{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 657, "page_fin": 659, "titre_corps": "Thomas Vinçotte et son fronton pour le Palais du Roi, à Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Thomas Vinçotte et son fronton pour le Palais du Roi, à Bruxelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 776, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1920, "texte": "Thomas Vinçotte et son fronton\n  pour le Palais du Roi, à Bruxelles\n                     IL nous semble, parfois, que l'art de T h o m a s Vin­\n                        çotte soit devant nous comme un être vivant,\n                        sous l'apparence d'un h o m m e à la fois vigou­\n                        reux et souple, dont tous les mouvements mar­\n                        queraient tout ensemble l'élégance et l'énergie.\n                        Cet art attire, en effet, et se fait aimer, non\n                        point par les séductions de la grâce ou du sen­\n                        t i m e n t , par ce quelque chose d'efféminé,\nd'effleurant, nous dirions bien d'évasif que l'on rencontre dans\nles ouvrages de certains maîtres, mais, au contraire, par une\nsorte de force tranquille et affirmée, une beauté faite de puis­\nsance et de mesure.\n   L'impression que l'on reçoit des œuvres de Vinçotte est celle\nde la volonté, d'une volonté très réfléchie et très consciente,\nopiniâtre dans les chemins qu'elle s'est choisis, inapte à se plier\nà des règles dont elle n'aurait pas vérifié par elle-même la\nvertu... L a conception du maître est fière, on pourrait m ê m e\ndire h a u t a i n e ; elle dédaigne l'artifice, les petits moyens propres\nà capter le suffrage de la foule, les habiletés qui tournent la\ndifficulté au lieu de l'aborder de front.\n   Vinçotte est de ces artistes que la difficulté tente, pour\nlesquels elle est comme un défi, comme un ferment d'exal­\ntation et d'inspiration. Ils vont tout droit à elle, sans détour,\nsans feinte, avec une espèce de souriante bravoure... Cependant,\nlorsque l'œuvre réalisée sera devant vous, n'y cherchez pas\ntrace de l'effort que l'auteur a dû accomplir: il y est, cet effort,\nmais invisible, enveloppé dans la beauté, comme l'anatomie\nd'une statue dans la splendeur de la forme h u m a i n e .\n   L e s grandes œuvres d'art émeuvent en même temps qu'elles\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": " 658                            DURENDAL\n\n\n intimident. On admire et, pourtant, trop souvent, on veut tout\n aussitôt s'expliquer son admiration ou l'expliquer aux autres.\n L a sagesse serait d'attendre, silencieusement; de laisser agir\n l'œuvre, de lui permettre de se définir elle-même dans la\n pensée par les puissances de son propre rayonnement. Il est\n mauvais, si l'on peut dire, que nous nous mettions entre elle et\n la sensation qu'elle nous donne, car celle-ci se fera d'autant\nplus précise et plus claire que nous aurons moins eu hâte de\n lui imposer une expression raisonnée.\n    Nous n'avons j a m a i s eu si nettement le sentiment de cette\nnécessité que devant la m a q u e t t e du relief exécuté pour le\nfronton du palais du Roi par T h o m a s Vinçotte. Certes, les\naptitudes, connues et éprouvées depuis longtemps, de l'artiste\nà la grande sculpture décorative, ne permettaient point de\ndouter de la valeur de l'ouvrage qu'il avait entrepris, mais,\ncependant, le caractère officiel de ce dernier, la nature poncive\ndes allégories qui, obligatoirement, devaient en constituer le\nsujet, ne nous laissaient pas sans quelque appréhension. L e\ntravail d'un maître d'une personnalité si entière aurait-il pu ne\npas souffrir de la double contrainte imposée par la banalité du\nmotif : la Belgique entre l'Industrie et l'Agriculture, et par la\nforme de l'espace architectural où l'œuvre devait s'inscrire ?\nC'était oublier que, comme nous l'écrivions plus haut, la diffi­\nculté qui est un obstacle pour les uns est un stimulant pour les\nautres.\n    Ces figures, que, en tant d'endroits, nous avons vu profiler\nleurs formes convenues dans la froide et blafarde lumière aca­\nd é m i q u e , Vinçotte les a arrachées à l'abstraction pour les jeter\ndans la vie. L a vie frissonne et vibre dans toutes les parties du\nrelief, depuis les figures de fleuves, la jeune Meuse et le vieil\nEscaut, couchées dans les angles du t y m p a n , j u s q u ' à celle de la\nBelgique qui siège au centre, ardente et juvénile. Deux groupes\nd'un mouvement a d m i r a b l e de simplicité et de grandeur\nplacés à droite et à gauche de la figure centrale, l'Industrie et\nl'Agriculture, complètent la signification de la m o n u m e n t a l e\nimage. E t autour de toutes ces figures, la Belgique avec sa belle\nphysionomie de déesse, de souveraine et de m è r e ; les jeunes\nfilles charmantes, chargées des fruits de la terre, du groupe de\nl'Agriculture; les nerveux jeunes hommes de celui de l'Industrie;\nles génies enfants qui apparaissent ici et là, comme une joie\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 840, "texte": "      THOMAS VINÇOTTE ET SON FRONTON DU PALAIS DU ROI                659\n\n\né p a n o u i e ; autour de toutes ces figures l'air circule et il semble\nque, dans la souplesse de leur modelé et dans la répartition\nheureuse des creux et des saillies, elles apparaissent vêtues\nd'ombre chaude et de lumière colorée...\n    Ainsi, une fois de plus et avec plus d'éclat que jamais, Vin­\nçotte aura éprouvé l'excellence de son art, de cet art qui arrête\nla vie au passage pour jeter dans le bronze ou faire jaillir du\nm a r b r e son sourire ou son geste, ses aspirations ou ses gloires,\nmaîtrisant, de la même main volontaire, la réalité, qui est\nmatière, et le r y t h m e , qui est esprit, pour les associer dans une\nexpression unique où la vie palpite et où chante la pensée.\n\n                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 660, "page_fin": 660, "titre_corps": "Poèmes : Adieux à la mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Poèmes Adieux à la mer Adieu, belle naïade", "ancre_fin": "septembre 1909", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Messieurs les Moineaux", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 779, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 910, "texte": "Poèmes\n                              Adieux à la mer\n        Adieu, belle naïade à la robe mouvante,\n        Toi dont la voix berceuse ensorcela mon cœur ;\n        Adieu, vague plaintive, insoupçonnée   amante\n        Du goëland farouche et du rude pêcheur.\n\n        Forçat de nos cités, je retourne   songeur\n        Vers les panaches noirs de l'usine     grouillante,\n        Pour reprendre le joug du quotidien      labeur,\n        Et river mon destin à sa chaîne     écrasante.\n\n        Adieu! Tu chanteras désormais des chansons\n        Que je ne vivrai plus en délicieux frissons,\n        Pour le ciel implacable et la dune lassée...\n\n        Adieu ! Mais j'ai voulu m'illusionner  encor,\n        Et c'est pourquoi je garde, âme de tes flots d'or,\n        Un coquillage blanc où ta voix s'est cachée...\n\nCoq-sur-Mer,   septembre    1909.\n\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 660, "page_fin": 661, "titre_corps": "Poèmes : Messieurs les moineaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Messieurs les Moineaux Messieurs les moineaux avec de grands cris", "ancre_fin": "Octobre 1909", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Sonnet blanc", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 779, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 910, "fin_caractere_exclue": 1545, "texte": "Messieurs les Moineaux\n        Messieurs les moineaux avec de grands cris\n        Et de toutes parts, bâtissent leurs nids.\n        Bâtissons comme eux un nid pour nos rêves,\n        Nous y blottirons notre âme et sa foi\n        Et sur nos deux cœurs nous n'aurons qu'un toit,\n        Asile éternel des heures trop brèves.\n\n        Messieurs les moineaux se sont envolés\n        Par l'herbe, les bois, les champs et les blés,\n        En quête d'amour, en quête d'amie.\n        Comme eux j'ai cherché longtemps, très        longtemps,\n        Mais voici qu'un jour, un jour de printemps,\n        Chère, ce fut toi qui trouvas ma vie...\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 401, "texte": "                               POÈMES                               661\n\n\n        Messieurs les moineaux s'en sont revenus :\n        Ils ont envahi les arbres chenus\n        Qui semblent sourire et non sans malice.\n        Dis, le veux-tu bien, nous irons aussi\n        Comme les oiseaux retrouver ce nid\n        Dont j'ai vu le songe fêter  l'espérance...\n\nOctobre 1909.\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 661, "page_fin": 661, "titre_corps": "Poèmes : Sonnet blanc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Sonnet blanc La terre a revêtu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 780, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 401, "fin_caractere_exclue": 1242, "texte": "Sonnet blanc\n        La terre a revêtu sa robe d'épousée,\n        Voici venir l'hiver en pourpoint de satin,\n        Poudré tel un marquis, et tenant à la main\n        Le nuptial bouquet de sa blancheur   nacrée.\n\n        Il a neigé de nuit jusqu'au petit matin,\n        Et le ciel est grisaille, et la bise glacée\n        Souffle au travers des champs comme une âme éplorée\n        Qui dans l'albe candeur a perdu son chemin.\n\n        Pourtant au loin, là-bas, le bleuissant  panache\n        D'un toit hospitalier à l'horizon fait tache...\n        Et je songe enivré d'espérance et d'amour,\n\n        Que plus heureux aussi que le vent qui frissonne\n        J'ai pour les jours mauvais de mon rêve attristé\n        Le caressant accueil de votre âme très bonne...\n\n                                                  MARCEL W Y S E U R .\n1909.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 662, "page_fin": 687, "titre_corps": "Vieux Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "Vieux Bruxelles Fin (1)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 781, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1931, "texte": "Vieux Bruxelles\n                                      Fin (1)\n\n\n\n                                          X\n\n                     DEjour en jour, les séances des E t a t s Généraux\n                       surexcitaient davantage la curiosité p u b l i q u e .\n                       Cette curiosité se fit fiévreuse au matin du\n                       21 novembre. Chacun savait qu'avec ce jour-là\n                       devait expirer le délai de grâce concédé par\n                       Léopold à ses « sujets en révolte ». En effet,\n                       dans sa déclaration signée à Francfort le\n                       14 octobre, c'est-à-dire au lendemain de son\ncouronnement, l'Empereur promettait aux Belges, si ceux-ci\nvoulaient se soumettre avant le 21 novembre, une amnistie géné­\nrale « qui ensevelirait dans un profond oubli tous les excès et\nles désordres commis p e n d a n t les derniers temps ». Il s'enga­\ngeait aussi à rétablir les constitutions, chartes et privilèges en\nvigueur sous Marie-Thérèse et promettait de traiter en con­\nfiance, de concert avec les E t a t s des Provinces, toutes les\nd e m a n d e s générales ou particulières qui auraient quelque rap­\nport direct à la prospérité publique. Mais le 21 novembre était\nle dernier terme que sa clémence, aidée des bons offices des\npuissances garantes, laisserait aux insurgents pour rentrer dans\nl'obéissance. Passé ce terme, les trente mille hommes que\nl ' E m p e r e u r avait envoyés aux Pays-Bas au jour même où il\nsignait cette déclaration, feraient leur jonction aux troupes de\nBender. Ils se porteraient en avant dans le pays, comme amis\nde tous ceux qui se conduiraient paisiblement à leur égard,\ncomme ennemis de tous ceux qui voudraient s'opposer à main\narmée à leurs intentions.\n\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet, d'août, de septembre et d'octobre 1909.\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                        663\n\n\n   Certes, le manifeste impérial avait été accueilli d'abord à\n Bruxelles avec indignation. Le peuple l'avait brûlé en grande\ncérémonie sur la Grand'PIace et au Fossé-aux-Loups. De\nvirulentes ripostes avaient dénoncé l'impudence de cet auto­\ncrate de Vienne, « affamé comme un loup, cruel comme un\ntigre ». Quiconque semblait disposé à examiner les proposi­\ntions du monarque était dénoncé et condamné par la passion\npopulaire. Cependant il avait fallu aviser. A mesure que la\ndate du 21 novembre approchait, le Congrès, justement inquiet à\nla pensée de voir le pays envahi et dévasté, s'était résolu à tenter\nl'expédient cher à tous les faibles : gagner du temps. Si l'on\npouvait obtenir que le délai fût reculé de quelques semaines ou\nmême de quelques jours, on profiterait de ce répit pour appeler\ntoute la population valide sous les drapeaux et renforcer ainsi\nla défense du territoire. Mieux encore : puisque la mauvaise\nsaison allait contrarier les mouvements militaires, on ruserait\npour atteindre le printemps en négociant et en parlementant.\nD'ici là surgirait peut-être quelqu'une de ces chances favo­\nrables, qu'escompte toujours l'optimisme des politiciens.\n   Le Congrès avait donc envoyé des députés à La Haye,\nauprès du comte de Mercy-Argenteau, chargé par l'Empereur\nde préparer avec les ministres des Puissances garantes la ren­\ntrée des provinces belgiques sous la domination autrichienne.\nCes députés, MM. de Baillet, de Grave, Petitjean et de Bousies\nétaient partis le 17 novembre et leur retour était attendu d'un\nmoment à l'autre. On se flattait à Bruxelles qu'ils n'auraient\npas eu trop de peine à convaincre le plénipotentiaire de La\nHaye de la nécessité d'un nouveau sursis ou d'un armistice.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Devant l'hôtel des Etats Généraux, naguère occupé par\nM. de Trautsmansdorff, la foule était compacte et bourdon­\nnante. Aux badauds, qui formaient la masse, se mêlaient les\nagitateurs que toute révolution fait sortir de terre. Ils péro­\nraient parmi les groupes, stigmatisant la faiblesse des Lim­\nbourgeois, des Namurois et des Tournaisiens qu'on disait\nprêts à composer avec l'Empereur, — exaltant en revanche le\ncivisme des Brabançons, tout disposés, affirmaient-ils, à pour­\nsuivre une lutte à outrance.\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2336, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\n   Les députés arrivèrent pour prendre séance. Les uns furent\naccueillis par des vivats, les autres par des huées.\n   Ainsi que d'autres prophètes d'estaminet, le passementier\nClaes avait transporté rue de Bellevue, au seuil même de\nl'hôtel des Etats, le cours de stratégie politique et militaire\nqu'il professait d'habitude dans la grande salle du Coffy. Un\nauditoire bigarré : des femmes, des moines, des bourgeois, des\nartisans, buvait avidement ses commentaires, y mêlant parfois\nsoit un quolibet, soit quelque remarque sentencieuse ou\nsaugrenue.\n   De lourds carrosses de voyage amenèrent plusieurs députés\ndes Flandres. Leurs traits tirés disaient les fatigues des\nlongues séances des jours précédents et surtout les soucis\nqu'entretenait en eux la situation critique de l'Etat. M. Claes\nconnaissait le nom de chacun d'eux. Il n'ignorait rien de leurs\nsecrètes pensées.\n   — Celui-là qui cache derrière les courtines son double\nétage de mentons, c'est le chanoine de Pauw, le président du\nSéminaire de Bruges. Depuis qu'il a l'assurance que les Autri­\nchiens ont renoncé à l'idée d'un Séminaire général, il envisage\navec moins d'effroi la perspective d'une restauration. Mais ce\nqui l'inquiète, c'est qu'il a prêté dix mille florins aux Etats\npour entretenir l'insurrection... A côté de lui, vous voyez le\ngreffier de la Châtellenie d'Audenarde, M. Raepsaet. C'est lui\nque les Etats ont envoyé à La Haye, à la fin de septembre,\navec le comte de Mérode, pour intéresser les plénipotentiaires\nà notre cause. Il s'entendu mieux que personne aux choses\ndes lois et des coutumes locales. En revanche, ne vous laissez\npas prendre à la mine profonde et 'solennelle de ce brave\n M. Goffin. Il prend des airs d'oracle afin de compenser par\nl'importance extérieure la capacité qu'il n'a pas et de bien\nfaire sentir à ses égaux d'hier qu'il est aujourd'hui un des\nconseillers de la Nation...\n   Droit et maigre, le profil estampé en bec de corbin, un vieux\ngentilhomme arriva d'un pas alerte, venant du Parc.\n   — Limminghe! vive Limminghe! criait-on sur son passage.\n   Le comte de Limminghe de Limelette, député pour le Bra­\nbant, avait défendu la cause patriotique avec éloquence et non\nsans courage dès les fameuses ordonnances de 1787.\n   Fidèle à la cause des Etats, il réservait maintenant aux\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         665\n\nvonckistes et aux pacifistes l'ardeur combattive qu'il déployait\nauparavant contre Joseph I I . De ce chef, il plaisait à cette foule.\nIl passa à travers l'ovation, sec et digne, répondant à peine aux\nsaluts.\n   E n revanche, M M . Macau et de Nieuport, députés du T o u r ­\nnaisis, furent accueillis par des quolibets. N'avaient-ils pas,\nquelques jours auparavant, associé leurs noms à une plainte\nadressée au Magistrat de Bruxelles, par laquelle on lui deman­\ndait de protéger les délibérations patriotiques contre la licence\nde la rue et les maux de l'anarchie?\n   — Simple prétexte qu'ils se préparent pour pouvoir fausser\ncompagnie au Congrès et rentier chez eux un de ces quatre\nmatins, comme ceux de N a m u r , confia à ses voisins un soldat\ndes Serments qui geignait d'être retenu de faction sur le trottoir\navec quelques hommes de sa compagnie.\n   — B a h ! répondit Dom Placide, qui venait de se mêler aux\nrangs des curieux. N e vous plaignez p a s ! Grâce à votre uni­\nforme, vous avez toujours la chance d'être aux premières places.\nMais voici M. van der Noot de Wanninck. A-t-il l'air assez\npapelard ! N'avez-vous pas pour lui quelques vivats en réserve.\nVoyez, il les attend... Il plie le dos comme un gros chat qui\nveut être chatouillé.\n   M. de Wanninck, parent du tribun et grand distributeur d'em­\nplois, traversait lentement la place accompagné de M. Beeck­\nman, député du tiers. On le disait rongé au dedans par une poly­\npière de passions. Mais au dehors, il apparaissait souriant et\nonctueux, l'oeil partout à la fois, très empressé à répondre aux\nsaluts qu'il savait prévenir ou provoquer d'un regard.\n   Sur ses talons arrivait un autre député du Brabant devant qui\nla foule s'écarta plus respectueusement.\n   C'était M. Charliers de Longprez. Il marchait d'un pas pesant\ns'appuyant au bras de sa fille. E n même temps que lui avançait\nune rumeur de sympathie admirative. On rappelait de groupe\nen groupe l'énergie avec laquelle il avait, aux dernières séances,\ndéfendu les solutions les plus énergiques et conjuré tous ceux\nqui le pouvaient de mettre leurs richesses au service de la\ndéfense nationale. D o n n a n t l'exemple, il avait, disait-on,\nenvoyé son argenterie au Trésor pour qu'elle fût fondue au\nprofit du Département de la Guerre.\n   — Il a fait bien mieux, fit une voix. Il a envoyé son fils aux\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "666                          DURENDAL\n\n\n Canaris, comme simple soldat. E t la bravoure du jeune h o m m e\ny a été telle qu'aujourd'hui, après quelques mois, il a décroché\n à la pointe de l'épée les galons de lieutenant.\n    — Plût à Dieu, interrompit M . Claes, que nous n'eussions\n que des officiers comme M. de Longprez, au lieu de ces\nfantaisistes de la colonne de Schoenfeld. Loin de l'ennemi, ces\nmessieurs d'Andoy font les rodomonts, mais au jour du combat\n ils saignent du nez et prennent de la poudre d'escampette. Ils\n ne s'entendent pas plus à la tactique que je ne me connais à\nramer des choux!\n    — Croiriez-vous que M. Charliers s'obstine malgré tout à\ngarder rigueur à son héros de fils pour quelques légèretés de\njeunesse qu'il a largement expiées?\n    — Ce n'est pas un h o m m e de ce siècle, dit Dom P l a c i d e .\nC'est un vieux Romain de l'école de B r u t u s .\n    lit chacun de conter à sa façon l'histoire de cette querelle\nfamiliale.\n    Q u a n d les derniers députés furent entrés et que la lourde\nporte se fut refermée sur eux, la cohue s'éclaircit, et se désa­\ngrégea en petits groupes où les bavards eurent beau jeu.\n                                    *\n                                *       *\n   L e s m e m b r e s des Etats Généraux tenaient séance à l'étage\nautour d'une table oblongue, dont les dimensions, pour grandes\nqu'elles fussent, ne permettaient pas à tous d'être installés au\npourtour. Plusieurs rangs de sièges formaient des cercles\nconcentriques. Messire van der Noot et le chanoine Van E u p e n\nprirent place l'un à la droite, l'autre à la gauche de M. Maran­\nnes, qui présidait pour Novembre. Les autres députés : abbés,\nnobles, bourgeois, s'assirent par province en suivant l'ordre des\npréséances. L e u r s physionomies étaient soucieuses. U n e sorte\nd'inquiétude générale planait dans l'air, semblable aux nuées\nlourdes qui annoncent les orages.\n   Ce n'était qu'à voix basse que ces dignes citoyens, d'ordinaire\nenclins à laconfiance et à la bonhomie, échangeaient maintenant\ndes impressions où pesait tout le poids de leurs responsabilités.\nE t pendant le temps même qu'ils parlaient, la moitié de leur\nattention demeurait aux aguets, t e n d u e vers des objets\nmystérieux.\n   Henri van der Noot, tout en causant à bâtons rompus\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2615, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             667\n\n\n avec ses voisins, dénombrait les députés présents                   parti­\n sans fidèles ou adversaires secrets. Il épiait leurs regards,\nescomptant le concours des uns, pressentant les critiques des\nautres. L a journée serait décisive. L e gouvernement qu'il\nincarnait y jouerait son va-tout. C o m m e un habile stratège,\nil supputait les chances favorables ou fâcheuses, se prépa­\nrant une fois de plus à faire front au danger et à payer\nd'audace. Mais l'incertitude où il était de la réponse que les\nplénipotentiaires de L a H a y e feraient à la d e m a n d e d'un\nsursis énervait malgré tout sa volonté en c o n d a m n a n t tous ses\n plans à une fragilité inéluctable.\n   L a séance a y a n t été déclarée ouverte, le tribun fut invité à\nrendre compte de la visite qu'il avait faite la veille au quartier\ngénéral de Schoenfeld en compagnie de cinq autres membres\ndu Congrès. Après avoir insisté sur la nécessité de garder le\nsecret de ce qu'il allait dire, il ne put cacher à l'assemblée\n— quelque envie qu'il en eût — les mauvaises dispositions de\nla p l u p a r t des chefs de l'armée d'Andoy. Le colonel T h i e n n e ,\ndu régiment d'Anvers, avait confessé aux délégués son complet\ndécouragement, ajoutant que lui, comme étranger, ne se regar­\ndait point du tout obligé de sacrifier son honneur et sa vie dans\nla certitude d'une défaite si les puissances alliées ne. consen­\ntaient pas à un armistice. M. d'Herbestein, colonel de cavalerie,\navait allégué qu'au cas d'une attaque prochaine, ses dragons ne\npourraient se défendre, ayant la rivière à dos et plus de\nquatre mille hommes devant eux. L e commandant du régiment\nde W e s t - F l a n d r e , déplorant à la fois l'état et l'esprit de ses\ntroupes, avait offert sa démission, déclarant qu'il avait autant\nle droit de juger par lui-même que qui que ce fût. Entré\nvolontairement dans le service, il prétendait le quitter de\nmême, étant résolu à profiter de l'offre de l ' E m p e r e u r . Certes,\nd'autres officiers avaient tenu un langage qui leur faisait plus\nd'honneur. C'était ainsi que le comte de Braine, colonel du\nrégiment du H a i n a u t , avait affirmé ne connaître dans ses rangs\naucun fléchissement ni cabale. Au contraire, ses hommes lui\ndonnaient les plus grandes assurances de leur bonne volonté\npour faire leur devoir devant l'ennemi. Mais, hélas! il fallait\ncompter surtout avec le sentiment de M. de Schoenfeld. Or, le\ngénéralissime était a b a t t u . A l'en croire, son rôle personnel\nchangeait dorénavant de nature et s'il avait pu servir la cause\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2401, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\npatriotique avec dignité tant que cette cause semblait avoir été\navouée par les Puissances les plus considérables de l'Europe, il\ndemandait aujourd'hui aux Etats abandonnés par les puis­\nsances, de le dispenser de mener davantage une barque qui\nsurpassait absolument ses forces.\n   Messire van der Noot, arrivé à ce point de son rapport, dut\ns'interrompre tant furent vives les exclamations et les protesta­\ntions provoquées par de telles nouvelles.\n   M. l'abbé de Tongerloo n'hésita pas à stigmatiser la con­\nduite d'un généralissime qui, après avoir accepté le fardeau du\ncommandement, menaçait de s'en décharger au moment du\nplus grand péril. De quels termes pourrait-on flétrir l'abandon\nd'un territoire que cet officier étranger avait été payé pour\ndéfendre et cette manière de s'acquitter envers une nation qui\navait mis entre ses mains toutes ses destinées militaires ?\n   Les députés de Tournay renchérirent encore sur la sévérité\ndu prélat. Au surplus, — incapacité ou trahison, — ils avaient\nprédit dès la désignation du généralissime les conséquences d'un\ntel choix. Schoenfeld, ils l'avaient toujours dit, était l'homme\ndes Puissances et non l'homme des Etats. Après avoir débuté\npar des marches en arrière qu'il qualifiait audacieusement de\nstratégiques, il avait voulu et obtenu la désorganisation de son\narmée en la condamnant à la plus lâche des inactions.\n   Le Pensionnaire de la ville de Mons, intervenant à son tour,\nsuggéra une solution. « Puisque M. de Schoenfeld offre de se\nretirer, dit-il, qu'on le prenne au mot ! Et par qui pourrait-on\nmieux le remplacer qu'en faisant appel, non plus à un étranger\ntoujours suspect, mais au vaillant soldat flamand qui a conduit\nles Belges à la victoire et qui, en dépit de ses torts politiques,\nconserve des droits à la reconnaissance de la Nation? Que l'on\nrétablisse dès demain Vander Meersch à la tête des troupes, et\nla confiance renaîtra aussitôt ! »\n   La proposition tomba dans un silence glacial. Vander\nMeersch, que les Etats avaient emprisonné huit mois durant à\nla citadelle d'Anvers, et qu'ils venaient de faire transférer aux\nAlexiens, à Louvain, pour le soustraire à un coup de main de\nses partisans, Vander Meersch, appelé à l'heure suprême à\nsauver ce gouvernement statiste dont il avait méconnu l'auto­\nrité ! Autant eût valu se mettre à la merci des Vonckistes ou\ndes Autrichiens.\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         669\n\n\n    M. de L i m m i n g h e n'hésita pas à taxer d'aberration la pro­\nposition de M. Auquier. A l'en croire, la dignité, l'honneur même\ndes E t a t s ne permettait pas qu'ils s'arrêtassent à un expédient\ndont s'accommoderaient tout au plus quelques citoyens naïfs,\nentraînés par la malsaine popularité d'un officier rebelle.\n    Ayant proféré cette condamnation sans appel, M. de Lim­\nminghe puisa une pincée de poudre dans sa tabatière et\nl'aspira longuement j u s q u ' a u dernier grain. C'était son habi­\ntuelle péroraison.\n    Messire van der Noot, que l'intervention du comte de Lim­\nminghe avait ravi, crut le moment favorable pour proposer\naux E t a t s un autre nom.\n    — L e s E t a t s n'ont eu j u s q u ' à ce jour qu'à se louer de\nM. Koehler. Ses talents ne font pas de doute et sa fidélité\nnous est non moins certaine. Il a donné les preuves des uns et\nde l'autre dans le commandement de la colonne de Bouvignes.\nP o u r q u o i , en acceptant la démission de M. de Schoenleld, ne\nconfierions-nous pas au général Koehler le commandement en\nchef de nos forces ?...\n    E t comme l'assemblée paraissait goûter cet avis, van der\nNoot ajouta modestement qu'il avait cru pouvoir escompter\nson approbation et qu'à raison de l'extrême urgence imposée\npar les événements, il avait, après l'entrevue d'Andoy,\ndépêché un émissaire à M. Koehler pour lui demander s'il\n prendrait au besoin la direction de la défense nationale et ce\n qu'il en augurait.\n    — J'attends sa réponse d'un moment à l'autre, ajouta-t-il, et\n peut-être serez-vous d'avis de surseoir à toute décision définitive\n q u a n t au remplacement de M. de Schoenfeld jusqu'à ce que cette\n réponse nous soit parvenue. Dans l'entre-temps, les Etats pour­\n raient délibérer sur les moyens de créer immédiatement de\n nouvelles ressources qui nous seront indispensables pour conti­\n nuer la campagne. Nous avons appris avec satisfaction que le\n Magistrat de Bruxelles vient de commander à ses frais qua­\n rante mille cartouches pour l'armée et qu'il a fait partir hier\n pour le L i m b o u r g une division de volontaires. Un tel exemple\n doit engager toutes nos villes à entreprendre de nouveaux\n sacrifices, sans perdre un jour ni une heure.\n     Un débat financier s'engagea. Aux appréhensions de\n quelques députés du tiers, rendus perplexes à la pensée de\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "670                            DURENDAL\n\n\nnouvelles charges dont souffrirait le commerce déjà lourde­\nment grevé, s'opposèrent les récriminations de M M . Raepsaet\net Bonaventure qui reprochaient au gouvernement de n'avoir\npas adopté depuis longtemps le plan d'organisation des\nbureaux, des impôts, des pêches et des douanes, si h a r d i m e n t et\njudicieusement compris, que M. Cornet de Grez avait depuis\nplusieurs mois proposé au Congrès. Sur la motion de\nM. Charliers de Longprez, l'examen en fut renvoyé au\nComité des Finances, qui se retira, séance t e n a n t e , pour en\ndélibérer.\n    P r e n a n t alors la parole, le Chanoine Van E u p e n commu­\nn i q u a un rapport qui lui avait été adressé de P a r i s , par\nM. Gendebien, ministre des Etats, qui était allé y suppléer\nM. le comte de T h i e n n e s . Ce délégué signalait, u n e fois de plus,\nl'indifférence ou l'hostilité de l'Assemblée Nationale. T o u t e ­\nfois, Van E u p e n , pensant fortifier les courages au prix d'un\npeu d'illusion, essaya d'exprimer de certains termes de ce\nrapport une vague espérance qu'il n'éprouvait pas lui-même.\nIl rappela qu'à Douai, où il avait vu quelques-uns des repré­\nsentants de l'Assemblée de F r a n c e , ceux-ci ne s'étaient pas\nmontrés intransigeants. Il crut pouvoir assurer, non sans des\nréticences savantes, que la République trouverait un a p p u i de\nce côté.\n    Ce fut en vain. Les Seigneurs E t a t s ne se payaient plus de\nmots. Au début du régime, leur simple honnêteté, — ou leur\ninexpérience — avait pu les faire victimes des formules de\nchancellerie. Aujourd'hui la duplicité des Puissances leur\napparaissait aussi évidente que leur mauvaise volonté.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n    Les habiletés diplomatiques du Chanoine Van E u p e n furent\ntout à coup interrompues par une grande rumeur qui s'éleva\nau dehors. Intrigués, plusieurs députés quittèrent leurs sièges\net allèrent aux fenêtres. Ils virent que la foule massée sur la\nplace faisait fête à un officier des Canaris qui traversait à\ncheval les rangs populaires et qui se dirigeait vers l'hôtel des\nE t a t s Généraux. L a juste laveur qui entourait le corps d'élite\nc o m m a n d é par M. Dumonceau eût suffi pour expliquer un tel\naccueil, si l'un des députés n'avait reconnu de loin, dans la.\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2404, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            671\n\n\npersonne de l'officier à l'uniforme jaune et noir, ainsi acclamé,\nM. T h i e r r y Charliers de Longprez, dont la valeureuse con­\nduite devant l'ennemi avait été claironnée en ces derniers mois\npar toutes les trompettes de la r e n o m m é e . . .\n   T h i e r r y , surpris d'une telle bienvenue, d e m a n d a à être\nintroduit aussitôt auprès de Messire van der Noot. Il arrivait\ndu camp de Bouvignes, porteur d'une lettre du général Koehler,\net avait chevauché toute la nuit pour ne pas perdre de\ntemps.\n   Cédant à un de ces mouvements spontanés, qui sont le\nmystère des foules, des gens de toutes sortes s'époumonnaient\nà crier : « Vivent les Canaris ! Vive M. de Longprez ! » Ils\ns'engouffrèrent à la suite de T h i e r r y sous le porche de l'hôtel,\noù le jeune officier mit pied à terre. L'enthousiasme était tel\nque T h i e r r y , gravissant l'escalier, ne parvint pas à se défaire\nde cette escorte aussi indiscrète qu'improvisée. On se pressait\nautour de lui. Ceux-ci voulaient lui serrer la main et féliciter\nen sa personne tous les héros de Bouvignes. Ceux-là lui adres­\nsaient à la volée maintes questions sur la situation des divers\ncorps de troupes, où ils comptaient des parents ou des amis.\nBeaucoup — et Dom Placide plus qu'aucun autre — pen­\nsaient à l'étrange coïncidence qui allait mettre ce fils ova­\ntionné en présence d'un père demeuré j u s q u ' à ce jour inexo­\nrable en ses rigueurs.\n   — Vive Longprez ! vive Longprez ! clamaient les voix con­\nfondues. E n dépit des efforts du service, tout ce monde, entou­\nrant T h i e r r y , le portant presque en triomphe, fit invasion dans\nla salle des E t a t s .\n   Ainsi que tous ses collègues, M. Charliers de Longprez\ns'était levé instinctivement. Apercevant le fils dont les égare­\nments avaient ulcéré son cœur jusqu'à lui arracher, des malé­\ndictions, il resta droit et immobile, voulant être calme, mais\nne parvenant pas à maîtriser suffisamment son émotion pour\nque celle-ci ne se devinât à la dilatation subite de ses prunelles\net au léger tremblement de ses mains. Van der Noot, obéissant\nau sentiment de la foule ou la subissant directement, alla\nau jeune officier et avant même d'accepter le pli cacheté\nque T h i e r r y avait tiré de sa t u n i q u e , il poussa le fils vers\nle père.\n   — N e boudez pas plus longtemps votre sang, Charliers,\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "672                         DURENDAL\n\n\ns'écria-t-il. Il est digne de vous. Ecoutez la voix de ce peuple !\nC'est la voix de Dieu.\n   Il y eut quelques secondes de silence et d'angoisse. Tous les\nregards scrutaient ces deux hommes : le jeune officier, humble\net balbutiant, et le grand vieillard, que l'amour paternel et\nl'orgueil civique achevaient de disputer au plus âpre des\nparti-pris.\n   Comment M. Charliers eût-il pu résister davantage? Ses bras\ns'ouvrirent, comme d'eux-mêmes, pour accueillir l'enfant pro­\ndigue qui s'y précipita avec transport, — et sans qu'ils eussent\nsouci ni l'un ni l'autre de la foule qui applaudissait, ils mêlèrent\nleurs larmes — ces larmes d'hommes qui sont si émouvantes,\nparce qu'elles sont toujours un aveu de faiblesse ou de bonté.\n   Il semblait à M. Charliers qu'un fils venait de lui naître, en\nqui se perpétueraient ses traditions et son idéal. Et Thierry\noubliait ses rancœurs en cette chaude étreinte qui le réhabili­\ntait enfin! En cet instant solennel, il achevait de concevoir\ntoute l'erreur qu'il avait d'abord commise en courant impru­\ndemment en zigzags à travers la vie, touchant atout, brouillant\ntout, au lieu de suivre tout droit l'ornière de sa destinée. I1 se\npromettait d'y marcher désormais et sans dévier sur les traces\nde celui que sa jeunesse avait méconnu et qu'il découvrait\n maintenant le meilleur des guides.\n   Déjà la foule se retirait aux ordres du président des Etats.\nThierry, qui s'était ressaisi, remettait à M. van der Noot la\nlettre qui lui avait été confiée. Puis, remercié et complimenté\n par tous, il quitta à son tour la salle, annonçant qu'il attendrait\n en quelque antichambre voisine les instructions de l'assem­\n blée.\n                                    *\n                                *\n   Portes closes, M. van der Noot donna connaissance de la\nlettre du général Koehler. Celui-ci écrivait :\n   « En réponse à ce que Votre Excellence m'a fait l'honneur\nde me demander sur la situation présente, l'état de mes troupes\net la possibilité de faire une défense générale, je puis dire que\nsi l'ennemi a beaucoup augmenté et augmente tous les jours,\nle courage et la discipline de la colonne de Bouvignes n'ont pas\ndiminué. Je n'ai aucune plainte à faire de mes hommes et ne\nconnais rien d'eux qui soit indigne de braves et fidèles mili-\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2486, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                              673\n\n\ntaires. Il faudrait que l'ennemi eût une supériorité plus grande\nencore que celle dont j ' a i la connaissance pour pouvoir forcer le\npassage de la Meuse, sur toute la ligne défendue par cette\nportion de l'armée.\n      » Mais il n'en est pas de même du reste des troupes.\n      \" Accoutumé à ne jamais cacher la vérité, je ne peux m'em­\npêcher de dire, malgré la peine que j ' e n éprouve, que je n'ai\nreçu à son sujet que des rapports affligeants et a l a r m a n t s . L a\ncitadelle de N a m u r n'est pas défendue. Si quelqu'un avait\nétudié la possibilité de mettre cette place dans l'impossibilité\n de nuire aux ennemis, il n'y aurait pas mieux réussi. On ne\ntrouve pas non plus dans les régiments cantonnés autour de\n N a m u r la moindre ambition de faire leur devoir devant\n l'ennemi. T o u t bien considéré, et vu le terrible m a l h e u r de\n villes qui seraient emportées de main forte, je crois qu'à moins\n d'obtenir quelque sursis et d'en profiter pour compléter nos\n ouvrages et surtout renforcer le nombre des hommes et leur\n discipline, une résistance présente ne servirait qu'à acharner\n l'ennemi et le porter aux excès de l'assaut et du pillage.\n       » Aussi je n'accepterai le c o m m a n d e m e n t en chef que si\n Messeigneurs les E t a t s m'en intiment l'ordre de façon absolue.\n Vouloir tromper, en créant des espérances que je n'estime pas\n vraies, me rendrait coupable de tout le malheur qui pourrait\n s'en suivre et serait indigne d'un h o m m e d'honneur.\n       » M. de Longprez, le brave officier aux Canaris, que\n j ' a i chargé de vous porter ce message, pourra vous donner de\n vive voix tous les éclaircissements qui justifieront à Votre\n  Excellence un aveu a u t a n t affligeant pour moi.\n       » J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération,\n            » De Votre Excellence,\n                        » L e très h u m b l e et très obéissant serviteur,\n                                         » G E O - F R E D . KOEHLER,\n                                            » Général-major.\n   » Du camp de Bouvignes, le 20 novembre 1790. »\n\n   L a lecture de cette lettre, qui aggravait toutes les angoisses,\nfut écoutée dans un morne silence. A moins d'un sursis, tout\napparaissait donc irrémédiablement perdu. L e sort de la répu­\nblique dépendait de la réponse que les membres des E t a t s ,\ndélégués à L a H a y e , devaient apporter d'un instant à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2354, "texte": "674                        DURENDAL\n\n\n Qu'un armistice fût concédé par les plénipotentiaires de La\n Haye, on pouvait entrevoir encore le salut avec un général en\nchef comme Koehler et au prix d'un effort suprême de la\n Nation... L'obtiendrait-on cet indispensable répit? Van der\nNoot et Van Eupen affirmaient en être persuadés, et leur\nassurance entretenait parmi leurs collègues une palpitante\nlueur d'espérance. Le retour des délégués, tel était l'objet où\nse concentrait maintenant l'unanimité des esprits tendus à\nl'excès. Toute préoccupation s'éclipsait devant celle-là. Le\nprésident chercha vainement à mettre en discussion d'autres\nquestions. On n'écoutait plus. Les yeux interrogeaient les\naiguilles du cartel. L'horloge allait bientôt marquer midi. Dans\ndouze heures expirerait le terme fixé par la déclaration impé­\nriale. Il fallait qu'avant la fin de ce jour, déjà révolu à moitié,\nla réponse de La Haye fût communiquée aux Etats — et\nqu'elle fût favorable. Cette attente était poignante et tous en\nressentaient la tension fébrile. D'un commun accord on décida\nenfin de suspendre la séance jusqu'à l'arrivée des délégués.\nMais les membres des Etats ne quitteraient pas l'hôtel et\nseraient prêts à reprendre leurs délibérations au premier\nsignal.\n                                   *\n                               *       *\n   La foule ne devinait qu'une partie de la vérité. Certes, elle\naussi attendait impatiemment la réponse de La Haye. Mais sa\nconfiance en l'armée patriotique ne lui permettait pas de croire\nau succès des Impériaux, dans le cas où ceux-ci eussent exécuté\nleurs menaces. Habitué déjà au régime de l'indépendance\ndont ses seules forces avaient assuré la naissance, ce peuple ne\npouvait imaginer que son sort fût subordonné à la décision\ndes Puissances.\n   L'heure de midi, en suspendant le travail dans les bureaux\net les ateliers, avait provoqué un nouvel afflux de curieux sur\nla place. Informées de l'arrivée de Thierry, Hélène et Isabelle\ns'étaient empressées d'accourir, accompagnées de M. de Peña­\nlegas, qui, fidèle à une habitude déjà ancienne, avait profité de\nl'arrière-saison pour venir passer quelques jours chez son vieil\nami M. Charliers. Ce digne gentilhomme-campagnard, que la\nrévolution avait trouvé tout d'abord assez mal disposé, n'avait\npas tardé à s'y résigner en constatant son succès définitif. Et\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         675\n\n\ndepuis que la puissance révolutionnaire avait adopté à son tour\nles allures d'un gouvernement régulier, ses goûts conservateurs\nayant tout à fait repris le dessus, il envisageait comme un\nfâcheux désordre l'éventualité d'une nouvelle transformation\nde régime. Toute sa sensibilité sociale était d'un caractère\nnégatif et se ramassait dans une haine têtue du changement.\nRespectueux du fait accompli, il répugnait d'instinct au fait à\naccomplir.\n   A lui aussi, il tardait de revoir Thierry. Surtout, il avait à\ncœur de le remercier de sa conduite vis-à-vis d'Evrard. Il savait\nqu'après avoir sauvé la vie à celui-ci, Thierry s'employait à lui\nrendre la liberté. Et déjà il y fût parvenu, si le jeune officier des\ndragons ne s'était obstinément refusé à subir la seule condition\nmoyennant quoi le général Koehler se déclarait prêt à lui\nouvrir la porte de sa prison ; c'est-à-dire l'engagement d'honneur\nde ne pas chercher à rejoindre le régiment de Latour.\n   M. de Peñalegas et ses compagnes éprouvèrent quelque\npeine à traverser la cohue et à se faire conduire auprès de\nThierry qui attendait, dans un des salons de l'hôtel des Etats,\nles ordres qu'il plairait au Gouvernement de lui donner.\n   Dans le petit salon où il s'était retiré, le jeune homme eut le\nravissement de voir apparaître tout à coup sur le seuil celle en\nqui s'incarnaient maintenant les plus doux de ses pensers et de\nses espoirs. Elle venait à lui, devançant dans sa hâte naïve et\nsans contrainte son père et son amie. Elle s'empressait d'un\npas léger et alerte, où sa grâce harmonieuse mettait comme la\ncadence des battements précipités de son cœur.\n    Sa jeune poitrine rythmait son émoi et une charmante\nrougeur parlait pour elle tandis qu'elle sautait toute heureuse\n au cou de son fiancé. M. de Peñalegas survenant n'eut qu'à\n ratifier de ses compliments paternels un aussi éloquent\n spectacle. Ainsi, faisant contraste avec les salons de l'hôtel et\n la rue elle-même qui, à quelques pas de là, s'assombrissaient\n de l'agitation et des inquiétudes patriotiques, cette antichambre\n retirée s'égayait d'une joie lumineuse dont nul n'avait le\n soupçon. Un tel moment rachetait pour Isabelle de si longues\n peines et tant d'héroïque patience ! De voir son amour triompher\n enfin de tous les obstacles, elle se retrouvait plus faible et par\n conséquent plus femme. Et prenant les mains du jeune homme\n dans les siennes : « Oui, j'ai tant prié pour vous, Thierry, pour\n"}, {"page_pdf": 797, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": "676                          DURENDAL\n\n\n que vous fissiez ce que vous avez fait, et dont je suis fière, si\n fière! En lisant dans les rapports de l'armée le récit de toute\n cette campagne de la Meuse, j'avais tant d'orgueil de vous!...\n    — Et moi, dit-il, j'ai tant de douceur à être enfin auprès de\n vous! Que me manque-t-il encore, puisque je vous retrouve et\n que mon père m'a pardonné? »\n    Et c'était vrai que la tendresse de cette âme si jeune et si\nfraîche, couronnant l'accueil paternel après les orages pas­\nsionnels de jadis, après les sanglantes visions de la guerre,\nl'emplissait d'un bonheur sans mélange.\n    M. Charliers de Longprez, qu'Hélène s'était empressée de\nchercher, ne tarda pas à se joindre à l'intimité d'un tel entretien.\nSes rancœurs et ses rigueurs étaient loin. Sur son ordre, un\nmessager courut place des Wallons d'où il ramena le fidèle\nWewep et plusieurs paniers de victuailles. En ce coin oublié\ndu vaste hôtel, un repas familial, charmant d'intimité, fut\naussitôt improvisé.\n    M. Charliers qui depuis si longtemps ne s'était plus déridé\nlaissait maintenant parler sans contrainte cette bonté pater­\nnelle que sa volonté rigide avait condamnée à un trop long\nsilence. Il narrait à son vieil ami et à ses enfants leurs espé­\nrances d'antan, aujourd'hui réalisées, et qui avaient mûri aux\ntemps heureux de ces vacances vécues en commun à Longprez\net à Bottignies. Même au rayonnement intense de ces émotions\nles plus pures, il oubliait le souci des affaires publiques si mal\nen point, et il fallut pour l'y rappeler le coup de cloche qui,\ndéjà tard dans l'après-midi, annonça que la séance des Etats\nétait reprise.\n                                 *\n\n   Les délégués de La Haye ne tarderaient pas à arriver.\nAvant peu, leurs carrosses seraient sur la place. En effet,\nl'avis de leur approche était venu de la porte d'Anvers, faisant\ntraînée de poudre à travers toute la ville.\n   Dans la salle des délibérations, l'obscurité tombait déjà. On\nalluma des candélabres et des lampes. Et quand leur lueur\ncommença à trouer l'ombre, et que les membres des Etats\nen furent éclairés, les masques ne traduisaient plus par leurs\nexpressions la diversité des esprits, des âges et des situations\nsociales. Une même curiosité énervée les animait tous d'un\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         677\n\nmême espoir, que la crainte d'une déception ne faisait qu'ef­\nfleurer à peine. Et cet espoir fragile les dominait et les pétrissait\nà ce point que tous se taisaient, — les yeux fixés vers le seuil\npar où entreraient les délégués.\n   Vers 6 heures, le roulement des carrosses sur le pavé de la\nplace tendit j u s q u ' à l'extrême l'impatience des Etats. E t\nlorsque M M . de Baillet, de Grave, Petitjean et de Bousies\napparurent à la fois dans le cadre de la grande porte, il sembla\nqu'ils tenaient dans les plis de leurs vêtements poudreux, tel\nl'ambassadeur antique, la vie ou la mort d'un peuple.\n    Dès les premiers mots que prononça leur porte-paroles, l'es­\npérance s'envola... Les députés belges avaient réduit leur\nd e m a n d e d'armistice même à trois jours. Ils avaient promis,\nsous leur foi et celle du Congrès, que l'on enverrait aussitôt de\nnouveaux mandataires pour traiter et négocier de tous moyens\nqui pourraient faire cesser les troubles, en assurant à la nation\nsa liberté civile et religieuse. Ils avaient fait valoir que si\nLéopold eût été présent, il n'aurait certes pas la cruauté d'ex­\nposer tant de sang pour le refus d'une si courte suspension.\nRefuser cette suspension et ordonner l'invasion, c'était m a n q u e r\nà l'humanité et au droit des gens. C'était convaincre la Nation\nque l'on n'avait sur elle que le dessein de l'asservir... T o u t e s\nces raisons, qui avaient paru frapper les ministres des cours\nmédiatrices, s'étaient brisées contre l'inexorable parti-pris de\nM. de Mercy Argenteau, le plénipotentiaire de l ' E m p e r e u r .\nCelui-ci avait rompu les chiens en confirmant que le 22 no­\nvembre à la première heure, Bender et toutes ses forces\nmarcheraient sur Bruxelles.\n    L e sort en était jeté. Sans plus d'illusion dans les Puissances,\nsans plus de confiance dans leur armée, que pouvait devenir\nl'indépendance, que pouvait attendre la Nation? E n cet instant\nsolennel, il n'y eut d'abord ni une plainte, ni une récrimina­\ntion proférée. Mais les figures terreuses disaient l'accablement\nde toutes lés âmes.\n    L e chanoine Van E u p e n rompit le premier le silence. P o u r\nardent qu'il eût été à entretenir ses collègues, dans l'espérance\nd'un sursis, il était trop avisé pour n'avoir pas prévu que cette\nespérance pourrait être vaine. Malgré tout, sa diplomatie n'en­\ntendait pas désarmer.\n   — Je crois, Messeigneurs, qu'un parti nous reste encore\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "678                         DURENDAL\n\n\npour éviter l'écroulement de toute notre oeuvre. Et je veux\nprendre sur moi de vous l'indiquer, au risque de ma vie peut-\nêtre. Car le moyen, s'il peut sauver la Nation, ne sauvera pas\nle Gouvernement...\n   Tous tendaient l'oreille, — tant est puissant sur l'homme le\nbesoin d'espérer même contre toute espérance.\n   — Que demande l'Empereur? continua Van Eupen. Il veut\nque son autorité soit reconnue. Que demande la Nation? Elle\nveut que ses libertés et sa foi soient respectées. De telles exi­\ngences ne peuvent-elles être conciliées au prix de quelques\nsacrifices, que l'amour du bien public doit nous faire con­\nsentir. Le régime monarchique est-il incompatible avec nos\nvieilles constitutions? Supposez qu'au lieu d'un souverain rési­\ndant à Vienne, ignorant ses sujets, ignoré d'eux, les Belges\nvoient à leur tête des chefs vivant de leur vie et soucieux de\nleurs droits traditionnels, — tels que le furent jadis Albert et\nIsabelle? Leur indépendance serait-elle en fait beaucoup infé­\nrieure à celle que nous avons su créer... Pourquoi, avant l'ex­\npiration du terme fatal, ne passerions-nous pas le pouvoir sou­\nverain à un prince dont le choix serait agréé par les Puissances?\nIl nous resterait, en ce cas, à dépêcher aussitôt, et dès cette\nnuit même, quelques délégués qui notifieraient notre choix,\nd'une part, au maréchal Bender et, d'autre part, aux plénipoten­\ntiaires de La Haye. Un tel changement n'éviterait-il pas à la\nNation des extrémités redoutables que nous avons le droit de\nlui épargner, fût-ce au prix du blâme populaire... A moins\ntoutefois que les Etats n'acceptent d'adhérer purement et sim­\nplement à la déclaration de l'Empereur et de se rendre à sa\nmerci, comme la proie qui se livre d'elle-même au chasseur...\n   Tout semblait préférable à cette adhésion sans honneur. Et\nc'est pourquoi l'avis du chanoine Van Eupen trouva aussitôt\ndes partisans. Il correspondait à ce goût des transactions et des\ndemi-mesures, qui est propre à l'esprit national. Les Etats sen­\ntaient qu'en s'y ralliant ils échapperaient à la fois au reproche\nde fol enthousiasme que leur eût valu une résistance sans\nespoir et au reproche de lâcheté que leur eût mérité une rési­\ngnation honteuse. Il importait donc d'examiner cette proposi­\ntion avec autant de réflexion et de calme viril que le permet­\ntaient encore les circonstances.\n   On délibéra... Sous les fenêtres, les vagues de la foule\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2515, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          679\n\n\n grondaient. L a réponse que les délégués avaient rapportée de L a\n H a y e n'était plus un mystère et quelques-uns la commentaient\n non sans sagesse. Mais en de telles cohues les furieux se font\n seuls entendre et leur aveuglement trouvait d a n s le refus de tout\nsursis une excitation nouvelle plutôt qu'un motif de prudence.\n   Les députés hésitaient dans le choix du souverain à désigner\n aux Puissances. D'aucuns proposèrent le duc d'York qui\navait épousé une princesse de Prusse. Mais la majorité pensa\n qu'un autre choix s'imposait pour ménager l'amour-propre de\nl'Empereur et assurer ainsi à la combinaison imaginée par le\nchanoine Van E u p e n quelques chances de réussite. Léopold\navait pour troisième fils l'archiduc Charles, dont on louait fort\nles mérites. Ce nom rallia bientôt tous les suffrages.\n   Sans désemparer, Van E u p e n prit la plume et rédigea une\nrésolution dont le texte fut ainsi arrêté :\n   « A été résolu u n a n i m e m e n t par toutes les Provinces et par\nacclamation de n o m m e r Son Altesse Royale Charles, archiduc\nd'Autriche, troisième fils de Sa Majesté l'Empereur, duc, comte,\nmarquis et seigneur des Provinces respectives sous le titre de\ngrand-duc héréditaire de la Belgique, suivant les règles de suc­\ncession à établir et parmi les clauses nécessaires pour que cette\ndignité ne soit jamais confondue dans le chef de la maison\nd'Autriche, non plus que dans un autre prince quelconque dont\nles autres Etats ou domaines ne lui permettraient pas de résider\nconstamment dans le pays et de le gouverner en personne, la\nNation étant convaincue que la première source de sa déca­\ndence et de ses malheurs est dérivée de Péloignement de ses\nprinces; de plus, sous la condition expresse de conserver à\ntoutes les Provinces et à chacune d'elles ses lois fondamentales\net anciennes et tous ses droits constitutionnels, ses usages et\ncoutumes et tout ce qui peut enfin mettre à couvert sa liberté\net sa religion, de la manière et sous les garanties qui seront\nparticulièrement fixées dans les conférences à tenir à cet effet,\net sous la réserve ultérieure que les Provinces ne seront tenues\nà rien en vertu de ce présent acte, au cas que le voeu u n a n i m e\nqu'elles ont énoncé ci-dessus éprouvât de l'opposition de la part\nde Sa Majesté l ' E m p e r e u r .\n  » F a i t en E t a t s généraux des Provinces Belgiques unies,\nextraordinairement assemblés dans la ville de Bruxelles le\n21 novembre 1790. »\n"}, {"page_pdf": 801, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "680                         DURENDAL\n\n\n   Cette décision prise, les députés désignèrent quelques-uns\nd'entre eux pour porter aussitôt des copies de cette résolution\nà L a H a y e , au maréchal Bender, aux généraux Schoenfeld et\nKoehler, enfin aux E t a t s des diverses Provinces avec des mes­\nsages explicatifs.\n   Mais ceux qui faisaient cette désignation aussi bien que ceux\ndont le zèle se prêtait à remplir ce nouvel office ne se dissimu­\nlaient point la précarité d'un expédient aussi tardif. Sans doute,\nl'invasion annoncée n'en serait pas arrêtée... Demain, dans\nquelques heures peut-être, l'avant-garde autrichienne entrerait\nà N a m u r et dans le B r a b a n t .\n   Bien que la nuit fût déjà avancée, les membres des E t a t s\ndemeurèrent encore pour la plupart à leur poste, mais leurs\nregards et leurs propos étaient mornes. Dans cette grande salle\nen désordre, où expirait la lueur des lampes, où traînaient de\ntoute part des paperasses désormais inutiles, pesait une lourde\natmosphère de chambre mortuaire. E t dans toutes ces âmes\nrigides, coulées au même creuset de la foi héréditaire et des\nsimples vertus bourgeoises, sonnait le glas des espérances en\nallées.\n                                    *\n                                *       *\n\n\n                          Epilogue\nNotes extraites du Mémorial paroissial de Bottignies, tenu par Dom\n  Placide Tailfer, curé de Saint-Julien de Bottignies, bachelier en\n  théologie (1798-1830).\n\n   — Hier, 29 décembre de l'an de N . - S . 1798, — ou, pour\nparler le langage de Messieurs les sans-culottes, le 9 Nivôse\nan V I I , — a eu lieu notre installation en qualité de curé-desser­\nvant de Bottignies. Elle s'est faite sans t a m b o u r ni trompette,\nles temps où nous vivons ne se prêtant guère, h é l a s ! aux\nsolennités et manifestations du culte. C'est au point que plu­\nsieurs personnes charitables, et qui veulent bien s'intéresser à\nnotre sort, nous ont représenté que nous risquions à tout le\nmoins la réclusion ou la déportation en assumant cette charge\nsans avoir prêté le serment requis par les lois françaises. Mais\nune telle considération, bien loin de nous faire reculer, était\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                          68l\n\n\nde nature à nous décider à passer outre à notre indignité et à\naccepter les fonctions devenues vacantes par le décès du révé­\nrend M. Choppinet. Ce digne prédécesseur nous a laissé un\npresbytère assez délabré par suite de la visite qu'y fit l'an\ndernier un parti de jacobins montois. Le meuble le plus pré­\ncieux de notre cure est sans conteste une vieille servante, d a m e\nGertrude, qu'on dit être experte aux choses de son service, mais\nportée à se faire, en un certain sens, une trop haute idée de la\nposition d'une gouvernante du curé de Bottignies. Qui eût dit,\nlors de notre entrée en religion, que notre destin nous amène­\nrait au ministère paroissial ? De vrai, ce n'est pas sans amer­\nt u m e que nous renonçons ainsi à la vie cénobitique. . Patriam\nlinquimus !... Mais la destruction de notre cher prieuré de\nGroenendael nous avait réduit à vivre, révérence parler, comme\nun poisson hors de l'eau. C'est pourquoi après en avoir délibéré\navec notre conscience et nos supérieurs, et après avoir reçu les\nordres majeurs, nous avons cédé aux instances des familles de\nPeñalegas et Charliers avec lesquelles nous sommes lié d'an­\ncienne amitié, et dont la première réside dans cette paroisse\ntandis que la seconde est établie à Longprez, qui n'est qu'à\nquelques portées de fusil d'ici. L e digne M . Charliers vit désor­\nmais toute l'année dans sa gentilhommière où son fils T h i e r r y\nvient le retrouver avec sa femme M a d a m e Isabelle et ses\nenfants lorsque la profession d'avocat qu'il exerce à Bruxelles\nlui en laisse le loisir. Malgré son âge et quelques infirmités,\nM. Charliers a continué à s'intéresser vivement aux affaires\npubliques en même temps qu'il a pris un goût extrême pour\nles antiquités romaines dont il possède une curieuse collection.\nT a n d i s que nous aurons en lui le plus sage des conseillers, nous\ntrouverons grand appui pour nos devoirs de charité en nos esti­\n mables châtelains, Messire et M a d a m e de Peñalegas. Ils sont\n bien désemparés par le départ de leurs enfants, leur fille étant\n le plus souvent à Bruxelles et leur fils Evrard, qui a épousé\n Mlle Hélène de Longprez, étant actuellement en garnison à\n Coblence dans l'armée des alliés. Aussi nous ont-ils fait pro­\n mettre d'être souvent leur hôte... Pour employer notre zèle\n sacerdotal, nous aurons d'ailleurs, en plus de notre paroisse\n qui ne compte que huit cents âmes, à desservir plusieurs\n villages voisins, en ce moment dépourvus de leurs pasteurs.\n  Mais grâce à Dieu et à saint T h o m a s notre santé est\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2101, "texte": "682                         DURENDAL\n\n\ndemeurée florissante et la moisson ne nous effraye pas. Macte\nanimo, Placide!...\n\n   — Hier, 31 août 1799 (12 thermidor an VII) nous étant\nrendu à Bruxelles en compagnie de M. Thierry de Longprez pour\ncertaines affaires urgentes, nous avons eu le pénible spectacle\nde voir exposée, sur la Grand'Place, la tête de Charles Jacque­\nmin, dit le Cousin Charles de Loupoigne, qui avait été arrêté\nla veille à Overyssche par les gendarmes de la République à\nqui il avait taillé maintes croupières. Nous avions connu ce\nhardi compagnon lorsqu'il servait dans les rangs des Patriotes\nau temps de la révolution contre les Autrichiens. Depuis lors,\naprès avoir couru des aventures de toutes sortes, il s'était mis à\nla tête d'un groupe de réfractaires, comme il s'en est formé\nbeaucoup dans le Brabant et la Campine. Requiescat in pace. La\nville était bien morne et déserte.\n\n  — Cejourd'hui g avril 1801, nous avons célébré un service\nde Requiem pour Messire Gilles-Marie-Ghislain Charliers, sei­\ngneur de Steenweghe, ancien officier aux gardes-wallonnes,\ndécédé sans hoirs le 15 mars dernier, à Séville en Espagne. Il\nétait le frère cadet de M. Charliers de Longprez et le parrain\nde M me Evrard de Penalegas.\n\n   — Ce 25 juillet 1803, Bonaparte est passé par ici, venant de\nBruxelles où on lui a fait grand accueil. Il n'a fait que s'arrêter\nau Cornet de Poste pour changer de chevaux et n'est point\ndescendu de sa chaise. On dit que de nouvelles guerres sont\nproches. Quand donc verrons-nous les nations cesser d'aiguiser\nle fer les unes contre les autres et fondre les épées et la pointe\ndes lances pour en faire des charrues et des faulx ?\n\n   — Ce 23 septembre 1811 a été inhumée dans le cimetière\nparoissial dame Gertrude, âgée de 73 ans, et décédée en\nnotre presbytère avec tous les témoignages d'une componction\nvraiment édifiante. Elle avait servi quarante ans notre vénéré\nprédécesseur. C'était une personne sage et fidèle, et dont nous\nn'avons jamais eu qu'à nous louer, quoiqu'elle aimât volon­\ntiers à porter sur elle les clefs de la cave, de l'office et du\n"}, {"page_pdf": 804, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2282, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          683\n\ncoffre-fort, et bien qu'il lui arrivât de se montrer un peu plus\nsévère que de raison pour les fautes et les misères du pauvre\nm o n d e , malgré aussi qu'elle nous reprochât souvent de ne pas\nressembler en tout point à notre vénérable prédécesseur,\npareille en cela à certaines matrones qui, a y a n t convolé à de\nnouvelles noces, rendent leur second mari m a r t y r de toutes les\nvertus qu'elles prêtent à leur premier époux, q u o i q u e . . . Mais\nqu'elle repose en paix et que la terre lui soit légère !\n\n\n  — Ce 4 février 1814, les Cosaques ont fait leur apparition ici,\nmarchant vers Paris. Ils y ont passé la soirée et la nuit, faisant\nmain basse sur toutes les provisions, y compris les chandelles\nde suif qu'ils tiennent, dit-on, pour un véritable régal. Ils se\ncouchent dans la neige comme d'autres sur l'herbe. L a puis­\nsance de Napoléon a enfin vécu. C'en est fait du colosse aux\npieds d'argile.\n\n\n   — Ce 19 juin 1815, de grand matin, nous avons vu arriver\ndes blessés et des fuyards qui nous ont annoncé le résultat de\nla bataille qui s'est livrée hier dimanche à Waterloo et qui a\nété telle qu'elle surpasse de beaucoup toute autre, quelle\nqu'elle soit. Nous n'avions cessé d'ailleurs d'en entendre la\ncanonnade, qui donnait une vive alarme dans tout le pays.\nS'il n'était pas arrivé un renfort de troupes prussiennes qui fit,\ndit-on, sa jonction avec l'armée, vers 5 heures de l'après-midi,\nBruxelles aurait sans doute subi le triste sort qu'on éprouva\nsur divers points et particulièrement du côté de Waterloo, car\nil s'est trouvé une infinité de personnes qui furent pillées de\nfond en comble dans ces environs et d'autres qui virent leurs\nchamps cruellement ravagés. T o u s nos campagnards a y a n t\nchariots et charrettes sont partis pour chercher les blessés sur\nle c h a m p de bataille. Nous les avons accompagnés avec des\ntonnes de bière pour distribuer des rafraîchissements. L e\nnombre des blessés était si grand, tant du côté des alliés que\ndu côté des Français, qu'il fallait le voir pour y ajouter foi.\nBeaucoup ont été ramenés ici et dans les paroisses d'alentour.\nN o u s célébrerons demain une messe solennelle de Requiem\npour tous les braves morts au c h a m p d'honneur.\n"}, {"page_pdf": 805, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "684                            DURENDAL\n\n\n   — Ce jourd'hui 30 août 1 8 1 5 , a été i n h u m é Messire H e n r y -\nJoseph-Ghislain Charliers, seigneur de Longprez, ancien\navocat au Conseil Souverain du B r a b a n t , ancien m e m b r e du\nCongrès et des E t a t s généraux, des Etats Belgiques U n i s ,\netc., etc. Il était décédé pieusement le 26 du présent mois, étant\nâgé de 92 ans.\n   L e médecin prétend que le dit Messire Charliers, qui n'était\npas moins remarquable par sa science que par ses vertus, est\nmort de vieillesse et s'est éteint comme un cierge sur le chan­\ndelier, après avoir brûlé jusqu'au dernier b o u t ; mais des\ngens qui se croient mieux informés ont a t t r i b u é cette mort\ninattendue à un accès de colère que lui a causé la façon dont le\nroi des Pays-Bas prétend imposer aux Belges, qui sont\ndevenus bon gré mal gré ses sujets, une loi fondamentale que\nnos députés avaient formellement rejetée par une majorité de\n269 voix.\n    Enfin, quelques personnes supposent que le digne vieillard\na y a n t été placé à côté de son vieil ami Messire de Peñalegas\ndans le gala donné au château de Bottignies en l'honneur de\nleur petit-fils commun Adrien Charliers, proclamé premier de\nla classe de rhétorique, — lequel gala fut célébré le vingt-\ncinquième jour du présent mois, — supposent, disons-nous, que\nle digne vieillard trahi par son voisin aurait bu plus qu'il n'était\naccoutumé, ce qui aurait entraîné le malheur funeste que nous\ndéplorons; opinion que nous déclarons fausse et absurde,\nattendu que dans cette occasion plus d'un h o m m e grave et\néloquent s'est oublié j u s q u ' à lutter contre mon dit seigneur de\n Peiïalegas et ne s'en est réveillé le lendemain que plus dispos.\n D'où nous concluons que le défunt, s'il n'eût pas été si scru­\npuleux sur l'article de la tempérance, aurait prolongé encore sa\nprécieuse et chère vie. Un article de ses dernières volontés\nnous a fait le légataire de ses antiquités romaines et de\nnombreuses publications se rapportant aux événements de la\nrévolution brabançonne où il avait joué un grand rôle et dont\n nous pourrions dire nous-même comme le pieux Eneas :\nEt quorum pars magna fui.\n\n  — Cejourd'hui 18 septembre 1820, a été i n h u m é en grande\npompe dans une chapelle attenante au chœur de cette église,\nMessire F e r d i n a n d - P h i l i p p e Alvarez de Penalegas y Vegora,\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        685\n\nseigneur de Bottignies, de Roquefond et de divers autres lieux,\npieusement décédé en son château de Bottignies le 19 juin 1820,\nmuni de tous les sacrements de Notre Mère la Sainte Eglise.\nCette perte nous a été très sensible, d'autant plus que ledit\nseigneur était demeuré jusqu'en ces derniers temps vigoureux\net actif. Sans doute, il aurait atteint la plus extrême vieillesse\ns'il n'avait été victime d'un accident singulier qui, en condam­\nnant cet h o m m e corpulent et de complexion sanguine à un\nrepos forcé n'avait fait fermenter en lui les humeurs peccantes\njusqu'à provoquer la congestion.\n    L'accident semblait en lui-même de peu de conséquence :\na y a n t trébuché dans le vestibule de son château sur une\narrosoir que l'obscurité l'avait empêché de remarquer, le noble\nchâtelain s'était malencontreusement brisé une j a m b e et foulé\nun poignet dans sa chute. Il faut dire que M a d a m e de P e ñ a ­\nlegas, qui sur le tard est devenue rustique et qui n'a plus en\ntête que ses semailles, ses greffes et ses boutures encombre le\nchâteau de toute sorte d'instruments de jardinage et de produits\npotagers. E t a n t allé lui porter hier nos condoléances, nous\nl'avons trouvée dans un salon qui faisait plutôt office de fruitier,\n les consoles en étant garnies de poires de diverses espèces et\ntoute une collection de melons étant rangée en bon ordre sur le\n marbre de la cheminée. Requiescat in pace. On voudrait que son\n fils Evrard, qui n'a cessé de courir les garnisons, vienne\ns'installer au château avec sa femme et ses enfants. Mais il est\n féru de l'existence militaire à un point qui ne permet pas\n encore d'entrevoir sa retraite comme prochaine.\n\n\n   — Cejourd'hui I e r janvier 1824, nous avons rendu visite à\nM a d a m e la douairière de Peñalegas qui devient vieille et\nimpotente. L'hiver, elle ne sort pas de son lit, et le chantre de\nla paroisse vient par ordre lui faire tous les jours la lecture de\nquelque traité, de préférence sur l'art des jardins et la culture\ndes fruits. Elle a une canne sous ses draps et l'en frappe\nlorsqu'il se reprend ou se ralentit.\n\n\n  — Cejourd'hui 14 janvier 1827, nous avons célébré une messe\nde Requiem pour Messire Henri van der Noot, ci-devant agent\nplénipotentiaire du peuple brabançon, qui est décédé avant-hier\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": " 686                             DURENDAL\n\n\n  dans sa maison de campagne à Strombeek, près de Bruxelles,\n  âgé de 97 ans. Depuis sa fuite de Bruxelles, le I e r décembre de\n  l'année 1790, veille de la rentrée des Autrichiens en\n  cette ville, il avait eu encore quelques aventures singulières,\n  a y a n t été arrêté en 1796 à Bergen-op-Zoom, puis en 1798\n  lors de la guerre des P a y s a n s par ordre des commissaires du\n  Directoire. Nous avons associé à ce service funèbre la\n  mémoire de tous les personnages et de toutes les victimes\n  de cette révolution dont le souvenir s'est perdu peu à peu\n  dans le fracas des événements politiques plus récents. Ceux\n  qui la dirigèrent sont aujourd'hui presque tous décédés :\n  ainsi en est-il du cardinal de F r a n k e n b e r g , de l'avocat\n Vonck, du chanoine Van E u p e n , du général Vander Meersch\n et de M. D u m o n c e a u , l'ancien c o m m a n d a n t des Canaris, qui\n était devenu général et comte d'empire. S'il faut aimer égale­\n ment tous ces personnages, c'est une question secondaire et\n même ce n'est point du tout la question. Il importe que tous\n ont contribué en quelque mesure à dégager notre unité natio­\n nale des intérêts de localité et l'ont pour la première fois arra­\n chée à une longue domination étrangère qui la dénaturait. Si\n les circonstances d'ordre européen non moins que leurs fautes\n les ont empêchés d'assurer à cette unité sa véritable direction,\n toutefois leur exemple et leur expérience ne seront pas sans\n quelque profit. Exoriatur aliquis ex ossibus nostris ultor! A voir le\n vif mécontentement qui commence à transpirer dans tout ce\n pays, nous nous sentons ramenés aux jours qui précédèrent\n l'explosion patriotique. Aujourd'hui comme alors, le despotisme\n administratif et fiscal envahit tout. Les Belges sont vexés dans\n leur religion, dans leurs institutions, dans leurs m œ u r s . Contre\n ce régime qui m a n q u e à la fois de la franchise de l'absolutisme\n et des garanties de la liberté, la guerre des pamphlets renaît,\net comme il y a quarante ans les prêtres et les avocats sont à la\n tête du mouvement. L e collège philosophique créé à Louvain\n par le roi Guillaume nous ramène au temps du Sémi­\n naire Général de Joseph II et les poursuites contre Mgr de\n Broglie renouvellent les démêlés de l ' E m p e r e u r avec le Car­\ndinal de F r a n k e n b e r g . Qu'en sortira-t-il? Incerhim quo fata\nJerant...\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2100, "texte": "                                 VIEUX     BRUXELLES                                 687\n\n   — Cejourd'hui mercredi 29 septembre 1830, nous avons chanté\nen notre église paroissiale un Te Deum solennel en l'honneur\nde l'indépendance nationale enfin proclamée!...\n   Depuis longtemps déjà le feu couvait sous la cendre et la\nflamme en avait jailli à Bruxelles voici un mois... Toutefois\nnous pensions q u ' u n arrangement interviendrait. Mais quand\non apprit jeudi dernier que le prince Frédéric voulait résoudre,\nen forçant Bruxelles avec 15,000 hommes, des questions qu'à\nL a H a y e on avait remises aux débats parlementaires, une telle\nnouvelle décida le Belge, qui s'était arrêté sur le seuil de la\nlégalité, à pousser j u s q u ' a u bout dans la voie révolutionnaire.\nNos villageois ne furent pas les derniers à partir pour Bruxelles\navec des armes et un convoi de vivres et de combustibles.\nM. Charliers de Longprez les conduisit avec ses deux fils et nous\nn'hésitâmes pas à les accompagner, a p r è s a v o i r r e t i r é d ' u n e v i e i l l e\narmoire, pour l'arborer à notre tricorne, la cocarde tricolore\nque nous avions pieusement conservée en souvenir des événe­\nments de 1789 et de 1790. Il arrivait des volontaires par toutes\nles routes, animés d'un a d m i r a b l e esprit d'union patriotique.\nAvec eux nous avons pu assister les Bruxellois dans les com­\nbats du vendredi, du samedi, du dimanche, jusqu'à ce que le\nlundi, au lever du jour, nous eûmes la joie de constater que les\nHollandais avaient n u i t a m m e n t battu en retraite... L'indépen­\ndance est aujourd'hui proclamée partout... Aussi avons-nous\nretrouvé, pour entonner le Te Deum, toute l'ardeur d'une voix\ndont on voulait bien, il y a quarante ans, louer la puissance\npeu ordinaire, et nous y avons ajouté de notre propre chef le\ncantique du vieillard Simeon : Et nunc dimittis servum tuum.\nDomine! E t m a i n t e n a n t , Seigneur, laissez aller en paix votre\nserviteur Placide !\n\n\n\n                                                      H.   CARTON DE W I A R T .\n\n                                         FIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 688, "page_fin": 696, "titre_corps": "L’eau complice", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L'eau complice Et les transatlantiques", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 809, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "L'eau complice\n                                                    « Et les transatlantiques agitent\n                                                 l'eau du canal !... »\n                                                            MAURICE MAETERLINCK\n                                                  (Serres chaudes.)\n\n\n\n\n                 LE jour où le canal de Gand à Terneuzen ouvrit ses bras élargis\n                    à la pleine eau de la marée, le cœur d'Harold Sassen se\n                    gonfla d'un désir inconnu et chargé d'espérances. Passion­\n                    nément le jeune fils du meunier d'Everghem avait attendu\n                    la fin des longs travaux menés, à grand effort de dragues\n                    et de suceuses, autour de l'ancienne voie d'eau qui animait\n                    du silencieux passage de mâts grêles et de voiles épaisses le\n                    paisible horizon de la plaine flamande. Le vaste chenal\n                    neuf, où tant de terres arables et de maisons prospères\navaient sombré, au cours de ces cinq années d'éventrement, évoquait, à mesure\nque son cours majestueux se dessinait vers le nord, l'apparition prochaine des\nvaisseaux de haute mer chargés des denrées, des visions de contrées lointaines.\nDéjà le pont hardi, dont la construction retentissante s'achevait à Langer-\nbrugge, donnait comme un frisson de grandeur à l'idée qu'il tournerait sur\nson pivot électrique pour laisser passer la haute mâture des trois mâts de\nNorvège, la proue conquérante des vapeurs d'Amérique. Lé bras de l'ancien\ncanal, abandonné sur la longueur d'un kilomètre à cause de sa courbe ridi­\ncule, semblait dérisoire après la nappe d'eau scintillante qui, au sortir de\nGand, ouvre la perspective vers Terneuzen, Flessingue et la mer.\n   Chaque matin, peu de temps après que le soleil avait surgi derrière le\nclocher d'Oostaker, Harold traversait le pont, longeait le nouveau canal\njusqu'au cabaret In het steereken et passait l'eau dans sa plus grande largeur\npour regagner le moulin. Il n'accordait aucune attention aux véhicules ni\naux gens croisés sur les chaussées parallèles. Les filles laitières, qui condui­\nsent à la ville leur carriole jaune attelée d'un gros cheval où luisent les\ncruches bossuées, n'avaient pas un regard, en dépit de leur teint éclatant et de\nleurs lèvres humides. L'eau seule recevait l'hommage de ses yeux. Il frémissait\nau clapotis des vagues nées du caprice des vents. Bientôt il connut le mouve­\nment de la marée sans avoir jamais apertu la mer, et ce fut entre lui et le\ncanal une tendresse silencieuse où les jeux de la lumière et de l'onde mirent une\nfantaisie sans cesse renouvelée.\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "                              L'EAU    COMPLICE                              689\n\n   Le passage d'eau en amont du port est assuré par une barque à fond plat\nqu'une fille svelte détache de la rive à l'appel du passant.\n    Harold allait frapper à la porte de la ferme. Souvent il devait pénétrer\ndans la salle du primitif cabaret ouvert par le fermier depuis l'aubaine de ce\nnouveau tracé de la route d'eau. Les habitudes sont vite acceptées à la cam­\npagne; elles tiennent lieu d'horloge et règlent le cours normal des travaux.\nAu moment exact où le jeune homme parvenait à proximité de l'escalier de\npierre taillé dans la berge herbue, la passeuse sortait de la maison blanche à\nvolets bruns. Il était six heures et demie, la sirène des usines — leur masse\nfumeuse embrume les silhouettes plus élevées du Beffroi et de la Cathédrale qui\ndentellent avec les toits irréguliers de la ville l'horizon vers l'ouest — avait\nclamé depuis trente minutes l'entrée à l'atelier. Les ouvriers riverains ayant\ndéjà passé l'eau, personne n'intervenait au tête-à-tête de la jeune fille et de\nson mystérieux passager. Quelques brèves paroles en flamand étaient seules\néchangées. Harold regardait l'eau, son œil suivait la double perspective de\nl'ancien et du nouveau bras du canal qui découpent en forme de cœur l'espace\nde terre qu'ils isolent. Il se retournait parfois aussi vers le nouveau port où\nse creusent des bassins neufs en la terre sablonneuse. Tout à l'élan de ses\n bras souples maniant les courtes rames, la passeuse jetait à peine un regard\n furtif sur le jeune homme. Elle ne l'interrogeait pas et ne s'étonnait pas de\n son silence. L'âme flamande n'est pas communicative; se taire lui est si\n naturel que souvent une question attend un long instant une réponse.\n     Un matin cependant, un matin de juin, un de ces matins clairs et venteux\n où la course des nuages met sur l'eau des alternatives de teintes grise et\n bleue, Harold releva vivement vers la jeune fille son front déchevelé par la\n brise. Il sembla l'apercevoir pour la première fois et dit, en français, à voix\n haute :\n     — Si nous avions une voile, nous irions jusqu'à la mer.\n     La phrase répond à un écho intérieur. Elle est si maladroitement appropriée\n au délabrement de l'esquif, à l'instabilité de son fond plat, aux brèches de ses\n  bords disjoints que la rameuse se met à rire légèrement, comme clapotent les\n  vaguelettes contre la coque de la barque.\n     — Vous savez, n'est-ce pas, que le pont tourne à Langerbrugge, poursuit\n  Harold.\n     Le rire descend des lèvres à la jeune poitrine qu'une houle vient gonfler.\n  Il faut que les rames s'arrêtent :\n     — Mais il ne serait pas nécessaire d'ouvrir le pont!...\n     Et l'hilarité d'épanouir tout à fait les lèvres rouges, les yeux gris, le buste\n  harmonieux.\n     — C'est vrai, convient le jeune homme. Mais ce serait plus beau si le pont\n  s'ouvrait pour nous, comme pour de vrais navires.\n     On devine quelle imagination enfle déjà les rêves du passager. L'important,\n  n'est-ce pas, est d'être sur l'eau, de se sentir poussé vers l'infini des mers et\n  des terres exotiques. Est-ce que le pont, tous les ponts et les écluses, ne\n  doivent pas tourner et s'ouvrir pour livrer passage à la barque qui porte de\n  tels rêves, si chétive, si frêle soit-elle?\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2979, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\n   Redevenue sérieuse, la passeuse d'eau a repris les rames et ramené d'un\nvigoureux coup de reins le bateau dans la ligne de la berge. On aborde. Harold\nse lève comme à regret. Avant de sauter sur le bord, il s'arrête, vacillant au\nvent.\n   — Quel est votre nom ? demande-t-il, en flamand cette fois.\n   Simplement, sans paraître surprise d'une question si tardive, la jeune fille\nrépond :\n   — Marie.\n   — Eh bien ! Marie, merci et jusqu'à demain.\n   Il lui a serré la main, un peu gauchement comme font les gens de la cam­\npagne, et puis il est parti.\n   — Tiens, il n'a pas payé ! songe la jeune fille, rassise à son banc et nageant\nvers l'autre rive.\n   Cette distraction la fait sourire et l'enchante tout à coup. Elle est contente\naussi qu'il lui ait demandé son nom, contente qu'il lui ait parlé français,\ncontente qu'il lui ait serré la main. L'eau bleue et grise, le vent fort, les\nnuages rapides n'ont-ils pas l'air de sourire avec elle ? Une sorte de complicité\nheureuse entoure sa joie jeune. Elle regarde à son tour le grand canal neuf, et\nson cœur se gonfle d'espérances...\n\n                                        II\n\n    Harold et Marie se sont fiancés. Cela ne s'est pas fait tout de suite et cepen­\n dant ce fut très simple et spontané. Juin fleurissait d'églantines les chemins\n qui mènent à travers champs jusqu'à l'eau, lors des premières rencontres. Le\n canal élargi venait d'être officiellement inauguré à la mi-juillet, quand les\n jeunes gens échangèrent leurs promesses.\n    L'eau à présent s'épanouissait entre les rives dont l'été cicatrisait les bles­\n sures. De vrais navires commençaient à descendre vers la cité industrieuse. Au\n tournant après Terdonck, la sirène des vapeurs anglais emplissait l'air d'une\n double plainte lorsqu'ils étaient en vue du pont qui s'ouvrait alors majes­\ntueusement. Plusieurs fois des voiliers norvégiens à la remorque apparurent\n de loin aux paysans courbés sur la glèbe comme une compagnie de géants\ndécharnés marchant de concert à travers les blés.\n   Le cœur d'Harold se dilatait. Des géants se levaient en lui aussi dont il\navait peine à suivre la marche mystérieuse. Et c'étaient un goût d'aventure,\nun rêve de richesse et de commandement, un courage, une force, une témé­\nrité insatiables. Sans doute l'amour, en pénétrant dans sa jeunesse avec son\ncortège d'ardeurs, de fièvres et de délices, l'avait soulevée d'un élan insoup­\nçonné. Le matin où il avait pris la main de Marie, où il avait lu dans les\nyeux de la jeune fille qu'elle lui appartenait, — l'eau luisait lisse et\nstagnante sous un soleil éblouissant — un tel émoi l'avait saisi, qu'il crut que\nson cœur cessait de battre. Mais comme sa vie s'était vite accommodée du\ntumulte de l'amour, comme l'habitude des tendres étreintes, des mots cares­\nsants avait apaisé la curiosité de son esprit ! La vie de l'eau, au contraire,\nla vie sur l'eau lui apportait sans cesse de nouveaux aliments d'exaltation.\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3425, "texte": "                              L'EAU    COMPLICE                              691\n\n\n    Le père Sassen commença à récriminer contre les fréquentes absences de\nson fils. Il s'était remarié sur le tard, n'ayant d'une première union que\nHarold. Une marmaille inquiétante pour ses cheveux gris encombrait\naujourd'hui l'escalier du moulin. Et la vie se fait plus dure aux meuniers. Les\nailes brunes ont beau appeler de la clameur pathétique de leurs bras les blés\nd'alentour à la meule; trop de broyeuses mécaniques leur font concurrence.\nLes quinze ou vingt kilogrammes de farine que le meunier retient sur\nles cent de blé battu qu'on lui apporte ne sont qu'un maigre intérêt pour le\ntravail d'une saison.\n    Le ronron de la meule, le sifflement des ailes dans le vent ne sont pas non\nplus musique prometteuse aux oreilles de Harold depuis que, dans le bassin\noù il est amarré, le jeune homme a pu grimper au mât de misaine d'un voi­\nlier de Christiansand. Les bruits même des grues électriques déchargeant les\nvapeurs charbonniers de l'Ecosse lui sont plus suggestifs. Il connaît tous les\nraccourcis qui aboutissent au port.\n    Il sait aussi l'heure de la marée, le moment où part deux fois par semaine\n pour Londres le Sea-Serpant, vapeur marchand qui prend des passagers à son\n bord. Le samedi après-midi, jour des grands départs, Harold ne quitte pas la\n berge ensorceleuse.\n    Immobile, couché tout au bord de l'eau, un peu après Langerbrugge, il\n regarde venir à lui les bateaux lourds dont la coque salie semble lasse de tant\n de trafic. Il suit attentivement, quand ils défilent, la manœuvre de l'équipage\net ne les quitte que lorsqu'ils ont disparu dans la courbe. C'est quand ils\nvirent d'un mouvement souple et précis, qu'ils lui paraissent les plus séduisants.\n Un désir fou, un désir de possession lui dessèche alors la langue et lui incendie\n le palais. Il se penche parfois sur le canal et porte à la bouche, dans le creux\n frémissant de sa main, un peu de cette eau qu'a remuée leur passage. On dirait\n une libation aux divinités des mers tentatrices...\n    Le dernier samedi de juillet, en arrivant au rendez-vous coutumier, à la fin\n de l'après-midi, Marie avait à son bras un panier dont elle semblait fière\n comme d'un objet précieux. Ses dix-huit ans lui fleurissaient les joues et la joie\n d'aimer éclaircissait encore la lueur grise de ses yeux. La jeune fille était gra­\n cieuse sans effort, ses mouvements avaient une aisance peu commune aux\n campagnardes des Flandres. Des cheveux blonds, lissés contre les tempes,\n amenuisaient l'ovale rose de son visage. Sous la pointe arrondie du nez légè­\n rement relevé, les narines ouvertes frémissaient, transparentes. L'arc des\n lèvres, imparfaitement dessiné, interrompait le sourire qui semblait trembler\n au seuil de la bouche, au bord des dents saines. Et le gris clair des prunelles,\n le frémissement des ailes du nez, l'indécision charmante des lèvres donnaient\n au visage une délicatesse pareille à celle des fleurs d'un printemps précoce,\n promptes à se faner.\n    — Marie, il en est passé cinq!\n     Le cri de bienvenue trahissait encore la préoccupation dominante. Les\n  mains, aussitôt passées autour de la taille flexible, tremblaient. La jeune fille\n  sourit à son ami plus grand qu'elle, et se haussant pour l'embrasser :\n     — Allons, Harold, dit-elle; je suis sûre que vous n'avez pas mangé depuis\n  midi. Regardez ce que je vous ai apporté.\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3328, "texte": "692                               DURENDAL\n\n\n   Se dégageant, elle découvrit, triomphante, au fond de son panier, deux\n épaisses tranches beurrées de ce pain truffé de « corinthes » tel qu'on en cuit\ndans les fermes aux kermesses.\n   — Il est encore chaud. J'ai pu justement en couper deux tranches dans la\nmiche fraîche. Chez nous on ne le mangera que demain.\n   L'accent était joyeux; le flamand de l'Oost-Flandre, guttural et sonore,\ndoublait la valeur des propos.\n   — Merci, Marie, fit le jeune homme. J'ai vraiment faim et je ne pensais\npas à souper. Asseyons-nous au bord, voulez-vous, tout à fait au bord.\n   Ils franchirent d'une enjambée la balustrade de fonte qui commence ici la\n rampe vers le pont et vinrent s'abattre au pied de la berge.\n   Le soleil déclinant atteint les arbres au-dessus de Wondelgem. Devant le\ncouple, sur l'autre rive, deux mouettes se poursuivent. Elles montent,\ndescendent bec au vent. Quand elles virent d'un bref coup d'aile, leur ventre\nblanc met un éclair dans l'ombre de la berge. Elles disparaissent parfois,\nfurtives, derrière l'éventail des roseaux qu'un mouvement invisible abaisse et\nrelève avec un bruit soyeux. De courts frissons passent sur l'eau lisse chaque\nfois qu'elle se sent frôlée, chatouilleuse comme une épaule de femme.\n   Marie admire en riant le bel appétit de son fiancé. Les dents de Harold font\nde larges brèches dans la tartine. Il veut rire aussi ; de la bouche pleine des\nmiettes s'envolent.\n   — Hein, tout de même il est bon mon « cramick » ?\n   Elle est tellement heureuse d'avoir donné quelque chose. Son cœur déborde\nd'une tendresse généreuse; il se gonfle d'un sentiment d'abnégation obscure et\nmaternelle. Ah! son amour n'est pas égoïste. Il ne demande rien que d'être\nutile, réconfortant, fécond. Il n'aspire pas aux destinées ambitieuses. II ne\ndépasse pas l'horizon immédiat de cette terre sablonneuse arrosée par l'eau\npaisible où le couchant met à présent des teintes rougeâtres. Il est un peu\nesclave, soumis comme la terre flamande elle-même. Il accepte d'être violenté,\ncar il sait que l'homme aimé est le maître, que la femme a la peine en partage.\n   Cependant Harold, rassasié, est venu s'asseoir tout contre la jeune fille.\nLui aussi se sent ému maintenant d'un amour généreux et protecteur. Il\nhume la fraîcheur saine qui monte d'elle. Il caresse la douceur transparente\nde ses joues. Et brusquement, envahi d'une ivresse balbutiante, il l'étreint\ntout entière. Sa bouche cherche la sienne; tandis qu'elle se défend faible­\nment, l'eau souriante et complice apaise l'imperceptible rumeur des vague­\nlettes que le vent ne creuse plus dans la molle surface du canal. Le soir\ns'attiédit dans la lueur du couchant rose...\n   Un beuglement prolongé déchire l'air. Le bruit d'une hélice crépite. Dans\nla ligne sombre des platanes infléchis vers le nord surgit l'apparition fantas­\ntique d'un navire à deux ponts, à triple cheminée. Le rouge de la coque\nflambe et répand un éclat fauve sur l'eau. Le panache noir de la fumée monte\npresque droit dans le ciel. Le canal, les arbres, le pont de fer semblent\nrapetisses par le géant. Un minuscule remorqueur s'efforce à grand'peine de le\nmaintenir dans la ligne droite. Une voix irritée, perçante, jette des comman­\ndements brefs. Les marins calmes regardent le pont tourner et venir à eux la\nville.\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "                               L'EAU   COMPLICE                              693\n\n   Harold a bondi; retenu par le bras faible de Marie, il regarde. Mais le\nvaisseau passe. Alors, d'une brusque saccade rompant la tendre amarre,\nil monte sur le chemin de halage et se met à suivre la marche lente du vapeur\nvers Gand.\n   Marie n'ose pas rejoindre son ami. Elle suit timidement à vingt pas. De\ntemps à autre elle appelle :\n   — Harold!\n   Mais elle n'est pas entendue. Un charme agit qui semble déjà enchaîner le\njeune homme au navire. Les rives défilent ; l'île entre l'ancien et le nouveau\ncanal est dépassée. Voici la maison de Marie, In het Sterreken. Le père, la\nmère, les huit enfants sont sur le seuil. Ils saluent de la voix Harold qui ne\neur répond pas.\n   Etrangement lasse, la jeune fille s'arrête. Un bras mince se glisse sous le\nsien. Elle s'abandonne et sanglote tout à coup dans l'étreinte de sa cadette\nTilla. Enfin elle peut murmurer :\n   — Je suis tellement malheureuse. Voyez, il est parti derrière le bateau et\nc'est comme s'il était après une autre femme !\n\n                                        III\n\n    Le lendemain Harold et Marie se réconcilièrent et l'on célébra leurs\n fiançailles officielles. Le père Sassen vint à la ferme demander de fixer une\n date pour le mariage, promettant de se retirer sur un lopin de terre qu'il\n possédait du côté de Ertvelde et de laisser le moulin au jeune ménage. On prit\n ensemble le café et l'on mangea le pain de corinthes entamé de la veille. Mais\n quand on se fut assis ensuite au dehors, sur des chaises le long du mur de la\n maison, Harold se remit à parler du grand vapeur qu'il avait suivi jusqu'aux\n bassins du port.\n    Il s'appelait Buenos-Ayres, du nom de son port d'attache, et avait un plein\n chargement de coton à destination des filatures gantoises. Le capitaine était\nAnglais, mais les marins parlaient entre eux l'espagnol. On les comprenait\nrien qu'à la vivacité de leurs gestes; à les entendre de loin on aurait cru qu'ils\nparlaient flamand. Le bateau repartirait à peine déchargé et sur lest jusqu'à\n Liverpool. Il ne faudrait pas manquer de le voir passer. Jamais il n'en était\nentré d'aussi considérable. Il avait 8 mètres de tirant d'eau et 150 de\nlongueur.\n    Marie — qu'elle était charmante en sa robe noire avec des manchettes\nblanches aux poignets! — écoutait sans guère entendre. Elle était vaguement\ninquiète encore dans sa joie neuve. Mais elle tenait doucement la main de\nHarold et souriait aux plaisanteries un peu lourdes de la famille.\n    On s'en alla faire le tour des champs attenant à la ferme. Le blé avait eu\nde la peine à mûrir, contrarié par une saison pluvieuse. Mais il était dru et\npresque jaune. On pourrait le faucher bientôt. L'avoine et l'orge étaient\nsuperbes. Les betteraves dressaient hors de terre leurs épais moignons\nfeuillus.\n   Marie essaya de vanter les promesses de la récolte. Elle avait aidé son père\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\nà sarcler les betteraves. A l'automne dernier elle avait même tenu le soc de la\ncharrue et conduit le cheval pendant que le père semait.\n   — C'était gai, dit-elle. On se sentait naviguer à travers les mottes. La\ncharrue, n'est-ce pas, c'est aussi comme un bateau.\n   — La mer, reprit Harold, est un champ qui n'a pas de fin et qui vous\nappartient pourtant quand vous êtes sur un de ces grands navires.\n   — On peut faire naufrage ! s'effraya-t-elle.\n   — Ces bateaux sont solides. Ils vous portent jusqu'à des pays extraordi­\nnaires où il n'y a qu'à semer pour récolter. On vit comme dans un rêve. Je\nvoudrais bien moi...\n   — Partir? Harold, et moi?...\n    — Tu viendrais aussi; c'est monotone ici et le canal donne de si grandes\nenvies d'aller ailleurs.\n    — Jamais je ne pourrais m'habituer ailleurs. Quand je vais à Gand déjà\nje suis malheureuse. Ici et à Everghem, c'est le pays qu'on connaît, qui est\ncomme un ami, où les parents depuis toujours ont vécu. On travaille bien et\nfort, comme on respire et comme on mange; la terre est une vieille connais­\nsance.\n    La petite Flamande traduisait ingénument la patience, la ténacité de sa\nrace, attachée à la glèbe, vouée avec une persévérante ferveur au labeur quoti­\ndien qu'encercle l'horizon patrial.\n    Mais l'homme, qu'un bouillonnement continu travaillait sourdement,\nsecoua la tête.\n    — Ce n'est pas ça, fit-il; il y a trop de choses à voir, à connaître, à faire\nailleurs. L'eau mène à travers le monde.\n    Longuement aiguisé en silence, l'appétit d'aventures se faisait impérieux.\n Un sang étranger troublait, à sa source même, le cours paisible de ce tempé­\nrament flamand. Les hommes du navire au parler sonore avaient une\nparenté lointaine avec ce fils de terrien né sur un sol qui subit tant de fois\nun joug étranger.\n    Dressé au milieu des blés qu'il dépassait de la taille, Harold Sassen déta­\n chait son profil anguleux sur le ciel mat. En dépit de l'éclat paysan de la\njoue, l'œil sombre faisait un rond bleuâtre de chaque côté du nez busqué et\nla chevelure noire bouclait sous la casquette. L'âme d'un conquistador\ns'éveillait en ce Flamand dont une aïeule avait connu l'amour espagnol.\n    Depuis cette conversation la fiancée vivait dans l'attente du malheur.\n Harold partirait; elle le sentait confusément. Que pouvait-elle pour le retenir?\n    Un mercredi d'août le jeune homme arriva, fébrile, à la ferme vers midi.\n Marie était dans l'étable à traire les vaches rentrées de la prairie. Elle vint\n sur le seuil à son appel, portant le seau fumant.\n    — Il faut que je te parle, Marie, et tout de suite. Voilà; le bateau, tu sais,\n le grand, part ce soir. J'avais lié amitié avec un des hommes qui parle français.\n Il y a eu un décès à bord et on a besoin d'un matelot. Le capitaine me prend\n si je veux, logé, nourri et un peu payé. On va d'abord en Angleterre pour faire\n un chargement, de là aux Indes, au Japon, en Amérique. L'an prochain, à la\n même époque, on revient ici. C'est une occasion magnifique de voir le\n"}, {"page_pdf": 818, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "                               L'EAU COMPLICE                                   695\n\n\n monde. J'ai accepté. Gela me fait beaucoup de chagrin tout de même de te\n quitter.\n     — Ah! fit Marie, toute saisie, tu l'aimes mieux, l'autre...\n     Elle repensait au soir où son fiancé avait suivi si passionnément le navire\n qui entrait.\n    — Le père ne sait rien, reprit Harold avec une hâte fiévreuse. Je ne veux\n pas lui dire; ce serait une bataille. Tu lui expliqueras. Je dois partir, je suis\n poussé, j'en ai comme un besoin.\n     — Harold ! murmura seulement la jeune fille.\n     Et elle n'eut pas la force de pleurer.\n     — Je suis venu en courant. Il faut qu'à cinq heures je sois à bord. On ne\n partira qu'à la marée de neuf heures. Embrasse-moi et pour toute l'année, jus­\n qu'au retour.\n     Comme elle déposait, hypnotisée, le seau de lait, il la prit fougueusement\n entre les bras et leurs lèvres se joignirent.\n     Le jeune homme avait chaud; son exaltation le grisait.\n     — J'ai soif, dit-il.\n    Alors Marie haussa le seau de lait mousseux pour qu'il pût boire après\n l'avoir embrassée. Il emportait ainsi aux lèvres le double goût de l'âme et de\n la terre patriales.\n    — Je te ferai signe, sur le bateau, cria-t-il encore.\n     Mais elle n'eut plus que la force de déposer sur le sol le seau allégé\n et il lui parut qu'avec ce geste toute sa vigueur, tout son courage s'en\n étaient allés...\n    La nuit en pays plat est extraordinaire de sonorité. C'est un concert où le\n plus humble insecte peut faire sa partie. Aux grand'routes dont le tracé\nserpente, vacillant comme la marche d'un homme ivre, les chariots de\n briques retentissent à deux lieues à la ronde. On entend de Langerbrugge\nsonner les cloches d'Oostacker et de Gand lorsqu'elles annoncent la fête du\nlendemain. Mais celles d'Everghem, si harmonieuses, si aériennes, ont l'air de\ncirculer à travers l'espace. Et toute la vague rumeur des abois de chiens, des\ncris d'enfants, des bêlements de troupeaux, des meuglements de vaches bour­\ndonne avec parfois des stridences brusques et de mystérieux silences.\n    Marie a refoulé ses larmes. Personne chez elle ne connaîtra le deuil\nde son cœur. Dès que Harold a disparu de sa vue elle a été achever de traire\nles vaches qu'elle a ramenées ensuite à la prairie. Puis elle est allée mettre sa\nrobe des dimanches.\n    — Je vais au salut de Lourdes, annonça-t-elle.\n    A travers champs, par des raccourcis, et guidée par les deux tours effilées\nde l'église, elle a gagné le hameau d'Oostacker célèbre par sa grotte et les gué­\nrisons qui s'y sont produites.\n    Il a fallu écouter les prières, ne réciter qu'un chapelet, les bras en croix. Le\nsouci pressant de ne pas manquer le passage du navire embrouille les orai­\nsons. Sainte Vierge, la route est longue jusqu'au canal. Marie reviendra-\ntant de fois encore user ses genoux sur la pierre, réciter pour l'absent le\nrosaire en marchant autour de la rustique rocaille. Aujourd'hui, sainte\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1375, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\nVierge, on peut encore /'apercevoir, lui dire du geste qu'on sera fidèle et\nqu'on attendra\n\n   La lune est levée; le canal déroule son ruban de soie luisante. Il fait\nhumide et frais et les grenouilles croassent. Le bateau est passé. Anéantie,\nglacée, immobile contre le pilier du pont de fer, Marie se demande si elle\npourra jamais faire un mouvement encore. Comme à travers un voile, elle a\nvu glisser dans la clarté lunaire, monstre aux yeux clignotants, le sombre\nbâtiment que deux feux verts éclairent seuls à l'avant. Vaguement un homme\nà la proue agita ses deux bras et elle croit qu'elle aussi a fait un geste. Puis\nplus rien, ni vision, ni souvenir. Depuis quand est-elle là ? La lune est haute\ndans le ciel et les grenouilles croassent.\n   Une douleur lancinante lui serre le cœur tout à coup; elle se souvient.\nD'un rapide élan la berge est descendue jusqu'au bord, tout au bord du canal.\nSaisissant d'un bras furieux la gaffe qui sert d'amarre au canot des ponton­\nniers, Marie bat à grands coups répétés l'eau froide, l'eau stagnante, l'eau\nnoire, l'eau perfide, l'eau ricanante, l'eau victorieuse qui n'a favorisé leur ren­\ncontre, sourit à leurs baisers que pour être plus sûrement complice de cette\ndécevante, de cette cruelle trahison.\n                                                          HENRI    DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 697, "page_fin": 699, "titre_corps": "Le Père Vanden Gheyn", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Le Père Vanden Gheyn", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 820, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1971, "texte": "Le Père Vanden Gheyn\n\n                LE connaissez-vous? C'est le plus aimable des\n                   hommes. Si vous voulez vous en rendre compte\n                   allez donc admirer notre superbe collection de\n                   manuscrits à la Bibliothèque Royale. Si vous\n                   ne les avez pas encore vus vous serez émer­\n                   veillé. Cette collection est splendide en effet,\n                   d'une richesse inouïe. E t si vous avez la chance\n                   d'être piloté dans votre visite par le conser­\nvateur en chef qui n'est autre que le Père Vanden G h e y n ,\nvous aurez en outre le plaisir de faire la connaissance d'un\nh o m m e exquis, qui vous charmera par sa courtoisie d'abord\net ensuite par sa conversation fine, érudite et spirituelle.\n    L e Père Vanden Gheyn a de nombreux amis. L e connaître\nc'est l'aimer. C'est un de ces hommes qui d'emblée captivent\nla sympathie. Ses amis se réunissaient il y a quelque t e m p s\nautour de lui en un banquet fraternel et cordial pour le fêter.\nOn était cent cinquante. On eût été trois cents, si on l'eût\nvoulu. Mais peut-être un trop grand nombre eût-il nui à l'inti­\nmité de cette réunion qui fut une vraie fête de famille. O u i , je\ndis bien, une fête de famille. On eût vraiment dit, en effet, que\nc'était la famille du P è r e Vanden Gheyn qui fêtait en lui, non\npas seulement l'ami, mais un frère aimé, un frère de cœur.\n    Pour fêter si solennellement le Père Vanden G h e y n — car ce\nfut en même temps une vraie solennité — quoique cordiale et\nintime, une vraie manifestation — il devait y avoir des motifs\nsérieux. Il n'en m a n q u a i t pas, en effet.\n   Nous fêtions dans la personne du Père Vanden Gheyn non\nseulement l'ami si bon, si affectueux, si dévoué que tout le\nmonde connaît, mais le savant distingué et de toute première\nenvergure, qui par sa science profonde et quasi encyclo­\npédique, par des travaux intellectuels innombrables d'une si\n"}, {"page_pdf": 821, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "698                           DURENDAL\n\n\nvaste et si sûre érudition, fut p e n d a n t plusieurs années\nl'honneur de l'admirable corporation des Bollandistes, comme\nil est maintenant l'honneur de la Bibliothèque Royale. E t nous,\ncatholiques, nous pouvons, nous devons tout particulièrement\nêtre fiers du Père Vanden Gheyn, car la gloire qui n i m b e\nde l'auréole de l'intelligence et de la science le nom de notre\ngrand ami rejaillit non seulement sur l'illustre ordre des\nJésuites auquel il appartient mais encore sur l'Eglise catholique\ntout entière.\n   Q u a n d un h o m m e réunit dans sa personne les dons les\nplus élevés de l'intelligence et les dons du cœur, d'un cœur\nd'or qui ne d e m a n d e qu'à aimer, à se donner et à réconforter\nceux qui l'approchent par son affection, toutes les âmes vont\nd'instinct à lui avec toute leur s y m p a t h i e et avec tout leur\nenthousiasme.\n   L e Père Vanden Gheyn est cet homme-là. Ceux qui le\nconnaissent l'affirmeront avec moi et ils ne trouveront pas\nexagéré ni trop flatteur le portrait que je fais ici de cette\npersonnalité si haute, si distinguée et en même temps si atti­\nrante par la bonté foncière qui en double.le charme.\n   J'avais l'intention de donner ici la liste de tous les travaux\nscientifiques du Père Vanden Gheyn, mais cette liste est si\nlongue que je dois y renoncer et me contenter de renvoyer les\nlecteurs à la notice très bien faite parue dans la Revue biblio­\ngraphique belge et écrite par René Bertaut. Elle date malheu­\nreusement de 1901. Bien des travaux ont été publiés depuis\nlors par le savant jésuite. Et cependant, déjà à ce moment,\nRené Bertaut pouvait écrire, au sujet de l'étonnante activité\nscientifique du Père Van den Gheyn : « Lorsqu'on jette un coup\nd'œil sur la bibliographie qui suit cette notice, on demeure\nétonné de l'oeuvre qu'a produite un h o m m e à la fleur de l'âge.\nE t ce qui étonne bien plus encore, c'est la multiplicité des\nquestions traitées. En effet, loin de s'en tenir à une particu­\nlarité du savoir humain et à approfondir une question ainsi que\nle font beaucoup, le R. P . Vanden Gheyn est, dirai-je, omni­\nscient, il est une encyclopédie vivante : il connaît toutes les\nquestions et les connaît dans leurs moindres recoins. Rien ne\nlui échappe lorsqu'il s'empare d'un sujet, il ne l'abandonne que\nlorsqu'il n'est plus permis à l'esprit de le pénétrer plus\navant. »\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 847, "texte": "                      LE PERE VANDEN       GHEYN                    699\n\n\nJ a m a i s plus bel éloge n'a été fait d'un savant et cet éloge n'est\nque la vérité même.\n    L a Rédaction de Durendal offre par mon intermédiaire au\ncher et docte Père Vanden Gheyn l'hommage de toute son\nadmiration, de toute sa vénération et en même temps de toute\nson amitié, car nous aussi nous avons le bonheur d'être du\nnombre de ceux qui l'aiment et qui ont la joie si douce et que\nnous apprécions tant d'être aimés par ce jésuite si s y m p a t h i q u e\n qui, nous le répétons, est le plus aimable et le plus charmant\n des hommes, en même temps qu'un des plus distigués savants\nde notre pays, dont la supériorité intellectuelle est reconnue et\nproclamée par le m o n d e scientifique tout entier.\n\n                                                   HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 700, "page_fin": 712, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Strophes galloises", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 823, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2835, "texte": "Les Poèmes\nStrophes galloises, par L o u i s H U M B L E T , S. J . (Liége, Spée-Zelis). Clochettes et\n   bourdons, p a r ROBERT HUCHARD (Paris, P e r r i n ) . Paris la prostituée, Les\n   Wallons, par ALBERT DU BOIS (Paris, Sansot). L'âme des temps nouveaux,\n   p a r EDOUARD SCHURÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . Par   la vie, par M A R I E VAN E L E G E M\n   (Bruxelles, Larcier); Le chemin qui monte, p a r NICOLAS BAUDUIN (Paris,\n   Sansot). La joie vagabonde, p a r PAUL CASTIAUX (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n   Rayons de miel, par FRANCIS JAMMES (Paris, l'Occideut). La Pâque des roses,\n   par TOUNY LERYS (Paris, Mercure de France). Poèmes provinciaux, par ANDRÉ\n   LAPON (Paris, le Beffroi). Le valet de cœur, p a r TRISTAN KLINGSOR (Paris,\n   Mercure de F i a n c e . Coups d'Aile, p a r MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer). Post­\n   scriptum.\n\n     L e monde extérieur est-il nécessaire a u x poètes? A certains leur â m e\n suffirait : ils s'y enferment, ils se contemplent, ils s'analysent. Ils notent\n c h a q u e pulsation, chaque émotion, c h a q u e soupir, et même q u a n d ils font\n mine de se détacher de leur moi tyranique et absorbant, c'est pour faire ce\n qu'Auguste Comte appelait « se mettre à la fenêtre pour se voir passer d a n s\n la rue ». L a plupart se servent de ce qui est au dehors d'eux c o m m e prétexte à\n symboles. L'univers tout entier ne semble fait q u e p o u r envelopper et faire\nvaloir la gloire ou la détresse de leur âme. Ils ont raison, la poésie est là, dans\n ce mystère douloureux qui relie leur coeur, source d e leur émotion, à la\n nature, source d e leurs images, et rares sont aujourd'hui ceux qui, pourvus\n d'une objectivité suffisante, et, disons-le bien, d'une santé morale et d'un\n vouloir assez fort pour accomplir ce q u e nous avons tous rêvé dans n o s\n heures de lassitude et d'ennui : le beau voyage hors de soi-même. C a r ,\n reconnaissons-le franchement, le subjectivisme outré, s'il est fécond en\nbeautés troublantes, est une marque d e faiblesse, et p a s plus que les génies\ndes siècles qui ne furent pas malades, les h o m m e s d'aujourd'hui qui ont\nété élevés d a n s l'action n'en sont capables.\n    Imaginez dès lors qu'un h o m m e ait reçu u n e formation scientifique très\ndure et très solide, qu'il se soit volontairement et très noblement courbé\nsous une direction spirituelle dont le but a été d'en faire un soldat, et pour\ncela de développer sa volonté, son intelligence, sa force d'âme a u x dépens\nde l'imagination qui est u n e folle et d e la sensibilité qui est peut-être u n e\nfaiblesse; imaginez en m ê m e temps que cet h o m m e soit poète, quelle poésie\npourra-t-il produire? U n e chanson q u i détonnera profondément dans le\nchoeur des chansons modernes et q u i , par là m ê m e , sera originale — u n e\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "                                 LES POÈMES                                 701\n\n\n poésie précise, alors que nous aimons le flou, nette, claire, sans complica­\ntions ni symboles — et qui par là même sera peu accessible aux poètes et\ntrès accessible au public : nous aurons la poésie intellectuelle.\n    Les deux mots ne sont pas contradictoires, ils ne le sont que pour ceux\nqui confondent notre art contemporain avec l'art de tous les temps. La\n poésie intellectuelle n'est pas exclusive de la poésie, elle en est une face que\nnous avons perdue de vue, je le veux bien quoique Sully-Prudhomme nous\nl'ait parfois dévoilée, mais elle n'en est pas moins une source possible de\nbeauté\n    Le Père Humblet, jésuite, ne pouvait donc que nous donner le livre qu'il\nvient de publier et qui n'est sans doute que le début d'une œuvre : Les\nStrophes galloises. Le jeune professeur est redevenu étudiant, le voilà là-bas, au\nbord de la mer d'Irlande, approfondissant sa théologie. Il regardera par la\nfenêtre et les strophes se mettront à danser en marge de ses cahiers, et le\npays de Galles, tel qu'il l'a vu avec ses yeux d'artiste et son âme de futur\nprêtre catholique, va s'y refléter tout entier. Mais l'étude est là : avec un\nesprit penchant et prêt à convictuer l'abstrait comme est naturellement celui\nd'un poète, le jeune théologien va être tenté de mettre en vers les Pères de\nl'Eglise, et, immédiatement, un à un, avec patience, il les dresse, lesdéfinit,\nles résume, les condense dans les limites exactes d'un sonnet. Et il pourra\naprès cela ressentir le souvenir ému de la Belgique lointaine, laisser parler\nson cœur où l'amitié a chanté, ces quelques cinquante sonnets resteront la\npartie intéressante et capitale de son volume.\n   Ce qu'il a fallu de science, d'art minutieux, d'adresse, de force pour expri­\nmer en quelques mots toute une doctrine, ou l'évolution de la doctrine chez\nun philosophe, je ne me charge pas de l'éclaircir; ce que je veux noter, c'est\nl'art parfait des mots, le sens très net des attitudes et ces images théolo­\ngiques que seul peut évoquer et employer un adepte. Trois sonnets — Saint\nThomas, Saint Grégoire de Naziance, Tertullien — sont hors pair et je voudrais\nles citer tous les trois — n'était la place — comme types de la manière de\nnotre écrivain.\n    Mais, comme il arrive d'ordinaire, le défaut de tout cela répond directe­\nment à sa qualité : la sécheresse, la monotonie, parfois la prose dans la\nrecherche du terme exact et entre des vers admirables comme celui-ci\nappliqué à Thomas d'Aquin :\n\n       'l'on long mugissement     emplit encor le monde,\n\ndes vers inorganiques et sans aucune valeur propre. Puis, alors qu'il eût fallu\ndans des sonnets finir par ce qu'un de mes amis appelait un jour « la porte\nouverte » — car un sonnet, s'il doit contenir beaucoup, doit toujours par le\nvers terminal évoquer l'infini qu'il ne peut contenir — le Père Humblet, qui\nest parvenu à tout dire en quatorze vers, termine d'ordinaire ses petits poèmes\npar un vers quelconque — ou qui paraît tel parce qu'on en attend un autre.\n   Tout cela est néanmoins très intéressant et très représentatif. Car seul un\njésuite pouvait l'écrire. Un bénédictin eût eu plus de charme, un dominicain\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "702                                 DURENDAL\n\n\nplus de passion, u n jésuite poète ne peut être que précis, exact et fort. Il sera\nartiste, il sera très difficilement poète dans le sens où l'entend notre époque\nmalade et notre — magnifique — décadence.\n   Mieux avisé que M. R o b e r t H u c h a r d qui, d a n s ses Clochettes et bourdons,\nnous livre pêle-mêle et sans lien des croquis, pastels, élégies, épitres, satires\net toasts, des poèmes philosophiques dédiés à H u g o , et des poèmes poli­\ntiques dédiés aux jeunes T u r c s , sans compter les à-propos, les épithalames\net les \" remerciements à Aurélien Scholl \". M. A l b e r t du B o i s qui fait fi, lui\naussi, de la poésie de l'âme, a une idée pour animer ses « P o è m e s impériaux »;\ncar Paris la prostituée et les Wallons ne sont que les premiers volumes d'une\nsérie. M. Albert du Bois est traité de grand h o m m e par quelques petits\njeunes gens, qui ressentent la honte d'être Belges; d'autres lui dénient tout\ntalent. Il ne mérite, à vrai dire, ni cet excès d'honneur ni cette indignité.\nS'il écrit de déplorables vers il a au moins pour les sauver u n e verve pas­\nsionnée. Après avoir eu le mauvais goût autrefois, étant attaché de légation,\nd'écrire u n livre antipatriotique qui dut a u scandale le bruit qu'il fit, M. d u\n Bois se consacre à traduire les « aspirations » du peuple wallon et à appe­\nler de tous ses cris la « R é p u b l i q u e impériale », la réunion de nos provinces\n du sud à la F r a n c e , et à dénoncer en g r a n d e s phrases déclamatoires cette\nineptie, cette infamie, ce non-sens, cette absurdité, qu'est le « R o y a u m e de\n Belgique ». Celui-ci ne s'en porte pas plus mal et les discours de M. du Bois\nsont c o m m e des clameurs dans u n e cave : ils n'ont d'écho qu'en raison du\nvide d'alentour. Reste à voir la valeur littéraire de ces odes et de ces satires :\n M. du Bois est u n bon élève de Victor H u g o . Seulement, si au théâtre il a\n réussi, ses vers lyriques sont pleins d'à-peu-près, de mots vides, de répétitions\n de boursouflures, de réminiscences des Châtiments :\n\n           Qu'importe!    sachez-le,   ma foi reste    suprême.\n           Un jour la vérité sortira du       linceul.\n           J'ai raison ! je dis vrai ! ma cause est juste,      même\n                Si je dois rester    seul.\n\n   D a n s Paris la prostituée, la principale beauté consiste à injurier copieuse­\nment M. Maeterlinck et notre g r a n d Verhaeren. Dans les Wallons M . du Bois\na réuni des poèmes divers, la Neuvième statue, deux préfaces grandiloquentes\net comiques; la Veille de Jemappes : u n e maladresse dialoguée, et la Destruction\ndu Lion de Waterloo, vaste symbole où l'auteur imagine l'ouvrier qui pareil à\nu n demi-dieu,\n\n           Noble bras brandissant       la suprême        marmite,\n\nira faire sauter\n\n           Ce monstre,  cauchemar de notre              crépuscule,\n           Sur les marches du Nord veillant,          gardien       fatal.\n\n    Mais nous ne pouvons, ni ne voulons être partial. M. du Bois a pour\n lui la foi qui le sauve du ridicule, la fougue qui le guérit de la lourdeur et\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "                                     LES POÈMES                                       703\n\nune puissance verbale appréciable. I1 a mis son talent au service d'une cause\ndétestable, mais nous nous garderons de nier ce talent.\n\n   C'est u n e thèse morale a u contraire qui servira de source lyrique à cet\nautre poète intellectuel qu'est l'auteur de l'Ame des temps nouveaux. M. E d o u a r d\nS c h u r é qui, au cours d'existences antérieures, fut prêtre en Alexandrie, et\nqui, avant de vivre au pays des druides — et des druidesses — rencontra\nMélinodis, sa muse, aux mystères d'Eleusis, de vie en vie marche vers l'au-\ndelà. Poésie toute spiritualiste donc et fort étrange. On n'y rêve que d'im­\nmortalité, d'esprits et de métempsycoses, et en somme il y a dans tout cela un\nidéal qui pour être très inconsistant n'en est pas moins élevé et noble. Mais\npoésie philosophique toujours j u s q u e dans son lyrisme, et qui ne convaincra\njamais et surtout ne consolera jamais une â m e , et qui, défaut plus grave au\npoint de vue strictement littéraire, n'est point exprimée d a n s une forme im­\npeccable. Elle ne vit que par l'élan de désir inquiet et fervent qui la traverse.\nEcrivain somptueux et profond en prose M. E d . Schuré l'est aussi en vers à\nses bonnes heures, mais avec un rien de pesanteur et assez de maladresse.\nH e u r e u s e m e n t deux ou trois poèmes magnifiques, tel un Dyonisos, viennent-ils\nse fixer pour longtemps d a n s le souvenir.\n\n   P a r m i les quelques livres que j'ai réservés pour cet article, voici que je\nfeuillette celui d'une femme. Avec lui nous allons quitter, je le sens, cette\npoésie objective et extérieure pour écouter la belle chanson des âmes — et je\nrespire ce livre, d'ailleurs assez inférieur, avec la joie q u ' o n trouve, après les\ntourments de la pensée, d a n s les intimités et les confidences. M. Nicolas\nB a u d u i n dont je parlerai dans un instant portera à son paroxysme cette poésie\nsubjective dont n o u s allons écouter ici la chanson imparfaite et timide.\n\n     M m e M a r i e V a n E l e g e m réunit, sous le titre de : Par la Vie, un groupe har­\nmonieux de poèmes médiocres. Des formes vagues y recouvrent des pensées\nvagues. E t cependant combien n'est-il pas souhaitable, lorsqu'on n'est pas\ndoué d'une imagination poétique supérieure, que l'on vise à la perfection des\nvers ? Mme Marie Van Elegem semble en être encore à la période où l'on se\ncherche soi-même, et, se fiant à u n e facilité dangereuse, elle n'a pas atteint\nencore ce style irréprochable dont elle est peut-être capable. Se contentant\nd ' u n e pensée imprécise à développer, elle se laisse trop facilement entraîner\nà la dérive, jusqu'en ces petits ouvrages — sonnets et autres — où tout l'art\nconsiste justement à bien serrer une pensée voulue et définie. Il en résulte\ndes poèmes amorphes, monotones, inégaux, où parfois de beaux vers, de\ntrès beaux vers détonnent, mais où d'autres traînent sans consistance; des\nélans que des métaphores déhanchées alourdissent de leur incohérence irré­\nfléchie ; des odes qui trébuchent, des strophes imparfaites, des vers détes­\ntables ; des tournures horribles et des fautes de goût, étonnantes chez u n e\nfemme poète. P o u r t a n t ce n'est pas pour rien que cet a u t e u r médiocre est\nfemme ; des poèmes d'amour discret, des vers écrits pour un bébé rose mettent\ndans la dernière partie du recueil un incontestable charme. Il reste d'ailleurs,\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": "704                              DURENDAL\n\n\nmalgré tout, après la lecture de ce livre, l'impression d'une âme poétique,\npensive et d'un idéal supérieur. C'est ce qui fait regretter plus grandement\nencore la lâcheté d'une forme imprécise qui nous a empêché d'admirer comme\non doit admirer de pareilles choses, l'ascension de cette âme vers la clarté.\n\n   C'est par la vie aussi que M. Nicolas Bauduin va monter vers la Joie.\nPar la vie surnaturelle et l'amour divin. Dans ces temps de fanfreluches, de\nfolies, de sensualités, d'exaltations du moi et de la chair, il est devenu\nrare de trouver des poètes sombres et profondément pessimistes — non pas\ndu pessimisme larmoyant, déliquescent ou charnel de la plupart des jeunes\npoètes — et qui osent raconter comment, dans leur recherche du bonheur\nils ont fini par trouver Dieu. Il fallait pour tenter un sujet pareil un grand\ntalent et une foi grande. M. Nicolas Bauduin, s'il avait attendu quelques\nannées, nous aurait peut-être donné un livre plus égal, où certaines répéti­\ntions auraient été supprimées, où de nombreuses négligences de forme\nauraient été réparées, et où la syntaxe — M. Bauduin ignore-t-il qu'il y a une\ndifférence entre l'indicatif et le subjonctif? — aurait été, espérons-le, moins\noutragée. Mais nous aurions peut-être perdu alors cette fougue et cette\npassion lyrique, qui font précisément l'indéniable beauté de son livre\nmagnifique et imparfait. Le chemin qui monte est plutôt le chemin qui s'éclaire.\nI1 commence dans les ténèbres de la tristesse la plus sombre : une tristesse\nvoulue, déchirante, et clamée avec quelle vigueur! Cela semble inspiré de\nl'Ecclésiaste...\n\n       Tout m'a menti, tout m'a trompé dans ce bas monde,\n       Tout m'a déçu, l'amour le rêve, et le parfum.\n       Tout m'a trahi, la paix ne me fut point féconde\n       Et j'ai souffert du mal, sans relâche et sans fin ;\n       J'ai traîné sans espoir mon âme vide et lasse\n       Par les chemins du feu, du rêve et du désir...\n\n  Ce sont ainsi des appels dans la nuit, tragiques, apeurés, exigeants tour à\ntour, d'abord vers une lumière imprécise, puis vers Dieu :\n\n       Oh! qui viendra nous prendre et nous        régénérer?\n       Graves, nous attendons le signe d'espérer,\n       Et, dans la nuit profonde, immense,      universelle,\n       La certitude ardente, ivre et    surnaturelle.\n       Plus de philosophie et de science, non,\n       Mais l'idéal retour, dans nos cœurs, de ton nom !\n       Nous attendons la voix, nous attendons       l'oracle!\n       O Dieu! Seigneur puissant ! un miracle ! un miracle!\n\n  Mais Dieu ne répond pas, et le désespoir paraît être sans terme. Car\nenfin, qu'est le monde?\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "                               LES POÈMES                               705\n\n      La terre va, perdue en la nuit éternelle,\n      Ainsi qu'un grain de sable au sein des tourbillons,\n      Les ombres, sans arrêt, s'étendent autour d'elle,\n      Flots vastes de la mer des    constellations.\n\n      Le mystère effrayant sur elle ouvre sa gueule,\n      Elle roule sans fin dans l'infini sans fond,\n      Tandis que le temps noir tourne comme une meule\n      Dans le gouffre éternel où les siècles s'en vont.\n\n      La création trouble emplit le vide énorme,\n      Où les mondes s'enfuient en rapides essaims,\n      Et la nuit incréée éternelle et sans forme\n      Cache partout le but de ses muets    desseins...\n\n  Qu'est la vérité en ce monde où n'existe pas l'absolu? Qu'est l'amour?\n\n      Amour humain, quel es-tu donc, si dans notre âme\n      Tu ne mets point la plénitude et le repos,\n      Si tu n'es point le feu, la lumière et la flamme,\n      Qui calment les terreurs et réchauffent les os?\n\n      Tu n'es rien qu'un mensonge et qu'un rêve d'une         heure,\n      Tu n'es point le remède immuable et divin\n      Et tu ne verses pas la paix     intérieure\n      A l'âme qui se hait et se torture en vain.\n\n   Pourtant, pour trouver un peu d'oubli, le poète veut aimer, et cet amour\nd'abord égoïste se transforme en amour des hommes :\n\n      Oh! ne vivons plus seuls dans notre amour        jaloux,\n      Comme deux êtres qui s'adorent à genoux\n      L'un l'autre, sans souci des choses de la terre!\n      Comprends-moi ! chassons-le, cet amour       solitaire,\n      Oh ! comprends que ton cœur qui palpite d'émoi\n      Ne soit plus tout à fait tout à moi, tout à moi,\n      A moi seul, mais qu'il sente en sa tendresse vaine\n      Un élan de pitié vers la misère     humaine!\n      Ne m'aime pas autant! comprends ce que je veux,\n      C'est trop, c'est mal, comprends mon cœur, comprends       mes   vœux,\n      Je souffre et je suis plein de tendresse infinie\n      Et je me hais de tant t'aimer, ma pauvre      amie...\n\npour qu'enfin, cet amour des hommes, par un ineffable miracle le conduise\nà l'amour de Dieu...\n  Et peu après les ténèbres se dissipent, la clarté grandit, l'espoir chante,\nœuvre insoupçonnée de l'amour tant haï; et tandis que la première partie\n"}, {"page_pdf": 829, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": "706                              DURENDAL\n\n\n\nsemble transcrite des pages les plus sombres de la Bible, la fin du volume\nest comme une paraphrase de ce merveilleux chapitre de l'amour qui ferait\nvivre à jamais, à défaut de toute autre cause, ce chef-d'œuvre littéraire qu'est\nl'Imitation. La forme même parfois si heurtée, souvent incorrecte, le style\nchargé de redites et entraînant tant d'imperfections dans sa lyrique envolée,\nse purifie, s'illumine, s'irradie, dans des cris d'adoration, de soumission et\nde joie déchirante :\n\n      Roule-moi dans ta nuit, ton ombre et le sans-fin\n      Le sans-fond, l'inconnu, l'immense, le divin,\n      Je ne suis rien...\n      ... Dans l'océan divin je suis la goutte d'ombre\n      Qui rêve à ton amour et qui veut ta clarté,\n      Celui qui se tient face à ton immensité\n      Comme une chose faible et triste qui délire,\n      Et qui veut tout l'amour, et que l'amour      inspire;\n      Celui qui souffre, qui s'exalte, et dont le cœur\n      Vibre tout éperdu sous ton pouvoir       vainqueur,\n      Celui qui, plein d'espoir, plein de feu, plein d'ivresse\n      Presse la nuit, presse le vide immense, presse\n      Presse tout sur son cœur avec flamme, avec foi,\n      Comme pour posséder quelque chose de Toi!\n\n   Et cela finira par un alleluia d'un extraordinaire lyrisme, dont je veux\ntranscrire les derniers vers, malgré les deux ou trois taches qu'à la seconde\nou troisième lecture on finit par y découvrir :\n      Alleluia vers toi maître du ciel splendide,\n      Qui suspendit les astres d'or au sein du vide,\n      Et les fis tournoyer, immense,       confondus,\n      Sur le front chancelant des hommes         éperdus,\n      Balbutiant sans fin, vers toi dans leur extase\n      Des adorations que ton amour         embrase!\n      Alleluia, Seigneur, vers ton pouvoir de feu,\n      Vers tes mystères saints et purs, vers ton ciel bleu,\n      Vers tes gouffres remplis des hymnes         planétaires\n      Que chantent à jamais les soleils et les terres,\n      Et les rayons épars, et tout ce feu béni\n      Qui frissonne d'amour au sein de l'infini !\n      Alleluia vers vous, aubes du ciel suprême,\n      Evanouissements      divins de la nuit même,\n      Splendeurs qui bruissez au front chaste des soirs,\n      Merveilles des couchants, parfums des encensoirs,\n      Parfums des c i e u x , parfums des bois, parfums des plaines,\n      Souffles des univers qui mêlez vos haleines,\n      Dans l'espace infini plein      d'éblouissements,\n      Comme au sein de la nuit terrestre les amants...\n"}, {"page_pdf": 830, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "                                 LES POÈMES                                707\n\n       ...Alleluia vers vous, nuits d'ombre et de flammes,\n       Divins éveils des cœurs, divins frissons des âmes,\n       Enchantements       sacrés! Alleluia vers vous,\n       Fleurs des c i e u x et des bois, astres d'or, vallons roux,\n       Mugissements des flots et plaintes des colombes!\n       Alleluia vers vous, fleurs qui germez des tombes,\n       Chants qui montez des cœurs, voix qui sortez des eaux!\n       Murmures des galets et soupirs des ruisseaux !\n       Alleluia vers vous brouillard qui s'évapore,\n       Cloches des angélus qui tintez dans           l'aurore,\n       Rythmes des c i e u x , soleils levants, brises des airs\n       Et murmures divins des cœurs et des déserts!\n       Alleluia vers vous! Scintillez,       étincelles,\n       Brûlez, soleils de feux, oiseaux ouvrez vos ailes,\n       Consumez-vous,       flambeaux,    dans les deux       éclatants,\n       L'amour sacré, l'amour sera vainqueur des temps!\n       L'amour vaincra la nuit, l'amour vaincra             l'abîme,\n       L'amour sera le souffle immense qui ranime,\n       Alleluia vers vous, brises, soupirs,        accords!\n       L'amour réveillera la poussière des morts!\n\n   Oui, c'est vraiment le chemin qui monte, celui-là, et nous sommes trop\ndéshabitués de ce christianisme âpre et ensoleillé qui fait succéder les exal­\ntations aux agonies.\n\n   Chose étrange, les poètes catholiques ont beau chanter la tristesse, ils\nfinissent toujours par dégager de la joie, et vous rappelez-vous comme\nErnest Hello appelait de tous ses cris cette poésie de la joie qui sera juste­\nment la poésie catholique de demain. Cette clarté j'ai cru la trouver en\nouvrant le volume que M. Paul Castiaux a intitulé la Joie vagabonde et je\nn'y ai trouvé que de la tristesse. La gaîté des mots cache presque toujours\nun pessimisme profond et ceux qui n'exaltent la vie que comme une source\nd'ardeurs matérielles font cette faute immense de se fermer toute inspiration\nidéale et sereine. Une poésie matérialiste pourra monter, sauter, bondir,\ns'enivrer de ses gestes, de ses couleurs, de ses chansons, elle n'en restera\npas moins terre à terre, et à travers son apparente joie, désespérément triste.\nTous ceux qui sont vraiment des poètes et qui ont célébré des ferveurs ter­\nrestres me comprendront. Cette irrémédiable tristesse je la retrouve dans les\npoèmes inarticulés de M. Paul Castiaux. Cette brûlante ardeur que\nMme de Noailles ou Marie Dauguet ont exaltées en mètres graves, M. Cas­\ntiaux les exprime en rythmes inégaux et informes.\n   Le vers libre est le plus merveilleux instrument pour rendre les sentiments\ntumultueux, mais encore doit-il être animé d'un rythme intérieur qui le plus\nsouvent chez M. Castiaux est si cocasse qu'il ressemble à une gageure\ncossue s'il voulait imiter M. Franc-Nohain. Ces poèmes cependant, pour\nêtre souvent imparfaits, ne sont pas médiocres et certaines pages — comme\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3018, "texte": "708                                   DURENDAL\n\n\nce poème fluide écrit dans les jardins d'Ardenburg et certains croquis pitto­\nresques sont fort appréciables. Mais que de procédés et de tics. Ces deux\népithètes : ésotérique et nu sont une véritable obsession. Suffisent-ils à donner,\ncelui-ci l'impression de profondeur, celui-là une illusion de volupté? A\nc h a q u e page ils reviennent, agaçants et inévitables. La mer, le ciel, les fruits,\nla foudre, les tuiles, le soleil, tout est nu : je ne les ai jamais vus habillés.\nCela produit, n'est-ce pas, une inévitable joie?\n\n    Si vous voulez trouver la joie, lisons ensemble F r a n c i s J a m m e s .\n    E t quelles délices après ces livres où malgré tout il fait sombre de\nr e p r e n d r e ce volume clair des Rayons de miel. Quelle lumière sincère, p u r e et\nc h r é t i e n n e ! C'est la chanson quotidienne et simple de l'âme inspirée, u n\nb o n h e u r caché qui malgré lui s'extériorise, la vraie poésie, la b o n n e , toute\nsimple et toute rustique, sans même cette affectation de la simplicité que les\nimitateurs du poète d'Orthez ont mis à la m o d e . C'est le cœur sans complica­\ntions, la beauté sans fard, le rêve sans p h r a s e . C'est la nature\n\n                                     crue si    vivante\n       Qui comme enfant par trop parée joue,        chante\n       A la façon d'un poète qui ne sait pas\n       Pourquoi   son vers s'ordonne  et fleurit sous ses              pas...\n\n    N o u s étions rassasiés des églogues à l'instar de l'antique, des Mélibée de\ncontrebande et de ces paysages de Sicile où certain de nos poètes, à défaut\nde Théocrite fait évoluer languissamment les divinités rustiques. F r a n c i s\nJ a m m e s nous a rendu le vrai sens de la poésie rustique, et l'Alexandre de\nRuchenfleur qu'il nous d o n n e aujourd'hui n'est pas la moins belle de ces\néglogues renouvelées. Alexandre de Ruchenfleur est un juste et un simple\n\n       Ce vieillard,  instruit    des choses que l'on          cueille,\n       Eut un notariat     jadis, et, sous les       feuilles,\n       Les panonceaux       luisaient  ainsi que des           moissons.\n       La porte de l'étude ouvrait sur           l'horizon,\n       Si bien que quand un acte était passé par lui\n       Ruth et Booz rêvaient       dans le juillet qui        luit...\n\net tout le long du poème, il rêve, cause et prie avec la sérénité douce d'un\npatriarche. E t les siens se mêlent aux causeries, d a n s le salon rempli de\nchoses anciennes où il sent le poivre. L a grand'mère raconte ses premiers\naveux, Jacqueline dit tout simplement son amour pour son fiancé, et son\npère, un médecin de village, exprime toute la douceur et l'austérité de sa\nvie de d é v o u e m e n t . . . lui le grand-oncle, il songe au Ciel.\n\n       Je crois bien que les gens entrent au        Paradis,\n       Tout naturellement.    Par quelque       après-midi\n       D'après la mort, on est soudain auprès de Dieu.\n       On doit se dire : Tiens!... c'est moi... Moi        bienheureux.\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "                                LES POÈMES                                 709\n\n  Aussi meurt-il dans la paix d'un beau jour et le poème finit dans le même\nsouffle que sa vie...\n\n       Des bouffées de printemps balancé     s'engouffrèrent\n       Dans la petite chambre. Une ardente     lumière\n       Découpa chaque fleur crûment dans le jardin\n       Coloré et verni comme un plat ancien.\n       Deux heures et demie     sonnèrent...\n\n                                       Il y a\n       Que j'ai fini de chanter et que les lilas\n       Sont vivants, mais qu'Alexandre     de    Ruchenfleur\n       Est mort, et que mourir ainsi n'est que douceur...\n\n   Si je n'avais point parlé de Francis Jammes, je vous eusse entretenu lon­\nguement de M. Touny Lerys et de M. André Lafon. Mais l'un rappelle trop\nla manière lumineuse de son maître, et l'autre en évoque trop la manière\ngrise et intimiste. Et pourtant dans la Pâque des roses que de grâce enso­\nleillée et vivante et dans les Poèmes provinciaux que d'intérieurs exquis, que de\nvie donnée aux petites choses, quelle harmonie dans un verbe parfois hésitant\net inhabile mais toujours simple comme la tristesse et la beauté modeste de\nla vie quotidienne.\n\n   Et nous nous souviendrons que l'hiver arrive. Nous avons fermé nos\nfenêtres et fait flamber des feux clairs dans nos cheminées. C'est l'heure de\nreprendre les livres lus jadis en été, mais qui, parmi la poésie violente et\nabsorbante de la nature, n'ont pu charmer : les livres de légendes, les contes\nde Grimm, les albums d'images, les recueils de Tristan Klingsor.\n   En 1898, dédiant son Almanach aux images au poète de la Louange de la vie,\nKlingsor lui écrivait :\n\n              Je viens vers vous, mon cher     Elskamp,\n              Comme un pauvre varlet de cœur et de joie\n              Vient vers le beau seigneur qui campe\n              Sous sa tente d'azur et de soie...\n\n   Et, en effet, l'art de Klingsor ressemble à celui de Max Elskamp. C'est la\nmême manière naïve, le même souci du folklore, le même balbutiement\ningénu, la même observation puérile. Seulement l'inspiration mystique et\nflamande chez l'un, est chez l'autre profane et bien française. Tous deux ont\nl'amour des mêmes estampes violemment enluminées, grossièrement dessi­\nnées, l'amour des vieilles chansons désuètes, des formes oubliées, des\nrefrains traditionnels, des gestes gauches et divins des statuettes populaires.\nMais lire un livre d'Elskamp c'est feuilleter des images de la Vierge et des\nsaints, tandis que lire le Valet de cœur c'est revoir successivement des images\nd'Epinal, des vieilles gravures de keepsakes, de naïves cartes à jouer; c'est\nfaire envoler d'entre les pages les vieux refrains à la française et les vieux\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "710                                    DURENDAL\n\n\ncontes du terroir. Cendrillon, Petit Poucet, l'Ogre, Polichinelle, P e a u d'Ane,\nR i q u e t - à - l a - H o u p p e , Pierrot, Scaramouche, Arlequin et Colombine sont les\nrêves évoqués ; ils refont les gestes traditionnels qui charmèrent notre enfance\n— et finissons-nous j a m a i s par ne plus être un peu enfants? les fillettes\nde Walter Crane, les violoneux du village, les chevaliers du g u e t . . . c'est bien\nce qu'annonce la Chanson de l'Escarpolette :\n\n        Accrochez l'escarpolette aux cordes de soie :\n        Voici la ronde des fous, des enfants et des fées\n               Qui viennent  avec des refrains  de joie,\n        De toques, de bonnets et de chaperons     coiffés.\n\n        Voici les sabots de bois, les chausses de laine\n               Et les souliers de satin    brodé;\n        Voici les robes courtes et les robes à     traine,\n        Et les manteaux     des pages et des joueurs    de dés.\n\n        Voici les fillettes de Walter     Crane\n        Et de Nale Greeneway        dans le parc ;\n               Voici les bouffons de la reine,\n        Les porteurs     de faucons et les tireurs à           l'arc.\n\n               Voici les cueilleurs de fruits et de     fleurs,\n        De pommes vertes et d'œillets rouges       d'été;\n               Voici les blondins et les enjôleurs   :\n        Le bel oiseau des contes va      chanter.\n\n        Voici les chevaliers         déguisés\n        Et des châtelaines       gardeuses        d'oies...\n\n   E t tous ces personnages vivent d'une vie véritable, mais qui n'est point ce\nqu'on appelle c o m m u n é m e n t la vie. Ce sont des m a r i o n n e t t e s ; h o m m e s ,\nfées, canards, brochets, sont naïvement taillés dans le bois ou coulés d a n s le\nplomb et peints de couleurs voyantes. Les paysages sont découpés c o m m e\ndes jouets. E t ces paysages vivent leur vie de jouets comme vivent ces per­\nsonnages de leur vie de pupazzi.\n\n                   Mon père était broc, ma mère               cuiller,\n                   Moi je suis petit bonhomme  de              troupe,\n                   Mon père était broc, ma mère               cuiller\n                          A soupe.\n\n                   J'ai un pied en racine de     bruyère.\n                   Un pied rond et sans   talon,\n                   J'ai un pied en racine de     bruyère\n                          Et le corps en plomb.\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "                    J'ai le ventre peint de bleu\n                    Et si gonflé que j'ai peur qu'il       éclate,\n                    J'ai le ventre peint de bleu\n                    Et le derrière peint     d'écarlate...\n\n    E t l'on éprouve à lire ces poèmes un grand plaisir. Mieux que beaucoup\nde lamentations et que tant de banales redites, c'est de la poésie : poésie\nd'autant moins accessible à tous — qu'on me permette ce paradoxe — qu'elle\nest moins compliquée, plus simple, et qu'elle provient de la source popu­\nlaire... Il y a un art très grand et u n charme au moins égal dans ces dessins\ngauches, d a n s ces reconstitutions de vieilles chansons, et vous avouerai-je\nqu'en ces premières soirées d'hiver, si j'ai évoqué avec délices l'été clair de\nF r a n c i s J a m m e s et si j ' a i admiré profondément la fougueuse religion de\nM. Nicolas B a u d u i n , j'ai relu quatre fois Tristan Klingsor.\n\n   Cet article était terminé q u a n d j ' a i reçu les Coups d'aile de M. M a r c e l\nW y s e u r . P a r m i les tout nouveaux venus de ma très jeune génération,\nMarcel W y s e u r est le plus spirituel et le plus artiste et si son sentiment\nsemble parfois artificiel, cela tient aux sujets q u e le poète a choisis et qu'il\ntraite avec infiniment de légèreté et de souplesse. Ce sont des riens exquis,\ndes aquarelles, des éventails et même des mignardises avec une pointe\nd'émotion tout à coup d a n s ce délicieux superficiel. Mais combien gagnerait\nle livre si son auteur avait le souci d'achever des poèmes qu'il écrit élégam­\nment comme on grille une cigarette et d'approfondir un sentiment qui\ns'étend trop en surface. Ce petit livre néanmoins, grâce à plusieurs pièces\nsenties et graves n'est pas seulement la promesse u n peu hâtive d'un beau\ntalent, c'est aussi le début d'une œuvre.\n                                                                          PIERRE NOTHOMB.\n\n\n    P.-S. — Q u ' o n me permette de citer ici encore rapidement les Vieux Thèmes\nde M. Albert Lecocq (Liége, édition de Vers l'horizon) : quelques poèmes\nintimes m u r m u r é s par un jeune h o m m e sincère, sans guère d'originalité,\nmais avec un sentiment bien poétique de l'impalpable tristesse des choses.\nLes pièces inégales que M. Christian F r o g é intitula Au Jardin des Roses mou­\nrantes (Paris, Sansot) d'où s'exhale u n e douleur tragique et qui laisse l'impres­\nsion d'une inspiration heurtée, d'une âme tourmentée, d'un style trop souvent\ng r a n d i l o q u e n t ; les Sèves originaires (Paris, P e r r i n ) , où M. R o g e r F r ê n e a\nessayé de rendre le rythme des saisons, les symphonies de la nature, les voix\nmystérieuses des choses, mais où il n'atteint qu'à u n e lourdeur, u n e mala­\ndresse, u n e épaisseur de pensée, une monotonie toujours e n n u y e u s e dans\nla recherche de rythmes neufs; les Echos et Chansons de M. Xavier Reille,\néchos parlementaires ou autres, chansons légères, sentimentales ou catho­\nliques, médiocre recueil d'amateur; les Poèmes algériens de M. A. Maraval-\nBerthuin (Paris, Stock) souvent originaux, mais souvent e n n u y e u x et par­\nfois ridicules; les Chimères et Réalités de M. Sluse, poésies de pédagogue d o n t\nje vous reparlerai un j o u r ou l'autre pour vous divertir; les Icônes féodales de\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1828, "texte": "712                                 DURENDAL\n\n\nM. Orner De Vuyst, qui, à part u n titre qui mêle maladroitement l'Orient à\nl'Occident, font un volume très estimable, quoique encombré d'un moyen\nâge de dessus de cheminée; la Mer fabuleuse, de beaux vers parnassiens de\nM. Charpentier; les Exils de M. Camille Lemercier d ' E r m , recueil très\nlyrique et très imparfait dû à un bon jeune h o m m e qui « croit que c'est\narrivé »; le Vent dans les arbres de M. de Bary, dont je retiens la très origi­\nnale Chanson des routes :\n\n                            Dans le pays      blond\n                            Parmi  les   sillons\n                            Les arbres      écoutent\n                            La chanson    des      routes...\n\n   Les Printemps de M. Joachim Gasquet, recueil de beaux poèmes dont je\nreparlerai. Enfin, ne fût-ce que pour souligner l'immense variété des titres\nque les poètes ont à leur disposition, nous irons En cheminant avec M. M a u ­\nrice D e m b o u r (Liége, Ecole professionnelle Saint-Jean-Berchmans), à tra­\nvers quelques poèmes à la Verhaeren et quelques ballades m o n o t o n e s ; n o u s\nsuivrons Par les chemins le groupe harmonieux des poèmes de M. B. Reynold\n(Paris, édition de la P h a l a n g e ) , parmi lesquels plusieurs beaux morceaux\nseraient à citer; nous p r e n d r o n s avec M m e Blanche S a h u q u é le Chemin soli­\ntaire (Paris, Sansot), au bord duquel nous pourrons cueillir quelques fleurs\npresque parfaites; et, nous souvenant du Chemin qui monte, dont nous avons\nparlé plus haut, nous nous déciderons à p r e n d r e le chemin qui descend :\n M. Robert de F a y l'a appelé le Sentier sonore (Paris, P l o n ) , il s'y trouve de\ndétestables vers et de très médiocres poèmes.\n\n                                                                               P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 713, "page_fin": 714, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art Théâtre du Parc Mihien", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 836, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "Chronique d'Art\n                                   Théâtre du Parc\n    Mihien d'Avène, pièce en trois actes et quatre tableaux, en vers, tirée par\n M. Gabriel Nigond du roman de M. Maurice des O m b i a u x .\n    L'heure est b o n n e pour nos romanciers : voici que des poètes français,\net n o n des moindres, transportent leurs héros sur la scène. A quelques\njours d'intervalle, le T h é â t r e du P a r c nous donnait, le mois passé, un\nMihien d'Avène de Nigond et une Route d'éméraude de R i c h e p i n .\n    Mihien d'Avène est une œuvre simple et forte, un roman de pure veine r u s ­\ntique, le meilleur peut-être qu'ait écrit le fécond Maurice des O m b i a u x et\ncelui, à coup sûr, où il a le mieux dépeint les m œ u r s de la W a l l o n i e , les\nsites et les figures du beau pays « mosan », comme on s'obstine à dire chez\nn o u s . Livre sincère, franc et droit, sans artifice, presque sans art, cette\nh u m b l e histoire p a y s a n n e , qu'on dit être u n e histoire vraie, n o u s émeut j u s ­\ntement par sa simplicité. Mais, à y regarder de près, la trame en est fine et\ncomplexe : l'idylle, le d r a m e , la comédie s'y entrelacent, tandis que d'har­\nmonieux décors encadrent les gestes des p e r s o n n a g e s . E t ces p e r s o n n a g e s\nvivent d'une vie réelle : Mihien, l'enfant trouvé, â m e fruste et impulsive,\ntoute en élans irréfléchis d'amour, de haine ou de tristesse; Florent, le\n « capitaine de jeunesse » ; la douce Rosette et ses p a r e n t s ; la vieille Cadie,\njeteuse de sorts, glaneuse de simples, — autant de types pittoresques qui n e\n cessent pas d'être vivants.\n    Rien d ' é t o n n a n t qu'une telle matière ait séduit u n d r a m a t u r g e . Il y avait\nune pièce dans Mihien d'Avène. Cette pièce, Gabriel Nigond l'a écrite; et\ncertes, personne n'était mieux qualifié que le j e u n e poète du Berry pour\nadapter au théâtre ce roman de mœurs c h a m p ê t r e s . C o m m e Maurice des\nOmbiaux, il a i m e les paysans, il a vécu au milieu d'eux, il les a b e a u c o u p\nécoutés, il a su pénétrer leurs â m e s . L'histoire douloureuse de Mihien, ce\nfrère des « champis » berrichons, devait tenter le poète des Contes de la\nlimousine, que j'ai appelé, ici même, le poète de la pitié : il en a tiré un d r a m e\nen trois actes, qui est touchant et pathétique. L e vers de Gabriel N i g o n d ,\n que l'on souhaiterait parfois moins facile, a l'éloquence prenante qui con­\n vient à la scène : il est souple, coulant, léger, naturel, tour à tour éner­\ngique, gracieux et passionné. Il fait merveille surtout au deuxième acte, qui\na paru le meilleur de la pièce, avec sa très jolie scène de l'allumage de la\n pipe au foyer de Fleur-en-champs, une page de folklore wallon. L e troisième\n acte, encore qu'il ait soulevé de longues tempêtes d'acclamations, a s e m b l é ,\n par endroits, un peu conventionnel : cela tient, d'abord, au fond du sujet, et\n puis à l'allure mélodramatique que M me Carmen d'Assilva a cru devoir\n imprimer au rôle de la vieille sorcière.\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "714                                    DURENDAL\n\n\n   A part cette légère anicroche, l'interprétation fut parfaite. M. Georges\nCarpentier, en tête, a remporté u n double triomphe de metteur en scène et\nd'acteur : Mihien a trouvé en lui son interprète idéal ; il a fouillé les moindres\ndétails du rôle avec un talent et une conscience rares, et il nous a donné de\npoignantes émotions. Mihien comptera, assurément, parmi les plus belles\ncréations de ce très scrupuleux artiste, qui s'entend, chose rare, à bien dire le\nvers. M lle Andrée Roger, une nouvelle pensionnaire, fut c h a r m a n t e de grâce\ningénue et enjouée en Rosette. M. R i c h a r d , en Florent, fut excellent, lui\naussi. E t les autres contribuèrent à faire, de Mihien d'Avène, un régal... et un\ntriomphe.\n   L e spectacle était précédé d'une conférence de M. Georges Rency, qui\navait pris pour texte « l'âme de la Wallonie ». Judicieusement pensée, écrite\navec finesse, dite avec éloquence, cette causerie plut b e a u c o u p . Mais pour­\nquoi donc tant parler de l'âme de la W a l l o n i e , en préface à un spectacle où,\nsomme toute, cette âme, que j'aime, ne venait pas faire grand'chose? E t ne\nsuffit-il pas q u ' u n e pièce champêtre soit b o n n e , sans qu'on la rattache, tant\nbien que mal, à l'âme de telle ou telle province?                              F . A.\n\n\n\n                          Premier Concert populaire\n   Ce fut un vrai régal artistique. Depuis de longues années se manifeste une\ntendance marquée à négliger de plus en plus l'œuvre de H a y d n , ce père de\nla s y m p h o n i e . E t l'on n e saurait q u ' a p p l a u d i r à l'initiative de chefs qui,\nsoucieux de faire revivre cet art souverainement p u r , lui restituent dans leurs\nprogrammes la place légitime qui lui revient. Sur les cent quatre symphonies\nde H a y d n , u n e quinzaine au moins mériteraient d'être reprises. Sylvain\nD u p u i s avait choisi la s y m p h o n i e en ré où se suivent sans interruption,\nexprimés dans u n e forme adorablement naïve, des chants délicieux de\nfraîcheur ou de sérénité. L'interprétation en fut remarquable de netteté, de\nsouplesse, de grâce spirituelle. A la douce et saine allégresse que respire\ncette musique venaient s'opposer les tragiques angoisses et le lyrisme\nenflammé de la Faust Ouverture de W a g n e r , tandis que la partie s y m p h o n i q u e\ndu concert se complétait par une œuvre hautement intéressante, le Caprice\nespagnol de Rimsky-KorsakofF, où les rythmes vivaces du folklore ibérique\ns'allient, sans qu'il en résulte l'impression d'une association d'éléments dispa­\nrates, au charme prestigieux de l'instrumentation si riche et affinée de\nl'école russe.\n   Sauer, l'habitué des Ysaye, a fait triomphalement son entrée aux P o p u ­\nlaires. N o u s avons souvent fait l'éloge de ce g r a n d pianiste qui interpréta le\nConcerto en mi bémol de Beethoven dans le style le plus p u r , avec autant de\nclarté et de précision que d'élégance, faisant admirer les mêmes qualités d a n s\nle Prélude (op. 104) de Mendelssohn, déployant enfin dans une Toccata de\nCamille Saint-Saëns une virtuosité, u n e vigueur et u n e sûreté d'attaque\nsurprenantes.                                                                        G. 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Léon Souguenet, d a n s l'Express de Liége,\n                         et une lettre de M. Maurice des Ombiaux méritent réel­\nlement attention — tant à raison de la loyale personnalité de ces écrivains\nque de la tenue sérieuse des objections qu'ils formulent.\n     M. Souguenet, c o m m e M. des O m b i a u x , nous reprochent de diviser la\n Littérature belge contre elle-même et de vouloir accaparer notre m o u v e m e n t\nlittéraire au profit d'un parti politique.\n     U n e pareille pensée est tout simplement injurieuse — et le passé des\nécrivains catholiques devrait la leur épargner : d a n s l'ensemble de leurs\nœuvres, il n'est pas u n e ligne dans laquelle on pourrait dénoncer u n e\narrière-pensée politique; où et quand les vit-on nier ou d i m i n u e r le talent\n littéraire des artistes dont l'inspiration est aux antipodes de leur idéal ? L a\n plus stricte justice intellectuelle ne présida-t-elle point toujours à leurs\nj u g e m e n t s — et demandèrent-ils un \" billet de confession » à L e m o n n i e r , à\n Verhaeren, à P i c a r d , à Giraud, à Maeterlinck, à Séverin et à tant d'autres —\navant d'admettre et de proclamer la haute valeur esthétique de leurs œuvres ?\nBien au contraire, n'est-ce point à des écrivains catholiques, à leur inlas­\nsable et persévérant effort, q u e les n o m s et les livres de ces maîtres ont\npénétré dans des milieux jadis tout hérissés de préventions et d'indifférence ?\nC'est à u n prêtre, l'abbé de Smet, que le poète de Toute la Flandre est rede­\nvable du commentaire le plus compréhensif de son génie. E t si les jeunes\ngens chrétiens — ô des O m b i a u x ! — connaissent un jour et apprécient vos\njolis contes wallons, ils le devront à l'Histoire de la Littérature au XIXe siècle\nque publie en ce m o m e n t un autre prêtre, M. l'abbé P a u l Halflants. E t\nd'ailleurs, peut-on relever, à notre charge, u n e indulgence partiale vis-à-vis\nde certaines productions alimentées d'idées chrétiennes mais qui seraient de\nréalisation artistique inférieure ? Si des œuvres semblables bénéficièrent,\ngrâce à nous, d'hommages intéressés de politiciens, il doit être facile de nous\nconfondre. J'ajouterai enfin — et ceci n'est à l'adresse ni de S o u g u e n e t ni\nde des Ombiaux — que ce ne sont pas les écrivains catholiques qui\nencombrent de leurs flagorneries les antichambres ministérielles !\n   E n réplique à cette tolérance et à cette i n d é p e n d a n c e d o n t les écrivains\ncatholiques se firent et continuèrent à se faire un devoir — voyez donc\ncomme on les traite : « l'infirmité de croire », « l'inaptitude artistique des\ncatholiques n sont devenues les formules coutumières de l'excommunication\nlaïque. S'efforçant obstinément de créer u n e confusion entre la Religion et\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3695, "texte": "716                                  DURENDAL\n\n\nun système politique, des écrivains se transforment en gazetiers anticléricaux\npour nous sommer, sous peine d'être exclus de l'art, d'avoir à faire abstrac­\ntion de nos croyances religieuses — comme si ces croyances n'étaient pas un\nélément primordial de notre personnalité littéraire. Le dogme de la neutra­\nlité scolaire a été transposé en art : cela s'appelle « la Laïcité » — et hors\nde là point de salut ! Q u a n d il n o u s arrive de ne pas nous prosterner devant\nle pachydermisme brutal de Zola, nous obéissons au mot d'ordre des\nJésuites; et nous faisons de la politique cléricale q u a n d nous continuons à\nvouer au talent de Barrès une admiration que la critique laïque lui refuse\ndepuis que l'auteur de Colette Baudoche s'est orienté d a n s le sens idéaliste !\n Brunetière rationaliste était acclamé comme u n m a î t r e ; Brunetière chré­\ntien ne bénéficia plus que d'un méprisant silence ! Il y a quelques années, le\nculte de Rousseau fut érigé en d o g m e souverain de l'art — et a n a t h è m e à\nqui n e courberait pas l'échine. Le capitaine Dreyfus d'ailleurs, qui n'avait\njamais écrit une ligne, jouit du même privilège. Et je m'étonne qu'aucun\n « convent » littéraire n'ait encore été convoqué pour n o u s infliger comme\ndieu de l'art — avec u n e r e d o n d a n t e inscription antireligieuse — ce doux\nquart de lettré qu'était Ferrer ! P o u r de la politique, voilà de la politique...\nSeigneur, quelles clameurs si les écrivains catholiques s'avisaient — sous\n prétexte de littérature — de convier l'art à l'apothéose, par exemple, des\n Bénédictins de Solesmes, chassés de leur m o n a s t è r e ! Rassurez-vous, 6 Sou-\n guenet, nous n'en avons nulle envie.\n    Si ces vexations partiales n'étaient le fait que d'infimes cacographes, nous\n passerions dédaigneux. Mais sans y p r e n d r e part directement, des esprits\n d'une réelle valeur intellectuelle tolèrent parfaitement cet ostracisme — et\n que soit mis a u banc de « la véritable armée littéraire » — c'est le mot\n employé par mon distingué confrère Georges Rency, d a n s un numéro\n récent de la Vie intellectuelle — les écrivains qui prétendent considérer leur\n foi religieuse comme un des facteurs de leur personnalité !\n     E t l'on en arrive ainsi à vouloir faire prévaloir u n e conception de la vie\n littéraire ou le devoir de justice intellectuelle serait rigoureusement imposé\n aux écrivains catholiques sans qu'ils puissent réclamer a u c u n e réciprocité. On\n trouve tout naturel qu'une Anthologie d'écrivains belges — initiative d'ailleurs\n excellente — se dispense de faire une part équitable aux écrivains catho­\n liques, en e x h u m a n t laborieusement M m e Caroline P o p p e ! On juge a m u s a n t\n de rrous convoquer à des « congrès d'expansion française » — œuvre\n neutre! — pour le plaisir de faire bafouer notre idéal chrétien par u n\n atrabilaire juif français. E t q u a n d le nom d'un des nôtres est mis en avant\n pour le prix q u i n q u e n n a l , il s'est trouvé des littérateurs belges qui m o b i ­\n lisèrent la presse aux fins d'engager le jury à ne point mettre en vedette le\n  « nom d'un politicien clérical »! (1)\n    J'ai dit tout cela au Congrès de Malines et je le répète ici. Maurice des\n Ombiaux, dans la lettre, du reste fort amicale, qu'il veut bien m'adresser.\n\n    (1) Ces pages étaient écrites quand j'ai eu communication d'un article de la Flandre\nlibérale (31 octobre) où M. Maurice Wilmotte dénonce violemment comme une compro­\nmission le seul fait que des écrivains se réclamant de la pensée laïque, siègent dans le\ncomité mixte de l'Université des Annales avec MM. Beernaert, Kurth et Carton de Wiart !\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3713, "texte": "                             EXPLICATIONS NÉCESSAIRES                                 717\n\nm'assure qu'à cet égard, beaucoup d'excellents catholiques ont désapprouvé\nmon attitude au C o n g r è s . . . T a n t pis pour e u x ! . . . Cela prouve peut-être que\nla vie de province a du bon, qui ne connaît pas et ne pratique les transactions\nde tavernes, les compromissions de cénacles et les marchés de l'existence\njournalistique. S'il est « d'excellents catholiques » qui ont une vocation de\n « dupes » je n'en suis pas. J'estime que les catholiques, pour être admis dans\nla « véritable armée littéraire », n'ont pas à passer sous les fourches caudines\nde la Laïcité, qu'ils ont droit d'entrer d a n s l'art avec l'intégralité de leurs\nconvictions et j'ajoute qu'ils ne valent pas la peine que leurs critiques se\ndonnèrent pour eux, s'ils abdiquent la grande lignée des maîtres qui voulurent\nque l'art soit le visage idéal de la Foi !\n     U n e autre idée en vérité guida encore les promoteurs de l'Association\ncatholique des écrivains, et ils désirèrent que l'œuvre nouvelle serve\nle développement de nos Lettres dans le sens national. L e vote du Congrès\nà ce point de vue fut unanime — et empreint d'une certaine émotion. C'est\nque les littérateurs réunis là sentaient qu'un double danger menace notre\nintellectualité — l'un venant du sud et l'autre du nord. S a n s doute nous ne\nsongeons à répudier ni la culture française ni la culture germanique — et le\n Congrès affirma au contraire qu'il, importait, p o u r les altistes belges, de\n rester en contact avec l'une et avec l'autre; mais nous prétendons convier\n les écrivains de chez nous à faire bloc contre ces manœuvres détournées et\n tenaces qui prétendent confisquer notre intellectualité au profit d'influences\n étrangères — qu'elles viennent d'ailleurs de Paris ou d'Amsterdam. Léon Sou­\n guenet me demande si nous allons « emboucher l'aigre trompette de Picard ».\n D a m e ! nous la préférons en tous cas au fifre équivoque de Maurice Wilmotte !...\n     Je me d e m a n d e en vain ce qu'il peut y avoir dans tout cela qui justifie la\n mélancolie de Maurice des O m b i a u x et donne à L é o n Souguenet le « senti­\n ment d'une grande injustice » ? P a r c e q u e , sur les bases que je viens\n d'indiquer, les écrivains catholiques décidèrent de créer entre eux plus de\n cohésion et de solidarité, et de rattacher la génération nouvelle aux géné­\n rations anciennes par le lien d'une tradition nettement définie — des\n Ombiaux et Souguenet s'imaginent-ils, comme de vulgaires gazetiers anticlé­\n ricaux qu'ils ne sont pas, que nous allons établir une sorte d'inquisition litté­\n  raire contre ceux qui pensent a u t r e m e n t que nous? Il nous coûta vraiment\n trop d'efforts, q u a n d il fallait inculquer à nos correligionnaires le sens de la\n justice intellectuelle vis-à-vis de toutes les œuvres d'art, pour que nous com­\n mettions aujourd'hui la faute de renoncer à une tolérance qui fait d'autant plus\n notre mérite et notre fierté que nous sommes à peu près seuls à la p r a t i q u e r !\n      Le droit d'association dont les écrivains catholiques ont voulu faire\n bénéficier les Lettres nationales, existe en Belgique pour le littérateur\n comme pour le Philistin, pour l'intellectuel comme pour le m a r c h a n d de\n  cassonade... L'Association des Lettres chrétiennes sera donc fondée — et elle\n  vivra jusqu'au jour où M. Wilmotte, devenu ministre, avisera sans doute à\n  la faire dissoudre, au nom des droits souverains de la pensée laïque... Ce\n jour-là — croyez-m'en — Maurice des Ombiaux et Léon Souguenet\n  p r e n d r o n t notre défense !\n   T o u s s a i n t 1909.                                  FIRMIN VAN DEN B O S C H .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 718, "page_fin": 720, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Avis important", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 841, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "NOTULES\n\n   Avis      important        à nOS a b o n n é s .       — Pour éviter l'encom­\nbrement postal de fin d'année, nous nous permettrons d'envoyer nos quit­\ntances dès les premiers jours de d é c e m b r e . Nous prions nos a b o n n é s d'avoir\nl'extrême obligeance de nous faciliter la besogne, en prévenant leur\npersonnel, et en chargeant, an besoin, leur domesticité de payer, en leur\nplace, notre quittance postale, au cas où ils seraient absents au m o m e n t de\nsa présentation. De cette façon, ils nous épargneront la corvée d'un second\nenvoi de quittance postale.\n                                            *\n                                           * *\n   L e s amis du R. P. Vanden Gheyn ont décidé de publier\nun mémorial du banquet qui lui a été offert le 24 octobre dernier. Les\npersonnes qui désireraient recevoir un exemplaire de cette b r o c h u r e qui\ncontiendra, avec la reproduction du portrait exécuté par M . A . - F . Cels, la\nliste des adhérents et le texte des discours, sont priées d'en faire la d e m a n d e\nà M. Maurice Vandermeylen, secrétaire du Comité Vanden G h e y n ,\n3o, avenue de l ' H i p p o d r o m e . Prix de la brochure : 2 francs.\n                                              *\n                                          *       *\n   C i t e s e t v i l l e s b e l g e s , livre dont nous avons fait l'éloge dans notre\nfascicule d'Octobre, a pour auteur, non pas M. Bouvez (comme une faute\nd'impression nous l'a fait dire), mais bien notre ami A . - T h . R o u v e z , le s y m ­\npathique fonctionnaire du déparlement des Lettres, écrivain bien connu de\nnos lecteurs.\n                                           *\n                                          * *\n   Le monument Charles Guérin. — Le dimanche 24 octobre fut\ninauguré à Lunéville le m o n u m e n t élevé en sa ville natale, à la mémoire du\npoète Charles G u é r i n , l'auteur de trois chefs-d'œuvre : le Cœur solitaire, le\nSemeur de Cendres et l'Homme intérieur, en présence du maire de Lunéville, des\nparents du poète et de leurs enfants.\n   M. Paul Driquel, l'auteur des Joies humaines, ami de Charles Guérin, prit\ntout d'abord la parole et confia le m o n u m e n t au nom du Comité à la ville de\nL u n é v i l l e . M. Castara, maire de Lunéville,. répondit. On lut ensuite des\npoèmes de Charles G u é r i n .\n   M. Maurice Barrès devait prononcer le principal discours. L e récent\nchagrin causé par la mort de son neveu, Charles D e m a n g e , enlevé, lui aussi,\naux Lettres françaises, l'en empêcha.\n   Ce fut M. H e n r y Bordeaux qui se chargea de ce soin. Son discours fut\nune œ u v r e littéraire. On sentait qu'il venait d ' u n e âme sincèrement éprise\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "                                         NOTULES                                         719\n\nde la beauté prosodique, et, coïncidence également heureuse, d'une âme\nrestée fidèle, comme celle de Guérin, au pays natal.\n                                              *\n\n   La Société des Concerts de Musique sacrée d'Anvers\na décidé de faire réentendre d a n s la g r a n d e salle de l ' H a r m o n i e , le dimanche\n5 décembre, à 3 heures de relevée, le Messie de H a n d e l . Solistes : M m e L o m a n ,\nd'Amsterdam, et M M . W a l t e r , de Berlin, et Van Oort, d'Amsterdam.\n   Le dimanche 13 mars 1910, à 3 heures de relevée, aura lieu u n e exécution\nintégrale de la Missa Solemnis de Beethoven. Solistes : M m e C a h n b l e y - H i n k e n ,\nde D o r t m u n d , et M M . P l a m o n d o n et Froelich, de P a r i s .\n   Prière de s'adresser à M. J . Boelaerts, Marché S a i n t - J a c q u e s , 13, Anvers.\n                                              *\n\n   L e S t a t u a i r e J u l e s L a g a e vient de rentrer en Belgique après six\nmois de séjour d a n s la R é p u b l i q u e Argentine. L e m o n u m e n t de l'Indépen­\ndance, dont il est l'auteur en collaboration avec l'architecte E . d ' H u i c q u e ,\nsera inauguré à Buenos-Ayres en janvier 1913.\n\n                                            * *\n   M a d a m e G . W y b a u w - D e t i l l e U X , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais) chez\nelle, 49, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                            * *\n   L e s S a i s o n s M y s t i q u e s . — Sous ce titre paraîtra prochainement\nun nouveau volume de notre a m i et collaborateur G e o r g e s R a m a e k e r s .\nL a nouvelle œuvre de M. Ramaekers sera éditée par la Librairie Moderne,\n162, rue de Mérode, à Bruxelles.\n                                            ***\n   De nombreux comptes rendus de livres ont dû être renvoyés\nà notre prochain fascicule, à cause de l'abondance des matières du présent\nn u m é r o . N o u s prions auteurs et éditeurs de vouloir bien patienter.\n                                             *\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lec­\nteurs les livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, 1 ar H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3935, "texte": "  720                                    DURENDAL\n\n\n   La littérature française au XIXe siècle, 2 e partie, p a r P A U L HALFLANTS (Bru­\n xelles, Dewit), 3 fr. 50.\n                                           *\n                                         * *\n    Accusé de réception :\n     A R T : Les primitifs flamands. Fascicule V I I . J é r ô m e B o s c h ; Q u e n t i n Met­\n sys, par F I E R E N S GEVAERT (Bruxelles, Van Oest). — Le château de Rambouillet,\n par H E N R I LONGNON (Monographie des grands édifices de F r a n c e , P a r i s ,\n  L a u r e n s ) . — Saint-Pol-de-Léon, p a r LUCIEN LÉCUREÙX (idem). — Bologne, p a r\n  PIERRE DE BOUCHAUD ( L e s villes d'art célèbres, P a r i s , L a u r e n s ) . — Les arts\n du tissu, par GASTON MIGEON (Manuels d'histoire de l'art (Paris, L a u r e n s ) . —\n Peter Vischer, par Louis REAU (Les maîtres de l'art, P a r i s , P l o n ) . — La repré­\n sentation de la Madone à travers les âges, par J . CLÉMENT ( P a r i s , B l o u d ) .\n     H I S T O I R E : Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par un Moine bénédictin,\n t. I (Paris, P l o n et O u d i n ) . — Petite histoire de l'église catholique au XIXe siècle,\n par P I E R R E L O R E T T E (Paris, Bloud). — Pages d'histoire et de guerre, p a r COSTA\n DE BEAUREGARD. Préface d ' H . BORDEAUX (Paris, P l o n ) .\n     L I T T É R A T U R E : Lord Byron. Gœthe, par A. SÉCHÉ et J . BERTAUT, 2 vol.\n (Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains, P a r i s , M i c h a u d ) . — La\n littérature française au XIXe siècle, 2 e partie, p a r P A U L HALFLANTS (Bruxelles,\n De W i t ) . — Saint Evremond. Notice de REMY DE GOURMONT (Collection des\n plus belles pages, P a r i s , Mercure de France). — Tristan l'Hermite. Notice\n d'A. VAN BEVER (idem). — Lettres inédites de Lamennais à la baronne Cottu,\n publiées avec introduction et notes par le comte D'HAUSSONVILLE (Paris,\n P e r r i n ) . — Dans la lumière de Rome. Pèlerinages et flâneries, p a r EDMOND\n RENARD (idem). — Henry Carton de Wiart, par PAULIN RENAULT (Bruxelles,\n Société belge de Librairie). — Au service des idées et des lettres, p a r E T I E N N E\n LAMY. Introduction de M I C H E L SALOMON (Paris, Bloud). — Les Madones com­\ntadines, par ANDRÉ GODART (Paris, Perrin). — Paul Verlaine, par ALBERT DE\n BERSAUCOURT (Paris, Falque). — Chefs-d'œuvre de littérature religieuse, par\n BARBEY D'AUREVILLY (Paris, Bloud). — Pensées de Joubert. Introduction et\n notes de V. GIRÀUD (idem). — Les confessions de Saint-Augustin,                    traduction\nd'ARNAULD D'ANDILLY. Introduction et notes de A. GIRAUD (idem). — En\nCongolie 1896. Suivi de notre Congo, en 1909, par EDMOND PICARD (Bruxelles,\n Larcier).\n     L I T T É R A T U R E F L A M A N D E : Mononkel Kwinten. Voleedige werken\nvan P . CRETEN, onder bescherming van hoogleeraar Dr HAUBEN (Sint-\nTruiden, J . L e e n e n ) .\n    M U S I Q U E : Reyer, par ADOLPHE JULIEN (Les Musiciens célèbres, P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — Les maîtres classiques du XVIIIe         siècle, par VICTOR H A L L U T\n(Bruxelles, E d . d u T h y r s e ) .\n    P H I L O S O P H I E : Les sentiments esthétiques, par CHARLES LALO ( P a r i s ,\nAlcan).\n    P O É S I E : Les horizons du rêve, par CHARLES BOUDHORS (Paris, P l o n ) .\n    R E L I G I O N : La valeur sociale de l'Evangile, par L . GARRIGUET ( P a r i s ,\nBloud).\n    R O M A N S : La croisée des chemins, par H E N R I BORDEAUX (Paris, P l o n ) . —\nAimer quand même, par JEAN DE LA B R E T T E (idem). — La fille de la Sirène, p a r\nMATHILDE ALANIC (idem). — Le fils de ma femme, par MAX DEAUVILLE (Bru­\nxelles, Larcier). — La lumière de la maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset).\n— Les Hors-le-Vent, par FRANZ H E L L E N S (Bruxelles, L a m b e r t y ) . — La Maison\nqui dort, p a r CAMILLE LEMONNIER (Paris, Fasquelle).\n  V A R I A : Manuel de politesse (Courtrai, V e r m a u d ) . — Almanach Hachette-\nLebègue 1910 (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 770, "texte": ""}, {"page_pdf": 771, "texte": ""}, {"page_pdf": 772, "texte": ""}, {"page_pdf": 773, "texte": ""}, {"page_pdf": 774, "texte": "(Reproduction nterdite )        Photo       d'amateur   :     F.. Ocreman\n\n                           THOMAS VINÇOTTE DANS SON ATELIER\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": ""}, {"page_pdf": 776, "texte": "Thomas Vinçotte et son fronton\n  pour le Palais du Roi, à Bruxelles\n                     IL nous semble, parfois, que l'art de T h o m a s Vin­\n                        çotte soit devant nous comme un être vivant,\n                        sous l'apparence d'un h o m m e à la fois vigou­\n                        reux et souple, dont tous les mouvements mar­\n                        queraient tout ensemble l'élégance et l'énergie.\n                        Cet art attire, en effet, et se fait aimer, non\n                        point par les séductions de la grâce ou du sen­\n                        t i m e n t , par ce quelque chose d'efféminé,\nd'effleurant, nous dirions bien d'évasif que l'on rencontre dans\nles ouvrages de certains maîtres, mais, au contraire, par une\nsorte de force tranquille et affirmée, une beauté faite de puis­\nsance et de mesure.\n   L'impression que l'on reçoit des œuvres de Vinçotte est celle\nde la volonté, d'une volonté très réfléchie et très consciente,\nopiniâtre dans les chemins qu'elle s'est choisis, inapte à se plier\nà des règles dont elle n'aurait pas vérifié par elle-même la\nvertu... L a conception du maître est fière, on pourrait m ê m e\ndire h a u t a i n e ; elle dédaigne l'artifice, les petits moyens propres\nà capter le suffrage de la foule, les habiletés qui tournent la\ndifficulté au lieu de l'aborder de front.\n   Vinçotte est de ces artistes que la difficulté tente, pour\nlesquels elle est comme un défi, comme un ferment d'exal­\ntation et d'inspiration. Ils vont tout droit à elle, sans détour,\nsans feinte, avec une espèce de souriante bravoure... Cependant,\nlorsque l'œuvre réalisée sera devant vous, n'y cherchez pas\ntrace de l'effort que l'auteur a dû accomplir: il y est, cet effort,\nmais invisible, enveloppé dans la beauté, comme l'anatomie\nd'une statue dans la splendeur de la forme h u m a i n e .\n   L e s grandes œuvres d'art émeuvent en même temps qu'elles\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": " 658                            DURENDAL\n\n\n intimident. On admire et, pourtant, trop souvent, on veut tout\n aussitôt s'expliquer son admiration ou l'expliquer aux autres.\n L a sagesse serait d'attendre, silencieusement; de laisser agir\n l'œuvre, de lui permettre de se définir elle-même dans la\n pensée par les puissances de son propre rayonnement. Il est\n mauvais, si l'on peut dire, que nous nous mettions entre elle et\n la sensation qu'elle nous donne, car celle-ci se fera d'autant\nplus précise et plus claire que nous aurons moins eu hâte de\n lui imposer une expression raisonnée.\n    Nous n'avons j a m a i s eu si nettement le sentiment de cette\nnécessité que devant la m a q u e t t e du relief exécuté pour le\nfronton du palais du Roi par T h o m a s Vinçotte. Certes, les\naptitudes, connues et éprouvées depuis longtemps, de l'artiste\nà la grande sculpture décorative, ne permettaient point de\ndouter de la valeur de l'ouvrage qu'il avait entrepris, mais,\ncependant, le caractère officiel de ce dernier, la nature poncive\ndes allégories qui, obligatoirement, devaient en constituer le\nsujet, ne nous laissaient pas sans quelque appréhension. L e\ntravail d'un maître d'une personnalité si entière aurait-il pu ne\npas souffrir de la double contrainte imposée par la banalité du\nmotif : la Belgique entre l'Industrie et l'Agriculture, et par la\nforme de l'espace architectural où l'œuvre devait s'inscrire ?\nC'était oublier que, comme nous l'écrivions plus haut, la diffi­\nculté qui est un obstacle pour les uns est un stimulant pour les\nautres.\n    Ces figures, que, en tant d'endroits, nous avons vu profiler\nleurs formes convenues dans la froide et blafarde lumière aca­\nd é m i q u e , Vinçotte les a arrachées à l'abstraction pour les jeter\ndans la vie. L a vie frissonne et vibre dans toutes les parties du\nrelief, depuis les figures de fleuves, la jeune Meuse et le vieil\nEscaut, couchées dans les angles du t y m p a n , j u s q u ' à celle de la\nBelgique qui siège au centre, ardente et juvénile. Deux groupes\nd'un mouvement a d m i r a b l e de simplicité et de grandeur\nplacés à droite et à gauche de la figure centrale, l'Industrie et\nl'Agriculture, complètent la signification de la m o n u m e n t a l e\nimage. E t autour de toutes ces figures, la Belgique avec sa belle\nphysionomie de déesse, de souveraine et de m è r e ; les jeunes\nfilles charmantes, chargées des fruits de la terre, du groupe de\nl'Agriculture; les nerveux jeunes hommes de celui de l'Industrie;\nles génies enfants qui apparaissent ici et là, comme une joie\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "      THOMAS VINÇOTTE ET SON FRONTON DU PALAIS DU ROI                659\n\n\né p a n o u i e ; autour de toutes ces figures l'air circule et il semble\nque, dans la souplesse de leur modelé et dans la répartition\nheureuse des creux et des saillies, elles apparaissent vêtues\nd'ombre chaude et de lumière colorée...\n    Ainsi, une fois de plus et avec plus d'éclat que jamais, Vin­\nçotte aura éprouvé l'excellence de son art, de cet art qui arrête\nla vie au passage pour jeter dans le bronze ou faire jaillir du\nm a r b r e son sourire ou son geste, ses aspirations ou ses gloires,\nmaîtrisant, de la même main volontaire, la réalité, qui est\nmatière, et le r y t h m e , qui est esprit, pour les associer dans une\nexpression unique où la vie palpite et où chante la pensée.\n\n                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "                                    Poèmes\n                              Adieux à la mer\n        Adieu, belle naïade à la robe mouvante,\n        Toi dont la voix berceuse ensorcela mon cœur ;\n        Adieu, vague plaintive, insoupçonnée   amante\n        Du goëland farouche et du rude pêcheur.\n\n        Forçat de nos cités, je retourne   songeur\n        Vers les panaches noirs de l'usine     grouillante,\n        Pour reprendre le joug du quotidien      labeur,\n        Et river mon destin à sa chaîne     écrasante.\n\n        Adieu! Tu chanteras désormais des chansons\n        Que je ne vivrai plus en délicieux frissons,\n        Pour le ciel implacable et la dune lassée...\n\n        Adieu ! Mais j'ai voulu m'illusionner  encor,\n        Et c'est pourquoi je garde, âme de tes flots d'or,\n        Un coquillage blanc où ta voix s'est cachée...\n\nCoq-sur-Mer,   septembre    1909.\n\n\n\n                           Messieurs les Moineaux\n        Messieurs les moineaux avec de grands cris\n        Et de toutes parts, bâtissent leurs nids.\n        Bâtissons comme eux un nid pour nos rêves,\n        Nous y blottirons notre âme et sa foi\n        Et sur nos deux cœurs nous n'aurons qu'un toit,\n        Asile éternel des heures trop brèves.\n\n        Messieurs les moineaux se sont envolés\n        Par l'herbe, les bois, les champs et les blés,\n        En quête d'amour, en quête d'amie.\n        Comme eux j'ai cherché longtemps, très        longtemps,\n        Mais voici qu'un jour, un jour de printemps,\n        Chère, ce fut toi qui trouvas ma vie...\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "                               POÈMES                               661\n\n\n        Messieurs les moineaux s'en sont revenus :\n        Ils ont envahi les arbres chenus\n        Qui semblent sourire et non sans malice.\n        Dis, le veux-tu bien, nous irons aussi\n        Comme les oiseaux retrouver ce nid\n        Dont j'ai vu le songe fêter  l'espérance...\n\nOctobre 1909.\n\n\n                           Sonnet blanc\n        La terre a revêtu sa robe d'épousée,\n        Voici venir l'hiver en pourpoint de satin,\n        Poudré tel un marquis, et tenant à la main\n        Le nuptial bouquet de sa blancheur   nacrée.\n\n        Il a neigé de nuit jusqu'au petit matin,\n        Et le ciel est grisaille, et la bise glacée\n        Souffle au travers des champs comme une âme éplorée\n        Qui dans l'albe candeur a perdu son chemin.\n\n        Pourtant au loin, là-bas, le bleuissant  panache\n        D'un toit hospitalier à l'horizon fait tache...\n        Et je songe enivré d'espérance et d'amour,\n\n        Que plus heureux aussi que le vent qui frissonne\n        J'ai pour les jours mauvais de mon rêve attristé\n        Le caressant accueil de votre âme très bonne...\n\n                                                  MARCEL W Y S E U R .\n1909.\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "                         Vieux Bruxelles\n                                      Fin (1)\n\n\n\n                                          X\n\n                     DEjour en jour, les séances des E t a t s Généraux\n                       surexcitaient davantage la curiosité p u b l i q u e .\n                       Cette curiosité se fit fiévreuse au matin du\n                       21 novembre. Chacun savait qu'avec ce jour-là\n                       devait expirer le délai de grâce concédé par\n                       Léopold à ses « sujets en révolte ». En effet,\n                       dans sa déclaration signée à Francfort le\n                       14 octobre, c'est-à-dire au lendemain de son\ncouronnement, l'Empereur promettait aux Belges, si ceux-ci\nvoulaient se soumettre avant le 21 novembre, une amnistie géné­\nrale « qui ensevelirait dans un profond oubli tous les excès et\nles désordres commis p e n d a n t les derniers temps ». Il s'enga­\ngeait aussi à rétablir les constitutions, chartes et privilèges en\nvigueur sous Marie-Thérèse et promettait de traiter en con­\nfiance, de concert avec les E t a t s des Provinces, toutes les\nd e m a n d e s générales ou particulières qui auraient quelque rap­\nport direct à la prospérité publique. Mais le 21 novembre était\nle dernier terme que sa clémence, aidée des bons offices des\npuissances garantes, laisserait aux insurgents pour rentrer dans\nl'obéissance. Passé ce terme, les trente mille hommes que\nl ' E m p e r e u r avait envoyés aux Pays-Bas au jour même où il\nsignait cette déclaration, feraient leur jonction aux troupes de\nBender. Ils se porteraient en avant dans le pays, comme amis\nde tous ceux qui se conduiraient paisiblement à leur égard,\ncomme ennemis de tous ceux qui voudraient s'opposer à main\narmée à leurs intentions.\n\n\n  (1) Voir les livraisons d'octobre et décembre 1908, de février, d'avril, de juin, de\njuillet, d'août, de septembre et d'octobre 1909.\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                        663\n\n\n   Certes, le manifeste impérial avait été accueilli d'abord à\n Bruxelles avec indignation. Le peuple l'avait brûlé en grande\ncérémonie sur la Grand'PIace et au Fossé-aux-Loups. De\nvirulentes ripostes avaient dénoncé l'impudence de cet auto­\ncrate de Vienne, « affamé comme un loup, cruel comme un\ntigre ». Quiconque semblait disposé à examiner les proposi­\ntions du monarque était dénoncé et condamné par la passion\npopulaire. Cependant il avait fallu aviser. A mesure que la\ndate du 21 novembre approchait, le Congrès, justement inquiet à\nla pensée de voir le pays envahi et dévasté, s'était résolu à tenter\nl'expédient cher à tous les faibles : gagner du temps. Si l'on\npouvait obtenir que le délai fût reculé de quelques semaines ou\nmême de quelques jours, on profiterait de ce répit pour appeler\ntoute la population valide sous les drapeaux et renforcer ainsi\nla défense du territoire. Mieux encore : puisque la mauvaise\nsaison allait contrarier les mouvements militaires, on ruserait\npour atteindre le printemps en négociant et en parlementant.\nD'ici là surgirait peut-être quelqu'une de ces chances favo­\nrables, qu'escompte toujours l'optimisme des politiciens.\n   Le Congrès avait donc envoyé des députés à La Haye,\nauprès du comte de Mercy-Argenteau, chargé par l'Empereur\nde préparer avec les ministres des Puissances garantes la ren­\ntrée des provinces belgiques sous la domination autrichienne.\nCes députés, MM. de Baillet, de Grave, Petitjean et de Bousies\nétaient partis le 17 novembre et leur retour était attendu d'un\nmoment à l'autre. On se flattait à Bruxelles qu'ils n'auraient\npas eu trop de peine à convaincre le plénipotentiaire de La\nHaye de la nécessité d'un nouveau sursis ou d'un armistice.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Devant l'hôtel des Etats Généraux, naguère occupé par\nM. de Trautsmansdorff, la foule était compacte et bourdon­\nnante. Aux badauds, qui formaient la masse, se mêlaient les\nagitateurs que toute révolution fait sortir de terre. Ils péro­\nraient parmi les groupes, stigmatisant la faiblesse des Lim­\nbourgeois, des Namurois et des Tournaisiens qu'on disait\nprêts à composer avec l'Empereur, — exaltant en revanche le\ncivisme des Brabançons, tout disposés, affirmaient-ils, à pour­\nsuivre une lutte à outrance.\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\n   Les députés arrivèrent pour prendre séance. Les uns furent\naccueillis par des vivats, les autres par des huées.\n   Ainsi que d'autres prophètes d'estaminet, le passementier\nClaes avait transporté rue de Bellevue, au seuil même de\nl'hôtel des Etats, le cours de stratégie politique et militaire\nqu'il professait d'habitude dans la grande salle du Coffy. Un\nauditoire bigarré : des femmes, des moines, des bourgeois, des\nartisans, buvait avidement ses commentaires, y mêlant parfois\nsoit un quolibet, soit quelque remarque sentencieuse ou\nsaugrenue.\n   De lourds carrosses de voyage amenèrent plusieurs députés\ndes Flandres. Leurs traits tirés disaient les fatigues des\nlongues séances des jours précédents et surtout les soucis\nqu'entretenait en eux la situation critique de l'Etat. M. Claes\nconnaissait le nom de chacun d'eux. Il n'ignorait rien de leurs\nsecrètes pensées.\n   — Celui-là qui cache derrière les courtines son double\nétage de mentons, c'est le chanoine de Pauw, le président du\nSéminaire de Bruges. Depuis qu'il a l'assurance que les Autri­\nchiens ont renoncé à l'idée d'un Séminaire général, il envisage\navec moins d'effroi la perspective d'une restauration. Mais ce\nqui l'inquiète, c'est qu'il a prêté dix mille florins aux Etats\npour entretenir l'insurrection... A côté de lui, vous voyez le\ngreffier de la Châtellenie d'Audenarde, M. Raepsaet. C'est lui\nque les Etats ont envoyé à La Haye, à la fin de septembre,\navec le comte de Mérode, pour intéresser les plénipotentiaires\nà notre cause. Il s'entendu mieux que personne aux choses\ndes lois et des coutumes locales. En revanche, ne vous laissez\npas prendre à la mine profonde et 'solennelle de ce brave\n M. Goffin. Il prend des airs d'oracle afin de compenser par\nl'importance extérieure la capacité qu'il n'a pas et de bien\nfaire sentir à ses égaux d'hier qu'il est aujourd'hui un des\nconseillers de la Nation...\n   Droit et maigre, le profil estampé en bec de corbin, un vieux\ngentilhomme arriva d'un pas alerte, venant du Parc.\n   — Limminghe! vive Limminghe! criait-on sur son passage.\n   Le comte de Limminghe de Limelette, député pour le Bra­\nbant, avait défendu la cause patriotique avec éloquence et non\nsans courage dès les fameuses ordonnances de 1787.\n   Fidèle à la cause des Etats, il réservait maintenant aux\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         665\n\nvonckistes et aux pacifistes l'ardeur combattive qu'il déployait\nauparavant contre Joseph I I . De ce chef, il plaisait à cette foule.\nIl passa à travers l'ovation, sec et digne, répondant à peine aux\nsaluts.\n   E n revanche, M M . Macau et de Nieuport, députés du T o u r ­\nnaisis, furent accueillis par des quolibets. N'avaient-ils pas,\nquelques jours auparavant, associé leurs noms à une plainte\nadressée au Magistrat de Bruxelles, par laquelle on lui deman­\ndait de protéger les délibérations patriotiques contre la licence\nde la rue et les maux de l'anarchie?\n   — Simple prétexte qu'ils se préparent pour pouvoir fausser\ncompagnie au Congrès et rentier chez eux un de ces quatre\nmatins, comme ceux de N a m u r , confia à ses voisins un soldat\ndes Serments qui geignait d'être retenu de faction sur le trottoir\navec quelques hommes de sa compagnie.\n   — B a h ! répondit Dom Placide, qui venait de se mêler aux\nrangs des curieux. N e vous plaignez p a s ! Grâce à votre uni­\nforme, vous avez toujours la chance d'être aux premières places.\nMais voici M. van der Noot de Wanninck. A-t-il l'air assez\npapelard ! N'avez-vous pas pour lui quelques vivats en réserve.\nVoyez, il les attend... Il plie le dos comme un gros chat qui\nveut être chatouillé.\n   M. de Wanninck, parent du tribun et grand distributeur d'em­\nplois, traversait lentement la place accompagné de M. Beeck­\nman, député du tiers. On le disait rongé au dedans par une poly­\npière de passions. Mais au dehors, il apparaissait souriant et\nonctueux, l'oeil partout à la fois, très empressé à répondre aux\nsaluts qu'il savait prévenir ou provoquer d'un regard.\n   Sur ses talons arrivait un autre député du Brabant devant qui\nla foule s'écarta plus respectueusement.\n   C'était M. Charliers de Longprez. Il marchait d'un pas pesant\ns'appuyant au bras de sa fille. E n même temps que lui avançait\nune rumeur de sympathie admirative. On rappelait de groupe\nen groupe l'énergie avec laquelle il avait, aux dernières séances,\ndéfendu les solutions les plus énergiques et conjuré tous ceux\nqui le pouvaient de mettre leurs richesses au service de la\ndéfense nationale. D o n n a n t l'exemple, il avait, disait-on,\nenvoyé son argenterie au Trésor pour qu'elle fût fondue au\nprofit du Département de la Guerre.\n   — Il a fait bien mieux, fit une voix. Il a envoyé son fils aux\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "666                          DURENDAL\n\n\n Canaris, comme simple soldat. E t la bravoure du jeune h o m m e\ny a été telle qu'aujourd'hui, après quelques mois, il a décroché\n à la pointe de l'épée les galons de lieutenant.\n    — Plût à Dieu, interrompit M . Claes, que nous n'eussions\n que des officiers comme M. de Longprez, au lieu de ces\nfantaisistes de la colonne de Schoenfeld. Loin de l'ennemi, ces\nmessieurs d'Andoy font les rodomonts, mais au jour du combat\n ils saignent du nez et prennent de la poudre d'escampette. Ils\n ne s'entendent pas plus à la tactique que je ne me connais à\nramer des choux!\n    — Croiriez-vous que M. Charliers s'obstine malgré tout à\ngarder rigueur à son héros de fils pour quelques légèretés de\njeunesse qu'il a largement expiées?\n    — Ce n'est pas un h o m m e de ce siècle, dit Dom P l a c i d e .\nC'est un vieux Romain de l'école de B r u t u s .\n    lit chacun de conter à sa façon l'histoire de cette querelle\nfamiliale.\n    Q u a n d les derniers députés furent entrés et que la lourde\nporte se fut refermée sur eux, la cohue s'éclaircit, et se désa­\ngrégea en petits groupes où les bavards eurent beau jeu.\n                                    *\n                                *       *\n   L e s m e m b r e s des Etats Généraux tenaient séance à l'étage\nautour d'une table oblongue, dont les dimensions, pour grandes\nqu'elles fussent, ne permettaient pas à tous d'être installés au\npourtour. Plusieurs rangs de sièges formaient des cercles\nconcentriques. Messire van der Noot et le chanoine Van E u p e n\nprirent place l'un à la droite, l'autre à la gauche de M. Maran­\nnes, qui présidait pour Novembre. Les autres députés : abbés,\nnobles, bourgeois, s'assirent par province en suivant l'ordre des\npréséances. L e u r s physionomies étaient soucieuses. U n e sorte\nd'inquiétude générale planait dans l'air, semblable aux nuées\nlourdes qui annoncent les orages.\n   Ce n'était qu'à voix basse que ces dignes citoyens, d'ordinaire\nenclins à laconfiance et à la bonhomie, échangeaient maintenant\ndes impressions où pesait tout le poids de leurs responsabilités.\nE t pendant le temps même qu'ils parlaient, la moitié de leur\nattention demeurait aux aguets, t e n d u e vers des objets\nmystérieux.\n   Henri van der Noot, tout en causant à bâtons rompus\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                             667\n\n\n avec ses voisins, dénombrait les députés présents                   parti­\n sans fidèles ou adversaires secrets. Il épiait leurs regards,\nescomptant le concours des uns, pressentant les critiques des\nautres. L a journée serait décisive. L e gouvernement qu'il\nincarnait y jouerait son va-tout. C o m m e un habile stratège,\nil supputait les chances favorables ou fâcheuses, se prépa­\nrant une fois de plus à faire front au danger et à payer\nd'audace. Mais l'incertitude où il était de la réponse que les\nplénipotentiaires de L a H a y e feraient à la d e m a n d e d'un\nsursis énervait malgré tout sa volonté en c o n d a m n a n t tous ses\n plans à une fragilité inéluctable.\n   L a séance a y a n t été déclarée ouverte, le tribun fut invité à\nrendre compte de la visite qu'il avait faite la veille au quartier\ngénéral de Schoenfeld en compagnie de cinq autres membres\ndu Congrès. Après avoir insisté sur la nécessité de garder le\nsecret de ce qu'il allait dire, il ne put cacher à l'assemblée\n— quelque envie qu'il en eût — les mauvaises dispositions de\nla p l u p a r t des chefs de l'armée d'Andoy. Le colonel T h i e n n e ,\ndu régiment d'Anvers, avait confessé aux délégués son complet\ndécouragement, ajoutant que lui, comme étranger, ne se regar­\ndait point du tout obligé de sacrifier son honneur et sa vie dans\nla certitude d'une défaite si les puissances alliées ne. consen­\ntaient pas à un armistice. M. d'Herbestein, colonel de cavalerie,\navait allégué qu'au cas d'une attaque prochaine, ses dragons ne\npourraient se défendre, ayant la rivière à dos et plus de\nquatre mille hommes devant eux. L e commandant du régiment\nde W e s t - F l a n d r e , déplorant à la fois l'état et l'esprit de ses\ntroupes, avait offert sa démission, déclarant qu'il avait autant\nle droit de juger par lui-même que qui que ce fût. Entré\nvolontairement dans le service, il prétendait le quitter de\nmême, étant résolu à profiter de l'offre de l ' E m p e r e u r . Certes,\nd'autres officiers avaient tenu un langage qui leur faisait plus\nd'honneur. C'était ainsi que le comte de Braine, colonel du\nrégiment du H a i n a u t , avait affirmé ne connaître dans ses rangs\naucun fléchissement ni cabale. Au contraire, ses hommes lui\ndonnaient les plus grandes assurances de leur bonne volonté\npour faire leur devoir devant l'ennemi. Mais, hélas! il fallait\ncompter surtout avec le sentiment de M. de Schoenfeld. Or, le\ngénéralissime était a b a t t u . A l'en croire, son rôle personnel\nchangeait dorénavant de nature et s'il avait pu servir la cause\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\npatriotique avec dignité tant que cette cause semblait avoir été\navouée par les Puissances les plus considérables de l'Europe, il\ndemandait aujourd'hui aux Etats abandonnés par les puis­\nsances, de le dispenser de mener davantage une barque qui\nsurpassait absolument ses forces.\n   Messire van der Noot, arrivé à ce point de son rapport, dut\ns'interrompre tant furent vives les exclamations et les protesta­\ntions provoquées par de telles nouvelles.\n   M. l'abbé de Tongerloo n'hésita pas à stigmatiser la con­\nduite d'un généralissime qui, après avoir accepté le fardeau du\ncommandement, menaçait de s'en décharger au moment du\nplus grand péril. De quels termes pourrait-on flétrir l'abandon\nd'un territoire que cet officier étranger avait été payé pour\ndéfendre et cette manière de s'acquitter envers une nation qui\navait mis entre ses mains toutes ses destinées militaires ?\n   Les députés de Tournay renchérirent encore sur la sévérité\ndu prélat. Au surplus, — incapacité ou trahison, — ils avaient\nprédit dès la désignation du généralissime les conséquences d'un\ntel choix. Schoenfeld, ils l'avaient toujours dit, était l'homme\ndes Puissances et non l'homme des Etats. Après avoir débuté\npar des marches en arrière qu'il qualifiait audacieusement de\nstratégiques, il avait voulu et obtenu la désorganisation de son\narmée en la condamnant à la plus lâche des inactions.\n   Le Pensionnaire de la ville de Mons, intervenant à son tour,\nsuggéra une solution. « Puisque M. de Schoenfeld offre de se\nretirer, dit-il, qu'on le prenne au mot ! Et par qui pourrait-on\nmieux le remplacer qu'en faisant appel, non plus à un étranger\ntoujours suspect, mais au vaillant soldat flamand qui a conduit\nles Belges à la victoire et qui, en dépit de ses torts politiques,\nconserve des droits à la reconnaissance de la Nation? Que l'on\nrétablisse dès demain Vander Meersch à la tête des troupes, et\nla confiance renaîtra aussitôt ! »\n   La proposition tomba dans un silence glacial. Vander\nMeersch, que les Etats avaient emprisonné huit mois durant à\nla citadelle d'Anvers, et qu'ils venaient de faire transférer aux\nAlexiens, à Louvain, pour le soustraire à un coup de main de\nses partisans, Vander Meersch, appelé à l'heure suprême à\nsauver ce gouvernement statiste dont il avait méconnu l'auto­\nrité ! Autant eût valu se mettre à la merci des Vonckistes ou\ndes Autrichiens.\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         669\n\n\n    M. de L i m m i n g h e n'hésita pas à taxer d'aberration la pro­\nposition de M. Auquier. A l'en croire, la dignité, l'honneur même\ndes E t a t s ne permettait pas qu'ils s'arrêtassent à un expédient\ndont s'accommoderaient tout au plus quelques citoyens naïfs,\nentraînés par la malsaine popularité d'un officier rebelle.\n    Ayant proféré cette condamnation sans appel, M. de Lim­\nminghe puisa une pincée de poudre dans sa tabatière et\nl'aspira longuement j u s q u ' a u dernier grain. C'était son habi­\ntuelle péroraison.\n    Messire van der Noot, que l'intervention du comte de Lim­\nminghe avait ravi, crut le moment favorable pour proposer\naux E t a t s un autre nom.\n    — L e s E t a t s n'ont eu j u s q u ' à ce jour qu'à se louer de\nM. Koehler. Ses talents ne font pas de doute et sa fidélité\nnous est non moins certaine. Il a donné les preuves des uns et\nde l'autre dans le commandement de la colonne de Bouvignes.\nP o u r q u o i , en acceptant la démission de M. de Schoenleld, ne\nconfierions-nous pas au général Koehler le commandement en\nchef de nos forces ?...\n    E t comme l'assemblée paraissait goûter cet avis, van der\nNoot ajouta modestement qu'il avait cru pouvoir escompter\nson approbation et qu'à raison de l'extrême urgence imposée\npar les événements, il avait, après l'entrevue d'Andoy,\ndépêché un émissaire à M. Koehler pour lui demander s'il\n prendrait au besoin la direction de la défense nationale et ce\n qu'il en augurait.\n    — J'attends sa réponse d'un moment à l'autre, ajouta-t-il, et\n peut-être serez-vous d'avis de surseoir à toute décision définitive\n q u a n t au remplacement de M. de Schoenfeld jusqu'à ce que cette\n réponse nous soit parvenue. Dans l'entre-temps, les Etats pour­\n raient délibérer sur les moyens de créer immédiatement de\n nouvelles ressources qui nous seront indispensables pour conti­\n nuer la campagne. Nous avons appris avec satisfaction que le\n Magistrat de Bruxelles vient de commander à ses frais qua­\n rante mille cartouches pour l'armée et qu'il a fait partir hier\n pour le L i m b o u r g une division de volontaires. Un tel exemple\n doit engager toutes nos villes à entreprendre de nouveaux\n sacrifices, sans perdre un jour ni une heure.\n     Un débat financier s'engagea. Aux appréhensions de\n quelques députés du tiers, rendus perplexes à la pensée de\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "670                            DURENDAL\n\n\nnouvelles charges dont souffrirait le commerce déjà lourde­\nment grevé, s'opposèrent les récriminations de M M . Raepsaet\net Bonaventure qui reprochaient au gouvernement de n'avoir\npas adopté depuis longtemps le plan d'organisation des\nbureaux, des impôts, des pêches et des douanes, si h a r d i m e n t et\njudicieusement compris, que M. Cornet de Grez avait depuis\nplusieurs mois proposé au Congrès. Sur la motion de\nM. Charliers de Longprez, l'examen en fut renvoyé au\nComité des Finances, qui se retira, séance t e n a n t e , pour en\ndélibérer.\n    P r e n a n t alors la parole, le Chanoine Van E u p e n commu­\nn i q u a un rapport qui lui avait été adressé de P a r i s , par\nM. Gendebien, ministre des Etats, qui était allé y suppléer\nM. le comte de T h i e n n e s . Ce délégué signalait, u n e fois de plus,\nl'indifférence ou l'hostilité de l'Assemblée Nationale. T o u t e ­\nfois, Van E u p e n , pensant fortifier les courages au prix d'un\npeu d'illusion, essaya d'exprimer de certains termes de ce\nrapport une vague espérance qu'il n'éprouvait pas lui-même.\nIl rappela qu'à Douai, où il avait vu quelques-uns des repré­\nsentants de l'Assemblée de F r a n c e , ceux-ci ne s'étaient pas\nmontrés intransigeants. Il crut pouvoir assurer, non sans des\nréticences savantes, que la République trouverait un a p p u i de\nce côté.\n    Ce fut en vain. Les Seigneurs E t a t s ne se payaient plus de\nmots. Au début du régime, leur simple honnêteté, — ou leur\ninexpérience — avait pu les faire victimes des formules de\nchancellerie. Aujourd'hui la duplicité des Puissances leur\napparaissait aussi évidente que leur mauvaise volonté.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n    Les habiletés diplomatiques du Chanoine Van E u p e n furent\ntout à coup interrompues par une grande rumeur qui s'éleva\nau dehors. Intrigués, plusieurs députés quittèrent leurs sièges\net allèrent aux fenêtres. Ils virent que la foule massée sur la\nplace faisait fête à un officier des Canaris qui traversait à\ncheval les rangs populaires et qui se dirigeait vers l'hôtel des\nE t a t s Généraux. L a juste laveur qui entourait le corps d'élite\nc o m m a n d é par M. Dumonceau eût suffi pour expliquer un tel\naccueil, si l'un des députés n'avait reconnu de loin, dans la.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                            671\n\n\npersonne de l'officier à l'uniforme jaune et noir, ainsi acclamé,\nM. T h i e r r y Charliers de Longprez, dont la valeureuse con­\nduite devant l'ennemi avait été claironnée en ces derniers mois\npar toutes les trompettes de la r e n o m m é e . . .\n   T h i e r r y , surpris d'une telle bienvenue, d e m a n d a à être\nintroduit aussitôt auprès de Messire van der Noot. Il arrivait\ndu camp de Bouvignes, porteur d'une lettre du général Koehler,\net avait chevauché toute la nuit pour ne pas perdre de\ntemps.\n   Cédant à un de ces mouvements spontanés, qui sont le\nmystère des foules, des gens de toutes sortes s'époumonnaient\nà crier : « Vivent les Canaris ! Vive M. de Longprez ! » Ils\ns'engouffrèrent à la suite de T h i e r r y sous le porche de l'hôtel,\noù le jeune officier mit pied à terre. L'enthousiasme était tel\nque T h i e r r y , gravissant l'escalier, ne parvint pas à se défaire\nde cette escorte aussi indiscrète qu'improvisée. On se pressait\nautour de lui. Ceux-ci voulaient lui serrer la main et féliciter\nen sa personne tous les héros de Bouvignes. Ceux-là lui adres­\nsaient à la volée maintes questions sur la situation des divers\ncorps de troupes, où ils comptaient des parents ou des amis.\nBeaucoup — et Dom Placide plus qu'aucun autre — pen­\nsaient à l'étrange coïncidence qui allait mettre ce fils ova­\ntionné en présence d'un père demeuré j u s q u ' à ce jour inexo­\nrable en ses rigueurs.\n   — Vive Longprez ! vive Longprez ! clamaient les voix con­\nfondues. E n dépit des efforts du service, tout ce monde, entou­\nrant T h i e r r y , le portant presque en triomphe, fit invasion dans\nla salle des E t a t s .\n   Ainsi que tous ses collègues, M. Charliers de Longprez\ns'était levé instinctivement. Apercevant le fils dont les égare­\nments avaient ulcéré son cœur jusqu'à lui arracher, des malé­\ndictions, il resta droit et immobile, voulant être calme, mais\nne parvenant pas à maîtriser suffisamment son émotion pour\nque celle-ci ne se devinât à la dilatation subite de ses prunelles\net au léger tremblement de ses mains. Van der Noot, obéissant\nau sentiment de la foule ou la subissant directement, alla\nau jeune officier et avant même d'accepter le pli cacheté\nque T h i e r r y avait tiré de sa t u n i q u e , il poussa le fils vers\nle père.\n   — N e boudez pas plus longtemps votre sang, Charliers,\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "672                         DURENDAL\n\n\ns'écria-t-il. Il est digne de vous. Ecoutez la voix de ce peuple !\nC'est la voix de Dieu.\n   Il y eut quelques secondes de silence et d'angoisse. Tous les\nregards scrutaient ces deux hommes : le jeune officier, humble\net balbutiant, et le grand vieillard, que l'amour paternel et\nl'orgueil civique achevaient de disputer au plus âpre des\nparti-pris.\n   Comment M. Charliers eût-il pu résister davantage? Ses bras\ns'ouvrirent, comme d'eux-mêmes, pour accueillir l'enfant pro­\ndigue qui s'y précipita avec transport, — et sans qu'ils eussent\nsouci ni l'un ni l'autre de la foule qui applaudissait, ils mêlèrent\nleurs larmes — ces larmes d'hommes qui sont si émouvantes,\nparce qu'elles sont toujours un aveu de faiblesse ou de bonté.\n   Il semblait à M. Charliers qu'un fils venait de lui naître, en\nqui se perpétueraient ses traditions et son idéal. Et Thierry\noubliait ses rancœurs en cette chaude étreinte qui le réhabili­\ntait enfin! En cet instant solennel, il achevait de concevoir\ntoute l'erreur qu'il avait d'abord commise en courant impru­\ndemment en zigzags à travers la vie, touchant atout, brouillant\ntout, au lieu de suivre tout droit l'ornière de sa destinée. I1 se\npromettait d'y marcher désormais et sans dévier sur les traces\nde celui que sa jeunesse avait méconnu et qu'il découvrait\n maintenant le meilleur des guides.\n   Déjà la foule se retirait aux ordres du président des Etats.\nThierry, qui s'était ressaisi, remettait à M. van der Noot la\nlettre qui lui avait été confiée. Puis, remercié et complimenté\n par tous, il quitta à son tour la salle, annonçant qu'il attendrait\n en quelque antichambre voisine les instructions de l'assem­\n blée.\n                                    *\n                                *\n   Portes closes, M. van der Noot donna connaissance de la\nlettre du général Koehler. Celui-ci écrivait :\n   « En réponse à ce que Votre Excellence m'a fait l'honneur\nde me demander sur la situation présente, l'état de mes troupes\net la possibilité de faire une défense générale, je puis dire que\nsi l'ennemi a beaucoup augmenté et augmente tous les jours,\nle courage et la discipline de la colonne de Bouvignes n'ont pas\ndiminué. Je n'ai aucune plainte à faire de mes hommes et ne\nconnais rien d'eux qui soit indigne de braves et fidèles mili-\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "FRONTON DU PALAIS DU ROI — LA NATION\n        (Œuvre de THOMAS VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": ""}, {"page_pdf": 794, "texte": "                           VIEUX BRUXELLES                              673\n\n\ntaires. Il faudrait que l'ennemi eût une supériorité plus grande\nencore que celle dont j ' a i la connaissance pour pouvoir forcer le\npassage de la Meuse, sur toute la ligne défendue par cette\nportion de l'armée.\n      » Mais il n'en est pas de même du reste des troupes.\n      \" Accoutumé à ne jamais cacher la vérité, je ne peux m'em­\npêcher de dire, malgré la peine que j ' e n éprouve, que je n'ai\nreçu à son sujet que des rapports affligeants et a l a r m a n t s . L a\ncitadelle de N a m u r n'est pas défendue. Si quelqu'un avait\nétudié la possibilité de mettre cette place dans l'impossibilité\n de nuire aux ennemis, il n'y aurait pas mieux réussi. On ne\ntrouve pas non plus dans les régiments cantonnés autour de\n N a m u r la moindre ambition de faire leur devoir devant\n l'ennemi. T o u t bien considéré, et vu le terrible m a l h e u r de\n villes qui seraient emportées de main forte, je crois qu'à moins\n d'obtenir quelque sursis et d'en profiter pour compléter nos\n ouvrages et surtout renforcer le nombre des hommes et leur\n discipline, une résistance présente ne servirait qu'à acharner\n l'ennemi et le porter aux excès de l'assaut et du pillage.\n       » Aussi je n'accepterai le c o m m a n d e m e n t en chef que si\n Messeigneurs les E t a t s m'en intiment l'ordre de façon absolue.\n Vouloir tromper, en créant des espérances que je n'estime pas\n vraies, me rendrait coupable de tout le malheur qui pourrait\n s'en suivre et serait indigne d'un h o m m e d'honneur.\n       » M. de Longprez, le brave officier aux Canaris, que\n j ' a i chargé de vous porter ce message, pourra vous donner de\n vive voix tous les éclaircissements qui justifieront à Votre\n  Excellence un aveu a u t a n t affligeant pour moi.\n       » J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération,\n            » De Votre Excellence,\n                        » L e très h u m b l e et très obéissant serviteur,\n                                         » G E O - F R E D . KOEHLER,\n                                            » Général-major.\n   » Du camp de Bouvignes, le 20 novembre 1790. »\n\n   L a lecture de cette lettre, qui aggravait toutes les angoisses,\nfut écoutée dans un morne silence. A moins d'un sursis, tout\napparaissait donc irrémédiablement perdu. L e sort de la répu­\nblique dépendait de la réponse que les membres des E t a t s ,\ndélégués à L a H a y e , devaient apporter d'un instant à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "674                        DURENDAL\n\n\n Qu'un armistice fût concédé par les plénipotentiaires de La\n Haye, on pouvait entrevoir encore le salut avec un général en\nchef comme Koehler et au prix d'un effort suprême de la\n Nation... L'obtiendrait-on cet indispensable répit? Van der\nNoot et Van Eupen affirmaient en être persuadés, et leur\nassurance entretenait parmi leurs collègues une palpitante\nlueur d'espérance. Le retour des délégués, tel était l'objet où\nse concentrait maintenant l'unanimité des esprits tendus à\nl'excès. Toute préoccupation s'éclipsait devant celle-là. Le\nprésident chercha vainement à mettre en discussion d'autres\nquestions. On n'écoutait plus. Les yeux interrogeaient les\naiguilles du cartel. L'horloge allait bientôt marquer midi. Dans\ndouze heures expirerait le terme fixé par la déclaration impé­\nriale. Il fallait qu'avant la fin de ce jour, déjà révolu à moitié,\nla réponse de La Haye fût communiquée aux Etats — et\nqu'elle fût favorable. Cette attente était poignante et tous en\nressentaient la tension fébrile. D'un commun accord on décida\nenfin de suspendre la séance jusqu'à l'arrivée des délégués.\nMais les membres des Etats ne quitteraient pas l'hôtel et\nseraient prêts à reprendre leurs délibérations au premier\nsignal.\n                                   *\n                               *       *\n   La foule ne devinait qu'une partie de la vérité. Certes, elle\naussi attendait impatiemment la réponse de La Haye. Mais sa\nconfiance en l'armée patriotique ne lui permettait pas de croire\nau succès des Impériaux, dans le cas où ceux-ci eussent exécuté\nleurs menaces. Habitué déjà au régime de l'indépendance\ndont ses seules forces avaient assuré la naissance, ce peuple ne\npouvait imaginer que son sort fût subordonné à la décision\ndes Puissances.\n   L'heure de midi, en suspendant le travail dans les bureaux\net les ateliers, avait provoqué un nouvel afflux de curieux sur\nla place. Informées de l'arrivée de Thierry, Hélène et Isabelle\ns'étaient empressées d'accourir, accompagnées de M. de Peña­\nlegas, qui, fidèle à une habitude déjà ancienne, avait profité de\nl'arrière-saison pour venir passer quelques jours chez son vieil\nami M. Charliers. Ce digne gentilhomme-campagnard, que la\nrévolution avait trouvé tout d'abord assez mal disposé, n'avait\npas tardé à s'y résigner en constatant son succès définitif. Et\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                         675\n\n\ndepuis que la puissance révolutionnaire avait adopté à son tour\nles allures d'un gouvernement régulier, ses goûts conservateurs\nayant tout à fait repris le dessus, il envisageait comme un\nfâcheux désordre l'éventualité d'une nouvelle transformation\nde régime. Toute sa sensibilité sociale était d'un caractère\nnégatif et se ramassait dans une haine têtue du changement.\nRespectueux du fait accompli, il répugnait d'instinct au fait à\naccomplir.\n   A lui aussi, il tardait de revoir Thierry. Surtout, il avait à\ncœur de le remercier de sa conduite vis-à-vis d'Evrard. Il savait\nqu'après avoir sauvé la vie à celui-ci, Thierry s'employait à lui\nrendre la liberté. Et déjà il y fût parvenu, si le jeune officier des\ndragons ne s'était obstinément refusé à subir la seule condition\nmoyennant quoi le général Koehler se déclarait prêt à lui\nouvrir la porte de sa prison ; c'est-à-dire l'engagement d'honneur\nde ne pas chercher à rejoindre le régiment de Latour.\n   M. de Peñalegas et ses compagnes éprouvèrent quelque\npeine à traverser la cohue et à se faire conduire auprès de\nThierry qui attendait, dans un des salons de l'hôtel des Etats,\nles ordres qu'il plairait au Gouvernement de lui donner.\n   Dans le petit salon où il s'était retiré, le jeune homme eut le\nravissement de voir apparaître tout à coup sur le seuil celle en\nqui s'incarnaient maintenant les plus doux de ses pensers et de\nses espoirs. Elle venait à lui, devançant dans sa hâte naïve et\nsans contrainte son père et son amie. Elle s'empressait d'un\npas léger et alerte, où sa grâce harmonieuse mettait comme la\ncadence des battements précipités de son cœur.\n    Sa jeune poitrine rythmait son émoi et une charmante\nrougeur parlait pour elle tandis qu'elle sautait toute heureuse\n au cou de son fiancé. M. de Peñalegas survenant n'eut qu'à\n ratifier de ses compliments paternels un aussi éloquent\n spectacle. Ainsi, faisant contraste avec les salons de l'hôtel et\n la rue elle-même qui, à quelques pas de là, s'assombrissaient\n de l'agitation et des inquiétudes patriotiques, cette antichambre\n retirée s'égayait d'une joie lumineuse dont nul n'avait le\n soupçon. Un tel moment rachetait pour Isabelle de si longues\n peines et tant d'héroïque patience ! De voir son amour triompher\n enfin de tous les obstacles, elle se retrouvait plus faible et par\n conséquent plus femme. Et prenant les mains du jeune homme\n dans les siennes : « Oui, j'ai tant prié pour vous, Thierry, pour\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "676                          DURENDAL\n\n\n que vous fissiez ce que vous avez fait, et dont je suis fière, si\n fière! En lisant dans les rapports de l'armée le récit de toute\n cette campagne de la Meuse, j'avais tant d'orgueil de vous!...\n    — Et moi, dit-il, j'ai tant de douceur à être enfin auprès de\n vous! Que me manque-t-il encore, puisque je vous retrouve et\n que mon père m'a pardonné? »\n    Et c'était vrai que la tendresse de cette âme si jeune et si\nfraîche, couronnant l'accueil paternel après les orages pas­\nsionnels de jadis, après les sanglantes visions de la guerre,\nl'emplissait d'un bonheur sans mélange.\n    M. Charliers de Longprez, qu'Hélène s'était empressée de\nchercher, ne tarda pas à se joindre à l'intimité d'un tel entretien.\nSes rancœurs et ses rigueurs étaient loin. Sur son ordre, un\nmessager courut place des Wallons d'où il ramena le fidèle\nWewep et plusieurs paniers de victuailles. En ce coin oublié\ndu vaste hôtel, un repas familial, charmant d'intimité, fut\naussitôt improvisé.\n    M. Charliers qui depuis si longtemps ne s'était plus déridé\nlaissait maintenant parler sans contrainte cette bonté pater­\nnelle que sa volonté rigide avait condamnée à un trop long\nsilence. Il narrait à son vieil ami et à ses enfants leurs espé­\nrances d'antan, aujourd'hui réalisées, et qui avaient mûri aux\ntemps heureux de ces vacances vécues en commun à Longprez\net à Bottignies. Même au rayonnement intense de ces émotions\nles plus pures, il oubliait le souci des affaires publiques si mal\nen point, et il fallut pour l'y rappeler le coup de cloche qui,\ndéjà tard dans l'après-midi, annonça que la séance des Etats\nétait reprise.\n                                 *\n\n   Les délégués de La Haye ne tarderaient pas à arriver.\nAvant peu, leurs carrosses seraient sur la place. En effet,\nl'avis de leur approche était venu de la porte d'Anvers, faisant\ntraînée de poudre à travers toute la ville.\n   Dans la salle des délibérations, l'obscurité tombait déjà. On\nalluma des candélabres et des lampes. Et quand leur lueur\ncommença à trouer l'ombre, et que les membres des Etats\nen furent éclairés, les masques ne traduisaient plus par leurs\nexpressions la diversité des esprits, des âges et des situations\nsociales. Une même curiosité énervée les animait tous d'un\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                         677\n\nmême espoir, que la crainte d'une déception ne faisait qu'ef­\nfleurer à peine. Et cet espoir fragile les dominait et les pétrissait\nà ce point que tous se taisaient, — les yeux fixés vers le seuil\npar où entreraient les délégués.\n   Vers 6 heures, le roulement des carrosses sur le pavé de la\nplace tendit j u s q u ' à l'extrême l'impatience des Etats. E t\nlorsque M M . de Baillet, de Grave, Petitjean et de Bousies\napparurent à la fois dans le cadre de la grande porte, il sembla\nqu'ils tenaient dans les plis de leurs vêtements poudreux, tel\nl'ambassadeur antique, la vie ou la mort d'un peuple.\n    Dès les premiers mots que prononça leur porte-paroles, l'es­\npérance s'envola... Les députés belges avaient réduit leur\nd e m a n d e d'armistice même à trois jours. Ils avaient promis,\nsous leur foi et celle du Congrès, que l'on enverrait aussitôt de\nnouveaux mandataires pour traiter et négocier de tous moyens\nqui pourraient faire cesser les troubles, en assurant à la nation\nsa liberté civile et religieuse. Ils avaient fait valoir que si\nLéopold eût été présent, il n'aurait certes pas la cruauté d'ex­\nposer tant de sang pour le refus d'une si courte suspension.\nRefuser cette suspension et ordonner l'invasion, c'était m a n q u e r\nà l'humanité et au droit des gens. C'était convaincre la Nation\nque l'on n'avait sur elle que le dessein de l'asservir... T o u t e s\nces raisons, qui avaient paru frapper les ministres des cours\nmédiatrices, s'étaient brisées contre l'inexorable parti-pris de\nM. de Mercy Argenteau, le plénipotentiaire de l ' E m p e r e u r .\nCelui-ci avait rompu les chiens en confirmant que le 22 no­\nvembre à la première heure, Bender et toutes ses forces\nmarcheraient sur Bruxelles.\n    L e sort en était jeté. Sans plus d'illusion dans les Puissances,\nsans plus de confiance dans leur armée, que pouvait devenir\nl'indépendance, que pouvait attendre la Nation? E n cet instant\nsolennel, il n'y eut d'abord ni une plainte, ni une récrimina­\ntion proférée. Mais les figures terreuses disaient l'accablement\nde toutes lés âmes.\n    L e chanoine Van E u p e n rompit le premier le silence. P o u r\nardent qu'il eût été à entretenir ses collègues, dans l'espérance\nd'un sursis, il était trop avisé pour n'avoir pas prévu que cette\nespérance pourrait être vaine. Malgré tout, sa diplomatie n'en­\ntendait pas désarmer.\n   — Je crois, Messeigneurs, qu'un parti nous reste encore\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "678                         DURENDAL\n\n\npour éviter l'écroulement de toute notre oeuvre. Et je veux\nprendre sur moi de vous l'indiquer, au risque de ma vie peut-\nêtre. Car le moyen, s'il peut sauver la Nation, ne sauvera pas\nle Gouvernement...\n   Tous tendaient l'oreille, — tant est puissant sur l'homme le\nbesoin d'espérer même contre toute espérance.\n   — Que demande l'Empereur? continua Van Eupen. Il veut\nque son autorité soit reconnue. Que demande la Nation? Elle\nveut que ses libertés et sa foi soient respectées. De telles exi­\ngences ne peuvent-elles être conciliées au prix de quelques\nsacrifices, que l'amour du bien public doit nous faire con­\nsentir. Le régime monarchique est-il incompatible avec nos\nvieilles constitutions? Supposez qu'au lieu d'un souverain rési­\ndant à Vienne, ignorant ses sujets, ignoré d'eux, les Belges\nvoient à leur tête des chefs vivant de leur vie et soucieux de\nleurs droits traditionnels, — tels que le furent jadis Albert et\nIsabelle? Leur indépendance serait-elle en fait beaucoup infé­\nrieure à celle que nous avons su créer... Pourquoi, avant l'ex­\npiration du terme fatal, ne passerions-nous pas le pouvoir sou­\nverain à un prince dont le choix serait agréé par les Puissances?\nIl nous resterait, en ce cas, à dépêcher aussitôt, et dès cette\nnuit même, quelques délégués qui notifieraient notre choix,\nd'une part, au maréchal Bender et, d'autre part, aux plénipoten­\ntiaires de La Haye. Un tel changement n'éviterait-il pas à la\nNation des extrémités redoutables que nous avons le droit de\nlui épargner, fût-ce au prix du blâme populaire... A moins\ntoutefois que les Etats n'acceptent d'adhérer purement et sim­\nplement à la déclaration de l'Empereur et de se rendre à sa\nmerci, comme la proie qui se livre d'elle-même au chasseur...\n   Tout semblait préférable à cette adhésion sans honneur. Et\nc'est pourquoi l'avis du chanoine Van Eupen trouva aussitôt\ndes partisans. Il correspondait à ce goût des transactions et des\ndemi-mesures, qui est propre à l'esprit national. Les Etats sen­\ntaient qu'en s'y ralliant ils échapperaient à la fois au reproche\nde fol enthousiasme que leur eût valu une résistance sans\nespoir et au reproche de lâcheté que leur eût mérité une rési­\ngnation honteuse. Il importait donc d'examiner cette proposi­\ntion avec autant de réflexion et de calme viril que le permet­\ntaient encore les circonstances.\n   On délibéra... Sous les fenêtres, les vagues de la foule\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                          VIEUX BRUXELLES                          679\n\n\n grondaient. L a réponse que les délégués avaient rapportée de L a\n H a y e n'était plus un mystère et quelques-uns la commentaient\n non sans sagesse. Mais en de telles cohues les furieux se font\n seuls entendre et leur aveuglement trouvait d a n s le refus de tout\nsursis une excitation nouvelle plutôt qu'un motif de prudence.\n   Les députés hésitaient dans le choix du souverain à désigner\n aux Puissances. D'aucuns proposèrent le duc d'York qui\navait épousé une princesse de Prusse. Mais la majorité pensa\n qu'un autre choix s'imposait pour ménager l'amour-propre de\nl'Empereur et assurer ainsi à la combinaison imaginée par le\nchanoine Van E u p e n quelques chances de réussite. Léopold\navait pour troisième fils l'archiduc Charles, dont on louait fort\nles mérites. Ce nom rallia bientôt tous les suffrages.\n   Sans désemparer, Van E u p e n prit la plume et rédigea une\nrésolution dont le texte fut ainsi arrêté :\n   « A été résolu u n a n i m e m e n t par toutes les Provinces et par\nacclamation de n o m m e r Son Altesse Royale Charles, archiduc\nd'Autriche, troisième fils de Sa Majesté l'Empereur, duc, comte,\nmarquis et seigneur des Provinces respectives sous le titre de\ngrand-duc héréditaire de la Belgique, suivant les règles de suc­\ncession à établir et parmi les clauses nécessaires pour que cette\ndignité ne soit jamais confondue dans le chef de la maison\nd'Autriche, non plus que dans un autre prince quelconque dont\nles autres Etats ou domaines ne lui permettraient pas de résider\nconstamment dans le pays et de le gouverner en personne, la\nNation étant convaincue que la première source de sa déca­\ndence et de ses malheurs est dérivée de Péloignement de ses\nprinces; de plus, sous la condition expresse de conserver à\ntoutes les Provinces et à chacune d'elles ses lois fondamentales\net anciennes et tous ses droits constitutionnels, ses usages et\ncoutumes et tout ce qui peut enfin mettre à couvert sa liberté\net sa religion, de la manière et sous les garanties qui seront\nparticulièrement fixées dans les conférences à tenir à cet effet,\net sous la réserve ultérieure que les Provinces ne seront tenues\nà rien en vertu de ce présent acte, au cas que le voeu u n a n i m e\nqu'elles ont énoncé ci-dessus éprouvât de l'opposition de la part\nde Sa Majesté l ' E m p e r e u r .\n  » F a i t en E t a t s généraux des Provinces Belgiques unies,\nextraordinairement assemblés dans la ville de Bruxelles le\n21 novembre 1790. »\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "680                         DURENDAL\n\n\n   Cette décision prise, les députés désignèrent quelques-uns\nd'entre eux pour porter aussitôt des copies de cette résolution\nà L a H a y e , au maréchal Bender, aux généraux Schoenfeld et\nKoehler, enfin aux E t a t s des diverses Provinces avec des mes­\nsages explicatifs.\n   Mais ceux qui faisaient cette désignation aussi bien que ceux\ndont le zèle se prêtait à remplir ce nouvel office ne se dissimu­\nlaient point la précarité d'un expédient aussi tardif. Sans doute,\nl'invasion annoncée n'en serait pas arrêtée... Demain, dans\nquelques heures peut-être, l'avant-garde autrichienne entrerait\nà N a m u r et dans le B r a b a n t .\n   Bien que la nuit fût déjà avancée, les membres des E t a t s\ndemeurèrent encore pour la plupart à leur poste, mais leurs\nregards et leurs propos étaient mornes. Dans cette grande salle\nen désordre, où expirait la lueur des lampes, où traînaient de\ntoute part des paperasses désormais inutiles, pesait une lourde\natmosphère de chambre mortuaire. E t dans toutes ces âmes\nrigides, coulées au même creuset de la foi héréditaire et des\nsimples vertus bourgeoises, sonnait le glas des espérances en\nallées.\n                                    *\n                                *       *\n\n\n                          Epilogue\nNotes extraites du Mémorial paroissial de Bottignies, tenu par Dom\n  Placide Tailfer, curé de Saint-Julien de Bottignies, bachelier en\n  théologie (1798-1830).\n\n   — Hier, 29 décembre de l'an de N . - S . 1798, — ou, pour\nparler le langage de Messieurs les sans-culottes, le 9 Nivôse\nan V I I , — a eu lieu notre installation en qualité de curé-desser­\nvant de Bottignies. Elle s'est faite sans t a m b o u r ni trompette,\nles temps où nous vivons ne se prêtant guère, h é l a s ! aux\nsolennités et manifestations du culte. C'est au point que plu­\nsieurs personnes charitables, et qui veulent bien s'intéresser à\nnotre sort, nous ont représenté que nous risquions à tout le\nmoins la réclusion ou la déportation en assumant cette charge\nsans avoir prêté le serment requis par les lois françaises. Mais\nune telle considération, bien loin de nous faire reculer, était\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                          68l\n\n\nde nature à nous décider à passer outre à notre indignité et à\naccepter les fonctions devenues vacantes par le décès du révé­\nrend M. Choppinet. Ce digne prédécesseur nous a laissé un\npresbytère assez délabré par suite de la visite qu'y fit l'an\ndernier un parti de jacobins montois. Le meuble le plus pré­\ncieux de notre cure est sans conteste une vieille servante, d a m e\nGertrude, qu'on dit être experte aux choses de son service, mais\nportée à se faire, en un certain sens, une trop haute idée de la\nposition d'une gouvernante du curé de Bottignies. Qui eût dit,\nlors de notre entrée en religion, que notre destin nous amène­\nrait au ministère paroissial ? De vrai, ce n'est pas sans amer­\nt u m e que nous renonçons ainsi à la vie cénobitique. . Patriam\nlinquimus !... Mais la destruction de notre cher prieuré de\nGroenendael nous avait réduit à vivre, révérence parler, comme\nun poisson hors de l'eau. C'est pourquoi après en avoir délibéré\navec notre conscience et nos supérieurs, et après avoir reçu les\nordres majeurs, nous avons cédé aux instances des familles de\nPeñalegas et Charliers avec lesquelles nous sommes lié d'an­\ncienne amitié, et dont la première réside dans cette paroisse\ntandis que la seconde est établie à Longprez, qui n'est qu'à\nquelques portées de fusil d'ici. L e digne M . Charliers vit désor­\nmais toute l'année dans sa gentilhommière où son fils T h i e r r y\nvient le retrouver avec sa femme M a d a m e Isabelle et ses\nenfants lorsque la profession d'avocat qu'il exerce à Bruxelles\nlui en laisse le loisir. Malgré son âge et quelques infirmités,\nM. Charliers a continué à s'intéresser vivement aux affaires\npubliques en même temps qu'il a pris un goût extrême pour\nles antiquités romaines dont il possède une curieuse collection.\nT a n d i s que nous aurons en lui le plus sage des conseillers, nous\ntrouverons grand appui pour nos devoirs de charité en nos esti­\n mables châtelains, Messire et M a d a m e de Peñalegas. Ils sont\n bien désemparés par le départ de leurs enfants, leur fille étant\n le plus souvent à Bruxelles et leur fils Evrard, qui a épousé\n Mlle Hélène de Longprez, étant actuellement en garnison à\n Coblence dans l'armée des alliés. Aussi nous ont-ils fait pro­\n mettre d'être souvent leur hôte... Pour employer notre zèle\n sacerdotal, nous aurons d'ailleurs, en plus de notre paroisse\n qui ne compte que huit cents âmes, à desservir plusieurs\n villages voisins, en ce moment dépourvus de leurs pasteurs.\n  Mais grâce à Dieu et à saint T h o m a s notre santé est\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "682                         DURENDAL\n\n\ndemeurée florissante et la moisson ne nous effraye pas. Macte\nanimo, Placide!...\n\n   — Hier, 31 août 1799 (12 thermidor an VII) nous étant\nrendu à Bruxelles en compagnie de M. Thierry de Longprez pour\ncertaines affaires urgentes, nous avons eu le pénible spectacle\nde voir exposée, sur la Grand'Place, la tête de Charles Jacque­\nmin, dit le Cousin Charles de Loupoigne, qui avait été arrêté\nla veille à Overyssche par les gendarmes de la République à\nqui il avait taillé maintes croupières. Nous avions connu ce\nhardi compagnon lorsqu'il servait dans les rangs des Patriotes\nau temps de la révolution contre les Autrichiens. Depuis lors,\naprès avoir couru des aventures de toutes sortes, il s'était mis à\nla tête d'un groupe de réfractaires, comme il s'en est formé\nbeaucoup dans le Brabant et la Campine. Requiescat in pace. La\nville était bien morne et déserte.\n\n  — Cejourd'hui g avril 1801, nous avons célébré un service\nde Requiem pour Messire Gilles-Marie-Ghislain Charliers, sei­\ngneur de Steenweghe, ancien officier aux gardes-wallonnes,\ndécédé sans hoirs le 15 mars dernier, à Séville en Espagne. Il\nétait le frère cadet de M. Charliers de Longprez et le parrain\nde M me Evrard de Penalegas.\n\n   — Ce 25 juillet 1803, Bonaparte est passé par ici, venant de\nBruxelles où on lui a fait grand accueil. Il n'a fait que s'arrêter\nau Cornet de Poste pour changer de chevaux et n'est point\ndescendu de sa chaise. On dit que de nouvelles guerres sont\nproches. Quand donc verrons-nous les nations cesser d'aiguiser\nle fer les unes contre les autres et fondre les épées et la pointe\ndes lances pour en faire des charrues et des faulx ?\n\n   — Ce 23 septembre 1811 a été inhumée dans le cimetière\nparoissial dame Gertrude, âgée de 73 ans, et décédée en\nnotre presbytère avec tous les témoignages d'une componction\nvraiment édifiante. Elle avait servi quarante ans notre vénéré\nprédécesseur. C'était une personne sage et fidèle, et dont nous\nn'avons jamais eu qu'à nous louer, quoiqu'elle aimât volon­\ntiers à porter sur elle les clefs de la cave, de l'office et du\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "                         VIEUX BRUXELLES                          683\n\ncoffre-fort, et bien qu'il lui arrivât de se montrer un peu plus\nsévère que de raison pour les fautes et les misères du pauvre\nm o n d e , malgré aussi qu'elle nous reprochât souvent de ne pas\nressembler en tout point à notre vénérable prédécesseur,\npareille en cela à certaines matrones qui, a y a n t convolé à de\nnouvelles noces, rendent leur second mari m a r t y r de toutes les\nvertus qu'elles prêtent à leur premier époux, q u o i q u e . . . Mais\nqu'elle repose en paix et que la terre lui soit légère !\n\n\n  — Ce 4 février 1814, les Cosaques ont fait leur apparition ici,\nmarchant vers Paris. Ils y ont passé la soirée et la nuit, faisant\nmain basse sur toutes les provisions, y compris les chandelles\nde suif qu'ils tiennent, dit-on, pour un véritable régal. Ils se\ncouchent dans la neige comme d'autres sur l'herbe. L a puis­\nsance de Napoléon a enfin vécu. C'en est fait du colosse aux\npieds d'argile.\n\n\n   — Ce 19 juin 1815, de grand matin, nous avons vu arriver\ndes blessés et des fuyards qui nous ont annoncé le résultat de\nla bataille qui s'est livrée hier dimanche à Waterloo et qui a\nété telle qu'elle surpasse de beaucoup toute autre, quelle\nqu'elle soit. Nous n'avions cessé d'ailleurs d'en entendre la\ncanonnade, qui donnait une vive alarme dans tout le pays.\nS'il n'était pas arrivé un renfort de troupes prussiennes qui fit,\ndit-on, sa jonction avec l'armée, vers 5 heures de l'après-midi,\nBruxelles aurait sans doute subi le triste sort qu'on éprouva\nsur divers points et particulièrement du côté de Waterloo, car\nil s'est trouvé une infinité de personnes qui furent pillées de\nfond en comble dans ces environs et d'autres qui virent leurs\nchamps cruellement ravagés. T o u s nos campagnards a y a n t\nchariots et charrettes sont partis pour chercher les blessés sur\nle c h a m p de bataille. Nous les avons accompagnés avec des\ntonnes de bière pour distribuer des rafraîchissements. L e\nnombre des blessés était si grand, tant du côté des alliés que\ndu côté des Français, qu'il fallait le voir pour y ajouter foi.\nBeaucoup ont été ramenés ici et dans les paroisses d'alentour.\nN o u s célébrerons demain une messe solennelle de Requiem\npour tous les braves morts au c h a m p d'honneur.\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": "684                            DURENDAL\n\n\n   — Ce jourd'hui 30 août 1 8 1 5 , a été i n h u m é Messire H e n r y -\nJoseph-Ghislain Charliers, seigneur de Longprez, ancien\navocat au Conseil Souverain du B r a b a n t , ancien m e m b r e du\nCongrès et des E t a t s généraux, des Etats Belgiques U n i s ,\netc., etc. Il était décédé pieusement le 26 du présent mois, étant\nâgé de 92 ans.\n   L e médecin prétend que le dit Messire Charliers, qui n'était\npas moins remarquable par sa science que par ses vertus, est\nmort de vieillesse et s'est éteint comme un cierge sur le chan­\ndelier, après avoir brûlé jusqu'au dernier b o u t ; mais des\ngens qui se croient mieux informés ont a t t r i b u é cette mort\ninattendue à un accès de colère que lui a causé la façon dont le\nroi des Pays-Bas prétend imposer aux Belges, qui sont\ndevenus bon gré mal gré ses sujets, une loi fondamentale que\nnos députés avaient formellement rejetée par une majorité de\n269 voix.\n    Enfin, quelques personnes supposent que le digne vieillard\na y a n t été placé à côté de son vieil ami Messire de Peñalegas\ndans le gala donné au château de Bottignies en l'honneur de\nleur petit-fils commun Adrien Charliers, proclamé premier de\nla classe de rhétorique, — lequel gala fut célébré le vingt-\ncinquième jour du présent mois, — supposent, disons-nous, que\nle digne vieillard trahi par son voisin aurait bu plus qu'il n'était\naccoutumé, ce qui aurait entraîné le malheur funeste que nous\ndéplorons; opinion que nous déclarons fausse et absurde,\nattendu que dans cette occasion plus d'un h o m m e grave et\néloquent s'est oublié j u s q u ' à lutter contre mon dit seigneur de\n Peiïalegas et ne s'en est réveillé le lendemain que plus dispos.\n D'où nous concluons que le défunt, s'il n'eût pas été si scru­\npuleux sur l'article de la tempérance, aurait prolongé encore sa\nprécieuse et chère vie. Un article de ses dernières volontés\nnous a fait le légataire de ses antiquités romaines et de\nnombreuses publications se rapportant aux événements de la\nrévolution brabançonne où il avait joué un grand rôle et dont\n nous pourrions dire nous-même comme le pieux Eneas :\nEt quorum pars magna fui.\n\n  — Cejourd'hui 18 septembre 1820, a été i n h u m é en grande\npompe dans une chapelle attenante au chœur de cette église,\nMessire F e r d i n a n d - P h i l i p p e Alvarez de Penalegas y Vegora,\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "                        VIEUX BRUXELLES                        685\n\nseigneur de Bottignies, de Roquefond et de divers autres lieux,\npieusement décédé en son château de Bottignies le 19 juin 1820,\nmuni de tous les sacrements de Notre Mère la Sainte Eglise.\nCette perte nous a été très sensible, d'autant plus que ledit\nseigneur était demeuré jusqu'en ces derniers temps vigoureux\net actif. Sans doute, il aurait atteint la plus extrême vieillesse\ns'il n'avait été victime d'un accident singulier qui, en condam­\nnant cet h o m m e corpulent et de complexion sanguine à un\nrepos forcé n'avait fait fermenter en lui les humeurs peccantes\njusqu'à provoquer la congestion.\n    L'accident semblait en lui-même de peu de conséquence :\na y a n t trébuché dans le vestibule de son château sur une\narrosoir que l'obscurité l'avait empêché de remarquer, le noble\nchâtelain s'était malencontreusement brisé une j a m b e et foulé\nun poignet dans sa chute. Il faut dire que M a d a m e de P e ñ a ­\nlegas, qui sur le tard est devenue rustique et qui n'a plus en\ntête que ses semailles, ses greffes et ses boutures encombre le\nchâteau de toute sorte d'instruments de jardinage et de produits\npotagers. E t a n t allé lui porter hier nos condoléances, nous\nl'avons trouvée dans un salon qui faisait plutôt office de fruitier,\n les consoles en étant garnies de poires de diverses espèces et\ntoute une collection de melons étant rangée en bon ordre sur le\n marbre de la cheminée. Requiescat in pace. On voudrait que son\n fils Evrard, qui n'a cessé de courir les garnisons, vienne\ns'installer au château avec sa femme et ses enfants. Mais il est\n féru de l'existence militaire à un point qui ne permet pas\n encore d'entrevoir sa retraite comme prochaine.\n\n\n   — Cejourd'hui I e r janvier 1824, nous avons rendu visite à\nM a d a m e la douairière de Peñalegas qui devient vieille et\nimpotente. L'hiver, elle ne sort pas de son lit, et le chantre de\nla paroisse vient par ordre lui faire tous les jours la lecture de\nquelque traité, de préférence sur l'art des jardins et la culture\ndes fruits. Elle a une canne sous ses draps et l'en frappe\nlorsqu'il se reprend ou se ralentit.\n\n\n  — Cejourd'hui 14 janvier 1827, nous avons célébré une messe\nde Requiem pour Messire Henri van der Noot, ci-devant agent\nplénipotentiaire du peuple brabançon, qui est décédé avant-hier\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": " 686                             DURENDAL\n\n\n  dans sa maison de campagne à Strombeek, près de Bruxelles,\n  âgé de 97 ans. Depuis sa fuite de Bruxelles, le I e r décembre de\n  l'année 1790, veille de la rentrée des Autrichiens en\n  cette ville, il avait eu encore quelques aventures singulières,\n  a y a n t été arrêté en 1796 à Bergen-op-Zoom, puis en 1798\n  lors de la guerre des P a y s a n s par ordre des commissaires du\n  Directoire. Nous avons associé à ce service funèbre la\n  mémoire de tous les personnages et de toutes les victimes\n  de cette révolution dont le souvenir s'est perdu peu à peu\n  dans le fracas des événements politiques plus récents. Ceux\n  qui la dirigèrent sont aujourd'hui presque tous décédés :\n  ainsi en est-il du cardinal de F r a n k e n b e r g , de l'avocat\n Vonck, du chanoine Van E u p e n , du général Vander Meersch\n et de M. D u m o n c e a u , l'ancien c o m m a n d a n t des Canaris, qui\n était devenu général et comte d'empire. S'il faut aimer égale­\n ment tous ces personnages, c'est une question secondaire et\n même ce n'est point du tout la question. Il importe que tous\n ont contribué en quelque mesure à dégager notre unité natio­\n nale des intérêts de localité et l'ont pour la première fois arra­\n chée à une longue domination étrangère qui la dénaturait. Si\n les circonstances d'ordre européen non moins que leurs fautes\n les ont empêchés d'assurer à cette unité sa véritable direction,\n toutefois leur exemple et leur expérience ne seront pas sans\n quelque profit. Exoriatur aliquis ex ossibus nostris ultor! A voir le\n vif mécontentement qui commence à transpirer dans tout ce\n pays, nous nous sentons ramenés aux jours qui précédèrent\n l'explosion patriotique. Aujourd'hui comme alors, le despotisme\n administratif et fiscal envahit tout. Les Belges sont vexés dans\n leur religion, dans leurs institutions, dans leurs m œ u r s . Contre\n ce régime qui m a n q u e à la fois de la franchise de l'absolutisme\n et des garanties de la liberté, la guerre des pamphlets renaît,\net comme il y a quarante ans les prêtres et les avocats sont à la\n tête du mouvement. L e collège philosophique créé à Louvain\n par le roi Guillaume nous ramène au temps du Sémi­\n naire Général de Joseph II et les poursuites contre Mgr de\n Broglie renouvellent les démêlés de l ' E m p e r e u r avec le Car­\ndinal de F r a n k e n b e r g . Qu'en sortira-t-il? Incerhim quo fata\nJerant...\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                                 VIEUX     BRUXELLES                                 687\n\n   — Cejourd'hui mercredi 29 septembre 1830, nous avons chanté\nen notre église paroissiale un Te Deum solennel en l'honneur\nde l'indépendance nationale enfin proclamée!...\n   Depuis longtemps déjà le feu couvait sous la cendre et la\nflamme en avait jailli à Bruxelles voici un mois... Toutefois\nnous pensions q u ' u n arrangement interviendrait. Mais quand\non apprit jeudi dernier que le prince Frédéric voulait résoudre,\nen forçant Bruxelles avec 15,000 hommes, des questions qu'à\nL a H a y e on avait remises aux débats parlementaires, une telle\nnouvelle décida le Belge, qui s'était arrêté sur le seuil de la\nlégalité, à pousser j u s q u ' a u bout dans la voie révolutionnaire.\nNos villageois ne furent pas les derniers à partir pour Bruxelles\navec des armes et un convoi de vivres et de combustibles.\nM. Charliers de Longprez les conduisit avec ses deux fils et nous\nn'hésitâmes pas à les accompagner, a p r è s a v o i r r e t i r é d ' u n e v i e i l l e\narmoire, pour l'arborer à notre tricorne, la cocarde tricolore\nque nous avions pieusement conservée en souvenir des événe­\nments de 1789 et de 1790. Il arrivait des volontaires par toutes\nles routes, animés d'un a d m i r a b l e esprit d'union patriotique.\nAvec eux nous avons pu assister les Bruxellois dans les com­\nbats du vendredi, du samedi, du dimanche, jusqu'à ce que le\nlundi, au lever du jour, nous eûmes la joie de constater que les\nHollandais avaient n u i t a m m e n t battu en retraite... L'indépen­\ndance est aujourd'hui proclamée partout... Aussi avons-nous\nretrouvé, pour entonner le Te Deum, toute l'ardeur d'une voix\ndont on voulait bien, il y a quarante ans, louer la puissance\npeu ordinaire, et nous y avons ajouté de notre propre chef le\ncantique du vieillard Simeon : Et nunc dimittis servum tuum.\nDomine! E t m a i n t e n a n t , Seigneur, laissez aller en paix votre\nserviteur Placide !\n\n\n\n                                                      H.   CARTON DE W I A R T .\n\n                                         FIN.\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "                        L'eau complice\n                                                    « Et les transatlantiques agitent\n                                                 l'eau du canal !... »\n                                                            MAURICE MAETERLINCK\n                                                  (Serres chaudes.)\n\n\n\n\n                 LE jour où le canal de Gand à Terneuzen ouvrit ses bras élargis\n                    à la pleine eau de la marée, le cœur d'Harold Sassen se\n                    gonfla d'un désir inconnu et chargé d'espérances. Passion­\n                    nément le jeune fils du meunier d'Everghem avait attendu\n                    la fin des longs travaux menés, à grand effort de dragues\n                    et de suceuses, autour de l'ancienne voie d'eau qui animait\n                    du silencieux passage de mâts grêles et de voiles épaisses le\n                    paisible horizon de la plaine flamande. Le vaste chenal\n                    neuf, où tant de terres arables et de maisons prospères\navaient sombré, au cours de ces cinq années d'éventrement, évoquait, à mesure\nque son cours majestueux se dessinait vers le nord, l'apparition prochaine des\nvaisseaux de haute mer chargés des denrées, des visions de contrées lointaines.\nDéjà le pont hardi, dont la construction retentissante s'achevait à Langer-\nbrugge, donnait comme un frisson de grandeur à l'idée qu'il tournerait sur\nson pivot électrique pour laisser passer la haute mâture des trois mâts de\nNorvège, la proue conquérante des vapeurs d'Amérique. Lé bras de l'ancien\ncanal, abandonné sur la longueur d'un kilomètre à cause de sa courbe ridi­\ncule, semblait dérisoire après la nappe d'eau scintillante qui, au sortir de\nGand, ouvre la perspective vers Terneuzen, Flessingue et la mer.\n   Chaque matin, peu de temps après que le soleil avait surgi derrière le\nclocher d'Oostaker, Harold traversait le pont, longeait le nouveau canal\njusqu'au cabaret In het steereken et passait l'eau dans sa plus grande largeur\npour regagner le moulin. Il n'accordait aucune attention aux véhicules ni\naux gens croisés sur les chaussées parallèles. Les filles laitières, qui condui­\nsent à la ville leur carriole jaune attelée d'un gros cheval où luisent les\ncruches bossuées, n'avaient pas un regard, en dépit de leur teint éclatant et de\nleurs lèvres humides. L'eau seule recevait l'hommage de ses yeux. Il frémissait\nau clapotis des vagues nées du caprice des vents. Bientôt il connut le mouve­\nment de la marée sans avoir jamais apertu la mer, et ce fut entre lui et le\ncanal une tendresse silencieuse où les jeux de la lumière et de l'onde mirent une\nfantaisie sans cesse renouvelée.\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "FRONTON DU PALAIS DU ROI — L'AGRICULTURE\n         (Œuvre de THOMAS VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": ""}, {"page_pdf": 812, "texte": "                              L'EAU    COMPLICE                              689\n\n   Le passage d'eau en amont du port est assuré par une barque à fond plat\nqu'une fille svelte détache de la rive à l'appel du passant.\n    Harold allait frapper à la porte de la ferme. Souvent il devait pénétrer\ndans la salle du primitif cabaret ouvert par le fermier depuis l'aubaine de ce\nnouveau tracé de la route d'eau. Les habitudes sont vite acceptées à la cam­\npagne; elles tiennent lieu d'horloge et règlent le cours normal des travaux.\nAu moment exact où le jeune homme parvenait à proximité de l'escalier de\npierre taillé dans la berge herbue, la passeuse sortait de la maison blanche à\nvolets bruns. Il était six heures et demie, la sirène des usines — leur masse\nfumeuse embrume les silhouettes plus élevées du Beffroi et de la Cathédrale qui\ndentellent avec les toits irréguliers de la ville l'horizon vers l'ouest — avait\nclamé depuis trente minutes l'entrée à l'atelier. Les ouvriers riverains ayant\ndéjà passé l'eau, personne n'intervenait au tête-à-tête de la jeune fille et de\nson mystérieux passager. Quelques brèves paroles en flamand étaient seules\néchangées. Harold regardait l'eau, son œil suivait la double perspective de\nl'ancien et du nouveau bras du canal qui découpent en forme de cœur l'espace\nde terre qu'ils isolent. Il se retournait parfois aussi vers le nouveau port où\nse creusent des bassins neufs en la terre sablonneuse. Tout à l'élan de ses\n bras souples maniant les courtes rames, la passeuse jetait à peine un regard\n furtif sur le jeune homme. Elle ne l'interrogeait pas et ne s'étonnait pas de\n son silence. L'âme flamande n'est pas communicative; se taire lui est si\n naturel que souvent une question attend un long instant une réponse.\n     Un matin cependant, un matin de juin, un de ces matins clairs et venteux\n où la course des nuages met sur l'eau des alternatives de teintes grise et\n bleue, Harold releva vivement vers la jeune fille son front déchevelé par la\n brise. Il sembla l'apercevoir pour la première fois et dit, en français, à voix\n haute :\n     — Si nous avions une voile, nous irions jusqu'à la mer.\n     La phrase répond à un écho intérieur. Elle est si maladroitement appropriée\n au délabrement de l'esquif, à l'instabilité de son fond plat, aux brèches de ses\n  bords disjoints que la rameuse se met à rire légèrement, comme clapotent les\n  vaguelettes contre la coque de la barque.\n     — Vous savez, n'est-ce pas, que le pont tourne à Langerbrugge, poursuit\n  Harold.\n     Le rire descend des lèvres à la jeune poitrine qu'une houle vient gonfler.\n  Il faut que les rames s'arrêtent :\n     — Mais il ne serait pas nécessaire d'ouvrir le pont!...\n     Et l'hilarité d'épanouir tout à fait les lèvres rouges, les yeux gris, le buste\n  harmonieux.\n     — C'est vrai, convient le jeune homme. Mais ce serait plus beau si le pont\n  s'ouvrait pour nous, comme pour de vrais navires.\n     On devine quelle imagination enfle déjà les rêves du passager. L'important,\n  n'est-ce pas, est d'être sur l'eau, de se sentir poussé vers l'infini des mers et\n  des terres exotiques. Est-ce que le pont, tous les ponts et les écluses, ne\n  doivent pas tourner et s'ouvrir pour livrer passage à la barque qui porte de\n  tels rêves, si chétive, si frêle soit-elle?\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\n   Redevenue sérieuse, la passeuse d'eau a repris les rames et ramené d'un\nvigoureux coup de reins le bateau dans la ligne de la berge. On aborde. Harold\nse lève comme à regret. Avant de sauter sur le bord, il s'arrête, vacillant au\nvent.\n   — Quel est votre nom ? demande-t-il, en flamand cette fois.\n   Simplement, sans paraître surprise d'une question si tardive, la jeune fille\nrépond :\n   — Marie.\n   — Eh bien ! Marie, merci et jusqu'à demain.\n   Il lui a serré la main, un peu gauchement comme font les gens de la cam­\npagne, et puis il est parti.\n   — Tiens, il n'a pas payé ! songe la jeune fille, rassise à son banc et nageant\nvers l'autre rive.\n   Cette distraction la fait sourire et l'enchante tout à coup. Elle est contente\naussi qu'il lui ait demandé son nom, contente qu'il lui ait parlé français,\ncontente qu'il lui ait serré la main. L'eau bleue et grise, le vent fort, les\nnuages rapides n'ont-ils pas l'air de sourire avec elle ? Une sorte de complicité\nheureuse entoure sa joie jeune. Elle regarde à son tour le grand canal neuf, et\nson cœur se gonfle d'espérances...\n\n                                        II\n\n    Harold et Marie se sont fiancés. Cela ne s'est pas fait tout de suite et cepen­\n dant ce fut très simple et spontané. Juin fleurissait d'églantines les chemins\n qui mènent à travers champs jusqu'à l'eau, lors des premières rencontres. Le\n canal élargi venait d'être officiellement inauguré à la mi-juillet, quand les\n jeunes gens échangèrent leurs promesses.\n    L'eau à présent s'épanouissait entre les rives dont l'été cicatrisait les bles­\n sures. De vrais navires commençaient à descendre vers la cité industrieuse. Au\n tournant après Terdonck, la sirène des vapeurs anglais emplissait l'air d'une\n double plainte lorsqu'ils étaient en vue du pont qui s'ouvrait alors majes­\ntueusement. Plusieurs fois des voiliers norvégiens à la remorque apparurent\n de loin aux paysans courbés sur la glèbe comme une compagnie de géants\ndécharnés marchant de concert à travers les blés.\n   Le cœur d'Harold se dilatait. Des géants se levaient en lui aussi dont il\navait peine à suivre la marche mystérieuse. Et c'étaient un goût d'aventure,\nun rêve de richesse et de commandement, un courage, une force, une témé­\nrité insatiables. Sans doute l'amour, en pénétrant dans sa jeunesse avec son\ncortège d'ardeurs, de fièvres et de délices, l'avait soulevée d'un élan insoup­\nçonné. Le matin où il avait pris la main de Marie, où il avait lu dans les\nyeux de la jeune fille qu'elle lui appartenait, — l'eau luisait lisse et\nstagnante sous un soleil éblouissant — un tel émoi l'avait saisi, qu'il crut que\nson cœur cessait de battre. Mais comme sa vie s'était vite accommodée du\ntumulte de l'amour, comme l'habitude des tendres étreintes, des mots cares­\nsants avait apaisé la curiosité de son esprit ! La vie de l'eau, au contraire,\nla vie sur l'eau lui apportait sans cesse de nouveaux aliments d'exaltation.\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                              L'EAU    COMPLICE                              691\n\n\n    Le père Sassen commença à récriminer contre les fréquentes absences de\nson fils. Il s'était remarié sur le tard, n'ayant d'une première union que\nHarold. Une marmaille inquiétante pour ses cheveux gris encombrait\naujourd'hui l'escalier du moulin. Et la vie se fait plus dure aux meuniers. Les\nailes brunes ont beau appeler de la clameur pathétique de leurs bras les blés\nd'alentour à la meule; trop de broyeuses mécaniques leur font concurrence.\nLes quinze ou vingt kilogrammes de farine que le meunier retient sur\nles cent de blé battu qu'on lui apporte ne sont qu'un maigre intérêt pour le\ntravail d'une saison.\n    Le ronron de la meule, le sifflement des ailes dans le vent ne sont pas non\nplus musique prometteuse aux oreilles de Harold depuis que, dans le bassin\noù il est amarré, le jeune homme a pu grimper au mât de misaine d'un voi­\nlier de Christiansand. Les bruits même des grues électriques déchargeant les\nvapeurs charbonniers de l'Ecosse lui sont plus suggestifs. Il connaît tous les\nraccourcis qui aboutissent au port.\n    Il sait aussi l'heure de la marée, le moment où part deux fois par semaine\n pour Londres le Sea-Serpant, vapeur marchand qui prend des passagers à son\n bord. Le samedi après-midi, jour des grands départs, Harold ne quitte pas la\n berge ensorceleuse.\n    Immobile, couché tout au bord de l'eau, un peu après Langerbrugge, il\n regarde venir à lui les bateaux lourds dont la coque salie semble lasse de tant\n de trafic. Il suit attentivement, quand ils défilent, la manœuvre de l'équipage\net ne les quitte que lorsqu'ils ont disparu dans la courbe. C'est quand ils\nvirent d'un mouvement souple et précis, qu'ils lui paraissent les plus séduisants.\n Un désir fou, un désir de possession lui dessèche alors la langue et lui incendie\n le palais. Il se penche parfois sur le canal et porte à la bouche, dans le creux\n frémissant de sa main, un peu de cette eau qu'a remuée leur passage. On dirait\n une libation aux divinités des mers tentatrices...\n    Le dernier samedi de juillet, en arrivant au rendez-vous coutumier, à la fin\n de l'après-midi, Marie avait à son bras un panier dont elle semblait fière\n comme d'un objet précieux. Ses dix-huit ans lui fleurissaient les joues et la joie\n d'aimer éclaircissait encore la lueur grise de ses yeux. La jeune fille était gra­\n cieuse sans effort, ses mouvements avaient une aisance peu commune aux\n campagnardes des Flandres. Des cheveux blonds, lissés contre les tempes,\n amenuisaient l'ovale rose de son visage. Sous la pointe arrondie du nez légè­\n rement relevé, les narines ouvertes frémissaient, transparentes. L'arc des\n lèvres, imparfaitement dessiné, interrompait le sourire qui semblait trembler\n au seuil de la bouche, au bord des dents saines. Et le gris clair des prunelles,\n le frémissement des ailes du nez, l'indécision charmante des lèvres donnaient\n au visage une délicatesse pareille à celle des fleurs d'un printemps précoce,\n promptes à se faner.\n    — Marie, il en est passé cinq!\n     Le cri de bienvenue trahissait encore la préoccupation dominante. Les\n  mains, aussitôt passées autour de la taille flexible, tremblaient. La jeune fille\n  sourit à son ami plus grand qu'elle, et se haussant pour l'embrasser :\n     — Allons, Harold, dit-elle; je suis sûre que vous n'avez pas mangé depuis\n  midi. Regardez ce que je vous ai apporté.\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "692                               DURENDAL\n\n\n   Se dégageant, elle découvrit, triomphante, au fond de son panier, deux\n épaisses tranches beurrées de ce pain truffé de « corinthes » tel qu'on en cuit\ndans les fermes aux kermesses.\n   — Il est encore chaud. J'ai pu justement en couper deux tranches dans la\nmiche fraîche. Chez nous on ne le mangera que demain.\n   L'accent était joyeux; le flamand de l'Oost-Flandre, guttural et sonore,\ndoublait la valeur des propos.\n   — Merci, Marie, fit le jeune homme. J'ai vraiment faim et je ne pensais\npas à souper. Asseyons-nous au bord, voulez-vous, tout à fait au bord.\n   Ils franchirent d'une enjambée la balustrade de fonte qui commence ici la\n rampe vers le pont et vinrent s'abattre au pied de la berge.\n   Le soleil déclinant atteint les arbres au-dessus de Wondelgem. Devant le\ncouple, sur l'autre rive, deux mouettes se poursuivent. Elles montent,\ndescendent bec au vent. Quand elles virent d'un bref coup d'aile, leur ventre\nblanc met un éclair dans l'ombre de la berge. Elles disparaissent parfois,\nfurtives, derrière l'éventail des roseaux qu'un mouvement invisible abaisse et\nrelève avec un bruit soyeux. De courts frissons passent sur l'eau lisse chaque\nfois qu'elle se sent frôlée, chatouilleuse comme une épaule de femme.\n   Marie admire en riant le bel appétit de son fiancé. Les dents de Harold font\nde larges brèches dans la tartine. Il veut rire aussi ; de la bouche pleine des\nmiettes s'envolent.\n   — Hein, tout de même il est bon mon « cramick » ?\n   Elle est tellement heureuse d'avoir donné quelque chose. Son cœur déborde\nd'une tendresse généreuse; il se gonfle d'un sentiment d'abnégation obscure et\nmaternelle. Ah! son amour n'est pas égoïste. Il ne demande rien que d'être\nutile, réconfortant, fécond. Il n'aspire pas aux destinées ambitieuses. II ne\ndépasse pas l'horizon immédiat de cette terre sablonneuse arrosée par l'eau\npaisible où le couchant met à présent des teintes rougeâtres. Il est un peu\nesclave, soumis comme la terre flamande elle-même. Il accepte d'être violenté,\ncar il sait que l'homme aimé est le maître, que la femme a la peine en partage.\n   Cependant Harold, rassasié, est venu s'asseoir tout contre la jeune fille.\nLui aussi se sent ému maintenant d'un amour généreux et protecteur. Il\nhume la fraîcheur saine qui monte d'elle. Il caresse la douceur transparente\nde ses joues. Et brusquement, envahi d'une ivresse balbutiante, il l'étreint\ntout entière. Sa bouche cherche la sienne; tandis qu'elle se défend faible­\nment, l'eau souriante et complice apaise l'imperceptible rumeur des vague­\nlettes que le vent ne creuse plus dans la molle surface du canal. Le soir\ns'attiédit dans la lueur du couchant rose...\n   Un beuglement prolongé déchire l'air. Le bruit d'une hélice crépite. Dans\nla ligne sombre des platanes infléchis vers le nord surgit l'apparition fantas­\ntique d'un navire à deux ponts, à triple cheminée. Le rouge de la coque\nflambe et répand un éclat fauve sur l'eau. Le panache noir de la fumée monte\npresque droit dans le ciel. Le canal, les arbres, le pont de fer semblent\nrapetisses par le géant. Un minuscule remorqueur s'efforce à grand'peine de le\nmaintenir dans la ligne droite. Une voix irritée, perçante, jette des comman­\ndements brefs. Les marins calmes regardent le pont tourner et venir à eux la\nville.\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                               L'EAU   COMPLICE                              693\n\n   Harold a bondi; retenu par le bras faible de Marie, il regarde. Mais le\nvaisseau passe. Alors, d'une brusque saccade rompant la tendre amarre,\nil monte sur le chemin de halage et se met à suivre la marche lente du vapeur\nvers Gand.\n   Marie n'ose pas rejoindre son ami. Elle suit timidement à vingt pas. De\ntemps à autre elle appelle :\n   — Harold!\n   Mais elle n'est pas entendue. Un charme agit qui semble déjà enchaîner le\njeune homme au navire. Les rives défilent ; l'île entre l'ancien et le nouveau\ncanal est dépassée. Voici la maison de Marie, In het Sterreken. Le père, la\nmère, les huit enfants sont sur le seuil. Ils saluent de la voix Harold qui ne\neur répond pas.\n   Etrangement lasse, la jeune fille s'arrête. Un bras mince se glisse sous le\nsien. Elle s'abandonne et sanglote tout à coup dans l'étreinte de sa cadette\nTilla. Enfin elle peut murmurer :\n   — Je suis tellement malheureuse. Voyez, il est parti derrière le bateau et\nc'est comme s'il était après une autre femme !\n\n                                        III\n\n    Le lendemain Harold et Marie se réconcilièrent et l'on célébra leurs\n fiançailles officielles. Le père Sassen vint à la ferme demander de fixer une\n date pour le mariage, promettant de se retirer sur un lopin de terre qu'il\n possédait du côté de Ertvelde et de laisser le moulin au jeune ménage. On prit\n ensemble le café et l'on mangea le pain de corinthes entamé de la veille. Mais\n quand on se fut assis ensuite au dehors, sur des chaises le long du mur de la\n maison, Harold se remit à parler du grand vapeur qu'il avait suivi jusqu'aux\n bassins du port.\n    Il s'appelait Buenos-Ayres, du nom de son port d'attache, et avait un plein\n chargement de coton à destination des filatures gantoises. Le capitaine était\nAnglais, mais les marins parlaient entre eux l'espagnol. On les comprenait\nrien qu'à la vivacité de leurs gestes; à les entendre de loin on aurait cru qu'ils\nparlaient flamand. Le bateau repartirait à peine déchargé et sur lest jusqu'à\n Liverpool. Il ne faudrait pas manquer de le voir passer. Jamais il n'en était\nentré d'aussi considérable. Il avait 8 mètres de tirant d'eau et 150 de\nlongueur.\n    Marie — qu'elle était charmante en sa robe noire avec des manchettes\nblanches aux poignets! — écoutait sans guère entendre. Elle était vaguement\ninquiète encore dans sa joie neuve. Mais elle tenait doucement la main de\nHarold et souriait aux plaisanteries un peu lourdes de la famille.\n    On s'en alla faire le tour des champs attenant à la ferme. Le blé avait eu\nde la peine à mûrir, contrarié par une saison pluvieuse. Mais il était dru et\npresque jaune. On pourrait le faucher bientôt. L'avoine et l'orge étaient\nsuperbes. Les betteraves dressaient hors de terre leurs épais moignons\nfeuillus.\n   Marie essaya de vanter les promesses de la récolte. Elle avait aidé son père\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\nà sarcler les betteraves. A l'automne dernier elle avait même tenu le soc de la\ncharrue et conduit le cheval pendant que le père semait.\n   — C'était gai, dit-elle. On se sentait naviguer à travers les mottes. La\ncharrue, n'est-ce pas, c'est aussi comme un bateau.\n   — La mer, reprit Harold, est un champ qui n'a pas de fin et qui vous\nappartient pourtant quand vous êtes sur un de ces grands navires.\n   — On peut faire naufrage ! s'effraya-t-elle.\n   — Ces bateaux sont solides. Ils vous portent jusqu'à des pays extraordi­\nnaires où il n'y a qu'à semer pour récolter. On vit comme dans un rêve. Je\nvoudrais bien moi...\n   — Partir? Harold, et moi?...\n    — Tu viendrais aussi; c'est monotone ici et le canal donne de si grandes\nenvies d'aller ailleurs.\n    — Jamais je ne pourrais m'habituer ailleurs. Quand je vais à Gand déjà\nje suis malheureuse. Ici et à Everghem, c'est le pays qu'on connaît, qui est\ncomme un ami, où les parents depuis toujours ont vécu. On travaille bien et\nfort, comme on respire et comme on mange; la terre est une vieille connais­\nsance.\n    La petite Flamande traduisait ingénument la patience, la ténacité de sa\nrace, attachée à la glèbe, vouée avec une persévérante ferveur au labeur quoti­\ndien qu'encercle l'horizon patrial.\n    Mais l'homme, qu'un bouillonnement continu travaillait sourdement,\nsecoua la tête.\n    — Ce n'est pas ça, fit-il; il y a trop de choses à voir, à connaître, à faire\nailleurs. L'eau mène à travers le monde.\n    Longuement aiguisé en silence, l'appétit d'aventures se faisait impérieux.\n Un sang étranger troublait, à sa source même, le cours paisible de ce tempé­\nrament flamand. Les hommes du navire au parler sonore avaient une\nparenté lointaine avec ce fils de terrien né sur un sol qui subit tant de fois\nun joug étranger.\n    Dressé au milieu des blés qu'il dépassait de la taille, Harold Sassen déta­\n chait son profil anguleux sur le ciel mat. En dépit de l'éclat paysan de la\njoue, l'œil sombre faisait un rond bleuâtre de chaque côté du nez busqué et\nla chevelure noire bouclait sous la casquette. L'âme d'un conquistador\ns'éveillait en ce Flamand dont une aïeule avait connu l'amour espagnol.\n    Depuis cette conversation la fiancée vivait dans l'attente du malheur.\n Harold partirait; elle le sentait confusément. Que pouvait-elle pour le retenir?\n    Un mercredi d'août le jeune homme arriva, fébrile, à la ferme vers midi.\n Marie était dans l'étable à traire les vaches rentrées de la prairie. Elle vint\n sur le seuil à son appel, portant le seau fumant.\n    — Il faut que je te parle, Marie, et tout de suite. Voilà; le bateau, tu sais,\n le grand, part ce soir. J'avais lié amitié avec un des hommes qui parle français.\n Il y a eu un décès à bord et on a besoin d'un matelot. Le capitaine me prend\n si je veux, logé, nourri et un peu payé. On va d'abord en Angleterre pour faire\n un chargement, de là aux Indes, au Japon, en Amérique. L'an prochain, à la\n même époque, on revient ici. C'est une occasion magnifique de voir le\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                               L'EAU COMPLICE                                   695\n\n\n monde. J'ai accepté. Gela me fait beaucoup de chagrin tout de même de te\n quitter.\n     — Ah! fit Marie, toute saisie, tu l'aimes mieux, l'autre...\n     Elle repensait au soir où son fiancé avait suivi si passionnément le navire\n qui entrait.\n    — Le père ne sait rien, reprit Harold avec une hâte fiévreuse. Je ne veux\n pas lui dire; ce serait une bataille. Tu lui expliqueras. Je dois partir, je suis\n poussé, j'en ai comme un besoin.\n     — Harold ! murmura seulement la jeune fille.\n     Et elle n'eut pas la force de pleurer.\n     — Je suis venu en courant. Il faut qu'à cinq heures je sois à bord. On ne\n partira qu'à la marée de neuf heures. Embrasse-moi et pour toute l'année, jus­\n qu'au retour.\n     Comme elle déposait, hypnotisée, le seau de lait, il la prit fougueusement\n entre les bras et leurs lèvres se joignirent.\n     Le jeune homme avait chaud; son exaltation le grisait.\n     — J'ai soif, dit-il.\n    Alors Marie haussa le seau de lait mousseux pour qu'il pût boire après\n l'avoir embrassée. Il emportait ainsi aux lèvres le double goût de l'âme et de\n la terre patriales.\n    — Je te ferai signe, sur le bateau, cria-t-il encore.\n     Mais elle n'eut plus que la force de déposer sur le sol le seau allégé\n et il lui parut qu'avec ce geste toute sa vigueur, tout son courage s'en\n étaient allés...\n    La nuit en pays plat est extraordinaire de sonorité. C'est un concert où le\n plus humble insecte peut faire sa partie. Aux grand'routes dont le tracé\nserpente, vacillant comme la marche d'un homme ivre, les chariots de\n briques retentissent à deux lieues à la ronde. On entend de Langerbrugge\nsonner les cloches d'Oostacker et de Gand lorsqu'elles annoncent la fête du\nlendemain. Mais celles d'Everghem, si harmonieuses, si aériennes, ont l'air de\ncirculer à travers l'espace. Et toute la vague rumeur des abois de chiens, des\ncris d'enfants, des bêlements de troupeaux, des meuglements de vaches bour­\ndonne avec parfois des stridences brusques et de mystérieux silences.\n    Marie a refoulé ses larmes. Personne chez elle ne connaîtra le deuil\nde son cœur. Dès que Harold a disparu de sa vue elle a été achever de traire\nles vaches qu'elle a ramenées ensuite à la prairie. Puis elle est allée mettre sa\nrobe des dimanches.\n    — Je vais au salut de Lourdes, annonça-t-elle.\n    A travers champs, par des raccourcis, et guidée par les deux tours effilées\nde l'église, elle a gagné le hameau d'Oostacker célèbre par sa grotte et les gué­\nrisons qui s'y sont produites.\n    Il a fallu écouter les prières, ne réciter qu'un chapelet, les bras en croix. Le\nsouci pressant de ne pas manquer le passage du navire embrouille les orai­\nsons. Sainte Vierge, la route est longue jusqu'au canal. Marie reviendra-\ntant de fois encore user ses genoux sur la pierre, réciter pour l'absent le\nrosaire en marchant autour de la rustique rocaille. Aujourd'hui, sainte\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\nVierge, on peut encore /'apercevoir, lui dire du geste qu'on sera fidèle et\nqu'on attendra\n\n   La lune est levée; le canal déroule son ruban de soie luisante. Il fait\nhumide et frais et les grenouilles croassent. Le bateau est passé. Anéantie,\nglacée, immobile contre le pilier du pont de fer, Marie se demande si elle\npourra jamais faire un mouvement encore. Comme à travers un voile, elle a\nvu glisser dans la clarté lunaire, monstre aux yeux clignotants, le sombre\nbâtiment que deux feux verts éclairent seuls à l'avant. Vaguement un homme\nà la proue agita ses deux bras et elle croit qu'elle aussi a fait un geste. Puis\nplus rien, ni vision, ni souvenir. Depuis quand est-elle là ? La lune est haute\ndans le ciel et les grenouilles croassent.\n   Une douleur lancinante lui serre le cœur tout à coup; elle se souvient.\nD'un rapide élan la berge est descendue jusqu'au bord, tout au bord du canal.\nSaisissant d'un bras furieux la gaffe qui sert d'amarre au canot des ponton­\nniers, Marie bat à grands coups répétés l'eau froide, l'eau stagnante, l'eau\nnoire, l'eau perfide, l'eau ricanante, l'eau victorieuse qui n'a favorisé leur ren­\ncontre, sourit à leurs baisers que pour être plus sûrement complice de cette\ndécevante, de cette cruelle trahison.\n                                                          HENRI    DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "            Le Père Vanden Gheyn\n\n                LE connaissez-vous? C'est le plus aimable des\n                   hommes. Si vous voulez vous en rendre compte\n                   allez donc admirer notre superbe collection de\n                   manuscrits à la Bibliothèque Royale. Si vous\n                   ne les avez pas encore vus vous serez émer­\n                   veillé. Cette collection est splendide en effet,\n                   d'une richesse inouïe. E t si vous avez la chance\n                   d'être piloté dans votre visite par le conser­\nvateur en chef qui n'est autre que le Père Vanden G h e y n ,\nvous aurez en outre le plaisir de faire la connaissance d'un\nh o m m e exquis, qui vous charmera par sa courtoisie d'abord\net ensuite par sa conversation fine, érudite et spirituelle.\n    L e Père Vanden Gheyn a de nombreux amis. L e connaître\nc'est l'aimer. C'est un de ces hommes qui d'emblée captivent\nla sympathie. Ses amis se réunissaient il y a quelque t e m p s\nautour de lui en un banquet fraternel et cordial pour le fêter.\nOn était cent cinquante. On eût été trois cents, si on l'eût\nvoulu. Mais peut-être un trop grand nombre eût-il nui à l'inti­\nmité de cette réunion qui fut une vraie fête de famille. O u i , je\ndis bien, une fête de famille. On eût vraiment dit, en effet, que\nc'était la famille du P è r e Vanden Gheyn qui fêtait en lui, non\npas seulement l'ami, mais un frère aimé, un frère de cœur.\n    Pour fêter si solennellement le Père Vanden G h e y n — car ce\nfut en même temps une vraie solennité — quoique cordiale et\nintime, une vraie manifestation — il devait y avoir des motifs\nsérieux. Il n'en m a n q u a i t pas, en effet.\n   Nous fêtions dans la personne du Père Vanden Gheyn non\nseulement l'ami si bon, si affectueux, si dévoué que tout le\nmonde connaît, mais le savant distingué et de toute première\nenvergure, qui par sa science profonde et quasi encyclo­\npédique, par des travaux intellectuels innombrables d'une si\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "698                           DURENDAL\n\n\nvaste et si sûre érudition, fut p e n d a n t plusieurs années\nl'honneur de l'admirable corporation des Bollandistes, comme\nil est maintenant l'honneur de la Bibliothèque Royale. E t nous,\ncatholiques, nous pouvons, nous devons tout particulièrement\nêtre fiers du Père Vanden Gheyn, car la gloire qui n i m b e\nde l'auréole de l'intelligence et de la science le nom de notre\ngrand ami rejaillit non seulement sur l'illustre ordre des\nJésuites auquel il appartient mais encore sur l'Eglise catholique\ntout entière.\n   Q u a n d un h o m m e réunit dans sa personne les dons les\nplus élevés de l'intelligence et les dons du cœur, d'un cœur\nd'or qui ne d e m a n d e qu'à aimer, à se donner et à réconforter\nceux qui l'approchent par son affection, toutes les âmes vont\nd'instinct à lui avec toute leur s y m p a t h i e et avec tout leur\nenthousiasme.\n   L e Père Vanden Gheyn est cet homme-là. Ceux qui le\nconnaissent l'affirmeront avec moi et ils ne trouveront pas\nexagéré ni trop flatteur le portrait que je fais ici de cette\npersonnalité si haute, si distinguée et en même temps si atti­\nrante par la bonté foncière qui en double.le charme.\n   J'avais l'intention de donner ici la liste de tous les travaux\nscientifiques du Père Vanden Gheyn, mais cette liste est si\nlongue que je dois y renoncer et me contenter de renvoyer les\nlecteurs à la notice très bien faite parue dans la Revue biblio­\ngraphique belge et écrite par René Bertaut. Elle date malheu­\nreusement de 1901. Bien des travaux ont été publiés depuis\nlors par le savant jésuite. Et cependant, déjà à ce moment,\nRené Bertaut pouvait écrire, au sujet de l'étonnante activité\nscientifique du Père Van den Gheyn : « Lorsqu'on jette un coup\nd'œil sur la bibliographie qui suit cette notice, on demeure\nétonné de l'oeuvre qu'a produite un h o m m e à la fleur de l'âge.\nE t ce qui étonne bien plus encore, c'est la multiplicité des\nquestions traitées. En effet, loin de s'en tenir à une particu­\nlarité du savoir humain et à approfondir une question ainsi que\nle font beaucoup, le R. P . Vanden Gheyn est, dirai-je, omni­\nscient, il est une encyclopédie vivante : il connaît toutes les\nquestions et les connaît dans leurs moindres recoins. Rien ne\nlui échappe lorsqu'il s'empare d'un sujet, il ne l'abandonne que\nlorsqu'il n'est plus permis à l'esprit de le pénétrer plus\navant. »\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                      LE PERE VANDEN       GHEYN                    699\n\n\nJ a m a i s plus bel éloge n'a été fait d'un savant et cet éloge n'est\nque la vérité même.\n    L a Rédaction de Durendal offre par mon intermédiaire au\ncher et docte Père Vanden Gheyn l'hommage de toute son\nadmiration, de toute sa vénération et en même temps de toute\nson amitié, car nous aussi nous avons le bonheur d'être du\nnombre de ceux qui l'aiment et qui ont la joie si douce et que\nnous apprécions tant d'être aimés par ce jésuite si s y m p a t h i q u e\n qui, nous le répétons, est le plus aimable et le plus charmant\n des hommes, en même temps qu'un des plus distigués savants\nde notre pays, dont la supériorité intellectuelle est reconnue et\nproclamée par le m o n d e scientifique tout entier.\n\n                                                   HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "                                 Les Poèmes\nStrophes galloises, par L o u i s H U M B L E T , S. J . (Liége, Spée-Zelis). Clochettes et\n   bourdons, p a r ROBERT HUCHARD (Paris, P e r r i n ) . Paris la prostituée, Les\n   Wallons, par ALBERT DU BOIS (Paris, Sansot). L'âme des temps nouveaux,\n   p a r EDOUARD SCHURÉ ( P a r i s , P e r r i n ) . Par   la vie, par M A R I E VAN E L E G E M\n   (Bruxelles, Larcier); Le chemin qui monte, p a r NICOLAS BAUDUIN (Paris,\n   Sansot). La joie vagabonde, p a r PAUL CASTIAUX (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n   Rayons de miel, par FRANCIS JAMMES (Paris, l'Occideut). La Pâque des roses,\n   par TOUNY LERYS (Paris, Mercure de France). Poèmes provinciaux, par ANDRÉ\n   LAPON (Paris, le Beffroi). Le valet de cœur, p a r TRISTAN KLINGSOR (Paris,\n   Mercure de F i a n c e . Coups d'Aile, p a r MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer). Post­\n   scriptum.\n\n     L e monde extérieur est-il nécessaire a u x poètes? A certains leur â m e\n suffirait : ils s'y enferment, ils se contemplent, ils s'analysent. Ils notent\n c h a q u e pulsation, chaque émotion, c h a q u e soupir, et même q u a n d ils font\n mine de se détacher de leur moi tyranique et absorbant, c'est pour faire ce\n qu'Auguste Comte appelait « se mettre à la fenêtre pour se voir passer d a n s\n la rue ». L a plupart se servent de ce qui est au dehors d'eux c o m m e prétexte à\n symboles. L'univers tout entier ne semble fait q u e p o u r envelopper et faire\nvaloir la gloire ou la détresse de leur âme. Ils ont raison, la poésie est là, dans\n ce mystère douloureux qui relie leur coeur, source d e leur émotion, à la\n nature, source d e leurs images, et rares sont aujourd'hui ceux qui, pourvus\n d'une objectivité suffisante, et, disons-le bien, d'une santé morale et d'un\n vouloir assez fort pour accomplir ce q u e nous avons tous rêvé dans n o s\n heures de lassitude et d'ennui : le beau voyage hors de soi-même. C a r ,\n reconnaissons-le franchement, le subjectivisme outré, s'il est fécond en\nbeautés troublantes, est une marque d e faiblesse, et p a s plus que les génies\ndes siècles qui ne furent pas malades, les h o m m e s d'aujourd'hui qui ont\nété élevés d a n s l'action n'en sont capables.\n    Imaginez dès lors qu'un h o m m e ait reçu u n e formation scientifique très\ndure et très solide, qu'il se soit volontairement et très noblement courbé\nsous une direction spirituelle dont le but a été d'en faire un soldat, et pour\ncela de développer sa volonté, son intelligence, sa force d'âme a u x dépens\nde l'imagination qui est u n e folle et d e la sensibilité qui est peut-être u n e\nfaiblesse; imaginez en m ê m e temps que cet h o m m e soit poète, quelle poésie\npourra-t-il produire? U n e chanson q u i détonnera profondément dans le\nchoeur des chansons modernes et q u i , par là m ê m e , sera originale — u n e\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                                 LES POÈMES                                 701\n\n\n poésie précise, alors que nous aimons le flou, nette, claire, sans complica­\ntions ni symboles — et qui par là même sera peu accessible aux poètes et\ntrès accessible au public : nous aurons la poésie intellectuelle.\n    Les deux mots ne sont pas contradictoires, ils ne le sont que pour ceux\nqui confondent notre art contemporain avec l'art de tous les temps. La\n poésie intellectuelle n'est pas exclusive de la poésie, elle en est une face que\nnous avons perdue de vue, je le veux bien quoique Sully-Prudhomme nous\nl'ait parfois dévoilée, mais elle n'en est pas moins une source possible de\nbeauté\n    Le Père Humblet, jésuite, ne pouvait donc que nous donner le livre qu'il\nvient de publier et qui n'est sans doute que le début d'une œuvre : Les\nStrophes galloises. Le jeune professeur est redevenu étudiant, le voilà là-bas, au\nbord de la mer d'Irlande, approfondissant sa théologie. Il regardera par la\nfenêtre et les strophes se mettront à danser en marge de ses cahiers, et le\npays de Galles, tel qu'il l'a vu avec ses yeux d'artiste et son âme de futur\nprêtre catholique, va s'y refléter tout entier. Mais l'étude est là : avec un\nesprit penchant et prêt à convictuer l'abstrait comme est naturellement celui\nd'un poète, le jeune théologien va être tenté de mettre en vers les Pères de\nl'Eglise, et, immédiatement, un à un, avec patience, il les dresse, lesdéfinit,\nles résume, les condense dans les limites exactes d'un sonnet. Et il pourra\naprès cela ressentir le souvenir ému de la Belgique lointaine, laisser parler\nson cœur où l'amitié a chanté, ces quelques cinquante sonnets resteront la\npartie intéressante et capitale de son volume.\n   Ce qu'il a fallu de science, d'art minutieux, d'adresse, de force pour expri­\nmer en quelques mots toute une doctrine, ou l'évolution de la doctrine chez\nun philosophe, je ne me charge pas de l'éclaircir; ce que je veux noter, c'est\nl'art parfait des mots, le sens très net des attitudes et ces images théolo­\ngiques que seul peut évoquer et employer un adepte. Trois sonnets — Saint\nThomas, Saint Grégoire de Naziance, Tertullien — sont hors pair et je voudrais\nles citer tous les trois — n'était la place — comme types de la manière de\nnotre écrivain.\n    Mais, comme il arrive d'ordinaire, le défaut de tout cela répond directe­\nment à sa qualité : la sécheresse, la monotonie, parfois la prose dans la\nrecherche du terme exact et entre des vers admirables comme celui-ci\nappliqué à Thomas d'Aquin :\n\n       'l'on long mugissement     emplit encor le monde,\n\ndes vers inorganiques et sans aucune valeur propre. Puis, alors qu'il eût fallu\ndans des sonnets finir par ce qu'un de mes amis appelait un jour « la porte\nouverte » — car un sonnet, s'il doit contenir beaucoup, doit toujours par le\nvers terminal évoquer l'infini qu'il ne peut contenir — le Père Humblet, qui\nest parvenu à tout dire en quatorze vers, termine d'ordinaire ses petits poèmes\npar un vers quelconque — ou qui paraît tel parce qu'on en attend un autre.\n   Tout cela est néanmoins très intéressant et très représentatif. Car seul un\njésuite pouvait l'écrire. Un bénédictin eût eu plus de charme, un dominicain\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "702                                 DURENDAL\n\n\nplus de passion, u n jésuite poète ne peut être que précis, exact et fort. Il sera\nartiste, il sera très difficilement poète dans le sens où l'entend notre époque\nmalade et notre — magnifique — décadence.\n   Mieux avisé que M. R o b e r t H u c h a r d qui, d a n s ses Clochettes et bourdons,\nnous livre pêle-mêle et sans lien des croquis, pastels, élégies, épitres, satires\net toasts, des poèmes philosophiques dédiés à H u g o , et des poèmes poli­\ntiques dédiés aux jeunes T u r c s , sans compter les à-propos, les épithalames\net les \" remerciements à Aurélien Scholl \". M. A l b e r t du B o i s qui fait fi, lui\naussi, de la poésie de l'âme, a une idée pour animer ses « P o è m e s impériaux »;\ncar Paris la prostituée et les Wallons ne sont que les premiers volumes d'une\nsérie. M. Albert du Bois est traité de grand h o m m e par quelques petits\njeunes gens, qui ressentent la honte d'être Belges; d'autres lui dénient tout\ntalent. Il ne mérite, à vrai dire, ni cet excès d'honneur ni cette indignité.\nS'il écrit de déplorables vers il a au moins pour les sauver u n e verve pas­\nsionnée. Après avoir eu le mauvais goût autrefois, étant attaché de légation,\nd'écrire u n livre antipatriotique qui dut a u scandale le bruit qu'il fit, M. d u\n Bois se consacre à traduire les « aspirations » du peuple wallon et à appe­\nler de tous ses cris la « R é p u b l i q u e impériale », la réunion de nos provinces\n du sud à la F r a n c e , et à dénoncer en g r a n d e s phrases déclamatoires cette\nineptie, cette infamie, ce non-sens, cette absurdité, qu'est le « R o y a u m e de\n Belgique ». Celui-ci ne s'en porte pas plus mal et les discours de M. du Bois\nsont c o m m e des clameurs dans u n e cave : ils n'ont d'écho qu'en raison du\nvide d'alentour. Reste à voir la valeur littéraire de ces odes et de ces satires :\n M. du Bois est u n bon élève de Victor H u g o . Seulement, si au théâtre il a\n réussi, ses vers lyriques sont pleins d'à-peu-près, de mots vides, de répétitions\n de boursouflures, de réminiscences des Châtiments :\n\n           Qu'importe!    sachez-le,   ma foi reste    suprême.\n           Un jour la vérité sortira du       linceul.\n           J'ai raison ! je dis vrai ! ma cause est juste,      même\n                Si je dois rester    seul.\n\n   D a n s Paris la prostituée, la principale beauté consiste à injurier copieuse­\nment M. Maeterlinck et notre g r a n d Verhaeren. Dans les Wallons M . du Bois\na réuni des poèmes divers, la Neuvième statue, deux préfaces grandiloquentes\net comiques; la Veille de Jemappes : u n e maladresse dialoguée, et la Destruction\ndu Lion de Waterloo, vaste symbole où l'auteur imagine l'ouvrier qui pareil à\nu n demi-dieu,\n\n           Noble bras brandissant       la suprême        marmite,\n\nira faire sauter\n\n           Ce monstre,  cauchemar de notre              crépuscule,\n           Sur les marches du Nord veillant,          gardien       fatal.\n\n    Mais nous ne pouvons, ni ne voulons être partial. M. du Bois a pour\n lui la foi qui le sauve du ridicule, la fougue qui le guérit de la lourdeur et\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "                                     LES POÈMES                                       703\n\nune puissance verbale appréciable. I1 a mis son talent au service d'une cause\ndétestable, mais nous nous garderons de nier ce talent.\n\n   C'est u n e thèse morale a u contraire qui servira de source lyrique à cet\nautre poète intellectuel qu'est l'auteur de l'Ame des temps nouveaux. M. E d o u a r d\nS c h u r é qui, au cours d'existences antérieures, fut prêtre en Alexandrie, et\nqui, avant de vivre au pays des druides — et des druidesses — rencontra\nMélinodis, sa muse, aux mystères d'Eleusis, de vie en vie marche vers l'au-\ndelà. Poésie toute spiritualiste donc et fort étrange. On n'y rêve que d'im­\nmortalité, d'esprits et de métempsycoses, et en somme il y a dans tout cela un\nidéal qui pour être très inconsistant n'en est pas moins élevé et noble. Mais\npoésie philosophique toujours j u s q u e dans son lyrisme, et qui ne convaincra\njamais et surtout ne consolera jamais une â m e , et qui, défaut plus grave au\npoint de vue strictement littéraire, n'est point exprimée d a n s une forme im­\npeccable. Elle ne vit que par l'élan de désir inquiet et fervent qui la traverse.\nEcrivain somptueux et profond en prose M. E d . Schuré l'est aussi en vers à\nses bonnes heures, mais avec un rien de pesanteur et assez de maladresse.\nH e u r e u s e m e n t deux ou trois poèmes magnifiques, tel un Dyonisos, viennent-ils\nse fixer pour longtemps d a n s le souvenir.\n\n   P a r m i les quelques livres que j'ai réservés pour cet article, voici que je\nfeuillette celui d'une femme. Avec lui nous allons quitter, je le sens, cette\npoésie objective et extérieure pour écouter la belle chanson des âmes — et je\nrespire ce livre, d'ailleurs assez inférieur, avec la joie q u ' o n trouve, après les\ntourments de la pensée, d a n s les intimités et les confidences. M. Nicolas\nB a u d u i n dont je parlerai dans un instant portera à son paroxysme cette poésie\nsubjective dont n o u s allons écouter ici la chanson imparfaite et timide.\n\n     M m e M a r i e V a n E l e g e m réunit, sous le titre de : Par la Vie, un groupe har­\nmonieux de poèmes médiocres. Des formes vagues y recouvrent des pensées\nvagues. E t cependant combien n'est-il pas souhaitable, lorsqu'on n'est pas\ndoué d'une imagination poétique supérieure, que l'on vise à la perfection des\nvers ? Mme Marie Van Elegem semble en être encore à la période où l'on se\ncherche soi-même, et, se fiant à u n e facilité dangereuse, elle n'a pas atteint\nencore ce style irréprochable dont elle est peut-être capable. Se contentant\nd ' u n e pensée imprécise à développer, elle se laisse trop facilement entraîner\nà la dérive, jusqu'en ces petits ouvrages — sonnets et autres — où tout l'art\nconsiste justement à bien serrer une pensée voulue et définie. Il en résulte\ndes poèmes amorphes, monotones, inégaux, où parfois de beaux vers, de\ntrès beaux vers détonnent, mais où d'autres traînent sans consistance; des\nélans que des métaphores déhanchées alourdissent de leur incohérence irré­\nfléchie ; des odes qui trébuchent, des strophes imparfaites, des vers détes­\ntables ; des tournures horribles et des fautes de goût, étonnantes chez u n e\nfemme poète. P o u r t a n t ce n'est pas pour rien que cet a u t e u r médiocre est\nfemme ; des poèmes d'amour discret, des vers écrits pour un bébé rose mettent\ndans la dernière partie du recueil un incontestable charme. Il reste d'ailleurs,\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "704                              DURENDAL\n\n\nmalgré tout, après la lecture de ce livre, l'impression d'une âme poétique,\npensive et d'un idéal supérieur. C'est ce qui fait regretter plus grandement\nencore la lâcheté d'une forme imprécise qui nous a empêché d'admirer comme\non doit admirer de pareilles choses, l'ascension de cette âme vers la clarté.\n\n   C'est par la vie aussi que M. Nicolas Bauduin va monter vers la Joie.\nPar la vie surnaturelle et l'amour divin. Dans ces temps de fanfreluches, de\nfolies, de sensualités, d'exaltations du moi et de la chair, il est devenu\nrare de trouver des poètes sombres et profondément pessimistes — non pas\ndu pessimisme larmoyant, déliquescent ou charnel de la plupart des jeunes\npoètes — et qui osent raconter comment, dans leur recherche du bonheur\nils ont fini par trouver Dieu. Il fallait pour tenter un sujet pareil un grand\ntalent et une foi grande. M. Nicolas Bauduin, s'il avait attendu quelques\nannées, nous aurait peut-être donné un livre plus égal, où certaines répéti­\ntions auraient été supprimées, où de nombreuses négligences de forme\nauraient été réparées, et où la syntaxe — M. Bauduin ignore-t-il qu'il y a une\ndifférence entre l'indicatif et le subjonctif? — aurait été, espérons-le, moins\noutragée. Mais nous aurions peut-être perdu alors cette fougue et cette\npassion lyrique, qui font précisément l'indéniable beauté de son livre\nmagnifique et imparfait. Le chemin qui monte est plutôt le chemin qui s'éclaire.\nI1 commence dans les ténèbres de la tristesse la plus sombre : une tristesse\nvoulue, déchirante, et clamée avec quelle vigueur! Cela semble inspiré de\nl'Ecclésiaste...\n\n       Tout m'a menti, tout m'a trompé dans ce bas monde,\n       Tout m'a déçu, l'amour le rêve, et le parfum.\n       Tout m'a trahi, la paix ne me fut point féconde\n       Et j'ai souffert du mal, sans relâche et sans fin ;\n       J'ai traîné sans espoir mon âme vide et lasse\n       Par les chemins du feu, du rêve et du désir...\n\n  Ce sont ainsi des appels dans la nuit, tragiques, apeurés, exigeants tour à\ntour, d'abord vers une lumière imprécise, puis vers Dieu :\n\n       Oh! qui viendra nous prendre et nous        régénérer?\n       Graves, nous attendons le signe d'espérer,\n       Et, dans la nuit profonde, immense,      universelle,\n       La certitude ardente, ivre et    surnaturelle.\n       Plus de philosophie et de science, non,\n       Mais l'idéal retour, dans nos cœurs, de ton nom !\n       Nous attendons la voix, nous attendons       l'oracle!\n       O Dieu! Seigneur puissant ! un miracle ! un miracle!\n\n  Mais Dieu ne répond pas, et le désespoir paraît être sans terme. Car\nenfin, qu'est le monde?\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "                               LES POÈMES                               705\n\n      La terre va, perdue en la nuit éternelle,\n      Ainsi qu'un grain de sable au sein des tourbillons,\n      Les ombres, sans arrêt, s'étendent autour d'elle,\n      Flots vastes de la mer des    constellations.\n\n      Le mystère effrayant sur elle ouvre sa gueule,\n      Elle roule sans fin dans l'infini sans fond,\n      Tandis que le temps noir tourne comme une meule\n      Dans le gouffre éternel où les siècles s'en vont.\n\n      La création trouble emplit le vide énorme,\n      Où les mondes s'enfuient en rapides essaims,\n      Et la nuit incréée éternelle et sans forme\n      Cache partout le but de ses muets    desseins...\n\n  Qu'est la vérité en ce monde où n'existe pas l'absolu? Qu'est l'amour?\n\n      Amour humain, quel es-tu donc, si dans notre âme\n      Tu ne mets point la plénitude et le repos,\n      Si tu n'es point le feu, la lumière et la flamme,\n      Qui calment les terreurs et réchauffent les os?\n\n      Tu n'es rien qu'un mensonge et qu'un rêve d'une         heure,\n      Tu n'es point le remède immuable et divin\n      Et tu ne verses pas la paix     intérieure\n      A l'âme qui se hait et se torture en vain.\n\n   Pourtant, pour trouver un peu d'oubli, le poète veut aimer, et cet amour\nd'abord égoïste se transforme en amour des hommes :\n\n      Oh! ne vivons plus seuls dans notre amour        jaloux,\n      Comme deux êtres qui s'adorent à genoux\n      L'un l'autre, sans souci des choses de la terre!\n      Comprends-moi ! chassons-le, cet amour       solitaire,\n      Oh ! comprends que ton cœur qui palpite d'émoi\n      Ne soit plus tout à fait tout à moi, tout à moi,\n      A moi seul, mais qu'il sente en sa tendresse vaine\n      Un élan de pitié vers la misère     humaine!\n      Ne m'aime pas autant! comprends ce que je veux,\n      C'est trop, c'est mal, comprends mon cœur, comprends       mes   vœux,\n      Je souffre et je suis plein de tendresse infinie\n      Et je me hais de tant t'aimer, ma pauvre      amie...\n\npour qu'enfin, cet amour des hommes, par un ineffable miracle le conduise\nà l'amour de Dieu...\n  Et peu après les ténèbres se dissipent, la clarté grandit, l'espoir chante,\nœuvre insoupçonnée de l'amour tant haï; et tandis que la première partie\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "706                              DURENDAL\n\n\n\nsemble transcrite des pages les plus sombres de la Bible, la fin du volume\nest comme une paraphrase de ce merveilleux chapitre de l'amour qui ferait\nvivre à jamais, à défaut de toute autre cause, ce chef-d'œuvre littéraire qu'est\nl'Imitation. La forme même parfois si heurtée, souvent incorrecte, le style\nchargé de redites et entraînant tant d'imperfections dans sa lyrique envolée,\nse purifie, s'illumine, s'irradie, dans des cris d'adoration, de soumission et\nde joie déchirante :\n\n      Roule-moi dans ta nuit, ton ombre et le sans-fin\n      Le sans-fond, l'inconnu, l'immense, le divin,\n      Je ne suis rien...\n      ... Dans l'océan divin je suis la goutte d'ombre\n      Qui rêve à ton amour et qui veut ta clarté,\n      Celui qui se tient face à ton immensité\n      Comme une chose faible et triste qui délire,\n      Et qui veut tout l'amour, et que l'amour      inspire;\n      Celui qui souffre, qui s'exalte, et dont le cœur\n      Vibre tout éperdu sous ton pouvoir       vainqueur,\n      Celui qui, plein d'espoir, plein de feu, plein d'ivresse\n      Presse la nuit, presse le vide immense, presse\n      Presse tout sur son cœur avec flamme, avec foi,\n      Comme pour posséder quelque chose de Toi!\n\n   Et cela finira par un alleluia d'un extraordinaire lyrisme, dont je veux\ntranscrire les derniers vers, malgré les deux ou trois taches qu'à la seconde\nou troisième lecture on finit par y découvrir :\n      Alleluia vers toi maître du ciel splendide,\n      Qui suspendit les astres d'or au sein du vide,\n      Et les fis tournoyer, immense,       confondus,\n      Sur le front chancelant des hommes         éperdus,\n      Balbutiant sans fin, vers toi dans leur extase\n      Des adorations que ton amour         embrase!\n      Alleluia, Seigneur, vers ton pouvoir de feu,\n      Vers tes mystères saints et purs, vers ton ciel bleu,\n      Vers tes gouffres remplis des hymnes         planétaires\n      Que chantent à jamais les soleils et les terres,\n      Et les rayons épars, et tout ce feu béni\n      Qui frissonne d'amour au sein de l'infini !\n      Alleluia vers vous, aubes du ciel suprême,\n      Evanouissements      divins de la nuit même,\n      Splendeurs qui bruissez au front chaste des soirs,\n      Merveilles des couchants, parfums des encensoirs,\n      Parfums des c i e u x , parfums des bois, parfums des plaines,\n      Souffles des univers qui mêlez vos haleines,\n      Dans l'espace infini plein      d'éblouissements,\n      Comme au sein de la nuit terrestre les amants...\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "                                 LES POÈMES                                707\n\n       ...Alleluia vers vous, nuits d'ombre et de flammes,\n       Divins éveils des cœurs, divins frissons des âmes,\n       Enchantements       sacrés! Alleluia vers vous,\n       Fleurs des c i e u x et des bois, astres d'or, vallons roux,\n       Mugissements des flots et plaintes des colombes!\n       Alleluia vers vous, fleurs qui germez des tombes,\n       Chants qui montez des cœurs, voix qui sortez des eaux!\n       Murmures des galets et soupirs des ruisseaux !\n       Alleluia vers vous brouillard qui s'évapore,\n       Cloches des angélus qui tintez dans           l'aurore,\n       Rythmes des c i e u x , soleils levants, brises des airs\n       Et murmures divins des cœurs et des déserts!\n       Alleluia vers vous! Scintillez,       étincelles,\n       Brûlez, soleils de feux, oiseaux ouvrez vos ailes,\n       Consumez-vous,       flambeaux,    dans les deux       éclatants,\n       L'amour sacré, l'amour sera vainqueur des temps!\n       L'amour vaincra la nuit, l'amour vaincra             l'abîme,\n       L'amour sera le souffle immense qui ranime,\n       Alleluia vers vous, brises, soupirs,        accords!\n       L'amour réveillera la poussière des morts!\n\n   Oui, c'est vraiment le chemin qui monte, celui-là, et nous sommes trop\ndéshabitués de ce christianisme âpre et ensoleillé qui fait succéder les exal­\ntations aux agonies.\n\n   Chose étrange, les poètes catholiques ont beau chanter la tristesse, ils\nfinissent toujours par dégager de la joie, et vous rappelez-vous comme\nErnest Hello appelait de tous ses cris cette poésie de la joie qui sera juste­\nment la poésie catholique de demain. Cette clarté j'ai cru la trouver en\nouvrant le volume que M. Paul Castiaux a intitulé la Joie vagabonde et je\nn'y ai trouvé que de la tristesse. La gaîté des mots cache presque toujours\nun pessimisme profond et ceux qui n'exaltent la vie que comme une source\nd'ardeurs matérielles font cette faute immense de se fermer toute inspiration\nidéale et sereine. Une poésie matérialiste pourra monter, sauter, bondir,\ns'enivrer de ses gestes, de ses couleurs, de ses chansons, elle n'en restera\npas moins terre à terre, et à travers son apparente joie, désespérément triste.\nTous ceux qui sont vraiment des poètes et qui ont célébré des ferveurs ter­\nrestres me comprendront. Cette irrémédiable tristesse je la retrouve dans les\npoèmes inarticulés de M. Paul Castiaux. Cette brûlante ardeur que\nMme de Noailles ou Marie Dauguet ont exaltées en mètres graves, M. Cas­\ntiaux les exprime en rythmes inégaux et informes.\n   Le vers libre est le plus merveilleux instrument pour rendre les sentiments\ntumultueux, mais encore doit-il être animé d'un rythme intérieur qui le plus\nsouvent chez M. Castiaux est si cocasse qu'il ressemble à une gageure\ncossue s'il voulait imiter M. Franc-Nohain. Ces poèmes cependant, pour\nêtre souvent imparfaits, ne sont pas médiocres et certaines pages — comme\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": "708                                   DURENDAL\n\n\nce poème fluide écrit dans les jardins d'Ardenburg et certains croquis pitto­\nresques sont fort appréciables. Mais que de procédés et de tics. Ces deux\népithètes : ésotérique et nu sont une véritable obsession. Suffisent-ils à donner,\ncelui-ci l'impression de profondeur, celui-là une illusion de volupté? A\nc h a q u e page ils reviennent, agaçants et inévitables. La mer, le ciel, les fruits,\nla foudre, les tuiles, le soleil, tout est nu : je ne les ai jamais vus habillés.\nCela produit, n'est-ce pas, une inévitable joie?\n\n    Si vous voulez trouver la joie, lisons ensemble F r a n c i s J a m m e s .\n    E t quelles délices après ces livres où malgré tout il fait sombre de\nr e p r e n d r e ce volume clair des Rayons de miel. Quelle lumière sincère, p u r e et\nc h r é t i e n n e ! C'est la chanson quotidienne et simple de l'âme inspirée, u n\nb o n h e u r caché qui malgré lui s'extériorise, la vraie poésie, la b o n n e , toute\nsimple et toute rustique, sans même cette affectation de la simplicité que les\nimitateurs du poète d'Orthez ont mis à la m o d e . C'est le cœur sans complica­\ntions, la beauté sans fard, le rêve sans p h r a s e . C'est la nature\n\n                                     crue si    vivante\n       Qui comme enfant par trop parée joue,        chante\n       A la façon d'un poète qui ne sait pas\n       Pourquoi   son vers s'ordonne  et fleurit sous ses              pas...\n\n    N o u s étions rassasiés des églogues à l'instar de l'antique, des Mélibée de\ncontrebande et de ces paysages de Sicile où certain de nos poètes, à défaut\nde Théocrite fait évoluer languissamment les divinités rustiques. F r a n c i s\nJ a m m e s nous a rendu le vrai sens de la poésie rustique, et l'Alexandre de\nRuchenfleur qu'il nous d o n n e aujourd'hui n'est pas la moins belle de ces\néglogues renouvelées. Alexandre de Ruchenfleur est un juste et un simple\n\n       Ce vieillard,  instruit    des choses que l'on          cueille,\n       Eut un notariat     jadis, et, sous les       feuilles,\n       Les panonceaux       luisaient  ainsi que des           moissons.\n       La porte de l'étude ouvrait sur           l'horizon,\n       Si bien que quand un acte était passé par lui\n       Ruth et Booz rêvaient       dans le juillet qui        luit...\n\net tout le long du poème, il rêve, cause et prie avec la sérénité douce d'un\npatriarche. E t les siens se mêlent aux causeries, d a n s le salon rempli de\nchoses anciennes où il sent le poivre. L a grand'mère raconte ses premiers\naveux, Jacqueline dit tout simplement son amour pour son fiancé, et son\npère, un médecin de village, exprime toute la douceur et l'austérité de sa\nvie de d é v o u e m e n t . . . lui le grand-oncle, il songe au Ciel.\n\n       Je crois bien que les gens entrent au        Paradis,\n       Tout naturellement.    Par quelque       après-midi\n       D'après la mort, on est soudain auprès de Dieu.\n       On doit se dire : Tiens!... c'est moi... Moi        bienheureux.\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "                                LES POÈMES                                 709\n\n  Aussi meurt-il dans la paix d'un beau jour et le poème finit dans le même\nsouffle que sa vie...\n\n       Des bouffées de printemps balancé     s'engouffrèrent\n       Dans la petite chambre. Une ardente     lumière\n       Découpa chaque fleur crûment dans le jardin\n       Coloré et verni comme un plat ancien.\n       Deux heures et demie     sonnèrent...\n\n                                       Il y a\n       Que j'ai fini de chanter et que les lilas\n       Sont vivants, mais qu'Alexandre     de    Ruchenfleur\n       Est mort, et que mourir ainsi n'est que douceur...\n\n   Si je n'avais point parlé de Francis Jammes, je vous eusse entretenu lon­\nguement de M. Touny Lerys et de M. André Lafon. Mais l'un rappelle trop\nla manière lumineuse de son maître, et l'autre en évoque trop la manière\ngrise et intimiste. Et pourtant dans la Pâque des roses que de grâce enso­\nleillée et vivante et dans les Poèmes provinciaux que d'intérieurs exquis, que de\nvie donnée aux petites choses, quelle harmonie dans un verbe parfois hésitant\net inhabile mais toujours simple comme la tristesse et la beauté modeste de\nla vie quotidienne.\n\n   Et nous nous souviendrons que l'hiver arrive. Nous avons fermé nos\nfenêtres et fait flamber des feux clairs dans nos cheminées. C'est l'heure de\nreprendre les livres lus jadis en été, mais qui, parmi la poésie violente et\nabsorbante de la nature, n'ont pu charmer : les livres de légendes, les contes\nde Grimm, les albums d'images, les recueils de Tristan Klingsor.\n   En 1898, dédiant son Almanach aux images au poète de la Louange de la vie,\nKlingsor lui écrivait :\n\n              Je viens vers vous, mon cher     Elskamp,\n              Comme un pauvre varlet de cœur et de joie\n              Vient vers le beau seigneur qui campe\n              Sous sa tente d'azur et de soie...\n\n   Et, en effet, l'art de Klingsor ressemble à celui de Max Elskamp. C'est la\nmême manière naïve, le même souci du folklore, le même balbutiement\ningénu, la même observation puérile. Seulement l'inspiration mystique et\nflamande chez l'un, est chez l'autre profane et bien française. Tous deux ont\nl'amour des mêmes estampes violemment enluminées, grossièrement dessi­\nnées, l'amour des vieilles chansons désuètes, des formes oubliées, des\nrefrains traditionnels, des gestes gauches et divins des statuettes populaires.\nMais lire un livre d'Elskamp c'est feuilleter des images de la Vierge et des\nsaints, tandis que lire le Valet de cœur c'est revoir successivement des images\nd'Epinal, des vieilles gravures de keepsakes, de naïves cartes à jouer; c'est\nfaire envoler d'entre les pages les vieux refrains à la française et les vieux\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": "710                                    DURENDAL\n\n\ncontes du terroir. Cendrillon, Petit Poucet, l'Ogre, Polichinelle, P e a u d'Ane,\nR i q u e t - à - l a - H o u p p e , Pierrot, Scaramouche, Arlequin et Colombine sont les\nrêves évoqués ; ils refont les gestes traditionnels qui charmèrent notre enfance\n— et finissons-nous j a m a i s par ne plus être un peu enfants? les fillettes\nde Walter Crane, les violoneux du village, les chevaliers du g u e t . . . c'est bien\nce qu'annonce la Chanson de l'Escarpolette :\n\n        Accrochez l'escarpolette aux cordes de soie :\n        Voici la ronde des fous, des enfants et des fées\n               Qui viennent  avec des refrains  de joie,\n        De toques, de bonnets et de chaperons     coiffés.\n\n        Voici les sabots de bois, les chausses de laine\n               Et les souliers de satin    brodé;\n        Voici les robes courtes et les robes à     traine,\n        Et les manteaux     des pages et des joueurs    de dés.\n\n        Voici les fillettes de Walter     Crane\n        Et de Nale Greeneway        dans le parc ;\n               Voici les bouffons de la reine,\n        Les porteurs     de faucons et les tireurs à           l'arc.\n\n               Voici les cueilleurs de fruits et de     fleurs,\n        De pommes vertes et d'œillets rouges       d'été;\n               Voici les blondins et les enjôleurs   :\n        Le bel oiseau des contes va      chanter.\n\n        Voici les chevaliers         déguisés\n        Et des châtelaines       gardeuses        d'oies...\n\n   E t tous ces personnages vivent d'une vie véritable, mais qui n'est point ce\nqu'on appelle c o m m u n é m e n t la vie. Ce sont des m a r i o n n e t t e s ; h o m m e s ,\nfées, canards, brochets, sont naïvement taillés dans le bois ou coulés d a n s le\nplomb et peints de couleurs voyantes. Les paysages sont découpés c o m m e\ndes jouets. E t ces paysages vivent leur vie de jouets comme vivent ces per­\nsonnages de leur vie de pupazzi.\n\n                   Mon père était broc, ma mère               cuiller,\n                   Moi je suis petit bonhomme  de              troupe,\n                   Mon père était broc, ma mère               cuiller\n                          A soupe.\n\n                   J'ai un pied en racine de     bruyère.\n                   Un pied rond et sans   talon,\n                   J'ai un pied en racine de     bruyère\n                          Et le corps en plomb.\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                    J'ai le ventre peint de bleu\n                    Et si gonflé que j'ai peur qu'il       éclate,\n                    J'ai le ventre peint de bleu\n                    Et le derrière peint     d'écarlate...\n\n    E t l'on éprouve à lire ces poèmes un grand plaisir. Mieux que beaucoup\nde lamentations et que tant de banales redites, c'est de la poésie : poésie\nd'autant moins accessible à tous — qu'on me permette ce paradoxe — qu'elle\nest moins compliquée, plus simple, et qu'elle provient de la source popu­\nlaire... Il y a un art très grand et u n charme au moins égal dans ces dessins\ngauches, d a n s ces reconstitutions de vieilles chansons, et vous avouerai-je\nqu'en ces premières soirées d'hiver, si j'ai évoqué avec délices l'été clair de\nF r a n c i s J a m m e s et si j ' a i admiré profondément la fougueuse religion de\nM. Nicolas B a u d u i n , j'ai relu quatre fois Tristan Klingsor.\n\n   Cet article était terminé q u a n d j ' a i reçu les Coups d'aile de M. M a r c e l\nW y s e u r . P a r m i les tout nouveaux venus de ma très jeune génération,\nMarcel W y s e u r est le plus spirituel et le plus artiste et si son sentiment\nsemble parfois artificiel, cela tient aux sujets q u e le poète a choisis et qu'il\ntraite avec infiniment de légèreté et de souplesse. Ce sont des riens exquis,\ndes aquarelles, des éventails et même des mignardises avec une pointe\nd'émotion tout à coup d a n s ce délicieux superficiel. Mais combien gagnerait\nle livre si son auteur avait le souci d'achever des poèmes qu'il écrit élégam­\nment comme on grille une cigarette et d'approfondir un sentiment qui\ns'étend trop en surface. Ce petit livre néanmoins, grâce à plusieurs pièces\nsenties et graves n'est pas seulement la promesse u n peu hâtive d'un beau\ntalent, c'est aussi le début d'une œuvre.\n                                                                          PIERRE NOTHOMB.\n\n\n    P.-S. — Q u ' o n me permette de citer ici encore rapidement les Vieux Thèmes\nde M. Albert Lecocq (Liége, édition de Vers l'horizon) : quelques poèmes\nintimes m u r m u r é s par un jeune h o m m e sincère, sans guère d'originalité,\nmais avec un sentiment bien poétique de l'impalpable tristesse des choses.\nLes pièces inégales que M. Christian F r o g é intitula Au Jardin des Roses mou­\nrantes (Paris, Sansot) d'où s'exhale u n e douleur tragique et qui laisse l'impres­\nsion d'une inspiration heurtée, d'une âme tourmentée, d'un style trop souvent\ng r a n d i l o q u e n t ; les Sèves originaires (Paris, P e r r i n ) , où M. R o g e r F r ê n e a\nessayé de rendre le rythme des saisons, les symphonies de la nature, les voix\nmystérieuses des choses, mais où il n'atteint qu'à u n e lourdeur, u n e mala­\ndresse, u n e épaisseur de pensée, une monotonie toujours e n n u y e u s e dans\nla recherche de rythmes neufs; les Echos et Chansons de M. Xavier Reille,\néchos parlementaires ou autres, chansons légères, sentimentales ou catho­\nliques, médiocre recueil d'amateur; les Poèmes algériens de M. A. Maraval-\nBerthuin (Paris, Stock) souvent originaux, mais souvent e n n u y e u x et par­\nfois ridicules; les Chimères et Réalités de M. Sluse, poésies de pédagogue d o n t\nje vous reparlerai un j o u r ou l'autre pour vous divertir; les Icônes féodales de\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "712                                 DURENDAL\n\n\nM. Orner De Vuyst, qui, à part u n titre qui mêle maladroitement l'Orient à\nl'Occident, font un volume très estimable, quoique encombré d'un moyen\nâge de dessus de cheminée; la Mer fabuleuse, de beaux vers parnassiens de\nM. Charpentier; les Exils de M. Camille Lemercier d ' E r m , recueil très\nlyrique et très imparfait dû à un bon jeune h o m m e qui « croit que c'est\narrivé »; le Vent dans les arbres de M. de Bary, dont je retiens la très origi­\nnale Chanson des routes :\n\n                            Dans le pays      blond\n                            Parmi  les   sillons\n                            Les arbres      écoutent\n                            La chanson    des      routes...\n\n   Les Printemps de M. Joachim Gasquet, recueil de beaux poèmes dont je\nreparlerai. Enfin, ne fût-ce que pour souligner l'immense variété des titres\nque les poètes ont à leur disposition, nous irons En cheminant avec M. M a u ­\nrice D e m b o u r (Liége, Ecole professionnelle Saint-Jean-Berchmans), à tra­\nvers quelques poèmes à la Verhaeren et quelques ballades m o n o t o n e s ; n o u s\nsuivrons Par les chemins le groupe harmonieux des poèmes de M. B. Reynold\n(Paris, édition de la P h a l a n g e ) , parmi lesquels plusieurs beaux morceaux\nseraient à citer; nous p r e n d r o n s avec M m e Blanche S a h u q u é le Chemin soli­\ntaire (Paris, Sansot), au bord duquel nous pourrons cueillir quelques fleurs\npresque parfaites; et, nous souvenant du Chemin qui monte, dont nous avons\nparlé plus haut, nous nous déciderons à p r e n d r e le chemin qui descend :\n M. Robert de F a y l'a appelé le Sentier sonore (Paris, P l o n ) , il s'y trouve de\ndétestables vers et de très médiocres poèmes.\n\n                                                                               P. N.\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "                            Chronique d'Art\n                                   Théâtre du Parc\n    Mihien d'Avène, pièce en trois actes et quatre tableaux, en vers, tirée par\n M. Gabriel Nigond du roman de M. Maurice des O m b i a u x .\n    L'heure est b o n n e pour nos romanciers : voici que des poètes français,\net n o n des moindres, transportent leurs héros sur la scène. A quelques\njours d'intervalle, le T h é â t r e du P a r c nous donnait, le mois passé, un\nMihien d'Avène de Nigond et une Route d'éméraude de R i c h e p i n .\n    Mihien d'Avène est une œuvre simple et forte, un roman de pure veine r u s ­\ntique, le meilleur peut-être qu'ait écrit le fécond Maurice des O m b i a u x et\ncelui, à coup sûr, où il a le mieux dépeint les m œ u r s de la W a l l o n i e , les\nsites et les figures du beau pays « mosan », comme on s'obstine à dire chez\nn o u s . Livre sincère, franc et droit, sans artifice, presque sans art, cette\nh u m b l e histoire p a y s a n n e , qu'on dit être u n e histoire vraie, n o u s émeut j u s ­\ntement par sa simplicité. Mais, à y regarder de près, la trame en est fine et\ncomplexe : l'idylle, le d r a m e , la comédie s'y entrelacent, tandis que d'har­\nmonieux décors encadrent les gestes des p e r s o n n a g e s . E t ces p e r s o n n a g e s\nvivent d'une vie réelle : Mihien, l'enfant trouvé, â m e fruste et impulsive,\ntoute en élans irréfléchis d'amour, de haine ou de tristesse; Florent, le\n « capitaine de jeunesse » ; la douce Rosette et ses p a r e n t s ; la vieille Cadie,\njeteuse de sorts, glaneuse de simples, — autant de types pittoresques qui n e\n cessent pas d'être vivants.\n    Rien d ' é t o n n a n t qu'une telle matière ait séduit u n d r a m a t u r g e . Il y avait\nune pièce dans Mihien d'Avène. Cette pièce, Gabriel Nigond l'a écrite; et\ncertes, personne n'était mieux qualifié que le j e u n e poète du Berry pour\nadapter au théâtre ce roman de mœurs c h a m p ê t r e s . C o m m e Maurice des\nOmbiaux, il a i m e les paysans, il a vécu au milieu d'eux, il les a b e a u c o u p\nécoutés, il a su pénétrer leurs â m e s . L'histoire douloureuse de Mihien, ce\nfrère des « champis » berrichons, devait tenter le poète des Contes de la\nlimousine, que j'ai appelé, ici même, le poète de la pitié : il en a tiré un d r a m e\nen trois actes, qui est touchant et pathétique. L e vers de Gabriel N i g o n d ,\n que l'on souhaiterait parfois moins facile, a l'éloquence prenante qui con­\n vient à la scène : il est souple, coulant, léger, naturel, tour à tour éner­\ngique, gracieux et passionné. Il fait merveille surtout au deuxième acte, qui\na paru le meilleur de la pièce, avec sa très jolie scène de l'allumage de la\n pipe au foyer de Fleur-en-champs, une page de folklore wallon. L e troisième\n acte, encore qu'il ait soulevé de longues tempêtes d'acclamations, a s e m b l é ,\n par endroits, un peu conventionnel : cela tient, d'abord, au fond du sujet, et\n puis à l'allure mélodramatique que M me Carmen d'Assilva a cru devoir\n imprimer au rôle de la vieille sorcière.\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "714                                    DURENDAL\n\n\n   A part cette légère anicroche, l'interprétation fut parfaite. M. Georges\nCarpentier, en tête, a remporté u n double triomphe de metteur en scène et\nd'acteur : Mihien a trouvé en lui son interprète idéal ; il a fouillé les moindres\ndétails du rôle avec un talent et une conscience rares, et il nous a donné de\npoignantes émotions. Mihien comptera, assurément, parmi les plus belles\ncréations de ce très scrupuleux artiste, qui s'entend, chose rare, à bien dire le\nvers. M lle Andrée Roger, une nouvelle pensionnaire, fut c h a r m a n t e de grâce\ningénue et enjouée en Rosette. M. R i c h a r d , en Florent, fut excellent, lui\naussi. E t les autres contribuèrent à faire, de Mihien d'Avène, un régal... et un\ntriomphe.\n   L e spectacle était précédé d'une conférence de M. Georges Rency, qui\navait pris pour texte « l'âme de la Wallonie ». Judicieusement pensée, écrite\navec finesse, dite avec éloquence, cette causerie plut b e a u c o u p . Mais pour­\nquoi donc tant parler de l'âme de la W a l l o n i e , en préface à un spectacle où,\nsomme toute, cette âme, que j'aime, ne venait pas faire grand'chose? E t ne\nsuffit-il pas q u ' u n e pièce champêtre soit b o n n e , sans qu'on la rattache, tant\nbien que mal, à l'âme de telle ou telle province?                              F . A.\n\n\n\n                          Premier Concert populaire\n   Ce fut un vrai régal artistique. Depuis de longues années se manifeste une\ntendance marquée à négliger de plus en plus l'œuvre de H a y d n , ce père de\nla s y m p h o n i e . E t l'on n e saurait q u ' a p p l a u d i r à l'initiative de chefs qui,\nsoucieux de faire revivre cet art souverainement p u r , lui restituent dans leurs\nprogrammes la place légitime qui lui revient. Sur les cent quatre symphonies\nde H a y d n , u n e quinzaine au moins mériteraient d'être reprises. Sylvain\nD u p u i s avait choisi la s y m p h o n i e en ré où se suivent sans interruption,\nexprimés dans u n e forme adorablement naïve, des chants délicieux de\nfraîcheur ou de sérénité. L'interprétation en fut remarquable de netteté, de\nsouplesse, de grâce spirituelle. A la douce et saine allégresse que respire\ncette musique venaient s'opposer les tragiques angoisses et le lyrisme\nenflammé de la Faust Ouverture de W a g n e r , tandis que la partie s y m p h o n i q u e\ndu concert se complétait par une œuvre hautement intéressante, le Caprice\nespagnol de Rimsky-KorsakofF, où les rythmes vivaces du folklore ibérique\ns'allient, sans qu'il en résulte l'impression d'une association d'éléments dispa­\nrates, au charme prestigieux de l'instrumentation si riche et affinée de\nl'école russe.\n   Sauer, l'habitué des Ysaye, a fait triomphalement son entrée aux P o p u ­\nlaires. N o u s avons souvent fait l'éloge de ce g r a n d pianiste qui interpréta le\nConcerto en mi bémol de Beethoven dans le style le plus p u r , avec autant de\nclarté et de précision que d'élégance, faisant admirer les mêmes qualités d a n s\nle Prélude (op. 104) de Mendelssohn, déployant enfin dans une Toccata de\nCamille Saint-Saëns une virtuosité, u n e vigueur et u n e sûreté d'attaque\nsurprenantes.                                                                        G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "                Explications nécessaires\n                       LA fondation, au Congrès de Malines, d'une Association des\n                         Lettres chrétiennes, a fait l'objet, dans la presse et dans le\n                         m o n d e des Lettres, de certaines appréciations qu'il importe\n                         de relever.\n                            On me permettra de négliger les pénibles et injurieuses\n                         plaisanteries d ' a n o n y m e s : u n écrivain qui combattit tou­\n                         jours visière levée se doit à lui-même de n'y point répondre.\n                            L'article de M. Léon Souguenet, d a n s l'Express de Liége,\n                         et une lettre de M. Maurice des Ombiaux méritent réel­\nlement attention — tant à raison de la loyale personnalité de ces écrivains\nque de la tenue sérieuse des objections qu'ils formulent.\n     M. Souguenet, c o m m e M. des O m b i a u x , nous reprochent de diviser la\n Littérature belge contre elle-même et de vouloir accaparer notre m o u v e m e n t\nlittéraire au profit d'un parti politique.\n     U n e pareille pensée est tout simplement injurieuse — et le passé des\nécrivains catholiques devrait la leur épargner : d a n s l'ensemble de leurs\nœuvres, il n'est pas u n e ligne dans laquelle on pourrait dénoncer u n e\narrière-pensée politique; où et quand les vit-on nier ou d i m i n u e r le talent\n littéraire des artistes dont l'inspiration est aux antipodes de leur idéal ? L a\n plus stricte justice intellectuelle ne présida-t-elle point toujours à leurs\nj u g e m e n t s — et demandèrent-ils un \" billet de confession » à L e m o n n i e r , à\n Verhaeren, à P i c a r d , à Giraud, à Maeterlinck, à Séverin et à tant d'autres —\navant d'admettre et de proclamer la haute valeur esthétique de leurs œuvres ?\nBien au contraire, n'est-ce point à des écrivains catholiques, à leur inlas­\nsable et persévérant effort, q u e les n o m s et les livres de ces maîtres ont\npénétré dans des milieux jadis tout hérissés de préventions et d'indifférence ?\nC'est à u n prêtre, l'abbé de Smet, que le poète de Toute la Flandre est rede­\nvable du commentaire le plus compréhensif de son génie. E t si les jeunes\ngens chrétiens — ô des O m b i a u x ! — connaissent un jour et apprécient vos\njolis contes wallons, ils le devront à l'Histoire de la Littérature au XIXe siècle\nque publie en ce m o m e n t un autre prêtre, M. l'abbé P a u l Halflants. E t\nd'ailleurs, peut-on relever, à notre charge, u n e indulgence partiale vis-à-vis\nde certaines productions alimentées d'idées chrétiennes mais qui seraient de\nréalisation artistique inférieure ? Si des œuvres semblables bénéficièrent,\ngrâce à nous, d'hommages intéressés de politiciens, il doit être facile de nous\nconfondre. J'ajouterai enfin — et ceci n'est à l'adresse ni de S o u g u e n e t ni\nde des Ombiaux — que ce ne sont pas les écrivains catholiques qui\nencombrent de leurs flagorneries les antichambres ministérielles !\n   E n réplique à cette tolérance et à cette i n d é p e n d a n c e d o n t les écrivains\ncatholiques se firent et continuèrent à se faire un devoir — voyez donc\ncomme on les traite : « l'infirmité de croire », « l'inaptitude artistique des\ncatholiques n sont devenues les formules coutumières de l'excommunication\nlaïque. S'efforçant obstinément de créer u n e confusion entre la Religion et\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "716                                  DURENDAL\n\n\nun système politique, des écrivains se transforment en gazetiers anticléricaux\npour nous sommer, sous peine d'être exclus de l'art, d'avoir à faire abstrac­\ntion de nos croyances religieuses — comme si ces croyances n'étaient pas un\nélément primordial de notre personnalité littéraire. Le dogme de la neutra­\nlité scolaire a été transposé en art : cela s'appelle « la Laïcité » — et hors\nde là point de salut ! Q u a n d il n o u s arrive de ne pas nous prosterner devant\nle pachydermisme brutal de Zola, nous obéissons au mot d'ordre des\nJésuites; et nous faisons de la politique cléricale q u a n d nous continuons à\nvouer au talent de Barrès une admiration que la critique laïque lui refuse\ndepuis que l'auteur de Colette Baudoche s'est orienté d a n s le sens idéaliste !\n Brunetière rationaliste était acclamé comme u n m a î t r e ; Brunetière chré­\ntien ne bénéficia plus que d'un méprisant silence ! Il y a quelques années, le\nculte de Rousseau fut érigé en d o g m e souverain de l'art — et a n a t h è m e à\nqui n e courberait pas l'échine. Le capitaine Dreyfus d'ailleurs, qui n'avait\njamais écrit une ligne, jouit du même privilège. Et je m'étonne qu'aucun\n « convent » littéraire n'ait encore été convoqué pour n o u s infliger comme\ndieu de l'art — avec u n e r e d o n d a n t e inscription antireligieuse — ce doux\nquart de lettré qu'était Ferrer ! P o u r de la politique, voilà de la politique...\nSeigneur, quelles clameurs si les écrivains catholiques s'avisaient — sous\n prétexte de littérature — de convier l'art à l'apothéose, par exemple, des\n Bénédictins de Solesmes, chassés de leur m o n a s t è r e ! Rassurez-vous, 6 Sou-\n guenet, nous n'en avons nulle envie.\n    Si ces vexations partiales n'étaient le fait que d'infimes cacographes, nous\n passerions dédaigneux. Mais sans y p r e n d r e part directement, des esprits\n d'une réelle valeur intellectuelle tolèrent parfaitement cet ostracisme — et\n que soit mis a u banc de « la véritable armée littéraire » — c'est le mot\n employé par mon distingué confrère Georges Rency, d a n s un numéro\n récent de la Vie intellectuelle — les écrivains qui prétendent considérer leur\n foi religieuse comme un des facteurs de leur personnalité !\n     E t l'on en arrive ainsi à vouloir faire prévaloir u n e conception de la vie\n littéraire ou le devoir de justice intellectuelle serait rigoureusement imposé\n aux écrivains catholiques sans qu'ils puissent réclamer a u c u n e réciprocité. On\n trouve tout naturel qu'une Anthologie d'écrivains belges — initiative d'ailleurs\n excellente — se dispense de faire une part équitable aux écrivains catho­\n liques, en e x h u m a n t laborieusement M m e Caroline P o p p e ! On juge a m u s a n t\n de rrous convoquer à des « congrès d'expansion française » — œuvre\n neutre! — pour le plaisir de faire bafouer notre idéal chrétien par u n\n atrabilaire juif français. E t q u a n d le nom d'un des nôtres est mis en avant\n pour le prix q u i n q u e n n a l , il s'est trouvé des littérateurs belges qui m o b i ­\n lisèrent la presse aux fins d'engager le jury à ne point mettre en vedette le\n  « nom d'un politicien clérical »! (1)\n    J'ai dit tout cela au Congrès de Malines et je le répète ici. Maurice des\n Ombiaux, dans la lettre, du reste fort amicale, qu'il veut bien m'adresser.\n\n    (1) Ces pages étaient écrites quand j'ai eu communication d'un article de la Flandre\nlibérale (31 octobre) où M. Maurice Wilmotte dénonce violemment comme une compro­\nmission le seul fait que des écrivains se réclamant de la pensée laïque, siègent dans le\ncomité mixte de l'Université des Annales avec MM. Beernaert, Kurth et Carton de Wiart !\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                             EXPLICATIONS NÉCESSAIRES                                 717\n\nm'assure qu'à cet égard, beaucoup d'excellents catholiques ont désapprouvé\nmon attitude au C o n g r è s . . . T a n t pis pour e u x ! . . . Cela prouve peut-être que\nla vie de province a du bon, qui ne connaît pas et ne pratique les transactions\nde tavernes, les compromissions de cénacles et les marchés de l'existence\njournalistique. S'il est « d'excellents catholiques » qui ont une vocation de\n « dupes » je n'en suis pas. J'estime que les catholiques, pour être admis dans\nla « véritable armée littéraire », n'ont pas à passer sous les fourches caudines\nde la Laïcité, qu'ils ont droit d'entrer d a n s l'art avec l'intégralité de leurs\nconvictions et j'ajoute qu'ils ne valent pas la peine que leurs critiques se\ndonnèrent pour eux, s'ils abdiquent la grande lignée des maîtres qui voulurent\nque l'art soit le visage idéal de la Foi !\n     U n e autre idée en vérité guida encore les promoteurs de l'Association\ncatholique des écrivains, et ils désirèrent que l'œuvre nouvelle serve\nle développement de nos Lettres dans le sens national. L e vote du Congrès\nà ce point de vue fut unanime — et empreint d'une certaine émotion. C'est\nque les littérateurs réunis là sentaient qu'un double danger menace notre\nintellectualité — l'un venant du sud et l'autre du nord. S a n s doute nous ne\nsongeons à répudier ni la culture française ni la culture germanique — et le\n Congrès affirma au contraire qu'il, importait, p o u r les altistes belges, de\n rester en contact avec l'une et avec l'autre; mais nous prétendons convier\n les écrivains de chez nous à faire bloc contre ces manœuvres détournées et\n tenaces qui prétendent confisquer notre intellectualité au profit d'influences\n étrangères — qu'elles viennent d'ailleurs de Paris ou d'Amsterdam. Léon Sou­\n guenet me demande si nous allons « emboucher l'aigre trompette de Picard ».\n D a m e ! nous la préférons en tous cas au fifre équivoque de Maurice Wilmotte !...\n     Je me d e m a n d e en vain ce qu'il peut y avoir dans tout cela qui justifie la\n mélancolie de Maurice des O m b i a u x et donne à L é o n Souguenet le « senti­\n ment d'une grande injustice » ? P a r c e q u e , sur les bases que je viens\n d'indiquer, les écrivains catholiques décidèrent de créer entre eux plus de\n cohésion et de solidarité, et de rattacher la génération nouvelle aux géné­\n rations anciennes par le lien d'une tradition nettement définie — des\n Ombiaux et Souguenet s'imaginent-ils, comme de vulgaires gazetiers anticlé­\n ricaux qu'ils ne sont pas, que nous allons établir une sorte d'inquisition litté­\n  raire contre ceux qui pensent a u t r e m e n t que nous? Il nous coûta vraiment\n trop d'efforts, q u a n d il fallait inculquer à nos correligionnaires le sens de la\n justice intellectuelle vis-à-vis de toutes les œuvres d'art, pour que nous com­\n mettions aujourd'hui la faute de renoncer à une tolérance qui fait d'autant plus\n notre mérite et notre fierté que nous sommes à peu près seuls à la p r a t i q u e r !\n      Le droit d'association dont les écrivains catholiques ont voulu faire\n bénéficier les Lettres nationales, existe en Belgique pour le littérateur\n comme pour le Philistin, pour l'intellectuel comme pour le m a r c h a n d de\n  cassonade... L'Association des Lettres chrétiennes sera donc fondée — et elle\n  vivra jusqu'au jour où M. Wilmotte, devenu ministre, avisera sans doute à\n  la faire dissoudre, au nom des droits souverains de la pensée laïque... Ce\n jour-là — croyez-m'en — Maurice des Ombiaux et Léon Souguenet\n  p r e n d r o n t notre défense !\n   T o u s s a i n t 1909.                                  FIRMIN VAN DEN B O S C H .\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "                                 NOTULES\n\n   Avis      important        à nOS a b o n n é s .       — Pour éviter l'encom­\nbrement postal de fin d'année, nous nous permettrons d'envoyer nos quit­\ntances dès les premiers jours de d é c e m b r e . Nous prions nos a b o n n é s d'avoir\nl'extrême obligeance de nous faciliter la besogne, en prévenant leur\npersonnel, et en chargeant, an besoin, leur domesticité de payer, en leur\nplace, notre quittance postale, au cas où ils seraient absents au m o m e n t de\nsa présentation. De cette façon, ils nous épargneront la corvée d'un second\nenvoi de quittance postale.\n                                            *\n                                           * *\n   L e s amis du R. P. Vanden Gheyn ont décidé de publier\nun mémorial du banquet qui lui a été offert le 24 octobre dernier. Les\npersonnes qui désireraient recevoir un exemplaire de cette b r o c h u r e qui\ncontiendra, avec la reproduction du portrait exécuté par M . A . - F . Cels, la\nliste des adhérents et le texte des discours, sont priées d'en faire la d e m a n d e\nà M. Maurice Vandermeylen, secrétaire du Comité Vanden G h e y n ,\n3o, avenue de l ' H i p p o d r o m e . Prix de la brochure : 2 francs.\n                                              *\n                                          *       *\n   C i t e s e t v i l l e s b e l g e s , livre dont nous avons fait l'éloge dans notre\nfascicule d'Octobre, a pour auteur, non pas M. Bouvez (comme une faute\nd'impression nous l'a fait dire), mais bien notre ami A . - T h . R o u v e z , le s y m ­\npathique fonctionnaire du déparlement des Lettres, écrivain bien connu de\nnos lecteurs.\n                                           *\n                                          * *\n   Le monument Charles Guérin. — Le dimanche 24 octobre fut\ninauguré à Lunéville le m o n u m e n t élevé en sa ville natale, à la mémoire du\npoète Charles G u é r i n , l'auteur de trois chefs-d'œuvre : le Cœur solitaire, le\nSemeur de Cendres et l'Homme intérieur, en présence du maire de Lunéville, des\nparents du poète et de leurs enfants.\n   M. Paul Driquel, l'auteur des Joies humaines, ami de Charles Guérin, prit\ntout d'abord la parole et confia le m o n u m e n t au nom du Comité à la ville de\nL u n é v i l l e . M. Castara, maire de Lunéville,. répondit. On lut ensuite des\npoèmes de Charles G u é r i n .\n   M. Maurice Barrès devait prononcer le principal discours. L e récent\nchagrin causé par la mort de son neveu, Charles D e m a n g e , enlevé, lui aussi,\naux Lettres françaises, l'en empêcha.\n   Ce fut M. H e n r y Bordeaux qui se chargea de ce soin. Son discours fut\nune œ u v r e littéraire. On sentait qu'il venait d ' u n e âme sincèrement éprise\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                                         NOTULES                                         719\n\nde la beauté prosodique, et, coïncidence également heureuse, d'une âme\nrestée fidèle, comme celle de Guérin, au pays natal.\n                                              *\n\n   La Société des Concerts de Musique sacrée d'Anvers\na décidé de faire réentendre d a n s la g r a n d e salle de l ' H a r m o n i e , le dimanche\n5 décembre, à 3 heures de relevée, le Messie de H a n d e l . Solistes : M m e L o m a n ,\nd'Amsterdam, et M M . W a l t e r , de Berlin, et Van Oort, d'Amsterdam.\n   Le dimanche 13 mars 1910, à 3 heures de relevée, aura lieu u n e exécution\nintégrale de la Missa Solemnis de Beethoven. Solistes : M m e C a h n b l e y - H i n k e n ,\nde D o r t m u n d , et M M . P l a m o n d o n et Froelich, de P a r i s .\n   Prière de s'adresser à M. J . Boelaerts, Marché S a i n t - J a c q u e s , 13, Anvers.\n                                              *\n\n   L e S t a t u a i r e J u l e s L a g a e vient de rentrer en Belgique après six\nmois de séjour d a n s la R é p u b l i q u e Argentine. L e m o n u m e n t de l'Indépen­\ndance, dont il est l'auteur en collaboration avec l'architecte E . d ' H u i c q u e ,\nsera inauguré à Buenos-Ayres en janvier 1913.\n\n                                            * *\n   M a d a m e G . W y b a u w - D e t i l l e U X , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais) chez\nelle, 49, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                            * *\n   L e s S a i s o n s M y s t i q u e s . — Sous ce titre paraîtra prochainement\nun nouveau volume de notre a m i et collaborateur G e o r g e s R a m a e k e r s .\nL a nouvelle œuvre de M. Ramaekers sera éditée par la Librairie Moderne,\n162, rue de Mérode, à Bruxelles.\n                                            ***\n   De nombreux comptes rendus de livres ont dû être renvoyés\nà notre prochain fascicule, à cause de l'abondance des matières du présent\nn u m é r o . N o u s prions auteurs et éditeurs de vouloir bien patienter.\n                                             *\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lec­\nteurs les livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-Ciel,   par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, 1 ar H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "  720                                    DURENDAL\n\n\n   La littérature française au XIXe siècle, 2 e partie, p a r P A U L HALFLANTS (Bru­\n xelles, Dewit), 3 fr. 50.\n                                           *\n                                         * *\n    Accusé de réception :\n     A R T : Les primitifs flamands. Fascicule V I I . J é r ô m e B o s c h ; Q u e n t i n Met­\n sys, par F I E R E N S GEVAERT (Bruxelles, Van Oest). — Le château de Rambouillet,\n par H E N R I LONGNON (Monographie des grands édifices de F r a n c e , P a r i s ,\n  L a u r e n s ) . — Saint-Pol-de-Léon, p a r LUCIEN LÉCUREÙX (idem). — Bologne, p a r\n  PIERRE DE BOUCHAUD ( L e s villes d'art célèbres, P a r i s , L a u r e n s ) . — Les arts\n du tissu, par GASTON MIGEON (Manuels d'histoire de l'art (Paris, L a u r e n s ) . —\n Peter Vischer, par Louis REAU (Les maîtres de l'art, P a r i s , P l o n ) . — La repré­\n sentation de la Madone à travers les âges, par J . CLÉMENT ( P a r i s , B l o u d ) .\n     H I S T O I R E : Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par un Moine bénédictin,\n t. I (Paris, P l o n et O u d i n ) . — Petite histoire de l'église catholique au XIXe siècle,\n par P I E R R E L O R E T T E (Paris, Bloud). — Pages d'histoire et de guerre, p a r COSTA\n DE BEAUREGARD. Préface d ' H . BORDEAUX (Paris, P l o n ) .\n     L I T T É R A T U R E : Lord Byron. Gœthe, par A. SÉCHÉ et J . BERTAUT, 2 vol.\n (Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains, P a r i s , M i c h a u d ) . — La\n littérature française au XIXe siècle, 2 e partie, p a r P A U L HALFLANTS (Bruxelles,\n De W i t ) . — Saint Evremond. Notice de REMY DE GOURMONT (Collection des\n plus belles pages, P a r i s , Mercure de France). — Tristan l'Hermite. Notice\n d'A. VAN BEVER (idem). — Lettres inédites de Lamennais à la baronne Cottu,\n publiées avec introduction et notes par le comte D'HAUSSONVILLE (Paris,\n P e r r i n ) . — Dans la lumière de Rome. Pèlerinages et flâneries, p a r EDMOND\n RENARD (idem). — Henry Carton de Wiart, par PAULIN RENAULT (Bruxelles,\n Société belge de Librairie). — Au service des idées et des lettres, p a r E T I E N N E\n LAMY. Introduction de M I C H E L SALOMON (Paris, Bloud). — Les Madones com­\ntadines, par ANDRÉ GODART (Paris, Perrin). — Paul Verlaine, par ALBERT DE\n BERSAUCOURT (Paris, Falque). — Chefs-d'œuvre de littérature religieuse, par\n BARBEY D'AUREVILLY (Paris, Bloud). — Pensées de Joubert. Introduction et\n notes de V. GIRÀUD (idem). — Les confessions de Saint-Augustin,                    traduction\nd'ARNAULD D'ANDILLY. Introduction et notes de A. GIRAUD (idem). — En\nCongolie 1896. Suivi de notre Congo, en 1909, par EDMOND PICARD (Bruxelles,\n Larcier).\n     L I T T É R A T U R E F L A M A N D E : Mononkel Kwinten. Voleedige werken\nvan P . CRETEN, onder bescherming van hoogleeraar Dr HAUBEN (Sint-\nTruiden, J . L e e n e n ) .\n    M U S I Q U E : Reyer, par ADOLPHE JULIEN (Les Musiciens célèbres, P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — Les maîtres classiques du XVIIIe         siècle, par VICTOR H A L L U T\n(Bruxelles, E d . d u T h y r s e ) .\n    P H I L O S O P H I E : Les sentiments esthétiques, par CHARLES LALO ( P a r i s ,\nAlcan).\n    P O É S I E : Les horizons du rêve, par CHARLES BOUDHORS (Paris, P l o n ) .\n    R E L I G I O N : La valeur sociale de l'Evangile, par L . GARRIGUET ( P a r i s ,\nBloud).\n    R O M A N S : La croisée des chemins, par H E N R I BORDEAUX (Paris, P l o n ) . —\nAimer quand même, par JEAN DE LA B R E T T E (idem). — La fille de la Sirène, p a r\nMATHILDE ALANIC (idem). — Le fils de ma femme, par MAX DEAUVILLE (Bru­\nxelles, Larcier). — La lumière de la maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset).\n— Les Hors-le-Vent, par FRANZ H E L L E N S (Bruxelles, L a m b e r t y ) . — La Maison\nqui dort, p a r CAMILLE LEMONNIER (Paris, Fasquelle).\n  V A R I A : Manuel de politesse (Courtrai, V e r m a u d ) . — Almanach Hachette-\nLebègue 1910 (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": ""}, {"page_pdf": 845, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-11", "signet_source": "Seizième année - N°11 - Novembre 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle d’octobre 1909 (le volume annuel va jusqu’à la p. 783 de la table) ; la note de « Vieux Bruxelles » renvoie aux livraisons « d’octobre et décembre 1908, … de septembre et d’octobre 1909 » ; un poème de Marcel Wyseur est daté « Octobre 1909 » (Coq-sur-Mer, septembre 1909, pour un autre) ; « Explications nécessaires » est daté « Toussaint 1909 » ; les Notules mentionnent le banquet Vanden Gheyn « du 24 octobre dernier », l’inauguration du monument Charles Guérin « dimanche 24 octobre », annoncent l’envoi des quittances « dès les premiers jours de décembre » et renvoient à « notre fascicule d’Octobre » ; les comptes rendus de livres sont reportés « à notre prochain fascicule ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}