{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 593, "page_fin": 594, "titre_corps": "L’Art en Belgique : Jules Jourdain, Paul Wissaert, Arsène Matton", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "L'Art en Belgique Jules Jourdain Paul Wissaert Arsène Matton", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 702, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2018, "texte": "L'Art en Belgique\n\n    Jules Jourdain - Paul Wissaert - Arsène Matton\n                LES progrès que l'art, dans tous ses domaines, a\n                  fait en Belgique sont vraiment surprenants.\n                   Prenons, par exemple, l'art de la médaille. Nous\n                  en reproduisons ici un beau spécimen : la\n                   médaille frappée à l'effigie du ministre Renkin,\n                   à l'occasion de son voyage au Congo.\n                      Cette médaille est fort belle. Elle reproduit\n                   merveilleusement les traits caractéristiques et\nénergiques de la physionomie si intelligente de notre premier\nministre des Colonies. Elle est pourtant l'œuvre d'un tout jeune\nartiste, le sculpteur J u l e s J o u r d a i n , qui n'en est qu'à ses\ndébuts dans l'art si délicat et si difficile de la médaille. U n\nautre artiste, tout jeune aussi celui-là, P a u l W i s s a e r t , s'est\naffirmé maître du premier coup dans l'art de la médaille. Nos\nlecteurs ont pu apprécier son talent en admirant la plaquette :\nl'Instruction, qu'il a exécutée récemment. Il vient d'en créer une\nnon moins belle à l'occasion du retour du Congo de notre vail­\nlant Prince Albert et qui lui a été offerte en témoignage d'ad­\nmiration par la jeunesse bruxelloise. Elle n'était pas facile à\nfaire, car il s'agissait d'incarner l'idée dans un symbole. E h\nbien, je dois avouer que le succès est complet. L'artiste a sym­\nbolisé l'enthousiasme de la jeunesse dans un jeune homme\ns'avançant sur le rivage en brandissant le drapeau national au-\ndevant du bateau qui ramène le Prince au pays. Cette plaquette\nest merveilleuse. L'allure du jeune homme est superbe, le geste\nest admirable, le dessin du corps juvénile merveilleux.\n    Cet essor rapide et admirable de l'art de la médaille est dû\nuniquement à la Société des Amis de la médaille d'art, de créa­\ntion toute récente, mais qui, en quelques années, a secondé nos\nartistes d'une façon merveilleuse. L'art de la médaille n'existait\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1846, "texte": "594                           DURENDAL\n\n\n réellement plus dans notre pays. Or, depuis la création de la\nsociété en question, quantité de médailles de première valeur\net de toute beauté ont été créées par nos artistes.\n    Il est de notre devoir de rendre hommage à ceux qui ont été\nles promoteurs de cette renaissance féconde de l'art de la\nmédaille en Belgique. Nous félicitons de tout cœur la jeune\nSociété des Amis, de la médaille. Un hommage spécial est dû ici\nà Charles Buls, le président du comité de la Société hollando-\nbelge et à Alphonse de W i t t e , le président du comité belge de\ncette même société.\n    On voit par cet exemple d'une façon manifeste qu'il suffit que\nl'art soit secondé d'une façon sérieuse et efficace pour qu'immé­\ndiatement il prenne le plus bel essor dans un pays. Que de ser­\nvices, et des plus signalés, n'ont pas rendu à l'art, sous ce rap­\nport, E d m o n d Picard et Octave Maus par la création de la\nLibre Esthétique.\n    L'art religieux aussi, s'il était plus secondé, pourrait faire des\nmerveilles. Nous en avons une preuve manifeste en peinture dans\nl'exécution des belles œuvres de nos deux grands artistes anver-\nsois, Joseph Janssens et Ernst W a n t e , et en sculpture, dans la\nréalisation de la statue de Saint Pierre que vient de faire un\njeune sculpteur de grand talent, A r s è n e Matton, que nous\nreproduisons dans le présent fascicule.\n    Enfin voici une statue de saint qui est superbe, au lieu d'être\nmédiocre et quelconque, pour ne pas dire horrible, comme le\nsont, hélas ! presque toutes les statues de saints qui déshonorent\nnos plus belles églises.\n    Arsène M a t t o n est l'auteur de l'admirable buste d'EDGAR\nT I N E L — un pur chef-d'œuvre — qui a été acheté par l'Etat\net dont nous avons donné deux reproductions.\n                                                HENRY MŒLLEK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 595, "page_fin": 596, "titre_corps": "Départ", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Départ Les bois pleurent encor", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 704, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1424, "texte": "Départ\n\nLes bois pleurent encor leurs derniers pleurs de     brume..\nAu milieu des bourgeons qu'avril vient     d'entrouvrir\nEt des nids s'éveillant avec un bruit de plumes\nJ'écoute, au fond de moi, tout mon bonheur finir.\n\nBientôt je vais entendre, en un fracas de forge.\nPasser le train brutal emportant mon amour..\nJe sentirai monter les sanglots dans ma gorge,\nCes sanglots étouffés qui font le cœur si lourd.\n\nA mes côtés, partout, c'est l'amour qui tressaute.\nC'est le bonheur naissant à l'horizon   vermeil.\nIl n'est pas de buisson et de branche si hante\nOù ne palpite une aile en un geste d'éveil...\n\nJe sens que dans mon âme il se fane des roses,\nQu'il y meurt des chansons, des sourires, des voix...\nQu'un grand vide s'y creuse et qu'un voile se pose.\nTremblant devant mes yeux, sur tout ce que je vois...\n\n\n\n0 mon amour! Hélas! hier j'ai vu disparaître\nTa fine silhouette au sommet du chemin.\nJ'ai regardé longtemps... et puis, dans tout mon être.\nLa douleur a monté, d'un coup, comme un levain.\n\nElle a grandi soudain, comme une vague sombre,\nSubmergeant    le vaisseau des rêves nouveau-nés.\nEt le passé fuyait, comme s'enfuit une ombre,\nQuand tombe le soleil aux horizons    ignés...\n\nNe viendra-t-il jamais, ce jour où doit reluire\nUn soleil d'Orient tout embrasé   d'amour?\nAimer, pour l'homme fier, n'est-ce qu'un long martyre?\nNe meurt-on pas un peu quand on attend       toujours?\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1482, "texte": "596                             DURENDAL\n\n\n      Et depuis si long-temps, je t'aime avec ivresse,\n      Tant de printemps déjà nous ont tendu des fleurs\n      Et tant de rêves d'or nous ont fait des caresses.\n      Et tant de grands secrets rendent nos âmes sœurs...\n\n      Vers toi, toujours vers toi retournent mes pensées\n      Vibrantes d'un espoir aussi longtemps   déçu,\n      Et j'évoque, en mon cœur, la douce fiancée\n      De qui vient le seul mot d'amour que j'ai reçu.\n\n      El je te vois venir sur un champ de pervenches,\n      Joyeusement     vers, moi, tu tends un anneau d'or,\n      Et les oiseaux nous font une musique       étrange\n      Et ton voile est tout blanc, et ma douleur     s'endort...\n\n      Dans ce matin d'avril, les minutes   exquises\n      Où nous avons aimé vraiment et sans souffrir,\n      S'envolent, déjà loin, dans un parfum de brise\n      Vers l'horizon du rêve et du clair  souvenir,\n\n      S'envolent comme autant de mouettes        rieuses\n      Que le flux, en montant, chasse des sables fins\n      Et qui battent les flots, l'aile capricieuse,\n      Avant de disparaître à la ligne sans fin...\n\n                                      *\n\n\n\n\n      Le train passe, rapide, avec un bruit    sauvage...\n      Une sourde rumeur qui décroit... et plus rien...\n      Les oiseaux, dans le calme, ont repris leur ramage\n      Et je me sens si seul... ô mon amour ! reviens !...\n\n                                                 ADRIEN DE PRÉMOREL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 597, "page_fin": 630, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Suite (1) IX EN s'inscrivant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 706, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                          IX\n\n                  EN s'inscrivant à la colonne de Bouvignes, T h i e r r y\n                     se faisait envoyer au plus chaud de l'action\n                     militaire.\n                        E n effet, l'armée patriotique comprenait à ce\n                     m o m e n t trois corps distincts, très inégalement\n                     en butte à l'effort de l'ennemi. Celui du Centre,\n                     sous les ordres de Schoenfeld, auquel était\n                     dévolu le c o m m a n d e m e n t supérieur, campait à\nAndoy, près de N a m u r . Mais là le soldat comme l'officier sem­\nblait se borner à tuer le t e m p s . Au château, le généralissime\ndonnait à jouer et à danser à la noblesse namuroise; tandis que\nsous les tentes transformées en guinguettes, les hommes se\nrouillaient à fêter les bouteilles et les filles.\n   Q u a n t à la colonne de gauche, éparpillée tout au long de la\nMeuse en aval de N a m u r , elle se trouvait acculée aux frontières\nde la Principauté de Liége qui revendiquait les droits de sa\nneutralité. E t les soldats qu'elle pouvait lancer d'Andenne\nvers le L i m b o u r g agissaient en tirailleurs, presque en aven­\nturiers, sans garder contact avec le gros de l'armée.\n   Seule, la colonne de droite, dont le quartier général avait\nété fixé à Bouvignes, en face de Dinant, était quotidiennement\nexposée au feu des I m p é r i a u x .\n   A elle de garder le fleuve en amont de N a m u r jusqu'au Bac-\ndu-Prince, c'est-à-dire à la frontière de France, avec ordre d'em­\npêcher le passage des Autrichiens dans l'Entre-Sambre-et-\nMeuse et de les repousser, si possible, vers le L u x e m b o u r g .\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet, d'août et de septembre 1909.\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "598                            DURENDAL\n\n\n   George Frédéric Koehler, que le Congrès avait appelé dès\nla fin de mai au c o m m a n d e m e n t de la colonne de Bouvignes, en\nremplacement du comte H e n r i du Chastel, avait sous ses\nordres directs une force de 7,000 hommes environ qui compre­\nnait les régiments de N a m u r et de Bruges, un bataillon du régi­\nment de W e s t - F l a n d r e et un autre d'Anvers, les chasseurs de\nLorangeois et de Marneffe, les Canaris, plus quelques compa­\npagnies de volontaires et les dragons de F l a n d r e et de C u m p ­\ntich. Son champ d'opérations était plus étendu et plus difficile\nque ne le comportait cet effectif, puisqu'il avait à défendre la\nligne de la Meuse depuis Dave à Givet, contre les Impériaux, dis­\ntribués sur la rive droite en une série de postes et de redoutes\nstratégiquement rattachés au quartier général de F a l m a g n e .\nL e général autrichien M a r q u i s de Corti campé à F a l m a g n e\ndisposait de troupes solides et aguerries, telles que le régiment\nde W u r t e m b e r g , c o m m a n d é par le baron de Bleckhem, et les\nfameux dragons wallons qui depuis janvier étaient passés des\nordres du comte d'Arberg sous ceux de L a t o u r . L ' i m p o r t a n c e\nde ces forces impériales s'augmentait d'une sérieuse artillerie,\n M. de Corti étant bien monté en canons et obusiers à grenades.\nToutefois, pour l'un et l'autre des belligérants, la nature du\nterrain rendait les opérations difficiles. Car cette région, qui\ntouche aux Ardennes, est profondément ravinée par la Meuse\ndont le courant y est rapide et dont les affluents prolongent\njusqu'aux plateaux des deux rives des dépressions et des\nescarpements boisés qui semblent faits à souhait pour les\n embuscades et les surprises.\n   A peine investi du c o m m a n d e m e n t de cette colonne, Koehler\nn'avait rien eu de plus pressé que d'y déployer les talents d'ar­\ntilleur dont il avait déjà pu donner la mesure au service de\nl'Angleterre. N'était-ce pas le renom qu'il s'était fait en cette\nqualité au récent siège de Gibraltar, qui avait précisément\nd é t e r m i n é les États des F l a n d r e s , sur la motion de M . van\nHoobrouck, à le proposer au choix du Congrès Souverain? On\nle vit réunir aussitôt toute l'artillerie qu'il put se procurer.\nDeux grosses pièces de 36 livres de balle avaient été offertes\nà la Nation par le baron de Rosée dès le commencement de la\nrévolution. Mais elles étaient demeurées enterrées à Bouvignes\net personne ne semblait en avoir cure. Koehler se hâta de les\nmonter sur des affûts à l'anglaise. Il en fit de même pour qua-\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          599\n\n\ntorze autres canons de 36 et pour deux canons de 12 livres de\ncalibre qu'il e m p r u n t a bon gré mal gré aux Dinantais, devan­\nçant les Autrichiens qui se proposaient de les utiliser pour leur\npropre compte. Il n'hésita pas non plus à rompre une arche du\npont de D i n a n t , au risque d'irriter définitivement les habitants\nque leur neutralité laissait entre deux feux. Mais pour atténuer\nce que ces expédients de guerre pouvaient avoir de trop vif,\nil eut à cœur d'acheter aux « copères » et au plus gros prix les\npoudres et les gargousses, ainsi que les boulets que les forges,\nétablies le long du fleuve, ne cessaient pas de fondre et de cou­\nler. D'autres munitions lui arrivaient par convois de N a m u r et\nde Malines où étaient les arsenaux. Ainsi armé, Koehler fit\nmettre en batteries toute la crête de la rive gauche et y établit\nses canons afin de tenir en respect les Impériaux qui multi­\npliaient eux-mêmes leurs redoutes, avant-postes et autres\nouvrages militaires sur la rive droite.\n   E n même temps qu'il procédait à ces fortifications improvi­\nsées, le général des Patriotes harcelait constamment l'ennemi\npar des attaques soudaines, tantôt sur un point, tantôt sur un\nautre.\n   Il y voyait le moyen d'éprouver ses troupes et d'en assurer la\ndiscipline. L'exemple donné par le camp d'Andoy démontrait\nquelle dissipation et quelle mollesse produit sur le soldat l'in­\naction devant l'ennemi. Jugeant qu'il valait mieux faire danser\nses hommes aux salves des mousquets qu'au son des violons,\nKoehler ne se lassait pas de les faire exercer au tir par les ser­\ngents d'armes et multipliait les marches et les contremarches.\nSoit de jour, soit de nuit, il faisait sonner l'alerte, ordonnant\nà ceux-ci d'aller tâter la position des Impériaux, lançant ceux-là\nà l'attaque des redoutes autrichiennes pour leur apprendre à\nvoir s'allumer de sang-froid la mèche des canons et crépiter la\nfusillade.\n   Cette tactique qui, à la vérité, lui coûtait beaucoup de vies,\navait aussi pour effet de fatiguer l'ennemi et de semer dans ses\nrangs une inquiétude propice aux désertions. On l'obligeait à\ntenir à toute heure ses troupes sous les armes. T r è s attentif à se\ndéfendre, l'Autrichien le devenait moins à prendre l'offensive.\nAinsi Koehler vérifiait la maxime, en apparence paradoxale,\ndu feu roi de Prusse : c'est que, pour pouvoir dormir tran­\nquille, il ne faut point laisser dormir son ennemi.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "600                          DURENDAL\n\n\n   Quelques-unes de ces actions, h a r d i m e n t conçues et valeu­\nreusement exécutées, avaient fait grand honneur à la colonne\nde Bouvignes.\n   L e Congrès lui avait déjà exprimé la reconnaissance de la\nNation à l'occasion de l'attaque tentée le 10 juin contre la mon­\ntagne d'Anseremme et au cours de laquelle le comte de Romrée,\nqui commandait un détachement de N a m u r , trouva une mort\nglorieuse. Sept jours plus tard — sur un pont de bateaux\nconstruit à Moniat — le régiment de N a m u r et les braves\nCanaris avaient passé la Meuse pour aller détruire sous le feu\nmême de l'ennemi une batterie proche d'Anseremme qui nuisait\ngravement aux positions des Patriotes. Ce hardi coup de main\nvalut à Koehler le grade de général-major, tandis que le Con­\ngrès mettait à prix pour 10,000 florins la tête de M. de Bleckhem\nqui avait eu la cruauté de. faire massacrer, en présence de ses\ntroupes, quatre soldats belges pris dans cette journée et amenés\nà son quartier.\n   Valeureux entre tous, les Canaris faisaient merveille chaque\nlois qu'ils étaient commandés au feu, et au moment même de\nl'arrivée de T h i e r r y sur les bords de la Meuse, il n'y était bruit\nque de l'extraordinaire audace avec laquelle ils venaient,\nquelques jours auparavant, d'attaquer les Impériaux dans le\nvieux château fort de Poilvache, qui domine un tournant de la\nMeuse, et de les repousser de hauteur en hauteur j u s q u ' a u vil­\nlage d'Evrehailles.\n                                        *\n                                      * *\n   De N a m u r à Bouvignes, le petit groupe de recrues dont\nT h i e r r y faisait partie suivit la route de la vallée serpentant sur\nla rive gauche entre la montagne et le fleuve. Au passage, des\nsoldats les interpellaient pour leur d e m a n d e r des nouvelles et\nleur désigner, sur la rive opposée, les hauteurs où l'ennemi dis­\nsimulait ses batteries. E n divers endroits du chemin, les char­\nrois de l'armée avaient creusé de profondes ornières que des\npaysans, réquisitionnés pour cette corvée, s'occupaient à com­\nbler au moyen de fascines et de pierrailles. P l u s loin, des\nsapeurs, la hache à la main, élevaient ou réparaient, avec des\nabatis de gros arbres, des sortes de palissades destinées à\nmasquer ou à protéger les transports d'hommes et de muni­\ntions. Les quelques villages égrenés dans la vallée se ressens\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        601\n\n\ntaient déjà des maux de la guerre. L e s métairies étaient mornes\net silencieuses. Les champs, les prés et les jardins étaient ras\net les auberges étaient maigres. On n'y trouvait plus une poule,\nni au pot, ni au poulailler. Q u a n t aux coqs, on n'en voyait plus\nq u ' à la pointe d'ardoises des clochers. Çà et là, dans les petits\ncimetières qui entouraient les églises, de gros tertres de terre\nfraîchement remuée et surmontés de simples croix de bois évo­\nquaient le souvenir de quelque combat tout récent.\n   Ils avaient marché d'un bon pas et arrivèrent à Bouvignes\ndans l'après-midi du deuxième jour. Cette petite ville est un\nbailliage du comté de N a m u r . Adossée au roc, elle est peu pro­\nfonde et toute menue, mais elle a pourtant quelque élégance et\nm ê m e certaines prétentions, qu'elle conserve du temps où elle\nrivalisait avec Dinant qui lui fait à peu près vis-à-vis sur l'autre\nrive.\n    Ils débouchèrent dans une rue déclive, un peu plus large que\nles autres et qui, toute encadrée de maisons vieillottes, dont\nquelques-unes sont en bois à colombages, se donne des allures\nde grand'place avec l'Hôtel de ville qui la domine de son joli\npignon de pierres grises et de briques roses. A quelques pas de\nlà, en haut d'un escalier, l'église se présente toute de guingois,\nassise sur un contrefort de la montagne. E t en levant les y e u x ,\nT h i e r r y fut surpris de voir à droite de ces aimables édifices,\net les surplombant de leur masse sauvage, des rochers à pic\nportant l'écroulement d'une grosse tour et de grosses murailles\nruinées. L e vieux sergent recruteur lui expliqua comment, de\n la plate-forme de cette tour, les trois dames de Crèvecœur\n n'avaient pas hésité à se précipiter dans la Meuse pour échap­\n per à la brutalité des soldats qui s'étaient emparés de leur\n château fort. Mais cette aventure remontait à des temps fabu­\n leux et le sergent ne m a n q u a pas d'en accompagner le récit de\n commentaires sceptiques et goguenards.\n     De la place, ils gagnèrent une ruelle qui descendait vers le\n fleuve et au bout de laquelle on apercevait un petit rempart.\n C'était dans un petit hôtel, à mi-côte de cette ruelle, que le\n général et son état-major avaient pris logement. L'hôtel était\n de briques roses, avec des balcons de fer délicatement ouvragé\n comme des grilles de chœur. Il paraissait tout jeune et riant,\n par le contraste qu'il faisait dans cette bourgade surannée. Un\n petit jardin le précédait, tout envahi de glaïeuls, de tournesols\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "602                            DURENDAL\n\n\net de buis qui y répandaient un parfum à la fois amer et doux.\nA la porte, qu'encadrait une vigne vierge très touffue, un trom­\npette attendait, en plein soleil, tenant son cheval blanc par la\nbride. L ' h o m m e portait l'uniforme des dragons de F l a n d r e :\nhabit bleu et culotte j a u n e . L e cheval, agacé par les mouches,\nfrappait du sabot le pavé de la cour et un petit souffle de brise\néparpillait sa grosse crinière.\n   Ce tableautin n'avait rien de tragique et le bon augure que\nT h i e r r y en tira ne fut pas démenti par l'accueil qui lui fut fait\nquelques instants après par le vicomte Vilain X I I I I , quartier-\nmaître général du corps d'armée de Bouvignes. Ce gentil­\nhomme avait réputation de bon soldat. A l'affaire de Moniat, il\navait bénéficié d'une chance peu commune                  t a n d i s qu'il\nentraînait ses hommes à l'assaut d'une redoute, il s'était\ni m p r u d e m m e n t avisé de ramasser une grosse grenade qui venait\nd'être lancée par l'ennemi. C o m m e il cherchait à en enlever la\nfusée, la grenade lui avait éclaté dans la main. Mais, respectant\nson courage, elle ne lui fit pas le moindre mal.\n   — Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il courtoisement à\nT h i e r r y . Vous voulez servir parmi les Canaris. U n tel choix\nsuffirait à me prouver que vous n'entendez pas employer votre\ntemps ici à vous croiser les bras. Mais il ne m'appartient pas de\nvous inscrire dans cette belle compagnie. Voici un billet que\nvous remettrez dès aujourd'hui à M. Dumonceau, qui en est le\nc o m m a n d a n t . Vous trouverez sans peine le chemin de son\ncamp, que chacun vous indiquera.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n    D'ailleurs, le sergent recruteur, tout fier d'amener un aussi\nbeau fils, ne prétendit pas abandonner à d'autres le soin\nd'initier T h i e r r y à la vie militaire, — ce soin devant comporter\ndans sa pensée quelques libations rémunératoires.\n    E n s e m b l e , ils traversèrent le camp des chasseurs de L o r a n ­\ngeois qui était tout contre Bouvignes, puis celui des dragons de\nF l a n d r e et de Cumptich qui lui faisait suite dans la vallée. U n\ndécret récent du Congrès Souverain avait supprimé les dénomi­\nnations spéciales des différents corps de l'armée, leur substi­\nt u a n t de simples numéros. Mais en dépit de cette décision,\ninspirée par le souci d'unir plus étroitement les provinces\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2517, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         603\n\n\nfédérées, l'esprit de clocher, ou, si l'on veut, d'autonomie était\nbien trop vivace pour que le soldat renonçât à ces appellations\nvariées et souvent bizarres qui lui rappelaient l'origine des\ncompagnies ou quelqu'une de leurs particularités.\n   Chez les chasseurs, ils admirèrent la symétrie des faisceaux\net chez les dragons le bon état des chevaux attachés aux\npiquets, tout sellés et bridés en prévision d'une alerte. Plus\nloin, le p a r c d'artillerie alignait de petits tas de boulets,\ndisposés en pyramides et plusieurs pièces de campagne prêtes\nà être attelées. Un peu à l'écart, des hommes préparaient des\nmèches de mine, des sacs de terre et des fougasses. Les poudres,\ngardées par des sentinelles, étaient conservées dans une sorte\nde cave qui formait le premier degré d'un jardin en terrasses,\ncomme les gens de ce pays ont coutume d'en aménager aux\nflancs des montagnes.\n    Encore en amont, une rumeur de marché populaire dénonçait\nle quartier aux vivres. Autour des marchands et des vivan­\ndières se pressaient des uniformes de toute sorte et aux environs\ndes tonnelets de genièvre, la verve wallonne excitait le lourd\nlangage des F l a m a n d s . Des fourriers de Cumptich qui étaient\nallés à la provende, traversaient la cohue, portant de gros pains\nronds embrochés au fer de leurs lances, et de grosses bottes de\nfoin attachées à la croupe de leurs chevaux. Ils se frayaient un\npassage au milieu des quolibets auxquels ils répondaient\nvertement. Soucieux de se concilier les bonnes grâces des\nhabitants de Bouvignes et aussi de Dinant, les officiers auto­\nrisaient ceux-ci, à certains jours et à certaines heures, à visiter\nle campement. E t comme le temps était beau, on voyait à ce\nmoment des bourgeois et des bourgeoises qui circulaient\ncurieusement parmi les groupes de soldats, interrogeant et\nplaignant les uns, p a y a n t la goutte aux autres ou leur distri­\nb u a n t des couques de miel. Les femmes touchaient de la main\nle bronze froid des canons, et pour faire quelque galanterie aux\njeunes filles de Dinant, qui sont accortes et point bégueules,\ndes troupiers prétendaient leur faire essayer des bonnets de\nsapeurs et des schabraques de cavalerie.\n    L a bonne mine de T h i e r r y et ce qu'on devina de sa person­\n nalité et de son escarcelle à travers les éloges que son parrain\n le recruteur crut devoir en faire, produisirent quelque sensation.\n Chemin faisant, il dut régaler les Bruxellois qu'il rencontra.\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2272, "texte": "604                            DURENDAL\n\n\nD e vieux refrains de corps de garde lui souhaitèrent la bien­\nvenue :\n                        Vous serez capitaine,\n                             Dondaine !\n                       Aux dames vous plairez,\n                             Dondé!\n\n   U n e grosse commère, a p p r e n a n t qu'il s'engageait parmi les\nCanaris, toujours le plus exposés au feu, lui offrit de faire à\nson intention le pèlerinage de W a l c o u r t pour d e m a n d e r à\nN o t r e - D a m e de le préserver des balles des Kaiserliks. Elle\nn'ignorait rien des noirs projets que formaient les Impériaux et\nen particulier ce m a u d i t baron de Bleckhem :\n   — Jésus, mon Dieu ! C'est à vous faire dresser les cheveux\nsur la tête, mes fils! Ils parlent d'occire tous les prêtres, tous\nles moines, de renverser toutes les croix, de forcer la porte des\nnonnières, de bouter le feu aux granges et de nous donner tous\nà manger aux corbeaux. Voici déjà qu'ils nous coupent les\nroutes à nous, pauvres pèlerins, pour nous empêcher d'aller à\nNotre-Dame de F o y ou à S a i n t - H u b e r t et de gagner honnête­\nment notre vie... E t s'adressant à la fois aux bourgeois et aux sol­\ndats : Ainsi, q u a n d les enfants auront le mal de saint Quoilin\nou de saint W a l h è r e , q u a n d il y aura des sécheresses, que les\ncharançons se mettront à l'épeautre, q u a n d il pleuvra p e n d a n t\nq u a r a n t e jours et quarante nuits, comme au temps du d é l u g e ;\nau lieu de vous tirer de peine, mes vaillants, au moyen d'un\npetit reméage au plus juste prix, bien le bonsoir! plus de mes­\nsagère! plus de mère Rosalie! grâce à M. de Bleckhem, vous\nvous en tirerez comme vous pourrez : le soleil ardera vos\nchamps, la pluie noiera vos denrées et la fièvre quarte vous\nétranglera !\n   — P o u r sûr! c'est la fin du monde, interrompit le sergent\nrecruteur... Mais, en attendant, si la guerre tue votre métier,\nm a bonne commère, il fait vivre le m i e n ! E t comme il faut être\npoli envers tout le monde, je bois à votre santé et à celle du\nbaron de Bleckhem, qui passe pour être un intrépide buveur. E t\nle soudard vida d'une lampée le gobelet d'étain qu'il venait de\nremplir.\n                                      *\n                                  *       *\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        605\n\n\n   Thierry, auquel il tardait de connaître la vie militaire sous\nd'autres aspects que ceux-là, eut quelque peine à entraîner son\nguide vers le camp des Canaris. On y avait accès par un pli\ncreusé dans la montagne, — cette compagnie d'élite, où les déser­\nteurs n'étaient pas à craindre, ayant été autorisée, de même\nque le régiment de Namur, à s'établir sur un promontoire du\nplateau. Le chemin était roide, et plus d'une fois, soit par\nl'effet d'une pointe d'alcool, soit à cause de la fatigue naturelle,\nle vieux sergent s'arrêta pour reprendre du souffle. Il en profi­\ntait aussi pour grogner, à travers sa moustache grise, contre\nl'idée saugrenue qu'avaient eue les Canaris — sans doute afin\nd'achever de se comparer à des oiseaux — d'aller se nicher à\nune telle altitude.\n    Parvenus au sommet, ils rencontrèrent aussitôt les circonval­\nlations du campement qui alignait ses tentes en un parfait échi­\nquier. D'une telle régularité, le sergent rendit hommage à\nl'esprit de méthode et de stratégie de M. Dumonceau. Il le\ndéclarait très entendu aux choses de la géométrie et de la topo­\ngraphie, du chef d'avoir exercé d'abord dans la vie civile la\nprofession d'architecte. Certes, ajoutait-il en ricanant, — car il\nn'aimait pas l'état-major d'Andoy, — ce n'était pas de lui qu'on\neût pu attendre la naïveté de M. de Schoenfeld qui avouait ne\nrien connaître aux zigzags des cartes géographiques et voulait\nqu'on lui en dressât une où la route percée par Marie-Thérèse,\nde Namur à Luxembourg, fut figurée par une ligne droite, avec\nles villages marqués à droite et à gauche !\n    En s'arrêtant à la tente de M. Dumonceau et en remettant\n à l'ordonnance le billet dont il était muni, Thierry de Long­\nprez éprouvait vivement la curiosité de connaître un tel chef\n qu'on disait être à la fois l'homme des actions brusques et\n décisives et l'homme de la vigilance et de la tactique, aussi\n propre à entreprendre un siège en règle qu'à enlever une\n redoute à la baïonnette.\n    Il fut introduit seul, au grand dépit du sergent. Le major\n était assis à une petite table, ayant devant lui des plans étalés\n et qui tombaient jusqu'au sol. La première chose qui frappa\nThierry fut son air d'extrême jeunesse que ne démentait pas\n sa voix fraîchement timbrée.\n    — Ainsi vous voulez être des nôtres, monsieur? demanda le\njeune officier à Thierry après l'avoir considéré avec attention.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": " 606                          DURENDAL\n\n\n     — C'est mon très vif désir, répondit T h i e r r y d'une voix\n  grave et résolue:\n     — Prenez cet escabeau, lui dit Dumonceau.\n     E t quand T h i e r r y eut pris place devant lui :\n     — Je vois bien, monsieur, que vous n'êtes pas de la graine\n  ordinaire dont on fait ici les simples soldats. Mais enfin,\n  puisque c'est en cette qualité que vous entendez servir, mon\n  devoir est de ne point vous laisser dans l'ignorance de ce qui\n  vous a t t e n d . . .\n     E t lui plantant son regard entre les deux yeux, ce qui est\n  la manière de mieux enfoncer sa pensée dans celle d'un inter­\n  locuteur :\n     — Ne vous figurez point, monsieur, que le genre de guerre\n  que nous faisons ici ressemble aux campagnes classiques dont\n  vous avez sans doute ouï parler. Il ne s'agit pas pour nous\n  d'une guerre en dentelles, ni même de ces actions rangées où\n  le rôle de l'infanterie se borne à serrer et à déployer la colonne,\n  en sorte d'échanger méthodiquement des feux de salve avec\n  l'ennemi sur trois hommes de profondeur. Ici rien de pareil.\n  Notre jeu est plutôt celui du chat-tigre. E p i e r la proie à\n  travers les roseaux des berges ou les broussailles de la forêt.\n  A l'heure décisive, franchir le fleuve, comme on peut, grimper\n  à l'escalade, surprendre un avant-poste ou une redoute et,\n' dans le cas où l'on est découvert, pousser jusqu'au corps-à-\n  corps, quoiqu'il en advienne, à travers les balles, les grenades\n  et les boulets, voilà le thème habituel des Canaris, et c'est\n  pourquoi il y faut plutôt de la bravoure individuelle et une\n  grande agilité qu'une longue pratique militaire.\n     Si ce t h è m e vous agrée, si vous êtes prêt à garder un poste,\n  tête au soleil et pieds dans l'eau, à coucher sur la dure, quitte\n  à ne j a m a i s dormir que d'un oeil, à marcher à l'assaut et au\n  feu, suivant la consigne qu'on vous donnera, et toujours entre\n  la vie et la mort, à supporter des contacts rudes et grossiers qui\n  vous changeront du bel air des salons, topez là, monsieur, vous\n  ferez honneur à notre compagnie! Sinon, reprenez le chemin de\n  Bruxelles où l'on se livre à des querelles moins meurtrières...\n     T h i e r r y avait écouté sans sourciller ce farouche exposé qui\n  promettait à sa vie une direction si nouvelle. Il déclara très\n  résolument qu'il persistait à d e m a n d e r une place parmi ces\n  braves gens dont la Nation était fière.\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          607\n\n\n   — Il en sera donc ainsi, monsieur, et je vous souhaite d'y\nconquérir bientôt vos premiers galons à la pointe de la baïon­\nnette. E n attendant, je vous confierai au maître instructeur,\net dès qu'il vous jugera dégourdi à point, vous irez à la danse.\n\n                                 * *\n    U n e demi-heure plus tard, le chevalier de Longprez endos­\nsait l'uniforme j a u n e à parements noirs. Mêlé à ses nouveaux\ncamarades, dont la majorité était pour lui des concitoyens,\nil put se convaincre dès le premier moment que l'esprit de dis­\ncipline et de bravoure était parmi eux en grand honneur avec\nun mélange d'insouciance et même de gouaillerie par quoi le\ncaractère bruxellois revendiquait ses droits. Il savait que le\ncolonel Dumoutïez, au cours d'une visite faite huit jours aupa­\nravant à l'armée de la Meuse, n'avait pas caché la bonne\nimpression qu'il ressentait à voir cette troupe ardente et à con­\nnaître ce qu'en un temps encore court elle avait pu déjà accom­\nplir. De quinze cents hommes qu'elle comptait en février, elle\nétait déjà réduite à un millier, et ceux qui manquaient avaient\ntous été tués ou blessés à l'ennemi. D'ailleurs, il était connu\nqu'un Canari ne reculait j a m a i s d'une semelle, sauf sur l'ordre\ndu commandant. U n e seule fois, disait-on, Dumonceau avait\ndégradé un h o m m e qui, placé seul en sentinelle perdue, sur\nla rive droite de la Meuse et assailli par tout un parti d'Im­\npériaux, avait cru pouvoir passer le fleuve à la nage dans l'in­\ntention, disait-il, d'avertir ses camarades. L e même jour, cet\nh o m m e s'était brûlé la cervelle.\n    U n e telle atmosphère d'héroïsme devait plaire à T h i e r r y , en\nassurant au besoin d'action qui le travaillait la certitude d'être\nsatisfait. Aussi ne se rebuta-t-il pas aux brimades et aux corvées\ndont les débutants avaient pleine mesure non plus qu'aux\nfatigues des premiers exercices. Dans l'enceinte même du\ncamp, que l'envoi presque quotidien de l'un ou l'autre déta­\nchement aux avant-postes ou à l'attaque, vidait souvent aux\ntrois quarts, — puis dans les gorges des alentours, un bas\nofficier d'armes entraînait les recrues tantôt à la manœuvre du\nfusil, tantôt à l'escalade des rochers. Il se réclamait de l'école\nde Souvaroff et répétait volontiers son axiome : « Au soldat, il\nfaut les jambes du cerf, la force du cheval, la patience du\nchameau, le courage du lion et le ventre d'une puce. » Le soir\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2426, "texte": "608                        DURENDAL\n\n\nvenu il renvoyait ses élèves exténués et avides de repos au\nmatelas que le munitionnaire avait réduit patriotiquement à\nsa plus simple expression, sans doute pour endurcir les défen­\nseurs de l'Etat en leur évitant toutes les séductions de la\nmollesse.\n   Encore de telles délices n'étaient-elles dispensées aux recrues\nqu'avec mesure, et dans la semaine même de son incor­\nporation, Thierry fut requis, après le couvre-feu, pour faire\nson quart de nuit.\n   Posté en sentinelle à l'extrême pointe du campement, il\ndécouvrait la vallée tranquille, à demi éclairée par un ciel d'un\nbleu profond, tout criblé d'étoiles. Au pied de la montagne,\nles quartiers de la cavalerie, les tentes des chasseurs, le parc\nd'artillerie reposaient sous la protection des feux de veille dont\nles taches rouges, régulièrement espacées, semblaient écla­\nbousser la nuit. Des milliers d'hommes composaient un seul\nsommeil. Il y avait là, tout le long de ce fleuve rapide dont on\npercevait le clapotis sur la rive rocailleuse, des gens de toute\nsorte, venus de tous les points de cette patrie nouvelle, qui,\ndepuis quelque six mois seulement, s'essayait à vivre. Citadins\nou paysans, ils avaient quitté les polders flamands, les bruyères\nde Campine, les villes brabançonnes, les plaines de la Hesbaye\nou du Condroz pour s'asservir en masse bigarrée à un drapeau\nque leur enfance avait ignoré et qui, tout à coup, leur était\ndevenu commun et cher. Une puissance mystérieuse, le senti­\nment national, les avait groupés là en défenseurs d'un sol devenu\nle leur. |Et ce sentiment disposait de leurs vies. Qu'une alerte\nsonnât, et ils seraient debout, chacun à son rang, prêts à\nmarcher, à combattre, à mourir. Et Thierry imaginait la\nrumeur tumultueuse d'un tel réveil dans ce paysage aux\névocations féodales : les batteries des Patriotes, établies aux\nCarrières de marbre et à Ronchenne croisant leurs feux avec\nceux des 'batteries autrichiennes assises à la crête de l'autre\nversant près d'Herbuchenne et d'Ordenne. Il voyait le ciel\ntout à coup flamboyant, et embrasant de ses lueurs sinistres la\nbonne ville de Dinant qui, là-bas, tout à droite, s'étirait en une\nlongue traînée de toits d'ardoises, dominée par son énorme\nrocher et son clocher bulbeux. Il entendait l'appel des tam­\nbours et des clairons, les ordres des officiers, la galopade des\ndragons partant en éclaireurs. Il sentait vibrer partout et en\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                            609\n\n\nlui-même l'âme patriale, celle qui animait si passionnément son\nvieux père, celle où se confondaient aujourd'hui ses propres\nvertus et ses amours reconquises.\n   Une patrouille passa. E t T h i e r r y , dont la nature méditative\ns'enivrait à de telles réflexions, fut tout surpris d'être sitôt\nrelevé de g a r d e .\n\n\n   La cense d ' H e r b u c h e n n e est derrière Dinant, à quelques\nportées de fusil de la crête rocailleuse qui surplombe la ville.\nL'ennemi y avait un poste important, et de là il alimentait une\nredoute juchée au sommet de la montagne dont la Roche à\nBayard forme la base. Cette redoute qui tirait parfois à boulets\nrouges causait grand dommage à celle que les Patriotes avaient\nétablie à Ronchenne sur l'autre rive, mais personne ne s'était\navisé q u ' u n e telle position pût faire l'objet d'une attaque\nsérieuse. E n effet, le seul accès qu'on eût pu y avoir de la\nvallée était par une gorge si rapide qu'aucune troupe ne pouvait\nsonger à y grimper et qu'en tout cas, y eût-elle songé, la\nmoindre défense devait l'empêcher d'y réussir.\n    Cependant, Dumonceau a y a n t fait reconnaître la position,\nd e m a n d a au général Koehler d'être autorisé à en tenter l'assaut\nnocturne. E t cette affaire, exceptionnellement hardie, fut la\npremière où T h i e r r y eut l'occasion de donner ses preuves. Il\n portait depuis huit jours seulement l'uniforme des Canaris et,\n certes, il n'aurait pu souhaiter un meilleur début dans la\n carrière des armes.\n    L a nuit était déjà noire lorsque les Canaris reçurent l'ordre\n de marche, en même temps que le régiment de W e s t - F l a n d r e ,\n commandé par le baron d ' E r n a t i u s , et qui devait s'employer\n avec eux à l'entreprise. L ' é q u i p e m e n t des hommes fut réduit au\n strict nécessaire, de façon à ne pas gêner leurs mouvements. A\n onze heures, ils commencèrent à passer l'eau vis-à-vis de la\n  Roche à Bayard sur de grands bateaux plats que les pontonniers\n poussaient silencieusement au moyen de leurs longues perches.\n  Une compagnie de chasseurs fut transbordée à son tour, avec\n mission de garder le pied de la montagne et d'empêcher\n l'ennemi de couper le chemin aux assaillants. Enfin, trois\n  compagnies du régiment de N a m u r couvraient les bateaux,\n  pour assurer les communications et la retraite.\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\n\n     A ce moment, en dépit de l'obscurité et quelque mystère\nque les soldats belges eussent observé, l'ennemi, prévenu par\nses sentinelles avancées, ouvrit le feu de. sa batterie. Mais il\ncroyait à un coup de main sur le pont Saint-Jean, qui coupe\nl'embouchure de la Lesse dans la Meuse et ne faisait pas\nattention à la gorge profonde et sauvage par où les Canaris\navaient déjà commencé l'escalade.\n     Cet assaut fut un véritable tour de force. E t peut-être, si la\nnuit ne leur eût caché à eux-mêmes la roideur des escarpements\noù ils grimpaient des mains et des genoux, s'accrochant au-dessus\nde l'abîme à la faveur d'une saillie de roche ou d'une racine de\nbuis, se déchirant aux épines et aux pierres, plusieurs eussent\nété retenus par l'angoisse du vertige. Mais une ardeur aveugle\nles hissait au flanc inégal de cette montagne abrupte. Et déjà\nles plus lestes touchaient au sommet.\n     Alors, n'ayant pris que le temps de ficher leurs baïonnettes\nau canon de leurs fusils, les Canaris se précipitèrent en une\nmasse sur la batterie qui crachait ses boulets dans la nuit.\nRenversant ou t u a n t les Impériaux qu'ils rencontraient sur leur\npassage, ils arrivèrent à la redoute du haut de laquelle les\nartilleurs se défendaient en leur lançant des blocs de pierre.\nOn entendait les hommes s'interpeller et s'injurier dans la nuit.\nAux défis succédèrent des cris de rage et de douleur. Quelques\nCanaris, parvenus à la plate-forme, se battaient corps à corps\navec les servants des pièces. Ils frappaient, bousculaient,\nmordaient sans voir. Bientôt les uniformes jaunes étaient\nmaîtres de la terrasse : on ligottait les Kaiserliks, on mettait le\nfeu dans leurs ouvrages.\n     T h i e r r y avait grimpé et couru aux premiers rangs, sans réflé­\nchir, grisé d'une fièvre nouvelle qui l'exaltait comme les\nautres. Il se trouva plus ardent encore lorsque, cette première\nopération terminée, Dumonceau rallia les Canaris pour marcher\nsur H e r b u c h e n n e d'où un fort canon tirait sur eux à cartouches.\nCe fut une nouvelle ruée accompagnée de fusillade,— cette fois\nà travers les champs, au mépris des fils de fer et des chevaux\nde frise qui entouraient la grande cense. E t ce fut un nouveau\nt r i o m p h e . Surpris par l'impétuosité de l'attaque, les canonniers\nautrichiens n'eurent que le temps de m e t t r e l'avant-train à leur\npièce et de s'enfuir, bride abattue, bien loin dans l'intérieur\ndes terres. Derrière eux, sauvés par la nuit, les troupes qui\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2465, "texte": "                          VIEUX   BRUXELLES                          611\n\n\n\noccupaient le poste décampaient à toutes j a m b e s . Des Canaris\nse lancèrent à leur poursuite, les serrant de près. Les autres,\nen entrant dans les bâtiments, trouvèrent tout le bagage que\nl'ennemi avait abandonné. Çà et là, un retardataire fut arrêté ou\nassommé. A la lueur d'un feu allumé dans la cour, T h i e r r y vit\nun jeune officier de W u r t e m b e r g qui gisait à terre, le crâne\ndéfoncé et du sang coagulé dans son épaisse chevelure noire.\nP l u s loin, un beau cheval, étendu sur le flanc, essayait vaine­\nment de se relever, la cuisse traversée d'une balle. Des gémis­\nsements sourds, des plaintes aiguës se mêlaient aux rires et\naux jurons. Quelques joyeux compagnons s'empressaient déjà\nde faire fête aux 'provisions découvertes dans les caves et un\nloustic faisait frire du lard dans un casque de dragon\nautrichien.\n    Q u a n d le jour commença à blanchir, Dumonceau, suivant le\n plan qu'il avait arrêté, fit changer le front et ramena tous ses\n hommes jusqu'à la Meuse. T a n d i s qu'on repassait le fleuve, un\ncoup de feu tiré au hasard atteignit le capitaine Beau tout\nauprès de T h i e r r y . L é capitaine fit une plainte et t o m b a . Il\nétait mort. L a perte de ce vaillant officier fut la plus sensible\nque subirent les Canaris en cette nuit glorieuse. Elle gâta un peu\nl'entrain du retour à Bouvignes,d'où les autres soldats, éveillés\npar la fusillade, avaient pu voir s'allumer l'incendie au-dessus\nde la roche légendaire.\n    T h i e r r y , en aidant à rapporter sur une civière le cadavre du\ncapitaine, se d e m a n d a i t si toutes ces aventures si rapides et\ntragiques auxquelles il venait de participer n'étaient pas un\nrêve. E t tandis que Dumonceau, l'ayant reconnu, le félicitait\nau passage, il constata qu'après tout le fait d'avoir été là et\nd'avoir agi par a u t o m a t i s m e plutôt que suivant son propre\nt e m p é r a m e n t , l'avait à lui seul contraint à s'y bien conduire.\n    Au-dessus du damier que formait le camp des Canaris, les\ncorneilles tournaient dans un ciel déjà clair et frais.\n                                          *\n\n  L e d i m a n c h e qui suivit cette brillante action, le vague­\nmestre du camp remit à T h i e r r y un envoi de Bruxelles.\n  U n e lettre d ' H é l è n e disait :\n  « Quelle joie ce nous est de recevoir de tes nouvelles, mon\nbon T h i e r r y ! Les plus fraîches nous ont été apportées par\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "612                               DURENDAL\n\n\n M. del Rio, qui est rentré hier de la visite dont le Congrès\n souverain l'avait chargé au quartier de Bouvignes. C'est par\n lui que notre cher père a su comment les Canaris s'étaient\n comportés à l'attaque nocturne d ' H e r b u c h e n n e et quelle bonne\n figure tu as faite parmi ces braves soldats. C'est la pre­\n mière fois qu'il a consenti qu'on lui parlât de son fils. Il n'a\n rien dit, mais nous avons compris qu'il était h e u r e u s e m e n t\n remué du rapport qu'on lui donnait de toi. Il n'a plus cette\n sorte de honte sourde qui lui faisait baisser la tête devant ses\n meilleurs amis. Ceux-ci le pressent d'accepter maintenant d'être\n un des nouveaux députés que les Etats du B r a b a n t enverront\n au Congrès renforcé qui doit se réunir le dix-huit août pour\n aviser à la situation générale. Qu'en sortira-t-il? Quelques-uns\n ne se cachent pas de prôner un rapprochement avec les Autri­\nchiens, qui promettent d'abolir tous les griefs d'où est née la\n Révolution. T e l est n o t a m m e n t l'avis de M . W i l d t , député\n pour le L i m b o u r g . Mais le plus grand nombre — et ton père\n les approuve — dit qu'il faut tenir bon et que des négociations\n avec les Impériaux, s'il faut en ouvrir, nous seront d'autant\nplus favorables que notre république paraîtra plus unie et notre\narmée plus forte. Aussi prépare-t-on une nouvelle levée de\nvolontaires. On dit qu'ils rejoindront en masse les troupes de la\nMeuse dès que le temps des moissons sera passé, car ce sont\npresque tous des paysans et les travaux des c h a m p s les\nretiennent. Dom Placide a d e m a n d é de les accompagner en\nqualité d'aumônier. P o u r nous, comme tu penses bien, nous\nn'irons pas à Longprez cet été. Notre amie Isabelle continue\nd'ailleurs à nous tenir compagnie. Elle a reçu, voici quelques\njours, une lettre de son frère par le courrier d'Augsbourg.\nEvrard lui mandait qu'il était en route pour rejoindre le\ngros de son régiment. Il se dirigeait vers L u x e m b o u r g et\nde là vers le quartier général de M. de L a t o u r . A l'heure\nqu'il est, il doit y être r e n d u . Faut-il, h é l a s ! que j ' e n sois\nréduite à déplorer de le savoir si proche de nous en une\ntelle occurrence, après avoir t a n t souffert de le voir quitter nos\nprovinces! Q u e le bon Dieu nous vienne en aide à tous, cher\nfrère... Il n'est pas de jour où je ne le prie pour t o i . . . »\n    A cette lettre, Isabelle de Penalegas avait joint un billet :\n    « P e n d a n t que vous cueillez des lauriers, mon cher T h i e r r y ,\nnous sommes ici bien en peine de vous... N'oubliez pas que\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "                              VIEUX BRUXELLES                              613\n\n\nsi vous ne tenez pas à la vie, d'autres y tiennent beaucoup\npour vous, et même plus q u ' à la leur p r o p r e . . . Afin qu'il vous\nsoit plus aisé de correspondre avec nous, nous vous faisons\nremettre par ce courrier quelques pigeons pris au colombier\nde la place des W a l l o n s . Ils connaissent bien leur logis et\nlorsque vous aurez quelque chose à nous mander, mon cher\nCanari, n'hésitez pas à vous servir de ces messagers ailés qu'en\ndes temps plus tranquilles les poètes prennentvolontiers comme\nemblèmes des sentiments les plus tendres avec lesquels j ' a i\nl'honneur d'être, Monsieur, votre très h u m b l e servante. »\n\n                                         *\n\n                « Du camp de Bouvignes, ce mardi I er de septembre 1790.\n      »   M A C H È R E H É L È N E E T MA P L U S C H È R E   ISABELLE,\n\n   » Les lignes que je confie aujourd'hui à un de vos gentils\n messagers vous apprendront plus de nouvelles que vous n'en\n espériez, et non seulement de moi-même, mais dé quelqu'un\n qui vous tient aussi bien à cœur!\n   » Mais laissez-moi tout d'abord recueillir mes esprits et vous\n narrer avec quelque ordre les extraordinaires événements qui\nviennent de se passer. Je le ferai aussi nettement que me le\n permettra la stabilité de la caisse de t a m b o u r qui sert de\npupitre à mon papier de soie.\n   » Hier, au point du jour, je dormais encore à poings fermés,\ntout à mes rêves où vient flotter souvent une ombre gracieuse,\nlorsque les clairons sonnèrent l'appel, à l'improviste comme\ntoujours. Je m'empressai de rallier « mes » h o m m e s . Vous ai-je\ndit que les galons de laine m'avaient été octroyés en suite d'une\nattaque assez heureuse que nous fîmes récemment contre la\ncensé de H a u t , vis-à-vis du château de F r e y r ? Notre régiment,\ndoublé d'un bataillon de W e s t - F l a n d r e , passa la Meuse à\nAnseremme, de telle façon que nous avions la Lesse à notre\ngauche. T o u t notre monde était dispos et de bonne h u m e u r . E t\nnous n'eûmes pas grand'peine à gravir la côte qui, Dieu merci !\nn'est point escarpée à cet endroit comme à la Roche à Bayard,\npuis à nous emparer des positions ennemies établies sur la hau­\nteur. Mais ceci n'était qu'une entrée de jeu. Quand nous y\nfûmes, le général nous fit tous travailler à la construction d'une\npetite flèche dans un angle qui domine un chemin sur la crête\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "614                            DURENDAL\n\n\nde la montagne, au bord de la Lesse. Nous y édifiâmes un bon\nretranchement avec de la terre disposée sur des tas de fascines,\nle tout lardé d'un grand nombre de piquets. Puis, en avant de\ncette flèche, nous plaçâmes trois rangées de chevaux de frise,\ngarnis de pointes de fer, et entre chaque rangée, les sapeurs\navaient semé des chausse-trapes, de manière que l'approche\nétait rendue très malaisée. Cependant, nous fûmes rangés eu\nbataille, ayant sur notre droite, en colonne masquée, deux\nescadrons : l'un des dragons de F l a n d r e , l'autre des dragons\nde Brabant, qui se tenaient prêts à agir au premier moment\nfavorable.\n   » P e n d a n t ce temps, les Impériaux s'ébranlaient de leur\ngrand camp de F a l m a g n e avec beaucoup d'artillerie. Ils se\ndéployèrent d'abord en ordre de bataille, parallèle au notre,\nmais hors de portée. Ils firent seulement avancer quelques\npièces pour tirer sur le flanc gauche de notre front et amenèrent\naussi des canons d'Ordenne pour les placer obliquement sur le\nrevers du même flanc. Mais ces canons étaient placés trop bas\npour faire beaucoup d'effet. Je ne vous cacherai pas qu'à ce\nmoment j'éprouvai quelque émotion, car il s'agissait bien\nd'une bataille rangée et non plus d'un de ces coups de main\noù le général nous emploie le plus souvent. Nous atten­\ndions, le fusil armé, en nous e m b u s q u a n t a u t a n t que possible\nderrière les levées de terrain que dessinait notre petite flèche.\nT o u t à coup, une partie de dragons de L a t o u r se détacha de la\nmasse que formaient les ennemis. A fond de train, ils décrivirent\nune grande courbe j u s q u ' à proximité de nos ouvrages, sans\ndoute pour reconnaître ceux-ci. Nous leur envoyâmes une\ndécharge de mousqueterie et nous vîmes dans la fumée leurs\ngrands chevaux d'Allemagne qui se cabraient aux balles dont\nnous les saluions. Ils ne firent que passer, en éclaireurs, lorsque\narriva derrière eux, en bon ordre, tout le régiment de W u r t e m ­\nberg qui faisait une grande tache blanche sur la campagne et\nles arbres. Le plan des Impériaux était sans doute de pénétrer\npar le flanc de notre gauche, d'où ils comptaient que leur artil­\nlerie nous avait déjà délogés. Mais ils parurent très déconfits de\nrencontrer tant d'obstacles et d ' e s s o r e r de notre part un feu si\nnourri qu'ils pénétrèrent à peine jusqu'à la seconde rangée de\nnos chevaux de frise. Ils hésitèrent. Alors, leur colonel, M. de\nBleckhem, qui s'était tenu en arrière, se rua tout à coup au\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2524, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          615\n\n\ndevant d'eux pour les entraîner. Je me trouvais précisément à\nla pointe de la flèche, mon fusil affûté sur le remblai. Voyant\nle colonel dans l'axe de mon canon, je lâchai mon coup; on vit\nsoudain le colonel battre des bras, vider les arçons et s'affaler\ncomme une masse. Ce fut derrière moi, p a r m i les hommes qui\navaient suivi le coup, une furieuse clameur de « hurrah ». E n\nun instant, escaladant nos ouvrages, les Canaris se lancèrent en\naveugles dans la direction où M. de Bleckhem était tombé.\nVous savez qu'il était aussi haï des nôtres pour la férocité dont\nil fit preuve à l'égard de nos prisonniers, qu'il était craint des\nsoldats de son régiment pour une sévérité qui touchait, dit-on,\nà la brutalité. T o u t désemparés par la perte de leur chef, et\nvoyant bien qu'ils n'avanceraient pas plus loin, les habits\nblancs détalèrent dans un complet désordre.\n   » On me fit fête pour un coup de feu dont je n'avais aucun\nmérite et dont j'éprouvai quelque remords quand je vis de\nprès ce vaillant homme de guerre, étendu tout du long, le\nvisage hideusement troué d'une balle qui lui avait fait sauter\nla mâchoire, les cheveux tout blancs sous la perruque déjetée\net sanglante. En peu d'instants, une dizaine de nos hommes,\nquelque effort que je fis pour les en empêcher, le dépouillèrent\nde ses armes, de ses décorations, de ses galons et, poussant des\ncris sauvages, ils le remportèrent comme un trophée à l'abri de\nnotre retranchement.\n   » Nous apprîmes sur ces entrefaites que les chasseurs de\nL a n d o n Vert et deux escadrons de Latour, s'étant avisés de\ns'emparer des têtes du pont de Saint-Jean sur la Lesse pour\nnous couper tout moyen de retraite de ce côté, étaient aux\nprises avec une partie du régiment de N a m u r et de notre\ncavalerie. Nous entendions de ce côté une vive pétarade ponc­\ntuée par le feu de nos batteries de Ronchennes, et nos officiers\nsongeaient sérieusement à nous y envoyer à la rescousse,\nlorsque nous vîmes déboucher sur le plateau, venant du pont\nde Saint-Jean et cherchant à rejoindre les compagnies de\nW u r t e m b e r g occupées à se reformer à distance, un petit déta­\nchement des dragons de L a t o u r qui entrait i m p r u d e m m e n t\ndans notre champ de tir. On voyait leurs silhouettes grandir à\nlà crête de la m o n t a g n e ; les têtes, puis les corps, puis les\nchevaux. Ils nous avaient à peine aperçus q u ' u n e pluie de\nballes les dispersa. Ceux qui n'avaient pas été atteints firent\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "6l6                             DURENDAL\n\n\nbrusquement volte-face. Aussitôt, nous arrivâmes au pas de\ncourse et je dus à une heureuse chance d'être un des premiers\nà me trouver à l'endroit où gisaient ceux des dragons demeurés\nsur le carreau. U n lieutenant, reconnaissable à ses ganses d'or,\nétait empêtré dans sa selle et ses étriers, a y a n t eu son cheval\nmortellement blessé sous lui. Mes h o m m e s se précipitaient\npour percer l'officier de leurs baïonnettes et ils y fussent sans\ndoute parvenus bien qu'il eût déjà armé ses pistolets et allait\ns'en servir, lorsque... jugez de ma s t u p e u r ! . . . je reconnais\nE v r a r d . . . Evrard que je croyais partout, excepté à ma portée!\nD'un geste, d'un cri, j ' a r r ê t e les Canaris.\n   » Vous êtes mon prisonnier, monsieur! dis-je à E v r a r d qui,\nme reconnaissant à son tour, abaisse le pistolet qu'il tenait\nbraqué. Je me place devant lui, le couvrant de mon corps et,\navec plus d'autorité que je ne m'en croyais, je décide mes\nhommes à me laisser cette prise, en compensation du colonel\nde Bleckhem que je leur a b a n d o n n e . Je m ' e m p a r e moi-même\ndes pistolets d'Evrard et de son épée. Il avait une j a m b e encore\nengagée sous son cheval abattu et quelque envie qu'il put en\navoir, je ne lui laissai pas le temps de résister ni même de\nréfléchir.\n   » Voilà le principal de cette journée, chères amies, et tout\nle reste vous importera peu. Il y eut ensuite j u s q u ' à trois\nnouvelles attaques de l'ennemi pour reprendre notre poste sur\nlequel nous nous étions rabattus et où E v r a r d se trouvait\nligotté avec d'autres prisonniers. Nous tuâmes encore quelques\nhommes au régiment de W u r t e m b e r g , dont un major qui avait\npris la place de M. de Bleckhem. Mais vers les quatre heures\nde l'après-midi, notre général ordonna de battre la c h a m a d e ,\njugeant qu'il n'avait pas dans sa colonne un nombre de troupes\nsuffisant pour conserver ce nouveau poste, sans trop affaiblir\nson corps de réserve qui était destiné pour la défense de la\nMeuse. Notre retraite se fit dans le plus grand ordre, jusqu'à\nBouvignes, prisonniers en croupe, t a m b o u r battant et drapeaux\ndéployés, nos soldats remportant avec eux, nu de tout vête­\nment, le cadavre de ce pauvre M. de Bleckhem.\n   » Je ne puis vous en écrire davantage aujourd'hui sinon pour\nvous assurer q u ' E v r a r d , bien que d'assez méchante h u m e u r , est\nen sûreté et en parfaite santé. C o m m e le général Koehler m'avait\nm a r q u é son contentement pour la mort de M. de Bleckhem, je\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "                         VIEUX   BRUXELLES                        6l7\n\n\nlui ai dit tout l'intérêt que je prenais au sort de M. de\nPeñalegas et j'ai obtenu que celui-ci jouirait jusqu'à la fin de la\ncampagne de toutes les attentions possibles, à la liberté près,\nainsi que de tous les agréments que les règles de la guerre\npermettent entre gens policés. Déjà, j'ai pu donner de vos\nnouvelles à notre ami qui, sans doute, ne tardera pas à vous\nécrire, d'autant qu'il disposera pour ce faire de plus de temps\nque n'en aura votre très affectionné Canari. »\n                                 *\n\n    La méchante humeur d'Evrard n'allait pas sans quelque\nreconnaissance pour ce compagnon de ses jeunes années,\nretrouvé si inopinément et auquel il ne devait pas moins que la\nvie. Aux heures où son service lui en laissait le loisir, Thierry\nvenait le visiter en une dépendance du vieux castel de Bou­\nvignes dont on avait fait un gîte provisoire pour les prisonniers\nde guerre. Il avait obtenu qu'on assignât à M. de Penalegas,\ndans cette sorte de casemate, un réduit un peu plus présentable\nque les autres. A vrai dire, l'espace y était mesuré et la voûte,\nqui était basse, exhalait cette odeur de salpêtre qu'on respire\ndans les lieux froids et humides. Mais ces menus inconvénients\nétaient rachetés par l'agrément d'une fenêtre donnant sur la\nvallée, et d'où Evrard pouvait voir, par-dessus un ravelin\nextérieur et quelques maisons aux toits d'ardoises accrochées\ncomme des nids aux flancs du rocher, le noble paysage de la\nMeuse avec, au delà du fleuve, le versant de Montorgueil où des\ncornes et des remparts mi-éboulés dessinaient les vieux glacis\nde Dinant. Un mobilier sommaire lui avait été concédé et une\nordonnance spéciale prenait soin de sa personne.\n   Assez froid aux premiers jours, l'entretien des deux jeunes\ngens avait pris ensuite le tour familier que devait entraîner\nleur vieille amitié, l'un et l'autre évitant néanmoins de faire des\nallusions trop précises aux conjonctures de la vie politique ou\nmilitaire. Le besoin d'épanchement, qui devait déborder tout\nd'abord en une nature vive et primesautière comme l'était\ncelle d'Evrard de Penalegas, convainquit bientôt Thierry que\nde lointaines équipées n'avaient en rien modifié les sentiments\nde son ami à l'égard de sa sœur. Sur de, tels sentiments, quand\nils sont passionnés, l'absence produit l'effet de ces grands vents qui\néteignent les chandelles, mais qui entretiennent les incendies...\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2351, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\nConfidence pour confidence, T h i e r r y ne dissimula point — car\nil répugnait d'instinct, sinon à la défaillance, du moins au\nmensonge, — les torts dont il s'était rendu coupable vis-à-vis\nd'Isabelle et comment la générosité de celle-ci l'avait à jamais\nreconquis.\n   Mais tandis que ces aveux réciproques réchauffaient leur\nvieille intimité, tandis qu'ils se partageaient la joie d'admirer\nla double et charmante miniature que T h i e r r y avait emportée\nde Bruxelles, ils se d e m a n d a i e n t quel destin les circonstances\nréserveraient à leurs amours. L a rigueur de M. Charliers envers\nson fils ne semblait pas prête à fléchir. E t plus que jamais,\nEvrard entendait demeurer fidèle à ce qu'il tenait pour son\ndevoir militaire.\n   Il avait vraiment l'âme d'un soldat, droite et simple. Sans se\nplaindre de rien, il conta à T h i e r r y son genre de vie, depuis qu'en\ndécembre, l'intervention de M. Charliers lui avait permis de\nquitter Bruxelles après que l'émeute eût transformé pour lui en\nprison son poste du T r e u r e n b e r g .\n   De Luxembourg, M. d'Arberg l'avait détaché sur l'armée de\n Bohême, où sa qualité de Brabançon l'avait fait tenir au début\nen quelque défiance. D'interminables marches et contre­\nmarches, à travers monts et plaines, des étapes dans de\nmauvaises bourgades lui avaient révélé des pays et des mœurs\nbizarres.\n   L'hiver avait été rude, le pain rare et la viande avariée.\n Mais il s'accommodait de tout.\n   Son juvénile entrain avait t r i o m p h é . des ennuis comme\ndes fatigues. Avec les Hongrois et les T r a b a n s , il avait\nrivalisé d'élégance et d'endurance. Il avait pris part à\nquelques hostilités contre les T u r c s et couru le risque d'être\nempalé lorsque, brusquement, ordre avait été donné à tous les\ndragons wallons de joindre l'armée des Pays-Bas où le vieux\n Bender d e m a n d a i t du renfort. Il avait donc tourné bride, et\ndes frontières de l'Esclavonie à L u x e m b o u r g , puis à F a l m a g n e ,\nson voyage n'avait été q u ' u n e course, grâce au bon cheval qu'il\nmontait.\n   Ah! le vaillant, le fidèle compagnon qu'il avait perdu lors­\nqu'il avait senti se dérober sous lui, blessé à mort, ce noble\nSoliman. D'y penser, les larmes lui venaient aux yeux. J a m a i s ,\ncette noble bête ne refusait son effort. Sensible comme un\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "                         VIEUX   BRUXELLES                         619\n\n\nenfant, vive comme la poudre, il l'avait dressée à de folles\naudaces, et le moindre son de sa voix la faisait bondir. E t\nmaintenant, elle n'était plus q u ' u n e charogne abandonnée aux\ncorneilles...\n    B a s t e ! à la guerre comme à la guerre!\n    T h i e r r y se plaisait à considérer son ami, tandis que celui-ci\n— oublieux de sa geôle — causait avec a u t a n t d'insouciance que\ns'il eût été à une t a b l e de bivouac ou au petit cercle d'un salon.\n    O u i , c'était bien là le soldat toute franchise et tout entrain.\nT h i e r r y retrouvait en lui cet Evrard de jadis qui déployait une\négale aisance à forcer un cerf ou à danser un menuet, avec une\njoliesse de façons et quelque chose d'empressé qu'avait sa fougue\njuvénile et à quoi on ne résistait pas. Combien différente de cette\nâme-là il sentait la sienne propre! Soldat, il l'était sans doute et\nassez pour ne pas baisser la tète à l'attaque quand il entendait\n ronfler un boulet... Mais soldat d'occasion, au point d'être\nahuri et indigné chaque fois qu'il pouvait encore réfléchir à la\npensée que des hommes se couraient ainsi sus les uns aux autres\npour donner ou recevoir mille maux auxquels répugnait leur\n nature. Mais q u o i ! La philosophie sur laquelle il avait si long­\n temps médité lui avait fait sans doute une â m e plus complexe\n que ne le comporte le métier de la guerre!...\n    Cependant Evrard ne tarissait pas en ses propos exubérants\nde jeunesse et de vie — et son ami ne cessait de l'admirer que\n pour suivre par la fenêtre, à la hauteur du ravelin qui flanquait\nextérieurement ce vieux donjon, les allées et venues d'un canon\nde fusil passant et repassant régulièrement au bras d'une senti­\nnelle invisible.\n                                      *\n\n  A quelques jours de là, une grande rumeur se fit dans l'armée\nde la Meuse On annonçait l'arrivée des volontaires qui avaient\nrépondu à l'appel du Congrès renforcé. Messire H e n r i van der\nNoot les accompagnerait en personne et arrêterait, de concert\navec l'état-major, les derniers détails d'une opération qui devait\nsurpasser en gravité toutes les précédentes.\n  Il importait, en effet, de frapper un coup décisif. Les der­\nnières dépèches qui avaient été reçues de M M . de Bousies,\nde Rodes et de T h i e n n e s , respectivement accrédités comme\nministres des E t a t s Belgiques Unis à Berlin, à Londres et à\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": "620                         DURENDAL\n\n\n Paris, ne laissaient plus guère d'espoir du côté des Puissances :\ncelles-ci, après avoir spéculé au début sur les événements des\n Pays-Bas, se prononçaient de plus en plus nettement pour le\nrétablissement de la domination autrichienne. D'autre part,\n M. Van Leempoel, le professeur de Louvain, qui représentait\nla jeune république à La Haye, venait d'y apprendre que Léo­\npold mobilisait deux nouvelles colonnes de quinze mille\n hommes chacune, l'une devant entrer par la Franconie au pays\n de Liége, l'autre par la Bavière dans le Luxembourg. Ces nou­\nvelles, si elles causaient de légitimes inquiétudes au Congrès,\nranimaient les ardeurs du parti vonckiste, tout prêt à faire le\nsacrifice de l'indépendance nationale pour le plaisir de voir\nsuccomber le gouvernement statiste qui lui était odieux.\n    Autant de dangers à conjurer, autant de motifs pour hâter un\nsuprême effort! En même temps qu'on préviendrait de la sorte\n l'entrée en jeu des renforts autrichiens, on ranimerait par un\n succès militaire la confiance de la Nation en ses chefs. A sup­\n poser même que les intentions de l'Europe n'en fussent pas\n modifiées, les conditions d'un modus vivendi avec l'Autriche en\nseraient rendues plus favorables, — l'opinion qu'il donne aux\nautres de sa force étant, dans toute négociation diplomatique,\nle meilleur argument qu'un Etat puisse se ménager.\n    Les volontaires, après s'être formés en compagnies, en divi­\nsions et en bataillons aux lieux de ralliement qui leur avaient\nété désignés, c'est-à-dire à Louvain, à Tirlemont, à Gembloux,\nà Fleurus et à Boneffe, étaient dirigés ensuite, les uns sur\nAndoy, les autres sur Bouvignes, avec la promesse de n'être\npas retenus plus de trois semaines et avec une paye de huit\nsols par jour et le pain, sans distinction de grades. On les disait\npleins de bonne volonté, mais les corps organisés, déjà endurcis\npar quelques mois de campagne, n'auguraient pas grand secours\nde ces braves gens peu accoutumés aux marches et aux veilles,\net moins encore aux décharges des canons et des mousquets.\n    On en vit arriver six mille cinq cents à Bouvignes dans les\njournées des 18 et 19 septembre. Ils avaient conservé leurs\nhabits bourgeois et marchaient pour la plupart sous le com­\nmandement de leurs seigneurs de village et de leurs curés. On\nleur assigna pour campement la plaine sur la hauteur de Bou­\nvignes, au delà de l'emplacement où étaient les Canaris et le\nrégiment de Namur.\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2530, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           621\n\n\n    T h i e r r y assista à leur installation. Sa joie fut grande de ren­\ncontrer, parmi d e frustes « croisés » du B r a b a n t wallon, l'excel­\nlent D o m Placide qui circulait en une tenue digne de l'arche­\nvêque T u r p i n : son froc retroussé laissait voir d'énormes bottes\nà éperons et la croix d'une épée qui lui pendait à la ceinture\nrappelait, tout en le d é m e n t a n t , le crucifix qu'il portait étalé\nsur la poitrine.\n    Sa santé et son h u m e u r n'avaient pas souffert des fatigues du\nvoyage et sa verve intarissable l'avait de suite rendu populaire\np a r m i ces troupiers improvisés.\n    A ceux qui s'étonnaient de son accoutrement de moine-\nguerrier, il clouait le bec par des raisons sans réplique :\n    — Militia est vita hominis super terrain, disait-il. T o u t e vie\nh u m a i n e est un combat. E t lorsque la foi et le bien public sont\nen péril, les docteurs en théologie eux-mêmes doivent se résigner\nà quitter le pupitre et le lutrin et à ficher leur p l u m e , en guise\nde panache, à leur bonnet c a r r é . . .\n    D'ailleurs, il entendait bien concilier ces nouveaux devoirs\navec ceux qu'impose la charité chrétienne. Aussi s'était-il fait\nsuivre depuis Groenendael par un chariot rustique qui renfer­\nmait des provisions de toute sorte. On y trouvait, entre autres\nremèdes pour les blessés, plusieurs pots de b a u m e du Samari­\ntain, qui est de l'huile de millepertuis, avec du gros vin et des\nroses de Provins. On y trouvait aussi, pour les gens bien por­\ntants, des vivres de bonne qualité destinés à relever l'ordinaire,\ncar des volontaires du B r a b a n t ne peuvent pas, disait-il, se\nnourrir de racines ou se sustenter en se léchant la patte comme\nles ours.\n    L e soin spirituel de ses hommes le préoccupait encore davan­\ntage. Il réprouvait avec véhémence les façons de ces soudards\net maraudeurs sans vergogne, à l'approche desquels il n'est\nfille à la veillée ni lard au saloir qui ne se prennent à trembler.\nIl s'indignait au récit des violences inutiles, qui gâtent les plus\nbeaux faits de guerre. Quels qu'eussent été les plus justes\ngriefs des Belges contre M . de Bleckhem, auquel il avait prodi­\ngué de son vivant plus d'injures que n'en adressa le prophète\njuif au satrape du roi Néglatphalazar, il déplorait que son\ncadavre eût été, à N a m u r où on l'avait transporté, l'objet\nd'outrages très malséants. Les excès, disait-il, n'excusent\nj a m a i s les excès, même en temps de discorde civile.\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "622                           DURENDAL\n\n\n    La belle conduite de T h i e r r y , dont la renommée s'était\n répandue jusqu'au fond de son cloître, Jui avait causé une joie\n profonde. Il le vantait à tous comme un exemple, le comparant\n aux héros les plus fameux. Il ne fit trêve à ces éloges que\n lorsque son ami se fâcha tout de bon. Au moins voulut-il être\n instruit par lui de tous les détails des attaques auxquelles les\n Canaris avaient pris part.\n    Ces détails excitaient encore son enthousiasme. On s'en\n aperçut dans l'éloquent discours qu'il prononça à l'occasion de\n la bénédiction des drapeaux. Il avait pris pour thème ce texte\nsacré : « Ipsi veniunt ad nos in multitudine et superbia ut dis­\nperdant nos et uxores nostras et filios nostros et ut spolient nos. Nos-\nautem pugnabimus pro animabus nostris et legibus nostris. » Exaltés\npar l'ardeur de sa conviction, les volontaires sentaient fermenter\nen leurs cœurs le courage et la confiance.\n    L e dix-huit au soir, les cloches de Bouvignes, mises en branle,\nannoncèrent l'approche de Messire van der Noot. On accourut\nde toutes parts pour faire la haie et acclamer au passage du\ngrand homme. Son carrosse arriva, précédé et escorté d'un\npiquet de cavaliers, dont quelques-uns tenaient au poing des\ntorches allumées. L a rapidité de la course écrasait les flammes\ndes flambeaux et dispersait leurs étincelles. A leur éclat fugi­\ntif, on put découvrir à travers les vitres de la voiture, se\ndétachant sur les coussins de soie jaune, un masque sanguin et\nqui souriait à l'ovation. Sur la grand'place, le carrosse s'arrêta\net la portière s'ouvrit, tandis que le bailli et les autorités mili­\ntaires, rangés en demi-cercle, s'inclinaient respectueusement.\n    L e vingt, Messire van der Noot passa les troupes en revue et\nne manqua point de les haranguer. Il rappela que l'attaque du\nsurlendemain coïnciderait avec la fête de saint Maurice, patron\ndes guerriers chrétiens, et promit aux volontaires qu'ils pour­\nraient, dès que le succès de cette a t t a q u e serait assuré, rentrer\nchez eux et vaquer aux travaux de la grange, dont s'annonçait la\nsaison. Puis il repartit pour Andoy, — et quelques mauvais\nplaisants en conclurent qu'il préférait voir u n e bataille comme\nun tableau, de loin plutôt que de près.\n\n                              * *\n  Aussitôt la revue terminée, tous les volontaires nouveaux\nvenus furent distribués le long de la Meuse. Les uns devaient\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             623\n\n\nrelever les troupes réglées et occuper provisoirement leurs\npositions. D'autres devaient se placer en rideau pour masquer\nles mouvements stratégiques décidés par l'état-major. D'autres\nenfin, qui paraissaient offrir quelques garanties de résistance et\nde discipline, participeraient directement à l'action du mercredi.\nDom Placide avait obtenu que ses volontaires du Brabant\nwallon fussent parmi ces privilégiés. L e général Koehler y avait\nconsenti, à la condition que ce petit détachement plein de\nbonne volonté, mais dénué de toute expérience militaire, se\nplaçât sous les ordres d'un h o m m e ayant fait ses preuves\nà l'ennemi. E t T h i e r r y avait été désigné pour prendre ce\nmodeste commandement, bien qu'il eût préféré conserver ce\njour-là son rang parmi les Canaris.\n    L'après-midi du vingt et un fut consacrée au repos, mais la\ntombée du jour m a r q u a un branle-bas général. T o u s les régi­\nments et tous les escadrons reçurent leur ordre de marche L e\ngros des troupes avec Koehler devait surprendre l'ennemi par\nMoniat, gravir la montagne d'Anseremme que les furieux\nassauts des Canaris avaient fait appeler par les Autrichiens\n\" une montagne de boucherie », puis attaquer le camp de\nF a l m a g n e . Une colonne secondaire composée du régiment de\nBruges, d'un escadron de Brabant et de quelques compagnies\nd'infanterie, parmi lesquelles celle de T h i e r r y , avait pour pro­\ng r a m m e de passer la Meuse à Hastière et d'occuper la rive\ndroite afin d'empêcher la jonction entre les retranchements\ndes Autrichiens à Blaimont et leur quartier général de Fal­\nmagne. Au besoin, en cas de succès de l'attaque par Moniat,\nles instructions ordonnaient de couper aux troupes de F a l ­\nmagne toute retraite vers le sud.\n    L e baron de Cumptich, qui dirigeait cette colonne secon­\ndaire, la conduisit par les hauteurs jusqu'au village d ' H a s t i è r e .\nLes Patriotes y conservaient un poste avancé, que les dragons de\nF l a n d r e avaient défendu avec succès, lorsque les troupes belges\ns'étaient retirées à la fin de mai du château de Beauraing. Ils\ny avaient aussi établi un hôpital, dans un ancien moulin de\nl'abbaye, tout proche de la Meuse.\n    Il faisait encore nuit lorsque les troupes passèrent le fleuve\nsur de larges bateaux plats. L'eau était basse et la traversée se\n fit sans encombres. Puis, toujours dans le silence, l'obscurité,\nle froid et le mystère, les Patriotes montèrent vers Blaimont\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "624                            DURENDAL\n\n\net s'arrêtèrent à mi-côte, n'étant éloignés que de trois ou quatre\nportées de fusil des retranchements que les Autrichiens avaient\nétablis dans ce petit village. A cinq heures du matin, ils étaient\nmassés en divers groupes aux endroits que le colonel de C u m p ­\ntich leur avait désignés, et mieux encore que les dépressions\ndu terrain, un opaque brouillard les abritait contre le canon\nde l'ennemi. Ordre leur avait été donné d'attendre en cette\nposition les instructions que le général Koehler, occupé à\nMoniat, devait leur faire tenir le plus tôt possible.\n    L e jour se leva. Des demi-clartés naissantes commencèrent\nà filtrer t i m i d e m e n t au travers des couches supérieures du\nbrouillard. Peu à peu, et comme à regret, les sommets envi­\nronnants se dégagèrent de l'ombre, renaissant à la lumière et à\nla vie. E n même temps, les vapeurs, couleur de perle et de\nnacre, s'allongèrent en écharpes flottantes, descendirent au\nfond de Ja vallée et semblèrent bientôt entraînées par le cours\ndu fleuve. A huit heures seulement, dans l'air vif et léger, le\nsoleil acheva enfin de triompher des ténèbres. E t bientôt,\nl'astre m o n t a n t vers son zénith, la chaleur devint d'une inten­\nsité anormale.\n    Quelque précaution que les Patriotes prissent pour se dissi­\nmuler, ils ne tardèrent pas longtemps à être devinés par les\nAutrichiens, et ceux-ci, bien à l'aise derrière leurs retranche­\nments de Blaimont, se mirent à canonner m é t h o d i q u e m e n t d a n s\nleur direction.\n    T h i e r r y et ses h o m m e s postés au milieu de broussailles assez\nbasses, en un endroit rocailleux, appelé les « Espineuses »,\nvirent bientôt jaillir autour d'eux, à des distances de plus en\nplus proches, la terre labourée par les boulets. Cependant les\nordres n'arrivaient pas. Ni instructions, ni signaux. T h i e r r y se\nd e m a n d a i t avec inquiétude si les soldats très novices dont il avait\nle c o m m a n d e m e n t s'accommoderaient longtemps de lasituation\npérilleuse à laquelle ils étaient condamnés. Certes, ils faisaient\nencore bonne contenance. Couchés à terre, à plat ventre, la\nplupart plaisantaient. D o m Placide, adossé à un buisson fleuri\nde chèvrefeuilles, avait ouvert son havresac et partageait avec\nses voisins quelques provisions auxquelles il faisait grand\nhonneur. L a guerre ne lui coupait pas l'appétit. Au contraire.\n Il se vantait d'avoir tout au moins trois grandes vertus mili­\ntaires : pes, oculus, densque mirabilis, bon pied, bon œil et bon\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2640, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           625\n\n\nestomac. Respectueux de la discipline, il ne se permettait pas\nde critiquer l'inaction à laquelle les condamnait le silence du\ngénéral. Mais il profitait de ce répit forcé pour exposer\nsavamment à ses compagnons comment le grand Cyrus, au dire\nde Xénophon, organisait ses attaques et il déplorait que\nl'armée belgique n'eût pas à sa disposition des chars armés à la\nfaçon des Scythes et des éléphants porteurs de tours qu'on eût\npu lancer au travers des rangs ennemis. Parfois, le sifflement\ndes boulets dont le tir se faisait de plus en plus serré et plus\nrapide interrompait une dissertation aussi intéressante. T o u t à\ncoup, un projectile vibra à travers les broussailles enchevêtrées.\nIl passa tout près de dom Placide, qui sentit à la joue le vent\nde sa course. Un jeune volontaire qui écoutait dom Placide,\nla tête appuyée sur les mains et les coudes au sol, eut la moitié\ndu crâne enlevée net. T o u s frissonnèrent d'horreur, même les\nplus goguenards. L'instant d'après, un second boulet coupa à\nmi-corps un autre soldat qui s'était i m p r u d e m m e n t redressé.\nL e j e u n e chef épiait ses hommes : leurs visages étaient rouges\nou blêmes, les yeux agrandis ou clignotants. Il vit une bouche\nbéante dans une figure hagarde. U n e grosse veine bleue bleuis­\nsait à un front. Des gouttes de sueur brillaient sur les joues.\nA entendre les détonations succéder aux détonations, à songer\nque d'autres cadavres, et combien ! allaient bientôt s'aligner sans\ngloire à côté deces deux premiers cadavres affreusement mutilés,\nT h i e r r y , ressaisi par son humeur philosophante, songeait au sort\nde ces braves gens qui s'étaient arrachés quelques jours aupara­\nvant à leur paisible existence champêtre ou forestière pour venir\ntomber pleins de force et de vie en ce pauvre coin de terre inconnu\noù rien ne leur rappelait leur métier, leur famille, leur village.\nL e u r village ! Certes, on voyait bien à l'horizon, lorsque la fumée\ncessait pour quelques instants d'envelopper la position de l'en­\nnemi, le clocher de Blaimont qui semblait sortir de terre. Mais\nle clocher de ces volontaires, leur paroisse, était loin. A peine\ntrouveraient-ils ici une place dans une fosse commune, sans\nune croix qui portât leur nom, sans un linceul pour envelopper\nleur corps. Qui sait? L e combat fini, des ennemis rapaces ou\ndes paysans faméliques, avides de reprendre à la guerre un peu\nde ce qu'elle leur avait pris, viendraient dépouiller ces\ncadavres, arracher, disputer, troquer ces modestes vêtements.\n   E t là-bas, bien loin, de vieux parents, de jeunes fiancées\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "626                              DURENDAL\n\n\ndemeureraient à jamais navrés. Son imagination évoquait ce\ncontraste. Il voyait, comme si elles l'imploraient ou le mena­\nçaient, ces familles décimées par la guerre. E t parmi tout un\ncortège de gens en deuil, il lui semblait voir un h o m m e à la\nmine grave et soucieuse — son père — et auprès de lui une\njeune fille dont le regard ardent se noyait de larmes — Isabelle.\nP u i s toutes ces images s'affaiblissaient, s'effaçaient et il se\nretrouvait au milieu de ses volontaires qui, eux, ne le quittaient\nplus des yeux, épiant un ordre quel qu'il fût.\n   Aussi bavard que T h i e r r y était taciturne, D o m Placide, pour\nréconforter ses voisins, leur citait l'exemple des sages de l'anti­\nquité qui, suivant le précepte de Socrate, étaient morts en devi­\nsant tranquillement : Moriamur cum bonis verbis. Toutefois, à\npropos de Socrate, il ne put s'empêcher de blâmer ce philo­\nsophe d'avoir refusé les aliments que son ami Criton voulait lui\nfaire prendre. E n revanche, il le loua très fort d'avoir éloigné\nles femmes de sa prison et surtout d'avoir voué un coq à Escu­\nlape, circonstance qui prouvait son respect pour le clergé à qui\nrevenaient de droit les offrandes faites aux dieux. L e cas de\nBoëce, composant à la veille du supplice son beau traité de Conso­\nlatione, lui fournit l'occasion de s'élever avec véhémence contre\nThéodoric, roi des Ostrogoths, qui fit mourir cet écrivain. Mais\nil fut vraiment beau q u a n d il aborda l'histoire des grands mar­\ntyrs, a t t e n d a n t avec sérénité l'heure qui devait leur ouvrir le\nCiel.\n   Mais tous ces savants propos, s'ils témoignaient du courage\ndu bon moine, ne relevaient guère celui de ses voisins. L a bat­\nterie tirait m a i n t e n a n t à cartouches, et ces projectiles, qui mul­\ntipliaient les risques, blessèrent plusieurs volontaires, qui se\nlamentèrent à fendre l'âme.\n   T h i e r r y se décida à ramener ses h o m m e s , presque en r a m ­\npant, j u s q u ' à un four à chaux qui ouvrait à quelque cent toises\nde là sa double arche de pierre. Un tel abri, si précaire qu'il fût,\noffrait plus de sécurité que des buissons d'épines. Lui-même ne\nperdait pas de vue les autres compagnies de la colonne, qui\nattendaient, elles aussi, dans une situation de plus en plus cri­\ntique, des ordres qui n'arrivaient pas.\n   Ce ne fut qu'à dix heures q u ' u n e estafette toute en sueur\napporta enfin au baron de Cumptich des nouvelles de la colonne\nde Moniat. Ellesétaient mauvaises, et en quelques instants, avec\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                       627\n\n\ncette sorte d'électricité naturelle qui établit de mystérieux con­\ntacts entre les esprits et les cœurs qu'agite un même souci et que\nconfond une même destinée, tous les hommes savaient l'échec\ndu général Koehler. On apprenait que tout avait été bien au\ndébut, puis qu'une absurde fatalité avait provoqué coup sur\ncoup, au milieu de l'infanterie belge, l'explosion dedeux caissons\nde poudre et de cartouches. La panique avait transformé le\npremier succès en confusion, puis en déroute.\n   Le colonel de Cumptich donna l'ordre d'attaquer. Si émus\nqu'ils fussent par les nouvelles qu'ils venaient d'apprendre ou\nde deviner, les chefs et les soldats répondirent à cet ordre par\ndes cris d'allégresse. Toutleur était préférable à cette immobilité\nau milieu d'une pluie de boulets ricochant ou s'enfonçant\nautour d'eux. Thierry fut un des premiers à entraîner sa petite\ntroupe, droit vers la redoute. A sa suite les volontaires se\nruèrent aveuglément. De tous côtés, surgirent les hommes\n des autres compagnies, se découvrant brusquement en une\nsorte de croissant dont l'apparition déconcerta le tir de\n la batterie autrichienne qui ne disposait que de trois pièces\n de canon. L'assaut se fit dans une tempête de clameurs et de\n détonations. Etourdi par ce tapage et l'odeur de la poudre,\n les nouveaux volontaires avaient oublié leurs récentes an­\n goisses, et le régiment de Bruges, stimulé par leur exemple,\n leur disputa l'honneur du succès. L'un après l'autre, les\n retranchements furent forcés à la baïonnette. Un servant\n d'artillerie, qui allait allumer sa pièce, en fut empêché par\n Dom Placide qui lui arracha sa mèche, la brandissant comme\n un trophée. Pistolet dans la main gauche, sabre dans la droite,\n Thierry courut vers le drapeau autrichien planté au sommet\n du retranchement. Au geste qu'il fit pour l'arracher du sol,\n une furieuse acclamation répondit derrière lui. Quelques\n instants plus tard, les Patriotes étaient maîtres de la position.\n Les Kaiserliks qui n'avaient point succombé ou n'avaient pu\n fuir étaient désarmés et ligottés.\n\n                               *   *\n   Pendant l'action Thierry avait senti quelque chose de tiède\nlui couler dans la botte. Il s'examina et constata qu'une lame lui\navait fait une éraflure au côté droit. La blessure n'était pas pro­\nfonde, — ayant à peine entamé les chairs, — mais elle lui\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2459, "texte": " 628                         DURENDAL\n\n\n faisait perdre beaucoup de sang. Dom Placide, dès qu'il eut\n confessé et béni quelques mourants, soit patriotes, soit kaiser-\n liks gisant autour de lui, se mit en demeure de soigner son\n ami. Le colonel survint. Il salua Thierry comme le héros de\n cette hardie et heureuse attaque.\n    Un tel succès n'allait pas sans quelque inquiétude. En effet, il\n était à craindre que les troupes autrichiennes, prévenues par les\n fuyards de Blaimont, n'arrivassent en nombre pour réparer\n l'échec des Impériaux. Falmagne était tout proche... Cepen­\n dant, une autre éventualité pouvait corriger celle-là. Peut-être,\n le général Koehler, que M. de Cumptich avait fait avertir de la\n posture où il se trouvait, allait-il venir à la rescousse, avec ses\n régiments repoussés à Moniat... Les chefs interrogeaient anxieu­\n sement l'horizon où pesait une atmosphère d'orage.\n    Tout à coup dans la direction du nord, sous le ciel couleur\n de plomb, des nuages de poussière annoncèrent l'arrivée d'un\n corps de troupes. Elles venaient droit au village de Blaimont.\n Ce pouvait être aussi bien le retour des Impériaux que l'arrivée\n du général Koehler.\n    Enfin la poussière se sépara. Des malédictions s'élevèrent\n parmi les Patriotes. C'étaient les casaques blanches des dragons\nde Latour et du régiment de Wurtemberg. Elles avançaient en\n taches mouvantes et rapides, à travers les champs dépouillés\ndu plateau. Des pièces de canon suivaient, et leur roulement\nse percevait de plus en plus proche dans l'air lourd et gros de\nmenaces. Toutes ces forces auraient sans doute raison des\nassiégeants de tantôt, transformés en assiégés, et qui avaient\neux-mêmes affaibli les retranchements qu'ils étaient mainte­\nnant réduits à défendre. La seule ressource qui eût pu servir\nM. de Cumptich, c'est-à-dire l'arrivée de la colonne de Moniat,\nlui échappait définitivement. Le général Koehler, découragé de\nson échec, et ne s'avisant pas que le détachement d'Hastière\neut risqué de sa propre autorité une attaque aussi aventureuse,\ns'était déjà replié sur Bouvignes.\n    M. de Cumptich hésitait à faire massacrer les braves gens\ndont il avait le soin. Il partit lui-même, avec un escadron, pour\nse rendre compte des forces ennemies. Mais à une salve de\nmousqueterie que les dragons de Latour lui envoyèrent, bien\nqu'il fussent loin de portée, son cheval prit soudain le mors\naux dents et l'entraînant à travers tout, finit par le désarçonner,\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         629\n\n\nle laissant très mal en point sur le sol. En cette conjoncture,\nle lieutenant-colonel baron de Bar prit le commandement. Il\nfit pointer les trois pièces vers le nord, du côté où approchait\nl'armée autrichienne, et ordonna un feu continu. Mais les\nmunitions touchaient à leur fin. Alors, ne se faisant pas d'illusion\nsur les chances qu'offrait une défense contre des forces aussi\nsupérieures en nombre, M. de Bar prit une décision plus sage\nqu'héroïque :\n   — Allons, messieurs, s'écria-t-il, il n'y a plus rien à faire\nici! Retirons-nous vers le fond de la vallée.\n   Cet ordre, suivi avec empressement par la plupart, fut mal\naccueilli par la petite troupe de Thierry, qui, ayant été la\npremière a entrer dans la place, entendait bien l'abandonner\nla dernière. Elle ne lâcha pied qu'après avoir échangé son feu\navec celui des Impériaux de l'avant-garde. A la fusillade\nse mêlèrent bientôt les premières détonations de l'orage. Il\néclata violent, coupant une obscurité sinistre par l'intermit­\ntente fulgurance des éclairs.\n   La retraite des Patriotes s'en trouva favorisée, chacun s'occu-\npant avant tout de soi-même. Mais lorsque, trempés par la pluie\net éclaboussés de boue ils se rallièrent à la rive du fleuve, ils\ns'aperçurent que beaucoup d'entre eux étaient restés en arrière.\nThierry manquait. Ce fût une angoisse et un remords pour les\nhommes qu'il avait commandés. Dom Placide eût dix fois\ndonné sa vie plutôt que d'avoir à rapporter à Bruxelles la\nnouvelle de la mort de son ami. I1 se refusait à traverser le\nfleuve. Pour l'y décider, il fallut lui expliquer que Thierry\navait pu trouver un autre passage, en amont du gué d'Hastière.\n   Telle était bien la vérité. On la connut par Thierry lui-\nmême lorsqu'il arriva dans la soirée au moulin d'Hastière,\ntout épuisé, les dents claquant de fièvre, les vêtements déchirés\net souillés.\n   Au moment d'abandonner à son tour les retranchements de\nBlaimont, il s'était souvenu qu'il y avait laissé le drapeau autri­\nchien conquis à l'heure de l'assaut. Revenir sur ses pas, arracher\nle drapeau de sa hampe, l'enrouler, autour de sa ceinture, se\nlaisser glisser à bas de la batterie du seul côté qui était\ndemeuré libre, tout cela ne lui avait pris que quelques instants.\nToutefois, les Kaiserliks l'ayant aperçu l'avaient poursuivi et\nc'était sous leur feu plongeant, gêné dans sa course par son\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 877, "texte": "630                         DURENDAL\n\n\ntrophée et par sa blessure, qu'il avait pu dévaler j u s q u ' à la\nrive, de fourré en fourré, de rocher en rocher. Il était parvenu\nà traverser la Meuse à la nage, tandis qu'autour de lui, les\nballes des tirailleurs postés à mi-côte crépitaient à la surface de\nl'eau. P u i s se glissant dans une sorte de marais que formait à cet\nendroit le lit élargi du fleuve, il avait enfin échappé à cette\nchasse à l'homme et rejoint ses amis.\n   E t pour témoigner de ce trait d'audace, qui devait consoler\nun peu les Patriotes de l'échec d'une aussi triste journée, il\ndénouait et déployait l'ample drapeau de soie jaune chargé de\nl'aigle noir à deux têtes et sur lequel son propre sang, d'un\nrouge éclatant, avait laissé de larges taches encore h u m i d e s .\n\n                                        H.   CARTON DE W I A R T .\n  (A   suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 631, "page_fin": 637, "titre_corps": "L’Idolâtrie au théâtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Barbey d’Aurevilly", "ancre_debut": "L'idolâtrie au théâtre (1) I UNfeuilletoniste", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 742, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "L'idolâtrie au théâtre (1)\n                                            I\n\n                     UNfeuilletoniste célèbre disait, à propos de je ne sais quelle\n                         actrice qui avait bien exécuté u n air, que l'enthousiasme\n                         avait soulevé la salle et que la chanteuse était allée aux\n                         étoiles : alle stelle!\n                              La plume qui écrivait cela est à la vérité u n e plume\n                         italienne, quoique très compétente en français, et elle se\n                         servait de l'expression de son pays, où les c h a n t e u r s et\n                         les gens de théâtre sont regardés comme les premiers des\n                         h o m m e s . Or, chez n o u s aussi ils tendent à le devenir,\ncomme en Italie, et la critique dramatique tout entière, par le ton qu'elle\nprend en parlant du moindre comédien, pousse à ce lamentable résultat.\nL e mot « aux étoiles » n'est d o n c pas l'hyperbole d'un écrivain isolé; il est\ndans le style ordinaire de la critique et l'expression exacte d'une situation.\n   Ils vont en effet aux étoiles, les gens de théâtre, ou plutôt ils n'en des­\ncendent plus. L e public et la critique les y mettent également; mais c'est la\ncritique qui crée dans le public enivré cette prodigieuse idolâtrie. P l u s cou­\npable que le public, parce qu'elle devrait le diriger et le conduire, la critique\nde théâtre a fait au comédien, et surtout à la comédienne, u n e position\nexceptionnelle, anarchique et folle, à ne voir même que le théâtre et les inté­\nrêts de l'art d r a m a t i q u e ; car, si on place d a n s le ciel le simple interprète\nd'une œuvre de talent ou de génie, où placera-t-on celui qui l'a faite?... Si\nT a l m a et Rachel sont tout, Corneille n'est plus rien.\n   E t comme tout se tient d a n s les sociétés, d a n s les idées et dans le langage,\net que le désordre introduit quelque part a m è n e le désordre partout, si les\ncomédiens des sociétés modernes et chrétiennes sont mis là où la bassesse\nromaine et païenne mettait avant leur mort les empereurs, sous qui elle\ntremblait, où ces sociétés mettront-elles leurs vrais grands h o m m e s , — ceux\nqui honorent, éclairent et servent la patrie, et, quand il le faut, meurent pour\nelle?... Où mettront-elles, par exemple, leurs grands généraux, leurs prêtres\nsaints, leurs juges intègres, tous ceux enfin qui sont bien plus qu'un grand\ngénie, parce qu'ils pratiquent de grandes vertus?...\n   Elles ne les mettront plus nulle part. Elles deviendront indifférentes au\n\n\n  (1) Chapitre inédit du volume de Barbey d'Aurevilly : Critiques diverses, qui\nparaîtra prochainement chez l'éditeur Lemerrc de Paris.\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3449, "texte": "632                                    DURENDAL\n\n\nservice r e n d u , à la fonction exercée, au mérite obscur, au dévouement d'au­\ntant plus sublime qu'il est plus caché. T o u t e s les notions seront c o n f o n d u e s ;\nmais ne vous y trompez pas ! le renversement d a n s l'admiration touche de\nprès à l'ingratitude, — et les peuples ne sont vraiment plus reconnaissants\npour leurs grands hommes le jour qu'ils s'avisent de dresser de tels P a n t h é o n s\nà leurs amuseurs !\n\n                                              II\n\n    Tel est pourtant l'avenir très prochain qui nous menace, si la voix de la rai­\nson ne vient nous tirer de l'ivresse où nous ont plongés de si misérables ensei­\ngnements. Il faut que la critique le sache, en exaltant le comédien comme elle\nle fait depuis trente ans, en quintuplant son importance, en s'occupant de\nlui avec un dilettantisme si passionné et si exclusif, la critique n'a pas seule­\nment montré ce genre peu touchant de reconnaissance, — la reconnaissance\ndu plaisir goûté, — que des voluptueux, plus ou moins blasés, peuvent avoir\npour de toutes-puissantes courtisanes, mais, à part son abaissement à elle-\nmême, elle a exercé sur la société de son temps une action visible et funeste.\nCertainement, à elle seule elle n'a pas créé cet a m o u r fiévreux du théâtre,\nnaturel à l'homme, et qui devient la plus malsaine manie des peuples vieux,\ncivilisés et c o r r o m p u s ; mais elle l'a exaltée outre mesure, et elle en a fait à\ncette heure quelque chose d'inouï, — sans exemple et sans n o m .\n    L a Bruyère parle quelque part de la passion désordonnée des R o m a i n e s\nde la décadence pour les joueurs de flûte. E h bien, la société du XIXe siècle\n ressemble à ces R o m a i n e s ! mais elle a une passion plus vaste : elle n'aime\n pas les joueurs de flûte; elle adore tous les histrions. Sitôt qu'un h o m m e\n monte sur le théâtre, à l'instant m ê m e , et quoi qu'il puisse être, il monte\n sur les épaules et presque sur le cœur de la foule. Rappelez-vous ce dau­\n phin trompé, qui portait un singe au Pirée. C'est l'image de la critique\n moderne s'inclinant sous le comédien. Développement peut-être inévitable\n avec la civilisation qu'on nous a faite, que cette idolâtrie du théâtre par\n laquelle les peuples finissent! Seulement, est-ce à n o u s à la vouloir et à la\n provoquer avec cette furie i m p r u d e n t e , n o u s qui n'ignorons pas l'histoire et\n qui avons appris, en la lisant, que l'histrionolâtrie a souillé de ses farces gro­\n tesques les derniers m o m e n t s des plus grands peuples, et déshonoré leur\n agonie ?\n     Et, en effet, pour être juste, il faut le reconnaître, l'amour du théâtre p a r m i\n  nous n'est pas seulement le plaisir matériel des spectacles, le pain des yeux,\n le vin des sens, cher à tout peuple devenu intellectuellement u n e populace et\n  qui d e m a n d e ses circenses. Chez n o u s , c'est bien plus q u ' u n plaisir, c'est l'en­\n  vahissement de toute la vie. L e vieux mot qu'on a tant répété : « la littérature\n  est l'expression de la société », n'est plus j u s t e . P o u r qu'il redevienne vrai, il\n  faut qu'on le renverse. La société n'est plus comme autrefois le fond même\n  de la littérature, c'est bien plutôt la littérature,' qui est devenue le fond même\n  de la société. Elevée par des maîtres sceptiques, gouvernée longtemps par des\n  hommes de juste-milieu, p o u r qui jamais la vérité ne fut qu'un jeu d'escarpo-\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "                          L'IDOLÂTRIE       AU    THÉÂTRE                         633\n\nlette, tourbillon d'individualités sans le ciment qui les relierait et leur don­\nnerait la solidité d'un m o n d e , la société m o d e r n e , privée du profond et sym­\npathique intérêt des doctrines c o m m u n e s , n'a plus que le théâtre pour toute\nressource. Quoi d'étonnant? Que se dire d a n s ce m o n d e en poudre? Il faut\nbien u n terrain artificiel dans lequel on se cloisonne contre des contacts vio­\nlents et réciproques, et ce terrain, c'est le théâtre, le théâtre où les h o m m e s\ns'assemblent pour ne pas être ensemble, et dont l'influence devient si puis­\nsante sur nos m œ u r s qu'on peut dire, sans exagérer, que ce n'est plus la\nsociété qui va au théâtre, mais que c'est le théâtre qui pénètre dans la société.\nSingulier spectacle, que l'histoire n'a pas vu encore! Si cet incroyable mouve­\nment continue, a v a n t un siècle il n'y aura plus dans le m o n d e que des comé­\ndiens !\n\n                                          III\n\n    E t comment cela ne serait-il p a s ? . . . A la nécessité d'un abri où les indivi­\ndualités évitent la bataille, et où les opinions morcelées et contraires se\ntaisent ou s'asseoient, s'ajoutent, pour faire colossale cette idolâtrie du théâtre\ndont chaque jour marque le progrès, l'intérêt de l'imagination, des sens et de\nla vanité. La pièce est déjà une séduction, q u a n d elle n'est pas u n e c o r r u p ­\ntion toutefois, et le feuilleton achève l'effet de la pièce.\n    L a critique est le plus souvent la g r a n d e niaise, molle et facile, à qui on\nfait dire ce qu'on veut avec deux ou trois politesses. Mais comment pourrait-\non caractériser de manière à en donner l'idée la critique du feuilleton dra­\nmatique, non seulement en ce qui regarde les pièces, mais en ce qui regarde\nle comédien et la comédienne, ces demi-dieux auxquels on rend le plus\nbouffon des cultes, dans son sérieux et dans sa bonne foi ?\n     P o u r eux, en effet, — le comédien et la comédienne, — la critique retrouve\nde la conscience. La sensation lui en rapporte u n e ; mais elle est émue et\ntroublée. Si le comédien a été intelligent, la critique l'intitule sublime! Si la\nchanteuse a bien donné son fa, la critique la proclame divine, et la place,\n comme n o u s l'avons vu, alle stelle, dans les étoiles! Elle imite en cela M m e de\n Staël, d o n t le talent a bien gardé quelque peu de l'emphigouri de T h o m a s ,\n qui l'avait bercée, q u a n d elle s'écriait u n beau soir, à une représentation de\n T a l m a : qu'elle « lui voyait positivement des étoiles autour de la tête ». On\n se moqua beaucoup, d a n s le temps, de cette vision ridicule. On n'en rirait\n plus aujourd'hui.\n     Aujourd'hui, le feuilleton dépasse de beaucoup sur l'imagination publique\n les impressions données par les pièces. Les pièces ont le prestige du costume,\n de l'effet théâtral, des applaudissements et de leur vertige. Mais le feuilleton\n creuse dans tout cela; il est le détail, mis en lumière et jamais assez fouillé\n au gré de personne, de la vie, de l'esprit et jusqu'à des modes du comédien\n ou de la comédienne, ces deux illustrations du monde renversé ! Sous la\n p l u m e de leurs historiens enthousiastes, le comédien et la comédienne\n deviennent des légendes et des poèmes, et les paillasses mêmes ont leur\n histoire! Chauffée donc à cette double flamme de la représentation, avec son\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\néclat, et du feuilleton avec son incroyable lyrisme, la société, qui est une\nfemme (car, c'est vrai, les femmes font les mœurs, mais lorsqu'elles ne les\ndéfont pas), perd chaque jour ce qui lui restait de coûts simples et de vertus\nfortes, et c'est ainsi que le théâtre brise deux fois la famille, — par ses pièces\net par ses acteurs.\n   Tentées par cette gloire enivrante des Kachel et des Alboni, des jeunes\nfilles, la tête incendiée, se jettent au théâtre, et les mères, le croira-t-on? ne\ns'y opposent plus. Des hommes, que leur naissance appelait à des fonctions\nsévères, ont mieux aimé porter la toque aux Italiens et chausser la botte\nabricot. Lorsqu'on ne va pas jusque-là, on se contente dE jouer au comédien en\njouant chez soi la comédie; car, c'est un fait, jamais les gens du monde\nn'ont plus raffolé de cette espèce de divertissement qu'aujourd'hui. Tel est\nle trouble de nos mœurs et l'idolâtrie du théâtre. Nous n'avons voulu que\nles signaler à ceux-là qui, par l'exagération de leur langage, augmentent le\ndanger d'un double fléau. Lorsque la société, en trop grande partie, se rue\nsur un cabotinage immense, lorsque le cerveau humain a besoin d'un Dieu\net qu'on l'a ouvert à tout un Olympe de farceurs et de baladines, ceux qui\ntiennent pour les mœurs doivent s'inscrire en faux contre l'idolâtrie des\ncomédiens et des comédiennes. Tout ce qui a en soi une force quelconque\nde pensée doit s'attacher à réprimer, dans la mesure de cette force, cet his­\ntrionisme envahisseur, qui va nous déborder demain, et qui a fait toujours\nsuivre, dans l'histoire du monde, les saltimbanques par les Barbares.\n\n\n                                       IV\n\n   Pendant que nous parlions de l'idolâtrie au théâtre et que nous dénoncions\nl'histrionisme comme un des signes de la fin des temps pour les peuples, les\nmœurs publiques nous répondaient. Paris presque tout entier jouait la\ncomédie. Les théâtres de société, comme on les appelle, se multipliaient. Jamais\nl'hiver n'en avait tant vu. Et non seulement ils se multipliaient, mais ils se\nvantaient d'exister, mais après les plaisirs de l'applaudissement dans la salle,\nils prétendaient à l'applaudissement dans la rue. Les journaux, ces boutiques\nde bruit, leur en vendaient. C'est par les journaux, par les petits Bachaumont\nde la chronique, que la province a pu apprendre depuis quelques jours que\nla société parisienne avait transformé ses salons en salles de spectacle, et que\ncette société, faite pour donner le ton au monde, le recevait, à cette heure,\nde ses comédiens.\n   Et elle le reçoit, en effet. Nous n'exagérons pas. Elle le reçoit de toutes\nmanières. Chaque fois qu'une maison, jusque-là chastement fermée, s'érige\npubliquement en petit théâtre, il n'y a pas que la préoccupation dramatique,\nl'imitation des comédiens à distance, l'étude futile du rôle ou du costume qui\nen passent le seuil. Le comédien l'enjambe lui-même en personne. L'acteur\nou l'actrice plus ou moins en renom sont conviés à la fête : « Peste ! — dit-\non, — nous aurons monsieur ou mademoiselle une telle du Théâtre-Français\nou du Gymnase! » On va les chercher en robe détroussée, on les paye des\nprix fous pour avoir, dans la pièce qu'on joue, ou leur présence ou leurs\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "                         L ' I D O L Â T R I E AU   THÉÂTRE                  635\n\nconseils; et si on ne les paye pas, c'est encore plus cher : on les considère. Ils\nsont réellement, dans ces soirs tristement brillants, les vrais ornements de la\nchose et les maîtres de la situation. Soyez-en certains! là où il n'y aurait ni\nacteurs ni actrices parmi ces gens du monde en train de cabotiner quelque\npeu, le théâtre de société manquerait d'éclat comme art et comme luxe; il\nserait inférieur et peu compté dans l'opinion. Tel est le fait incontestable et\nfréquent dont nous ne voulons pas tirer de conclusion, tant elle serait cruelle!\nMais Napoléon l'a tirée, lui, quand il disait, avec cette profondeur de bon\nsens qui caractérisait son génie, que, « toujours et partout, la main qui donne\nest au-dessus de celle qui reçoit ». Eh bien, c'est ce renversement volontaire,\naccepté et à la mode, de la main qui reçoit et de la main qui donne, c'est\nl'anarchie, le ridicule et le danger d'une telle situation, c'est l'abaissement\nmoral vers lequel doucement elle nous pousse, que nous voulons seule­\nment... indiquer! Un mot suffit parfois. Quatre vers de Racine ont suffi pour\nempêcher Louis XIV de faire le saltimbanque dans des mascarades du car­\nrousel et le ramener à ses fonctions de roi. La société, qui oublie un peu trop\nqu'elle est une reine, va peut-être se le rappeler en nous lisant. Qu'elle se\nrappelle aussi qu'elle est une mère, et que la question posée ici est une ques­\ntion de mère de famille à enfants.\n\n\n                                           V\n\n   De tous les désordres, en effet, que l'histrionisme puisse produire, la\ncomédie de société, malgré son air léger et de peu d'importance, est peut-être\nl'un des plus graves et des plus dangereux.\n   Les autres, on les connaît et personne ne les nie, depuis les moralistes qui\nfurent des saints jusqu'à ceux qui sont des philosophes, depuis les Pères et\nBossuet jusqu'à Jean-Jacques Rousseau. Tandis que la comédie de société\nne paraît guère qu'une occupation innocente, un joli goût de gens bien élevés\net d'instincts artistes, un passe-temps charmant pendant lequel on ne médit\npoint du prochain, comme disent les badauds qu'on rencontre au fond de\ntoutes les questions, les observateurs d'épiderme ne voient dans cet amour\nenvahissant des spectacles que le besoin d'amusement nécessaire à l'homme,\net à la misère de sa destinée et de son cœur. Mais ils oublient que les sociétés\nse jugent par leurs amusements encore plus que par leurs travaux. Elles res­\nsemblent aux enfants, dont la supériorité réelle apparaît moins à la classe\nqu'aux récréations. L'occupation du loisir des peuples donne exactement\nleur mesure. Que penser donc d'une société si affolée de théâtre qu'elle se\nfait théâtre elle-même, et, lasse de son personnage vrai, entre dans des rôles\nqu'elle répète ? Elle était spirituelle pour son propre compte, elle ne l'est plus\nqu'à la manière des singes ou des perroquets. De toutes les facultés qui la\ndistinguaient, elle n'a gardé que les inférieures, la mémoire, et cette imitation\nfacile que les bêtes partagent avec l'homme. Dans une pareille société, que\ndevient l'esprit? que devient la conversation, cette chose divine, cette créa­\ntion spontanée, ce génie sur place, qui fut notre gloire autrefois? et que\nvoulez-vous qu'ils deviennent? Une lorgnette vaut mieux (et ne donne pas\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3157, "texte": "636                              DURENDAL\n\n\ntant de peine) pour distraire des hommes éreintés d'affaires, préoccupés de\nsoucis d'argent, qui ont couru une partie de la journée et fumé l'autre. Ils ne\nsont réellement plus capables intellectuellement que d'écouter et de regarder\nun spectacle.\n   Entre le tabac, qui narcotise l'esprit des modernes dans des proportions\nque la science et l'histoire constateront plus tard, et le théâtre, cette passion\nde gens fatigués et de nations en décadence, l'esprit meurt, la conversation\ns'éteint. Un peuple aimable, et réputé le plus aimable des peuples, perd les\ngrâces toutes-puissantes par lesquelles il a régné, et avec la politesse, cette\nfleur de bienveillance sociale, restée la dernière de ses dons, se fane aussi sur\nsa couronne.\n   « Je m'appelle Six francs », disait un jour à l'Opéra un homme qui avait\npayé sa place et qui la réclamait d'une femme avec la grossièreté de l'écu et\nl'ardente curiosité qui ne transige pas. Et il avait raison, cet homme. Au\nthéâtre, où l'on paye, tous les hommes s'appellent Six francs, plus ou moins,\nselon la place qu'ils ont achetée. Aux théâtres où l'on ne paye pas, les hommes\nn'ont point de personnalité davantage. Ils s'appellent des Invitations.\n\n                                       VI\n   Ainsi, pour commencer, dégradation de l'intelligence, altération des\nrapports sociaux, voilà ce que les habitudes de théâtre introduites dans le\nmonde doivent nécessairement produire et attester. Certes! nous ne sommes\npas les ennemis de la littérature dramatique. Nous pensons qu'en les diri­\ngeant, qu'en exerçant sur eux la haute main qu'ils doivent toujours sentir,\ninvisible et présente, sur leur tête, les théâtres peuvent servir à mieux que\nl'amusement, c'est-à-dire à l'éducation des peuples; seulement, ici, oserait-\non vraiment nous opposer la littérature dramatique? Ceux-là qui croient, avec\nla bêtise mystique des fakirs, que l'art est le but de la vie, nous parleront-ils\ndes intérêts de l'art à propos des affectations artistiques des petits jeunes gens\ndu temps actuel et de la comédie de société ? Mon Dieu ! à ces esprits-là, tout\nest possible; mais quand l'importance des vaudevilles ou des tragédies de\nsalon paraîtrait à ces forts penseurs un droit à maintenir au génie, quand tel\nhôtel, à la porte blasonnée, serait devenu pour le théâtre français une succur­\nsale d'émulation honorable et utile, il resterait toujours la question qui prime\ntoutes les autres, — la question des mœurs.\n\n                                       VII\n   Les anciens ont aimé les spectacles; l'Histoire nous dit avec quelle fureur.\nQuand les Barbares arrivaient sur l'Empire, et que de tous côtés, dans les\nbatailles, dans les compétitions pour le sceptre, dans les discordes intestines,\nle sang coulait et montait pour les étouffer jusqu'à la bouche des nations\nmourantes, il fallait encore à l'Antiquité persistante et incorrigible ses\ncochers, ses gladiateurs, ses histrions et ses cirques. Elle leur donnait son\ndernier regard, et, pour les applaudir, son dernier cri! Les monstres mêmes\nqui la foulaient sous leurs pieds terribles, — ces pieds d'argile qui pèsent tant\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3850, "texte": "                            L'IDOLÂTRIE        AU    THÉÂTRE                            637\n\n sur le cœur des peuples avant de crouler, — les monstres qui l'ont gouvernée\n ne la gouvernaient que par les spectacles, que parce qu'ils étaient, eux aussi,\n des histrions! C e qui explique la durée d u règne de N é r o n , quoiqu'il ait peu\n d u r é , c'est sa lyre et sa flûte. E x a s p é r é vers la fin, ce goût de spectacles\n remontait dans la R é p u b l i q u e . Crassus, faisant la guerre aux P a r t h e s , emme­\n nait avec lui u n e troupe de comédiens, et b e a u c o u p d'autres R o m a i n s eurent\n à leur solde, soit d a n s la paix, soit dans la guerre, leur troupe de comédiens\ncomme Crassus. Seulement, ne nous y t r o m p o n s p a s ! ces comédiens étaient des\nesclaves. C'étaient au moins des mercenaires, des affranchis, des gens de bas.\n    Ni Crassus ni personne, même q u a n d R o m e , comme u n e femme qui se\njette du haut d'une tour, se précipitait dans sa dernière heure, ne songea u n e\n m i n u t e à introduire la comédie dans la famille et à la faire jouer par sa\nfemme, ses filles et ses fils. Même dans R o m e éperdue et p e r d u e , d a n s R o m e\ndevenue la corybante de ses arènes et de ses jeux, u n e pareille idée ne put\n effleurer ces cerveaux c o r r o m p u s , mais qui avaient appris dans la loi romaine\n la majesté du père et du magistrat domestique : Pater familias. E h bien,\n voyez donc le progrès des p e u p l e s ! Cette idée devait venir plus tard. Elle\n paraissait a n t i r o m a i n e . L e paganisme n ' e n voulait p a s . Elle devait pousser,\naprès b e a u c o u p de siècles, il est vrai, dans le cerveau des nations chrétiennes,\net nous devions la réaliser avec cette-légèreté charmante « qui ne voit pas\ngrand mal à ça », comme nous avons le droit de le dire, tant notre vieillesse,\nainsi qu'on le sait, a le cœur p u r !\n    E t nous avons d o n n é ce dernier spectacle par a m o u r des spectacles. Il faut\ny réfléchir pour y croire! ce qui scandaliserait l'Antiquité, si on la tirait d u\nsépulcre, ne scandalise nullement le Christianisme de nos m œ u r s . Demandez\np o u r t a n t au Christianisme, d e m a n d e z à l'Église et à la conscience, qu'elle\npénètre de son esprit, si elle ne voit nul inconvénient à ces a m u s e m e n t s artis­\ntiques et littéraires, si c'est simplement insignifiant et destiné à nous faire\npasser agréablement quelques heures que ces comédies de société, qui tuent\nla société, et que des mères j o u e n t devant leurs filles, q u a n d elles ne les\njouent pas en camaraderie avec elles? D e m a n d e z à l'Eglise si cette mêlée des\nenfants et des pères, dans ries a m u s e m e n t s au moins frivoles, n'affaiblit p a s\nl'autorité parmi les u n s et le respect parmi les autres? Demandez-lui enfin, à\ncette Église, qui se connaît en passions, qui jauge éternellement le cœur et les\nreins de l'homme de ses mains puissantes, si la pureté des cœurs et toutes les\nvertus de la famille ne sont pas menacées de périr, dans ces comédies qui\nchauffent à blanc toutes les vanités, en concentrant le feu de tous les regards\nsur elles? Allez! nous sommes des chrétiens, mais n o u s sommes autant que\nvous des gens du m o n d e et qui savent la vie. N o u s ne passons p a s notre\ntemps à foudroyer des tourterelles; seulement il nous est impossible d'ad­\nmettre, et nous vous défions de la supposer, l'innocence ou la moralité de ces\ncomédies de société où le comédien est m a n d é pour a p p r e n d r e le rôle à mon­\nsieur, et la comédienne pour l'apprendre à m a d a m e et à mademoiselle, et où,\ndans le laisser-aller de la coulisse, les professeurs peuvent faire échange de\nfonction et intervertir leur personnage avec la souplesse de leur art et les habi­\ntudes de leur état !                                    J U L E S BARBEY D'AUREVILLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 638, "page_fin": 639, "titre_corps": "La Forêt de Soignes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Buls", "ancre_debut": "La Forêt de Soignes APRÈS les déclarations", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 749, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1973, "texte": "La Forêt de Soignes\n\n                    APRÈS les\n                          déclarations si nettes et si heureuses de\n                  M. Schollaert, ministre de l'Intérieur et de\n                 l'Agriculture, dans la séance de la C h a m b r e , du\n                  2 juillet dernier, en réponse à un excellent\n                 plaidoyer de M. Carton de W i a r t en faveur\n                 de la préservation de la forêt, les Amis de la\n                  Forêt de Soignes pouvaient espérer que l'ère des\n                 dévastations était définitivement close.\n   Cependant au cours d'une p r o m e n a d e récente dans notre\nbeau bois, nous avons été saisi d ' i n q u i é t u d e ; à notre grand\neffroi nous avons aperçu une longue trouée faite récemment (1)\ndans la direction de la piste d'entraînement pour la création de\nlaquelle on a abattu des milliers d'arbres, sans d e m a n d e r\nla permission à la C h a m b r e , sous prétexte qu'il n'y avait pas\neu aliénation du terrain de la forêt, mais un simple bail.\nSeulement ce bail était conclu pour un terme si long que cela\néquivalait à une aliénation, car la génération actuelle n'en\nverra pas la fin.\n   Il est vrai que les travaux d'appropriation de la nouvelle\ndrève du Comte paraissent suspendus.\n   Les Amis de la Forêt seraient heureux de pouvoir faire\nhonneur à M . Schollaert de cet arrêt dans la dévastation\nprojetée. L e Ministre aurait du reste le moyen de confirmer la\nsincérité de sa déclaration à la C h a m b r e , q u a n d il disait :\n« S'il s'agit de planter, j ' e n suis... » Qu'il donne i m m é d i a t e m e n t\nl'ordre de planter cet éclaircie intempestive et pleine de\nmenaces.\n\n   (1) P a r une note officieuse adressée aux journaux nous apprenons, avec un grand soula­\ngement, que M. le Ministre ne peut être tenu pour responsable d'un acte commis avant son\nentrée au département de l'Agriculture, nous pouvons donc espérer qu'il voudra en réparer\nles effets.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "                     LA FORET DE SOIGNES                      639\n\n\n    Nous sommes payés pour nous méfier des bureaux des\nministères; pour réaliser leurs projets, ils procèdent sournoise­\nment.\n    Rappelons-nous ce qui s'est passé pour l'hippodrome de\nGroenendael. Comme le chante Basile, ce ne fut d'abord q u ' u n\npetit vent qui rasait la terre, puis un ouragan qui dévasta la\nforêt.\n    Après que l'hippodrome eut été créé, il fallut bien y amener\nles sportsmen par une voie de chemin de fer et a b a t t r e de\nnouveaux arbres. On isola ainsi un lambeau triangulaire de la\nforêt, compris entre le chemin de fer et la route de Mont-\nSaint-Jean, puis on vint dire à la C h a m b r e : « Ce lambeau\nn ' a y a n t plus aucune communication avec la forêt, cédons-le à\nu n entrepreneur qui y construira des villas et nous donnera en\néchange des terrains du côté du bois des Capucins! »\n     Si M . Schollaert n'y met bon ordre on procédera de la\nmême façon, cette fois encore. Il est évident que la piste\nd'entraînement m a n q u e de voie d'accès.\n     L a prolongation de la drève du Comte permettra aux\nautomobiles de venir empester cette partie de la forêt, si belle\nencore dans sa majestueuse solitude. Mais ce ne sera pas tout,\nq u a n d le m o n d e si peu intéressant des bookmakers et des\nparieurs, qui se soucie comme d'une guigne du charme des\nhautes futaies, arrivera en foule, il faudra lui élever des abris,\ndes tribunes, des restaurants et voilà une troisième partie de\nla forêt gâtée, dévastée à j a m a i s .\n     Nous conjurons nos députés, qui savent apprécier l'impor­\ntance du monument national qu'est notre forêt, d'obtenir du\n Ministre des assurances formelles et rassurantes sur ce point.\n\n                                                         BULS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 640, "page_fin": 641, "titre_corps": "La Littérature au Congrès de Malines", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. 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Henry Carton de Wiart, la beauté de la forme\n                      doit couronner la vérité du savoir. Notre jeunesse place\n                      naturellement au service des Muses les complaisances\nde son enthousiasme imagé. Et c'eût été miracle que nulle œuvre d'art\nlittéraire ne se fût rencontrée au bout d'une activité presque séculaire, dans\nun pays dont le catholicisme est la plus constante tradition intellectuelle.\nAussi bien, c'est la tradition à laquelle se rattache l'initiateur de notre école\nhistoriographique, et un groupe considérable de romanciers, de poètes, de\ncritiques.\n   Grâce au dévouement ingénieux de M. Henri Davignon, secrétaire de la\nSection, cette réunion de nos littérateurs fut l'une des plus réussies et des\nplus fécondes : la première constatation qui s'impose, c'est qu'il n'y a point,\npour les Belges qui pensent, un autre idéal au nom duquel on pût assembler\navec autant de fruit un pareil contingent de nos artistes du verbe.\n    M. Georges Doutrepont ouvrit la première séance par un discours\nmagistral qui fut fort applaudi, et que nous pourrons bientôt lire : il y\nretraçait les origines universitaires du mouvement littéraire de 1880 et des\nannées qui suivirent cette date de renouveau patriotique; il retrouvait\nl'esprit catholique dans les œuvres les plus conformes aux sentiments du\npays; il montrait la pensée française réagissant contre le naturalisme; puis,\nchez nous, la critique bienveillante introduisant les auteurs bruyants dans le\nmonde grave; et les différents aspects de notre société passée et présente\ns'animant dans le roman historique (M. Carton de Wiart), le roman mon­\ndain (M. Henri Davignon) et le roman rustique (M. Georges Virrès).\n   M. Firmin Van den Bosch, dont le nom acclamé reste synonyme de\njeunesse pétulante, propose avec conviction et verve — et avec succès —\nla création d'une Association des écrivains catholiques belges. Il fait voter\naussi le vœu que dans les cercles et sociétés catholiques des conférences soient\nconsacrées à des œuvres littéraires françaises, flamandes ou wallonnes.\n    M. Eugène Gilbert, dans son rapport sur la critique catholique, indique\nles devoirs qu'elle comporte de parfaite loyauté, de compréhension éclectique\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3564, "texte": "               LA LITTÉRATURE AU CONGRÈS DE MALINES                                   64I\n\n\net de vulgarisation intelligente. L'excellent critique de la Revue Générale,\nl'historien si goûté du Roman français au XIXe siècle, parle de critique litté­\nraire avec l'autorité d'une expérience longue et talentueuse; et l'on sent et\nl'on fêté en lui le vir bonus scribendi peritus.\n    La question des catholiques et du théâtre faisait l'objet d'un rapport écrit\net envoyé par le P è r e H é n u s s e . Elle fut, en s é a n c e , traitée par M H e n r i\nD a v i g n o n . L e rapport du R. P . H é n u s s e constatait l'état déplorable des\nspectacles français, et les attitudes contradictoires des catholiques d'autre­\nfois et d'aujourd'hui ; mais quant aux conclusions il laissait la question\nouverte. M. Henri Davignon fit justement remarquer que cette question\nse ramenait à celle du roman, fort discuté la veille, et à celle de l'art littéraire\nen général. Il esquissa la situation actuelle avec les difficultés qu'elle\n présente, et les mesures diverses qui pourraient y remédier. Connaissant\n excellemment notre art d r a m a t i q u e , ses ressources, le rôle de la presse et du\n public dans la diffusion des œuvres, avec u n e compétence de moliéiiste et\n d'auteur, il présenta différents vœux qui eurent l'approbation générale :\n q u e les catholiques s'abstiennent complètement d'encouiager, par leur\n présence, la représentation des pièces de théâtre du genre d é v e r g o n d é ; —\n qu'ils encouragent, au contraire, la représentation d'oeuvres vraiment litté­\n raires et m o r a l e s ; — que la critique dramatique dans les j o u r n a u x catholiques\n devienne i n d é p e n d a n t e de toute complaisance et soit vraiment un guide à la\n fois artistique et moral du public.\n   P e n d a n t que parlait M. H e n r i Davignon, l'archevêque accompagné de\nl'évêque de T o u r n a i vint p r e n d r e place à la Section, salué par des applau­\ndissements chaleureux, et par des paroles heureuses de M . Carton de W i a r t ,\nprésident. P h i l o s o p h e , écrivain, orateur, dignitaire de l'Eglise, Mgr Mer­\ncier prenait, à bien des titres, intérêt à u n e section qui étudie l'expression\nartistique de la pensée. Et en le voyant on pouvait songer que la littérature\nn'était pas le moindre ornement des fêtes spirituelles.\n   M. Georges Virrès parla éloquemment des traditions patriales et de\nleur expression littéraire en Belgique, M. Pierre N o t h o m b de la poésie\ncatholique et M. Georges Ramaekers des poètes mystiques.\n   U n banquet réunit un bon nombre d'écrivains. Ils s'étaient rencontrés dans\nles mêmes convictions, d a n s le même effort vers la B e a u t é ; et ils souriaient\naux formules pittoresques de leurs souvenirs et de leurs amitiés. M. Georges\nDoutrepont, étant philologue, avait appelé l'abbé Mœller l'archevêque\nT u r p i n de nos luttes littéraires; et M. Carton de W i a r t , roi de ces agapes\nconfraternelles, saluait en M. H e n r i Davignon son Maire du Palais.\n   Les littérateurs auront emporté de Malines le réconfort de n e se point\nsentir isolés dans notre pays qu'on accuse encore de béotisme. A Malines on\na pu voir un congrès d'intellectuels et d'amis de la littérature qui, ayant\nquelque chose à dire, ne s'adonnent pas au chamaillis de la gent de lettres\npleine de hargneuses vanités. A Malines on a compris que l'idée chrétienne,\nqui d o n n e un sens à la vie, en d o n n e r a u n aussi à notre littérature nationale.\n\n                                                                         A.   COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 642, "page_fin": 642, "titre_corps": "Saint François d’Assise dans la légende et l’art primitifs, par Arnold Goffin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Saint François d'Assise dans la légende et l'art primitifs par Arnold Goffin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 753, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "Saint François d'Assise dans la légende et l'art primitifs\n                           par A R N O L D     GOFFIN\n\n\n\n                    PAR ses traductions et ses annotations des sources de la\n                      légende de Saint François d'Assise, des « Fioretti » en\n                      particulier, M. Arnold Goffin a pris place depuis une\n                      dizaine d'années parmi les historiens et critiques d'art qui\n                      se sont fait en Europe une spécialité des études franscis­\n                      caines et en lesquels on peut avoir confiance. Le présent\n                      livre est de nature à le mettre parmi eux au premier rang.\n                         Les arts ont abondamment exploité le motif franciscain.\n                      Prétexte à imaginations personnelles ou type indéfiniment\n copié et chargé de surenchères, ce sujet de peinture ou de littérature ne\n conserve un intérêt documentaire, qu'aussi longtemps qu'il accuse encore\n son origine et participe du milieu qui le créa et le porta à son apothéose\n expressive, c'est-à-dire pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles italiens.\n    Après avoir précisé la silhouette morale primitive de Saint François telle\n qu'elle apparut dans la genèse hagiographique et rétabli l'atmosphère dans\n laquelle fleurit le miracle de cet idéal nouveau, M. Goffin recherche ici dans\n la peinture et la sculpture italiennes primitives la fixation de l'image physique\n du Saint et la commémoration des épisodes de sa vie ; il dresse ainsi l'icono­\ngraphie franciscaine d'après les œuvres des artistes florentins et siennois\ndesquels le commentaire pictural de la légende a reçu sa forme originale\net qui ont donné à celle-ci, pour l'édification des fidèles, une apparence sen­\nsible dans les églises d'Assise, de Montefalco de Borgo san Sepolcro et de\nFlorence.\n    Il poursuit l'évolution de la figure graphique du Poverello et le progrès de\nl'illustration de sa carrière depuis les hésitations des artistes des débuts à\ncréer un type physique en rapport avec la splendeur morale de l'apôtre\njusqu'à la plénitude des interprétations de Giotto, l'idyllique tendresse de\ncelles de Sassetta, la pittoresque précision de celles de Gozzoli.\n    Et cette évolution de l'iconographie franciscaine, elle vient dans le livre\ncomme en fonction de l'évolution de l'art primitif italien lui-même; on passe,\nen la suivant, de l'âge de la force, du XIVe siècle, à l'âge de la grâce, le XVe,\net l'on voit dans ses formes se refléter la foi et la discipline du moyen âge\nemportées peu à peu par l'enivrement de la beauté et de la vie.\n    M. Goffin, qui connaît l'Italie et l'histoire et aime le Petit Pauvre, a pu\nécrire pareil livre avec l'érudition qu'on souhaitait et la ferveur qui convient.\n    Ce livre s'impose ainsi aux pèlerins d'Assise comme à tout amateur d'art.\n    Le volume de 140 pages in-8° est documenté par 30 illustrations hors texte,\nreproduisant quelques édifices d'Assise et de nombreuses figurations de\nSaint François et des scènes de sa légende d'après Margaritone d'Arezzo,\nSimone di Martino, Lorenzetti, Giotto, Taddeo Gaddi, Sassetta, Gozzoli,\nGhirlandaio, Andrea della Robbia, etc.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 643, "page_fin": 651, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Livres Hippolyte Taine Essai d'une biographie intellectuelle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 754, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3124, "texte": "LES LIVRES\n\nH i p p o l y t e T a i n e : Essai d'une biographie intellectuelle, par M. LABORDE-\n     MILAA. — (Paris, Perrin.)\n    Les jeunes gens de notre génération ressentirent pour T a i n e ce respect,\ncet enthousiasme généreux mélangés de tendresse, si naturels à des adoles­\ncents impatients de penser et de savoir, devant les maîtres de la pensée et de\nla science. Ce génie fort, droit, lumineux, non seulement nous l'admirions,\nmais nous l'aimions. 11 imposait, mais il c h a r m a i t ; il était raison, méthode,\nvues profondes, mais, en m ê m e temps, â m e , s e n t i m e n t ; l'art, la littérature,\nla vie lui étaient des objets d'étude, mais, aussi, des objets d'amour. Il était\nsavant, puissant d a n s l'abstraction, mais h o m m e avant tout et, comme tel,\ncurieux, à l'exemple de Montaigne ou de Pascal, de l'homme, le cherchant,\npour le connaître et se connaître en lui, d a n s tous les domaines, celui des\n idées comme celui des faits.\n     Si nous ne nous trompons, M. Laborde-Milaà, écrit à l'une des pages de\n son ouvrage excellent, le mot de poêle. Rien de plus juste. Car si, c o m m e\n nous croyons, la poésie réside moins dans la forme que dans la substance,\n moins dans les conventions de la rhétorique que dans les facultés lyriques de\n la pensée, quels poètes, souvent que Chateaubriand, Michelet, Barbey,\n T a i n e ? . . . L a vie, T a i n e la ressuscitait dans tout ce qu'il touchait; que ce fut\n celle d'une époque ou celle d'un artiste, il la recréait, la revivait dans sa\n  propre sensibilité. Il semblait qu'il tirât le passé de l'obscurité des temps, de\n  la poussière des textes et des ruines des m o n u m e n t s pour nous le faire réap­\n  paraître tel qu'il était, impressionnant comme la réalité présente et, c o m m e\n  elle, colorée... Aucun écrivain ne d o n n e au même degré que T a i n e la sen­\n  sation de la plénitude et de l'équilibre; aussi est-ce u n e joie intellectuelle\n  intense que l'on reçoit en suivant les opérations de cette haute intelligence,\n  a r m é e également pour la synthèse et l'analyse, servie par u n e admirable ima­\n  gination matérielle et morale.\n      E n étudiant l'œuvre de T a i n e dans son développement organique, en\n  essayant de retracer devant nous ce que l'on pourrait appeler sa tradition\n   psychologique, M. Laborde-Milaà rencontre, en passant, les attaques dont,\n   surtout en ces dernières années, l'auteur des Origines de la France contempo­\n   raine a été l'objet. Des gens — politiques, évidemment, — se sont trouvés\n   pour suspecter sa probité intellectuelle; d'autres, mécontents de ses conclu­\n   sions, ont nié la valeur de la méthode et des éléments à l'aide desquels elles\n   ont été établies. Il est trop naturel qu'ils s'efforcent de nier toute force pro­\n   bante à des idées et à des j u g e m e n t s qui contredisent aux leurs. Mais, peut-\n   être, pourrait-on leur faire le reproche qu'ils adressent eux-mêmes à T a i n e ,\n   c'est-à-dire d'être arrivés devant l'œuvre de celui-ci comme lui-même serait\n   arrivé devant l'œuvre de la Révolution — avec des opinions préconçues...\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "644                                  DURENDAL\n\n\nL ' i d é a l d u X I X e S i è c l e , par M.   MARIUS ARY-LEBLOND.   — (Paris,\n  Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\n   Depuis quelque temps, on voit circuler sur nos boulevards, parmi la foule,\nun homme étrange par l'allure et le costume. Il est vêtu de bure et va la tète\nnue et les pieds déchaux, comme un moine ; il porte la barbe et les cheveux\nlongs; il marche d'un pas tranquille, sans s'inquiéter de la curiosité et des\nmoqueries dont il est l'objet, en répétant, de temps à autre, à voix haute :\n« La Nature !... ». Cet homme naturel est singulier et il vit de sa singularité,\ncar il vend de petites brochures où se trouve contenu, sans doute, le secret\ndu bonheur par le retour à la simplicité du vêtement et à la frugalité de la\nnourriture. L'idéal de cet homme n'est pas près d'être adopté par nos con­\ntemporains et, sans doute, cela est-il fort heureux pour lui, car de quoi\nvivrait-il s'il ressemblait à tout le monde? Puis, se moque-t-il pas en voulant\nnous donner à croire que la vie et le régime alimentaire des moines\nsont plus conformes à la nature que les nôtres?... On pourrait, cepen­\ndant, objecter à cet obsolète que l'impression et la vente de tracts de propa­\ngande, aussi bien, d'ailleurs, que le séjour dans une grande ville, sont des\nactes assez éloignés du pur état de nature... Mais où irions-nous si chacun\nde nous devait conformer sa vie à ses idées?...\n   C'est peu ou prou l'histoire de tous ceux qui, depuis Rousseau et Bernar­\ndin de Saint-Pierre jusqu'à M. M. Rosny, en passant par Chateaubriand,\nLamartine, Hugo, Michelet, ont été hantés par le rêve d'une humanité idéale,\nqu'ils plaçassent l'âge d'or aux origines du monde ou dans un futur indéter­\nminé. Dans les pages colorées de son livre, M. Marius Ary-Leblond nous\nfait, si l'on peut dire, le tableau de la répercussion de ces conceptions dans\ntous les domaines de la mentalité du XIXe siècle. Comme l'auteur le montre\nbrillamment, cette aspiration a pris forme dans l'art, dans la philosophie,\ndans la politique; elle a suscité des révolutions dans la pensée et dans l'ac­\ntion. On peut croire qu'elle est à proprement dire chimérique, mais, sans\ndoute, en attendant le monde meilleur où elles seront toutes réalisées, rien\nn'agit davantage que les chimères dans le monde où nous vivons.\n   La Nature! C'est un beau mot, dont l'esprit comme l'instinct peuvent se\nréclamer. Mais il ne faut pas songer à la Nature telle que la science nous la\ndévoile, impitoyable, offrant partout et toujours, dans tous les règnes,\nle faible en proie au fort... La Nature, elle a commandé également la\npensée de Hugo, celle de Leconte de Lisle et celle de Zola; Puvis de\nChavannes, Millet et Courbet l'ont cherchée... Chacun la voit ou la rêve\nselon son génie et si, par exemple, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre\nveulent que l'homme se laisse absorber par la Nature, Chateaubriand, tout au\ncontraire, tend, en quelque sorte, à l'absorption de la Nature par l'homme.\nLa Nature est communauté pour les premiers ; pour les derniers, soli­\ntude... « Par l'inspiration de Milton et des vierges prairies américaines,\nécrit M. Ary-Leblond, il nourrit le concept de la Solitude-Eden. » Et c'est\nbien cela, le poète de René aime et cherche la solitude, parce que sa per­\nsonnalité est assez grande pour la remplir tout entière de la magnificence de\nses rêves...\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "                                   LES LIVRES                                   645\n\n\nU n S o u r i r e d a n s l e s p i e r r e s , par M. CHARLES BERNARD. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   Rêveries d'un sensitif qui, devant les œuvres des grands artistes, sous les\narceaux des monuments italiens où le soleil s'unit à la vétusté pour d'inou­\nbliables splendeurs, avive et creuse sa propre pensée au contact de celle des\nhommes et du temps.\n   Il y a de la mélancolie dans certaines de ces pages; de la mélancolie qui se\ncomplait à elle-même, qui aime à s'exprimer, non sans une légère préciosité\nparfois, mais qui se résoud, la plupart du temps, en effusions d'une philo­\nsophie aimable et tendre. En somme, un livre de finesse et de sensibilité que\nles délicats aimeront et auquel les autres apporteront l'hommage de leur\nindifférence ou de leur incompréhension.\n\nA u Clair d e l a D u n e , par M. THÉO HANNON. Un vol. ill. (Bruxelles,\n   Oscar Lamberty.)\n   On sait l'originalité du bon poète des Rimes de joie, la vivacité de son vers\net de son esprit. Il va par le monde, non point en moraliste, mais en poète\namoureux de tons fins et rares, de soleil, de beauté légère, de gestes élégants,\nd'attitudes gracieuses. La nature l'enchante, mais, davantage encore, peut-\nêtre, la société. Il est poète, mais ne se retire dans aucune tour d'ivoire,\nestimant une telle retraite bonne, seulement, pour les stylistes de l'orgueil et\nconvaincu aussi, d'ailleurs, que la vraie source de la poésie, c'est la vie...\n   C'est dire qu'il n'a rien d'un pontife. I1 ne juge pas le monde, il pactise\navec lui ou, du moins, tâche de le prendre en plaisir, en sensation rapide et\nsouriante, sans trop approfondir le plaisir ou la sensation et sans trop songer\nqu'ils passent. Les heures sombres ne durent point pour cet aimable esprit;\nil en a, cependant, et qui ont laissé trace, çà et là, dans le joli recueil que\npublie l'éditeur Lamberty et pour lequel MM. Amédée Lynen, Henri Tho­\nmas, Chahine, etc., ont dessiné d'amusantes illustrations. Mais c'est la note\npétillante qui domine en ces prestes poèmes, où il y a des mots drôles, des\nmots attendris et des mots grivois, aspects de plage, croquis marins, sil­\nhouettes de baigneuses saisis d'un œil agile et fixés dans des tons fins et\nfluides d'aquarelle.\n\nL e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Avignon et le Comtat Venaissin, par M. ANDRÉ\n   HALLAYS. — (Paris, Laurens et Cie.)\n   On a beaucoup démoli à Avignon depuis la Révolution. Celle-ci y a passé\ncomme un cyclone, renversant églises, couvents, palais, ou, du moins, ne\nleur laissant à peu près que les murs. Au siècle passé, on a démoli encore\npour élargir et rectifier des rues. Entretemps, l'administration militaire a\ninstallé des troupes dans le Palais des Papes transformé en caserne. On peut\nimaginer l'état dans lequel il était réduit, et ce qui pouvait rester de ses\ndécorations, des fresques de Simone di Mertino, notamment, lorsque, il y a\nquelques années, il fut évacué par les soldats ! Aujourd'hui, nous faisons pis\nque de démolir les monuments du passé, nous les restaurons ou, même,\ncomme à Avignon, comme à Gand, comme à Milan, nous les reconstruisons\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3095, "texte": "646                                  DURENDAL\n\n\nd'une façon plus ou moins fantaisiste! Si les fauteurs de tels travaux pou­\nvaient se guérir de leur manie en lisant les spirituelles et ironiques remarques\nque leurs pastiches inspirent à des hommes de goût tels que M. Hallays!\nMais, peut-être, ces gens redoutables sont-ils moins responsables de ce phé­\nnomène que la pauvreté inventive de l'architecture d'aujourd'hui : Les\népoques puissantes dans cet art se souciaient peu de respecter et de con­\nserver le passé...\n   Ce passé, heureusement, en des lieux comme Avignon, a été si fécond\nqu'en dépit de toutes les destructions et de toutes les injures du temps, il\ncontinue à faire figure émouvante de beauté. La vieille ville papale, dans sa\nsituation pittoresque, avec sa physionomie délicieusement italienne, son\nmassif Palais des Papes, les restes d'édifices de toutes les époques qu'elle a\nconservés et ses remparts, offre encore au voyageur méditatif un vaste\nchamp de sensations profondes ou exquises. Ces sensations, M. Hallays\nnous les dit avec tout le charme inhérent à sa manière discrète et fine.\n\nL e s P a y s d e F r a n c e . La Normandie et ses peintres, par M. J . - P H .\n  HEUZEY. — (Paris, Nouvelle Librairie nationale.)\nB i b l i o t h è q u e r é g i o n a l i s t e . Le costume en Provence, par M. CHARLES\n   Roux. Un vol. illustré. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Paris, avec son éclat et sa lumière, semble un peu masquer la France ;\nrejeter la province dans l'ombre et dans l'oubli en lui prenant, pour le faire\nsien, ce qu'elle produit de meilleur, hommes et choses. Mais il semble seule­\nment, et si, en réalité, Paris est comme la scène sur laquelle Normands ou\nProvençaux, gens du Nord, du Centre ou du Midi, doivent réussir pour\natteindre à la renommée universelle, la vieille et forte vie régionale n'a rien\nperdu de ses caractères. Dans la grande patrie française, chaque province\nest comme une petite patrie, avec ses mœurs, ses coutumes, son langage, sa\nmentalité, les hommes éminents dans l'œuvre desquels s'est marqué l'indivi­\ndualité de la région.\n   Chacune de ces contrées belles et diverses est comme un des visages, un\ndes aspects de la France. Et rien n'est plus attachant que des études du\ngenre de celles de MM. Heuzey et Roux; rien n'est plus propre à nous les\nfaire connaître et aimer davantage. On lira avec plaisir et avec fruit les pages\ndélicates que le premier de ces écrivains consacre aux peintres normands\nPoussin, Jouvenet, Géricault, Millet et les autres; et, de même, l'étude char­\nmante, abondamment et remarquablement illustrée, que le second nous donne\nsur le costume provençal et, comme il est naturel, à propos du costume, sur\nla Provence elle-même.\n\nC i t é s et V i l l e s b e l g e s , par M. A.-TH. BOUVEZ. Un vol. ill. — (Bruxelles,\n   Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   C'était peut-être une entreprise hardie que de parler avec enthousiasme\net sentiment de la Belgique aux Belges! Cette entreprise, M. Bouvez a osé\nlà tenter; il a réuni en ce volume, enrichi d'attachantes illustrations, plans et\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "                                     LES LIVRES                                      647\n\nvues de villes d'après d'anciennes estampes, nombre d'études qu'il avait\npubliées ci et là sur notre pays, Bruges, Gand, Anvers, les villes de la Wal­\nlonnie. P a g e s excellentes, écrites avec simplicité, d'une plume alerte et par­\nfois émue, qui aideront chacun de nous à mieux aimer sa patrie et à la mieux\ncomprendre.\n\nL e V i e u x B r u x e l l e s . Travaux élaborés par le comité institué sous le patronage\n   de la ville de Bruxelles et de la Société d'archéologie de Bruxelles. Préface pro­\n   g r a m m e ; l'Evolution du pignon à Bruxelles, par M. CHARLES B U L S , prési­\n   dent du comité. Deux fascicules avec nombreuses planches. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   N o u s avons annoncé déjà cette importante publication dont se réjouiront\ntous les amoureux de la beauté pittoresque de notre vieille capitale et tous\nles curieux d'histoire et d'art.\n   Les deux fascicules qui viennent de paraître sont accompagnés de notices\nexcessivement intéressantes dues à la plume de M. Charles Buls. D a n s le\npremier, l'auteur trace à g r a n d s traits le programme méthodique des travaux\nque la commission du vieux Bruxelles compte poursuivre; dans le second, il\nm a r q u e les caractéristiques du pignon bruxellois et étudie la transformation\ngraduelle que cette partie si typique de la maison bruxelloise a subie depuis\nles origines jusqu'au siècle passé, qui l'a vouée à la désuétude. U n e série de\nbelles planches reproduisant les plus remarquables spécimens de pignons\nencore existants ou disparus depuis peu illustre à merveille l'attachante\nétude de M. Buls.\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 mai - 15 juillet). — Il faut signaler\nparticulièrement le n u m é r o spécial (mai)que cette excellente revue a consacré\nà Jef Lambeaux. L'étude de M. H e r m a n Teirlinck, illustrée de vingt planches\nmagnifiques, caractérise de la façon la plus fine et la plus perspicace l'artiste\nimpulsif que fut L a m b e a u x , et l'œuvre fougueuse, désordonnée, toute en\nlacunes et aussi parfois en éclats magnifiques, qui fut la sienne.\n   Dans les numéros de juin et de juillet, un article intéressant de M. Lafond\nsur Alphonse Siengelin, un peintre lyonnais, interprète heureux des paysages\nde la H o l l a n d e m o s a n e , où il vit; de M. Carl H.-A. Hageer, sur l'Art du\nmédailleur, etc.; Chroniques d'art, etc.\n\nL ' i n q u i é t u d e r e l i g i e u s e , par M. H E N R I BRÉMOND. Deuxième\n   série. — (Paris, Librairie académique P e r r i n . )\n   On connaît le talent de psychologue de l'auteur de ce livre et que la com­\npréhension vive qu'il a des âmes est faite, non seulement de perspicacité,\nmais de sympathie profonde. E t , sans doute, d a n s toute véritable com­\npréhension, y a-t-il de la sympathie, la faculté d'entrer dans les motifs des\nêtres que l'on étudie et, par conséquent, la possibilité d'une justice plus pro­\nfonde et plus éclairée, peu encline à des condamnations intolérantes et dog­\nmatiques.\n   M. Brémond qui s'est penché avec amour sur des âmes comme celles de\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "648                              DURENDAL\n\n\n\nNewman ou d'Antoine Yvan, pour nous apprendre à les mieux connaître,\nn'est pas moins curieux des phénomènes de la pensée religieuse ou des\nesprits moins soumis, voués à leur propre pensée plutôt qu'à Dieu. Il sait à\nmerveille toutes les étapes de ce chemin de l'incrédulité à la croyance, de ce\nchemin si fréquenté et à tous les endroits duquel on peut rencontrer des\npèlerins inquiets qui vont dans un sens ou dans l'autre. Il connaît comment\non vient de la négation à l'affirmation; comment de la Foi, en passant\npar tous les sentiers du doute, au lent et graduel dépouillement. Il a cou­\ndoyé de ces hommes, humbles devant eux-mêmes, orgueilleux devant la\ndiscipline, qui unissent à un esprit naturellement religieux une volonté incré­\ndule; qui, soumis à l'idée, sont rebelles à la règle ou qui, héroïques dans\nl'effort personnel, repoussent tout effort imposé.\n    L'inquiétude religieuse est, sans doute, la plus noble et la plus obsédante\nqui puisse bouleverser jusque dans ses replis les plus intimes un cœur\nd'homme. On la rencontrera dans ce livre, analysée en ses nuances les plus\ndiverses, chez l'admirable Pascal comme chez Lamennais, chez George Eliot\ncomme chez les anglicans Lake et l'historien Green, chez Huysmans, enfin,\nauquel M. Brémond consacre de belles pages judicieuses et émues.\n\nPhilosophes et écrivains religieux, et politiques, par J.\n   BARBEY   d'AUREVILLY.\nPensées et maximes d'Honoré de Balzac, recueillies et clas­\n  sées par J. BARBEY D'AUREVILLY. Deux vol. — (Paris, Lemerre.)\n   L'excellent éditeur Lemerre poursuit la publication de l'œuvre critique de\nBarbey. En voici le vingt-cinquième volume. Et on ne se lasse point, cepen­\ndant, d'entendre la parole impérieuse de ce grand artiste qui était, aussi, un\ngrand polémiste et semblé, parfois, exterminer les œuvres avec la même\nfougue que ses ancêtres, sans doute, avait mise à occire les infidèles! Mais\nsi Barbsy paraît toujours emporté par l'ardeur de la bataille, il sait choisir ses\nvictimes et distribuer ses coups à bon escient. Ses éloges aussi... Ses admi­\nrations s'égaraient rarement sur des têtes indignes. Et il en est, les grandes,\nqu'il a exprimées avec un enthousiasme toujours renaissant, celle, par\nexemple, qu'il nourrissait pour Balzac, des œuvres duquel il avait entrepris\nde tirer la matière du petit et substantiel recueil que l'on publie aujourd'hui.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nB e r l i o z , par ARTHUR COQUARD. — (Paris, Laurens.)\n   En une étude ferme, condensée et complète, Arthur Coquard envisage\nsuccessivement l'auteur des Troyens comme critique, écrivain didactique,\npoète et musicien. A ce dernier point de vue, il note tout d'abord le dualisme\nd'influences hostiles qui se disputent l'empire de son imagination, car ce\nromantique ardent est un pur classique d'éducation et ses trois chefs-d'œuvre\ns'inspireront l'un de Virgile, les deux autres de Shakspeare et de Goethe.\nM. Coquard définit ensuite l'esthétique de Berlioz qui a repris, pour la\nféconder et l'élargir, la conception nouvelle, à peine entrevue d'ailleurs par\nson maître Lesueur, de la musique à programme.\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "                                 LES LIVRES                                649\n\n   Dans la plupart des divers domaines de l'expression musicale, Berlioz a\natteint les sommets. Son art allie la grandeur tragique à la suavité attendrie,\nle sublime de l'épopée à l'impalpable poésie du rêve et l'ingéniosité pitto­\nresque de sa palette orchestrale n'a pas été surpassée. Mais si Berlioz s'élève\naux cimes les plus altières, il ne s'y soutient pas. Ce qui lui manque, ce n'est\ncertes point la puissance du souffle mais « cette habileté technique suffisante\npour que le talent vienne en aide au génie qui ne saurait indéfiniment se\nprodiguer. Cette mystérieuse faculté qu'on nomme l'inspiration a, comme les\nautres, d'impérieux besoins de repos. Dans les prodigieux développements\nd'une cantate de Bach, d'une symphonie ou d'un quatuor de Beethoven,\ndans les déductions d'une scène de Wagner, tout n'est pas l'œuvre du\ngénie, de l'inspiration. Il y a la part du talent... ». Et l'auteur de cette\nmonographie conclut excellemment :\n   « Oser contester le génie de Berlioz serait de l'aveuglement. Le mettre au\nniveau des plus grands, on ne saurait le faire puisqu'il n'a pas su se main­\ntenir, comme eux, parmi les sommets. Génie, oui certes, mais inégal,\nincomplet. »\n   Un caractère frappant de l'œuvre de Berlioz, peu symphoniste dans ses\ndrames, et par contre essentiellement dramatique dans ses poèmes sympho-\nniques, c'est que la forme en est constamment théâtrale. Si quelques vulga­\nrités la déparent, on n'y relèvera jamais de ces contre-sens dramatiques si\nfréquents dans les opéras de ses illustres contemporains Rossini et Meyerbeer.\n M. Arthur Coquard termine son remarquable travail par une analyse corro­\n borée d'exemples de la mélodie et de l'harmonie dans l'œuvre de Berlioz.\n Les plus subtils affinements et les plus merveilleuses trouvailles (Wagner\n proclamait que la scène d'amour de Roméo etJulliettecontenait la plus belle\nphrase musicale du siècle) y côtoient de singulières maladresses et de regret­\ntables défaillances. Au point de vue de l'orchestration, les musiciens les plus\ndistingués de l'école russe contemporaine, Borodine, Balakireff, Rimsky-\n Korsakoff, sont tributaires de Berlioz et le reconnaissent comme leur grand\n ancêtre.\n\nF é l i c i e n D a v i d , par RENÉ BRANCOUR. — (Paris, Laurens.)\n   M. René Brancour a eu l'heureuse idée de nous restituer et de faire revivre\nen sa charmante étude la figure assez oubliée de Félicien David, qui eut\npourtant son heure de grande célébrité. Le succès éclatant du Désert, son\nœuvre la plus parfaite, s'explique non seulement par l'opportunité du\nmoment où elle fut exécutée pour la première fois, en décembre 1844, alors\nque le mouvement général des esprits et l'essor de la poésie (Lamartine et\nHugo en tête) se portaient avec passion vers l'Orient, mais encore par des\nqualités incontestables de simplicité, d'émotion vraie, de profonde sincérité,\npar la révélation de formes et de sensations nouvelles dans le monde des\nsonorités. Félicien David fut un poète mais un poète limité dans une seule\net invariable direction. « Les yeux tournés vers l'Orient, il ressemblait au\nsapin exilé sous les froids climats du Nord, et que Henri Heine nous montre,\nrêvant au palmier solitaire qui dresse sa couronne de feuillage sous le soleil\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": "650                              DURENDAL\n\n\nresplendissant 'des tropiques. » Auber disait malicieusement de lui : « Je\nvoudrais le voir descendre de son chameau. » De là l'évident contraste entre\nle Désert, entre les bonnes parties de Lalla-Roukh, de l'Eden ou d'Herculanum,\net les autres œuvres de Félicien David. L'auteur du Désert était un rêveur,\nun extatique, mais il n'avait aucun sens du théâtre qui, comme le dit Pougin,\n\" vit avant tout de mouvement et de précision, d'action et d'énergie. » Des\nréserves doivent aussi être faites sur la structure de ses phrases mélodiques\nqui, s'élevant en courbes élégantes et gracieuses, retombent trop vite sur la\ntonique et pèchent par leur brièveté. Il n'en demeure pas moins que Félicien\nDavid fut un maître et aussi un initiateur, l'initiateur de l'orientalisme en\nmusique où tant d'illustres compositeurs français, Reyer, Delibes, Bizet,\nSaint-Saëns, etc., ont été après lui cueillir leur inspiration.\n                                                                  G. DE G.\n\n B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Londres, 17, Old Burlington street.\n    Numéro de juin 1909. — J'indique, spécialement pour ceux qui s'intéressent\n à la peinture flamande du XVe siècle, une lettre de M. Hulin à propos du\n double panneau découvert dans la collection Cook par le docteur Suida et\n reproduit dans le numéro de mai précédent. M. Hulin approuve l'attribution\n à Conrad Witz, ce curieux maître germain, si directement disciple de\n Van Eyck et note une parenté manifeste avec la fameuse Annonciation d'Aix.\n Il semble bien qu'il ne puisse y avoir de doute quant à l'attribution à Witz,\n le panneau de Cook ayant des analogies évidentes avec les tableaux de Bâle;\n quant à lui attribuer aussi l'Annonciation, cela paraît beaucoup plus discu­\ntable. En tous cas, ces suggestions semblent éclairer un peu le mystère\nqui entoure ce chef-d'œuvre.\n    D'autre part, M. James Weale signale dans la collection Nicholson un\npetit médaillon de la Vierge allaitant qu'il attribue au peintre de l'autel de\nFlémalle qu'on appelle provisoirement Jacques Daret. Il y a, au Musée de\nBruxelles, une réplique de ce médaillon. Il nous est assez difficile d'y\nretrouver le style grave et un peu lourd du maître de Flémalle.\n    Un article de M. Hotson sur la Poterie chinoise, un autre de Mary\n Hervey sur quelques portraits de l'Epoque des Tudors, un autre de\n M. Peraté sur l'Exposition de Portraits à Paris, des notes diverses sur des\nlivres, tel est ce numéro dont l'illustration toujours soignée est couronnée\nd'une reproduction magnifique d'un portrait de femme (Lady Lee?) attribué\nà Holbein (collection Palmer). Quelle merveille!\n    Numéro de juillet 1909. — Dans ce numéro, M. Georges Hulin de Loo\napporte une révélation tout à fait sensationnelle : une œuvre authentique de\nJacques Daret, datée de 1434. La reproduction qu'en donne le Magazine\nest particulièrement intéressante, c'est une Présentation au Temple où l'on\nretrouve des types, des architectures, des vêtements extrêmement voisins de\nce groupe de maîtres non encore bien éclairés, les Van Eyck, Christus, le\nMaître de Flémalle, Vander Weyden.\n    M. Hulin nous donne le récit des circonstances qui l'ont amené à identifier\nle tableau de la collection Duveen et il parait bien que son argumentation ne\n"}, {"page_pdf": 762, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "                                          LES     LIVRES                                    651\n\n\nlaisse p a s prise à la critique ; puis, iaisant u n bond hardi dans l'hypothèse,\nil croit pouvoir affirmer que J a c q u e s Daret est l'élève d u Maître de Flémalle\net q u e celui-ci n e serait dès lors autre q u e R o b e r t Campin de T o u r n a y !\n    L'étude de M . H u l i n de L o o est en tous cas u n e des plus intéressantes\ncontributions q u e nous ayons vu apportée récemment à cette histoire si peu\nc o n n u e encore des peintres flamands d u XVe siècle. L e prochain livre de\nM. A . - J . W a u t e r s sur M. Van Eyck nous réserve bien d'autres surprises!\n    M. Herbert Cook étudie quelques peintures portugaises primitives où\napparaît l'influence flamande du XVe siècle. M. P e r a t é continue son article\nsur l'Exposition des Portraits à P a r i s .\n    P a r m i les illustrations, u n e fort belle reproduction d'un J a n Steen, deux\ntableaux (portraits) attribués à Vermeer de Delft, et M. H o b b é m a qui\nse trouvait dans la Collection d u R o i des Belges.\n    Numéro d'août 1909. — U n R e m b r a n d t a d m i r a b l e , Diane au repos, chairs\nblanches dans u n paysage noir, clarté dans la nuit, est ici reproduit\nsuperbement. C'est M. Salting qui possède ce joyau! M. Cook nous montre\nquatre petites peintures catalanes datées de 1420, bien curieuses. M. H o t s o n\ncontinue ses travaux s u r la poterie c h i n o i s e ; M. P a u l Lafond étudie u n\nsculpteur : Philippe de Bourgogne, c o n n u en E s p a g n e (Burgos et T o l è d e ,\nsous le n o m de Felipe Vigarny ; M . H i n d poursuit des notes sur les\ngravures et leurs divers états; enfin, le compte rendu des livres d'art d u\nmois, des nouvelles d'Allemagne, de Suisse et d'Amérique.\n\n    M a s t e r s i n A r t . Boston, 42, Chauncy street. — L e s derniers\nn u m é r o s de cette excellente publication de vulgarisation, qui nous soient\nparvenus,     sont    consacrés     au   MORETTO        (octobre     1908,    n° 106),   MILLAIS\n( n o v e m b r e 1908, n° 107), à BASTIEN L E P A G E (décembre              1908, n° 108). Ils\nsont composés selon la méthode q u e nous avons déjà louée : repro­\nductions, critiques, notes biographiques et bibliographiques. On a n n o n c e\np o u r I 9 0 9 ZURBARAN, RIBERA, ALF. S T E V E N S , J O R D A E N S , C L O U E T .\n                                                                                         J.D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-203", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonce : Saint François d'Assise dans la Légende et dans l'Art Primitifs Italiens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "VIENT DE PARAITRE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 763, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 626, "texte": "VIENT DE PARAITRE                            :\n\n    CHEZ           L'ÉDITEUR                   VAN          OEST\n                 16, Place du Musée, Bruxelles\n\n\n\n\nSaint François d'Assise\ndans la Légende et dans\nl'Art Primitifs Italiens\n                                        PAR\n\n\n\n\n                ARNOLD                        GOFFIN\nSaint François dans la légende primitive       — Saint François et sa légende\n\ndans   l'art   primitif   italien   : L'âge de la force et l'âge de la grâce.\n\n\n\n\n         Beau volume in=8° i l l u s t r é (hors-textes)\n\n                          PRIX : 5            FRANCS\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 653, "page_fin": 656, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules Nous prions instamment", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 764, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2277, "texte": "NOTULES\n\n\n  N o u s prions instamment nos correspondants d'avoir l'obli-\ngeance de prendre note de la nouvelle adresse de la Rédaction\nde « Durendal » :\n\n     5 5 , rue de la Source, 5 5 , Bruxelles\n\n  C o n g r è s international de n u m i s m a t i q u e . — Nous avons an­\nnoncé déjà que l'an prochain se réunira à Bruxelles un Congrès international\nde numismatique et de l'art de la médaille sous le haut patronage de S. A. R.\nle Prince Albert de Belgique et du gouvernement belge. Il aura lieu les\n26, 27, 28 et 29 juin, au Palais des Académies, et promet de réunir de nom­\nbreux adhérents parmi les artistes, les savants et les amateurs de tous les\npays. La section de la médaille contemporaine sera particulièrement inté­\nressante, car ce sera la première fois que les médailleurs de toutes les nations\npourront échanger leurs idées sur la technique de leur art et sur les moyens\nà mettre en œuvre pour y intéresser le public.\n    Le Ministre des Affaires étrangères, conscient de l'importance de ce\n Congrès, a chargé ses agents du service extérieur d'insister auprès des gou­\nvernements étrangers pour qu'ils s'y fassent représenter officiellement.\n    Les personnes qui désireraient participer à ces assises scientifiques et\nartistiques peuvent s'adresser à MM. le vicomte B. de Jonghe et Alph. de\n Witte, présidents du Comité organisateur, 60 et 55, rue du Trône, à Bruxelles,\n qui leur en feront tenir immédiatement les statuts. L'inscription est de 3 fr.,\n les souscriptions aux mémoires et à la médaille commémorative sont facul­\n tatives.\n                                        *\n                                       * *\n   M a d a m e M a u r i c e M a q u e t , de Lille, qui a repris avec tant de\nrésolution et de courage, tant de talent et tant de succès aussi, l'œuvre de vul­\ngarisation artistique entreprise par son regretté mari, nous communique\nson programme pour la présente saison. Les concerts auront lieu, comme\nprécédemment, à l'Hippodrome lillois, rue Nicolas-Leblanc, à Lille.\n   Dimanche 31 octobre : Festival Beethoven-Wagner. Ouverture d'Egmont\nde Beethoven ; Symphonie n° 7 de Beethoven; premier acte de la Walkyrie\nde Wagner. Siegmound : M. Ernest Van Dyck; Sieglinde : Mme Laute­\nBrun; Hounding : M. Journet.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3200, "texte": "654                                   DURENDAL\n\n\n   Samedi 25 décembre : Festival Mozart-Haëndel-Franck-Bach. Requiem de\nMozart pour soli, chœurs, orchestre et orgue. Concerto d ' H a ë n d e l pour orgue\net instruments à cordes; entr'acte s y m p h o n i q u e de Rédemption de F r a n c k ;\nMagnificat de Bach pour soli, chœurs, orchestre et orgue. Solistes : M m e Au­\nguez de Montalant, M lle Saisset, M lle Stappelfeldt, M. P a m o n d o n , M. F r œ ­\nlich.\n   Samedi 26 février : Festival Berlioz-Chausson-Mozart-Smetana. Ouverture\nde Benvenuio Cellini de Berlioz; Symphonie en mi bémol majeur de C h a u s s o n ;\nConcerto pour flûte et orchestre de Mozart; Siegfried-Idylle de W a g n e r ; a) Sarha,\nb) Vltava, de Smetana, poèmes tirés du cycle symphonique : Ma Patrie.\n   Dimanche 24 avril : Festival Liszt-Wagner. La Délivrance de Prométhée de\nLiszt, orchestre, chœurs et récitant. Le récitant : M. Albert L a m b e r t fils,\nde la Comédie-Française. P r é l u d e et final du troisième acte des Maures\nChanteurs de W a g n e r . W a l t h e r : M. Gaston D u b o i s ; H a n s Sachs : M. Froe­\nlich.\n                                               *\n                                           *       *\nC o n c e r t s p o p u l a i r e s . — M. Sylvain D u p u i s nous a n n o n c e qu'il\n     organise p o u r cette saison les quatre concerts suivants :\n   23-24 octobre 1909 : Premier concert, avec le concours de M. E m i l e\nS a u e r , le célèbre pianiste hambourgeois, dont chaque apparition à Bruxelles\na été pour l'artiste l'occasion d'un nouveau t r i o m p h e .\n    11-12 décembre 1909 : Deuxième concert, avec le concours de\nM m e J e a n n e Delune, violoncelliste, bien connue de notre public c o m m e\nl'une des artistes les plus éminentes qui soient sorties de l'école belge du\nvioloncelle.\n    22-23 janvier 1910 : Troisième concert, consacré à l'exécution de Orfeo, de\nMonteverde (1607). Il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que p r é ­\nsentera cette audition, qui permettra au grand public d'entrer en contact\navec un des m o n u m e n t s les plus illustres de l'histoire de l'art, dans lequel la\nscience musicale reconnaît, à trois siècles de distance, un génial prototype\ndu drame lyrique m o d e r n e . L'orchestration originale, si différente de celle\nd'aujourd'hui, sera observée d a n s les limites des possibilités pratiques.\n    12-13 mars 1910 : Quatrième concert pour lequel des pourparlers sont\nengagés avec l'une des plus éminentes cantatrices du théâtre allemand\ncontemporain.\n                                               *\n                                           *       *\n   C o n c e r t s D u r a n t . — Six grands concerts d'abonnement seront\ndonnés dans la salle des fêtes de l'Ecole française, boulevard d'Anderlecht, 67\n(près du boulevard du Hainaut), aux dates ci-après : 13-14 n o v e m b r e ,\n4-5 décembre, 8-9 janvier, 5-6 février, 26-27 février et 9-10 avril.\n   Les concerts auront lieu le dimanche à 2 h. 1/2 et les répétitions générales\nle samedi à 8 h. 1/2 du soir.\n   Outre les six g r a n d s concerts d'abonnement annoncés, les Concerts\nDurant donneront cette saison, dans la salle des fêtes de l'Ecole française,\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "                                  NOTULES                                   655\n\n67, boulevard d'Anderlecht, vingt-huit auditions populaires à grand orchestre\ntous les dimanches soir, à 8 h. 1/2, et vingt-huit séances de musique de\nchambre tous les mercredis soir, à 8 h. 1/2.\n                                        *\n                                      * *\n   A C a p e l l a , Bruxelles, enseignement musical gratuit pour les per­\nsonnes des deux sexes.\n   Cours de chant d'ensemble et cours individuels les lundi, jeudi et samedi,\nde 7 heures à 8 h. 1/2 et de 8 h. 1/2 à 10 heures du soir. Solfège ; causeries\nsur l'histoire élémentaire de la musique; pose de la voix (vocalises); chant\nsolo (répertoire divers); diction, déclamation (section dramatique).\n   Les personnes suivant régulièrement les cours de chant d'ensemble\npeuvent participer gratuitement aux cours individuels.\n   Conférences musicales publiques et gratuites. Excursions aux environs de\nBruxelles. Les inscriptions (1 franc pour les personnes habitant Bruxelles,\n2 francs pour celles habitant les faubourgs) sont reçues, toute l'année,\nles lundi, jeudi et samedi, à 8 h. 1/2 du soir, à l'Ecole communale N° 2,\nrue du Poinçon, 57.\n   Caisse d'épargne obligatoire pour les voyages et les auditions : 2.5 cen­\ntimes par semaine. — Règlement à signer. — Autorisation écrite des\nparents pour les mineurs.\n                                        *\n\n   M a d a m e G . W y b a U W - D e t i l l e u x , cantatrice, reprendra ses\nleçons particulières de chant (français, allemand, anglais, italien, néer­\nlandais) à partir du 15 octobre, chez elle, 49, rue Moris (chaussée de\nCharleroi).\n                                            *\n                                           * *\n   L e s S a i s o n s M y s t i q u e s . — Sous ce titre paraîtra prochainement\nun nouveau volume de nôtre ami et collaborateur Georges Ramaekers,\nl'auteur du remarquable poème Le Chant des Trois Règnes, dont tous les cri­\ntiques ont fait un si bel éloge, bien mérité du reste. La nouvelle œuvre de\nM. Ramaekers sera édité par la Librairie Moderne, 162, rue de Mérode, à\nBruxelles.\n                                           * *\n   A i l l e u r s e t c h e z n o u s . — Notre ami et collaborateur Georges\nVirrès vient de publier sous ce titre un volume d'impressions littéraires et\nartistiques écrites dans ce style tout de charme délicat et poétique et de rare\nélégance qu'on lui connaît depuis toujours. Le volume est précédé d'une\nlettre de Dumont-Wilden. Il est admirablement édité par la maison Vromant\net enrobé d'une couverture en couleurs tout à fait exquise.\n   Nous rendrons prochainement compte de cette œuvre, à la fois si artistique\net si intéressante.\n                                      *   *\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "656                                   DURENDAL\n\n\n  N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lec­\nteurs les livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W V S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n                                             ■H\n\n                                           * '*\n  Accusé de réception :\n  A R T : Henri Boncquet, par SANDER P I E R R O N . Volume illustré (Bruxelles,\nVan Oest). — Benozzo Gozzoli, vol. illustré, par URBAIN MENGIN. Collection :\nLes Maîtres de l'art (Paris, Plon). — G. B. Tiepolo. La sua vita e la suo\nopère, par POMPEO MOLMENTI. Volume illustré (Milano, Hoepli).\n  H I S T O I R E : Marie Stuart, par LADY BLEMMERHASSELT (Paris, P e r r i n ) . —\nPage d'histoire syndicale. L e c o m p a g n o n n a g e des chapeliers bruxellois, par\nGUSTAVE DES MAREZ (Bruxelles, L a m e r t i n ) .\n   L I T T É R A T U R E : Histoire de la littérature belge d'expression française, p a r\nH E N R I LIBRECHT. Préface d'EDMOND PICARD. Volume illustré (Bruxelles\nVandei linden).\n   P H I L O S O P H I E : De Leibnitz à Hegel. U n chapitre de l'histoire de la phi­\nlosophie en Allemagne, par NICOLAÏ MŒLLER (Édition de Durendal, Bru­\nxelles).\n    P O É S I E : Les muses françaises. Anthologie des femmes poètes, par A L P H .\nZ É C H É . 2 vol. (Paris, Michaud). — Coups d'ailes, par MARCEL WYSEUR (Gand,\nSiffer).\n  R E L I G I O N : La splendeur catholique. Du judaïsme à l'Église, par PAUL LŒ­\nWENGARD (Paris, P e r r i n ) .\n   R O M A N S : Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant),\nUn pardon, p a r PAUL RENAUDIN (Paris, P l o n ) . — Le crime et le châtiment, par\nT H . DOSTOEIVSKI. T r a d u i t du russe par V. DERELY (idem).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 696, "texte": ""}, {"page_pdf": 697, "texte": ""}, {"page_pdf": 698, "texte": ""}, {"page_pdf": 699, "texte": ""}, {"page_pdf": 700, "texte": "          LE MINISTRE RENKIN\nMédaille frappée à l'occasion de son voyage au Congo\n      et offerte au Ministre par Sir A. Jones\n    (Œuvre du sculpteur J U L E S JOURDAIN)\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": ""}, {"page_pdf": 702, "texte": "                   L'Art en Belgique\n\n    Jules Jourdain - Paul Wissaert - Arsène Matton\n                LES progrès que l'art, dans tous ses domaines, a\n                  fait en Belgique sont vraiment surprenants.\n                   Prenons, par exemple, l'art de la médaille. Nous\n                  en reproduisons ici un beau spécimen : la\n                   médaille frappée à l'effigie du ministre Renkin,\n                   à l'occasion de son voyage au Congo.\n                      Cette médaille est fort belle. Elle reproduit\n                   merveilleusement les traits caractéristiques et\nénergiques de la physionomie si intelligente de notre premier\nministre des Colonies. Elle est pourtant l'œuvre d'un tout jeune\nartiste, le sculpteur J u l e s J o u r d a i n , qui n'en est qu'à ses\ndébuts dans l'art si délicat et si difficile de la médaille. U n\nautre artiste, tout jeune aussi celui-là, P a u l W i s s a e r t , s'est\naffirmé maître du premier coup dans l'art de la médaille. Nos\nlecteurs ont pu apprécier son talent en admirant la plaquette :\nl'Instruction, qu'il a exécutée récemment. Il vient d'en créer une\nnon moins belle à l'occasion du retour du Congo de notre vail­\nlant Prince Albert et qui lui a été offerte en témoignage d'ad­\nmiration par la jeunesse bruxelloise. Elle n'était pas facile à\nfaire, car il s'agissait d'incarner l'idée dans un symbole. E h\nbien, je dois avouer que le succès est complet. L'artiste a sym­\nbolisé l'enthousiasme de la jeunesse dans un jeune homme\ns'avançant sur le rivage en brandissant le drapeau national au-\ndevant du bateau qui ramène le Prince au pays. Cette plaquette\nest merveilleuse. L'allure du jeune homme est superbe, le geste\nest admirable, le dessin du corps juvénile merveilleux.\n    Cet essor rapide et admirable de l'art de la médaille est dû\nuniquement à la Société des Amis de la médaille d'art, de créa­\ntion toute récente, mais qui, en quelques années, a secondé nos\nartistes d'une façon merveilleuse. L'art de la médaille n'existait\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "594                           DURENDAL\n\n\n réellement plus dans notre pays. Or, depuis la création de la\nsociété en question, quantité de médailles de première valeur\net de toute beauté ont été créées par nos artistes.\n    Il est de notre devoir de rendre hommage à ceux qui ont été\nles promoteurs de cette renaissance féconde de l'art de la\nmédaille en Belgique. Nous félicitons de tout cœur la jeune\nSociété des Amis, de la médaille. Un hommage spécial est dû ici\nà Charles Buls, le président du comité de la Société hollando-\nbelge et à Alphonse de W i t t e , le président du comité belge de\ncette même société.\n    On voit par cet exemple d'une façon manifeste qu'il suffit que\nl'art soit secondé d'une façon sérieuse et efficace pour qu'immé­\ndiatement il prenne le plus bel essor dans un pays. Que de ser­\nvices, et des plus signalés, n'ont pas rendu à l'art, sous ce rap­\nport, E d m o n d Picard et Octave Maus par la création de la\nLibre Esthétique.\n    L'art religieux aussi, s'il était plus secondé, pourrait faire des\nmerveilles. Nous en avons une preuve manifeste en peinture dans\nl'exécution des belles œuvres de nos deux grands artistes anver-\nsois, Joseph Janssens et Ernst W a n t e , et en sculpture, dans la\nréalisation de la statue de Saint Pierre que vient de faire un\njeune sculpteur de grand talent, A r s è n e Matton, que nous\nreproduisons dans le présent fascicule.\n    Enfin voici une statue de saint qui est superbe, au lieu d'être\nmédiocre et quelconque, pour ne pas dire horrible, comme le\nsont, hélas ! presque toutes les statues de saints qui déshonorent\nnos plus belles églises.\n    Arsène M a t t o n est l'auteur de l'admirable buste d'EDGAR\nT I N E L — un pur chef-d'œuvre — qui a été acheté par l'Etat\net dont nous avons donné deux reproductions.\n                                                HENRY MŒLLEK.\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                        Départ\n\nLes bois pleurent encor leurs derniers pleurs de     brume..\nAu milieu des bourgeons qu'avril vient     d'entrouvrir\nEt des nids s'éveillant avec un bruit de plumes\nJ'écoute, au fond de moi, tout mon bonheur finir.\n\nBientôt je vais entendre, en un fracas de forge.\nPasser le train brutal emportant mon amour..\nJe sentirai monter les sanglots dans ma gorge,\nCes sanglots étouffés qui font le cœur si lourd.\n\nA mes côtés, partout, c'est l'amour qui tressaute.\nC'est le bonheur naissant à l'horizon   vermeil.\nIl n'est pas de buisson et de branche si hante\nOù ne palpite une aile en un geste d'éveil...\n\nJe sens que dans mon âme il se fane des roses,\nQu'il y meurt des chansons, des sourires, des voix...\nQu'un grand vide s'y creuse et qu'un voile se pose.\nTremblant devant mes yeux, sur tout ce que je vois...\n\n\n\n0 mon amour! Hélas! hier j'ai vu disparaître\nTa fine silhouette au sommet du chemin.\nJ'ai regardé longtemps... et puis, dans tout mon être.\nLa douleur a monté, d'un coup, comme un levain.\n\nElle a grandi soudain, comme une vague sombre,\nSubmergeant    le vaisseau des rêves nouveau-nés.\nEt le passé fuyait, comme s'enfuit une ombre,\nQuand tombe le soleil aux horizons    ignés...\n\nNe viendra-t-il jamais, ce jour où doit reluire\nUn soleil d'Orient tout embrasé   d'amour?\nAimer, pour l'homme fier, n'est-ce qu'un long martyre?\nNe meurt-on pas un peu quand on attend       toujours?\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "596                             DURENDAL\n\n\n      Et depuis si long-temps, je t'aime avec ivresse,\n      Tant de printemps déjà nous ont tendu des fleurs\n      Et tant de rêves d'or nous ont fait des caresses.\n      Et tant de grands secrets rendent nos âmes sœurs...\n\n      Vers toi, toujours vers toi retournent mes pensées\n      Vibrantes d'un espoir aussi longtemps   déçu,\n      Et j'évoque, en mon cœur, la douce fiancée\n      De qui vient le seul mot d'amour que j'ai reçu.\n\n      El je te vois venir sur un champ de pervenches,\n      Joyeusement     vers, moi, tu tends un anneau d'or,\n      Et les oiseaux nous font une musique       étrange\n      Et ton voile est tout blanc, et ma douleur     s'endort...\n\n      Dans ce matin d'avril, les minutes   exquises\n      Où nous avons aimé vraiment et sans souffrir,\n      S'envolent, déjà loin, dans un parfum de brise\n      Vers l'horizon du rêve et du clair  souvenir,\n\n      S'envolent comme autant de mouettes        rieuses\n      Que le flux, en montant, chasse des sables fins\n      Et qui battent les flots, l'aile capricieuse,\n      Avant de disparaître à la ligne sans fin...\n\n                                      *\n\n\n\n\n      Le train passe, rapide, avec un bruit    sauvage...\n      Une sourde rumeur qui décroit... et plus rien...\n      Les oiseaux, dans le calme, ont repris leur ramage\n      Et je me sens si seul... ô mon amour ! reviens !...\n\n                                                 ADRIEN DE PRÉMOREL.\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                         Vieux Bruxelles\n                                     Suite (1)\n\n\n\n                                          IX\n\n                  EN s'inscrivant à la colonne de Bouvignes, T h i e r r y\n                     se faisait envoyer au plus chaud de l'action\n                     militaire.\n                        E n effet, l'armée patriotique comprenait à ce\n                     m o m e n t trois corps distincts, très inégalement\n                     en butte à l'effort de l'ennemi. Celui du Centre,\n                     sous les ordres de Schoenfeld, auquel était\n                     dévolu le c o m m a n d e m e n t supérieur, campait à\nAndoy, près de N a m u r . Mais là le soldat comme l'officier sem­\nblait se borner à tuer le t e m p s . Au château, le généralissime\ndonnait à jouer et à danser à la noblesse namuroise; tandis que\nsous les tentes transformées en guinguettes, les hommes se\nrouillaient à fêter les bouteilles et les filles.\n   Q u a n t à la colonne de gauche, éparpillée tout au long de la\nMeuse en aval de N a m u r , elle se trouvait acculée aux frontières\nde la Principauté de Liége qui revendiquait les droits de sa\nneutralité. E t les soldats qu'elle pouvait lancer d'Andenne\nvers le L i m b o u r g agissaient en tirailleurs, presque en aven­\nturiers, sans garder contact avec le gros de l'armée.\n   Seule, la colonne de droite, dont le quartier général avait\nété fixé à Bouvignes, en face de Dinant, était quotidiennement\nexposée au feu des I m p é r i a u x .\n   A elle de garder le fleuve en amont de N a m u r jusqu'au Bac-\ndu-Prince, c'est-à-dire à la frontière de France, avec ordre d'em­\npêcher le passage des Autrichiens dans l'Entre-Sambre-et-\nMeuse et de les repousser, si possible, vers le L u x e m b o u r g .\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet, d'août et de septembre 1909.\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "598                            DURENDAL\n\n\n   George Frédéric Koehler, que le Congrès avait appelé dès\nla fin de mai au c o m m a n d e m e n t de la colonne de Bouvignes, en\nremplacement du comte H e n r i du Chastel, avait sous ses\nordres directs une force de 7,000 hommes environ qui compre­\nnait les régiments de N a m u r et de Bruges, un bataillon du régi­\nment de W e s t - F l a n d r e et un autre d'Anvers, les chasseurs de\nLorangeois et de Marneffe, les Canaris, plus quelques compa­\npagnies de volontaires et les dragons de F l a n d r e et de C u m p ­\ntich. Son champ d'opérations était plus étendu et plus difficile\nque ne le comportait cet effectif, puisqu'il avait à défendre la\nligne de la Meuse depuis Dave à Givet, contre les Impériaux, dis­\ntribués sur la rive droite en une série de postes et de redoutes\nstratégiquement rattachés au quartier général de F a l m a g n e .\nL e général autrichien M a r q u i s de Corti campé à F a l m a g n e\ndisposait de troupes solides et aguerries, telles que le régiment\nde W u r t e m b e r g , c o m m a n d é par le baron de Bleckhem, et les\nfameux dragons wallons qui depuis janvier étaient passés des\nordres du comte d'Arberg sous ceux de L a t o u r . L ' i m p o r t a n c e\nde ces forces impériales s'augmentait d'une sérieuse artillerie,\n M. de Corti étant bien monté en canons et obusiers à grenades.\nToutefois, pour l'un et l'autre des belligérants, la nature du\nterrain rendait les opérations difficiles. Car cette région, qui\ntouche aux Ardennes, est profondément ravinée par la Meuse\ndont le courant y est rapide et dont les affluents prolongent\njusqu'aux plateaux des deux rives des dépressions et des\nescarpements boisés qui semblent faits à souhait pour les\n embuscades et les surprises.\n   A peine investi du c o m m a n d e m e n t de cette colonne, Koehler\nn'avait rien eu de plus pressé que d'y déployer les talents d'ar­\ntilleur dont il avait déjà pu donner la mesure au service de\nl'Angleterre. N'était-ce pas le renom qu'il s'était fait en cette\nqualité au récent siège de Gibraltar, qui avait précisément\nd é t e r m i n é les États des F l a n d r e s , sur la motion de M . van\nHoobrouck, à le proposer au choix du Congrès Souverain? On\nle vit réunir aussitôt toute l'artillerie qu'il put se procurer.\nDeux grosses pièces de 36 livres de balle avaient été offertes\nà la Nation par le baron de Rosée dès le commencement de la\nrévolution. Mais elles étaient demeurées enterrées à Bouvignes\net personne ne semblait en avoir cure. Koehler se hâta de les\nmonter sur des affûts à l'anglaise. Il en fit de même pour qua-\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          599\n\n\ntorze autres canons de 36 et pour deux canons de 12 livres de\ncalibre qu'il e m p r u n t a bon gré mal gré aux Dinantais, devan­\nçant les Autrichiens qui se proposaient de les utiliser pour leur\npropre compte. Il n'hésita pas non plus à rompre une arche du\npont de D i n a n t , au risque d'irriter définitivement les habitants\nque leur neutralité laissait entre deux feux. Mais pour atténuer\nce que ces expédients de guerre pouvaient avoir de trop vif,\nil eut à cœur d'acheter aux « copères » et au plus gros prix les\npoudres et les gargousses, ainsi que les boulets que les forges,\nétablies le long du fleuve, ne cessaient pas de fondre et de cou­\nler. D'autres munitions lui arrivaient par convois de N a m u r et\nde Malines où étaient les arsenaux. Ainsi armé, Koehler fit\nmettre en batteries toute la crête de la rive gauche et y établit\nses canons afin de tenir en respect les Impériaux qui multi­\npliaient eux-mêmes leurs redoutes, avant-postes et autres\nouvrages militaires sur la rive droite.\n   E n même temps qu'il procédait à ces fortifications improvi­\nsées, le général des Patriotes harcelait constamment l'ennemi\npar des attaques soudaines, tantôt sur un point, tantôt sur un\nautre.\n   Il y voyait le moyen d'éprouver ses troupes et d'en assurer la\ndiscipline. L'exemple donné par le camp d'Andoy démontrait\nquelle dissipation et quelle mollesse produit sur le soldat l'in­\naction devant l'ennemi. Jugeant qu'il valait mieux faire danser\nses hommes aux salves des mousquets qu'au son des violons,\nKoehler ne se lassait pas de les faire exercer au tir par les ser­\ngents d'armes et multipliait les marches et les contremarches.\nSoit de jour, soit de nuit, il faisait sonner l'alerte, ordonnant\nà ceux-ci d'aller tâter la position des Impériaux, lançant ceux-là\nà l'attaque des redoutes autrichiennes pour leur apprendre à\nvoir s'allumer de sang-froid la mèche des canons et crépiter la\nfusillade.\n   Cette tactique qui, à la vérité, lui coûtait beaucoup de vies,\navait aussi pour effet de fatiguer l'ennemi et de semer dans ses\nrangs une inquiétude propice aux désertions. On l'obligeait à\ntenir à toute heure ses troupes sous les armes. T r è s attentif à se\ndéfendre, l'Autrichien le devenait moins à prendre l'offensive.\nAinsi Koehler vérifiait la maxime, en apparence paradoxale,\ndu feu roi de Prusse : c'est que, pour pouvoir dormir tran­\nquille, il ne faut point laisser dormir son ennemi.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "600                          DURENDAL\n\n\n   Quelques-unes de ces actions, h a r d i m e n t conçues et valeu­\nreusement exécutées, avaient fait grand honneur à la colonne\nde Bouvignes.\n   L e Congrès lui avait déjà exprimé la reconnaissance de la\nNation à l'occasion de l'attaque tentée le 10 juin contre la mon­\ntagne d'Anseremme et au cours de laquelle le comte de Romrée,\nqui commandait un détachement de N a m u r , trouva une mort\nglorieuse. Sept jours plus tard — sur un pont de bateaux\nconstruit à Moniat — le régiment de N a m u r et les braves\nCanaris avaient passé la Meuse pour aller détruire sous le feu\nmême de l'ennemi une batterie proche d'Anseremme qui nuisait\ngravement aux positions des Patriotes. Ce hardi coup de main\nvalut à Koehler le grade de général-major, tandis que le Con­\ngrès mettait à prix pour 10,000 florins la tête de M. de Bleckhem\nqui avait eu la cruauté de. faire massacrer, en présence de ses\ntroupes, quatre soldats belges pris dans cette journée et amenés\nà son quartier.\n   Valeureux entre tous, les Canaris faisaient merveille chaque\nlois qu'ils étaient commandés au feu, et au moment même de\nl'arrivée de T h i e r r y sur les bords de la Meuse, il n'y était bruit\nque de l'extraordinaire audace avec laquelle ils venaient,\nquelques jours auparavant, d'attaquer les Impériaux dans le\nvieux château fort de Poilvache, qui domine un tournant de la\nMeuse, et de les repousser de hauteur en hauteur j u s q u ' a u vil­\nlage d'Evrehailles.\n                                        *\n                                      * *\n   De N a m u r à Bouvignes, le petit groupe de recrues dont\nT h i e r r y faisait partie suivit la route de la vallée serpentant sur\nla rive gauche entre la montagne et le fleuve. Au passage, des\nsoldats les interpellaient pour leur d e m a n d e r des nouvelles et\nleur désigner, sur la rive opposée, les hauteurs où l'ennemi dis­\nsimulait ses batteries. E n divers endroits du chemin, les char­\nrois de l'armée avaient creusé de profondes ornières que des\npaysans, réquisitionnés pour cette corvée, s'occupaient à com­\nbler au moyen de fascines et de pierrailles. P l u s loin, des\nsapeurs, la hache à la main, élevaient ou réparaient, avec des\nabatis de gros arbres, des sortes de palissades destinées à\nmasquer ou à protéger les transports d'hommes et de muni­\ntions. Les quelques villages égrenés dans la vallée se ressens\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        601\n\n\ntaient déjà des maux de la guerre. L e s métairies étaient mornes\net silencieuses. Les champs, les prés et les jardins étaient ras\net les auberges étaient maigres. On n'y trouvait plus une poule,\nni au pot, ni au poulailler. Q u a n t aux coqs, on n'en voyait plus\nq u ' à la pointe d'ardoises des clochers. Çà et là, dans les petits\ncimetières qui entouraient les églises, de gros tertres de terre\nfraîchement remuée et surmontés de simples croix de bois évo­\nquaient le souvenir de quelque combat tout récent.\n   Ils avaient marché d'un bon pas et arrivèrent à Bouvignes\ndans l'après-midi du deuxième jour. Cette petite ville est un\nbailliage du comté de N a m u r . Adossée au roc, elle est peu pro­\nfonde et toute menue, mais elle a pourtant quelque élégance et\nm ê m e certaines prétentions, qu'elle conserve du temps où elle\nrivalisait avec Dinant qui lui fait à peu près vis-à-vis sur l'autre\nrive.\n    Ils débouchèrent dans une rue déclive, un peu plus large que\nles autres et qui, toute encadrée de maisons vieillottes, dont\nquelques-unes sont en bois à colombages, se donne des allures\nde grand'place avec l'Hôtel de ville qui la domine de son joli\npignon de pierres grises et de briques roses. A quelques pas de\nlà, en haut d'un escalier, l'église se présente toute de guingois,\nassise sur un contrefort de la montagne. E t en levant les y e u x ,\nT h i e r r y fut surpris de voir à droite de ces aimables édifices,\net les surplombant de leur masse sauvage, des rochers à pic\nportant l'écroulement d'une grosse tour et de grosses murailles\nruinées. L e vieux sergent recruteur lui expliqua comment, de\n la plate-forme de cette tour, les trois dames de Crèvecœur\n n'avaient pas hésité à se précipiter dans la Meuse pour échap­\n per à la brutalité des soldats qui s'étaient emparés de leur\n château fort. Mais cette aventure remontait à des temps fabu­\n leux et le sergent ne m a n q u a pas d'en accompagner le récit de\n commentaires sceptiques et goguenards.\n     De la place, ils gagnèrent une ruelle qui descendait vers le\n fleuve et au bout de laquelle on apercevait un petit rempart.\n C'était dans un petit hôtel, à mi-côte de cette ruelle, que le\n général et son état-major avaient pris logement. L'hôtel était\n de briques roses, avec des balcons de fer délicatement ouvragé\n comme des grilles de chœur. Il paraissait tout jeune et riant,\n par le contraste qu'il faisait dans cette bourgade surannée. Un\n petit jardin le précédait, tout envahi de glaïeuls, de tournesols\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "602                            DURENDAL\n\n\net de buis qui y répandaient un parfum à la fois amer et doux.\nA la porte, qu'encadrait une vigne vierge très touffue, un trom­\npette attendait, en plein soleil, tenant son cheval blanc par la\nbride. L ' h o m m e portait l'uniforme des dragons de F l a n d r e :\nhabit bleu et culotte j a u n e . L e cheval, agacé par les mouches,\nfrappait du sabot le pavé de la cour et un petit souffle de brise\néparpillait sa grosse crinière.\n   Ce tableautin n'avait rien de tragique et le bon augure que\nT h i e r r y en tira ne fut pas démenti par l'accueil qui lui fut fait\nquelques instants après par le vicomte Vilain X I I I I , quartier-\nmaître général du corps d'armée de Bouvignes. Ce gentil­\nhomme avait réputation de bon soldat. A l'affaire de Moniat, il\navait bénéficié d'une chance peu commune                  t a n d i s qu'il\nentraînait ses hommes à l'assaut d'une redoute, il s'était\ni m p r u d e m m e n t avisé de ramasser une grosse grenade qui venait\nd'être lancée par l'ennemi. C o m m e il cherchait à en enlever la\nfusée, la grenade lui avait éclaté dans la main. Mais, respectant\nson courage, elle ne lui fit pas le moindre mal.\n   — Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il courtoisement à\nT h i e r r y . Vous voulez servir parmi les Canaris. U n tel choix\nsuffirait à me prouver que vous n'entendez pas employer votre\ntemps ici à vous croiser les bras. Mais il ne m'appartient pas de\nvous inscrire dans cette belle compagnie. Voici un billet que\nvous remettrez dès aujourd'hui à M. Dumonceau, qui en est le\nc o m m a n d a n t . Vous trouverez sans peine le chemin de son\ncamp, que chacun vous indiquera.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n    D'ailleurs, le sergent recruteur, tout fier d'amener un aussi\nbeau fils, ne prétendit pas abandonner à d'autres le soin\nd'initier T h i e r r y à la vie militaire, — ce soin devant comporter\ndans sa pensée quelques libations rémunératoires.\n    E n s e m b l e , ils traversèrent le camp des chasseurs de L o r a n ­\ngeois qui était tout contre Bouvignes, puis celui des dragons de\nF l a n d r e et de Cumptich qui lui faisait suite dans la vallée. U n\ndécret récent du Congrès Souverain avait supprimé les dénomi­\nnations spéciales des différents corps de l'armée, leur substi­\nt u a n t de simples numéros. Mais en dépit de cette décision,\ninspirée par le souci d'unir plus étroitement les provinces\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         603\n\n\nfédérées, l'esprit de clocher, ou, si l'on veut, d'autonomie était\nbien trop vivace pour que le soldat renonçât à ces appellations\nvariées et souvent bizarres qui lui rappelaient l'origine des\ncompagnies ou quelqu'une de leurs particularités.\n   Chez les chasseurs, ils admirèrent la symétrie des faisceaux\net chez les dragons le bon état des chevaux attachés aux\npiquets, tout sellés et bridés en prévision d'une alerte. Plus\nloin, le p a r c d'artillerie alignait de petits tas de boulets,\ndisposés en pyramides et plusieurs pièces de campagne prêtes\nà être attelées. Un peu à l'écart, des hommes préparaient des\nmèches de mine, des sacs de terre et des fougasses. Les poudres,\ngardées par des sentinelles, étaient conservées dans une sorte\nde cave qui formait le premier degré d'un jardin en terrasses,\ncomme les gens de ce pays ont coutume d'en aménager aux\nflancs des montagnes.\n    Encore en amont, une rumeur de marché populaire dénonçait\nle quartier aux vivres. Autour des marchands et des vivan­\ndières se pressaient des uniformes de toute sorte et aux environs\ndes tonnelets de genièvre, la verve wallonne excitait le lourd\nlangage des F l a m a n d s . Des fourriers de Cumptich qui étaient\nallés à la provende, traversaient la cohue, portant de gros pains\nronds embrochés au fer de leurs lances, et de grosses bottes de\nfoin attachées à la croupe de leurs chevaux. Ils se frayaient un\npassage au milieu des quolibets auxquels ils répondaient\nvertement. Soucieux de se concilier les bonnes grâces des\nhabitants de Bouvignes et aussi de Dinant, les officiers auto­\nrisaient ceux-ci, à certains jours et à certaines heures, à visiter\nle campement. E t comme le temps était beau, on voyait à ce\nmoment des bourgeois et des bourgeoises qui circulaient\ncurieusement parmi les groupes de soldats, interrogeant et\nplaignant les uns, p a y a n t la goutte aux autres ou leur distri­\nb u a n t des couques de miel. Les femmes touchaient de la main\nle bronze froid des canons, et pour faire quelque galanterie aux\njeunes filles de Dinant, qui sont accortes et point bégueules,\ndes troupiers prétendaient leur faire essayer des bonnets de\nsapeurs et des schabraques de cavalerie.\n    L a bonne mine de T h i e r r y et ce qu'on devina de sa person­\n nalité et de son escarcelle à travers les éloges que son parrain\n le recruteur crut devoir en faire, produisirent quelque sensation.\n Chemin faisant, il dut régaler les Bruxellois qu'il rencontra.\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "604                            DURENDAL\n\n\nD e vieux refrains de corps de garde lui souhaitèrent la bien­\nvenue :\n                        Vous serez capitaine,\n                             Dondaine !\n                       Aux dames vous plairez,\n                             Dondé!\n\n   U n e grosse commère, a p p r e n a n t qu'il s'engageait parmi les\nCanaris, toujours le plus exposés au feu, lui offrit de faire à\nson intention le pèlerinage de W a l c o u r t pour d e m a n d e r à\nN o t r e - D a m e de le préserver des balles des Kaiserliks. Elle\nn'ignorait rien des noirs projets que formaient les Impériaux et\nen particulier ce m a u d i t baron de Bleckhem :\n   — Jésus, mon Dieu ! C'est à vous faire dresser les cheveux\nsur la tête, mes fils! Ils parlent d'occire tous les prêtres, tous\nles moines, de renverser toutes les croix, de forcer la porte des\nnonnières, de bouter le feu aux granges et de nous donner tous\nà manger aux corbeaux. Voici déjà qu'ils nous coupent les\nroutes à nous, pauvres pèlerins, pour nous empêcher d'aller à\nNotre-Dame de F o y ou à S a i n t - H u b e r t et de gagner honnête­\nment notre vie... E t s'adressant à la fois aux bourgeois et aux sol­\ndats : Ainsi, q u a n d les enfants auront le mal de saint Quoilin\nou de saint W a l h è r e , q u a n d il y aura des sécheresses, que les\ncharançons se mettront à l'épeautre, q u a n d il pleuvra p e n d a n t\nq u a r a n t e jours et quarante nuits, comme au temps du d é l u g e ;\nau lieu de vous tirer de peine, mes vaillants, au moyen d'un\npetit reméage au plus juste prix, bien le bonsoir! plus de mes­\nsagère! plus de mère Rosalie! grâce à M. de Bleckhem, vous\nvous en tirerez comme vous pourrez : le soleil ardera vos\nchamps, la pluie noiera vos denrées et la fièvre quarte vous\nétranglera !\n   — P o u r sûr! c'est la fin du monde, interrompit le sergent\nrecruteur... Mais, en attendant, si la guerre tue votre métier,\nm a bonne commère, il fait vivre le m i e n ! E t comme il faut être\npoli envers tout le monde, je bois à votre santé et à celle du\nbaron de Bleckhem, qui passe pour être un intrépide buveur. E t\nle soudard vida d'une lampée le gobelet d'étain qu'il venait de\nremplir.\n                                      *\n                                  *       *\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        605\n\n\n   Thierry, auquel il tardait de connaître la vie militaire sous\nd'autres aspects que ceux-là, eut quelque peine à entraîner son\nguide vers le camp des Canaris. On y avait accès par un pli\ncreusé dans la montagne, — cette compagnie d'élite, où les déser­\nteurs n'étaient pas à craindre, ayant été autorisée, de même\nque le régiment de Namur, à s'établir sur un promontoire du\nplateau. Le chemin était roide, et plus d'une fois, soit par\nl'effet d'une pointe d'alcool, soit à cause de la fatigue naturelle,\nle vieux sergent s'arrêta pour reprendre du souffle. Il en profi­\ntait aussi pour grogner, à travers sa moustache grise, contre\nl'idée saugrenue qu'avaient eue les Canaris — sans doute afin\nd'achever de se comparer à des oiseaux — d'aller se nicher à\nune telle altitude.\n    Parvenus au sommet, ils rencontrèrent aussitôt les circonval­\nlations du campement qui alignait ses tentes en un parfait échi­\nquier. D'une telle régularité, le sergent rendit hommage à\nl'esprit de méthode et de stratégie de M. Dumonceau. Il le\ndéclarait très entendu aux choses de la géométrie et de la topo­\ngraphie, du chef d'avoir exercé d'abord dans la vie civile la\nprofession d'architecte. Certes, ajoutait-il en ricanant, — car il\nn'aimait pas l'état-major d'Andoy, — ce n'était pas de lui qu'on\neût pu attendre la naïveté de M. de Schoenfeld qui avouait ne\nrien connaître aux zigzags des cartes géographiques et voulait\nqu'on lui en dressât une où la route percée par Marie-Thérèse,\nde Namur à Luxembourg, fut figurée par une ligne droite, avec\nles villages marqués à droite et à gauche !\n    En s'arrêtant à la tente de M. Dumonceau et en remettant\n à l'ordonnance le billet dont il était muni, Thierry de Long­\nprez éprouvait vivement la curiosité de connaître un tel chef\n qu'on disait être à la fois l'homme des actions brusques et\n décisives et l'homme de la vigilance et de la tactique, aussi\n propre à entreprendre un siège en règle qu'à enlever une\n redoute à la baïonnette.\n    Il fut introduit seul, au grand dépit du sergent. Le major\n était assis à une petite table, ayant devant lui des plans étalés\n et qui tombaient jusqu'au sol. La première chose qui frappa\nThierry fut son air d'extrême jeunesse que ne démentait pas\n sa voix fraîchement timbrée.\n    — Ainsi vous voulez être des nôtres, monsieur? demanda le\njeune officier à Thierry après l'avoir considéré avec attention.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": " 606                          DURENDAL\n\n\n     — C'est mon très vif désir, répondit T h i e r r y d'une voix\n  grave et résolue:\n     — Prenez cet escabeau, lui dit Dumonceau.\n     E t quand T h i e r r y eut pris place devant lui :\n     — Je vois bien, monsieur, que vous n'êtes pas de la graine\n  ordinaire dont on fait ici les simples soldats. Mais enfin,\n  puisque c'est en cette qualité que vous entendez servir, mon\n  devoir est de ne point vous laisser dans l'ignorance de ce qui\n  vous a t t e n d . . .\n     E t lui plantant son regard entre les deux yeux, ce qui est\n  la manière de mieux enfoncer sa pensée dans celle d'un inter­\n  locuteur :\n     — Ne vous figurez point, monsieur, que le genre de guerre\n  que nous faisons ici ressemble aux campagnes classiques dont\n  vous avez sans doute ouï parler. Il ne s'agit pas pour nous\n  d'une guerre en dentelles, ni même de ces actions rangées où\n  le rôle de l'infanterie se borne à serrer et à déployer la colonne,\n  en sorte d'échanger méthodiquement des feux de salve avec\n  l'ennemi sur trois hommes de profondeur. Ici rien de pareil.\n  Notre jeu est plutôt celui du chat-tigre. E p i e r la proie à\n  travers les roseaux des berges ou les broussailles de la forêt.\n  A l'heure décisive, franchir le fleuve, comme on peut, grimper\n  à l'escalade, surprendre un avant-poste ou une redoute et,\n' dans le cas où l'on est découvert, pousser jusqu'au corps-à-\n  corps, quoiqu'il en advienne, à travers les balles, les grenades\n  et les boulets, voilà le thème habituel des Canaris, et c'est\n  pourquoi il y faut plutôt de la bravoure individuelle et une\n  grande agilité qu'une longue pratique militaire.\n     Si ce t h è m e vous agrée, si vous êtes prêt à garder un poste,\n  tête au soleil et pieds dans l'eau, à coucher sur la dure, quitte\n  à ne j a m a i s dormir que d'un oeil, à marcher à l'assaut et au\n  feu, suivant la consigne qu'on vous donnera, et toujours entre\n  la vie et la mort, à supporter des contacts rudes et grossiers qui\n  vous changeront du bel air des salons, topez là, monsieur, vous\n  ferez honneur à notre compagnie! Sinon, reprenez le chemin de\n  Bruxelles où l'on se livre à des querelles moins meurtrières...\n     T h i e r r y avait écouté sans sourciller ce farouche exposé qui\n  promettait à sa vie une direction si nouvelle. Il déclara très\n  résolument qu'il persistait à d e m a n d e r une place parmi ces\n  braves gens dont la Nation était fière.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          607\n\n\n   — Il en sera donc ainsi, monsieur, et je vous souhaite d'y\nconquérir bientôt vos premiers galons à la pointe de la baïon­\nnette. E n attendant, je vous confierai au maître instructeur,\net dès qu'il vous jugera dégourdi à point, vous irez à la danse.\n\n                                 * *\n    U n e demi-heure plus tard, le chevalier de Longprez endos­\nsait l'uniforme j a u n e à parements noirs. Mêlé à ses nouveaux\ncamarades, dont la majorité était pour lui des concitoyens,\nil put se convaincre dès le premier moment que l'esprit de dis­\ncipline et de bravoure était parmi eux en grand honneur avec\nun mélange d'insouciance et même de gouaillerie par quoi le\ncaractère bruxellois revendiquait ses droits. Il savait que le\ncolonel Dumoutïez, au cours d'une visite faite huit jours aupa­\nravant à l'armée de la Meuse, n'avait pas caché la bonne\nimpression qu'il ressentait à voir cette troupe ardente et à con­\nnaître ce qu'en un temps encore court elle avait pu déjà accom­\nplir. De quinze cents hommes qu'elle comptait en février, elle\nétait déjà réduite à un millier, et ceux qui manquaient avaient\ntous été tués ou blessés à l'ennemi. D'ailleurs, il était connu\nqu'un Canari ne reculait j a m a i s d'une semelle, sauf sur l'ordre\ndu commandant. U n e seule fois, disait-on, Dumonceau avait\ndégradé un h o m m e qui, placé seul en sentinelle perdue, sur\nla rive droite de la Meuse et assailli par tout un parti d'Im­\npériaux, avait cru pouvoir passer le fleuve à la nage dans l'in­\ntention, disait-il, d'avertir ses camarades. L e même jour, cet\nh o m m e s'était brûlé la cervelle.\n    U n e telle atmosphère d'héroïsme devait plaire à T h i e r r y , en\nassurant au besoin d'action qui le travaillait la certitude d'être\nsatisfait. Aussi ne se rebuta-t-il pas aux brimades et aux corvées\ndont les débutants avaient pleine mesure non plus qu'aux\nfatigues des premiers exercices. Dans l'enceinte même du\ncamp, que l'envoi presque quotidien de l'un ou l'autre déta­\nchement aux avant-postes ou à l'attaque, vidait souvent aux\ntrois quarts, — puis dans les gorges des alentours, un bas\nofficier d'armes entraînait les recrues tantôt à la manœuvre du\nfusil, tantôt à l'escalade des rochers. Il se réclamait de l'école\nde Souvaroff et répétait volontiers son axiome : « Au soldat, il\nfaut les jambes du cerf, la force du cheval, la patience du\nchameau, le courage du lion et le ventre d'une puce. » Le soir\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "608                        DURENDAL\n\n\nvenu il renvoyait ses élèves exténués et avides de repos au\nmatelas que le munitionnaire avait réduit patriotiquement à\nsa plus simple expression, sans doute pour endurcir les défen­\nseurs de l'Etat en leur évitant toutes les séductions de la\nmollesse.\n   Encore de telles délices n'étaient-elles dispensées aux recrues\nqu'avec mesure, et dans la semaine même de son incor­\nporation, Thierry fut requis, après le couvre-feu, pour faire\nson quart de nuit.\n   Posté en sentinelle à l'extrême pointe du campement, il\ndécouvrait la vallée tranquille, à demi éclairée par un ciel d'un\nbleu profond, tout criblé d'étoiles. Au pied de la montagne,\nles quartiers de la cavalerie, les tentes des chasseurs, le parc\nd'artillerie reposaient sous la protection des feux de veille dont\nles taches rouges, régulièrement espacées, semblaient écla­\nbousser la nuit. Des milliers d'hommes composaient un seul\nsommeil. Il y avait là, tout le long de ce fleuve rapide dont on\npercevait le clapotis sur la rive rocailleuse, des gens de toute\nsorte, venus de tous les points de cette patrie nouvelle, qui,\ndepuis quelque six mois seulement, s'essayait à vivre. Citadins\nou paysans, ils avaient quitté les polders flamands, les bruyères\nde Campine, les villes brabançonnes, les plaines de la Hesbaye\nou du Condroz pour s'asservir en masse bigarrée à un drapeau\nque leur enfance avait ignoré et qui, tout à coup, leur était\ndevenu commun et cher. Une puissance mystérieuse, le senti­\nment national, les avait groupés là en défenseurs d'un sol devenu\nle leur. |Et ce sentiment disposait de leurs vies. Qu'une alerte\nsonnât, et ils seraient debout, chacun à son rang, prêts à\nmarcher, à combattre, à mourir. Et Thierry imaginait la\nrumeur tumultueuse d'un tel réveil dans ce paysage aux\névocations féodales : les batteries des Patriotes, établies aux\nCarrières de marbre et à Ronchenne croisant leurs feux avec\nceux des 'batteries autrichiennes assises à la crête de l'autre\nversant près d'Herbuchenne et d'Ordenne. Il voyait le ciel\ntout à coup flamboyant, et embrasant de ses lueurs sinistres la\nbonne ville de Dinant qui, là-bas, tout à droite, s'étirait en une\nlongue traînée de toits d'ardoises, dominée par son énorme\nrocher et son clocher bulbeux. Il entendait l'appel des tam­\nbours et des clairons, les ordres des officiers, la galopade des\ndragons partant en éclaireurs. Il sentait vibrer partout et en\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                            609\n\n\nlui-même l'âme patriale, celle qui animait si passionnément son\nvieux père, celle où se confondaient aujourd'hui ses propres\nvertus et ses amours reconquises.\n   Une patrouille passa. E t T h i e r r y , dont la nature méditative\ns'enivrait à de telles réflexions, fut tout surpris d'être sitôt\nrelevé de g a r d e .\n\n\n   La cense d ' H e r b u c h e n n e est derrière Dinant, à quelques\nportées de fusil de la crête rocailleuse qui surplombe la ville.\nL'ennemi y avait un poste important, et de là il alimentait une\nredoute juchée au sommet de la montagne dont la Roche à\nBayard forme la base. Cette redoute qui tirait parfois à boulets\nrouges causait grand dommage à celle que les Patriotes avaient\nétablie à Ronchenne sur l'autre rive, mais personne ne s'était\navisé q u ' u n e telle position pût faire l'objet d'une attaque\nsérieuse. E n effet, le seul accès qu'on eût pu y avoir de la\nvallée était par une gorge si rapide qu'aucune troupe ne pouvait\nsonger à y grimper et qu'en tout cas, y eût-elle songé, la\nmoindre défense devait l'empêcher d'y réussir.\n    Cependant, Dumonceau a y a n t fait reconnaître la position,\nd e m a n d a au général Koehler d'être autorisé à en tenter l'assaut\nnocturne. E t cette affaire, exceptionnellement hardie, fut la\npremière où T h i e r r y eut l'occasion de donner ses preuves. Il\n portait depuis huit jours seulement l'uniforme des Canaris et,\n certes, il n'aurait pu souhaiter un meilleur début dans la\n carrière des armes.\n    L a nuit était déjà noire lorsque les Canaris reçurent l'ordre\n de marche, en même temps que le régiment de W e s t - F l a n d r e ,\n commandé par le baron d ' E r n a t i u s , et qui devait s'employer\n avec eux à l'entreprise. L ' é q u i p e m e n t des hommes fut réduit au\n strict nécessaire, de façon à ne pas gêner leurs mouvements. A\n onze heures, ils commencèrent à passer l'eau vis-à-vis de la\n  Roche à Bayard sur de grands bateaux plats que les pontonniers\n poussaient silencieusement au moyen de leurs longues perches.\n  Une compagnie de chasseurs fut transbordée à son tour, avec\n mission de garder le pied de la montagne et d'empêcher\n l'ennemi de couper le chemin aux assaillants. Enfin, trois\n  compagnies du régiment de N a m u r couvraient les bateaux,\n  pour assurer les communications et la retraite.\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\n\n     A ce moment, en dépit de l'obscurité et quelque mystère\nque les soldats belges eussent observé, l'ennemi, prévenu par\nses sentinelles avancées, ouvrit le feu de. sa batterie. Mais il\ncroyait à un coup de main sur le pont Saint-Jean, qui coupe\nl'embouchure de la Lesse dans la Meuse et ne faisait pas\nattention à la gorge profonde et sauvage par où les Canaris\navaient déjà commencé l'escalade.\n     Cet assaut fut un véritable tour de force. E t peut-être, si la\nnuit ne leur eût caché à eux-mêmes la roideur des escarpements\noù ils grimpaient des mains et des genoux, s'accrochant au-dessus\nde l'abîme à la faveur d'une saillie de roche ou d'une racine de\nbuis, se déchirant aux épines et aux pierres, plusieurs eussent\nété retenus par l'angoisse du vertige. Mais une ardeur aveugle\nles hissait au flanc inégal de cette montagne abrupte. Et déjà\nles plus lestes touchaient au sommet.\n     Alors, n'ayant pris que le temps de ficher leurs baïonnettes\nau canon de leurs fusils, les Canaris se précipitèrent en une\nmasse sur la batterie qui crachait ses boulets dans la nuit.\nRenversant ou t u a n t les Impériaux qu'ils rencontraient sur leur\npassage, ils arrivèrent à la redoute du haut de laquelle les\nartilleurs se défendaient en leur lançant des blocs de pierre.\nOn entendait les hommes s'interpeller et s'injurier dans la nuit.\nAux défis succédèrent des cris de rage et de douleur. Quelques\nCanaris, parvenus à la plate-forme, se battaient corps à corps\navec les servants des pièces. Ils frappaient, bousculaient,\nmordaient sans voir. Bientôt les uniformes jaunes étaient\nmaîtres de la terrasse : on ligottait les Kaiserliks, on mettait le\nfeu dans leurs ouvrages.\n     T h i e r r y avait grimpé et couru aux premiers rangs, sans réflé­\nchir, grisé d'une fièvre nouvelle qui l'exaltait comme les\nautres. Il se trouva plus ardent encore lorsque, cette première\nopération terminée, Dumonceau rallia les Canaris pour marcher\nsur H e r b u c h e n n e d'où un fort canon tirait sur eux à cartouches.\nCe fut une nouvelle ruée accompagnée de fusillade,— cette fois\nà travers les champs, au mépris des fils de fer et des chevaux\nde frise qui entouraient la grande cense. E t ce fut un nouveau\nt r i o m p h e . Surpris par l'impétuosité de l'attaque, les canonniers\nautrichiens n'eurent que le temps de m e t t r e l'avant-train à leur\npièce et de s'enfuir, bride abattue, bien loin dans l'intérieur\ndes terres. Derrière eux, sauvés par la nuit, les troupes qui\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                          VIEUX   BRUXELLES                          611\n\n\n\noccupaient le poste décampaient à toutes j a m b e s . Des Canaris\nse lancèrent à leur poursuite, les serrant de près. Les autres,\nen entrant dans les bâtiments, trouvèrent tout le bagage que\nl'ennemi avait abandonné. Çà et là, un retardataire fut arrêté ou\nassommé. A la lueur d'un feu allumé dans la cour, T h i e r r y vit\nun jeune officier de W u r t e m b e r g qui gisait à terre, le crâne\ndéfoncé et du sang coagulé dans son épaisse chevelure noire.\nP l u s loin, un beau cheval, étendu sur le flanc, essayait vaine­\nment de se relever, la cuisse traversée d'une balle. Des gémis­\nsements sourds, des plaintes aiguës se mêlaient aux rires et\naux jurons. Quelques joyeux compagnons s'empressaient déjà\nde faire fête aux 'provisions découvertes dans les caves et un\nloustic faisait frire du lard dans un casque de dragon\nautrichien.\n    Q u a n d le jour commença à blanchir, Dumonceau, suivant le\n plan qu'il avait arrêté, fit changer le front et ramena tous ses\n hommes jusqu'à la Meuse. T a n d i s qu'on repassait le fleuve, un\ncoup de feu tiré au hasard atteignit le capitaine Beau tout\nauprès de T h i e r r y . L é capitaine fit une plainte et t o m b a . Il\nétait mort. L a perte de ce vaillant officier fut la plus sensible\nque subirent les Canaris en cette nuit glorieuse. Elle gâta un peu\nl'entrain du retour à Bouvignes,d'où les autres soldats, éveillés\npar la fusillade, avaient pu voir s'allumer l'incendie au-dessus\nde la roche légendaire.\n    T h i e r r y , en aidant à rapporter sur une civière le cadavre du\ncapitaine, se d e m a n d a i t si toutes ces aventures si rapides et\ntragiques auxquelles il venait de participer n'étaient pas un\nrêve. E t tandis que Dumonceau, l'ayant reconnu, le félicitait\nau passage, il constata qu'après tout le fait d'avoir été là et\nd'avoir agi par a u t o m a t i s m e plutôt que suivant son propre\nt e m p é r a m e n t , l'avait à lui seul contraint à s'y bien conduire.\n    Au-dessus du damier que formait le camp des Canaris, les\ncorneilles tournaient dans un ciel déjà clair et frais.\n                                          *\n\n  L e d i m a n c h e qui suivit cette brillante action, le vague­\nmestre du camp remit à T h i e r r y un envoi de Bruxelles.\n  U n e lettre d ' H é l è n e disait :\n  « Quelle joie ce nous est de recevoir de tes nouvelles, mon\nbon T h i e r r y ! Les plus fraîches nous ont été apportées par\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "612                               DURENDAL\n\n\n M. del Rio, qui est rentré hier de la visite dont le Congrès\n souverain l'avait chargé au quartier de Bouvignes. C'est par\n lui que notre cher père a su comment les Canaris s'étaient\n comportés à l'attaque nocturne d ' H e r b u c h e n n e et quelle bonne\n figure tu as faite parmi ces braves soldats. C'est la pre­\n mière fois qu'il a consenti qu'on lui parlât de son fils. Il n'a\n rien dit, mais nous avons compris qu'il était h e u r e u s e m e n t\n remué du rapport qu'on lui donnait de toi. Il n'a plus cette\n sorte de honte sourde qui lui faisait baisser la tête devant ses\n meilleurs amis. Ceux-ci le pressent d'accepter maintenant d'être\n un des nouveaux députés que les Etats du B r a b a n t enverront\n au Congrès renforcé qui doit se réunir le dix-huit août pour\n aviser à la situation générale. Qu'en sortira-t-il? Quelques-uns\n ne se cachent pas de prôner un rapprochement avec les Autri­\nchiens, qui promettent d'abolir tous les griefs d'où est née la\n Révolution. T e l est n o t a m m e n t l'avis de M . W i l d t , député\n pour le L i m b o u r g . Mais le plus grand nombre — et ton père\n les approuve — dit qu'il faut tenir bon et que des négociations\n avec les Impériaux, s'il faut en ouvrir, nous seront d'autant\nplus favorables que notre république paraîtra plus unie et notre\narmée plus forte. Aussi prépare-t-on une nouvelle levée de\nvolontaires. On dit qu'ils rejoindront en masse les troupes de la\nMeuse dès que le temps des moissons sera passé, car ce sont\npresque tous des paysans et les travaux des c h a m p s les\nretiennent. Dom Placide a d e m a n d é de les accompagner en\nqualité d'aumônier. P o u r nous, comme tu penses bien, nous\nn'irons pas à Longprez cet été. Notre amie Isabelle continue\nd'ailleurs à nous tenir compagnie. Elle a reçu, voici quelques\njours, une lettre de son frère par le courrier d'Augsbourg.\nEvrard lui mandait qu'il était en route pour rejoindre le\ngros de son régiment. Il se dirigeait vers L u x e m b o u r g et\nde là vers le quartier général de M. de L a t o u r . A l'heure\nqu'il est, il doit y être r e n d u . Faut-il, h é l a s ! que j ' e n sois\nréduite à déplorer de le savoir si proche de nous en une\ntelle occurrence, après avoir t a n t souffert de le voir quitter nos\nprovinces! Q u e le bon Dieu nous vienne en aide à tous, cher\nfrère... Il n'est pas de jour où je ne le prie pour t o i . . . »\n    A cette lettre, Isabelle de Penalegas avait joint un billet :\n    « P e n d a n t que vous cueillez des lauriers, mon cher T h i e r r y ,\nnous sommes ici bien en peine de vous... N'oubliez pas que\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                              VIEUX BRUXELLES                              613\n\n\nsi vous ne tenez pas à la vie, d'autres y tiennent beaucoup\npour vous, et même plus q u ' à la leur p r o p r e . . . Afin qu'il vous\nsoit plus aisé de correspondre avec nous, nous vous faisons\nremettre par ce courrier quelques pigeons pris au colombier\nde la place des W a l l o n s . Ils connaissent bien leur logis et\nlorsque vous aurez quelque chose à nous mander, mon cher\nCanari, n'hésitez pas à vous servir de ces messagers ailés qu'en\ndes temps plus tranquilles les poètes prennentvolontiers comme\nemblèmes des sentiments les plus tendres avec lesquels j ' a i\nl'honneur d'être, Monsieur, votre très h u m b l e servante. »\n\n                                         *\n\n                « Du camp de Bouvignes, ce mardi I er de septembre 1790.\n      »   M A C H È R E H É L È N E E T MA P L U S C H È R E   ISABELLE,\n\n   » Les lignes que je confie aujourd'hui à un de vos gentils\n messagers vous apprendront plus de nouvelles que vous n'en\n espériez, et non seulement de moi-même, mais dé quelqu'un\n qui vous tient aussi bien à cœur!\n   » Mais laissez-moi tout d'abord recueillir mes esprits et vous\n narrer avec quelque ordre les extraordinaires événements qui\nviennent de se passer. Je le ferai aussi nettement que me le\n permettra la stabilité de la caisse de t a m b o u r qui sert de\npupitre à mon papier de soie.\n   » Hier, au point du jour, je dormais encore à poings fermés,\ntout à mes rêves où vient flotter souvent une ombre gracieuse,\nlorsque les clairons sonnèrent l'appel, à l'improviste comme\ntoujours. Je m'empressai de rallier « mes » h o m m e s . Vous ai-je\ndit que les galons de laine m'avaient été octroyés en suite d'une\nattaque assez heureuse que nous fîmes récemment contre la\ncensé de H a u t , vis-à-vis du château de F r e y r ? Notre régiment,\ndoublé d'un bataillon de W e s t - F l a n d r e , passa la Meuse à\nAnseremme, de telle façon que nous avions la Lesse à notre\ngauche. T o u t notre monde était dispos et de bonne h u m e u r . E t\nnous n'eûmes pas grand'peine à gravir la côte qui, Dieu merci !\nn'est point escarpée à cet endroit comme à la Roche à Bayard,\npuis à nous emparer des positions ennemies établies sur la hau­\nteur. Mais ceci n'était qu'une entrée de jeu. Quand nous y\nfûmes, le général nous fit tous travailler à la construction d'une\npetite flèche dans un angle qui domine un chemin sur la crête\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "614                            DURENDAL\n\n\nde la montagne, au bord de la Lesse. Nous y édifiâmes un bon\nretranchement avec de la terre disposée sur des tas de fascines,\nle tout lardé d'un grand nombre de piquets. Puis, en avant de\ncette flèche, nous plaçâmes trois rangées de chevaux de frise,\ngarnis de pointes de fer, et entre chaque rangée, les sapeurs\navaient semé des chausse-trapes, de manière que l'approche\nétait rendue très malaisée. Cependant, nous fûmes rangés eu\nbataille, ayant sur notre droite, en colonne masquée, deux\nescadrons : l'un des dragons de F l a n d r e , l'autre des dragons\nde Brabant, qui se tenaient prêts à agir au premier moment\nfavorable.\n   » P e n d a n t ce temps, les Impériaux s'ébranlaient de leur\ngrand camp de F a l m a g n e avec beaucoup d'artillerie. Ils se\ndéployèrent d'abord en ordre de bataille, parallèle au notre,\nmais hors de portée. Ils firent seulement avancer quelques\npièces pour tirer sur le flanc gauche de notre front et amenèrent\naussi des canons d'Ordenne pour les placer obliquement sur le\nrevers du même flanc. Mais ces canons étaient placés trop bas\npour faire beaucoup d'effet. Je ne vous cacherai pas qu'à ce\nmoment j'éprouvai quelque émotion, car il s'agissait bien\nd'une bataille rangée et non plus d'un de ces coups de main\noù le général nous emploie le plus souvent. Nous atten­\ndions, le fusil armé, en nous e m b u s q u a n t a u t a n t que possible\nderrière les levées de terrain que dessinait notre petite flèche.\nT o u t à coup, une partie de dragons de L a t o u r se détacha de la\nmasse que formaient les ennemis. A fond de train, ils décrivirent\nune grande courbe j u s q u ' à proximité de nos ouvrages, sans\ndoute pour reconnaître ceux-ci. Nous leur envoyâmes une\ndécharge de mousqueterie et nous vîmes dans la fumée leurs\ngrands chevaux d'Allemagne qui se cabraient aux balles dont\nnous les saluions. Ils ne firent que passer, en éclaireurs, lorsque\narriva derrière eux, en bon ordre, tout le régiment de W u r t e m ­\nberg qui faisait une grande tache blanche sur la campagne et\nles arbres. Le plan des Impériaux était sans doute de pénétrer\npar le flanc de notre gauche, d'où ils comptaient que leur artil­\nlerie nous avait déjà délogés. Mais ils parurent très déconfits de\nrencontrer tant d'obstacles et d ' e s s o r e r de notre part un feu si\nnourri qu'ils pénétrèrent à peine jusqu'à la seconde rangée de\nnos chevaux de frise. Ils hésitèrent. Alors, leur colonel, M. de\nBleckhem, qui s'était tenu en arrière, se rua tout à coup au\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          615\n\n\ndevant d'eux pour les entraîner. Je me trouvais précisément à\nla pointe de la flèche, mon fusil affûté sur le remblai. Voyant\nle colonel dans l'axe de mon canon, je lâchai mon coup; on vit\nsoudain le colonel battre des bras, vider les arçons et s'affaler\ncomme une masse. Ce fut derrière moi, p a r m i les hommes qui\navaient suivi le coup, une furieuse clameur de « hurrah ». E n\nun instant, escaladant nos ouvrages, les Canaris se lancèrent en\naveugles dans la direction où M. de Bleckhem était tombé.\nVous savez qu'il était aussi haï des nôtres pour la férocité dont\nil fit preuve à l'égard de nos prisonniers, qu'il était craint des\nsoldats de son régiment pour une sévérité qui touchait, dit-on,\nà la brutalité. T o u t désemparés par la perte de leur chef, et\nvoyant bien qu'ils n'avanceraient pas plus loin, les habits\nblancs détalèrent dans un complet désordre.\n   » On me fit fête pour un coup de feu dont je n'avais aucun\nmérite et dont j'éprouvai quelque remords quand je vis de\nprès ce vaillant homme de guerre, étendu tout du long, le\nvisage hideusement troué d'une balle qui lui avait fait sauter\nla mâchoire, les cheveux tout blancs sous la perruque déjetée\net sanglante. En peu d'instants, une dizaine de nos hommes,\nquelque effort que je fis pour les en empêcher, le dépouillèrent\nde ses armes, de ses décorations, de ses galons et, poussant des\ncris sauvages, ils le remportèrent comme un trophée à l'abri de\nnotre retranchement.\n   » Nous apprîmes sur ces entrefaites que les chasseurs de\nL a n d o n Vert et deux escadrons de Latour, s'étant avisés de\ns'emparer des têtes du pont de Saint-Jean sur la Lesse pour\nnous couper tout moyen de retraite de ce côté, étaient aux\nprises avec une partie du régiment de N a m u r et de notre\ncavalerie. Nous entendions de ce côté une vive pétarade ponc­\ntuée par le feu de nos batteries de Ronchennes, et nos officiers\nsongeaient sérieusement à nous y envoyer à la rescousse,\nlorsque nous vîmes déboucher sur le plateau, venant du pont\nde Saint-Jean et cherchant à rejoindre les compagnies de\nW u r t e m b e r g occupées à se reformer à distance, un petit déta­\nchement des dragons de L a t o u r qui entrait i m p r u d e m m e n t\ndans notre champ de tir. On voyait leurs silhouettes grandir à\nlà crête de la m o n t a g n e ; les têtes, puis les corps, puis les\nchevaux. Ils nous avaient à peine aperçus q u ' u n e pluie de\nballes les dispersa. Ceux qui n'avaient pas été atteints firent\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "6l6                             DURENDAL\n\n\nbrusquement volte-face. Aussitôt, nous arrivâmes au pas de\ncourse et je dus à une heureuse chance d'être un des premiers\nà me trouver à l'endroit où gisaient ceux des dragons demeurés\nsur le carreau. U n lieutenant, reconnaissable à ses ganses d'or,\nétait empêtré dans sa selle et ses étriers, a y a n t eu son cheval\nmortellement blessé sous lui. Mes h o m m e s se précipitaient\npour percer l'officier de leurs baïonnettes et ils y fussent sans\ndoute parvenus bien qu'il eût déjà armé ses pistolets et allait\ns'en servir, lorsque... jugez de ma s t u p e u r ! . . . je reconnais\nE v r a r d . . . Evrard que je croyais partout, excepté à ma portée!\nD'un geste, d'un cri, j ' a r r ê t e les Canaris.\n   » Vous êtes mon prisonnier, monsieur! dis-je à E v r a r d qui,\nme reconnaissant à son tour, abaisse le pistolet qu'il tenait\nbraqué. Je me place devant lui, le couvrant de mon corps et,\navec plus d'autorité que je ne m'en croyais, je décide mes\nhommes à me laisser cette prise, en compensation du colonel\nde Bleckhem que je leur a b a n d o n n e . Je m ' e m p a r e moi-même\ndes pistolets d'Evrard et de son épée. Il avait une j a m b e encore\nengagée sous son cheval abattu et quelque envie qu'il put en\navoir, je ne lui laissai pas le temps de résister ni même de\nréfléchir.\n   » Voilà le principal de cette journée, chères amies, et tout\nle reste vous importera peu. Il y eut ensuite j u s q u ' à trois\nnouvelles attaques de l'ennemi pour reprendre notre poste sur\nlequel nous nous étions rabattus et où E v r a r d se trouvait\nligotté avec d'autres prisonniers. Nous tuâmes encore quelques\nhommes au régiment de W u r t e m b e r g , dont un major qui avait\npris la place de M. de Bleckhem. Mais vers les quatre heures\nde l'après-midi, notre général ordonna de battre la c h a m a d e ,\njugeant qu'il n'avait pas dans sa colonne un nombre de troupes\nsuffisant pour conserver ce nouveau poste, sans trop affaiblir\nson corps de réserve qui était destiné pour la défense de la\nMeuse. Notre retraite se fit dans le plus grand ordre, jusqu'à\nBouvignes, prisonniers en croupe, t a m b o u r battant et drapeaux\ndéployés, nos soldats remportant avec eux, nu de tout vête­\nment, le cadavre de ce pauvre M. de Bleckhem.\n   » Je ne puis vous en écrire davantage aujourd'hui sinon pour\nvous assurer q u ' E v r a r d , bien que d'assez méchante h u m e u r , est\nen sûreté et en parfaite santé. C o m m e le général Koehler m'avait\nm a r q u é son contentement pour la mort de M. de Bleckhem, je\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                         VIEUX   BRUXELLES                        6l7\n\n\nlui ai dit tout l'intérêt que je prenais au sort de M. de\nPeñalegas et j'ai obtenu que celui-ci jouirait jusqu'à la fin de la\ncampagne de toutes les attentions possibles, à la liberté près,\nainsi que de tous les agréments que les règles de la guerre\npermettent entre gens policés. Déjà, j'ai pu donner de vos\nnouvelles à notre ami qui, sans doute, ne tardera pas à vous\nécrire, d'autant qu'il disposera pour ce faire de plus de temps\nque n'en aura votre très affectionné Canari. »\n                                 *\n\n    La méchante humeur d'Evrard n'allait pas sans quelque\nreconnaissance pour ce compagnon de ses jeunes années,\nretrouvé si inopinément et auquel il ne devait pas moins que la\nvie. Aux heures où son service lui en laissait le loisir, Thierry\nvenait le visiter en une dépendance du vieux castel de Bou­\nvignes dont on avait fait un gîte provisoire pour les prisonniers\nde guerre. Il avait obtenu qu'on assignât à M. de Penalegas,\ndans cette sorte de casemate, un réduit un peu plus présentable\nque les autres. A vrai dire, l'espace y était mesuré et la voûte,\nqui était basse, exhalait cette odeur de salpêtre qu'on respire\ndans les lieux froids et humides. Mais ces menus inconvénients\nétaient rachetés par l'agrément d'une fenêtre donnant sur la\nvallée, et d'où Evrard pouvait voir, par-dessus un ravelin\nextérieur et quelques maisons aux toits d'ardoises accrochées\ncomme des nids aux flancs du rocher, le noble paysage de la\nMeuse avec, au delà du fleuve, le versant de Montorgueil où des\ncornes et des remparts mi-éboulés dessinaient les vieux glacis\nde Dinant. Un mobilier sommaire lui avait été concédé et une\nordonnance spéciale prenait soin de sa personne.\n   Assez froid aux premiers jours, l'entretien des deux jeunes\ngens avait pris ensuite le tour familier que devait entraîner\nleur vieille amitié, l'un et l'autre évitant néanmoins de faire des\nallusions trop précises aux conjonctures de la vie politique ou\nmilitaire. Le besoin d'épanchement, qui devait déborder tout\nd'abord en une nature vive et primesautière comme l'était\ncelle d'Evrard de Penalegas, convainquit bientôt Thierry que\nde lointaines équipées n'avaient en rien modifié les sentiments\nde son ami à l'égard de sa sœur. Sur de, tels sentiments, quand\nils sont passionnés, l'absence produit l'effet de ces grands vents qui\néteignent les chandelles, mais qui entretiennent les incendies...\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\nConfidence pour confidence, T h i e r r y ne dissimula point — car\nil répugnait d'instinct, sinon à la défaillance, du moins au\nmensonge, — les torts dont il s'était rendu coupable vis-à-vis\nd'Isabelle et comment la générosité de celle-ci l'avait à jamais\nreconquis.\n   Mais tandis que ces aveux réciproques réchauffaient leur\nvieille intimité, tandis qu'ils se partageaient la joie d'admirer\nla double et charmante miniature que T h i e r r y avait emportée\nde Bruxelles, ils se d e m a n d a i e n t quel destin les circonstances\nréserveraient à leurs amours. L a rigueur de M. Charliers envers\nson fils ne semblait pas prête à fléchir. E t plus que jamais,\nEvrard entendait demeurer fidèle à ce qu'il tenait pour son\ndevoir militaire.\n   Il avait vraiment l'âme d'un soldat, droite et simple. Sans se\nplaindre de rien, il conta à T h i e r r y son genre de vie, depuis qu'en\ndécembre, l'intervention de M. Charliers lui avait permis de\nquitter Bruxelles après que l'émeute eût transformé pour lui en\nprison son poste du T r e u r e n b e r g .\n   De Luxembourg, M. d'Arberg l'avait détaché sur l'armée de\n Bohême, où sa qualité de Brabançon l'avait fait tenir au début\nen quelque défiance. D'interminables marches et contre­\nmarches, à travers monts et plaines, des étapes dans de\nmauvaises bourgades lui avaient révélé des pays et des mœurs\nbizarres.\n   L'hiver avait été rude, le pain rare et la viande avariée.\n Mais il s'accommodait de tout.\n   Son juvénile entrain avait t r i o m p h é . des ennuis comme\ndes fatigues. Avec les Hongrois et les T r a b a n s , il avait\nrivalisé d'élégance et d'endurance. Il avait pris part à\nquelques hostilités contre les T u r c s et couru le risque d'être\nempalé lorsque, brusquement, ordre avait été donné à tous les\ndragons wallons de joindre l'armée des Pays-Bas où le vieux\n Bender d e m a n d a i t du renfort. Il avait donc tourné bride, et\ndes frontières de l'Esclavonie à L u x e m b o u r g , puis à F a l m a g n e ,\nson voyage n'avait été q u ' u n e course, grâce au bon cheval qu'il\nmontait.\n   Ah! le vaillant, le fidèle compagnon qu'il avait perdu lors­\nqu'il avait senti se dérober sous lui, blessé à mort, ce noble\nSoliman. D'y penser, les larmes lui venaient aux yeux. J a m a i s ,\ncette noble bête ne refusait son effort. Sensible comme un\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                         VIEUX   BRUXELLES                         619\n\n\nenfant, vive comme la poudre, il l'avait dressée à de folles\naudaces, et le moindre son de sa voix la faisait bondir. E t\nmaintenant, elle n'était plus q u ' u n e charogne abandonnée aux\ncorneilles...\n    B a s t e ! à la guerre comme à la guerre!\n    T h i e r r y se plaisait à considérer son ami, tandis que celui-ci\n— oublieux de sa geôle — causait avec a u t a n t d'insouciance que\ns'il eût été à une t a b l e de bivouac ou au petit cercle d'un salon.\n    O u i , c'était bien là le soldat toute franchise et tout entrain.\nT h i e r r y retrouvait en lui cet Evrard de jadis qui déployait une\négale aisance à forcer un cerf ou à danser un menuet, avec une\njoliesse de façons et quelque chose d'empressé qu'avait sa fougue\njuvénile et à quoi on ne résistait pas. Combien différente de cette\nâme-là il sentait la sienne propre! Soldat, il l'était sans doute et\nassez pour ne pas baisser la tète à l'attaque quand il entendait\n ronfler un boulet... Mais soldat d'occasion, au point d'être\nahuri et indigné chaque fois qu'il pouvait encore réfléchir à la\npensée que des hommes se couraient ainsi sus les uns aux autres\npour donner ou recevoir mille maux auxquels répugnait leur\n nature. Mais q u o i ! La philosophie sur laquelle il avait si long­\n temps médité lui avait fait sans doute une â m e plus complexe\n que ne le comporte le métier de la guerre!...\n    Cependant Evrard ne tarissait pas en ses propos exubérants\nde jeunesse et de vie — et son ami ne cessait de l'admirer que\n pour suivre par la fenêtre, à la hauteur du ravelin qui flanquait\nextérieurement ce vieux donjon, les allées et venues d'un canon\nde fusil passant et repassant régulièrement au bras d'une senti­\nnelle invisible.\n                                      *\n\n  A quelques jours de là, une grande rumeur se fit dans l'armée\nde la Meuse On annonçait l'arrivée des volontaires qui avaient\nrépondu à l'appel du Congrès renforcé. Messire H e n r i van der\nNoot les accompagnerait en personne et arrêterait, de concert\navec l'état-major, les derniers détails d'une opération qui devait\nsurpasser en gravité toutes les précédentes.\n  Il importait, en effet, de frapper un coup décisif. Les der­\nnières dépèches qui avaient été reçues de M M . de Bousies,\nde Rodes et de T h i e n n e s , respectivement accrédités comme\nministres des E t a t s Belgiques Unis à Berlin, à Londres et à\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "620                         DURENDAL\n\n\n Paris, ne laissaient plus guère d'espoir du côté des Puissances :\ncelles-ci, après avoir spéculé au début sur les événements des\n Pays-Bas, se prononçaient de plus en plus nettement pour le\nrétablissement de la domination autrichienne. D'autre part,\n M. Van Leempoel, le professeur de Louvain, qui représentait\nla jeune république à La Haye, venait d'y apprendre que Léo­\npold mobilisait deux nouvelles colonnes de quinze mille\n hommes chacune, l'une devant entrer par la Franconie au pays\n de Liége, l'autre par la Bavière dans le Luxembourg. Ces nou­\nvelles, si elles causaient de légitimes inquiétudes au Congrès,\nranimaient les ardeurs du parti vonckiste, tout prêt à faire le\nsacrifice de l'indépendance nationale pour le plaisir de voir\nsuccomber le gouvernement statiste qui lui était odieux.\n    Autant de dangers à conjurer, autant de motifs pour hâter un\nsuprême effort! En même temps qu'on préviendrait de la sorte\n l'entrée en jeu des renforts autrichiens, on ranimerait par un\n succès militaire la confiance de la Nation en ses chefs. A sup­\n poser même que les intentions de l'Europe n'en fussent pas\n modifiées, les conditions d'un modus vivendi avec l'Autriche en\nseraient rendues plus favorables, — l'opinion qu'il donne aux\nautres de sa force étant, dans toute négociation diplomatique,\nle meilleur argument qu'un Etat puisse se ménager.\n    Les volontaires, après s'être formés en compagnies, en divi­\nsions et en bataillons aux lieux de ralliement qui leur avaient\nété désignés, c'est-à-dire à Louvain, à Tirlemont, à Gembloux,\nà Fleurus et à Boneffe, étaient dirigés ensuite, les uns sur\nAndoy, les autres sur Bouvignes, avec la promesse de n'être\npas retenus plus de trois semaines et avec une paye de huit\nsols par jour et le pain, sans distinction de grades. On les disait\npleins de bonne volonté, mais les corps organisés, déjà endurcis\npar quelques mois de campagne, n'auguraient pas grand secours\nde ces braves gens peu accoutumés aux marches et aux veilles,\net moins encore aux décharges des canons et des mousquets.\n    On en vit arriver six mille cinq cents à Bouvignes dans les\njournées des 18 et 19 septembre. Ils avaient conservé leurs\nhabits bourgeois et marchaient pour la plupart sous le com­\nmandement de leurs seigneurs de village et de leurs curés. On\nleur assigna pour campement la plaine sur la hauteur de Bou­\nvignes, au delà de l'emplacement où étaient les Canaris et le\nrégiment de Namur.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                           621\n\n\n    T h i e r r y assista à leur installation. Sa joie fut grande de ren­\ncontrer, parmi d e frustes « croisés » du B r a b a n t wallon, l'excel­\nlent D o m Placide qui circulait en une tenue digne de l'arche­\nvêque T u r p i n : son froc retroussé laissait voir d'énormes bottes\nà éperons et la croix d'une épée qui lui pendait à la ceinture\nrappelait, tout en le d é m e n t a n t , le crucifix qu'il portait étalé\nsur la poitrine.\n    Sa santé et son h u m e u r n'avaient pas souffert des fatigues du\nvoyage et sa verve intarissable l'avait de suite rendu populaire\np a r m i ces troupiers improvisés.\n    A ceux qui s'étonnaient de son accoutrement de moine-\nguerrier, il clouait le bec par des raisons sans réplique :\n    — Militia est vita hominis super terrain, disait-il. T o u t e vie\nh u m a i n e est un combat. E t lorsque la foi et le bien public sont\nen péril, les docteurs en théologie eux-mêmes doivent se résigner\nà quitter le pupitre et le lutrin et à ficher leur p l u m e , en guise\nde panache, à leur bonnet c a r r é . . .\n    D'ailleurs, il entendait bien concilier ces nouveaux devoirs\navec ceux qu'impose la charité chrétienne. Aussi s'était-il fait\nsuivre depuis Groenendael par un chariot rustique qui renfer­\nmait des provisions de toute sorte. On y trouvait, entre autres\nremèdes pour les blessés, plusieurs pots de b a u m e du Samari­\ntain, qui est de l'huile de millepertuis, avec du gros vin et des\nroses de Provins. On y trouvait aussi, pour les gens bien por­\ntants, des vivres de bonne qualité destinés à relever l'ordinaire,\ncar des volontaires du B r a b a n t ne peuvent pas, disait-il, se\nnourrir de racines ou se sustenter en se léchant la patte comme\nles ours.\n    L e soin spirituel de ses hommes le préoccupait encore davan­\ntage. Il réprouvait avec véhémence les façons de ces soudards\net maraudeurs sans vergogne, à l'approche desquels il n'est\nfille à la veillée ni lard au saloir qui ne se prennent à trembler.\nIl s'indignait au récit des violences inutiles, qui gâtent les plus\nbeaux faits de guerre. Quels qu'eussent été les plus justes\ngriefs des Belges contre M . de Bleckhem, auquel il avait prodi­\ngué de son vivant plus d'injures que n'en adressa le prophète\njuif au satrape du roi Néglatphalazar, il déplorait que son\ncadavre eût été, à N a m u r où on l'avait transporté, l'objet\nd'outrages très malséants. Les excès, disait-il, n'excusent\nj a m a i s les excès, même en temps de discorde civile.\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "622                           DURENDAL\n\n\n    La belle conduite de T h i e r r y , dont la renommée s'était\n répandue jusqu'au fond de son cloître, Jui avait causé une joie\n profonde. Il le vantait à tous comme un exemple, le comparant\n aux héros les plus fameux. Il ne fit trêve à ces éloges que\n lorsque son ami se fâcha tout de bon. Au moins voulut-il être\n instruit par lui de tous les détails des attaques auxquelles les\n Canaris avaient pris part.\n    Ces détails excitaient encore son enthousiasme. On s'en\n aperçut dans l'éloquent discours qu'il prononça à l'occasion de\n la bénédiction des drapeaux. Il avait pris pour thème ce texte\nsacré : « Ipsi veniunt ad nos in multitudine et superbia ut dis­\nperdant nos et uxores nostras et filios nostros et ut spolient nos. Nos-\nautem pugnabimus pro animabus nostris et legibus nostris. » Exaltés\npar l'ardeur de sa conviction, les volontaires sentaient fermenter\nen leurs cœurs le courage et la confiance.\n    L e dix-huit au soir, les cloches de Bouvignes, mises en branle,\nannoncèrent l'approche de Messire van der Noot. On accourut\nde toutes parts pour faire la haie et acclamer au passage du\ngrand homme. Son carrosse arriva, précédé et escorté d'un\npiquet de cavaliers, dont quelques-uns tenaient au poing des\ntorches allumées. L a rapidité de la course écrasait les flammes\ndes flambeaux et dispersait leurs étincelles. A leur éclat fugi­\ntif, on put découvrir à travers les vitres de la voiture, se\ndétachant sur les coussins de soie jaune, un masque sanguin et\nqui souriait à l'ovation. Sur la grand'place, le carrosse s'arrêta\net la portière s'ouvrit, tandis que le bailli et les autorités mili­\ntaires, rangés en demi-cercle, s'inclinaient respectueusement.\n    L e vingt, Messire van der Noot passa les troupes en revue et\nne manqua point de les haranguer. Il rappela que l'attaque du\nsurlendemain coïnciderait avec la fête de saint Maurice, patron\ndes guerriers chrétiens, et promit aux volontaires qu'ils pour­\nraient, dès que le succès de cette a t t a q u e serait assuré, rentrer\nchez eux et vaquer aux travaux de la grange, dont s'annonçait la\nsaison. Puis il repartit pour Andoy, — et quelques mauvais\nplaisants en conclurent qu'il préférait voir u n e bataille comme\nun tableau, de loin plutôt que de près.\n\n                              * *\n  Aussitôt la revue terminée, tous les volontaires nouveaux\nvenus furent distribués le long de la Meuse. Les uns devaient\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             623\n\n\nrelever les troupes réglées et occuper provisoirement leurs\npositions. D'autres devaient se placer en rideau pour masquer\nles mouvements stratégiques décidés par l'état-major. D'autres\nenfin, qui paraissaient offrir quelques garanties de résistance et\nde discipline, participeraient directement à l'action du mercredi.\nDom Placide avait obtenu que ses volontaires du Brabant\nwallon fussent parmi ces privilégiés. L e général Koehler y avait\nconsenti, à la condition que ce petit détachement plein de\nbonne volonté, mais dénué de toute expérience militaire, se\nplaçât sous les ordres d'un h o m m e ayant fait ses preuves\nà l'ennemi. E t T h i e r r y avait été désigné pour prendre ce\nmodeste commandement, bien qu'il eût préféré conserver ce\njour-là son rang parmi les Canaris.\n    L'après-midi du vingt et un fut consacrée au repos, mais la\ntombée du jour m a r q u a un branle-bas général. T o u s les régi­\nments et tous les escadrons reçurent leur ordre de marche L e\ngros des troupes avec Koehler devait surprendre l'ennemi par\nMoniat, gravir la montagne d'Anseremme que les furieux\nassauts des Canaris avaient fait appeler par les Autrichiens\n\" une montagne de boucherie », puis attaquer le camp de\nF a l m a g n e . Une colonne secondaire composée du régiment de\nBruges, d'un escadron de Brabant et de quelques compagnies\nd'infanterie, parmi lesquelles celle de T h i e r r y , avait pour pro­\ng r a m m e de passer la Meuse à Hastière et d'occuper la rive\ndroite afin d'empêcher la jonction entre les retranchements\ndes Autrichiens à Blaimont et leur quartier général de Fal­\nmagne. Au besoin, en cas de succès de l'attaque par Moniat,\nles instructions ordonnaient de couper aux troupes de F a l ­\nmagne toute retraite vers le sud.\n    L e baron de Cumptich, qui dirigeait cette colonne secon­\ndaire, la conduisit par les hauteurs jusqu'au village d ' H a s t i è r e .\nLes Patriotes y conservaient un poste avancé, que les dragons de\nF l a n d r e avaient défendu avec succès, lorsque les troupes belges\ns'étaient retirées à la fin de mai du château de Beauraing. Ils\ny avaient aussi établi un hôpital, dans un ancien moulin de\nl'abbaye, tout proche de la Meuse.\n    Il faisait encore nuit lorsque les troupes passèrent le fleuve\nsur de larges bateaux plats. L'eau était basse et la traversée se\n fit sans encombres. Puis, toujours dans le silence, l'obscurité,\nle froid et le mystère, les Patriotes montèrent vers Blaimont\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "624                            DURENDAL\n\n\net s'arrêtèrent à mi-côte, n'étant éloignés que de trois ou quatre\nportées de fusil des retranchements que les Autrichiens avaient\nétablis dans ce petit village. A cinq heures du matin, ils étaient\nmassés en divers groupes aux endroits que le colonel de C u m p ­\ntich leur avait désignés, et mieux encore que les dépressions\ndu terrain, un opaque brouillard les abritait contre le canon\nde l'ennemi. Ordre leur avait été donné d'attendre en cette\nposition les instructions que le général Koehler, occupé à\nMoniat, devait leur faire tenir le plus tôt possible.\n    L e jour se leva. Des demi-clartés naissantes commencèrent\nà filtrer t i m i d e m e n t au travers des couches supérieures du\nbrouillard. Peu à peu, et comme à regret, les sommets envi­\nronnants se dégagèrent de l'ombre, renaissant à la lumière et à\nla vie. E n même temps, les vapeurs, couleur de perle et de\nnacre, s'allongèrent en écharpes flottantes, descendirent au\nfond de Ja vallée et semblèrent bientôt entraînées par le cours\ndu fleuve. A huit heures seulement, dans l'air vif et léger, le\nsoleil acheva enfin de triompher des ténèbres. E t bientôt,\nl'astre m o n t a n t vers son zénith, la chaleur devint d'une inten­\nsité anormale.\n    Quelque précaution que les Patriotes prissent pour se dissi­\nmuler, ils ne tardèrent pas longtemps à être devinés par les\nAutrichiens, et ceux-ci, bien à l'aise derrière leurs retranche­\nments de Blaimont, se mirent à canonner m é t h o d i q u e m e n t d a n s\nleur direction.\n    T h i e r r y et ses h o m m e s postés au milieu de broussailles assez\nbasses, en un endroit rocailleux, appelé les « Espineuses »,\nvirent bientôt jaillir autour d'eux, à des distances de plus en\nplus proches, la terre labourée par les boulets. Cependant les\nordres n'arrivaient pas. Ni instructions, ni signaux. T h i e r r y se\nd e m a n d a i t avec inquiétude si les soldats très novices dont il avait\nle c o m m a n d e m e n t s'accommoderaient longtemps de lasituation\npérilleuse à laquelle ils étaient condamnés. Certes, ils faisaient\nencore bonne contenance. Couchés à terre, à plat ventre, la\nplupart plaisantaient. D o m Placide, adossé à un buisson fleuri\nde chèvrefeuilles, avait ouvert son havresac et partageait avec\nses voisins quelques provisions auxquelles il faisait grand\nhonneur. L a guerre ne lui coupait pas l'appétit. Au contraire.\n Il se vantait d'avoir tout au moins trois grandes vertus mili­\ntaires : pes, oculus, densque mirabilis, bon pied, bon œil et bon\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                           625\n\n\nestomac. Respectueux de la discipline, il ne se permettait pas\nde critiquer l'inaction à laquelle les condamnait le silence du\ngénéral. Mais il profitait de ce répit forcé pour exposer\nsavamment à ses compagnons comment le grand Cyrus, au dire\nde Xénophon, organisait ses attaques et il déplorait que\nl'armée belgique n'eût pas à sa disposition des chars armés à la\nfaçon des Scythes et des éléphants porteurs de tours qu'on eût\npu lancer au travers des rangs ennemis. Parfois, le sifflement\ndes boulets dont le tir se faisait de plus en plus serré et plus\nrapide interrompait une dissertation aussi intéressante. T o u t à\ncoup, un projectile vibra à travers les broussailles enchevêtrées.\nIl passa tout près de dom Placide, qui sentit à la joue le vent\nde sa course. Un jeune volontaire qui écoutait dom Placide,\nla tête appuyée sur les mains et les coudes au sol, eut la moitié\ndu crâne enlevée net. T o u s frissonnèrent d'horreur, même les\nplus goguenards. L'instant d'après, un second boulet coupa à\nmi-corps un autre soldat qui s'était i m p r u d e m m e n t redressé.\nL e j e u n e chef épiait ses hommes : leurs visages étaient rouges\nou blêmes, les yeux agrandis ou clignotants. Il vit une bouche\nbéante dans une figure hagarde. U n e grosse veine bleue bleuis­\nsait à un front. Des gouttes de sueur brillaient sur les joues.\nA entendre les détonations succéder aux détonations, à songer\nque d'autres cadavres, et combien ! allaient bientôt s'aligner sans\ngloire à côté deces deux premiers cadavres affreusement mutilés,\nT h i e r r y , ressaisi par son humeur philosophante, songeait au sort\nde ces braves gens qui s'étaient arrachés quelques jours aupara­\nvant à leur paisible existence champêtre ou forestière pour venir\ntomber pleins de force et de vie en ce pauvre coin de terre inconnu\noù rien ne leur rappelait leur métier, leur famille, leur village.\nL e u r village ! Certes, on voyait bien à l'horizon, lorsque la fumée\ncessait pour quelques instants d'envelopper la position de l'en­\nnemi, le clocher de Blaimont qui semblait sortir de terre. Mais\nle clocher de ces volontaires, leur paroisse, était loin. A peine\ntrouveraient-ils ici une place dans une fosse commune, sans\nune croix qui portât leur nom, sans un linceul pour envelopper\nleur corps. Qui sait? L e combat fini, des ennemis rapaces ou\ndes paysans faméliques, avides de reprendre à la guerre un peu\nde ce qu'elle leur avait pris, viendraient dépouiller ces\ncadavres, arracher, disputer, troquer ces modestes vêtements.\n   E t là-bas, bien loin, de vieux parents, de jeunes fiancées\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "626                              DURENDAL\n\n\ndemeureraient à jamais navrés. Son imagination évoquait ce\ncontraste. Il voyait, comme si elles l'imploraient ou le mena­\nçaient, ces familles décimées par la guerre. E t parmi tout un\ncortège de gens en deuil, il lui semblait voir un h o m m e à la\nmine grave et soucieuse — son père — et auprès de lui une\njeune fille dont le regard ardent se noyait de larmes — Isabelle.\nP u i s toutes ces images s'affaiblissaient, s'effaçaient et il se\nretrouvait au milieu de ses volontaires qui, eux, ne le quittaient\nplus des yeux, épiant un ordre quel qu'il fût.\n   Aussi bavard que T h i e r r y était taciturne, D o m Placide, pour\nréconforter ses voisins, leur citait l'exemple des sages de l'anti­\nquité qui, suivant le précepte de Socrate, étaient morts en devi­\nsant tranquillement : Moriamur cum bonis verbis. Toutefois, à\npropos de Socrate, il ne put s'empêcher de blâmer ce philo­\nsophe d'avoir refusé les aliments que son ami Criton voulait lui\nfaire prendre. E n revanche, il le loua très fort d'avoir éloigné\nles femmes de sa prison et surtout d'avoir voué un coq à Escu­\nlape, circonstance qui prouvait son respect pour le clergé à qui\nrevenaient de droit les offrandes faites aux dieux. L e cas de\nBoëce, composant à la veille du supplice son beau traité de Conso­\nlatione, lui fournit l'occasion de s'élever avec véhémence contre\nThéodoric, roi des Ostrogoths, qui fit mourir cet écrivain. Mais\nil fut vraiment beau q u a n d il aborda l'histoire des grands mar­\ntyrs, a t t e n d a n t avec sérénité l'heure qui devait leur ouvrir le\nCiel.\n   Mais tous ces savants propos, s'ils témoignaient du courage\ndu bon moine, ne relevaient guère celui de ses voisins. L a bat­\nterie tirait m a i n t e n a n t à cartouches, et ces projectiles, qui mul­\ntipliaient les risques, blessèrent plusieurs volontaires, qui se\nlamentèrent à fendre l'âme.\n   T h i e r r y se décida à ramener ses h o m m e s , presque en r a m ­\npant, j u s q u ' à un four à chaux qui ouvrait à quelque cent toises\nde là sa double arche de pierre. Un tel abri, si précaire qu'il fût,\noffrait plus de sécurité que des buissons d'épines. Lui-même ne\nperdait pas de vue les autres compagnies de la colonne, qui\nattendaient, elles aussi, dans une situation de plus en plus cri­\ntique, des ordres qui n'arrivaient pas.\n   Ce ne fut qu'à dix heures q u ' u n e estafette toute en sueur\napporta enfin au baron de Cumptich des nouvelles de la colonne\nde Moniat. Ellesétaient mauvaises, et en quelques instants, avec\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                       627\n\n\ncette sorte d'électricité naturelle qui établit de mystérieux con­\ntacts entre les esprits et les cœurs qu'agite un même souci et que\nconfond une même destinée, tous les hommes savaient l'échec\ndu général Koehler. On apprenait que tout avait été bien au\ndébut, puis qu'une absurde fatalité avait provoqué coup sur\ncoup, au milieu de l'infanterie belge, l'explosion dedeux caissons\nde poudre et de cartouches. La panique avait transformé le\npremier succès en confusion, puis en déroute.\n   Le colonel de Cumptich donna l'ordre d'attaquer. Si émus\nqu'ils fussent par les nouvelles qu'ils venaient d'apprendre ou\nde deviner, les chefs et les soldats répondirent à cet ordre par\ndes cris d'allégresse. Toutleur était préférable à cette immobilité\nau milieu d'une pluie de boulets ricochant ou s'enfonçant\nautour d'eux. Thierry fut un des premiers à entraîner sa petite\ntroupe, droit vers la redoute. A sa suite les volontaires se\nruèrent aveuglément. De tous côtés, surgirent les hommes\n des autres compagnies, se découvrant brusquement en une\nsorte de croissant dont l'apparition déconcerta le tir de\n la batterie autrichienne qui ne disposait que de trois pièces\n de canon. L'assaut se fit dans une tempête de clameurs et de\n détonations. Etourdi par ce tapage et l'odeur de la poudre,\n les nouveaux volontaires avaient oublié leurs récentes an­\n goisses, et le régiment de Bruges, stimulé par leur exemple,\n leur disputa l'honneur du succès. L'un après l'autre, les\n retranchements furent forcés à la baïonnette. Un servant\n d'artillerie, qui allait allumer sa pièce, en fut empêché par\n Dom Placide qui lui arracha sa mèche, la brandissant comme\n un trophée. Pistolet dans la main gauche, sabre dans la droite,\n Thierry courut vers le drapeau autrichien planté au sommet\n du retranchement. Au geste qu'il fit pour l'arracher du sol,\n une furieuse acclamation répondit derrière lui. Quelques\n instants plus tard, les Patriotes étaient maîtres de la position.\n Les Kaiserliks qui n'avaient point succombé ou n'avaient pu\n fuir étaient désarmés et ligottés.\n\n                               *   *\n   Pendant l'action Thierry avait senti quelque chose de tiède\nlui couler dans la botte. Il s'examina et constata qu'une lame lui\navait fait une éraflure au côté droit. La blessure n'était pas pro­\nfonde, — ayant à peine entamé les chairs, — mais elle lui\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": " 628                         DURENDAL\n\n\n faisait perdre beaucoup de sang. Dom Placide, dès qu'il eut\n confessé et béni quelques mourants, soit patriotes, soit kaiser-\n liks gisant autour de lui, se mit en demeure de soigner son\n ami. Le colonel survint. Il salua Thierry comme le héros de\n cette hardie et heureuse attaque.\n    Un tel succès n'allait pas sans quelque inquiétude. En effet, il\n était à craindre que les troupes autrichiennes, prévenues par les\n fuyards de Blaimont, n'arrivassent en nombre pour réparer\n l'échec des Impériaux. Falmagne était tout proche... Cepen­\n dant, une autre éventualité pouvait corriger celle-là. Peut-être,\n le général Koehler, que M. de Cumptich avait fait avertir de la\n posture où il se trouvait, allait-il venir à la rescousse, avec ses\n régiments repoussés à Moniat... Les chefs interrogeaient anxieu­\n sement l'horizon où pesait une atmosphère d'orage.\n    Tout à coup dans la direction du nord, sous le ciel couleur\n de plomb, des nuages de poussière annoncèrent l'arrivée d'un\n corps de troupes. Elles venaient droit au village de Blaimont.\n Ce pouvait être aussi bien le retour des Impériaux que l'arrivée\n du général Koehler.\n    Enfin la poussière se sépara. Des malédictions s'élevèrent\n parmi les Patriotes. C'étaient les casaques blanches des dragons\nde Latour et du régiment de Wurtemberg. Elles avançaient en\n taches mouvantes et rapides, à travers les champs dépouillés\ndu plateau. Des pièces de canon suivaient, et leur roulement\nse percevait de plus en plus proche dans l'air lourd et gros de\nmenaces. Toutes ces forces auraient sans doute raison des\nassiégeants de tantôt, transformés en assiégés, et qui avaient\neux-mêmes affaibli les retranchements qu'ils étaient mainte­\nnant réduits à défendre. La seule ressource qui eût pu servir\nM. de Cumptich, c'est-à-dire l'arrivée de la colonne de Moniat,\nlui échappait définitivement. Le général Koehler, découragé de\nson échec, et ne s'avisant pas que le détachement d'Hastière\neut risqué de sa propre autorité une attaque aussi aventureuse,\ns'était déjà replié sur Bouvignes.\n    M. de Cumptich hésitait à faire massacrer les braves gens\ndont il avait le soin. Il partit lui-même, avec un escadron, pour\nse rendre compte des forces ennemies. Mais à une salve de\nmousqueterie que les dragons de Latour lui envoyèrent, bien\nqu'il fussent loin de portée, son cheval prit soudain le mors\naux dents et l'entraînant à travers tout, finit par le désarçonner,\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         629\n\n\nle laissant très mal en point sur le sol. En cette conjoncture,\nle lieutenant-colonel baron de Bar prit le commandement. Il\nfit pointer les trois pièces vers le nord, du côté où approchait\nl'armée autrichienne, et ordonna un feu continu. Mais les\nmunitions touchaient à leur fin. Alors, ne se faisant pas d'illusion\nsur les chances qu'offrait une défense contre des forces aussi\nsupérieures en nombre, M. de Bar prit une décision plus sage\nqu'héroïque :\n   — Allons, messieurs, s'écria-t-il, il n'y a plus rien à faire\nici! Retirons-nous vers le fond de la vallée.\n   Cet ordre, suivi avec empressement par la plupart, fut mal\naccueilli par la petite troupe de Thierry, qui, ayant été la\npremière a entrer dans la place, entendait bien l'abandonner\nla dernière. Elle ne lâcha pied qu'après avoir échangé son feu\navec celui des Impériaux de l'avant-garde. A la fusillade\nse mêlèrent bientôt les premières détonations de l'orage. Il\néclata violent, coupant une obscurité sinistre par l'intermit­\ntente fulgurance des éclairs.\n   La retraite des Patriotes s'en trouva favorisée, chacun s'occu-\npant avant tout de soi-même. Mais lorsque, trempés par la pluie\net éclaboussés de boue ils se rallièrent à la rive du fleuve, ils\ns'aperçurent que beaucoup d'entre eux étaient restés en arrière.\nThierry manquait. Ce fût une angoisse et un remords pour les\nhommes qu'il avait commandés. Dom Placide eût dix fois\ndonné sa vie plutôt que d'avoir à rapporter à Bruxelles la\nnouvelle de la mort de son ami. I1 se refusait à traverser le\nfleuve. Pour l'y décider, il fallut lui expliquer que Thierry\navait pu trouver un autre passage, en amont du gué d'Hastière.\n   Telle était bien la vérité. On la connut par Thierry lui-\nmême lorsqu'il arriva dans la soirée au moulin d'Hastière,\ntout épuisé, les dents claquant de fièvre, les vêtements déchirés\net souillés.\n   Au moment d'abandonner à son tour les retranchements de\nBlaimont, il s'était souvenu qu'il y avait laissé le drapeau autri­\nchien conquis à l'heure de l'assaut. Revenir sur ses pas, arracher\nle drapeau de sa hampe, l'enrouler, autour de sa ceinture, se\nlaisser glisser à bas de la batterie du seul côté qui était\ndemeuré libre, tout cela ne lui avait pris que quelques instants.\nToutefois, les Kaiserliks l'ayant aperçu l'avaient poursuivi et\nc'était sous leur feu plongeant, gêné dans sa course par son\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "630                         DURENDAL\n\n\ntrophée et par sa blessure, qu'il avait pu dévaler j u s q u ' à la\nrive, de fourré en fourré, de rocher en rocher. Il était parvenu\nà traverser la Meuse à la nage, tandis qu'autour de lui, les\nballes des tirailleurs postés à mi-côte crépitaient à la surface de\nl'eau. P u i s se glissant dans une sorte de marais que formait à cet\nendroit le lit élargi du fleuve, il avait enfin échappé à cette\nchasse à l'homme et rejoint ses amis.\n   E t pour témoigner de ce trait d'audace, qui devait consoler\nun peu les Patriotes de l'échec d'une aussi triste journée, il\ndénouait et déployait l'ample drapeau de soie jaune chargé de\nl'aigle noir à deux têtes et sur lequel son propre sang, d'un\nrouge éclatant, avait laissé de larges taches encore h u m i d e s .\n\n                                        H.   CARTON DE W I A R T .\n  (A   suivre.)\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "         STATUE DE SAINT            PIERRE\nSculptée pour l'Eglise Saint-Boniface par ARSENE MATTON\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": ""}, {"page_pdf": 742, "texte": "                 L'idolâtrie au théâtre (1)\n                                            I\n\n                     UNfeuilletoniste célèbre disait, à propos de je ne sais quelle\n                         actrice qui avait bien exécuté u n air, que l'enthousiasme\n                         avait soulevé la salle et que la chanteuse était allée aux\n                         étoiles : alle stelle!\n                              La plume qui écrivait cela est à la vérité u n e plume\n                         italienne, quoique très compétente en français, et elle se\n                         servait de l'expression de son pays, où les c h a n t e u r s et\n                         les gens de théâtre sont regardés comme les premiers des\n                         h o m m e s . Or, chez n o u s aussi ils tendent à le devenir,\ncomme en Italie, et la critique dramatique tout entière, par le ton qu'elle\nprend en parlant du moindre comédien, pousse à ce lamentable résultat.\nL e mot « aux étoiles » n'est d o n c pas l'hyperbole d'un écrivain isolé; il est\ndans le style ordinaire de la critique et l'expression exacte d'une situation.\n   Ils vont en effet aux étoiles, les gens de théâtre, ou plutôt ils n'en des­\ncendent plus. L e public et la critique les y mettent également; mais c'est la\ncritique qui crée dans le public enivré cette prodigieuse idolâtrie. P l u s cou­\npable que le public, parce qu'elle devrait le diriger et le conduire, la critique\nde théâtre a fait au comédien, et surtout à la comédienne, u n e position\nexceptionnelle, anarchique et folle, à ne voir même que le théâtre et les inté­\nrêts de l'art d r a m a t i q u e ; car, si on place d a n s le ciel le simple interprète\nd'une œuvre de talent ou de génie, où placera-t-on celui qui l'a faite?... Si\nT a l m a et Rachel sont tout, Corneille n'est plus rien.\n   E t comme tout se tient d a n s les sociétés, d a n s les idées et dans le langage,\net que le désordre introduit quelque part a m è n e le désordre partout, si les\ncomédiens des sociétés modernes et chrétiennes sont mis là où la bassesse\nromaine et païenne mettait avant leur mort les empereurs, sous qui elle\ntremblait, où ces sociétés mettront-elles leurs vrais grands h o m m e s , — ceux\nqui honorent, éclairent et servent la patrie, et, quand il le faut, meurent pour\nelle?... Où mettront-elles, par exemple, leurs grands généraux, leurs prêtres\nsaints, leurs juges intègres, tous ceux enfin qui sont bien plus qu'un grand\ngénie, parce qu'ils pratiquent de grandes vertus?...\n   Elles ne les mettront plus nulle part. Elles deviendront indifférentes au\n\n\n  (1) Chapitre inédit du volume de Barbey d'Aurevilly : Critiques diverses, qui\nparaîtra prochainement chez l'éditeur Lemerrc de Paris.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "632                                    DURENDAL\n\n\nservice r e n d u , à la fonction exercée, au mérite obscur, au dévouement d'au­\ntant plus sublime qu'il est plus caché. T o u t e s les notions seront c o n f o n d u e s ;\nmais ne vous y trompez pas ! le renversement d a n s l'admiration touche de\nprès à l'ingratitude, — et les peuples ne sont vraiment plus reconnaissants\npour leurs grands hommes le jour qu'ils s'avisent de dresser de tels P a n t h é o n s\nà leurs amuseurs !\n\n                                              II\n\n    Tel est pourtant l'avenir très prochain qui nous menace, si la voix de la rai­\nson ne vient nous tirer de l'ivresse où nous ont plongés de si misérables ensei­\ngnements. Il faut que la critique le sache, en exaltant le comédien comme elle\nle fait depuis trente ans, en quintuplant son importance, en s'occupant de\nlui avec un dilettantisme si passionné et si exclusif, la critique n'a pas seule­\nment montré ce genre peu touchant de reconnaissance, — la reconnaissance\ndu plaisir goûté, — que des voluptueux, plus ou moins blasés, peuvent avoir\npour de toutes-puissantes courtisanes, mais, à part son abaissement à elle-\nmême, elle a exercé sur la société de son temps une action visible et funeste.\nCertainement, à elle seule elle n'a pas créé cet a m o u r fiévreux du théâtre,\nnaturel à l'homme, et qui devient la plus malsaine manie des peuples vieux,\ncivilisés et c o r r o m p u s ; mais elle l'a exaltée outre mesure, et elle en a fait à\ncette heure quelque chose d'inouï, — sans exemple et sans n o m .\n    L a Bruyère parle quelque part de la passion désordonnée des R o m a i n e s\nde la décadence pour les joueurs de flûte. E h bien, la société du XIXe siècle\n ressemble à ces R o m a i n e s ! mais elle a une passion plus vaste : elle n'aime\n pas les joueurs de flûte; elle adore tous les histrions. Sitôt qu'un h o m m e\n monte sur le théâtre, à l'instant m ê m e , et quoi qu'il puisse être, il monte\n sur les épaules et presque sur le cœur de la foule. Rappelez-vous ce dau­\n phin trompé, qui portait un singe au Pirée. C'est l'image de la critique\n moderne s'inclinant sous le comédien. Développement peut-être inévitable\n avec la civilisation qu'on nous a faite, que cette idolâtrie du théâtre par\n laquelle les peuples finissent! Seulement, est-ce à n o u s à la vouloir et à la\n provoquer avec cette furie i m p r u d e n t e , n o u s qui n'ignorons pas l'histoire et\n qui avons appris, en la lisant, que l'histrionolâtrie a souillé de ses farces gro­\n tesques les derniers m o m e n t s des plus grands peuples, et déshonoré leur\n agonie ?\n     Et, en effet, pour être juste, il faut le reconnaître, l'amour du théâtre p a r m i\n  nous n'est pas seulement le plaisir matériel des spectacles, le pain des yeux,\n le vin des sens, cher à tout peuple devenu intellectuellement u n e populace et\n  qui d e m a n d e ses circenses. Chez n o u s , c'est bien plus q u ' u n plaisir, c'est l'en­\n  vahissement de toute la vie. L e vieux mot qu'on a tant répété : « la littérature\n  est l'expression de la société », n'est plus j u s t e . P o u r qu'il redevienne vrai, il\n  faut qu'on le renverse. La société n'est plus comme autrefois le fond même\n  de la littérature, c'est bien plutôt la littérature,' qui est devenue le fond même\n  de la société. Elevée par des maîtres sceptiques, gouvernée longtemps par des\n  hommes de juste-milieu, p o u r qui jamais la vérité ne fut qu'un jeu d'escarpo-\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                          L'IDOLÂTRIE       AU    THÉÂTRE                         633\n\nlette, tourbillon d'individualités sans le ciment qui les relierait et leur don­\nnerait la solidité d'un m o n d e , la société m o d e r n e , privée du profond et sym­\npathique intérêt des doctrines c o m m u n e s , n'a plus que le théâtre pour toute\nressource. Quoi d'étonnant? Que se dire d a n s ce m o n d e en poudre? Il faut\nbien u n terrain artificiel dans lequel on se cloisonne contre des contacts vio­\nlents et réciproques, et ce terrain, c'est le théâtre, le théâtre où les h o m m e s\ns'assemblent pour ne pas être ensemble, et dont l'influence devient si puis­\nsante sur nos m œ u r s qu'on peut dire, sans exagérer, que ce n'est plus la\nsociété qui va au théâtre, mais que c'est le théâtre qui pénètre dans la société.\nSingulier spectacle, que l'histoire n'a pas vu encore! Si cet incroyable mouve­\nment continue, a v a n t un siècle il n'y aura plus dans le m o n d e que des comé­\ndiens !\n\n                                          III\n\n    E t comment cela ne serait-il p a s ? . . . A la nécessité d'un abri où les indivi­\ndualités évitent la bataille, et où les opinions morcelées et contraires se\ntaisent ou s'asseoient, s'ajoutent, pour faire colossale cette idolâtrie du théâtre\ndont chaque jour marque le progrès, l'intérêt de l'imagination, des sens et de\nla vanité. La pièce est déjà une séduction, q u a n d elle n'est pas u n e c o r r u p ­\ntion toutefois, et le feuilleton achève l'effet de la pièce.\n    L a critique est le plus souvent la g r a n d e niaise, molle et facile, à qui on\nfait dire ce qu'on veut avec deux ou trois politesses. Mais comment pourrait-\non caractériser de manière à en donner l'idée la critique du feuilleton dra­\nmatique, non seulement en ce qui regarde les pièces, mais en ce qui regarde\nle comédien et la comédienne, ces demi-dieux auxquels on rend le plus\nbouffon des cultes, dans son sérieux et dans sa bonne foi ?\n     P o u r eux, en effet, — le comédien et la comédienne, — la critique retrouve\nde la conscience. La sensation lui en rapporte u n e ; mais elle est émue et\ntroublée. Si le comédien a été intelligent, la critique l'intitule sublime! Si la\nchanteuse a bien donné son fa, la critique la proclame divine, et la place,\n comme n o u s l'avons vu, alle stelle, dans les étoiles! Elle imite en cela M m e de\n Staël, d o n t le talent a bien gardé quelque peu de l'emphigouri de T h o m a s ,\n qui l'avait bercée, q u a n d elle s'écriait u n beau soir, à une représentation de\n T a l m a : qu'elle « lui voyait positivement des étoiles autour de la tête ». On\n se moqua beaucoup, d a n s le temps, de cette vision ridicule. On n'en rirait\n plus aujourd'hui.\n     Aujourd'hui, le feuilleton dépasse de beaucoup sur l'imagination publique\n les impressions données par les pièces. Les pièces ont le prestige du costume,\n de l'effet théâtral, des applaudissements et de leur vertige. Mais le feuilleton\n creuse dans tout cela; il est le détail, mis en lumière et jamais assez fouillé\n au gré de personne, de la vie, de l'esprit et jusqu'à des modes du comédien\n ou de la comédienne, ces deux illustrations du monde renversé ! Sous la\n p l u m e de leurs historiens enthousiastes, le comédien et la comédienne\n deviennent des légendes et des poèmes, et les paillasses mêmes ont leur\n histoire! Chauffée donc à cette double flamme de la représentation, avec son\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\néclat, et du feuilleton avec son incroyable lyrisme, la société, qui est une\nfemme (car, c'est vrai, les femmes font les mœurs, mais lorsqu'elles ne les\ndéfont pas), perd chaque jour ce qui lui restait de coûts simples et de vertus\nfortes, et c'est ainsi que le théâtre brise deux fois la famille, — par ses pièces\net par ses acteurs.\n   Tentées par cette gloire enivrante des Kachel et des Alboni, des jeunes\nfilles, la tête incendiée, se jettent au théâtre, et les mères, le croira-t-on? ne\ns'y opposent plus. Des hommes, que leur naissance appelait à des fonctions\nsévères, ont mieux aimé porter la toque aux Italiens et chausser la botte\nabricot. Lorsqu'on ne va pas jusque-là, on se contente dE jouer au comédien en\njouant chez soi la comédie; car, c'est un fait, jamais les gens du monde\nn'ont plus raffolé de cette espèce de divertissement qu'aujourd'hui. Tel est\nle trouble de nos mœurs et l'idolâtrie du théâtre. Nous n'avons voulu que\nles signaler à ceux-là qui, par l'exagération de leur langage, augmentent le\ndanger d'un double fléau. Lorsque la société, en trop grande partie, se rue\nsur un cabotinage immense, lorsque le cerveau humain a besoin d'un Dieu\net qu'on l'a ouvert à tout un Olympe de farceurs et de baladines, ceux qui\ntiennent pour les mœurs doivent s'inscrire en faux contre l'idolâtrie des\ncomédiens et des comédiennes. Tout ce qui a en soi une force quelconque\nde pensée doit s'attacher à réprimer, dans la mesure de cette force, cet his­\ntrionisme envahisseur, qui va nous déborder demain, et qui a fait toujours\nsuivre, dans l'histoire du monde, les saltimbanques par les Barbares.\n\n\n                                       IV\n\n   Pendant que nous parlions de l'idolâtrie au théâtre et que nous dénoncions\nl'histrionisme comme un des signes de la fin des temps pour les peuples, les\nmœurs publiques nous répondaient. Paris presque tout entier jouait la\ncomédie. Les théâtres de société, comme on les appelle, se multipliaient. Jamais\nl'hiver n'en avait tant vu. Et non seulement ils se multipliaient, mais ils se\nvantaient d'exister, mais après les plaisirs de l'applaudissement dans la salle,\nils prétendaient à l'applaudissement dans la rue. Les journaux, ces boutiques\nde bruit, leur en vendaient. C'est par les journaux, par les petits Bachaumont\nde la chronique, que la province a pu apprendre depuis quelques jours que\nla société parisienne avait transformé ses salons en salles de spectacle, et que\ncette société, faite pour donner le ton au monde, le recevait, à cette heure,\nde ses comédiens.\n   Et elle le reçoit, en effet. Nous n'exagérons pas. Elle le reçoit de toutes\nmanières. Chaque fois qu'une maison, jusque-là chastement fermée, s'érige\npubliquement en petit théâtre, il n'y a pas que la préoccupation dramatique,\nl'imitation des comédiens à distance, l'étude futile du rôle ou du costume qui\nen passent le seuil. Le comédien l'enjambe lui-même en personne. L'acteur\nou l'actrice plus ou moins en renom sont conviés à la fête : « Peste ! — dit-\non, — nous aurons monsieur ou mademoiselle une telle du Théâtre-Français\nou du Gymnase! » On va les chercher en robe détroussée, on les paye des\nprix fous pour avoir, dans la pièce qu'on joue, ou leur présence ou leurs\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                         L ' I D O L Â T R I E AU   THÉÂTRE                  635\n\nconseils; et si on ne les paye pas, c'est encore plus cher : on les considère. Ils\nsont réellement, dans ces soirs tristement brillants, les vrais ornements de la\nchose et les maîtres de la situation. Soyez-en certains! là où il n'y aurait ni\nacteurs ni actrices parmi ces gens du monde en train de cabotiner quelque\npeu, le théâtre de société manquerait d'éclat comme art et comme luxe; il\nserait inférieur et peu compté dans l'opinion. Tel est le fait incontestable et\nfréquent dont nous ne voulons pas tirer de conclusion, tant elle serait cruelle!\nMais Napoléon l'a tirée, lui, quand il disait, avec cette profondeur de bon\nsens qui caractérisait son génie, que, « toujours et partout, la main qui donne\nest au-dessus de celle qui reçoit ». Eh bien, c'est ce renversement volontaire,\naccepté et à la mode, de la main qui reçoit et de la main qui donne, c'est\nl'anarchie, le ridicule et le danger d'une telle situation, c'est l'abaissement\nmoral vers lequel doucement elle nous pousse, que nous voulons seule­\nment... indiquer! Un mot suffit parfois. Quatre vers de Racine ont suffi pour\nempêcher Louis XIV de faire le saltimbanque dans des mascarades du car­\nrousel et le ramener à ses fonctions de roi. La société, qui oublie un peu trop\nqu'elle est une reine, va peut-être se le rappeler en nous lisant. Qu'elle se\nrappelle aussi qu'elle est une mère, et que la question posée ici est une ques­\ntion de mère de famille à enfants.\n\n\n                                           V\n\n   De tous les désordres, en effet, que l'histrionisme puisse produire, la\ncomédie de société, malgré son air léger et de peu d'importance, est peut-être\nl'un des plus graves et des plus dangereux.\n   Les autres, on les connaît et personne ne les nie, depuis les moralistes qui\nfurent des saints jusqu'à ceux qui sont des philosophes, depuis les Pères et\nBossuet jusqu'à Jean-Jacques Rousseau. Tandis que la comédie de société\nne paraît guère qu'une occupation innocente, un joli goût de gens bien élevés\net d'instincts artistes, un passe-temps charmant pendant lequel on ne médit\npoint du prochain, comme disent les badauds qu'on rencontre au fond de\ntoutes les questions, les observateurs d'épiderme ne voient dans cet amour\nenvahissant des spectacles que le besoin d'amusement nécessaire à l'homme,\net à la misère de sa destinée et de son cœur. Mais ils oublient que les sociétés\nse jugent par leurs amusements encore plus que par leurs travaux. Elles res­\nsemblent aux enfants, dont la supériorité réelle apparaît moins à la classe\nqu'aux récréations. L'occupation du loisir des peuples donne exactement\nleur mesure. Que penser donc d'une société si affolée de théâtre qu'elle se\nfait théâtre elle-même, et, lasse de son personnage vrai, entre dans des rôles\nqu'elle répète ? Elle était spirituelle pour son propre compte, elle ne l'est plus\nqu'à la manière des singes ou des perroquets. De toutes les facultés qui la\ndistinguaient, elle n'a gardé que les inférieures, la mémoire, et cette imitation\nfacile que les bêtes partagent avec l'homme. Dans une pareille société, que\ndevient l'esprit? que devient la conversation, cette chose divine, cette créa­\ntion spontanée, ce génie sur place, qui fut notre gloire autrefois? et que\nvoulez-vous qu'ils deviennent? Une lorgnette vaut mieux (et ne donne pas\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "636                              DURENDAL\n\n\ntant de peine) pour distraire des hommes éreintés d'affaires, préoccupés de\nsoucis d'argent, qui ont couru une partie de la journée et fumé l'autre. Ils ne\nsont réellement plus capables intellectuellement que d'écouter et de regarder\nun spectacle.\n   Entre le tabac, qui narcotise l'esprit des modernes dans des proportions\nque la science et l'histoire constateront plus tard, et le théâtre, cette passion\nde gens fatigués et de nations en décadence, l'esprit meurt, la conversation\ns'éteint. Un peuple aimable, et réputé le plus aimable des peuples, perd les\ngrâces toutes-puissantes par lesquelles il a régné, et avec la politesse, cette\nfleur de bienveillance sociale, restée la dernière de ses dons, se fane aussi sur\nsa couronne.\n   « Je m'appelle Six francs », disait un jour à l'Opéra un homme qui avait\npayé sa place et qui la réclamait d'une femme avec la grossièreté de l'écu et\nl'ardente curiosité qui ne transige pas. Et il avait raison, cet homme. Au\nthéâtre, où l'on paye, tous les hommes s'appellent Six francs, plus ou moins,\nselon la place qu'ils ont achetée. Aux théâtres où l'on ne paye pas, les hommes\nn'ont point de personnalité davantage. Ils s'appellent des Invitations.\n\n                                       VI\n   Ainsi, pour commencer, dégradation de l'intelligence, altération des\nrapports sociaux, voilà ce que les habitudes de théâtre introduites dans le\nmonde doivent nécessairement produire et attester. Certes! nous ne sommes\npas les ennemis de la littérature dramatique. Nous pensons qu'en les diri­\ngeant, qu'en exerçant sur eux la haute main qu'ils doivent toujours sentir,\ninvisible et présente, sur leur tête, les théâtres peuvent servir à mieux que\nl'amusement, c'est-à-dire à l'éducation des peuples; seulement, ici, oserait-\non vraiment nous opposer la littérature dramatique? Ceux-là qui croient, avec\nla bêtise mystique des fakirs, que l'art est le but de la vie, nous parleront-ils\ndes intérêts de l'art à propos des affectations artistiques des petits jeunes gens\ndu temps actuel et de la comédie de société ? Mon Dieu ! à ces esprits-là, tout\nest possible; mais quand l'importance des vaudevilles ou des tragédies de\nsalon paraîtrait à ces forts penseurs un droit à maintenir au génie, quand tel\nhôtel, à la porte blasonnée, serait devenu pour le théâtre français une succur­\nsale d'émulation honorable et utile, il resterait toujours la question qui prime\ntoutes les autres, — la question des mœurs.\n\n                                       VII\n   Les anciens ont aimé les spectacles; l'Histoire nous dit avec quelle fureur.\nQuand les Barbares arrivaient sur l'Empire, et que de tous côtés, dans les\nbatailles, dans les compétitions pour le sceptre, dans les discordes intestines,\nle sang coulait et montait pour les étouffer jusqu'à la bouche des nations\nmourantes, il fallait encore à l'Antiquité persistante et incorrigible ses\ncochers, ses gladiateurs, ses histrions et ses cirques. Elle leur donnait son\ndernier regard, et, pour les applaudir, son dernier cri! Les monstres mêmes\nqui la foulaient sous leurs pieds terribles, — ces pieds d'argile qui pèsent tant\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                            L'IDOLÂTRIE        AU    THÉÂTRE                            637\n\n sur le cœur des peuples avant de crouler, — les monstres qui l'ont gouvernée\n ne la gouvernaient que par les spectacles, que parce qu'ils étaient, eux aussi,\n des histrions! C e qui explique la durée d u règne de N é r o n , quoiqu'il ait peu\n d u r é , c'est sa lyre et sa flûte. E x a s p é r é vers la fin, ce goût de spectacles\n remontait dans la R é p u b l i q u e . Crassus, faisant la guerre aux P a r t h e s , emme­\n nait avec lui u n e troupe de comédiens, et b e a u c o u p d'autres R o m a i n s eurent\n à leur solde, soit d a n s la paix, soit dans la guerre, leur troupe de comédiens\ncomme Crassus. Seulement, ne nous y t r o m p o n s p a s ! ces comédiens étaient des\nesclaves. C'étaient au moins des mercenaires, des affranchis, des gens de bas.\n    Ni Crassus ni personne, même q u a n d R o m e , comme u n e femme qui se\njette du haut d'une tour, se précipitait dans sa dernière heure, ne songea u n e\n m i n u t e à introduire la comédie dans la famille et à la faire jouer par sa\nfemme, ses filles et ses fils. Même dans R o m e éperdue et p e r d u e , d a n s R o m e\ndevenue la corybante de ses arènes et de ses jeux, u n e pareille idée ne put\n effleurer ces cerveaux c o r r o m p u s , mais qui avaient appris dans la loi romaine\n la majesté du père et du magistrat domestique : Pater familias. E h bien,\n voyez donc le progrès des p e u p l e s ! Cette idée devait venir plus tard. Elle\n paraissait a n t i r o m a i n e . L e paganisme n ' e n voulait p a s . Elle devait pousser,\naprès b e a u c o u p de siècles, il est vrai, dans le cerveau des nations chrétiennes,\net nous devions la réaliser avec cette-légèreté charmante « qui ne voit pas\ngrand mal à ça », comme nous avons le droit de le dire, tant notre vieillesse,\nainsi qu'on le sait, a le cœur p u r !\n    E t nous avons d o n n é ce dernier spectacle par a m o u r des spectacles. Il faut\ny réfléchir pour y croire! ce qui scandaliserait l'Antiquité, si on la tirait d u\nsépulcre, ne scandalise nullement le Christianisme de nos m œ u r s . Demandez\np o u r t a n t au Christianisme, d e m a n d e z à l'Église et à la conscience, qu'elle\npénètre de son esprit, si elle ne voit nul inconvénient à ces a m u s e m e n t s artis­\ntiques et littéraires, si c'est simplement insignifiant et destiné à nous faire\npasser agréablement quelques heures que ces comédies de société, qui tuent\nla société, et que des mères j o u e n t devant leurs filles, q u a n d elles ne les\njouent pas en camaraderie avec elles? D e m a n d e z à l'Eglise si cette mêlée des\nenfants et des pères, dans ries a m u s e m e n t s au moins frivoles, n'affaiblit p a s\nl'autorité parmi les u n s et le respect parmi les autres? Demandez-lui enfin, à\ncette Église, qui se connaît en passions, qui jauge éternellement le cœur et les\nreins de l'homme de ses mains puissantes, si la pureté des cœurs et toutes les\nvertus de la famille ne sont pas menacées de périr, dans ces comédies qui\nchauffent à blanc toutes les vanités, en concentrant le feu de tous les regards\nsur elles? Allez! nous sommes des chrétiens, mais n o u s sommes autant que\nvous des gens du m o n d e et qui savent la vie. N o u s ne passons p a s notre\ntemps à foudroyer des tourterelles; seulement il nous est impossible d'ad­\nmettre, et nous vous défions de la supposer, l'innocence ou la moralité de ces\ncomédies de société où le comédien est m a n d é pour a p p r e n d r e le rôle à mon­\nsieur, et la comédienne pour l'apprendre à m a d a m e et à mademoiselle, et où,\ndans le laisser-aller de la coulisse, les professeurs peuvent faire échange de\nfonction et intervertir leur personnage avec la souplesse de leur art et les habi­\ntudes de leur état !                                    J U L E S BARBEY D'AUREVILLY.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "                     La Forêt de Soignes\n\n                    APRÈS les\n                          déclarations si nettes et si heureuses de\n                  M. Schollaert, ministre de l'Intérieur et de\n                 l'Agriculture, dans la séance de la C h a m b r e , du\n                  2 juillet dernier, en réponse à un excellent\n                 plaidoyer de M. Carton de W i a r t en faveur\n                 de la préservation de la forêt, les Amis de la\n                  Forêt de Soignes pouvaient espérer que l'ère des\n                 dévastations était définitivement close.\n   Cependant au cours d'une p r o m e n a d e récente dans notre\nbeau bois, nous avons été saisi d ' i n q u i é t u d e ; à notre grand\neffroi nous avons aperçu une longue trouée faite récemment (1)\ndans la direction de la piste d'entraînement pour la création de\nlaquelle on a abattu des milliers d'arbres, sans d e m a n d e r\nla permission à la C h a m b r e , sous prétexte qu'il n'y avait pas\neu aliénation du terrain de la forêt, mais un simple bail.\nSeulement ce bail était conclu pour un terme si long que cela\néquivalait à une aliénation, car la génération actuelle n'en\nverra pas la fin.\n   Il est vrai que les travaux d'appropriation de la nouvelle\ndrève du Comte paraissent suspendus.\n   Les Amis de la Forêt seraient heureux de pouvoir faire\nhonneur à M . Schollaert de cet arrêt dans la dévastation\nprojetée. L e Ministre aurait du reste le moyen de confirmer la\nsincérité de sa déclaration à la C h a m b r e , q u a n d il disait :\n« S'il s'agit de planter, j ' e n suis... » Qu'il donne i m m é d i a t e m e n t\nl'ordre de planter cet éclaircie intempestive et pleine de\nmenaces.\n\n   (1) P a r une note officieuse adressée aux journaux nous apprenons, avec un grand soula­\ngement, que M. le Ministre ne peut être tenu pour responsable d'un acte commis avant son\nentrée au département de l'Agriculture, nous pouvons donc espérer qu'il voudra en réparer\nles effets.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                     LA FORET DE SOIGNES                      639\n\n\n    Nous sommes payés pour nous méfier des bureaux des\nministères; pour réaliser leurs projets, ils procèdent sournoise­\nment.\n    Rappelons-nous ce qui s'est passé pour l'hippodrome de\nGroenendael. Comme le chante Basile, ce ne fut d'abord q u ' u n\npetit vent qui rasait la terre, puis un ouragan qui dévasta la\nforêt.\n    Après que l'hippodrome eut été créé, il fallut bien y amener\nles sportsmen par une voie de chemin de fer et a b a t t r e de\nnouveaux arbres. On isola ainsi un lambeau triangulaire de la\nforêt, compris entre le chemin de fer et la route de Mont-\nSaint-Jean, puis on vint dire à la C h a m b r e : « Ce lambeau\nn ' a y a n t plus aucune communication avec la forêt, cédons-le à\nu n entrepreneur qui y construira des villas et nous donnera en\néchange des terrains du côté du bois des Capucins! »\n     Si M . Schollaert n'y met bon ordre on procédera de la\nmême façon, cette fois encore. Il est évident que la piste\nd'entraînement m a n q u e de voie d'accès.\n     L a prolongation de la drève du Comte permettra aux\nautomobiles de venir empester cette partie de la forêt, si belle\nencore dans sa majestueuse solitude. Mais ce ne sera pas tout,\nq u a n d le m o n d e si peu intéressant des bookmakers et des\nparieurs, qui se soucie comme d'une guigne du charme des\nhautes futaies, arrivera en foule, il faudra lui élever des abris,\ndes tribunes, des restaurants et voilà une troisième partie de\nla forêt gâtée, dévastée à j a m a i s .\n     Nous conjurons nos députés, qui savent apprécier l'impor­\ntance du monument national qu'est notre forêt, d'obtenir du\n Ministre des assurances formelles et rassurantes sur ce point.\n\n                                                         BULS.\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "La Littérature au Congrès de Malines\n                   LE dernier Congrès de Malines a été remarquable non seule­\n                      ment par la foule immense qu'il rassemblait, mais par la\n                      variété et l'abondance des questions traitées. A une pareille\n                     mobilisation, sans armes mais non sans art, la littérature\n                     d'expression française ne pouvait manquer. Comme l'a dit\n                      excellemment le cardinal Mercier, à la sous-section pré­\n                     sidée par M. Henry Carton de Wiart, la beauté de la forme\n                      doit couronner la vérité du savoir. Notre jeunesse place\n                      naturellement au service des Muses les complaisances\nde son enthousiasme imagé. Et c'eût été miracle que nulle œuvre d'art\nlittéraire ne se fût rencontrée au bout d'une activité presque séculaire, dans\nun pays dont le catholicisme est la plus constante tradition intellectuelle.\nAussi bien, c'est la tradition à laquelle se rattache l'initiateur de notre école\nhistoriographique, et un groupe considérable de romanciers, de poètes, de\ncritiques.\n   Grâce au dévouement ingénieux de M. Henri Davignon, secrétaire de la\nSection, cette réunion de nos littérateurs fut l'une des plus réussies et des\nplus fécondes : la première constatation qui s'impose, c'est qu'il n'y a point,\npour les Belges qui pensent, un autre idéal au nom duquel on pût assembler\navec autant de fruit un pareil contingent de nos artistes du verbe.\n    M. Georges Doutrepont ouvrit la première séance par un discours\nmagistral qui fut fort applaudi, et que nous pourrons bientôt lire : il y\nretraçait les origines universitaires du mouvement littéraire de 1880 et des\nannées qui suivirent cette date de renouveau patriotique; il retrouvait\nl'esprit catholique dans les œuvres les plus conformes aux sentiments du\npays; il montrait la pensée française réagissant contre le naturalisme; puis,\nchez nous, la critique bienveillante introduisant les auteurs bruyants dans le\nmonde grave; et les différents aspects de notre société passée et présente\ns'animant dans le roman historique (M. Carton de Wiart), le roman mon­\ndain (M. Henri Davignon) et le roman rustique (M. Georges Virrès).\n   M. Firmin Van den Bosch, dont le nom acclamé reste synonyme de\njeunesse pétulante, propose avec conviction et verve — et avec succès —\nla création d'une Association des écrivains catholiques belges. Il fait voter\naussi le vœu que dans les cercles et sociétés catholiques des conférences soient\nconsacrées à des œuvres littéraires françaises, flamandes ou wallonnes.\n    M. Eugène Gilbert, dans son rapport sur la critique catholique, indique\nles devoirs qu'elle comporte de parfaite loyauté, de compréhension éclectique\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "               LA LITTÉRATURE AU CONGRÈS DE MALINES                                   64I\n\n\net de vulgarisation intelligente. L'excellent critique de la Revue Générale,\nl'historien si goûté du Roman français au XIXe siècle, parle de critique litté­\nraire avec l'autorité d'une expérience longue et talentueuse; et l'on sent et\nl'on fêté en lui le vir bonus scribendi peritus.\n    La question des catholiques et du théâtre faisait l'objet d'un rapport écrit\net envoyé par le P è r e H é n u s s e . Elle fut, en s é a n c e , traitée par M H e n r i\nD a v i g n o n . L e rapport du R. P . H é n u s s e constatait l'état déplorable des\nspectacles français, et les attitudes contradictoires des catholiques d'autre­\nfois et d'aujourd'hui ; mais quant aux conclusions il laissait la question\nouverte. M. Henri Davignon fit justement remarquer que cette question\nse ramenait à celle du roman, fort discuté la veille, et à celle de l'art littéraire\nen général. Il esquissa la situation actuelle avec les difficultés qu'elle\n présente, et les mesures diverses qui pourraient y remédier. Connaissant\n excellemment notre art d r a m a t i q u e , ses ressources, le rôle de la presse et du\n public dans la diffusion des œuvres, avec u n e compétence de moliéiiste et\n d'auteur, il présenta différents vœux qui eurent l'approbation générale :\n q u e les catholiques s'abstiennent complètement d'encouiager, par leur\n présence, la représentation des pièces de théâtre du genre d é v e r g o n d é ; —\n qu'ils encouragent, au contraire, la représentation d'oeuvres vraiment litté­\n raires et m o r a l e s ; — que la critique dramatique dans les j o u r n a u x catholiques\n devienne i n d é p e n d a n t e de toute complaisance et soit vraiment un guide à la\n fois artistique et moral du public.\n   P e n d a n t que parlait M. H e n r i Davignon, l'archevêque accompagné de\nl'évêque de T o u r n a i vint p r e n d r e place à la Section, salué par des applau­\ndissements chaleureux, et par des paroles heureuses de M . Carton de W i a r t ,\nprésident. P h i l o s o p h e , écrivain, orateur, dignitaire de l'Eglise, Mgr Mer­\ncier prenait, à bien des titres, intérêt à u n e section qui étudie l'expression\nartistique de la pensée. Et en le voyant on pouvait songer que la littérature\nn'était pas le moindre ornement des fêtes spirituelles.\n   M. Georges Virrès parla éloquemment des traditions patriales et de\nleur expression littéraire en Belgique, M. Pierre N o t h o m b de la poésie\ncatholique et M. Georges Ramaekers des poètes mystiques.\n   U n banquet réunit un bon nombre d'écrivains. Ils s'étaient rencontrés dans\nles mêmes convictions, d a n s le même effort vers la B e a u t é ; et ils souriaient\naux formules pittoresques de leurs souvenirs et de leurs amitiés. M. Georges\nDoutrepont, étant philologue, avait appelé l'abbé Mœller l'archevêque\nT u r p i n de nos luttes littéraires; et M. Carton de W i a r t , roi de ces agapes\nconfraternelles, saluait en M. H e n r i Davignon son Maire du Palais.\n   Les littérateurs auront emporté de Malines le réconfort de n e se point\nsentir isolés dans notre pays qu'on accuse encore de béotisme. A Malines on\na pu voir un congrès d'intellectuels et d'amis de la littérature qui, ayant\nquelque chose à dire, ne s'adonnent pas au chamaillis de la gent de lettres\npleine de hargneuses vanités. A Malines on a compris que l'idée chrétienne,\nqui d o n n e un sens à la vie, en d o n n e r a u n aussi à notre littérature nationale.\n\n                                                                         A.   COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": " Saint François d'Assise dans la légende et l'art primitifs\n                           par A R N O L D     GOFFIN\n\n\n\n                    PAR ses traductions et ses annotations des sources de la\n                      légende de Saint François d'Assise, des « Fioretti » en\n                      particulier, M. Arnold Goffin a pris place depuis une\n                      dizaine d'années parmi les historiens et critiques d'art qui\n                      se sont fait en Europe une spécialité des études franscis­\n                      caines et en lesquels on peut avoir confiance. Le présent\n                      livre est de nature à le mettre parmi eux au premier rang.\n                         Les arts ont abondamment exploité le motif franciscain.\n                      Prétexte à imaginations personnelles ou type indéfiniment\n copié et chargé de surenchères, ce sujet de peinture ou de littérature ne\n conserve un intérêt documentaire, qu'aussi longtemps qu'il accuse encore\n son origine et participe du milieu qui le créa et le porta à son apothéose\n expressive, c'est-à-dire pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles italiens.\n    Après avoir précisé la silhouette morale primitive de Saint François telle\n qu'elle apparut dans la genèse hagiographique et rétabli l'atmosphère dans\n laquelle fleurit le miracle de cet idéal nouveau, M. Goffin recherche ici dans\n la peinture et la sculpture italiennes primitives la fixation de l'image physique\n du Saint et la commémoration des épisodes de sa vie ; il dresse ainsi l'icono­\ngraphie franciscaine d'après les œuvres des artistes florentins et siennois\ndesquels le commentaire pictural de la légende a reçu sa forme originale\net qui ont donné à celle-ci, pour l'édification des fidèles, une apparence sen­\nsible dans les églises d'Assise, de Montefalco de Borgo san Sepolcro et de\nFlorence.\n    Il poursuit l'évolution de la figure graphique du Poverello et le progrès de\nl'illustration de sa carrière depuis les hésitations des artistes des débuts à\ncréer un type physique en rapport avec la splendeur morale de l'apôtre\njusqu'à la plénitude des interprétations de Giotto, l'idyllique tendresse de\ncelles de Sassetta, la pittoresque précision de celles de Gozzoli.\n    Et cette évolution de l'iconographie franciscaine, elle vient dans le livre\ncomme en fonction de l'évolution de l'art primitif italien lui-même; on passe,\nen la suivant, de l'âge de la force, du XIVe siècle, à l'âge de la grâce, le XVe,\net l'on voit dans ses formes se refléter la foi et la discipline du moyen âge\nemportées peu à peu par l'enivrement de la beauté et de la vie.\n    M. Goffin, qui connaît l'Italie et l'histoire et aime le Petit Pauvre, a pu\nécrire pareil livre avec l'érudition qu'on souhaitait et la ferveur qui convient.\n    Ce livre s'impose ainsi aux pèlerins d'Assise comme à tout amateur d'art.\n    Le volume de 140 pages in-8° est documenté par 30 illustrations hors texte,\nreproduisant quelques édifices d'Assise et de nombreuses figurations de\nSaint François et des scènes de sa légende d'après Margaritone d'Arezzo,\nSimone di Martino, Lorenzetti, Giotto, Taddeo Gaddi, Sassetta, Gozzoli,\nGhirlandaio, Andrea della Robbia, etc.\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "                          LES LIVRES\n\nH i p p o l y t e T a i n e : Essai d'une biographie intellectuelle, par M. LABORDE-\n     MILAA. — (Paris, Perrin.)\n    Les jeunes gens de notre génération ressentirent pour T a i n e ce respect,\ncet enthousiasme généreux mélangés de tendresse, si naturels à des adoles­\ncents impatients de penser et de savoir, devant les maîtres de la pensée et de\nla science. Ce génie fort, droit, lumineux, non seulement nous l'admirions,\nmais nous l'aimions. 11 imposait, mais il c h a r m a i t ; il était raison, méthode,\nvues profondes, mais, en m ê m e temps, â m e , s e n t i m e n t ; l'art, la littérature,\nla vie lui étaient des objets d'étude, mais, aussi, des objets d'amour. Il était\nsavant, puissant d a n s l'abstraction, mais h o m m e avant tout et, comme tel,\ncurieux, à l'exemple de Montaigne ou de Pascal, de l'homme, le cherchant,\npour le connaître et se connaître en lui, d a n s tous les domaines, celui des\n idées comme celui des faits.\n     Si nous ne nous trompons, M. Laborde-Milaà, écrit à l'une des pages de\n son ouvrage excellent, le mot de poêle. Rien de plus juste. Car si, c o m m e\n nous croyons, la poésie réside moins dans la forme que dans la substance,\n moins dans les conventions de la rhétorique que dans les facultés lyriques de\n la pensée, quels poètes, souvent que Chateaubriand, Michelet, Barbey,\n T a i n e ? . . . L a vie, T a i n e la ressuscitait dans tout ce qu'il touchait; que ce fut\n celle d'une époque ou celle d'un artiste, il la recréait, la revivait dans sa\n  propre sensibilité. Il semblait qu'il tirât le passé de l'obscurité des temps, de\n  la poussière des textes et des ruines des m o n u m e n t s pour nous le faire réap­\n  paraître tel qu'il était, impressionnant comme la réalité présente et, c o m m e\n  elle, colorée... Aucun écrivain ne d o n n e au même degré que T a i n e la sen­\n  sation de la plénitude et de l'équilibre; aussi est-ce u n e joie intellectuelle\n  intense que l'on reçoit en suivant les opérations de cette haute intelligence,\n  a r m é e également pour la synthèse et l'analyse, servie par u n e admirable ima­\n  gination matérielle et morale.\n      E n étudiant l'œuvre de T a i n e dans son développement organique, en\n  essayant de retracer devant nous ce que l'on pourrait appeler sa tradition\n   psychologique, M. Laborde-Milaà rencontre, en passant, les attaques dont,\n   surtout en ces dernières années, l'auteur des Origines de la France contempo­\n   raine a été l'objet. Des gens — politiques, évidemment, — se sont trouvés\n   pour suspecter sa probité intellectuelle; d'autres, mécontents de ses conclu­\n   sions, ont nié la valeur de la méthode et des éléments à l'aide desquels elles\n   ont été établies. Il est trop naturel qu'ils s'efforcent de nier toute force pro­\n   bante à des idées et à des j u g e m e n t s qui contredisent aux leurs. Mais, peut-\n   être, pourrait-on leur faire le reproche qu'ils adressent eux-mêmes à T a i n e ,\n   c'est-à-dire d'être arrivés devant l'œuvre de celui-ci comme lui-même serait\n   arrivé devant l'œuvre de la Révolution — avec des opinions préconçues...\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": "644                                  DURENDAL\n\n\nL ' i d é a l d u X I X e S i è c l e , par M.   MARIUS ARY-LEBLOND.   — (Paris,\n  Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\n   Depuis quelque temps, on voit circuler sur nos boulevards, parmi la foule,\nun homme étrange par l'allure et le costume. Il est vêtu de bure et va la tète\nnue et les pieds déchaux, comme un moine ; il porte la barbe et les cheveux\nlongs; il marche d'un pas tranquille, sans s'inquiéter de la curiosité et des\nmoqueries dont il est l'objet, en répétant, de temps à autre, à voix haute :\n« La Nature !... ». Cet homme naturel est singulier et il vit de sa singularité,\ncar il vend de petites brochures où se trouve contenu, sans doute, le secret\ndu bonheur par le retour à la simplicité du vêtement et à la frugalité de la\nnourriture. L'idéal de cet homme n'est pas près d'être adopté par nos con­\ntemporains et, sans doute, cela est-il fort heureux pour lui, car de quoi\nvivrait-il s'il ressemblait à tout le monde? Puis, se moque-t-il pas en voulant\nnous donner à croire que la vie et le régime alimentaire des moines\nsont plus conformes à la nature que les nôtres?... On pourrait, cepen­\ndant, objecter à cet obsolète que l'impression et la vente de tracts de propa­\ngande, aussi bien, d'ailleurs, que le séjour dans une grande ville, sont des\nactes assez éloignés du pur état de nature... Mais où irions-nous si chacun\nde nous devait conformer sa vie à ses idées?...\n   C'est peu ou prou l'histoire de tous ceux qui, depuis Rousseau et Bernar­\ndin de Saint-Pierre jusqu'à M. M. Rosny, en passant par Chateaubriand,\nLamartine, Hugo, Michelet, ont été hantés par le rêve d'une humanité idéale,\nqu'ils plaçassent l'âge d'or aux origines du monde ou dans un futur indéter­\nminé. Dans les pages colorées de son livre, M. Marius Ary-Leblond nous\nfait, si l'on peut dire, le tableau de la répercussion de ces conceptions dans\ntous les domaines de la mentalité du XIXe siècle. Comme l'auteur le montre\nbrillamment, cette aspiration a pris forme dans l'art, dans la philosophie,\ndans la politique; elle a suscité des révolutions dans la pensée et dans l'ac­\ntion. On peut croire qu'elle est à proprement dire chimérique, mais, sans\ndoute, en attendant le monde meilleur où elles seront toutes réalisées, rien\nn'agit davantage que les chimères dans le monde où nous vivons.\n   La Nature! C'est un beau mot, dont l'esprit comme l'instinct peuvent se\nréclamer. Mais il ne faut pas songer à la Nature telle que la science nous la\ndévoile, impitoyable, offrant partout et toujours, dans tous les règnes,\nle faible en proie au fort... La Nature, elle a commandé également la\npensée de Hugo, celle de Leconte de Lisle et celle de Zola; Puvis de\nChavannes, Millet et Courbet l'ont cherchée... Chacun la voit ou la rêve\nselon son génie et si, par exemple, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre\nveulent que l'homme se laisse absorber par la Nature, Chateaubriand, tout au\ncontraire, tend, en quelque sorte, à l'absorption de la Nature par l'homme.\nLa Nature est communauté pour les premiers ; pour les derniers, soli­\ntude... « Par l'inspiration de Milton et des vierges prairies américaines,\nécrit M. Ary-Leblond, il nourrit le concept de la Solitude-Eden. » Et c'est\nbien cela, le poète de René aime et cherche la solitude, parce que sa per­\nsonnalité est assez grande pour la remplir tout entière de la magnificence de\nses rêves...\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "                                   LES LIVRES                                   645\n\n\nU n S o u r i r e d a n s l e s p i e r r e s , par M. CHARLES BERNARD. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   Rêveries d'un sensitif qui, devant les œuvres des grands artistes, sous les\narceaux des monuments italiens où le soleil s'unit à la vétusté pour d'inou­\nbliables splendeurs, avive et creuse sa propre pensée au contact de celle des\nhommes et du temps.\n   Il y a de la mélancolie dans certaines de ces pages; de la mélancolie qui se\ncomplait à elle-même, qui aime à s'exprimer, non sans une légère préciosité\nparfois, mais qui se résoud, la plupart du temps, en effusions d'une philo­\nsophie aimable et tendre. En somme, un livre de finesse et de sensibilité que\nles délicats aimeront et auquel les autres apporteront l'hommage de leur\nindifférence ou de leur incompréhension.\n\nA u Clair d e l a D u n e , par M. THÉO HANNON. Un vol. ill. (Bruxelles,\n   Oscar Lamberty.)\n   On sait l'originalité du bon poète des Rimes de joie, la vivacité de son vers\net de son esprit. Il va par le monde, non point en moraliste, mais en poète\namoureux de tons fins et rares, de soleil, de beauté légère, de gestes élégants,\nd'attitudes gracieuses. La nature l'enchante, mais, davantage encore, peut-\nêtre, la société. Il est poète, mais ne se retire dans aucune tour d'ivoire,\nestimant une telle retraite bonne, seulement, pour les stylistes de l'orgueil et\nconvaincu aussi, d'ailleurs, que la vraie source de la poésie, c'est la vie...\n   C'est dire qu'il n'a rien d'un pontife. I1 ne juge pas le monde, il pactise\navec lui ou, du moins, tâche de le prendre en plaisir, en sensation rapide et\nsouriante, sans trop approfondir le plaisir ou la sensation et sans trop songer\nqu'ils passent. Les heures sombres ne durent point pour cet aimable esprit;\nil en a, cependant, et qui ont laissé trace, çà et là, dans le joli recueil que\npublie l'éditeur Lamberty et pour lequel MM. Amédée Lynen, Henri Tho­\nmas, Chahine, etc., ont dessiné d'amusantes illustrations. Mais c'est la note\npétillante qui domine en ces prestes poèmes, où il y a des mots drôles, des\nmots attendris et des mots grivois, aspects de plage, croquis marins, sil­\nhouettes de baigneuses saisis d'un œil agile et fixés dans des tons fins et\nfluides d'aquarelle.\n\nL e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Avignon et le Comtat Venaissin, par M. ANDRÉ\n   HALLAYS. — (Paris, Laurens et Cie.)\n   On a beaucoup démoli à Avignon depuis la Révolution. Celle-ci y a passé\ncomme un cyclone, renversant églises, couvents, palais, ou, du moins, ne\nleur laissant à peu près que les murs. Au siècle passé, on a démoli encore\npour élargir et rectifier des rues. Entretemps, l'administration militaire a\ninstallé des troupes dans le Palais des Papes transformé en caserne. On peut\nimaginer l'état dans lequel il était réduit, et ce qui pouvait rester de ses\ndécorations, des fresques de Simone di Mertino, notamment, lorsque, il y a\nquelques années, il fut évacué par les soldats ! Aujourd'hui, nous faisons pis\nque de démolir les monuments du passé, nous les restaurons ou, même,\ncomme à Avignon, comme à Gand, comme à Milan, nous les reconstruisons\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "646                                  DURENDAL\n\n\nd'une façon plus ou moins fantaisiste! Si les fauteurs de tels travaux pou­\nvaient se guérir de leur manie en lisant les spirituelles et ironiques remarques\nque leurs pastiches inspirent à des hommes de goût tels que M. Hallays!\nMais, peut-être, ces gens redoutables sont-ils moins responsables de ce phé­\nnomène que la pauvreté inventive de l'architecture d'aujourd'hui : Les\népoques puissantes dans cet art se souciaient peu de respecter et de con­\nserver le passé...\n   Ce passé, heureusement, en des lieux comme Avignon, a été si fécond\nqu'en dépit de toutes les destructions et de toutes les injures du temps, il\ncontinue à faire figure émouvante de beauté. La vieille ville papale, dans sa\nsituation pittoresque, avec sa physionomie délicieusement italienne, son\nmassif Palais des Papes, les restes d'édifices de toutes les époques qu'elle a\nconservés et ses remparts, offre encore au voyageur méditatif un vaste\nchamp de sensations profondes ou exquises. Ces sensations, M. Hallays\nnous les dit avec tout le charme inhérent à sa manière discrète et fine.\n\nL e s P a y s d e F r a n c e . La Normandie et ses peintres, par M. J . - P H .\n  HEUZEY. — (Paris, Nouvelle Librairie nationale.)\nB i b l i o t h è q u e r é g i o n a l i s t e . Le costume en Provence, par M. CHARLES\n   Roux. Un vol. illustré. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Paris, avec son éclat et sa lumière, semble un peu masquer la France ;\nrejeter la province dans l'ombre et dans l'oubli en lui prenant, pour le faire\nsien, ce qu'elle produit de meilleur, hommes et choses. Mais il semble seule­\nment, et si, en réalité, Paris est comme la scène sur laquelle Normands ou\nProvençaux, gens du Nord, du Centre ou du Midi, doivent réussir pour\natteindre à la renommée universelle, la vieille et forte vie régionale n'a rien\nperdu de ses caractères. Dans la grande patrie française, chaque province\nest comme une petite patrie, avec ses mœurs, ses coutumes, son langage, sa\nmentalité, les hommes éminents dans l'œuvre desquels s'est marqué l'indivi­\ndualité de la région.\n   Chacune de ces contrées belles et diverses est comme un des visages, un\ndes aspects de la France. Et rien n'est plus attachant que des études du\ngenre de celles de MM. Heuzey et Roux; rien n'est plus propre à nous les\nfaire connaître et aimer davantage. On lira avec plaisir et avec fruit les pages\ndélicates que le premier de ces écrivains consacre aux peintres normands\nPoussin, Jouvenet, Géricault, Millet et les autres; et, de même, l'étude char­\nmante, abondamment et remarquablement illustrée, que le second nous donne\nsur le costume provençal et, comme il est naturel, à propos du costume, sur\nla Provence elle-même.\n\nC i t é s et V i l l e s b e l g e s , par M. A.-TH. BOUVEZ. Un vol. ill. — (Bruxelles,\n   Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   C'était peut-être une entreprise hardie que de parler avec enthousiasme\net sentiment de la Belgique aux Belges! Cette entreprise, M. Bouvez a osé\nlà tenter; il a réuni en ce volume, enrichi d'attachantes illustrations, plans et\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "                                     LES LIVRES                                      647\n\nvues de villes d'après d'anciennes estampes, nombre d'études qu'il avait\npubliées ci et là sur notre pays, Bruges, Gand, Anvers, les villes de la Wal­\nlonnie. P a g e s excellentes, écrites avec simplicité, d'une plume alerte et par­\nfois émue, qui aideront chacun de nous à mieux aimer sa patrie et à la mieux\ncomprendre.\n\nL e V i e u x B r u x e l l e s . Travaux élaborés par le comité institué sous le patronage\n   de la ville de Bruxelles et de la Société d'archéologie de Bruxelles. Préface pro­\n   g r a m m e ; l'Evolution du pignon à Bruxelles, par M. CHARLES B U L S , prési­\n   dent du comité. Deux fascicules avec nombreuses planches. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   N o u s avons annoncé déjà cette importante publication dont se réjouiront\ntous les amoureux de la beauté pittoresque de notre vieille capitale et tous\nles curieux d'histoire et d'art.\n   Les deux fascicules qui viennent de paraître sont accompagnés de notices\nexcessivement intéressantes dues à la plume de M. Charles Buls. D a n s le\npremier, l'auteur trace à g r a n d s traits le programme méthodique des travaux\nque la commission du vieux Bruxelles compte poursuivre; dans le second, il\nm a r q u e les caractéristiques du pignon bruxellois et étudie la transformation\ngraduelle que cette partie si typique de la maison bruxelloise a subie depuis\nles origines jusqu'au siècle passé, qui l'a vouée à la désuétude. U n e série de\nbelles planches reproduisant les plus remarquables spécimens de pignons\nencore existants ou disparus depuis peu illustre à merveille l'attachante\nétude de M. Buls.\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 mai - 15 juillet). — Il faut signaler\nparticulièrement le n u m é r o spécial (mai)que cette excellente revue a consacré\nà Jef Lambeaux. L'étude de M. H e r m a n Teirlinck, illustrée de vingt planches\nmagnifiques, caractérise de la façon la plus fine et la plus perspicace l'artiste\nimpulsif que fut L a m b e a u x , et l'œuvre fougueuse, désordonnée, toute en\nlacunes et aussi parfois en éclats magnifiques, qui fut la sienne.\n   Dans les numéros de juin et de juillet, un article intéressant de M. Lafond\nsur Alphonse Siengelin, un peintre lyonnais, interprète heureux des paysages\nde la H o l l a n d e m o s a n e , où il vit; de M. Carl H.-A. Hageer, sur l'Art du\nmédailleur, etc.; Chroniques d'art, etc.\n\nL ' i n q u i é t u d e r e l i g i e u s e , par M. H E N R I BRÉMOND. Deuxième\n   série. — (Paris, Librairie académique P e r r i n . )\n   On connaît le talent de psychologue de l'auteur de ce livre et que la com­\npréhension vive qu'il a des âmes est faite, non seulement de perspicacité,\nmais de sympathie profonde. E t , sans doute, d a n s toute véritable com­\npréhension, y a-t-il de la sympathie, la faculté d'entrer dans les motifs des\nêtres que l'on étudie et, par conséquent, la possibilité d'une justice plus pro­\nfonde et plus éclairée, peu encline à des condamnations intolérantes et dog­\nmatiques.\n   M. Brémond qui s'est penché avec amour sur des âmes comme celles de\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "648                              DURENDAL\n\n\n\nNewman ou d'Antoine Yvan, pour nous apprendre à les mieux connaître,\nn'est pas moins curieux des phénomènes de la pensée religieuse ou des\nesprits moins soumis, voués à leur propre pensée plutôt qu'à Dieu. Il sait à\nmerveille toutes les étapes de ce chemin de l'incrédulité à la croyance, de ce\nchemin si fréquenté et à tous les endroits duquel on peut rencontrer des\npèlerins inquiets qui vont dans un sens ou dans l'autre. Il connaît comment\non vient de la négation à l'affirmation; comment de la Foi, en passant\npar tous les sentiers du doute, au lent et graduel dépouillement. Il a cou­\ndoyé de ces hommes, humbles devant eux-mêmes, orgueilleux devant la\ndiscipline, qui unissent à un esprit naturellement religieux une volonté incré­\ndule; qui, soumis à l'idée, sont rebelles à la règle ou qui, héroïques dans\nl'effort personnel, repoussent tout effort imposé.\n    L'inquiétude religieuse est, sans doute, la plus noble et la plus obsédante\nqui puisse bouleverser jusque dans ses replis les plus intimes un cœur\nd'homme. On la rencontrera dans ce livre, analysée en ses nuances les plus\ndiverses, chez l'admirable Pascal comme chez Lamennais, chez George Eliot\ncomme chez les anglicans Lake et l'historien Green, chez Huysmans, enfin,\nauquel M. Brémond consacre de belles pages judicieuses et émues.\n\nPhilosophes et écrivains religieux, et politiques, par J.\n   BARBEY   d'AUREVILLY.\nPensées et maximes d'Honoré de Balzac, recueillies et clas­\n  sées par J. BARBEY D'AUREVILLY. Deux vol. — (Paris, Lemerre.)\n   L'excellent éditeur Lemerre poursuit la publication de l'œuvre critique de\nBarbey. En voici le vingt-cinquième volume. Et on ne se lasse point, cepen­\ndant, d'entendre la parole impérieuse de ce grand artiste qui était, aussi, un\ngrand polémiste et semblé, parfois, exterminer les œuvres avec la même\nfougue que ses ancêtres, sans doute, avait mise à occire les infidèles! Mais\nsi Barbsy paraît toujours emporté par l'ardeur de la bataille, il sait choisir ses\nvictimes et distribuer ses coups à bon escient. Ses éloges aussi... Ses admi­\nrations s'égaraient rarement sur des têtes indignes. Et il en est, les grandes,\nqu'il a exprimées avec un enthousiasme toujours renaissant, celle, par\nexemple, qu'il nourrissait pour Balzac, des œuvres duquel il avait entrepris\nde tirer la matière du petit et substantiel recueil que l'on publie aujourd'hui.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nB e r l i o z , par ARTHUR COQUARD. — (Paris, Laurens.)\n   En une étude ferme, condensée et complète, Arthur Coquard envisage\nsuccessivement l'auteur des Troyens comme critique, écrivain didactique,\npoète et musicien. A ce dernier point de vue, il note tout d'abord le dualisme\nd'influences hostiles qui se disputent l'empire de son imagination, car ce\nromantique ardent est un pur classique d'éducation et ses trois chefs-d'œuvre\ns'inspireront l'un de Virgile, les deux autres de Shakspeare et de Goethe.\nM. Coquard définit ensuite l'esthétique de Berlioz qui a repris, pour la\nféconder et l'élargir, la conception nouvelle, à peine entrevue d'ailleurs par\nson maître Lesueur, de la musique à programme.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "                                 LES LIVRES                                649\n\n   Dans la plupart des divers domaines de l'expression musicale, Berlioz a\natteint les sommets. Son art allie la grandeur tragique à la suavité attendrie,\nle sublime de l'épopée à l'impalpable poésie du rêve et l'ingéniosité pitto­\nresque de sa palette orchestrale n'a pas été surpassée. Mais si Berlioz s'élève\naux cimes les plus altières, il ne s'y soutient pas. Ce qui lui manque, ce n'est\ncertes point la puissance du souffle mais « cette habileté technique suffisante\npour que le talent vienne en aide au génie qui ne saurait indéfiniment se\nprodiguer. Cette mystérieuse faculté qu'on nomme l'inspiration a, comme les\nautres, d'impérieux besoins de repos. Dans les prodigieux développements\nd'une cantate de Bach, d'une symphonie ou d'un quatuor de Beethoven,\ndans les déductions d'une scène de Wagner, tout n'est pas l'œuvre du\ngénie, de l'inspiration. Il y a la part du talent... ». Et l'auteur de cette\nmonographie conclut excellemment :\n   « Oser contester le génie de Berlioz serait de l'aveuglement. Le mettre au\nniveau des plus grands, on ne saurait le faire puisqu'il n'a pas su se main­\ntenir, comme eux, parmi les sommets. Génie, oui certes, mais inégal,\nincomplet. »\n   Un caractère frappant de l'œuvre de Berlioz, peu symphoniste dans ses\ndrames, et par contre essentiellement dramatique dans ses poèmes sympho-\nniques, c'est que la forme en est constamment théâtrale. Si quelques vulga­\nrités la déparent, on n'y relèvera jamais de ces contre-sens dramatiques si\nfréquents dans les opéras de ses illustres contemporains Rossini et Meyerbeer.\n M. Arthur Coquard termine son remarquable travail par une analyse corro­\n borée d'exemples de la mélodie et de l'harmonie dans l'œuvre de Berlioz.\n Les plus subtils affinements et les plus merveilleuses trouvailles (Wagner\n proclamait que la scène d'amour de Roméo etJulliettecontenait la plus belle\nphrase musicale du siècle) y côtoient de singulières maladresses et de regret­\ntables défaillances. Au point de vue de l'orchestration, les musiciens les plus\ndistingués de l'école russe contemporaine, Borodine, Balakireff, Rimsky-\n Korsakoff, sont tributaires de Berlioz et le reconnaissent comme leur grand\n ancêtre.\n\nF é l i c i e n D a v i d , par RENÉ BRANCOUR. — (Paris, Laurens.)\n   M. René Brancour a eu l'heureuse idée de nous restituer et de faire revivre\nen sa charmante étude la figure assez oubliée de Félicien David, qui eut\npourtant son heure de grande célébrité. Le succès éclatant du Désert, son\nœuvre la plus parfaite, s'explique non seulement par l'opportunité du\nmoment où elle fut exécutée pour la première fois, en décembre 1844, alors\nque le mouvement général des esprits et l'essor de la poésie (Lamartine et\nHugo en tête) se portaient avec passion vers l'Orient, mais encore par des\nqualités incontestables de simplicité, d'émotion vraie, de profonde sincérité,\npar la révélation de formes et de sensations nouvelles dans le monde des\nsonorités. Félicien David fut un poète mais un poète limité dans une seule\net invariable direction. « Les yeux tournés vers l'Orient, il ressemblait au\nsapin exilé sous les froids climats du Nord, et que Henri Heine nous montre,\nrêvant au palmier solitaire qui dresse sa couronne de feuillage sous le soleil\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "650                              DURENDAL\n\n\nresplendissant 'des tropiques. » Auber disait malicieusement de lui : « Je\nvoudrais le voir descendre de son chameau. » De là l'évident contraste entre\nle Désert, entre les bonnes parties de Lalla-Roukh, de l'Eden ou d'Herculanum,\net les autres œuvres de Félicien David. L'auteur du Désert était un rêveur,\nun extatique, mais il n'avait aucun sens du théâtre qui, comme le dit Pougin,\n\" vit avant tout de mouvement et de précision, d'action et d'énergie. » Des\nréserves doivent aussi être faites sur la structure de ses phrases mélodiques\nqui, s'élevant en courbes élégantes et gracieuses, retombent trop vite sur la\ntonique et pèchent par leur brièveté. Il n'en demeure pas moins que Félicien\nDavid fut un maître et aussi un initiateur, l'initiateur de l'orientalisme en\nmusique où tant d'illustres compositeurs français, Reyer, Delibes, Bizet,\nSaint-Saëns, etc., ont été après lui cueillir leur inspiration.\n                                                                  G. DE G.\n\n B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Londres, 17, Old Burlington street.\n    Numéro de juin 1909. — J'indique, spécialement pour ceux qui s'intéressent\n à la peinture flamande du XVe siècle, une lettre de M. Hulin à propos du\n double panneau découvert dans la collection Cook par le docteur Suida et\n reproduit dans le numéro de mai précédent. M. Hulin approuve l'attribution\n à Conrad Witz, ce curieux maître germain, si directement disciple de\n Van Eyck et note une parenté manifeste avec la fameuse Annonciation d'Aix.\n Il semble bien qu'il ne puisse y avoir de doute quant à l'attribution à Witz,\n le panneau de Cook ayant des analogies évidentes avec les tableaux de Bâle;\n quant à lui attribuer aussi l'Annonciation, cela paraît beaucoup plus discu­\ntable. En tous cas, ces suggestions semblent éclairer un peu le mystère\nqui entoure ce chef-d'œuvre.\n    D'autre part, M. James Weale signale dans la collection Nicholson un\npetit médaillon de la Vierge allaitant qu'il attribue au peintre de l'autel de\nFlémalle qu'on appelle provisoirement Jacques Daret. Il y a, au Musée de\nBruxelles, une réplique de ce médaillon. Il nous est assez difficile d'y\nretrouver le style grave et un peu lourd du maître de Flémalle.\n    Un article de M. Hotson sur la Poterie chinoise, un autre de Mary\n Hervey sur quelques portraits de l'Epoque des Tudors, un autre de\n M. Peraté sur l'Exposition de Portraits à Paris, des notes diverses sur des\nlivres, tel est ce numéro dont l'illustration toujours soignée est couronnée\nd'une reproduction magnifique d'un portrait de femme (Lady Lee?) attribué\nà Holbein (collection Palmer). Quelle merveille!\n    Numéro de juillet 1909. — Dans ce numéro, M. Georges Hulin de Loo\napporte une révélation tout à fait sensationnelle : une œuvre authentique de\nJacques Daret, datée de 1434. La reproduction qu'en donne le Magazine\nest particulièrement intéressante, c'est une Présentation au Temple où l'on\nretrouve des types, des architectures, des vêtements extrêmement voisins de\nce groupe de maîtres non encore bien éclairés, les Van Eyck, Christus, le\nMaître de Flémalle, Vander Weyden.\n    M. Hulin nous donne le récit des circonstances qui l'ont amené à identifier\nle tableau de la collection Duveen et il parait bien que son argumentation ne\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "                                          LES     LIVRES                                    651\n\n\nlaisse p a s prise à la critique ; puis, iaisant u n bond hardi dans l'hypothèse,\nil croit pouvoir affirmer que J a c q u e s Daret est l'élève d u Maître de Flémalle\net q u e celui-ci n e serait dès lors autre q u e R o b e r t Campin de T o u r n a y !\n    L'étude de M . H u l i n de L o o est en tous cas u n e des plus intéressantes\ncontributions q u e nous ayons vu apportée récemment à cette histoire si peu\nc o n n u e encore des peintres flamands d u XVe siècle. L e prochain livre de\nM. A . - J . W a u t e r s sur M. Van Eyck nous réserve bien d'autres surprises!\n    M. Herbert Cook étudie quelques peintures portugaises primitives où\napparaît l'influence flamande du XVe siècle. M. P e r a t é continue son article\nsur l'Exposition des Portraits à P a r i s .\n    P a r m i les illustrations, u n e fort belle reproduction d'un J a n Steen, deux\ntableaux (portraits) attribués à Vermeer de Delft, et M. H o b b é m a qui\nse trouvait dans la Collection d u R o i des Belges.\n    Numéro d'août 1909. — U n R e m b r a n d t a d m i r a b l e , Diane au repos, chairs\nblanches dans u n paysage noir, clarté dans la nuit, est ici reproduit\nsuperbement. C'est M. Salting qui possède ce joyau! M. Cook nous montre\nquatre petites peintures catalanes datées de 1420, bien curieuses. M. H o t s o n\ncontinue ses travaux s u r la poterie c h i n o i s e ; M. P a u l Lafond étudie u n\nsculpteur : Philippe de Bourgogne, c o n n u en E s p a g n e (Burgos et T o l è d e ,\nsous le n o m de Felipe Vigarny ; M . H i n d poursuit des notes sur les\ngravures et leurs divers états; enfin, le compte rendu des livres d'art d u\nmois, des nouvelles d'Allemagne, de Suisse et d'Amérique.\n\n    M a s t e r s i n A r t . Boston, 42, Chauncy street. — L e s derniers\nn u m é r o s de cette excellente publication de vulgarisation, qui nous soient\nparvenus,     sont    consacrés     au   MORETTO        (octobre     1908,    n° 106),   MILLAIS\n( n o v e m b r e 1908, n° 107), à BASTIEN L E P A G E (décembre              1908, n° 108). Ils\nsont composés selon la méthode q u e nous avons déjà louée : repro­\nductions, critiques, notes biographiques et bibliographiques. On a n n o n c e\np o u r I 9 0 9 ZURBARAN, RIBERA, ALF. S T E V E N S , J O R D A E N S , C L O U E T .\n                                                                                         J.D.\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "                VIENT DE PARAITRE                            :\n\n    CHEZ           L'ÉDITEUR                   VAN          OEST\n                 16, Place du Musée, Bruxelles\n\n\n\n\nSaint François d'Assise\ndans la Légende et dans\nl'Art Primitifs Italiens\n                                        PAR\n\n\n\n\n                ARNOLD                        GOFFIN\nSaint François dans la légende primitive       — Saint François et sa légende\n\ndans   l'art   primitif   italien   : L'âge de la force et l'âge de la grâce.\n\n\n\n\n         Beau volume in=8° i l l u s t r é (hors-textes)\n\n                          PRIX : 5            FRANCS\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "                            NOTULES\n\n\n  N o u s prions instamment nos correspondants d'avoir l'obli-\ngeance de prendre note de la nouvelle adresse de la Rédaction\nde « Durendal » :\n\n     5 5 , rue de la Source, 5 5 , Bruxelles\n\n  C o n g r è s international de n u m i s m a t i q u e . — Nous avons an­\nnoncé déjà que l'an prochain se réunira à Bruxelles un Congrès international\nde numismatique et de l'art de la médaille sous le haut patronage de S. A. R.\nle Prince Albert de Belgique et du gouvernement belge. Il aura lieu les\n26, 27, 28 et 29 juin, au Palais des Académies, et promet de réunir de nom­\nbreux adhérents parmi les artistes, les savants et les amateurs de tous les\npays. La section de la médaille contemporaine sera particulièrement inté­\nressante, car ce sera la première fois que les médailleurs de toutes les nations\npourront échanger leurs idées sur la technique de leur art et sur les moyens\nà mettre en œuvre pour y intéresser le public.\n    Le Ministre des Affaires étrangères, conscient de l'importance de ce\n Congrès, a chargé ses agents du service extérieur d'insister auprès des gou­\nvernements étrangers pour qu'ils s'y fassent représenter officiellement.\n    Les personnes qui désireraient participer à ces assises scientifiques et\nartistiques peuvent s'adresser à MM. le vicomte B. de Jonghe et Alph. de\n Witte, présidents du Comité organisateur, 60 et 55, rue du Trône, à Bruxelles,\n qui leur en feront tenir immédiatement les statuts. L'inscription est de 3 fr.,\n les souscriptions aux mémoires et à la médaille commémorative sont facul­\n tatives.\n                                        *\n                                       * *\n   M a d a m e M a u r i c e M a q u e t , de Lille, qui a repris avec tant de\nrésolution et de courage, tant de talent et tant de succès aussi, l'œuvre de vul­\ngarisation artistique entreprise par son regretté mari, nous communique\nson programme pour la présente saison. Les concerts auront lieu, comme\nprécédemment, à l'Hippodrome lillois, rue Nicolas-Leblanc, à Lille.\n   Dimanche 31 octobre : Festival Beethoven-Wagner. Ouverture d'Egmont\nde Beethoven ; Symphonie n° 7 de Beethoven; premier acte de la Walkyrie\nde Wagner. Siegmound : M. Ernest Van Dyck; Sieglinde : Mme Laute­\nBrun; Hounding : M. Journet.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "654                                   DURENDAL\n\n\n   Samedi 25 décembre : Festival Mozart-Haëndel-Franck-Bach. Requiem de\nMozart pour soli, chœurs, orchestre et orgue. Concerto d ' H a ë n d e l pour orgue\net instruments à cordes; entr'acte s y m p h o n i q u e de Rédemption de F r a n c k ;\nMagnificat de Bach pour soli, chœurs, orchestre et orgue. Solistes : M m e Au­\nguez de Montalant, M lle Saisset, M lle Stappelfeldt, M. P a m o n d o n , M. F r œ ­\nlich.\n   Samedi 26 février : Festival Berlioz-Chausson-Mozart-Smetana. Ouverture\nde Benvenuio Cellini de Berlioz; Symphonie en mi bémol majeur de C h a u s s o n ;\nConcerto pour flûte et orchestre de Mozart; Siegfried-Idylle de W a g n e r ; a) Sarha,\nb) Vltava, de Smetana, poèmes tirés du cycle symphonique : Ma Patrie.\n   Dimanche 24 avril : Festival Liszt-Wagner. La Délivrance de Prométhée de\nLiszt, orchestre, chœurs et récitant. Le récitant : M. Albert L a m b e r t fils,\nde la Comédie-Française. P r é l u d e et final du troisième acte des Maures\nChanteurs de W a g n e r . W a l t h e r : M. Gaston D u b o i s ; H a n s Sachs : M. Froe­\nlich.\n                                               *\n                                           *       *\nC o n c e r t s p o p u l a i r e s . — M. Sylvain D u p u i s nous a n n o n c e qu'il\n     organise p o u r cette saison les quatre concerts suivants :\n   23-24 octobre 1909 : Premier concert, avec le concours de M. E m i l e\nS a u e r , le célèbre pianiste hambourgeois, dont chaque apparition à Bruxelles\na été pour l'artiste l'occasion d'un nouveau t r i o m p h e .\n    11-12 décembre 1909 : Deuxième concert, avec le concours de\nM m e J e a n n e Delune, violoncelliste, bien connue de notre public c o m m e\nl'une des artistes les plus éminentes qui soient sorties de l'école belge du\nvioloncelle.\n    22-23 janvier 1910 : Troisième concert, consacré à l'exécution de Orfeo, de\nMonteverde (1607). Il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que p r é ­\nsentera cette audition, qui permettra au grand public d'entrer en contact\navec un des m o n u m e n t s les plus illustres de l'histoire de l'art, dans lequel la\nscience musicale reconnaît, à trois siècles de distance, un génial prototype\ndu drame lyrique m o d e r n e . L'orchestration originale, si différente de celle\nd'aujourd'hui, sera observée d a n s les limites des possibilités pratiques.\n    12-13 mars 1910 : Quatrième concert pour lequel des pourparlers sont\nengagés avec l'une des plus éminentes cantatrices du théâtre allemand\ncontemporain.\n                                               *\n                                           *       *\n   C o n c e r t s D u r a n t . — Six grands concerts d'abonnement seront\ndonnés dans la salle des fêtes de l'Ecole française, boulevard d'Anderlecht, 67\n(près du boulevard du Hainaut), aux dates ci-après : 13-14 n o v e m b r e ,\n4-5 décembre, 8-9 janvier, 5-6 février, 26-27 février et 9-10 avril.\n   Les concerts auront lieu le dimanche à 2 h. 1/2 et les répétitions générales\nle samedi à 8 h. 1/2 du soir.\n   Outre les six g r a n d s concerts d'abonnement annoncés, les Concerts\nDurant donneront cette saison, dans la salle des fêtes de l'Ecole française,\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "                                  NOTULES                                   655\n\n67, boulevard d'Anderlecht, vingt-huit auditions populaires à grand orchestre\ntous les dimanches soir, à 8 h. 1/2, et vingt-huit séances de musique de\nchambre tous les mercredis soir, à 8 h. 1/2.\n                                        *\n                                      * *\n   A C a p e l l a , Bruxelles, enseignement musical gratuit pour les per­\nsonnes des deux sexes.\n   Cours de chant d'ensemble et cours individuels les lundi, jeudi et samedi,\nde 7 heures à 8 h. 1/2 et de 8 h. 1/2 à 10 heures du soir. Solfège ; causeries\nsur l'histoire élémentaire de la musique; pose de la voix (vocalises); chant\nsolo (répertoire divers); diction, déclamation (section dramatique).\n   Les personnes suivant régulièrement les cours de chant d'ensemble\npeuvent participer gratuitement aux cours individuels.\n   Conférences musicales publiques et gratuites. Excursions aux environs de\nBruxelles. Les inscriptions (1 franc pour les personnes habitant Bruxelles,\n2 francs pour celles habitant les faubourgs) sont reçues, toute l'année,\nles lundi, jeudi et samedi, à 8 h. 1/2 du soir, à l'Ecole communale N° 2,\nrue du Poinçon, 57.\n   Caisse d'épargne obligatoire pour les voyages et les auditions : 2.5 cen­\ntimes par semaine. — Règlement à signer. — Autorisation écrite des\nparents pour les mineurs.\n                                        *\n\n   M a d a m e G . W y b a U W - D e t i l l e u x , cantatrice, reprendra ses\nleçons particulières de chant (français, allemand, anglais, italien, néer­\nlandais) à partir du 15 octobre, chez elle, 49, rue Moris (chaussée de\nCharleroi).\n                                            *\n                                           * *\n   L e s S a i s o n s M y s t i q u e s . — Sous ce titre paraîtra prochainement\nun nouveau volume de nôtre ami et collaborateur Georges Ramaekers,\nl'auteur du remarquable poème Le Chant des Trois Règnes, dont tous les cri­\ntiques ont fait un si bel éloge, bien mérité du reste. La nouvelle œuvre de\nM. Ramaekers sera édité par la Librairie Moderne, 162, rue de Mérode, à\nBruxelles.\n                                           * *\n   A i l l e u r s e t c h e z n o u s . — Notre ami et collaborateur Georges\nVirrès vient de publier sous ce titre un volume d'impressions littéraires et\nartistiques écrites dans ce style tout de charme délicat et poétique et de rare\nélégance qu'on lui connaît depuis toujours. Le volume est précédé d'une\nlettre de Dumont-Wilden. Il est admirablement édité par la maison Vromant\net enrobé d'une couverture en couleurs tout à fait exquise.\n   Nous rendrons prochainement compte de cette œuvre, à la fois si artistique\net si intéressante.\n                                      *   *\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "656                                   DURENDAL\n\n\n  N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lec­\nteurs les livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W V S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n                                             ■H\n\n                                           * '*\n  Accusé de réception :\n  A R T : Henri Boncquet, par SANDER P I E R R O N . Volume illustré (Bruxelles,\nVan Oest). — Benozzo Gozzoli, vol. illustré, par URBAIN MENGIN. Collection :\nLes Maîtres de l'art (Paris, Plon). — G. B. Tiepolo. La sua vita e la suo\nopère, par POMPEO MOLMENTI. Volume illustré (Milano, Hoepli).\n  H I S T O I R E : Marie Stuart, par LADY BLEMMERHASSELT (Paris, P e r r i n ) . —\nPage d'histoire syndicale. L e c o m p a g n o n n a g e des chapeliers bruxellois, par\nGUSTAVE DES MAREZ (Bruxelles, L a m e r t i n ) .\n   L I T T É R A T U R E : Histoire de la littérature belge d'expression française, p a r\nH E N R I LIBRECHT. Préface d'EDMOND PICARD. Volume illustré (Bruxelles\nVandei linden).\n   P H I L O S O P H I E : De Leibnitz à Hegel. U n chapitre de l'histoire de la phi­\nlosophie en Allemagne, par NICOLAÏ MŒLLER (Édition de Durendal, Bru­\nxelles).\n    P O É S I E : Les muses françaises. Anthologie des femmes poètes, par A L P H .\nZ É C H É . 2 vol. (Paris, Michaud). — Coups d'ailes, par MARCEL WYSEUR (Gand,\nSiffer).\n  R E L I G I O N : La splendeur catholique. Du judaïsme à l'Église, par PAUL LŒ­\nWENGARD (Paris, P e r r i n ) .\n   R O M A N S : Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant),\nUn pardon, p a r PAUL RENAUDIN (Paris, P l o n ) . — Le crime et le châtiment, par\nT H . DOSTOEIVSKI. T r a d u i t du russe par V. DERELY (idem).\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": ""}, {"page_pdf": 769, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-10", "signet_source": "Seizième année - N°10 - Octobre 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de septembre 1909 (pages 529-592) et commençant à la page 593 ; la note de Vieux Bruxelles (p. 597) renvoie aux livraisons « d’octobre et décembre 1908, de février, d’avril, de juin, de juillet, d’août et de septembre 1909 » ; les Notules annoncent des concerts des 23-24 octobre 1909 et du dimanche 31 octobre, des cours à partir du 15 octobre, et Les Livres rendent compte de numéros du Burlington Magazine de juin à août 1909.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}