi à se faire u n e carrière\n                            dans les lettres — u n Maeterlinck, un Verhaeren — com­\n                            bien ont végété misérablement ou ont dû d e m a n d e r aux\n                            hâtives improvisations du journalisme de quoi acheter\nu n modeste pain quotidien. D'autres, et ils sont les plus à plaindre, fuient\ncontraints par le besoin à rabaisser leur idéal au niveau des complaisances\nvulgaires ou libertines des foules! Il r.'existe pas en notre pays — jusqu'ici\n— des sinécures ou l'artiste puisse œuvrer ses chefs-d'œuvre, avec u n e lente\net scrupuleuse patience, d a n s u n e ambiance propice de confortable quiétude.\n    L'ouvrier de lettres belges est encore exposé à tous les énervements du\ntravail rapide et à tous les inconvénients d'une production dangereusement\ns u b o r d o n n é e aux lois de la c o n c u r r e n c e . Cela ne veut point dire que de\nsitôt la littérature en Belgique « manquera de bras » !\n    A cette amante impérieuse, il restera toujours des fidèles qui lui feront don\nde leur être tout entier, et d o n t l'horizon sera limité par les yeux d e la sirène\naux fallacieux et périlleux m i r a g e s ! P o u r une caresse de la gloire qu'elle dis­\npense si parcimonieusement, ils braveront la raillerie et la pauvreté. Saluons-\nles, ceux-là, bien bas : ce sont les servants de la plus belle des générosités!\n    Mais à côté de cet amour-passion, dont seuls sont capables de glorieux\nprivilégiés, les lettres peuvent bénéficier d'un amour-raison qui est à la portée\nde tous ceux en qui Dieu déposa l'étincelle sacrée de l'art. T o u t e profession,\nsi élevée ou si modeste soit-elle, laisse des loisirs. Vouer ces loisirs à la littéra­\nture était considéré jadis, sinon c o m m e une chose honteuse, du moins comme\nun fait anormal et bizarre. On admettait qu'un magistrat ait des soucis d'ar­\nchéologie, qu'un h a u t fonctionnaire s'intéressât à la botanique ou à l'agricul­\nture ou qu'un avocat excellât au noble geste du jeu de billard. Mais on ne\nconcédait pas qu'un h o m m e , investi d'une, fonction civique, se préoccupât\n\n\n   (1) On trouvera, développées ici, quelques-unes des idées qui firent l'objet de confé­\nrences données au Cercle littéraire des Anciens é'èves de Saint-Michel à Bruxelles; à\nl'Association des anciens élèves du Petit-Séminaire de Saint-Trond et à diverses\n« Extensions universitaires ».\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": "508                               DURENDAL\n\n\nd'art ou de littérature. Et on avait, pour juger cette anomalie, un mot som­\nmaire et exquis : « C'est pas sérieux ». Heureusement, depuis lors, « les\n temps ont changé», comme disait Abner, et bien des préventionssonttombées.\n Le public belge ayant commencé par s'intéresser à la littérature (et ce ne fut\npoint trop tôt) se rendit compte qu'un homme pouvait faire de ses loisirs un\nplus médiocre emploi que de les consacrer à l'art.\n   Et puis quelques exemples impérieux et décisifs achevèrent la conversion\nde l'opinion : Edmond Picard, pour être un créateur de beauté d'une puis­\nsance si diversifiée, en est-il un moins éminent juriste? Et les destinées poli­\ntiques du parti catholique seraient-elles confiées, avec une moindre sécurité,\naux mains de Henry Carton de Wiart, parce que le député de Bruxelles est\nen même temps l'auteur de ce beau roman patrial : la Cité Ardente?\n   Chez des catholiques surtout, le dédain de la littérature et de l'art constitue\nun regrettable non-sens; le chrétien ne doit pas seulement vivre de pain mais\nde beauté; notre idéal ne peut dédaigner aucune des formes de l'activité intel­\nlectuelle — et la littérature n'est ni la moins noble ni la moins bienfaisante —\nmais elle doit les enrôler toutes à son service.\n   Comme l'homme politique a pour devoir d'imprégner des préceptes du\n Décalogue les rouages de la vie publique, comme le savant a pour mission\nde réaliser la démonstration de l'accord nécessaire de la foi et de la science,\nl'artiste et l'écrivain s'assigneront comme but de vêtir de la splendeur du\nverbe les idées éternelles du Christ. Et peut-on croire que ces idées rayonne­\nraient sur le monde, avec une si invincible magnificence, si les architectes\nanonymes de nos cathédrales — maçons qui réservaient à l'art leurs veilles —\nn'avaient pas apporté à la pérennité de la pensée chrétienne le témoignage\npuissant et gracieux du granit, si les « primitifs » — dont plusieurs étaient\ndes peintres d'occasion, ce que dédaigneusement on appellerait aujourd'hui\ndes amateurs — n'avaient fixé définitivement dans l'immortalité du chef-\nd'œuvre la figure même de la mystique et si enfin, à la gloire de nos\ncroyances, le génie n'avait allumé d'inextinguibles feux au front de ces trois\nsommets de la littérature universelle : Dante, Bossuet et Chateaubriand !\nAvec de tels ancêtres et de tels répondants, ceux qui aiment l'art et veulent\nen faire l'adjuvant de l'idée religieuse, peuvent mépriser le mépris des gens\npratiques pour qui la littérature ne compte pas, un peu sans doute parce\nqu'elle ne rapporte pas de dividendes et n'est pas inscrite à la cote de la\nBourse. En dépit de ces utilitaires, la littérature demeure une modalité de la\npropagation de la foi — la propagation par la Beauté ! — et cette œuvre-là ne\nsaurait recruter trop de missionnaires. J'ajoute que par le désintéressement\nqui caractérise ses gestes vers l'idéal, la littérature est peut-être la dernière\nexpression de la chevalerie moderne !...\n   Aimer l'art, s'inscrire parmi ses fidèles avec un enthousiasme qui ne\ncalcule et ne compte est la première condition de l'apostolat littéraire. Ce\nn'est pourtant point la seule. On ne s'improvise point écrivain ; et à cet égard\nl'exception, peut être problématique, que le proverbe latin semble avoir\nérigé en règle pour les poètes — nascuntur poetae — ne peut, en tout cas, être\nétendue aux autres formes littéraires qui sont davantage des combats\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "                       L'APOSTOLAT      DE   L'ÉCRIVAIN                     509\n\nd'idées — et notamment au roman, au théâtre et à la critique. A ces moda­\nlités des luttes pour la beauté il faut une longue et patiente préparation —\net vous ne doutez point que de cette préparation nos vieilles humanités ne\nrestent l'élément premier.\n    Les humanités eurent toujours cette destinée étrange de compter autant\nd'adversaires que d'adorateurs; seulement leurs adversaires sont générale­\nment précoces, tandis que leurs adorateurs sont plutôt tardifs. Elles sont la\nvieille maison familiale paisible et austère que le jeune homme quitte\nsans regret pour courir les aventures avec une fougueuse présomption; mais\naprès avoir beaucoup cabriolé à travers la vie, l'heure de la nostalgie sonne\npour l'enfant prodigue; et c'est, joyeux, qu'il revient vers le home de la tra­\ndition où les humanités guettent son retour avec ce sourire indulgent des\naïeules qui connurent, nombreuses, les trahisons passagères...\n   Cette histoire, n'est-ce pas, est celle de tant d'entre nous : n'en gardons\npoint trop de remords puisque à l'égal d'un conte du bon chanoine Schmid\nelle se termine d'ordinaire bien ! Convenons-en d'ailleurs : il faudrait tenir\nen médiocre estime l'adolescent qui, au sortir de la réthorique, ferait preuve\nd'une absolue conformité intellectuelle et continuerait à esquisser les gestes\nméthodiques du fort en thème — opposant, en d'impeccables parallèles,\nHomère à Virgile, Tacite à Tertullien, Bossuet à Fénelon, Corneille à\nRacine... Que plutôt il soit injuste et rebelle envers des beautés qui lui\napparaissent trop formalistes, probablement parce qu'elles sont si parfaites ;\net que, délié de contraintes, grisé à l'air libre, il érige dans son admiration\ndes beautés moins absolues mais plus immédiatement accessibles à sa fré­\nmissante mentalité... Que l'attitude de ce libertaire littéraire ne contraste\ndonc et n'effraie : c'est un gage de personnalité, un témoignage d'indépen­\ndance et le visage même de la jeunesse — et puisse Dieu nous délivrer, en\n Littérature, des « vieillards nés d'hier, que rien ne rajeunira \" !... Et je suis\ndautant plus rassuré sur l'avenir de tels jeunes hommes que, malgré eux et à\nleur insu, dans leurs courses folles à travers les idées, ils emportent, au\ntréfonds d'eux-mêmes, latente mais indélébile, l'essence même de l'enseigne­\nment humanitaire. Vienne la maturité qui réglera leurs ardeurs, et ils senti­\nront monter à la surface de leur intellectualité le double don que les\n Humanités leur auront fait : le sens de la discipline et le sens de la\n Beauté.\n    Le contact constant avec les chefs-d'œuvre, les lents travaux d'approche\n que leur compréhension exige, la pénétration graduelle de la pensée et le\n démontage précis de la structure constituent une gymnastique à laquelle on\n ne se livre point pendant des années sans revêtir son esprit d'une armature\n décisive; et puis, — qui ne s'en souvient? — au cours de ce travail sévère et\n ardu, jaillissait soudain, comme une récompense, une petite flamme chaude\n et claire qui rayonnait jusqu'à l'intime même de l'âme. Que les pédagogues\n essaient de capturer cette flamme dans de doctes définitions. Appelons-la\n de ce nom simple et immortel : la Beauté ! Beauté d'un raccourci génial de\n Tacite, qui nous initia en même temps à la nervosité du style ! Beauté d'un\n doux vers virgilien, soulevant d'un geste de grâce le rideau du monde des\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3434, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nsentiments! Beauté d'une période de Bossuet nous révélant la maîtrise\nsomptueuse de l'image!...\n   « Les humanités, disait le marquis de Ségur dans son discours de réception\nà l'Académie française, les humanités contribuent à faire des hommes, et\ndut-on les dédaigner ou les renier un jour, elles laissent chez les plus ingrats\nune forte et salutaire empreinte, le sens et la compréhension du beau, le goût\nde l'élégance dans les discours et dans les actes, et, comme écrivait d'Agues­\nseau, « une espèce de ton noble sur lequel l'âme se monte et qui lui devient\n » comme nature. »\n   Il y a quelques mois une revue d'art, Le Samedi, convia les écrivains belges\nà un referendum sur l'utilité du maintien des Humanités; parmi ceux qui se\nprêtèrent à ce referendum, combien qui jadis blasphémèrent les Humanités\navec une âpre ironie. Or, tous aujourd'hui, sans exception, esquissent, avec\nautant de sincérité que d'élégance, leur meâ culpâ; ceux d'entre eux qui ont fait\nleurs humanités paient à l'enseignement de leur jeunesse le tribut du meilleur\nde leur formation; et les autres — qui ne bénéficièrent pas des études huma­\nnitaires — constatent dans leur mentalité une irrémédiable lacune...\n   Concluons donc que les réformateurs qui, sous prétexte de je ne sais quelles\nexigences mondiales exagérées, prétendent non point seulement tenir les\nHumanités au courant des évolutions littéraires modernes (ce qui est parfait\net indispensable), mais frapper les Humanités dans leurs principes, com­\nmettent un attentat contre la littérature elle-même!...\n   Après la préparation de l'intellectualité littéraire — et les Humanités\nseront toujours la forme la meilleure de cette préparation — vient la forma­\ntion. L'homme de lettres moderne — sous peine de ne point exercer une\ninfluence efficace — ne doit point s'alimenter d'un fond d'idées immuables et\nacquises une fois pour toutes. Il conviendra qu'il s'intéresse à toutes les évo­\nlutions de la pensée et suive de près, et vive par lui-même, cette succession\nd'actions et de réactions qui constituent la vie organique de l'art. Rien n'est\nindifférent dans ce mécanisme en perpétuelle transformation ; et telle cellule\nde cette ruche en permanente activité et qui, aujourd'hui, paraît négligeable,\napparaîtra aux critiques futurs comme le berceau d'un génie. Veut-on un\nexemple : le Symbolisme — dont tant on se gaussa jadis — ne s'impose-t-il\npas aujourd'hui aux études de tout écrivain qui veut parler avec compétence\ndes lettres contemporaines. Sans être renseigné sur les origines et les déve­\nloppements du Symbolisme, peut-on expliquer l'œuvre d'un Maeterlinck et\nd'un Verhaeren? Et, à défaut de cette information contemporaine, ne risque-\nt-on pas de mesurer les productions modernes à l'étalon de poétiques désuètes\net démodées? Lorsque les citoyens d'un pays sont menacés dans leur indé­\npendance, ils s'arment de canons perfectionnés et de fusils dernier modèle,\nmais ils ne pillent point les musées d'archéologie pour revêtir les précieuses\ncottes de mailles de leurs ancêtres et encombrer leurs mains de lourdes lances\nd'autrefois ! Faut-il maintenant que cette information littéraire contemporaine\nsoit — au moins dans ses premiers éléments — fournie au futur homme de\nlettres dès l'enseignement humanitaire, ou bien doit-il plus tard les conquérir\npar lui-même; c'est là une question autour de laquelle on disputa jadis avec\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "                      L'APOSTOLAT      DE   L'ÉCRIVAIN                     511\n\n\nardeur, mais qui semble résolue depuis que les excellents manuels, très\ninformés et très éclectiques, du R. P . Procès et de M. l'abbé Halflants ont\nprouvé que la capitulation vint, avec une élégante bonne grâce, du siège\nmême des plus vieilles et des plus tenaces résistances.\n    Spécialement en Belgique, la culture de l'homme de lettres sera incomplète\nquand elle ne comprendra point, à côté de la littérature d'expression\nfrançaise, la littérature d'expression flamande. Une grande faute pédago­\ngique qui est en même temps une grande erreur nationale, fut commise jadis\npar ceux qui mesurèrent trop parcimonieusement à la langue flamande la\npart due dans l'enseignement de la jeunesse. Par là, ils rendirent difficile,\nsinon impossible à beaucoup, la communion avec un mouvement d'art,\nproduit de noire sol, fleur de notre race et qui a pris aujourd'hui une place\nmarquante dans l'histoire de la littérature universelle. Ce serait, n'est-ce pas,\nune déplorable lacune que d'omeltre, dans le développement de la poésie\nlyrique contemporaine, le nom de Guido Gezelle, ce Lamartine sans orgueil\n et ce Verlaine sans péché, de qui l'âme simple et ingénue fut si magni­\nfiquement réceptive à toutes les inspirations de la mystique et à toutes les\n beautés de la nature. Génie original et spontané, Gezelle fut aussi un incom­\n parable éveilleur d'activités intellectuelles : à sa voix et à son geste, se\n levèrent des sillons de Flandre et Albrecht Rodenbach, le héraut du\n lenouveau flamand, et Hugo Verriest, ce virtuose de toutes les délicatesses de\n la pensée et de toutes les nuances de la langue et enfin et surtout ce terrien\n fruste et robuste, digne émule des Dostoiewski et des Maupassant, Styn\n Streuvels, qui de ses fortes mains pétrit avec de la terre grasse de Groe­\n ninghe, une si vivante et si immortelle humanité.\n     Un jeune écrivain flamand M. André De Ridder, qui vient de terminer\n une remarquable étude sur Styn Streuvels, le disait récemment : « Depuis\n quelques années, les lettres flamandes sont animées du même souffle que nos\n lettres françaises. Le temps n'est plus, où sous prétexte de glorifier « l'âme\n belge », on commençait par en négliger et en supprimer la bonne moitié.\n Cette période a pris fin dans notre pays : heureusement, car plus nous\n aurons de voix différentes pour exalter le coin de terre où nous vivons, pour\n louer le peuple fort et tenace qui l'habite, pour dire notre pays et notre race,\n plus nous réaliserons l'humanité que nous sommes\" et plus nous formerons\n une nation puissante et unie, malgré sa double substance et fière de son\n commun patrimoine. »\n     L'information, indispensable à l'homme de lettres, ne doit d'ailleurs pas\n  être uniquement littéraire, mais s'étendre, au moins en substance, à toutes\n les manifestations de la pensée contemporaine. L'écrivain lui aussi, à une\n époque où l'art fusionne si souvent avec la science, doit avoir des « clartés de\n tout ». Peut-on apprécier le Romantisme d'une façon éclairée et sérieuse,\n  sans être informé et documenté sur l'histoire de la révolution française dont\n  le Romantisme fut la floraison esthétique? Et sans avoir des notions précises\n sur le matérialisme et le pessimisme parlera-t-on avec compétence de\n  l'aboutissement littéraire de ces deux mouvements scientifiques : le natu­\n  ralisme?\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": "512                                  DURENDAL\n\n\n   Il y a enfin pour l'écrivain catholique un devoir particulier de\nne point négliger la science religieuse ! N o u s sommes tous astreints, fils d ' u n\ntemps d'orgueil et de persécution, à des pèlerinages à travers tant d'erreurs\net tant de faiblesses q u ' u n e boussole sûre nous est nécessaire p o u r garder la\nvoie droite et ne nous point égarer en des chemins défendus où nous\ncompromettrions les grands principes religieux et m o r a u x dont c h a c u n de\nnous a la sauvegarde. Au seuil de l'œuvre littéraire, tous, écrivains catho­\nliques, nous devrions nous approprier la belle « prière du matin » de P a u l\nVerlaine, implorant de Dieu la « foi très forte », la « foi douce » et la « foi\ntrès h u m b l e » :\n\n                    ... Que votre Esprit Saint qui sait toute nuance\n                    Rende prudent mon zéle et sage mon ardeur,\n                    Donnez, juste Seigneur, avec votre confiance,\n                    Donnez la méfiance à votre serviteur!\n\n                     Que je ne sois jamais un objet de censure\n                     Dans l'action pieuse et le juste discours.\n                     Enseignez-moi l'accent, montrez-moi la mesure;\n                     D'un scandale, d'un seul préservez mes entours.\n\n    Armé de croyances solides et raisonnées, l'écrivain y puisera la sûreté de\nsa marche, la confiance en soi et enfin le sens précieux des libertés permises;\ncar, ne l'oublions point, si la littérature catholique fut compromise parfois\npar de blâmables hardiesses, elle eut tout autant à souffrir de p u d i b o n d e r i e s\nmesquines et puériles; et c'est à bon droit qu'en telles éventualités, on lui\nreprocha — comme nous disions au temps de notre jeunesse — d'élargir\nle mouchoir de Tartufe en linceul !\n    L a préparation à laquelle l'homme de lettres aura été soumis et l'informa­\ntion qu'il a u r a acquise resteraient matière inerte, morte et inféconde, si elles\nn'étaient vivifiées par la personnalité... Je cherche une définition de la person­\nnalité, j'ouvre mon dictionnaire, et je trouve cette définition : « Personnalité,\ndit Littré : ce qui appartient essentiellement à une personne, ce qui fait qu'elle\nest elle et non pas un a u t r e . . . » E t r e personnel, c'est donc être soi-même\net pas autrui, c'est raisonner ses actes, ses pensées, ses écrits; les marquer\ndu sceau de son individualité; c'est ne pas bêler avec le troupeau — unique­\nment parce que le t r o u p e a u b ê l e ; c'est contredire la foule, q u a n d la foule\na tort; c'est aussi désavouer l'élite, quand l'élite se t r o m p e . L a littérature vit\nsur u n e somme d'idées générales qui ne changent d'aspect qu'en p r e n a n t\ncontact avec la personnalité de l'écrivain. Souvenez-vous de la théorie des\n « lieux c o m m u n s » esquissée par Brunetière. Ce sont ces idées que l'écrivain\ndoit verser dans u n moule qui lui soit propre ; il les revêtira ainsi d'une\nbeauté nouvelle et i m p r é v u e . Cela s'appellera l'originalité — et l'originalité\nde l'œuvre est la récompense de la personnalité de l'artiste. Est-ce à dire que\n l'écrivain' se défiera de toute influence? N o n !\n    L'influence des maîtres qui sont les plus proches de son t e m p é r a m e n t\nexcitera son intelligence, amorcera son imagination, vivifiera sa sensibilité.\nQue l'écrivain subisse d o n c , sans arrière-pensée, l'empire des chefs-d'oeuvre,\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3718, "texte": "                         L'APOSTOLAT       DE   L'ÉCRIVAIN                        513\n\n\n mais qu'il ne s'assimile que leur essence, et se garde de les servir en public,\npermettez-moi l'expression en reliefs indigérés. Depuis cinquante ans que\n d e petits T a i n e et que de sous Barrès !\n     L'écrivain ne devra point se soustraire d a v a n t a g e à l'influence de la race\n à laquelle il appartient, d u milieu où il vit, des aspects de nature qui\ne n c a d r e n t son existence, de l'atmosphère intellectuelle et morale qui baigne\nsa destinée. « La T e r r e et les Morts » — comme dit Maurice Barrès — sont\ndes facteurs de la personnalité de l'écrivain et par conséquent des éléments\n esthétiques de son œ u v r e . J e veux bien que pour les idées générales,\nl'artiste soit citoyen du m o n d e , mais j'exige que dans l'expression de ces\nidées, il se laisse guider, avec u n e filiale gravité, par les conseils qui lui\nviennent du sol sur lequel il naquit, et que penseur m o n d i a l , il soit en même\n temps le fils de son pays, l'enfant de sa province, fût-ce le gars de son\nvillage. Le cosmopolitisme littéraire est plus qu'une faute — u n e b ê t i s e !\n L'exode vers P a r i s que l'indifférence béotienne du public imposa, il y a\nquelques a n n é e s , à tant de nos écrivains, fut mortel pour l'originalité de la\nplupart d'entre eux. Ceux-là seuls ont été sauvés, dans leur talent et dans leur\nœuvre, qui emportèrent avec eux et continuèrent à cultiver obstinément sous\nciel étranger les images emportées de leur contrée. C'est la F l a n d r e et la\nfidélité à son â m e , à son art, à son histoire et à sa lumière qui maintinrent\ng r a n d s et personnels et Verhaeren et R o d e n b a c h et Demolder. Les meilleurs\nr o m a n s de L e m o n n i e r — le Vent dans les moulins et le Petit Homme de Dieu —\nsont des livres d'inspiration strictement et passionnément patriale. C'est\nl'amour filial de sa C à m p i n e qui fait la mâle beauté des livres de Georges\nVirrès. Voyez, d'autre part, les artistes qui, reniant leurs origines, s'abandon­\nnèrent sans remords aux influences étrangères : que fut la brève célébrité de\ntel vaudevilliste à scandale, sinon une éphémère et tapageuse orgie d a n s un\ncabaret de nuit des Boulevards parisiens; le public s'attroupa u n instant,\nparce que des hétaïres lançaient la vaiselle par les fenêtres; puis il passa son\nchemin et l'aube claire balaya cette littérature de « chérubin » en goguette !\n     Il n'en est pas moins vrai que la dualité des langues restera la g r a n d e res­\nsource de ceux qui nient l'existence d'une â m e belge et la possibilité d'une\nlittérature nationale. Volontiers s'approprieraient-ils ce brocard — usé par les\npoliticiens : « De taal is gansch het volk ». L'argument est plus précieux que\nprobant. L a langue n'est point tout le peuple — et encore moins toute la\nlittérature. Rappelons-nous le distinguo des pédagogies de notre jeunesse :\nla forme et le fond. L a forme, c'est la langue, c'est le revêtement de l'idée,\nc'est le signe extérieur de l'œuvre d'art. Certes, la forme a son importance,\nmais elle n'indique en rien la signification d'une œuvre, ni sa portée, ni ses\nt e n d a n c e s . Celles-là viennent à l'œuvre d'art du fond, c'est-à-dire de l'âme\nqui y palpite, du sentiment qui y vibre, de l'idéal qui s'y reflète. C'est le fond,\net nom la forme, qui imprime à l ' œ u v r e d'art sa direction psychologique,\nsa direction morale et sa direction nationale.\n    Appliquez m a i n t e n a n t cette théorie à nos écrivains, songez à Guido Gezelle\net à ses cantilènes incomparables de beauté; à Georges R o d e n b a c h et à ses\ndouces voix mélancoliques d a n s la b r u m e ; songez à Verhaeren et à ses che-\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1258, "texte": "514                                DURENDAL\n\n\nvauchées éperdues à travers la Flandre, à Styn Streuvels et à ses fresques\npuissantes d'humanité; songez à Henry Carton de Wiart et à ses évocations\ncoloriées du glorieux passé de Wallonnie et à Georges Virrès et à ses com­\nmémorations filiales de l'héroïque glèbe de Campine; songez à Picard, à Kurth,\nà Lemonnier, à des Ombiaux, à Delattre, à d'autres et à d'autres; et dites-moi\nsi tous ces artistes, en dépit de la différence de langage, ne sont point de « chez\nnous », Belges authentiques, fils d'une race cimentée par l'histoire, interprètes\nde nos mœurs, échos de nos enthousiasmes, peintres de nos paysages, et qui\ntous, sur des rythmes divers, participent à un harmonique concert de vie et\nde beauté? Et voilà l'ensemble merveilleux, patiemment élaboré en trente\nans, que certains voudraient rompre et disperser : les écrivains d'expression\nflamande seraient « alluvionnés » à la littérature néerlandaise, et les écrivains\nd'expression française seraient annexés à la littérature de France... Détes­\ntable entreprise, non-sens historique, crime de lèse-littérature qui ressemble­\nrait singulièrement à un crime de lèse-pairie !\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 515, "page_fin": 515, "titre_corps": "Saint François d’Assise, par Arnold Goffin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Saint François d’Assise par Arnold Goffin Nous nous empressons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 604, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1466, "texte": "Saint François d'Assise\n                       par Arnold Goffin\n\n\n               Nous nous empressons de signaler à l'attention de\n                  nos lecteurs l'ouvrage remarquable et d'une\n                  importance capitale que notre ami et collabora­\n                  teur Arnold Goffin vient de publier sur S a i n t\n                  François d'Assise. Jamais personne n'a donné\n                  du séraphique Petit Pauvre du Christ un por­\n                  trait aussi fouillé, aussi typique, aussi essentiel\n                  que celui qui est dépeint ici d'une façon magis­\ntrale, en quelques pages définitives, écrites dans un style sobre\net puissant, d'une intense poésie. Après avoir décrit la radieuse\nphysionomie du Poverello d'Assise en des paroles de lumière\net de beauté, Arnold Goffin étudie la légende du saint dans\nl'art primitif italien sous deux aspects qu'il définit : l'âge de la\nforce et l'âge de la grâce. C'est une histoire complète et appro­\nfondie de tout l'art primitif italien qui est condensée en ces\npages merveilleuses. Nous y avons admiré une fois de plus le\nrare talent de critique d'art de notre collaborateur. 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Avec un frontispice d'ODILON REDON et\n    trois portraits gravés par LOUISE DANSE. — (Bruxelles, veuve Ferdinand\n    Larcier, éditeur.)\n    Aimerais-je mieux mériter les belles louanges, simples et profondes, écrites\n  par un ami dans la sincérité de son cœur, ou ne goùterais-je pas une joie plus\n fervente à rappeler la vie d'un homme que j'ai placé très haut dans mon\n estime et dans mon affection? C'est une question qui intéresse à la lecture du\n nouveau livre de M. Edmond Picard. Ce grand artiste transcrit avec une\n assurance tranquille, avec une admirable attention, l'existence de Théodore\n  Hauben qui, né dans un village limbourgeois, de parentshonnêtes et modestes,\n est parvenu à force de volonté, de droiture et de talent, aux honneurs d'une\n situation privilégiée dans le monde scientifique.\n    Pourquoi tant de jours pareils à beaucoup d'autres, pourquoi quelques\n heures importantes dans une vie déterminée, mais si indifférentes à ceux qui\n passent, pourquoi de simples choses, menus événements, petits chagrins,\n petites joies journalières, particules infimes dans la grande coulée quotidienne,\n pourquoi tout cela retient il à l'égal d'un drame habilement composé, d'un\n roman passionnant, d'une fable charmante ?\n    M. Edmond Picard suppose que son ami se raconte lui-même. Est-ce la\n constante préoccupation de mesure, le souci de la discrétion, la volonté de\n rendre la réalité avec l'embellissement d'une langue fluide, pure et vive,\n pareille à une eau claire entre le paysage des berges qui se réverbèrent\n au fil de l'onde, est-ce là le motif de ce beau livre? On savoure sa fraîcheur,\n son apaisement confiant, alors que les dernières œuvres du plus vivant de\n nos écrivains, remuaient tant de pensées contradictoires, inquiétudes de l'âme\n ou trépidations de l'esprit.\n   J'aime l'histoire de Théodore Hauben d'un amour qui découvre aisément\nses propres sources. Ici le Limbourg et sa Campine éprouvent fièrement la\nconstance d'une affection de prix. L'enfant qui vint au monde dans une\nferme de Mechelen, entre la plaine luxuriante, voisine de la Meuse, et les\nlandes aux bruyères violettes, aux bouquets dentelés de hautes fougères\nvertes, aux pins sylvestres qui côtoyent de grands étangs déserts, cet enfant\na gardé dans les yeux l'image de son adolescence confondue avec le village\nnatal, la maison des parents bien-aimés et le souvenir du premier et fidèle\nami. M. Edmond Picard sait l'inestimable valeur de l'amitié, puisqu'elle\nseule guida sa plume, mais je me suis attaché, très ému, à la figure de cet\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "                                 LES LIVRES                                517\n\n abbé Creten, inséparable compagnon du jeune Théodore Hauben, et qui\n façonna sa pensée d'après les lumières et l'instinct de sa propre intelli­\n gence et de ses sens.\n    Il y a deux ans, passant par Weyer, petit village perdu aux confins de la\n  Hesbaye, je découvrais dans un humble cimetière la tombe de celui qui guida\n l'adolescence de Hauben. J'ignorais jusqu'au nom de ce saint prêtre, de cet\n artiste fervent et obscur, que la reconnaissance nous révèle aujourd'hui.\n  Hubert Creten s'était donc rempli le regard de la vue des prairies limbour-\n geoises, immenses depuis Haelen jusqu'à Lummen, et fleuries, au mois de\n septembre, de toutes les vaches noires, blanches et rousses, qui arrivent des\n communes environnantes. Parmi les haies, les petits champs, à l'ombre des\n larges pierres brunes de Diest, avec lesquelles est bâtie l'église de Haelen,\n il promenait et mûrissait son rêve, et son âme de poète avait chanté !\n    C'est un motif de plus, pour nous autres, d'aimer notre sol limbourgeois.\n Et, après cela, est-il à peine nécessaire de dire que le livre entier vante nos\n fastes à travers le temps ? On ne serait pas l'ami d'Edmond Picard si l'on ne\n chérissait la terre de Belgique. Les idées de l'écrivain épousent celles de\n l'homme, qu'il entend proposer, comme un modèle d'existence vécue en con­\n formité avec l'atmosphère du pays et les tendances de la race. J'ai souvent\n entendu parler des paradoxes d'Edmond Picard, et, en province, je sais\n beaucoup de braves gens qui, à côté de ses hautes vertus, lui trouvent un\n grain de folie. Ce livre-ci va les rassurer.\n    Au commencement de juillet, je me rendais à la manifestation Meyers,\n à Tongres, et, tout juste, dans le groupe d'amis qui arrivaient des bords de\nla Meuse, cette « Vie de Théodore Hauben » excitait la curiosité et provo­\nquait des commentaires. Ceux qui avaient lu le livre rappelaient tels épisodes,\nd'une exactitude surprenante dans le rendu : la comparution du jeune\n Hauben, au grand séminaire de Liége, devant le vicaire général qui va\ndécider de sa destinée; plus tard les tableaux tragiques de Sedan, où le\nmédecin généreux s'offre à soigner les blessés; on vantait l'humour des histo­\nriettes, le sentiment élevé qui porte toute l'œuvre, mais ces authentiques lim­\nbourgeois mosans s'étonnaient de voir un homme de grande valeur morale\nignorer la foi profonde, le sentiment religieux intense qui demeure dans le\ntréfonds de l'âme populaire au pays belge, et surtout dans les plaines campi-\nnoises. A ce sujet, les observations du docteur Hauben sur l'affaiblissement\ndu catholicisme auraient leur raison d'être en France. Mais chez nous!\nAssistez donc aux messes du dimanche, sans être frappé par l'expression\nlointaine, hors du temps, que projette la face des rustres agenouillés devant\nl'autel... Et nos processions ne furent jamais aussi fidèlement suivies, un\npeuple accompagne le bon Dieu aux champs parmi les promesses du labour !\nCroyez bien que même, au milieu des licences de la kermesse, le rappel\ndu péché pèse dans les consciences...\n   Je ne raconte pas le livre, j'en parle comme l'autre jour en parlaient les\ncompatriotes de Théodore Hauben. Au surplus, comment répéter, comment\nrésumer une œuvre où tout se tient, sans qu'il y paraisse, grâce à l'art le plus\ndélicat? C'est un médecin éminent et un bon citoyen dont la vie nous est\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "518                                   DURENDAL\n\n\nn a r r é e ; mais aussi quel interprète il a trouvé pour découvrir, sans heurts, ce\nque cette vie offre d'exemplaire! L'amitié d'un grand homme est un bienfait\ndes dieux.\n                                                                   GEORGES     VIRRÈS.\n\n\nL e s M a s c r a n , par M. L o u i s DELZONS. — ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y . )\n    L'an dernier, l'honneur et le plaisir m'échéaient de signaler en cette\nrevue (livraison d'août 1908) un roman très remarquable de M. Louis E s t a n g :\nL'Affaire Nell. C'était la simple histoire d'une jeune veuve, M m e Nell, d ' u n e\nbelle provinciale, amenée à recourir aux tribunaux parisiens pour défendre\nle magnifique héritage qu'on lui contestait. Débarquée à P a r i s , u n e meute\nde gens se précipitaient sur elle, férus de sa personne et, surtout, de sa for­\nt u n e ; sortie victorieuse de la lutte, avec un patrimoine écorné, M m e Nell,\nen épousant un ami d'enfance, l'avocat Marlilliers, goûtait la joie pleine et\nronde.\n    Cette anecdote, je tâchais de montrer comment M. Louis E s t a n g l'avait\namplifiée aux proportions, à la dignité d'un drame h u m a i n , en quelque\nsorte universel; mon opinion, si débile soit-elle, ne s'était pas fourvoyée :\nl'Académie française a déposé sur L'Affaire Nell le laurieur vert; que celui\nqui le veut décrie semblable distinction; il est plus c o m m o d e de la dépriser\nque de la conquérir.\n    Quittant son p s e u d o n y m e , M. Louis Delzons bâtit un livre nouveau, d'une\ntexture non moins serrée, Les Mascran. Les Mascran sont notaires, le père\net le fils; le père, retiré officiellement, conduit le fils aux traditions de son\nexpérience et de ses scrupules ; l'un se laisse aveuglément guider à l'autre\net tous deux s'en trouvent bien, l'un en son optimisme de quadragénaire\naimé des femmes, l'autre en son indulgent orgueil de tabellion vénéré. Seu­\nlement, des abîmes d'astuce se creusent sous le vernis des apparences : le\npère a échafaudé sa fortune, celle de sa lignée, sur u n e série de faux impu­\ndents et volé près d'un million au marquis de Buret, à celui dont son fils\nAbel a diverti la femme; Abel, lorsqu'il a découvert, en fracturant u n car­\ntonnier, la vérité infamante, s'explique avec le vieillard et lui persuade qu'il\ndoit disparaître : un accident est si vite arrivé... Ayant partie liée avec les\npoliticiens conservateurs de la région, le marquis ne pipera mot et Abel\ncontinuera de prépondérer parmi la villette provinciale.\n    Comme dans L'Affaire Nell, M. Louis Delzons, vous le voyez, se jette in\nmédias res et il ne laisse pas l'action languir ; Les Mascran, où la psychologie\ndes personnages est à souhait fouillée, c'est aussi un « roman romanesque »\ndont les péripéties galopent vers la culbute finale; et l'action poignante est\nrehaussée, sans trace d'encombrement, par de caractéristiques épisodes, par\nde prenantes descriptions, par des annotations de types littéralement balza­\nciennes.\n    U n e eau-forte : « Saffre, grand et lourd, avait des yeux verts, intelligents\net mauvais, dans un teint très sombre, la courte barbe et les cheveux extrê­\nmement noirs. »\n     U n e vieille fille, gazette ambulante des ragots et des « potins » : « Chaque\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3642, "texte": "                                     LES LIVRES                                       519\n\naprès-midi, ou c h a q u e matin, Mlle Devaluy apparaissait. E t de M m e Mascran,\ncomme de tant et tant d'autres amies, elle était habituée à un sourire q u a n d\nelle arrivait, à des efforts pour la garder encore, q u a n d elle voulait partir :\ncar, à la femme du notaire, à toutes les femmes de la ville, elle distribuait,\nc h a q u e jour, le merveilleux antidote de l'ennui, les nouvelles qu'elle était\ntoujours la première et la seule à savoir, — douceurs pour les vanités souf­\nfrantes, friandises pour les curiosités, quelques méchancetés acides pour\ncertaines envieuses. »\n    U n e description : « P r o f o n d e s , étranglées ou larges, les vallées de ce pays\nm o n t a g n e u x ont toutes des roches cristallines que la gelée et le soleil, le vent\net la pluie ont veinées de gris et de r o u x ; les verdures de leurs prairies,\npareilles à des tapis opulents, s'espacent entre les bois touffus; les verdures\naériennes des ormeaux, des chênes et des peupliers frémissent d a n s les haies\nqui serpentent sur leurs flancs.\n    » Le passé lointain s'évoque tout à c o u p , parmi l'activité paisible des\nfaneurs ou des moissonneurs, parmi la tranquille solitude des vieux rocs : sur\nun promontoire, à u n détour de la rivière, en haut, toujours très haut,\nrousses et noires comme les rochers, les pierres d'une muraille se dressent;\nc'est la forteresse féodale, — château, tour, simple mur en brèche, — avec\nun pan de ciel qui b o u c h e ses o u v e r t u r e s ; c'est le témoin ruiné du temps où,\nmaître d a n s sa vallée, le seigneur guerroyait contre le maître de la vallée\nvoisine. La forteresse tint bon, presque partout, contre les Anglais, et même\ncontre les grandes compagnies. Mais elle ne résista pas aux guerres de reli­\ngion : canons protestants et canons catholiques eurent raison du basalte de\nses m u r s . Démantelée, ouverte de part en part, elle devait être bientôt a b a n ­\nd o n n é e ; avec elle furent abandonnées les habitudes singulières — excès\nd'austérité ou d'orgies — qu'elle faisait à ses habitants, pour l'existence unie\ndes villages et des villes, pour la vie ornée et corruptrice de la cour. La ruine,\ntandis que les h o m m e s , les familles s'anéantissaient, est demeurée solitaire,\nironique. Les archéologues l'étudient, les artistes l'aiment, rousse et noire\nsur la verdure et comme rapiécée de ciel b l e u ; les curieux la visitent; les\npaysans sournoisement la démolissent pour faire des auges à leurs cochons. »\n    Q u a n t à la progression du conflit familial, quant aux explications, brèves\net fiévreuses, entre Abel Mascran et son père, q u a n t a leur séparation avant\nle d é n o u e m e n t que la fatalité exige prompt et irrémédiable, cela est d'une\nvigueur et d ' u n e rigueur c o r n é l i e n n e s ; M. Louis Delzons a b u t i n é là des\npages par où il se dresse et s'installe parmi les maîtres.\n    Il sait aussi — et c'est rare dans la littérature présente — varier le ton,\npasser « du plaisant au sévère » ; il sait surtout analyser les yeux de ses per­\ns o n n a g e s , associer leurs regards au flux et au reflux de leurs sentiments. L e\nregretté Georges Rodenbach a laissé ce mélancolique poème : Le Voyage dans\nles yeux; pareil voyage, M. Louis Delzons l'accomplit à la c o n t i n u e ; il con­\nnaît le magnétisme des prunelles et comment elles indiquent, ou dissimulent,\nou crient le doute, la tristesse, l'humilité, la joie, l'imploration, l'acceptation,\nla complicité amoureuses.\n                                                                    FRANZ    MAHUTTE.\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": " 520                                   DURENDAL\n\n\n L e R o m a n d e l a v i n g t i è m e a n n é e , par JACQUES DES GACHONS.\n   — (Paris, Edition du Monde illustré.)\n   L a vingtième a n n é e , c'est celle des beaux espoirs, du courage qui ne cal­\ncule pas et de la générosité, des nobles orgueils dressés devant le m o n d e , qui\nles raille. Les j e u n e s héros d e M. des Gachons sont par-dessus tout loyaux,\npleins de bonne volonté et de b r a v o u r e d a n s la lutte, d'émouvante humilité\ndans l'adversité. L'aventure de L o u i s e de Monincourt et de J e a n d e Castréau,\ncontée avec beaucoup d'agrément, est presque un conte bleu. Elle a p o u r\ndécor Versailles, au moment où la conspiration des m a r m o u s e t s tente d'arra­\ncher L o u i s XV à la tutelle du vieux F l e u r y . M. des Gachons se flatte d'aimer\nla littérature de b o n n e c o m p a g n i e et de n'écrire que des ouvrages sains, avec\nle parti pris bien net de ne pas scandaliser; il sied de l'en féliciter.\n\n\nCouleur du Temps, par HENRI D E R É G N I E R . — ( P a r i s , Mercure de France.\n    Seuls, dans ce volume, les Contes pour les Treize, dédiés à a u t a n t d'amis du\nconteur, sont inédits. Ils sont presque tous d ' u n e invention singulière; les\nanecdotes qu'ils situent dans des cadres choisis sont mystérieuses et inquié­\ntantes. M. de Régnier n'écrit pas une ligne qui n'atteste sa personnalité : une\nimagination ingénieuse et rare, une élégance u n peu précieuse, u n esprit\ndélicat, subtil, trop sceptique, u n e grâce souriante qui sauve ou d u moins\natténue bien des hardiesses b l â m a b l e s . A ces récits sont réunies quelques\nnouvelles qui p a r u r e n t n a g u è r e en plaquettes : un conte galant, L'Amour et le\nPlaisir, dont la licence polie eût ravi sans doute le XVIIIe siècle, mais qui n o u s\nchoque par son amoralisme b a d i n ; Tiburce et ses amis, q u i , d a t a n t de 1897,\nn o u s rapproche de la Canne de Jaspe par plus de lyrisme, une mélancolie plus\nr o m a n t i q u e , un style p l u s riche et p l u s cherché ; enfin les trois délicieuses\nhistoires qui forment Le Trèfle blanc et dont la première surtout, Jours heureux,\nest peut-être u n chef-d'œuvre.\n\n\nLa tragique histoire des reines Brunehaut et Frédégonde,\n   par MAURICE STRAUSS. — ( P a r i s , Ollendorff.)\n    U n style bref, brusque, haletant, trépidant, saccadé, aux couleurs crues,\naux rauques sonorités, c'est ce qu'il faut peut-être pour évoquer u n m o n d e\nchaotique et b a r b a r e où t r i o m p h e n t sous toutes leurs formes la violence et la\nfourbe : ce ne sont que meurtres, ripailles, luxures, g u e t - a p e n s , sacs, tortures,\ncombats sauvages, ruses atroces. E t cela finit, à force de truculence, par être\nbien monotone et fatigant. M. Strauss ne fait d'ailleurs que romancer, en\nélève de J e a n L o m b a r d et de P a u l A d a m , les fameux Récits mérovingiens\nd'Augustin T h i e r r y , qu'il pousse jusqu'à l'effroyable supplice de B r u n e h a u t .\nLes horreurs que nous conte Grégoire de T o u r s sont bien pâles à son gré :\nil y ajoute. On l'en excuserait volontiers, s'il n'avait cru devoir, pour pimen­\nter son livre d'un peu de scandale, diffamer ignominieusement deux pures et\nrayonnantes figures d e ce t e m p s horrible : saint Germain, évêque d e P a r i s ,\net sainte R a d e g o n d e , reine de F r a n c e . M. Strauss est de la race des salisseurs.\n                                                                                   M. D .\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3675, "texte": "                                           LES LIVRES                                     521\n\n\nSaint François d'Assise : Sa vie et son œuvre, par M. JOHANNES JOER­\n   GENSEN. T r a d u i t d u d a n o i s   par   M . T É O D O R D E WYZEVVA. U n   vol. ill. —\n   (Paris, Perrin.)\nSaint François d'Assise et les origines de l'art de la\n    R e n a i s s a n c e e n I t a l i e , p a r M. HENRY T H O D E . T r a d u i t de l'alle­\n   m a n d p a r M. J . LEFÈVRE. Deux vol. illustrés. — ( P a r i s , H e n r i L a u r e n s . )\n    « Saint F r a n ç o i s , écrivions-nous, jadis, est tout a m o u r . E t cet amour est\ntellement brûlant qu'il magnifie et auréole toutes ses paroles et tous ses\ngestes, qu'il illumine de sa pure et lucide simplicité tous ceux qui o n t\napproché d e lui, tous ceux qui l'ont raconté, depuis T h o m a s de Celano et\nfrère Léon j u s q u ' a u narrateur i n c o n n u des Fioretti; depuis Ozanam et Chavin,\nde Malan, jusqu'à Sabatier... » N o u s pourrions ajouter aujourd'hui : . . . « jus­\nqu'à T h o d e et Joergensen. » E u x aussi, d a n s les beaux livres qu'ils ont con­\nsacré à la gloire d u poverello, apparaissent comme des disciples tardifs et ravis\nde sa pensée. Si différent q u e soit le but q u e ces deux écrivains ont pour­\nsuivi d a n s leurs ouvrages, l'un, M. J o e r g e n s e n , s'attachant surtout à l'homme\nintérieur; l'autre, étudiant principalement l'homme extérieur, c'est-à-dire les\nfruits dans la vie p o p u l a i r e et d a n s l'art des enseignements de saint\nFrançois, on sent chez celui-ci comme chez celui-là les ferveurs d ' u n e admi­\nration qui, de même que celle des premiers c o m p a g n o n s , est faite non seule­\nment d'étonnement, mais de tendresse.\n    M. Joergensen parle e n p o è t e ; M. T h o d e , en savant et en critique, mais\ndans les pages plus positives de ce dernier, nous rencontrons comme\nsous la plume d u premier de ces élans lyriques, de ces accès de joie spiri­\ntuelle d a n s la lumière desquels il semble que la personnalité g r a n d e et simple\nde François se dévoile vraiment tout entière à l'esprit.\n   L'écrivain danois nous retrace la vie d e saint François en u n récit plein\nd'émotion et de couleur, tout pénétré d e la pensée franciscaine que l'auteur\na cherchée aussi bien dans la légende et dans l'histoire q u e dans le doux et\nbeau pays où son héros a vécu. L e s sources dont il s'est servi, M. Joer­\ngensen n o u s les indique d a n s u n e Introduction critique très nourrie et très\ncomplète. O n sait que la question d e la valeur originale de certains textes a\nfait l'objet de controverses passionnées; ce n'est pas le lieu d'entrer dans le\ndétail, à ce sujet : il suffira de dire q u e le nouveau biographe de saint\nFrançois procède avec b e a u c o u p de p r u d e n c e et de sagacité et q u e , n o t a m ­\nment, pour ce qui regarde le Speculum perfectionis, dont l'autorité est niée\nabsolument par n o m b r e d'historiens, M. T h o d e , par exemple, il a d o p t e u n e\nopinion qui semble d e nature à concilier les contradicteurs : il considère, en\neffet, q u e s'il faut reculer jusqu'à I 3 I 8 , l'époque d e la composition de cet\nécrit auquel P a u l Sabatier avait cru pouvoir assigner la date d e 1227, lui\naccordant ainsi antériorité sur la Première vie de T h o m a s de Celano, il ne s'en­\nsuit point qu'il faille repousser le témoignage si vivant et si précis d u Speculum,\nattendu qu'il est permis de croire que les beaux récits dont celui-ci est formé\nont été puisés, en majeure partie, dans les souvenirs consignés par frère\nL é o n lui-même d a n s les \" rouleaux \", les rotuli qu'il envoyait à certains\nfrères ou à sainte Claire.\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3564, "texte": "522                              DURENDAL\n\n\n   M. Thode, dont le livre a été publié pour la première fois en 1885, plu­\nsieurs années avant la célèbre Vie de Paul Sabatier, déclare dans la préface\nde cette nouvelle édition, qui est la seconde (1904), que « tous les travaux du\nsavant français ou de son école n'ont rien apporté de nouveau pour la con­\nnaissance de François lui-même ». C'est dire que sa biographie de saint\nFrançois — assez brève, d'ailleurs,— est fondée presque uniquement sur les\ndeux premières Vies de Celano. Elle marque très nettement les traits essen­\ntiels de la physionomie du saint, la nature et l'idéal auxquels il obéissait, la\npensée maîtresse de son action, mais Fans entrer dans le détail, sans\nchercher, comme fit Sabatier, à approfondir la connaissance psycholo­\ngique de cette créature puissante dans le dénûment, merveilleuse dans la\ndétresse, irrésistible dans la douceur; sans la faire revivre devant nous dans\ntoutes les phases d'héroïsme ardent et d'amour de son existence où tout,\nla prière, la méditation et le silence même a été action.\n    Le principal intérêt de la belle œuvre de M. Thode est, du reste, ailleurs.\nSa vie de saint François n'est que le préliminaire de la longue et savante\nétude que l'auteur consacre à démontrer l'influence incalculable que l'esprit\net le mouvement franciscains ont exercée dans tous les domaines de la pensée\net de l'art aux XIIIe et XIVe siècles. Le point de départ de son travail est,\nnaturellement, la Basilique d'Assise et les illustrations de la légende du saint\ndont elle est décorée et qui ont servi de phototype à tous les grands cycles de\nfresques exécutés par la suite, ailleurs. Il définit ensuite l'architecture fran­\nciscaine, dérivée du type cistercien, telle qu'elle apparaît dans les églises\nde l'ordre en Italie, l'éloquence et la poésie franciscaine et montre, par l'étude\n des monuments, la transformation dans l'art, sous l'impulsion de la parole de\nvie et de réalité de saint François, des représentations traditionnelles des\nfastes religieux chrétiens. A ce propos, M. Thode signale, en passant, les\nMéditations sur la vie de Jésus-Christ, attribuées à saint Bonaventure, ouvrage\nd'inspiration minorité, donc, ainsi que l'a prouvé M. Emile Mâle, les récits\n transportés sur le théâtre par les auteurs de Mystères agirent si puissamment\nsur la conception réaliste des maîtres du XVe siècle.\n    Dans les conclusions du chapitre où il traite de l'architecture franciscaine,\n M. Thode insiste avec éloquence sur des idées que nous avons trop souvent\n défendues nous-même ici et ailleurs pour que nous nous ne donnions pas le\nplaisir de citer la page où l'éminent écrivain les expose: « Nous voyons, écrit-il,\nque les principes nouveaux s'expriment d'abord dans l'architecture, et que ce\n n'est qu'ensuite que, sous la dépendance de l'architecture, les autres arts s'ani\"\n ment d'une vie nouvelle. Ce qui a précédé les Pisani et les Giotto, ce qui adonné\n à leur art sa direction et son caractère, c'est l'activité architecturale exercée\n par les Franciscains et les Dominicains en Ombrie et en Toscane. Pour la\n peinture, en particulier, cette architecture a préparé un terrain infiniment\nfavorable à son développement, en lui fournissant de grands espaces plans,\n qui avaient besoin d'être animés de couleurs et de vive lumière, tout en\nfacilitant la pleine vue des sujets représentés. Nous ne reviendrons point sur\n ce que nous avons dit déjà de la dette de Cimabue, de Giotto et de tous les\n élèves de celui-ci aux ordres mendiants, et notamment au fondateur de\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": "                                   LES LIVRES                                  523\n\n\nl'ordrefranciscain; mais il convient d'insister encore sur cette vérité mani­\nfeste, que l'époque du renouvellement des arts du dessin a vu naître aussi\nun nouveau style architectural qui a débuté, lui aussi, dans les provinces\ntoscanes. On est libre de faire commencer la Renaissance vers 1400, avec les\nconstructions de Brunelleschi, mais c'est à la condiditon de se rendre compte que\ncette Renaissance proprement dite n'a été que le second stade d'une grande évolution\nartistique, et que, en fait d'éléments nouveaux, elle a simplement consisté en une\nimitation directe de l'art antique. \"\n\n\nH i s t o i r e religieuse de la Révolution française, par M. PIERRE\n  DE LA GORCE, de l'Institut, t. I. — (Paris, Plon.)\n    « Je voudrais reconstituer en un tableau d'ensemble l'histoire des catho­\nliques et des prêtres de France, depuis le jour où la Révolution naissante les\ndépouilla de leurs privilèges, jusqu'à cet autre jour où, purifiés par la pau­\nvreté, épurés par la persécution, grandis par le martyre, ils rentrèrent en\nleurs temples abandonnés et, à l'aurore d'un siècle nouveau, y chantèrent\nl'alleluia de Pâques. » Ainsi parle l'auteur aux premières lignes de la préface\nde l'ouvrage dont il nous donne aujourd'hui le premier volume. Celui ci ne\nnous raconte encore que les préliminaires du drame; il nous dit l'état de\nl'Eglise aux approches du grand bouleversement qui va s'annonçant, les\nabus, les privilèges oppressifs, le relâchement monastique, la licence des\nhauts prélats, les réformes nécessaires, puis l'œuvre de la Constituante qui,\naprès avoir aboli les privilèges, sécularisé les biens ecclésiastiques, ouvert les\nportes des monastères, affranchi les moines qui voulaient partir pour chasser\nplus tard ceux qui voulaient rester, en vint enfin à l'élaboration de cette Cons­\ntitution civile du clergé dont les promoteurs, utopistes ou ennemis de l'Eglise,\ncroyaient ou prétendaient faire sortir une religion régénérée... Il n'en sortit,\nen effet, que le schisme, la persécution et la guerre civile...\n    Le tableau que M. de la Gorce nous fait de cette période initiale de la Révo­\nlution, où les destructions rêvées par les idéologues et les auteurs de systèmes\npour le plus grand bien de l'humanité, à moitié accomplies par les mains des\nthéoriciens, vont être achevées par les violents, est d'une grande beauté.\nL'historien a admirablement rendu la physionomie étrange et contradictoire\nde l'époque, la grandeur des événements et la faiblesse des hommes qui sem­\nblaient les conduire, tout ce qui s'agitait de volontés et d'aspirations, de\ncraintes et d'héroïsmes, de passions généreuses ou meurtrières dans cette\nsociété déracinée soudain de son passé, dans ce peuple tiré tout à coup de la\nservitude et qu'affolait les premiers enivrements de la liberté.\n\nL e s m a î t r e s d e l'art : Charles Lebrun, par M. PIERRE MARCEL. Un\n   vol. ill. — (Paris, Plon et C le .)\n   L'art de Charles Lebrun est pompeux et raisonnable. Il est pompeux\nparce qu'il doit servir à l'ornement de la cour et des résidences du plus glo­\nrieux monarque de l'univers; il est raisonnable parce que la majesté est\ninséparable de la dignité et la dignité de la raison. Lebrun est le « premier\npeintre du Roy », sous Colbert, et, à ce titre, il domine tout le peuple plus\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3272, "texte": "524                                DURENDAL\n\n\nou moins obéissant des artistes ; l'Académie, récemment fondée, est dans sa\nmain, il y règne en maître, il y enseigne, il y réduit en préceptes les théories\nesthétiques dont ses œuvres font l'abondante démonstration. Celles-ci sont\ngrandioses et froides, fastueuses et mornes, surchargées d'intentions allégo­\nriques et, à dire vrai, pour notre goût d'aujourd'hui, insupportables. Sans\ndoute, l'académisme ne fut jamais, sauf peut-être avec David, plus autori­\ntaire et plus étroit que chez Lebrun, plus entiché du style noble, animé\nd'une plus grande aversion pour la réalité : c'est Lebrun qui blâmait le\nCarrache d'avoir représenté le bœuf et l'âne dans une Nativité, « les règles\nsur la composition ne permettant pas que les plus vils objets d'un tableau\nétouffent ou du moins dominent sur les plus nobles, quand même les uns et\nles autres seraient également nécessaires à l'explication du sujet »!\n   Cependant, si le rang de Lebrun dans l'histoire de l'art ne peut être que\nfort modeste, il n'en reste pas moins, tant par la fertilité de son imagination\ndécorative que par ses facultés d'organisateur, le principal maître de la\nseconde partie du XVIIe siècle, des années les plus actives et les plus belles\ndu règne de Louis XIV, et celui qui a agi davantage sur l'art français de son\ntemps.\n  I1 avait précisément l'espèce de génie qui devait plaire à Louis XIV,\nune grande habilité à comprendre et à interpréter la pensée royale, le goût\ndu magnifique et des ordonnances théâtrales... Et, en somme, l'excellent et\nsubstantiel ouvrage de M. Pierre Marcel constitue, si l'on peut dire, une page,\net non la moins intéressante, de l'histoire du règne du grand Roi.\n\nM a n u e l s d ' h i s t o i r e d e l ' a r t : La gravure, par M. LÉON ROSENTHAL.\n   Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Où est née la gravure? Dans quel pays, France, Italie, Allemagne ou\nFlandre, est-il venu à la pensée d'un artisan, vers la fin duXIVesiècle, d'user\npour la reproduction d'une image des moyens de clichage dont on se\nservait déjà communément, notamment pour l'impression de dessins sur les\ntissus ? C'est une de ces questions sur lesquelles les recherches des savants\nne sont pas encore parvenues à faire la lumière. Les éléments susceptibles\nd'en rendre la solution aisée manquent, il est vrai, et à moins de révélations\npeu probables, l'histoire de la gravure devra continuer à s'ouvrir sur un\npoint d'interrogation. On a longtemps ajouté foi au récit de Vasari selon\nlequel la gravure en creux avait été découverte par un artiste florentin, Fini-\nguerra, grâce à un concours de circonstances heureuses, ou, plutôt, à un\nhasard presque miraculeux... Cette histoire, qui ne pouvait résister à un\nexamen sérieux, est, à présent, reléguée dans le domaine de la fable : « A\ncette conception enfantine, écrit judicieusement M. Rosenthal, il convient\nd'opposer le sens de l'évolution. Ainsi que toutes les grandes découvertes,\nla gravure est née d'une élaboration progressive; elle s'est dégagée lentement.\nIl est possible d'en retrouver la genèse, mais non pas d'en préciser les\nétapes. »\n   Parmi les plus anciennes gravures connues jusqu'ici, se trouve la Vierge\nde 1418, conservée au cabinet des Estampes de Bruxelles, œuvre rudimen-\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3195, "texte": "                                      LES LIVRES                                        525\n\ntaire, mais que ses caractéristiques permettent de considérer comme fla­\nmande.\n    L a gravure débutait à u n e époque où l'art, partout, était en plein épa­\nnouissement; c'est dire que ses progrès furent rapides et qu'entre les mains\ndes grands artistes du XVe siècle, Botticelli et Mantegna, en Italie; Schon­\ngauer et W o h l g e m u t h , en Allemagne; le maître de 1480, d a n s les P a y s - B a s ,\nle bois et le cuivre n'ont pas tardé à servir à la traduction magnifique de\nchefs-d'œuvre. E n s u i t e , l'histoire de la gravure est celle de l'art l u i - m ê m e ;\nelle subit les évolutions esthétiques de ce dernier, ou, pour mieux\ndire, elle les sert, devient l'instrument facile des influences qui s'exercent de\npays à pays, d'école à école, de l'Italie sur toute l'Europe septentrionale ; des\nF l a m a n d s , les réalistes du XVIe siècle c o m m e les rubéniens du XVIIe, sur la gra­\nvure française, etc.\n    Les grandes œuvres de la gravure dans les contrées du Nord sont, surtout,\ndu XVIe et du XVIIe siècle. Elles sont signées de Dürer ou de Cranach, d'Hol­\nbein, plus tard de Van Dyck... La F i a n c e avait eu Callot au XVIIe siècle,\nmais c'est au XVIIIe, dans l'interrègne de l'académisme, qui va de L e b r u n à\n David, qu'elle produit, en un d o m a i n e si a p p r o p r i é à la vivacité de son génie\net à son imagination légère et spirituelle, ses ouvrages les plus charmants et\nles plus accomplis.\n    La p r i m a u t é qu'elle avait acquise, à cette époque, la F i a n c e l'a conservée\nau XIXe siècle, tant par la valeur d'artistes tels que Raffet, Daumier, Gavarni,\nB r a c q u e m o n d , etc., que par la part qu'elle a prise à la recherche de perfec­\ntionnements techniques des procédés de reproduction g r a p h i q u e .\n   M. Rosenthal a conduit sa savante et brillante étude jusqu'à nos j o u r s . Et\ncet excellent ouvrage, soigneusement d o c u m e n t é et illustré, est destiné, cer­\ntainement, à plaire autant au critique et à l'historien d'art, pour lesquels il\nconstituera un indispensable instrument de travail, q u ' a u g r a n d public\ncultivé qui cherche la science mais n'est disposé à l'accueillir que si elle\nlui est présentée d a n s u n e forme aimable et attrayante.\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Château de Coucy, par M. LEFÈVRE-PONTALIS.\n    — La Cathédrale de Chartres, par M. R E N É M E R L E T , 2 vol. illust. — ( P a r i s ,\n Laurens.)\n    Ce sont les deux volumes initiaux d'une nouvelle collection entreprise par\nl'infatigable éditeur d'art L a u r e n s . On ne saurait imaginer publications plus\nexactement adaptées à leur but, plus précieuses à la fois par leur concision,\nla sûreté de leur information, la précision et l'abondance des renseignements\nqu'elles contiennent et le choix de leur illustration. C'est toute l'histoire de\nla merveilleuse cathédrale d e Chartres ou du château de Coucy, abrégée en\nquelques pages et cependant complète que nous trouvons en ces petits livres\noù la science se fait simple pour instruire le grand public et pour lui\na p p r e n d r e à regarder et à voir.\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "526                                    DURENDAL\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Oxford et Cambridge, par M . JOSEPH AYNARD.\n   — U n vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Oxford et C a m b r i d g e sont, par excellence, des lieux de tradition et de\nsouvenir. L e u r s illustres collèges tiennent, par leurs origines, au moyen âge,\net l'Angleterre n'a pas eu depuis de splendeurs dans la politique, dans l'art\nou dans la pensée auxquelles leur nom ne soit mêlé. Sept ou huit siècles ont\ncontribué à former l'ensemble impressionnant d'institutions qui constituent\nces vénérables universités; et chacun d'eux a tâché d'ajouter à la beauté des\nédifices où elles sont installées, à les doter de collections plus riches et de\nbibliothèques plus n o m b r e u s e s . E t à Oxford c o m m e à Cambridge, on\nsent partout, dans l'esprit comme dans les choses, les solidarités émouvantes\ndu présent avec le p a s s é . L e livre aimable de M. Joseph Aynard nous dit en\nmême temps ce passé et ce présent, les origines, les coutumes, les élèves\ncélèbres, la beauté d'ancienneté et de pittoresque des d e u x grandes écoles\nsœurs et rivales.\n\n R e f l e t s d e R o m e : Rome vue par les écrivains, de Montaigne à Gœthe, de\n   Chateaubriand à Anatole France, par M. G. VALETTE. — (Paris, P l o n . )\n   C'est R o m e telle qu'elle s'est réfléchie dans l'imagination ou d a n s le cœur\nde Gœthe et de quelques maîtres de la pensés française, depuis Montaigne\njusqu'à M. Anatole F r a n c e . Entre l'auteur des Essais et celui du Jardin d'Epi­\ncure, qui, par l'esprit, se ressemblent comme deux frères, M. Valette nous dit,\navec a u t a n t d'agrément que de goût et en entremêlent son texte de citations\nparfaitement choisies, les impressions rapportées de R o m e , au XVIIe siècle,\npar le pompeux B a l z a c ; au XVIIIe, par Montesquieu, le spirituel et souvent\nagaçant Président de Brosses et la superficielle Mme de Staël.\n   Après de beaux chapitres consacrés à Gœthe et à Chateaubriand, il rappro­\nche celui-ci de Veuillot pour comparer leurs visions si différentes de la Rome\ncatholique. Viennent ensuite Stendhal et Ampère, T a i n e et R e n a n , le Bour­\nget de Cosmopolis et, enfin, Zola qu'une page piquante nous montre puisant\nses sensations romaines et les éléments descriptifs qu'il amplifia d a n s l'hon­\nnête Beadaeker !...\n   T o u t cela forme un livre c h a r m a n t , a b o n d a n t en rapprochements imprévus,\nen remarques et en commentaires perspicaces qui nous donnent à mieux con­\nnaître R o m e et, en même temps, les écrivains dont M. Vallette a fait choix.\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL e C h a n t p o p u l a i r e à l ' é g l i s e ; collection publiée par les soins et\n   sous le contrôle de la Schola Cantorum. — ( P a r i s , au bureau de la Schola\n   Cantorum.)\n   Voici une tentative a s s u r é m e n t intéressante autant que hardie : composer\ndes cantiques amorphes, de rythme libre, combinant le style de la chanson\npopulaire avec (le titre néglige de le dire) les modes ecclésiastiques. Jusqu'à\nquel point est-elle justifiée? Ceci nous mènerait un peu loin. On pourrait\ndire n o t a m m e n t que la liberté rythmique de nos chansons populaires, même\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3274, "texte": "                                 LES LIVRES                                 527\n\nles plus vieilles (j'entends de celles survivant toutefois encore dans la mémoire\ndu peuple), ne leur est pas essentielle, et qu'elle est due généralement au\ntravail de dissolution, de dislocation subi par toute composition artistique\nlivrée à la tradition populaire. Bon gré mal gré, en musique, aujourd'hui,\nnous pensons métriquement; or, ici, l'asymétrie rythmique est un produit volon­\ntaire, artificiel, procédant donc à l'inverse de l'asymétrie accidentelle des\nchansons populaires. Quant aux modes ecclésiastiques, c'est lorsqu'on tente\nde les appliquer en dehors de la cantilene liturgique que l'on sent combien\nils sont loin de nous. La preuve en est que les mélodies les plus sympathiques\nà l'oreille dans notre recueil sont celles apparentées à l'éolien antique, si\nétroitement lié à notre mineur moderne, et pour cette raison le plus rap­\nproché de notre sentiment. Une dernière réserve s'applique à l'harmoni­\nsation, dont l'incompatibilité essentielle avec la cantilène ecclésiastique s'étend\nà tout genre de musique qui lui est apparenté.\n   Cela dit, je m'empresse de reconnaître la science, le savoir-faire, l'ingénio­\nsité et le goût qui ont présidé à la confection des présentes mélodies, le choix\nheureux des textes, la ligne délicate et le sentiment à la fois populaire et reli­\ngieux des mélodies de MM. Gastoué et abbé Bruneau. Je souhaiterais les\nentendre à l'église pour en apprécier l'effet dans le milieu auquel elles sont\ndestinées.                                                                 E. C.\n\nL a c a m p a g n e d e 1815 a u x P a y s - B a s , d'après les rapports offi­\n   ciels néerlandais, par le colonel DE BAS, directeur de la Section histo­\n   rique de l'Etat-major général des Pays-Bas, et le colonel d'Etat-major\n   Comte DE T'SERCLAES DE WOMMERSON, de l'armée belge. 3 volumes. —\n   (Bruxelles, Dewit.)\n   Ce livre est un plaidoyer tendant à mieux montrer la part prise à la cam­\npagne de Waterloo par les troupes hollando-belges.\n   Les auteurs, qui ont pu consulter beaucoup de documents peu connus,\nfont remarquer qu'il est de tradition de déprécier la valeur du rôle joué par\nleurs compatriotes dans cette campagne, et que des historiens contempo­\nrains ont répété les calomnies lancées par d'autres écrivains. En effet, la\nlégende injurieuse répandue au sujet des soldats belges et néerlandais par\nl'historien Si borne s'était petit à petit substituée à la réalité.\n   L'approche du centième anniversaire de la bataille de Waterloo a donné\naux études relatives à cet événement un regain d'actualité. Des attaques\nnouvelles se sont produites mettant en péril le bon renom de nos com­\npatriotes.\n   Aussi est-ce une véritable œuvre d'équité et de patriotisme que celle\nréalisée par les colonels de Bas et le comte de T'Serclaes.\n    L'ouvrage comprend trois volumes : I Quatre-Bras ; II Waterloo ; III An­\nnexes, notes et plans.\n   Dans leur introduction, les auteurs montrent les souffrances endurées par\nla Hollande et la Belgique sous le régime républicain français, et plus tard\nsous Napoléon I er . Ils donnent ensuite l'historique des différents corps de\nl'armée hollando-belge, et décrivent les difficultés d'organisation de la nou-\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "528                                     DURENDAL\n\n\nveile armée en 1813-1814, étant données les ressources financières limitées\ndont disposait le g o u v e r n e m e n t .\n   P a s s a n t alors a u x événements des Cent jours, les a u t e u r s examinent plus\nparticulièrement les combats livrés par nos compatriotes lors des journées\ndes Quatre-Bras et de W a t e r l o o .\n   Ce nouvel ouvrage constitue une utile contribution à l'histoire définitive\nde la campagne de 1815 : il a, de plus, le g r a n d mérite de prouver que si les\nsoldats néerlandais et belges ont été à la peine aux côtés des Allemands et\ndes Anglais, il leur revient également u n e large et légitime part dans\nl'honneur.                                                                  H . DE V.\n\nV e r s R o m e , par M. GEORGES SOHIER. — (Charleroi, G o b b e Van\n   de Mergel.)\n   Intéressantes notes d'un pèlerin enthousiaste qui a voulu nous associer\nà la joie et à l'admiration qu'il a éprouvées à Florence, à Assise et à R o m e .\n\nN u i t d ' E g y p t e , poème par M . JEAN DE B È R E . — (Paris, P e r r i n et Cie.)\n  Vers d'un poète de 17 a n s ; d'un poète qui promet et q u i , sans doute,\niendra.\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitif italien, par\nARNOLD GOFFIN. Saint François dans la légende primitive. Saint F r a n ç o i s et\nsa légende dans l'art primitif italien : l'âge de la force et l'âge de la grâce\n(Bruxelles, Van Oest). — L'abbaye de Vezelay, par CHARLES P O R É E (Collec­\ntion illustrée : Petites monographies des grands édifices de la F r a n c e . P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — Avignon et le comtat Venaisien, par ANDRÉ HALLAYS. (Collection\nillustrée: L e s villes d'art célèbres. Paris, L a u r e n s ) . — Caen et Bayeux, par\nH E N R I P R E N T O U T (idem). — Un sourire dans des pierres, par CHARLES B E R ­\nNARD (Bruxelles, Van Oest). — Discours sur la peinture. Lettres au flâneur.\nVoyages pittoresques, par REYNOLDS, publiées par L o u i s DIMIER ( P a r i s ,\nLaurens). — Ypres. Guide illustré du touriste à Ypres et aux enviions (Ypres,\nCaluwaert de Meulenaere).\n    H I S T O I R E : La Jeanne d'Arc d'Anatole France, par ANDREW LANY (Paris,\nPerrin).\n    L I T T É R A T U R E : La littérature française à la cours des Ducs de Bourgogne,\npar GEORGES DOUTREPONT (Paris, C h a m p i o n ) . — Philosophes et écrivains reli­\ngieux et politiques, par BARBEY D'AUREVILLY ( P a r i s , L e m e r r e ) . — Pensées et\nmaximes de Balzac, recueillies par BARBEY D'AUREVILLY (idem). — Dante.\nEssai sur son caractère et son génie, par MAURICE PALÉOLOGUE ( P a r i s , P l o n ) .\n— Georges Rens, par R E N É LYR ( M O N S , Société Nouvelle). — L'inquiétude reli­\ngieuse, par HENRY BRÉMOND (Paris, P e r r i n ) .\n    P O É S I E : Rayons de miel. Eglogues, par FRANCIS JAMMES (Paris, L'Occi­\nd e n t ) . — La joie vagabonde, par P A U L CASTIAUX (Paris, Mercure de France).\n— La cité intérieure, par A. SCHNEEBERGER (Paris, L ' E d i t i o n ) . — Brises, par\nR E N É LYR (Bruxelles, Larcier).\n    R O M A N S : Mon prince charmant, p a r ALEXIS N O Ë L ( P a r i s , P l o n ) . — Pereat\nRochus, par ANTONIO FOGGAZARRO (Paris, P e r r i n ) . — La porte étroite, par\nANDRÉ G I D E ( P a r i s , Mercure de France). — Contes de l'amour et de l'aventure,\npar J . - H . ROSNY aîné (Paris, Librairie universelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 546, "texte": ""}, {"page_pdf": 547, "texte": ""}, {"page_pdf": 548, "texte": ""}, {"page_pdf": 549, "texte": ""}, {"page_pdf": 550, "texte": "LA MUSIQUE    RUSSE\n\n   (JAMES ENSOR)\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": ""}, {"page_pdf": 552, "texte": "                               James Ensor (1)\n                     MONSIEUR E N S O R  est une des personnalités les plus\n                   singulières de notre monde artistique. Il est à\n                   moitié hétéroclite dans notre art. On dirait qu'il\n                   est à la fois d'ici et d'ailleurs. Il possède au plus\n                   haut point le don instinctif de la couleur qui\n                   fait, en quelque sorte, partie de l'apanage\n                   héréditaire de la race flamande et, en même\n                   temps, la part la plus importante de son\nœuvre témoigne chez lui de facultés d'essence évidemment\nétrangère. Car, à côté de tableaux où la préoccupation de\nl'artiste a été u n i q u e m e n t la traduction dans la pâte colorée de\nsa vision effervescente et fine des choses, on rencontre parmi ses\nouvrages quantité de toiles, de dessins et d'eaux-fortes où sont\nmis en action des personnages tout ensemble cccasses et\neffrayants que l'on croirait avoir surgi de l'imagination de\nquelque spleenétique misanthrope. Deux hommes paraissent\ncoexister chez lui : l'un qui regarde d'un œil aigu et clair la\nnature et le m o n d e , le ciel, la terre et la mer, les sites de\nla ville ou de la campagne pour en transporter avec jubilation\nsur sa toile la beauté modelée dans l'espace et la lumière,\nune lumière qui caresse la couleur, la lustre, en fait vibrer\ntoutes les nuances et toutes les dégradations; l'autre qui, à\ncertaines heures, regarde passivement naître et prendre corps\nen lui-même les fantoches dégingandés et macabres, les êtres\ndérisoires, les individus à l'allure baroque et au geste m a n i a q u e\nqui viennent jouer sur la scène de son imagination la parodie\nde la société, de l'histoire ou de la légende.\n  Mais ces deux hommes n'en font q u ' u n qui, tantôt, s'épa­\nnouit; tantôt, se contracte et se referme. L e bon peintre, joyeux\n\n  (I) A propos du livre : J a m e s E n s o r par E m i l e V e r h a e r e n . Un volume illustré de\nnombreuses reproductions. (Bruxelles, Van Oest.)\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "466                           DURENDAL\n\n\n\net gourmand de la couleur, qui en jouit, en savoure l'éclat, la\npalpe presque en l'étalant sur sa palette, n'est pas différent de\nl'artiste solitaire et taciturne par tempérament, et aussi par la\nlongue accoutumance d'un milieu hostile, qui s'exprime en ces\npages où le rire grince et intimide. Aux heures bonnes, où il\nsent vibrer en lui la santé et la force de son art, il peint avec\nferveur telle éblouissante nature-morte en quelque toile pleine\nde soleil comme la Rue de Flandre, à Ostende; aux heures\nmoroses, lorsqu'il lui semble être aussi inconnu de ceux qui\nl'admirent que de ceux qui le raillent, dans la détresse de\nl'isolement spirituel dont il se sent incapable de sortir, il se\nvenge tout ensemble de lui-même et des autres en d o n n a n t\nforme aux créations bilieuses et sardoniques dont sa pensée,\naigrie dans le silence, est hantée. E t ce sont, alors, des visions\nfunambulesques, remplies d'une h u m a n i t é triste et caricaturale,\ndes évocations funèbres où la mort dissimulée sous quelque\nmasque grotesque vient se mêler à la vie, avec une familiarité\nhorrible et glaçante...\n  « Ensor, écrivions-nous jadis, est un esprit complexe chez\nlequel se combinent le flegmatique h u m o u r anglais, la frénésie\njoyeuse et désordonnée du peuple flamand et une propansion\nfantastique. Certaines de ses eaux-fortes peuplées de person­\nnages hilares et bizarres, g a m b a d a n t , pirouettant, se livrant à\ndes gesticulations extravagantes, évoquent les plus éperdues\nkermesses de Breughel. » Mais à y bien songer, les analogies\nentre les inspirations du vieux et puissant maître anversois et\ncelles d ' E n s o r sont plutôt rares et fortuites. L a source du\nfantastique, comme aussi le ferment de l'observation satirique\ndes mœurs sont tout autres chez Breughel. L'intention de ses\nouvrages de cette sorte est populaire : il se m o q u e moins qu'il\nn'enseigne. Son art puise fréquemment les sujets qu'il illustre\ndans le trésor des proverbes ou des dits usuels, ou les e m p r u n t e\nau théâtre. On peut dire que sa pensée est solidaire de celle du\ntemps où il vit, tandis qu'il en va tout au contraire de la pensée\nd'Ensor, qui est contradiction, dénégation, et reçoit de son\ncaractère strictement individuel l'accentuation d'âpreté et de\nviolence dont elle apparaît souvent revêtue.\n  T o u t e s ces images d'une jovialité sinistre, qui grimacent,\nmystifient et bafouent, elles sont issues, sans aucun doute, des\nheures où l'artiste éprouvait jusqu'à la nausée le dégoût de cet\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                            JAMES ENSOR                            467\n\n Ostende qui met en marge de la beauté de la mer, tantôt,\n l'été, le luxe de mauvais aloi de tous les gandins, de tous les\ngens de courses et de jeux de l'Europe; tantôt, l'hiver, l'effa­\nrente platitude d'un esprit provincial dans lequel son contact\n annuel et mercenaire avec toutes les frivolités cosmopolites a\n détruit jusqu'au dernier soupçon de fraîcheur et d'originalité.\n « La vie d'Ensor, écrit admirablement Verhaeren, s'est écoulée,\n presque tout entière, à Ostende. Il y a subi l'interminable et\n envahissant ennui de la province, qui tombe sur l'âme comme\nune poussière sur le corps ; il y a connu la moquerie et la haine :\n le potin et la risée; il y a rencontré les contrariétés domesti­\n ques, l'incompréhension inévitable, la déréliction. Les heures\n noires lui ont fait cortège au long des jours gris, maussades,\nmonotones. Sa sensibilité fine comme le grain d'un bois rare et\nprécieux a subi les coups de rabot de la bêtise. Il s'est senti\nfoulé, meurtri, brisé. »\n    L'incompréhension, il ne l'a d'ailleurs pas rencontrée seule­\nment dans sa ville natale, où elle était trop naturelle. La tradi­\ntion et l'autorité ont fait charivari et tumulte autour de ses\nœuvres de début, et le conflit inconciliable de la conviction\nartistique dont il était possédé avec les affirmations dogma­\ntiques qu'on lui opposait a, nécessairement, fini par susciter en\nlui la défiance de toute autorité et une sorte de huée instinc­\ntive pour ce qui en revêtait l'apparence. Ayant éprouvé la\nfragilité et les prétentions absurdes de l'autorité dans l'art, il ne\nse pouvait faire qu'elle ne lui apparût également comique en\nd'autres domaines et qu'en ses heures atrabilaires, il ne cédât\nà la tentation de la ridiculiser partout où elle prend figure\npompeuse et solennelle. Au reste, comment les supériorités\nsociales, celles, du moins, qui tiennent à la fonction conférée\nou à la fortune héritée ou acquise, ne paraîtraient-elles point\nempruntées ou postiches à l'artiste, surtout s'il est méconnu,\nqui ne tient ses titres que de lui-même, de son talent ou de son\ngénie?...\n    Sans doute, aucun dessein philosophique conscient n'a inspiré\nà M. Ensor les nombreuses pages où il met face à face, phy­\nsionomies également immobiles, la mort et les masques.\nCependant on peut déceler dans ces œuvres le sentiment de\nl'artificiel de la vie, telle que notre civilisation l'a faite, comparé\nà la solide et incontestable réalité de la mort...\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "468                            DURENDAL\n\n\n   On peut rêver ou épiloguer sur ces ouvrages; leur chercher\nles significations que, peut-être, l'artiste leur a données sans le\nsavoir; il est certain, en tout cas, que, par leur évident carac­\ntère d'improvisation comme inachevée, parfois, et notée à gros\ntraits rapides et emportés, ils dénoncent ce qu'il y a de plus\nfoncier, de plus original dans l'intellectualité de M. Ensor. Sa\nsensibilité visuelle, matérielle, s'épanche avec une extraordi­\nnaire maîtrise dans ses peintures de réalités; sa sensibilité\nmorale, souvent heurtée et, pour le surplus, timorée et contrainte\ndans l'expression verbale, s'épanche, elle, sur un mode bouffon,\ndans les fantaisies où l'artiste fait surgir devant nos yeux\n« ses terribles marionnettes », les héros fous ou hideux de\ncauchemars qui sont comme des images dérisoires de la vie.\n   E n somme, si M . Ensor, c o m m e tout artiste, a subi\nl'influence du milieu, on peut affirmer que c'est moins par\naction que par réaction, moins par adhésion que par opposi­\ntion. « L'art d ' E n s o r devint féroce », écrit Verhaeren dans\nla page éloquente et colorée qu'il consacra au \" royaume des\nmasques \".\n   E t , en effet, on se l'imagine dans les œuvres de cette catégo­\nrie, piétinant avec volupté ou scalpant minutieusement,\ningénieusement avec le rire silencieux de Bas de cuir, les\ngens, les préjugés esthétiques, les idées qu'il a rencontrés, dres­\nsés contre lui, sur les chemins de sa vie et de son art.\n   Verhaeren qui, lui aussi, a mené son art parmi la bataille\npour triompher enfin avec lui dans la sérénité généreuse et\ngrande de la victoire, Verhaeren consacre à M. Ensor un livre\nfraternel, une étude dans sa belle et large manière où l'on sent\npartout les pénétrations vives de la s y m p a t h i e ; les divinations\nprofondes de l'artiste, les émotions poignantes qu'il subit\ndevant l'œuvre belle et insultée d'un autre artiste. On connaît\net on aime la vigueur et l'enthousiasme du verbe du poète, et\non se réjouit d'entendre célébrer en mots si chauds et si perspi­\n caces l'auteur de tant d'œuvres captivantes, soit par la splen­\n deur émerveillante de la couleur, soit par l'éclat sardonique\n de la pensée.\n                                                  ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                    Le Verger\n                             I\n\nJ'étais comme un enfant chassé de sa maison :\nJe partis, ô mon Dieu, et cette nuit étrange\nOù ne bruissaient plus les ailes de vos anges\nSe referma sur moi comme une déraison...\nA peine un peu de sang empourprait       l'horizon.\n\nJe fus le front baissé, je fus le long des routes.\nLes arbres se tordaient, frissonnant de terreur,\nEt le grand vent de l'ombre et le grand vent d'erreur\nMe fit ployer aussi dans l'ouragan des doutes :\nOh ! ces moments où, sans entendre, l'on écoute !\n\nPuis ce fut noir, tout noir! je ne vis môme plus\nLe fleuve qui tantôt étalait ses eaux ternes,\nNi les tremblotements furtifs d'une     lanterne,\nNi les chemins qui se croisaient,    irrésolus,\nEt la nuit où j'allais fut comme une caverne.\n\nOh! mourir! oh! dormir! oublier qui l'on est,\nNe plus faire sans but des gestes de folie\nEt ne plus même avoir dans l'ombre où l'on oublie\nLe souci d'exister, et tomber à jamais\nEtouffant sous son corps sa pauvre âme affaiblie!...\n\nJ'ai chu contre un tronc d'arbre invisible en la nuit.\nJe me suis étendu sur la terre inconnue,\nJ'ai vu fuir sur mon front le tumulte des nues,\n— 0 tourbillons de vents de spasmes et de cris! —\nEt dans un lourd sanglot je me suis endormi.\n\n\n                            II\n\nEt voici que dans l'air transparent je m'éveille :\nMes pauvres yeux!... Il fait tout blanc! A-t-il neigé?\nJe me suis endormi, solitaire    étranger,\nEt me voici dans la merveille des merveilles :\nAutour de moi sourit la clarté d'un verger;\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "470                          DURENDAL\n\n\n      Oh ! ce calme tissé de lumière subtile !\n      Est-ce bien moi qui suis dans ce jardin d'espoir?\n      Oui, voici mon bâton, voici mon manteau     noir...\n      Quel ange m'a conduit dans ce divin asile\n      Où le songe éternel est comme un jour sans soir?\n\n      O pommiers ! cerisiers, pêchers roses, fleurs blanches\n      Qui frémissez comme un océan de candeur,\n      Je vous aime, dans la puérile    splendeur\n      Qui baigne d'azur clair le faite de vos branches,\n      Et qui, délicieuse, enveloppe mon cœur!\n\n      Je me sens tout joyeux et l'âme reposée,\n      Comme un enfant qui vient de naître au Paradis :\n      Oh ! ces chastes malins ignorants des midis,\n      Oh ! cette herbe odorante où tremble la rosée,\n      Oh ! ce songe naïf du printemps    reverdi!\n\n      Rien que des oiseaux blancs, rien que des fleurs candides,\n      Les sources près de moi ont des frissons si clairs...\n      Je ris, et ma gaité est éparse dans l'air...\n      Rien que les parfums purs des corolles     humides,\n      Rien que l'espoir naissant de mon cœur entr'ouvert !\n\n      Oh! dire tout cela en phrases   enfantines,\n      Avec des mots légers comme des fleurs du ciel.\n      Rendre le son lointain, presque   immatériel,\n      Des cloches qui jamais n'ont chanté que matines\n      Et qui tintent là bas au fond de l'Irréel!\n\n      Je regarde — et voici des jeunes filles blondes\n      Qui viennent, reflétant mes songes dans leurs yeux,\n      Se peut-il, ô Seigneur, que des vierges des c i e u x ,\n      Pour consoler mon cœur descendent en ce monde?\n      Elles vont lentement, d'un pas     silencieux...\n\n      Nul ne dira l'émoi de cette heure    inconnue,\n      Xi le rythme divin de ce jour sans pareil;\n      C'est tout l'enchantement   du rêve et du réveil\n      Qui monte comme un flot dans mon âme ingénue,\n      Parmi le poudroiement virginal du soleil!\n\n      Je me tais, et je vais dans la jeune      lumière.\n      Oh ! le premier matin de mon premier printemps        !\n      Je n'ose même pas l'exprimer en chantant,\n      Tant j'ai peur de troubler, fût-ce d'une prière,\n      Toute l'éternité de ce fragile   instant.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                          Vieux Bruxelles\n                                       Suite (1)\n\n\n\n                                           VII\n\n                    CE ne fut qu'après deux jours de fièvre et de délire\n                       que T h i e r r y reprit enfin pleine conscience.\n                         P r o m e n a n t autour de lui des regards incer­\n                      tains, il s'aperçut qu'il était étendu sur un lit\n                      d'alcôve, dans une cellule assez exiguë, qu'éclai­\n                      rait seule — au fond d'une baie qui allait en se\n                      rétrécissant — une fenêtre basse aux volets\n                      intérieurs repliés. L e lit était haut et étroit.\nAvec quelques autres meubles en bois de chêne, d'un dessin\nfruste : un prie-Dieu, deux sièges, une table où s'alignaient\ndes fioles, — avec un crucifix et deux images pieuses, — avec\nune cheminée de pierres bleues, où un feu de bûches achevait\nde mourir dans la poussière des cendres, ce lit constituait tout\nl'ornement de cette chambrette, d'ailleurs p r o p r e m e n t blanchie\nà la chaux et pavée de dalles de terre cuite.\n   T h i e r r y se rappela confusément son duel dans un chemin\ncreux de la C a m b r e . Il revit la mine insolente de M . de Braux-\nLevrezy. Il entendit le froissement des épées. E t aussitôt,\nayant porté, d'un mouvement instinctif, la main à sa plaie de\nl'épaule droite, il éprouva une douleur si aiguë qu'il\nreferma les yeux, comme s'il allait défaillir de nouveau. U n\npoids intolérable l'oppressait, le rendait inapte à agir et m ê m e\nà penser. U n e sorte de brouillard noyait son cerveau auquel\nson sang épuisé et ses nerfs brisés refusaient tout effort.\n   Cette torpeur se prolongea longtemps. Enfin, la persistance\nd'un bruit étrange dans sa monotonie lui fit de nouveau lever\nles paupières. C'était la pluie qui crépitait aux carreaux de la\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin et juil­\nlet 1909.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "472                         DURENDAL\n\n\nfenêtre, — une pluie fine, qui faisait, dans ce matin silencieux, la\nplus mélancolique des chansons.\n   A travers ce rideau aux stries diagonales, le blessé découvrait\nun paysage inconnu, sur lequel son âme désolée projetait sa\npropre désespérance.\n   Le premier plan lui offrait l'image d'un cimetière abandonné,\noù l'alignement symétrique des tombes était indiqué par des ifs\net des cyprès qui avaient dû être taillés jadis en dômes et en\npyramides. Un vieux mur crête de mousses et d'herbes fanées\nen dessinait la clôture. A peu près masqués par le linceul\nd'un lierre séculaire, des brèches et des écroulements de pierre\ny ménageaient maintes facilités d'escalade et d'embuscade.\n   Au delà du mur s'étalait un grand étang, frangé de roseaux,\net dont l'eau, d'un noir d'acier, semblait recéler ou appeler le\ncrime.\n   Puis encore au delà, et à peine séparé de la rive par la bande\nd'un verger, la masse obscure d'une forêt de haute futaie\nfermait tout l'horizon. Les arbres, décharnés par l'hiver,\nenchevêtraient et confondaient leurs sombres squelettes.\n   Sur toutes ces choses pesait un ciel bas et tragique, d'où la\npluie ne cessait pas de tomber, désespérément fine et drue.\n   La tonalité sauvage d'un tel décor s'alliait en une cruelle\nharmonie avec l'accablement de corps et d'âme qui terrassait à\ncette heure le pauvre Thierry.\n\n                                * *\n   Une cloche tinta.\n   Le malade s'efforça d'en compter les coups. Sept fois, avec\nde longs intervalles qui donnaient à cette sonnerie le caractère\nd'une plainte hésitante, le grave appel du bronze retentit... Mais\nà peine l'écho prolongé du septième coup se fut-il évanoui dans\nle silence ambiant que Thierry perçut une rumeur mystérieuse.\nOn eût dit le bruissement d'une ruche qui s'éveille, ou le\ntumulte confus d'une lointaine armée en marche, ou les lamen­\ntations du vent au plus profond des forêts. Thierry avait cru\nd'abord à quelque hallucination ou à quelque rêve. Il tendit\nl'oreille. Certes, la rumeur venait des flancs mêmes de l'édifice.\nElle déferlait en une succession de vagues sonores, tantôt très\nfaibles, tantôt plus larges, et qui, s'enflant et se retirant tour\nà tour, emplissaient d'un bruit innombrable la paix de cette\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         473\n\nmaison étrange. Les chants          car on y découvrait des voix\nhumaines, à n'en pouvoir douter, — montaient en notes pleines\net puissantes, puis retombaient pour renaître l'instant d'après\navec plus d'ardeur et mourir de nouveau en une douceur\nalanguie.\n   Thierry reconnut l'office liturgique. Il se représenta des moines\nrangés dans la pénombre du chœur, des deux côtés de l'autel\nnimbé de lumières. Tous fixés à leurs stalles et échangeant, aux\naccords discrets des orgues, les versets et les répons de leurs\npsaumes.\n   Il goûta, par le seul effet de son charme d'art, cette longue\nmélopée que l'éloignement rendait imprécise et dont il subissait\nla merveilleuse harmonie tantôt dolente, tantôt exaltée, tantôt\nd'une infinie tendresse. Comment eût-il pu se défendre d'une\ntelle influence? Toute l'abbaye n'en vibrait-elle pas? Les\nmurs mêmes de sa cellule, prolongeant ceux des cloîtres et se\nrattachant ainsi aux murs de la chapelle conventuelle, ne\nsemblaient-ils pas éprouver, comme l'eussent fait des êtres\nanimés, le tressaillement intime de ce cantique renouvelé\nchaque jour, à la même heure, depuis tant de siècles? Les\ngénérations s'étaient effacées l'une l'autre, comme les pas\neffacent les pas sur la route. Des guerres et des crises avaient\néclaté. Et parfois même, leur violence avait pu suspendre\npour un temps le cours de la vie monastique. Tel avait été le\nsort de Groenendael, et Thierry n'ignorait pas que six années\nauparavant cette antique abbaye, — dont il se devinait l'hôte, —\navait été fermée comme tant de monastères par ordre de l'empe­\n reur Joseph et qu'elle venait à peine, grâce à la révolution, de\nrouvrir ses portes aux religieux expulsés. Mais l'âme des\n abbayes ne meurt point. Et leurs cloîtres fussent-ils déserts,\n fussent-ils en ruines, restent fidèles à la foi qui les édifia. Ils\n ont l'inlassable patience...\n\n                               +   +\n\n  Aux petits carreaux blancs, découpés en losanges et sertis de\nplomb, la pluie avait cessé de tambouriner sa morne chanson.\nUne clarté imprévue s'était épandue sur le décor tantôt si\nlugubre, et Thierry eut le sentiment que le paysage, lui aussi,\nofficiait aux matines.\n   Sous la fenêtre, le jardin voisin, qu'il avait pris peu d'instants\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "474                          DURENDAL\n\n\navant pour un cimetière, souriait m a i n t e n a n t aux rayons du\nsoleil qui faisaient étinceler ses arbustes, ses mousses et ses\nherbes folles encore h u m i d e s .\n   L e grand mur de l'enclos avait dépouillé son air sinistre. Ses\nbrèches et ses lourdes végétations, retombant en touffes, lui\ndonnaient l'apparence d'un patriarche ridé et débonnaire.\n   L e grand étang n'avait plus ni traîtrises ni rancunes, et sa\nnappe irradiée s'animait des manœuvres pacifiques des cygnes\net des canards nageant en flottilles.\n   L e verger voisin se prolongeait en pente douce, luisant\ncomme un tapis d'émeraude, j u s q u ' à l'orée de la forêt. L a\nforêt bien lavée semblait elle-même fumer dans un brouillard\nrose. P a r m i les grands hêtres, ceux dont on pouvait discerner\nles formes, s'étiraient avec nonchalance, comme au sortir d'un\nméchant rêve.\n   E t pour célébrer la nature et son éternelle volonté de renaître,\ndes coucous chantaient avec entrain, annonçant le printemps\ndéjà proche : « L e soleil était mort. Coucou... L e voici revenu. »\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Soudain, la porte glissa sur ses gonds et T h i e r r y vit appa­\nraître dans l'entrebâillement une figure qui lui avait été long­\ntemps familière. Dom Placide — c'était lui — ne put répri­\nmer une exclamation joyeuse en voyant que le blessé s'était\nà demi dressé sur son séant et semblait calme et reposé. Dou­\ncement, il referma l'huis et s'approcha de l'alcôve.\n   — P a r la somme de Saint T h o m a s , voilà qui s'appelle\ndormir tout son saoul! fit le jeune moine après qu'il eut touché\ndu revers de sa main le front encore moite du m a l a d e . E t\ns'asseyant à son chevet :\n   — Savez-vous bien, mon cher T h i e r r y , lui dit-il, qu'il y a\nprès de quarante-huit heures que vous êtes en puissance du\ndieu Morphée, pater somnium ? Les songes vous sont-ils venus\npar la porte de corne ou p\"ar la porte d'ivoire? Comment vous\nsentez-vous maintenant?\n   — Je me sens bien faible, fit T h i e r r y , avec un pâle sourire,\net j'éprouve par instants une douleur très vive au creux de\nl'épaule et dans la poitrine.\n   — Cela ne durera p a s . . . Notre infirmier, qui est passé maître\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          475\n\n\nes plaies et bosses, répond de vous comme de moi, mais il\nfaudra que vous soyez patient et soumis à ses ordres.\n   — J e ne tiens pas à vivre, soupira T h i e r r y . L'existence ne\nm'est plus qu'un fardeau... Si la mort doit venir, je l'accueil­\nlerai avec calme et m ê m e avec j o i e . . .\n   — O h ! oh! je ne l'entends pas a i n s i ! Vous avez eu confiance\nen moi puisque vous m'avez prévenu de votre équipée. C'est à\nvotre d e m a n d e , confirmée ensuite par M. de Rénonville, que\nje vous ai fait transporter ici dans le quartier de nos hôtes.\nM a i n t e n a n t vous m'appartenez. Notre règle nous fait de l'hos­\npitalité un devoir sacré. J e ne puis donc vous laisser m a n q u e r\nde quoi que ce soit, et avant deux semaines vous serez sur pied.\n   — Je vous en remercie, mon a m i . Mais en y réfléchissant, je\ncrois qu'il eût mieux valu pour moi que je fusse resté sur le\nterrain... P o u r moi et aussi pour les autres!...\n   — Y pensez-vous, T h i e r r y . A votre âge? Non, non! Je sais\nque la mort ne fait pas toujours le départ entre les vieux et les\njeunes et q u e toutes les feuilles n'attendent pas l'hiver pour\ntomber. Mista senum ac juvenum densantur fmiera, comme dit le\nbon Horace. Mais encore, vous faudrait-il pour appeler la\ngrande faucheuse, une autre excuse que celle d'un duel malheu­\nreux. On peut trouver doux et même glorieux d'être roué, écar-\ntelé, écorché vif ou jeté aux bêtes, comme nous le voyons dans\nle martyrologe. Mais c'est à la condition d'être à la fois sans\npeur et sans reproche. E t votre âme, mon pauvre T h i e r r y , est\nencore bien plus malade que votre corps ! Mais sufficit. Nous\nreparlerons de tout cela intempore opportune Dites-moi plutôt si\nvous ne vous sentez pas l'envie de vous restaurer un peu, autre­\nment qu'avec ces vinaigres, ces émétiques et ces rhubarbes qui\nfont si laide figure sur cette table?\n   T h i e r r y n'accepta q u ' u n peu d'eau pour étancher sa soif.\nP u i s il laissa retomber la tête sur l'oreiller. Alors, dom Placide\nlui rafraîchit les tempes au moyen d'une compresse. I1 rajusta\nses couvertures déjetées avec toute la sollicitude d'une m è r e ;\npuis à mi-voix, presque câlinement, il l'engagea à se reposer\nencore un peu, annonçant qu'il allait revenir dans quelques\ninstants accompagné du père infirmier.\n\n                                 * *\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "476                           DURENDAL\n\n\n   La blessure, pour être sérieuse, n'avait atteint aucun organe\nessentiel. Mais Thierry avait perdu beaucoup de sang, et ses\nmuscles lésés seraient lents à reprendre leur souplesse.\n   Dom Placide se constitua son garde-malade. A peine\ndélaissait-il son ami lorsque la cloche des offices l'appelait au\nchœur. Installé auprès du lit, il veillait attentivement à l'obser­\nvation du traitement imposé. Son langage toujours pittoresque\ndistrayait le malade en l'arrachant à ses amères méditations.\n   Le jeune moine tenait pour certain qu'il n'était point de\nvulnéraire plus efficace que la bonne humeur avec la paix d'une\nbonne conscience. Mieux vaut en user à pleine dose, affirmait-il,\nque d'épuiser toutes les herbes et les drogues qu'on vend à gros\nprix en de malodorantes officines. Corps malades et esprits\nquinteux vont de pair, ajoutait-il. Quant à exclure la gaîté sous\nprétexte de piété ou de sagesse, rien de plus mensonger. Libre\naux philosophes du siècle d'être chagrins. Mais un saint triste,\nprofessait-il avec Saint François de Sales, est un triste saint!\n   Thierry condamné à l'immobilité se plaisait à entendre\nconter par ce bon compagnon les souvenirs communs de leur vie\nd'étudiant : Le bon temps que ce temps de Louvain où tous\ndeux, lancés à corps perdu dans la lutte contre les nouvelles\nautorités académiques et le Séminaire Général imposé par\nVienne arrachaient des murs les placards autrichiens ou y\nsubstituaient d'étonnantes pasquinades! Puis, que de tours\npendables joués aux sergents : tel soir, des cordes étaient tendues\ndans l'obscurité, tout au travers de la rue, afin de faire trébucher\nla patrouille accourue pour réprimer des chants séditieux. Le\nlendemain, les plus hardis tenaient la gageure d'aller réveiller\nle fameux Staeger pour lui proposer très gravement de nouvelles\nvariantes au cathéchisme philosophique. Farces et polémiques\nétaient mêlées, car il n'était pas rare non plus que Placide,\ninfatigable dans la controverse, fût rencontré par le guet à\nl'heure de minuit discourant encore à tue-tête avec quelque\nséide de l'enseignement fébronien.\n   Quoique Thierry, à l'opposé de Placide, n'eût plus du tout les\nopinions et les sentiments qu'il professait en ces années tapa­\ngeuses, bien qu'il éprouvât aussi combien des expédients\nd'existence tout à fait dissemblables l'avaient mûri et vieilli\nlui-même, en gardant à son compagnon toute sa facilité\nd'enthousiasme, tant de bonne humeur et de ferme franchise\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               477\n\nexerçaient sur lui leur contagion ; et plus d'une fois il se\nreprocha, comme une faiblesse, le plaisir qu'il prenait aux\npropos de ce moine jovial.\n   Placide évitait soigneusement de parler au malade soit de sa\nfamille, soit des aventures qui avaient amené le duel de la\nCambre. E n revanche, il contait avec complaisance les incidents\nauxquels lui-même avait été mêlé depuis les derniers mois. Il\ndisait la joie débordante qu'il avait ressentie lorsque, avec ses\nfrères en religion, il était enfin rentré, après un exil de six ans,\ndans ce cher Groenendael auquel il avait voué sa vie. P a r la\ndrève du Prieur, tapissée de neige à ce moment, toute la\nc o m m u n a u t é était rentrée processionnellement à l'abbaye, en\nchantant le cantique des H é b r e u x délivrés de la mer Rouge.\nC o m m e le P h a r a o n , Joseph II avait eu beau faire. L ' E m p e r e u r\ns'était cru plus fort que de simples moines. Les excès de son\ndespotisme étaient venus se briser contre eux, sicut in clypea\nsagittae, telles les flèches sur le bouclier. Et voici qu'une mort\nprématurée venait d'achever sa défaite et de confirmer le dicton\nfameux : « Celui qui mange du prêtre en crève. »\n    Parfois, craignant de fatiguer le m a l a d e par sa faconde,\nD o m Placide se plongeait dans ses heures ou dans quelqu'un\nde ses écrivains favoris. E t cependant, il ne pouvait s'empêcher\nd'interrompre sa lecture pour laisser échapper de temps en\ntemps une exclamation ou une saillie où se révélait son exubé­\nrante vivacité.\n    Au dehors, l'hiver accusait son déclin. Souvent, p e n d a n t les\nheures médianes du jour, un rayon de lumière pénétrait par la\nfenêtre croisillée et se promenait sur les m u r s comme une\naiguille d'or, servant à marquer la fuite du temps, sinon à\nmesurer sa marche.\n    Dom Placide promettait à son patient de prochaines sorties\nparmi les jardins et les bois. Mais il fallait qu'il prît des forces,\net il l'engageait à se réconforter :\n    — C'est un piètre cavalier, disait-il, que celui qui épargne\nle foin à sa m o n t u r e . . .\n    P e u à peu, la plaie se cicatrisait, et l'infirmier prévoyait que\nle premier appareil pourrait être bientôt enlevé.\n    — Entendez-vous, insistait Placide. D a n s quelques jours\nvous pourrez sortir. Nous vous donnerons, s'il le faut, la chaise\nà porteurs qui sert à nos vieux religieux pour se rendre à l'of-\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "478                            DURENDAL\n\n\nfice quand ils deviennent invalides. Mais ce mode de locomo­\ntion ne vaudra pas une bonne déambulée dans la forêt. Vous\nverrez comme elle ouvre l'appétit et met en mouvement les\nesprits animaux qui, ainsi que vous le savez, alimentent nos\nidées : Mentis nostrae cogitationes.\n                                    *\n\n   Ce fut soutenu par le jeune moine que T h i e r r y , le bras droit\nen écharpe, fit sa première promenade de convalescent.\n   E n s e m b l e , ils descendirent au jardin, avançant lentement\nparmi les allées envahies de mousse et de feuilles mortes.\n    Dans un long vallon où les étangs succédaient aux étangs,\nl'abbaye formait un majestueux ensemble de cloîtres, de bâti­\nments et de dépendances de toutes sortes. Elle reposait dans\nune sérénité faite de calme et de force.\n   Placide en narra l'histoire : Il y avait près de cinq siècles\nq u ' u n ermite, Jean de Busco, avait choisi ce site, tout au cœur\nde la forêt de Soigne, pour y vivre en paix, loin des hommes et\nprès de D i e u .\n    U n jour, en 1343, un vicaire de Sainte-Gudule était venu\nà son tour chercher abri dans cette sauvage retraite, en com­\npagnie de deux de ses amis, a p p a r t e n a n t au chapitre de la collé­\ngiale bruxelloise... Ce vicaire était Jean de Ruysbroeck, déjà\nfameux par ses traités de haute dévotion, par ses éloquents ser­\nmons qui vitupéraient les dérèglements du siècle, mais surtout\npar la lutte ardente qu'il avait menée contre une étrange prophé­\ntesse populaire, nommée la B l o e m a r d i n n e et affiliée à la secte\ndétestable des F r è r e s du libre esprit. Dès l'année suivante, les\ntrois compagnons faisaient consacrer Groenendael. E t , peu à p e u ,\ngrâce à la réputation toujours grandissante du « docteur admi­\nrable » — c'est ainsi qu'on désignait Ruysbroeck - l'ancien\nermitage de J e a n de Busco devenait la plus grande et la plus\ncélèbre de toutes les maisons cénobitiques qui émaillaient cette\nforêt de dix-huit mille arpents, jetée sur le sol brabançon\ncomme un manteau frissonnant, depuis Tervueren où chas­\nsaient les ducs, jusqu'à la petite ville de H a l où la bonne\nVierge noire trônait dans le rayonnement des dévotions rustiques.\n\n                                    *\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            479\n\n    Ruysbroeck, élu prieur de Groenendael, y avait vécu près de\nq u a r a n t e ans, priant, méditant, écrivant, se livrant aux travaux\nmanuels, dirigeant ses moines, r é p o n d a n t patiemment aux\nvisiteurs qui affluaient de partout pour le voir et le consulter,\na y a n t auprès de lui et à son service le frère Jean De Leeuw, le\nbonus cocus, le plus naïf et le plus étonnant des mystiques. T o u s\ndeux y étaient morts en odeur de sainteté, et leurs tombeaux\nétaient aussitôt devenus des lieux de pèlerinage. Sanctifié par la\npiété, le cloître de Viridis vallis n'avait pas cessé d'être le foyer de\nla science et des arts. Aux noms de théologiens et de philosophes\ntels que Ruysbroeck et G u i l l a u m e J o r d a n , ses fastes avaient\najouté les noms fameux en leur temps de Jan Spiegel, l'exquis\nminiaturiste; de Jean-Théodore de Schoonhoven, le prédicateur\nde la Contemplation; de Pomérius, habile graveur sur bois; de\nJean Joncker, annaliste érudit. Au bout d'un siècle d'existence,\nle monastère s'était développé au point de devoir essaimer. Les\nprieurés de Rouge-Cloître et de Sept-Fontaines étaient ses\ncolonies. E n 140g, avec l'approbation de l'évêque de C a m b r a y ,\nle chapitre général de Groenendael commandait aussi à\nSainte-Barbe de T i r l e m o n t , à Grobbendonck près de Héren-\nthals, à Bethléem-lez-Louvain et à Corsendonck en Campine.\nH e u r s et malheurs se succédaient dans son histoire. E n 1435,\nl'abbaye était dévorée par un terrible incendie. Mais bientôt,\ncomme le phénix, elle surgissait de ses cendres, plus belle et\nplus vivante que j a m a i s . T o u r à tour les ducs et les empereurs :\nMaximilien, Philippe le Beau, Charles-Quint voulurent être\nses hôtes. Vinrent plus tard les Iconoclastes qui la dévastèrent\nen 1572. Mais l'orage fut court, et la munificente piété d'Albert\net d'Isabelle en effaça j u s q u ' a u souvenir. Après eux, la vie\nmonastique avait continué son cours régulier, j u s q u ' a u jour où\nl'ukase de Joseph I I , publié en 1783, avait brutalement expulsé\nles moines de leur antique demeure.\n   Mille témoignages de ce mémorable passé subsistaient à\nl'intérieur des murs qui formaient un cadre immense au couvent,\nà ses cloîtres, à ses chapelles, à ses cours, à ses j a r d i n s , à ses\npâturages et à ses fermes. Sur un monticule qui dominait le\nparvis de la chapelle de N o t r e - D a m e de Lorette, s'élevait\nencore, mais bien caduc et décrépit, un antique tilleul qui\navait été associé à toute la vie de l'abbaye et aussi à sa gloire.\nC'était sous cet arbre, alors caché dans un épais massif, que\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "480                         DURENDAL\n\n\nRuysbroeck l'Admirable aimait à venir méditer. Un jour qu'il\ny était demeuré plus longtemps que d'habitude, absorbé dans\nles célestes suavités qui l'isolaient du monde, les religieux\ns'inquiétèrent d'une aussi longue absence. Ils se mirent à sa\nrecherche par les sentiers écartés. Tout à coup, le bon frère\ncuisinier qui lui était si attaché aperçut de loin un tilleul\nenveloppé de hautes flammes, qui paraissait brûler du pied\njusqu'à la cime. Il s'approcha doucement de l'arbre et aperçut\nsous la feuillée ardente le saint homme de Dieu, tout transfiguré\npar le suprême ravissement de l'extase.\n   Depuis ce merveilleux épisode, l'arbre était devenu un objet\nde vénération. On y venait de très loin : paysans et citadins,\nprêtres et laïques, princes et mendiants. Les poètes le\nchantaient à l'envi en beaux hexamètres latins.\n   Sous sa ramure-, des paralytiques avaient recouvré l'usage de\nleurs membres et les yeux des mécréants s'étaient ouverts à la\nfoi. Mais, hélas! quelque soin qu'on en prît, le tilleul de Ruys­\nbroeck inclinait vers la mort. Assailli depuis des siècles par tant\nd'hivers et d'orages, tout bossue et meurtri, rongé et crevassé,\nil paraissait ne plus tenir au sol que par sa seule écorce.\n   Aussi vieux, mais moins caduc, un autre arbre comptait\nparmi les plus glorieux souvenirs de Groenendael. C'était le\nchêne des Sept têtes couronnées, planté tout auprès de l'entrée\ndu monastère. Dom Placide y conduisit Thierry dès que celui-ci\nput supporter la marche.\n   La voûte de ce chêne, au tronc énorme, aux branches puis­\nsantes elles-mêmes comme des arbres, avait abrité, au retour\nd'une chasse, l'empereur Charles-Quint et ses invités : Phi­\nlippe II, son fils; Maximilien, roi de Bohème avec son épouse\nMarie, fille de l'Empereur; Marie de Hongrie, régente des\nPays-Bas; Eléonore, reine de France, veuve de François I er ,\net Muley Hassen, bey de Tunis.\n   Souventes fois, Charles-Quint avait été l'hôte de la sainte\nvallée. Il y arrivait à l'improviste, se mêlait à la vie des moines,\ndevisait avec eux et partageait leur repas. Pour commémorer\nun incident de chasse qui avait marqué un de ses séjours à\nl'abbaye, les moines avaient fait dresser au milieu d'un de\nleurs étangs une colonne de marbre supportant un héron de\nbronze, et sur la rive opposée, au haut des marches qui descen­\ndaient du jardin, ils élevèrent une statue de l'Empereur tenant\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                            48l\n\n\n à la main une petite b o m b a r d e , et du canon de cette arme\njaillissait un jet d'eau que des vasques recueillaient de degré\n en degré.\n    Il fallut que T h i e r r y a d m i r â t le chêne et la cascade mous­\n sue, comme il avait admiré le vieux tilleul. Il fallut qu'il\nvisitât les fermes, les étables et le chenil, où les varlets élevaient\n une espèce de mâtins, chiens de berger et chiens de garde au\nr u d e poil noir et aux yeux roux. Il fallut qu'il contemplât, par­\ndessus les haies du pacage, les poulains nerveux tout frémis­\nsants de leur première liberté, se ruant parfois en de folles\ngalopades, puis s'arrêtant net, les jarrets t e n d u s , la tête\nredressée d'orgueil, les naseaux palpitant d'une volupté sau­\nvage.\n    T o u t e cette vie rurale, active et régulière, avait échappé,\nau c o u r s d e l a dernière persécution, au sort de la viecénobitique.\nQuand les moines étaient partis, les fermiers étaient demeurés.\n Et m a i n t e n a n t c'était une joie vraie pour les uns et les autres\nde renouer les liens et les habitudes dont était tissée l'exis­\ntence même de leur antique c o m m u n a u t é .\n    P a r delà les viviers et les prés, commençait la forêt pro­\nfonde. On y accédait par des chemins creux bordés de grands\nhêtres dont les racines, se dégageant des talus d'argile et s'enche­\nvêtrant capricieusement, semblaient de monstrueux nids de\nreptiles. Ces entrées prolongées en avenues droites et solennelles\ns'enfonçaient tout au loin dans l'obscurité mystérieuse des\nfutaies.\n    Dépouillés par l'hiver du poids de leurs feuillages, les hêtres\nse dressaient fermes et drus comme des piliers de basilique.\nE t Dom Placide, pour qui ces arbres étaient de vieux amis,\nprétendait que cet allègement servait leur beauté en découvrant\nle coloris de leurs écorces et l'aisance flexible de leurs branches\nsouples et musclées comme des bras nus.\n   Aux hêtres succédaient parfois les pins et les sapins frisson­\nnant sous le vent de mars avec le bruit des marées sur les\ngrèves. Parfois, le sol se ravinait et des ruisselets glissaient\ndans la couche épaisse et rougeâtre des feuilles mortes, courant\npar maints détours j u s q u ' à l'Issche et aux étangs de la vallée.\n    Retenant leurs voix et leurs pas, les deux amis jouissaient de\nla paix profonde des choses. L'approche du printemps se lais­\nsait pressentir en une fermentation universelle : pourritures\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "482                          DURENDAL\n\n\n végétales qui germent, sèves qui montent, capsules des bour­\n geons qui éclatent, nids qui piaillent, toute la nature, et aussi\n toute la lutte qui s'éveille : des araignées tissent leurs toiles,\n les mouches s'y engluent, les mésanges les happent, guettées\n elles-mêmes par l'épervier...\n    Des bruits confus, des odeurs âcres révélaient ce sourd\n grouillement de la vie organique. De-ci, de-là, les premières\n anémones dépassaient timidement les vieilles tiges fanées et\n rigides.\n    D'un geste amusé, Dom Placide montra à Thierry un écu­\n reuil qui coupait l'avenue. Quelques instants plus tard, comme\n ils débouchaient en une clairière où quelques huttes de glaise,\nétançonnées de baliveaux et surmontées de petites croix, attes­\ntaient un ancien campement de bûcherons, ils découvrirent\ntout un troupeau de chevreuils broutant à l'aventure. La bande,\nsurprise, s'arrêta un instant, face à l'ennemi, comme médusée.\nPuis, tout à coup, elle détala en bondissant dans les taillis. Et\nla grâce de ce tableau était infinie.\n    Quelquefois, mais très rarement, ils rencontraient l'une ou\nl'autre vieille ramassant du bois, de l'humus ou des simples. Le\ntype de ces femmes était sauvage : yeux noirs, figures tannées au\ngel et au soleil. Elles saluaientles promeneurs d'une sortede gro­\ngnement rauque et poursuivaient leur tâche. Et les grands fou­\nlards rouges dont elles étaient coiffées jetaient une note écla­\ntante dans le décor fauve et gris.\n    Le moine disait la vie humble et libre de ces pacants, habi­\ntants et gagne-petit de l'immense sylve qui leur ménageait à\ntoute saison des cueillettes et des glanages. Il connaissait leurs\nmœurs, leur langage et leurs légendes. Thierry dut entendre\nl'épopée du grand Saint Hubert qui vint mourir à Tervueren,\naux confins mêmes de cette forêt qu'il aimait. Il vit le petit étang\nperdu, endormi entre les saules, et auprès duquel la tradition\nplaçait la retraite de Geneviève de Brabant. C'était là que l'in­\nnocente duchesse, victime des perfides calomnies de Golo,\navait été abandonnée avec ses deux tout petits enfants sur\nl'ordre de son époux aveuglé. C'était là qu'elle avait longtemps\nvécu dans la caverne d'une biche charitable qui l'aidait à allai­\nter son nourrisson. Les mois, les années avaient passé. Le fils\nde Geneviève avait grandi comme un sauvageon, nu et fort, ses\npetits membres durcis aux intempéries. On vivait comme on\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           483\n\n\npouvait : de gibier, de fruits et de racines. Puis, un beau matin,\nce coin de forêt avait été tout à coup réveillé par des fanfares\nde chasse, provoquant la fuite t u m u l t u e u s e de la faune aux\nabois. Veneurs, piqueurs et varlets, braques, limiers et lévriers\ncouraient et bondissaient par les cépées. L e duc Godefroid lui-\nmême, à la poursuite de la biche haletante, était entré dans la\ncaverne où Geneviève blottissait sa fillette contre son sein tan­\ndis que son garçonnet farouche s'apprêtait à la défendre. E t le\nduc reconnaissait les siens. L'infamie de Golo était proclamée\net le traître, qui participait à la chasse, pendu sans autre forme\nde procès à la maîtresse branche d'un chêne. Puis Geneviève\nrentrait triomphalement au palais de Bruxelles, escortée par\nune foule en délire.\n                                   *\n\n   Au cours d'une promenade matinale, après la grand'messe,\n— c'était le 3 avril, jour de Pâques, — Dom Placide et son\nconvalescent furent rappelés à l'abbaye par la cloche familière.\nIls y trouvèrent M. de Rénonville qui venait embrasser son ami\nT h i e r r y , s'enquérir de son état et lui annoncer en même temps\nson prochain départ de Bruxelles.\n   L ' a i m a b l e marquis arrivait tout farci de nouvelles. Nouvelles\npolitiques : en F r a n c e , les choses semblaient se gâter pour le\nparti d'Orléans. On disait que M. de Mirabeau n'écoutait déjà\nplus le Palais-Royal que d'une oreille pour prêter l'autre aux\navances que lui faisait la Cour. Quant au Congrès Belgique,\nil avait poliment éconduit M. Dumouriez et, pour se concilier\nles faveurs du cabinet de Berlin, il lui avait préféré un officier\nprussien, le baron de Schoenfeld, qui prendrait le commande­\nment des troupes patriotiques, en place de Vander Meersch,\nsuspect de sympathie pour les idées de M. Vonck. C'était le\ngrand souci actuel du gouvernement que de tenir tête aux\ntentatives d'innovation dont l'avocat Vonck était le principal\napôtre. M. de Rénonville avait apporté la copie de la lettre\nadressée le 5 mars par le Congrès aux Seigneurs E t a t s des Pro­\nvinces. Il y était dit non sans éloquence : « L a nation Belgique\ns'est toujours distinguée par sa sagesse. Elle n'a j a m a i s eu d'oc­\ncasion plus importante d'en donner des preuves. T o u s les yeux\nsont ouverts sur elle. Si elle sait conserver ce bon esprit qui\nlui a fait préférer, dans tout temps, ses maximes anciennes aux\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "484                            DURENDAL\n\n\nsystèmes de nouveauté, elle restera libre et i n d é p e n d a n t e ; si\nelle l'abandonne, elle retombera sous l'oppression.\n   » Son ennemi a désespéré de l'assujettir par la force; il\nn'espère plus que dans les insinuations qu'il emploie de toutes\nparts pour introduire l'esprit de nouveauté. Plusieurs citoyens\nsont déjà égarés; ils croient ne suivre que l'impulsion de leur\nzèle, et ils servent en effet les vues de l'ennemi qu'ils ont aidé\nà chasser.\n   » C'est à vous, Messieurs, à les faire revenir de leur égare­\nment : ils ne peuvent méconnnaître la voix qui a parlé avec tant\nde vérité et de sagesse p o u r défendre leur liberté.\n   » Parlez-leur au nom de la patrie qu'ils croient servir.\nFaites-leur sentir qu'on ne peut la sauver qu'en réunissant tous\nles sentiments et tous les efforts; que toute division, tout esprit\nde parti, causera nécessairement sa perte. Ils rentreront sans\ndoute dans le sein de l'Union : les Belges ont toujours été\ndociles à la raison.\n   » Engagez-les surtout à cesser de répandre des écrits : il\nn'est pas temps de discuter. Il faut nous défendre. E t c'est en\nvain qu'on examine ce qui peut convenir à un bon gouverne­\nment, si on se conduit de manière à se laisser ravir la liberté.»\n   E n dépit de ces appels, un vent de fronde avait continué à\nsouffler contre les statistes. L'intempérance des pamphlétaires\nn'avait pas de cesse. Au sein même de la garde bourgeoise\ncommandée par le duc d'Ursel, agissaient des ferments de\ndiscorde. A la mi-mars des désordres sérieux avaient éclaté à\nBruxelles. Peu s'en était fallu que M. Vonck ne fût un jour\npendu à la lanterne par les capons du Rivage qui l'avaient\nattendu à la sortie de la messe du Finistère. L a foule avait\nassailli les maisons de M . Van Schelle et du banquier Chapel,\nvonckistes notables. O r d r e avait été donné par les E t a t s d'ar­\nrêter, au besoin de nuit, le vicomte de Walckiers dont la com­\npagnie avait tiré sur cette populace. E t Walckiers n'avait dû\nson salut qu'au dévouement d'une voisine, M a d a m e de Cru­\nquembourg, qui l'avait fait évader dans la F l a n d r e française.\nDepuis lors, un peu de calme s'était rétabli, M . Vonck et ses\namis les plus compromis a y a n t gagné les frontières. Toutefois,\nles causes d'inquiétude demeuraient nombreuses pour le\ngouvernement.\n   E n effet, à peine avait-on appris le décès de Joseph II,\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               485\n\nq u ' u n e Déclaration de son frère et successeur Léopold, le grand-\nduc de Toscane, avait été publiée partout, — par laquelle le\nnouveau souverain se prononçait contre toutes les réformes\nintroduites par le défunt E m p e r e u r et promettait à ses ci-devant\nsujets, en cas de soumission, une autonomie plus large encore\nque ne le comportaient leurs anciennes constitutions provin­\nciales. Cette Déclaration avait été solennellement brûlée sur\nla G r a n d ' P l a c e de Bruxelles, au pied du chapeau de liberté.\nMais les flammes n'avaient pu détruire son effet sur de nom­\nbreux esprits. Et les partisans secrets d'une restauration autri­\nchienne, qui trouvaient dans le langage du nouveau monarque\nun a r g u m e n t si puissant, ne m a n q u e r a i e n t pas de se rapprocher\ndes vonckistes dans une commune opposition contre le Congrès\net les E t a t s . Mais les nouvelles les plus critiques venaient de\nl'armée patriotique, massée dans le N a m u r o i s , et où Vander\nMeersch n o m m é , il y avait deux mois à peine, feld-zeugmeister\ndes troupes, ne paraissait pas disposé à se soumettre à sa\ndisgrâce officielle.\n   A ces nouvelles d'ordre public, — auxquelles Dom Placide\nmarqua le plus vif intérêt, — M. de Rénonville en ajouta\nd'autres, qui étaient d'ordre privé, et qui réveillèrent au cœur\nde T h i e r r y des souvenirs mal assoupis :\n   Miss Katy, comme on avait pu le prévoir, s'était empressée,\nau lendemain même du duel de la Cambre, de quitter le sol\nbrabançon en compagnie de M. de Braux-Levrezy. E n s e m b l e ,\nils s'étaient envolés vers de nouveaux cieux et de nouvelles\naventures. Les réunions de la rue Ducale n'avaient pas\nsurvécu à cette fugue et M a d a m e Eliott était partie à son tour,\nsecouant la poussière de ses souliers de satin et proférant des\nappréciations, dénuées de toute sympathie, sur le compte de la\nville de Bruxelles et des Bruxellois qui avaient si mal compris\net aidé sa mission. Elle avait regagné Paris au moment même\noù tant d'autres s'en exilaient.\n   Restait le cas personnel du m a r q u i s dont la fortune allait\nprendre une face nouvelle. E n effet, M a d a m e de Rénonville, qui\ndepuis quinze ans ne lui avait plus donné signe de vie, ne\nvenait-elle pas de s'aviser de lui écrire sur le ton le plus\ncourtois ! Généreusement, elle offrait à son lointain époux de lui\npardonner tous ses torts... à charge de réciprocité. Elle lui\nproposait — puisqu'il en était encore temps — de reprendre la\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "486                            DU REN DAL\n\n\nvie commune, ajoutant que l'âge devait avoir calmé son\nhumeur comme il avait fait de la sienne. U n honnête héritage\nqu'elle avait recueilli du côté de ses parents leur permettrait\nsans doute de jouer dans leurs vieux jours le rôle de Philémon\net Baucis, auquel ils s'étaient tout d'abord montrés peu dispos.\nL e désordre des événements politiques n'obligeait-il pas les\nhonnêtes gens à se rapprocher? Bref, elle l'attendait en Savoie,\nau castel de feu son père, et M . de Rénonville faisait ses\nbagages pour l'y aller rejoindre.\n   Dom Placide approuva une décision aussi sage encore que\nbien tardive.\n   — Vous voilà près d'aborder au bonheur conjugal, t o u t\ncomme les rameurs ont coutume d'accoster au rivage : c'est-à-\ndire après lui avoir longtemps tourné le dos... Il vous restera à\nracheter le temps perdu, monsieur, et je ne doute pas que le\nbon Dieu et M a d a m e la marquise ne vous y aident.\n   T h i e r r y d e m e u r a i t rêveur. D'avoir entendu prononcer le\nnom de Katy, il avait vu s'agiter dans sa pensée, telles\nces myriades d'atômes qu'éclaire un rayon soudain, toute une\npoussière d'images et de sentiments en ruines. E t voici que le\nsouvenir de la jeune fille indigne lui rappelait t o u t à coup celui\nde l'amie d'enfance qu'il avait honteusement délaissée : cette\nIsabelle à la sensibilité fière et profonde, à la tendresse\nconfiante; et il pensa qu'il avait méconnu sans retour toute la\nloi de sa destinée...\n   C e p e n d a n t l'heure du dîner sonna. Dom P l a c i d e insista pour\nque M. de Rénonville prît place au réfectoire. Mais le marquis\nfit quelques façons. Il s'était muni d'un en-cas, disait-il, et\nn'avait qu'à le retirer du coffre de la chaise de poste qui l'avait\namené. D o m Placide ne l'entendit pas ainsi.\n   — Vous croyez-vous donc dans une a b b a y e espagnole, où\nl'on ne trouve en entrant que les quatre m u r s , et où l'on est\nobligé d'apporter son lit, son vin et sa pitance si l'on ne veut\ncoucher sur la dure, boire de l'eau et mourir de faim?... Non,\n non. Vous goûterez tout à l'heure de l'ordinaire d'une abbaye\nbrabançonne, et comme vous nous tombez précisément du ciel\n un jour de grande fête carillonnée, et que nous sortons d'un\nlong carême qui nous a allongé les dents et creusé l'estomac,\nje présume que cet ordinaire ne sera pas indigne d'un grand\n seigneur. Notre frère cuisinier, s'il n'a pas toutes les vertus du\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                           487\n\n bonus cocus son prédécesseur, n'est du moins pas homme à vous\n régaler de viande mystique.\n     L e Marquis se laissa faire et n'eut pas à se plaindre du\n repas, sauf qu'il s'accommodât assez mal de devoir garder le\nsilence et de n'ouïr, en guise de propos de table, qu'une lec­\n ture de Saint Augustin.\n     Les grâces dites, il en marqua sa surprise à Dom Placide et\n vanta, pour le tarabuster un peu, la méthode des sages athé­\n niens qui ne dissertaient jamais mieux de l'immortalité de\n l'âme qu'en prolongeant, face avec leur couvert, l'existence de\nleur enveloppe mortelle, — à tel point, précisait-il, que le plus\n beau des livres qu'ils nous aient laissé s'appelle le Banquet.\n     P i q u é au jeu, Dom Placide riposta qu'on ne faisait j a m a i s\n bien deux choses à la fois. Q u e si le Marquis se sentait en\nveine de battre la controverse, il était tout prêt m a i n t e n a n t à\n lui tenir tête en latin ou en langue vulgaire : français ou fla­\n m a n d . Il proposa même de choisir pour champ clos la maison\ndu prieur, qui formait sur l'un des côtés de la cour une con­\nstruction toute récente, d'une architecture fleurie et d'un ameu­\nblement commode. Sa porte, devant laquelle ils étaient arrêtés,\nétait gracieusement encastrée dans une arcade chantournée\ndont une grosse figure de chérubin formait la clef et dont l'en­\nt a b l e m e n t était sculpté aux armes de la vieille a b b a y e .\n    — Nous y serons à l'air et notre révérendissime prieur sera\ncharmé de présider au tournoi. Vous pourrez me chercher\nquerelle sur les institutions cléricales en général et monastiques\nen particulier. Mais je vous rendrai raison en traitant comme\nje le pense vos auteurs et philosophes à la mode, véritables\nsépulcres blanchis, tout brillants à la surface, tandis qu'à l'in­\ntérieur ils ne sont que vices et souillures.\n    Mais le marquis ne releva pas le cartel, peu soucieux d'abor­\nder de front le bœuf de l'Ecole. Il battit en retraite avant même\nd'avoir engagé la lutte et Dom Placide eut tout loisir de se\nlivrer à un monologue véhément où il écartela la philosophie\nmoderne, que la scolastique avait, disait-il, devinée et jugée\nd'une phrase : Chimera bombinans in vacuum.\n    L e marquis profita d'un moment où l'intarissable polémiste\nreprenait haleine pour lui faire ses adieux. Il embrassa T h i e r r y ,\nlui souhaita mille félicités; puis, sa chaise de poste a y a n t été ame­\nnée, il y grimpa lestement, se penchant ensuite à la portière\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "488                          DURENDAL\n\n\npour envoyer au chevalier et au moine d'aimables petits gestes\nde la main qui se perdirent avec la voiture dans la perspective\nde l'avenue.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Les nouvelles politiques que M. de Rénonville avait appor­\ntées à Groenendael se trouvèrent bientôt confirmées et complé­\ntées par des visiteurs dont l'affluence mit à une rude épreuve\nles devoirs d'hospitalité inscrits dans la règle de Saint Augustin.\n    E n effet, dès le début d'avril, on ne compta guère de jours\nsans que la grande cour ne s'animât de l'arrivée de carrosses\nescortés, et bientôt du passage de troupes en armes qui emplis­\nsaient l'abbaye et ses dépendances de toutes les agitations de la\nvie civile et militaire des jeunes Etats-Belgiques.\n   L ' a b b a y e était devenue une étape régulière — la première —\nsur la route qui conduisait de Bruxelles à N a m u r par W a v r e et\n Gembloux. Au sortir de Bruxelles, la chaussée wallonne — ainsi\nqu'on l'appelait — longeait tout d'abord la forêt sur sa lisière\nde gauche. P u i s , à moins d'une heure de la Ville, entre le Lange­\nvelt et le Vivier d'Oie, le pavé se divisait en deux branches :\nl'une qui continuait tout droit vers Waterloo et Charleroy,\nl'autre qui s'en allait vers le Namurois par Boitsfort et L a\n H u l p e . Sur cette route-ci se greffait, à hauteur de Hoeylaert, la\nvieille drève du Prieur, d'où l'on arrivait, en ligne presque\ndroite, à la porte principale de l'abbaye.\n    Les régiments de toute sorte que le Département de la\n Guerre envoyait à N a m u r pour renforcer la résistance opposée\naux Kaiserliks, avaient bientôt appris à connaître cette drève\n du Prieur. L e u r s chefs savaient que les moines et les paysans\n de Groenendael réservaient bon accueil aux troupes patriotiques.\n E n effet, les habitants des villages environnants étaient tout\n acquis au mouvement d'indépendance. L e souvenir leur était\n resté cuisant au cœur de la sévérité des gruyers et forestiers du\n régime autrichien. Bien plus, lorsque d'Alton et ses hommes\n avaient précipitamment fui Bruxelles, au mois de décembre\n précédent, ils avaient marqué leur route par des exactions, des\n pillages et des tueries qui appelaient une revanche.\n    Q u a n t aux moines, leur sort ne se confondait-il pas avec celui\n de cette Révolution brabançonne qui était un peu leur œuvre ?\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           489\n\nC o m m e n t auraient-ils refusé de s'associer à la défense com­\nmune ?\n    E t lorsque, dans le matin printanier, de lointaines musiques :\nfifres, t i m b a l e s et tambours annonçaient l'arrivée des soldats,\nla g r a n d e poterne de l'abbaye s'ouvrait aussitôt pour accueillir\nles défenseurs de la patrie. On voyait poindre alors, dans la\nprofonde perspective de la drève, une masse d'abord confuse et\ntout enveloppée de poussière : fantassins ou cavaliers. P u i s les\nimages se précisaient. Elles grandissaient à mesure que les\nlignes approchaient en bon ordre, réglant leur pas au r y t h m e\ndes musiques.\n   E t c'était — aussitôt les rangs rompus pour le bivouac ou la\nsieste — une étrange et b r u y a n t e cohue qui se répandait à\nl'ombre des antiques bâtiments ou sur les bords des calmes\nétangs qu'encadrait la forêt farouche. F o u l e bigarrée de mines\net de costumes : uniformes aux couleurs toutes fraîches, aux\ndraps décatis à peine, et vieilles casaques de buffle, racornies\npar la sueur de maintes campagnes. T r o u p i e r s à multiples\nchevrons, aux figures rudes et balafrées, sentant le vin et la\nhart et parlant des jargons étrangers. Volontaires imberbes et\nniais, racolés de la veille, encore tout ahuris d'avoir quitté la\nchaumière paternelle.\n    Il avait fallu recruter et équiper à la hâte les hommes qui\ns'étaient présentés, — sans qu'on s'inquiétât beaucoup de leur pro­\nvenance. A six patars de solde pour les fantassins, augmentés de\ndeux liards pour les cavaliers, l'embauchage se faisait au jour\nle jour, — et sitôt incorporés, les hommes étaient dirigés sur\nNamur.\n   Quelques compagnies accusaient plus d'homogénéité. L e\nrégiment de Tongerloo, levé aux frais de ce monastère fameux,\navait ses chasseurs vêtus de vert, ses hussards à pelisse verte\net à culotte rouge, ses dragons en habit vert et culotte jaune,\ntous coiffés du bicorne en bataille, avec cocarde et p l u m e t\ntricolores. Sous cet appareil, on reconnaissait les solides gars\nde C a m p i n e aux volontés simples et droites. L a plupart\nportaient à l'épaule une croix rouge qui les m a r q u a i t comme\npour une guerre sainte.\n   A peu près sur leurs pas était arrivée, en bon ordre aussi, une\nlégion du H a i n a u t , c o m m a n d é e par M. Jacquier de Virelles.\n Elle se composait des volontaires des bonnes villes de Mons,\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "490                         DURENDAL\n\n\nd'Ath, de Soignies, de Braine-le-Comte, de Hal, d'ailleurs\nencore. Seuls les bas-officiers étaient habillés et soldés par les\nEtats. Les autres n'avaient obéi qu'à un patriotisme désinté­\nressé et aux instincts guerriers qui faisaient des populations du\nHainaut une réserve bien connue pour tous les recruteurs\nd'Europe. Tous étaient fiers à bon droit de leur gracieux uni­\nforme à la française : l'habit bleu de roi aux parements et passe-\npoils d'écarlate, la veste et la culotte de drap blanc, le col noir\net les guêtres noires boutonnées de cuivre. Pour coiffure, le\npetit chapeau troussé avec l'inévitable cocarde et l'inévitable\nplumet. Leur drapeau était de soie peinte et dorée. D'un côté,\non y admirait, au milieu d'un cadre tricolore, le blason de la\nprovince entouré des écus des quatorze bonnes villes du Hai­\nnaut, le tout soutenu par une sorte de trophée fait de drapeaux\net de canons, et accompagné de la devise ; « L'union fait la\nforce ». Au revers, le drapeau portait une croix rouge dans\nune gloire rayonnante avec ces mots en exergue : « Nous vain­\ncrons par ce signe ».\n   Cette légion avait à ses gages une musique turque, de livrée\nchamarrée. La sambuque était tenue par un nègre d'un noir\nd'ébène qui riait de toutes ses dents blanches sous son grand\nturban à aigrette.\n   Un si galant accoutrement éclipsait de son voisinage l'uni­\nforme des volontaires brabançons : habit noir avec revers et\nchevrons rouges, veste et culotte jaunes.\n   Beaucoup plus modeste encore était la tenue des Canaris, à\nqui les autres corps ne ménagaient pas les lazzis. C'étaient\ntous soldats de petite taille, qui pour ce motif s'étaient vus\nrebuter à l'engagement. Un hardi partisan bruxellois Jean-\nBaptiste Dumonceau, les avait enrôlés pour en faire une bande\nd'infanterie légère, mais n'avait eu pour les habiller qu'un drap\nde rebut, d'un jaune clair. Mais le sobriquet de Canaris qui leur\nen resta devait bientôt devenir glorieux.\n   D'autres compagnies, aux appellations fantaisistes : légion\nnervienne, chasseurs de Lorangeois et de Marneffe, passaient\nà leur tour par l'abbaye. Plusieurs s'accompagnaient de volti­\ngeurs, de grenadiers aux bonnets de peau d'ours, ou de sapeurs\nportant de petites haches. Dans quelques-unes, les hommes\naccoutrés à leur guise, arboraient des armes, des chabraques et\ndes casques où l'aigle autrichien avait été arraché, ce qui faisait\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "                       VIEUX BRUXELLES                        491\n\nreconnaître, chez leurs détenteurs, d'anciens soldats des régi­\nments de Murray, de Vierset ou d'Arberg, qui s'étaient ralliés\nà la révolution.\n    Les canons et les chariots d'équipage étant laissés au croise­\nment du pavé sous la surveillance de quelques piquets, les\nhommes se massaient dans les cours et les communs de l'abbaye,\net c'était, dans le jeu de la lumière et des ombres, un amusant\nspectacle que celui de cette soldatesque bariolée où chacun, à\nla faveur d'un court repos, suivait sa fantaisie : les uns soignant\nleurs chevaux ou leurs armes,— d'autres buvant à même dans les\npots de bière emplis aux celliers, — d'autres se lavant à quelque\nsource ou quelque étang, — d'autres rapetassant une buffleterie,\nune chenille ou une ganse compromises,— d'autres, la pipe aux\ndents jouant aux cartes ou aux dés sur un tambour, — d'autres\nentonnant une chanson de troupe, non sans quelque méfiance\nde l'aumônier, car chaque compagnie avait le sien, et les\nSeigneurs Etats avaient arrêté des règlements sévères contre\nla licence trop commune aux gens de guerre. Un plus grand\nnombre encore, harassé de la marche, se reposait tout simple­\nment dans l'herbe, les bras sous la tête, en oreiller.\n    Dom Placide se mêlait volontiers à ces groupes disparates,\ninterrogeant l'un, encourageant l'autre, les ranimant tous de sa\njoviale faconde. Il apprenait par les soldats et les officiers les\nplus récents incidents de l'armée et de la république. Le féroce\nd'Alton venait de mourir à Trêves, d'une goutte remontée,\ndisaient les uns; de rage concentrée, affirmaient les autres.\nC'était le vieux Bender qui commandait les forces autrichiennes\nmassées dans le Luxembourg, avec Beaulieu, Baillet-Latour et\nCorti. La disgrâce de Vander Meersch faisait l'objet de maints\ncommentaires. Au moment même où les Kaiserliks venaient\nd'évacuer la citadelle d'Anvers, la dernière garnison qu'ils\neussent conservée aux Pays-Bas, sauf le Luxembourg, il sem­\nblait cruel à beaucoup que le brave général, le libérateur natio­\nnal, dût abandonner son commandement à un officier prussien.\n Il ne s'y était résigné d'ailleurs que pour éviter un conflit san­\nglant entre son entourage qui l'encourageait à la résistance et\n les troupes nouvelles que les Etats avaient dépêchées au quar­\ntier général de Namur avec Schoenteld. On annonçait qu'il\n allait être expédié à Anvers, pour y subir des arrêts de rigueur.\n Quant à l'avocat Vonck, qui continuait à incarner l'hostilité aux\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "492                          DURENDAL\n\n\n\nEtats, on le disait réfugié à Givet, à la frontière française. Mais\nson départ n'avait pas suffi à calmer les esprits que tenaient en\nalerte ces libelles et ces pamphlets de tout genre, qu'une\nrévolution engendre comme la chaleur engendre les mouches.\n   A toutes ces nouvelles, Placide répondait par ses commen­\ntaires, blâmant les perturbateurs et les semeurs de discorde,\nprêchant l'obéissance aux États, répétant que l'heure n'était\npas aux querelles intestines lorsque l'ennemi était aux portes,\net qu'une fois l'épée tirée, la plume n'était plus de saison.\n   Lorsqu'il arrivait à Thierry d'assister à l'un de ces entretiens\nde bivouac, il ne pouvait s'empêcher d'admirer chez son ami cet\nenthousiasme patriotique ardent, dont il découvrait d'ailleurs\nla flamme dans les propos des officiers et jusque dans les\nregards des plus frustes volontaires. Mais ses anciennes\npréventions contre une insurrection dont il avait d'abord\ncondamné les motifs et méconnu la grandeur n'avaient pas\nperdu sur lui tout empire.\n   Aussi préférait-il ne point se mêler à cette cohue. Il n'était\npas lié, comme son ami, par les devoirs de l'hospitalité. Et\nd'autre part, sa blessure — si elle était tout près d'être guérie,\ngrâce aux pansements du frère infirmier, — lui demeurait un\nsuffisant prétexte pour justifier la sauvagerie et la paresse où il\nse complaisait.\n                                  *\n\n   Un jeudi matin, il s'était acheminé tout seul jusqu'au dernier\ndes vergers qui reculaient dans la forêt, en amont de l'abbaye,\nl'extrême pointe du domaine. Les pommiers étaient en fleurs,\net de loin Thierry avait été séduit par cet énorme bouquet de\nblancheurs roses, à peine séparé du bois par un vieux mur tout\ncroulant et tout enguirlandé de liserons et de glycines.\n   Le soleil était déjà haut sur l'horizon. A travers les branches\ndoucement balancées et d'où pleuvaient les étamines, il proje­\ntait sur la prairie lustrée de grandes taches de clarté vibrante.\nSes rayons animaient les petits visages des pervenches et\ndes pâquerettes, dressés parmi l'herbe jeune. Des papillons\nbutinaient. Des insectes bourdonnaient partout. Jetée comme\nun pont fragile d'un tronc d'arbre jusqu'aux vieux remparts,\nune toile d'araignée brillait, elle aussi, de ses dernières gouttes\nde rosée. On l'eût crue tissée de fils d'or et de diamants.\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                            493\n\n\n   T h i e r r y éprouvait profondément la contagion des paysages.\nA respirer le vague parfum de miel qui l'enveloppait, une gaité\ns'éveilla en lui, comme si malgré tout il aimait la vie.\n   Soudain, il eut un sursaut. E n t r e les arbres fleuris, il venait\nd'entrevoir une svelte silhouette de femme : c'était sa sœur\nHélène.\n   Elle s'avançait vers lui et de loin elle l'appela par son nom.\nSa voix était oppressée et ses traits amaigris. Et déjà elle était\ntoute proche de lui, les bras t e n d u s , quand T h i e r r y s'aperçut\nqu'elle était en grand deuil. U n affreux soupçon le fit aussitôt\ntrembler :\n   — Hélène, fit-il, qu'est-il a r r i v é ? . . . E t achevant lui-même sa\npensée, un mot d'angoisse lui échappa : m a m a n !...\n    Hélène l'embrassa en pleurant : « Oui, dit-elle à son tour,\nm a m a n . . . C'est samedi que nous l'avons perdue... Oh ! la dure,\no h ! l'affreuse chose... »\n   A travers leurs larmes confondues, il l'interrogeait et elle\ndisait ses derniers moments. Depuis plusieurs semaines, le peu\nqui lui restait de forces était allé s'épuisant peu à peu. Elle ne\nse plaignait pas. Mais ses prières étaient devenues plus longues\net plus ferventes. Elle marquait un désir plus impatient de voir\nauprès d'elle son époux et ses enfants. . Ses enfants ! Hélas ! le\nplus cher, son aîné, avait disparu... E t plus jamais on ne par­\nlait de lui au foyer de famille. Mais l'ordre inflexible de\nM. Charliers, en s u p p r i m a n t son nom de leurs entretiens, ne\npouvait l'exiler de leurs pensées. Dans la soirée du samedi, ses\nmains devinrent plus froides, son regard moins limpide. L a vie\ns'envolait d'elle. Elle voulut essayer de sourire pour rassurer\nles siens qui l'entouraient. L e nom défendu, le nom de son aîné,\npassa comme un souffle entre ses lèvres pâlies. P u i s sa tête se\nrenversa...\n   — Nous ne pouvions croire qu'elle fût morte. Ce ne pou­\nvait être q u ' u n e de ces défaillances auxquelles son mal la con­\nd a m n a i t souvent. Mais quand nous eûmes compris, quel hor­\nrible déchirement! Si bonne, si tendre, si héroïque dans ses\nsouffrances... Notre pauvre père en a été atteint comme d'un\ncoup de glaive au cœur. Il a tant vieilli ! Ah ! si tu l'avais vu,\nT h i e r r y , hier, pendant les funérailles, a m a i g r i , courbé, la\ndémarche chancelante, comme il t'aurait fait pitié ! T u aurais\ndû être auprès de lui. Je savais par dom Placide que tu étais\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "494                           DURENDAL\n\n\nici, mais il n'a pas voulu que je te prévienne. Je prie Dieu pour\nque son ressentiment contre toi finisse par s'apaiser. Mais,\nj u s q u ' à ce jour, il ne veut pas te connaître et t'aurait barré\nl'entrée de la chambre mortuaire. Les rares fois où j'ai fait\nallusion à toi pour pallier tes fautes et dire tes peines que\nje devine, il m'a répondu avec une autorité si ferme et si froide\nque je n'ai pu insister de peur de l'entendre proférer contre toi\nquelque nouvelle malédiction. E t c'est en lui désobéisant que\nje suis venue te voir, aujourd'hui, tandis qu'il me croit en pèle­\nrinage à N o t r e - D a m e - d e - B o n n e - O d e u r .\n     A la douleur qu'éprouva T h i e r r y , se mêlait une sorte de\nrévolte. Il pleurait une mère bien-aimée, mais en même temps\nune sourde rage grondait en lui contre cette t y r a n n i e pater­\nnelle plus impitoyable q u ' u n mur d'airain.\n     — Il me hait donc bien, fit-il enfin avec a m e r t u m e , pour\nm'avoir refusé ce qu'on ne refuse à personne!... Quelle âme est\ndonc la sienne pour qu'il m'ait infligé cette torture et cette\nhonte suprêmes?... Ah! mon père!... s'écria-t-il avec un éclat\nsauvage q u e sa sœur arrêta d'un geste effrayé.\n     — N'accuse pas ton père, dit-elle. Efforce-toi plutôt de le\ncomprendre. T u t'es laissé entraîner si loin de notre foyer, de\nnos convictions, de nos traditions que tu oublies toi-même\nl'élémentaire justice. C'est toi qui as méconnu les nobles sen­\ntiments qu'il t'avait inculqués. T u as tout gaspillé : la vie, la\nvertu, l'intelligence, le respect de ta famille. Détruire est si\naisé! Mais songe aux efforts obstinés qu'il n'a cessé de faire\npour construire notre foyer, pour assurer aux siens un patri­\nmoine d'honneur et d'aisance, pour rattacher l'œuvre de sa\nfamille à l'œuvre de sa race et de sa nation. Avec une égoïste\ndésinvolture, tu es venu te mettre en travers de son plan et\ndémolir tout ce qu'il avait édifié... T u l'accuses secrètement\nd'étroitesse de pensée parce qu'il n'a pas toléré tes désordres,\n de sécheresse de cœur parce que ses solides vertus bourgeoises\n condamnent l'indifférence ou l'hostilité dont tu t'es a r m é contre\n des croyances qui sont les nôtres, contre la liberté et la grandeur\n d'un pays auquel nous tenons par toutes nos fibres. C'est toi,\n c'est toi seul qui es injuste, Thierry... Il te hait, dis-tu... Je te\n dis, moi qui le connais bien, que des deux coups qui l'ont\n atteint, la mort de notre mère n'a sans doute pas été pour lui\n le plus dur. L e deuil de sa compagne, il le gardera dans la\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        495\n\n\nchapelle de son âme, rayonnant du souvenir des mérites de la\nmorte et de la clarté de ses propres espérances. Mais la perte\nde son fils, c'est pour lui la défaite sombre et honteuse, c'est le\ndeuil qui ne s'explique pas et qui ne trouve aucune consolation.\n   Thierry, bourrelé de mille pensers contraires, ressentait pour\nla première fois ce qu'un tel langage recélait de vérité. Il ne\nvoulut point l'avouer, — moins encore discuter avec sa sœur.\nMais celle-ci, le conduisant doucement par cette prairie soli­\ntaire, laissait parler son âme vaillante et tendre :\n    — Tu nous reviendras, Thierry. Je le sens. J'appelle cette\nheure de toutes mes prières... J'attends que s'éveille en toi\nquelque noble passion, le sentiment d'un devoir sacré, quel\nqu'il soit; alors, d'une seule étincelle, toute ton âme se réchauf­\nfera et s'épurera. Ce qui t'a perdu, c'est ton égoïsme et ton\ninconscient orgueil. Ce sont là de pauvres abris dès que survient\nl'orage. Ne te sens-tu donc pas l'énergie d'un labeur patient,\nnon pour toi mais pour d'autres? Quand tu auras su te vouer\nà quelque cause, à quelque œuvre ou à quelque amour dignes\nde toi, alors tu n'auras plus à craindre qu'une trahison ou un\néchec t'abattent sans merci. Que t'importera un mécompte\npassager quand ta conscience obéira à la loi de la vie, qui n'est\npas seulement de vivre, mais de répandre autour de soi un peu\nde bonté, un peu de justice, un peu de vie...\n   — Ecoute, dit-elle enfin. Tu ne pourrais pas, dans l'état où tu\nte trouves, être en aucun lieu mieux qu'ici, dans cette retraite\nignorée, en compagnie d'un ami très sûr. Achèves-y ton séjour.\nTu seras bientôt rétabli. Guéris aussi ton âme et songe alors à\nréparer le passé. Ta loyauté et ton courage t'inspireront ce qu'il\nfaudra faire. Pour moi, je retournerai tantôt près de mon père.\nJe reprendrai à ses côtés et auprès de nos frères et sœurs la\ntâche familiale que le décès maternel me rend plus impérieuse.\nQuand je devinerai l'heure favorable, je lui dirai que si son\nfils a pu faillir, il ne faut pas cependant qu'il l'accable. Si tu\nas eu trop de faiblesses pour être exempt de reproches, mon\npauvre Thierry, tu es trop malheureux pour ne pas trouver\npardon et pitié. Peut-être pourrai-je un jour lui faire com­\nprendre tout cela. Mais c'est à toi de m'aider, et de te découvrir\nla force intérieure qui rachètera tes torts.\n   Leur entretien se poursuivit ainsi jusqu'aux approches du bâti­\nment abbatial où Hélène prit congé de Thierry; car elle n'eût pu,\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": " 496                          DURENDAL\n\n\nsans inventer quelque mensonge, justifier auprès de son père une\n plus longue absence. Elle dit encore à Thierry combien, en ces\njours de deuil, l'amitié des Peñalegas leur avait été secourable.\nAussitôt avertis du décès de Madame Charliers, ils étaient\naccourus de Dottignies. Et Isabelle, ne prétendant pas aban­\ndonner à sa peine celle qu'elle aimait comme une sœur, était\ndemeurée et demeurerait quelque temps encore à l'hôtel de la\nplace des Wallons. Elle connaissait les plus intimes soucis\nd'Hélène et, les partageant, elles les allégeait de moitié. Certes,\nelle partagerait aussi sa joie d'apprendre que Thierry revenait à\nla santé et son espoir de le voir revenir à un passé, qu'elle-\nmême n'avait jamais déserté...\n\n                                 *   *\n    Le départ de sa sœur laissa Thierry tout bouleversé. Long­\n temps, il erra dans les alentours, au hasard, par les allées ou\n à travers les fourrés, déchirant son habit aux ronces, faisant\n rageusement s'envoler les jonchées de feuilles mortes et le tapis\n des aiguilles de sapins; s'arrêtant, puis marchant encore. Il\n souffrait de la douloureuse nouvelle apprise. Il souffrait de se\n savoir condamné par son père. Et il s'interrogeait impartiale­\n ment, comme s'il eût été son propre juge. Et voici qu'à s'inter­\n roger, il lui semblait qu'un voile se levait qui jusqu'à ce jour\n lui avait caché la vérité. Oui, il devait convenir de son erreur\n morale : pour quel piètre résultat n'avait-il pas violé les desseins\nde son père et ses propres desseins d'antan ? Quelle satisfaction\nd'esprit lui revenait-il d'avoir transgressé les lois divines et\nhumaines? Où étaient les fruits de sa philosophie?... Quel noble\nmérite, après avoir engagé sa foi à une jeune fille aimable et\ninnocente, de lui infliger l'humiliation d'une préférence indigne !\nEt quelle rare sagesse de prendre prétexte de la sévérité d'un père\npour se jeter dans le désordre et couvrir son nom d'opprobre ?\n   En vain il essaya de calmer les orages de sa pensée. Un âpre\nmécontentement, une croissante irritation contre lui-même le\nsuivaient partout : au fond de sa cellule qui lui était pourtant\ndevenue si familière, dans ses entretiens et ses lectures, et sur­\ntout lorsque, appelé par le chant des orgues, il pénétrait dans\nla chapelle et que là, debout en un coin obscur, il écoutait\nmonter, flotter et mourir les hymnes liturgiques...\n   De lointains rappels de son enfance s'agitaient alors en lui.\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                           VIEUX    BRUXELLES                           497\n\nCette philosophie, dont il avait été si fier de se dire l'adepte,\nle laissait désemparé contre un secret désir de retrouver des\ncroyances fermes auxquelles il pourrait enfin prendre a p p u i .\n   Seul, il erra dans la forêt dont il apprenait à connaître les\nrecoins. Les longues marches, où il croyait distraire, sinon\ndissiper son intime malaise, le conduisirent tour à tour jusqu'à\nVal-Duchesse, où se blottissait une maison de Dominicaines, —\njusqu'à Rouge-Cloître où vint se réfugier et mourir H u g o\nVander Goes, — et même, par la vieille route de Saint-Cornil,\njusqu'au prieuré de Sept-Fontaines qui dormait, tout à l'est de\nla forêt, parmi les nappes de ses eaux claires.\n    Ce fut en revenant un soir d'une de ces promenades à l'aven­\nture qu'il éprouva une crise plus profonde et plus décisive que\ntoutes les autres. Déjà il s'était engagé dans la vallée de Groe­\nnendael. L e soleil disparaissait derrière les cimes des arbres,\nles enveloppant d'une immense auréole d'or et de sang. D a n s\nle ciel, où la lumière et l'ombre engageaient leur combat, u n e\ntraînée de flocons blancs avait le frissottement des sables à\nl'heure où s'est retirée la marée. E t l'abbaye majestueuse et\nsereine apparaissait là-bas au delà de l'étang, éclairée par un\ndernier reflet qui semblait palpiter.\n    A ce moment, T h i e r r y crut entendre l'appel de sa foi oubliée\net il sentit que tout son être répondait à cet appel. Un trouble\n immense l'envahit, mais ce trouble était aussi une joie. C'était\nle sentiment d'une force inconnue, s'épanouissant tout à coup en\n lui en sa plénitude comme si une fleur divine venait d'éclore au\n plus profond de son âme et de lui restituer ses meilleures énergies.\n H a l e t a n t , il s'arrêta, la tête dressée plus fière, les yeux dilatés,\n les artères battantes, et des mots confus montèrent à ses lèvres.\n    Etait-ce l'ivresse odorante et p é n é t r a n t e de ce beau soir\n d'Avril dans la forêt, ou plutôt quelque inconsciente réminis­\n cence du langage que lui avait tenu sa sœur? Etait-ce l'har­\n monie des cloches, sonnant l'angélus au monastère, — ou peut-\n être l'influence, éparse dans cette vallée sacrée, du souvenir\n des grands mystiques qui y avaient vu Dieu face à face?\n    Sans réfléchir, transporté d'enthousiasme, il ouvrit les b r a s ,\n comme s'il voulait s'offrir, et son âme s'élança dans ce cri :\n    — Qu'est-ce donc que j ' a i . . . A h ! mon D i e u ! oui, me voici...\n Je vous adore et je vous a i m e . . .\n    (A suivre.)                                   H . CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "                   Chanson\nPourquoi pleurer? Ce ne sont plus\nLes solitaires   crépuscules,\nNi les fleurs douces des talus,\nNi la source où tes yeux      crédules\n       S'étaient   complus.\nCe ne sont plus les soirs d'été,\nLes troublants parterres de roses,\nNi la ruisselante   clarté,\nNi la vague senteur éclose\n       De ta beauté.\nCe ne sont plus les chœurs de voix,\nNi ta tendresse    parfumée,\nNi l'âme lointaine des bois\nQui nous font trembler,      bien-aimée,\n       Comme      autrefois.\nCar les mauvais jours sont venus\nFrapper à nos blanches demeures :\n— L'amour n'est qu'un passé confus —\nC'est la chanson triste des heures\n       Qui ne sont plus.\n\n\n\n                  Remember\nIl passe un vol de blancs    désirs...\nIls viennent de tes yeux,    aimée,\nMais passent au-dessus de moi;\nMon âme ne peut se rouvrir\nTelle que lu l'as refermée !\nLa neige a recouvert mon toit\nEt dans ma solitude émue,\nAu coin du feu mort, je remue\nDes cendres en pensant à toi.\nJe songe aux jours où ta candeur\nEtait un perce-neige en fleur,\nDans ta voix : ou tes regards d'ambre\nMettaient leur clarté dans ma chambre :\nOù lu étais un beau lys blanc\nParmi les roses de mon sang.\n                                           Jos.   BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "L'     INTR   IGLE\n     (JAMES   ENSOR)\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": ""}, {"page_pdf": 588, "texte": "            L'Herbe et la Feuille\n                 Contes pour ma petite fille\n\n\n\n                         Mardjot et Djandjot\n                      IL y avait, au village, une femme qui avait un âne.\n                          L a femme s'appelait Mardjot et l'âne Djandjot.\n                             Mardjot était vieille. Elle avait un visage\n                          épais et carré, lapeau jaune, u n g r o s nez piqueté\n                          de noir et couvert de poils, des lèvres épaisses\n                          s'ouvrant jusqu'à ses oreilles, un front tailladé\n                          de rides grosses à y loger ton doigt, T r i m o u ­\n                          sette.\n  Ses cheveux gris, en mèches folles, se redressaient autour de\nsa tête, comme des flammes. C'était une luronne, Mardjot, et\ntoujours de bonne h u m e u r .\n   P o u r gagner sa vie, elle conduisait du charbon de la fosse\nvoisine aux fournils du village. E n sorte qu'elle était souvent\nnoire comme un ramoneur. Mais ses yeux, dans la poussière,\nbrillaient comme deux escarboucles toujours en feu et pétil­\nlantes. Elle q u a n d elle avait bu la grande potée de genièvre\nqu'elle réclamait à chaque charretée mise en place, ses lèvres\nparaissaient rouges et fraîches, autant que les tiennes, T r i m o u ­\nsette. T o u t à fait rouges comme les tiennes, quoique beau­\ncoup plus g r a n d e s ! Il n'y a rien de si jeune q u ' u n vieillard\ngai!\n   E t l'âne?...\n   Je t ' e n t e n d s . Djandjot, pour dire vrai, était bien vieux aussi.\nMais si déjeté, si gris, si crotté qu'il ressemblait, vu de der­\nrière, à quelque tapis usé, foulé jusqu'à la corde par plusieurs\ngénérations de sabots et de souliers boueux, et qu'on s'apprête\nde jeter à la carrière avec les cendres et les paillasses de seigle\nhaché.\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "500                            DURENDAl.\n\n\n\n   Son dos avait porté tant de charges, que la croix que Jésus a\nmarquée à leur naissance, au dos de tous les ânes, en était\neffacée.\n   Cependant ses quatre petits pieds de corne grise allaient\nencore parfaitement leur train, le long des routes. Naturelle­\nment, tout comme un h o m m e , il avait ses caprices. Ainsi, par­\nfois, en passant devant la ferme du R y où logent les ânes et\nles ânesses des marchands de sable a m b u l a n t s , il s'arrêtait\ncourt, se mettait à braire à lui seul aussi fort et sauvage que\ntout un troupeau d'ânes, secouait sa tête c o m m e si elle n'était\npas à lui, roulait ses oreilles au-dessus de sa tignasse aussi vite\nque des bâtons qui font le moulinet. E t q u a n d il s'était mis\ndans un état indescriptible, Mardjot disait : « A h ! mon vieux\nDjandjot, que t'es sot! »\n   Elle lui p a r d o n n a i t ses tics d'un petit coup de bâton. E t elle\nétait bien aise, tout compte fait, d'avoir un si bon serviteur...\n   U n soir, Mardjot s'en revenait de la houillère, en poussant\nDjandjot qui tirait la charrette. C'était l'hiver. H i e r il s'était\nmis à geler sans crier gare. L e village avait trouvé ses choux\nemprisonnés dans la terre durcie. La bise avait soufflé du mau­\nvais trou du ciel. T o u t e s les maisonnées à la fois avaient couru\nréclamer du charbon à la voiturière.\n   « C'est c h a q u e a n n é e la mêmehistoire, répétait Mardjot fâchée\nd'avoir, en un seul jour, t a n t de commandes à livrer. C'est\ntoujours au dernier moment que vous pensez à votre feu ! Est-ce\nque je n'ai pas Djandjot douze mois d u r a n t d a n s mon écurie !\nMais non ! Vous me laissez des semaines à rien faire qu'à tirer\ndes pissenlits le long des haies... E t puis, rouf ! vous venez tous\nà la fois me quérir parce qu'il a gelé !\n   — C'est ça, Mardjot ! répondit lentement le tailleur en\ngouaillant. C'est cela, mon petit pigeon ! L ' a n n é e prochaine,\nje te ferai ma c o m m a n d e pour l'hiver, à la Saint-Jean, en pleine\nsemaine de ducasse!\n   Ce jour-là, Mardjot et Djandjot avaient donc mené, de la\ngrande bascule de la fosse, au village, plus de dix voies de\nhouille, sans compter celles de vieux bois. E t à présent, il\nfaisait nuit noire.\n   Mardjot était rompue de fatigue. C e p e n d a n t elle avait pour\ns'encourager à l'ouvrage, le bruit sonnant des gros sous de\nla recette qui ballottaient dans sa grande poche, sous sa j u p e !\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                        L ' H E R B E ET LA F E U I L L E                501\n\n\nA chaque voyage, une tasse de café par-ci, un croûton de pain\npar-là, pour la soutenir un peu sans qu'elle dût rentrer\nmanger.\n   Mais Djandjot ?... Q u o i ? . . . Qu'avail-il de cet argent, de ce\ncafé, de ces verres de bière ? Rien du tout. On lui avait promis\ntout le long du jour, que, le soir venu, il aurait sa pitance. L a\nnuit était l à ; mais l'avoine, non pas. Il h a l e t a i t ; il chancelait\nsur ses s a b o t s ; glissait d a n s la boue et la neige; m a n q u a i t de\nculbuter à chaque t o u r n a n t du chemin. Les b r a n c a r d s , eût-on\ndit, et le poids de la charge le tenaient seuls debout. Il fermait\nles yeux pour ne plus voir la longueur de la route, et faisait\naller l'un devant l'autre ses quatre pieds au plus vite. Mais\njamais on ne s'arrêtait. Il fallait toujours repartir...\n   T o u t à coup il fait halte, allonge ses quatre membres et\nlaisse tomber la tête entre ses pattes.\n   « H u e , Dandjot ! », crie Mardjot étonnée. « H u e ! mon colaud\n(mon poulet) !... E h bien ? Est-ce que tu dors, Djandjot ? »\n   E t elle lui donne un joli petit coup de son bâton, pour faire\ndu bruit bien plutôt que du mal.\n   Rien. Silence de Djandjot. Djandjot n'a rien entendu.\nPositivement on dirait qu'il est t o m b é endormi entre les bras\nde la charrette.\n   « Allons, allons, mon fieu ! H u e ! Il s'agit d'arriver. L a\nManderlière attend son charbon. Bien sûr, lui faut-il des gail­\nlettes pour cuire ses boules de sucre pour les petits gamins qui\npasseront d e m a i n devant sa boutique. Est-ce que nous allons\nfaire faute à la vieille Manderlière, à notre camarade ? Allons,\nainsi ! P a n !.... »\n   Rien encore. L ' â n e ne bouge pas.\n   « Mais qu'y a-t-il? » continue Mardjot en passant devant le\nbaudet.\n   Est-ce quelque pierre qui achoppe Djandjot?... Non pas.\nEst-ce la roue qui est butée? Non plus. A preuve que lorsque\nMardjot saisit deux rayons à pleines mains, l'essieu tourne et\nla charrette brusquement se met en travers de la route.\nL'obstacle n'est pas là.\n   « Alors, mon gaillard, c'est un petit tour que tu me joues?\nAh! farceur! Mais, il faut partir, à présent. H u e ! . . P a n ! . . .\nVoyons, est-ce que cela vaut la peine de demeurer en route\npour si peu qu'il nous reste à router? Grosse bête que tu es!\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "502                             DURENDAL\n\n\nRegarde là, à deux pas devant toi. C'est une l a m p e ; c'est la\npremière fenêtre de la rue de Binche. Nous y sommes! Dans un\nquart d'heure, si tu veux, tu es à l'écurie avec un double\npicotin d'avoine sous le nez, et un plein seau de belle eau\nclaire... Allons, ainsi, marchons... Moi aussi, Djandjot, je suis\nlasse, depuis six heures du matin que je trotte avec toi... Mais\nc'est le lot des pauvres gens de n'avoir jamais fini avant d'être\nrecrus de fatigue !... »\n     E h bien, Djandjot a compris. L a petite lumière, il la voit.\nL'avoine et l'eau claire, il les sent. Il secoue la tête de haut en\nbas, réunit ses quatre pieds, lance son corps en avant, et voilà\nla charrette démarrée.\n     « H u e , Djandjot, hue, Djandjot! » crie Mardjot qui frappe\npeut-être un peu t r o p fort, à présent que Djandjot a repris\ncourage.\n     L a montée est r u d e . Mais enfin, âne et commère arrivent à\ncette petite lumière qui brillait premièrement sur le chemin.\n     « Si c'est la rue de Binche, comme l'a assuré Mardjot, il faut\ndonc tourner à droite, pense Djandjot, Bon, on tournera! » Il\ntourne, puisque Mardjot lui a promis d é t o u r n e r . Mais quoi?\n     « N o n ! crie Mardjot. P a s encore! Attends une mie. L a\nrue de Binche est un rien plus loin, mon garçon. T u te\nt r o m p a i s . . . Vois toi-même, la petite lumière à cent mètres d'ici.\nNous y sommes quasiment. Bientôt, quelle bonne litière pour\ntoi, Djandjot! J u s q u ' a u ventre, je t'en veux m e t t r e ! Q u a n d je\ndevrais monter à l'échelle tirer une nouvelle botte de paille ! E t\nquel m a r a b o u t de café chaud pour moi!... Car j ' a i bien froid!...\n Sais-tu que je deviens vieille aussi?... Courage!... H o p là! E n\navant ! P a n ! P a n ! »\n     Djandjot réunit encore u n e fois ses quatre pauvres vieux\nsabots; se laisse encore une fois tomber en avant, et entraîne la\ncharrette en titubant. Cahin-caha, l'attelage sort d'une ornière,\n mais c'est pour t o m b e r dans une autre. Mardjot derrière,\n pousse, hurle, sacre. Mais Djandjot n'a plus l'air d'entendre.\n Il tire quand Mardjot j u s t e m e n t reprend haleine et se passe la\n m a n c h e sur le front; et il laisse retomber les traits au moment\n où elle s'arc-boute de toutes ses forces en pesant sur la\n charrette, au m o m e n t où il faudrait aller de l'avant.\n     « Est-il possible? crie Mardjot. Est-ce Dieu possible de\n renâcler ainsi pour cinq minutes de chemin?... A ton âge, j'étais\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                       L ' H E R B E E T LA F E U I L L E            503\n\n\nplus forte que deux hommes et j'aurais porté la charrette dans\nmes bras, avec toi d e d a n s ! H u e , d o n c ! »\n     Enfin, voilà que brille devant eux, sur la route, la petite\nfenêtre promise. Djandjot est entré dans la nappe lumineuse\nj a u n e et douce comme une haute litière de paille neuve... L a\npaille d'or lui monte jusqu'aux y e u x .\n     « On y est donc? pense Djandjot. A présent il faut tourner,\nsans aucun doute, pour redescendre la rue de Binche. » Il\ns'arrête.\n     « H u e ! crie Mardjot.\n     — Ah non ! fait Djandjot de la tête. Non ! fait-il de sa paire\nd'oreilles, et de tout son corps, non, il faut tourner. On est\narrivé...\n     — Encore cent pas, frérot! » crie la vieille.\n     Elle prend la tête de l'âne dans ses mains et la dirigeant en\navant, un peu en haut, à cause de la montée du chemin, elle\nlui m o n t r a là-haut le village qui les appelle de toutes ses fenêtres:\n     « R e g a r d e ! dit-elle. P a s même cent pas! Et alors, franche­\nment, sans mentir, nous y fommes, cette fois! »\n     Elle se remet à pousser. Elle est coriace, la vieille Mardjot!\nCharrette et baudet s'ébranlent dans la boue. Djandjot voudrait\nbien, mais Djandjot n'en peut plus. Il n'a plus ni force, ni\ncourage. « Peut-être lui ment-on encore? » pense-t-il obscuré­\nment... Il n'a plus confiance. Et ce petit pied-ci, voilà, voilà,\nvoilà qu'il ne peut plus le placer devant l'autre, à cause, à\ncause .. Voyez!\n     L a voiture recule, recule. Mardjot crie. Djandjot la tête\ndressée est entraîné par la charge qui descend la route en tra­\nvers, arrive au bord du fossé et culbutte, charbon, charrette,\nâne et tout. Au fond du ravin, dans le champ, cela fait un tas\n noir où plus rien ne bouge. Mardjot, en se tenant à la borne de\npierre, contemple le désastre avec une horreur muette, joint\nles mains et se met à pleurer.\n     L e lendemain, à l'aide d'un cheval de la ferme, on remonta\nle cadavre de Djandjot; les débris de la charrette dont il ne\ndemeurait d'intactes que les roues; et ce qu'on put recueillir\ndu charbon répandu. Mais Mardjot était ruinée. Elle avait tout\nperdu, âne et voiture, son gagne-pain et son vieil a m i . E t c'est\nparce qu'elle avait menti à Djandjot.\n     P a u v r e M a r d j o t ! P a u v r e Djandjot!\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "504                            DURENDAL\n\n\n\n\n                             Le Roitelet\n    Moi aussi, j ' a i été à la chasse.\n   J'avais treize ans. J'étais revenu en vacances du collège.\nDans la petite cour de ma maison, je lisais longuement, entre\nles vieilles murailles de pierres bleues tapissées d'un lierre\népais et touffu qui abritait des nichées de moineaux toujours\nnouvelles, toujours gaies et pareilles, et d'innombrables arai­\ngnées à dos gris et ventres dorés, toujours pensives, toujours à\nl'œuvre. Je lisais, et le vent feuilletait mon livre.\n    Ou bien, je rôdais par les chambres de ma bonne maison.\nJ e rampais dans la cave en croquant, oubliées sur les claies,\ndes pommes séchées et ratatinées. E t au grenier, couché à plat\nventre sur le pavé de petites briques grises, je regardais au loin\nles jardinets du village étalés en terrasses, derrière les remises,\njusqu'aux arbres du vieux r e m p a r t .\n    U n jour, j e trouve, debout dans le coin d'une c h a m b r e de\nl'étage, entre la fenêtre et la cheminée, un fusil dans sa gaine\nde cuir.\n   C'était une carabine dont mon père avait dû se servir jadis,\naux concours de tir auxquels il prenait part, et dont il rappor­\ntait, pour prix de son adresse, des cuillers d'argent si minces\nqu'on pouvait les peser par douzaines entières sur un pèse-\nlettres; et des blagues à tabac en peau de veau marin encore\ngarnie de son poil brillant.\n   L ' a r m e était soigneusement empaquetée dans de vieux\nlinges. L e métal se voyait enduit d'une épaisse couche de suif\nde chandelle. E t tout cela était très lourd.\n   Je la dégage de ses bandelettes. Je l'examine. Voilà ! On\nprend le fusil comme ça... On ferme un œil... Je ne sais quel\nœil au juste il convient de cligner ? De l'autre, par la fente\nétroite qui est ici, en tâchant de rencontrer du regard la petite\naiguille qui est au bout du canon, on vise... E t alors... P a n !\n   Je n'ai rien entendu. Je n'ai rien touché. L e fusil, dans mes\nmains, n'est point parti, car le chien n'était pas relevé. P o u r t a n t\nmon cœur bat avec force, à coups précipités... E t il me vient\nune pensée...\n   Si je tirais pour de bon, un vrai coup ? J'ai un fusil... C'est\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                           L'HERBE ET LA F E U I L L E                            505\n\n\nun vrai fusil, lourd, solide, bien graissé que je tiens en mains !\nE t il est bien dangereux aussi, puisqu'il était caché !\n   De mes deux pouces réunis, je lève le chien rabattu. Je\nvois le fond de cuivre intact de la cartouche enfoncée dans le\ncanon. Si j'essayais ?\n   A pas de loup, je descends à la cour. P e r s o n n e ne m'a vu.\nMa mère est occupée ailleurs. Voilà les quatre murs qui bordent\nle j a r d i n e t . Où t i r e r ? . . . Sur quoi t i r e r ? . . . Sur quoi diriger ce\nfusil qui me donne la fièvre? Mon Dieu, quel s i l e n c e ! . . .\nQuelle tranquillité !... M'y a-t-il donc rien qui puisse me servir\nde b u t ? . . . Que cette cour est é t r o i t e ! . . . Vite, vite, quel­\nq u e chose, n'importe quoi qui se dresse devant moi, comme à\nla chasse, à la vraie chasse des chasseurs !...\n   L à - h a u t , tout au sommet du pignon du voisin qui domine\nle nôtre, une sorte de chevron, reste d'un échafaudage de\nmaçons, est d e m e u r é cloué. Je le connais, tout blanchi par\nles pluies et le soleil, éclatant sur le rouge des briques.\n   J u s t e m e n t un oiseau, à coups d'ailes précipités par la peur,\nsort du lierre où il se cachait derrière moi. Il monte sur le toit,\net gagne la pièce de bois. L à , m o n t a n t au plus haut, il se met à\nchanter. C'est un roitelet.\n   « Si, di, sidifiti, sidi! » dit-il.\n   C'est un tout petit roitelet de cette a n n é e ; pas plus gros\nq u ' u n e noix. E t voilà qu'un voile s'est abattu sur moi. Je ne\nvois plus rien. Je n'entends plus rien que le petit oiseau. Je suis\ncomme ligotté. Je ne puis faire un autre mouvement que celui\nde tomber accroupi devant le banc qui est là.\n   L e canon de ma carabine repose sur le dossier du siège.\nJ'approche mon œil de la fente du canon... Est-ce possible?...\nJ'aperçois le roitelet qui chante encore. Il semble fixé sur la\nplanche. Son bec s'ouvre et se ferme. Son cou se gonfle. Sa\ntête se renverse un peu. T o u t là-haut, il est comme quelque\nchose détaché de moi-même; un morceau de moi, en l'air, ivre\nde bonheur. E t le ciel tout bleu est seul au-dessus d e lui.\n    Qui a tiré mon doigt, pressé la détente? « T i c ! » fait le chien\nsur le canon. Mais pas de détonation... Quoi? L e coup n'est-il\npoint parti? Ce n'est pas cela un coup de fusil. U n vrai coup de\nfusil, il fait « baoùm ! »\n    E t ceci?... U n e petite chose grisâtre, en tournoyant, passe\ndevant mes yeux. Avec un bruit mou de loques de soie chiffon-\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "506                           DURENDAL\n\n\nnées, elle tombe à mes pieds. Je me penche. Je regarde. Voyez!\nvoyez !\n   C'est le roitelet du ciel bleu qui gît sur la pierre! J'ai tué\nle petit oiseau ! Les plumes rebroussées en font une petite boule\nsauvage. Sa tête est rejetée en arrière. Ses griffes touchent sa\nqueue. Un peu de sang écume à son bec.\n   Je serre convulsivement mes deux poings sur ma bouche.\nJe t o m b e à genoux. U n e douleur terrible m'étreint le cœur.\n   Pourquoi ne crie-t-il pas? Pourquoi ne se plaint-il pas? Pour­\nquoi ne me regarde-t-il pas, ce petit oiseau? Mon Dieu! pour­\nquoi est-ce déjà fini de lui?\n   Je voudrais me cacher. Autour de moi je sens que plus rien\nne vit pour moi. Est-ce tuer ce que j'ai fait?... J'ai tué? Alors,\nvais-je mourir aussi? Petit oiseau de mon âme, qui chantais\nà l'instant dans l'azur, et qui es maintenant mort à terre,\nmort, immobile et muet, vas-tu tirer derrière toi tout le reste\nde ma vie, dans le silence éternel?... Me suis-je donc tué\naussi?\n   Enfin, ô soulagement ! mon front frappe la pierre froide... Je\nsens mes larmes couler. Je m'écrie en sanglotant :\n   « Mon pauvre petit roitelet! T u ne m'avais rien fait. T u\nvivais dans la cour de ma mère, et je t'ai t u é . . . Qui me par­\ndonnera? »\n   Je ne me suis j a m a i s p a r d o n n é . Je n'ai plus jamais touché\nun fusil. E t aujourd'hui je n'échangerais contre n'importe quelle\njoie, l'atroce douleur que le meurtre d'un petit oiseau a fait\nsouffrir à mon cœur d'enfant. Parce que cette douleur m'a rendu\ntoute vie sacrée.\n                                                  Louis DELATTRE.\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "             L'Apostolat de l'écrivain\n\n                         IL est dangereux, en Belgique, de vouer à l'art un amour\n                            véhément et exclusif; de lui réserver tous les battements\n                            de son cœur, toutes les énergies de son intelligence et\n                            toutes les heures de son temps ! La vie n'est ni clémente,\n                            ni souriante, sous notre ciel, aux écrivains professionnels!\n                               P o u r l'un ou l'autre qui a réussi à se faire u n e carrière\n                            dans les lettres — u n Maeterlinck, un Verhaeren — com­\n                            bien ont végété misérablement ou ont dû d e m a n d e r aux\n                            hâtives improvisations du journalisme de quoi acheter\nu n modeste pain quotidien. D'autres, et ils sont les plus à plaindre, fuient\ncontraints par le besoin à rabaisser leur idéal au niveau des complaisances\nvulgaires ou libertines des foules! Il r.'existe pas en notre pays — jusqu'ici\n— des sinécures ou l'artiste puisse œuvrer ses chefs-d'œuvre, avec u n e lente\net scrupuleuse patience, d a n s u n e ambiance propice de confortable quiétude.\n    L'ouvrier de lettres belges est encore exposé à tous les énervements du\ntravail rapide et à tous les inconvénients d'une production dangereusement\ns u b o r d o n n é e aux lois de la c o n c u r r e n c e . Cela ne veut point dire que de\nsitôt la littérature en Belgique « manquera de bras » !\n    A cette amante impérieuse, il restera toujours des fidèles qui lui feront don\nde leur être tout entier, et d o n t l'horizon sera limité par les yeux d e la sirène\naux fallacieux et périlleux m i r a g e s ! P o u r une caresse de la gloire qu'elle dis­\npense si parcimonieusement, ils braveront la raillerie et la pauvreté. Saluons-\nles, ceux-là, bien bas : ce sont les servants de la plus belle des générosités!\n    Mais à côté de cet amour-passion, dont seuls sont capables de glorieux\nprivilégiés, les lettres peuvent bénéficier d'un amour-raison qui est à la portée\nde tous ceux en qui Dieu déposa l'étincelle sacrée de l'art. T o u t e profession,\nsi élevée ou si modeste soit-elle, laisse des loisirs. Vouer ces loisirs à la littéra­\nture était considéré jadis, sinon c o m m e une chose honteuse, du moins comme\nun fait anormal et bizarre. On admettait qu'un magistrat ait des soucis d'ar­\nchéologie, qu'un h a u t fonctionnaire s'intéressât à la botanique ou à l'agricul­\nture ou qu'un avocat excellât au noble geste du jeu de billard. Mais on ne\nconcédait pas qu'un h o m m e , investi d'une, fonction civique, se préoccupât\n\n\n   (1) On trouvera, développées ici, quelques-unes des idées qui firent l'objet de confé­\nrences données au Cercle littéraire des Anciens é'èves de Saint-Michel à Bruxelles; à\nl'Association des anciens élèves du Petit-Séminaire de Saint-Trond et à diverses\n« Extensions universitaires ».\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "508                               DURENDAL\n\n\nd'art ou de littérature. Et on avait, pour juger cette anomalie, un mot som­\nmaire et exquis : « C'est pas sérieux ». Heureusement, depuis lors, « les\n temps ont changé», comme disait Abner, et bien des préventionssonttombées.\n Le public belge ayant commencé par s'intéresser à la littérature (et ce ne fut\npoint trop tôt) se rendit compte qu'un homme pouvait faire de ses loisirs un\nplus médiocre emploi que de les consacrer à l'art.\n   Et puis quelques exemples impérieux et décisifs achevèrent la conversion\nde l'opinion : Edmond Picard, pour être un créateur de beauté d'une puis­\nsance si diversifiée, en est-il un moins éminent juriste? Et les destinées poli­\ntiques du parti catholique seraient-elles confiées, avec une moindre sécurité,\naux mains de Henry Carton de Wiart, parce que le député de Bruxelles est\nen même temps l'auteur de ce beau roman patrial : la Cité Ardente?\n   Chez des catholiques surtout, le dédain de la littérature et de l'art constitue\nun regrettable non-sens; le chrétien ne doit pas seulement vivre de pain mais\nde beauté; notre idéal ne peut dédaigner aucune des formes de l'activité intel­\nlectuelle — et la littérature n'est ni la moins noble ni la moins bienfaisante —\nmais elle doit les enrôler toutes à son service.\n   Comme l'homme politique a pour devoir d'imprégner des préceptes du\n Décalogue les rouages de la vie publique, comme le savant a pour mission\nde réaliser la démonstration de l'accord nécessaire de la foi et de la science,\nl'artiste et l'écrivain s'assigneront comme but de vêtir de la splendeur du\nverbe les idées éternelles du Christ. Et peut-on croire que ces idées rayonne­\nraient sur le monde, avec une si invincible magnificence, si les architectes\nanonymes de nos cathédrales — maçons qui réservaient à l'art leurs veilles —\nn'avaient pas apporté à la pérennité de la pensée chrétienne le témoignage\npuissant et gracieux du granit, si les « primitifs » — dont plusieurs étaient\ndes peintres d'occasion, ce que dédaigneusement on appellerait aujourd'hui\ndes amateurs — n'avaient fixé définitivement dans l'immortalité du chef-\nd'œuvre la figure même de la mystique et si enfin, à la gloire de nos\ncroyances, le génie n'avait allumé d'inextinguibles feux au front de ces trois\nsommets de la littérature universelle : Dante, Bossuet et Chateaubriand !\nAvec de tels ancêtres et de tels répondants, ceux qui aiment l'art et veulent\nen faire l'adjuvant de l'idée religieuse, peuvent mépriser le mépris des gens\npratiques pour qui la littérature ne compte pas, un peu sans doute parce\nqu'elle ne rapporte pas de dividendes et n'est pas inscrite à la cote de la\nBourse. En dépit de ces utilitaires, la littérature demeure une modalité de la\npropagation de la foi — la propagation par la Beauté ! — et cette œuvre-là ne\nsaurait recruter trop de missionnaires. J'ajoute que par le désintéressement\nqui caractérise ses gestes vers l'idéal, la littérature est peut-être la dernière\nexpression de la chevalerie moderne !...\n   Aimer l'art, s'inscrire parmi ses fidèles avec un enthousiasme qui ne\ncalcule et ne compte est la première condition de l'apostolat littéraire. Ce\nn'est pourtant point la seule. On ne s'improvise point écrivain ; et à cet égard\nl'exception, peut être problématique, que le proverbe latin semble avoir\nérigé en règle pour les poètes — nascuntur poetae — ne peut, en tout cas, être\nétendue aux autres formes littéraires qui sont davantage des combats\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                       L'APOSTOLAT      DE   L'ÉCRIVAIN                     509\n\nd'idées — et notamment au roman, au théâtre et à la critique. A ces moda­\nlités des luttes pour la beauté il faut une longue et patiente préparation —\net vous ne doutez point que de cette préparation nos vieilles humanités ne\nrestent l'élément premier.\n    Les humanités eurent toujours cette destinée étrange de compter autant\nd'adversaires que d'adorateurs; seulement leurs adversaires sont générale­\nment précoces, tandis que leurs adorateurs sont plutôt tardifs. Elles sont la\nvieille maison familiale paisible et austère que le jeune homme quitte\nsans regret pour courir les aventures avec une fougueuse présomption; mais\naprès avoir beaucoup cabriolé à travers la vie, l'heure de la nostalgie sonne\npour l'enfant prodigue; et c'est, joyeux, qu'il revient vers le home de la tra­\ndition où les humanités guettent son retour avec ce sourire indulgent des\naïeules qui connurent, nombreuses, les trahisons passagères...\n   Cette histoire, n'est-ce pas, est celle de tant d'entre nous : n'en gardons\npoint trop de remords puisque à l'égal d'un conte du bon chanoine Schmid\nelle se termine d'ordinaire bien ! Convenons-en d'ailleurs : il faudrait tenir\nen médiocre estime l'adolescent qui, au sortir de la réthorique, ferait preuve\nd'une absolue conformité intellectuelle et continuerait à esquisser les gestes\nméthodiques du fort en thème — opposant, en d'impeccables parallèles,\nHomère à Virgile, Tacite à Tertullien, Bossuet à Fénelon, Corneille à\nRacine... Que plutôt il soit injuste et rebelle envers des beautés qui lui\napparaissent trop formalistes, probablement parce qu'elles sont si parfaites ;\net que, délié de contraintes, grisé à l'air libre, il érige dans son admiration\ndes beautés moins absolues mais plus immédiatement accessibles à sa fré­\nmissante mentalité... Que l'attitude de ce libertaire littéraire ne contraste\ndonc et n'effraie : c'est un gage de personnalité, un témoignage d'indépen­\ndance et le visage même de la jeunesse — et puisse Dieu nous délivrer, en\n Littérature, des « vieillards nés d'hier, que rien ne rajeunira \" !... Et je suis\ndautant plus rassuré sur l'avenir de tels jeunes hommes que, malgré eux et à\nleur insu, dans leurs courses folles à travers les idées, ils emportent, au\ntréfonds d'eux-mêmes, latente mais indélébile, l'essence même de l'enseigne­\nment humanitaire. Vienne la maturité qui réglera leurs ardeurs, et ils senti­\nront monter à la surface de leur intellectualité le double don que les\n Humanités leur auront fait : le sens de la discipline et le sens de la\n Beauté.\n    Le contact constant avec les chefs-d'œuvre, les lents travaux d'approche\n que leur compréhension exige, la pénétration graduelle de la pensée et le\n démontage précis de la structure constituent une gymnastique à laquelle on\n ne se livre point pendant des années sans revêtir son esprit d'une armature\n décisive; et puis, — qui ne s'en souvient? — au cours de ce travail sévère et\n ardu, jaillissait soudain, comme une récompense, une petite flamme chaude\n et claire qui rayonnait jusqu'à l'intime même de l'âme. Que les pédagogues\n essaient de capturer cette flamme dans de doctes définitions. Appelons-la\n de ce nom simple et immortel : la Beauté ! Beauté d'un raccourci génial de\n Tacite, qui nous initia en même temps à la nervosité du style ! Beauté d'un\n doux vers virgilien, soulevant d'un geste de grâce le rideau du monde des\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "510                              DURENDAL\n\n\nsentiments! Beauté d'une période de Bossuet nous révélant la maîtrise\nsomptueuse de l'image!...\n   « Les humanités, disait le marquis de Ségur dans son discours de réception\nà l'Académie française, les humanités contribuent à faire des hommes, et\ndut-on les dédaigner ou les renier un jour, elles laissent chez les plus ingrats\nune forte et salutaire empreinte, le sens et la compréhension du beau, le goût\nde l'élégance dans les discours et dans les actes, et, comme écrivait d'Agues­\nseau, « une espèce de ton noble sur lequel l'âme se monte et qui lui devient\n » comme nature. »\n   Il y a quelques mois une revue d'art, Le Samedi, convia les écrivains belges\nà un referendum sur l'utilité du maintien des Humanités; parmi ceux qui se\nprêtèrent à ce referendum, combien qui jadis blasphémèrent les Humanités\navec une âpre ironie. Or, tous aujourd'hui, sans exception, esquissent, avec\nautant de sincérité que d'élégance, leur meâ culpâ; ceux d'entre eux qui ont fait\nleurs humanités paient à l'enseignement de leur jeunesse le tribut du meilleur\nde leur formation; et les autres — qui ne bénéficièrent pas des études huma­\nnitaires — constatent dans leur mentalité une irrémédiable lacune...\n   Concluons donc que les réformateurs qui, sous prétexte de je ne sais quelles\nexigences mondiales exagérées, prétendent non point seulement tenir les\nHumanités au courant des évolutions littéraires modernes (ce qui est parfait\net indispensable), mais frapper les Humanités dans leurs principes, com­\nmettent un attentat contre la littérature elle-même!...\n   Après la préparation de l'intellectualité littéraire — et les Humanités\nseront toujours la forme la meilleure de cette préparation — vient la forma­\ntion. L'homme de lettres moderne — sous peine de ne point exercer une\ninfluence efficace — ne doit point s'alimenter d'un fond d'idées immuables et\nacquises une fois pour toutes. Il conviendra qu'il s'intéresse à toutes les évo­\nlutions de la pensée et suive de près, et vive par lui-même, cette succession\nd'actions et de réactions qui constituent la vie organique de l'art. Rien n'est\nindifférent dans ce mécanisme en perpétuelle transformation ; et telle cellule\nde cette ruche en permanente activité et qui, aujourd'hui, paraît négligeable,\napparaîtra aux critiques futurs comme le berceau d'un génie. Veut-on un\nexemple : le Symbolisme — dont tant on se gaussa jadis — ne s'impose-t-il\npas aujourd'hui aux études de tout écrivain qui veut parler avec compétence\ndes lettres contemporaines. Sans être renseigné sur les origines et les déve­\nloppements du Symbolisme, peut-on expliquer l'œuvre d'un Maeterlinck et\nd'un Verhaeren? Et, à défaut de cette information contemporaine, ne risque-\nt-on pas de mesurer les productions modernes à l'étalon de poétiques désuètes\net démodées? Lorsque les citoyens d'un pays sont menacés dans leur indé­\npendance, ils s'arment de canons perfectionnés et de fusils dernier modèle,\nmais ils ne pillent point les musées d'archéologie pour revêtir les précieuses\ncottes de mailles de leurs ancêtres et encombrer leurs mains de lourdes lances\nd'autrefois ! Faut-il maintenant que cette information littéraire contemporaine\nsoit — au moins dans ses premiers éléments — fournie au futur homme de\nlettres dès l'enseignement humanitaire, ou bien doit-il plus tard les conquérir\npar lui-même; c'est là une question autour de laquelle on disputa jadis avec\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                      L'APOSTOLAT      DE   L'ÉCRIVAIN                     511\n\n\nardeur, mais qui semble résolue depuis que les excellents manuels, très\ninformés et très éclectiques, du R. P . Procès et de M. l'abbé Halflants ont\nprouvé que la capitulation vint, avec une élégante bonne grâce, du siège\nmême des plus vieilles et des plus tenaces résistances.\n    Spécialement en Belgique, la culture de l'homme de lettres sera incomplète\nquand elle ne comprendra point, à côté de la littérature d'expression\nfrançaise, la littérature d'expression flamande. Une grande faute pédago­\ngique qui est en même temps une grande erreur nationale, fut commise jadis\npar ceux qui mesurèrent trop parcimonieusement à la langue flamande la\npart due dans l'enseignement de la jeunesse. Par là, ils rendirent difficile,\nsinon impossible à beaucoup, la communion avec un mouvement d'art,\nproduit de noire sol, fleur de notre race et qui a pris aujourd'hui une place\nmarquante dans l'histoire de la littérature universelle. Ce serait, n'est-ce pas,\nune déplorable lacune que d'omeltre, dans le développement de la poésie\nlyrique contemporaine, le nom de Guido Gezelle, ce Lamartine sans orgueil\n et ce Verlaine sans péché, de qui l'âme simple et ingénue fut si magni­\nfiquement réceptive à toutes les inspirations de la mystique et à toutes les\n beautés de la nature. Génie original et spontané, Gezelle fut aussi un incom­\n parable éveilleur d'activités intellectuelles : à sa voix et à son geste, se\n levèrent des sillons de Flandre et Albrecht Rodenbach, le héraut du\n lenouveau flamand, et Hugo Verriest, ce virtuose de toutes les délicatesses de\n la pensée et de toutes les nuances de la langue et enfin et surtout ce terrien\n fruste et robuste, digne émule des Dostoiewski et des Maupassant, Styn\n Streuvels, qui de ses fortes mains pétrit avec de la terre grasse de Groe­\n ninghe, une si vivante et si immortelle humanité.\n     Un jeune écrivain flamand M. André De Ridder, qui vient de terminer\n une remarquable étude sur Styn Streuvels, le disait récemment : « Depuis\n quelques années, les lettres flamandes sont animées du même souffle que nos\n lettres françaises. Le temps n'est plus, où sous prétexte de glorifier « l'âme\n belge », on commençait par en négliger et en supprimer la bonne moitié.\n Cette période a pris fin dans notre pays : heureusement, car plus nous\n aurons de voix différentes pour exalter le coin de terre où nous vivons, pour\n louer le peuple fort et tenace qui l'habite, pour dire notre pays et notre race,\n plus nous réaliserons l'humanité que nous sommes\" et plus nous formerons\n une nation puissante et unie, malgré sa double substance et fière de son\n commun patrimoine. »\n     L'information, indispensable à l'homme de lettres, ne doit d'ailleurs pas\n  être uniquement littéraire, mais s'étendre, au moins en substance, à toutes\n les manifestations de la pensée contemporaine. L'écrivain lui aussi, à une\n époque où l'art fusionne si souvent avec la science, doit avoir des « clartés de\n tout ». Peut-on apprécier le Romantisme d'une façon éclairée et sérieuse,\n  sans être informé et documenté sur l'histoire de la révolution française dont\n  le Romantisme fut la floraison esthétique? Et sans avoir des notions précises\n sur le matérialisme et le pessimisme parlera-t-on avec compétence de\n  l'aboutissement littéraire de ces deux mouvements scientifiques : le natu­\n  ralisme?\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "512                                  DURENDAL\n\n\n   Il y a enfin pour l'écrivain catholique un devoir particulier de\nne point négliger la science religieuse ! N o u s sommes tous astreints, fils d ' u n\ntemps d'orgueil et de persécution, à des pèlerinages à travers tant d'erreurs\net tant de faiblesses q u ' u n e boussole sûre nous est nécessaire p o u r garder la\nvoie droite et ne nous point égarer en des chemins défendus où nous\ncompromettrions les grands principes religieux et m o r a u x dont c h a c u n de\nnous a la sauvegarde. Au seuil de l'œuvre littéraire, tous, écrivains catho­\nliques, nous devrions nous approprier la belle « prière du matin » de P a u l\nVerlaine, implorant de Dieu la « foi très forte », la « foi douce » et la « foi\ntrès h u m b l e » :\n\n                    ... Que votre Esprit Saint qui sait toute nuance\n                    Rende prudent mon zéle et sage mon ardeur,\n                    Donnez, juste Seigneur, avec votre confiance,\n                    Donnez la méfiance à votre serviteur!\n\n                     Que je ne sois jamais un objet de censure\n                     Dans l'action pieuse et le juste discours.\n                     Enseignez-moi l'accent, montrez-moi la mesure;\n                     D'un scandale, d'un seul préservez mes entours.\n\n    Armé de croyances solides et raisonnées, l'écrivain y puisera la sûreté de\nsa marche, la confiance en soi et enfin le sens précieux des libertés permises;\ncar, ne l'oublions point, si la littérature catholique fut compromise parfois\npar de blâmables hardiesses, elle eut tout autant à souffrir de p u d i b o n d e r i e s\nmesquines et puériles; et c'est à bon droit qu'en telles éventualités, on lui\nreprocha — comme nous disions au temps de notre jeunesse — d'élargir\nle mouchoir de Tartufe en linceul !\n    L a préparation à laquelle l'homme de lettres aura été soumis et l'informa­\ntion qu'il a u r a acquise resteraient matière inerte, morte et inféconde, si elles\nn'étaient vivifiées par la personnalité... Je cherche une définition de la person­\nnalité, j'ouvre mon dictionnaire, et je trouve cette définition : « Personnalité,\ndit Littré : ce qui appartient essentiellement à une personne, ce qui fait qu'elle\nest elle et non pas un a u t r e . . . » E t r e personnel, c'est donc être soi-même\net pas autrui, c'est raisonner ses actes, ses pensées, ses écrits; les marquer\ndu sceau de son individualité; c'est ne pas bêler avec le troupeau — unique­\nment parce que le t r o u p e a u b ê l e ; c'est contredire la foule, q u a n d la foule\na tort; c'est aussi désavouer l'élite, quand l'élite se t r o m p e . L a littérature vit\nsur u n e somme d'idées générales qui ne changent d'aspect qu'en p r e n a n t\ncontact avec la personnalité de l'écrivain. Souvenez-vous de la théorie des\n « lieux c o m m u n s » esquissée par Brunetière. Ce sont ces idées que l'écrivain\ndoit verser dans u n moule qui lui soit propre ; il les revêtira ainsi d'une\nbeauté nouvelle et i m p r é v u e . Cela s'appellera l'originalité — et l'originalité\nde l'œuvre est la récompense de la personnalité de l'artiste. Est-ce à dire que\n l'écrivain' se défiera de toute influence? N o n !\n    L'influence des maîtres qui sont les plus proches de son t e m p é r a m e n t\nexcitera son intelligence, amorcera son imagination, vivifiera sa sensibilité.\nQue l'écrivain subisse d o n c , sans arrière-pensée, l'empire des chefs-d'oeuvre,\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                         L'APOSTOLAT       DE   L'ÉCRIVAIN                        513\n\n\n mais qu'il ne s'assimile que leur essence, et se garde de les servir en public,\npermettez-moi l'expression en reliefs indigérés. Depuis cinquante ans que\n d e petits T a i n e et que de sous Barrès !\n     L'écrivain ne devra point se soustraire d a v a n t a g e à l'influence de la race\n à laquelle il appartient, d u milieu où il vit, des aspects de nature qui\ne n c a d r e n t son existence, de l'atmosphère intellectuelle et morale qui baigne\nsa destinée. « La T e r r e et les Morts » — comme dit Maurice Barrès — sont\ndes facteurs de la personnalité de l'écrivain et par conséquent des éléments\n esthétiques de son œ u v r e . J e veux bien que pour les idées générales,\nl'artiste soit citoyen du m o n d e , mais j'exige que dans l'expression de ces\nidées, il se laisse guider, avec u n e filiale gravité, par les conseils qui lui\nviennent du sol sur lequel il naquit, et que penseur m o n d i a l , il soit en même\n temps le fils de son pays, l'enfant de sa province, fût-ce le gars de son\nvillage. Le cosmopolitisme littéraire est plus qu'une faute — u n e b ê t i s e !\n L'exode vers P a r i s que l'indifférence béotienne du public imposa, il y a\nquelques a n n é e s , à tant de nos écrivains, fut mortel pour l'originalité de la\nplupart d'entre eux. Ceux-là seuls ont été sauvés, dans leur talent et dans leur\nœuvre, qui emportèrent avec eux et continuèrent à cultiver obstinément sous\nciel étranger les images emportées de leur contrée. C'est la F l a n d r e et la\nfidélité à son â m e , à son art, à son histoire et à sa lumière qui maintinrent\ng r a n d s et personnels et Verhaeren et R o d e n b a c h et Demolder. Les meilleurs\nr o m a n s de L e m o n n i e r — le Vent dans les moulins et le Petit Homme de Dieu —\nsont des livres d'inspiration strictement et passionnément patriale. C'est\nl'amour filial de sa C à m p i n e qui fait la mâle beauté des livres de Georges\nVirrès. Voyez, d'autre part, les artistes qui, reniant leurs origines, s'abandon­\nnèrent sans remords aux influences étrangères : que fut la brève célébrité de\ntel vaudevilliste à scandale, sinon une éphémère et tapageuse orgie d a n s un\ncabaret de nuit des Boulevards parisiens; le public s'attroupa u n instant,\nparce que des hétaïres lançaient la vaiselle par les fenêtres; puis il passa son\nchemin et l'aube claire balaya cette littérature de « chérubin » en goguette !\n     Il n'en est pas moins vrai que la dualité des langues restera la g r a n d e res­\nsource de ceux qui nient l'existence d'une â m e belge et la possibilité d'une\nlittérature nationale. Volontiers s'approprieraient-ils ce brocard — usé par les\npoliticiens : « De taal is gansch het volk ». L'argument est plus précieux que\nprobant. L a langue n'est point tout le peuple — et encore moins toute la\nlittérature. Rappelons-nous le distinguo des pédagogies de notre jeunesse :\nla forme et le fond. L a forme, c'est la langue, c'est le revêtement de l'idée,\nc'est le signe extérieur de l'œuvre d'art. Certes, la forme a son importance,\nmais elle n'indique en rien la signification d'une œuvre, ni sa portée, ni ses\nt e n d a n c e s . Celles-là viennent à l'œuvre d'art du fond, c'est-à-dire de l'âme\nqui y palpite, du sentiment qui y vibre, de l'idéal qui s'y reflète. C'est le fond,\net nom la forme, qui imprime à l ' œ u v r e d'art sa direction psychologique,\nsa direction morale et sa direction nationale.\n    Appliquez m a i n t e n a n t cette théorie à nos écrivains, songez à Guido Gezelle\net à ses cantilènes incomparables de beauté; à Georges R o d e n b a c h et à ses\ndouces voix mélancoliques d a n s la b r u m e ; songez à Verhaeren et à ses che-\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "514                                DURENDAL\n\n\nvauchées éperdues à travers la Flandre, à Styn Streuvels et à ses fresques\npuissantes d'humanité; songez à Henry Carton de Wiart et à ses évocations\ncoloriées du glorieux passé de Wallonnie et à Georges Virrès et à ses com­\nmémorations filiales de l'héroïque glèbe de Campine; songez à Picard, à Kurth,\nà Lemonnier, à des Ombiaux, à Delattre, à d'autres et à d'autres; et dites-moi\nsi tous ces artistes, en dépit de la différence de langage, ne sont point de « chez\nnous », Belges authentiques, fils d'une race cimentée par l'histoire, interprètes\nde nos mœurs, échos de nos enthousiasmes, peintres de nos paysages, et qui\ntous, sur des rythmes divers, participent à un harmonique concert de vie et\nde beauté? Et voilà l'ensemble merveilleux, patiemment élaboré en trente\nans, que certains voudraient rompre et disperser : les écrivains d'expression\nflamande seraient « alluvionnés » à la littérature néerlandaise, et les écrivains\nd'expression française seraient annexés à la littérature de France... Détes­\ntable entreprise, non-sens historique, crime de lèse-littérature qui ressemble­\nrait singulièrement à un crime de lèse-pairie !\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "             Saint François d'Assise\n                       par Arnold Goffin\n\n\n               Nous nous empressons de signaler à l'attention de\n                  nos lecteurs l'ouvrage remarquable et d'une\n                  importance capitale que notre ami et collabora­\n                  teur Arnold Goffin vient de publier sur S a i n t\n                  François d'Assise. Jamais personne n'a donné\n                  du séraphique Petit Pauvre du Christ un por­\n                  trait aussi fouillé, aussi typique, aussi essentiel\n                  que celui qui est dépeint ici d'une façon magis­\ntrale, en quelques pages définitives, écrites dans un style sobre\net puissant, d'une intense poésie. Après avoir décrit la radieuse\nphysionomie du Poverello d'Assise en des paroles de lumière\net de beauté, Arnold Goffin étudie la légende du saint dans\nl'art primitif italien sous deux aspects qu'il définit : l'âge de la\nforce et l'âge de la grâce. C'est une histoire complète et appro­\nfondie de tout l'art primitif italien qui est condensée en ces\npages merveilleuses. Nous y avons admiré une fois de plus le\nrare talent de critique d'art de notre collaborateur. Il va de soi\nque nous consacrerons plus tard une étude spéciale à ce bel\nouvrage.\n                                      L'abbé HENRY MŒLLER.\n\n\n  Le livre d'Arnold Goffin a été publié par l'éditeur Van\nOest, de B r u x e l l e s . L'édition, abondamment illustrée, est\ndigne de l'ouvrage lui-même.\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "                         LES L I V R E S\n\n\n  T h é o d o r e H a u b e n , m é d e c i n . Une vie belge au XIXe siècle. Récit\n    d'un ami, par EDMOND PICARD. Avec un frontispice d'ODILON REDON et\n    trois portraits gravés par LOUISE DANSE. — (Bruxelles, veuve Ferdinand\n    Larcier, éditeur.)\n    Aimerais-je mieux mériter les belles louanges, simples et profondes, écrites\n  par un ami dans la sincérité de son cœur, ou ne goùterais-je pas une joie plus\n fervente à rappeler la vie d'un homme que j'ai placé très haut dans mon\n estime et dans mon affection? C'est une question qui intéresse à la lecture du\n nouveau livre de M. Edmond Picard. Ce grand artiste transcrit avec une\n assurance tranquille, avec une admirable attention, l'existence de Théodore\n  Hauben qui, né dans un village limbourgeois, de parentshonnêtes et modestes,\n est parvenu à force de volonté, de droiture et de talent, aux honneurs d'une\n situation privilégiée dans le monde scientifique.\n    Pourquoi tant de jours pareils à beaucoup d'autres, pourquoi quelques\n heures importantes dans une vie déterminée, mais si indifférentes à ceux qui\n passent, pourquoi de simples choses, menus événements, petits chagrins,\n petites joies journalières, particules infimes dans la grande coulée quotidienne,\n pourquoi tout cela retient il à l'égal d'un drame habilement composé, d'un\n roman passionnant, d'une fable charmante ?\n    M. Edmond Picard suppose que son ami se raconte lui-même. Est-ce la\n constante préoccupation de mesure, le souci de la discrétion, la volonté de\n rendre la réalité avec l'embellissement d'une langue fluide, pure et vive,\n pareille à une eau claire entre le paysage des berges qui se réverbèrent\n au fil de l'onde, est-ce là le motif de ce beau livre? On savoure sa fraîcheur,\n son apaisement confiant, alors que les dernières œuvres du plus vivant de\n nos écrivains, remuaient tant de pensées contradictoires, inquiétudes de l'âme\n ou trépidations de l'esprit.\n   J'aime l'histoire de Théodore Hauben d'un amour qui découvre aisément\nses propres sources. Ici le Limbourg et sa Campine éprouvent fièrement la\nconstance d'une affection de prix. L'enfant qui vint au monde dans une\nferme de Mechelen, entre la plaine luxuriante, voisine de la Meuse, et les\nlandes aux bruyères violettes, aux bouquets dentelés de hautes fougères\nvertes, aux pins sylvestres qui côtoyent de grands étangs déserts, cet enfant\na gardé dans les yeux l'image de son adolescence confondue avec le village\nnatal, la maison des parents bien-aimés et le souvenir du premier et fidèle\nami. M. Edmond Picard sait l'inestimable valeur de l'amitié, puisqu'elle\nseule guida sa plume, mais je me suis attaché, très ému, à la figure de cet\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                                 LES LIVRES                                517\n\n abbé Creten, inséparable compagnon du jeune Théodore Hauben, et qui\n façonna sa pensée d'après les lumières et l'instinct de sa propre intelli­\n gence et de ses sens.\n    Il y a deux ans, passant par Weyer, petit village perdu aux confins de la\n  Hesbaye, je découvrais dans un humble cimetière la tombe de celui qui guida\n l'adolescence de Hauben. J'ignorais jusqu'au nom de ce saint prêtre, de cet\n artiste fervent et obscur, que la reconnaissance nous révèle aujourd'hui.\n  Hubert Creten s'était donc rempli le regard de la vue des prairies limbour-\n geoises, immenses depuis Haelen jusqu'à Lummen, et fleuries, au mois de\n septembre, de toutes les vaches noires, blanches et rousses, qui arrivent des\n communes environnantes. Parmi les haies, les petits champs, à l'ombre des\n larges pierres brunes de Diest, avec lesquelles est bâtie l'église de Haelen,\n il promenait et mûrissait son rêve, et son âme de poète avait chanté !\n    C'est un motif de plus, pour nous autres, d'aimer notre sol limbourgeois.\n Et, après cela, est-il à peine nécessaire de dire que le livre entier vante nos\n fastes à travers le temps ? On ne serait pas l'ami d'Edmond Picard si l'on ne\n chérissait la terre de Belgique. Les idées de l'écrivain épousent celles de\n l'homme, qu'il entend proposer, comme un modèle d'existence vécue en con­\n formité avec l'atmosphère du pays et les tendances de la race. J'ai souvent\n entendu parler des paradoxes d'Edmond Picard, et, en province, je sais\n beaucoup de braves gens qui, à côté de ses hautes vertus, lui trouvent un\n grain de folie. Ce livre-ci va les rassurer.\n    Au commencement de juillet, je me rendais à la manifestation Meyers,\n à Tongres, et, tout juste, dans le groupe d'amis qui arrivaient des bords de\nla Meuse, cette « Vie de Théodore Hauben » excitait la curiosité et provo­\nquait des commentaires. Ceux qui avaient lu le livre rappelaient tels épisodes,\nd'une exactitude surprenante dans le rendu : la comparution du jeune\n Hauben, au grand séminaire de Liége, devant le vicaire général qui va\ndécider de sa destinée; plus tard les tableaux tragiques de Sedan, où le\nmédecin généreux s'offre à soigner les blessés; on vantait l'humour des histo­\nriettes, le sentiment élevé qui porte toute l'œuvre, mais ces authentiques lim­\nbourgeois mosans s'étonnaient de voir un homme de grande valeur morale\nignorer la foi profonde, le sentiment religieux intense qui demeure dans le\ntréfonds de l'âme populaire au pays belge, et surtout dans les plaines campi-\nnoises. A ce sujet, les observations du docteur Hauben sur l'affaiblissement\ndu catholicisme auraient leur raison d'être en France. Mais chez nous!\nAssistez donc aux messes du dimanche, sans être frappé par l'expression\nlointaine, hors du temps, que projette la face des rustres agenouillés devant\nl'autel... Et nos processions ne furent jamais aussi fidèlement suivies, un\npeuple accompagne le bon Dieu aux champs parmi les promesses du labour !\nCroyez bien que même, au milieu des licences de la kermesse, le rappel\ndu péché pèse dans les consciences...\n   Je ne raconte pas le livre, j'en parle comme l'autre jour en parlaient les\ncompatriotes de Théodore Hauben. Au surplus, comment répéter, comment\nrésumer une œuvre où tout se tient, sans qu'il y paraisse, grâce à l'art le plus\ndélicat? C'est un médecin éminent et un bon citoyen dont la vie nous est\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": "518                                   DURENDAL\n\n\nn a r r é e ; mais aussi quel interprète il a trouvé pour découvrir, sans heurts, ce\nque cette vie offre d'exemplaire! L'amitié d'un grand homme est un bienfait\ndes dieux.\n                                                                   GEORGES     VIRRÈS.\n\n\nL e s M a s c r a n , par M. L o u i s DELZONS. — ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y . )\n    L'an dernier, l'honneur et le plaisir m'échéaient de signaler en cette\nrevue (livraison d'août 1908) un roman très remarquable de M. Louis E s t a n g :\nL'Affaire Nell. C'était la simple histoire d'une jeune veuve, M m e Nell, d ' u n e\nbelle provinciale, amenée à recourir aux tribunaux parisiens pour défendre\nle magnifique héritage qu'on lui contestait. Débarquée à P a r i s , u n e meute\nde gens se précipitaient sur elle, férus de sa personne et, surtout, de sa for­\nt u n e ; sortie victorieuse de la lutte, avec un patrimoine écorné, M m e Nell,\nen épousant un ami d'enfance, l'avocat Marlilliers, goûtait la joie pleine et\nronde.\n    Cette anecdote, je tâchais de montrer comment M. Louis E s t a n g l'avait\namplifiée aux proportions, à la dignité d'un drame h u m a i n , en quelque\nsorte universel; mon opinion, si débile soit-elle, ne s'était pas fourvoyée :\nl'Académie française a déposé sur L'Affaire Nell le laurieur vert; que celui\nqui le veut décrie semblable distinction; il est plus c o m m o d e de la dépriser\nque de la conquérir.\n    Quittant son p s e u d o n y m e , M. Louis Delzons bâtit un livre nouveau, d'une\ntexture non moins serrée, Les Mascran. Les Mascran sont notaires, le père\net le fils; le père, retiré officiellement, conduit le fils aux traditions de son\nexpérience et de ses scrupules ; l'un se laisse aveuglément guider à l'autre\net tous deux s'en trouvent bien, l'un en son optimisme de quadragénaire\naimé des femmes, l'autre en son indulgent orgueil de tabellion vénéré. Seu­\nlement, des abîmes d'astuce se creusent sous le vernis des apparences : le\npère a échafaudé sa fortune, celle de sa lignée, sur u n e série de faux impu­\ndents et volé près d'un million au marquis de Buret, à celui dont son fils\nAbel a diverti la femme; Abel, lorsqu'il a découvert, en fracturant u n car­\ntonnier, la vérité infamante, s'explique avec le vieillard et lui persuade qu'il\ndoit disparaître : un accident est si vite arrivé... Ayant partie liée avec les\npoliticiens conservateurs de la région, le marquis ne pipera mot et Abel\ncontinuera de prépondérer parmi la villette provinciale.\n    Comme dans L'Affaire Nell, M. Louis Delzons, vous le voyez, se jette in\nmédias res et il ne laisse pas l'action languir ; Les Mascran, où la psychologie\ndes personnages est à souhait fouillée, c'est aussi un « roman romanesque »\ndont les péripéties galopent vers la culbute finale; et l'action poignante est\nrehaussée, sans trace d'encombrement, par de caractéristiques épisodes, par\nde prenantes descriptions, par des annotations de types littéralement balza­\nciennes.\n    U n e eau-forte : « Saffre, grand et lourd, avait des yeux verts, intelligents\net mauvais, dans un teint très sombre, la courte barbe et les cheveux extrê­\nmement noirs. »\n     U n e vieille fille, gazette ambulante des ragots et des « potins » : « Chaque\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                                     LES LIVRES                                       519\n\naprès-midi, ou c h a q u e matin, Mlle Devaluy apparaissait. E t de M m e Mascran,\ncomme de tant et tant d'autres amies, elle était habituée à un sourire q u a n d\nelle arrivait, à des efforts pour la garder encore, q u a n d elle voulait partir :\ncar, à la femme du notaire, à toutes les femmes de la ville, elle distribuait,\nc h a q u e jour, le merveilleux antidote de l'ennui, les nouvelles qu'elle était\ntoujours la première et la seule à savoir, — douceurs pour les vanités souf­\nfrantes, friandises pour les curiosités, quelques méchancetés acides pour\ncertaines envieuses. »\n    U n e description : « P r o f o n d e s , étranglées ou larges, les vallées de ce pays\nm o n t a g n e u x ont toutes des roches cristallines que la gelée et le soleil, le vent\net la pluie ont veinées de gris et de r o u x ; les verdures de leurs prairies,\npareilles à des tapis opulents, s'espacent entre les bois touffus; les verdures\naériennes des ormeaux, des chênes et des peupliers frémissent d a n s les haies\nqui serpentent sur leurs flancs.\n    » Le passé lointain s'évoque tout à c o u p , parmi l'activité paisible des\nfaneurs ou des moissonneurs, parmi la tranquille solitude des vieux rocs : sur\nun promontoire, à u n détour de la rivière, en haut, toujours très haut,\nrousses et noires comme les rochers, les pierres d'une muraille se dressent;\nc'est la forteresse féodale, — château, tour, simple mur en brèche, — avec\nun pan de ciel qui b o u c h e ses o u v e r t u r e s ; c'est le témoin ruiné du temps où,\nmaître d a n s sa vallée, le seigneur guerroyait contre le maître de la vallée\nvoisine. La forteresse tint bon, presque partout, contre les Anglais, et même\ncontre les grandes compagnies. Mais elle ne résista pas aux guerres de reli­\ngion : canons protestants et canons catholiques eurent raison du basalte de\nses m u r s . Démantelée, ouverte de part en part, elle devait être bientôt a b a n ­\nd o n n é e ; avec elle furent abandonnées les habitudes singulières — excès\nd'austérité ou d'orgies — qu'elle faisait à ses habitants, pour l'existence unie\ndes villages et des villes, pour la vie ornée et corruptrice de la cour. La ruine,\ntandis que les h o m m e s , les familles s'anéantissaient, est demeurée solitaire,\nironique. Les archéologues l'étudient, les artistes l'aiment, rousse et noire\nsur la verdure et comme rapiécée de ciel b l e u ; les curieux la visitent; les\npaysans sournoisement la démolissent pour faire des auges à leurs cochons. »\n    Q u a n t à la progression du conflit familial, quant aux explications, brèves\net fiévreuses, entre Abel Mascran et son père, q u a n t a leur séparation avant\nle d é n o u e m e n t que la fatalité exige prompt et irrémédiable, cela est d'une\nvigueur et d ' u n e rigueur c o r n é l i e n n e s ; M. Louis Delzons a b u t i n é là des\npages par où il se dresse et s'installe parmi les maîtres.\n    Il sait aussi — et c'est rare dans la littérature présente — varier le ton,\npasser « du plaisant au sévère » ; il sait surtout analyser les yeux de ses per­\ns o n n a g e s , associer leurs regards au flux et au reflux de leurs sentiments. L e\nregretté Georges Rodenbach a laissé ce mélancolique poème : Le Voyage dans\nles yeux; pareil voyage, M. Louis Delzons l'accomplit à la c o n t i n u e ; il con­\nnaît le magnétisme des prunelles et comment elles indiquent, ou dissimulent,\nou crient le doute, la tristesse, l'humilité, la joie, l'imploration, l'acceptation,\nla complicité amoureuses.\n                                                                    FRANZ    MAHUTTE.\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": " 520                                   DURENDAL\n\n\n L e R o m a n d e l a v i n g t i è m e a n n é e , par JACQUES DES GACHONS.\n   — (Paris, Edition du Monde illustré.)\n   L a vingtième a n n é e , c'est celle des beaux espoirs, du courage qui ne cal­\ncule pas et de la générosité, des nobles orgueils dressés devant le m o n d e , qui\nles raille. Les j e u n e s héros d e M. des Gachons sont par-dessus tout loyaux,\npleins de bonne volonté et de b r a v o u r e d a n s la lutte, d'émouvante humilité\ndans l'adversité. L'aventure de L o u i s e de Monincourt et de J e a n d e Castréau,\ncontée avec beaucoup d'agrément, est presque un conte bleu. Elle a p o u r\ndécor Versailles, au moment où la conspiration des m a r m o u s e t s tente d'arra­\ncher L o u i s XV à la tutelle du vieux F l e u r y . M. des Gachons se flatte d'aimer\nla littérature de b o n n e c o m p a g n i e et de n'écrire que des ouvrages sains, avec\nle parti pris bien net de ne pas scandaliser; il sied de l'en féliciter.\n\n\nCouleur du Temps, par HENRI D E R É G N I E R . — ( P a r i s , Mercure de France.\n    Seuls, dans ce volume, les Contes pour les Treize, dédiés à a u t a n t d'amis du\nconteur, sont inédits. Ils sont presque tous d ' u n e invention singulière; les\nanecdotes qu'ils situent dans des cadres choisis sont mystérieuses et inquié­\ntantes. M. de Régnier n'écrit pas une ligne qui n'atteste sa personnalité : une\nimagination ingénieuse et rare, une élégance u n peu précieuse, u n esprit\ndélicat, subtil, trop sceptique, u n e grâce souriante qui sauve ou d u moins\natténue bien des hardiesses b l â m a b l e s . A ces récits sont réunies quelques\nnouvelles qui p a r u r e n t n a g u è r e en plaquettes : un conte galant, L'Amour et le\nPlaisir, dont la licence polie eût ravi sans doute le XVIIIe siècle, mais qui n o u s\nchoque par son amoralisme b a d i n ; Tiburce et ses amis, q u i , d a t a n t de 1897,\nn o u s rapproche de la Canne de Jaspe par plus de lyrisme, une mélancolie plus\nr o m a n t i q u e , un style p l u s riche et p l u s cherché ; enfin les trois délicieuses\nhistoires qui forment Le Trèfle blanc et dont la première surtout, Jours heureux,\nest peut-être u n chef-d'œuvre.\n\n\nLa tragique histoire des reines Brunehaut et Frédégonde,\n   par MAURICE STRAUSS. — ( P a r i s , Ollendorff.)\n    U n style bref, brusque, haletant, trépidant, saccadé, aux couleurs crues,\naux rauques sonorités, c'est ce qu'il faut peut-être pour évoquer u n m o n d e\nchaotique et b a r b a r e où t r i o m p h e n t sous toutes leurs formes la violence et la\nfourbe : ce ne sont que meurtres, ripailles, luxures, g u e t - a p e n s , sacs, tortures,\ncombats sauvages, ruses atroces. E t cela finit, à force de truculence, par être\nbien monotone et fatigant. M. Strauss ne fait d'ailleurs que romancer, en\nélève de J e a n L o m b a r d et de P a u l A d a m , les fameux Récits mérovingiens\nd'Augustin T h i e r r y , qu'il pousse jusqu'à l'effroyable supplice de B r u n e h a u t .\nLes horreurs que nous conte Grégoire de T o u r s sont bien pâles à son gré :\nil y ajoute. On l'en excuserait volontiers, s'il n'avait cru devoir, pour pimen­\nter son livre d'un peu de scandale, diffamer ignominieusement deux pures et\nrayonnantes figures d e ce t e m p s horrible : saint Germain, évêque d e P a r i s ,\net sainte R a d e g o n d e , reine de F r a n c e . M. Strauss est de la race des salisseurs.\n                                                                                   M. D .\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                                           LES LIVRES                                     521\n\n\nSaint François d'Assise : Sa vie et son œuvre, par M. JOHANNES JOER­\n   GENSEN. T r a d u i t d u d a n o i s   par   M . T É O D O R D E WYZEVVA. U n   vol. ill. —\n   (Paris, Perrin.)\nSaint François d'Assise et les origines de l'art de la\n    R e n a i s s a n c e e n I t a l i e , p a r M. HENRY T H O D E . T r a d u i t de l'alle­\n   m a n d p a r M. J . LEFÈVRE. Deux vol. illustrés. — ( P a r i s , H e n r i L a u r e n s . )\n    « Saint F r a n ç o i s , écrivions-nous, jadis, est tout a m o u r . E t cet amour est\ntellement brûlant qu'il magnifie et auréole toutes ses paroles et tous ses\ngestes, qu'il illumine de sa pure et lucide simplicité tous ceux qui o n t\napproché d e lui, tous ceux qui l'ont raconté, depuis T h o m a s de Celano et\nfrère Léon j u s q u ' a u narrateur i n c o n n u des Fioretti; depuis Ozanam et Chavin,\nde Malan, jusqu'à Sabatier... » N o u s pourrions ajouter aujourd'hui : . . . « jus­\nqu'à T h o d e et Joergensen. » E u x aussi, d a n s les beaux livres qu'ils ont con­\nsacré à la gloire d u poverello, apparaissent comme des disciples tardifs et ravis\nde sa pensée. Si différent q u e soit le but q u e ces deux écrivains ont pour­\nsuivi d a n s leurs ouvrages, l'un, M. J o e r g e n s e n , s'attachant surtout à l'homme\nintérieur; l'autre, étudiant principalement l'homme extérieur, c'est-à-dire les\nfruits dans la vie p o p u l a i r e et d a n s l'art des enseignements de saint\nFrançois, on sent chez celui-ci comme chez celui-là les ferveurs d ' u n e admi­\nration qui, de même que celle des premiers c o m p a g n o n s , est faite non seule­\nment d'étonnement, mais de tendresse.\n    M. Joergensen parle e n p o è t e ; M. T h o d e , en savant et en critique, mais\ndans les pages plus positives de ce dernier, nous rencontrons comme\nsous la plume d u premier de ces élans lyriques, de ces accès de joie spiri­\ntuelle d a n s la lumière desquels il semble que la personnalité g r a n d e et simple\nde François se dévoile vraiment tout entière à l'esprit.\n   L'écrivain danois nous retrace la vie d e saint François en u n récit plein\nd'émotion et de couleur, tout pénétré d e la pensée franciscaine que l'auteur\na cherchée aussi bien dans la légende et dans l'histoire q u e dans le doux et\nbeau pays où son héros a vécu. L e s sources dont il s'est servi, M. Joer­\ngensen n o u s les indique d a n s u n e Introduction critique très nourrie et très\ncomplète. O n sait que la question d e la valeur originale de certains textes a\nfait l'objet de controverses passionnées; ce n'est pas le lieu d'entrer dans le\ndétail, à ce sujet : il suffira de dire q u e le nouveau biographe de saint\nFrançois procède avec b e a u c o u p de p r u d e n c e et de sagacité et q u e , n o t a m ­\nment, pour ce qui regarde le Speculum perfectionis, dont l'autorité est niée\nabsolument par n o m b r e d'historiens, M. T h o d e , par exemple, il a d o p t e u n e\nopinion qui semble d e nature à concilier les contradicteurs : il considère, en\neffet, q u e s'il faut reculer jusqu'à I 3 I 8 , l'époque d e la composition de cet\nécrit auquel P a u l Sabatier avait cru pouvoir assigner la date d e 1227, lui\naccordant ainsi antériorité sur la Première vie de T h o m a s de Celano, il ne s'en­\nsuit point qu'il faille repousser le témoignage si vivant et si précis d u Speculum,\nattendu qu'il est permis de croire que les beaux récits dont celui-ci est formé\nont été puisés, en majeure partie, dans les souvenirs consignés par frère\nL é o n lui-même d a n s les \" rouleaux \", les rotuli qu'il envoyait à certains\nfrères ou à sainte Claire.\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "522                              DURENDAL\n\n\n   M. Thode, dont le livre a été publié pour la première fois en 1885, plu­\nsieurs années avant la célèbre Vie de Paul Sabatier, déclare dans la préface\nde cette nouvelle édition, qui est la seconde (1904), que « tous les travaux du\nsavant français ou de son école n'ont rien apporté de nouveau pour la con­\nnaissance de François lui-même ». C'est dire que sa biographie de saint\nFrançois — assez brève, d'ailleurs,— est fondée presque uniquement sur les\ndeux premières Vies de Celano. Elle marque très nettement les traits essen­\ntiels de la physionomie du saint, la nature et l'idéal auxquels il obéissait, la\npensée maîtresse de son action, mais Fans entrer dans le détail, sans\nchercher, comme fit Sabatier, à approfondir la connaissance psycholo­\ngique de cette créature puissante dans le dénûment, merveilleuse dans la\ndétresse, irrésistible dans la douceur; sans la faire revivre devant nous dans\ntoutes les phases d'héroïsme ardent et d'amour de son existence où tout,\nla prière, la méditation et le silence même a été action.\n    Le principal intérêt de la belle œuvre de M. Thode est, du reste, ailleurs.\nSa vie de saint François n'est que le préliminaire de la longue et savante\nétude que l'auteur consacre à démontrer l'influence incalculable que l'esprit\net le mouvement franciscains ont exercée dans tous les domaines de la pensée\net de l'art aux XIIIe et XIVe siècles. Le point de départ de son travail est,\nnaturellement, la Basilique d'Assise et les illustrations de la légende du saint\ndont elle est décorée et qui ont servi de phototype à tous les grands cycles de\nfresques exécutés par la suite, ailleurs. Il définit ensuite l'architecture fran­\nciscaine, dérivée du type cistercien, telle qu'elle apparaît dans les églises\nde l'ordre en Italie, l'éloquence et la poésie franciscaine et montre, par l'étude\n des monuments, la transformation dans l'art, sous l'impulsion de la parole de\nvie et de réalité de saint François, des représentations traditionnelles des\nfastes religieux chrétiens. A ce propos, M. Thode signale, en passant, les\nMéditations sur la vie de Jésus-Christ, attribuées à saint Bonaventure, ouvrage\nd'inspiration minorité, donc, ainsi que l'a prouvé M. Emile Mâle, les récits\n transportés sur le théâtre par les auteurs de Mystères agirent si puissamment\nsur la conception réaliste des maîtres du XVe siècle.\n    Dans les conclusions du chapitre où il traite de l'architecture franciscaine,\n M. Thode insiste avec éloquence sur des idées que nous avons trop souvent\n défendues nous-même ici et ailleurs pour que nous nous ne donnions pas le\nplaisir de citer la page où l'éminent écrivain les expose: « Nous voyons, écrit-il,\nque les principes nouveaux s'expriment d'abord dans l'architecture, et que ce\n n'est qu'ensuite que, sous la dépendance de l'architecture, les autres arts s'ani\"\n ment d'une vie nouvelle. Ce qui a précédé les Pisani et les Giotto, ce qui adonné\n à leur art sa direction et son caractère, c'est l'activité architecturale exercée\n par les Franciscains et les Dominicains en Ombrie et en Toscane. Pour la\n peinture, en particulier, cette architecture a préparé un terrain infiniment\nfavorable à son développement, en lui fournissant de grands espaces plans,\n qui avaient besoin d'être animés de couleurs et de vive lumière, tout en\nfacilitant la pleine vue des sujets représentés. Nous ne reviendrons point sur\n ce que nous avons dit déjà de la dette de Cimabue, de Giotto et de tous les\n élèves de celui-ci aux ordres mendiants, et notamment au fondateur de\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                                   LES LIVRES                                  523\n\n\nl'ordrefranciscain; mais il convient d'insister encore sur cette vérité mani­\nfeste, que l'époque du renouvellement des arts du dessin a vu naître aussi\nun nouveau style architectural qui a débuté, lui aussi, dans les provinces\ntoscanes. On est libre de faire commencer la Renaissance vers 1400, avec les\nconstructions de Brunelleschi, mais c'est à la condiditon de se rendre compte que\ncette Renaissance proprement dite n'a été que le second stade d'une grande évolution\nartistique, et que, en fait d'éléments nouveaux, elle a simplement consisté en une\nimitation directe de l'art antique. \"\n\n\nH i s t o i r e religieuse de la Révolution française, par M. PIERRE\n  DE LA GORCE, de l'Institut, t. I. — (Paris, Plon.)\n    « Je voudrais reconstituer en un tableau d'ensemble l'histoire des catho­\nliques et des prêtres de France, depuis le jour où la Révolution naissante les\ndépouilla de leurs privilèges, jusqu'à cet autre jour où, purifiés par la pau­\nvreté, épurés par la persécution, grandis par le martyre, ils rentrèrent en\nleurs temples abandonnés et, à l'aurore d'un siècle nouveau, y chantèrent\nl'alleluia de Pâques. » Ainsi parle l'auteur aux premières lignes de la préface\nde l'ouvrage dont il nous donne aujourd'hui le premier volume. Celui ci ne\nnous raconte encore que les préliminaires du drame; il nous dit l'état de\nl'Eglise aux approches du grand bouleversement qui va s'annonçant, les\nabus, les privilèges oppressifs, le relâchement monastique, la licence des\nhauts prélats, les réformes nécessaires, puis l'œuvre de la Constituante qui,\naprès avoir aboli les privilèges, sécularisé les biens ecclésiastiques, ouvert les\nportes des monastères, affranchi les moines qui voulaient partir pour chasser\nplus tard ceux qui voulaient rester, en vint enfin à l'élaboration de cette Cons­\ntitution civile du clergé dont les promoteurs, utopistes ou ennemis de l'Eglise,\ncroyaient ou prétendaient faire sortir une religion régénérée... Il n'en sortit,\nen effet, que le schisme, la persécution et la guerre civile...\n    Le tableau que M. de la Gorce nous fait de cette période initiale de la Révo­\nlution, où les destructions rêvées par les idéologues et les auteurs de systèmes\npour le plus grand bien de l'humanité, à moitié accomplies par les mains des\nthéoriciens, vont être achevées par les violents, est d'une grande beauté.\nL'historien a admirablement rendu la physionomie étrange et contradictoire\nde l'époque, la grandeur des événements et la faiblesse des hommes qui sem­\nblaient les conduire, tout ce qui s'agitait de volontés et d'aspirations, de\ncraintes et d'héroïsmes, de passions généreuses ou meurtrières dans cette\nsociété déracinée soudain de son passé, dans ce peuple tiré tout à coup de la\nservitude et qu'affolait les premiers enivrements de la liberté.\n\nL e s m a î t r e s d e l'art : Charles Lebrun, par M. PIERRE MARCEL. Un\n   vol. ill. — (Paris, Plon et C le .)\n   L'art de Charles Lebrun est pompeux et raisonnable. Il est pompeux\nparce qu'il doit servir à l'ornement de la cour et des résidences du plus glo­\nrieux monarque de l'univers; il est raisonnable parce que la majesté est\ninséparable de la dignité et la dignité de la raison. Lebrun est le « premier\npeintre du Roy », sous Colbert, et, à ce titre, il domine tout le peuple plus\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": "524                                DURENDAL\n\n\nou moins obéissant des artistes ; l'Académie, récemment fondée, est dans sa\nmain, il y règne en maître, il y enseigne, il y réduit en préceptes les théories\nesthétiques dont ses œuvres font l'abondante démonstration. Celles-ci sont\ngrandioses et froides, fastueuses et mornes, surchargées d'intentions allégo­\nriques et, à dire vrai, pour notre goût d'aujourd'hui, insupportables. Sans\ndoute, l'académisme ne fut jamais, sauf peut-être avec David, plus autori­\ntaire et plus étroit que chez Lebrun, plus entiché du style noble, animé\nd'une plus grande aversion pour la réalité : c'est Lebrun qui blâmait le\nCarrache d'avoir représenté le bœuf et l'âne dans une Nativité, « les règles\nsur la composition ne permettant pas que les plus vils objets d'un tableau\nétouffent ou du moins dominent sur les plus nobles, quand même les uns et\nles autres seraient également nécessaires à l'explication du sujet »!\n   Cependant, si le rang de Lebrun dans l'histoire de l'art ne peut être que\nfort modeste, il n'en reste pas moins, tant par la fertilité de son imagination\ndécorative que par ses facultés d'organisateur, le principal maître de la\nseconde partie du XVIIe siècle, des années les plus actives et les plus belles\ndu règne de Louis XIV, et celui qui a agi davantage sur l'art français de son\ntemps.\n  I1 avait précisément l'espèce de génie qui devait plaire à Louis XIV,\nune grande habilité à comprendre et à interpréter la pensée royale, le goût\ndu magnifique et des ordonnances théâtrales... Et, en somme, l'excellent et\nsubstantiel ouvrage de M. Pierre Marcel constitue, si l'on peut dire, une page,\net non la moins intéressante, de l'histoire du règne du grand Roi.\n\nM a n u e l s d ' h i s t o i r e d e l ' a r t : La gravure, par M. LÉON ROSENTHAL.\n   Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Où est née la gravure? Dans quel pays, France, Italie, Allemagne ou\nFlandre, est-il venu à la pensée d'un artisan, vers la fin duXIVesiècle, d'user\npour la reproduction d'une image des moyens de clichage dont on se\nservait déjà communément, notamment pour l'impression de dessins sur les\ntissus ? C'est une de ces questions sur lesquelles les recherches des savants\nne sont pas encore parvenues à faire la lumière. Les éléments susceptibles\nd'en rendre la solution aisée manquent, il est vrai, et à moins de révélations\npeu probables, l'histoire de la gravure devra continuer à s'ouvrir sur un\npoint d'interrogation. On a longtemps ajouté foi au récit de Vasari selon\nlequel la gravure en creux avait été découverte par un artiste florentin, Fini-\nguerra, grâce à un concours de circonstances heureuses, ou, plutôt, à un\nhasard presque miraculeux... Cette histoire, qui ne pouvait résister à un\nexamen sérieux, est, à présent, reléguée dans le domaine de la fable : « A\ncette conception enfantine, écrit judicieusement M. Rosenthal, il convient\nd'opposer le sens de l'évolution. Ainsi que toutes les grandes découvertes,\nla gravure est née d'une élaboration progressive; elle s'est dégagée lentement.\nIl est possible d'en retrouver la genèse, mais non pas d'en préciser les\nétapes. »\n   Parmi les plus anciennes gravures connues jusqu'ici, se trouve la Vierge\nde 1418, conservée au cabinet des Estampes de Bruxelles, œuvre rudimen-\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                                      LES LIVRES                                        525\n\ntaire, mais que ses caractéristiques permettent de considérer comme fla­\nmande.\n    L a gravure débutait à u n e époque où l'art, partout, était en plein épa­\nnouissement; c'est dire que ses progrès furent rapides et qu'entre les mains\ndes grands artistes du XVe siècle, Botticelli et Mantegna, en Italie; Schon­\ngauer et W o h l g e m u t h , en Allemagne; le maître de 1480, d a n s les P a y s - B a s ,\nle bois et le cuivre n'ont pas tardé à servir à la traduction magnifique de\nchefs-d'œuvre. E n s u i t e , l'histoire de la gravure est celle de l'art l u i - m ê m e ;\nelle subit les évolutions esthétiques de ce dernier, ou, pour mieux\ndire, elle les sert, devient l'instrument facile des influences qui s'exercent de\npays à pays, d'école à école, de l'Italie sur toute l'Europe septentrionale ; des\nF l a m a n d s , les réalistes du XVIe siècle c o m m e les rubéniens du XVIIe, sur la gra­\nvure française, etc.\n    Les grandes œuvres de la gravure dans les contrées du Nord sont, surtout,\ndu XVIe et du XVIIe siècle. Elles sont signées de Dürer ou de Cranach, d'Hol­\nbein, plus tard de Van Dyck... La F i a n c e avait eu Callot au XVIIe siècle,\nmais c'est au XVIIIe, dans l'interrègne de l'académisme, qui va de L e b r u n à\n David, qu'elle produit, en un d o m a i n e si a p p r o p r i é à la vivacité de son génie\net à son imagination légère et spirituelle, ses ouvrages les plus charmants et\nles plus accomplis.\n    La p r i m a u t é qu'elle avait acquise, à cette époque, la F i a n c e l'a conservée\nau XIXe siècle, tant par la valeur d'artistes tels que Raffet, Daumier, Gavarni,\nB r a c q u e m o n d , etc., que par la part qu'elle a prise à la recherche de perfec­\ntionnements techniques des procédés de reproduction g r a p h i q u e .\n   M. Rosenthal a conduit sa savante et brillante étude jusqu'à nos j o u r s . Et\ncet excellent ouvrage, soigneusement d o c u m e n t é et illustré, est destiné, cer­\ntainement, à plaire autant au critique et à l'historien d'art, pour lesquels il\nconstituera un indispensable instrument de travail, q u ' a u g r a n d public\ncultivé qui cherche la science mais n'est disposé à l'accueillir que si elle\nlui est présentée d a n s u n e forme aimable et attrayante.\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Château de Coucy, par M. LEFÈVRE-PONTALIS.\n    — La Cathédrale de Chartres, par M. R E N É M E R L E T , 2 vol. illust. — ( P a r i s ,\n Laurens.)\n    Ce sont les deux volumes initiaux d'une nouvelle collection entreprise par\nl'infatigable éditeur d'art L a u r e n s . On ne saurait imaginer publications plus\nexactement adaptées à leur but, plus précieuses à la fois par leur concision,\nla sûreté de leur information, la précision et l'abondance des renseignements\nqu'elles contiennent et le choix de leur illustration. C'est toute l'histoire de\nla merveilleuse cathédrale d e Chartres ou du château de Coucy, abrégée en\nquelques pages et cependant complète que nous trouvons en ces petits livres\noù la science se fait simple pour instruire le grand public et pour lui\na p p r e n d r e à regarder et à voir.\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "526                                    DURENDAL\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Oxford et Cambridge, par M . JOSEPH AYNARD.\n   — U n vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Oxford et C a m b r i d g e sont, par excellence, des lieux de tradition et de\nsouvenir. L e u r s illustres collèges tiennent, par leurs origines, au moyen âge,\net l'Angleterre n'a pas eu depuis de splendeurs dans la politique, dans l'art\nou dans la pensée auxquelles leur nom ne soit mêlé. Sept ou huit siècles ont\ncontribué à former l'ensemble impressionnant d'institutions qui constituent\nces vénérables universités; et chacun d'eux a tâché d'ajouter à la beauté des\nédifices où elles sont installées, à les doter de collections plus riches et de\nbibliothèques plus n o m b r e u s e s . E t à Oxford c o m m e à Cambridge, on\nsent partout, dans l'esprit comme dans les choses, les solidarités émouvantes\ndu présent avec le p a s s é . L e livre aimable de M. Joseph Aynard nous dit en\nmême temps ce passé et ce présent, les origines, les coutumes, les élèves\ncélèbres, la beauté d'ancienneté et de pittoresque des d e u x grandes écoles\nsœurs et rivales.\n\n R e f l e t s d e R o m e : Rome vue par les écrivains, de Montaigne à Gœthe, de\n   Chateaubriand à Anatole France, par M. G. VALETTE. — (Paris, P l o n . )\n   C'est R o m e telle qu'elle s'est réfléchie dans l'imagination ou d a n s le cœur\nde Gœthe et de quelques maîtres de la pensés française, depuis Montaigne\njusqu'à M. Anatole F r a n c e . Entre l'auteur des Essais et celui du Jardin d'Epi­\ncure, qui, par l'esprit, se ressemblent comme deux frères, M. Valette nous dit,\navec a u t a n t d'agrément que de goût et en entremêlent son texte de citations\nparfaitement choisies, les impressions rapportées de R o m e , au XVIIe siècle,\npar le pompeux B a l z a c ; au XVIIIe, par Montesquieu, le spirituel et souvent\nagaçant Président de Brosses et la superficielle Mme de Staël.\n   Après de beaux chapitres consacrés à Gœthe et à Chateaubriand, il rappro­\nche celui-ci de Veuillot pour comparer leurs visions si différentes de la Rome\ncatholique. Viennent ensuite Stendhal et Ampère, T a i n e et R e n a n , le Bour­\nget de Cosmopolis et, enfin, Zola qu'une page piquante nous montre puisant\nses sensations romaines et les éléments descriptifs qu'il amplifia d a n s l'hon­\nnête Beadaeker !...\n   T o u t cela forme un livre c h a r m a n t , a b o n d a n t en rapprochements imprévus,\nen remarques et en commentaires perspicaces qui nous donnent à mieux con­\nnaître R o m e et, en même temps, les écrivains dont M. Vallette a fait choix.\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL e C h a n t p o p u l a i r e à l ' é g l i s e ; collection publiée par les soins et\n   sous le contrôle de la Schola Cantorum. — ( P a r i s , au bureau de la Schola\n   Cantorum.)\n   Voici une tentative a s s u r é m e n t intéressante autant que hardie : composer\ndes cantiques amorphes, de rythme libre, combinant le style de la chanson\npopulaire avec (le titre néglige de le dire) les modes ecclésiastiques. Jusqu'à\nquel point est-elle justifiée? Ceci nous mènerait un peu loin. On pourrait\ndire n o t a m m e n t que la liberté rythmique de nos chansons populaires, même\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                                 LES LIVRES                                 527\n\nles plus vieilles (j'entends de celles survivant toutefois encore dans la mémoire\ndu peuple), ne leur est pas essentielle, et qu'elle est due généralement au\ntravail de dissolution, de dislocation subi par toute composition artistique\nlivrée à la tradition populaire. Bon gré mal gré, en musique, aujourd'hui,\nnous pensons métriquement; or, ici, l'asymétrie rythmique est un produit volon­\ntaire, artificiel, procédant donc à l'inverse de l'asymétrie accidentelle des\nchansons populaires. Quant aux modes ecclésiastiques, c'est lorsqu'on tente\nde les appliquer en dehors de la cantilene liturgique que l'on sent combien\nils sont loin de nous. La preuve en est que les mélodies les plus sympathiques\nà l'oreille dans notre recueil sont celles apparentées à l'éolien antique, si\nétroitement lié à notre mineur moderne, et pour cette raison le plus rap­\nproché de notre sentiment. Une dernière réserve s'applique à l'harmoni­\nsation, dont l'incompatibilité essentielle avec la cantilène ecclésiastique s'étend\nà tout genre de musique qui lui est apparenté.\n   Cela dit, je m'empresse de reconnaître la science, le savoir-faire, l'ingénio­\nsité et le goût qui ont présidé à la confection des présentes mélodies, le choix\nheureux des textes, la ligne délicate et le sentiment à la fois populaire et reli­\ngieux des mélodies de MM. Gastoué et abbé Bruneau. Je souhaiterais les\nentendre à l'église pour en apprécier l'effet dans le milieu auquel elles sont\ndestinées.                                                                 E. C.\n\nL a c a m p a g n e d e 1815 a u x P a y s - B a s , d'après les rapports offi­\n   ciels néerlandais, par le colonel DE BAS, directeur de la Section histo­\n   rique de l'Etat-major général des Pays-Bas, et le colonel d'Etat-major\n   Comte DE T'SERCLAES DE WOMMERSON, de l'armée belge. 3 volumes. —\n   (Bruxelles, Dewit.)\n   Ce livre est un plaidoyer tendant à mieux montrer la part prise à la cam­\npagne de Waterloo par les troupes hollando-belges.\n   Les auteurs, qui ont pu consulter beaucoup de documents peu connus,\nfont remarquer qu'il est de tradition de déprécier la valeur du rôle joué par\nleurs compatriotes dans cette campagne, et que des historiens contempo­\nrains ont répété les calomnies lancées par d'autres écrivains. En effet, la\nlégende injurieuse répandue au sujet des soldats belges et néerlandais par\nl'historien Si borne s'était petit à petit substituée à la réalité.\n   L'approche du centième anniversaire de la bataille de Waterloo a donné\naux études relatives à cet événement un regain d'actualité. Des attaques\nnouvelles se sont produites mettant en péril le bon renom de nos com­\npatriotes.\n   Aussi est-ce une véritable œuvre d'équité et de patriotisme que celle\nréalisée par les colonels de Bas et le comte de T'Serclaes.\n    L'ouvrage comprend trois volumes : I Quatre-Bras ; II Waterloo ; III An­\nnexes, notes et plans.\n   Dans leur introduction, les auteurs montrent les souffrances endurées par\nla Hollande et la Belgique sous le régime républicain français, et plus tard\nsous Napoléon I er . Ils donnent ensuite l'historique des différents corps de\nl'armée hollando-belge, et décrivent les difficultés d'organisation de la nou-\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "528                                     DURENDAL\n\n\nveile armée en 1813-1814, étant données les ressources financières limitées\ndont disposait le g o u v e r n e m e n t .\n   P a s s a n t alors a u x événements des Cent jours, les a u t e u r s examinent plus\nparticulièrement les combats livrés par nos compatriotes lors des journées\ndes Quatre-Bras et de W a t e r l o o .\n   Ce nouvel ouvrage constitue une utile contribution à l'histoire définitive\nde la campagne de 1815 : il a, de plus, le g r a n d mérite de prouver que si les\nsoldats néerlandais et belges ont été à la peine aux côtés des Allemands et\ndes Anglais, il leur revient également u n e large et légitime part dans\nl'honneur.                                                                  H . DE V.\n\nV e r s R o m e , par M. GEORGES SOHIER. — (Charleroi, G o b b e Van\n   de Mergel.)\n   Intéressantes notes d'un pèlerin enthousiaste qui a voulu nous associer\nà la joie et à l'admiration qu'il a éprouvées à Florence, à Assise et à R o m e .\n\nN u i t d ' E g y p t e , poème par M . JEAN DE B È R E . — (Paris, P e r r i n et Cie.)\n  Vers d'un poète de 17 a n s ; d'un poète qui promet et q u i , sans doute,\niendra.\n\nAccusé de réception :\n   A R T : Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitif italien, par\nARNOLD GOFFIN. Saint François dans la légende primitive. Saint F r a n ç o i s et\nsa légende dans l'art primitif italien : l'âge de la force et l'âge de la grâce\n(Bruxelles, Van Oest). — L'abbaye de Vezelay, par CHARLES P O R É E (Collec­\ntion illustrée : Petites monographies des grands édifices de la F r a n c e . P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — Avignon et le comtat Venaisien, par ANDRÉ HALLAYS. (Collection\nillustrée: L e s villes d'art célèbres. Paris, L a u r e n s ) . — Caen et Bayeux, par\nH E N R I P R E N T O U T (idem). — Un sourire dans des pierres, par CHARLES B E R ­\nNARD (Bruxelles, Van Oest). — Discours sur la peinture. Lettres au flâneur.\nVoyages pittoresques, par REYNOLDS, publiées par L o u i s DIMIER ( P a r i s ,\nLaurens). — Ypres. Guide illustré du touriste à Ypres et aux enviions (Ypres,\nCaluwaert de Meulenaere).\n    H I S T O I R E : La Jeanne d'Arc d'Anatole France, par ANDREW LANY (Paris,\nPerrin).\n    L I T T É R A T U R E : La littérature française à la cours des Ducs de Bourgogne,\npar GEORGES DOUTREPONT (Paris, C h a m p i o n ) . — Philosophes et écrivains reli­\ngieux et politiques, par BARBEY D'AUREVILLY ( P a r i s , L e m e r r e ) . — Pensées et\nmaximes de Balzac, recueillies par BARBEY D'AUREVILLY (idem). — Dante.\nEssai sur son caractère et son génie, par MAURICE PALÉOLOGUE ( P a r i s , P l o n ) .\n— Georges Rens, par R E N É LYR ( M O N S , Société Nouvelle). — L'inquiétude reli­\ngieuse, par HENRY BRÉMOND (Paris, P e r r i n ) .\n    P O É S I E : Rayons de miel. Eglogues, par FRANCIS JAMMES (Paris, L'Occi­\nd e n t ) . — La joie vagabonde, par P A U L CASTIAUX (Paris, Mercure de France).\n— La cité intérieure, par A. SCHNEEBERGER (Paris, L ' E d i t i o n ) . — Brises, par\nR E N É LYR (Bruxelles, Larcier).\n    R O M A N S : Mon prince charmant, p a r ALEXIS N O Ë L ( P a r i s , P l o n ) . — Pereat\nRochus, par ANTONIO FOGGAZARRO (Paris, P e r r i n ) . — La porte étroite, par\nANDRÉ G I D E ( P a r i s , Mercure de France). — Contes de l'amour et de l'aventure,\npar J . - H . ROSNY aîné (Paris, Librairie universelle).\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": ""}, {"page_pdf": 619, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-08", "signet_source": "Seizième année - N°8 - Août 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. 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