{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 530, "titre_corps": "Saint François d’Assise dans la légende et dans l’art primitifs italiens, par Arnold Goffin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. S. B.", "ancre_debut": "Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens par Arnold Goffin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 626, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1901, "texte": "Saint François d'Assise\n   dans la légende et dans l'art primitifs italiens\n                          par Arnold Goffin (1)\n\n\n\n                   CE n'est pas avec la science que vient saint Fran­\n                      çois, ni avec la force, ni avec l'autorité — c'est\n                      avec l'amour... Il sait peu de choses, ou rien :\n                      il n'a ni le prestige de la noblesse, ni la beauté,\n                      ni l'éloquence qui séduisent les h o m m e s . . . Il\n                      s'est réduit à la mendicité, s'est dépouillé de\n                      tout ce qui pouvait lui attirer la considération\n                      mondaine, donner du poids à ses actes et à ses\nparoles. Il ne veut être rien qu'amour, c'est-à-dire pitié,\nabnégation, pauvreté, humilité. Il aime et parce qu'il aime il\nest h u m b l e : il ne se peut, en effet, que le véritable amour ne\nsoit h u m b l e , car il est si parfait et si grand qu'il doit se juger\nlui-même indigne et trembler devant la récompense à laquelle\nil aspire. »\n                                          *\n                                         * *\n\n   « Ainsi, cet h o m m e qui était venu vers les hommes unique­\nment avec son a m o u r ; qui, pour agir sur eux, s'était en quelque\nsorte dépouillé de tous les moyens ordinaires d'influence et\nd'autorité — cet homme a laissé dans l'histoire et dans l'art un\nsillon de persistante lumière... U n soleil s'est levé sur Assise,\nproclamait le D a n t e . . . E t à qui considère les destinées révolues\nde l'humanité chrétienne et tente de plonger les regards dans\nle passé houleux, si confus, si grandiose, si douloureux, il\nsemble qu'il voit cheminer très loin, là-bas, à la lisière de\nl'horizon, rayonnant parmi la foule obscure, le maître de la\n\n   (1) Volume in-8° illustré de trente-deux reproductions. (Editeur Van Oest, Bruxelles,\n16, place du Musée.)\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2271, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\ndouceur et du pardon - le Christ — et, de plus près, de dis­\ntance en distance des hommes auréolés qui le suivent, et sont\ncomme des apôtres tardifs chargés d'âge en âge de ressusciter\nsa parole oubliée et ses enseignements méconnus. Saint Fran­\nçois a été l'un de ces apôtres et celui qui a ressemblé davantage\nà son maître. C'est pourquoi il a été loué tour à tour par toutes\nles puissances morales de la terre : par la Religion, qui l'a\ncanonisé; par l'Art, qui a chanté ou magnifié ses actions; par\nla Science, enfin, qui a vérifié les motifs de sa gloire séculaire,\nl'a confirmée et étendue... »\n\n                                *   *\n\n   Nous avons cité les premières et les dernières lignes du nou­\nveau livre de M. Goffin, pour montrer avec quelle vénération\ncompréhensive et communicative il parle de saint François. Il\na traduit et commenté tour à tour les Fioretti, les Considérations\nsur les stigmates, la Légende des trois compagnons, la Vie et Légende\nde Mme Sainte-Claire, sans que le charme qui se dégage de la vie\ndu Poverello ait cessé d'agir sur lui, ou sur ses lecteurs. Cette\nfois, avant d'entreprendre le recensement et la discussion\ndes œuvres que l'art italien a consacrées à saint François, il\na eu l'heureuse idée de pèleriner au bienheureux pays où vécut\nle saint. Et avant d'analyser, avec l'autorité qu'il s'est acquis\ncomme critique d'art, les tableaux, les bas-reliefs et les\nsculptures du cycle franciscain, il a tenu à retracer, en le\nfaisant revivre dans le cadre fascinateur de l'Ombrie, un por­\ntrait du saint dépeint avec amour, d'après des éléments bien\ngroupés et puisés dans la légende primitive.\n   Le volume qui semble, avec sa couverture brune et son titre\nbistre, comme revêtu de bure franciscaine, est illustré d'une\ntrentaine de photographies, parmi lesquelles nous avons revu\navec joie — la route d'Assise à Sainte-Marie-des-Anges parmi\nles paysages — et parmi les œuvres d'art, outre les Giotto, et\nles primitifs très bien qualifiés de l'âge de la force et de l'âge de la\ngrâce, la délicieuse apparition qu'est le mariage mystique de\nsaint François avec la pauvreté attribuée au Sassetta, au\nMusée de Chantilly.\n\n                                DOM BRUNO DESTRÉE, O. S.          B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 531, "page_fin": 532, "titre_corps": "Jour d’Equinoxe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest de Laminne", "ancre_debut": "Jour d'Equinoxe Oh! tristesse, les soirs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 628, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1527, "texte": "Jour d'Equinoxe\n      Oh! tristesse, les soirs    d'automne,\n      Oh ! tristesse des villes d'eaux !\n      Le vent d'ouest, le vent qui tonne\n      Et qui lance ses coups de faux,\n      Les trains qui beuglent dans les gares\n      Devant l'œil rouge des signaux,\n      Et, dans l'ombre, les cris bizarres\n      Des corneilles et des vanneaux !\n\n      Et le nuage noir qui roule\n      Rapide et froid sous les cieux lourds,\n      Le bruit partout de l'eau qui coule\n      Le long des toits et dans les cours,\n      Et, dans le jour qui diminue,\n      Au fond de quelque casino,\n      Pleurant une peine inconnue\n      Le hoquet d'un vieux piano.\n                              x\n                               * *\nDans le jardin public, à l'ombre du platane\nEt du tilleul jauni, hier encor les vieillards,\nAppuyés longuement au pommeau de leur canne,\nSouriaient aux ébats des enfants babillards ;\nDes moucherons tourbillonnaient       dans la poussière,\nEt le ciel était pur et le ciel était doux\nQui luisait au travers des hauts feuillages     roux,\nEt le parfum rôdait d'une rose trémière.\n\nO m'amie, ô ma sœur, c'était hier tout cela.\nEt ton profil pensif dans la nuit étoilée,\nEl ton geste alangui qui souvent me troubla !\nSeptembre, descendu de la haute vallée,\nPar les bois parfumés marchait avec lenteur,\nEl pour nous accueillir, grave, nous faisait signe.\n— Mais aujourd'hui,    hélas ! il faut qu'on s'y résigne,\nC'est le temps des départs, c'est l'hiver, pauvre sœur !\n\n                                  *\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 735, "texte": "532                   DURENDAL\n\n\n      Oh ! tristesse, les soirs    d'automne.\n      Oh ! tristesse des villes d'eaux !\n      Le vent d'ouest, le vent qui tonne\n      El qui lance ses coups de faux.\n      Les trains qui beuglent dans les gares\n      Devant l'o'il rouge des signaux,\n      Et, dans l'ombre, les cris bizarres\n      Des corneilles et des vanneaux !\n\n      El, là-bas, dans le jour qui baisse.\n      Si triste sous le ciel fermé\n      Parmi les villas qu'on délaisse,\n      La maison où l'on s'est aimé,\n      Et la glycine sur la porte,\n      Le banc où l'on venait s'asseoir.\n      Et la pierre où le vent du soir\n      Eait voltiger la feuille morte !\n\n                                         E R N E S T DE LAMINNE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 533, "page_fin": 559, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite (1) VIII", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 630, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1853, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                        VIII\n\n                   DE toute grande clarté dans l'entendement, suit\n                     une grande inclination dans la volonté. »\n                        T h i e r r y , qui se souvenait de cette maxime\n                     cartésienne, regretta de n'en éprouver qu'à demi\n                     la vérité.\n                        Certes, depuis ce beau soir de mai où sa\n                     conscience fut brusquement illuminée d'une\n                     sorte d'embrasement religieux, une transfor­\nmation profonde s'était produite en son être. L a même flamme,\nqui avait dissipé les fumées dont s'obscurcissait naguère son\nesprit, avait ranimé les cendres mortes de ses vieilles énergies.\n   P e n d a n t les deux mois qui suivirent cette heure d'extase,\nune si remarquable métamorphose ne fit que s'accentuer. Ces\ndeux mois, vécus à Groenendael dans une paix fervente,\nretrempèrent à la fois son corps et son âme.\n   Son corps... T h i e r r y ne souffrait plus du poison de la\nmélancolie. Il sentait qu'il était désormais maître, et seul\nmaître, de tous ses ressorts passionnels rendus lâches et fébriles\npar les expédients d'existence dont il avait été si longtemps\nl'esclave.\n   Au régime sobre et régulier de l'abbaye, son cœur s'était\ndilaté, ses nerfs s'étaient reposés. Désormais, un sang plus\nriche et plus pur coulait à travers ses organes.\n   Quant à son âme, elle éprouvait la joie d'être arrachée à un\ndécor de dissipation et de vanité. Après avoir épuisé les\némotions misérables du jeu et les cuisants plaisirs de la vie aux\nchandelles, quelles délices elle goûtait à connaître enfin la\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet et d'août 1909.\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "534                          DURENDAL\n\n\nvie au plein air, dans l'harmonie et la fraîcheur des spectacles\nde la n a t u r e !\n   Au lieu des propos futiles, sceptiques ou pervers, d'où\nnaissent la lassitude et le marasme, c'était le contact avec des\nâmes chaudes et droites, c'étaient les nobles exaltations des\ncérémonies religieuses, de la méditation et de la prière.\n   Et cependant, sa satisfaction n'était pas complète. U n e grande\nirrésolution subsistait dans ses desseins.\n   Sans doute, il voyait plus clair en lui-même. Mais vers quel\navenir orienter ses destinées? Sans doute, son â m e débordait\nd'activités généreuses. Mais vers quel but diriger ces puissances\ndont il tenait désormais le faisceau en sa main ?\n   Quel parti prendre? Quelle fonction assumer dans la vie? A\ny réfléchir, T h i e r r y se d e m a n d a avec perplexité s'il n'était\nvraiment pas plus difficile encore de connaître son devoir que\nde l'accomplir...\n   U n moment, il fut tenté de solliciter son admission dans cette\ngrande famille cénobitique dont il était l'hôte et d'abdiquer\ndéfinitivement ses volontés propres au profit de cette discipline\ndu cloître qui dirige et martelle aux claires volées des cloches\ntous les soucis du présent et de l'avenir. Mais Dom Placide\nl'en dissuada. Il ne voyait pas en lui « l'étoffe » d'un moine.\n   T h i e r r y songea alors à l'Amérique. Dans ce monde nouveau,\nqui venait d'éclore à la liberté, maints jeunes hommes avaient\ndécouvert l'emploi de leurs forces aventureuses. Pourquoi ne\nchercherait-il pas à s'y réhabiliter? A tout le moins, il trouverait\nlà-bas un milieu social moins dégradé que celui de la vieille\n Europe? Mais cette fois encore, son ami, devenu son confident,\n mit des objections en travers de ses velléités. Non, il n'était\npas raisonnable de s'exiler à l'aveuglette! N o n , il ne fallait pas\n déserter le pays auquel le rattachaient ses tendances héré­\n ditaires et sa première éducation, en un moment où ce pays\n naissait précisément, lui aussi, à une vie toute nouvelle.\n    T h i e r r y ne pouvait méconnaître la vérité de ces objections.\n Mais quoi? A supposer que la corporation judiciaire, où ses\n désordres avaient dû faire scandale, consentît à lui ouvrir\n encore ses rangs, n'était-il pas exposé à y rencontrer un père\n inflexible qui l'avait banni de sa présence? De quel front sup­\n porterait-il son regard?... D'ailleurs, cette profession, la seule\n à laquelle ses traditions de famille et ses études l'avaient\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              535\n\npréparé, n'avait jamais exercé sur lui la moindre attraction.\nAujourd'hui comme au lendemain de son retour de Paris, il ne\nvoyait dans la pratique du Droit que la mise en œuvre de fictions\nconventionnelles, — où des formules et des logogriphes usur­\npaient le rôle et la majebté de principes absolus. S'enfermer\nen un prétoire ou en un cabinet malsain pour appliquer ces\nformules à juger la conscience des autres, — mettre cette\nsagesse précaire au service de deux paysans brabançons épris\nde chicane et se querellant pour les limites d'un pré, quelle\nperspective banale, en dépit du bonnet de docteur et de la\nrobe plus ou moins fourrée d'hermine? Fallait-il donc se\nrésigner à cette tâche sans idéal et sans grandeur?\n   Il était livré à cette incertitude, — telle une boussole dont\nl'aiguille est mal aimantée, — lorsque Dom Placide l'en­\ngagea, le dimanche 18 juillet, à l'accompagner à Bruxelles.\nOn devait y célébrer ce jour-là la procession du Saint Sacre­\nment de Miracle, afin d'appeler les bénédictions du Ciel sur la\njeune République. A cette antique cérémonie qui coïncidait\ntraditionnellement avec l'ouverture de la foire bruxelloise et\nqui e m p r u n t a i t plus d'importance encore au rétablissement des\nkermesses et des dédicaces que le régime joséphisteavaitabolies,\nles principales abbayes du B r a b a n t étaient invitées à se faire\nreprésenter. Dom Placide y prendrait part pour le prieuré de\nGroenendael. Il devait ensuite prêcher à Saint-Géry où com­\nmençait une neuvaine solennelle.\n   Ils partirent dans la fraîcheur du matin, aux cahots d'une\ncarriole que conduisait un des fermiers du couvent.\n   Deux heures plus tard, au débouché de la forêt, Bruxelles\nleur apparaissait en une cohue de toits, de cloches et de tours\nse massant sur les coteaux et dans le fond de la vallée... Et\nT h i e r r y ne put se défendre d'une émotion aiguë en revoyant\ncette ville — la sienne, — dont il était sorti, à la fin de l'hiver,\nen un état d'esprit si différent de celui qui l'animait aujour­\nd'hui.\n                                       *\n\n   Bien que l'heure fût encore matinale, une atmosphère de\nfête planait déjà sur toute la cité.\n   T r o i s jours auparavant, à l'occasion de la S a i n t - H e n r i , des\ncavalcades et des réjouissances avaient été organisées en l'hon-\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2303, "texte": "536                          DURENDAL\n\n\nneur de Messire van der Noot et du Cardinal de F r a n k e n b e r g\ndont c'était la fête patronale. L'allégresse avait été délirante,\nd'autant plus que certaines rumeurs, de source peut-être offi­\ncieuse, avaient annoncé pour cette date une nouvelle tentative\ndes démocrates contre l'autorité des Etats et même contre les\npersonnes du tribun et du prélat. Mais rien n'avait dérangé\nl'ordonnance de ces festivités, dont Placide et T h i e r r y retrou­\nvèrent encore maintes traces. P a r t o u t des transparents et des\nvestiges d'illumination. De-ci de-là,des inscriptions pompeuses,\ndes chronogrammes ingénieux peints sur des banderoles en\ntravers des rues ou au long des façades disaient la reconnais­\nsance publique pour ces deux héros de la Révolution braban­\nçonne. A l'entrée du couvent de Sainte-Gertrude, leurs portraits\napparaissaient en médaillons accolés, et sous ces portraits se\nlisait ce d i t h y r a m b e :\n\n              La postérité d'âge en âge\n              Célébrera ces noms fameux.\n              Toujours ils obtiendront l'hommage\n              Du Belge qu'ils ont fait heureux.\n                   Répétez sans cesse,\n              Répétez ces deux noms chéris,\n            Qu'à célébrer chacun de vous s'empresse :\n               Vive Henri! Vive Henri!\n\n   L'élément civil ne s'était point laissé dépassser en enthou­\nsiasme par l'élément clérical. E n effet, dans la rue des Char­\ntreux, la façade du Serment des Arquebusiers, sous le vocable\nde Saint Christophe, s'ornait d'un buste de van der Noot cou­\nronné de lauriers, et souligné de cette dédicace : « H o n n e u r\nau P è r e de la P a t r i e ! »\n   Mille autres témoignages, plus décisifs encore, étaient venus\ns'ajouter à ces hommages. E n effet, la Saint-Henri avait été\nl'occasion d'un redoublement de générosité dans les souscrip­\ntions patriotiques. U n tel afflux venait singulièrement à point\nau m o m e n t où les nouvelles reçues du quartier général de\nSchoenfeld, à Andoy, éveillaient de sérieuses inquiétudes chez\nles membres du gouvernement. L e 23 mai, Schoenfeld avait\nvainement tenté du côté d'Assesse un mouvement offensif qui\ns'était traduit par un lamentable échec, et le 24 juin, son aile\n gauche avait dû évacuer le L i m b o u r g . Dans cette province,\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2594, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         537\n\nc o m m e dans le L u x e m b o u r g , l'armée autrichienne se gros­\nsissait de nouveaux renforts. Enfin, le Congrès commençait\nà comprendre combien il se leurrait en faisant fond sur une\nintervention active des Puissances. Après avoir fait espérer\nleur concours, les cabinets de Saint-James, de L a H a y e et de\nBerlin paraissaient aujourd'hui bien près de s'entendie avec la\nchancellerie de Vienne aux dépens de la nouvelle république\ndont le sort devenait ainsi un simple objet de trafic diploma­\ntique. Les plénipotentiaires des Puissances étaient réunis à\nReichenbach, en Silésie, et ce qu'on savait de leurs premiers\n pourparlers ne laissait rien augurer de bon pour le jeune E t a t .\nPuisqu'il fallait dorénavant compter avant tout sur l'effort de la\nNation, le Congrès Souverain cherchait à exciter la fibre\nguerrière dans les populations des villes et des campagnes qu'un\nlong engourdissement pacifique avait déshabituées du devoir\nmilitaire. Il d e m a n d a i t aux citoyens des fonds, des hommes et\ndes armes, des canons surtout. U n e proclamation du 12 mai,\nadressée aux Provinces, pouvait encore se lire sur les murs de\nBruxelles, où les É t a t s de B r a b a n t l'avaient fait placarder\n « U n e souscription pour des canons, disait le Congrès, a un\nattrait particulier en ce que le don est plus éclatant et que la\nchose donnée, étant de plus longue durée, conserve et perpétue\nle souvenir du bienfait jusqu'aux générations les plus éloignées.\nAprès l'histoire qui transmettra à la postérité le courage avec\nlequel les Belges ont conquis et vont affermir leur liberté, il\n n'y aura pas de m o n u m e n t plus glorieux qu'une belle et formi­\ndable artillerie pour attester ce que peuvent leur patriotisme et\n la vertu héréditaire de leurs ancêtres! »\n   Répondant à ces appels, promulgués au son du tocsin, de\nnombreuses communes venaient d'envoyer à Bruxelles, qui des\nvolontaires, qui des canons, qui des vivres, qui des chevaux,\nqui de l'argent. Contich, qui avait eu naguère le chanoine\nVan Eupen pour curé, mobilisa à lui seul deux mille paysans.\nIls entrèrent dans la capitale précédés d'un enfant à cheval, qui\nreprésentait le désir zélé, et qui portait une bannière où était\npeinte cette devise : Pro fide et patria armata communitas Con­\ntich. P u i s trois gonfaloniers à cheval, suivis d'un corps de\nmusique, annonçaient le clergé paroissial, le drossard et les\nnotables. Des groupes de fusiliers exercés, de pontonniers, de\nfusiliers non exercés, de hallebardiers et depionniers escortaient\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "538                            DURENDAL\n\n\n\nun chariot monté par douze enfants de l'âge de 3 à 6 ans. L ' u n\nd'eux, placé au milieu du char, tenait un cœur entre une\nbranche d'olivier et une é p é e , avec cette inscription\nAd utrumque parait. Venait ensuite le Serment dit Les Jeunes\naccompagnant un second chariot portant de l'argent destiné à\nl'achat d'un canon, et des jeunes filles représentant le B r a b a n t ,\nl'Union, la Constance, la Force, la Paix, la L i b e r t é et l'Abon­\ndance. Un troisième char, précédé par le Serment des\nCouleuvriniers et suivi de celui dit l'Ancien, amenait quelques\nvieillards octogénaires venant offrir à la patrie leur dernière\ngoutte de sang. Après ce char, il y en avait un autre portant un\nknout ou banc d'intendance sur lequel on lisait d'un côté :\n« T r a î t r e à la patrie », et de l'autre : « Chacun son tour ». Sur ce\nbanc, se trouvait un h o m m e affublé d'un fessier factice que de\nsolides gars flagellaient à coups redoublés. Enfin la marche était\nfermée par une troupe de paysans armés de fourches peintes aux\ntrois couleurs et par une soixantaine d'autres costumés en hou­\nsards. Il vint aussi des compagnies d'amazones de Bodeghem, de\nSchaerbeek, d'Auderghem, de Boitsfort et de L a H u l p e . A\nBruxelles, on ne voulut pas rester en arrière. T o u t e s les corpo­\nrations rivalisèrent de zèle, et celledes brasseurs, qui était la plus\nriche, leva à ses frais un régiment. Chaque quartier prétendit\nfournir son contingent. Les dames et les demoiselles du quartier\nde la Montagne-de-la-Cour, s'étant cotisées pour acheter une\npièce de six, l'offrirent à Henri van der Noot en un cortège qui\nfit sensation. L e s volontaires marchaient en tête, avec leur\nmusique à cheval, trompettes sonnantes. Suivait une jeune fille\navec une enseigne représentant un lion a p p u y é sur un canon et\nla devise : « Qui pourra nous résister? » Quinze jeunes enfants\nvenaient ensuite, habillés de blanc, la tête ornée de fleurs et\nde rubans aux couleurs patriotiques. L e canon était traîné par\nun attelage de six beaux chevaux et escorté d'enfants et de\njeunes filles portant les unes les armes des Provinces de\nl'union, les autres différents emblèmes qui comparaient Messire\nvan der Noot à Aristide et vouaient aux gémonies les Impériaux\net les Vonckistes. La « livrée de la Ville », cuisinières et\nservantes, apporta elle aussi son offrande à la P a t r i e . E t les\nécoliers de Bruxelles, de Nivelles et d'autres endroits firent\nemployer à l'artillerie la somme consacrée habituellement à\nleurs distributions des prix.\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         539\n\n\n   S'associant à ces démonstrations, les magistrats de Bruxelles\navaient voté une récompense de 100,000 florins pour Henri\nvan der Noot et une autre de 50,000 pour son ami Van E u p e n ,\nle tout à constituer en rentes. Ils avaient aussi décidé de parti­\nciper en corps à la procession du Saint Sacrement de Miracle\net donné ordre aux cinq Serments et aux corporations de se\ntrouver dès g heures du matin à la place de Louvain pour\naccompagner la procession sans aucune interruption.\n                                    *\n                                *       *\n    Avant même d ' a p p r e n d r e tous ces détails au couvent des\nAugustins de Bruxelles, où Placide était attendu, les deux\namis avaient pu en deviner une partie en constatant l'extra­\nordinaire animation des rues et des places publiques. Dès les\nglacis de la porte de N a m u r , ils rencontrèrent des bandes de\npaysans, accompagnés de leurs curés et de leurs bannières et\ndont la plupart étaient armés de fusils, de faux ou même de\ncoultres de charrue. Des bourgeois, en tenue de volontaires,\nralliaient le lieu de rendez-vous qui leur avait été assigné.\n    Engoncés dans leurs cols raides, les officiels traînaient\nd'énormes sabres et arboraient à leurs chapeaux des plumets où\nse jouait la brise. L e poids et la dimension de ces accessoires\nenlevaient à leur démarche ce qu'ils auraient voulu lui donner\nde solennel. N é a n m o i n s ils se hâtaient en achevant d'enfiler,\nnon sans éprouver quelque résistance, de gros gants blancs\nd'uniforme. L e u r passage provoquait des rumeurs admiratives\nparmi les fidèles qui sortaient à ce moment des églises et des\nchapelles et qui s'attardaient aux parvis, en petits groupes où\ndominaient les grands manteaux de faille des bonnes femmes.\nD'autres groupes se coagulaient au seuil des cabarets, et des\ngens bien informés y péroraient avec importance.\n    Cette r u m e u r de foule, que scandaient les appels des cloches\ndominicales, n'était pas encore le t u m u l t e habituel des jours de\nkermesse. Elle avait quelque chose de contenu et de grave,\nmais qui ne durerait — selon les traditions locales — que\nj u s q u ' à la rentrée de la procession à Sainte-Gudule. Nul doute\nqu'aussitôt les deux grands battants de la collégiale refermés\nsur le dernier figurant du cortège religieux, cette pieuse réserve\nne cédât la place à la bombance et au tapage, et que les sages\nbourgeois du matin ne devinssent les lurons débridés du soir.\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "540                           DURENDAL\n\n\n\n  Mais en attendant cette inévitable métamorphose, la ville\ndemeurait digne dans son animation. L e soleil montait peu à\npeu au-dessus des pignons à redans et de là-haut plongeait com­\nplaisamment j u s q u ' a u sol des rayons qui n'avaient encore rien\nde brûlant. Il semblait sourire aux feuillages et aux bannières\ndont s'ornaient les façades sur tout le parcours que la procession\ndevait suivre. Il caressait les banderoles et les tentures de soie\nsuspendues à des cordes d'un côté à l'autre des principales\nrues. Sans abuser de sa force, et comme par scrupule de son\ndevoir, il luttait contre les petits lumignons qui s'allumaient\naux fenêtres des rez-de-chaussée et aux vitrines convexes formant\nventre sur le trottoir.\n\n                                  *   *\n   L e s Augustins de Bruxelles occupaient, à l'extrémité du\nFossé-aux-Loups, un grand couvent flanqué d'une église et\nd'un collège très en faveur parmi la noblesse et la bourgeoisie\nbrabançonnes. Dom Placide et T h i e r r y y trouvèrent l'accueil\nle plus cordial. T o u t en écoutant les nouvelles de la ville que\nleur narra un des religieux, ils firent honneur au déjeuner\ndont les délicatesses : café au lait, cramique et pains d'épices,\nétaient justifiées par la solennité du jour. P u i s Dom Placide,\nayant promis à son compagnon de le retrouver dans l'après-\nmidi à l'église Saint-Géry, se mit en route avec un groupe de\nmoines pour rejoindre la procession qui se formait à cette\nheure aux environs de la collégiale.\n   D e m e u r é seul, T h i e r r y sortit à son tour du couvent par une\nruelle qui longeait la Senne. T o u t à l'aise, il se dirigea vers la\nG r a n d ' P l a c e , se rappelant avoir suivi en hiver ce même chemin,\nmais clans le sens inverse, lorsque son père l'avait mené chez\nBaes Dirks pour prendre part au conciliabule secret que\ndevaient suivre de près le soulèvement des Bruxellois et l'expul­\nsion des Autrichiens. Combien son esprit d'aujourd'hui était à\nrebours de ses idées d'alors, et combien le paysage, lui aussi,\nétait transformé! E n cette matinée de décembre, il s'en sou­\nvenait, la Senne avait un aspect sinistre dans la grisaille et la\nfroidure. Aujourd'hui le soleil de juillet, d'heure en heure plus\nardent, animait d'un charme imprévu les maisons blettes et\nmoisies qui s'épaulaient maladroitement les unes aux autres,\ncomme si elles avaient peur de choir dans l'eau fétide et\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          541\n\n\ngrasse qui leur montait aux pieds. A ces façades lacustres,\ntoutes de guingois, et à leurs appentis projetés en encorbelle­\nment au-dessus de la rivière, les vitres crasseuses s'allumaient\nde chauds reflets. Les guenilles de toutes couleurs qui séchaient\naux lucarnes et aux fenêtres ouvertes prenaient des airs d'ori­\nflammes et de pavois. Par-dessus la muraille jaunie d'un jardin,\nun écroulement de verdure versait une gaieté de jeunesse.\nT o u t e l'activité mercantile était suspendue. Libéré du remous\ndes barrages et du giroiement des aubes, le courant jouissait\nà sa façon de ce chômage dominical, pendant que ses laborieux\nriverains, — occupés toute la semaine à écurer le ventre des\ntonneaux ou à triturer les glorieuses bières bruxelloises, —\nparadaient aujourd'hui derrière les drapeaux des Serments et\ndes N a t i o n s .\n\n                                 *   *\n\n   Au détour du Marché-aux-Poulets, T h i e r r y se trouva tout à\ncoup nez à nez avec un passant qui le salua obséquieusement.\nL e q u i d a m , aux petits yeux vairons, était de mine chafouine et\nde teint huileux :\n    — Comment, vous ne me reconnaissez pas, monsieur le\nchevalier?... Je suis J a c o b . . , Vous savez bien, Jacob, avec qui\nvous avez traité une petite affaire l'hiver dernier...\n   Ah! certes, T h i e r r y reconnaissait l'aigrefin, et la botte\nlui démangeait encore de l'apostrophe qu'il lui avait destinée\nen guise de conclusion d'un marché vraiment trop usuraire.\nMais M. Jacob prévint d'un geste tout élan de reconnaissance :\n   — Vous avez eu bien tort de ne pas accepter mon papier\nq u a n d je vous l'ai offert, monsieur le chevalier, continua-t-il.\nJ'avais, il est vrai, quelque embarras d'argent à ce m o m e n t ,\nmais depuis lors, grâce à Dieu, mes affaires ont pris une autre\ntournure. Je suis maintenant un des fournisseurs ordinaires du\nD é p a r t e m e n t de la Guerre et j'ai quitté la courte rue des\nLongs-Chariots où vous me fîtes la grâce d'une visite pour\nm'installer rue Henri van der Noot, l'ancienne rue Neuve, tout\nauprès de notre grand h o m m e d'Etat, qui m'honore de sa con­\nfiance... Ah! monsieur le chevalier, si vous saviez tous les\nsoucis que nous donne l'équipement de notre armée! Elle\nm a n q u e de tout, positivement, et le brave général von Schoen-\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "542                            DURENDAL\n\n\nfeld nous harcèle de demandes auxquelles les souscriptions\npatriotiques sont, h é l a s ! bien loin de suffire...\n   L ' i m p u d e n c e du personnage décontenança T h i e r r y qui ne\nput s'empêcher de lui d e m a n d e r d'un ton narquois :\n   — Ainsi vous avez fait fortune?...\n   — Mais non, mais non, se défendit modestement M. Jacob.\nJe travaille, voilà tout... Et je gagne honnêtement ma vie. L a\nchance est ainsi faite... C'est comme les seaux d'un p u i t s !\najouta-t-il en ricanant d'un affreux rire de brèche-dent. Q u a n d\nl'un descend, l'autre m o n t e . . . Et je m o n t e . . . A propos, que\ndites-vous de l'aventure arrivée à notre ami, M. de Braux-\nLevrezy ?...\n   — Quelle aventure? questionna T h i e r r y , partagé entre le\ndésir de couper court à toute conversation avec ce faquin et\nl'envie d'apprendre ce qu'était devenu le sémillant vicomte.\n   — C o m m e n t ! vous ne savez pas?... Il n'est bruit que de cela\nà toutes les tables d'hôte... Son arrestation à Londres, à la suite\nde je ne sais quelle peccadille d'escroquerie qu'il aurait commise\nau préjudice d'un grand seigneur de là-bas, et sa condamna­\ntion à trois années de hard labour... A h ! le t r a î t r e ! Q u a n d je\nsonge qu'il me doit encore cinq mille livres pour lesquelles il\nétait parvenu à m'engluer de ses belles paroles et de son mau­\nvais papier! Vous voyez ce qu'on gagne à obliger nos jeunes\ncavaliers à la mode?... Mais ce que j ' e n dis n'est pas pour vous,\nbien entendu, monsieur le chevalier, et chacun sait que mon­\nsieur votre père n'aurait garde de laisser protester son n o m . . . Je\nn'ai eu qu'à me louer de ses procédés de gentilhomme.\n   — Assez! assez! fit T h i e r r y avec une grimace de dégoût.\nBrisons là, monsieur J a c o b .\n   E t il continua son chemin, laissant l'industrieux fournisseur\ntout penaud.\n   Pour déplaisante qu'elle fût, cette rencontre rappela à T h i e r r y\nle fâcheux épisode des signatures qu'il avait remises à l'usurier\net que celui-ci ne s'était pas fait faute de présenter à M. Char­\nliers. Il se décida aussitôt à faire une démarche qu'il avait pro­\njetée, ensuite de la visite de sa sœur à Groenendael, et\ndont l'occasion lui p a r u t favorable.\n   Dans le quartier des Riches-Claires, habitait maître De\nCock, notaire de sa famille, — h o m m e de toute confiance. Il\nétait âgé et un peu cacochyme. T h i e r r y se dit qu'il le trouve-\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               543\n\n\nrait sans doute à demeure, en dépit des festivités du jour.\nE n effet, le digne tabellion le reçut, non sans témoigner\nquelque surprise, — mêlée, semblait-il, d'une vague méfiance.\nMais la méfiance se dissipa bien vite quand T h i e r r y lui eut\nexposé quel était l'objet de sa visite.\n   L e décès de M a d a m e Charliers ouvrait au profit de ses\nenfants certains droits de succession. T h i e r r y laissait au notaire\nle soin d'en poursuivre la réalisation, d'accord avec M. Char­\nliers et quand il plairait à celui-ci. Mais il d e m a n d a i t que les\npremières rentrées fussent employées avant tout à rembourser\nà son père la valeur des effets payés par celui-ci pour compte\nde Jacob, — et ensuite à restituer à sa sœur Hélène une somme\nde cent trente louis que celle-ci lui avait avancée. Séance\ntenante, il voulut rédiger un écrit qui donnait à Maître De Cock\nles pouvoirs nécessaires à cette fin. E t quand il se retrouva sur\nle seuil, jusqu'où le digne notaire prétendit le reconduire,\nT h i e r r y se félicita en songeant qu'il n'était plus exposé\ndésormais à éprouver, s'il devait rencontrer encore M. Jacob, la\ngêne intime que venait de lui causer le contact de ce maltôtier.\n                                         *\n                                     *       *\n   P u i s , il reprit le chemin de la G r a n d ' P l a c e , vers laquelle la\nfoule commençait à affluer, comme le sang afflue au cœur. Et\nses préoccupations ne firent point tort au plaisir admiratif qu'il\nressentit en retrouvant ce cadre prestigieux de la vie civique\nbruxelloise. L ' H ô t e l de Ville et les maisons des corporations\nétalaient leurs décorations des grands jours : tapisseries,\ndrapeaux, inscriptions votives. T o u t e s ces façades somptueuses\nse trouvaient reliées les unes aux autres par des guirlandes de\nverdure qui, à l'entrée des rues adjacentes, se prolongeaient en\narcs de triomphe. L e jeune arbre de la liberté planté depuis\ncinq mois se dressait timidement au milieu du marché. Au fond\nde celui-ci, vers la maison des ducs de B r a b a n t , un reposoir\navait été édifié pour le Saint Sacrement.\n   L e brimbalement de toutes les cloches paroissiales, scandé\npar le puissant bourdon de S a i n t e - G u d u l e , annonça que la\nprocession s'était ébranlée. Afin de lui faire le c h a m p libre, les\ngardes bourgeoises, chargées de la police, se mirent en devoir\nde refouler graduellement le populaire et les marchands.\nOpération laborieuse, accompagnée de force bousculades,\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\ncoupée de maintes protestations, gros mots et gros rires.\nThierry fut assez heureux pour pouvoir s'arcbouter à un mât\nécussonné, au coin de la rue de la Colline. De là, il pouvait\nvoir défiler la procession, en participant aux impressions de la\nfoule dans laquelle il était confondu.\n   Subitement, le silence se fit parmi cette cohue agitée. De la\nrue de l'Etuve, un peloton de volontaires montés débouchait\nlentement sur la Grand'Place, ouvrant la voie au cortège. Leurs\nlourds chevaux caracolaient avec une expérience consommée.\nLes poitrails et les croupes luisantes, s'enfonçant dans les\npremiers rangs des badauds, y provoquaient de courtes alarmes\nqui se répercutaient en une sorte de ressac humain jusqu'au ras\ndes façades. Aux trottoirs, aux fenêtres, aux balcons et jusque\nsur les toits, toutes les têtes étaient tendues, tous les regards\ndirigés du côté de la rue de l'Etuve. Bientôt, lorsque les larges\nsonorités des fanfares firent irruption sur le marché, l'attention\npopulaire redoubla.\n   Le Grand Serment marchait le premier. Vieux de près de six\nsiècles, il prétendait à ce poste d'honneur que nul n'eût songé à\nlui contester.\n   Aussi flamboyantes que les cuivres de leurs instruments,\nles faces cramoisies des musiciens, fronts en sueur et joues\nenflées, rappelaient les tritons bouffis auxquels se plaisait le\npinceau de Jordaens. Leur chef les dirigeait à reculons, battant\nla mesure avec la gravité d'un pontife. Aussitôt derrière la\nmusique, escortant l'antique bannière toute tintinabulante du\ncliquetis de ses médailles, venaient le chef doyen et les prévôts\nparés de colliers mirifiques, puis les anciens et tous les\nmembres du Serment, et enfin la compagnie des volontaires\nagrégés. Les quatre autres Serments se présentèrent de même,\npar ordre d'ancienneté; celui des Arbalétriers, celui des Archers,\ndont Monsieur Charliers de Longprez était un des digni­\ntaires, — celui des Arquebusiers et celui de Saint-Michel. Les\nvolontaires des cinq Serments avaient tous la tunique noire,\nle gilet rouge, la culotte jaune et les bas blancs,' mais ils se\ndistinguaient par la couleur différente des chevrons et des\ngarnitures.\n   Après les Serments, et toujours dans le fracas des musiques\net le déploiement des drapeaux, apparurent en files ininter­\nrompues les gardes bourgeoises des divers quartiers, puis les\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          545\n\nquarante-neuf métiers, dont les chefs constituaient les Nations de\nBruxelles.\n     Leurs lignes, lentes et solennelles, longeaient l'Hôtel de Ville\net se prolongaient en serpentant à travers la G r a n d ' P l a c e ,\njusqu'au point d'arrêt désigné à chacun des groupes.\n     F o r m a n t contraste avec cette gravité compassée, des rangs de\nfillettes, tout de clair vêtues, s'avancèrent à la suite de cette\nbourgeoisie laborieuse et chamarrée. Elles représentaient, en\nu n e figuration naïve, des scènes de l'ancien et du nouveau\nT e s t a m e n t . Au milieu d'elles, marchait un petit saint Jean-\nBaptiste sous la figure d'un bambin blond, soigneusement frisé,\nt e n a n t une croix légère et traînant un agneau d'une blancheur\nimmaculée. Puis d'autres enfants portaient des emblèmes :\ncroix, ancres, cœurs percés de flèches rappelant les vertus car­\n dinales. Il y en avait aussi dont les robes candides s'endeuil­\n laient d'écharpes violettes et qui exhibaient dévotement sur des\n coussins de soie tous les instruments de la Passion, depuis la\n couronne d'épines jusqu'à l'éponge de fiel. Aux endroits où ces\n enfants avaient passé, des pétales de fleurs et des petits papiers\n multicolores jonchaient le pavé raboteux.\n      Des voix féminines, douces et plaintives, annoncèrent ensuite\n l'arrivée de la congrégation de la Sainte Vierge. Les bannières\n succédaient aux madones et les madones aux bannières. Somp­\n tueuse entre toutes, la statue de Notre-Dame de la Paix, appar­\n t e n a n t à l'église Saint-Nicolas, étrennait ce jour-là un merveil­\n leux voile de dentelles, chef-d'œuvre et don récent de quelques\njeunes filles bruxelloises. Les donataires marchaient autour\n d'elle, divisées en plusieurs groupes qui portaient, à tour de\n rôle, le pavois où trônait l'image vénérée. A un moment, dans\n le brouillard de voiles blancs qui enveloppait ce gracieux\n essaim, T h i e r r y crut reconnaître, côte à côte, sa sœur Hélène\n et Isabelle de Penalegas. E t son cœur battit plus vite... Ce ne\n fut q u ' u n e apparition, car déjà la confusion des groupes l'empê­\n chait, à la distance où il se trouvait, de suivre du regard les\n chères silhouettes entrevues.\n     E t les flots de la procession ne s'arrêtaient pas d'envahir la\n Place. Il en survenait encore lorsque déjà la Place semblait n'en\n plus pouvoir accueillir. Les ordres m e n d i a n t s faisaient suite\n aux pauvres écoles. Aux délégations des couvents, déployant\n la variété de tous les costumés monastiques, s'ajoutait le clergé\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": " 546                               DURENDAL\n\n\n des paroisses en blancs surplis. Enfin, dans le braséement des\n cierges et les nuages d'encens, à la sonnaille des tintenelles et\n au ronflement des bombardons et des serpents accompagnant\n les psalmodies liturgiques, parmi l'étincellement des brode­\nries et des joailleries, s'avançait le baldaquin sacré sous\nlequel le Cardinal-archevêque portait les hosties miracu­\nleuses profanées en l'an 1370. Et la foule s'inclinait à leur pas­\nsage comme un champ de blé où souffle un vent d'orage. Der­\nrière le dais se pressaient encore, porteurs de flambleaux, les\ndignitaires des Etats, l'amman et tous les m e m b r e s de la com­\nmune : le magistrat, le large conseil, les doyens et jurés des\nNations. E t pour fermer la marche, une grouillante cohue de\nconfréries pieuses.\n    Q u a n d le Cardinal de Malines eut gravi les degrés du repo­\nsoir et placé sur l'autel le lourd reliquaire tout fulgurant d'or,\nun lent cantique d'adoration monta de la Place, entonné par\ndes voix innombrables. P u i s , dans un émouvant silence, l'osten­\nsoir du Miracle, élevé par le prélat sur la foule prosternée,\ntraça en croix le signe sacré de la bénédiction.\n\n                                     *   *\n    P e r d u parmi la foule, T h i e r r y e n t e n d a i t distinctement au\nplus intime de son être des voix auxquelles trop longtemps il\navait essayé d'imposer silence. Les dernières semaines de son\nséjour à Groenendael lui avaient rendu ces voix familières et\ndouces. Mais aujourd'hui elles empruntaient quelque chose de\nplus mâle et de plus puissant au spectacle de ce décor et de\ncette masse populaire. Elles s'enflaient dans une atmosphère qui\ndevait leur être propice entre toutes. Ici mieux que partout\nailleurs, il comprenait et goûtait leur langage traditionnel,\nauquel toute cette solennité semblait faire écho. F i d é l i t é à la\nfoi religieuse, goût du faste, sens de l'association, amour de la\nliberté et des institutions communales, telle était bien la vérité\npropre de ce petit peuple dont il était.\n   P o u r l'avoir méconnue p e n d a n t plusieurs années, T h i e r r y\nn'en éprouvait que mieux la jouissance d'être enfin reconquis\np a r elle.\n   Aussi ne s'offusqua-t-il pas du tout lorsque, à peine la béné­\ndiction, terminée, il vit toute cette ordonnance, si grave et si\npompeuse, se relâcher soudainement, comme p a r une explosion\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             547\n\n\nde matérialisme national trop longtemps comprimé. E n se rele­\nvant, prêtres et fidèles s'épongèrent et avouèrent leur lassitude.\nT r è s altérés, les musiciens se précipitèrent vers les nombreux\ncabarets de la Place, et des pots de bière couronnés de mousse\ncirculèrent de main en main. Des volontaires se délestèrent\npour un instant de leur harnais de guerre, et les statues les\nplus vénérées furent promptement déposées sur le pavé par les\nporteurs de brancards. On s'empressa autour des marchandes,\nmunies de tonnelets et de paniers, et qui se mêlèrent aux\ngroupes confondus...\n    — Sans doute, se dit T h i e r r y , ce peuple aime la b e a u t é et la\ngrandeur, mais à la condition que ses appétits de bien-être ne\nsoient pas bridés par une trop dure contrainte. Au sentiment\ndes choses artistiques, à l'enthousiasme patriotique et m ê m e\naux élans de la foi, il joint un souci de la « guenille h u m a i n e »\nqu'il n'entend pas sacrifier sans esprit de revanche aux exi­\ngences du travail et moins encore à celles des convenances.\nC'est le pays de Manneken-Pis. C'est le peuple qui partait en\nguerre contre le Marquis de Juliers, en emportant dans ses\nfourgons des pâtés en terrine et des chapons en cage.\n    Mais après ce moment de répit, l'ordre se rétablit peu à peu\nà l'appel des chefs — et chacun retrouva son poste. E t le cor­\ntège se déroula comme il s'était enroulé, prenant issue cette\nfois vers la rue de la Colline, au coin de laquelle T h i e r r y put\nle voir défiler de près.\n    Au premier rang du Serment des Archers, T h i e r r y chercha\net découvrit son père. M . Charliers de Longprez avait beaucoup\nvieilli. L e dos voûté, les traits amaigris, le regard à terre, il\nmarchait avec quelque peine, — lui dont l'allure faisait honte\nnaguère aux jeunes gens. Des rides s'étaient creusées à son\nfront et aux plis de sa bouche. Et cette vision tut un reproche\ncruel pour T h i e r r y , car celui-ci comprenait mieux, — à voir\ncombien son père demeurait fidèle aux traditions de sa ville,\nen dépit de son âge et de son deuil, — quel coup son incon­\nduite avait dû porter à cet h o m m e de volonté rigide, pour qui le\ndroit, l'ordre et le devoir primaient toutes les considérations\npersonnelles. Dans ce cortège comme dans la vie, M. Charliers\nsemblait suivre, pour le creuser à son tour plus profondément,\nun sillon p a t i e m m e n t ouvert par de nombreuses générations\ndans le sens d'un même idéal chrétien et civique, familial et pro-\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2402, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\ntessionnel... A ce moment, T h i e r r y eût voulu se jeter aux pieds\nde son père, implorer sa grâce, lui promettre de continuer sa\ntâche... Mais il craignit d'être repoussé et il se contint... L e\npardon souhaité, il fallait d'abord qu'il le méritât, — et que\nson repentir put invoquer le témoignage de ses actes. Il réflé­\nchissait encore à la manière dont il pourrait ainsi l'affirmer,\nlorsque le chant des litanies, annonçant le passage des groupes\nde jeunes filles, le rendit de nouveau attentif; sans être aperçu\nd'elles, il reconnut Hélène et Isabelle. Elles portaient l'une et\nl'autre un coin de l'admirable manteau de dentelles offert à\nN o t r e - D a m e de la Paix. Marchant sur un même rang et d'un\nm ê m e pas, toutes deux grandes et sveltes, H é l è n e en sa beauté\nblonde, Isabelle en sa beauté noire, il semblait qu'elles emprun­\ntassent quelque chose de céleste à leurs robes et à leurs cou­\nronnes blanches. A contempler celle qu'il avait longtemps\nconsidérée comme une fiancée, à se rappeler l'enthousiasme\nqu'elle lui exprimait si naïvement, à la fête de Schoonenberg,\npour les idées patriotiques qui exaltaient M. Charliers, —\nT h i e r r y palpita de tant de grâce et de noblesse comme de l'appa­\nrition de la cité vivante et ardente rappelant un de ses fils à la\nfoi jurée.\n   D'autres groupes passèrent sans effacer cette vision. T h i e r r y\nreconnut encore et salua d'un signe son ami Placide qui, en\nrobe de bure, psalmodiait à pleins poumons, — tête nue\nsous le soleil devenu brûlant. P u i s la procession acheva de\ns'écouler, et T h i e r r y , se penchant en avant de ses voisins,\nput apercevoir le baldaquin qui, au croisement de la rue de\nla Colline et du Marché-aux-Herbes, faisait un écart pour éviter\nla Fontaine-aux-Satyres qui se trouvait sur sa route... E t le\ncortège s'évanouit, avec le bruit des dernières musiques.\n                                   *\n\n   T a n d i s qu'il continuait à fixer ses regards dans la perspec­\ntive de la rue de la Colline, T h i e r r y eut l'attention attirée par\nune enseigne se balançant à une maison de droite et sur\nlaquelle se lisait une annonce en grands caractères peints tout\nfraîchement : « Ici on prend les enrôlements pour l'armée de\nla Meuse ».\n   Ce lui fut un trait de lumière... S'enrôler, accomplir modes­\ntement, mais courageusement son devoir pour défendre la nation\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          549\n\n\nmenacée, comment trouverait-il une meilleure traduction de ce\ndésir de bien faire qui s'agitait en lui, douloureusement indécis?\nComment pourrait-il mieux se racheter auprès de ce père qu'il\nvoulait fléchir, auprès de cette jeune fille vaillante dont il\nbrûlait de reconquérir non seulement l'amour, mais aussi l'es­\ntime? Cette fois, toute hésitation succombait. Ancrée enfin à\nune solution précise, sa volonté ne le trahirait p l u s . . .\n   Il s'approcha de l'enseigne. L a façade à laquelle elle était\nfixée était celle d'un estaminet fameux : le Coffy. C'était plus\nq u ' u n estaminet, c'était presque une institution, à raison de\nl'importance que les derniers événements lui avaient donnée,\nen faisant de ses cours, de ses jardins et de ses salles le rendez-\nvous habituel des nouvellistes et des politiques dévoués à la\ncause des E t a t s .\n   Complétant les indications de l'enseigne, une affiche blanche\nétait placardée au m o n t a n t de la porte. Elle engageait « l'élite\nde la jeunesse belgique » à se présenter pour grossir la force\narmée, afin d'affermir l'indépendance menacée. Elle faisait\nappel à l'esprit d'union, de bravoure et d'attachement à la\ndéfense c o m m u n e , sans lequel on ne peut espérer de fonder\nune république. Elle annonçait que des registres spéciaux con­\nserveraient à la postérité les noms de ceux qui auraient bien\nmérité de la patrie, et qu'avant d'accorder aucune grâce,\nfaveur ou emploi, les autorités consulteraient ces registres\npour reconnaître les services rendus par les aspirants ou leurs\nancêtres dans la présente révolution. L a proclamation était\nsignée par les membres du nouveau D é p a r t e m e n t général de\nla Guerre. M. le comte de Baillet de Gesves, président pour\njuillet, M. le commandeur de Nieuport, M. le comte d'Yves,\nM. Dirix, de Mons, M. le vicomte de P a t i n et M. le comte de\nMerode, ci-devant ambassadeur de l ' E m p e r e u r à La H a y e et\nqui venait de donner, sa démission pour reprendre sa place aux\nEtats de H a i n a u t et adhérer au nouveau régime.\n   T h i e r r y pénélra sous le porche où des vieilles femmes\nassises à croppetons auprès de leurs paniers d'œufs, de crabes\net de crevettes semblaient faire office de sentinelles. U n e allée\nsablée, longue et étroite, sur laquelle s'ouvraient les locaux\nd'estaminet, conduisait à un jardin assez spacieux entouré de\nguinguettes. Des roses et des capucines grimpaient au long des\ntreillis. U n des angles était coupé par une grande volière où\ntout un peuple de perruches sautillait et jacassait sur de petits\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "550                          DURENDAL\n\n\nperchoirs. L ' a u t r e angle, exposé au midi, était aménagé en une\nserre à raisins, au moyen d'un grand auvent vitré, et sur les\nmurs de cette serre un artiste décorateur avait représenté en\npeintures à fresques des paysages et des personnages approxi­\nmativement chinois. U n e grande animation régnait d a n s ce\njardin, où maints spectateurs de la procession venaient\ns'attabler, qui pour se rafraîchir, qui pour se restaurer, en\nrecherchant les rares coins d'ombre. De leurs places, ils\npouvaient suivre sans mystère, par les portes et les fenêtres des\ncommuns, les allées et venues des servantes accortes aux\nmanches retroussées sur des bras rougeauds et qui ne cessaient\npas d'aller remplir les pots de bière qui chargeaient leurs grands\nplateaux. Ils ne se faisaient même pas faute de stimuler\nl'empressement des filles de cuisine, à la laideur reluisante et\nmafflue, et qu'on voyait aux prises avec des quartiers de\nviande, des chapelets de saucisses, des amoncellements de\nvolailles, de légumes et de fruits.\n   Sous une des tonnelles que désignaient aux arrivants de petits\ndrapeaux entrecroisés, un fonctionnaire du D é p a r t e m e n t de la\nGuerre recevait les enrôlements, assisté d'un vieux sergent qui\nfumait la pipe avec un grand air de dignité. L e registre ouvert\ndevant eux, ils attendaient « l'élite de la jeunesse belgique ».\nT h i e r r y n'hésita pas. Il déclina son nom, son prénom, son âge\net sa qualité et insista pour que son engagement prît cours le\nplus tôt possible. L e fonctionnaire, tout en taillant sa plume,\nle félicita chaudement du bel exemple de civisme qu'il donnait\nà la noblesse en s'offrant ainsi à participer, comme simple sol­\ndat, à la défense de la Nation. P u i s le sergent, qui lui ser­\nvait d'acolyte, ayant tiré d'un sac dont il était muni dix esca­\nlins, en belles pièces toute neuves gravées par Van Berckel\nau nouveau coin des Etats Belgiques, les tendit à T h i e r r y ,\nà titre d'avance sur la solde. Mais le jeune h o m m e se déclara\nprêt à les lui abandonner, à la condition d'être envoyé dans les\ncadres de l'aile droite, c'est-à-dire au plus chaud de l'action, et\nd'être versé dans le bataillon des Canaris, c'est-à-dire parmi\nles soldats qui passaient pour s'exposer le plus et se battre le\nmieux. Déférant à ces désirs, le fonctionnaire remit à T h i e r r y\nun cartouche, en bonne et due forme, avec lequel il devait\nse rendre au quartier de Koehler, à Bouvignes, près de Dinant,\npour être proposé d'emblée au major Dumonceau. Dès le lende-\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                             VIEUX BRUXELLES                             551\n\n\n main matin, un groupe de recrues devait partir de Bruxelles et\n rejoindre l'armée sous la conduite du sergent aux dix escalins.\n T h i e r r y , a y a n t signé son engagement pour la durée de la\n campagne, promit au vieux briscard d'être au rendez-vous que\n celui-ci lui assigna pour le départ à la Porte de N a m u r .\n    D'avoir pris cette résolution irrévocable, T h i e r r y se sentait\ntout heureux. Il éprouvait tout d'un coup le sentiment de son\n utilité sociale, et la fierté que verse en un cœur bien né la parti­\ncipation active à une grande tâche. Il avait la tête plus haute et\n la démarche plus libre en sortant de cette tonnelle p o u r\n chercher à son tour, clans quelque dépendance du Coffy,\n u n e table où il pût apaiser la fringale qui commençait à lui\ntenailler l'estomac.\n    Mais il n'en trouva plus dans le « jardin joyeux » et dut se\nrésigner à entrer dans une des salles d'estaminet, où il fut\naussitôt saisi à la gorge par l'âcre parfum de bière qui s'y\nmêlait aux vapeurs des pipes.\n    Cette atmosphère de tabagie, T h i e r r y la connaissait de\nlongue date pour y avoir vécu une notable partie de son séjour\nà L o u v a i n . Il savait combien cette atmosphère, familière aux\nBrabançons, contribuait à l'épanouissement de leurs habitudes\net à la fermentation de leurs idées.\n    Leurs h a b i t u d e s . . . Elles se révélaient au spectacle de ces murs\nblanchis, où les pipes pendaient aux rateliers, et de ces bancs\njaunes où les buveurs de bière lourdement affalés, — têtes dans\nles épaules et ventres ballonnés, - semblaient être guettés\ntour à tour par la somnolence et par la congestion.\n    Leurs idées... Elles s'exhalaient chez les plus pondérés par des\nremarques sentencieuses émises en forme d'arrêts définitifs\nentre deux lampées de faro et deux bouffées de tabac. Chez\nd'autres, les railleurs, elles se manifestaient par une gouail­\nlerie spéciale et dont la trivialité n'excluait pas toujours\nl'esprit.\n    Dans la forme même du langage comme dans les sentiments\nque traduisaient leurs propos, on retrouvait, à doses à peu près\négales, le mélange de ces deux races : flamande et wallonne,\ndont la capitale du nouvel E t a t réalisait l'amalgame. L e\nBruxellois n'a pas la ténacité taciturne des F l a m a n d s , ni la\nmobilité primesautière des Wallons. Mais il participe des\nqualités des uns et des autres, et aussi de leurs défauts,\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "552                           DURENDAL\n\n\ndont une certaine tendance à la crapule n'est pas le moins\nsensible.\n                                     *\n                                 *       *\n   E n ce temps de révolution, où le métier de citoyen se super­\nposait au métier usuel au point de faire grand tort à celui-ci,\nles péroreurs de cabaret bénéficiaient du marasme des affaires\ncommerciales. Eneffet, ils trouvaient à toute heure des b a d a u d s ,\ntransfuges de leurs comptoirs ou de leurs officines, prêts à\nécouter complaisamment leurs théories en matière de souverai­\nneté et de contrat social, ou leurs appréciations critiques sur la\nbrochure et la gazette de la veille. Au Coffy, comme à l'Ours,\nau Pot d'Etain, aux Trois Perdrix, et dans tous les estaminets à\nla mode, trônaient de grands ou petits prophètes qui se\ncroyaient appelés à renouveler la face du globe, ou tout au\nmoins des États-Belgiques-Unis. Mais leurs exposés et commen­\ntaires prenaient un intérêt particulier lorsque les circonstances\nles mettaient en présence de quelque contradicteur.\n   T h i e r r y , qui avait fini par découvrir un bout de table où se\nfaire servir un repas s o m m a i r e , eut la chance d'assister à un\ntournoi de ce genre.\n   L'organisation de la défense nationale en fut le thème, et le\npassementier Claes en fut le principal t e n a n t . Massif et haut\nen couleurs, M. Claes passait pour être un profond stratège en\nchambre. On ajoutait qu'il avait son franc parler devant tout le\nm o n d e , sauf devant son épouse, à laquelle il était plus soumis\nqu'il ne voulait le paraître. E n ce moment, il présidait une\ntable chargée de verres de grand calibre et autour de laquelle\ns'était formé un cercle épais d'auditeurs auxquels il lisait un\narticle du Journal de Feller. L'article critiquait la méthode de\nrecrutement à laquelle le Congrès avait eu recours jusqu'alors\net qui consistait à solliciter des engagements volontaires.\n « Mieux vaudrait, disait l'abbé Feller, exercer sur place toute\nla jeunesse saine et robuste des villes et des campagnes tant au\n maniement des armes qu'à la p r o m p t i t u d e et à la précision des\névolutions militaires. » E t allant au-devant de ceux qui auraient\n pu lui opposer les risques de corruption et de mortalité que\n comporte la vie sous les drapeaux, l'écrivain ripostait : « Les\n langueurs et les maladies qui marchent à la suite du vice\n dévorent, autrement que le glaive, une multitude de merce-\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            553\n\n\nnaires ramassés au hasard clans le sein de la mendicité et du\nvagabondage. »\n   L e digne M. Claes approuvait fort les idées de l'abbé Feller :\n   — Voilà ce que j ' a p p e l l e parler! fit-il en déposant le journal\nsur la t a b l e et en se carrant au dossier de son banc. Cette\nmilice stipendiaire nous coûte les yeux de la tête et ne fait rien\nqui vaille. P o u r quelques campagnards mal dégrossis q u ' a n i m e\nun sincère esprit patriotique, elle nous donne une soldatesque\nde rencontre toute prête à se mutiner comme l'ont fait les chas­\nseurs de Lorangeois lorsque leur paye fut réduite de dix sols à\nh u i t sols et demi, ou à se vendre au plus offrant comme ce régi­\nment de Dillon, réformé en France, et que nos Etats ont eu\nla fâcheuse inspiration de prendre à leur service.\n    E t s'animant au bruit de ces propres paroles, comme un\ncheval généreux au son de ses propres grelots :\n   — C o m m e n t ! s'exclama-t-il en prenant ses voisins à témoin,\nc'est à l'heure où cette vermine autrichienne, qui nous a trop\nlongtemps dévorés, prétend reconquérir sa proie, que nous nous\nbornons à opposer aux vieilles bandes impériales de pauvres\ndiables sans instruction ni préparation ou des mercenaires sans\nfoi ni loi! E t cependant notre jeunesse bourgeoise, celle qui\nserait atteinte la première par notre défaite, se borne à déplorer\nle désordre des camps ou des casernes et consent tout au plus à\narborer des uniformes de parade pour défiler dans nos rues?\nQu'attendons-nous donc pour instruire militairement cette jeu­\nnesse et pour l'envoyer aux frontières? Ah! çà! ne savons-nous\npas, malgré les promesses cauteleuses des léopoldistes, ce qui\nnous attendrait si les kaiserliks redevenaient les maîtres?\nN'avez-vous pas ouï l'histoire de ce capitaine Ketelbutter, du\nrégiment de W u r t e m b e r g , qui a promis à ses soldats, s'il avait\nle bonheur de les conduire à Nivelles, de leur faire manger des\nhosties en guise de pain de m u n i t i o n ? . . . E t qu'augurez-vous de\nce baron de Bleckhem qui, il y a un mois, lors du passage de\nla Meuse par les Canaris à Moniat, a froidement fait massacrer\nquatre de nos prisonniers qui avaient été amenés à son\nq u a r t i e r ? . . . Q u e dites-vous de ce marquis de Corti qui fait\nempoisonner les fontaines et incendier les villages du Condroz?\n Encore s'il ne brûlait que des moustiers et des châteaux, comme\n le font nos voisins les Français, et laissait les pauvres gens tran­\n quilles... Mais non, clercs, paysans ou bourgeois peuvent s'at-\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "554                           DURENDAL\n\n\ntendre à d'égales horreurs de la part de ces monstres qui foulent\naux pieds toutes les lois de la guerre et de l ' h u m a n i t é . . .\n   E t le valeureux passementier développait son plan. Il appe­\nlait d'autorité toute la jeunesse aux armes et la formait en\nquelques semaines à la manœuvre du fusil et de la baïonnette.\nAvec ces masses profondes, il décuplait les deux colonnes de la\nMeuse, l'une en amont, l'autre en aval de N a m u r . E t traçant\nsur la table, du bout de son index t r e m p é dans la bière, des\nlignes imaginaires m a r q u a n t la position des troupes :\n   — Voyez! continua-t-il d'un ton plus bas et comme confiden­\ntiel. J'enveloppe l'ennemi dans un éventail dont les deux\nbranches, d'abord fortement écartées, se rejoignent peu à p e u . . .\nJe couvre mes mouvements par des épaulements que la nature\ndu terrain des Ardennes me rend aisés. F a t a l e m e n t , l'ennemi\nest pris sous les feux croisés de mes batteries mobiles. A moins\nde se laisser culbuter, il n'a d'autre issue que la retraite vers\nL u x e m b o u r g , que mon artillerie tient d'ailleurs bloqué dans le\nlointain...\n   L a pipe aux dents, plusieurs auditeurs se penchaient sur la\ntable pour mieux suivre cette savante démonstration. L e u r s\nyeux marquaient un vif intérêt et une respectueuse appro­\nbation. Toutefois, M. Claes s'interrompit et d'un ton profon­\nd é m e n t découragé :\n    — Mais allez donc faire comprendre cela, à un général de paco­\ntille comme ce baron von Schoenfeld, un luthérien doublé d'un\npaillard, qui n'a fait que reculer piteusement devant l'ennemi\njusqu'au 24 mai, et depuis lors n'a rien trouvé de mieux que\nde transformer son camp d'Andoy en une nouvelle Capoue où\nil dissipe en bals et parties de plaisir son temps et notre bel\nargent !\n    A la même table que T h i e r r y , était assis un autre\norateur du Coffy, le droguiste Couteaux, dont l'enseigne :\n « Au tapir des Indes », était une des gloires de la rue de la\nViolette. M. Couteaux marquait depuis quelque temps déjà,\n par les roulements significatifs d'une p o m m e d'Adam qui\ngonflait sa gorge, toute l'impatience qu'il ressentait à voir\n le verbeux passementier accaparer l'attention du public.\n Bilieux et sarcastique, il prit M. Claes à partie d'une voix\n vinaigrée :\n    — Il sied bien vraiment à celui qui n'a jamais manié d'autre\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           555\n\narme que son aune ou sa navette de dénigrer un h o m m e de\nguerre, formé à l'école du g r a n d F r é d é r i c . . . Qui vous dit,\nmonsieur, que le généralissime ne suit pas un plan, lui aussi,\nen cherchant à inspirer aux Autrichiens une sécurité trompeuse?\nIl n'a fait que reculer, dites-vous... Savez-vous que ce fut tout le\nsecret d'un certain F a b i u s Cunctator qui vint ainsi à bout de\nl'armée d'Annibal?\n   E t ne laissant pas à M. Claes, piqué au vif, le temps de se\nremettre et de riposter, le droguiste poussa plus profondément\nsa pointe :\n   — L a critique est si séduisante en ce temps de démagogie!\nIl est si doux d'assommer chaque matin les gloires de la veille.\nAprès le général Vander Meersch emprisonné à Anvers et\nM. Vonck exilé à Givet, après les ducs d'Arenberg et d'Ursel\nréduits à se réfugier en leurs châteaux, voici le général de\nSchoenfeld traîné à son tour aux gémonies! Q u a n d tous nos\nhommes de mérite seront ainsi ostracisés, à qui donc ferez-vous\nappel pour conduire la barque chancelante de la Nation?\nPeut-être à des législateurs en cottes et en vertugadins, ricana-\nt-il... Ces dames ne se bornent plus en effet à faire la loi dans\nleurs logis lorsque la faiblesse de messieurs leurs époux les y\nencourage. Elles prétendent          maintenant           imposer leurs\nvolontés à la république !\n   E t M. Couteaux, qui n'avait imaginé cette diversion que pour\nharceler davantage M. Claes, en évoquant le despotisme\ndomestique dont les méchants railleurs le disaient victime, tira\ndes pans de son habit u n e brochure dont l'apparition venait de\nproduire quelque sensation. L a brochure était intitulée :\n« Réclamations des citoyennes de Bruxelles, tant aristocrates\nque démocrates ». Il en lut le titre en regardant sournoisement\nson rival en stratégie.\n   — Ecoutez, à titre d'échantillon, l'article VI de cet aimable\nmanifeste : « Nous d e m a n d o n s que l'assemblée nationale se\ndivise par bureaux où il y aura toujours la moitié de votants\nfemelles pour développer l'esprit de douceur et d'aménité si\nnécessaire à entretenir en temps de révolutions. » Qu'en pensez-\nvous, monsieur Claes?\n   — Fariboles! répondit celui-ci en rougissant j u s q u ' a u x\noreilles et en livrant maladroitement le secret de son embarras.\nChacun sait bien que je suis seul maître chez moi...\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2449, "texte": "556                            DURENDAL\n\n\n\n   Il venait à peine de proférer cette déclaration i m p r u d e n t e\nlorsqu'il vit s'ouvrir b r u s q u e m e n t la porte de la salle d'esta­\nminet, et devant lui a p p a r u t — telle la tête de la Méduse — la\nfigure courroucée de M a d a m e Claes elle-même.\n   Se campant devant son époux en une attitude autoritaire :\n   — E h bien! Claes, s'écria la solide bourgeoise. Est-ce que\nc'est pour aujourd'hui ou pour demain? Voici près d'une heure\nque je vous attends. Votre dîner est tout froid sur la table\net demain vous vous plaindrez encore d'avoir mal à l'estomac\nparce que vous aurez trop bu et bavardé ici...\n   L e digne passementier regarda é p e r d u m e n t l'horloge qui\nm a r q u a i t , en effet, une heure et demie. Mais l'occasion p a r u t\ntrop belle à M. Coûteaux pour qu'il ne s'empressât pas d'en\ntriompher.\n   — Excusez ce petit retard, chère m a d a m e Claes, fit-il d'un\nton qu'il s'efforça de rendre galant. Claes était précisément\noccupé à nous expliquer comment il était seul maître\nchez lui...\n   Ce fut cette fois de la part du droguiste une faute de tactique\nqu'il devait payer chèrement. E n effet, M a d a m e Claes se\nretourna brusquement vers lui, et en même temps que son\nregard, sa colère changea d'objectif.\n   — Que dit ce tapir des Indes mal embouché?... Vous figurez-\nvous par hasard que je laisserai i m p u n é m e n t insulter M. Claes?...\nE t joignant le geste à la parole, elle saisit à la n u q u e\nl'imprudent droguiste. Celui-ci, suivant la mode, avait les che­\nveux empaquetés dans une bourse de taffetas noir appelé cra­\npaud. L e crapaud resta dans la main de la vaillante épouse,\nqui s'en servit pour en souffleter la face blême de M. Coûteaux.\nL e droguiste, sacrant comme un païen, se leva d'un tel bond\nqu'il renversa la table. L e fracas des verres brisés se confondit\navec le t u m u l t e des invectives, chacun prenant parti soit pour\ncette furie, soit pour son adversaire qui voulait une revanche,\nles uns cherchant à séparer les antagonistes et les autres à les\nexciter. E n peu d'instants, interpellations, défis, applaudisse­\nments, sifflets et huées se croisèrent dans l'air. Les curieux\ngrimpaient sur leurs chaises pour mieux jouir du spectacle,\ntandis que le public du jardin se pressait aux fenêtres. Des\nservantes, bousculées et pincées, à la faveur de la bagarre, pous­\nsaient des cris aigus. Des projectiles volèrent au-dessus des\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          557\n\n\ntêtes et un œuf mollet, lancé d'une main sûre, vint s'écraser\nsur le front du digne M. Claes...\n    Il fallut l'arrivée de la garde, prévenue par le patron, pour\nmettre fin à cette burlesque algarade. Quand le sergent apparut,\nmenaçant tous les perturbateurs de les conduire à l'amigo, les\nexplications qu'on lui donna s'achevèrent en de tels éclats de\nrire que la force publique n'hésita pas à en prendre sa\np a r t . T o u t finit par de nouvelles rasades. E t tandis que\nMadame Claes, triomphante et apaisée, s'emparait du bras de\nson époux et le ramenait au logis, un spectateur charitable fai­\nsait respirer à M. Coûteaux, dont le visage était encore défait,\nun flacon de vinaigre des quatre voleurs.\n                                   *\n\n    Aussitôt son écot payé, T h i e r r y se déroba à une scène où le\n caractère de ses concitoyens venait de se rappeler à lui sous\n un nouvel aspect. Fidèle à la promesse qu'il avait faite à\n D o m Placide, il prit le chemin de Saint-Géry et pénétra dans\nl'église, remplie de m o n d e , tout juste pour entendre une\nvibrante péroraison de son ami qui achevait d'interpréter, du\nhaut de la chaire, quelques textes véhéments du Livre des\n Macchabées. Les derniers mots du sermon, proférés d'une voix\ntonitruante, vibrèrent dans la nef gothique, soulevant parmi les\n fidèles un long m u r m u r e admiratif qui se perdit dans le bruit\ndes chaises retournées.\n    Après une bénédiction et le chant de l'hymne : Domine, sal­\nvum fac populum tuum, la foule ne tarda pas à s'écouler. T h i e r r y\nprit le temps d'admirer quelques belles toiles de Coxie et de\nDe Crayer, pendues aux murs, puis il s'en fut à la sacristie.\nDom Placide, déjà reposé de ses fatigues oratoires, l'attendait\nsur le seuil. A la nouvelle que T h i e r r y lui donna de son inscrip­\ntion comme volontaire et de son départ pour la colonne de\nBouvignes, fixé au lendemain, il m a r q u a un tel transport de\njoie qu'il embrassa son ami sur les deux joues : «Voilà qui passe\ntoutes mes espérances, mon cher T h i e r r y ! E t voyez comme la\nProvidence arrange les choses! Vous allez, sans plus de retard,\nêtre récompensé d'une aussi courageuse décision. » E t ce\ndisant, il le poussa dans une sorte d'annexe où T h i e r r y éprouva\nun vif saisissement : Hélène et Isabelle s'y trouvaient l'une et\nl'autre, et à voir le sourire qui éclairait la face joviale du moine,\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "558                              DURENDAL\n\n\n il n'était pas douteux que celui-ci n'eût prémédité cette ren­\n contre.\n    Isabelle, très émue elle aussi, accueillit, comme s'il l'avait\n quitté de la veille, celui dont l'abandon lui avait pourtant\nlabouré le cœur. A la retrouver si généreuse, au point d'arrêter\nl'expression des remords qu'il balbutiait en des phrases con­\nfuses, T h i e r r y comprit mieux encore quelle avait été sa faute.\n Il lui dit alors la résolution qu'il venait de prendre, avec l'es­\npoir de se rendre ainsi moins indigne d'elle.\n    Isabelle l'écoutait, avec un tressaillement dans ses grands\nyeux sombres et la poitrine palpitante.\n    — Vous avez bien fait, T h i e r r y , répondit-elle, après un\nmoment de réflexion. Oui, cela vaudra mieux ainsi, — et ce\nsera une grande consolation pour Hélène et moi d'annoncer\ncette nouvelle à votre pauvre père. Quand je cherchais à le\nconsoler en lui disant : « Patience. Il nous reviendra! » il nous\ndisait d'un ton presque farouche : « Patience! P a t i e n c e ! c'est\nce que la lézarde dit au mur qui se crevasse... C'est ce que la\ngoutte d'eau dit au rocher qu'elle creuse... Cette patience-là ne\nvaut pas mieux que le m a l h e u r . . . » Qui sait? Votre détermi­\nnation d'aujourd'hui fera peut-être ce que nos paroles n'ont\njamais pu faire pour amollir son courroux...\n    — Que vous êtes bonne, Isabelle!... E t toi aussi, chère sœur,\ndisait T h i e r r y qui éprouvait à peu près le même trouble qu'il\navait ressenti au soir inoubliable de Groenendael... Avec votre\nappui à toutes deux, la vie m ' a p p a r a î t aujourd'hui si différente,\nsi nouvelle maintenant! J'aurai beau m'éloigner de vous, Isabelle.\nVous serez ma force et mon ange gardien.\n    E t sa voix trahissait une énergie heureuse. Elle exprimait\ntoute la joie réconfortante qu'il ressentait d'être ainsi accueilli\npar cette fière jeune fille après tant d'émotions si acres et si cor-\nrosives; joie ineffable, joie enivrante à croire que ce contraste\nn'était pas vrai, que ce ravissement était un mensonge près de\ns'évanouir...\n    Isabelle eut un tendre sourire :\n    — Est-ce bien vrai cette fois, T h i e r r y ?\n    — Oui, c'est vrai, je le sens. Cela est vrai de mes sentiments\npour vous. Cela est vrai de ma foi religieuse. Je crois que la con­\nviction, venue après d'aussi longues hésitations et d'aussi dures\npéripéties que celles d'où je suis sorti, ne se perd plus j a m a i s . . .\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "                            VIEUX   BRUXELLES                           559\n\n\n   Isabelle voulut qu'il acceptât comme souvenir d'elle une\npetite croix bénite. Et elle accompagna ce don, non sans\nrougir un peu, d'un médaillon qui contenait face à face deux\nminiatures exquises : son portrait et celui d'Hélène.\n   —- J e voudrais avoir votre portrait et celui de mon frère\npour faire p e n d a n t à ceux-ci... H é l a s ! quels rêves d'enfants\nnous avions formés! dit-elle en pressant la main de son amie,\ntout émue à son tour au souvenir d ' E v r a r d de P e n a l e g a s .\n   T h i e r r y s'informa d'Evrard. Sa famille ne recevait ses nou­\nvelles que de loin en loin. Lorsqu'il avait été libéré sans condi­\ntion grâce au crédit de M. Charliers, il était parti pour l'armée\ndu D a n u b e . Ses lettres m a r q u a i e n t la satisfaction qu'il éprou­\nvait de ne pas être appelé à servir au L u x e m b o u r g contre ses\ncompatriotes. Certes, il entendait rester avant tout l'esclave\nde son devoir de soldat. Mais cette insurrection bruxelloise\nde décembre qui l'avait mis l'épée levée, en face de M . Char­\nliers qu'il respectait et de sa fille qu'il aimait profondément,\navait été pour lui, disait-il, la pire angoisse de sa vie.\n   D o m Placide interrompit ces confidences. Il était a t t e n d u\npar les Augustins de Bruxelles ainsi que T h i e r r y qui serait\nencore leur hôte j u s q u ' a u lendemain m a t i n . . . Au surplus, il ne\npouvait permettre plus longtemps, n'est-ce pas, que Saint-\nGéry offrît le mystère de ses sacristies à des entretiens aussi\nprofanes. Encore si l'église eût été sous le patronage de saint\nJoseph, qui favorise les bons mariages... Toutefois, il dut bien\nconsentir à des adieux, qui furent encore longs et tendres. Et\nles deux jeunes filles ne quittèrent point T h i e r r y sans que de\nsolennelles promesses de lettres n'eussent été échangées.\n   Avant que le jour s'achevât, T h i e r r y , se dérobant au tapage\ndont la kermesse emplissait la ville, se rendit au cimetière de\nLaeken pour prier sur la tombe de sa mère et y puiser un nou­\nveau courage.\n                                             H.   CARTON DE W I A R T .\n   (A   suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 560, "page_fin": 571, "titre_corps": "La maison sans lumière", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Nesmy", "ancre_debut": "La maison sans lumière Les âmes pleurent dans la nuit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 659, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 99, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "La maison sans lumière\n                                                           « Les âmes pleurent dans la nuit et\n                                                        je suis sûr que quelqu'un les entend\n                                                        et va les ramener à lui. »\n                                                                                  RENÉ BAZIN.\n\n                       C'EST une soirée de fin d'automne à peine égayée par l'humble\n                             sourire de la lampe, d a n s la c h a m b r e des M o u c h e , au\n                             coin des rues de l'Eau bénite et du P e t i t - D e n i e r . U n reste\n                             de coke acheté à crédit achève de mourir dans le poêle\n                             de fonte. Le froid venu, la neige qui menace ont réveillé\n                             les douleurs du coxalgique, et D o m i n i q u e , étendu sur un\n                             méchant châlit de fer, souffre et gémit depuis deux j o u r s .\n                             L a mère va et vient, le corps ployé en deux, les j a m b e s\n                             et les reins cassés de courbatures à force d'avoir veillé sans\nfeu, les nuits d'hiver, pour garder le petit, combien lasse, combien endolorie\nelle aussi, et ne se plaignant pas. Le soir qui est presque tout t o m b é active\nsa besogne.\n    « P l e u r e pas, pauvret, dit-elle de temps en temps p o u r encourager le\ngars q u e les larmes étouffent. T i e n s , m i g n o n , glisse cet oreiller dans ton\ndos pour te caler. P l e u r e p a s . Q u a n d on souffre tant, vois-tu, c'est le mal\nqui passe. D'ici quelques mois tu seras guéri, tu trotteras comme les a u t r e s . . .\nJ e te plains t a n t ! . . . P l e u r e donc plus, Minique. »\n    Mais tandis qu'elle console, que son a m o u r désespéré invente de sublimes\nmensonges, du coin de son tablier, vite, en se d é t o u r n a n t , elle essuie u n e\nlarme qui brûle ses yeux rouges.\n   Sur la cheminée, la lampe, coiffée en arrière par l'abat-jour de papier vert\nà demi brûlé, éclaire en face d'elle presque toute la pièce.\n   Ce ne sont que de pauvres choses dans le pauvre logis : la table ronde\navec sa toile cirée tiouée, cassée, rongée de l è p r e ; des chaises dont on dirait\nque les souris ont grignoté la paille; une armoire que tout le jour explorent\net forent les vrillettes; u n e vieille horloge, dont le chant monotone a bercé\ntoute l'enfance de C a t h e r i n e ; u n e glace portant en son milieu une énorme\ncassure en soleil; deux lits maigres de plume, et de laine et de crin, affaissés\nsous des rideaux en percale, dont les fleurettes ont pâli; enfin, sur u n bout\n\n\n  (1) Chapitre inédit du prochain roman de notre collaborateur Jean Nesmy, L a\nlumière de la maison, à paraître chez Bernard Grasset, 7, rue Corneille, Paris, dont\nnous rendrons compte dans cette revue.\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "                        LA MAISON       SANS   LUMIÈRE                        56l\n\n\nde tablette une soupière ébréchée, quelques assiettes, une écumoire que la\nvapeur a détamée, une bouteille aux trois quarts vide qui représente le\ncellier.\n    La lampe fumeuse et mal mouchée éclaire d'un œil borgne et comme avec\ndépit cet humble mobilier. Dehors le vent court dans le deuil de la nuit qui\nmet son crêpe aux vitres; les veilleuses de réverbères, quand il passe,\ntremblent clans leurs lanternes à potence; par intervalles on entend aussi\ns'agiter au bord du toit les gouttières, battre çà et là quelques tuiles au-\ndessus du grenier, ou même une voix de chat qui miaule entre par les\nlucarnes, tandis qu'une gifle d'air froid secoue les châssis des fenêtres. La\nvieille maison grelotte et la lumière de la lampe, chaque fois plus inquiète,\na l'air de s'effrayer.\n    Triste soirée! La nuit de novembre tout agitée fait dehors son bruit\nlugubre. Et tout s'ajoute encore à la peine de vivre : l'humeur chagrine et\ngrondeuse du temps, et la mélancolie des choses, l'heure, le jour et la saison.\n    Il est 5 heures : le père sort à 6 de l'usine ; c'est le jour de la paye, et dans\nle cœur de la femme l'éternelle inquiétude de chaque semaine se renouvelle.\n    En attendant la Mouchette est seule avec Minique : Amandine travaille à\n l'autre bout de la ville dans une « lingerie-repasserie-glaçage », comme dit\n la pancarte; elle n'arrive guère qu'après 7 heures. Les autres, Joseph,\n Lucienne et Laurent, sont rentrés de l'école à 4 heures, plus criards et dis­\n sipés encore que de coutume. La mère leur a donné à chacun un quignon\n de pain blanc, pas bien gros, car avec le boulanger aussi on est en retard\n dans le paiement. Puis elle les a envoyés à la rue, à regret d'ailleurs, sachant\n bien que la rue, mauvaise conseillère, est l'école du vice. Mais le moyen de\n l'éviter? La rue est le jardin du peuple. Dans la chambre qui à elle seule est\n tout le logement, ils énervent leur frère qui souffre, bousculent tout, traînent\n les chaises, mènent un train d'enfer, achèvent d'abîmer les meubles si meur­\n tris... On entend parfois leurs cris de moineaux en bataille qui montent de\n  la cour, ou les éclats du père Chose qui les gronde pour quelque tour joué...\n     Et toujours la voix monte, régulière et grondeuse, du vent de la nuit qui se\n  fâche...\n     Catherine a posé la lampe sur la table et la toile cirée s'est parée d'une\n couronne de lumière. Elle a tiré ses lunettes de leur étui, les a placées à\n cheval au bout de son nez fin et s'est mise à rapiécer des hardes. Sa vue\n  baisse; les pleurs fréquents de ses yeux les ont comme ternis, et c'est\n encore parmi bien d'autres un sujet de tristesse. Aussi elle n'accompagne\n pas son travail d'un chant comme Zélie la voisine, qui tout le jour, d'une\n âme et d'un gosier joyeux, nargue la misère, pendant que son mari, ô ironie\n des choses, va de son pas de croque-mort sur la route du cimetière... Mère\n  Mouche, elle, n'a pas le cœur à la chanson; son refrain, c'est la parole de\n douceur qu'elle répète sans cesse au petit qui se plaint :\n     « Pleure pas, pauvret... ne pleure pas... Je souffre avec toi, tu sens bien ;\n  nous sommes deux.,, tu n'es pas seul... deux qui souffrent, deux qui\n  s'aiment... J'ai mal dans toi, oh ! j'ai si mal, et pourtant moi je ne pleure pas,\n  vois!... »\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3485, "texte": " 562                                    DURENDAL\n\n\n\n    E t le regardant, toute fière, elle se force à sourire.\n     Mais voici que les plaintes redoublent au lieu de s'apaiser. Minique aura\n 16 ans bientôt, q u a n d les pommiers refleuriront, tout roses, aux vergers des\n faubourgs; 16 ans, l'âge où les fils du peuple gagnent déjà leur vie, l'âge\n heureux qui mêle la joie de l'indépendance à la joie du travail, au m u r m u r e\n de la jeunesse l'amour qui c o m m e n c e à chanter. E t D o m i n i q u e se révolte,\n lui qui ne respirera jamais ce parfum qu'épand la vie qui s'ouvre. Sa destinée\n chaque jour à ses songes s'offre plus lamentable. De tous côtés obslinément\nse tient clos l'avenir; le seul rêve qui le possède est d e s'anéantir. Car nul ne\nlui a par charité donné l'unique espoir.\n    Ainsi tout jour nouveau est pour lui jour de deuil. L a joie des autres n'est\nq u ' u n e insulte à sa misère; son cœur aigri est plein d'humeur jalouse; il a\npris en horreur tout le monde, parce que, sans le vouloir et seulement d'avoir\n plus de b o n h e u r que lui, chacun le fait souffrir. Catherine elle-même, malgré\nson dévouement, n ' é c h a p p e pas à cette haine universelle, qui s'étend comme\nune herbe mauvaise, étouffant tout en lui.\n    Elle a beau ce soir-là interrompre son ouvrage et s'approcher du lit pour\nessayer de le calmer. Elle a beau redire de sa voix la plus tendre :\n    « Qu'as-tu, mon Minique?... T o n mal redouble d o n c ? . . . Ce doit être la\nneige qui m e n a c e . . . Pleure plus, mon a m o u r ; je suis là, je te p l a i n s . . . »\n    Minique brutalement se jette vers le mur, et ses yeux, ses yeux tout à l'heure\nencore si tristes et si souffrants, s'injectent s o u d a i n e m e n t d'une étrange\nfureur. T o u t de même elle insiste; elle se p e n c h e ; elle a confiance dans la\ndouceur berçante de ses paroles; elle espère dans la tendresse ardente de\nson regard. Mais lui sentira-t-il sa pitié désolée? Le geste qu'il a eu lui\nfera-t-il horreur, q u a n d il verra de près ce visage détruit, cette chair en\nruine, ces cheveux qui ont blanchi au long des nuits de garde, toute cette\ndétresse physique qu'il a causée? Comprendra-t-il surtout l'angoisse\nqui fait battre ce cœur admirable de mère, qu'il repousse et qui implore?...\n   L'heure est si d o u l o u r e u s e ! Le silence est fiévreux; la grosse nuit\ns'étend tout alentour comme une eau noire trouée de lueurs qui vacillent...\n   E t tout à coup Minique, effrayant d'air haineux, se dresse sur son lit; puis\ndebout, proférant enfin dans le vertige insensé de sa rage les pensées\nsacrilèges et les paroles de blasphème, qui depuis si longtemps fermentent\ndans sa tête :\n   n Va-t'en!... crie-t-il. Oh ! c o m m e je te déleste !... A h ! oui, tu peux me\nconsoler ! Elle est jolie la vie que je te d o i s ! . . . T u ne vois d o n c pas ce que je\nsouffre? Mais tu ne vois d o n c p a s ? . . . U n c h i e n on le tuerait!... Et tu n'as pas\npitié!... E t tu es cause de t o u t ! . . . »\n   Brisé enfin par l'effort physique qu'il a dû faire, il chancelle et d'un bloc\ns'effondre sur le lit. E t là, hébété, gémissant, misérable, il ressent aussitôt,\navec la première douleur du remords, la souffrance avivée de son mal.\nDes sanglots à coups sourds soulèvent sa poitrine; l'orage fond en p l e u r s ;\npeu à peu son cœur se rassérène, jusqu'à ce qu'un lourd sommeil l'affranchisse\nde t o u t . . .\n   Doucement, avec un peu moins de courage et les yeux plus humides et\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "                           LA MAISON SANS LUMIÈRE                                      563\n\n\nplus troubles derrière les lunettes, Catherine se remet à l'ouvrage sous la\nlampe qui rêve...\n\n    D a n s la rue du Petit-Denier, le bas de sa soutane t r e m p é de pluie, son\nchapeau prêt à s'envoler à chaque coup de vent, ses souliers à boucles\nfaisant gicler l'eau boueuse des flaques autour de leurs larges semelles,\nl'abbé Herluison, à la lueur clignotante des réverbères, oherchait le n° 13\nà la faveur d'une accalmie. Il errait de porte en p o r t e , s'efforçant en vain\nà déchiffrer sur leur émail tombant et craquelé l'indication des plaques,\nlorsque Joseph, L u c i e n n e et L a u r e n t sortirent en trombe d u couloir.\n     « Quel est le numéro de votre maison, mes enfants? » d e m a n d a le\nprêtre.\n     « C'est écrit dessus », fit l'aîné des trois en se sauvant. De loin ils c o n t i ­\nnuèrent à se moquer, grimaçant et faisant les cornes, et criant tous à la fois,\ndu plus grand qui avait 12 ans au petit qui en avait 8 :\n     « H o u ! la calotte !... Bisque, bisque, bisque I »\n     Mais il se trouva que P i c a r d rentrait, portant enfoncé j u s q u ' a u x oreilles\nson chapeau de toile cirée ruisselant d'eau et les pans de son habit tout raidis\npar la mouillure lui t a p a n t les jambes à chaque p a s . Il reconnut le curé de\nsa paroisse et salua :\n     « C'est-il des fois après moi que vous demandez, monsieur le curé? »\n     « Ah! c'est vous, P i c a r d ! . . . N o n , c'est M me Mouche que je voudrais\n voir. »\n     « Mme M o u c h e ! C'est ici, monsieur le curé, la même maison que n o u s .\nJ e vais dire à la femme qu'elle éclaire. »\n     E t de la rue m ê m e il appela :\n     « Ohé ! Zélie ! »\n     U n e grande femme rousse parut au bout du couloir dans le cadre de\n lumière d'une porte.\n     « Quoi qu'il y a ? »\n     « Sors voir la chandelle et éclaire M, le c u r é . »\n     Zélie empressée s'exécutn, et curieuse et bavarde ne put pas tenir muette\n sa surprise.\n     « Y a d o n c du nouveau, que vous veniez d'un temps pareil, monsieur le\n curé? A c't'heure on mettrait quasiment pas un chien dehors. »\n     L ' a b b é Herluison expliqua sans plus de façon qu'il venait voir Catherine\n Mouche, son ancienne paroissienne de Lirey. E t la curiosité de Zélie fut\n satisfaite. Elle éclaira d a n s la cour, « qui était tout en bosses », dans l'esca­\n lier, « qui était rongé aux vers et tout branlant que c'en était une pitié »,\n r e c o m m a n d a à plusieurs reprises :\n     « P r e n e z g a r d e ! méfiez vous, monsieur le c u r é ! » E t M. le curé était déjà\n depuis une b o n n e minute d a n s la c h a m b r e de la voisine que, du bas de l'esca­\n lier, appuyée contre le mur, la bougie au bout du bras tendu et la tête levée,\n Zélie en cillant des yeux éclairait encore.\n     Q u e l q u ' u n qui fut plus surpris encore que la Zélie, ce fut mère Mouche.\n L'esprit plein d'inquiètes pensées, elle n'avait pas entendu les pas ni les\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3467, "texte": "564                                   DURENDAL\n\n\nappels dans l'escalier, et elle sauta comme u n e jeunesse prise en faute q u a n d\nla porte s'ouvrit. Elle p l e u r a i t ; et malgré l'ombre de l'abat-jour où sa tête\nplongeait, l'abbé Herluison s'en aperçut. Mais la joie de reconnaître l'ancien\nvicaire de Lirey du premier élan e m p o r t a tout le reste.\n    « C o m m e n t , monsieur le curé, s'écria-t-elle à sa vue, vous venez voir des\npauvres comme n o u s ! »\n    « P l u s les brebis sont maigres, dit le prêtre, plus elles craignent le vent,\nplus aussi le pasteur doit les couvrir de son manteau. »\n    E t Catherine sentit dans la pitié du regard qui se posait sur elle toute une\npitié d'âme qui s'offrait à son c œ u r .\n    Ils revécurent un instant, par le songe plus encore que par la parole, les\nsouvenirs c o m m u n s qu'ils g a r d a i e n t de Lirey : un nom p r o p r e , un rappel,\nu n mot jeté dans la conversation éveillait en eux la multitude endormie des\néchos prolongés qu'il portait avec lui. L ' a b b é Herluison, attentif à l'âme\nqu'il voulait conquérir, considérait avec u n e joie grave toute la puissance que\nla voix du passé gardait sur Catherine. Il se disait aussi qu'ayant souffert elle\nserait plus facile à t o u c h e r ; la douleur est c o m m e u n calvaire : quand on\nmonte assez haut on arrive à la croix.\n    L'abbé s'était assis sur une mauvaise chaise de paille en face de la femme\net pouvait maintenant saisir par intervalles à la lumière de la lampe la lueur\nh u m i d e et triste de ses yeux. Mère Mouche racontait depuis son mariage\nl'histoire de sa vie, avec cette pudeur de se montrer qu'a l'aisance d é c h u e .\nTraitant la misère comme une honte, parce qu'elle est venue tard, elle faisait,\ntête basse, d'une voix étouffée et en c h e r c h a n t ses mots, un récit s o b r e ,\nembarrassé, à chaque instant coupé de réticences. Mais l'abbé Herluison,\npeu à peu, avec une douce insistance, lui arrachait d'un cœur affectueux les\naveux essentiels, s'attachant, pour ne pas remuer inutilement le chagrin,\nà deviner les autres. Et voilà qu'il savait tout du désordre de cette famille,\net la passion alcoolique du père, et l'humeur aigrie de l'infirme, et sa misère\nphysique et surtout sa misère morale.\n    « Votre mari boit! disait-il. Ne désespérez pas. Je vous aiderai. Nous\nverrons ensemble ce qu'on peut faire.\n    \" Votre fils estropié n'a qu'une vie chétive ! S i souffrance lui fait une â m e\ningrate! Comment s'en é t o n n e r ? Là, je sais le remède. T o u t espoir lui\nmanque et partant toute joie. P o u r quelqu'un qui est sans joie, et qui\nn'est qu'une chose qui souffre, sans l'espoir d'au delà que peut être la vie?\nE t q u a n d la vie n'est rien, c o m m e n t serait-on reconnaissant à ceux qui\nl'ont d o n n é e ? . . . Ah! si Dominique croyait être payé un jour des peines\nqu'il e n d u r e , ne voyez-vous pas de quel consolant rayon s'éclairerait\naussitôt sa misère? S'il est acariâtre à force de souffrir, c'est que son âme a\ndes béquilles. Et de cela moi je puis le guérir. »\n    Mère M o u c h e à la voix chaude du prêtre sent se faire en elle c o m m e un\néveil é m u de souvenirs et de choses anciennes : le levain de sa foi, repétri\nd'un c o u p de main habile, fermente c o m m e u n e pâte nouvelle. Oui, Minique\nn'aime rien, n'attend rien, ne croit à rien; et c'est de là par-dessus tout que\nlui vient tout le mal de la vie. S'il est sans cœur, c'est d'être sans a m o u r . Il\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "                            LA    MAISON      SANS     LUMIÈRE                            565\n\nm a n q u e de force parce qu'il m a n q u e d'espoir, et c'est d'être incroyant qu'il\nest désespéré.\n    Catherine, pleine de ces pensées et se sentant s o u t e n u e , voit l'avenir qui\ns'ouvre. U n peu de confiance lui revient; et c'est d'une âme presque déjà\nconvertie, en tout cas remuée j u s q u ' a u fond, qu'elle écoute le curé déclarer\navec assurance :\n    \" Lorsque je suis entré, j'ai vu tout de suite qu'il faisait triste dans celte\nc h a m b r e , et qu'une ombre pesait sur le vide du cœur. E t maintenant je puis\ndire : J e sais! je s a i s ! . . . Il manque une lumière dans cette maison. \"...\n    Mère Mouche, heureuse de pouvoir enfin reposer sur quelqu'un son exis­\ntence lasse, redisait en rêve à présent, les yeux mouillés d'émotion et de\nreconnaissance :\n    « E n effet, il m a n q u e une lumière. Et la maison est toute triste », sans\nc o m p r e n d r e d'ailleurs tout le sens q u e renfermaient les paroles d u prêtre.\n    Elle pensait au mari, qui allait rentrer tard et faire son mauvais tapage des\nsoirs où la fumée de l'absinthe lui montait à la tête. Elle pensait à Minique,\nqui l'avait longtemps sans doute accusée d a n s son cœur avant de l'accuser\nd a n s ses paroles. Elle pensait à Amandine, qui depuis u n certain temps\ndevenait coquette, frisottait sur le front ses boucles b r u n e s , mettait avec\nnégligence un ruban par-ci, un chou par-là, affichait des atours que sa mère\nne lui connaissait p a s ; point mauvaise fille certes, mais rieuse, jamais en\npeine, toujours vive et toujours légère; et Catherine s'en inquiétait,\nsachant bien qu'il faut se méfier des yeux jeunes qui rient trop à l'heure\nqui passe, q u a n d la misère est r u d e à la maison... Elle pensait enfin\naux derniers, J o s e p h , L u c i e n n e et L a u r e n t , qui ne l'écoulaient guère et tous\nles trois mal élevés ne lui faisaient que peu d ' h o n n e u r . . . Mais elle se sentait\nforte à présent, et sa douleur était inerte comme une chose m o r t e . Elle\ncraignait seulement de voir défaillir tout à coup cette clarté qui se levait.\n    « Vous ne m'abandonnerez plus, monsieur le Curé, suppliait-elle. J'ai si\nbesoin de v o u s ! . . . Moi je suis tout acquise... Mais Mouche en veut aux\nprêtres. On lui a tenu contre eux, voyez-vous, tant de mauvais discours.\nF a u d r a pas lui en vouloir les premières fois s'il b o u g o n n e après vous. Au\nfond, q u a n d il n'a point bu, c'est pas un méchant h o m m e . E t moi j ' a i idée\nque vous saurez le convertir. »\n    Elle s'attachait avec désespoir au soutien qui s'offrait, car c'était le\npremier. L ' a b b é Fleurot, qui était venu avant, s'était peut-être présenté\nquelque temps avant l'heure, mais surtout n'avait pas su parler...\n    Sous les fenêtres, dans la rue, on entendait tomber d a n s le silence\nquelques pleurs espacés, qu'accompagnait, plaintif encore ou déjà apaisé, le\nsanglot des gouttières, comme une note de crapaud qui s'endort d a n s le soir.\nOu bien c'était le toit qui sous u n coup de vent secouait b r u s q u e m e n t son\ndos de tuiles brunes tout mouillé par l'averse.\n    « Soyez tranquille, disait le prêtre, et sa voix était pour Catherine u n e .\nbénédiction. J e ne parlerai que par actes d'amour à celui qui, d'avance, sans\nme connaître, me déteste. J e sais, car je les tiens du Maître, les paroles à\nfaire entendre aux sourds. A force de l'aimer, q u a n d il verra que je ne l'aime\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3155, "texte": "566                              DURENDAL\n\n\nque pour son âme, il m'aimera peut-être. Oui, je donnerai à Dominique\nl'espérance d'une autre vie. Mais vous, aidez-moi... Dites-vous : le Christ a\nmonté le Calvaire pour nous sauver; et le Christ a ressuscité. Et cela je l'ai\ncru et je le crois encore. Cette pensée vous consolera dans toutes vos\népreuves. Et convaincue vous-même vous m'aiderez à convaincre les autres.»\n   Sur les toits, les dernières plaintes de l'orage avaient cessé; les goullières\nendormies ne laissaient plus échapper que de loin en loin un soupir en\nrêvant. Et des rayons déjà traversaient la nuit bleue.\n   Soudain on entendit dans l'escalier comme un bruit d'ouragan par lequel\ns'annonçait le retour de Joseph, de Lucienne et Laurent. Leur entrée en\ncoup de vent fit pencher la lumière, s'agiter l'ombre éparse dans la pièce.\nTout échauffés d'avoir couru, plus animés encore de s'être querellés avec le\npère Chose, ils n'avaient de rougeur qu'au saillant des pommettes; le reste\ndu visage était d'une pâleur livide et maladive, sur laquelle flambaient des\nyeux ardents cernés de meurtrissures. La présence inattendue de la soutane\nqu'ils avaient injuriée les laissaient interdits; ils paraissaient d'ailleurs\ntrouver dans ce hasard plus d'amusement que de honte, et plus d'étonne­\nment que de regret. Ils se regardaient en dessous de l'un à l'autre et,\nse poussant du coude, ils étouffaient de rire derrière leurs tabliers sales.\nL'abbé Herluison cependant faisait semblant de ne les pas connaître; il\ndemanda leurs prénoms et leurs âges, et donnant à chacun avec une parole\nune caresse d'amitié, à Joseph, qui annonçait 12 ans, il dit :\n   « C'est l'âge où ceux qui ont le bonheur de connaître Dieu font leur\npremière communion. Quels beaux rêves blancs lu pourrais faire! »\n   A Lucienne, qui annonçait 10 ans de sa voix blésante :\n    « Dix ans ! Et tu as déjà un cœur usé. Je voudrais le faire un cœur tout\nneuf! »\n   A Laurent enfin qui en avait huit :\n    « Sais-tu seulement que tu as une âme? De tout ce que tu possèdes c'est\n pourtant le plus précieux! »\n   Les trois enfants, tour à tour, puis ensemble, regardèrent' étonnés cet\n homme qui parlait une langue qu'ils ne connaissaient point. La distance qui\nles séparait de lui tout à coup leur apparut si longue qu'ils furent devant sa\n soutane tout saisis de respect.\n    Lorsque, consultant Catherine, le curé demanda :\n    « Où jouent-ils?... Moi, j'ai une jolie cour où les enfants s'amusent bien\n tous les jeudis, tous les dimanches. S'ils voulaient être sages, oh! mais bien\n sages, je les y conduirais. Promettent-ils ? », les yeux, timides devant la joie\n qui venait à eux, se baissèrent, les mains embarrassées tordirent leurs\n tabliers.\n    « J'entends, dit le curé, les cœurs qui disent : oui ! Puisque c'est promis,\nje viendrai les chercher la semaine prochaine. »\n    Six étoiles piquées dans un peu de nuit brune d'une même montée se\n levèrent vers lui : la conquête de Joseph, de Lucienne, de Laurent était faite...\n    Dans le fond de la chambre, au coin de droite où l'ombre ainsi qu'une\n araignée tendait sa toile grise, on entendit une voix qui geignait.\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": "                           LA MAISON       SANS    LUMIÈRE                           567\n\n    \" C'est D o m i n i q u e qui s'éveille \", dit la mère.\n    Le curé s'étant alors approché fut bouleversé de voit dans un pauvre\nvisage triste de pauvres yeux battus. Il eut cette impression de pitié dou­\nloureuse, qu'il avait éprouvée si souvent en administrant à leur lit de mort\ndes m o u r a n t s . C'était le même air affligé, la même supplication et la même\ndétresse. Les regards apitoyés du prêtre, son front tendu, ses lèvres contrac­\ntées trahirent-ils son cœur compatissant?... L'estropié en fut-il blessé dans\nson orgueil ?... Ou fut-ce simplement la vue de la soutane, dont on avait dans\nson sang comme injecté la h a i n e ? . . . Minique prit u n e expression de d é d a i n ;\net le prêtre comprit que l'âme se fermait. Mais il parla quand m ê m e ; dans\nle sillon que nul n'avait ouvert il jeta sa semence, dans l'espoir que ce grain,\navec la patience et le temps, finirait par germer sur cette terre en friche,\ncomme celui que dans les landes apportent les oiseaux. Il dit :\n    « T u souffres, pauvre petit. E t moi je voudrais te guérir. V a ! ton corps\nest moins touché que ton â m e . E t si ton âme était guérie, tu le serais plus\nqu'à moitié... J e ne suis à tes yeux qu'un étranger; il y a un instant seulement\nje ne te connaissais pas. E t p o u r t a n t , voilà que je me sens prêt à donner ma\nvie pour toi, parce que nous sommes des fils issus du m ê m e P è r e , des ser­\n viteurs du même Maître, et que tu es la brebis malade dont je suis le pas­\nteur, le sais-tu?... Tu ne veux pas m'entendre encore. Mais moi je te b é n i s ! »\n    Les trois petits qui étaient debout recevaient d'un cœur attentif ce m y s t é ­\nrieux langage, dont la g r a n d e douceur inconnue les pénétrait peu à peu et les\nenveloppait malgré son sens obscur. E t le prêtre à leurs yeux à mesure qu'il\nparlait avait l'air de grandir.\n    Minique, seul insensible aux parole d'amour, s'était rejeté vers le mur.\nDerrière le groupe des enfants, un coin de son tablier relevé sur ses yeux,\nCatherine pleurait.\n    P o u r la première fois d a n s cette maison, où l'abbé Herluison venait\nd'entrer, l'élan de sa charité se brisait. D u premier appel les cœurs simples\nétaient venus à lui, et ce succès lui suffisait. Il jugea que pour un soir et sur\ndes âmes non préparées, abandonnées depuis longtemps, c'était parmi la\nmauvaise herbe assez de bonne semence jetée. Avant de partir il releva la\ntête pour consulter le ciel : par la fenêtre sans rideaux le rayon d'une étoile\np e r d u e arrivait j u s q u ' a u lit...\n    D a n s le même moment la voix coupante ou mugissante des sirènes annon­\nçant la sortie des usines traversait la nuit devenue calme. L e prêtre qu.\ns'était attardé se hâta de descendre. E t l'un le précédant avec la lampe,\nl'autre marchant à sa hauteur et l'autre le suivant, Joseph, L u c i e n n e et\nL a u r e n t l'escortèrent jusqu'à la porte de la rue, où le curé leur d o n n a u n\nbonsoir, qu'ils rendirent flûte d a n s u n rire des yeux, et des lèvres et du\ncœur.\n\n  Sept heures sonnent ; le pot de soupe « trotte » sur le fourneau et la vapeur\npipant par le couvercle n'emporte que le fade fumet d'une soupe aux légumes;\navec u n coin de fromage maigre, une tranche de pain, ce sera tout le repas\ndu soir. Seul Minique malade aura u n œuf, q u ' u n e d a m e a d o n n é .\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3476, "texte": "568                                    DURENDAL\n\n\n    7 h. 5 !... P l u s d'une heure que l'homme est sorti de l'usine, et il n'est pas\nr e n t r é ! . . . L e sanglot des gouttières n'est plus qu'un gazouillis.\n    7 h. 10 !... A m a n d i n e , elle aussi, est en retard : depuis quelques semaines\nc'est bien souvent que ça lui arrive, et la mère est inquiète et ne sait que\npenser... L a nuit toute consolée rit de ses pleurs sous les étoiles...\n    7 h. 15 !... Toujours pas de Victor, toujours pas d'Amandine !... Le balan­\ncier de l'horloge semble se promener avec plus de lenteur entre les murs de\nsa prison : le son lourd de sa m a r c h e , tac, tac, t a c . . . résonne sourde­\nment au cœur de C a t h e r i n e ; l'heure qui passe a pris le pas d'un cortège\nfunèbre.\n     Enfin le bruit d'une escalade fait craquer l'escalier, qui est vieux et\ne n g o u r d i . U n e porte s'ouvre b r u s q u e m e n t et jette le frisson de l'air frais\nqu'elle apporte. A m a n d i n e paraît, hors de souffle, rouge d'avoir couru et si\nébouriffée qu'on dirait q u e le vent tout le long du chemin a taquiné sa cheve­\n lure : prompte à la défense et par là trahissant son cœur coupable, avant que\n personne l'accuse, elle s'excuse.\n     « Deux paniers de fin pour le bout du faubourg de P a r i s d o n n é s à livrer\n à 6 h. 1/2 : vous pensez, petite m è r e , quelle trotte! Ouf! j ' e n ai j a m b e s rom­\n pues et bras cassés! »\n     T o u t cela dit avec tellement de conviction et sur un ton d'indignation si\n véritable que, perdant sa première défiance, petite mère s'attendrit.\n     \" Veux-tu changer, ma g r a n d e ? . . . As-tu bien c h a u d ? . . . N'as-tu pas\n froid? \"\n     D o u c e u r de la parole, inquiétude du cœur, tendresse du regard, rien n'y\n m a n q u e des cajoleries d'une mère pour une fille, dont la vue seule la pique\n à la secrète d'admiration et de fierté. E t l'admiration est facile et la fierté est\n naturelle : A m a n d i n e , en effet, est-elle assez jolie ! Vit-on jamais ceinture\n mieux faite, gorge plus ronde, peau plus dorée, nez plus espiègle et bouche\n plus t e n t a n t e ? . . Voyez : elle porte d a n s ses yeux son âme insouciante et\n légère; elle les a longs sous de longs cils, d'un brun pointillé d'or et cares­\n sants et d o u x ; chacun de ses regards, i m p r u d e n t e qu'elle est, semble offrir sa\n jeunesse.\n     E t mère Mouche est attendrie de la voir si jolie. Elle ne soupçonne pas\n q u ' A m a n d i n e , ce soir-là, est c o m m e une fleur sous la rosée, qu'elle est plus\n belle sous l'amour. Elle n'a pas de souci de ces lèvres qui s'ouvrent en riant,\n ni de ces yeux qui la p e r d r o n t . Elle ne remarque point tout ce qu'a de dange­\n reux cette beauté qui appelle le danger, ni d'inquiétant cette jeunesse qui\n s'isole de tout sans s'inquiéter de rien.\n     L a fille a pénétré dans le logis sans en voir la misère. Elle n'a pas eu de\n regards pour les yeux de la mère rouges d'avoir pleuré, pas eu de pensée de\n pitié pour ses tempes qui blanchissent, ses paupières qui se boursouflent, ses\n rides qui se creusent ni son dos qui se voûte. S'est-elle aperçue seulement\n que le père n'est pas r e n t r é ? . . . Rien ne l'attriste; elle vit c o m m e dans un\n rêve et tout la laisse indifférente, hors la belle chanson qui lui monte du\n cœur. Sa pensée tout entière est pour un rémouleur, qui n'a dans la vie, avec\n  u n chien pour c o m p a g n o n , qu'une pierre de grès qui tourne sous le pied et\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "                          LA MAISON SANS LUMIÈRE                                     569\n\n\nque des roues conduisent au hasard des chemins. Chaque jour, depuis plus\nd'un mois, elle le rencontre sur sa route en sortant de la repasserie; et tous\nles deux ayant des yeux qui parlent, il n'a pas fallu plus de quelques\nregards tant d o n n é s que reçus pour faire s'ouvrir les lèvres et déclore les\ncœurs.\n     L ' h a b i t u d e de se voir tous les soirs, de se parler de près est si prise que\nle chien de l'errant, d'aussi loin qu'il aperçoit l'amie de son maître, lui fait\naccueil de ses yeux d o u x . . . Ah! si mère Mouche savait lire au fond de ces\nprunelles papillonnantes, dans ce cœur égoïste et léger, où n'habite qu'un\ns o n g e ! . . . Elle qui rêve pour sa « grande » de l'aîné des P i c a r d , un garçon\ntranquille, sérieux, timide et g a u c h e à force d'être sage, et dont l'humeur\ntoujours égale et pleine d'un contentement sans saison rendrait sa fille si\nheureuse!...\n     Mais petite mère n'a d'inquiétude que du mari qui ne vient pas ..\n     7 h. 1/2!... Catherine se lève et replie son ouvrage et range ses lunettes\nd a n s l'étui. Elle va à la fenêtre, l'ouvre en hâte, se penche et, le cœur lui\nbattant, consulte jusqu'au bout la rue des deux côtés... Le pavé luit...\nP e r s o n n e ; pas u n e o m b r e , sauf d'un chien qui rôde, flairant les tas\nd ' o r d u r e s . . . Elle repousse les deux battants et lentement referme la croisée.\nSon cœur se referme aussi et se serre plus fort. U n e larme amère et c h a u d e\ntombe au coin de sa lèvre... Il la fera donc toujours souffrir!... A h ! lâcheté\ndes h o m m e s ! . . .\n     Elle ôte le pot du fourneau et le pose, fumant, au milieu de la table :\nl'épaisse vapeur qui monte réjouit les appétits. C'est bon tout de m ê m e\nq u a n d on a faim, cette odeur de soupe aux légumes. Les yeux rient autour\nde la n a p p e cirée. La place du père est v i d e ; la mère, nourrie de chagrin,\nne mange p a s ; mais le dîner pour les enfants n'a rien perdu de sa gaîté.\n     Catherine est nerveuse : le moindre bruit de pas dans l'escalier, un mur­\n mure de voix qui monte de la rue lui fait lever la t ê t e ; et le vent lui-même\nla trompe quelquefois... Elle écoute la n u i t ; elle sonde l'ombre; elle inter­\nroge le silence. La lampe à pétrole ronronne c o m m e elle le ferait chez des\n riches malgré son verre fendu et son carton brûlé. Minique m a n g e son œuf\nen rechignant. Les petits piaillent; la g r a n d e rêve; la vieille p l e u r e . . . E t\n l'heure passe lente, triste... E t Victor ne vient p a s . . .\n     Mais voici qu'au bout de la rue le dogue du boucher lance son aboiement,\n moitié furieux, moitié plaintif, que répète à l'autre bout q u e l q u e écho\ne n d o r m i . Cette fois, c'est le signal que l'homme rentre. Ce chien-là (les bêtes\n ont leur intelligence des choses et leur façon de rire !) ce chien a horreur que\n Mouche soit ivrogne. Dès qu'il entend près de la maison son gros pas\n d é m o n t é , il se précipite sur ses talons, le grogne et le menace. L'autre de sa\nvoix pâteuse et coupée de hoquets l'interpelle à son tour el lui jette des\n pierres. Dix minutes durant entre le chien et l'homme à coups de voix se livre\n la bataille.\n     Il est à remarquer d'ailleurs (l'observation, hélas! n'en est que trop\n fréquente!) que lorsque Mouche a bu il n'est jamais content. Intérieurement\n fâché contre lui-même, il se d o n n e le change et tourne son humeur contre les\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "570                                   DURENDAL\n\n\nautres :. il s'emporte, il crie, il vitupère. On jurerait que l'absinthe-anisette,\nla « sainte ani », comme il dit, s'est convertie en bile dans son corps. I1\nengage des discussions avec tout et sur tout ; il va dans son courroux jusqu'à\ninterpeller les m u r s dont l'obscurité le t r o m p e ou les lumières de la route qui\nl'aveuglent. 11 a aussi un autre vieil et irréconciliable ennemi : le temps,\nlequel est toujours à son gré trop peu clair et fumeux.\n    Ce soir encore, sa dispute finie avec le chien, c'est la nuit, c'est le\nbrouillard qu'il invective :\n    « Cré milliard de bombes, crie-t-il. Quelle f... b r u m e à c't'heure. P a s drôle\ncomme ça danse. Toujours donc ce même chien de t e m p s ! . . . Rosse de\nfemme aussi, qui sait bien la peine que j'ai et n'éclairerait seulement p a s . . .\n Misères de misères... »\n    Le silence triste du soir est empli de sa voix comme la rue de sa d é m a r c h e . . .\n    P e n d a n t ce temps :\n    « Vite, mes enfants, couchez-vous vile », a dit la m è r e ; et le logis est\ndevenu comme une fourmilière sous l'orage. Les enfants savent que lorsque\nle père rentre ivre il faut que la nichée soit cachée d a n s le nid. A m a n d i n e ,\nu n e nuit, pour s'être relevée, a failli être assommée d'un c o u p de chaise : les\nautres se s o u v i e n n e n t ; et les yeux ne rient plus. A u rouet d'amour le fil du\nsonge d'Amandine s'est cassé; et Minique lui-même, les élancements de son\nmal couverts par des frissons de peur, a cessé de gémir. L a tête sous l'aile\nblanche du d r a p , les « moineaux » sont couchés.\n    Il était temps : car déjà un pas lourd fait craquer l'escalier; et l'on entend\ntout près la grosse voix qui monte, injuriant tour à tour la femme et le\nbrouillard. P e r s o n n e ne bouge dans l'étroite c h a m b r e : le cœur des petits\ntremble de frayeur, tandis que celui de la mère est serré à étouffer. Sur la\ncheminée la lampe égoïste fait son rêve...\n    La porte s'ouvre.\n    « Ah! garce de f e m m e ! . . . »\n    « Dormez, mes enfants, m u r m u r e la m è r e ; dormez, mes p e t i t s ; n'écoutez\npas ! »\n    C'est le c o m m e n c e m e n t des infâmes propos que l'homme va tenir. Assise\nsur un coffre dans un coin de la chambre, la femme rougit de honte et met la\ntête d a n s ses mains.\n    Les récriminations entamées en effet se poursuivent. T o u t ce qui arrive,\nc'est la faute de C a t h e r i n e ; Catherine a tout fait; Catherine n'est qu'une\ngarce, une clampin, u n e chipie. P o u r q u o i aussi qu'elle a eu tant de\ngosses?... P o u r les pauvres, les enfants, c'est de la m i s è r e . . . Si on\nn'en avait qu'un ou deux, pensez comme on serait t r a n q u i l l e ! . . . C'est comme\nles femmes, tenez! C'est bon qu'à déjeuner et à faire des d e t t e s . . . Les c a m a ­\nrades aussi le disaient bien : d a n s le m é n a g e il n'y a que l'homme qui\ntravaille. E t encore m a d a m e l'engueule et lui fait la tête, s'il rentre un\nsamedi avec une heure de retard. A h ! non, mais, des fois, pour qui qu'on le\nprend, le père Mouche?... Ça pourra pas d u r e r comme ça, tonnerre de\n Dieu!...\n    Ainsi b o u g o n n a n t , rugissant et vomissant sa bile, l'ivrogne sent peu à peu\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 917, "texte": "                         LA MAISON SANS LUMIÈRE                                   571\n\n\nsous la fumée de l'alcool sa fureur s'étourdir. La torpeur envahit sa tête qui\nballotte; sa langue s'embarrasse et sa voix s'épaissit. L'engourdissement de\nl'ivresse monte jusqu'à son cœur : pris de vertige, il se laisse choir sur une\nchaise et de la chaise comme une masse roule sur le plancher, d'où s'élève\nbientôt, agrandi encore par le sonore écho de la maison branlante, un\nronflement d'étable...\n   L ' h o m m e est mort jusqu'au lendemain. La mère se lève, essuie ses yeux,\nsouffle la lampe et se couche au rayon de l'étoile p e r d u e . Le sommeil est long\nà venir, et elle s o n g e . . . elle songe au curé Herluison, force de consolation et\nd'encouragement... Son âme se remplit de clartés... E t elle s'endort d a n s un\nespoir...\n\n                                                                    JEAN   NESMY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 572, "page_fin": 573, "titre_corps": "Constance Teichmann, par Mlle Belpaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Constance Teichmann par Mlle Bel paire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 671, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 3294, "texte": "Constance Teichmann\n                               par Mlle Bel paire\n\n\n                   VOICI un beau et bon livre dans lequel M lle Belpaire, m u e par\n                      un louable sentiment de vénération pour la mémoire de sa\n                      tante Constance T e i c h m a n n , qui m o u r u t en 1896 mais\n                     dont le souvenir demeure impérissable chez tous les Anver-\n                     sois, fait revivre u n e des plus nobles figures de femme qui\n                     aient honoré noire pays. Fille de T h é o d o r e T e i c h m a n n ,\n                     h o m m e d'espril et de cœur qui joua un rôle important\n                     d u r a n t la période initiale de l'indépendance belge et\n                     comme ministre de l'intérieur et surtout comme gouverneur\nde la province d'Anvers de 1845 à 1862, élevée dans un milieu familial\nd'exceptionnelle richesse intellectuelle et morale où il importe surtout de\nsignaler l'influence précieuse d ' u n e mère d'élite, Constance T e i c h m a n n\ndonna un exemple admirable de la somme de bienfaits que peut réaliser au\ncours de sa carrière terrestre une belle âme aimante qui rayonne sans cesse\nautour d'elle. Toute sa vie fut dominée par une triple passion : Dieu, les\n pauvres, l'art. Nulle âme ne fut plus h u m b l e , plus délicate, nulle existence\n plus remplie, plus fière et plus féconde, car son inlassable activité s'exerça sans\n relâche dans le domaine de l'art comme d a n s celui de la charité pendant une\n période de cinquante années (1846-1896).\n    Le livre de M lle Belpaire d é b u t e par une intéressante préface où\n elle raconte l'histoire de sa famille depuis son établissement en Belgique au\ndébut du XIXe siècle et rattache à l'action secrète d'influences ataviques la\n tournure d'esprit, l'élévation morale et les d o n s artistiques de Constance. La\nsource principale où elle puise les éléments de son récit se trouve dans le\njournal de M l l e T e i c h m a n n , journal écrit sans a u c u n e prétention littéraire,\n mais empreint d'infinie tendresse pour Dieu et les h o m m e s , a n i m é par la\nfermeté d'une foi profonde et invincible et ayant pour principal mérite\nde réfléter limpidement u n e âme exquise. C'est comme une série de lettres où\nla vierge douce et contemplative, l'artiste aux enthousiasmes brûlants, la\nfemme forte et héroïque adresse tour à tour ses confidences à son Dieu qu'elle\nappelle avec une familiarité touchante : « Mon ami. » Voulez-vous juger le\nmysticisme passionné de cette âme d'exception? E c o u t e z comment elle\ns'exprime dans son journal à l'âge de vingt et un ans :\n    « Etait-ce l'évangile complet que je venais de lire pour la première fois et\nqui me rappelait comme aux premiers temps où Notre-Seigneur vivait et\nconversait parmi nous? Je ne sais. Enfin c'était bien doux. Je ne lisais plus,\nje ne me servais presque plus de livre de prières. Q u a n d j'étais seule, je me\nfigurais qu'il était là et que je pouvais m ' a p p u y e r sur son bras. E t je restais\nlà dans une espèce de contemplation muette, pleine de joie et d'amour. Ou\nbien le soir au jardin, je marchais d a n s les allées obscures, croyant le sentir\nprès de moi, l'entendre d a n s le bruit des feuilles et le voir dans l'ombre des\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3738, "texte": "                           CONSTANCE TEICHMANN                                          573\n\narbres. J e laissais toujours u n espace à ma gauche comme s'il marchait à\nmon côté. J e dis à gauche parce qu'il me semblait qu'il devait être le plus\nprès de mon cœur. Cela a été le temps le plus h e u r e u x de ma vie. Il restera\nd a n s ma mémoire c o m m e u n rêve passé bien vite, mais un rêve du ciel... »\n    Le livre est ordonné de façon ingénieuse. Afin d'éviter la monotonie que\npourrait faire naître à la longue l'uniformité sereine de cette vie peu chargée\nd'événements et constamment orientée vers les cimes, M lle Belpaire\na infusé à son récit un intérêt constamment renouvelé en faisant alterner les\ndivers ordres d'activité qui remplirent l'existence de Constance et lui\ndonnèrent des significations si différentes.\n    C'est d'abord l'enfance et la jeunesse, l'éveil d'une âme ravie qui\ns'entr'ouvre à toutes les impressions de beauté, sensible surtout aux divines\némotions de la musique. Constance T e i c h m a n n possédait u n e voix ample,\nsouple et d'un timbre angélique, mais elle ne consentait à chanter en public\nque lorsque le concours de son talent pouvait être utile à quelque œuvre\ncharitable. (En 1865, Constance chanta à Bruxelles la cantate du Prix de\nR o m e de Gustave H u b e r t i et en 1866 les soli du Lucifer de Benoit.) P u i s une\ngrande date, la fondation de l'hôpital Marie-Louise (1846) qui restera\npendant cinquante ans son c h a m p préféré d'action dans l'ordre de la charité.\nU n chapitre entier est consacré à Peter Benoit que M1le T e i c h m a n n protégea,\nencouragea, inspira, remplissant vis-à-vis de lui le rôle d'un ange bienfaisant,\ns'efforçant de rétablir l'harmonie de son ménage troublé et de retenir d a n s la\nfoi chrétienne ce génie hésitant qu'elle aimait et qu'elle admirait. P u i s ce\nsont les pages d'héroïsme, le sublime dévouement de Constance p e n d a n t les\népidémies de choléra qui décimèrent Anvers en 1853, en 1850. et en 1866, et\nensuite comme ambulancière d u r a n t la guerre de 1870, les angoisses de sa\nconscience si délicate partagée entre les appels impérieux de sa charité et la\ncrainte de chagriner ses parents que terrifiait la pensée des dangers auxquels\nelle s'exposait. Enfin toute la partie, l'une des plus intéressantes du livre, qui\nse rapporte à Edgar Tinel, à l'affection toute maternelle dont M lle T e i c h m a n n\nsoutint et favorisa l'essor de son génie naissant, l'appelant son fils comme elle\navait nommé Peter Benoit son frère, aux préoccupations constantes que lui\ncausait la réforme de la musique d'église. A cet endroit de son livre,\nM lle Belpaire cite quelques lettres de Tinel écrites pendant son séjour à\nLourdes au cours d'une pénible maladie et qui respirent une foi a d m i r a b l e .\nL e 10 mai 1896 on fêta le cinquantième anniversaire de l'hôpital Louise-\n Marie et ce fut l'occasion d'une manifestation grandiose en l'honneur de\nM l l e T e i c h m a n n , mais celle-ci déjà proche du tombeau ne put y assister et\nc'est de la couche où elle allait bientôt rendre le dernier soupir qu'elle\nentendit monter vers elle les acclamations reconnaissantes de toute une ville.\n   P é n é t r é de vie forte et profonde, le recueil de souvenirs que les mains\npieuses de Mlle Belpaire ont réuni comme u n e gerbe de fleurs célestes a sa\nplace marquée à côté du Récit d'une S œ u r ou des Lettres de la comtesse de\nSaint-Martial. On n'y découvre qu'horizons couronnés de p u r e lumière, on y\nrespire sans cesse cette atmosphère saine et vivifiante qui e m b a u m e les\nsommets si bien que ce beau livre est en même temps une bonne action.\n                                                           G E O R G E S DE G O L E S C O .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 574, "page_fin": 581, "titre_corps": "L’Ame des Saisons", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L'Ame des Saisons Ce m'est une joie profonde", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 675, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "L'Âme des Saisons\n\n                   CE m'est une joie profonde de saluer ici l'apparition de ce beau\n                     livre, qui assigne à Victor Kinon une des plus glorieuses\n                     places qui soient dans la pléiade des poètes belges. Depuis\n                     le temps déjà lointain où Séverin et Van Lerberghe modu­\n                     lèrent leurs premiers chants, nous n'avions plus assisté à\n                     un aussi noble début. L'Ame des Saisons est le livre qu'at­\n                     tendaient ceux d'entre nous qui respectent trop l'art des\n                     vers pour n'y voir qu'un jeu de lettrés. Si l'on excepte\n                     Albert Giraud, dont quelques sanglots nous remuent au\nplus profond des entrailles, la Jeune Belgique a produit plus d'artistes que\nde poètes. Suivant la loi commune à toute imitation, nos Parnassiens outraient\nencore l'impassibilité des Parnassiens français : s'interdisant l'émotion comme\nun crime de lèse-beauté, ils auraient cru déchoir en touchant notre cœur ; et\ns'ils nous avaient fait pleurer, ils en eussent eux-mêmes versé des larmes de\nhonte.\n   Victor Kinon — c'est son bonheur et c'est sa gloire — rompt délibérément\navec cette tradition : la sèche formule de l'art pour l'art, lisière des sonnettistes\nbien sages, serait à son libre talent une intolérable contrainte. C'est par l'émo­\ntion que vivent ses poèmes, et c'est d'être touchants qu'ils ont ce charme neuf\net singulier : en toute franchise et en tout abandon, ils nous livrent l'âme\ninquiète et vibrante d'un homme. Pour ce poète catholique, il semble qu'écrire\ndes vers ne soit rien autre chose que se confesser en beauté.\n    Nous connûmes trop longtemps la \" poésie de pompe », voici enfin de la\n« poésie de source », de la poésie qui aime et qui souffre, une fontaine de sang\net de larmes ruisselant d'une âme ouverte par la sainte Douleur, un magni­\nfique et puissant jaillissement de sentiments et de pensées. Que Victor Kinon\nsoit loué de nous apporter une telle joie!\n\n                                                  * *\n   L'Ame des Saisons (1) : ce titre synthétise à merveille l'inspiration du livre.\nIl ne s'agit point ici d'un poème où le décor serait la chose essentielle. Spiri­\ntualiste avant tout, malgré qu'il répande dans ses vers les tons robustes de la\npalette flamande, Victor Kinon s'attache à découvrir, dans les quatre visages\nde l'année, une âme, plus encore que des lignes ou des couleurs. Le printemps,\n\n (1) L'Ame d e s S a i s o n s , par V i c t o r K i n o n . Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3500, "texte": "                             L'AME   DES    SAISONS                          575\n\nl'été, l'automne et l'hiver lui sont des motifs de rêverie, bien plutôt que des\nsujets de description minutieuse. Il n'arrive guère à notre poète de peindre\npour le plaisir de peindre : cet art, trop matériel, ne saurait lui suffire; mais,\nau cortège des apparences qui se succèdent devant ses yeux de chair, il prête\nles teintes changeantes de ses méditations, de ce « regard intérieur » qui n'ap­\npartient qu'à de très rares élus.\n   Les émotions que les saisons suscitent au fond de sa pensée sont, en\nrésumé, de trois ordres : religieuses, naturistes, sentimentales. En ce livre\nde foi vivante et d'exaltation mystique, qui n'est qu'une louange de Dieu dans\nses œuvres, un cantique éperdu d'amour, de reconnaissance et de joie, la note\nreligieuse domine : ces vers d'une piété tendre, d'une ferveur ingénue, d'une\nfoi simple et solide retrouvée des vieux âges, ces vers sont pleins d'anges, de\nmusiques célestes, d'entrevisions du paradis. Suivant le précepte qu'il s'est\nimposé au seuil du poème, Victor Kinon, secondé par la musique intérieure,\n « qui dissuade et qui conseille sans réplique », ordonne tous ses gestes selon\nDieu : c'est à Lui et à sa gloire qu'il rapporte toutes ses pensées; c'est vers\nl'Absolu que monte sa chanson. Pas une pièce de l'Ame des Saisons qui, vir­\ntuellement au moins, ne soit un acte de foi. Un élan religieux se mêle aux\neffusions d'amour profane, aux cris d'admiration que la Nature en fleur fait\npousser à l'artiste : c'est par une prière que s'achèvent ses confidences senti­\nmentales, et par une prière strictement chrétienne, qui ne serait pas déplacée\ndans un paroissien romain.\n   Victor Kinon est si intimement pénétré d'émotion religieuse, qu'il donne\nune forme liturgique à beaucoup de ses poèmes : tels sont les Petites heures\npour le mois de mai, les Litanies du mélèze, la Prière d'avril, lé Cantique des\nparfums, le Psaume de la terre, les Litanies des fleurs, et enfin cette Messe\ndes bergers, si harmonieusement ordonnée selon le rituel romain.\n   Ces pièces égalent, si elles ne les surpassent, les plus beaux chants religieux\nde la poésie française : elles modulent un hymne qui, pour la justesse, l'am­\npleur et le charme, efface peut-être tous les morceaux du genre. Chez nous,\nassurément, nous n'avons jamais eu un poète catholique qui unit cette force\nà cette grâce, cette sincérité d'accent à cette richesse de coloris, une si haute\ndignité humaine à tant d'humble simplicité. Quand Victor Kinon offre à la\nSainte Vierge « ses étrennes du mois de mai », quand il prie Notre-Dame\nde lui donner enfin, avec la sagesse véritable, une bien-aimée selon son cœur,\nil y met à la fois une naïveté si fraîche et un art si délicat, que les incrédules\neux-mêmes se garderaient de sourire : l'homme, en lui, s'agenouille sans que\nl'artiste s'abaisse, et le verbe demeure toujours à la hauteur de la foi. Que\nnous voilà loin des pieuses fadaises, qui eussent détourné toute âme un peu\nnoble de la route d'un paradis si pauvrement célébré! Que nous voilà loin\naussi des odes pompeuses et guindées d'un Jean-Baptiste Rousseau et des\npeintures théâtrales d'un Chateaubriand! La chapelle où Kinon décore de\nfleurs nouvelles la statue de sa Dame céleste, ouvre ses croisées sur les champs\net les bois : le soleil y entre à flots, librement, et les voix de la nature se\njoignent aux lentes litanies, comme le murmure de l'orgue soutient les paroles\nsacrées du plain-chant.\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "576                             DURENDAL\n\n\n   Ce n'est pas un dévot niais, c'est un homme et un poète qui prononce de\ntelles prières :\n         O Jésus, qui voyez si longuement         languir\n         Ceux-ci qui d'un seul cœur brûlent de vous servir !\n         O Prince de l'amour et Roi de la souffrance!\n         Par le bois de la Croix et le fer de la Lance,\n         Par le fiel de l'Eponge et la pointe des Clous,\n         Jésus, soutenez-nous   et    fortifiez-nous!\n         Afin qu'ayant souffert patiemment          l'épreuve\n         Et revêtu le lin d'une innocence neuve,\n         Nourris de votre Chair, lavés de votre Sang,\n         Nous ayons notre part de bonheur            innocent...\n\n  Et celle-ci :\n\n         O mon Dieu, vous avez disposé ce printemps\n         Selon votre sagesse insondable ! J'accorde\n         Qu'il convient de louer votre      miséricorde,\n         Si j'ai le cœur si gros et si je souffre tant.\n\n          Vous avez disposé ces choses, je le sais,\n          O mon Dieu ! et j'avoue et conviens sans cautèle\n          Qu'il est bon que mon cœur se traine, privé d'Elle,\n          Et rôde dans l'avril comme un oiseau blessé...\n\n\n\n   Quand le cœur fervent du poète s'éveille aux émotions humaines, quelque\nchose de mystique encore accompagne ces premières tendresses : des troubles,\ndes scrupules, des craintes religieuses, tourmentent, dans la crise de la\npuberté, cette âme qui ne veut pas souiller sa robe virginale, et que guettent\ntous les sortilèges du printemps. La bien-aimée de son rêve est un peu la sœur\ndes Anges, une sorte de médiatrice par qui les grâces du Ciel descendront\ndans son cœur, une Envoyée dont la main guidera ses pas hésitants, et dont\nle regard de lumière fera se lever dans son âme « une fière moisson de candeur\net de foi ».\n   Quand il la rencontre enfin, cette soeur entrevue en rêve, et quand elle lui\nsourit au chant du rossignol, sous l'acacia en fleurs, c'est d'un bonheur tout\nreligieux que l'amoureux se sent rempli :\n\n            La fleur fut un cantique et l'arbre une prière;\n            Le paysage entier trembla dans la lumière;\n            La Terre tressaillit et, dans le grand ciel bleu,\n            Plus visible apparut le sourire de Dieu...\n  Aux heures nuptiales, dans la maison que l'amour et la sagesse ont bâtie\npour les époux, « à l'ombre du mélèze et des acacias », Notre-Dame la Vierge\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2743, "texte": "                             L'AME    DES   SAISONS                           577\n\ncontinue de sourire à ce tendre bonheur: c'est en Dieu que s'est faite leur\ninfrangible union, et c'est en Dieu qu'elle se perpétuera dans l'éternelle béati­\ntude....\n   Ainsi, les effusions amoureuses du poète rejoignent ses élans de piété mys­\ntique. Et qui ne voit qu'en mêlant de la sorte les deux émotions les plus hautes\ndont puisse palpiter un cœur d'homme, Victor Kinon renouvelle l'élégie, lui\ndonne une beauté plus profonde et une figure plus solennelle? Ou plutôt,\nrenouant la chaîne, il reprend, sur un ton plus simple, les cantiques des Médi­\ntations.\n\n\n   Mais le naturiste, chez Kinon, m'enchante plus parfaitement encore que\nl'élégiaque. Il parle du ciel, des arbres, des fleurs et des oiseaux, avec une\ngrâce touchante, un charme communicatif, un amour fraternel ; parce qu'il les\ncomprend, il leur prête une âme, des émotions pareilles aux siennes :\n\n            Que l'herbe ait une voix et la source des yeux,\n            Que tout arbre me soit un ami sérieux,\n            Que toute fleur me soit une fleur bien-aimée...\n\n   Associant la forêt à ses prières du matin, il interprète son grand murmure\nainsi qu'une fervente oraison. Il sait que les arbres souffrent, et qu'ils clament,\npar leurs voix, « l'immortelle Douleur qui saigne au cœur du monde ». Et de\ntelles pensées, toutes modernes, rajeunissent aussi, dans l'Ame des Saisons, les\nimpressions de nature que le poète y prodigue.\n   Pour dire la beauté de la bien-aimée, il la compare à celle des oiseaux et\ndes rieurs :\n\n         Ma bien-aimée est comme un oiseau dans les bois...\n         Ma bien-aimée est comme une rose dans l'ombre...\n   Et de la sorte, le mystique, l'élégiaque, le naturiste se pénètrent récipro­\nquement dans une fusion mélodieuse : tel de ces poèmes combine tous les\nsentiments lyriques, comme l'orgue renferme en lui tous les autres instruments.\n   Comme peintre, Victor Kinon procède tout à la fois par petites touches de\npointilliste et par larges images synthétiques. Ses notations menues ont une\nforce expressive, une magie d'évocation rares ; écoutez, par exemple, comment\nil nous suggère les premières chaleurs énervantes d'avril :\n\n            Il fait une tiédeur comme au temps des lilas,\n            Lorsque les magnoliers fleurissent dans l'air gras.\n            Lorsqu'on entend craquer en terre les semences\n            Et lorsque, de minute en minute, il commence\n            A pleuvoir lourdement, pour cesser    aussitôt...\n            Je transpire et je vais ôter mon paletot...\n\n  Le dernier vers a suscité d'ardentes querelles, les uns le trouvant'génial, et\nbeaucoup d'autres détestable. Oserai-je dire que ce vers, en somme assez banal,\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2631, "texte": "578                                DURENDAL\n\n\nne méritait vraiment ni cet excès d'honneur, ni cette indignité? La notation\nest exacte, l'alexandrin est quelconque. Coppée formula souvent une impres­\nsion aussi juste en un vers meilleur ou pire; et cette trouvaille anodine ne\nvalait pas tant de bruit    Mais poursuivons la série des notations printanières:\n\n         Je gravis lentement la pente, en       m'épongeant.\n         Un ruisseau dégringole en long ruban          d'argent.\n         II flotte un frais parfum d'herbe humide et de mousse.\n         Un coq bruyant poursuit une poule qui glousse.\n         Un moineau file, ayant au bec un brin de foin.\n         Puis le silence est tel que l'on entend au loin,\n         Du côté du village aux toitures      vermeilles,\n         Le sourd bourdonnement       continu des abeilles...\n         (Serait-ce que déjà les saules sont en fleurs?)\n  N'est-ce pas étonnant de fidélité, de précision et de netteté? Et croyez-vous\nqu'il soit possible de choisir plus d'heureux détails, ou d'en exprimer autant\nen moins de mots?\n  D'autres fois, au contraire, c'est par grandes touches brusques que le poète\nnous peint les choses; on rencontre en foule, dans son livre, de ces vers\ncomme cristallisés, qui sont au lyrisme ce que le diamant est à la nature:\n\n            Le vent fait frissonner les premières     étoiles...\n            Un faisceau de rayons tombe comme une averse...\n            La Terre resplendit, le silence est si pur\n            Qu'on entend le soleil glisser de feuille en feuille...\n            L'espace bleu rempli d'étoiles et de froid...\n            La campagne est là-bas sous l'étoile polaire...\n\n\n\n   Mystique, élégiaque, naturiste, Victor Kinon a célébré aussi, comme tous\nles poètes qui nourrissent leur Muse de leur propre sang, l'angoisse du mystère\net de la douleur. Les pièces où il traduit ces sentiments tragiques sont, à mon\navis, les meilleures du livre: je citerai surtout A celui qui dort, Nocturne et\nMatin de septembre. Je voudrais transcrire toutes les strophes, si pures, si\nnobles, si éloquentes, de ce Malin de septembre, qui ressemble à du Guérin\nmoins sévère, moins concentré :\n\n          Maintenant qu'un matin d'automne calme et clair\n          Se soulève au-dessus des brumes violettes\n          Et qu'une fade odeur d'herbe et de poires blettes\n          Traîne languissamment    dans la tiédeur de l'air...\n\n          O mon âme, sois triste, et, l'apaisant,  adore\n          La Main qui l'a menée en cette bonne aurore,\n          A travers la souffrance et les sombres émois,\n          A travers les frissons et les fièvres parfois,\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                            L'AME    DES   SAISONS                           579\n\n         Pour qu'ayant bu ce fiel et mangé cette cendre,\n         Tu puisses mieux goûter la tristesse des bois\n         Et, tel un pur jet d'eau, sur les âmes répandre\n         Un chant mélodieux, mélancolique et tendre...\n\n         Tu n'aurais point ta part du poème azuré\n         Sans lancienne souffrance et sa mélancolie.\n         Va, n'envions point ceux que la souffrance oublie\n         Et plaignons les yeux durs qui n'ont jamais   pleuré!...\n\n         Telle est la vieille loi, que les âmes s'affinent\n         Sous les coups du Destin qui s'érige en bourreau\n         Et que les cœurs saignants sont le rouge terreau\n         Où poussent les beaux vers et les strophes divines !\n\n         Car souvent c'est d'angoisse et de sanglots    coupés,\n         Et c'est de pleurs brûlants, et c'est de poings crispés,\n         Et c'est de rage au fond des sourdes nuits qu'est faite\n         La chanson qui jaillit des lèvres du poète !\n\n          Va donc, mon âme, et sois attentive au soupir\n          Lointain des peupliers, et tendrement   accueille,\n          Puisque te voilà bonne à force de souffrir,\n          Accueille le parfum des fleurs qui vont    mourir...\n\n   Il ne manque à ce poème de la douleur sanctifiante, ennoblissante et féconde,\nil ne manque à ce Matin de septembre, pour être un authentique chef-d'œuvre\ndigne de chanter dans la mémoire des hommes, qu'un peu plus d'inflexible\nmesure. On y relève de-ci de-là quelques redites superflues, quelques chevilles\nqui affaiblissent le vers. Mais, dans l'ensemble, quelle gravité, quelle noblesse,\nquelle émouvante éloquence !\n\n\n\n    Les derniers poèmes de l'Ame des Saisons — Géographie des clairs de\nlampe et Imagerie des soirs d'hiver — ne sont guère, comparés à de tels cris\ndu cœur, que de pittoresques fantaisies où l'artiste se donne libre carrière et\nmontre sa virtuosité. Victor Kinon dépense, dans ces brillants caprices, une\nverve lyrique étourdissante; mais on y retrouve aussi ses plus sérieuses-qua­\nlités : le don de l'image neuve et juste, la sincérité du rendu, la persuasion de\nl'accent; et si le poète, peut-être, y cède le pas à l'artiste, il n'y disparaît\npourtant point.\n   Dans cette curieuse Géographie des clairs de lampe, des souvenirs d'an­\nciennes lectures, déposés dans un cœur vierge et lentement cristallisés par un\ntravail mystérieux, émergent des profondeurs d'une âme sans cesse tentée par\nle lointain et l'étrangeté. Les somptueuses forêts vierges, où son goût des riches\ncouleurs et des images luxuriantes trouve de quoi se rassasier, inspirent à\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": " 580                                  DURENDAL\n\n\n Victor Kinon des descriptions qui nous semblent d'une vérité merveilleuse.\n Ces édens exotiques sont, pour son œil de chair, Yau delà que le paradis est\n pour son regard intérieur; et l'impérieuse nostalgie qui, au travers des espaces,\n lui dévoile leurs secrètes splendeurs, rejoint, elle aussi, l'avant-goût du ciel\n que célèbrent ses poèmes mystiques.\n                                         *\n\n      Mais portons un jugement d'ensemble sur l'œuvre touffue, considérable, que\n  réalise l'Ame des Saisons. Et tout d'abord, celte œuvre est-elle originale? L'ana­\n  lyse qui précède suffit, me paraît-il, à démontrer que oui. Sans doute, plus d'une\n  influence s'accuse chez Victor Kinon; successivement ou simultanément, et\n  avec plus ou moins de force et de bonheur, il a subi l'emprise de devanciers\n  illustres : les Chansons du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu, agréables\n  images d'Epinal nuancées de couleurs flamandes, sont inspirées de Max Els­\n  kamp ; le verbe un peu grandiloquent de Hugo et de Verhaeren se retrouve\n  en mainte page du livre; tel poème, d'une musique suave, est modulé sur le\n  mode verlainien ; la Rivière tropicale nous rappelle Francis Jammes, et d'un\n  peu trop près par moments ; l'Epitaphe de Charles de Sprimont, qui est d'une\n  si hautaine noblesse, a la ligne et le mouvement de l'Epigraphe romantique\n gravée par Albert Giraud sur le tombeau de Virgile.\n     Mais beaucoup, parmi ces pièces, furent écrites en pleine jeunesse; et puis,\n Victor Kinon a imprimé sa marque sur celles-là mêmes qui trahissent une\n obsédante influence : sa voix a beau, quelquefois, répéter le chant d'un autre,\n — elle lui donne un accent toujours très personnel. D'ailleurs, quel poète\n oserait se vanter de n'avoir pas d'aïeux directs? Les plus nouveaux eux-mêmes\n ne sont que les anneaux d'une longue chaîne ininterrompue, où génies et\n talents se tiennent comme les Pater et les Ave dans un rosaire : Lamartine\n met en vers les rêveries de Rousseau, Jules Laforgue est issu des philosophes\n allemands, Francis Jammes sort de Bernardin. Et s'il se trouve quelques poètes\n qu'aucun ancêtre ne voudrait reconnaître, — croyez que ceux-là sont des\n monstres.\n     S'il me fallait définir en deux mots le talent de Victor Kinon, je choisirais\n ces deux-ci : la luxuriance des images. Et les images — ou les symboles, si\n vous voulez, — ne sont-elles pas l'essentiel en poésie ? Si le vers ne ruisselle\n pas de métaphores éloquentes, il ne se distingue de la prose que par le nombre\n régulier des syllabes : il n'est plus que le stérile amusement d'un mandarin,\n — d'un joueur de quilles, aurait dit Malherbe.\n     Or, comme le Maître sorcier dont la ballade de Gœthe nous raconte les\nprodiges, Kinon anime à son gré le peuple divers des images : il les crée, les\ndéchaîne, les rappelle, les mélange, avec une si sûre aisance qu'on en demeure\nstupéfié. Elles jaillissent, éclatent, fulgurent, s'épanouissent en gerbes comme\nles fleurs magnifiques des forêts tropicales. Elles se suivent innombrables,\nimprévues, merveilleuses, continuellement renouvelées. Emporté par sa fougue\nlyrique, le poète ne les choisit pas : il accueille indifféremment toutes celles\nqui se présentent à lui, abandonne celle-ci pour celle-là, sans jamais épuiser\nle suc de ces fleurs rares, certain d'en découvrir d'autres, dans son rêve, à\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "                             L'AME DES SAISONS                                 581\n\n\n perte de vue. Il jongle avec les symboles; il cueille des étoiles comme en se\n jouant; et c'est une pluie d'étincelles, une fontaine intarissable, une ronde\n éblouissante et vertigineuse de météores emportés dans un rythme fantastique.\n Et le miracle, c'est que la belle sincérité ne se perde pas dans l'aventure : cette\n grandiose illumination ne sent pas le feu d'artifice; cette fontaine n'est pas une\n pompe mécanique, mais une source qui sourd perpétuellement des secrètes\n profondeurs de l'âme; toutes ces métaphores, que l'on croirait nées au hasard\nde la fantaisie, gardent une justesse harmonieuse, une précision expressive, une\n réelle valeur de symboles.\n    Parfois, pourtant, submergés dans ce ruissellement sonore, on souhaiterait\n qu'un choix plus mesuré eût écarté telles images qui, pour éclatantes qu'elles\nsoient, ne semblent pas indispensables à la perfection du poème. Perdus dans\nce fouillis de forêt tropicale, étourdis de lumières, de bruits et de parfums, on\nne sait plus très bien où l'on va. Comme devant un portail de cathédrale\ngothique, l'œil s'égare parmi des figures sans nombre, dont l'exubérance\naffaiblit peut-être l'impression d'ensemble. Et l'on regrette que le poète n'éta­\n blisse pas un juste milieu entre la luxuriance romantique et la sobriété clas­\n sique.\n    Mais, à tout prendre, je préfère l'abondance à la sécheresse, et l'éclat à la\ngrisaille. Les poèmes de l'Ame des Saisons ont du moins, en toute plénitude,\nles qualités de leurs défauts : qui sait si, dans un prochain livre, une discipline\nplus rigoureuse n'accusera pas celles-là aux dépens de ceux-ci?\n    En attendant, ce recueil de vers, où s'affirme par instants une âme de grand\npoète (le mot n'est pas trop fort), s'impose par une foule de beautés à l'admi­\nration des artistes. Les faces diverses de notre race, suavité mystique et joie\nhaute en couleur, énergie et délicatesse, — le rêve et la réalité, — s'y juxta­\nposent, et, l'une par l'autre, se donnent un saisissant relief. Et la musique qui\nacccompagne cette chanson double est tour à tour, comme elle, délicate et\npuissante, grondement de tempête déchaînée ou soupir de brise sur les fleurs :\nle vers de Victor Kinon, naturellement un peu rude, mais qu'assouplissent une\nsûre maîtrise et ce limae labor conseillé par Horace, traduit à souhait toutes\nles émotions, même les plus subtiles; et il y a telles pièces de l'Ame des Sai­\nsons (le Merle siffle et le Réveil du bois, pour ne citer que ces deux-là) aux­\nquelles ce docile instrument prête une grâce frivolement française, spirituelle,\net même un peu précieuse.\n    Mais je louerai par-dessus tout, dans le livre de Victor Kinon, la fraîche\nsincérité, la ferveur pénétrante, l'accent émouvant et profond, qui font que\nces poèmes, où l'on entend vraiment « la Terre en dialogue avec le Paradis »,\ndoivent charmer, remuer, persuader doucement « quiconque joint les mains\nparmi les feuilles vertes ».\n   Le poète a le droit de dire avec orgueil « que son âme a passé dans sa voix » ;\ncette voix mélodieuse, riche et nuancée, vient du cœur — et y va tout droit.\nNous avons, nous, le devoir d'être fiers d'une pareille œuvre et de proclamer\ntrès haut sa beauté.\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 582, "page_fin": 583, "titre_corps": "École de Musique d’Ixelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Ecole de Musique d'Ixelles Résultats des Concours", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 683, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "Ecole de Musique d'ixelles\n\n                          Résultats des Concours\n    Chant (ieunes filles). — Second prix, médaille d'argent, prix du gouver­\nn e m e n t : M lles B . De Cort (avec distinction) et M . - L . Chesselet.\n    Piano. — Second prix avec distinction : M 1Ie M. De Cort; second prix :\n   lle\nM      Moeller.\n                                          *\n                                         * *\n\n  Institut des hautes études musicales et dramatiques d'ixelles\n\n  Art théâtral. — Premier prix avec distinction : M lle J. Du Tilloeul; premier\naccessit avec distinction : M lle M. F l a m e n g ; deuxième accessit : M lle M.\nHoogstoel.\n   Pianos d'ensemble. — L'accessit est décerné avec la plus g r a n d e distinction à\nMlles E . L e y , M. Boulanger et A. Boulanger.\n   Piano. — L e diplôme d'enseignement élémentaire est décerné à Mlles E.\nLey et M. B o u l a n g e r ; mention spéciale d'encouragement à M lle A. Bou­\nlanger.\n   Ont passé l'examen :\n   I. Enseignement général. — Degré primaire. Avec distinction : M l l e s P i r e et\nBoly. Degré moyen. Avec la plus grande distinction : M l l e M . Boulanger.\nAvec g r a n d e distinction : Mlle E . L e y . Avec distinction : Mlles A. Boulanger et\nM. De Z a n g r é .\n   II. Enseignement théorique et technique. Solfège. — Ont subi l'ensemble des\népreuves. Degré élémentaire. Avec grande distinction : Mlles P i r e et Boly.\nDegré moyen (jeunes gens). Avec distinction : M. Vital Demeffe.\n   Harmonie. — D ' u n e façon très satisfaisante : Mlle E . L e y . D ' u n e façon\nsatisfaisante : M lles M. Boulanger et A. Boulanger.\n   Contrepoint et fugue. — D'une façon assez satisfaisante : M11e A., Boulanger,\nM . Boulanger et E . L e y .\n    I I I . Enseignement vocal. Chant (jeunesgens). — D'une façon très satisfaisante :\nM. A. H a p e l .\n    IV. Enseignement instrumental. Piano. — D'une façon.'très satisfaisante :\n M lles H . Licop, P . D e s c h a m p s et M. De Z a n g r é .\n    V. Enseignement oratoire et dramatique. Ortophonie et articulation. — Ont subi\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2919, "texte": "                        ÉCOLE DE MUSIQUE                 D'IXELLES                        583\n\n\nl'examen : Avec grande distinction : M l l e M. F l a m e n g . Avec distinction :\nMlle M. Hoogstoel.\n   V I . Enseignement littéraire et esthétique. Histoire de la Littérature française. —\nAvec la plus g r a n d e distinction : M\" 0 M. F l a m e n g . Avec distinction\nMlles M. Hoogstoel et J. Du Tilloeul.\n   Histoire de la Littérature belge d'expression française. — Avec grande distinction :\nM lle M. F l a m e n g . Avec distinction : M lles J. Du Tilloeul et M. Hoogstoel.\n   Histoire de la Littérature italienne. — Avec distinction : Mlle J. Du Tilloeul.\n   Prosodie. — Avec distinction : M l l e s M. F l a m e n g et J. Du Tilloeul.\n  Histoire de la Musique. — D'une façon très satisfaisante : M lle M. Bou­\nlanger.\n   V I I . Enseignement plastique. Gymnastique rythmique et esthétique. — Ont subi\nl'examen : cours de première a n n é e . D ' u n e façon très satisfaisante :\nMlles A. Massait, E . Vaulhier, L . Vauthier, E . Ley et H . Licop. Cours\nde deuxième année : d'une façon très satisfaisante : Mlles Bolly, Crabbe,\nA. Boulanger, M. Boulanger et L . Depret.\n\n                                             *       *\n     La réouverture des cours de l'Institut des H a u t e s E t u d e s Musicales et\nDramatiques d'Ixelles (Elèves professionnels et Elèves libres) aura lieu le\nI e r octobre.\n     Le programme d'études comprend, en plus des cours complets d'enseigne­\nment vocal, instrumental, dramatique, littéraire : chant, piano, violon, violoncelle,\ndiction et art théâtral, solfège, harmonie, contrepoint, fugue, histoire des littératures, etc.,\ndes cours généraux (degrés primaires et moyens) donnés par des régentes et\ninstitutrices diplômées de l'Etat, organisés spécialement en vue des élèves\nqui se destinent à la carrière artistique ou professorale.\n     Ces cours généraux ne sont accessibles qu'aux élèves du sexe féminin,\nalors que tous les autres cours sont organisés pour les deux sexes.\n     Rappelons aussi que l'Institut est le seul établissement d'instruction\npublique qui, en Belgique, enseigne la gymnastique rythmique et esthétique\n(Méthode Jaques-Dalcroze) à laquelle non seulement la Suisse, mais encore\nl'Allemagne, la H o l l a n d e , etc., font l'accueil le plus enthousiaste.\n     S'adresser au Secrétariat, 35, rue Souveraine.\n\n                                                 *\n\n   La réouverture des cours de l'Ecole de Musique d'Ixelles aura lieu le\n1er octobre.\n   L'enseignement comprend le solfège, le piano, la lecture à vue, la dic­\ntion et la déclamation, l'harmonie et la composition, le chant, l'orthophonie\net l'articulation.\n   P o u r les enfants au-dessous de 7 a n s , méthode spéciale de solfège (Chasse­\nvant) permettant de leur a p p r e n d r e la musique en jouant, au moyen de notes\net de signes mobiles.\n   S'adresser au Secrétariat, 53, rue d'Orléans.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 584, "page_fin": 591, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Livres La littérature française à la Cour des ducs de Bourgogne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 685, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "L E S LIVRES\n\nLa     littérature f r a n ç a i s e à la Cour d e s d u c s                 de     Bour-\n   gogne,       par GEORGES DOUTREPONT, professeur à l'Université de Lou­\n     vain. U n volume in-8°, de 545 pages. — (Paris, H o n o r é C h a m p i o n ,\n     éditeur, 1909.)\n    Au mouvement d'études historiques qui a contribué depuis quelque temps\nà mettre en u n e vive lumière la période de notre passé national qui cor­\nrespond à la domination b o u r g u i g n o n n e , est venu s'ajouter u n mouvement\nd'études littéraires dont ce livre nous offre l'expression la plus parfaite et,\nsemble-t-il, définitive. S'il est vrai — et qui le conteste? — que les lettres sont\nle miroir d'une époque et que la littérature, avec ses remous, reflète plus\nexactement qu'aucun autre mode d'expression ce qu'on est convenu d'appeler\naujourd'hui l'opinion publique, rien ne contribue mieux à faire connaître\nune période historique que l'étude approfondie de sa littérature.\n    M. Georges Doutrepont, qui professe avec tant de distinction à l'Université\nde Louvain et qui s'est révélé déjà par de nombreuses publications comme\n« u n romaniste » de premier ordre, n'a pas hésité à étudier, cette fois dans\nson ensemble, toute la production littéraire qui se rattache à la Cour de\nP h i l i p p e le H a r d i , de J e a n sans P e u r , de Philippe le B o n , de Charles le\nTéméraire.\n    Sous ces quatre princes, c'est-à-dire de 1363 à 1477, l'Etat bourguignon\nrévèle u n e vie propre qui va s'accentuant de plus en plus au point de devenir\nu n e vie véritablement nationale. Les écrivains qui s'y rattachent forment un\ngroupe imposant et, dans une certaine mesure, i n d é p e n d a n t de tout autre.\n« L a littérature b o u r g u i g n o n n e considérée d a n s ses grandes lignes, dit\nM. Doutrepont, dessine une courbe analogue à celle de la politique. P l u s elle\nd o m i n e , plus elle se donne u n e physionomie spéciale : de française et de\nparisienne qu'elle est à ses débuts, elle tend à devenir régionale et particula-\nriste. Commencée par les Christine de Pisan et les E u s t a c h e Deschamps qui\nsont de F r a n c e , elle s'achève d a n s l'œuvre des Olivier de L a Marche et des\nGeorges Chastellain qui sont de Belgique. »\n    Cette littérature est de transition. Elle reflète bien l'image d'un siècle inter­\nmédiaire entre le m o y e n âge et la Renaissance, à moitié pieux et à moitié\némancipé, qui mêle l'érudition au mysticisme et qui interrompt de graves\nconsidérations morales ou dévotes par u n propos salé.\n    La maison de Valois, d'où sont sortis nos ducs de B o u r g o g n e , a toujours\naimé les lettres. P h i l i p p e le H a r d y était le frère de Jean de Berry et, comme\nlui, féru de manuscrits précieux. L a « librairie » de nos ducs était devenue\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "                                   LES LIVRES                                    585\n\nla plus brillante de l'époque. L e s richesses que nous en avons conservées et\nque l'admirable catalogue du R . P . Vanden Gheyn achève de mettre en\nvaleur en témoignent.\n   Les ducs contribuèrent aussi à vulgariser la littérature par la protection\nqu'ils accordèrent aux chambres de rhétorique. Celles-ci substituèrent à la\npoésie des trouvères, poésie intensive et de serre c h a u d e , une littérature\npopulaire marquée au coin de la p r e u d h o m m i e et de la b o n h o m i e . Grâce\nà ces sociétés, la littérature prit droit de cité dans nos c o m m u n e s organi­\nsées ; elle inspira non plus des professionnels raffinés au contact des grands,\nmais de simples bourgeois épris de l'ardeur de rimer et rimant sur toutes\nchoses librement et naïvement, — poètes du pot-au-feu — moins préoc­\ncupés de se conformer à la manière de R o m e , de Bretagne ou de F r a n c e\nque de traduire en langage poétique leurs pensées les moins vulgaires.\n   La protection d o n t les ducs de Bourgogne entourèrent nos c h a m b r e s de\nrhétorique dénotait de leur part u n e habileté peu c o m m u n e et dont leur\nmémoire a recueilli le bénéfice : la littérature de Bourgogne s'incline et\ns'agenouille habituellement devant les ducs qui sont ses protecteurs. Qu'en\nest-il résulté? C'est que les âges suivants ont vu les ducs de Bourgogne\nà travers le prisme souvent trompeur des éloges que leur prodiguèrent\nles poêles et les historiens de leur époque dont ils étaient les généreux\n protecteurs. C'est ainsi qu'un bienfait n'est jamais p e r d u .\n   Il ne nous est pas possible de suivre ici d a n s son merveilleux développe­\nment l'œuvre de critique historique et littéraire que M. Doutrepont a su\nmener à bonne fin avec une érudition déconcertante et au prix d'un travail\nde bénédictin. Mais l'occasion nous paraît b o n n e pour rendre h o m m a g e , en\ncette revue littéraire, à ce j e u n e maître qui a consacré sa vie à l'étude de\nl'histoire littéraire et qui, en éclairant les périodes anciennes de cette histoire,\nmontre à nos écrivains belges d'aujourd'hui de quel beau et lointain passé ils\npeuvent se réclamer.\n   Si les études de M M . Kurth et P i r e n n e ont singulièrement contribué à\nréveiller chez nous le sens de la conscience nationale, les travaux de\n M. Doutrepont sont de nature, eux aussi, à éclaircir notre connaissance de\nnous-mêmes.\n   U n collègue de M. Doutrepont, qui ne cesse de défricher avec lui notre\nhistoire littéraire, M. le baron François Béthune, disait avec raison en\nsoulignant la grandeur des études philologiques : « Nous sommes beaucoup\nmoins les artisans de notre propre individualité que les bénéficiaires d'une\nhumanité disparue qui nous précède et qui n o u s pénètre. » Rien n'est plus\nvrai. E t rien ne marque mieux l'utilité et la grandeur d'une lâche telle que\ncelle poursuivie par M. Georges Doutrepont.                             H . C . W.\n\nL e P r i x d e l a V i e , par H E N R I DAVIGNON. — (Paris, P l o n . )\n  M. H e n r i Davignon vient de publier un nouveau volume, dont le plus\ngrand éloge qu'on en puisse faire est d'engager à le lire ceux qui ne le\nconnaissent pas encore.\n  Il faut toutefois avertir cet écrivain d'un d a n g e r auquel est exposé son\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "586                               DURENDAL\n\n\ntalent et qui provient de sa facilité à en avoir. Son livre est rempli de\nchapitres charmants, qui se lient, s'enchaînent parfaitement après quelques\nautres qui trahissent quelque faiblesse, non seulement dans leur agence­\nment, mais parfois même dans leur forme. Si on se rappelle cet\naxiome fort juste d'un critique : que personne n'écrit bien naturellement, on\ndoit supposer que notre compatriote, se laissant emporter par la joie d'écrire\net la richesse exubérante de sa pensée, ne donne pas à sa prose les soins\nattendris qu'elle réclame des plus grands maîtres. M. Davignon est un\nécrivain trop sérieux, on sent qu'il aime trop sincèrement son art pour qu'on\nne lui fasse pas, avec franchise, cette observation, qui implique bien moins le\nreproche d'un défaut que la constatation chez lui d'une activité qui se doitde\ns'observer.\n   Les idées maîtresses de l'œuvre de M. Davignon sont fort intéressantes.\nLe Prix de la Vie ! On ne connaît la valeur de la vie, tout ce qu'on peut lui\ndemander et tout ce qu'on peut tirer de soi-même et tirer des autres que\nlorsque le malheur a mis devant la saine réalité. Quand on n'y est pas\npréparé, il faut « payer » par une catastrophe quelconque l'avantage d'estimer\nà sa valeur son existence et l'insondable profondeur des êtres. Une autre idée\ndirectrice, et c'est peut-être la plus attachante, c'est qu'il faut, quitte à\névoluer selon les temps, mais sans brûler aucune étape, prolonger le passé de\nsa race, ses efforts et ses traditions, et se consacrer de préférence à la petite\npatrie que chacun garde, dans sa grande patrie, autour de son premier\nclocher.\n   Le développement de ces idées, dont la seconde paraît être celle qui tient\nle plus au cœur de l'écrivain, nous a valu de charmantes évocations de\nFranchimont et du pays d'alentour où il renouvelle nos souvenirs\nviolents d'autrefois par des souvenirs plus tendres. C'est dans le cadre\nque font les forêts au vieux château ruiné que se déroule une aventure\nd'amour, intéressant d'assez nombreux personnages, qui nous font voir,\nà la fois, et avec une justesse très heureuse, le monde honnête et simple\ndes petites villes et le milieu élégant et trop souvent futile de ceux qui\npassent une partie de l'année à la campagne.\n   C'est spécialement par l'étude attentive de ce double aspect de la vie\nprovinciale que vaut le Prix de la Vie, où certains types tels que M. Ferreins,\nfinancier positif et imprudent; M. Romagne, magistrat retraité; Mlle de\nFamenne, et surtout le comte de Rocheteux, vieux gentilhomme fermier,\nnous sont présentés avec une netteté qui nous les fait vraimentconnaître.\n   M. Davignon, sans aucune discussion possible, se place parmi les\nécrivains d'expression française de la terre wallonne ; cette terre souriante,\nnuancée, d'une poésie discrète et douce, il nous en fait comprendre et\napprécier tout le charme de la plus attachante manière.               G. D'A.\n\nLe Mariage de Mademoiselle Gimel                           Dactylographe,\n  par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n En quelques pages d'intérêt captivant René Bazin nous conte l'histoire de\nMlle Evelyne Gimel, employée en qualité de dactylographe dans une maison\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "                                      LES LIVRES                                       587\n\n\nde b a n q u e et qui personnifie de la façon la plus heureuse ce type de\nl'ouvrière parisienne en général si absolument sympathique, accomplissant\nsouvent les plus rudes tâches sans l'ombre de révolte ou de défaillance, mais\nau contraire avec une simplicité, u n e gaîté, une vaillance sereine que ne\nrebutent ni la peine ni l'effort. E v e l y n e est sans naissance, sans fortune. Elle\nne possède pas m ê m e d'état civil. Mais le ciel lui a départi en compensation\nd'autres forces.\n    E p r i s de sa droiture, de sa distinction d'âme, du r a y o n n e m e n t de sa beauté\nvirginale, L o u i s Morand, un brave officier de l'armée française, lui a voué\nune affection profonde et il l'épousera malgré les obstacles d'apparence\ninfranchissables qui semblent lui interdire d'unir sa vie à celle de cette pauvre\nfille.\n    Assurément ne recherchons point ici les hautes significations de ces belles\nétudes qui traduisent avec tant d'ampleur les plus graves préoccupations\nmorales, religieuses et sociales du m o m t n t et qui s'appellent VIsolée, la Terre\nqui meurt, le Blé qui lève. Le Mariage de Mademoiselle Gimel ne saurait leur être\nc o m p a r é . Mais le mérite du livre, c'est que le lecteur y est vite conquis par ce\ncharme très spécial qui rend tous les récits de R e n é Bazin attachants, par la\nfraîcheur de l'inspiration, la vérité des peintures, le relief des personnages,\net toute cette mise en œuvre d'artiste fin et pénétrant qui caractérise les\nécrits du grand romancier catholique.\n    L e Mariage de Mademoiselle Gimel est suivi d'autres nouvelles : le Petit Cinq,\nd a n s la manière de Feuillet, où se trouve crayonnée la silhouette d'un vieux\ndiplomate qui se pique d'être passé maître en fait de psychologie féminine,\nmais dont la perspicacité est mise un jour en défaut et qui, s'abusant sur le\nsens d'une lettre que lui adresse u n e c h a r m a n t e nièce, se laisse égarer dans\nle plus étrange et le plus plaisant des malentendus. D a n s un genre bien\ndifférent, le Testament du vieux Chogne, tableau de couleur évocative impres­\nsionnant en sa touche de réalisme sombre et vigoureux. E t nous ferons u n e\nmention spéciale pour la nouvelle intitulée Aux Petites Sœurs, u n e idylle\nsouriante, exquise de grâce émue, dont l'inspiration s'apparente à celle\nd'Alphonse Daudet dans les Vieux et qui est incontestablement la perle du\nrecueil.                                                                         G. DE G.\n\nL e s d e m o i s e l l e s d e l a p o s t e , par P A U L BONHOMME. — (Paris, Plon.)\n   Joli petit r o m a n . Histoire naïve et gentille de l'amour, des fiançailles et\nfinalement du mariage de la demoiselle de la poste qui, avec sa vieille tante,\ngère le bureau postal du petit village où elle est aimée par un brave et loyal\ngarçon, jeune peintre chargé de restaurer les tableaux de l'église de l'endroit.\nCe roman est tout à fait exquis. Il est très intéressant, admirablement écrit,\nplein d'esprit, d'un style primesautier et pittoresque.\n\nL ' O t a g e , par HENRY BUTEAU. — (Paris, P l o n . )\n   L'otage c'est l'enfant. La mère a a b a n d o n n é le domicile conjugal, elle\nexècre son mari qu'elle trouve trop vulgaire, elle prend un amant et part avec\nlui, emportant l'enfant, pour aller cacher à trois leur bonheur coupable dans\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "588                               DURENDAL\n\n\nun coin délicieux des Pyrénées. Brusquement le mari surgit. Il enlève l'en­\nfant, sa propriété de par la loi. La mère ne verra plus son enfant si elle ne\nrentre au domicile conjugal. Alors une lutte terrible torture le cœur de cette\nfemme, ballottée entre son amour maternel et sa passion. Finalement l'ins­\ntinct maternel l'emporte, fait rentrer de force la femme coupable dans le\ndevoir. L'amant disparaît pour ne plus jamais se montrer.\n\n L e d r o i t à l a f o r c e , par DANIEL L ESUEUR. — (Paris, Plon.)\n   Le droit à la force, c'est le droit que tout être semblerait avoir à prendre\nde force ce qui lui est dû quand la loi est impuissante à le lui procurer. Telle\nest la thèse qui est incarnée dans ce roman, un peu long parfois, peut-être,\nmais bien fait quand même et qui se déroule autour d'un crime abominable\n— assassinat d'une jeune fille — d'autant plus odieux que l'argent seul en est\nle mobile. Le coupable échappe à la justice, grâce à sa roublardise et aux\ncirconstances. Il est reconnu par un des principaux héros du roman, âme\nchevaleresque qui, dans son indignation, supprime le coupable, mais suc­\ncombe malheureusement d'une façon tragique avec lui.\n\nMon p r i n c e c h a r m a n t , par ALEXIS NOËL. — (Paris, Plon.)\n   Le prince charmant est un prince authentique, un prince allemand, fils de\nl'héritier du trône et qui s'amourache d'une jeune et jolie blondinette française.\nCelle-ci donne à titre gracieux des leçons de français à la sœur du prince. Un\ninstant la jeune fille se laisse emberlificoter, mais Française de toute son\nâme elle ne veut se résoudre à épouser un sujet de la nation ennemie, fût-il\nde sang impérial, et elle donne son cœur à son cousin Claude qui l'aime\ndepuis l'enfance.\n\nL e m i r o i r a u x a l o u e t t e s , par J. D E MESTRAL-COMBREMONT. — (Paris,\n   Plon.)\n   Le miroir aux alouettes c'est l'illusion dont le genre humain est l'éternelle\nvictime, surtout en matière d'amour. Daniel Delonbre est un intellectuel.\nPoussé par son père, il épouse une femme pratique qui lui procure une belle-\nmère terre à terre et acariâtre. Un intellectuel a besoin avant tout d'une\nfemme de ménage, s'était-il dit. Et puis quel plaisir pour lui de l'élever à sa\nhauteur. Mais elle ne monte pas. Et alors commencent les déceptions aggra­\nvées par la rencontre d'Eva de Bamel, femme d'esprit et d'œuvres. Naturel­\nlement Daniel s'éprend d'elle. Celle ci, pour le fuir, saisit au vol une occasion\nde partir pour l'Amérique. Et voici Daniel complètement seul, car sa femme,\nentretemps, a été enlevée au domicile conjugal par la belle-mère. Le roman\nfinit là et nous ne savons si Daniel est parvenu à ramener la fugitive au ber­\ncail.\n\nL a V o i x d e l ' o i s e a u , par HENRY MORANE. — (Paris, Plon.)\n  J'ai rarement lu un roman aussi compliqué et aussi invraisemblable que\ncelui-ci. Les gens y sont complexes ou hésitants. Ils ne savent jamais quelle\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "                                      LES LIVRES                                       589\n\nattitude prendre au juste. Ils doutent tous l'un de l'autre et d'eux-mêmes par­\ndessus le marché. P o u r la première fois on y exploite la fameuse catastrophe\nde San F r a n c i s c o , et pour qu'on n e s'y trompe pas on a soin de préciser\nqu'il s'agit d u cataclysme du 17 avril 1906 et pas d'un autre. L a voix de\nl'oiseau (c'est d'un oiseau de théâtre, d ' u n e cantatrice qu'il s'agit) s'y fait\nentendre u n e dernière fois, avec, pour accompagnement, l'orchestre de l'ou­\nragan, de la tempête, du tremblement de terre et de l'effondrement de toute\nu n e ville.                                                              H . M.\n\nF i g u r e s d e m o i n e s , par E R N E S T D I M N E T . — ( P a r i s , P e r r i n . )\n    Ce n'est pas u n pays nouveau q u e « ce pays d'herbages et de forêts situé\nà vingt ou trente lieues au sud de Lille, entre la S a m b r e et les A r d e n n e s »\net ces vieilles villes du N o r d , le Quesnoy, Valenciennes, C o n d é , Cambrai,\nDouai, dont on a rencontré si souvent les noms d a n s l'histoire des guerres de\nLouis X I V . Mais M. D i m n e t l'a si bien compris, et si bien décrit, qu'il lui a\nd o n n é comme une vie nouvelle, en révélant au grand public tout le c h a r m e\nqu'il avait pour lui. Sa description de Douai est u n petit chef-d'œuvre d'ob­\nservation délicate, attentive, amoureuse. On y voit, comme d a n s les fines\nestampes du XVIIIe siècle, tout le décor et la vie de la vieille ville, avec son\nesplanade, ses quais, le vieux beffroi espagnol, et ce mystérieux couvent des\nBénédictins anglais, que l'auteur a désiré voir depuis sa jeunesse, et qu'il\ndécrit avec la vénération ravie des choses et des gens qu'on a longtemps sou­\nhaité connaître.\n    M. Dimnet écrit avec le naturel, l'aisance, la classique et simple élé­\ngance des auteurs de mémoires du XVIIIe siècle. Il a beaucoup d'esprit, et\nexcelle d a n s la peinture des types et des caractères. Au point de vue pure­\nment littéraire, ces figures de moines offrent l'intérêt et le parfum ancien des\npersonnages des romans de Stendahl, auxquels ils font penser souvent. Au\npoint de vue religieux, nous regrettons u n peu, que sous un titre aussi général\nM. D i m n e t ne décrive — à l'exception des Bénédictins anglais — que\ndes moines, ou non observants, ou choisis, c o m m e de parti pris, à des époques\nde relâchement ou de décadence. S a n s doute, ils sont pittoresques, et l'on\nne saurait qu'admirer l'art avec lequel ils sont campés, analysés, observés.\nMais on voudrait qu'un art si fin s'exerçât sur des personnages plus dignes\nd'intérêt. Et l'on souhaite en achevant la livre, que M. Dimnet découvre —\ndans ces vieilles villes du N o r d qui semblent désormais lui appartenir en\npropre, depuis la magique évocation qu'il a su faire de Douai — d'autres\ncouvents, aussi pittoresques que tout ce qu'il aime à décrire, mais qui comme\ncelui des Bénédictins anglais, renferment en même temps des moines que l'on\npuisse estimer et aimer.\n                                                               DOM BRUNO DESTRÉE.\n\nL e l i v r e d e d é s i r , par M. CHARLES D E M E N G E . — (Paris, Mercure de\n     France.)\n    La dédicace de ce petit livre à Maurice Barrès, oncle de l'auteur, nous\na p p r e n d que ces pages « sont de la dix-neuvième a n n é e ». L'illustre\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3086, "texte": "290                                 DURENDAL\n\n\nparenté du jeune écrivain ne se marque pas seulement dans cette dédicace,\nmais il est bien naturel que sa pensée et son style aient subi la séduction\nd'une si magnifique et si proche influence... L'influence passera, la dix-\nneuvième année aussi et, bientôt, sans doute; M. D e m e n g e n o u s reviendra,\nayant dépouillé les apparences naïves de subtilité ou de rouerie sentimentale\ndans lesquelles il se complaît.\n\nD a n t e : Essai sur son caractère et son génie, par M. MAURICE PALÉOLOGUE. —\n   (Paris, Plon et Cie.)\n   L'histoire florentine, si riche de d r a m e et de beauté, et, dans cette histoire,\nDante avec son poème a r d e n t et sa vie tragique, exercent u n e sorte dé fas­\ncination sur la pensée. On est toujours tenté d'y revenir; on ne se lasse\njamais d'en entendre parler. Florence est le lieu où l'âme et la volonté ita­\nliennes sont venues à la plus parfaite conscience d'elles-mêmes, aux XIIIe et\nXIVe siècles; l'Alighieri est le Florentin chez lequel la pensée d u temps,\nqu'elle fût amie ou ennemie du poète, apparaît avec le plus de clarté... Ou\npour être plus bref, la Divine Comédie, c'est le temps lui-même, dans ses pas­\nsions et ses violences comme dans les conceptions hiérarchiques de sa poli­\ntique, dogmatiques de sa science et de sa foi (1)....\n   Dans sa belle et pénétrante étude, M. Maurice Paléologue nous fait péné­\ntrer d a n s cette grande pensée, dans cette âme pleine de superbe et de ten­\ndresse. Il nous dit l'homme tout en g r a n d e u r et en puissance qu'était l'Ali­\nghieri, sa courte carrière politique, les longs jours d'exil et de rêve amer d'où\nsortirent ces chants d a n s lesquels il fixa sous un aspect immortel toutes les\nréalités du siècle, les apparentes comme les profondes...\n\nCollection des plus belles pages : Maurice de Guérin, avec un\n   portrait et une notice de M. REMY DE GOURMONT. — (Paris, Mercure de\n   France.)\n   Dans ses lettres, Maurice de Guérin se montre à la fois avide de gloire et\ndéfiant de l u i - m ê m e . E t sa timidité était faite tout ensemble de cet orgueil et\ncette défiance. Il convoitait le suffrage du m o n d e et craignait son contact. La\nsolitude triste et chère où s'était écoulée son enfance l'avait incliné à la mélan­\ncolie, mais à une mélancolie livrée toute au rêve, incapable de se chercher\nune diversion dans l'action, c o m m e celle du grand R e n é . Il aimait la nature,\nles c h a m p s , l'ombre bienfaisante et propice à la pensée des bois. O u , peut-\nêtre, s'aimait-il en eux, ses songes et ses méditations qu'ils ne contrariaient\npoint ?\n   Ce faible à lui-même, qui était tout esprit, imagination inquiète, était\nhanté par un idéal panthéiste de puissance et de beauté, par les visions de\nforce en même temps animale et divine auxquelles il a d o n n é forme et éclat\ndans le Centaure.\n   On peut préférer à ce poème, d'ailleurs magnifique, où l'on sent trop,\nparfois, l'effort vers la noblesse du style, certaines lettres ou belles pages du\n\n\n  (1) Voir DURENDAL : octobre 1906, Dante Alighieri; novembre 1905, Boccace.\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "                                    LES LIVRES                                      291\n\n\n\nJournal du poète, dans lesquelles celui-ci se révèle avec autant de beauté,\nmais avec une simplicité émouvante, indécis, passionné, toujours pensant,\ntoujours en proie au tourment airré de la pensée.\n  On trouvera le meilleur de ces pages d a n s le recueil réuni par les soins\ndélicats de M. R e m y de Gourmont.\n\nP r o m e n a d e s l i t t é r a i r e s , par REMY DE GOURMONT. — ( P a r i s , Mercure\n  de France.)\n  E n c o r e un recueil d'études et de fantaisies du spirituel et incisif écrivain.\nQu'il parle à propos des h o m m e s , des livres ou des idées, qu'il nous dise ses\nsouvenirs sur H u y s m a n s , qu'il nous entretienne des romantiques ou dessine\ndevant nous d'un trait rapide le Vrai Cyrano de Bergerac, il exerce toujours la\nmême séduction, faite de clarté, de pénétration fine et de bon sens étincelant.\n\nLes grandes Institutions de France : Le Louvre, par M. JEAN\n   GUIFFREY ; Les peintures, les dessins, la chalcographie. U n vol. illustré. — (Paris,\n   Laurens.)\n   C'est l'histoire de la g r a n d e collection française de peinture que nous fait\nd'abord M. Guiffrey en des pages pleines d'érudition et d'attrait. Il nous dit\ncomment le magnifique musée d'aujourd'hui s'est constitué avec les tableaux\nd u cabinet du Roi, a acquis peu à peu, à travers les vicissitudes des temps et\ndes divers régimes, les richesses sans cesse accrues que nous y a d m i r o n s .\nDans la seconde partie de son excellent ouvrage, l'auteur étudie l'état actuel\ndes collections et, tout en en expliquant la disposition dans les salles du m u s é e ,\nen signale les œuvres les plus belles que les reproductions qui illustrent\nl'ouvrage mettent d'ailleurs sous les yeux du lecteur.\n\n\n   Les arts anciens de Flandre (tome III, fascicule IV). —\nM. J. Gastoso y Perez commence la publication d'une Notice historique et bio­\ngraphique des principaux artistes flamands qui travaillèrent à Séville du XVIe au\nXVIIIe siècle, du plus vif intérêt. M. Maere parle des Retables bruxellois de\nVillers-la-Ville ; M.Conforti, des magnifiques tapisseries bruxelloises du Musée\nde Naples, illustrant la Bataille de Pavie et exécutées sur les cartons de\nB. Van Orley. M. Camille Tulpinck continue l'examen de la riche Collection\nCamberlyn d' Amongies, à Pepinghen. Ce fascicule est accompagné de dix planches\ndes plus remarquables.\n\n   L'Art      flamand   e t h o l l a n d a i s (25 avril). — Compte rendu du\nSalon de l'Art contemporain, à Anvers, par M. S c h m a l g i g u n g . Notice de\nM. Kronig, sur un portrait d'homme, de Carel Fabritius, qui se trouve d a n s\nla collection Alen, à Londres. Chroniqus d'art.\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 592, "page_fin": 592, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules Nous prions instamment", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 693, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 916, "texte": "NOTULES\n\n\n  Nous prions instamment nos correspondants d'avoir l'obli­\ngeance de prendre note de la nouvelle adresse de la Rédaction\nde « Durendal » :\n    5 5 , rue de la Source, 55, Bruxelles\n                                           * *\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s        à l'attention de nos lecteurs les livres sui­\nvants :\n  L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 5o.\n   L'Ame des Saisons, p a r VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5o.\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   Constance Weichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5o.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 620, "texte": ""}, {"page_pdf": 621, "texte": ""}, {"page_pdf": 622, "texte": ""}, {"page_pdf": 623, "texte": ""}, {"page_pdf": 624, "texte": "STATUE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE\n         (RAMO DI PAGANELLO)\n       Sienne — l'église   Saint-François\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": ""}, {"page_pdf": 626, "texte": "              Saint François d'Assise\n   dans la légende et dans l'art primitifs italiens\n                          par Arnold Goffin (1)\n\n\n\n                   CE n'est pas avec la science que vient saint Fran­\n                      çois, ni avec la force, ni avec l'autorité — c'est\n                      avec l'amour... Il sait peu de choses, ou rien :\n                      il n'a ni le prestige de la noblesse, ni la beauté,\n                      ni l'éloquence qui séduisent les h o m m e s . . . Il\n                      s'est réduit à la mendicité, s'est dépouillé de\n                      tout ce qui pouvait lui attirer la considération\n                      mondaine, donner du poids à ses actes et à ses\nparoles. Il ne veut être rien qu'amour, c'est-à-dire pitié,\nabnégation, pauvreté, humilité. Il aime et parce qu'il aime il\nest h u m b l e : il ne se peut, en effet, que le véritable amour ne\nsoit h u m b l e , car il est si parfait et si grand qu'il doit se juger\nlui-même indigne et trembler devant la récompense à laquelle\nil aspire. »\n                                          *\n                                         * *\n\n   « Ainsi, cet h o m m e qui était venu vers les hommes unique­\nment avec son a m o u r ; qui, pour agir sur eux, s'était en quelque\nsorte dépouillé de tous les moyens ordinaires d'influence et\nd'autorité — cet homme a laissé dans l'histoire et dans l'art un\nsillon de persistante lumière... U n soleil s'est levé sur Assise,\nproclamait le D a n t e . . . E t à qui considère les destinées révolues\nde l'humanité chrétienne et tente de plonger les regards dans\nle passé houleux, si confus, si grandiose, si douloureux, il\nsemble qu'il voit cheminer très loin, là-bas, à la lisière de\nl'horizon, rayonnant parmi la foule obscure, le maître de la\n\n   (1) Volume in-8° illustré de trente-deux reproductions. (Editeur Van Oest, Bruxelles,\n16, place du Musée.)\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\ndouceur et du pardon - le Christ — et, de plus près, de dis­\ntance en distance des hommes auréolés qui le suivent, et sont\ncomme des apôtres tardifs chargés d'âge en âge de ressusciter\nsa parole oubliée et ses enseignements méconnus. Saint Fran­\nçois a été l'un de ces apôtres et celui qui a ressemblé davantage\nà son maître. C'est pourquoi il a été loué tour à tour par toutes\nles puissances morales de la terre : par la Religion, qui l'a\ncanonisé; par l'Art, qui a chanté ou magnifié ses actions; par\nla Science, enfin, qui a vérifié les motifs de sa gloire séculaire,\nl'a confirmée et étendue... »\n\n                                *   *\n\n   Nous avons cité les premières et les dernières lignes du nou­\nveau livre de M. Goffin, pour montrer avec quelle vénération\ncompréhensive et communicative il parle de saint François. Il\na traduit et commenté tour à tour les Fioretti, les Considérations\nsur les stigmates, la Légende des trois compagnons, la Vie et Légende\nde Mme Sainte-Claire, sans que le charme qui se dégage de la vie\ndu Poverello ait cessé d'agir sur lui, ou sur ses lecteurs. Cette\nfois, avant d'entreprendre le recensement et la discussion\ndes œuvres que l'art italien a consacrées à saint François, il\na eu l'heureuse idée de pèleriner au bienheureux pays où vécut\nle saint. Et avant d'analyser, avec l'autorité qu'il s'est acquis\ncomme critique d'art, les tableaux, les bas-reliefs et les\nsculptures du cycle franciscain, il a tenu à retracer, en le\nfaisant revivre dans le cadre fascinateur de l'Ombrie, un por­\ntrait du saint dépeint avec amour, d'après des éléments bien\ngroupés et puisés dans la légende primitive.\n   Le volume qui semble, avec sa couverture brune et son titre\nbistre, comme revêtu de bure franciscaine, est illustré d'une\ntrentaine de photographies, parmi lesquelles nous avons revu\navec joie — la route d'Assise à Sainte-Marie-des-Anges parmi\nles paysages — et parmi les œuvres d'art, outre les Giotto, et\nles primitifs très bien qualifiés de l'âge de la force et de l'âge de la\ngrâce, la délicieuse apparition qu'est le mariage mystique de\nsaint François avec la pauvreté attribuée au Sassetta, au\nMusée de Chantilly.\n\n                                DOM BRUNO DESTRÉE, O. S.          B.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "            Jour d'Equinoxe\n      Oh! tristesse, les soirs    d'automne,\n      Oh ! tristesse des villes d'eaux !\n      Le vent d'ouest, le vent qui tonne\n      Et qui lance ses coups de faux,\n      Les trains qui beuglent dans les gares\n      Devant l'œil rouge des signaux,\n      Et, dans l'ombre, les cris bizarres\n      Des corneilles et des vanneaux !\n\n      Et le nuage noir qui roule\n      Rapide et froid sous les cieux lourds,\n      Le bruit partout de l'eau qui coule\n      Le long des toits et dans les cours,\n      Et, dans le jour qui diminue,\n      Au fond de quelque casino,\n      Pleurant une peine inconnue\n      Le hoquet d'un vieux piano.\n                              x\n                               * *\nDans le jardin public, à l'ombre du platane\nEt du tilleul jauni, hier encor les vieillards,\nAppuyés longuement au pommeau de leur canne,\nSouriaient aux ébats des enfants babillards ;\nDes moucherons tourbillonnaient       dans la poussière,\nEt le ciel était pur et le ciel était doux\nQui luisait au travers des hauts feuillages     roux,\nEt le parfum rôdait d'une rose trémière.\n\nO m'amie, ô ma sœur, c'était hier tout cela.\nEt ton profil pensif dans la nuit étoilée,\nEl ton geste alangui qui souvent me troubla !\nSeptembre, descendu de la haute vallée,\nPar les bois parfumés marchait avec lenteur,\nEl pour nous accueillir, grave, nous faisait signe.\n— Mais aujourd'hui,    hélas ! il faut qu'on s'y résigne,\nC'est le temps des départs, c'est l'hiver, pauvre sœur !\n\n                                  *\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "532                   DURENDAL\n\n\n      Oh ! tristesse, les soirs    d'automne.\n      Oh ! tristesse des villes d'eaux !\n      Le vent d'ouest, le vent qui tonne\n      El qui lance ses coups de faux.\n      Les trains qui beuglent dans les gares\n      Devant l'o'il rouge des signaux,\n      Et, dans l'ombre, les cris bizarres\n      Des corneilles et des vanneaux !\n\n      El, là-bas, dans le jour qui baisse.\n      Si triste sous le ciel fermé\n      Parmi les villas qu'on délaisse,\n      La maison où l'on s'est aimé,\n      Et la glycine sur la porte,\n      Le banc où l'on venait s'asseoir.\n      Et la pierre où le vent du soir\n      Eait voltiger la feuille morte !\n\n                                         E R N E S T DE LAMINNE.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                         Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                        VIII\n\n                   DE toute grande clarté dans l'entendement, suit\n                     une grande inclination dans la volonté. »\n                        T h i e r r y , qui se souvenait de cette maxime\n                     cartésienne, regretta de n'en éprouver qu'à demi\n                     la vérité.\n                        Certes, depuis ce beau soir de mai où sa\n                     conscience fut brusquement illuminée d'une\n                     sorte d'embrasement religieux, une transfor­\nmation profonde s'était produite en son être. L a même flamme,\nqui avait dissipé les fumées dont s'obscurcissait naguère son\nesprit, avait ranimé les cendres mortes de ses vieilles énergies.\n   P e n d a n t les deux mois qui suivirent cette heure d'extase,\nune si remarquable métamorphose ne fit que s'accentuer. Ces\ndeux mois, vécus à Groenendael dans une paix fervente,\nretrempèrent à la fois son corps et son âme.\n   Son corps... T h i e r r y ne souffrait plus du poison de la\nmélancolie. Il sentait qu'il était désormais maître, et seul\nmaître, de tous ses ressorts passionnels rendus lâches et fébriles\npar les expédients d'existence dont il avait été si longtemps\nl'esclave.\n   Au régime sobre et régulier de l'abbaye, son cœur s'était\ndilaté, ses nerfs s'étaient reposés. Désormais, un sang plus\nriche et plus pur coulait à travers ses organes.\n   Quant à son âme, elle éprouvait la joie d'être arrachée à un\ndécor de dissipation et de vanité. Après avoir épuisé les\némotions misérables du jeu et les cuisants plaisirs de la vie aux\nchandelles, quelles délices elle goûtait à connaître enfin la\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet et d'août 1909.\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "534                          DURENDAL\n\n\nvie au plein air, dans l'harmonie et la fraîcheur des spectacles\nde la n a t u r e !\n   Au lieu des propos futiles, sceptiques ou pervers, d'où\nnaissent la lassitude et le marasme, c'était le contact avec des\nâmes chaudes et droites, c'étaient les nobles exaltations des\ncérémonies religieuses, de la méditation et de la prière.\n   Et cependant, sa satisfaction n'était pas complète. U n e grande\nirrésolution subsistait dans ses desseins.\n   Sans doute, il voyait plus clair en lui-même. Mais vers quel\navenir orienter ses destinées? Sans doute, son â m e débordait\nd'activités généreuses. Mais vers quel but diriger ces puissances\ndont il tenait désormais le faisceau en sa main ?\n   Quel parti prendre? Quelle fonction assumer dans la vie? A\ny réfléchir, T h i e r r y se d e m a n d a avec perplexité s'il n'était\nvraiment pas plus difficile encore de connaître son devoir que\nde l'accomplir...\n   U n moment, il fut tenté de solliciter son admission dans cette\ngrande famille cénobitique dont il était l'hôte et d'abdiquer\ndéfinitivement ses volontés propres au profit de cette discipline\ndu cloître qui dirige et martelle aux claires volées des cloches\ntous les soucis du présent et de l'avenir. Mais Dom Placide\nl'en dissuada. Il ne voyait pas en lui « l'étoffe » d'un moine.\n   T h i e r r y songea alors à l'Amérique. Dans ce monde nouveau,\nqui venait d'éclore à la liberté, maints jeunes hommes avaient\ndécouvert l'emploi de leurs forces aventureuses. Pourquoi ne\nchercherait-il pas à s'y réhabiliter? A tout le moins, il trouverait\nlà-bas un milieu social moins dégradé que celui de la vieille\n Europe? Mais cette fois encore, son ami, devenu son confident,\n mit des objections en travers de ses velléités. Non, il n'était\npas raisonnable de s'exiler à l'aveuglette! N o n , il ne fallait pas\n déserter le pays auquel le rattachaient ses tendances héré­\n ditaires et sa première éducation, en un moment où ce pays\n naissait précisément, lui aussi, à une vie toute nouvelle.\n    T h i e r r y ne pouvait méconnaître la vérité de ces objections.\n Mais quoi? A supposer que la corporation judiciaire, où ses\n désordres avaient dû faire scandale, consentît à lui ouvrir\n encore ses rangs, n'était-il pas exposé à y rencontrer un père\n inflexible qui l'avait banni de sa présence? De quel front sup­\n porterait-il son regard?... D'ailleurs, cette profession, la seule\n à laquelle ses traditions de famille et ses études l'avaient\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                              535\n\npréparé, n'avait jamais exercé sur lui la moindre attraction.\nAujourd'hui comme au lendemain de son retour de Paris, il ne\nvoyait dans la pratique du Droit que la mise en œuvre de fictions\nconventionnelles, — où des formules et des logogriphes usur­\npaient le rôle et la majebté de principes absolus. S'enfermer\nen un prétoire ou en un cabinet malsain pour appliquer ces\nformules à juger la conscience des autres, — mettre cette\nsagesse précaire au service de deux paysans brabançons épris\nde chicane et se querellant pour les limites d'un pré, quelle\nperspective banale, en dépit du bonnet de docteur et de la\nrobe plus ou moins fourrée d'hermine? Fallait-il donc se\nrésigner à cette tâche sans idéal et sans grandeur?\n   Il était livré à cette incertitude, — telle une boussole dont\nl'aiguille est mal aimantée, — lorsque Dom Placide l'en­\ngagea, le dimanche 18 juillet, à l'accompagner à Bruxelles.\nOn devait y célébrer ce jour-là la procession du Saint Sacre­\nment de Miracle, afin d'appeler les bénédictions du Ciel sur la\njeune République. A cette antique cérémonie qui coïncidait\ntraditionnellement avec l'ouverture de la foire bruxelloise et\nqui e m p r u n t a i t plus d'importance encore au rétablissement des\nkermesses et des dédicaces que le régime joséphisteavaitabolies,\nles principales abbayes du B r a b a n t étaient invitées à se faire\nreprésenter. Dom Placide y prendrait part pour le prieuré de\nGroenendael. Il devait ensuite prêcher à Saint-Géry où com­\nmençait une neuvaine solennelle.\n   Ils partirent dans la fraîcheur du matin, aux cahots d'une\ncarriole que conduisait un des fermiers du couvent.\n   Deux heures plus tard, au débouché de la forêt, Bruxelles\nleur apparaissait en une cohue de toits, de cloches et de tours\nse massant sur les coteaux et dans le fond de la vallée... Et\nT h i e r r y ne put se défendre d'une émotion aiguë en revoyant\ncette ville — la sienne, — dont il était sorti, à la fin de l'hiver,\nen un état d'esprit si différent de celui qui l'animait aujour­\nd'hui.\n                                       *\n\n   Bien que l'heure fût encore matinale, une atmosphère de\nfête planait déjà sur toute la cité.\n   T r o i s jours auparavant, à l'occasion de la S a i n t - H e n r i , des\ncavalcades et des réjouissances avaient été organisées en l'hon-\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "536                          DURENDAL\n\n\nneur de Messire van der Noot et du Cardinal de F r a n k e n b e r g\ndont c'était la fête patronale. L'allégresse avait été délirante,\nd'autant plus que certaines rumeurs, de source peut-être offi­\ncieuse, avaient annoncé pour cette date une nouvelle tentative\ndes démocrates contre l'autorité des Etats et même contre les\npersonnes du tribun et du prélat. Mais rien n'avait dérangé\nl'ordonnance de ces festivités, dont Placide et T h i e r r y retrou­\nvèrent encore maintes traces. P a r t o u t des transparents et des\nvestiges d'illumination. De-ci de-là,des inscriptions pompeuses,\ndes chronogrammes ingénieux peints sur des banderoles en\ntravers des rues ou au long des façades disaient la reconnais­\nsance publique pour ces deux héros de la Révolution braban­\nçonne. A l'entrée du couvent de Sainte-Gertrude, leurs portraits\napparaissaient en médaillons accolés, et sous ces portraits se\nlisait ce d i t h y r a m b e :\n\n              La postérité d'âge en âge\n              Célébrera ces noms fameux.\n              Toujours ils obtiendront l'hommage\n              Du Belge qu'ils ont fait heureux.\n                   Répétez sans cesse,\n              Répétez ces deux noms chéris,\n            Qu'à célébrer chacun de vous s'empresse :\n               Vive Henri! Vive Henri!\n\n   L'élément civil ne s'était point laissé dépassser en enthou­\nsiasme par l'élément clérical. E n effet, dans la rue des Char­\ntreux, la façade du Serment des Arquebusiers, sous le vocable\nde Saint Christophe, s'ornait d'un buste de van der Noot cou­\nronné de lauriers, et souligné de cette dédicace : « H o n n e u r\nau P è r e de la P a t r i e ! »\n   Mille autres témoignages, plus décisifs encore, étaient venus\ns'ajouter à ces hommages. E n effet, la Saint-Henri avait été\nl'occasion d'un redoublement de générosité dans les souscrip­\ntions patriotiques. U n tel afflux venait singulièrement à point\nau m o m e n t où les nouvelles reçues du quartier général de\nSchoenfeld, à Andoy, éveillaient de sérieuses inquiétudes chez\nles membres du gouvernement. L e 23 mai, Schoenfeld avait\nvainement tenté du côté d'Assesse un mouvement offensif qui\ns'était traduit par un lamentable échec, et le 24 juin, son aile\n gauche avait dû évacuer le L i m b o u r g . Dans cette province,\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         537\n\nc o m m e dans le L u x e m b o u r g , l'armée autrichienne se gros­\nsissait de nouveaux renforts. Enfin, le Congrès commençait\nà comprendre combien il se leurrait en faisant fond sur une\nintervention active des Puissances. Après avoir fait espérer\nleur concours, les cabinets de Saint-James, de L a H a y e et de\nBerlin paraissaient aujourd'hui bien près de s'entendie avec la\nchancellerie de Vienne aux dépens de la nouvelle république\ndont le sort devenait ainsi un simple objet de trafic diploma­\ntique. Les plénipotentiaires des Puissances étaient réunis à\nReichenbach, en Silésie, et ce qu'on savait de leurs premiers\n pourparlers ne laissait rien augurer de bon pour le jeune E t a t .\nPuisqu'il fallait dorénavant compter avant tout sur l'effort de la\nNation, le Congrès Souverain cherchait à exciter la fibre\nguerrière dans les populations des villes et des campagnes qu'un\nlong engourdissement pacifique avait déshabituées du devoir\nmilitaire. Il d e m a n d a i t aux citoyens des fonds, des hommes et\ndes armes, des canons surtout. U n e proclamation du 12 mai,\nadressée aux Provinces, pouvait encore se lire sur les murs de\nBruxelles, où les É t a t s de B r a b a n t l'avaient fait placarder\n « U n e souscription pour des canons, disait le Congrès, a un\nattrait particulier en ce que le don est plus éclatant et que la\nchose donnée, étant de plus longue durée, conserve et perpétue\nle souvenir du bienfait jusqu'aux générations les plus éloignées.\nAprès l'histoire qui transmettra à la postérité le courage avec\nlequel les Belges ont conquis et vont affermir leur liberté, il\n n'y aura pas de m o n u m e n t plus glorieux qu'une belle et formi­\ndable artillerie pour attester ce que peuvent leur patriotisme et\n la vertu héréditaire de leurs ancêtres! »\n   Répondant à ces appels, promulgués au son du tocsin, de\nnombreuses communes venaient d'envoyer à Bruxelles, qui des\nvolontaires, qui des canons, qui des vivres, qui des chevaux,\nqui de l'argent. Contich, qui avait eu naguère le chanoine\nVan Eupen pour curé, mobilisa à lui seul deux mille paysans.\nIls entrèrent dans la capitale précédés d'un enfant à cheval, qui\nreprésentait le désir zélé, et qui portait une bannière où était\npeinte cette devise : Pro fide et patria armata communitas Con­\ntich. P u i s trois gonfaloniers à cheval, suivis d'un corps de\nmusique, annonçaient le clergé paroissial, le drossard et les\nnotables. Des groupes de fusiliers exercés, de pontonniers, de\nfusiliers non exercés, de hallebardiers et depionniers escortaient\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "538                            DURENDAL\n\n\n\nun chariot monté par douze enfants de l'âge de 3 à 6 ans. L ' u n\nd'eux, placé au milieu du char, tenait un cœur entre une\nbranche d'olivier et une é p é e , avec cette inscription\nAd utrumque parait. Venait ensuite le Serment dit Les Jeunes\naccompagnant un second chariot portant de l'argent destiné à\nl'achat d'un canon, et des jeunes filles représentant le B r a b a n t ,\nl'Union, la Constance, la Force, la Paix, la L i b e r t é et l'Abon­\ndance. Un troisième char, précédé par le Serment des\nCouleuvriniers et suivi de celui dit l'Ancien, amenait quelques\nvieillards octogénaires venant offrir à la patrie leur dernière\ngoutte de sang. Après ce char, il y en avait un autre portant un\nknout ou banc d'intendance sur lequel on lisait d'un côté :\n« T r a î t r e à la patrie », et de l'autre : « Chacun son tour ». Sur ce\nbanc, se trouvait un h o m m e affublé d'un fessier factice que de\nsolides gars flagellaient à coups redoublés. Enfin la marche était\nfermée par une troupe de paysans armés de fourches peintes aux\ntrois couleurs et par une soixantaine d'autres costumés en hou­\nsards. Il vint aussi des compagnies d'amazones de Bodeghem, de\nSchaerbeek, d'Auderghem, de Boitsfort et de L a H u l p e . A\nBruxelles, on ne voulut pas rester en arrière. T o u t e s les corpo­\nrations rivalisèrent de zèle, et celledes brasseurs, qui était la plus\nriche, leva à ses frais un régiment. Chaque quartier prétendit\nfournir son contingent. Les dames et les demoiselles du quartier\nde la Montagne-de-la-Cour, s'étant cotisées pour acheter une\npièce de six, l'offrirent à Henri van der Noot en un cortège qui\nfit sensation. L e s volontaires marchaient en tête, avec leur\nmusique à cheval, trompettes sonnantes. Suivait une jeune fille\navec une enseigne représentant un lion a p p u y é sur un canon et\nla devise : « Qui pourra nous résister? » Quinze jeunes enfants\nvenaient ensuite, habillés de blanc, la tête ornée de fleurs et\nde rubans aux couleurs patriotiques. L e canon était traîné par\nun attelage de six beaux chevaux et escorté d'enfants et de\njeunes filles portant les unes les armes des Provinces de\nl'union, les autres différents emblèmes qui comparaient Messire\nvan der Noot à Aristide et vouaient aux gémonies les Impériaux\net les Vonckistes. La « livrée de la Ville », cuisinières et\nservantes, apporta elle aussi son offrande à la P a t r i e . E t les\nécoliers de Bruxelles, de Nivelles et d'autres endroits firent\nemployer à l'artillerie la somme consacrée habituellement à\nleurs distributions des prix.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         539\n\n\n   S'associant à ces démonstrations, les magistrats de Bruxelles\navaient voté une récompense de 100,000 florins pour Henri\nvan der Noot et une autre de 50,000 pour son ami Van E u p e n ,\nle tout à constituer en rentes. Ils avaient aussi décidé de parti­\nciper en corps à la procession du Saint Sacrement de Miracle\net donné ordre aux cinq Serments et aux corporations de se\ntrouver dès g heures du matin à la place de Louvain pour\naccompagner la procession sans aucune interruption.\n                                    *\n                                *       *\n    Avant même d ' a p p r e n d r e tous ces détails au couvent des\nAugustins de Bruxelles, où Placide était attendu, les deux\namis avaient pu en deviner une partie en constatant l'extra­\nordinaire animation des rues et des places publiques. Dès les\nglacis de la porte de N a m u r , ils rencontrèrent des bandes de\npaysans, accompagnés de leurs curés et de leurs bannières et\ndont la plupart étaient armés de fusils, de faux ou même de\ncoultres de charrue. Des bourgeois, en tenue de volontaires,\nralliaient le lieu de rendez-vous qui leur avait été assigné.\n    Engoncés dans leurs cols raides, les officiels traînaient\nd'énormes sabres et arboraient à leurs chapeaux des plumets où\nse jouait la brise. L e poids et la dimension de ces accessoires\nenlevaient à leur démarche ce qu'ils auraient voulu lui donner\nde solennel. N é a n m o i n s ils se hâtaient en achevant d'enfiler,\nnon sans éprouver quelque résistance, de gros gants blancs\nd'uniforme. L e u r passage provoquait des rumeurs admiratives\nparmi les fidèles qui sortaient à ce moment des églises et des\nchapelles et qui s'attardaient aux parvis, en petits groupes où\ndominaient les grands manteaux de faille des bonnes femmes.\nD'autres groupes se coagulaient au seuil des cabarets, et des\ngens bien informés y péroraient avec importance.\n    Cette r u m e u r de foule, que scandaient les appels des cloches\ndominicales, n'était pas encore le t u m u l t e habituel des jours de\nkermesse. Elle avait quelque chose de contenu et de grave,\nmais qui ne durerait — selon les traditions locales — que\nj u s q u ' à la rentrée de la procession à Sainte-Gudule. Nul doute\nqu'aussitôt les deux grands battants de la collégiale refermés\nsur le dernier figurant du cortège religieux, cette pieuse réserve\nne cédât la place à la bombance et au tapage, et que les sages\nbourgeois du matin ne devinssent les lurons débridés du soir.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "540                           DURENDAL\n\n\n\n  Mais en attendant cette inévitable métamorphose, la ville\ndemeurait digne dans son animation. L e soleil montait peu à\npeu au-dessus des pignons à redans et de là-haut plongeait com­\nplaisamment j u s q u ' a u sol des rayons qui n'avaient encore rien\nde brûlant. Il semblait sourire aux feuillages et aux bannières\ndont s'ornaient les façades sur tout le parcours que la procession\ndevait suivre. Il caressait les banderoles et les tentures de soie\nsuspendues à des cordes d'un côté à l'autre des principales\nrues. Sans abuser de sa force, et comme par scrupule de son\ndevoir, il luttait contre les petits lumignons qui s'allumaient\naux fenêtres des rez-de-chaussée et aux vitrines convexes formant\nventre sur le trottoir.\n\n                                  *   *\n   L e s Augustins de Bruxelles occupaient, à l'extrémité du\nFossé-aux-Loups, un grand couvent flanqué d'une église et\nd'un collège très en faveur parmi la noblesse et la bourgeoisie\nbrabançonnes. Dom Placide et T h i e r r y y trouvèrent l'accueil\nle plus cordial. T o u t en écoutant les nouvelles de la ville que\nleur narra un des religieux, ils firent honneur au déjeuner\ndont les délicatesses : café au lait, cramique et pains d'épices,\nétaient justifiées par la solennité du jour. P u i s Dom Placide,\nayant promis à son compagnon de le retrouver dans l'après-\nmidi à l'église Saint-Géry, se mit en route avec un groupe de\nmoines pour rejoindre la procession qui se formait à cette\nheure aux environs de la collégiale.\n   D e m e u r é seul, T h i e r r y sortit à son tour du couvent par une\nruelle qui longeait la Senne. T o u t à l'aise, il se dirigea vers la\nG r a n d ' P l a c e , se rappelant avoir suivi en hiver ce même chemin,\nmais clans le sens inverse, lorsque son père l'avait mené chez\nBaes Dirks pour prendre part au conciliabule secret que\ndevaient suivre de près le soulèvement des Bruxellois et l'expul­\nsion des Autrichiens. Combien son esprit d'aujourd'hui était à\nrebours de ses idées d'alors, et combien le paysage, lui aussi,\nétait transformé! E n cette matinée de décembre, il s'en sou­\nvenait, la Senne avait un aspect sinistre dans la grisaille et la\nfroidure. Aujourd'hui le soleil de juillet, d'heure en heure plus\nardent, animait d'un charme imprévu les maisons blettes et\nmoisies qui s'épaulaient maladroitement les unes aux autres,\ncomme si elles avaient peur de choir dans l'eau fétide et\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          541\n\n\ngrasse qui leur montait aux pieds. A ces façades lacustres,\ntoutes de guingois, et à leurs appentis projetés en encorbelle­\nment au-dessus de la rivière, les vitres crasseuses s'allumaient\nde chauds reflets. Les guenilles de toutes couleurs qui séchaient\naux lucarnes et aux fenêtres ouvertes prenaient des airs d'ori­\nflammes et de pavois. Par-dessus la muraille jaunie d'un jardin,\nun écroulement de verdure versait une gaieté de jeunesse.\nT o u t e l'activité mercantile était suspendue. Libéré du remous\ndes barrages et du giroiement des aubes, le courant jouissait\nà sa façon de ce chômage dominical, pendant que ses laborieux\nriverains, — occupés toute la semaine à écurer le ventre des\ntonneaux ou à triturer les glorieuses bières bruxelloises, —\nparadaient aujourd'hui derrière les drapeaux des Serments et\ndes N a t i o n s .\n\n                                 *   *\n\n   Au détour du Marché-aux-Poulets, T h i e r r y se trouva tout à\ncoup nez à nez avec un passant qui le salua obséquieusement.\nL e q u i d a m , aux petits yeux vairons, était de mine chafouine et\nde teint huileux :\n    — Comment, vous ne me reconnaissez pas, monsieur le\nchevalier?... Je suis J a c o b . . , Vous savez bien, Jacob, avec qui\nvous avez traité une petite affaire l'hiver dernier...\n   Ah! certes, T h i e r r y reconnaissait l'aigrefin, et la botte\nlui démangeait encore de l'apostrophe qu'il lui avait destinée\nen guise de conclusion d'un marché vraiment trop usuraire.\nMais M. Jacob prévint d'un geste tout élan de reconnaissance :\n   — Vous avez eu bien tort de ne pas accepter mon papier\nq u a n d je vous l'ai offert, monsieur le chevalier, continua-t-il.\nJ'avais, il est vrai, quelque embarras d'argent à ce m o m e n t ,\nmais depuis lors, grâce à Dieu, mes affaires ont pris une autre\ntournure. Je suis maintenant un des fournisseurs ordinaires du\nD é p a r t e m e n t de la Guerre et j'ai quitté la courte rue des\nLongs-Chariots où vous me fîtes la grâce d'une visite pour\nm'installer rue Henri van der Noot, l'ancienne rue Neuve, tout\nauprès de notre grand h o m m e d'Etat, qui m'honore de sa con­\nfiance... Ah! monsieur le chevalier, si vous saviez tous les\nsoucis que nous donne l'équipement de notre armée! Elle\nm a n q u e de tout, positivement, et le brave général von Schoen-\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "542                            DURENDAL\n\n\nfeld nous harcèle de demandes auxquelles les souscriptions\npatriotiques sont, h é l a s ! bien loin de suffire...\n   L ' i m p u d e n c e du personnage décontenança T h i e r r y qui ne\nput s'empêcher de lui d e m a n d e r d'un ton narquois :\n   — Ainsi vous avez fait fortune?...\n   — Mais non, mais non, se défendit modestement M. Jacob.\nJe travaille, voilà tout... Et je gagne honnêtement ma vie. L a\nchance est ainsi faite... C'est comme les seaux d'un p u i t s !\najouta-t-il en ricanant d'un affreux rire de brèche-dent. Q u a n d\nl'un descend, l'autre m o n t e . . . Et je m o n t e . . . A propos, que\ndites-vous de l'aventure arrivée à notre ami, M. de Braux-\nLevrezy ?...\n   — Quelle aventure? questionna T h i e r r y , partagé entre le\ndésir de couper court à toute conversation avec ce faquin et\nl'envie d'apprendre ce qu'était devenu le sémillant vicomte.\n   — C o m m e n t ! vous ne savez pas?... Il n'est bruit que de cela\nà toutes les tables d'hôte... Son arrestation à Londres, à la suite\nde je ne sais quelle peccadille d'escroquerie qu'il aurait commise\nau préjudice d'un grand seigneur de là-bas, et sa condamna­\ntion à trois années de hard labour... A h ! le t r a î t r e ! Q u a n d je\nsonge qu'il me doit encore cinq mille livres pour lesquelles il\nétait parvenu à m'engluer de ses belles paroles et de son mau­\nvais papier! Vous voyez ce qu'on gagne à obliger nos jeunes\ncavaliers à la mode?... Mais ce que j ' e n dis n'est pas pour vous,\nbien entendu, monsieur le chevalier, et chacun sait que mon­\nsieur votre père n'aurait garde de laisser protester son n o m . . . Je\nn'ai eu qu'à me louer de ses procédés de gentilhomme.\n   — Assez! assez! fit T h i e r r y avec une grimace de dégoût.\nBrisons là, monsieur J a c o b .\n   E t il continua son chemin, laissant l'industrieux fournisseur\ntout penaud.\n   Pour déplaisante qu'elle fût, cette rencontre rappela à T h i e r r y\nle fâcheux épisode des signatures qu'il avait remises à l'usurier\net que celui-ci ne s'était pas fait faute de présenter à M. Char­\nliers. Il se décida aussitôt à faire une démarche qu'il avait pro­\njetée, ensuite de la visite de sa sœur à Groenendael, et\ndont l'occasion lui p a r u t favorable.\n   Dans le quartier des Riches-Claires, habitait maître De\nCock, notaire de sa famille, — h o m m e de toute confiance. Il\nétait âgé et un peu cacochyme. T h i e r r y se dit qu'il le trouve-\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                            VIEUX BRUXELLES                               543\n\n\nrait sans doute à demeure, en dépit des festivités du jour.\nE n effet, le digne tabellion le reçut, non sans témoigner\nquelque surprise, — mêlée, semblait-il, d'une vague méfiance.\nMais la méfiance se dissipa bien vite quand T h i e r r y lui eut\nexposé quel était l'objet de sa visite.\n   L e décès de M a d a m e Charliers ouvrait au profit de ses\nenfants certains droits de succession. T h i e r r y laissait au notaire\nle soin d'en poursuivre la réalisation, d'accord avec M. Char­\nliers et quand il plairait à celui-ci. Mais il d e m a n d a i t que les\npremières rentrées fussent employées avant tout à rembourser\nà son père la valeur des effets payés par celui-ci pour compte\nde Jacob, — et ensuite à restituer à sa sœur Hélène une somme\nde cent trente louis que celle-ci lui avait avancée. Séance\ntenante, il voulut rédiger un écrit qui donnait à Maître De Cock\nles pouvoirs nécessaires à cette fin. E t quand il se retrouva sur\nle seuil, jusqu'où le digne notaire prétendit le reconduire,\nT h i e r r y se félicita en songeant qu'il n'était plus exposé\ndésormais à éprouver, s'il devait rencontrer encore M. Jacob, la\ngêne intime que venait de lui causer le contact de ce maltôtier.\n                                         *\n                                     *       *\n   P u i s , il reprit le chemin de la G r a n d ' P l a c e , vers laquelle la\nfoule commençait à affluer, comme le sang afflue au cœur. Et\nses préoccupations ne firent point tort au plaisir admiratif qu'il\nressentit en retrouvant ce cadre prestigieux de la vie civique\nbruxelloise. L ' H ô t e l de Ville et les maisons des corporations\nétalaient leurs décorations des grands jours : tapisseries,\ndrapeaux, inscriptions votives. T o u t e s ces façades somptueuses\nse trouvaient reliées les unes aux autres par des guirlandes de\nverdure qui, à l'entrée des rues adjacentes, se prolongeaient en\narcs de triomphe. L e jeune arbre de la liberté planté depuis\ncinq mois se dressait timidement au milieu du marché. Au fond\nde celui-ci, vers la maison des ducs de B r a b a n t , un reposoir\navait été édifié pour le Saint Sacrement.\n   L e brimbalement de toutes les cloches paroissiales, scandé\npar le puissant bourdon de S a i n t e - G u d u l e , annonça que la\nprocession s'était ébranlée. Afin de lui faire le c h a m p libre, les\ngardes bourgeoises, chargées de la police, se mirent en devoir\nde refouler graduellement le populaire et les marchands.\nOpération laborieuse, accompagnée de force bousculades,\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\ncoupée de maintes protestations, gros mots et gros rires.\nThierry fut assez heureux pour pouvoir s'arcbouter à un mât\nécussonné, au coin de la rue de la Colline. De là, il pouvait\nvoir défiler la procession, en participant aux impressions de la\nfoule dans laquelle il était confondu.\n   Subitement, le silence se fit parmi cette cohue agitée. De la\nrue de l'Etuve, un peloton de volontaires montés débouchait\nlentement sur la Grand'Place, ouvrant la voie au cortège. Leurs\nlourds chevaux caracolaient avec une expérience consommée.\nLes poitrails et les croupes luisantes, s'enfonçant dans les\npremiers rangs des badauds, y provoquaient de courtes alarmes\nqui se répercutaient en une sorte de ressac humain jusqu'au ras\ndes façades. Aux trottoirs, aux fenêtres, aux balcons et jusque\nsur les toits, toutes les têtes étaient tendues, tous les regards\ndirigés du côté de la rue de l'Etuve. Bientôt, lorsque les larges\nsonorités des fanfares firent irruption sur le marché, l'attention\npopulaire redoubla.\n   Le Grand Serment marchait le premier. Vieux de près de six\nsiècles, il prétendait à ce poste d'honneur que nul n'eût songé à\nlui contester.\n   Aussi flamboyantes que les cuivres de leurs instruments,\nles faces cramoisies des musiciens, fronts en sueur et joues\nenflées, rappelaient les tritons bouffis auxquels se plaisait le\npinceau de Jordaens. Leur chef les dirigeait à reculons, battant\nla mesure avec la gravité d'un pontife. Aussitôt derrière la\nmusique, escortant l'antique bannière toute tintinabulante du\ncliquetis de ses médailles, venaient le chef doyen et les prévôts\nparés de colliers mirifiques, puis les anciens et tous les\nmembres du Serment, et enfin la compagnie des volontaires\nagrégés. Les quatre autres Serments se présentèrent de même,\npar ordre d'ancienneté; celui des Arbalétriers, celui des Archers,\ndont Monsieur Charliers de Longprez était un des digni­\ntaires, — celui des Arquebusiers et celui de Saint-Michel. Les\nvolontaires des cinq Serments avaient tous la tunique noire,\nle gilet rouge, la culotte jaune et les bas blancs,' mais ils se\ndistinguaient par la couleur différente des chevrons et des\ngarnitures.\n   Après les Serments, et toujours dans le fracas des musiques\net le déploiement des drapeaux, apparurent en files ininter­\nrompues les gardes bourgeoises des divers quartiers, puis les\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "SAINT FRANÇOIS ET SAINT LOTIS DE T O U L O U S E\n   (RETABLE   D'UN MAITRE SIENNOIS DU XIVe SIECLE)\n\n              Sienne   Académie des Beaux-Arts\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": ""}, {"page_pdf": 644, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          545\n\nquarante-neuf métiers, dont les chefs constituaient les Nations de\nBruxelles.\n     Leurs lignes, lentes et solennelles, longeaient l'Hôtel de Ville\net se prolongaient en serpentant à travers la G r a n d ' P l a c e ,\njusqu'au point d'arrêt désigné à chacun des groupes.\n     F o r m a n t contraste avec cette gravité compassée, des rangs de\nfillettes, tout de clair vêtues, s'avancèrent à la suite de cette\nbourgeoisie laborieuse et chamarrée. Elles représentaient, en\nu n e figuration naïve, des scènes de l'ancien et du nouveau\nT e s t a m e n t . Au milieu d'elles, marchait un petit saint Jean-\nBaptiste sous la figure d'un bambin blond, soigneusement frisé,\nt e n a n t une croix légère et traînant un agneau d'une blancheur\nimmaculée. Puis d'autres enfants portaient des emblèmes :\ncroix, ancres, cœurs percés de flèches rappelant les vertus car­\n dinales. Il y en avait aussi dont les robes candides s'endeuil­\n laient d'écharpes violettes et qui exhibaient dévotement sur des\n coussins de soie tous les instruments de la Passion, depuis la\n couronne d'épines jusqu'à l'éponge de fiel. Aux endroits où ces\n enfants avaient passé, des pétales de fleurs et des petits papiers\n multicolores jonchaient le pavé raboteux.\n      Des voix féminines, douces et plaintives, annoncèrent ensuite\n l'arrivée de la congrégation de la Sainte Vierge. Les bannières\n succédaient aux madones et les madones aux bannières. Somp­\n tueuse entre toutes, la statue de Notre-Dame de la Paix, appar­\n t e n a n t à l'église Saint-Nicolas, étrennait ce jour-là un merveil­\n leux voile de dentelles, chef-d'œuvre et don récent de quelques\njeunes filles bruxelloises. Les donataires marchaient autour\n d'elle, divisées en plusieurs groupes qui portaient, à tour de\n rôle, le pavois où trônait l'image vénérée. A un moment, dans\n le brouillard de voiles blancs qui enveloppait ce gracieux\n essaim, T h i e r r y crut reconnaître, côte à côte, sa sœur Hélène\n et Isabelle de Penalegas. E t son cœur battit plus vite... Ce ne\n fut q u ' u n e apparition, car déjà la confusion des groupes l'empê­\n chait, à la distance où il se trouvait, de suivre du regard les\n chères silhouettes entrevues.\n     E t les flots de la procession ne s'arrêtaient pas d'envahir la\n Place. Il en survenait encore lorsque déjà la Place semblait n'en\n plus pouvoir accueillir. Les ordres m e n d i a n t s faisaient suite\n aux pauvres écoles. Aux délégations des couvents, déployant\n la variété de tous les costumés monastiques, s'ajoutait le clergé\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": " 546                               DURENDAL\n\n\n des paroisses en blancs surplis. Enfin, dans le braséement des\n cierges et les nuages d'encens, à la sonnaille des tintenelles et\n au ronflement des bombardons et des serpents accompagnant\n les psalmodies liturgiques, parmi l'étincellement des brode­\nries et des joailleries, s'avançait le baldaquin sacré sous\nlequel le Cardinal-archevêque portait les hosties miracu­\nleuses profanées en l'an 1370. Et la foule s'inclinait à leur pas­\nsage comme un champ de blé où souffle un vent d'orage. Der­\nrière le dais se pressaient encore, porteurs de flambleaux, les\ndignitaires des Etats, l'amman et tous les m e m b r e s de la com­\nmune : le magistrat, le large conseil, les doyens et jurés des\nNations. E t pour fermer la marche, une grouillante cohue de\nconfréries pieuses.\n    Q u a n d le Cardinal de Malines eut gravi les degrés du repo­\nsoir et placé sur l'autel le lourd reliquaire tout fulgurant d'or,\nun lent cantique d'adoration monta de la Place, entonné par\ndes voix innombrables. P u i s , dans un émouvant silence, l'osten­\nsoir du Miracle, élevé par le prélat sur la foule prosternée,\ntraça en croix le signe sacré de la bénédiction.\n\n                                     *   *\n    P e r d u parmi la foule, T h i e r r y e n t e n d a i t distinctement au\nplus intime de son être des voix auxquelles trop longtemps il\navait essayé d'imposer silence. Les dernières semaines de son\nséjour à Groenendael lui avaient rendu ces voix familières et\ndouces. Mais aujourd'hui elles empruntaient quelque chose de\nplus mâle et de plus puissant au spectacle de ce décor et de\ncette masse populaire. Elles s'enflaient dans une atmosphère qui\ndevait leur être propice entre toutes. Ici mieux que partout\nailleurs, il comprenait et goûtait leur langage traditionnel,\nauquel toute cette solennité semblait faire écho. F i d é l i t é à la\nfoi religieuse, goût du faste, sens de l'association, amour de la\nliberté et des institutions communales, telle était bien la vérité\npropre de ce petit peuple dont il était.\n   P o u r l'avoir méconnue p e n d a n t plusieurs années, T h i e r r y\nn'en éprouvait que mieux la jouissance d'être enfin reconquis\np a r elle.\n   Aussi ne s'offusqua-t-il pas du tout lorsque, à peine la béné­\ndiction, terminée, il vit toute cette ordonnance, si grave et si\npompeuse, se relâcher soudainement, comme p a r une explosion\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             547\n\n\nde matérialisme national trop longtemps comprimé. E n se rele­\nvant, prêtres et fidèles s'épongèrent et avouèrent leur lassitude.\nT r è s altérés, les musiciens se précipitèrent vers les nombreux\ncabarets de la Place, et des pots de bière couronnés de mousse\ncirculèrent de main en main. Des volontaires se délestèrent\npour un instant de leur harnais de guerre, et les statues les\nplus vénérées furent promptement déposées sur le pavé par les\nporteurs de brancards. On s'empressa autour des marchandes,\nmunies de tonnelets et de paniers, et qui se mêlèrent aux\ngroupes confondus...\n    — Sans doute, se dit T h i e r r y , ce peuple aime la b e a u t é et la\ngrandeur, mais à la condition que ses appétits de bien-être ne\nsoient pas bridés par une trop dure contrainte. Au sentiment\ndes choses artistiques, à l'enthousiasme patriotique et m ê m e\naux élans de la foi, il joint un souci de la « guenille h u m a i n e »\nqu'il n'entend pas sacrifier sans esprit de revanche aux exi­\ngences du travail et moins encore à celles des convenances.\nC'est le pays de Manneken-Pis. C'est le peuple qui partait en\nguerre contre le Marquis de Juliers, en emportant dans ses\nfourgons des pâtés en terrine et des chapons en cage.\n    Mais après ce moment de répit, l'ordre se rétablit peu à peu\nà l'appel des chefs — et chacun retrouva son poste. E t le cor­\ntège se déroula comme il s'était enroulé, prenant issue cette\nfois vers la rue de la Colline, au coin de laquelle T h i e r r y put\nle voir défiler de près.\n    Au premier rang du Serment des Archers, T h i e r r y chercha\net découvrit son père. M . Charliers de Longprez avait beaucoup\nvieilli. L e dos voûté, les traits amaigris, le regard à terre, il\nmarchait avec quelque peine, — lui dont l'allure faisait honte\nnaguère aux jeunes gens. Des rides s'étaient creusées à son\nfront et aux plis de sa bouche. Et cette vision tut un reproche\ncruel pour T h i e r r y , car celui-ci comprenait mieux, — à voir\ncombien son père demeurait fidèle aux traditions de sa ville,\nen dépit de son âge et de son deuil, — quel coup son incon­\nduite avait dû porter à cet h o m m e de volonté rigide, pour qui le\ndroit, l'ordre et le devoir primaient toutes les considérations\npersonnelles. Dans ce cortège comme dans la vie, M. Charliers\nsemblait suivre, pour le creuser à son tour plus profondément,\nun sillon p a t i e m m e n t ouvert par de nombreuses générations\ndans le sens d'un même idéal chrétien et civique, familial et pro-\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\ntessionnel... A ce moment, T h i e r r y eût voulu se jeter aux pieds\nde son père, implorer sa grâce, lui promettre de continuer sa\ntâche... Mais il craignit d'être repoussé et il se contint... L e\npardon souhaité, il fallait d'abord qu'il le méritât, — et que\nson repentir put invoquer le témoignage de ses actes. Il réflé­\nchissait encore à la manière dont il pourrait ainsi l'affirmer,\nlorsque le chant des litanies, annonçant le passage des groupes\nde jeunes filles, le rendit de nouveau attentif; sans être aperçu\nd'elles, il reconnut Hélène et Isabelle. Elles portaient l'une et\nl'autre un coin de l'admirable manteau de dentelles offert à\nN o t r e - D a m e de la Paix. Marchant sur un même rang et d'un\nm ê m e pas, toutes deux grandes et sveltes, H é l è n e en sa beauté\nblonde, Isabelle en sa beauté noire, il semblait qu'elles emprun­\ntassent quelque chose de céleste à leurs robes et à leurs cou­\nronnes blanches. A contempler celle qu'il avait longtemps\nconsidérée comme une fiancée, à se rappeler l'enthousiasme\nqu'elle lui exprimait si naïvement, à la fête de Schoonenberg,\npour les idées patriotiques qui exaltaient M. Charliers, —\nT h i e r r y palpita de tant de grâce et de noblesse comme de l'appa­\nrition de la cité vivante et ardente rappelant un de ses fils à la\nfoi jurée.\n   D'autres groupes passèrent sans effacer cette vision. T h i e r r y\nreconnut encore et salua d'un signe son ami Placide qui, en\nrobe de bure, psalmodiait à pleins poumons, — tête nue\nsous le soleil devenu brûlant. P u i s la procession acheva de\ns'écouler, et T h i e r r y , se penchant en avant de ses voisins,\nput apercevoir le baldaquin qui, au croisement de la rue de\nla Colline et du Marché-aux-Herbes, faisait un écart pour éviter\nla Fontaine-aux-Satyres qui se trouvait sur sa route... E t le\ncortège s'évanouit, avec le bruit des dernières musiques.\n                                   *\n\n   T a n d i s qu'il continuait à fixer ses regards dans la perspec­\ntive de la rue de la Colline, T h i e r r y eut l'attention attirée par\nune enseigne se balançant à une maison de droite et sur\nlaquelle se lisait une annonce en grands caractères peints tout\nfraîchement : « Ici on prend les enrôlements pour l'armée de\nla Meuse ».\n   Ce lui fut un trait de lumière... S'enrôler, accomplir modes­\ntement, mais courageusement son devoir pour défendre la nation\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          549\n\n\nmenacée, comment trouverait-il une meilleure traduction de ce\ndésir de bien faire qui s'agitait en lui, douloureusement indécis?\nComment pourrait-il mieux se racheter auprès de ce père qu'il\nvoulait fléchir, auprès de cette jeune fille vaillante dont il\nbrûlait de reconquérir non seulement l'amour, mais aussi l'es­\ntime? Cette fois, toute hésitation succombait. Ancrée enfin à\nune solution précise, sa volonté ne le trahirait p l u s . . .\n   Il s'approcha de l'enseigne. L a façade à laquelle elle était\nfixée était celle d'un estaminet fameux : le Coffy. C'était plus\nq u ' u n estaminet, c'était presque une institution, à raison de\nl'importance que les derniers événements lui avaient donnée,\nen faisant de ses cours, de ses jardins et de ses salles le rendez-\nvous habituel des nouvellistes et des politiques dévoués à la\ncause des E t a t s .\n   Complétant les indications de l'enseigne, une affiche blanche\nétait placardée au m o n t a n t de la porte. Elle engageait « l'élite\nde la jeunesse belgique » à se présenter pour grossir la force\narmée, afin d'affermir l'indépendance menacée. Elle faisait\nappel à l'esprit d'union, de bravoure et d'attachement à la\ndéfense c o m m u n e , sans lequel on ne peut espérer de fonder\nune république. Elle annonçait que des registres spéciaux con­\nserveraient à la postérité les noms de ceux qui auraient bien\nmérité de la patrie, et qu'avant d'accorder aucune grâce,\nfaveur ou emploi, les autorités consulteraient ces registres\npour reconnaître les services rendus par les aspirants ou leurs\nancêtres dans la présente révolution. L a proclamation était\nsignée par les membres du nouveau D é p a r t e m e n t général de\nla Guerre. M. le comte de Baillet de Gesves, président pour\njuillet, M. le commandeur de Nieuport, M. le comte d'Yves,\nM. Dirix, de Mons, M. le vicomte de P a t i n et M. le comte de\nMerode, ci-devant ambassadeur de l ' E m p e r e u r à La H a y e et\nqui venait de donner, sa démission pour reprendre sa place aux\nEtats de H a i n a u t et adhérer au nouveau régime.\n   T h i e r r y pénélra sous le porche où des vieilles femmes\nassises à croppetons auprès de leurs paniers d'œufs, de crabes\net de crevettes semblaient faire office de sentinelles. U n e allée\nsablée, longue et étroite, sur laquelle s'ouvraient les locaux\nd'estaminet, conduisait à un jardin assez spacieux entouré de\nguinguettes. Des roses et des capucines grimpaient au long des\ntreillis. U n des angles était coupé par une grande volière où\ntout un peuple de perruches sautillait et jacassait sur de petits\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "550                          DURENDAL\n\n\nperchoirs. L ' a u t r e angle, exposé au midi, était aménagé en une\nserre à raisins, au moyen d'un grand auvent vitré, et sur les\nmurs de cette serre un artiste décorateur avait représenté en\npeintures à fresques des paysages et des personnages approxi­\nmativement chinois. U n e grande animation régnait d a n s ce\njardin, où maints spectateurs de la procession venaient\ns'attabler, qui pour se rafraîchir, qui pour se restaurer, en\nrecherchant les rares coins d'ombre. De leurs places, ils\npouvaient suivre sans mystère, par les portes et les fenêtres des\ncommuns, les allées et venues des servantes accortes aux\nmanches retroussées sur des bras rougeauds et qui ne cessaient\npas d'aller remplir les pots de bière qui chargeaient leurs grands\nplateaux. Ils ne se faisaient même pas faute de stimuler\nl'empressement des filles de cuisine, à la laideur reluisante et\nmafflue, et qu'on voyait aux prises avec des quartiers de\nviande, des chapelets de saucisses, des amoncellements de\nvolailles, de légumes et de fruits.\n   Sous une des tonnelles que désignaient aux arrivants de petits\ndrapeaux entrecroisés, un fonctionnaire du D é p a r t e m e n t de la\nGuerre recevait les enrôlements, assisté d'un vieux sergent qui\nfumait la pipe avec un grand air de dignité. L e registre ouvert\ndevant eux, ils attendaient « l'élite de la jeunesse belgique ».\nT h i e r r y n'hésita pas. Il déclina son nom, son prénom, son âge\net sa qualité et insista pour que son engagement prît cours le\nplus tôt possible. L e fonctionnaire, tout en taillant sa plume,\nle félicita chaudement du bel exemple de civisme qu'il donnait\nà la noblesse en s'offrant ainsi à participer, comme simple sol­\ndat, à la défense de la Nation. P u i s le sergent, qui lui ser­\nvait d'acolyte, ayant tiré d'un sac dont il était muni dix esca­\nlins, en belles pièces toute neuves gravées par Van Berckel\nau nouveau coin des Etats Belgiques, les tendit à T h i e r r y ,\nà titre d'avance sur la solde. Mais le jeune h o m m e se déclara\nprêt à les lui abandonner, à la condition d'être envoyé dans les\ncadres de l'aile droite, c'est-à-dire au plus chaud de l'action, et\nd'être versé dans le bataillon des Canaris, c'est-à-dire parmi\nles soldats qui passaient pour s'exposer le plus et se battre le\nmieux. Déférant à ces désirs, le fonctionnaire remit à T h i e r r y\nun cartouche, en bonne et due forme, avec lequel il devait\nse rendre au quartier de Koehler, à Bouvignes, près de Dinant,\npour être proposé d'emblée au major Dumonceau. Dès le lende-\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                             VIEUX BRUXELLES                             551\n\n\n main matin, un groupe de recrues devait partir de Bruxelles et\n rejoindre l'armée sous la conduite du sergent aux dix escalins.\n T h i e r r y , a y a n t signé son engagement pour la durée de la\n campagne, promit au vieux briscard d'être au rendez-vous que\n celui-ci lui assigna pour le départ à la Porte de N a m u r .\n    D'avoir pris cette résolution irrévocable, T h i e r r y se sentait\ntout heureux. Il éprouvait tout d'un coup le sentiment de son\n utilité sociale, et la fierté que verse en un cœur bien né la parti­\ncipation active à une grande tâche. Il avait la tête plus haute et\n la démarche plus libre en sortant de cette tonnelle p o u r\n chercher à son tour, clans quelque dépendance du Coffy,\n u n e table où il pût apaiser la fringale qui commençait à lui\ntenailler l'estomac.\n    Mais il n'en trouva plus dans le « jardin joyeux » et dut se\nrésigner à entrer dans une des salles d'estaminet, où il fut\naussitôt saisi à la gorge par l'âcre parfum de bière qui s'y\nmêlait aux vapeurs des pipes.\n    Cette atmosphère de tabagie, T h i e r r y la connaissait de\nlongue date pour y avoir vécu une notable partie de son séjour\nà L o u v a i n . Il savait combien cette atmosphère, familière aux\nBrabançons, contribuait à l'épanouissement de leurs habitudes\net à la fermentation de leurs idées.\n    Leurs h a b i t u d e s . . . Elles se révélaient au spectacle de ces murs\nblanchis, où les pipes pendaient aux rateliers, et de ces bancs\njaunes où les buveurs de bière lourdement affalés, — têtes dans\nles épaules et ventres ballonnés, - semblaient être guettés\ntour à tour par la somnolence et par la congestion.\n    Leurs idées... Elles s'exhalaient chez les plus pondérés par des\nremarques sentencieuses émises en forme d'arrêts définitifs\nentre deux lampées de faro et deux bouffées de tabac. Chez\nd'autres, les railleurs, elles se manifestaient par une gouail­\nlerie spéciale et dont la trivialité n'excluait pas toujours\nl'esprit.\n    Dans la forme même du langage comme dans les sentiments\nque traduisaient leurs propos, on retrouvait, à doses à peu près\négales, le mélange de ces deux races : flamande et wallonne,\ndont la capitale du nouvel E t a t réalisait l'amalgame. L e\nBruxellois n'a pas la ténacité taciturne des F l a m a n d s , ni la\nmobilité primesautière des Wallons. Mais il participe des\nqualités des uns et des autres, et aussi de leurs défauts,\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "552                           DURENDAL\n\n\ndont une certaine tendance à la crapule n'est pas le moins\nsensible.\n                                     *\n                                 *       *\n   E n ce temps de révolution, où le métier de citoyen se super­\nposait au métier usuel au point de faire grand tort à celui-ci,\nles péroreurs de cabaret bénéficiaient du marasme des affaires\ncommerciales. Eneffet, ils trouvaient à toute heure des b a d a u d s ,\ntransfuges de leurs comptoirs ou de leurs officines, prêts à\nécouter complaisamment leurs théories en matière de souverai­\nneté et de contrat social, ou leurs appréciations critiques sur la\nbrochure et la gazette de la veille. Au Coffy, comme à l'Ours,\nau Pot d'Etain, aux Trois Perdrix, et dans tous les estaminets à\nla mode, trônaient de grands ou petits prophètes qui se\ncroyaient appelés à renouveler la face du globe, ou tout au\nmoins des États-Belgiques-Unis. Mais leurs exposés et commen­\ntaires prenaient un intérêt particulier lorsque les circonstances\nles mettaient en présence de quelque contradicteur.\n   T h i e r r y , qui avait fini par découvrir un bout de table où se\nfaire servir un repas s o m m a i r e , eut la chance d'assister à un\ntournoi de ce genre.\n   L'organisation de la défense nationale en fut le thème, et le\npassementier Claes en fut le principal t e n a n t . Massif et haut\nen couleurs, M. Claes passait pour être un profond stratège en\nchambre. On ajoutait qu'il avait son franc parler devant tout le\nm o n d e , sauf devant son épouse, à laquelle il était plus soumis\nqu'il ne voulait le paraître. E n ce moment, il présidait une\ntable chargée de verres de grand calibre et autour de laquelle\ns'était formé un cercle épais d'auditeurs auxquels il lisait un\narticle du Journal de Feller. L'article critiquait la méthode de\nrecrutement à laquelle le Congrès avait eu recours jusqu'alors\net qui consistait à solliciter des engagements volontaires.\n « Mieux vaudrait, disait l'abbé Feller, exercer sur place toute\nla jeunesse saine et robuste des villes et des campagnes tant au\n maniement des armes qu'à la p r o m p t i t u d e et à la précision des\névolutions militaires. » E t allant au-devant de ceux qui auraient\n pu lui opposer les risques de corruption et de mortalité que\n comporte la vie sous les drapeaux, l'écrivain ripostait : « Les\n langueurs et les maladies qui marchent à la suite du vice\n dévorent, autrement que le glaive, une multitude de merce-\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            553\n\n\nnaires ramassés au hasard clans le sein de la mendicité et du\nvagabondage. »\n   L e digne M. Claes approuvait fort les idées de l'abbé Feller :\n   — Voilà ce que j ' a p p e l l e parler! fit-il en déposant le journal\nsur la t a b l e et en se carrant au dossier de son banc. Cette\nmilice stipendiaire nous coûte les yeux de la tête et ne fait rien\nqui vaille. P o u r quelques campagnards mal dégrossis q u ' a n i m e\nun sincère esprit patriotique, elle nous donne une soldatesque\nde rencontre toute prête à se mutiner comme l'ont fait les chas­\nseurs de Lorangeois lorsque leur paye fut réduite de dix sols à\nh u i t sols et demi, ou à se vendre au plus offrant comme ce régi­\nment de Dillon, réformé en France, et que nos Etats ont eu\nla fâcheuse inspiration de prendre à leur service.\n    E t s'animant au bruit de ces propres paroles, comme un\ncheval généreux au son de ses propres grelots :\n   — C o m m e n t ! s'exclama-t-il en prenant ses voisins à témoin,\nc'est à l'heure où cette vermine autrichienne, qui nous a trop\nlongtemps dévorés, prétend reconquérir sa proie, que nous nous\nbornons à opposer aux vieilles bandes impériales de pauvres\ndiables sans instruction ni préparation ou des mercenaires sans\nfoi ni loi! E t cependant notre jeunesse bourgeoise, celle qui\nserait atteinte la première par notre défaite, se borne à déplorer\nle désordre des camps ou des casernes et consent tout au plus à\narborer des uniformes de parade pour défiler dans nos rues?\nQu'attendons-nous donc pour instruire militairement cette jeu­\nnesse et pour l'envoyer aux frontières? Ah! çà! ne savons-nous\npas, malgré les promesses cauteleuses des léopoldistes, ce qui\nnous attendrait si les kaiserliks redevenaient les maîtres?\nN'avez-vous pas ouï l'histoire de ce capitaine Ketelbutter, du\nrégiment de W u r t e m b e r g , qui a promis à ses soldats, s'il avait\nle bonheur de les conduire à Nivelles, de leur faire manger des\nhosties en guise de pain de m u n i t i o n ? . . . E t qu'augurez-vous de\nce baron de Bleckhem qui, il y a un mois, lors du passage de\nla Meuse par les Canaris à Moniat, a froidement fait massacrer\nquatre de nos prisonniers qui avaient été amenés à son\nq u a r t i e r ? . . . Q u e dites-vous de ce marquis de Corti qui fait\nempoisonner les fontaines et incendier les villages du Condroz?\n Encore s'il ne brûlait que des moustiers et des châteaux, comme\n le font nos voisins les Français, et laissait les pauvres gens tran­\n quilles... Mais non, clercs, paysans ou bourgeois peuvent s'at-\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "554                           DURENDAL\n\n\ntendre à d'égales horreurs de la part de ces monstres qui foulent\naux pieds toutes les lois de la guerre et de l ' h u m a n i t é . . .\n   E t le valeureux passementier développait son plan. Il appe­\nlait d'autorité toute la jeunesse aux armes et la formait en\nquelques semaines à la manœuvre du fusil et de la baïonnette.\nAvec ces masses profondes, il décuplait les deux colonnes de la\nMeuse, l'une en amont, l'autre en aval de N a m u r . E t traçant\nsur la table, du bout de son index t r e m p é dans la bière, des\nlignes imaginaires m a r q u a n t la position des troupes :\n   — Voyez! continua-t-il d'un ton plus bas et comme confiden­\ntiel. J'enveloppe l'ennemi dans un éventail dont les deux\nbranches, d'abord fortement écartées, se rejoignent peu à p e u . . .\nJe couvre mes mouvements par des épaulements que la nature\ndu terrain des Ardennes me rend aisés. F a t a l e m e n t , l'ennemi\nest pris sous les feux croisés de mes batteries mobiles. A moins\nde se laisser culbuter, il n'a d'autre issue que la retraite vers\nL u x e m b o u r g , que mon artillerie tient d'ailleurs bloqué dans le\nlointain...\n   L a pipe aux dents, plusieurs auditeurs se penchaient sur la\ntable pour mieux suivre cette savante démonstration. L e u r s\nyeux marquaient un vif intérêt et une respectueuse appro­\nbation. Toutefois, M. Claes s'interrompit et d'un ton profon­\nd é m e n t découragé :\n    — Mais allez donc faire comprendre cela, à un général de paco­\ntille comme ce baron von Schoenfeld, un luthérien doublé d'un\npaillard, qui n'a fait que reculer piteusement devant l'ennemi\njusqu'au 24 mai, et depuis lors n'a rien trouvé de mieux que\nde transformer son camp d'Andoy en une nouvelle Capoue où\nil dissipe en bals et parties de plaisir son temps et notre bel\nargent !\n    A la même table que T h i e r r y , était assis un autre\norateur du Coffy, le droguiste Couteaux, dont l'enseigne :\n « Au tapir des Indes », était une des gloires de la rue de la\nViolette. M. Couteaux marquait depuis quelque temps déjà,\n par les roulements significatifs d'une p o m m e d'Adam qui\ngonflait sa gorge, toute l'impatience qu'il ressentait à voir\n le verbeux passementier accaparer l'attention du public.\n Bilieux et sarcastique, il prit M. Claes à partie d'une voix\n vinaigrée :\n    — Il sied bien vraiment à celui qui n'a jamais manié d'autre\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           555\n\narme que son aune ou sa navette de dénigrer un h o m m e de\nguerre, formé à l'école du g r a n d F r é d é r i c . . . Qui vous dit,\nmonsieur, que le généralissime ne suit pas un plan, lui aussi,\nen cherchant à inspirer aux Autrichiens une sécurité trompeuse?\nIl n'a fait que reculer, dites-vous... Savez-vous que ce fut tout le\nsecret d'un certain F a b i u s Cunctator qui vint ainsi à bout de\nl'armée d'Annibal?\n   E t ne laissant pas à M. Claes, piqué au vif, le temps de se\nremettre et de riposter, le droguiste poussa plus profondément\nsa pointe :\n   — L a critique est si séduisante en ce temps de démagogie!\nIl est si doux d'assommer chaque matin les gloires de la veille.\nAprès le général Vander Meersch emprisonné à Anvers et\nM. Vonck exilé à Givet, après les ducs d'Arenberg et d'Ursel\nréduits à se réfugier en leurs châteaux, voici le général de\nSchoenfeld traîné à son tour aux gémonies! Q u a n d tous nos\nhommes de mérite seront ainsi ostracisés, à qui donc ferez-vous\nappel pour conduire la barque chancelante de la Nation?\nPeut-être à des législateurs en cottes et en vertugadins, ricana-\nt-il... Ces dames ne se bornent plus en effet à faire la loi dans\nleurs logis lorsque la faiblesse de messieurs leurs époux les y\nencourage. Elles prétendent          maintenant           imposer leurs\nvolontés à la république !\n   E t M. Couteaux, qui n'avait imaginé cette diversion que pour\nharceler davantage M. Claes, en évoquant le despotisme\ndomestique dont les méchants railleurs le disaient victime, tira\ndes pans de son habit u n e brochure dont l'apparition venait de\nproduire quelque sensation. L a brochure était intitulée :\n« Réclamations des citoyennes de Bruxelles, tant aristocrates\nque démocrates ». Il en lut le titre en regardant sournoisement\nson rival en stratégie.\n   — Ecoutez, à titre d'échantillon, l'article VI de cet aimable\nmanifeste : « Nous d e m a n d o n s que l'assemblée nationale se\ndivise par bureaux où il y aura toujours la moitié de votants\nfemelles pour développer l'esprit de douceur et d'aménité si\nnécessaire à entretenir en temps de révolutions. » Qu'en pensez-\nvous, monsieur Claes?\n   — Fariboles! répondit celui-ci en rougissant j u s q u ' a u x\noreilles et en livrant maladroitement le secret de son embarras.\nChacun sait bien que je suis seul maître chez moi...\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "556                            DURENDAL\n\n\n\n   Il venait à peine de proférer cette déclaration i m p r u d e n t e\nlorsqu'il vit s'ouvrir b r u s q u e m e n t la porte de la salle d'esta­\nminet, et devant lui a p p a r u t — telle la tête de la Méduse — la\nfigure courroucée de M a d a m e Claes elle-même.\n   Se campant devant son époux en une attitude autoritaire :\n   — E h bien! Claes, s'écria la solide bourgeoise. Est-ce que\nc'est pour aujourd'hui ou pour demain? Voici près d'une heure\nque je vous attends. Votre dîner est tout froid sur la table\net demain vous vous plaindrez encore d'avoir mal à l'estomac\nparce que vous aurez trop bu et bavardé ici...\n   L e digne passementier regarda é p e r d u m e n t l'horloge qui\nm a r q u a i t , en effet, une heure et demie. Mais l'occasion p a r u t\ntrop belle à M. Coûteaux pour qu'il ne s'empressât pas d'en\ntriompher.\n   — Excusez ce petit retard, chère m a d a m e Claes, fit-il d'un\nton qu'il s'efforça de rendre galant. Claes était précisément\noccupé à nous expliquer comment il était seul maître\nchez lui...\n   Ce fut cette fois de la part du droguiste une faute de tactique\nqu'il devait payer chèrement. E n effet, M a d a m e Claes se\nretourna brusquement vers lui, et en même temps que son\nregard, sa colère changea d'objectif.\n   — Que dit ce tapir des Indes mal embouché?... Vous figurez-\nvous par hasard que je laisserai i m p u n é m e n t insulter M. Claes?...\nE t joignant le geste à la parole, elle saisit à la n u q u e\nl'imprudent droguiste. Celui-ci, suivant la mode, avait les che­\nveux empaquetés dans une bourse de taffetas noir appelé cra­\npaud. L e crapaud resta dans la main de la vaillante épouse,\nqui s'en servit pour en souffleter la face blême de M. Coûteaux.\nL e droguiste, sacrant comme un païen, se leva d'un tel bond\nqu'il renversa la table. L e fracas des verres brisés se confondit\navec le t u m u l t e des invectives, chacun prenant parti soit pour\ncette furie, soit pour son adversaire qui voulait une revanche,\nles uns cherchant à séparer les antagonistes et les autres à les\nexciter. E n peu d'instants, interpellations, défis, applaudisse­\nments, sifflets et huées se croisèrent dans l'air. Les curieux\ngrimpaient sur leurs chaises pour mieux jouir du spectacle,\ntandis que le public du jardin se pressait aux fenêtres. Des\nservantes, bousculées et pincées, à la faveur de la bagarre, pous­\nsaient des cris aigus. Des projectiles volèrent au-dessus des\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          557\n\n\ntêtes et un œuf mollet, lancé d'une main sûre, vint s'écraser\nsur le front du digne M. Claes...\n    Il fallut l'arrivée de la garde, prévenue par le patron, pour\nmettre fin à cette burlesque algarade. Quand le sergent apparut,\nmenaçant tous les perturbateurs de les conduire à l'amigo, les\nexplications qu'on lui donna s'achevèrent en de tels éclats de\nrire que la force publique n'hésita pas à en prendre sa\np a r t . T o u t finit par de nouvelles rasades. E t tandis que\nMadame Claes, triomphante et apaisée, s'emparait du bras de\nson époux et le ramenait au logis, un spectateur charitable fai­\nsait respirer à M. Coûteaux, dont le visage était encore défait,\nun flacon de vinaigre des quatre voleurs.\n                                   *\n\n    Aussitôt son écot payé, T h i e r r y se déroba à une scène où le\n caractère de ses concitoyens venait de se rappeler à lui sous\n un nouvel aspect. Fidèle à la promesse qu'il avait faite à\n D o m Placide, il prit le chemin de Saint-Géry et pénétra dans\nl'église, remplie de m o n d e , tout juste pour entendre une\nvibrante péroraison de son ami qui achevait d'interpréter, du\nhaut de la chaire, quelques textes véhéments du Livre des\n Macchabées. Les derniers mots du sermon, proférés d'une voix\ntonitruante, vibrèrent dans la nef gothique, soulevant parmi les\n fidèles un long m u r m u r e admiratif qui se perdit dans le bruit\ndes chaises retournées.\n    Après une bénédiction et le chant de l'hymne : Domine, sal­\nvum fac populum tuum, la foule ne tarda pas à s'écouler. T h i e r r y\nprit le temps d'admirer quelques belles toiles de Coxie et de\nDe Crayer, pendues aux murs, puis il s'en fut à la sacristie.\nDom Placide, déjà reposé de ses fatigues oratoires, l'attendait\nsur le seuil. A la nouvelle que T h i e r r y lui donna de son inscrip­\ntion comme volontaire et de son départ pour la colonne de\nBouvignes, fixé au lendemain, il m a r q u a un tel transport de\njoie qu'il embrassa son ami sur les deux joues : «Voilà qui passe\ntoutes mes espérances, mon cher T h i e r r y ! E t voyez comme la\nProvidence arrange les choses! Vous allez, sans plus de retard,\nêtre récompensé d'une aussi courageuse décision. » E t ce\ndisant, il le poussa dans une sorte d'annexe où T h i e r r y éprouva\nun vif saisissement : Hélène et Isabelle s'y trouvaient l'une et\nl'autre, et à voir le sourire qui éclairait la face joviale du moine,\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "558                              DURENDAL\n\n\n il n'était pas douteux que celui-ci n'eût prémédité cette ren­\n contre.\n    Isabelle, très émue elle aussi, accueillit, comme s'il l'avait\n quitté de la veille, celui dont l'abandon lui avait pourtant\nlabouré le cœur. A la retrouver si généreuse, au point d'arrêter\nl'expression des remords qu'il balbutiait en des phrases con­\nfuses, T h i e r r y comprit mieux encore quelle avait été sa faute.\n Il lui dit alors la résolution qu'il venait de prendre, avec l'es­\npoir de se rendre ainsi moins indigne d'elle.\n    Isabelle l'écoutait, avec un tressaillement dans ses grands\nyeux sombres et la poitrine palpitante.\n    — Vous avez bien fait, T h i e r r y , répondit-elle, après un\nmoment de réflexion. Oui, cela vaudra mieux ainsi, — et ce\nsera une grande consolation pour Hélène et moi d'annoncer\ncette nouvelle à votre pauvre père. Quand je cherchais à le\nconsoler en lui disant : « Patience. Il nous reviendra! » il nous\ndisait d'un ton presque farouche : « Patience! P a t i e n c e ! c'est\nce que la lézarde dit au mur qui se crevasse... C'est ce que la\ngoutte d'eau dit au rocher qu'elle creuse... Cette patience-là ne\nvaut pas mieux que le m a l h e u r . . . » Qui sait? Votre détermi­\nnation d'aujourd'hui fera peut-être ce que nos paroles n'ont\njamais pu faire pour amollir son courroux...\n    — Que vous êtes bonne, Isabelle!... E t toi aussi, chère sœur,\ndisait T h i e r r y qui éprouvait à peu près le même trouble qu'il\navait ressenti au soir inoubliable de Groenendael... Avec votre\nappui à toutes deux, la vie m ' a p p a r a î t aujourd'hui si différente,\nsi nouvelle maintenant! J'aurai beau m'éloigner de vous, Isabelle.\nVous serez ma force et mon ange gardien.\n    E t sa voix trahissait une énergie heureuse. Elle exprimait\ntoute la joie réconfortante qu'il ressentait d'être ainsi accueilli\npar cette fière jeune fille après tant d'émotions si acres et si cor-\nrosives; joie ineffable, joie enivrante à croire que ce contraste\nn'était pas vrai, que ce ravissement était un mensonge près de\ns'évanouir...\n    Isabelle eut un tendre sourire :\n    — Est-ce bien vrai cette fois, T h i e r r y ?\n    — Oui, c'est vrai, je le sens. Cela est vrai de mes sentiments\npour vous. Cela est vrai de ma foi religieuse. Je crois que la con­\nviction, venue après d'aussi longues hésitations et d'aussi dures\npéripéties que celles d'où je suis sorti, ne se perd plus j a m a i s . . .\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                            VIEUX   BRUXELLES                           559\n\n\n   Isabelle voulut qu'il acceptât comme souvenir d'elle une\npetite croix bénite. Et elle accompagna ce don, non sans\nrougir un peu, d'un médaillon qui contenait face à face deux\nminiatures exquises : son portrait et celui d'Hélène.\n   —- J e voudrais avoir votre portrait et celui de mon frère\npour faire p e n d a n t à ceux-ci... H é l a s ! quels rêves d'enfants\nnous avions formés! dit-elle en pressant la main de son amie,\ntout émue à son tour au souvenir d ' E v r a r d de P e n a l e g a s .\n   T h i e r r y s'informa d'Evrard. Sa famille ne recevait ses nou­\nvelles que de loin en loin. Lorsqu'il avait été libéré sans condi­\ntion grâce au crédit de M. Charliers, il était parti pour l'armée\ndu D a n u b e . Ses lettres m a r q u a i e n t la satisfaction qu'il éprou­\nvait de ne pas être appelé à servir au L u x e m b o u r g contre ses\ncompatriotes. Certes, il entendait rester avant tout l'esclave\nde son devoir de soldat. Mais cette insurrection bruxelloise\nde décembre qui l'avait mis l'épée levée, en face de M . Char­\nliers qu'il respectait et de sa fille qu'il aimait profondément,\navait été pour lui, disait-il, la pire angoisse de sa vie.\n   D o m Placide interrompit ces confidences. Il était a t t e n d u\npar les Augustins de Bruxelles ainsi que T h i e r r y qui serait\nencore leur hôte j u s q u ' a u lendemain m a t i n . . . Au surplus, il ne\npouvait permettre plus longtemps, n'est-ce pas, que Saint-\nGéry offrît le mystère de ses sacristies à des entretiens aussi\nprofanes. Encore si l'église eût été sous le patronage de saint\nJoseph, qui favorise les bons mariages... Toutefois, il dut bien\nconsentir à des adieux, qui furent encore longs et tendres. Et\nles deux jeunes filles ne quittèrent point T h i e r r y sans que de\nsolennelles promesses de lettres n'eussent été échangées.\n   Avant que le jour s'achevât, T h i e r r y , se dérobant au tapage\ndont la kermesse emplissait la ville, se rendit au cimetière de\nLaeken pour prier sur la tombe de sa mère et y puiser un nou­\nveau courage.\n                                             H.   CARTON DE W I A R T .\n   (A   suivre.)\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "                                                                               (1)\n                La maison sans lumière\n                                                           « Les âmes pleurent dans la nuit et\n                                                        je suis sûr que quelqu'un les entend\n                                                        et va les ramener à lui. »\n                                                                                  RENÉ BAZIN.\n\n                       C'EST une soirée de fin d'automne à peine égayée par l'humble\n                             sourire de la lampe, d a n s la c h a m b r e des M o u c h e , au\n                             coin des rues de l'Eau bénite et du P e t i t - D e n i e r . U n reste\n                             de coke acheté à crédit achève de mourir dans le poêle\n                             de fonte. Le froid venu, la neige qui menace ont réveillé\n                             les douleurs du coxalgique, et D o m i n i q u e , étendu sur un\n                             méchant châlit de fer, souffre et gémit depuis deux j o u r s .\n                             L a mère va et vient, le corps ployé en deux, les j a m b e s\n                             et les reins cassés de courbatures à force d'avoir veillé sans\nfeu, les nuits d'hiver, pour garder le petit, combien lasse, combien endolorie\nelle aussi, et ne se plaignant pas. Le soir qui est presque tout t o m b é active\nsa besogne.\n    « P l e u r e pas, pauvret, dit-elle de temps en temps p o u r encourager le\ngars q u e les larmes étouffent. T i e n s , m i g n o n , glisse cet oreiller dans ton\ndos pour te caler. P l e u r e p a s . Q u a n d on souffre tant, vois-tu, c'est le mal\nqui passe. D'ici quelques mois tu seras guéri, tu trotteras comme les a u t r e s . . .\nJ e te plains t a n t ! . . . P l e u r e donc plus, Minique. »\n    Mais tandis qu'elle console, que son a m o u r désespéré invente de sublimes\nmensonges, du coin de son tablier, vite, en se d é t o u r n a n t , elle essuie u n e\nlarme qui brûle ses yeux rouges.\n   Sur la cheminée, la lampe, coiffée en arrière par l'abat-jour de papier vert\nà demi brûlé, éclaire en face d'elle presque toute la pièce.\n   Ce ne sont que de pauvres choses dans le pauvre logis : la table ronde\navec sa toile cirée tiouée, cassée, rongée de l è p r e ; des chaises dont on dirait\nque les souris ont grignoté la paille; une armoire que tout le jour explorent\net forent les vrillettes; u n e vieille horloge, dont le chant monotone a bercé\ntoute l'enfance de C a t h e r i n e ; u n e glace portant en son milieu une énorme\ncassure en soleil; deux lits maigres de plume, et de laine et de crin, affaissés\nsous des rideaux en percale, dont les fleurettes ont pâli; enfin, sur u n bout\n\n\n  (1) Chapitre inédit du prochain roman de notre collaborateur Jean Nesmy, L a\nlumière de la maison, à paraître chez Bernard Grasset, 7, rue Corneille, Paris, dont\nnous rendrons compte dans cette revue.\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                        LA MAISON       SANS   LUMIÈRE                        56l\n\n\nde tablette une soupière ébréchée, quelques assiettes, une écumoire que la\nvapeur a détamée, une bouteille aux trois quarts vide qui représente le\ncellier.\n    La lampe fumeuse et mal mouchée éclaire d'un œil borgne et comme avec\ndépit cet humble mobilier. Dehors le vent court dans le deuil de la nuit qui\nmet son crêpe aux vitres; les veilleuses de réverbères, quand il passe,\ntremblent clans leurs lanternes à potence; par intervalles on entend aussi\ns'agiter au bord du toit les gouttières, battre çà et là quelques tuiles au-\ndessus du grenier, ou même une voix de chat qui miaule entre par les\nlucarnes, tandis qu'une gifle d'air froid secoue les châssis des fenêtres. La\nvieille maison grelotte et la lumière de la lampe, chaque fois plus inquiète,\na l'air de s'effrayer.\n    Triste soirée! La nuit de novembre tout agitée fait dehors son bruit\nlugubre. Et tout s'ajoute encore à la peine de vivre : l'humeur chagrine et\ngrondeuse du temps, et la mélancolie des choses, l'heure, le jour et la saison.\n    Il est 5 heures : le père sort à 6 de l'usine ; c'est le jour de la paye, et dans\nle cœur de la femme l'éternelle inquiétude de chaque semaine se renouvelle.\n    En attendant la Mouchette est seule avec Minique : Amandine travaille à\n l'autre bout de la ville dans une « lingerie-repasserie-glaçage », comme dit\n la pancarte; elle n'arrive guère qu'après 7 heures. Les autres, Joseph,\n Lucienne et Laurent, sont rentrés de l'école à 4 heures, plus criards et dis­\n sipés encore que de coutume. La mère leur a donné à chacun un quignon\n de pain blanc, pas bien gros, car avec le boulanger aussi on est en retard\n dans le paiement. Puis elle les a envoyés à la rue, à regret d'ailleurs, sachant\n bien que la rue, mauvaise conseillère, est l'école du vice. Mais le moyen de\n l'éviter? La rue est le jardin du peuple. Dans la chambre qui à elle seule est\n tout le logement, ils énervent leur frère qui souffre, bousculent tout, traînent\n les chaises, mènent un train d'enfer, achèvent d'abîmer les meubles si meur­\n tris... On entend parfois leurs cris de moineaux en bataille qui montent de\n  la cour, ou les éclats du père Chose qui les gronde pour quelque tour joué...\n     Et toujours la voix monte, régulière et grondeuse, du vent de la nuit qui se\n  fâche...\n     Catherine a posé la lampe sur la table et la toile cirée s'est parée d'une\n couronne de lumière. Elle a tiré ses lunettes de leur étui, les a placées à\n cheval au bout de son nez fin et s'est mise à rapiécer des hardes. Sa vue\n  baisse; les pleurs fréquents de ses yeux les ont comme ternis, et c'est\n encore parmi bien d'autres un sujet de tristesse. Aussi elle n'accompagne\n pas son travail d'un chant comme Zélie la voisine, qui tout le jour, d'une\n âme et d'un gosier joyeux, nargue la misère, pendant que son mari, ô ironie\n des choses, va de son pas de croque-mort sur la route du cimetière... Mère\n  Mouche, elle, n'a pas le cœur à la chanson; son refrain, c'est la parole de\n douceur qu'elle répète sans cesse au petit qui se plaint :\n     « Pleure pas, pauvret... ne pleure pas... Je souffre avec toi, tu sens bien ;\n  nous sommes deux.,, tu n'es pas seul... deux qui souffrent, deux qui\n  s'aiment... J'ai mal dans toi, oh ! j'ai si mal, et pourtant moi je ne pleure pas,\n  vois!... »\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": " 562                                    DURENDAL\n\n\n\n    E t le regardant, toute fière, elle se force à sourire.\n     Mais voici que les plaintes redoublent au lieu de s'apaiser. Minique aura\n 16 ans bientôt, q u a n d les pommiers refleuriront, tout roses, aux vergers des\n faubourgs; 16 ans, l'âge où les fils du peuple gagnent déjà leur vie, l'âge\n heureux qui mêle la joie de l'indépendance à la joie du travail, au m u r m u r e\n de la jeunesse l'amour qui c o m m e n c e à chanter. E t D o m i n i q u e se révolte,\n lui qui ne respirera jamais ce parfum qu'épand la vie qui s'ouvre. Sa destinée\n chaque jour à ses songes s'offre plus lamentable. De tous côtés obslinément\nse tient clos l'avenir; le seul rêve qui le possède est d e s'anéantir. Car nul ne\nlui a par charité donné l'unique espoir.\n    Ainsi tout jour nouveau est pour lui jour de deuil. L a joie des autres n'est\nq u ' u n e insulte à sa misère; son cœur aigri est plein d'humeur jalouse; il a\npris en horreur tout le monde, parce que, sans le vouloir et seulement d'avoir\n plus de b o n h e u r que lui, chacun le fait souffrir. Catherine elle-même, malgré\nson dévouement, n ' é c h a p p e pas à cette haine universelle, qui s'étend comme\nune herbe mauvaise, étouffant tout en lui.\n    Elle a beau ce soir-là interrompre son ouvrage et s'approcher du lit pour\nessayer de le calmer. Elle a beau redire de sa voix la plus tendre :\n    « Qu'as-tu, mon Minique?... T o n mal redouble d o n c ? . . . Ce doit être la\nneige qui m e n a c e . . . Pleure plus, mon a m o u r ; je suis là, je te p l a i n s . . . »\n    Minique brutalement se jette vers le mur, et ses yeux, ses yeux tout à l'heure\nencore si tristes et si souffrants, s'injectent s o u d a i n e m e n t d'une étrange\nfureur. T o u t de même elle insiste; elle se p e n c h e ; elle a confiance dans la\ndouceur berçante de ses paroles; elle espère dans la tendresse ardente de\nson regard. Mais lui sentira-t-il sa pitié désolée? Le geste qu'il a eu lui\nfera-t-il horreur, q u a n d il verra de près ce visage détruit, cette chair en\nruine, ces cheveux qui ont blanchi au long des nuits de garde, toute cette\ndétresse physique qu'il a causée? Comprendra-t-il surtout l'angoisse\nqui fait battre ce cœur admirable de mère, qu'il repousse et qui implore?...\n   L'heure est si d o u l o u r e u s e ! Le silence est fiévreux; la grosse nuit\ns'étend tout alentour comme une eau noire trouée de lueurs qui vacillent...\n   E t tout à coup Minique, effrayant d'air haineux, se dresse sur son lit; puis\ndebout, proférant enfin dans le vertige insensé de sa rage les pensées\nsacrilèges et les paroles de blasphème, qui depuis si longtemps fermentent\ndans sa tête :\n   n Va-t'en!... crie-t-il. Oh ! c o m m e je te déleste !... A h ! oui, tu peux me\nconsoler ! Elle est jolie la vie que je te d o i s ! . . . T u ne vois d o n c pas ce que je\nsouffre? Mais tu ne vois d o n c p a s ? . . . U n c h i e n on le tuerait!... Et tu n'as pas\npitié!... E t tu es cause de t o u t ! . . . »\n   Brisé enfin par l'effort physique qu'il a dû faire, il chancelle et d'un bloc\ns'effondre sur le lit. E t là, hébété, gémissant, misérable, il ressent aussitôt,\navec la première douleur du remords, la souffrance avivée de son mal.\nDes sanglots à coups sourds soulèvent sa poitrine; l'orage fond en p l e u r s ;\npeu à peu son cœur se rassérène, jusqu'à ce qu'un lourd sommeil l'affranchisse\nde t o u t . . .\n   Doucement, avec un peu moins de courage et les yeux plus humides et\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                           LA MAISON SANS LUMIÈRE                                      563\n\n\nplus troubles derrière les lunettes, Catherine se remet à l'ouvrage sous la\nlampe qui rêve...\n\n    D a n s la rue du Petit-Denier, le bas de sa soutane t r e m p é de pluie, son\nchapeau prêt à s'envoler à chaque coup de vent, ses souliers à boucles\nfaisant gicler l'eau boueuse des flaques autour de leurs larges semelles,\nl'abbé Herluison, à la lueur clignotante des réverbères, oherchait le n° 13\nà la faveur d'une accalmie. Il errait de porte en p o r t e , s'efforçant en vain\nà déchiffrer sur leur émail tombant et craquelé l'indication des plaques,\nlorsque Joseph, L u c i e n n e et L a u r e n t sortirent en trombe d u couloir.\n     « Quel est le numéro de votre maison, mes enfants? » d e m a n d a le\nprêtre.\n     « C'est écrit dessus », fit l'aîné des trois en se sauvant. De loin ils c o n t i ­\nnuèrent à se moquer, grimaçant et faisant les cornes, et criant tous à la fois,\ndu plus grand qui avait 12 ans au petit qui en avait 8 :\n     « H o u ! la calotte !... Bisque, bisque, bisque I »\n     Mais il se trouva que P i c a r d rentrait, portant enfoncé j u s q u ' a u x oreilles\nson chapeau de toile cirée ruisselant d'eau et les pans de son habit tout raidis\npar la mouillure lui t a p a n t les jambes à chaque p a s . Il reconnut le curé de\nsa paroisse et salua :\n     « C'est-il des fois après moi que vous demandez, monsieur le curé? »\n     « Ah! c'est vous, P i c a r d ! . . . N o n , c'est M me Mouche que je voudrais\n voir. »\n     « Mme M o u c h e ! C'est ici, monsieur le curé, la même maison que n o u s .\nJ e vais dire à la femme qu'elle éclaire. »\n     E t de la rue m ê m e il appela :\n     « Ohé ! Zélie ! »\n     U n e grande femme rousse parut au bout du couloir dans le cadre de\n lumière d'une porte.\n     « Quoi qu'il y a ? »\n     « Sors voir la chandelle et éclaire M, le c u r é . »\n     Zélie empressée s'exécutn, et curieuse et bavarde ne put pas tenir muette\n sa surprise.\n     « Y a d o n c du nouveau, que vous veniez d'un temps pareil, monsieur le\n curé? A c't'heure on mettrait quasiment pas un chien dehors. »\n     L ' a b b é Herluison expliqua sans plus de façon qu'il venait voir Catherine\n Mouche, son ancienne paroissienne de Lirey. E t la curiosité de Zélie fut\n satisfaite. Elle éclaira d a n s la cour, « qui était tout en bosses », dans l'esca­\n lier, « qui était rongé aux vers et tout branlant que c'en était une pitié »,\n r e c o m m a n d a à plusieurs reprises :\n     « P r e n e z g a r d e ! méfiez vous, monsieur le c u r é ! » E t M. le curé était déjà\n depuis une b o n n e minute d a n s la c h a m b r e de la voisine que, du bas de l'esca­\n lier, appuyée contre le mur, la bougie au bout du bras tendu et la tête levée,\n Zélie en cillant des yeux éclairait encore.\n     Q u e l q u ' u n qui fut plus surpris encore que la Zélie, ce fut mère Mouche.\n L'esprit plein d'inquiètes pensées, elle n'avait pas entendu les pas ni les\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "564                                   DURENDAL\n\n\nappels dans l'escalier, et elle sauta comme u n e jeunesse prise en faute q u a n d\nla porte s'ouvrit. Elle p l e u r a i t ; et malgré l'ombre de l'abat-jour où sa tête\nplongeait, l'abbé Herluison s'en aperçut. Mais la joie de reconnaître l'ancien\nvicaire de Lirey du premier élan e m p o r t a tout le reste.\n    « C o m m e n t , monsieur le curé, s'écria-t-elle à sa vue, vous venez voir des\npauvres comme n o u s ! »\n    « P l u s les brebis sont maigres, dit le prêtre, plus elles craignent le vent,\nplus aussi le pasteur doit les couvrir de son manteau. »\n    E t Catherine sentit dans la pitié du regard qui se posait sur elle toute une\npitié d'âme qui s'offrait à son c œ u r .\n    Ils revécurent un instant, par le songe plus encore que par la parole, les\nsouvenirs c o m m u n s qu'ils g a r d a i e n t de Lirey : un nom p r o p r e , un rappel,\nu n mot jeté dans la conversation éveillait en eux la multitude endormie des\néchos prolongés qu'il portait avec lui. L ' a b b é Herluison, attentif à l'âme\nqu'il voulait conquérir, considérait avec u n e joie grave toute la puissance que\nla voix du passé gardait sur Catherine. Il se disait aussi qu'ayant souffert elle\nserait plus facile à t o u c h e r ; la douleur est c o m m e u n calvaire : quand on\nmonte assez haut on arrive à la croix.\n    L'abbé s'était assis sur une mauvaise chaise de paille en face de la femme\net pouvait maintenant saisir par intervalles à la lumière de la lampe la lueur\nh u m i d e et triste de ses yeux. Mère Mouche racontait depuis son mariage\nl'histoire de sa vie, avec cette pudeur de se montrer qu'a l'aisance d é c h u e .\nTraitant la misère comme une honte, parce qu'elle est venue tard, elle faisait,\ntête basse, d'une voix étouffée et en c h e r c h a n t ses mots, un récit s o b r e ,\nembarrassé, à chaque instant coupé de réticences. Mais l'abbé Herluison,\npeu à peu, avec une douce insistance, lui arrachait d'un cœur affectueux les\naveux essentiels, s'attachant, pour ne pas remuer inutilement le chagrin,\nà deviner les autres. Et voilà qu'il savait tout du désordre de cette famille,\net la passion alcoolique du père, et l'humeur aigrie de l'infirme, et sa misère\nphysique et surtout sa misère morale.\n    « Votre mari boit! disait-il. Ne désespérez pas. Je vous aiderai. Nous\nverrons ensemble ce qu'on peut faire.\n    \" Votre fils estropié n'a qu'une vie chétive ! S i souffrance lui fait une â m e\ningrate! Comment s'en é t o n n e r ? Là, je sais le remède. T o u t espoir lui\nmanque et partant toute joie. P o u r quelqu'un qui est sans joie, et qui\nn'est qu'une chose qui souffre, sans l'espoir d'au delà que peut être la vie?\nE t q u a n d la vie n'est rien, c o m m e n t serait-on reconnaissant à ceux qui\nl'ont d o n n é e ? . . . Ah! si Dominique croyait être payé un jour des peines\nqu'il e n d u r e , ne voyez-vous pas de quel consolant rayon s'éclairerait\naussitôt sa misère? S'il est acariâtre à force de souffrir, c'est que son âme a\ndes béquilles. Et de cela moi je puis le guérir. »\n    Mère M o u c h e à la voix chaude du prêtre sent se faire en elle c o m m e un\néveil é m u de souvenirs et de choses anciennes : le levain de sa foi, repétri\nd'un c o u p de main habile, fermente c o m m e u n e pâte nouvelle. Oui, Minique\nn'aime rien, n'attend rien, ne croit à rien; et c'est de là par-dessus tout que\nlui vient tout le mal de la vie. S'il est sans cœur, c'est d'être sans a m o u r . Il\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                            LA    MAISON      SANS     LUMIÈRE                            565\n\nm a n q u e de force parce qu'il m a n q u e d'espoir, et c'est d'être incroyant qu'il\nest désespéré.\n    Catherine, pleine de ces pensées et se sentant s o u t e n u e , voit l'avenir qui\ns'ouvre. U n peu de confiance lui revient; et c'est d'une âme presque déjà\nconvertie, en tout cas remuée j u s q u ' a u fond, qu'elle écoute le curé déclarer\navec assurance :\n    \" Lorsque je suis entré, j'ai vu tout de suite qu'il faisait triste dans celte\nc h a m b r e , et qu'une ombre pesait sur le vide du cœur. E t maintenant je puis\ndire : J e sais! je s a i s ! . . . Il manque une lumière dans cette maison. \"...\n    Mère Mouche, heureuse de pouvoir enfin reposer sur quelqu'un son exis­\ntence lasse, redisait en rêve à présent, les yeux mouillés d'émotion et de\nreconnaissance :\n    « E n effet, il m a n q u e une lumière. Et la maison est toute triste », sans\nc o m p r e n d r e d'ailleurs tout le sens q u e renfermaient les paroles d u prêtre.\n    Elle pensait au mari, qui allait rentrer tard et faire son mauvais tapage des\nsoirs où la fumée de l'absinthe lui montait à la tête. Elle pensait à Minique,\nqui l'avait longtemps sans doute accusée d a n s son cœur avant de l'accuser\nd a n s ses paroles. Elle pensait à Amandine, qui depuis u n certain temps\ndevenait coquette, frisottait sur le front ses boucles b r u n e s , mettait avec\nnégligence un ruban par-ci, un chou par-là, affichait des atours que sa mère\nne lui connaissait p a s ; point mauvaise fille certes, mais rieuse, jamais en\npeine, toujours vive et toujours légère; et Catherine s'en inquiétait,\nsachant bien qu'il faut se méfier des yeux jeunes qui rient trop à l'heure\nqui passe, q u a n d la misère est r u d e à la maison... Elle pensait enfin\naux derniers, J o s e p h , L u c i e n n e et L a u r e n t , qui ne l'écoulaient guère et tous\nles trois mal élevés ne lui faisaient que peu d ' h o n n e u r . . . Mais elle se sentait\nforte à présent, et sa douleur était inerte comme une chose m o r t e . Elle\ncraignait seulement de voir défaillir tout à coup cette clarté qui se levait.\n    « Vous ne m'abandonnerez plus, monsieur le Curé, suppliait-elle. J'ai si\nbesoin de v o u s ! . . . Moi je suis tout acquise... Mais Mouche en veut aux\nprêtres. On lui a tenu contre eux, voyez-vous, tant de mauvais discours.\nF a u d r a pas lui en vouloir les premières fois s'il b o u g o n n e après vous. Au\nfond, q u a n d il n'a point bu, c'est pas un méchant h o m m e . E t moi j ' a i idée\nque vous saurez le convertir. »\n    Elle s'attachait avec désespoir au soutien qui s'offrait, car c'était le\npremier. L ' a b b é Fleurot, qui était venu avant, s'était peut-être présenté\nquelque temps avant l'heure, mais surtout n'avait pas su parler...\n    Sous les fenêtres, dans la rue, on entendait tomber d a n s le silence\nquelques pleurs espacés, qu'accompagnait, plaintif encore ou déjà apaisé, le\nsanglot des gouttières, comme une note de crapaud qui s'endort d a n s le soir.\nOu bien c'était le toit qui sous u n coup de vent secouait b r u s q u e m e n t son\ndos de tuiles brunes tout mouillé par l'averse.\n    « Soyez tranquille, disait le prêtre, et sa voix était pour Catherine u n e .\nbénédiction. J e ne parlerai que par actes d'amour à celui qui, d'avance, sans\nme connaître, me déteste. J e sais, car je les tiens du Maître, les paroles à\nfaire entendre aux sourds. A force de l'aimer, q u a n d il verra que je ne l'aime\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "566                              DURENDAL\n\n\nque pour son âme, il m'aimera peut-être. Oui, je donnerai à Dominique\nl'espérance d'une autre vie. Mais vous, aidez-moi... Dites-vous : le Christ a\nmonté le Calvaire pour nous sauver; et le Christ a ressuscité. Et cela je l'ai\ncru et je le crois encore. Cette pensée vous consolera dans toutes vos\népreuves. Et convaincue vous-même vous m'aiderez à convaincre les autres.»\n   Sur les toits, les dernières plaintes de l'orage avaient cessé; les goullières\nendormies ne laissaient plus échapper que de loin en loin un soupir en\nrêvant. Et des rayons déjà traversaient la nuit bleue.\n   Soudain on entendit dans l'escalier comme un bruit d'ouragan par lequel\ns'annonçait le retour de Joseph, de Lucienne et Laurent. Leur entrée en\ncoup de vent fit pencher la lumière, s'agiter l'ombre éparse dans la pièce.\nTout échauffés d'avoir couru, plus animés encore de s'être querellés avec le\npère Chose, ils n'avaient de rougeur qu'au saillant des pommettes; le reste\ndu visage était d'une pâleur livide et maladive, sur laquelle flambaient des\nyeux ardents cernés de meurtrissures. La présence inattendue de la soutane\nqu'ils avaient injuriée les laissaient interdits; ils paraissaient d'ailleurs\ntrouver dans ce hasard plus d'amusement que de honte, et plus d'étonne­\nment que de regret. Ils se regardaient en dessous de l'un à l'autre et,\nse poussant du coude, ils étouffaient de rire derrière leurs tabliers sales.\nL'abbé Herluison cependant faisait semblant de ne les pas connaître; il\ndemanda leurs prénoms et leurs âges, et donnant à chacun avec une parole\nune caresse d'amitié, à Joseph, qui annonçait 12 ans, il dit :\n   « C'est l'âge où ceux qui ont le bonheur de connaître Dieu font leur\npremière communion. Quels beaux rêves blancs lu pourrais faire! »\n   A Lucienne, qui annonçait 10 ans de sa voix blésante :\n    « Dix ans ! Et tu as déjà un cœur usé. Je voudrais le faire un cœur tout\nneuf! »\n   A Laurent enfin qui en avait huit :\n    « Sais-tu seulement que tu as une âme? De tout ce que tu possèdes c'est\n pourtant le plus précieux! »\n   Les trois enfants, tour à tour, puis ensemble, regardèrent' étonnés cet\n homme qui parlait une langue qu'ils ne connaissaient point. La distance qui\nles séparait de lui tout à coup leur apparut si longue qu'ils furent devant sa\n soutane tout saisis de respect.\n    Lorsque, consultant Catherine, le curé demanda :\n    « Où jouent-ils?... Moi, j'ai une jolie cour où les enfants s'amusent bien\n tous les jeudis, tous les dimanches. S'ils voulaient être sages, oh! mais bien\n sages, je les y conduirais. Promettent-ils ? », les yeux, timides devant la joie\n qui venait à eux, se baissèrent, les mains embarrassées tordirent leurs\n tabliers.\n    « J'entends, dit le curé, les cœurs qui disent : oui ! Puisque c'est promis,\nje viendrai les chercher la semaine prochaine. »\n    Six étoiles piquées dans un peu de nuit brune d'une même montée se\n levèrent vers lui : la conquête de Joseph, de Lucienne, de Laurent était faite...\n    Dans le fond de la chambre, au coin de droite où l'ombre ainsi qu'une\n araignée tendait sa toile grise, on entendit une voix qui geignait.\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                           LA MAISON       SANS    LUMIÈRE                           567\n\n    \" C'est D o m i n i q u e qui s'éveille \", dit la mère.\n    Le curé s'étant alors approché fut bouleversé de voit dans un pauvre\nvisage triste de pauvres yeux battus. Il eut cette impression de pitié dou­\nloureuse, qu'il avait éprouvée si souvent en administrant à leur lit de mort\ndes m o u r a n t s . C'était le même air affligé, la même supplication et la même\ndétresse. Les regards apitoyés du prêtre, son front tendu, ses lèvres contrac­\ntées trahirent-ils son cœur compatissant?... L'estropié en fut-il blessé dans\nson orgueil ?... Ou fut-ce simplement la vue de la soutane, dont on avait dans\nson sang comme injecté la h a i n e ? . . . Minique prit u n e expression de d é d a i n ;\net le prêtre comprit que l'âme se fermait. Mais il parla quand m ê m e ; dans\nle sillon que nul n'avait ouvert il jeta sa semence, dans l'espoir que ce grain,\navec la patience et le temps, finirait par germer sur cette terre en friche,\ncomme celui que dans les landes apportent les oiseaux. Il dit :\n    « T u souffres, pauvre petit. E t moi je voudrais te guérir. V a ! ton corps\nest moins touché que ton â m e . E t si ton âme était guérie, tu le serais plus\nqu'à moitié... J e ne suis à tes yeux qu'un étranger; il y a un instant seulement\nje ne te connaissais pas. E t p o u r t a n t , voilà que je me sens prêt à donner ma\nvie pour toi, parce que nous sommes des fils issus du m ê m e P è r e , des ser­\n viteurs du même Maître, et que tu es la brebis malade dont je suis le pas­\nteur, le sais-tu?... Tu ne veux pas m'entendre encore. Mais moi je te b é n i s ! »\n    Les trois petits qui étaient debout recevaient d'un cœur attentif ce m y s t é ­\nrieux langage, dont la g r a n d e douceur inconnue les pénétrait peu à peu et les\nenveloppait malgré son sens obscur. E t le prêtre à leurs yeux à mesure qu'il\nparlait avait l'air de grandir.\n    Minique, seul insensible aux parole d'amour, s'était rejeté vers le mur.\nDerrière le groupe des enfants, un coin de son tablier relevé sur ses yeux,\nCatherine pleurait.\n    P o u r la première fois d a n s cette maison, où l'abbé Herluison venait\nd'entrer, l'élan de sa charité se brisait. D u premier appel les cœurs simples\nétaient venus à lui, et ce succès lui suffisait. Il jugea que pour un soir et sur\ndes âmes non préparées, abandonnées depuis longtemps, c'était parmi la\nmauvaise herbe assez de bonne semence jetée. Avant de partir il releva la\ntête pour consulter le ciel : par la fenêtre sans rideaux le rayon d'une étoile\np e r d u e arrivait j u s q u ' a u lit...\n    D a n s le même moment la voix coupante ou mugissante des sirènes annon­\nçant la sortie des usines traversait la nuit devenue calme. L e prêtre qu.\ns'était attardé se hâta de descendre. E t l'un le précédant avec la lampe,\nl'autre marchant à sa hauteur et l'autre le suivant, Joseph, L u c i e n n e et\nL a u r e n t l'escortèrent jusqu'à la porte de la rue, où le curé leur d o n n a u n\nbonsoir, qu'ils rendirent flûte d a n s u n rire des yeux, et des lèvres et du\ncœur.\n\n  Sept heures sonnent ; le pot de soupe « trotte » sur le fourneau et la vapeur\npipant par le couvercle n'emporte que le fade fumet d'une soupe aux légumes;\navec u n coin de fromage maigre, une tranche de pain, ce sera tout le repas\ndu soir. Seul Minique malade aura u n œuf, q u ' u n e d a m e a d o n n é .\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "568                                    DURENDAL\n\n\n    7 h. 5 !... P l u s d'une heure que l'homme est sorti de l'usine, et il n'est pas\nr e n t r é ! . . . L e sanglot des gouttières n'est plus qu'un gazouillis.\n    7 h. 10 !... A m a n d i n e , elle aussi, est en retard : depuis quelques semaines\nc'est bien souvent que ça lui arrive, et la mère est inquiète et ne sait que\npenser... L a nuit toute consolée rit de ses pleurs sous les étoiles...\n    7 h. 15 !... Toujours pas de Victor, toujours pas d'Amandine !... Le balan­\ncier de l'horloge semble se promener avec plus de lenteur entre les murs de\nsa prison : le son lourd de sa m a r c h e , tac, tac, t a c . . . résonne sourde­\nment au cœur de C a t h e r i n e ; l'heure qui passe a pris le pas d'un cortège\nfunèbre.\n     Enfin le bruit d'une escalade fait craquer l'escalier, qui est vieux et\ne n g o u r d i . U n e porte s'ouvre b r u s q u e m e n t et jette le frisson de l'air frais\nqu'elle apporte. A m a n d i n e paraît, hors de souffle, rouge d'avoir couru et si\nébouriffée qu'on dirait q u e le vent tout le long du chemin a taquiné sa cheve­\n lure : prompte à la défense et par là trahissant son cœur coupable, avant que\n personne l'accuse, elle s'excuse.\n     « Deux paniers de fin pour le bout du faubourg de P a r i s d o n n é s à livrer\n à 6 h. 1/2 : vous pensez, petite m è r e , quelle trotte! Ouf! j ' e n ai j a m b e s rom­\n pues et bras cassés! »\n     T o u t cela dit avec tellement de conviction et sur un ton d'indignation si\n véritable que, perdant sa première défiance, petite mère s'attendrit.\n     \" Veux-tu changer, ma g r a n d e ? . . . As-tu bien c h a u d ? . . . N'as-tu pas\n froid? \"\n     D o u c e u r de la parole, inquiétude du cœur, tendresse du regard, rien n'y\n m a n q u e des cajoleries d'une mère pour une fille, dont la vue seule la pique\n à la secrète d'admiration et de fierté. E t l'admiration est facile et la fierté est\n naturelle : A m a n d i n e , en effet, est-elle assez jolie ! Vit-on jamais ceinture\n mieux faite, gorge plus ronde, peau plus dorée, nez plus espiègle et bouche\n plus t e n t a n t e ? . . Voyez : elle porte d a n s ses yeux son âme insouciante et\n légère; elle les a longs sous de longs cils, d'un brun pointillé d'or et cares­\n sants et d o u x ; chacun de ses regards, i m p r u d e n t e qu'elle est, semble offrir sa\n jeunesse.\n     E t mère Mouche est attendrie de la voir si jolie. Elle ne soupçonne pas\n q u ' A m a n d i n e , ce soir-là, est c o m m e une fleur sous la rosée, qu'elle est plus\n belle sous l'amour. Elle n'a pas de souci de ces lèvres qui s'ouvrent en riant,\n ni de ces yeux qui la p e r d r o n t . Elle ne remarque point tout ce qu'a de dange­\n reux cette beauté qui appelle le danger, ni d'inquiétant cette jeunesse qui\n s'isole de tout sans s'inquiéter de rien.\n     L a fille a pénétré dans le logis sans en voir la misère. Elle n'a pas eu de\n regards pour les yeux de la mère rouges d'avoir pleuré, pas eu de pensée de\n pitié pour ses tempes qui blanchissent, ses paupières qui se boursouflent, ses\n rides qui se creusent ni son dos qui se voûte. S'est-elle aperçue seulement\n que le père n'est pas r e n t r é ? . . . Rien ne l'attriste; elle vit c o m m e dans un\n rêve et tout la laisse indifférente, hors la belle chanson qui lui monte du\n cœur. Sa pensée tout entière est pour un rémouleur, qui n'a dans la vie, avec\n  u n chien pour c o m p a g n o n , qu'une pierre de grès qui tourne sous le pied et\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                          LA MAISON SANS LUMIÈRE                                     569\n\n\nque des roues conduisent au hasard des chemins. Chaque jour, depuis plus\nd'un mois, elle le rencontre sur sa route en sortant de la repasserie; et tous\nles deux ayant des yeux qui parlent, il n'a pas fallu plus de quelques\nregards tant d o n n é s que reçus pour faire s'ouvrir les lèvres et déclore les\ncœurs.\n     L ' h a b i t u d e de se voir tous les soirs, de se parler de près est si prise que\nle chien de l'errant, d'aussi loin qu'il aperçoit l'amie de son maître, lui fait\naccueil de ses yeux d o u x . . . Ah! si mère Mouche savait lire au fond de ces\nprunelles papillonnantes, dans ce cœur égoïste et léger, où n'habite qu'un\ns o n g e ! . . . Elle qui rêve pour sa « grande » de l'aîné des P i c a r d , un garçon\ntranquille, sérieux, timide et g a u c h e à force d'être sage, et dont l'humeur\ntoujours égale et pleine d'un contentement sans saison rendrait sa fille si\nheureuse!...\n     Mais petite mère n'a d'inquiétude que du mari qui ne vient pas ..\n     7 h. 1/2!... Catherine se lève et replie son ouvrage et range ses lunettes\nd a n s l'étui. Elle va à la fenêtre, l'ouvre en hâte, se penche et, le cœur lui\nbattant, consulte jusqu'au bout la rue des deux côtés... Le pavé luit...\nP e r s o n n e ; pas u n e o m b r e , sauf d'un chien qui rôde, flairant les tas\nd ' o r d u r e s . . . Elle repousse les deux battants et lentement referme la croisée.\nSon cœur se referme aussi et se serre plus fort. U n e larme amère et c h a u d e\ntombe au coin de sa lèvre... Il la fera donc toujours souffrir!... A h ! lâcheté\ndes h o m m e s ! . . .\n     Elle ôte le pot du fourneau et le pose, fumant, au milieu de la table :\nl'épaisse vapeur qui monte réjouit les appétits. C'est bon tout de m ê m e\nq u a n d on a faim, cette odeur de soupe aux légumes. Les yeux rient autour\nde la n a p p e cirée. La place du père est v i d e ; la mère, nourrie de chagrin,\nne mange p a s ; mais le dîner pour les enfants n'a rien perdu de sa gaîté.\n     Catherine est nerveuse : le moindre bruit de pas dans l'escalier, un mur­\n mure de voix qui monte de la rue lui fait lever la t ê t e ; et le vent lui-même\nla trompe quelquefois... Elle écoute la n u i t ; elle sonde l'ombre; elle inter­\nroge le silence. La lampe à pétrole ronronne c o m m e elle le ferait chez des\n riches malgré son verre fendu et son carton brûlé. Minique m a n g e son œuf\nen rechignant. Les petits piaillent; la g r a n d e rêve; la vieille p l e u r e . . . E t\n l'heure passe lente, triste... E t Victor ne vient p a s . . .\n     Mais voici qu'au bout de la rue le dogue du boucher lance son aboiement,\n moitié furieux, moitié plaintif, que répète à l'autre bout q u e l q u e écho\ne n d o r m i . Cette fois, c'est le signal que l'homme rentre. Ce chien-là (les bêtes\n ont leur intelligence des choses et leur façon de rire !) ce chien a horreur que\n Mouche soit ivrogne. Dès qu'il entend près de la maison son gros pas\n d é m o n t é , il se précipite sur ses talons, le grogne et le menace. L'autre de sa\nvoix pâteuse et coupée de hoquets l'interpelle à son tour el lui jette des\n pierres. Dix minutes durant entre le chien et l'homme à coups de voix se livre\n la bataille.\n     Il est à remarquer d'ailleurs (l'observation, hélas! n'en est que trop\n fréquente!) que lorsque Mouche a bu il n'est jamais content. Intérieurement\n fâché contre lui-même, il se d o n n e le change et tourne son humeur contre les\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "570                                   DURENDAL\n\n\nautres :. il s'emporte, il crie, il vitupère. On jurerait que l'absinthe-anisette,\nla « sainte ani », comme il dit, s'est convertie en bile dans son corps. I1\nengage des discussions avec tout et sur tout ; il va dans son courroux jusqu'à\ninterpeller les m u r s dont l'obscurité le t r o m p e ou les lumières de la route qui\nl'aveuglent. 11 a aussi un autre vieil et irréconciliable ennemi : le temps,\nlequel est toujours à son gré trop peu clair et fumeux.\n    Ce soir encore, sa dispute finie avec le chien, c'est la nuit, c'est le\nbrouillard qu'il invective :\n    « Cré milliard de bombes, crie-t-il. Quelle f... b r u m e à c't'heure. P a s drôle\ncomme ça danse. Toujours donc ce même chien de t e m p s ! . . . Rosse de\nfemme aussi, qui sait bien la peine que j'ai et n'éclairerait seulement p a s . . .\n Misères de misères... »\n    Le silence triste du soir est empli de sa voix comme la rue de sa d é m a r c h e . . .\n    P e n d a n t ce temps :\n    « Vite, mes enfants, couchez-vous vile », a dit la m è r e ; et le logis est\ndevenu comme une fourmilière sous l'orage. Les enfants savent que lorsque\nle père rentre ivre il faut que la nichée soit cachée d a n s le nid. A m a n d i n e ,\nu n e nuit, pour s'être relevée, a failli être assommée d'un c o u p de chaise : les\nautres se s o u v i e n n e n t ; et les yeux ne rient plus. A u rouet d'amour le fil du\nsonge d'Amandine s'est cassé; et Minique lui-même, les élancements de son\nmal couverts par des frissons de peur, a cessé de gémir. L a tête sous l'aile\nblanche du d r a p , les « moineaux » sont couchés.\n    Il était temps : car déjà un pas lourd fait craquer l'escalier; et l'on entend\ntout près la grosse voix qui monte, injuriant tour à tour la femme et le\nbrouillard. P e r s o n n e ne bouge dans l'étroite c h a m b r e : le cœur des petits\ntremble de frayeur, tandis que celui de la mère est serré à étouffer. Sur la\ncheminée la lampe égoïste fait son rêve...\n    La porte s'ouvre.\n    « Ah! garce de f e m m e ! . . . »\n    « Dormez, mes enfants, m u r m u r e la m è r e ; dormez, mes p e t i t s ; n'écoutez\npas ! »\n    C'est le c o m m e n c e m e n t des infâmes propos que l'homme va tenir. Assise\nsur un coffre dans un coin de la chambre, la femme rougit de honte et met la\ntête d a n s ses mains.\n    Les récriminations entamées en effet se poursuivent. T o u t ce qui arrive,\nc'est la faute de C a t h e r i n e ; Catherine a tout fait; Catherine n'est qu'une\ngarce, une clampin, u n e chipie. P o u r q u o i aussi qu'elle a eu tant de\ngosses?... P o u r les pauvres, les enfants, c'est de la m i s è r e . . . Si on\nn'en avait qu'un ou deux, pensez comme on serait t r a n q u i l l e ! . . . C'est comme\nles femmes, tenez! C'est bon qu'à déjeuner et à faire des d e t t e s . . . Les c a m a ­\nrades aussi le disaient bien : d a n s le m é n a g e il n'y a que l'homme qui\ntravaille. E t encore m a d a m e l'engueule et lui fait la tête, s'il rentre un\nsamedi avec une heure de retard. A h ! non, mais, des fois, pour qui qu'on le\nprend, le père Mouche?... Ça pourra pas d u r e r comme ça, tonnerre de\n Dieu!...\n    Ainsi b o u g o n n a n t , rugissant et vomissant sa bile, l'ivrogne sent peu à peu\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                         LA MAISON SANS LUMIÈRE                                   571\n\n\nsous la fumée de l'alcool sa fureur s'étourdir. La torpeur envahit sa tête qui\nballotte; sa langue s'embarrasse et sa voix s'épaissit. L'engourdissement de\nl'ivresse monte jusqu'à son cœur : pris de vertige, il se laisse choir sur une\nchaise et de la chaise comme une masse roule sur le plancher, d'où s'élève\nbientôt, agrandi encore par le sonore écho de la maison branlante, un\nronflement d'étable...\n   L ' h o m m e est mort jusqu'au lendemain. La mère se lève, essuie ses yeux,\nsouffle la lampe et se couche au rayon de l'étoile p e r d u e . Le sommeil est long\nà venir, et elle s o n g e . . . elle songe au curé Herluison, force de consolation et\nd'encouragement... Son âme se remplit de clartés... E t elle s'endort d a n s un\nespoir...\n\n                                                                    JEAN   NESMY.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "                   Constance Teichmann\n                               par Mlle Bel paire\n\n\n                   VOICI un beau et bon livre dans lequel M lle Belpaire, m u e par\n                      un louable sentiment de vénération pour la mémoire de sa\n                      tante Constance T e i c h m a n n , qui m o u r u t en 1896 mais\n                     dont le souvenir demeure impérissable chez tous les Anver-\n                     sois, fait revivre u n e des plus nobles figures de femme qui\n                     aient honoré noire pays. Fille de T h é o d o r e T e i c h m a n n ,\n                     h o m m e d'espril et de cœur qui joua un rôle important\n                     d u r a n t la période initiale de l'indépendance belge et\n                     comme ministre de l'intérieur et surtout comme gouverneur\nde la province d'Anvers de 1845 à 1862, élevée dans un milieu familial\nd'exceptionnelle richesse intellectuelle et morale où il importe surtout de\nsignaler l'influence précieuse d ' u n e mère d'élite, Constance T e i c h m a n n\ndonna un exemple admirable de la somme de bienfaits que peut réaliser au\ncours de sa carrière terrestre une belle âme aimante qui rayonne sans cesse\nautour d'elle. Toute sa vie fut dominée par une triple passion : Dieu, les\n pauvres, l'art. Nulle âme ne fut plus h u m b l e , plus délicate, nulle existence\n plus remplie, plus fière et plus féconde, car son inlassable activité s'exerça sans\n relâche dans le domaine de l'art comme d a n s celui de la charité pendant une\n période de cinquante années (1846-1896).\n    Le livre de M lle Belpaire d é b u t e par une intéressante préface où\n elle raconte l'histoire de sa famille depuis son établissement en Belgique au\ndébut du XIXe siècle et rattache à l'action secrète d'influences ataviques la\n tournure d'esprit, l'élévation morale et les d o n s artistiques de Constance. La\nsource principale où elle puise les éléments de son récit se trouve dans le\njournal de M l l e T e i c h m a n n , journal écrit sans a u c u n e prétention littéraire,\n mais empreint d'infinie tendresse pour Dieu et les h o m m e s , a n i m é par la\nfermeté d'une foi profonde et invincible et ayant pour principal mérite\nde réfléter limpidement u n e âme exquise. C'est comme une série de lettres où\nla vierge douce et contemplative, l'artiste aux enthousiasmes brûlants, la\nfemme forte et héroïque adresse tour à tour ses confidences à son Dieu qu'elle\nappelle avec une familiarité touchante : « Mon ami. » Voulez-vous juger le\nmysticisme passionné de cette âme d'exception? E c o u t e z comment elle\ns'exprime dans son journal à l'âge de vingt et un ans :\n    « Etait-ce l'évangile complet que je venais de lire pour la première fois et\nqui me rappelait comme aux premiers temps où Notre-Seigneur vivait et\nconversait parmi nous? Je ne sais. Enfin c'était bien doux. Je ne lisais plus,\nje ne me servais presque plus de livre de prières. Q u a n d j'étais seule, je me\nfigurais qu'il était là et que je pouvais m ' a p p u y e r sur son bras. E t je restais\nlà dans une espèce de contemplation muette, pleine de joie et d'amour. Ou\nbien le soir au jardin, je marchais d a n s les allées obscures, croyant le sentir\nprès de moi, l'entendre d a n s le bruit des feuilles et le voir dans l'ombre des\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "CONSTANCE T E I C H M A N N\n  D'après le tableau de   GUFFENS\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": ""}, {"page_pdf": 674, "texte": "                           CONSTANCE TEICHMANN                                          573\n\narbres. J e laissais toujours u n espace à ma gauche comme s'il marchait à\nmon côté. J e dis à gauche parce qu'il me semblait qu'il devait être le plus\nprès de mon cœur. Cela a été le temps le plus h e u r e u x de ma vie. Il restera\nd a n s ma mémoire c o m m e u n rêve passé bien vite, mais un rêve du ciel... »\n    Le livre est ordonné de façon ingénieuse. Afin d'éviter la monotonie que\npourrait faire naître à la longue l'uniformité sereine de cette vie peu chargée\nd'événements et constamment orientée vers les cimes, M lle Belpaire\na infusé à son récit un intérêt constamment renouvelé en faisant alterner les\ndivers ordres d'activité qui remplirent l'existence de Constance et lui\ndonnèrent des significations si différentes.\n    C'est d'abord l'enfance et la jeunesse, l'éveil d'une âme ravie qui\ns'entr'ouvre à toutes les impressions de beauté, sensible surtout aux divines\némotions de la musique. Constance T e i c h m a n n possédait u n e voix ample,\nsouple et d'un timbre angélique, mais elle ne consentait à chanter en public\nque lorsque le concours de son talent pouvait être utile à quelque œuvre\ncharitable. (En 1865, Constance chanta à Bruxelles la cantate du Prix de\nR o m e de Gustave H u b e r t i et en 1866 les soli du Lucifer de Benoit.) P u i s une\ngrande date, la fondation de l'hôpital Marie-Louise (1846) qui restera\npendant cinquante ans son c h a m p préféré d'action dans l'ordre de la charité.\nU n chapitre entier est consacré à Peter Benoit que M1le T e i c h m a n n protégea,\nencouragea, inspira, remplissant vis-à-vis de lui le rôle d'un ange bienfaisant,\ns'efforçant de rétablir l'harmonie de son ménage troublé et de retenir d a n s la\nfoi chrétienne ce génie hésitant qu'elle aimait et qu'elle admirait. P u i s ce\nsont les pages d'héroïsme, le sublime dévouement de Constance p e n d a n t les\népidémies de choléra qui décimèrent Anvers en 1853, en 1850. et en 1866, et\nensuite comme ambulancière d u r a n t la guerre de 1870, les angoisses de sa\nconscience si délicate partagée entre les appels impérieux de sa charité et la\ncrainte de chagriner ses parents que terrifiait la pensée des dangers auxquels\nelle s'exposait. Enfin toute la partie, l'une des plus intéressantes du livre, qui\nse rapporte à Edgar Tinel, à l'affection toute maternelle dont M lle T e i c h m a n n\nsoutint et favorisa l'essor de son génie naissant, l'appelant son fils comme elle\navait nommé Peter Benoit son frère, aux préoccupations constantes que lui\ncausait la réforme de la musique d'église. A cet endroit de son livre,\nM lle Belpaire cite quelques lettres de Tinel écrites pendant son séjour à\nLourdes au cours d'une pénible maladie et qui respirent une foi a d m i r a b l e .\nL e 10 mai 1896 on fêta le cinquantième anniversaire de l'hôpital Louise-\n Marie et ce fut l'occasion d'une manifestation grandiose en l'honneur de\nM l l e T e i c h m a n n , mais celle-ci déjà proche du tombeau ne put y assister et\nc'est de la couche où elle allait bientôt rendre le dernier soupir qu'elle\nentendit monter vers elle les acclamations reconnaissantes de toute une ville.\n   P é n é t r é de vie forte et profonde, le recueil de souvenirs que les mains\npieuses de Mlle Belpaire ont réuni comme u n e gerbe de fleurs célestes a sa\nplace marquée à côté du Récit d'une S œ u r ou des Lettres de la comtesse de\nSaint-Martial. On n'y découvre qu'horizons couronnés de p u r e lumière, on y\nrespire sans cesse cette atmosphère saine et vivifiante qui e m b a u m e les\nsommets si bien que ce beau livre est en même temps une bonne action.\n                                                           G E O R G E S DE G O L E S C O .\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "                         L'Âme des Saisons\n\n                   CE m'est une joie profonde de saluer ici l'apparition de ce beau\n                     livre, qui assigne à Victor Kinon une des plus glorieuses\n                     places qui soient dans la pléiade des poètes belges. Depuis\n                     le temps déjà lointain où Séverin et Van Lerberghe modu­\n                     lèrent leurs premiers chants, nous n'avions plus assisté à\n                     un aussi noble début. L'Ame des Saisons est le livre qu'at­\n                     tendaient ceux d'entre nous qui respectent trop l'art des\n                     vers pour n'y voir qu'un jeu de lettrés. Si l'on excepte\n                     Albert Giraud, dont quelques sanglots nous remuent au\nplus profond des entrailles, la Jeune Belgique a produit plus d'artistes que\nde poètes. Suivant la loi commune à toute imitation, nos Parnassiens outraient\nencore l'impassibilité des Parnassiens français : s'interdisant l'émotion comme\nun crime de lèse-beauté, ils auraient cru déchoir en touchant notre cœur ; et\ns'ils nous avaient fait pleurer, ils en eussent eux-mêmes versé des larmes de\nhonte.\n   Victor Kinon — c'est son bonheur et c'est sa gloire — rompt délibérément\navec cette tradition : la sèche formule de l'art pour l'art, lisière des sonnettistes\nbien sages, serait à son libre talent une intolérable contrainte. C'est par l'émo­\ntion que vivent ses poèmes, et c'est d'être touchants qu'ils ont ce charme neuf\net singulier : en toute franchise et en tout abandon, ils nous livrent l'âme\ninquiète et vibrante d'un homme. Pour ce poète catholique, il semble qu'écrire\ndes vers ne soit rien autre chose que se confesser en beauté.\n    Nous connûmes trop longtemps la \" poésie de pompe », voici enfin de la\n« poésie de source », de la poésie qui aime et qui souffre, une fontaine de sang\net de larmes ruisselant d'une âme ouverte par la sainte Douleur, un magni­\nfique et puissant jaillissement de sentiments et de pensées. Que Victor Kinon\nsoit loué de nous apporter une telle joie!\n\n                                                  * *\n   L'Ame des Saisons (1) : ce titre synthétise à merveille l'inspiration du livre.\nIl ne s'agit point ici d'un poème où le décor serait la chose essentielle. Spiri­\ntualiste avant tout, malgré qu'il répande dans ses vers les tons robustes de la\npalette flamande, Victor Kinon s'attache à découvrir, dans les quatre visages\nde l'année, une âme, plus encore que des lignes ou des couleurs. Le printemps,\n\n (1) L'Ame d e s S a i s o n s , par V i c t o r K i n o n . Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                             L'AME   DES    SAISONS                          575\n\nl'été, l'automne et l'hiver lui sont des motifs de rêverie, bien plutôt que des\nsujets de description minutieuse. Il n'arrive guère à notre poète de peindre\npour le plaisir de peindre : cet art, trop matériel, ne saurait lui suffire; mais,\nau cortège des apparences qui se succèdent devant ses yeux de chair, il prête\nles teintes changeantes de ses méditations, de ce « regard intérieur » qui n'ap­\npartient qu'à de très rares élus.\n   Les émotions que les saisons suscitent au fond de sa pensée sont, en\nrésumé, de trois ordres : religieuses, naturistes, sentimentales. En ce livre\nde foi vivante et d'exaltation mystique, qui n'est qu'une louange de Dieu dans\nses œuvres, un cantique éperdu d'amour, de reconnaissance et de joie, la note\nreligieuse domine : ces vers d'une piété tendre, d'une ferveur ingénue, d'une\nfoi simple et solide retrouvée des vieux âges, ces vers sont pleins d'anges, de\nmusiques célestes, d'entrevisions du paradis. Suivant le précepte qu'il s'est\nimposé au seuil du poème, Victor Kinon, secondé par la musique intérieure,\n « qui dissuade et qui conseille sans réplique », ordonne tous ses gestes selon\nDieu : c'est à Lui et à sa gloire qu'il rapporte toutes ses pensées; c'est vers\nl'Absolu que monte sa chanson. Pas une pièce de l'Ame des Saisons qui, vir­\ntuellement au moins, ne soit un acte de foi. Un élan religieux se mêle aux\neffusions d'amour profane, aux cris d'admiration que la Nature en fleur fait\npousser à l'artiste : c'est par une prière que s'achèvent ses confidences senti­\nmentales, et par une prière strictement chrétienne, qui ne serait pas déplacée\ndans un paroissien romain.\n   Victor Kinon est si intimement pénétré d'émotion religieuse, qu'il donne\nune forme liturgique à beaucoup de ses poèmes : tels sont les Petites heures\npour le mois de mai, les Litanies du mélèze, la Prière d'avril, lé Cantique des\nparfums, le Psaume de la terre, les Litanies des fleurs, et enfin cette Messe\ndes bergers, si harmonieusement ordonnée selon le rituel romain.\n   Ces pièces égalent, si elles ne les surpassent, les plus beaux chants religieux\nde la poésie française : elles modulent un hymne qui, pour la justesse, l'am­\npleur et le charme, efface peut-être tous les morceaux du genre. Chez nous,\nassurément, nous n'avons jamais eu un poète catholique qui unit cette force\nà cette grâce, cette sincérité d'accent à cette richesse de coloris, une si haute\ndignité humaine à tant d'humble simplicité. Quand Victor Kinon offre à la\nSainte Vierge « ses étrennes du mois de mai », quand il prie Notre-Dame\nde lui donner enfin, avec la sagesse véritable, une bien-aimée selon son cœur,\nil y met à la fois une naïveté si fraîche et un art si délicat, que les incrédules\neux-mêmes se garderaient de sourire : l'homme, en lui, s'agenouille sans que\nl'artiste s'abaisse, et le verbe demeure toujours à la hauteur de la foi. Que\nnous voilà loin des pieuses fadaises, qui eussent détourné toute âme un peu\nnoble de la route d'un paradis si pauvrement célébré! Que nous voilà loin\naussi des odes pompeuses et guindées d'un Jean-Baptiste Rousseau et des\npeintures théâtrales d'un Chateaubriand! La chapelle où Kinon décore de\nfleurs nouvelles la statue de sa Dame céleste, ouvre ses croisées sur les champs\net les bois : le soleil y entre à flots, librement, et les voix de la nature se\njoignent aux lentes litanies, comme le murmure de l'orgue soutient les paroles\nsacrées du plain-chant.\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "576                             DURENDAL\n\n\n   Ce n'est pas un dévot niais, c'est un homme et un poète qui prononce de\ntelles prières :\n         O Jésus, qui voyez si longuement         languir\n         Ceux-ci qui d'un seul cœur brûlent de vous servir !\n         O Prince de l'amour et Roi de la souffrance!\n         Par le bois de la Croix et le fer de la Lance,\n         Par le fiel de l'Eponge et la pointe des Clous,\n         Jésus, soutenez-nous   et    fortifiez-nous!\n         Afin qu'ayant souffert patiemment          l'épreuve\n         Et revêtu le lin d'une innocence neuve,\n         Nourris de votre Chair, lavés de votre Sang,\n         Nous ayons notre part de bonheur            innocent...\n\n  Et celle-ci :\n\n         O mon Dieu, vous avez disposé ce printemps\n         Selon votre sagesse insondable ! J'accorde\n         Qu'il convient de louer votre      miséricorde,\n         Si j'ai le cœur si gros et si je souffre tant.\n\n          Vous avez disposé ces choses, je le sais,\n          O mon Dieu ! et j'avoue et conviens sans cautèle\n          Qu'il est bon que mon cœur se traine, privé d'Elle,\n          Et rôde dans l'avril comme un oiseau blessé...\n\n\n\n   Quand le cœur fervent du poète s'éveille aux émotions humaines, quelque\nchose de mystique encore accompagne ces premières tendresses : des troubles,\ndes scrupules, des craintes religieuses, tourmentent, dans la crise de la\npuberté, cette âme qui ne veut pas souiller sa robe virginale, et que guettent\ntous les sortilèges du printemps. La bien-aimée de son rêve est un peu la sœur\ndes Anges, une sorte de médiatrice par qui les grâces du Ciel descendront\ndans son cœur, une Envoyée dont la main guidera ses pas hésitants, et dont\nle regard de lumière fera se lever dans son âme « une fière moisson de candeur\net de foi ».\n   Quand il la rencontre enfin, cette soeur entrevue en rêve, et quand elle lui\nsourit au chant du rossignol, sous l'acacia en fleurs, c'est d'un bonheur tout\nreligieux que l'amoureux se sent rempli :\n\n            La fleur fut un cantique et l'arbre une prière;\n            Le paysage entier trembla dans la lumière;\n            La Terre tressaillit et, dans le grand ciel bleu,\n            Plus visible apparut le sourire de Dieu...\n  Aux heures nuptiales, dans la maison que l'amour et la sagesse ont bâtie\npour les époux, « à l'ombre du mélèze et des acacias », Notre-Dame la Vierge\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                             L'AME    DES   SAISONS                           577\n\ncontinue de sourire à ce tendre bonheur: c'est en Dieu que s'est faite leur\ninfrangible union, et c'est en Dieu qu'elle se perpétuera dans l'éternelle béati­\ntude....\n   Ainsi, les effusions amoureuses du poète rejoignent ses élans de piété mys­\ntique. Et qui ne voit qu'en mêlant de la sorte les deux émotions les plus hautes\ndont puisse palpiter un cœur d'homme, Victor Kinon renouvelle l'élégie, lui\ndonne une beauté plus profonde et une figure plus solennelle? Ou plutôt,\nrenouant la chaîne, il reprend, sur un ton plus simple, les cantiques des Médi­\ntations.\n\n\n   Mais le naturiste, chez Kinon, m'enchante plus parfaitement encore que\nl'élégiaque. Il parle du ciel, des arbres, des fleurs et des oiseaux, avec une\ngrâce touchante, un charme communicatif, un amour fraternel ; parce qu'il les\ncomprend, il leur prête une âme, des émotions pareilles aux siennes :\n\n            Que l'herbe ait une voix et la source des yeux,\n            Que tout arbre me soit un ami sérieux,\n            Que toute fleur me soit une fleur bien-aimée...\n\n   Associant la forêt à ses prières du matin, il interprète son grand murmure\nainsi qu'une fervente oraison. Il sait que les arbres souffrent, et qu'ils clament,\npar leurs voix, « l'immortelle Douleur qui saigne au cœur du monde ». Et de\ntelles pensées, toutes modernes, rajeunissent aussi, dans l'Ame des Saisons, les\nimpressions de nature que le poète y prodigue.\n   Pour dire la beauté de la bien-aimée, il la compare à celle des oiseaux et\ndes rieurs :\n\n         Ma bien-aimée est comme un oiseau dans les bois...\n         Ma bien-aimée est comme une rose dans l'ombre...\n   Et de la sorte, le mystique, l'élégiaque, le naturiste se pénètrent récipro­\nquement dans une fusion mélodieuse : tel de ces poèmes combine tous les\nsentiments lyriques, comme l'orgue renferme en lui tous les autres instruments.\n   Comme peintre, Victor Kinon procède tout à la fois par petites touches de\npointilliste et par larges images synthétiques. Ses notations menues ont une\nforce expressive, une magie d'évocation rares ; écoutez, par exemple, comment\nil nous suggère les premières chaleurs énervantes d'avril :\n\n            Il fait une tiédeur comme au temps des lilas,\n            Lorsque les magnoliers fleurissent dans l'air gras.\n            Lorsqu'on entend craquer en terre les semences\n            Et lorsque, de minute en minute, il commence\n            A pleuvoir lourdement, pour cesser    aussitôt...\n            Je transpire et je vais ôter mon paletot...\n\n  Le dernier vers a suscité d'ardentes querelles, les uns le trouvant'génial, et\nbeaucoup d'autres détestable. Oserai-je dire que ce vers, en somme assez banal,\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "578                                DURENDAL\n\n\nne méritait vraiment ni cet excès d'honneur, ni cette indignité? La notation\nest exacte, l'alexandrin est quelconque. Coppée formula souvent une impres­\nsion aussi juste en un vers meilleur ou pire; et cette trouvaille anodine ne\nvalait pas tant de bruit    Mais poursuivons la série des notations printanières:\n\n         Je gravis lentement la pente, en       m'épongeant.\n         Un ruisseau dégringole en long ruban          d'argent.\n         II flotte un frais parfum d'herbe humide et de mousse.\n         Un coq bruyant poursuit une poule qui glousse.\n         Un moineau file, ayant au bec un brin de foin.\n         Puis le silence est tel que l'on entend au loin,\n         Du côté du village aux toitures      vermeilles,\n         Le sourd bourdonnement       continu des abeilles...\n         (Serait-ce que déjà les saules sont en fleurs?)\n  N'est-ce pas étonnant de fidélité, de précision et de netteté? Et croyez-vous\nqu'il soit possible de choisir plus d'heureux détails, ou d'en exprimer autant\nen moins de mots?\n  D'autres fois, au contraire, c'est par grandes touches brusques que le poète\nnous peint les choses; on rencontre en foule, dans son livre, de ces vers\ncomme cristallisés, qui sont au lyrisme ce que le diamant est à la nature:\n\n            Le vent fait frissonner les premières     étoiles...\n            Un faisceau de rayons tombe comme une averse...\n            La Terre resplendit, le silence est si pur\n            Qu'on entend le soleil glisser de feuille en feuille...\n            L'espace bleu rempli d'étoiles et de froid...\n            La campagne est là-bas sous l'étoile polaire...\n\n\n\n   Mystique, élégiaque, naturiste, Victor Kinon a célébré aussi, comme tous\nles poètes qui nourrissent leur Muse de leur propre sang, l'angoisse du mystère\net de la douleur. Les pièces où il traduit ces sentiments tragiques sont, à mon\navis, les meilleures du livre: je citerai surtout A celui qui dort, Nocturne et\nMatin de septembre. Je voudrais transcrire toutes les strophes, si pures, si\nnobles, si éloquentes, de ce Malin de septembre, qui ressemble à du Guérin\nmoins sévère, moins concentré :\n\n          Maintenant qu'un matin d'automne calme et clair\n          Se soulève au-dessus des brumes violettes\n          Et qu'une fade odeur d'herbe et de poires blettes\n          Traîne languissamment    dans la tiédeur de l'air...\n\n          O mon âme, sois triste, et, l'apaisant,  adore\n          La Main qui l'a menée en cette bonne aurore,\n          A travers la souffrance et les sombres émois,\n          A travers les frissons et les fièvres parfois,\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                            L'AME    DES   SAISONS                           579\n\n         Pour qu'ayant bu ce fiel et mangé cette cendre,\n         Tu puisses mieux goûter la tristesse des bois\n         Et, tel un pur jet d'eau, sur les âmes répandre\n         Un chant mélodieux, mélancolique et tendre...\n\n         Tu n'aurais point ta part du poème azuré\n         Sans lancienne souffrance et sa mélancolie.\n         Va, n'envions point ceux que la souffrance oublie\n         Et plaignons les yeux durs qui n'ont jamais   pleuré!...\n\n         Telle est la vieille loi, que les âmes s'affinent\n         Sous les coups du Destin qui s'érige en bourreau\n         Et que les cœurs saignants sont le rouge terreau\n         Où poussent les beaux vers et les strophes divines !\n\n         Car souvent c'est d'angoisse et de sanglots    coupés,\n         Et c'est de pleurs brûlants, et c'est de poings crispés,\n         Et c'est de rage au fond des sourdes nuits qu'est faite\n         La chanson qui jaillit des lèvres du poète !\n\n          Va donc, mon âme, et sois attentive au soupir\n          Lointain des peupliers, et tendrement   accueille,\n          Puisque te voilà bonne à force de souffrir,\n          Accueille le parfum des fleurs qui vont    mourir...\n\n   Il ne manque à ce poème de la douleur sanctifiante, ennoblissante et féconde,\nil ne manque à ce Matin de septembre, pour être un authentique chef-d'œuvre\ndigne de chanter dans la mémoire des hommes, qu'un peu plus d'inflexible\nmesure. On y relève de-ci de-là quelques redites superflues, quelques chevilles\nqui affaiblissent le vers. Mais, dans l'ensemble, quelle gravité, quelle noblesse,\nquelle émouvante éloquence !\n\n\n\n    Les derniers poèmes de l'Ame des Saisons — Géographie des clairs de\nlampe et Imagerie des soirs d'hiver — ne sont guère, comparés à de tels cris\ndu cœur, que de pittoresques fantaisies où l'artiste se donne libre carrière et\nmontre sa virtuosité. Victor Kinon dépense, dans ces brillants caprices, une\nverve lyrique étourdissante; mais on y retrouve aussi ses plus sérieuses-qua­\nlités : le don de l'image neuve et juste, la sincérité du rendu, la persuasion de\nl'accent; et si le poète, peut-être, y cède le pas à l'artiste, il n'y disparaît\npourtant point.\n   Dans cette curieuse Géographie des clairs de lampe, des souvenirs d'an­\nciennes lectures, déposés dans un cœur vierge et lentement cristallisés par un\ntravail mystérieux, émergent des profondeurs d'une âme sans cesse tentée par\nle lointain et l'étrangeté. Les somptueuses forêts vierges, où son goût des riches\ncouleurs et des images luxuriantes trouve de quoi se rassasier, inspirent à\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": " 580                                  DURENDAL\n\n\n Victor Kinon des descriptions qui nous semblent d'une vérité merveilleuse.\n Ces édens exotiques sont, pour son œil de chair, Yau delà que le paradis est\n pour son regard intérieur; et l'impérieuse nostalgie qui, au travers des espaces,\n lui dévoile leurs secrètes splendeurs, rejoint, elle aussi, l'avant-goût du ciel\n que célèbrent ses poèmes mystiques.\n                                         *\n\n      Mais portons un jugement d'ensemble sur l'œuvre touffue, considérable, que\n  réalise l'Ame des Saisons. Et tout d'abord, celte œuvre est-elle originale? L'ana­\n  lyse qui précède suffit, me paraît-il, à démontrer que oui. Sans doute, plus d'une\n  influence s'accuse chez Victor Kinon; successivement ou simultanément, et\n  avec plus ou moins de force et de bonheur, il a subi l'emprise de devanciers\n  illustres : les Chansons du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu, agréables\n  images d'Epinal nuancées de couleurs flamandes, sont inspirées de Max Els­\n  kamp ; le verbe un peu grandiloquent de Hugo et de Verhaeren se retrouve\n  en mainte page du livre; tel poème, d'une musique suave, est modulé sur le\n  mode verlainien ; la Rivière tropicale nous rappelle Francis Jammes, et d'un\n  peu trop près par moments ; l'Epitaphe de Charles de Sprimont, qui est d'une\n  si hautaine noblesse, a la ligne et le mouvement de l'Epigraphe romantique\n gravée par Albert Giraud sur le tombeau de Virgile.\n     Mais beaucoup, parmi ces pièces, furent écrites en pleine jeunesse; et puis,\n Victor Kinon a imprimé sa marque sur celles-là mêmes qui trahissent une\n obsédante influence : sa voix a beau, quelquefois, répéter le chant d'un autre,\n — elle lui donne un accent toujours très personnel. D'ailleurs, quel poète\n oserait se vanter de n'avoir pas d'aïeux directs? Les plus nouveaux eux-mêmes\n ne sont que les anneaux d'une longue chaîne ininterrompue, où génies et\n talents se tiennent comme les Pater et les Ave dans un rosaire : Lamartine\n met en vers les rêveries de Rousseau, Jules Laforgue est issu des philosophes\n allemands, Francis Jammes sort de Bernardin. Et s'il se trouve quelques poètes\n qu'aucun ancêtre ne voudrait reconnaître, — croyez que ceux-là sont des\n monstres.\n     S'il me fallait définir en deux mots le talent de Victor Kinon, je choisirais\n ces deux-ci : la luxuriance des images. Et les images — ou les symboles, si\n vous voulez, — ne sont-elles pas l'essentiel en poésie ? Si le vers ne ruisselle\n pas de métaphores éloquentes, il ne se distingue de la prose que par le nombre\n régulier des syllabes : il n'est plus que le stérile amusement d'un mandarin,\n — d'un joueur de quilles, aurait dit Malherbe.\n     Or, comme le Maître sorcier dont la ballade de Gœthe nous raconte les\nprodiges, Kinon anime à son gré le peuple divers des images : il les crée, les\ndéchaîne, les rappelle, les mélange, avec une si sûre aisance qu'on en demeure\nstupéfié. Elles jaillissent, éclatent, fulgurent, s'épanouissent en gerbes comme\nles fleurs magnifiques des forêts tropicales. Elles se suivent innombrables,\nimprévues, merveilleuses, continuellement renouvelées. Emporté par sa fougue\nlyrique, le poète ne les choisit pas : il accueille indifféremment toutes celles\nqui se présentent à lui, abandonne celle-ci pour celle-là, sans jamais épuiser\nle suc de ces fleurs rares, certain d'en découvrir d'autres, dans son rêve, à\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                             L'AME DES SAISONS                                 581\n\n\n perte de vue. Il jongle avec les symboles; il cueille des étoiles comme en se\n jouant; et c'est une pluie d'étincelles, une fontaine intarissable, une ronde\n éblouissante et vertigineuse de météores emportés dans un rythme fantastique.\n Et le miracle, c'est que la belle sincérité ne se perde pas dans l'aventure : cette\n grandiose illumination ne sent pas le feu d'artifice; cette fontaine n'est pas une\n pompe mécanique, mais une source qui sourd perpétuellement des secrètes\n profondeurs de l'âme; toutes ces métaphores, que l'on croirait nées au hasard\nde la fantaisie, gardent une justesse harmonieuse, une précision expressive, une\n réelle valeur de symboles.\n    Parfois, pourtant, submergés dans ce ruissellement sonore, on souhaiterait\n qu'un choix plus mesuré eût écarté telles images qui, pour éclatantes qu'elles\nsoient, ne semblent pas indispensables à la perfection du poème. Perdus dans\nce fouillis de forêt tropicale, étourdis de lumières, de bruits et de parfums, on\nne sait plus très bien où l'on va. Comme devant un portail de cathédrale\ngothique, l'œil s'égare parmi des figures sans nombre, dont l'exubérance\naffaiblit peut-être l'impression d'ensemble. Et l'on regrette que le poète n'éta­\n blisse pas un juste milieu entre la luxuriance romantique et la sobriété clas­\n sique.\n    Mais, à tout prendre, je préfère l'abondance à la sécheresse, et l'éclat à la\ngrisaille. Les poèmes de l'Ame des Saisons ont du moins, en toute plénitude,\nles qualités de leurs défauts : qui sait si, dans un prochain livre, une discipline\nplus rigoureuse n'accusera pas celles-là aux dépens de ceux-ci?\n    En attendant, ce recueil de vers, où s'affirme par instants une âme de grand\npoète (le mot n'est pas trop fort), s'impose par une foule de beautés à l'admi­\nration des artistes. Les faces diverses de notre race, suavité mystique et joie\nhaute en couleur, énergie et délicatesse, — le rêve et la réalité, — s'y juxta­\nposent, et, l'une par l'autre, se donnent un saisissant relief. Et la musique qui\nacccompagne cette chanson double est tour à tour, comme elle, délicate et\npuissante, grondement de tempête déchaînée ou soupir de brise sur les fleurs :\nle vers de Victor Kinon, naturellement un peu rude, mais qu'assouplissent une\nsûre maîtrise et ce limae labor conseillé par Horace, traduit à souhait toutes\nles émotions, même les plus subtiles; et il y a telles pièces de l'Ame des Sai­\nsons (le Merle siffle et le Réveil du bois, pour ne citer que ces deux-là) aux­\nquelles ce docile instrument prête une grâce frivolement française, spirituelle,\net même un peu précieuse.\n    Mais je louerai par-dessus tout, dans le livre de Victor Kinon, la fraîche\nsincérité, la ferveur pénétrante, l'accent émouvant et profond, qui font que\nces poèmes, où l'on entend vraiment « la Terre en dialogue avec le Paradis »,\ndoivent charmer, remuer, persuader doucement « quiconque joint les mains\nparmi les feuilles vertes ».\n   Le poète a le droit de dire avec orgueil « que son âme a passé dans sa voix » ;\ncette voix mélodieuse, riche et nuancée, vient du cœur — et y va tout droit.\nNous avons, nous, le devoir d'être fiers d'une pareille œuvre et de proclamer\ntrès haut sa beauté.\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "            Ecole de Musique d'ixelles\n\n                          Résultats des Concours\n    Chant (ieunes filles). — Second prix, médaille d'argent, prix du gouver­\nn e m e n t : M lles B . De Cort (avec distinction) et M . - L . Chesselet.\n    Piano. — Second prix avec distinction : M 1Ie M. De Cort; second prix :\n   lle\nM      Moeller.\n                                          *\n                                         * *\n\n  Institut des hautes études musicales et dramatiques d'ixelles\n\n  Art théâtral. — Premier prix avec distinction : M lle J. Du Tilloeul; premier\naccessit avec distinction : M lle M. F l a m e n g ; deuxième accessit : M lle M.\nHoogstoel.\n   Pianos d'ensemble. — L'accessit est décerné avec la plus g r a n d e distinction à\nMlles E . L e y , M. Boulanger et A. Boulanger.\n   Piano. — L e diplôme d'enseignement élémentaire est décerné à Mlles E.\nLey et M. B o u l a n g e r ; mention spéciale d'encouragement à M lle A. Bou­\nlanger.\n   Ont passé l'examen :\n   I. Enseignement général. — Degré primaire. Avec distinction : M l l e s P i r e et\nBoly. Degré moyen. Avec la plus grande distinction : M l l e M . Boulanger.\nAvec g r a n d e distinction : Mlle E . L e y . Avec distinction : Mlles A. Boulanger et\nM. De Z a n g r é .\n   II. Enseignement théorique et technique. Solfège. — Ont subi l'ensemble des\népreuves. Degré élémentaire. Avec grande distinction : Mlles P i r e et Boly.\nDegré moyen (jeunes gens). Avec distinction : M. Vital Demeffe.\n   Harmonie. — D ' u n e façon très satisfaisante : Mlle E . L e y . D ' u n e façon\nsatisfaisante : M lles M. Boulanger et A. Boulanger.\n   Contrepoint et fugue. — D'une façon assez satisfaisante : M11e A., Boulanger,\nM . Boulanger et E . L e y .\n    I I I . Enseignement vocal. Chant (jeunesgens). — D'une façon très satisfaisante :\nM. A. H a p e l .\n    IV. Enseignement instrumental. Piano. — D'une façon.'très satisfaisante :\n M lles H . Licop, P . D e s c h a m p s et M. De Z a n g r é .\n    V. Enseignement oratoire et dramatique. Ortophonie et articulation. — Ont subi\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                        ÉCOLE DE MUSIQUE                 D'IXELLES                        583\n\n\nl'examen : Avec grande distinction : M l l e M. F l a m e n g . Avec distinction :\nMlle M. Hoogstoel.\n   V I . Enseignement littéraire et esthétique. Histoire de la Littérature française. —\nAvec la plus g r a n d e distinction : M\" 0 M. F l a m e n g . Avec distinction\nMlles M. Hoogstoel et J. Du Tilloeul.\n   Histoire de la Littérature belge d'expression française. — Avec grande distinction :\nM lle M. F l a m e n g . Avec distinction : M lles J. Du Tilloeul et M. Hoogstoel.\n   Histoire de la Littérature italienne. — Avec distinction : Mlle J. Du Tilloeul.\n   Prosodie. — Avec distinction : M l l e s M. F l a m e n g et J. Du Tilloeul.\n  Histoire de la Musique. — D'une façon très satisfaisante : M lle M. Bou­\nlanger.\n   V I I . Enseignement plastique. Gymnastique rythmique et esthétique. — Ont subi\nl'examen : cours de première a n n é e . D ' u n e façon très satisfaisante :\nMlles A. Massait, E . Vaulhier, L . Vauthier, E . Ley et H . Licop. Cours\nde deuxième année : d'une façon très satisfaisante : Mlles Bolly, Crabbe,\nA. Boulanger, M. Boulanger et L . Depret.\n\n                                             *       *\n     La réouverture des cours de l'Institut des H a u t e s E t u d e s Musicales et\nDramatiques d'Ixelles (Elèves professionnels et Elèves libres) aura lieu le\nI e r octobre.\n     Le programme d'études comprend, en plus des cours complets d'enseigne­\nment vocal, instrumental, dramatique, littéraire : chant, piano, violon, violoncelle,\ndiction et art théâtral, solfège, harmonie, contrepoint, fugue, histoire des littératures, etc.,\ndes cours généraux (degrés primaires et moyens) donnés par des régentes et\ninstitutrices diplômées de l'Etat, organisés spécialement en vue des élèves\nqui se destinent à la carrière artistique ou professorale.\n     Ces cours généraux ne sont accessibles qu'aux élèves du sexe féminin,\nalors que tous les autres cours sont organisés pour les deux sexes.\n     Rappelons aussi que l'Institut est le seul établissement d'instruction\npublique qui, en Belgique, enseigne la gymnastique rythmique et esthétique\n(Méthode Jaques-Dalcroze) à laquelle non seulement la Suisse, mais encore\nl'Allemagne, la H o l l a n d e , etc., font l'accueil le plus enthousiaste.\n     S'adresser au Secrétariat, 35, rue Souveraine.\n\n                                                 *\n\n   La réouverture des cours de l'Ecole de Musique d'Ixelles aura lieu le\n1er octobre.\n   L'enseignement comprend le solfège, le piano, la lecture à vue, la dic­\ntion et la déclamation, l'harmonie et la composition, le chant, l'orthophonie\net l'articulation.\n   P o u r les enfants au-dessous de 7 a n s , méthode spéciale de solfège (Chasse­\nvant) permettant de leur a p p r e n d r e la musique en jouant, au moyen de notes\net de signes mobiles.\n   S'adresser au Secrétariat, 53, rue d'Orléans.\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "                           L E S LIVRES\n\nLa     littérature f r a n ç a i s e à la Cour d e s d u c s                 de     Bour-\n   gogne,       par GEORGES DOUTREPONT, professeur à l'Université de Lou­\n     vain. U n volume in-8°, de 545 pages. — (Paris, H o n o r é C h a m p i o n ,\n     éditeur, 1909.)\n    Au mouvement d'études historiques qui a contribué depuis quelque temps\nà mettre en u n e vive lumière la période de notre passé national qui cor­\nrespond à la domination b o u r g u i g n o n n e , est venu s'ajouter u n mouvement\nd'études littéraires dont ce livre nous offre l'expression la plus parfaite et,\nsemble-t-il, définitive. S'il est vrai — et qui le conteste? — que les lettres sont\nle miroir d'une époque et que la littérature, avec ses remous, reflète plus\nexactement qu'aucun autre mode d'expression ce qu'on est convenu d'appeler\naujourd'hui l'opinion publique, rien ne contribue mieux à faire connaître\nune période historique que l'étude approfondie de sa littérature.\n    M. Georges Doutrepont, qui professe avec tant de distinction à l'Université\nde Louvain et qui s'est révélé déjà par de nombreuses publications comme\n« u n romaniste » de premier ordre, n'a pas hésité à étudier, cette fois dans\nson ensemble, toute la production littéraire qui se rattache à la Cour de\nP h i l i p p e le H a r d i , de J e a n sans P e u r , de Philippe le B o n , de Charles le\nTéméraire.\n    Sous ces quatre princes, c'est-à-dire de 1363 à 1477, l'Etat bourguignon\nrévèle u n e vie propre qui va s'accentuant de plus en plus au point de devenir\nu n e vie véritablement nationale. Les écrivains qui s'y rattachent forment un\ngroupe imposant et, dans une certaine mesure, i n d é p e n d a n t de tout autre.\n« L a littérature b o u r g u i g n o n n e considérée d a n s ses grandes lignes, dit\nM. Doutrepont, dessine une courbe analogue à celle de la politique. P l u s elle\nd o m i n e , plus elle se donne u n e physionomie spéciale : de française et de\nparisienne qu'elle est à ses débuts, elle tend à devenir régionale et particula-\nriste. Commencée par les Christine de Pisan et les E u s t a c h e Deschamps qui\nsont de F r a n c e , elle s'achève d a n s l'œuvre des Olivier de L a Marche et des\nGeorges Chastellain qui sont de Belgique. »\n    Cette littérature est de transition. Elle reflète bien l'image d'un siècle inter­\nmédiaire entre le m o y e n âge et la Renaissance, à moitié pieux et à moitié\némancipé, qui mêle l'érudition au mysticisme et qui interrompt de graves\nconsidérations morales ou dévotes par u n propos salé.\n    La maison de Valois, d'où sont sortis nos ducs de B o u r g o g n e , a toujours\naimé les lettres. P h i l i p p e le H a r d y était le frère de Jean de Berry et, comme\nlui, féru de manuscrits précieux. L a « librairie » de nos ducs était devenue\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                                   LES LIVRES                                    585\n\nla plus brillante de l'époque. L e s richesses que nous en avons conservées et\nque l'admirable catalogue du R . P . Vanden Gheyn achève de mettre en\nvaleur en témoignent.\n   Les ducs contribuèrent aussi à vulgariser la littérature par la protection\nqu'ils accordèrent aux chambres de rhétorique. Celles-ci substituèrent à la\npoésie des trouvères, poésie intensive et de serre c h a u d e , une littérature\npopulaire marquée au coin de la p r e u d h o m m i e et de la b o n h o m i e . Grâce\nà ces sociétés, la littérature prit droit de cité dans nos c o m m u n e s organi­\nsées ; elle inspira non plus des professionnels raffinés au contact des grands,\nmais de simples bourgeois épris de l'ardeur de rimer et rimant sur toutes\nchoses librement et naïvement, — poètes du pot-au-feu — moins préoc­\ncupés de se conformer à la manière de R o m e , de Bretagne ou de F r a n c e\nque de traduire en langage poétique leurs pensées les moins vulgaires.\n   La protection d o n t les ducs de Bourgogne entourèrent nos c h a m b r e s de\nrhétorique dénotait de leur part u n e habileté peu c o m m u n e et dont leur\nmémoire a recueilli le bénéfice : la littérature de Bourgogne s'incline et\ns'agenouille habituellement devant les ducs qui sont ses protecteurs. Qu'en\nest-il résulté? C'est que les âges suivants ont vu les ducs de Bourgogne\nà travers le prisme souvent trompeur des éloges que leur prodiguèrent\nles poêles et les historiens de leur époque dont ils étaient les généreux\n protecteurs. C'est ainsi qu'un bienfait n'est jamais p e r d u .\n   Il ne nous est pas possible de suivre ici d a n s son merveilleux développe­\nment l'œuvre de critique historique et littéraire que M. Doutrepont a su\nmener à bonne fin avec une érudition déconcertante et au prix d'un travail\nde bénédictin. Mais l'occasion nous paraît b o n n e pour rendre h o m m a g e , en\ncette revue littéraire, à ce j e u n e maître qui a consacré sa vie à l'étude de\nl'histoire littéraire et qui, en éclairant les périodes anciennes de cette histoire,\nmontre à nos écrivains belges d'aujourd'hui de quel beau et lointain passé ils\npeuvent se réclamer.\n   Si les études de M M . Kurth et P i r e n n e ont singulièrement contribué à\nréveiller chez nous le sens de la conscience nationale, les travaux de\n M. Doutrepont sont de nature, eux aussi, à éclaircir notre connaissance de\nnous-mêmes.\n   U n collègue de M. Doutrepont, qui ne cesse de défricher avec lui notre\nhistoire littéraire, M. le baron François Béthune, disait avec raison en\nsoulignant la grandeur des études philologiques : « Nous sommes beaucoup\nmoins les artisans de notre propre individualité que les bénéficiaires d'une\nhumanité disparue qui nous précède et qui n o u s pénètre. » Rien n'est plus\nvrai. E t rien ne marque mieux l'utilité et la grandeur d'une lâche telle que\ncelle poursuivie par M. Georges Doutrepont.                             H . C . W.\n\nL e P r i x d e l a V i e , par H E N R I DAVIGNON. — (Paris, P l o n . )\n  M. H e n r i Davignon vient de publier un nouveau volume, dont le plus\ngrand éloge qu'on en puisse faire est d'engager à le lire ceux qui ne le\nconnaissent pas encore.\n  Il faut toutefois avertir cet écrivain d'un d a n g e r auquel est exposé son\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "586                               DURENDAL\n\n\ntalent et qui provient de sa facilité à en avoir. Son livre est rempli de\nchapitres charmants, qui se lient, s'enchaînent parfaitement après quelques\nautres qui trahissent quelque faiblesse, non seulement dans leur agence­\nment, mais parfois même dans leur forme. Si on se rappelle cet\naxiome fort juste d'un critique : que personne n'écrit bien naturellement, on\ndoit supposer que notre compatriote, se laissant emporter par la joie d'écrire\net la richesse exubérante de sa pensée, ne donne pas à sa prose les soins\nattendris qu'elle réclame des plus grands maîtres. M. Davignon est un\nécrivain trop sérieux, on sent qu'il aime trop sincèrement son art pour qu'on\nne lui fasse pas, avec franchise, cette observation, qui implique bien moins le\nreproche d'un défaut que la constatation chez lui d'une activité qui se doitde\ns'observer.\n   Les idées maîtresses de l'œuvre de M. Davignon sont fort intéressantes.\nLe Prix de la Vie ! On ne connaît la valeur de la vie, tout ce qu'on peut lui\ndemander et tout ce qu'on peut tirer de soi-même et tirer des autres que\nlorsque le malheur a mis devant la saine réalité. Quand on n'y est pas\npréparé, il faut « payer » par une catastrophe quelconque l'avantage d'estimer\nà sa valeur son existence et l'insondable profondeur des êtres. Une autre idée\ndirectrice, et c'est peut-être la plus attachante, c'est qu'il faut, quitte à\névoluer selon les temps, mais sans brûler aucune étape, prolonger le passé de\nsa race, ses efforts et ses traditions, et se consacrer de préférence à la petite\npatrie que chacun garde, dans sa grande patrie, autour de son premier\nclocher.\n   Le développement de ces idées, dont la seconde paraît être celle qui tient\nle plus au cœur de l'écrivain, nous a valu de charmantes évocations de\nFranchimont et du pays d'alentour où il renouvelle nos souvenirs\nviolents d'autrefois par des souvenirs plus tendres. C'est dans le cadre\nque font les forêts au vieux château ruiné que se déroule une aventure\nd'amour, intéressant d'assez nombreux personnages, qui nous font voir,\nà la fois, et avec une justesse très heureuse, le monde honnête et simple\ndes petites villes et le milieu élégant et trop souvent futile de ceux qui\npassent une partie de l'année à la campagne.\n   C'est spécialement par l'étude attentive de ce double aspect de la vie\nprovinciale que vaut le Prix de la Vie, où certains types tels que M. Ferreins,\nfinancier positif et imprudent; M. Romagne, magistrat retraité; Mlle de\nFamenne, et surtout le comte de Rocheteux, vieux gentilhomme fermier,\nnous sont présentés avec une netteté qui nous les fait vraimentconnaître.\n   M. Davignon, sans aucune discussion possible, se place parmi les\nécrivains d'expression française de la terre wallonne ; cette terre souriante,\nnuancée, d'une poésie discrète et douce, il nous en fait comprendre et\napprécier tout le charme de la plus attachante manière.               G. D'A.\n\nLe Mariage de Mademoiselle Gimel                           Dactylographe,\n  par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n En quelques pages d'intérêt captivant René Bazin nous conte l'histoire de\nMlle Evelyne Gimel, employée en qualité de dactylographe dans une maison\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                                      LES LIVRES                                       587\n\n\nde b a n q u e et qui personnifie de la façon la plus heureuse ce type de\nl'ouvrière parisienne en général si absolument sympathique, accomplissant\nsouvent les plus rudes tâches sans l'ombre de révolte ou de défaillance, mais\nau contraire avec une simplicité, u n e gaîté, une vaillance sereine que ne\nrebutent ni la peine ni l'effort. E v e l y n e est sans naissance, sans fortune. Elle\nne possède pas m ê m e d'état civil. Mais le ciel lui a départi en compensation\nd'autres forces.\n    E p r i s de sa droiture, de sa distinction d'âme, du r a y o n n e m e n t de sa beauté\nvirginale, L o u i s Morand, un brave officier de l'armée française, lui a voué\nune affection profonde et il l'épousera malgré les obstacles d'apparence\ninfranchissables qui semblent lui interdire d'unir sa vie à celle de cette pauvre\nfille.\n    Assurément ne recherchons point ici les hautes significations de ces belles\nétudes qui traduisent avec tant d'ampleur les plus graves préoccupations\nmorales, religieuses et sociales du m o m t n t et qui s'appellent VIsolée, la Terre\nqui meurt, le Blé qui lève. Le Mariage de Mademoiselle Gimel ne saurait leur être\nc o m p a r é . Mais le mérite du livre, c'est que le lecteur y est vite conquis par ce\ncharme très spécial qui rend tous les récits de R e n é Bazin attachants, par la\nfraîcheur de l'inspiration, la vérité des peintures, le relief des personnages,\net toute cette mise en œuvre d'artiste fin et pénétrant qui caractérise les\nécrits du grand romancier catholique.\n    L e Mariage de Mademoiselle Gimel est suivi d'autres nouvelles : le Petit Cinq,\nd a n s la manière de Feuillet, où se trouve crayonnée la silhouette d'un vieux\ndiplomate qui se pique d'être passé maître en fait de psychologie féminine,\nmais dont la perspicacité est mise un jour en défaut et qui, s'abusant sur le\nsens d'une lettre que lui adresse u n e c h a r m a n t e nièce, se laisse égarer dans\nle plus étrange et le plus plaisant des malentendus. D a n s un genre bien\ndifférent, le Testament du vieux Chogne, tableau de couleur évocative impres­\nsionnant en sa touche de réalisme sombre et vigoureux. E t nous ferons u n e\nmention spéciale pour la nouvelle intitulée Aux Petites Sœurs, u n e idylle\nsouriante, exquise de grâce émue, dont l'inspiration s'apparente à celle\nd'Alphonse Daudet dans les Vieux et qui est incontestablement la perle du\nrecueil.                                                                         G. DE G.\n\nL e s d e m o i s e l l e s d e l a p o s t e , par P A U L BONHOMME. — (Paris, Plon.)\n   Joli petit r o m a n . Histoire naïve et gentille de l'amour, des fiançailles et\nfinalement du mariage de la demoiselle de la poste qui, avec sa vieille tante,\ngère le bureau postal du petit village où elle est aimée par un brave et loyal\ngarçon, jeune peintre chargé de restaurer les tableaux de l'église de l'endroit.\nCe roman est tout à fait exquis. Il est très intéressant, admirablement écrit,\nplein d'esprit, d'un style primesautier et pittoresque.\n\nL ' O t a g e , par HENRY BUTEAU. — (Paris, P l o n . )\n   L'otage c'est l'enfant. La mère a a b a n d o n n é le domicile conjugal, elle\nexècre son mari qu'elle trouve trop vulgaire, elle prend un amant et part avec\nlui, emportant l'enfant, pour aller cacher à trois leur bonheur coupable dans\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "588                               DURENDAL\n\n\nun coin délicieux des Pyrénées. Brusquement le mari surgit. Il enlève l'en­\nfant, sa propriété de par la loi. La mère ne verra plus son enfant si elle ne\nrentre au domicile conjugal. Alors une lutte terrible torture le cœur de cette\nfemme, ballottée entre son amour maternel et sa passion. Finalement l'ins­\ntinct maternel l'emporte, fait rentrer de force la femme coupable dans le\ndevoir. L'amant disparaît pour ne plus jamais se montrer.\n\n L e d r o i t à l a f o r c e , par DANIEL L ESUEUR. — (Paris, Plon.)\n   Le droit à la force, c'est le droit que tout être semblerait avoir à prendre\nde force ce qui lui est dû quand la loi est impuissante à le lui procurer. Telle\nest la thèse qui est incarnée dans ce roman, un peu long parfois, peut-être,\nmais bien fait quand même et qui se déroule autour d'un crime abominable\n— assassinat d'une jeune fille — d'autant plus odieux que l'argent seul en est\nle mobile. Le coupable échappe à la justice, grâce à sa roublardise et aux\ncirconstances. Il est reconnu par un des principaux héros du roman, âme\nchevaleresque qui, dans son indignation, supprime le coupable, mais suc­\ncombe malheureusement d'une façon tragique avec lui.\n\nMon p r i n c e c h a r m a n t , par ALEXIS NOËL. — (Paris, Plon.)\n   Le prince charmant est un prince authentique, un prince allemand, fils de\nl'héritier du trône et qui s'amourache d'une jeune et jolie blondinette française.\nCelle-ci donne à titre gracieux des leçons de français à la sœur du prince. Un\ninstant la jeune fille se laisse emberlificoter, mais Française de toute son\nâme elle ne veut se résoudre à épouser un sujet de la nation ennemie, fût-il\nde sang impérial, et elle donne son cœur à son cousin Claude qui l'aime\ndepuis l'enfance.\n\nL e m i r o i r a u x a l o u e t t e s , par J. D E MESTRAL-COMBREMONT. — (Paris,\n   Plon.)\n   Le miroir aux alouettes c'est l'illusion dont le genre humain est l'éternelle\nvictime, surtout en matière d'amour. Daniel Delonbre est un intellectuel.\nPoussé par son père, il épouse une femme pratique qui lui procure une belle-\nmère terre à terre et acariâtre. Un intellectuel a besoin avant tout d'une\nfemme de ménage, s'était-il dit. Et puis quel plaisir pour lui de l'élever à sa\nhauteur. Mais elle ne monte pas. Et alors commencent les déceptions aggra­\nvées par la rencontre d'Eva de Bamel, femme d'esprit et d'œuvres. Naturel­\nlement Daniel s'éprend d'elle. Celle ci, pour le fuir, saisit au vol une occasion\nde partir pour l'Amérique. Et voici Daniel complètement seul, car sa femme,\nentretemps, a été enlevée au domicile conjugal par la belle-mère. Le roman\nfinit là et nous ne savons si Daniel est parvenu à ramener la fugitive au ber­\ncail.\n\nL a V o i x d e l ' o i s e a u , par HENRY MORANE. — (Paris, Plon.)\n  J'ai rarement lu un roman aussi compliqué et aussi invraisemblable que\ncelui-ci. Les gens y sont complexes ou hésitants. Ils ne savent jamais quelle\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                                      LES LIVRES                                       589\n\nattitude prendre au juste. Ils doutent tous l'un de l'autre et d'eux-mêmes par­\ndessus le marché. P o u r la première fois on y exploite la fameuse catastrophe\nde San F r a n c i s c o , et pour qu'on n e s'y trompe pas on a soin de préciser\nqu'il s'agit d u cataclysme du 17 avril 1906 et pas d'un autre. L a voix de\nl'oiseau (c'est d'un oiseau de théâtre, d ' u n e cantatrice qu'il s'agit) s'y fait\nentendre u n e dernière fois, avec, pour accompagnement, l'orchestre de l'ou­\nragan, de la tempête, du tremblement de terre et de l'effondrement de toute\nu n e ville.                                                              H . M.\n\nF i g u r e s d e m o i n e s , par E R N E S T D I M N E T . — ( P a r i s , P e r r i n . )\n    Ce n'est pas u n pays nouveau q u e « ce pays d'herbages et de forêts situé\nà vingt ou trente lieues au sud de Lille, entre la S a m b r e et les A r d e n n e s »\net ces vieilles villes du N o r d , le Quesnoy, Valenciennes, C o n d é , Cambrai,\nDouai, dont on a rencontré si souvent les noms d a n s l'histoire des guerres de\nLouis X I V . Mais M. D i m n e t l'a si bien compris, et si bien décrit, qu'il lui a\nd o n n é comme une vie nouvelle, en révélant au grand public tout le c h a r m e\nqu'il avait pour lui. Sa description de Douai est u n petit chef-d'œuvre d'ob­\nservation délicate, attentive, amoureuse. On y voit, comme d a n s les fines\nestampes du XVIIIe siècle, tout le décor et la vie de la vieille ville, avec son\nesplanade, ses quais, le vieux beffroi espagnol, et ce mystérieux couvent des\nBénédictins anglais, que l'auteur a désiré voir depuis sa jeunesse, et qu'il\ndécrit avec la vénération ravie des choses et des gens qu'on a longtemps sou­\nhaité connaître.\n    M. Dimnet écrit avec le naturel, l'aisance, la classique et simple élé­\ngance des auteurs de mémoires du XVIIIe siècle. Il a beaucoup d'esprit, et\nexcelle d a n s la peinture des types et des caractères. Au point de vue pure­\nment littéraire, ces figures de moines offrent l'intérêt et le parfum ancien des\npersonnages des romans de Stendahl, auxquels ils font penser souvent. Au\npoint de vue religieux, nous regrettons u n peu, que sous un titre aussi général\nM. D i m n e t ne décrive — à l'exception des Bénédictins anglais — que\ndes moines, ou non observants, ou choisis, c o m m e de parti pris, à des époques\nde relâchement ou de décadence. S a n s doute, ils sont pittoresques, et l'on\nne saurait qu'admirer l'art avec lequel ils sont campés, analysés, observés.\nMais on voudrait qu'un art si fin s'exerçât sur des personnages plus dignes\nd'intérêt. Et l'on souhaite en achevant la livre, que M. Dimnet découvre —\ndans ces vieilles villes du N o r d qui semblent désormais lui appartenir en\npropre, depuis la magique évocation qu'il a su faire de Douai — d'autres\ncouvents, aussi pittoresques que tout ce qu'il aime à décrire, mais qui comme\ncelui des Bénédictins anglais, renferment en même temps des moines que l'on\npuisse estimer et aimer.\n                                                               DOM BRUNO DESTRÉE.\n\nL e l i v r e d e d é s i r , par M. CHARLES D E M E N G E . — (Paris, Mercure de\n     France.)\n    La dédicace de ce petit livre à Maurice Barrès, oncle de l'auteur, nous\na p p r e n d que ces pages « sont de la dix-neuvième a n n é e ». L'illustre\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "290                                 DURENDAL\n\n\nparenté du jeune écrivain ne se marque pas seulement dans cette dédicace,\nmais il est bien naturel que sa pensée et son style aient subi la séduction\nd'une si magnifique et si proche influence... L'influence passera, la dix-\nneuvième année aussi et, bientôt, sans doute; M. D e m e n g e n o u s reviendra,\nayant dépouillé les apparences naïves de subtilité ou de rouerie sentimentale\ndans lesquelles il se complaît.\n\nD a n t e : Essai sur son caractère et son génie, par M. MAURICE PALÉOLOGUE. —\n   (Paris, Plon et Cie.)\n   L'histoire florentine, si riche de d r a m e et de beauté, et, dans cette histoire,\nDante avec son poème a r d e n t et sa vie tragique, exercent u n e sorte dé fas­\ncination sur la pensée. On est toujours tenté d'y revenir; on ne se lasse\njamais d'en entendre parler. Florence est le lieu où l'âme et la volonté ita­\nliennes sont venues à la plus parfaite conscience d'elles-mêmes, aux XIIIe et\nXIVe siècles; l'Alighieri est le Florentin chez lequel la pensée d u temps,\nqu'elle fût amie ou ennemie du poète, apparaît avec le plus de clarté... Ou\npour être plus bref, la Divine Comédie, c'est le temps lui-même, dans ses pas­\nsions et ses violences comme dans les conceptions hiérarchiques de sa poli­\ntique, dogmatiques de sa science et de sa foi (1)....\n   Dans sa belle et pénétrante étude, M. Maurice Paléologue nous fait péné­\ntrer d a n s cette grande pensée, dans cette âme pleine de superbe et de ten­\ndresse. Il nous dit l'homme tout en g r a n d e u r et en puissance qu'était l'Ali­\nghieri, sa courte carrière politique, les longs jours d'exil et de rêve amer d'où\nsortirent ces chants d a n s lesquels il fixa sous un aspect immortel toutes les\nréalités du siècle, les apparentes comme les profondes...\n\nCollection des plus belles pages : Maurice de Guérin, avec un\n   portrait et une notice de M. REMY DE GOURMONT. — (Paris, Mercure de\n   France.)\n   Dans ses lettres, Maurice de Guérin se montre à la fois avide de gloire et\ndéfiant de l u i - m ê m e . E t sa timidité était faite tout ensemble de cet orgueil et\ncette défiance. Il convoitait le suffrage du m o n d e et craignait son contact. La\nsolitude triste et chère où s'était écoulée son enfance l'avait incliné à la mélan­\ncolie, mais à une mélancolie livrée toute au rêve, incapable de se chercher\nune diversion dans l'action, c o m m e celle du grand R e n é . Il aimait la nature,\nles c h a m p s , l'ombre bienfaisante et propice à la pensée des bois. O u , peut-\nêtre, s'aimait-il en eux, ses songes et ses méditations qu'ils ne contrariaient\npoint ?\n   Ce faible à lui-même, qui était tout esprit, imagination inquiète, était\nhanté par un idéal panthéiste de puissance et de beauté, par les visions de\nforce en même temps animale et divine auxquelles il a d o n n é forme et éclat\ndans le Centaure.\n   On peut préférer à ce poème, d'ailleurs magnifique, où l'on sent trop,\nparfois, l'effort vers la noblesse du style, certaines lettres ou belles pages du\n\n\n  (1) Voir DURENDAL : octobre 1906, Dante Alighieri; novembre 1905, Boccace.\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                                    LES LIVRES                                      291\n\n\n\nJournal du poète, dans lesquelles celui-ci se révèle avec autant de beauté,\nmais avec une simplicité émouvante, indécis, passionné, toujours pensant,\ntoujours en proie au tourment airré de la pensée.\n  On trouvera le meilleur de ces pages d a n s le recueil réuni par les soins\ndélicats de M. R e m y de Gourmont.\n\nP r o m e n a d e s l i t t é r a i r e s , par REMY DE GOURMONT. — ( P a r i s , Mercure\n  de France.)\n  E n c o r e un recueil d'études et de fantaisies du spirituel et incisif écrivain.\nQu'il parle à propos des h o m m e s , des livres ou des idées, qu'il nous dise ses\nsouvenirs sur H u y s m a n s , qu'il nous entretienne des romantiques ou dessine\ndevant nous d'un trait rapide le Vrai Cyrano de Bergerac, il exerce toujours la\nmême séduction, faite de clarté, de pénétration fine et de bon sens étincelant.\n\nLes grandes Institutions de France : Le Louvre, par M. JEAN\n   GUIFFREY ; Les peintures, les dessins, la chalcographie. U n vol. illustré. — (Paris,\n   Laurens.)\n   C'est l'histoire de la g r a n d e collection française de peinture que nous fait\nd'abord M. Guiffrey en des pages pleines d'érudition et d'attrait. Il nous dit\ncomment le magnifique musée d'aujourd'hui s'est constitué avec les tableaux\nd u cabinet du Roi, a acquis peu à peu, à travers les vicissitudes des temps et\ndes divers régimes, les richesses sans cesse accrues que nous y a d m i r o n s .\nDans la seconde partie de son excellent ouvrage, l'auteur étudie l'état actuel\ndes collections et, tout en en expliquant la disposition dans les salles du m u s é e ,\nen signale les œuvres les plus belles que les reproductions qui illustrent\nl'ouvrage mettent d'ailleurs sous les yeux du lecteur.\n\n\n   Les arts anciens de Flandre (tome III, fascicule IV). —\nM. J. Gastoso y Perez commence la publication d'une Notice historique et bio­\ngraphique des principaux artistes flamands qui travaillèrent à Séville du XVIe au\nXVIIIe siècle, du plus vif intérêt. M. Maere parle des Retables bruxellois de\nVillers-la-Ville ; M.Conforti, des magnifiques tapisseries bruxelloises du Musée\nde Naples, illustrant la Bataille de Pavie et exécutées sur les cartons de\nB. Van Orley. M. Camille Tulpinck continue l'examen de la riche Collection\nCamberlyn d' Amongies, à Pepinghen. Ce fascicule est accompagné de dix planches\ndes plus remarquables.\n\n   L'Art      flamand   e t h o l l a n d a i s (25 avril). — Compte rendu du\nSalon de l'Art contemporain, à Anvers, par M. S c h m a l g i g u n g . Notice de\nM. Kronig, sur un portrait d'homme, de Carel Fabritius, qui se trouve d a n s\nla collection Alen, à Londres. Chroniqus d'art.\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "                                 NOTULES\n\n\n  Nous prions instamment nos correspondants d'avoir l'obli­\ngeance de prendre note de la nouvelle adresse de la Rédaction\nde « Durendal » :\n    5 5 , rue de la Source, 55, Bruxelles\n                                           * *\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s        à l'attention de nos lecteurs les livres sui­\nvants :\n  L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 5o.\n   L'Ame des Saisons, p a r VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5o.\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   Constance Weichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5o.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": ""}, {"page_pdf": 695, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-09", "signet_source": "Seizième année - N°9 - Septembre 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison de pages 529-592 ; la note de Vieux Bruxelles (p. 533) renvoie aux livraisons « d’octobre et décembre 1908, de février, d’avril, de juin, de juillet et d’août 1909 » (donc après août 1909) ; les Notules (p. 592) annoncent la nouvelle adresse de la Rédaction (55, rue de la Source) et recommandent L’Âme des Saisons de Victor Kinon, Saint François d’Assise de Goffin et Constance Teichmann de M. Belpaire, trois livres comptes rendus dans la livraison même ; l’École de musique d’Ixelles annonce la réouverture des cours au 1er octobre.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}