{"numero_id": "ulb-durendal-1909-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 722, "titre_corps": "Nos Rois : Léopold II — Albert I", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Nos Rois Léopold II Albert I Au moment où le présent fascicule", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 852, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": "Nos Rois\n\n                    Léopold II — Albert I\n   Au moment où le présent fascicule allait paraître, deux événements,\nauxquels un patriote ne peut être indifférent — et patriotes nous\nsommes, nous le déclarons bien haut — ont eu lieu : notre second roi\nLéopold II a été subitement fauché par la mort et notre troisième roi\nAlbert I est entré dans l'histoire.\n  En ce temps, où certains écrivains, poussés par je ne sais quelle\naberration mentale, affectent de se poser en renégats de la patrie,\nnous tenons à faire acte de patriotisme et à déclarer que nous sommes\nBelges de cœur et d'âme et que nous sommes fiers et heureux de l'être.\n  Nous saluons avec respect l'auguste mémoire du Roi incomparable\nqui vient de disparaître et nous offrons nos hommages à son successeur\net faisons les vœux les plus ardents pour que son règne rayonne de\nla gloire qui a immortalisé à jamais celui de son prédécesseur.\n   Léopold II fut un grand Roi, le plus grand Roi de ce siècle. Trop\ngrand peut-être pour un si petit pays, comme l'ont dit si justement trois\nde nos plus distingués littérateurs : Edmond Picard, Emile Verhaeren\net Albert Giraud, en des articles remarquables, les plus beaux de tous\nceux qui ont été écrits à la louange de l'illustre mort. L'unique ambi­\ntion de toute la vie de ce Roi de génie fut la gloire de son pays.\nJ E VEUX — avait-il dit — LA BELGIQUE PLUS RICHE, PLUS\nBELLE, PLUS FORTE, PLUS GRANDE. Et ce noble dessin, il l'a\npoursuivi avec une énergie admirable, qui ne connaissait pas les\nobstacles et que les difficultés stimulaient plutôt que de l'amoindrir,\ndurant un règne de quarante ans, mettant en jeu toutes les ressources\nde son puissant cerveau et de la ténacité indomptable d'une volonté\nd'airain, et il a pu voir, avant de mourir, le rêve de sa vie de roi\nréalisé de la façon la plus grandiose qu'il pouvait le souhaiter.\n  A Léopold II succède un jeune Roi d'une rare distinction, épris\nd'art, aimant les Lettres, plein d'admiration pour les écrivains de son\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1084, "texte": "722                           DURENDAL\n\n\npays. Littérateurs belges nous saluons avec joie l'avènement au trône\nde ce Prince sympathique qui applaudissait avec nous, il y a un an à\npeine dans une circonstance mémorable, le plus fastueux de nos poètes\nEmile Verhaeren et qui affirma en même temps publiquement, en\nparoles éloquentes, son enthousiasme pour les Lettres nationales.\n  Nous avons confiance dans notre jeune Roi. Il sera, nous n'en dou­\ntons pas, le protecteur des Lettres et des Arts dans son royaume. Nous\ncomptons sur lui. Ne vient-il pas de proclamer solennellement dans\nson discours du trône son intention formelle de promouvoir autant\nqu'il sera en son pouvoir l'essor littéraire de notre chère, glorieuse et\nvaillante petite Belgique. Nous prenons acte de cette parole royale et\nnous acclamons avec joie en Albert I l'ami, le bienfaiteur et le pro­\ntecteur des littérateurs belges.\n\n                 QUE DIEU PROTÈGE NOTRE ROI !\n                                            L'abbé Henry MCELLER,\n                                             Directeur de « Durendal ».\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 723, "page_fin": 729, "titre_corps": "La jambe de bois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hubert Krains", "ancre_debut": "La jambe de bois De tous ses enfants", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 854, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2045, "texte": "La jambe de bois\n                   DE tous ses enfants, c'est E d o u a r d , l'aîné, que\n                      Benoît aime le plus et dont il est le plus fier.\n                      E d o u a r d est fort, bien découplé et n'a pas peur\n                      de la vie. Aucune besogne ne le rebute. C'est lui\n                      qui sème le blé chez M. Gerbehaye au prin­\n                      t e m p s ; à l'époque de la moisson, il est fau­\n                      c h e u r ; q u a n d l'hiver arrive, il travaille à la\n                      sucrerie; et, au mois de février, ceux qui ont\nune marnière à exploiter s'adressent à lui. Il gagne de fortes\njournées et remet à sa mère sa quinzaine telle qu'il la touche.\nCelle-ci lui restitue deux francs pour ses menus plaisirs.\nJ a m a i s il n'en réclame davantage. Beaucoup de semaines\ns'écoulent sans qu'il dépense autre chose que les vingt-cinq\ncentimes que lui coûte le paquet de tabac qu'il va acheter lui-\nmême chez M lle Agnès, l'épicière. Il n'est j a m a i s fatigué et\nignore les loisirs. E n été, après le souper, il travaille au\njardin j u s q u ' à ce que la nuit t o m b e ; en hiver, il ferre les\nsabots de la famille au coin du feu; et quand il trouve sa mère\ndevant le pétrin, les mains appuyées sur ses côtes et de grosses\ngouttes de sueur au front, — la vieille femme commence à se\ndisloquer — il l'écarté, trousse ses bras, les lave avec du savon,\npuis de son poing dur pétrit la pâte, la divise, plante un doigt\ndans chaque morceau, et, après l'avoir roulé dans la farine pour\nlui donner la forme nécessaire, le place sur une planche où il\nl'asperge avec de l'eau, afin que la croûte prenne à la cuisson\nun bel émail.\n   Son frère, Camille, a toujours en poche l'une ou l'autre\nchanson imprimée sur du papier à chandelle, qu'il apprend\npar cœur le dimanche. E d o u a r d ne chante pas, mais il fredonne\nparfois un refrain qu'il a entendu voilà bien longtemps et qui\nlui est resté dans la tête :\n\n                      L'amour,    c'est le   soleil!...\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": " 724                            DURENDAL\n\n\n   L ' a m o u r . . . E d o u a r d le comprend comme le reste, en h o m m e\nsage. A la fête, il fait comme les autres sa partie de danse, mais\nni la voix cajoleuse des jeunes filles, ni leur sourire enchanteur\nne lui troublent la tête, et lorsque minuit sonne (l'heure des\nhonnêtes gens), il s'en retourne sans rêvasser, du pas égal de\nquelqu'un qui ne fuit rien et qui ne court après personne. P l u s\nd'une jeune fille pourtant ne d e m a n d e r a i t pas mieux que d'être\naimée par ce beau gars. Q u a n d , par les soirs d'été, elles pas­\nsent en groupe devant sa demeure et qu'elles le voient accoudé\nà la barrière, fumant sa pipe, nu-tête, en bras de chemise, le\ngilet déboutonné, calme, sérieux, la mine fleurie, avec son\néternel air de bonne h u m e u r , elles se risquent parfois à le\nprovoquer :\n    — Vous ne voulez pas venir avec nous, E d o u a r d ?\n    — Non, répond-il, en m o n t r a n t toutes ses dents d a n s un sou­\n rire; j'ai p e u r . . .\n    — Vous avez peur du loup, E d o u a r d ?\n    — J u s t e m e n t ! j ' a i peur du l o u p . . .\n    Vis-à-vis d'Odile, toutefois, il se montre un peu plus t e n d r e .\n C'est lui qui la salue le premier :\n    — Bonjour, O d i l e !\n    Lorsqu'elle a disparu, il la regarde s'éloigner, puis il fait ses\nréflexions.\n   Odile marche sur ses dix-neuf ans. Elle a une jolie taille, un\npeu forte, ainsi qu'il convient à une paysanne, une figure régu­\nlière et colorée, de grands yeux bleus; puis elle est habile de\nses mains et d'un caractère aimable et d o u x . . .\n   E d o u a r d pèse tout cela, en h o m m e sérieux, qui calcule tous\nses actes, même ceux qui n'intéressent que son cœur. Il ne dit\ntoutefois encore ni oui, ni non, parce qu'il songe que le mariage\nlie les gens pour l'existence et qu'il ne veut se donner qu'une\nfois, loyalement et pour toujours.\n\n   C o m m e d'habitude, cette année-là, à la fin de septembre,\nM. Gerbehaye commença le battage de son blé. U n e batteuse\nà vapeur fut installée en plein c h a m p contre u n e grande meule\ncarrée. L e travail commença à l'aube. Des femmes, debout sur\nla meule, — en j u p e courte, avec un mouchoir noué sur leur\ntête — se passaient les gerbes, qui allaient t o m b e r sur la plate­\nforme, où E d o u a r d , perché sur un banc, les éparpillait avec les\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": "                        LA JAMBE DE BOIS                        725\n\n\n  mains pour les faire glisser entre les tambours. Derrière, des\n ouvriers enlevaient la paille qui sortait des secoueurs, fai­\n saient de nouvelles gerbes et recommençaient une nouvelle\n meule. Lamothe recueillait dans des sacs le blé qui coulait du\n  tarare.\n    Le temps était clair. Le matin, la rosée étincelait dans les\n chaumes, puis elle s'évaporait au soleil et la plaine, unie à\n l'ouest, un peu renflée à l'est, brillait jusqu'au soir d'un éclat\n dur et cuivré. Des troupeaux de porcs vaguaient çà et là; des\n feux de fane s'allumaient à droite et à gauche ; un chasseur pas­\n sait quelquefois au loin; et des volées de pigeons faisaient, de\n temps à autre, miroiter dans l'azur la soie délicate de leurs ailes\n multicolores.\n    La batteuse remplissait la plaine de son ronflement continu.\n Elle ronflait tantôt avec douceur, tantôt avec colère comme une\n bête irritée. La courroie qui l'actionnait marchait si vite qu'on\n ne la voyait pas bouger. Elle semblait mouvoir jusqu'aux\nouvriers, dont les gestes uniformes et rapides se succédaient\nautomatiquement. Vers le soir d'ailleurs on ne les distinguait\n plus les uns des autres, on ne reconnaissait plus les vieux des\njeunes; toutes les figures étaient recouvertes du même masque\nde poussière grise. De temps à autre une silhouette s'immobi­\nlisait un instant; et une main se posait au bas de l'échiné endo­\nlorie par ce travail violent.\n    Seul, Edouard est resté aussi frais et aussi dispos que le\nmatin. La force coule dans ses membres comme l'eau d'une\nrivière. Au lieu de l'épuiser, l'action rapide de la machine le\nfouette et l'excite. Ses deux mains qui ont remué la paille\ntoute la journée ne lui suffisent plus. Il saute sur la plate­\nforme et pousse du pied le blé sur les tambours. Aussitôt que\nLamothe l'aperçoit, il se met à crier en faisant des gestes,\nmais ses paroles se perdent dans le bruit; et Edouard, dont le\ncorps solide se détache là-haut, tout noir dans le soleil, con­\ntinue à pousser, d'un pied infatigable, les gerbes dans la bat­\nteuse. De temps en temps, une des femmes tourne les yeux\nvers lui.\n\n  Le soleil allait toucher l'horizon. Aucun nuage ne voilait ses\nderniers rayons, qui s'allongeaient librement sur la terre,\nmêlant leurs fils d'or aux aiguilles d'or des éteules. Le mécani-\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2315, "texte": "726                         DURENDAL\n\n\ncien avait jeté une dernière pelletée de charbon dans le foyer\net le grand tonneau, monté sur deux roues, tiré par des bœufs,\nqui amenait de la ferme l'eau nécessaire pour la machine,\ns'en retournait pour la dernière fois. M. Gerbehaye, qui venait\nd'arriver pour assister à la fin du travail, regardait avec plaisir\nle soleil, qui planait maintenant au bout du ciel comme un\nballon rouge. Il se tourna vers le mécanicien :\n   — Nous aurons encore une belle journée demain.\n   A ce moment, un cri déchira l'espace. Edouard avait glissé...\nSa jambe droite était engagée entre les tambours... Renversé\nsur le dos, il sursautait en faisant voler la paille autour de lui,\ntandis que ses bras s'ouvraient et se fermaient comme deux\nailes et que son crâne frappait à grands coups le zinc poli de la\nplate-forme...\n   Lamothe, le premier, sauta à son secours. De ses deux bras,\nil lui enlaça le corps et le maintint immobile jusqu'à ce que\nla batteuse fût arrêtée. D'autres hommes vinrent alors l'aider\npour dégager la jambe. Puis on descendit Edouard. Le sang\ncoulait à flots de sa blessure; des lambeaux de chair pendaient.\nOn l'emporta sur une ridelle de chariot, capitonnée de paille.\n   Le docteur arriva dans la nuit. Lorqu'il eut découvert le\nmembre broyé qu'on avait bandé comme on avait pu pour\nétancher le sang, il fit une grimace :\n   — Il faudra qu'on te scie la jambe, mon garçon.\n   Edouard, dont la figure pâle suait à grosses gouttes, répondit:\n   — Faut la scier, monsieur le Médecin.\n   Le docteur déballa sa trousse; on prépara de l'eau, des ban­\ndages, de la charpie, des serviettes et l'opération commença à\nla lueur d'une lampe à pétrole. Lamothe et le curé assistèrent\nle docteur. Toute la famille Benoît s'était réfugiée chez les\nvoisins. Dans la nuit silencieuse, on entendait de temps à\nautre le claquement d'une porte : c'était un homme ou une\nfemme qui venait écouter sur le seuil si le blessé ne qriait pas.\nLe matin, Colpin emporta au cimetière, cloué dans une boîte,\nle morceau de jambe amputé.\n\n   Pendant tout l'hiver, Edouard resta étendu sur son lit. Une\ncorde, fixée au plafond, pendait au-dessus de lui; il s'en ser­\nvait pour se hisser sur son séant quand il se sentait les reins\ntrop fatigués. Sur une table, placée près du lit, il y avait tou-\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                          LA JAMBE DE BOIS                           727\n\njours des oranges, du pain d'épices, du miel, des pommes, des\n châtaignes, que lui apportaient les voisins.\n     Lorsque la blessure commença à se cicatriser, on le sortit du\n lit. Il avait engraissé pendant ces longues heures d'immobilité :\n il était devenu très lourd, si bien qu'il fallut trois hommes pour\n l'enlever et l'asseoir d a n s un fauteuil, devant lequel on plaça\n une chaise où il put reposer son moignon.\n    Quand il eut devant les yeux son bout de j a m b e , il gémit :\n    — Me voilà arrangé !\n    P o u r le consoler, on lui dit qu'on pouvait marcher sans\ndifficultés avec une j a m b e de bois. L a m o t h e avait connu un\nm e n d i a n t , a m p u t é comme lui, qui ne se servait j a m a i s de\n bâton; il dansait m ê m e d a n s les cours, quand il était de bonne\nhumeur, pour amuser le m o n d e .\n    E d o u a r d ne répondait pas, mais il réfléchissait. Ce qui le\nchagrinait surtout, c'était de ne pouvoir travailler et de\npenser qu'il ne pourrait j a m a i s plus le faire comme aupa­\nravant.\n    Dès que la plaie fut cicatrisée, comme le moignon était\nencore trop endolori pour supporter le frottement d'une j a m b e\nartificielle, le menuisier lui apporta des béquilles, qu'il avait\nfabriquées lui-même à ses moments p e r d u s . Il y avait mis tous\nses soins. Les bouts étaient garnis de rondelles de caoutchouc\net sur les crosses il avait fixé, avec des clous de cuivre, deux\nbandes de velours rouge offertes par M m e Gerbehaye.\n    Lorsque E d o u a r d vit les béquilles qui l'attendaient,\ndressées à côté de son lit, des larmes lui jaillirent des y e u x .\n    Il les essaya le lendemain et les gens sortirent de leurs\ndemeures pour le voir marcher au milieu de la route. L a figure\nde Benoît et celle de P r u d e n c e apparurent aussi à la fenêtre ;\nmais elles se retirèrent r a p i d e m e n t . E d o u a r d s'avançait à\npetits pas, sous la surveillance de son frère Mac, en balançant\nson moignon. Son inexpérience et la crainte de tomber l'obli­\ngeaient à de grands efforts; il transpira v i t e ; bientôt, il fut tout\nen nage et dut rentrer.\n    Quand il put supporter une j a m b e de bois, ce fut un nouvel\nexercice. Il a b a n d o n n a ses béquilles et n'employa plus qu'un\nbâton; Pour marcher, il renversait le corps en arrière, du côté\nde sa bonne j a m b e , et faisait décrire un demi-cercle à\nson pilon.\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1918, "texte": "728                         DURENDAL\n\n\n  — Ça va ! ça va ! disaient les gens pour l'encourager.\n  Il répondait :\n  — Oui, ça va !\n  Au fond de lui, il pensait que cela n'irait jamais fort bien,\nparce qu'il était trop gros et trop lourd; il maudissait\nsa belle santé qui lui gonflait la figure et ballonnait ses\ncuisses.\n\n   Vers le milieu de l'été, M. Gerbehaye vint le voir. Prudence,\nsurprise par son arrivée, se précipita pour lui offrir une\nchaise. Elle saisit la première venue, l'abandonna pour une\nseconde, puis courut vers une troisième.\n   M. Gerbehaye, ayant remarqué son agitation, lui dit :\n   — Ne vous gênez pas. On ne doit jamais se déranger\npour moi.\n   Il déposa sa canne sur la table, puis il y mit son cha­\npeau et s'essuya le front. Il sortit ensuite sa blague à tabac et\nla tendit à Edouard :\n   — Tiens, bourre une pipe.\n   Ayant ainsi mis son monde à l'aise, il causa pendant\ndix minutes, sans morgue, en camarade, passant de temps en\ntemps ses doigts brunis sur la tête de son chien.\n   Avant de partir, il dit :\n   — Maintenant que tu es retapé, mon homme, si tu veux\nrevenir travailler...\n   — Voilà, répondit Edouard, en regardant sa jambe, je\nn'osais pas vous le demander...\n   Le lendemain, on le vit arriver à la ferme.\n   Il y répare les outils, rapièce les paniers, surveille la lessive\nqu'on étend dans la prairie, tire l'eau du puits, passe les\nétables au lait de chaux quand une bête est morte d'épidémie.\nIl ne touche plus que de petites journées, comme les vieux\nqu'on occupe par charité.\n   Comme il ne peut plus s'accroupir, ni s'asseoir par terre, il a\nroulé une souche d'arbre devant sa demeure contre le fossé de\nla route, afin de pouvoir encore passer les soirées d'été avec\nses amis.\n   Dans les premiers temps, ceux-ci ne le quittaient pas; mais\nmaintenant ils s'éloignent, après une courte halte. Edouard\npourrait les suivre; mais là où ils vont, lui n'a rien à faire; il\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1087, "texte": "                          LA JAMBE DE BOIS                           729\n\nreste sur son siège, tout seul, à fumer sa pipe dans la nuit\nqui tombe.\n   L e s jeunes filles du village passent comme jadis. L e plus\nsouvent, elles ne le r e m a r q u e n t pas. E d o u a r d est un jeune\nh o m m e qui ne compte plus. Seule, Odile n'oublie jamais de\nle saluer.\n   Il s'empresse de retirer sa pipe de sa bouche pour répondre :\n   — Bonsoir, la belle enfant !\n   Odile sourit; et ce sourire est si frais, si brillant, si lumi­\nneux, q u ' E d o u a r d porte instinctivement la main à sa poitrine.\nSous ce sourire, son cœur se contracte. Lorsqu'elle a disparu,\nil fixe les yeux sur la route, dont la poussière blanche a\nconservé l'empreinte de ses pas. Si le b o n h e u r l'avait voulu,\ncependant !\n   — Bah !\n   E d o u a r d agite sa main pour éloigner le fantôme c h a r m a n t ;\npuis, l'âme déchirée, mais stoïque malgré tout, il fredonne son\nrefrain d'autrefois :\n\n                    L'amour,    c'est le   soleil!...\n\n                                                    HUBERT KRAINS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 730, "page_fin": 730, "titre_corps": "Poèmes : Agar et Ismaël", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Poèmes Agar et Ismaël Dans le ciel d’un bleu cru", "ancre_fin": "Que son amour sauvage et que son désespoir", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Lévrier", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 861, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 773, "texte": "Poèmes\n\n                  Agar et Ismaël\nDans le ciel d'un bleu cru le soleil qui descend\nBrûle encor le désert dont l'or fauve étincelle,\nDont l'air s'affaisse lourd comme un oiseau sans aile,\nDont l'horizon n'est plus qu'une tache de sang.\n\nCouché las au milieu du sable      incandescent,\nIsma'él, fils d'Agar, tendant les bras vers elle,\nLève en vain ses grands yeux éplorés de gazelle,\nEt se tord en un long spasme      d'agonisant.\n\nPauvre petit martyr pour qui la mort s'avance !\nLa mère : elle rugit d'horreur et d'impuissance !\nEt l'astre ensanglanté sombrant au fond du soir\n\nDerrière elle qui hurle, et s'accuse, et s'affole,\nLa nimbe d'une moins saisissante      auréole\nQue son amour sauvage et que son désespoir !\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 730, "page_fin": 730, "titre_corps": "Poèmes : Le Lévrier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Le Lévrier Lorsque du maître mort", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 861, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 773, "fin_caractere_exclue": 1447, "texte": "Le Lévrier\nLorsque du maitre mort on a scellé la pierre,\nLe lévrier plaintif sur la tombe s'étend,\nEt réchauffe de son haleine, en    sanglotant,\nLe pauvre corps transi couché nu dans la bière.\n\nO vous qui m'êtes bien plus chers que la lumière,\nSi jamais le Destin foudroie en un instant\nMon beau rêve d'amour candide et palpitant :\nSi pour vous, non pour moi, la mort vient la première,\n\nEmbrassant votre dalle, et la poitrine en feu,\nSeul avec vous, mes bien-aimés, seul avec Dieu,\nVivant, j'irai m'étendre au fond des catacombes.\n\nEt du parjure oubli tragiquement     vainqueur,\nJ'y sentirai le marbre impuissant de vos tombes\nFondre sous la brûlure ardente de mon cœur!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 731, "page_fin": 731, "titre_corps": "Poèmes : A Waterloo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "A Waterloo Oh va nous te ferons de belles funérailles", "ancre_fin": "Émile Chardome", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Matin", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 862, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 103, "fin_caractere_exclue": 1065, "texte": "A Waterloo\n                             Oh ! va, nous te ferons   de belles funérailles   !\n                                                               V.   HUGO.\n\n\nDes monts et de la plaine où son toscin résonne,\nAfin de remplacer les manquants et les morts,\nIl a pris ceux de la Moselle et de l'Argonne,\nCeux du Midi, ceux de Touraine et ceux       d'Armor.\n\nIl a, fermant son cœur de bronze aux vains remords,\nEngraissé de leur sang l'argile     brabançonne\nOù le soleil souillé, qui dans l'ombre   frissonne,\nTrébuche sur l'amas formidable des corps.\n\nLUI n'a pas su mourir. Du champ qui s'enténèbre,\nPloyé sur son cheval, il fuit, pâle et funèbre,\nFrustré des lendemains splendides qu'il rêva.\n\nMais comme il lui fallait de belles   funérailles,\nCent mille malheureux    font, perdant leurs      entrailles,\nUn long tapis de pourpre à César qui s'en va.\n                                                  E M I L E CHARDOME.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 731, "page_fin": 731, "titre_corps": "Poèmes : Matin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Matin C’est le matin dans les fumées", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 862, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 1065, "fin_caractere_exclue": 1770, "texte": "Matin\n         C'est le matin dans les fumées :\n         La brume d'or que nous aimons,\n         O petite âme bien-aimée,\n         Glisse sur les sentiers des monts.\n\n         A la brume la fumée grêle\n         Se mélange indistinctement   :\n         Ainsi notre pensée se mêle\n         A ce qui vient du    firmament.\n\n         Et le fleuve, las des nuées\n         Et des émois toujours     pareils\n         Et des lueurs     diminuées,\n         Roule du songe et du soleil!\n\n         Le coq chante, et mon âme pâle,\n         A ce chant vibrant et lointain,\n         Se sent timide et triomphale\n         Comme la clarté du matin !\n                                                  PIERRE       NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 732, "page_fin": 732, "titre_corps": "Poèmes : Attente", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. 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BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 733, "page_fin": 738, "titre_corps": "Heures de jeunesse : Henry Carton de Wiart", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Heures de Jeunesse (1) Henry Carton de Wiart EN septembre dernier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 864, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "Heures de Jeunesse (1)\n\n                         Henry Carton de Wiart\n                   EN septembre dernier, lorsque nous vîmes Henry Carton de\n                     Wiart prendre la présidence, au Congrès de Malines, de la\n                     Section des Lettres, que de souvenirs élevèrent en nous leur\n                     délicieuse chanson de jeunesse!\n                         Dans cette même cour du Petit-Séminaire que nous\n                     venions de traverser, nous avions été réunis, dix-huit ans\n                     auparavant, en conseil de guerre : il s'agissait de lever\n                     l'interdit que les catholiques d'alors et parmi eux, surtout,\n                     les maîtres de l'enseignement faisaient peser sur la littéra­\nture contemporaine et de conquérir, pour nos enthousiasmes littéraires, le\ndroit à la modernité! I1 y avait là Eugène Gilbert, déjà secrétaire de la Revue\n Générale, et dont l'élégance souriante revêtait ce jour-là un peu de nervosité\n— n'avait-on pas osé proclamer dans un rapport qu'il n'existait pas en Belgique\nde périodique catholique? — Jean Casier, la cheville ouvrière du Magasin Lit­\ntéraire, à qui la lecture du même rapport avait infligé l'allure d'un séraphin\nscandalisé; Maurice Dullaert, à l'œil malicieusement amusé par la « solennité\ndes cuistres » se dépêchant, encombrés de paperasses, vers la Section des Lettres,\net d'autres encore, parmi lesquels un tout jeune homme, âme exaltée de\nbeauté et qui joua dans le mouvement de renouveau des Lettres catholiques\nun rôle, auquel on ne rendit point suffisamment justice : Joseph Soudan...\nIwan Gilkin, directeur de la Jeune Belgique, nous montra en passant le rap­\nport de Léon de Monge, réquisitoire hautain et intransigeant d'un grand\nseigneur du XVIIe siècle contre l'art du XlXe siècle. — « Quel pavé ! » commenta\nGilkin. « Non, mon vieux, une cible! » Gilkin s'éloigna incrédule, Carton\nde Wiart nous rejoignit; il avait le feutre sur l'oreille, une fleur à la bouton­\nnière, la cigarette aux dents et les yeux étincelants de l'impatience du combat.\nHâtivement, on organisa la division du travail : « Toi, me dit Carton, tu\namorceras, et nous suivrons. Tu te charges d'abattre les Philistins et moi je\ntirerai la moralité de la bataille. » Et notre petit groupe alla s'asseoir, avec\nune apparente tranquillité, dans un coin de la salle où siégeait la Section des\nLettres, tandis que M. Godefroid Kurth montait au fauteuil de la présidence.\n\n  (1) Ces payes paraîtront dans l'Almanach des étudiants catholiques de Gand de 1910,\nauquel collaborent annuellement la plupart de nos écrivains.\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n   Heures inoubliablement enivrantes, où notre jeunesse enthousiaste clama\nses haines et cria ses rêves. Dût notre effort n'avoir été qu'un geste inutile ou,\ncomme on disait alors, une « impertinence sans lendemain », — et grâce à\nDieu, il existe aujourd'hui une vivante Littérature catholique, à laquelle le\nrécent Congrès de Malines donna sa définitive consécration — nous ne par­\nviendrions à rien regretter de ce passé turbulent qui créa, entre soldats d'un\nmême idéal, une indéfectible amitié! Sans doute, nous fûmes cruels et injustes,\nnous n'eûmes ni respect ni pitié, mais qu'importe et tant mieux, puisque\ndevant notre agression bousculante la Routine, l'Incompréhension et la\nMéconnaissance furent obligées de plier bagage... Et, sur cette déroute, je\nrevois le Carton de Wiart de 1891 « tirant la morale de la bataille » ; très\nmaître de lui, la voix trépidante d'admiration, il vengea les grands écrivains\nqu'on prétendait jeter dans les ténèbres extérieures et les revendiqua fièrement\ncomme les parrains des jeunes Lettres catholiques : Barbey d'Aurevilly, Vil­\nliers de l'Isle-Adam, Ernest Hello, Paul Verlaine. Ce jour-là. Carton de Wiart,\nde sa juvénile main vaillante, éleva, sur les ruines de Béotie, des autels d'art\nvers lesquels appareillèrent des fidèles de plus en plus nombreux.\n   Au lendemain du Congrès, nous étions décidés à ne pas permettre à nos\nadversaires de prendre des revanches même sournoises. Et afin d'achever « le\nmassacre » et de rallier la sympathie de la jeunesse, le Drapeau, premier\norgane littéraire des Jeunes Catholiques, fut fondé... Pauvre petit Drapeau,\nenfant de notre adolescence conquérante qui dort à présent dans le linceuil de\nses douze numéros!... Carton de Wiart y collabora activement : vers, chro­\nniques, et aussi — sous le pseudonyme de Gavroche — un éreintement soigné\ndu conférencier sacré, alors le plus fêté et adulé! L'article causa scandale,\nparticulièrement parmi les pieuses « Cervelines ». J'ai longtemps, comme\nrédacteur en chef, porté le dam et la gloire de cette verveuse rosserie. Aujour­\nd'hui, biographe exact, je fais restitution à son auteur.\n   Le Drapeau, par ses allures guerroyantes, eut l'heureux effet de remuer la\nmentalité des jeunes hommes catholiques, naissant à la vie littéraire aux envi­\nrons de 1892 ; à des formules conventionnelles et stéréotypées, il substitua une\nvive curiosité intellectuelle et le désir de participer au mouvement d'art de leur\népoque. Maints de ceux qui depuis lors honorèrent nos Lettres par des œuvres\noriginales et marquantes, un Victor Kinon, un Georges Virrès, un Thomas\nBraun, un Franz Ansel, un Georges Ramaeckers se plaisent à proclamer qu'ils\nfurent redevables au « coup de fouet » du Drapeau de la conscience de leur\nvocation artistique.\n   La tâche du Drapeau fut continuée, avec la sérénité que donne la victoire,\npar Durendal, dont Carton de Wiart fut un des fondateurs et reste encore un\ndes directeurs. Entretemps il fut de ceux aussi qui renouvelèrent de modernité\nle vieux Magasin Littéraire de Gand. L'entrée des « barbares » dans cette sage\ndemeure conformiste donna lieu à des palabres animées et bruyantes qui se\ntinrent dans le bureau de l'éditeur de la Revue, M. Alphonse Siffer, devenu\naujourd'hui — voyez comme la littérature mène à tout ! — le premier magis­\ntrat de la ville de Gand.\n   Ce fut au Magasin Littéraire que parurent quelques-uns des Contes Hété-\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3484, "texte": "                           HEURES DE JEUNESSE                                  735\n\nroclites dont l'ensemble forme le premier livre que publia Carton de Wiart.\nCe n'est pas seulement par le titre que cette œuvre rappelle les Contes cruels\nde Villiers de l'Isle-Adam; l'influence du maître idéaliste dont l'écrivain belge\ns'était réclamé au Congrès de Malines — en son nom et au nom de ses frères\nd'armes — y est tangible dans le choix des sujets et le souci prismatique du\nstyle, comme d'ailleurs, vers la même période, on put percevoir l'emprise de\nBarbey d'Aurevilly sur l'inquiétant et dramatique psychologue de 1'Ame-Prin­\ncesse, Pol Demade, à qui aussi je me plais, en passant, à restituer, dans\nnotre marche à la Beauté, sa qualité de vaillant combattant de l'heure\npremière.\n     En dépit de certains tâtonnements de composition et de tels artifices trop\n faciles d'écriture, les Contes Hétéroclites marquent une date : ils exhaussèrent\n la littérature catholique de l'écœurante et coutumière banalité, en imprimant\n à des idées générales ou à des épisodes quotidiens une physionomie littéraire\n inédite et imprévue.\n      Ce n'était là pourtant qu'un « coup d'essai » ; le « coup de maître » devait\n suivre, mais plus tard. La politique, maîtresse despotique et jalouse, avait\n entraîné Carton de Wiart dans ses tourbillonnements absorbants ; il se donna\n  à elle avec une fiévreuse générosité; quelques-uns, qui le connaissaient mal,\n  craignaient une affligeante désertion        « Carton est perdu pour l'art »,\n gémirent-ils. Et j'avais l'habitude de leur répondre : « Il nous reviendra, car\n  il ne nous a jamais quittés! »\n      Je savais qu'entre un meeting et une séance de la Chambre, entre une cam­\n  pagne de presse et la rédaction d'un rapport parlementaire, Carton de Wiart\n  s'évadait vers les bords de la Meuse et se réfugiait dans la vieille maison fami­\n  liale d'Hastière-par-delà, dont la paix et le silence prédisposent si admirable­\n  ment à entendre les voix saintes et douces de la Tradition. Là le cerveau, tout\n  rempli des récits patriaux, sous les effluves impérieux qui se dégagent des sites\n  wallons que son pas intrépide parcourait en tous sens, s'élaborèrent en lui les\n  fresques héroïques et émouvantes, — belles à l'égal d'une toile de Leys — dont\n  le déroulement forme cette idylle dans une fournaise qu'est la Cité Ardente.\n      Ah ! pour cette œuvre-là, où chevauche, à travers du sang de la volupté et\n  des larmes, la silhouette tragique du Téméraire, ayons une admiration qui ne\n   soit pas uniquement littéraire. C'est deux fois du grand art, puisque c'est de\n   l'art racine dans notre sol et qui puise son inspiration dans notre propre his­\n   toire. C'est deux fois de la Beauté, Beauté humaine et Beauté nationale!\n   Et quand je vois des jurés « quinquennaux » passer avec un dédain distingué\n   à côté d'un livre pareil, j'estime, ô mon vieux camarade Carton, que notre\n   irrévérencieuse jeunesse fut trop clémente encore pour ces boutiques à volets\n   clos qui sont les jurys littéraires!\n       Carton de Wiart est loin d'avoir épuisé le filon que sa foi patriotique lui fit\n   mettre à jour; le Vieux Bruxelles, que Durendal fait paraître en ce moment,\n   ressuscite la vie pittoresque et tumultueuse de la capitale au temps de la Révo­\n   lution brabançonne.\n       Souhaitons que Carton de Wiart continue ainsi son « tour de Belgique »,\n    moissonnant des gerbes de beauté sur la vieille terre patriale. Ce ne sera pas\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": " 736                                DURENDAL\n\n\n pour les « Jeunes Catholiques » une médiocre fierté que d'avoir donné à notre\n Belgique un écrivain qui décuple, par les frissons de l'art, nos plus glorieux\n motifs d'exaltation nationale !\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n     La génération catholique de 1890, dont Carton de Wiart est un des repré­\n  sentants les mieux doués et les plus complets, ne limita pas son activité au\n  domaine littéraire. Parvenue à l'âge de la combativité en un moment où se\n  posait, angoissant et redoutable, le problème des droits du travail, elle se\n  rangea d'instinct généreux et désintéressé, et par un sentiment élevé d'égalité\n  chrétienne, du côté où elle distingua des opprimés qui tentaient de se libérer;\n  elle prit partie par l'initiative contre l'immobilisme; elle déserta la stagnation\n  pour se rallier à l'évolution. Qu'à certaines heures elle ait prononcé des paroles\n  excessives ou esquissé des gestes dangereux, ceux-là seuls pourraient le lui\n  reprocher — et il en est peu, même parmi les plus éminents chefs conserva­\n teurs — qui ne cueillirent jamais, aux parterres de jeunesse, la fleur des illu­\n sions sociales ! Si les « Jeunes Catholiques » — puisque aussi bien ce nom\n semble être entré dans la langue courante — ne réussirent point, selon leur\n noble chimère, à « baptiser » la démocratie, il n'est pas contestable que leur\n intervention, pour ardente qu'elle fût, donna à l'action catholique un regain\n de vitalité et lui permit ainsi une offensive plus efficace contre les \" Huns\n modernes \". Cette action, en tous cas, fournit à la jeunesse catholique un\nobjectif de qualité supérieure à celui qui fut ménagé à ses prédécesseurs :\n il valait mieux s'enthousiasmer, fût-ce avec témérité, à propos des ques­\ntions sociales que de charrier des électeurs et de distribuer des coups de\n canne!\n     D'avoir orienté les juvéniles énergies chrétiennes vers un but élevé et ardent\n fut le grand mérite du journal L'Avernir Social, devenu plus tard la Justice\nSociale, comme aussi le Cercle Léon XIII, qui a été le laboratoire d'idées où\nse formèrent, en même temps que Carton de Wiart, quelques-uns de nos pre­\nmiers hommes politiques d'aujourd'hui et où tous nous fîmes acquisition du\nsens précieux de savoir regarder un peu plus loin dans la vie que les contin­\ngences immédiates, opportunistes et utilitaires. On ne fréquente point de tels\nmilieux d'idéalisme supérieur sans en emporter, pour toujours, le souci d'une\nsorte de propreté intellectuelle que les besognes les plus positives ne par­\nviennent point plus tard à annihiler! Et s'il arriva que nous fûmes ironiques\nou irrespectueux à l'excès, cela nous apprit pour toujours à ne point con­\nfondre les vérités essentielles avec de provisoires dogmes politiques ! Ce serait\nune bien curieuse étude que de rechercher, dans les articles de l'Avenir Social\net les débats du Cercle Léon XIII, les premiers éléments vigoureusement\nformulés, des réformes économiques et politiques qui depuis lors furent trans­\nformés en situations légales acquises. Là furent posés par un Carton de\nWiart, par un Jules Renkin, par un Léon de Lantsheere, — et comment notre\namitié n'ajouterait-elle point à ces noms, celui de ce pauvre Auguste Lelong,\nque le plus fantasque des malentendus amena mourir sur la terre africaine —\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3503, "texte": "                           HEURES DE JEUNESSE                                737\n\nlà, furent posés les premiers jalons de la route nouvelle que le parti catholique\nallait tracer pour rejoindre la démocratie.\n    Les apprentis d'alors sont devenus les maîtres d'à présent. En les voyant à\nl'œuvre, qui n'aurait une pensée de gratitude pour la petite école où ils se for­\nmèrent aux réalisations futures, dans cette féconde liberté que donne la jeu­\nnesse — quand l'idée la passionne !\n    Ce groupe bouillant et parfois tumultueux de législateurs de l'avenir avait\n senti le besoin de recruter en avant de lui, dans la génération précédente, des\nchefs qui lui fussent un peu des répondants : il découvrit Alphonse Nothomb\nqui, au contact de cette juvénile ardeur, vit refleurir en lui toutes les magni­\nfiques illusions démocratiques pour lesquelles il avait lutté et souffert;\n Prosper de Haulleville qui, humant délicieusement la colère et la contra­\ndiction des beau possidentes, faisait feu des quatre fers; Alexandre Braun\n qui enseigna, aux énergies un peu déjetées, le sens de la discipline\n nécessaire.\n    C'est bien grâce aux conseils avisés d'Alexandre Braun que le jeune mou­\n vement démocratique dépouilla son caractère exclusivement spéculatif et\n « livresque » pour revêtir une forme pratique et positive : Carton de Wiart\n fut, avec Renkin, l'organisateur de cette Fédération démocratique qui devait\n soustraire au socialisme et réunir en un compact rouage économique une élite\n des ouvriers bruxellois. Entretemps ces « intellectuels » ne répugnèrent pas\n aux plus concrètes et plus modestes besognes politiques : ils devinrent des pro­\n pagandistes infatigables et portèrent, dans tous les milieux populaires, citadins\n et ruraux, la parole de vérité.\n    Une ou deux fois par an, l'Avenir Social réunissait ses collaborateurs de la\n capitale et de la province en des soupers plus cordiaux que fastueux... C'était\n l'été et l'on s'évadait, en troupe animée, vers quelque cabaret de banlieue,\n où, fenêtres ouvertes sur la verdure, on échangeait sur l'art, sur la sociologie,\n  sur la politique, sur le droit, propos sonores et audacieux. Au dessert les\n  « anciens » prenaient la parole : Alexandre Braun, succédant à Alphonse\n  Nothomb, mettait délicatement une sourdine à la fougue inquiétante de celui\n  que Haulleville appelait plaisamment le « vieux Ravachol de Campine ».\n  Haulleville lui-même, sous prétexte de toast, tisonnait ses souvenirs, avec des\n  mots d'un Saint-Simon bon enfant... Un journal, ayant écrit à propos\n  des rédacteurs de M Avenir Social que « c'étaient des jeunes qui se compro­\n  mettent », « le cher baron » appela notre réunion le « Compromis des Jeunes ».\n  Et il continuait ses saillies, tandis que nous regagnions la ville... Une nuit\n  que nous revenions ainsi de Boitsfort, avec Carton de Wiart et le Ministre\n  actuel des Colonies, sous les hauts arbres du Bois de la Cambre, Haulleville,\n  particulièrement en verve, s'excitait en paradoxes éblouissants, au milieu\n  desquels il faisait partir de temps en temps une petite fusée légèrement voltai-\n  rienne. Soudain éclata un formidable orage; de grands éclairs illuminaient\n  les sous-bois et les coups de tonnerre se succédaient, fracassants ; à l'instant\n   Haulleville devint silencieux ; nous eûmes beau l'amorcer, il ne « donna »\n  plus; recueilli, il marchait à l'écart, le collet relevé et le feutre enfoncé jus­\n  qu'aux oreilles. Lorsque nous montâmes dans le tramway, au Rond-Point de\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 884, "texte": "738                               DURENDAL\n\n\nl'avenue Louise, nous vîmes le « cher baron » — verbe prompt et âme sainte !\n— qui remettait en poche son chapelet !...\n\n\n   A l'intention de la génération d'aujourd'hui, pour qui la belle activité cohé­\nrente de Henry Carton de Wiart est un si pur et si fécond exemple, j'ai voulu\nrestituer l'auteur de la Cité Ardente et le représentant de Bruxelles dans le\ncadre familier et exaltant de nos « heures de jeunesse ».\n   Ecrivain et homme politique, parlementaire et propagandiste, Carton\nde Wiart — il vient d'avoir à peine 40 ans — apparaît comme une des plus\nprécieuses réserves de l'idée catholique... A quelque sommet que doive monter\nsa destinée, elle ne sera jamais supérieure aux espoirs que fondèrent sur lui\nses compagnons d'adolescence!\n                                                  FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  Toussaint, 1909.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 739, "page_fin": 743, "titre_corps": "Italie et Flandre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Italie et Flandre L’Italie est-on porté à songer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 870, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2097, "texte": "Italie et Flandre '\n\n                  L ' I T A L I E , est-on\n                                 porté à songer certains jours de\n                 fatigue ou d ' h u m e u r , l'Italie est ainsi q u ' u n e\n                 vieille et grande image, usée à force d'avoir été\n                 regardée, pâlie dans ses couleurs comme aussi\n                 dans l'attrait qu'elle exerce et auquel quelque\n                 chose se mélange de d é m o d é et d'affadi.\n                    Les plus célèbres de ces lieux où la pensée\n                 devrait se sentir défaillir dans l'éblouissement\nde la beauté et des siècles, on les a trop vus d'avance dans les\nillustrations des livres, joie de l'enfant, et, plus tard, dans\nla poésie, dans l'art, dans les souvenirs des voyageurs... Telle­\nment que leur figure déjà s'est fixée en vous et qu'ils vous sont\nà la fois inconnus et familiers.\n   Cette beauté que l'on a reçue ainsi, trop souvent, et dont le\nrelief a commencé à s'émousser en vous, que vous donnera-\nt-elle encore lorsqu'elle vous apparaîtra dans sa réalité?... On\nva, cependant, à la fois attiré et repoussé, la mémoire hantée\nde noms illustres, plein de désir et de crainte, désir de voir,\ncrainte d'être déçu... L a place Saint-Marc, byzantine et\nclassique, éclatante et régulière; Pise, avec son D ô m e , sa T o u r\npenchée, son Baptistère, lieu de la naissance, et son Camposanto,\nlieu de la mort; Ravenne, qui garde sous la poussière des\nruines le trésor enchanté de ses mosaïques... L a splendeur et\nle mystère de ces choses, tout ce qu'elles disent, tout ce qu'elles\nsuggèrent n'a-t-il pas déjà été exprimé? Des paroles mémorables\nne vont-elles pas se mettre entre les m o n u m e n t s et l'émotion\nque, sinon, leur vue susciterait en vous? U n e teinte roman­\ntique, une couleur pathétique et artificielle ne va-t-elle pas\ndénaturer, à vos yeux, la majesté de ces sites de pierre qui,\n\n    (1) A propos du livre de M. Georges Virrès : Ailleurs et chez nous, précédé d'une\nlettre de M. Dumont-Wilden, paru récemment chez l'éditeur Vromant, a Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "740                                DURENDAL\n\n\n pour Byron ou Musset, furent surtout le prestigieux décor de\n gestes passionnés?\n    T o u s les âges qui, de leur œuvre et de leur pensée, ont\nconcouru à l'antiquité magnifique de ces aspects, s'effaceront-\nils derrière la pensée ou l'oeuvre d'un h o m m e ? U n peuple\nn'aura-t-il cherché forme à son génie, apparence sensible à sa\nforce et à son orgueil que pour préparer un théâtre aux attitudes\nsentimentales d'un passant, et que celui-ci remplira, pour nous,\ntout entier?...\n    E t si l'obsession des poètes grandiloquents nous quitte,\ncomment nous affranchirons-nous du s o u v e n i r d e t a n t d ' é c r i v a i n s\nqui semblent avoir enfermé la beauté de l'Italie dans des mots\nauxquels on ne saurait ajouter?... Suivrons-nous donc Stendhal\nqui jouit; Ruskin qui imagine; T a i n e qui pense et construit ou\nBarrès qui médite et s'abandonne?... Serons-nous tout clas­\nsiques avec Goethe, tout byzantins ou primitifs avec Ruskin?\nOù que nous marchions, ne marcherons-nous point dans les\npas des autres, et quels autres? E t l'idée que nous avons prise\nchez eux de l'Italie ne nous en masquera-t-elle point la réalité?\n   Appréhension vaine ! Cette réalité, il suffit de la demander,\nnon à ceux qui l'ont sentie ou qui l'ont appropriée à leur\nrêve ou à leur système, mais à ceux qui l'ont faite. Il faut\nd e m a n d e r la vie, non aux livres, mais à elle-même. E t ici\nelle est assez forte, assez puissante, assez expressive pour\nparler et s'imposer d'elle-même. Pour la comprendre et\nl'aimer, nous n'avons qu'à nous approcher d'elle, de ses\nm o n u m e n t s et de ses ouvrages. Ce ne sont pas les hommes\nd'aujourd'hui qui nous diront Florence, celle de la c o m m u n e\net celle des platoniciens, celle des Médicis et celle de\nSavonarole, mais bien Giotto, D a n t e et Boccace; D o n a ­\ntello, Brunelleschi et le magnifique L a u r e n t ; Botticelli\net Michel-Ange et les autres sans nombre. D a n s les écrits,\ndans les reliefs et les peintures, dans les édifices créés\npar ces maîtres l'image de Florence est imprimée comme celle\nd'une divinité aimable et fière, toujours changeante, toujours\nsemblable; divinité dont la compréhension vive et l'amour\nintelligent viennent naturellement à qui aborde la cité, ses\npoètes et ses artistes, avec des yeux clairs et un esprit ingénu.\n    A qui, enfin, ne vient pas avec une thèse à vérifier, sous\nl'empire de théories préconçues; à qui est résolu à n'écouter\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "                            ITALIE ET FLANDRE                                 741\n\nque les témoignages de la vie, le témoignage direct des ves­\ntiges que la vie a laissés : fresques d'adoration ou de triomphe,\nsculptures où la force succède à la tendresse, palais où la\nmenace se marie à la grâce, la muraille rustique à l'ornement\ndélicat; édifices où l'ogive, ardente comme une flamme, aiguë\ncomme une lance et comme une fleur, é p a n o u i e ; l'ogive, qui est\naspiration, s'associe à la colonne cannelée, qui est équilibre et\nqui est r y t h m e . . .\n\n\n   M. D u m o n t - W i l d e n a. écrit, en guise de préface au livre de\nM. Virrès, une lettre fort jolie, qui a b o n d e , comme tout ce que\npublie ce charmant écrivain, en idées ingénieuses et en traits\ndélicats : « L ' I t a l i e , dit-il n o t a m m e n t , l'Italie remplit toujours\nson rôle historique ; elle est pour ceux du N o r d la grande attrac­\ntion civilisatrice, mais quels merveilleux intercesseurs un Fla­\nm a n d trouvera dans l'Ile-de-France! L à , parmi ces cathé­\ndrales, les plus nobles des poèmes chrétiens, il se sentira des\np a r e n t é s ; il reconnaîtra des gens d'une m ê m e race occidentale,\nmais ses aînés. Qu'il écoute leurs conseils : la civilisation médi­\nterranéenne lui paraîtra plus claire, plus intelligible, moins\ndangereuse aussi!... » On est tenté d'adhérer complètement\nd'abord à des opinions si n e t t e m e n t déduites et, au s u r p l u s , si\njustifiées à certains égards, mais pour peu que l'on fasse\nréflexion sur elles, on se sent pris de doutes et de scrupules.\n    Est-il bien certain que, pour le F l a m a n d , l'art français soit\ncomme une étape nécessaire sur les chemins de la compréhen­\nsion de l'art italien? Il faut marquer que la question est d'ordre\nplutôt historique, l'influence artistique actuelle de l'Italie étant,\nà vrai dire, nulle; d'autre part, elle ne saurait viser la littéra­\nture, ceux de nos écrivains, de quelque extraction qu'ils\nsoient, qui usent de la langue française, étant ou devant être\nforcément de culture française. A ne considérer, par consé­\nquent, que l'art flamand dans les périodes de son plus grand\néclat, au XVe siècle, alors qu'il influençait l'art italien, ou au XVIIe,\nalors qu'il était influencé par lui, on voit plutôt ce qu'il aurait\nperdu que ce qu'il aurait gagné à chercher à atténuer, par la\nfréquentation de l'art français, « les mouvements d'une sensibi­\nlité puissante, mais fruste ». Au fond, il y a plus d'affinités, si\ndifférents qu'ils soient, entre le t e m p é r a m e n t flamand et l'ita-\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "742                             DURENDAL\n\n\nlien, qu'entre l'un ou l'autre et le t e m p é r a m e n t français.\nCelui-ci, à l'étudier dans la région moyenne — l'Ile-de-France\n— où il a trouvé, si l'on peut dire, ses plus exquises expres­\nsions dans l'art et d a n s les lettres, est d o m i n é moins par la sen­\nsibilité que par la raison ; une raison qui n'exclut ni les nuances\ndu sentiment, ni les abandons de l'émotion, mais qui leur\nimpose sa propre mesure.\n   Selon une caractéristique sommaire, le F r a n ç a i s est plus\nfin; l'Italien, et spécialement le Florentin, plus subtil. L'esprit\nde finesse n'est pas moins pénétrant que la subtilité. Mais, au\ncontraire d'elle, qui creuse et s'obstine, avec une sorte de pro­\npension à l'excès, il arrange, élude, résout la difficulté par\nquelque expédient. Un esprit passionné peut être subtil; il est\nextrêmement rare qu'il soit fin.\n   Or, les grandes créations dans l'art, celles qui émeuvent et\nrévolutionnent, celles qui font tradition impérieuse, sont tou­\njours les œuvres non de la raison, mais de la passion et de la sen­\nsibilité. Elles doivent faire commotion dans les âmes et les intel­\nligences. Les ouvrages des F l a m a n d s et des Italiens ont pu agir\nde la sorte, à un certain moment, parce que chez ceux-ci comme\nchez ceux-là il y avait, dirions-nous bien, des facultés d'effer­\nvescence spirituelle, des aptitudes à l'outrance, susceptibles de\nles entraîner jusqu'au bout de leur originalité. Comparez des\npeintures de maîtres à peu près contemporains, F o u q u e t ,\nd'un côté; van der W e y d e n , Pisanello ou l'Angelico, de l'autre :\nvous sentirez dans l'art de ces derniers, dans la fierté ou l'onc­\ntion des Italiens, dans l'intensité réaliste et pathétique de\n Roger quelque chose d'exalté, d'excessif, si l'on veut, qui\nremue et impressionne et dont vous chercheriez vainement trace\ndans l'art ferme et lucide mais froid du T o u r a n g e a u . E t c'est\npourquoi, sans doute, la s y m p a t h i e des Italiens pour les œuvres\nflamandes a toujours été si vive, avant comme après la Renais­\nsance classique : cette assertion, prouvée par de nombreux\nfaits connus, rencontre encore de nos jours des preuves abon­\ndantes en Italie, car dans les musées et les collections de la\n Péninsule, où les œuvres françaises sont, en général, si\n rares, les œuvres         flamandes    de toutes les époques sont\n légion.\n                                       *\n                                   *       *\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "                          ITALIE ET    FLANDRE                         743\n\n   Nous nous sommes laissé un peu entraîner. Nous ne nous en\nexcuserons pas : il s'agit de l'Italie et il s'agit de la F l a n d r e .\nE t c'est aussi elles que nous rencontrons dans le livre de\nM. Virrès : Ailleurs et chez nous, intitule-t-il ce recueil de sen­\nsations cueillies dans la fraîcheur de leur sincérité, à Gênes ou\nà Florence, à Rome, à Naples ou à P a r i s , ou dans les sables\net les bruyères de la C a m p i n e . L ' a u t e u r de la Bruyère ardente\nn'est pas allé d e m a n d e r à la T o s c a n e ou à la Ligurie de nou­\nvelles raisons d'aimer, par contraste, sa patrie. Ce n'est point\npour faire des « stations de psychothérapie » qu'il est parti. Il\nn'avait l'âme ni malade, ni languissante. Il est parti, poussé\npar l'impatience naturelle à l'artiste de connaître, pour s'en\nenivrer, d'autres aspects de la beauté et de la vie, en m ê m e\ntemps que d'autres accents de sa propre sensibilité. Car le\nvoyage en nous a m e n a n t devant des choses nouvelles et incon­\nnues, nous aide aussi à nous découvrir nous-mêmes et presque à\nnous révéler une personnalité nouvelle et inconnue.\n   Les impressions qu'a rapportées M. Virrès de son pèlerinage\nà Florence, à Rome, à Naples et qu'il a notées d'une p l u m e\nalerte et colorée sont pleines de naturel et de franchise. Il était\nlà avec son admiration, avec sa foi, avec son talent ferme et\nsain, épris d'observation et de réalité; il n'a eu qu'à s'aban­\ndonner à eux, à recueillir ce qu'ils lui dictaient, la joie des\npaysages, la gravité ou l'extase des œuvres, le mouvement et\nle pittoresque des villes, pour nous donner un livre dans les\npages duquel se reflètent à la fois avec charme et vérité, et\nl'Italie et l'originalité de l'auteur. Il y a de l'enjouement dans la\nmanière de M. Virrès, mais aussi, souvent, de l'émotion, une\némotion sans emphase qui se définit en mots justes, d'autant\nplus pénétrants qu'ils sont brefs. E t le volume, qui s'ouvre sur\nla peinture animée d'un spectacle génois, se clôt excellemment\nsur des pages nostalgiques, où l'on respire l'odeur h u m i d e de\nl'âpre terroir de la C a m p i n e .\n                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 744, "page_fin": 747, "titre_corps": "Constantinople", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Constantinople (1) ORIENT, Bosphore, Stamboul", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 875, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": "Constantinople (1)\n                  ORIENT, Bosphore,   Stamboul, quel ferment pour les imagi­\n                    nations éloignées ! Au seul bruit de ces « syllabes chan­\n                    tantes », nous entrevoyons un monde merveilleux édifié\n                    sur nos notions confuses d'histoire et d'archéologie, qui\n                    mêlent tous les siècles et toutes les civilisations, tous les\n                    arts et tous les luxes.\n                       Il n'y a guère que Venise sommeillante maintenant sur\n                    le miroir attristé de ses canaux qui puisse autant mettre\n                    en travail la pensée des hommes. Et encore, car son\nrègne, à tout compter, ne dura pas bien longtemps, et elle ne fut jamais\nplus qu'un point d'or au bord d'une mer.\n   Mais Constantinople! C'est presque la synthèse de l'univers ancien. La\nGrèce antique y a apporté le dernier sourire de ses plus beaux marbres et y\na refleuri dans Byzance, Rome agonisante est venue y mourir, les Croisés\nl'on remplie du fracas de leurs armes rudes. Tous les peuples de l'Asie\nont dû, dans des temps plus reculés encore, passer devant ses rivages; ils\nont tous été, semble-t-il, si près d'elle, ceux d'Assyrie et de Chaldée, les\nPhéniciens et les Perses.\n   Ces puissances sont lentement mortes d'épuisement; il en est aujourd'hui\nd'à peu près oubliées, d'à peu près inconnues même, et Constantinople\nsurvit seule. Elle reste comme la cristallisation de leurs efforts multiples,\ndont le témoignage se retrouve dans quelques ruines ou dans les construc­\ntions superposées endormies dans le mystère du sol.\n   Le long des remparts lézardés, près de Sainte Sophie, brûlée par le soleil,\nou dans la fraîcheur recueillie du vieux sérail, de quoi est faite la poussière\nque nous foulons, et où, au cours des siècles, s'est-elle posée?\n   Ces grains, que le moindre souffle déplace, sont-ils tombés de ces fragiles\nvases de verre apportés autrefois de la Phénicie, se sont-ils détachés de la\ngorge parfaite d'une Vénus attique, ont-ils terni les broderies d'un Basileus,\n se sont-ils levés sous le pas d'un comte flamand ou ceux de Mahomed II\ntandis que la Porte Dorée cédait devant lui ?\n    Quelle autre ville pourrait faire surgir d'aussi nombreuses suggestions?\n Les forces les plus vives s'y sont épanouies, et puis heurtées, la force des\n princes, la force des armes et celle du peuple ; les raffinements les plus grands\n y ont compliqué la vie des hommes que toutes les violences ont aussi com­\n primés. Chaque domination a travaillé à l'embellir. Justinien y a élevé des\n\n\n  (1) Cet article a été écrit avant le mouvement politique qui permet d'espérer une renais­\nsance en Turquie.\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3224, "texte": "                             CONSTANTINOPLE                                745\n\n\néglises d'une somptuosité inconcevable en dépouillant la Grèce et l'Asie, les\nByzantins y ont construit des murailles et des palais imposants, Suleiman le\nMagnifique des mosquées qui nous enchantent.\n   Aujourd'hui Constantinople semble mal supporter le poids d'un tel passé\net elle n'est vraiment plus, ainsi qu'on l'a si souvent dit, qu'une admirable\ntoile de fond.\n   Elle garde des souvenirs, mais souvent ils sont confus, les merveilles\nqu'elle a enlevées aux autres contrées, sont mutilées, anéanties pour la plu­\npart, l'art byzantin, étrange et déroutant, sauf en architecture, fut incomplet,\nl'art turc est à peu près inexistant, sauf aussi dans une architecture imprécise\nqui n'a fait que continuer celle de Byzance, et n'a guère vécu qu'une heure.\n   Les dominations se sont succédé, l'une chassant l'autre, mais toutes\ninquiètes et ombrageuses.\n   On revoit Athènes centre d'art, Rome dominant le monde, Venise maîtresse\nabsolue des mers, l'Espagne même un instant ceinturant toute la terre. Ce\nfurent des puissances nettes, ordonnées, caractéristiques. Ici rien de pareil.\nLes races ont vécu mêlées, se fondant, fortes et pourtant sans avoir jamais\nune prépondérance incontestée; l'une a détruit ce que l'autre avait édifié;\naucune ne s'est maintenue.\n    De la cohue des maisons de bois, grises ou brunes, émergent des minarets,\ndes mosquées, des palais, des ruines énormes. Le soleil seul fait leur beauté,\nil les transforme en merveilles qui attendrissent le voyageur. Mais pour\ncelui qui a le temps de le contempler longuement, le décor ne s'attriste pas\ndu souvenir d'une grande gloire ou d'une grande fantaisie disparue. Les\ndoges n'ont pas cessé de glisser sur les canaux de Venise, le spleen de\nPhilippe II continue de peser sur l'Escurial, l'ombre de Louis XIV circule\nencore quelquefois dans les jardins de Versailles. Ici on ne revoit personne\nparce que trop de foules différentes ont passé, et que les croyances et les\ncostumes ont été trop divers. La pensée ne sait où se fixer. Les yeux sont\néblouis, mais le cœur ne s'émeut point. Il n'y a pas une gloire assez acca­\nparante pour le frapper, un art assez unique pour l'exalter, des malheurs assez\npoignants pour le toucher.\n    Et il se dit qu'en vérité Constantinople est un décor superbe, mais que\nc'est surtout une ville qui constitue une énorme réserve d'archives, un\ncentre inexploité d'archéologie et que ce qui sommeille dans la nuit de son sol\na presque plus d'attrait que ce qui le recouvre et se fait si beau dans la\n gloire du soleil.\n                                          *\n\n   Et, cependant, si on ne trouve pas ici, ainsi qu'on se l'imagine encore si\nsouvent, des coupoles de métal éclatant, des jardins remplis de fleurs pré­\ncieuses et de la chanson des eaux vives, des pachas montés sur des chevaux\nirréprochables passant dans des cortèges de pourpre et d'or, si, de près, on\nne croit plus guère aux voluptés dont on avait rêvé de loin, l'Orient et\nConstantinople ont un charme que justifie la légende.\n   Les paysages débordent d'une douceur introuvable ailleurs, les mon­\ntagnes ont des lignes d'une grâce presque humaine, leurs teintes sont\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3339, "texte": "746                                 DURENDAL\n\n\nd'une délicatesse vraiment rare que n'altère pour ainsi dire jamais une atmo­\nsphère d'une pureté unique. La lumière change en palais les masures les plus\nmisérables et met de la richesse là où il n'y a que pierres effritées, murs\nbranlants, pauvreté et abandon. Ici, comme partout, ce qui fait la poésie du\ndécor, c'est la clarté et les ombres, les feuillages, les fleurs, des reflets sur\nl'eau, le bleu des lointains, et c'est en plus l'impression d'abandon que\ndonnent à peu près toutes les choses.\n   Rien ne touche comme de vieilles pierres qui commencent à se détacher.\nUne beauté qui se détruit, parle infiniment plus à l'âme qu'une œuvre neuve\net solide et c'est à Constantinople particulièrement qu'on comprend le\nsilence qui parle et le langage des splendeurs qui achèvent de s'anéantir.\n   La brièveté de la vie de l'homme se trahit dans la force de résistance qu'il\ncherche à donner aux murailles qu'il édifie. La solidité relative de celles-ci\nmontre plus encore la fragilité de celle-là. Et tandis qu'on circule dans les\nvieux quartiers de Stamboul, où abondent les restes d'anciens remparts, les\npetits cimetières clos de grilles capricieuses, les ruines des palais byzantins,\non savoure cette impression précieuse d'être si peu de chose, soi-même,\npassant que chaque instant détruit un peu davantage au milieu de tant de\nchoses qui furent admirables et qui marchent avec lenteur mais sûreté vers\nl'inévitable et complet écroulement.\n    Les maisons de bois, parfois fleuries de glycines et de roses, ont des\nnuances vieilles et lasses ; les murs ne sont souvent plus d'aplomb, des\nmadriers les soutiennent; des trous interrompent dans les mosquées les des­\nsins des faïences; le vieux sérail, endormi dans son beau jardin vert, est\nentouré de gros arbres débranchés, l'herbe pousse dans ses cours vides;\nSainte Sophie, cette merveille, montre des colonnes d'une inclinaison inquié­\ntante, elle ne se soutient plus, elle est soutenue...\n   Et, entre toutes ces choses, où rien n'est moderne, comme un immense\nmiroir à mille facettes, dont quelques-unes au moins brillent toujours,\nn'importe où l'on est, la mer apparaît, bleue et sereine, caressant de ses\nvagues ou de ses reflets ces vieilles pierres, elle qui a été toujours, qui est\npartout la même et reste partout belle.\n                                       *\n                                      * *\n   Ce sentiment de fragilité est encore accru pour le voyageur par les\ncimetières.\n   Les races, les dominations, les architectures se sont succédé pendant\ndes siècles, un même respect a rendu silencieuses les églises, pourtant con­\nsacrées à des dieux différents. On peut l'oublier ou ne pas s'y arrêter. Mais\ncomment ne pas être rempli sans cesse par la pensée de la mort? Elle semble\nattachée à tout, flotter sur tout, planer sur la ville tout entière.\n   De tous côtés autour d'elle, dans ses faubourgs tranquilles, dans ses quar­\ntiers même les plus mouvementés, des murs bas enclosent des nécropoles.\nElles se sont multipliées à l'infini, car on ne peut les désaffecter et le temps\nseul est autorisé à les niveler. Derrière les mosquées — et combien y en\na-t-il? — s'ouvre toujours un petit jardin peuplé de tombes serrées les unes\ncontre les autres. Ces petits jardins funéraires constituent même les coins les\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3132, "texte": "                              CONSTANTINOPLE                                747\n\nplus poétiques de Stamboul. L'herbe pousse, les inscriptions s'effacent, les\nstèles se rongent; la mort détruit elle-même ce qui est son symbole. Et il en\nest ainsi dans les grands parcs funèbres de Scutari, d'Eyoub ; rien n'est\nentretenu ; les cyprès n'ombragent que de l'oubli.\n   Est-ce peut-être pour témoigner tant de résignation ou d'obéissance devant\nl'inévitable que les cimetières turcs n'inspirent aucun effroi, aucune tristesse?\nOn s'y promène comme n'importe où ailleurs, sans même la moindre mélan­\ncolie, plutôt ainsi qu'entre des monuments évocateurs de joies très loin­\ntaines, qu'entre des marbres dressés après de suprêmes séparations.\n    Il faut bien le dire, la vérité est ici.\n    Pourquoi s'évertuer à faire durer ce qui doit fatalement périr : une sépul­\nture, un souvenir? Il n'est pas une place au monde que l'herbe grasse ne\nfinisse par envahir sous le sourire indifférent du temps.\n   En Occident, le souci de la conservation des morts est peut-être en train\nd'arrêter l'activité des vivants. On généralise de plus en plus les procédés\nd'embaumement, les statues se multiplient à l'infini, les monuments funé­\nraires prennent des airs de palais, les honneurs funèbres s'exagèrent et les\nPanthéons s'encombrent.\n   Où allons-nous? Nous marchons dans les pas de l'Egypte pharaonique\ndont toute la sève se dépensa dans le culte de la mort et la conservation des\ncadavres.\n    Il est vrai, comme l'a dit Saint Augustin, que la \" magnificence des mauso­\nlées encourage les hommes \". Ils peuvent rappeler de grandes actions et de\nbeaux exemples. Mais aujourd'hui on est réellement célèbre à trop bon\ncompte. C'est un orgueil futile qu'on stimule seul et bien plus que de celle\nde Saint Augustin, c'est de la parole de l'Eclésiaste « Vanité des Vanités »\nque l'Occident fait se souvenir.\n   Ici on est heureux de passer quelques jours sans se la rappeler, de voir\nque la mort n'empiète pas sur la vie et de rencontrer de petites tombes qui\nsont grandes à force d'être simples.\n\n\n   Chose bizarre ! on sent la mort partout et on ne sent l'amour nulle part,\nces deux choses que les sages ont si souvent associées.\n   Les femmes s'en vont voilées et mystérieuses; on n'en parle pas; leurs\ndemeures sont closes, secrètes, tout est calme autour d'elles; on n'entend\njanais retentir le cri d'une passion ou passer l'écho d'un chant de tendresse.\nIl semble que le printemps ne fait pas se gonfler le cœur des hommes, que\nles fleurs ne s'épanouissent pas pour être offertes, que les belles choses ne\nsont point là pour être contemplées à deux. Les hommes s'en vont seuls et\nles femmes s'en vont seules.\n   Et cela n'est pas une des moindres choses qui déconcertent dans cette ville\nétrange, qui fut latine, qui fut grecque, qui est turque, qui fut belle, puis­\nsante, religieuse et parfois sinistre, qui offre tant d'anomalies, qui n'est déjà\nplus en Europe et n'est pourtant pas encore en Asie, qui a un ciel et un soleil\nadmirables et qui n'est pas amoureuse.\n                                                           Comte D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 748, "page_fin": 751, "titre_corps": "Emmanuel des Essarts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Emmanuel des Essarts Figure éminemment sympathique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 879, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "Emmanuel des Essarts\n                 FIGURE éminemment        sympathique que celle qui vient de\n                     disparaître! Emmanuel des Essarts, ancien doyen de la\n                     faculté des lettres de Clermont-Ferrand, était mieux qu'un\n                     fonctionnaire de l'Université, mieux même qu'un profes­\n                     seur de littérature, c'était un poète. Il avait combattu au\n                     premier rang des Parnassiens comme son père, le véné­\n                     rable Alfred des Essarts, avait brillé dans l'éblouissante\n                     phalange des romantiques. C'était un ami de Léon Dierx,\n                     de Théodore de Banville, de Catulle Mendès, de François\nCoppée, il faudrait les citer tous, car Emmanuel des Essarts n'avait que des\namis parmi ceux qui l'approchaient.\n   Au physique c'était un homme de petite taille, à la barbiche blanche\nd'ancien officier du second Empire, à l'œil vif et au sourire accueillant ; je le\nvois à travers des souvenirs un peu lointains, car depuis plusieurs années on\nne le rencontrait plus à Paris; il habitait même plus souvent à Lempdes,\ndans les Cévennes de la Haute-Loire, qu'à Clermont-Ferrand, la ville où\ns'est écoulée la plus longue partie de sa carrière universitaire; de temps en\ntemps le Journal des Débats publiait de lui quelque fine étude littéraire; nulle\npart sa place n'était mieux marquée que dans ce journal à la fois sérieux et\nspirituel, de sage pensée et de subtile préoccupation d'art. Mais ce n'était\nguère que là qu'on pouvait suivre la trace des préoccupations de sa studieuse\nvieillesse. Ses amis avaient disparu, sa forme littéraire n'était plus au goût\ndu jour, il était un peu oublié par les jeunes générations.\n   Or cela est injuste, car nul homme ne fut plus sympathique à la jeunesse,\nplus ouvert aux formes d'art nouvelles, plus accueillant et plus prompt à\nl'enthousiasme qu'Emmanuel des Essarts. Lorsque je me rappelle le senti­\nment d'étonnement défavorable des poètes consacrés d'alors quand parurent\nles premiers vers d'Henri de Régnier ou de Verhaeren, je ne puis m'empêcher\nd'admirer la franche et sincère admiration qu'Emmanuel des Essarts leur\nmanifesta; certes, il n'attendait de ces nouveaux venus ni louanges réci­\nproques ni abandon de leurs hardiesses ; c'est en toute loyauté qu'il allait vers\neux, et on ne pouvait pas le soupçonner de chercher à rétablir comme\nCatulle Mendès une ancienne primauté gisante.\n   Plus spécialement je me souviens avec une gratitude émue des éloges\nqu'il voulait bien donner au petit groupe des poètes de la revue Ermitage;\ntelles poésies de Le Cardonnel, de Merrill, de Marc Legrand le jetaient en\npleins transports; il nous prédisait à tous les gloires les plus hautes, et à\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "                             EMMANUEL DES ESSARTS                                         749\n\nnotre t o u r n o u s l'entourions d ' u n e s y m p a t h i e respectueuse en m ê m e t e m p s\nque d'une véritable estime littéraire, car tous les P a r n a s s i e n s , même de\nsecond plan, furent de probes ouvriers d'art, et si les plus g r a n d s , Leconte\nde Lisle et Banville, ne furent pas à la h a u t e u r de Victor H u g o et de Musset,\nles moindres furent très supérieurs à leurs c o r r e s p o n d a n t s du r o m a n t i s m e ;\non ne peut plus guère lire les poetae minores de 1830 et 1840 alors q u ' o n lit\nparfaitement ceux de 1850 et 1860.\n   C'est ainsi que bon n o m b r e de pièces des Poèmes de la Révolution d ' E m m a ­\nnuel des Essarts mériteraient de survivre d a n s les anthologies. Q u e dites-\nvous, ami lecteur, de ce sonnet sur Madame Tallien?\n\n                    Hérodiade au chœur dansant de Thermidor,\n                    Dans sa voluptueuse et folle apothéose,\n                    Elle vole, elle va, blanche en son wiski rose,\n                    Partout on la promène un inconstant essor.\n\n                    Demi-nue et cerclant ses pieds de carlins d'or,\n                    Elle est la Fantaisie et le Caprice. Elle ose :\n                    Robes à la Diane et chapeaux Primerose\n                    Illustrent sa toilette à l'égal d'un décor.\n\n                    Tout ce quelle revêt et tout ce quelle touche\n                    Fascine : sur sa gorge en guise de cartouche\n                    Serpentent d'onduleux diamants de houri.\n\n                    On dirait à la voir dans un nuage d'ambre\n                    Cléopâtre. Non loin, Antoine, son mari,\n                    Porte un jabot taché par le sang de Septembre.\n\n   A ne rien céler, j'avoue que j'eusse préféré voir E m m a n u e l des Essarts\ns'enflammer pour d'autres héros que ceux de la T e r r e u r . Cette triste époque\nest aujourd'hui trop c o n n u e , et nous savons tous combien les faits atroces ou\nignobles y sont plus n o m b r e u x que les actes d'héroïsme ou de sacrifice chez\nces soi-disant géants d e 1793. Mais il faut être indulgent pour ceux qui\ncomme E m m a n u e l des Essarts se rejetèrent, au lendemain de nos désastres,\nvers les souvenirs d'antiques victoires, et chantèrent ces temps de lutte avant\nque la froide science de T a i n e soit venue lui rendre sa véritable et\népouvantable physionomie. Or, justement les pièces les mieux venues du\n poète sont celles d a n s lesquelles il célèbre les enthousiasmes patriotiques, la\n Fonte des Cloches, par exemple, que l'on arrache de leurs clochers pour les\n transformer en canons :\n\n                             Car plus lyrique est votre honneur,\n                             Plus sublime est votre partage\n                             Avec le monde entier pour cage,\n                             Et Kléber pour carillonneur,\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": " 750                                 DURENDAL\n\n\n ou encore la belle pièce Aux soldats de la République, les chants de triomphe\n sur Wattignies, sur l'Armée de Mayence, sur Hoche et Marceau. Je ne cite rien\n ici, parce que le lecteur en a tant lus d a n s ce genre qu'il m'en voudrait peut-\n être de lui infliger des nouvelles prosopopées. U n e piécette moins ambitieuse\n d o n n e r a une idée plus plaisante du poète qui aimait à jouer des pipeaux de\n Banville aussi bien qu'à e m b o u c h e r la g r a n d e trompette épique de Victor\n H u g o . C'est la vilanelle des Regrets d'un ci-devant :\n\n                          Le monde est à son déclin,\n                          Quitter pour cette gueusaille\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Lorsque vint Monsieur Franklin,\n                          Je le portais à Versailles,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          Cher au petit dieu malin,\n                          Il allait en maraudaille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Adieu, car Paris est plein\n                          De rumeurs dont je tressaille,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          Au club où règne Merlin,\n                          Contre nos modes on braille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Or je ne suis pas enclin\n                          A livrer seul la bataille,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          J'adore le gris de lin\n                          Et la couleur de muraille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin.\n\n                                 Emu :\n                         C'en est/ait, drelin, drelin,\n                         La toilette s'encanaille,\n                         Le monde est à son déclin,\n                         Mon pauvre habit zinzolin !\n\n   E m a n u e l des Essarts n'était pas seulement poète, et on le voit, bon poète,\nil se devait et à ses fonctions de consacrer de savantes et intelligentes études à\nnos g r a n d s écrivains. Son œuvre à ce point de vue est considérable et n'a pas\nété toute recueillie. H e u r e u s e m e n t a-t-il eu la précaution de donner de son\nvivant u n choix de ses articles sous le titre Portraits de Maîtres qui restera\ncomme u n des ouvrages de critique les plus remarquables de la période de\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": "                          EMMANUEL DES ESSARTS                                751\n\n\n1880-1890. Les onze poètes ou penseurs qu'il étudie sont en effet, quelques-\nuns,     Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Hugo, Michelet, parmi les plus\ngrands, les autres soit parmi les plus estimables, Gautier, Laprade, soit\nparmi les plus réputés et représentatifs, Béranger, George Sand, Sainte-\nBeuve, Quinet. Sans doute ce ne sont pas les seuls maîtres du XIXe siècle et\nce ne sont pas là, tous, les plus grands, mais on ne peut pas leur méconnaître\nla qualité commune qui les a indiqués à l'attention du critique : « Tous, dit\ncelui-ci, nous ont paru fournir des exemples de ce qui manque le plus aux\nrécentes générations d'écrivains, le dévoûment à une cause, l'enthousiasme\nde l'Idée ou de l'Art, la foi à la Poésie, la croyance à la gloire de la vie et à\nl'efficacité de l'Action. » Et si l'on se rappelle qu'il s'agit d'un livre écrit\navant la révélation du symbolisme, on peut trouver qu'Emmanuel des\nEssarts n'était pas injuste dans son appréciation des « récentes générations\nlittéraires ». Au moment où le dégradant naturalisme et le pessimisme déso­\nlant, comme il disait encore, régnaient en maîtres, c'était faire bonne œuvre\nd'art et de morale que de réveiller les grandes ombres de Chateaubriand et\nde tant d'autres.\n     Il serait d'ailleurs inutile de s'engager, à propos de ce livre, dans une nou­\nvelle critique des onze maîtres. Ces quelques pages ne sont pas faites pour\najouter une petite pierre à leur vaste monument, mais pour élever une humble\net pieuse stèle à l'honnête homme, au fin lettré et au maître charmant que fut\nEmmanuel des Essarts. Puisqu'il fut si élogieux pour nos débuts, puisqu'il\nnous accueillit en frères dans sa répulsion contre la vulgarité de Zola et de\nses disciples, à notre tour rendons-lui le tribut d'éloges qu'il mérite comme\npoète et comme esthète, et effeuillons sur sa tombe récente quelques-unes de\nces palmes toujours vertes, comme disait le vieux Malherbe, qui gardent les\nfronts de vieillir.\n                                                               HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 752, "page_fin": 755, "titre_corps": "Deux livres catholiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Deux livres catholiques J’aime le talent courageux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 883, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2716, "texte": "Deux livres catholiques\n                  J'AIME le talent courageux de M. Jean Nesmy. A une époque\n                    où trop d'écrivains cherchent le succèsdans les voies faciles\n                    de la sempiternelle volupté, à l'usage des bourgeois et gens\n                    du monde, et où, d'autre part, les artistes chrétiens recu­\n                    lent généralement devant la peinture nécessaire de la pas­\n                    sion, ce levier utile et néfaste de tant d'existences humaines,\n                    voici un écrivain qui va bravement son chemin. La vie\n                    gronde autour de lui, elle est redoutable, pleine d'em­\n                    bûches pour les âmes innocentes, elle est dure aux\npauvres, haineuse envers les riches... Qu'importe!... Toutes les âmes ont été\nrachetées par le Christ, et c'est la Croix seule qui sauvera le monde! M. Jean\nNesmy n'est pas un amuseur, il ne conte pas pour conter, pour le seul\nplaisir de suivre le cours mélodieux d'une période et savourer les nuances\ndélicates ou vives de son rêve. A peine y a-t-il çà et là — dans son œuvre\ndéjà considérable — quelques pages sans portée immédiate. Non, c'est un\nauteur viril et consciencieux, au respect de son art il unit l'amour des apos­\ntolats, et, quand il transporte, dans le domaine du roman, ses fortes qualités\nd'observation et sa sensibilité toujours en éveil devant le spectacle chan­\ngeant de la terre et du ciel, il pousse jusqu'à ses conclusions extrêmes les\nleçons que dégagent ses tableaux âpres et fouillés, ses histoires populaires\noù les pleurs retentissent plus souvent que le rire.\n   Aujourd'hui, dans la Lumière de la Maison (1), la figure d'un prêtre de nos\ntemps nouveaux, cet abbé Herluison, cœur ardent et miséricordieux,\nréchauffe et éclaire toute l'œuvre par sa parole et son exemple. La lumière\nde la maison, c'est la Foi, éteinte chez tant de malchanceux, et ce prêtre de\nl'Evangile rallumera aux gîtes désolés et obscurs la divine Espérance. A\ncôté d'Herluison, démocrate selon l'Eglise et les aspirations du monde\nmoderne, M. Jean Nesmy a peint, d'une touche sympathique, quelques\nfigures s'agitant dans une atmosphère différente, tel le grand usinier Le Mer­\nchadour, homme politique et philanthrope généreux, qui s'imagine pouvoir\nsoustraire sans danger la société au Catholicisme et constatera bientôt l'ina­\nnité de ses doctrines, tel encore un type de partisan royaliste, chevaleresque\net d'esprit cultivé, mais qui ne comprend rien aux aspirations du monde\nmoderne et dont l'effort inaperçu sombre dans la montée démocratique.\n\n  (1) La Lumière de la Maison, roman, par Jean N e s m y . Un vol. in-12 à 3 fr. 50.\n(Bernard Grasset, éditeur Paris.)\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "                        DEUX LIVRES CATHOLIQUES                               753\n\n   On peut ne point partager toutes les opinions de M.Jean Nesmy, sans\npour cela méconnaître sa parfaite droiture et son libéralisme. Et que les sil­\nhouettes de pauvres hères, qui traversent ce livre, sont curieuses et tou­\nchantes, et comme cette famille Mouche, sauvée par l'abbé Herluison de la\ndéchéance morale et physique, retient d'abord l'attention éveillée pour nous\némouvoir ensuite jusqu'au plus profond de nous-mêmes!\n   Aux dernières pages du livre, la veille de la Nativité, tandis que tombe la\nnuit, parmi le chant des cloches, le curé Herluison, fatigué mais heureux,\nrentre au presbytère. Il a distribué, ce matin, les jouets de Noël, il a con­\nfessé, cet après-midi, ses ouailles reconquises à la paix de l'Eglise et à l'amour\nde Dieu.\n   « Les petites lumières du soir qui s'allumaient partout, à toutes les\nfenêtres, dans le pauvre quartier, semblaient le saluer de leurs yeux à peine\nouverts et tout papillotants. Celle-ci éclairait autour d'une table une troupe\nd'enfants que l'abbé Herluison avait fait baptiser. Celle-là gardait un pauvre\nvieux mourant, qui n'eût pas eu sans lui l'espoir de l'autre vie. L'une com­\nmençait la veillée dans un foyer qu'il avait reconstruit; combien d'autres\nmettaient leurs flammes vivifiantes au cœur d'une misère qu'il avait sou­\nlagée!... Ces lumières en s'éveillant piquaient de leurs points d'or la nuit\ndéjà tout argentée aux clartés de la lune, pendant que la clameur des\ncloches en plein vol montait jusqu'aux étoiles, frémissantes de joie... »\n   Et Le Merchadour, rencontrant le saint prêtre par cette soirée bénie,\nabjure enfin ses idées d'autrefois :\n   « Oui, le catholicisme est la première force sociale, qui peut faire et doit\nfaire que la terre de France soit douce aux pauvres qui l'habitent, que toute\nla lumière du ciel entre dans les maisons! »\n\n                                      *   *\n   Précisément, M. Jean Nesmy trouve, dans le nouveau livre de M. Joseph\nAgeorges, un critique très épris de sa manière, de l'inspiration de ses écrits,\net qui le loue tout le long d'un chapitre, un peu en dehors de l'ouvrage et\nauquel son titre général : L'Enclos de George Sand (1) ne s'applique guère.\nCela n'empêchera pas de trouver ces pages bienfaisantes et belles, deux qua­\nlités rarement réunies chez la plupart des écrivains d'aujourd'hui. Pourtant,\ndepuis quelques années — M. Joseph Ageorges le constate — on voit\némerger de ce pessimisme sans issue qui, un instant, menaça de tout sub­\nmerger, certains noms et certaines œuvres touchées par un reflet d'au-delà.\nEdouard Rod fut l'un des premiers romanciers qui cherchèrent des raisons\nde vivre, dit excellemment M. Joseph Ageorges. « Il se posa nettement la\nquestion : La vie mérite-t-elle d'être vécue? Il répondit : oui, dans le Sens de\nla Vie. Restait à chercher les raisons de se conduire. Aussitôt il posa dans\nAu milieu du Chemin le problème de la responsabilité morale. Et son livre\n\n\n (1) L'Enclos de George Sand, par Joseph Ageorges. Un vol. in-12 à. 3 fr. 50. (Paris,\nBernard Grasset, éditeur.)\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3626, "texte": "754                                     DURENDAL\n\n\n reste significatif m ê m e après le Disciple de Bourget. n N o u s avions peut-être\n trop oublié ce précurseur, de qui M. E u g è n e Gilbert nous vantait r é c e m m e n t\n les hautes qualités morales, et nous aimons à lui voir rendre justice entière.\n Les noms de Barrès, Vogue, H u y s m a n s , Coppée, L e m a î t r e , L é o n D a u d e t ,\n B o r d e a u x , Bazin et aussi ce Dimier, auteur de la Souricière, u n roman qui\n nous intéressa tant, il y a cinq ou six a n s , viennent à la mémoire d'un\n chacun (1). Oui, vraiment, u n e renaissance idéaliste, catholique m ê m e , s'af­\n firme de plus en plus, et les motifs d'espérer sont encore n o m b r e u x , puisque\n nous pouvons compter sur des écrivains de cette valeur.\n     On a p p r e n d , on a p p r e n d b e a u c o u p chez M. J o s e p h Ageorges, m ê m e\n lorsque par métier, ou par goût, on a parcouru avec de longs arrêts aux\n b o n s endroits, presque toute la production livresque actuelle... Ce critique\n rassemble des idées générales, puis il dissocie ces idées... Il réussit, sans\n effort et sans paradoxe, à nous donner des aperçus n o u v e a u x sur nos con­\n temporains immédiats ou sur un g r a n d écrivain dont l'éclat atteint encore\n toute u n e contrée des lettres. C'est de George S a n d que je veux parler. Ici\n M. J o s e p h Ageorges a trouvé le meilleur modèle, celui qui répondait le\nplus complètement à ses affinités, à ses goûts, à un instinct atavique. Il\n aime George S a n d à travers le Berry (qui est aussi son p a y s d'origine à\n lui-même) et il aime le Berry à travers George S a n d . N o u s retiendrons\nparmi les meilleurs souvenirs de nos lectures, ce chapitre parfait de ton et\nde composition où, tout juste, M. J o s e p h Ageorges n o u s explique George\nS a n d paysan. L'admirable écrivain, et quelle joie fière de voir la littérature\nrégionaliste s'élever jusqu'au d o m a i n e des lettres qui sont de tous les temps\net de tous les pays ! P o u r avoir puisé aux sources natales, George Sand a\ntrouvé tous les cris et les aspects de la vie réelle. A cet égard, la Mare au\nDiable et les Maîtres Sonneurs d e m e u r e n t les preuves impérissables des forces\nsecrètes et bienfaisantes de la petite patrie dans la g r a n d e . Sachons gré au\ncritique d'avoir réveillé en nous les images parfaites de ces deux livres, de\nles avoir situées d a n s leur milieu originel, et d'évoquer ainsi avec charme ou\navec splendeur le paysage berrichon, plus inséparable que jamais, d a n s\nnotre mémoire, du portrait de cette femme, si h a u t e d a n s son art et\nsi faible d a n s sa vie.\n    J u s q u ' à présent, certains critiques catholiques s'étaient surtout pré­\noccupés de relever les tares morales de l'écrivain, oubliant ce qu'il y avait\nde santé, de certitude et de beauté p u r e d a n s bien des pages de son œuvre\ni m m e n s e . P e r s o n n e n e reprochera à M. J o s e p h Ageorges de nous avoir\nm o n t r é la b o n n e D a m e de N o h a n t , auréolée de vertus naturelles. H é l a s !\np o u r q u o i la préfacière exquise de ce livre, M m e Marguerite Ageorges\nd'Escola, est-elle obligée d'écrire, après une visite au cimetière de N o h a n t ,\nd a n s un avant-propos tout parfumé par l'œuvre et le pays de la romancière :\n« N o u s restions debout devant la grande pierre de Volvic, sous laquelle\nGeorge S a n d a voulu reposer, et nous n'osions pas nous agenouiller, nous\n\n\n (1) J'ajouterai à cette liste : MM. J. Esquirol, H. d'Hennezel et T. de Visan, que\nHuysmans aima, et qui méritèrent l'affection et l'estime de cet inoubliable maître.\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1527, "texte": "                       DEUX LIVRES CATHOLIQUES                             755\n\nn'osions pas prier : partout, autour d'elle, il y a des croix; mais au-desus de\nsa tombe il n'y a que les branches d'un cèdre étendues... Nous nous reti­\nrâmes le cœur serré. »\n    Le livre se complète par la correspondance inédite et la vie curieuse de\ndeux journalistes, Latouche et Lourdeix, qui furent contemporains de\nl'illustre écrivain et encouragèrent ses débuts. Ils appartenaient à l'enclos\nde George Sand, ils étaient nés non loin de La Châtre. Ces deux hommes\nvécurent au commencement du XIXe siècle, dans un mouvement d'idées\ncontradictoire, parmi des événements un peu oubliés. Tout cela intéresse\ncependant, tout cela demeure vivant. M. Joseph Ageorges ressuscite, en\nnous contant leur carrière, un peu d'histoire... Il trouve enfin motif, dans\nune reprise de Claudie au Théâtre-Français, à nous faire respirer une nou­\nvelle fois les effluves réconfortants de la glèbe berrichonne, tandis qu'il\naffirme la grandeur et la simplicité de « ce morceau d'Evangile ».\n   Si le bon Dieu a pardonné à la bonne Dame, en faveur de son labeur\nopiniâtre, souvent noble et toujours probe, et eu égard aux qualités\nexquises de son cœur et à la valeur très rare de son esprit, s'il en est ainsi\n(et tous les artistes l'espèrent et le souhaitent !) le Paradis a dû lui sembler\nplus délicieux encore, après qu'elle se fût mirée dans le nouveau livre de\nM. Joseph Ageorges.\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 758, "titre_corps": "Chronique littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Chronique Littéraire J’aime beaucoup le titre très net", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 887, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2977, "texte": "Chronique Littéraire\n                        J'AIME b e a u c o u p le titre très net et très franc de ce livre : His­\n                          toire de la Littérature belge d'expression française. A elle seule,\n                          cette vedette est une affirmation de nationalisme littéraire\n                          q u ' E d m o n d Picard était tout naturellement désigné pour\n                          souligner d'une préface. La préface, comme le volume de\n                           M. H e n r y Liebrecht, réjouira et exaltera tous ceux qui\n                          croient à l'originale autonomie de notre culture — et que nos\n                           Lettres, alimentées par les ressources propres de la race,\n                          ne sont point une contrefaçon simiesque de l'art français.\n    Cette vérité évidente et consolante, M . H e n r y Liebrecht, d a n s u n e étude\n très documentée et très vivante de nos origines littéraires, l'a située sur u n e\nbase historique très solide. P o u r celte partie de son œuvre, je veux bien que\n M. Liebrecht ait mis largement à contribution les travaux décisifs de\nGodefroid Kurth et de Henri P i r e n n e — comme aussi les obstinées et ner­\nveuses revendications patriales d ' E d m o n d P i c a r d ; tout au moins a-t-il eu le\nmérite de pousser, davantage qu'eux, ses investigations d a n s le sens des\nancestralités plus spécialement littéraires — et il d é m o n t r e ainsi, de manière\npéremptoire, que notre Littérature d'expression française n'est point, comme\nle prétend « la traître b o u c h e » de certains, la création factice et arbitraire\nd'une critique « cocardière », mais l'aboutissement lent et progressif d ' u n e\npoussée autochtone.\n    N o u s n'avons nul besoin de nous inventer des aïeux littéraires; ouvrons\nd'une main pieuse, ainsi que le fit M. Liebrecht, les galeries de l'Histoire;\nnous y pouvons contempler une suite émouvante et a u t h e n t i q u e d'ancêtres.\n    Ainsi que d a n s la partie rétrospective de cette Histoire de la Littérature belge\nd'expression française, M. H e n r i Liebrecht, d a n s la partie c o n t e m p o r a i n e , a\nprofité amplement des écrits de ses devanciers — et parmi eux surtout, de ce\np a u v r e et inoublié F r a n c i s N a u t e t , qui fut le premier c h r o n i q u e u r de notre\nR e n o u v e a u littéraire.\n    Après lui, il n'y avait vraiment plus de neuf à dire sur les trois précur­\nseurs de nos Lettres : le mélancolique P i r m e z , le truculent de Coster, le\nsonore Van Hasselt. Ce sont là des figures définitivement fixées — et comme\ndes médaillons enchâssés pour toujours au front du m o n u m e n t que la géné­\nration suivante a élevé à notre art national.\n    Ce m o n u m e n t , M. Liebrecht l'a p a r c o u r u en tous sens et décrit sous tous\n\n  (1) HENRY LIEBRECHT : Histoire de la Littérature belge d'expression française. Préface\nd'Edmond Picard. (Bruxelles, Vanderlinden, 1910.)\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3123, "texte": "                            CHRONIQUE LITTÉRAIRE                             757\n\n\n ses aspects; il s'est arrêté longuement devant les statues souveraines, mais\n il n'a pas négligé les petits bustes; si les larges fresques ont sollicité sa\n méditation recueillie, aucun moindre tableautin n'échappa à son attention ;\n et il faut lui rendre cette justice d'avoir, tout en étant très complet, eu le\n souci de la proportion. Ses appréciations, dénuées de tout esprit préconçu,\n de dénigrement ou d'apothéose, ne bouleversent aucune hiérarchie. Ceux\n qu'il exécute, avec d'ailleurs beaucoup de doigté, — par exemple M. Potvin\net M. Gustave Frederix — étaient littérairement morts depuis longtemps;\n ceux à qui il décerne la maîtrise, l'ont, aux yeux de tous, conquise de date\n ancienne.\n    Somme toute, nos Lettres belges d'expression française, en se penchant\nsur le livre de M. Liebrecht, comme sur un clair miroir, s'y reconnaîtront\ntout entières.\n   J'ajouterai que M. Henry Liebrecht, qui n'a personnellement pour l'idée\nchrétienne aucune sympathie particulière, a su s'astreindre, vis-à-vis des\nécrivains qui se réclament spécialement de la pensée catholique, à cette dis­\ncipline de l'impartialité — qu'il faut croire bien difficile, puisqu'elle est si\npeu pratiquée. Nous savons vraiment gré à l'auteur de l'Histoire des Lettres\nbelges d'expression française de ne point faire chorus avec ceux qui estiment que\nla croyance en Dieu et la soumission à l'Eglise sont des causes d'exclusion de\nla Littérature.\n\n\n    Dans le livre de M. Henry Liebrecht, M. Charles Bernard ne bénéficie —\n et à titre de poète — que d'une simple mention. Aussi bien cet écrivain, qui\nse disperse trop dans le journalisme, n'avait-il produit jusqu'ici aucune\nœuvre marquante. Voici qu'il nous donne Un sourire dans des pierres, qui le\nclassera, idées et style, parmi nos meilleurs critiques d'art, car il sait faire\nvivre, rendre présentes et vêtir d'émotion les chefs-d'œuvre du passé et les\nphysionomies d'artistes qu'il a choisis comme objets de ses méditations. Sans\ndoute, sa façon de sentir, très aiguë et parfois maladive, dénote une forte\ninfluence de Barrès. Mais on pourrait plus mal choisir ses modèles — et il\nn'est pas donné à tout le monde d'user avec succès et avec sincérité du pro­\ncédé de Barrès vis-à-vis de Rubens, par exemple, ou de Rembrandt. Il est\ncertain que dans ces deux pages d'évocation — l'une consacrée au maître\nflamand, l'autre au maître hollandais — M. Charles Bernard a réussi de véri­\ntables reconstitutions d'âmes, que ne gâte aucun pédantisme didactique.\nJ'aurais aimé tout autant sa promenade au Campo Santo de Pise, si d'avoir\ncontemplé, avec une ardeur si avertie, les fresques de la mort, n'avait suggéré\nà M. Charles Bernard des souvenirs équivoques : ce romantisme trop facile\ndéplaît comme doit choquer une niaiserie sentimentale de Murger, dans un\ncimetière! A part cette faute de goût, Un sourire dans des pierres, forme et\npensée, relève d'un idéalisme du meilleur aloi.\n\n                                        *   *\n\n (1) CHARLES BERNARD : Un sourire dans des pierres. (Bruxelles, Van Oest.)\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "758                               DURENDAL\n\n\n   C'est plutôt du pessimisme que se réclame M. Franz Hellens dans ses\nHors-le-Vent (1). Que ce livre, plein d'ailleurs de talent, est donc triste, mécon­\ntent, amer. Dans sa première œuvre déjà, ce jeune Gantois — car M. Franz\n Hellens porte le nom d'une des sommités savantes de notre Université —\navait promené sur sa cité natale une observation souffrante et âpre, ramassée\ndans un style qui donnait presque l'impression physique de la souffrance.\nA émigrer à Bruxelles, M. Franz Hellens n'a conquis ni l'optimisme de la\npensée ni la sérénité de l'écriture. Bien au contraire : il se complaît davan­\ntage encore dans un art de tourmente. Je n'en veux pour preuve que les deux\nchapitres de son livre où il nous conte ses souvenirs de Gantois : l'un remé­\nmore les Soirs dt Gand, revécus à travers le tempérament d'un vieux colpor­\nteur ivrogne; l'autre, plus personnel, catalogue les désillusions et les froisse­\nments du stagiaire. Il y a là, pour scruter des situations de la vie en somme\ncoutumières, de grands frais d'une imagination fiévreuse et une surabondance\nréellement surprenante de vocables. Ah! M. Franz Hellens n'est pas un auteur\nharmonieux,'mais c'est quelqu'un tout de même : il a le tempérament du\npamphlétaire; sa plume trempe dans les plus violents des acides, et en des\nmots qui réalisent vraiment la maîtrise du mépris, il sait camper devant le\nlecteur des difformités morales ou des tares physiques. On se révolte souvent\ncontre les déformations caricaturales que M. Franz Hellens inflige aux êtres\net aux choses — non sans admirer d'ailleurs les trouvailles du styliste. Et on\nsonge involontairement à une sorte de Léon Bloy qui aurait pris en grippe\n— pour l'amour de l'art — toute notre petite vie flamande et provinciale...\nPure attitude littéraire d'ailleurs, car cette vie flamande et provinciale, com­\nment M. Franz Hellens pourrait-il ne point l'aimer, puisqu'elle lui donna —\npar réaction — le meilleur de son talent?\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n (1) FRANZ HELLENS : Les Hors-le-Vent. (Bruxelles, Lamberty.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 759, "page_fin": 764, "titre_corps": "Chronique artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique Le Théâtre Théâtre du Parc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 892, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "Chronique Artistique\n LE THÉÂTRE\n       Théâtre du Parc. — « La Route d'Émeraude »\n     Les romans qu'on met à la scène sortent déformés de l'expérience : ils\n perdent d'un côté ce qu'ils gagnent de l'autre. Tandis qu'aucune entrave ne\n gêne la liberté du romancier, il faut que celle du dramaturge se plie aux\n contraintes matérielles de la convention théâtrale. Et ces transitions lentes\n qui, dans l'œuvre romancée, dégradent en de subtiles nuances la psychologie\ndes héros, sont impossibles à ménager dans la rapidité d'une action drama­\ntique, où le fait brutal tient la première place. Le romancier explique les\ncauses : l'homme de théâtre montre les effets. Encore, dans un drame ou une\ncomédie qu'on écrit d'emblée pour la scène, l'auteur qui sait son métier, s'il\na en outre du talent, ménagera-t-il ces transitions indispensables qui adou­\ncissent, pour ainsi dire, le passage d'un geste à un autre : c'est affaire de\nscience, de travail, et souvent de flair instinctif. Mais, dans les pièces\nextraites d'un roman, l'antinomie entre les deux arts éclate. Et l'on se\ndemande pourquoi les dramaturges s'obstinent à travailler ainsi sur le\ncanevas des romanciers. Serait-ce parce qu'ils manquent du don créateur?\nNon, car l'adaptation exige, avec une souple adresse de main, une dépense\nd'imagination au moins aussi considérable que celle qu'impose la création.\nIl est plus facile, là aussi, de produire un enfant soi-même que d'élever\nl'enfant d'un confrère...\n   Quand le roman inspirateur est surtout une œuvre descriptive, et c'est\nbien le cas de la Route d'Emeraude, la pièce dont il est l'occasion — l'occasion\nplutôt que le modèle — ne lui ressemble plus que de loin. Dans le drame de\nJean Richepin, si intéressant qu'il soit, c'est à peine si nous reconnaissons\nquelques-uns des tableaux peints d'une si chaude palette par Eugène\nDemolder. Et pourtant, nul poète de France n'aurait su, mieux que celui-là,\nrendre le coloris vif et fort, la saine et joyeuse truculence, la robustesse un\npeu brutale des maîtres flamands.\n   C'est d'abord et surtout lui-même que Richepin a mis dans la Route\nd'Emeraude : son tempérament fougueux déborde les cadres du roman, et l'on\nsent bien que ce qui l'a séduit dans les belles pages de Demolder, c'est le\ndécor et l'époque. Son peintre est le frère de son chemineau, de son flibustier\net de ses truands : il répète la même aventure et dit à peu près les mêmes\nmots; il a, comme eux, le panache romantique. Au demeurant, cette pièce,\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3024, "texte": " 760                              DURENDAL\n\n\ndécousue par endroits, assez invraisemblable, cette pièce est pittoresque,\nmouvementée, truculente; et ces vers, de pure veine gauloise, ont une\néloquence sonore qui passe aisément la rampe. Richepin, romantique\nattardé, reste un maître de la langue dramatique.\n   L'interprétation de la Route d'Emeraude ne laissa rien à désirer. Mlle Lucie\nBrille, dans le rôle de Siska, fut une affriolante luronne. M. Paul Daubry\ncomposa un Dirk tour à tour émouvant et drôle. M. Carpentier dessina une\nmajestueuse silhouette de Rembrandt. Et tous les autres contribuèrent au\ngrand succès de ce spectacle franco-belge.                            F. A.\n\n\n       Cercle Enterpe. — « La Cour du Roi Pétaud »\n    Tant qu'il y aura des poètes, c'est-à-dire des magiciens du verbe et de la\n pensée, d'audacieux contempteurs de la réalité, des rêveurs pour qui le songe\n seul existe, d'incorrigibles broyeurs de bleu, — tant qu'il y aura des poètes,\n le théâtre de fantaisie ne mourra pas. Même en nos âges de scepticisme et de\n fièvre mercantile, on ne se lasse pas d'entendre conter Ptau d'Ane, parce\n qu'un irrépressible besoin de merveilleux tourmente nos âmes de grands\n enfants.\n    C'est ainsi qu'en nous racontant une histoire exquisement absurde,\n invraisemblable, extravagante, M. Félix Bodson nous a tous enchantés.\n La Cour du Roi Pétaud n'est qu'une féerie en vers : on y prit un plaisir\n extrême, parce que Félix Bodson est un poète' charmant, qui a la grâce,\n l'esprit, le sourire et le rire. Que n'en avons-nous davantage pour nous\n récréer de la sorte! Mais nos poètes, même au théâtre, ne sont pas gais, et\n c'est dommage.\n    La Cour du Roi Pétaud, du roi Pétaud I er , n'a rien du monde où l'on\ns'ennuie. Une liberté complète y règne : « on n'y respecte rien, chacun y\nparle haut », nul n'y fait son métier, et tous moquent sans retenue un\n monarque débonnaire. La drôle de cour, en vérité! Les poètes y prononcent\ndes oraisons funèbres, mais les évêques y riment de galants madrigaux; les\nsoldats font la cuisine, les cuisiniers montent la garde ; les autres charges\nsont tenues à l'avenant, et dans cette cour bouffonne, il n'y a que le fou pour\nparler raisonnablement. Vous pensez bien que, d'ailleurs, personne n'obéit\nau Roi : toute sa cour, s'il l'a congédie, demeure plantée autour de lui; mais\nelle s'enfuit quand il l'appelle. Et il faut l'héroïsme du brave guerrier\nSesterce, le seul qui aime son maître, pour ouvrir une croisée lorsque\nPétaud étouffe.\n    Tout serait parfait dans cette cour — au gré du moins des courtisans —\nsi le bon Roi, dégoûté du mariage par une précédente expérience, n'avait\ninterdit aux femmes l'entrée du palais royal : connaissant sa faiblesse,\nincapable de dire non, il craint que la première venue ne lui fasse une\nchaîne de ses bras. Trois duègnes fanées suffisent, à son avis, à représenter\nle beau sexe : toute la cour, le bouffon en tête, estime que vraiment c'est trop\npeu. Mais le monarque misogyne, pour une fois, n'en démord pas.\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3029, "texte": "                          CHRONIQUE       ARTISTIQUE                         761\n\n\n    Sa filleule Alysette, jeune et jolie gantière, force un jour la consigne; en\n  écoutant Pétaud se plaindre que, sauf Sesterce, personne ne l'aime, il lui\n vient une inspiration : il faut que le roi s'en aille, sans rien dire, et demeure\n absent un bon mois. Le pauvre souverain se laisse convaincre ; il part en\n secret. Et voilà la cour éplorée; on ne perd pas sans larmes un roi si\n débonnaire. Loin des yeux de ses courtisans, Pétaud est plus près de leur\n cœur... Or, tandis que la cour se lamente, Alysette survient, déguisée en\n princesse: elle a éloigné d'un sourire une bande de manants qui, furieux de\n la disparition du roi, allaient assiéger le château. Elle s'y installe avec Rose,\n sa suivante : elle attendra, dit-elle, le retour de « son cousin ».\n    Une femme a perdu Troie; une femme sauvera la cour. Le petit doigt\n d'une gantière, telle une baguette magique, métamorphose en un clin d'ceil\n cette pétaudière : chacun reprend son métier et tout le monde redevient\n aimable, tendre, obéissant et doux. Ah! si Pétaud revenait, qu'il serait\n étonné de ce soudain changement!... Il revient en effet, le bon enfant\n prodigue; et, ravi du miracle opéré par son charme, il épouse Alysette, ce\n qui fait le bonheur de tous et le sien en particulier... Ainsi l'Amour qui,\n d'ordinaire, introduit pleurs et discorde dans les maisons où il entre,\n l'Amour remit tout en ordre à la cour du roi Pétaud, pour la raison que dans\n cette cour bizarre « il faut toujours que quelque chose aille à l'envers ».\n    Cette joyeuse fantaisie, écrite en vers légers, a un rare agrément, une\n gaieté de bon ton, une grâce délicieusement frivole, un mouvement que rien\n ne ralentit. Et l'on s'apercevra, si l'on y regarde bien, qu'elle ne manque pas\n de profondeur.\n    Excellemment jouée par les amateurs du Cercle Euterpe — qui ont déjà\nmis à la scène mainte pièce d'auteurs belges, tels que Verhaeren, Picard et\nbien d'autres, — la Cour du roi Pétaud a remporté le plus franc des succès.\n M. R. Louvois fut un Pétaud patient et bonhomme à souhait, M. Cohnen\nun capitaine Sesterce au jeu sobre et à la belle voix, M. Robyt un bouffon\npittoresque et malicieux dont l'allure et la mimique avaient une drôlerie\nintense. Mlle Bogaerts composa une Alysette pleine de charme, de joliesse et\nd'émotion. Et Mme Delpy Massart fit un page aussi attrayant qu'effronté.\n    Bref, une soirée qui marquera dans les annales du théâtre belge, et dont\nil sied de féliciter chaudement le Cercle Euterpe, si généreusement dévoué à\nnos écrivains nationaux.                                                   F . A.\n\n\nLA MUSIQUE\n                       Premier concert Durant\n   Il est regrettable que M. Félicien Durant, abandonnant la voie qu'il\ns'était tracée jusqu'ici, ait songé à modifier la composition générale de ses\nprogrammes. Nul doute que la série de concerts historiques donnés à\nBruxelles sous son intelligente direction pendant trois années consécutives\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3095, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\net où chaque audition était exclusivement consacrée à l'œuvre d'un seul\nmaître ne s'harmonisât plus intimement avec le but éducatif qui semble être\nla constante et louable préoccupation de son entreprise et ne comblât plus\nefficacement sous cette forme une lacune de nos grandes institutions de\nconcerts, les Ysaye, les Populaires et les auditions du Conservatoire ne\ns'étant jamais attachés à des programmes ordonnés et méthodiques.\n   Le programme du premier concert Durantcomprenaitdes œuvres anciennes\net modernes. La symphonie d'Eugène d'Harcourt parée du qualificatif assez\nprétentieux de néo-classique ne le justifie guère à la vérité, car si elle n'éveille\nd'aucune façon le souvenir des modèles classiques, ni par le choix et la\nnoblesse des idées, ni par la pure clarté de la ligne architecturale, on ne\npeut dire davantage qu'elle s'inspire de l'école moderne par le style ou les\nprocédés d'instrumentation. Son grave défaut est de manquer de caractère,\nde ne point dégager de personnalité forte et précise, défaut que ne sau­\nraient compenser les belles efflorescences mélodieuses dont elle est traversée\nni même le scherzo d'allure rythmique fort piquante qui constitue le troisième\nmouvement de l'œuvre.\n   Signalons aussi une exécution large et généreuse de l'ouverture de\nCoriolan, les variations orchestrales de Brahms sur un thème de Haydn, où\nla pensée discrète et naïve du maître se dilue dans les riches développements\nfamiliers à Brahms dont la verve inventive se déploie avec une ingé­\nniosité et une abondance qui pourrait être parfois taxée d'encombrante et\nd'excessive.\n   La perle du concert était le concerto en ré mineur de Bach. L'orchestre et\nArthur De Greef l'ont exécuté dans une fusion de sonorités tout à fait\nremarquable, A. De Greef détaillant la partie de piano avec cette per­\nfection plastique du dessin, cette limpidité charmeuse, cette fermeté ryth­\nmique, ce tact exquis dans la distribution des colorations qui font de lui un\ndes interprètes les plus complets et les plus compréhensifs de la musique\nde Bach. La virtuosité magnifique qu'il déploya ensuite dans le concerto en\nmi bémol de Liszt ne fut point suffisante à masquer le côté superficiel de cette\nœuvre notablement inférieure au concerto en la et aussi à la douzième Rhap­\nsodie qu'il donna comme morceau de rappel.\n                                                                     G. DE G.\n\n\n                       Deuxième concert Ysaye\n   Cette séance où se trouvaient associés les deux noms les plus glorieux de\nla musique au XIXe siècle, Beethoven et Wagner, fut hautement intéres­\nsante par la magnificence des œuvres inscrites au programme et par la qua­\nlité de leur interprétation. La quatrième symphonie de Beethoven, dont\nl'Adagio cantabile apparut situé en sa véritable atmosphère de paix lumineuse\net céleste, fut jouée avec tout raffinement de nuances souhaitable mais aussi\navec une réserve confinant parfois à la mollesse et sans exprimer en toute sa\nplénitude le caractère de vive allégresse où résident les significations de\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2996, "texte": "                          CHRONIQUE      ARTISTIQUE                         763\n\nl'œuvre. L'ouverture de Léonore fut au contraire merveilleuse de vitalité\n expressive. Ysaye en donna une des interprétations les plus suggestives que\nnous ayons entendue jusqu'ici, préparant par une série de gradations admira­\nblement ménagées l'explosion d'enthousiasme héroïque qui la couronne.\n M. Heinrich-Hensel et M me Hensel-Schweitzer qui rehaussaient le concert\nde leur concours complétèrent le programme Beethoven par des fragments\nde Fidelio, l'air de Florestan et le duo du troisième acte. M. et Mme Hensel\nsont des artistes de race. On se souvient avec quelle sérénité idéale cette\ndernière chanta jadis la mort d'Yseult aux concerts Ysaye. Elle possède une\nvoix superbe d'étendue et d'ampleur qu'elle met au service d'interprétations\nfières, vibrantes et généreuses. Avec des moyens vocaux plus restreints, l'art\nde Henrich Hensel se caractérise par le style, la noblesse pathétique de\nl'accent, le charme d'une diction pénétrante et nuancée. Après les Murmures\nde la Forêt dont l'orchestre rendit avec une fluidité délicieuse les sonorités\nenivrantes évocatrices de rêve, le concert se termina par la scène finale du\ntroisième acte de Siegfried. Ce fut un ensemble rayonnant. Chef d'orchestre,\ninstrumentistes, interprètes du chant mirent toute leur âme en ces pages\nsublimes, réalisant une impression d'art très haute et émouvante. M. et\nMme Hensel-Schweitzer, le maître Ysaye et sa phalange d'élite furent l'objet\nd'une ovation chaleureuse et interminable.\n                                                                   G . DE G .\n\n\n\n                    Récital de Mlle Hélène Gobât\n   Très intéressant le récital de piano organisé par Mlle Hélène Gobât, le\n2 décembre dernier, à la Salle Erard. Cette jeune artiste, élève de Pauer, fait\nle plus grand honneur à celui qui l'a initiée aux secrets de la haute technique.\nElle possède toutes les qualités indispensables pour aborder les œuvres les\nplus difficiles de la littérature du piano. Aussi est-ce avec la plus grande\naisance qu'elle a interprété la Rhapsodie (op. 79, n° 1) de Brahms, la vétil­\nleuse Sonate (op. 109) de Beethoven, les ardues variations sérieuses de Men-\ndelssohn et l'Allegro appassionato de Saint-Saëns.\n   On ne peut faire à la jeune artiste qu'un reproche, qui pour beaucoup sera\nconsidéré comme un mérite: c'est que son jeu est parfois trop viril et qu'une\ninterprétation plus rêveuse, notamment dans les œuvres de Brahms, leur\naurait donné plus de charme.\n   A signaler un Ländler et surtout un Moment musical à la Russe de\nnotre collaborateur M. Léopold Wallner, qui ont été accueillis avec une\nfaveur marquée par le public.\n   Il serait à souhaiter que Mlle Hélène Gobât puisse se faire entendre dans\nun concert d'orchestre : l'ampleur des sons qu'elle sait évoquer du piano la\nprédestine a l'exécution des grandes œuvres pianistiques.\n\n                                                                   G. I. M.\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1005, "texte": "764                                    DURENDAL\n\n\n\n\n                      Une Nesse de l'abbé Verhelst\n   Nous r e c o m m a n d o n s vivement aux maîtres de chapelle la Missa in honore\nSmi Cordis Jesu, dernière production de l'abbé F . Verhelst. Cette messe,\npubliée comme supplément à la Musica Sacra, est écrite pour deux voix égales\net orgue, dans u n style très châtié, habile dans sa simplicité et strictement\nliturgique. N o u s avons déjà caractérisé le talent de M. Verhelst à propos de\nses charmants petits motets. S a n s doute il est b e a u c o u p plus difficile de\ncomposer u n e messe et de se heurter à des textes aussi objectifs que celui\ndu Credo. P o u r t a n t l'auteur s'en est tiré à son h o n n e u r ; si son inspiration\nn'est pas de h a u t vol, elle gagne b e a u c o u p d a n s les passages de recueille­\nment tels que l'Incarnates, le Sanctus, l'Agnus Dei, ce qui n'est pas d o n n é à\ntous.                                                                            J. R.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-015", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 765, "page_fin": 766, "titre_corps": "A la mémoire de F.-A. Gevaert", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "O. M", "ancre_debut": "A la mémoire de F.-A. Gevaert Nous extrayons cet article", "ancre_fin": "O. 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Très courageusement, et sans autre espoir que celui de couvrir\nà peu près ses frais (toute autre ambition n'eût-elle d'ailleurs pas été vaine ?),\nM. Fonson a entrepris il y a quelques mois cette publication. La mort\nrécente de l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles désignait tout\nnaturellement celui-ci pour ouvrir la série. Et c'est la médaille de F.-A.\nGevaert, frappée ces jours-ci, qui inaugure, en effet, le pieux mémorial.\n   » Confiée à M. Charles Samuel, l'exécution de l'œuvre ne laisse rien à\ndésirer. Le profil caractéristique du maître est reproduit avec une vérité\nsaisissante, et l'artiste a réussi à fixer dans les traits du visage le sourire\nironique qui donnait à cette physionomie mobile tant de finesse et d'exprès-\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "766                              DURENDAL\n\n\n sion. C'est incontestablement le meilleur portrait qui demeurera de\n l'homme spirituel, savant, désintéressé, dont la haute personnalité semble\n s'être imposée davantage depuis que la mort en a fixé définitivement l'image\n intellectuelle.\n    » Pour composer le revers, le statuaire a utilisé le charmant et mélan­\n colique bas-relief modelé par Paul De Vigne pour la tombe de Mme Gevaert.\n Commentaire graphique du verset des Psaumes In salicibus suspendimus\n organa nostra, il allie à la délicatesse du sentiment une grâce et une pureté\n classiques. C'est F.-A. Gevaert qui en suggéra l'idée à son ami De Vigne, et\ncelui-ci la réalisa dans l'une de ses plus belles inspirations. Aujourd'hui le\nmarbre symbolique abrite, aux côtés de l'épouse, objet de ce touchant\nhommage, celui qui pieusement le lui rendit...\n    » S'il faut louer M. Charles Samuel pour l'harmonieuse composition de la\nmédaille, il est juste de féliciter l'auteur de la frappe. Celle-ci est irrépro­\nchable. Elle atteste de nouveaux progrès dans une industrie artistique dont\nnous avons salué avec joie la renaissance et qui, désormais, peut rivaliser\navec la parfaite gravure en médailles qui réalisa les conceptions de Cha-\nplain, de Roty et de Charpentier.\n    » Suivront prochainement les effigies du docteur Kufferath et de Max\nWaller, par Godefroid Devreese; puis celles de MM. Auguste Beernaert et\nJules Le Jeune, ministres d'État. Ces diverses plaquettes seront vraisem­\nblablement terminées avant l'Exposition universelle de Bruxelles, où\nsera réservé, ainsi que nous l'avons annoncé, un Salon spécial à\nla Médaille. »\n                                                                     O. M\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-016", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 767, "page_fin": 769, "titre_corps": "L’Association des Lettres chrétiennes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "L’Association des Lettres Chrétiennes En réponse à l’article", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 900, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "L'Association des Lettres Chrétiennes\n\n                       EN réponse à l'article : Explications nécessaires, paru dans notre\n                          fascicule de novembre, Durendal a reçu de M . Maurice\n                          des Ombiaux la lettre suivante :\n                             « Qu'il me soit permis de remettre au point, pour ce\n                         qui me concerne, les Explications nécessaires de M. F i r m i n\n                         Van den Bosch, que contient le n u m é r o de novembre de\n                         Durendal.\n                             « J'écrivis en effet à M. Van den Bosch, à la suite d'un\n                         discours p r o n o n c é à Malines et c o m m e n t é par lui d a n s le\nJournal de Bruxelles où il reprochait à l'Association des Ecrivains belges d'exclure\nde son anthologie les écrivains catholiques; c o m m e je m'occupe de cette antho­\nlogie, l'accusation me touchait spécialement. Elle m'étonnait fort, car je ne\nm'enquis jamais, devant une œuvre, des croyances religieuses de son auteur.\nP o u r t a n t il se pouvait que mon choix ne se fût porté, à m o n insu, que sur\ndes écrivains que M. Van den Bosch considère comme des mécréants. Mais\nn o n , on me fit remarquer q u ' A n d r é Van Hasselt était croyant, qu'Octave\nP i r m e z est revendiqué par les catholiques, et que Georges R o d e n b a c h fut\ntoujours fidèle à la Sainte Eglise. F o r t de mon innocence, j'écrivis à M. Van\nden Bosch pour solliciter d e lui la clé de l'énigme. Il me fit savoir que le\ncrime de l'Association des Ecrivains belges était d'avoir négligé K u r t h et de H a u l -\nleville. T o u t en estimant autant que lui G. Kurth, je lui d e m a n d a i la per­\nmission de m'occuper tout d'abord des h o m m e s de lettres. Q u a n t à de\nHaulleville, lui disais-je, j ' é p r o u v e les mêmes difficultés que pour Charles\nTardieu à faire u n choix d'articles dispersés dans q u a r a n t e ou c i n q u a n t e\nans de j o u r n a u x . Mais voulez-vous vous en charger, ajoutais-je, apportez-\nmoi le recueil et je le fais publier aussitôt.\n    n Les lecteurs de Durendal apprécieront la bonne volonté de l'Association des\nEcrivains belges et la m i e n n e .\n    » A cette proposition qui lui enlevait tout grief, M. Van d e n Bosch s'abstint\nde r é p o n d r e . Comme elle le gêne, il préfère n'en pas tenir compte et n'hésite\npas à reproduire son accusation d a n s Durendal.\n    » Si j'avais le dessein de polémiquer avec lui, je tirerais de cette attitude\nu n e victoire facile, mais je ne suivrai M. Van den Bosch ni sur l'estrade, ni\nsur le tapis.\n    » Ou M. Van den Bosch veut batailler p o u r le plaisir d e batailler et ne\ntient aucun compte des explications qu'on lui donne ou il ne m'a pas dit tout\nce qui lui pèse sur le cœur, ce que je crois plus volontiers.\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": " 768                                 DURENDAL\n\n\n      » Quel est d o n c celui que l'Association des Ecrivains belges a omis de sacrer\n g r a n d h o m m e par un volume de son anthologie, ô Van den Bosch? De quelle\n vanité impatiente êtes-vous le c h a m p i o n si a r d e n t ?\n      » ...Iste deus qui sit da Tityre nobis?\n      » P o u r vous faire décerner la palme du martyr, vous ne parviendrez pas à\n m'imposer le rôle de « b o u r r e a u malgré lui », ni à me faire p r e n d r e vos\n plaintes au sérieux. Vous n'oseriez pas me dire sans rire que vous attachez\n quelque importance aux propos du personnage d o n t je n'aime pas plus que\n vous l'accent équivoque, et qui, pour se trouver u n e raison d'être, ne laissa\n pas de brouiller avec tous ceux qui lui firent crédit; je vous répondrais que\n vous êtes seul chez nous à lui accorder encore cet h o n n e u r .\n     » J e n'ai jamais ouï parler, par des h o m m e s dont je prise l'intelligence et le\n sens critique de « l'inaptitude artistique des catholiques ». Vos sources sont\ntellement peu sûres que vous vous gardez bien de les citer. C'est d'une\nsimplicité un peu sommaire Aussi je crois que ce reproche vaut celui que\nvous adressez à l'Association des Ecrivains belges. Je constate, du reste, que la\nplupart d'entre vous doivent leur notoriété plus encore à la presse de gauche\nqu'à celle de droite.\n     » Mais là n'est pas la question. Il ne paraît pas que ce soit à u n e cause\nque votre zèle s'applique. Vous n'avez même pas jugé à p r o p o s de saluer la\nmémoire de l'abbé E u g è n e Van der Elst, dont la modestie ne parvint pas à\nvoiler un talent délicat.\n     » J e crois que vous avez lâché le mot : Vous ne voulez pas être des dupes !\nNe s'agit-il donc que d'intérêts matériels? Etait-ce vraiment la peine\nd'attaquer les conférences des Amis de la littérature pour leur faire risette\nbientôt après?\n    » E t vous parlez du prix q u i n q u e n n a l comme si vous aviez une revanche à\np r e n d r e . Allez-y donc, bon D i e u ! si vous croyez que cinq personnages,\nquels qu'ils soient, peuvent donner à un h o m m e de talent ou à u n faiseur,\nplus que la plus belle fille du m o n d e , mais veillez davantage à la composition\nd u j u r y pour n'être point « dupes » de l'impartialité de certains de ses\nm e m b r e s . E n attendant, il reste permis, n'est-ce pas? à d'autres écrivains, de\npenser comme u n aussi bon catholique que vous, Villiers de l'Isle-Adam, qui\ndevint un héros de lettres en raison m ê m e de ce qu'il fut u n e d u p e de la vie :\nque « celui qui ne porte pas en l u i - m ê m e le sentiment de sa propre gloire ne\nconnaîtra jamais la signification réelle d e ce mot ».\n    » Cela dit, ô Van den Bossche, créez les mutualités qu'il vous plaira pour\nvous garantir de toute d u p e r i e , croyez bien que je n'y vois a u c u n incon­\nvénient. E t tranquillisez-vous à m o n sujet, car l'aile noire de la mélancolie\nne frôle jamais que fort légèrement, lorsqu'il s'agit d'une cause aussi futile,\ncelui qui aime la littérature pour elle-même, et non pour les profits que l'on\nen peut tirer. »\n                                                           MAURICE DES OMBIAUX.\n\n\n                                           *\n                                          * *\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "               L'ASSOCIATION DES LETTRES CHRÉTIENNES                                  769\n\n\n  Voici ma réponse :\n   A Malines, comme dans Durendal, j ' a i défendu l'idée d ' u n e Association des\nLettres chrétiennes, par des a r g u m e n t s d'ordre général, un lettré soucieux de\nne blesser ni de diminuer aucun de mes confrères.\n   M. des Ombiaux me répond par des injures, en journaliste qui veut\natteindre son h o m m e .\n   J e n'attendais pas si vite u n e confirmation de ma thèse q u e , leurs éloges\nréservés et mis à profit, les écrivains catholiques n'ont droit qu'au transcen­\ndant mépris des éditeurs impartiaux de l'Association des Ecrivains belges.\n   Je ne rétracte rien de ce q u e j ' a i dit à Malines et de ce q u e j ' a i répété ici ;\nsi M. des Ombiaux veut préciser le débat devant l'opinion, qu'il publie mes\nlettres. On verra alors qui de nous deux esquive la contradiction.\n   Au d e m e u r a n t si M. des Ombiaux pouvait apporter dans la discussion des\nconsidérations générales de quelque poids, je le connais assez pour affirmer\nqu'il ne s'abaisserait pas aux misérables insinuations où le voilà réduit.\n    Ainsi, aux yeux de M. des Ombiaux, l'écrivain catholique qui proteste\ncontre l'ostracisme prémédité dont la « Laïcité obligatoire » gratifie certains\nde ses frères d'armes, doit être un « boutiquier » ; il doit agir selon des visées\n mercantiles et d a n s des intentions lucratives...\n    Ici j'arrête M. des O m b i a u x , et je lui dis nettement et carrément : vous\n savez bien, vous savez mieux que personne, q u e cela n'est pas ; vous\n savez que l'écrivain d o n t vous suspectez aujourd'hui l'indépendance et le\n désintéressement, d o n n a n t ainsi le poids de votre loyauté, sans le vouloir, à\n la polémique venimeuse de telle gazette à reflets de merlan qui reproduira\n demain vos attaques, vous savez q u e cet écrivain combattit vingt a n s p o u r\nnos Lettres SANS PROFIT D'AUCUNE SORTE, qu'il n'eut d'ambition que p o u r ses\namis — dont vous fûtes, et qu'à défendre ses amis, à parer les coups m é n a ­\ngés à leurs œuvres — à vos œ u v r e s ! — par l'incompréhension ou le fana­\ntisme, il employa, sans d e m a n d e r à qui q u e ce soit de « billet de confession»,\nce qu'il peut avoir de talent et ce q u e certainement il a de dévouement à l'art.\n   E t parce que cet écrivain, qui ne doit de compte à personne d'une pensée\nsur laquelle personne n'a conquis de droit, se permet de critiquer objective­\nment une maison d'éditions plus ou moins littéraires, dont M. des O m b i a u x\nest, paraît-il, un des chefs, celui-ci s'autorise à porter, contre cet écrivain,\ndes accusations — dont il ne croit p a s le premier mot !\n   Je n'ai jamais d e m a n d é a u x Lettres que la joie de les servir.\n   E t je souhaite à M. des O m b i a u x de pouvoir toujours en dire a u t a n t .\n\n                                                            FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-017", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 770, "page_fin": 778, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Livres Le Roman La Maison qui dort", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 903, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "LES LIVRES\n\nLE ROMAN\nL a M a i s o n q u i d o r t , par CAMILLE LEMONNIER. — (Paris, Eug.\n    Fasquelle, éditeur.)\n   La Maison qui dort, la première des trois nouvelles qui composent ce\nlivre, nous transporte en Hollande, dans une Hollande vue au travers des\ntableaux de Terburg et de Metzu, et c'est menu, menu, c'est exquis avec une\npointe de préciosité, c'est \" artiste \", à chaque tournant de page, et dans le\nmoindre bout de phrase. Une vie quiète, calfeutrée, et qui affronte soudain\nles rigueurs de la rue sous la neige, et les promiscuités pénibles, afin\nd'apporter aussi son effort à la grande œuvre du relèvement populaire, en\nvoilà assez pour peindre — comme Lemonnier seul sait peindre — les inté­\nrieurs caractéristiques de Néerlande, les coutumes bourgeoises d'une petite\nville, l'anomalie d'un cortège d'ouvriers soulevés, dans cette ambiance ouatée,\net — naturellement — la féerie des lumières sur les hommes et les choses.\nOn trouvera ici mainte page d'anthologie. Je garde devant les yeux (et je\nm'en délecte) la jolie robe de soie citron que porte mevrouw Joost. N'y\na-t-il pas quelque cruauté à faire mourir de façon brutale son honnête\népoux, qui devint un si généreux citoyen? Un jour d'émeute, il fut tué par\nune brique qui dévia et l'atteignit à la tempe... Dois-je avouer que ce tra­\ngique événement me remue bien moins que les images fraîches, riantes, de\nce joli pays de Hollande, de cette maison où la petite bonne « Liesje, en\njaquette à basque longue d'une claire nuance fleur de pêcher, a monté le\nplateau de métal estampé aux dessins de givre », moins aussi que cette vil­\nlette, le soir, avec ses fenêtres derrière lesquelles « trois stores hermétique­\nment abaissés s'infusent d'une clarté blonde, heureuse, évoquant des âmes\ntranquilles dans un nuage pâle de fumée de pipes... ». Un poète, un pur poète,\ns'exprime dans ce livre, mais l'observation y demeure tout à la fois vivace et\nsubtile.\n   Le second morceau du recueil, Au beau pays de Flandre, est peint, au con­\ntraire, dans une manière large. Ce sont de fiers morceaux que le retour des\nétalons à la ferme, rentrant, enrubannés et glorieux, du concours agricole,\net que cette moisson des blés lourds, dans la grande chaleur d'août, sous la\n pesée d'un ciel implacable. Le paysagiste a, cette fois, devant les yeux, les\ngrandes lignes, les traits essentiels du tableau, et son œuvre nous paraît\nbonne, comme le pain de la terre, et belle, à l'égal de la plaine de Flandre\nenveloppée de vibrant azur. Lemonnier est resté très près de toutes ces\nchoses, comme lorsqu'elles firent, pour la première fois, battre son cœur; il\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3434, "texte": "                                  LES   LIVRES                                 771\n\nne doit pas chercher le secret des renouvellements, chaque heure lui apporte\ndes impressions aussi neuves, aussi ferventes, que celles qui enthousias­\nmèrent sa jeunesse. Je l'ai vu, récemment encore, se pencher sur un peu de\nsable, ramasser une poignée de cailloux polis, s'extasier sur leur forme, leur\nnuance, leur dessin, et évoquer la genèse... On goûtera l'aveu d'amour très\npur qui, à la fin de ces pages flamandes, fleurit aux lèvres d'une vraie fille du\npays, et la timidité, mêlée d'angoisse, qui gonfle la poitrine d'un gars, pour\naboutir enfin au cri de sa tendresse profonde.\n   Tout cela est senti noblement et rendu avec flamme. L'auteur de tant de\nlivres où tressaute la passion, où le sang s'allume furieusement, et qui ne\nfurent pas écrits pour les lecteurs de cette revue, a usé, dans son dernier\nrécit, Mon Mari, de délicatesses extrêmes en exposant une situation qui\ndeviendrait aisément scabreuse. L'écrivain s'en tire avec une souplesse et\nun doigté singuliers. Nous ne raconterons pas cette histoire, elle vaut par la\nmanière. Et d'ailleurs chacun pourra, cette fois, jouir d'un plaisir pareil au\nnôtre.                                                                       V.\n\nL a m o r t d e P h i l a e , par PIERRE LOTI. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   M. Pierre Loti a traversé l'Egypte en pestant contre les touristes en\ngénéral et les Anglais en particulier. Cet infatigable errant se plaît à con­\ntempler l'immobilité de la vie sur les bords du fleuve où rien n'a changé\ndepuis Ramsès; ce parfait cosmopolite dénonce avec amertume les atteintes\nque l'invasion occidentale porte à l'antique civilisation de la vallée du Nil.\nQu'il médite, une nuit d'hiver, devant le grand Sphinx, revivant sous les\nenchantements de la lune; qu'il rêve dans les catacombes où se rangent,\ndepuis mille et mille ans, les cercueils de granit noir des Apis ; qu'il remonte\nen dahabieh le fleuve jusqu'à Thèbes et, au delà d'Assouan, jusqu'au kiosque\nnoyé de Philœ, M. Loti garde partout sa morne tristesse; tout, et jusqu'à\nl'éternelle splendeur de la lumière, lui rappelle sa qualité d'éphémère de la\npensée et lui présente l'image mystérieuse et noire de la mort. Pas n'est\nbesoin d'ailleurs de répéter quel prestigieux évocateur est cet écrivain ; le\nprince un peu monotone des descriptifs contemporains.                    M. D.\n\nM a r t h e B a r a q u i n , par J.-H. ROSNY aîné. — (Paris, Plon.)\n   Elle se nommait Marthe, elle aussi, l'héroïne — si j'ose dire — du premier\nroman de Joris-Karl Huysmans, qui porte ce sous-titre : histoire d'une fille.\nS'il fallait un sous-titre au dernier roman de M. Rosny, je proposerais : le\ntrottoir forcé. L'auteur nous y montre comment une belle fille de faubourg,\nà Paris, est une proie qui fuit en vain le chasseur. Marthe Baraquin, dite\nLilas, enfant perdue, traquée par d'ignobles convoitises, est sans défense\ncontre l'abject voyou, l'apache sinistre qui s'est juré de l'avoir et de l'exploiter.\nElle finirait dans le ruisseau, si la pitié de M. Rosny ne lui avait réservé, au\ndernier chapitre, et contre toute attente, la rencontre d'un sauveur assez niais\nqui la soustrait au joug immonde de Victor Huraud, dit Rouge, et de la pros­\ntitution l'élève au concubinage. Il me serait difficile de préciser, ici, davan­\ntage le sujet d'un tel livre volontairement brutal, et dont je ne méconnais\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": " 772                                  DURENDAL\n\n\n pas la force tragique. On devine assez d a n s quel m o n d e nous transporte\n l'auteur et quelles ignominies il nous oblige à regarder. M. R o s n y expose,\n d a n s un avertissement, qu'après avoir souvent dépeint la condition misérable\net douloureuse des femmes isolées, il en devait fatalement venir à traiter ce\nsujet extrême, et que, « le sujet admis, il eût fallu être u n artiste sans courage\net sans conscience pour ne pas aller jusqu'au bout » et ne pas nous prodiguer\nles scènes abominables de luxure et de férocité qu'il n o u s p r o d i g u e , en effet.\nCe sont des raisons qui peuvent mener loin. P o u r q u ' u n écrivain les invoque,\nil faut qu'il ait la conscience bien mal à l'aise. Elles ne convainquent — et\ne n c o r e ! — que leur auteur.                                               M. D.\n\nH i s t o r i e t t e s d e W a l l o n i e , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Charleroi,\n   Désiré Hallet.)\n   Voici un quatrième dizain de ces contes et farces de Wallonie, que\nM . Maurice des Ombiaux excelle à conter. Il en est de joyeux, comme le\nMartin-Galet, et de graves, presque tragiques c o m m e le Chemineau, presque\nhéroïques c o m m e le Mécanicien. U n autre est simplement prodigieux : la\ntradition populaire y assied, à la table du Mouton noir, l'empereur Joseph II\nà côté d u . . . . prince E u g è n e . M. des O m b i a u x possède l'âme tendre et mali­\ncieuse de son pays. Il en a la savoureuse jovialité et aussi — lisez les Hiron­\ndelles ou Vieux souvenirs — la rêveuse mélancolie. J e souhaiterais que, dût-il\nêtre u n peu moins fécond, sa forme fût plus constamment châtiée.                M. D .\n\nLa     porte    étroite,    par   ANDRÉ G I D E . — (Paris, Mercure         de   France.)\nL a v i e i n t é r i e u r e , par Mme R E N É W A L T Z . — (Paris, Perrin.)\n   Deux livres bien divers mais que je réunis ici parce qu'une mystérieuse\naffinité les rapproche : ce que j'appellerais l'esprit puritain. Dès les premières\npages le style le révèle, d a n s sa simplicité empesée et sans images. Chose\nétrange, chacun à sa manière, est l'histoire d'un sacrifice : u n e j e u n e fille qui\ns'immole pour que sa sœur soit aimée, et l'un et l'autre est à la fois doulou­\nreux et grave, le premier, plus passionné d a n s ses complications sentimen­\ntales, le second calme et triste comme la vie de ses héros. La Porte étroite est\nl'œuvre d'un des plus remarquables écrivains de ce temps et, n'était u n e psy­\nchologie exaspérée, elle serait non seulement a d m i r a b l e , mais bienfaisante.\nQ u a n t à la Vie intérieure, livre d'une inconnue, il dénote un très fin tempéra­\nment de romancière et de m o r a l i s t e ; c'est u n bon livre dans toute l'accep­\ntion du t e r m e .\n\nP e r e a t R o c h u S , par ANTONIO FOGAZZARO, suivi d'autres nouvelles. —\n   (Paris, Perrin.)\n   M. Fogazzaro est u n des premiers romanciers de notre é p o q u e , s'il n'est\npas le premier, et — ceci n'est pas pour n o u s déplaire — il n'a jamais d a n s\nses r o m a n s oublié qu'il était poète. On ne dira jamais assez haut la louange\ndu Petit monde d'Autrefois, de Daniel Cortis et de ce livre presque d a n t e s q u e\nqu'est le Mysterio del poeta. Aujourd'hui, selon la c o u t u m e , on e x h u m e ses\nœuvres de début. On l'a fait récemment p o u r tant d'écrivains étrangers\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3299, "texte": "                                  LES LIVRES                                  773\n\ndevenus célèbres. Mais tandis que les premiers contes de Kipling nous\nexcèdent, et que Vile de l'Acpyornis nous détourne du beau Wells de la Guerre des\nmondes, ces premières pages du grand romancier vénitien ne font qu'aviver\nnotre admiration. Les nouvelles diversement traduites qu'on vient de nous\nlivrer sont très disparates. J'y trouve un conte exquis pétri de cet esprit par­\nticulier à M. Fogazzaro — cette ironie cruelle qui côtoie le burlesque sans y\nchoir et qui n'exclut pas l'émotion — puis un poème, Miranda, qui évoque\npar endroit l'Intermezzo — et, au milieu d'histoires brèves, une plus profondé­\nment touchante que les autres et intitulée Fèdele. Ici encore nous retrouvons\ncet art spiritualiste et passionné qui intéresse par le seul conflit des âmes,\ncette atmosphère pure où se meuvent des personnages d'élite, cette élévation\nde pensée, cette noblesse et cette poésie qui nous transportent à cent lieues\ndu roman français.\n\nL e c o u p l e i n v i n c i b l e , par Louis LEFEBVRE.\n   I1 y a trois cents ans, à la suite d'un naufrage, une quinzaine d'enfants en\nbas âge débarquèrent dans une île inconnue jusqu'ici des navigateurs. Ils y\ngrandirent, fondèrent une ville et un Etat — la Ville Blanche — et aujour­\nd'hui se croyant de bonne foi les seuls habitants du monde, parlant français\net vivant à la française, ils forment là-bas une nouvelle France inconnue de\nl'autre. Par un miracle de tradition inconsciente, leur civilisation s'est déve­\nloppée parallèlement à celle de la mère patrie — mais point leur morale.\nCelle-ci admet bien le mariage mais comme un lien qu'on noue et dénoue à\nvolonté. Cette institution dont le symbole et l'instrument est un registre des\nmariages et des démariages est celle dont les habitants de la Ville Blanche\nsont le plus fiers. Or voilà la catastrophe qui va provoquer tout le roman :\non apprend qu'une femme dont un bellâtre recherche la main, refuse éner­\ngiquement parce que son mari l'a liée à lui par des liens indissolubles. La\npromesse sacrée la retient. Et ici débute un récit comique à force de vouloir\nêtre grave. On jette en prison le coupable et son épouse, une émeute éclate,\nils sont condamnés à être enfermés — à deux — pour toujours, dans le cachot\nde la montagne. Que demandent-ils de plus? Ils y vivent ensemble fort heu­\nreux, et] le spectacle de leurs vertus conduit la ville à proclamer la validité du\nmariage définitif. Cela pour prouver que celui-ci est l'expression la plus par­\nfaite de la morale et que des âmes d'élite y arrivent sans le secours d'aucune\nloi positive. M. Louis Lefebvre, un des plus intéressants des jeunes romanciers\nd'aujourd'hui, a dans l'occurrence fort mal réussi et si l'idée qu'il développe est\nextrêmement originale elle est mise en œuvre dans un style et sur un mode si\nindigents et si naïfs que cela tient plus du vaudeville que du drame social.\n                                                                          P . N.\nLITTÉRATURE\nL e r o m a n s e n t i m e n t a l a v a n t l'Astrée, par M. GUSTAVE REY­\n   NIER. — (Paris, Armand Colin.)\n   Les hommes ont toujours été friands d'histoires d'amour. Et sans doute,\nn'est-il point de sujet dont on ait parlé davantage, depuis que le monde est\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3489, "texte": "774                              DURENDAL\n\n\nmonde. C'est une matière monotone et, en même temps, toujours renouvelée,\ncar l'amour, s'il ne saurait changer dans son essence naturelle, est de tous\nnos sentiments le plus apte à se modifier dans ses formes et dans ses modes\nselon les temps et les lieux, selon la diversité des idées et des coutumes.\n   On pourrait croire que la conception sentimentale d'une époque doit se\nrefléter exactement dans sa littérature, et l'idéal manifesté par celle-ci\nrépliquer à celui qui régnait dans la vie. Peut-être bien régnait-il sur elle,\nmais, à la façon des rois constitutionnels, sans la gouverner! Et n'était-il\nidéal précisément que parce que différent de la réalité ou supérieur à elle.\nPuis, d'ailleurs, il est bien difficile de déterminer d'un trait arrêté le carac­\ntère dominant d'un siècle; trop d'éléments contradictoires, en action et en\nréaction, le passé qui pèse, le présent qui aspire, se mélangent incessam­\nment dans la vie pour que la tendance générale de celle-ci, à un moment\ndonné, puisse être définie aisément. Le réalisme qui, auXVesiècle, semble\nenvahir tous les domaines de la pensée et de l'activité, se traduit, en certains\nd'entre eux, la politique, par exemple, par des tendances nettement posi­\ntives; en certains autres, l'art religieux, notamment, par les débordements\nd'une sensibilité que les âges antérieurs n'avaient pas connue ou, du moins,\npas exprimée. LeXVIesiècle qui, en Italie, sous l'impulsion de l'humanisme,\nsemble tout tourné vers le culte de la virtù, de la force, de la grandeur et de\nla matière, fait apparaître en France quantité de romans d'amour dont les\nhéros, livrés en proie à mille traverses naturelles et magiques, à des tribu­\nlations sans cesse renouvelées, vont dans « un continuel mourire », sans que\ndéfaille jamais la constance du sentimeut exalté dont ils sont remplis.\n   Si les traductions de Boccace, Fiammetta, le Filocolo, etc., apportent en\n France, à cette époque, l'exemple de romans où l'allégorie se mélange d'ana­\nlyse psychologique, la vogue continue longtemps à appartenir aux romans\nd'aventure où survit l'esprit chevaleresque qui, de plus en plus, disparaît\ndans la réalité. L'amour tel qu'il apparaît là est plus action que réflexion;\nles personnages ne scrutent pas leurs sentiments, ils les subissent, ils leur\nobéissent, ils ont besoin, pour en entretenir l'ardeur, de leur donner forme\nextérieure, de les traduire en gestes belliqueux ou extravagants, et qu'ils ne\npuissent arriver à leur satisfaction — quand ils y arrivent — qu'après mille\n exploits fantastiques.\n   Tous les amants sont braves, purs, fidèles jusqu'à la mort. Ils ne pensent\njamais à eux-mêmes, mais au sort ou à la douleur de celui qu'ils aiment : « O\n mirouer de mes reluisans yeux, je crains plus vostre peine et travail que je\n ne fay ma prompte fin. » Ainsi parle Médusine, qui meurt, à Luzindaro. Et\n celui-ci, après que le corps de son amie a été consumé par les fleurs, trans­\n formées ensuite en flammes, que les oiseaux ont fait pleuvoir sur sa triste\n dépouille, se nourrit de ses cendres, pour mourir bientôt, à son tour. Tout le\n merveilleux du moyen âge, l'esprit d'hyperbole des cours d'amour est\n encore dans les histoires de cette sorte, dans les interminables Amadis des\n Gaules qui venaient, du reste, de l'Espagne, plus inféodée au passé que les\n pays voisins et dont l'imagination orgueilleuse se complaisait aux prouesses\n et aux férocités engendrées par le point d'honneur.\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3499, "texte": "                                       LES    LIVRES                                      775\n\n   On traduit b e a u c o u p ; on écrit aussi b e a u c o u p de r o m a n s originaux. On fait\npasser en français le Décamiron, dont plusieurs contes, celui de Guiscard,\npar exemple, avaient déjà été traduits a u XVe siècle, et Bandello, dont les\nhistoires a u x péripéties d r a m a t i q u e s retiennent la vogue. P l u s tard, lorsque\nles guerres de religion a u r o n t pris fin, sous H e n r i IV, le public, dégoûté des\némotions violentes, désireux d e repos, de quiétude, d e vie adoucie p a r la\npolitesse des m œ u r s , s'éprend d'oeuvres moins mouvementées, o ù les événe­\nments sont, si l'on p e u t dire, transportés dans le cœur des personnages.\nOn aime les dissertations sur l'amour, la discussion de thèses plus ou\nmoins singulières. On préfère a u x violences, souvent brutales, d e la\npassion, le raffinement d u sentiment, poussé quelquefois j u s q u ' à la pré­\nciosité. L'esprit d'analyse tend à prévaloir : on traduit et on lit le Cortegiano,\nde Castiglione, l'Aminta, le Pastor fido... L e s théories platoniciennes se pro­\npagent aussi. L'amour — dans les livres — prend des expressions plus\ndélicates, il est volontiers discoureur, alambiqué et subtil. Bientôt, les\nromanciers, à l'exemple des poètes d u P a r n a s s e , prétendront n'écrire point\npour les gens du c o m m u n . P u i s , en 1607, d'Urfé publia les premiers\nlivres de l'Astrée...\n   L'étude q u e M. Reynier a consacrée à cette période, jusqu'ici p e u fré­\nquentée, d u roman français, est excellente. C'est, en somme, un tableau de\nl'esprit, de la pensée et des m œ u r s d u XVIe siècle, dont tous les traits o n t\nété e m p r u n t é s , avec autant d e goût q u e de critique, aux écrits c h a r m a n t s ou\npittoresques du t e m p s .\n\nLa vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains,\n   par M M . ALPHONSE S É C H É et J U L E S B E R T A U X . Gœthe, — Lord Byron.        Deux\n   vol. ill. — (Paris, Michaud.)\n   L'artiste, le poète sont tout entiers dans leur œ u v r e ; celle-ci est l'expres­\nsion la plus vive el, p a r ce q u e son élaboration comporte d'inconscience, la\nplus naïve de leur personnalité... Cela est vrai, mais pas absolument peut-\nêtre : car, si l'artiste s'abandonne à l'inspiration et introduit ainsi dans ses\nouvrages des éléments dont le contrôle lui échappe en partie, il n'est p a s\nsans y revenir après coup pour arranger, pour modifier, en u n m o t pour\nmettre en scène sa p e n s é e . E t souvent le talent fait la toilette d u génie, d e\nmanière à faire apparaître celui-ci dans u n jour plus avantageux, d a n s u n e\nattitude moins sincère, sans doute, mais plus n o b l e .\n   De sorte que, si pour juger d e l'homme qu'était Byron ou G œ t h e , nous\nn'avions q u e Manfred ou Don Juan, q u e Werther ou Faust, l'opinion q u e\nnous pourrions nous faire comporterait u n quotient assez considérable d'in­\ncertitude. C'est leur aspect sublime qui nous apparaîtra dans ces écrits. Ils\nsont là sur les sommets de leur pensée, Dieux tantôt visibles, tantôt envi­\nronnés de n u é e s . . . Mais, parce qu'ils nous ont ému, parce q u e n o u s les\naimons, nous voulons les connaître de plus près, les savoir dans leur vie,\ndans le détail de leur existence, dans les joies et les vicissitudes de celle-ci.\nN o u s voulons connaître tout de leur vie, aussi, pour mieux connaître tout de\nleur œuvre et mesurer, en même temps, ce que l'une a d o n n é à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3392, "texte": "776                                       DURENDAL\n\n\n   Rien ne saurait r é p o n d r e plus exactement à cette curiosité que les volumes\nde la collection que viennent d'entreprendre M M . Séché et Bertaux. Les\npublications réputées d'histoire et de biographie littéraires de nos deux excel­\nlents écrivains nous dispensent presque de faire l'éloge de leurs nouveaux\ntravaux. On trouvera dans ces petits volumes, à côté de nombreuses repro­\nductions du plus vif intérêt, u n récit composé d ' a p r è s les sources les plus\nsûres et où rien d'essentiel ou de caractéristique n'est négligé.\n   On pourrait croire que ce n'est pas sans préméditation que leurs auteurs\nont fait paraître à peu près simultanément Lord Byron et Gœthe, les deux\npoètes étrangers du d é b u t du dernier siècle dont la pensée ait rencontré\nle plus d'écho et de sympathie en F r a n c e . E t il y aurait, à ce p r o p o s , une\nattrayante étude à écrire sur le romantisme en action de Byron c o m p a r é au\nromantisme sentimental — et, d'ailleurs, passager — de G œ t h e . . .\n                                                                             ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e C é n a c l e d e l a M u s e f r a n ç a i s e , par LÉON SÉCHÉ. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    L'histoire littéraire racontée à l'aide des petits papiers est souvent agaçante\net souvent fausse à force de vouloir être vraie. U n e vue d'ensemble peut\nr e n d r e , mieux q u ' u n a m a s de détails, la p h y s i o n o m i e d'une é p o q u e . L e nou­\nveau livre d e M. Séché n'a pas le grand défaut des livres pareils : on n'y\nassiste p a s comme dans la petite critique de M. E d m o n d Biré et comme\ndans certains livres récents sur N a p o l é o n — ces livres malfaisants qui à la\nbelle légende veulent substituer l'histoire mesquine — au déshabillage des\ngrands h o m m e s ; le spectacle ici en étant aussi piquant n'est pas aussi déso­\nlant, car M. Séché au lieu d'étudier à sa manière les héros du r o m a n t i s m e ,\nen explore les poelae minores auxquels on ne doit pas c o m m e aux autres le\nrespect sacré. Ces premiers t â t o n n e m e n t s d'une école sont u n chapitre\ninconnu de l'histoire littéraire et en raison de cela le livre est prodigieuse­\nment intéressant. Il est, en outre, écrit avec a u t a n t d'art que peut en com­\nporter u n e œuvre pareille.                                                                   P. N.\n\nE c r i v a i n s b e l g e s : Albert Bonjean, par J U L E S P E U T E M A N . — (Ver­\n    viers, 1909.)\n   C'est une nouvelle é t u d e b i p - b i b l i o g r a p h i q u e du chantre des F a g n e s ,\nécrite avec chaleur. Elle reproduit certaines p a g e s de M. Albert Bonjean\nqui ont vraiment g r a n d e allure et sont empreintes d'une intense poésie.\nAinsi cette description d'une nuit de septembre ruisselante d'astres, où\nl'artiste et le savant, qui se rencontrent chez M. Albert Bonjean, aboutissent\nà un lyrisme ardent et c o n t e n u , tout gonflé d ' u n e émotion que l'on sent\ntrépider sous les m o t s .\n   M. Jules P e u t e m a n avait r a p p e l é , dans un précédent opuscule de sa\ncollection des Écrivains belges, les mérites certains du baron Arnold de\nW o e l m o n t , un écrivain, auquel, d'après M. P e u t e m a n , justice complète ne\nfut pas r e n d u e . E n t o u t cas, sa mémoire est défendue, cette fois, avec\ntalent et sincérité.\n"}, {"page_pdf": 910, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3466, "texte": "                                     LES   LIVRES\n                                                                                    777\n\nP a u l V e r l a i n e , poète catholique, par ALBERT DE BERSAUCOURT. — P a r i s ,\n   H e n r i F a l q u e , éditeur.)\n  Ceux qui aiment Paul Verlaine seront heureux de retrouver, dans ces belles\npages, les motifs réfléchis de leur admiration et de leur s y m p a t h i e , ceux qui\nrefusent encore — mais ils sont si rares parmi les lettrés ! — leur h o m m a g e\nà u n livre, à cause de la vie coupable de son auteur, p a r d o n n e r o n t au poète\nd'avoir eu parfois le coeur d'un satyre.\n   M. de Bersaucourt nous d o n n e les détails bien curieux d'une existence\ninvraisemblablement b o h è m e et géniale, peut-être même n o u s apporte-t-il\nde l'inédit. Quoi qu'il en soit, c'est un critique très averti. On apprécie sa\nméthode, la p o n d é r a t i o n de ses j u g e m e n t s , malgré la flamme enthousiaste\nqui brûle chez lui devant l'auteur de Sagesse. Il rappelle quelques pensées\nd'Adrien M u h o u a r d , d a n s ce Paul Verlaine ou le Scrupule de la Beauté, qu'édita\nle Spectateur catholique, la revue aux cendres glorieuses; il se souvient\nde notre cher R o d e n b a c h et de son Elite, de Maurice Dullaert qui signa\nune étude sur Paul Verlaine, digne d'un grand critique. M. Albert de Ber­\nsaucourt amalgame t o u s s e s j u g e m e n t s , mais sa part d'intervention est assez\nconsidérable et originale pour justifier de sincères louanges.                       V.\n\n\nPUBLICATIONS                  D'ART\nL a P e i n t u r e e n B e l g i q u e : Les Primitif s flamands, par M. F I E R E N S -\n   GEVAERT. Fascicules V et VI : Hans Memling. Ses origines, sa carrure, ses\n   œuvres. — Le Maître de la Légende de sainte Ursule ; Gérard David et son école,\n   32 planches hors texte. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Après Jean Van Eyck, chez lequel le réalisme le plus résolu s'associa, en\ncertaines œuvres, avec un sentiment, presque hyzantin d a n s la forme, de la\nmajesté des personnes d i v i n e s ; après Van der W e y d e n et T h i e r r y Bouts,\ntous deux g r a n d s d a n s leur art, tous deux « mystiques », peut-être, l'un a la\nmanière d'un franciscain; l'autre, à celle d'un théologien; après le mysté­\nrieux maître de Flémalle qui, selon que l'on considère telle ou telle des\nœuvres qui lui sont attribuées, semble, comète errante parmi les étoiles\nfixes, se rapprocher, tantôt de H u b e r t ou de Jean Van E y c k , tantôt de\nVan der W e y d e n , tantôt de B o u t s . . . après Juste de Gand et H u g h e s\nVan der Goes, illustres à U r b i n et à F l o r e n c e ; après tous ces maîtres,\ndont il nous a dit l'œuvre et la vie, M. Fierens-Gevaert nous, d o n n e d a n s\nle cinquième et le sixième fascicules de son grand ouvrage Hans Memling et\nGérard David.\n   Ce sont des artistes entre tous séduisants, celui-ci par la fraîcheur de sa\nvision, par on ne sait quoi de cordial et de familier dans la c o n c e p t i o n ;\ncelui-là par sa sensibilité profonde, par ce que l'imagination du poète ajoute\ninconsciemment de beauté aux spectacles de réalité dont le peintre s'inspire.\n   L'étude que M. Fierens-Gevaert consacre aux deux maîtres de Bruges, en\nmême temps qu'à Ysenbrant et à quelques autres artistes de l'école, constitue\n un tableau complet — aussi complet, du moins, que le permettent les\nrenseignements recueillis jusqu'à présent — de l'activité artistique de la\n"}, {"page_pdf": 911, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3485, "texte": "778                                    DURENDAL\n\n\nvieille cité flamande, d a n s le domaine de la peinture, à la fin du XVe siècle.\nE t u d e telle qu'on pouvait l'attendre d'un fervent et perspicace a d m i r a t e u r\nde nos primitifs comme M. Fierens-Gevaert et d o n t le prix est encore accru\npar les soigneuses bibliographies et les belles et n o m b r e u s e s reproductions\nd o n t elle est a c c o m p a g n é e .\n\n   L / A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s ( N u m é r o s d'août et de septembre). —\nM. Georges E e k h o u d étudie avec les puissances de sympathie et la com­\npétence qu'on lui connaît l'œuvre si attrayante de Maurice Blieck. M. J a c q u e s\nMesnil, d a n s un article sur les Mystères et les arts plastiques, marque quelques-\nunes des critiques et des objections fondées que soulève la thèse soutenue\npar M. Emile Mâle dans son récent et, d'ailleurs, si intéressant ouvrage, sur\nl'Art religieux à la fin du Moyen âge; notre ami M. Arnold Goffin parle du\nConcours pour le monument de l'indépendance à Buenos-Ayres et spécialement du\nbeau m o n u m e n t créé par nos compatriotes Lagae et D h u i c q u e dont l'érection\ndans la capitale argentine a été décidée. N o m b r e u s e s illustrations.\n   ( N u m é r o d'octobre.) — M. J a c q u e s Mesnil, poursuivant son examen de\nl'ouvrage de M. Mâle, sur l'Art religieux à la fin du Moyen âge, montre par\nquelques exemples, qu'il aurait pu aisément multiplier, que les éléments pitto­\nresques que l'écrivain français croit avoir été empruntés par les maîtres sep­\ntentrionaux du XVe siècle, aux représentations de Mystères, apparaissaient\ndéjà dans l'art italien à la fin du XIIIe siècle.\n    On sait que M. Mâle attribue aux Mystères une g r a n d e influence sur\nl'accentuation réaliste de l'art de nos contrées au XVe siècle, mais, ajouterons-\nnous aux arguments de M. Mesnil, à supposer que les éléments en question\nproviennent vraiment du théâtre, peut-on croire qu'ils soient les indices\nd'une action déterminants de celui-ci dans le sens réaliste, alors que la\nplupart de ces mêmes éléments se rencontrent chez Giotto et ses disciples\ndont l'ait ne saurait nullement être considéré comme a y a n t obéi à des\ntendances réalistes. Au fond, ces détails familiers que M. Mâle signale\ncomme des agents de réalisme, au XVe siècle, ils étaient déjà employés, en\n Italie, tout au moins, au XIVe, comme des agents d'émotion d r a m a t i q u e .\n    ( N u m é r o de novembre.) — N u m é r o spécial consacré à Jan Steen, à l'occasion\nde l'exposition des œuvres de ce maître à L o n d r e s . Texte de M. Martin,\ndirecteur du musée de peinture de L a h a y e . Illustration composée en majeure\npartie de reproductions d'oeuvres de l'artiste a p p a r t e n a n t à des collections\n particulières.\n\n   Les Arts anciens de Flandre (tome IV, fascicule I). — Début\nd'un intéressant travail de M. S. Pierron sur les Mostaert. E t u d e de notre\ncollaborateur Arnold Goffin sur la Renaissance réaliste à Florence et l'influence\nqu'exerça sur la sculpture florentine, au début du XIVe siècle, le maître\nflamand Pier di Giovanni Tedesco. Suite de la Notice consacrée par M. J. Gestoso\ny Perez aux artistes flamands qui travaillèrent à Séville aux XVIe et\nXVIIe siècles. M. C. T u l p i n c k achève sa recension documentée et érudite de la\nCollection Cemberlyn d'Amougies. T o u s ces articles sont illustrés de belles repro­\nductions hors texte.                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1909-livraison12-018", "volume": "ELB-AML-484382-1909-000-016_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1909-000-016_f.pdf", "ocr_sha256": "96bd4330c0a35a1239f5caa84141f27c4fc1d384a69585b733b1bb62c4e6d55e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 779, "page_fin": 781, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules Renée Vuren est morte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 912, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "NOTULES\n\n     R e n é e V u r e n est morte il y a quelques jours. Elle était née aux\n Etats-Unis en 1877 et avait publié, depuis 1901 : les Études et Préludes, les\n Cendres et Poussières, les Evocations, la Vénus des Aveugles, A l'heure des mains\njointes, les Flambeaux éteints, les Sillages et divers volumes de prose. Mme R e n é e\n Vuren, qui s'était faite l'âme d'une S a p h o , a dans toute son œuvre exprimé\n des sentiments d'un paganisme raffiné et étrangement pervers. Sa poésie qui\n d'abord, par le caractère tout spécial de son inspiration avait étonné, parut\n bientôt m o n o c o r d e . Les derniers mois de sa vie furent marqués, dit-on, par\n u n e conversion complète et profonde au christianisme.\n\n\n     L e S a m e d i 2 7 n o v e m b r e le Thyrse fêtait, en un banquet, le\nX e anniversaire de sa fondation.\n    U n grand n o m b r e d'écrivains et d'artistes s'étaient joints au Comité de la\nrevue pour célébrer ce joyeux événement dans nos lettres.\n    On entendit un discours, d'une finesse et d'une perspicacité charmantes, de\nM. H e n r i Maubel, qui présidait ces agapes confraternelles. M. L é o p o l d\n Rosy, le sympathique et talentueux directeur de la revue, le bon poète\nGaston H e u x , et puis encore M. Maurice Gauchez, d'une belle ardeur\njuvénile et artiste, et M. Charles Morisseaux, extrêmement spirituel,\nparlèrent, toastèrent, avec un entrain qui allait grandissant.\n    Cette mémorable soirée se terminait par l'audition de plusieurs poèmes de\nVerhaeren, d'Albert G i r a u d et de quelques fortes pages de Camille\n L e m o n n i e r , que firent valoir la voix d'or et l'admirable diction de M m e Der­\nboven, et le talent très intelligent et très sûr de M. Carpentier.\n    Mlle L a u r e Dewin, de la Monnaie, fut ensuite u n a n i m e m e n t a p p l a u d i e , et\n enfin M lle Kalff, du Théâtre Antoine, joua à elle seule, et de façon inou­\n bliable, la scène des Cheveux de Pelléas et Mélisandc.\n    MM. Camille L e m o n n i e r , Firmin Van den Bosch, Maurice Wilmotte,\nCharles Vander Stappen et b e a u c o u p d'autres, empêchés d'assister à la fête,\navaient tenu néanmoins à s'y associer par des lettres chaleureuses, qu'on\n salua de bravos.\n                                                  *\n                                              *       *\n    L a r e n a i s s a n c e d e l a m é d a i l l e . — Elle est vraiment char­\n m a n t e , la plaquette gravée par M. Godefroid D e v r e e s e à l'effigie de\n l'ingénieur belge Auguste Moyaux, qui depuis vingt-cinq ans créa et a d m i ­\n nistre diverses compagnies de chemins de fer en Italie. L'artiste a reproduit\n avec u n e saisissante expression de vie le profil énergique et fin du jubilaire,\n qui déjà servit de modèle à Alexandre Charpentier. Le revers est formé d'une\n  composition harmonieuse, la plus élégante peut-être de toutes celles que signa\n"}, {"page_pdf": 913, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3190, "texte": "780                                      DURENDAL\n\n\n\nM. Devreese. Deux figures allégoriques, la Belgique et l'Italie, joignant leurs\nmains d a n s un geste de solidarité, en constituent le sujet principal. A leur\ndroite se profile au loin la tour du château Sforza, à Milan; à leur gauche,\ncelle du palais des Consuls d o m i n a n t le p a n o r a m a de Gubbio, en O m b r i e .\nSur une sorte de prédelle, le Vésuve érige sa silhouette d a n s le classique\npaysage du golfe de Naples. A l'extrémité supérieure de la médaille, les\nvolutes d ' u n ruban qui porte les dates de 1884 et de 1909 encadrent discrète­\nment u n e roue ailée et les écussons des deux nations associées.\n   L ' œ u v r e , d'une conception heureuse et d'une exécution r e m a r q u a b l e ,\natteste les progrès constants que fait en Belgique l'art de la médaille.\n   L'éditeur Fonson vient de frapper pour la Société des Chemins de fer\nvicinaux belges u n e autre médaille de G. Devreese, et, pour le Cercle\nafricain, u n e médaille-plaquette d u même auteur destinée à fixer le souvenir\ndu voyage au Congo d u prince Albert de Belgique.\n   Il a édité, en outre, u n e jolie breloque de M . Charles Samuel qui\nsera distribuée a u x sociétés bruxelloises qui ont fêté, en août, le retour\ndu prince.\n                                               * *\n   M a d a m e A n n a D e W e e r t , de Gand, u n e des meilleures élèves du\ngrand artiste Emile Claus a exposé récemment tout une série de ses œuvres\nau Cercle Artistique de Bruxelles, en même temps que M. F r a n ç o i s\nB e a u c k . Nous reparlerons de ces deux expositions qui furent très inté­\nresantes toutes les deux.\n                                       *\n\n   M a d a m e G . W y b a U W - D e t i l l e u X , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais), chez\nelle, 40, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                               * *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Conférences sur l'architecture et la peinture : L'éloge du gothique.\nT u r n e r . Le P r é r a p h a é l i s m e , par JOHN RUSKIN. T r a d u c t i o n de E. CAMMAERTS.\nVol. illustré (Paris, L a u r e n s ) . — Diphilos et les modeleurs de terres-cuites grecques,\npar EDMOND POTTIER. Vol. illustré (Collection : Les grands artistes. Paris,\n L a u r e n s ) . — Ribera et Zurbaran, par P A U L LAFOND. Vol. illustré (idem). —\nLes architectes des cathédrales gothiques, par H E N R I STEIN. Vol. illustré ( i d e m ) . —\nCarthage, Timgad, Tebessa et les villes antiques de l'Afrique du Nord, par R E N É\nCAGNOT. Vol. illustré (Collection : Les villes d'art célèbres. P a r i s , Laurens).\n— La voie publique et son décor, par FERNAND BOURNON; Vol. illustré (Collection :\nLes richesses d'art de la ville de P a r i s . Paris, L a u r e n s ) . — Les édifices reli­\ngieux. Moyen-Age. Renaissance, par AMÉDÉE BOINET. Vol. illustré (Paris, L a u r e n s ) .\n— La vie et l'œuvre de Titien, par GEORGES LAFENESTRE. Vol. illustré (Paris,\n Hachette). — L'art, la religion et la Renaissance, par I.-C. BROUSSOLLE. Vol.\nillustré ( P a r i s , Téqui). — Les fresques de l'Arena à Padoue, par I . - C . BROUS-\n"}, {"page_pdf": 914, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "                                            NOTULES                                               781\n\n\nSOLLE. Vol. illustré (Paris, D u m o u l i n ) . — L'Université de Paris, par L o u i s\nL I A R D . Vol. illustré (Collection : L e s g r a n d e s institutions de F r a n c e . P a r i s ,\nLaurens).\n  H I S T O I R E : Sainte Bathilde reine des Francs. Histoire politique et religieuse\npar DOM COUTURIER (Paris, T é q u i ) .\n   L I T T É R A T U R E : Le plaisant abbé de Boisrobert, fondateur de l'Académie fran­\nçaise, par EMILE MAGNE ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Critiques diverses, par\nBARBEY D'AUREVILLY (Paris, Lemerre). — L'évolution de l'idée dramatique chez\nles maures du théâtre de Corneille à Dumas fils, par J U L E S GUILLEMOT (Paris,\nP e r r i n ) . — Dans la lumière de Rome. Pèlerinages et flâneries, p a r EDMOND\nRENARD (idem). — Heures d'Italie, par GABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle). —\nOmbres et lumières, par F E R N A N D L A U D E T ( P a r i s , P e r r i n ) . — Camille Lemon­\nnier, par MAURICE DES OMBIAUX. Vol. illustré (Paris et Bruxelles, Carrington).\n— Le mirage oriental, par L o u i s BERTRAND ( P a r i s , P e r r i n ) . — Prières et pensées\nchrétiennes de J.-K. Huysmans avec introduction et notes par H E N R I D ' H E N -\nNEZEL ( L y o n , L a d o n c h e t ) .\n  P H I L O S O P H I E : La critique du Darwinisme social, p a r J . Novicow (Paris,\nAlcan). — L'art et le geste, par JEAN D ' U D I N E (idem.)\n\n    P O É S I E : Toute la Flandre. Les villes à p i g n o n , par E M I L E VERHAEREN\n(Bruxelles, D e m a n ) . — Le soleil dans la forêt, suivi de Bienheureuse, pièce en\ndeux tableaux en vers, par JEAN BOUCHOR ( P a r i s , Plon). — Les triomphes, par\nNICOLAS BEAUDUIN ( P a r i s , E d . de R u b r i q u e s nouvelles). — Les bâtisseurs de\nvilles, p a r ROGER DEVIGNE ( P a r i s , Gastein Serge). — La poésie féministe à\nl'étranger, par MARGUERITE B E R T H E T , t. I : R o u m a n i e (idem). — Quelques vers,\npar le comte D'ARSCHOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — Le jeu de dix-huit ans, par\nPROSPER ROIDOT (Bruxelles). — L'essor éternel, par H E N R I ALLORGE ( P a r i s ,\nP L O N ) . — Anacréon. T r a n s p o s i t i o n de L É O N - M A R I E THYLIENNE ( L i é g e , Société\nbelge d'éditions).\n\n    R O M A N S : Monsieur le Professeur, par JOSEPH C H O T (Liége, Société belge\nd'éditions). — Les arpents de neige, par JOSEPH POIRIER (Paris, Nouvelle\nlibrairie nationale). — Madame Kakebroeck à Paris, par LÉOPOLD COUROUBLE\n(Bruxelles, Lacomblez). — Derniers contes : Histoires inédites. L ' a m o u r\ns u p r ê m e . Akédysséril, p a r VILLIERS DE L'ISLE-ADAM ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — La brèche, p a r BRADA (Paris, P l o n ) . — Les infernales, par NIKTO\n(Paris, L e m a i r e ) . — Le livre d'heures, p a r M. J . JORYS (Paris, Editions d'art et\nde littérature). — Les arrivants, par JEAN YOLE (Paris, Grasset). — Pèlerins et\négarés, par FABRI DE F A B R I S . T r a d u i t d e l'allemand par U . Caillet (idem). —\n Vliesbroeck, par EMMANUEL DES HAYES (Bruxelles, L e b è g u e ) . —Levoyageimmo-\nbile, suivi d'autres histoires singulières, p a r MAURICE RENARD (Paris, Mercure\nde F r a n c e ) .\n\n  T H É Â T R E : L'Oiseau bleu, p a r MAURICE MAETERLINCK (Paris, Fasquelle).\nDeux drames : L e cloître. P h i l i p p e II P a r E M I L E VERHAEREN (Paris, Mercure\nde F r a n c e ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 846, "texte": ""}, {"page_pdf": 847, "texte": ""}, {"page_pdf": 848, "texte": ""}, {"page_pdf": 849, "texte": ""}, {"page_pdf": 850, "texte": "          NOËL\n(HUGO   VAN     DER    GOES)\n Florence, Musée des Offices\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": ""}, {"page_pdf": 852, "texte": "                           Nos Rois\n\n                    Léopold II — Albert I\n   Au moment où le présent fascicule allait paraître, deux événements,\nauxquels un patriote ne peut être indifférent — et patriotes nous\nsommes, nous le déclarons bien haut — ont eu lieu : notre second roi\nLéopold II a été subitement fauché par la mort et notre troisième roi\nAlbert I est entré dans l'histoire.\n  En ce temps, où certains écrivains, poussés par je ne sais quelle\naberration mentale, affectent de se poser en renégats de la patrie,\nnous tenons à faire acte de patriotisme et à déclarer que nous sommes\nBelges de cœur et d'âme et que nous sommes fiers et heureux de l'être.\n  Nous saluons avec respect l'auguste mémoire du Roi incomparable\nqui vient de disparaître et nous offrons nos hommages à son successeur\net faisons les vœux les plus ardents pour que son règne rayonne de\nla gloire qui a immortalisé à jamais celui de son prédécesseur.\n   Léopold II fut un grand Roi, le plus grand Roi de ce siècle. Trop\ngrand peut-être pour un si petit pays, comme l'ont dit si justement trois\nde nos plus distingués littérateurs : Edmond Picard, Emile Verhaeren\net Albert Giraud, en des articles remarquables, les plus beaux de tous\nceux qui ont été écrits à la louange de l'illustre mort. L'unique ambi­\ntion de toute la vie de ce Roi de génie fut la gloire de son pays.\nJ E VEUX — avait-il dit — LA BELGIQUE PLUS RICHE, PLUS\nBELLE, PLUS FORTE, PLUS GRANDE. Et ce noble dessin, il l'a\npoursuivi avec une énergie admirable, qui ne connaissait pas les\nobstacles et que les difficultés stimulaient plutôt que de l'amoindrir,\ndurant un règne de quarante ans, mettant en jeu toutes les ressources\nde son puissant cerveau et de la ténacité indomptable d'une volonté\nd'airain, et il a pu voir, avant de mourir, le rêve de sa vie de roi\nréalisé de la façon la plus grandiose qu'il pouvait le souhaiter.\n  A Léopold II succède un jeune Roi d'une rare distinction, épris\nd'art, aimant les Lettres, plein d'admiration pour les écrivains de son\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "722                           DURENDAL\n\n\npays. Littérateurs belges nous saluons avec joie l'avènement au trône\nde ce Prince sympathique qui applaudissait avec nous, il y a un an à\npeine dans une circonstance mémorable, le plus fastueux de nos poètes\nEmile Verhaeren et qui affirma en même temps publiquement, en\nparoles éloquentes, son enthousiasme pour les Lettres nationales.\n  Nous avons confiance dans notre jeune Roi. Il sera, nous n'en dou­\ntons pas, le protecteur des Lettres et des Arts dans son royaume. Nous\ncomptons sur lui. Ne vient-il pas de proclamer solennellement dans\nson discours du trône son intention formelle de promouvoir autant\nqu'il sera en son pouvoir l'essor littéraire de notre chère, glorieuse et\nvaillante petite Belgique. Nous prenons acte de cette parole royale et\nnous acclamons avec joie en Albert I l'ami, le bienfaiteur et le pro­\ntecteur des littérateurs belges.\n\n                 QUE DIEU PROTÈGE NOTRE ROI !\n                                            L'abbé Henry MCELLER,\n                                             Directeur de « Durendal ».\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                  La jambe de bois\n                   DE tous ses enfants, c'est E d o u a r d , l'aîné, que\n                      Benoît aime le plus et dont il est le plus fier.\n                      E d o u a r d est fort, bien découplé et n'a pas peur\n                      de la vie. Aucune besogne ne le rebute. C'est lui\n                      qui sème le blé chez M. Gerbehaye au prin­\n                      t e m p s ; à l'époque de la moisson, il est fau­\n                      c h e u r ; q u a n d l'hiver arrive, il travaille à la\n                      sucrerie; et, au mois de février, ceux qui ont\nune marnière à exploiter s'adressent à lui. Il gagne de fortes\njournées et remet à sa mère sa quinzaine telle qu'il la touche.\nCelle-ci lui restitue deux francs pour ses menus plaisirs.\nJ a m a i s il n'en réclame davantage. Beaucoup de semaines\ns'écoulent sans qu'il dépense autre chose que les vingt-cinq\ncentimes que lui coûte le paquet de tabac qu'il va acheter lui-\nmême chez M lle Agnès, l'épicière. Il n'est j a m a i s fatigué et\nignore les loisirs. E n été, après le souper, il travaille au\njardin j u s q u ' à ce que la nuit t o m b e ; en hiver, il ferre les\nsabots de la famille au coin du feu; et quand il trouve sa mère\ndevant le pétrin, les mains appuyées sur ses côtes et de grosses\ngouttes de sueur au front, — la vieille femme commence à se\ndisloquer — il l'écarté, trousse ses bras, les lave avec du savon,\npuis de son poing dur pétrit la pâte, la divise, plante un doigt\ndans chaque morceau, et, après l'avoir roulé dans la farine pour\nlui donner la forme nécessaire, le place sur une planche où il\nl'asperge avec de l'eau, afin que la croûte prenne à la cuisson\nun bel émail.\n   Son frère, Camille, a toujours en poche l'une ou l'autre\nchanson imprimée sur du papier à chandelle, qu'il apprend\npar cœur le dimanche. E d o u a r d ne chante pas, mais il fredonne\nparfois un refrain qu'il a entendu voilà bien longtemps et qui\nlui est resté dans la tête :\n\n                      L'amour,    c'est le   soleil!...\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": " 724                            DURENDAL\n\n\n   L ' a m o u r . . . E d o u a r d le comprend comme le reste, en h o m m e\nsage. A la fête, il fait comme les autres sa partie de danse, mais\nni la voix cajoleuse des jeunes filles, ni leur sourire enchanteur\nne lui troublent la tête, et lorsque minuit sonne (l'heure des\nhonnêtes gens), il s'en retourne sans rêvasser, du pas égal de\nquelqu'un qui ne fuit rien et qui ne court après personne. P l u s\nd'une jeune fille pourtant ne d e m a n d e r a i t pas mieux que d'être\naimée par ce beau gars. Q u a n d , par les soirs d'été, elles pas­\nsent en groupe devant sa demeure et qu'elles le voient accoudé\nà la barrière, fumant sa pipe, nu-tête, en bras de chemise, le\ngilet déboutonné, calme, sérieux, la mine fleurie, avec son\néternel air de bonne h u m e u r , elles se risquent parfois à le\nprovoquer :\n    — Vous ne voulez pas venir avec nous, E d o u a r d ?\n    — Non, répond-il, en m o n t r a n t toutes ses dents d a n s un sou­\n rire; j'ai p e u r . . .\n    — Vous avez peur du loup, E d o u a r d ?\n    — J u s t e m e n t ! j ' a i peur du l o u p . . .\n    Vis-à-vis d'Odile, toutefois, il se montre un peu plus t e n d r e .\n C'est lui qui la salue le premier :\n    — Bonjour, O d i l e !\n    Lorsqu'elle a disparu, il la regarde s'éloigner, puis il fait ses\nréflexions.\n   Odile marche sur ses dix-neuf ans. Elle a une jolie taille, un\npeu forte, ainsi qu'il convient à une paysanne, une figure régu­\nlière et colorée, de grands yeux bleus; puis elle est habile de\nses mains et d'un caractère aimable et d o u x . . .\n   E d o u a r d pèse tout cela, en h o m m e sérieux, qui calcule tous\nses actes, même ceux qui n'intéressent que son cœur. Il ne dit\ntoutefois encore ni oui, ni non, parce qu'il songe que le mariage\nlie les gens pour l'existence et qu'il ne veut se donner qu'une\nfois, loyalement et pour toujours.\n\n   C o m m e d'habitude, cette année-là, à la fin de septembre,\nM. Gerbehaye commença le battage de son blé. U n e batteuse\nà vapeur fut installée en plein c h a m p contre u n e grande meule\ncarrée. L e travail commença à l'aube. Des femmes, debout sur\nla meule, — en j u p e courte, avec un mouchoir noué sur leur\ntête — se passaient les gerbes, qui allaient t o m b e r sur la plate­\nforme, où E d o u a r d , perché sur un banc, les éparpillait avec les\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                        LA JAMBE DE BOIS                        725\n\n\n  mains pour les faire glisser entre les tambours. Derrière, des\n ouvriers enlevaient la paille qui sortait des secoueurs, fai­\n saient de nouvelles gerbes et recommençaient une nouvelle\n meule. Lamothe recueillait dans des sacs le blé qui coulait du\n  tarare.\n    Le temps était clair. Le matin, la rosée étincelait dans les\n chaumes, puis elle s'évaporait au soleil et la plaine, unie à\n l'ouest, un peu renflée à l'est, brillait jusqu'au soir d'un éclat\n dur et cuivré. Des troupeaux de porcs vaguaient çà et là; des\n feux de fane s'allumaient à droite et à gauche ; un chasseur pas­\n sait quelquefois au loin; et des volées de pigeons faisaient, de\n temps à autre, miroiter dans l'azur la soie délicate de leurs ailes\n multicolores.\n    La batteuse remplissait la plaine de son ronflement continu.\n Elle ronflait tantôt avec douceur, tantôt avec colère comme une\n bête irritée. La courroie qui l'actionnait marchait si vite qu'on\n ne la voyait pas bouger. Elle semblait mouvoir jusqu'aux\nouvriers, dont les gestes uniformes et rapides se succédaient\nautomatiquement. Vers le soir d'ailleurs on ne les distinguait\n plus les uns des autres, on ne reconnaissait plus les vieux des\njeunes; toutes les figures étaient recouvertes du même masque\nde poussière grise. De temps à autre une silhouette s'immobi­\nlisait un instant; et une main se posait au bas de l'échiné endo­\nlorie par ce travail violent.\n    Seul, Edouard est resté aussi frais et aussi dispos que le\nmatin. La force coule dans ses membres comme l'eau d'une\nrivière. Au lieu de l'épuiser, l'action rapide de la machine le\nfouette et l'excite. Ses deux mains qui ont remué la paille\ntoute la journée ne lui suffisent plus. Il saute sur la plate­\nforme et pousse du pied le blé sur les tambours. Aussitôt que\nLamothe l'aperçoit, il se met à crier en faisant des gestes,\nmais ses paroles se perdent dans le bruit; et Edouard, dont le\ncorps solide se détache là-haut, tout noir dans le soleil, con­\ntinue à pousser, d'un pied infatigable, les gerbes dans la bat­\nteuse. De temps en temps, une des femmes tourne les yeux\nvers lui.\n\n  Le soleil allait toucher l'horizon. Aucun nuage ne voilait ses\nderniers rayons, qui s'allongeaient librement sur la terre,\nmêlant leurs fils d'or aux aiguilles d'or des éteules. Le mécani-\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "726                         DURENDAL\n\n\ncien avait jeté une dernière pelletée de charbon dans le foyer\net le grand tonneau, monté sur deux roues, tiré par des bœufs,\nqui amenait de la ferme l'eau nécessaire pour la machine,\ns'en retournait pour la dernière fois. M. Gerbehaye, qui venait\nd'arriver pour assister à la fin du travail, regardait avec plaisir\nle soleil, qui planait maintenant au bout du ciel comme un\nballon rouge. Il se tourna vers le mécanicien :\n   — Nous aurons encore une belle journée demain.\n   A ce moment, un cri déchira l'espace. Edouard avait glissé...\nSa jambe droite était engagée entre les tambours... Renversé\nsur le dos, il sursautait en faisant voler la paille autour de lui,\ntandis que ses bras s'ouvraient et se fermaient comme deux\nailes et que son crâne frappait à grands coups le zinc poli de la\nplate-forme...\n   Lamothe, le premier, sauta à son secours. De ses deux bras,\nil lui enlaça le corps et le maintint immobile jusqu'à ce que\nla batteuse fût arrêtée. D'autres hommes vinrent alors l'aider\npour dégager la jambe. Puis on descendit Edouard. Le sang\ncoulait à flots de sa blessure; des lambeaux de chair pendaient.\nOn l'emporta sur une ridelle de chariot, capitonnée de paille.\n   Le docteur arriva dans la nuit. Lorqu'il eut découvert le\nmembre broyé qu'on avait bandé comme on avait pu pour\nétancher le sang, il fit une grimace :\n   — Il faudra qu'on te scie la jambe, mon garçon.\n   Edouard, dont la figure pâle suait à grosses gouttes, répondit:\n   — Faut la scier, monsieur le Médecin.\n   Le docteur déballa sa trousse; on prépara de l'eau, des ban­\ndages, de la charpie, des serviettes et l'opération commença à\nla lueur d'une lampe à pétrole. Lamothe et le curé assistèrent\nle docteur. Toute la famille Benoît s'était réfugiée chez les\nvoisins. Dans la nuit silencieuse, on entendait de temps à\nautre le claquement d'une porte : c'était un homme ou une\nfemme qui venait écouter sur le seuil si le blessé ne qriait pas.\nLe matin, Colpin emporta au cimetière, cloué dans une boîte,\nle morceau de jambe amputé.\n\n   Pendant tout l'hiver, Edouard resta étendu sur son lit. Une\ncorde, fixée au plafond, pendait au-dessus de lui; il s'en ser­\nvait pour se hisser sur son séant quand il se sentait les reins\ntrop fatigués. Sur une table, placée près du lit, il y avait tou-\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                          LA JAMBE DE BOIS                           727\n\njours des oranges, du pain d'épices, du miel, des pommes, des\n châtaignes, que lui apportaient les voisins.\n     Lorsque la blessure commença à se cicatriser, on le sortit du\n lit. Il avait engraissé pendant ces longues heures d'immobilité :\n il était devenu très lourd, si bien qu'il fallut trois hommes pour\n l'enlever et l'asseoir d a n s un fauteuil, devant lequel on plaça\n une chaise où il put reposer son moignon.\n    Quand il eut devant les yeux son bout de j a m b e , il gémit :\n    — Me voilà arrangé !\n    P o u r le consoler, on lui dit qu'on pouvait marcher sans\ndifficultés avec une j a m b e de bois. L a m o t h e avait connu un\nm e n d i a n t , a m p u t é comme lui, qui ne se servait j a m a i s de\n bâton; il dansait m ê m e d a n s les cours, quand il était de bonne\nhumeur, pour amuser le m o n d e .\n    E d o u a r d ne répondait pas, mais il réfléchissait. Ce qui le\nchagrinait surtout, c'était de ne pouvoir travailler et de\npenser qu'il ne pourrait j a m a i s plus le faire comme aupa­\nravant.\n    Dès que la plaie fut cicatrisée, comme le moignon était\nencore trop endolori pour supporter le frottement d'une j a m b e\nartificielle, le menuisier lui apporta des béquilles, qu'il avait\nfabriquées lui-même à ses moments p e r d u s . Il y avait mis tous\nses soins. Les bouts étaient garnis de rondelles de caoutchouc\net sur les crosses il avait fixé, avec des clous de cuivre, deux\nbandes de velours rouge offertes par M m e Gerbehaye.\n    Lorsque E d o u a r d vit les béquilles qui l'attendaient,\ndressées à côté de son lit, des larmes lui jaillirent des y e u x .\n    Il les essaya le lendemain et les gens sortirent de leurs\ndemeures pour le voir marcher au milieu de la route. L a figure\nde Benoît et celle de P r u d e n c e apparurent aussi à la fenêtre ;\nmais elles se retirèrent r a p i d e m e n t . E d o u a r d s'avançait à\npetits pas, sous la surveillance de son frère Mac, en balançant\nson moignon. Son inexpérience et la crainte de tomber l'obli­\ngeaient à de grands efforts; il transpira v i t e ; bientôt, il fut tout\nen nage et dut rentrer.\n    Quand il put supporter une j a m b e de bois, ce fut un nouvel\nexercice. Il a b a n d o n n a ses béquilles et n'employa plus qu'un\nbâton; Pour marcher, il renversait le corps en arrière, du côté\nde sa bonne j a m b e , et faisait décrire un demi-cercle à\nson pilon.\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "728                         DURENDAL\n\n\n  — Ça va ! ça va ! disaient les gens pour l'encourager.\n  Il répondait :\n  — Oui, ça va !\n  Au fond de lui, il pensait que cela n'irait jamais fort bien,\nparce qu'il était trop gros et trop lourd; il maudissait\nsa belle santé qui lui gonflait la figure et ballonnait ses\ncuisses.\n\n   Vers le milieu de l'été, M. Gerbehaye vint le voir. Prudence,\nsurprise par son arrivée, se précipita pour lui offrir une\nchaise. Elle saisit la première venue, l'abandonna pour une\nseconde, puis courut vers une troisième.\n   M. Gerbehaye, ayant remarqué son agitation, lui dit :\n   — Ne vous gênez pas. On ne doit jamais se déranger\npour moi.\n   Il déposa sa canne sur la table, puis il y mit son cha­\npeau et s'essuya le front. Il sortit ensuite sa blague à tabac et\nla tendit à Edouard :\n   — Tiens, bourre une pipe.\n   Ayant ainsi mis son monde à l'aise, il causa pendant\ndix minutes, sans morgue, en camarade, passant de temps en\ntemps ses doigts brunis sur la tête de son chien.\n   Avant de partir, il dit :\n   — Maintenant que tu es retapé, mon homme, si tu veux\nrevenir travailler...\n   — Voilà, répondit Edouard, en regardant sa jambe, je\nn'osais pas vous le demander...\n   Le lendemain, on le vit arriver à la ferme.\n   Il y répare les outils, rapièce les paniers, surveille la lessive\nqu'on étend dans la prairie, tire l'eau du puits, passe les\nétables au lait de chaux quand une bête est morte d'épidémie.\nIl ne touche plus que de petites journées, comme les vieux\nqu'on occupe par charité.\n   Comme il ne peut plus s'accroupir, ni s'asseoir par terre, il a\nroulé une souche d'arbre devant sa demeure contre le fossé de\nla route, afin de pouvoir encore passer les soirées d'été avec\nses amis.\n   Dans les premiers temps, ceux-ci ne le quittaient pas; mais\nmaintenant ils s'éloignent, après une courte halte. Edouard\npourrait les suivre; mais là où ils vont, lui n'a rien à faire; il\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                          LA JAMBE DE BOIS                           729\n\nreste sur son siège, tout seul, à fumer sa pipe dans la nuit\nqui tombe.\n   L e s jeunes filles du village passent comme jadis. L e plus\nsouvent, elles ne le r e m a r q u e n t pas. E d o u a r d est un jeune\nh o m m e qui ne compte plus. Seule, Odile n'oublie jamais de\nle saluer.\n   Il s'empresse de retirer sa pipe de sa bouche pour répondre :\n   — Bonsoir, la belle enfant !\n   Odile sourit; et ce sourire est si frais, si brillant, si lumi­\nneux, q u ' E d o u a r d porte instinctivement la main à sa poitrine.\nSous ce sourire, son cœur se contracte. Lorsqu'elle a disparu,\nil fixe les yeux sur la route, dont la poussière blanche a\nconservé l'empreinte de ses pas. Si le b o n h e u r l'avait voulu,\ncependant !\n   — Bah !\n   E d o u a r d agite sa main pour éloigner le fantôme c h a r m a n t ;\npuis, l'âme déchirée, mais stoïque malgré tout, il fredonne son\nrefrain d'autrefois :\n\n                    L'amour,    c'est le   soleil!...\n\n                                                    HUBERT KRAINS.\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "                     Poèmes\n\n                  Agar et Ismaël\nDans le ciel d'un bleu cru le soleil qui descend\nBrûle encor le désert dont l'or fauve étincelle,\nDont l'air s'affaisse lourd comme un oiseau sans aile,\nDont l'horizon n'est plus qu'une tache de sang.\n\nCouché las au milieu du sable      incandescent,\nIsma'él, fils d'Agar, tendant les bras vers elle,\nLève en vain ses grands yeux éplorés de gazelle,\nEt se tord en un long spasme      d'agonisant.\n\nPauvre petit martyr pour qui la mort s'avance !\nLa mère : elle rugit d'horreur et d'impuissance !\nEt l'astre ensanglanté sombrant au fond du soir\n\nDerrière elle qui hurle, et s'accuse, et s'affole,\nLa nimbe d'une moins saisissante      auréole\nQue son amour sauvage et que son désespoir !\n\n\n\n                     Le Lévrier\nLorsque du maitre mort on a scellé la pierre,\nLe lévrier plaintif sur la tombe s'étend,\nEt réchauffe de son haleine, en    sanglotant,\nLe pauvre corps transi couché nu dans la bière.\n\nO vous qui m'êtes bien plus chers que la lumière,\nSi jamais le Destin foudroie en un instant\nMon beau rêve d'amour candide et palpitant :\nSi pour vous, non pour moi, la mort vient la première,\n\nEmbrassant votre dalle, et la poitrine en feu,\nSeul avec vous, mes bien-aimés, seul avec Dieu,\nVivant, j'irai m'étendre au fond des catacombes.\n\nEt du parjure oubli tragiquement     vainqueur,\nJ'y sentirai le marbre impuissant de vos tombes\nFondre sous la brûlure ardente de mon cœur!\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "                         POÈMES                                           731\n\n\n\n                      A Waterloo\n                             Oh ! va, nous te ferons   de belles funérailles   !\n                                                               V.   HUGO.\n\n\nDes monts et de la plaine où son toscin résonne,\nAfin de remplacer les manquants et les morts,\nIl a pris ceux de la Moselle et de l'Argonne,\nCeux du Midi, ceux de Touraine et ceux       d'Armor.\n\nIl a, fermant son cœur de bronze aux vains remords,\nEngraissé de leur sang l'argile     brabançonne\nOù le soleil souillé, qui dans l'ombre   frissonne,\nTrébuche sur l'amas formidable des corps.\n\nLUI n'a pas su mourir. Du champ qui s'enténèbre,\nPloyé sur son cheval, il fuit, pâle et funèbre,\nFrustré des lendemains splendides qu'il rêva.\n\nMais comme il lui fallait de belles   funérailles,\nCent mille malheureux    font, perdant leurs      entrailles,\nUn long tapis de pourpre à César qui s'en va.\n                                                  E M I L E CHARDOME.\n\n\n\n\n                          Matin\n         C'est le matin dans les fumées :\n         La brume d'or que nous aimons,\n         O petite âme bien-aimée,\n         Glisse sur les sentiers des monts.\n\n         A la brume la fumée grêle\n         Se mélange indistinctement   :\n         Ainsi notre pensée se mêle\n         A ce qui vient du    firmament.\n\n         Et le fleuve, las des nuées\n         Et des émois toujours     pareils\n         Et des lueurs     diminuées,\n         Roule du songe et du soleil!\n\n         Le coq chante, et mon âme pâle,\n         A ce chant vibrant et lointain,\n         Se sent timide et triomphale\n         Comme la clarté du matin !\n                                                  PIERRE       NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "732                             DURENDAL\n\n\n\n\n                                  Attente\n      C'est la paix : le soir tombe et les lointains   faiblissent.\n      Je te pressens et te désire   obscurément.\n      Mon cœur plaintif d'enfant se soumet aux caprices\n      D'un bonheur entrevu : et j'attends        vaguement.\n\n      Voici que la douceur du silence se donne.\n      Le bois pensif s'emplit d'odeur de mérisier\n      Et tout est si léger qu'encore je m'étonne\n      D'être tout seul assis à l'endroit familier.\n\n      Mes yeux ont deviné ta présence ignorée :\n      Quelque chose de toi flotte dans le lointain,\n      Et quand vient me frôler le vent de la soirée\n      Je crois sentir ta main se poser sur ma main.\n\n      Je vais le long du bois : j'ai cru que c'était l'heure\n      De t'appeler en moi, mais rien n'a répondu.\n      Je devine un baiser dans le vent qui      m'effleure...\n\n      Est-ce toi, mon amour,    que j'ai tant    attendu?\n\n                                                             J . BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "                    Heures de Jeunesse (1)\n\n                         Henry Carton de Wiart\n                   EN septembre dernier, lorsque nous vîmes Henry Carton de\n                     Wiart prendre la présidence, au Congrès de Malines, de la\n                     Section des Lettres, que de souvenirs élevèrent en nous leur\n                     délicieuse chanson de jeunesse!\n                         Dans cette même cour du Petit-Séminaire que nous\n                     venions de traverser, nous avions été réunis, dix-huit ans\n                     auparavant, en conseil de guerre : il s'agissait de lever\n                     l'interdit que les catholiques d'alors et parmi eux, surtout,\n                     les maîtres de l'enseignement faisaient peser sur la littéra­\nture contemporaine et de conquérir, pour nos enthousiasmes littéraires, le\ndroit à la modernité! I1 y avait là Eugène Gilbert, déjà secrétaire de la Revue\n Générale, et dont l'élégance souriante revêtait ce jour-là un peu de nervosité\n— n'avait-on pas osé proclamer dans un rapport qu'il n'existait pas en Belgique\nde périodique catholique? — Jean Casier, la cheville ouvrière du Magasin Lit­\ntéraire, à qui la lecture du même rapport avait infligé l'allure d'un séraphin\nscandalisé; Maurice Dullaert, à l'œil malicieusement amusé par la « solennité\ndes cuistres » se dépêchant, encombrés de paperasses, vers la Section des Lettres,\net d'autres encore, parmi lesquels un tout jeune homme, âme exaltée de\nbeauté et qui joua dans le mouvement de renouveau des Lettres catholiques\nun rôle, auquel on ne rendit point suffisamment justice : Joseph Soudan...\nIwan Gilkin, directeur de la Jeune Belgique, nous montra en passant le rap­\nport de Léon de Monge, réquisitoire hautain et intransigeant d'un grand\nseigneur du XVIIe siècle contre l'art du XlXe siècle. — « Quel pavé ! » commenta\nGilkin. « Non, mon vieux, une cible! » Gilkin s'éloigna incrédule, Carton\nde Wiart nous rejoignit; il avait le feutre sur l'oreille, une fleur à la bouton­\nnière, la cigarette aux dents et les yeux étincelants de l'impatience du combat.\nHâtivement, on organisa la division du travail : « Toi, me dit Carton, tu\namorceras, et nous suivrons. Tu te charges d'abattre les Philistins et moi je\ntirerai la moralité de la bataille. » Et notre petit groupe alla s'asseoir, avec\nune apparente tranquillité, dans un coin de la salle où siégeait la Section des\nLettres, tandis que M. Godefroid Kurth montait au fauteuil de la présidence.\n\n  (1) Ces payes paraîtront dans l'Almanach des étudiants catholiques de Gand de 1910,\nauquel collaborent annuellement la plupart de nos écrivains.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n   Heures inoubliablement enivrantes, où notre jeunesse enthousiaste clama\nses haines et cria ses rêves. Dût notre effort n'avoir été qu'un geste inutile ou,\ncomme on disait alors, une « impertinence sans lendemain », — et grâce à\nDieu, il existe aujourd'hui une vivante Littérature catholique, à laquelle le\nrécent Congrès de Malines donna sa définitive consécration — nous ne par­\nviendrions à rien regretter de ce passé turbulent qui créa, entre soldats d'un\nmême idéal, une indéfectible amitié! Sans doute, nous fûmes cruels et injustes,\nnous n'eûmes ni respect ni pitié, mais qu'importe et tant mieux, puisque\ndevant notre agression bousculante la Routine, l'Incompréhension et la\nMéconnaissance furent obligées de plier bagage... Et, sur cette déroute, je\nrevois le Carton de Wiart de 1891 « tirant la morale de la bataille » ; très\nmaître de lui, la voix trépidante d'admiration, il vengea les grands écrivains\nqu'on prétendait jeter dans les ténèbres extérieures et les revendiqua fièrement\ncomme les parrains des jeunes Lettres catholiques : Barbey d'Aurevilly, Vil­\nliers de l'Isle-Adam, Ernest Hello, Paul Verlaine. Ce jour-là. Carton de Wiart,\nde sa juvénile main vaillante, éleva, sur les ruines de Béotie, des autels d'art\nvers lesquels appareillèrent des fidèles de plus en plus nombreux.\n   Au lendemain du Congrès, nous étions décidés à ne pas permettre à nos\nadversaires de prendre des revanches même sournoises. Et afin d'achever « le\nmassacre » et de rallier la sympathie de la jeunesse, le Drapeau, premier\norgane littéraire des Jeunes Catholiques, fut fondé... Pauvre petit Drapeau,\nenfant de notre adolescence conquérante qui dort à présent dans le linceuil de\nses douze numéros!... Carton de Wiart y collabora activement : vers, chro­\nniques, et aussi — sous le pseudonyme de Gavroche — un éreintement soigné\ndu conférencier sacré, alors le plus fêté et adulé! L'article causa scandale,\nparticulièrement parmi les pieuses « Cervelines ». J'ai longtemps, comme\nrédacteur en chef, porté le dam et la gloire de cette verveuse rosserie. Aujour­\nd'hui, biographe exact, je fais restitution à son auteur.\n   Le Drapeau, par ses allures guerroyantes, eut l'heureux effet de remuer la\nmentalité des jeunes hommes catholiques, naissant à la vie littéraire aux envi­\nrons de 1892 ; à des formules conventionnelles et stéréotypées, il substitua une\nvive curiosité intellectuelle et le désir de participer au mouvement d'art de leur\népoque. Maints de ceux qui depuis lors honorèrent nos Lettres par des œuvres\noriginales et marquantes, un Victor Kinon, un Georges Virrès, un Thomas\nBraun, un Franz Ansel, un Georges Ramaeckers se plaisent à proclamer qu'ils\nfurent redevables au « coup de fouet » du Drapeau de la conscience de leur\nvocation artistique.\n   La tâche du Drapeau fut continuée, avec la sérénité que donne la victoire,\npar Durendal, dont Carton de Wiart fut un des fondateurs et reste encore un\ndes directeurs. Entretemps il fut de ceux aussi qui renouvelèrent de modernité\nle vieux Magasin Littéraire de Gand. L'entrée des « barbares » dans cette sage\ndemeure conformiste donna lieu à des palabres animées et bruyantes qui se\ntinrent dans le bureau de l'éditeur de la Revue, M. Alphonse Siffer, devenu\naujourd'hui — voyez comme la littérature mène à tout ! — le premier magis­\ntrat de la ville de Gand.\n   Ce fut au Magasin Littéraire que parurent quelques-uns des Contes Hété-\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                           HEURES DE JEUNESSE                                  735\n\nroclites dont l'ensemble forme le premier livre que publia Carton de Wiart.\nCe n'est pas seulement par le titre que cette œuvre rappelle les Contes cruels\nde Villiers de l'Isle-Adam; l'influence du maître idéaliste dont l'écrivain belge\ns'était réclamé au Congrès de Malines — en son nom et au nom de ses frères\nd'armes — y est tangible dans le choix des sujets et le souci prismatique du\nstyle, comme d'ailleurs, vers la même période, on put percevoir l'emprise de\nBarbey d'Aurevilly sur l'inquiétant et dramatique psychologue de 1'Ame-Prin­\ncesse, Pol Demade, à qui aussi je me plais, en passant, à restituer, dans\nnotre marche à la Beauté, sa qualité de vaillant combattant de l'heure\npremière.\n     En dépit de certains tâtonnements de composition et de tels artifices trop\n faciles d'écriture, les Contes Hétéroclites marquent une date : ils exhaussèrent\n la littérature catholique de l'écœurante et coutumière banalité, en imprimant\n à des idées générales ou à des épisodes quotidiens une physionomie littéraire\n inédite et imprévue.\n      Ce n'était là pourtant qu'un « coup d'essai » ; le « coup de maître » devait\n suivre, mais plus tard. La politique, maîtresse despotique et jalouse, avait\n entraîné Carton de Wiart dans ses tourbillonnements absorbants ; il se donna\n  à elle avec une fiévreuse générosité; quelques-uns, qui le connaissaient mal,\n  craignaient une affligeante désertion        « Carton est perdu pour l'art »,\n gémirent-ils. Et j'avais l'habitude de leur répondre : « Il nous reviendra, car\n  il ne nous a jamais quittés! »\n      Je savais qu'entre un meeting et une séance de la Chambre, entre une cam­\n  pagne de presse et la rédaction d'un rapport parlementaire, Carton de Wiart\n  s'évadait vers les bords de la Meuse et se réfugiait dans la vieille maison fami­\n  liale d'Hastière-par-delà, dont la paix et le silence prédisposent si admirable­\n  ment à entendre les voix saintes et douces de la Tradition. Là le cerveau, tout\n  rempli des récits patriaux, sous les effluves impérieux qui se dégagent des sites\n  wallons que son pas intrépide parcourait en tous sens, s'élaborèrent en lui les\n  fresques héroïques et émouvantes, — belles à l'égal d'une toile de Leys — dont\n  le déroulement forme cette idylle dans une fournaise qu'est la Cité Ardente.\n      Ah ! pour cette œuvre-là, où chevauche, à travers du sang de la volupté et\n  des larmes, la silhouette tragique du Téméraire, ayons une admiration qui ne\n   soit pas uniquement littéraire. C'est deux fois du grand art, puisque c'est de\n   l'art racine dans notre sol et qui puise son inspiration dans notre propre his­\n   toire. C'est deux fois de la Beauté, Beauté humaine et Beauté nationale!\n   Et quand je vois des jurés « quinquennaux » passer avec un dédain distingué\n   à côté d'un livre pareil, j'estime, ô mon vieux camarade Carton, que notre\n   irrévérencieuse jeunesse fut trop clémente encore pour ces boutiques à volets\n   clos qui sont les jurys littéraires!\n       Carton de Wiart est loin d'avoir épuisé le filon que sa foi patriotique lui fit\n   mettre à jour; le Vieux Bruxelles, que Durendal fait paraître en ce moment,\n   ressuscite la vie pittoresque et tumultueuse de la capitale au temps de la Révo­\n   lution brabançonne.\n       Souhaitons que Carton de Wiart continue ainsi son « tour de Belgique »,\n    moissonnant des gerbes de beauté sur la vieille terre patriale. Ce ne sera pas\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": " 736                                DURENDAL\n\n\n pour les « Jeunes Catholiques » une médiocre fierté que d'avoir donné à notre\n Belgique un écrivain qui décuple, par les frissons de l'art, nos plus glorieux\n motifs d'exaltation nationale !\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n     La génération catholique de 1890, dont Carton de Wiart est un des repré­\n  sentants les mieux doués et les plus complets, ne limita pas son activité au\n  domaine littéraire. Parvenue à l'âge de la combativité en un moment où se\n  posait, angoissant et redoutable, le problème des droits du travail, elle se\n  rangea d'instinct généreux et désintéressé, et par un sentiment élevé d'égalité\n  chrétienne, du côté où elle distingua des opprimés qui tentaient de se libérer;\n  elle prit partie par l'initiative contre l'immobilisme; elle déserta la stagnation\n  pour se rallier à l'évolution. Qu'à certaines heures elle ait prononcé des paroles\n  excessives ou esquissé des gestes dangereux, ceux-là seuls pourraient le lui\n  reprocher — et il en est peu, même parmi les plus éminents chefs conserva­\n teurs — qui ne cueillirent jamais, aux parterres de jeunesse, la fleur des illu­\n sions sociales ! Si les « Jeunes Catholiques » — puisque aussi bien ce nom\n semble être entré dans la langue courante — ne réussirent point, selon leur\n noble chimère, à « baptiser » la démocratie, il n'est pas contestable que leur\n intervention, pour ardente qu'elle fût, donna à l'action catholique un regain\n de vitalité et lui permit ainsi une offensive plus efficace contre les \" Huns\n modernes \". Cette action, en tous cas, fournit à la jeunesse catholique un\nobjectif de qualité supérieure à celui qui fut ménagé à ses prédécesseurs :\n il valait mieux s'enthousiasmer, fût-ce avec témérité, à propos des ques­\ntions sociales que de charrier des électeurs et de distribuer des coups de\n canne!\n     D'avoir orienté les juvéniles énergies chrétiennes vers un but élevé et ardent\n fut le grand mérite du journal L'Avernir Social, devenu plus tard la Justice\nSociale, comme aussi le Cercle Léon XIII, qui a été le laboratoire d'idées où\nse formèrent, en même temps que Carton de Wiart, quelques-uns de nos pre­\nmiers hommes politiques d'aujourd'hui et où tous nous fîmes acquisition du\nsens précieux de savoir regarder un peu plus loin dans la vie que les contin­\ngences immédiates, opportunistes et utilitaires. On ne fréquente point de tels\nmilieux d'idéalisme supérieur sans en emporter, pour toujours, le souci d'une\nsorte de propreté intellectuelle que les besognes les plus positives ne par­\nviennent point plus tard à annihiler! Et s'il arriva que nous fûmes ironiques\nou irrespectueux à l'excès, cela nous apprit pour toujours à ne point con­\nfondre les vérités essentielles avec de provisoires dogmes politiques ! Ce serait\nune bien curieuse étude que de rechercher, dans les articles de l'Avenir Social\net les débats du Cercle Léon XIII, les premiers éléments vigoureusement\nformulés, des réformes économiques et politiques qui depuis lors furent trans­\nformés en situations légales acquises. Là furent posés par un Carton de\nWiart, par un Jules Renkin, par un Léon de Lantsheere, — et comment notre\namitié n'ajouterait-elle point à ces noms, celui de ce pauvre Auguste Lelong,\nque le plus fantasque des malentendus amena mourir sur la terre africaine —\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                           HEURES DE JEUNESSE                                737\n\nlà, furent posés les premiers jalons de la route nouvelle que le parti catholique\nallait tracer pour rejoindre la démocratie.\n    Les apprentis d'alors sont devenus les maîtres d'à présent. En les voyant à\nl'œuvre, qui n'aurait une pensée de gratitude pour la petite école où ils se for­\nmèrent aux réalisations futures, dans cette féconde liberté que donne la jeu­\nnesse — quand l'idée la passionne !\n    Ce groupe bouillant et parfois tumultueux de législateurs de l'avenir avait\n senti le besoin de recruter en avant de lui, dans la génération précédente, des\nchefs qui lui fussent un peu des répondants : il découvrit Alphonse Nothomb\nqui, au contact de cette juvénile ardeur, vit refleurir en lui toutes les magni­\nfiques illusions démocratiques pour lesquelles il avait lutté et souffert;\n Prosper de Haulleville qui, humant délicieusement la colère et la contra­\ndiction des beau possidentes, faisait feu des quatre fers; Alexandre Braun\n qui enseigna, aux énergies un peu déjetées, le sens de la discipline\n nécessaire.\n    C'est bien grâce aux conseils avisés d'Alexandre Braun que le jeune mou­\n vement démocratique dépouilla son caractère exclusivement spéculatif et\n « livresque » pour revêtir une forme pratique et positive : Carton de Wiart\n fut, avec Renkin, l'organisateur de cette Fédération démocratique qui devait\n soustraire au socialisme et réunir en un compact rouage économique une élite\n des ouvriers bruxellois. Entretemps ces « intellectuels » ne répugnèrent pas\n aux plus concrètes et plus modestes besognes politiques : ils devinrent des pro­\n pagandistes infatigables et portèrent, dans tous les milieux populaires, citadins\n et ruraux, la parole de vérité.\n    Une ou deux fois par an, l'Avenir Social réunissait ses collaborateurs de la\n capitale et de la province en des soupers plus cordiaux que fastueux... C'était\n l'été et l'on s'évadait, en troupe animée, vers quelque cabaret de banlieue,\n où, fenêtres ouvertes sur la verdure, on échangeait sur l'art, sur la sociologie,\n  sur la politique, sur le droit, propos sonores et audacieux. Au dessert les\n  « anciens » prenaient la parole : Alexandre Braun, succédant à Alphonse\n  Nothomb, mettait délicatement une sourdine à la fougue inquiétante de celui\n  que Haulleville appelait plaisamment le « vieux Ravachol de Campine ».\n  Haulleville lui-même, sous prétexte de toast, tisonnait ses souvenirs, avec des\n  mots d'un Saint-Simon bon enfant... Un journal, ayant écrit à propos\n  des rédacteurs de M Avenir Social que « c'étaient des jeunes qui se compro­\n  mettent », « le cher baron » appela notre réunion le « Compromis des Jeunes ».\n  Et il continuait ses saillies, tandis que nous regagnions la ville... Une nuit\n  que nous revenions ainsi de Boitsfort, avec Carton de Wiart et le Ministre\n  actuel des Colonies, sous les hauts arbres du Bois de la Cambre, Haulleville,\n  particulièrement en verve, s'excitait en paradoxes éblouissants, au milieu\n  desquels il faisait partir de temps en temps une petite fusée légèrement voltai-\n  rienne. Soudain éclata un formidable orage; de grands éclairs illuminaient\n  les sous-bois et les coups de tonnerre se succédaient, fracassants ; à l'instant\n   Haulleville devint silencieux ; nous eûmes beau l'amorcer, il ne « donna »\n  plus; recueilli, il marchait à l'écart, le collet relevé et le feutre enfoncé jus­\n  qu'aux oreilles. Lorsque nous montâmes dans le tramway, au Rond-Point de\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "738                               DURENDAL\n\n\nl'avenue Louise, nous vîmes le « cher baron » — verbe prompt et âme sainte !\n— qui remettait en poche son chapelet !...\n\n\n   A l'intention de la génération d'aujourd'hui, pour qui la belle activité cohé­\nrente de Henry Carton de Wiart est un si pur et si fécond exemple, j'ai voulu\nrestituer l'auteur de la Cité Ardente et le représentant de Bruxelles dans le\ncadre familier et exaltant de nos « heures de jeunesse ».\n   Ecrivain et homme politique, parlementaire et propagandiste, Carton\nde Wiart — il vient d'avoir à peine 40 ans — apparaît comme une des plus\nprécieuses réserves de l'idée catholique... A quelque sommet que doive monter\nsa destinée, elle ne sera jamais supérieure aux espoirs que fondèrent sur lui\nses compagnons d'adolescence!\n                                                  FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  Toussaint, 1909.\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                       Italie et Flandre '\n\n                  L ' I T A L I E , est-on\n                                 porté à songer certains jours de\n                 fatigue ou d ' h u m e u r , l'Italie est ainsi q u ' u n e\n                 vieille et grande image, usée à force d'avoir été\n                 regardée, pâlie dans ses couleurs comme aussi\n                 dans l'attrait qu'elle exerce et auquel quelque\n                 chose se mélange de d é m o d é et d'affadi.\n                    Les plus célèbres de ces lieux où la pensée\n                 devrait se sentir défaillir dans l'éblouissement\nde la beauté et des siècles, on les a trop vus d'avance dans les\nillustrations des livres, joie de l'enfant, et, plus tard, dans\nla poésie, dans l'art, dans les souvenirs des voyageurs... Telle­\nment que leur figure déjà s'est fixée en vous et qu'ils vous sont\nà la fois inconnus et familiers.\n   Cette beauté que l'on a reçue ainsi, trop souvent, et dont le\nrelief a commencé à s'émousser en vous, que vous donnera-\nt-elle encore lorsqu'elle vous apparaîtra dans sa réalité?... On\nva, cependant, à la fois attiré et repoussé, la mémoire hantée\nde noms illustres, plein de désir et de crainte, désir de voir,\ncrainte d'être déçu... L a place Saint-Marc, byzantine et\nclassique, éclatante et régulière; Pise, avec son D ô m e , sa T o u r\npenchée, son Baptistère, lieu de la naissance, et son Camposanto,\nlieu de la mort; Ravenne, qui garde sous la poussière des\nruines le trésor enchanté de ses mosaïques... L a splendeur et\nle mystère de ces choses, tout ce qu'elles disent, tout ce qu'elles\nsuggèrent n'a-t-il pas déjà été exprimé? Des paroles mémorables\nne vont-elles pas se mettre entre les m o n u m e n t s et l'émotion\nque, sinon, leur vue susciterait en vous? U n e teinte roman­\ntique, une couleur pathétique et artificielle ne va-t-elle pas\ndénaturer, à vos yeux, la majesté de ces sites de pierre qui,\n\n    (1) A propos du livre de M. Georges Virrès : Ailleurs et chez nous, précédé d'une\nlettre de M. Dumont-Wilden, paru récemment chez l'éditeur Vromant, a Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "740                                DURENDAL\n\n\n pour Byron ou Musset, furent surtout le prestigieux décor de\n gestes passionnés?\n    T o u s les âges qui, de leur œuvre et de leur pensée, ont\nconcouru à l'antiquité magnifique de ces aspects, s'effaceront-\nils derrière la pensée ou l'oeuvre d'un h o m m e ? U n peuple\nn'aura-t-il cherché forme à son génie, apparence sensible à sa\nforce et à son orgueil que pour préparer un théâtre aux attitudes\nsentimentales d'un passant, et que celui-ci remplira, pour nous,\ntout entier?...\n    E t si l'obsession des poètes grandiloquents nous quitte,\ncomment nous affranchirons-nous du s o u v e n i r d e t a n t d ' é c r i v a i n s\nqui semblent avoir enfermé la beauté de l'Italie dans des mots\nauxquels on ne saurait ajouter?... Suivrons-nous donc Stendhal\nqui jouit; Ruskin qui imagine; T a i n e qui pense et construit ou\nBarrès qui médite et s'abandonne?... Serons-nous tout clas­\nsiques avec Goethe, tout byzantins ou primitifs avec Ruskin?\nOù que nous marchions, ne marcherons-nous point dans les\npas des autres, et quels autres? E t l'idée que nous avons prise\nchez eux de l'Italie ne nous en masquera-t-elle point la réalité?\n   Appréhension vaine ! Cette réalité, il suffit de la demander,\nnon à ceux qui l'ont sentie ou qui l'ont appropriée à leur\nrêve ou à leur système, mais à ceux qui l'ont faite. Il faut\nd e m a n d e r la vie, non aux livres, mais à elle-même. E t ici\nelle est assez forte, assez puissante, assez expressive pour\nparler et s'imposer d'elle-même. Pour la comprendre et\nl'aimer, nous n'avons qu'à nous approcher d'elle, de ses\nm o n u m e n t s et de ses ouvrages. Ce ne sont pas les hommes\nd'aujourd'hui qui nous diront Florence, celle de la c o m m u n e\net celle des platoniciens, celle des Médicis et celle de\nSavonarole, mais bien Giotto, D a n t e et Boccace; D o n a ­\ntello, Brunelleschi et le magnifique L a u r e n t ; Botticelli\net Michel-Ange et les autres sans nombre. D a n s les écrits,\ndans les reliefs et les peintures, dans les édifices créés\npar ces maîtres l'image de Florence est imprimée comme celle\nd'une divinité aimable et fière, toujours changeante, toujours\nsemblable; divinité dont la compréhension vive et l'amour\nintelligent viennent naturellement à qui aborde la cité, ses\npoètes et ses artistes, avec des yeux clairs et un esprit ingénu.\n    A qui, enfin, ne vient pas avec une thèse à vérifier, sous\nl'empire de théories préconçues; à qui est résolu à n'écouter\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                            ITALIE ET FLANDRE                                 741\n\nque les témoignages de la vie, le témoignage direct des ves­\ntiges que la vie a laissés : fresques d'adoration ou de triomphe,\nsculptures où la force succède à la tendresse, palais où la\nmenace se marie à la grâce, la muraille rustique à l'ornement\ndélicat; édifices où l'ogive, ardente comme une flamme, aiguë\ncomme une lance et comme une fleur, é p a n o u i e ; l'ogive, qui est\naspiration, s'associe à la colonne cannelée, qui est équilibre et\nqui est r y t h m e . . .\n\n\n   M. D u m o n t - W i l d e n a. écrit, en guise de préface au livre de\nM. Virrès, une lettre fort jolie, qui a b o n d e , comme tout ce que\npublie ce charmant écrivain, en idées ingénieuses et en traits\ndélicats : « L ' I t a l i e , dit-il n o t a m m e n t , l'Italie remplit toujours\nson rôle historique ; elle est pour ceux du N o r d la grande attrac­\ntion civilisatrice, mais quels merveilleux intercesseurs un Fla­\nm a n d trouvera dans l'Ile-de-France! L à , parmi ces cathé­\ndrales, les plus nobles des poèmes chrétiens, il se sentira des\np a r e n t é s ; il reconnaîtra des gens d'une m ê m e race occidentale,\nmais ses aînés. Qu'il écoute leurs conseils : la civilisation médi­\nterranéenne lui paraîtra plus claire, plus intelligible, moins\ndangereuse aussi!... » On est tenté d'adhérer complètement\nd'abord à des opinions si n e t t e m e n t déduites et, au s u r p l u s , si\njustifiées à certains égards, mais pour peu que l'on fasse\nréflexion sur elles, on se sent pris de doutes et de scrupules.\n    Est-il bien certain que, pour le F l a m a n d , l'art français soit\ncomme une étape nécessaire sur les chemins de la compréhen­\nsion de l'art italien? Il faut marquer que la question est d'ordre\nplutôt historique, l'influence artistique actuelle de l'Italie étant,\nà vrai dire, nulle; d'autre part, elle ne saurait viser la littéra­\nture, ceux de nos écrivains, de quelque extraction qu'ils\nsoient, qui usent de la langue française, étant ou devant être\nforcément de culture française. A ne considérer, par consé­\nquent, que l'art flamand dans les périodes de son plus grand\néclat, au XVe siècle, alors qu'il influençait l'art italien, ou au XVIIe,\nalors qu'il était influencé par lui, on voit plutôt ce qu'il aurait\nperdu que ce qu'il aurait gagné à chercher à atténuer, par la\nfréquentation de l'art français, « les mouvements d'une sensibi­\nlité puissante, mais fruste ». Au fond, il y a plus d'affinités, si\ndifférents qu'ils soient, entre le t e m p é r a m e n t flamand et l'ita-\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "742                             DURENDAL\n\n\nlien, qu'entre l'un ou l'autre et le t e m p é r a m e n t français.\nCelui-ci, à l'étudier dans la région moyenne — l'Ile-de-France\n— où il a trouvé, si l'on peut dire, ses plus exquises expres­\nsions dans l'art et d a n s les lettres, est d o m i n é moins par la sen­\nsibilité que par la raison ; une raison qui n'exclut ni les nuances\ndu sentiment, ni les abandons de l'émotion, mais qui leur\nimpose sa propre mesure.\n   Selon une caractéristique sommaire, le F r a n ç a i s est plus\nfin; l'Italien, et spécialement le Florentin, plus subtil. L'esprit\nde finesse n'est pas moins pénétrant que la subtilité. Mais, au\ncontraire d'elle, qui creuse et s'obstine, avec une sorte de pro­\npension à l'excès, il arrange, élude, résout la difficulté par\nquelque expédient. Un esprit passionné peut être subtil; il est\nextrêmement rare qu'il soit fin.\n   Or, les grandes créations dans l'art, celles qui émeuvent et\nrévolutionnent, celles qui font tradition impérieuse, sont tou­\njours les œuvres non de la raison, mais de la passion et de la sen­\nsibilité. Elles doivent faire commotion dans les âmes et les intel­\nligences. Les ouvrages des F l a m a n d s et des Italiens ont pu agir\nde la sorte, à un certain moment, parce que chez ceux-ci comme\nchez ceux-là il y avait, dirions-nous bien, des facultés d'effer­\nvescence spirituelle, des aptitudes à l'outrance, susceptibles de\nles entraîner jusqu'au bout de leur originalité. Comparez des\npeintures de maîtres à peu près contemporains, F o u q u e t ,\nd'un côté; van der W e y d e n , Pisanello ou l'Angelico, de l'autre :\nvous sentirez dans l'art de ces derniers, dans la fierté ou l'onc­\ntion des Italiens, dans l'intensité réaliste et pathétique de\n Roger quelque chose d'exalté, d'excessif, si l'on veut, qui\nremue et impressionne et dont vous chercheriez vainement trace\ndans l'art ferme et lucide mais froid du T o u r a n g e a u . E t c'est\npourquoi, sans doute, la s y m p a t h i e des Italiens pour les œuvres\nflamandes a toujours été si vive, avant comme après la Renais­\nsance classique : cette assertion, prouvée par de nombreux\nfaits connus, rencontre encore de nos jours des preuves abon­\ndantes en Italie, car dans les musées et les collections de la\n Péninsule, où les œuvres françaises sont, en général, si\n rares, les œuvres         flamandes    de toutes les époques sont\n légion.\n                                       *\n                                   *       *\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                          ITALIE ET    FLANDRE                         743\n\n   Nous nous sommes laissé un peu entraîner. Nous ne nous en\nexcuserons pas : il s'agit de l'Italie et il s'agit de la F l a n d r e .\nE t c'est aussi elles que nous rencontrons dans le livre de\nM. Virrès : Ailleurs et chez nous, intitule-t-il ce recueil de sen­\nsations cueillies dans la fraîcheur de leur sincérité, à Gênes ou\nà Florence, à Rome, à Naples ou à P a r i s , ou dans les sables\net les bruyères de la C a m p i n e . L ' a u t e u r de la Bruyère ardente\nn'est pas allé d e m a n d e r à la T o s c a n e ou à la Ligurie de nou­\nvelles raisons d'aimer, par contraste, sa patrie. Ce n'est point\npour faire des « stations de psychothérapie » qu'il est parti. Il\nn'avait l'âme ni malade, ni languissante. Il est parti, poussé\npar l'impatience naturelle à l'artiste de connaître, pour s'en\nenivrer, d'autres aspects de la beauté et de la vie, en m ê m e\ntemps que d'autres accents de sa propre sensibilité. Car le\nvoyage en nous a m e n a n t devant des choses nouvelles et incon­\nnues, nous aide aussi à nous découvrir nous-mêmes et presque à\nnous révéler une personnalité nouvelle et inconnue.\n   Les impressions qu'a rapportées M. Virrès de son pèlerinage\nà Florence, à Rome, à Naples et qu'il a notées d'une p l u m e\nalerte et colorée sont pleines de naturel et de franchise. Il était\nlà avec son admiration, avec sa foi, avec son talent ferme et\nsain, épris d'observation et de réalité; il n'a eu qu'à s'aban­\ndonner à eux, à recueillir ce qu'ils lui dictaient, la joie des\npaysages, la gravité ou l'extase des œuvres, le mouvement et\nle pittoresque des villes, pour nous donner un livre dans les\npages duquel se reflètent à la fois avec charme et vérité, et\nl'Italie et l'originalité de l'auteur. Il y a de l'enjouement dans la\nmanière de M. Virrès, mais aussi, souvent, de l'émotion, une\némotion sans emphase qui se définit en mots justes, d'autant\nplus pénétrants qu'ils sont brefs. E t le volume, qui s'ouvre sur\nla peinture animée d'un spectacle génois, se clôt excellemment\nsur des pages nostalgiques, où l'on respire l'odeur h u m i d e de\nl'âpre terroir de la C a m p i n e .\n                                                   ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "                       Constantinople (1)\n                  ORIENT, Bosphore,   Stamboul, quel ferment pour les imagi­\n                    nations éloignées ! Au seul bruit de ces « syllabes chan­\n                    tantes », nous entrevoyons un monde merveilleux édifié\n                    sur nos notions confuses d'histoire et d'archéologie, qui\n                    mêlent tous les siècles et toutes les civilisations, tous les\n                    arts et tous les luxes.\n                       Il n'y a guère que Venise sommeillante maintenant sur\n                    le miroir attristé de ses canaux qui puisse autant mettre\n                    en travail la pensée des hommes. Et encore, car son\nrègne, à tout compter, ne dura pas bien longtemps, et elle ne fut jamais\nplus qu'un point d'or au bord d'une mer.\n   Mais Constantinople! C'est presque la synthèse de l'univers ancien. La\nGrèce antique y a apporté le dernier sourire de ses plus beaux marbres et y\na refleuri dans Byzance, Rome agonisante est venue y mourir, les Croisés\nl'on remplie du fracas de leurs armes rudes. Tous les peuples de l'Asie\nont dû, dans des temps plus reculés encore, passer devant ses rivages; ils\nont tous été, semble-t-il, si près d'elle, ceux d'Assyrie et de Chaldée, les\nPhéniciens et les Perses.\n   Ces puissances sont lentement mortes d'épuisement; il en est aujourd'hui\nd'à peu près oubliées, d'à peu près inconnues même, et Constantinople\nsurvit seule. Elle reste comme la cristallisation de leurs efforts multiples,\ndont le témoignage se retrouve dans quelques ruines ou dans les construc­\ntions superposées endormies dans le mystère du sol.\n   Le long des remparts lézardés, près de Sainte Sophie, brûlée par le soleil,\nou dans la fraîcheur recueillie du vieux sérail, de quoi est faite la poussière\nque nous foulons, et où, au cours des siècles, s'est-elle posée?\n   Ces grains, que le moindre souffle déplace, sont-ils tombés de ces fragiles\nvases de verre apportés autrefois de la Phénicie, se sont-ils détachés de la\ngorge parfaite d'une Vénus attique, ont-ils terni les broderies d'un Basileus,\n se sont-ils levés sous le pas d'un comte flamand ou ceux de Mahomed II\ntandis que la Porte Dorée cédait devant lui ?\n    Quelle autre ville pourrait faire surgir d'aussi nombreuses suggestions?\n Les forces les plus vives s'y sont épanouies, et puis heurtées, la force des\n princes, la force des armes et celle du peuple ; les raffinements les plus grands\n y ont compliqué la vie des hommes que toutes les violences ont aussi com­\n primés. Chaque domination a travaillé à l'embellir. Justinien y a élevé des\n\n\n  (1) Cet article a été écrit avant le mouvement politique qui permet d'espérer une renais­\nsance en Turquie.\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                             CONSTANTINOPLE                                745\n\n\néglises d'une somptuosité inconcevable en dépouillant la Grèce et l'Asie, les\nByzantins y ont construit des murailles et des palais imposants, Suleiman le\nMagnifique des mosquées qui nous enchantent.\n   Aujourd'hui Constantinople semble mal supporter le poids d'un tel passé\net elle n'est vraiment plus, ainsi qu'on l'a si souvent dit, qu'une admirable\ntoile de fond.\n   Elle garde des souvenirs, mais souvent ils sont confus, les merveilles\nqu'elle a enlevées aux autres contrées, sont mutilées, anéanties pour la plu­\npart, l'art byzantin, étrange et déroutant, sauf en architecture, fut incomplet,\nl'art turc est à peu près inexistant, sauf aussi dans une architecture imprécise\nqui n'a fait que continuer celle de Byzance, et n'a guère vécu qu'une heure.\n   Les dominations se sont succédé, l'une chassant l'autre, mais toutes\ninquiètes et ombrageuses.\n   On revoit Athènes centre d'art, Rome dominant le monde, Venise maîtresse\nabsolue des mers, l'Espagne même un instant ceinturant toute la terre. Ce\nfurent des puissances nettes, ordonnées, caractéristiques. Ici rien de pareil.\nLes races ont vécu mêlées, se fondant, fortes et pourtant sans avoir jamais\nune prépondérance incontestée; l'une a détruit ce que l'autre avait édifié;\naucune ne s'est maintenue.\n    De la cohue des maisons de bois, grises ou brunes, émergent des minarets,\ndes mosquées, des palais, des ruines énormes. Le soleil seul fait leur beauté,\nil les transforme en merveilles qui attendrissent le voyageur. Mais pour\ncelui qui a le temps de le contempler longuement, le décor ne s'attriste pas\ndu souvenir d'une grande gloire ou d'une grande fantaisie disparue. Les\ndoges n'ont pas cessé de glisser sur les canaux de Venise, le spleen de\nPhilippe II continue de peser sur l'Escurial, l'ombre de Louis XIV circule\nencore quelquefois dans les jardins de Versailles. Ici on ne revoit personne\nparce que trop de foules différentes ont passé, et que les croyances et les\ncostumes ont été trop divers. La pensée ne sait où se fixer. Les yeux sont\néblouis, mais le cœur ne s'émeut point. Il n'y a pas une gloire assez acca­\nparante pour le frapper, un art assez unique pour l'exalter, des malheurs assez\npoignants pour le toucher.\n    Et il se dit qu'en vérité Constantinople est un décor superbe, mais que\nc'est surtout une ville qui constitue une énorme réserve d'archives, un\ncentre inexploité d'archéologie et que ce qui sommeille dans la nuit de son sol\na presque plus d'attrait que ce qui le recouvre et se fait si beau dans la\n gloire du soleil.\n                                          *\n\n   Et, cependant, si on ne trouve pas ici, ainsi qu'on se l'imagine encore si\nsouvent, des coupoles de métal éclatant, des jardins remplis de fleurs pré­\ncieuses et de la chanson des eaux vives, des pachas montés sur des chevaux\nirréprochables passant dans des cortèges de pourpre et d'or, si, de près, on\nne croit plus guère aux voluptés dont on avait rêvé de loin, l'Orient et\nConstantinople ont un charme que justifie la légende.\n   Les paysages débordent d'une douceur introuvable ailleurs, les mon­\ntagnes ont des lignes d'une grâce presque humaine, leurs teintes sont\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "746                                 DURENDAL\n\n\nd'une délicatesse vraiment rare que n'altère pour ainsi dire jamais une atmo­\nsphère d'une pureté unique. La lumière change en palais les masures les plus\nmisérables et met de la richesse là où il n'y a que pierres effritées, murs\nbranlants, pauvreté et abandon. Ici, comme partout, ce qui fait la poésie du\ndécor, c'est la clarté et les ombres, les feuillages, les fleurs, des reflets sur\nl'eau, le bleu des lointains, et c'est en plus l'impression d'abandon que\ndonnent à peu près toutes les choses.\n   Rien ne touche comme de vieilles pierres qui commencent à se détacher.\nUne beauté qui se détruit, parle infiniment plus à l'âme qu'une œuvre neuve\net solide et c'est à Constantinople particulièrement qu'on comprend le\nsilence qui parle et le langage des splendeurs qui achèvent de s'anéantir.\n   La brièveté de la vie de l'homme se trahit dans la force de résistance qu'il\ncherche à donner aux murailles qu'il édifie. La solidité relative de celles-ci\nmontre plus encore la fragilité de celle-là. Et tandis qu'on circule dans les\nvieux quartiers de Stamboul, où abondent les restes d'anciens remparts, les\npetits cimetières clos de grilles capricieuses, les ruines des palais byzantins,\non savoure cette impression précieuse d'être si peu de chose, soi-même,\npassant que chaque instant détruit un peu davantage au milieu de tant de\nchoses qui furent admirables et qui marchent avec lenteur mais sûreté vers\nl'inévitable et complet écroulement.\n    Les maisons de bois, parfois fleuries de glycines et de roses, ont des\nnuances vieilles et lasses ; les murs ne sont souvent plus d'aplomb, des\nmadriers les soutiennent; des trous interrompent dans les mosquées les des­\nsins des faïences; le vieux sérail, endormi dans son beau jardin vert, est\nentouré de gros arbres débranchés, l'herbe pousse dans ses cours vides;\nSainte Sophie, cette merveille, montre des colonnes d'une inclinaison inquié­\ntante, elle ne se soutient plus, elle est soutenue...\n   Et, entre toutes ces choses, où rien n'est moderne, comme un immense\nmiroir à mille facettes, dont quelques-unes au moins brillent toujours,\nn'importe où l'on est, la mer apparaît, bleue et sereine, caressant de ses\nvagues ou de ses reflets ces vieilles pierres, elle qui a été toujours, qui est\npartout la même et reste partout belle.\n                                       *\n                                      * *\n   Ce sentiment de fragilité est encore accru pour le voyageur par les\ncimetières.\n   Les races, les dominations, les architectures se sont succédé pendant\ndes siècles, un même respect a rendu silencieuses les églises, pourtant con­\nsacrées à des dieux différents. On peut l'oublier ou ne pas s'y arrêter. Mais\ncomment ne pas être rempli sans cesse par la pensée de la mort? Elle semble\nattachée à tout, flotter sur tout, planer sur la ville tout entière.\n   De tous côtés autour d'elle, dans ses faubourgs tranquilles, dans ses quar­\ntiers même les plus mouvementés, des murs bas enclosent des nécropoles.\nElles se sont multipliées à l'infini, car on ne peut les désaffecter et le temps\nseul est autorisé à les niveler. Derrière les mosquées — et combien y en\na-t-il? — s'ouvre toujours un petit jardin peuplé de tombes serrées les unes\ncontre les autres. Ces petits jardins funéraires constituent même les coins les\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                              CONSTANTINOPLE                                747\n\nplus poétiques de Stamboul. L'herbe pousse, les inscriptions s'effacent, les\nstèles se rongent; la mort détruit elle-même ce qui est son symbole. Et il en\nest ainsi dans les grands parcs funèbres de Scutari, d'Eyoub ; rien n'est\nentretenu ; les cyprès n'ombragent que de l'oubli.\n   Est-ce peut-être pour témoigner tant de résignation ou d'obéissance devant\nl'inévitable que les cimetières turcs n'inspirent aucun effroi, aucune tristesse?\nOn s'y promène comme n'importe où ailleurs, sans même la moindre mélan­\ncolie, plutôt ainsi qu'entre des monuments évocateurs de joies très loin­\ntaines, qu'entre des marbres dressés après de suprêmes séparations.\n    Il faut bien le dire, la vérité est ici.\n    Pourquoi s'évertuer à faire durer ce qui doit fatalement périr : une sépul­\nture, un souvenir? Il n'est pas une place au monde que l'herbe grasse ne\nfinisse par envahir sous le sourire indifférent du temps.\n   En Occident, le souci de la conservation des morts est peut-être en train\nd'arrêter l'activité des vivants. On généralise de plus en plus les procédés\nd'embaumement, les statues se multiplient à l'infini, les monuments funé­\nraires prennent des airs de palais, les honneurs funèbres s'exagèrent et les\nPanthéons s'encombrent.\n   Où allons-nous? Nous marchons dans les pas de l'Egypte pharaonique\ndont toute la sève se dépensa dans le culte de la mort et la conservation des\ncadavres.\n    Il est vrai, comme l'a dit Saint Augustin, que la \" magnificence des mauso­\nlées encourage les hommes \". Ils peuvent rappeler de grandes actions et de\nbeaux exemples. Mais aujourd'hui on est réellement célèbre à trop bon\ncompte. C'est un orgueil futile qu'on stimule seul et bien plus que de celle\nde Saint Augustin, c'est de la parole de l'Eclésiaste « Vanité des Vanités »\nque l'Occident fait se souvenir.\n   Ici on est heureux de passer quelques jours sans se la rappeler, de voir\nque la mort n'empiète pas sur la vie et de rencontrer de petites tombes qui\nsont grandes à force d'être simples.\n\n\n   Chose bizarre ! on sent la mort partout et on ne sent l'amour nulle part,\nces deux choses que les sages ont si souvent associées.\n   Les femmes s'en vont voilées et mystérieuses; on n'en parle pas; leurs\ndemeures sont closes, secrètes, tout est calme autour d'elles; on n'entend\njanais retentir le cri d'une passion ou passer l'écho d'un chant de tendresse.\nIl semble que le printemps ne fait pas se gonfler le cœur des hommes, que\nles fleurs ne s'épanouissent pas pour être offertes, que les belles choses ne\nsont point là pour être contemplées à deux. Les hommes s'en vont seuls et\nles femmes s'en vont seules.\n   Et cela n'est pas une des moindres choses qui déconcertent dans cette ville\nétrange, qui fut latine, qui fut grecque, qui est turque, qui fut belle, puis­\nsante, religieuse et parfois sinistre, qui offre tant d'anomalies, qui n'est déjà\nplus en Europe et n'est pourtant pas encore en Asie, qui a un ciel et un soleil\nadmirables et qui n'est pas amoureuse.\n                                                           Comte D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "               Emmanuel des Essarts\n                 FIGURE éminemment        sympathique que celle qui vient de\n                     disparaître! Emmanuel des Essarts, ancien doyen de la\n                     faculté des lettres de Clermont-Ferrand, était mieux qu'un\n                     fonctionnaire de l'Université, mieux même qu'un profes­\n                     seur de littérature, c'était un poète. Il avait combattu au\n                     premier rang des Parnassiens comme son père, le véné­\n                     rable Alfred des Essarts, avait brillé dans l'éblouissante\n                     phalange des romantiques. C'était un ami de Léon Dierx,\n                     de Théodore de Banville, de Catulle Mendès, de François\nCoppée, il faudrait les citer tous, car Emmanuel des Essarts n'avait que des\namis parmi ceux qui l'approchaient.\n   Au physique c'était un homme de petite taille, à la barbiche blanche\nd'ancien officier du second Empire, à l'œil vif et au sourire accueillant ; je le\nvois à travers des souvenirs un peu lointains, car depuis plusieurs années on\nne le rencontrait plus à Paris; il habitait même plus souvent à Lempdes,\ndans les Cévennes de la Haute-Loire, qu'à Clermont-Ferrand, la ville où\ns'est écoulée la plus longue partie de sa carrière universitaire; de temps en\ntemps le Journal des Débats publiait de lui quelque fine étude littéraire; nulle\npart sa place n'était mieux marquée que dans ce journal à la fois sérieux et\nspirituel, de sage pensée et de subtile préoccupation d'art. Mais ce n'était\nguère que là qu'on pouvait suivre la trace des préoccupations de sa studieuse\nvieillesse. Ses amis avaient disparu, sa forme littéraire n'était plus au goût\ndu jour, il était un peu oublié par les jeunes générations.\n   Or cela est injuste, car nul homme ne fut plus sympathique à la jeunesse,\nplus ouvert aux formes d'art nouvelles, plus accueillant et plus prompt à\nl'enthousiasme qu'Emmanuel des Essarts. Lorsque je me rappelle le senti­\nment d'étonnement défavorable des poètes consacrés d'alors quand parurent\nles premiers vers d'Henri de Régnier ou de Verhaeren, je ne puis m'empêcher\nd'admirer la franche et sincère admiration qu'Emmanuel des Essarts leur\nmanifesta; certes, il n'attendait de ces nouveaux venus ni louanges réci­\nproques ni abandon de leurs hardiesses ; c'est en toute loyauté qu'il allait vers\neux, et on ne pouvait pas le soupçonner de chercher à rétablir comme\nCatulle Mendès une ancienne primauté gisante.\n   Plus spécialement je me souviens avec une gratitude émue des éloges\nqu'il voulait bien donner au petit groupe des poètes de la revue Ermitage;\ntelles poésies de Le Cardonnel, de Merrill, de Marc Legrand le jetaient en\npleins transports; il nous prédisait à tous les gloires les plus hautes, et à\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                             EMMANUEL DES ESSARTS                                         749\n\nnotre t o u r n o u s l'entourions d ' u n e s y m p a t h i e respectueuse en m ê m e t e m p s\nque d'une véritable estime littéraire, car tous les P a r n a s s i e n s , même de\nsecond plan, furent de probes ouvriers d'art, et si les plus g r a n d s , Leconte\nde Lisle et Banville, ne furent pas à la h a u t e u r de Victor H u g o et de Musset,\nles moindres furent très supérieurs à leurs c o r r e s p o n d a n t s du r o m a n t i s m e ;\non ne peut plus guère lire les poetae minores de 1830 et 1840 alors q u ' o n lit\nparfaitement ceux de 1850 et 1860.\n   C'est ainsi que bon n o m b r e de pièces des Poèmes de la Révolution d ' E m m a ­\nnuel des Essarts mériteraient de survivre d a n s les anthologies. Q u e dites-\nvous, ami lecteur, de ce sonnet sur Madame Tallien?\n\n                    Hérodiade au chœur dansant de Thermidor,\n                    Dans sa voluptueuse et folle apothéose,\n                    Elle vole, elle va, blanche en son wiski rose,\n                    Partout on la promène un inconstant essor.\n\n                    Demi-nue et cerclant ses pieds de carlins d'or,\n                    Elle est la Fantaisie et le Caprice. Elle ose :\n                    Robes à la Diane et chapeaux Primerose\n                    Illustrent sa toilette à l'égal d'un décor.\n\n                    Tout ce quelle revêt et tout ce quelle touche\n                    Fascine : sur sa gorge en guise de cartouche\n                    Serpentent d'onduleux diamants de houri.\n\n                    On dirait à la voir dans un nuage d'ambre\n                    Cléopâtre. Non loin, Antoine, son mari,\n                    Porte un jabot taché par le sang de Septembre.\n\n   A ne rien céler, j'avoue que j'eusse préféré voir E m m a n u e l des Essarts\ns'enflammer pour d'autres héros que ceux de la T e r r e u r . Cette triste époque\nest aujourd'hui trop c o n n u e , et nous savons tous combien les faits atroces ou\nignobles y sont plus n o m b r e u x que les actes d'héroïsme ou de sacrifice chez\nces soi-disant géants d e 1793. Mais il faut être indulgent pour ceux qui\ncomme E m m a n u e l des Essarts se rejetèrent, au lendemain de nos désastres,\nvers les souvenirs d'antiques victoires, et chantèrent ces temps de lutte avant\nque la froide science de T a i n e soit venue lui rendre sa véritable et\népouvantable physionomie. Or, justement les pièces les mieux venues du\n poète sont celles d a n s lesquelles il célèbre les enthousiasmes patriotiques, la\n Fonte des Cloches, par exemple, que l'on arrache de leurs clochers pour les\n transformer en canons :\n\n                             Car plus lyrique est votre honneur,\n                             Plus sublime est votre partage\n                             Avec le monde entier pour cage,\n                             Et Kléber pour carillonneur,\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": " 750                                 DURENDAL\n\n\n ou encore la belle pièce Aux soldats de la République, les chants de triomphe\n sur Wattignies, sur l'Armée de Mayence, sur Hoche et Marceau. Je ne cite rien\n ici, parce que le lecteur en a tant lus d a n s ce genre qu'il m'en voudrait peut-\n être de lui infliger des nouvelles prosopopées. U n e piécette moins ambitieuse\n d o n n e r a une idée plus plaisante du poète qui aimait à jouer des pipeaux de\n Banville aussi bien qu'à e m b o u c h e r la g r a n d e trompette épique de Victor\n H u g o . C'est la vilanelle des Regrets d'un ci-devant :\n\n                          Le monde est à son déclin,\n                          Quitter pour cette gueusaille\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Lorsque vint Monsieur Franklin,\n                          Je le portais à Versailles,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          Cher au petit dieu malin,\n                          Il allait en maraudaille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Adieu, car Paris est plein\n                          De rumeurs dont je tressaille,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          Au club où règne Merlin,\n                          Contre nos modes on braille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin !\n\n                          Or je ne suis pas enclin\n                          A livrer seul la bataille,\n                          Le monde est à son déclin.\n\n                          J'adore le gris de lin\n                          Et la couleur de muraille,\n                          Mon pauvre habit zinzolin.\n\n                                 Emu :\n                         C'en est/ait, drelin, drelin,\n                         La toilette s'encanaille,\n                         Le monde est à son déclin,\n                         Mon pauvre habit zinzolin !\n\n   E m a n u e l des Essarts n'était pas seulement poète, et on le voit, bon poète,\nil se devait et à ses fonctions de consacrer de savantes et intelligentes études à\nnos g r a n d s écrivains. Son œuvre à ce point de vue est considérable et n'a pas\nété toute recueillie. H e u r e u s e m e n t a-t-il eu la précaution de donner de son\nvivant u n choix de ses articles sous le titre Portraits de Maîtres qui restera\ncomme u n des ouvrages de critique les plus remarquables de la période de\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                          EMMANUEL DES ESSARTS                                751\n\n\n1880-1890. Les onze poètes ou penseurs qu'il étudie sont en effet, quelques-\nuns,     Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Hugo, Michelet, parmi les plus\ngrands, les autres soit parmi les plus estimables, Gautier, Laprade, soit\nparmi les plus réputés et représentatifs, Béranger, George Sand, Sainte-\nBeuve, Quinet. Sans doute ce ne sont pas les seuls maîtres du XIXe siècle et\nce ne sont pas là, tous, les plus grands, mais on ne peut pas leur méconnaître\nla qualité commune qui les a indiqués à l'attention du critique : « Tous, dit\ncelui-ci, nous ont paru fournir des exemples de ce qui manque le plus aux\nrécentes générations d'écrivains, le dévoûment à une cause, l'enthousiasme\nde l'Idée ou de l'Art, la foi à la Poésie, la croyance à la gloire de la vie et à\nl'efficacité de l'Action. » Et si l'on se rappelle qu'il s'agit d'un livre écrit\navant la révélation du symbolisme, on peut trouver qu'Emmanuel des\nEssarts n'était pas injuste dans son appréciation des « récentes générations\nlittéraires ». Au moment où le dégradant naturalisme et le pessimisme déso­\nlant, comme il disait encore, régnaient en maîtres, c'était faire bonne œuvre\nd'art et de morale que de réveiller les grandes ombres de Chateaubriand et\nde tant d'autres.\n     Il serait d'ailleurs inutile de s'engager, à propos de ce livre, dans une nou­\nvelle critique des onze maîtres. Ces quelques pages ne sont pas faites pour\najouter une petite pierre à leur vaste monument, mais pour élever une humble\net pieuse stèle à l'honnête homme, au fin lettré et au maître charmant que fut\nEmmanuel des Essarts. Puisqu'il fut si élogieux pour nos débuts, puisqu'il\nnous accueillit en frères dans sa répulsion contre la vulgarité de Zola et de\nses disciples, à notre tour rendons-lui le tribut d'éloges qu'il mérite comme\npoète et comme esthète, et effeuillons sur sa tombe récente quelques-unes de\nces palmes toujours vertes, comme disait le vieux Malherbe, qui gardent les\nfronts de vieillir.\n                                                               HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "                Deux livres catholiques\n                  J'AIME le talent courageux de M. Jean Nesmy. A une époque\n                    où trop d'écrivains cherchent le succèsdans les voies faciles\n                    de la sempiternelle volupté, à l'usage des bourgeois et gens\n                    du monde, et où, d'autre part, les artistes chrétiens recu­\n                    lent généralement devant la peinture nécessaire de la pas­\n                    sion, ce levier utile et néfaste de tant d'existences humaines,\n                    voici un écrivain qui va bravement son chemin. La vie\n                    gronde autour de lui, elle est redoutable, pleine d'em­\n                    bûches pour les âmes innocentes, elle est dure aux\npauvres, haineuse envers les riches... Qu'importe!... Toutes les âmes ont été\nrachetées par le Christ, et c'est la Croix seule qui sauvera le monde! M. Jean\nNesmy n'est pas un amuseur, il ne conte pas pour conter, pour le seul\nplaisir de suivre le cours mélodieux d'une période et savourer les nuances\ndélicates ou vives de son rêve. A peine y a-t-il çà et là — dans son œuvre\ndéjà considérable — quelques pages sans portée immédiate. Non, c'est un\nauteur viril et consciencieux, au respect de son art il unit l'amour des apos­\ntolats, et, quand il transporte, dans le domaine du roman, ses fortes qualités\nd'observation et sa sensibilité toujours en éveil devant le spectacle chan­\ngeant de la terre et du ciel, il pousse jusqu'à ses conclusions extrêmes les\nleçons que dégagent ses tableaux âpres et fouillés, ses histoires populaires\noù les pleurs retentissent plus souvent que le rire.\n   Aujourd'hui, dans la Lumière de la Maison (1), la figure d'un prêtre de nos\ntemps nouveaux, cet abbé Herluison, cœur ardent et miséricordieux,\nréchauffe et éclaire toute l'œuvre par sa parole et son exemple. La lumière\nde la maison, c'est la Foi, éteinte chez tant de malchanceux, et ce prêtre de\nl'Evangile rallumera aux gîtes désolés et obscurs la divine Espérance. A\ncôté d'Herluison, démocrate selon l'Eglise et les aspirations du monde\nmoderne, M. Jean Nesmy a peint, d'une touche sympathique, quelques\nfigures s'agitant dans une atmosphère différente, tel le grand usinier Le Mer­\nchadour, homme politique et philanthrope généreux, qui s'imagine pouvoir\nsoustraire sans danger la société au Catholicisme et constatera bientôt l'ina­\nnité de ses doctrines, tel encore un type de partisan royaliste, chevaleresque\net d'esprit cultivé, mais qui ne comprend rien aux aspirations du monde\nmoderne et dont l'effort inaperçu sombre dans la montée démocratique.\n\n  (1) La Lumière de la Maison, roman, par Jean N e s m y . Un vol. in-12 à 3 fr. 50.\n(Bernard Grasset, éditeur Paris.)\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                        DEUX LIVRES CATHOLIQUES                               753\n\n   On peut ne point partager toutes les opinions de M.Jean Nesmy, sans\npour cela méconnaître sa parfaite droiture et son libéralisme. Et que les sil­\nhouettes de pauvres hères, qui traversent ce livre, sont curieuses et tou­\nchantes, et comme cette famille Mouche, sauvée par l'abbé Herluison de la\ndéchéance morale et physique, retient d'abord l'attention éveillée pour nous\némouvoir ensuite jusqu'au plus profond de nous-mêmes!\n   Aux dernières pages du livre, la veille de la Nativité, tandis que tombe la\nnuit, parmi le chant des cloches, le curé Herluison, fatigué mais heureux,\nrentre au presbytère. Il a distribué, ce matin, les jouets de Noël, il a con­\nfessé, cet après-midi, ses ouailles reconquises à la paix de l'Eglise et à l'amour\nde Dieu.\n   « Les petites lumières du soir qui s'allumaient partout, à toutes les\nfenêtres, dans le pauvre quartier, semblaient le saluer de leurs yeux à peine\nouverts et tout papillotants. Celle-ci éclairait autour d'une table une troupe\nd'enfants que l'abbé Herluison avait fait baptiser. Celle-là gardait un pauvre\nvieux mourant, qui n'eût pas eu sans lui l'espoir de l'autre vie. L'une com­\nmençait la veillée dans un foyer qu'il avait reconstruit; combien d'autres\nmettaient leurs flammes vivifiantes au cœur d'une misère qu'il avait sou­\nlagée!... Ces lumières en s'éveillant piquaient de leurs points d'or la nuit\ndéjà tout argentée aux clartés de la lune, pendant que la clameur des\ncloches en plein vol montait jusqu'aux étoiles, frémissantes de joie... »\n   Et Le Merchadour, rencontrant le saint prêtre par cette soirée bénie,\nabjure enfin ses idées d'autrefois :\n   « Oui, le catholicisme est la première force sociale, qui peut faire et doit\nfaire que la terre de France soit douce aux pauvres qui l'habitent, que toute\nla lumière du ciel entre dans les maisons! »\n\n                                      *   *\n   Précisément, M. Jean Nesmy trouve, dans le nouveau livre de M. Joseph\nAgeorges, un critique très épris de sa manière, de l'inspiration de ses écrits,\net qui le loue tout le long d'un chapitre, un peu en dehors de l'ouvrage et\nauquel son titre général : L'Enclos de George Sand (1) ne s'applique guère.\nCela n'empêchera pas de trouver ces pages bienfaisantes et belles, deux qua­\nlités rarement réunies chez la plupart des écrivains d'aujourd'hui. Pourtant,\ndepuis quelques années — M. Joseph Ageorges le constate — on voit\némerger de ce pessimisme sans issue qui, un instant, menaça de tout sub­\nmerger, certains noms et certaines œuvres touchées par un reflet d'au-delà.\nEdouard Rod fut l'un des premiers romanciers qui cherchèrent des raisons\nde vivre, dit excellemment M. Joseph Ageorges. « Il se posa nettement la\nquestion : La vie mérite-t-elle d'être vécue? Il répondit : oui, dans le Sens de\nla Vie. Restait à chercher les raisons de se conduire. Aussitôt il posa dans\nAu milieu du Chemin le problème de la responsabilité morale. Et son livre\n\n\n (1) L'Enclos de George Sand, par Joseph Ageorges. Un vol. in-12 à. 3 fr. 50. (Paris,\nBernard Grasset, éditeur.)\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "754                                     DURENDAL\n\n\n reste significatif m ê m e après le Disciple de Bourget. n N o u s avions peut-être\n trop oublié ce précurseur, de qui M. E u g è n e Gilbert nous vantait r é c e m m e n t\n les hautes qualités morales, et nous aimons à lui voir rendre justice entière.\n Les noms de Barrès, Vogue, H u y s m a n s , Coppée, L e m a î t r e , L é o n D a u d e t ,\n B o r d e a u x , Bazin et aussi ce Dimier, auteur de la Souricière, u n roman qui\n nous intéressa tant, il y a cinq ou six a n s , viennent à la mémoire d'un\n chacun (1). Oui, vraiment, u n e renaissance idéaliste, catholique m ê m e , s'af­\n firme de plus en plus, et les motifs d'espérer sont encore n o m b r e u x , puisque\n nous pouvons compter sur des écrivains de cette valeur.\n     On a p p r e n d , on a p p r e n d b e a u c o u p chez M. J o s e p h Ageorges, m ê m e\n lorsque par métier, ou par goût, on a parcouru avec de longs arrêts aux\n b o n s endroits, presque toute la production livresque actuelle... Ce critique\n rassemble des idées générales, puis il dissocie ces idées... Il réussit, sans\n effort et sans paradoxe, à nous donner des aperçus n o u v e a u x sur nos con­\n temporains immédiats ou sur un g r a n d écrivain dont l'éclat atteint encore\n toute u n e contrée des lettres. C'est de George S a n d que je veux parler. Ici\n M. J o s e p h Ageorges a trouvé le meilleur modèle, celui qui répondait le\nplus complètement à ses affinités, à ses goûts, à un instinct atavique. Il\n aime George S a n d à travers le Berry (qui est aussi son p a y s d'origine à\n lui-même) et il aime le Berry à travers George S a n d . N o u s retiendrons\nparmi les meilleurs souvenirs de nos lectures, ce chapitre parfait de ton et\nde composition où, tout juste, M. J o s e p h Ageorges n o u s explique George\nS a n d paysan. L'admirable écrivain, et quelle joie fière de voir la littérature\nrégionaliste s'élever jusqu'au d o m a i n e des lettres qui sont de tous les temps\net de tous les pays ! P o u r avoir puisé aux sources natales, George Sand a\ntrouvé tous les cris et les aspects de la vie réelle. A cet égard, la Mare au\nDiable et les Maîtres Sonneurs d e m e u r e n t les preuves impérissables des forces\nsecrètes et bienfaisantes de la petite patrie dans la g r a n d e . Sachons gré au\ncritique d'avoir réveillé en nous les images parfaites de ces deux livres, de\nles avoir situées d a n s leur milieu originel, et d'évoquer ainsi avec charme ou\navec splendeur le paysage berrichon, plus inséparable que jamais, d a n s\nnotre mémoire, du portrait de cette femme, si h a u t e d a n s son art et\nsi faible d a n s sa vie.\n    J u s q u ' à présent, certains critiques catholiques s'étaient surtout pré­\noccupés de relever les tares morales de l'écrivain, oubliant ce qu'il y avait\nde santé, de certitude et de beauté p u r e d a n s bien des pages de son œuvre\ni m m e n s e . P e r s o n n e n e reprochera à M. J o s e p h Ageorges de nous avoir\nm o n t r é la b o n n e D a m e de N o h a n t , auréolée de vertus naturelles. H é l a s !\np o u r q u o i la préfacière exquise de ce livre, M m e Marguerite Ageorges\nd'Escola, est-elle obligée d'écrire, après une visite au cimetière de N o h a n t ,\nd a n s un avant-propos tout parfumé par l'œuvre et le pays de la romancière :\n« N o u s restions debout devant la grande pierre de Volvic, sous laquelle\nGeorge S a n d a voulu reposer, et nous n'osions pas nous agenouiller, nous\n\n\n (1) J'ajouterai à cette liste : MM. J. Esquirol, H. d'Hennezel et T. de Visan, que\nHuysmans aima, et qui méritèrent l'affection et l'estime de cet inoubliable maître.\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                       DEUX LIVRES CATHOLIQUES                             755\n\nn'osions pas prier : partout, autour d'elle, il y a des croix; mais au-desus de\nsa tombe il n'y a que les branches d'un cèdre étendues... Nous nous reti­\nrâmes le cœur serré. »\n    Le livre se complète par la correspondance inédite et la vie curieuse de\ndeux journalistes, Latouche et Lourdeix, qui furent contemporains de\nl'illustre écrivain et encouragèrent ses débuts. Ils appartenaient à l'enclos\nde George Sand, ils étaient nés non loin de La Châtre. Ces deux hommes\nvécurent au commencement du XIXe siècle, dans un mouvement d'idées\ncontradictoire, parmi des événements un peu oubliés. Tout cela intéresse\ncependant, tout cela demeure vivant. M. Joseph Ageorges ressuscite, en\nnous contant leur carrière, un peu d'histoire... Il trouve enfin motif, dans\nune reprise de Claudie au Théâtre-Français, à nous faire respirer une nou­\nvelle fois les effluves réconfortants de la glèbe berrichonne, tandis qu'il\naffirme la grandeur et la simplicité de « ce morceau d'Evangile ».\n   Si le bon Dieu a pardonné à la bonne Dame, en faveur de son labeur\nopiniâtre, souvent noble et toujours probe, et eu égard aux qualités\nexquises de son cœur et à la valeur très rare de son esprit, s'il en est ainsi\n(et tous les artistes l'espèrent et le souhaitent !) le Paradis a dû lui sembler\nplus délicieux encore, après qu'elle se fût mirée dans le nouveau livre de\nM. Joseph Ageorges.\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "                       Chronique Littéraire\n                        J'AIME b e a u c o u p le titre très net et très franc de ce livre : His­\n                          toire de la Littérature belge d'expression française. A elle seule,\n                          cette vedette est une affirmation de nationalisme littéraire\n                          q u ' E d m o n d Picard était tout naturellement désigné pour\n                          souligner d'une préface. La préface, comme le volume de\n                           M. H e n r y Liebrecht, réjouira et exaltera tous ceux qui\n                          croient à l'originale autonomie de notre culture — et que nos\n                           Lettres, alimentées par les ressources propres de la race,\n                          ne sont point une contrefaçon simiesque de l'art français.\n    Cette vérité évidente et consolante, M . H e n r y Liebrecht, d a n s u n e étude\n très documentée et très vivante de nos origines littéraires, l'a située sur u n e\nbase historique très solide. P o u r celte partie de son œuvre, je veux bien que\n M. Liebrecht ait mis largement à contribution les travaux décisifs de\nGodefroid Kurth et de Henri P i r e n n e — comme aussi les obstinées et ner­\nveuses revendications patriales d ' E d m o n d P i c a r d ; tout au moins a-t-il eu le\nmérite de pousser, davantage qu'eux, ses investigations d a n s le sens des\nancestralités plus spécialement littéraires — et il d é m o n t r e ainsi, de manière\npéremptoire, que notre Littérature d'expression française n'est point, comme\nle prétend « la traître b o u c h e » de certains, la création factice et arbitraire\nd'une critique « cocardière », mais l'aboutissement lent et progressif d ' u n e\npoussée autochtone.\n    N o u s n'avons nul besoin de nous inventer des aïeux littéraires; ouvrons\nd'une main pieuse, ainsi que le fit M. Liebrecht, les galeries de l'Histoire;\nnous y pouvons contempler une suite émouvante et a u t h e n t i q u e d'ancêtres.\n    Ainsi que d a n s la partie rétrospective de cette Histoire de la Littérature belge\nd'expression française, M. H e n r i Liebrecht, d a n s la partie c o n t e m p o r a i n e , a\nprofité amplement des écrits de ses devanciers — et parmi eux surtout, de ce\np a u v r e et inoublié F r a n c i s N a u t e t , qui fut le premier c h r o n i q u e u r de notre\nR e n o u v e a u littéraire.\n    Après lui, il n'y avait vraiment plus de neuf à dire sur les trois précur­\nseurs de nos Lettres : le mélancolique P i r m e z , le truculent de Coster, le\nsonore Van Hasselt. Ce sont là des figures définitivement fixées — et comme\ndes médaillons enchâssés pour toujours au front du m o n u m e n t que la géné­\nration suivante a élevé à notre art national.\n    Ce m o n u m e n t , M. Liebrecht l'a p a r c o u r u en tous sens et décrit sous tous\n\n  (1) HENRY LIEBRECHT : Histoire de la Littérature belge d'expression française. Préface\nd'Edmond Picard. (Bruxelles, Vanderlinden, 1910.)\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                            CHRONIQUE LITTÉRAIRE                             757\n\n\n ses aspects; il s'est arrêté longuement devant les statues souveraines, mais\n il n'a pas négligé les petits bustes; si les larges fresques ont sollicité sa\n méditation recueillie, aucun moindre tableautin n'échappa à son attention ;\n et il faut lui rendre cette justice d'avoir, tout en étant très complet, eu le\n souci de la proportion. Ses appréciations, dénuées de tout esprit préconçu,\n de dénigrement ou d'apothéose, ne bouleversent aucune hiérarchie. Ceux\n qu'il exécute, avec d'ailleurs beaucoup de doigté, — par exemple M. Potvin\net M. Gustave Frederix — étaient littérairement morts depuis longtemps;\n ceux à qui il décerne la maîtrise, l'ont, aux yeux de tous, conquise de date\n ancienne.\n    Somme toute, nos Lettres belges d'expression française, en se penchant\nsur le livre de M. Liebrecht, comme sur un clair miroir, s'y reconnaîtront\ntout entières.\n   J'ajouterai que M. Henry Liebrecht, qui n'a personnellement pour l'idée\nchrétienne aucune sympathie particulière, a su s'astreindre, vis-à-vis des\nécrivains qui se réclament spécialement de la pensée catholique, à cette dis­\ncipline de l'impartialité — qu'il faut croire bien difficile, puisqu'elle est si\npeu pratiquée. Nous savons vraiment gré à l'auteur de l'Histoire des Lettres\nbelges d'expression française de ne point faire chorus avec ceux qui estiment que\nla croyance en Dieu et la soumission à l'Eglise sont des causes d'exclusion de\nla Littérature.\n\n\n    Dans le livre de M. Henry Liebrecht, M. Charles Bernard ne bénéficie —\n et à titre de poète — que d'une simple mention. Aussi bien cet écrivain, qui\nse disperse trop dans le journalisme, n'avait-il produit jusqu'ici aucune\nœuvre marquante. Voici qu'il nous donne Un sourire dans des pierres, qui le\nclassera, idées et style, parmi nos meilleurs critiques d'art, car il sait faire\nvivre, rendre présentes et vêtir d'émotion les chefs-d'œuvre du passé et les\nphysionomies d'artistes qu'il a choisis comme objets de ses méditations. Sans\ndoute, sa façon de sentir, très aiguë et parfois maladive, dénote une forte\ninfluence de Barrès. Mais on pourrait plus mal choisir ses modèles — et il\nn'est pas donné à tout le monde d'user avec succès et avec sincérité du pro­\ncédé de Barrès vis-à-vis de Rubens, par exemple, ou de Rembrandt. Il est\ncertain que dans ces deux pages d'évocation — l'une consacrée au maître\nflamand, l'autre au maître hollandais — M. Charles Bernard a réussi de véri­\ntables reconstitutions d'âmes, que ne gâte aucun pédantisme didactique.\nJ'aurais aimé tout autant sa promenade au Campo Santo de Pise, si d'avoir\ncontemplé, avec une ardeur si avertie, les fresques de la mort, n'avait suggéré\nà M. Charles Bernard des souvenirs équivoques : ce romantisme trop facile\ndéplaît comme doit choquer une niaiserie sentimentale de Murger, dans un\ncimetière! A part cette faute de goût, Un sourire dans des pierres, forme et\npensée, relève d'un idéalisme du meilleur aloi.\n\n                                        *   *\n\n (1) CHARLES BERNARD : Un sourire dans des pierres. (Bruxelles, Van Oest.)\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "758                               DURENDAL\n\n\n   C'est plutôt du pessimisme que se réclame M. Franz Hellens dans ses\nHors-le-Vent (1). Que ce livre, plein d'ailleurs de talent, est donc triste, mécon­\ntent, amer. Dans sa première œuvre déjà, ce jeune Gantois — car M. Franz\n Hellens porte le nom d'une des sommités savantes de notre Université —\navait promené sur sa cité natale une observation souffrante et âpre, ramassée\ndans un style qui donnait presque l'impression physique de la souffrance.\nA émigrer à Bruxelles, M. Franz Hellens n'a conquis ni l'optimisme de la\npensée ni la sérénité de l'écriture. Bien au contraire : il se complaît davan­\ntage encore dans un art de tourmente. Je n'en veux pour preuve que les deux\nchapitres de son livre où il nous conte ses souvenirs de Gantois : l'un remé­\nmore les Soirs dt Gand, revécus à travers le tempérament d'un vieux colpor­\nteur ivrogne; l'autre, plus personnel, catalogue les désillusions et les froisse­\nments du stagiaire. Il y a là, pour scruter des situations de la vie en somme\ncoutumières, de grands frais d'une imagination fiévreuse et une surabondance\nréellement surprenante de vocables. Ah! M. Franz Hellens n'est pas un auteur\nharmonieux,'mais c'est quelqu'un tout de même : il a le tempérament du\npamphlétaire; sa plume trempe dans les plus violents des acides, et en des\nmots qui réalisent vraiment la maîtrise du mépris, il sait camper devant le\nlecteur des difformités morales ou des tares physiques. On se révolte souvent\ncontre les déformations caricaturales que M. Franz Hellens inflige aux êtres\net aux choses — non sans admirer d'ailleurs les trouvailles du styliste. Et on\nsonge involontairement à une sorte de Léon Bloy qui aurait pris en grippe\n— pour l'amour de l'art — toute notre petite vie flamande et provinciale...\nPure attitude littéraire d'ailleurs, car cette vie flamande et provinciale, com­\nment M. Franz Hellens pourrait-il ne point l'aimer, puisqu'elle lui donna —\npar réaction — le meilleur de son talent?\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n (1) FRANZ HELLENS : Les Hors-le-Vent. (Bruxelles, Lamberty.)\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "  L'ADORATION DES ROIS MAGES\n(LE   M A I T R EDELA .MORT DE LA V I E R G E )\n       Gènes,   Eglise-   Saint-Donat\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": ""}, {"page_pdf": 892, "texte": "                  Chronique Artistique\n LE THÉÂTRE\n       Théâtre du Parc. — « La Route d'Émeraude »\n     Les romans qu'on met à la scène sortent déformés de l'expérience : ils\n perdent d'un côté ce qu'ils gagnent de l'autre. Tandis qu'aucune entrave ne\n gêne la liberté du romancier, il faut que celle du dramaturge se plie aux\n contraintes matérielles de la convention théâtrale. Et ces transitions lentes\n qui, dans l'œuvre romancée, dégradent en de subtiles nuances la psychologie\ndes héros, sont impossibles à ménager dans la rapidité d'une action drama­\ntique, où le fait brutal tient la première place. Le romancier explique les\ncauses : l'homme de théâtre montre les effets. Encore, dans un drame ou une\ncomédie qu'on écrit d'emblée pour la scène, l'auteur qui sait son métier, s'il\na en outre du talent, ménagera-t-il ces transitions indispensables qui adou­\ncissent, pour ainsi dire, le passage d'un geste à un autre : c'est affaire de\nscience, de travail, et souvent de flair instinctif. Mais, dans les pièces\nextraites d'un roman, l'antinomie entre les deux arts éclate. Et l'on se\ndemande pourquoi les dramaturges s'obstinent à travailler ainsi sur le\ncanevas des romanciers. Serait-ce parce qu'ils manquent du don créateur?\nNon, car l'adaptation exige, avec une souple adresse de main, une dépense\nd'imagination au moins aussi considérable que celle qu'impose la création.\nIl est plus facile, là aussi, de produire un enfant soi-même que d'élever\nl'enfant d'un confrère...\n   Quand le roman inspirateur est surtout une œuvre descriptive, et c'est\nbien le cas de la Route d'Emeraude, la pièce dont il est l'occasion — l'occasion\nplutôt que le modèle — ne lui ressemble plus que de loin. Dans le drame de\nJean Richepin, si intéressant qu'il soit, c'est à peine si nous reconnaissons\nquelques-uns des tableaux peints d'une si chaude palette par Eugène\nDemolder. Et pourtant, nul poète de France n'aurait su, mieux que celui-là,\nrendre le coloris vif et fort, la saine et joyeuse truculence, la robustesse un\npeu brutale des maîtres flamands.\n   C'est d'abord et surtout lui-même que Richepin a mis dans la Route\nd'Emeraude : son tempérament fougueux déborde les cadres du roman, et l'on\nsent bien que ce qui l'a séduit dans les belles pages de Demolder, c'est le\ndécor et l'époque. Son peintre est le frère de son chemineau, de son flibustier\net de ses truands : il répète la même aventure et dit à peu près les mêmes\nmots; il a, comme eux, le panache romantique. Au demeurant, cette pièce,\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": " 760                              DURENDAL\n\n\ndécousue par endroits, assez invraisemblable, cette pièce est pittoresque,\nmouvementée, truculente; et ces vers, de pure veine gauloise, ont une\néloquence sonore qui passe aisément la rampe. Richepin, romantique\nattardé, reste un maître de la langue dramatique.\n   L'interprétation de la Route d'Emeraude ne laissa rien à désirer. Mlle Lucie\nBrille, dans le rôle de Siska, fut une affriolante luronne. M. Paul Daubry\ncomposa un Dirk tour à tour émouvant et drôle. M. Carpentier dessina une\nmajestueuse silhouette de Rembrandt. Et tous les autres contribuèrent au\ngrand succès de ce spectacle franco-belge.                            F. A.\n\n\n       Cercle Enterpe. — « La Cour du Roi Pétaud »\n    Tant qu'il y aura des poètes, c'est-à-dire des magiciens du verbe et de la\n pensée, d'audacieux contempteurs de la réalité, des rêveurs pour qui le songe\n seul existe, d'incorrigibles broyeurs de bleu, — tant qu'il y aura des poètes,\n le théâtre de fantaisie ne mourra pas. Même en nos âges de scepticisme et de\n fièvre mercantile, on ne se lasse pas d'entendre conter Ptau d'Ane, parce\n qu'un irrépressible besoin de merveilleux tourmente nos âmes de grands\n enfants.\n    C'est ainsi qu'en nous racontant une histoire exquisement absurde,\n invraisemblable, extravagante, M. Félix Bodson nous a tous enchantés.\n La Cour du Roi Pétaud n'est qu'une féerie en vers : on y prit un plaisir\n extrême, parce que Félix Bodson est un poète' charmant, qui a la grâce,\n l'esprit, le sourire et le rire. Que n'en avons-nous davantage pour nous\n récréer de la sorte! Mais nos poètes, même au théâtre, ne sont pas gais, et\n c'est dommage.\n    La Cour du Roi Pétaud, du roi Pétaud I er , n'a rien du monde où l'on\ns'ennuie. Une liberté complète y règne : « on n'y respecte rien, chacun y\nparle haut », nul n'y fait son métier, et tous moquent sans retenue un\n monarque débonnaire. La drôle de cour, en vérité! Les poètes y prononcent\ndes oraisons funèbres, mais les évêques y riment de galants madrigaux; les\nsoldats font la cuisine, les cuisiniers montent la garde ; les autres charges\nsont tenues à l'avenant, et dans cette cour bouffonne, il n'y a que le fou pour\nparler raisonnablement. Vous pensez bien que, d'ailleurs, personne n'obéit\nau Roi : toute sa cour, s'il l'a congédie, demeure plantée autour de lui; mais\nelle s'enfuit quand il l'appelle. Et il faut l'héroïsme du brave guerrier\nSesterce, le seul qui aime son maître, pour ouvrir une croisée lorsque\nPétaud étouffe.\n    Tout serait parfait dans cette cour — au gré du moins des courtisans —\nsi le bon Roi, dégoûté du mariage par une précédente expérience, n'avait\ninterdit aux femmes l'entrée du palais royal : connaissant sa faiblesse,\nincapable de dire non, il craint que la première venue ne lui fasse une\nchaîne de ses bras. Trois duègnes fanées suffisent, à son avis, à représenter\nle beau sexe : toute la cour, le bouffon en tête, estime que vraiment c'est trop\npeu. Mais le monarque misogyne, pour une fois, n'en démord pas.\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                          CHRONIQUE       ARTISTIQUE                         761\n\n\n    Sa filleule Alysette, jeune et jolie gantière, force un jour la consigne; en\n  écoutant Pétaud se plaindre que, sauf Sesterce, personne ne l'aime, il lui\n vient une inspiration : il faut que le roi s'en aille, sans rien dire, et demeure\n absent un bon mois. Le pauvre souverain se laisse convaincre ; il part en\n secret. Et voilà la cour éplorée; on ne perd pas sans larmes un roi si\n débonnaire. Loin des yeux de ses courtisans, Pétaud est plus près de leur\n cœur... Or, tandis que la cour se lamente, Alysette survient, déguisée en\n princesse: elle a éloigné d'un sourire une bande de manants qui, furieux de\n la disparition du roi, allaient assiéger le château. Elle s'y installe avec Rose,\n sa suivante : elle attendra, dit-elle, le retour de « son cousin ».\n    Une femme a perdu Troie; une femme sauvera la cour. Le petit doigt\n d'une gantière, telle une baguette magique, métamorphose en un clin d'ceil\n cette pétaudière : chacun reprend son métier et tout le monde redevient\n aimable, tendre, obéissant et doux. Ah! si Pétaud revenait, qu'il serait\n étonné de ce soudain changement!... Il revient en effet, le bon enfant\n prodigue; et, ravi du miracle opéré par son charme, il épouse Alysette, ce\n qui fait le bonheur de tous et le sien en particulier... Ainsi l'Amour qui,\n d'ordinaire, introduit pleurs et discorde dans les maisons où il entre,\n l'Amour remit tout en ordre à la cour du roi Pétaud, pour la raison que dans\n cette cour bizarre « il faut toujours que quelque chose aille à l'envers ».\n    Cette joyeuse fantaisie, écrite en vers légers, a un rare agrément, une\n gaieté de bon ton, une grâce délicieusement frivole, un mouvement que rien\n ne ralentit. Et l'on s'apercevra, si l'on y regarde bien, qu'elle ne manque pas\n de profondeur.\n    Excellemment jouée par les amateurs du Cercle Euterpe — qui ont déjà\nmis à la scène mainte pièce d'auteurs belges, tels que Verhaeren, Picard et\nbien d'autres, — la Cour du roi Pétaud a remporté le plus franc des succès.\n M. R. Louvois fut un Pétaud patient et bonhomme à souhait, M. Cohnen\nun capitaine Sesterce au jeu sobre et à la belle voix, M. Robyt un bouffon\npittoresque et malicieux dont l'allure et la mimique avaient une drôlerie\nintense. Mlle Bogaerts composa une Alysette pleine de charme, de joliesse et\nd'émotion. Et Mme Delpy Massart fit un page aussi attrayant qu'effronté.\n    Bref, une soirée qui marquera dans les annales du théâtre belge, et dont\nil sied de féliciter chaudement le Cercle Euterpe, si généreusement dévoué à\nnos écrivains nationaux.                                                   F . A.\n\n\nLA MUSIQUE\n                       Premier concert Durant\n   Il est regrettable que M. Félicien Durant, abandonnant la voie qu'il\ns'était tracée jusqu'ici, ait songé à modifier la composition générale de ses\nprogrammes. Nul doute que la série de concerts historiques donnés à\nBruxelles sous son intelligente direction pendant trois années consécutives\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\net où chaque audition était exclusivement consacrée à l'œuvre d'un seul\nmaître ne s'harmonisât plus intimement avec le but éducatif qui semble être\nla constante et louable préoccupation de son entreprise et ne comblât plus\nefficacement sous cette forme une lacune de nos grandes institutions de\nconcerts, les Ysaye, les Populaires et les auditions du Conservatoire ne\ns'étant jamais attachés à des programmes ordonnés et méthodiques.\n   Le programme du premier concert Durantcomprenaitdes œuvres anciennes\net modernes. La symphonie d'Eugène d'Harcourt parée du qualificatif assez\nprétentieux de néo-classique ne le justifie guère à la vérité, car si elle n'éveille\nd'aucune façon le souvenir des modèles classiques, ni par le choix et la\nnoblesse des idées, ni par la pure clarté de la ligne architecturale, on ne\npeut dire davantage qu'elle s'inspire de l'école moderne par le style ou les\nprocédés d'instrumentation. Son grave défaut est de manquer de caractère,\nde ne point dégager de personnalité forte et précise, défaut que ne sau­\nraient compenser les belles efflorescences mélodieuses dont elle est traversée\nni même le scherzo d'allure rythmique fort piquante qui constitue le troisième\nmouvement de l'œuvre.\n   Signalons aussi une exécution large et généreuse de l'ouverture de\nCoriolan, les variations orchestrales de Brahms sur un thème de Haydn, où\nla pensée discrète et naïve du maître se dilue dans les riches développements\nfamiliers à Brahms dont la verve inventive se déploie avec une ingé­\nniosité et une abondance qui pourrait être parfois taxée d'encombrante et\nd'excessive.\n   La perle du concert était le concerto en ré mineur de Bach. L'orchestre et\nArthur De Greef l'ont exécuté dans une fusion de sonorités tout à fait\nremarquable, A. De Greef détaillant la partie de piano avec cette per­\nfection plastique du dessin, cette limpidité charmeuse, cette fermeté ryth­\nmique, ce tact exquis dans la distribution des colorations qui font de lui un\ndes interprètes les plus complets et les plus compréhensifs de la musique\nde Bach. La virtuosité magnifique qu'il déploya ensuite dans le concerto en\nmi bémol de Liszt ne fut point suffisante à masquer le côté superficiel de cette\nœuvre notablement inférieure au concerto en la et aussi à la douzième Rhap­\nsodie qu'il donna comme morceau de rappel.\n                                                                     G. DE G.\n\n\n                       Deuxième concert Ysaye\n   Cette séance où se trouvaient associés les deux noms les plus glorieux de\nla musique au XIXe siècle, Beethoven et Wagner, fut hautement intéres­\nsante par la magnificence des œuvres inscrites au programme et par la qua­\nlité de leur interprétation. La quatrième symphonie de Beethoven, dont\nl'Adagio cantabile apparut situé en sa véritable atmosphère de paix lumineuse\net céleste, fut jouée avec tout raffinement de nuances souhaitable mais aussi\navec une réserve confinant parfois à la mollesse et sans exprimer en toute sa\nplénitude le caractère de vive allégresse où résident les significations de\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                          CHRONIQUE      ARTISTIQUE                         763\n\nl'œuvre. L'ouverture de Léonore fut au contraire merveilleuse de vitalité\n expressive. Ysaye en donna une des interprétations les plus suggestives que\nnous ayons entendue jusqu'ici, préparant par une série de gradations admira­\nblement ménagées l'explosion d'enthousiasme héroïque qui la couronne.\n M. Heinrich-Hensel et M me Hensel-Schweitzer qui rehaussaient le concert\nde leur concours complétèrent le programme Beethoven par des fragments\nde Fidelio, l'air de Florestan et le duo du troisième acte. M. et Mme Hensel\nsont des artistes de race. On se souvient avec quelle sérénité idéale cette\ndernière chanta jadis la mort d'Yseult aux concerts Ysaye. Elle possède une\nvoix superbe d'étendue et d'ampleur qu'elle met au service d'interprétations\nfières, vibrantes et généreuses. Avec des moyens vocaux plus restreints, l'art\nde Henrich Hensel se caractérise par le style, la noblesse pathétique de\nl'accent, le charme d'une diction pénétrante et nuancée. Après les Murmures\nde la Forêt dont l'orchestre rendit avec une fluidité délicieuse les sonorités\nenivrantes évocatrices de rêve, le concert se termina par la scène finale du\ntroisième acte de Siegfried. Ce fut un ensemble rayonnant. Chef d'orchestre,\ninstrumentistes, interprètes du chant mirent toute leur âme en ces pages\nsublimes, réalisant une impression d'art très haute et émouvante. M. et\nMme Hensel-Schweitzer, le maître Ysaye et sa phalange d'élite furent l'objet\nd'une ovation chaleureuse et interminable.\n                                                                   G . DE G .\n\n\n\n                    Récital de Mlle Hélène Gobât\n   Très intéressant le récital de piano organisé par Mlle Hélène Gobât, le\n2 décembre dernier, à la Salle Erard. Cette jeune artiste, élève de Pauer, fait\nle plus grand honneur à celui qui l'a initiée aux secrets de la haute technique.\nElle possède toutes les qualités indispensables pour aborder les œuvres les\nplus difficiles de la littérature du piano. Aussi est-ce avec la plus grande\naisance qu'elle a interprété la Rhapsodie (op. 79, n° 1) de Brahms, la vétil­\nleuse Sonate (op. 109) de Beethoven, les ardues variations sérieuses de Men-\ndelssohn et l'Allegro appassionato de Saint-Saëns.\n   On ne peut faire à la jeune artiste qu'un reproche, qui pour beaucoup sera\nconsidéré comme un mérite: c'est que son jeu est parfois trop viril et qu'une\ninterprétation plus rêveuse, notamment dans les œuvres de Brahms, leur\naurait donné plus de charme.\n   A signaler un Ländler et surtout un Moment musical à la Russe de\nnotre collaborateur M. Léopold Wallner, qui ont été accueillis avec une\nfaveur marquée par le public.\n   Il serait à souhaiter que Mlle Hélène Gobât puisse se faire entendre dans\nun concert d'orchestre : l'ampleur des sons qu'elle sait évoquer du piano la\nprédestine a l'exécution des grandes œuvres pianistiques.\n\n                                                                   G. I. M.\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "764                                    DURENDAL\n\n\n\n\n                      Une Nesse de l'abbé Verhelst\n   Nous r e c o m m a n d o n s vivement aux maîtres de chapelle la Missa in honore\nSmi Cordis Jesu, dernière production de l'abbé F . Verhelst. Cette messe,\npubliée comme supplément à la Musica Sacra, est écrite pour deux voix égales\net orgue, dans u n style très châtié, habile dans sa simplicité et strictement\nliturgique. N o u s avons déjà caractérisé le talent de M. Verhelst à propos de\nses charmants petits motets. S a n s doute il est b e a u c o u p plus difficile de\ncomposer u n e messe et de se heurter à des textes aussi objectifs que celui\ndu Credo. P o u r t a n t l'auteur s'en est tiré à son h o n n e u r ; si son inspiration\nn'est pas de h a u t vol, elle gagne b e a u c o u p d a n s les passages de recueille­\nment tels que l'Incarnates, le Sanctus, l'Agnus Dei, ce qui n'est pas d o n n é à\ntous.                                                                            J. R.\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "     A la mémoire de F.-A. Gevaert\n\n\n\n\n   Nous extrayons cet article de l'Art Moderne avec qui nous applaudissons\nà l'idée de perpétuer par la médaille le souvenir des Belges célèbres. Nous\napprouvons l'idée, d'autant plus, qu'ainsi qu'on le verra, les littérateurs ne\nsont pas oubliés, puisqu'une des prochaines médailles sera celle de Max\nWaller, le fondateur de la Jeune Belgique, qui est déjà en voie d'exécution :\n\n   « L'éditeur Fonson a eu l'heureuse idée de perpétuer par la médaille\nle souvenir des Belges qui illustrent le pays, de créer pour les générations\nqui nous succéderont le Panthéon de nos gloires d'hier et d'aujourd'hui.\nL'initiative est d'autant plus méritoire qu'elle n'est secondée par aucun\nappui officiel. Très courageusement, et sans autre espoir que celui de couvrir\nà peu près ses frais (toute autre ambition n'eût-elle d'ailleurs pas été vaine ?),\nM. Fonson a entrepris il y a quelques mois cette publication. La mort\nrécente de l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles désignait tout\nnaturellement celui-ci pour ouvrir la série. Et c'est la médaille de F.-A.\nGevaert, frappée ces jours-ci, qui inaugure, en effet, le pieux mémorial.\n   » Confiée à M. Charles Samuel, l'exécution de l'œuvre ne laisse rien à\ndésirer. Le profil caractéristique du maître est reproduit avec une vérité\nsaisissante, et l'artiste a réussi à fixer dans les traits du visage le sourire\nironique qui donnait à cette physionomie mobile tant de finesse et d'exprès-\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "766                              DURENDAL\n\n\n sion. C'est incontestablement le meilleur portrait qui demeurera de\n l'homme spirituel, savant, désintéressé, dont la haute personnalité semble\n s'être imposée davantage depuis que la mort en a fixé définitivement l'image\n intellectuelle.\n    » Pour composer le revers, le statuaire a utilisé le charmant et mélan­\n colique bas-relief modelé par Paul De Vigne pour la tombe de Mme Gevaert.\n Commentaire graphique du verset des Psaumes In salicibus suspendimus\n organa nostra, il allie à la délicatesse du sentiment une grâce et une pureté\n classiques. C'est F.-A. Gevaert qui en suggéra l'idée à son ami De Vigne, et\ncelui-ci la réalisa dans l'une de ses plus belles inspirations. Aujourd'hui le\nmarbre symbolique abrite, aux côtés de l'épouse, objet de ce touchant\nhommage, celui qui pieusement le lui rendit...\n    » S'il faut louer M. Charles Samuel pour l'harmonieuse composition de la\nmédaille, il est juste de féliciter l'auteur de la frappe. Celle-ci est irrépro­\nchable. Elle atteste de nouveaux progrès dans une industrie artistique dont\nnous avons salué avec joie la renaissance et qui, désormais, peut rivaliser\navec la parfaite gravure en médailles qui réalisa les conceptions de Cha-\nplain, de Roty et de Charpentier.\n    » Suivront prochainement les effigies du docteur Kufferath et de Max\nWaller, par Godefroid Devreese; puis celles de MM. Auguste Beernaert et\nJules Le Jeune, ministres d'État. Ces diverses plaquettes seront vraisem­\nblablement terminées avant l'Exposition universelle de Bruxelles, où\nsera réservé, ainsi que nous l'avons annoncé, un Salon spécial à\nla Médaille. »\n                                                                     O. M\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "L'Association des Lettres Chrétiennes\n\n                       EN réponse à l'article : Explications nécessaires, paru dans notre\n                          fascicule de novembre, Durendal a reçu de M . Maurice\n                          des Ombiaux la lettre suivante :\n                             « Qu'il me soit permis de remettre au point, pour ce\n                         qui me concerne, les Explications nécessaires de M. F i r m i n\n                         Van den Bosch, que contient le n u m é r o de novembre de\n                         Durendal.\n                             « J'écrivis en effet à M. Van den Bosch, à la suite d'un\n                         discours p r o n o n c é à Malines et c o m m e n t é par lui d a n s le\nJournal de Bruxelles où il reprochait à l'Association des Ecrivains belges d'exclure\nde son anthologie les écrivains catholiques; c o m m e je m'occupe de cette antho­\nlogie, l'accusation me touchait spécialement. Elle m'étonnait fort, car je ne\nm'enquis jamais, devant une œuvre, des croyances religieuses de son auteur.\nP o u r t a n t il se pouvait que mon choix ne se fût porté, à m o n insu, que sur\ndes écrivains que M. Van den Bosch considère comme des mécréants. Mais\nn o n , on me fit remarquer q u ' A n d r é Van Hasselt était croyant, qu'Octave\nP i r m e z est revendiqué par les catholiques, et que Georges R o d e n b a c h fut\ntoujours fidèle à la Sainte Eglise. F o r t de mon innocence, j'écrivis à M. Van\nden Bosch pour solliciter d e lui la clé de l'énigme. Il me fit savoir que le\ncrime de l'Association des Ecrivains belges était d'avoir négligé K u r t h et de H a u l -\nleville. T o u t en estimant autant que lui G. Kurth, je lui d e m a n d a i la per­\nmission de m'occuper tout d'abord des h o m m e s de lettres. Q u a n t à de\nHaulleville, lui disais-je, j ' é p r o u v e les mêmes difficultés que pour Charles\nTardieu à faire u n choix d'articles dispersés dans q u a r a n t e ou c i n q u a n t e\nans de j o u r n a u x . Mais voulez-vous vous en charger, ajoutais-je, apportez-\nmoi le recueil et je le fais publier aussitôt.\n    n Les lecteurs de Durendal apprécieront la bonne volonté de l'Association des\nEcrivains belges et la m i e n n e .\n    » A cette proposition qui lui enlevait tout grief, M. Van d e n Bosch s'abstint\nde r é p o n d r e . Comme elle le gêne, il préfère n'en pas tenir compte et n'hésite\npas à reproduire son accusation d a n s Durendal.\n    » Si j'avais le dessein de polémiquer avec lui, je tirerais de cette attitude\nu n e victoire facile, mais je ne suivrai M. Van den Bosch ni sur l'estrade, ni\nsur le tapis.\n    » Ou M. Van den Bosch veut batailler p o u r le plaisir d e batailler et ne\ntient aucun compte des explications qu'on lui donne ou il ne m'a pas dit tout\nce qui lui pèse sur le cœur, ce que je crois plus volontiers.\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": " 768                                 DURENDAL\n\n\n      » Quel est d o n c celui que l'Association des Ecrivains belges a omis de sacrer\n g r a n d h o m m e par un volume de son anthologie, ô Van den Bosch? De quelle\n vanité impatiente êtes-vous le c h a m p i o n si a r d e n t ?\n      » ...Iste deus qui sit da Tityre nobis?\n      » P o u r vous faire décerner la palme du martyr, vous ne parviendrez pas à\n m'imposer le rôle de « b o u r r e a u malgré lui », ni à me faire p r e n d r e vos\n plaintes au sérieux. Vous n'oseriez pas me dire sans rire que vous attachez\n quelque importance aux propos du personnage d o n t je n'aime pas plus que\n vous l'accent équivoque, et qui, pour se trouver u n e raison d'être, ne laissa\n pas de brouiller avec tous ceux qui lui firent crédit; je vous répondrais que\n vous êtes seul chez nous à lui accorder encore cet h o n n e u r .\n     » J e n'ai jamais ouï parler, par des h o m m e s dont je prise l'intelligence et le\n sens critique de « l'inaptitude artistique des catholiques ». Vos sources sont\ntellement peu sûres que vous vous gardez bien de les citer. C'est d'une\nsimplicité un peu sommaire Aussi je crois que ce reproche vaut celui que\nvous adressez à l'Association des Ecrivains belges. Je constate, du reste, que la\nplupart d'entre vous doivent leur notoriété plus encore à la presse de gauche\nqu'à celle de droite.\n     » Mais là n'est pas la question. Il ne paraît pas que ce soit à u n e cause\nque votre zèle s'applique. Vous n'avez même pas jugé à p r o p o s de saluer la\nmémoire de l'abbé E u g è n e Van der Elst, dont la modestie ne parvint pas à\nvoiler un talent délicat.\n     » J e crois que vous avez lâché le mot : Vous ne voulez pas être des dupes !\nNe s'agit-il donc que d'intérêts matériels? Etait-ce vraiment la peine\nd'attaquer les conférences des Amis de la littérature pour leur faire risette\nbientôt après?\n    » E t vous parlez du prix q u i n q u e n n a l comme si vous aviez une revanche à\np r e n d r e . Allez-y donc, bon D i e u ! si vous croyez que cinq personnages,\nquels qu'ils soient, peuvent donner à un h o m m e de talent ou à u n faiseur,\nplus que la plus belle fille du m o n d e , mais veillez davantage à la composition\nd u j u r y pour n'être point « dupes » de l'impartialité de certains de ses\nm e m b r e s . E n attendant, il reste permis, n'est-ce pas? à d'autres écrivains, de\npenser comme u n aussi bon catholique que vous, Villiers de l'Isle-Adam, qui\ndevint un héros de lettres en raison m ê m e de ce qu'il fut u n e d u p e de la vie :\nque « celui qui ne porte pas en l u i - m ê m e le sentiment de sa propre gloire ne\nconnaîtra jamais la signification réelle d e ce mot ».\n    » Cela dit, ô Van den Bossche, créez les mutualités qu'il vous plaira pour\nvous garantir de toute d u p e r i e , croyez bien que je n'y vois a u c u n incon­\nvénient. E t tranquillisez-vous à m o n sujet, car l'aile noire de la mélancolie\nne frôle jamais que fort légèrement, lorsqu'il s'agit d'une cause aussi futile,\ncelui qui aime la littérature pour elle-même, et non pour les profits que l'on\nen peut tirer. »\n                                                           MAURICE DES OMBIAUX.\n\n\n                                           *\n                                          * *\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "               L'ASSOCIATION DES LETTRES CHRÉTIENNES                                  769\n\n\n  Voici ma réponse :\n   A Malines, comme dans Durendal, j ' a i défendu l'idée d ' u n e Association des\nLettres chrétiennes, par des a r g u m e n t s d'ordre général, un lettré soucieux de\nne blesser ni de diminuer aucun de mes confrères.\n   M. des Ombiaux me répond par des injures, en journaliste qui veut\natteindre son h o m m e .\n   J e n'attendais pas si vite u n e confirmation de ma thèse q u e , leurs éloges\nréservés et mis à profit, les écrivains catholiques n'ont droit qu'au transcen­\ndant mépris des éditeurs impartiaux de l'Association des Ecrivains belges.\n   Je ne rétracte rien de ce q u e j ' a i dit à Malines et de ce q u e j ' a i répété ici ;\nsi M. des Ombiaux veut préciser le débat devant l'opinion, qu'il publie mes\nlettres. On verra alors qui de nous deux esquive la contradiction.\n   Au d e m e u r a n t si M. des Ombiaux pouvait apporter dans la discussion des\nconsidérations générales de quelque poids, je le connais assez pour affirmer\nqu'il ne s'abaisserait pas aux misérables insinuations où le voilà réduit.\n    Ainsi, aux yeux de M. des Ombiaux, l'écrivain catholique qui proteste\ncontre l'ostracisme prémédité dont la « Laïcité obligatoire » gratifie certains\nde ses frères d'armes, doit être un « boutiquier » ; il doit agir selon des visées\n mercantiles et d a n s des intentions lucratives...\n    Ici j'arrête M. des O m b i a u x , et je lui dis nettement et carrément : vous\n savez bien, vous savez mieux que personne, q u e cela n'est pas ; vous\n savez que l'écrivain d o n t vous suspectez aujourd'hui l'indépendance et le\n désintéressement, d o n n a n t ainsi le poids de votre loyauté, sans le vouloir, à\n la polémique venimeuse de telle gazette à reflets de merlan qui reproduira\n demain vos attaques, vous savez q u e cet écrivain combattit vingt a n s p o u r\nnos Lettres SANS PROFIT D'AUCUNE SORTE, qu'il n'eut d'ambition que p o u r ses\namis — dont vous fûtes, et qu'à défendre ses amis, à parer les coups m é n a ­\ngés à leurs œuvres — à vos œ u v r e s ! — par l'incompréhension ou le fana­\ntisme, il employa, sans d e m a n d e r à qui q u e ce soit de « billet de confession»,\nce qu'il peut avoir de talent et ce q u e certainement il a de dévouement à l'art.\n   E t parce que cet écrivain, qui ne doit de compte à personne d'une pensée\nsur laquelle personne n'a conquis de droit, se permet de critiquer objective­\nment une maison d'éditions plus ou moins littéraires, dont M. des O m b i a u x\nest, paraît-il, un des chefs, celui-ci s'autorise à porter, contre cet écrivain,\ndes accusations — dont il ne croit p a s le premier mot !\n   Je n'ai jamais d e m a n d é a u x Lettres que la joie de les servir.\n   E t je souhaite à M. des O m b i a u x de pouvoir toujours en dire a u t a n t .\n\n                                                            FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "                       LES LIVRES\n\nLE ROMAN\nL a M a i s o n q u i d o r t , par CAMILLE LEMONNIER. — (Paris, Eug.\n    Fasquelle, éditeur.)\n   La Maison qui dort, la première des trois nouvelles qui composent ce\nlivre, nous transporte en Hollande, dans une Hollande vue au travers des\ntableaux de Terburg et de Metzu, et c'est menu, menu, c'est exquis avec une\npointe de préciosité, c'est \" artiste \", à chaque tournant de page, et dans le\nmoindre bout de phrase. Une vie quiète, calfeutrée, et qui affronte soudain\nles rigueurs de la rue sous la neige, et les promiscuités pénibles, afin\nd'apporter aussi son effort à la grande œuvre du relèvement populaire, en\nvoilà assez pour peindre — comme Lemonnier seul sait peindre — les inté­\nrieurs caractéristiques de Néerlande, les coutumes bourgeoises d'une petite\nville, l'anomalie d'un cortège d'ouvriers soulevés, dans cette ambiance ouatée,\net — naturellement — la féerie des lumières sur les hommes et les choses.\nOn trouvera ici mainte page d'anthologie. Je garde devant les yeux (et je\nm'en délecte) la jolie robe de soie citron que porte mevrouw Joost. N'y\na-t-il pas quelque cruauté à faire mourir de façon brutale son honnête\népoux, qui devint un si généreux citoyen? Un jour d'émeute, il fut tué par\nune brique qui dévia et l'atteignit à la tempe... Dois-je avouer que ce tra­\ngique événement me remue bien moins que les images fraîches, riantes, de\nce joli pays de Hollande, de cette maison où la petite bonne « Liesje, en\njaquette à basque longue d'une claire nuance fleur de pêcher, a monté le\nplateau de métal estampé aux dessins de givre », moins aussi que cette vil­\nlette, le soir, avec ses fenêtres derrière lesquelles « trois stores hermétique­\nment abaissés s'infusent d'une clarté blonde, heureuse, évoquant des âmes\ntranquilles dans un nuage pâle de fumée de pipes... ». Un poète, un pur poète,\ns'exprime dans ce livre, mais l'observation y demeure tout à la fois vivace et\nsubtile.\n   Le second morceau du recueil, Au beau pays de Flandre, est peint, au con­\ntraire, dans une manière large. Ce sont de fiers morceaux que le retour des\nétalons à la ferme, rentrant, enrubannés et glorieux, du concours agricole,\net que cette moisson des blés lourds, dans la grande chaleur d'août, sous la\n pesée d'un ciel implacable. Le paysagiste a, cette fois, devant les yeux, les\ngrandes lignes, les traits essentiels du tableau, et son œuvre nous paraît\nbonne, comme le pain de la terre, et belle, à l'égal de la plaine de Flandre\nenveloppée de vibrant azur. Lemonnier est resté très près de toutes ces\nchoses, comme lorsqu'elles firent, pour la première fois, battre son cœur; il\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                                  LES   LIVRES                                 771\n\nne doit pas chercher le secret des renouvellements, chaque heure lui apporte\ndes impressions aussi neuves, aussi ferventes, que celles qui enthousias­\nmèrent sa jeunesse. Je l'ai vu, récemment encore, se pencher sur un peu de\nsable, ramasser une poignée de cailloux polis, s'extasier sur leur forme, leur\nnuance, leur dessin, et évoquer la genèse... On goûtera l'aveu d'amour très\npur qui, à la fin de ces pages flamandes, fleurit aux lèvres d'une vraie fille du\npays, et la timidité, mêlée d'angoisse, qui gonfle la poitrine d'un gars, pour\naboutir enfin au cri de sa tendresse profonde.\n   Tout cela est senti noblement et rendu avec flamme. L'auteur de tant de\nlivres où tressaute la passion, où le sang s'allume furieusement, et qui ne\nfurent pas écrits pour les lecteurs de cette revue, a usé, dans son dernier\nrécit, Mon Mari, de délicatesses extrêmes en exposant une situation qui\ndeviendrait aisément scabreuse. L'écrivain s'en tire avec une souplesse et\nun doigté singuliers. Nous ne raconterons pas cette histoire, elle vaut par la\nmanière. Et d'ailleurs chacun pourra, cette fois, jouir d'un plaisir pareil au\nnôtre.                                                                       V.\n\nL a m o r t d e P h i l a e , par PIERRE LOTI. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   M. Pierre Loti a traversé l'Egypte en pestant contre les touristes en\ngénéral et les Anglais en particulier. Cet infatigable errant se plaît à con­\ntempler l'immobilité de la vie sur les bords du fleuve où rien n'a changé\ndepuis Ramsès; ce parfait cosmopolite dénonce avec amertume les atteintes\nque l'invasion occidentale porte à l'antique civilisation de la vallée du Nil.\nQu'il médite, une nuit d'hiver, devant le grand Sphinx, revivant sous les\nenchantements de la lune; qu'il rêve dans les catacombes où se rangent,\ndepuis mille et mille ans, les cercueils de granit noir des Apis ; qu'il remonte\nen dahabieh le fleuve jusqu'à Thèbes et, au delà d'Assouan, jusqu'au kiosque\nnoyé de Philœ, M. Loti garde partout sa morne tristesse; tout, et jusqu'à\nl'éternelle splendeur de la lumière, lui rappelle sa qualité d'éphémère de la\npensée et lui présente l'image mystérieuse et noire de la mort. Pas n'est\nbesoin d'ailleurs de répéter quel prestigieux évocateur est cet écrivain ; le\nprince un peu monotone des descriptifs contemporains.                    M. D.\n\nM a r t h e B a r a q u i n , par J.-H. ROSNY aîné. — (Paris, Plon.)\n   Elle se nommait Marthe, elle aussi, l'héroïne — si j'ose dire — du premier\nroman de Joris-Karl Huysmans, qui porte ce sous-titre : histoire d'une fille.\nS'il fallait un sous-titre au dernier roman de M. Rosny, je proposerais : le\ntrottoir forcé. L'auteur nous y montre comment une belle fille de faubourg,\nà Paris, est une proie qui fuit en vain le chasseur. Marthe Baraquin, dite\nLilas, enfant perdue, traquée par d'ignobles convoitises, est sans défense\ncontre l'abject voyou, l'apache sinistre qui s'est juré de l'avoir et de l'exploiter.\nElle finirait dans le ruisseau, si la pitié de M. Rosny ne lui avait réservé, au\ndernier chapitre, et contre toute attente, la rencontre d'un sauveur assez niais\nqui la soustrait au joug immonde de Victor Huraud, dit Rouge, et de la pros­\ntitution l'élève au concubinage. Il me serait difficile de préciser, ici, davan­\ntage le sujet d'un tel livre volontairement brutal, et dont je ne méconnais\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": " 772                                  DURENDAL\n\n\n pas la force tragique. On devine assez d a n s quel m o n d e nous transporte\n l'auteur et quelles ignominies il nous oblige à regarder. M. R o s n y expose,\n d a n s un avertissement, qu'après avoir souvent dépeint la condition misérable\net douloureuse des femmes isolées, il en devait fatalement venir à traiter ce\nsujet extrême, et que, « le sujet admis, il eût fallu être u n artiste sans courage\net sans conscience pour ne pas aller jusqu'au bout » et ne pas nous prodiguer\nles scènes abominables de luxure et de férocité qu'il n o u s p r o d i g u e , en effet.\nCe sont des raisons qui peuvent mener loin. P o u r q u ' u n écrivain les invoque,\nil faut qu'il ait la conscience bien mal à l'aise. Elles ne convainquent — et\ne n c o r e ! — que leur auteur.                                               M. D.\n\nH i s t o r i e t t e s d e W a l l o n i e , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Charleroi,\n   Désiré Hallet.)\n   Voici un quatrième dizain de ces contes et farces de Wallonie, que\nM . Maurice des Ombiaux excelle à conter. Il en est de joyeux, comme le\nMartin-Galet, et de graves, presque tragiques c o m m e le Chemineau, presque\nhéroïques c o m m e le Mécanicien. U n autre est simplement prodigieux : la\ntradition populaire y assied, à la table du Mouton noir, l'empereur Joseph II\nà côté d u . . . . prince E u g è n e . M. des O m b i a u x possède l'âme tendre et mali­\ncieuse de son pays. Il en a la savoureuse jovialité et aussi — lisez les Hiron­\ndelles ou Vieux souvenirs — la rêveuse mélancolie. J e souhaiterais que, dût-il\nêtre u n peu moins fécond, sa forme fût plus constamment châtiée.                M. D .\n\nLa     porte    étroite,    par   ANDRÉ G I D E . — (Paris, Mercure         de   France.)\nL a v i e i n t é r i e u r e , par Mme R E N É W A L T Z . — (Paris, Perrin.)\n   Deux livres bien divers mais que je réunis ici parce qu'une mystérieuse\naffinité les rapproche : ce que j'appellerais l'esprit puritain. Dès les premières\npages le style le révèle, d a n s sa simplicité empesée et sans images. Chose\nétrange, chacun à sa manière, est l'histoire d'un sacrifice : u n e j e u n e fille qui\ns'immole pour que sa sœur soit aimée, et l'un et l'autre est à la fois doulou­\nreux et grave, le premier, plus passionné d a n s ses complications sentimen­\ntales, le second calme et triste comme la vie de ses héros. La Porte étroite est\nl'œuvre d'un des plus remarquables écrivains de ce temps et, n'était u n e psy­\nchologie exaspérée, elle serait non seulement a d m i r a b l e , mais bienfaisante.\nQ u a n t à la Vie intérieure, livre d'une inconnue, il dénote un très fin tempéra­\nment de romancière et de m o r a l i s t e ; c'est u n bon livre dans toute l'accep­\ntion du t e r m e .\n\nP e r e a t R o c h u S , par ANTONIO FOGAZZARO, suivi d'autres nouvelles. —\n   (Paris, Perrin.)\n   M. Fogazzaro est u n des premiers romanciers de notre é p o q u e , s'il n'est\npas le premier, et — ceci n'est pas pour n o u s déplaire — il n'a jamais d a n s\nses r o m a n s oublié qu'il était poète. On ne dira jamais assez haut la louange\ndu Petit monde d'Autrefois, de Daniel Cortis et de ce livre presque d a n t e s q u e\nqu'est le Mysterio del poeta. Aujourd'hui, selon la c o u t u m e , on e x h u m e ses\nœuvres de début. On l'a fait récemment p o u r tant d'écrivains étrangers\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                                  LES LIVRES                                  773\n\ndevenus célèbres. Mais tandis que les premiers contes de Kipling nous\nexcèdent, et que Vile de l'Acpyornis nous détourne du beau Wells de la Guerre des\nmondes, ces premières pages du grand romancier vénitien ne font qu'aviver\nnotre admiration. Les nouvelles diversement traduites qu'on vient de nous\nlivrer sont très disparates. J'y trouve un conte exquis pétri de cet esprit par­\nticulier à M. Fogazzaro — cette ironie cruelle qui côtoie le burlesque sans y\nchoir et qui n'exclut pas l'émotion — puis un poème, Miranda, qui évoque\npar endroit l'Intermezzo — et, au milieu d'histoires brèves, une plus profondé­\nment touchante que les autres et intitulée Fèdele. Ici encore nous retrouvons\ncet art spiritualiste et passionné qui intéresse par le seul conflit des âmes,\ncette atmosphère pure où se meuvent des personnages d'élite, cette élévation\nde pensée, cette noblesse et cette poésie qui nous transportent à cent lieues\ndu roman français.\n\nL e c o u p l e i n v i n c i b l e , par Louis LEFEBVRE.\n   I1 y a trois cents ans, à la suite d'un naufrage, une quinzaine d'enfants en\nbas âge débarquèrent dans une île inconnue jusqu'ici des navigateurs. Ils y\ngrandirent, fondèrent une ville et un Etat — la Ville Blanche — et aujour­\nd'hui se croyant de bonne foi les seuls habitants du monde, parlant français\net vivant à la française, ils forment là-bas une nouvelle France inconnue de\nl'autre. Par un miracle de tradition inconsciente, leur civilisation s'est déve­\nloppée parallèlement à celle de la mère patrie — mais point leur morale.\nCelle-ci admet bien le mariage mais comme un lien qu'on noue et dénoue à\nvolonté. Cette institution dont le symbole et l'instrument est un registre des\nmariages et des démariages est celle dont les habitants de la Ville Blanche\nsont le plus fiers. Or voilà la catastrophe qui va provoquer tout le roman :\non apprend qu'une femme dont un bellâtre recherche la main, refuse éner­\ngiquement parce que son mari l'a liée à lui par des liens indissolubles. La\npromesse sacrée la retient. Et ici débute un récit comique à force de vouloir\nêtre grave. On jette en prison le coupable et son épouse, une émeute éclate,\nils sont condamnés à être enfermés — à deux — pour toujours, dans le cachot\nde la montagne. Que demandent-ils de plus? Ils y vivent ensemble fort heu­\nreux, et] le spectacle de leurs vertus conduit la ville à proclamer la validité du\nmariage définitif. Cela pour prouver que celui-ci est l'expression la plus par­\nfaite de la morale et que des âmes d'élite y arrivent sans le secours d'aucune\nloi positive. M. Louis Lefebvre, un des plus intéressants des jeunes romanciers\nd'aujourd'hui, a dans l'occurrence fort mal réussi et si l'idée qu'il développe est\nextrêmement originale elle est mise en œuvre dans un style et sur un mode si\nindigents et si naïfs que cela tient plus du vaudeville que du drame social.\n                                                                          P . N.\nLITTÉRATURE\nL e r o m a n s e n t i m e n t a l a v a n t l'Astrée, par M. GUSTAVE REY­\n   NIER. — (Paris, Armand Colin.)\n   Les hommes ont toujours été friands d'histoires d'amour. Et sans doute,\nn'est-il point de sujet dont on ait parlé davantage, depuis que le monde est\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "774                              DURENDAL\n\n\nmonde. C'est une matière monotone et, en même temps, toujours renouvelée,\ncar l'amour, s'il ne saurait changer dans son essence naturelle, est de tous\nnos sentiments le plus apte à se modifier dans ses formes et dans ses modes\nselon les temps et les lieux, selon la diversité des idées et des coutumes.\n   On pourrait croire que la conception sentimentale d'une époque doit se\nrefléter exactement dans sa littérature, et l'idéal manifesté par celle-ci\nrépliquer à celui qui régnait dans la vie. Peut-être bien régnait-il sur elle,\nmais, à la façon des rois constitutionnels, sans la gouverner! Et n'était-il\nidéal précisément que parce que différent de la réalité ou supérieur à elle.\nPuis, d'ailleurs, il est bien difficile de déterminer d'un trait arrêté le carac­\ntère dominant d'un siècle; trop d'éléments contradictoires, en action et en\nréaction, le passé qui pèse, le présent qui aspire, se mélangent incessam­\nment dans la vie pour que la tendance générale de celle-ci, à un moment\ndonné, puisse être définie aisément. Le réalisme qui, auXVesiècle, semble\nenvahir tous les domaines de la pensée et de l'activité, se traduit, en certains\nd'entre eux, la politique, par exemple, par des tendances nettement posi­\ntives; en certains autres, l'art religieux, notamment, par les débordements\nd'une sensibilité que les âges antérieurs n'avaient pas connue ou, du moins,\npas exprimée. LeXVIesiècle qui, en Italie, sous l'impulsion de l'humanisme,\nsemble tout tourné vers le culte de la virtù, de la force, de la grandeur et de\nla matière, fait apparaître en France quantité de romans d'amour dont les\nhéros, livrés en proie à mille traverses naturelles et magiques, à des tribu­\nlations sans cesse renouvelées, vont dans « un continuel mourire », sans que\ndéfaille jamais la constance du sentimeut exalté dont ils sont remplis.\n   Si les traductions de Boccace, Fiammetta, le Filocolo, etc., apportent en\n France, à cette époque, l'exemple de romans où l'allégorie se mélange d'ana­\nlyse psychologique, la vogue continue longtemps à appartenir aux romans\nd'aventure où survit l'esprit chevaleresque qui, de plus en plus, disparaît\ndans la réalité. L'amour tel qu'il apparaît là est plus action que réflexion;\nles personnages ne scrutent pas leurs sentiments, ils les subissent, ils leur\nobéissent, ils ont besoin, pour en entretenir l'ardeur, de leur donner forme\nextérieure, de les traduire en gestes belliqueux ou extravagants, et qu'ils ne\npuissent arriver à leur satisfaction — quand ils y arrivent — qu'après mille\n exploits fantastiques.\n   Tous les amants sont braves, purs, fidèles jusqu'à la mort. Ils ne pensent\njamais à eux-mêmes, mais au sort ou à la douleur de celui qu'ils aiment : « O\n mirouer de mes reluisans yeux, je crains plus vostre peine et travail que je\n ne fay ma prompte fin. » Ainsi parle Médusine, qui meurt, à Luzindaro. Et\n celui-ci, après que le corps de son amie a été consumé par les fleurs, trans­\n formées ensuite en flammes, que les oiseaux ont fait pleuvoir sur sa triste\n dépouille, se nourrit de ses cendres, pour mourir bientôt, à son tour. Tout le\n merveilleux du moyen âge, l'esprit d'hyperbole des cours d'amour est\n encore dans les histoires de cette sorte, dans les interminables Amadis des\n Gaules qui venaient, du reste, de l'Espagne, plus inféodée au passé que les\n pays voisins et dont l'imagination orgueilleuse se complaisait aux prouesses\n et aux férocités engendrées par le point d'honneur.\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                                       LES    LIVRES                                      775\n\n   On traduit b e a u c o u p ; on écrit aussi b e a u c o u p de r o m a n s originaux. On fait\npasser en français le Décamiron, dont plusieurs contes, celui de Guiscard,\npar exemple, avaient déjà été traduits a u XVe siècle, et Bandello, dont les\nhistoires a u x péripéties d r a m a t i q u e s retiennent la vogue. P l u s tard, lorsque\nles guerres de religion a u r o n t pris fin, sous H e n r i IV, le public, dégoûté des\némotions violentes, désireux d e repos, de quiétude, d e vie adoucie p a r la\npolitesse des m œ u r s , s'éprend d'oeuvres moins mouvementées, o ù les événe­\nments sont, si l'on p e u t dire, transportés dans le cœur des personnages.\nOn aime les dissertations sur l'amour, la discussion de thèses plus ou\nmoins singulières. On préfère a u x violences, souvent brutales, d e la\npassion, le raffinement d u sentiment, poussé quelquefois j u s q u ' à la pré­\nciosité. L'esprit d'analyse tend à prévaloir : on traduit et on lit le Cortegiano,\nde Castiglione, l'Aminta, le Pastor fido... L e s théories platoniciennes se pro­\npagent aussi. L'amour — dans les livres — prend des expressions plus\ndélicates, il est volontiers discoureur, alambiqué et subtil. Bientôt, les\nromanciers, à l'exemple des poètes d u P a r n a s s e , prétendront n'écrire point\npour les gens du c o m m u n . P u i s , en 1607, d'Urfé publia les premiers\nlivres de l'Astrée...\n   L'étude q u e M. Reynier a consacrée à cette période, jusqu'ici p e u fré­\nquentée, d u roman français, est excellente. C'est, en somme, un tableau de\nl'esprit, de la pensée et des m œ u r s d u XVIe siècle, dont tous les traits o n t\nété e m p r u n t é s , avec autant d e goût q u e de critique, aux écrits c h a r m a n t s ou\npittoresques du t e m p s .\n\nLa vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains,\n   par M M . ALPHONSE S É C H É et J U L E S B E R T A U X . Gœthe, — Lord Byron.        Deux\n   vol. ill. — (Paris, Michaud.)\n   L'artiste, le poète sont tout entiers dans leur œ u v r e ; celle-ci est l'expres­\nsion la plus vive el, p a r ce q u e son élaboration comporte d'inconscience, la\nplus naïve de leur personnalité... Cela est vrai, mais pas absolument peut-\nêtre : car, si l'artiste s'abandonne à l'inspiration et introduit ainsi dans ses\nouvrages des éléments dont le contrôle lui échappe en partie, il n'est p a s\nsans y revenir après coup pour arranger, pour modifier, en u n m o t pour\nmettre en scène sa p e n s é e . E t souvent le talent fait la toilette d u génie, d e\nmanière à faire apparaître celui-ci dans u n jour plus avantageux, d a n s u n e\nattitude moins sincère, sans doute, mais plus n o b l e .\n   De sorte que, si pour juger d e l'homme qu'était Byron ou G œ t h e , nous\nn'avions q u e Manfred ou Don Juan, q u e Werther ou Faust, l'opinion q u e\nnous pourrions nous faire comporterait u n quotient assez considérable d'in­\ncertitude. C'est leur aspect sublime qui nous apparaîtra dans ces écrits. Ils\nsont là sur les sommets de leur pensée, Dieux tantôt visibles, tantôt envi­\nronnés de n u é e s . . . Mais, parce qu'ils nous ont ému, parce q u e n o u s les\naimons, nous voulons les connaître de plus près, les savoir dans leur vie,\ndans le détail de leur existence, dans les joies et les vicissitudes de celle-ci.\nN o u s voulons connaître tout de leur vie, aussi, pour mieux connaître tout de\nleur œuvre et mesurer, en même temps, ce que l'une a d o n n é à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": "776                                       DURENDAL\n\n\n   Rien ne saurait r é p o n d r e plus exactement à cette curiosité que les volumes\nde la collection que viennent d'entreprendre M M . Séché et Bertaux. Les\npublications réputées d'histoire et de biographie littéraires de nos deux excel­\nlents écrivains nous dispensent presque de faire l'éloge de leurs nouveaux\ntravaux. On trouvera dans ces petits volumes, à côté de nombreuses repro­\nductions du plus vif intérêt, u n récit composé d ' a p r è s les sources les plus\nsûres et où rien d'essentiel ou de caractéristique n'est négligé.\n   On pourrait croire que ce n'est pas sans préméditation que leurs auteurs\nont fait paraître à peu près simultanément Lord Byron et Gœthe, les deux\npoètes étrangers du d é b u t du dernier siècle dont la pensée ait rencontré\nle plus d'écho et de sympathie en F r a n c e . E t il y aurait, à ce p r o p o s , une\nattrayante étude à écrire sur le romantisme en action de Byron c o m p a r é au\nromantisme sentimental — et, d'ailleurs, passager — de G œ t h e . . .\n                                                                             ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e C é n a c l e d e l a M u s e f r a n ç a i s e , par LÉON SÉCHÉ. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    L'histoire littéraire racontée à l'aide des petits papiers est souvent agaçante\net souvent fausse à force de vouloir être vraie. U n e vue d'ensemble peut\nr e n d r e , mieux q u ' u n a m a s de détails, la p h y s i o n o m i e d'une é p o q u e . L e nou­\nveau livre d e M. Séché n'a pas le grand défaut des livres pareils : on n'y\nassiste p a s comme dans la petite critique de M. E d m o n d Biré et comme\ndans certains livres récents sur N a p o l é o n — ces livres malfaisants qui à la\nbelle légende veulent substituer l'histoire mesquine — au déshabillage des\ngrands h o m m e s ; le spectacle ici en étant aussi piquant n'est pas aussi déso­\nlant, car M. Séché au lieu d'étudier à sa manière les héros du r o m a n t i s m e ,\nen explore les poelae minores auxquels on ne doit pas c o m m e aux autres le\nrespect sacré. Ces premiers t â t o n n e m e n t s d'une école sont u n chapitre\ninconnu de l'histoire littéraire et en raison de cela le livre est prodigieuse­\nment intéressant. Il est, en outre, écrit avec a u t a n t d'art que peut en com­\nporter u n e œuvre pareille.                                                                   P. N.\n\nE c r i v a i n s b e l g e s : Albert Bonjean, par J U L E S P E U T E M A N . — (Ver­\n    viers, 1909.)\n   C'est une nouvelle é t u d e b i p - b i b l i o g r a p h i q u e du chantre des F a g n e s ,\nécrite avec chaleur. Elle reproduit certaines p a g e s de M. Albert Bonjean\nqui ont vraiment g r a n d e allure et sont empreintes d'une intense poésie.\nAinsi cette description d'une nuit de septembre ruisselante d'astres, où\nl'artiste et le savant, qui se rencontrent chez M. Albert Bonjean, aboutissent\nà un lyrisme ardent et c o n t e n u , tout gonflé d ' u n e émotion que l'on sent\ntrépider sous les m o t s .\n   M. Jules P e u t e m a n avait r a p p e l é , dans un précédent opuscule de sa\ncollection des Écrivains belges, les mérites certains du baron Arnold de\nW o e l m o n t , un écrivain, auquel, d'après M. P e u t e m a n , justice complète ne\nfut pas r e n d u e . E n t o u t cas, sa mémoire est défendue, cette fois, avec\ntalent et sincérité.\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                                     LES   LIVRES\n                                                                                    777\n\nP a u l V e r l a i n e , poète catholique, par ALBERT DE BERSAUCOURT. — P a r i s ,\n   H e n r i F a l q u e , éditeur.)\n  Ceux qui aiment Paul Verlaine seront heureux de retrouver, dans ces belles\npages, les motifs réfléchis de leur admiration et de leur s y m p a t h i e , ceux qui\nrefusent encore — mais ils sont si rares parmi les lettrés ! — leur h o m m a g e\nà u n livre, à cause de la vie coupable de son auteur, p a r d o n n e r o n t au poète\nd'avoir eu parfois le coeur d'un satyre.\n   M. de Bersaucourt nous d o n n e les détails bien curieux d'une existence\ninvraisemblablement b o h è m e et géniale, peut-être même n o u s apporte-t-il\nde l'inédit. Quoi qu'il en soit, c'est un critique très averti. On apprécie sa\nméthode, la p o n d é r a t i o n de ses j u g e m e n t s , malgré la flamme enthousiaste\nqui brûle chez lui devant l'auteur de Sagesse. Il rappelle quelques pensées\nd'Adrien M u h o u a r d , d a n s ce Paul Verlaine ou le Scrupule de la Beauté, qu'édita\nle Spectateur catholique, la revue aux cendres glorieuses; il se souvient\nde notre cher R o d e n b a c h et de son Elite, de Maurice Dullaert qui signa\nune étude sur Paul Verlaine, digne d'un grand critique. M. Albert de Ber­\nsaucourt amalgame t o u s s e s j u g e m e n t s , mais sa part d'intervention est assez\nconsidérable et originale pour justifier de sincères louanges.                       V.\n\n\nPUBLICATIONS                  D'ART\nL a P e i n t u r e e n B e l g i q u e : Les Primitif s flamands, par M. F I E R E N S -\n   GEVAERT. Fascicules V et VI : Hans Memling. Ses origines, sa carrure, ses\n   œuvres. — Le Maître de la Légende de sainte Ursule ; Gérard David et son école,\n   32 planches hors texte. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Après Jean Van Eyck, chez lequel le réalisme le plus résolu s'associa, en\ncertaines œuvres, avec un sentiment, presque hyzantin d a n s la forme, de la\nmajesté des personnes d i v i n e s ; après Van der W e y d e n et T h i e r r y Bouts,\ntous deux g r a n d s d a n s leur art, tous deux « mystiques », peut-être, l'un a la\nmanière d'un franciscain; l'autre, à celle d'un théologien; après le mysté­\nrieux maître de Flémalle qui, selon que l'on considère telle ou telle des\nœuvres qui lui sont attribuées, semble, comète errante parmi les étoiles\nfixes, se rapprocher, tantôt de H u b e r t ou de Jean Van E y c k , tantôt de\nVan der W e y d e n , tantôt de B o u t s . . . après Juste de Gand et H u g h e s\nVan der Goes, illustres à U r b i n et à F l o r e n c e ; après tous ces maîtres,\ndont il nous a dit l'œuvre et la vie, M. Fierens-Gevaert nous, d o n n e d a n s\nle cinquième et le sixième fascicules de son grand ouvrage Hans Memling et\nGérard David.\n   Ce sont des artistes entre tous séduisants, celui-ci par la fraîcheur de sa\nvision, par on ne sait quoi de cordial et de familier dans la c o n c e p t i o n ;\ncelui-là par sa sensibilité profonde, par ce que l'imagination du poète ajoute\ninconsciemment de beauté aux spectacles de réalité dont le peintre s'inspire.\n   L'étude que M. Fierens-Gevaert consacre aux deux maîtres de Bruges, en\nmême temps qu'à Ysenbrant et à quelques autres artistes de l'école, constitue\n un tableau complet — aussi complet, du moins, que le permettent les\nrenseignements recueillis jusqu'à présent — de l'activité artistique de la\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "778                                    DURENDAL\n\n\nvieille cité flamande, d a n s le domaine de la peinture, à la fin du XVe siècle.\nE t u d e telle qu'on pouvait l'attendre d'un fervent et perspicace a d m i r a t e u r\nde nos primitifs comme M. Fierens-Gevaert et d o n t le prix est encore accru\npar les soigneuses bibliographies et les belles et n o m b r e u s e s reproductions\nd o n t elle est a c c o m p a g n é e .\n\n   L / A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s ( N u m é r o s d'août et de septembre). —\nM. Georges E e k h o u d étudie avec les puissances de sympathie et la com­\npétence qu'on lui connaît l'œuvre si attrayante de Maurice Blieck. M. J a c q u e s\nMesnil, d a n s un article sur les Mystères et les arts plastiques, marque quelques-\nunes des critiques et des objections fondées que soulève la thèse soutenue\npar M. Emile Mâle dans son récent et, d'ailleurs, si intéressant ouvrage, sur\nl'Art religieux à la fin du Moyen âge; notre ami M. Arnold Goffin parle du\nConcours pour le monument de l'indépendance à Buenos-Ayres et spécialement du\nbeau m o n u m e n t créé par nos compatriotes Lagae et D h u i c q u e dont l'érection\ndans la capitale argentine a été décidée. N o m b r e u s e s illustrations.\n   ( N u m é r o d'octobre.) — M. J a c q u e s Mesnil, poursuivant son examen de\nl'ouvrage de M. Mâle, sur l'Art religieux à la fin du Moyen âge, montre par\nquelques exemples, qu'il aurait pu aisément multiplier, que les éléments pitto­\nresques que l'écrivain français croit avoir été empruntés par les maîtres sep­\ntentrionaux du XVe siècle, aux représentations de Mystères, apparaissaient\ndéjà dans l'art italien à la fin du XIIIe siècle.\n    On sait que M. Mâle attribue aux Mystères une g r a n d e influence sur\nl'accentuation réaliste de l'art de nos contrées au XVe siècle, mais, ajouterons-\nnous aux arguments de M. Mesnil, à supposer que les éléments en question\nproviennent vraiment du théâtre, peut-on croire qu'ils soient les indices\nd'une action déterminants de celui-ci dans le sens réaliste, alors que la\nplupart de ces mêmes éléments se rencontrent chez Giotto et ses disciples\ndont l'ait ne saurait nullement être considéré comme a y a n t obéi à des\ntendances réalistes. Au fond, ces détails familiers que M. Mâle signale\ncomme des agents de réalisme, au XVe siècle, ils étaient déjà employés, en\n Italie, tout au moins, au XIVe, comme des agents d'émotion d r a m a t i q u e .\n    ( N u m é r o de novembre.) — N u m é r o spécial consacré à Jan Steen, à l'occasion\nde l'exposition des œuvres de ce maître à L o n d r e s . Texte de M. Martin,\ndirecteur du musée de peinture de L a h a y e . Illustration composée en majeure\npartie de reproductions d'oeuvres de l'artiste a p p a r t e n a n t à des collections\n particulières.\n\n   Les Arts anciens de Flandre (tome IV, fascicule I). — Début\nd'un intéressant travail de M. S. Pierron sur les Mostaert. E t u d e de notre\ncollaborateur Arnold Goffin sur la Renaissance réaliste à Florence et l'influence\nqu'exerça sur la sculpture florentine, au début du XIVe siècle, le maître\nflamand Pier di Giovanni Tedesco. Suite de la Notice consacrée par M. J. Gestoso\ny Perez aux artistes flamands qui travaillèrent à Séville aux XVIe et\nXVIIe siècles. M. C. T u l p i n c k achève sa recension documentée et érudite de la\nCollection Cemberlyn d'Amougies. T o u s ces articles sont illustrés de belles repro­\nductions hors texte.                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "                                  NOTULES\n\n     R e n é e V u r e n est morte il y a quelques jours. Elle était née aux\n Etats-Unis en 1877 et avait publié, depuis 1901 : les Études et Préludes, les\n Cendres et Poussières, les Evocations, la Vénus des Aveugles, A l'heure des mains\njointes, les Flambeaux éteints, les Sillages et divers volumes de prose. Mme R e n é e\n Vuren, qui s'était faite l'âme d'une S a p h o , a dans toute son œuvre exprimé\n des sentiments d'un paganisme raffiné et étrangement pervers. Sa poésie qui\n d'abord, par le caractère tout spécial de son inspiration avait étonné, parut\n bientôt m o n o c o r d e . Les derniers mois de sa vie furent marqués, dit-on, par\n u n e conversion complète et profonde au christianisme.\n\n\n     L e S a m e d i 2 7 n o v e m b r e le Thyrse fêtait, en un banquet, le\nX e anniversaire de sa fondation.\n    U n grand n o m b r e d'écrivains et d'artistes s'étaient joints au Comité de la\nrevue pour célébrer ce joyeux événement dans nos lettres.\n    On entendit un discours, d'une finesse et d'une perspicacité charmantes, de\nM. H e n r i Maubel, qui présidait ces agapes confraternelles. M. L é o p o l d\n Rosy, le sympathique et talentueux directeur de la revue, le bon poète\nGaston H e u x , et puis encore M. Maurice Gauchez, d'une belle ardeur\njuvénile et artiste, et M. Charles Morisseaux, extrêmement spirituel,\nparlèrent, toastèrent, avec un entrain qui allait grandissant.\n    Cette mémorable soirée se terminait par l'audition de plusieurs poèmes de\nVerhaeren, d'Albert G i r a u d et de quelques fortes pages de Camille\n L e m o n n i e r , que firent valoir la voix d'or et l'admirable diction de M m e Der­\nboven, et le talent très intelligent et très sûr de M. Carpentier.\n    Mlle L a u r e Dewin, de la Monnaie, fut ensuite u n a n i m e m e n t a p p l a u d i e , et\n enfin M lle Kalff, du Théâtre Antoine, joua à elle seule, et de façon inou­\n bliable, la scène des Cheveux de Pelléas et Mélisandc.\n    MM. Camille L e m o n n i e r , Firmin Van den Bosch, Maurice Wilmotte,\nCharles Vander Stappen et b e a u c o u p d'autres, empêchés d'assister à la fête,\navaient tenu néanmoins à s'y associer par des lettres chaleureuses, qu'on\n salua de bravos.\n                                                  *\n                                              *       *\n    L a r e n a i s s a n c e d e l a m é d a i l l e . — Elle est vraiment char­\n m a n t e , la plaquette gravée par M. Godefroid D e v r e e s e à l'effigie de\n l'ingénieur belge Auguste Moyaux, qui depuis vingt-cinq ans créa et a d m i ­\n nistre diverses compagnies de chemins de fer en Italie. L'artiste a reproduit\n avec u n e saisissante expression de vie le profil énergique et fin du jubilaire,\n qui déjà servit de modèle à Alexandre Charpentier. Le revers est formé d'une\n  composition harmonieuse, la plus élégante peut-être de toutes celles que signa\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "780                                      DURENDAL\n\n\n\nM. Devreese. Deux figures allégoriques, la Belgique et l'Italie, joignant leurs\nmains d a n s un geste de solidarité, en constituent le sujet principal. A leur\ndroite se profile au loin la tour du château Sforza, à Milan; à leur gauche,\ncelle du palais des Consuls d o m i n a n t le p a n o r a m a de Gubbio, en O m b r i e .\nSur une sorte de prédelle, le Vésuve érige sa silhouette d a n s le classique\npaysage du golfe de Naples. A l'extrémité supérieure de la médaille, les\nvolutes d ' u n ruban qui porte les dates de 1884 et de 1909 encadrent discrète­\nment u n e roue ailée et les écussons des deux nations associées.\n   L ' œ u v r e , d'une conception heureuse et d'une exécution r e m a r q u a b l e ,\natteste les progrès constants que fait en Belgique l'art de la médaille.\n   L'éditeur Fonson vient de frapper pour la Société des Chemins de fer\nvicinaux belges u n e autre médaille de G. Devreese, et, pour le Cercle\nafricain, u n e médaille-plaquette d u même auteur destinée à fixer le souvenir\ndu voyage au Congo d u prince Albert de Belgique.\n   Il a édité, en outre, u n e jolie breloque de M . Charles Samuel qui\nsera distribuée a u x sociétés bruxelloises qui ont fêté, en août, le retour\ndu prince.\n                                               * *\n   M a d a m e A n n a D e W e e r t , de Gand, u n e des meilleures élèves du\ngrand artiste Emile Claus a exposé récemment tout une série de ses œuvres\nau Cercle Artistique de Bruxelles, en même temps que M. F r a n ç o i s\nB e a u c k . Nous reparlerons de ces deux expositions qui furent très inté­\nresantes toutes les deux.\n                                       *\n\n   M a d a m e G . W y b a U W - D e t i l l e u X , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais), chez\nelle, 40, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                               * *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Conférences sur l'architecture et la peinture : L'éloge du gothique.\nT u r n e r . Le P r é r a p h a é l i s m e , par JOHN RUSKIN. T r a d u c t i o n de E. CAMMAERTS.\nVol. illustré (Paris, L a u r e n s ) . — Diphilos et les modeleurs de terres-cuites grecques,\npar EDMOND POTTIER. Vol. illustré (Collection : Les grands artistes. Paris,\n L a u r e n s ) . — Ribera et Zurbaran, par P A U L LAFOND. Vol. illustré (idem). —\nLes architectes des cathédrales gothiques, par H E N R I STEIN. Vol. illustré ( i d e m ) . —\nCarthage, Timgad, Tebessa et les villes antiques de l'Afrique du Nord, par R E N É\nCAGNOT. Vol. illustré (Collection : Les villes d'art célèbres. P a r i s , Laurens).\n— La voie publique et son décor, par FERNAND BOURNON; Vol. illustré (Collection :\nLes richesses d'art de la ville de P a r i s . Paris, L a u r e n s ) . — Les édifices reli­\ngieux. Moyen-Age. Renaissance, par AMÉDÉE BOINET. Vol. illustré (Paris, L a u r e n s ) .\n— La vie et l'œuvre de Titien, par GEORGES LAFENESTRE. Vol. illustré (Paris,\n Hachette). — L'art, la religion et la Renaissance, par I.-C. BROUSSOLLE. Vol.\nillustré ( P a r i s , Téqui). — Les fresques de l'Arena à Padoue, par I . - C . BROUS-\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "                                            NOTULES                                               781\n\n\nSOLLE. Vol. illustré (Paris, D u m o u l i n ) . — L'Université de Paris, par L o u i s\nL I A R D . Vol. illustré (Collection : L e s g r a n d e s institutions de F r a n c e . P a r i s ,\nLaurens).\n  H I S T O I R E : Sainte Bathilde reine des Francs. Histoire politique et religieuse\npar DOM COUTURIER (Paris, T é q u i ) .\n   L I T T É R A T U R E : Le plaisant abbé de Boisrobert, fondateur de l'Académie fran­\nçaise, par EMILE MAGNE ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — Critiques diverses, par\nBARBEY D'AUREVILLY (Paris, Lemerre). — L'évolution de l'idée dramatique chez\nles maures du théâtre de Corneille à Dumas fils, par J U L E S GUILLEMOT (Paris,\nP e r r i n ) . — Dans la lumière de Rome. Pèlerinages et flâneries, p a r EDMOND\nRENARD (idem). — Heures d'Italie, par GABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle). —\nOmbres et lumières, par F E R N A N D L A U D E T ( P a r i s , P e r r i n ) . — Camille Lemon­\nnier, par MAURICE DES OMBIAUX. Vol. illustré (Paris et Bruxelles, Carrington).\n— Le mirage oriental, par L o u i s BERTRAND ( P a r i s , P e r r i n ) . — Prières et pensées\nchrétiennes de J.-K. Huysmans avec introduction et notes par H E N R I D ' H E N -\nNEZEL ( L y o n , L a d o n c h e t ) .\n  P H I L O S O P H I E : La critique du Darwinisme social, p a r J . Novicow (Paris,\nAlcan). — L'art et le geste, par JEAN D ' U D I N E (idem.)\n\n    P O É S I E : Toute la Flandre. Les villes à p i g n o n , par E M I L E VERHAEREN\n(Bruxelles, D e m a n ) . — Le soleil dans la forêt, suivi de Bienheureuse, pièce en\ndeux tableaux en vers, par JEAN BOUCHOR ( P a r i s , Plon). — Les triomphes, par\nNICOLAS BEAUDUIN ( P a r i s , E d . de R u b r i q u e s nouvelles). — Les bâtisseurs de\nvilles, p a r ROGER DEVIGNE ( P a r i s , Gastein Serge). — La poésie féministe à\nl'étranger, par MARGUERITE B E R T H E T , t. I : R o u m a n i e (idem). — Quelques vers,\npar le comte D'ARSCHOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — Le jeu de dix-huit ans, par\nPROSPER ROIDOT (Bruxelles). — L'essor éternel, par H E N R I ALLORGE ( P a r i s ,\nP L O N ) . — Anacréon. T r a n s p o s i t i o n de L É O N - M A R I E THYLIENNE ( L i é g e , Société\nbelge d'éditions).\n\n    R O M A N S : Monsieur le Professeur, par JOSEPH C H O T (Liége, Société belge\nd'éditions). — Les arpents de neige, par JOSEPH POIRIER (Paris, Nouvelle\nlibrairie nationale). — Madame Kakebroeck à Paris, par LÉOPOLD COUROUBLE\n(Bruxelles, Lacomblez). — Derniers contes : Histoires inédites. L ' a m o u r\ns u p r ê m e . Akédysséril, p a r VILLIERS DE L'ISLE-ADAM ( P a r i s , Mercure de\nF r a n c e ) . — La brèche, p a r BRADA (Paris, P l o n ) . — Les infernales, par NIKTO\n(Paris, L e m a i r e ) . — Le livre d'heures, p a r M. J . JORYS (Paris, Editions d'art et\nde littérature). — Les arrivants, par JEAN YOLE (Paris, Grasset). — Pèlerins et\négarés, par FABRI DE F A B R I S . T r a d u i t d e l'allemand par U . Caillet (idem). —\n Vliesbroeck, par EMMANUEL DES HAYES (Bruxelles, L e b è g u e ) . —Levoyageimmo-\nbile, suivi d'autres histoires singulières, p a r MAURICE RENARD (Paris, Mercure\nde F r a n c e ) .\n\n  T H É Â T R E : L'Oiseau bleu, p a r MAURICE MAETERLINCK (Paris, Fasquelle).\nDeux drames : L e cloître. P h i l i p p e II P a r E M I L E VERHAEREN (Paris, Mercure\nde F r a n c e ) .\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1909-12", "signet_source": "Seizième année - N°12 - Décembre 1909 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de novembre (« Explications nécessaires » de F. Van den Bosch, p. 715, citées p. 767), pages 721-781 ; « Nos Rois » (p. 721) écrit « au moment où le présent fascicule allait paraître » : mort de Léopold II et avènement d’Albert I (décembre 1909) ; « Heures de jeunesse » daté « Toussaint, 1909 » ; les Notules relatent le banquet du Thyrse du « samedi 27 novembre » et le retour du prince en août ; planche Noël (Van der Goes) ; la table annuelle commence au PDF 915.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}