{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 68, "titre_corps": "Images franciscaines", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "Images Franciscaines Aube", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 88, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1626, "texte": "Images Franciscaines\n\n                               Aube\n\n                                           A M. Paul Sabatier.\n\n\n              C'EST en   février, et c'est la fin du jour. Assise se\n                 dore et luit, et il semble qu'elle se hausse toute\n                 au-dessus de sa ceinture de murailles, pour\n                 sentir plus longtemps rayonner sur elle la splen­\n                 deur déjà brûlante du soleil.\n                    Des voix d'enfants montent, hardies et mo­\n                 queuses : « Pazzo !... Pazzol... » et, au milieu\n                 d'elles, une autre voix qui chante et qui rit,\njoyeuse et douce et forte...\n    C'est François, le poverello, qui s'en va, ivre du glorieux\ntriomphe de son premier sermon, vers sa hutte de branches,\nqu'abrite, dans le bois de chênes de la vallée, le petit sanc­\ntuaire de Notre-Dame des Anges. Il court presque, tant il a\nhâte de regarder sa joie, de l'avoir toute devant lui et de\nl'offrir à Dieu dans sa première ardeur et sa première flamme.\n    Il court... Là-bas seulement, il saura penser; maintenant\nc'est un vertige, c'est un bonheur trop grand dans lequel il se\nnoie, et qui le porte, comme une vague, d'un mouvement\n insensible et suprême.\n    Là-bas, là-bas seulement!... Et il va, touchant à peine la\nterre humide de la forêt ; il va, et ses yeux, que les larmes\n inondent, sont comme des étoiles d'amour! Il regarde les\n arbres, où la vie va reprendre; le ciel à travers leurs branches\n flamboie et brûle, et il semble à François que la terre entière\n prend part à sa joie, et le comprend. Et, tour à tour, ses mains\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2051, "texte": "66                            DURENDAL\n\n\n se joignent et s'étendent, dans ses élans vers Dieu et vers ses\n créatures.\n    Son cœur, ce cœur ardent et fort comme frère feu, s'élance et\n bondit, se consume et renaît, et il ne sait plus rien, sinon qu'il\n est à Dieu.\n    Une paix inexpliquée se mêle à son émoi, et il attend pour\nla connaître d'avoir atteint la petite chapelle qui l'aime, et où\nson Dieu lui parle et l'écoute.\n    Il va, son visage est comme une clarté; il touche le seuil de\n la Portioncule, fait quelques pas, et va tomber à genoux devant\n l'autel, sur la terre nue. Il met ses mains sur son visage,\n il rit et pleure, et d'une voix comme assourdie du bonheur\n qu'elle va dire, il appelle son Seigneur.\n    Il parle, tantôt vite, tantôt lentement, avec une ferveur\n indicible, ou bien il est comme un enfant qui interroge pour\nsavoir s'il a bien fait; il narre comment il tremblait et ne savait\nse décider, puis comment il s'est subitement arrêté devant un\ngroupe de gens qu'il connaissait un peu, et leur a parlé.\n    Il gémit de douceur à penser qu'il a prêché de Dieu, et qu'on\nl'a écouté, et que peut-être l'un d'entre ceux-là aura frémi en\nsoi-même, et se sera repenti.\n    « Seigneur, bon Seigneur... » chante François. Et il ferme les\nyeux ébloui... C'est qu'une pensée lui est venue, flamboyante\net douce comme une aurore : il se voit, ramenant par le même\nchemin victorieux, qu'il vient de parcourir, un compagnon, un\nfils de sa pensée... Et il reste immobile; un sourire d'une\nsérénité angélique magnifie son visage pâle, où des larmes\ncoulent, pressées, lourdes, chaudes, tandis que ses mains se\njoignent pour une prière ineffable.\n\n\n\n                           Crépuscule\n\n  La forêt de chênes bruit et soupire autour de la petite église\nde Notre-Dame des Anges. Septembre va finir, et nous sommes\nau soir du triste jour où François, affaibli par la fatigue et la\nmaladie, doutant presque de son œuvre devant l'indiscipline\nde ses frères, vient d'abdiquer, entre les mains de Pierre de\nCatane, la direction de son Ordre.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "                      IMAGES FRANCISCAINES                        67\n\n    Il a parlé au Chapitre, et fort de son humilité, il s'est pros­\nterné aux pieds de son fils spirituel, lui promettant obéissance\net soumission. Puis, il a joint les mains, et les yeux levés au\nciel : « Seigneur, a-t-il dit, je vous rends cette famille que vous\nm'aviez confiée. Maintenant, vous le savez, très doux Jésus, je\nn'ai plus la force et les qualités pour continuer à en prendre\nsoin; je la confie aux ministres. Qu'ils soient responsables\ndevant Vous, au jour du jugement, si quelque frère par leur\nnégligence ou leur mauvais exemple, ou par un trop dur châti­\nment, venait à s'égarer. »\n    Des larmes ont coulé, qui ont adouci l'amertume des siennes,\net, à présent, il est seul dans sa cabane, à quelques pas de\ncette Portioncule, qui fut le berceau de son Ordre et qu'il\naime d'un amour à la fois filial et paternel.\n    Il se jette à genoux, ses bras se lèvent... O! trouble, inénar­\nrable trouble où son cœur chavire... ce cœur que rien n'assom­\nbrissait, ce cœur qui n'a jamais faibli et qui semblait une\nflamme sans cesse dressée vers le ciel, il le sent qui vacille et\nqui fume, comme si les larmes qu'il verse retombaient sur lui.\n Plus il pleure, plus il souffre et plus augmente l'obscurité\ndont il se sent environné : « Mon doux Seigneur, mon Dieu... »\n    Il soupire, il baisse le front, il tremble, et, pour la première\nfois, il craint de n'avoir pas compris son Dieu. Il songe aux\nparoles d'Hugolin, aux missions inefficaces et périlleuses où il\nenvoya ses frères... Il considère avec douleur les troubles et la\nzizanie qui gangrènent son Ordre, cette grappe de cœurs\nfervents qu'il avait, grain à grain, fait mûrir à la chaleur de\n son amour, pour l'offrir au Seigneur comme un fruit miraculeux\n de la terre d'Ombrie ..\n    Maintenant, il est là comme un père orphelin de ses fils et\n qui les regarde s'éloigner de lui, sans qu'ils songent à lui\n demander conseil.\n    Ses fils!... Et une consternation affreuse le ravage... Ses fils,\n ils s'en vont, et sans tourner la tête!... Et Dieu, le bien-aimé\n Seigneur, que faudra-t-il lui dire quand il lui demandera\n compte de ses enfants?\n     François serre ses mains jointes contre son cœur qui bat,\n angoissé; il ferme ses yeux pleins de larmes; un soupir doulou­\n reux soulève sa poitrine et, de sa voix coupée par les sanglots,\n il commence une prière.\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 711, "texte": "68                          DURENDAL\n\n\n   Mais Dieu, sans doute, l'a entendu, car François s'arrête,\nrasséréné : Il vient de voir en pensée, comme auréolés de leurs\nvertus, frère Léon, celui qu'il a surnommé la petite brebis de\nDieu; frère Bernard, rayonnant de foi et de charité; Masseo,\nclair esprit affable et doux; et Ange, le courtois ; Egide, qui voit\nDieu; Rufin, dont la prière inlassable monte au ciel comme un\nparfum; Junipère, plein de candide et merveilleuse patience...\nFrançois sent un flot de joie brûlante le traverser comme une\nclarté divine et, le visage levé, radieux comme celui d'un enfant,\nil sourit à Dieu et à sa joie...\n                                             H É L È N E CANIVET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 69, "page_fin": 72, "titre_corps": "Évocation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Evocation A Maurice Fabry", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1775, "texte": "Evocation\n                                                        A Maurice   Fabry.\n\nQuand, par les soirs d'octobre, au déclin de l'année,\nSous le ciel aux tons bleus de turquoise      fanée,\nLes bouleaux d'argent mat perdent leurs feuilles d'or,\nMoi, l'amoureux des soirs et l'amoureux des morts,\nJe vais interrogeant votre destin    fragile,\nO uous, les Marcellus prédits par les Virgile,\nO vous, les enfants-rois qui n'avez pas régné,\nLes beaux princes défunts qui n'avez pas daigné\nVous salir au contact ignoble de la vie!\nVos yeux, pleins de caresse et de mélancolie,\nM'enveloppent d'un long regard       ensorceleur,\nEt le buisson ardent de la jeunesse en fleur\nFait, dirait-on, au pli de vos lèvres étranges\nEclore le sourire amer et doux des anges\nQue les Botticelli peignaient, et les Vinci,\nFantômes palpitants et jeunes, c'est ainsi\nQu'au fond du crépuscule où se complaît mon rêve\nVotre essaim nostalgique et douloureux se lève,\nFantômes fraternels, en attachant sur moi,\nQue transfixe et que dompte un magnétique          émoi,\nVos yeux fascinateurs au cher sourire       triste,\nVos grands yeux de velours étoiles      d'améthyste.\n\nTel l'enfant noble et fier du festin de Néron :\nBritannicus,  que la Mort vint baiser au front,\nTout à coup, insolite et monstrueuse       amante,\nFlétrissant la fraîcheur et la grâce      charmante\nDu bel éphèbe à qui César la fiança,\nEt qui pâle entre ses bras maigres      s'affaissa.\n\nEt vous, les orphelins dont Khlothilde la sainte,\nEmbrassant    les cheveux aux reflets      d'hyacinthe,\nLamentait le destin dans son cœur plein d'effroi,\nCraignant tout de ses fils atroces, fils du roi,\nKhlodovegh qui laissait, coutumier des batailles,\nFlotter autour de ses flancs nus, hachés       d'entailles,\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "70                             DURENDAL\n\n\n\n     Lourdement la toison hirsute d'un auroch,\n     Et, lançant d'un bras sûr iangon à double croc,\n     S'érigeait, orgueilleux, sur les pavois      sicambres.\n     Les deux Caïns, trouant vos cœurs, broyant vos membres\n     Tièdes encor du sein maternel, chauds encor\n     Des baisers de l'aïeule, hélas ! et souillant l'or\n     Des tresses d'or nattant vos nuques       ivoirines,\n     Martelaient du talon vos petites poitrines\n     Où déjà leurs couteaux plantés semblaient          frémir;\n\n     Tels je vous vois toujours,   ô fils de Khlodomir   !\n\n     Et vous, les héritiers tragiques des    Deux-Roses,\n     Dormant, paupière close et lèvres entre-closes,\n     Sur le cœur l'un de l'autre, et d'un si bon sommeil!\n     Ne prévoyant l'approche et l'horreur du réveil,\n     Alors que, dans la nuit complice, les sicaires\n     Se glissaient, par les longs escaliers  solitaires,\n     Vers la chambre aux panneaux en vain cadenassés\n     Où les deux beaux enfants reposaient      enlacés.\n\n     Et vous, dans Naples en deuil, adolescents      épiques,\n     Qui, parmi la forêt fourmillante    des piques,\n     Montiez à l'échafaud en vous donnant la main :\n     Conradin, Frédéric, ô couple       surhumain\n     Enivré d'amitié touchante et de vaillance\n     Altière, épris des jeux du glaive et de la lance,\n     Venu, sous l'éternel azur d'un ciel si beau,\n     Chercher un diadème... et trouver un tombeau :\n     Tous deux virils,'mais l'un vengeur; tous deux         stoïques,\n     Mais l'un croisant l'éclair de ses yeux    héroïques\n     Avec les éclairs froids de la hache d'airain ;\n     L'autre, un enfant rêveur et blond des bords du Rhin,\n     Frêle martyr en pleurs, qui pourtant se résigne\n     Et contre son ami se blottit comme un cygne.\n\n     Fantômes pantelants et doux, tels vous passez\n     Dans mes songes du soir, et, de vos doigts glacés,\n     Me montrez en passant, hallucinant        stigmate,\n     La cicatrice, encor faiblement    incarnate,\n     Qui cercle la blancheur de votre cou royal.\n     Et toi, qu'entoure un noir décor     d'Escurial,\n     Ton malingre visage engoncé dans ta fraise,\n     Enfant sur qui le poids des aïeux morts       s'affaisse,\n     Don Carlos, le chétif et le disgracié,\n     — Car de tous les maudits le poète a pitié! —\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                          ÉVOCATION                           71\n\n\nEt vous, rois qu'ont pleuré les chanteurs de ballades,\nFantômes séduisants et faibles, rois malades\nDont les feux des rubis embrasent les doigts fins ;\nEt vous, les archiducs, les infants, les dauphins\nSur qui s'arrête peu l'œil profond de l'Histoire,\nMais dont pieusement je garde la mémoire;\nFrançois Deux, qu'assistait maître Ambroise      Paré,\nEt qui, d'un flot frileux de dentelles paré,\nDormait dans l'effrayante obscurité du Louvre\nSous le dais violet d'un lit de chêne rouvre,\nD'un sommeil plus pesant que le repos des morts ;\nEdouard qui, le seul des funèbres     Tudors,\nJamais sur le billot ne fit rouler de tête,\nMais dont le front fiévreux, lourd et brûlant reflète\nL'ombre des échafauds dressés par Somerset!\n\nEt toi surtout, le blond Dauphin, Louis Dix-Sept !\nEnfant prédestiné qu'on choyait à Versailles,\nPauvre enfant apeuré, qui maintenant        tressailles,\nHaletant sous le fouet de l'ivrogne    Simon,\nLe geôlier au rictus d'hyène ou de démon,\nRouant de coups, cynique et lâche belluaire,\nLe fils des rois d'antan frustrés de leur suaire.\n\nAh ! que n'étais-je là! Si j'avais pu mourir\nEn épargnant des pleurs à tes yeux de saphir,\nAu lieu d'un vain amour et de tendresses         vaines,\nJe t'aurais prodigué tout le sang de mes veines!\nJamais, tremblant captif dans l'ombre         emprisonné,\nPour ton couronnement les cloches n'ont sonné;\nJamais au chœur de Reims la dextre épiscopale\nN'a versé l'huile du sacre sur ton front pâle.\nNul ne l'a revêtu des ornements      royaux;\nMais sur ta tempe où l'on voit fleurir des joyaux\nSaignants,    la Douleur a cloué son diadème\nAux entrelacs de ronce aiguë. Et du         saint-chrême\nDe l'humiliation    infâme et de l'affront,\nInexorable, elle a flétri ton jeune front.\nEt nous, les courtisans du malheur, à ces marques,\nNous te saluons grand parmi les grands           monarques,\nPauvre ange, et, tout émus de pitié sur ton sort,\nNous cherchons vainement le secret de ta mort,\nCe ténébreux secret qui nimbe ta mémoire,\nPrince mystérieux,     d'une auréole noire.\nQuelle que soit la terre inconnue où tu dors\nOublié dans la foule anonyme des morts,\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1073, "texte": "72                           DURENDAL\n\n\n      Viens, tel un faon blessé s'allongeant sur la mousse,\n      Viens hanter chaque nuit mon âme triste et douce;\n     Mon âme est comme un parc ombragé de grands ifs.\n     Plein de fleurs dont l'automne effeuille les massifs;\n     On y voit défaillir les lys, hautains   naguère.\n     Semant par les halliers leur essaim éphémère\n     De pétales neigeux, frissonnants et dolents.\n     Là, sous les cyprès noirs pleurent les marbres   blancs,\n     Et, dans le clair-obscur où se pâme la lune,\n     De bleuâtres vapeurs glissent l'une après l'une.\n     Mon âme est un jardin qui s'offre pour l'accueil :\n     Viens-y dormir, viens-y sentir, parmi le deuil\n     Des ifs et, la blancheur mortuaire des marbres,\n     Au murmure du vent qui chante dans les arbres,\n     La vétusté des lys et l'ombre des tombeaux\n     Planer sur tes yeux las, souriants et mi-clos,\n     Et le ruissellement de la clarté lunaire\n     Effleurer tes longs cils comme un baiser de mère.\n                                                  E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 77, "titre_corps": "Les Contes de grand’mère", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Deauville", "ancre_debut": "Les Contes de Grand'mère LES contes que me disait", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": "Les Contes de Grand'mère\n\n               LES contes que me disait grand'mère me semblent\n                 encore d'admirables récits, comme jadis. Je les\n                 écoutais, assis à ses pieds le soir, aux heures\n                 violettes, au moment où l'on se rapproche des\n                 grandes personnes comme pour mieux com­\n                 prendre ce qu'elles détaillent, en réalité pour\n                 sentir glisser entre les doigts l'étoffe rassurante\n                 de leurs vêtements.\n   Elle cousait en parlant, moi je jetais des regards anxieux\nvers les coins sombres, j'interrogais la ligne d'ombre étendue\nsous la porte, et dans cette atmosphère inquiétante les contes\nse déroulaient lumineux et si beaux, que maintenant encore,\nau travers du voile du passé, ils m'apparaissent comme un\nmonde bariolé, comme un ballet mimé par des danseuses roses.\n  Voici l'un d'eux :\n   « Il était une fois trois gentilhommes de France, la vieille\nFrance des rois Louis. L'un était noir et grand, l'aîné je pense,\nle plus jeune avait un mince minois de jeune fille très blonde,\nle troisième tenait un peu des deux, il était brun tout sim­\nplement.\n   » Or, aucun de ces jouvençaux n'avait de fée pour marraine.\nTous trois avaient atteint l'âge de vingt ans sans avoir été le\nmoins du monde amoureux. Vous voyez que l'histoire que je\nvais vous narrer n'est pas de celles comme on en entend d'ordi­\nnaire. Ils n'étaient ni pauvres ni riches, suffisamment pourvus\nde vieux parents radoteurs et naïfs, de serviteurs d'une fidélité\nfroissante, et d'autres compagnons tels que mendiants discou­\nreurs et bêtes spirituelles. D'ailleurs tous ces comparses ne\njouent qu'un rôle très effacé dans ce récit; l'important est que\ntous trois avaient des aspirations fort différente s et qu'ils choi­\nsirent une voie qui correspondait à leurs goûts. Voici ce qu'il\nen advint-:\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "74                         DURENDAL\n\n\n\n   » L'aîné, Jehan, son nom me revient, sentait vibrer sa robuste\npoitrine au souvenir des lointaines batailles et des expéditions\naventureuses. Il ne rêvait que guerres, plaies, bosses, courses\ndans l'inconnu. On le voyait souvent traverser la campagne sur\nun cheval qu'il talonnait, grisé par le vent frais et par la fuite\néperdue des arbres autour de lui.\n   » Quand maître Lècheplume, son précepteur, voulait le ser­\nmonner, il le jetait à la porte avec un coup de pied dans la robe\nde bure, à l'endroit où il convient. Et maître Lècheplume\ndisait : « Messire Jehan, voici que vous méprisez la science,\n» plus tard vous vous en repentirez amèrement. »\n   » Certes il mentait effrontément en disant cela. Jamais notre\njeune seigneur ne se repentit des coups qu'il lui avait portés, ni\nmême de son mépris pour la science dont il n'eut jamais à\nprendre soin. Mais j'anticipe.\n   » Un beau jour Jehan partit et oncques plus personne n'en­\ntendit parler de lui. Ses parents, qui avaient beaucoup d'autres\nenfants, le pleurèrent de temps en temps pendant de longues\nsemaines, tout en pensant à autres choses comme soins de cul­\nture, querelles domestiques et rapines de chats.\n   » Lui s'en était allé vers la cité voisine, grand port sis au\nbord de la Manche, et après y avoir mené une existence désor­\ndonnée et réjouissante tant que dura l'argent qu'il avait emporté,\net même un peu davantage, il s'engagea comme matelot.\n   » Dès lors il se baigna dans l'air libre et salin des océans.\nIl connut la joie d'être bercé sur les cordages dans les hautes\nmâtures, de se laisser glisser rapide en sentant les filins\ns'échauffer entre les doigts, la joie de ne voir autour de soi que\nl'immensité, de vivre dans les airs comme une mouette, sans\nrien qui rattache à un sol quelconque. Puis, lorsque le soir\ntombait, en se dandinant d'un pied sur l'autre, rêveur il regar­\ndait pâlir l'occident embrasé.\n   » Il visita les contrées les plus diverses, arides ou prodi­\ngieuses, les lointaines Amériques aux glaces étincelantes, les\nverdures sombres des tropiques.\n   » Il vit les falaises des côtes s'étendre en ligne blanche\ncomme des remparts géants, ou bien les continents s'avancer\nen pentes douces vers les flots et s'y perdre insensiblement en\nplages dorées. Il vit les îles des divines Océanies, où les\nlourds parfums planent dans la buée de l'air chaud, où les\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "                  LES   CONTES DE    GRAND'MÈRE                75\n\narbres baignent leurs feuilles dans les eaux bleues en y semant\nles pétales de leurs corolles blanches.\n   » Les cieux autour de lui furent tantôt purs, tantôt cou­\nverts de nuages. De ceux-ci certains se mouvaient comme des\nmasses déchaînées, se pénétrant en chaos formidables, fuyant\néperdus à travers l'espace. Les lames immenses et glauques\nqui se jettent à l'assaut d'obstacles invisibles lui firent com­\nprendre les vaines fureurs de Neptune.\n   » Comme il n'était intelligent que dans la mesure néces­\nsaire, que la couleur des femmes lui était indifférente, que\njamais il ne s'encombra de sentiments, d'idées philosophiques\net autres faiblesses, il ne rencontra pas d'obstacles sur son\nchemin. Si bien que lorsque éclata la guerre contre les Anglais,\nil put armer un navire en corsaire et faire la course.\n   » Vive Dieu ! les heures délicieuses qu'alors il passa. Ce\nfurent d'abord l'attente curieuse sur la mer grande: dont on\ninterroge le cercle immense d'angoisse, les longs affûts sur la\nroute des galiotes pesantes, les poursuites acharnées, les vais­\nseaux qui coupent l'eau, et glissent sur la surface lisse ou bon­\ndissent de crête en crête. Puis les combats, la frégate aristo­\ncratique frémissant à chaque bordée, la chute des mâts et des\nvergues hachés par les boulets; les cris, l'incendie, les corps\ndémembrés qui tombent des hunes et viennent s'aplatir sur le\npont avec un bruit sourd, tandis que les vagues se jouent et\ns'arrondissent avec une exquise délicatesse.\n   » Mais tout en ce monde doit avoir une fin. Pendant une\ncroisière qu'ils faisaient dans les archipels lointains, les rats\nayant rongé la coque du navire, Jehan et ses compagnons\ndescendirent en belle eau verte et profonde, afin de s'y noyer,\nexpier de la sorte leurs bonnes comme leurs mauvaises actions.\n\n                                *\n                               * *\n\n   » Le plus jeune avait une autre nature. Eêveur et doux il\nallait par les forêts et les plaines regardant le blé germer dans\nles sillons. Tous les mystères de la terre hantaient son esprit.\nPendant de longues heures il regardait le vol des oiseaux et la\nlente éclosion des fleurs aux calices énigmatiques. Il se plaisait\nà lire dans les vieux manuscrits les pensées des anciens hommes,\nà déchiffrer l'âme des morts, triste et voilée, inquiète des\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2261, "texte": "76                           DURENDAL\n\n\nespaces fermés. Lui-même déjà, le soir, à la lumière fumeuse\ndes lampes, retiré dans son logis, essayait de dire en vers\ncaressés longtemps, les pensées qui naissaient confuses dans\nson esprit. Parfois il s'attardait à peindre en vives couleurs\ndes enluminures dans les marges des pages, afin que les\nbeaux caractères noirs aux formes rondes fussent encadrés\ncomme il convient à la joliesse ou à la majesté de ce qu'ils\nveulent signifier.\n   \" Il partit aussi loin du sol qui l'avait vu grandir, le vieux\nsol où vivent les souvenirs que l'on tue dans son cœur en les\nemportant. Il partit vers la grande ville où s'agite perpétuelle­\nment le sot troupeau des hommes.\n   » L'éblouissement des fêtes de Versailles fut le décor de son\nexistence. Il se mêla aux groupes frivoles et parfumés des\nmarquises poudrederisées et des nobles damerets. Pour lui les\nlumières se reflétèrent dans des milliers de facettes, les\ngrande salles étincelèrent où se meuvent les dames et les sei­\ngneurs, se saluant, se disant de graves choses avec un sourire\ndiscret. Il fut même présenté au Roy. Le délégué de Dieu lui\nparla aimablement de ses poèmes, disant qu'il aimait beau­\ncoup les entendre réciter ou lire, quoique ce jour-là malheu­\nreusement il ne put se souvenir d'aucun.\n   » Il fut au palais le plus heureux des ménestrels, insouciant\net joyeux, faisant des madrigaux, avouant chaque jour des\namours nouvelles, finissant par croire lui-même les jolies\nchoses qu'il disait. Ses sonnets étaient sus de bien des gens à la\ncour et de la France entière. L'émir d'Anatolie en chérissait\nun de façon toute particulière à ce qui se racontait.\n   » Mais un soir que Jean se rendait chez une dame qui\nl'avait convié mystérieusement à lire un rondeau, des malan­\ndrins sans souci de son talent ni de ce qu'il allait faire,\nl'attaquèrent, lui firent rendre l'âme, et après l'avoir con-\ngrument dévalisé, l'abandonnèrent dans le ruisseau aux bons\nsoins de ces messieurs du guet.\n   Toute la ville fut en émoi pendant certes dix jours. On en\nparla dans les gazettes. Et maintes larmes de maintes demoi­\nselles, défuntes, hélas ! à présent, le pleurèrent qui d'ailleurs\ns'en consolèrent fort bien par la suite.\n\n                                *\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 892, "texte": "                 LES CONTES DE GRAND'MÈRE                  77\n\n   » Le troisième? Il s'appelait Jeannot. Mon Dieu, quand\ngrand'mère en parlait mes yeux étaient lourds de sommeil et\nmes idées s'embrouillaient. Pourtant je me rappelle quelques\ntraits de sa brumeuse silhouette. Il était brun, de taille\nmoyenne, et comme il n'avait tout à fait les qualités ni les\ndéfauts des autres, il les méprisait profondément dans son\ncœur, les jugeant fous et présomptueux. Plus prudent qu'eux,\npensait-il, il resta chez lui, fut maire en son village. Sage,\nrespecté, il se maria et eut beaucoup d'enfants.\n   Tous trois sont morts à présent. Jamais ils ne dirent s'ils\nfurent heureux, jamais peut-être ne le surent-ils eux-mêmes.\nEt puis, qui s'en soucie ? Et lorsque le conteur aura été les\nrejoindre, dites-moi, qui donc s'en souciera de même ?\n                                          MAX DEAUVILLE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 78, "page_fin": 87, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Les Villes à Pignons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 101, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3000, "texte": "Les Poèmes\n\nLes Villes à Pignons, p a r E M I L E VERHAEREN (Bruxelles, D e m a n ) . Les\n  Triomphes, par NICOLAS BAUDOUIN ( P a r i s , éditions des R u b r i q u e s nouvelles).\n  Le Soleil dans la Forêt. Bienheureuse, par JEAN BOUCHOR ( P a r i s , P l o n ) . Les\n  Bâtisseurs de villes, p a r R O G E R DEVIGNE ( P a r i s , Gastein-Serge). Les Horizons\n  du Rêve, par C H . - H . BOUDHORS (éditions de la R e v u e des P o è t e s ) . L'Essor\n   éternel, par H E N R I ALLORGE ( P a r i s , Plon). Le Jeu des dix-huit ans, p a r P R O S P E R\n  ROIDOT (Bruxelles, 18, rue du Midi). Trois Années, p a r FRANCIS E O N (éditions\n  d u Divan). Quelques Vers, p a r le comte D'ARSCHOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) .\n  Le Chant des Trois Règnes, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\n  m o d e r n e ) . Postscriptum.\n\n    ' U n c h a n t vibrant et un chant de maître, d e m a n d e W a l t h e r de Stolzing,\nn'est-ce d o n c pas la même chose \" ? E t H a n s Sachs répond, de sa voix grave :\n« Ami, au mois d'avril, alors qu'aux chauds délires du jeune a m o u r qui s'éveille,\nle cœur se gonfle vite et fort, u n chant vibrant peut naître aux lèvres d ' u n\ng r a n d n o m b r e : c'est l'avril qui le dit p o u r eux. Mais q u e l'automne arrive,\net puis l'hiver, et puis les peines, les angoisses mêlées de calmes joies, les\nenfants, les affaires, les soins, les c o m b a t s . . . Celui-là qui alors peut chanter\nencore u n c h a n t sublime, est seul un maître. »...\n    J'ai longuement médité ces nobles paroles au sortir des inoubliables\nreprésentations des Maîtres Chanteurs qu'est venu nous d o n n e r M . Anton\nvan R o o y , et je me refais aujourd'hui, devant les livres de poèmes qui se sont\naccumulés sur ma table, la m ê m e réflexion. Combien d e ceux que je viens\nd e lire n'ont p o u r génie q u e leur vibration, comme ces jeunes filles qui\nn'ont pour beauté que leur jeunesse. Chacun n'est-il pas poète à 20 ans ?\nC'est l'âge idéal où tout bouillonne, où tout s'éveille. Chaque â m e devient\nu n e lyre, c h a q u e voix ressent le besoin de chanter. E t tant, qui ont cru\n« débuter » avec leur volume d'alors, en sont restés à tout jamais à celui-là.\nR i e n d'étonnant à leur silence; ils n'ont plus chanté q u a n d la source de leur\nc œ u r s'est tarie. Ils n'étaient au fond q u e des a m o u r e u x ou des enthousiastes,\nils n'étaient pas des artistes. Q u a n d l'inspiration est d e v e n u e plus rare, puis\ndéfinitivement est partie ils n ' o n t rien fait p o u r la retenir. Ils n ' o n t eu p o u r la\nMuse qu'un a m o u r passager qui n'était qu'un enivrement, qui n'était pas u n e\nadoration : aussi ont-ils p u jeter des cris sublimes sans que n o u s devions\nleur témoigner u n e adoration totale. Mais lorsqu'un poète est devenu h o m m e ,\na vieilli, q u a n d après avoir écrit livre sur livre, entassé œuvre sur œ u v r e , il\na, malgré l'âge m û r , les tracas, les inévitables lassitudes et tous les combats\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "                                LES POÈMES                                   79\n\nde la vie, conservé vivante et intacte la flamme sacrée de son cœur, quand à\ncinquante ans il chante avec le même enthousiasme et la même foi dans son art\nqu'au sortir de son adolescence — nous pouvons dire avec respect que\ncelui-là est un maître.\n   Et nul ne me contredira quand j'appliquerai ces réflexions à Emile\nVerhaeren. Il vient de nous donner le quatrième cahier de Toute la Flandre,\nles Villes à Pignons, et si l'on peut préférer pour la hauteur de l'inspiration\nla Guirlande des Dunes ou les Héros, on devra dire que jamais le maître ne\ncomprit et ne rendit comme aujourd'hui l'âme populaire de son pays, l'âme\ndes petites villes et des petites gens. Après avoir été le poète des penseurs\nparoxystes et l'halluciné des orgueils, Emile Verhaeren a réalisé depuis\nquelques années ce chef-d'œuvre — c'en est un dans notre pays où la masse\nest encore sceptique et peu artiste — de devenir pleinement et sans effort un\npoète national. On ne s'imaginait pas un tel poète sans cantates. Verhaeren\nn'a eu qu'à retourner à son enfance, qu'à reprendre pied sur la terre natale\npour se renouveler tout entier, ou plutôt pour dresser en lui, à côté du\ncréateur génial d'images et du rêveur visionnaire, le Flamand fidèle qui\ncommunie avec l'âme de sa patrie et la chante superbement. Aujourd'hui il a\ndélaissé les dunes sauvages, et cette voix de la mer si conforme à sa voix. Il\na quitté le lointain passé où claironnèrent les aïeux et il nous conduit dans les\npetites cités.\n   Ce sont « ces villes du Nord, villes de géants morts », comme vient de\nl'écrire Louis Delattre dans son petit livre harmonieux sur la Wallonie. Elles\nfurent autrefois pleines du cliquetis des armes et des sonneries de trompettes,\nles voici aujourd'hui bien tombées :\n\n                   La gloire est loin, et son miracle,\n                   Les archanges qui couronnent le tabernacle\n                   Comme autant d'énormes renommées\n                   Ne sonnent plus pour les armées...\n                   Avec prudence on a réfugié\n                   L'emblématique et colossal lion\n                   Dans le blason de la cité,\n                   Et, vers midi, le carillon\n                   Avec ses notes lasses\n                   Ne laisse plus danser\n                   Sur la grand'place\n                   Et s'épuiser\n                   Qu'un petit air estropié.\n\n   Et pour dire cette intime chanson, ces rêves morts, le même poète, qui,\névoquant naguère la Flandre communale, en sonnait « la vie ardente et la\nvictoire » va se pénétrer aujourd'hui de la mélancolie, de la simplicité, de\nl'atmosphère et des idées des villes oubliées : ce sont des ports déchus, des\nmarchés vides, des évêchés silencieux, des églises jadis glorieuses, mainte­\nnant paisibles, des canaux où vont de clairs chalands, des ruelles où tombe\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "80                               DURENDAL\n\n\nla pluie infiniment, des boutiques, qui à certains jours, réveillent leurs son­\nnettes, des hospices où toute la tristesse humaine, monotone et radoteuse, a\nréfugié ses manies, des grands places où le vent seul, les jours de tempête,\ngronde encore... Car les villes ont conservé un peu de leur orgueil d'antan et\nelles tressaillent — comme bondissent à son retour les navires abandonnés\npar la brise — quand « celui qui bouscule » vient les visiter, briser les gar­\ngouilles de l'église, faire sauter les cloches dans la tour, effrayer les bonnes\nvieilles au fond des béguinages, réveiller l'ardeur des échevins qui veulent\ns'en rendre maîtres... Et puis il reste des héros : au fond des cabarets\noù luisent les cuivres rouges, des cheminées flambent où certains soirs\nrissolent des boudins. Autour d'eux vont s'attabler les grands mangeurs et\nles grands buveurs de la ville, et le poète avec sa fougue inimitable redit\nleurs prouesses étonnantes, leurs bâfreries, leurs vantardises. Ces kermesses\nexaltent les ardeurs endormies de ces petits bourgeois et les rendent\nvraiment épiques; ils le seront encore aux soirs de tir à l'arc quand il faudra\nfêter le roi du grand serment... Puis la paix environnante va les reprendre.\nLes concours de pigeons, les concours de pinsons, les concours de\nfumeurs vont les ramener peu à peu vers de plus paisibles jouissances et\nbientôt leur seule distraction sera d'aller suivre, la pipe aux dents, la vente\npublique de tous les biens du vieux notaire.\n   Emile Verhaeren en restant grand poète est dans chacun de ces derniers\npoèmes un poète populaire. Et j'ai pu m'en convaincre en lisant ces jours-ci\ntout son volume devant une réunion d'ouvriers. Les plus simples com­\nprennent, saisissent, approuvent, sont enthousiasmés par ce mélange de\ntruculence et de mysticité, de fougue et de silence, de réalité et de rêve qui\nfont de Verhaeren l'interprète le plus complet et le plus représentatif de\nsa race.\n\n   J'ai parlé ici même, il y a trois mois, de M. Nicolas Bauduin, un jeune\npoète inconnu qui venait de crier un livre d'un lyrisme magnifique et\nimparfait. Aussitôt après le Chemin qui monte, M. Nicolas Bauduin nous\ndonne aujourd'hui les Triomphes et je suis bien obligé de déchanter... Non\nparce que ce livre est inférieur au précédent, mais parce qu'il ne lui est pas\nsupérieur. Le poète n'a pas écouté les conseils de Hans Sachs, il s'est enivré\ntrop vite de son facile génie. Il est certes admirable d'écrire un poème\nparoxyste et puissant avant de connaître l'orthographe et la grammaire,\nmais il est impardonnable de ne pas viser dans une nouvelle œuvre à la\nperfection. Je pense que M. Bauduin doit mépriser, comme je me permets\nde le faire, ces impuissants dont toute la poésie consiste en un arrangement\nharmonieux de syllabes, en une forme impeccable, soignée, chérie et qui ne\nrenferme rien. Mais il doit se convaincre qu'il est une autre impuissance :\ncelle de ceux qui ne parviennent pas à maîtriser leur génie, à le condenser\nfortement, à lui donner de la vigueur, à élaguer de leur œuvre les choses\ninutiles, les répétitions encombrantes, les vers médiocres ou mauvais, les\nréminiscences involontaires, les chevilles et les remplissages... Les œuvres\nlâchées ne subsistent pas, les fleuves que l'on n'a pu endiguer ne conduiront\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2822, "texte": "                                 LES POÈMES                                    8l\n\n\njamais un beau navire vers la gloire. Surtout si ce navire se livre à des\nexercices aussi tumultueux que ceux auxquels le convie son pilote excessif :\n\n              Tous mes désirs sacrés s'ébattent sur l'eau folle,\n              Oh ! que ma nefjoyeuse et sainte y caracole,\n              Oui, va, puissante etfiereet marche sans broncher !\n\n   M. Nicolas Bauduin pourra devenir un grand poète lorsqu'il se défiera de\nsa terrible facilité, lorsqu'il aura la probité — mais quel est le jeune homme\nenivré qui y pense? — de ne pas terminer chacun de ses poèmes par le mot\njoie, soleil ou étoile, au choix, ce qui donne l'illusion facile de l'extase, lors­\n qu'enfin il reviendra à l'inspiration humaine du Chemin qui monte. Car ce\nchrétien a oublié Dieu pour les dieux et en se paganisant n'a rien gagné.\nTous les poètes ne sont-ils donc pas encore persuadés que rien n'est moins\n original que l'Olympe, Apollon, Pégase et Orphée? Retourner vers ce passé\n de convention c'est se fabriquer une inspiration insincère et artificielle.\n M. Bauduin malheureusement n'est pas près de se corriger : ce poète effréné\n nous annonce un nouveau livre : « la Divine Folie ».\n\n  Walther de Stolzing, combien de fois encore ai-je songé à vous, tandis\nque je poursuivais mes lectures : en feuilletant le Soleil dans la Forêt,\nmédiocres poèmes de jeunesse de M. Jean Bouchor et Bienheureuse du\nmême auteur, petit drame aux tendances profondes où une idée admirable est\nimparfaitement traduite en vers quelconques...; en parcourant les morceaux\nplus ou moins rythmés que M. Roger Devigne a intitulés les Bâtisseurs deville :\nprophéties huilées par un « Zarathoustra nouveau » et d'allures inattendues :\n\n                    Mon binocle embué prend des poses penchées,\n\n  Visions d'anarchie, de carnages, lyrisme inutilement dépensé dans des\npoèmes sans consistance; en écoutant la voix distinguée et parfois mélo­\ndieuse de M. Ch. H. Boudhors, jeune homme qui a lu beaucoup Sully-\nPrudhomme et qui a le tort de croire encore à la poésie nationaliste :\n\n                    Nous, citoyens français, choisis et députés,\n                    Par les départements d'Alsace et de Lorraine,\n                    Nous prenons à témoin la conscience humaine\n                    De nos droits insultés...\n\n   Saluts timides, cris présomptueux, chants vibrants à la Gloire. Mais\nlivres que leurs auteurs devront oublier s'ils veulent réaliser une œuvre.\n\n   Ceux-là commencent. Leur inspiration grandira sans doute, leur probité\nartistique s'affirmera par plus de travail... D'autres n'ont pas l'excuse de leur\njeunesse. M. Henri Allorge, qui a déjà publié six volumes, est de ceux-là.\nUne fois au moins il fut original : c'est le jour où il s'avisa dans l'Ame géomé-\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2664, "texte": "82                                DURENDAL\n\n\n\ntrique, de chanter les beautés de l'asymptote et du losange. Aujourd'hui il\nest retombé dans la définitive banalité... L'Essor éternel, titre étrange pour\ndes vers sans élan que chacun oubliera au plus vite. Les lieux communs,\nles tropes démonétisés, les métaphores passe-partout y foisonnent :\n\n                  J'ai vu mourir ainsi les fleurs les plus chéries\n                  Du bouquet parfumé de mes illusions...\n\n  La forme, par contre, est soignée, et dans un certain sens, c'est dommage :\ncela signale un homme mûr en possession de son métier. Mais, mon Dieu,\noù est le reste? N'avoir plus même le « chant vibrant » et ne plus garder\nque l'observation des règles, ce n'est plus être Walther de Stolzing sans\ndoute, c'est peut-être, sans être passé par Hans Sachs, être devenu Beck-\nmesser...\n\n   M. Allorge piétine sur place. M. Prosper Roidot, qui fut un de nos\nmeilleurs espoirs,— que de poésie dans certaines pages des Poèmes pacifiques!\n— recule. Il se rajeunit. Le Jeu des dix-huit ans n'a qu'une excuse : c'est\nd'être peut-être une gageure :\n\n                       De dix-huit ans on saute à trente\n                       Sans posséder de gloire,\n                       De dix-huit ans on saute à trente\n                       Sans grand profit, sauf qu'on invente\n                       Que dix-huit ans vient après trente...\n\n  Dans ce petit volume, M. Roidot décrit Uccle et la porte de Namur,\nnous promène au café des Caves de Maestricht et autour de la fontaine de\nBrouckère, dit « je m'en fous » et croit faire du vers libre. Il parle une\nlangue peu articulée, ce n'est ni du français ni du flamand, c'est du... bra­\nbançon. Assez de pittoresque, pas de poésie... je n'insiste pas et préfère\npasser vite. Pour des camarades de taverne ce saut en arrière peut sembler\namusant et bouffon. A tous ceux qui ont aimé en M. Roidot un poète, il\nparaîtra triste.\n\n  Heureusement est-il des jeunes hommes dont chaque pas en avant\nannonce une œuvre plus grande et qui ne sont point infidèles à l'inspiration.\nC'est en les feuilletant que je veux terminer cet article.\n\n   M. Francis Eon est un des poètes les plus distingués du groupe du Beffroi\net la lecture de son tout récent volume, Trois Années, m'a poussé à reprendre\ndans un rayon familier de ma bibliothèque son premier livre, La Promeneuse,\nqui parut en 1905. Il est le début logique du dernier. L'un complète l'autre\net fait mieux comprendre l'écrivain modeste qui le signa. M. Francis Eon est\nun très noble poète ; ses idées, ses images, son âme font penser à Charles\nGuérin ; ses poèmes sont calmes, harmonieux et contenus. Pas de gestes, pas\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "                                LES POÈMES                                 83\n\nde cris, aucun désordre et beaucoup d'émotion intérieure. C'est le rêve de la\npaix, de l'amour, de l'automne, de la foi douce. Ce sont des vers prenants;\ndes appels à la joie et au bonheur chrétien ; c'est aussi cette nostalgie du\nNord commune à tant de poètes de son groupe :\n\n             Paysages du Nord, usines et fumées,\n             Fleuves roulant dans les brouillards des eaux lamées,\n             Ce ne sont pas chansons banales des midis\n             Vos purs pointes froids que Rodenbach a dits !\n             Les hommes au cœur fier du Nord sont peu serviles\n             Et les clochers hautains qui régnent sur leurs villes\n             Disent que les encens légers sont vains et faux,\n             Que le chemin est dur vers le ciel, et qu'il faut\n             Pour approcher de Dieu la foi qui persévère\n             Dans le silence et dans un idéal sévère.\n             Le vent religieux qui chante dans les lins\n             Les couvents, les beffrois, lesflèches,les moulins,\n             Et l'élan des épis et lesfleursdes collines\n             Et les Bruges, les Audenardes, les Malines,\n             Tout le- Nord, affranchi de l'art artificiel\n             Jette le cri profond d'une âme vers le ciel.\n             Le Nord toujours ! toujours cette âpre nostalgie\n             Des paysages froids du Nord !l'âmeélargie\n             Au souffle d'un grand vent plus mâle que nos vents,\n             Nos brises tildes aux murmures décevants !\n             Elles ne vivent pas et sont vaines nos brises !\n             Et ce sont les hauts ciels noyés de brumes grises\n             Qui donnent le conseil valeureux d'être fort\n             En imposant un autre rêve à notre effort.\n             Nous rêvons deflotsdoux et de mers irisées,\n             Et nos barquesn'ontpas connu les Zuyderzées...\n\n  Le présent volume ne le cède en rien à celui dont j'extrais ces derniers\nvers. Il donne plus encore l'impression d'apaisement, de sérénité, de grandeur\ncontenue, de rêve noble. Il est rempli de bonheur silencieux, d'intimités, de\ncontemplations presque religieuses.\n\n               Cette veille sans lampe est douce. — Après les cris,\n               Ma peine sans espoir enfin s'est résignée ;\n               La fenêtre est ouverte et là table où j'écris\n               D'une lumière blanche et lointaine est baignée.\n               Voici calme parmi son triomphe soudain\n               Monter la lune lentement sur le jardin.\n               Elle envahit la nuit d'Octobre que j'aspire,\n               J'écoute les pommiers feuillus encor bruire\n               Tout frissonnants sous une nappe de clarté —\n               Mais je ne vois plus rien que la lune monter.\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2922, "texte": "84                                DURENDAL\n\n\n  Et tout cela vient du cœur, tout droit, sans effort, sans artifice, mais avec\nun désir de perfection, une dignité de formes admirables dans ce siècle de l'à-\npeu-près. On devine sous cette simplicité prenante le travail pénible et cruel,\ncette noble douleur dont ces quatre vers sont un écho — vers qui évoquent\nsoudain le Semeur de Cendres :\n\n                        Que le vent s'enfle, me pénètre\n                        De son vertigineux baiser\n                        Et qu'il m'étreigne à me briser\n                        Commeunpoème qui va naître.\n\n  Sous un titre modeste, Quelques Vers, le Comte d'Arschot nous donne un\npetit volume de poèmes. En le suivant dans ses étapes de voyage, où l'Orient\nparticulièrement nous était apparu avec des couleurs si vives et souvent si\nneuves, nous avions bien senti que le poète n'était pas perdu : que de\npaysages d'âme en effet, que d'états psychologiques, que de rêverie profonde\net un peu déprise ne trouvions-nous pas derrière les décors qu'il nous\névoquait. C'est cependant avec joie que nous le voyons revenir à la poésie\nrimée. Le petit livre que j'ai sous les yeux n'est qu'un cahier bien mince,\nmais plusieurs poèmes y sont à citer. Une mélancolie un peu monocorde, un\nsentiment de lassitude à la fois et d'ardeur, un sourire leurré, un frisson­\nnement à la fois léger et triste de la pensée les remplissent tous. J'y aime\nsurtout les nuances, exquises et très prenantes.\n\n                 Tu m'es comme un parfum d'une invisible fleur...\n\net les rythmes brefs, les vers qu'on pourrait mettre en musique, les stances\nclaires où une précision classique s'unit à la subtilité du rêve, comme dans\nce court morceau : Sur une morte, que je ne puis citer, faute de place, et qui\nsemble une reprise dans la note sereine et lumineuse du fameux poème de\nMusset...\n\n   Ceux-là sont à peu près de parfaits artistes. Ils le deviendront. Mais à\nmoins qu'ils n'élargissent ou n'approfondissent leur pensée, il leur manquera\ntoujours la grande Inspiration. La grande inspiration, il est vrai, semble\nmorte. Et la plupart la remplacent en enflant la voix. Hélas! ils auront beau\nêtre splendides, chanter comme des orgues, bomber comme des torses,\ns'élancer tumultueux et clairs comme des cathédrales, les poèmes les plus\nparfaits ne sont pas certains de toujours vivre. Seuls ne mourront pas ceux qui\nporteront l'écho des sentiments ou des paroles éternels. M. Georges\nRamaekers l'a compris, aussi n'est-ce pas au jardin banal des inspirations\nhumaines — ce jardin où si peu de recoins d'ailleurs sont inexplorés — qu'il\na été chercher le souffle qu'il lui fallait pour vivifier son œuvre. Son effort n'a\npas été de dire bien des choses mille fois redites, mais de célébrer, en même\ntemps que la communion de l'âme avec la nature, la communion de la nature\navec Dieu. Et même au point de vue de l'originalité de ses poèmes il a eu\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "                                LES POÈMES                                   85\n\ncent fois raison. Dès qu'écrivit M. Ramaekers on sentit qu'il y avait du\nnouveau; et s'il n'est pas encore arrivé à la complète maturité de son talent,\nnon plus qu'à la forme définitive qu'il semble chercher encore, il a du moins\nfait entendre des accents depuis longtemps oubliés. Quand sa fougue verbale,\nqui parfois lui joue de vilains tours, aura disparu, quand ses poèmes seront\nplus au point de vue de la forme surtout des « touts » vivants, il nous\ndonnera l'œuvre définitive que nous sommes en droit d'attendre de lui.\n   M. Georges Ramaekers pratique le symbole, connaît la Bible et l'Écriture\nsainte à fond, ne dédaigne par la prophétie : cela lui donne une certaine\néloquence un peu tumultueuse qui n'est pas sans grandeur. Il admire et\ncomprend admirablement la nature, mais ce qu'il y voit ce n'est pas l'extérieur\ndes choses, c'est leur signification mystique, c'est le rapport avec les mots\néternels longuement médités avec la théologie et avec son âme de croyant.\nEt voilà tout un aspect littérairement inconnu de la nature. Cette étude et ce\nrêve nous avaient valu il y a trois ans le Chant des Trois Règnes où tous les\nêtres de la création, de la pierre à l'être humain, signifiaient le règne\nsuccessif du Père, du Fils et de l'Esprit. Le plan du livre récent, les Saisons\nmystiques, est sensiblement le même. L'hiver, le printemps, l'été et l'automne\nexprimeront tour à tour la Foi sans consolation, l'espérance fraîche et\nvibrante, l'amour puissant et divin, le repentir et la tentation... et ce sera la\nmagnifique paraphrase des actes de foi, d'espoir, de charité et de contrition\nque nous avons appris au catéchisme : comme quoi la poésie ne pourra\njamais être plus grande, plus neuve', plus puissante qu'en répétant les paroles\nde vie que Dieu enseigne aux petits enfants.\n   Le poète des saisons mystiques, qui a pris sa forme à Emile Verhaeren,\npossède donc une pensée propre. Elle le différencie de ceux-là même qui\nont déjà exprimé le même symbolisme des mois. Victor Kinon par exemple\ndans l'Ame des saisons, fut plus prenant, plus naïf, moins exclusivement\necclésiastique et plus profondément homme. Georges Ramaekers est plus\npuissant, plus visionnaire, moins divers, plus un. Le volume de Victor\nKinon devait être lu et médité, rêvé, pour être compris dans toutes ses\nnuances ; celui-ci peut se résumer et sa table des matières est une synthèse,\n comme son livre est un poème.\n   Chantre de l'hiver et du printemps, Ramaekers excelle surtout dans ses\nimpressions d'été ou d'automne. Il est peintre et son œil de flamand y\ntrouve les couleurs robustes et riches qui conviennent à son talent. Parmi\nceux qui ont exprimé la nature par le pinceau, ses préférences vont à\n Rubens,\n\n                    Rubens, été charnel, zénith de l'œil flamand;\n\nà Courtens, « le maître des arbres d'or » qui, comme le poète, a si bien\nmagnifié la royauté de l'automne; à Laeremans dont le rapproche son\ntempérament de brabançon. On est tout étonné, au milieu de ces préférences\ncoloristes et réalistes, de trouver tout à coup, comme une mélodie décolorée,\nle rêve de Puvis de Chavannes\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2823, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\n                Lts femmes de Puvis incarnent le grand rêve\n                Que l'automne en mourant suscita dans mon âme.\n                Rêve de pourpre morte et de défunte flamme,\n                Crépuscule idéal qui, lentement s'achève,\n                Grave comme un final et comme sur tes grives\n                Hellade, la cadence eurythmique des lames...\n\n  Les meilleures pages de son livre sont sans conteste celles où il évoque le\nrepentir de l'automne. Là, aussi bien que l'oeil du peintre, l'âme du mystique\nplutôt pessimiste est dans son élément. La forme elle-même y est à la fois\nplus grave et plus tourmentée. Il faudrait citer tout entière l'admirable Passion\ndu Soleil.\n   M.. Ramaekers, sauf de rares — et heureuses — exceptions, pratique le vers\nlibre. Et je ne mets dans cette remarque aucun sens défavorable. Si je parlais\nde lignes simplement inégales, je ne les appellerais pas des vers. Les vers\nlibres de M. Ramaekers sont vivants et organiques, un rythme personnel les\nanime, je n'en veux comme preuve que cette strophe qui serait déjà une\ncurieuse tentative si elle n'était, en plus, une adorable musique\n\n                        La nuit diamante\n                        Les herbes mouillées,\n                        Et des mains aimantes\n                        Dans l'air caresseur\n                        Invisibles mains de sainte ou de sœur —\n                        Tendrement aimantent\n                        Parmi les feuillées\n                        La lumière de la Douceur.\n\n   Mais parfois dans le tumulte des images, des rythmes et des mots,\nM. Ramaekers laisse emporter des fautes de goût et de nuances.\n   Vu dans son ensemble, le dernier volume de G. Ramaekers est admirable.\nN'eût-il que sa signification chrétienne, il serait pour les jeunes qui se\ndestinent à l'art un exemple, lui qui se joint à d'autres livres chers pour dire\nà ceux qui souffrent de vivre en un siècle vieux où il n'y a « plus rien à\ndire ». C'est dans la pensée, la liturgie et la mystique chrétiennes que se\ntrouvent les inspirations les plus neuves et les plus profondes et la nature\nn'est jamais plus belle, les paroles ne sont jamais plus grandes, les heures\nplus riches en beauté que lorsqu'elles sont vues par des yeux qui croient,\nvécues par des cœurs qui espèrent, chantées par des lèvres qui prient.\n                                                             PIERRE NOTHOMB.\n\n  P.-S. — Il ne rentrait pas dans le cadre de cet article écrit à propos des\npoèmes récents de parler des Muses françaises, l'excellente anthologie qu'a\npubliée dernièrement M. Alphonse Séché. En deux volumes se résume\nainsi le mouvement de la poésie féminine depuis Marie de France jusqu'à\nMadame de Noailles. Et l'ouvrage est curieux s'il n'était pas nécessaire. Il y\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1296, "texte": "                                LES POEMES                                   87\n\naurait, en effet, toute une étude à faire sur l'inspiration des femmes poètes.\nElle a terriblement évolué. Jusqu'au XVIIIe siècle, elle fut en général gra­\ncieuse, élégante, sensuelle, discrètement pieuse ou didactique. Au siècle\nsuivant, elle devint — comme toute inspiration romantique — douloureuse,\ntriste, mais moins que la poésie masculine. Elle est souvent familiale et vir­\nginale, et c'est cela qui fait son charme sans prétention. Aujourd'hui les\nfemmes sont les premières à chanter l'orgueil de la vie et la volupté. Elles son\nnombreuses et ardentes et leur chœur est certes puissant et beau. Parmi elles\ncertaines ont du talent, deux ou trois du presque génie, car le génie féminin\nsera toujours incomplet — et beaucoup sont d'une désespérante médiocrité.\nLa baronne de Zuylen et Mlle Marguerite Coppin, par exemple, font triste\nfigure à côté de Mme Hélène Picard — mais aucune n'a eu l'idée de célébrer\nce qui devrait être et ce qui fut jadis le charme de leurs vers : la famille et\nl'enfant. Je continue à croire, avec M. Edouard Trogan, « que les plus\ngrands poètes parmi les femmes sont celles qui ne font pas de vers, mais\nvivent la poésie et craindraient de la déflorer en la mettant sur pieds ».\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 88, "page_fin": 91, "titre_corps": "Une nuit que je lisais", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Une nuit que je lisais A propos du Livre d'Heures", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 111, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2743, "texte": "Une nuit que je lisais\n\n     A propos du \" Livre d'Heures \" de H. H. Jorys (1)\n                        TOUT artiste connaît cet instant délicieux où, le travail de\n                            c o m m a n d e expédié et la porte close aux visiteurs im­\n                            p o r t u n s , l'on goûte le repos bien g a g n é dans la c h a m b r e\n                            c h a u d e et pleine de rêves familiers.\n                                L a j o u r n é e fut laborieuse. On a bâclé u n article, mis le\n                           point final à u n chapitre a u s t è r e . A présent c'est le soir.\n                           Vous vous dites : « J e vais me payer quelques b o n n e s\n                           heures de flemme. » O n couche de b o n n e heure, on bourre\n                           sa meilleure p i p e . L a douce petite lampe d'argent ciselé\néclaire j o y e u s e m e n t l'oreiller, tandis q u ' u n gai feu de bois danse a u plafond.\nA présent tout est bien, il fait bon, on est h e u r e u x et l'on feuillette quelque\nbouquin a u h a s a r d , en écoutant passer les heures calmes de la nuit.\n   Ces temps derniers m'avaient été d u r s , et c'était avec u n soulagement\ncomparable à la plus folle volupté q u e j ' a v a i s posé la p l u m e . « A quoi\nemployer m a soirée? » pensai-je. D e h o r s la neige glissait m e n u e et serrée\ncomme de la farine des mains d ' u n m e u n i e r . L e lit tiède et blanc me sollici­\ntait en a m i . L a lecture calme et n o n c h a l a n t e est u n plaisir d'oisifs, une joie\nrare que les littérateurs à la tâche ne peuvent guère s'offrir. Comment voulez-\nvous q u ' o n trouve le t e m p s de couper des feuillets lorsqu'on écrit toute la\njournée?\n   « Enfin, me dis-je, je vais pouvoir faire c o m m e tout le m o n d e . » Mais q u e\nlire? Mes vieux b o u q u i n s tant de fois ouverts avec a m o u r m e parurent soudain\nfades. J a m a i s je ne les aurais crus si loin de ma main. « P a y o n s - n o u s d o n c\nde l'inédit. » S u r ma table en noyer clair s'empilaient des tas de couvertures\nmulticolores et déjà poussiéreuses, qui n ' a t t e n d a i e n t que la venue du bouqui­\nniste du coin p o u r aller d o r m i r dos à dos d a n s les boîtes-cercueils des quais.\n On n e p e u t tout garder, n'est-ce pas? et l'on a déjà tant d e mal à se loger,\nsoi et sa famille!\n   P a r m i les in-douze e n n u y é s et vierges, u n d'eux frappa mes regards.\n\n\n  (1) Bien qu'on ait proposé dans le Figaro le roman de M. H. Jorys, le Livre d'Heures,\npour l'attribution du prix Goncourt, je crois être le premier critique à parler de cet inté­\nressant volume, et suis heureux d'en offrir la primeur aux nombreux lecteurs de\nDurendal.\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3055, "texte": "                         UNE NUIT QUE JE LISAIS                               89\n\nC'était une austère feuille de parchemin crème où s'étalait en lettres gothiques\nce titre alléchant et énigmatique : Le Livre d'Heures (1).\n    Ce titre me plut qui sentait l'encens et les fêtes liturgiques. A certains noms\ns'accrochent des états d'âme bien particuliers et il m'a parfois suffi d'épeler\nun mot pour m'évoquer la campagne qui poudroie et la petite source susu-\nrante.\n    Les associations d'idées se levaient comme des papillons de lumière et je\nsongeais :\n    « Le livre d'heures, c'est celui de la vie, le bon conseiller qui s'adapte à\nchaque instant de l'existence, qui tient compte de la nuance du jour et des\nmoments du cœur; l'eucologe caméléon où l'on trouve matines et laudes, un\nvespéral et un diurnal. »\n   J'étais, comme on le voit, en d'excellentes dispositions. Nul dessein mau­\nvais, nul œil de critique de métier derrière les lorgnons de l'indifférence, mais\nl'attitude d'un rêveur qui cherche en d'autres un peu d'exaltation et de lyrisme\nréchauffant.\n    Dès l'abord, une chère surprise. Sur la feuille de garde je lus : A J.-K. Huys­\nmans j'aurais voulu dédier ce petit Livre d'Heures. Il ne faut pas avoir peur, vous\nsavez, pour dédier un livre à l'auteur d'En Route. Si Durtal était indulgent\ndans son commerce avec ses semblables et très doux dans l'intimité, en\nrevanche il se montrait intraitable dans le choix de ses lectures — lui qui\ndétestait la philosophie autant que les mathématiques et les livres de verssses\n— comme il disait — plus encore que la littérature courante. Mais l'auteur\ndu Livre d'Heures a dû vivre en étroite communion d'idées et de goûts avec\nHuysmans, puisqu'il lui a emprunté son prénom en guise de pseudonyme :\nJorys.\n    J'ai lu et peu à peu la fraîche intimité de ce roman m'a gagné. Dieu me\npardonne, je crois bien avoir laissé éteindre ma pipe et charbonner ma\npetite lampe. Quand je dis roman, je veux m'exprimer comme tout le monde.\n Chacun sait que de nos jours ce mot est surtout un titre commode pour\nhabiller toutes les émotions de la pensée et les émois du cœur. Vous écrivez\nune étude de mœurs, un livre à thèse, une série de descriptions claires, et\n vous appelez cela roman. Mais l'intrigue qui justifie le titre ne sert qu'à faire\n passer les idées, qu'à donner un corps à la théorie. C'est une occasion de parler\n d'autre chose. L'intrigue du Livre d'Heures est donc mince et importe peu.\n De même que pour faire un canon ce n'est pas le trou l'objet utile, mais le\n bronze qu'on coule autour. Ainsi d'un roman. L'histoire ne m'allèche pas\n autant que son assaisonnement. Les hors-d'œuvre m'ont toujours ouvert\n l'appétit.\n     Une jeune femme s'éprend d'un vieux savant. Voilà qui est assez simple\n pour permettre toute fantaisie et c'est tout le régal officiel de ce livre. Mais\n je n'ai que faire de ce rôti quand on m'offre plusieurs entrées succulentes,\n des relevés exquis, des entremets délectables et des friandises rares.\n\n\n  (1) M. H. JOUYS : Le Livre d'Heures. Librairie Nilsson.\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "90                                       DURENDAL\n\n\n\n   Oui, si vous voulez, ce n'est rien du tout cette passion très pure et pleine\nde soleil, mais comme elle se noue bien, comme elle s'accroît et comme elle\ndomine enfin dans la paix de deux cœurs unis! Comme elle s'enfle de tous\nles sentiments humains, profonds et délicats, et que j'en aime l'ambiance\nvaporeuse et pleine d'âmes 1\n   La rencontre s'est faite dans un temple, austère et froid au prime abord,\nmais qui soutient dans sa nef immense des milliers de rêves ardents et les\nplus folles chimères, je veux dire la Bibliothèque Nationale. Pour qui a\nvécu là certaines heures studieuses, pour qui s'est assis dans ces fauteuils\ncommodes et a promené ses regards sur le chœur absidal de cette cathé­\ndrale laïque — tandis que des prêtres peu zélés tardaient à vous offrir la\nmanne demandée — la griserie de ce lieu est irrésistible. Là Félice venait\ntromper les ardeurs d'une jeune imagination en revivant d'anciennes vies\npalpitantes. Un jour elle coudoie le doux archéologue mystique si bien\nnommé Maître Aubry, et leur mutuelle existence douloureuse se trouve\nsoudain baignée de rayons.\n   Le caractère de Félice ne laisse pas que d'être troublant. Voici une jeune\nfemme désabusée d'un amant trop léger, qui se réfugie dans des songes\nantérieurs. D'une famille volage d'esprit, avec une mère folle comme un\noiseau et des sœurs gaîmént vaniteuses — seul, le père a une noble et bonne\ntête de campagnard — Félice n'a pas trouvé au foyer la douce flamme qui\nréchauffe et au soleil de laquelle l'esprit mûrit dans sa paix. Elle est blonde,\nelle aime la joie d'être, de boire la lumière, et partout où elle va de la\nmédiocrité heurte son rêve et la fait buter. D'une intelligence précoce, dont\nrien ne saurait combler le désir, elle a refoulé au fond de son cœur cet\nenthousiasme naïf qui voudrait s'émerveiller de tout et chanter à toute\nheure, sans cause. Pourtant elle déborde encore de jeunesse et d'extase et\ntous ses trésors cachés s'épanouiront pour qui saura les comprendre.\n   Comme je l'aime cette Félice bien moderne, ironique et tendre, avec son\nsens critique très aigu et des gerbes de fleurs plein les mains, avec son\ncerveau sain, bien organisé et sa facilité, malgré ses dons d'analyse, à sentir\nintensément tout ce qui vibre autour de nous, tout ce qui parait; qui manie et\nmêle dans la même fièvre l'apparence et le réel! Peut-être l'avons-nous tous\ndésiré cet être de chair assez malléable et assez fort pour se plier comme un\nrameau souple à chacun de nos états d'âme et se redresser aussi vers le ciel,\nd'un bel élan ?\n   Donc, Félice possède un corps douillet de jeune coquette et un esprit\nvoûté de patriarche. Du moins c'est elle qui le dit.\n   Jadis, quelque gente dame amoureuse et frivole, ayant détourné de ses devoirs un\naustère bénédictin, dut, sous la malédiction divine, sentir l'esprit du religieux s'incorporer\nà ses rondeurs de caillette pour revivre une existence nouvelle sous le nom de Félice et\ntenir cet esprit en vivante géhenne\n  Une conscience grave la rabrouait de ses faiblesses de femme ; une voix moqueuse la\nraillait de ses méditations de vieillard.\n  Après cela, quoi d'étonnant à ce que ses états d'âme se traduisissent en cantilènes ;\nen elle, fidèlement, le jour, la nuit, dans la joie, dans la tristesse, le moine chantait\nses Heures.\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": "                            UNE     NUIT    QUE JE       LISAIS                            91\n\n\n   Ah ! comme cette petite a des lettres ! Pour une femme cultivée elle n'est\npas ennuyeuse pour deux sous. Chaque fait, chaque vision, chaque pensée\néveille en elle un tas d'associations curieuses et fait lever la poussière des\nlivres feuilletés avec amour. Comme elle est très gourmande, on lui offre des\ngélinottes.\n\n  — E h bien, petite, comment trouves-tu ces gélinottes ?\n  « Je les trouve à un dîner que Sandoz donne dans l'Œuvre; je les trouve dans le Journal\ndes Goncourt qui content en avoir mangé chez Zola, et je trouve à ce propos une ressem­\nblance de plus entre Sandoz et Zola », répondait-elle mentalement. Puis, tout haut, après\nun temps :\n  — Je les trou vel., excellentes.\n  Mais c'était trop tarder pour prendre parti. L a chère Mme Baurinville était désolée.\n\n  Regardez-la faire son marché avec la cuisinière. Celle-ci soupèse deux\npoulets avec la gravité de la justice tenant la balance des iniquités. Celle-là\nvoit bien au delà.\n\n   Aurore avait pris parti pour deux poulettes blanches crêtées de sang. Elle considérait\nun melon maintenant — u n petit melon aux côtes divulguées comme par u n bon rire — elle\nle palpait, le sentait, l'élevait à hauteur de ses yeux, semblait l'interroger, aussi pressante\nqu'Hamlet avec le crâne du bouffon : « Pauvre Yorick !... c'était un garçon d'esprit... là\npendait ses lèvres que j'ai baisées... Où sont ses quolibets à cette heure ?... le voilà bouche\nmuette... » Le petit melon disparut dans les profondeurs du panier.\n   — Pauvre Yorik.\n   — Plaît-il, demanda la domestique.\n   Félice rougit de sa distraction et baissa la tête sous l'immense pitié de la cuisinière.\n\n  Vous vous dites : « Voilà une petite femme drôle, cultivée, très homme\nde lettres, pas ennuyeuse du tout. C'est rare. » Vous la voyez qui vous tire\nune langue rose grande comme un ongle et qui fait des métaphores suivies\ntout comme Théophile Gautier. Eh bien ! ce petit être spirituel, moqueur et\nsentimental n'est ni pour vous ni pour moi. Il s'adjuge à Théophile\nAubryot, à maître Aubry, le doux savant presque aveugle, parce que ce\ndernier a une âme d'enfant et que seul il lui offre assez de sécurité. Ah ! la\ntendre physionomie que celle de ce bon archéologue que la vie a meurtri et\nqui sent à l'heure du désespoir se blottir dans sa pauvre main un petit oiseau\nébouriffé !\n  Mais que vais-je vous conter là et comment vous émouvoir par la caresse\nde ce style plein d'âme et de joie I Je connais un pays quelque part dans les\nAlpes où chaque fois que j'y retourne j'éprouve un enchantement neuf. Vous\nmontez la côte et c'est toute la plaine merveilleuse qui resplendit sous vos\npieds. Vous montez encore et vous voici perdu parmi les bois d'ombre et les\nsapins embaumés. Plus haut enfin on découvre des glaciers bleus et des\nneiges roses. A chaque page de ce livre des chants nouveaux vous\nassaillent, un air pur vous fouette les yeux-, vous êtes entouré d'images\nchères et d'évocations lointaines et votre cœur bat plus vite.\n   Ce soir-là j'ai bien employé mon repos.\n                                                                           T.   DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 92, "page_fin": 95, "titre_corps": "Âme wallonne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Verlant", "ancre_debut": "Âme wallonne Louis Delattre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 115, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "Âme wallonne\n\n               Louis Delattre : « Le Pays Wallon »\n\n                   IL continue à être fortement question, dans la presse littéraire,\n                      de l'âme belge. Avez-vous une âme belge? Et d'abord à\n                      quoi reconnaît-on une âme belge? A quel moment est-elle\n                      assez particularisée pour ne pas se confondre avec l'âme\n                      aryenne, avec l'âme septentrionale, avec un tas d'autres\n                      variétés d'âmes inventées par les néo-animistes, à l'imita­\n                      tion des sauvages peut-être, qui mettent des âmes sauvages\n                      dans les cailloux ? Mais votre âme n'est-elle pas trop spéci­\n                      fiée, au point de n'être plus une âme belge, adéquate au\nterritoire des neuf provinces, additionné du Congo, si vous voulez; votre âme\nn'est-elle tout simplement qu'une âme de Campine ou d'Entre-Sambre-et-\nMeuse, une âme de Verviers ou de Poperinghe, qui, dès qu'elle met le nez\nhors de son patelin natal, se heurte à du non-moi?\n   Troublantes questions que chacun cherche à résoudre selon la nature de\nson âme propre et personnelle : les uns par l'observation et l'étude, — il se\npourrait que ce fussent les vrais titulaires de l'âme belge — les autres par des\npirouettes ou des déclarations tranchantes et fendantes, accompagnées\nd'injures pour ceux qui ne sont pas de leur avis.\n   Voici un petit livre qui répond à sa manière à cette question. Lisez-le. Le\nnom de l'auteur, Louis Delattre, vous garantit que vous y trouverez bonne\nhumeur et bonne façon. Il est utile que l'on se rappelle qu'en 1905, l'âme\nbelge, née depuis toujours, ou à naître, avait officiellement trois quarts de\nsiècle ; et que, à cette occasion, le gouvernement patronna la publication d'un\nénorme ouvrage collectif qui doit s'appeler Notre Pays. Si énorme que l'édi­\nteur, d'abord envié, s'écroula sous le poids. On en vit paraître quelques fasci­\ncules, de format inquiétant; quand ils y seront tous, ce que le nouvel éditeur,\nM. Van Oest, nous promet pour bientôt, il faudra les compter, les vérifier,\nles étendre à plat, les enfermer dans des cartons spéciaux; et quand on voudra\nles lire, un jour de grand loisir, il faudra déblayer la plus vaste table, éloigner\nles encriers, combiner un éclairage spécial et ne pas reculer devant un effort\nmusculaire sérieux.\n   M. Louis Delattre fut appelé à écrire, pour Notre Pays, une description du\npays wallon. Il la fit vivement, et n'en entendit plus parler. Curieux, j'ima-\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3173, "texte": "                               AME WALLONNE                                     93\n\n\ngine, de la relire lui-même, il s'arrangea dans l'entre-temps pour la faire\nexister en un petit volume léger, celui-ci, maniable, dont l'apparition semble\navoir fait sortir des limbes le fascicule si longtemps attendu de Notre Pays.\nDe façon que maintenant nous avons, à la fois, les deux éditions ; mais bor­\nnons-nous à la vilaine, à la bonne, à celle qu'on peut lire sans gymnastique.\nL'ouvrage s'appelle Le Pays Wallon, est édité à Bruxelles par l'Association des\nécrivains belges, en de petits volumes, tous hors commerce pour le moment,\net dédié à M. Fernand Séverin, comme au premier poète de la race wallonne\nqui prend aujourd'hui conscience d'elle-même.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   L'âme belge se cherche? Il se pourrait que l'âme wallonne se fût trouvée.\nEn se penchant sur son pays, qu'il connaît si bien, pour l'ausculter,\nM. Delattre a entendu battre un cœur, un seul, et il ne sait pas si c'est celui\nde son pays ou le sien; il a senti palpiter une âme. L'âme wallonne, dis-je?\nUne âme wallonne, en tout cas.\n   Car en voici toujours une qui se confesse, qui se débrouille, qui s'explique\ndans ces petits chapitres si clairs, si joliment primesautiers, qui ont l'air\nd'être parlés par quelqu'un qui trouverait tout le temps des tours heureux,\ndes mots ingénieux, des manières de dire aussi finement nuancées que sa\nsensibilité est finement frémissante. Ce livre, semblable à tous ceux de Louis\nDelattre, jase allègrement comme un ruisseau sur les pierres, comme une\nbrise de mai dans des verdures jeunes.\n   Mais ne croyez pas qu'il ne sache où il va. Il est savant et méthodique. Il se\ndivise et se subdivise suivant un plan médité. Les sites d'abord, et leur carac­\ntère, et leur aspect, leur âme enfin ; le mot est inévitable et on n'y échappe\npas. Et puis l'assise des villes, des villettes du pays wallon, la terre et la\npierre, le bloc minéral qui est dessous, qui nourrit les nourritures des\nhommes. M. Delattre sait toutes ces chimies et cette géologie. Il sait bien\nd'autres choses, et notamment l'histoire, sans en avoir trop l'air ni la pédan­\nterie; et la cuisine; et les friandises populaires sur lesquelles on trouvera ici\nune documentation sans égale. Il parle de tout cela, il mêle tout cela, dans\nun discours toujours plein d'entrain et de cordialité affectueuse. Le moyen\nde n'être pas persuadé? On veut qu'il ait raison dans ce qu'il dit. Et d'abord\nil a raison, car on sent qu'il a bien regardé et qu'il a vu juste, qu'il a senti net\net fin.\n\n                                           *\n                                       *       *\n  Après ses impressions générales, il fait passer sous nos yeux, en une\ndernière partie, chacune des villes wallonnes dans son visage vrai, avec sa\nphysionomie à part. Toutes, sœurs, elles se ressemblent toutes, et chacune\ncependant a son air de figure, son accent, sa couleur, son charme rustique ou\nses belles manières de ville bien apprise. Il visite la Wallonie, la Haute-\nBelgique qui s'oppose au bas pays d'argile et de sable occupé par les\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "94                                DURENDAL\n\n\n\nFlamands. Il la visite comme une montagne qu'on gravirait par les premiers\ngradins du Hainaut septentrional et du Brabant wallon, en partant des\nalluvions du Tournaisis. C'est le pays de la pierre bleue, Mons et\nSainte-Waudru ; puis les Gilles de Binche, et les clouteries de cette\nFontaine-l'Évêque que Louis Delattre a toujours choyée d'un cœur filial.\n   « Je me souviens bien que tous ces hommes noirs à tabliers de cuir couleur\nd'amadou, étaient heureux dès l'aurore, comme des coqs annonçant le\nsoleil. Sans faillir, sans cesse, comme ils forgeaient! Le soir, ils s'asseyaient\nsur la grosse pierre du seuil qui servait à soutenir le pied de devant des\nchevaux à ferrer. Ils s'asseyaient, croisaient les bras et fumaient. Sur leur\nâme à l'aise, les jours passaient comme l'eau de la fontaine de pierres\nbleues.\n   » Mais quand s'ouvrait ou se fermait l'école voisine, comme les petits\nsabots claquaient sur les pavés lisses et bombés ! Qu'elles criaient et\nAuraient les voix d'argent !\n   » Voilà qu'un écolier à cheveux roux qui simulent une auréole de\nflammèches, les yeux brillants, à grande bouche narquoise, s'élance sur le\nrebord du bassin et à pleines mains jette sur la route des paquets d'eau qui\narrêtent ses compagnons. Les gerbes giclent, s'écrasent, rejaillissent. Eux\ns'avancent, reculent, sautent avec des cris. Dans la venelle, le visage rouge\nd'animation, les vestes mouillées collant sur les petits dos, ruisselants et gais,\nne sont-ils pas une troupe de satyreaux venus de prés voisins et courant vers\nla soupe parfumée, à la table maternelle?\n   » Dans la vasque calmée, immortellement bleu reparaît le dôme du ciel.\nIl se creuse très loin au fond de l'onde, où, parmi les menus cailloux\nétincelants, tourbillonnent, renversés, les vols des pigeons de l'azur. »\n   Chaque région fournit ainsi matière à de vivants croquis, où vous recon­\nnaissez l'allure franche et spontanée de l'auteur des Contes de mon village,\nd'Une rose à la bouche, du Roman du chien et de l'enfant et de tant d'autres livres\npleins de charme. Marquons simplement les étapes de cette ascension de la\nmontagne wallonne : les « sites brutaux » du pays de la houille et du fer ;\nThuin « la jolie »; les « grâces fraîches » de la Fagne et de la Marlagne; le\ncouloir mosan taillé dans le roc par les eaux; les antres féeriques du\ncalcaire; Huy, perle du Condroz; la rumeur des ruisseaux ardennais et\nl'immensité de l'horizon des hauts plateaux; pour finir par la descente vers\nLiége, cœur de Wallonie, et la fuite de la vallée vers Visé, vers les plaines\nflamandes, patrie d'autres hommes.\n   Le voyage accompli, si le lecteur, fermant les yeux sur tant de vives\nimages, cherche à résumer en termes précis l'idée qu'il s'est formée, chemin\nfaisant, de l'âme wallonne, il trouvera qu'en somme, elle ressemble beaucoup\nà l'idée qu'il se fait lui-même de l'âme de M. Delattre. La psychologie\nressemble au psychologue. L'âme wallonne est ouverte, accorte, accueillante;\nelle sourit avec belle humeur et se donne sans réserve, avec entrain. Elle est\nsimple, gouailleuse quelquefois, sans méchanceté. Tendre et allègre, gaie et\nsociable, elle s'exalte souvent jusqu'à une légère ivresse et parfois jusqu'au\nravissement.\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "                              AME    WALLONNE                               95\n\n    « Les Flamints, c'est nié des dgins », dit un propos satirique de\nWallonie. Entendez par là que c'est une autre espèce d'hommes. Pour les\nWallons, les Flamands c'est du non-moi. Et si M. Delattre a bien exprimé\nl'effet qu'ils font sur ceux de sa race, l'âme flamande est grave et même\nsombre; elle se contracte, elle se replie sur elle-même, elle se défend. Elle a\nle caractère volontaire, travailleur, conquérant. Elle s'efforce, elle se bat.\nElle aussi, elle est en harmonie avec son ambiance, avec le sol où elle a\ngermé.\n    Et l'âme belge, que devient-elle dans tout cela? Elle devient plus difficile\nà comprendre; plus on marque les oppositions des deux parties du pays,\nmoins on est près de la formule qui les unifiera, qui les amalgamera. Sans\ndoute, il en faudra chercher le secret dans la politique et dans l'histoire,\ncomme l'indique M. Delattre; mais ce n'est plus son affaire que d'entrer dans\nces explications. Ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait mieux que personne,\nc'est de reconnaître une sensibilité ethnique spéciale, de trouver l'âme\nwallonne « dans le passé, entre les murs de ses villes, dans sa terre ».\n    « Là, éternellement, infiniment, conclut-il, nous avons vu le Wallon\ndemeurer lui-même; Wallon toujours, et rien que Wallon. Dans la main\nqu'il tend à son frère riche et vaillant de Flandre, nous l'avons contrôlé :\nil porte un douaire qui n'est qu'à lui.\n    » Et ces deux fils d'une seule Patrie, authentiques et fiers maîtres chacun\nde leur sol, de leur génie, de leur cœur; régénérés par la compréhension de\nleurs vertus individuelles, les voici qui s'embrassent dans la plus étonnante\net féconde union que proclame l'histoire contemporaine. »\n    Par ces justes et ferventes paroles, se clot ce beau petit livre, Le Pays\nWallon, par Louis Delattre, parfait Wallon et excellent écrivain français.\n                                                          ERNEST VERLANT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 96, "page_fin": 101, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Troisième Concert", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Adam in Ballingschap", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 119, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2274, "texte": "Chronique Musicale\n\n                     Troisième Concert Dorant\n    M. Félicien Durant avait tracé un programme excellent d'oeuvres de choix\npuisées dans le répertoire ancien et moderne. Si l'exécution de la deuxième\nSymphonie de Schumann (en ut majeur) fut plutôt froide et monochrome\navec des tendances aux mouvements trop précipités dans le scherzo, cette page\nde grâce exquise qui s'apparente étroitement à Mendelssohn par le style et\nl'inspiration, si d'autre part les airs de ballet d'Hippolyte et Aride eussent\ngagné à être moins appuyés, à se parer de rythmes plus souples, onduleux\net caressants, ces défaillances furent amplement rachetées par l'interprétation\nmajestueuse, superbe de largeur et d'émotion sans cesse grandissante qui fit\napparaître le prélude de Lohengrin dans toutes ses significations ultra­\nterrestres, avec sa triple auréole de tendresse, de mystère et de splendeur\nhéroïque. On peut dire d'ailleurs que d'une manière générale, M. Félicien\nDurant possède une conception fort juste et un sentiment profond de l'œuvre\nwagnérienne dont il met les beautés en lumière avec autant de noblesse que\nd'intelligence. Le concert se terminait par Don Juan, le flamboyant poème\nsymphonique de Strauss, dont l'orchestre brillant et précis donna une version\nriche de verve et subtile de couleur.\n   M. Louis Froelich, baryton, est un artiste remarquable par le charme de\nsa diction nette et vibrante, la finesse et la sûreté de sa science vocale. Il\nchanta avec infiniment d'esprit l'air du « Laboureur » (extrait des Saisons de\nHaydn) si savoureux de bonhomie sereine et primesautière, puis se fit\napplaudir avec enthousiasme dans les Plaintes d'Amfortas dont il sut rendre\nl'angoisse sacrée en des accents tragiquement expressifs.\n\n\n\n                       Troisième Concert Ysaye\n   Un public exceptionnellement nombreux était venu applaudir l'éminent\nvioloniste qui prodigua ce jour-là avec une inlassable générosité les séductions\nsouveraines de son génie interprétatif. Rarement vit-on programme composé\nd'oeuvres plus profondément différenciées de style et de pensée. Aussi l'art\nprestigieux d'Ysaye put s'y donner libre carrière et y revêtir des aspects\ninfiniment divers, précis, subtil, ciselé et lumineux dans le concerto de\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                  97\n\n\nVivaldi, superbe d'éclat, étincelant de fantaisie dans le concerto de Moor,\nse couronnant de rêve et de lyrisme altier dans des envolées vibrantes du\npoème de Chausson.\n     Le Concerto en sol mineur, de Vivaldi, pour violon principal, orchestre à\ncordes et orgue, pétillant d'esprit et de verve exquise en ses mouvements\nanimés, renferme deux adagio suaves de ligne, pénétrants de tendresse qui\nsous la caresse de l'archet du maître chantèrent comme en des lointains\ncélestes et s'épandirent en un bercement de sonorités enchantées.\n     Ls pur classicisme de cette œuvre rayonnante contrastait violemment avec\nle Concerto de Moor (sol majeur). Pleine de fougue et de mouvement, cette\ncomposition heurtée et inégale où circule la sève ardente d'un romantisme\néchevelé et dont, soucieux de mettre en lumière le moindre détail, Ysaye sut\nfaire admirablement resplendir la poésie farouche, appelle naturellement des\n réserves dans l'éloge au point de vue de la clarté dans l'ordonnance, de la\nfermeté et de l'ampleur synthétique de l'architecture. L'œuvre n'est ni\n limpide de forme ni profonde d'idée, mais d'une façon générale et en parti­\n culier dans le premier mouvement très énergique et dramatisé elle séduit par\n l'ingéniosité des colorations et la vitalité exubérante des rythmes.\n     Le Poème pour violon et orchestre de Chausson est comme l'effusion\n extasiée d'une âme contemplative, aspirant de toutes ses forces vers ces\n contrées de bonheur innommé, dont d'infranchissables abîmes la séparent,\n mais qui en des instants privilégiés lui semblent si proches qu'elle croit les\n effleurer de son vol sublime. C'est surtout en cette page tout empreinte\n d'émotion grave en sa transparente idéalité que le grand artiste atteignit aux\n faîtes de l'éloquence.\n      Entre le concerto de Moor et le poème de Chausson se plaçait en guise\n d'intermède une fine esquisse symphonique de Théo Ysaye inspirée du livre\n des Abeilles de Maeterlinck. A la vérité, il paraît assez vain de chercher à\n  illustrer musicalement ce verbe incomparable qui, embaumé de grâce\n  harmonieuse, s'écoulant majestueusement en ondes claires de lumière et de\n  beauté, est en lui-même et par lui seul une musique enchanteresse. I1 faut\n  toutefois reconnaître que Théo Ysaye a traité son sujet de la façon la plus\n  heureuse, utilisant avec maîtrise les multiples ressources de sa palette\n  orchestrale, notant les frissonnements d'ailes discrets, mystérieux et étouffés,\n  en d'ingénieux détails d'instrumentation d'un réalisme sobre, sagace et\n  suggestif, tandis qu'une péroraison passionnée amplifie les significations de\n  l'œuvre et que l'âme du poème, qui s'y libère de toute matérialité descriptive,\n   prend son essor et plane.\n      Le concert se terminait par le Septuor de Beethoven (op. 20) (violon, alto,\n  violoncelle, clarinette, cor, basson et contrebasse) dans la première manière\n   du maître, où les idées et le style attestent l'influence encore prépondérante\n   de Haydn et de Mozart et dont le charme vivace et continu de jeunesse con­\n   fiante est comme saturé de senteurs d'aurore et de printemps. Ce septuor était\n  joué par Ysaye, Van Hout, Doehard, Jourdain, Heylbroeck, Vander Brugge,\n   Faelen, et ce fut un délice d'entendre ces artistes d'élite se donner la réplique\n   en une exécution châtiée, idéale de fraîcheur et de délicatesse expressive.\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "98                               DURENDAL\n\n\n   Terminons en rendant hommage à la direction savante, compréhensive et\nénergique de Rasse, l'un des plus remarquables parmi nos jeunes chefs\nd'orchestre belges, que l'on revoyait avec un vif plaisir au pupitre directo­\nrial après une absence de trois années, et qui prit une part active et impor­\ntante à la réussite de ce magnifique concert.\n\n\n\n       La Passion selon saint Jean anx Concerts Bach\n    La Société des Concerts Bach a consacré la seconde de ses trois grandes\nauditions annuelles à l'exécution quasi-intégrale de la Passion selon saint\nJean, que l'on entendait à Bruxelles pour la première fois. Des cinq Passions\nattribuées à Jean Sébastien, quatre s'inspirent directement des textes de\nl'Evangile. De la Passion selon saint Marc, il reste à peine quelques\nvestiges reproduits dans l'Odefunbbre. La Passion selon saint Luc nous est\nparvenue en son intégralité, mais les étranges faiblesses de cette partition\nont fait naître des doutes sur son authenticité et Schweitzer, un des critiques\nles plus autorisés en cette matière, n'hésite pas à la déclarer apocryphe. Au\ncontraire, la Passion selon saint Jean est une des œuvres les plus considé­\nrable du maître d'Eisenach. On sait que Schumann la préférait à la Passion\nselon saint Mathieu, opinion à laquelle il est difficile de souscrire, mais qui\ns'explique par la nature toute spéculative et lyrique du génie de Schumann,\nnécessairement enclin à goûter l'esprit de contemplation philosophique et\nl'essor de poésie inspirée qui sont les caractères dominants du texte de\nl'Apôtre saint Jean.\n   Si la Passion selon saint Jean n'atteint pas à l'ampleur rayonnante de la\nPassion selon saint Mathieu, si notamment ses airs sont loin d'égaler ceux\nde la Matthäus Passion sous le rapport de la puissance pathétique, de\nl'élan, de la plénitude et de la spontanéité expressives, si en outre la per­\nfection formelle de l'expression musicale n'y est pas aussi constamment\nsoutenue et laisse apercevoir de temps à autre certaines traces de travail\nprécipité, il est hors de doute qu'en son auguste idéalité et sous son noble\nvoile d'austérité méditative, la Johannes Passion renferme des pages d'une\nsingulière grandeur.\n   Tel est le chœur du début : Seigneur notre maître, dont, avec autant de\nhardiesse que d'intuitive perspicacité, Schweitzer définit le symbolisme\nlatent et surhumain : « Les doubles croches des violons éveillent la sensa­\ntion d'une clarté diaphane et mystérieuse et symbolisent l'esprit divin qui\nse contemple lui-même. Les basses qui s'avancent ne sont que de grands\npoints d'orgue animés représentant l'idée de l'Infini. Les hautbois et les\nflûtes, exprimant la souffrance, ne forment pas un thème déterminé, ce ne\nsont que d'immenses gémissements. Plus loin, quand intervient la phrase :\n « Montre-nous que tu es le véritable fils de Dieu toujours, même dans la\n » plus grande humiliation », les violons s'éteignent et le motif en doubles\ncroches descend dans les basses. » On pourrait citer aussi la plupart des\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                99\n\nchorals merveilleusement expressifs d'amour et de ferveur suppliante, et\nl'admirable chœur : « Reposez doucement, membres sacrés », d'une ligne\nsi majestueuse et d'un sentiment si profond, qui termine l'œuvre.\n   Préparée et conduite par M. Zimmer, avec le soin le plus consciencieux\net un très noble souci de perfection, la Johannes Passion a vivement impres­\nsionné l'auditoire extraordinairement nombreux qui remplissait ce soir-là la\nSalle Patria, fait significatif qui atteste éloquemment l'élévation constante\ndu niveau de la culture artistique en notre capitale. Dans l'interprétation de\ncette œuvre semée des plus périlleuses difficultés rythmiques, les chœurs\nconfiés à une phalange d'amateurs, intelligemment nuancés, ont été remar­\nquables de fusion et d'équilibre sonore. Les soli étaient tenus avec grande\nautorité par M mes Nordenier-Reddingius et de Haan-Manifarges (cantatrices\nhollandaises), par M. Zalsman, de Harlem, et le ténor Walter, de Berlin.\nCe dernier, qui remplissait l'office de récitant, ne saurait être trop loué pour\nsa façon de dire émue, discrète et chaleureuse. M. Zalsman figurait le Christ\navec une gravité recueillie dont pourrait prendre exemple M. Noté, ce sur­\nprenant baryton si choyé des auditoires puérilement confiants de l'Opéra\net qui, dans les Béatitudes de César Franck, exécutées à Tournai, jugeait\nopportun de déchaîner tous les tonnerres menaçants de sa voix olympienne\npour chanter les paroles sublimes du Sermon sur la Montagne. On admira\naussi les interprétations fort élevées de style de Mme de Haan et surtout de\n Mme Nordenier, dont la voix de cristal possède une fraîcheur et un charme\n ingénu qui ravissent, et les accompagnements très charmeurs de M. Edouard\n Jacobs sur la viole de Gambe.\n\n\n         L'Orfeo de Monteverdi aux Concerts Populaires\n   C'est seulement depuis quelques années que le rôle capital de Monteverdi\ndans l'évolution de la musique a été mis en pleine lumière. Jusqu'ici son\nœuvre respectée d'ailleurs, bien que fort mal connue, n'offrait d'intérêt\nque pour quelques rares érudits, mais on ne s'en était pas encore approché\net on était loin d'en soupçonner la véritable grandeur. Ce fut Vincent\nd'Indy, l'éminent directeur de la Schola Catttorum, qui, s'attachant à\nreconstituer l'Orfeo suivant les indications de Monteverdi subsistant dans\nl'édition de 1609, nous mit le premier en communion intime avec l'âme\nprofonde de ce musicien de génie et fit voir en lui, non plus seulement le\ncréateur de l'opéra, l'ingénieux réformateur de la langue et de la technique\nmusicales, mais encore un poète de race, un puissant initiateur de beauté\nqui fut en réalité le précurseur et l'ancêtre direct de Gluck. Ceux qui vou­\ndraient s'éclairer complètement sur l'action bienfaisante et féconde de Mon­\nteverdi dans le domaine du sentiment musical liront avec fruit le beau livre\nde M. Roland, l'Opéra avant Lulli et Scarlatti, et pour nous servir de l'heu­\nreuse expression employée par cet écrivain, après les extériorités somp­\ntueuses mais froides de l'art contrapuntique du moyen âge, on peut dire que\nle drame de Monteverdi annonce la « renaissance du c œ u r .\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "100                               DURENDAL\n\n\n   Telle fut en effet l'impression maîtresse de la très belle et instructive audi­\ntion du Concert Populaire. Cette musique déjà si lointaine dans le passé\npuisqu'elle date du temps des Médicis, a paru toute proche de notre manière\nde sentir. C'est qu'à la vérité les œuvres inspirées n'ont point d'âge. Ces\nformes expressives si parfaitement simples en leur structure naïve et élémen­\ntaire recèlent de purs trésors d'émotion humaine, sources immortelles de\nbeauté, et c'est là qu'apparaît, toutes proportions gardées, la parenté de\ngénie entre Monteverdi et Gluck dont l'art se caractérise essentiellement par\nla force dans la simplicité. On sait que dans l'Orfeo Monteverdi raconte sa\npropre histoire et qu'au moment où il composa ce drame, il avait le cœur\nmeurtri par la maladie d'une épouse adorée dont il pressentait la fin pro­\nchaine. N'est-ce pas peut-être le motif pour lequel le récit de la Messagère,\nles plaintes d'Orphée, la mort d'Eurydice revêtent des accents si profondé­\nments touchants, pages d'émotion vécue qui, appartenant à l'art de tous les\ntemps, ne cesseront jamais d'éveiller un écho sympathique au fond des\nâmes ?\n   Dans l'Orfto de Monteverdi, en même temps que la vérité d'accent et la\nnoblesse pathétique du récit, on admire la généreuse tendresse de l'inspira­\ntion, la douceur infinie de la ligne mélodique, et ces éléments permanents de\nbeauté s'avivent et s'illuminent par la saveur délicate, le coloris sobre et\ndélicieux de l'instrumentation. Aux Populaires le clavecin était tenu par\nM. Strony, le luth par M. Ranieri, la harpe par Mme Franck, tandis que\nM M. Mertens et Closson s'étaient respectivement chargés des parties d'orgue\net d'orgue de régale. (Ce dernier instrument avait été prêté par le Musée du\nConservatoire.)\n   A part quelques regrettables défaillances vocales de M. Delaye dans le\nrôle d'Orphée, l'exécution affinée des Populaires, confiée à Mlles Béral,\nBérelly, Montfort, à MM. Delaye, Dua, Lheureux, Weldon, et où il importe\nsurtout de signaler l'interprétation émouvante de MIle Béral (la Messagère),\ntraduisit fidèlement les significations du drame de Monteverdi et sa poésie\nsouverainement douloureuse.\n   M. Dupuis eut l'heureuse idée de terminer son concert dans l'extase sereine\ndu prélude de Parsifal et de la première scène du Graal. Ce fut là un rappro­\nchement des plus intéressants qui, rattachant l'un à l'autre les deuxchaînons\nextrêmes d'une lente et glorieuse progression d'art, permit de mesurer d'un\nseul regard et comme à vol d'oiseau, depuis son point de départ jusqu'à son\ntriomphal et suprême aboutissement, l'évolution du drame musical au cours\n de trois siècles.\n\n\n\n                Premier Concert du Conservatoire\n   Au programme l'Actus Tragicus de Bach et la Septième Symphonie de\nBeethoven, œuvres qu'on ne se lasse jamais d'entendre, car toutes deux elles\ntrônent sur les sommets de l'art.\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1664, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 101\n\n\n    L'Actus Tragicus, connu aussi sous le nom bien mieux approprié de Gottes\nZeit (le Temps de Dieu) et où les soli étaient tenus au Conservatoire par\nMlle Buyens, contralto, M. Van der Schrick, ténor, et M. Maas, basse, tandis\nque l'orgue était confié à M. Desmet, fut composée à Weimar, en 1711, sur\ndes textes de l'Ecriture réunis par Bach lui-même. Sous la direction magis­\ntralement chaleureuse d'Edgar Tinel, l'exécution en fut tout imprégnée de\nbeauté expressive et de ferveur. La Gottes Zeit renferme notamment l'admi­\nrable prière : Seigneur et maître, reçois de grâce mon âme dans tes mains, qui s'en­\nvole et plane dans un élan sublime vers la Splendeur éternelle, et où il faut\nvoir un des chants les plus rayonnants d'amour et de foi profonde que le\ngénie de Bach ait conçu. La Septième Symphonie de Beethoven que Wagner\nappelle si suggestivement « l'Apothéose de la Danse » fut conduite par Tinel\ndans une superbe envolée de vibrante allégresse, avec le juste souci de\nmettre en valeur l'étonnante puissance de ses vertus rythmiques. Entre\nl'Actus Tragicus et la Septième, on entendit Nanie et le Chant des Parques, deux\n poèmes de Brahms pour chœur et orchestre, l'inspiration radieuse du pre­\n mier contrastant avec la sombre majesté du second, tous deux remarquables\n par la pure noblesse de leurs harmonies et dont on goûta pleinement la riche\n musicalité, bien qu'ils fussent quelque peu écrasés entre les grandioses créa­\n tions d'art qui les avoisinaient.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 101, "page_fin": 102, "titre_corps": "Adam in Ballingschap", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jos. Ryelandt", "ancre_debut": "Adam in Ballingschap par la troupe Royaards", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 126, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 1664, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "Adam in Ballingschap\n                 par la troupe Royaards, d'Amsterdam\n\n   Il importe de signaler comme un événement très important d'art chrétien\nles multiples représentations, tant en Hollande qu'en Belgique, de la magni­\nfique tragédie de Vondel : Adam en exil. Le succès dans toutes les villes a été\nretentissant et mérité. Rarement il nous a été donné de voir non seulement\nun ensemble si parfait de déclamation et de justesse d'accent, mais encore des\njeux de scène réglés avec un art aussi consommé. Le groupe des anges qui,\nchez le grand tragique flamand duXVIIesiècle, joue le rôle du chœur chez les\nantiques, rappelait par les gestes et le costume les groupes analogues chez\nles peintres quatrocentistes. Quel ravissement pour l'oeil que cette naïve fête\nnuptiale à la fin du troisième acte, où l'heureux couple exécute avec les\nanges une danse imitant les mouvements de la lune et des étoiles autour du\nsoleil. Sans doute, l'harmonium et la harpe cachés à la cantonade sont un peu\nminces de son, mais leur bruissement harmonieux accompagne joliment les\nparties lyriques dont la déclamation est presque du chant.\n   Quelle étrange tragédie! Drame purement contemplatif dans les deux\n premiers actes, chantant le bonheur du paradis terrestre. L'action ne com­\n mence qu'au troisième acte pour atteindre aux quatrième et cinquième actes\n à une émotion qui fait oublier les longueurs, les naïvetés. C'est là qu'éclate\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1023, "texte": "102                             DURENDAL\n\n\nle génie du grand poète trop peu connu. La scène de la séduction, jouée par\nM. Kerkhoven (Bélial) et Mme Royaards (Eve) est une des plus parfaites que\nnous ayons vues jouer. Eve y montre des attitudes — évidemment étudiées\nd'après les maîtres de l'art — mélange de naïve curiosité, de timidité pudique\net d'innocence absolument admirables ; et son partenaire, dont le costume\nsuggestif tenait du serpent et de la chauve-souris, avait le ton si insinuant\nqu'il semble que la chute d'Eve devenait inévitable.\n   Et après le péché, quand Adam et Eve s'abîment de repentir devant l'ange\njusticier, et que celui-ci d'une voix terrible prononce la condamnation bien\nconnue, l'émotion vous étreint, l'on oublie qu'on est spectateur dans un\nthéâtre pour se souvenir qu'on est membre de cette humanité sur qui pèse\ntoujours le poids de la première faute :\n\n                          Aller treurspelen treurspel!\n\n                                                           Jos.   RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 105, "titre_corps": "Le quatrième Salon de l’« Estampe »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Vandermeylen", "ancre_debut": "Le quatrième Salon del'« Estampe » EN tête", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 128, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "Le quatrième Salon del'« Estampe »\n                  EN tête du catalogue de cette très intéressante exposition,\n                     M. Robert Sand rédige une note sur M. Charles Cottet\n                     accompagnée d'études sur Jan Luyken, Charles De Groux,\n                     MM. Albert Belleroche, Arthur Jacquin et Alberto Mar­\n                     tini, signées par les plumes expertes de MM. Jules Destrée,\n                     Camille Lemonnier, Roger Marx, Verneuil et Vittorio\n                     Pica.\n                        Inspiration heureuse! L'Estampe n'est, en effet, pas une\n                     petite chapelle aux murs étroits de laquelle s'accrochent\nannuellement peu de bonnes et beaucoup de mauvaises productions de telle\nou telle intransigeante école, mais elle est une église bien accueillante,\n ouverte aux quatre coins, se bornant à un seul dogme : le culte de l'art dans\nses manifestations mineures qui sont : crayon, plume, burin, fusain, etc.,\nsans excommunication ni distinction de tendances.\n   N'avons-nous pas eu depuis quatre ans la joie d'y voir officier Valloton,\n Hippolyte Boulenger, Goya, Rodin, Bracquemond, Rops, Chahine, le Pira­\nnèse et tant d'autres, aux conceptions esthétiques les plus dissemblables?\n   L'éclectisme de l'exposition justifie celui des préfaces — et voilà un\nexemple bon à suivre.\n   Donc, M. Destrée nous entretient de Jan Luyken et étaie son jugement\nsur la jurisprudence du grand Huysmans dont il ne pouvait mieux faire que\nde citer une page tout entière d'A rebours.\n   Ce Luyken, artiste prolifique, inépuisable, est représenté à l'Estampe par\ndix-huit planches de tout premier ordre, excellent choix de chacun des\nsujets qu'il affectionnait.\n   L'imagination de ce graveur calviniste et farouche fut réellement hantée\npar tous les supplices que la cruauté de l'homme envers ses frères ne cesse\nd'imaginer depuis Caïn pour torturer ses semblables sous prétexte de\ncroyances subversives; en réalité pour conserver un pouvoir politique ou\nconfisquer des richesses.\n   La planche 410, ornée de médaillons des empereurs romains légendaires\npar leur répression sanglante et cataloguée les Martyrs des Chrétiens, est\ncaractéristique. C'est un véritable ---------------- parfait ---------------- un\nexemple de tous les plus atroces homicides; non sans effroi on y voit figurer\nen une longue théorie : décollation, pendaison, écartèlement, roue, estra­\npade, chevalet, garrot, bûcher, lapidation, crucifixion, etc., etc., toutes les\ninventions les plus barbares réservées aux délits d'opinion.\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3146, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n   Cela est traité avec une science, un souci de détails qui donnent le frisson.\n   Il est regrettable que les visiteurs du Salon n'aient pu admirer dans cette\ncollection une planche remarquable de notre Cabinet des Estampes : la Mise\nen Croix qui est un chef-d'œuvre de sentiment, de piété mélangée à un obsé­\ndant réalisme de torture.\n   Ce qui domine encore chez Luyken, c'est sa compréhension des foules,\nl'art profond avec lequel il rend leurs cortèges, méandres, remous ou paniques,\nmême dans les arrière-plans les plus lointains.\n   Comparez le Passage de la mer Rouge, l'Armée des XII tribus d'Israël, la Bataille\nde Turhout, au Passage du Pont de Trajan. Toutes ces gravures sont d'une\nincomparable réalité de mouvements, d'une finesse de burin microscopique\net stupéfiante.\n   L'architecture n'était pas la moindre des préoccupations de notre graveur.\nLe style en est traité pompeusement, très puissamment, non sans ces délicieux\net naïfs anachronismes qui nous font tant chérir les vieux maîtres.\n   En résumé, l'exposition de Luyken est d'un haut intérêt; elle domine le\nSalon et il convient de remercier les organisateurs de nous avoir donné\nl'opportunité de l'étudier.\n   Le cerveau de M. Martini, jeune dessinateur de Trévise, est également\ntravaillé par des hallucinations, des cauchemars morbides. Ses illustrations\npour les contes de Poë sont extrêmement personnelles et fixent définitive­\nment le troublant esprit du poète américain qu'il s'est assimilé avec plus\nde profondeur et moins d'énigme qu'Odilon Redon. Citons la Vérité sur le cas\nde M. Valdemar, la Chute de la maison Usher, le Démon de la Perversité, tous\nmasques, attitudes, rêves fantasques et terribles.\n   D'autres planches, étrangères à l'œuvre de Poë, telles que les Trois grâces, la\n Beauté de la femme, ne sont pas moins impressionnantes et si elles peuvent faire\nnaître en notre esprit un souvenir de Beardsley, il est à l'avantage de\n M. Martini.\n   L'envoi de M. Khnopff est copieux; nous y retrouvons les visages froids,\nanglais et préraphaélites, aux dures mâchoires, bien connus. Mais faudrait-il\nse plaindre du « déjà vu » si, à cause d'eux, nous pouvons admirer sans\nréserve un Torse et une Tète de jeune femme (dessin à lamine de plomb sur papier\ngris) d'un métier, d'une science impeccables ?\n   Signalons encore une ville lointaine et maritime, au pont en double arche,\n d'un dessin doux et plein de mélancolie.\n    M. Belleroche, antipode de Luyken et de M. Khnopff, n'occupe pas moins\n de plusieurs panneaux pour ses quatre-vingt-quatre lithographies, parmi\n lesquelles il faut spécialement noter les portraits de Mme M égard et de Miss\n Shaw, ainsi qu'une Méditatitn.\n    Un heureux rappel de M. Chahine, dont l'an dernier le succès fut hors de pair.\n    Deux beaux dessins de M. Combaz : La Dune et Les Barques.\n    Nous prisons fort M. Cottet. Sa présentation par le maître du logis n'a rien\n d'excessif dans sa louange. Serait-il paradoxal d'affirmer que les planches\n  noires sont beaucoup plus lumineuses que les coloriées ? Ses impressions de\n villes : Pont en Royaux et Avila en témoignent.\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1575, "texte": "             LE QUATRIÈME SALON DE L' « ESTAMPE »                          105\n\n\n   M. Danse reste le noble et consciencieux artiste que nous estimons depuis\nlongtemps.\n   Mme Louise Danse s'affine de façon constante. Sa Centauresse, d'après\nRodin, nous a retenu par l'intérêt de ses oppositions.\n   Il convient de louer l'Arbre de Monsieur Souguenet et les jolies Vues de\nThuin, dessins de Mme Elisabeth Wesmaël.\n   A l'inverse de M. Emile Claus, qui applique à la lithographie sa tech­\nnique de peinture sans arriver, tant s'en faut, à une vibration de lumière,\nCharles De Groux offre autant d'intérêt dans le crayon que dans le pinceau.\nCe sont ses mêmes sujets d'amour misanthropique des humbles avec parfois\nune fugitive impression de Gavarni.\n   Son fils, M. Henri De Groux, se rappelle à notre très bon souvenir par\nune carte de visite, et sa petite-fille, Mlle Elisabeth De Groux, est un talent\nnaissant qui sollicite vivement une sympathique attention.\n   M. Duriau corrige l'envoi d'une étude d'après M. Desombiaux, tout miel\net sucre — qui ne rappelle que vaguement le vigoureux gars wallon — par un\nbeau portrait de jeune fille, fort poussé, qui doit être très ressemblant. A\nnoter de jolis Médaillons du même artiste, des Barques depêche de Mme Fran­\nchomme, des œuvres de M. Mignot, etc., etc.\n   Enfin, nous avons vu des bois de M. G.-A. Jacquin, transition fort bien\ntrouvée avec l'exposition d'art japonais, que nous promet, pour l'an prochain,\nl'habile organisateur de 1' « Estampe ».\n                                                  MAURICE YANDERMEYLEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 106, "page_fin": 107, "titre_corps": "Chez les « Amis de la Littérature »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A. ; P. N.", "ancre_debut": "Chez les « Amis de la Littérature » Conférence de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 131, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "Chez les « Amis de la Littérature »\n\n                 Conférence de N. Georges Rency\n   Le nouveau cycle de conférences des Amis de la Littérature, dont l'objet\ndoit être d'étudier les multiples influences qui ont contribué à former nos\nlettres nationales, fut brillamment inauguré par une causerie vivante,\nagréable et nourrie de M. Georges Rency.\n   L'auteur des Contes de la Hulotte avait assumé la mission de définir et\nd'expliquer les divers facteurs psychologiques introduits par le milieu wallon\ndans l'œuvre de nos romanciers et de nos poètes. Il s'est acquitté de cette\ntâche en critique sagace et en observateur pénétrant. Il a caractérisé à mer­\nveille, en quelques traits sobres et justes, les paysages, les coutumes et les\ngens de Wallonie. Il a su nous montrer clairement comment ce pays si\ntypique, quoique si voisin de la France, avait, par ses sites, ses mœurs, son\nesprit, déterminé une éclosion de contes et de poèmes d'un accent très\nspécial et d'un très vif goût de terroir.\n   M. Rency, suivant le procédé de Taine, imagina la Wallonnie comme un\nêtre humain qui naît, grandit, décline et meurt : son enfance s'incarne en\nLouis Delattre, chantre sans cesse émerveillé des joies fraîches et puériles ;\nsa jeunesse est traduite par Maurice des Ombiaux, peintre truculent des\nkermesses, des franches beuveries, des farces cordiales; sa vieillesse enfin\ns'exprime dans les contes noirs d'Hubert Krains, qui sont d'un pessimisme\ntragique et accablé. Et sur les sommets du pays wallon, au-dessus des bruits\nde la vie et des passions humaines, au-dessus des mœurs transitoires et des\nmodalités éphémères de la race, on rencontre un pur poète, l'élégiaque\nFernand Séverin, contemporain des Grecs et des classiques français par la\nbeauté grave de sa forme, mais frère des rêveurs wallons par sa tendre\nmélancolie et par son désenchantement.\n   La conférence de M. Georges Rency, débitée avec une chaleur réellement\ncommunicative, provoqua à maintes reprises d'enthousiastes applaudisse­\nments.. Un public extrêmement nombreux s'était réuni, pour l'entendre,\ndans la salle de milice de notre Hôtel de Ville. Aussi bien ces séances de\nvulgarisation littéraire ont-elles conquis tout à fait les sympathies bruxel­\nloises : elles sont devenues, pour quiconque s'intéresse aux lettres belges,\nune habitude avec laquelle il sied désormais de compter. Une bonne part\nde ce succès, qu'on peut dire inespéré, revient, comme l'a constaté Henry\nCarton de Wiart dans son discours d'ouverture, à l'actif et sympathique\n M. Rouvez. Louons-le et remercions-le des efforts qu'il y prodigua.\n                                                                      F. A.\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "               CHEZ LES « AMIS DE LA LITTÉRATURE »                         107\n\n\n\n\n                 Conférence de H. Georges Virrès\n   Salle comble le samedi 5 février, à l'Hôtel de Ville, pour entendre la\nconférence de Georges Virrès sur l'influence du milieu flamand dans la\nlittérature. Comme la causerie précédente de M. Georges Rency, ce fut un\nrégal. Au lieu de prendre l'une après l'autre lés œuvres, le romancier de la\nBruyère ardente, parti de sa Campine fit parcourir à ses auditeurs le Hageland\nqui se reflète dans l'œuvre de Kinon, Bruxelles centre de vie nationale, ville\noù le genre flamand se fond harmonieusement à l'âme wallonne, les polders\nanversois et la Nouvelle Carthage où George Eeckhoud chercha son inspi­\nration, le Gand de Maeterlinck, la Bruges de Rodenbach et la Guirlande\ndes Dunes... Ce fut une promenade où le peintre s'en donna à cœur joie\nd'exprimer en couleurs vives la beauté diverse du paysage flamand. Et\nc'était une double joie pour des auditeurs qui étaient en majeure partie\ndes « petits bourgeois » d'entendre ainsi magnifier leur race dans cet Hôtel\nde Ville flamand, par ce fort gars de Campine, tout près de la Grand'Place\nhéroïque et dorée et au son des fanfares qui répondaient soudain par des\npas redoublés dans les rues voisines à l'évocation des ommeganck et des\nkermesses...\n    Un défaut : M. Georges Virrès a exagéré un peu l'énumération : il a cité\n M. Wilmotte par courtoisie et M. Georges Kaiser par charité. Ce dernier\nen a été fort mécontent et l'a fait comprendre dans son compte rendu\nbougon du XXe Siècle. M. Georges Kaiser a comme unique gloire d'avoir\nconnu les fondateurs de la Jeune Belgique et s'il n'a jamais écrit dans leur\n revue que des broutilles, il a du moins bu et mangé souvent avec eux.\n Aussi va-t-il le répétant partout. Le compte rendu d'une fête célébrée à\n Louvain en l'honneur des écrivains catholiques et de la Jeune Belgique\n n'est pour lui qu'un prétexte à rappeler qu'il fut le reflet de quelques grands\nhommes. Uue conférence d'Albert Giraud ou de Gilkin n'est qu'une\n bonne aubaine pour répéter sur tous les tons que ce sont de « vieux cama­\n rades ». La génération suivante ne compte pas; et désireux de trouver\nquelque chose à redire dans la conférence du 5 février, M. Kaiser se plaint\namèrement d'y avoir été cité. « Que venait y faire, s'écrie-t-il, l'écrivain\nqui n'a jamais produit qu'un livre sur la panification hygiénique et un autre\n sur le Canada ? » Je suis parfaitement de son avis.\n                                                                         P. N .\n\n\n\n\n                                    *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 108, "page_fin": 124, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin ; A. G. ; M. D. ; G. V. ; H. L. ; G. de G. ; Ed. Janssens ; J. G.", "ancre_debut": "LES LIVRES PUBLICATIONS D'ART", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 133, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2688, "texte": "LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS D'ART\nEcrits d'amateurs et d'artistes. Discours sur la Peinture. Lettres au\n    Flâneur. Voyages pittoresques, par REYNOLDS, publiés par M. Louis DIMIER.\n    Un volume illustré. — (Paris, Laurens.)\n    Rien de plus attachant que d'entendre un artiste parler de son art, car, en\nparlant de celui-ci, c'est en même temps sa propre œuvre qu'il explique,\nl'idéal auquel il a obéi qu'il s'efforce de mettre en évidence. Malheureusement,\nles artistes qui, comme Delacroix et Fromentin, par exemple, sont doués de\nla faculté littéraire propre à leur permettre de donner forme écrite aux\nsentiments et aux idées qui trouvèrent issue expressive dans leurs ouvrages\nplastiques sont assez rares. Il arrive aussi assez fréquemment que ceux\nd'entre eux qui brillent davantage dans la théorie ou la critique ne se\nclassent pas au premier rang dans la pratique.\n    Ce n'est pas le cas de Reynolds, qui fut, avec Gainsborough, un des\n principaux maîtres anglais de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et l'un des\nartistes auxquels on peut attribuer le réveil ou, pour mieux dire, l'éveil de la\n peinture en Angleterre, à cette époque. Il fut l'un des fondateurs de\nl'Académie royale de peinture de Londres, en 1769, et la partie la plus\n considérable du recueil dont M. Dimier nous donne une excellente traduction\nse compose des discours prononcés par Reynolds aux distributions annuelles\nde récompenses de l'Académie. Le surplus du volume comprend les notes\nde voyage de l'artiste en Italie, dans les Pays-Bas et en Allemagne.\n    Les' conceptions de Reynolds sont foncièrement classiques, on ne s'en\nétonnera pas, mais d'un classicisme ignorant de l'intransigeance de celui de\n David et qui sait associer — comme l'œuvre du peintre en témoigne — le\n respect de la réalité avec le souci de la noblesse de l'expression et de la grâce\ndu décor. C'est un classicisme tempéré par un esprit juste, épris des idées\ngénérales, mais expert, en même temps, à l'analyse, et dont les facultés\n clairvoyantes ne se laissent pas toujours offusquer par les dogmes esthé­\n tiques régnants. Ses opinions, qu'il exprime, raisonne et justifie avec\n beaucoup d'éloquence simple et de lucidité, heurtent presque toujours les\n nôtres ; nous ne pouvons pas, par exemple, entendre dire sans faire un\n soubresaut « qu'il serait difficile de décider lequel fut le plus grand\n sculpteur, de Michel-Ange ou de Jean de Bologne » ou, qu'au point de\n vue artistique, le clair-obscur des Carraches soit supérieur à ce que Reynolds\n appelle « le brillant factice de la lumière du soleil chez le Titien ». Et,\n cependant, si étrange qu'elles puissent nous sembler, ces propositions sont\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "                                  LÈS LIVRES                                  iog\n\nparfaitement dans la logique des principes qui dominaient la pensée et l'art du\nmaître anglais. La doctrine qu'il enseigne par la parole et par l'œuvre, il ne\ns'est pas contenté de la prendre telle quelle de l'école; il l'a approfondie et,\nsi l'on peut dire, réfléchie; il l'a vérifiée par l'expérience et l'étude, et c'est\ncette réflexion et cette expérience qui fournissent la riche et abondante\nmatière des discours de l'artiste. Et il semble qu'aucun ouvrage du temps ne\npuisse mieux nous donner à comprendre et à pénétrer l'idéalisme classique\nqui s'imposait, alors, à toutes les intelligences cultivées.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nLe Miroir de la Vie, par M. ROBERT DE LA SIZERANNE, deuxième\n   série. — (Paris, Hachette et Cie.)\n   Voici un livre à mettre sur le rayon le plus accessible de la bibliothèque,\nparmi les livres amis que l'on garde à portée de la main pour les feuilleter, pour\nen relire une page au moment de la fatigue ou de loisir.\n   Le domaine de M. de la Sizeranne, c'est l'art, mais celui-ci ne lui est pas\nun champ clos où briser des lances érudites pour faire prévaloir d'hypothé­\ntiques attributions; il ne lui est pas une chaire du haut de laquelle proposer\ndes problèmes d'esthétique ou émettre de dogmatiques théories. L'art, pour\nlui, qui est un artiste, c'est la vie même, c'est le miroir merveilleux devant\nlequel elle a passé et où, sans le savoir, elle a laissé son image.\n   L'art est à la fois réalité et idéal, et dans celui-ci comme dans celle-là, il\nest le reflet du temps où il est apparu, dans sa vie positive et dans sa vie\nspirituelle. Beaucoup d'hommes ont vécu, agités de passions diverses, entraî­\nnés par le désir du gain ou de la gloire, petits ou grands, dont l'existence\nétait commandée par la tradition ou emportée par la poursuite de la chimère;\nbeaucoup d'hommes, dont quelques-uns, à moitié inconscients, parlant pour\ntous les autres, nous disent dans leurs œuvres les passions, les idées, les\nutopies, par lesquelles la vie de leurs contemporains était dominée. E t\ncertainement l'intérêt capital de l'art, dans les œuvres que tous les siècles\nnous ont léguées, c'est qu'il est devant nous, hommes, comme un témoignage\nde l'homme. Tout a disparu de l'époque, sauf ce vestige, miniature, ivoire\nsculpté, tableau ou fresque, statue ou bas-relief, monument ou meuble, où\nelle a marqué dans la forme, dans la conception, dans le style ses volontés,\nses croyances, et ses aspirations, ses regrets du passé, ses espérances dans\nl'avenir et, aussi, ses modes, ses manies, ses engouements...\n   L'artiste a exprimé tout cela, sans le savoir souvent; sans le vouloir parfois,\ndans sa « langue mystérieuse et passionnée »... Vienne alors l'écrivain\namoureux à la fois de la méditation et de la vie, qui sait non seulement\nregarder, mais voir, pour qui l'œuvre n'est pas un document mort que l'on\ndissèque, mais une pensée ou un sentiment vivants avec lesquels on compatit,\net il nous offrira un livre tel que celui-ci dont chaque page, qu'il s'agisse des\nimaginations que l'art s'est faites de la Nativité, de la parure qu'il a donnée aux\ntombeaux ou des aspects différents et; en apparence, contradictoires qu'il a\nfixés d'une période (Chardin et Fragonard), laissera dans le souvenir une\nempreinte de puissance ou de délicatesse.                       ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3456, "texte": "110                               DURENDAL\n\n\nL e s m a î t r e s d e l'art. Peter Viscker et la sculpture franconienne du XIVe\n    au XVIe siècle, par M. Louis RÉAU, un vol. illust. — (Paris, Plon.)\n   Ainsi que le fait observer, dans son Introduction, l'auteur de cet attachant\nvolume, il n'existait jusqu'à présent, « en dehors des chapitres très som­\nmaires consacrés à la sculpture allemande dans les histoires générales de\nl'art, aucun ouvrage en langue française sur la sculpture de Nuremberg et\nde Wurzbourg. »\n    Peu d'artistes apparaissent dans l'histoire de l'art dont la physionomie\nsoit plus sympathique que celle de ces vieux maîtres du bois, de la pierre ou\ndu bronze, Veit Stoss, Adam Kraft, Tilmann Riemenschneider ou Peter\nVischer. Leur art plus ou moins puissant, plus ou moins habile, plus pathé­\ntique chez tel d'entre eux, d'une observation plus pénétrante chez tel autre,\némeut toujours par les caractères de sincérité et de cordialité dont il paraît\nanimé. M. Réau nous dit excellemment, en s'aidant des travaux abondants\nde la critique allemande, la carrière et l'œuvre de ces artisans de génie, tout\nen marquant, en même temps, l'évolution esthétique qui finit par anéantir\ncet art autochtone, profondément original, au profit de 1' « art impersonnel,\ninternational, dont la Renaissance italienne imposa en tout pays la formule\nuniforme ».\n    A propos des influences qu'auraient subies les maîtres allemands,\nM. Réau témoigne adopter complètement les conclusions de la thèse déve­\nloppée par M. Mâle dans son beau livre sur l'Art religieux en France\nà la fin du moyen âge. On sait que selon la démonstration tentée par l'éminent\nhistorien, le réalisme qui, à la fin duXIVesiècle, apparaît dans l'art religieux,\nserait issu, en grande partie, des représentations, des Mystères qui, mettant\nen scène les histoires sacrées, sujets exclusifs des travaux des artistes,\nauraient poussé ceux-ci à des interprétations plus positives ou plus vraies. Si\nl'on admet que les Mystères les plus réputés du temps furent joués sur le\nthéâtre des Confrères de la Passion, à Paris, pour être imités ensuite ailleurs, il\nfaudra conclure, avec M. Mâle, que les influences réalistes qui ont agi sur\nl'art de l'époque ont pris leur origine non en Flandre, mais en France !...\n Malheureusement, ce système si bien coordonné ne résiste pas à l'examen :\n Nombre des détails que M. Mâle signale comme provenus des Mystères fran­\n çais de la fin du XIVe siècle apparaissent déjà, en Italie, dans des œuvres du\nXIIIe et du début du XIVe siècle, dans l'œuvre de Giotto, notamment. Et, à un\n point de vue plus général, on peut dire, du reste, que le réalisme n'est\n nullement passé du théâtre dans l'art, mais qu'au contraire, si les tendances\n de l'art ont changé et si les représentations scéniques sont nées et ont eu tant\n de succès, c'est parce que la mentalité de l'époque allait se transformant et\n se vivifiant ; qu'en un mot, le réalisme qui se développait dans les esprits s'im­\n posait tout naturellement dans les œuvres. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que\n les œuvres flamandes, les plus puissamment réalistes et les plus éclatantes de\n l'art septentrional, qui étaient en si parfaite concordance avec les aspira­\n tions intellectuelles du XVe siècle, aient exercé une influence prédominante...\n Mais, ce n'est pas le moment de s'étendre sur ce sujet : nous avons voulu,\n seulement, marquer brièvement les objections que soulève une théorie que.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "                                   LES    LIVRES                                   III\n\n\nla critique française semble disposée à adopter avec autant d'empressement\nqu'elle en a mis peu jadis à se rallier à celles, autrement probantes et\ndocumentées, de Delaborde et de Conrajod.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Peintres de manuscrits et la miniature en France,\n  par M. HENRY MARTIN. — (Paris, Laurens.)\n   Dante place dans le cercle des orgueilleux un artiste de Gubbio, Oderisio,\nsi jaloux de sa gloire qu'il enviait le talent supérieur au sien dont avait fait\npreuve un de ses élèves, Franco Bolognese. Tous deux, dit le poète, prati­\nquaient l'art « qu'à Paris on appelle enluminer ». Et il est permis de conclure\nde ces paroles que si la miniature n'est pas née à Paris, c'est tout au moins\ndans cette ville qu'elle était le plus pratiquée et avec le plus de succès.\n   La protection et les commandes de souverains puissants et riches, depuis\nPhilippe le Bel juqu'à Charles V et Charles VI; de princes amoureux des\nbeaux livres, comme le duc de Berry, expliquent suffisamment l'attrait\nqu'exerçait Paris sur les artistes, ceux du pays comme ceux de l'étranger ;\nnotamment — dans la seconde moitié du XIVe siècle — sur les Flamands\ndont l'influence ne tarda pas à supplanter celle de l'école qui s'était formée\nautour du vieux maître Jean Pucelle. On sait les merveilleux travaux de\nminiature accomplis par les maîtres que l'on a qualifiés de franco-flamands,\ndepuis Beauneveu jusqu'aux frères de Limbourg et, plus tard, par les enlu­\nmineurs de Philippe le Bon et par les maîtres français, tels que Fouquet.\n    M. Henri Martin nous donne un précis excellent de l'histoire de cette\npériode brillante ; il nous dit les Mécènes, les artistes, les grandes œuvres ; il\nmarque avec netteté les développements et les progrès rapides de cet art\ncharmant de la miniature, que l'invention de l'imprimerie devait vouer à\n une prompte décadence.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\nLes fresques de l'Arena à Padoue, par M. J.-C. BROUSSOLLE.\n   — (Paris, J. Dumoulin.)\n   Les fresques exécutées par Giotto, au début du XIVe siècle, dans la\nchapelle de S. Maria dell' Arena, à Padoue, constituent, probablement,\nl'œuvre où se marque en ses traits les plus décisifs le génie tout de clarté et\nde concision du maître. A Assise, dans les fresques de la vie de saint\nFrançois, il semble qu'il se cherche encore ; à Florence, à S. Croce, il\nsemble qu'il se répète et se paraphrasa lui-même. Padoue, dans la carrière du\ngrand artiste, signale l'heure lumineuse où le génie parvenu à sa complète\nmaturité, ayant acquis la parfaite domination de sa pensée et éprouvé la\n mesure et les moyens de sa force, travaille dans la plénitude d'une inspiration\n remplie à la fois d'expérience et de jeunesse.\n   C'est la Légende de la Vierge et la Vie et la Passion du Christ que Giotto a\n représentées sur les murailles de cette chapelle, en images d'une puissance e t\n d'une beauté dramatique inégalables. Seulement, pour comprendre cette\n beauté, il n'est pas inutile de savoir — beaucoup de gens ne s'en doutent\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": "112                              DÙRENDAL\n\n\npas — ce que le peintre a voulu exprimer, les textes dont il s'est inspiré.\nL'art du XIVe siècle était purement idéaliste; il poursuivait toujours un but,\nsoit d'enseignement, soit d'édification. L'excellent ouvrage de M. Broussolle,\nauquel nous devons déjà tant d'attachantes publications sur l'art florentin et\nombrien, constitue, en même temps qu'un guide documenté du visiteur de\nl'Arena, une « étude d'iconographie religieuse: » ou, comme écrit encore\nl'auteur, un « essai de théologie populaire », qui constituent le plus vivant\ndes commentaires de l'œuvre de Giotto et le plus capable de nous en faire\nsaisir et pénétrer toute la grandeur et toute la nouveauté.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s N é e r l a n d a i s e n B o u r g o g n e , par M. ALPHONSE GERMAIN.\n    Un vol. 111. (Collection des grands artistes des Pays-Bas). — Bruxelles,\n    Van Oest et Cie.)\n    On sait l'œuvre de Claus Sluter, de Claus Van de Werve et de leurs ateliers\nà Dijon; œuvre puissante, qui, à l'heure où elle apparaissait, aux confins des\nXIVe et XVe siècles, devait exercer une influence profonde et durable sur\nl'évolution de l'art français. Cette œuvre avait déjà été étudiée souvent, mais,\nplutôt en elle-même et dans ses auteurs qu'au point de vue plus étendu et\nsingulièrement intéressant de la tradition d'art qu'elle a créée en Bourgogne.\nM. Alphonse Germain a abordé ce sujet complexe et délicat avec la compé­\ntence historique et l'esprit prudent et mesuré qu'on'lui connaît. 11 nous dit\nl'art bourguignon avant les travaux effectués à Dijon par la colonie de\nNéerlandais, dirigée par Sluter ou par Van de Werve que le duc de\nBourgogne y avait attirée ; il nous le dit après. Il nous montre par l'analyse\nattentive des œuvres pré-slutériennes, que le réalisme apporté du Nord ne\nfit, en quelque sorte, que pousser l'art de la Bourgogne dans le sens vers lequel\nil tendait déjà instinctivement. Il y avait là des ferments, qui attendaient d'être\nfécondés : « En suivant Sluter, écrit l'excellent écrivain, l'école bourgui­\ngnonne ne change vraiment pas, elle entre dans une phase normale de son\névolution, elle prend plus pleinement conscience d'elle-même et parvient\nà une plus grande force d'exécution. Caractériste éminent, le créateur des\nProphètes lui manifeste tout ce que permet d'obtenir le mode qu'il emploie et\nil sait profiter de la leçon en élève intelligent. Tout au caractérisme, cette\nécole ne pourra pousser plus loin que son initiateur l'interprétation des\nfigures; du moins, procédera-t-elle avec originalité. Sa plus belle période de\nproduction, elle la lui devra. »\n    Il faut signaler particulièrement, pour l'intérêt qu'il présente en ce qui\nregarde la diffusion de l'art flamand, le chapitre consacré par M. Germain à\nla peinture en Bourgogne au XVe siècle, chapitre qui est illustré de reproductions\npeu répandues de peintures murales de Beaune et de Dijon.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nD e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Bologne, par M. PIERRE DE BOUCHAUD, un\n  vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n  Après nous avoir tracé un précis rapide et nourri de l'histoire de Bologne\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3015, "texte": "                                LES LIVRES                                 Il3\n\n\ndit ses origines ombro-étrusques et romaines, les jours obscurs qui aboutirent\nà l'érection de la libre commune, son rôle dans les luttes des Guelfes et des\nGibelins, son assujettissement, plus tard, aux Bantivogli, puis au Saint-\nSiège; après nous avoir montré la Bologne agitée de la politique et la\nBologne, illustre dans la science, de l'université, M. de Bouchaud entre­\nprend de nous décrire Bologne dans les différents modes et dans les phases\nsuccessives de son art. A vrai dire, à cause de la méthode chronologique un\npeu sèche que l'auteur a adoptée, il nous l'énumère plus qu'il ne la décrit\ndans sa peinture et sa sculpture, souvent venus du dehors et qui n'ont eu\nune floraison originale qu'assez avant dans le XVe siècle; dans son architec­\nture longtemps fidèle aux formes que la Renaissance classique avait con­\ndamnées et qui a rempli la ville de nombreux et magnifiques monuments.\nEn somme, malgré ce léger défaut, un livre intéressant et complet.\n\nL e s V i l l e s d'art c é l è b r e s . Bordeaux, par M. CHARLES SAUNIER.\n    Caen et Bayeux, par M. HENRI PRENTOUT. Deux volumes illustrés. —\n    (Paris, Laurens.)\n   Ce sont deux aspects de la vieille France qu'offrent, dans les monuments\net les constructions particulières qu'elles ont conservés, les villes de\nBordeaux, de Caen et de Bayeux. Ici, c'est le moyen âge qui surtout\ns'évoque, le temps de Guillaume le Conquérant et des héroïques aventuriers\nqui s'en furent battre les Anglo-Saxons à Hastings, et les siècles qui ont\nsuivi jusqu'aux approches de la Renaissance; là, c'est l'âge classique qui,\nayant coïncidé avec la période de haute prospérité du grand port\nmarchand, a rempli la ville d'édifices et d'hôtels de l'architecture la plus\nnoble.\n   Il y a plaisir à suivre MM. Saunier et Prentout et à les entendre mettre\nen relief et décrire avec charme et précision les beautés pittoresques, celles\nde la nature comme celles de l'art, dont abondent ces antiques cités\nfrançaises.                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France.\n   L'abbaye de Vézelay, par M. CHARLES PORÉE.\n   Saint-Pol-de-Léon, par M. LUCIEN-TH. LÉCUREUX.\n   Le château de Rambouillet, par M. HENRI LONGNON. 3 vol. illustrés. —\n(Paris, Laurens.)\n   C'est un peu l'histoire des provinces françaises, déchiffrée dans les\nédifices anciens que les siècles leur ont conservés, que M. Lefèvre-Pontalis\net ses collaborateurs de la nouvelle collection Laurens se sont proposé\nd'écrire. Chacune de ces monographies est comme une exploration dans le\npassé d'une région, d'une ville, parfois d'un village qui est resté là, héritier\nchétif d'un nom puissant, avec ce que le temps a préservé de quelque\nénorme abbaye — comme à Vézelay — ou de quelque orgueilleux\nchâteau-fort.\n   A Vézelay, nous sommes dans les siècles héroïques de la sculpture et de\nl'architecture française : c'est l'âge de la force romane dont on admire\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3216, "texte": "114                              DURENDAL\n\n\nl'œuvre dans l'église. A Saint-Pol-de-Léon, à la cathédrale et au Kreisker,\nnous passons dans la période gothique. C'est dans cette période aussi que le\nchâteau de Rambouillet prit la figure guerrière que tant de possesseurs,\nparticuliers ou princes, depuis le XIVe siècle jusqu'à aujourd'hui, n'ont pas\ntout à fait effacée. C'est un des lieux illustres de beauté et de gloire de la\nFrance ; il n'y est pas un coin où quelque souvenir triste ou charmant ne\nvienne nous surprendre : François I er est mort là, Catherine de Vivonne,\nla précieuse marquise y a vécu, et le comte de Toulouse, bâtard de\nLouis XIV ; Louis XVI et Napoléon I er y ont passé, et bien d'autres encore,\ndont chacun a fait construire ou démolir, restaurer ou décorer, planter des\narbres ou ouvrir des allées dans les jardins, pour créer par leur collaboration\ninvolontaire le domaine dans l'état où on le voit à présent.\n                                                                       A. G.\n\nH e u r e s d ' I t a l i e , par M. GABRIEL FAURE. — (Paris, Charpentier.)\nD a n s l a l u m i è r e d e R o m e , par M. EDOUARD RENARD. — (Paris,\n   Librairie académique Perrin.)\n   Carnets de route! Journaux de voyage, impressions, notes... On ouvre\ntoujours ces volumes dans un sentiment d'inquiétude : quels jugements\nporteront-ils sur tant de choses que nous avons passionnément aimées?\nquelles paroles auront-ils pour tant de beautés devant lesquelles l'esprit reste\nmuet, réduit au silence par la plénitude de la sensation?... Il y a sans doute\nencore des Présidents de Brosses, pleins de gaieté brillante et de préjugés\nimbéciles! Il est vrai qu'aujourd'hui — maigre consolation — ils profes­\nseraient pour Palladio, par exemple, le même mépris que ce bon parle­\nmentaire pour Giotto.\n   Cette crainte, il est vrai, nous ne pouvions la concevoir au sujet du livre\nde M. Faure, l'auteur des Heures d'Omhrie dont nous avons dit ici-même le\ncharme et le mérite. Puis, au surplus, il aurait suffi d'ouvrir le volume et de\nlire cet aveu : « Quand je franchis les Alpes... le seul fait de mettre le pied\nsur le sol italique me donne une joie enfantine et presque ridicule » ; cet\naveu où il semble que l'enthousiasme s'excuse, en rougissant, d'un excès\naimé, pour être rassuré et pour suivre de confiance le voyageur partout où il\nnous mène, au bord du lac d'lseo, dans le merveilleux jardin Giusti de\nVérone, à Vicence, dans les belles rues solitaires, le long des remparts de\nBergame, dans l'ancienneté splendide des villes et la nouveauté, pleine de\nsouvenirs, elle aussi, du pays.\n    M. Edmond Renard a l'admiration non moins vive que M. Faure, mais sa\n manière est moins nerveuse, on dirait bien moins latine. Il a vu Rome, s'est\n enivré de sa beauté sous tous ses aspects, les aspects de la matière comme\nceux de l'esprit, et il a voulu la dire tout entière. Grande entreprise dont la\n difficulté explique qu'en certaines pages les impressions de M. Renard\n paraissent un peu confuses : défaut racheté, d'ailleurs, et amplement,\n par tout ce que ce volume nous apporte d'excellent, de sincère et de\n vraiment senti.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                                LES LIVRES                                115\n\n\nCatalogue abrégé des tableaux anciens du Musée de\n   B r u x e l l e s , par M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Nous avons eu l'occasion ici même de dire tout le bien que nous pensons\ndu savant catalogue que M. A.-J. Wauters a dressé de notre collection\nnationale. Les amateurs et les travailleurs savent la rareté et le prix de cata­\nlogues de cette sorte. Mais le grand public ne désire pas de renseignements\nsi étendus et si complets. Il aime savoir, sans trop approfondir. C'est à lui\nque s'adresse ce Catalogue abrégé, dont le succès se constate de lui-même,\npuisque en voilà la cinquième édition, et qui par son texte soigneusement\nétabli et par les bonnes illustrations qu'il contient constitue à la fois un\nexcellent guide et un souvenir du musée.\n                                                                        A. G.\n\nLa représentation de la Madone à travers les âges,\n   par M. CLÉMENT. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   L'auteur de ce petit livre a su abréger dans les quelques pages de celui-ci\nla matière d'une étude qui réclamerait des volumes. Il a illustré son texte\nsubstantiel de reproductions choisies.\n                                                                     A. G.\n\n   L ' A r t F l a m a n d e t H o l l a n d a i s (décembre) contient, accompa­\ngnée d'excellentes reproductions de la plupart des œuvres citées, une étude\nsur les Œuvres nouvellement découvertes de Rembrandt, par M. HOGSTEDE D E\nGROOT, dont on connaît la compétence en la matière. Chroniques d'art, etc.\n\n\n   Y p r e s : Guide illustré du touriste à Ypres et aux environs. — (Ypres,\nCallewaert-Demeulenaere.)\n  Excellent petit guide dû à MM. Véron de Deyne et Arthur Butaye, qui\nmet on ne peut mieux en relief la beauté et le charme de la vieille et\nglorieuse cité flamande.                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nLe Baron de Lavaux-Sainte-Anne, roman, par SANDER PIERRON.\n   — (Editions de la Belgique artistique et littéraire.)\n   Citons : « Pour donner la mesure de sa popularité joyeuse, il suffira de\nremarquer que, durant dix années, il fut témoin dans cinquante mariages.\n   » Dans l'Ardenne, dans le Hainaut, on les conviait à des battues, parce que\nl'excellence de leur tir allongeait notablement les proportions des tableaux\nde chasses et aussi parce qu'ils contaient si savoureusement des histoires à\nmoitié seulement imaginées.\n   » Montés en ballons lors de la kermesse de la Chapelle, après une traversée\nrendue périlleuse par l'absorption de quelques flacons de champagne empor­\ntés au fond de la nacelle pour récompenser l'aéronaute de cette invitation à\nun voyage au royaume azuré, de Lavaux et Jamarre avaient atterri dans des\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2990, "texte": "116                               DURENDAL\n\n\ncirconstances presque dramatiques au milieu de la propriété du Maïeur.\n   » Les marchands de laine de Verviers ayant, à l'imitation séduisante mais\nfallacieuse des maisons américaines, organisé un trust, l'opération fut malheu­\nreuse et un krach formidable ébranla le négoce de la cité, de tout l'arrondis­\nsement. Plusieurs maisons consommèrent une ruine totale...\n   » Il se tua, préférant, comme on dit d'habitude, la mort au déshonneur.\n   » Car, bien que, tout au début, des idées de suicide l'obsédèrent, il ne connut\npas le vrai désespoir.\n   » Il la (sa jument) donna à un marchand de pommes de sapins, qui s'en\nservit pour aller, la semaine durant, transporter les commandes de combus­\ntible à sa clientèle.\n   » Il faisait rapporter les procès-verbaux dressés à charge des premiers (les\ncochers de fiacres) par quelque agent de police en lequel le règlement du rou­\nlage trouvait un observateur trop zélé...\n   » Les vêtements, il est vrai, ne se faisaient plus remarquer par leur fraî­\ncheur ; il les portait aussi longtemps qu'ils ne se trouassent pas.\n   » Des mauvaises langues prétendaient que s'il acceptait souvent à déjeu­\nner à la table du bon religieux, c'était, plutôt par sympathie pour l'excellent\npetit vin de Tours garnissant sa table que par affection pour le curé lui-\nmême...\n   » Ceci l'amène à constater... qu'il pleuvra sans doute demain.\n   » Ces deux folles acariâtres qui constituent, à son avis, la négation de\ntoute la grâca féminine.\n   » Ils ne doivent pas aller à Agrigente pour trouver, du sexe qu'ils célèbrent,\nle plus élégant exemple sculptural de membres inférieurs.\n   » Il y a peu de Bruxellois qui vont si souvent à l'église que Darmand ; il\nn'y va point par dévotion, mais pour se familiariser avec les merveilles plas­\ntiques qu'elles offrent à son admiration et par la soif instinctive de développer sa\nculture esthétique.\n   » Je ne pense pas que votre peintre portât jupons, bien que c'est assez la\nmode au pays où il travailla...\n   » Une pensée tenace l'obsédait, et dans sa cervelle il cherchait à résoudre\nun problème que la singulière confrontation de tantôt lui avait suggéré et\nimpérieusement se posait à lui...\n   » Toutes les prunelles se concentraient sur le visage de l'officier ministériel.\n   » Les jumelles avancent leur chaise.\n   » Mais il restait à son poste, le monocle à l'œil, braqué sur le crieur comme\nun objectif, et, d'ailleurs, presque pareil à un objectif, puisque l'image de ce\ndernier s'y reproduisait en miniature...\n   » Dix francs ! vociféra presque le baron, depeur qu'on ne l'entendit. »\n   A peine ai-je choisi. M. Sander Pierron passe à juste titre pour un bon\nécrivain belge. S'il devient jamais un bon écrivain français, il lui sera permis,\ncomme à son héros, d'avoir « dans l'allure quelque chose d'un homme qui a\nvaincu une difficulté supposée tout d'abord insurmontable ».\n                                                                          M. D.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "                                LES LIVRES                                 117\n\n\nL e J e u d e s P e t i t e s G e n s , par Louis DELATTRE. — (Liége, Auguste\n   Bernard.)\n   Ce sont soixante-quatre « contes sots », illustrés délicieusement par Lem­\nmen, et où la sagesse populaire s'exprime, avec une naïve et savoureuse ver­\ndeur, par la bouche de M. Delattre. Celui-ci nous confie modestement qu'il\nne les a pas tirés tous de sa cervelle et que ce qu'ils ont de plus plaisant est\nla fleur à peine rajeunie d'un petit livre imprimé, il y a quelque trois cents\nans, par un homonyme digne à coup sûr d'être de ses parents. « Cette râtelée\nde novelettes qui sont bien les plus folles, fantasques, éhontées et impos­\nsibles que jamais mauvaise plume ait crachées sur du papier » est tout sim­\nplement exquise. Le bon sens et la fantaisie la plus truculente y moralisent\nde concert, et c'est une fête pour les amis du franc rire.\n                                                                       M. D.\n\nJ u l e s B a r b e y d ' A u r e v i l l y , par FRANÇOIS CAREZ. — (Bruxelles,\n   Goemaere.)\n   Je serais bien étonné si le livre que M. François Carez veut consacrer\nà Barbey d'Aurevilly, et dont ces pages forment en quelque sorte la préface,\nn'était un ouvrage excellent. L'exemple de son « Héros » donne, au style du\ncritique liégeois, une allure fringante, décidée, un peu inattendue et d'autant\nplus appréciable; l'éclat du grand Barbey rejaillit sur cette prose. M. Carez\na campé de façon très vivante l'auteur des Diaboliques, et c'est un plaisir\nrare que de pénétrer avec lui dans le tourne-bride de la rue Rousselet,\n— cette silencieuse rue Rousselet, si vibrante à présent d'un inoubliable\nsouvenir !\n   Il semble que Barbey d'Aurevilly grandit chaque jour davantage dans\nles lettres françaises : je me souviens du temps où nous étions quelques­\nuns, très jeunes encore, à exalter le Prêtre marié devant d'excellents catho­\nliques qui nous regardaient de travers. La justice est venue pour Barbey,\npour l'écrivain et pour l'homme dont le caractère fut à la hauteur de l'œuvre.\n   On a analysé souvent le Chevalier des Touches, une Vieille Maîtresse ou une\nHistoire sans Nom. M. François Carez a préféré nous montrer un Barbey dans\nl'intimité, près de son ange protecteur, l'exquise Mademoiselle Read, vouée\ndésormais à la mémoire de son illustre maître, un Barbey entouré d'amis et\nd'admirateurs, et qui les éblouit par sa verve et son esprit, un Barbey original\ndans sa toilette, dans ses manies, un Barbey souvent délicieux et parfois\nfantasque auprès des femmes...\n   J'aime toujours les à-côtés d'un écrivain célèbre, et ceux-ci ont une saveur\n extraordinaire. Il y avait un choix à faire parmi d'innombrables anecdotes,\nparmi des souvenirs piquants, des aventures curieuses.\n    M. François Carez prouve son bon goût, et personne ne regrettera l'heure\n qu'il fait passer. Nous voilà donc en appétit pour son Jules Barbey d'Aure­\nvilly complet, pour une monographie étendue et fouillée de son modèle. Dès\n maintenant le portrait s'affirme nerveux, enlevé avec une franchise et un\n entrain qui séduisent : nous allons compter les jours, mon cher confrère !\n                                                                        G. V.\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "118                              DURENDAL\n\n\nA l m a n a c h de la S o c i é t é g é n é r a l e d e s é t u d i a n t s catho-\n  l i q u e s de G a n d , neuvième année. — (Gand, Vanderpoorten.)\n  Vêtu de couleurs vives, illustré d'un calendrier hilarant, de « poires uni­\nversitaires » et de magnifiques hors-texte, — entre autres un portrait inédit\nde Mgr Mercier à sa table de travail — l'almanach des étudiants catholiques\nde Gand nous apporte, comme chaque année, un souffle de bonne humeur,\nde jeunesse et d'idéal. Le livre est vivant, complexe, complet. Je veux en\nretenir surtout la partie littéraire à laquelle chaque année collaborent la plu­\npart de nos écrivains. Cette fois elle contient du Verhaeren, du Carton de\nWiart, du Fernand Séverin, un conte exquis d'Henry Davignon, — qui\nprend contact avec la Flandre — une page spirituelle de Maurice des\nOmbiaux, des poèmes religieux de Dom Bruno Destrée, des sonnets\n— dont l'un est admirable — d'Edmond Picard, une cantilène d'Adolphe\nHardy, un article de F . Van den Bosch, un King Kophetua grave et harmonieux\nde Pierre Nothomb et enfin un poème de Victor Kinon, étonnant de grâce,\nde tendresse, de douceur verbale, un chef-d'œuvre.\n   Je regrette que la collaboration estudiantine au point de vue littéraire se\nraréfie. Il est incompréhensible qu'à côté des vers charmants de M. Marcel\nWyseur et des essais prometteurs de M. Noël Dubois on n'ait point groupé\nquelques autres jeunes dont le talent s'est déjà révélé... Joseph Boseret, ce\ncœur tremblant dont la poésie est comme une musique éteinte dans un demi-\nsilence, Pierre de Gerlache qui l'an dernier donna à des journaux d'étu­\ndiants des pages si somptueuses et personnelles, Adrien de Prémorel dont\nles vers chantants parurent ici même, Joseph Jadot dont les escholiers de\nLouvain connaissent bien le talent fougueux, ne pouvaient qu'ajouter des\ncouleurs nouvelles au bouquet charmant que nous offrent les universitaires\ngantois. A part ces regrets et quelques détails, — une confusion inattendue\ndes signatures, par exemple — l'annuaire estudiantin ne peut provoquer\nque des éloges. Et les jeunes gens qui en ont, avec tant de talent, rassemblé\nles éléments, ont bien mérité la faveur qui s'accroît chaque année à l'égard\nde leur artistique et vivante publication.\n                                                                      H . L.\n\n L e p l a i s a n t a b b é de B o i s r o b e r t , par M. EMILE MAGNE. —\n    (Paris, Mercure de France.)\n    M. Magne fait un récit très coloré et très vivant et, aussi, très complètement\n documenté, de la vie fort peu morale mais extrêmement amusante de ce spirituel\n parasite, qui fut un poète aimable, un homme d'église fantaisiste, un homme\n de théâtre avisé et, surtout, à l'époque de sa meilleure fortune, le familier\n plaisant et enjoué de Richelieu. C'est un tableau, en même temps, de la vie\n mondaine et littéraire de ce temps abondant en personnalités originales, car\n les fréquentations universelles de l'abbé de Boisrobert nous entraînent à sa\n suite dans les milieux les plus divers, depuis les palais jusqu'aux tripots, en\n passant par les salons fréquentés par le héros de M. Magne et par l'Académie\n française dont il fut le réel fondateur.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "                                    LES LIVRES                                     119\n\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Tristan l'Hermite. Gravures et\n   portrait. Notice de M. ADOLPHE VAN BEVER.\n   Tristan l'Hermite appartient à la première moitié du XVIIe siècle. Il n'est\npas en grande réputation, la plupart des anthologies négligent ses ouvrages\net cependant ceux-ci contiennent, vers ou prose, nombre de pages pleines\nd'agrément et de délicatesse. M. Van Bever, qui nous a donné déjà tant\nd'intelligentes sélections de cette sorte, a obéi à une heureuse inspiration en\npubliant ce joli petit recueil où l'on rencontrera, en même temps que le meil­\nleur de l'œuvre de poète, une notice excellente et tous les renseignements\npropres à faire connaître cet écrivain oublié.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\nL a V i e d e s f r e l o n s , par CHARLES FENESTRIER. — (Mons, La Société\n  nouvelle.)\n   Livre qui paraît outré, excessif mais qui est peut-être vrai. Pamphlet vio­\nlent et convaincu contre certain grand journal parisien qui le mérite bien.\nJamais le journalisme d'affaires de chantage et de scandale ne fut stigmatisé\navec le réalisme puissant et la verve méprisante de ces pages.\n\nUne Leçon de v i e , par LAURENT EVRARD. — (Paris, Mercure de France.)\n   Quelle est au juste la leçon de vie qui se dégage de ce roman, je l'ignore,\net l'auteur serait peut-être embarrassé s'il devait la résumer en un mot. Mais\nle livre est fort attachant et par sa trame sort quelque peu de l'ordinaire.\n\nN o t u l e s , par ALBERT DE BERSAUCOURT. — (Paris, Sansot.)\n  Les recueils de pensées à moins de n'être que des recueils de mots expri­\nment le plus souvent une âme désabusée. Celui-ci dans quelques lignes plus\nprofondes n'échappe point à cette règle presque générale; mais le philosophe\nqui n'est plus assez jeune pour s'indigner l'est encore trop pour mépriser : la\nplupart du temps il se contente de sourire.\n\nV e r s p l u s d e j o i e , par ANDRÉ GODARD. — (Paris, Perrin.)\n  Ce récit de l'année 1995 est un voyage assez intéressant en Utopie. Une\nbelle tenue littéraire sauve ce roman du ridicule.\n\n\nLA MUSIQUE :\nR e y e r , par ADOLPHE JULHEN (Collection : les Musiciens célèbres).\n   (Paris, Laurens.)\n   Dans cette intéressante et instructive étude, Adolphe Jullien qui fut un\nami personnel de Reyer retrace avec amour les traits caractéristiques de\ncette figure curieuse et injustement négligée de l'art musical en France au\nsiècle dernier. La célébrité de Reyer fut grande au moment de Sigurd\n(représenté pour la première fois le 7 janvier 1884, à Bruxelles, au théâtre\nde la Monnaie). Mais depuis lors elle s'est voilée d'une légère pénombre.\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3193, "texte": "120                              DURENDAL\n\n\nAdolphe Jullien voit l'explication de ce fait moins dans les faiblesses de\nl'œuvre de Reyer que dans l'action d'un ensemble de circonstances mal­\nheureuses dont la principale fut l'identité de sujet et de conception qui\nrapprochant son Sigurd du Siegfried et du Crépuscule des dieux de Wagner\ndevait fatalement susciter des comparaisons singulièrement périlleuses. La\nplaidoirie d'Adolphe Jullien est belle, fervente, étayée de solides raisons et\nempreinte d'un accent de sincérité qui convainc.\n   Les assises de la gloire de Reyer comme compositeur sont la Statue que\n« Bizet considérait comme le plus remarquable ouvrage musical que la\nFrance ait vu naître durant un laps de vingt ou trente années », Sigurd, la\nvéritable clef de voûte de la carrière créatrice de Reyer, et Salammbô, partition\nqui, sans être plus puissante que celle de Sigurd « offre des teintes plus\nvariées, des nuances plus délicates, des sonorités plus moelleuses et\nl'emporte surtout par l'unité absolue de conception et de style.\n   L'influence de Gluck est manifeste dans Salammbô de même que dans les\nTroyens de Berlioz. Seulement « Berlioz qui détestait Wagner voyait Gluck\nà travers Spontini et sa tragédie des Troyens est exactement coupée comme\nla Vestale; au contraire Reyer voyait Gluck à travers Richard Wagner et\ntout en s'inspirant de l'auteur d'Alceste pour sa déclamation si belle et ses\nclairs dessins d'orchestre, il brisait le moule de l'ancienne tragédie, il en\nsupprimait les repos traditionnels et créait une œuvre où chaque acte for­\nmait un tout complet, sans divisions exactement déterminées ».\n   Comme critique musical au journal des Débats, Reyer joua un rôle pré­\npondérant. « Ici même apparaît dans tout son lustre, non seulement\nla solidité de convictions, mais aussi la hauteur de caractère et la\ngénérosité de cœur de Reyer, car, pas un moment, malgré les déceptions\nqu'il put éprouver, malgré les déboires qui auraient pu laisser chez lui tant\nd'aigreur, il ne cessa d'employer sa plume à défendre, à soutenir des compo­\nsiteurs plus jeunes que lui et qui pouvaient lui barrer la route à leur tour :\nles Lalo, Saint-Saëns, Massenet, Chabrier, etc            Critique ou créateur,\nReyer fut avant tout un indépendant, un homme d'avant-garde. Mais il\nrencontra de tout temps des gens intéressés à le dénigrer : les uns, ses aînés,\nparce qu'il était de beaucoup en avance sur eux et les inquiétait; les autres,\nses cadets, parce qu'ils pensaient être en grande avance sur lui. »\n   Ne fut-ce pas aussi le sort de Berlioz et même de Liszt, dont l'œuvre\ngénéreusement novatrice se situe dans le temps au déclin de cette période\nd'art où fleurissait encore l'ancien opéra mais avant l'éveil complet, généra­\nlisé et totalement conscient des conceptions esthétiques nouvelles ?\n                                                                    G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\nRosmini, par F. PALHORIÈS. — (Paris, Alcan.)\n   Rosmini était peu connu, en somme, par le public de langue et de culture\nfrançaise. On avait rencontré, dans quelque manuel, un exposé excessivement\nsommaire de l'une ou l'autre de ses idées, on en avait lu une réfutation rapide.\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3107, "texte": "                                  LES LIVRES                                 121\n\n\nOn connaissait le rôle politique joué par le philosophe de Rovereto, lors­\nqu'en 1849, il s'employa à fonder une confédération des Etats italiens. On\nsavait que le sage s'était enfin retiré au bord du lac Majeur pour y finir ses\njours dans le calme de la méditation et des entretiens philosophiques. Mais,\nen général, l'on se bornait à ces notions fort brèves sur le grand métaphy­\nsicien. M. Palhoriès, qui a l'intention de se spécialiser dans l'étude de la\nphilosophie italienne et à qui l'on doit déjà une monographie sur Galuppi, a\nvoulu faire connaître au public français la pensée de Rosmini dans son\nensemble systématique et dans ses principaux développements. Le principe\ndes théories rosminiennes est la doctrine de l'être. L'être est le principe fon­\ncier de toutes choses, principe essentiellement indéterminé, mais qui reçoit\ntoutes les déterminations des réalités que nous connaissons. Il constitue éga­\nlement ces déterminations elles-mêmes. L'être est la réalité universelle, com­\nmune à toute réalité. Il se retrouve en tout. Par l'être aussi, nous connais­\nsons toute chose : il est le principe de nos connaissances. Il est le premier\nobjet saisi par notre intelligence et en partant de l'intuition que nous en avons,\nnous pouvons acquérir toutes nos autres connaissances. Enfin, l'être, qui\n primitivement n'existe que dans notre seul entendement, suppose un être\nréel, un Etre essentiellement réel et ainsi nous arrivons à Dieu. Rosmini,\ndans un élan qui fait penser à Platon, à la fois par sa hardiesse et par sa\ntémérité, s'élève ainsi jusqu'à l'Etre infini. Loin du monde des phénomènes\nchangeants, sa doctrine s'achève dans la contemplation de l'Etre immuable et\néternel. Telle est l'idée centrale de la philosophie rosminienne. Il faut en lire,\ndans le beau volume de M. Palhoriès, les développements et les applications.\n Rosmini place son point de départ comme tous les philosophes le doivent\nfaire depuis Kant : dans une théorie de la connaissance et de la certitude,\npuis viennent sa doctrine cosmologique, sa psychologie, sa théodicée, sa\nmorale, ses théories politiques, sociales et religieuses. M. Palhoriès en fait\n un exposé d'une netteté lumineuse : aussi ne peut-on assez engager le public\nlettré, désireux de s'initier à une vaste synthèse, à lire son bel ouvrage et à le\n méditer.\n                                                                E D . JANSSENS.\n\n\n\nHISTOIRE :\n\nLe Berceau d'une Dynastie. Les premiers Romanov,\n  par R. WALISZEWSKI. — (Paris, Plon.)\n    Nous avons plus d'une fois signalé les importantes études de M. Walis­\nzewski sur les origines de la Russie moderne, d'Ivan le Terrible à la grande\nCatherine. Ce volume, qui termine le vaste ouvrage entrepris par l'historien,\nnous évoque le XVIIe siècle russe. L'époque où se placent les débuts de\nl'illustre maison des Romanov, qui, éteinte un instant, puis regreffée sur\nune souche allemande, fêtera bientôt le trois centième anniversaire de son\navènement, a vu s'accomplir des événements considérables qui n'ont pas\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3466, "texte": "122                                 DURENDAL,\n\n\n cessé, même aujourd'hui, de déterminer la vie intérieure et extérieure de\n l'Empire. AuXVIIesiècle, nous sommes encore en Moscovie; mais l'œuvre\n des grands « rassembleurs de la terre russe » s'achemine vers son terme. La\n nouvelle Russie en genèse prend un avantage décisif sur sa rivale séculaire\nde l'ouest, la Pologne, conquiert l'hégémonie du monde slave, en même\ntemps qu'à l'est, elle atteint les rives du Pacifique. Elle passe définitivement\nau rang de grande puissance européenne et asiatique. Sur la scène tumul­\ntueuse où s'accomplit cette gigantesque et dramatique évolution, passent,\ngroupés autour des pâles prédécesseurs de Pierre le Grand, des acteurs\nétranges : le patriarche Nikone, auteur de la réforme ecclésiastique, le pope\n Avvakoum, champion des anciennes croyances, à la taille épique; les légen­\ndaires chefs cosaques Stenka Razine et Bogdan Khmielnitski, l'un hésitant\nentre la conquête de Moscou et celle de Téhéran, l'autre rêvant de reconsti­\ntuer à son profit l'ancien empire des ducs de Kiev ; la sainte du Raskol nais­\nsant, Fedosia Morozov, une pléiade bizarre et confuse d'apôtres, de martyrs,\nde sectaires, de héros et de bandits. L'un des drames les plus poignants de\nce siècle d'histoire semi-barbare, plein de guerres, de révolutions et de\njacqueries atroces, est le duel entre Moscou et Varsovie; la querelle se vide;\ndès lors l'inévitable apparaît; entre le germanisme victorieux à l'occident et\nla Russie qui l'étouffé à l'est, la Pologne est déjà condamnée. Une autre tra­\ngédie, plus mystérieuse et presque aussi sanglante, c'est la genèse et le déve­\n loppement du Raskol, qui s'ébauche dans l'ombre des forêts, dans l'intimité\n des villages perdus, protestation intransigeante contre le monde dépravé dont\n ses fidèles se retranchent avec une sauvage énergie. On nous permettra de\nsignaler plus particulièrement au lecteur, dans cette revue littéraire, les pages\noù M. Waliszewski étudie le développement intellectuel de la Moscovie, le\nconflit entre la culture byzantine et la culture occidentale, l'initiation pro­\ngressive à la vie européenne, l'évolution littéraire et artistique.\n                                                                            M. D.\n\nLa domination française en Belgique à la fin du XVIII e\n   e t a u C o m m e n c e m e n t d u X I X e s i è c l e . Tome III : Le Directoire;\n   par M. JULES DELHAIZE. — (Bruxelles, Lebègue.)\n   Ce volume de l'intéressant travail de M. Jules Delhaize embrasse la\npériode d'organisation et d'assimilation des provinces conquises qui suivit\nla fin du régime terroriste. Après la liberté par la force, c'était la liberté\n— une liberté relative — par l'administration. On la supportait plutôt qu'on\nne l'aimait, car ses méthodes étaient autoritaires, et elle visait moins à con­\nvaincre qu'à s'imposer. Par la suite, les Belges se sont faits leurs libertés eux-\nmêmes, à leur propre mesure, et ils s'en sont fort bien accommodés; on peut\ndire qu'à cette heure-lâ l'expérience qu'ils avaient de la liberté obligatoire\nne leur a pas été inutile... Dure expérience qui n'a pas été sans larmes et sans\nsouffrances — ni sans révoltes. On sait l'insurrection qui, vers la fin du Direc­\ntoire, fut occasionnée dans notre pays par la persécution religieuse et les\nrigueurs de la conscription : M. Delhaize termine son troisième volume\npar le récit de ces épisodes de sang et d'impitoyable répression; il s'efforce\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "                                     LES LIVRES                                      123\n\n\nd'y apporter l'impartialité un peu froide de l'historien. Peut-être aurait-on\naimé à sentir, parfois, vibrer sous sa plume quelque chose de l'émotion dou­\nloureuse qui a inspiré à Georges Eekhoud les pages tragiques des Fusillés de\nMalines...                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n P a g e s d ' h i s t o i r e S y n d i c a l e : Le compagnonnage des chapeliers bruxellois,\n    par M. G. D E S MAREZ. — (Bruxelles, Henri Lamertin.)\n   On a dit que l'histoire est un éternel recommencement. Peut-être cela\nest-il vrai surtout en apparence, grosso modo, ou bien encore, philosophique­\nment, si l'on veut considérer qu'elle n'est, en somme, dans tous les\ndomaines, que le récit toujours recommencé de l'oppression des forts\net des revanches périodiques des faibles coalisés contre eux. Au moyen âge\nle bourgeois de la commune défiait le noble du château et celui-ci, à son\ntour, bravait le duc, qui bravait le Roi... Défiants, défiés, ils foulaient tous\naux pieds le peuple, manant dans la campagne; artisan dans les villes.\nPersonne ne protégeant l'ouvrier, plutôt contraint que défendu par la cor­\nporation où dominaient les patrons, il se protégea lui-même en créant le\ncompagnonnage. Gn a fait l'histoire des compagnonnages et dit leurs\norigines presque mythologiques, leurs signes de reconnaissance, leurs\nlangages mystérieux dont, peut-être, la franc-maçonnerie a gardé quelques\nvestiges dans ses cérémonies rituelles. Il y a là, sans aucun doute, beaucoup\nde fable et de fantaisie. Le compagnonnage fondé au XVIe siècle, à Bru­\nxelles, et encore subsistant, dont M. Des Marez a entrepris d'écrire l'histoire,\nn'a rien d'imaginaire et les documents mis en œuvre par l'éminent archiviste\nde la ville de Bruxelles nous renseignent sur toutes les phases de son\nexistence agitée. C'est une belle page, pleine de saveur et de pittoresque\n— pleine d'enseignement aussi — de la vie populaire de Bruxelles que nous\ndevons aux fructueux labeurs de M. Des Marez.\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\nM a r i e S t u a r t , par LADY BLENNERHASSETT. — (Paris, Plon.)\n  Voilà un récit encore, après tant d'autres, de la brève et tragique existence\nde Marie Stuart. Récit très objectif, qui dit les faits, marque les lacunes des\ndocuments, souligne les doutes qu'ils laissent dans l'esprit, mais sans essayer\nde combler les unes, de résoudre les autres par des conjectures. Cette\nméthode sévère est difficile à suivre, surtout dans un tel sujet, plein d'amour,\nde sang, de larmes, et si propre à déterminer chez l'historien les mouve­\nments de la sympathie ou de la pitié, mais elle a l'avantage de faire saisir\nd'une manière en quelque sorte tangible ce qui est resté d'énigmatique dans\nla conduite de la Reine d'Ecosse et, aussi, par on ne sait quoi de saccadé et\nd'obscur dans la suite des événements, l'empire que la passion prenait sur\ncette femme dont l'intelligence, en d'autres moments, était si claire et si\nperspicace. Et quels qu'aient été ses égarements et, même, ses crimes —\ndont le temps est, peut-être, plus responsable qu'elle-même — ils paraissent,\nsi on les compare à ceux de la sèche et hypocrite Elisabeth, revêtir un carac­\ntère qui porte à les excuser, sinon à les absoudre.          ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "124                                DURENDAL\n\n\nL a g r a n d e R é v o l u t i o n , I 7 8 9 - I 7 9 3 , par PIERRE KROPOTKINE (Bi­\n   bliothèque historique, n° 3). — (Paris, P.-V. Stock.)\n   Encore un livre sur la Révolution I L'auteur pense que le rôle du peuple\ndes campagnes et des villes dans le mouvement n'a pas été suffisamment\nétudié et il essaie de combler cette lacune.\n   Y a-t-il réussi? A notre sens, son ouvrage est plutôt l'indication, assez\nlarge, il est vrai, de ce programme, que sa complète réalisation. Du reste,\nM. Kropotkine avoue, à diverses reprises, qu'il n'a pu consulter que les\nsources imprimées, mais que des recherches dans les Archives nationales\nde France seraient nécessaires pour développer entièrement son point\nde vue.\n   Tel qu'il est, l'essai a pourtant son caractère et sa valeur, bien qu'on\npuisse parfois contester certaines appréciations.\n                                                                           J. G.\nGeschiedenis der gemeente Merchtem,door MAURITS SACRÉ. —\n  (Rousselaere, Jules de Meester.)\nKroniek en oorkondenboek van Merchtem, door MAURITS\n  SACRÉ. — (Gent, A. Siffer.)\n   Merchtem est une grosse commune de l'arrondissement de Bruxelles. Si\nelle jouit aujourd'hui d'une grande renommée pour l'élevage de ces superbes\npoulets de Bruxelles qui font les délices des kiekefreters, elle a un passé qui\nn'est ni sans gloire ni sans importance dans l'histoite de notre pays.\n   M. Maurice Sacré vient de se faire l'historien et l'annaliste de son village\nnatal. Heureuse pensée, qui devrait trouver des imitateurs. Si l'on peut\nreprocher à l'auteur trop de minutie et des détails un peu naïfs parfois,\nne pas oublier qu'il écrit pour ceux que ces choses intéressent et non pas\nceux qui peuvent y demeurer indifférents.\n   Les historiens lui seront surtout reconnaissants pour le second volume,\nqui publie les chroniques et les chartes de Merchtem.\n                                                                           J. G.\nT r e n t e - C i n q a n s d ' é p i s c o p a t , par Mgr DE CABRIÈRES. Préface par\n    M. PAUL BOURGET. —(Paris, Plon.)\n   Mgr de Cabrières, qui a posé sa candidature à un fauteuil de l'Académie\nfrançaise, a laissé publier quelques fragments de ses œuvres. Elles sont\nrangées sous les sept chapitres suivants : Notes personnelles. Œuvres pastorales,\nPages historiques et sociales. Panégyriques, Éloges funèbres, Pages littéraires. Pensées\ndiverses. M. Paul Bourget les présente au public.\n   Nous ne saurions mieux faire que d'abriter notre appréciation de\nce livre, où il y a tant de belles pages, sous l'autorité du fin critique.\n   M. Bourget reconnaît en Mgr de Cabrières un représentant attitré des tra­\nditions des évêques français au XVIIe siècle, aussi bons ouvriers de style,\nqu'ils étaient bons ouvriers d'âmes.\n                                                                           J. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison02-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 128, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le Salon de la Libre Esthétique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 150, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "NOTULES\n\n  Le Salon de la Libre Esthétique s'ouvrira au début de mars au\nMusée de peinture moderne de Bruxelles. Son programme, strictement limi­\ntatif, retracera dans quelques-unes de ses expressions caractéristiques l'évo­\nlution du Paysage moderne en Belgique et en France. Un choix d'estampes\nempruntées à l'œuvre des principaux paysagistes du Japon complétera la\npartie rétrospective de l'exposition. En outre, la mémoire du sculpteur\nAlexandre Charpentier, mort l'année dernière, y sera évoquée par un ensemble\nde médailles, de bas-reliefs, de figures et d'objets d'art appartenant aux gale­\nries de l'Etat et à des collections particulières.\n    Ce Salon de la Libye Esthétique offrira l'occasion de faire entre les paysa­\ngistes des Ecoles française et belge d'instructifs rapprochements et des com­\nparaisons intéressantes. Aux Corot, aux Daubigny, aux Jongkind, aux\nCourbet, aux Diaz, aux Lépine, aux Jules Dupré et autres s'opposeront les\nFourmois, les Boulenger, les Louis Dubois, les Baron, les Verheyden, les\nVogels, les De Greef, les Baertsoen; et l'évolution accomplie par Claude\nMonet, Sisley, Pissarro, Renoir, Cézanne, Van Gogh, Seurat, Signac, etc.,\naura pour représentants en Belgique les Heymans, les Claus, les Van Ryssel­\nberghe, les Finch, les Schlobach, les Lemmen, les Anna Boch, les Morren,\nles Van den Eeckhoudt. Cette confrontation permettra pour la première fois\nd'embrasser d'un coup d'oeil la marche parallèle et les transformations succes­\nsives des deux Ecoles.\n    Les galeries particulières, se sont largement ouvertes pour seconder l'ini­\n tiative de la Libre Esthétique, et notamment celles de Mmes E. Marlier,\n C. Van Camp, E. Pécher, B. Marlier, Wadsworth, Guichard, la princesse\n de Polignac; de MM. Ch.-L. Cardon, R. Warocqué, A. Willems, le che­\n valier de Potter d'Indoye, J. de Hèle, J. Rouché, O. Crabbe, A. Sarens, le\n docteur Barella, A. Stoclet, F . Van der Straeten-Solvay, L. Fontaine-\n Van der Straeten, Schleisinger, les docteurs J. et H. Coppez, E. Éloy,\n Ch. Hermans, Ch. Van der Stappen, Gendebien, le docteur Hicguet,\n Renard, Meurice, le docteur A. Slosse ; les collections Henri Van Cutsem et\n Georges Lequime, etc.\n    La rétrospective du Paysage japonais groupera un choix d'estampes\n empruntées principalement à l'œuvre d'Hokusai (1760-1849) et d'Hiroshighé\n (1786-1858), ainsi qu'à celle de quelques-uns de leurs élèves.\n    Le Salon présentera cette année, on le voit, un exceptionnel intérêt.\n\n   Une nouvelle œuvre de Paul Wissaert. — Une de nos\nillustrations reproduit une nouvelle œuvre du jeune artiste médailleur Paul\nWissaert, le lauréat du concours de la Société des Amis de la Médaille d'art,\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": " I2Ó                              DURENDAL\n\n\n (nous avons reproduit jadis son œuvre couronnée), c'est un très beau portrait\n de ses parents exécuté sous forme de médaillon et coulé en bronze.\n                                          *\n                                      *       *\n    L e R o i e t l ' A c a d é m i e . — « L'Académie des lettres, des sciences\net des arts est donc allée rendre ses devoirs au nouveau Roi. Mais celui-ci,\nqui connaît nos écrivains et qui les aime, les aura vainement cherchés au\nmilieu des savants et des artistes qu'on lui présentait. En fait d'écrivains, il\nn'y avait là que M. Wilmotte, et encore, c'est bien parce que dans le\nroyaume des aveugles les borgnes sont rois...\n   » Quand donc cette amère plaisanterie va-t-elle cesser? Depuis plus de cinq\nans, on nous promet une Académie. De temps en temps, on nous annonce\nque le dossier est complet, que la décision définitive va être prise... et puis,\nderechef, c'est le silence et le statu quo. Et cependant, nous avons un ministre\ndes Sciences et des Arts dont la mission devait être, à ce que l'on affirmait,\nde faire rendre aux écrivains belges de langue française la place à laquelle\nils ont droit.\n   » A l'unanimité, les membres de l'Association des Ecrivains belges, qui\ncomprend tous nos écrivains, sauf de très rares exceptions, ont demandé, il\ny a cinq ans, la création d'une classe de lettres vraiment digne de ce nom,\ndans le sein de l'Académie de Belgique. Qu'attend-t-on pour leur donner\nsatisfaction ? Le gouvernement aurait-il la prétention de savoir mieux qu'eux\nce dont ils ont besoin? » [La Vie intellectuelle.)\n\n                                       *\n                                      * *\n    L e s A m i s d e l a M é d a i l l e d'art. — La section belge des Amis\nde la Médaille d'art s'est réunie, le 23 janvier, en assemblée plénière au Palais\ndes Académies, sous la présidence de M. A. de Witte. Il a été décidé que le\nCongrès international de Numismatique organisé par la Société avec le\nconcours de la Société royale de Numismatique aurait lieu à Bruxelles les\n26, 27, 28 et 29 juin prochain. Il y a dès à présent plus de deux cents adhé­\nsions et plusieurs gouvernements étrangers y seront représentés.\n   Diverses mesures d'organisation ont été prises au sujet de l'Exposition de\nla Médaille qui formera une section spéciale du prochain Salon des Beaux-\nArts et dont la direction a été confiée à MM. Ch. Buls et A. de Witte.\n   La médaille la Pensée, offerte par MM. Lecroart et Fonson aux Amis de la\nMédaille d'art, a été distribuée aux sociétaires présents.\n\n                                       *\n\n  Bibliographie littéraire belge. — Un groupe de bibliophiles\nest actuellement occupé à la composition d'une Bibliographie littéraire belge,\nrendue indispensable par l'abondance de nos publications. Elle contiendra\nles noms, prénoms, pseudonymes, adresses de tous les écrivains belges,\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2486, "texte": "                                      NOTULES                                      127\n\n\nainsi que la liste de leurs œuvres. Elle recevra avec plaisir les renseigne­\nments bibliographiques que l'on voudra bien adresser au Secrétariat, 74, rue\nHerman-Rouleaux, à Liége.\n                                             *\n\n    L a S o c i é t é R o y a l e d e s B e a u x - A r t s , de Bruxelles, et la Société\nde l'Art Contemporain, d'Anvers, ont pris l'initiative de dresser un index des\nœuvres de peinture et de sculpture contenues dans les galeries privées de\nBelgique.\n   Ce relevé viendra heureusement combler une lacune maintes fois signalée ;\nil permettra d'établir, au point de vue historique, un lien nécessaire entre\ndes œuvres de mêmes artistes éparpillées et peu connues.\n   Il est probable que cette documentation sera étendue dans un avenir pro­\nchain aux différents domaines de l'art.\n                                             *\n                                         *       *\n   M a d a m e G . W y b a u w - D e t i l l e u x , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais) chez\nelle, 49, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                        *        *\n\n  N o u v e l l e s p u b l i c a t i o n s de la maison Van Oest, place du Musée,\nà Bruxelles :\n  Hubert et Jean Van Eyck, par M. DURAND-GRÉVILLE ;\n  Bibliothèque de l'Art au XVIIIe siècle : Le Portrait en France, par M. DUMONT-\nWILDEN;\n  Le Bréviaire de Philippe le Bon, reproduction des miniatures des manuscrits\nnos 9511 et 9026 de la Bibliothèque royale de Belgique, par le R. P . J. VAN\nDEN GHEYN.\n   Nous tenons à signaler particulièrement à nos lecteurs — en attendant des\ncomptes rendus détaillés — l'apparition de ces ouvrages du plus vif intérêt\net édités par la maison Van Oest, avec la perfection matérielle à laquelle elle\nnous a accoutumés.\n                                             *\n                                         *       *\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Duréndal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "128                             DURENDAL\n\n\n  Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n  Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n  Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n  Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n  La littérature française au XIX' siècle. Ire et II e parties par PAUL HALFLANTS\n(Bruxelles, Dewit), chaque volume 3 fr. 50.\n  Les saisons mystiques. Poème, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\nmoderne), 3 fr. 50.\n\n                                     * *\n\n  Accusé de réception :\n  ART : La sculpture auversoise au XV' et XVI'   siècle, par JEAN DE BOSSCHERE. .\nVol. illustré. Collection : Les grands artistes des Pays-Bas (Bruxelles, Van\nOest). — Peintures de races, par MARIUS ARY LEBLOND. Vol. illustré (idem).\n  H I S T O I R E : De Romulus à Guillaume II, par HENRI PUIROUX. I. L'em­\npire romain. L'empire de Charlemagne (Paris, Grasset). ,— La cité de Liége\nau moyen âge, par GODEFROID KURTH. 3 vol. (Bruxelles, Dewit). — Dom Gué­\nranger, abbé de Solesmes, par un Bénédictin. 2e vol. (Paris, Plon et Oudin).\n  L I T T É R A T U R E : Les belles prières, par ANNIE DE PÊNE (Paris, Masson).\nPages choisies des auteurs belges, par J. BOUBÉE et CH. PARRA (Tournai, Caster­\nmans). — Discours de MARC SENGNIER. 2 vol. (Paris, Bloud).\n  P H I L O S O P H I E : La morale du bonheur, par CLODIUS PIAT (Paris, Alcan).\n  P O É S I E : Trois années, par FRANCIS EON (Paris, Ed. du Divan). — L'amour\nmoderne, par GEORGES MEREDITH, trad. par Fontainas (Paris, Ed. de La\nPhalange). — Les basiliques, par LÉON LEGAVRE (Mons, Ed. de la Société\nNouvelle). — Médaillons du XIXe siècle. Sonnets, par EDMOMD LAFOREST\n(Paris, Fischbacher). — Le rosaire des soirs, par CHARLES BATILLAT (Paris,\nSansot). —Les jeux et les blessures, par CAMILLE DUBOIS (Paris, Grasset). —\nLesfleurssanglantes, par JUNA RICHARD LESCLIDE (Paris, Sansot).\n  R E L I G I O N : La charité. Conférences de P . GIRODON (Paris, Plon).\n  ROMANS : Boulard et Ninette, par ALBERT AUTIN (Paris, Grasset). — Un\nconte bleu, par PIERRE GRASSET (idem). — Les joies du célibat, par M. AIGUE­\nPERSE et ROGER D'OMBRE (Paris, Plon).\n\n  VOYAGE : La Guyane, par le Dr TRIPOT (Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 82, "texte": ""}, {"page_pdf": 83, "texte": ""}, {"page_pdf": 84, "texte": ""}, {"page_pdf": 85, "texte": ""}, {"page_pdf": 86, "texte": "                     ASSISE\nET LA PLAINE DE SAINTE-MARIE DES ANGES\n  (Vue prise au-dessus du couvent de Sainte-Claire)\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": ""}, {"page_pdf": 88, "texte": "              Images Franciscaines\n\n                               Aube\n\n                                           A M. Paul Sabatier.\n\n\n              C'EST en   février, et c'est la fin du jour. Assise se\n                 dore et luit, et il semble qu'elle se hausse toute\n                 au-dessus de sa ceinture de murailles, pour\n                 sentir plus longtemps rayonner sur elle la splen­\n                 deur déjà brûlante du soleil.\n                    Des voix d'enfants montent, hardies et mo­\n                 queuses : « Pazzo !... Pazzol... » et, au milieu\n                 d'elles, une autre voix qui chante et qui rit,\njoyeuse et douce et forte...\n    C'est François, le poverello, qui s'en va, ivre du glorieux\ntriomphe de son premier sermon, vers sa hutte de branches,\nqu'abrite, dans le bois de chênes de la vallée, le petit sanc­\ntuaire de Notre-Dame des Anges. Il court presque, tant il a\nhâte de regarder sa joie, de l'avoir toute devant lui et de\nl'offrir à Dieu dans sa première ardeur et sa première flamme.\n    Il court... Là-bas seulement, il saura penser; maintenant\nc'est un vertige, c'est un bonheur trop grand dans lequel il se\nnoie, et qui le porte, comme une vague, d'un mouvement\n insensible et suprême.\n    Là-bas, là-bas seulement!... Et il va, touchant à peine la\nterre humide de la forêt ; il va, et ses yeux, que les larmes\n inondent, sont comme des étoiles d'amour! Il regarde les\n arbres, où la vie va reprendre; le ciel à travers leurs branches\n flamboie et brûle, et il semble à François que la terre entière\n prend part à sa joie, et le comprend. Et, tour à tour, ses mains\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "66                            DURENDAL\n\n\n se joignent et s'étendent, dans ses élans vers Dieu et vers ses\n créatures.\n    Son cœur, ce cœur ardent et fort comme frère feu, s'élance et\n bondit, se consume et renaît, et il ne sait plus rien, sinon qu'il\n est à Dieu.\n    Une paix inexpliquée se mêle à son émoi, et il attend pour\nla connaître d'avoir atteint la petite chapelle qui l'aime, et où\nson Dieu lui parle et l'écoute.\n    Il va, son visage est comme une clarté; il touche le seuil de\n la Portioncule, fait quelques pas, et va tomber à genoux devant\n l'autel, sur la terre nue. Il met ses mains sur son visage,\n il rit et pleure, et d'une voix comme assourdie du bonheur\n qu'elle va dire, il appelle son Seigneur.\n    Il parle, tantôt vite, tantôt lentement, avec une ferveur\n indicible, ou bien il est comme un enfant qui interroge pour\nsavoir s'il a bien fait; il narre comment il tremblait et ne savait\nse décider, puis comment il s'est subitement arrêté devant un\ngroupe de gens qu'il connaissait un peu, et leur a parlé.\n    Il gémit de douceur à penser qu'il a prêché de Dieu, et qu'on\nl'a écouté, et que peut-être l'un d'entre ceux-là aura frémi en\nsoi-même, et se sera repenti.\n    « Seigneur, bon Seigneur... » chante François. Et il ferme les\nyeux ébloui... C'est qu'une pensée lui est venue, flamboyante\net douce comme une aurore : il se voit, ramenant par le même\nchemin victorieux, qu'il vient de parcourir, un compagnon, un\nfils de sa pensée... Et il reste immobile; un sourire d'une\nsérénité angélique magnifie son visage pâle, où des larmes\ncoulent, pressées, lourdes, chaudes, tandis que ses mains se\njoignent pour une prière ineffable.\n\n\n\n                           Crépuscule\n\n  La forêt de chênes bruit et soupire autour de la petite église\nde Notre-Dame des Anges. Septembre va finir, et nous sommes\nau soir du triste jour où François, affaibli par la fatigue et la\nmaladie, doutant presque de son œuvre devant l'indiscipline\nde ses frères, vient d'abdiquer, entre les mains de Pierre de\nCatane, la direction de son Ordre.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                      IMAGES FRANCISCAINES                        67\n\n    Il a parlé au Chapitre, et fort de son humilité, il s'est pros­\nterné aux pieds de son fils spirituel, lui promettant obéissance\net soumission. Puis, il a joint les mains, et les yeux levés au\nciel : « Seigneur, a-t-il dit, je vous rends cette famille que vous\nm'aviez confiée. Maintenant, vous le savez, très doux Jésus, je\nn'ai plus la force et les qualités pour continuer à en prendre\nsoin; je la confie aux ministres. Qu'ils soient responsables\ndevant Vous, au jour du jugement, si quelque frère par leur\nnégligence ou leur mauvais exemple, ou par un trop dur châti­\nment, venait à s'égarer. »\n    Des larmes ont coulé, qui ont adouci l'amertume des siennes,\net, à présent, il est seul dans sa cabane, à quelques pas de\ncette Portioncule, qui fut le berceau de son Ordre et qu'il\naime d'un amour à la fois filial et paternel.\n    Il se jette à genoux, ses bras se lèvent... O! trouble, inénar­\nrable trouble où son cœur chavire... ce cœur que rien n'assom­\nbrissait, ce cœur qui n'a jamais faibli et qui semblait une\nflamme sans cesse dressée vers le ciel, il le sent qui vacille et\nqui fume, comme si les larmes qu'il verse retombaient sur lui.\n Plus il pleure, plus il souffre et plus augmente l'obscurité\ndont il se sent environné : « Mon doux Seigneur, mon Dieu... »\n    Il soupire, il baisse le front, il tremble, et, pour la première\nfois, il craint de n'avoir pas compris son Dieu. Il songe aux\nparoles d'Hugolin, aux missions inefficaces et périlleuses où il\nenvoya ses frères... Il considère avec douleur les troubles et la\nzizanie qui gangrènent son Ordre, cette grappe de cœurs\nfervents qu'il avait, grain à grain, fait mûrir à la chaleur de\n son amour, pour l'offrir au Seigneur comme un fruit miraculeux\n de la terre d'Ombrie ..\n    Maintenant, il est là comme un père orphelin de ses fils et\n qui les regarde s'éloigner de lui, sans qu'ils songent à lui\n demander conseil.\n    Ses fils!... Et une consternation affreuse le ravage... Ses fils,\n ils s'en vont, et sans tourner la tête!... Et Dieu, le bien-aimé\n Seigneur, que faudra-t-il lui dire quand il lui demandera\n compte de ses enfants?\n     François serre ses mains jointes contre son cœur qui bat,\n angoissé; il ferme ses yeux pleins de larmes; un soupir doulou­\n reux soulève sa poitrine et, de sa voix coupée par les sanglots,\n il commence une prière.\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "68                          DURENDAL\n\n\n   Mais Dieu, sans doute, l'a entendu, car François s'arrête,\nrasséréné : Il vient de voir en pensée, comme auréolés de leurs\nvertus, frère Léon, celui qu'il a surnommé la petite brebis de\nDieu; frère Bernard, rayonnant de foi et de charité; Masseo,\nclair esprit affable et doux; et Ange, le courtois ; Egide, qui voit\nDieu; Rufin, dont la prière inlassable monte au ciel comme un\nparfum; Junipère, plein de candide et merveilleuse patience...\nFrançois sent un flot de joie brûlante le traverser comme une\nclarté divine et, le visage levé, radieux comme celui d'un enfant,\nil sourit à Dieu et à sa joie...\n                                             H É L È N E CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                       Evocation\n                                                        A Maurice   Fabry.\n\nQuand, par les soirs d'octobre, au déclin de l'année,\nSous le ciel aux tons bleus de turquoise      fanée,\nLes bouleaux d'argent mat perdent leurs feuilles d'or,\nMoi, l'amoureux des soirs et l'amoureux des morts,\nJe vais interrogeant votre destin    fragile,\nO uous, les Marcellus prédits par les Virgile,\nO vous, les enfants-rois qui n'avez pas régné,\nLes beaux princes défunts qui n'avez pas daigné\nVous salir au contact ignoble de la vie!\nVos yeux, pleins de caresse et de mélancolie,\nM'enveloppent d'un long regard       ensorceleur,\nEt le buisson ardent de la jeunesse en fleur\nFait, dirait-on, au pli de vos lèvres étranges\nEclore le sourire amer et doux des anges\nQue les Botticelli peignaient, et les Vinci,\nFantômes palpitants et jeunes, c'est ainsi\nQu'au fond du crépuscule où se complaît mon rêve\nVotre essaim nostalgique et douloureux se lève,\nFantômes fraternels, en attachant sur moi,\nQue transfixe et que dompte un magnétique          émoi,\nVos yeux fascinateurs au cher sourire       triste,\nVos grands yeux de velours étoiles      d'améthyste.\n\nTel l'enfant noble et fier du festin de Néron :\nBritannicus,  que la Mort vint baiser au front,\nTout à coup, insolite et monstrueuse       amante,\nFlétrissant la fraîcheur et la grâce      charmante\nDu bel éphèbe à qui César la fiança,\nEt qui pâle entre ses bras maigres      s'affaissa.\n\nEt vous, les orphelins dont Khlothilde la sainte,\nEmbrassant    les cheveux aux reflets      d'hyacinthe,\nLamentait le destin dans son cœur plein d'effroi,\nCraignant tout de ses fils atroces, fils du roi,\nKhlodovegh qui laissait, coutumier des batailles,\nFlotter autour de ses flancs nus, hachés       d'entailles,\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "70                             DURENDAL\n\n\n\n     Lourdement la toison hirsute d'un auroch,\n     Et, lançant d'un bras sûr iangon à double croc,\n     S'érigeait, orgueilleux, sur les pavois      sicambres.\n     Les deux Caïns, trouant vos cœurs, broyant vos membres\n     Tièdes encor du sein maternel, chauds encor\n     Des baisers de l'aïeule, hélas ! et souillant l'or\n     Des tresses d'or nattant vos nuques       ivoirines,\n     Martelaient du talon vos petites poitrines\n     Où déjà leurs couteaux plantés semblaient          frémir;\n\n     Tels je vous vois toujours,   ô fils de Khlodomir   !\n\n     Et vous, les héritiers tragiques des    Deux-Roses,\n     Dormant, paupière close et lèvres entre-closes,\n     Sur le cœur l'un de l'autre, et d'un si bon sommeil!\n     Ne prévoyant l'approche et l'horreur du réveil,\n     Alors que, dans la nuit complice, les sicaires\n     Se glissaient, par les longs escaliers  solitaires,\n     Vers la chambre aux panneaux en vain cadenassés\n     Où les deux beaux enfants reposaient      enlacés.\n\n     Et vous, dans Naples en deuil, adolescents      épiques,\n     Qui, parmi la forêt fourmillante    des piques,\n     Montiez à l'échafaud en vous donnant la main :\n     Conradin, Frédéric, ô couple       surhumain\n     Enivré d'amitié touchante et de vaillance\n     Altière, épris des jeux du glaive et de la lance,\n     Venu, sous l'éternel azur d'un ciel si beau,\n     Chercher un diadème... et trouver un tombeau :\n     Tous deux virils,'mais l'un vengeur; tous deux         stoïques,\n     Mais l'un croisant l'éclair de ses yeux    héroïques\n     Avec les éclairs froids de la hache d'airain ;\n     L'autre, un enfant rêveur et blond des bords du Rhin,\n     Frêle martyr en pleurs, qui pourtant se résigne\n     Et contre son ami se blottit comme un cygne.\n\n     Fantômes pantelants et doux, tels vous passez\n     Dans mes songes du soir, et, de vos doigts glacés,\n     Me montrez en passant, hallucinant        stigmate,\n     La cicatrice, encor faiblement    incarnate,\n     Qui cercle la blancheur de votre cou royal.\n     Et toi, qu'entoure un noir décor     d'Escurial,\n     Ton malingre visage engoncé dans ta fraise,\n     Enfant sur qui le poids des aïeux morts       s'affaisse,\n     Don Carlos, le chétif et le disgracié,\n     — Car de tous les maudits le poète a pitié! —\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                          ÉVOCATION                           71\n\n\nEt vous, rois qu'ont pleuré les chanteurs de ballades,\nFantômes séduisants et faibles, rois malades\nDont les feux des rubis embrasent les doigts fins ;\nEt vous, les archiducs, les infants, les dauphins\nSur qui s'arrête peu l'œil profond de l'Histoire,\nMais dont pieusement je garde la mémoire;\nFrançois Deux, qu'assistait maître Ambroise      Paré,\nEt qui, d'un flot frileux de dentelles paré,\nDormait dans l'effrayante obscurité du Louvre\nSous le dais violet d'un lit de chêne rouvre,\nD'un sommeil plus pesant que le repos des morts ;\nEdouard qui, le seul des funèbres     Tudors,\nJamais sur le billot ne fit rouler de tête,\nMais dont le front fiévreux, lourd et brûlant reflète\nL'ombre des échafauds dressés par Somerset!\n\nEt toi surtout, le blond Dauphin, Louis Dix-Sept !\nEnfant prédestiné qu'on choyait à Versailles,\nPauvre enfant apeuré, qui maintenant        tressailles,\nHaletant sous le fouet de l'ivrogne    Simon,\nLe geôlier au rictus d'hyène ou de démon,\nRouant de coups, cynique et lâche belluaire,\nLe fils des rois d'antan frustrés de leur suaire.\n\nAh ! que n'étais-je là! Si j'avais pu mourir\nEn épargnant des pleurs à tes yeux de saphir,\nAu lieu d'un vain amour et de tendresses         vaines,\nJe t'aurais prodigué tout le sang de mes veines!\nJamais, tremblant captif dans l'ombre         emprisonné,\nPour ton couronnement les cloches n'ont sonné;\nJamais au chœur de Reims la dextre épiscopale\nN'a versé l'huile du sacre sur ton front pâle.\nNul ne l'a revêtu des ornements      royaux;\nMais sur ta tempe où l'on voit fleurir des joyaux\nSaignants,    la Douleur a cloué son diadème\nAux entrelacs de ronce aiguë. Et du         saint-chrême\nDe l'humiliation    infâme et de l'affront,\nInexorable, elle a flétri ton jeune front.\nEt nous, les courtisans du malheur, à ces marques,\nNous te saluons grand parmi les grands           monarques,\nPauvre ange, et, tout émus de pitié sur ton sort,\nNous cherchons vainement le secret de ta mort,\nCe ténébreux secret qui nimbe ta mémoire,\nPrince mystérieux,     d'une auréole noire.\nQuelle que soit la terre inconnue où tu dors\nOublié dans la foule anonyme des morts,\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "72                           DURENDAL\n\n\n      Viens, tel un faon blessé s'allongeant sur la mousse,\n      Viens hanter chaque nuit mon âme triste et douce;\n     Mon âme est comme un parc ombragé de grands ifs.\n     Plein de fleurs dont l'automne effeuille les massifs;\n     On y voit défaillir les lys, hautains   naguère.\n     Semant par les halliers leur essaim éphémère\n     De pétales neigeux, frissonnants et dolents.\n     Là, sous les cyprès noirs pleurent les marbres   blancs,\n     Et, dans le clair-obscur où se pâme la lune,\n     De bleuâtres vapeurs glissent l'une après l'une.\n     Mon âme est un jardin qui s'offre pour l'accueil :\n     Viens-y dormir, viens-y sentir, parmi le deuil\n     Des ifs et, la blancheur mortuaire des marbres,\n     Au murmure du vent qui chante dans les arbres,\n     La vétusté des lys et l'ombre des tombeaux\n     Planer sur tes yeux las, souriants et mi-clos,\n     Et le ruissellement de la clarté lunaire\n     Effleurer tes longs cils comme un baiser de mère.\n                                                  E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "         Les Contes de Grand'mère\n\n               LES contes que me disait grand'mère me semblent\n                 encore d'admirables récits, comme jadis. Je les\n                 écoutais, assis à ses pieds le soir, aux heures\n                 violettes, au moment où l'on se rapproche des\n                 grandes personnes comme pour mieux com­\n                 prendre ce qu'elles détaillent, en réalité pour\n                 sentir glisser entre les doigts l'étoffe rassurante\n                 de leurs vêtements.\n   Elle cousait en parlant, moi je jetais des regards anxieux\nvers les coins sombres, j'interrogais la ligne d'ombre étendue\nsous la porte, et dans cette atmosphère inquiétante les contes\nse déroulaient lumineux et si beaux, que maintenant encore,\nau travers du voile du passé, ils m'apparaissent comme un\nmonde bariolé, comme un ballet mimé par des danseuses roses.\n  Voici l'un d'eux :\n   « Il était une fois trois gentilhommes de France, la vieille\nFrance des rois Louis. L'un était noir et grand, l'aîné je pense,\nle plus jeune avait un mince minois de jeune fille très blonde,\nle troisième tenait un peu des deux, il était brun tout sim­\nplement.\n   » Or, aucun de ces jouvençaux n'avait de fée pour marraine.\nTous trois avaient atteint l'âge de vingt ans sans avoir été le\nmoins du monde amoureux. Vous voyez que l'histoire que je\nvais vous narrer n'est pas de celles comme on en entend d'ordi­\nnaire. Ils n'étaient ni pauvres ni riches, suffisamment pourvus\nde vieux parents radoteurs et naïfs, de serviteurs d'une fidélité\nfroissante, et d'autres compagnons tels que mendiants discou­\nreurs et bêtes spirituelles. D'ailleurs tous ces comparses ne\njouent qu'un rôle très effacé dans ce récit; l'important est que\ntous trois avaient des aspirations fort différente s et qu'ils choi­\nsirent une voie qui correspondait à leurs goûts. Voici ce qu'il\nen advint-:\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "74                         DURENDAL\n\n\n\n   » L'aîné, Jehan, son nom me revient, sentait vibrer sa robuste\npoitrine au souvenir des lointaines batailles et des expéditions\naventureuses. Il ne rêvait que guerres, plaies, bosses, courses\ndans l'inconnu. On le voyait souvent traverser la campagne sur\nun cheval qu'il talonnait, grisé par le vent frais et par la fuite\néperdue des arbres autour de lui.\n   » Quand maître Lècheplume, son précepteur, voulait le ser­\nmonner, il le jetait à la porte avec un coup de pied dans la robe\nde bure, à l'endroit où il convient. Et maître Lècheplume\ndisait : « Messire Jehan, voici que vous méprisez la science,\n» plus tard vous vous en repentirez amèrement. »\n   » Certes il mentait effrontément en disant cela. Jamais notre\njeune seigneur ne se repentit des coups qu'il lui avait portés, ni\nmême de son mépris pour la science dont il n'eut jamais à\nprendre soin. Mais j'anticipe.\n   » Un beau jour Jehan partit et oncques plus personne n'en­\ntendit parler de lui. Ses parents, qui avaient beaucoup d'autres\nenfants, le pleurèrent de temps en temps pendant de longues\nsemaines, tout en pensant à autres choses comme soins de cul­\nture, querelles domestiques et rapines de chats.\n   » Lui s'en était allé vers la cité voisine, grand port sis au\nbord de la Manche, et après y avoir mené une existence désor­\ndonnée et réjouissante tant que dura l'argent qu'il avait emporté,\net même un peu davantage, il s'engagea comme matelot.\n   » Dès lors il se baigna dans l'air libre et salin des océans.\nIl connut la joie d'être bercé sur les cordages dans les hautes\nmâtures, de se laisser glisser rapide en sentant les filins\ns'échauffer entre les doigts, la joie de ne voir autour de soi que\nl'immensité, de vivre dans les airs comme une mouette, sans\nrien qui rattache à un sol quelconque. Puis, lorsque le soir\ntombait, en se dandinant d'un pied sur l'autre, rêveur il regar­\ndait pâlir l'occident embrasé.\n   » Il visita les contrées les plus diverses, arides ou prodi­\ngieuses, les lointaines Amériques aux glaces étincelantes, les\nverdures sombres des tropiques.\n   » Il vit les falaises des côtes s'étendre en ligne blanche\ncomme des remparts géants, ou bien les continents s'avancer\nen pentes douces vers les flots et s'y perdre insensiblement en\nplages dorées. Il vit les îles des divines Océanies, où les\nlourds parfums planent dans la buée de l'air chaud, où les\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                  LES   CONTES DE    GRAND'MÈRE                75\n\narbres baignent leurs feuilles dans les eaux bleues en y semant\nles pétales de leurs corolles blanches.\n   » Les cieux autour de lui furent tantôt purs, tantôt cou­\nverts de nuages. De ceux-ci certains se mouvaient comme des\nmasses déchaînées, se pénétrant en chaos formidables, fuyant\néperdus à travers l'espace. Les lames immenses et glauques\nqui se jettent à l'assaut d'obstacles invisibles lui firent com­\nprendre les vaines fureurs de Neptune.\n   » Comme il n'était intelligent que dans la mesure néces­\nsaire, que la couleur des femmes lui était indifférente, que\njamais il ne s'encombra de sentiments, d'idées philosophiques\net autres faiblesses, il ne rencontra pas d'obstacles sur son\nchemin. Si bien que lorsque éclata la guerre contre les Anglais,\nil put armer un navire en corsaire et faire la course.\n   » Vive Dieu ! les heures délicieuses qu'alors il passa. Ce\nfurent d'abord l'attente curieuse sur la mer grande: dont on\ninterroge le cercle immense d'angoisse, les longs affûts sur la\nroute des galiotes pesantes, les poursuites acharnées, les vais­\nseaux qui coupent l'eau, et glissent sur la surface lisse ou bon­\ndissent de crête en crête. Puis les combats, la frégate aristo­\ncratique frémissant à chaque bordée, la chute des mâts et des\nvergues hachés par les boulets; les cris, l'incendie, les corps\ndémembrés qui tombent des hunes et viennent s'aplatir sur le\npont avec un bruit sourd, tandis que les vagues se jouent et\ns'arrondissent avec une exquise délicatesse.\n   » Mais tout en ce monde doit avoir une fin. Pendant une\ncroisière qu'ils faisaient dans les archipels lointains, les rats\nayant rongé la coque du navire, Jehan et ses compagnons\ndescendirent en belle eau verte et profonde, afin de s'y noyer,\nexpier de la sorte leurs bonnes comme leurs mauvaises actions.\n\n                                *\n                               * *\n\n   » Le plus jeune avait une autre nature. Eêveur et doux il\nallait par les forêts et les plaines regardant le blé germer dans\nles sillons. Tous les mystères de la terre hantaient son esprit.\nPendant de longues heures il regardait le vol des oiseaux et la\nlente éclosion des fleurs aux calices énigmatiques. Il se plaisait\nà lire dans les vieux manuscrits les pensées des anciens hommes,\nà déchiffrer l'âme des morts, triste et voilée, inquiète des\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "76                           DURENDAL\n\n\nespaces fermés. Lui-même déjà, le soir, à la lumière fumeuse\ndes lampes, retiré dans son logis, essayait de dire en vers\ncaressés longtemps, les pensées qui naissaient confuses dans\nson esprit. Parfois il s'attardait à peindre en vives couleurs\ndes enluminures dans les marges des pages, afin que les\nbeaux caractères noirs aux formes rondes fussent encadrés\ncomme il convient à la joliesse ou à la majesté de ce qu'ils\nveulent signifier.\n   \" Il partit aussi loin du sol qui l'avait vu grandir, le vieux\nsol où vivent les souvenirs que l'on tue dans son cœur en les\nemportant. Il partit vers la grande ville où s'agite perpétuelle­\nment le sot troupeau des hommes.\n   » L'éblouissement des fêtes de Versailles fut le décor de son\nexistence. Il se mêla aux groupes frivoles et parfumés des\nmarquises poudrederisées et des nobles damerets. Pour lui les\nlumières se reflétèrent dans des milliers de facettes, les\ngrande salles étincelèrent où se meuvent les dames et les sei­\ngneurs, se saluant, se disant de graves choses avec un sourire\ndiscret. Il fut même présenté au Roy. Le délégué de Dieu lui\nparla aimablement de ses poèmes, disant qu'il aimait beau­\ncoup les entendre réciter ou lire, quoique ce jour-là malheu­\nreusement il ne put se souvenir d'aucun.\n   » Il fut au palais le plus heureux des ménestrels, insouciant\net joyeux, faisant des madrigaux, avouant chaque jour des\namours nouvelles, finissant par croire lui-même les jolies\nchoses qu'il disait. Ses sonnets étaient sus de bien des gens à la\ncour et de la France entière. L'émir d'Anatolie en chérissait\nun de façon toute particulière à ce qui se racontait.\n   » Mais un soir que Jean se rendait chez une dame qui\nl'avait convié mystérieusement à lire un rondeau, des malan­\ndrins sans souci de son talent ni de ce qu'il allait faire,\nl'attaquèrent, lui firent rendre l'âme, et après l'avoir con-\ngrument dévalisé, l'abandonnèrent dans le ruisseau aux bons\nsoins de ces messieurs du guet.\n   Toute la ville fut en émoi pendant certes dix jours. On en\nparla dans les gazettes. Et maintes larmes de maintes demoi­\nselles, défuntes, hélas ! à présent, le pleurèrent qui d'ailleurs\ns'en consolèrent fort bien par la suite.\n\n                                *\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                 LES CONTES DE GRAND'MÈRE                  77\n\n   » Le troisième? Il s'appelait Jeannot. Mon Dieu, quand\ngrand'mère en parlait mes yeux étaient lourds de sommeil et\nmes idées s'embrouillaient. Pourtant je me rappelle quelques\ntraits de sa brumeuse silhouette. Il était brun, de taille\nmoyenne, et comme il n'avait tout à fait les qualités ni les\ndéfauts des autres, il les méprisait profondément dans son\ncœur, les jugeant fous et présomptueux. Plus prudent qu'eux,\npensait-il, il resta chez lui, fut maire en son village. Sage,\nrespecté, il se maria et eut beaucoup d'enfants.\n   Tous trois sont morts à présent. Jamais ils ne dirent s'ils\nfurent heureux, jamais peut-être ne le surent-ils eux-mêmes.\nEt puis, qui s'en soucie ? Et lorsque le conteur aura été les\nrejoindre, dites-moi, qui donc s'en souciera de même ?\n                                          MAX DEAUVILLE.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                                 Les Poèmes\n\nLes Villes à Pignons, p a r E M I L E VERHAEREN (Bruxelles, D e m a n ) . Les\n  Triomphes, par NICOLAS BAUDOUIN ( P a r i s , éditions des R u b r i q u e s nouvelles).\n  Le Soleil dans la Forêt. Bienheureuse, par JEAN BOUCHOR ( P a r i s , P l o n ) . Les\n  Bâtisseurs de villes, p a r R O G E R DEVIGNE ( P a r i s , Gastein-Serge). Les Horizons\n  du Rêve, par C H . - H . BOUDHORS (éditions de la R e v u e des P o è t e s ) . L'Essor\n   éternel, par H E N R I ALLORGE ( P a r i s , Plon). Le Jeu des dix-huit ans, p a r P R O S P E R\n  ROIDOT (Bruxelles, 18, rue du Midi). Trois Années, p a r FRANCIS E O N (éditions\n  d u Divan). Quelques Vers, p a r le comte D'ARSCHOT (Bruxelles, L a c o m b l e z ) .\n  Le Chant des Trois Règnes, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\n  m o d e r n e ) . Postscriptum.\n\n    ' U n c h a n t vibrant et un chant de maître, d e m a n d e W a l t h e r de Stolzing,\nn'est-ce d o n c pas la même chose \" ? E t H a n s Sachs répond, de sa voix grave :\n« Ami, au mois d'avril, alors qu'aux chauds délires du jeune a m o u r qui s'éveille,\nle cœur se gonfle vite et fort, u n chant vibrant peut naître aux lèvres d ' u n\ng r a n d n o m b r e : c'est l'avril qui le dit p o u r eux. Mais q u e l'automne arrive,\net puis l'hiver, et puis les peines, les angoisses mêlées de calmes joies, les\nenfants, les affaires, les soins, les c o m b a t s . . . Celui-là qui alors peut chanter\nencore u n c h a n t sublime, est seul un maître. »...\n    J'ai longuement médité ces nobles paroles au sortir des inoubliables\nreprésentations des Maîtres Chanteurs qu'est venu nous d o n n e r M . Anton\nvan R o o y , et je me refais aujourd'hui, devant les livres de poèmes qui se sont\naccumulés sur ma table, la m ê m e réflexion. Combien d e ceux que je viens\nd e lire n'ont p o u r génie q u e leur vibration, comme ces jeunes filles qui\nn'ont pour beauté que leur jeunesse. Chacun n'est-il pas poète à 20 ans ?\nC'est l'âge idéal où tout bouillonne, où tout s'éveille. Chaque â m e devient\nu n e lyre, c h a q u e voix ressent le besoin de chanter. E t tant, qui ont cru\n« débuter » avec leur volume d'alors, en sont restés à tout jamais à celui-là.\nR i e n d'étonnant à leur silence; ils n'ont plus chanté q u a n d la source de leur\nc œ u r s'est tarie. Ils n'étaient au fond q u e des a m o u r e u x ou des enthousiastes,\nils n'étaient pas des artistes. Q u a n d l'inspiration est d e v e n u e plus rare, puis\ndéfinitivement est partie ils n ' o n t rien fait p o u r la retenir. Ils n ' o n t eu p o u r la\nMuse qu'un a m o u r passager qui n'était qu'un enivrement, qui n'était pas u n e\nadoration : aussi ont-ils p u jeter des cris sublimes sans que n o u s devions\nleur témoigner u n e adoration totale. Mais lorsqu'un poète est devenu h o m m e ,\na vieilli, q u a n d après avoir écrit livre sur livre, entassé œuvre sur œ u v r e , il\na, malgré l'âge m û r , les tracas, les inévitables lassitudes et tous les combats\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                LES POÈMES                                   79\n\nde la vie, conservé vivante et intacte la flamme sacrée de son cœur, quand à\ncinquante ans il chante avec le même enthousiasme et la même foi dans son art\nqu'au sortir de son adolescence — nous pouvons dire avec respect que\ncelui-là est un maître.\n   Et nul ne me contredira quand j'appliquerai ces réflexions à Emile\nVerhaeren. Il vient de nous donner le quatrième cahier de Toute la Flandre,\nles Villes à Pignons, et si l'on peut préférer pour la hauteur de l'inspiration\nla Guirlande des Dunes ou les Héros, on devra dire que jamais le maître ne\ncomprit et ne rendit comme aujourd'hui l'âme populaire de son pays, l'âme\ndes petites villes et des petites gens. Après avoir été le poète des penseurs\nparoxystes et l'halluciné des orgueils, Emile Verhaeren a réalisé depuis\nquelques années ce chef-d'œuvre — c'en est un dans notre pays où la masse\nest encore sceptique et peu artiste — de devenir pleinement et sans effort un\npoète national. On ne s'imaginait pas un tel poète sans cantates. Verhaeren\nn'a eu qu'à retourner à son enfance, qu'à reprendre pied sur la terre natale\npour se renouveler tout entier, ou plutôt pour dresser en lui, à côté du\ncréateur génial d'images et du rêveur visionnaire, le Flamand fidèle qui\ncommunie avec l'âme de sa patrie et la chante superbement. Aujourd'hui il a\ndélaissé les dunes sauvages, et cette voix de la mer si conforme à sa voix. Il\na quitté le lointain passé où claironnèrent les aïeux et il nous conduit dans les\npetites cités.\n   Ce sont « ces villes du Nord, villes de géants morts », comme vient de\nl'écrire Louis Delattre dans son petit livre harmonieux sur la Wallonie. Elles\nfurent autrefois pleines du cliquetis des armes et des sonneries de trompettes,\nles voici aujourd'hui bien tombées :\n\n                   La gloire est loin, et son miracle,\n                   Les archanges qui couronnent le tabernacle\n                   Comme autant d'énormes renommées\n                   Ne sonnent plus pour les armées...\n                   Avec prudence on a réfugié\n                   L'emblématique et colossal lion\n                   Dans le blason de la cité,\n                   Et, vers midi, le carillon\n                   Avec ses notes lasses\n                   Ne laisse plus danser\n                   Sur la grand'place\n                   Et s'épuiser\n                   Qu'un petit air estropié.\n\n   Et pour dire cette intime chanson, ces rêves morts, le même poète, qui,\névoquant naguère la Flandre communale, en sonnait « la vie ardente et la\nvictoire » va se pénétrer aujourd'hui de la mélancolie, de la simplicité, de\nl'atmosphère et des idées des villes oubliées : ce sont des ports déchus, des\nmarchés vides, des évêchés silencieux, des églises jadis glorieuses, mainte­\nnant paisibles, des canaux où vont de clairs chalands, des ruelles où tombe\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "80                               DURENDAL\n\n\nla pluie infiniment, des boutiques, qui à certains jours, réveillent leurs son­\nnettes, des hospices où toute la tristesse humaine, monotone et radoteuse, a\nréfugié ses manies, des grands places où le vent seul, les jours de tempête,\ngronde encore... Car les villes ont conservé un peu de leur orgueil d'antan et\nelles tressaillent — comme bondissent à son retour les navires abandonnés\npar la brise — quand « celui qui bouscule » vient les visiter, briser les gar­\ngouilles de l'église, faire sauter les cloches dans la tour, effrayer les bonnes\nvieilles au fond des béguinages, réveiller l'ardeur des échevins qui veulent\ns'en rendre maîtres... Et puis il reste des héros : au fond des cabarets\noù luisent les cuivres rouges, des cheminées flambent où certains soirs\nrissolent des boudins. Autour d'eux vont s'attabler les grands mangeurs et\nles grands buveurs de la ville, et le poète avec sa fougue inimitable redit\nleurs prouesses étonnantes, leurs bâfreries, leurs vantardises. Ces kermesses\nexaltent les ardeurs endormies de ces petits bourgeois et les rendent\nvraiment épiques; ils le seront encore aux soirs de tir à l'arc quand il faudra\nfêter le roi du grand serment... Puis la paix environnante va les reprendre.\nLes concours de pigeons, les concours de pinsons, les concours de\nfumeurs vont les ramener peu à peu vers de plus paisibles jouissances et\nbientôt leur seule distraction sera d'aller suivre, la pipe aux dents, la vente\npublique de tous les biens du vieux notaire.\n   Emile Verhaeren en restant grand poète est dans chacun de ces derniers\npoèmes un poète populaire. Et j'ai pu m'en convaincre en lisant ces jours-ci\ntout son volume devant une réunion d'ouvriers. Les plus simples com­\nprennent, saisissent, approuvent, sont enthousiasmés par ce mélange de\ntruculence et de mysticité, de fougue et de silence, de réalité et de rêve qui\nfont de Verhaeren l'interprète le plus complet et le plus représentatif de\nsa race.\n\n   J'ai parlé ici même, il y a trois mois, de M. Nicolas Bauduin, un jeune\npoète inconnu qui venait de crier un livre d'un lyrisme magnifique et\nimparfait. Aussitôt après le Chemin qui monte, M. Nicolas Bauduin nous\ndonne aujourd'hui les Triomphes et je suis bien obligé de déchanter... Non\nparce que ce livre est inférieur au précédent, mais parce qu'il ne lui est pas\nsupérieur. Le poète n'a pas écouté les conseils de Hans Sachs, il s'est enivré\ntrop vite de son facile génie. Il est certes admirable d'écrire un poème\nparoxyste et puissant avant de connaître l'orthographe et la grammaire,\nmais il est impardonnable de ne pas viser dans une nouvelle œuvre à la\nperfection. Je pense que M. Bauduin doit mépriser, comme je me permets\nde le faire, ces impuissants dont toute la poésie consiste en un arrangement\nharmonieux de syllabes, en une forme impeccable, soignée, chérie et qui ne\nrenferme rien. Mais il doit se convaincre qu'il est une autre impuissance :\ncelle de ceux qui ne parviennent pas à maîtriser leur génie, à le condenser\nfortement, à lui donner de la vigueur, à élaguer de leur œuvre les choses\ninutiles, les répétitions encombrantes, les vers médiocres ou mauvais, les\nréminiscences involontaires, les chevilles et les remplissages... Les œuvres\nlâchées ne subsistent pas, les fleuves que l'on n'a pu endiguer ne conduiront\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                 LES POÈMES                                    8l\n\n\njamais un beau navire vers la gloire. Surtout si ce navire se livre à des\nexercices aussi tumultueux que ceux auxquels le convie son pilote excessif :\n\n              Tous mes désirs sacrés s'ébattent sur l'eau folle,\n              Oh ! que ma nefjoyeuse et sainte y caracole,\n              Oui, va, puissante etfiereet marche sans broncher !\n\n   M. Nicolas Bauduin pourra devenir un grand poète lorsqu'il se défiera de\nsa terrible facilité, lorsqu'il aura la probité — mais quel est le jeune homme\nenivré qui y pense? — de ne pas terminer chacun de ses poèmes par le mot\njoie, soleil ou étoile, au choix, ce qui donne l'illusion facile de l'extase, lors­\n qu'enfin il reviendra à l'inspiration humaine du Chemin qui monte. Car ce\nchrétien a oublié Dieu pour les dieux et en se paganisant n'a rien gagné.\nTous les poètes ne sont-ils donc pas encore persuadés que rien n'est moins\n original que l'Olympe, Apollon, Pégase et Orphée? Retourner vers ce passé\n de convention c'est se fabriquer une inspiration insincère et artificielle.\n M. Bauduin malheureusement n'est pas près de se corriger : ce poète effréné\n nous annonce un nouveau livre : « la Divine Folie ».\n\n  Walther de Stolzing, combien de fois encore ai-je songé à vous, tandis\nque je poursuivais mes lectures : en feuilletant le Soleil dans la Forêt,\nmédiocres poèmes de jeunesse de M. Jean Bouchor et Bienheureuse du\nmême auteur, petit drame aux tendances profondes où une idée admirable est\nimparfaitement traduite en vers quelconques...; en parcourant les morceaux\nplus ou moins rythmés que M. Roger Devigne a intitulés les Bâtisseurs deville :\nprophéties huilées par un « Zarathoustra nouveau » et d'allures inattendues :\n\n                    Mon binocle embué prend des poses penchées,\n\n  Visions d'anarchie, de carnages, lyrisme inutilement dépensé dans des\npoèmes sans consistance; en écoutant la voix distinguée et parfois mélo­\ndieuse de M. Ch. H. Boudhors, jeune homme qui a lu beaucoup Sully-\nPrudhomme et qui a le tort de croire encore à la poésie nationaliste :\n\n                    Nous, citoyens français, choisis et députés,\n                    Par les départements d'Alsace et de Lorraine,\n                    Nous prenons à témoin la conscience humaine\n                    De nos droits insultés...\n\n   Saluts timides, cris présomptueux, chants vibrants à la Gloire. Mais\nlivres que leurs auteurs devront oublier s'ils veulent réaliser une œuvre.\n\n   Ceux-là commencent. Leur inspiration grandira sans doute, leur probité\nartistique s'affirmera par plus de travail... D'autres n'ont pas l'excuse de leur\njeunesse. M. Henri Allorge, qui a déjà publié six volumes, est de ceux-là.\nUne fois au moins il fut original : c'est le jour où il s'avisa dans l'Ame géomé-\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "82                                DURENDAL\n\n\n\ntrique, de chanter les beautés de l'asymptote et du losange. Aujourd'hui il\nest retombé dans la définitive banalité... L'Essor éternel, titre étrange pour\ndes vers sans élan que chacun oubliera au plus vite. Les lieux communs,\nles tropes démonétisés, les métaphores passe-partout y foisonnent :\n\n                  J'ai vu mourir ainsi les fleurs les plus chéries\n                  Du bouquet parfumé de mes illusions...\n\n  La forme, par contre, est soignée, et dans un certain sens, c'est dommage :\ncela signale un homme mûr en possession de son métier. Mais, mon Dieu,\noù est le reste? N'avoir plus même le « chant vibrant » et ne plus garder\nque l'observation des règles, ce n'est plus être Walther de Stolzing sans\ndoute, c'est peut-être, sans être passé par Hans Sachs, être devenu Beck-\nmesser...\n\n   M. Allorge piétine sur place. M. Prosper Roidot, qui fut un de nos\nmeilleurs espoirs,— que de poésie dans certaines pages des Poèmes pacifiques!\n— recule. Il se rajeunit. Le Jeu des dix-huit ans n'a qu'une excuse : c'est\nd'être peut-être une gageure :\n\n                       De dix-huit ans on saute à trente\n                       Sans posséder de gloire,\n                       De dix-huit ans on saute à trente\n                       Sans grand profit, sauf qu'on invente\n                       Que dix-huit ans vient après trente...\n\n  Dans ce petit volume, M. Roidot décrit Uccle et la porte de Namur,\nnous promène au café des Caves de Maestricht et autour de la fontaine de\nBrouckère, dit « je m'en fous » et croit faire du vers libre. Il parle une\nlangue peu articulée, ce n'est ni du français ni du flamand, c'est du... bra­\nbançon. Assez de pittoresque, pas de poésie... je n'insiste pas et préfère\npasser vite. Pour des camarades de taverne ce saut en arrière peut sembler\namusant et bouffon. A tous ceux qui ont aimé en M. Roidot un poète, il\nparaîtra triste.\n\n  Heureusement est-il des jeunes hommes dont chaque pas en avant\nannonce une œuvre plus grande et qui ne sont point infidèles à l'inspiration.\nC'est en les feuilletant que je veux terminer cet article.\n\n   M. Francis Eon est un des poètes les plus distingués du groupe du Beffroi\net la lecture de son tout récent volume, Trois Années, m'a poussé à reprendre\ndans un rayon familier de ma bibliothèque son premier livre, La Promeneuse,\nqui parut en 1905. Il est le début logique du dernier. L'un complète l'autre\net fait mieux comprendre l'écrivain modeste qui le signa. M. Francis Eon est\nun très noble poète ; ses idées, ses images, son âme font penser à Charles\nGuérin ; ses poèmes sont calmes, harmonieux et contenus. Pas de gestes, pas\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                LES POÈMES                                 83\n\nde cris, aucun désordre et beaucoup d'émotion intérieure. C'est le rêve de la\npaix, de l'amour, de l'automne, de la foi douce. Ce sont des vers prenants;\ndes appels à la joie et au bonheur chrétien ; c'est aussi cette nostalgie du\nNord commune à tant de poètes de son groupe :\n\n             Paysages du Nord, usines et fumées,\n             Fleuves roulant dans les brouillards des eaux lamées,\n             Ce ne sont pas chansons banales des midis\n             Vos purs pointes froids que Rodenbach a dits !\n             Les hommes au cœur fier du Nord sont peu serviles\n             Et les clochers hautains qui régnent sur leurs villes\n             Disent que les encens légers sont vains et faux,\n             Que le chemin est dur vers le ciel, et qu'il faut\n             Pour approcher de Dieu la foi qui persévère\n             Dans le silence et dans un idéal sévère.\n             Le vent religieux qui chante dans les lins\n             Les couvents, les beffrois, lesflèches,les moulins,\n             Et l'élan des épis et lesfleursdes collines\n             Et les Bruges, les Audenardes, les Malines,\n             Tout le- Nord, affranchi de l'art artificiel\n             Jette le cri profond d'une âme vers le ciel.\n             Le Nord toujours ! toujours cette âpre nostalgie\n             Des paysages froids du Nord !l'âmeélargie\n             Au souffle d'un grand vent plus mâle que nos vents,\n             Nos brises tildes aux murmures décevants !\n             Elles ne vivent pas et sont vaines nos brises !\n             Et ce sont les hauts ciels noyés de brumes grises\n             Qui donnent le conseil valeureux d'être fort\n             En imposant un autre rêve à notre effort.\n             Nous rêvons deflotsdoux et de mers irisées,\n             Et nos barquesn'ontpas connu les Zuyderzées...\n\n  Le présent volume ne le cède en rien à celui dont j'extrais ces derniers\nvers. Il donne plus encore l'impression d'apaisement, de sérénité, de grandeur\ncontenue, de rêve noble. Il est rempli de bonheur silencieux, d'intimités, de\ncontemplations presque religieuses.\n\n               Cette veille sans lampe est douce. — Après les cris,\n               Ma peine sans espoir enfin s'est résignée ;\n               La fenêtre est ouverte et là table où j'écris\n               D'une lumière blanche et lointaine est baignée.\n               Voici calme parmi son triomphe soudain\n               Monter la lune lentement sur le jardin.\n               Elle envahit la nuit d'Octobre que j'aspire,\n               J'écoute les pommiers feuillus encor bruire\n               Tout frissonnants sous une nappe de clarté —\n               Mais je ne vois plus rien que la lune monter.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "84                                DURENDAL\n\n\n  Et tout cela vient du cœur, tout droit, sans effort, sans artifice, mais avec\nun désir de perfection, une dignité de formes admirables dans ce siècle de l'à-\npeu-près. On devine sous cette simplicité prenante le travail pénible et cruel,\ncette noble douleur dont ces quatre vers sont un écho — vers qui évoquent\nsoudain le Semeur de Cendres :\n\n                        Que le vent s'enfle, me pénètre\n                        De son vertigineux baiser\n                        Et qu'il m'étreigne à me briser\n                        Commeunpoème qui va naître.\n\n  Sous un titre modeste, Quelques Vers, le Comte d'Arschot nous donne un\npetit volume de poèmes. En le suivant dans ses étapes de voyage, où l'Orient\nparticulièrement nous était apparu avec des couleurs si vives et souvent si\nneuves, nous avions bien senti que le poète n'était pas perdu : que de\npaysages d'âme en effet, que d'états psychologiques, que de rêverie profonde\net un peu déprise ne trouvions-nous pas derrière les décors qu'il nous\névoquait. C'est cependant avec joie que nous le voyons revenir à la poésie\nrimée. Le petit livre que j'ai sous les yeux n'est qu'un cahier bien mince,\nmais plusieurs poèmes y sont à citer. Une mélancolie un peu monocorde, un\nsentiment de lassitude à la fois et d'ardeur, un sourire leurré, un frisson­\nnement à la fois léger et triste de la pensée les remplissent tous. J'y aime\nsurtout les nuances, exquises et très prenantes.\n\n                 Tu m'es comme un parfum d'une invisible fleur...\n\net les rythmes brefs, les vers qu'on pourrait mettre en musique, les stances\nclaires où une précision classique s'unit à la subtilité du rêve, comme dans\nce court morceau : Sur une morte, que je ne puis citer, faute de place, et qui\nsemble une reprise dans la note sereine et lumineuse du fameux poème de\nMusset...\n\n   Ceux-là sont à peu près de parfaits artistes. Ils le deviendront. Mais à\nmoins qu'ils n'élargissent ou n'approfondissent leur pensée, il leur manquera\ntoujours la grande Inspiration. La grande inspiration, il est vrai, semble\nmorte. Et la plupart la remplacent en enflant la voix. Hélas! ils auront beau\nêtre splendides, chanter comme des orgues, bomber comme des torses,\ns'élancer tumultueux et clairs comme des cathédrales, les poèmes les plus\nparfaits ne sont pas certains de toujours vivre. Seuls ne mourront pas ceux qui\nporteront l'écho des sentiments ou des paroles éternels. M. Georges\nRamaekers l'a compris, aussi n'est-ce pas au jardin banal des inspirations\nhumaines — ce jardin où si peu de recoins d'ailleurs sont inexplorés — qu'il\na été chercher le souffle qu'il lui fallait pour vivifier son œuvre. Son effort n'a\npas été de dire bien des choses mille fois redites, mais de célébrer, en même\ntemps que la communion de l'âme avec la nature, la communion de la nature\navec Dieu. Et même au point de vue de l'originalité de ses poèmes il a eu\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                LES POÈMES                                   85\n\ncent fois raison. Dès qu'écrivit M. Ramaekers on sentit qu'il y avait du\nnouveau; et s'il n'est pas encore arrivé à la complète maturité de son talent,\nnon plus qu'à la forme définitive qu'il semble chercher encore, il a du moins\nfait entendre des accents depuis longtemps oubliés. Quand sa fougue verbale,\nqui parfois lui joue de vilains tours, aura disparu, quand ses poèmes seront\nplus au point de vue de la forme surtout des « touts » vivants, il nous\ndonnera l'œuvre définitive que nous sommes en droit d'attendre de lui.\n   M. Georges Ramaekers pratique le symbole, connaît la Bible et l'Écriture\nsainte à fond, ne dédaigne par la prophétie : cela lui donne une certaine\néloquence un peu tumultueuse qui n'est pas sans grandeur. Il admire et\ncomprend admirablement la nature, mais ce qu'il y voit ce n'est pas l'extérieur\ndes choses, c'est leur signification mystique, c'est le rapport avec les mots\néternels longuement médités avec la théologie et avec son âme de croyant.\nEt voilà tout un aspect littérairement inconnu de la nature. Cette étude et ce\nrêve nous avaient valu il y a trois ans le Chant des Trois Règnes où tous les\nêtres de la création, de la pierre à l'être humain, signifiaient le règne\nsuccessif du Père, du Fils et de l'Esprit. Le plan du livre récent, les Saisons\nmystiques, est sensiblement le même. L'hiver, le printemps, l'été et l'automne\nexprimeront tour à tour la Foi sans consolation, l'espérance fraîche et\nvibrante, l'amour puissant et divin, le repentir et la tentation... et ce sera la\nmagnifique paraphrase des actes de foi, d'espoir, de charité et de contrition\nque nous avons appris au catéchisme : comme quoi la poésie ne pourra\njamais être plus grande, plus neuve', plus puissante qu'en répétant les paroles\nde vie que Dieu enseigne aux petits enfants.\n   Le poète des saisons mystiques, qui a pris sa forme à Emile Verhaeren,\npossède donc une pensée propre. Elle le différencie de ceux-là même qui\nont déjà exprimé le même symbolisme des mois. Victor Kinon par exemple\ndans l'Ame des saisons, fut plus prenant, plus naïf, moins exclusivement\necclésiastique et plus profondément homme. Georges Ramaekers est plus\npuissant, plus visionnaire, moins divers, plus un. Le volume de Victor\nKinon devait être lu et médité, rêvé, pour être compris dans toutes ses\nnuances ; celui-ci peut se résumer et sa table des matières est une synthèse,\n comme son livre est un poème.\n   Chantre de l'hiver et du printemps, Ramaekers excelle surtout dans ses\nimpressions d'été ou d'automne. Il est peintre et son œil de flamand y\ntrouve les couleurs robustes et riches qui conviennent à son talent. Parmi\nceux qui ont exprimé la nature par le pinceau, ses préférences vont à\n Rubens,\n\n                    Rubens, été charnel, zénith de l'œil flamand;\n\nà Courtens, « le maître des arbres d'or » qui, comme le poète, a si bien\nmagnifié la royauté de l'automne; à Laeremans dont le rapproche son\ntempérament de brabançon. On est tout étonné, au milieu de ces préférences\ncoloristes et réalistes, de trouver tout à coup, comme une mélodie décolorée,\nle rêve de Puvis de Chavannes\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\n                Lts femmes de Puvis incarnent le grand rêve\n                Que l'automne en mourant suscita dans mon âme.\n                Rêve de pourpre morte et de défunte flamme,\n                Crépuscule idéal qui, lentement s'achève,\n                Grave comme un final et comme sur tes grives\n                Hellade, la cadence eurythmique des lames...\n\n  Les meilleures pages de son livre sont sans conteste celles où il évoque le\nrepentir de l'automne. Là, aussi bien que l'oeil du peintre, l'âme du mystique\nplutôt pessimiste est dans son élément. La forme elle-même y est à la fois\nplus grave et plus tourmentée. Il faudrait citer tout entière l'admirable Passion\ndu Soleil.\n   M.. Ramaekers, sauf de rares — et heureuses — exceptions, pratique le vers\nlibre. Et je ne mets dans cette remarque aucun sens défavorable. Si je parlais\nde lignes simplement inégales, je ne les appellerais pas des vers. Les vers\nlibres de M. Ramaekers sont vivants et organiques, un rythme personnel les\nanime, je n'en veux comme preuve que cette strophe qui serait déjà une\ncurieuse tentative si elle n'était, en plus, une adorable musique\n\n                        La nuit diamante\n                        Les herbes mouillées,\n                        Et des mains aimantes\n                        Dans l'air caresseur\n                        Invisibles mains de sainte ou de sœur —\n                        Tendrement aimantent\n                        Parmi les feuillées\n                        La lumière de la Douceur.\n\n   Mais parfois dans le tumulte des images, des rythmes et des mots,\nM. Ramaekers laisse emporter des fautes de goût et de nuances.\n   Vu dans son ensemble, le dernier volume de G. Ramaekers est admirable.\nN'eût-il que sa signification chrétienne, il serait pour les jeunes qui se\ndestinent à l'art un exemple, lui qui se joint à d'autres livres chers pour dire\nà ceux qui souffrent de vivre en un siècle vieux où il n'y a « plus rien à\ndire ». C'est dans la pensée, la liturgie et la mystique chrétiennes que se\ntrouvent les inspirations les plus neuves et les plus profondes et la nature\nn'est jamais plus belle, les paroles ne sont jamais plus grandes, les heures\nplus riches en beauté que lorsqu'elles sont vues par des yeux qui croient,\nvécues par des cœurs qui espèrent, chantées par des lèvres qui prient.\n                                                             PIERRE NOTHOMB.\n\n  P.-S. — Il ne rentrait pas dans le cadre de cet article écrit à propos des\npoèmes récents de parler des Muses françaises, l'excellente anthologie qu'a\npubliée dernièrement M. Alphonse Séché. En deux volumes se résume\nainsi le mouvement de la poésie féminine depuis Marie de France jusqu'à\nMadame de Noailles. Et l'ouvrage est curieux s'il n'était pas nécessaire. Il y\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                LES POEMES                                   87\n\naurait, en effet, toute une étude à faire sur l'inspiration des femmes poètes.\nElle a terriblement évolué. Jusqu'au XVIIIe siècle, elle fut en général gra­\ncieuse, élégante, sensuelle, discrètement pieuse ou didactique. Au siècle\nsuivant, elle devint — comme toute inspiration romantique — douloureuse,\ntriste, mais moins que la poésie masculine. Elle est souvent familiale et vir­\nginale, et c'est cela qui fait son charme sans prétention. Aujourd'hui les\nfemmes sont les premières à chanter l'orgueil de la vie et la volupté. Elles son\nnombreuses et ardentes et leur chœur est certes puissant et beau. Parmi elles\ncertaines ont du talent, deux ou trois du presque génie, car le génie féminin\nsera toujours incomplet — et beaucoup sont d'une désespérante médiocrité.\nLa baronne de Zuylen et Mlle Marguerite Coppin, par exemple, font triste\nfigure à côté de Mme Hélène Picard — mais aucune n'a eu l'idée de célébrer\nce qui devrait être et ce qui fut jadis le charme de leurs vers : la famille et\nl'enfant. Je continue à croire, avec M. Edouard Trogan, « que les plus\ngrands poètes parmi les femmes sont celles qui ne font pas de vers, mais\nvivent la poésie et craindraient de la déflorer en la mettant sur pieds ».\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "                     Une nuit que je lisais\n\n     A propos du \" Livre d'Heures \" de H. H. Jorys (1)\n                        TOUT artiste connaît cet instant délicieux où, le travail de\n                            c o m m a n d e expédié et la porte close aux visiteurs im­\n                            p o r t u n s , l'on goûte le repos bien g a g n é dans la c h a m b r e\n                            c h a u d e et pleine de rêves familiers.\n                                L a j o u r n é e fut laborieuse. On a bâclé u n article, mis le\n                           point final à u n chapitre a u s t è r e . A présent c'est le soir.\n                           Vous vous dites : « J e vais me payer quelques b o n n e s\n                           heures de flemme. » O n couche de b o n n e heure, on bourre\n                           sa meilleure p i p e . L a douce petite lampe d'argent ciselé\néclaire j o y e u s e m e n t l'oreiller, tandis q u ' u n gai feu de bois danse a u plafond.\nA présent tout est bien, il fait bon, on est h e u r e u x et l'on feuillette quelque\nbouquin a u h a s a r d , en écoutant passer les heures calmes de la nuit.\n   Ces temps derniers m'avaient été d u r s , et c'était avec u n soulagement\ncomparable à la plus folle volupté q u e j ' a v a i s posé la p l u m e . « A quoi\nemployer m a soirée? » pensai-je. D e h o r s la neige glissait m e n u e et serrée\ncomme de la farine des mains d ' u n m e u n i e r . L e lit tiède et blanc me sollici­\ntait en a m i . L a lecture calme et n o n c h a l a n t e est u n plaisir d'oisifs, une joie\nrare que les littérateurs à la tâche ne peuvent guère s'offrir. Comment voulez-\nvous q u ' o n trouve le t e m p s de couper des feuillets lorsqu'on écrit toute la\njournée?\n   « Enfin, me dis-je, je vais pouvoir faire c o m m e tout le m o n d e . » Mais q u e\nlire? Mes vieux b o u q u i n s tant de fois ouverts avec a m o u r m e parurent soudain\nfades. J a m a i s je ne les aurais crus si loin de ma main. « P a y o n s - n o u s d o n c\nde l'inédit. » S u r ma table en noyer clair s'empilaient des tas de couvertures\nmulticolores et déjà poussiéreuses, qui n ' a t t e n d a i e n t que la venue du bouqui­\nniste du coin p o u r aller d o r m i r dos à dos d a n s les boîtes-cercueils des quais.\n On n e p e u t tout garder, n'est-ce pas? et l'on a déjà tant d e mal à se loger,\nsoi et sa famille!\n   P a r m i les in-douze e n n u y é s et vierges, u n d'eux frappa mes regards.\n\n\n  (1) Bien qu'on ait proposé dans le Figaro le roman de M. H. Jorys, le Livre d'Heures,\npour l'attribution du prix Goncourt, je crois être le premier critique à parler de cet inté­\nressant volume, et suis heureux d'en offrir la primeur aux nombreux lecteurs de\nDurendal.\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                         UNE NUIT QUE JE LISAIS                               89\n\nC'était une austère feuille de parchemin crème où s'étalait en lettres gothiques\nce titre alléchant et énigmatique : Le Livre d'Heures (1).\n    Ce titre me plut qui sentait l'encens et les fêtes liturgiques. A certains noms\ns'accrochent des états d'âme bien particuliers et il m'a parfois suffi d'épeler\nun mot pour m'évoquer la campagne qui poudroie et la petite source susu-\nrante.\n    Les associations d'idées se levaient comme des papillons de lumière et je\nsongeais :\n    « Le livre d'heures, c'est celui de la vie, le bon conseiller qui s'adapte à\nchaque instant de l'existence, qui tient compte de la nuance du jour et des\nmoments du cœur; l'eucologe caméléon où l'on trouve matines et laudes, un\nvespéral et un diurnal. »\n   J'étais, comme on le voit, en d'excellentes dispositions. Nul dessein mau­\nvais, nul œil de critique de métier derrière les lorgnons de l'indifférence, mais\nl'attitude d'un rêveur qui cherche en d'autres un peu d'exaltation et de lyrisme\nréchauffant.\n    Dès l'abord, une chère surprise. Sur la feuille de garde je lus : A J.-K. Huys­\nmans j'aurais voulu dédier ce petit Livre d'Heures. Il ne faut pas avoir peur, vous\nsavez, pour dédier un livre à l'auteur d'En Route. Si Durtal était indulgent\ndans son commerce avec ses semblables et très doux dans l'intimité, en\nrevanche il se montrait intraitable dans le choix de ses lectures — lui qui\ndétestait la philosophie autant que les mathématiques et les livres de verssses\n— comme il disait — plus encore que la littérature courante. Mais l'auteur\ndu Livre d'Heures a dû vivre en étroite communion d'idées et de goûts avec\nHuysmans, puisqu'il lui a emprunté son prénom en guise de pseudonyme :\nJorys.\n    J'ai lu et peu à peu la fraîche intimité de ce roman m'a gagné. Dieu me\npardonne, je crois bien avoir laissé éteindre ma pipe et charbonner ma\npetite lampe. Quand je dis roman, je veux m'exprimer comme tout le monde.\n Chacun sait que de nos jours ce mot est surtout un titre commode pour\nhabiller toutes les émotions de la pensée et les émois du cœur. Vous écrivez\nune étude de mœurs, un livre à thèse, une série de descriptions claires, et\n vous appelez cela roman. Mais l'intrigue qui justifie le titre ne sert qu'à faire\n passer les idées, qu'à donner un corps à la théorie. C'est une occasion de parler\n d'autre chose. L'intrigue du Livre d'Heures est donc mince et importe peu.\n De même que pour faire un canon ce n'est pas le trou l'objet utile, mais le\n bronze qu'on coule autour. Ainsi d'un roman. L'histoire ne m'allèche pas\n autant que son assaisonnement. Les hors-d'œuvre m'ont toujours ouvert\n l'appétit.\n     Une jeune femme s'éprend d'un vieux savant. Voilà qui est assez simple\n pour permettre toute fantaisie et c'est tout le régal officiel de ce livre. Mais\n je n'ai que faire de ce rôti quand on m'offre plusieurs entrées succulentes,\n des relevés exquis, des entremets délectables et des friandises rares.\n\n\n  (1) M. H. JOUYS : Le Livre d'Heures. Librairie Nilsson.\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "90                                       DURENDAL\n\n\n\n   Oui, si vous voulez, ce n'est rien du tout cette passion très pure et pleine\nde soleil, mais comme elle se noue bien, comme elle s'accroît et comme elle\ndomine enfin dans la paix de deux cœurs unis! Comme elle s'enfle de tous\nles sentiments humains, profonds et délicats, et que j'en aime l'ambiance\nvaporeuse et pleine d'âmes 1\n   La rencontre s'est faite dans un temple, austère et froid au prime abord,\nmais qui soutient dans sa nef immense des milliers de rêves ardents et les\nplus folles chimères, je veux dire la Bibliothèque Nationale. Pour qui a\nvécu là certaines heures studieuses, pour qui s'est assis dans ces fauteuils\ncommodes et a promené ses regards sur le chœur absidal de cette cathé­\ndrale laïque — tandis que des prêtres peu zélés tardaient à vous offrir la\nmanne demandée — la griserie de ce lieu est irrésistible. Là Félice venait\ntromper les ardeurs d'une jeune imagination en revivant d'anciennes vies\npalpitantes. Un jour elle coudoie le doux archéologue mystique si bien\nnommé Maître Aubry, et leur mutuelle existence douloureuse se trouve\nsoudain baignée de rayons.\n   Le caractère de Félice ne laisse pas que d'être troublant. Voici une jeune\nfemme désabusée d'un amant trop léger, qui se réfugie dans des songes\nantérieurs. D'une famille volage d'esprit, avec une mère folle comme un\noiseau et des sœurs gaîmént vaniteuses — seul, le père a une noble et bonne\ntête de campagnard — Félice n'a pas trouvé au foyer la douce flamme qui\nréchauffe et au soleil de laquelle l'esprit mûrit dans sa paix. Elle est blonde,\nelle aime la joie d'être, de boire la lumière, et partout où elle va de la\nmédiocrité heurte son rêve et la fait buter. D'une intelligence précoce, dont\nrien ne saurait combler le désir, elle a refoulé au fond de son cœur cet\nenthousiasme naïf qui voudrait s'émerveiller de tout et chanter à toute\nheure, sans cause. Pourtant elle déborde encore de jeunesse et d'extase et\ntous ses trésors cachés s'épanouiront pour qui saura les comprendre.\n   Comme je l'aime cette Félice bien moderne, ironique et tendre, avec son\nsens critique très aigu et des gerbes de fleurs plein les mains, avec son\ncerveau sain, bien organisé et sa facilité, malgré ses dons d'analyse, à sentir\nintensément tout ce qui vibre autour de nous, tout ce qui parait; qui manie et\nmêle dans la même fièvre l'apparence et le réel! Peut-être l'avons-nous tous\ndésiré cet être de chair assez malléable et assez fort pour se plier comme un\nrameau souple à chacun de nos états d'âme et se redresser aussi vers le ciel,\nd'un bel élan ?\n   Donc, Félice possède un corps douillet de jeune coquette et un esprit\nvoûté de patriarche. Du moins c'est elle qui le dit.\n   Jadis, quelque gente dame amoureuse et frivole, ayant détourné de ses devoirs un\naustère bénédictin, dut, sous la malédiction divine, sentir l'esprit du religieux s'incorporer\nà ses rondeurs de caillette pour revivre une existence nouvelle sous le nom de Félice et\ntenir cet esprit en vivante géhenne\n  Une conscience grave la rabrouait de ses faiblesses de femme ; une voix moqueuse la\nraillait de ses méditations de vieillard.\n  Après cela, quoi d'étonnant à ce que ses états d'âme se traduisissent en cantilènes ;\nen elle, fidèlement, le jour, la nuit, dans la joie, dans la tristesse, le moine chantait\nses Heures.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                            UNE     NUIT    QUE JE       LISAIS                            91\n\n\n   Ah ! comme cette petite a des lettres ! Pour une femme cultivée elle n'est\npas ennuyeuse pour deux sous. Chaque fait, chaque vision, chaque pensée\néveille en elle un tas d'associations curieuses et fait lever la poussière des\nlivres feuilletés avec amour. Comme elle est très gourmande, on lui offre des\ngélinottes.\n\n  — E h bien, petite, comment trouves-tu ces gélinottes ?\n  « Je les trouve à un dîner que Sandoz donne dans l'Œuvre; je les trouve dans le Journal\ndes Goncourt qui content en avoir mangé chez Zola, et je trouve à ce propos une ressem­\nblance de plus entre Sandoz et Zola », répondait-elle mentalement. Puis, tout haut, après\nun temps :\n  — Je les trou vel., excellentes.\n  Mais c'était trop tarder pour prendre parti. L a chère Mme Baurinville était désolée.\n\n  Regardez-la faire son marché avec la cuisinière. Celle-ci soupèse deux\npoulets avec la gravité de la justice tenant la balance des iniquités. Celle-là\nvoit bien au delà.\n\n   Aurore avait pris parti pour deux poulettes blanches crêtées de sang. Elle considérait\nun melon maintenant — u n petit melon aux côtes divulguées comme par u n bon rire — elle\nle palpait, le sentait, l'élevait à hauteur de ses yeux, semblait l'interroger, aussi pressante\nqu'Hamlet avec le crâne du bouffon : « Pauvre Yorick !... c'était un garçon d'esprit... là\npendait ses lèvres que j'ai baisées... Où sont ses quolibets à cette heure ?... le voilà bouche\nmuette... » Le petit melon disparut dans les profondeurs du panier.\n   — Pauvre Yorik.\n   — Plaît-il, demanda la domestique.\n   Félice rougit de sa distraction et baissa la tête sous l'immense pitié de la cuisinière.\n\n  Vous vous dites : « Voilà une petite femme drôle, cultivée, très homme\nde lettres, pas ennuyeuse du tout. C'est rare. » Vous la voyez qui vous tire\nune langue rose grande comme un ongle et qui fait des métaphores suivies\ntout comme Théophile Gautier. Eh bien ! ce petit être spirituel, moqueur et\nsentimental n'est ni pour vous ni pour moi. Il s'adjuge à Théophile\nAubryot, à maître Aubry, le doux savant presque aveugle, parce que ce\ndernier a une âme d'enfant et que seul il lui offre assez de sécurité. Ah ! la\ntendre physionomie que celle de ce bon archéologue que la vie a meurtri et\nqui sent à l'heure du désespoir se blottir dans sa pauvre main un petit oiseau\nébouriffé !\n  Mais que vais-je vous conter là et comment vous émouvoir par la caresse\nde ce style plein d'âme et de joie I Je connais un pays quelque part dans les\nAlpes où chaque fois que j'y retourne j'éprouve un enchantement neuf. Vous\nmontez la côte et c'est toute la plaine merveilleuse qui resplendit sous vos\npieds. Vous montez encore et vous voici perdu parmi les bois d'ombre et les\nsapins embaumés. Plus haut enfin on découvre des glaciers bleus et des\nneiges roses. A chaque page de ce livre des chants nouveaux vous\nassaillent, un air pur vous fouette les yeux-, vous êtes entouré d'images\nchères et d'évocations lointaines et votre cœur bat plus vite.\n   Ce soir-là j'ai bien employé mon repos.\n                                                                           T.   DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "                         Âme wallonne\n\n               Louis Delattre : « Le Pays Wallon »\n\n                   IL continue à être fortement question, dans la presse littéraire,\n                      de l'âme belge. Avez-vous une âme belge? Et d'abord à\n                      quoi reconnaît-on une âme belge? A quel moment est-elle\n                      assez particularisée pour ne pas se confondre avec l'âme\n                      aryenne, avec l'âme septentrionale, avec un tas d'autres\n                      variétés d'âmes inventées par les néo-animistes, à l'imita­\n                      tion des sauvages peut-être, qui mettent des âmes sauvages\n                      dans les cailloux ? Mais votre âme n'est-elle pas trop spéci­\n                      fiée, au point de n'être plus une âme belge, adéquate au\nterritoire des neuf provinces, additionné du Congo, si vous voulez; votre âme\nn'est-elle tout simplement qu'une âme de Campine ou d'Entre-Sambre-et-\nMeuse, une âme de Verviers ou de Poperinghe, qui, dès qu'elle met le nez\nhors de son patelin natal, se heurte à du non-moi?\n   Troublantes questions que chacun cherche à résoudre selon la nature de\nson âme propre et personnelle : les uns par l'observation et l'étude, — il se\npourrait que ce fussent les vrais titulaires de l'âme belge — les autres par des\npirouettes ou des déclarations tranchantes et fendantes, accompagnées\nd'injures pour ceux qui ne sont pas de leur avis.\n   Voici un petit livre qui répond à sa manière à cette question. Lisez-le. Le\nnom de l'auteur, Louis Delattre, vous garantit que vous y trouverez bonne\nhumeur et bonne façon. Il est utile que l'on se rappelle qu'en 1905, l'âme\nbelge, née depuis toujours, ou à naître, avait officiellement trois quarts de\nsiècle ; et que, à cette occasion, le gouvernement patronna la publication d'un\nénorme ouvrage collectif qui doit s'appeler Notre Pays. Si énorme que l'édi­\nteur, d'abord envié, s'écroula sous le poids. On en vit paraître quelques fasci­\ncules, de format inquiétant; quand ils y seront tous, ce que le nouvel éditeur,\nM. Van Oest, nous promet pour bientôt, il faudra les compter, les vérifier,\nles étendre à plat, les enfermer dans des cartons spéciaux; et quand on voudra\nles lire, un jour de grand loisir, il faudra déblayer la plus vaste table, éloigner\nles encriers, combiner un éclairage spécial et ne pas reculer devant un effort\nmusculaire sérieux.\n   M. Louis Delattre fut appelé à écrire, pour Notre Pays, une description du\npays wallon. Il la fit vivement, et n'en entendit plus parler. Curieux, j'ima-\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                               AME WALLONNE                                     93\n\n\ngine, de la relire lui-même, il s'arrangea dans l'entre-temps pour la faire\nexister en un petit volume léger, celui-ci, maniable, dont l'apparition semble\navoir fait sortir des limbes le fascicule si longtemps attendu de Notre Pays.\nDe façon que maintenant nous avons, à la fois, les deux éditions ; mais bor­\nnons-nous à la vilaine, à la bonne, à celle qu'on peut lire sans gymnastique.\nL'ouvrage s'appelle Le Pays Wallon, est édité à Bruxelles par l'Association des\nécrivains belges, en de petits volumes, tous hors commerce pour le moment,\net dédié à M. Fernand Séverin, comme au premier poète de la race wallonne\nqui prend aujourd'hui conscience d'elle-même.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   L'âme belge se cherche? Il se pourrait que l'âme wallonne se fût trouvée.\nEn se penchant sur son pays, qu'il connaît si bien, pour l'ausculter,\nM. Delattre a entendu battre un cœur, un seul, et il ne sait pas si c'est celui\nde son pays ou le sien; il a senti palpiter une âme. L'âme wallonne, dis-je?\nUne âme wallonne, en tout cas.\n   Car en voici toujours une qui se confesse, qui se débrouille, qui s'explique\ndans ces petits chapitres si clairs, si joliment primesautiers, qui ont l'air\nd'être parlés par quelqu'un qui trouverait tout le temps des tours heureux,\ndes mots ingénieux, des manières de dire aussi finement nuancées que sa\nsensibilité est finement frémissante. Ce livre, semblable à tous ceux de Louis\nDelattre, jase allègrement comme un ruisseau sur les pierres, comme une\nbrise de mai dans des verdures jeunes.\n   Mais ne croyez pas qu'il ne sache où il va. Il est savant et méthodique. Il se\ndivise et se subdivise suivant un plan médité. Les sites d'abord, et leur carac­\ntère, et leur aspect, leur âme enfin ; le mot est inévitable et on n'y échappe\npas. Et puis l'assise des villes, des villettes du pays wallon, la terre et la\npierre, le bloc minéral qui est dessous, qui nourrit les nourritures des\nhommes. M. Delattre sait toutes ces chimies et cette géologie. Il sait bien\nd'autres choses, et notamment l'histoire, sans en avoir trop l'air ni la pédan­\nterie; et la cuisine; et les friandises populaires sur lesquelles on trouvera ici\nune documentation sans égale. Il parle de tout cela, il mêle tout cela, dans\nun discours toujours plein d'entrain et de cordialité affectueuse. Le moyen\nde n'être pas persuadé? On veut qu'il ait raison dans ce qu'il dit. Et d'abord\nil a raison, car on sent qu'il a bien regardé et qu'il a vu juste, qu'il a senti net\net fin.\n\n                                           *\n                                       *       *\n  Après ses impressions générales, il fait passer sous nos yeux, en une\ndernière partie, chacune des villes wallonnes dans son visage vrai, avec sa\nphysionomie à part. Toutes, sœurs, elles se ressemblent toutes, et chacune\ncependant a son air de figure, son accent, sa couleur, son charme rustique ou\nses belles manières de ville bien apprise. Il visite la Wallonie, la Haute-\nBelgique qui s'oppose au bas pays d'argile et de sable occupé par les\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "94                                DURENDAL\n\n\n\nFlamands. Il la visite comme une montagne qu'on gravirait par les premiers\ngradins du Hainaut septentrional et du Brabant wallon, en partant des\nalluvions du Tournaisis. C'est le pays de la pierre bleue, Mons et\nSainte-Waudru ; puis les Gilles de Binche, et les clouteries de cette\nFontaine-l'Évêque que Louis Delattre a toujours choyée d'un cœur filial.\n   « Je me souviens bien que tous ces hommes noirs à tabliers de cuir couleur\nd'amadou, étaient heureux dès l'aurore, comme des coqs annonçant le\nsoleil. Sans faillir, sans cesse, comme ils forgeaient! Le soir, ils s'asseyaient\nsur la grosse pierre du seuil qui servait à soutenir le pied de devant des\nchevaux à ferrer. Ils s'asseyaient, croisaient les bras et fumaient. Sur leur\nâme à l'aise, les jours passaient comme l'eau de la fontaine de pierres\nbleues.\n   » Mais quand s'ouvrait ou se fermait l'école voisine, comme les petits\nsabots claquaient sur les pavés lisses et bombés ! Qu'elles criaient et\nAuraient les voix d'argent !\n   » Voilà qu'un écolier à cheveux roux qui simulent une auréole de\nflammèches, les yeux brillants, à grande bouche narquoise, s'élance sur le\nrebord du bassin et à pleines mains jette sur la route des paquets d'eau qui\narrêtent ses compagnons. Les gerbes giclent, s'écrasent, rejaillissent. Eux\ns'avancent, reculent, sautent avec des cris. Dans la venelle, le visage rouge\nd'animation, les vestes mouillées collant sur les petits dos, ruisselants et gais,\nne sont-ils pas une troupe de satyreaux venus de prés voisins et courant vers\nla soupe parfumée, à la table maternelle?\n   » Dans la vasque calmée, immortellement bleu reparaît le dôme du ciel.\nIl se creuse très loin au fond de l'onde, où, parmi les menus cailloux\nétincelants, tourbillonnent, renversés, les vols des pigeons de l'azur. »\n   Chaque région fournit ainsi matière à de vivants croquis, où vous recon­\nnaissez l'allure franche et spontanée de l'auteur des Contes de mon village,\nd'Une rose à la bouche, du Roman du chien et de l'enfant et de tant d'autres livres\npleins de charme. Marquons simplement les étapes de cette ascension de la\nmontagne wallonne : les « sites brutaux » du pays de la houille et du fer ;\nThuin « la jolie »; les « grâces fraîches » de la Fagne et de la Marlagne; le\ncouloir mosan taillé dans le roc par les eaux; les antres féeriques du\ncalcaire; Huy, perle du Condroz; la rumeur des ruisseaux ardennais et\nl'immensité de l'horizon des hauts plateaux; pour finir par la descente vers\nLiége, cœur de Wallonie, et la fuite de la vallée vers Visé, vers les plaines\nflamandes, patrie d'autres hommes.\n   Le voyage accompli, si le lecteur, fermant les yeux sur tant de vives\nimages, cherche à résumer en termes précis l'idée qu'il s'est formée, chemin\nfaisant, de l'âme wallonne, il trouvera qu'en somme, elle ressemble beaucoup\nà l'idée qu'il se fait lui-même de l'âme de M. Delattre. La psychologie\nressemble au psychologue. L'âme wallonne est ouverte, accorte, accueillante;\nelle sourit avec belle humeur et se donne sans réserve, avec entrain. Elle est\nsimple, gouailleuse quelquefois, sans méchanceté. Tendre et allègre, gaie et\nsociable, elle s'exalte souvent jusqu'à une légère ivresse et parfois jusqu'au\nravissement.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                              AME    WALLONNE                               95\n\n    « Les Flamints, c'est nié des dgins », dit un propos satirique de\nWallonie. Entendez par là que c'est une autre espèce d'hommes. Pour les\nWallons, les Flamands c'est du non-moi. Et si M. Delattre a bien exprimé\nl'effet qu'ils font sur ceux de sa race, l'âme flamande est grave et même\nsombre; elle se contracte, elle se replie sur elle-même, elle se défend. Elle a\nle caractère volontaire, travailleur, conquérant. Elle s'efforce, elle se bat.\nElle aussi, elle est en harmonie avec son ambiance, avec le sol où elle a\ngermé.\n    Et l'âme belge, que devient-elle dans tout cela? Elle devient plus difficile\nà comprendre; plus on marque les oppositions des deux parties du pays,\nmoins on est près de la formule qui les unifiera, qui les amalgamera. Sans\ndoute, il en faudra chercher le secret dans la politique et dans l'histoire,\ncomme l'indique M. Delattre; mais ce n'est plus son affaire que d'entrer dans\nces explications. Ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait mieux que personne,\nc'est de reconnaître une sensibilité ethnique spéciale, de trouver l'âme\nwallonne « dans le passé, entre les murs de ses villes, dans sa terre ».\n    « Là, éternellement, infiniment, conclut-il, nous avons vu le Wallon\ndemeurer lui-même; Wallon toujours, et rien que Wallon. Dans la main\nqu'il tend à son frère riche et vaillant de Flandre, nous l'avons contrôlé :\nil porte un douaire qui n'est qu'à lui.\n    » Et ces deux fils d'une seule Patrie, authentiques et fiers maîtres chacun\nde leur sol, de leur génie, de leur cœur; régénérés par la compréhension de\nleurs vertus individuelles, les voici qui s'embrassent dans la plus étonnante\net féconde union que proclame l'histoire contemporaine. »\n    Par ces justes et ferventes paroles, se clot ce beau petit livre, Le Pays\nWallon, par Louis Delattre, parfait Wallon et excellent écrivain français.\n                                                          ERNEST VERLANT.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                    Chronique Musicale\n\n                     Troisième Concert Dorant\n    M. Félicien Durant avait tracé un programme excellent d'oeuvres de choix\npuisées dans le répertoire ancien et moderne. Si l'exécution de la deuxième\nSymphonie de Schumann (en ut majeur) fut plutôt froide et monochrome\navec des tendances aux mouvements trop précipités dans le scherzo, cette page\nde grâce exquise qui s'apparente étroitement à Mendelssohn par le style et\nl'inspiration, si d'autre part les airs de ballet d'Hippolyte et Aride eussent\ngagné à être moins appuyés, à se parer de rythmes plus souples, onduleux\net caressants, ces défaillances furent amplement rachetées par l'interprétation\nmajestueuse, superbe de largeur et d'émotion sans cesse grandissante qui fit\napparaître le prélude de Lohengrin dans toutes ses significations ultra­\nterrestres, avec sa triple auréole de tendresse, de mystère et de splendeur\nhéroïque. On peut dire d'ailleurs que d'une manière générale, M. Félicien\nDurant possède une conception fort juste et un sentiment profond de l'œuvre\nwagnérienne dont il met les beautés en lumière avec autant de noblesse que\nd'intelligence. Le concert se terminait par Don Juan, le flamboyant poème\nsymphonique de Strauss, dont l'orchestre brillant et précis donna une version\nriche de verve et subtile de couleur.\n   M. Louis Froelich, baryton, est un artiste remarquable par le charme de\nsa diction nette et vibrante, la finesse et la sûreté de sa science vocale. Il\nchanta avec infiniment d'esprit l'air du « Laboureur » (extrait des Saisons de\nHaydn) si savoureux de bonhomie sereine et primesautière, puis se fit\napplaudir avec enthousiasme dans les Plaintes d'Amfortas dont il sut rendre\nl'angoisse sacrée en des accents tragiquement expressifs.\n\n\n\n                       Troisième Concert Ysaye\n   Un public exceptionnellement nombreux était venu applaudir l'éminent\nvioloniste qui prodigua ce jour-là avec une inlassable générosité les séductions\nsouveraines de son génie interprétatif. Rarement vit-on programme composé\nd'oeuvres plus profondément différenciées de style et de pensée. Aussi l'art\nprestigieux d'Ysaye put s'y donner libre carrière et y revêtir des aspects\ninfiniment divers, précis, subtil, ciselé et lumineux dans le concerto de\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                  97\n\n\nVivaldi, superbe d'éclat, étincelant de fantaisie dans le concerto de Moor,\nse couronnant de rêve et de lyrisme altier dans des envolées vibrantes du\npoème de Chausson.\n     Le Concerto en sol mineur, de Vivaldi, pour violon principal, orchestre à\ncordes et orgue, pétillant d'esprit et de verve exquise en ses mouvements\nanimés, renferme deux adagio suaves de ligne, pénétrants de tendresse qui\nsous la caresse de l'archet du maître chantèrent comme en des lointains\ncélestes et s'épandirent en un bercement de sonorités enchantées.\n     Ls pur classicisme de cette œuvre rayonnante contrastait violemment avec\nle Concerto de Moor (sol majeur). Pleine de fougue et de mouvement, cette\ncomposition heurtée et inégale où circule la sève ardente d'un romantisme\néchevelé et dont, soucieux de mettre en lumière le moindre détail, Ysaye sut\nfaire admirablement resplendir la poésie farouche, appelle naturellement des\n réserves dans l'éloge au point de vue de la clarté dans l'ordonnance, de la\nfermeté et de l'ampleur synthétique de l'architecture. L'œuvre n'est ni\n limpide de forme ni profonde d'idée, mais d'une façon générale et en parti­\n culier dans le premier mouvement très énergique et dramatisé elle séduit par\n l'ingéniosité des colorations et la vitalité exubérante des rythmes.\n     Le Poème pour violon et orchestre de Chausson est comme l'effusion\n extasiée d'une âme contemplative, aspirant de toutes ses forces vers ces\n contrées de bonheur innommé, dont d'infranchissables abîmes la séparent,\n mais qui en des instants privilégiés lui semblent si proches qu'elle croit les\n effleurer de son vol sublime. C'est surtout en cette page tout empreinte\n d'émotion grave en sa transparente idéalité que le grand artiste atteignit aux\n faîtes de l'éloquence.\n      Entre le concerto de Moor et le poème de Chausson se plaçait en guise\n d'intermède une fine esquisse symphonique de Théo Ysaye inspirée du livre\n des Abeilles de Maeterlinck. A la vérité, il paraît assez vain de chercher à\n  illustrer musicalement ce verbe incomparable qui, embaumé de grâce\n  harmonieuse, s'écoulant majestueusement en ondes claires de lumière et de\n  beauté, est en lui-même et par lui seul une musique enchanteresse. I1 faut\n  toutefois reconnaître que Théo Ysaye a traité son sujet de la façon la plus\n  heureuse, utilisant avec maîtrise les multiples ressources de sa palette\n  orchestrale, notant les frissonnements d'ailes discrets, mystérieux et étouffés,\n  en d'ingénieux détails d'instrumentation d'un réalisme sobre, sagace et\n  suggestif, tandis qu'une péroraison passionnée amplifie les significations de\n  l'œuvre et que l'âme du poème, qui s'y libère de toute matérialité descriptive,\n   prend son essor et plane.\n      Le concert se terminait par le Septuor de Beethoven (op. 20) (violon, alto,\n  violoncelle, clarinette, cor, basson et contrebasse) dans la première manière\n   du maître, où les idées et le style attestent l'influence encore prépondérante\n   de Haydn et de Mozart et dont le charme vivace et continu de jeunesse con­\n   fiante est comme saturé de senteurs d'aurore et de printemps. Ce septuor était\n  joué par Ysaye, Van Hout, Doehard, Jourdain, Heylbroeck, Vander Brugge,\n   Faelen, et ce fut un délice d'entendre ces artistes d'élite se donner la réplique\n   en une exécution châtiée, idéale de fraîcheur et de délicatesse expressive.\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "98                               DURENDAL\n\n\n   Terminons en rendant hommage à la direction savante, compréhensive et\nénergique de Rasse, l'un des plus remarquables parmi nos jeunes chefs\nd'orchestre belges, que l'on revoyait avec un vif plaisir au pupitre directo­\nrial après une absence de trois années, et qui prit une part active et impor­\ntante à la réussite de ce magnifique concert.\n\n\n\n       La Passion selon saint Jean anx Concerts Bach\n    La Société des Concerts Bach a consacré la seconde de ses trois grandes\nauditions annuelles à l'exécution quasi-intégrale de la Passion selon saint\nJean, que l'on entendait à Bruxelles pour la première fois. Des cinq Passions\nattribuées à Jean Sébastien, quatre s'inspirent directement des textes de\nl'Evangile. De la Passion selon saint Marc, il reste à peine quelques\nvestiges reproduits dans l'Odefunbbre. La Passion selon saint Luc nous est\nparvenue en son intégralité, mais les étranges faiblesses de cette partition\nont fait naître des doutes sur son authenticité et Schweitzer, un des critiques\nles plus autorisés en cette matière, n'hésite pas à la déclarer apocryphe. Au\ncontraire, la Passion selon saint Jean est une des œuvres les plus considé­\nrable du maître d'Eisenach. On sait que Schumann la préférait à la Passion\nselon saint Mathieu, opinion à laquelle il est difficile de souscrire, mais qui\ns'explique par la nature toute spéculative et lyrique du génie de Schumann,\nnécessairement enclin à goûter l'esprit de contemplation philosophique et\nl'essor de poésie inspirée qui sont les caractères dominants du texte de\nl'Apôtre saint Jean.\n   Si la Passion selon saint Jean n'atteint pas à l'ampleur rayonnante de la\nPassion selon saint Mathieu, si notamment ses airs sont loin d'égaler ceux\nde la Matthäus Passion sous le rapport de la puissance pathétique, de\nl'élan, de la plénitude et de la spontanéité expressives, si en outre la per­\nfection formelle de l'expression musicale n'y est pas aussi constamment\nsoutenue et laisse apercevoir de temps à autre certaines traces de travail\nprécipité, il est hors de doute qu'en son auguste idéalité et sous son noble\nvoile d'austérité méditative, la Johannes Passion renferme des pages d'une\nsingulière grandeur.\n   Tel est le chœur du début : Seigneur notre maître, dont, avec autant de\nhardiesse que d'intuitive perspicacité, Schweitzer définit le symbolisme\nlatent et surhumain : « Les doubles croches des violons éveillent la sensa­\ntion d'une clarté diaphane et mystérieuse et symbolisent l'esprit divin qui\nse contemple lui-même. Les basses qui s'avancent ne sont que de grands\npoints d'orgue animés représentant l'idée de l'Infini. Les hautbois et les\nflûtes, exprimant la souffrance, ne forment pas un thème déterminé, ce ne\nsont que d'immenses gémissements. Plus loin, quand intervient la phrase :\n « Montre-nous que tu es le véritable fils de Dieu toujours, même dans la\n » plus grande humiliation », les violons s'éteignent et le motif en doubles\ncroches descend dans les basses. » On pourrait citer aussi la plupart des\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                99\n\nchorals merveilleusement expressifs d'amour et de ferveur suppliante, et\nl'admirable chœur : « Reposez doucement, membres sacrés », d'une ligne\nsi majestueuse et d'un sentiment si profond, qui termine l'œuvre.\n   Préparée et conduite par M. Zimmer, avec le soin le plus consciencieux\net un très noble souci de perfection, la Johannes Passion a vivement impres­\nsionné l'auditoire extraordinairement nombreux qui remplissait ce soir-là la\nSalle Patria, fait significatif qui atteste éloquemment l'élévation constante\ndu niveau de la culture artistique en notre capitale. Dans l'interprétation de\ncette œuvre semée des plus périlleuses difficultés rythmiques, les chœurs\nconfiés à une phalange d'amateurs, intelligemment nuancés, ont été remar­\nquables de fusion et d'équilibre sonore. Les soli étaient tenus avec grande\nautorité par M mes Nordenier-Reddingius et de Haan-Manifarges (cantatrices\nhollandaises), par M. Zalsman, de Harlem, et le ténor Walter, de Berlin.\nCe dernier, qui remplissait l'office de récitant, ne saurait être trop loué pour\nsa façon de dire émue, discrète et chaleureuse. M. Zalsman figurait le Christ\navec une gravité recueillie dont pourrait prendre exemple M. Noté, ce sur­\nprenant baryton si choyé des auditoires puérilement confiants de l'Opéra\net qui, dans les Béatitudes de César Franck, exécutées à Tournai, jugeait\nopportun de déchaîner tous les tonnerres menaçants de sa voix olympienne\npour chanter les paroles sublimes du Sermon sur la Montagne. On admira\naussi les interprétations fort élevées de style de Mme de Haan et surtout de\n Mme Nordenier, dont la voix de cristal possède une fraîcheur et un charme\n ingénu qui ravissent, et les accompagnements très charmeurs de M. Edouard\n Jacobs sur la viole de Gambe.\n\n\n         L'Orfeo de Monteverdi aux Concerts Populaires\n   C'est seulement depuis quelques années que le rôle capital de Monteverdi\ndans l'évolution de la musique a été mis en pleine lumière. Jusqu'ici son\nœuvre respectée d'ailleurs, bien que fort mal connue, n'offrait d'intérêt\nque pour quelques rares érudits, mais on ne s'en était pas encore approché\net on était loin d'en soupçonner la véritable grandeur. Ce fut Vincent\nd'Indy, l'éminent directeur de la Schola Catttorum, qui, s'attachant à\nreconstituer l'Orfeo suivant les indications de Monteverdi subsistant dans\nl'édition de 1609, nous mit le premier en communion intime avec l'âme\nprofonde de ce musicien de génie et fit voir en lui, non plus seulement le\ncréateur de l'opéra, l'ingénieux réformateur de la langue et de la technique\nmusicales, mais encore un poète de race, un puissant initiateur de beauté\nqui fut en réalité le précurseur et l'ancêtre direct de Gluck. Ceux qui vou­\ndraient s'éclairer complètement sur l'action bienfaisante et féconde de Mon­\nteverdi dans le domaine du sentiment musical liront avec fruit le beau livre\nde M. Roland, l'Opéra avant Lulli et Scarlatti, et pour nous servir de l'heu­\nreuse expression employée par cet écrivain, après les extériorités somp­\ntueuses mais froides de l'art contrapuntique du moyen âge, on peut dire que\nle drame de Monteverdi annonce la « renaissance du c œ u r .\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "100                               DURENDAL\n\n\n   Telle fut en effet l'impression maîtresse de la très belle et instructive audi­\ntion du Concert Populaire. Cette musique déjà si lointaine dans le passé\npuisqu'elle date du temps des Médicis, a paru toute proche de notre manière\nde sentir. C'est qu'à la vérité les œuvres inspirées n'ont point d'âge. Ces\nformes expressives si parfaitement simples en leur structure naïve et élémen­\ntaire recèlent de purs trésors d'émotion humaine, sources immortelles de\nbeauté, et c'est là qu'apparaît, toutes proportions gardées, la parenté de\ngénie entre Monteverdi et Gluck dont l'art se caractérise essentiellement par\nla force dans la simplicité. On sait que dans l'Orfeo Monteverdi raconte sa\npropre histoire et qu'au moment où il composa ce drame, il avait le cœur\nmeurtri par la maladie d'une épouse adorée dont il pressentait la fin pro­\nchaine. N'est-ce pas peut-être le motif pour lequel le récit de la Messagère,\nles plaintes d'Orphée, la mort d'Eurydice revêtent des accents si profondé­\nments touchants, pages d'émotion vécue qui, appartenant à l'art de tous les\ntemps, ne cesseront jamais d'éveiller un écho sympathique au fond des\nâmes ?\n   Dans l'Orfto de Monteverdi, en même temps que la vérité d'accent et la\nnoblesse pathétique du récit, on admire la généreuse tendresse de l'inspira­\ntion, la douceur infinie de la ligne mélodique, et ces éléments permanents de\nbeauté s'avivent et s'illuminent par la saveur délicate, le coloris sobre et\ndélicieux de l'instrumentation. Aux Populaires le clavecin était tenu par\nM. Strony, le luth par M. Ranieri, la harpe par Mme Franck, tandis que\nM M. Mertens et Closson s'étaient respectivement chargés des parties d'orgue\net d'orgue de régale. (Ce dernier instrument avait été prêté par le Musée du\nConservatoire.)\n   A part quelques regrettables défaillances vocales de M. Delaye dans le\nrôle d'Orphée, l'exécution affinée des Populaires, confiée à Mlles Béral,\nBérelly, Montfort, à MM. Delaye, Dua, Lheureux, Weldon, et où il importe\nsurtout de signaler l'interprétation émouvante de MIle Béral (la Messagère),\ntraduisit fidèlement les significations du drame de Monteverdi et sa poésie\nsouverainement douloureuse.\n   M. Dupuis eut l'heureuse idée de terminer son concert dans l'extase sereine\ndu prélude de Parsifal et de la première scène du Graal. Ce fut là un rappro­\nchement des plus intéressants qui, rattachant l'un à l'autre les deuxchaînons\nextrêmes d'une lente et glorieuse progression d'art, permit de mesurer d'un\nseul regard et comme à vol d'oiseau, depuis son point de départ jusqu'à son\ntriomphal et suprême aboutissement, l'évolution du drame musical au cours\n de trois siècles.\n\n\n\n                Premier Concert du Conservatoire\n   Au programme l'Actus Tragicus de Bach et la Septième Symphonie de\nBeethoven, œuvres qu'on ne se lasse jamais d'entendre, car toutes deux elles\ntrônent sur les sommets de l'art.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "   MEDAILLON EN BRONZE\nPORTRAIT DES PARENTS DE L'ARTISTE\n    ( Œ u v r e de PAUL WlSSAERT)\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": ""}, {"page_pdf": 126, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 101\n\n\n    L'Actus Tragicus, connu aussi sous le nom bien mieux approprié de Gottes\nZeit (le Temps de Dieu) et où les soli étaient tenus au Conservatoire par\nMlle Buyens, contralto, M. Van der Schrick, ténor, et M. Maas, basse, tandis\nque l'orgue était confié à M. Desmet, fut composée à Weimar, en 1711, sur\ndes textes de l'Ecriture réunis par Bach lui-même. Sous la direction magis­\ntralement chaleureuse d'Edgar Tinel, l'exécution en fut tout imprégnée de\nbeauté expressive et de ferveur. La Gottes Zeit renferme notamment l'admi­\nrable prière : Seigneur et maître, reçois de grâce mon âme dans tes mains, qui s'en­\nvole et plane dans un élan sublime vers la Splendeur éternelle, et où il faut\nvoir un des chants les plus rayonnants d'amour et de foi profonde que le\ngénie de Bach ait conçu. La Septième Symphonie de Beethoven que Wagner\nappelle si suggestivement « l'Apothéose de la Danse » fut conduite par Tinel\ndans une superbe envolée de vibrante allégresse, avec le juste souci de\nmettre en valeur l'étonnante puissance de ses vertus rythmiques. Entre\nl'Actus Tragicus et la Septième, on entendit Nanie et le Chant des Parques, deux\n poèmes de Brahms pour chœur et orchestre, l'inspiration radieuse du pre­\n mier contrastant avec la sombre majesté du second, tous deux remarquables\n par la pure noblesse de leurs harmonies et dont on goûta pleinement la riche\n musicalité, bien qu'ils fussent quelque peu écrasés entre les grandioses créa­\n tions d'art qui les avoisinaient.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                        Adam in Ballingschap\n                 par la troupe Royaards, d'Amsterdam\n\n   Il importe de signaler comme un événement très important d'art chrétien\nles multiples représentations, tant en Hollande qu'en Belgique, de la magni­\nfique tragédie de Vondel : Adam en exil. Le succès dans toutes les villes a été\nretentissant et mérité. Rarement il nous a été donné de voir non seulement\nun ensemble si parfait de déclamation et de justesse d'accent, mais encore des\njeux de scène réglés avec un art aussi consommé. Le groupe des anges qui,\nchez le grand tragique flamand duXVIIesiècle, joue le rôle du chœur chez les\nantiques, rappelait par les gestes et le costume les groupes analogues chez\nles peintres quatrocentistes. Quel ravissement pour l'oeil que cette naïve fête\nnuptiale à la fin du troisième acte, où l'heureux couple exécute avec les\nanges une danse imitant les mouvements de la lune et des étoiles autour du\nsoleil. Sans doute, l'harmonium et la harpe cachés à la cantonade sont un peu\nminces de son, mais leur bruissement harmonieux accompagne joliment les\nparties lyriques dont la déclamation est presque du chant.\n   Quelle étrange tragédie! Drame purement contemplatif dans les deux\n premiers actes, chantant le bonheur du paradis terrestre. L'action ne com­\n mence qu'au troisième acte pour atteindre aux quatrième et cinquième actes\n à une émotion qui fait oublier les longueurs, les naïvetés. C'est là qu'éclate\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "102                             DURENDAL\n\n\nle génie du grand poète trop peu connu. La scène de la séduction, jouée par\nM. Kerkhoven (Bélial) et Mme Royaards (Eve) est une des plus parfaites que\nnous ayons vues jouer. Eve y montre des attitudes — évidemment étudiées\nd'après les maîtres de l'art — mélange de naïve curiosité, de timidité pudique\net d'innocence absolument admirables ; et son partenaire, dont le costume\nsuggestif tenait du serpent et de la chauve-souris, avait le ton si insinuant\nqu'il semble que la chute d'Eve devenait inévitable.\n   Et après le péché, quand Adam et Eve s'abîment de repentir devant l'ange\njusticier, et que celui-ci d'une voix terrible prononce la condamnation bien\nconnue, l'émotion vous étreint, l'on oublie qu'on est spectateur dans un\nthéâtre pour se souvenir qu'on est membre de cette humanité sur qui pèse\ntoujours le poids de la première faute :\n\n                          Aller treurspelen treurspel!\n\n                                                           Jos.   RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "Le quatrième Salon del'« Estampe »\n                  EN tête du catalogue de cette très intéressante exposition,\n                     M. Robert Sand rédige une note sur M. Charles Cottet\n                     accompagnée d'études sur Jan Luyken, Charles De Groux,\n                     MM. Albert Belleroche, Arthur Jacquin et Alberto Mar­\n                     tini, signées par les plumes expertes de MM. Jules Destrée,\n                     Camille Lemonnier, Roger Marx, Verneuil et Vittorio\n                     Pica.\n                        Inspiration heureuse! L'Estampe n'est, en effet, pas une\n                     petite chapelle aux murs étroits de laquelle s'accrochent\nannuellement peu de bonnes et beaucoup de mauvaises productions de telle\nou telle intransigeante école, mais elle est une église bien accueillante,\n ouverte aux quatre coins, se bornant à un seul dogme : le culte de l'art dans\nses manifestations mineures qui sont : crayon, plume, burin, fusain, etc.,\nsans excommunication ni distinction de tendances.\n   N'avons-nous pas eu depuis quatre ans la joie d'y voir officier Valloton,\n Hippolyte Boulenger, Goya, Rodin, Bracquemond, Rops, Chahine, le Pira­\nnèse et tant d'autres, aux conceptions esthétiques les plus dissemblables?\n   L'éclectisme de l'exposition justifie celui des préfaces — et voilà un\nexemple bon à suivre.\n   Donc, M. Destrée nous entretient de Jan Luyken et étaie son jugement\nsur la jurisprudence du grand Huysmans dont il ne pouvait mieux faire que\nde citer une page tout entière d'A rebours.\n   Ce Luyken, artiste prolifique, inépuisable, est représenté à l'Estampe par\ndix-huit planches de tout premier ordre, excellent choix de chacun des\nsujets qu'il affectionnait.\n   L'imagination de ce graveur calviniste et farouche fut réellement hantée\npar tous les supplices que la cruauté de l'homme envers ses frères ne cesse\nd'imaginer depuis Caïn pour torturer ses semblables sous prétexte de\ncroyances subversives; en réalité pour conserver un pouvoir politique ou\nconfisquer des richesses.\n   La planche 410, ornée de médaillons des empereurs romains légendaires\npar leur répression sanglante et cataloguée les Martyrs des Chrétiens, est\ncaractéristique. C'est un véritable ---------------- parfait ---------------- un\nexemple de tous les plus atroces homicides; non sans effroi on y voit figurer\nen une longue théorie : décollation, pendaison, écartèlement, roue, estra­\npade, chevalet, garrot, bûcher, lapidation, crucifixion, etc., etc., toutes les\ninventions les plus barbares réservées aux délits d'opinion.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n   Cela est traité avec une science, un souci de détails qui donnent le frisson.\n   Il est regrettable que les visiteurs du Salon n'aient pu admirer dans cette\ncollection une planche remarquable de notre Cabinet des Estampes : la Mise\nen Croix qui est un chef-d'œuvre de sentiment, de piété mélangée à un obsé­\ndant réalisme de torture.\n   Ce qui domine encore chez Luyken, c'est sa compréhension des foules,\nl'art profond avec lequel il rend leurs cortèges, méandres, remous ou paniques,\nmême dans les arrière-plans les plus lointains.\n   Comparez le Passage de la mer Rouge, l'Armée des XII tribus d'Israël, la Bataille\nde Turhout, au Passage du Pont de Trajan. Toutes ces gravures sont d'une\nincomparable réalité de mouvements, d'une finesse de burin microscopique\net stupéfiante.\n   L'architecture n'était pas la moindre des préoccupations de notre graveur.\nLe style en est traité pompeusement, très puissamment, non sans ces délicieux\net naïfs anachronismes qui nous font tant chérir les vieux maîtres.\n   En résumé, l'exposition de Luyken est d'un haut intérêt; elle domine le\nSalon et il convient de remercier les organisateurs de nous avoir donné\nl'opportunité de l'étudier.\n   Le cerveau de M. Martini, jeune dessinateur de Trévise, est également\ntravaillé par des hallucinations, des cauchemars morbides. Ses illustrations\npour les contes de Poë sont extrêmement personnelles et fixent définitive­\nment le troublant esprit du poète américain qu'il s'est assimilé avec plus\nde profondeur et moins d'énigme qu'Odilon Redon. Citons la Vérité sur le cas\nde M. Valdemar, la Chute de la maison Usher, le Démon de la Perversité, tous\nmasques, attitudes, rêves fantasques et terribles.\n   D'autres planches, étrangères à l'œuvre de Poë, telles que les Trois grâces, la\n Beauté de la femme, ne sont pas moins impressionnantes et si elles peuvent faire\nnaître en notre esprit un souvenir de Beardsley, il est à l'avantage de\n M. Martini.\n   L'envoi de M. Khnopff est copieux; nous y retrouvons les visages froids,\nanglais et préraphaélites, aux dures mâchoires, bien connus. Mais faudrait-il\nse plaindre du « déjà vu » si, à cause d'eux, nous pouvons admirer sans\nréserve un Torse et une Tète de jeune femme (dessin à lamine de plomb sur papier\ngris) d'un métier, d'une science impeccables ?\n   Signalons encore une ville lointaine et maritime, au pont en double arche,\n d'un dessin doux et plein de mélancolie.\n    M. Belleroche, antipode de Luyken et de M. Khnopff, n'occupe pas moins\n de plusieurs panneaux pour ses quatre-vingt-quatre lithographies, parmi\n lesquelles il faut spécialement noter les portraits de Mme M égard et de Miss\n Shaw, ainsi qu'une Méditatitn.\n    Un heureux rappel de M. Chahine, dont l'an dernier le succès fut hors de pair.\n    Deux beaux dessins de M. Combaz : La Dune et Les Barques.\n    Nous prisons fort M. Cottet. Sa présentation par le maître du logis n'a rien\n d'excessif dans sa louange. Serait-il paradoxal d'affirmer que les planches\n  noires sont beaucoup plus lumineuses que les coloriées ? Ses impressions de\n villes : Pont en Royaux et Avila en témoignent.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "             LE QUATRIÈME SALON DE L' « ESTAMPE »                          105\n\n\n   M. Danse reste le noble et consciencieux artiste que nous estimons depuis\nlongtemps.\n   Mme Louise Danse s'affine de façon constante. Sa Centauresse, d'après\nRodin, nous a retenu par l'intérêt de ses oppositions.\n   Il convient de louer l'Arbre de Monsieur Souguenet et les jolies Vues de\nThuin, dessins de Mme Elisabeth Wesmaël.\n   A l'inverse de M. Emile Claus, qui applique à la lithographie sa tech­\nnique de peinture sans arriver, tant s'en faut, à une vibration de lumière,\nCharles De Groux offre autant d'intérêt dans le crayon que dans le pinceau.\nCe sont ses mêmes sujets d'amour misanthropique des humbles avec parfois\nune fugitive impression de Gavarni.\n   Son fils, M. Henri De Groux, se rappelle à notre très bon souvenir par\nune carte de visite, et sa petite-fille, Mlle Elisabeth De Groux, est un talent\nnaissant qui sollicite vivement une sympathique attention.\n   M. Duriau corrige l'envoi d'une étude d'après M. Desombiaux, tout miel\net sucre — qui ne rappelle que vaguement le vigoureux gars wallon — par un\nbeau portrait de jeune fille, fort poussé, qui doit être très ressemblant. A\nnoter de jolis Médaillons du même artiste, des Barques depêche de Mme Fran­\nchomme, des œuvres de M. Mignot, etc., etc.\n   Enfin, nous avons vu des bois de M. G.-A. Jacquin, transition fort bien\ntrouvée avec l'exposition d'art japonais, que nous promet, pour l'an prochain,\nl'habile organisateur de 1' « Estampe ».\n                                                  MAURICE YANDERMEYLEN.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "   Chez les « Amis de la Littérature »\n\n                 Conférence de N. Georges Rency\n   Le nouveau cycle de conférences des Amis de la Littérature, dont l'objet\ndoit être d'étudier les multiples influences qui ont contribué à former nos\nlettres nationales, fut brillamment inauguré par une causerie vivante,\nagréable et nourrie de M. Georges Rency.\n   L'auteur des Contes de la Hulotte avait assumé la mission de définir et\nd'expliquer les divers facteurs psychologiques introduits par le milieu wallon\ndans l'œuvre de nos romanciers et de nos poètes. Il s'est acquitté de cette\ntâche en critique sagace et en observateur pénétrant. Il a caractérisé à mer­\nveille, en quelques traits sobres et justes, les paysages, les coutumes et les\ngens de Wallonie. Il a su nous montrer clairement comment ce pays si\ntypique, quoique si voisin de la France, avait, par ses sites, ses mœurs, son\nesprit, déterminé une éclosion de contes et de poèmes d'un accent très\nspécial et d'un très vif goût de terroir.\n   M. Rency, suivant le procédé de Taine, imagina la Wallonnie comme un\nêtre humain qui naît, grandit, décline et meurt : son enfance s'incarne en\nLouis Delattre, chantre sans cesse émerveillé des joies fraîches et puériles ;\nsa jeunesse est traduite par Maurice des Ombiaux, peintre truculent des\nkermesses, des franches beuveries, des farces cordiales; sa vieillesse enfin\ns'exprime dans les contes noirs d'Hubert Krains, qui sont d'un pessimisme\ntragique et accablé. Et sur les sommets du pays wallon, au-dessus des bruits\nde la vie et des passions humaines, au-dessus des mœurs transitoires et des\nmodalités éphémères de la race, on rencontre un pur poète, l'élégiaque\nFernand Séverin, contemporain des Grecs et des classiques français par la\nbeauté grave de sa forme, mais frère des rêveurs wallons par sa tendre\nmélancolie et par son désenchantement.\n   La conférence de M. Georges Rency, débitée avec une chaleur réellement\ncommunicative, provoqua à maintes reprises d'enthousiastes applaudisse­\nments.. Un public extrêmement nombreux s'était réuni, pour l'entendre,\ndans la salle de milice de notre Hôtel de Ville. Aussi bien ces séances de\nvulgarisation littéraire ont-elles conquis tout à fait les sympathies bruxel­\nloises : elles sont devenues, pour quiconque s'intéresse aux lettres belges,\nune habitude avec laquelle il sied désormais de compter. Une bonne part\nde ce succès, qu'on peut dire inespéré, revient, comme l'a constaté Henry\nCarton de Wiart dans son discours d'ouverture, à l'actif et sympathique\n M. Rouvez. Louons-le et remercions-le des efforts qu'il y prodigua.\n                                                                      F. A.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "               CHEZ LES « AMIS DE LA LITTÉRATURE »                         107\n\n\n\n\n                 Conférence de H. Georges Virrès\n   Salle comble le samedi 5 février, à l'Hôtel de Ville, pour entendre la\nconférence de Georges Virrès sur l'influence du milieu flamand dans la\nlittérature. Comme la causerie précédente de M. Georges Rency, ce fut un\nrégal. Au lieu de prendre l'une après l'autre lés œuvres, le romancier de la\nBruyère ardente, parti de sa Campine fit parcourir à ses auditeurs le Hageland\nqui se reflète dans l'œuvre de Kinon, Bruxelles centre de vie nationale, ville\noù le genre flamand se fond harmonieusement à l'âme wallonne, les polders\nanversois et la Nouvelle Carthage où George Eeckhoud chercha son inspi­\nration, le Gand de Maeterlinck, la Bruges de Rodenbach et la Guirlande\ndes Dunes... Ce fut une promenade où le peintre s'en donna à cœur joie\nd'exprimer en couleurs vives la beauté diverse du paysage flamand. Et\nc'était une double joie pour des auditeurs qui étaient en majeure partie\ndes « petits bourgeois » d'entendre ainsi magnifier leur race dans cet Hôtel\nde Ville flamand, par ce fort gars de Campine, tout près de la Grand'Place\nhéroïque et dorée et au son des fanfares qui répondaient soudain par des\npas redoublés dans les rues voisines à l'évocation des ommeganck et des\nkermesses...\n    Un défaut : M. Georges Virrès a exagéré un peu l'énumération : il a cité\n M. Wilmotte par courtoisie et M. Georges Kaiser par charité. Ce dernier\nen a été fort mécontent et l'a fait comprendre dans son compte rendu\nbougon du XXe Siècle. M. Georges Kaiser a comme unique gloire d'avoir\nconnu les fondateurs de la Jeune Belgique et s'il n'a jamais écrit dans leur\n revue que des broutilles, il a du moins bu et mangé souvent avec eux.\n Aussi va-t-il le répétant partout. Le compte rendu d'une fête célébrée à\n Louvain en l'honneur des écrivains catholiques et de la Jeune Belgique\n n'est pour lui qu'un prétexte à rappeler qu'il fut le reflet de quelques grands\nhommes. Uue conférence d'Albert Giraud ou de Gilkin n'est qu'une\n bonne aubaine pour répéter sur tous les tons que ce sont de « vieux cama­\n rades ». La génération suivante ne compte pas; et désireux de trouver\nquelque chose à redire dans la conférence du 5 février, M. Kaiser se plaint\namèrement d'y avoir été cité. « Que venait y faire, s'écrie-t-il, l'écrivain\nqui n'a jamais produit qu'un livre sur la panification hygiénique et un autre\n sur le Canada ? » Je suis parfaitement de son avis.\n                                                                         P. N .\n\n\n\n\n                                    *\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                       LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS D'ART\nEcrits d'amateurs et d'artistes. Discours sur la Peinture. Lettres au\n    Flâneur. Voyages pittoresques, par REYNOLDS, publiés par M. Louis DIMIER.\n    Un volume illustré. — (Paris, Laurens.)\n    Rien de plus attachant que d'entendre un artiste parler de son art, car, en\nparlant de celui-ci, c'est en même temps sa propre œuvre qu'il explique,\nl'idéal auquel il a obéi qu'il s'efforce de mettre en évidence. Malheureusement,\nles artistes qui, comme Delacroix et Fromentin, par exemple, sont doués de\nla faculté littéraire propre à leur permettre de donner forme écrite aux\nsentiments et aux idées qui trouvèrent issue expressive dans leurs ouvrages\nplastiques sont assez rares. Il arrive aussi assez fréquemment que ceux\nd'entre eux qui brillent davantage dans la théorie ou la critique ne se\nclassent pas au premier rang dans la pratique.\n    Ce n'est pas le cas de Reynolds, qui fut, avec Gainsborough, un des\n principaux maîtres anglais de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et l'un des\nartistes auxquels on peut attribuer le réveil ou, pour mieux dire, l'éveil de la\n peinture en Angleterre, à cette époque. Il fut l'un des fondateurs de\nl'Académie royale de peinture de Londres, en 1769, et la partie la plus\n considérable du recueil dont M. Dimier nous donne une excellente traduction\nse compose des discours prononcés par Reynolds aux distributions annuelles\nde récompenses de l'Académie. Le surplus du volume comprend les notes\nde voyage de l'artiste en Italie, dans les Pays-Bas et en Allemagne.\n    Les' conceptions de Reynolds sont foncièrement classiques, on ne s'en\nétonnera pas, mais d'un classicisme ignorant de l'intransigeance de celui de\n David et qui sait associer — comme l'œuvre du peintre en témoigne — le\n respect de la réalité avec le souci de la noblesse de l'expression et de la grâce\ndu décor. C'est un classicisme tempéré par un esprit juste, épris des idées\ngénérales, mais expert, en même temps, à l'analyse, et dont les facultés\n clairvoyantes ne se laissent pas toujours offusquer par les dogmes esthé­\n tiques régnants. Ses opinions, qu'il exprime, raisonne et justifie avec\n beaucoup d'éloquence simple et de lucidité, heurtent presque toujours les\n nôtres ; nous ne pouvons pas, par exemple, entendre dire sans faire un\n soubresaut « qu'il serait difficile de décider lequel fut le plus grand\n sculpteur, de Michel-Ange ou de Jean de Bologne » ou, qu'au point de\n vue artistique, le clair-obscur des Carraches soit supérieur à ce que Reynolds\n appelle « le brillant factice de la lumière du soleil chez le Titien ». Et,\n cependant, si étrange qu'elles puissent nous sembler, ces propositions sont\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                  LÈS LIVRES                                  iog\n\nparfaitement dans la logique des principes qui dominaient la pensée et l'art du\nmaître anglais. La doctrine qu'il enseigne par la parole et par l'œuvre, il ne\ns'est pas contenté de la prendre telle quelle de l'école; il l'a approfondie et,\nsi l'on peut dire, réfléchie; il l'a vérifiée par l'expérience et l'étude, et c'est\ncette réflexion et cette expérience qui fournissent la riche et abondante\nmatière des discours de l'artiste. Et il semble qu'aucun ouvrage du temps ne\npuisse mieux nous donner à comprendre et à pénétrer l'idéalisme classique\nqui s'imposait, alors, à toutes les intelligences cultivées.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nLe Miroir de la Vie, par M. ROBERT DE LA SIZERANNE, deuxième\n   série. — (Paris, Hachette et Cie.)\n   Voici un livre à mettre sur le rayon le plus accessible de la bibliothèque,\nparmi les livres amis que l'on garde à portée de la main pour les feuilleter, pour\nen relire une page au moment de la fatigue ou de loisir.\n   Le domaine de M. de la Sizeranne, c'est l'art, mais celui-ci ne lui est pas\nun champ clos où briser des lances érudites pour faire prévaloir d'hypothé­\ntiques attributions; il ne lui est pas une chaire du haut de laquelle proposer\ndes problèmes d'esthétique ou émettre de dogmatiques théories. L'art, pour\nlui, qui est un artiste, c'est la vie même, c'est le miroir merveilleux devant\nlequel elle a passé et où, sans le savoir, elle a laissé son image.\n   L'art est à la fois réalité et idéal, et dans celui-ci comme dans celle-là, il\nest le reflet du temps où il est apparu, dans sa vie positive et dans sa vie\nspirituelle. Beaucoup d'hommes ont vécu, agités de passions diverses, entraî­\nnés par le désir du gain ou de la gloire, petits ou grands, dont l'existence\nétait commandée par la tradition ou emportée par la poursuite de la chimère;\nbeaucoup d'hommes, dont quelques-uns, à moitié inconscients, parlant pour\ntous les autres, nous disent dans leurs œuvres les passions, les idées, les\nutopies, par lesquelles la vie de leurs contemporains était dominée. E t\ncertainement l'intérêt capital de l'art, dans les œuvres que tous les siècles\nnous ont léguées, c'est qu'il est devant nous, hommes, comme un témoignage\nde l'homme. Tout a disparu de l'époque, sauf ce vestige, miniature, ivoire\nsculpté, tableau ou fresque, statue ou bas-relief, monument ou meuble, où\nelle a marqué dans la forme, dans la conception, dans le style ses volontés,\nses croyances, et ses aspirations, ses regrets du passé, ses espérances dans\nl'avenir et, aussi, ses modes, ses manies, ses engouements...\n   L'artiste a exprimé tout cela, sans le savoir souvent; sans le vouloir parfois,\ndans sa « langue mystérieuse et passionnée »... Vienne alors l'écrivain\namoureux à la fois de la méditation et de la vie, qui sait non seulement\nregarder, mais voir, pour qui l'œuvre n'est pas un document mort que l'on\ndissèque, mais une pensée ou un sentiment vivants avec lesquels on compatit,\net il nous offrira un livre tel que celui-ci dont chaque page, qu'il s'agisse des\nimaginations que l'art s'est faites de la Nativité, de la parure qu'il a donnée aux\ntombeaux ou des aspects différents et; en apparence, contradictoires qu'il a\nfixés d'une période (Chardin et Fragonard), laissera dans le souvenir une\nempreinte de puissance ou de délicatesse.                       ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "110                               DURENDAL\n\n\nL e s m a î t r e s d e l'art. Peter Viscker et la sculpture franconienne du XIVe\n    au XVIe siècle, par M. Louis RÉAU, un vol. illust. — (Paris, Plon.)\n   Ainsi que le fait observer, dans son Introduction, l'auteur de cet attachant\nvolume, il n'existait jusqu'à présent, « en dehors des chapitres très som­\nmaires consacrés à la sculpture allemande dans les histoires générales de\nl'art, aucun ouvrage en langue française sur la sculpture de Nuremberg et\nde Wurzbourg. »\n    Peu d'artistes apparaissent dans l'histoire de l'art dont la physionomie\nsoit plus sympathique que celle de ces vieux maîtres du bois, de la pierre ou\ndu bronze, Veit Stoss, Adam Kraft, Tilmann Riemenschneider ou Peter\nVischer. Leur art plus ou moins puissant, plus ou moins habile, plus pathé­\ntique chez tel d'entre eux, d'une observation plus pénétrante chez tel autre,\némeut toujours par les caractères de sincérité et de cordialité dont il paraît\nanimé. M. Réau nous dit excellemment, en s'aidant des travaux abondants\nde la critique allemande, la carrière et l'œuvre de ces artisans de génie, tout\nen marquant, en même temps, l'évolution esthétique qui finit par anéantir\ncet art autochtone, profondément original, au profit de 1' « art impersonnel,\ninternational, dont la Renaissance italienne imposa en tout pays la formule\nuniforme ».\n    A propos des influences qu'auraient subies les maîtres allemands,\nM. Réau témoigne adopter complètement les conclusions de la thèse déve­\nloppée par M. Mâle dans son beau livre sur l'Art religieux en France\nà la fin du moyen âge. On sait que selon la démonstration tentée par l'éminent\nhistorien, le réalisme qui, à la fin duXIVesiècle, apparaît dans l'art religieux,\nserait issu, en grande partie, des représentations, des Mystères qui, mettant\nen scène les histoires sacrées, sujets exclusifs des travaux des artistes,\nauraient poussé ceux-ci à des interprétations plus positives ou plus vraies. Si\nl'on admet que les Mystères les plus réputés du temps furent joués sur le\nthéâtre des Confrères de la Passion, à Paris, pour être imités ensuite ailleurs, il\nfaudra conclure, avec M. Mâle, que les influences réalistes qui ont agi sur\nl'art de l'époque ont pris leur origine non en Flandre, mais en France !...\n Malheureusement, ce système si bien coordonné ne résiste pas à l'examen :\n Nombre des détails que M. Mâle signale comme provenus des Mystères fran­\n çais de la fin du XIVe siècle apparaissent déjà, en Italie, dans des œuvres du\nXIIIe et du début du XIVe siècle, dans l'œuvre de Giotto, notamment. Et, à un\n point de vue plus général, on peut dire, du reste, que le réalisme n'est\n nullement passé du théâtre dans l'art, mais qu'au contraire, si les tendances\n de l'art ont changé et si les représentations scéniques sont nées et ont eu tant\n de succès, c'est parce que la mentalité de l'époque allait se transformant et\n se vivifiant ; qu'en un mot, le réalisme qui se développait dans les esprits s'im­\n posait tout naturellement dans les œuvres. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que\n les œuvres flamandes, les plus puissamment réalistes et les plus éclatantes de\n l'art septentrional, qui étaient en si parfaite concordance avec les aspira­\n tions intellectuelles du XVe siècle, aient exercé une influence prédominante...\n Mais, ce n'est pas le moment de s'étendre sur ce sujet : nous avons voulu,\n seulement, marquer brièvement les objections que soulève une théorie que.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                   LES    LIVRES                                   III\n\n\nla critique française semble disposée à adopter avec autant d'empressement\nqu'elle en a mis peu jadis à se rallier à celles, autrement probantes et\ndocumentées, de Delaborde et de Conrajod.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Peintres de manuscrits et la miniature en France,\n  par M. HENRY MARTIN. — (Paris, Laurens.)\n   Dante place dans le cercle des orgueilleux un artiste de Gubbio, Oderisio,\nsi jaloux de sa gloire qu'il enviait le talent supérieur au sien dont avait fait\npreuve un de ses élèves, Franco Bolognese. Tous deux, dit le poète, prati­\nquaient l'art « qu'à Paris on appelle enluminer ». Et il est permis de conclure\nde ces paroles que si la miniature n'est pas née à Paris, c'est tout au moins\ndans cette ville qu'elle était le plus pratiquée et avec le plus de succès.\n   La protection et les commandes de souverains puissants et riches, depuis\nPhilippe le Bel juqu'à Charles V et Charles VI; de princes amoureux des\nbeaux livres, comme le duc de Berry, expliquent suffisamment l'attrait\nqu'exerçait Paris sur les artistes, ceux du pays comme ceux de l'étranger ;\nnotamment — dans la seconde moitié du XIVe siècle — sur les Flamands\ndont l'influence ne tarda pas à supplanter celle de l'école qui s'était formée\nautour du vieux maître Jean Pucelle. On sait les merveilleux travaux de\nminiature accomplis par les maîtres que l'on a qualifiés de franco-flamands,\ndepuis Beauneveu jusqu'aux frères de Limbourg et, plus tard, par les enlu­\nmineurs de Philippe le Bon et par les maîtres français, tels que Fouquet.\n    M. Henri Martin nous donne un précis excellent de l'histoire de cette\npériode brillante ; il nous dit les Mécènes, les artistes, les grandes œuvres ; il\nmarque avec netteté les développements et les progrès rapides de cet art\ncharmant de la miniature, que l'invention de l'imprimerie devait vouer à\n une prompte décadence.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\nLes fresques de l'Arena à Padoue, par M. J.-C. BROUSSOLLE.\n   — (Paris, J. Dumoulin.)\n   Les fresques exécutées par Giotto, au début du XIVe siècle, dans la\nchapelle de S. Maria dell' Arena, à Padoue, constituent, probablement,\nl'œuvre où se marque en ses traits les plus décisifs le génie tout de clarté et\nde concision du maître. A Assise, dans les fresques de la vie de saint\nFrançois, il semble qu'il se cherche encore ; à Florence, à S. Croce, il\nsemble qu'il se répète et se paraphrasa lui-même. Padoue, dans la carrière du\ngrand artiste, signale l'heure lumineuse où le génie parvenu à sa complète\nmaturité, ayant acquis la parfaite domination de sa pensée et éprouvé la\n mesure et les moyens de sa force, travaille dans la plénitude d'une inspiration\n remplie à la fois d'expérience et de jeunesse.\n   C'est la Légende de la Vierge et la Vie et la Passion du Christ que Giotto a\n représentées sur les murailles de cette chapelle, en images d'une puissance e t\n d'une beauté dramatique inégalables. Seulement, pour comprendre cette\n beauté, il n'est pas inutile de savoir — beaucoup de gens ne s'en doutent\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "112                              DÙRENDAL\n\n\npas — ce que le peintre a voulu exprimer, les textes dont il s'est inspiré.\nL'art du XIVe siècle était purement idéaliste; il poursuivait toujours un but,\nsoit d'enseignement, soit d'édification. L'excellent ouvrage de M. Broussolle,\nauquel nous devons déjà tant d'attachantes publications sur l'art florentin et\nombrien, constitue, en même temps qu'un guide documenté du visiteur de\nl'Arena, une « étude d'iconographie religieuse: » ou, comme écrit encore\nl'auteur, un « essai de théologie populaire », qui constituent le plus vivant\ndes commentaires de l'œuvre de Giotto et le plus capable de nous en faire\nsaisir et pénétrer toute la grandeur et toute la nouveauté.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s N é e r l a n d a i s e n B o u r g o g n e , par M. ALPHONSE GERMAIN.\n    Un vol. 111. (Collection des grands artistes des Pays-Bas). — Bruxelles,\n    Van Oest et Cie.)\n    On sait l'œuvre de Claus Sluter, de Claus Van de Werve et de leurs ateliers\nà Dijon; œuvre puissante, qui, à l'heure où elle apparaissait, aux confins des\nXIVe et XVe siècles, devait exercer une influence profonde et durable sur\nl'évolution de l'art français. Cette œuvre avait déjà été étudiée souvent, mais,\nplutôt en elle-même et dans ses auteurs qu'au point de vue plus étendu et\nsingulièrement intéressant de la tradition d'art qu'elle a créée en Bourgogne.\nM. Alphonse Germain a abordé ce sujet complexe et délicat avec la compé­\ntence historique et l'esprit prudent et mesuré qu'on'lui connaît. 11 nous dit\nl'art bourguignon avant les travaux effectués à Dijon par la colonie de\nNéerlandais, dirigée par Sluter ou par Van de Werve que le duc de\nBourgogne y avait attirée ; il nous le dit après. Il nous montre par l'analyse\nattentive des œuvres pré-slutériennes, que le réalisme apporté du Nord ne\nfit, en quelque sorte, que pousser l'art de la Bourgogne dans le sens vers lequel\nil tendait déjà instinctivement. Il y avait là des ferments, qui attendaient d'être\nfécondés : « En suivant Sluter, écrit l'excellent écrivain, l'école bourgui­\ngnonne ne change vraiment pas, elle entre dans une phase normale de son\névolution, elle prend plus pleinement conscience d'elle-même et parvient\nà une plus grande force d'exécution. Caractériste éminent, le créateur des\nProphètes lui manifeste tout ce que permet d'obtenir le mode qu'il emploie et\nil sait profiter de la leçon en élève intelligent. Tout au caractérisme, cette\nécole ne pourra pousser plus loin que son initiateur l'interprétation des\nfigures; du moins, procédera-t-elle avec originalité. Sa plus belle période de\nproduction, elle la lui devra. »\n    Il faut signaler particulièrement, pour l'intérêt qu'il présente en ce qui\nregarde la diffusion de l'art flamand, le chapitre consacré par M. Germain à\nla peinture en Bourgogne au XVe siècle, chapitre qui est illustré de reproductions\npeu répandues de peintures murales de Beaune et de Dijon.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nD e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Bologne, par M. PIERRE DE BOUCHAUD, un\n  vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n  Après nous avoir tracé un précis rapide et nourri de l'histoire de Bologne\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                                LES LIVRES                                 Il3\n\n\ndit ses origines ombro-étrusques et romaines, les jours obscurs qui aboutirent\nà l'érection de la libre commune, son rôle dans les luttes des Guelfes et des\nGibelins, son assujettissement, plus tard, aux Bantivogli, puis au Saint-\nSiège; après nous avoir montré la Bologne agitée de la politique et la\nBologne, illustre dans la science, de l'université, M. de Bouchaud entre­\nprend de nous décrire Bologne dans les différents modes et dans les phases\nsuccessives de son art. A vrai dire, à cause de la méthode chronologique un\npeu sèche que l'auteur a adoptée, il nous l'énumère plus qu'il ne la décrit\ndans sa peinture et sa sculpture, souvent venus du dehors et qui n'ont eu\nune floraison originale qu'assez avant dans le XVe siècle; dans son architec­\nture longtemps fidèle aux formes que la Renaissance classique avait con­\ndamnées et qui a rempli la ville de nombreux et magnifiques monuments.\nEn somme, malgré ce léger défaut, un livre intéressant et complet.\n\nL e s V i l l e s d'art c é l è b r e s . Bordeaux, par M. CHARLES SAUNIER.\n    Caen et Bayeux, par M. HENRI PRENTOUT. Deux volumes illustrés. —\n    (Paris, Laurens.)\n   Ce sont deux aspects de la vieille France qu'offrent, dans les monuments\net les constructions particulières qu'elles ont conservés, les villes de\nBordeaux, de Caen et de Bayeux. Ici, c'est le moyen âge qui surtout\ns'évoque, le temps de Guillaume le Conquérant et des héroïques aventuriers\nqui s'en furent battre les Anglo-Saxons à Hastings, et les siècles qui ont\nsuivi jusqu'aux approches de la Renaissance; là, c'est l'âge classique qui,\nayant coïncidé avec la période de haute prospérité du grand port\nmarchand, a rempli la ville d'édifices et d'hôtels de l'architecture la plus\nnoble.\n   Il y a plaisir à suivre MM. Saunier et Prentout et à les entendre mettre\nen relief et décrire avec charme et précision les beautés pittoresques, celles\nde la nature comme celles de l'art, dont abondent ces antiques cités\nfrançaises.                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France.\n   L'abbaye de Vézelay, par M. CHARLES PORÉE.\n   Saint-Pol-de-Léon, par M. LUCIEN-TH. LÉCUREUX.\n   Le château de Rambouillet, par M. HENRI LONGNON. 3 vol. illustrés. —\n(Paris, Laurens.)\n   C'est un peu l'histoire des provinces françaises, déchiffrée dans les\nédifices anciens que les siècles leur ont conservés, que M. Lefèvre-Pontalis\net ses collaborateurs de la nouvelle collection Laurens se sont proposé\nd'écrire. Chacune de ces monographies est comme une exploration dans le\npassé d'une région, d'une ville, parfois d'un village qui est resté là, héritier\nchétif d'un nom puissant, avec ce que le temps a préservé de quelque\nénorme abbaye — comme à Vézelay — ou de quelque orgueilleux\nchâteau-fort.\n   A Vézelay, nous sommes dans les siècles héroïques de la sculpture et de\nl'architecture française : c'est l'âge de la force romane dont on admire\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "114                              DURENDAL\n\n\nl'œuvre dans l'église. A Saint-Pol-de-Léon, à la cathédrale et au Kreisker,\nnous passons dans la période gothique. C'est dans cette période aussi que le\nchâteau de Rambouillet prit la figure guerrière que tant de possesseurs,\nparticuliers ou princes, depuis le XIVe siècle jusqu'à aujourd'hui, n'ont pas\ntout à fait effacée. C'est un des lieux illustres de beauté et de gloire de la\nFrance ; il n'y est pas un coin où quelque souvenir triste ou charmant ne\nvienne nous surprendre : François I er est mort là, Catherine de Vivonne,\nla précieuse marquise y a vécu, et le comte de Toulouse, bâtard de\nLouis XIV ; Louis XVI et Napoléon I er y ont passé, et bien d'autres encore,\ndont chacun a fait construire ou démolir, restaurer ou décorer, planter des\narbres ou ouvrir des allées dans les jardins, pour créer par leur collaboration\ninvolontaire le domaine dans l'état où on le voit à présent.\n                                                                       A. G.\n\nH e u r e s d ' I t a l i e , par M. GABRIEL FAURE. — (Paris, Charpentier.)\nD a n s l a l u m i è r e d e R o m e , par M. EDOUARD RENARD. — (Paris,\n   Librairie académique Perrin.)\n   Carnets de route! Journaux de voyage, impressions, notes... On ouvre\ntoujours ces volumes dans un sentiment d'inquiétude : quels jugements\nporteront-ils sur tant de choses que nous avons passionnément aimées?\nquelles paroles auront-ils pour tant de beautés devant lesquelles l'esprit reste\nmuet, réduit au silence par la plénitude de la sensation?... Il y a sans doute\nencore des Présidents de Brosses, pleins de gaieté brillante et de préjugés\nimbéciles! Il est vrai qu'aujourd'hui — maigre consolation — ils profes­\nseraient pour Palladio, par exemple, le même mépris que ce bon parle­\nmentaire pour Giotto.\n   Cette crainte, il est vrai, nous ne pouvions la concevoir au sujet du livre\nde M. Faure, l'auteur des Heures d'Omhrie dont nous avons dit ici-même le\ncharme et le mérite. Puis, au surplus, il aurait suffi d'ouvrir le volume et de\nlire cet aveu : « Quand je franchis les Alpes... le seul fait de mettre le pied\nsur le sol italique me donne une joie enfantine et presque ridicule » ; cet\naveu où il semble que l'enthousiasme s'excuse, en rougissant, d'un excès\naimé, pour être rassuré et pour suivre de confiance le voyageur partout où il\nnous mène, au bord du lac d'lseo, dans le merveilleux jardin Giusti de\nVérone, à Vicence, dans les belles rues solitaires, le long des remparts de\nBergame, dans l'ancienneté splendide des villes et la nouveauté, pleine de\nsouvenirs, elle aussi, du pays.\n    M. Edmond Renard a l'admiration non moins vive que M. Faure, mais sa\n manière est moins nerveuse, on dirait bien moins latine. Il a vu Rome, s'est\n enivré de sa beauté sous tous ses aspects, les aspects de la matière comme\nceux de l'esprit, et il a voulu la dire tout entière. Grande entreprise dont la\n difficulté explique qu'en certaines pages les impressions de M. Renard\n paraissent un peu confuses : défaut racheté, d'ailleurs, et amplement,\n par tout ce que ce volume nous apporte d'excellent, de sincère et de\n vraiment senti.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                LES LIVRES                                115\n\n\nCatalogue abrégé des tableaux anciens du Musée de\n   B r u x e l l e s , par M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Nous avons eu l'occasion ici même de dire tout le bien que nous pensons\ndu savant catalogue que M. A.-J. Wauters a dressé de notre collection\nnationale. Les amateurs et les travailleurs savent la rareté et le prix de cata­\nlogues de cette sorte. Mais le grand public ne désire pas de renseignements\nsi étendus et si complets. Il aime savoir, sans trop approfondir. C'est à lui\nque s'adresse ce Catalogue abrégé, dont le succès se constate de lui-même,\npuisque en voilà la cinquième édition, et qui par son texte soigneusement\nétabli et par les bonnes illustrations qu'il contient constitue à la fois un\nexcellent guide et un souvenir du musée.\n                                                                        A. G.\n\nLa représentation de la Madone à travers les âges,\n   par M. CLÉMENT. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   L'auteur de ce petit livre a su abréger dans les quelques pages de celui-ci\nla matière d'une étude qui réclamerait des volumes. Il a illustré son texte\nsubstantiel de reproductions choisies.\n                                                                     A. G.\n\n   L ' A r t F l a m a n d e t H o l l a n d a i s (décembre) contient, accompa­\ngnée d'excellentes reproductions de la plupart des œuvres citées, une étude\nsur les Œuvres nouvellement découvertes de Rembrandt, par M. HOGSTEDE D E\nGROOT, dont on connaît la compétence en la matière. Chroniques d'art, etc.\n\n\n   Y p r e s : Guide illustré du touriste à Ypres et aux environs. — (Ypres,\nCallewaert-Demeulenaere.)\n  Excellent petit guide dû à MM. Véron de Deyne et Arthur Butaye, qui\nmet on ne peut mieux en relief la beauté et le charme de la vieille et\nglorieuse cité flamande.                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nLe Baron de Lavaux-Sainte-Anne, roman, par SANDER PIERRON.\n   — (Editions de la Belgique artistique et littéraire.)\n   Citons : « Pour donner la mesure de sa popularité joyeuse, il suffira de\nremarquer que, durant dix années, il fut témoin dans cinquante mariages.\n   » Dans l'Ardenne, dans le Hainaut, on les conviait à des battues, parce que\nl'excellence de leur tir allongeait notablement les proportions des tableaux\nde chasses et aussi parce qu'ils contaient si savoureusement des histoires à\nmoitié seulement imaginées.\n   » Montés en ballons lors de la kermesse de la Chapelle, après une traversée\nrendue périlleuse par l'absorption de quelques flacons de champagne empor­\ntés au fond de la nacelle pour récompenser l'aéronaute de cette invitation à\nun voyage au royaume azuré, de Lavaux et Jamarre avaient atterri dans des\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "116                               DURENDAL\n\n\ncirconstances presque dramatiques au milieu de la propriété du Maïeur.\n   » Les marchands de laine de Verviers ayant, à l'imitation séduisante mais\nfallacieuse des maisons américaines, organisé un trust, l'opération fut malheu­\nreuse et un krach formidable ébranla le négoce de la cité, de tout l'arrondis­\nsement. Plusieurs maisons consommèrent une ruine totale...\n   » Il se tua, préférant, comme on dit d'habitude, la mort au déshonneur.\n   » Car, bien que, tout au début, des idées de suicide l'obsédèrent, il ne connut\npas le vrai désespoir.\n   » Il la (sa jument) donna à un marchand de pommes de sapins, qui s'en\nservit pour aller, la semaine durant, transporter les commandes de combus­\ntible à sa clientèle.\n   » Il faisait rapporter les procès-verbaux dressés à charge des premiers (les\ncochers de fiacres) par quelque agent de police en lequel le règlement du rou­\nlage trouvait un observateur trop zélé...\n   » Les vêtements, il est vrai, ne se faisaient plus remarquer par leur fraî­\ncheur ; il les portait aussi longtemps qu'ils ne se trouassent pas.\n   » Des mauvaises langues prétendaient que s'il acceptait souvent à déjeu­\nner à la table du bon religieux, c'était, plutôt par sympathie pour l'excellent\npetit vin de Tours garnissant sa table que par affection pour le curé lui-\nmême...\n   » Ceci l'amène à constater... qu'il pleuvra sans doute demain.\n   » Ces deux folles acariâtres qui constituent, à son avis, la négation de\ntoute la grâca féminine.\n   » Ils ne doivent pas aller à Agrigente pour trouver, du sexe qu'ils célèbrent,\nle plus élégant exemple sculptural de membres inférieurs.\n   » Il y a peu de Bruxellois qui vont si souvent à l'église que Darmand ; il\nn'y va point par dévotion, mais pour se familiariser avec les merveilles plas­\ntiques qu'elles offrent à son admiration et par la soif instinctive de développer sa\nculture esthétique.\n   » Je ne pense pas que votre peintre portât jupons, bien que c'est assez la\nmode au pays où il travailla...\n   » Une pensée tenace l'obsédait, et dans sa cervelle il cherchait à résoudre\nun problème que la singulière confrontation de tantôt lui avait suggéré et\nimpérieusement se posait à lui...\n   » Toutes les prunelles se concentraient sur le visage de l'officier ministériel.\n   » Les jumelles avancent leur chaise.\n   » Mais il restait à son poste, le monocle à l'œil, braqué sur le crieur comme\nun objectif, et, d'ailleurs, presque pareil à un objectif, puisque l'image de ce\ndernier s'y reproduisait en miniature...\n   » Dix francs ! vociféra presque le baron, depeur qu'on ne l'entendit. »\n   A peine ai-je choisi. M. Sander Pierron passe à juste titre pour un bon\nécrivain belge. S'il devient jamais un bon écrivain français, il lui sera permis,\ncomme à son héros, d'avoir « dans l'allure quelque chose d'un homme qui a\nvaincu une difficulté supposée tout d'abord insurmontable ».\n                                                                          M. D.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                LES LIVRES                                 117\n\n\nL e J e u d e s P e t i t e s G e n s , par Louis DELATTRE. — (Liége, Auguste\n   Bernard.)\n   Ce sont soixante-quatre « contes sots », illustrés délicieusement par Lem­\nmen, et où la sagesse populaire s'exprime, avec une naïve et savoureuse ver­\ndeur, par la bouche de M. Delattre. Celui-ci nous confie modestement qu'il\nne les a pas tirés tous de sa cervelle et que ce qu'ils ont de plus plaisant est\nla fleur à peine rajeunie d'un petit livre imprimé, il y a quelque trois cents\nans, par un homonyme digne à coup sûr d'être de ses parents. « Cette râtelée\nde novelettes qui sont bien les plus folles, fantasques, éhontées et impos­\nsibles que jamais mauvaise plume ait crachées sur du papier » est tout sim­\nplement exquise. Le bon sens et la fantaisie la plus truculente y moralisent\nde concert, et c'est une fête pour les amis du franc rire.\n                                                                       M. D.\n\nJ u l e s B a r b e y d ' A u r e v i l l y , par FRANÇOIS CAREZ. — (Bruxelles,\n   Goemaere.)\n   Je serais bien étonné si le livre que M. François Carez veut consacrer\nà Barbey d'Aurevilly, et dont ces pages forment en quelque sorte la préface,\nn'était un ouvrage excellent. L'exemple de son « Héros » donne, au style du\ncritique liégeois, une allure fringante, décidée, un peu inattendue et d'autant\nplus appréciable; l'éclat du grand Barbey rejaillit sur cette prose. M. Carez\na campé de façon très vivante l'auteur des Diaboliques, et c'est un plaisir\nrare que de pénétrer avec lui dans le tourne-bride de la rue Rousselet,\n— cette silencieuse rue Rousselet, si vibrante à présent d'un inoubliable\nsouvenir !\n   Il semble que Barbey d'Aurevilly grandit chaque jour davantage dans\nles lettres françaises : je me souviens du temps où nous étions quelques­\nuns, très jeunes encore, à exalter le Prêtre marié devant d'excellents catho­\nliques qui nous regardaient de travers. La justice est venue pour Barbey,\npour l'écrivain et pour l'homme dont le caractère fut à la hauteur de l'œuvre.\n   On a analysé souvent le Chevalier des Touches, une Vieille Maîtresse ou une\nHistoire sans Nom. M. François Carez a préféré nous montrer un Barbey dans\nl'intimité, près de son ange protecteur, l'exquise Mademoiselle Read, vouée\ndésormais à la mémoire de son illustre maître, un Barbey entouré d'amis et\nd'admirateurs, et qui les éblouit par sa verve et son esprit, un Barbey original\ndans sa toilette, dans ses manies, un Barbey souvent délicieux et parfois\nfantasque auprès des femmes...\n   J'aime toujours les à-côtés d'un écrivain célèbre, et ceux-ci ont une saveur\n extraordinaire. Il y avait un choix à faire parmi d'innombrables anecdotes,\nparmi des souvenirs piquants, des aventures curieuses.\n    M. François Carez prouve son bon goût, et personne ne regrettera l'heure\n qu'il fait passer. Nous voilà donc en appétit pour son Jules Barbey d'Aure­\nvilly complet, pour une monographie étendue et fouillée de son modèle. Dès\n maintenant le portrait s'affirme nerveux, enlevé avec une franchise et un\n entrain qui séduisent : nous allons compter les jours, mon cher confrère !\n                                                                        G. V.\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "118                              DURENDAL\n\n\nA l m a n a c h de la S o c i é t é g é n é r a l e d e s é t u d i a n t s catho-\n  l i q u e s de G a n d , neuvième année. — (Gand, Vanderpoorten.)\n  Vêtu de couleurs vives, illustré d'un calendrier hilarant, de « poires uni­\nversitaires » et de magnifiques hors-texte, — entre autres un portrait inédit\nde Mgr Mercier à sa table de travail — l'almanach des étudiants catholiques\nde Gand nous apporte, comme chaque année, un souffle de bonne humeur,\nde jeunesse et d'idéal. Le livre est vivant, complexe, complet. Je veux en\nretenir surtout la partie littéraire à laquelle chaque année collaborent la plu­\npart de nos écrivains. Cette fois elle contient du Verhaeren, du Carton de\nWiart, du Fernand Séverin, un conte exquis d'Henry Davignon, — qui\nprend contact avec la Flandre — une page spirituelle de Maurice des\nOmbiaux, des poèmes religieux de Dom Bruno Destrée, des sonnets\n— dont l'un est admirable — d'Edmond Picard, une cantilène d'Adolphe\nHardy, un article de F . Van den Bosch, un King Kophetua grave et harmonieux\nde Pierre Nothomb et enfin un poème de Victor Kinon, étonnant de grâce,\nde tendresse, de douceur verbale, un chef-d'œuvre.\n   Je regrette que la collaboration estudiantine au point de vue littéraire se\nraréfie. Il est incompréhensible qu'à côté des vers charmants de M. Marcel\nWyseur et des essais prometteurs de M. Noël Dubois on n'ait point groupé\nquelques autres jeunes dont le talent s'est déjà révélé... Joseph Boseret, ce\ncœur tremblant dont la poésie est comme une musique éteinte dans un demi-\nsilence, Pierre de Gerlache qui l'an dernier donna à des journaux d'étu­\ndiants des pages si somptueuses et personnelles, Adrien de Prémorel dont\nles vers chantants parurent ici même, Joseph Jadot dont les escholiers de\nLouvain connaissent bien le talent fougueux, ne pouvaient qu'ajouter des\ncouleurs nouvelles au bouquet charmant que nous offrent les universitaires\ngantois. A part ces regrets et quelques détails, — une confusion inattendue\ndes signatures, par exemple — l'annuaire estudiantin ne peut provoquer\nque des éloges. Et les jeunes gens qui en ont, avec tant de talent, rassemblé\nles éléments, ont bien mérité la faveur qui s'accroît chaque année à l'égard\nde leur artistique et vivante publication.\n                                                                      H . L.\n\n L e p l a i s a n t a b b é de B o i s r o b e r t , par M. EMILE MAGNE. —\n    (Paris, Mercure de France.)\n    M. Magne fait un récit très coloré et très vivant et, aussi, très complètement\n documenté, de la vie fort peu morale mais extrêmement amusante de ce spirituel\n parasite, qui fut un poète aimable, un homme d'église fantaisiste, un homme\n de théâtre avisé et, surtout, à l'époque de sa meilleure fortune, le familier\n plaisant et enjoué de Richelieu. C'est un tableau, en même temps, de la vie\n mondaine et littéraire de ce temps abondant en personnalités originales, car\n les fréquentations universelles de l'abbé de Boisrobert nous entraînent à sa\n suite dans les milieux les plus divers, depuis les palais jusqu'aux tripots, en\n passant par les salons fréquentés par le héros de M. Magne et par l'Académie\n française dont il fut le réel fondateur.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                    LES LIVRES                                     119\n\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Tristan l'Hermite. Gravures et\n   portrait. Notice de M. ADOLPHE VAN BEVER.\n   Tristan l'Hermite appartient à la première moitié du XVIIe siècle. Il n'est\npas en grande réputation, la plupart des anthologies négligent ses ouvrages\net cependant ceux-ci contiennent, vers ou prose, nombre de pages pleines\nd'agrément et de délicatesse. M. Van Bever, qui nous a donné déjà tant\nd'intelligentes sélections de cette sorte, a obéi à une heureuse inspiration en\npubliant ce joli petit recueil où l'on rencontrera, en même temps que le meil­\nleur de l'œuvre de poète, une notice excellente et tous les renseignements\npropres à faire connaître cet écrivain oublié.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\nL a V i e d e s f r e l o n s , par CHARLES FENESTRIER. — (Mons, La Société\n  nouvelle.)\n   Livre qui paraît outré, excessif mais qui est peut-être vrai. Pamphlet vio­\nlent et convaincu contre certain grand journal parisien qui le mérite bien.\nJamais le journalisme d'affaires de chantage et de scandale ne fut stigmatisé\navec le réalisme puissant et la verve méprisante de ces pages.\n\nUne Leçon de v i e , par LAURENT EVRARD. — (Paris, Mercure de France.)\n   Quelle est au juste la leçon de vie qui se dégage de ce roman, je l'ignore,\net l'auteur serait peut-être embarrassé s'il devait la résumer en un mot. Mais\nle livre est fort attachant et par sa trame sort quelque peu de l'ordinaire.\n\nN o t u l e s , par ALBERT DE BERSAUCOURT. — (Paris, Sansot.)\n  Les recueils de pensées à moins de n'être que des recueils de mots expri­\nment le plus souvent une âme désabusée. Celui-ci dans quelques lignes plus\nprofondes n'échappe point à cette règle presque générale; mais le philosophe\nqui n'est plus assez jeune pour s'indigner l'est encore trop pour mépriser : la\nplupart du temps il se contente de sourire.\n\nV e r s p l u s d e j o i e , par ANDRÉ GODARD. — (Paris, Perrin.)\n  Ce récit de l'année 1995 est un voyage assez intéressant en Utopie. Une\nbelle tenue littéraire sauve ce roman du ridicule.\n\n\nLA MUSIQUE :\nR e y e r , par ADOLPHE JULHEN (Collection : les Musiciens célèbres).\n   (Paris, Laurens.)\n   Dans cette intéressante et instructive étude, Adolphe Jullien qui fut un\nami personnel de Reyer retrace avec amour les traits caractéristiques de\ncette figure curieuse et injustement négligée de l'art musical en France au\nsiècle dernier. La célébrité de Reyer fut grande au moment de Sigurd\n(représenté pour la première fois le 7 janvier 1884, à Bruxelles, au théâtre\nde la Monnaie). Mais depuis lors elle s'est voilée d'une légère pénombre.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "120                              DURENDAL\n\n\nAdolphe Jullien voit l'explication de ce fait moins dans les faiblesses de\nl'œuvre de Reyer que dans l'action d'un ensemble de circonstances mal­\nheureuses dont la principale fut l'identité de sujet et de conception qui\nrapprochant son Sigurd du Siegfried et du Crépuscule des dieux de Wagner\ndevait fatalement susciter des comparaisons singulièrement périlleuses. La\nplaidoirie d'Adolphe Jullien est belle, fervente, étayée de solides raisons et\nempreinte d'un accent de sincérité qui convainc.\n   Les assises de la gloire de Reyer comme compositeur sont la Statue que\n« Bizet considérait comme le plus remarquable ouvrage musical que la\nFrance ait vu naître durant un laps de vingt ou trente années », Sigurd, la\nvéritable clef de voûte de la carrière créatrice de Reyer, et Salammbô, partition\nqui, sans être plus puissante que celle de Sigurd « offre des teintes plus\nvariées, des nuances plus délicates, des sonorités plus moelleuses et\nl'emporte surtout par l'unité absolue de conception et de style.\n   L'influence de Gluck est manifeste dans Salammbô de même que dans les\nTroyens de Berlioz. Seulement « Berlioz qui détestait Wagner voyait Gluck\nà travers Spontini et sa tragédie des Troyens est exactement coupée comme\nla Vestale; au contraire Reyer voyait Gluck à travers Richard Wagner et\ntout en s'inspirant de l'auteur d'Alceste pour sa déclamation si belle et ses\nclairs dessins d'orchestre, il brisait le moule de l'ancienne tragédie, il en\nsupprimait les repos traditionnels et créait une œuvre où chaque acte for­\nmait un tout complet, sans divisions exactement déterminées ».\n   Comme critique musical au journal des Débats, Reyer joua un rôle pré­\npondérant. « Ici même apparaît dans tout son lustre, non seulement\nla solidité de convictions, mais aussi la hauteur de caractère et la\ngénérosité de cœur de Reyer, car, pas un moment, malgré les déceptions\nqu'il put éprouver, malgré les déboires qui auraient pu laisser chez lui tant\nd'aigreur, il ne cessa d'employer sa plume à défendre, à soutenir des compo­\nsiteurs plus jeunes que lui et qui pouvaient lui barrer la route à leur tour :\nles Lalo, Saint-Saëns, Massenet, Chabrier, etc            Critique ou créateur,\nReyer fut avant tout un indépendant, un homme d'avant-garde. Mais il\nrencontra de tout temps des gens intéressés à le dénigrer : les uns, ses aînés,\nparce qu'il était de beaucoup en avance sur eux et les inquiétait; les autres,\nses cadets, parce qu'ils pensaient être en grande avance sur lui. »\n   Ne fut-ce pas aussi le sort de Berlioz et même de Liszt, dont l'œuvre\ngénéreusement novatrice se situe dans le temps au déclin de cette période\nd'art où fleurissait encore l'ancien opéra mais avant l'éveil complet, généra­\nlisé et totalement conscient des conceptions esthétiques nouvelles ?\n                                                                    G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\nRosmini, par F. PALHORIÈS. — (Paris, Alcan.)\n   Rosmini était peu connu, en somme, par le public de langue et de culture\nfrançaise. On avait rencontré, dans quelque manuel, un exposé excessivement\nsommaire de l'une ou l'autre de ses idées, on en avait lu une réfutation rapide.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                                  LES LIVRES                                 121\n\n\nOn connaissait le rôle politique joué par le philosophe de Rovereto, lors­\nqu'en 1849, il s'employa à fonder une confédération des Etats italiens. On\nsavait que le sage s'était enfin retiré au bord du lac Majeur pour y finir ses\njours dans le calme de la méditation et des entretiens philosophiques. Mais,\nen général, l'on se bornait à ces notions fort brèves sur le grand métaphy­\nsicien. M. Palhoriès, qui a l'intention de se spécialiser dans l'étude de la\nphilosophie italienne et à qui l'on doit déjà une monographie sur Galuppi, a\nvoulu faire connaître au public français la pensée de Rosmini dans son\nensemble systématique et dans ses principaux développements. Le principe\ndes théories rosminiennes est la doctrine de l'être. L'être est le principe fon­\ncier de toutes choses, principe essentiellement indéterminé, mais qui reçoit\ntoutes les déterminations des réalités que nous connaissons. Il constitue éga­\nlement ces déterminations elles-mêmes. L'être est la réalité universelle, com­\nmune à toute réalité. Il se retrouve en tout. Par l'être aussi, nous connais­\nsons toute chose : il est le principe de nos connaissances. Il est le premier\nobjet saisi par notre intelligence et en partant de l'intuition que nous en avons,\nnous pouvons acquérir toutes nos autres connaissances. Enfin, l'être, qui\n primitivement n'existe que dans notre seul entendement, suppose un être\nréel, un Etre essentiellement réel et ainsi nous arrivons à Dieu. Rosmini,\ndans un élan qui fait penser à Platon, à la fois par sa hardiesse et par sa\ntémérité, s'élève ainsi jusqu'à l'Etre infini. Loin du monde des phénomènes\nchangeants, sa doctrine s'achève dans la contemplation de l'Etre immuable et\néternel. Telle est l'idée centrale de la philosophie rosminienne. Il faut en lire,\ndans le beau volume de M. Palhoriès, les développements et les applications.\n Rosmini place son point de départ comme tous les philosophes le doivent\nfaire depuis Kant : dans une théorie de la connaissance et de la certitude,\npuis viennent sa doctrine cosmologique, sa psychologie, sa théodicée, sa\nmorale, ses théories politiques, sociales et religieuses. M. Palhoriès en fait\n un exposé d'une netteté lumineuse : aussi ne peut-on assez engager le public\nlettré, désireux de s'initier à une vaste synthèse, à lire son bel ouvrage et à le\n méditer.\n                                                                E D . JANSSENS.\n\n\n\nHISTOIRE :\n\nLe Berceau d'une Dynastie. Les premiers Romanov,\n  par R. WALISZEWSKI. — (Paris, Plon.)\n    Nous avons plus d'une fois signalé les importantes études de M. Walis­\nzewski sur les origines de la Russie moderne, d'Ivan le Terrible à la grande\nCatherine. Ce volume, qui termine le vaste ouvrage entrepris par l'historien,\nnous évoque le XVIIe siècle russe. L'époque où se placent les débuts de\nl'illustre maison des Romanov, qui, éteinte un instant, puis regreffée sur\nune souche allemande, fêtera bientôt le trois centième anniversaire de son\navènement, a vu s'accomplir des événements considérables qui n'ont pas\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "122                                 DURENDAL,\n\n\n cessé, même aujourd'hui, de déterminer la vie intérieure et extérieure de\n l'Empire. AuXVIIesiècle, nous sommes encore en Moscovie; mais l'œuvre\n des grands « rassembleurs de la terre russe » s'achemine vers son terme. La\n nouvelle Russie en genèse prend un avantage décisif sur sa rivale séculaire\nde l'ouest, la Pologne, conquiert l'hégémonie du monde slave, en même\ntemps qu'à l'est, elle atteint les rives du Pacifique. Elle passe définitivement\nau rang de grande puissance européenne et asiatique. Sur la scène tumul­\ntueuse où s'accomplit cette gigantesque et dramatique évolution, passent,\ngroupés autour des pâles prédécesseurs de Pierre le Grand, des acteurs\nétranges : le patriarche Nikone, auteur de la réforme ecclésiastique, le pope\n Avvakoum, champion des anciennes croyances, à la taille épique; les légen­\ndaires chefs cosaques Stenka Razine et Bogdan Khmielnitski, l'un hésitant\nentre la conquête de Moscou et celle de Téhéran, l'autre rêvant de reconsti­\ntuer à son profit l'ancien empire des ducs de Kiev ; la sainte du Raskol nais­\nsant, Fedosia Morozov, une pléiade bizarre et confuse d'apôtres, de martyrs,\nde sectaires, de héros et de bandits. L'un des drames les plus poignants de\nce siècle d'histoire semi-barbare, plein de guerres, de révolutions et de\njacqueries atroces, est le duel entre Moscou et Varsovie; la querelle se vide;\ndès lors l'inévitable apparaît; entre le germanisme victorieux à l'occident et\nla Russie qui l'étouffé à l'est, la Pologne est déjà condamnée. Une autre tra­\ngédie, plus mystérieuse et presque aussi sanglante, c'est la genèse et le déve­\n loppement du Raskol, qui s'ébauche dans l'ombre des forêts, dans l'intimité\n des villages perdus, protestation intransigeante contre le monde dépravé dont\n ses fidèles se retranchent avec une sauvage énergie. On nous permettra de\nsignaler plus particulièrement au lecteur, dans cette revue littéraire, les pages\noù M. Waliszewski étudie le développement intellectuel de la Moscovie, le\nconflit entre la culture byzantine et la culture occidentale, l'initiation pro­\ngressive à la vie européenne, l'évolution littéraire et artistique.\n                                                                            M. D.\n\nLa domination française en Belgique à la fin du XVIII e\n   e t a u C o m m e n c e m e n t d u X I X e s i è c l e . Tome III : Le Directoire;\n   par M. JULES DELHAIZE. — (Bruxelles, Lebègue.)\n   Ce volume de l'intéressant travail de M. Jules Delhaize embrasse la\npériode d'organisation et d'assimilation des provinces conquises qui suivit\nla fin du régime terroriste. Après la liberté par la force, c'était la liberté\n— une liberté relative — par l'administration. On la supportait plutôt qu'on\nne l'aimait, car ses méthodes étaient autoritaires, et elle visait moins à con­\nvaincre qu'à s'imposer. Par la suite, les Belges se sont faits leurs libertés eux-\nmêmes, à leur propre mesure, et ils s'en sont fort bien accommodés; on peut\ndire qu'à cette heure-lâ l'expérience qu'ils avaient de la liberté obligatoire\nne leur a pas été inutile... Dure expérience qui n'a pas été sans larmes et sans\nsouffrances — ni sans révoltes. On sait l'insurrection qui, vers la fin du Direc­\ntoire, fut occasionnée dans notre pays par la persécution religieuse et les\nrigueurs de la conscription : M. Delhaize termine son troisième volume\npar le récit de ces épisodes de sang et d'impitoyable répression; il s'efforce\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                                     LES LIVRES                                      123\n\n\nd'y apporter l'impartialité un peu froide de l'historien. Peut-être aurait-on\naimé à sentir, parfois, vibrer sous sa plume quelque chose de l'émotion dou­\nloureuse qui a inspiré à Georges Eekhoud les pages tragiques des Fusillés de\nMalines...                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n P a g e s d ' h i s t o i r e S y n d i c a l e : Le compagnonnage des chapeliers bruxellois,\n    par M. G. D E S MAREZ. — (Bruxelles, Henri Lamertin.)\n   On a dit que l'histoire est un éternel recommencement. Peut-être cela\nest-il vrai surtout en apparence, grosso modo, ou bien encore, philosophique­\nment, si l'on veut considérer qu'elle n'est, en somme, dans tous les\ndomaines, que le récit toujours recommencé de l'oppression des forts\net des revanches périodiques des faibles coalisés contre eux. Au moyen âge\nle bourgeois de la commune défiait le noble du château et celui-ci, à son\ntour, bravait le duc, qui bravait le Roi... Défiants, défiés, ils foulaient tous\naux pieds le peuple, manant dans la campagne; artisan dans les villes.\nPersonne ne protégeant l'ouvrier, plutôt contraint que défendu par la cor­\nporation où dominaient les patrons, il se protégea lui-même en créant le\ncompagnonnage. Gn a fait l'histoire des compagnonnages et dit leurs\norigines presque mythologiques, leurs signes de reconnaissance, leurs\nlangages mystérieux dont, peut-être, la franc-maçonnerie a gardé quelques\nvestiges dans ses cérémonies rituelles. Il y a là, sans aucun doute, beaucoup\nde fable et de fantaisie. Le compagnonnage fondé au XVIe siècle, à Bru­\nxelles, et encore subsistant, dont M. Des Marez a entrepris d'écrire l'histoire,\nn'a rien d'imaginaire et les documents mis en œuvre par l'éminent archiviste\nde la ville de Bruxelles nous renseignent sur toutes les phases de son\nexistence agitée. C'est une belle page, pleine de saveur et de pittoresque\n— pleine d'enseignement aussi — de la vie populaire de Bruxelles que nous\ndevons aux fructueux labeurs de M. Des Marez.\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\nM a r i e S t u a r t , par LADY BLENNERHASSETT. — (Paris, Plon.)\n  Voilà un récit encore, après tant d'autres, de la brève et tragique existence\nde Marie Stuart. Récit très objectif, qui dit les faits, marque les lacunes des\ndocuments, souligne les doutes qu'ils laissent dans l'esprit, mais sans essayer\nde combler les unes, de résoudre les autres par des conjectures. Cette\nméthode sévère est difficile à suivre, surtout dans un tel sujet, plein d'amour,\nde sang, de larmes, et si propre à déterminer chez l'historien les mouve­\nments de la sympathie ou de la pitié, mais elle a l'avantage de faire saisir\nd'une manière en quelque sorte tangible ce qui est resté d'énigmatique dans\nla conduite de la Reine d'Ecosse et, aussi, par on ne sait quoi de saccadé et\nd'obscur dans la suite des événements, l'empire que la passion prenait sur\ncette femme dont l'intelligence, en d'autres moments, était si claire et si\nperspicace. Et quels qu'aient été ses égarements et, même, ses crimes —\ndont le temps est, peut-être, plus responsable qu'elle-même — ils paraissent,\nsi on les compare à ceux de la sèche et hypocrite Elisabeth, revêtir un carac­\ntère qui porte à les excuser, sinon à les absoudre.          ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "124                                DURENDAL\n\n\nL a g r a n d e R é v o l u t i o n , I 7 8 9 - I 7 9 3 , par PIERRE KROPOTKINE (Bi­\n   bliothèque historique, n° 3). — (Paris, P.-V. Stock.)\n   Encore un livre sur la Révolution I L'auteur pense que le rôle du peuple\ndes campagnes et des villes dans le mouvement n'a pas été suffisamment\nétudié et il essaie de combler cette lacune.\n   Y a-t-il réussi? A notre sens, son ouvrage est plutôt l'indication, assez\nlarge, il est vrai, de ce programme, que sa complète réalisation. Du reste,\nM. Kropotkine avoue, à diverses reprises, qu'il n'a pu consulter que les\nsources imprimées, mais que des recherches dans les Archives nationales\nde France seraient nécessaires pour développer entièrement son point\nde vue.\n   Tel qu'il est, l'essai a pourtant son caractère et sa valeur, bien qu'on\npuisse parfois contester certaines appréciations.\n                                                                           J. G.\nGeschiedenis der gemeente Merchtem,door MAURITS SACRÉ. —\n  (Rousselaere, Jules de Meester.)\nKroniek en oorkondenboek van Merchtem, door MAURITS\n  SACRÉ. — (Gent, A. Siffer.)\n   Merchtem est une grosse commune de l'arrondissement de Bruxelles. Si\nelle jouit aujourd'hui d'une grande renommée pour l'élevage de ces superbes\npoulets de Bruxelles qui font les délices des kiekefreters, elle a un passé qui\nn'est ni sans gloire ni sans importance dans l'histoite de notre pays.\n   M. Maurice Sacré vient de se faire l'historien et l'annaliste de son village\nnatal. Heureuse pensée, qui devrait trouver des imitateurs. Si l'on peut\nreprocher à l'auteur trop de minutie et des détails un peu naïfs parfois,\nne pas oublier qu'il écrit pour ceux que ces choses intéressent et non pas\nceux qui peuvent y demeurer indifférents.\n   Les historiens lui seront surtout reconnaissants pour le second volume,\nqui publie les chroniques et les chartes de Merchtem.\n                                                                           J. G.\nT r e n t e - C i n q a n s d ' é p i s c o p a t , par Mgr DE CABRIÈRES. Préface par\n    M. PAUL BOURGET. —(Paris, Plon.)\n   Mgr de Cabrières, qui a posé sa candidature à un fauteuil de l'Académie\nfrançaise, a laissé publier quelques fragments de ses œuvres. Elles sont\nrangées sous les sept chapitres suivants : Notes personnelles. Œuvres pastorales,\nPages historiques et sociales. Panégyriques, Éloges funèbres, Pages littéraires. Pensées\ndiverses. M. Paul Bourget les présente au public.\n   Nous ne saurions mieux faire que d'abriter notre appréciation de\nce livre, où il y a tant de belles pages, sous l'autorité du fin critique.\n   M. Bourget reconnaît en Mgr de Cabrières un représentant attitré des tra­\nditions des évêques français au XVIIe siècle, aussi bons ouvriers de style,\nqu'ils étaient bons ouvriers d'âmes.\n                                                                           J. G.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                            NOTULES\n\n  Le Salon de la Libre Esthétique s'ouvrira au début de mars au\nMusée de peinture moderne de Bruxelles. Son programme, strictement limi­\ntatif, retracera dans quelques-unes de ses expressions caractéristiques l'évo­\nlution du Paysage moderne en Belgique et en France. Un choix d'estampes\nempruntées à l'œuvre des principaux paysagistes du Japon complétera la\npartie rétrospective de l'exposition. En outre, la mémoire du sculpteur\nAlexandre Charpentier, mort l'année dernière, y sera évoquée par un ensemble\nde médailles, de bas-reliefs, de figures et d'objets d'art appartenant aux gale­\nries de l'Etat et à des collections particulières.\n    Ce Salon de la Libye Esthétique offrira l'occasion de faire entre les paysa­\ngistes des Ecoles française et belge d'instructifs rapprochements et des com­\nparaisons intéressantes. Aux Corot, aux Daubigny, aux Jongkind, aux\nCourbet, aux Diaz, aux Lépine, aux Jules Dupré et autres s'opposeront les\nFourmois, les Boulenger, les Louis Dubois, les Baron, les Verheyden, les\nVogels, les De Greef, les Baertsoen; et l'évolution accomplie par Claude\nMonet, Sisley, Pissarro, Renoir, Cézanne, Van Gogh, Seurat, Signac, etc.,\naura pour représentants en Belgique les Heymans, les Claus, les Van Ryssel­\nberghe, les Finch, les Schlobach, les Lemmen, les Anna Boch, les Morren,\nles Van den Eeckhoudt. Cette confrontation permettra pour la première fois\nd'embrasser d'un coup d'oeil la marche parallèle et les transformations succes­\nsives des deux Ecoles.\n    Les galeries particulières, se sont largement ouvertes pour seconder l'ini­\n tiative de la Libre Esthétique, et notamment celles de Mmes E. Marlier,\n C. Van Camp, E. Pécher, B. Marlier, Wadsworth, Guichard, la princesse\n de Polignac; de MM. Ch.-L. Cardon, R. Warocqué, A. Willems, le che­\n valier de Potter d'Indoye, J. de Hèle, J. Rouché, O. Crabbe, A. Sarens, le\n docteur Barella, A. Stoclet, F . Van der Straeten-Solvay, L. Fontaine-\n Van der Straeten, Schleisinger, les docteurs J. et H. Coppez, E. Éloy,\n Ch. Hermans, Ch. Van der Stappen, Gendebien, le docteur Hicguet,\n Renard, Meurice, le docteur A. Slosse ; les collections Henri Van Cutsem et\n Georges Lequime, etc.\n    La rétrospective du Paysage japonais groupera un choix d'estampes\n empruntées principalement à l'œuvre d'Hokusai (1760-1849) et d'Hiroshighé\n (1786-1858), ainsi qu'à celle de quelques-uns de leurs élèves.\n    Le Salon présentera cette année, on le voit, un exceptionnel intérêt.\n\n   Une nouvelle œuvre de Paul Wissaert. — Une de nos\nillustrations reproduit une nouvelle œuvre du jeune artiste médailleur Paul\nWissaert, le lauréat du concours de la Société des Amis de la Médaille d'art,\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": " I2Ó                              DURENDAL\n\n\n (nous avons reproduit jadis son œuvre couronnée), c'est un très beau portrait\n de ses parents exécuté sous forme de médaillon et coulé en bronze.\n                                          *\n                                      *       *\n    L e R o i e t l ' A c a d é m i e . — « L'Académie des lettres, des sciences\net des arts est donc allée rendre ses devoirs au nouveau Roi. Mais celui-ci,\nqui connaît nos écrivains et qui les aime, les aura vainement cherchés au\nmilieu des savants et des artistes qu'on lui présentait. En fait d'écrivains, il\nn'y avait là que M. Wilmotte, et encore, c'est bien parce que dans le\nroyaume des aveugles les borgnes sont rois...\n   » Quand donc cette amère plaisanterie va-t-elle cesser? Depuis plus de cinq\nans, on nous promet une Académie. De temps en temps, on nous annonce\nque le dossier est complet, que la décision définitive va être prise... et puis,\nderechef, c'est le silence et le statu quo. Et cependant, nous avons un ministre\ndes Sciences et des Arts dont la mission devait être, à ce que l'on affirmait,\nde faire rendre aux écrivains belges de langue française la place à laquelle\nils ont droit.\n   » A l'unanimité, les membres de l'Association des Ecrivains belges, qui\ncomprend tous nos écrivains, sauf de très rares exceptions, ont demandé, il\ny a cinq ans, la création d'une classe de lettres vraiment digne de ce nom,\ndans le sein de l'Académie de Belgique. Qu'attend-t-on pour leur donner\nsatisfaction ? Le gouvernement aurait-il la prétention de savoir mieux qu'eux\nce dont ils ont besoin? » [La Vie intellectuelle.)\n\n                                       *\n                                      * *\n    L e s A m i s d e l a M é d a i l l e d'art. — La section belge des Amis\nde la Médaille d'art s'est réunie, le 23 janvier, en assemblée plénière au Palais\ndes Académies, sous la présidence de M. A. de Witte. Il a été décidé que le\nCongrès international de Numismatique organisé par la Société avec le\nconcours de la Société royale de Numismatique aurait lieu à Bruxelles les\n26, 27, 28 et 29 juin prochain. Il y a dès à présent plus de deux cents adhé­\nsions et plusieurs gouvernements étrangers y seront représentés.\n   Diverses mesures d'organisation ont été prises au sujet de l'Exposition de\nla Médaille qui formera une section spéciale du prochain Salon des Beaux-\nArts et dont la direction a été confiée à MM. Ch. Buls et A. de Witte.\n   La médaille la Pensée, offerte par MM. Lecroart et Fonson aux Amis de la\nMédaille d'art, a été distribuée aux sociétaires présents.\n\n                                       *\n\n  Bibliographie littéraire belge. — Un groupe de bibliophiles\nest actuellement occupé à la composition d'une Bibliographie littéraire belge,\nrendue indispensable par l'abondance de nos publications. Elle contiendra\nles noms, prénoms, pseudonymes, adresses de tous les écrivains belges,\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                      NOTULES                                      127\n\n\nainsi que la liste de leurs œuvres. Elle recevra avec plaisir les renseigne­\nments bibliographiques que l'on voudra bien adresser au Secrétariat, 74, rue\nHerman-Rouleaux, à Liége.\n                                             *\n\n    L a S o c i é t é R o y a l e d e s B e a u x - A r t s , de Bruxelles, et la Société\nde l'Art Contemporain, d'Anvers, ont pris l'initiative de dresser un index des\nœuvres de peinture et de sculpture contenues dans les galeries privées de\nBelgique.\n   Ce relevé viendra heureusement combler une lacune maintes fois signalée ;\nil permettra d'établir, au point de vue historique, un lien nécessaire entre\ndes œuvres de mêmes artistes éparpillées et peu connues.\n   Il est probable que cette documentation sera étendue dans un avenir pro­\nchain aux différents domaines de l'art.\n                                             *\n                                         *       *\n   M a d a m e G . W y b a u w - D e t i l l e u x , cantatrice, a repris ses leçons\nparticulières de chant (français, allemand, italien, anglais, néerlandais) chez\nelle, 49, rue Moris (chaussée de Waterloo).\n\n                                        *        *\n\n  N o u v e l l e s p u b l i c a t i o n s de la maison Van Oest, place du Musée,\nà Bruxelles :\n  Hubert et Jean Van Eyck, par M. DURAND-GRÉVILLE ;\n  Bibliothèque de l'Art au XVIIIe siècle : Le Portrait en France, par M. DUMONT-\nWILDEN;\n  Le Bréviaire de Philippe le Bon, reproduction des miniatures des manuscrits\nnos 9511 et 9026 de la Bibliothèque royale de Belgique, par le R. P . J. VAN\nDEN GHEYN.\n   Nous tenons à signaler particulièrement à nos lecteurs — en attendant des\ncomptes rendus détaillés — l'apparition de ces ouvrages du plus vif intérêt\net édités par la maison Van Oest, avec la perfection matérielle à laquelle elle\nnous a accoutumés.\n                                             *\n                                         *       *\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Duréndal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "128                             DURENDAL\n\n\n  Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n  Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n  Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n  Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n  La littérature française au XIX' siècle. Ire et II e parties par PAUL HALFLANTS\n(Bruxelles, Dewit), chaque volume 3 fr. 50.\n  Les saisons mystiques. Poème, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\nmoderne), 3 fr. 50.\n\n                                     * *\n\n  Accusé de réception :\n  ART : La sculpture auversoise au XV' et XVI'   siècle, par JEAN DE BOSSCHERE. .\nVol. illustré. Collection : Les grands artistes des Pays-Bas (Bruxelles, Van\nOest). — Peintures de races, par MARIUS ARY LEBLOND. Vol. illustré (idem).\n  H I S T O I R E : De Romulus à Guillaume II, par HENRI PUIROUX. I. L'em­\npire romain. L'empire de Charlemagne (Paris, Grasset). ,— La cité de Liége\nau moyen âge, par GODEFROID KURTH. 3 vol. (Bruxelles, Dewit). — Dom Gué­\nranger, abbé de Solesmes, par un Bénédictin. 2e vol. (Paris, Plon et Oudin).\n  L I T T É R A T U R E : Les belles prières, par ANNIE DE PÊNE (Paris, Masson).\nPages choisies des auteurs belges, par J. BOUBÉE et CH. PARRA (Tournai, Caster­\nmans). — Discours de MARC SENGNIER. 2 vol. (Paris, Bloud).\n  P H I L O S O P H I E : La morale du bonheur, par CLODIUS PIAT (Paris, Alcan).\n  P O É S I E : Trois années, par FRANCIS EON (Paris, Ed. du Divan). — L'amour\nmoderne, par GEORGES MEREDITH, trad. par Fontainas (Paris, Ed. de La\nPhalange). — Les basiliques, par LÉON LEGAVRE (Mons, Ed. de la Société\nNouvelle). — Médaillons du XIXe siècle. Sonnets, par EDMOMD LAFOREST\n(Paris, Fischbacher). — Le rosaire des soirs, par CHARLES BATILLAT (Paris,\nSansot). —Les jeux et les blessures, par CAMILLE DUBOIS (Paris, Grasset). —\nLesfleurssanglantes, par JUNA RICHARD LESCLIDE (Paris, Sansot).\n  R E L I G I O N : La charité. Conférences de P . GIRODON (Paris, Plon).\n  ROMANS : Boulard et Ninette, par ALBERT AUTIN (Paris, Grasset). — Un\nconte bleu, par PIERRE GRASSET (idem). — Les joies du célibat, par M. AIGUE­\nPERSE et ROGER D'OMBRE (Paris, Plon).\n\n  VOYAGE : La Guyane, par le Dr TRIPOT (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": ""}, {"page_pdf": 155, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-02", "signet_source": "Dix-septième année - N°2 - Février 1910 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination 65-128 (suite de la livraison précédente). « Aube » : « C’est en février » ; la conférence de Georges Virrès aux Amis de la Littérature est datée du « samedi 5 février » ; les Notules annoncent le Salon de la Libre Esthétique « au début de mars », l’assemblée des Amis de la Médaille d’art du 23 janvier et évoquent le « nouveau Roi ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}